Le Jardin Du Silence Et La Ville Du Roy. (1913) Par Emile Sicard. (1878-1921) le Poete Provencal. Nous ferons, ma Diane, un jardin fructueux: J’en seray laboureur, vous dame et gardienne. Vous donnerez le champ, je fourniray de peine, Afin que son honneur soit commun à tous deux. Agrippa d’Aubigné. TABLE DES MATIERES LIVRE PREMIER. I J'ai fui la ville d'or... II Par l'allée des cyprès... III Aix, musicale et belle... IV Devant Le Tombeau De Rose Du Perrier. V Tout oublier... VI Mon Dieu, pour que l'été... VII Beaux platanes... VIII Êtes-vous endormie?... IX N'ayez souci de mon émoi... X Voici la rue Cardinale... XI Prions Dieu, mes bons amis... XII Le vent qui déracine... XIII J'ai bu du vin... LIVRE DEUXIÈME. I Pourquoi mon coeur... II La route, le village, une aire... III Un moulin tourne... IV La fin du jour... V La charrette chargée de blé... VI Dans le petit café... VII J'entends les trois chevaux... VIII Isès jette sur la terrasse... IX Les hommes ont dressé les meules... X Si ta plaine... XI Il a plu... XII On ne sait pas comment... XIII Ma mère, tout ton coeur... LIVRE TROISIÈME. I A Marius. II Suivie des écuyers... III Dialogue Avec Louise Colet. IV Ô portrait de Granet... V Le Bibliothécaire. VI La Marchande De Moules. VII Le Gentilhomme. VIII Une Mendiante. IX Mon mari est messager... X Au bord de mes cyprès... XI A Mistral. XII Je clos mes yeux... XIII Plus tard, plus tard... LIVRE QUATRIÈME. I Les clairs chariots... II Puisque Dieu l'a voulu... III Pourquoi d'un nouveau paysage... IV Je prends vos mains... V Pour que mon souvenir... VI Ô mon amour... VII Des femmes que le temps n'arrête... VIII La fontaine dont l'eau... IX La foi, cette raison... X Mais je ne vous ai pas appelée... XI Pourquoi voudriez-vous... XII Un conseiller du Roy... XIII Automne, jeune dieu... XIV M'avez-vous tant donné... XV J'ai vu, dans mon jardin... Aix-en-Provence, 1911-1912. LIVRE PREMIER. I J’ai fui la ville d’or où les flots et les filles Se disputent l’amour Car une ombre pesait sur mon coeur qui vacille, Découronnant mes jours. Mes mains n’étreignent plus cette chair palpitante De l’âcre volupté. Mes cyprès et mes pins ont la voix consolante De l’immortalité. Je change de rosier quand l’élan de ma vie Garde encor sur ses traits D’une part la douleur, d’une autre l’harmonie Qu’augmentent mes regrets. Ils ne sont point porteurs des vaines pénitences Et des chers repentirs; Ils ne sont les enfants que de cette distance Creusée par l’avenir. Sait-on jamais ce qui vaut mieux d’un paysage, D’une aurore ou d’un soir? Malgré la branche offerte à la fleur de passage, De louer mon espoir Ne me fait condamner le passé que je laisse. Je dis à mon jardin: Si je puis vivre mieux dans ta claire sagesse Je te donne mes mains. II Par l’allée des cyprès, silencieuse et droite, Qui mène au balcon dépouillé, J’ai marché lentement dans la nuit qui miroite Et je n’ai pas su la fouiller. Pouvais-je devenir comme un voleur d’étoiles Au milieu d’un si bel accueil Et pouvais-je, d’un coup, gonfler toutes mes voiles Alors que j’étais sur le seuil De mon nouvel amour et de ma nouvelle âme? Si j’avais cueilli mon désir Que serait-il resté pour ma joie qui s’affame Dès qu’on ne peut plus la nourrir? III Aix, musicale et belle avec la fièvre aux joues, Aix où les pas clouent le silence, Chambre royale et nue avec l’alcôve immense Où dort le souvenir d’Anjou! La ville a le parfum des guirlandes fanées. Contre les portes à marteaux Pour aviver ce bal de cour sur un tombeau Je mets mon âme décorée. Aix! douceur, solitude! Aix! languissante voix! Aix, la rose provinciale, Des tours de Saint-Sauveur à la rue Cardinale Combien vous ai-je aimée de fois! IV Devant Le Tombeau De Rose Du Perrier. Bercée par la langueur de mornes litanies, L’enfant de du Perrier que Malherbes chanta Repose sous l’autel où des roses flétries Tombent. L’église est froide et le jour qui s’en va Ressemble à la pudeur dont mon esprit s’entoure. J’ose à peine toucher le souvenir si blanc D’une morte si jeune et dont les traits accourent Pour garder mes pensées qui luttent tendrement. Comme nous sommes seuls, ombre de jeune fille, Ce soir, dans cette odeur d’encens et de piété! Comme nous sommes seuls et que mon coeur vacille! Je suis déjà l’automne et vous n’avez été Que du printemps! Il est des pommiers sur les routes Qui sont les frais miroirs de votre enchantement. Mais quoi, vous n’êtes plus et mon coeur vous écoute! La mort n’est-elle donc qu’un vain éloignement? Nous sommes sans années, notre temps n’a plus d’âge Puisque l’éternité ne nous sépare pas, Jeune fille, au si pur, au si calme visage, Qui rentrez dans ma vie en sortant du trépas. Etranges fiancés unis par le mystère Nous errons mollement sous les lampes du choeur Et nous mêlons nos voix dans la double prière Que reflètent nos yeux tournés vers le Seigneur. Si les fleurs de l’autel se sont trop tôt fanées, Qu’il vous reste du moins les roses de ma foi. Ô mon amie, que votre tombe est descellée! Ô mon amie, combien vous êtes près de moi! V Tout oublier, avoir du sommeil, être lâche! Tout oublier de son esprit! Serrer la terre chaude et vouloir qu’elle arrache A la détresse tous ses cris! Naître et mourir à chaque instant et ne survivre Qu’à la volupté du néant! N’avoir d’amis que l’air et que le soleil ivre, Que la paresse et les enfants! Tout oublier! tremper son coeur de paysage! Mûrir pour ressembler au fruit! Ne vivre que l’été! ne savoir qu’un visage! N’aimer la nuit que pour la nuit! VI Mon Dieu, pour que l’été qui vient me soit encore Parfumé de tendresse et chaud de liberté, Rendez-moi pur comme vos mains qui m’ont porté Du silence, un jardin et ce qui le décore. Si mes désirs ont dépassé votre moisson, Si j’ai cueilli trop tôt les saisons de ma vie, Si j’ai livré mon coeur pour qu’il se sacrifie Pardonnez-moi. Je suis un enfant sans raison. Coureur de songe et de lumière et de musique. J’ai l’âme d’une serre et j’ai pris tant de fleurs Qu’il ne me reste plus qu’un mélange d’odeurs Et quelques souvenirs de roses impudiques. Comme un vaisseau qui veut atteindre tous les ports, Je n’ai fait qu’aborder dans les yeux des rivages. Mon Dieu, reconnaissez quand même mon visage! Je n’aurais dû pencher les élans de mon corps Que sur l’amour du ciel et sur la pénitence. Pourquoi m’avez-vous fait si chèrement humain, Puisque dans votre route il est tant de chemins Et puisque ma faiblesse est un rayon qui danse? Je viens à vous, ce soir, car l’eau fraîche des puits Est heureuse à la gorge avide et desséchée; Je viens à vous et ma douleur longtemps cachée Prends confiance. Entendez-vous le faible bruit Qu’elle fait? Oui, je pleure et je sens ma tristesse Plus lourde de savoir qu’au seuil de mon été Vous allez m’accorder un peu de pureté Pour qu’elle me console et que je la délaisse. VII Beaux platanes au coeur mouillé, Musique vive des fontaines, Palais déserts, maisons sereines, Jardins, comme vous m’accueillez! Mettrez-vous ma nouvelle enfance Entre vos bras qui reposaient, Ô ville que Stendhal trouvait La plus amoureuse de France? Voici mes lèvres et mes mains Appuyées sur vos paysages; Voici l’amour de mon visage Qui dévore votre destin. Vasques, guirlandes, balustrades, Cours d’honneur, pavillons, châteaux, Cézanne qui souffre, Van Loo Qui sourit, Chastel qui parade, Nicolas Froment qui peint Dieu Viennent à moi. Quelle maîtresse Prend René d’Anjou qui paresse Sous des rideaux de laine bleue? Tant d’allées de buis! tant d’alcôves! Tant de boudoirs! tant de jets d’eau! Vauvenargues meurt, Mirabeau Fait du bruit, Pauline se sauve Dans les bosquets de la Barben; Et moi, ville si parfumée, Je cours dans cette chevauchée, Dans cette ombre et dans ce matin. Que vous me donnez de clémence Et déjà de fidélité! Que de roses vous me jetez Ô bouquetière de Provence, Aix des Noëls de Saboly, Des Fête-Dieu, des livres d’heures, Des clochers qui chantent et pleurent, Des jours de marchés éblouis, Aix des messagers et des routes, Des auberges, des champs de blé, Aix du ciel le plus étoilé, Aix que je sens et que j’écoute! Mon bonheur n’était-il point né Que je le puise en ces fontaines, En ces beaux jardins, en ces plaines, En ce silence couronné? N’était-il point né que ma vie Ait pris son essor tout à coup? Que de colliers sont à mon cou! Que je caresse d’harmonies! L’olivier tremble, le laurier Courbe ses branches sur ma tête. Les rives de l’Arc sont muettes Mais l’eau passe sur le gravier. La halle aux grains est toute blonde Entre deux places qui lui font Une corbeille. Les maisons Ont des remises si profondes Qu’on y cacherait un pays. Le matin me charge d’offrandes; Les yeux des trieuses d’amandes Se jouent de mon coeur ébloui. Je suis une roue de lumière Qui tourne dans mille flambeaux. Si je rencontre mon tombeau Je l’étoufferai sous du lierre. VIII Êtes-vous endormie? Il est tant de silence Dans le bruit que je fais autour de votre absence, Que je me dis: ce soir elle ne m’entend pas. L’eau chante cependant et le soleil est bas Sur les campagnes bleues où je mène ma course. J’entoure les bassins et pense que la source N’a pas le clair désir de se savoir en eux! Je vais seul dans mes pas, puisque marcher à deux Ce n’est pas s’en aller avec la joie d’une ombre. Les hirondelles font des nuages sans nombre Autour des pins dressés parmi les rochers blancs. Je ne tiens que mon coeur et votre éloignement. Vous ne m’entendez pas, ce soir. Vous êtes toute A vous aimer, à vous suffire. Vers la route Vous n’entrouvrirez pas vos fenêtres, pour voir Passer ce voyageur, sans but et sans pouvoir, Qui foule du gravier, de l’herbe et du mystère. Un distrait égoïsme attise vos paupières; Vos yeux n’ont des éclats que pour le salon vert Où le divan n’attend ni René ni Werther. Votre esprit est léger entre vos mains qui flânent; Sur le tapis profond, vos babouches persanes Parcourent des dessins pour s’y mieux assortir. Que vous fait-il que je sois triste! On va servir Le thé; vos doigts déjà dans le sucrier se pressent! Que vous fait-il que je sois triste, ma maîtresse, Votre bouche est heureuse au goût du pain grillé!... J’ai dépassé la bergerie que vous aimiez, Le parc où le sylvain de pierre n’a plus d’âge, Le bosquet des cyprès qui domine un village, Tout ce que vous savez des vignes et des bois, Tout ce que l’on voit mal lorsque seul on le voit. IX N’ayez souci de mon émoi Et ne veuillez être que belle. Ce n’est votre coeur mais vos ailes Que je veux garder contre moi. Demande-t-on à la fontaine Plus que son eau vive? Au jardin Plus que ses roses? Au matin Plus que sa clarté? De ma peine N’ayez souci. Mettez du fard A votre bouche qui m’emporte, Embaumez-vous comme une morte Dont l’âme n’a plus de regards. Aurais-je attendu les vendanges Pour ne pas cueillir les raisins? J’ai vu battre vos jeunes seins, J’ai dépouillé la robe orange Que vous portiez dans cette nuit Si limpide et si tourmentée! Lorsque vous vous êtes levée Je n’avais que le goût d’un fruit. Ainsi restez puisque la vie Vous fit servante du plaisir; N’ayez souci de devenir Autre chose que cette amie De l’ombre qui veut un flambeau. N’ayez souci que de vous même, N’ayez souci que l’on vous aime Plus profondément qu’il ne faut. Riez, fuyante courtisane, Messagère de volupté! Quand les temps auront emporté Votre jeunesse qui me damne, Vous vous souviendrez de mes bras Qui vous mentent et vous supplient Et vous songerez à Marie Que Pierre Ronsard célébra. X Voici la rue Cardinale Et l’église de Saint Jean Et le Musée somnolent Et le soleil qui s’étale. Une servante sourit, D’une fenêtre mal close. La maîtresse se repose... Paresse d’après-midi! Où vont ces abbés qui passent? Quelle cloche bat si fort? Ah! ces offices des morts! Les vivants demandent grâce. Le défunt appartenait A la Faculté des lettres. Le suisse conduit les prêtres; Le corbillard apparaît. Gratitude, politesse! Les chères petites soeurs Ont des cornettes en fleur. Le notaire et la noblesse Suivent avec dignité. L’Académie tient le poële Et les enfants de l’étoile Ont des cierges sans clarté. Maintenant c’est le silence, Au bord des graves hôtels. Seul le mouvement du ciel Continue ses révérences. Voici la rue Cardinale Et l’église de Saint Jean. Mélancolique tourment De la vie provinciale! XI Prions Dieu, mes bons amis, Car Monseigneur est parti. Tout va mal à ce qu’on dit. L’Etat manque de manières; L’archevêché solitaire Est plein d’ombre et de poussière. Dans le jardin du pasteur, L’arbre des enfants de choeur Mourra, croit-on, de langueur. Fasse la Vierge Marie Que l’on conserve la vie Des belles tapisseries. Don Quichotte est en émoi, Dulcinée, avec effroi, Lève, au ciel, ses yeux de soie. Pendrons-nous l’huissier cupide Qui veut, d’une main perfide, Rendre ce palais plus vide? Ah! chère âme des prélats Dispersée au vent qui va! Bruit de robe, de rabat, D’oraisons, de politesse, Bruit des dames patronesses, Bruit musical de la messe Dans la Cathédrale, bruit D’un roi qu’un cardinal suit, Bruit du passé, de la nuit, Des clefs verrouillent les portes, Bruit de tout ce qu’on emporte, Que votre harmonie est morte! Voici le conservateur... Qu’a-t-on fait de notre coeur? Un musée de plus, Seigneur. XII Le vent qui déracine et fait tomber les fruits Entoure ma maison de son ombre fuyante. Demain je trouverai des branches abondantes Sur la route du jour dévasté par la nuit. Le vent ne touche pas le travail de ma vie Car il est inutile et je n’ai pas semé. Mais dans l’air de la lampe et des volets fermés Je songe aux moissonneurs dont la peine infinie Avait rêvé de la récolte et des marchés. Quand ils se lèveront, quand l’aube frémissante Les conduira -porteurs des pioches éclatantes - Vers la plaine des grains, quand ils auront marché, Ils ne trouveront plus dans les champs de leur terre L’espoir que suspendait, pour eux, les amandiers. Toutes les fleurs seront arrachées, les rouliers En glaneront, contre les haies, dans la poussière... L’été sanglotera dans son jeune berceau Et la douleur des moissonneurs sera pareille A cette pauvreté que les cieux ensoleillent Et qui laisse déserts les quais et les vaisseaux. Mon Dieu, comme le vent s’appuie sur la campagne! Comme les pins et les cyprès doivent, ce soir, Essayer leur courage et crisper leurs bras noirs Vers le Titan furieux qui descend la montagne! Ayez pitié, Seigneur, de toutes les moissons Que je vois lorsque ma fenêtre n’est point close. Epargnez le bonheur des hommes qui reposent Comme vous épargnez les murs de ma maison. Que vous offrira-t-on s’il n’est dans les corbeilles Ni fleurs pour les tresser, ni fruits pour les emplir? Que vous offrira-t-on si l’on ne peut cueillir? Ayez pitié, Seigneur, de toutes les merveilles Qui naissent des saisons dont vivent vos enfants. Ma prière n’est point pour moi mais pour la terre. Si mon humilité pouvait vous être chère! Si mon humilité pouvait vaincre le vent! XIII J’ai bu du vin, ma tête est lourde... Les rouliers serrés près de moi Sentent la route. En quel endroit Rendrai-je mon âme plus sourde? Dans les assiettes de Moustiers Mets le boeuf en daube qui fume, Servante dont les yeux s’allument! Des pas emplissent l’escalier... L’auberge est pleine; la patronne Sourit aux hommes du marché. Les grandes blouses des bouchers Font des taches bleues qui frissonnent. Une horloge marque midi; Des fouets claquent dans l’avenue; La servante a la gorge nue. Sur les murs le papier jauni Se colore de personnages. Des mouches bourdonnent dans l’air. Chaque rasade que l’on sert A le goût d’un chaud paysage. Servante, apporte-moi des fruits! Je veux des raisins et des pêches. Ah! que ta bouche est rouge et fraîche! Où dormiras-tu cette nuit? Un rayon passe la fenêtre Et coupe d’une ligne d’or Le verre que j’emplis encor. Le soleil boit! Vive le Maître De la vendange! A ta santé! Il est des caves à Palette Où je pourrai faire la fête, Servante, le prochain été. Les rouliers se lèvent de table. Ô cette persistante odeur De ciel, de poussière et de fleurs Qui me poursuit et qui m’accable! Où conduisez-vous vos chevaux? Quels pays voient vos diligences? -Berre, Saint-Remy-de-Provence, Meyrargues, La Barque-Fuveau... Trop près! trop près... Ma tête tourne... Rouliers, ne m’aviez-vous point dit Que vous alliez en Paradis? Si la servante se détourne De moi, vous ne la mènerai... L’auberge lentement se vide; Des bruits de chansons et de guides S’entendent. Mon coeur est doré Comme le pain que je regarde. Le travail a tout emporté; Seule ma paresse s’attarde... Pourquoi partir? pourquoi rester? LIVRE DEUXIÈME. I Pourquoi mon coeur est-il cette coupe fragile Qui ne peut contenir Toute la terre rouge et tous les champs fertiles, Et tout leur avenir? Pourquoi ne suis-je pas aussi grand que moi-même Quand je vois mon pays? Pourquoi ne puis-je pas serrer tout ce que j’aime Dans mes bras éblouis? Accordez-moi, Seigneur, cette humilité sainte De savoir à genoux Contempler les moissons, de tenir mes mains jointes Lorsque je suis debout. II La route, le village, une aire, Un cheval qui tourne, du blé, Des meules, des pins étoilés, Des vignes, l’odeur de la terre. Dans l’extase du matin bleu La paille fuit et le grain tombe. Sous la chaleur le fruit succombe; Tout le pays ressemble à Dieu. Les lavandières descendues Des Artaud vers les bords de l’Arc Rient en passant. Voici le parc Du Tholonet, les avenues, Les platanes, la pièce d’eau, Le souvenir de cent années, La Castiglione étonnée, L’ombre des fêtes, le château. Quelle lumière sur la plaine! Quels jeux d’amour dans les bosquets! La gerbe se mêle au bouquet Et le torrent à la fontaine. Une église, un ancien couvent, Un cabaret, une mairie, Et cette épopée de la vie: Sainte-Victoire dans le vent! III Un moulin tourne On entend l’eau. Un moulin tourne Dans un sanglot. Le chasseur passe, Un perdreau fuit. Le chasseur passe Le fusil luit. Sur la colline Descend la paix. Sur la colline Monte un cyprès. Le cimetière Est vert et blanc. Le cimetière Dort dans le vent. Toi qui vendange Sais-tu ton sort? Toi qui vendange Entends la mort. IV La fin du jour. Les doigts du ciel tissent leur toile. Le soir descend sur les Artaud. La montagne s’éteint et fait place à l’étoile. L’enfant qui rentre les chevaux Siffle un air du pays et sourit au village. Une vieille, sous un mûrier, Laisse pendre ses mains et traîner son ouvrage. Un géranium effeuillé Luit entre deux volets. Une verveine entoure La maison de sa tiède odeur. De la plaine endormie, que les ombres labourent, Sont revenus les moissonneurs. A peine un peu de vent se lève. Sur la route, Qui passe entre deux grands cyprès, Bêle un troupeau. L’enfant sourit, la vieille écoute... Plus rien... la nuit et son secret... V La charrette chargée de blé Passe au soleil, plus blonde encore. La branche du chemin d’été Dérobe les épis sonores. Une belle fourche est plantée Ardemment dans le coeur du blé. Vous passez comme la charrette, Je dérobe comme la branche. Un peu de votre forme blanche Reste en mon âme qui vous guette. Mais la fourche est dans le blé Et moi je suis solitaire. Je n’ai fait que dérober L’ombre heureuse du mystère. VI Dans le petit café de la petite place Des hommes jouent à la manille. Sur les glaces Trame l’âcre fumée des pipes. On entend Le bruit sourd de la rue entrer avec le vent Chaque fois qu’une main nouvelle ouvre la porte. Une fille sourit dans l’ombre. L’odeur forte De l’absinthe se mêle à l’odeur du laurier Qui vient de la cuisine et monte l’escalier. On boit. Les cartes vont leur train. La jouvencelle Parle avec un roulier sa langue maternelle. C’est l’heure où le travail a cessé de régner, Où le repos des champs se laisse accompagner Dans l’air épais et chaud d’un café de bourgade. Ce soir, les moissonneurs qui jouent ou qui regardent Paraissent oublier leur virgilienne ardeur. Une lampe éblouie danse comme une fleur Et croit enguirlander tout le petit espace. Mais, sur la vitre bleue qu’un peu de jour enlace, Le pays lourdement s’appuie. On voit le blé, Les vignes, tout le ciel qui vient de s’étoiler. Les hommes, deux par deux, redescendent la route. Le café n’est plus rien qu’un point rouge. On écoute La nuit qui met son coeur sur le vaste berceau Des plaines, des maisons, des pins et des coteaux. Les cyprès, ces soldats des champs, montent la garde. Le pas d’un chemineau résonne. L’ombre garde Je ne sais quelle extase et quel ravissement Qui semble un bras de mère autour d’un cou d’enfant. Cybèle est endormie au seuil de chaque asile. C’est un soir de faiblesse humaine et d’évangile. VII J’entends les trois chevaux, traînant la diligence, Danser dans la poussière. Eté!... C’est une belle route de Provence... Le fouet dans la lumière Claque. Les roues déjà tournent dans le village. -Bonjour! -Monsieur Grégoire Avez-vous une place?... Ô le beau paysage!... Ces gens vont à la foire. Une femme en cheveux ressemble à la campagne. J’écoute, sur le siège, Chanter la plaine, l’eau, le vent et la montagne. Toute la vie m’assiège. Une marchande d’oeufs m’entretient de ses poules. Les yeux d’une servante Font un ruisseau d’azur qui tremble et qui s’écoule. La dame qui s’évente Possède un beau château. Cet homme est de Palette; Cet autre, lourd et sombre, Habite Beaurecueil dont la terre est muette. Si verte, voici l’ombre Des platanes. Bientôt nous serons dans la ville. La fabrique de laine S’aperçoit près d’un pont. Un moulin se profile Au bord d’une fontaine. L’école des tambours résonne. La caserne A deux belles guérites. La diligence est jaune... Un mur... Une lanterne... L’octroi... Le jour palpite Dans les petites rues. Sur le pavé sonore Les trois chevaux s’avancent. Le roi René sourit. Un tour de roue encore... Le Cours... Aix-en-Provence... VIII Isès jette sur la terrasse Les mailles noires de son coeur Et chacun de nous les ramasse Pour refaire un peu de douleur. Isès est lasse du voyage A la maison où Dieu frappa En cachant dans le paysage La mort qu’il portait dans les bras. Isès est une messagère, «Je me suis penchée sur le lit D’un enfant déjà sous la terre» Dit-elle à ceux de ses amis Qui plus près de sa solitude Veulent dépouiller son chagrin. Isès s’étend par habitude Sur la chaise-longue... Un refrain Persiste à bleuir la fontaine; Tout le ciel s’écoule dans l’eau, Le soleil monte de la plaine, Isès laisse choir le fuseau De l’ombre que ses yeux rapportent. Maintenant un voile à son cou Met des lueurs de toutes sortes Sur sa bouche et sur ses genoux. Isès n’oublie pas, mais Fontlaure Lui donne des fleurs et des fruits. Pourquoi n’irait-elle à l’aurore Comme elle est allée à la nuit? IX Les hommes ont dressé les meules sur les aires; Et dans la paix du jour, qui fleurit de la terre, Les amandiers montent la garde en souriant. On dirait, au soleil, des palais d’Orient Qui pourraient contenir des armées écarlates. La plaine est un vaisseau dont les flancs roux s’écartent Pour déposer, plus tôt, sur les rives du blé, L’amour de ce ferment qui s’est amoncelé. C’est la fin de l’été. La vendange apaisée Ne laisse qu’une odeur de grappes écrasées. Dans l’air que le vent presse entre ses bras fuyants Tout est pur, tout est calme et tout est confiant. Pour recevoir le poids doré de leurs couronnes Les travailleurs penchent la tête vers l’automne Et mettent à genoux les charrues et les faulx. Ils viennent. On entend tressaillir les coteaux. Les meules, ces lauriers des humbles, les attendent. Sur les seuils du matin, où leurs reflets descendent, Les fronts bruns sont déjà lumineux et bénis. Les villages, au long des routes, se sont mis A marcher pour venir aux fêtes de la terre. Les nuages pressés montent sur leur galère, Les taureaux du soleil entraînent l’horizon, Les fumées font des trous au toit de la maison, Le vaisseau de la plaine aborde le rivage. Ô règne du travail auquel le paysage Tend le sceptre d’épis et le manteau de lin! Reposez-vous, soyez heureux, soyez humains, Hommes qui ressemblez à ceux de l’Evangile! Quand l’hiver, ayant fait votre sol plus fertile, Dépouillera son corps tremblant, vous reviendrez. Reposez-vous... Le printemps et ses fruits dorés Pensent à votre amour. Préparez vos corbeilles, Préparez vos espoirs et vos grains. Sous les treilles, Qui rougissent aux feux de l’arrière saison, Comptez votre labeur et voyez sa raison. Reposez-vous, puisque tous les rois se reposent... Ces meules, devant vous, sont votre apothéose. X Si ta plaine est toujours en joie, Ton divan est toujours en fête. Sur l’une ta gloire s’éploie Et sur l’autre mon corps se jette. Ma vie prend cette double part D’horizon et de lit immense. Je passe d’un char dans un char, Quand l’un s’en va, l’autre s’avance. Ici le soleil met mon coeur Au supplice de sa lumière; Ici la lampe est une soeur Et l’abat-jour une paupière. Si je sais prendre le chemin De la terre chaude et biblique, Je sais rester sur les coussins Vierge sage ou fille publique. Il m’est cher de me partager Entre les blés et la paresse Et je me laisse vendanger Par ma force et par ma faiblesse. Je me livre au jeu des moments; Je m’en vais porté par deux ailes! Sur ta plaine et sur ton divan Je tourne comme une hirondelle! Quel est le vent dans les cyprès Qui me pousse vers les étoiles? Quelle est la voix qui fait exprès De prendre mon vol dans ses voiles? Je ne sais plus... Ô taisez-vous Fleuves traînant des paysages Et vous dont les yeux sont trop doux Qui se penchent sur mon visage. Ne m’accordez aucun transport, Laissez mon âme si muette, Que la jalousie de l’effort Et l’air des voluptés secrètes N’accourent quand je veux mourir. Quoi! vous m’offrez toujours la vie? Mais je risque à la découvrir D’être l’homme qu’on crucifie Dans son jardin de pavots noirs, Les yeux tournés vers la fenêtre Où pleure son manque d’espoir, Où sourit tout ce qu’il doit être! Ta plaine a des bras de corail, Ton divan des ombres soumises; Je joins mes mains vers ton travail, Mais j’ai les mains tellement grises, Tellement saoûles, ô bouvier Du Victor Hugo magnifique, Qu’il faudrait que tous tes rosiers Au lieu de m’embaumer me piquent. Ô mon ami, il n’est en moi Que des buis et des amulettes. Comment grefferas-tu ma voix Sur le laurier de tes poètes? Je suis devant tes yeux levants Ecartelé par deux antennes. Ô ma paresse et ton divan! Ô mon vain courage et ta plaine! XI Il a plu. Le jeune dieu, Dans son temple vert et bleu, A des gouttes sur les ailes. Le parc est harmonieux. Une robe passe, telle Une fleur de satin blanc. Le visage étincelant De l’allée en devient rouge. Dans les buis une ombre bouge... Est-ce vous et votre amant Princesse de tous les temps Qui vivez dans les bocages? Que votre grâce volage Ne fasse pas un boudoir Du parc et du paysage; Le jeune dieu pourrait voir Ce qu’il ne me faut comprendre. Faites votre coeur moins tendre, Epargnez votre vertu, Pour que ma faiblesse dise Que mon temps serait perdu. Renouez, comme cerises, Dans la dentelle vos seins. Il a plu dans cette église Où vous mettez des coussins. Septembre vous environne; Une fontaine a chanté. Les derniers jours de l’été Vous tressent une couronne. Eloignez-vous de ce parc Ô tentatrice éveillée! Je ne veux tendre mon arc Que vers des feuilles mouillées. XII On ne sait pas comment le feu a pris sur l’aire, Tout le blé a brûlé. Pourquoi permettez-vous que le bien de la terre Soit ainsi désolé? Seigneur, dans les maisons, on pense aux paysages Quand le soir est venu. A quoi pensera-t-on si l’espoir de l’ouvrage N’a qu’un visage nu? XIII Ma mère, tout ton coeur et toute ta tendresse Ne m’ont pas rendu fort. Je suis resté l’enfant ployé sous tes caresses. J’aurais voulu mon corps Dressé pour les travaux que ce soir je contemple. Tes bras m’ont enfermé. Je ne puis, de mes mains crispées, bâtir un temple. Je ne sais rien qu’aimer. Mais que cette faiblesse et que cet héritage, Ô sainte de mes jours, N’encadrent de regrets l’éclat de ton visage! Si l’homme des labours Plus utile que moi mérite plus de gloire, Il n’a pas mon bonheur. Ma mère, quand le jour étale sa victoire, L’arbre garde ses fleurs. Tu n’auras de ton fils la saison merveilleuse Ressemblant à l’été. C’est l’automne et sa voix presque mystérieuse Qu’il lui faut t’apporter. Admire tout le blé, ne chérit que mes roses. Si mon orgueil, parfois, Jalouse l’étendue et cet apothéose Des vignes et des bois, C’est qu’il sent que tu n’as, peut-être, osé lui dire Que tu m’eus préféré Moins humain mais plus grand, afin que ton sourire Ne me donne à pleurer. LIVRE TROISIÈME. I A Marius. Etranger si hautain je ne te connais pas. Que m’importe le bruit de ton ombre et l’éclat De l’aigle impériale occupant la montagne! Si tu n’avais été, de ces chères campagnes, Que le berger qui siffle et conduit son troupeau, Que le grand moissonneur des vignes et des eaux, Que le roulier qui n’a que sa route pour gloire, Peut-être aurais-je pu, recueillant ta mémoire, Te placer dans ma vie et t’honorer tout bas. Mais que tes étendards, tes armes, tes combats, Laissent de trace vaine et de claire fumée Sur mon coeur où Virgile a fixé sa pensée. Qu’auraient à faire, dieux, d’un si pompeux retour Mes roses, mes cyprès, mes buis et mon amour? C’est Vénus et non Mars qui chante sur ma porte. Moins qu’une lèvre heureuse et qu’une vigne morte, Moins qu’un parfum d’aisselle et qu’une odeur de pin Ta victoire m’est chère, ô splendide Romain Dénouant son armure aux plaines de Pourrières. Où tu mis ton ardeur règne la joie des aires, Où tu mis des tombeaux murît le champ de blé. Comment veux-tu, Romain, que ton front étoilé Eclaire ma maison, mon jardin, mon ouvrage, Puisque l’Arc de triomphe est sous le paysage Et puisqu’à ces ruisseaux de sang que tu creusais Je préfère le goût des figues et du lait? II Suivie des écuyers et de ses amoureux, Oubliant, pour son coeur, d’impossibles promesses, Bénie par Monseigneur de Cicé, son Altesse Partit en palanquin après la Fête-Dieu. La cour n’obsédait plus la joie de sa tendresse, Son frère était absent et le ciel était bleu. Les routes flamboyaient à l’éveil de ses yeux Et la campagne ouvrait ses parcs à sa jeunesse. Déjà l’odeur des buis mêlée à son amour Lui donnait le désir de se donner au jour. L’été capricieux déployait ses arcades, La pièce d’eau luisait comme un lit de satin. Et Pauline Borghèse, amante de Forbin, Distraite et le corps nu jouait à la naïade. III Dialogue Avec Louise Colet. -Que vous êtes chargée de grâce romantique! Que vous avez souffert! que vous avez aimé! Reposez-vous... C’est la province bucolique Dans laquelle vous êtes née. Reposez-vous... J’habite ce pays depuis quelques années. Partagez avec moi ce raisin parfumé, Cet ombrage, ce ciel, ces fleurs et ce vin doux. D’où venez-vous?... Ce sont les cloches d’une église Qui sonnent. -Je viens de Venise. -Prions pour Musset, voulez-vous? -Ah! que l’on m’a fait de reproches Sur ce roman!... Pourquoi ces cloches Sonnent-elles tout le temps? -Sans doute pour des morts qui vont en Paradis... Mais quelle idée d’avoir écrit Ce livre?... de la jalousie? -Je vous jure... j’étais l’amie De Musset. Le monde est méchant. -Reposez-vous. Encor du raisin? du vin doux? Nous sommes dans votre province Et pas grand’chose n’a changé. -Ce bruit? -C’est la chaîne du puits Qui grince. -Ce bruit? -Le vent qui fait bouger Un laurier-rose. De quoi tremblez-vous? -De rien et de mille choses! -Reposez-vous. -Ah! mon temps de petite fille! Saint-Jean et son vitrail qui brille! -Le vitrail brille toujours. -N’avoir eu pour tout amour Qu’une romance de fontaine Dans sa ville! Que j’ai de peine! -Ne retournez à Paris. Que vous fait ce qu’on écrit? Avec moi restez ici. Des fruits? Chaque saison m’en porte. Du vin? Il en coule à ma porte... -Pourquoi suis-je déjà morte! IV Ô portrait de Granet dans ce Musée tranquille Comme vous êtes beau! Si la mort me permet de choisir un asile, Si l’éclat d’un pinceau Me doit perpétuer, je voudrais cette place, Dans l’ombre, auprès de vous. Mon coeur saura tenir dans ce petit espace; Je n’aurai de jaloux Que ceux dont les amours cherchèrent le silence. Dans mon cadre doré, Mon visage sera celui de la Provence. Sur mon front je mettrai L’éclat rouge des fruits que Septembre m’apporte. Mes yeux se lèveront Vers un clair paysage empli de feuilles mortes, Des pins m’entoureront. Je tiendrai dans mes mains, doucement alanguies, Le livre de Ronsard Qui contient les Amours d’Hélène et de Marie Que je relis si tard. Mais quel ami, Granet, si cher et si fidèle Peut m’immortaliser? Serai-je, comme vous, d’un Ingres le modèle? Pourrai-je reposer, Dans mon âme d’enfant et ma jeunesse d’homme, Sur un ciel provençal Que je veux aussi bleu que votre ciel de Rome? Musée provincial, Musée dont la petite cour chargée de lierre Est la cour d’un couvent, Musée dont le repos est couvert de prière, Musée près de Saint-Jean, Musée dans ses atours, ses couleurs, son or pâle Et ses tendres espoirs, Faites qu’un jour je sois, de l’une de vos salles, Celui que l’on vient voir. V Le Bibliothécaire. Son chapeau basque et son habit d’épais velours Le parent, sans orgueil, mais avec complaisance, D’un air de vagabond reçu chez un Bragance. Il se moque du ciel et ne vient sur le Cours Que pour dépoussiérer un peu son insistance A classer amoureusement et jour par jour Les livres favoris d’un marquis de Provence. Il sait le vieux françois car il lui fait la cour. Le vain souci du temps ne le prend ni l’accable. Il s’assied au café, songeant aux incunables. Dans le royaume altier où son esprit est roi Son rêve en manuscrit l’entoure de fumée. Des minutes s’en vont où, distrait, je le vois Mettre en sa poche ouverte une pipe allumée. VI La Marchande De Moules. Cette marchande avec sa voix et sa balance, Avec ses paniers clairs qui lui pèsent au bras, Ne sait que le beau temps et ne se soucie pas Des hôtels de la rue ni du style de France. Elle est née vers la mer phocéenne, là-bas, Dans les Martigues clairs où s’écoula l’enfance Du Maurras préfacé par Anatole France. Dès que le messager qui vient et qui s’en va Fait claquer son long fouet sur la route de Berre, Elle accourt vigilante, heureuse et la première. Les coquillages frais lui caressent les mains; Elle reçoit en eux le sel et le matin Qu’elle prie un moment avant que d’aller vendre. Et comme si son coeur de femme s’en voulait De ne pouvoir garder tout ce qu’on doit lui prendre Elle ment en criant: «les moules de Calais!...». VII Le Gentilhomme. Il semble, grave et beau, sourire à cette époque Dont on garde au Musée les solennels portraits. Il tient la canne haute et porte sur les traits Une finesse vive et pourtant équivoque. On ne sait s’il fut duc, mais son regard abstrait Domine le respect attentif qu’il provoque Et son gilet fleuri, dépouillé de breloques, Conserve dans l’usure un invincible attrait. Il habite un château. L’hypothèque et le lierre S’en partagent les tours, les jardins et les terres. Des Tuileries il fut commensal autrefois. Il vit de souvenirs et consigne sa porte. Son épouse est au ciel et sa maîtresse est morte. Rien ne peut l’obliger que le retour du roi. VIII Une Mendiante. Elle danse sur un pied Car l’autre fut écrasé. Elle aurait pu choisir un autre métier! Oui c’est vrai, mais lequel? Elle croit qu’en dansant elle gagne le ciel. On lui apprit cela, quand elle était petite. Elle est comme un oiseau Qui saute et qui palpite Dans la rue où sa robe étroite fait du vent. Elle sera toujours une petite enfant. Elle s’appelle Maria, Un nom de sainte, Mais les femmes d’ici l’appellent le moineau. Elle porte sur la poitrine un écriteau Où les lettres ainsi que des lèvres sont jointes. A la façon qu’elle a De ramasser les sous, Des gens disent: «comment fait-elle?» Et c’est très doux. Quand elle mourra D’amour ou de froid, D’amour ou de faim, Car il est des hivers sans fin, Le bon Dieu la recueillera Et lui donnera une branche Sur l’arbre bleu du Paradis Avec une robe chaude et blanche Pour son petit corps refroidi. Et Maria sur un pied, Car l’autre fut écrasé, Dansera pour l’éternité. IX -Mon mari est messager. Moi je garde la maison. -De le voir tant voyager Ne te vient-il nul soupçon? -Qu’il voyage nuit et jour! Je suis seule et j’ai la paix. -Si la rose de l’amour En tes beaux yeux fleurissait? -Bah! les roses meurent bien Quand on ne les cueille pas. -Pourquoi gaspiller le bien Que le bon Dieu te donna? X Au bord de mes cyprès je pense à vous, Cézanne. Si, pour moins pardonner à ceux qui vous condamnent, La gloire vint très tard gravir votre tombeau, Voyez comme l’attente a rendu forts et beaux Le laurier qui vous couvre et l’ombre qui vous fête! Je ne sais rien de vous que la piété muette, Que le travail, que le silence et la maison... Je n’ajouterai pas la rose à votre front Car ma main ne saurait s’exhausser jusqu’au chêne! Pourtant, si c’est aimer que d’ouvrir ses mains pleines, Je vous offre, ce soir, la paix de ce jardin Triste et désenchanté que décorent des pins. Peut-être l’avez-vous connu dans vos années! Peut-être vos grands pas, au flanc d’une journée, Ont-ils passé ma porte et traîné doucement Entre la vigne morte et les buis! Du mur blanc Avez-vous vu le clocher de Saint-Jean-de-Malte, La route, le morceau de la ville et la halte Immense et bleue du Mont Victoire, à l’horizon? Avez-vous regardé, par la même saison Que celle d’aujourd’hui, cette lumière rousse, Pareille à des cheveux légers que le vent pousse Devant lui? à des cheveux que les cyprès Ecartent quand ils sont trop rouges et trop près? Si vous êtes venu, vous savez mon offrande; Mais si vous ignorez mon enclos, sa guirlande De lierre, son bassin, ses arbres, ses deux puits, Sachez que je vous donne, en eux, comme le fruit Le plus pur des étés que j’ai passés sur terre, Ô Cézanne d’Aix-en-Provence! solitaire! XI A Mistral. Je relis Mireille... Il fait très doux dans la maison. Le feu luit dans la cheminée. J’entends des musiques d’abeilles -Les dernières de la saison - Sur les sarments de la veillée. Quand de mon doigt mouillé Je tourne la page, Je tourne aussi des paysages. C’est Saint-Remy, Les Antiques, l’ombre des Baux, Les mûriers Et les oliviers, L’huile vierge de mon pays, Le Rhône, les Saintes, la Crau... Je connais un gardian qui s’appelle d’Arbaud, Mais je n’ai pas trouvé son nom Dans cette belle histoire. Si je savais la raison De mon coeur et de ma mémoire, Mistral je t’aurais déjà dit Pourquoi, lisant tes vers, je songe à mon ami. Pardonne-moi De n’être tout entier à l’accord de ta voix, Mais Mireille c’est tant la Provence, Que l’on peut bien y ajouter Le souvenir et l’insistance De ceux qui savent la chanter. Le vent glisse sur la croisée. J’entends l’hiver dans les allées. On a brûlé les feuilles mortes. J’entends l’hiver contre ma porte. Le vent glisse sur la croisée. Ce soir, qu’importe le jardin! Je suis près de la cheminée; Mireille me donne la main. Je cueille le bon grain de mes jeunes années. La ville des fontaines Et du roi René Est, là-bas, endormie... Du livre s’envole ma pensée; Pourtant Mireille l’a suivie. Mistral en écolier, Mistral pas encor roi, Mistral venant à Aix pour y étudier! C’est à celui-là que je tends la rose, La rose qui vit douze mois. Le temps passe, le temps presse. Qui sait le blé dont il dispose? Il faut aller à la jeunesse. Mistral, je veux encor te parler de d’Arbaud Car il vint, comme toi, dans la ville aux fontaines. Dans les mêmes chemins et dans les mêmes plaines Se rencontrent, parfois, les hommes les plus beaux. Le temps passe, le temps presse, Qui sait le blé dont il dispose? Il faut aller à la jeunesse. Quel est le fils, Mistral, que tu chéris le mieux? A qui vas-tu laisser, en t’approchant de Dieu, Ta couronne qui luit et ton sceptre qui tombe? Je vois un cavalier Qui brandit le trident et cueille le laurier. Ô Mistral, c’est d’Arbaud qui fleurira ta tombe! Je relis Mireille... Il fait très doux dans la maison. Le feu luit dans la cheminée. J’entends des musiques d’abeilles -Les dernières de la saison - Sur les sarments de la veillée. XII Je clos mes yeux... Ma pipe est morte... Bonne nuit. Je rentre dans mon coeur comme dans un village. Le chat ronronne auprès du feu; tranquille bruit! Et voici les jets d eau d’étranges paysages. Qui frappe?... Entrez!... Une révérence... Le temps Couvert de pluie, de songe et d’histoires lointaines. Ah! c’est vous?... Et je rêve et suis ce bel enfant Qui regarde, sans les toucher, des porcelaines. Du lierre et des allées. Nuages! Un jardin Dans lequel un rouet file ses aventures. La belle du Canet a des roses en main Et des amours et des oeillets à la ceinture. Une cloche. C’est Marie-Blanche de Grignan Qui prie dans le couvent désert des Ursulines. Dies iroe. Ô le mélange si troublant Des cornettes et des robes de mousseline! Qui joue la comédie au temple de Watteau? Cet escalier secret?... Tout se tait, tout soupire. Une femme, en tremblant, lit Jean-Jacques Rousseau. Dans un boudoir Chrétienne d’Aguerre conspire. Des miroirs, des transports! Que j’ai vu de portraits Et d’abat-jour de soie sur la lampe ravie. Qui vit sur ce balcon? Qui dort sous ce cyprès? Quel est ce clavecin et quelle est cette amie? Musicale langueur du soir provincial Chargé d’étoiles et d’embruns comme un navire! Je suis ce bel enfant qui regarde le bal Des reines de biscuit et des poupées de cire. XIII Plus tard, plus tard, dans des années, Un poète me chantera Comme j’ai chanté ma journée. Plus tard, plus tard, dans des années, Ma pauvre vie on la lira, Près du feu de la cheminée. Plus tard, plus tard, dans des années, Une amoureuse pleurera Sur mon ombre et ma destinée. Plus tard, plus tard, dans des années, Le vent du ciel emportera La rose qu’on m’aura portée. Je veux que l’on dresse ma tombe Près d’une source et d’un cyprès. Je veux que le jour qui succombe Me donne un rayon de regret. Je veux que la route qui passe Me berce du chant d’un troupeau. Je veux que l’oiseau de l’espace Dresse son nid sur mon repos. Je veux que Dieu qui me pardonne Laisse deux anges me veiller Et que Vénus fasse l’automne, Sur ma pierre, se dépouiller. Plus tard, plus tard, dans des années, Vous serez morte dans mes bras, Tremblante, divine et damnée. Plus tard, plus tard, dans des années, Votre souvenir passera, Et vous serez abandonnée. Plus tard, plus tard, dans des années Une bacchante dansera Sur votre tombe ravinée. Plus tard, plus tard, dans des années, Une corneille volera Autour d’une ombre désolée. LIVRE QUATRIÈME. I Les clairs chariots d’argent qui portent ma jeunesse Brisent leurs beaux essieux, Et je me trouve seul, perdu dans ma tendresse, Sur la route des cieux. Je mets trois longues nuits à regagner la terre L’ayant pour tout abri, Dès que j’ouvre mon coeur à la fausse lumière, Me voilà reparti. Ainsi jamais lassé mais toujours pris aux ailes Par je ne sais quel vent, Je monte pour tomber. De ma douleur fidèle Je ne suis que l’enfant. II Puisque Dieu l’a voulu, mon coeur, reprend ta course. Va, pauvre et doux ramier! Prends un peu de clarté, bois un peu d’eau de source, Effeuille ton rosier. Demain tu sais le sort qui t’attend. Fais en sorte D’oublier en chemin, Le plus que tu pourras, cette espérance morte Qui te donne la main. Si, d’être tant de fois rejeté de toi-même, Tu pouvais te lasser De ce courage vain qui te tue et qui t’aime! Ne plus recommencer!... III Pourquoi d’un nouveau paysage Ne pas faire un nouvel ami? Pourquoi ne se sentir soumis Qu’à l’unique amour d’un visage? Comme on serait libre en son coeur D’une infidélité si tendre Et qu’on aurait de joie à prendre Le sourire de toute fleur! Mais la vie railleuse et cruelle Nous inflige le lourd désir De rester quand il faut partir, De souffrir en ouvrant ses ailes. Ainsi la beauté d’un printemps Ne nous sépare d’un automne; Et l’amant trouve monotone Sa convoitise d’un instant. Le premier jardin que l’on laisse Est toujours le plus doux jardin. Les roses des nouvelles mains Ont beau sangloter de tendresse Et faire assaut de leur couleur, Rien ne peut fléchir la pensée D’une saison et d’une allée Quand l’enfance en a pris l’odeur. L’enfance c’est le ciel qui s’ouvre Lorsqu’on ne croyait plus au ciel; C’est l’abeille qui fait son miel, C’est la ruche dont on se couvre. L’âge c’est ce qui vient après: La douleur, la route et l’espace. Si des yeux l’enfance s’efface Le coeur en garde les regrets. Rien n’est humain de nos voyages Et la vie nous fait voyager. Le plus heureux des naufragés N’oublie pas son premier rivage. IV Je prends vos mains... vous vous taisez... je vous demande De ne plus vous cacher de moi. Vous m’offrez votre bouche et vos beaux yeux descendent Sur la jalousie de ma voix. Pris dans votre réseau mon courage s’oublie; Je reste le moins fort des deux. Vous vous taisez pour ne donner rien à ma vie Que le supplice d’être heureux. Je n’ai jamais de vous que l’active jeunesse Dévorant ma subtile ardeur. La corbeille des fruits tendue à mon ivresse Ne contient les raisins du coeur. Vous m’avez dit un jour qu’une petite fille Sommeillait en vous, doucement; Quand je crois la trouver son ombre m’est ravie Par le plus lâche enchantement. Ainsi nous n’avons rien de commun que nos fêtes, Le plaisir est notre vaisseau. Je prends vos mains... vous vous taisez... Et si muette Vous creusez pourtant mon tombeau. V Pour que mon souvenir passe la porte sombre Que fermera sur lui la lourde éternité, Pour que mon nom demeure et que vive mon ombre, Je veux dans cette plaine, où l’amour m’a porté, Planter un jeune pin qui croîtra chaque année. Ainsi le laboureur au retour des travaux Sous ses aiguilles d’or reposant sa journée, Ainsi le berger Pan qui taille son roseau, Ainsi l’oiseau du ciel et l’agnelet docile, Ainsi l’écureuil blond se dérobant au jour Béniront mon orgueil qui dressa cet asile Et le vénéreront en en faisant le tour. Si le temps, plus qu’à moi, vous accorde de grâce, Si vous viviez tandis que je ne verrai plus, Vous viendrez, ma Diane aux jeunes dents voraces, Rôder près de cet arbre odorant et perdu. Fiévreusement, vous embrasserez sa résine Croyant qu’elle sera le destin de mes pleurs Et la plaine onduleuse au couchant des collines Verra sur le pin noir se greffer une fleur. VI Ô mon amour, plus je vous hais moins je vous quitte, Je n’ai pas de vertu. Vous êtes le jardin consacré qu’on habite Même en n’y croyant plus. J’ai trop connu l’orgueil pour louer ma faiblesse Et ne suis rien qu’humain. Craignez que ma pitié soit l’unique tendresse Dont je couvre vos mains. Comme vous rougiriez, ô mon amour, d’apprendre Le sens de mon désir. Je veux tout vous donner afin de ne vous prendre Que le goût du plaisir. VII Des femmes que le temps n’arrête Arrivent avec leurs paniers. On entend le bruit des charrettes Montant la rue des Cordeliers. L’odeur des fruits et des légumes Couvre la place du marché. La tour de la mairie consume Le soleil qui vient s’y coucher. Un homme soulève deux poules Et flatte leur plumage roux. Un âne braie parmi la foule. Des pommes, des raisins, des choux... VIII La fontaine dont l’eau reflète les dauphins Est comme une couronne au milieu de la place. Un hôtel la fait sienne, un autre hôtel l’enlace De sa fenêtre ouverte où tremble un baldaquin. Le silence est un page et sa robe est unie. Les arbres paresseux de l’automne sans bruit Jettent, en courtisans, une petite pluie De feuilles d’or. Et l’eau de la fontaine luit. Des femmes qui s’en vont aux vêpres du dimanche Passent sans regarder cette vasque où, le soir, Doivent venir en choeur, languissantes et blanches, Se baigner les Psyché délaissant leur boudoir. Un style Louis quinze et des courbes toscanes Font les beaux sur la pierre où dansent leurs contours; Ils paradent devant la mousse qui se fane, Devant l’ombre qui monte et devant son amour. Le temps est le dernier galant de la fontaine; Sans se lasser, à chaque aurore il lui redit: «Tes dauphins et ton eau ressemblent à la peine Que trace le printemps dans le printemps parti.» IX La foi, cette raison et ce doux scapulaire, Reviendra-t-elle encor! Oublierai-je, appuyé sur sa chaude lumière, Mon âge et mon effort? Comblerai-je de fleurs limpides cette route Où règne le chardon? Me mettrai-je à genoux devant Dieu qui m’écoute Et croirai-je au pardon? Que je voudrais m’ensevelir dans une église, Sous un vitrail de saint Et porter, à jamais, sur mon corps qui s’épuise, Une robe de lin. Temps des enfants de choeur et des aubes ravies Je me souviens de vous. Ah! mes livres disant à la Vierge Marie: «Ayez pitié de nous!» J’ai vu Lourdes, jadis, dans un pélerinage. Ma mère, près de moi, Puisa l’eau de la source et fit sur mon visage Le signe de la croix. Etais-je loin du ciel, heures pyrénéennes, Quand mes bras se tendaient Vers le mystère blanc et vers la cantilène Du Gave qui coulait? Pourquoi n’ai-je gardé ma si vive innocence? Pourquoi ai-je vécu? Pourquoi l’amour humain eut-il la préférence De mon coeur éperdu? Que m’a servi de posséder mon vain courage Et de toujours cueillir Puisqu’au premier berceau, lassé de mon voyage, Il me faut revenir! X Mais je ne vous ai pas appelée mon amie! Laissez donc mon amour... Peut-être mourra-t-il, d’avoir vécu sa vie, Avant la fin du jour. Il a les yeux fermés... Ne touchez ses paupières... Il ne doit plus vous voir. Si vous savez prier, faites une prière; C’est votre seul pouvoir. Ne pleurez pas sur lui, pleurez sur votre peine Puisque vous n’avez su, De votre liberté, faire une double chaîne Autour de son corps nu. XI Pourquoi voudriez-vous que mon amour vive? Pourquoi vers vos yeux Mettrait-il encor sa flamme si vive Dont dispose Dieu? Pourquoi voudriez-vous que vos dents déchirent Son visage humain? Pourquoi voudriez-vous que votre délire Ecrase ses mains? Pourquoi voudriez-vous que lorsqu’à la tombe Il est préparé, Sous votre mensonge heureux il succombe Et soit dévoré? XII Un conseiller du Roy Vint habiter ici. Voici la pièce d’eau Entre les deux allées. Le pavillon se voit Dans le parc comme un nid. Peinture de Van Loo, Amours des cheminées, Rampe de fer forgé, Double escalier de pierre, Je vous donne mes yeux Et l’automne est sur vous. Voulez-vous partager De mon coeur solitaire Le rêve harmonieux Et le charme jaloux? Vous m’appelez trop bien Quand trop tôt l’on me laisse. Quitterai-je mes pins, Mes cyprès, mes fontaines Pour m’unir de vos liens Qui sont de tendres chaînes? Ah! qui sait mon destin Si vous savez ma peine! XIII Automne, jeune dieu à la robe dorée, Je te retrouve encor. Des mêmes dahlias ta tête est couronnée. Toujours ton même corps, Toujours ta même odeur, toujours ta même gloire, Toujours tes mêmes bras! J’ai beau de mes années gravir le promontoire, Seul tu ne vieillis pas. Je change de pays, tu me suis de ta course. Rien de ton long destin N’est affligé de deuil, et tu restes la source Quand je suis le bassin. Voyageur ennivré de mille paysages Je voudrais, comme à Dieu, Te cacher, sous des fleurs, la route du voyage. Puis-je tromper tes yeux? L’aurore des chemins et le poids des distances Sont trop greffés en moi. Regarde donc, automne! A ma lointaine enfanée La cendre fait un toit. Que de jours, que de nuits, j’ai cru, dans ma pensée, Pouvoir te ressembler! La roue de mon orgueil s’est maintenant brisée; Mon rêve est envolé. Quel regret tisserai-je et quelle jalousie, Puisqu’il me faut savoir Qu’une raison se renouvelle quand la vie Ne va que jusqu’au soir? Automne, tu n’es plus l’aîné. La mort nous classe Et j’en suis le plus près. Des siècles passeront. Tu garderas l’espace, Moi j’aurai le cyprès. En attendant le jour des fiançailles brunes De la terre et des os, Jeune dieu qui mordant les feuilles une à une Les jette autour de l’eau, Jeune dieu dont la flûte est taillée dans la vigne Et la pomme de pin, Jeune dieu dont les mains trop rouges égratignent Les branches du jardin, Jeune dieu sois encor l’ami de ma tendresse. Laisse croire à mon coeur Que l’amour n’est au fond que le plaisir qui dresse Un mélange d’odeurs. Ainsi de n’avoir pas l’inutile courage De ma fidélité, Je prendrai de ce parc et de ce paysage La multiple beauté. Jamais emprisonné, le repos de mes ailes Se renouvellera. Je ne me donnerai que pour la joie cruelle De désunir mes bras. XIV M’avez-vous tant donné de paix et de courage Pour me les retirer, Ô jardin transparent qui portez un visage Si calme et si doré? J’avais en vous remis la pure confiance De mon élan nouveau. Vous étiez le soutien de ma bonne espérance Qui s’achève trop tôt. Je pensais qu’un printemps de plus devrait éclore Sur mon coeur parfumé Et que les amandiers jalouseraient encore Mon bonheur d’être aimé. N’étiez-vous qu’un miroir et n’étais-je qu’une ombre, Jardin qui n’aurez vu Deux fois la même fleur renaître ardente et sombre Entre vos murs si nus? XV J’ai vu, dans mon jardin, la reine provençale. L’automne harmonieux Caressait de clarté son coeur et ses mains pâles, Sa tendresse et ses yeux. Des rayons de soleil dansaient comme des pages Autour des trois coussins Contre la soie desquels s’effondrait son visage Si chèrement humain. J’ai dit: «Ces buis, ces pins, ces cyprès, cette source Que vous aimez déjà Ne m’appartiennent plus. Reprenez votre course, Ne vous arrêtez pas. Ne mêlez votre ardeur, fille de la jeunesse, Au triste enchantement De faire d’un jardin un ami qui vous laisse Ne fusse qu’un moment. C’est pour toujours que m’abandonne la terrasse Où vous vous reposez, Pour toujours que la vie de ce petit espace De moi doit s’effacer. Ne cueillez pas de souvenirs; que votre bouche Au lieu de respirer, Insulte le bonheur que mon âme farouche Voulait encor serrer. N’aimez pas cette allée où l’ombre et le silence Se sont tant refletés. N’aimez pas, croyez m’en, ô reine de Provence, Ma vaine royauté. Que vous resterait-il puisque rien ne me reste, Sinon cette douleur D’être plus dépouillé? Ne faites pas le geste De rassurer mon coeur. S’il est d’autres jardins vaudront-ils dans leurs branches, Dans leur courbe et leur buis, Dans leurs parfums d’étés et leurs fontaines blanches Ma peine d’aujourd’hui? Peut-on recommencer, à chaque paysage, Un éternel roman? Peut-on recommencer à vouloir davantage Que son beau dénuement? Je serai, dans les fleurs prochaines, cette morte En robe de satin Qui sourit au tombeau vers lequel on la porte, La morte sans destin. Vous viendrez me revoir. Votre paresse encore -Dans un décor moins doux - Trouvera les coussins que votre tête adore. Je chanterai pour vous. Je chanterai, car mon orgueil est une armure Sur laquelle le vent Peut essayer sa force et ses cris. Mes blessures Vivent secrètement. Je vous prendrai la main et nous irons ensemble Dans l’heureuse saison. Vous me direz tout bas: «Cette maison ressemble A l’ancienne maison.» Je ne vous croirai pas mais feindrai de vous croire, Sachant que mon amour, Dans le jardin nouveau, restera la fleur noire Qui s’effeuille toujours.» Source: http://www.poesies.net