L'Aventurière. Émile Augier. (1820-1889) Comédie en quatre actes, en vers. Représentée pour la première fois, en cinq actes, à la Comédie-Française, le 23 mars 1848. Reprise en quatre actes, au même théâtre, le 10 avril 1860. TABLE DES MATIERES. Avertissement. Personnages. ACTE I Scène I Scène II Scène III Scène IV Scène V ACTE II Scène première Scène II Scène III Scène IV Scène V Scène VI Scène VII Scène VIII Scène IX ACTE III Scène première Scène II Scène III Scène IV Scène V Scène VI ACTE IV Scène première Scène II Scène III Scène IV Scène V Scène VI Scène VII Scène VIII Scène IX Scène X Avertissement. Voilà trois ans que j’ai fait, pour ma satisfaction personnelle, le travail que je livre aujourd’hui au public. C’est une tentative presque sans précédents dans l’histoire des lettres, que la refonte, après dix ans, d’un ouvrage qui avait réussi à son apparition. Inutile de dire que je ne me suis pas imposé de léger cette tâche de patience; c’est après avoir attentivement étudié le fort et le faible de la pièce, après m’être bien convaincu qu’elle péchait foncièrement par certaines inexpériences faciles à réparer, que j’ai entrepris, non pas d’en faire un chef-d’oeuvre, mais de la mettre sur ses pieds. Après quoi, j’ai serré le tout au fond d’un tiroir, attendant le moment d’éprouver par la représentation si je m’étais ou non trompé. Le moment est venu. et le public semble m’avoir donné raison. Je souhaite que le lecteur ne casse pas l’arrêt du spectateur. Personnages. MONTE-PRADE FABRICE DON ANNIBAL HORACE DARIO DONA CLORINDE CÉLIE ACTE I Le théâtre représente une salle dans la maison de Monte-Prade. Scène I DARIO, UN VALET, puis MONTE-PRADE DARIO, au valet. Avertissez mon frère. Ah! le voici. Le valet sort. À Monte-Prade qui entre par la gauche. Bonjour. MONTE-PRADE. Quelle surprise! vous, mon frère, de retour? DARIO. Oui, j’arrive à l’instant et j’en apprends de belles, Monsieur mon frère aîné. MONTE-PRADE. Vous savez les nouvelles? DARIO. Oui certes, je les sais. MONTE-PRADE. J’en suis fort satisfait. DARIO. Et moi, j’en suis... comment dirai-je? stupéfait! Je ne m’attendais pas à cela, je l’avoue! Vous vous êtes rendu la fable de Padoue... MONTE-PRADE. Prenez-le sur un ton qui soit plus de mon goût, Si vous voulez pousser l’entretien jusqu’au bout. Nous sommes tous les deux un peu vifs, mon cher frère; Ne débutons donc pas par nous mettre en colère. Certes, je montre assez quel cas je fais de vous En vous laissant toucher, même d’un ton fort doux, Un sujet délicat interdit à tout autre; Mais soyez raisonnable et mettez-y du vôtre; Payez-moi de retour en ne me disant rien Qui m’oblige aussitôt à clore l’entretien. DARIO. C’est bientôt dit; mais moi, morbleu! cela m’irrite Qu’un homme comme vous, d’honneur et de mérite, Éprouve par la guerre et par l’âge averti, Se laisse prendre au piège ainsi qu’un apprenti. Mais pour vous aveugler de si belle manière Quel charme vous a donc jeté cette sorcière? MONTE-PRADE. Dites enchanteresse et vous aurez bien dit. Aux mensonges des sots dormez moins de crédit; Ce que vous m’accordez ici d’expérience Entre eux et moi vous doit mettre au moins en balance. L’histoire de Clorinde est courte; la voici... Et je n’avance rien que je n’aie éclairci: J’ai vu tous ses papiers de famille... Son père; Hidalgo de Burgos, mourut dans la misère; Alors don Annibal (c’est son frère...) DARIO. Oui, je sais. Je viens de l’entrevoir, sa mine en dit assez! Il a l’air. MONTE-PRADE. Il a l’air d’un soldat de fortune, D’un soudard, si le mot sert mieux, votre rancune; Mais est-ce le premier hidalgo que les camps Aient déshabitué des maintiens élégants? Vous en avez connu de ces hommes d’épée À mine de pillage et de franche lippée, Qui faisaient bon marché de tout, hors de l’honneur, Plus fermes sur ce point, certes, que maint seigneur: Par exemple Annibal... ne haussez pas l’épaule! Vous verrez comme il prend au sérieux son rôle De frère; quel respect il a pour cette soeur Dont il est devenu l’unique défenseur; Et de quel air piteux tout à fois et rogue Il se tait devant elle, attentif comme un dogue Que l’enfant de son maître a pris pour oreiller, Et qui n’ose souffler de peur de l’éveiller. DARIO. Comment est-il ici ce petit saint en niche? MONTE-PRADE. Il allait demander du service à l’Autriche, Et conduisait sa soeur, comptant auparavant La placer près de lui dans un pauvre couvent, Jusqu’à la paix du moins. Il fut malade en route, Ce qui mit son petit viatique en déroute; Et le défaut d’argent les retenait ici Quand je les ai tous deux rencontrés, Dieu merci! Vous voyez que l’histoire est simple. DARIO. Par le diable! Un mensonge bien fait doit être vraisemblable, Et pour duper les gens ce sont les maladroits Qui mentent sans mesure et par-dessus les toits. MONTE-PRADE. Enfin vous avouez qu’il n’est rien d’impossible Dans l’histoire que fait Clorinde? DARIO. Elle est plausible; Même je la croirais presque vraie au besoin. MONTE-PRADE. S’il est ainsi, pourquoi ne la croyez-vous point? DARIO. Pourquoi? Parce qu’elle est fausse d’un bout à l’autre. MONTE-PRADE. Par ma foi, mon esprit rend les armes au vôtre. Je ne vous comprends plus. DARIO. Je parle de bon sens Tout cela serait vrai, dit par d’honnêtes gens; Par des fripons, c’est faux. MONTE-PRADE. Mais mordieu!... car j’enrage De vous voir raisonner de la sorte à votre âge, Ou diable prenez-vous que ce soient des fripons? DARIO. Sur l’amour que la soeur feint pour vous, j’en réponds. MONTE-PRADE. Elle feint, dites-vous? DARIO. Hélas mon pauvre frère, Vous croyez-vous vraiment encore fait pour plaire? Vos soixante ans passés ont-ils de tels appâts. MONTE-PRADE. J’ai soixante ans passés, je ne l’ignore pas; Mais, comme j’ai vécu de ma vie économe, J’ai l’âge d’un vieillard et le sang d’un jeune homme. Les rides de mon front n’ont pas atteint mon coeur; Poudreux est le flacon, mais vive est la liqueur, Et qu’il passe un rayon à travers la bouteille, Elle redevient jeune aussitôt et vermeille. Pour l’homme c’est l’amour, ce pur rayon qui rend L’intérieur visible et le corps transparent. DARIO. L’admirable pathos chez un sexagénaire! MONTE-PRADE. Si vous n’y voyez rien, tant pis peur vous, mon frère. DARIO. Ainsi, c’est résolu vos amis, vos parents, Vous sacrifiez tout. et jusqu’à vos enfants! MONTE-PRADE. Mes enfants, dites-vous? Je n’ai plus qu’une fille; Mon fils est dès longtemps sorti de ma famille. Le jour qu’il a voulu prendre sa liberté, Il m’a rendu la mienne et s’est déshérité. DARIO. C’est votre sang pourtant et le devoir réclame... MONTE-PRADE. Oh! ne m’alléguez pas mon fils contre ma femme, Car de son abandon mon hymen est le fruit. Et je prétends par là me consoler de lui. DARIO. Mais votre ait moins? Elle vous idolâtre Et n’a pas mérité d’avoir une marâtre. MONTE-PRADE. C’est une mère aussi que je vais lui donner; Clorinde l’aime autant qu’il peut s’imaginer. DARIO. Je n’entreprendrai pas de vous faire comprendre Quel compte ou doit tenir d’une amitié si tendre. Pour vous ouvrir les yeux j’ai dit ce que j’ai pu; Puisque c’est en vain, tout entre nous est rompu. MONTE-PRADE, ému. Notre vieille amitié?... DARIO. Parbleu, que vous importe? Sur moi, sur vos enfants, une intruse l’emporte. MONTE-PRADE. Une intruse. DARIO. Je romps tout commerce avec vous. MONTE-PRADE, sèchement. Comme vous l’entendrez. DARIO. Je romps l’espoir si doux Du lien qui devait resserrer la famine Mon fils ne sera pas l’époux de votre fille. MONTE-PRADE. Mais ces pauvres enfants vont être désolés! Laissons-les être heureux malgré nos démêlés. DARIO. Non, morbleu! Quelque amour qu’il ait pour sa cousine, Mon fils ne sera pas gendre d’une coquine. MONTE-PRADE. Soit. Ma fille n’est pas en peine de partis, Et j’en trouverai cent qui vaudront votre fils. DARIO. Je le souhaite, hélas! plus que je ne t’espère, Car je ne sache pas d’honnête homme et bon père Qui soutire que son fils entre en une maison Dont le chef s’est si fort égaré de raison, Où l’honneur est aux mains d’une femme tarée, Où tout dérèglement a par elle une entrée, Où les enfants n’auraient enfin devant les yeux, Pour y former leurs moeurs, qu’exemptes vicieux. MONTE-PRADE. Avez-vous dit, Monsieur? DARIO. J’ai dit. MONTE-PRADE. Voici la porte, Et ne revenez pas sans une bonne escorte, Car je vous en préviens et vous en fais serment, Vous ne sortiriez pas aussi commodément. DARIO. Il suffit. MONTE-PRADE. Dites bien à toute la cabale Que son opinion m’est tout à fait égale Que je suis enchanté de voir mes bons amis Se démasquer si vite, à l’épreuve soumis; Que leur déchaînement ne sert en cette affaire Qu’à me rendre Clorinde encor cent fois plus chère; Mais que je couperai la figure au premier Que je prends sur le fait de la calomnier. DARIO. Vous aurez fort à faire. Adieu, je me retire. MONTE-PRADE. Bonsoir. Dario sort. Scène II MONTE-PRADE, seul Donc contre moi tout le monde conspire! C’est fort bien. L’abandon de ce vieux sermonneur Complète le désert autour de mon bonheur. Tant mieux! Ce qui manquait ma béatitude, Ô mes chers envieux, c’était la solitude. Ah! vous vous figuriez, podagres aux coeurs froids, Entre Clorinde et vous embarrasser mou choix Vous me jugiez par vous, pauvres âmes gelées, D’où les illusions sont toutes envolées, Et qui n’avez pas su dans un coin encor vert Dérober une seule hirondelle à l’hiver! Je vous plains, bonnes gens, de ne pas le connaître, Ce charme du dernier amour qui me pénètre Et me rend un reflet doré de mes vingt ans. Ô mon dernier beau jour, plus beau que le printemps, Est-ce trop acheter ta présence céleste Qu’abandonner pour toi ma part de tout le reste? Scène III CÉLIE, MONTE-PRADE, HORACE CÉLIE, à Horace dans le fond. Tâchons de l’attendrir; tombons à ses genoux. Ils s’agenouillent à droite et à gauche de Monte-Prade. Ah! mon père! HORACE. Ah! mon oncle! MONTE-PRADE. Eh bien, que voulez-vous? HORACE. Je viens de rencontrer mon père dans la rue... MONTE-PRADE. Ah! fort bien. La cabale a fait une recrue! Vous venez tous les deux me livrer votre assaut. HORACE. Ayez pitié... MONTE-PRADE. Tais-toi. Me prends-tu pour un sot? Mon frère, ayant sur moi faussé toutes ses armes, Comme dernier recours me députe vos larmes; Mais sincères ou non, coûtant pour m’ébranler, Morbleu! je les renvoie à qui les fait couler. HORACE. Serez-vous si cruel? MONTE-PRADE. Ah! point de verbiage. Est-ce moi qui m’oppose à votre mariage? C’est mon frère, et je trouve assez exaspérant Qu’il me donne envers vous le rôle du tyran. C’est à lui, non à moi qu’i! faut demander grâce. HORACE. Mais il a des motifs... MONTE-PRADE. Tout beau, Monsieur Horace! Je ne vous permets pas de toucher ce sujet. Tes visites étant désormais sans objet, Prends congé de Célie. HORACE. Eh quoi donc, tout de suite? MONTE-PRADE. Ton père par la sienne a dicté ma conduite, Et tant que le brutal n’entendra pas raison, Tu ne remettras pas les pieds à la maison. Allons, fais tes adieux. HORACE. Adieu, chère Célie... CÉLIE. Mes jours s’achèveront dans la mélancolie... HORACE. Et moi, loin de tes yeux, je n’ai plus qu’à mourir! Monte-Prade sort brusquement. Scène IV CÉLIE, HORACE CÉLIE. Il ne nous busse pas le temps de l’attendrir, Preuve qu’en son projet il est inébranlable. HORACE. Mon père, d’autre part, n’est pas très pitoyable. CÉLIE. Qu’allons-nous devenir entre ces entêtés? Hélas il faudra bien faire leurs volontés! HORACE. Si nous faisons les leurs, qui donc fera les nôtres? Le sage doit apprendre à se passer des autres, Me dit souvent mon père, et je veux aujourd’hui T’épouser sagement, en me passant de lui. CÉLIE. Horace, y penses-tu? HORACE. J’y pense! CÉLIE. Une révolte? HORACE. Après le mauvais grain la mauvaise récolte! CÉLIE. Il est homme à jamais ne te la pardonner! HORACE. Je suis homme à ne pas beaucoup m’en chagriner. CÉLIE. C’est parler méchamment. HORACE. C’est parler, ma Célie, En homme que l’amour de tout lien délie; Père, patrie, amis ne sont de rien pour moi, Et je peux me passer de tout, hormis de toi. CÉLIE. Mais, pour nous marier tout seuls, avons-nous l’âge? HORACE. C’est vrai, diable! CÉLIE. On ferait casser le mariage. HORACE, à part. Les morceaux en sont bons. CÉLIE. Quoi, vous riez, Monsieur? HORACE. Là, ne te fâche pas, je ris à contrecoeur. Mais sérieusement, que résoudre, que faire, À moins de secouer l’autorité d’un père? CÉLIE. À tout événement, Horace, jurons-nous De nous aimer toujours. HORACE. Je le jure à genoux! CÉLIE. Et de ne pas souffrir qu’un ordre plus barbare Par un autre hyménée à jamais nous sépare. HORACE. Jurons! et qu’un baiser cimente le serment! CÉLIE, s’échappant. Ma parole n’a pas besoin de ce ciment. HORACE, la poursuivant. Un baiser, ma Célie, et sans faire la moue. CÉLIE, s’arrêtant. Ne te suffit-il pas de mon coeur... sans ma joue? HORACE. Et toi, crois-tu beaucoup illustrer ta rigueur De refuser ta joue ayant donné ton coeur? Il l’embrasse. Scène V CÉLIE, HORACE, FABRICE FABRICE. Grand bien vous fasse, ami! Le seigneur Monte-Prade? HORACE. Mon oncle... FABRICE. C’est votre oncle? Alors, mon camarade, N’es-tu pas le petit Horace? HORACE. C’est mon nom; Et toi, mon cher ami, comment t’appelle-t-on? FABRICE. Tu ne me connais pas? HORACE. Non, le diable m’emporte. FABRICE. Quoi! dix ans ont-ils pu-me changer de la sorte? C’est de ma longue absence un reproche cruel Qu’il faille me nommer sur le seuil paternel! Je suis Fabrice. CÉLIE. Dieu! HORACE, lui tendant la main. Reçois la bienvenue. -Voici ta soeur. FABRICE. Ma soeur? CÉLIE, à Horace. Qu’il n’a pas reconnue! FABRICE. Ah! c’est que dans mon coeur tu n’avais pas grandi, Et je n’y rapportais qu’un enfant étourdi! Comme te voilà grande et timide et jolie! Mais as-tu peur de moi? Dans mes bras, ma Célie! CÉLIE, timidement après l’avoir embrassé. Notre père est sorti. FABRICE. Tiens, je n’y pensais plus! Il est sorti? Tant mieux, c’est qu’il n’est pas perclus. Je le craignais bien vieux, bien vieux, mon pauvre père. HORACE. Il n’a jamais été plus gaillard, au contraire. Il gagne un an de moins tous les jours. FABRICE. Dieu merci! Me voilà déchargé de mon plus grand souci! Je m’accusais déjà de sa décrépitude Comme d’un fruit amer de mon ingratitude... Aussi comme je vais lui demander pardon De mon libertinage et de mon abandon! A-t-il toujours son air vénérable et sévère? CÉLIE. Il rentrera bientôt; vous le verrez, mon frère. FABRICE. Eh bien, en l’attendant, parle-moi, chère soeur, Car j’avais de ta voix oublié la douceur. CÉLIE. Aussi, méchant, pourquoi faire une telle absence? FABRICE. Longue absence, en effet! Ces lieux de mon enfance Doivent être étonnés du piteux revenant Qui les avait quittés si jeune et rayonnant! As-tu vu quelquefois la carcasse noircie D’un beau feu d’artifice éteint par une pluie? Je ressemble beaucoup à ce piteux objet. CÉLIE. Vous nous raconterez ce que vous avez fait? FABRICE. Non, diable! ce n’est pas matière à bréviaire! J’ai fait un peu de tout, hors de ce qu’il faut faire. CÉLIE. Vous restez avec nous? FABRICE. Pour toujours, car je voi Que le bonheur était entre mon père et toi. J’ai sottement gâché ma vie à le poursuivre, Mais je la recommence en te regardant vivre; J’ai fatigué mon coeur à tous les carrefours, Je veux le reposer en aimant tes amours, Et vieillirai gaiment pourvu que je te voie, Jeune de ta jeunesse, et joyeux de ta joie! Tu me laisseras bien rôder dans ta maison Comme un vieux serviteur inutile, mais bon? CÉLIE. Ne parlez pas ainsi, cher frère, je vous aime. HORACE. Mais pourquoi renoncer à vivre pour toi-même? FABRICE. Je n’en vaux plus la peine, et d’ailleurs c’est trop tard. HORACE. Il faut te marier! FABRICE. Je suis las du hasard. En outre, je ferais un mari détestable, Un père médiocre et peu recommandable, Tandis que je pourrai, si ma soeur y consent, Fournir à mes neveux un oncle fort décent. -À propos de neveux, parbleu! je me rappelle Qu’en entrant je n’ai pas dérangé de querelle, Ou bien vous en étiez au raccommodement. À quand le mariage? HORACE. À quand? CÉLIE. Hélas! FABRICE. Comment? Notre amour serait-il traversé? HORACE. Par mon père! FABRICE. Il refuse pour bru la fille de son frère? La trouve-t-il trop pauvre ou de sang roturier? HORACE. Non, mais mon oncle est près de se remarier. FABRICE. Mon père? HORACE. Lui-même, oui. FABRICE. Quelle plaisanterie! CÉLIE. Hélas! rien n’est plus vrai! FABRICE. Mon père se marie! -Il ne va pas, j’espère, épouser un tendron? HORACE. Sa femme peut avoir vingt-cinq ans environ. FABRICE. C’est une veuve? CÉLIE. Non. FABRICE. Peste! Une demoiselle? HORACE. Encor moins! FABRICE. Et quoi donc alors? HORACE. Une donzelle! Elle vient de Madrid avec un spadassin Qui lui sert à son choix de frère ou de cousin. Il se donne le don et fait le gentilhomme. Ils ont tous deux si bien travaillé le bonhomme, Si bien circonvenu, si bien entortillé, Qu’avec tous ses amis pour eux il s’est brouillé. Mon père furieux me refuse Célie, Tant que le sien sera coiffé de sa folie, Et celui-ci piqué me bannit de ces lieux. CÉLIE. Ce que vous avez vu n’était que des adieux. FABRICE. Ah! mille millions de diables à mes trousses! Moi qui venais chercher des émotions douces, L’édification, la règle, le repos... Certes, il faut convenir que j’arrive à propos! Il est beau le foyer paternel, et ce temple Que je me figurais est d’un touchant exemple! Pourquoi suis-je venu, morbleu! CÉLIE. Pour nous sauver. Vous seul de ce malheur pouvez nous préserver. Vous êtes maintenant le chef de la famille. FABRICE. Ah! ce mot me rappelle! Oui, te voilà ma fille! Le ciel, que j’accusais, surpasse mon espoir: Je ne cherchais que l’ordre, et trouve le devoir! Allons, voilà qui vaut la peine que l’on vive! D’ailleurs, c’est moi l’auteur de ce qui nous arrive: J’ai laissé le champ libre aux intrus. Mais, morbleu! Me voilà de retour, nous allons voir beau jeu. Donzelle et spadassin? Bon! d’estoc et de taille J’ai beaucoup fréquenté parmi cette canaille, Et je rachèterai mes désordres anciens, En mettant leurs leçons au service des miens. HORACE. Mon oncle t’aime au fond; il suffit qu’il te voie Pour que son coeur se fonde en paternelle joie; Profitons du moment pour frapper les grands coups; Pendant qu’il est ému, tombons à ses genoux... J’y suis déjà tombé tout à l’heure, n’importe! Montrons-lui quel désordre ici Clorinde apporte, Que sa famille en souffre et que lui-même y perd Le bonheur du seul rôle à la vieillesse offert; Ajoutons le tableau, si j’épouse Célie, D’adorables marmots barbouillés de bouillie Qui lui tirent la barbe en bégayant son nom, Et parbleu! la Clorinde est perdue! FABRICE. Hélas, non! Avec tous ses amis, s’il s’est brouillé pour elle, Voudra-t-il écouter la voix d’un fils rebelle? Contre ces passions, d’ailleurs, rien n’est puissant, Ni liens d’amitié, ni même ceux du sang. L’amour chez les vieillards a d’étranges racines, Et trouve, comme un lierre aux-fentes des ruines, Dans ces coeurs ravagés par le temps et les maux, Cent brèches où pousser ses tenaces rameaux. HORACE. À ce compte, je vois peu de chances qu’il rompe. FABRICE. La seule est de prouver au vieillard qu’on le trompe, Qu’on n’a d’amour pour lui qu’à cause de son bien; Mais ce n’est pas facile, à ne vous cacher rien. HORACE. La drôlesse est habile et sait bien se conduire. FABRICE. L’important est d’abord ici de m’introduire, Afin d’étudier notre intrigante à fond. HORACE. Pourquoi ne pas venir simplement... FABRICE. Sous mon nom? Parce que, si je viens sous mon nom, la gaillarde Voyant mon intérêt va se tenir en garde. HORACE. Rien de plus simple: prends le premier nom venu. FABRICE. Et de mon père alors si je suis reconnu? HORACE. Bah! ton portrait que j’ai recueilli dans ma chambre Te ressemble à présent comme avril à septembre. Ton père n’y voit plus, d’ailleurs, à quatre pas. FABRICE. À la bonne heure; mais il reste un embarras: Comment me faire admettre à moins d’être Fabrice? HORACE. Ah! c’est juste! CÉLIE. Il faudrait trouver un artifice... FABRICE. Si je me présentais au nom... HORACE. Oui, c’est cela. FABRICE. Au nom de qui, nigaud? HORACE. Ah! de qui? FABRICE. M’y voilà! J’ai notre affaire; viens qu’ici l’on ne me voie. Je t’expliquerai tout. -Enfants, soyez en joie! Ils sortent tous deux par la porte du fond, Célie par celle de gauche. ACTE II Scène I DON ANNIBAL , CLORINDE Ils entrent par la porte du fond. DONA CLORINDE. Personne. -Il est allé chez quelque ami, sans doute. DON ANNIBAL. Il n’en a plus. DONA CLORINDE. Qui sait? DON ANNIBAL. Il promène sa goutte, Voilà tout; il n’est là rien de bien alarmant. DONA CLORINDE. Que veux-tu! J’ai dans l’âme un noir pressentiment. Toi qui ne crois à rien, tu diras que c’est bête, Mais ce miroir cassé me trotte par la tête. DON ANNIBAL. Laisse-moi donc tranquille, avec ton sot miroir! Que veux-tu qu’il arrive? DONA CLORINDE. Est-ce qu’on peut savoir? Il suffit d’un hasard pour nous faire connaître. DON ANNIBAL. Il faut que ce hasard entre par la fenêtre, Car nous avons fermé la porte à tout venant. DONA CLORINDE. Peux-tu d’un tel sujet parler en badinant? DON ANNIBAL. Moi? Je tiens plus que toi, ma soeur, à ton douaire. DONA CLORINDE. Ne seras-tu jamais qu’un intrigant vulgaire? Ne peux-tu te hausser à d’autre ambition Qu’à celle de gagner un méchant million? DON ANNIBAL. Tout doux! les millions sont de bonnes personnes Qui ne méritent pas le nom que tu leur donnes, Et l’on n’en cite pas un seul, je dis pas un, Qui d’aucune façon ait fait tort à quelqu’un. Mais, toi-même, malgré ton mépris magnanime, Tu ne leur peux, au fond, refuser ton estime, Et c’est leur témoigner, je crois, assez d’égard Que consentir pour eux à l’hymen d’un vieillard! DONA CLORINDE. Tais-toi, tu n’es qu’un sot. Verrai-je mes pensées Par ce petit esprit toujours rapetissées? L’argent, pauvre cervelle! Eh! que me fait l’argent? Je l’ai toujours traité d’un dédain négligent... DON ANNIBAL. Hélas! DONA CLORINDE. Je n’étais pas, moi, des ces créatures Chez qui l’on voit croupir des richesses impures; J’ai toujours lavé l’or de mes prospérités Au rapide courant des prodigalités Or j’ai goûté de tout, et cette folle vie N’a laissé qu’une chose en moi d’inassouvie. Pour te rendre d’un mot mon sentiment plus clair, Je ressemble au marin fatigué de la mer; Et, comme il porte envie à la tranquille joie Des rivages heureux que son vaisseau côtoie, Ainsi je porte envie au monde régulier Que mon orgueil encor n’a pu que côtoyer. Je veux faire partie enfin de quelque chose, Au lieu d’être un jouet dont le hasard dispose; Je veux m’initier à ce monde jaloux Qui par son mépris seul communique avec nous; Je veux mon rang parmi les femmes sérieuses... Ces mères et ces soeurs pour nous mystérieuses, Dont nous ne savons rien, pauvres filles, sinon Le respect que font voir nos amants à leur nom! DON ANNIBAL. Laisse-moi quelque peu secouer les oreilles... Je n’ai jamais ouï d’absurdités pareilles! Je tombe de mon haut! Depuis quand diable as-tu Tant de vocation pour entrer en vertu? DONA CLORINDE. Ah! je n’ai jamais vu de femme mariée, De bourgeoise en gants noirs que je n’aie enviée; Car elle regardait mon luxe avec dédain, Et c’est si bon d’oser mépriser son prochain; D’avoir autour de soi des gens à qui l’on tienne Et dont on ne soit pas traitée en bohémienne; De ne plus vivre enfin hors le monde et la loi, Et de se pavaner dans l’estime de soi! DON ANNIBAL. Tu vas donc te conduire en honnête personne? DONA CLORINDE. Sans doute. DON ANNIBAL. Tout de bon? DONA CLORINDE. Qu’est-ce là qui t’étonne? Les galants, à ton gré, sont-ils si dangereux Qu’on ne puisse aisément se défendre contre eux? Je n’ai jamais aimé personne de ma vie! DON ANNIBAL. Je le sais, mais enfin il peut t’en prendre envie. DONA CLORINDE. Impossible! L’amour demande un coeur dompté Et se nourrit chez nous d’infériorité; Or, moi, par un bonheur qui souvent me chagrine, Je ne peux pas trouver d’homme qui me domine; Les plus spirituels dans mes mains ont tourné En idiots, en gens à mener parle nez; Si bien qu’en vérité, parfois je me demande Pourquoi c’est l’homme et non la femme qui commande, Et d’où peut venir l’air de domination Qu’affecte ce faux roi de la création. DON ANNIBAL. On voit bien que tu n’as jamais été battue: Tu mépriserais moins l’homme, fière statue! DONA CLORINDE. Peut-être vaut-il mieux n’avoir aimé jamais Et que le ciel n’ait pas entendu mes souhaits. L’amour est une guerre entre nous et les hommes Où, dès qu’ils ne sont plus victimes, nous le sommes; Or, dans un tel combat, où tout coup vise au coeur, Celui qui n’en a pas est toujours le vainqueur. C’est ainsi que sans chaîne et sans entrave aucune, Dans son cours merveilleux j’ai suivi ma fortune. DON ANNIBAL. Certes, je ne suis pas pour te le disputer. Ton hymen a de quoi tous deux nous contenter, Car, à toi, s’il assure une belle retraite Et le droit de jouer à la Madame... honnête, Il me met à l’abri, moi qui veux mourir gras, Des caprices du sort à l’heure des repas; Mais je l’achète cher, car jusqu’ici mon rôle Est fatigant! DONA CLORINDE. Comment? DON ANNIBAL. Si tu crois que c’est drôle De faire l’hidalgo fier et silencieux De peur de rien lâcher qui révolte le vieux; De ne pas m’écarter de toi d’une coudée Pour te donner un air de fille bien gardée; De froncer le sourcil en surveillant jaloux Pour peu que l’impotent se mette à tes genoux! DONA CLORINDE. Tout cela, mon ami, n’est pas très agréable, J’en conviens, mais... DON ANNIBAL. Dis donc que c’est insupportable! Toujours faire la moue et sembler sur le gril! Chaque entretien me laisse une crampe au sourcil! DONA CLORINDE. Va, nous touchons au but... DON ANNIBAL. Ah! DONA CLORINDE. Que ton zèle brille! DON ANNIBAL. On aura le maintien d’un portrait de famille. DONA CLORINDE. Surtout, surveille-moi plus strictement encor! DON ANNIBAL. Si d’après le dragon l’on juge du trésor, Ne crains rien. DONA CLORINDE. Que ce jour ne me soit pas funeste, Et, ce danger passé, je me charge du reste. Le voici... Tiens-toi bien! DON ANNIBAL. Donnons du sourcil! DONA CLORINDE. Chut! Scène II DONA CLORINDE, ANNIBAL, MONTE-PRADE MONTE-PRADE, entrant. Bonjour, bien chère enfant. Capitaine... DON ANNIBAL, brusquement. Salut. DONA CLORINDE. Excusez ses façons. MONTE-PRADE. J’aime assez sa rudesse. DON ANNIBAL. L’habitude des camps! DONA CLORINDE, à Monte-Prade. Je vois quelque tristesse Dans vos yeux. Qu’avez-vous? MONTE-PRADE. Moi? Rien. Tout m’est égal, Tout ce qui n’est pas vous. DONA CLORINDE. Merci du madrigal... Mais on ne trompe pas l’oeil d’une femme aimante: Je le vois, quelque chose ou quelqu’un vous tourmente. MONTE-PRADE. Je ne m’en souviens plus. DON ANNIBAL , à part. Bien, ma crampe dans l’oeil. DONA CLORINDE. Depuis que j’ai posé le pied sur votre seuil, Seigneur, votre maison, aux censures en proie, A vu fuir le repos, la louange et la joie. MONTE-PRADE. Qu’importe! DONA CLORINDE. Tous les jours ce sont des coups nouveaux... Hélas! vous m’achetez plus cher que je ne vaux! Croyez-moi, mon ami, cédez devant l’orage Et quittez un amour qui veut trop de courage. MONTE-PRADE. Moi, reculer devant ces lâches radoteurs? J’arracherai la langue aux calomniateurs, Et, quand vous passerez, je jure par mon père Que je les ferai tous saluer jusqu’à terre! DONA CLORINDE. Seigneur, il en est temps encor: réfléchissez. Moi, je suis assez fière et je vous aime assez Pour vous perdre plutôt que vous être fatale Et fournir à l’envie un sujet de scandale. MONTE-PRADE. Aimez-moi donc assez pour en braver les traits, Sans vous en soucier plus que je ne le fais. Mais vous ne dites pas toute votre pensée: C’est vous qui de la lutte êtes déjà lassée! DONA CLORINDE. Moi? MONTE-PRADE. C’est facile à moi, facile, en vérité! De préférer Clorinde à ma tranquillité: Mais il est moins facile à la magicienne, Hélas! de préférer un vieillard à la sienne! Vous m’apportez la vie et la joie et l’amour, Tout enfin! Que vous puis-je apporter en retour? Rien... que le noble orgueil d’un dévouaient austère Au bonheur d’un époux qui serait votre père! DONA CLORINDE. Et n’est-ce point assez? mon père, mon époux! À force d’être grand mon rôle devient doux! Quoi! la pauvre orpheline a la toute-puissance De donner le bonheur par sa seule présence; Entre ses mains sans force elle tient ce grand coeur Qui de la lutte humaine était sorti vainqueur; Elle rend à son gré la jeunesse et la vie, Et vous ne trouvez pas son sort digne d’envie? MONTE-PRADE. À mon coeur altéré que vos discours sont frais! Je ne les entends pas, je les bois à longs traits! Scène III DONA CLORINDE, ANNIBAL, MONTE-PRADE, CÉLIE CÉLIE. Un étranger, mon père, est là qui vous demande. MONTE-PRADE. Je n’y suis pas. CÉLIE. Il a des lettres... MONTE-PRADE. Qu’il attende! CÉLIE. De mon frère. MONTE-PRADE. Qu’il entre! Il n’est plus étranger. DONA CLORINDE, à Annibal. Le miroir tient parole et voici le danger! DON ANNIBAL , de même. Peut-être... Attention! MONTE-PRADE. Ô jour deux fois propice! Des lettres de mon fils, de mon pauvre Fabrice: Il n’avait pas encore écrit... le coeur me bat! Et je me figurais n’aimer plus cet ingrat! Scène IV DON ANNIBAL , CLORINDE, à gauche du théâtre, MONTE-PRADE, au milieu, FABRICE et CÉLIE au fond MONTE-PRADE. Soyez le bienvenu, Monsieur. FABRICE, à part. Mon pauvre père! CÉLIE, à Monte-Prado qui recule stupéfait. Qu’avez-vous donc? MONTE-PRADE. J’ai cru voir paraître ton frère! FABRICE. Il me l’avait prédit; car nous nous ressemblons, N’était que ses cheveux sont gris et les miens blonds, Au point que le hasard de cette ressemblance Fit de notre amitié la première accointance. MONTE-PRADE. Jusqu’à la voix. FABRICE. La sienne est plus douce, dit-on. MONTE-PRADE. Un peu... la différence est plutôt dans le ton. FABRICE. Il m’a chargé pour vous, Monsieur, de cette lettre. MONTE-PRADE. Merci, Monsieur, merci. Vous voulez bien permettre? Il lit. FABRICE, à part. La soeur a l’air rusé, tout bien examinez, (??) C’est au frère qu’il faut tirer les vers du nez! MONTE-PRADE, après avoir lu. C’est tout ce qu’il m’écrit pour dix ans de silence? FABRICE, à part. Diable! Je n’avais pas prévu tant d’indulgence. MONTE-PRADE. Dix lignes! FABRICE, à part. Dans le fait, je récrirai. Haut. Pardon, J’ai pour vous un envoi plus ample. MONTE-PRADE. Donnez donc! FABRICE. C’est que... c’est que je l’ai laissé dans ma valise. MONTE-PRADE. Le nom de votre auberge? FABRICE. Au Grand-Cerf, près l’église. MONTE-PRADE. Vite, ma fille, envoie un valet la chercher, Et dis que l’on prépare une chambre à coucher... Célie sort. Car vous n’habiterez de maison que la mienne, Vous que mon fils m’adresse et veut que je retienne! Pauvre enfant, j’aurai joie à m’en entretenir. DONA CLORINDE, bas à Annibal. Voilà des entretiens qu’il nous faut prévenir. MONTE-PRADE. Il me parle en effet de cette ressemblance Qui m’a moi-même mis un instant en balance. « À force d’être pris pour frères, me dit-il, « Nous le sommes enfin devenus. » DON ANNIBAL. Très gentil! MONTE-PRADE. Vous étiez donc unis en frères? FABRICE. Plus qu’en frères: Il n’écoutait que moi sur toutes ses affaires. MONTE-PRADE. Vous étiez son mentor, Monsieur Ulric? FABRICE. Hélas! Il goûtait mes conseils et ne les suivait pas. Mais lorsqu’il se trouvait à bout d’extravagances, Il regrettait cent fois mes sages remontrances, Et cent fois me jurait qu’on ne l’y prendrait plus! Inutiles regrets et serments superflus! MONTE-PRADE, à Fabrice. Il a pris un état pour vivre, je suppose? Car le bien de sa mère était fort peu de chose. FABRICE. En moins d’une bouchée il l’eût, je crois, mangé, Si les faveurs du jeu ne l’eussent allongé. MONTE-PRADE. J’aurais cru qu’il eût fait de plus vertes prouesses; Heureux au jeu, dit-on... FABRICE. Malheureux en maîtresses? Il le fut: il en eut beaucoup. Il en eut tant, Qu’un jour il s’éveilla, n’ayant plus rien comptant Que la cape et l’épée: il se mit au service Et s’appelle aujourd’hui le colonel Fabrice. MONTE-PRADE. Colonel? FABRICE. Il a fait son chemin en cinq ans. DON ANNIBAL. Sacrebleu! MONTE-PRADE. Hein? DONA CLORINDE. Pardon! DON ANNIBAL. L’habitude des camps! MONTE-PRADE. Sa valeur se doit être aisément signalée. Brave enfant! Je voudrais le voir dans la mêlée, Avec son bras d’acier et ses yeux de lion! Dès l’enfance, la guerre était sa passion; Sans cesse il s’échappait pour livrer la bataille Dans le faubourg, avec des gamins de sa taille; Il revenait souvent, Dieu sait dans quel état! Il fallut un-beau jour qu’on me le rapportât Sur un brancard, le front fendu d’un coup de pierre!... « Ce n’est rien, me dit-il, n’avertis pas ma mère! » FABRICE, à part. Ô ma mère! MONTE-PRADE. Je suis bien heureux de vous voir; Vous me le rappelez comme un vivant miroir. FABRICE. Eh bien! rassasiez vos yeux de cette joie. Ils remontent la scène en causant. DON ANNIBAL , bas, à Clorinde. Çà, c’est un espion que le fils nous envoie. DONA CLORINDE. Il faut s’en assurer: grise-le. DON ANNIBAL. Bon, j’en suis! La vérité sort mieux d’un tonneau que d’un puits. DONA CLORINDE, à Monte-Prade. Laissez donc à Monsieur le temps de prendre haleine, Seigneur; vous le pressez de façon inhumaine. FABRICE. Oh! Madame... MONTE-PRADE. C’est vrai, je ne pense qu’à moi. DONA CLORINDE. Votre hospitalité remplit mal son emploi. DON ANNIBAL. Au lieu de l’altérer, on restaure son hôte. MONTE-PRADE. Ils ont ma foi raison! Je suis deux fois en faute. Holà! quelqu’un, holà! Entre un valet. Que l’on serve l’en-cas. Pendant ce qui suit on apporte une table toute servie. DONA CLORINDE. Pour un tour de jardin donnez-moi votre bras. Nous gênerions monsieur par la cérémonie; Mon frère mieux que nous lui tiendra compagnie. MONTE-PRADE. Pardonnez-moi, Monsieur, une incivilité Qui peut seule arrêter mon importunité. FABRICE. Faites, faites, Monsieur. À part. L’occasion est bonne: Le drôle sera fin s’il ne se déboutonne. UN VALET. Ces messieurs sont servis. DONA CLORINDE, à Monte-Prado. Votre bras, s’il vous plaît. MONTE-PRADE, à Fabrice. Mon cher hôte, à bientôt. DONA CLORINDE, à part en sortant. L’espion n’est pas laid. Ils sortent. Scène V FABRICE, ANNIBAL FABRICE, à part. À nous deux, sacripant! DON ANNIBAL , à part. À nous deux, mon bonhomme. Ils se mettent à table. Vous posséderons-nous longtemps? FABRICE. Je vais à Rome. DON ANNIBAL. Peut-être vous entrez dans l’Église? FABRICE. En effet. DON ANNIBAL. Un bel état, Monsieur!... Ce jambon est parfait. FABRICE. Il ouvre l’appétit. DON ANNIBAL. Et la soif. FABRICE. Il faut boire. Ils boivent. DON ANNIBAL. Une profession tout à fait méritoire, Monsieur! Moi qui vous parle, entre autres révérends Carmes et franciscains qui furent mes parents, Je cite avec orgueil dom Paul-Grégoire-Ignace, Évêque, in partibus, d’une ville de Thrace. C’était un très saint homme, et je suis convaincu Qu’on l’eût canonisé... s’il avait mieux vécu. Mais... Il parle à l’oreille de Fabrice. FABRICE. Vraiment? DON ANNIBAL. Comme j’ai l’honneur de vous le dire. Et, quand on l’y prenait, il se mettait à rire! Bah! Buvons tout de même à ce pauvre défunt. Ils boivent. FABRICE. Attaquons ce pâté qui m’allèche au parfum. DON ANNIBAL. J’oubliais la santé du pieux dom Sidoine, Mon oncle maternel, en son vivant chanoine. On n’en cite qu’un trait, mais qui dura longtemps, Car c’est d’avoir vécu quatre-vingt-dix-huit ans. Ils boivent. Çà, de tous mes parents j’ai fêté la mémoire: Mais n’en avez-vous pas quelques-uns à qui boire? FABRICE. Trois tantes, six cousins et sept frères de lait. DON ANNIBAL. Trois, neuf, seize... buvons à chacun, s’il vous plaît. À vos tantes d’abord, ces respectables dames Qui n’ont jamais brûlé que de pieuses flammes. En est-il dans le nombre une à succession? Nous boirions en détail à son extinction! FABRICE. Toutes ont des enfants. DON ANNIBAL. Impudiques douairières! Il boit. Passons à vos cousins; que sont-ils? FABRICE. Militaires. DON ANNIBAL. Militaires tous six? FABRICE. Comme vous. DON ANNIBAL. Comme moi? Je leur fais compliment. FABRICE. Car vous l’êtes, je croi? DON ANNIBAL. Il ne s’est fait, depuis quinze ans, guerre où je n’aie Attrapé plaie ou bosse, oui, Monsieur, bosse ou plaie! On m’a même laissé deux fois parmi les morts: Et si je vous montrais, Monsieur, mon pauvre corps... Un crible! FABRICE. En vérité, Monsieur? DON ANNIBAL. C’est à la lettre. Je suis si laid à nu, que je n’ose m’y mettre. FABRICE. La gloire est à ce prix. Buvons à vos exploits! DON ANNIBAL. C’est là tout le profit que j’en tire: j’y bois! La bouteille est à sec... Holà! Entre un valet. FABRICE. Du vin d’Espagne! -Et dans quel régiment fîtes-vous la campagne? DON ANNIBAL. Ah! dans quel régiment? Dans le Royal-Infant! Au valet. Mais ouvrez ce balcon, car l’air est étouffant! FABRICE, à part. Est-ce qu’il dirait vrai? Tendons-lui quelque piège. Haut. J’ai dans ce régiment un ami de collège. DON ANNIBAL. Qui se nomme? FABRICE. Artaban. DON ANNIBAL. Je le connais beaucoup. FABRICE. Vous êtes bien heureux! Buvons encore un coup À ce cher Artaban! DON ANNIBAL , après avoir bu. C’était un joyeux drille. Mais avez-vous connu mon ami Nazarille? FABRICE. Non, Monsieur. DON ANNIBAL. Ah! Monsieur, quel garçon bien fendu! Qu’il tirait bien l’épée avant d’être pendu! FABRICE. Pendu! Qu’avait-il fait? DON ANNIBAL. Ses torts n’étaient pas graves; Mais les gens de justice ont en horreur les braves. Moi qui vous parle, moi, si je n’étais parti, Ne me voulaient-ils pas faire un mauvais parti? FABRICE. Les vilains! et pourquoi? DON ANNIBAL. Pour rien... une estocade À travers l’héritier présomptif d’un alcade. J’ai pu fuir, averti par un bon alguazil... FABRICE. Et votre soeur vous a suivi dans votre exil? DON ANNIBAL. Parbleu! ma soeur était plus que moi compromise... Mais je jase. FABRICE. Entre amis! DON ANNIBAL. Suffit. Si ma chemise Savait ce que je pense, a dit un général, Je changerais de linge. FABRICE, à part. Il tient bon, l’animal! Haut, prenant la bouteille. Encore un coup. DON ANNIBAL. Assez. FABRICE. Buvez, et sans réplique. DON ANNIBAL. À la santé de qui, cher ecclésiastique? FABRICE. À votre choix. DON ANNIBAL. Alors, à la santé du vin. Regardez-moi ce jus, l’abbé, ce jus divin: C’est le consolateur, c’est le joyeux convive, À la suite de qui toute allégresse arrive! Au diable les soucis, les craintes, les soupçons... Quand je bois, il me semble avaler des chansons! Verse encore un couplet et nargue du tonnerre! Buvons à plein gosier et chantons à plein verre! Il chante. Le vin est nécessaire; Dieu ne le défend pas! Il aurait fait la vigne amère S’il eût voulu qu’on ne bût pas! Hein! la belle chanson? FABRICE. Vous chantez comme un ange. DON ANNIBAL. On me l’a dit. À part. Il est soûl comme la vendange. FABRICE, à part. Patience! Le vin rend l’homme transparent. DON ANNIBAL. Remarquez que l’enfant vient au monde en pleurant; Il vit la larme à l’oeil... À boire, je vous prie. L’abbé, la vie est courte!... FABRICE. Oh! que courte est la vie! DON ANNIBAL , chantant. Quand on est mort on ne mord plus Que la poussière; Quand on est mort on ne mord plus, On est mordu. Avant d’être mordus par le ver du tombeau Buvons pour ressembler au céleste flambeau, Au soleil, dont l’ivrogne est l’image profonde... Tout tourne autour de lui! C’est le centre du monde! FABRICE. Moi, le ver du tombeau m’ennuie. DON ANNIBAL. Eh bien, mon cher, Je ne vois qu’un moyen, il faut tuer le ver. Il prend la bouteille pour verser à Fabrice et la repose d’un air pensif. FABRICE. À quoi pensez-vous donc? DON ANNIBAL. À ce ver qui nous ronge. Dans quels sombres pensers cet insecte me plonge! FABRICE. Bah! À votre santé, mon brave. DON ANNIBAL. À ma santé! Quoiqu’elle vous soit bien égale, en vérité. FABRICE. Qui dit cela? DON ANNIBAL. Voyons, pleureriez-vous ma perte Si je mourais demain d’indigestion? FABRICE. Certe. DON ANNIBAL. Laissez-moi donc tranquille avec votre amitié! Peut-être en moins d’un an tu m’aurais oublié! Oui, va, tu fais semblant de m’aimer, âme vile, Parce que tu vois bien que je peux t’être utile! Que je suis malheureux, mon Dieu, mon Dieu! jamais Je n’ai pu me fier à ceux-là que j’aimais! Ah! c’est un lourd fardeau, vois-tu, qu’une âme tendre Quand on n’a pas quelqu’un qui puisse vous comprendre! Mais dis-moi le motif au moins de ton mépris, Que je me justifie. FABRICE. Allez, vous êtes gris! DON ANNIBAL. Moi gris? c’est qu’il le croit l’abbé, Dieu me bénisse! À preuve, je m’en vais te réciter Phénice... Le rôle de ma soeur s’entend, car, quant à moi, Je vis de mon épée et suis noble du roi! FABRICE. Et comment s’appelait votre soeur au théâtre? DON ANNIBAL. Cléopâtre. FABRICE. Vraiment? c’était... DON ANNIBAL. La Cléopâtre. Mais es-tu comme moi? Quand il fait du soleil, Ma conversation m’ennuie et j’ai sommeil. FABRICE. Il est bon de dormir après une bombance. DON ANNIBAL. Veux-tu que nous dormions? FABRICE. Très volontiers. DON ANNIBAL. Commence. FABRICE. Non, Monsieur, après vous. DON ANNIBAL. Non, je n’en ferai rien. Je suis poli... je suis poli... j’ai du maintien! Il s’endort. FABRICE, se levant. Enfin j’ai leur secret: la partie est gagnée, Et je vais dans sa toile écraser l’araignée; Fais dodo, mon mignon! Scène VI FABRICE, ANNIBAL, MONTE-PRADE, CLORINDE MONTE-PRADE. Vous êtes-vous refait, Mon cher hôte? FABRICE. Oui, Seigneur, tout m’a semblé parfait, Et festin et convive. MONTE-PRADE. Il dort? DONA CLORINDE, à part. Le misérable! Pourvu qu’il n’ait rien dit! FABRICE. Je suis le seul coupable, Cher Seigneur; je me suis sottement amusé À lui verser du vin sans eau, je l’ai grisé. J’en demande pardon à doña Cléopâtre... MONTE-PRADE. À doña...? FABRICE. Je ne sais que son nom de théâtre. MONTE-PRADE. Çà, vous rêvez, Monsieur. FABRICE. Quoi! vous ne saviez pas? Oh! pardon! MONTE-PRADE, à Clorinde. Mais cet homme est fou?... DONA CLORINDE, à part. Sautons le pas! Cet homme tout au long a confessé ma brute, Et va m’exécuter, si je ne m’exécute... Haut à Monte-Prade. Je suis ce qu’on vous dit. MONTE-PRADE. Quoi! vous êtes...? DONA CLORINDE. Je suis, En un mot comme en cent, la Cléopâtre: et puis. MONTE-PRADE. J’allais donner mon nom à cette aventurière... Oui, le nom de mon fils et le nom de mon père! DONA CLORINDE. Pardieu! vous étiez bien à plaindre. MONTE-PRADE. Hors d’ici, Malheureuse, sortez! DONA CLORINDE. Je l’entends bien ainsi: Mais, croyez-moi, mon cher, quittons-nous sans esclandre. MONTE-PRADE. Elle ne tente pas même se défendre. DONA CLORINDE, qui se dirigeait vers la porte, s’arrête et changeant de ton. Devant votre douleur je l’aurais entrepris; Mais je ne le peux pas devant votre mépris. Dût mon coeur, en partant, de désespoir se fondre, C’est mériter certains outrages qu’y répondre: Et je pars les yeux secs, sans plainte, sans regret, Emportant avec moi le mot qui m’absoudrait! MONTE-PRADE. Le mot?... Quel mot? Parlez! DONA CLORINDE. Non, pas pour un empire. MONTE-PRADE. Quand on se tait ainsi, c’est qu’on n’a rien à dire. DONA CLORINDE. Libre à vous de le croire. Adieu. Elle sort. MONTE-PRADE. Soit. Scène VII FABRICE, MONTE-PRADE MONTE-PRADE, tombant dans un fauteuil. C’est fini! Et sous mon toit, par elle un instant rajeuni, Je sens de toutes parts revenir la vieillesse! FABRICE, à part. Il pleure, ce n’est pas fini. MONTE-PRADE, à lui-même. Quelle faiblesse! Pour une saltimbanque!... Un homme comme moi -Dans quel piège elle avait saisi ma bonne foi! Avec quel art perfide elle jouait son rôle! En appuyant son front charmant sur mon épaule, Elle ne me parlait que d’amour filial, Et je pouvais la croire... Oh! que cela fait mal! Du courage! Soyons un homme! Il se promène lentement, la tête sur sa poitrine. FABRICE, à part, le suivant des yeux. Pauvre père! Suis-je bien dans mon droit quand je te désespère? Va, si tu devais être heureux par cet hymen, Ton fils tout le premier y donnerait la main; Mais on sait trop comment ce bonheur-là s’achève, Et c’est pourquoi je dois t’arracher à ton rêve. MONTE-PRADE, toujours à lui-même. Ce mot qui l’absoudrait, quel peut-il être? -Non! Elle n’a rien à dire et paie encor d’aplomb. -Si pourtant elle avait, en effet, une excuse? En suis-je là, mon Dieu! de vouloir qu’on m’abuse? Ah! je me fais pitié moi-même! FABRICE, à part. Ce sera L’innocente demain qui lui pardonnera... Son chagrin est trop neuf pour n’être pas crédule. MONTE-PRADE. Vous devez me trouver, Monsieur, bien ridicule... À mon âge! FABRICE. Et pourquoi? Le coeur ne vieillit pas. MONTE-PRADE. Je l’aimais tendrement. FABRICE, à part. Je le vois bien, hélas! Scène VIII FABRICE, MONTE-PRADE, CLORINDE, un coffret à la main DONA CLORINDE. Je viens chercher mon frère. FABRICE, à part. Un mot va lui suffire; Aura-t-elle besoin seulement de le dire? DONA CLORINDE, déposant le coffret sur la table. Je vous rapporte aussi ce coffret de bijoux. MONTE-PRADE, faiblement. Gardez-les. DONA CLORINDE. Je pouvais les tenir d’un époux; Mais de l’homme qui m’a méprisée et chassée Je ne veux rien garder, pas même en ma pensée. FABRICE, à part. C’est bien rentré! MONTE-PRADE. Vous suis-je à ce point odieux Qu’un souvenir de moi vous soit injurieux? DONA CLORINDE. Oui, Seigneur. FABRICE, à part. Sachons perdre une première manche, Et tâchons de piper les dés pour la revanche. Haut, passant entre eux. Puisque j’ai fait le mal, je dois le réparer: Vous êtes tous les deux fous de vous séparer. MONTE-PRADE. Il le faut bien. FABRICE. Pourquoi le faut-il? Pour le monde? Si vous êtes heureux, qu’importe qu’il vous fronde? Vous immolerez-vous au plus sot préjugé? MONTE-PRADE. Préjugé? FABRICE. Qu’est-il donc entre vous de changé? Rien... sinon que tantôt, chez votre fiancée, Vous aviez lieu de craindre une arrière-pensée, Tandis que maintenant, aux yeux de la raison, Son dévouement se trouve au-dessus du soupçon. MONTE-PRADE. Comment l’entendez-vous? FABRICE. Votre fortune brille Assez pour éblouir l’oeil d’une pauvre fille; Mais, de quelques splendeurs que vous l’enveloppiez, Madame en a dû voir bien d’autres à ses pieds; Car une comédienne au luxe accoutumée Bat aisément monnaie avec sa renommée. DONA CLORINDE. Et si ce vil commerce eût été de mon goût, M’auriez-vous rencontrée ici manquant de tout? Non! J’ai toujours gardé de toute défaillance Ma chère pauvreté, ma dernière innocence. MONTE-PRADE. Mais, si ce n’est mon bien, que convoitiez-vous donc? DONA CLORINDE. Ce que je convoitais, Seigneur, c’est le pardon! C’est la douceur de vivre en épouse pudique, C’est la sérénité du foyer domestique, Un sort de modestie et de paix revêtu; Ce que je convoitais enfin, c’est la vertu! FABRICE. Ah! que puisse le ciel me garder une femme Comme vous éprouvée et passée à la flamme! MONTE-PRADE. Quoi! Vous consentiriez à ma place?... FABRICE. Eh! Seigneur, Sont-ce des sûretés qu’il faut à votre honneur? Le repentir en offre autant que l’innocence, Plus même, s’il s’appuie à la reconnaissance. Est-ce d’affection que vous êtes jaloux? Si femme au monde peut aimer un vieil époux, N’est-ce pas celle-là qui connaît tout le vide Des amours dont un coeur de vingt ans est avide? Ce que je vous dis là, Seigneur, il est certain Que vous vous le seriez vous-même dit demain! DONA CLORINDE. Que vous connaissez mal ce mépris implacable, Si de raisonnements vous le croyez capable! À l’opprobre un instant j’ai cru me dérober, Mais, je le vois, c’était pour y mieux retomber!... Retombe donc, retombe et renonce à la lutte, Créature en naissant condamnée à la chute, Folle qui prétendais à de meilleurs destins Que de servir de proie aux riches libertins; Retombe, et dans la fange infâme où, tu te vautres Sache trouver de l’or au moins, comme les autres! MONTE-PRADE, à part. Ô Dieu! DONA CLORINDE, éclatant en sanglots. Je ne pourrai jamais! Plutôt la mort! Elle se jette aux pieds de Monte-Prade. Ayez pitié de moi! Laissez-moi dans le port! Si vous avez aimé la pauvre créature, Ne la rejetez pas à l’orage en pâture! MONTE-PRADE. Eh bien, non, c’en est trop! Reste, je suis vaincu! Que de plus courageux montrent plus de vertu! Dussé-je en te sauvant m’imprimer une tache, Ceux-là n’ont pas aimé qui me trouveront lâche! DONA CLORINDE. Quoi! Vous me pardonnez? Oh! par quel dévouement Pourrai-je mériter ce pardon trop clément? MONTE-PRADE. Ne parlons plus jamais de vos erreurs passées; Je ne veux leur laisser de place en mes pensées Que pour rendre à chacun sa légitime part: Le repentir à vous et le reste au hasard. DONA CLORINDE. Oh! merci! FABRICE, à part. Maintenant je la tiens: j’ai mon piège. DONA CLORINDE, à Fabrice. Et quant à vous, Seigneur, comment m’acquitterai-je? Vous qui m’avez rendu la vie et son amour! FABRICE. Je n’ai fait qu’avancer sa justice d’un jour: Mais, croyez-moi, Seigneur, sans tarder davantage, Procédez, dès demain, à votre mariage. MONTE-PRADE. J’y pensais. Pourquoi pas ce soir même, à minuit? FABRICE. C’est un peu court. MONTE-PRADE. Il faut agir vite et sans bruit. Allons tout préparer, le prêtre et le notaire. À Clorinde. M’accompagnerez-vous? DONA CLORINDE. Jusqu’au bout de la terre! MONTE-PRADE. Adieu, mon hôte! DONA CLORINDE. Adieu, mon véritable ami! Ils sortent. Scène IX DON ANNIBAL , endormi, FABRICE FABRICE. Tout soupçon contre moi chez elle est endormi; J’ai dix heures encore avant leurs épousailles: On change en moins de temps le destin des batailles. Il sort. ACTE III Scène I DON ANNIBAL , endormi, FABRICE, entrant par le fond, CÉLIE, par la droite FABRICE. Je viens de rencontrer Horace dans la rue, Où d’un air si piteux il faisait pied de grue... Célie lui fait signe de se taire en lui montrant Annibal. Ce corps est toujours là? Tu gronderas nos gens: Ils sont à balayer la salle négligents. Mais ne crains rien: il dort... Pour revenir, Horace T’attend dans le jardin au pied de la terrasse. CÉLIE. Me permettez-vous? FABRICE. Non, je t’ordonne, au besoin. Gardez pour vous la joie, et me laissez le soin. CÉLIE. Vous êtes bon! FABRICE. Parbleu! Ce n’est pas grand miracle! C’est tout ce qu’a sauvé mon coeur de la débâcle! CÉLIE. Qui nous acquittera vers vous à notre tour? FABRICE. Sois heureuse, et c’est moi qui devrai du retour. CÉLIE. Hélas! nous le serons, pourvu qu’on nous marie! FABRICE. Et l’on vous mariera, grâce à mon industrie. CÉLIE. Vous avez un moyen? FABRICE. Un moyen sûr et clair, Bâti sur le hasard d’une parole en l’air: Cette seconde lettre à mon père promise, Que j’avais feint d’avoir laissée en ma valise... CÉLIE. Oui... FABRICE. Je viens de l’écrire, et je vais la lancer... Dans un instant, Clorinde aura de quoi penser. CÉLIE. Que dit donc cette lettre? FABRICE. Elle dit... On vient, preste. Disparais! Ton cousin te contera le reste: Clorinde, en nous voyant, pourrait prendre l’éveil. Célie sort. Scène II FABRICE, MONTE-PRADE, CLORINDE MONTE-PRADE. Nous venons, mon ami, vous demander conseil. FABRICE. Je suis très honoré. DONA CLORINDE. Vous êtes notre oracle. FABRICE. Tout est prêt pour ce soir, j’espère? MONTE-PRADE. Sans obstacle. Mais il reste à régler un point assez scabreux: C’est la conduite à suivre envers ce malheureux. Il désigne Annibal. FABRICE. Donnez-lui quelque argent, et qu’il parte au plus vite. MONTE-PRADE. Oui, mais je voudrais, moi, qu’il partît tout de suite; Et Clorinde, au contraire, est d’avis de surseoir, Et de le ménager au moins jusqu’à ce soir. DONA CLORINDE. Autrement il est homme à nous faire un esclandre. FABRICE, à Monte-Prade. Jusqu’à demain, Seigneur, ne pouvez-vous attendre? MONTE-PRADE. Ne comprenez-vous pas combien il me déplaît De l’admettre un instant chez moi pour ce qu’il est? FABRICE. C’est vrai. Pour respecter la place qu’il occupe Il faut qu’il continue à vous croire sa dupe; Qu’il ne sache donc rien de ce qui s’est passé. DONA CLORINDE. Ce moyen terme à prendre est le parti sensé. MONTE-PRADE. Eh bien! tenons-nous-y. FABRICE. Souffrez que je vous quitte À quelques pas d’ici je dois faire visite. MONTE-PRADE. À votre aise, mon cher. FABRICE, fausse sortie. Étourdi que je suis!... J’oubliais... Devinez!... Il tire une lettre de sa poche et la donne à Monte-Prade. MONTE-PRADE. La lettre de mon fils! FABRICE. À bientôt. Il serre la main à Monte-Prade, salue Clorinde et sort en la regardant. DONA CLORINDE, à part. Quel regard étrange! Scène III MONTE-PRADE, CLORINDE MONTE-PRADE, lisant la lettre. Est-il possible? DONA CLORINDE. Quoi donc? Un malheur? MONTE-PRADE, contraint. Non. DONA CLORINDE. Votre trouble est visible. MONTE-PRADE. Ce n’est pas un malheur. DONA CLORINDE. Alors c’est contre moi. MONTE-PRADE. Non. DONA CLORINDE. Quel autre sujet peut vous mettre en émoi? Ah! malheureuse! MONTE-PRADE. Non, calmez-vous, chère fille. Il s’agit simplement d’un secret de famille. DONA CLORINDE. Vous me jugez indigne? MONTE-PRADE. Eh bien, non! je rougis Des appréhensions auxquelles j’obéis; Lisez. Il lui donne la lettre. DONA CLORINDE, lisant. « Mon père, Ulric n’est pas un bourgeois de Munich ainsi que j’ai été forcé de vous le dire dans sa lettre d’introduction. C’est un des plus riches et des plus nobles gentilshommes d’Allemagne: marquis d’Aransberg, comte de Latran, prince du Saint-Empire. Il voyage déguisé, par esprit d’aventure, cherchant une femme dont il soit aimé pour lui-même. Ne laissez pas échapper une si belle occasion de marier ma soeur; elle doit être charmante, et le prince ne tient ni au bien ni à la naissance. » Vous aviez peur qu’il me tournât la tête? Pour lui comme pour moi le soupçon est honnête. Mais, Seigneur, cette histoire a tout l’air d’un roman. MONTE-PRADE. Rien n’est plus naturel chez un noble allemand. DONA CLORINDE. Si fous que soient encor ces gens-là, je parie Que votre fils vous fait une plaisanterie. MONTE-PRADE. Il n’y mêlerait pas sa soeur, croyez-le bien. DONA CLORINDE. Oui, j’ai tort de juger les frères par le mien. Mais vous êtes bien sûr que ce soit l’écriture...? MONTE-PRADE. De Fabrice? Sans doute, avec sa signature. DONA CLORINDE. Il ne faut plus douter alors. C’est positif. Étrange événement! MONTE-PRADE, à part. Comme elle a l’air pensif! Haut. Que me conseillez-vous? DONA CLORINDE. Question délicate. Je vous conseillerais, si j’étais diplomate, De renvoyer votre hôte, et vous seriez ravi Dans vos secrets désirs d’être si bien servi. MONTE-PRADE. Moi? DONA CLORINDE. Mais j’aime encor mieux, Seigneur, quoi qu’il m’en coûte, En votre esprit sur moi laisser planer un doute, Que de vous rassurer comme je le pourrais Par un conseil funeste à vos vrais intérêts. MONTE-PRADE. À qui funeste? En quoi? DONA CLORINDE. Vous n’êtes pas sincère, Et vous parlez, Seigneur, plus en jaloux qu’en père. MONTE-PRADE. Ma fille est accordée à son petit-cousin. DONA CLORINDE. Le père à son retour changera de dessein. Croyez-vous qu’à Padoue il soit une famille Qui marierait son fils avec ma belle-fille? Si vous vous en flattez, Seigneur, vous avez tort. MONTE-PRADE. Cruelle! vous mettez le doigt sur mon remord. DONA CLORINDE. Et sur le mien. Aussi je saisis avec joie L’étrange occasion que le ciel nous envoie De réparer bientôt par un coup triomphant Le tort que nous causons à notre chère enfant. Puis c’est un égoïsme en moi fort légitime De vouloir lui donner un mari qui m’estime, Dont elle sera fière et dont l’empire aimé Me rouvrira ce coeur charmant qui m’est fermé. Quel bonheur! Nous irions tous quatre en Allemagne... MONTE-PRADE. Là, nul ne jetterait d’insulte à ma compagne... Que laisserais-je ici? Rien que des ennemis. La patrie est aux lieux où l’on a des amis. Mais Célie aime Horace! DONA CLORINDE. Un sentiment si mince Tiendra-t-il dans son coeur contre l’amour d’un prince? D’un prince de roman, d’un prince déguisé, Qui veut être une fois pour lui même épousé! Cette prétention, fort ridicule en somme, À des yeux de seize ans peut embellir un homme. MONTE-PRADE. Ah! que vous m’enchantez de le traiter ainsi! Mais cet amour d’enfant me donne du souci. DONA CLORINDE. Les filles de seize ans sont tôt persuadées. MONTE-PRADE. Non! non! Célie est ferme en ses jeunes idées. L’innocente m’a fait cent réponses déjà Où jamais à seize ans fillette ne songea. La mère ayant trop tôt déserté la couvée, À mon triste foyer l’enfant s’est élevée, Mûrissant son esprit en silence, au milieu Des entretiens virils et sous l’aile de Dieu. Je suis si maladroit et son humeur est telle Que je gâterai tout pour peu que je m’en mêle... Vous seule la pourriez peut-être manier. DONA CLORINDE. Croyez-vous? MONTE-PRADE. Essayons. Je vais vous l’envoyer. DONA CLORINDE. Très bien! Il sort. Scène IV DON ANNIBAL , endormi, CLORINDE Elle s’assied le menton dans sa main DON ANNIBAL. Dieu que j’ai soif! -Je rêvais d’une eau fraiche Où je gargarisais à flots ma gorge sèche... Rêve innocent... de l’eau! Rêve de l’âge d’or!... Se levant. Dieu que j’ai soif! Apercevant Clorinde. Ma soeur? On dirait qu’elle dort. Oui!... DONA CLORINDE, les yeux à demi fermés. «Que puisse le ciel me garder une femme Comme vous éprouvée et passée à la flamme!» DON ANNIBAL , à part, derrière elle. Tiens! elle a le sommeil verbeux... c’est un défaut. DONA CLORINDE. « Sont-ce des sûretés qu’à votre honneur il faut? Le repentir en offre autant que l’innocence. Plus même... » Plus! DON ANNIBAL , à part. Elle a le cauchemar, je pense. Il lui touche l’épaule. DONA CLORINDE, se tournant vers lui. Je n’aurais qu’à vouloir; il serait bientôt pris. DON ANNIBAL. Voilà mon chien d’arrêt qui rêve de perdrix. DONA CLORINDE. Eh bien, non! ce serait plus mal que tout le reste! Non! ce serait tenter la colère céleste! Faisons de notre adresse un plus honnête emploi! Assurons cet hymen à plus digne que moi, Rendons à ma famille un éclatant service, Rachetons le passé par un vrai sacrifice. DON ANNIBAL. Sacrifice?... de quoi? DONA CLORINDE. Du prince. DON ANNIBAL. Ah! tu rêvais D’un prince? À la santé cela n’est pas mauvais. DONA CLORINDE. Il s’agit bien de rêve! DON ANNIBAL. Et de quoi donc, ma belle? DONA CLORINDE. L’étranger de tantôt... DON ANNIBAL. Ah! oui, je me rappelle! Nous avons pris un fruit... DONA CLORINDE. De xérès imbibé... DON ANNIBAL. Je sais qui c’est. DONA CLORINDE. Vraiment? DON ANNIBAL. Ce n’est qu’un simple abbé. DONA CLORINDE. Et c’est pour arriver à cette découverte Que tu viens de me mettre à deux doigts de ma perte? DON ANNIBAL. Comment cela? DONA CLORINDE. Tu t’es horriblement grisé, Malheureux! DON ANNIBAL. Pas possible? Est-ce que j’ai jasé? DONA CLORINDE. Oui, mais tout a tourné pour le mieux. DON ANNIBAL. Je respire! DONA CLORINDE. Pour l’abbé prétendu... Lis, puisque tu sais lire. Elle lui donne la lettre. DON ANNIBAL , après avoir lu. Eh bien, quoi? DONA CLORINDE. Je pourrais l’épouser. DON ANNIBAL. Tu pourrais? Toi, ce prince? DONA CLORINDE. Et le cède à d’autres sans regrets. DON ANNIBAL. Pour être vrai, mon coeur, c’est trop noble ou trop bête. DONA CLORINDE. N’est-ce pas que c’est bien et d’une femme honnête? N’est-ce pas que je peux sans scrupule à présent Prendre place parmi ce monde méprisant, Et que j’y paie assez mon droit de bienvenue Pour ne pas y rougir comme une parvenue? Ô mon frère! sens-tu quel légitime orgueil C’est d’entrer là sans mettre un masque sur le seuil? Ce n’est plus mon fantôme, une apparence vaine Qu’à ce rang souhaité j’introduis à grand’peine; C’est moi-même, c’est moi, c’est ma réalité, Qui respire à son aise en pleine honnêteté! DON ANNIBAL. Et c’est pour un motif de vanité si mince Qu’on te voit dédaigner l’alliance d’un prince? Prends-le, morbleu! s’il est prenable, dans tes rets! Tu pourras toujours être honnête femme après. DONA CLORINDE. Non, l’heure m’en serait à tout jamais ravie, Car je suis au dernier carrefour de ma vie; Si je ne change pas de route en ce moment, Je ne trouverai pas un autre embranchement. DON ANNIBAL. Faut-il n’être qu’un âne et ne pouvoir répondre! Une poule aux oeufs d’or, qui refuse de pondre!... DONA CLORINDE. Et de quoi te plains-tu, parasite effronté? Ne peux-tu te tenir où je t’ai transporté? Nous avons assez fait le mal de compagnie; Ne demande plus rien, ô mon mauvais génie! Laisse-moi désormais, si je puis oublier, Avec le monde et moi me réconcilier. DON ANNIBAL. L’infortunée!... Elle est stupide! elle est stupide! Scène V DON ANNIBAL , CLORINDE, CÉLIE DONA CLORINDE, bas. Voici Célie. Admire un peu cet oeil limpide... Je l’aime, cette enfant innocente! DON ANNIBAL. Oui, oui, oui! Il s’assied dans un coin. DONA CLORINDE, s’approchant de Célie. Vous ne me fuyez pas, mon enfant, aujourd’hui... Si vous saviez combien vous me faites de joie! CÉLIE. Un ordre de mon père auprès de vous m’envoie. DONA CLORINDE. Un ordre? Fallait-il un ordre pour cela, Et se peut-il vraiment que nous en soyons là? Mais pour me regarder comme votre ennemie, Lisez-vous de la haine en ma physionomie? Ah! qui pourrait ouvrir mon coeur, n’y trouverait Qu’un tendre attachement à s’épancher tout prêt. CÉLIE. J’ignore en ce discours si vous êtes sincère, Madame; mais je dois souhaiter le contraire; Car dans les sentiments c’est un grand embarras, Lorsque l’on est aimé de ceux... DONA CLORINDE. Qu’on n’aime pas? Pour que mon amitié vous soit fâcheuse à croire, On m’a donc peinte à vous d’une couleur bien noire? CÉLIE. On m’a dit... Ce que j’ai grâce à vous entendu, Madame, à mon oreille encor n’était pas dû. Cet entretien me cause une gène cruelle... Permettez-moi... DONA CLORINDE. Non, non! restez, Mademoiselle, Car, pénible pour vous et pour moi douloureux, Cet entretien pourtant importé à toutes deux. CÉLIE. Mon Dieu, je ne suis pas votre juge, Madame. DONA CLORINDE. Vous méjugez pourtant et d’un sévère blâme! Oui, ma vie est coupable, oui, mon coeur a failli... Mais vous ne savez pas de quels coups assailli! Comment le sauriez-vous, âme chaste et tranquille, À qui la vie est douce et la vertu facile, Enfant qui pour gardiens de votre tendre honneur Avez une famille et surtout le bonheur!... Comment le sauriez-vous ce qu’en de froides veilles, La pauvreté murmure à de jeunes oreilles? Vous ne comprenez pas, n’ayant jamais eu faim, Qu’on renonce à l’honneur pour un morceau de pain. CÉLIE. J’ignore ce que peut conseiller la misère; Mais suivre ses conseils n’est pas si nécessaire Qu’on ne voie, en dépit de la faim et du froid, Plus d’une pauvre fille honnête et marchant droit. DONA CLORINDE. Ah! celle-là déploie un courage sublime, Sans doute. Admirez-la, mais plaignez la victime. CÉLIE. Oui, d’avoir préféré par un honteux effort L’infamie au travail, à la faim, à la mort; Oui, de s’être à jamais de l’estime bannie En troquant le malheur contre l’ignominie; Oui, si le mot peut être en ce sens employé, Je la plains de ne plus mériter de pitié. DONA CLORINDE. Voilà votre clémence!... Ainsi, rien dans ce monde, Ni repentir amer, ni souffrance profonde, Ni résolution ferme pour l’avenir, Demandant mon pardon, ne pourra l’obtenir? CÉLIE. Vous me faites parler sur d’étranges matières, Et mon esprit sans doute y manque de lumières; Mais puisqu’à prononcer il se trouve réduit: Qui déteste sa faute en doit haïr le fruit. Vos remords sont douteux, s’ils vous laissent l’audace, Madame, d’usurper plus longtemps cette place. DONA CLORINDE. Je ne la souille plus et n’en dois pas sortir! J’ai d’une autre façon prouvé mon repentir, Oui, par une action si noble et si loyale, Que des plus généreux elle me fait l’égale! J’ai toutes les vertus du rang que j’usurpais: Ma conscience peut le retenir en paix! CÉLIE. Votre bonne action, car je veux bien y croire, N’est qu’un commencement de l’oeuvre expiatoire. La vertu me paraît comme un temple sacré: Si la porte par où l’on sort n’a qu’un degré, Celle par où l’on rentre en a cent, j’imagine, Que l’on monte à genoux, en frappant sa poitrine. DONA CLORINDE. Comme ils se tiennent tous et comme les parents Dressent les premiers nés à n’ouvrir pas les rangs! Ô race des heureux, phalange impénétrable Qui rendez le retour impossible au coupable, Faisant au repentir un si rude chemin Qu’on ne peut y marcher avec un pied humain, Vous répondrez à Dieu des âmes fourvoyées Que vos rigueurs auront au vice renvoyées! CÉLIE. Dieu, dites-vous? Sachez que les honnêtes gens Trahiraient sa justice à vous être indulgents! Car votre arrêt n’est pas seulement leur vengeance, C’est l’encouragement et c’est la récompense De ces fières vertus qui dans un galetas, Ont froid et faim, Madame, et ne se rendent pas. DONA CLORINDE. Assez, mademoiselle, assez!... CÉLIE. Je me retire; Je vous en ai dit plus que je n’en voulais dire... Adieu. C’est la première et la dernière fois. Que sur de tels sujets j’ose élever la voix. Elle sort. Scène VI DON ANNIBAL , CLORINDE DON ANNIBAL. La petite est assez revêche en reparties. Que te semble l’accueil qu’on fait aux repenties? DONA CLORINDE. Je ne me repens plus... que de mon repentir! DON ANNIBAL. Allons donc! DONA CLORINDE. Ah! voilà comme on sait compatir?... C’est bien. Mais puisque j’ai le châtiment du vice, Je veux aussi, j’en veux avoir le bénéfice! Je monterai si haut l’objet de leur mépris Que l’envie à leur coeur en apprendra le prix! DON ANNIBAL, se levant. Princesse! DONA CLORINDE. Je veux l’être, et de cette puissance Je saurai bientôt faire une arme à ma vengeance. Oui, je vais me venger sur ce monde méchant De tous les bons instincts qu’à mon coeur il défend! Je vais le châtier avec joie, avec rage, De la perversité dont il fait mon partage... Ah! celui-là n’est pas pétri d’un fier limon, Qui peut tomber du ciel sans devenir démon! DON ANNIBAL. Bien dit. DONA CLORINDE. On me repousse? Eh bien, j’en suis contente! Ma fortune en sera d’autant plus éclatante! Aussi bien il n’est rien d’ignoble en mon projet... DON ANNIBAL. Parbleu! DONA CLORINDE. Le prince est beau. DON ANNIBAL. Superbe! DONA CLORINDE. Il est bien fait. DON ANNIBAL. Un Apollon! DONA CLORINDE. Sa joue est un peu creuse et pâle, Mais il porte en son air je ne sais quoi de mâle, Et son regard tranquille a certaine façon De s’appuyer sur vous, qui donne le frisson. ANNIRAL. Ah! ne m’en parle pas, j’ai frissonné moi-même. DONA CLORINDE. Je sens que je pourrai l’aimer, et si je l’aime, Ce n’est plus le tromper que l’épouser! DON ANNIBAL. Parbleu! -Mais lui, de son côté, crois-tu qu’il prenne feu? DONA CLORINDE. L’incendie est tout prêt, que son âme recèle... Pour le faire éclater il faut un étincelle. DON ANNIBAL. Très bien, et tu t’entends à battre le briquet! Vieux habits, vieux galons, faites votre paquet; Séparons-nous! Je suis membre de la noblesse, Chambellan, maréchal... J’épouse une duchesse... Les duchesses, morbleu! c’est mon goût dominant! Je l’ai peu satisfait jusques à maintenant. DONA CLORINDE. Ne perdons pas de temps en paroles: à l’oeuvre. DON ANNIBAL. Et quel sera mon rôle, à moi, dans la manoeuvre? DONA CLORINDE. Occupe Monte-Prade en bas jusqu’au souper. DON ANNIBAL. Oui. -Je cherche de quoi je pourrai l’occuper. J’ai l’entretien fort court. DONA CLORINDE. Prends ta guitare et pince. -Moi, pendant ce temps-là, je rencontre le prince. DON ANNIBAL. Où? DONA CLORINDE. N’importe où. Sois sûr qu’il me guette à l’écart Et que sur mon passage il sera par hasard. DON ANNIBAL. Pauvre ami! Son affaire est bonne s’il t’accoste. Une, deux, touche au coeur. DONA CLORINDE. Sois tranquille! à ton poste. Ils sortent. ACTE IV Le soir. Un flambeau allumé sur une table. Scène I HORACE, CÉLIE HORACE, escaladant le balcon. Mon oncle me défend sa porte, mais peut-être N’a-t-il pas entendu défendre sa fenêtre! S’il s’est mal expliqué, j’en suis fort innocent; Il s’expliquera mieux, d’ailleurs, en me chassant. Ils sont tous attablés, sauf Célie et Fabrice: Que leur bon appétit me serve de complice! Il va à la porte de l’appartement de Célie. Célie! hé! ma Célie! CÉLIE, entrant. Oses-tu revenir? HORACE. Ne crains rien: le souper n’est pas près de finir. J’avais à te parler. CÉLIE. Fais vite. HORACE. Je t’admire! Fais vite! Penses-tu que deux mots vont suffire? CÉLIE. Qu’as-tu donc à me dire? HORACE. Eh! parbleu! rien du tout... Aussi je parlerais cent ans sans être au bout. CÉLIE. Cher Horace... J’entends des pas... Va-t’en... Je tremble. Scène II HORACE, CÉLIE, FABRICE FABRICE. Ne vous dérangez pas, je vous cherchais ensemble. Clorinde dans mon piège a donné pleinement: Il faut tout préparer pour un enlèvement. HORACE. Tu la veux enlever? FABRICE. Est-il une autre preuve Dont la crédulité de mon père s’émeuve? CÉLIE. Ne suffirait-il pas de la démasquer? FABRICE. Non! Notre père est, vois-tu, possédé d’un démon Qu’on peut exorciser seulement par l’absence; Tant qu’il est sous ses yeux, il est en sa puissance. En outre, il ne faut pas, pour plus d’une raison, Qu’il sache à quelle main il doit sa guérison: Ces démences du coeur, par un effet posthume, Contre leur médecin laissent de l’amertume. CÉLIE. Notre père est si bon qu’il n’en garderait pas. FABRICE. Soit; dût-il n’éprouver qu’un certain embarras, Ce serait encor trop. Il ne sied pas, ma chère, Qu’un fils, en aucun sens , ait barres sur son père, Et quand je rentrerai sous mon vrai nom, il faut Qu’il puisse m’accorder mon pardon le front haut. Comprends-tu? CÉLIE. Je comprends. FABRICE, à Horace. Tiens prête une voiture Avec tout ce qu’il faut en pareille aventure. HORACE. La belle a consenti? FABRICE. Pas encor: seulement Elle a tout préparé pour son consentement. Je vais donner l’assaut et soigner la manoeuvre; Mais j’ai besoin de vous pour achever mon oeuvre. HORACE. À quoi sommes-nous bons? FABRICE. À m’enseigner mon jeu. Je fais l’amant candide; or je le suis fort peu, Et ma mémoire à qui vainement je m’adresse Ne fournit pas un mot de naïve tendresse. -Un silence rêveur m’a tantôt secouru; Ce que je n’ai pas dit, aisément on l’a cru: Mais pour qu’à ma parole aussi l’on puisse croire, Je viens à vos amours rajeunir ma mémoire. Allons, bel amoureux, montre-moi de quel ton L’amour s’exprime avant d’avoir barbe au menton. HORACE. C’est très embarrassant, mon cher. FABRICE. Quelle corvée! Dis ce que tu disais avant mon arrivée. HORACE. Je disais... que l’amour de mystère a besoin Et qu’à l’effaroucher il suffit d’un témoin. FABRICE. Est-ce que j’en suis un? Est-ce que je fais nombre? Pourquoi vous gêner plus pour moi que pour votre ombre? CÉLIE. Mon ombre, en pareil cas, me gênerait, je croi, Si, pendant que je parle, elle était devant moi. HORACE. C’est vrai. -Te souvient-il de la chère avenue Où ton âme me fut tout entière connue? À Fabrice. Marchant vers le soleil, je lui parlais d’amour; Nos ombres nous suivaient, quand un fatal détour Les mit devant nos yeux... au moment, ma Célie, Où tu disais le mot qui pour jamais nous lie. Fût-ce l’ombre ou l’aveu qui rompit l’entretien? Nous rentrâmes chez nous sans plus ajouter rien. CÉLIE. Oui, mais le doux silence et les douces pensées! Nos âmes se taisaient, de quel bonheur pressées! Te souvient-il encor de la beauté des cieux Et comme autour de nous tout souriait aux yeux? -Ah! c’est nous qui riions à la nature entière Et nos coeurs qui versaient aux cieux tant de lumière! HORACE. Que le chemin fut court qui ramenait chez nous! CÉLIE. En arrivant au seuil tu tombas à genoux, Tu me baisas la main sans dire une parole, Et du côté des champs tu pris ta course folle. HORACE. J’avais peur de trouver quelqu’un qui m’eût parlé, Et je passai la nuit sous le ciel étoilé, Ivre et me répétant sans relâche à moi-même Ces mots qui m’enivraient: « Cher Horace, je t’aime! » CÉLIE. Cher Horace, je t’aime et t’en donne ma foi, Je n’ai jamais aimé ni n’aimerai que toi. Je t’appartiens depuis l’enfance, et mon envie Est de t’appartenir jusqu’au bout de la vie. HORACE. Dès l’enfance! à jamais! Le passé, l’avenir, Nous avons tout commun, espoir et souvenir! FABRICE. Ah! maudite à jamais soit la première femme Qui de ce droit chemin a détourné mon âme! Maudit soit le premier baiser qui m’a séduit, Maudit tout ce qui m’a loin du bonheur conduit! CÉLIE. Mon frère! FABRICE. Ma blessure ancienne s’est rouverte Plus profonde en voyant la grandeur de ma perte, Et ma haine s’allume, au lieu de mon mépris, Au spectacle du bien que ces femmes m’ont pris. C’est trop peu du dédain, il faut de la vengeance Contre cette impudique et venimeuse engeance. Sans elles, Dieu puissant! il me serait connu, Le pur ravissement d’un amour ingénu; Ma jeunesse au soleil se fût épanouie, Par un hymen fécond doucement réjouie; Enfin, peu soucieux de la fuite du temps, J’attendrais la vieillesse entre de beaux enfants, Et je pardonnerais sans peine aux jours rapides Qui, grandissant mes fils, m’ajouteraient des rides. -Ce bonheur, je ne peux en jouir que par vous, Enfants, mais le spectacle encor m’en sera doux! HORACE. Pauvre ami! FABRICE. Chut! On vient... C’est cette créature. Laissez-nous seuls... À Horace. Et toi, prépare la voiture. Par où sors-tu? HORACE. Parbleu! par où je suis entré... Cette maison n’a pas une porte à mon gré. Il sort par le balcon, Célie par la gauche. Scène III FABRICE, CLORINDE FABRICE, à part. Allons, coeur ulcéré, tais-toi! DONA CLORINDE. Je tiens parole, Et me voici, Seigneur. FABRICE. Merci! Mais le temps vole, Les instants sont comptés; une heure de retard Rive votre existence à celle d’un vieillard. -M’aimez-vous? DONA CLORINDE. Mais, Seigneur... FABRICE. Tu m’aimes! j’en atteste Le trouble que je lis dans ton regard céleste! À quoi bon les combats et les vaines pudeurs? L’amour a d’un seul coup foudroyé nos deux coeurs. DONA CLORINDE. Que croirez-vous de moi? FABRICE. Quel penser t’importune? Quand tu quittes pour moi, sans nom et sans fortune Les splendeurs d’un hymen opulent?... DONA CLORINDE. Je trahis Tout ce qu’un autre en moi d’espérance avait mis! FABRICE. Je ne trahis donc rien, moi qui trahis mon hôte? Va, nous sommes égaux dans l’amour et la faute. DONA CLORINDE. Comment dire au plus doux des hommes, au meilleur...? FABRICE. Crois-tu donc que je veuille affronter sa douleur? Non! -qu’un départ secret de ses pleurs nous délivre! Monte-Prade parait au fond. DONA CLORINDE, à part. Enfin! Haut. Fuir? FABRICE. M’aimez-vous assez pour m’oser suivre? Je suis pauvre et vous offre un destin peu tentant. DONA CLORINDE. Partons quand vous voudrez, je vous aime. FABRICE. À l’instant! Ils se retournent et aperçoivent Monte-Prade sur la porte. Scène IV FABRICE, MONTE-PRADE, CLORINDE MONTE-PRADE. Pas su vite, Monsieur! À Clorinde. Ah! tu baisses la tête, Perfide, et ta fortune a peur que je l’arrête... Je n’aurais, en effet, et c’est là ton effroi, Qu’un seul mot à jeter entre cet homme et toi! Mais j’aime mieux couvrir ta double perfidie Du pardon méprisant que ton regard mendie. FABRICE, à part. Bien. MONTE-PRADE. Quant à vous, monsieur, c’est une trahison Dont vous consentirez à me rendre raison, Je suppose? FABRICE. Demain. MONTE-PRADE. Demain! Non pas! sur l’heure! Vous ne sortirez pas vivant de ma demeure! Flamberge au vent, Monsieur! Il dégaine. FABRICE, reculant. Je ne puis consentir... MONTE-PRADE. Ton fer tient au fourreau? Je l’en ferai sortir! Il fait le geste de le souffleter du plat de son épée. FABRICE. Mon père! MONTE-PRADE. Quoi? FABRICE. Le mot est dit: je suis Fabrice. MONTE-PRADE. Mon fils! Jetant son épée et cachant son visage de ses mains. Devant mon fils faut-il que je rougisse! FABRICE. C’est à moi de rentrer céans avec rougeur. Pourrez-vous pardonnera l’ingrat voyageur? MONTE-PRADE. Vous revenez, mon fils, comme le bon génie Pour sauver notre nom de cette ignominie. Quel que soit le moyen, vous avez réussi; Vous avez démasqué cette infâme: merci! DONA CLORINDE, qui gagnait la porte, se retourne vivement. Cette fille!... Après tout, qu’ai-je fait? quelle preuve De ma perversité vous fournit cette épreuve? Cherchez donc, je vous prie, avant de me honnir, Quelle autre mieux que moi l’aurait pu soutenir? Quoi! d’honneur altérée et lasse de scandale, Je résigne mon coeur à l’amour filiale; Et, payant parmi vous ma place d’un tel prix, Je ne récolte encor qu’insulte et que mépris! Un jeune homme paraît, d’assez haute naissance, Pour imposer son choix, même à la médisance; Il m’offre un rang splendide en me rendant l’honneur, Et vous vous étonnez que j’accepte, Seigneur? À Fabrice. -Quelle vertu devait me défendre du piège? Pour me donner à vous quel noeud sacré rompais-je? Enfin, ce que j’ai fait, ce dernier mot suffit, Votre père voulait que votre soeur le fît. FABRICE. Vous, mon père? MONTE-PRADE. Il est vrai, mon fils, et j’en ai honte. DONA CLORINDE, à Monte-Prade. Votre indignation a donc été trop prompte; C’est ce que je voulais vous prouver, cher Seigneur, En cédant près de vous ma place à mon vainqueur. À Fabrice. Pour vous, Monsieur, souffrez que je vous félicite De votre fourberie et de sa réussite; Vous avez des talents pour aller à vos fins, Qui feraient des jaloux parmi les aigrefins. Eh bien! vous m’écoutez tous deux la tête basse, Et c’est moi qui m’en vais le front haut, moi qu’on chasse, Moi pour qui l’on n’a pas de mots trop outrageants! Allons! relevez donc les yeux, honnêtes gens! Ayez à vos vertus l’air de trouver des charmes. FABRICE. Certe, en vous combattant avec vos propres armes, Je me suis abaissé jusqu’à vous, en effet; Mais il fallait sauver mon père, et je l’ai fait. DONA CLORINDE. Le sauver? Et de quoi?? Du bonheur, je suppose? Car il ne semblait pas menacé d’autre chose. Je savais quels devoirs m’imposait son hymen; Contente de mon sort et bénissant la main Qui rendait au bercail la brebis égarée, À l’humble dévouement je m’étais préparée, Et je n’envisageais dans mon nouvel état Nul sacrifice auquel mon coeur ne se prêtât. Il allait être heureux, vous dis-je. Mais, sans doute, Votre retour lui va rendre ce qu’il lui coûte, Et vous remplacerez la douce illusion Qui dorait ses vieux jours comme un dernier rayon. FABRICE. Oui, je vous rends, mon père, un douloureux service, Et vous en porterez longtemps la cicatrice; Mais quelque chose passe avant notre bonheur, Vous me l’avez appris jadis: c’est notre honneur. MONTE-PRADE. Dans quel rôle, Monsieur, doit-on plutôt vous croire? Disiez-vous pas tantôt, si j’ai bonne mémoire, Que le meilleur garant de l’honneur d’un mari, C’était le repentir d’un coeur endolori? FABRICE. Est-ce donc à vos yeux un repentir sincère Qui n’a pas su tenir contre une surenchère? DONA CLORINDE. La surenchère était trop forte, encore un coup, Monsieur, pour que l’épreuve ait prouvé rien du tout. FABRICE. Entre mon père et moi c’est enfin trop vous mettre, Sortez! DONA CLORINDE. Vous croyez-vous céans déjà le maître? C’est trop d’empressement! Monsieur est encor vert; L’héritage est sauvé, mais il n’est pas ouvert. FABRICE. Madame! DONA CLORINDE. Vous venez de loin pour le défendre; Je ne vous en veux pas et m’y devais attendre. FABRICE. Vous perdez votre temps; mon père me connaît. DONA CLORINDE. Qui vous ramène donc, si ce n’est l’intérêt? À Monte-Prade. Après dix ans d’oubli, dix ans d’ingratitude, Il s’avise un beau jour de votre solitude... FABRICE. Mon père, ordonnez-lui de quitter la maison! DONA CLORINDE. Vous craignez que je n’aie à la fin trop raison? Et certes, après l’avoir réduit, l’homme rigide, À mettre une étrangère en votre place vide, De quel droit venez-vous, déshonorant son choix, Lui dépeupler le coeur pour la seconde fois? FABRICE, à Monte-Prado. Vous ne répondez rien? Son astuce l’emporte? Voyons! d’elle ou de moi, qui voulez-vous qui sorte? MONTE-PRADE, après un silence. Tous deux. Il sort lentement. Scène V DONA CLORINDE, FABRICE DONA CLORINDE. Mes compliments. Je le crois bien guéri... Et vous? Quand croyez-vous qu’il sera mon mari? FABRICE. Tenez, le persiflage est au moins inutile, Et croyez-moi, laissez ma colère tranquille. DONA CLORINDE. Offrez-moi donc le bras jusqu’au prochain couvent. Je me sens tout à coup un repentir fervent, Et je veux dans un cloître ensevelir vivante Votre très dévouée et très humble servante. FABRICE. Et vous attendrez là qu’il vienne vous chercher? DONA CLORINDE. Tel est mon plan, cher prince, à ne vous rien cacher. FABRICE. Vous êtes, je l’avoue, une fine commère. DONA CLORINDE. Assez pour remplacer madame votre mère. FABRICE. Ma mère! Misérable!... DONA CLORINDE, révoltée. Ah! FABRICE. Ma mère! Osez-vous Parler de cette sainte autrement qu’à genoux, Vous courtisane, vous menteuse, vous infâme! DONA CLORINDE. Songez, en me parlant, que je suis une femme, Seigneur. FABRICE. N’espérez pas vous couvrir de ce nom. Vous une femme? Un lâche est-il un homme? Non... Eh bien! je vous le dis: on doit le même outrage Aux femmes sans pudeur qu’aux hommes sans courage, Car le droit au respect, la première grandeur, Pour nous c’est le courage et pour vous la pudeur. La sainte dignité que vous avez salie, Au lieu de l’invoquer, souhaitez qu’on l’oublie. Vous seule, songez-y, mais pour pleurer sur vous, Ô femme sans amour, sans enfants, sans époux; Étrangère au milieu des tendresses humaines, La glace de la mort est déjà dans vos veines, Et quand vous descendrez au néant du cercueil, Il ne s’éteindra rien en vous qu’un peu d’orgueil! C’est votre châtiment! Aussi, je vous l’atteste, Vous me feriez pitié, si vous n’étiez funeste... Mais lorsque je vous vois, vos pareilles et vous, Répandre vos poisons dans les coeurs les plus doux; Quand surtout vous voulez, par d’odieuses trames, Prendre dans nos maisons le rang d’honnêtes femmes, À côté de nos soeurs lever vos fronts abjects, Et comme notre amour nous voler nos respects!... Tiens, va-t’en! DONA CLORINDE, à part. Oh! j’ai peur. FABRICE. Va-t’en! DONA CLORINDE, à part. Mon Dieu! FABRICE. Tu comptes Sur le respect humain, la plus lâche des hontes! Elle croit faire ici librement son métier; Me prendre impunément mon père et mon foyer, Souiller la chambre austère où ma mère expirante... Non!... Et puisque du ciel la justice est si lente, Moi, je t’écraserai, vipère, en ton chemin! Il fait un mouvement violent vers Clorinde, qui pousse un cri et tombe à genoux. Je m’en vais, pour ne pas déshonorer ma main. Il sort par le fond; Clorinde reste agenouillée. Scène VI DON ANNIBAL , CLORINDE DON ANNIBAL. Que fais-tu là? DONA CLORINDE, se relevant. C’est toi, toi qui m’as dégradée; C’est toi des dons du ciel qui m’as dépossédée; Qui m’as séché le coeur, qui m’as mise si bas, Que je veux remonter et que je ne peux pas! L’injure et le mépris où je me vois sujette, Ô conseiller du mal, sur toi je les rejette! Je te hais, te maudis, et je voudrais pouvoir Te remplir de ma honte et de mon désespoir! DON ANNIBAL. Dis-moi du mal de moi, va ton train, ma mignonne! Je n’en crois pas un mot, d’ailleurs, et te pardonne. DONA CLORINDE, à elle-même. Pour la première fois devant lui j’ai tremblé... Quelle ardeur dans ses yeux, et comme il m’a parlé! DON ANNIBAL. Qui? DONA CLORINDE. Fabrice. DON ANNIBAL. Fabrice? DONA CLORINDE. Oui, ce prince. DON ANNIBAL. Ah! tonnerre! Le fils!... Dans tes filets tiens-tu toujours le père? DONA CLORINDE. Je vais tout rompre. DON ANNIBAL. Quoi, rompre avec le barbon? Mais je te le défends, ma fille! Il a du bon, Quoique son cuisinier ménage trop l’épice. DONA CLORINDE. Je veux me relever du mépris de Fabrice. DON ANNIBAL. Parbleu! je te savais femme au sourcil hautain; Mais je n’aurais pas cru que ton orgueil te tînt Jusqu’à sacrifier l’intérêt à la gloire. DONA CLORINDE. Ce n’est-pas seulement l’orgueil. DON ANNIBAL. Que faut-il croire? DONA CLORINDE. Tout ce que tu voudras. Je ne sais où j’en suis, Ni quel trouble m’émeut, ni quel instinct je suis! DON ANNIBAL. Le petit dieu d’amour t’aurait-il attrapée? DONA CLORINDE. Quelle âme violente!... Il m’a presque frappée. DON ANNIBAL. Ah! tu l’aimes alors!... T’éprendre d’un brutal! Ah! sotte! Ah! triple femme! Ô contretemps fatal! Encore un paradis perdu pour une pomme! DONA CLORINDE. C’est la première fois que je rencontre un homme, Un coeur impétueux sur qui je ne peux rien, Un courage en un mot supérieur au mien! Je me sens la plus faible et suis fière de l’être... Étrange volupté de fléchir sous un maître! DON ANNIBAL. Cela ne manque pas en effet de ragoût. Si tu l’aimes, il faut l’épouser, voilà tout! DONA CLORINDE. L’épouser? Il me hait! DON ANNIBAL. Cela, c’est mon affaire; Montrant son épée. J’ai là la clef des coeurs. DONA CLORINDE. Et qu’en prétends-tu faire? DON ANNIBAL. Tiens, parbleu! le contraindre à réparer ses torts, Ou le tuer. DONA CLORINDE. Tuer! DON ANNIBAL. Sans le moindre remords. N’est-ce pas ton honneur et le mien que je venge? Ne t’a-t-il pas séduite... en te battant, pauvre ange! Sois tranquille, d’ailleurs: il sera très gentil Entre une belle fille et ce vilain outil, Surtout quand il saura que c’est la propre lame Et le coup du fameux Matapan de Bergame. DONA CLORINDE. Mais je ne l’aime pas... Non! Et si je l’aimais, Je voudrais, entends-tu, qu’il ne le sût jamais. DON ANNIBAL. La femme est, je l’avoue, un étrange problème. DONA CLORINDE. Ah! depuis un instant j’ai l’horreur de moi-même. DON ANNIBAL. Je la crois bonne à mettre à l’hôpital des fous. En somme, que veux-tu, voyons? Résumons-nous. DONA CLORINDE. Emmène-moi... partons. DON ANNIBAL. Sans épouser personne? Après tout, je ne peux t’y forcer, ma mignonne, Et je vois bien qu’il faut faire la part du feu; Mais je prétends tirer mon épingle du jeu. DONA CLORINDE. Que médites-tu donc? DON ANNIBAL , avec dignité. Rien que de malhonnête! Tu me remercieras en retrouvant ta tête. Pour le moment, écoute et retiens la leçon: Tu me connais; tu sais que je suis bon garçon; Mais si tu me viens mettre un bâton dans la roue, Au premier mot lâché par toi qui me déjoue, J’applique à ton galant un vertueux soufflet, Et je le tue après comme un simple poulet. Est-ce compris? DONA CLORINDE. Mon Dieu! qu’est-ce que tu prépares? DON ANNIBAL. La mort de ton galant, si tu me contrecarres. S’il te plaît mieux ainsi, je ne suis pas têtu, Ma chère, et donnerais le choix pour un fétu. Il nous a ruinés, et moi, quand je me venge, À la table des dieux il semble que je mange. Scène VII DONA CLORINDE, ANNIBAL, FABRICE FABRICE. Je vous cherchais, Monsieur. DON ANNIBAL. Je vous en offre autant, Et vous m’obligerez, Monsieur, en m’écoutant. Geste de condescendance de Fabrice. Je vois que vous prenez, Monsieur, notre alliance Avec une froideur frisant la répugnance. FABRICE. Et cela vous surprend? DON ANNIBAL. Non, Monsieur; seulement Votre père n’est pas de votre sentiment; En sorte que l’hymen se pourrait bien conclure Sans qu’on s’inquiétât de votre signature. FABRICE, brusquement. C’est de quoi je venais vous parler. DON ANNIBAL. En douceur! J’en causais tout à l’heure encore avec ma soeur Tel que vous me voyez, sous une rude écorce, Je suis bon. La bonté va bien avec la force: C’est sa grâce, on peut dire. FABRICE. Au fait, Monsieur. DON ANNIBAL. Au fait? -Si nous disparaissions, seriez-vous satisfait? FABRICE. Aurons-nous, par hasard, tous deux la même idée? DON ANNIBAL. Ma soeur est à partir à peu près décidée; Mais elle est compromise, et de plus les maris Sont très chers... DONA CLORINDE, indignée, bas, à son frère. De l’argent! DON ANNIBAL. As-tu changé d’avis? Retroussant sa manche. À ton aise... tu sais! DONA CLORINDE, à part. Ô pauvre créature! Me faudra-t-il encor subir cette torture! FABRICE. Bref, madame demande... DON ANNIBAL. Une dot. FABRICE, à Clorinde. Une dot? Fort bien! je ne veux pas discuter sur le mot. Je venais vous l’offrir. DONA CLORINDE, à part. Oh! comme il me méprise! FABRICE. Veuillez fixer le prix de votre marchandise. DON ANNIBAL. Elle est un peu timide et m’a passé pouvoir. FABRICE. Parlez. DON ANNIBAL. Mon Dieu, Monsieur, on ne peut pas avoir Un mari propre à moins de cinq mille pistoles. Ils sont très recherchés... Les femmes sont si folles! FABRICE. C’est bien, Monsieur, je vais vous faire mon billet. Il s’assied devant la table et écrit. DON ANNIBAL , à part. J’aurais pu pêcher plus sans rompre le filet. DONA CLORINDE, bas, à Annibal. Au nom de notre mère, au nom de notre enfance, Permets-moi d’écarter ce calice! DON ANNIBAL, bas, à Clorinde. Défense! FABRICE, écrivant toujours. Que dit-elle? DON ANNIBAL. Que j’ai négligé le trousseau. DONA CLORINDE, à part. Misérable! FABRICE. Combien est-ce? DON ANNIBAL. Pour l’avoir beau, Mille écus. FABRICE, à Clorinde. Est-ce assez, madame? DON ANNIBAL, à Clorinde. Il faut répondre. DONA CLORINDE, d’une voix mourante. Oui, Seigneur. FABRICE. N’avez-vous sur moi plus rien à tondre? DON ANNIBAL. Si vous voulez m’offrir un habit de gala Pour la noce?... FABRICE. Combien? DON ANNIBAL. Cent écus. FABRICE, écrivant. Les voilà. Je ne peux pas payer trop cher votre retraite. Vous pourrez, à Milan, présenter cette traite. -Seulement il me faut un reçu pour guérir Mon père. DON ANNIBAL. C’est trop juste et j’allais vous l’offrir. FABRICE. Un reçu constatant que moyennant finance... DON ANNIBAL. C’est compris. -Viens, mignonne, écrire ta quittance. Il la prend par la main et la conduit à la table. DONA CLORINDE, à Fabrice, d’une voix sourde. Tirez-vous bien l’épée? FABRICE. Oui!... C’est mon seul talent. DONA CLORINDE. Vous avez le bon droit et vous êtes vaillant... À la grâce de Dieu! Elle arrache la traite des mains de Fabrice et la déchire. FABRICE. Que faites-vous, madame? DONA CLORINDE. Je déchire ma honte et rachète mon âme! Rassurez-vous: j’étais décidée à partir, Et ce qu’il vous vendait, c’était mon repentir! À Annibal. Fais ce que tu voudras maintenant, misérable! Mais, s’il meurt, garde-toi de ta soeur! DON ANNIBAL. Adorable! FABRICE. Que veut dire ceci, Monsieur? DON ANNIBAL. Tout simplement Qu’elle est folle de vous depuis une heure. DONA CLORINDE. Il ment! -Non! C’est un sentiment plus humble qui m’éclaire, Le seul qui de ma part ne puisse vous déplaire: Le respect. FABRICE, à part. Pauvre fille! DON ANNIBAL. As-tu dit ta chanson? À Fabrice. À nous deux! Ce billet, c’était votre rançon Voulez-vous le récrire à mon nom? FABRICE. Je t’admire, Coquin! DON ANNIBAL. Vous refusez? -Alors nous allons rire; Il fait un clair de lune admirable... FABRICE. Sortons. DONA CLORINDE, avec effroi. Restez, Seigneur... Armez vos valets de bâtons... C’est tout ce que mérite un pareil adversaire! DON ANNIBAL. Merci, mon coeur! FABRICE. Monsieur n’est pas très exemplaire; Mais quoi! je ne suis pas de ces fous exigeants Qui ne veulent tuer que des honnêtes gens; Et même ç’a toujours été ma turlutaine De me mettre en travers de ces Croque-mitaine. DON ANNIBAL. Savez-vous qui je suis? FABRICE, gracieux. Un joli sacripant! DON ANNIBAL , digne. L’élève et l’héritier du fameux Matapan. FABRICE. Ah bah! DON ANNIBAL. Ni plus ni moins. -Si vous voulez écrire? FABRICE. Matapan de Bergame? DON ANNIBAL. Oui. FABRICE. L’homme au nez de cire? DON ANNIBAL. Justement. Vous l’avez connu? FABRICE. Beaucoup, beaucoup!... C’est moi qui l’ai tué. DON ANNIBAL. Hein? FABRICE. Sur son fameux coup. DON ANNIBAL. Quelle bourde! Allons donc, la botte est sans parade. FABRICE. Si c’est tout votre espoir, vous êtes bien malade. En route! DON ANNIBAL. Permettez... Ne soyons pas si prompts; Prouvez que vous savez la botte, et nous verrons. FABRICE. Je vais t’administrer la preuve sous l’aisselle, Quand tu tendras le fer. DON ANNIBAL , à part. Il connaît la ficelle! FABRICE. Quand il vous plaira, drôle! DON ANNIBAL , majestueux. Et s’il ne me plaît plus? FABRICE. Ah! maroufle, voilà ton courage perclus! DON ANNIBAL. Non, Monsieur; mais ma soeur à vos jours s’intéresse Et je n’ai pas sucé le lait d’une tigresse. À Clorinde. Filons! FABRICE. Je vous défends de la suivre, à présent. DON ANNIBAL. Vous me faites encor l’effet d’un bon plaisant, Vous! -Ma soeur est à moi, Monsieur, en fin de compte. FABRICE. Elle n’est plus à vous, n’étant plus à la honte! -Faites-moi le plaisir de vider le plancher. DON ANNIBAL. Morbleu! Vous le prenez d’un ton... FABRICE. Sans nous fâcher, Si vous ne voulez pas qu’ici, mon camarade, Je vous montre à mon tour des bottes sans parade. DON ANNIBAL. Chevaliers de Saint-Jacques et de Calatrava, Vous l’entendez! FABRICE. Allons! dehors, drôle! DON ANNIBAL, majestueux. On y va... Mais ne me touchez pas, malheur à qui me touche! À part. Spadassin! Il m’aurait tué comme une mouche. Il sort. DONA CLORINDE. Ah! merci! -Désormais le sort peut m’outrager: J’emporte au fond de moi la douceur de songer Qu’il est un coeur au monde où je ne suis pas vile, Et dans mes souvenirs j’ai du moins cet asile. Scène VIII DONA CLORINDE, FABRICE, HORACE, CÉLIE HORACE, bas à Fabrice. Je viens de rencontrer son gentil compagnon, Son paquet sous le bras. Elle, part-elle ou non? DONA CLORINDE. Oui, Monsieur, je fais place à votre épithalame. Elle va lentement jusqu’à la porte; puis se tournant vers Fabrice. Adieu! FABRICE, lui tend la main à demi, s’arrête et dit à Célie. Donne la main à cette pauvre femme, Ma soeur. CÉLIE. La main à qui, mon frère? FABRICE. Au repentir. Célie tend la main à Clorinde qui la lui baise. DONA CLORINDE. Et maintenant, adieu, Seigneur, je puis partir! Elle sort. Scène IX CÉLIE, FABRICE, HORACE HORACE, à Fabrice. À quoi penses-tu donc? FABRICE. Au seul amour sincère Qu’il m’ait été donné de rencontrer sur terre. Aimez-vous bien, enfants. HORACE. Sois tranquille. Scène X CÉLIE, FABRICE, HORACE, MONTE-PRADE, très pâle Fabrice met un genou en terre devant lui. MONTE-PRADE, le relevant. Mon fils! -Où sont ces intrigants? HORACE. Cher oncle, ils sont partis. FABRICE. Que de petits-enfants notre maison fourmille! Mon père, nous serons les vieux de la famille. Source: http://www.poesies.net