Poésies. Par Edmond Rostand. (1868-1918) TABLE DES MATIERES. Un Rêve. Pour La Grèce. Un Soir A Hernani. Fabre Des Insectes. Hymne Au Soleil. Le Petit Chat. Les Nénuphars. Les Rois Mages. Souvenir Vague Ou Les Parenthèses. Un Rêve. (1894) (1) J’étais seul, sur un grand plateau, sous un ciel sombre. Seul au milieu des morts et des mourants sans nombre Et des blessés criant: «Je ne veux pas mourir!» J’avais là des milliers de gens à secourir. Je me tordais les mains d’être seul, si débile. Plus d’un qui remuait devenait immobile. Je devinais qu’ils étaient là depuis des jours, Qu’on n’aurait plus longtemps à leur porter secours. Je montai sur un tertre et, dans les ombres bleues, Je vis qu’il en mourait ainsi pendant des lieues! Et je tendais les bras vers eux tous, désolé, Souffrant affreusement d’être en vain appelé D’un bout à l’autre bout de ce champ de bataille! Et j’entendais: «Un peu d’eau fraîche à mon entaille! -J’ai soif! viens me passer la gourde de ce mort! -Prêtez-moi votre main pour un dernier effort! -Du rhum! je meurs! -Veux-tu me cueillir une touffe De ces fleurs? -Otez-moi ce cadavre, il m’étouffe! -À boire! -Je m’endors, secouez ma torpeur! -À ce vol de corbeaux, venez donc faire peur! Elle revient toujours sur moi leur bande noire! -Soulève-moi la tête avec un sac! -À boire! -Là, cherche dans ma poche un portrait effacé... -Regarde et dis-moi donc ce que j’ai de cassé. -Ton manteau! -Va chercher les porteurs de civière! . . . . . . . . . . . . -Viens retirer ma jambe, elle est sous mon cheval! À boire! -Hé là! pour moi ne ferez-vous... j’ai mal!... Ce qu’on eût fait pour vous en détresse pareille? -Un coup de pistolet, par pitié, dans l’oreille! À moi! -Non, non! à moi! -Je vais mourir! -Je meurs! À boire! -À boire!» Hélas! et bien d’autres rumeurs! Le temps passait. Les cris s’affaiblissaient. L’horrible Était que je sentais qu’il était très possible D’en sauver. Je pouvais en sauver deux ou trois. Mais mon coeur ne pouvait se résigner au choix. J’allais de-ci, de-là, ne sachant plus que faire. Je murmurais: «Grand Dieu! faut-il que je préfère? Oh! lesquels secourir?» Je ne décidais pas; Et la pitié faisait vagabonder mes pas! Je craignais de commettre une injustice énorme. D’en soigner un, peut-être, en voyant l’uniforme Ami, de négliger quelqu’un des ennemis! Pourquoi cet officier galonné, si bien mis, Plutôt que ce soldat sans souliers et sans grade? J’avance brusquement, et puis je rétrograde! Un enfant m’attendrit, -j’aperçois un aïeul! Je pense trop à tous pour m’occuper d’un seul! Enfin, désespéré devant la tâche immense. Ne sachant plus par quel il faut que je commence. Estimant qu’en sauver deux ou trois serait vain, Je me laisse tomber sur les bords d’un ravin, Et sanglotant, criant: «Que faut-il que je fasse?» Couvrant éperdument de mes deux mains ma face?» Je demeure écroulé, gémissant, inactif. Désespéré. J’entends un murmure plaintif. J’ouvre les yeux. Je vois, dans l’atroce herbe brune, Sinuer un ruisseau tout argenté de lune. Lequel s’est, par hasard, et bien que traversant Tous ces corps emmêlés, conservé pur de sang. Un homme va et vient, met les genoux en terre. Puis à ce ruisselet s’élance, désaltère Un blessé, puis revient, trempe un linge dans l’eau Et va panser le front d’un malheureux nouveau. Il est seul comme moi. Que fera-t-il? N’importe! Il soulève des fronts, encourage, transporte, Soigne, abreuve. Il s’est mis près du premier qui gît, Il est seul, comme moi. Nul ne l’aide. Il agit. Il sauve ceux qu’il peut. Les autres, s’il y pense, Ne le distrayent pas des quelques-uns qu’il panse. Il verse un cordial, puis prend l’air satisfait... Comme si, dans ce mal, ça comptait, ce qu’il fait! Et je le reconnais: c’est un être vulgaire, Un homme, justement, que moi je n’aime guère Parce qu’il appartient aux médiocres esprits De qui tout ce que j’aime, ou presque, est incompris. Sa raison est pesante, et son style comme elle. D’où vient que ce bonhomme à mon rêve se mêle? C’est un simple. Toujours, j’en ai fait peu de cas. On ne peut le ranger parmi les délicats. Ironiques, souvent nous l’avons pris pour cible. Il n’a pas l’âme tendre et pas le nerf sensible. Il ne s’émeut de rien, oh! maladivement. Sa banale pitié n’éprouve en ce moment Aucun des raffinés et douloureux scrupules De la mienne. Il n’est pas l’homme des crépuscules, Des nuances, n’a pas souffert quand je souffrais. À deux ou trois blessés il tend son linge frais. Ça lui suffit. Pas de regret, d’intime lutte. Il peut agir tranquille et posé, cette brute! Le jour vient. Plus un cri. Tous les mourants sont morts. J’erre, et je sens en moi comme un vague remords: Et, voyant trois soldats debout dans l’aube rose, Je trouve qu’après tout il a fait quelque chose, Cet homme; et tous les morts cessent de me hanter Lorsque j’entends les trois qui survivent chanter! Lui, grave, les regarde. . . . . . Il a, dans ses yeux gris et doux, du bonheur presque En regardant les trois qu’il a, seul, pu sauver. Et ce rêve, depuis m’a fait beaucoup rêver. Pour La Grèce. (1897) I Cependant que là-bas on égorge, -je crois Qu’il serait bon d’entrer au Louvre quelquefois, Et pour voir ce que font ces lames recourbées Qui sont des couperets et non pas des épées, De s’arrêter un peu devant le Delacroix. Serait-ce encore assez d’horreur et de colère? Non! vous n’êtes plus rien, massacres de Chio! Massacreurs d’aujourd’hui, vous avez su mieux faire. On a décapité l’enfant devant le père, Et le genou du père a servi de billot. L’Europe regardait lointainement ces choses. Les mains rouges du Turc ne lui semblaient que roses. Elle disait en souriant, Quand le ciel s’empourprait du côté de Candie: «Vous prenez pour l’éclat sanglant d’un incendie La splendeur des ciels d’Orient!» Un seul peuple, ignorant des complaisances plates, Se lassa d’envoyer aux tueurs écarlates Des avertissements bénins; - Alors c’est contre lui qu’on a parlé de guerre. Pourquoi? Mais parce que les géants n’aiment guère Recevoir des leçons des nains. Quel est ce pays qui veut être Alors qu’on est esclave, maître, Jeune et fier quand on ne l'est pas, Intrépide quand tout recule, Aube quand tout est crépuscule, Quel est ce pays ridicule? Ouvrez l'Atlas. Cherchez. En bas. Et vous verrez -ô pauvre Grèce! - Une énorme Europe qui laisse Pendre d’un geste de dédain, Pendre tout au bas de la carte, -Peinte de jaune ou de carmin, Avec le pouce qui s’écarte, - Une toute petite main. Mais celle main qu'ainsi l’Europe laisse pendre Fait murmurer entre ses doigts L’eau certes la plus bleue où puisse encor s’entendre Quelque mythologique voix; Celle main a gardé la finesse et la grâce Qu’assurent seuls de beaux aïeux, Et résume, bouquet d’une splendide race, Toutes les mains pâles des dieux; Elle fut à son heure autre chose que fine, Forte, elle tint tout le promis. Et n'eut qu’à battre un peu les flots de Salamine, Pour y noyer ses ennemis; Cette main a semé le rêve sur le monde, Et chaque frisson de beauté Dont nous sentons s’ouvrir la fleur brusque et profonde. Nous vient d’un grain qu’elle a jeté. C’est elle qui connut la première brûlure Du feu que l’on dérobe au ciel, La première fraîcheur de cette chevelure Dont Cypris exprimait le sel; Et cette main c’est encore elle Qui fabriqua la première aile Dont sous le soleil ait fondu La noble et palpitante cire; Elle encore, -et jamais n’expire Le premier arpège entendu! - Qui sur une écaille d’Épire, Pinçant le premier nerf tendu, Accorda la première Lyre! Déjà prêt à prendre son vol, Quand Pégase grattait le sol Avec son sabot de lumière, C’est cette main qui la première Sut d’abord lui flatter le col. Puis l’empoigner par la crinière. Et des rayons lissant sa chair, L’azur argenté de l’éther Colorant le sang de ses veines, Comme ossature ayant les chaînes De ces monts divins baignés d’air Que foulaient les Grâces hautaines, Blanche, on la voit, sous le ciel clair, Au fond des époques lointaines, Se reposer d’un geste fier Sur le coussin bleu de la mer, Avec pour bague d’or Athènes Et Sparte pour bague de fer! Tous les poètes purs et tristes, Tous les nostalgiques artistes, Sont toujours venus la baiser; C’est elle, la main immortelle De Platon et de Praxitèle, C’est elle qu’on aime, et c’est elle Que l'on a parlé d’écraser. II Cuirassés, sortez de la rade, Et battez sur le pont, tambours. Nous partons pour cette croisade, Pour cette croisade à rebours. Nos pères, pour le Christ, partaient, sur leurs sélandres, Pour les Chrétiens, sur leurs dromons! Mais c’est à Mahomet que nous, nous sommes tendres. Et c’est le Turc que nous aimons. Les torpilleurs ont pris le sillon des galères; Ils rampent lourdement, elles glissaient légères, - Et les flots ont toujours les mêmes bleus turquins!... - Ils bombent leur gros ventre, elles cambraient leurs lignes. Et des âmes toujours les formes étant dignes, Elles avaient l’air de grands cygnes, Ils ont l'air d’énormes requins. C'est bien. Partez! qu’on se dépêche! Arrivez à temps, -c’est très bien! - Pour empêcher que l'on n’empêche D’égorger le dernier chrétien. Mais à cet endroit même où vos aïeux énormes Portaient la croix couleur de sang, N’allez pas oublier, sur tous les uniformes, De faire broder un croissant! Eh bien! non. Nous crions. C’est trop. Le coeur nous crève. Car la jeunesse existe. Elle est noble. Elle rêve. Elle s’obstine, droit du Fort, à te nier. Elle aura pour les Grecs une amour indiscrète... Et quelle île a valu jamais un grand poète? Quand nous leur donnerions la Crète! Ils nous ont bien donné Chénier. Aussi vers loi vole une foule, Grèce, et tu n’apercevras pas Au-dessus de sa folle houle Flotter les obscurs chapeaux gras Des jeunesses sans flamme et des vieillesses laides, Mais plus beaux et plus effrayants, Tu verras se mêler aux lauriers des Aèdes, Les bérets des Étudiants! Car un flot d’imprudence et de noblesse monte! Ah! plus de peur du ridicule, et plus de honte! Relève, Sentiment, ta face de clarté! Nous voulons étrangler la raison chafouine. Et toi, si tu mourais, Grèce, Grèce divine, La Beauté serait orpheline, Et nous adorons la Beauté! Une eau plus lyrique et moins noire Que l'encre de nos encriers, Vient déjà battre, Tours d’Ivoire, L’ivoire de vos escaliers! Puisse un moment ce flot nous laver de la blague Et de l’esprit du boulevard, Et le lèchement bleu de cette immense vague Débarbouiller la Vie et l’Art! Et nous retrouverons l’excès, le paroxysme, Les débauches d’orgueil, les espoirs d’héroïsme, Tout ce qui jadis triomphait; Nous reprendrons la Foi, l’Enthousiasme, l’Ode; Puisque Mil huit cent trente est remis à la mode, Nous l’y remettrons tout à fait. Car le mil huit cent trente, amis, que vous rêvâtes Ce n’est pas seulement la hauteur des cravates, La largeur des cols de velours. Mais les ardeurs encor, n’est-ce pas? pour des Causes, Et vers toutes enfin les magnifiques choses De libres et chantants retours!.. III Et c’est pourquoi mandons le salut le plus ample A celui qui fouetta nos langueurs d’un exemple, A Georges de Holstein-Glucksbourg, prince Danois, Prince Hamlet qui devient le plus actif des rois. Qui semble nous crier: «Les routes sont faciles Des pâles Elseneurs aux rouges Thermopyles» Prince qui s’il pouvait, hier encor, parfois, Garder peut-être un peu de l’accent de sa mère, Parle aujourd’hui le grec avec l’accent d’Homère! IV Qu’adviendra-t-il? Nul ne le sait! Mais dans cette histoire très noire Oui sera demain de l’Histoire, Dans ce conte incroyable, c’est L’Europe qui sera l’Ogresse, Pendant que tu seras, toi, Grèce, Le sublime Petit-Poucet! Petit-Poucet que doivent suivre Tous ceux qui ne veulent pas vivre Dans la criminelle torpeur; Tous ceux qui cherchent une roule Dans la Vieille Forêt du Doute De l'Inertie et de la Peur! Tu guides par le bois infâme, Vers l'or vibrant d’un éveil d’âme, Et gardant des rayons en eux, Les petits cailloux que tu sèmes Sont faits avec les éclats mêmes De tes beaux marbres lumineux! V Et lorsque le Poète en rêvant se demande Pourquoi contre ce peuple une fureur si grande, Il se dit qu’après tout ce siècle de Laideur Vous hait, débris de grâce, et restes de splendeur. C’est bien une Croisade! Et ce qu’il faut qu’on tue C’est l’Idéal, c’est la Blancheur, c’est la Statue! Quel plaisir de lancer, pour la Vulgarité, Un coup de pied dans le berceau de la Beauté! Eh! bien, soit, -châtiez tous ces dieux inutiles, L’insolence de ce ciel bleu, Soit! allez essayer les nouveaux projectiles Contre la Grèce antique! -Feu! Feu! Mais lorsque sera, d’une stupide foudre, Brisé le cristal de ce ciel, Et lorsque l’on aura par l’odeur de la poudre, Remplacé le parfum du miel; Quand tomberont, hachés, les derniers lauriers-roses. Broyés, les derniers Phidias, Quand vous voltigerez, et de sang toutes roses. Plumes des cygnes d’Eurotas! Quand chaque bras de marbre aura, de chaque épaule. Été tranché par le canon, Enfin, quand on aura bombardé l’Acropole Et bombardé le Parthénon, Pour qu’il ne reste rien des temples et des marbres, Rien du charme, rien du décor, Il faudra mitrailler, comme à travers des arbres, A travers nos rêves encor! Parmi notre mémoire, il faudra de vos bombes Faire de plus lâches abus, Et si nos souvenirs ont encor des colombes, Lancer au milieu des obus; Il faudra dans nos coeurs, à coups de boulet rouge, Disperser les derniers azurs, Et de peur qu’un laurier derrière encor ne bouge, Crever nos fronts comme des murs; Pour en finir avec la blancheur importune Et le beau qui vous fait affront, Il faudra prendre enfin, d’assaut, une par une, Nos âmes, -qui résisteront! Un Soir A Hernani. (26 février 1902) A Paul Meurice. I «Zoin da herri hori?» Le vieil homme fit halte. L’heure rosait au loin les croupes de basalte; La montagne semblait courir au golfe clair Pour mêler ses moutons aux moutons de la mer; La fougère était morte et l’herbe tremblait toute; Et, noir contre le ciel, au tournant de la route Où malgré la saison deux genêts épineux Gardaient du velours jaune entre leurs piquants bleus, L’homme, qu’enveloppait une vaste rotonde, Était assis de l’air le plus triste du monde Sur un petit cheval à tête de mulet. «Zoin da herri hori?» demandais-je. (Quel est Ce village?) Et du doigt je montrais un village, Tout en scandant ces mots de la langue sauvage Vieille comme la roche et comme l’Océan. -Mais ma voix n’avait pas le chant guipuzcoan. Le vieux Basque espagnol, sans cesser d’être triste, Toucha le bord pointu de son béret carliste, Laissa courtoisement tomber sur l’étranger Le mépris d’un regard qui semblait déroger, Et répondit... Genêts, sapins, fougère, ronce! Je connaissais pourtant, d’avance, sa réponse! Je savais par quel mot trissyllabique et fier Qui mettrait tout d’un coup de la gloire dans l’air, Ce vieux pâtre hautain allait répondre, puisque Par ces chemins d’Espagne où la grâce maurisque Vit dans le geste obscur d’un porteur de fagot, J’arrivais tout exprès pour l’entendre, ce mot! Puisqu’il avait, lui seul, rythmé ma marche; et certe Je ne l’ignorais pas, petite route verte, Le nom du cher village assis sur tes bords frais; Ce n’était qu’un pieux frisson que je m’offrais De me faire, en ce lieu, par cet homme, à cette heure, Dire ce nom qui de tant d’ailes vous effleure! L’enthousiasme était dans mon âme. J’avais Besoin d’entendre là ce nom que je savais, Et ce nom que pourtant j’étais si sûr d’entendre Je l’attendais, -j’étais tout pâle de l’attendre! Et j’eus froid dans le dos et les larmes aux yeux Lorsque, rendu plus grand par l’accent de ce vieux Et par la majesté du val crépusculaire, Avec je ne sais quoi de farouche sur l’R Qui vibra comme vibre un fer de makhila, Avec sur l’I beaucoup de langueur, et sur l’A Cette sonorité gutturale et chantante Qui prolonge, élargit, et solennise, et, lente, Balance une voyelle ainsi qu’un encensoir, Le nom d’Hernani roula dans l’or du soir! Hernani! Hernani!... Pâtre du pays basque, Quand le silence emplit le val comme une vasque, Tu l’entends se rider au loin du moindre bruit; Et tu peux, quand parfois tu jettes dans la nuit Le long ricanement de ton vieux cri de guerre, Suivre, comme un enfant suit jusqu’au bout sa pierre, Ton cri jusqu’aux derniers ricochets musicaux De ses échos et des échos de ses échos! Mais tu ne peux pas suivre un nom qui se prolonge Dans tous les contreforts des Montagnes du songe, Qui fait chanter tous les sommets roses qu’en nous Ont laissé les premiers enthousiasmes fous; Et tu ne peux savoir qu’aux lointains de mon âme Ce nom vient d’éveiller, en innombrable gamme, Plus d’échos que jamais tu n’en déterminas Quand tu poussais, le soir, tes longs irrinzinas! Hernani! Je frissonne... Oh! comme il a, ce rustre, Dit ce nom sans savoir que ce nom est illustre! La Victoire pour lui n’habite pas ce nom! Est-ce que les beaux vers font pousser l’herbe? Non, Et le soc en ouvrant la terre qu’il défriche Ne peut faire jaillir un tronçon d’hémistiche! Ce nom n’est que le nom d’un pur triomphe d’art, Il n’est brodé que sur l’invisible étendard, Et rien pour ce passant grossier ne le consacre. Ah! si c’était le nom de quelque grand massacre, Si ce Basque, en piochant, faisait sous son sabot Rouler parfois -énorme et sinistre grelot - Une tête de mort au large dans un casque Et qui le fait sonner en y tournant, ce Basque Prononcerait ce nom avec respect, tout bas; Car on est fier d’un champ où le dieu des combats Vint faucher avant vous au son joyeux des fifres Et sur lequel deux Rois ont enlacé leurs chiffres Tracés en ossements d’hommes et de chevaux; Et Wagram sait qu’il est Wagram; et Roncevaux Sait qu’il est Roncevaux; Cannes sait qu’elle est Cannes; Mais, laissant se remplir de fleurs ses barbacanes, Et s’étant au soleil sur la route endormi, Hernani n’a pas su qu’il était Hernani! Le paysan, toujours immobile, s’étonne; Sa gravité, devant mon trouble, l’abandonne; Il regarde ce fou qui tremble et s’attendrit Quand on lui dit le nom d’un village; il sourit De tous les petits plis de son visage glabre; Puis, se renveloppant de tristesse cantabre, Droit sur sa bique blanche au vieux ventre jauni, Disparaît au tournant du chemin. Hernani!... II J’avais dit: «Puisqu’il existe Entre Irun et Tolosa Un village fier et triste Où la gloire se posa; Puisqu’en descendant vers l’Èbre On entend, près d’un roc nu, Palpiter un nom célèbre Sur un village inconnu; Puisque, étant le nom d’un drame, Et le nom d’un drame en vers, Ce nom-là me touche l’âme Comme avec des lauriers verts! Et puisque d’ailleurs les choses S’arrangent mal à ce point, Las! que les apothéoses Moi seul ne les verrai point; Puisque, ô divin porte-lyre, Je ne sais pas où je puis Aller prier pour te dire Que de ta suite j’en suis; Puisque je n’irai pas boire, Dans l’humble creux de ma main, À ces fontaines de gloire Qu’on fera couler demain... Je prendrai devant ma porte Ce chemin bleu qui conduit À ce village qui porte Ce nom qui chante et qui luit; J’irai voir, passant la Rhune, Ô vieux village hidalgo, Ton chapeau de tuile brune Empanaché par Hugo; J’irai parmi le mystère De la route et du buisson Célébrer le centenaire À ma modeste façon; Aucune voix indiscrète Ne viendra me faire un cours (L’oeuvre, l’homme, et le poète); Le Vent fera les discours. Oh! je n’aurai pas la pompe D’un cortège officiel... Mais le coteau qui s’estompe Et les étoiles du ciel! Un peu de brise française En ce soir de Février Soufflera dans le mélèze Et dans le genévrier; Je veux, pèlerin que grise Un espoir d’être béni, Être là quand cette brise Soufflera sur Hernani!» -Et j’étais parti. J’arrive, Petite ville, et je vois Ton arrogance pensive, Ton noir profil d’autrefois! Déjà je vois apparaître Un toit fier et surplombant, Des balcons qui semblent être Dessinés par Artaban; À mesure que j’approche Je vois mieux se détacher Cette fantastique roche Qui domine ton clocher; Je t’admire! je m’attarde À t’admirer dans le soir! Et pourquoi je te regarde Tu ne peux pas le savoir. Hernani-du-Val-Bleuâtre N’a pas entendu le cor Que Hernani-du-Théâtre Fait sonner dans son décor! Tandis que ton nom s’envole Sur le grand drame français, Petite ville espagnole, Tu murmures: Je ne sais... Et tu t’endors, fière et triste, Entre Irun et Tolosa, Au fron-fron d’un guitariste, Au parfum d’un mimosa! III Oui, c’était bien ici qu’il fallait que je vinsse! Car la roue en bois plein, toujours, dans l’ombre, grince: Et tout est demeuré -choses et paysans - Comme lorsqu’il passait, et qu’il avait dix ans! Mais mon émotion, tout d’un coup, s’est accrue: Je n’ose pas entrer dans la fameuse rue. Au seuil de Hernani j’hésite avec amour, Et j’en fais tout d’abord, avec respect, le tour. Je traverse un étrange et vaste jeu de paume Où travaille à cette heure un vieux cordier fantôme Qui dévide, et recule, et chante. -Un montagnard Passe. Il est sans cuirasse. Il n’a pas de poignard. Mais rien qu’à la façon dont il marche dans l’herbe, Je le reconnais bien, le jeune amant imberbe! C’est lui-même, et la nuit tu dois, ô Doña Sol, Lorsque de ton balcon il tombe sur le sol, -Sans bruit parce qu’il a ses bonnes alpargates! - Dire pour ce bandit ton chapelet d’agates. Oh! cet homme farouche, et qui possède l’art D’enfoncer son chapeau par-dessus le foulard Qui traverse son front d’un bandage vert-pomme, Va crier: «Je suis Jean d’Aragon!» et cet homme Va trouver trop petits pour lui des échafauds... Non! cet homme se baisse et ramasse une faux, Et jette cette faux sur son épaule, et rentre Chez lui, d’un pas qui fait de sa chaumière un antre! -Et je vois s’avancer un être singulier Qui balance un bâton de bois de néflier. Et c’est le celador du village, le garde De l’alcade. Et surpris, soudain, je le regarde. Je n’en crois pas mes yeux! «Pourquoi donc, celador, Sur votre béret noir ces deux lettres en or? Que veut dire: V. H.?» Il répond avec pompe: «Villa dé Hernani.» Cet Espagnol se trompe. Oh! quand, pour te grandir encore, on t’exila, Maître, tu n’aurais eu qu’à venir vivre là! C’eût été somptueux, formidable, -et logique. La ville était marquée à ton chiffre magique. Certes, j’aime cette île où ta grande ombre erra. Mais j’aperçois le roc de Santa Barbara S’ériger âprement, et je regrette presque En voyant un rocher tellement hugoesque Que lorsqu’on t’exila tu ne sois pas venu, Prince de Hernani, vivre sur ce roc nu! Je te vois, habitant, là-haut, parmi les ailes, -Ô grand dessinateur de tours et de tourelles! - Cet espèce de noir donjon médiéval Que tu faisais sortir avec un ciel, un val, Et des machicoulis dont le créneau s’échancre, De l’élargissement d’une arabesque d’encre! Mais tu n’es pas absent, malgré que ton manoir Soit construit seulement par les vapeurs du soir! Superbe castellan d’une invisible crête, Tu restes à jamais perché sur ta conquête! Ce village orgueilleux sera toujours à toi: Il n’est plus à l’Espagne, il n’est plus à son Roi; En allongeant sur lui la griffe d’un poème Tu l’as pris, ce village, à Don Carlos lui-même! Mais que dis-je? tu n’as pas attendu si tard! Enfant, tu l’avais pris, en passant, d’un regard! Si bien que Hernani, que ton oeuvre accapare, Est bien plus dans Hugo qu’il n’est dans la Navarre! IV Je tâche de revoir l’enfant mystérieux Voyageant en Espagne, -et je ferme les yeux... Et je marche à travers la bruyère sauvage, Et je rêve, en marchant, les détails du voyage. Ô joie! avoir dix ans, être fils d’un vainqueur, Savoir déjà beaucoup de Virgile par coeur, Garder, n’ayant jamais été mis au collège, Autour de l’âme, encor, ce duvet qui l’allège; Et parce que d’honneurs et de gloire couvert Le général Joseph-Léopold-Sigisbert, Dont le père est un humble artisan de province, Veut voir jouer ses fils dans le palais d’un prince, Et qu’entre deux combats ce héros s’attendrit, - Se trouver brusquement en route pour Madrid, Et le front bourdonnant encor d’un bruit de bronze, Comme si l’on avait rêvé mil-huit-cent-onze, Paris, et les portraits de Napoléon Deux, Se réveiller courant des chemins hasardeux Où parfois, sur le bord d’un gouffre, au clair de lune, On rencontre un courrier qui vient de Pampelune! Je rêve les détails du voyage. Correct, Cambré contre le fond capitonné d’Utrecht Pour que sa redingote à brandebourgs l’épouse, Et pour qu’elle rabatte à la mil-huit-cent-douze Sur son buste bombé les épaulettes d’or, -Ou pour cacher qu’au fond du carrosse il s’endort, - L’aide de camp marquis du Saillant accompagne La générale Hugo qui se rend en Espagne. La générale Hugo n’est pas contente. Elle a Horreur du vieux coucou que l’on rafistola Et qui penche, guimbarde aux formes fantômales, Sous des gibbosités de meubles et de malles. Cet objet à la fois gothique et Pompadour, Chaise de poste ensemble et carrosse de cour, Qui sur de grands ressorts en gondole s’agence, Par son cabriolet tient de la diligence, Et, par son grincement, du char à boeufs. Des boeufs Viennent d’ailleurs aider dans les chemins bourbeux Les six mules hors d’âge et tintinnabulantes Auxquelles un gaillard, prompt à les trouver lentes, Crie, en fouettant leur dos écorché jusqu’à l’os, Toutes sortes de mots qui finissent en dios. Les trois petits Hugo, d’humeur moins difficile, Se sont accommodés de ce luxe fossile; Les deux grands ont pouffé de rire en contemplant Le ventre vert et or de ce monstre roulant Dont l’ombre sur la route est apocalyptique; Et, grave, ayant déjà sa petite esthétique, Le plus petit des trois ne l’a pas trouvé laid. Ils montent tous les trois dans le cabriolet. Ils tirent les rideaux sur les anneaux de cuivre; Changent de place; ils sont heureux; tout les enivre! Car les petits enfants sont de grands voyageurs Et les endroits quittés ne gardent pas leurs coeurs. Ils sont heureux. Ils ont des choses dans leurs poches. Ils ouvrent tout le temps et ferment des sacoches Dans lesquelles Dieu seul sait tout ce qu’ils ont mis. On entend s’envoler parfois de tendres cris Vers ce cabriolet qui fait un bruit de cage; Et le carrosse roule... «Eugène, soyez sage! -Surtout surveille bien ton petit frère, Abel!» Et l’on voit s’empourprer le mont Jaitzquibel. Ils font tous ce chemin que je viens de refaire. Je les vois. Je peux dire: «Ils sont aux croix de pierre. Ils longent le vieux mur de granit» (il y a Maintenant sur ce mur un grand magnolia!). Je peux dire: «Ils vont être au château d’Urtubie Dont l’armure d’ardoise est sans cesse fourbie Par quelque brusque averse au flot diluvien; Ils y sont! ils le voient, comme un archer qui vient De laver à grande eau les mailles de sa brugne, Se sécher au soleil sur la route d’Urrugne. Ils sont au pont; ils sont...» Je rêve les détails Du voyage. Je sais devant quels vieux portails Ils se sont arrêtés, dans un certain village. Ils roulent. Maintenant le bizarre attelage A rejoint, près d’Irun, le Convoi du Trésor. Un beau général-duc tout étincelant d’or Prend le commandement de cette cavalcade Qui doit faire briller les yeux de l’embuscade; C’est parmi des plumets que l’on ressort d’Irun; D’alertes éclaireurs galopent un par un Pour voir si dans les rocs rien ne se dissimule... Clic! Clac! Déjà les fers de la première mule Ont frappé d’un sonore et quadruple oméga La route d’Oyarzun et d’Astigarraga; La bergère s’enfuit et le troupeau s’effare; Les andalous vont l’amble au son de la fanfare. Quoi! pour Victor Hugo, des trompettes? -Déjà? Non, mais pour le Trésor. Ce Trésor protégea Le petit voyageur pour qui tremble la Muse. Il est de ces hasards bienheureux. Dieu s’amuse. Deux mille hommes à pied! mille hommes à cheval! Et l’on serre les rangs! et dans l’ombre du val La Providence -car toujours la Providence Lorsque naît un génie est dans la confidence! - Sourit de ce Trésor qui n’est qu’un prête-nom; Et trois mille soldats renforcés de canon, Gardent, croyant garder un coffre plein de piastres, Un merveilleux enfant dont l’âme est pleine d’astres! Je rêve les détails du voyage. Un convoi Fait exprès, semble-t-il, pour l’enfant qui le voit! Chaîne héroï-comique, espagnole et française, Et dont chaque chaînon est fait d’une antithèse! On voyage en Espagne, on est gardé par des Grenadiers: ce sont des grenadiers hollandais. Napoléon, qui pense à tout malgré la guerre, Envoie un personnel tout neuf au Roi son frère: De sorte qu’on peut voir un quadrille dansant D’auditeurs au Conseil d’État sur des pur-sang. Le Trésor est suivi de trois cents véhicules Remplis de voyageurs charmants ou ridicules. Élégance où parfois la loque flamboya, On dirait d’un Boilly retouché par Goya. Les jeunes colonels musqués et sans moustaches Découvrent des minois dans le fond des pataches: La main tremble; l’oeil rit; la fleur tombe... Est-ce beau, Criant à Salinas, chantant à Pancorbo, Tantôt pris de fou rire et tantôt de panique, Sous cet immense ciel bleu, ce cortège unique Roulant, trottant, sifflant, luisant, flambant, piaffant, Et, parmi ce cortège unique, cet enfant! Cet enfant porte en lui deux provinces de France, Et sa Bretagne rêve, et sa Lorraine pense; Et c’est en même temps un petit Parisien Qui ne perd pas la tête et qui regarde bien. Qu’il regarde! voici Hernani!... V Les voitures Passent sous la visière énorme des toitures Dans cette rue étrange où je monte en rêvant. Ah! c’est l’Espagne, enfin! Je sais bien qu’au-devant De celui qui sera son poète, l’Espagne Avait mandé sa grâce à travers la montagne, Qu’elle avait détaché vers lui quelques splendeurs -Vieux clochers chambellans, moulins ambassadeurs, Chargés de l’accueillir au seuil de la Biscaye D’un peu de majesté, de morgue et d’antiquaille! Je sais bien qu’au-devant de celui qui venait Elle avait envoyé le soleil, le genêt, Le vent du sud chantant son grand air de bravoure; Que déjà cette Reine, aux portes de Ciboure, Avait fait de sa part saluer cet Infant Par un vieux mendiant de rouge se coiffant; Mais c’est à Hernani -noir village, je t’aime! - Qu’elle avait décidé de l’attendre elle-même. Et tous les murs étaient pavoisés de haillons. Depuis qu’on parcourait les âpres régions Pour la première fois le convoi faisait halte; De sorte que ce fut vraiment -et je m’exalte, Je parle seul tout haut, je ris! -ce fut ici Que la rencontre eut lieu. -Noir village, merci! Tout à l’heure, en passant, on me montrait une île. J’ai dit au batelier: «Ta barque est inutile! Que peut me faire à moi sur quel bout de terrain Un Haro se rencontre avec un Mazarin? Je veux voir Hernani! C’est là qu’entre les poutres D’une rue où l’on boit le sombre vin des outres, Sous une longue bande étroite d’indigo, Se rencontra l’Espagne avec Victor Hugo! Je suis un pèlerin. Je viens pour qu’on me montre Le véritable endroit de la grande rencontre, Et non pas je ne sais quelle île des Faisans! -Le siècle, cette année, a de nouveau deux ans.» Ô rapide frisson des âmes enfantines! Aussitôt qu’il eut vu, l’enfant des Feuillantines, L’orgueil silencieux qui ronge ces maisons Et leur sort sur la face en énormes blasons; Ces fers forgés; ces bois sculptés; ces hommes pâles Qui sur de pauvres seuils se drapent dans des châles; Les caprices pointus de ce pavé grimpant Sous le balcon qui bombe et la loque qui pend; Aussitôt qu’il eut vu ce clocher à grillage Où les cloches ont l’air d’oiseaux de bronze en cage; Aussitôt que, passant la poterne, il eut vu Les longs veloutements de ce vallon perdu; Ces chênes bas taillés d’une façon si drôle Qu’ils ont la grosse tête à perruque du saule; Ces fermes rabattant sur leurs murs des volets D’où le piment retombe en doubles chapelets; Ces gazons où toujours quelque poulain se vautre; Ces toits dont un côté descend plus bas que l’autre; Aussitôt qu’il eut vu marcher dans les sentiers Des joueurs de pelote et des contrebandiers; Sous les arbres trapus tout enthyrsés de lierres Rire des muletiers avec des sandalières; Des filles aux pieds nus, de leurs orteils vibrants, Caresser à rebrousse-écume les torrents; Des prêtres bruns mêler des ombres de soutanes Aux troncs décortiqués et pâles des platanes; Des mules trois par trois traîner ces grands berceaux Dont la toile au soleil tremble sur deux arceaux; La broussaille dresser son piège qui chuchote; Les moulins avoir l’air d’attendre Don Quichotte; Et les maïs bouger leur barbe et leurs plumets; Et les feux s’allumer soudain sur les sommets; Et le linge sécher à travers les campagnes, Il fut plus Espagnol que toutes les Espagnes! Il a reçu le coup de soleil, c’est fini. Quand sa mère aura peur -plus loin que Hernani - Il rira. -Le buisson où s’embusque la haine Elle le connaît trop, la maman Vendéenne! Elle dit à son fils: «Rentrez la tête un peu!» Mais une vitre éclate! On vient de faire feu! -«C’est gentil, l’ennemi qui m’envoie une bille!» Dit l’enfant. Car ce brave aux longs cheveux de fille Est déjà tellement du pays où l’on est Qu’il a mis du panache à son petit bonnet. VI Ô mystère charmant et profond de l’enfance! Quoi! cet être joyeux d’enfreindre une défense, Qui rit, qui parle seul, qui joue, et qui soudain Semble pris pour ses jeux d’un immense dédain, Et rêve, dédaignant l’image ou la praline, Dans le plus sombre coin de la vieille berline; Qui montrait tout à l’heure un golfe avec son doigt En demandant, «Quel est ce gros saphir qu’on voit?» Ce garçonnet ravi d’abîmer son costume, C’est Celui qui mettra son siècle sur l’enclume, Qui pendant si longtemps sera terrible et seul, Et qui pratiquera si bien l’Art d’être Aïeul Que, pâles apprentis sortant tous de ses forges, Les poètes seront ses innombrables Georges! Quoi! cet enfant, c’est lui par qui nous apprenons Que tous ces voyageurs croyaient avoir des noms, Et c’est lui l’éternel parmi ces éphémères! Quoi! c’est le grand Hugo, ce petit Victor! Mères, Qu’il y ait du respect parfois dans la douceur Du baiser mis au front de votre enfant rêveur; Que vos lèvres, parfois, en écartant des boucles Aient peur de se brûler à quelques escarboucles; Frissonnez au milieu d’un rire; effrayez-vous De prendre l’avenir, ainsi, sur vos genoux; Et dites-vous, avec une ivresse inquiète, Lorsque vous saisissez une petite tête Pour essayer de voir au fond des yeux gamins, Que vous tenez peut-être un monde entre vos mains! -Sait-on à quel moment au juste le dieu passe? Songez à la minute émouvante de grâce Où, dans la vieille rue, au son d’un fandango Que rythme un claquement de fouet, Madame Hugo Sort du carrosse vert dont l’attelage souffle, Et, prenant dans ses bras l’enfant qu’elle emmitoufle, Distraite, d’une voix qui sommeille à demi, Lui dit légèrement: «Tu vois, c’est Hernani.» Aucun éclair n’a lui dans la ruelle noire; Nul n’a senti tomber cette graine de gloire; Et lui-même l’enfant n’est pas resté songeur. On se bouscule, on crie, on jure; un voyageur Chante... Et le germe obscur descend au fond de l’âme. «C’est Hernani, tu vois», a murmuré Madame La générale Hugo, d’une distraite voix. Et l’enfant regardait. «C’est Hernani, tu vois», Dit cette mère. Et tout, pendant cette minute, Tout, Don Ruy, Don Carlos, le grand vers dont la flûte Soupire, le bandit, l’amour, le collier d’or, La bataille de mil-huit-cent-trente, le cor, Mademoiselle Mars, la salle qui trépide, Tout, le lion superbe et le vieillard stupide, Oui, tout fut, au-dessus de ce village fier, Pendant cette minute, en puissance, dans l’air! Cette minute-là fut grosse du chef-d’oeuvre. -Et, faisant de son fouet zigzaguer la couleuvre, Un jeune postillon, sur un seuil, étalait Le rouge fatidique et vif de son gilet. Le Rêve dans l’esprit des grands amants du Verbe Abonde avec amour autour d’un nom superbe; Il suspend, en secret, son cristal doux et lent Au nom qui s’alourdit d’un poids étincelant; Et quand, plus tard, cherchant dans cette ombre où tout reste, Hugo retirera de son coeur, d’un seul geste, Le nom qui s’y enfonce en tremblant aujourd’hui, Ce nom ramènera tout un drame avec lui! VII ... Mais la nuit m’a surpris près d’un portail de pierre... Alors je me souviens qu’il aimait la prière; Qu’il a divinement murmuré: «Va prier...» Je songe que le soir du vingt-six Février, Hernani, ton église est bien selon mon âme, Puisque je ne peux pas aller à Notre-Dame! Et je laisse la vieille en noir qui tient les clés M’ouvrir. Saint-Sébastien a les cheveux bouclés; Le large autel doré luit de toutes ses forces; Et l’on voit des raisins sur les colonnes torses. Cette église serait sûrement de son goût. Et comme dans son oeuvre énorme on trouve tout, J’y prends quelques beaux vers comme on choisit des cierges, Et je les fais brûler doucement. Et les Vierges -Fronts de cire entrevus à travers des carreaux - Sont celles justement qu’invoquent ses héros; Et je t’ai demandé, Petit Roi de Galice, Comment il faut prier pour que Dieu s’attendrisse! Et je sors tout ému sous le ciel toujours beau; Et je marche en disant: «Maître, Génie, Hugo... Souris, Père d’un siècle, aux humbles fils d’une heure! Que quelque chose, en nous, de ce grand jour, demeure! Donne-nous le courage et donne-nous la foi Qu’il nous faut pour oser travailler après toi...» Et les mots se pressaient sans ordre sur ma lèvre, Car depuis le matin je cultivais ma fièvre. «... Fais que nous nous levions la nuit pour travailler, Que nous ne dormions plus à cause du laurier; Et détache ta main, un instant, de ta tempe, Pour bénir notre front, notre coeur, notre lampe...» Des paysans passaient. -«Persuade-nous bien Que le travail est tout, que nous ne sommes rien...» Un chant montait, de ceux que plusieurs voix reprennent. «... et dis-nous de chanter pour que tous nous comprennent!» Ainsi parlait la voix de mon âme à genoux. Le soir d’Espagne était merveilleusement doux. Mais il fallait partir, car l’ombre enveloppante Venait; je reprenais la vieille rue en pente Qui serre tellement le ciel entre ses toits Que l’on ne voit jamais qu’une étoile à la fois; Je murmurais: «Faut-il qu’un pareil jour s’achève?» Je sortais de Hugo comme l’on sort d’un rêve; Et j’ai redescendu la rue; et lorsque j’ai Passé sous le dernier balcon de fer forgé, Un homme, d’une voix orgueilleuse et bourrue, M’a dit: «Señor, c’est là -dans cette vieille rue - Que naquit Urbuta, le brave à qui le Roi François Premier rendit son épée!» Alors, moi J’ai dit: «C’est là qu’est né -dans cette rue ancienne - Le drame auquel le Cid pourrait rendre la sienne.» Hernani, 26 février 1902. Fabre Des Insectes. I Sachant que l’humble arpent d’un jardinet claustral Contient plus de secrets qu’un mortel n’en pénètre, Il vit seul comme un pâtre et pauvre comme un prêtre, Et d’un grand feutre noir coiffé comme Mistral. C’est un homme incliné, modeste et magistral, Qui plus qu’un monde au loin cherche à ses pieds un être, Et qui, ne regardant que ce qu’on peut connaître, Préfère un carré d’herbe à tout le ciel astral. Pensif, -car dans ses doigts il a tenu des ailes, - Poursuivant les honneurs moins que les sauterelles, -Les sommets rêvent-ils d’être des sommités? - Il nous offre une vie égale aux fiers poèmes, Et des livres qu’un jour il faudra que ceux mêmes Feignent de découvrir, qui les ont imités. II Une vie admirable. Aucun homme n’a dû Fréquenter de plus près la maternelle argile. Son bosquet de lilas lui tient lieu d’Évangile. D’un Fabre d’Eglantine il semble descendu. Il guette tout un jour ce qu’il n’a qu’entendu Il ne peut s’ennuyer, sachant par coeur Virgile. S’il découvre un insecte éclatant et fragile, Il lui donne le nom du fils qu’il a perdu. Quand il rentre, le soir, avec sa découverte, La Vérité peut-être est dans sa boîte verte, Car du puits d’un insecte elle peut émerger. Voilà sa vie. Elle est simple, triste, ravie. Il n’enlève jamais son chapeau de berger. Et ses livres se font tout seuls, avec sa vie. Il a vu, du plus haut problème effleurant l’x, Jusqu’où l’instinct triomphe et quand il capitule, Et comment le papier, le coton et le tulle Sont faits par la Psyché, la Guêpe et le Bombyx. O peuple merveilleux de métal et d’onyx! Le Grillon d’Italie est un petit Catulle. Le Pompile attaquant tout seul la Tarentule Est grand comme Roland ou Vercingétorix. Tout l’univers est là... combattants, parasites... L’un vit de ses exploits, l’autre de ses visites. Il y a le maçon, le potier, le tailleur. Tu ravaudes, Clotho; Balanin, tu perfores; Bousier, tu suis ton nom; toi, Cigale, ton coeur; Et vous, vous attendez, dans un coin, Nécrophores! III Les Insectes Lui Parlent. «Et nous, nous nous chargeons de ton Apothéose. Car nous fûmes toujours les amis les meilleurs. Nous, Tes Insectes, ceux de Vaucluse et d’ailleurs, Voulons tous dans ta gloire être pour quelque chose. «La fourmilière sculpte, et la ruche compose. Une étoile d’argent se tisse entre deux fleurs. Tu sais que nous savons réussir des splendeurs. Fabre, le souviens-tu de la chapelle rose? «Te souviens-tu qu’un jour, en haut du mont Veutoux, Tu vis un temple obscur et bâti loin de tous Sur lequel nous étions cent mille coccinelles? «La chapelle était rose et semblait en corail! Ainsi, la solitude aura sur son travail Une gloire vivante et faite avec des ailes.» Hymne Au Soleil. Je t'adore, Soleil ! ô toi dont la lumière, Pour bénir chaque front et mûrir chaque miel, Entrant dans chaque fleur et dans chaque chaumière, Se divise et demeure entière Ainsi que l'amour maternel ! Je te chante, et tu peux m'accepter pour ton prêtre, Toi qui viens dans la cuve où trempe un savon bleu Et qui choisis, souvent, quand tu veux disparaître, L'humble vitre d'une fenêtre Pour lancer ton dernier adieu ! Tu fais tourner les tournesols du presbytère, Luire le frère d'or que j'ai sur le clocher, Et quand, par les tilleuls, tu viens avec mystère, Tu fais bouger des ronds par terre Si beaux qu'on n'ose plus marcher ! Gloire à toi sur les prés! Gloire à toi dans les vignes ! Sois béni parmi l'herbe et contre les portails ! Dans les yeux des lézards et sur l'aile des cygnes ! Ô toi qui fais les grandes lignes Et qui fais les petits détails! C'est toi qui, découpant la soeur jumelle et sombre Qui se couche et s'allonge au pied de ce qui luit, De tout ce qui nous charme as su doubler le nombre, A chaque objet donnant une ombre Souvent plus charmante que lui ! Je t'adore, Soleil ! Tu mets dans l'air des roses, Des flammes dans la source, un dieu dans le buisson ! Tu prends un arbre obscur et tu l'apothéoses ! Ô Soleil ! toi sans qui les choses Ne seraient que ce qu'elles sont ! Le Petit Chat. C'est un petit chat noir effronté comme un page, Je le laisse jouer sur ma table souvent. Quelquefois il s'assied sans faire de tapage, On dirait un joli presse-papier vivant. Rien en lui, pas un poil de son velours ne bouge ; Longtemps, il reste là, noir sur un feuillet blanc, A ces minets tirant leur langue de drap rouge, Qu'on fait pour essuyer les plumes, ressemblant. Quand il s'amuse, il est extrêmement comique, Pataud et gracieux, tel un ourson drôlet. Souvent je m'accroupis pour suivre sa mimique Quand on met devant lui la soucoupe de lait. Tout d'abord de son nez délicat il le flaire, La frôle, puis, à coups de langue très petits, Il le happe ; et dès lors il est à son affaire Et l’on entend, pendant qu'il boit, un clapotis. Il boit, bougeant la queue et sans faire une pause, Et ne relève enfin son joli museau plat Que lorsqu'il a passé sa langue rêche et rose Partout, bien proprement débarbouillé le plat. Alors il se pourlèche un moment les moustaches, Avec l'air étonné d'avoir déjà fini. Et comme il s'aperçoit qu'il s'est fait quelques taches, Il se lisse à nouveau, lustre son poil terni. Ses yeux jaunes et bleus sont comme deux agates ; Il les ferme à demi, parfois, en reniflant, Se renverse, ayant pris son museau dans ses pattes, Avec des airs de tigre étendu sur le flanc. Les Nénuphars. L'étang dont le soleil chauffe la somnolence Est fleuri, ce matin, de beaux nénuphars blancs ; Les uns, sortis de l'eau, se dressent tout tremblants, Et dans l'air parfumé leur tige se balance. D'autres n'ont encor pu fièrement émerger : Mais leur fleur vient sourire à la surface lisse. On les voit remuer doucement et nager : L'eau frissonnante affleure aux bords de leur calice. Les Rois Mages. Ils perdirent l'étoile, un soir ; pourquoi perd-on L'étoile ? Pour l'avoir parfois trop regardée, Les deux rois blancs, étant des savants de Chaldée, Tracèrent sur le sol des cercles au bâton. Ils firent des calculs, grattèrent leur menton, Mais l'étoile avait fuit, comme fuit une idée. Et ces hommes dont l'âme eût soif d'être guidée Pleurèrent, en dressant des tentes de coton. Mais le pauvre Roi noir, méprisé des deux autres, Se dit "Pensons aux soifs qui ne sont pas les nôtres, Il faut donner quand même à boire aux animaux." Et, tandis qu'il tenait son seau d'eau par son anse, Dans l'humble rond de ciel où buvaient les chameaux Il vit l'étoile d'or, qui dansait en silence. Souvenir Vague Ou Les Parenthèses. Nous étions, ce soir-là, sous un chêne superbe (Un chêne qui n'était peut-être qu'un tilleul) Et j'avais, pour me mettre à vos genoux dans l'herbe, Laissé mon rocking-chair se balancer tout seul. Blonde comme on ne l'est que dans les magazines Vous imprimiez au vôtre un rythme de canot ; Un bouvreuil sifflotait dans les branches voisines (Un bouvreuil qui n'était peut-être qu'un linot). D'un orchestre lointain arrivait un andante (Andante qui n'était peut-être qu'un flon-flon) Et le grand geste vert d'une branche pendante Semblait, dans l'air du soir, jouer du violon. Tout le ciel n'était plus qu'une large chamarre, Et l'on voyait au loin, dans l'or clair d'un étang (D'un étang qui n'était peut-être qu'une mare) Des reflets d'arbres bleus descendre en tremblotant. Et tandis qu'un espoir ouvrait en moi des ailes (Un espoir qui n'était peut-être qu'un désir), Votre balancement m'éventait de dentelles Que mes doigts au passage essayaient de saisir. Votre chapeau de paille agitait sa guirlande Et votre col, d'un point de Gênes merveilleux (De Gênes qui n'était peut-être que d'Irlande), Se soulevait parfois jusqu'à voiler vos yeux. Noir comme un gros paté sur la marge d'un texte Tomba sur votre robe un insecte, et la peur (Une peur qui n'était peut-être qu'un prétexte) Vous serra contre moi. - Cher insecte grimpeur ! L'ombre nous fit glisser aux chères confidences ; Et dans votre grand oeil plus tendre et plus hagard J'apercevais une âme aux profondes nuances (Une âme qui n'était peut-être qu'un regard). Note. (1) Ce poème inédit retrouvé dans de très anciens manuscrits constitue une vraie curiosité littéraire. Quelques vers en ont été repris plus tard par Edmond Rostand, dans le cinquième acte de l’Aiglon. Source: http://www.poesies.net