Napoléon (1835) Par Edgar Quinet (1803-1875) AVERTISSEMENT Si j' avais supprimé ce poëme, comme j' ai pu en avoir l' envie, quelques-uns auraient vu dans cette suppression une mesquine rancune contre mon héros ; d' autres auraient soupçonné des adulations, qui, Dieu merci, n' ont jamais approché de mes lèvres. J' ai choisi Napoléon pour sujet d' un poëme héroïque, lorsque ses restes même étaient proscrits du monde entier. J' ai dénoncé sa mémoire, sitôt qu' elle est redevenue une puissance. Voilà le seul genre d' adulation dont j' aie à m' accuser. On trouvera à chaque page de ce poëme sur un despote la haine du despotisme. Une partie considérable de l' ouvrage est la peinture du vertige de mon héros. Sa chute est annoncée de loin ; s' il tombe, c' est par sa faute et seulement par sa faute. J' ajouterai de ce poëme qu' il est le dernier qui sera composé sur Napoléon. L' époque de la critique et du jugement de l' histoire est arrivée pour Napoléon avec plus de rapidité qu' on n' eût pu le supposer. Chaque jour il descend à grands pas du sommet de la poésie pour entrer dans l' histoire, qui demande à chacun le compte exact, rigoureux de ses oeuvres ; chaque jour il sort de la légende, de la région complaisante des fables, du domaine de l' imagination ; désormais il appartient pour toujours au domaine sévère de la réalité et de la prose. Le personnage du moniteur reste tout entier. Mais le titan, mais le second Hercule, le nouveau Prométhée cloué sur le rocher, inventeur et gardien du feu sacré, le fils de Jupiter Ammon, où est-il ? Qu' avez-vous fait de mon demi-dieu ? La pensée ne viendra plus à un poëte de prendre Napoléon pour sujet d' un poëme étendu. J' avais quelque pressentiment de cette courte durée de la légende et de la mythologie napoléonienne, lorsque j' ai tenté, par un artifice d' imagination, de reporter mon héros dans un âge reculé, en dehors de notre époque de critique et de prose. La légende populaire de César n' a pu se développer après la première génération. Depuis Lucain cette source s' est tarie. Après la Pharsale, l' imagination des anciens n' a plus rien tiré du personnage de César ; pour lui rendre la forme poétique, il a fallu le cataclysme de la barbarie et du moyen âge. De même, on peut assurer que pour rendre à Napoléon la forme exclusivement poétique, légendaire, créatrice, il faudrait supposer un renversement semblable de l' intelligence, de la raison, et des souvenirs modernes. Si la critique philosophique, si le grand jour de la raison contemporaine et sans doute la force irrésistible des faits ont empêché Napoléon de garder sa place dans la région mythologique que la poésie lui avait faite, il s' ensuit que toute la partie fabuleuse de cette figure s' écroule à vue d' oeil. L' imagination naïve des peuples n' y puisera pas de nouveaux cycles épiques, comme on a pu le croire un moment. La foule trouvera dans cette figure non pas des chants, des motifs de ballade, des épisodes, des romanceros, des rhapsodies homériques, mais les expériences et les enseignements salutaires que l' histoire donne à tous ceux qui la consultent avec sincérité. L' intérêt que l' on peut trouver dans ce poëme est, en partie, ce me semble, dans la tentative ingénue que l' auteur a faite de fixer une légende que l' esprit moderne, avec sa rigoureuse exactitude et ses moyens immanquables de critique, empêchait de s' établir. J' ai voulu faire Napoléon plus grand que nature, plus noble qu' il n' a été en effet. Mon héros légendaire est retombé sur moi ; il m' a écrasé de ses débris. J' ai cherché à fixer Napoléon dans cette région sublime, éternellement sereine et populaire où se sont maintenues les figures de Prométhée, d' Achille, des grands chefs de race qui dominent l' imagination humaine. Le vent du siècle, ou plutôt la force des choses a été plus forte que moi. Napoléon n' a pu rester pour nous un sujet poétique. Il m' est arrivé la même chose qu' à Lucain. L' histoire s' est vengée de lui et de moi en substituant à son César et à mon Napoléon, l' implacable vérité. E Quinet. Meyringen, 25 août 1857. PREFACE les lecteurs d' Ahasvérus reconnaîtront, malgré la différence des sujets, que le poëme auquel ces lignes servent de préface est, en quelque sorte, le complément du premier, et qu' ils concourent tous deux au même ensemble. Ahasvérus, dans la pensée de celui qui l' écrivit, représentait, par son sujet, la poésie du passé, de l' histoire générale, de cet homme éternel en qui s' absorbent tous les hommes et qui s' appelle humanité. Le poëme qui le suit aujourd' hui appartient à la poésie du présent ; il a pour sujet l' homme individuel, le héros, Napoléon. à ces deux fragments s' ajoutera une troisième partie qui complétera le sens des précédentes. En attendant qu' elle soit achevée, l' obscur monument que l' auteur eût voulu édifier reste exposé à plusieurs attaques, dont quelques-unes peut-être, et surtout l' accusation d' une tendance irréligieuse, eussent été repoussées si le lien qui réunit ces divers fragments se fût montré dès le commencement. Si l' on demande, d' abord, de quel droit j' ai osé toucher le sujet que j' aborde aujourd' hui, je répondrai que les plus grands sujets ne sont pas toujours les plus difficiles à traiter ; que le devoir du poëte est d' exprimer, non pas d' inventer la poésie ; que les plus vastes objets, Dieu, la nature, le héros, sont les motifs habituels des chants des poëtes les plus obscurs et les plus populaires. S' il est des sujets sacrés dans la mémoire des peuples, ceux-là ne repoussent guère les esprits qui les cultivent avec une piété sincère. Enfin, j' ajouterai qu' ayant passé les premières et les meilleures années de ma vie dans les bras des soldats et dans les camps de l' empire, je n' ai pas été tout à fait le maître de choisir mes souvenirs. Souvent il m' est arrivé, ainsi qu' à d' autres hommes de mon temps, de penser qu' il eût été bien de mourir dans ces saintes batailles de 1814 et de 1815, où s' agitait la question de tous, non pas la question d' un seul ; mais, l' âge m' ayant manqué pour cela, et plusieurs des événements qui ont suivi ayant plutôt confirmé qu' effacé ce regret, j' ai cherché du moins à entretenir en moi-même et dans quelques autres la commémoration de tant de glorieuses morts ; et si j' ai échoué ici dans mon entreprise, j' espère n' être accusé ni par les vainqueurs ni par les vaincus d' avoir inconsidérément profané leur mémoire. Une raison plus spécieuse de repousser cet ouvrage sans examen reposerait sur l' idée presque universellement admise que l' esprit français est impropre à l' épopée, et que notre langue est privée du génie héroïque. Pour donner à cette opinion sa valeur précise, il n' est pas inutile de voir dans quelle époque elle s' est formée. Personne n' ignore aujourd' hui que la France du midi et du nord a produit au moyen âge plus de monuments épiques qu' aucune autre contrée de l' Europe ; le jour n' est pas loin où la publication des manuscrits du douzième et du treizième siècle ne laissera plus sur cela aucun doute. Les écrivains du siècle de Louis Xiv, poussés dans d' autres voies, négligèrent presque entièrement la question de l' épopée. Cette question ne parut décidée en France qu' après l' expérience de Voltaire. On ne vit pas alors que les critiques provoquées par la henriade accusaient l' époque où elle fut écrite, bien plus que le génie même de la langue française. Le dix-huitième siècle, prêt à délier toute tradition, était le contraire des époques épiques ; il n' était guère possible que les guerres de la régence réveillassent l' héroïsme éteint. Par un effort de génie tout individuel, Voltaire s' éleva à de brillantes imitations de la poésie alexandrine et romaine. Mais un homme a beau faire ; dans ce genre de poésie, si la pensée et la volonté de tous ne font pas la moitié de son oeuvre, cette oeuvre est impossible. Depuis la henriade une révolution a surgi. Un bouleversement de tout le passé, des guerres colossales, le monde ébranlé, un nouveau pouvoir instituant une nouvelle époque, non-seulement le monde changé, mais l' histoire redevenue héroïque ; toutes ces choses auront-elles laissé le problème le plus élevé de l' art dans les termes où il était placé ? évidemment non. Si l' histoire a pris un caractère épique, la poésie fera comme elle. Dans tous les cas il est permis, sans témérité, de tenter aujourd' hui une voie si manifestement ouverte par les événements. Ne serait-il pas étrange que le peuple que l' on dit être le plus héroïque dans l' action fût le seul qui manquât, dans sa littérature, du génie des choses héroïques ? Ce génie, en effet, n' est pas autre chose, dans une nation, que le sentiment qu' elle a d' elle-même et de son action sur le monde. Aussi n' en connaît-on aucune qui en ait été tout à fait dépourvue. Tous les peuples n' ont pas eu un Homère, mais tous ont eu des fragments plus ou moins grossiers d' Iliade. Si cet élément ne se retrouve pas dans la littérature française, c' est, il semble, la preuve la plus convaincante que le développement de cette littérature n' est pas achevé, et qu' au contraire il lui reste toute une phase à parcourir. Quoi qu' il en soit, c' est en s' appuyant sur les idées qui précèdent que l' auteur a été soutenu dans sa tâche. Il n' ignore pas que cette tâche est du nombre de celles qui ne s' accomplissent pas en entier par un seul homme. Il faut ici que beaucoup périssent pour qu' un seul survive, et le premier qui tente d' exécuter cette oeuvre en est presque infailliblement victime. Combien de poëtes inconnus avant Dante, Arioste, Camoëns ! Pourtant leur oeuvre, si elle a été sincère, n' a point été inutile. De même ici, dans ce rude monument, si quelque chose mérite d' être conservé, l' avenir s' emparera de ses débris et leur imposera son sceau. Au lieu de chercher leurs sujets si loin de nous, pourquoi tant de poëtes en France et hors de France ne se voueraient-ils pas à ce sujet, qui est celui de tous les peuples et de toutes les nationalités contemporaines ? Pourquoi ne reverrait-on pas autour de ce grand objet de l' amour et de la haine de tous une nouvelle lutte de rhapsodes ou de trouvères ? Après avoir si bien combattu par le glaive, il semble que ce ne serait pas aujourd' hui une moins noble émulation pour les peuples que de s' engager ainsi dans cette lutte de poésie et de souvenirs nationaux. Pour ma part, me trouvant par hasard un des premiers qui soient entrés jusqu' au bout dans cette carrière, et n' y étant soutenu par aucun modèle consacré, j' ai dû reprendre et recommencer plusieurs fois ma tâche de la veille. Dans une vie presque toujours errante, je me suis appliqué à visiter le plus de champs de bataille qu' il m' a été permis de faire ; autant que je l' ai pu, je me suis informé du caractère des passions que chaque peuple a apportées dans sa lutte. Mon plus ferme désir, dans une occasion où il eût été si facile de se laisser absorber par la gloire d' un seul, a été de n' être injuste envers aucun. Ce sujet est un grand champ des morts où chacun doit reposer en paix dans son noble tombeau. La première difficulté qui se soit présentée dans cet ouvrage a été la versification. Cette difficulté a été d' autant plus grande au commencement pour l' auteur, que, n' ayant jamais écrit un seul vers depuis son enfance, il a rencontré dès l' abord des questions indécises encore dans l' art français. En effet, aucun monument n' a déterminé d' une manière irrévocable, en France, le caractère de la versification épique, ainsi que cela est arrivé pour le poëme dramatique et lyrique. Corneille et Racine ont constitué le vers tragique. La stance lyrique a été fondée et déterminée par Ronsard et par Malherbe. Mais il n' en est point ainsi de l' épopée. Quel est, en français, la stance épique, et même une stance de ce genre est-elle possible ? Quel est le mètre ? Y en a-t-il un seul, ou plusieurs ? Aucune de ces choses, à véritablement parler, n' est déterminée. Dans cette ignorance, voici les raisons sur lesquelles l' auteur s' est décidé. En remontant aux monuments épiques, qui sont, en partie, l' origine de la littérature française, on reconnaît trois formes principales : le vers de douze syllabes et celui de dix pour les poëmes carlovingiens, celui de huit pour les poëmes d' Arthur. Non-seulement les rimes y sont continues, mais on sait que la même rime se répète trente, quarante, et même cent fois. Au contraire, dans les poésies lyriques, une partie du talent des troubadours est employée à créer de nouvelles combinaisons dans le mélange et l' entrelacement des rimes. De ces faits, qui ne souffrent aucune notable exception, semble surgir en France la nécessité des rimes continues dans la versification héroïque et épique. Il y a, en effet, dans cette répétition immédiate dont abusaient la poésie chevaleresque et arabe, un élément de tradition, un écho qui correspond parfaitement au caractère de l' épopée. Si les vers blancs étaient possibles en français, ils seraient admissibles dans tous les genres de poésie, hormis la poésie héroïque. Le caractère dont il est ici question est très-bien marqué dans l' hexamètre grec et latin. La chute uniforme de ces vers, le lourd spondée par lequel ils se terminent invariablement, correspond à la rime continue dans l' hexamètre moderne. Ainsi l' auteur a été conduit à n' admettre que les mètres d' origine héroïque, et à obéir partout à la loi de continuité de la rime, excepté dans les fragments lyriques ; car, si l' ode et l' élégie appellent d' elles-mêmes l' harmonie entrecoupée, on remarque qu' elle ne fait qu' énerver le vers héroïque. Le désordre des assonances dans l' ode de Malherbe convient au trouble réel de la poésie lyrique ; mais le vers épique doit avoir une tout autre constitution ; il doit pouvoir atteindre à tous les effets du dithyrambe sans se permettre aucun trouble apparent ; il faut qu' il ressemble à ses héros, qui ne portent jamais sur leurs visages la marque des combats intérieurs. Son harmonie en sera plus rude et plus monotone, il est vrai ; mais son existence est à ce prix. Ce vers devrait être le moins complexe de tous, point chargé d' accessoires, ni jamais embarrassé dans sa pourpre; il devrait être ferme et d' airain, naturellement grand, sans nécessité de se hausser à l' approche des grandes choses. Il faudrait qu' il fût à la fois populaire comme la ballade, naïf comme l' enfant, réfléchi comme le vieillard ; sans cesser d' être majestueux, il faudrait qu' il fût toujours simple et orné sans ornement. En admettant les formes principales du vers à son origine, il a paru nécessaire d' employer le petit mètre dans les commencements du poëme. Ce mètre a semblé mieux proportionné dans ses formes avec le caractère du sujet à son début. Je ne crois pas qu' il fût possible d' employer longtemps, en cet endroit, l' alexandrin, sans rencontrer l' enflure et la déclamation. Le vers de huit syllabes, à la fois lyrique et épique, a été préféré pour exprimer l' époque antérieure, en quelque sorte, à l' histoire, et qui appartient plutôt à la famille qu' à la cité. En adoptant plus tard l' hexamètre, il a paru que l' on ne faisait ainsi que suivre et réfléchir, dans les inflexions du mètre, les développements graduels du sujet. Les détails de la versification une fois fixés, l' auteur a cherché à rendre au chant héroïque sa destination véritable, qui est d' être ou de pouvoir être chanté. Le sujet se décomposait de lui-même en une suite de thèmes principaux, qu' un lien indissoluble rattachait les uns aux autres. Chacun de ces moments pouvait être exprimé dans une pièce qui emportât avec elle sa mélodie notée et mesurée, comme tout vrai récitatif. L' idée du chant étant prise comme base entraînait l' idée de choeurs ; et par là s' offrait la possibilité de ramener l' épopée à son origine, et de la retremper par moments à sa source, dans l' ode et le poëme lyrique. Cette dernière question en amenait une foule d' autres, sur lesquelles il est nécessaire de dire ici quelques mots, bien que les développements indispensables à ces matières doivent être renvoyés à un ouvrage plus étendu, d' où sont extraites les lignes suivantes. Les critiques ont longtemps fait consister la différence de l' épopée et du drame dans la différence du récit et du dialogue. Néanmoins, il est constant que ces genres de poésie échangent souvent leurs formes. La narration est aussi fréquente dans le drame que le dialogue l' est dans l' épopée. Il est donc nécessaire de chercher dans une origine plus profonde les causes véritables de leurs différences. Toute poésie, prise en soi, est lyrique ; et l' ode est le poëme primitif d' où sortent tous les autres. La poésie, recueillie immédiatement à sa source, c' est-à-dire dans la religion, dans le culte, dans l' idée de Dieu, n' est ni dramatique, ni épique ; elle est lyrique. Il est un moment, à l' origine des peuples, où tout poëme est hymne, dithyrambe, cantique. C' est le cantique de Moïse aux sources de l' Oreb ; c' est Orphée ; ce sont les eddas scandinaves ; ce sont les litanies chrétiennes. La poésie ne conserve pas immuablement cette forme sainte et sacrée ; elle ne reste pas toujours sacerdotale. La contemplation du culte ne l' enchaîne pas à jamais. à mesure que la foi des peuples est moins ardente, la poésie s' occupe d' une autre objet que de Dieu ; elle se sécularise ; c' est-à-dire qu' elle entre dans ce monde de lutte et de division qui se rencontre dans tout ce qui n' est pas immédiatement divin. Or, de quelle manière est-elle, et peut-elle être frappée du spectacle de l' univers ? Tout l' art est contenu dans cette question. Il y a deux systèmes éternels sous lesquels la poésie peut comprendre le monde. Premièrement, en présence de la foule d' objets qui le composent et de leur lutte apparente, la poésie, voisine encore de son origine, peut réfléchir l' univers sous l' idée de l' influence et de la sagesse divine. Elle peut rechercher l' harmonie du créateur et de sa création, préférablement à la discorde. Elle peut être frappée de l' enchaînement des choses et de leur ordre éternel ; elle peut s' inspirer de l' idée d' harmonie et de providence sous des noms différents ; elle s' appellera alors la poésie épique. Secondement, elle peut n' être frappée que de la discorde de l' homme et de la nature, de l' homme et de Dieu, de l' homme avec lui-même. Elle recherchera les occasions de lutte avec autant de soin que la précédente recherchait le repos ; elle instituera un dialogue, ou plutôt une querelle nécessaire entre tous les objets qu' elle fera comparaître. L' idée du hasard ou de la fatalité la gouvernera, au lieu de l' idée divine. Les dieux eux-mêmes n' apparaîtront guère que vers la fin, au dénoûment, pour mieux témoigner qu' ils étaient absents dans le reste de la pièce. Elle vivra de haines, de méprises ; elle s' agitera dans les ténèbres du coeur de l' homme ; elle s' appellera la poésie dramatique. Ainsi, deux aspects différents de l' univers et du créateur, de la terre et du ciel, et deux ordres distincts de poésie qui sont réfléchis par l' histoire. Dans l' Orient primitif, l' humanité était encore, par sa pensée, trop près de son créateur, l' unité trop respectée, pour que le drame pût s' y développer dans sa forme complète. La bible est à la fois épique et lyrique. Il faut attendre la séparation complète qui se fit chez les grecs des choses divines et des choses humaines, des dieux et des Titans, du temple et de la cité, pour trouver le drame sous la forme achevée de l' art. De ces origines différentes suivent naturellement les lois spéciales de chacun de ces genres de poëmes. De là la différence de leurs constitutions, de leur génie, de leurs beautés, et si l' on poussait cet examen plus loin, du style et des formes métriques qui leur sont propres. La poésie épique étant, à proprement parler, la poésie de la providence ou le jugement divin de l' histoire, il ne lui suffit pas de peindre et de montrer les choses dont elle s' occupe, il faut encore qu' elle en dévoile les causes et les mystères. De là, la nécessité pour elle de l' assistance du ciel, que l' on a traduite dans la langue des critiques, par le besoin du merveilleux. cette nécessité a été tellement sentie, que l' on a cru que les temps modernes sont impropres à l' épopée, sur ce fondement que le merveilleux y manque. Il est évident que l' on a confondu ici l' apparence des choses avec la réalité. L' épopée, sans doute, doit être pleine de Dieu ; on ne peut y faire un pas sans y sentir la présence céleste. Mais en quoi la scolastique s' abusait, c' était de croire que cette présence réelle dût nécessairement se manifester, comme chez les anciens, par un personnage palpable, tel qu' un Mercure, un Griffon, ou une idéalité, que l' on appelait la renommée, la discorde, etc. On retombait ainsi dans une idolâtrie morte. Ce n' est pas l' idole, mais le dieu, dont l' épopée a besoin. Ce n' est pas la présence divine sous la forme d' une personnalité détruite que je cherche dans votre poëme désert. Ce que je demande, c' est que les faits se passent au sein de la pensée divine, que cette pensée soit, pour ainsi dire, le lieu des événements. Voilà la première et l' unique loi du merveilleux ; et voilà aussi pourquoi Bossuet est épique, et pourquoi Voltaire a mis le drame à la place de l' épopée. Une seconde conséquence, qui se déduit de cette première, est celle-ci. Si les événements qui font le sujet de l' épopée se passent au sein de l' intelligence divine, il en résulte que ces événements eux-mêmes doivent être éclairés de sa lumière ; c' est-à-dire que le personnage épique doit apparaître très-différent du personnage dramatique. Le même personnage, conçu sous ces deux points de vue, s' exprimerait encore fort différemment, dans des circonstances d' ailleurs semblables. Dans le drame, l' homme apparaît sous le point de vue exclusivement humain. Il est en proie à toutes les incertitudes de la réalité terrestre ; il s' agite dans les limites étroites du temps et de l' histoire, et plus le poëte se plongera avec lui dans ces obscurités, plus aussi il approchera de son but. Tout autre est le personnage épique ; il a franchi l' histoire, il appartient à une région plus haute ; c' est ce que les anciens exprimaient en l' appelant un demi-dieu. L' idée nous reste, le mot nous manque. Le héros est entré dans le domaine des choses immuables ; il a un pied sur l' Olympe ; il est sur le seuil de l' éternité. De là, le devoir du poëte n' est pas seulement de le faire parler comme il a réellement et humainement parlé ; non-seulement il faut qu' il lui fasse dire les choses que sa bouche n' a pas dites et que son coeur a pensées ; mais il faut encore qu' il lui fasse révéler le secret de sa vie, qu' il a lui-même ignoré. En un mot, il faut qu' il fasse parler en lui la providence et l' intelligence universelle, bien plus que la voix d' une personnalité solitaire et capricieuse. Le personnage épique n' est pas seulement une personne ; c' est un type, un siècle, une époque qu' il renferme en lui, et qu' il doit exprimer. Il y en a qui représentent un peuple, d' autres une race, d' autres l' humanité entière, à une certaine époque ; mais, quoi qu' ils fassent, ils ne sont jamais seuls avec eux-mêmes, privés longtemps de la divinité, comme le héros du drame. S' il restait sur cela la moindre obscurité, elle disparaîtrait par la comparaison de l' Agamemnon d' Homère et de l' Agamemnon d' Eschyle, ou du Cid des romanceros et du Cid de Corneille. Le rapport de l' épopée et de l' histoire est implicitement contenu dans ce qui précède. L' épopée ne copie pas l' histoire ; elle ne la contredit pas ; elle la transforme. Elle s' empare des souvenirs du monde, comme de choses éternellement vivantes, et elle leur prête une organisation nouvelle. Le devoir de l' historien est de se transporter dans le passé, de s' identifier avec lui ; celui du poëte est d' imposer à ce qui n' est plus la figure de ce qui est, d' immortaliser le passé, le présent et l' avenir, dans un même moment, qui est le moment de l' art. L' historien s' appuie sur un fait qui a été, qui ne sera plus, qui ne peut pas être autre que ce qu' il a été ; le poëte s' appuie sur la tradition qui est, qui dure encore, qui se développe et s' accroît par son oeuvre. Plus qu' aucune autre forme de l' art, l' épopée concourt à la civilisation, parce qu' elle est elle-même la transformation continue du passé dans l' avenir, ou, pour mieux dire, le spectacle de la vie même, à son principe et dans son développement. Aussi les plus grands poëtes ont-ils été les plus grands instruments de changements dans les idées, les formes, les souvenirs, et les cultes de leur époque. Homère a transformé le vieil Olympe, Dante le catholicisme ; Raphaël, le plus épique des modernes, a transformé tout ce qu' il a touché. D' ailleurs, si l' épopée émane de l' ode, il s' ensuit qu' elle est plus ou moins mêlée de poésie lyrique, selon qu' elle est plus ou moins distante de son origine. L' épopée orientale n' est pas dans le même rapport avec la poésie lyrique que l' épopée grecque, ni celle-ci que l' épopée latine. En Orient, le cantique absorbe le récit. En Grèce, l' hymne et le récit sont parvenus dans Homère à un équilibre parfait. Chez les romains, Virgile ne conserve presque plus aucune trace de l' élément sacré. La description a pris la place de la religion. Ce poëte est le premier des épiques qui ait ôté à ce mot : je chante, son caractère propre et littéral. Depuis ce moment, la lyre antique a été muette. Le poëte a parlé. Il a cessé de chanter. Tout ce qui est éphémère ou artificiel dans les révolutions humaines est perdu pour l' épopée. Parmi les événements, elle ne peut employer que ceux qui sont marqués du caractère de la nécessité et de la volonté céleste. Ceux qui flottent au caprice de la foule et qui ne sont qu' à demi n' existent pas pour elle. De la même manière, tous les héros ne remplissent pas les conditions qu' elle exige des siens. Le poëte dramatique peut accueillir les caractères changeants, contradictoires. Les incertitudes des passions humaines serviront souvent à nouer et à compliquer ses péripéties ; mais voilà où le poëte épique se sépare encore diamétralement de la poétique du drame. Non-seulement il faut que ses héros représentent un système de faits généraux ; pour entrer dans la voie d' airain de l' épopée, il est nécessaire que leur caractère soit immuable. Toute tergiversation leur est interdite. C' est pour ces personnages que le mot de colonne de granit a été inventé. On voit par là pourquoi, dans l' histoire, les personnages sont si rares, qui peuvent supporter sans plier la dure épreuve de l' art épique. D' après ce qui précède, il résulte aussi que la poésie que l' on appelle fiction a souvent besoin de réalité plus encore que l' histoire. Le poëte, dites-vous, donne l' immortalité ; c' est-à-dire, parmi une foule d' objets, les uns périssables, les autres faits pour durer, il fait spontanément la différence de ce qui est passager et de ce qui est éternel, quand l' univers est encore plongé là-dessus dans l' incertitude. Le monde grec a passé par trois phases, qui ont présenté chacune un système de faits propres à l' épopée. La première est la guerre des dieux et des Titans. Hésiode ne nous a conservé que le résumé ou l' argument des poëmes perdus de cette époque. La seconde suit l' établissement des races, et, pour mieux dire, la conquête de la cité grecque. Elle est marquée par la prise de Troie et par les monuments homériques. Dans sa dernière forme, la Grèce s' est faite homme ; elle s' appelle Alexandre ; il n' est aucun doute que, sous ce nom, elle ne renfermât encore au plus haut degré l' élément héroïque. En effet, les poëtes orientaux se sont emparés de sa dépouille ; et jusque dans le moyen âge, ils ont continué d' usurper cette dernière phase de l' histoire grecque. L' orient reprenait alors ses droits par l' épopée, par la philosophie alexandrine, par le christianisme. Il suffit de jeter les yeux sur Rome pour reconnaître que son histoire, considérée dans ses rapports avec la poésie, n' est point aussi complète que l' histoire grecque : d' abord, l' époque et la lutte des dieux lui manquent, et ce n' est que par des artifices infinis que Virgile est venu à bout de déguiser cette impuissance. Les Héroïdes, signalées par Niebuhr, et qui remontent à l' époque des rois, sont tellement mêlées à leurs annales, et le ciseau de l' artiste les a si mal dégagées du bloc de l' histoire, qu' elles rentrent dans les études de l' archéologue plus que dans celles du poëte. Quoi qu' il en soit, l' époque la plus riche assurément que l' histoire romaine ait présentée à l' épopée est celle où le monde antique parvint à sa plus haute unité sous la puissance du premier des Césars. Que l' on essaye de se figurer, dans la langue prophétique du sixième livre de l' énéide, tous les intérêts du monde antique rassemblés sur la limite de l' antiquité et des temps modernes, tant de peuples encore primitifs se groupant, avec leurs cultes et leur génie, autour de la louve romaine, dans l' attente du christianisme ; les gaulois, les bretons, les germains nouvellement découverts ; en Orient, les parthes, les numides, les vieux et les nouveaux empires ; et au faîte de tout cela, César, à l' oeil de faucon, portant dans son génie réfléchi tout le génie des temps modernes ; et que l' on dise si l' épopée ne s' est pas trouvée là. Lucain en eut le pressentiment ; par malheur, il fut embarrassé par la guerre civile. La ville lui cacha le monde. L' histoire des temps chrétiens n' a pas présenté moins souvent que l' antiquité les conditions nécessaires de l' épopée. Il suffit de rappeler ici le christianisme sous la forme du catholicisme au moyen âge, -l' ébranlement et le renouvellement du monde par les races barbares, sous la figure de Charlemagne et des douze pairs pour le Midi ; de Siegfried et des Nibelungen pour le Nord, -le règne des arabes en Orient, -l' opposition du Christ et de Mahomet, -la lutte des maures et des espagnols, -les croisades, -la prise de Jérusalem, la Troie chrétienne, -la lutte des normands et des anglo-saxons, -l' Amérique découverte, -l' humanité achevant d' enserrer le globe par la découverte des portugais, etc... à cette série d' événements correspondent un grand nombre de monuments épiques : tous ces monuments n' ont pas atteint la perfection de l' art ; beaucoup ont été altérés par l' imitation des anciens ; d' autres, au contraire, ne franchissent pas les bornes de l' art populaire ; d' ailleurs, on retrouve parmi eux les phases marquées plus haut. La période religieuse est naturellement signalée et close par la comédie divine. -la période héroïque se compose, en Orient, de l' Antar des arabes, du Schanameh des persans ; en Occident, de Boiardo, d' Arioste, de Camoëns, de Tasse, etc. à cette phase des héros se rattachent les sagas scandinaves, -les nibelungen, -le livre des héros, les romanceros espagnols, -les poëmes chevaleresques d' Arthur et de Charlemagne, les fragments des chants des bohêmes, le Marco des serbes, le Robin Hood des anglo-saxons, etc... La troisième époque est l' époque philosophique. Sous cette dernière forme, ce n' est plus seulement une race, un peuple, c' est l' homme pris en général, qui fait le sujet de l' épopée. Cette période, ouverte par le paradis perdu, plutôt indiquée que remplie par Goethe et par Byron, est encore à son commencement. Si l' épopée est une des conditions attachées nécessairement au spectacle du monde, si elle n' est pas autre chose que ces événements eux-mêmes se développant au sein de l' intelligence universelle, il s' ensuit que l' épopée est en soi aussi impérissable que la nature et que l' histoire ; mais il est arrivé fréquemment que les critiques ont confondu l' épopée elle-même avec la forme consacrée chez les anciens ; et ne retrouvant plus le type qu' ils s' étaient formé dans leur esprit, ils ont, plus d' une fois, nié la présence des éléments épiques qui se remuaient sous leurs yeux. D' autres ont pensé que, de nos jours, l' épopée entière est réfugiée dans le roman. On ne peut nier ici que le principe de l' individualité s' étant développé à l' excès dans les temps modernes, cette épopée rapide de la vie intérieure et cachée, que l' on nomme le roman, a dû acquérir dans l' art une importance inconnue chez les anciens ; mais le poëme héroïque et le roman sont deux formes de l' épopée moderne qui coexistent de la même manière que la cité et la famille ; aussi est-ce une des premières lois de la poétique du roman de ne point laisser s' effacer ses héros devant les héros de l' histoire et du monde. Par delà ses personnages, on entrevoit sans doute les empires et les peuples qui passent au loin ; seulement, ni ces peuples qui passent, ni ces états qui croulent ou qui surgissent, ni ces vastes aventures du genre humain, ne peuvent devenir son objet immédiat ; et il périrait, le jour où, cessant d' être individuel, il se ferait, à proprement parler, social et héroïque. La différence du roman et de l' épopée est celle de l' homme et de l' humanité. Ces deux formes sont marquées dans l' antiquité par l' Odyssée et par l' Iliade. Chez les modernes, Boccace n' a pas détrôné Dante. Richardson n' exclut pas Milton. Cervantes ne détruit pas Camoëns. S' il était besoin d' ajouter une confirmation à ce qui précède, je dirais que, de nos jours même, il est des formes épiques que jamais le roman, quoi qu' il fasse, ne pourra résumer. Ces éléments sont les chants populaires. On n' ignore pas que dans l' Europe entière se reproduisent ces chants où chaque nation recueille d' une manière spontanée, et dans sa langue vulgaire, les phases de son histoire et les impressions qu' elle en reçoit. Ces chants en vers formeraient dans leur ensemble, si on les recueillait, la véritable épopée populaire des temps modernes ; ils seraient, pour la société actuelle, ce qu' ont été les chants du Cid pour la société espagnole du moyen âge. Or, il est évident que le roman, sans cesser d' être, ne peut pas se faire l' écho littéral de ces voix, de ces rythmes, et que ses préoccupations sont ailleurs. Quand même il les tournerait de ce côté, je demande encore comment la forme populaire, cadencée, métrique, serait pleinement résumée dans sa prose ; et par quel renversement d' idées il arriverait ici que la littérature non écrite se trouverait plus savante que la littérature des livres, et que le peuple aurait aujourd' hui une forme plus cultivée que le poëte et que l' artiste? De nos temps l' épopée n' est plus la propriété d' un peuple à l' exclusion d' un autre ; elle n' est tout entière chez aucun, mais elle se rencontre dans cette vie de haine ou d' amour qui les emporte ensemble vers l' unité du monde futur. De là résulte, si tous les peuples agissent et comparaissent aujourd' hui dans le poëme social, que la poétique qui règle cette oeuvre d' art ne peut plus être strictement enfermée dans les lois propres à aucun d' eux. L' art poétique qui règle l' épopée ne peut plus être désormais pour personne, ni français, ni allemand, ni anglais, ni espagnol, ni italien. Il faut ici que l' artiste se fonde, non plus sur une législation particulière, mais sur la loi même qui ressort du monde moderne. Milton ne peut pas plus que Boileau faire ce nouvel art poétique, ni Klopstock plus qu' Arioste. Cette loi ne se déduit que de l' observation complète de l' humanité contemporaine. Or, si l' on envisage le monde social dans ses rapports avec l' art et la poésie, on trouve qu' il présente à l' artiste et au poëte deux instruments de nature très-différente, parmi les populations modernes. Les unes sont placées encore, en ce qui regarde l' art, dans cette simplicité primitive qui devance les littératures formées : ce sont les slaves avec tous leurs alliés, les russes, les serbes, les hongrois, les albanais, les grecs modernes, les roumains, puis les populations orientales, turques, circassiennes, arabes. Chez elles, l' art est encore un chant ; l' épopée se rencontre là sous sa forme la plus simple et la plus élémentaire. D' autres populations, au contraire, et ce sont celles chez lesquelles se trouve l' initiative sociale, ont quitté, dans la poésie, la forme spontanée, et sont parvenues à l' époque philosophique et scientifique ; c' est la France, l' Allemagne, l' Angleterre, l' Italie, l' Espagne. Là encore, ces deux éléments de l' art réfléchi et de la poésie primitive se rencontrent quelquefois, comme cela arrive dans certaines parties montagneuses de l' Italie, de l' Espagne, de l' Irlande, de l' écosse et dans la Bretagne française. La première conséquence à tirer de là, c' est que le poëte qui cherchera à reproduire l' humanité contemporaine sera obligé de satisfaire à ces deux ordres de faits. De la même manière que l' épopée grecque renfermait en soi les différences et les génies épars des populations ioniennes, doriennes, orientales, occidentales, le poëte de nos jours devra représenter à la fois le génie spontané et le génie réfléchi, l' élément populaire et l' élément philosophique de l' humanité moderne. Le problème de son art est de combiner, sans les détruire, les deux formes propres à ces éléments opposés, pour en produire une troisième, laquelle sera le fondement et la législation de l' avenir. L' art, en France, a déjà revêtu trois caractères principaux, et parcouru trois époques. Il a été sacerdotal jusqu' au dixièmesiècle, féodal jusqu' à la renaissance. Depuis la renaissance, il a été exclusivement monarchique. La phase qui lui reste à parcourir est sa phase dans la démocratie. Sous cette forme, il sera plus spécialement, comme la France de nos temps, social et cosmopolite. Chacune de ces périodes de l' art a eu son héros qu' elle a reconstitué à sa manière. Au sacerdoce, Arthur ; à la féodalité, Charlemagne ; à la monarchie, Louis Xiv ; à la démocratie, Napoléon. Napoléon, de quelque façon qu' on l' envisage, ou par l' amour ou par la haine, satisfait à la première condition du personnage épique, qui est d' absorber en soi une génération tout entière. Son caractère dans l' histoire est de représenter le développement de l' individualité dans les temps modernes. Ce doit être aussi là son caractère dans la poésie. Sitôt que vous le placez dans votre poëme, il y règne ; il absorbe tout comme dans son empire. Aussi la poétique alexandrine ou féodale ne peut-elle en aucune manière lui être appliquée. Il n' est avec ses compagnons dans aucun des rapports où Achille est avec Ajax, et Charlemagne avec les douze pairs. Dans son épopée ne se rencontrent véritablement que trois personnages, -lui, -le peuple, le monde. -le dialogue ne se passe qu' entre eux ; tout autre héros qui interviendrait dans cette scène succomberait sous le faix. Sans doute, d' autres noms, d' autres personnages peuvent passer et agir par accident dans ce poëme ; mais aucun ne peut y demeurer et s' y fixer aux côtés du héros ; l' isolement est sa loi, jusque dans le royaume de l' imagination. La force poétique des hommes qui l' entourent réside dans les peuples ; les en séparer, c' est les détruire. En un mot, dans le poëme moderne, l' action n' est plus partagée comme chez les anciens entre plusieurs personnalités égales entre elles, mais entre une personnalité d' un côté et le monde de l' autre. Voilà l' une des premières lois que l' on rencontrera, je crois, toutes les fois que l' on réfléchira sur ce sujet. D' une autre part, la poésie n' a pas seulement pour but de représenter Napoléon tel qu' il s' est montré aux contemporains. Autrement elle rentrerait dans l' histoire et s' abdiquerait elle-même. Entre Napoléon et nous surgit un élément dont il est impossible de ne pas tenir compte. Cet élément, c' est le temps qui nous sépare de lui. Napoléon nous apparaît nécessairement aujourd' hui dans une tout autre perspective qu' il n' apparaissait aux contemporains. Pour nous, qui ne l' avons pas vu, nous ne pouvons pas nous replacer au lieu précis de la génération qui nous a devancés, sans mettre l' archéologie à la place de la poésie. Les formes sous lesquelles le passé apparaît aux hommes de notre temps, voilà pour le poëte la vraie réalité. D' ailleurs, chaque peuple s' est fait déjà dans la tradition un Napoléon différent des autres. Celui de l' Orient n' est pas celui du nord ; celui du nord n' est pas celui du midi ; mais c' est de ces types différents que doit sortir et se former peu à peu le type du Napoléon épique, qui ne sera pas autre chose que le Napoléon de l' histoire, vu à travers les changements de l' espace et de la durée. Dans l' avenir de la France, les guerres de la révolution et de l' empire formeront les âges héroïques de la démocratie ; et de la même manière que Charlemagne, à l' aurore de la féodalité, est devenu le héros de la poésie féodale, tout de même Napoléon deviendra le héros de la poésie populaire. Au reste, à mesure que la démocratie s' éloigne de son âge héroïque, et qu' elle entre dans la pratique de ses droits, elle a, comme tous les pouvoirs réguliers qui l' ont devancée, son art et ses artistes, mais elle n' est plus tout cela elle-même ; les peuples ont leurs poëtes quand eux-mêmes ils ne sont plus poëtes. Aussi les chants populaires, dont il a été question plus haut, se perdent chaque jour, et ne se reproduisent plus ; encore quelque temps, et leur souvenir même se dissipera. Dans ces circonstances, comme dans toutes celles qui leur ont ressemblé, le poëte devient naturellement l' écho de ces voix qui s' éteignent. Il élève instinctivement aux formes de l' art réfléchi et de la poésie écrite cette poésie traditionnelle et orale ; et sa mission est de transcrire à sa manière les chants des derniers rhapsodes que la civilisation va achever de détruire. En achevant ces lignes, qu' il me soit permis d' exprimer ma reconnaissance pour les personnes qui m' ont particulièrement aidé de leurs conseils. C' est surtout un devoir pour moi de rendre grâces à M Fauriel, qui m' a prêté tant de fois l' appui de sa haute et profonde critique. Puisse cet ouvrage ne paraître à personne indigne d' une aussi généreuse sollicitude ! Paris, octobre 1835. 1 LE BERCEAU. Si j' étais un oiseau de mer À l' aile d' or, au bec de fer, Je volerais pendant l' orage, France, sur ton plus haut rivage, Pour voir au loin le flot verdir, Et ton roc de Corse blanchir, Là-bas, comme un vaisseau de guerre Qui lève l' ancre et quitte terre. Si j' étais la feuille des bois, Qui tous les mille ans, une fois, Se fane et roule dans l' abîme, Je reverdirais sur ta cime, Chêne de Corse, en tes vallons, Pour voir où nichent les aiglons, Et, dès qu' ils ouvrent leur paupière, Ce qu' on leur jette dans leur aire. Si j' étais l' étoile qui luit Sur l' océan, pendant la nuit, Je monterais, à demi nue, Sur les vagues, puis sur la nue, Puis avant l' aube dans le ciel ; Puis je dirais à l' éternel Le nom qui remplit mon oreille, Et dans mon songe me réveille. Je ne suis pas l' oiseau de mer Ni la feuille verte en hiver, Ni l' étoile dans la nuit noire. Je ne suis rien qu' un chant de gloire ; Je veux monter jusqu' à demain Les degrés de ma tour d' airain, Pour voir le long chemin qui mène Du pont d' Arcole à Sainte-Hélène. Avec l' écho, sans m' arrêter, D' un vol bruyant je veux monter Sur le seuil de mille royaumes, Sur leurs tombeaux, sur leurs fantômes, Sur les pins frissonnants d' Eylau, Et sur l' orme de Waterloo ; Puis, au faîte, battre de l' aile, Comme en son nid une hirondelle. Peuple de France, écoute-moi ! Et dans ton coeur relève-toi ! Suspends un moment ton ouvrage, Écoute-moi, malgré l' orage ; Comme un pèlerin du désert S' arrête au bruit de la tourmente, Et du chamelier qui se perd Écoute le chant sous sa tente. Écoute-moi, ciel d' Orient ! T' en souviens-tu, de cette étoile Qui jour et nuit luisait sans voile Comme une épée au firmament ? Écoute-moi, désert d' Asie ! T' en souviens-tu de ce lion, Effroi des lions de Syrie, Qui s' appelait Napoléon ? T' en souviens-tu, de cette grève Qui sur toi brillait comme un glaive ? Ah ! Mer de Corse, dis-le moi : Comme un cheval fouille la terre, Pourquoi de ta vague en colère, En chassant ton bord devant toi, Fouillais-tu les monts à leur cime, Et le secret de ton abîme ? Pourquoi creusais-tu sans repos, Dès la première heure du monde, Ton lit et ta rade profonde Où jamais n' ont dormi tes flots ? Pourquoi faisais-tu tes rivages De mâts rompus et de granit, Et des débris des grands naufrages, Comme un oiseau bâtit son nid ? Pourquoi courbais-tu donc ta plage Comme une corbeille de joncs Qui suit le fleuve et qui surnage, Et qui s' arrête aux pieds des monts ? Et pourquoi sur tes fauves crêtes Amoncelais-tu les tempêtes ? C' était sur le vaste océan Pour faire un berceau de géant. T' en souviens-tu, mer de vaillance, Mer sans repos, peuple de France, Quand dans ton lit tu t' éveillas, Et de ta gloire t' habillas ; Comme une femme qui se lève Pieds nus, à minuit, si son rêve Lui montre un devin prosterné Au chevet de son nouveau-né ? Pourquoi, pieds nus dans la tempête, As-tu déraciné le bord Où les rois bâtissaient leur faîte, Si bien qu' ils ont dit : je suis mort ? Pourquoi dans ton flot qui chancelle As-tu renversé la nacelle Qui pour sa rame et son rameur Portait le pape et l' empereur ? Pourquoi brisais-tu les royaumes ? Les cieux peuplés et leurs fantômes ? Pourquoi balayais-tu les os De tes vieux rois dans leurs tombeaux, Et déchirais-tu leur suaire ? C' était, debout dans ta colère, Pour jeter un hochet d' enfant Au fond d' un berceau de géant. 2 MADAME LETITIA. Écoutez ! Je vois dans la plaine Une coupe d' albâtre pleine ; Non, c' est une vigne en son clos, Un aigle et ses petits éclos. Non, non, ce n' est pas une vigne Mariée à l' acacia. Sous son voile, blanc comme un cygne, C' est Madame Létitia. Dans sa main tremble sa quenouille, Et de ses pleurs elle la mouille. Elle a quitté ses blancs habits, Ses boucles d' or et ses rubis. Ses pieds agitent la poussière ; Ses yeux sont baissés vers la terre ; Son fuseau gronde à ses genoux Quand elle dit à son époux : Notre maison est en ruine, Notre fleur n' a plus que l' épine, Et notre nom n' est plus qu' un mot. Qui voudra nos filles sans dot, Nos fils restés sans héritage ? Napoléon est le plus sage. C' est celui que j' aime avant tous ! Le voilà grand, qu' en ferons-nous ? -sans trembler devant les rois même, Sa main tiendrait un diadème. Le voulez-vous ? Dites-le moi : Il sera le page d' un roi. -vraiment les rois n' ont plus de page Qui porte aux reines leur message. Ils n' ont que leurs yeux pour pleurer, Et que leurs coeurs pour soupirer. -il sera le diacre du pape ; C' est lui qui portera sa chape, Sa mitre, sa bulle à noël, Et l' encensoir d' or à l' autel. -non, le pape n' a plus de bulle, Plus de mitre d' or, ni de mule. Son toit est battu par les vents, Et l' encensoir n' a plus d' encens. -que la tempête soit sa mère, Et que l' orage soit son père. Sur un vaisseau battu du flot, Nous en ferons un matelot. -le flot trop tôt le flot efface ; Trop mensongère est sa surface ; Et l' océan n' a point d' îlot Assez grand pour ce matelot. -ses yeux sont d' un aigle en son gîte ; Son bras est fort, son coeur bat vite. Il sera chasseur dans les bois, Chasseur de cerfs et de chamois -non de chamois dans les pacages, De cerfs tremblants sous leurs ombrages ; Mais de léopards, de lions, Comme ils sont peints sur les blasons. Et de sa main choit sa quenouille, Et de ses pleurs elle la mouille ; Elle regarde au loin sur l' eau, Et laisse aussi choir son fuseau. 3 LA BOHEMIENNE. Son fuseau dort ; sa lampe luit ; Son feu s' éteint ; il est minuit. Qu' attend-elle encor sur sa porte ? L' heure a sonné, le vent l' emporte. La lune au front du firmament Verse son pâle enchantement ; La bohémienne chante et pleure, Et dit à la porte : c' est l' heure. -bohémienne, je vous entends. Entrez sans peur, je vous attends. Demain mon fils part dans l' orage ; Dites-moi, fera-t-il naufrage ? Reviendra-t-il sain dans le port ? Le reverrai-je avant ma mort ? Ah ! Bohémienne, au clair de lune, Dites-moi sa bonne fortune. -enfant, venez ! Jusqu' à demain Tenez votre main dans ma main. Levez-vous ! Les hommes sommeillent, Et les vastes cieux se réveillent. Ainsi que la vieille d' Endor, Je change le plomb vil en or. Silence ! Le vieux bois s' enflamme ; Le brasier s' allume en mon âme. Ah ! Comme un lourd fardeau d' airain Dans ma main je sens cette main. Là, que de lignes entassées ! Que de lettres entrelacées ! Que d' aigrettes, que de cimiers Au front de pesants cavaliers ! -mère, ce n' est pas un mensonge ; Chaque nuit je les vois en songe. -silence ! écoutez ces clairons. Où galopent ces escadrons ? Je suis sous un pin d' Italie. La palme lombarde est cueillie. Est-ce l' Adige ou l' éridan Qui sous ce pont passe en grondant ? Quel est celui qui dans l' orage Porte ce drapeau de carnage ? Ici les lions d' Orient Cherchent leur proie en s' éveillant. Loin des lions, loin de la foule, Le Nil au désert se déroule. Quel est ce palmier au tronc d' or Qui se lève sur le Thabor ? En frissonnant, son lourd feuillage Sur le monde étend son ombrage. Par ce sentier du mont Liban Où court si vite ce sultan ? Pour tente il a les pyramides, Pour divan les sables arides. Dans son étable de granit Là-bas sa cavale hennit. -ah ! Bohémienne, et vous, ma mère, Montrez-moi sa pâle crinière. -là, dans le creux de cette main, Trouvant un trône en son chemin, Un géant, en branlant la tête, Les bras croisés, passe et s' arrête. Les peuples ont revu César ; Les rois s' attellent à son char. Vents qui soufflez dans la bruyère, Au loin dissipez sa poussière ! Malheur ! Voici la main de Dieu ! Entendez-vous crier au feu ? Sous le pôle une ville sainte Hurle et bondit dans son enceinte. Là, vos projets, en un matin, Se sont fondus comme l' étain Que sur son foyer la sorcière Mêle, en chantant, dans sa chaudière. Malheur ! Malheur ! écoutez-moi ! Quittez votre manteau de roi. Où vont ces chevaux de l' Ukraine ? Ils passent le mont et la plaine. Effarés, ils suivent vos pas. Sire, ne les voyez-vous pas ? De l' arbre de vos destinées Ils rongent les feuilles fanées. Ici bondit le léopard Que l' aigle a blessé d' un regard. Comment s' appelle ce village Où mûrit l' épi du carnage ? Sauve qui peut ! Malheur ! Malheur ! Tout est perdu, grand empereur ! À travers champs fuis hors d' haleine. -non ! Je n' ai pas peur, bohémienne. -ah ! Cachez-moi ce noir sillon Que le fossoyeur d' Albion, Dans cette île où gémit la grève, Creuse avec le tronçon d' un glaive. Couché sous un saule pleureur Voyez-vous ce grand empereur ? Tout est fini. Coulez, mes larmes ! La lune a versé tous ses charmes. Et la bohémienne, à pas lents, A regagné seule son gîte, Et sur leur axe qui s' agite Pâlissent les cieux chancelants. 4 ADIEU. Adieu, mon fils Napoléon. Le vaisseau part ; le vent est bon. Que la madone vous bénisse ! Et que son fils vous soit propice ! Quand vous errez, sans savoir où, Portez cette amulette au cou. Elle fait rebrousser les balles Et trembler l' airain des cymbales. Adieu, mon Nap ; adieu, mon fils. Souvenez-vous de mes avis. Court est le jour, long le voyage ; Le chemin lent, et prompt l' orage. Sous votre toit vivez de peu. Dans votre nuit comptez sur Dieu. Allez ! Tout petit que vous êtes, Son oeil vous suit dans les tempêtes. Mon testament sera pour vous. À vos soeurs cherchez des époux, Quand je serai morte en ma tombe ; Soutenez notre nom qui tombe. S' ils se perdent dans le chemin, Menez vos frères par la main. Vous êtes d' eux tous, à votre âge, Le plus petit, et le plus sage. -adieu, ma mère ; adieu, mes soeurs. On lève l' ancre. Point de pleurs ; Déjà l' aube attend son étoile ; Déjà l' orage enfle ma voile. Sous mon poids la barque gémit ; Comme un coursier la mer frémit ; Les vents couronnent, dans la brume, Au loin, des fantômes d' écume. Sur le rocher, attendez-moi, Où se brisent les mâts du roi, Quand au front des cimes chenues Éclate la voûte des nues ; Avant le jour, au fond des bois, Quand la foudre roule sa voix ; Dans la nuit, au bord de la grève Où va passer le vent du glaive. Je reviendrai pour vous revoir ; Puis, au foyer, pâles, le soir, Vous entendrez mes aventures. Vos pleurs guériront mes blessures. La même terre aura nos os ; Nos berceaux seront nos tombeaux. Adieu ! Je me ris du naufrage, Fuyez, mes soeurs ! Voici l' orage. Que voit-on là-bas loin du bord ? Est-ce un goëland qui bat de l' aile ? Est-ce une orfraie, une hirondelle ? C' est un vaisseau qui sort du port. 5 L'ETOILE. Ah ! Que la vague au loin est sombre ! Que la nue épaissit son ombre ! Quelle heure est-il ? Ah ! Dans mon coeur, Cieux, versez donc votre lueur. De mon chant j' ai perdu la trace, Et ma stance en ma nuit s' efface. Mon chant se tait, mon pas se perd ; Éclairez-moi dans mon désert. Quelle heure est-il ? Ah ! Sur la grève Une étoile des nuits se lève. Les rêves sont évanouis, Et tous les cieux sont éblouis. Voyez ! La voilà qui rayonne Comme le noeud d' une couronne, Comme un éperon dans la nuit Au pied d' un empereur reluit ! Elle a lui plus loin que l' abîme, Sur le flot chancelant des mers, Plus haut que les monts et leur cime, Sur l' arbre effeuillé des déserts ; Puis sur l' herbe de sang trempée, Sur un soldat, sur son épée, Sur un enfant élu des cieux, Au large front, aux longs cheveux. -c' est moi qui serai ton étoile ; Quand l' aube viendra, sous mon voile, Je ne veux luire que pour toi. Enfant, ressouviens-toi de moi. Mieux que les branches des vieux saules J' aime à toucher de mon doigt d' or Tes longs cheveux sur tes épaules, Où la brise passe et s' endort. Mieux que dans un pli de l' aurore, Dans ton écharpe tricolore Je veux me bercer tout le jour. Mes cieux pour toi sont pleins d' amour. Je veux me lever sur ta gloire Comme sur un flot sans écueil ; Et me coucher, dans la nuit noire, Sur le sommet de ton orgueil. -belle étoile, les cieux pâlissent, Mon épée a lui dans ma main ; Les rois s' en vont, les dieux périssent. La terre tremble en mon chemin. -encore un jour ! Et de ton glaive Tu la frapperas dans son rêve. Encore un jour, comme un flambeau, Cache ton nom sous le boisseau. Et chaque jour plus matinale, Au bord de l' aube orientale, L' étoile brillait dans la nuit ; Le fleuve s' éveillait sans bruit. Autour de l' aire paternelle Le jeune aiglon battait de l' aile ; Le jeune coursier bondissait ; Le jeune géant grandissait. 6 LA REPUBLIQUE. Or c' était dans les jours où la France héroïque Du bonnet phrygien coiffait la république ; Quand sous l' arbre de mai qui frissonne à son nom, Sanglante, elle berçait sur son grossier giron, Comme une filandière, assise au pied d' un hêtre, Le berceau vide encor du siècle près de naître. Des bracelets dorés ne couvraient pas ses bras. Du nord et du midi cent hordes n' avaient pas Écrit sur sa bannière, où tout honneur se fane : " voici des nations la grande courtisane ; " pour qui la veut goûter sa coupe se remplit ; " et pour un seul denier on achète son lit. " Non ! Non ! En ce temps-là ses fils, courbés à terre, Ne penchaient pas si bas le front dans la poussière, Ainsi qu' un vil troupeau, dans un plus vil sillon, Qui n' ose pas mugir quand il sent l' aiguillon : Le boeuf presse le boeuf, car sous son joug sonore Du fouet de l' étranger il se souvient encore. Tant de serfs affranchis, que la corvée au front Du doigt marquait hier d' un séculaire affront, N' avaient pas renié la glèbe populaire. Tant de nobles bourgeois ne faisaient pas, naguère, Sous le pourpoint de cuir, taillables à mercy, Les preux, les douze pairs, et les Montmorency. La laine, en habits bleus par les mères cardée, Cachait de nobles coeurs. La parole fardée Ne vous égorgeait pas sous un masque imposteur. Un frère était un frère, une soeur une soeur ; Sur ses deniers d' airain, pauvre et fière, la France Avec son glaive nu gravait une balance. Ses peuples usuriers, vivant de fictions, Ne marchandaient pas tant leur sang aux nations, Quand l' honneur avait soif ; et, lâches en leurs vices, Surtout n' accusaient pas, délateurs et complices, De leurs serments vendus, et de leur peu de foi, Un masque fait d' argile, un prête-nom, un roi ! Oh ! Que bien autrement, sous le soleil brunie, Cette vierge sans peur, et de pain noir nourrie, Comme une moissonneuse, aux jours de messidor, Dans son champ mûr cueillait son rustique trésor, Quand son char, au retour, dispersait sur la haie Des siècles moissonnés l' épi blond et l' ivraie ! Qu' elle était belle alors ! Et que de sa beauté Les cieux étaient jaloux ! En sa captivité Waterloo n' avait pas dénoué sa ceinture. Sa porte était encor fermée à toute injure ; Et des chevaux du don les pieds et les naseaux N' avaient pas pour toujours souillé ses clairs ruisseaux. Mais, crédule en sa force, et raillant l' impossible, Comme une Jeanne d' Arc, à la lance invincible, Aux siècles attardés elle ouvrait l' avenir ; Et le monde vieilli, se sentant rajeunir, De son souffle vivait, et pensait : où va-t-elle ? Qui jamais domptera l' héroïque pucelle ? Non ! La France n' est plus, ainsi qu' à Vaucouleurs, Une vierge au fuseau qui n' a rien que ses pleurs ; C' était plutôt un mur, vivante citadelle, Un rempart de vaillance, une Thèbe immortelle, Aux cent portes de bronze ; et l' univers entier Nuit et jour l' assiégeait de son puissant bélier. Cité neuve, affranchie, et trois et trois fois sainte ! Populaire Sion, qui, dans sa forte enceinte, Pour un monde nouveau faisant de nouveaux droits, Aux trônes plébéiens donnait des peuples-rois ; Et qui des dieux tombés, que foulent leurs victimes, Suspendait à son seuil les dépouilles opimes ! Quand sa porte en criant s' entr' ouvrait sur les gonds, On en voyait sortir d' étranges bataillons De bronze et de granit, tout souillés de poussière ; Et partout où sa lance avait frappé la terre, Surgissaient des soldats, comme après le semeur L' épi sur son sillon attend le moissonneur. Mais, ainsi que l' épi sur son sillon fertile, Les coeurs de ses enfants n' étaient pas faits d' argile : Ils s' appelaient Joubert, Desaix, Hoche, Marceau, Leurs longs cheveux jamais n' émoussaient le ciseau. Les balles déchiraient leurs habits bleus de bure, Et leur épée était leur plus belle parure. Or le peuple disait, au bord de leur chemin : " de ces hommes sans peur qui survivra demain ? Demain ? Ce soir, peut-être, au loin, sans sépulture, Du vautour des combats ils seront la pâture. Quel est le plus vaillant et le plus fort d' eux tous, Pour qu' il soit notre maître, et qu' il règne sur nous ? " Car ils n' avaient pas vu, là-bas, dans le nuage, Sur le haut Apennin, comme un pesant orage, Passer un jeune Corse, aux cheveux noirs et plats. Ainsi que des chevaux respirant les combats, À sa voix frissonnaient les fleuves d' Italie. Sous ses pas la Maremme était pâle et flétrie. Les nations fuyaient devant lui sur leur char. Rome pleurait, disant : est-ce toi, mon César ? 7 LE CHANT DU PONT D'ARCOLE. En ce jour-là, c' était un des jours de brumaire ; Les saules de Ronco jetaient une ombre amère ; La sarcelle avait fui ; le marais, sur ses bords, En tremblant s' éveillait ; les roseaux, sous la bise, Dans la fange, meurtris, ployaient leur tête grise ; Et sur l' étang des morts passait l' âme des morts. Étroit était le pont, profond était l' abîme Où, marchant sans la voir vers leur rive sublime, Les peuples se hâtaient sous leurs manteaux d' hiver ; Et maints canons de bronze et maintes coulevrines Leur fermaient le passage, hurlant sur des ruines Comme des chiens hargneux aux durs colliers de fer. Étroit était le pont ; loin était le rivage. Un monde séparait la plage de la plage. Haletants, les vivants sur ses bords s' entassaient. Mais les morts plus nombreux leur défendaient l' entrée. Au loin ils refoulaient une foule enivrée ; Et les canons hurlants jamais ne se lassaient. Ils essuyaient leur gueule aux roseaux des Maremmes, Et puis recommençaient ; et puis sur les flots blêmes Volaient les habits bleus troués en cent endroits ; Les peuples épuisaient le pur sang de leur veine, Et pas un ne pouvait, dans l' homicide plaine, Toucher, sans en mourir, la barrière des rois. Étroit était le pont, close était la barrière. La foule sur ses pas retournait en arrière. L' alouette gauloise en son nid s' envolait, Appelant ses petits. Au champ de l' espérance Le nouvel étendard avait perdu sa lance ; Et la vague d' Arcole en son lit reculait. Mais voilà qu' un cheval erre dans la mêlée. Moins blanche était la neige au flanc de la vallée. Voilà qu' un cavalier a quitté les arçons. Ah ! Moins prompt est le cerf quand la biche est blessée. Voilà que dans ses bras, comme sa fiancée, Il a pris l' étendard aimé des nations. Et puis, s' enveloppant de ses plis tricolores, Il arbore, en courant, sur les arches sonores La nouvelle bannière. à son nom, effrayés, Les sabres sur son front ont glissé sans murmure ; Se rappelant celui qui leur fait leur pâture, Les canons ont léché la poudre de ses pieds. Puis sur le pont rustique aux poutres vacillantes Sur sa trace ont passé les nations tremblantes, Comme après le bélier font les jeunes chevreaux ; L' un va tenter le gué sur la rive embourbée ; L' autre heurte du front la barrière tombée ; Et l' étable le soir reçoit tous ses troupeaux. Ils se sont émoussés sur ses habits de bure, Les coups qui menaçaient, malgré leur chaste armure, Le sein des nations. Du milieu des roseaux L' étendard a jeté son ombre sur le monde ; Et tous les morts au loin, jusqu' en la nuit profonde, Battent en même temps des mains dans leurs tombeaux. À leur tour en leur nuit voyant l' aube paraître, Les peuples à ce signe ont reconnu leur maître. Dès l' abord il leur plut ; et dans leurs vides cieux Tous leurs cultes éteints pour lui se rallumèrent. Avant que de le craindre, en ce jour ils l' aimèrent, Pensant que, s' ils semaient, lui moissonnait pour eux. Mais les rois ont pleuré ; leur long passé s' envole. Quand le pont de l' abîme est franchi dans Arcole, Le sentier est ouvert à tout le genre humain. Les générations, dans l' avenir puisées, Désormais passeront sur ses voûtes brisées ; Le bélier aux chevreaux a montré le chemin. Et depuis ce jour-là, comme aux jours de brumaire, Les saules de Ronco jettent une ombre amère. La Maremme sanglote. On entend sur ses bords Le clairon retentir. Au fond des eaux tremblantes On voit rouler des chars et des armes sanglantes, Et sur l' étang des morts passer l' âme des morts. 8 LE CHANT DES MORTS. -en Italie, où croit l' olive, Où la vigne en arceaux grandit, Où le myrte embaume la rive, Au pont d' Arcole, avez-vous dit ? J' y suis allé dans les semailles, Quand passait le soc des batailles ; J' y suis allé dans la moisson Lier ma gerbe à mon arçon. Au loin sur le mont, dans la plaine, J' ai déroulé, jeune soldat, La tente où notre capitaine Dormait au branle du combat. Qu' il était beau quand le nuage Pâlissait son pâle visage ; Quand il partageait mon pain noir Sous l' arbre des vivants, le soir ! Vous, qui chantez ici quand le monde sommeille, Dans le pays des morts, votre voix nous réveille ; Et nos froids bataillons, altérés d' un vain bruit, Frappant à l' unisson leurs armes émoussées, S' assemblent en suivant vos rimes cadencées, Comme au souffle des bois font les oiseaux de nuit. Vivants, nous fûmes tous des soldats d' Italie ; De notre souvenir la Maremme est remplie, Et le Tésin lombard roule aujourd'hui nos os. Notre épée a cueilli le myrte de Vérone ; La rose de Mantoue a fait notre couronne ; Mais le glaive aiguisé nous a fait nos tombeaux. Ne reverrons-nous plus, dans leur urne d' albâtre, Les flots du lac de Côme, et la cime bleuâtre Où l' amandier en fleur renaissait sous nos pas ? Est-ce l' heure où du jour la sanglante paupière Se rouvre au haut des monts en un nid de lumière ? Et les vautours ont-ils achevé leurs repas ? Ah ! Sous les neiges de nivôse Avant que l' aube fût éclose, Sur le plateau de Rivoli L' éclair de mon casque a jailli. Au plus épais de la bataille, Quand sous leur sanglante muraille Les hautes Alpes ont tremblé, Masséna, Joubert m' ont parlé. Que mon épée était joyeuse ! C' était mon bien, mon amoureuse. Couchée à mon côté, sans bruit, Elle me veillait dans ma nuit ; Elle étincelait dans mon rêve, Et me disait : " viens, je me lève ! " Qu' est devenu son pur tranchant, Que dorait le soleil couchant ? Ô vous, qui vous taisez pendant que les morts pleurent, Parlez ! Que fait le monde où les vivants demeurent ? La paix est-elle close entre les nations ? Les hommes n' ont-ils pas pleuré toutes leurs larmes ? Se plaisent-ils toujours au cliquetis des armes ? Et les semeurs ont-ils retrouvé leurs sillons ? Nos fils sont-ils restés semblables à leurs pères ? Au fond de nos hameaux les vieilles filandières Parlent-elles de nous quand leur âtre a pâli ? Se souvient-on encor, dans la terre où vous êtes, Du jeune général qui, comme les tempêtes, Nous menait en un jour d' Arcole à Rivoli ? L' olive chaque été reverdit-elle encore Sur le mont où son sabre éblouissait l' aurore ? On dit que son cheval a tari les ruisseaux Où son souffle a passé ; que l' herbe est sans rosée À l' endroit où sa tente un soir s' est reposée, Et que son ombre au loin appelle les corbeaux ? L' épée obéit-elle encore à sa parole ? Son nom a-t-il d' un bond franchi le pont d' Arcole, Ou s' est-il dissipé dans le souffle des vents ? Depuis nous qu' a-t-il fait ? Est-il resté le même ? Son front a-t-il jamais tenté le diadème ? Est-il le roi des morts, ou le roi des vivants ? Ah ! Chanteur, achevez ! Nos armes émoussées Comme un glas ont frappé vos rimes cadencées. Parlez, nous nous taisons. Autour de votre front, Ainsi qu' un ouragan, notre ombre se balance. Du vin de nos combats enivrez donc la France. Si les vivants sont sourds, les morts vous entendront. 9 VENISE. Oui, les vivants sont sourds ; et leur langue inféconde Ne connaît rien qu' un nom dont ils lassent le monde. Mais l' écho d' Italie a mille et mille voix, Quand Ravenne et Zara murmurent à la fois, Quand la Brenta soupire au branle des gondoles, Quand la rive s' endort au chant des barcarolles. Alors le pèlerin s' arrête vers le soir, Et pense : il faut prier. Le pêcheur va s' asseoir À Fusine, en sa barque amarrée à la dune. C' est l' heure où, s' affaissant sur la pâle lagune, Le flot à l' autre flot dit, sans savoir pourquoi : Venise, qu' as-tu fait ? Je veux gémir sur toi. Puis, quand le flot se tait, le vieux gondolier chante, Et, quand le jour se meurt, la cloche se lamente ; Puis, comme fait une ombre après la fin du jour, La foule au rialto passe et dit à son tour : Venise, qu' as-tu fait ? Sous tes noires murailles Qui chantera pour toi ton chant de funérailles ? Puis le poëte passe après le gondolier, Plus triste que le flot, en son pâle sentier, Et dit : " j' éveillerai cette mer qui sommeille. Ravenne, écoute-moi ! Zara, prête l' oreille ! Voici. Je vais chanter les paroles de deuil Sur Venise la belle au bleuâtre cercueil. Pourquoi le golfe est-il si triste sur la plage ? Le golfe cache-t-il un mystère au rivage ? Pourquoi la voile au loin, sur l' océan désert, Pend-elle au pied des mâts, comme un linceul ouvert ? Pourquoi ne voit-on plus, dans ses vagues stériles, La lionne de mer bondir autour des îles ? C' est que le jour a fui ; puis les ans, à leur tour, Entraînant leur limon, ont passé comme un jour. Autrefois d' Attila quand sur l' aire divine Le fléau vint frapper la puissance latine, La lionne de mer cachée en ses roseaux Vers Fusine allaitait ses petits lionceaux. Et les îles au loin, vers Corcyre et vers Zante, Aboyaient dans ses mers, comme une meute ardente. Mais le jour où, changeant de figure et d' esprit, Le monde se souvint du sépulcre du Christ, Ce jour-là vit bondir sur sa rive enhardie La maîtresse des flots et son peuple amphibie. Sa galère porta vers Rhodes et Sidon Plus d' un roi pèlerin. Byzance apprit son nom. Du coup que Dandolo frappa sur le Bosphore, Césarée et Stamboul se lamentent encore ; Et son fouet ramena sur son seuil ébranlé Le quadrige de bronze à Corinthe attelé. Reine de l' océan, elle était sans rivales, Quand auprès du Lido ses soeurs orientales La parèrent encor du mauresque turban. Sa citerne s' emplit aux sources du Liban. Dans son palais ducal les péris d' Arabie Bâtirent sous son toit l' Alhambra d' Italie. Toujours environné de ses lions béants, Son doge alors montait l' escalier des géants ; Puis, balançant entre eux sous sa main qui les frappe L' Europe et l' Orient, l' empereur et le pape, Empêchait que le monde, en sa lutte emporté, Ne penchât trop longtemps d' un ou d' autre côté. Aussi, quand Mahomet dans Rome circoncise Pensa porter le pal, le glaive de Venise Comme un regard du Christ dans Rhode étincela ! Sa cuirasse émoussa les javelots d' Allah ; Et, comme au bord d' un nid une aile palpitante, On vit bondir sa rame au combat de Lépante. Puis, quand l' oeuvre fut faite et son siècle passé, Ainsi qu' un grand vaisseau sur l' écume bercé, Tout chargé de butin, d' armes, de banderoles, Qui revient jeter l' ancre à côté des gondoles, Au vent des nations ne prêtant plus son bord, Elle baissa la voile, et rentra dans le port. Dans le port, au Lido, muette, solitaire, Son ombre en chaque endroit enfermait un mystère. Sous le balcon des dix souvent les flots meurtris Avec l' algue roulaient des prières, des cris. Mais du vieil océan rajeuni chaque année, Le vieux doge épousait la vague couronnée. Et Venise chantait, assise au bord de l' eau. " il me sera fidèle, il a pris mon anneau. Non : l' écume n' est plus inconstante au rivage ; L' abîme ne ment pas quand il baise la plage. Carthage, Sidon, Tyr, ne sont rien que néant ; Mais moi je rajeunis autant que l' océan. " Ainsi Venise au port chantait sa barcarolle... Alors on entendit la trompette d' Arcole ; Et l' on vit sur la grève, au loin, un homme errant, Un muet messager qui passait en courant ; Et son cheval lassé, qui portait sa fortune Avec son frein rongeait l' herbe de la lagune. Oh ! Non, ce n' était pas un obscur messager Qui passait en courant. Sous un frein étranger Son cheval écumait. Pâle était le nuage, Plus pâle était la nuit, plus pâle son visage ! Sa tête s' inclinait sous son propre fardeau ; Et la terre après lui sonnait comme un tombeau. Sa main pouvait briser un peuple en son étreinte, Les hommes à son nom étaient saisis de crainte, Et pensaient : "quel est-il ? Il n' est point comme nous. Il n' aime ni ne hait comme nous faisons tous." Car son âme brûlait ainsi que l' incendie Qui se cache au grand jour sous sa cendre attiédie. Seulement, quand le vent balayait dans le sang L' écharpe aux trois couleurs qui lui ceignait le flanc, Oh ! Ses yeux flamboyaient d' une flamme bleuâtre, Comme une lampe antique à la voûte d' albâtre ; Et sa pensée alors, de son ciseau profond, Fouillait comme un sculpteur le marbre de son front. Sa bouche en aucun temps ne s' ouvrait pour sourire. S' il était jeune ou non, quel mot pourrait le dire ? Et de ses premiers ans qui se souvient encor ? Les métaux, comme sont l' airain, le bronze, ou l' or, Dans le creuset durcis, connaissent-ils leur âge ? Chez lui joie et douleur avaient même visage. Et pourtant, si les ans, ou rares ou nombreux, Et non les actions, font l' homme jeune ou vieux, Quoique au fond de son coeur vieux par les destinées, Oui, sans doute, il était jeune par les années. Mais trop tôt des combats l' ardent soleil avait De sa joue hâve et creuse emporté le duvet. Terrible vendangeur, aux jours de vendémiaire On disait que déjà sur le cep populaire Son glaive avait cueilli le fruit des nations. Mais, quoi qu' il eût d' abord fait en d' autres saisons, Ces temps étaient passés ; et la terre frivole Ne se rappelait rien que la moisson d' Arcole. Or, dès que son cheval eut approché du bord, L' immense mer sourit au messager de mort ; Venise dans son coeur dit : " mon heure est venue. " Et, de son trône vide à grands pas descendue, Venise commença de pousser des sanglots Comme une naufragée en regardant les flots. Et son empire fut comme l' algue marine Que l' enfant du pêcheur ramasse à Palestrine. Son vieux lion, au loin, mourant, cherchait en vain Le désert de Libye et son sable africain. Les vagues le raillaient, secouant leur crinière, Et les flots rugissants lui creusaient sa tanière. Alors, comme un fardeau vivant que dans la nuit Les doges sous les ponts faisaient noyer sans bruit, Vingt siècles en un jour s' engloutirent ensemble. Au loin la mer soupire, au loin la rive tremble ; La mer berce la barque, et la barque s' endort. Un peuple a disparu... qui se souvient du mort ? Les gondoliers dormaient quand dormaient les gondoles ; La brise autour des mâts roulait les banderoles. Pas une sentinelle au canal Orfano Ne veillait à cette heure ; et puis l' humide anneau De l' épouse des mers s' est brisé de lui-même... L' océan est si grand, et la nuit est si blême ! Demain qui pourra dire, en voyant son azur, Ce qu' il cache en son lit quand son lit est si pur ? Sous le pont des soupirs quel oeil peut voir un monde ? Quelle oreille entendra sous la vague profonde Sangloter un empire, et, comme les roseaux, Les générations se plaindre sous les flots ? Les gondoliers dormaient ; mais là-bas, sur la plage, Un homme était debout, qui sondait le naufrage ; Et le vent des combats dénouait en jouant L' écharpe aux trois couleurs qui ceignait ce géant. Oh ! Non, ce n' était pas un messager vulgaire Qu' on avait vu passer sur la rive, naguère. 10 LE MESSAGE. Pars, messager, tout dort encor ; Pars dans la nuit, au son du cor ! Au son du cor, pars : voici l' heure Où sur son calice d' amour Le rossignol palpite et pleure, Où l' étoile éveille le jour, Où l' aube, en sortant des nuages, Surprend le secret des messages. Pars, messager ; mon coeur te suit, Et ta trace à mes yeux reluit. Pourquoi n' est-tu pas l' hirondelle ? Tu volerais là-bas comme elle ; Puis tu verrais sur le chemin Un capitaine au front d' airain. Porte-lui ma lettre fermée, Et de pleurs encore embaumée. Joséphine à Napoléon. Au milieu du bruit des cymbales, Quand près de vous sifflent les balles, Vous souvenez-vous de mon nom ? Au milieu des cris d' une armée Quand vous rêvez, est-ce de moi ? Non, vous ne rêvez que fumée, Que lourds canons, tente de roi. Vous aimez d' amour votre épée, À vos côtés de sang trempée, Plus que votre femme, cent fois, Sous ses rideaux pâle et sans voix. Avez-vous fait vos fiançailles Avec Arcole ou Rivoli, Avec la vierge de Lodi, Ou la vierge des funérailles ? Avez-vous donc mis votre anneau Au doigt sanglant de vos batailles, Pour les aimer jusqu' au tombeau Plus que vos soeurs et que vos frères ? Que vous font mes larmes amères ? Sitôt que votre étoile luit, On dit que, le jour ou la nuit, Vous êtes, depuis mon veuvage, Là-bas, un lion de carnage. Que je voudrais, de mon balcon, Sur votre cheval de bataille Vous voir passer, quand le clairon Aux lèvres d' or crie et tressaille ; Quand une ville tout en deuil Pour vous met ses clefs sur le seuil ; Quand votre écharpe se déplie, Et que les femmes d' Italie Sous les orangers vont s' asseoir, Disant : " qu' il était beau ce soir ! " Est-il vrai que dans la poussière Sur vos épaules ruisselants, Vos longs cheveux traînent sanglants, Comme d' un casque la crinière ; Que sous l' ombre de Rivoli Votre front encore a pâli ; Et que la soif et le carnage Ont tant maigri votre visage ? Toutes les nuits je vous attends, Et sans dormir je compte l' heure. Toutes les nuits, sans vous, je pleure Sitôt que grondent les autans. Quand reviendrez-vous de la guerre ? Pour recommencer vos combats, Avez-vous donc de leur poussière Ressuscité vos vieux soldats ? Voulez-vous au bout de la terre, Tout sanglants, sans pain, sans souliers, Traîner ces fantômes à pieds Dans votre fantôme de gloire ? Pour me revoir attendez-vous Que je me meure à vos genoux ; Qu' à votre front chaque victoire Mette une ride pour bandeau ; Que vous ployiez sous le fardeau, Ou qu' une blessure éternelle Glace votre coeur plus froid qu' elle ; Ou que vos grenadiers en deuil Vous embaument dans le cercueil ? Si vous m' aimez, quittez l' armée, Quittez les camps et la fumée. Je ne rêve, si je m' endors, Que de hiboux, d' oiseaux des morts, Je n' en puis dire davantage. Ah ! Revenez, sinon je meurs. Je vous écris avec mes pleurs. Adieu ! J' attends votre message. " 11 LA REPONSE. Pars, messager, tout dort encor ; Pars dans la nuit au son du cor ! Au son du cor, pars : voici l' heure Où sur ma tente qu' elle effleure L' étoile luit ; où mes soldats Dorment sur l' herbe qui ruisselle ; Où la vedette au parler bas À dit : " garde à vous, sentinelle ! " Pars, messager, avant le jour. L' étoile dort ; le vent sommeille ; Le tambour bat, le camp s' éveille. Pourquoi n' es-tu pas le vautour ? Là-bas où l' horizon s' incline, Tu porterais en bondissant Ma lettre écrite avec du sang. " Napoléon à Joséphine. Sous vos rideaux ne pleurez pas : Mon coeur ne bat dans ma poitrine Qu' auprès de vous. Dans les combats, Il est d' airain ; sous la mitraille, Quand j' ai fait mon plan de bataille, Le soir, sur l' affût d' un canon, Je pense à vous. De votre nom Je me souviens quand la pelouse Du sang des morts baigne ses fleurs. Non, non, d' Arcole et de ses soeurs Jamais ne soyez plus jalouse : Leurs jeux ne sont que jeux d' enfants, De vierges aux fronts rougissants. Ma tâche à peine est commencée, Et déjà ma gloire est passée. L' éternel a mis en ma main Son marteau pour frapper la terre, Et moi, sur le bord du chemin, Je perds mon temps et mon salaire. Sur le sentier que j' ai foulé Pas un empire n' a croulé, Et l' herbe croît sur ma victoire. Dans le Nil ou dans le Jourdain Je n' ai pas encor mené boire Mon cheval aux sabots d' airain ; Pendant qu' à mon âge Alexandre Avait tari tout le Scamandre, Ôté sa tiare au persan, Son toit de marbre à Tyr en cendre, Et son orgueil au mont Liban. Si je retournais en arrière, Tant qu' un soldat suivra mes pas Pour vous rapporter ma poussière, Vous me chasseriez de vos bras ; Et de mon sabre qui se rouille Vous me feriez une quenouille. Quand il nous viendra des enfants, Ils me renieront pour leur père, Si dans leurs berceaux triomphants À leurs pieds je ne mets la terre. J' ai glané l' épi de la guerre Que la faucille de César Avait oublié par hasard Dans le sillon de l' Italie. L' Occident me gêne et m' ennuie : Son maigre sol est sans engrais Pour enraciner à jamais L' arbre sanglant de mon génie. Son écho trop vite est lassé, Et son encens trop tôt passé. Son vin amer trop vite enivre. Il n' a qu' une page en son livre Que le vent par le vent poussé, Chaque jour, emporte et déchire Avec le nom de son empire. Le pays que j' aime le mieux, C' est l' Orient aux vastes cieux : Il a de hautes pyramides, Et des monts de sables arides, De vieilles villes de granit Où mon aiglon fera son nid. Il a des puits de renommée Pour désaltérer mon armée, Et l' écho des déserts béants Pour des batailles de géants. Là-bas des sphinx au front d' ivoire Veilleront au pied de ma gloire, De peur que les boucs du chemin Ne rongent ses ongles d' airain. Ma tente y sera mieux dressée : C' est le pays de ma pensée. Adieu. Je pars pour le désert. Je n' en puis dire davantage. En égypte où le Nil se perd Envoyez-moi votre message. " 12 LES PYRAMIDES. En égypte où le Nil se perd Sept pyramides au désert Se sont assises dès l' aurore. Là, qu' attendent-elles encore ? Quand a passé l' orage noir, Elles ont dit au vent du soir : Où l' as-tu vu passer, vent qui viens d' Italie ? Où l' as-tu vu passer, mer d' orages remplie ? Dis, viendra-t-il bientôt, ou ce soir, ou demain, Aux pèlerins d' Alep demander mon chemin ? De mon faîte éternel si je pouvais descendre, J' irais, agenouillée, au bord des flots l' attendre. Quand son sultan la quitte, au sommet de sa tour La sultane à Stamboul demeure tout le jour. Ah ! Que son calumet sur sa natte l' ennuie ! Du haut de ses créneaux où son coude s' appuie, Au détour du Bosphore, en pleine mer, là-bas, Elle cherche une voile, et ne la trouve pas. Et moi, j' attends ici mon sultan et mon maître. Gazelles qui passez, le voyez-vous paraître ? Est-il sur les flots purs ? Est-il dans les autans ? Est-il dans mon soleil ? Je l' attends, je l' attends, Pour que sa gloire écrite au bout d' un fer de lance Remplisse mon désert, et rompe mon silence. Que me fait la mosquée abaissée en arceaux ? Que me font à mes pieds cent villes à créneaux, Et tous leurs minarets à genoux sur les dalles, Comme un esclave noir qui nouerait mes sandales ? Pour s' asseoir devant moi sur mon sable aujourd' hui Un géant doit venir ; et ce géant, c' est lui ! -dites-le-nous de votre cime, Nous le redirons à l' abîme. Votre sultan, comment est-il ? Vient-il du Bosphore ou du Nil ? Comment est fait son cimeterre Quand il jette son cri de guerre ? -comme un serpent ailé son cimeterre a lui : Une étoile l' éclaire, et marche devant lui. Comme un lion qui passe auprès de sa lionne, Sur son front est écrit : " voyez-vous ma couronne ? " Et déjà dans la gloire entré par cent endroits, Son visage a pâli de la pâleur des rois. Jamais en mon désert rien n' a laissé de trace, Ni peuple, ni cité, que d' un souffle j' efface. Ainsi qu' un livre ouvert, avec sa marge d' or, Où pas un mot entier ne s' aperçoit encor, Pour écrire le nom de ses jours à venir, Tout mon sable s' étend de Thèbes jusqu' à Tyr. Depuis que l' éternel en ce lieu m' a menée, J' ai conservé mon deuil, à me taire obstinée. Dans leurs songes mes sphinx m' ont dit : " le voyez-vous ? Il marche en son combat. Le voilà, cachez-nous. Comme un pâtre il nous pousse au fond de votre étable. Ouvrez ! Son doigt écrit son nom sur votre sable. " Après eux les lions ont passé ce matin. Les lionnes disaient, attendant leur butin : " le lionceau d' Arcole a déjà sa crinière ; " des os des nations il se fait sa litière ; " il vient, il fait trois bonds, et franchit l' univers ; " en feriez-vous autant, beaux lions des déserts ? C' est pour lui jusqu' aux cieux qu' ici mon toit s' élève. J' ai roulé dans mon ombre un chevet à son rêve. Comme une lampe d' or pour éclairer son nom, La lune à mon pilier pendra par mon chaînon ; Et comme un mamelouk avec son cimeterre, Mon désert veillera, couché dans sa poussière. Comme une caravane aux tentes de granit, J' attends mon chamelier sous ma pesante nuit ; Quand mes cieux tariront, si je demande à boire, Il répandra sur moi le flot de sa victoire. Si je suis égarée en mon vide chemin, Il m' apprendra la voie où va le genre humain. À ma rive il dira le nom d' une autre rive, Si l' ombre de mon faîte au bout du monde arrive ; Si les tours des chrétiens, sous leur long voile noir, Songent aux minarets, quand vient l' heure du soir, Et si les clochers d' or, sous leurs brumes humides, Rêvent pendant leur nuit des nuits des pyramides. Ah ! Qu' il tarde à venir ! Cigognes du Carmel, Sur mon faîte montez. Voyez-vous sous le ciel Un épervier de Corse ? -oui, j' ai vu sa grande aile. Là-bas sa griffe saigne, et son oeil étincelle. Épervier d' Aboukir, ferme ton aile d' or ! Sauve-toi dans ton nid, pélican du Thabor ! 13 LE PACHA. Le pacha de Damas a rêvé de poignards, D' ataghans ciselés et d' assauts aux remparts. Ses femmes ont de pleurs mouillé son cimeterre, Et roulé sur son front son blanc turban de guerre ; Et déjà ses trois fils, descendus de sa tour, Ont porté cette lettre au bey de Damanhour : " mon frère, allez seller vos cavales rapides, Venez les attacher au pied des pyramides. Pour la fête du glaive amenez-moi vos fils, Vos gendres, vos neveux, avec tous leurs spahis ; Arrachez votre tente, et quittez vos murailles : Vous trouverez de l' ombre au palmier des batailles. " Ah ! Quand ils ont passé, le désert a tremblé ; Mainte ville des morts sous son toit a croulé. Derrière eux qui se presse ? Est-ce un vent de carnage ? Est-ce un troupeau que mène une autruche sauvage ? Non, c' est dans le chemin, le bey de Damanhour, Avec tous ses neveux et ses fils alentour. " frère, que voulez-vous ? La fête est-elle prête ? Avez-vous vu briller le sabre du prophète ? Mon cimeterre a soif, il a dit au croissant : " mène-moi dans la mer où le flot est de sang ; Les anges du désert qui nous servent de guide Entraînent nos chevaux par le mors et la bride. " Le pacha de Damas, sur le haut de sa tour, Les regarde passer depuis l' aube du jour, Plus nombreux qu' au sérail les soupirs des sultanes, Avec les grains de sable aux pieds des caravanes, Et les flots de la mer qui sourit à Tunis, Et les étoiles d' or aux cieux des oasis. Ah ! Qu' il croit déjà voir suspendue à sa selle Du beau sultan Kébir la tête qui ruisselle ! En son rêve il l' emporte à travers le chemin, De noirs cheveux voilée, et saignante en sa main ; Et, pour mieux qu' on la voie en ses destins rapides, Il la veut accoler au tronc des pyramides. Ah ! Qu' il rêve déjà du beau pays des francs, Où les maures allaient, sous les myrtes errants ! Et des nuits de Provence et des fraîches journées, Et des sources d' eau vive aux pieds des Pyrénées, Et des bois d' arbres verts, et des vieux châteaux forts Où les chiens de chrétiens ont caché leurs trésors ! Femmes qui vous baignez sous le chêne d' Ardennes, Sous le figuier du Var, dans le golfe de Gênes, Baissez votre long voile ! Il rêve aussi de vous, De vos baisers d' amour aux musulmans si doux. Pensant à son harem, il dit à son pirate : " va-t' en les attacher au mât de ma frégate. " Pâle tour d' Occident, qui combattra pour toi Quand sur tes fondements tu sens crouler ta foi ? Tes cieux sont plus déserts que les cieux d' Arabie, Du limon des vieux jours ta citerne est remplie. L' hysope croît sur toi comme aux flancs du Carmel, Ta chute a devancé les chevaux d' Ismaël. C' est d' avoir dans ton ombre assez vécu d' années, Assez vécu de jours, de soirs, de matinées. Quand ton blême soleil s' éteint en son été, Couche-toi dans ta poudre et ta fragilité ; Et laisse vivre encor ses siècles de merveille À ta soeur d' Orient que ta chute réveille. Dans le champ du passé va-t' en semer le sel ; Déracine en ton sol toute plante du ciel ; Poursuis ton Dieu caché jusqu' en son tabernacle, Et renverse sur toi son culte et son oracle, Pour qu' en voyant l' abîme où ton espoir se perd, L' arabe puisse dire : " ah ! C' est mon grand désert. " Hâte-toi dans ta nuit jusqu' au fond de descendre. De ton Christ au tombeau disperse au loin la cendre. Efface à ta muraille et la vierge et les saints, Et tes voeux immortels, et tes sacrés destins, Afin de ressembler, en ta douleur murée, À la tour du lépreux vers Damas égarée. Car voici qu' au galop le pacha de Damas Vient au-devant de toi vers le puits des combats. Tout son peuple le suit ainsi qu' une gazelle ; Son étrier résonne au cordon de sa selle ; Et sa barbe se roule au cou de son cheval Comme un flocon de neige aux longs crins du mistral. 14 LE CHAMELIER. Le soir le chamelier, en menant sa chamelle, Chante son chant de nuit, quand le ciel étincelle. " Allah ! Voici la nuit. Là-bas comme un sultan Le minaret se lève aux échos du tam-tam. Allah ! Voici le jour ! Le désert se réveille Et demande au lion si le pacha sommeille. Arabes, mamelouks, allons, suivez mon chant ; Plus vite il faut courir que la grêle en un champ. Dans le crâne des francs vous trouverez à boire. Pour vous désennuyer, je sais plus d' une histoire. Laquelle voulez-vous ? -une histoire de sang, D' une tête coupée et d' un sabre de franc. -donc de Bounaberdi, le lion sans crinière, Écoutez la merveille, et cherchez sa tanière, Lions de Barbarie ! Il est né sur un roc, Dans une île enchantée où passe le siroc. Son ombre fait mourir, et sitôt qu' il se lève, La vague d' Aboukir sanglote sur sa grève. Oui, de Bounaberdi, du sultan sans turban, Écoute le miracle, arabe du Liban ! Ses femmes au harem sont quarante batailles Qui le suivent partout avec leurs funérailles ; Et ses eunuques noirs dont le poignard reluit Sont plus de cent combats qui veillent dans sa nuit. Son calumet ambré n' a point d' autre fumée Que celle de son nom et de sa renommée. Sur son sabre luisant son coran est écrit ; Sa cavale est ailée ainsi que son esprit. Comme dans sa mosquée il entre en son orgueil Sans frapper de son front le pavé ni le seuil. Ces villes dans le sable où la cigogne habite, Ces vieux murs de mille ans où l' épervier s' abrite, Sont les tours du sérail qui cache son trésor. Les géants dans la nuit, aux palais de Luxor, Ont fait ces escaliers pour qu' il monte à sa cime, Ceux-là pour qu' il descende au fond de son abîme. Heurtez, foulez du pied ces restes de cités. Si vous pouviez entrer en leurs murs enchantés, Comme auprès d' un trésor on trouve une veilleuse, Vous verriez de ses jours la lampe merveilleuse ; Et de leurs siéges d' or tous ses rêves de roi Se lèveraient soudain, et diraient : " ouvrez-moi ! " Assez ! Le soleil luit ; je ne sais plus d' histoire, Et de Bounaberdi voici la tente noire. Là, sous sa pyramide, il la heurte du front. Le sable écrit son nom : tes pas l' effaceront, Lion de Barbarie. Allons, cours sur ta proie ; Va ronger de ta dent son orgueil et sa joie. 15 L'IMAN. Le chamelier se tait, mais non l' écho de Tyr, Ni l' écho du Thabor, ni le flot d' Aboukir, Ni la blanche mosquée auprès du sycomore ; Car sur les minarets, du côté de l' aurore, Dès qu' au pays de Misr vient l' heure de prier, L' iman comme l' écho répond au chamelier : " Allah ! Voici la nuit, adorez le prophète ! À toute heure il vous voit et luit sur votre tête. Allah ! Voici le jour. Redites tous : Allah ! Par le puits du désert, par l' étoile endormie, Par le champ du figuier, par l' ombre évanouie, Maugrabin, mamelouk, turcoman et fellah ! Par les chevaux brûlants dont le souffle étincelle, Par les chevaux d' Assur aux ongles de gazelle, Par ceux que vers Boulac la trompette enhardit ; Et par les cavaliers, par les djinns moins rapides, Je vois au loin, je vois au pied des pyramides S' assembler le troupeau d' Yblis au front maudit. Par le puits de Tesnim, où Misr se désaltère, Par les noms de l' épée et ceux du cimeterre, Comme de blancs chevreaux du côté d' Embabeh, Je vois au loin, je vois des tentes égarées, Puis les lions d' Aram aux crinières dorées, Et puis le blanc turban de Hassan Mourad-Bey. Je vois son ataghan caché dans sa ceinture, Comme un serpent du Nil, qui dans la nuit obscure Prépare son poison ; puis je vois le giaour, Et le franc qui talonne une mule indocile, Puis d' Aram et de Misr le hardi crocodile, Et les chiens de chrétiens hurlant tous alentour. Lequel l' emportera du flot ou du rivage ? De la mule des francs, de l' étalon sauvage ? Ou du giaour impur, ou du bon musulman ? Ou du lion chasseur, ou de l' agneau qui bêle ? Du hardi crocodile, ou du chien infidèle ? De l' homme, ou du prophète, ou d' Allah seulement ? Ah ! Du sultan Kébir le souffle brûle et tue ; Mais le souffle d' Allah, quand il chasse la nue, Est cent fois plus puissant. Ah ! Du sultan Kébir Comme un tison ailé, la colère flamboie ; Mais le courroux d' Allah, quand il cherche sa proie, Jette aussi des éclairs sur les palmiers de Tyr. Ah ! Le sultan Kébir est le roi de l' épée. Quand elle est au désert à sa tâche occupée, Au champ du mûrier rouge il la conduit des yeux. Mais Allah sait aussi vers la source tarie Conduire en leurs chemins les lions de Syrie, Et pousser le simoün en ses arides cieux. Pour le combat des forts voici l' heure marquée ! Priez, bons musulmans, dans la grande mosquée, Pour l' aigle du Liban et pour les fils d' Ali. Priez dans l' oasis, pour la tente odorante, Pour les lions du Nil à la croupe fumante, Et surtout pour Nassouf-pacha de Tripoli. -comment faut-il prier pour les beaux janissaires, Quand les belles houris ont fermé leurs paupières ? Et pour les mamelouks sortis du franguistan ? -quand les houris ont clos leur paupière en la nue, Priez par le poignard, par la lance perdue, Par l' ataghan des beys, et par leur bleu turban ! -comment pour les spahis aux bruyantes timbales ? Comment pour les agas que foulent leurs cavales ? Pour le roméliote au fusil enchanté ? Pour ceux que le Nil pousse aux tièdes mers d' Asie ? Et pour ceux qu' il rejette en passant vers Sédie ? -priez par le tranchant du sabre ensanglanté. Maintenant, écoutez, l' oreille contre terre ! Le grand désert bondit, ainsi qu' une panthère. Malheur au mécréant qui trop tôt l' éveilla ! Pour toujours il remplit ses vides pyramides Des cent voix de l' épée, et d' échos homicides ; Et l' écho du désert redit partout : Allah ! -du haut des minarets que voyez-vous encore ? Le cri qu' on jette au Nil retentit au Bosphore. À cette heure que fait le grand Bounaberdi ? -il fait signe au combat comme on parle à l' esclave, Et les chevaux de Tyr à sa voix qui les brave, Effarés et tremblants, répondent : effendi ! J' ai vu vers Embabeh, sur sa rive éperdue, Un fleuve se tarir, comme une coupe bue. Quand j' ai cherché ses flots, j' ai trouvé son écueil ; J' ai vu vers Embabeh d' une armée innombrable Tout l' orgueil en un jour se tarir dans le sable. J' ai cherché sa victoire, et j' ai trouvé son deuil. -comment faut-il prier vers le soir des batailles ? -le soir il faut pleurer ainsi qu' aux funérailles ; Car les chevaux d' Assur ne mordront plus leur mors ; Car les lions du Nil ont perdu leur crinière ; Car le turban de Misr est souillé de poussière. Femmes, chantez la plainte et l' éloge des morts. 16 LA PLAINTE. -nos bouches chanteront, mais nos yeux sous nos voiles Se rempliront des pleurs qui tombent des étoiles. Au ciel de l' Orient s' est brisé le croissant. Dans le champ d' Embabeh que laboure l' orage, La palme de Mogreb étend son noir ombrage, Et la fleur du dattier se baigne dans le sang ; Dans le sang des pachas, des beys et des vayvodes. Ceintures d' or, poignards aux fourreaux d' émeraudes, Comme les basilics, venimeux ataghans, Amulettes d' Alep, béantes coulevrines, Sabres damasquinés, lances ni javelines, N' ont défendu Saïd de la lance des francs. Ainsi que les palmiers que les vents amoncellent, Sur les spahis de Tor ceux de Jaffa chancellent ; Leurs os aux pèlerins apprendront le sentier. Des restes d' Ismaël comme d' un chaume aride, Le berger de Gizeh, devant sa tente vide, Allumera son feu pendant l' hiver entier. Ah ! Sous le poids des morts le pont d' Al-Sirah tremble ; Trop d' âmes en un jour s' y rencontrent ensemble ; Les enfants du poignard, dans leurs beaux châteaux forts, Comme au pied du dattier tombent les dattes mûres, Au pied du sultan franc sont tombés sans murmures. Les baisers des houris n' éveillent plus les morts. Bulbul ne viendra plus, sur le myrte d' Asie, Avant l' aube baiser la rose épanouie ; Car la rose d' égypte a perdu son odeur ; Mais sous le toit usé de la vieille mosquée Les myopes hiboux et la louve efflanquée Ensemble habiteront, sans craindre le chasseur. Muets, les minarets croulant dans la tempête Dénoueront leurs turbans de marbre sur leur tête. Le caloyer impur de Tine ou de Roumi Y fera sa prière en sa langue menteuse ; Comme un phare oublié dans la mer ténébreuse, Ils garderont, eux seuls, le désert endormi. La cigogne de Thèbe a quitté sa nichée ; Et la terre de Misr, comme une herbe arrachée, Est soumise au giaour. Le vil nazaréen Des filles des émirs a soulevé le voile ; L' Asie est partagée ainsi qu' un pan de toile : Le coran obéit au livre du chrétien. L' égypte musulmane, et le Caire et Médine, Serviront de litière à la mule latine. Damas au mécréant a payé le miri. De son nid de vautour Gézaïr enlevée S' enfuira pour jamais sans prendre sa couvée, Et Tunis et Calpé répéteront son cri. J' en jure par le sable et la rive sanglante ! Nul ne connaîtra plus la place de sa tente. Chaque jour apprendra des usages nouveaux. L' oeil verra des douleurs que l' oeil n' a jamais vues ; L' oreille écoutera des langues inconnues ; Et les morts pleureront aussi dans leurs tombeaux. Qui l' eût dit, que le frein forgé loin de l' Asie Au désert eût dompté le coursier d' Arabie ? Qui l' eût dit, que la torche allumée au couchant Eût du vieil Orient consumé l' espérance ? Que l' épée aiguisée aux rivages de France Fût venue au Carmel essayer son tranchant ? J' en jure par l' anneau, par le lait des chamelles. Moslem s' habillera du lin des infidèles ; Le croyant videra la coupe du giaour. Jaffa verra Stamboul repasser le Bosphore, Non plus sur sa galère, éblouissant l' aurore, Mais veuve en son caïque, et pleurant tout le jour. Mais alors l' Albanie, au jour de l' épouvante, Se souviendra des flots qui roulent vers Lépante. Malgré beys et pachas, l' épervier de Souli Et de Missolonghi verra croître son aile ; Et du vieux navarin le lionceau rebelle Sous ses dents brisera les os de l' osmanli. Car des beaux mamelouks la puissance est passée, Et du vieil Orient la lance est émoussée. Sa cassolette exhale une vapeur de sang. Sur ses chameaux pelés il a roulé sa tente ; Et, comme un pèlerin, avant l' aube naissante, Il remporte au désert son toit en gémissant. Car le sultan Kébir est un puissant prophète : C' est le glaive de Dieu pendu sur notre tête. Mais des beaux mamelouks, mais des fils d' Osman-Bey, Ah ! Les blancs ossements, ah ! Les tentes parées, Ah ! Les luisants poignards, ah ! Les housses dorées, Un jour a tout détruit du côté d' Embabeh. 17 LE DESERT. Du côté d' Embabeh la terre a fait silence ! Le chacal a hurlé ; le dattier se balance Sur sa tige ridée. Au bord de l' Orient Les tombeaux ont parlé. Dans ses citernes vides, Le désert avait soif au pied des pyramides ; Et le désert a bu son outre de géant. L' Orient ! L' Orient ! Le monde des tempêtes, La terre aux vastes cieux, la terre des prophètes, Sous les pas d' un seul homme, ainsi qu' un souvenir, Au loin a tressailli. Sinaï se réveille ; Et l' insecte au désert passe et prête l' oreille Pour entendre germer les peuples à venir. Le clairon d' Occident, de la terre promise, A chassé l' antilope aux sources de Moïse. Le Jourdain s' en émeut ; et le coursier de Job, Sous le cèdre d' Aram secouant sa poussière, Quand il a reconnu la fanfare guerrière, A dit encore : " allons au-devant de Jacob ! " De Tyr sous ses naseaux la gloire s' est tarie. Le glaive de Lodi, qui frappe la Syrie, Des prophètes hébreux a brisé les tombeaux. Les jours qu' ils ont prédits, ainsi qu' une fumée, S' exhalent triomphants de leur cendre embaumée. L' aiglon de Rivoli disperse au loin leurs os. Après son long travail, comme un boeuf à l' étable, Les sphinx, sans leur berger, endormis dans le sable, Ont relevé la tête au désert d' Aboukir. Puis, voyant le retour des soldats de Cambyse, Et des jours oubliés l' énigme qui se brise, Sur la plage ils cherchaient le nom de l' avenir. Puis, au loin, entendez ! La sentinelle appelle ! Et plus loin les cités qu' habite la gazelle, Les puissants dieux de bronze, ou de pierre, ou de bois, Et tous les peuples morts qui, dormant dans l' argile, Font germer l' aloës en leur urne fragile, Comme un souffle du soir répondent à sa voix. L' Asie a salué la bannière d' Arcole ; Un homme a fait un signe. Au bruit de sa parole, L' ibis de pharaon abandonne son nid. Le temple s' est caché sous sa voûte croulante. Pour faire entrer plus vite en ses murs l' épouvante, Thèbe brise au désert ses portes de granit. Comme des lionceaux, le front penché vers terre, Haletants, les canons ont léché la poussière Des belles oasis. Au bord des puits lointains, Le sabre de Kléber, baigné dans le mirage, A du palmier d' Oreb cherché le noir ombrage ; Et la terre attendait, aride, ses destins. C' était l' heure du jour où le dattier sommeille, Où le désert s' endort en sa vide merveille, Où la fourmi s' abrite à la place des dieux Dans le temple gisant ; où la nuit étincelle ; Où l' autour a plié son long cou sous son aile ; Et la terre aspirait le calice des cieux. Or celui dont l' épée, ainsi qu' une autre aurore, Quand elle brille au Nil resplendit au Bosphore, Du sommeil des vivants ne dormait déjà plus. Son oeil, ardent charbon que le simoün attise, Luisait dans son foyer ; et son front sous la brise Comme toi pâlissait, neige du mont Taurus. Comme toi, noir nuage au flanc de la Syrie, Ses noirs cheveux pendaient sur sa joue amaigrie. Puis il entre au chemin où le désert l' attend. Il s' avance ; il revient ; il se hâte ; il s' arrête ; Les bras sur la poitrine, et secouant la tête, Il se parle tout bas ; et la terre l' entend. " entrons seuls, ô mon âme ! Ainsi qu' en notre gîte, En ce désert de sable où mon destin s' agite. Pour un moment laissons en arrière de nous Ce bruit que fait un nom, et le monde à genoux. Ainsi qu' un vêtement qui nous gêne et nous pèse Quittons là notre gloire et luttons à notre aise. Et d' abord dis-le-moi : pour que mes ennemis Soient d' un souffle à mes pieds renversés et soumis, Que suis-je donc moi-même ? Un homme ou plus qu' un homme ? Un prophète ? Un devin ? Ce que le monde nomme Un demi-dieu, je crois, qui se fait son autel De son propre débris pour un jour immortel ? Peut-être plus encor. Le sais-tu, ce mystère, Jupiter Ammon ? Dieu de sable et de poussière, Qu' en ce lieu ce désert a vu naître et mourir, Suis-je un dieu comme toi, comme toi pour périr, Ou ton fils Alexandre, avec sa renommée, Qui revient en sa force et cherche ta fumée ? À cette heure le monde a perdu son chemin. Il faudrait dans sa nuit le mener par la main. Depuis qu' en cet endroit où chaque pas s' efface, Caché dans ma pensée, il ne voit plus ma trace, En pleurant il s' en va du Rhin jusques au Nil Se mendier un maître, et crie : " où donc est-il ? " Voici l' heure qui sonne, heure immense, infinie ! Debout donc, ma fortune ; et debout, mon génie ! Ici, dans l' oasis regarde autour de toi Si quelqu' un n' a pas dit : " c' est toi qui seras roi ! " Dans l' oasis ? Non pas ! Va. Regarde en toi-même Si tu n' y verras pas luire ton diadème. Ah ! Oui, dans ma pensée ainsi qu' en un palais J' ai couronné mon rêve élevé sous le dais. J' ai vu là se dresser dans les flots du mirage Mon fantôme de gloire et son altier naufrage ; Et cette voix qui gronde en mon coeur et s' éteint, C' est donc là cette voix qu' ils appellent destin ! ... Mais, je le veux encore ; je poursuis ma victoire. M' y voici ! J' ai gravi la cime de l' histoire. Où ce chemin va-t-il quand on y met le pied ? Redescend-on jamais par le même sentier ? Est-il un seul endroit où le désir s' arrête, Et dise : " c' est assez ! Je suis là sur le faîte ? " Et puis, le lendemain, roi, consul, empereur, Charlemagne ou Cromwell, doge ou lord protecteur, De quel mot appeler ce géant de conquête Qui dépasse le monde et les cieux de la tête ? La servitude a pris tant de noms pour briller ! De quel masque nouveau la pourrais-je habiller ? Deux mondes sont ici qu' en tout je vois paraître ; Ou Brutus, ou César, lequel vaut-il mieux être ? C' est là tout le débat. Brutus, homme de bien ; César, âme du monde : il en est le lien. César n' a point d' égal ; Brutus n' a point de vices. Qu' en penses-tu, mon âme ? Il faut que tu choisisses. Brutus est la victime et meurt avec sa foi ; César est le tyran et fait vivre sa loi. Brutus est la vertu ; César est la puissance. Mon âme, achève donc, et quitte la balance. Brutus est le mortel qui survit par hasard ; César le dieu sur terre... ah ! Je serai César. 18 LE PREMIER CONSUL. César, salut ! Voici les faisceaux consulaires, La foule, les licteurs, les haches populaires, Sous le fouet triomphal les quadriges fumants ! Vieux consul à l' oeil fauve, oh ! Depuis deux mille ans Que la tombe a bien su rajeunir l' esclavage, Et refaire ton oeuvre et ton blême visage ! Les vers filent-ils donc aux morts dans le tombeau Deux fois leur pourpre neuve ? Et quand ton lourd manteau Des eaux du Rubicon est ruisselant encore, Comment as-tu quitté ton sépulcre sonore ? Et comment sur ton front, au soleil de Lodi, La couronne de chêne a-t-elle reverdi ? Pour entraîner ton char en sa nouvelle ornière, Combien de nations, sous ta verge guerrière, Veux-tu tenir en bride ? à laquelle d' abord Veux-tu mettre aujourd' hui la selle et le frein d' or ? Et quand ton fouet conduit le quadrige du monde, Quel état croupira sur sa litière immonde ? Peuples gladiateurs, désennuyez César ! Il vient, accourez tous au-devant de son char. Criez, pour achever ses plaisirs qui vous tuent : " les peuples vont mourir, les peuples te saluent ! " Avec grâce tombez dans le cirque à ses pieds ! César vous sourira, vos jours seront payés. Et comme dans les bois, d' une aile matinale, Quand le faucon s' élance en sa chasse royale, La couleuvre repue, endormie au soleil, Trop tard cherche en rampant son gîte à son réveil ; Ainsi, dès qu' au matin l' aiglon quitta son aire, Sentant sous son duvet la serre consulaire, Le monde a dit : " voici l' oiseau du Rubicon ! " Et le taureau gaulois a connu l' aiguillon. L' hysope, au haut des monts, sous le cèdre s' incline. L' homme sous le héros, l' ombre sous la colline ; Le flot baise le roc debout sur l' océan, La foule son César, et César le néant. Et, depuis ce jour-là, pour détrôner un monde, Un homme a pris sa place ; et, quand un peuple gronde, Ses pieds éperonnés, comme un sépulcre ouvert, Heurtent les nations. Comme une ombre au désert, Quand le lion royal agite sa crinière, Chaque état devant lui se tait en sa tanière. Un homme seul est tout, et le reste n' est rien. Lui seul il a tout fait, et le mal et le bien. Mille noms ont péri pour grossir son ouvrage. Mille flots passeront pour qu' un seul flot surnage. C' en est fait : un seul homme a, pendant leur sommeil, Des peuples usurpé la place à leur soleil. Qu' ils dorment ! Pour eux tous, ardente sentinelle, Le jeune consul veille en la cité nouvelle ; Et sur sa mappemonde, armé de son compas, Il débrouille en un jour le chaos des états ; Ou, penché sur son globe, il rapproche à sa guise Deux rivages hurlants qu' un océan divise ; Ou d' un mot il efface un peuple trop altier ; Ou d' un trait de sa plume il se fraye un sentier Sur le mont d' Annibal ; ou, quand son doigt s' arrête, Il creuse dans le roc un port à la tempête ; Et sa lampe, mourant sur ses projets divers, Éclaire chaque fois un nouvel univers. Souvent pendant la nuit, quand la nuit fait silence, Le premier au conseil il met dans la balance Le vieux code romain par l' évangile usé. Son esprit, comme un glaive à sa droite aiguisé, Tranche le noeud gordien que nouèrent les sages, Et fait sa loi d' airain de mille obscurs usages. Et les vieillards disaient : " il nous surpasse tous. D' où lui vient sa sagesse ? Il n' a pas comme nous, Des siècles coutumiers épousant les coutumes, Jour et nuit retourné leurs gothiques volumes ; Nos fils sont de son âge, et son doigt frémissant Jamais n' a feuilleté que son livre de sang. Ainsi tous le craignaient. Du breuvage qu' il aime, Dans son vase emmiellé Dieu l' enivrait lui-même. Les peuples le suivaient en caressant leur frein. Il était calme et fort ; et sur son front serein, La couronne de plomb sacrée à Sainte-Hélène N' effeuillait pas alors la couronne de chêne. 19 LE SAINT-BERNARD. Les Alpes sont debout. Les voyez-vous blanchir ? Leurs murs sont crénelés ; qui pourra les franchir ? Derrière leur enclos, à l' ombre épanouie, Qui jamais cueillera la fleur de l' Italie ? Si ce n' est toi, grand Dieu, qui jamais du vallon Montera sur leur cime après l' aigle et l' aiglon ? Comme un camp éternel leurs tentes sont dressées. Qui les emportera sur son char entassées ? Jamais la dent des boucs ne les ronge en chemin, Et jamais l' ouragan ne déchire leur lin. Quel guerrier dormira sous leur toit de tempête, Et pourra dans son rêve escalader leur faîte ? Dès l' aube la Jungfrau s' assied dans les ravins, Et porte l' avalanche en ses humides mains. Qui dénouera jamais son voile de nuage ? Comme un anachorète en son froid ermitage, Le Saint-Bernard, pieds nus, se couche en son cercueil. Qui jamais franchira les degrés de son seuil ? Les Alpes sont debout. Sur leurs flots sans rivage Que hérisse à leur faîte un éternel orage, Sur cette mer géante aux vagues de granit, Où, comme l' alcyon, les peuples font leur nid, Sans rameur et sans mât, suspendue à la cime, Quelle barque jamais ira tenter l' abîme ? Ah ! Qui m' emportera sur leur plus froid sommet, Comme un chevreau lassé qui monte en son chalet ? Qui me dira jamais ce que l' aigle en son aire Sur leur autre penchant aperçoit de mystère ? Comment sont faits les bois de myrtes, d' oliviers, Et le goût des citrons au pied des citronniers ? Ah ! Qui me bâtira plus puissant que l' orage Mon refuge, ici-bas, sur leur rocher sauvage ? Je suis un voyageur que suivent les vautours. La brume m' environne, et je crie : " au secours ! " Le chemin est glissant, et l' ouragan m' entraîne. Est-ce là le chemin qui mène à Sainte-Hélène ? Car c' est là que j' ai vu le chasseur de chamois Dont le nom retentit comme fait un carquois. L' ourse du Saint-Bernard, à la fin muselée, En grondant le suivait au fond de la vallée. Sa flèche était lancée ; et par delà les monts Allait blesser à mort le coeur des nations. Ici j' ai vu passer un berger sans ouailles ; Dans la neige il menait ses chevaux de batailles, Ses canons bâillonnés, qui, chargés de frimas, Comme une meute en laisse aboyaient sur ses pas ; Et ses clairons muets à la lèvre sanglante, Et les chiens du couvent hurlaient dans la tourmente. Mille voix appelaient, mille voix répondaient. Sur le bord des glaciers les longs sabres pendaient, Comme font les chevreaux aux bords des pâturages. Les drapeaux engourdis se mêlaient aux nuages. Mille mains à la fois traînaient un même char ; Et la cloche sonnait sur le grand Saint-Bernard. Ici j' ai vu bondir, sur son humide trace, Comme un peuple enfermé dans son tombeau de glace, L' avalanche croulante aux champs de Marengo. Un seul mot dit trop haut, et redit par l' écho, L' avait précipitée au penchant des abîmes. Devant elle une main aplanissait les cimes. Oh ! Quand elle eut enfin roulé, de bonds en bonds, Au seuil de Marengo, loin du sentier des monts, On entendit alors, là, sous la vigne mûre, Le choc d' une cymbale, et le choc d' une armure ; Puis bientôt sans harnais, mille et mille chevaux Errants et tout meurtris que suivaient des corbeaux. Puis un bruit haletant de canons qui mugissent, De sabres ébréchés, de pas qui retentissent, De pesants cavaliers croulant comme des tours, De tambours ameutés comme des troupeaux d' ours, Et vers le soir on vit l' aigle noire à deux têtes Qui, sanglante, cherchait son nid dans les tempêtes. Puis après tout se tut. Mais dès le lendemain La neige sur les monts effaçait le chemin, Comme un grand fossoyeur au vallon qu' il déchire, Le Saint-Bernard creusait la tombe d' un empire ; Et là-bas le chasseur disait à demi-voix : " sont-ce les pas d' un peuple, ou les pas d' un chamois ? " 20 LE TE DEUM. Ainsi tout se taisait. Mais de la vieille église La porte pour un jour se rouvrit sous la brise ; Et la cloche des morts appela les vivants. Sous le porche oublié les peuples s' entassèrent ; En chantant au tombeau les morts se réveillèrent, Le sanglant te deum s' éleva sur les vents. " grand Dieu ! Nous te louons dans notre cendre obscure, Dans la main qui nous fit l' éternelle blessure, Dans notre tombe et notre nuit. Grand Dieu ! Nous t' adorons quand les vivants t' oublient ; Leurs yeux dans la mêlée, où leurs coeurs te renient, Ne voient plus ton glaive qui luit. Les vivants ont quitté tes fêtes éternelles ; Mais les morts, ô grand Dieu ! Te sont restés fidèles. Pour eux sont les siéges d' airain, Pour eux les pavillons, les tentes embaumées Que parmi les combats le seigneur des armées A toujours dressés de sa main. C' est toi sous ton courroux qui brisais les cuirasses ; C' est toi, vaillant Jacob, qui guidais sur tes traces Le glaive en son chemin de sang. C' est toi, toi, Sébaoth, archange des archanges, Qui, le soir des combats, dans leurs livides langes Couchais les peuples sur le flanc. C' est toi qui pour voler avais donné des ailes Aux chevaux effarés. Comme des sauterelles Ton pied foulait les nations. C' est toi, roi de la gloire, en sa gloire usurpée, Qui du vainqueur à Tyr réjouissais l' épée, Et brisais la dent des lions. Les séraphins poussaient le char de ta colère ; Les chérubins de l' aile abritaient sur ton aire Les nouveaux-nés de tes combats. De ton urne d' airain tu versais l' épouvante. Comme après le chasseur vient la meute hurlante, Les ténèbres suivaient tes pas. Tu partageais d' abord, comme une toile neuve, La bataille en deux parts ; et comme pour un fleuve Tu creusais son lit à l' effroi. Des peuples le matin la joie était comblée ; Puis tu disais un mot, le soir, dans la mêlée ; Et tout avait fui devant toi. Aujourd' hui notre oeil voit, aux clartés de la tombe, Ta colère assouvie, et ton bras qui retombe, Sanglant, sur ton glaive lassé. Celui-là s' est assis, tranquille en sa victoire, Que, dans sa nudité, tu vêtis de ta gloire. Grand Dieu ! Ton courroux est passé. Et désormais les morts, en leur tombe muette, Ne s' éveilleront plus au cri de la trompette. Chacun jusqu' à son lendemain Dormira son sommeil. Dépouillant son armure, Le siècle, à pas légers, foulera sans murmure Nos os qui marquent son chemin. La paix au front de vierge a clos les funérailles. Les mères, en berçant l' enfant de leurs entrailles, Ne pleureront plus leur aîné. La famille au foyer, comme un nid d' hirondelle, Ne sera plus ravie à l' aile paternelle, Ni le printemps trop tôt fané. Seigneur, fais que ton nom jusqu' à nous retentisse ! Sous les pas des chevaux que l' herbe reverdisse ! Relève les épis foulés. Donne, donne aux vivants ce que les morts possèdent ! De frères nouveau-nés qui l' un l' autre s' entr' aident Remplis les états dépeuplés. Fais, désormais, grand Dieu, les nations jumelles. Que leur joug soit léger à leurs têtes rebelles Comme nos couronnes de fleurs ! Et nous, dans notre nuit, grand Dieu, Dieu des armées, Nous bénirons ton sceau sur nos lèvres fermées, Et ta blessure dans nos coeurs. " Ainsi les morts chantaient. Les vivants, sur leurs dalles, Se taisaient, et raillaient les vieilles cathédrales ; Car ils avaient alors oublié de prier. Ils pensaient : qui croira, sans nous injurier, Qu' un homme vive encor sous ses cendres semées, Et qu' il soit dans les cieux un dieu, dieu des armées ? 21 LE COURONNEMENT. Et dans Rome le pape a vu son dais trembler, Son globe d' or, au loin, vers l' abîme rouler, Et le géant d' Arcole arrivé sur le faîte. Mais que fait au géant le pavois sur sa tête, Le monde sous ses pas, si toi-même, seigneur, Tu ne mets à son front son bandeau d' empereur ? Le pape s' est levé quand le monde s' incline. Pourquoi ne va-t-il pas debout, sur sa colline, À Saint-Jean De Latran, en face des déserts, D' un même mot bénir la ville et l' univers, À l' heure où, dans son deuil, la terre fait silence, Et qu' il ouvre son livre et lui lit sa sentence ? Pourquoi le pèlerin endormi dans sa cour Demain l' attendra-t-il jusqu' à la fin du jour ? Pourquoi le flot du Tibre, et sa barque brisée, Et la villa qui dort, et l' herbe sans rosée, Et la cendre d' un monde, et son ombre à genoux, En vain rediront-ils : " père, bénissez-nous ! " C' est qu' une main le pousse, au bout de ses années, Vers l' endroit où se font les grandes destinées. C' est qu' il faut, avant tous, qu' il pèse dans sa main L' or sincère et le faux au front du genre humain ; C' est qu' au banquet des rois, s' il ne devient leur hôte, Il n' est point de grandeur, ni de chute assez haute. Où va-t-il ? Qui le sait ? Les petits des oiseaux Sous son dais l' ont suivi pour compter ses joyaux. Au bord de son chemin, les hautes cathédrales S' agenouillent dans l' ombre et tremblent sur leurs dalles, Et le monde qui pleure et le voit par hasard Dit, sans le reconnaître : " où va-t-il, ce vieillard ? " Ah ! France, c' en est trop. Ah ! Baisse donc la tête Quand, des monts descendu, sur ton seuil il s' arrête. Cache pendant qu' il passe, au moins jusqu' à demain, Ton front dans ta poussière, et ton doute en ton sein. Essaye, au moins un jour, sous son pur diadème De retrouver ta foi pour t' adorer toi-même. Refais-toi dans une heure et ton culte et ton ciel, Pour te diviniser toi-même sur l' autel. Demain tu briseras, si tu veux, ton ciboire Dès qu' il sera rempli du vin de ta victoire ; Et tu dissiperas le dieu de ton orgueil Ainsi qu' un héritage avant la fin du deuil. Notre-dame, à Paris, dore tes tours funèbres ; Exhausse ta muraille, et chasse tes ténèbres ; Monte sur tes degrés jusqu' où vont les autans, Et laisse en bas ta porte ouverte à deux battants, Afin que sur leur char cent fameuses journées, Coulevrines d' Arcole, à Thèbes basanées, Vieux drapeaux des Césars, par les balles usés, Et canons musulmans dans le sang baptisés, Et la foule et le bruit, et tout ce qui sur terre Fait plier les genoux et baiser la poussière, Entrent en même temps dans la nef et le choeur ; Car voici sous ton porche un pape, un empereur ! Un pape sous son dais qui tient une couronne, Et dit en s' inclinant : " c' est moi qui te la donne, Quand tu penses la prendre, ô César. Gloire à toi ! Je sacre ton épée et ton manteau de roi, Afin qu' en te voyant passer dans les batailles On dise : " le voici, l' ange des funérailles ! " Désormais garde bien ce bandeau sur tes yeux, Ainsi que je l' attache, et n' en romps pas les noeuds. Qu' il soit dans tes projets, qu' il soit dans ton génie, Qu' il soit dans ton sommeil et dans ton insomnie ! Qu' il soit dans ta ruine ou ta prospérité, Et que rien ne le rompe avant l' éternité ! Je te sacre empereur de ce grain de poussière Qui s' appelle le monde, et qu' un vent de colère A poussé sous tes pieds. Sois-en maître et seigneur ! Sur son faîte bâtis ton rêve de grandeur. Eux-mêmes devant toi les rois se découronnent. Entends ! La foule chante et les orgues résonnent. "l' orgue. " empereur, sous ton dais et sous ton allégresse " ne sens-tu pas ton coeur qui frémit par hasard ? " au festin de ta gloire assieds-toi sans ivresse " comme au festin de Balthasar. " ne vois-tu pas aussi là cette main divine, " au milieu de l' encens de toute la cité, " qui sur le mur blanchi de ta prospérité " écrit le nom de ta ruine ? " convive du seigneur, reçois le pain et l' eau ! " déjà pâle d' ennui, quand ta coupe est remplie, " ne sens-tu pas au bord, comme une amère lie, " le goût amer de Waterloo ? " dans le vaste océan de l' espérance humaine " où ta voile défie et le vent et le flot, " n' entends-tu pas gronder au fond, comme un sanglot, " le flot lointain de Sainte-Hélène ? " Et le chant a passé comme passent les vents ; Et les morts ont souri de l' orgueil des vivants. La foule, à deux genoux, regarde la couronne, Et ne voit pas la main qui l' ôte et qui la donne ; Et le monde s' enivre avec sa coupe d' or, Et l' orgue dans la nuit pleure et soupire encor. 22 LE BIVAC. Non ! L' herbe croît trop vite aux champs de Marengo ; Trop vite le désert disperse son écho ; Et le coursier d' Arcole à la croupe sauvage A trop vite en son clos rongé son pâturage. Je voudrais voir plus loin, sous des cieux plus pesants, Au soleil d' Austerlitz un combat de géants, Un combat d' empereurs, le soir, quand l' heure sonne, Où chaque coup d' épée atteint une couronne ; Quand sous sa lourde armure un empire blessé Se couche dans sa poudre, ainsi qu' un trépassé ; Et que le monde errant qui le voit disparaître Demande à sa poussière : " où donc es-tu, mon maître ? " Pourquoi ne suis-je pas le vautour des vallons ? J' emporterais ce soir mes petits loin des monts ; Je sais un puits de sang dans un champ plein d' ivraie, Où je ferais leur nid des ronces de la haie. Quand le puits est rempli, sous son toit dévasté, En un jour ils boiraient pour une éternité. Chacals et loups cerviers de Marathon, d' Arbelles, Qui de la vieille Asie épuisez les mamelles, Éperviers de Pharsale, aux ongles faits d' airain, Qui rongez sans repos le cadavre romain ; Noirs corbeaux de Lépante éclos dans la tempête, Qui cherchez sous les flots l' empire du prophète, Votre proie est usée ; et de ces grands états Il ne reste plus rien pour vous faire un repas. Quittez votre travail, et laissez hors d' haleine Ces squelettes d' empire oubliés dans la plaine. Arrivez ! Arrivez ! Pour un meilleur festin Aiguisez aujourd' hui vos ongles en chemin. C' est le soir. écoutez ! Une marche guerrière A retenti là-bas au fond de la bruyère. Ah ! Que d' ardents clairons, de sabres sans fourreaux ! De canons embourbés ! Que d' hommes, de chevaux Qui fourmillent au loin sur les neiges muettes, Comme font en janvier les bandes d' alouettes ! Une voix a dit : " halte ! " et ce peuple de fer S' arrête en tressaillant, et luit comme l' éclair. Il se couche muet comme en ses funérailles, Et près de lui s' endort son sabre de batailles. Tout se tait, tout sommeille, au loin, sur le gazon, Et les feux du bivouac rougissent l' horizon. Qui pourrait dire alors dans cette nuit de rêve, Quand il brille au foyer, tous les songes du glaive ? Comment dans leur sommeil les fusils en faisceaux Font la ronde le soir autour des généraux, Et comment les canons, en attendant l' armée, Se gorgent à loisir de fer et de fumée ? Comment les étendards, aux fronts échevelés, Chantent dans l' ouragan leurs chants ensorcelés ; Suspendue à l' arçon, comment la carabine Fait sonner en sursaut sa baguette argentine ; Et comment le tambour, sur ses trépans discors, À l' heure de minuit bat le réveil des morts ? Dans le creux d' un sillon, où le grillon sommeille, Sur la paille couché, le grand empereur veille ; Son manteau jusqu' aux pieds, de son large repli, Le couvre du duvet d' Arcole et Rivoli ; Comme une torche ardente en des fêtes funèbres, Son épée étincelle au milieu des ténèbres. Il veille, et dans son coeur vers un grand lendemain Il ouvre à sa pensée une route d' airain, Il entend au bivac, sous le vent et la pluie, Sa bataille qui hurle au fond de son génie. De sa vaste pensée, à l' heure des combats, Ainsi que d' une tente il couvre ses soldats. " quelle heure est-il? -minuit! -que le jour tarde à luire! " quittez votre sommeil, mes maréchaux d' empire, " mes soldats d' Italie ! Allons, ouvrez vos yeux. " vous dormirez demain ; et jamais sous les cieux, " non, jamais sous mon toit, sous mes tentes guerrières, " un sommeil plus pesant n' aura clos vos paupières. " Et la vedette appelle au loin, puis alentour ; Car voilà qu' avant l' aube elle a vu le vautour ; Et la lune a monté sur ses créneaux d' ivoire. Comme un soldat penché sur un fleuve de gloire, Au bord de l' Orient, le soleil du Thabor De lumière et d' orgueil remplit son casque d' or. 23 AUSTERLITZ. " Duroc, il fait grand jour ? Mon cheval, mon épée ! ... Elle est dans le fourreau de sang déjà trempée ! On nous attend là-bas, messieurs les maréchaux, Où la tour d' Austerlitz pavoise ses créneaux. À cheval ! à cheval ! Voyez-vous mon étoile, Au loin vers ce clocher, où l' horizon se voile ? " Il parle dans les rangs tout haut à ses soldats : " quel est ton nom, ton âge, et combien de combats ? " ton sabre est-il tranchant et sa lame polie ? " toi, viens-tu du Thabor ? Toi, viens-tu d' Italie ? " toi, je te vis au camp dans le désert de Tyr. " reconnais-tu là-bas le soleil d' Aboukir ? " Il dit un mot plus bas qu' écoute la bruyère ; Puis cent fois on redit : " en avant ! En arrière ! À vos rangs de bataille ! Hourrah ! Allons, du coeur ! Saint George ! Saint Ivan ! Et vive l' empereur ! Et plus de cent canons le répètent encore, Et les sabres luisants ont salué l' aurore. Qui fait alors la fête et s' éveille en sursaut ? Quand le lac est glacé, qui se mire en son flot ? Est-ce au bord de l' étang un faucon sur sa proie ? À présent sous la haie un aiguillon flamboie. Est-ce un serpent d' airain qui s' éveille en hiver ? C' est le sabre de Lanne avec ses dents de fer. Ah ! Que la baïonnette et que la carabine Sont belles dans ce champ où rougit la chaumine ! Ah ! Que dans le ravin les fusils sont joyeux Quand le grand empereur leur fait signe des yeux ! Les balles sur sa tête, autour de ses trophées, S' assemblent en sifflant comme des choeurs de fées. Et les aigles de bronze ont dit : " buvons du sang ! " Et les chevaux blessés : " levons-nous sur le flanc ! " Et les freins tout meurtris : " brisons-nous dans leur bouche ! Et les grands étendards : " malheur à qui me touche ! " Et les casques de fer : " agitons nos cimiers ! " Et les boulets lassés : " traînons-nous à ses pieds ! " Et lui, comme un géant, debout dans son domaine, Il attise à ses pieds son foyer dans la plaine. Comme un feuillage mort qu' on ramasse en janvier, Il jette à pleines mains ses peuples au brasier ; Et, crénelant leurs toits d' une flamme rougeâtre Les hameaux, alentour, pétillent dans son âtre. Un messager survient, puis un autre après lui. Et puis un autre encor. -" l' arrière-garde a fui ! -sire, couvrez vos flancs ! -sire, votre aile ploie ! -sire, tout est perdu ! -Lanne en son sang se noie ! -c' est assez, comte Rapp ! Ils sont à nous, marchez ! La bataille est là-bas au pied de ces clochers. Puis, comme un serpent d' eau qui sous l' herbe s' agite, Il foule au fond des lacs le serpent moscovite. Son épée a frémi sans sortir du fourreau, Et cent villes déjà se creusent leur tombeau. Que serait-ce, mon Dieu ! Si devant leurs murailles Elle eût lui toute nue au soleil des batailles ? Ah ! Czar, il faut pleurer. C' est toi qui l' as voulu. L' arc du nord est-il donc fait de bois vermoulu ? Tes canons sur le flanc, à la gueule affamée, Ne sont-ils aujourd' hui gorgés que de fumée ? Tes espadons ont-ils oublié leurs tranchants, Et tes lances perdu leur acier dans les champs ? Dans tes vieux arsenaux, dans tes villes d' Asie, N' as-tu plus de tromblons à la lèvre noircie, Plus d' affût sur l' essieu, plus un seul étendard, Ni clairon pour gémir, ni sabre, ni poignard, Ni cuirasse de bronze à la trempe divine, Pour enfermer ce soir ta plainte en ta poitrine ? Écoute ! Le jour baisse ; un sabre resplendit. Une voix a crié : " rendez-vous ! -qui l' a dit ? -moi, Murat, duc De Berg ! éperviers de Crimée ! Et combien êtes-vous ? Répondez. -une armée. -suivez-moi. " puis alors maints prisonniers, pieds nus, Le front bas ont pleuré, comme font les vaincus. Ils pensaient dans leurs coeurs aux forêts de l' Ukraine, À leurs champs de bruyère auprès du Borysthène, À leurs petits enfants dans les cours des boyards, À leurs huttes de serfs, puis au palais des czars, Puis aux pins sous la neige, aux troupeaux de cavales Qui mordent les glaçons de leurs steppes natales. Oh ! Vieille aigle du nord, retourne en tes frimas, Et monte avant le jour sur l' arbre des combats. Que le Wolga t' entende, et redise au Bosphore Ton cri dans la nuit noire, et ton cri dans l' aurore : " Moscou, fuis vers Azof ! Smolenski, prends le deuil ! " Kalouga, baisse-toi pour creuser ton cercueil ! " 24 LE LENDEMAIN. La nuit vient et s' efface ; après la nuit l' aurore, Puis le jour après elle, et puis le soir encore. Sur le champ de bataille, après la fin du jour, Qui veillera sans peur, si ce n' est le vautour ? De son ongle souillant la housse impériale, Avec le cavalier il ronge la cavale ; En silence il dépouille, ainsi qu' un assassin, Le fantassin qui gît au bord de son chemin. Sous la cuirasse d' or, comme fait un avare, Il fouille dans le coeur le sang chaud du tartare ; Des restes d' un empire, en son aire engloutis, Pour un hiver entier, il nourrit ses petits. Un empereur le suit, et marche sur sa trace, Comme après le troupeau le berger vient et passe. Il compte ses soldats couchés dans les sillons, Et, pâle, il les salue et répète leurs noms. -" qui sont-ils ? Regardez. Sur leurs faces livides " on voit encore écrit : soldats des pyramides. " Et, quand les morts ont froid dans leur lit triomphal, Lui-même il les revêt de son manteau royal. " pourquoi là sous mes pas, à l' endroit où nous sommes, " tant de casques rompus et tant de débris d' hommes ? " Et penché sur la terre il essuyait leur sein ; Et sur leurs coeurs d' airain posait sa main d' airain. Et les morts en sursaut sous la froide bruyère S' agenouillaient dans l' ombre et rouvraient leur paupière. Ils baisaient ses habits, et demandaient entre eux Si c' était le désert, ou si c' étaient les cieux ; S' ils s' étaient égarés sous les saules d' Arcole, Et pourquoi sur leurs fronts luisait une auréole ; Pourquoi les sabres nus chantaient le chant des morts, Et pourquoi les chevaux ne rongeaient plus leurs mors ? Puis, voyant dans leur sein leur profonde blessure, Ils tombaient et pleuraient sur l' herbe qui murmure, Et les chevaux errants que l' hyène poursuit, Les crins tout hérissés, les flairaient dans la nuit. Ah ! S' ils pouvaient renaître avec l' aube en la nue ! Ou si le laboureur, en poussant sa charrue, Les réveillait demain, avant que dans son champ Leur épée émoussée eût rouillé son tranchant ; Ils reverraient encor, là-haut, sur la colline, Leur empereur debout, les bras sur la poitrine. 25 MONTEBELLO. La terre, en ce temps-là, se noyait dans le sang ; Comme dans une forge un marteau bondissant, Maint combat bondissait sur son ardente enclume, Et les cieux se cachaient sous leur manteau de brume. Iéna, Friedland, Eylau, comme des fossoyeurs, Sans se lasser creusaient des tombes d' empereurs. Ils entassaient les os des peuples dans la plaine, L' herbe au loin jaunissait sous leur livide haleine. Les mères, en berçant leurs fils sur leurs genoux, Pleurant sur leur aîné, pleuraient sur leurs époux. Les peuples tarissaient, comme une coupe aride Aux lèvres d' un convive ; et dans sa cité vide, Chaque état se taisait. Après le laboureur Le sillon en automne attendait le semeur. Au temps de la moisson, le roi de l' épouvante Seul emportait des champs sa gerbe pâlissante. Comme un héros blessé, le Danube sanglant Allait laver ses flots aux mers de l' Orient. Pendant qu' il murmurait sous sa plaintive armure, Un cheval à son maître, en léchant sa blessure, Disait : " levez-vous donc, duc De Montebello ! Le flot en murmurant fait murmurer l' écho. Votre duché féal est où le clairon sonne ; Sous son porche venez cueillir votre couronne. -mon duché n' a ni tour, ni porche, ni blason : Il est là tout entier sous cet étroit gazon. Ma couronne à mon front déjà se décolore. Voici les loups rôdeurs ! Hennis, hennis encore. Ah ! L' empereur qui passe en un ruisseau de sang A dès l' aube entendu ce cheval hennissant. -duc De Montebello, dormez-vous quand tout veille ? Les morts combattront-ils quand le vivant sommeille ? -sire, venez, voyez et touchez mon brancard. Vous pouvez, s' il vous plaît, me guérir d' un regard. -ah ! Lannes, qu' as-tu fait ? Trop grande est ta blessure, Et trop de noirs corbeaux attendent leur pâture. Non, les morts sont trop las pour suivre mon chemin ; Et leurs jours sans soleil n' ont point de lendemain. Va m' attendre là-haut dans la nue éclatante ; Et sous des cieux d' airain prépare-moi ma tente. -ah ! Les vivants sont las autant que sont les morts, Sire. Le vase est plein au delà de ses bords. L' impossible est comblé. Retournez en arrière. Une fois écoutez une bouche sincère ! Vous n' aimez rien que vous ; et de vos éperons Toujours vous harcelez le flanc des nations. Craignez qu' en se câbrant l' indocile cavale Ne vous fasse vider la selle impériale. Le monde, croyez-moi, n' est pas ce qu' il paraît. Quand on dit : il vous aime, on vous trompe ; il vous hait. Aux peuples harassés leur esclavage pèse : Ils lèchent votre main pour vous mordre à leur aise. Trop de rois courtisans vous parlent à genoux. Vos états dépeuplés ne renferment que vous. Votre empire est semblable à l' empire des ombres ; On n' y peut faire un pas qu' à travers des décombres. " -mon empire est d' airain sous mon glaive abrité, Et mon siècle est à moi comme l' éternité. Ami, de mes trésors, jusqu' en la nuit profonde, Que veux-tu pour ton lot ? Je possède le monde. Veux-tu dans ton duché les mers de l' Orient, Les sables du désert ? Veux-tu le Tibre errant, Ou l' alhambra d' Espagne, ou les sept pyramides, Ou les peuples pasteurs des cavales numides ? -je ne demande pas les sables du désert, Ni les flots trop changeants où le Tibre se perd. Donnez-moi sous ce chêne, en votre vaste empire, Ce tombeau de gazon où la brise soupire. -non pas ce gazon vil que foulent les troupeaux ; La brise en s' éveillant disperserait tes os. Mais de canons de bronze une haute colonne. Ton front m' y sourira sous sa lourde couronne. Et le mort a souri : le héros a pleuré. Sous sa tente, à pas lents, muet il est rentré. Sa lampe s' éteignait sous la tremblante voûte. Le jour a lui, le vent se tait, la terre écoute. 26 LA LETTRE. Grand maréchal, voici le jour ! Avec la plume d' un vautour, Avant que l' aube ne blanchisse, Écrivez en lettres de sang : Du bourg de Wagram, en son camp, L' empereur à l' impératrice. " Dieu, madame, a veillé sur nous. Qu' il vous ait en sa sainte garde ! Par tous nos peuples à genoux, Quand le ciel jaloux nous regarde, Faites chanter en notre nom Un te deum à notre-dame. Au loin, sous mes pas de lion, L' herbe se dessèche et s' enflamme. Les états, ainsi qu' un limon, Dans le torrent de ma victoire Passent et ne reviennent plus ; Et tous les vieux rois chevelus, Comme des ombres sans mémoire, La nuit, au bruit de cent échos, Rentrent vivants dans leurs tombeaux. Dans mon bivac au toit de neige, Les empereurs font mon cortége. D' un monde vieux, trop jeune encor, J' ai clos le blason séculaire ; Et César à la bulle d' or, De mes pieds baisant la poussière, Sous l' étrier de mon cheval A mis son globe féodal. D' hier la bataille est gagnée ; La vieille Europe est enchaînée, Et la paix du monde signée. Armes, cuirasses, étendards, Canons muselés sur leurs chars, Drapeaux qu' avaient brodés les reines, Aigle aux deux têtes souveraines, Villes, hameaux et châteaux-forts, Et la terre de sang trempée, Et les vivants comme les morts, Tout appartient à notre épée. Les étendards et les drapeaux Sous le dôme des invalides Seront suspendus en faisceaux, Du sang de Lanne encore humides ; Puis aux mille cris du clairon, Pour tous les morts de mon royaume, Demain sur ma place Vendôme, Avec le bronze du canon Vous ferez fondre une colonne Aussi pesante que mon nom. Vous y mettrez, sous ma couronne, D' avance au fond de mon tombeau Les cendres de Montebello. Là, toujours vêtus de leurs armes, Comme en la tour de mes combats, D' airain seront tous mes soldats, D' airain leurs yeux, d' airain leurs larmes, D' airain le front des généraux, D' airain les pieds de leurs chevaux. S' ils ont faim du pain des héros, Ils mangeront l' épi de gloire Qui croît dans mon sillon de fer ; Et, s' ils ont soif, ils viendront boire Au bord de la nue en hiver. La ville aux cent portes d' ivoire, Où les conduira mon chemin, Est plus loin que le vieux Kremlin, Plus loin que les flots du Jourdain, Plus loin que les sables arides Où rampent les sept pyramides. Elle s' appelle éternité. Haut est son mur de citadelle, Son champ de lances est planté, Sous son manteau la sentinelle Ses nuits de bronze passera, Et mille siècles veillera. Et moi, debout sur sa tourelle, Je verrai par mon escalier Monter jusqu' à moi mes batailles, Comme une vigne de murailles Monte et grandit sur l' espalier. De cette cime, sans rien dire, Je foulerai, dans sa saison, Sous mes pieds comme un vigneron La grappe mûre de l' empire. Et si quelqu' un passe et respire, Je veillerai comme un lion ; C' est dit. Signé Napoléon. " -halte ! Dormez-vous, sentinelle ? Il est minuit. Qui vive ? Holà ! Un cheval a passé par là Avec son cavalier en selle. Une lettre close il portait, Et la terre au loin sanglotait. 27 LES SOEURS. Sur sa rive de Corse un aigle a dit aux flots, Le flot a dit au mont, et le mont aux échos : " dona Létitia, savez-vous des nouvelles ? L' aiglon de Rivoli, que fait-il de ses ailes ? Tout son duvet est-il par l' orage emporté ? Au nid de sa vaillance où s' est-il abrité ? Pourquoi ne vient-il plus sur ce haut promontoire Ouvrir ses yeux de bronze et m' envier ma gloire ? Ah ! Fille des ursins, lève-toi ! Lève-toi ! Et va chercher ton fils sur son trône de roi. On dit qu' il est monté sur le roc du naufrage ; Ramène-le demain au paternel rivage. Quand elle a reconnu l' aigle aux ailes d' airain, Celle qui mit au monde et berça de sa main Le grand Napoléon pleurant à la mamelle, A quitté son fuseau. Puis elle a derrière elle Sur ses deux gonds fermé sa porte de noyer, Comme fait l' exilé, sans couvrir le foyer. Dans une brigantine, où la vague se joue, Elle entre sans rien dire, et s' assied à la proue. L' ouragan se soulève et l' emporte en ses bras, Comme sa fille aînée. Au pied noueux des mâts, Que de flots sur la mer, que d' écueils sur la grève, Ont passé devant elle, ainsi que dans un rêve ! Plus loin, toujours plus loin ! Elle entre en un palais Où le grand empereur l' attendait sous un dais. Ainsi qu' un laboureur qui suit son attelage, Il comptait ses canons sur leurs chars de carnage ; Et, comme une faucille au temps de la moisson, Il couchait son épée au bout de son sillon. Cent rois découronnés essayaient de sourire ; Lui seul ne sourit pas dans son immense empire. -mon fils Napoléon, est-ce un songe ? Est-ce vous, Que j' ai vu si petit dormir sur mes genoux, Qui bâtissiez enfant, tout seul sur le rivage, Tant de palais de sable à l' heure du naufrage, Qu' au milieu d' un combat, ainsi qu' un bon dessein, J' ai senti s' éveiller et bondir dans mon sein ? Qui donc vous a conduit sous ce toit de lumière ? Qui vous a fait si grand, vous si petit naguère ? Qui vous a mis au front ce bandeau d' empereur ? Ce qu' on dit est-il vrai, que vous êtes seigneur, Seigneur de tout un monde, et que votre royaume Partout à l' horizon grandit comme un fantôme ? Vous souvient-il du bois penché sur le coteau, De notre vigne en fleurs et de votre berceau ? Vous souvient-il de l' île, et du bruit de l' orage, Et du flot qui grondait quand vous fouliez la plage ? -ma mère, il m' en souvient, et que j' ai vu du bord Plus d' un vaisseau royal échouer dans le port. -vous souvient-il aussi, mon fils, sous la couronne, De vos soeurs qui filaient au foyer dans l' automne ? De votre frère aîné, qui, sur le haut des monts, Avec le pâtre allait dénicher les aiglons ? Vous leur aviez promis de riches fiançailles. Que leur donnerez-vous ? -le nom de mes batailles. Oui, je veux leur donner, pour monter jusqu' à moi, À tous un diadème et des manteaux de roi ; Aux filles sur leurs fronts les couronnes légères ; Les sceptres tout sanglants, faits de plomb, à mes frères, Ainsi qu' un métayer donne à ses serviteurs La charrue et le soc tout trempés de sueurs. Ah ! Quand il eut parlé, les canons répondirent. Que de rois sans aïeux sur le pavois surgirent, Qui l' appelaient mon frère et baisaient ses habits ! Que de reines d' un jour mirent tous leurs rubis, Qui la veille filaient, au foyer, dans l' automne ! Et leur mère disait, en nouant leur couronne : Mes filles, hâtez-vous d' attacher vos bandeaux. Bientôt vous reprendrez l' aiguille et les fuseaux. Avant que l' infortune ait pâli vos visages, Cherchez-vous des époux qui soient vaillants et sages. Sur vos trônes d' un jour, ménagez pour demain Le pain de votre exil, et le sel et le vin. Vous, mon fils, prenez garde à ce faîte où vous êtes ; Plus qu' en la mer de Corse on y voit des tempêtes. Faites-vous un trésor de jours sans repentir Que vous puissiez garder dans votre souvenir, Comme un bon économe, au temps des hirondelles, Dans ses bras pour l' hiver emporte ses javelles. Maintenez votre état sans le trop agrandir, Et pour mieux posséder, bornez votre désir. Cherchez dans votre empire un empire céleste ; Quand le premier n' est plus, c' est le second qui reste. Le trône est fait de bois, et se brise aisément. Bâtissez-vous ailleurs un meilleur fondement. Que ferez-vous, mon fils, si le monde se lasse ? Où mettrez-vous le pied, si votre empire passe ? Qui sait avant demain, au lieu d' un empereur, Si vous n' aimeriez pas mieux être le pêcheur Qui près d' Ajaccio, sous sa hutte de paille, Emporte son filet sans en rompre une maille ? Votre filet, à vous, au vent des passions Se rompt sous le fardeau de trop de nations. Il le faut alléger de cette vaste proie, Ou vous n' emporterez, au fond de votre joie, Que lie et sable impur par les vents rejeté, Et l' algue et le limon de votre adversité. Et, quand elle parlait, pour lui fermer la bouche, Comme un canon qui roule et sur l' affût se couche, L' empire, sur son char de prodige et de bruit, Se couchait à son tour, et grondait jour et nuit ; Et cette noble femme, en pleurant, semblait dire : Dieu, protégez mon fils, et gardez son empire ! Ah ! Qu' ils sont grands, ces jours ! Comment sont-ils perdus ? Géants devenus nains, ne vous verrons-nous plus ? Où sont-ils enfouis ? Dans l' ombre ou la fumée ? Dans le casque, ou la rouille, ou la tombe fermée ? Dans le repli d' un coeur, dans le vase de fiel, Ou dans le puits des jours qu' a comblé l' éternel ? 28 LE VERTIGE. Poëte, dis-le-moi, si ton vers peut le dire, Pourquoi cet empereur penché sur son empire A-t-il le front si pâle ; et quand son trône est d' or Comment est fait son rêve, et que veut-il encor ? -peuples qui m' appelez, venez, faites silence, Et pleurez ! Car voici ce qu' en son coeur il pense : " sur le sommet désert de ma prospérité, Je tente le sentier de mon adversité. Que d' états à mes pieds ! Et c' est là mon empire ! Que d' hommes rassemblés qui vivent d' un sourire ! Comme un aigle en son gîte, entré dans les hasards, Je couve ici des yeux les royaumes épars. Penchons-nous davantage au bord du précipice Où chaque homme à son tour pose le pied et glisse. Ah ! Je le vois, le gouffre ; il est à mon côté, Pour dévorer mon ombre et ma félicité. Il se creuse, il s' abaisse, il tournoie, il chancelle, Et par mon nom de roi le vertige m' appelle. Attends-moi ! Je descends dans mon aveuglement. Laisse-moi sur mon faîte une heure seulement, Dieu, qui mets le bandeau comme on met les couronnes Aux yeux des empereurs quand tu les abandonnes. Une heure, en cet endroit, affranchi de tous soins ! Un insecte vit plus ; et tu le presses moins ! Quoi ! Pas une heure ici (tant la pente est glissante) Pour écrire mon nom et déployer ma tente ! J' arrive à mon sommet ; c' est pour y chanceler. Mon empire à son but se hâte pour crouler ; Où monte mon orgueil, ma fortune s' arrête ; Et ma chute commence à l' endroit de mon faîte. Donc, que d' un même mot ma fortune, en ce lieu, Reçoive en même temps le salut et l' adieu ! Quand là-bas, sous mes pieds, l' univers imbécile Crie : " il est au pinacle ! Adorons son argile, " De l' étroit fondement de ma prospérité Un seul point me sépare, et c' est l' éternité ! Adieu, soleil luisant aux cieux de mes batailles. Je t' ajourne en ta nuit jusqu' à mes funérailles. Adieu, sommet de gloire, où rien ne peut mûrir, Hormis un fruit d' orgueil qui brûle et fait mourir, Quand on le veut goûter. Adieu, mes destinées, Si vite sur leur char en arrière entraînées ! Hier encore, hier le coeur du genre humain Battait dans ma poitrine et conduisait ma main. Combien de temps encor, dans sa poudreuse ornière, Faut-il que le hasard me mène à sa lisière ? Esclave d' un esclave, et le mal et le bien, J' ai fait ce qu' il voulait, sans lui marchander rien. J' ai fermé le chaos ; j' ai clos sa nuit profonde. Sur son essieu brisé j' ai replacé le monde ; J' ai fait, défait les rois pour son amusement ; Je me croyais le maître, et j' étais l' instrument. Vers un autre que moi s' inclinait ma puissance, Et j' étais le hasard qu' on nomme providence. Hors du large sentier où passe l' avenir, Mon âme, à notre tour contentons mon désir ! Que notre volonté soit notre loi suprême ; Donnons-nous le plaisir de vivre pour nous-même, Et soyons-nous un jour notre divinité. Tout encens est à nous. Le reste est vanité. Mon âme, amuse-moi de ton rêve d' une heure... Au sein de l' impossible établis ta demeure ; Toi-même, si tu peux, essaye en te jouant De renverser sur moi mon oeuvre de géant. Mon bonheur monotone à la fin m' importune, Et je voudrais savoir le goût de l' infortune. Est-il amer autant que l' ont dit les vaincus, Et la foule qu' on brise, et qu' on ne revoit plus ? N' a-t-il pas sa douceur dans son poison mêlée ? Plus on la doit payer, plus elle est emmiellée. Ce grand mot de malheur, que je sache, il le faut, S' il tient ce qu' il promet, ou s' il parle trop haut. Autant que j' ai monté, je voudrais redescendre, Pour connaître au retour en marchant dans ma cendre, Comme un dieu qui mesure un monde sous ses pas, Et le mal, et le pire, et le haut et le bas. Qui sait lequel vaut mieux, quand on touche à la cime, Le monter, le descendre, ou le faîte ou l' abîme ? Si je n' étais plus là, que ferait l' univers ? Comme un enfant sans guide, il crierait : je me perds. Pourrait-il un seul jour, sans ma main tutélaire, Marcher dans son orbite et gagner son salaire ? Et de leurs robes d' or les peuples orphelins, Sauraient-ils se vêtir et trouver leurs destins ? Je régnerais ici rien que par mon absence, Plus que je n' ai régné par ma toute-puissance. Mieux que n' ont fait ma gloire et ma prospérité, Mon néant remplirait la vide immensité. Ma chute, en un moment, de bruit et de fumée Comblerait de mes jours l' étroite renommée. Oui, c' en est fait ! J' ai bu le vin de mon orgueil ; J' habite mon vertige, et j' en franchis le seuil. Je veux jouer d' un coup le jeu de mon empire. L' éternel tient les dés. Croix ou pile ? Que dire ? Ou tout ou rien, seigneur ! Le sort en est jeté ! Dieu ! ... j' ai perdu mes jours. Rends-moi l' éternité. " 29 L'ANATHEME. Et dans Rome le pape a vu, jusqu' à son faîte, Comme au flanc du Liban, le cèdre du prophète, Sur son mont sourcilleux monter l' orgueil humain ; Et le monde adorait l' idole de sa main. Qui la condamnera vers son heure suprême, Si ta bouche, seigneur, ne lui dit : anathème ! Et dans Rome le pape avec ses cardinaux Des bulles d' anathème a rompu les sept sceaux. Au balcon de saint-Pierre où sa mitre étincelle, Il s' est levé debout sur la ville éternelle. Or, la ville écoutait ; or, le vent se taisait, Et le monde entendit une voix qui disait : " au nom du trois fois saint, d' où vient toute lumière, Au nom du saint-esprit, et du fils, et du père ! Napoléon de Corse, hier sacré par nos mains, Le plus grand roi des rois, le maître des humains, Fléau du Dieu jaloux, idole de la terre, Qui fus poussière un jour, va ! Redeviens poussière ! Car ton heure est passée et tes jours sont perdus ; Ta joie est disparue et ne reviendra plus ; De ta haute Babel, précipite toi-même Tes vains désirs encor chargés du diadème. Tu pensais donc, ainsi renversant toute loi, Qu' aucun trait du seigneur ne monterait vers toi ? Et tu fermais l' oreille à la plainte du monde ; Et tes fautes, sur toi, s' entassaient comme l' onde. Archange de colère, assez ! Assez de sang ! De toi s' est retiré le bras du tout-puissant. Rends-lui son vase plein. Dans ta main qui l' agite, Sa vengeance, en ta coupe, a débordé trop vite. Élu pour châtier les peuples et les rois, Tu fis ce qu' ils font tous, plus superbe cent fois. Comme eux tu t' adoras au bord de ton abîme ; Et Vincennes encor se souvient de ton crime. Tu te fis ton autel de ton iniquité, Et tu ne vis que toi dans ta prospérité. Empires, nations, tu n' aimas rien sur terre, Hors le cri du clairon, hors ta tente guerrière, Hors ton pâle coursier, sous ton faix chancelant ; Tu n' eus point de pitié de l' univers tremblant ; Tu frappais, lourd fléau, comme un aride chaume, Les peuples entassés en ton muet royaume. Jamais tu ne prias en ton plus grand danger. Tu repoussas les cieux comme un don mensonger. Partout tu dédaignas, comme une arme émoussée, Le seul glaive qui dure : esprit, âme, pensée. Et c' est aussi pourquoi, nous, serviteur de Dieu, T' interdisons le pain, et le sel, et le feu, A toi, Napoléon Bonaparte de Corse ! Comme un lion chasseur l' éternel en sa force T' arrachera ton peuple ainsi qu' un vain lambeau. Sa colère entrera dans ton étroit tombeau. Ton empire sera comme une urne fragile ; Tes désirs sécheront comme une aride argile. Anathème sur toi, sur ton trône et ton dais ! Sur ta tente de lin, et l' or de ton palais ! Sur ta couche et ton rêve, et ton pâle visage ! Sur ton sceptre et ton nom, et sur ton héritage ! Sur ton glaive lassé, sur ton toit, sur ton seuil ! Anathème ! Anathème aussi sur ton cercueil ! " Après qu' il eut parlé, qui l' écoutait encore ? L' écho balbutiant dans le tombeau sonore, Le grand cirque aux lions qu' habite le lézard, Rome à ses pieds muette, et pleurant son César, Puis le pin, la cigale, et le peuple, et la foule, Vers Saint-Paul hors des murs, la porte qui s' écroule ; Le Tibre murmurant comme un vieux pèlerin, Puis plus loin la campagne et le transtéverin : La Maremme interdite, immense, désolée ; Le buffle errant, le pâtre, et la tour isolée ; Puis, plus loin, comme un mur de malédiction, Le nuage éternel qui ferme l' horizon. 30 LA FETE. Là-haut, dans ce palais, sous ces flots de lumière, À travers ses rideaux, que la fête est légère ! Sur ses tapis d' azur, que ce bal d' empereurs Est noble dans sa joie et qu' il foule de fleurs ! Et quand elle sourit sous ses tresses d' ébène, Que ce rubis sied bien sur le front d' une reine ! Que ce couple, surtout, sous le pavois monté Est beau dans son orgueil et dans sa majesté ! L' épouse a les yeux noirs comme une tourterelle, L' époux est un aiglon ; son regard étincelle. À cette heure, silence ! Au milieu de cent rois, Voyez ! Leurs bouches d' or parlent à demi-voix ! -ah ! Que le coeur me serre au milieu de la fête ! Sire ! Et que ma couronne est pesante à ma tête ! Je sens sous ce pavois un cruel aiguillon. À mes lèvres ma coupe est pleine de poison ; Et je voudrais pleurer dans cette foule d' hommes. -madame, on vous entend, prenez garde où nous sommes. -oh ! Laissez-moi parler ! Je parlerai plus bas. Je suis encor la reine, et ne l' oublierai pas. Mais demain que serai-je ? Une herbe balayée Sous les pieds des passants, une répudiée ; Quoi de plus vil encor ? Sire, dites-le-moi. Vous voulez me quitter pour la fille d' un roi. -Joséphine, il le faut. Sous mon dais solitaire, Je n' ai point d' héritiers à qui laisser la terre. -eh ! Qui donc, avant vous, a vu dans sa maison Assis en son foyer tant d' enfants de son nom ? Austerlitz et Friedland à l' haleine glacée Ne sont-ils plus vos fils ? Et, dans votre pensée, Arcole aux pieds légers, assise en ses marais, N' est-elle plus ma fille ? Et sous ce même dais, N' ai-je pas vu grandir Montenotte, l' aînée, Rivoli, d' un flot bleu dans l' Adige baignée, Lodi, qui sur son front porte un bandeau d' airain Et des fleurs de tombeaux qu' elle effeuille en sa main ? Vos batailles d' égypte, au milieu des ruines, Errantes au désert, sont-elles orphelines ? Pour cueillir votre gloire et suivre vos sentiers, Ah ! Jamais vous n' aurez de meilleurs héritiers Que vos douze combats, aux visages numides, Qui pendent leurs berceaux au pied des pyramides ! Moi, j' étais votre armure au milieu des combats Et votre bon génie ! Oh ! Ne me quittez pas ! Non ! Quand je serai morte, à votre chevet, sire, Qui priera dans la nuit pour vous et votre empire ? -mon épée, en ma main, priera dès mon réveil, Et mon étoile d' or priera dans mon sommeil. Ne pleurez pas, madame ! En vos vastes domaines Vous aurez cent châteaux, autant qu' en ont les reines. Vous garderez au front votre couronne d' or ; Les peuples à genoux vous salueront encor. Vous aurez cent hameaux, des échansons, des pages Qui dans des plats d' argent porteront vos messages. -qu' ai-je besoin de page et de plats de vermeil Pour porter ma douleur, nuit et jour, sans sommeil ! Qu' ai-je besoin d' un dais, en mes vastes domaines ? J' ai des pleurs dans mes yeux autant qu' en ont les reines. Qu' ai-je encore besoin de coupe et d' échanson Pour boire, en mon festin, mon fiel et mon poison ? Pourquoi n' êtes-vous plus le soldat d' Italie ? Au camp je vous suivrais sous le vent et la pluie. Quand la lance s' endort, la nuit, dans son drapeau, C' est moi qui remettrais votre épée au fourreau. -mon épée a jeté son fourreau dans l' abîme, Madame, et dans la nuit son éclair se ranime. -pourquoi n' êtes-vous plus le soldat du Thabor ? À l' endroit où le Nil épanche son flot d' or, Sous vos tentes de lin, que ronge la chamelle, C' est moi qui veillerais, comme fait la gazelle. -mon désert est partout où passe mon cheval, Et je veille sur lui comme un lion royal. -sire ! Adieu pour toujours ! Que le ciel vous pardonne ! Reprenez votre anneau, reprenez la couronne. Moi, j' ai cueilli l' épine, une autre aura la fleur ; Une autre aura le baume, et j' aurai la douleur. Moi, j' aurai le soleil, une autre aura l' ombrage ; Moi, je boirai la lie, une autre le breuvage. Une autre aura la fête, et moi j' aurai le deuil ; Une autre la guirlande, et moi le lourd cercueil. Demain, pensez à moi, si la terre soupire, Et qu' un nuage noir passe sur votre empire. Moi, j' étais votre étoile ; et je me meurs. Adieu. -on vous voit ; souriez, madame, au nom de Dieu ! " Là-haut, dans ce palais, sous ces flots de lumière, À travers ses rideaux, que la fête est légère ! Sur ses tapis d' azur, que ce bal d' empereurs Est noble dans sa joie et qu' il foule de fleurs ! Et quand elle sourit, sous ses tresses d' ébène, Que ce rubis sied bien sur le front d' une reine ! 31 SARAGOSSE. Malheur ! Malheur ! Malheur ! à travers ses rideaux, Ah ! La fête a pâli sous ses mille joyaux ! Un cri s' élève à l' heure où la terre sommeille. Les cieux l' ont entendu. L' èbre prête l' oreille ; Le Douro le répète ; et d' un pas de géant Le Tage aux flots guerriers le porte à l' océan. Est-ce un cri de vautour qui cherche sa pâture ? Un lion d' Aragon qui lèche sa blessure ? Ce n' est pas un lion ; ce n' est pas un vautour : C' est Saragosse en deuil, sur sa plus haute tour, Au milieu de ses soeurs, qui crie : à moi, Castille ! Aragon, levez-vous ! Es-tu debout, Séville ? Chantez vos chants de mort, Andujar et Burgos, Valence, qui du Cid avez gardé les os, Sagonte mon aînée ; Abrantès et Tudèle, Médine la mauresque, et Tolède la belle. Toi, sainte Lérida, monte sur ton clocher, Et dis si de tes monts on peut voir mon bûcher. Lisbonne, à pleines mains, dans le flot qui t' enserre, Sans faute as-tu rempli le seau de ta colère ? Province de Murcie, as-tu, pendant les nuits, De fiel et de ciguë empoisonné ton puits ? Es-tu prête, Tortose ? Et toi, sur tes rivages, Trafalgar, as-tu ceint ta ceinture d' orages ? Cordoue, as-tu caché, le soir, en souriant, Sous ton manteau d' émir ton poignard d' Orient ? Jeune et vieille Castille ! Algarve ! Estramadure ! La louve d' Aragon demande sa pâture. Baylen, au toit de chaume, en ton roc de granit Pour y couver sa honte, à l' aigle fais son nid ! Ségovie, en ton champ hâte-toi de descendre ! Ronge tes ossements ; couvre-toi de ta cendre ! Grenade, bois ton sang aux cris des guérillas, Comme fait la tigresse au penchant de l' Atlas. Souviens-toi, Roncevaux, du nom de Charlemagne ! Navarre, souviens-toi que l' on t' appelle Espagne. Déserts ! Landes ! Sierras ! Gorges et défilés ! Grottes ! Lacs ! Mers ! Forêts ! Toits et murs écroulés ! Vipères du chemin à la langue acérée ! Loups cerviers de Biscaye, à la gueule altérée ! Hidalgos ! Guérillas ! Saints d' Espagne et du nord ! Saint Iago ! Terre et cieux ! Criez tous : mort ! Mort ! Mort ! Ah ! Quand il entendit dans sa tombe royale Le vieux nom d' Aragon qui soulevait la dalle, Le roi Sébastien s' est levé du cercueil. Il a pris son épée et son manteau de deuil. Pâle, il a sur son front renoué ses années, Et, pâle, il est monté sur ses tours ruinées. Ah ! Quand il entendit le vieux nom d' Aragon Qui brisait des tombeaux les portes sur leur gond, L' évêque de Grenade a quitté son suaire. Il est sorti debout de sa propre poussière. Sans guide il a suivi le chemin des sierras, Et, pâle, il est monté sur les Alpuxarras. Sur la cime il a dit les saintes litanies ; Et l' alhambra se tait sur ses dalles bénies. Et Valence, et Médine, et Tolède à genoux Ont redit après lui : grands saints, priez pour nous ! Vierge des assiégés, soyez-moi ma barrière ! Tour de ma délivrance, exhaussez ma bannière ! San Jorge ! Prêtez-nous votre casque divin. San Miguel ! Votre épée et son tranchant d' airain. San Diego ! Préparez le festin du carnage. San Bartholomeo ! Gardez mon héritage. San Fernando ! Soyez la tour de mon beffroi. San Pablo ! Conduisez l' épouvante après moi. Sant Iago ! Bénissez les longues espingoles. Sant Andrès ! Aiguisez les lances espagnoles. San Juan ! Donnez-nous des fusils enchantés, Des sabres flamboyants, toujours ensanglantés ! San Lucas ! Labourez le champ de nos batailles ! San Pedro ! Faites-nous de belles funérailles ! Et là-haut, sur le mont, le clairon portugais A dit : écoutez-moi, cieux, sous vos vastes dais ! Et là-bas, dans la plaine à la verte pelouse Où gronde le Douro, la trompette andalouse A dit : écoutez-moi, vierge au bras tout-puissant ! Vase de mon combat, remplissez-vous de sang. Qu' ont dit les hidalgos, aux lances indomptées, Qu' ont dit les guérillas, aux balles enchantées, Quand la voix du clairon a sonné dans leur coeur ? Leurs lèvres n' ont rien dit. Sans changer de couleur, Les hidalgos ont pris les lances espagnoles ; Les saintes guérillas, les longues espingoles. Leur lèvre ne veut plus sourire en un festin, Tant qu' il vous reste un fils qui n' est pas orphelin, Bourgogne, Roussillon, Guyenne, Normandie. Leur bouche ne veut plus goûter la sainte hostie, Avant que l' ossuaire élevé dans Burgos Ne réveille, en sa soif, l' ourse de Roncevaux. Ah ! Fier taureau de Corse ! Au milieu de l' arène, Tu cherches ton étable avec ton auge pleine, Et tu ne vois partout que le tauréador. Qu' as-tu fait de ta source au pied du mont Thabor ? Vers ton étang d' Arcole, où sont tes pâturages ? Sous l' orme de Wagram où sont tes frais ombrages ? Que cherches-tu de l' oeil au bout de l' horizon, Ton berger d' Austerlitz, assis sur le gazon ? Va ! Tes cornes d' airain sont de fleurs couronnées, Et ta barrière est close au pied des Pyrénées. Burgos a pris sa lance et son rouge étendard. Valence son épieu ; Grenade a pris son dard. Dans ton chemin sanglant, ton front au joug d' ivoire Ne ramènera plus le soc de ta victoire. Tu ne sentiras plus dans ton âpre sillon Que le fouet du bouvier et son froid aiguillon ; Et l' épi qui croîtra dans ton champ de bruyère S' appellera néant, et fera ta litière. Ah ! Que sert de fouiller la terre de ton pied ! Va ! Ton herbe est amère, et rude ton sentier. Tortose à sa ceinture a pendu son épée. Salamanque trois jours dans ton sang s' est trempée. Et le tauréador a dit dans ton enclos : Le faut-il immoler, répondez, hidalgos ! Et cent peuples muets, sur leurs gradins d' albâtre, Spectateurs entassés dans leur amphithéâtre, Au pied du mont Oural, des Alpes, du Carmel, Se sont penchés au bord de leur cirque éternel ; Et, regardant l' arène et Valence qui pleure, Et le monstre debout, ont répondu : qu' il meure ! Qu' il meure ! Ont répété les portes caspiennes, Qu' un géant invisible aux rives cimmériennes Ébranle avec fracas sur leurs durs gonds d' airain. Qu' il meure ! A dit l' Oural. Sur la hutte de crin Où vers la mer d' Azof le tartare demeure, Le vent du désert passe et répète : qu' il meure ! 32 MOSCOU. Et plus loin que l' Atlas, plus loin que le Thabor, Mais plus près que l' Oural, avec ses sables d' or, Une ville aux cent tours, perdue en la tempête, Sur le bord des frimas, avait bâti son faîte ; Et l' aigle moscovite au bout de l' univers Avait caché son front sous l' aile des hivers, Afin que nul vautour ne lui ravît sa joie ; Afin que nul chasseur, en poursuivant sa proie, Vers le pôle brumeux où le monde finit, Ne sût par quel chemin elle entrait dans son nid ; Et pensant : " nul jamais ne viendra dans mon aire, " Muette, elle fermait son aile et sa paupière. Comment ai-je pu dire une aigle et son aiglon ? Ce n' était pas une aire au repli d' un vallon. Au pied du vieux Kremlin, c' était Moscou la sainte ! Ah ! Que de hautes tours qui gardaient son enceinte ! Que de canons bâillaient à travers ses créneaux Comme en leur gîte obscur de jeunes lionceaux ! Non ! Non ! Ce n' était pas une lionne au gîte. C' était Moscou la grande où tout un peuple habite. Oh ! Que de toits dorés ! De coupoles d' étain ! Oh ! Que de minarets blanchissant au matin, Sous leurs turbans de neige y rêvaient du Bosphore, Comme fait la sultane en attendant l' aurore ! Plus belle qu' au matin la sultane au sérail, C' était Moscou la belle et son peuple en travail. Car les gnomes frileux des glaciers du Caucase, Tremblants, avaient assis ses dômes sur leur base ; Et les nains de l' Oural sous leurs tentes de crin, Avaient forgé ses clefs et ses portes d' airain. Et voici vers le soir, comme auprès de Sodome Qu' un ange des combats, sorti de son royaume, Et qui faisait trembler le monde d' un regard, Arriva, voyageur, au pied du haut rempart. Son ennui sur son front cachait son diadème ; Puis, voyant cet empire, il se dit à lui-même : " ici, je régnerai, demain, quand sur le seuil Passeront couronnés tous mes rêves d' orgueil. Ici, par ces degrés, dans ces tours inconnues, Mon nom retentissant montera jusqu' aux nues. Du haut de ce balcon, mes désirs surhumains Domineront l' abîme et mes altiers destins. " peut-être, qui le sait, là, dans mon sein de flamme Sur le chevet des czars, j' assoupirai mon âme. En leurs cieux ténébreux, peut-être qu' aujourd' hui Mon étoile m' attend pour guérir mon ennui ; Et tant de toits dorés sauront bien, sous leur dôme, De tant d' espoirs tombés abriter le fantôme. " peut-être aussi que là, mieux qu' au pied du Carmel, Tout néant resplendit et devient éternel, Qu' un homme est moins petit, et que toute fumée S' aperçoit de plus loin et devient renommée ; Et qu' en ces grands déserts, un nom plus aisément Surgit, ainsi qu' un mont, sur son haut fondement. " mon âme, allons ! Debout ! Et, sans nous en dédire, Pour la dernière fois, jouons ici l' empire. Demain la providence, aujourd' hui le hasard. Ne faisons pas attendre ainsi sur son rempart Moscou, la ville sainte, en ses habits de fête. La porte s' ouvre. Allons ! Entrons en ma conquête. " Mais, voyez ! Sur le seuil dès qu' il a mis le pied, Les portes après lui se brisent à moitié. Les tours, les hautes tours, de colère enivrées, Jettent bas leurs créneaux, leurs coupoles dorées ; Hurlantes jour et nuit, autour de la cité, Comme fait la panthère, en son gîte insulté. Adieu les minarets ! Adieu les vastes dômes ! Les murs amoncelés de vingt et vingt sodomes ! Adieu, temples, bazars ! Adieu, vieille Babel, Où s' entassaient aussi, sous son toit éternel, Gomorrhe sur Sodome, Adama sur Gomorrhe, Sur Adama Sidon, et cent villes encore. Tout s' écroule à la fois. Sous le souffle de Dieu La cité s' est changée en une mer de feu, Où comme les vaisseaux qui passent vers Candie Les palais sur le flanc sombrent dans l' incendie ; Et la vague sanglante, en léchant son rivage, Ouvre sa large gueule et dévore la plage. Ah ! Sire ! C' en est fait ! Fuyez comme un faucon. Voyez ! Voyez au loin, du haut de son balcon La tour de Saint-Ivan, ainsi qu' une sorcière, Se balance en hurlant sur l' immense chaudière ; Et comme le berger qui rallume son feu Voyez sur le brasier, la main, la main de Dieu ! C' en est fait ! Un royaume a passé comme une ombre. Tout pâlit ; tout se tait ; la nuit est froide et sombre. Rien n' est resté debout, hormis un empereur Qui cherchait sous la cendre un reste de lueur ; Muet il contemplait la divine merveille ; Et le souffle de Dieu disait à son oreille : " ainsi s' écrouleront tes projets renversés ? " ainsi ton vaste empire et tes voeux insensés ! " ainsi s' écroulera la tour de ta victoire ! " ainsi ton héritage, et ton nom, et ta gloire ! " ainsi le vent du ciel, éteignant ton flambeau, " dissipera ton oeuvre et ta cendre au tombeau ! " 33 LA BERESINA. Et vers la mer d' Azof où la vague hennit, Un faucon se réveille et glapit dans son nid. Puis après le faucon, un hetman en son gîte, S' éveille au jour et prend sa lance moscovite. Il prend aussi son sabre et son poignard luisant Et sa ceinture d' or ciselée à Casan. -ma soeur, allez chercher par sa bride d' écume, Près de la mer d' Azof, où le don gronde et fume, Mon cheval aux flancs bruns, aux quatre pieds d' acier. -frère Ivan, dans la cour, ébranlant l' escalier, Votre cheval hennit ; sa housse pend à terre. Son frein n' est pas d' écume ; il ronge sa crinière. Où voulez-vous aller ? à Casan ? à Tiflis ? Sur les chemins pavés où passent les delhis ? Ou visiter le khan dans sa tour de l' Ukraine ? -je vais dans le chemin où ma lance me mène. Je vais dans le sentier où le vent de l' Oural Souffle dans mes cheveux et fouette mon cheval. Puis, comme dans les blés de noires sauterelles, Ses frères l' ont suivi, tous penchés sur leurs selles ! Tous avec leur poignard, caché sous leur caftan ; Lui seul porte à sa main un sabre de sultan. Tous avec une lance aiguisée au Bosphore ; La sienne est la plus belle et luit avant l' aurore. Poitrail contre poitrail, naseaux contre naseaux, Crinière sur crinière, ils pressent leurs chevaux ; Rapides dans le jour ; et quand le jour s' efface, Plus rapides la nuit, dans son sentier de glace. Et quand la nuit finit, rapides au matin, Plus rapides le soir, et puis le lendemain. Hourrah ! Ils ont passé. Dans le mont et la plaine, Ils chassent devant eux les autans de l' Ukraine. Ils sèment sur leurs pas les frimas de l' Oural ; Sur leur selle, en courant, ils traînent le mistral, Comme un manteau d' hiver qu' ils roulent sur leur tête ; Et comme leurs chevaux ils fouettent la tempête. Hourrah ! Le sabre a froid dans sa prison de fer, Et le poignard s' émousse au tranchant de l' hiver. L' aiglonne a réchauffé son petit sous son aile. Hourrah ! La lance a froid ; les morts ont froid comme elle. Qui la réchauffera sous une aile d' airain ? Tout le sang des vivants s' est figé dans leur sein. Hourrah ! Ils ont passé Kief aux tours mogoles, Moscou, Borodino, Smolensk aux cent coupoles. Là-bas, sur le chemin, où l' ouragan les suit, Qui sont ces voyageurs attardés dans la nuit ? Que leur sommeil est long ! Et que leur couche est dure ! Ils portent tous au coeur une large blessure. Est-ce un peuple égaré depuis l' éternité Qui cherche après mille ans sa sauvage cité ? Est-ce un reste d' empire assis sur la bruyère ? Leurs chars sont pleins de morts, qui, penchés sur l' ornière, S' entre-choquent dans l' ombre et font claquer leurs os ; Et la Bérésina frissonne dans ses flots. " voyageurs, levez-vous ! Comme des sauterelles, Voici des cavaliers, tous penchés sur leurs selles, Tous avec un caftan, tous avec un poignard. La route est longue encor, ne dormez pas si tard ! Comme un torrent glacé qui, dans son lit s' arrête ; Que faites-vous ici, couchés dans la tempête ? " Mais tout resta muet. Les canons sans hurler Tout gorgés de frimas se mirent à trembler. L' épée en son fourreau resta pâle et livide ; Le sabre se fendit comme une argile aride ; Et les vieux grenadiers, penchés sur leurs foyers, Branlaient leur tête grise, au bord de leurs sentiers. Et les pins blanchissants sous la neige durcie Rêvaient du grand soleil des palmiers d' Arabie. Mais tout resta muet. Avant qu' elle ait parlé La langue s' est glacée. Avant qu' ils aient coulé Les pleurs se sont taris. Dans sa cité sanglante Tout un peuple de morts s' abrite en la tourmente. Pâle, au déclin du jour sur le bord du chemin La foule s' est assise ; et puis le lendemain, Plus pâle, elle est restée ; et puis, le soir encore ; Et puis, après le soir, plus pâle dans l' aurore ; Et les sabres tout nus ont rongé leurs fourreaux ; Et les vieux cavaliers ont rongé leurs chevaux. Qui sont-ils ? Sans tombeaux, sans guides et sans maître, Le front ceint de frimas, quel lieu les a vus naître ? On dit qu' en d' autres temps, aux lieux où le soleil Remplit de rayons d' or son urne de vermeil, On les a vus passer au pied des pyramides, Ainsi que le simoün, sur ses ailes rapides. On dit que le désert se souvient de leur nom, À l' endroit où le Nil se souille de limon, Que leurs chevaux trempés dans les lacs d' Italie, Ont séché leur crinière aux vents de la Nubie. Mais ces jours sont passés, et leur ombre avec eux ; Et leur ardent soleil s' est éteint dans les cieux. Alors, les cavaliers à l' haleine glacée, Que Dieu sur le chemin de sa vaste pensée Poussait depuis l' Ukraine, ont de leurs froids manteaux Secoué les frimas sur le front des héros ; Et comme le géant qu' on trouve sur la plage, Ils ont enseveli ce peuple en son ouvrage. Et, la tombe a grandi, comme un mont, sous leurs mains ; Comme un mont qui nourrit des pins dans ses ravins, Des troupeaux sur sa cime, en ses flancs la tempête. Toula peut voir sa base et Kalouga son faîte. Dans son ombre, un vautour niche en toute saison, Et la Bérésina blanchit à l' horizon. 34 LE VOYAGEUR. Mais, là-bas, non plus loin, dans la neige et l' hiver, Voilà qu' un grand lion, à la griffe de fer, Un lion au front chauve, errant sans sa lionne, Seul, loin de son palmier que la foudre sillonne, Balayant, sans rugir, la terre sous ses pas, Cherchait son grand désert et ne le trouvait pas. Mais, là-bas, non plus loin, dans la plaine homicide, Voilà qu' un empereur, sans couronne et sans guide, Un empereur, sans nom, au front chauve et glacé, Ayant perdu la trace où son char a passé, Seul dans son grand désert, errait dans la nuit sombre, Et cherchait son empire et ne trouvait qu' une ombre. Son cheval sans hennir, et sans ronger le mors, Comme font les coursiers que chevauchent les morts, Haletant a passé mainte haute muraille, Mainte vallée amère et maint champ de bataille ; Et les peuples disaient : quel est ce cavalier Qui passe comme une ombre en creusant son sentier ? N' était-ce pas celui qui d' un signe de tête Ébranlait notre toit, comme fait la tempête ? Dont les peuples tenaient la selle et l' étrier Sous sa botte courbés, ainsi qu' un écuyer ; Qui poussait devant lui les rois dans la poussière Comme un troupeau soumis au fouet de sa colère ? N' était-ce pas celui dont l' épée au fourreau, Toujours blême et glacée, a creusé maint tombeau ? Qui, sur son char d' airain traînant sa renommée, Passait au pied des tours avec sa grande armée, Et comme les flocons de la neige en hiver, Dans les champs entassait ses escadrons de fer ? Mais lui resta muet ; et sous sa froide armure Il cacha son front pâle et sa froide blessure ; Et nul ne vit ses pleurs, s' il en versa jamais, Hors son louche coursier, sous ses sanglants harnais. Muet dans son orgueil, muet dans sa ruine, Son coeur n' a pas battu plus vite en sa poitrine. De tant de nations qui marchaient après lui, Quand pas un messager ne lui reste aujourd' hui, Ardent avant-coureur de son propre naufrage, Lui-même de sa chute il porte le message ; Et le monde, voyant cet homme sur son seuil, Ne sait s' il faut sourire ou s' habiller de deuil. Sourire ! Oh ! Non, grand dieu ! Car, sitôt que sa bouche Aura dit son secret, mainte femme en sa couche Gémira. Maint créneau tremblera sur sa tour. Maint empire peuplé sera vide en un jour ; Et loin du maître absent, mainte coupe remplie Au fond ne gardera que poison et que lie ; Car lui, sitôt qu' il eut, au seuil de ses états, De ses pieds tout meurtris rejeté les frimas, La garde qui veillait au bord de son royaume, Voyant cet homme pâle, errant comme un fantôme, Lui dit : que cherchez-vous ? Et quel est votre nom ? Et l' empereur a dit : je suis Napoléon. 35 LE ROI DE ROME. Un aigle s' est penché sur son nid, en secret. Un aiglon y dormait, caché dans son duvet. Un héros s' est penché sur le berceau d' un homme. Un enfant y pleurait ; un roi ! Le roi de Rome ! Il rêvait d' un berceau plus beau cent fois encor, D' un palais de rubis avec cent portes d' or, De mille et mille rois, tous courbés jusqu' à terre, Et d' un trône plus haut que celui de son père. L' aiglon a dit à l' aigle, au sommet des coteaux : " donnez-moi ma pâture et le sang des agneaux. Donnez-moi, dans mon nid, les petits des vipères, Et la chair des brebis qui paissent les bruyères. " L' enfant dit au héros : " mon père, donnez-moi Des sceptres d' empereur, et des manteaux de roi ; Quand je serai plus grand, sous un dais qui rayonne, Aurai-je comme vous une lourde couronne ? Aurai-je comme vous, tout entière d' airain, Une épée aussi grande et qui brille en ma main ? Et si je fais un pas, les peuples de la terre Cacheront-ils aussi leurs fronts dans la poussière ? Aurai-je dans la mer, où la vague s' endort, Une île toute bleue avec des sables d' or ? Et le monde à vos pieds qui pleure et qui soupire Sera-t-il assez grand pour me faire un empire ? " Et le héros disait, en se parlant tout bas : " oui, mon fils, prenons garde, en ces sanglants débats, Que tout votre royaume, avec l' or de son île Et sa luisante écume, et son palais d' argile, Avant la fin du jour ne tienne en mon tombeau. " Cependant, il a pris l' enfant dans le berceau, Tout pâle d' épouvante, il a sur son armure, Déroulé de son fils la blonde chevelure. Puis, l' emportant au loin, aveuglé par les pleurs, Dans sa main il froissait la couronne de fleurs Au front du roi de Rome ; et, le montrant au monde, Souriant, il disait à la foule qui gronde : " gardez bien mon enfant autour de son berceau, Comme fait un lion près de son lionceau. Quand je ne serai plus, il aura ma couronne, Mon empire, et mon glaive et mon dais qui rayonne. -sire, il est notre roi ; nous veillerons sur lui ; À votre grand combat retournez aujourd' hui. Comme l' aiglon à l' aigle, il ressemble à son père. Il a son pâle front et sa fauve paupière. Comment nourrirons-nous l' enfant de vos sueurs ? Que faut-il lui donner pour apaiser ses pleurs ? -les petits des vautours dans les champs homicides, Et la chair des lions aux pieds des pyramides. -comment vêtirons-nous cet enfant d' un héros ? Du lin de la moisson ? Des toisons des troupeaux ? -non pas de vos toisons, ni du lin des quenouilles, Mais du lin des combats trouvé dans leurs dépouilles. -de quoi remplirons-nous sa coupe de rubis ? Du vin de notre vigne ? Ou du lait des brebis ? -non du lait des agneaux que la louve épouvante, Mais du vin de l' épée en sa vigne sanglante. -sire, comme son père il régnera sur nous. Tous nos jours sont à nous. Nous les lui donnons tous, Avec ces bois, ces monts et ces champs de vaillance, Et ces astres changeants que l' on appelle France. " Mais l' enfant a pleuré sur le cou du héros, Quand les sabres ardents ont jeté leurs fourreaux ; Et la foule, s' ouvrant au loin sur son passage, Grondait comme une mer qui ronge son rivage. 36 LEIPSICK. Silence ! Tout se tait ! Dormez-vous, sentinelle ? Le hibou gémissant a déployé son aile ! La nuit est froide et longue, au pays où le Rhin S' endort comme un guerrier, sous sa tente de crin. Veillez-vous, sentinelle ? Au fond de la bruyère Souvent la nuit trop noire enveloppe un mystère, Dans le pays où croît le sapin sur les monts, Où l' Elbe aux longs replis rampe dans les vallons. Souvent là, dans les bois, le feuillage murmure, Et le Danube luit comme luit une armure. Souvent l' ombre gémit sous l' orme d' Austerlitz, Où les morts, sans linceul, dorment ensevelis. " veillez-vous ? -oui, je veille. Holà ! Qui vive ? -France. De la tour de Leipsick, quand la nuit fait silence, Souvent on voit passer, sur d' invisibles monts, Les nuages d' hiver, comme des escadrons. Entendez-vous ? -j' entends. -un cri ? -non ! C' est un rêve. -écoutez-vous ? -j' écoute. -ah ! C' est le chant d' un glaive. -non, ce n' est pas le chant d' un glaive en son fourreau. Non, non, c' est le vautour qui niche en un tombeau. " Choeur. Cachons notre colère Comme un feu de bruyère Au milieu d' un grand bois. Parlons à demi-voix. Si quelqu' un vient et passe, Sourions sur sa trace. Au fond de notre coeur, Cachons notre blessure, Et notre lourde armure, Sous les ronces en fleur. -veillez-vous, sentinelle ? Au loin, là, dans la brume, Avez-vous vu ? -j' ai vu. -comme un feu qui s' allume ? -oui, vingt peuples debout que suivent les autans. Fuirons-nous ? -nous mourrons. -entendez-vous ? -j' entends. Choeur. Au flanc des monts, que notre armée, Ainsi qu' une noire fumée, Avec nos chars monte sans bruit ! Que tout un peuple dans la nuit, Au souffle naissant de l' orage, S' éveille, comme le feuillage Qui tremble dans les bois d' Odin. Que notre glaive, en notre main, Comme une vierge des batailles, En attendant les fiançailles, Hors de son seuil, avant le jour, Ne chante pas son chant d' amour ! -aux armes ! Les voici ! Garde à vous, sentinelle ! Comme au fond d' un ravin, un nuage de grêle, Comme autour d' une ruche un essaim de frelons, Ils passent en grondant, sur le flanc des vallons. Choeur. " un mot, non, un soupir d' une bouche muette S' échappe, par hasard, et le vent le répète. Sous l' arbre des forêts, à l' ombre des cités Il circule la nuit, dans les lieux écartés ; Il s' élève, il se tait ; puis il meurt sous la brise, Comme un soupir du Rhin, quand sa vague se brise. Non ! Le murmure croît ! Un écho plus sonore Le réveille s' il meurt ; une autre bouche encore Le répète après lui ; puis l' épouse au foyer Le répète à son tour ; puis un empire entier Se lève comme un homme ; et, quand la brume est sombre, On entend mille voix qui s' appellent dans l' ombre. Ah ! Frères du Tyrol ! Souabes ! Bavarois ! Électeurs palatins ! Grands-ducs ! Comtes et rois ! Nous n' avons tous qu' un nom : Allemagne ! Allemagne ! Et notre père à tous s' appelait : Charlemagne. Il vivait sur le Rhin, sous le toit de granit Où le faucon royal fait aujourd' hui son nid. Sur le Rhin ! Sur le Rhin ! Le fleuve aux larges ondes ! Le fleuve des aïeux, aux cavernes profondes ! Comme un peuple ses fils, il pousse ses grands flots. Avec sa lourde vague il redit aux échos : Allemagne ! Allemagne ! Et son double rivage Comme un taureau sans joug rebondit dans l' orage. Sur le Rhin ! Sur le Rhin ! Saxons ! Westphaliens ! Maison de Barberousse ! Hongrois ! Bohémiens ! Frères, il est à nous, avec sa blanche écume, Avec ses îles d' ambre, et son manteau de brume ; Sur l' un et l' autre bord, comme ont fait les germains, Après notre combat, nous laverons nos mains. Sur le Rhin ! Sur le Rhin ! Le fleuve aux longues rames. Son flot est pâle et bleu, comme les yeux des femmes. Son flot est pâle et sonne, au pied des vieux châteaux, Comme à son baudrier, le glaive d' un héros. Frères, il est à nous, ainsi que notre armure, Avec ses cygnes d' or, et son rude murmure. Debout ! C' est aujourd' hui, sous le chêne allemand, La chasse de Lutzof au féroce aboiement ! Le sanglier de France a, dans la Forêt Noire, Sur le roc aiguisé ses défenses d' ivoire. Le cor a retenti. Debout ! Hardis chasseurs. Holà ! La meute est prête ; entendez ses clameurs. Non, frères, aujourd' hui, c' est la danse du glaive. Sous l' orme de Leipsick, où le soleil se lève, Non, ce n' est pas le cor ; c' est le hardi clairon Que l' écho vous renvoie au penchant du vallon. Sous vos pas cadencés, allons, frappez la terre ! Hourra ! Le sabre a soif ! écoutez sa colère. Délices des combats ! Quand l' épouse et l' époux, Quand le sabre et l' épée, amoureux et jaloux, Ensemble sont unis au festin des batailles ! Jamais rien ne rompra leurs chastes fiançailles. L' épouse est toute nue, et son front pâlissant ; L' époux à son côté boit sa coupe de sang. Assez ! Le chant finit. Dieu sebaoth ! C' est l' heure ! Notre père des cieux ouvre-nous ta demeure. Mainte bouche aujourd' hui, que ta gloire remplit, Se taira pour toujours ; mainte femme en son lit Tremblante va pleurer, comme pleurent les reines. Maint guerrier va mourir dans le pays des chênes. -oui, le chant est fini. Sous les chênes sanglants, Oui, tous ont combattu leur combat de géants. Sous l' orme de Leipsick qui jette une ombre noire, Pendant trois jours, trois nuits, sans manger et sans boire, Oui, tous ont oublié la faim et le sommeil, Et la nuit et le jour, et l' ombre et le soleil. Le premier jour a lui ! Le glaive a soif encore. Cent peuples contre un homme ont lutté dès l' aurore. Le second jour a lui ! Le glaive a soif ! Hourra ! Aujourd' hui pour toujours qui le rassasiera ? Hourra ? Tous en leur coeur ont caché leur blessure, Et les corbeaux ont faim ; ils cherchent leur pâture. Le dernier jour a lui ! Du sang ! Du sang ! Du sang ! La terre aride a soif et la glèbe se fend. Du sang ! Du sang ! Du sang ! Par l' épée et la lance ! Le dernier jour a lui. Les morts ont froid ! Silence ! Les chasseurs de Lutzof n' entendront plus le cor ; Mais le glaive a redit : j' ai soif, j' ai soif encor ! 37 PONIATOWSKI. Ainsi qu' une noire fumée, Au flanc des monts, toute une armée S' est dissipée avant la nuit. Avant le jour, pâle et sans bruit, Un cavalier passe dans l' ombre. Ah ! Que sa lance est froide et sombre ! Sur son chemin retentissant, Qu' elle a déjà pleuré de sang ! -ma bonne lance polonaise, Qui ce matin tressaillais d' aise, Pourquoi pleures-tu, dis-le-moi ? -Poniatowski, noble roi, Je ne sais pas quand vient cette heure, Pourquoi j' ai froid, pourquoi je pleure. Le ciel est lourd ! L' herbe gémit. Le fleuve est grand. Le bord frémit. -toi, mon vaillant cheval de guerre, Qu' as-tu pour baisser ta crinière ? -Poniatowski, noble roi, Le sabre est las ! La lance a froid ! Fuyons là-bas vers mon étable, Où dans leur litière de sable, Comme un cheval sous le harnais, Dorment les fleuves polonais. -ton étable est dans la mêlée. Sous les pas des lions foulée Ton herbe croît dans les combats. La Pologne n' est plus là-bas. Elle est toute ici sur la grève, Avec ma lance, avec mon glaive, Avec la dépouille des morts Que ce fleuve arrache à ses bords. Sans que l' aiguillon l' éperonne, Ah ! Le noble cheval frissonne. Sans que son maître ait dit un mot, Il s' est élancé dans le flot : Le flot blêmit, l' onde murmure. On voit surnager une armure ; Puis, tout se tait ; puis, tout sanglant, Le fleuve se ride en tremblant. Ah ! Quand reviendra sur la grève Le cavalier avec son glaive ? Déjà cent vagues l' ont bercé ; Déjà mille flots ont passé. Quand sortira-t-il de l' abîme ? La vague pâlit à sa cime. L' hirondelle effleure le bord ; Le flot se tait, le flot s' endort. Quand reviendra dans sa vaillance Le cavalier avec sa lance Au bord des fleuves polonais ? Quand son cheval sous le harnais Retrouvera-t-il son étable ? La vague caresse le sable, Le pluvier niche sur le bord. 38 CHAMP-AUBERT. Le flot s' éveille ; il fond sur son bord insulté. C' est le flot, c' est le flot de ton adversité, France ! Il croît, il mugit, il soulève sa dune ; C' est le lac, c' est le lac de ta noire infortune, France ! Il monte, il grandit ; il se rit de tes pleurs ; C' est la mer, c' est la mer des immenses douleurs. C' est le flux, le reflux qui se tait et qui gronde. Chaque flot est un peuple et chaque vague un monde. C' est la mer ! C' est la mer aux abîmes profonds, Où, comme des vaisseaux, sombrent les nations ; Où, comme un grain de sable un empire se noie Et qui roule à toute heure et le deuil et la joie. C' est la mer ! C' est la mer des célestes hasards : Les cyrus aujourd' hui ; puis demain les césars ; Charlemagne à cette heure ; à cette autre Alexandre ; Napoléon ce soir ; demain un peu de cendre ; Demain ! Qui sait ? Demain ? âge d' or ou de fer, Quel flot nous jettera l' abîme au flot amer ? C' est la mer éternelle aux inconstants rivages Que les rois ont toujours peuplés de leurs naufrages, Avide, après mille ans, de naufrages nouveaux, De destins plus amers et de plus grands tombeaux ; Qui peut, en un moment, déraciner un monde Si le souffle de Dieu la pousse et la seconde. Contre ce flot pesant qui luttera sans peur ? Qui lui dira : retourne en ton puits de douleur ? Qui le refoulera devant lui dans le sable, Comme enchaîne un berger son troupeau dans l' étable ? Qui poussera du pied cet immense océan Dont la borne commence et finit au néant ? Un homme ! Rien qu' un homme ! Ainsi que son épée, Si son âme est d' acier et de bronze trempée. Un soldat-empereur, -tout un siècle à cheval, - Si sa capote grise est son manteau royal ; S' il porte une auréole au lieu d' un diadème ; Un homme contre tous, s' il se dit à lui-même : " Bonaparte, debout ! Sauve Napoléon ! Fais-toi d' airain, mon coeur ! Sonne plus haut, mon nom ! D' un côté, l' univers ; puis un homme, de l' autre ! Octroyons le duel. Ce champ clos est le nôtre. Mêlons dans notre coupe et le mal et le bien ; Acceptons tous nos jours, et n' en rejetons rien. Adieu, grand empereur ! Salut, soldat d' Arcole ! Reprends tes jours dorés, reprends ton auréole. Nous avons assez fait pour nous faire éternel. En attendant la nuit, où le plus fort retombe, Combattons aujourd' hui pour nous faire une tombe. L' étoile de Lodi remonte dans le ciel. Oui, la lutte me plaît ; grandissons avec elle. Avec un monde vieux, vidons notre querelle. Montrons à nu sa plaie et ses ennuis cuisants. Fantôme du passé, colosse de mille ans, Colosse de néant, qui m' étreint, que je foule, Dans ma chute, avec moi, que tout un monde croule ! Un monde qui n' est plus, quand il croit tout remplir ! Un passé moribond qui s' appelle avenir ! Un présent apostat qui se vieillit lui-même ! Un néant usurpé qu' on nomme un diadème ! Un trône fait de bois, et que ronge le ver En attendant le roi, comme un cercueil ouvert ! Le fantôme me tue ! ... et moi, dans ma ruine, Je conserve à mon front sa couronne d' épine, Afin qu' en si haut lieu, les peuples sous le frein, Mesurant ma grandeur, mesurent son déclin. Mon aigle n' emportait le monde sous sa serre Que pour le laisser choir du plus haut de son aire. Oui, combattons ici tous nos meilleurs combats. Si les vivants sont las, les morts ne le sont pas. Fortune ! Gloire humaine ! Avenir ! Renommée ! Éternité d' un jour ! Espérance ! Fumée ! Défendez-moi vous seuls, au moins jusqu' à demain, Et montrez ce que peut tout le pouvoir humain. À moi, Desaix ! Kléber ! Poussière de Syrie ! Poussière d' Aboukir ! Poussière d' Italie ! Holà ! Soulevez-vous au souffle de mon nom ! À moi ! Mes vieux soldats des déserts de Memnon ! Souvenez-vous de moi, vous, vieilles pyramides ! Prenez-moi dans votre ombre en mes destins arides. Lève-toi, Marengo ! Levez-vous, Austerlitz ! Eylau ! Wagram ! Iéna ! Levez-vous tous, mes fils ! Batailles de géants, faites-moi ma ceinture ! Soyez-moi ma cuirasse et mon épaisse armure ! Comme de jeunes soeurs, saluez, du tombeau, Champ-Aubert ! Montmirail ! Craonne ! Montereau ! " Quand il eut fait silence, ah ! Les morts se levèrent ; Et l' on dit qu' à sa voix, dans la nuit arrivèrent Sur de blêmes chevaux maints blêmes escadrons. La rouille usait déjà leurs casques sur leurs fronts. Au bout des fers de lance où l' aigle attend sa proie, Les vers avaient filé leurs étendards de soie. On dit qu' à la frontière, arborant leurs linceuls, Trois nuits, le glaive au poing, ils la gardèrent seuls ; Qu' au loin, vallons déserts, forêts, livides chaumes, Tout fut en un moment peuplé de leurs fantômes. Cependant leur épée, aiguisée au tombeau Éclairait l' empereur, comme un pieux flambeau. Et le monde, voyant un si ferme courage, Et tant de morts debout qui suivaient ce naufrage, Commença de trembler, et dit : que ferons-nous ? Ce géant nous vaincra. Tombons à ses genoux ! Puis, oubliant leur guide et comment il se nomme, Cent peuples éperdus fuyaient devant un homme. 39 L'AIGUILLON. Ah ! France ! As-tu du coeur ? As-tu des yeux pour voir ? As-tu des dents pour mordre ? As-tu, sans le savoir, Du sang, encor du sang, en ta veine épuisée ? As-tu dans ton carquois une flèche aiguisée ? Ou, serpent sans venin, qui rampe en son sillon, N' as-tu plus que la langue au lieu de l' aiguillon ? Dis, France, m' entends-tu ? France, si tu sommeilles, Faut-il parler plus haut, pour toucher tes oreilles ? Quel mot faut-il donc dire, ou ne te dire pas, Beau pays du clairon ? ô vierge des combats, Habille-toi de fer, qui jamais ne se rouille ! Relève ton armure, et non pas ta quenouille. Si ton clairon se tait, enfle plus haut ta voix. Si ton épée est courte, agrandis tes exploits. Si ta barque se rompt, que ton espoir surnage ! Si ta muraille est basse, exhausse ton courage ! Si ton glaive s' émousse, aiguise ta fureur ! Si son tranchant se perd, combats avec le coeur ! Sinon, tu sentiras comme il est homicide, L' aiguillon de la honte ; et comme elle est aride Quand le vainqueur a soif, la coupe du vaincu. Tu sauras dans son sein comme son coeur est nu ; Et quand on l' a courbée, un jour, sous la tempête, Ce qu' il faut de longs jours pour redresser la tête. Sinon, tu sentiras combien le lit est dur Où le vaincu s' endort, combien son ciel obscur ; Tu verras de quel or est faite sa couronne ; S' il est doux de semer quand un autre moissonne ; S' il est doux de plier des genoux asservis Et de baiser les mains qui tuèrent nos fils. Paris, monstre sans bras, sans yeux et sans oreilles, Ne sauras-tu jamais, comme un essaim d' abeilles, Que gronder en ta ruche ? Et composer ton miel De paroles sans suc, de mensonge et de fiel ? Ne sauras-tu jamais, courtisane, à ton âge Que diviser ton coeur et farder ton visage ? Te verra-t-on toujours, en ton chemin banal, Caresser, sans amour, et le bien et le mal, Et le pour et le contre, et le rien pour tout dire ? Toujours tuer tes fils ! ériger pour détruire ! Quand on cherche du fer, apporter tes discours, Et toi-même en leur source empoisonner tes jours ? Dis, France, m' entends-tu ? Comme au jour de frimaire Ton ciel est sombre et lourd et ta vallée amère. Où donc as-tu planté l' arbre de fructidor ? Où donc as-tu semé l' épi de messidor ? Les petits des oiseaux, en ton sillon immense, Ont-ils déraciné le germe et la semence ? Où sont tes fils aînés, cheveux longs, et pieds nus, Mendiants immortels, sous des noms inconnus, Que partout l' on a vus affamés de batailles Être en quête partout de promptes funérailles ? Ceux-là, malavisés, ne savaient pas encor Ce qu' on peut acheter avec un denier d' or. Ils n' avaient point au cou de riches broderies, Ni tant de beaux rubans, de nobles armoiries ; Et des jougs argentés ne courbaient pas leurs fronts ; Non, ils n' étaient point ducs, ni comtes, ni barons, Ni pages, ni valets de leurs propres caprices ; Il n' avaient sur leurs seins rien que leurs cicatrices. Non, ils ne savaient pas dormir sur le duvet Quand sonnait le clairon, ni trahir un secret, Ni mentir au soleil, ni renier leur ombre, Ni regarder du bord un empire qui sombre, Ni vendre leur parole, en prose comme en vers, Ni demander merci de l' immense univers. Mais, sitôt que le jour commençait à paraître, Sans pain et sans souliers, sans serviteurs, sans maître, On les voyait courir, le front haut et serein, Aux Alpes, au Thabor, sur le Nil et le Rhin ; Et, comme un océan que harcelle un fantôme, Balayer devant eux le sable d' un royaume. Ah ! France, as-tu du coeur ? As-tu des yeux pour voir ? As-tu des dents pour mordre ? As-tu, sans le savoir, Du sang, encor du sang, en ta veine épuisée ? As-tu dans ton carquois une flèche aiguisée ? Ou, serpent sans venin, qui rampe en son sillon, N' as-tu plus que la langue au lieu de l' aiguillon ? 40 FONTAINEBLEAU. Le serpent a sifflé sous l' épaisse broussaille ; Et de Fontainebleau le feuillage tressaille ; Oui, la forêt frissonne ; une meute aux abois De peuples haletants retentit dans le bois ; Et par monts et par vaux, ardents à la curée, Un chasseur les conduit par sa chaîne dorée. Celui dont rien jamais n' a retardé les pas, Celui qui de sa flèche a blessé mille états, Palmyre en son désert, et Tyr sous sa couronne, Athène après Memphis, Rome après Babylone ; Celui qui comme l' aigle étreint le passereau, Et comme l' océan prise la goutte d' eau ; Le même qui naguère, en sa chasse royale, Démusela le goth, le franc et le vandale ; Celui qui dans son gîte a de cent nations, Pour vêtir sa vieillesse, emporté les toisons ; Oui, le chasseur divin, qui pend par leur grande aile Les siècles mutilés à sa porte éternelle. Ah ! De Fontainebleau, quand la forêt frémit, Est-ce un cerf aux abois, est-ce un daim qui gémit ? Non, ce n' est pas un cerf, un daim aux pieds d' ivoire ; C' est un puissant empire, en son gîte de gloire, Un empire au front d' or que l' épieu du chasseur Avec sa meute ardente a blessé jusqu' au coeur. Écoutez ! La forêt tremble sous son feuillage ; Le chêne des combats a perdu son ombrage. De tant d' états brisés sous la main du seigneur, Rien ne reste qu' un homme (où donc est l' empereur ? ), Un homme pâle, chauve, au jour de la tempête N' ayant rien que son nom pour abriter sa tête. Où donc est l' empereur ? Le maître des humains, Le plus grand roi des rois, et sacré par nos mains ? Quand son palais est vide et sa porte fermée, Il ne reste qu' un homme avec sa renommée ; Vieux laboureur sans soc, moissonneur sans fléau, Napoléon de Corse ! Un mortel ! Un roseau ! Ouvrier sans salaire, au bout de sa journée, Qui, sous un triple gond a clos sa destinée, Il a dit sur son seuil : adieu tous mes combats ! Adieu ! Bruyants clairons ! Drapeaux ! Aigles ! Soldats ! Adieu ! Tout est fini. Je n' ai plus de royaume. Demain, vous parlerez de mon nom sous le chaume -votre royaume, sire, est grand comme les cieux. Où voulez-vous aller ? Commandez-nous des yeux. -je vais dans un endroit où la nuit est profonde, Où finit toute joie, où commence le deuil, D' où l' on ne revient plus quand on quitte son seuil. Soldats, le pas de course a fatigué le monde. Je descends les degrés de mon adversité ; Je vais parmi les morts dans la postérité ; Où toute passion se dépouille et s' oublie, Où le flot sur sa rive abandonne sa lie, Où le temps immobile éternise un moment ; Car le malheur manquait à mon couronnement. Non, non ! Ne pleurez pas ! Je vais dans un abîme Où le sceptre brisé refleurit à sa cime, Où le mensonge perd sa flèche et son venin, Où les coeurs sont de bronze, où les yeux sont d' airain, Où la haine s' efface aussitôt qu' on la nomme, Où rien ne peut mourir, et pas même un nom d' homme. -ah ! Sire ! Dès ce soir, irons-nous avec vous Dans ce nouvel empire ? -oui, vous y serez tous, Autour de moi rangés, sous des tentes de gloire Aux piliers de granit. Voyez ! Dans ma nuit noire, Un soleil plus brûlant s' allume dans mon ciel. Mon aigle prend déjà son essor éternel. Comme elle, il faut partir. Adieu, chevaux rapides, Qui si vite traîniez, du pied des pyramides À la tour du kremlin, mes destins accomplis. Adieu, sabres luisants d' Arcole et d' Austerlitz, Dont la pointe d' argile est si vite émoussée Sitôt qu' on se cuirasse avec une pensée ! Adieu, casques de bronze, aux cimiers chevelus Que le glaive d' en haut a si vite rompus, Dès qu' il les a touchés ! Pour une autre blessure, Mes soldats, revêtez une meilleure armure. Adieu, mur qui s' écroule autour de ma cité Sitôt qu' il faut lutter avec l' éternité ! Adieu, fleur des combats sur ta tige flétrie, Beau pays du clairon ! Adieu, France ! Patrie ! Adieu, peuple-empereur ! Abdique tes destins. Quitte avec moi l' empire et les vastes desseins. Montre ce que tu peux, sans guide, en ton ornière ; Et creuse un peu plus loin ton sillon de misère. Avec moi, peuple-roi, déchire ton manteau. Dépouille la couronne et choisis un tombeau. Efface au bas du mien ton nom sur cette page ! Majesté de néant, reprends ton héritage ! Le voici tout entier ; et sans moi, dès demain, Va ramper dans la foule avec le genre humain. Et toi, vieil univers, contente ton envie ; Dors en paix, désormais, le reste de ta vie. Repose-toi mille ans, sans t' éveiller la nuit Pour voir à mon côté si mon glaive reluit. Ne tremble plus si fort dès que la nue est sombre ; Le grand Napoléon n' a plus rien que son ombre. 41 L'INVASION. Et maintenant, c' est l' heure où la terre des gaules Gémit, comme une harpe, à l' ombre des vieux saules. Des fleuves murmurants, des lacs et des vallons, Des bois, des monts ombreux où nichent les aiglons, Et de l' anse des mers où la vague retombe Un immense soupir sort d' une immense tombe. Car ils sont morts, au loin, en mille champs épars, Ceux qu' elle avait nourris des os des léopards. Car ils sont morts, au loin, ceux qui portaient l' épée Et la lance au long bras, toujours de sang trempée ; Et rien ne reste d' eux pour défendre leurs toits, Hors leurs petits enfants cachés au fond des bois. Dans le pli du rocher, dans l' antre de la grotte, La bruyère soupire et la brise sanglote. Car ils sont morts, là-bas, et gisent sans tombeaux, Pâles, nus, déchirés sous l' ongle des corbeaux, Ceux qui, pour mieux hâter leurs lentes funérailles, Pressaient de l' éperon les chevaux de batailles. Et ceux qui se courbaient sur le bord de l' arçon, Comme les moissonneurs au bord de leur sillon ; Et ceux qui combattaient comme des tours vivantes ; Et tous les fils du glaive, errants, loin de leurs tentes ; Le glaive a délié leurs cuirasses d' airain, Et l' aiguillon de mort est entré dans leur sein. N' oublions pas non plus au fond de leur poussière Le nom de leurs chevaux à la blême crinière. Car, dès que le clairon hennissait sous les cieux, Bondissants, dans l' étable, ils s' appelaient entre eux, Disant : c' est l' heure ! Allons ronger l' herbe sanglante. Et leurs pieds réveillaient leurs maîtres sous la tente. Et leurs maîtres penchés sur les selles de fer Descendaient des vallons comme un torrent d' hiver. Oh ! Que le vent gonflait le pli de leur bannière ! Que leurs pas orgueilleux soulevaient de poussière ! Qu' ils prenaient en un jour de royaumes peuplés De villes et de tours et de murs écroulés ! Sans parler du désert, ni visiter l' Asie, Ni le flot du Jourdain, ni sa source asservie ; Sans toucher vingt états, vers le Nil égarés, Ni les tours du kremlin, ni les hauts minarets ; Ni les châteaux du Rhin sur leurs rives humides ; Sans nommer l' alhambra, ni les sept pyramides. Et maintenant les boucs ont dispersé leurs os ; Et leur chef en son île, insulté par les flots, Muet, découronné, prisonnier, sur la plage Écoute jour et nuit le bruit de son naufrage ; Et, comme un porte-clef, sur ses pas, l' océan Fait sonner haut sa grève et l' abîme béant. Reviendront-ils bientôt dans la terre de France, Ceux qui savaient briser la lance avec la lance ? Que tardent-ils ? Le glaive a-t-il tari leur sang ? La maison dépeuplée attend son maître absent. Les femmes sur les murs debout, avant l' aurore, Comptent l' heure en disant : reviendront-ils encore ? Mais voilà qu' à leur place, au loin, sur le chemin, De pâles cavaliers arrivent par essaim. Ils parlent l' un à l' autre une langue inconnue. Nul ne sait leur pays ; et leur épée est nue ; Elle est ensanglantée ; et d' orageux climats Aux crins de leurs chevaux ont pendu leur frimas. Malheur ! Ils sont entrés, comme fait la tempête, Sous le toit des héros, sans incliner la tête. Ils ont foulé sans peur le banc et l' escalier ; Sans peur, ils ont souillé la porte et le foyer ; Sans peur, ils ont aussi vidé jusqu' à la lie Toute coupe d' orgueil sur la table remplie. Malheur ! Malheur ! Ils ont rompu le pain des morts. Ils ont rompu le glaive et la lance des forts. Pour ombrager leur tête, ils ont cueilli sans gloire, Sur l' arbre des héros, un rameau de victoire ; Et, voyant sur son banc la veuve tout en deuil, Ils ont ri de la tombe et moqué le cercueil. Malheur ! Malheur ! Malheur ! Voilà qu' un grand royaume Se sèche sous leurs pieds ainsi qu' un brin de chaume. Sur l' argile et le roc, sur le mont, le ravin, Sur les prés odorants, sur le sable et l' airain, Sur la rive et le flot, sur l' herbe, sur sa tige, Les pas de l' étranger ont laissé leur vestige ! Demain l' herbe croîtra ; demain le flot plus pur Oubliera son limon dans son lit tout d' azur ; Demain le rossignol chantera sous les saules ; Demain reverdira le vieux chêne des gaules ; Mais demain ni jamais les pas de l' étranger Ne pourront, sur le roc, s' effacer ni changer. Désespoir ! Désespoir ! En tous lieux, à toute heure, N' avoir plus sous son toit, ni place, ni demeure, Ni couche, ni festin, ni feu, ni loi, ni droit ! À la face du monde être montrés du doigt, Muets, sans nom, sans chefs, dépouillés par le faîte, Ainsi qu' un grand cadavre à qui manque la tête ! Trouver partout son maître au bout de son sentier ! Le retrouver encore auprès de son foyer ! Sur son banc, à sa table, en son lit adultère ; Et ne pouvoir parler, et ne pouvoir se taire ! N' avoir plus d' un état que le pâle semblant ! Être une ombre, en effet, qui s' efface en tremblant ! L' ombre d' un peuple mort ! Moins que cela, peut-être, Une fable, un jouet, pour amuser son maître, Un vieux conte oublié qu' apprennent les enfants ! Vivants, être rayés du nombre des vivants, Comme un mot, par hasard, mal écrit sur le sable ! C' est là, c' est là la plaie immense, inguérissable ! Car voilà vers le soir, pour couronner le deuil, Qu' une race de rois scellée en son cercueil, Fantôme de mille ans qui convoite un fantôme, A secoué sa cendre et cherché son royaume. Pèlerins du tombeau, sans joie et sans remords, Ils ont dit : levons-nous ! Et régnons sur les morts. Et l' autel du passé retrouve sa dépouille ; Le casque se remplit de poussière et de rouille. L' étendard s' enveloppe en son sanglant manteau. Il se plaint à l' épée, et l' épée au tombeau. Et maintenant, c' est l' heure où la terre des gaules Gémit, comme une harpe, à l' ombre des vieux saules. 42 L'ILE D'ELBE. La terre a refleuri sans songer au tombeau. Voici, voici le jour où sur son frais rameau La feuille reverdit sans songer à l' automne. Maints rois dans leur sépulcre ont cherché leur couronne ; Avant eux dans le bois, la violette en mars A retrouvé sa fleur et ses parfums épars. Avez-vous respiré le printemps dans la brise, Dans la nuit, et dans l' air, dans le flot qui se brise ? Avez-vous entendu, pour la première fois, Les pleurs du rossignol, le cri de l' alouette ? Avez-vous, le matin, quand la feuille est muette, Entendu frissonner la source au fond des bois ? Tout un empire est mort. Avez-vous, à sa place, Vu germer dans les prés, où son chemin s' efface, La marguerite d' or ? Puis avez-vous jamais, Quand un siècle finit et se tait désormais, Et que l' heure est passée, où tout un peuple gronde, Vu bourdonner l' abeille à la place d' un monde ? Avez-vous, dans son lit, vu dormir l' océan ? Avez-vous vu la mer, au golfe de Juan, La mer, au sein d' azur, qui palpite et qui rêve, Quand l' arbre de Provence a parfumé sa grève, Quand l' épervier d' Antibe a niché sur son bord, Et que le flot ridé se tait et se rendort ? Une mer que mainte île en son golfe sillonne, Comme un soc aiguisé, Pianosa, la Gorgone ; Et puis une autre encor, qui se cache aujourd' hui, Mais dont l' écueil muet, quand son astre aura lui, Retentira plus haut sur sa rive enivrée, Que Naple et que Gaëte, Ischia, ni Caprée. Avez-vous vu le golfe, à l' heure où le soleil Allume vers l' Arno, son phare de vermeil ? Du calice des fleurs, de l' anse du rivage, Un murmure s' exhale ; il glisse sur la plage. Un flot naît, puis s' efface ; un autre naît encor, Et l' abîme, après lui, s' éveille en son puits d' or. Et l' aigle, après l' abîme en son aire éternelle, A quitté son écueil et secoué son aile. Comme une fleur marine éclose en son vallon, Une voile a blanchi là-bas sur son sillon. Une voile ! Une voile ! Oh ! Oui ! C' est un navire, Un corsaire à trois mâts, qui vole et qui respire. Puis, au loin, un vaisseau le suit, dans son sentier, Comme après l' hirondelle arrive l' épervier. " votre nom ? -île d' Elbe. -et votre port ? -la France. -que portez-vous ? -un homme. -et quel est-il ? -silence. -et votre pavillon ? -tricolore ! -adieu ! Va ! " Et l' abîme murmure et s' entr' ouvre déjà. L' hirondelle a trouvé son nid avant l' orage ; Le corsaire son port, et l' ancre son rivage. Que leur fait l' ouragan ? Que fait au mât l' écueil, À l' homme, le malheur, quand ils touchent le seuil, Et qu' ils ont su plier, l' un sa voile obstinée, Et misaine, et beaupré, l' autre sa destinée ? Un homme ! Rien qu' un homme ! Au front chauve et pensif, Ainsi qu' un naufragé, qui sort de son esquif, Est debout sur la plage. Ah ! Pour être si pâle, Sur quel cap orageux, et quelle mer fatale, Sur quel aride bord, sans pilote et sans nom, A-t-il perdu son lest et brisé son timon ? A-t-il dans l' équinoxe, et quand la nuit est noire, D' Aram ou de Calpé doublé le promontoire ? Ou quand le Capricorne insulte le Verseau, Sur la mer paresseuse usé son lourd vaisseau ; Ou bien, vers Aboukir, oublié son étoile, Ou, près de Trafalgar, perdu sa grande voile ? Il ne lui reste rien, hors son nom (quel est-il ? ), Puis son écho sur l' Elbe, et le Tage et le Nil ; Puis son petit chapeau, -puis sa capote grise, - Et puis sa courte épée ; -et déjà sous la brise L' abîme se soulève ; et, rompant leur bandeau, Maints rois ont dit : c' est lui ! Faites-moi mon tombeau. Et les tours ont redit, du haut de leurs murailles : Oui, c' est lui ! Le voici, faites vos funérailles ! Et cent portes de bronze ont crié sur leurs gonds ; Et cent peuples tombés ont relevé leurs fronts. Et cent aigles d' airain ont volé comme une âme, De clochers en clochers, aux tours de notre-dame ! C' est lui, c' est lui, c' est lui, grand dieu ! Le voyez-vous ! Qu' il revienne en sa gloire, et règne encor sur nous ! Le voilà ! Le voilà ! -sur ce cheval de guerre ! -oui, celui qui balaye après lui la poussière ; Oui celui qui pâlit et sourit à la fois, Sur ce chemin rapide où passent tous les rois. Rendons-lui sa couronne ; et si l' autel est vide, Sacrons-le de nos mains. Il sera notre guide En notre amer sentier. Faisons-le tout-puissant ! Qu' il nous donne son nom, et prenne notre sang ! Nous filerons pour lui le lin de sa victoire, Et lui, nous nourrira du festin de sa gloire. -oui, sire, reprenez votre empire insulté. C' est nous qui vous sacrons pour une éternité. Vous portez notre nom. Régnez à notre place ! Notre sceptre est brisé, quand votre empire passe. -et vous, peuple et soldats, revêtez-vous d' airain ; Soyez prêts à combattre avec moi dès demain. 43 WATERLOO, LES BERGERS. Au champ de Waterloo les épis blonds mûrissent. Les bluets, dans la nielle, avant l' aube fleurissent. Avant le laboureur et ses fils rassemblés, L' alouette quêteuse a glané dans les blés Quand la gerbe est liée et que le chaume brille, Où sont les moissonneurs, et que fait la faucille ? Les moissonneurs au bois errent dès le matin ; La ferme abandonnée est cachée au ravin. Le char fuit en criant sur la route pavée. La colombe rustique appelle sa couvée ; Blême est la terre, au loin, sans source, ni gazon ; Et l' immense forêt tressaille à l' horizon. Au verger d' Hougoumont, où blanchit l' aubépine, La génisse flamande a foulé l' églantine. Holà ! Le bouc errant insulte le chevreau. Va, berger, hâte-toi de paître ton troupeau. Sinon, avant demain, sur le bord de la haie Le boeuf aura rongé le bon grain et l' ivraie. Comment, à Mont-Saint-Jean, au champ du laboureur, Le chevrier d' écosse est-il venu sans peur Sonner sa cornemuse ? Et dans l' ardente plaine Qu' enferment Planchenoit, Rossomme, Merkebraine, Comment les montagnards nés aux monts de Glenco Ont-ils appris leurs chants et leurs noms à l' écho ? Comment, à Mont-Saint-Jean, les moissonneurs des îles Se sont-ils partagés dans leurs sillons fertiles ? Que faisaient là, sans soc, sans herse et sans fléau, Les bouviers d' Albion ? Comment à Waterloo Avec l' herbe, en un soir, les faucheurs des Hébrides Ont-ils fauché le cèdre éclos aux pyramides ? Oh ! Les hardis bouviers ! Oh ! Les bons moissonneurs ! Pour de rudes troupeaux, oh ! Les rudes pasteurs ! Écoutez ! écoutez ! Comment dans la prairie Sonne leur cornemuse. " à moi, bouc de Cambrie ! " à moi, chevreau d' écosse ! Ou, bientôt les aiglons " vivant t' emporteront au sommet des vallons ! " à moi, brebis des clans ! à moi, bélier d' Irlande ! " aiguise là ta corne et cherche ta guirlande ! " fais sonner à ton cou ta clochette d' acier ! " sinon, tu te perdras au détour du sentier ! " à moi, boeufs des Douglas, d' érin et d' Angleterre, " qui, sous un même joug, rongez même bruyère ! " mieux qu' au pays des lacs, en votre auge d' airain, " dans le bois d' Hougoumont, vous mugirez demain. " Et comme dans la Flandre, au moment de l' orage, Un berger, en sifflant, appelle au pâturage La génisse et le boeuf ; ainsi vers leur sillon Maints peuples, rassemblés sous un même aiguillon, Suivaient la cornemuse ; et l' herbe des clairières Sous leurs pas, desséchée, entassait leurs litières. Au loin, fumaient le chaume et le toit des hameaux. On entendait dans l' air le vol lourd des corbeaux. Au loin, les chiens hurlaient sur leur seuil lamentable ; Et la belle-alliance ouvrait sa grande étable. D' avance la vallée avait, dans les lieux bas, Creusé son lit d' ivraie au torrent des combats. 44 L'ORAGE. Le jour luit ; mais ce soir, avant la nuit profonde, Oui, ce soir, non plus tard, à qui sera le monde ? Qui restera debout, l' insecte ou le géant, Le passé, l' avenir, le siècle ou le néant ? Empire, peuple ou roi, quelle herbe moissonnée Sera loin de son champ rejetée et fanée ? Le jour luit... mais, ce soir, qui portera le deuil ? Qui cherchera son nom épars sur son écueil ? Et lequel vaut le mieux, quand on joue un royaume, Ou l' homme ou le hasard, le brin d' herbe ou de chaume, Ou l' hysope ou le cèdre, ou la haine ou l' amour ? Il le faut décider avant la fin du jour. Pour la dernière fois, sur sa cime escarpée, Ah ! Comment combattra l' épée avec l' épée ? Avant de dépouiller pour jamais son cimier, Comment luira le casque au front du cavalier ? Et comment les chevaux, à l' écume sanglante, Ce soir, rongeront-ils le frein de l' épouvante ? Il pleut ! Le chaume tremble et siffle au bord de l' eau ; Et la grêle a brisé le toit de Waterloo. Le tonnerre bondit comme un fléau sur l' aire.... Non ! Ce n' est pas la grêle ; et là-bas, le tonnerre N' a jamais retenti. Ce sont des escadrons Qui s' écroulent ensemble à la voix des clairons. Ah ! Maréchal Grouchy ! Que tardez-vous encore ? N' avez-vous pas senti trembler, avant l' aurore, La terre sous vos pieds ? Oh ! N' entendez-vous pas Les canons aboyer sur le seuil des combats ? Aux armes ! Croyez-moi ! Non, ce n' est pas un rêve. Accourez ! Accourez par le chemin du glaive ! La bataille a grandi, comme un feu sur un mont. Voyez ! Que l' ombre au loin, dans le bois d' Hougoumont Est pesante à midi ! Sur sa branche livide Que la fleur est fanée, et le feuillage aride ! Celui qui, par hasard, s' endort dans son sentier, Jamais ne reverra son toit, ni son foyer. Où vont ces chevaux gris qui sortent de l' étable ? Leurs selles sont d' acier ; leurs pieds creusent le sable. Leurs cavaliers ont dit : écosse pour toujours ! Mais l' écho leur répond par le cri des vautours : Va ! Montagnard de Perth, ta vallée est amère. Là-bas, le lion rouge a franchi ta barrière. -c' est l' heure ! Ils sont à nous ! En avant ! En avant ! Tambours, battez la charge ! Et l' arme blanche au vent ! Vous, Ney, marchez en tête, et sapez la muraille. Tous ces hommes d' airain croulent sous la mitraille : Bien ! France ! Encore un coup ! Comme un hardi bélier Heurte là d' Albion le bouc au front d' acier. Plus près ! Plus près encor ! Visage sur visage ! Le canon à l' épée a frayé le passage. L' épée en son chemin peut entrer jusqu' au bout. En son vase de fer le combat fume et bout. Plus près ! Plus près encor ! Poitrine sur poitrine ! Sang pour sang ! Mort pour mort ! Ruine pour ruine ! Garde à vous ! Tout va bien. Le boulet suit l' éclair. Il pleut, il pleut du fer, quand les cieux sont de fer. La terre au loin pâlit où la bombe l' effleure. Si le glaive poursuit sa tâche encore une heure, Demain qui survivra pour creuser les tombeaux ? La source des vivants se tarit en ses flots. Tout va bien, l' oeuvre avance ; et la journée est belle ; Jusqu' en ses fondements la bataille chancelle. Sur le bord de son aire, où plane le destin, L' armée a secoué ses deux ailes d' airain, Et du bec et de l' ongle aiguisant leur armure, À ses petits aiglons divisé leur pâture. Tout va bien ; et le fruit mûrit sur l' espalier. Après le fantassin, vienne le cavalier Pour le cueillir sans peine ! Et vienne aussi sans guide, Après le cavalier le vautour homicide ! Puis après le vautour, viennent les noirs corbeaux Pour achever demain le festin des héros. Quand les vivants sont las, si leur colère tombe, L' empereur leur sourit, comme un roi de la tombe, Sur son tertre monté, qui caresse le flanc De son pâle cheval aux crins souillés de sang ; En sa nue orageuse il cherche son étoile, " là-bas vers ce clocher où l' horizon se voile. " Et les morts, oui, les morts, oubliant leur blessure, Reprennent leur colère et leur pesante armure. Comme font les vivants, pleins de haine et d' espoir, Tous ils ont, sans faillir, combattu jusqu' au soir, Muets pendant le jour, muets dans la nuit sombre ; Et leurs corps à leurs pieds ne projetaient point d' ombre. 45 LES CLAIRONS. Et, là-bas, mieux que les cavales Les hardis clairons hennissaient. Et les voix d' airain des cymbales Plus que le glaive frémissaient ; Comme des choeurs de suppliantes, Des cris de veuves et de soeurs, Qui, le sein nu, toutes sanglantes, Lèvent les mains vers les vainqueurs, Et chancelant dans son ivresse Le glaive écoutait ces accords ; Et des murmures d' allégresse Erraient sur les lèvres des morts. Et l' espérance dans la nue Luisait alors sur les vivants, Comme au ceinturon suspendue Luit une épée à deux tranchants. " bons ouvriers de funérailles, Le temps est court ; l' ouvrage est long. Oh ! Sous la glèbe des batailles Creusez l' abîme plus profond. Il faut demain, qu' avec sa cendre, Et ses projets et son cercueil, Un peuple entier puisse y descendre Et s' y coucher dans son orgueil. " oui, bons ouvriers de l' abîme, Travaillez bien jusqu' à demain. Le maître vous voit de sa cime, Et vous fait signe de la main. Creusez, creusez encor la tombe ; Il faut qu' avec son souvenir, Et son empire qui succombe, Un empereur puisse y tenir. " Et tous les coeurs étaient de flamme ; Et tous les bras étaient d' airain ; Et tous les drapeaux, comme une âme, Se gonflaient d' orgueil le matin ; Et dans la ferme crénelée, Ainsi qu' un troupeau mugissant, Le glaive abritait la mêlée ; Et les blessés buvaient leur sang. Ah ! C' est toi qui l' emportes, France ; L' éternel a compté les morts, Et vers toi penche la balance. Ton bras est lourd ; tes fils sont forts. Aux cris de la trompette ailée, Tes escadrons ont, comme un flot, Comblé le lit de la vallée. Réjouis-toi de Waterloo ! Mille voix ont crié : victoire ! France adorée, avant la nuit, Tu vas renaître dans ta gloire. Vois ! Sur ton front ton astre luit. Mais d' Albion les fiancées, Avant la nuit au bord des mers, Errantes, pâles et glacées, Vont pleurer sur les flots amers. Une heure encore ! Un monde passe ; Un jour de plus s' ajoute au jour ; Un peuple meurt et tout s' efface, Et l' ombre s' enfuit à son tour. Une heure encor pour un empire ! Et l' épi mûr sera cueilli. Le glaive oubliera son délire, Et le tombeau sera rempli. Les morts vont gagner leur salaire. Maréchal Grouchy ! Venez-vous ? L' épée émousse sa colère. Les morts sont las ! Secourez-nous. Pressez vos chevaux de carnage, Et cueillez l' épi moissonné.... Non, c' est trop tard. L' heure a sonné, Un autre a fini votre ouvrage. 46 LES CAVALIERS. -" maréchal ! Regardez ! Que voyez-vous, là-bas ? -sire ! Un nuage noir. -un nuage ! Non pas. Il grandit en marchant. -sire, c' est la poussière De votre armée au loin muette avant-courrière. -oh ! Non ; non, ce n' est pas la poudre du chemin. Ce sont de noirs vautours, messagers du destin. -ce sont des cavaliers, au funeste message, Plus nombreux que le sable, et plus prompts que l' orage ; Sire ! Leur lance est longue, et mortel est son dard. C' est dans la main des nains le glaive du hasard. " Alors on entendit, au loin, là, dans la plaine, Une voix qui criait, terrible et surhumaine : " sauve qui peut ! Tout est perdu... " puis dans leur coeur Sentant alors entrer l' aiguillon du seigneur, Les hommes, les chevaux, à la selle fumante, Se prirent à trembler d' une immense épouvante. Et puis, l' heure sonna... tout fut fini d' abord. Tout était vie, espoir... tout fut silence et mort ! Sous un souffle invisible, une innombrable armée Se dissipa dans l' air ainsi qu' une fumée ; Et, par mille chemins, sans vestige et sans bruit, Une foule sans nom, pâle, s' évanouit. Seulement, on crut voir... oh ! Oui, l' on vit dans l' ombre Un cavalier errant à travers la nuit sombre, Qui courait au-devant du glaive du vainqueur. Mais le glaive lassé s' émoussa sur son coeur ; Et lui, désespéré, cherchait son grand royaume, Et partout ne trouvait plus rien que son fantôme. Et la nuit était calme, et son front radieux. La lune épanouie à la cime des cieux S' endormait et rêvait. Les fleurs de la vallée Enviaient sa blancheur sur sa tige étoilée. L' oiseau qui s' éveillait trouvait son toit béni, Et le ver sa pâture, et l' insecte son nid ! 47 LA PRIERE. Grand Dieu ! Tu l' as voulu ! Ta volonté soit faite ! Tu possèdes l' abîme aussi bien que le faîte, Et tu le peux creuser sans en trouver le fond ! Ta providence est sainte, et ton oeil est profond. Tes desseins sont à toi ; ta sagesse mesure L' huile et le baume et la blessure. Quand un état se brise en ta puissante main, Tu sais de quelle argile, avant le lendemain, Tu le veux repétrir. Prends pitié des ténèbres Où nos jours sont tombés. Luis dans nos cieux funèbres. Puisque ton bras nous frappe en notre souvenir, Rends-nous en don tout l' avenir ; Grand Dieu ! Nous te prions pour ce pays de gloire Que l' on appelait France, avant que ta victoire L' eût séchée en sa source. à la place des morts Veille sur sa frontière et sur ses châteaux forts, Sur ses champs, sur ses monts, sur ses vides murailles Et sur ses vastes funérailles. Et puis fais-la surgir des ombres du tombeau Plus belle après sa mort. Pour un monde nouveau Donne-lui sans mesure une nouvelle vie. De son peuple ouvre enfin la paupière assoupie ; Et de son Golgotha ramène en tes vallons Le porte-croix des nations. Surtout ne souffre pas que son coeur se partage, Ni que sa lèvre impie, à ton amer breuvage, Ajoute le venin des petits des serpents ; Le mensonge, la peur, ni les désirs rampants, Ni des lâches discours la coupe corrompue, Où tout état boit la ciguë. Enfin, nous te prions à cette heure, seigneur, Pour tous ceux qui naguère ont combattu sans peur. Donne-leur, chaque jour, le pain de leur vieillesse, Et nourris-les encor d' un reste d' allégresse. Bénis leurs toits de chaume et leurs seuils triomphants Et les berceaux de leurs enfants ! 48 SAINTE-HELENE. Ah ! Chanteur, arrêtez ! Je pleure ; et votre chant Me frappe sans repos, comme un glaive tranchant. Un mot, un nom, un rien fait saigner ma blessure ; Et mon casque rouillé sous le chaume murmure. Pendant que vous parlez, mon cheval hennissant M' appelle dans l' étable et dit : je veux du sang ! Le jour est triste et long ; la nuit plus longue encore. Tout est-il donc fini ? Jamais, avant l' aurore, Oh ! N' entendrai-je plus le clairon retentir, Et crier : lève-toi ! Viens au désert de Tyr ! Viens aux sources du Nil, où le soleil se lève ! Ou bien, dans le kremlin, viens achever ton rêve ! Qu' est devenu celui qui donnait, chaque jour, Son breuvage à l' épée et sa part au vautour ? Quand il régnait sur nous, le monde en son orbite Ne rampait pas si bas comme un insecte au gîte. Les cieux étaient plus grands, le jour était plus pur ; Et l' état mieux réglé marchait d' un pas plus sûr. Et l' on ne voyait pas tant de nains au front blême, À leur front rattacher leur lâche diadème, Ni tant d' hommes trembler, comme on fait aujourd' hui ; Mais le glaive honoré s' enivrait de lumière ; Des casques orgueilleux ondoyait la crinière... Le savez-vous, chanteur ? ... ah ! Qu' ont-ils fait de lui ? -sur un vaisseau rapide, à la voile parjure, Par delà le Cancer et sa verte ceinture Les nains l' ont entraîné sous la foi d' Albion ; Et les aigles de mer ont suivi son sillon. -et que disait l' abîme attendant le naufrage ? -l' abîme se cabrait comme un coursier sauvage Dans une île égarée au bout de l' univers, À l' endroit où les flots étaient le plus amers, Ils ont emprisonné ce géant des tempêtes. La brume le couronne au haut des chauves crêtes, Et le roc sous ses pas s' ouvre vide et béant, Ainsi qu' un grand tombeau que fouille l' océan. -comment l' appelle-t-on ? -son nom est Sainte-Hélène. -et qu' ont-ils fait encore ? -ils ont rivé sa chaîne. Ils lui disputent l' ombre et le vin et le pain ; Ils mesurent sa soif, ils marchandent sa faim. À travers ses barreaux, ces lions de courage Ont insulté du pied le grand aigle en sa cage. -est-ce tout ? -non ; pleurez ! Sans vergogne et sans peur Ils lui ferment la bouche ; ils musellent son coeur. Ils courbent sous le faix l' homme des pyramides ; Ils ont pesé son souffle ; ils ont compté ses rides. Ils ont dit : encore une à ce front qui pâlit ! Et l' oeuvre sera faite, et le tombeau rempli. -est-ce tout ? -pas encore. Ils rouvrent sa blessure Sitôt qu' elle s' endort. Ils ont semé l' injure Aux deux bords du chemin. De ses hauts fondements Ils traînent sa pensée en de vils châtiments. Ils mêlent dans son pain le fiel et l' avanie, Et, comme un malfaiteur, garrottent son génie. Du nouveau Prométhée ils ont ouvert le flanc ; Le vautour d' Albion boit lentement son sang. Au loin, le roc est nu ; la maremme, homicide ; L' arbre à gomme africain y jette une ombre aride ; Et debout sur le seuil, comme fait un geôlier, L' océan, sans dormir, garde son prisonnier. -c' est pourquoi, je te hais, vile et vile Angleterre, Pays de tromperie, et vaisseau de misère ! Je te hais sur ta dune ! Et sur ton bord altier ! Je te hais dans tes flots, à ton pâle foyer ! Je te hais dans ton ciel où tout se décolore ! Dans tes nuits sans parfum ! Dans tes jours sans aurore ! Pour effacer la tache écrite sur ton nom, Épuise, si tu veux, tous les flots sans limon Qui dorment amollis au souffle du Bosphore, Tous ceux qui vers Ceylan bercent la tiède aurore ; Baigne-toi, jour et nuit, dans les mers de l' Atlas. L' océan tout entier ne te lavera pas. Ton or luit au soleil, et ta bourse est remplie. Mais ta pensée est vide, et vide ton génie. Tu ne sais qu' acheter la honte au plus bas prix Pour trafiquer plus loin de ton lot de mépris. Ton masque est : liberté ; ton nom est : esclavage, Et la foi d' Albion est la foi de Carthage. Ton empire est immense, et ton rude aviron Gourmande au loin l' abîme ainsi qu' un éperon. Mais ton coeur est étroit ; mais ton âme est petite. Mais ton oeil est menteur, mais ta bouche hypocrite ; Mais dans chaque naufrage, il faut faire ta part, Comme on la fait au flot ! à l' écueil ! Au hasard ! Fille de l' océan, trop semblable à ton père, Tes vices sont à lui. Triste, inhospitalière, Comme lui, tu ne vis que des débris des morts ; Et quand un grand état vient sombrer sur tes bords, On sait, on sait comment, debout sur tes rivages, Tu prélèves ton gain sur le gain des orages... Et c' est aussi pourquoi, tu chercheras, épars, À ton tour, une fois, tes petits léopards. Et c' est aussi pourquoi, dans ton nid de pirate, Tes lords, aux cheveux roux, quand la tempête éclate, Avant que ton mât tremble et que l' éclair ait lui, Ont le front si livide et si chargé d' ennui. Car, ils savent aussi, ces fils de Jean-Sans-Terre, Que la haine n' est pas toujours si débonnaire, Qu' il est une justice en toute iniquité ; Et qu' il est une place en la vieille cité, Où le peuple s' entend à traîner sur la claie Les beaux seigneurs normands qui chatouillent sa plaie. Car le jour va venir qui séchera ton coeur Où, comme des vautours que chasse l' oiseleur, Tes vaisseaux dispersés, haletants, traînant l' aile, Chercheront Albion sur sa grève infidèle ; Et, te trouvant absente et ton destin fini, Ils penseront entre eux : où donc est notre nid ? 49 LONGWOOD. Mais lui, pâle, mourant, tout courbé sur sa cime, Disait : amis, c' est bien. Remercions l' abîme, Et Longwood et son roc, et sa dure prison. Sans eux je n' eusse été qu' un fantôme sans nom ; Un orage qui gronde au plus haut de sa nue, Une fable ! Un mystère ! Une énigme inconnue. Mais, grâce à cet écueil où plonge mon regard, Ma vie ici s' explique et se montre sans fard. Sur son roc Prométhée a lu sa destinée ; Tout entière, il la voit, à ses pieds enchaînée. Écoutez le mystère... et dites s' il est beau ; C' est la voix d' un mourant et le cri d' un tombeau. J' ai tout vu, tout senti, tout possédé sur terre ! Cendre des vieux états, et fumée, et poussière ! Dans ma main, j' ai pesé le monde et le néant ; Vous le savez, amis ; et mes pas de géant Ne sont pas tous ici marqués sur cette grève ; Vous vous en souvenez ! Non, ce n' est point un rêve. -sire, il nous en souvient ! -ne m' interrompez pas ; Je n' ai point achevé. Dans mes mille combats, Sans connaître mon oeuvre, à mon oeuvre fidèle, À chaque heure attaché comme à l' heure éternelle, J' écoutais sans entendre, et je marchais sans voir, Et je ne savais rien que tout l' humain savoir. Et je ne voyais pas, comme un aiglon dans l' aire, Sur le bord escarpé de l' espérance altière Quelle main me gardait et m' empêchait de choir ; Ni quelle aile divine, abritant mon vouloir, De mes cieux vagabonds caressait les nuages Et berçait mon empire au branle des orages. Mais, dieu merci ! La tombe, après que tout est dit, Toujours porte conseil en sa profonde nuit. Les fronts découronnés ont, après la tempête, Toujours su ce qu' il faut pour rester sur le faîte ; On voit sa faute à nu, voyant son châtiment ; Et c' est le mort qui sait les secrets du vivant. J' ai du vague avenir dénoué par l' épée Dans ses noeuds gordiens l' énigme enveloppée. J' ai repétri le monde ; et dans ma large main Façonné le limon d' un nouveau genre humain ; J' ai fait dans mon abîme, où je me vois descendre, Une place au passé pour y semer sa cendre. Pour toujours, j' ai donné, prodigue du tombeau, Au glaive sa boisson, sa pâture au corbeau. Pour toujours, désormais, l' épée est émoussée ; Sa soif est assouvie et sa faim est passée. Dans ce flot qui s' écoule et qui me survivra, Je la rejette au loin... qui la ramassera ? Des sépulcres blanchis j' ai semé la poussière ; Des états dispersés j' ai rompu la barrière ; De cent peuples errants aux visages divers J' ai fait un même peuple, un monde, un univers. Des siècles en un jour j' ai corrigé l' injure, Et ma lance partout a guéri sa blessure. J' ai tenu rassemblé sous mon glaive tranchant Le nord... puis le midi, le levant, le couchant ; J' abaissais, comme un homme, au gré de ma pensée, La cime au haut des monts sur la cime entassée ; Et puis, à l' avenir les pas de mon cheval Sur le sable traçaient son chemin triomphal. Quand j' avais fait mon oeuvre, au bout de ma journée, Je me couchais content sur ma gerbe fanée. Puis, la saison changée, autres soins, autres jours ! Soi-même rejeter, de sa main, aux vautours, Les états condamnés, les nations finies, Les cadavres d' empire et les choses vieillies ; Ou fouler sous ses pas un monde paresseux ; Ou soi-même attacher un bandeau sur ses yeux ; Ou des dieux écroulés relever la machine Pour les ensevelir dans sa propre ruine ; Ou jouer l' univers pour la dernière fois ; Ou clore le sépulcre et la liste des rois. J' ai couronné le peuple en France, en Allemagne ; Je l' ai fait gentilhomme autant que Charlemagne : J' ai donné des aïeux à la foule sans nom. Des nations partout j' ai gravé le blason ; Je leur ai fait veiller leur longue veille d' armes ; Et j' ai sacré leurs fronts dans le sang et les larmes. Voilà ce que j' ai fait ; je ne m' en repens pas ; Et je le referais dans les mêmes combats. C' était l' oeuvre de Dieu ; qu' il l' achève à sa guise ! C' est lui qui me poussait, et c' est lui qui me brise. Mes fautes sont à moi ; mon génie est à tous, Et ma vie est remplie... amis, consolez-vous. Demain je vais mourir. Mais, comme un vieux pilote, Mon fantôme en cette île où l' océan sanglote, Au vaisseau radoubé d' une autre humanité Apprendra le sentier de la postérité, Et montrera du doigt et le port et la plage, Et l' abîme divin où l' homme fait naufrage. Demain, je vais mourir, mais non pas tout entier. Tout courbé que je suis, à mon étroit foyer Si je change de place, un univers murmure ; Et pour épouvanter les rois sous leur armure, Il ne faut sur leur rive, au lieu de mon vaisseau, Que ma capote grise ou mon petit chapeau. Amis, vous reverrez ce grand pays de France ; Vous reverrez sans moi ses hauts monts de vaillance, Et ses bois, et ses champs, et sa tour des héros ; Portez-y ma poussière et cachez-y mes os, Afin qu' en mon sillon, de mes cendres semées, On voie, en une nuit, renaître mille armées. Sinon, emportez-moi sous le saule pleureur Dont l' ombre était si douce à mon front d' empereur. Je lègue en ma pensée : aux peuples, ma couronne ; Mon orage éternel au ciel qui m' abandonne, À chaque jour qui luit mon pesant souvenir, Ma gloire au genre humain, mon oeuvre à l' avenir. Je lègue à mon enfant une place en ma tombe ; Et mon orgueil au flot qui s' élève et retombe ; De mes projets altiers le sable à l' océan ; De mes mille désirs la poussière au néant ; Au sommet sourcilleux le vent de ma colère ; Et mon nom à l' écho, mon trône au ver de terre. Amis... il se fait tard. Adieu, retirez-vous ! Ailleurs qu' en cet exil nous nous reverrons tous. 50 LE TOMBEAU. " il est temps, fossoyeur ! Lève-toi ! Prends ta pelle ! Va creuser, avant l' aube, une tombe nouvelle, Étroite, abandonnée à tous les vents du nord. -en quel lieu ? -sur ce roc. -comment est fait le mort ? -qu' importe s' il fut grand, petit, ou fol, ou sage ? Il est ce qu' ils sont tous, et n' est pas davantage. -quel nom faut-il graver sur l' airain ? -point de nom. Le mort connaît le mort ; la tombe son limon. -quel écusson faut-il ciseler sur la pierre ? Combien de pleurs de marbre et quelle humble prière ? -ni larmes, ni prière. Au lieu de ton ciseau, La foudre gravera l' écusson du tombeau. " Lentement un cercueil passe sur la colline ; Plus lentement encor, l' herbe après lui s' incline. Pas à pas sur l' essieu de son char qui descend, La pierre du chemin le cahote en passant ; Ainsi qu' un char rustique, au bout de la journée Qui ramène des champs la moisson de l' année. La moisson de l' année et de l' éternité, En son champ ténébreux, mûrie avant l' été ! Puis après le cercueil, qui suivait le cortége ? Tous les aigles de mer, que la tempête assiége. Et l' orage après eux s' abritait dans le port ; Et la tombe disait : est-il vrai qu' il est mort ? Dans la nue on voyait, en ses flancs enfermée, De soldats morts au loin une muette armée. La bise balayait leurs pâles bataillons ; De leur soleil éteint ils cherchaient les rayons ; Sous leurs manteaux de brume ils cachaient leur armure, Et de leurs cieux errants s' exhalait un murmure. On entendait dans l' air un céleste clairon ; D' invisibles chevaux hennir sous l' éperon ; Les trompettes des morts résonner sous la brise ; Et, pareil à la voix d' un peuple qui se brise, Des cymbales le glas au tremblement d' airain ; Et les tambours battaient leur appel souterrain. Dans le val de Longwood, sous le pic de Diane, L' ombre, en paix, sommeillait. En son lit diaphane, La source au pied du saule, éveillée à demi, En paix désaltérait le ver et la fourmi ; Mais le saule penché sur le flot qui s' écoule Gémissait et pleurait, comme fait une foule. La mer aussi gémit. De ses bords africains Elle a poussé son flot ; et son flot aux longs crins, Haletant, s' est dressé pour voir les funérailles. Comme un bon fossoyeur, sous ses hautes broussailles, Lui-même, l' éternel, a caché le tombeau ; Et sur sa bouche d' or l' abîme a mis un sceau. Et puis ce fut là tout. Sur le bord de la pierre, L' abeille a bourdonné. L' insecte et la vipère, Apportant leurs petits ensemble au même lieu, Ont appris, par hasard, le mystère de Dieu ; Le flot a demandé son secret au rivage, Et l' abîme a gardé le secret du naufrage. Seulement, près du mort, jour et nuit, sans repos, La sentinelle veille et contemple ses os. Elle passe, et repasse, et pèse son argile, De peur qu' il ne s' éveille au branle de son île, Et qu' en se retournant, muet, sur le côté, Il ne fasse en ses flots trembler l' immensité. 51 LES VEUVES. Alors on vit au loin, dans ces champs de silence Qu' a labourés sans soc le glaive avec la lance, Vers Arcole et Wagram, aux déserts de Memnon, Et dans maint autre lieu dont l' écho sait le nom, La glèbe s' agiter et la terre se fendre, Et les vieux ossements tressaillir sous la cendre. Et l' on vit, oui, l' on vit, comme des choeurs en deuil De veuves, au front pâle, et pleurant sur leur seuil, Lentement s' éveiller, à demi prosternées Sous le poids de leurs noms, cent fameuses journées ; Le chaume sous leurs pas commença de frémir ; Puis leur bouche d' airain s' entr' ouvrit pour gémir. Ce fut d' abord un bruit incertain, éphémère, Comme le vent qui passe en un champ de bruyère. Et puis la voix s' enfla comme un bruissement d' os Qui s' appelaient entre eux par des noms de héros. Et la terre écoutait, muette, aride, nue ; Et ces veuves disaient, en attristant la nue : -moi, je m' appelle Arcole ! Et je vis au désert ; Impure est la maremme où mon sentier se perd. Celui-là me connaît, qui fit ma pyramide. Aujourd' hui les chevreaux rongent ma rive humide ; Mais j' éveillai le siècle en mon lit de limon, Et mon fleuve pesant murmure encor mon nom. -moi, je suis Aboukir ! Ma citerne est tarie. Mon palmier s' est brisé sur sa tige flétrie. Celui qui sur mon front attacha mon turban Ne redescendra plus des sentiers du Liban. Mais, au jour de sa faim, le lion de Damiette Se souviendra des os que Gaza me rejette. -vous souvient-il de moi ? Mon nom est Marengo ! Mon pas retentissant émeut encor l' écho. J' ai, du vin des combats dans ma coupe féconde, Aux lèvres de Desaix désaltéré le monde, Quand le premier consul, pour lier ses faisceaux, Cueillait ma vigne en fleur, sous mes sanglants arceaux. -les cieux s' en souviendront, si la terre l' oublie ! Moi, je suis Waterloo ! Ma coupe n' est que lie. Que le serpent tout seul y boive son venin ! C' est moi qui renversai le géant par le nain. C' est moi qui veux pleurer ; car là, sous mes broussailles, C' est moi, moi, qui semai l' épi des funérailles. Choeur. -non, pleurons tous ensemble ; et de nos mille voix Faisons un même choeur qui s' ébranle à la fois. Car les temps sont changés ; et l' insecte qui gronde Parle aujourd' hui plus haut que le maître du monde. Le flot creuse en passant le tombeau comme un port, Et le mort le remplit tout entier jusqu' au bord. Les jours évanouis sont scellés sous sa pierre ; Tout un monde avec lui séjourne en sa poussière ; Le monde des héros, des armes, des hasards, Des casques, des clairons, des hardis étendards ; Et quand le flot le berce en son étroit empire, Dans sa tombe avec lui l' éternité soupire. Car le joug de l' épée est brisé désormais ; Le cheval de bataille a quitté son harnais. Le glaive a renié le glaive pour son frère ; La tente a disparu sous son toit éphémère ; Le bras a fait son oeuvre, et le bras s' est lassé. Sa force était son droit ; son empire est passé. Aujourd' hui l' épouvante a vaincu le courage ; La langue au lieu du bras gouverne sans partage. La pensée indocile a rompu son lien. En son rêve abritée, et sans affronter rien, Ni le chaud, ni le froid, ni les hautes murailles, Elle cueille en un jour le fruit de cent batailles. Sur son trône incertain, un tremblant avenir Découronne en rampant le lointain souvenir. L' heure passe et s' enfuit. Le lendemain arrive ; Le passé triomphant s' éloigne sur sa rive. Entre cette heure et l' autre est une éternité ! Entre ce monde et nous surgit l' immensité ! Pour de vulgaires soins naissent des jours vulgaires ; Et l' on ne verra plus, sous leurs tentes guerrières, Les peuples suspendus aux lèvres du clairon ; Le siècle reculer à l' approche d' un nom ; Ni sous le cavalier, ainsi que des cavales, Bondir en leurs sentiers les nations rivales. Celui qui chantera les jours évanouis, Sous la corde d' airain vieux trésors enfouis, Celui-là de l' oubli sentira la morsure. Il sèmera la gloire et cueillera l' injure. La foule passera, disant : va, troubadour, Chante-nous des chansons et des sonnets d' amour. Le Tage et le Niémen, dans un même vertige, Ne retentiront plus du bruit que fait l' Adige. Dans le sillon banal où se suivent les rois L' avenir germera sous la glèbe des lois. Mais le vieux grenadier, immobile à sa place, Attendra vainement que son empereur passe. Le peuple qui s' éveille, altéré sur le Rhin, N' ira plus se chercher son puits vers le Jourdain. De vides majestés en leur vide royaume Du géant du tombeau singeront le fantôme ; Mais le vieux mamelouk, sur son seuil entr' ouvert Attendra vainement le sultan du désert. Car celui qui de Tyr soulevait la poussière, Celui qui retenait la langue prisonnière, Celui qui sut dorer le frein des nations, Albion l' a reçu sous ses hauts pavillons ! Albion l' a bercé sur sa vague parjure ! Albion l' a porté jusqu' en sa sépulture. Afin que désormais, sur le Var ou le Nil, Il ne soulève plus le sceau de son exil. Pour la première fois, tranquille en sa conquête, Son nouveau diadème est pesant à sa tête. Ce que n' ont pu les rois le néant le pourra, Et le ver lentement le découronnera. L' abeille a bourdonné. La tombe a fait silence. Un vieux monde s' efface ; un autre âge commence.... Mais, nous, dispersons-nous, avec le bruit des vents Et le souffle de l' herbe et l' espoir des vivants. Nous ne sommes qu' un mot : illusion, fumée ! Nous sommes ce que l' homme appelle renommée. 52 LA COLONNE. Non ! Le cercueil est vide et la tombe a menti. Non ! L' écho du néant a trop tôt retenti. Non ! Le ver a trop tôt convoité sa pâture. Trop tôt le fossoyeur a fait la sépulture. Il n' est pas mort ! Il n' est pas mort ! De son sommeil Le géant va sortir plus grand à son réveil. Non ! Le saule pleureur n' a pas comme une foule Incliné ses rameaux sur le flot qui s' écoule ; La source de Hutsgate, éveillée à demi, N' a pas balbutié, ni tremblé, ni frémi. Au loin la sentinelle, en son urne fragile, Ne pèse pas un nom comme on pèse l' argile. Non ! L' océan n' a point de secret à garder, Point de tombe à bercer, point d' écueil à sonder. Dans le val de Longwood, le sentier n' est pas sombre ; On n' y voit pas des monts descendre une grande ombre, Non ! L' insecte n' a pas sur la tombe rampé ; Le linceul n' a rien vu ! L' abîme s' est trompé. Car lui n' était pas fait comme les morts vulgaires Que couvre tout entiers l' herbe des cimetières. Ceux-là, heurtant en vain le sépulcre du front, Se creusent de leurs mains un néant plus profond. Ils ne reverront pas avant l' aube éternelle Leur toit, ni leur foyer, ni leur veuve fidèle. Mais lui ne s' était pas de sable et de limon Bâti son espérance et composé son nom ; Il n' avait rien fondé sur l' amour ou la haine, Sur les vents, sur l' écume ou sur la vague humaine ; Rien sur un rêve ailé qui meurt en s' éveillant, Rien sur les vains regrets qui rampent en fuyant. Il n' avait pas non plus établi sa demeure Parmi les faux héros qui ne durent qu' une heure. Du moindre de ses jours, dans l' ombre enseveli, Il ne redevait rien à la cendre, à l' oubli. Il ne s' était pas fait du lin de son empire Une tente d' un jour que le chevreau déchire. Mais en mille combats, ramassant son butin, Toujours il revenait les bras chargés d' airain ; Puis il avait d' avance, au coeur de son royaume, Comme un bon forgeron, sur la place Vendôme, Bâti sa tour de fer en la grande cité, Pour y passer les jours de l' immortalité. Et la tour s' est levée ; un éclair la sillonne. Son haut créneau surgit ainsi qu' une couronne Sur le front d' un géant. Quand son hôte est absent, L' orage jour et nuit l' habite en gémissant. La foudre se balance au pan de sa muraille, Ainsi qu' au baudrier un sabre de bataille. Plus fière que Babel et plus noble cent fois ! (car elle a mis son pied sur les rêves des rois), Les peuples élevaient leur espoir à sa cime. À toute heure son seuil s' entr' ouvrait sur l' abîme. De son sommet de gloire à l' horizon lointain, Son front était penché sur le néant humain. Par ses sentiers d' airain pour eux foulés d' avance, Les soldats morts au loin arrivaient en silence ; Et par mille chemins qu' ignorent les vivants, Autour de la colonne ils reprenaient leurs rangs ! Tous habillés de fer, tous penchés sur la nue, Ils attendaient leur chef pour passer la revue. Et les chevaux de bronze, attelés à ses chars, Le cherchaient, haletant, autour des hauts remparts. Et les aigles de bronze, au loin battant de l' aile, Sur ses pas appelaient leur couvée éternelle ; Et la foule muette, au visage de fer, Le voyait, ou croyait le voir dans chaque éclair. Aussi quand tout fut prêt, et sa gloire assez haute ; Comme la maison vide en attendant son hôte, La tour ouvrit un jour sa porte sur le seuil. Et le mort, ce jour-là, debout, dans son orgueil, Ayant quitté la tombe et repris sa dépouille, Sur ses gonds ébranla tout un siècle de rouille. Son coeur ne battait pas ; il n' avait rien d' humain. De bronze était son front, son âme était d' airain. Sans joie et sans douleur, sans un signe de tête, Il monta les degrés qui mènent sur le faîte. De la tour sous ses pas les fondements tremblaient, Et les hommes de fer devant lui chancelaient. Debout, les bras croisés, sur ce trône sublime, Ainsi que son domaine il mesura l' abîme, Les jours qui ne sont plus, ceux qui seront demain, L' univers égaré dans son vide chemin. Or, la grande cité, que son ombre environne, À ses pieds s' endormait ainsi qu' une lionne. À ses pieds cependant passaient sans revenir Le jour et puis le soir, et puis son souvenir ; Après le soir la nuit, puis après, ses fantômes, Majestés d' un moment, peuples, états, royaumes, Familles sans parents, empires, nations, Comme les grandes eaux, les générations. Les siècles surannés, après leur courte automne, Se dépouillaient l' un l' autre autour de sa colonne : Les uns cherchaient encor son phare à l' orient, Pour apprendre de lui le chemin du néant ; Les autres, comme un flot qui n' a plus de rivage, Lui jetaient en courant le nom de son naufrage. Les rois aussi passaient pleurant dans leur chemin. À ses pieds ils rompaient leurs bandeaux de leur main. Disant : c' est toi, César, qui nous fis la blessure ; Fais donc aussi le deuil avec la sépulture ; Et les peuples joyeux s' enivraient à leur tour ; Puis après ils mouraient : chacun vivait un jour ! Les dieux humains aussi passaient comme les hommes, Plus tristes en leur deuil, plus vains que nous ne sommes, Plus néant, s' il se peut ; parmi leurs cieux nouveaux, Cherchant un ciel plus vide et de plus grands tombeaux ; Moïse, Mahomet, et puis d' autres encore, L' un par l' autre éclipsant leur éternelle aurore. Et la terre, des cieux perdant le souvenir, Rampait vide et muette au bord de l' avenir. Elle avait oublié le nom de sa misère Et comment s' appelait son humaine poussière. Elle ne savait plus, sur ses arides bords, Retrouver derrière eux les vestiges des morts. Mais, comme un souvenir que se gardait l' abîme, Lui demeurait debout sur son altière cime ; Lui seul il survivait en sa forte cité : Car ses soldats d' airain, sans fermer la paupière, Le défendaient encore, ainsi qu' une barrière, Des morsures du temps et de l' éternité. Source: http://www.poesies.net