Marnix de Sainte-Aldegonde (1854) Par Edgar Quinet (1803-1875) Table des matières I.Marnix de Sainte-Aldegonde et les gueux des Pays-Bas I. II. III. IV, V. II.Pourquoi la révolution hollandaise a réussi VI. VII. VIII. IX. X. XI. XII. III.Religion, politique et art des gueux XIII. XIV. XV. XVI. XVII. XVIII. À Émile Souvestre I Marnix de Sainte-Aldegonde et Les Gueux des Pays-Bas Nos révolutions éclairent chaque jour d'une lumière nouvelle les révolutions passées, et à ce titre il appartient à notre temps de refaire l'histoire des troubles des Pays-Bas, chaos sanglant d'où surgit à la fin la république néerlandaise. Les vastes récits contemporains ont gardé leurs beautés classiques; nous les admirons encore, ils ne nous suffisent plus. Sous la pompe de Strada, sous le coloris éclatant de Bentivoglio, sous la gravité antique de Grotius, nous cherchons l'enchaînement, l'esprit de suite, ou, pour mieux dire, l'âme des choses. La vraie manière de compléter ces écrivains serait de montrer ce que nos expériences ont ajouté à leur science, et ce ne serait point là non plus une trop grande ambition, car il n'est aucun temps de l'histoire où les idées des hommes aient été plus ouvertement et plus bravement affichées, où il soit plus aisé de lire la destinée des peuples dans les croyances qu'ils embrassent. Ce ne sont pas seulement des armées, ce sont des esprits qui s'entre- choquent des extrémités opposées de l'horizon moral. Malgré l'horrible mêlée, rien de plus lumineux ni de mieux réglé que cette bataille de quatre-vingts années, à peine interrompue par une trêve que repousse également la conscience des deux partis. Dans cet intervalle, chaque individu fait tout ce qu'il doit faire, chaque peuple reçoit la destinée qu'il se donne. Immédiatement récompensés selon leurs oeuvres, une justice implacable pèse sur tous, en sorte que cette histoire est belle, comme certaines parties de l'antiquité, par la persistance des caractères et la fatalité qu'ils entraînent. On y voit aussi mieux qu'en aucune autre ce qu'il faut faire pour ôter la liberté aux hommes ou pour la leur rendre. À cette considération joignez la foule des documents inédits que chaque jour révèle . Aucun siècle n'a écrit plus que le seizième, et dans ce siècle aucun homme plus que Philippe II. Assurément il croyait avoir enveloppé son gouvernement de mystères impénétrables. Retiré dans sa cellule de l'Escurial comme dans sa Caprée, personne ne surprenait jamais un mouvement de sa physionomie ni un accent de sa parole. Lorsqu'il recevait des députations, il gardait encore un silence de pierre; il se contentait de se pencher vers l'épaule de son ministre, qui balbutiait quelques mots insignifiants à sa place. Ses secrétaires avaient devant eux l'exemple de la proscription d'Antonio Perez, de l'assassinat d'Escovedo. Voilà donc un homme parfaitement garanti contre la renommée ou l'indiscrétion des murailles. Il a enseveli plus profondément qu'aucun prince ses secrets d'État dans les entrailles de la terre. De vagues rumeurs pourront, il est vrai, circuler parmi la foule tremblante; mais ces bruits sourds, qui garantira qu'ils sont vrais? Où seront les témoins de ce règne? Parmi tant de meurtres projetés, accomplis et niés, quelle trace restera? Qui jamais a entendu le roi donner un ordre? Pour les plus petits détails, il s'est contenté d'écrire furtivement à son secrétaire assis à quelques pas de lui. Il a enfoui son règne comme un crime. Singulière justice de l'histoire! Ce même homme qui a tout fait pour se dérober à la postérité est aujourd'hui plus démasqué que ne l'a été aucun prince. Ce roi casanier est surpris au grand jour. Grâce à la manie de tout écrire pour tout cacher, ces secrets d'État si bien gardés, ces projets de meurtre si bien conduits, ces complots éternels, ces échafauds dressés, ces agonies étouffées dans le fond des forteresses, ces bourreaux masqués, ces mensonges monstrueux, ces piéges tendus à la bonne foi de l'univers, tout cet arsenal de tortures, d'embûches, que l'on croyait si savamment enfoui, apparaît aujourd'hui en pleine lumière. Avec l'immense correspondance de Philippe II , un témoin terrible sort de la forteresse de Simancas, où les papiers d'État étaient restés ensevelis jusqu'à nos jours. Ce qui n'était qu'une ombre, une rumeur populaire, éclate dans ces pages chargées de l'écriture du roi. L'histoire avait eu le pressentiment de ces oeuvres ténébreuses: elle avait, comme Cassandre, reconnu le meurtre à l'odeur du sang; mais ces révélations posthumes ne laissent pas de vous frapper quand vous tenez dans vos mains le sceau officiel. J'ai vu l'Escurial désert; il n'y restait pas un moine pour faire la garde autour du spectre de Philippe II. C'est à ce moment que les murs ont parlé. Avant que l'on possédât cette correspondance, on n'avait jamais touché du doigt la grande embûche qui enveloppe les peuples des Pays-Bas pendant plus d'un demi- siècle. L'histoire manquait de base. Heureusement Philippe II a pris soin de révéler lui-même le côté secret des choses et de montrer le noeud de l'affaire. Il confie très- nettement sa pensée au seul homme qui ait mission de l'entendre et de la juger, au pape. Quand, pardessus la tête de toutes les nations courbées et muettes, ou entend ce dialogue du roi catholique et du pontife romain, l'un déclarant dans quel piége sanglant il veut faire tomber ses peuples, l'autre acceptant et consacrant le piége, quand on voit ces deux hommes qui tiennent à cette heure presque toute la terre sous leur main tramer l'immense conjuration en des dépêches officielles que chacun peut lire aujourd'hui, il est impossible de ne pas reconnaître que l'histoire a fait un pas. Quelle est cette pensée secrète, noeud de tout le seizième siècle, dans l'esprit de Philippe II et de Pie V? La voici telle que le roi l'expose sous le sceau du secret. Le roi promet un pardon à ses peuples suspects d'hérésie, cela est vrai; mais que Sa Sainteté ne se scandalise pas: ce pardon publié, annoncé, juré, n'a aucune valeur, n'étant pas autorisé par l'Église. D'ailleurs le roi pardonne volontiers l'injure qui le touche; il n'a pas le droit de pardonner l'injure faite à Dieu: la vengeance que l'on doit au ciel reste sous-entendue, pleine, entière, malgré le serment de mansuétude. Philippe II sera clément ainsi qu'il l'a juré; Dieu, par la main du duc d'Albe, sera inexorable. Le roi enverra dans ses dépêches de bonnes paroles de réconciliation qui désarmeront les âmes; Dieu, par la main de l'armée espagnole, mettra, s'il le faut, tout un peuple au gibet. Le bourreau tombera à l'improviste sur les dix-sept provinces; il les châtiera par le feu, par le fer, par la fosse, au besoin jusqu'à leur totale destruction. Ainsi seront conciliés la parole royale, le serment juré, ce que l'on doit aux hommes et ce que l'on doit à Dieu. La conscience tranquillisée par ce pacte, Philippe II se prépare à exterminer, s'il le faut,tous ses peuples. Il a la paix antique du prêtre qui accomplit un sacrifice humain: «Vous assurerez Sa Sainteté (écrit-il à l'ambassadeur d'Espagne) que je tâcherai d'arranger les choses de la religion aux Pays-Bas, si c'est possible, sans recourir à la force, parce que ce moyen entraînera la totale destruction du pays, mais que je suis déterminé à l'employer cependant, si je ne puis d'une autre manière régler le tout comme je le désire, et en ce cas je veux être moi-même l'exécuteur de mes intentions, sans que ni le péril que je puis courir, ni la ruine de ces provinces, ni celle des autres états qui me restent, puissent m'empêcher d'accomplir ce qu'un prince chrétien et craignant Dieu est tenu de faire pour son saint service et le maintien de la foi catholique. » Le fils de Charles-Quint n'est pas seulement un monarque, c'est un système, c'est l'idéal du roi tel que l'institue le concile de Trente: voilà pourquoi je dirais volontiers avec un écrivain: J'aime Philippe II; j'aime cette longue, froide figure de marbre, inexorable comme un appareil de logique, qui ne laisse rien à désirer ni à inventer. Si le concile de Trente pouvait être représenté la couronne sur la tête, je ne pourrais me le figurer autrement que sous les traits de Philippe II, et ce qui montre bien que chez lui le système est tout l'homme. C'est que l'homme disparaît dès que le système n'est pas en jeu. Irrésolution, incertitude, confusion: voilà le plus souvent, dans ses conseils, le roi de l'Escurial; empruntant ses décisions à ses créatures, muet, invisible, il ne redevient lui-même, il n'existe que si la question religieuse est posée. Alors le roseau qui se pliait à tous les vents se redresse, il devient la verge de fer, le monde se courbe devant lui. C'est au nom de la religion que l'Espagne engage la lutte contre les Pays-Bas pour que la lutte soit égale, c'est an nom de la religion que les Pays-Bas doivent se défendre; mais qui pèsera dans la balance en face de Philippe II? il s'arme de toutes les forces morales du catholicisme. Où sera, de l'autre côté, le point moral pour appuyer la résistance? Quel sera entre tous les hommes levés pour la défense de la Belgique celui qui représentera d'une manière particulière l'amour de la foi nouvelle et l'horreur de l'ancienne? Qui rendra à Philippe II anathème pour anathème? Qui parlera, qui combattra au nom de la Réforme? Je cherche ce point moral que les historiens ne m'ont pas montré, et qui pourtant doit exister. Cet homme ne peut être aucun de ceux qu'ils ont coutume de mettre au premier rang. Ce ne peut être Guillaume le Taciturne: il est la tête et le bras de l'entreprise; mais j'en cherche l'âme, l'idée. Sur le terrain religieux, Guillaume chancelle; il touche à l'indifférence; bien plus, il commence par haïr la révolution nouvelle. Où sera donc l'orateur, le poète, le docteur et le prêtre de cette cause? Il faut dans une entreprise si complexe un homme qui tienne par ses origines aux deux races, aux deux nationalités jetées dans la révolution; il faut qu'il ait à la fois l'ardeur iconoclaste des premiers réformés et le génie patient de la diplomatie inaugurée par Charles-Quint; qu'apôtre, théologien d'une église nouvelle, on puisse au besoin lui confier une armée; exécrable d'ailleurs au catholicisme autant que Philippe II à l'hérésie. Je veux de plus que cet homme soit un des écrivains les plus considérables de son temps, et, comme il s'agit de la destinée de deux peuples, qu'il crée la langue hollandaise et qu'il fasse honneur à la langue française; que je retrouve dans ses écrits la vigueur de son siècle avec la raison du nôtre. Je veux encore que le même homme ait dirigé les plus vastes affaires d'État, qu'ambassadeur dans toutes les grandes négociations, il soit le premier orateur de la république, qu'il ne cède qu'à Guillaume en autorité auprès de la noblesse et du peuple, qu'il soit uni à ce grand homme par une amitié, une familiarité de chaque instant, que tous deux semblent être la tête et le coeur de la révolution et ne former qu'une même intelligence. Or cet homme n'est pas un personnage de fantaisie; grâce à mon exil en Belgique, j'ai pu à loisir recueillir les traces de son influence et de ses ouvrages. C'est sa vie à moitié retombée dans l'oubli par je ne sais quelle ingratitude de l'histoire que je me propose de raconter. Cette figure nous appartient d'ailleurs à moitié par l'origine; nul génie ne fut plus français par le coeur, par l'accent, par la langue; ses oeuvres comblent une lacune singulière dans l'histoire de notre idiome, dans celle de notre littérature religieuse et politique. Il s'agit ici d'un frère d'armes de Duplessis-Mornay et de d'Aubigné, d'un précurseur de Pascal et du vicaire savoyard. Philippe de Marnix de Sainte-Aldegonde naquit à Bruxelles en 1538; il descendait par son père d'un gentilhomme savoyard, qui, de la Tarantaise, avait suivi dans les Pays-Bas Marguerite d'Autriche en qualité de trésorier. Par sa mère, Marie d'Emméricourt, il tenait à la Haute-Bourgogne et à la Hollande. Quant à la seigneurie du Mont-de-Sainte-Aldegonde, dont il portait le titre et qui sert souvent à le désigner, elle était située en Hainaut, à quelques milles de Charleroi. On retrouve ainsi dans ses origines le Savoyard, le Wallon, le Français, le Hollandais. II semble avoir gardé de la Savoie la forte séve morale; du pays de Froissard et de Commines, la finesse jointe à l'imagination pittoresque; de la Hollande, le grand sens, la persévérance imperturbable. Sa vie même ne sera qu'un long effort pour unir et réconcilier ces races. Soit que ses parents inclinassent en secret vers l'église réformée, soit qu'ils eussent simplement suivi l'exemple d'une partie de la noblesse, le jeune Marnix fut envoyé à Genève avec son frère aîné Jean pour y terminer son éducation, qui s'acheva sous l'oeil de Calvin et de Théodore de Bèze. Il puisa à la source même l'énergie de conviction qui devait faire jusqu'au bout sa force Invincible. En même temps qu'il s'initiait à la vie nouvelle dans la théologie, il subissait l'influence littéraire de la renaissance. Philippe de Marnix se préparait au grand combat de l'esprit en s'appropriant toute l'antiquité, renouvelée par le seizième siècle. Il devait compter un jour parmi les hellénistes, et il commentait la Bible dans l'hébreu. Calvin lui enseignait le secret de cette langue française émancipée qu'il devait appliquer avec tant de puissance aux affaires d'État. A cela se mêlait surtout l'impression ineffaçable d'une république naissant au souffle de la Réforme; Genève, en 1558, était déjà remplie de l'esprit de Rousseau. Revenu en Belgique à vingt et un ans, protestant et républicain, le premier spectacle qui s'offre à Marnix dans son pays est celui des échafauds; mais les supplices ne s'achevaient plus sans protestations; il sortait de la foule une sourde rumeur. Quelquefois le peuple dispersait le bûcher avant qu'il fût allumé; d'autres fois le geôlier lui-même ou ses enfants rendaient la liberté aux prisonniers. Le jeune Marnix épiait ces symptômes de délivrance. Il entretenait en Angleterre et en Suisse une correspondance secrète dans laquelle il exhalait son ardeur de prosélytisme, et ce n'étaient pas seulement les persécutions qui lui arrachaient des cris de colère; il trouvait une cause non moins grande de douleur dans l'audace inattendue de quelques réformés de Belgique qui, du premier bond, sortaient du christianisme et touchaient aux doctrines panthéistes. Le jeune croyant, effrayé du nouvel horizon qu'il entrevoyait, se retournait vers Théodore de Bèze, qu'il appelait son père dans le Christ. Il lui demandait des armes pour combattre ces nouveaux adversaires, peut-être aussi pour se raffermir lui-même contre les tentations de l'esprit et le désir de tout connaître. Théodore de Bèze apaisait les angoisses de Marnix, il le renvoyait au dernier traité de théologie qu'il venait de publier, surtout il lui enseignait le mépris superbe qui est demeuré un des traits les plus frappants de l'école de Genève. Toutefois ces correspondances, ce zèle emporté, ne pouvaient rester longtemps sans péril. Obligé de se dérober par la fuite aux inquisiteurs, Marnix imagine que le moyen le plus sûr pour lui est de se cacher au foyer de l'inquisition elle-même. Il se retire en Italie, peut-être Rome; il voulait effacer ses traces; l'histoire n'a pu les retrouver. Bientôt Marnix pressent qu'une révolution profonde se prépare et qu'il doit y avoir sa place . On le voit reparaître soudainement au milieu des jeunes nobles de Bruxelles et parmi les riches marchands d'Anvers. Les choses avaient grandi depuis son absence. Ce n'était plus par des paroles furtives qu'il devait répandre sa foi. La révolution qu'il avait apportée de Genève, il la trouvait ou croyait la trouver partout. D'un côté, un peuple irrité contre la domination étrangère n'attendait que des chefs pour se déclarer; de l'autre une noblesse ambitieuse, jalouse de ces mêmes étrangers, épiait l'occasion de ressaisir son autorité perdue. Les uns et les autres comprirent avec la rapidité de l'instinct que le concile de Trente , en changeant l'organisation de l'Église, changeait l'organisation politique de l'État, et que cet idéal nouveau de despotisme devait ruiner du même coup les petits elles grands. Ce sera l'honneur des Pays-Bas d'avoir compris mieux qu'aucun autre peuple la logique de la tyrannie. En vain Philippe II répétait qu'en imposant l'inquisition et les placards il ne changeait rien à ce qu'avait établi son père Charles-Quint; l'instinct public avait clairement discerné que l'introduction du concile de Trente, c'était l'entrée dans le chemin de la servitude politique consacrée par la servitude ecclésiastique. Là était la cause la plus élevée de cette subite horreur qui avait saisi les Pays-Bas plus elle était vague, plus elle était puissante. On se sentait entraîné par les détours des théologiens vers un seuil lugubre, sans savoir ce qu'il y avait au delà, et, comme ces troupeaux aveugles qu'un sourd pressentiment avertit du péril suspendu dans l'abattoir, les peuples, sans pouvoir expliquer le motif de leur aversion soudaine, refusaient d'entrer par la porte nouvelle où le roi catholique avait juré de les engager. 1h étaient pleins d'épouvante, leur chair se hérissait ils respiraient d'avance l'odeur du sang qui n'était pas encore versé, ils cherchaient partout en mugissant quelque issue pour se dérober à leur divin pasteur. Si l'on ajoute que tous ces sujets de colère, de crainte, d'aversion, se confondaient avec l'idée de la domination étrangère, que le concile de Trente, les placards, l'inquisition, c'était l'Espagne, on comprend de reste quels ferments s'agitaient dans les esprits sous les formes encore impassibles du gouvernement de Marguerite. Chose terrible pour le peuple il venait de faire cette découverte; sa religion, c'était son ennemi. À l'approche de la crise chaque jour plus menaçante l'impuissance du ministre Granvelle devenait évidente pour tous, excepté pour lui-même: non pas qu'il manquât de l'art nécessaire pour régir un État dans les temps ordinaires, mais il voulut appliquer à des circonstances toutes nouvelles des remèdes surannés, et régir une révolution comme un État paisible. Par cette disproportion entre le but poursuivi et les moyens employés, il lui arriva ce qu'il y a de pire au monde il rendit le gouvernement ridicule. Granvelle voulait des choses énormes, odieuses à la nation, et, soit excès de finesse, soit défaut d'énergie, il s'était follement persuadé que les ruses, les petits calculs, les habiletés accoutumées, suffiraient à envelopper des peuples encore rudes et aveugles. Par trop d'esprit, il s'éblouit lui-même, ne voyant pas que la passion éveillée dans les masses était devenue plus clairvoyante que sa diplomatie souterraine: Chaque jour son patelinage doucereux échouait contre les colères de la conscience publique. Les hommes accoutumés à caresser de petits piéges, quand viennent les moments décisifs, sont presque toujours dupes. Ils sont si occupés de leurs subtiles trames, qu'ils ne s'aperçoivent pas que le monde entier a les yeux ouverts sur eux et assiste en spectateur à leurs préparatifs de fraude. C'est l'histoire de Granvelle. On le voyait tendre sur la société ses menus fils d'araignée, et lui seul n'en savait rien. Le moment vint lorsqu'il eut achevé d'ourdir son filet, il se trouva lui-même enveloppé d'un immense éclat de rire. Ce n'étaient que pasquilles et brocards contre l'odieux cardinal. Le peuple le poursuivait de ses chansons dans la rue. La noblesse donna à ses laquais une livrée chargée des emblèmes et de la barrette de Son Éminence. Cet homme de tant d'esprit poussa le ridicule jusqu'à se plaindre à Madrid. C'était s'avouer vaincu. Il ne restait à l'Espagne qu'à le sacrifier. Granvelle reçut l'ordre de se retirer des Pays- Bas premier triomphe de l'opinion nouvelle; mais en même temps la monarchie espagnole se trouva nécessairement par ce début poussée à gouverner par le sang. Quand les gouvernements ont été ridicules, il est presque inévitable qu'ils soient atroces, car ils se persuadent bientôt qu'il n'y a plus que le sang versé qui puisse leur rendre l'ancien respect. Le duc d'Albe devait rendre au gouvernement espagnol le sérieux que lui avait ôté Granvelle. Entre l'un et l'autre, il y eut encore un intervalle de près de deux ans qui fut abandonné à la l'évolution pour qu'elle pût s'enraciner et se préparer au combat. Comment en profita-t-elle? La gouvernante des Pays-Bas, Marguerite de Parme, livrée à elle-même par la retraite de Granvelle, comprit sans tarder que toute la question était de gagner du temps; politique faite plus que toute autre pour son esprit, nourri dans les ruses italiennes. On peut dire, d'après cela, qu'elle fit tout ce qu'elle devait faire dans la situation des choses: témoigner le plus de confiance à ceux dont elle avait tout à craindre; promettre à Bruxelles ce qu'elle était sûre de faire refuser par Madrid; compromettre les chefs naturels de la révolution par les liens officiels et les dignités dont elle les accablait; se joindre à l'opinion pour achever de ruiner Granvelle, tout en limitant le plus souvent; céder toujours sans jamais rien accorder. C'est un spectacle peut-être unique de voir cette main souple de femme tantôt lâcher, tantôt retenir la bride à cette révolution grondante qu'elle amuse et caresse jusqu'au moment où elle la livre garrottée et endormie à la hache de son successeur. Les Pays-Bas étaient dans la main de trois hommes, - le comte d'Egmont, le comte de Hornes, le prince d'Orange. Ils avaient les commandements militaires et l'amour du peuple. Plus d'une fois ils tinrent en leur pouvoir la gouvernante et le système espagnol; ils refusèrent de profiter du premier moment que la fortune leur accordait. La vérité est que l'affranchissement politique dépassait de beaucoup la pensée des deux premiers, s'il devait entraîner après soi la chute du catholicisme. De telles idées n'avaient jamais approché ni de l'un ni de l'autre. Le hasard les avait placés au premier rang d'une révolution qu'ils ne désiraient pas. Tous deux appartenaient si bien de coeur au système espagnol, que, même la tête sur l'échafaud, ils doutaient encore si le roi voulait vraiment les tuer. Nul n'était plus populaire que le comte d'Egmont à ce premier moment des troubles, et nul aussi n'a plus perdu que lui par la publication récente des correspondances. Il en coûte de rabaisser une figure qui, après tout, conservera pour piédestal son échafaud. La mort, même involontaire, pour une grande cause est une puissance si bienfaisante, qu'elle couvre à jamais le visage des siens contre la curiosité jalouse et les reproches de la postérité. Et pourtant, devant les témoignages signés de la main du comte d'Egmont, comment fermer aujourd'hui les yeux à l'évidence? Tant de contradictions poussées si loin ressemblent à la trahison envers les deux partis. Toujours prêt à donner pour garantie suprême dans les moments de crise les crédulités de son amour-propre, Egmont remplaçait les sombres lueurs que d'autres puisaient dans la foi par on ne sait quelle trompeuse satisfaction qu'il trouvait en lui-même. Quand il avait mis sa personne quelque part dans la balance, il ne s'inquiétait plus de ce que pesait le monde. Sans convictions dans un temps de fanatisme, ni catholique ni protestant, il crut la conciliation facile entre des camps ennemis que l'enfer divisait, et il réputa cette conciliation accomplie parce qu'il l'avait conseillée. Au reste, comme il ne fut pas martyr, son sang ne lui engendra pas de vengeur. Onze ans après, on vit son fils courtiser ses bourreaux. La popularité du comte d'Egmont chez les Wallons s'explique non-seulement par l'échafaud, mais encore parce qu'il représente très-fidèlement la destinée de ces populations dans la révolution du seizième siècle. Comme lui, elles flottent d'abord incertaines entre la vieille Église et la nouvelle; comme lui, elles restent catholiques; comme lui, elles se retournent contre leurs alliés de la veille; on peut même ajouter qu'elles eurent aussi leur échafaud. Pendant deux siècles et demi, il ne resta sur l'estrade qu'un cadavre de peuple. Quant au prince d'Orange, il temporise au profit de la révolution comme Marguerite de Parme au profit du despotisme espagnol . Il ne sait encore si c'est l'émotion passagère d'un peuple ou le signal d'une époque nouvelle. Il veut que la révolution grandisse avant de s'y jeter à corps perdu. D'un côté, il autorise son frère à lever en Allemagne des troupes auxiliaires des insurgés; de l'autre, il arrête à Anvers, à Bruxelles, la foule triomphante, et empêche la révolution de franchir le palais. Il protége en même temps la révolte et la répression, Bréderode et Marguerite; surtout il laisse passer l'occasion de vaincre. Que signifient ces contradictions, si ce n'est que le jour ne s'est pas fait encore dans l'esprit du prince d'Orange? Il doute, il délibère; comment à ce premier moment gouvernerait-il la révolution qui l'a surpris? Il faut que la lumière se fasse dans son intelligence, et ce temps employé à s'éclairer, il le perd pour le combat. Il est encore catholique de fait, c'est-à-dire que, sans aucune foi, il a conservé tous les préjugés des croyances qui ne sont plus les siennes; hostile au calvinisme comme tous les princes allemands, cela seul le rendrait incapable d'être le chef d'un mouvement calviniste. On a voulu expliquer par des calculs d'une profondeur infinie ce qui était alors en grande partie chez lui l'effet de sa situation d'esprit. Ce n'est pas tout d'être un grand homme il faut encore que le moment soit venu pour le héros de voir et de comprendre sa mission. Les hésitations, les incertitudes d'opinions, se joignant en ce moment chez Guillaume d'Orange à la circonspection naturelle de son caractère, font de cette époque de sa vie une contradiction perpétuelle où son gémie d'action reste paralysé; mais c'est sa gloire qu'après avoir été surpassé au début par l'instinct populaire, il ait si bien pris sa revanche et entraîné ceux qui l'avaient précédé. Les chefs naturels de la révolution s'étaient démentis dès le premier jour il s'ensuivit qu'elle fut conduite à l'origine par des hommes inconnus ou privés de l'autorité nécessaire pour assurer la victoire. æLes jeunes gens sortis de l'école de Genève forment dans la noblesse le premier groupe qui remplit alors la scène. Neuf d'entre eux se réunissent à Bréda, dans le château du prince d'Orange. Aucun d'eux n'était célèbre; mais ils possédaient ce grand avantage de savoir mieux que personne ce qu'il fallait pour donner un corps à la révolution et la faire irrévocable. L'un d'eux surtout, l'air pensif et résolu, c'était Philippe de Marnix, voulait que le premier acte enchaînât la noblesse par un engagement réciproque qui lierait les timides à la fortune des audacieux. Il s'agissait de marquer les conditions qu'on imposerait à la monarchie espagnole, déclaration des droits qui devait précéder une guerre de près d'un siècle. Pour cet acte solennel, il faut un langage où l'on sente en même temps l'enthousiasme de la foi nouvelle et la fermeté mesurée de l'homme d'État. Marnix, au milieu du groupe des conjurés, lit la déclaration qu'il a rédigée; elle se termine ainsi: «Ayant toutes choses bien et dûment considéré, nous estimons qu'il est de notre devoir d'y obvier, afin de n'être exposés en proie à ceux qui sous couleur de religion ou d'inquisition se voudraient enrichir aux dépends de notre sang et de nos, biens. Et a conséquence, nous avons avisé de faire une bonne, ferme et stable alliance et confédération, nous obligeant et promettant l'un à l'antre, par serment solennel, d'empêcher de tout notre pouvoir que ladite inquisition soit maintenue ou reçue sous quelque couleur que ce puisse être. Nous promettons et jurons d'entretenir cette alliance saintement et inviolablement à toujours, tant que nous vivrons nous en prenons Dieu à témoin, sur le salut de nos âmes; nous nous promettons réciproquement toute assistance de corps et de biens, comme frères et fidèles compagnons, tenant la main l'un à l'autre. Et, si quelqu'un de nos confrères était recherché par ladite inquisition, ou bien encore comme ayant adhéré à notre confédération, nous promettons et jurons devant Dieu de l'assister, sans nous épargner sous aucun prétexte quelconque. Et, pour annuler les obligations contractées par les présentes, il ne suffirait point que les poursuites intentées contre quelques-uns de nos confédérés fussent fondées sur un soi-disant crime de rébellion car nous déclarons qu'il ne s'agit point ici de rébellion, et que nous ne sommes mus que par un saint zèle pour la gloire de Dieu et pour la majesté du roi, pour le repos public, pour la défense de nos biens, de nos vies, de nos femmes et de nos enfants, à quoi Dieu et nature nous obligent.» La veille, la réunion de ces jeunes gens n'était qu'une conjuration; depuis ce grand acte, connu sous le nom de compromis des nobles, la révolution éclate. Marnix avait donné une expression immortelle à ce qui se tramait au fond des cours. Quand les mouvements tumultueux des masses trouvent enfin pour s'exprimer une parole consacrée, cette parole réagit avec une force toute-puissante sur les événements; chacun voit clair au fond de sa passion. Avec l'entraînement qui saisit une société impatiente de s'affranchir, l'oeuvre de Marnix est signée presque aussitôt des deux mille noms principaux de Belgique et de Hollande. L'inspiration d'un seul devient l'oeuvre, l'engagement de tous, véritable serment du jeu de paume du seizième siècle! Un grand nombre se repentiront de l'avoir prêté et bientôt le renieront. Il existera en dépit d'eux: il dominera et réglera l'immense débat qui va s'ouvrir. Le terrain est marqué, le champ clos est tracé pour le duel qui s'engage entre la monarchie d'Espagne et les Pays-Bas. Impossible de reculer au delà des limites qu'une main ferme vient de poser. La lutte peut commencer. Quand des serments semblables sont prononcés, les individus ont beau y être infidèles, les sociétés reprennent ces serments pour leur compte et se chargent de les exécuter. Un grave événement mit dès l'origine l'esprit de Marnix à une rude épreuve. Les églises catholiques avaient été ravagées dans une grande partie des Pays-Bas par les briseurs d'images. Ce fit pour beaucoup d'hommes une occasion de renier sur-le- champ une révolution qui déjà les inquiétait. Les hommes qui ont préparé une révolution par leurs idées sont presque toujours les premiers à la méconnaître dès qu'elle se réalise. Comme les choses n'arrivent jamais ainsi qu'ils l'ont imaginé, ils sont bientôt blessés de la marche des affaires comme d'une désobéissance à leur génie, et dès lors ils flagellent les événements comme Xerxès flagellait l'Océan. Marnix eût préféré que les images et les objets du culte eussent été enlevés des églises paisiblement et sans troubles, ainsi que cela était arrivé dans la réforme de Zwingle: c'est ce qu'il avait conseillé; mais il ne jugea pas que cette infraction à ses avis fût une raison d'abandonner la partie. Il montra, au contraire, par des écrits déjà populaires, que la colère contre des objets inanimés marquait l'empressement de se racheter des anciennes superstitions. Il lava la révolution du reproche de vandalisme, et rendit la confiance aux incertains. Dès le premier moment, tout part de lui dans la religion et dans la politique; c'est lui qui compose l'acte d'union de l'église réformée d'Anvers, première base de l'église hollandaise, et la requête que Bréderode présente à Marguerite, défi suprême de la révolution armée. II Marnix avait compris que le compromis, c'était la guerre. Dans toutes les réunions des confédérés, il soutient que la temporisation ne peut profiter qu'à l'Espagne, qu'il faut surprendre l'ennemi avant qu'il ait réuni ses forces, que dans les circonstances présentes l'extrême audace était l'extrême sagesse. Telles étaient aussi les dispositions d'esprit de son frère Jean de Marnix, de Louis de Nassau, de Bréderode. Par malheur il leur fut impossible d'entraîner dans cette conviction le prince d'Orange. En vain ils s'adressaient ironiquement à lui dans leurs lettres faites exprès pour tomber sous ses yeux. «Prenons la plume et eux l'épée, disaient-ils; nous les paroles, eux le fait; nous pleurerons, eux riront. Le Seigneur soit loué de tout!» L'heure du Taciturne n'était pas encore venue. Élu chef militaire du parti impatient de recourir aux armes , Bréderode choisit Philippe de Marnix pour organisateur, ou, comme parle Strada, pour questeur des gueux . Le plan de campagne auquel on s'arrêta, et qui appartient aux deux Marnix, était assurément conçu avec une vive intelligence de la situation. C'est le même qui, repris quelques années plus tard, réussit malgré des chances beaucoup plus faibles. Il s'agissait, en prenant son point d'appui sur Anvers , de faire un hardi coup de main sur les côtes de Flessingue et de Zélande pour s'emparer des ports et fermer le passage aux troupes espagnoles, que l'on supposait devoir arriver par la route de mer. Aucun des biographes de Marnix ne dit un mot de cette entreprise, et pourtant il en était le chef, suivant le témoignage formel du général espagnol envoyé pour la combattre . Tout ce que l'on peut conclure à travers la confusion des récits, c'est que les deux frères, Philippe et Jean de Marnix, firent des levées d'hommes dans le Brabant, surtout dans Anvers, avec la demi-complicité du prince d'Orange. Les Français, dont la main est visible dans tous les premiers mouvements des Pays-Bas, ne manquent pas à ce rendez-vous. Sur trois vaisseaux dont se composait la flotte, l'un des navires était commandé par un Français. Cette petite armée de révoltés s'embarque ouvertement, enseignes déployées, sur l'Escaut; elle fait une descente à Flessingue et en Zélande; repoussée de ces deux points, Jean de Marnix la ramène à Anvers; les troupes débarquent et se fortifient dans le village le plus voisin, Austruwell. Un grand nombre d'exilés, gueux des bois, gueux de mer, grossissent cette avant-garde de la révolution. Les Marnix avaient eu soin de s'appuyer aux murs d'Anvers, où commandait le prince d'Orange; ils comptaient aveuglément sur son concours. À la première nouvelle de ce rassemblement d'insurgés qui jusque-là n'avait trouvé aucun obstacle, la duchesse de Parme charge Beauvoir de Lannoy de le disperser ou de le noyer dans l'Escaut: elle avait donné à cet officier jusqu'à ses propres gardes. Beauvoir court au milieu de la nuit surprendre les troupes des Marnix. En voyant déboucher les Espagnols , celles-ci les prirent pour les renforts que Louis de Nassau était allé chercher sur le Rhin. L'illusion fut courte. Les Espagnols, après avoir tenu quelque temps leurs enseignes basses comme pour fraterniser, les relèvent brusquement, et tombent sur les bandes à demi formées de Jean de Marnix. Au bruit de l'attaque, Anvers s'ébranle le parti des gueux se précipite au secours des insurgés; mais les ponts avaient été coupés secrètement la veille par Guillaume. Une défection inattendue mit le comble à la détresse des révoltés. Les luthériens, effrayés de la réforme à ce premier moment, font alliance avec (es papistes; les partisans de Rome et ceux de Luther descendent en armes dans la rue; ils fraternisent et enveloppent sous la conduite d'Orange les nouveaux réformés. Ceux-ci ne purent qu'assister en frémissant du haut des remparts au combat acharné soutenu par leurs frères en rase campagne, et qui finit par l'extermination presque entière des insurgés. Quinze cents morts restèrent sur le champ de bataille; tous les prisonniers furent égorgés le soir d'après les instructions de Marguerite . La fin tragique de Jean de Marnix, ce jeune chef d'un si grand élan, couronna le désastre. Il s'était retiré avec quelques-uns des siens dans le hangar d'une ferme, et il résistait encore dans cette citadelle rustique. Demeuré seul vivant, il offrit deux mille écus pour sa rançon. Les Espagnols lui répondirent en mettant le feu au toit de chaume et aux meules de paille qui l'entouraient. Jean de Marnix fut brûlé vif sous les yeux de sa femme, qui du haut des remparts appelait en vain ses amis à le sauver ou à le venger. Après la victoire, le général Beauvoir demanda la confiscation à son profit des biens de Philippe de Marnix, l'auteur du compromis, qu'il désignait comme le chef de toute l'entreprise. Le lendemain, Guillaume écrivait une lettre où il déguisait mal son embarras envers tous les partis sous le mysticisme religieux ; c'était alors son masque. Vers le même temps, un autre parti de réformés était battu et écrasé à Waterloo , nom déjà sanglant, que l'on rencontre à la première page de cette histoire. Tel était le début de la révolution des Pays-Bas un élan populaire soudainement comprimé par ceux qui l'avaient d'abord encouragé; l'audace manquant aux chefs naturels de la révolte et passant dans le camp ennemi; les peuples en fuite à l'approche du duc d'Albe. Dans les provinces du nord, Bréderode, qui attendait à Amsterdam, pour entraîner la Hollande, le succès de Jean de Marnix, avait dû se retirer sans essayer de réparer le désastre. Frappé de stupeur, il allait mourir désespéré en Allemagne. Le prince d'Orange lui-même, après avoir empêché ses amis de vaincre, tombait avec eux; ruiné par leur défaite, à laquelle il avait concouru, il fuyait à son tour les Pays- Bas. Que restait-il à faire à Philippe de Marnix? Pendant le combat d'Austruwell, se trouvait-il près de Bréderode en qualité de questeur? L'histoire n'en dit rien. Lui- même raconte qu'après la défaite il changea tous les jours de demeure pendant plusieurs mois. L'auteur du compromis avait engagé le premier le combat contre la monarchie d'Espagne; il suivit les cent mille émigrants que le prince d'Orange entraînait sur ses pas, et dit à son pays un adieu qui semblait éternel. Un long cri s'éleva du milieu des réfugiés belges et hollandais pour accuser le prince d'Orange. «Le pays n'avait attendu qu'un signe de lui pour se précipiter à ses pieds: si seulement il avait eu la pensée de résister, on ne serait pas réduit à de telles extrémités; mais il avait tout perdu par son inertie. C'étaient là les plaintes de cette foule d'hommes qui se proscrivaient eux-mêmes pour se dérober aux échafauds. Tout le monde aujourd'hui, ce me semble , reconnaît qu'au premier jour il dépendait de Guillaume de donner la victoire à son parti. A ce point de vue, son début fut une faute il mit trop de temps à voir clair dans le fond de la révolution, et par cette incertitude lui-même il ruina sa fortune. L'homme de génie ne paraît pas encore: ses idées étaient très-sûres, très-profondes, mais elles marchaient lentement. Il paya cher ce retard; il lui fallut dix-huit années pour racheter cette faute, encore ne put-il la racheter qu'à moitié. Le compromis des nobles, vraie déclaration de guerre, est du 5 avril 1566; le duc d'Albe n'entre à Bruxelles que le 22 août 1567. La révolution eut ainsi près d'un an et demi dont personne ne profita. Bien employés, ces dix-sept mois eussent pu abréger la hutte d'un demi-siècle. Marnix en eut l'instinct très-vif, et ce n'est pas sa moindre gloire. Quel moment en effet si Orange avait voulu en profiter! Anvers occupé et servant de place d'armes, la Hollande assurée, le gouvernement aux mains d'une femme habile sans doute, mais désarmée, emprisonnée dans son propre palais, demandant déjà merci; au dehors, nulle résistance; l'armée, si l'on pouvait donner ce nom aux troupes indigènes, dans la main des principaux opposants, la moitié du peuple entraîné vers la réforme, le reste avide de changements, des rassemblements de deux cent mille hommes au moindre appel, toutes les villes insurgées, ou qui n'attendaient qu'un signe pour se lever; dans les provinces du nord surtout, une population qui paraissait n'avoir qu'une âme ; au loin l'Espagne étonnée, déconcertée, ses forces éparses à tous les bouts de la terre, son roi le plus irrésolu, le plus perplexe des hommes quel moment pour prendre l'offensive! Le moindre avantage d'une telle situation était de compromettre irrévocablement tous les partis avec l'Espagne, alors qu'ils étaient unis dans une espérance et dans une haine commune. Quand le duc d'Albe serait arrivé du fond de l'Italie et des côtes de Sicile, traînant après lui ses dix mille sicaires catholiques, alourdi d'un peuple entier de courtisanes, il aurait trouvé la révolution enracinée partout, les villes fermées, les digues rompues, les passages défendus, la nation tout entière debout, derrière ses remparts, ses dignes, ses grèves, ses lacs marins. Sans abri, sans argent les soldats espagnols se seraient fondus dans les campagnes désertes; la faim aurait eu raison de ces invincibles bandits. Ce qui me confirme dans cette idée c'est que le prince d'Orange voulut et tenta en effet tout cela; seulement il le voulut deux ans trop tard, après qu'il eut désarmé la révolution et tourné toutes les chances contre lui. Il racheta, il est vrai, sa première timidité pal une entrée en campagne d'une merveilleuse audace; mais il s'était ôté d'avance la possibilité de vaincre en laissant prendre l'offensive au duc d'Albe. Celui- ci marchait escorté de bourreaux; au lieu du peuple déchaîné de 1566, il allait trouver un peuple maté d'avance, lié dans la boucherie, et qui n'attendait que le coup de grâce d'Albe n'eut qu'il lever le bras et à tuer. Les dix-huit mille hommes qu'il égorgea sans défense sur les échafauds, et les cent mille proscrits il les eût, dans le système opposé, trouvés debout en face de lui sur les champs de bataille. Le prince d'Orange eut la magnanimité de reconnaître la faute qu'il avait faite, car tous les avantages qui s'étaient offerts a lui, il les avait donnés à ses adversaires. En vain il appela, il chercha la population qu'auparavant il avait contenue ou repoussée; elle était dispersée par la peur et les supplices. Réduit à parcourir les campagnes sans pouvoir s'appuyer à aucune ville, à aucune forteresse, ce fut à lui de voir ses troupes se fondre sans combat entre ses mains, faute de vivres, d'argent, d'abri, de secours; de là la stérilité de ses premières campagnes. Après avoir inutilement tâté les dix-sept provinces, excité à la révolte ceux qu'il avait assoupis, frappé à toutes les portes sans pouvoir en ouvrir une seule, il trouve dans son pays toutes les difficultés attachées à qui fait la guerre en pays ennemi. L'unique résultat de ses premières campagnes est de faire oublier, à force de témérités, la circonspection des années précédentes. On croit trop que les grands hommes n'ont point de noviciat, et qu'ils entrent d'emblée tout armés dans l'histoire. Rien au contraire de plus instructif que l'étude de leurs premières fautes avant qu'ils aient pris leur essor; vous distinguez mieux ainsi par quels grands coups d'aile ils les réparent. III Profitant des erreurs commises, le duc d'Albe mettait sans difficulté la main sur les Pays-Bas. Le mérite du roi d'Espagne avait été de choisir l'instrument qui convenait le mieux alors à ses desseins. D'Albe avait tout ce que Philippe Il possédait d'intelligence et de passion, et tout ce qui lui manquait. Dans leur correspondance, on voit deux hommes parfaitement d'accord sur le but, et c'est le serviteur qui dicte presque toujours la résolution du maître. De grands reproches leur ont été adressés de toutes parts sur le système qu'ils ont appliqué aux Pays-Bas; parmi les partisans mêmes de leurs doctrines, il s'en est peu trouvé qui ne les aient accusés d'inhabileté. Pour moi, je m'attache ici à l'opinion des plus compétents, à celle du jésuite Strada et des chefs de l'Eglise, et, je l'avoue, si je considère quel était le but à atteindre, je vois difficilement comment on y serait parvenu par un chemin différent. De quoi s'agissait-il? Préserver les provinces de l'esprit nouveau qui les avait infectées, y refouler pour deux siècles la raison humaine, empêcher la pensée moderne d'éclore; après le grand travail d'émancipation politique qui avait marqué l'esprit des communes de Flandre, faire avorter l'effort des temps passés; replonger dans la servitude ceux qui les premiers avaient fait l'apprentissage de la liberté publique; appliquer toutes les conséquences sociales de la réaction du concile de Trente aux populations qui étaient le plus près de la vie moderne; les murer toutes vivantes, toutes avides d'avenir, dans la prison du saint-office, effacer de l'histoire les cités les plus bruyantes du moyen âge, et, à la place d'un peuple indépendant, imposer au nord le silence, la stérilité d'une sierra espagnole: tel était le problème. Je dis que, pour le résoudre, ni l'astuce de Marguerite de Parme, ni les calculs ingénieux de Granvelle, n'eussent suffi. Pour forcer la nature et la raison tout ensemble, il fallait la hache du duc d'Albe. Si la liberté de conscience était alors la peste sociale, nul doute que cette liberté déjà invétérée ne pût être extirpée sans violence. Voulait-on que l'Espagne convertît par la discussion les Pays-Bas aux trois quarts hérétiques? Comment l'ignorance espagnole eût elle tenu tête à des hommes nourris dans les fortes écoles de la réforme? Fallait-il fermer les yeux sur les progrès des novateurs? C'était s'avouer vaincu avant que de combattre. Sous la persécution modérée de Marguerite de Parme, la plupart des villes avaient abandonné le catholicisme. Le mal croissait à vue d'oeil; quel moyen d'arrêter les populations sur cette pente? Le fer, le feu, la fosse, eurent seuls cette vertu. Remarquez que le plan fut conduit avec plus d'habileté qu'on ne suppose, et, si l'atrocité y fut manifeste, il est assurément injuste de prétendre que le sang-froid, le calcul, la ruse, y aient manqué. Après la furie du duc d'Albe viennent, lorsque la veine est épuisée, les tempéraments de Requesens, les promesses, les caresses de don Juan, le tout couronné par les corruptions élégantes et les chaînes faciles du duc de Parme. La méthode d'Ignace de Loyola, pour exténuer une âme dans les exercices spirituels, est appliquée en grand à toute une société; une fois la nation matée par la terreur, faire luire tout à coup à ses yeux les mots de magnanimité, de réconciliation: quand la masse est au moment de périr, la raviver par une espérance lointaine; ramener ainsi au piége ceux qui l'avaient évité; par cette amorce tendue à une nation mourante, faire goûter, savourer la servitude comme une grâce et un bienfait ce fut là le plan pour asservir les Pays-Bas. Il fut suivi dans tous ses détails, si j'en excepte un seul: le rôle de la clémence après le meurtre avait été réservé à Philippe II, qui devait venir l'exercer en personne à la fin de la tragédie; mais le coeur lui manqua, car cet excellent logicien ne chercha jamais le péril. II envoya, les uns après les autres, ses lieutenants chargés des serments qu'il se réservait l'occasion de rompre. Toutefois ce plan se trouva dans le fond si bien conçu, que malgré cette faute de détail, il ne laissa pas de réussir au moins pour dix provinces. Après avoir réclamé le joug, celles-ci se firent gloire de l'étendre à leurs anciens complices. Dans l'exécution de ce plan, il est assurément fâcheux que le duc d'Albe ait eu un si grand besoin d'argent. Tant qu'il se contenta de verser le sang, il trouva peu d'obstacles , car on ne sait pas de quelle dureté de coeur les peuples sont capables quand la peur les a apprivoisés. Le nom de gueux donné indistinctement à toutes les victimes quoique relevé par elles avec fierté, n'avait pas laissé de produire son effet. Quand on a pu trouver un mot heureux pour flétrir les opprimés, c'est une chose incroyable que la facilité que l'on trouve auprès de la conscience humaine. Combien de gens se sont dit en voyant tomber les têtes d'Egmont, de Hornes et de leur cent mille compagnons d'échafaud: Après tout, ce sont des gueux ! Comme ces gens-là, en marchant au supplice, avaient l'insolence de confesser leur foi, il y avait là un scandale et un danger d'infection pour les bons. Le duc d'Albe y pourvut; il ordonna qu'on commençât par brûler secrètement aux condamnés la langue avec un fer candent. On obtint par là ce point important: les victimes semblèrent donner par leur silence leur assentiment à l'échafaud . Par malheur, on eut besoin d'argent, il fallut le dixième denier, et chacun dès lors se sentit touché jusqu'à l'âme. On a imaginé que le duc d'Albe a fini par montrer des scrupules sur les torrents de sang qu'il a versés. Cela ne me paraît guère probable et l'histoire n'en dit rien. Il dut jusqu'à sa dernière heure se sentir dans le grand plan du catholicisme au seizième siècle, et le meilleur juge en pareille matière l'a décidé sans recours, en envoyant au lieutenant de Philippe Il l'épée bénie de Saint Pierre fumante encore de la Saint- Barthélemy. Philippe II et son lieutenant retardèrent de deux siècles en Belgique le mouvement de l'esprit humain; cette blessure saigne encore. Par toute autre méthode, ils eussent peut-être conservé les dix-sept provinces unies; mais il eût fallu en ce cas laisser une large part à la liberté de conscience, tandis que, par le plan suivi, si l'empire a été diminué de quelques membres, ceux qui ont été conservés l'ont été sans nulle concession à l'esprit novateur. Les rameaux corrompus ont été retranchés. Il est resté un tronc sain à l'abri de toute contagion. Or c'était là précisément ce qu'avaient voulu le roi et le pape au début de l'entreprise. Il ne s'agissait pas de conserver des provinces, mais de conserver la foi. Les révélations dues aux papiers de Simancas laissent ainsi subsister dans toute leur valeur Philippe II et le duc d'Albe, le monarque et le héros du concile de Trente. Contre l'opinion de notre siècle, ils ont montré, par l'exemple de Gand, de Bruges, d'Anvers, de Bruxelles, qu'il n'est pas impossible de forcer un peuple de croire, et par là ils satisfont également le philosophe, l'homme de foi et l'artiste, - le premier à cause de la proportion qu'ils ont gardée entre le but et les moyens; le second par le refus implacable de capituler avec la raison humaine; le troisième par l'unité classique de caractère qu'ils ont gardée jusqu'à la dernière scène. Le tort du duc d'Albe fut peut-être d'avoir voulu se survivre dans la personne de son fils, qu'il avait instruit dans son système. Le dernier conseil qu'il donna en quittant les Pays-Bas fut de mettre à feu et à sang tous les points qui n'étaient pas occupés en force par les Espagnols. Là était l'erreur d'esprit. Après son départ, on et perdu tout le fruit de son système, si on n'eût semblé vouloir en changer. Au reste, ses successeurs ont profité de ses travaux en affectant de ne pas le louer. Leur clémence apparente n'eut de valeur que parce qu'elle avait été précédée du tribunal de sang . On n'imagine pas combien après cette justice les peuples se montrèrent attendris au seul mot de pardon. On verra ce qu'il fallut de génie aux chefs de la révolution pour prémunir contre cet appât le coeur de la foule. Les horreurs du duc d'Albe firent la moitié des séductions de don Juan et du duc de Parme. Quand ceux-ci arrivèrent, les villes étaient dépeuplées, les campagnes ravagées On ne labourait plus, on ne semait plus la terre. Les loups habitaient dans les faubourgs de Gand. Il devint assurément plus facile de régner sur ces déserts. Les successeurs d'Albe, voyant les choses s'apaiser autour d'eux et le silence se répandre dans les provinces du midi, s'en attribuèrent aveuglément le mérite; mais ce désert, qui l'avait fait? IV Pendant que le duc d'Albe élevait librement ses bûchers dans les Pays-Bas, Marnix cherchait un abri à Heidelberg, auprès de l'électeur palatin. Cette petite cour, au milieu d'un peuple de savants, ce château aujourd'hui en ruines, alors dans sa splendeur, offraient un asile à ceux qui voulaient respirer au milieu du grand combat du siècle; on y trouvait à la fois l'élégance chevaleresque d'un manoir du moyen âge, la vie sérieuse d'une université retentissante de tous les bruits de la renaissance, la solitude d'une Thébaïde, et, par-dessus tout cela, une sorte de forteresse du calvinisme. Les croyants échappés aux bûchers d'Italie, de France, d'Allemagne, venaient, sous la protection du château des électeurs, montrer leurs plaies à l'Europe religieuse et se préparer à de nouvelles luttes. Conseiller du prince palatin, assesseur de l'Église réformée, Marnix reparaît souvent au milieu de cette retraite de Heidelberg. Il y retrouve les traces encore vivantes d'Olympia Morata, et il célèbre ce souvenir par quelques vers latins sur la Sapho de la réforme. C'est dans un de ces intervalles de paix qu'il écrit sa Lettre de consolation aux frères exilés du Brabant, des Flandres, du Hainaut, de l'Artois, dispersés çà et là dans les pays étrangers à cause de la pure doctrine de l'Évangile. Il visite les églises naissantes des bords du Rhin, il préside des synodes clandestins; ses lettres forment le lien de ces différentes églises, réduites à une conspiration évangélique. Dans ces manifestes de l'exil, on sent la reconnaissance du réfugié qui alors trouvait partout un seuil ouvert. Emdem, Wesel, Heidelberg, sont pour lui les villes de refuge, les lumières du monde, la Sion et la Jérusalem. En même temps qu'il ranime les coeurs, il n'oublie pas son titre de questeur des gueux. Assisté d'un prédicateur, il va de lieux en lieux solliciter les tributs de son parti, et bientôt il refait ainsi un trésor pour la révolte, il y a en ce moment en lui un apôtre et un frère quêteur. «Après tant d'épreuves, écrit-il, nous finirons par revoir la patrie; nous ne les trouverons pas tous vivants, mais bien ceux-là qui sont marqués du signe de Dieu.» Dans cette voie, Marnix ne pouvait manquer de rencontrer Guillaume d'Orange. Tous deux, aigris par leur défaite commune, devaient, ce semble, nourrir de vifs ressentiments l'un contre l'autre; Guillaume pouvait reprocher à Marnix sa précipitation, son impatience, qui avaient tout compromis; Marnix à Guillaume, son hésitation, ses lenteurs, qui avaient perdu la cause. Aldegonde pouvait rappeler un malheur plus personnel, la mort de son frère, la ruine de l'entreprise commencée et perdue sous Anvers. Des exilés vulgaires n'eussent pas manqué de rafraîchir ainsi leurs plaies. Pour des hommes du caractère du Taciturne et d'Aldegonde, l'exil est au contraire la meilleure et la plus salutaire des écoles; sorte de méditation dans la mort, on y voit son époque du fond de la postérité. Eclairés par cette leçon suprême, dès que ces deux hommes se furent rencontrés, ils comprirent qu'ils ne devaient plus se quitter; au lieu de se reprocher leur passé, ils s'empruntèrent leurs qualités distinctes et se complétèrent l'un par l'autre: Marnix communiquait à Guillaume quelque chose de son élan et de son impétuosité. Guillaume tempéra la fougue de Marnix par la sagesse de l'homme d'État. Aldegonde avait jugé que, dans la ruine de son parti, il fallait un homme pour le relever, et que Guillaume était cet homme. Dès ce moment, tous les ressentiments s'effacent, il s'attache à Orange comme au salut même. Prédicateur à la cour, conseiller dans le cabinet, aide de camp dans le combat, négociateur auprès des rois, orateur dans les Etats, il ne quitte plus son héros, qu'il commence par convertir. Son oeuvre principale en ce moment fut en effet de conquérir Guillaume à la révolution religieuse . Jusque-là, le Taciturne avait séparé ces deux choses: liberté politique, liberté de l'esprit; indifférent aux opinions, c'est dans son indifférence qu'il avait puisé son inertie. Hostile au calvinisme, il l'avait été, à son insu, à la révolution nouvelle. Marnix avait dans ces questions l'avantage de ne s'en être jamais distrait. Un point arrêta longtemps le prince d'Orange: la réputation morose du calvinisme; il craignait l'esprit puritain de l'Église de Genève. Marnix lui montra un christianisme aimable, indulgent, celui d'un philosophe plus que d'un théologien; il portait une sorte de netteté mathématique jusque dans les mystères. L'âme froide, enveloppée de Guillaume, ne put tenir contre ces assauts répétés; il renonça à ses préjugés catholiques et luthériens; il n'avait pas vu le lien indissoluble de la servitude espagnole et de la servitude catholique. Aldegonde le lui montra; il donna un centre de gravité à cet esprit jusque-là oscillant. Le Taciturne embrassa la foi du jeune apôtre; ce fut le noeud de leur héroïque amitié. Sully et Duplessis-Mornay ne furent jamais pour Henri IV ce que Marnix ne cessa un moment d'être pour Guillaume. Aussi, quand le prince d'Orange, en 1568, rentre dans la lutte, vous voyez un homme tout nouveau. Ce n'est plus le grand seigneur qui transige avec les partis et attend la fortune. Converti aux opinions nouvelles, au moins dans leurs rapports avec la politique, il a désormais un principe qui l'éclaire: il sait où il va. Plus un moment de trouble ni d'hésitation. Il a délibéré, dit Marnix, de mettre le tout pour le tout. Et, en effet, c'est Guillaume qui désormais relèvera les esprits, s'ils s'abattent; il domine la mêlée, il lit à travers les perfidies, il voit clair dans la nuit; il rapporte de l'exil une armure invincible. Heureux celui qui s'est ainsi retrempé dans la défaite, et qui après son épreuve reparaît au jour avec des pensées plus sereines et plus hautes La fortune se repent et s'incline devant lui. La première action de Guillaume d'Orange répond au changement intérieur qui s'est opéré en lui. Rien de plus téméraire, ni de plus imprévu. Dans le temps même où les dix-sept provinces étaient foulées sans résistance par le duc d'Albe, on apprend que le prince d'Orange a passé la Meuse dans la nuit du 5 au 6 octobre 1568, à la tête de vingt-quatre mille hommes recrutés en Allemagne. Ses proclamations appellent aux armes le peuple des villes et des campagnes. Guillaume s'avance du pays de Liége vers les plaines du Brabant. Sans vivres, sans argent, il a compté que les peuples, en courant à la liberté, lui fourniront tout ce qui lui manque. Il traverse Tongres au milieu d'une population que la peur glace encore. Une chose prouva que le système du duc d'Albe avait réussi: c'est que personne ne bougea. Le duc s'était contenté jusque-là de prendre le sang des nobles et du peuple, et n'avait pas réclamé le dixième denier; chacun se montrait patient dans le supplice d'autrui. Isolé au milieu des Belges, que retenait la terreur, Orange ne put que tourbillonner autour des places qui lui restaient fermées. Le duc d'Albe n'eut qu'à refuser le combat pour voir l'armée des réfugiés se fondre de misère; il voulut bien à la fin l'attaquer au passage de la Janche, où il lui tua trois mille hommes. Orange revient à Liége, puis de nouveau traqué, et sa ligne de retraite perdue, il s'aventure pour la seconde fois dans le Brabant; il traîne à peine quelques restes de son armée dans la direction de Wavre, Gembloux, les Quatre-Bras, Gosselies, par où il se retire en France, marquant exactement les étapes de Waterloo. La campagne, ouverte le 5 octobre 1568, était terminée le 17 novembre; elle avait duré moins de six semaines. Le duc d'Albe se contente d'écrire à Madrid: «Ils sont sortis défaits, mourant de faim, la plus grande partie passée au fil de l'épée.» Après quoi tout retombe dans la mort; on n'entend plus encore une fois que le bruit des échafauds. Les peuples ont leurs moments de lâcheté ou de stupeur; ni les paroles ni les actions n'ont plus de prise sur eux, et tout serait perdu si le salut devait venir de l'élan de la conscience publique. Attendre que les masses se réveillent d'elles-mêmes, ce serait attendre l'impossible: mais alors il y a des individus qui veillent pour tout un peuple, et c'est pour ces temps-là que les héros sont faits; en se conservant intacts, ils parviennent à ranimer les autres. Tels étaient en 1568 Guillaume et Marnix. La vie des Pays-Bas était en eux. Qu'avait fait Marnix pendant cette courte campagne? On a retrouvé la lettre que dès le début il avait été chargé par Orange de porter, au milieu de mille dangers, à Louis de Nassau, déjà aux mains avec l'armée espagnole dans la Frise. Orange blâmait dans cette lettre son frère de s'arrêter au siége de Groningue, et prédisait le désastre qui allait s'ensuivre. Il envoyait Marnix comme un conseil, un autre lui- même, à ce bouillant Louis de Nassau, qui n'avait pour tactique militaire que sa devise écrite sur ses drapeaux: Les reprendre ou mourir! Maintenant ou jamais ! Entraîné dans le désastre de Jemmingen, Aldegonde se réfugia en Allemagne, pendant que Guillaume se réfugiait en France. A peine sorti de la mêlée, on trouve Aldegonde dans les synodes de Wesel et d’Emden. L'armée détruite sur le champ de bataille, il va de nouveau la rallier dans l'église. L'inimitié des luthériens et des calvinistes avait été une cause de ruine ajoutée à toutes les autres; il entreprend de réconcilier les sectes, et il obtient entre elles un commencement de trêve. L'inertie des Pays-Bas avait laissé une impression profonde dans l'esprit de Marnix. II avait vu de près la lâcheté des masses sourdes à l'appel de leur libérateur, la défection de la noblesse, qui déjà s'empressait autour de la tyrannie du duc d'Albe, l'avarice des riches marchands prêts à trafiquer de la foi nouvelle. Son premier mot fut un cri de malédiction contre le peuple qui avait tout renié. Ce sentiment déborde dans l'ouvrage que Marnix écrit vers ce temps : la Belgique affranchie de la domination espagnole. On y sent la hauteur d'une âme indignée, obligée de chercher son appui en elle-même pour peser contre une nation tout entière qui s'abandonne et s'affaisse. Il y a dans ces pages une colère trop véhémente, trop virile, pour qu'elle ressemble en rien au découragement. L'homme capable de ce vigoureux dédain exerce une sorte de magistrature biblique. Il veut d'abord que la nation parjure ait le sentiment de son infamie peut-être sera-ce le premier degré de sa régénération. «Toujours les mêmes dit-il en s'adressant à Guillaume. En quoi sont-ils sortis de leur ancien cloaque? Ils ne sacrifient rien de leur argent on de leurs intérêts à toit entreprise, et, si quelqu'un le fait, ils le méprisent, le haïssent, ils le livrent, ils le vendent. Vaniteux, curieux, efféminés, soupçonneux, brouillant tout sans écouter personne, profanateurs des secrets, vains disputeurs de songes, tenant leurs inventions pour des oracles, effrontés usurpateurs de la patrie, toujours prêts à la déserter quand leur avarice le demande, à peine ont-ils passé la mer et colporté çà et là leurs marchandises, les voilà enflés d'orgueil et d'usure, qui mettent leur trafic au-dessus de toute gloire acquise dans le service de la république, à la guerre, au conseil ou dans les lettres, ornement des peuples. S'il faut délibérer, c'est leur affaire; ils crient, ils aboient; dès qu'ils ne comprennent pas, ils calomnient. L'entêtement et la cupidité sont pour eux la probité et la foi. Ils empêchent les résolutions salutaires, non par la discussion, mais par le tumulte. Qu'y a-t-il de commun entre de pareils hommes et la chose publique? Avec de telles moeurs, si un Dieu ignorant l'esprit de notre peuple t'offrait d'affranchir fa patrie, même par un signe de tête, le voudrais-tu?» L'aiguillon du mépris pouvait réveiller les classes supérieures, et Marnix s'était adressé à elles dans une langue savante: il sentit bientôt la nécessité de parler directement au peuple. Depuis la campagne de 1569, on peut remarquer qu'il n'espère plus rien de la noblesse, et il se tourne vers les hommes simples il cherche des formes populaires pour intéresser les masses, et dans cette voie il est récompensé par une de ces découvertes qui sont rarement accordées, même aux plus beaux génies. Frappé de la défaillance morale des Pays-Bas, si fiers, si enthousiastes peu d'années auparavant, Aldegonde cherche dans le fond intime de son coeur quel accent peut arriver à la conscience de ces masses accablées et flétries; il trouve le chant national par excellence, le WilhelmusLied (chant de Guillaume). C'est avec les strophes de Marnix que les flottes des Provinces-Unies abordaient et poursuivaient les vaisseaux espagnols depuis le Zuiderzée jusqu'à la mer des Indes pendant le seizième et le dix- septième siècle. Après avoir chassé Philippe II, le WilhelmusLied menait encore la république au combat contre Louis XIV; de nos temps, en 1813 et 1814, c'est avec ce même chant populaire que la Hollande s'est réveillée, quand la nationalité néerlandaise a reparu sous les ruines de l'empire. La Marseillaise seule a exercé sur des masses d'hommes une puissance pareille . Qu'est-ce donc que le Wilhelmus-Lied? Chant du banni, du pôvre gueux, résignation à la défaite passée, encouragement à la victoire future, consolation dans la ruine, prière du soldat, du matelot, confiance dans un héros, surtout espoir en Dieu, ce chant explique mieux que tous les raisonnements pourquoi ces hommes ont fini par vaincre. Comment auraient-ils été détruits, ceux qui, le soir de la défaite, se ralliaient ainsi dans le Dieu des Machabées? Plus l'art est étranger à cet hymne, mieux il s'insinuait partout. Le peuple ne s'approprie que ces monuments humbles comme lui dans la forme, profonds comme lui par le sentiment un psaume rustique, un cantique de Déborah dans la mer du Nord. C'est le prince d'Orange lui-même qui parle. Car seul il est encore debout au milieu de la ruine de tous. On voit un grand homme qui soutient tout un peuple de sa force morale et le nourrit de la moelle de ses os. En même temps que Marnix relève le coeur des masses au niveau du héros, il fait de Guillaume un tel idéal de désintéressement, d'abnégation chrétienne, qu'il l'enchaîne à la justice par sa louange même; il ne permit à son prince que la conquête du royaume éternel de la justice. Au récit de Guillaume, les gueux des bois, les gueux de mer, sortent de leurs retraites et répètent avec lui le chant du réfugié. De pareils poëmes sont absolument intraduisibles; à peine si l'on peut reproduire quelques accents, qui, privés du rhythme populaire, restent décolorés. «Moi, Guillaume de Nassau, né de sang allemand, je suis resté fidèle à la patrie jusqu'à la mort. J'ai résolu de vivre dans la loi de Dieu, et pour cela je suis banni loin de mon pays et des miens; mais Dieu me conduira comme un bon instrument: il me ramènera au gouvernail. «Vous, hommes au coeur loyal, tout accablés que vous êtes, Dieu ne vous abandonnera pas; vous qui voulez vivre dans la justice, priez-le jour et nuit qu'il me donne la force de nous sauver. «Je ne vous ai épargné ni ma rie, ni mes biens, et nies frères aussi, grands par le nom, ont fait comme moi. Le comte Adolphe est resté en Frise dans le combat; il attend dans la vie éternelle le jugement dernier. «Soyez mon bouclier et ma force, ô Dieu, ô mon Seigneur! en vous je me repose; ne me délaissez jamais. Conduisez votre serviteur fidèle; faites que je brise la tyrannie qui m'ensanglante le coeur. «Comme David dut se cacher devant Saül le tyran, ainsi j'ai dû m'enfuir avec mes nobles hommes; niais Dieu a relevé David du milieu de l'abîme: dans Israël il lui a donné un grand royaume «Si mon Seigneur le veut, tout mon désir royal est de mourir avec honneur sur le champ de bataille et de conquérir un royaume éternel, comme un héros loyal. «Rien ne me fait plus de pitié dans ma détresse que de vous voir, vous, Espagnols, dévaster la bonne terre du loi. Quand J'y pense, ô douce, noble Néerlande, mon noble coeur en saigne. «Avec mes seules forces, moi, prince de haute lignée, j'ai affronté l'orgueil et le combat du tyran. Ceux qui sont ensevelis à Maëstricht ont éprouvé ma puissance. On a vu courir mes hardis cavaliers à travers la plaine. «Si le Seigneur l'avait voulu, j'aurais repoussé loin de nous l'effroyable tempête; mais le Seigneur d'en haut, qui régit toutes choses, il faut le louer toujours: il ne l'a pas voulu.» Par cette oeuvre, qui n'a rien de commun avec la littérature cultivée et écrite, Marnix toucha le coeur du peuple, devenu insensible en apparence. Sans lui reprocher sa dureté, il l'en fit rougir. Les écrivains du seizième siècle, voyant ce miracle d'une poésie populaire, nomment Marnix un autre Tyrtée, alterum quasi Tyrtoeum. La vérité est que, dans cette messénienne biblique, il donne un rhythme à la révolution, bientôt elle va se relever et s'élancer de nouveau à la cadence de ces vers incultes, moitié psaume, moitié chanson de guerre. Toutefois ce n'était pas assez de réveiller l'enthousiasme du peuple; Marnix entreprit une chose beaucoup pis difficile, et il y réussit de même. Pour mieux dissiper la peur, il veut contraindre le peuple de rire entre les mains des Espagnols. Chose assurément remarquable dans l'histoire littéraire, c'est dans les années les plus sanglantes de la terreur catholique, ail moment où le duc d'Albe déchirait avec le plus de fureur les entrailles des Pays-Bas, c'est en 1569 et en 1571 qu'Aldegonde compose et publie en flamand sa gigantesque satire de l'église catholique, la Ruche romaine , créant ainsi la langue hollandaise au milieu d'un rire tragique et héroïque. Cet ouvrage fut un des plus grands triomphes de la parole au seizième siècle sur la force déchaînée. «Il fut reçu du peuple, dit Bayle, avec un applaudissement incroyable.» Rien de pareil ne s'était vu depuis les colloques d'Érasme. On reconnut un frère de Rabelais et d'Ulrich de Hutten. Le livre de Marnix fut pour les réformés dans le nord plus puissant même que les ouvrages de Calvin. C'était Gargantua ou Grandgousier s'épanouissant du haut des échafauds dans une kermesse flamande. On crut entendre le ricanement de toutes les têtes de morts qu'avait tranchées le duc d'Albe. En même temps, l'Eglise du moyen âge semblait s'abîmer sous cette huée immense, colossale, monstrueuse, dont aucun écrivain n'égalera jamais la témérité. Par un raffinement d'audace et d'ironie. Marnix avait dédié son livre effroyable à l'un des chefs de l'inquisition, l'évêque Sonnius ; en voici le début, traduit par Marnix lui-même en français plus de vingt ans avant la Ménippée: «La ruche en laquelle nos mouches se logent, s'assemblent et font leur ouvrage, se fait de souples et fortes claies et osiers de Louvain, de Paris ou de Cologne, bien subtilement entrelacées; on les nomme communément à Louvain sophismes; on les trouve à vendre chez les corbeillers de l'Eglise romaine, comme chez Jean Scot, Thomas d'Aquin, Albert le Grand et autres semblables maîtres qui ont été fort subtils en cet art. Or, pour la plus grande sûreté, il faut encore lier ces claies et les joindre ensemble avec de gros câbles ou cabale judaïques ou thalmudiques, et y tirer dessus de bon ciment bien composé de vieilles ruines, dont les vieux et caducs conciles ont été maçonnés, brisé et estampé bien menu, et mêlé avec de la paille coupée que les apothicaires nomment palea decretorum, l'arrosant à chaque fois de l'écume ou bave des anciens docteurs, et y mêlant aussi quelque peu de chaux fraîche de Trente. Tout cela, bien broyé ensemble, se mêle avec du sablon tiré des puits creusés de l'humaine superstition, ou bien de ce sable dont les anciens hérétiques enfilaient leurs cordons; tu peux aussi ajouter un peu de ce limon glueux, ou bitume des Indes, qui est une matière fort lente et tillasse, dont jadis la ville et la tour de Babel fut cimentée, et se tire hors du lac de Sodome et Gomorrhe... car cela est plaisant à l'oeil, et est cause que les mouches y logent et conversent plus volontiers.» Que pouvaient les haches et les gibets contre une arme semblable? II se trouvait des mains invisibles pour déposer la Ruche jusque sur les marches des échafauds; le bourreau lui-même y perdit son sérieux; le duc d'Albe à son tour se sentit vaincu comme Granvelle; il était devenu ridicule. Par l'hymne de Guillaume, Marnix avait ranimé l'enthousiasme religieux et guerrier; par la Ruche romaine, il rend à tous le vrai sentiment de la force, la joie, l'hilarité dans l'extrême péril; il peut désormais attendre l'effet de ses paroles. V Au commencement de l'année 1572, la vie nationale paraissait si bien éteinte dans les dix-sept provinces et la ruine si irrévocablement consommée, que le duc d'Albe se préparait à les quitter pour aller jouir de son triomphe en Espagne. Il s'était fait élever sa statue dans la citadelle d'Anvers, et il foulait en paix, de ses pieds de bronze, son immortelle conquête. Dans chacune de ses lettres au roi d'Espagne, il annonçait que ses successeurs n'auraient qu'a jouir du repos qu'il avait assuré. Cette histoire semble faite pour l'instruction des hommes qui souffrent pour la justice; elle leur apprend ce qu'il y a de légitime et de sacré dans l'espérance, car assurément jamais cause plus nationale ne sembla plus irrévocablement perdue. Au dedans le silence, l'accablement, la terreur, l'expérience de la tentative avortée du prince d'Orange, tout le pays parcouru et fouillé par les bannis sans qu'une voix eût répondu, partout l'assentiment donné à la force, et déjà chez beaucoup la servilité immodérée et insolente, l'immense monarchie espagnole pesant du poids de deux mondes sur un coin de terre privé de la meilleure partie de ses habitants. D'où le salut pouvait-il venir? Les exilés eux-mêmes n'espéraient plus . Le salut viendra d'où il était impossible de l'attendre. La reine d'Angleterre repousse de ses ports quelques réfugiés qui s'y étaient abrités. Deux cent cinquante gueux de nier, sous la conduite du farouche Guillaume de Lamark, mettent à la voile. Ballottés par la tempête, exclus de tous les rivages, ces hommes n'ont de patrie désormais que celle qu'ils pourront conquérir. L'orage les jette à l'embouchure de la Mense; ils s'emparent de la forteresse de la Brille. La Hollande naufragée a trouvé un point fixe; elle s'y arrête. Le grain porté par l'orage est tombé sur le rocher et s'enracine. L'arbre qui va naître de ce germe étendra ses branches jusqu'aux Indes orientales. Ainsi s'accomplissait l'expédition que les deux Marnix avaient conçue et tentée sur Flessingue. Transporter le champ de bataille sur les côtes et sur la mer, c'était vaincre d'avance. L'Espagne est déconcertée par cette tactique imprévue; le génie de la Hollande vient de se révéler. A la première nouvelle de cet intrépide fait d'armes, Guillaume laisse cependant éclater un vif mécontentement: l'explosion avait encore une lois devancé ses profonds calculs; sans doute on allait payer cher une joie prématurée. L'incertitude ne fut pas longue. La prise de la Brille a lieu le 1er avril 1572, Flessingue tombe au pouvoir des insurgés le 6; Rotterdam se déclare le 8. On ne pouvait plus en douter, ce n'était pas seulement un coup de main de gens désespérés, c'était le soulèvement d'un peuple qui attendait un chef. Pendant que Guillaume forme à la hâte une armée, Marnix se jette dans les villes insurgées de la,Hollande et de la Zélande. Tel est le sentiment de l'ordre et de la règle chez ces peuples, que dès le premier moment de l'insurrection ils ont déjà réuni leurs états généraux, qui délibèrent gravement au milieu de la conflagration publique comme en pleine paix. A cette première assemblée de Dordrecht, qu'un écrivain a nommée le concile de Trente de la liberté, Marnix était député de la Gueldre. Dès l'ouverture, il prend l'initiative de la proposition qui peut seule assurer la victoire; dans la détresse, il sait où est le sauveur. Il a vu de près Guillaume d'Orange; il propose de conférer à son héros le commandement de toutes les forces sous l'oeil et la direction de l'assemblée. Le discours de Marnix de Sainte-Aldegonde a été conservé dans son entier; c'est un des monuments les plus éclatants de l'histoire politique des Pays-Bas. Le bon sens et l'enthousiasme ne furent jamais peut-être plus intimement unis que dans ce moment où un état nouveau vint au monde. Ce lut une de ces heures religieuses toujours rares dans la vie des peuples. Ces hommes si froids en apparence étaient émus malgré eux; ils entraient dans une guerre pour ainsi dire éternelle. On voulut que Marnix prêtât au nom de Guillaume serment de fidélité; il y consentit sans peine . Jamais serment n'a été mieux rempli. Le prince d'Orange n'avait pas attendu cet appel de la voix publique pour prendre son parti. Le 8 juillet 157, il avait franchi le Rhin à la tête de mille cavaliers seulement. Le gros de ses troupes, fortes de seize mille cinq cents hommes, ne le rejoignit que six semaines plus tard. On peut s'étonner qu'il répétât la manoeuvre désespérée de la campagne précédente; il vint encore une fois se placer au milieu de l'armée espagnole dans les plaines ouvertes de la Belgique. Cette témérité s'expliquait cette fois par trois raisons: donner une base au soulèvement des Pays-Bas, tendre la main aux protestants français, débloquer Mons, dont son frère, le chevaleresque Louis de Nassau, s'était emparé par surprise. De ces trois résultats projetés, aucun ne put être atteint. Au moment le plus critique, quand on attendait l'armée protestante que la cour de Charles IX avait promise, la nouvelle de la Saint-Barthélemy tomba dans le camp du prince d'Orange. «Ce fut, dit-il, un coup de massue.» Battu à Jemmapes, ses troupes, encore une fois mutinées, sans vivres et sans solde, faillirent le tuer. Il dut les ramener par Malines en Gueldre, où il les licencia. C'est à ce moment qu'il écrit à Jean de Nassau: «J'ai déterminé, avec la grâce de Dieu, d'aller me tenir en Hollande et en Zélande, et de faire illec ma sépulture .» Dans ces deux campagnes de 1568 et de 1572, le héros l'emporta dans Guillaume sur le politique, le politique sur le tacticien. La confiance magnanime qu'il montra dans le courage, dans la dignité des peuples opprimés, et qui le porta par deux fois à venir attaquer les Espagnols en rase campagne, au centre même de leur domination, laissant à l'opinion, à l'énergie, au génie des masses, le soin de le dégager de la position désespérée où il se jetait à corps perdu, cette confiance, dis-je, est celle d'un héros. Le politique venait ensuite, qui cherchait son point d'appui sur la France et sur la Belgique. Ce n'est qu'après la double expérience des campagnes si hasardeuses de 1568 et de 1572, que, détrompé également de son espoir dans l'alliance française et dans l'insurrection wallonne, il se décide à prendre pied sur les grèves, les îles, les digues de la Hollande et de la Zélande, qui étaient sa position naturelle de combat. Il n'en sortit plus jamais. Les gueux de mer de la Brille lui avaient montré quelle tactique convenait à la guerre nationale; il eut le mérite de se rendre à cet enseignement de l'instinct populaire. Depuis ce moment, la vieille infanterie espagnole est dépaysée; une lutte interminable commence. Ce n'étaient plus les guerres heureuses d'Italie où il n'y avait qu'à tuer et festoyer. Le duc d'Albe, Requesens, don Juan, le duc de Parme, s'éteignent en peu d'années les uns après les autres. Ils se sentaient pris d'un mal inconnu, et mouraient étouffés par la haine publique. Quatre générations militaires s'usent avec eux. L'Espagne se noie dans les marais sanglants de la Zélande. Dans ce moment de crise où chaque ville soutenait un siége désespéré, Marnix était gouverneur de Delft, de Rotterdam et de Scheidan. Ces gouvernements étaient militaires autant que civils. Il venait de fortifier La }laye, qui n'était encore qu'un bourg, et de nommer à Harlem les magistrats qui devaient tous, quelques mois après, payer cet honneur de leurs têtes. Un de ces événements ordinaires dans une guerre d'embûches le mit lui-même à deux doigts de sa perte. Il était allé ravitailler la vieille forteresse de Maaslanduis; les cavaliers qui le gardaient, surpris par les Espagnols, s'échappent sans faire résistance. Marnix, resté seul par l'abandon des siens , se défend vaillamment. Il est fait prisonnier. Dans cette guerre implacable, tout prisonnier était un homme mort. Les garnisons de Naarden, de Zutphen, de Harlem, venaient d'être égorgées jusqu'au dernier soldat. Le duc d'Albe sentit l'importance de la capture qu'il avait faite. Il écrivit sur-le-champ à Philippe II: «Les troupes logées en Hollande ont mis à mort près de six cents rebelles et pris Aldegonde, qui est un très-dangereux hérétique dont le prince d'Orange s'est servi plus que de tout autre.» L'arrêt de mort ne pouvait manquer de suivre ces paroles; Guillaume d'Orange regardait déjà son fidèle compagnon comme perdu. Une circonstance inespérée le sauva: on apprit que le gouverneur espagnol de Hollande, l'amiral Boussu, était tombé aux mains des insurgés à la suite d'un long combat sur son vaisseau, que par jactance il avait nommé l'Inquisition. Guillaume se hâte de publier qu'il fera à l'amiral Boussu le traitement qui sera fait au seigneur de Sainte-Aldegonde. La sentence de celui-ci est différée. Contre leur coutume, les Espagnols eux-mêmes se montraient peu impatients de mettre à mort leur prisonnier, lis avaient d'abord songé à l'amener à Bruxelles, espérant bien arracher d'importants aveux d'un personnage aussi considérable. Soit que Marnix voulût tirer avantage de ces dispositions pour gagner du temps, ou que le désespoir se fût emparé de son esprit, il laissa entendre que son parti ne serait point éloigné de traiter de la paix, et qu'il pourrait lui-même servir à la négociation. Il était alors entre les mains d'un vieux soldat de fortune, Ramiro, cassé par soixante ans de guerre, avide de quitter ces rudes provinces, et qui saisit promptement l'appât. Marnix alla jusqu'à dire que s'il pouvait retourner pendant huit jours auprès d'Orange, il se faisait fort de l'amener à conclure la paix désirée. Cette liberté sur otage lui fut accordée. Avant d'en profiter, il écrivit à Guillaume deux lettres où il semble exagérer son propre découragement. Qu'y avait-il de sincère et de joué dans son attitude? Il sera toujours difficile de le dire. En considérant de près la finesse de son esprit, on ne peut s'empêcher de voir dans la négociation entamée un moyen de tromper l'échafaud. Pendant trois mois, il refait chaque soir son testament, car il savait comment Philippe II faisait secrètement étrangler les prisonniers importants, et comment se trouvaient des médecins pour attester qu'ils étaient morts de pleurésie . Le coeur de Marnix a-t-il failli en face de cette mort menteuse et masquée? Il a désespéré de la cause politique, non de la cause religieuse. Il était si loin de faillir à sa foi, que les Espagnols et Noircarmes jugèrent à propos de ne jamais toucher à ce point avec lui. Marnix crut que la question politique était perdue, que la victoire matérielle était impossible, qu'il ne restait qu'à s'expatrier, à emporter sa croyance dans les déserts; que ses idées, ses principes, ne pouvaient s'enraciner dans ce lieu, à ce méridien; que pour les sauver il fallait les transporter par delà l'empire où le soleil ne se couche pas. Il ne crut pas à la victoire de l'atome contre un monde; il désespéra et il l'avoua. Si, quelques années auparavant, il avait prêté son assistance morale à Guillaume, celui-ci le lui rendit ce jour-là. Mélange de prudence et d'inflexibilité, la réponse d'Orange lui fera un éternel honneur. Il dit, choses qui semblaient inconciliables, tout ce qu'il faut pour sauver son ami et tout ce qu'il faut pour relever la conscience publique; il entre dans les vues de Marnix en envoyant aux états le projet de négociation. D'autre part, en quelques paroles de bronze, il demande si la paix avec l'Espagne peut être autre chose qu'un leurre, s'il ne vaut pas mieux continuer, tête baissée, une lutte impossible, si les opinions, les principes, les croyances, n'ont pas mis un abîme entre les deux peuples, si l'on n'est pas réduit à la nécessité de combattre jusqu'au dernier sang et de se remettre de tout à Dieu. Marnix avait fait cent fois en d'autres temps la réponse à ces questions; il entendait ses propres paroles lui revenir par la bouche d'un grand homme. Guillaume avait désespéré en 1566, Marnix en 1573; tous deux s'étaient relevés l'un par l'autre. Bientôt ils se virent, la négociation tomba d'elle-même. Dans ces entrefaites, le duc d'Albe était parti des Pays-Bas. En octobre 1574, Marnix, échangé contre Mondragon, retrouve sa liberté après une année qui ne fut qu'une longue agonie. C'est dans sa prison, et pour ainsi dire sur l'échafaud, qu'il commença sa traduction des psaumes en hollandais. La Bible hollandaise naît dans la captivité d'Utrecht, comme la Bible allemande dans la captivité de la Wartbourg. Cette traduction, qui devait être un des fondements de la langue flamande, ne parut que quelques années plus tard. Suivant les paroles de l'auteur, il la continue tantôt en exil, tantôt en prison, tantôt dans la main de l'ennemi, toujours an milieu de mille tourments. Il fit une double version, l'une en prose, l'autre en vers rimés, pour se prêter aux usages du culte. Nulle traduction des psaumes et des cantiques n'a été entreprise dans des circonstances plus semblables à celles d'où naquirent les chants hébreux: un peuple, menacé chaque jour de périr, qui s'appuie sur le bras d'un héros; un homme désarmé, qui renverse le Goliath espagnol. Il est probable que c'est à ces ressemblances de destinées que les psaumes de Marnix doivent en partie cette simplicité poignante et cette sombre flamme du désert qu'il a su le premier découvrir sous les glaces de la langue des Frisons. Marnix lui-même semblait le prophète ou le pontife laïque de la Sion néerlandaise. Il dédie sa Bible aux états. Ceux-ci avaient mérité, par leur admirable constance, que le livre pour lequel tant d'hommes mouraient chaque jour fût placé sous leur sauvegarde. La Bible de Marnix dans le sein des états généraux, c'est la pierre de fondation de la république chrétienne des Provinces-Unies. Il était temps que Marnix fût rendu au prince d'Orange. Deux frères du prince venaient d'être tués sur le champ de bataille de Mook; ou n'avait pu même retrouver leurs corps. Le langage de la mère de Guillaume en apprenant le massacre de ses fils avait été celui de la mère des Machabées: «Humainement parlant, écrivait-elle, il vous sera difficile, étant dénué de tout secours, de résister à la longue à une si grande puissance.; mais n'oubliez pas que le Tout-Puissant vous a délivré .» Chacun sentait qu'il était temps de recourir à quelque grand moyen de salut pour empêcher la ruine publique. Les regards se tournaient vers les deux hommes qui avaient jusque-là soutenu la patrie. Rendus l'un à l'autre, ils feraient paraître sans doute une force nouvelle. Une résolution digne des anciens Frisons avait traversé l'âme de Guillaume. En 1576, il propose de s'embarquer avec tous ceux qui aiment la liberté, hommes, femmes, enfants, de percer toutes les digues, d'ensabler tons les ports, de rendre le sol de la Hollande au vieil Océan, et d'aller, comme un autre Énée, chercher avec ses compagnons, sous un autre ciel, dans les archipels orientaux, une autre Italie. Cette résolution rentre dans le projet d'expatriation de Marnix. On eût abandonné au roi catholique une mer solitaire rendue inabordable, des grèves désertes, des écueils, de vastes marais inaccessibles, à la place d'une nation vivante et indomptée. Au lieu d'effrayer, ce projet, donné en pâture aux esprits les rassura. On sentit qu'après la défaite il y avait un refuge, et l'on s'attacha à l'océan lointain et inconnu comme à l'espérance. Toutefois, avant d'en venir à ces extrémités, il restait une entreprise à essayer. À mesure que le péril augmentait, que l'abandon devenait plus flagrant, que la puissance espagnole changeait de moyens sans changer de volonté et de but, la nécessité devenait plus évidente de réconcilier les provinces méridionales et septentrionales des Pays-Bas, les Wallons et les Flamands, et de tourner enfin les farces réunies des deux races contre l'oppresseur commun. Longtemps on avait ajourné cette réconciliation dans la crainte des concessions mutuelles où l'on serait entraîné; mais le jour était venu où l'intérêt de tous parlait plus haut que les rivalités. Il s'agissait de se réunir contre l'étranger; là devait être le salut. Marnix fut naturellement l'âme de cette grande négociation entre les deux races; personne mieux que lui ne pouvait servir à les rapprocher. Les peuples gallo-romains et les peuples germains se trouvaient aux prises sur le terrain étroit des Pays-Bas. Aldegonde appartenait aux uns et aux autres. Français et Wallon par l'origine, il venait de créer le hollandais comme langue écrite; il montrait dans sa personne, dans son génie, l'alliance la plus intime des Belges et des Néerlandais. S'il ne parvient pas à les réconcilier, qui pourra se flatter d'y réussir? Ses premières tentatives furent faites en 1574 dans les conférences de Bréda; mais ces conférences avaient lieu sous l'oeil même de l'ennemi. Toute l'habileté de Marnix échoua contre l'impossibilité de se concerter avec les vaincus, lorsque le vainqueur était présent. Il y avait des Espagnols dans le conseil; les envahisseurs présidaient à la négociation; il ne pouvait en sortir qu'une certaine honte chez les opprimés de concourir plus longtemps de leur sang et de leurs armes à la fortune de l'oppresseur. Les Hollandais, libres déjà, s'étaient rencontrés dans le conseil avec les Belges, encore asservis; la liberté des uns rendit plus frappant l'asservissement de autres. Sans doute plus d'une parole fut échangée entre eux à l'insu du maître présent. Depuis cette époque un désir de réconciliation perce dans les esprits. Il ne faut plus qu'une occasion pour le faire éclater. Cette occasion fut la mort du gouverneur espagnol des Pays-Bas, Requesens. Avant que l'irrésolu Philippe Il lui eût donné un successeur, il y eut une sorte d'interrègne dans la domination espagnole; chacun en profita pour revenir à son instinct naturel. L'Espagnol court au pillage; Bruxelles, Gand, la Belgique presque entière s'insurge pour ne pas être dévorée vive par les bandes toujours affamées de Philippe II; celles-ci tenaient pour hérétique et traitaient comme tel quiconque pouvait leur servir de pâture . Dans ce bouleversement, les états généraux surnagent encore une fois; ils se rassemblent à Gand, sous le feu de la citadelle, restée au pouvoir de l'ennemi. Le premier instinct fut de s'appuyer sur la révolution hollandaise et sur le prince d'Orange. Déjà Marnix était entré dans l'assemblée avec les pleins pouvoirs de la Hollande et du prince; il venait tenter à Bruxelles ce qu'il avait accompli à Dordrecht. Rien, ce semble, n'était plus aisé que de profiter de l'absence de l'ennemi pour se confédérer; pourtant nulle entreprise ne fait plus difficile que celle qui était confiée en ce moment à Aldegonde; il était loin de retrouver la Belgique telle qu'il l'avait laissée dans les années ardentes de 1566 et de 1567. «J'ai trouvé, écrivait-il, plus d'altérations des cours que je n'eusse pensé.» Une génération nouvelle entrait tête baissée sur la scène. La Belgique sortait anéantie de la chambre de torture; la meilleure partie des ouvriers avait été décimée par le bûcher, par le gibet, par l'exil, par la fuite; les masses d'émigrants avaient emporté en Angleterre et en Hollande la vieille industrie des Flandres. Déjà commençaient la dépopulation et le silence. Un peuple diminué, exténué, dépouillé, glissait furtivement au pied des tours et des beffrois muets de Bruxelles, d'Anvers, de Bruges, ombre du peuple fier, indomptable, qui avait élevé à la liberté communale ces gigantesques remparts. Grâce au duc d'Albe, peu d'années avaient suffi pour ce changement. La nation était ou absente ou hébétée de supplices et de peur; la voix publique semblait prononcer le mot fatal: «Il est trop tard.» Une seule ville s'était relevée avec l'ardeur première de 1566, augmentée plutôt que domptée par le souvenir des supplices. C'était Gand, qui s'efforçait alors de devenir la Genève du nord. Malgré tous les meurtres, la réforme s'était retrouvée là, sous l'échafaud; elle avait vu de trop près son adversaire pour ne pas être convaincue que, si elle ne le détruisait, elle en serait détruite. Là se relevait implacable la révolution religieuse, bien décidée à rendre au catholicisme guerre pour guerre. Les deux chefs des novateurs, Hembise et Ryhove, n'avaient pas eu de peine à faire comprendre aux réformés que nulle composition n'était possible avec l'Église opposée, que plus ils étaient isolés, plus ils étaient certains d'être extirpés, s'ils ne profitaient à leur tour de leur victoire pour accabler l'intolérance de leurs adversaires par leur propre intolérance. On a accusé Marnix d'avoir secrètement poussé ce parti extrême; son nom se trouve en effet mêlé à ceux de Ryhove et de Hembise dans les imprécations populaires des catholiques et dans les poésies flamandes de Gand. Je ne sais ce qu'Aldegonde pensait sur la nécessité de retourner contre le catholicisme les armes catholiques; mais il est certain que la levée de boucliers du protestantisme à Gand fut pour lui à ce moment un immense embarras. Il dit lui-même qu'il eut à combattre le ressentiment légitime des siens, et qu'il le fit au point de leur devenir suspect. Je le crois volontiers. Le protestantisme avait été écrasé par le duc d'Albe comme parti politique chez les Belges. Loin de réveiller les hostilités de croyance, Marnix ne pouvait que se proposer une chose maintenir l'union, repousser l'ennemi . On voit en effet Guillaume et Aldegonde porter incessamment la main à leur oeuvre de pacification. Ils réparent l'alliance à mesure qu'elle se détruit d'elle-même . À ce moment, ces hommes étaient de deux siècles en avant de leurs contemporains; tous deux ont voulu pacifier le seizième siècle avec les idées de tolérance du dix- huitième. Ils ont tenté de donner à leur époque la constitution morale d'une époque plus humaine; c'est l'a qu'ils ont échoué. Les masses du peuple belge ayant disparu de la place publique, tout allait dépendre de l'attitude de la noblesse et du clergé. Qu'étaient devenus les ardents amis d'Aldegonde au temps de la signature du compromis des nobles? Beaucoup étaient morts pour leur cause, un plus grand nombre l'avait reniée, et ceux-là avaient racheté leur signature en donnant aux autres l'exemple de l'empressement à la servitude. Tous étaient embarrasses de serments opposés. Marnix harcelait de lettres et de petits écrits les âmes affaissées; il s'obstinait à rallumer chez les morts l'étincelle de liberté, tout en avouant que l'on sentait déjà chez les meilleurs le travail de la servitude et que le joug avait déjà durci la peau sur les épaules, «si bien, ajoutait-il, qu'ils aiment mieux se perdre sans nous que se sauver avec nous.» La vérité est que ces hommes subissaient à la fois une double peur, celle de se compromettre avec l'Espagne qu'ils voulaient pourtant chasser, celle de fortifier une révolution où ils cherchaient leur appui et dont ils craignaient le retour, c'est-à-dire qu'ils poursuivaient un but sans en vouloir les moyens, et ils ne craignaient rien tant que l'instrument qu'ils se résignaient à employer. L'expérience que les nobles avaient faite depuis le compromis les avait glacés d'effroi. Ils avaient vu une chose dont ils ne s'étaient jamais doutés auparavant, c'est que sous leurs premiers débats superficiels il y avait au fond la lutte de deux Églises, et ils n'avaient pas eu de peine à reconnaître que la plus ancienne était un frein incomparablement meilleur pour tenir les peuples en bride; leur plus grande terreur était de voir ce frein disparaître. Ils avaient peur, s'ils secouaient le joug de l'Espagne, de subir celui de la réforme, ou, s'ils refusaient de s'allier avec la réforme, de redevenir la proie de l'Espagne. Le résultat de ces incertitudes était une incapacité absolue d'agir qui les livrait d'avance poings liés à l'ennemi, et avec eux la nationalité des Belges comme celle des Hollandais. Pour ce qui restait des masses du peuple, elles avaient fini par retrouver un fils du comte d'Egmont, et elles en avaient fait aussitôt leur général, sans rechercher s'il ne les vendait pas. Le nom leur suffisait. Pour dominer les difficultés que rencontrait le projet d'alliance, la principale ressource était dans l'union de Marnix et de Guillaume. Cette intimité n'avait jamais été plus étroite. Quand le Taciturne envoyait ses manifestes aux états, il faisait une chose qu'aucun prince n'avait faite avant lui. Il envoyait à son ami plusieurs blancs seings, afin que celui-ci pût corriger, retrancher, ajouter ce qu'il voudrait dans la lettre, d'où il résulte que quelquefois, dans les paroles écrites de Guillaume d'Orange, il est difficile de reconnaître ce qui vient de lui et ce qui vient d'Aldegonde. Ces deux esprits s'étaient fondus et mêlés comme deux nobles métaux. Pour l'un comme pour l'autre, il s'agissait de faire passer dans les provinces du midi, accablées par la défaite et l'invasion, l'âme de la révolution triomphante; il fallait replacer à leur rang de bataille les torturés du duc d'Albe. Quand les peuples commencent à s'abâtardir, ils conservent souvent encore une grande force physique, à la condition toutefois qu'on les emploie dans le sens de la tyrannie; mais ils sont impuissants dès que vous voulez les faire servir à la liberté c'est là le phénomène qu'on observait chez les Wallons. Ils formaient d'admirables troupes quand ils suivaient la tyrannie espagnole; merveilleux instruments d'oppression contre eux-mêmes, ils semblaient se dissoudre quand on les rangeait du côté de la liberté. C'est ce que Guillaume avait observé mieux que personne, et pourtant il ne désespérait pas de refaire cette nationalité ainsi entamée. Il veut la réparer en la jetant dans la mêlée, surtout en lui fermant toute retraite. De là un appel constant à la patrie, aux énergies cachées sous une décadence précoce. Plus de demi- moyen, plus de lâcheté dissimulée sous le nom de modération un grand acte qui interdise le retour! Si jamais diplomatie prit un caractère héroïque, ce fut celle-là. Au nom du Taciturne, on se figure d'ordinaire une politique toujours cauteleuse, un voile toujours tendu; l'on voit au contraire ici comment un seul homme peut relever un peuple dont la dégénération a commencé, et tout cela avec quel bon sens intrépide, et, comme il le dit, avec quelle rondeur de conscience! «Un faisceau, étant délié en plusieurs petites verges ou baguettes, se rompt bien aisément; mais quand il est très-bien conjoint et lié par ensemble, il n'y a bras si robuste qui le puisse forcer. Ainsi pareillement, si vous vous tenez joints et unis comme nécessairement vous ferez si vous suivez mon conseil, et que par votre déclaration vous établissiez une obligation outre tous de maintenir ce fait jusqu'au dernier homme, toute l'Espagne et l'Italie ne sont suffisantes pour vous faire mal. «En outre, vous donnerez à tous vos amis et bienveillants occasion et cause de se déclarer de votre côté. Les princes d'Allemagne, les seigneurs et gentilshommes de France, même la reine d'Angleterre, et tous les autres potentats de la chrétienté, qui ci- devant ont vu avec compassion vos misères et afflictions, n'ont voulu toutefois y mettre la main; car ils ont toujours pensé, puisque vous le souffriez volontairement, qu'il n'y avait raison de vous tirer hors. «Je vous assure bien qu'il y en a une infinité qui jugent que toute cette affaire que vous avez entreprise réussira finalement en fumée, puisqu'ils voient qu'ils n'y a nulle déclaration manifeste qui oblige les uns aussi bien que les autres, et qui vous empêche de reculer, et plusieurs font ainsi difficulté de s'en mêler. Mais au contraire, quand ils verront que vous vous êtes déclarés en la façon susdite, il n'y aura personne qui n'accoure à votre assistance et vous demeure fidèle jusqu'à la dernière goutte de sang, outre que par ce moyen vous vous acquerrez de par tout le inonde gloire et réputation d'hommes courageux et magnanimes » De semblables paroles, soutenues chaque jour par tout l'art de Marnix, avaient fini par gagner la cause de l'alliance. Le 15 novembre 1576, Marnix eut la gloire de signer le premier, au nom de la Hollande, le traité de réconciliation entre les deux races. Un avenir magnifique se lève sur la confédération des Pays-Bas. Armés les uns contre les autres, ils avaient tenu tête à l'Espagne; que ne pourront-ils désormais, unis et confondus? Marnix put se dire ce jour-là qu'il les avait conduits au port: illusion sublime qui devait durer à peine quelques jours! II Pourquoi la révolution hollandaise a réussi. VI Une révolution qui a triomphé de la force n'est encore qu'à son début, car d'autres genres de périls tout différents se présentent et l'assiégent. Si elle y résiste, alors seulement on peut dire qu'elle a vaincu. Au lieu de continuer à la combattre en face, l'adversaire la flatte, la caresse, l'amuse. Le lion qui n'a pu être dompté par la violence, il faut l'apprivoiser par des caresses. Cette règle se retrouve dans l'histoire des Pays-Bas, et Philippe II, tout inflexible qu'il était dans le principe, a su changer à propos d'armes et de moyens. Pour entrer dans cette nouvelle phase, il cherche autour de lui un gouverneur qui sache séduire comme le duc d'Albe a su châtier. Après une longue hésitation, son choix se fixe sur don Juan d'Autriche; il ne pouvait mieux faire. Don Juan, c'était la grâce même. Que répondre au vainqueur de Lépante, jeune, radieux, presque candide, précédé de sa renommée orientale, qui entre déguisé dans les Pays-Bas et se glisse à l'oreille des états généraux pour leur dire en souriant sur le seuil: Messieurs, aidez- moi, je vous prie, conseillez-moi; aidez-vous vous-mêmes et regardez devant vous; vestez-vous de ma robe et de ma peau; vestez ma personne, et moi la vôtre?» Le pis est qu'en parlant ainsi don Juan était à moitié dupe de ses discours; après la parole toujours ironique et sanglante du duc d'Albe, le moyen de résister à ce langage enchanteur? Il le faut cependant; mais qui l'entreprendra? Marnix jugea que c'était fait de l'union, s'il ne démasquait d'emblée Philippe II, rajeuni et caché sous le masque de don Juan. Le long travail de la confédération serait détruit sans retour, car déjà le plus grand nombre n'attendait que l'occasion de paraître dupe avec quelque semblant de sincérité. De ce moment, Marnix s'étudie à contreminer l'oeuvre souterraine de don han, et à mettre à nu sa candeur affectée. Il trouve le chiffre des lettres du prince, qui démentaient toutes ses paroles ce fut un premier coup pour la renommée de don Juan. Viennent ensuite une série de discours, d'avertissements, d'écrits de Marnix, qui achèvent de dévoiler le rôle que Don Juan consentait à remplir. Le vainqueur de Lépante ne se releva pas de ces coups répétés. Amoureux de popularité, il sentit qu'il était perdu dans l'opinion de tous. Le glorieux don Juan d'Autriche expire désespéré sous les coups envenimés et la parole meurtrière de Marnix. Voici une partie d'une de ces lettres d'Aldegonde faite pour retentir dans les états; je me résigne difficilement à mutiler d'aussi fières paroles: «Vous alléguez que force lui est de gouverner par bénévolence: certes, s'il en est ainsi, il est donc forcé clément. Or, vous savez comment force ou contrainte et bénévolence s'accordent. Un lion se trouvera bien forcé d'être doux, étant en cage bien enchaîné, garrotté, par toutes les mines on caresses qu'il sait faire. J'estimerais mal conseillé celui qui voudrait se mettre sous ses pattes, espérant que par force il deviendrait doux et paisible. Et même il semble qu'il n'y ait argument ni raison qui puisse plus efficacement conclure au contraire, car les rois n'oublient jamais l'injure qu'on leur a faite, à raison de quoi est très-bien avisé par le sage Salomon que l'ire du roi est le messager de mort. Plus grande est l'injure, plus grand est aussi le courroux et la passion de la vengeance. Or il n'y a au monde injure plus grande que l'on puisse faire à un roi, que de le ranger à tel terme, qu'il soit forcé par ses propres sujets d'user de bénévolence malgré qu'il en ait; car, si les particuliers estiment promesses estorquées par force être de nulle valeur, que jugerons-nous d'un roi espagnol nourri en telles grandeur et majesté? Pensons-nous qu'il se laissera amener là qu'il, soit forcé de quitter la force pour embrasser la bénévolence de ceux desquels il se sent outragé de l'injure la plus grande qu'il puisse recevoir? «Qui en France ou par deçà eût cru que le roi Charles IX n'eut gardé sa foi inviolable à l'amiral, lequel il ne nommait autrement que père? au roi d Navarre, auquel il donnait sa propre soeur? Et tous les avis presque de tout le monde s'y accordaient; mais je laisse les utres, et, pour éviter toute prolixité, je dirai seulement que si l'on me peut alléguer un exemple seul, depuis que le monde est monde, qu'un roi ayant été contraint par ses sujets de quitter la force ait gouverné par bénévolence, je suis content de croire que le roi d'Espagne oubliera toutes choses passées et usera dorénavant de clémence et douceur plus que roi jamais ne fit au monde. Mais je veux laisser toute conjecture et venir aux démonstrations. Je crois que vous m'accorderez que quand don Juan vous présentera le gouvernement de ce pays tel et en telle forme qu'il était du temps de l'empereur Charles- Quint de bien heureuse mémoire, il n'y aura personne des états qui veut ou ose s'y opposer, puisque en toute capitulation il semble qu'ils ont eux-mêmes mis ce pied et cette forme en avant; don Juan et le roi même déclarent que telle est leur intention. Ceci n'est plus conjecture; là est la certaine volonté et résolution des uns et des autres. «Or, je vous prie maintenant, considérez par qui et de quel temps out été bâtis les placards dont tous ces maux sont ensuivis. N'est-ce pas du temps de Charles? Et toutes les persécutions dressées contre les pauvres gens de la religion, puisque le nom seul en est si odieux que l'on n'en veut ouïr parler? Venons au gouvernement politique. Qui a bâti la citadelle de Gand et la citadelle d'Utrecht? N'est-ce pas l'empereur Charles? «Il faut donc dire que par cette paix don Juan pourra bâtir autant de citadelles qu'il lui plaira, car l'empereur Charles, quand il lui a plu, n'a-t-il pas fait guerre et paix, levé armée par terre et par mer, sans avis ou consentement des états? Le même pourra donc faire don Juan au nom du roi. Et n'a-t-il pas mis telles garnisons et forteresses ès villes frontières comme il lui a plu? Il faudra donc accorder le même à don Juan? Et quand ceci sera fait, je vous prie, quels moyens auront les états de s'opposer à ses desseins, ou quand ourront-ils empêcher qu'il ne prenne par la tête ceux qu'il lui plaira, puisque l'empereur Charles a eu cette même puissance? » Cette lettre de Marnix est digne de celle d'Orange: eux seuls parlaient ce langage. Où le génie et l'accent précis de notre idiome se sont-ils mieux révélés? On dirait que la liberté même a adopté au seizième siècle la langue française pour y imprimer le sceau de ces grands hommes. Changez quelques tours surannés: à combien de traits ne reconnaît-on pas déjà la parole de Rousseau et de Mirabeau? Comment cette grande langue diplomatique, qui jaillit ici du rocher, est-elle devenue ce petit flot de paroles obliques où semble expirer de nos jours la langue française? Ce n'était pas seulement la séduction de don Juan qui était un danger; la révolution avait pris pour hase la souveraineté du peuple, c'est-à-dire le suffrage de tous pour la liberté de tous. C'est au nom de ces deux principes fondamentaux de la réforme qu'on va désormais la combattre. Les sept provinces protestantes s'étant unies aux dix provinces catholiques, les ennemis découvrirent aisément qu'au nom de la majorité ils pouvaient anéantir la révolution par sa victoire même. Si dix l'emportent sur sept, il devait suffire de poser la question pour que la réforme tînt à honneur de disparaître. La première règle d'arithmétique devait en décider. Ce fut un des moments les plus périlleux pour la liberté, mise en demeure de se livrer en vertu de ses propres doctrines. Sitôt qu'une révolution est victorieuse, de tous côtés l'invitation lui est faite de périr pour l'honneur de son principe, et il est rare que cette invitation ne réussisse pas auprès du grand nombre. Rien ne jette plus de lumière sur ce point que la conférence secrète qui fut ménagée entre les deux camps; elle eut lieu en mai 1577, et il en reste une sorte de procès-verbal qui semble être de la main de Marnix lui-même. D'un côté se trouvaient les chefs politiques du parti catholique, assistés des théologiens des universités; de l'autre, Orange, Marnix, Van der Mylen et quelques affidés. Les envoyés de Philippe II connaissent déjà l'art d'enchaîner, d'anéantir les peuples sati s avoir l'air de toucher à aucune question sérieuse. Dans le temps qu'ils portent le coup fatal, ils semblent effleurer à peine un incident, une difficulté de forme. Cet art, tout puissant de nos jours, échoue devant l'énergie et la finesse d'esprit de Guillaume et d'Aldegonde. On vit là de subtils juristes aux prises avec de véritables novateurs, qui, retranchés dans la netteté même de leur situation, demeurèrent invincibles. Il est impossible d'être plus souples, plus humbles que ne le furent les agents du catholicisme et de l'Espagne. Ils affectent de craindre la guerre. Du côté des réformés, le ton est fier, précis, net, un peu méprisant. On s'y vante de son petit nombre. «La guerre! s'écrie Guillaume. Qu'est-ce que vous craignez? Nous ne sommes qu'une poignée de gens, un ver contre le roi d'Espagne, et vous êtes quinze provinces contre deux. Qu'avez-vous à craindre?» Pour mieux masquer le débat, les docteurs catholiques parlent latin. Aldegonde les suit dans cette langue; toutefois les assistants sentaient que le mot capital n'avait pas encore été prononcé. II s'agissait de sommer enfin la révolution de disparaître au nom du suffrage universel, ou, comme on le disait alors, de l'universalité. Le parti espagnol se prépare à employer cette grande arme; mais il le fait d'abord par une insinuation indirecte que M. de Grobbendonk laisse tomber négligemment en ces termes: «Promettez-vous de vous soumettre à tout ce que les états généraux ordonneront?» Guillaume, comme surpris de la question et pour se donner le temps de bien mesurer l'embûche, répondit avec une hésitation jouée: «Je ne sais.» Son adversaire s'empressa de tirer la conclusion de cette incertitude apparente. «De sorte, dit-il, que vous ne voudrez pas accepter la décision des états?» Orange, avec une circonspection nouvelle et afin de peser une dernière fois sa réponse: «Je ne dis pas cela; mais telle pourrait être la réponse, que nous l'accepterions; telle aussi que non.» Le parti catholique jouit un moment de l'embarras de cet aveu, et, voyant que la révolution allait être prise au piége, M. de Grobbendonk insiste; il reprend avec la certitude qu'il frappe le coup décisif: «Vous ne voudriez donc vous soumettre aux états touchant l'exercice de la religion? - Non, certes!» s'écria Orange, sortant enfin de sa circonspection accoutumée et avec la force d'un homme qui parle au nom d'un peuple invincible; puis, remarquant quelle impression de satisfaction vaniteuse, mêlée d'effroi, a produite sa réponse, il ajoute sur-le-champ ces mots sans réplique: «Car, pour vous dire la vérité, nous voyons que vous voulez nous extirper, et nous ne voulons point être extirpés. Ho! dit le duc d'Arschot, il n'y a personne qui veuille cela - Si fait, certes,» dit Guillaume. Par ce mot, l'embûche tombait d'elle-même. Ce fut alors le tour des docteurs. Les révérends pères ne savaient par où prendre ces rudes loups de mer. Pour se débarrasser des inflexibles monosyllabes du Taciturne, ils ramenèrent la discussion en latin; mais ils ne purent se contenir, comme avaient fait les diplomates, et livrèrent ainsi la pensée de leur paru. Le docteur Gail s'avança jusqu'à dire que les états qui avaient proclamé la liberté de conscience pouvaient l'abolir. Aldegonde répondit qu'il était question d'un serinent, non d'une loi: il établit le principe, moral de la question, et renia pour juges ceux qui venaient de montrer à nu les passions de leur coeur. La liberté d'esprit, conquise par le sang, serait-elle de nouveau jouée à croix ou pile, quand tout le monde voyait que les dés étaient pipés d'avance? Sur ces mots, la conférence fut rompue.; la liberté était sauvée. Elle venait d'échapper au piége le plus subtil qu'il soit possible de lui tendre, n'ayant point voulu périr, malgré l'invitation précise qui lui était faite au nom du suffrage universel. Et quel avait été le secret chez ces hommes pour se débarrasser des trames tendues incessamment autour d'eux? Un secret très-simple: la ferme volonté de vaincre; le respect de leur propre cause, qui ne leur permettait pas de remettre au hasard le fruit du sang et des larmes; la résolution inébranlable de ne pas sacrifier la chose à l'ombre, le fond à la forme, la liberté à son nom. Victorieux par le sang des peuples, ils eurent l'indignité de ne pas céder leur victoire à une réclamation de la logique. Ce qu'ils avaient gagné par l'héroïsme, ils furent assez endurcis pour ne pas vouloir le livrer à la ruse. A toutes les subtilités des vaincus il répondirent: Je le maintiendrai. Ce fut leur devise. En un mot, ils ne voulurent pas être extirpés: éternel sujet d'accusation auprès de ceux qui voulaient qu'ils le fussent! Il y avait une autre raison qui faisait que ces hommes étaient difficilement dupes; enveloppés dans un mensonge perpétuel, dont nous avons u la source et qui renaissait de lui-même, on pouvait les assassiner, non les tromper. Pourquoi? C'est qu'ils avaient une étoile, une boussole; ils voyaient toute chose, à la lumière des questions religieuses. Aussi est-il frappant combien les petits piéges, les savantes habiletés perdaient leur valeur auprès d'eux. Il n'est qu'un moyen pour s'orienter dans la nuit: regarder en haut, et c'est ce qu'ils faisaient. Ils regardaient vers le ciel. Ce fut surtout le rôle constant de Marnix au milieu des affaires; il éclairait la diplomatie des lueurs de la réforme, et il ne laissa pas la révolution s'égarer un moment. On l'appelait le voyant, le prophète de la cause; il le fut en effet dans toutes les grandes occasions. Je me suis demandé souvent pourquoi, malgré le progrès de la civilisation, il est si facile de tromper de nos jours les hommes assemblés, pourquoi il est sans exemple qu'on n'y ait pas réussi toutes les fois qu'on s'est donné la peine de le vouloir, et je n'en vois d'autre raison que la grossièreté des idées dont la plupart des hommes sont occupés aujourd'hui, et qui sont telles, qu'elles abâtardissent en eux toutes les facultés nobles, c'est-à-dire celles qui sont le plus naturellement les sentinelles de l'âme. Les esprits rampent. Qu'y a-t-il d'étonnant, s'ils tombent dans toutes les chausses-trappes dont on embarrasse la terre? L'histoire hait les dupes; elle les met presque au rang des coupables, et ce n'est qu'une demi-injustice. Être abusé, c'est presque toujours le signe d'une situation fausse. Un degré de plus d'intégrité de votre part, et vous n'eussiez pas été trompé. Un homme entier dans sa cause a mille avertissements secrets. Un certain état de santé morale, de véracité native, révèle chez autrui la fraude, comme il est des substances qui révèlent au contact le poison que d'autres renferment. VII Troisième épreuve de la révolution victorieuse, la liberté: elle devient incontinent entre les mains des adversaires une arme contre la liberté. Le principe de la tolérance, jeté dans le monde par la réforme, est aussitôt retourné contre elle par ses ennemis, et voici la situation qui en dérive. Là où le catholicisme, est le plus fort, il écrasera la réforme; là où il est le plus faible, la réforme, en vertu de ses principes, devra le respecter et lui donner le temps de se réparer. L'un conserve le droit de tout reconquérir, l'autre s'engage à tout supporter. C'est là ce qu'on appelait tolérance au seizième siècle, par où l'on voit quelle difficulté s'offrit, dès le commencement, aux novateurs. Accorder la liberté pleine et entière à une église qui jurait de détruire le protestantisme, c'était pour celui-ci une tentation de magnanimité qui lui fut conseillée par beaucoup de ses docteurs: faute sublime qui, en lui donnant la couronne dans le ciel, n'eût pas manqué de le ruiner pour jamais sur la terre. Le protestantisme des Pays-Bas fut moins chrétien que politique. Il rendit à son ennemi guerre pour guerre, et, lui empruntant ses armes terrestres, il lui arracha une partie de la terre. Tel fut l'esprit de Calvin, continué par le Taciturne et Aldegonde: ils ne se contentèrent pas de la possession du ciel pour lé règne de leurs doctrines; ils voulurent leur donner l'autorité ici-bas, et ils y réussirent. Lorsque la question fut posée aux principaux chefs de l'église réformée, - si l'on devait observer la paix de religion avec les catholiques, Marnix fit au nom de l'église hollandaise une réponse digne des maximes les plus humaines du dix-huitième siècle: «Gardez vos engagements envers tous; la violence ne saurait remplacer le droit. Abolir un faux culte est une chose excellente, si elle a lieu par des voies légitimes.» Et pourtant, lorsque les états de Hollande interdirent le culte catholique, il n'est pas moins certain qu'il applaudit et contribua à cette interdiction. Une contradiction pareille s'explique par les propres paroles de Guillaume d'Orange dans son Apologie: «Les états généraux ont appris, par les insolentes entreprises et trahisons des ennemis mêlés parmi nous, que leur état est en danger de ruine inévitable, s'ils n'empêchent l'exercice de la religion romaine... Il n'est pas raisonnable que telles gens jouissent d'un privilége par le moyen duquel ils ont voulu livrer le pays aux mains de l'ennemi.» Nul doute qu'au début le prince d'Orange et Aldegonde ne se fussent contentés de la liberté de conscience c'était l'a leur doctrine et le drapeau sous lequel ils s'étaient rangés; mais quand ils revirent les Espagnols tout sanglants des massacres des Flandres, ce fut bien force de comprendre que tout parti qui au seizième siècle se contentait de la liberté de conscience était immanquablement ruiné d'avance. C'est qu'entre deux religions inconciliables, dont l'une jouit d'une domination antique, et dont l'autre est née d'hier, nulle paix véritable n'est possible, la première ne pouvant renoncer à recouvrer la domination absolue, ni la seconde à l'espoir de l'acquérir, d'où il arrive que toutes les promesses que ces religions se font du bout des lèvres sont immédiatement démenties par les faits. Celle qui n'opprime pas est nécessairement et infailliblement opprimée. Pour que la tolérance devienne effective, il faut que l'espérance de tout conquérir soit arrachée à l'une au moins de ces églises, et cela ne se peut que si l'inutilité de ses efforts lui a été démontrée par des expériences salutaires, après quoi elle se résigne à voir à côté d'elle son adversaire, qu'elle désespère de détruire. Il peut aussi arriver que des croyances ennemies qui se sont déchirées l'une l'autre pendant des siècles finissent par rencontrer un ennemi commun dans la philosophie et la raison humaine: alors ces deux religions, non contentes de se tolérer, s'entr'aident, elles s'étayent mutuellement. Personne n'en était là au seizième siècle. Il en résulte que la tolérance, qui a pu devenir un principe de gouvernement dans notre époque, n'était rien qu'une théorie de philosophie, une abstraction métaphysique, à l'époque dont nous parlons. En vain les hommes, harassés de la lutte, faisaient des traités par lesquels la paix était assurée aux deux religions. Dès qu'il s'agissait de pratiquer cette paix, l'impossibilité naissait de toutes parts. Après quelques semaines d'épreuves, et lors même que l'union était le plus désirable, chaque jour on devenait plus odieux les uns aux autres. On ne savait point respecter profondément ce que l'on abhorrait le plus. La franchise de la foi inspirait la franchise des haines. Comment le catholique et le protestant auraient-ils vénéré l'un dans l'autre le culte de l'enfer? Ces idées de nos jours hurlent avec le seizième siècle. En rapprochant leurs églises, les hommes des Pays-Bas s'étaient placés au milieu de tentations de violence auxquelles il était impossible qu'ils résistassent. Bientôt ils s'aperçurent qu'en se réunissant ils s'étaient trompés d'ennemis. Le véritable adversaire de chaque faction religieuse, c'était la religion opposée. Dès qu'une religion était dominée par l'autre, elle réclamait la liberté. A peine l'avait-elle obtenue, elle prétendait à la domination les catholiques parce qu'ils y étaient accoutumés, les protestants parce qu'ils n'avaient de sécurité que là où ils régnaient, et nul ne se contenta même un moment de l'impunité. On a vu que la violence seule fut en état d'extirper des provinces méridionales le germe du protestantisme: il serait plus facile de montrer que partout où le protestantisme a laissé la liberté à l'église ennemie, il n'a pas tardé à disparaître déshonoré. On a accusé d'intolérance l'Angleterre, la hollande, la Suisse, l'Allemagne du seizième siècle. Comment ne voit-on pas que l'intolérance était au fond de tous les coeurs? La liberté de conscience, c'était l'utopie. Quiconque prit cette utopie pour une réalité et voulut y asseoir un gouvernement croula sur-le-champ dans le vide. En un mot, la question était ainsi posée: l'ancienne religions immuablement résolue à extirper tout ce qui n'était pas elle, la nouvelle sommée, an nom de son principe, de se laisser étouffer sans résister; chez l'une l'offensive, chez l'autre la résignation. Dans ces termes, l'issue était évidente et le résultat ne pouvait se faire attendre. Si la religion nouvelle eût pris pour règle d'épargner l'ancienne, nid doute que dans tin temps donné celle qui épargnait son adversaire n'eût disparu devant celle qui ne perdait pas une occasion de l'anéantir. Reprocher au protestantisme naissant son intolérance, c'est lui reprocher d'avoir voulu vivre. Il prit au catholicisme ses armes, Il sut frapper comme il était frappé, et c'est ainsi qu'il donna pour base à son église l'Angleterre, la Suède, la Hollande, la Suisse, une partie de l'Allemagne et de la France. Par tout autre moyen, la réforme, bientôt réduite à un parti de sectaires chargé des opprobres de l'anathème, n'eût pu trouver un coin de terre pour s'y réfugier. Théodore de Bèze, plus littérateur que théologien, conseillait cette politique d'ascétisme. Les états de Hollande, soutenus par Marnix, furent, ce semble, des théologiens mieux inspirés. A Leyde et dans l'union d'Utrecht, ils votèrent unanimement l'interdiction de l'ancien culte, et par là ils donnèrent au nouveau le temps de croître sans péril. Voilà comment la révolution hollandaise rompait une à une les mailles du filet dans lequel ses adversaires prétendaient l'envelopper dès l'origine, et ce qui frappe dans cette lutte, c'est le bon sens imperturbable. De quelque manière que l'on s'y prît, séduction, grâce, suffrage universel, liberté de conscience, on ne put jamais convaincre ces hommes que la logique exigeait qu'ils livrassent leur cause, qu'ils étaient engagés par leur victoire à s'avouer vaincus, et que, s'ils avaient gagné la liberté, c'était uniquement pour la perdre. Ces têtes dures se refusèrent jusqu'à la dernière extrémité à de pareilles conclusions. C'est, je pense, que ces hommes grossiers s'attachaient aux résultats et point à la lettre, qu'ils ne regardaient pas les conquêtes morales de leur révolution comme une expérience à faire, mais comme un acte de foi, une oeuvre de Dieu irrévocable, inaliénable, qu'ils n'avaient pas le droit de remettre en doute; du reste, s'inquiétant peu de paraître illogiques s'ils sauvaient la vérité, renonçant aisément au triomphe des mots, mais inébranlables sur les choses. Dès qu'il fut évident que la réforme ne se laisserait pas extirper par le catholicisme sous le prétexte de la liberté de conscience, la pacification de Gand fut rompue au fond des coeurs On s'était promis réciproquement l'impossible en s'engageant à respecter ce que l'on méprisait le plus. De toutes parts, l'union est rejetée par l'opinion avant de l'être officiellement dans les actes publics, et, comme il arrive après que l'on a tenté des rapprochements de ce genre, on éprouvait les uns pour les autres un redoublement d'aversion. Il y avait cette différence dans la violence des uns et des autres, que chez les catholiques elle semblait une sorte de droit acquis par la possession, - chez les protestants une nouveauté qui en devenait plus impossible à supporter. Aussi les catholiques furent-ils les premiers à rompre une trêve abhorrée. Ils le firent dans l'acte de la confédération d'Arras, manifeste où respirent enfin librement les haines que Guillaume et Marnix avaient tenté d'assoupir. Comme il n'est rien de plus douloureux pour les hommes que d'être assujettis à des institutions ou à des idées qui leur sont supérieures, on voit par le langage des partis catholiques et protestants tout ce qu'ils avaient souffert moralement sous le règne passager des principes de tolérance auxquels n'avaient pu s'élever ni les uns ni les autres; ils rentrèrent dans l'ancienne barbarie avec une sorte de volupté. Le signal est un redoublement de reproches et d'invectives. A ce moment, les deux races se séparent avec éclat. Comme deux fleuves qui se touchent à leurs sources se dirigent pourtant vers deux mers opposées, ainsi les Hollandais et les Belges, qui se touchaient à leur berceau, se précipitent d'un cours égal, les uns dans la liberté, les autres dans la servitude. Et chacune de ces races éprouve au milieu de la misère publique cette paix et cette joie que l'on ressent toujours quand on rentre dans son caractère et dans sa nature propre. Les provinces wallonnes, le Brabant, l'Artois, le Hainaut, rentrent d'elles-mêmes dans le catholicisme, et, par une conséquence nécessaire, dans le sein de la monarchie espagnole. Le seul point par lequel elles tenaient à l'ordre nouveau était la réforme. Cet anneau rompu, elles retombent aussitôt dans l'ancien vasselage. La nationalité s'engloutit, mais l'orthodoxie est sauvée. Ces provinces s'épuisent désormais à enchaîner de leurs chaînes leurs anciens alliés: elles redeviennent esclaves, mais du moins elles ne sont plus partagées entre deux directions contraires, - un reste de nationalité qui les pousse à l'indépendance, une église qui les ramène au joug. C'est une erreur de croire que la servitude soit toujours douloureuse pour les peuples. L'esprit de suite leur est tellement nécessaire, que la servitude leur devient douce quand tous les éléments sociaux concourent à cette servitude, et quand surtout la religion s'accorde avec elle et la décore. On voit alors peu à peu se produire dans l'état une sorte d'harmonie semblable à la mort, et les peuples goûtent l'esclavage, sinon avec volupté, du moins sans douleur. Tel fut l'état des provinces wallonnes et de la Belgique pendant plus de deux siècles, sans que dans cet intervalle aucune grande crise ait attesté une souffrance vive dans les masses; elles montrèrent une infatigable patience à subir le joug, parce qu'il était d'accord avec le principe de leur foi, et rien n'importe plus aux peuples que de se sentir d'accord avec eux-mêmes. Il n'y a guère que les contradictions violentes qui leur soient vraiment odieuses. Longtemps tourmentée par la contagion de l'esprit novateur, cette société, enfin revenue aux croyances de Philippe II, revient naturellement à son empire. Elle a trouvé son centre de gravité dans la servitude; elle va s'y reposer deux siècles et demi. D'autre part, avec un semblable esprit de suite, la Hollande et la Zélande, dégagées enfin de tout lien avec l'ancienne église, se précipitent d'un mouvement pareil vers un nouvel ordre politique, et ces peuples mettent à rejeter la servitude la même patience admirable que les autres à la supporter. Ceux-là donnent quatre-vingts ans de misère, de famine, d'exil, de bannissements, de guerres à leur cause, sans demander un seul jour leur salaire, tant il est doux de combattre pour une idée morale! Il est véritablement frappant que cette poignée d'hommes, les plus positifs de tous, comme on dit aujourd'hui, n'aient pu être ni lassés, ni rebutés par aucun sacrifice, et qu'ils n'aient jamais demandé, avant d'avoir vaincu, combien leur serait payée leur victoire. Lorsqu'on réduit une révolution à un avantage matériel, chacun est toujours disposé à mettre en balance ce qu'elle rapporte et ce qu'elle coûte, sauf à l'abandonner pour peu qu'elle s'endette. Il en est autrement lorsqu'une idée religieuse on morale est au fond: c'est une valeur infinie qui ne peut être mesurée par aucun sacrifice; la pensée ne vient à personne de comparer ses services avec cet infini. A peine séparées, les provinces du midi et celles du nord se trouvent à une distance incommensurable l'une de l'autre. On ne comprend plus qu'elles aient songé un moment à ne former qu'un seul corps: les premières ont disparu dans la monarchie espagnole, sans même garder leur nom; les autres, érigées en république, pleines d'une vie surabondante, font reculer l'Espagne au bout de l'Europe et la dépouillent dans le reste du monde. La révolution hollandaise a réussi, parce qu'elle s'est donné pour base une révolution religieuse, parce qu'elle a osé profiter de sa victoire et la prendre au sérieux, parce qu'elle s'est donné le temps de grandir avant d'amnistier son adversaire et.qu'elle l'a mis dans l'impossibilité de la surprendre, parce qu'elle a refusé toute capitulation avec le principe qui lui était inconciliable, enfin parce qu'en abjurant le catholicisme elle a coupé le câble qui la liait à la monarchie espagnole. Le reste a suivi de soi-même. C'est aussi pourquoi la révolution dans les autres provinces, n'ayant fait aucune de ces choses, a été extirpée si aisément jusque dans son germe. VIII Le plein divorce des deux races ne pouvait s'accomplir sans que chacune d'elles ne jetât sa malédiction sur l'autre. Dans cette mêlée, les deux principaux auteurs de la pacification étaient nécessairement désignés à l'exécration des catholiques; la jalousie des nobles se joignant au déchaînement du clergé, ce fut un cri de fureur contre Guillaume d'Orange et contre Marnix de Sainte-Aldegonde. Le dernier surtout se trouva soumis à la plus cruelle des épreuves. Les hommes de sa race, de sa langue, ceux avec lesquels il avait commencé la lutte, se rejetaient dans le camp opposé. Après avoir éveillé les peuples à la liberté, ils couraient tête baissée au-devant du despotisme. Marnix sacrifierait-il sa foi religieuse et politique à l'entraînement des hommes de sa race? Renié par son pays, se renierait-il lui-même? Essaierait-il du moins de cacher sa défection sous l'apparence d'une soumission à la volonté du plus grand nombre? Il n'hésita pas un moment sur ces questions. Quand la Belgique se perdait, il s'obstina à la sauver par la Hollande; il crut qu'il pourrait arracher à l'Espagne les dix provinces soumises avant qu'elle les eût dévorées. En 1579, Marnix reçoit des états généraux des provinces du Nord la mission de préparer, de concert avec le prince d'Orange, un plan de constitution pour la république naissante. 11 rédigea ce plan ; c'est le principe de ce qu'on a appelé l'union d'Utrecht, pacte fondamental de la république des Provinces-Unies. À ce moment de complète rupture, Aldegonde voulut donner un suprême avertissement à la Belgique ; il saisit l'occasion des invectives d'un gentilhomme wallon pour prendre à partie la noblesse des provinces qui venaient de passer à l'ennemi. C'est sur les jalousies, les cupidités, les arrière-pensées de cette noblesse, qu'il rejette le crime de la défection. L'auteur du compromis sentait sa force contre les hommes qu'il avait eus pour premiers compagnons dans sa déclaration de guerre au concile de Trente et à la monarchie d'Espagne. C'est à lui qu'il appartient de peindre l'apostasie de ces jeunes chefs de gueux, aujourd'hui cachés sous la livrée de l'Espagne. Il le fait sans pitié. Quel ménagement a-t-il à garder avec eux? Le temps de la diplomatie est passé. La destinée de la Belgique est écrite dans ces rudes paroles: «Quelle paix ou assurance avez-vous même avec l'Espagnol, sinon que pour un temps vous vous courberez sous sa gaule pour manger votre saoul de ses glands, jusqu'à ce que le reste du haras étant réduit en son étable, il ait loisir de vous mener à la boucherie? Le feu seigneur et comte d'Egmont, seigneur accompli en toutes vertus, si ces caresses espagnoles ne l'eussent à la fin fait égarer, promit à M. le prince d'Orange, à MM. les feux amiraux de Hornes et comte de Hoogstraeten toute assurance, paix et repos et prospérité, s'ils se voulaient venir à Bruxelles rendre entre les mains du duc d'Albe, comme il avait fait. L'un le crut, les autres furent plus avisés; mais la paix, qu'il avait promise aux autres, lui fut si mal assurée, qu'il la paya de sa tête. Ces bonnes gens-ci, ne voulant devenir sages par exemple d'autrui, tâchent d'en faire tout autant, hors qu'ils se persuadent qu'ils seront bien plus habiles. Et de fait, ils sont gens expérimentés et ont la barbe grise et le cerveau bien fait pour être plus sages que leurs ancêtres à garder leurs têtes. Ils nous font fête d'une paix en laquelle il n'y a non plus d'assurance que si nous- mêmes nous accommodions la corde au cou, et ne cessent de blâmer son excellence et tous ceux qui vous conseillent de vous garder de paix fourrée, de vêpres de Sicile et de noces de Paris, ni prêter l'oreille à la paix, si ce n'est à bonnes enseignes et avec bonnes assurances afin que, outre la ruine que vous en receviez, vous ne serviez à toute la postérité d'exemple de sottise et d'avoir, à votre dommage, cru au conseil de jeunes gens éventés.» La noblesse rejetait de nouveau aux réformés le titre de gueux dont elle, s'était longtemps parée: elle reprochait au prince d'Orange qu'il n'avait de quoi se nourrir. Voici la réponse du champion fidèle de Guillaume: «Certes, si son excellence n'a pas trop de quoi se nourrir, au moins selon l'état qui lui appartient, c'est pour avoir libéralement et héroïquement employé tout ce qui lui restait du ravissement de la tyrannie espagnole au bien et salut de sa patrie, et parce que, encore journellement, sans avoir aucun souci ou soin de son particulier, il n'épargne rien qui soit en sa puissance pour avancer le public, se faisant pauvre pour soulager les calamités du peuple. Mais ceux-ci, je vous prie, qu'ont-ils pour se nourrir? desquels on ne peut nier, de la plupart, qu'ils n'aient dépensé le peu qu'ils avaient de patrimoine en toutes insolences, débordemens, paillardises, masques, pompes et festins et ivrogneries; et après, si du public on ne leur donne incontinent récompense de leurs services, telle qu'ils demandent, les voilà à cheval, rangés du côté des mal contens pour piller, branscater et rançonner le pays qui les a nourris et mis au monde, et se rendre esclaves à l'Espagnol pour lui vendre leur propre patrie à beaux deniers comptans, s'il est besoin, afin d'avoir quelque chose pour s'entretenir à faire la cour aux dames, ou, par aventure, se marier avec magnificence!» C'est là le côté politique: la noblesse accusée, séparée du peuple. A l'égard de la question religieuse, il fallait montrer comment le parti catholique ne s'est servi de la liberté que pour extirper la liberté. On vient d'échapper à ce péril par un remède héroïque; Marnix insiste sur ce point, et avec quelle énergie déchaînée! On y sent la bataille et le divorce irréconciliable des deux peuples: «Ceux-ci qui, sous la tyrannie de l'Espagnol, ont, par aventure, engraissé leurs mains de la substance des pauvres gens que l'on accusait d'être hérétiques, et se sont saoulés de leur sang, voyant que ce gibier leur commence à défaillir, et qu'il n'y a plus de confiscations pour remplir les abîmes de leur avarice, s'escarmouchent contre leurs ombres, criant qu'ils veulent avoir entretenu la pacification de Gand, comme si elle consistait à meurtrir et massacrer tous ceux qui ne veulent adhérer au pape de Rome ou à la messe, ou qu'elle eût été faite, non pas pour ôter la tyrannie, mais pour changer la tyrannie en plusieurs. Ils se plaignent qu'on a permis exercice de religion autre que romaine. Il fallait donc bannir, extirper ou massacrer un peuple innumérable, lequel ne peut, en sa conscience, s'adonner à la romaine. Mais le bon est qu'ils crient qu'il faut ôter cette damnable secte et hérésie des calvinistes. Et cependant ils font profession de ne vouloir, savoir ni entendre ce que c'est, ni sur quels fondemens et raisons elle s'appuie. Certes, messieurs, quand il n'y aurait autre chose pour découvrir au monde leur brutalité, quelle marque plus claire saurait-on demander? Et voilà la belle paix qu'ils veulent faire! voilà la liberté à laquelle ils prétendent! C'est de chasser leurs compatriotes avec lesquels ils se sont confédérés par un serment si solennel, vider le pays d'une infinité d'habitans, d'un grand nombre de marchands et manoeuvriers desquels le trafic et l'industrie ont amené les richesses dans le pays, condamner les innocens sans les ouïr en justice, et puis ployer volontairement le col sous la gaule de Circé, pour entrer en l'étable des pourceaux. Je ne répondrai pas aux injures du calomniateur qui, comme un chien enragé, voyant qu'il ne peut mordre ou nuire à son excellence, décharge l'écume de sa rage en abbois et hurlemens, incitant le peuple à le massacrer et déchirer à belles dents.» Cependant, à mesure que le faisceau des dix-sept provinces se rompait, les chefs de la révolution lui cherchaient des appuis auprès des nations où la réforme était victorieuse. Dès 1578, Marnix avait été envoyé par les états en Angleterre pour entraîner Elisabeth. Sur le refus de la reine, on se retourna vers l'Allemagne. L'archiduc Mathias ayant été nommé gouverneur des Pays-Bas, ce fut une occasion d'envoyer une ambassade à la diète de Worms, convoquée par l'empereur. Le chef de cette ambassade des Pays-Bas fut naturellement Marnix. Il s'agissait de plaider la cause des Pays-Bas devant toute l'Allemagne rassemblée. Aldegonde profita de cette occasion avec une fierté et une audace qui annonçaient les destinées de la république hollandaise . Les biographes néerlandais n'ont pu s'empêcher de le comparer à Luther dans la diète de Worms: les temps étaient différents, les garanties personnelles plus assurées; toutefois il faut avouer que, si Luther était venu annoncer dans Worms, devant le vieil empereur, une religion nouvelle, Marnix par la fierté de son langage, révéla la naissance d'un état et d'un ordre politique nouveau outre qu'il parlait en présence de ses ennemis les plus puissants et les plus acharnés: don Juan, l'Espagne, Rome, qui avaient là leurs représentants. On fut étonné que Marnix ne se contentât pas de supplier: il accusa; il mit en cause le duc d'Albe, Requesens, don Juan, tous les pouvoirs officiels légitimes qui s'étaient succédés dans les Pays-Bas. C'était une révolution politique qui prenait la parole devant l'Europe du moyen âge. La majesté du langage ne pouvait couvrir la violence des attaques dans le tableau qu'il faisait de la domination espagnole: «Nous ne dirons qu'un mot de ce que le duc d'Albe a fait de récente mémoire, car où est celui qui ignore dans quelle désolation a été plongée, de son temps, la basse Allemagne, auparavant si florissante. Quel pillage des biens particuliers! quelle rapine des finances publiques, quel sac des villes et des bourgades! combien d'exactions intolérables et inouïes jusqu'ici! combien de meurtres, de tueries des principaux de la noblesse du pays! Bannissemens des personnes les plus innocentes, confiscations de leurs biens, viols des femmes et des vierges, déprédations des terres, profanation des lois les plus saintes, et les droits et privilèges du pays abolis et foulés aux pieds! Pour tout dire, combien insupportable a été la servitude endurée de la part du soldat le plus superbe et le plus insolent qui fût jamais! Et toutefois, s'il se rencontre ici quelqu'un qui pense que le bruit et la renommée de tant de cruautés surpassent la vérité des faits, que celui-là se rappelle la parole du duc d'Albe dans son dernier banquet, au moment de retourner en Espagne. Cet aveu suffira, puisqu'il se glorifiait publiquement d'avoir fait mourir plus de dix-huit mille huit cents hommes par la main du bourreau, sans compter la foule innombrable de ceux qui ont été massacrés dans leurs maisons ou tués sur le champ de bataille. «Au duc d'Albe, chargé de butin et de dépouilles, ou soûlé de sang et de supplices, succéda le commandeur Requesens, lequel accrut les vieilles bandes d'une troupe nouvelle de soudards affamés, pour sucer, épuiser et tarir le peu d'humeur et de sang qui restait encore.» Le langage d'Aldegonde ne fut pas moins fier quand il s'adressa aux Allemands. Il ne venait pas seulement leur demander leur appui, il les avertissait du danger que courait leur nation, et il montrait les marques du fer brûlant imprimé encore au front de l'Allemagne. Les hommes qu'il invoquait étaient unis par le sang, par l'origine, à ceux qu'on laissait égorger dans le nord. Tout le monde germanique se trouvait ainsi en péril, et la question s'élevait du premier mot à une question de race. Marnix excella surtout à provoquer la susceptibilité allemande en la mettant aux prises avec la superbe espagnole. C'était là le point sensible, il irrita la plaie au point de faire bondir le taureau germanique: «Il ne faut point, messieurs les Allemands, que vous tous représentiez autre chose, sinon qu'il est ici question de volte affaire, de votre salut, de votre dignité, puisque les étincelles d'un feu si voisin n'ont point seulement atteint vos frontières, mais que les flammèches ont déjà pénétré jusqu'au plus intime de vos entrailles. «Et si quelqu'un estime, après que les Belges seront opprimés, que les Espagnols se tiendront oisifs, et qu'ils n'envahiront point l'Allemagne de leurs armes victorieuses, celui-là se trompe étrangement, car cette débordée et démesurée convoitise de tout dominer ne peut se réduire à de si étroites limites que la basse Allemagne. Ni l'ardeur bouillonnante et l'outrecuidance espagnole ne peuvent être enfermées entre les digues et les bornes des Pays-Bas puisqu'à grand'peine tout le monde leur suffit, et qu'au fond du coeur ils ont déjà dévoré la monarchie universelle.» Il concluait ainsi: «Il appartient à votre piété, à votre fidélité, prudens, révérens, illustres, généreux et nobles personnages, de penser à bon escient et diligemment en vous-mêmes combien il importe à toute l'Allemagne que les Pays-Bas ne soient arrachés du saint empire, comme cela arrivera infailliblement si vous ne sortez de votre torpeur. Les états généraux des Pays-Bas vous prient derechef et supplient par ma bouche de ne pas permettre plus longtemps que ces étrangers, dont l'insolence et l'orgueil sont à bon droit haïs de tout l'univers, viennent planter leur domicile sur le seuil même de l'empire, sur les rempars mêmes et les boulevards de l'Allemagne, assiéger les bouches et les avenues du Rhin, de la Moselle et de la Meuse, occuper les ports et les havres de la mer océane pour vous travailler et vous perdre, ni dégaîner leurs glaives et couteaux pour vous égorger, quand ils auront mis le joug de leur cruelle tyrannie sur le cou de vos amis et de vos alliés.» Jamais la réforme n'avait été montrée ainsi dans ses conséquences politiques. On sentait l'agora et le forum. C'était la parole libre d'un état moderne qui, à peine né, se présentait à la barre du moyen âge. Cette harangue, prononcée en latin, presque aussitôt traduite en français par Marnix lui-même, eut un immense retentissement en Europe; la prose ne suffisant pas à l'émotion qu'elle avait fait naître, on la traduisit en vers flamands. Le peuple l'apprit par coeur. C'était la profession de foi politique de la république qui venait de surgir. IX Les secours qu'Aldegonde obtint de l'Allemagne se réduisirent à quelques milliers d'hommes sous les ordres de l'électeur palatin. La monarchie espagnole préparait un dernier effort. De tous les points se dirigeaient à marches forcées de nouvelles troupes d'invasion contre les Pays-Bas. Toutes ces troupes se trouvaient dans la main d'Alexandre Farnèse, duc de Parme, le plus habile général et le plus heureux que l'Espagne eût encore rencontré. Le dernier jour de la révolution semblait arrivé; son ennemi revenait plus nombreux de chacune de ses défaites. Dans cette extrémité, le prince d'Orange et Marnix de Sainte-Aldegonde jettent encore une fois les yeux sur la France. Marnix expose dans les états généraux à Utrecht que le moment est venu de choisir entre la France et l'Espagne. La nécessité oblige d'offrir le gouvernement des Pays-Bas à François, duc d'Anjou, frère de Henri III. Par là, l'indépendance des provinces affranchies sera placée sous la garde de la puissante nation française. En dépit de l'orgueil qui se soulevait contre cette proposition, la nécessité la fait accepter, les états généraux suivent jusqu'au bout la raison de Guillaume, rendue irrésistible par l'éloquence de Marnix. Chose digne de remarque, dans une situation aussi désespérée, les assemblées prouvent à force de bon sens, d'abnégation, de véritable amour du pays, que les résolutions les plus promptes, les plus énergiques, sont possibles sans qu'on ajourne la liberté. Les états montrent, sous la conduite de leur orateur Marnix,la discipline d'une convention qui respecte au milieu même du combat les formes et les garanties du droit commun. Qu'était-ce en effet que cette prétendue dictature de Guillaume? Celle de la raison, du patriotisme, du génie; d'ailleurs nulle autorité absolue, nulle force effective, pas même de gardes, un seuil toujours ouvert aux assassins, un recours perpétuel aux états, desquels tout dépend; un conseil, sorte de comité de salut public, qui n'a guère que la puissance de chercher les moyens de vaincre sans pouvoir en pratiquer un seul, ni dépenser un denier qu'avec le bon plaisir des assemblées. Marnix est encore une fois chargé par les états de la grande négociation où chacun met un dernier espoir. Le 30 août 1580, à la tête de l'ambassade, il paraît à Plessis-lès- Tours dans la cour de Henri III. A la vue de cette figure fade et flétrie du duc d'Anjou, Marnix put comprendre quel triste appui il allait donner à la révolution, et pourtant dans ses lettres intimes règne un ton de singulière confiance. Est-ce fanatisme pour le sang français? ou par delà le duc d'Anjou voyait-il Henri IV? Aldegonde avait composé lui-même la constitution ou charte de liberté que le prince n'avait fait aucune difficulté de signer: c'est ce qu'il appelait la muselière du prince. Il crut qu'il le tiendrait aisément en bride par cette constitution, qui, en effet, inaugurait un droit politique tout nouveau en Europe. Le principe que chaque peuple a le droit de changer, quand il le veut, son gouvernement, renversait le passé; au lieu de l'ancienne légitimité, mystère du sang royal, apparaissait hardiment et sans voile la loi de nature. Dans ces termes, la constitution de Marnix était un vrai contrat social, qui faisait du prince le chef d'une république, non plus un souverain: premier coup porté avec éclat en Europe au principe d'hérédité monarchique. «Rien de si grand, dit avec raison un savant historien de nos jours, n'était sorti encore du protestantisme.» Marnix avait eu l'art de faire signer par la France la constitution qu'il avait puisée dans la république de Genève. Par malheur, il oublia, selon le mot de Grotius , quel faible rempart c'est pour la liberté d'un peuple que le serment d'un prince. Il tomba dans une erreur ordinaire aux hommes doués du plus grand sens: il crut que le due d'Anjou aurait au moins l'espèce de raison que lui commandait son intérêt. Accoutumés à manier des hommes chez qui le bon sens abondait, Guillaume d'Orange et Marnix ne se mirent point en garde contre l'extravagance du Valois, C'est la seule chose dont ils ne se défiaient pas. Traînant partout avec lui son prince emmuselé qui veut l'avoir pour témoin de ses actions, Marnix se rend en Languedoc à la cour de Henri IV. Il propose de donner le Béarnais pour capitaine et pour allié aux Pays-Bas. L'accord est conclu sous la condition que cesseront les guerres religieuses de France. Marnix y emploie toute son autorité sur les siens, témoin la lettre qu'il adresse aux églises protestantes du Languedoc pour les lier à la cause générale de la liberté de religion. Un projet le ramène à Londres; il espère marier le duc d'Anjou à la reine Elisabeth, et donner ainsi l'appui de l'Angleterre aux Pays-Bas. La reine se prête complaisamment à cette proposition. Marnix écrit aux états qu'il a vu les deux amants échanger leurs anneaux. Déjà l'on frappe à Londres des médailles où l'on voit d'un côté le buste d'Aldegonde, de l'autre Elisabeth, sous les traits de Vénus, qui met la couronne sur la tête d'Anjou. Au reste, cet étrange sauveur a peur de la mer; il craint la traversée ; une fois entré en Angleterre, il n'ose plus en sortir. Après des efforts inouïs, quand Aldegonde sait mieux que personne ce que vaut Anjou , il réussit enfin à l'embarquer et à l'amener en Belgique. Il conduit à Anvers le prince français au milieu des éclats de la joie publique, empoisonnée un moment par une première tentative d'assassinat contre Guillaume d'Orange. Les villes dévastées, épuisées, s'ouvrent partout au libérateur inconnu; il était le gage de l'alliance avec la nation française. Les Belges et les Hollandais avaient fait taire leur orgueil national; ils étaient allés chercher un étranger. Du moins, sous son gouvernement tempéré, ils allaient respirer à la faveur des garanties presque républicaines que Guillaume et Marnix avaient eux-mêmes dictées. Le duc d'Anjou, dans une proclamation, annonce qu'il est poussé uniquement par un principe de compassion naturel au sang de la France, qu'il ne veut que délivrer le peuple du cruel couteau de ses impitoyables écorcheurs . Marnix présidait le conseil privé. Il croyait au moins par là fermer la porte aux trahisons. On sait comment finirent ces fêtes. Les conditions que Marnix avait fait jurer au duc d'Anjou ne servirent qu'a hâter la perfidie. Les têtes folles de la noblesse française se croyaient humiliées si le prince n'était pas absolu. Limiter son autorité, c'était refréner leur droit à la violence. Cette noblesse ne pouvait accepter des institutions républicaines qui répugnaient à toutes ses traditions. La liberté d'autrui lui semblait une injure, et elle mettait sa vanité à imposer aux autres sa propre servitude. Était-ce d'ailleurs à des Belges, à des Bataves de jouir des biens qu'elle ne connaissait pas? Il n'en fallut pas tant pour pousser le duc d'Anjou. On se rappelle trop bien comment, non content de posséder les peuples qui s'étaient librement donnés à lui, il voulut s'emparer d'eux en une nuit. Le cri des Français: Vive la messe! tue! tue! retentit à un moment donné dans toutes les villes qui les avaient accueillis. Ils croyaient avoir affaire aux populations complaisantes de Naples ou de Florence. Les rudes bourgeois des Flandres, éveillés la nuit, en chemise, eurent assez aisément raison, la hache à la main, de ces jolies bandes de mignons. C'est dans Anvers que la lutte fut la plus sanglante: la ville vomit en quelques heures par-dessus les murailles ses libérateurs. Anjou va mourir à Château-Thierry, laissant, après tant d'opprobres, un long ferment de haine contre le nom français chez des peuples qui n'oublient rien. Duplessis-Mornay, la conscience la plus droite qui fut jamais, écrit à Marnix: «Nous avons perdu la réputation de foi, et maintenant ne l'avons pu retenir de vaillance. Quant à moi, ce fait m'est une arrhe de malédictions sur notre nation... Elle n'a but, ce semble, que sa ruine et son déshonneur.» On a peine à comprendre qu'après cette leçon Guillaume et Marnix se soient obstinés encore à espérer en la France, et même à se servir du duc d'Anjou. Il fallut que la mort le leur ôtât des mains pour les guérir de la fantaisie de renouer avec lui, tant la nécessité était forte, le péril urgent, et tant surtout le nom de la France enfermait alors d'espérances en germe! Au reste, ce fut la première atteinte portée à la popularité de Guillaume et de Marnix. Beaucoup les accusaient de vouloir tout livrer au parti français, devenu odieux; d'autres signalaient l'ambition du prince, et parlaient d'un article secret qui lui assurait la Hollande et la Zélande. Les plus fidèles avaient peine à pardonner à ces profondes têtes d'être si aisément tombées dans les filets de quelques mignons de cour. La folie du duc d'Anjou profita à la révolution qu'il voulait détruire; s'il eût fait ce qui était raisonnable, les Valois eussent pu régner sur les Pays-Bas, mais la république hollandaise aurait difficilement pris naissance. Au contraire, on voit une république surgir par la nécessité, après que tous les rois d'Europe ont refusé d'en prendre la place. X Dans ces années si remplies, où Marnix soutenait avec Guillaume d'Orange presque tout le poids de la lutte politique, il combattait l'ennemi au coeur même de l'église par de vastes travaux de controverse et de doctrine religieuse. C'est une chose particulière à la réforme hollandaise, que son premier homme d'état après Guillaume soit en même temps son premier théologien. Apôtre et diplomate, Aldegonde est tout cela de 1577 à 1583. C'est en négociant à Worms avec l'empereur, en France avec Anjou et Henri IV, en Angleterre avec Elisabeth, qu'il engage et soutient sa volumineuse controverse théologique contre Baius, l'un des docteurs du concile de Trente. Il établit et défend, dans ses traités latins en forme de lettres, ce qui devient le Credo de l'église hollandaise. Il avait posé deux questions qui renfermaient toute la révolution religieuse: la première sur le fondement de l'autorité de l'église catholique, la seconde sur la sainte cène. Dans une vue historique qui le distingue des théologiens de la renaissance, il attribuait à la barbarie du moyen âge ce qu'il nomme la barbarie du dogme catholique. On ne fit jamais un appel plus direct à la raison que dans les lignes par lesquelles il termine: «Vous ôtez des choses le jugement et la raison; pour moi, j'aimerais mieux être changé en brute que devenir l'esclave abject des erreurs et des passions d'autrui.» Baius eut le tort de publier ses réponses sans les lettres de Marnix, et de se donner ainsi une facile victoire. Il eut un tort plus grand: ce fut d'affecter une pitié méprisante pour les novateurs. Il avait couvert du nom de fraternité chrétienne l'orgueil du docteur. Marnix fut indigné; il donna depuis ce moment à la discussion un ton rude et véhément qui contraste avec la méthode géométrique par laquelle il avait débuté. A ce mot de fraternité, prononcé au milieu des massacres, il répond par une malédiction ironique: «Votre pitié! votre fraternité chrétienne! Si je voulais en parler en détail, je montrerais aisément combien vous avez surpassé la férocité des barbares; mais je ne souillerai pas notre discussion d'une si odieuse histoire. Sans que nous prenions la parole, les choses crient assez haut: témoin tant d'édits impitoyables frauduleusement arrachés aux rois et aux princes pour nous exterminer; témoin tant de provinces et de contrées répandues dans tout l'univers qui ont reçu à leurs frontières plus de soixante mille des nôtres privés de leur patrie et de leurs biens, de leurs femmes, de leurs enfans, et accablés de tous les genres de calamités; témoin les massacres, le carnage de ceux que, sans différence ni de sexe ni d'âge, l'eau, le feu, les gibets, la fosse, les tenailles, ont dispersés en France, en Allemagne, en Angleterre, en Espagne, et jusqu'aux extrémités des Indes; témoin nos lamentables guerres civiles, dans lesquelles vos pontifes romains et vos sublimes majestés, pour conserver en paix leurs fastes et leurs délices, n'ont cessé de porter leurs torches funèbres, pendant que l'univers chrétien presque tout entier se déchire les entrailles; témoin enfin ces fameuses tables de proscription de Philippe, roi des Espagnes, où de toutes parts il provoque contre nous les empoisonneurs, les sicaires, les parricides, les sacriléges, en un mot tout ce qu'il y a de scélératesse parmi les hommes, au meurtre, à l'assassinat, à l'empoisonnement. Et ce n'est pas seulement l'impunité qui est assurée à tant de forfaits, mais encore une immense récompense! Si c'est là votre pitié, votre fraternité chrétienne.je ne puis comprendre ce que sera votre cruauté. » En France, en Suisse, en Allemagne, c'étaient des prêtres qui avaient fondé la théologie nouvelle. On fut étonné de voir dans les Pays-Bas un homme du monde, un diplomate, un homme de guerre, parler avec l'autorité d'un prêtre. L'auteur du compromis des nobles devenait le fondateur de l'église batave. Cet apôtre était un laïque, et cela contribua à donner à l'église hollandaise son caractère particulier entre toutes les églises de la réforme. Marnix se distingue de l'église allemande par son opposition à toute interprétation mystique, de l'église de Genève par son génie cordial. Il a la simplicité d'un vicaire savoyard protestant, ni les superstitions antiques, ni les exaltations nouvelles, - le sens droit d'un homme d'affaires dans un christianisme primitif. Non content d'unir les luthériens et les calvinistes, il protége même les anabaptistes, et répand ainsi dans les fondements de la réforme néerlandaise une ébauche de cette église libre qui s'épanouit aujourd'hui avec tant de puissance aux États-Unis. Les Hollandais lui doivent l'esprit nouveau par lequel ils ont rompu les derniers liens de la hiérarchie sacerdotale. Dans un livre plein de piété pour sa mémoire, écrit il y a peu d'années par un savant ministre d'Amsterdam , je rencontre ces mots, qui sont comme le texte de l'ouvrage: «Je contemple avec vénération le rang élevé qu'occupe Marnix dans notre histoire. Après lui, Guillaume Ier et Guillaume III; après eux, sous la bénédiction de Dieu, la prospérité et le salut du protestantisme!» L'originalité de Marnix comme théologien est d'affranchir le calvinisme de l'esprit puritain. Selon lui, le caractère sombre, atrabilaire du calvinisme, voilà le grand obstacle à la victoire des réformes. Lorsqu'il a converti le prince d'Orange, ce dernier lui a longtemps opposé le rigorisme genevois comme le bouclier d'Ajax. Lui-même, Aldegonde, déclare que la morosité calviniste est le contraire de sa nature, portée aux rires, aux jeux, à la jovialité brabançonne . Il veut un christianisme serein, aimable, enjoué, qui ne défende rien de ce qui n'est pas formellement défendu par l'Evangile. C'est lui qui a dû prononcer ce mot répété depuis: «Il ne suffit pas que vous soyez aimable pour Dieu; faites que les hommes en voient aussi quelque chose.» Aussi ce rigide théologien se plaisait-il à la danse , au grand scandale des docteurs et des pharisiens, qui ne manquaient pas de lui reprocher qu'un pareil divertissement s'accordait mal avec la gravité de sa position; à quoi il répondait dans ses vieux jours: «Je ne me suis jamais fait scrupule dans aucune situation de récréer mon esprit et de réparer mes forces après le travail et les études par la course, par les jeux, par des gestes risibles et même par la danse au son de la guitare. Si l'on me prouve que j'ai péché en cela, je tâcherai de me corriger, bien qu'il soit difficile à mon âge de revêtir une autre personne que celle qui a été la mienne jusqu'ici.» Un plan d'éducation qu'il adressa à Jean de Nassau, et que j'ai lu en manuscrit à la bibliothèque de Bruxelles , complète heureusement les oeuvres religieuses de Marnix. On y trouve une foule d'aperçus nouveaux encore au moment où j'écris. C'est un système d'éducation pour une société libre et républicaine: «Je veux que mes élèves, au lieu de croupir dans l'oisiveté domestique, soient un jour l'ornement et l'appui de la patrie, des citoyens, de tout le peuple; je veux que leurs études aient pour but de les préparer à la discussion des affaires publiques, à la pratique des intérêts populaires, à l'administration des villes et des états. Il faut donc que la langue latine soit subordonnée à la langue nationale, non pas celle-ci à la latine.» L'obligation de la mère de nourrir son enfant est appuyée sur les mêmes raisons que dans l'Émile: la sainteté des moeurs, l'amour du foyer. Marnix a aussi deviné la méthode et presque le mot de Rousseau: «Des faits, des exemples, non des maximes.» Pour principal système, l'induction socratique; que l'enfant découvre lui-même la règle et qu'il ait la joie de la découverte; éveiller la spontanéité de l'esprit plutôt que la mémoire; non pas une science morte, mais une science dont la confirmation puisse se trouver dans les actes de la vie privée et publique; que l'éducation soit partout, dans les conversations, à table, dans les jeux, les promenades, plus que dans les écoles; point de rhétorique, beaucoup d'histoire, surtout l'histoire nationale dans la langue nationale; parmi les anciens, les Grecs; parmi les Grecs, Thucydide et Plutarque; chez les modernes, Froissard, Commines; pour les plus délicats, Érasme, Mélanchthon; l'étude comparée au moins de deux langues modernes; la physique, la géométrie, la cosmographie, l'économie politique; un art manuel, une sorte de métier semblable à celui de l'orfévre qui exerce en même temps le goût, l'intelligence, et tienne le corps en haleine; au reste, ni verges, ni fouet, ni sévérité exagérée dont l'effet est d'hébéter les facultés natives et de changer les hommes en troupeaux, mais une sorte de tribunal moral dont les membres seraient les enfants eux-mêmes, qui jugeraient entre eux les fautes dans les cas ordinaires, institution ingénieuse empruntée aux Perses de Xénophon, qui aurait pour but de nourrir le sentiment de la justice; - et pour couronner ce système d'éducation où tout est vie, nature, mouvement, observation, fécondité, formation d'une créature libre dans un état libre, les voyages en France, en Allemagne, en Angleterre, partout en Europe, excepté dans la molle Italie, qu'il est trop périlleux de visiter avant les vingt-cinq ans écoulés! Ce même esprit de sérénité, d'indépendance, d'élévation indulgente qui est le contraire des idées sous lesquelles nous voyons ordinairement la révolution du seizième siècle, éclate à chaque ligne dans ce plan d'éducation qui semble bien souvent une ébauche de l'Émile corrigé par Franklin. XI J'arrive à ce grand siége d'Anvers où triomphent les historiens du seizième siècle. Arrêtons-nous à ce moment, le plus important de la vie publique de Marnix, puisqu'on a voulu lui faire un opprobre de son meilleur titre de gloire et qu'il a demandé vainement des juges tant qu'il a vécu. Le temps est venu de finir ce procès. Anvers était le boulevard de la révolution dans les provinces méridionales. Les états du Brabant y siégeaient. Le protestantisme avait là sa tête de pont fortifiée. La supériorité du duc de Parme sur les capitaines qui l'avaient précédé fut de comprendre qu'au lieu de continuer la guerre de détails, où s'étaient usés ses prédécesseurs, il devait écraser la Belgique dans Anvers. En frappant un grand coup sur l'Escaut, il romprait la communication des Flandres et de la Hollande; il affamerait la Belgique et la mettrait dans l'impossibilité de s'approvisionner d'armes, ou de recevoir les troupes qui arrivaient de Zélande, d'Angleterre et d'Écosse. Tant que les confédérés conservaient leur place d'armes, les succès remportés contre eux dans le reste des Pays-Bas étaient inutiles; la vie leur revenait par la grande bouche de l'Océan; pour les étouffer, il fallait la fermer. Pendant que le duc de Parme concentre son armée pour une aussi vaste opération, Guillaume d'Orange songe à mettre en des mains sûres le dernier rempart de la liberté civile et religieuse. C'est encore Marnix qu'il choisit pour ce poste d'honneur: il le nomme bourgmestre d'Anvers. Marnix s'en défendit longtemps, soit inexpérience de la guerre, soit plutôt qu'il craignît que les haines dont il était l'objet depuis l'affaire du duc d'Anjou ne compromissent la chose publique . Guillaume répondit qu'il jugeait d'avance la place perdue, si Aldegonde n'acceptait le commandement; il ajouta un mot qui prouve à quel point il connaissait le réformateur des Pays-Bas: «Sainte- Aldegonde, souffrons que l'on marche sur nous, pourvu que nous puissions aider l'église de Dieu.» Afin d'augmenter l'autorité de son lieutenant, il voulut le faire marquis. Aldegonde refusa le titre, qui ne s'adressait qu'à la vanité; il accepta le poste du combat. Guillaume lui laissa des instructions pour le siége, après quoi ils se séparèrent. Ils ne devaient plus se revoir. A peine Aldegonde s'est-il enfermé dans Anvers, qu'il reçoit la nouvelle du plus grand malheur qui pût le frapper. Il y avait deux ans qu'il l'avait annoncé en lisant les dernières lignes de l'Apologie que le prince d'Orange avait opposée aux poignards de Philippe II: «Tant qu'il plaira à Dieu me donner une goutte de sang, un seul denier de mes biens, un peu de sens, industrie, crédit et autorité, je l'emploierai, je le dédierai, je le sacrifierai à votre service… Voilà ma tête, disposez-en pour votre bien, salut et conservation de votre république.» A ces mots, on avait entendu Marnix s'écrier hors de lui: Le prince est mort! Sa prophétie venait de s'accomplir. Le roi catholique avait enfin rencontré le pieux assassin qu'il invoquait. Le 10 juillet 1584, Guillaume d'Orange était assassiné d'un coup de pistolet à Delft par Gérard Balthasar, qui, pour l'aborder, s'était présenté comme un ardent protestant, victime du parti catholique. Les dernières paroles du prince en expirant furent celles-ci: «Mon Dieu! ayez pitié de ce pauvre peuple!» Guillaume d'Orange était mort pour la cause à laquelle trois de ses frères avaient déjà donné leur vie. Ce n'était pas un de ces grands ravageurs qui frappent les imaginations par les contradictions mêmes de leurs destinées, et que le peuple adore comme une image herculéenne de la force ou des bouleversements de la nature. Il n'avait que des qualités solides et ne cherchait point à fasciner; véritable héros de la réforme, il porte en lui le sûr génie de l'examen. Sa pensée n'a pas la trompeuse étendue de ceux qui ne laissent après eux qu'un long éblouissement et dont la gloire tyrannique est une embûche toujours tendue à la postérité. Il est l'homme d'une idée, mais il la réalise. Ne sacrifiant rien à la fantaisie, au hasard, il ne prête point à la légende; il est tout bon sens, raison, réflexion, circonspection, jugement, esprit de suite, fidélité, solidité. La tête large, le front vaste et sillonné, les yeux couverts comme de la double paupière de l'aigle, ce n'est point une figure de poëme qui amuse les imaginations et les aveugle. C'est une forte pierre angulaire sur laquelle une nation peut s'asseoir et se reposer sans crainte. Quels furent à cette nouvelle les premiers sentiments d'Aldegonde? Il en reste un témoignage frappant dans le mémoire encore inédit qu'il adresse aux états généraux sous le coup immédiat de la mort de Guillaume. À travers les dehors d'une savante diplomatie, on y sent un désespoir profond. L'idée politique maîtresse de sa vie avait été d'unir toutes les provinces dans un même gouvernement confédéré. Il cesse de croire, après ce coup saignant, que les dix-sept provinces des Pays-Bas puissent désormais se relever et former un état indépendant. Avec une admirable netteté d'esprit, il expose les changements de situation, les nécessités nouvelles, et, qui le croirait? après l'expérience du duc d'Anjou, c'est encore chez les Français qu'il cherche le salut. Il répète que la France seule est capable d'arracher à l'Espagne cette grande proie des Pays-Bas, que d'ailleurs tout est changé, qu'il a bien pu auparavant embarquer le roi de France à pleines voiles dans la guerre, en réservant comme un abri suprême la souveraineté de la Hollande et de la Zélande par un contrat particulier et un article secret au profit du prince d'Orange, mais que, ce prince mort, on ne peut espérer obtenir pour un autre ce qui avait été accordé pour lui; que le pays, ruiné, démembré, est quasi-réduit à la seule ville d'Anvers; que le peuple est harassé, oublieux des anciens maux, la noblesse ou neutre ou ennemie; que, du reste, la Belgique et la Hollande, fussent-elles toutes deux indépendantes (chose impossible!), ne tarderaient pas à se déchirer l'une l'autre; qu'il ne faudrait qu'une ville, un château, un pouce de terre, un différend, un trafic, un privilége usurpé, pour susciter et allumer une guerre intestine; que, tout bien considéré, il faut rondement et franchement se jeter entre les bras de la France, offrir à son roi toutes les provinces sans excepter la Hollande et sans nulle autre réserve que celle qui concerne la liberté et la pleine indépendance de l'église réformée, car c'était là, même dans ce moment de détresse, le point fixe, résistant, sur lequel Marnix ne transigea jamais. Dociles, comme toujours, à sa voix, les états envoient une députation solennelle chargée d'offrir à Henri III la souveraineté de toutes les provinces. Quand je vois chez des peuples et en des temps différents tous ces hommes dont la patrie périt, Savonarole, Marnix, Guillaume d'Orange, s'obstiner à invoquer ce nom de France, je me demande si ce n'est pas là une grande charge d'avoir inspiré de pareils espoirs à de pareils hommes? Quand la nation française se manque à elle- même, combien de mémoires elle offense! Aldegonde avait clairement prévu que la Belgique restée catholique disparaîtrait de l'histoire pour des siècles; il considérait comme un bien suprême pour elle d'être liée aux destinées de la France plutôt qu'au cadavre de l'Espagne. Une foi si inébranlable dans la grandeur de notre nation, tant d'obstination à se ranger de ce côté pour y chercher la liberté et le salut, comment n'en serions-nous pas touchés? Mais ce que cet esprit si pénétrant, si prophétique à tant d'autres égards, si français dans son patriotisme étranger, n'a pu prévoir, c'est que la Hollande seule, abandonnée du monde, surnagerait de l'abîme. Il ne crut pas au miracle d'une république néerlandaise sortant du fond des eaux. Sa foi, si ardente, n'alla pas jusque-là: preuve nouvelle que dans les situations les plus désespérées (et quelle cause le fut plus que celle-ci?) De la sagesse, la raison, la logique humaine jointe à l'inspiration du patriotisme, ne suffisent pas pour conclure! Au moment où la logique, le sens commun, le génie humain vous démontrent que tout est perdu, un rayon éclate, un peu de poussière se soulève, et c'est la victoire! Dans son admirable mémoire aux états généraux, Marnix a tout pesé à la balance de l'homme d'état et du grand citoyen; mais il y a une chose qu'il n'a pas comptée et qui déjoue tout son calcul de désespoir, c'est que près de lui un enfant, un roseau, Maurice, fils de Guillaume, va surpasser son père. XII Telles étaient au fond les dispositions d'esprit de Marnix, lorsque s'ouvrirent les travaux du siége d'Anvers. Il cacha également aux assiégeants et aux assiégés son découragement; aujourd'hui que son secret nous est connu, il est impossible de ne pas être frappé de la confiance superbe, de l'attitude enjouée et railleuse qu'il affecte pendant le siége, suivant les récits de tous les contemporains et principalement de Strada. A peine le bruit de la mort d'Orange est-il divulgué, que beaucoup de gens parlent tout haut de la nécessité de se rendre; Aldegonde répond en faisant décréter la peine de mort pour quiconque proposera de capituler . La place d'Anvers était alors ce qu'elle est aujourd'hui , un arc tendu dont la corde est le rivage de l'Escaut. Le système de défense indiqué par la nature des choses consistait à percer les digues qui contiennent le fleuve et à se couvrir ainsi de l'inondation. On réussissait par là à se protéger contre l'ennemi, et à garder ses communications avec la Zélande. Si l'on parvenait à ce résultat, les approches étant rendues impossibles à une armée de terre, et la ville s'approvisionnant sans obstacle par eau, il était à penser qu'avec les moyens de guerre employés au seizième siècle, le siége serait interminable, ou tout se réduirait à une action navale, et la supériorité croissante de la flotte hollandaise ne permettait pas de douter du résultat. Mais pour cela il fallait deux choses: d'abord que l'on se couvrît réellement de l'inondation du fleuve, sans nul égard pour les intérêts particuliers, puis que l'on pût compter en temps opportun sur la coopération de la flotte hollandaise. On verra bientôt que ni l'une ni l'autre de ces conditions ne fut remplie, sans qu'il y eût en cela aucune faute d'Aldegonde. En sortant d'Anvers, si l'on suit l'Escaut par la rive droite, on rencontre à quatre mille toises de la ville une espèce de digue ou chaussée perpendiculaire au fleuve. Cette digue, nommée Couwenstein, partageait déjà en 1584 la vaste plaine qui s'étend vers l'Escaut oriental; elle s'élevait de dix-sept pieds au-dessus du niveau du fleuve quand le sol était inondé, offrant ainsi un chemin au-dessus des eaux aux troupes espagnoles; de plus, elle faisait obstacle à la communication d'Anvers avec les escadres néerlandaises. L'instinct de la défense disait que la clef d'Anvers était là. Si cette barrière subsistait, les autres travaux de défense pouvaient devenir inutiles; le grand intérêt de la jonction avec la flotte hollandaise était compromis; Anvers devenait une place ordinaire. Aucune de ces considérations n'échappa à Marnix. Soit qu'il suivît les conseils de Guillaume, soit qu'il obéît à son instinct propre, dès les premiers jours du siége il demande, il exige dans le conseil de la commune que cette digue soit rompue. C'est alors qu'il s'aperçut des difficultés de sa situation: il avait la responsabilité d'un chef d'armée, et il n'exerçait aucune autorité positive; il n'avait que sa voix dans le conseil; les fortes institutions communales de la Belgique le liaient étroitement. II fallait qu'il comptât avec le corps des échevins, avec celui des chefs de milice et des métiers. Ces derniers s'opposèrent résolûment à la mesure de salut; ils avaient seize mille têtes de bétail dans les prairies, ils ne pouvaient les sacrifier; d'ailleurs où était la nécessité? L'Escaut n'était-il pas libre? était-il possible de le fermer? Tant que le fleuve coulait devant Anvers, qu'avait-on à craindre? Marnix raconte qu'à ce refus des autorités civiles ses cheveux se hérissèrent sur sa tête. Avec son intelligence rapide, il vit que la place était perdue, et que la reddition n'était qu'une affaire de temps. Il ordonna la seule chose raisonnable qui restât à faire, la construction de forts à la jonction de la digue et de l'Escaut. Cet ordre précis ne fut pas même exécuté. Avant l'investissement, il tente plusieurs sorties à la tête des troupes et de la milice; il dirige en personne une attaque sur la Lierre qui devait le mettre en communication avec Malines et Bruxelles. Ces attaques montrèrent combien peu il pouvait se fier à l'obéissance des troupes. L'un des chefs refusa de le suivre lorsqu'il sortait pour couvrir la déroute de la milice, il arriva même que les portes de la ville restèrent ouvertes à son insu pendant deux nuits. Quand il réclama les clefs, les métiers prétendirent qu'il usurpait leurs droits et voulait se rendre maître de la ville . Cependant le plan du duc de Parme se dévoilait. Ce que le conseil d'Anvers avait jugé chimérique, Farnèse allait le réaliser. II avait commencé le blocus d'Anvers avec seize mille hommes d'infanterie et dix-sept cents chevaux; mais ces troupes devaient être augmentées par celles qui arriveraient du reste de la Belgique à mesure que les autres villes succomberaient, et les soixante-dix mille hommes qui faisaient le fond de l'armée espagnole entrèrent en effet peu à peu dans les rangs des assiégeants. Farnèse se proposait, ce qui semblait d'abord extravagant, de fermer par un pont de pilotis le fleuve à la fois marchand et guerrier de l'Escaut; c'était un fossé à couvrir de deux mille cinq cents pieds de largeur, de soixante de profondeur, qui croissait encore de douze pieds à la haute marée. Sur une plage sans bois, sans bateau, comment tenter un ouvrage semblable? Alexandre Farnèse emploie son armée à creuser les canaux par lesquels il fait arriver les bois de construction; il établit sur les deux bords deux estacades, l'une de six cents pieds de long, l'autre de onze cents; restait un intervalle de six cents pieds qu'il remplit par un pont de bateaux; le tout était défendu par des lignes de grandes barques armées de pointes de fer à la proue et à la poupe. Deux forts élevés aux deux extrémités, quatre-vingt-dix-sept pièces d'artillerie, quarante vaisseaux de guerre rangés sur les deux rives, quinze cents hommes protégeaient les travaux; ils avaient été placés à trois mille deux cents toises d'Anvers et au coude du fleuve, de manière à n'avoir rien à craindre du feu des remparts. Que faisait la flotte hollandaise? C'était le moment pour elle de déboucher alors que les constructions ébauchées du duc de Parme n'étaient point encore affermies dans le fleuve. L'apparition des lourds vaisseaux des Hollandais eût promptement dispersé les travailleurs du duc de Parme; mais pas une voile ne se montra, et une si grande inertie est encore une énigme aujourd'hui. Malgré les lettres pressantes, désespérées de Marnix, l'amiral zélandais Treslong s'obstina à ne pas sortir des ports; on ne reconnaissait plus en lui l'ancien vainqueur de la Brille. Ainsi abandonné par la flotte, que pouvait Marnix? Il reprend sur la rive gauche le fort de Liefkenshoeck, qui lui avait été enlevé, et il envoie, le 10 avril 1584, l'ordre signé de sa main de construire sous la protection de ce fort une batterie pour prendre en flanc les travailleurs sur les deux estacades. Cet ordre formel et qui existe fut encore une fois méconnu. 11 s'embarque de sa personne sur la flottille d'Anvers et commande deux attaques contre le pont. Dans la première, il réussit à traverser la ligne des vaisseaux ennemis; il désorganise le pont et ramène en triomphe trois galères ennemies. Dans la seconde, les matelots, découragés par l'absence des Hollandais, se mutinent; ils refusent de faire voile. Les tentatives de Marnix ne pouvaient avoir de résultat que si elles étaient combinées avec celles de la flotte hollandaise. Cette flotte si attendue ne se montra pas; elle ne parut que lorsque le pont fut achevé. Sur les instances d'Aldegonde, les états s'étaient décidés à mettre en jugement l'amiral Treslong; ils l'avaient remplacé par Justin de Nassau, fils naturel de Guillaume. La flotte hollandaise vint mouiller enfin dans l'Escaut, sur la côte du Brabant, à Lillo, à trois cent cinquante toises au-dessous du pont: c'était six mois trop tard. A des travaux tels que ceux du duc de Parme et qui dépassaient de si loin la mesure de l'art de la guerre au seizième siècle, il fallait opposer des moyens non moins extraordinaires. Le hasard voulut qu'Anvers renfermât un ingénieur qui devait être l'Archimède de cette autre Syracuse: il s'appelait Gianibelli. Il demanda à révéler son secret à Aldegonde. Ces deux hommes s'entendirent bientôt; ils firent construire en secret ces immenses brûlots, machines infernales que les historiens du temps ont décrites avec une sorte de stupeur: c'étaient quatre vaisseaux dans lesquels on avait construit en maçonnerie une chambre de pierre de quarante pieds de long, où avaient été logées sept mille cinq cents livres d'une poudre préparée par Gianibelli lui-même; on avait entassé au sommet un monceau de meules, de chaînes, de boulets de fer, de marbre, et même de pierres sépulcrales arrachées des caveaux des églises. Une mèche allumée, dont la longueur avait été proportionnée à la distance à parcourir, devait mettre le feu aux poudres sitôt que les navires seraient à portée du pont. A l'entrée de la nuit, les vaisseaux sont livrés au courant de l'Escaut; ils étaient montés par quelques matelots qui devaient les diriger, et en descendre à la hâte quand le moment serait venu. Gianibelli et Aldegonde, dans l'attente de ce qui allait arriver, se placent sur le haut de la digue sur la côte du Brabant. Au milieu des ténèbres, quand l'horrible explosion se fait entendre, Aldegonde donne l'ordre à des chaloupes canonnières de se rapprocher des lieux et de s'enquérir de ce qui s'est passé. Les matelots, encore épouvantés, n'osent approcher de l'endroit de l'explosion; ils font fausse route et reviennent sans avoir rien vu; ils rapportent que la tentative a manqué. Gianibelli est insulté; il eût été en danger de mort si Marnix ne l'eût protégé. Deux jours se passent ainsi sans que personne veuille redescendre l'Escaut. Cependant des nageurs, qui avaient réussi à franchir la ligne du duc de Parme, finissent par entrer dans Anvers; on sut par eux ce qui était arrivé. D'abord la flottille avait suivi en silence le cours du fleuve, précédée de treize brûlots enflammés qui devaient tromper sur la nature du danger. A la lueur de ces flammes charriées par le fleuve et qui se reflétaient aux deux rives sur les armes, les casques, les cuirasses, on avait vu les soldats du duc de Parme couvrir le pont, les estacades, les forts pour les protéger. Les brûlots, échoués çà et là, s'étaient consumés sans résultat. Des quatre bâtiments pesants et ténébreux qui les suivaient, le premier s'était englouti au milieu de la fumée; deux autres avaient fait côte à la digue de Flandre, et déjà les soldats curieux s'étaient introduits dans leurs flancs pour les fouiller. Le quatrième avait pris la même direction; mais, au lieu de toucher terre, il était venu rencontrer le pont à l'endroit où les pilotis et l'estacade se joignaient à la ligne flottante. A ce moment, une explosion infernale avait ébranlé le sol au milieu d'une lumière éblouissante. La terre avait tremblé à plusieurs lieues; le fleuve s'était ouvert jusqu'au fond de son lit. Huit cents hommes mis en pièces, leurs membres écharpés, dispersés d'un rivage à l'autre; une multitude inconnue de blessés, deux des meilleurs généraux ennemis tués, Rubais et Billy; le prince de Parme étendu par terre évanoui; le pont brisé, l'artillerie perdue et ensevelie, les vaisseaux coulés bas, l'estacade de gauche fracassée et noyée, le fleuve rouvert, le passage libre, tout cela avait été l'affaire d'une seconde, au milieu d'une tempête de chaînes, de boulets, de meules de moulin, de pierres tombales, dont un grand nombre était allé s'enfouir de sept pieds en terre à une distance de mille pas. Un silence de stupeur avait succédé à l'explosion, tant chez les Espagnols que chez les Hollandais; après quoi le premier qui s'était trouvé debout avait été le duc de Parme. Il s'était élancé vers les débris du pont, et, ramassant tout ce qu'il avait trouvé d'hommes valides, il s'était mis aussitôt, non à réparer le désastre (chose impossible dans un temps aussi court) mais à masquer les vides par quelque ouvrage léger, quelques faibles bâtiments qui peut-être suffiraient de loin à faire illusion à l'escadre hollandaise. Si celle-ci avait alors tenté le passage, nul obstacle ne l'eût arrêtée; mais les précautions de Farnèse avaient en effet réussi à tromper les Hollandais: ceux-ci s'étaient laissé persuader, par une reconnaissance superficielle, que le pont n'avait pas été entamé. S'obstinant à ne pas mettre à la voile, ils avaient perdu la plus belle occasion qui se présenterait jamais de sauver Anvers et la Belgique, car déjà le duc de Parme profitait de ce temps de répit pour réunir ses bâtiments dispersés; il allait sérieusement réparer son dommage. C'étaient là les nouvelles que reçut Aldegonde; il résolut de redoubler. Il fit armer par Gianibelli une nouvelle flottille d'explosion: cette fois le succès fut complet, le pont resta ouvert pendant plusieurs marées. Par malheur, le vent se trouva contraire; la flotte de Lillo ne put remonter le fleuve. Depuis cette dernière tentative, il semble que l'on eût renoncé à forcer le passage de l'Escaut. Il devenait en effet chaque jour plus difficile d'y réussir, depuis que les forts et les batteries du duc de Parme commandaient les deux rives. L'espérance de s'ouvrir de vive force le chemin du fleuve ayant disparu, il fallut bien revenir au système proposé par Marnix. On reconnaissait enfin et trop tard combien cet orateur, ce théologien, ce philosophe, avait eu le coup d'oeil juste lorsqu'à toutes les obsessions de la foule et à la routine des hommes du métier il avait répondu en montrant obstinément la digue de Couwenstein. C'était bien inutilement que l'on avait submergé la plaine. Cette chaussée qui apparaissait seule comme une ligne tendue au milieu des eaux frappait alors tous les regards. Il n'y avait plus qu'une opinion sur la nécessité absolue de la rompre. Si l'on pouvait y réussir, tout était encore sauvé. La barrière dont le duc de Parme avait fermé l'Escaut serait tournée; ses gigantesques travaux deviendraient inutiles, ils seraient ridicules; on irait tendre la main aux Hollandais à travers une mer artificielle où Farnèse ne pourrait s'engager, tandis que la flotte naviguerait librement au milieu des campagnes, des arbres, des maisons submergées. Tels étaient les sentiments de la foule depuis que ses yeux voyaient ce que son esprit avait refusé de croire; mais combien l'entreprise qu'Aldegonde avait proposée était devenue difficile! Ce qui n'eût rencontré d'abord aucun obstacle n'était plus qu'un expédient désespéré au moment où tout le monde le jugeait nécessaire. Le duc de Parme avait construit sur la digue étroite les forts que Marnix n'avait pu obtenir de faire élever; Farnèse s'était solidement établi sur cette chaussée qu'on lui avait si imprudemment abandonnée. Il l'avait palissadée dans toute sa longueur; c'était désormais le chemin de communication de son armée sur les deux rives, entre les deux camps de Callo et de Stabroeck. Il fallait maintenant, au milieu d'une plaine inondée, prendre terre sous le feu croisé des forts à bout portant de la ligne espagnole, débarquer sur le talus escarpé de la digue, s'y loger, la couper dans toute sa hauteur à des points différents, travailler dans l'eau profonde, réunir les deux bords au milieu des réserves espagnoles qui ne manqueraient pas de déboucher des deux côtés par le chemin de terre, tandis que l'on n'aurait avec soi que les faibles détachements que pourrait amener la flottille. Chose étonnante, cette même opération dont personne n'avait voulu entendre parler quand elle était sans péril et immanquable, tout le monde l'embrassa et s'y, jeta sans délibérer comme dans le salut suprême, depuis qu'elle était environnée d'obstacles et de dangers qui en rendaient le succès presque impossible. Marnix se prépara à cette action, convaincu que de l'issue allait dépendre le sort de la révolution dans la Belgique et peut-être dans les Pays-Bas tout entiers. Il fixa la journée au 26 mai; l'effort devait être général. Il le fut en effet; le mouvement avait été très-bien concerté. Gianibelli fut chargé de faire avec de nouvelles machines d'explosion une diversion puissante sur le pont; il réussit à concentrer de ce côté l'attention du duc de Parme. Pendant ce temps, la flotte hollandaise, sous le commandement de Hohenloo, cinglait à pleines voiles vers la digue. De son côté, Aldegonde conduisait à la rencontre de Hohenloo deux cents navires à fond plat, dont cent trente remplis de canons et de troupes de débarquement, les cinquante autres d'ouvriers, de pionniers munis de fascines, de sacs de terre, de poutres et de claies. Les deux flottilles abordent presque en même temps aux deux rives opposées de la levée qui les sépare. Sous le feu plongeant des cinq forts, des batteries et de la ligne d'infanterie et d'artillerie qui garnissaient le terre-plein de la chaussée, les troupes des confédérés débarquent. La jonction des républicains hollandais et de ceux d'Anvers se fait sur le corps des Espagnols. La longue et étroite ligne de bataille de ces derniers est coupée en trois ou quatre tronçons, et comme on ne pouvait ni avancer ni reculer d'un pas sans être précipité dans les flots, ce fut un des combats les plus furieux de cette longue guerre. Il y avait aux prises sur cette même arête de dix-sept pieds de large des Espagnols, des Italiens, des Wallons, des Hollandais, des Écossais: toutes ces langues se mêlaient dans cet étroit espace. Au milieu de la furie du combat, les Espagnols crurent voir apparaître et se mettre à leur tête un revenant, le colonel Pierre de Paz, tué il y avait trois mois au siége de Termonde. Les ouvriers d'Anvers, l'arquebuse dans une main, le pic dans l'autre, creusaient la terre avec acharnement; ils tentaient de percer la digue; mais c'était là un travail difficile sous la mitraille pour des hommes enfoncés jusqu'au cou dans les vagues, et qui à chaque instant teignaient l'eau de leur sang. Souvent le fossé qu'ils creusaient, ils le remplissaient de leurs cadavres, engloutis aussitôt sous le poids de leurs corselets de fer. Tous les historiens, même les plus ennemis sont d'accord pour vanter l'intrépidité de Marnix dans cette mêlée. Il sentait bien qu'il s'agissait du dernier jour de la patrie. «Aldegonde et Hohenloo, dit le cardinal Bentivoglio, dont le neveu était présent, partageaient tous les périls et tous les travaux de leurs soldats. L'un et l'autre les animaient de la voix, du geste, de l'exemple. Ils priaient, ils ordonnaient, ils mettaient la main à l'oeuvre.» Dans l'impatience d'une armée affamée, on avait organisé des files pour transporter à bras à travers la ligne ennemie les blés des Hollandais sur les navires d'Anvers. Les mêmes hommes combattaient, amoncelaient le blé, creusaient la terre dans un même moment. Enfin la terre cède à tant d'efforts, la chaussée est rompue, le chemin ouvert aux navires. L'un d'eux franchit l'obstacle. C'était celui du vice-amiral Hohenloo. On ne douta plus de la victoire. Les Espagnols pris en flanc sont jetés dans l'Escaut; ceux qui ont pu s'échapper se retirent dans les forts. Marnix fait construire à la hâte des redoutes, des remparts de sacs de terre, de laine, où il loge les assaillants; puis il laisse sur les lieux l'amiral Jacob Jacobsen pour garder le champ de bataille. Quant à lui, avant que le duc de Parme eût appelé ses réserves, il court impatiemment presser les siennes: il s'embarque avec Hohenloo sur le navire de ce dernier et cingle vers Anvers. Tous deux espèrent, par la vue de ce triomphe, porter au comble l'exaltation de la ville et la ramener incontinent tout entière sur la digue pour faire plus d'efforts contre Parme. Le calcul d'Aldegonde et du vice-amiral hollandais fut trompé. Pour porter au besoin toute son armée sur le lieu du combat, le duc de Parme n'avait qu'à suivre à la course la ligne droite de la chaussée. C'est ce qu'il fit dès qu'il revint de l'erreur qui l'avait jusque-là tenu attaché sur le pont. Il lance sur la digue ses deux camps de Callo et Stabroeck jusqu'au point occupé par les confédérés. Ceux-ci se trouvèrent alors enveloppés entre les deux têtes de colonne du duc de Parme; leur position était affreuse, et la marée basse les empêchait de se rembarquer; chacun voyait d'ailleurs que non-seulement Anvers, mais la révolution et tous les biens qu'on en avait espérés étaient alors sur cette étroite place. Le combat recommence avec acharnement; mais les troupes de Farnèse se renouvelaient sans cesse. C'était en mai 1585, la manoeuvre des journées d'Arcole sur les digues de l'Alpone. Les confédérés étaient perdus; les premiers qui cédèrent le terrain furent les Hollandais. Les uns et les autres sont précipités des deux côtés dans les flots et poursuivis à outrance sur leurs navires échoués. Ils perdent dans cette journée trois mille hommes tués, soixante-cinq pièces de canon de fonte, quatre-vingt-dix de fer, vingt-huit vaisseaux, tout l'approvisionnement de blé; c'était la vie d'Anvers. Hohenloo et Aldegonde, encore en plein triomphe, voient du haut des murs les restes dispersés de leur victoire. Après un premier succès suivi aussitôt d'un semblable désastre, il restait peu de chances de salut. Le découragement était dans tous les coeurs. Dès le mois d'octobre, la crainte de la famine avait excité plusieurs émeutes; désormais ce n'était plus seulement le mal de la frayeur, c'était la faim qui allait se faire sentir. Farnèse profitait avec un art infini de cet état des esprits. Aldegonde n'avait pas seulement à combattre contre le génie guerrier du grand capitaine, mais encore contre son habileté de parole, ses lettres, ses manifestes, tantôt contre ses caresses, tantôt contre ses menaces. Le duc de Parme est, je crois, le premier qui ait cherché à faire peur à une république en la menaçant de la coalition de tous les rois ligués pour empêcher les nouveautés. Il est impossible d'exprimer cette idée d'une manière plus précise que dans les lettres de Farnèse aux assiégés: «Les rois, dit-il, se sont entendus; ils ont compris qu'il s'agit de leur cause commune, et combien les conséquences de votre conduite sont dangereuses pour eux tous, car ce qui est arrivé à l'un d'eux peut arriver à d'autres, si votre exemple vient à être imité.» À cette menace d'une ligue des rois, Marnix avait une réponse prête, et c'était toujours la même: la France! On allait voir se déployer ses drapeaux à l'horizon; elle avait promis par son roi de secourir la liberté menacée: c'était une nation noble, généreuse, qui ne manquait pas à sa parole, et, si quelqu'un en doutait, il avait toujours sur lui une lettre fraîchement arrivée de France; mais les plus disposés à capituler n'hésitaient pas à répondre que ces lettres avaient toutes été forgées dans le cabinet d'Aldegonde. Il mit surtout un admirable sang-froid à dissimuler le progrès de la disette. On peut dire qu'il nourrit longtemps sans blé et sans pain cette population de paroles fortifiantes. Il avait au plus haut degré ce qui marque le mieux l'équilibre de l'âme, l'enjouement, la bonne humeur dans l'excessif péril. Quand la foule criait qu'elle avait faim, il l'enivrait de ses discours, en plein air, sur la place publique. Je ne sais jusqu'à quel point la harangue que Bentivoglio met dans sa bouche devant les bourgeois et les ouvriers a été refaite par l'historien sur les modèles grecs ou romains. Thucydide et Tite-Live s'y font peut-être trop sentir, mais on ne peut s'empêcher d'y reconnaître au moins l'écho énergique qu'une âme pleine de vitalité a laissé dans les masses; si ce ne sont pas les paroles, c'est au moins l'héroïsme du bourgmestre d'Anvers. Voilà par quels moyens, sans secours, sans autorité déterminée, sans autre vocation militaire que son ardente passion de la liberté et de la dignité humaine, il sut traîner jusqu'en août une défense qui semblait déjà perdue en mai 1585. Le siége durait depuis treize mois, et le ravitaillement n'avait pas été opéré une seule fois pendant cet intervalle. Les six cent mille boisseaux de blé nécessaires à la ville pour un an étaient depuis longtemps épuisés. Une population de cent mille habitants était aux abois. Malines, Bruxelles, Gand, s'étaient rendus, et les assiégeants avaient grossi l'armée qui investissait Anvers. Aldegonde eut recours à un expédient suprême; il tenta de renvoyer de la place quarante mille bouches inutiles. Par ce moyen, on gagnerait quelques jours; il proposa même de comprendre dans ce nombre sa femme et ses enfants qu'il avait retenus pour prêter sa confiance aux autres. Le bruit se répandit qu'il se préparait à égorger les catholiques; beaucoup feignirent de le croire. et la mesure proposée devint impossible. On se contenta de renvoyer par une porte quatre mille affamés qui rentrèrent par une autre. N'ayant plus rien à espérer des confédérés, Marnix consent enfin à traiter, à condition qu'il sauvera la liberté de religion. Dans les conférences qu'il eut avec le duc de Parme, l'éloquence du prince l'étonna, et lui-même avoue qu'il essaya de séduire son vainqueur. Du fond de l'Escurial. Philippe II voyait tout; il écrivait qu'on eût à se défier de l'artifice d'Aldegonde , qui, sous couleur de traiter de la soumission de la Hollande, ne cherchait en effet qu'à gagner du temps. On s'arrêta aux conditions suivantes: Anvers rendu à l'Espagne, la vie sauve et les biens garantis de tous les habitants, quatre ans accordés aux réformés pour quitter le pays, la garnison libre de se retirer, Marnix s'engageant seulement à ne pas porter les armes pendant un an. Telle fut la capitulation signée par Marnix à Bévéren le 17 août 1585. Trois jours après, les réformés tinrent leur dernier prêche au milieu d'un grand deuil. Ils avaient résolu de sortir d'un pays où il avait été impossible de sauver la liberté morale. Quand on ouvrit les magasins, on fut étonné de les trouver vides; il ne restait plus pour un seul jour de vivres dans la ville. Farnèse ne fit son entrée que le 30, suivi de moines émigrés; il avait écarté de lui les Italiens et les Espagnols. Pour mieux masquer l'étranger, on ne voyait au premier rang que la noblesse catholique belge et plusieurs de ceux qui avaient signé le compromis de Marnix. Ils entrèrent le front haut dans l'apostasie et dans la servitude comme dans une conquête. On remarqua surtout le comte d'Egmont; il ne fut pas arrêté par l'échafaud de son père. III Religion, politique et art des gueux XIII Sainte-Aldegonde venait de tirer à Anvers le dernier coup de canon pour l'indépendance de la Belgique; les conditions qu'il avait obtenues étaient les meilleures qui eussent été accordées par l'ennemi à aucun commandant de place: il pouvait donc s'attendre à être reçu à bras ouverts en Hollande; mais la perte d'Anvers était si grande, si irréparable! Bientôt on ne fut plus frappé que de l'étendue de ce désastre. On oublia ce qui l'avait rendu inévitable , et l'on vit en un moment les conséquences qu'il entraînait: le grand boulevard de l'indépendance occupé par l'ennemi, la Belgique à jamais perdue et asservie, le berceau de la réforme conquis par le papisme, les dix-sept provinces à jamais désunies, la Hollande découverte, la république frappée de mort. Le poids de tous ces malheurs, on le rejetait sur Marnix. C'étaient surtout ceux qui auraient pu les empêcher, - les Hollandais, - qui étaient le plus passionnés dans leurs accusations; ils disaient qu'ils étaient au moment de secourir la place quand elle avait capitulé, que ce n'était point ainsi que Leyde avait été défendue, que là le bourgmestre avait offert au peuple affamé son sang et sa chair, que treize mois de siége étaient peu de chose pour une ville telle qu'Anvers, que la faim n'était pas une excuse, que sans doute l'or de Farnèse avait été plus puissant. Et, sans délibérer plus longtemps, les états de Hollande proscrivirent Aldegonde. Le mot terrible avait été prononcé, - il était vendu au parti de l'étranger! C'est avec ce mot que l'on tuera Barneveldt et les de Witt. D'autre part, ceux qui avaient vu de près les événements, et en général les Belges, faisaient une réponse que l'on entend encore de nos jours. Ils répétaient que si Anvers était réduit, c'est que les Hollandais l'avaient bien voulu, que leur assistance n'avait jamais été sincère, qu'ils s'étaient mis trop tard à la voile, et qu'ensuite ils étaient retombés dans leur inertie au mouillage de Lillo; que la condamnation de l'amiral Treslong n'avait été que feinte, puisqu'ils s'étaient bientôt hâtés de l'absoudre; que la cause de tant de contradictions et de tergiversations était évidente; que sans doute une ville telle qu'Anvers leur faisait ombrage; qu'ils étaient jaloux de sa prospérité, de sa magnificence, de ses cent mille habitants, de ses fabriques de draps, de serge; de son commerce, qui visitait le monde; qu'ils espéraient bien hériter de ses dépouilles, et agrandir de ses ruines leurs misérables villages de chaume, Amsterdam et la Haye, encore noyés dans la fange batave; que leur douleur était mensongère autant que leur amitié. L'injustice même dont ils poursuivaient Aldegonde prouvait assez qu'ils avaient quelque chose à cacher. Ces discours ont encore aujourd'hui des échos en Belgique. Dans ce grand procès, un point reste établi: le témoignage de tous les hommes de guerre du seizième siècle. Lanoue Bras-de-Fer, Maurice de Nassau, déclarent qu'il est impossible d'adresser un reproche sérieux à Marnix. Lanoue, dont la tête valait, dit- on, une armée, le comble d'éloges ; il reconnaît que lui-même eût été incapable de sauver Anvers. Que pouvait Aldegonde, dont nous avons vu presque tous les ordres méconnus ? Prendre de vive force l'autorité, commander absolutement à la française , le jour où l'on refusa de rompre les digues? Quelques-uns lui proposèrent de mettre la main sur le conseil sans avoir la moindre intention de l'y aider, presque tous l'en soupçonnèrent et se tinrent dès lors sur leurs gardes; pour lui, il n'y pensa jamais; il jugea sagement l'usurpation impossible, et que, fût-elle aisée, elle serait désastreuse. Un pareil exemple de violence de la part du magistrat, un attentat si grave à la vie, aux traditions des communes de Flandre, n'eussent-ils pas perdu la cause autant que la prise même de la ville? Ce qu'il y eut d'admirable, c'est que ce siége si âpre fut soutenu par un simple gentilhomme, sans aucune autre force que l'autorité morale, en pleine révolution, au milieu d'un gouvernement populaire, sans qu'il en ait rien coûté à la liberté de personne, ni aux franchises des corps de métiers, qui n'avaient jamais été si vivantes. Ces libertés civiles, c'était l'inconvénient de la situation, mais elles en étaient aussi la grandeur; c'est pour elles que l'on combattait. Fallait-il l'oublier? A tout considérer, on ne céda qu'à la famine, à la nécessité criante, après treize mois, qui suffisaient de reste, si les Hollandais voulaient donner enfin un signe de vie. Marnix lui-même démontre que ceux-ci n'ont point fait tout ce qu'ils pouvaient faire; il y avait longtemps qu'il avait écrit: « Je vois que la Hollande manque à son devoir.» Mais, si elle resta sourde aux appels incessants du défenseur d'Anvers, fut-ce préméditation, jalousie? On avouera que c'eût été un jeu bien périlleux. La lassitude, la nonchalance , l'indifférence que le prince d'Orange reproche constamment aux Hollandais sont des explications suffisantes, sans qu'il soit besoin de recourir à d'autres. Une guerre interminable avait accoutume les esprits à une sorte de fatalisme; à force de vivre au jour le jour, dans des situations extrêmes, on avait fini par se remettre du soin de vaincre au génie de la révolution. Ce n'était plus l'enthousiasme des premiers temps, mais une sorte d'endurcissement qui résistait au plus extrême péril. Chacun répétait le mot que l'on gravait sur les médailles: «Les destins trouveront leur voie; fata viam invenient.» On s'endormait en pleine tempête. Si Orange eût vécu, il n'eût point permis qu'on abandonnât Aldegonde. Le Taciturne eût fait ce qu'il n'avait jamais omis dans des circonstances analogues; il eût harcelé les états, pressé les décisions, réveillé le sentiment public; il eût triomphé de l'inertie de tous. Prête cinq mois plus tôt, la flotte serait arrivée en temps utile; la volonté inflexible de Guillaume l'eût suivie, eût pesé sur les amiraux; ceux-ci auraient empêché à tout prix la construction du pont, ou ils l'auraient anéanti Malheureusement ce grand homme manquait à tous, et son fils n'avait pas eu le temps de se révéler. Accoutumés à être entraînés, les états généraux ne savaient plus vouloir; ils attendaient Maurice, qui lui-même ne se connaissait pas encore; c'est dans cet intervalle que le sort d'Anvers fut décidé. Quand la nouvelle de la capitulation arriva en Espagne, à l'Escurial, c'était au milieu de la nuit. Philippe II, ordinairement si impassible, se leva en sursaut. Il courut heurter secrètement à la chambre d'Isabelle, sa fille, et lui dit ces seuls mots: Anvers est à nous! Il sentait pour la première fois qu'il avait le pied sur la Belgique et qu'il la tenait écrasée. Les landes d'Espagne allaient s'étendre enfin pour deux siècles sur les grasses Flandres. Ces fiers bourgeois rebelles seraient changés en une population de mendiants. Lorsque Bonaparte entra dans cette magnifique cité d'Anvers, il n'y trouva plus rien, selon ses paroles, qu'une sorte de campement d'Arabes. Avant de sortir de la ville, Marnix écrivit une réponse à ses calomniateurs. Jamais il ne montra plus de fierté; mais c'est lui-même qu'il faut entendre: «Je prierai tous les gens de bien qui se sont si vertueusement employés à la défense de ne m'imputer à présomption si, contraint par l'importunité, je charge sur moi seul et la gloire et le blâme de tout ce qui s'est fait. Et là-dessus, je demande au calomniateur si jamais, parmi les exploits de guerre qu'il a faits, ou aux histoires qu'il peut avoir lues, soit aux chroniques de ses Francs ou ailleurs, il a rencontré aucun exemple qu'une ville marchande et populeuse comme était celle d'Anvers, regorgeante de diverses nations, d'Espagnols, d'Italiens, d'Allemands, Wallons, Liégeois, Hollandais et naturels du pays, presque tous fondés sur le trafic, et même de diverses religions, de contraires volontés et partis, en un gouvernement populaire, ait été par l'espace de treize mois continuels, par un simple gentilhomme sans aucun titre autre que de premier bourgmestre, sans autre autorité que celle que ceux de la ville même de gré à gré lui ont voulu déférer, sans avoir un seul soldat gagé dans la ville, sans aucun moyen soit d'argent ou de munitions autre que ceux que les bourgeois lui ont volontairement contribués, ait, dis-je, été maintenue sans trouble ou sédition et sans effusion de sang ou exploit de justice, là où elle se trouvait assiégée par eau et par terre comme de trois armées conduites par un puissant, sage et victorieux prince, lieutenant d'un des plus grands rois de la terre.» Sous cette attitude vigoureuse, il y avait une âme déchirée. Marnix confie ses sentiments les plus secrets à son ami van der Mylen , le président des états, qui lui reste toujours fidèle. Ces lignes sont écrites dans un de ces moments de crise intérieure où l'homme se montre jusqu'au fond. La douleur de l'ingratitude arrache des élans mystiques à l'âme si ferme, si pondérée de Marnix. Le réformateur, l'homme d'état vaincu et méconnu des siens, se réfugie en Dieu pour se renouveler et retrouver sa force. Je remarque principalement une chose dans cette lettre: c'est l'étonnement ingénu, toujours nouveau, des âmes vraies, toutes les fois qu'elles découvrent combien la vérité a de peine et le mensonge de facilité à s'établir: «Je t'envoie un commentaire sur les affaires d'Anvers et sur la nécessité où la famine nous a réduits de traiter avec l'ennemi. J'avais, il est vrai, résolu de ne rien publier, parce que je comptais que la vérité, fille du temps, surgirait bientôt et facilement d'elle- même; mais quand j'ai vu que la méchanceté et la rage de mes ennemis ne pouvaient se reposer, et que des hommes de grande autorité et même excellens ajoutaient foi à tant d'indignités, j'ai pensé qu'il convenait de rompre le silence. Véritablement j'admire le jugement de ces états qui ont déclaré qu'ils ne souffriront pas que je me réfugie en Zélande! En quoi les ai-je donc offensés? C'est ce que je ne puis comprendre, à moins que servir fidèlement leurs intérêts ne soit les offenser. Mais j'abandonne à Dieu cette affaire, et j'espère qu'il plaidera ma cause. Cependant je pleure sur la patrie que je vois périr misérablement; rien ne subsiste de ces bases que nous avions jetées avec tant d'éclat et qui s'écroulent de fond en comble... Songe, je te prie, qu'il ne s'agit pas seulement de notre cause, mais de celle du Christ. Pour moi, du fond de l'exil (car j'ai résolu de me retirer je ne sais où, en Allemagne et peut-être en Sarmatie), je verrai de loin les calamités de mon pays. Ce qui m'est le plus douloureux, c'est de ne pouvoir l'assister ni par le conseil, ni par l'action. Quant aux armes, je ne vois pas ce que nous gagnons par là; au reste vous aviserez, et si je puis servir en quelque chose, je suis prêt. Adieu. Je travaille à me pénétrer de plus en plus de la vraie religion, afin que le monde soit crucifié en moi et moi au monde, et que ce ne soit plus moi, mais le Christ qui vive en moi. «Anvers. 15 octobre 1585.» Après cette lettre, il quitte d'un coeur ferme sa terre natale qui le repousse, qu'il avait fait tant d'efforts pour sauver et qu'il ne doit plus revoir. Il ne laisse percer jusqu'à son dernier jour aucun désir d'y rentrer tant qu'elle reste asservie. Et ce n'est ni insensibilité ni ostentation; mais il sait que le véritable exil n'est pas d'être arraché de son pays: c'est d'y vivre et de n'y plus rien trouver de ce qui le faisait aimer. XIV Dans une situation aussi désespérée, Marnix déconcerta ses adversaires par une résolution hardie. Malgré le décret de bannissement lancé contre lui par les états de Zélande, c'est en Zélande qu'il vient se réfugier. II se rend tranquillement à sa terre de West-Soubourg dans l'île de Walcheren, comme s'il y eût été appelé par la voix publique. Oserait-on le chasser ou le mettre à mort, lui l'auteur du compromis, l'âme de la révolution, qui depuis la mort de Guillaume était assurément le plus fort soutien de la république? Avec la conscience d'un grand citoyen, le défenseur d'Anvers vient en face de ses ennemis demander des accusateurs et des juges; il est prêt à répondre. Une contenance si fière impose à la calomnie: personne ne se présente pour l'accuser. Honteux du rôle auquel ils s'étaient prêtés et craignant néanmoins de se désavouer, les états le prient plutôt qu'ils ne lui ordonnent de rester confiné dans sa terre. Cette interdiction elle-même ne tarda pas à être levée, et l'on vit plus tard Marnix chargé par les états et par Maurice de Nassau de diverses ambassades qui le relèvent de son ban, sans pourtant le ramener aux affaires. De nouvelles passions s'étaient liguées pour l'en tenir éloigné. Ceux qui voyaient poindre de loin la dynastie des Nassau craignaient de la fortifier, s'ils ne brisaient d'avance l'ami de Guillaume et probablement, selon eux, le confident de son ambition. Quant à Maurice, plus puissant de jour en jour, il ne répugnait pas à punir Marnix de l'avoir si mal deviné, sans compter qu'il craignait de laisser une trop grande autorité aux souvenirs et à l'amitié de son père. Avec cet abandon semblable à l'exil commence pour Aldegonde une vie toute nouvelle. Grande épreuve que la solitude pour les hommes qui ont longtemps commandé aux autres! Les plus fiers laissent échapper leur secret au milieu du silence qui se fait autour d'eux. Machiavel, jouant à la cricca avec les bûcherons de San- Casciano, pleure de rage d'avoir perdu son emploi de secrétaire. J'en estime mieux le calme de Marnix, qui, après avoir tenu dans sa main pendant vingt ans les fils d'une révolution, achève sa vie sans murmurer sur une grève déserte. Son élévation morale le sauva, surtout sa religion épurée, virile. D'abord l'idée de l'outrage fait à son nom, la crainte que la postérité même ne soit complice de ses ennemis, l'obsèdent; bientôt reparaît la confiance dans la justice de Dieu: il est prêt, s'il le faut, au sacrifice de sa mémoire. Ajoutons que le grand désespoir lui a été épargné: il n'a pas vu l'opprobre ineffaçable de la patrie; au contraire, il la voit surnager quand elle semblait perdue. De tous ces sentiments divers se compose le stoïcisme chrétien qui respire dans ses lettres de cette époque: «Je suis inquiet de la république; mais je m'abstiens pour de graves motifs, d'autant plus que je n'ai pas été sérieusement appelé,... et vraiment je n'ai pas à me plaindre de ne plus tenir le timon, car c'est en cela surtout que le puis me dire heureux. Quel plus grand bonheur imaginer que le genre de vie que je mène ici! Ce que j'avais appelé depuis si longtemps de tous mes voeux s'offre enfin librement à moi. Laboureur, je vis en moi parmi les miens;... mais pourtant je voudrais que cette tache fût effacée, car jamais il n'y eut rien de plus inique. Après tant de travaux accomplis, tant de fidélité, tant de sacrifices à mes concitoyens, qui certainement, après Dieu, me doivent leur vie et leur salut, emporterai-je cette injuste récompense?... Il est beau, quand ou a fait le bien, d'oublier le mal. J'entends et je consens, pourvu qu'après ma mort cette tache ne reste pas sur mon nom, ce qu'il est difficile d'espérer… mais, après tout je m'en remets au Christ…, en cela, je me réjouis et je célèbre au fond de l'âme dans une louange éternelle mon Dieu et mon père. «Je donnerais volontiers un avis, s'il y avait place pour un sage conseil mais je préfère m'abstenir, de peur d'embarrasser en intervenant. Présent ou absent, je servirai toujours l'église; mais, je l'avoue, mon esprit a été plus troublé qu'il ne fallait; peut-être suis-je en proie à une juste Némésis. Pourtant je me calmerai si je puis, et j'invoquerai le nom de Dieu. «Les affaires publiques m'inquiètent encore, mais par d'autres raisons qu'auparavant. La sollicitude ne va pas jusqu'à troubler la tranquillité de l'âme. Je me repose dans le jugement de Dieu, je me recueille dans son sein; chose qui ne m'avait pas été possible jusqu'à ce moment. Ainsi ceux qui ont voulu me nuire m'ont rendu, en réalité un immense service.» Marnix était de ces hommes qui pour agir n'ont nul besoin d'espérer. Toujours prêts, même sans croire au succès, ils vont tête baissée où sont la vérité et la justice. Quand tout est perdu, eux seuls ne connaissent ni découragement, ni désenchantement; ils font entrer leur Dieu où d'autres mettent l'intrigue. Leur politique, très-terrestre, très-sensée, est pourtant au plus haut des cieux; les hommes sont impuissants à l'abattre. L'originalité de Marnix, c'est qu'à cette élévation il joignait le sens du monde le plus pratique, le plus délié, et je crois reconnaître l'empreinte de tout cela dans son portrait popularisé par les gravures du temps: une longue et vigoureuse figure, le front vaste et serein; sous des sourcils profondément arqués, de grands yeux noirs, épanouis, amoureux de lumière, d'où partent en même temps l'austérité et le sourire; des traits forts, des cheveux ondulés et touffus; une bouche prête à parler qui se contient sous d'épaisses moustaches; le menton effilé en pointe et perdu dans les plis de sa fraise; en tout, un singulier contraste de qualités fines et robustes; de la fixité et de la grâce, de l'audace et de la mesure, de la résolution et de la discrétion. On peut hésiter entre un homme d'état, un homme d'église, un philosophe et un poète; mais c'est la volonté qui domine. Dans l'isolement de West-Soubourg, il entretenait une correspondance fréquente avec ses amis. C'était Vulcanus, le plus savant homme de Bruges, précepteur de son fils unique , qui devait être tué à la fleur de l'âge dans les rangs des confédérés ; c'étaient Joseph Scaliger, Juste-Lipse, qu'il avait attirés à l'université de Leyde; il discutait avec eux l'authenticité d'un livre d'Aristote, ou un verset d'un texte hébreu; c'était le plus ancien de tous, le sage van der Mylen, son appui constant dans les mauvais jours; c'était Aggée Albada, qu'il avait converti. Une amitié plus éclatante, qui dut adoucir ses épreuves, fut celle de notre Duplessis-Mornay. Ils s'étaient connus dans les négociations relatives au duc d'Anjou. Il y avait entre ces deux hommes tant de ressemblance de caractère et de situation, que le lien n'eut pas de peine à se former: tous deux ministres de deux grands hommes protestants, Henri IV et Guillaume d'Orange; tous deux destinés à voir tomber leur héros sous un assassinat; chefs militants de leur église, hommes de plume et d'épée, de croyance surtout, que l'on a appelés les papes du protestantisme: roides et implacables dans la controverse, déliés et conciliants dans les affaires, le premier avec plus d'amertume et de tristesse, le second avec plus de flamme et d'ironie; également pénétrés de la foi nouvelle; vrais philosophes évangéliques, celui qui a tout perdu console l'autre de sa bonne fortune. Rien de salutaire pour l'âme comme la correspondance de ces deux sages; on pourrait former des rares fragments qui subsistent une sorte d'Èpictète chrétien. Marnix écrit à Duplessis-Mornay: «Je n'attends que les occasions; de les chercher ambitieusement ne me permet mon naturel, mais je les embrasserai avidement quand elles s'offriront. Touchant votre état, j'en ai fort bon espoir à cause que, le voyant désespéré, j'espère que Dieu se souviendra de ses miséricordes; mais le nôtre me semble en danger, parce que ses ulcères sont cachés, et comme cicatrisés sous les ampoules de la prospérité. À cela Duplessis-Mornay répond d'un accent non moins profond et pénétré: «En ces ennuis publics, je ne trouve consolation qu'en la conférence des bons et entre ceux-là je vous tiens des meilleurs. Avec tels, j'aime mieux soupirer profondément que rire effusément avec les autres, parce que le plus souvent Dieu se rit de nos ris et au contraire exauce nos gémissements et nos larmes. En particulier, faites-moi toujours cet honneur de m'aimer, et croyez que je vous honore uniquement. Faites- moi quelquefois part de vos solitudes, car j'estime vos déserts plus fructueux et plus fertiles que nos plus cultivées habitations. De moi, tenez-moi pour un homme noyé dans les sollicitudes de ce temps, mais qui désire nager, s'il est possible, jusqu'aux solitudes.» Du fond de sa retraite, Marnix ne s'adresse pas seulement à ses amis privés; il publie des épîtres aux rois, aux princes, aux peuples qui continuent le combat pour la foi nouvelle. Cette voix partie de la solitude acquiert une gravité impérieuse qu'on ne lui connaissait pas; c'est le prêtre qui parle. A ce temps appartient l'Exhortation loyale à ceux des Flandres, du Brabant, du Hainaut, qui gisent encore sous la croix . Il les adjure de ne pas s'accoutumer au joug moral de l'invasion catholique, même entre les mains des Espagnols. «Regardons notre devoir, s'écrie-t-il, et fions-nous à Dieu!» Quant à ceux qui ont conquis ailleurs une patrie, en Hollande, il leur enseigne ce qu'il y a de plus difficile, à ne pas se dégoûter prématurément de la victoire parce qu'elle n'a pas donné incontinent tout ce qu'on avait espéré. «Se figuraient-ils par hasard que Dieu les conduisait dans un paradis terrestre?» Puis il prend à témoin tant d'empereurs, de rois, de princes, qui n'ont pu dompter une poignée de gueux et de huguenots; signe manifeste que la main du Tout-Puissant est avec eux. Ainsi il célèbre le triomphe au milieu de l'exil. Proscrit, relégué, il soutient les victorieux contre les déceptions de la victoire. Au reste, nul retour personnel, nulle amertume de se sentir exclu de sa part dans le succès. Jamais l'instinct moral ne parut plus élevé chez Aldegonde. Ce moment de sa vie, qui ne laisse presque rien à raconter aux historiens, est celui de tous qui comptera le plus pour lui auprès de la justice éternelle. Un événement acheva d'ouvrir les yeux sur l'iniquité commise contre Marnix. Les plus obstinés durent reconnaître que le parti catholique espagnol continuait de voir dans Marnix, même désarmé, un de ses plus dangereux ennemis. Un prêtre de Namur déguisé en soldat, Michel Renisson, fut arrêté à la Haye, convaincu d'avoir tenté d'assassiner Maurice. Le prêtre avoua avoir reçu d'avance pour le prix du meurtre deux cents philippus d'or; il déclara en outre que le même parti avait payé d'autres sicaires pour assassiner les plus grands hommes de la république, - Marnix, Barneveldt et le fils de Maurice, âgé seulement de dix ans. C'était le moment où le roi catholique offrait la paix aux confédérés. Les états firent frapper une médaille qui était la réparation la plus éclatante de l'injure faite à Marnix. On voyait le roi d'Espagne offrir une branche d'olivier à un habitant des Pays-Bas qu'un assassin poignardait par derrière. Au bas, on lisait: Il offre la paix, et voilà ce qu'il fait. C'est ici qu'il faut remarquer, dans les origines du la république de Hollande, le parti que les pouvoirs politiques ont su tirer des médailles pour parler à l'imagination des masses, trait caractéristique de la révolution des Pays-Bas. Dans un temps où le peuple lisait peu, le gouvernement a su mettre constamment sous ses yeux les événements importants, allumer son imagination, l'instruire en le passionnant. Pour chaque événement de la révolution, une bataille, un siége, un projet de traité, on frappait une médaille grossière, qui, servant de monnaie, passait de mains en mains jusque chez les plus pauvres. C'était, avec une publicité incessante, ce que nous appelons aujourd'hui l'illustration appliquée comme mesure de salut aux grands intérêts d'un peuple. Les états, les communes mêmes, parlèrent admirablement cette langue. De courtes inscriptions accompagnaient les figures. C'était un mot presque toujours profond, énergique: le mot d'ordre de la révolution. Tel qui ne pouvait lire la légende s'attachait à l'image. C'était, au plus fort du danger, une main qui sort des cieux, armée d'une épée avec la devise: Je maintiendrai, ou encore: Ne pas désespérer: nil desperandum. Les époques étaient ainsi représentées: 1568, sous le duc d'Albe, c'était un squelette; 1570, un Espagnol debout entre la mort et la famine; 1577, de épis qui renaissent sous les pas d'une armée; la pacification de Gand, un vaisseau qui entre dans le port; Harlem pendant le siége, un bourgeois accoudé et rêvant sur deux têtes de morts et des ossements; Anvers, un pèlerin qui va demander assistance. Leyde criait sur ces médailles: Plutôt turc que papiste; la Hollande au milieu des eaux: Je lutte et je surnage; Middelbourg: Ce n'est pas le roi, c'est la faim qui m'a vaincu; la Zélande: Veillez sur la terre, moi sur la mer. Les individus avaient leurs emblèmes: celui du père Guillaume était un nid d'alcyons toujours tranquille au milieu d'une mer en furie. Pour marquer le ressentiment des Frisons, un homme armé d'un maillet entaille profondément un rocher, avec ces mots: Il grave ses offenses dans le marbre. Quelques médailles sont ironiques, telles que Granvelle sortant des Pays-Bas monté sur un âne, la Belgique foulée comme la vendange sous le pressoir des inquisiteurs et du roi. A mesure que la lutte s'invétère, l'ironie disparaît, le côté tragique et religieux remplit tout. Dieu est avec nous (Goot met ons), c'est le cri du triomphe depuis 1575. Quelle influence dut exercer un moyen ainsi répété de propagande! Où est le discours, le livre, qui eût valu de pareils signes? Le soldat, le matelot, l'ouvrier, n'était jamais abandonné à lui-même; il entendait partout autour de lui le cri des choses; il voyait, il touchait la plaie et le remède. La révolution parlait incessamment à la foule par des milliers de bouches de bronze. XV Après une vie déjà si féconde, il restait à Marnix à composer le plus considérable de ses ouvrages, celui qui faisait dire à Bayle qu'Aldegonde avait arraché à l'église romaine plus d'esprit que Calvin. Aucun historien, ni aucun biographe, depuis la fin du dix-huitième siècle, ne paraît avoir eu connaissance du Tableau des différends de la religion , et il n'est pas étonnant que l'église catholique ait mis un zèle infini à faire disparaître le chef-d'oeuvre de Marnix. Comment en donner une idée? Rien de plus difficile dans le temps où nous sommes. Je ne sais par quel progrès du temps il arrive que les pages les plus vivantes de ce livre, les plus immortelles, sont précisément celles qu'il est impossible de citer aujourd'hui. Arrivé à la fin de sa vie, qui était aussi la fin du seizième siècle, Marnix entreprend de rassembler dans une seule oeuvre , passionnée, savante, railleuse, toutes les armes que cette grande époque a fourbies contre l'esprit du moyen âge. Pour cela, il puise dans toutes les colères, dans tous les ressentiments, dans toutes les indignations de la réforme et de la renaissance. Il veut, de cette multitude de pamphlets sanglants que la foi, la raison retrouvée, les persécutions, l'échafaud, ont accumulés, composer un immense pamphlet sacré qui ne laissera en oubli aucune des plaies de l'humanité morale au seizième siècle: oeuvre de bon sens et de justice, qui sera lue par les bourgeois et par le peuple dans les courts intervalles de repos, au milieu des guerres religieuses. Il rivalisera d'ironie avec Erasme, de fiel avec Ulrich de Hutten , de sainte colère avec Luther, de jovialité et d'ivresse avec Rabelais. Rien ne sera trop bas, trop hideux à son gré pour le supplice qu'il veut infliger, le cautère d'opprobre, l'irrision des gentils. Surtout il s'inspire de lui-même; il reprend son premier ouvrage écrit en hollandais en 1569 sous le couteau du duc d'Albe, et qu'une multitude d'éditions a consacré. C'est au premier plan qu'il développe; il y ajoute ce que lui a enseigné l'expérience de sa vie de combats; et, comme il veut que ce livre ne soit pas enfermé en Hollande, mais que les coups en soient sentis à travers toute l'Europe, il l'écrit dans sa langue maternelle, en français, tantôt s'élevant avec le sujet jusqu'au langage des prophètes, tantôt descendant avec sa passion jusqu'aux peintures les plus burlesques, mêlant au besoin le français au wallon pour populariser, répandre, rallumer les colères de l'esprit. D'autres auront attaqué la foi du moyen âge avec plus de méthode sur un point, nul avec autant de hardiesse, une risée plus franche, une indignation plus sincère et plus soutenue. Marnix embrasse tout, il ravage tout en même temps: dogmes, institutions, traditions, sacerdoce, livres, culte, légendes, coutumes. C'est ici véritablement une guerre à outrance, sans merci ni vergogne; le sac de l'église gothique par la main du chef des gueux, au milieu du ricanement de tout un peuple. J'ajouterai, si l'on veut, que ce livre est une sorte de machine infernale à la Gianibelli, chargée de toutes sortes d'engins, de pierres sépulcrales, et placée, mèche allumée, sous le maître-autel de Saint-Pierre. Dans sa force effrénée souvent très-fine; très-déliée, Marnix a trouvé par instinct le fond comique des Provinciales: un personnage ridicule, que ses fourberies n'empêchent pas d'être naïf, fait devant la foule, au nom du catholicisme, l'exposition complète de la doctrine orthodoxe, et il se trouve que cette apologie est, malgré lui, la condamnation et la risée de sa propre croyance. Seulement le personnage mis ainsi en scène n'a pas le caractère discret et prudent du héros des Provinciales; il est bien plutôt de la famille effrontée des personnages de Rabelais. Que l'on se représente une sorte de Grangousier ou de frère Jean des Entommeures résumant au point de vue de l'église romaine le grand combat de doctrines livré par tout le seizième siècle autour de la vieille église: «Courage, enfants, venons aux mains, et contemplons la souplesse des bras de nos athlètes catholiques!» Là-dessus, avec une science énorme, mais qui semble ivre de la colère de tout le siècle, il rassemble, il étale sur chaque point les objections des adversaires; il s'apprête à les foudroyer; mais, à mesure qu'il manie les armes de la raison il en est lui-même effrayé, transpercé: «Oh! oh! qu'est-ce donc? cet homme a-t-il entrepris de nous ruiner?» Puis il se prépare de nouveau à triompher de l'adversaire, et l'immense et grotesque controverse continue, sorte d'Odyssée burlesque, à travers les sophismes, les argumentations, les plis et replis de la théologie du moyen âge aux prises avec la renaissance. Quelquefois la mise en scène dont Pascal a tiré de si grands effets d'art est largement ébauchée: «Pour Dieu, mon maître, puisque, vous m'en faites souvenir, il faut que je vous conte une histoire sur ce propos, de ce qui se passa, un jour de la semaine en mon jeune temps, devant les dernières neiges, entre une troupe de beaux jolis huguenots, qui semblaient tous être camarades et étaient lestes et joyeux comme de jeunes cardinalins, sauf qu'ils ne portaient pas la livrée; et comme par aventure je me trouvai avec eux, croyez que je mordis bien ma langue, et fis belle pénitence d'être contraint de voir rire ainsi les ennemis de notre sainte mère Église. «Or, il y avait un entre eux un peu plus grand de stature que les autres; je pense qu'il devait être ministre... Et notez qu'il avait sur un pupitre devant lui le premier tome des Controverses de Robert Bellarmin, ouvert au quatrième chapitre du quatrième livre. S'étant donc, ce beau prêcheur, mis sur ses ergots, comme une chèvre qui broute une vigne rampante sur une muraille, et ayant achevé de lire tout le susdit chapitre: «Messieurs, dit-il, que vous en semble?» «Et avec cela il acheva son propos, et croyez qu'il n'y eut en toute cette compagnie un seul qui engendrât mélancolie, étant tous bien aises et joyeux comme de petits papes. Tout au contraire, de mon côté, je me trouvais camus et honteux comme un fondeur de cloches, et me souhaitais cent lieues arrière de là; car il me semblait avis que j'étais là comme un âne jouant des oreilles au milieu d'une joyeuse brigade de guenons, et, qui pis est, jamais le coeur ne me donna la hardiesse d'ouvrir la bouche pour le contredire un seul mot, ni plus ni moins que si j'eusse été un malfaiteur oyant prononcer ma sentence de mort.» La conclusion de ce combat de paroles, c'est toujours d'augmenter la confusion du champion de l'Église gothique; mais que lui importe? Une chose surtout est observée avec originalité dans ce personnage. Il se sent vaincu; sa raison est à bout; son orgueil ne diminue en rien pour cela; plus il est hué, plus il triomphe. Cette infatuation d'une tête de pierre est peinte avec une grande vigueur: «Pour dire vrai, cela nous fait penser à nos consciences, quand nous nous trouvons si rudement assaillis par tant et de si divers témoignages de l'Écriture, laquelle comme un glaive tranchant à deux côtés, coupe la gorge à notre digne et vénérable prêtrise. Mais que voulez-vous? Il ne faut pas perdre courage au besoin, mais il faut trouver quelque bouclier pour mettre au-devant et garantir la marmite, à quelque prix que ce soit.» L'historien de Thou disait à propos de cet ouvrage: M. de Sainte-Aldegonde a mis sa religion en rabelaiserie, et l'on ne peut nier que cela ne soit vrai à l'égard du papisme. Chaque page, pleine d'une verve monstrueuse, donne l'idée d'une procession orgiaque à travers les mystères. Voyez la marche sacrée du Silène de Rubens au milieu des faunes et des satyres à jambes tortes, vous aurez pour la hardiesse et le coloris une idée de l'ouvrage de son compatriote le bourgmestre d'Anvers. Mon étonnement fut grand, lorsque pour la première fois tomba entre mes mains un des rares exemplaires de ce livre, échappé, je ne sais comment, au bûcher. J'étais surpris que l'auteur d'un ouvrage où la langue française a servi à livrer de si terribles assauts fût entièrement inconnu dans mon pays. Une si impitoyable ardeur à déchirer du haut en bas le voile de l'Église, c'est ce que je n'avais jamais vu. Il me sembla un moment que Voltaire même était craintif et repentant auprès de ce hardi ravageur qui secoue avec tant de fureur les colonnes du temple. Je découvris bientôt que ce qui autorisait Aldegonde à tout oser et à combattre sans masque, c'est qu'il avait gardé une foi profonde à travers les ruines; il extirpait en conscience jusqu'à la dernière relique du moyen âge, sans s'inquiéter si son ironie corrosive ne brûlait pas jusqu'à la racine de l'arbre d'Éden, et par là je m'expliquai clairement, pour la première fois, comment, chez les anciens, des hommes tels qu'Aristophane ont pu conspuer les dieux sans cesser de croire à leur divinité. Marnix a souvent des traits de la fantaisie d'Aristophane; mais telle est la sûreté de sa foi, qu'au milieu de son ironie de bacchante, il ne craint jamais que les cieux des réformés en soient éclaboussés. Pour nous, à la distance où nous sommes, nous ne marquons plus assez bien ces limites. Quand nous voyons la moquerie déchaînée à travers l'infini, nous ne savons plus exactement où commence, où finit son empire légitime. Voulez-vous avoir l'impression vraie de ce livre? Une église, celle du moyen âge, s'élève dans les ténèbres; vous en passez le seuil. Un ricanement aristophanesque, rabelaisien, sort des catacombes; il est répété d'échos en échos par les murailles; il s'élève jusqu'au faîte. Chaque figure sur les chapiteaux, en haut, en bas, dans les moindres recoins, gonfle ses joues dans un rire éternel. Des agencements de mots monstrueux frappent vos oreilles, comme si les goules et les salamandres, rampant autour des chapiteaux, vous expliquaient leurs mystères barbares; au milieu de ces bruits moqueurs, l'église s'abîme dans un lac de boue; les lutins et les esprits follets sifflent sur les ruines. L'esprit même qui a soufflé sur elles a disparu; il ne reste qu'un vieux livre poudreux à demi consumé par le temps, avec cette épigraphe: Repos ailleurs! Comment des paroles jaillissant d'un esprit si ému, si sincère, tant de flamme, de religieuse colère, une haine si éternelle, un dédain si profond, un écho si populaire, une risée si implacable, un coloris souvent si magnifique, un cri si puissant, tant de vie, tant d'impétuosité, un appel si véhément à la vérité, à la liberté d'esprit, à l'affranchissement de l'intelligence, à la lumière après les ténèbres, comment tout cela peut-il aujourd'hui être enfoui dans ces pages sous une si épaisse poussière? A peine si je puis découvrir les mots sous l'empreinte jaunie de deux siècles et demi. Quoi qu'il arrive de ce livre, soit qu'il retombe dans son obscurité après le bruit qu'il a fait, soit que les passions de nos jours aillent le chercher sous la poussière pour s'en repaître encore, il n'en est point où l'on sente, où l'on entende mieux le choc des esprits sous la cuirasse, à travers les guerres religieuses. Le seizième siècle est là, on dans sa beauté, mais dans sa nudité, dans ce qui faisait sa passion et sa vie. Chez les historiens, vous n'entendez que le cliquetis des épées pendant une guerre de quatre- vingts années; ici, ce sont les cris, les grincements de dents, les défis, les apologies, les malédictions de deux religions dans la mêlée. Je m'étais toujours demandé comment il se pouvait que la langue française n'eût produit au seizième siècle aucun de ces ouvrages hardis qui chez les autres peuples marquent les représailles de la renaissance contre la foi du moyen âge. Fallait-il arriver jusqu'à Voltaire pour trouver chez nous la guerre ouverte? Le protestantisme et la philosophie avaient-ils cédé le terrain après la Saint-Barthélemy sans pousser un cri? Notre Satire Ménippée, si ingénieuse, si charmante, n'était pourtant au fond qu'une satire très-circonspecte, très-orthodoxe des excès politiques de la ligue. Rabelais lui-même restait catholique. Soit prudence, soit indifférence épicurienne, il n'avait jamais poussé la guerre à outrance jusque dans le dogme; d'ailleurs ses personnages gardaient toujours leurs masques gigantesques. Chacun voyait ce qu'il voulait sous ce déguisement: philosophie peut-être très-hardie, assurément très- commode. Quoi donc! l'esprit français aurait-il gardé pendant tout ce grand siècle une réserve si prudente en face des échafauds! La langue française ne répondra-t-elle que par des épigrammes à la Saint-Barthélemy? Non. Le Tableau des différends de la religion, publié à la Rochelle aussitôt qu'à Leyde, remplit ce vide; il est pour nous ce que sont pour les Allemands les Triades d'Ulrich de Hutten, pour les Hollandais la Folie d'Érasme. L'ouvrage de Marnix ne parut qu'après sa mort, dédié par sa veuve à l'université et aux États . Le retentissement n'en fut que plus grand. Nos Français de la Rochelle firent écho aux acclamations parties de Leyde: Ce grand Marnix est mort... Ici gisent les os du grand Sainte-Aldegonde; Son esprit est au ciel, son lot par tout le monde. Il y a dans le Tableau des différends de la religion toute sorte de styles, de langues et d'esprits différents. L'originalité la plus frappante est de voir les deux extrêmes du seizième siècle s'unir: ce qu'il y a de plus élevé dans l'idée, ce qu'il y a de plus orgiaque dans la forme, Calvin et Rabelais, le puritanisme et le pantagruélisme; à travers tout cela, un esprit très-fin, très-lumineux, quelquefois l'espièglerie, la malice d'un fabliau, et tout à coup une austère doctrine qui surgit du fond de ces ténèbres marmiteuses. En comparant au vocabulaire de Rabelais celui de Marnix, on voit combien là aussi il est créateur, combien il ajoute de mots heureux, pittoresques, à l'idiome de Gargantua; on pourrait former un glossaire de Marnix, et ce ne serait pas un ouvrage d'une médiocre étendue. J'y ai trouvé jusqu'à des mots du patois de ma province que je n'avais plus rencontres nulle part, souvenir de la longue union de la Bresse et de la Savoie. Dès le commencement, Marnix rencontre l'objection que Pascal rencontrera près d'un siècle après lui. Voici comment il répond dans une préface qui, pour la véhémence, ne reste peut-être pas très-loin des Provinciales. On trouve déjà chez lui cette phrase vibrante qui se balance comme une fronde avant de jeter la pierre au but: «Tu me diras qu'il n'est pas convenable de railler en choses graves qui concernent l'honneur de la majesté du Dieu vivant et le salut des âmes chrétiennes. Je le confesse aussi: ne sera-t-il pas question de rire quand nous rechercherons la vérité; mais si par aventure nous trouvons que ceux que l'on a déjà réfutés et rembarrés un million de fois ne font que piper de nouveau les âmes chrétiennes, n'êtes-vous pas d'avis de découvrir leur vergogne à la vue de tout le monde, puisque leur obstination et impudence effrontée n'admet aucun remède? «N'est-ce pas ici le cautère que ce grand prophète Élie appliqua jadis à la gangrène des prêtres de Baal par laquelle ils allaient infectant tout le peuple d'Israël? Ne voit-on pas qu'après leur avoir proposé la majesté de l'unique Dieu vivant, il expose les profanes contempteurs de Dieu et les marchands de conscience en opprobre et risée à tout le monde? Il étale leur infamie sur le théâtre de toute la postérité, disant à propos des hurlements qu'ils faisaient en l'invocation de leurs Baals et faux patrons: «Criez! criez! Vos dieux sont-ils encore endormis, ou par aventure sont-ils allés en quelque lointain voyage?» «Saint Paul même, voyant l'effrontée audace du sacrificateur qui tenait la place de Dieu, et cependant faisait profession de fouler toute justice et vérité sous les pieds, ne le flétrit-il pas d'une marque d'ignominie avec un sarcasme amer, lui disant qu'il ne savait pas qu'il était sacrificateur? Et de quelle façon accoutre-t-il, je vous prie, ces faux apôtres qui, sous ombre de sainteté, faisaient marchandise des âmes chrétiennes, usant de plusieurs ironies et risées? Et même en celle aux Philippiens, il les nomme chiens. Et les anciens pères ont du commencement écrit furieusement contre les païens et contre les hérétiques; mais, après avoir reconnu que toutes les exhortations et répréhensions étaient sans fruit, ne publièrent-ils pas des livres contre eux pleins de moqueries et sarcasmes, par où ils mettaient leurs abominations en opprobre et diffame? J'en appelle à témoin les livres de Clément, de Tertullien, de Théodoret, de Lactance, et même de saint Augustin, qui en sont remplis et montrent que là où il n'y a point d'espoir de remédier au mal et que l'on voit qu'il gangrènerait le reste du corps, il y faut appliquer le cautère d'opprobre, pour leur faire honte de leur impudence ou pour en dégoûter les autres qui se laissent abuser; voilà pourquoi aussi le philosophe chrétien Herman a écrit un livre qu'il a intitulé l'Irrision des Gentils. Suivant doue ces exemples, je suis d'avis que, traitant les sacrés mystères de la vérité de Dieu avec toute révérence et humilité, nous ne laissions cependant de découvrir la honte et l'opprobre des sottes cavillations des hérétiques et profanes avec un style digne de leur impiété, puisque, se couvrant du masque de religion contre leur propre conscience, ils abusent de la parole de Dieu pour gagner crédit et réputation entre les hommes et faire marchandise des âmes rachetées au prix du sang du fils de Dieu; car puisque, ayant été si souvent convaincus, ils retournent toujours à leurs redites, qui sont sans grâce et sans sel, que saurions-nous faire autre chose que de leur arracher le masque dont ils se couvrent pour les faire paraître tels qu'ils sont à la vérité? Cependant je prie tous ceux qui craignent Dieu et cherchent la vérité en bonne conscience qu'ils ne se scandalisent de cela, puisque ce n'est que pour mettre mieux la vérité en évidence et rembarrer l'audace de ceux qui font profession de la tenir cachée » Je ne sais si dans la Satire Ménippée éclate, nulle part un coloris plus vif que dans le passage suivant; il s'agit de la France et de l'Espagne au seizième siècle: «… Ce roi-là est mort, et notre fleur de lis a depuis naguère reçu une terrible atteinte des griffes papagalliques; elle faillit bien d'être foulée et flétrie tout à coup, sans jamais s'en pouvoir relever... Ils pensaient du tout atterrer la couronne de France. Vrai est qu'à la fin on en est encore venu à bout; mais ça a été en y laissant des traces d'une effroyable puissance de la fraude vaticane, qui présentement semble donner plus de terreur panique au magnanime coeur de la France que jamais elle ait fait au moindre et plus vil recoin de toute l'Italie. Je sais bien que la main de Dieu n'est pas raccourcie; mais que voulez-vous? Croyez-moi, mon ami, ces mules papales sont mauvaises bêtes; elles ont du foin en corne et ruent comme chevaux échappés. Je suis d'avis que nous allions baiser le babouin et nous prosterner à la dive pantoufle; peut-être nous donnera-t-il quelque lopin d'une bénédiction égarée, et nous serons encore les meilleurs enfants, car certes notre pragmatique sanction, la bonne vieille demoiselle avec son large tissu de satin vert et ses grosses patenôtres de jais, ne nous peut garantir dorénavant. Elle n'a pas une dent à la bouche, et la chaleur naturelle commence à lui manquer; même sa bonne commère, la liberté de l'Église gallicane, est longtemps passée à l'autre monde; on lui chante déjà force De Profundis et messes de Requiem. Ne nous vaut-il pas mieux servir le Catalan et humer l'ombre des doublons d'Espagne que d'avoir un roi huguenot? Je m'en rapporte à la sainte ligue, qui en a reçu des nouvelles toutes fraîches. «Venons à l'Espagne, qui se piaffe du roi catholique et veut donner loi même au saint père et lui ménager ses bulles et bénédictions comme étant le seul soutien et le bâton de vieillesse de sainte mère Église, l'arc-boutant de la sainte foi catalanique, apostolique et romaine. «Mais encore, per vida suya, sennor fanfaron! depuis quand est-elle montée si haut? ! quand s'est-elle émancipée du joug? J'ai bien vu ses fanfaronnades lorsque le vent lui donnait en poupe et que le bon san Jago roidissait les cordages de la sainte inquisition. Aussi suis-je bien averti que c'est sur son enclume loyolatique que la dernière ancre sacrée du navire se forgea; mais pour cela ne croyez jamais que le saint père veuille être chapelain du roi catholique: aussi n'y aurait-il pas de raison, n'en déplaise à M. l'ambassadeur d'Espagne. «Que vous semble? L'Espagne a-t-elle plus de priviléges que les autres? Faut-il pas qu'elle se laisse manier à courbettes aussi bien que la France? Je ne dis pas qu'elle ne puisse être réservée jusqu'au dernier mets, comme Ulysse au banquet de Polyphème; mais croyez qu'elle aura quelque jour une atteinte des dents cyclopiques du grand Polyphème Lance-Foudre, car il entend qu'elle lui appartient comme son premier et principal partage. «S'ils pensent faire bouclier de leurs Indes orientales et occidentales qui leur fournissent lingots d'or, ils doivent se souvenir que cela même leur est venu de la libéralité du saint père. «Quant au royaume d'Angleterre, il n'y a point d'acquêt pour nous: ils ont secoué le joug et se sont armés de foudres capitolines. Ne t'ébahis donc pas si ces béats pères sont acharnés contre la reine d'Angleterre, qui les empêche de jouir de leurs délices. Ils ont finalement vendu son royaume au dernier enchérisseur, lequel, pour faire boire de l'eau salée à tous ces braves don Diègues et Rodrigues d'Espagne qui avaient entrepris de se rendre chevaliers de la Table-Ronde en la Grande-Bretagne, dressa cette formidable armée sur laquelle le Seigneur souffla du ciel.» Ces citations ont été choisies parmi les moins significatives. Quant à celles qui marqueraient le mieux le génie de l'écrivain, il m'est impossible de les produire. Ce sont des armes que les hommes de nos jours ne peuvent plus porter. Je signalerai seulement le long morceau sur l'institution de la messe. «Il ramassa, dit Homère, et jeta une pierre que trois et quatre hommes tels qu'ils sont aujourd'hui seraient incapables de soulever.» Ce livre marque mieux qu'aucun autre le chemin fait par la réforme en moins d'un siècle. Qu'il y a loin de là aux premières incertitudes de Luther, ses violents assauts mêlés de retours subits et de repentirs! Que le ton a changé en Hollande depuis Érasme, et que celui-ci me semble glacé à côté des torches ardentes de Marnix! Sa moquerie donne à la victoire un caractère irrévocable. Il ose tout parce qu'il a la double audace de l'esprit et du caractère, et que de plus il parle, il raille, il provoque au nom d'une foi nouvelle. Là est le caractère qui marque son vrai rang dans l'histoire de la langue et des lettres françaises du seizième siècle. Nos plus hardis écrivains, Montaigne, Rabelais, sont arrivés à l'indifférence, sinon au mépris de toute espèce de religion, ce qui ne les empêche pas de conclure au profit de celle du moyen âge. Quand le sage Charron a étalé son dédain, son aversion pour tous les cultes , il se ravise dignement comme devait le faire un chanoine de Notre-Dame. L'auteur de l'Île sonnante dit la messe à Meudon; Voltaire communiera à Ferney par-devant notaire. Cette diplomatie, ces arrière-pensées portées dans la philosophie religieuse peuvent produire de fort beaux livres, une littérature brillante, difficilement des moeurs sûres et des institutions solides. Nous avons affiché un si grand dédain pour la réforme du seizième siècle, que nous nous sommes fait une loi d'en ignorer l'histoire. Avouons modestement que cette révolution religieuse était la forme de la liberté au sortir du moyen âge, et reconnaissons que ceux qui n'ont pu conquérir cette liberté ont été jusqu'à ce jour impuissants à en établir une autre. Ce qui ajoute à l'ouvrage de Marnix une force extraordinaire, c'est le parfait accord de sa vie et de ses paroles, de sa croyance et de ses conclusions. Son inspiration est celle des gueux, briseurs d'images; son ironie, c'est la colère de la Bible retrouvée par la renaissance; tempête de l'esprit qui disperse aux quatre vents tout ce que Luther, Zwingle, Calvin, ont pu laisser subsister par hasard de l'ancien édifice. Si l'on pouvait se représenter la moquerie d'un Voltaire plein de foi, on ne serait pas loin de Marnix, il faudrait y joindre le pittoresque de Rabelais sur le fond sérieux d'une ébauche de Pascal; la manière abondante, le génie plantureux des Flandres, accompagnés des éclats de malédictions qui partent d'une âme éprouvée par quarante ans de combats en pleine mêlée. Il me semble que lorsqu'on n'a pas lu Marnix de Sainte-Aldegonde, on ne sait pas tout ce que renferme encore de flammes et d'ironie vengeresse la langue française. On trouve dans la même page un croyant, un profane, un homme d'état, un grand artiste; il restait à voir ces oppositions d'humeur, dont aucun de nos écrivains ne donne peut-être une juste idée, je veux dire le mélange de l'enthousiasme religieux et de la moquerie burlesque, David et Isaïe donnant la main à Téniers et à Callot. Jusqu'ici on avait contesté à l'esprit français la faculté de réunir ces hardis contrastes dans une même oeuvre: les Italiens citaient Pulci, les Espagnols, Quevedo,les Anglais Butler, les Allemands Ulrich de Hutten. Nous pouvons leur opposer Aldegonde; il est de leur famille. Un Gargantua religieux, enthousiaste, sublime de foi et d'espérance, qui s'y serait attendu? Marnix complète ainsi le domaine de la langue française; elle nous gardait des trésors cachés pour les temps de disette. A un autre point de vue, Marnix ôte au protestantisme son apprêt et sa roideur. Il a su concilier avec le tour d'esprit le plus populaire l'élévation continue de la doctrine. Vif, aventureux dans son style de cape et d'épée, osant tout, bravant tout, il répand sur le dogme une joie, une bonne humeur, une hilarité inépuisable. On ne peut guère le lire sans penser aux chaudes représentations de la Bible par les peintres hollandais; à travers les tavernes fumeuses, j'aperçois dans le lointain, sur un ardent sommet, le Golgotha de Rembrandt. Ce livre, véritable catapulte, le plus grand, le plus sanglant, le plus robuste des pamphlets que la langue française ait produits, parut en 1599. Ce fut le dernier mot du seizième siècle: l'ironie en plein triomphe, non plus réservée et craintive comme dans Érasme, non pas amère et douloureuse comme dans Ulrich de Hutten, mais pleine, surabondante, rassasiée de butin, festoyant la victoire, enivrée de l'avenir. Le cadavre du passé est traîné sept fois au milieu d'un rire inextinguible autour de la vieille Ilion du moyen âge. XVI L'ouvrier de la Bible, armé du glaive et de la truelle, c'est Marnix. Jamais il n'a ébranlé l'Église du passé qu'il n'ait en même temps édifié la foi nouvelle. Les états généraux de Hollande se souviennent de Marnix quand il faut donner une base à l'Église nationale; ils le chargent officiellement par une loi de faire la traduction complète de la Bible en langue néerlandaise. Marnix quitte sa solitude de Zélande pour l'université de Leyde, qu'il a fondée; là, entre Joseph Scaliger et Juste-Lipse, il entreprend vers la fin de ses jours, accablé d'infirmités précoces, mais toujours serein et infatigable, le labeur que Luther a réservé à ses années de jeunesse et de force. La langue sacrée de la Hollande était née en quelque sorte des psaumes et des cantiques d'Aldegonde. On en critiquait çà et là les rimes frustes, les nombres imparfaits; lui, si Français de coeur et de langue, excluait systématiquement du hollandais tous les termes empruntés à la France. Cette réforme si féconde avait étonné; mais si c'étaient là les reproches qu'on lui adressait, la simplicité, l'énergie native, l'accent antique, la majesté qu'il savait trouver dans l'idiome jusque-là indomptable des Bataves, étaient admirés sans restriction. Que serait-ce du monument complet de l'Ancien et du Nouveau Testament, quand le même homme qui combattait depuis un demi-siècle pour ce livre l'aurait reproduit jusqu'à la dernière ligne? Cette gloire fut refusée à Marnix. Le vieux lutteur tomba épuisé sur la Bible comme il achevait les derniers versets de la Genèse. Sa fin fut attristée par la nécessité de se défendre. Marnix n'eût pas été de son temps, s'il n'eût eu comme tous les autres son heure d'intolérance. Il avait étendu la liberté aux luthériens, aux calvinistes, aux puritains, même aux anabaptistes, qui partout ailleurs épouvantaient le seizième siècle et le faisaient reculer: mais lorsque surgirent les mennonites et les enthousiastes , l'auteur du Tableau des différends de la religion eut comme une vision anticipée du débordement des sectes dans les États- Unis d'Amérique. Cet avenir lui sembla le chaos; il en eut peur et voulut fermer violemment la porte aux derniers venus de la réforme, tant il est difficile que l'homme doué de l'esprit le plus intrépide n'ait pas son moment de stupeur, quand il voit face à face l'avenir que lui-même a évoqué. L'intolérance inattendue d'Aldegonde ne pouvait manquer de lui être reprochée. Pour mieux envenimer la querelle, on réveilla les anciennes calomnies sur la défense d'Anvers, sachant bien que c'était la plaie toujours vive. Aldegonde répondit avec véhémence; il revint encore une fois douloureusement sur les opérations du siége et adressa aux états ce testament de pieuse colère qu'il termine par un appel suprême à la justice d'en haut. Ce fut sa dernière oeuvre. Il mourut à Leyde le 15 décembre 1598, âgé d'un peu plus de soixante ans; son corps fut porté à West-Soubourg. Il y avait trois mois à peine que Philippe Il était dans son tombeau à l'Escurial. Où est la statue de Marnix? demandait, il y a une vingtaine d'années, un des écrivains de Hollande les plus estimés. Elle devrait être en face de celle de Guillaume le Taciturne. Pour moi, je demande: Où sont les ouvrages de Marnix? où sont un si grand nombre de ses écrits, qu'il m'a été impossible de découvrir dans son propre pays , et qui peut-être n'existent plus nulle part? Où est son ouvrage de l'Institution du Prince, qui contenait sa politique? Où est son Commentaire sur le siége d'Anvers, morceau si capital pour l'histoire, et que les derniers historiens de la ville d'Anvers déclarent perdu? où sont les ouvrages que lui attribuait Juste-Lipse, Du Salut de la République , Avertissement aux Rois et aux peuples ? Les uns sont irréparablement détruits; les autres, réduits à quelques exemplaires presque introuvables, disparaîtront bientôt. Pour recomposer cette figure, j'ai été obligé de rassembler çà et là à grand'peine des fragments épais, mutilés ou inédits; encore n'ai-je pu découvrir presque aucun détail intime et domestique sur Marnix, et c'est là mon excuse pour ce qui manque à cette vie. Tout ce que l'on sait par la tradition, c'est qu'il a été marié trois fois; que sa première femme s'appelait Philippe de Bailleul, la seconde Catherine de Eeckeren, la troisième Josina de Lannoy. Il eut de ces mariages quatre enfants: un fils, Jacob, tué dès sa première campagne; trois filles, Marie, Amélie et Elisabeth, qui se fixèrent en Hollande, où elles épousèrent, l'une un des Barneveldt, les autres deux des principaux citoyens de la république. Avant que la perte des écrits d'Aldegonde ne soit consommée et irréparable, une entreprise digne de la nation hollandaise serait de réunir et de publier ces oeuvres, qui renferment pour ainsi dire sa raison d'être. Si l'esprit des Nassau vit encore quelque part, laissera-t-il périr tout entier l'ami, le champion, le défenseur, l'alter ego de Guillaume? Qui a contribué plus que Marnix, après Guillaume, à fonder la nationalité, à conquérir la liberté religieuse et civile, à établir l'Église nouvelle, sur laquelle tout repose? Les oeuvres de Marnix sont les titres de la nation hollandaise. Ces ouvrages auraient un intérêt sinon égal, au moins très-grand pour ses compatriotes, les Belges, dont il a le premier et le dernier, par la plume et par l'épée, défendu l'indépendance durant quarante années sans pouvoir la sauver. Quant à nous, serions-nous devenus si indifférents à tout ce qui regarde la dignité humaine, que nous ne prêtions aucune attention à des monuments inconnus pour nous, pleins de l'esprit français qui, deux siècles avant notre révolution, renferment une partie de son génie? A défaut de tout instinct moral, la vanité nationale nous obligerait, ce semble, de paraître nous intéresser à ce complément inattendu de notre littérature et de notre langue. Nous voudrions voir comment notre idiome a régi la grande tempête batave, et nous serions pour le moins curieux de savoir ce qu'est devenu notre Rabelais chez un Pascal wallon. Une édition de Marnix conçue dans ce plan devrait comprendre 1° ses ouvrages de théologie. controverses, catéchismes, traduction en prose et en vers de la Bible 2° ses mémoires et ses lettres politiques: il serait facile d'en composer un recueil semblable à ce qu'on appelle les Mémoires de notre Duplessis-Mornay; 3° ses pamphlets, consolations, avertissements, apologies; 4° la Ruche romaine en français et en flamand: il faudrait y joindre ses chansons populaires, qui, selon Bayle, furent aussi utiles à la république que de gros livres 5° le Tableau des différends de la religion. J'ai moi-même préparé une édition de ce dernier ouvrage, sans contredit le plus important de tous. XVII Marnix et Guillaume, c'était l'union intime des états et du prince, de la liberté et de l'autorité. Eux morts, qu'arrive-t-il? On voit en Hollande une chose bien extraordinaire, et qui, je pense, ne s'est rencontrée que là: les masses du peuple, prises d'une superstition obstinée pour un nom, pousser pendant deux siècles tous ceux qui portent ce nom à usurper; ceux-ci dirigeant tout vers ce but et néanmoins incapables de l'atteindre; la conjuration ouverte du peuple et du prince pour fonder le despotisme politique; cette conjuration ajournée, déjouée, enfin vaincue par une certaine force intérieure plus puissante et surtout plus sage que le peuple et le prince. Quelle était cette force? Maurice, successeur de Guillaume, ne fit aucune difficulté de laisser égorger juridiquement le vieux Barneveldt, qu'il tenait pour l'homme le plus respectable de la république. Guillaume III souffrit que le peuple mangeât le coeur des deux plus vertueux citoyens de son temps, les de Witt. Avec de si excellentes dispositions à devenir souverains absolus, comment les Nassau ne purent-ils y parvenir ? Ce n'est pas que la nature humaine eût changé en Hollande en quelques années; elle tendait au contraire sans cesse à ramener l'ancienne servitude accoutumée. Les masses du peuple, selon l'ordinaire, poussèrent la reconnaissance aussi loin que l'ingratitude, et c'était une double cause d'asservissement; mais un obstacle invincible était là qui s'opposait, en dépit des hommes, au retour vers le passé. En abolissant l'ancienne religion, la nation avait brûlé ses vaisseaux. Rien ne put la ramener même pour un instant à son point de départ. S'il n'eût dépendu que de la multitude, la république n'eût pas vécu un seul jour; mais (exemple unique peut-être!) il se trouva que, par la seule force d'une révolution religieuse, un peuple fut contraint de demeurer libre malgré lui. La petite bourgeoisie et la foule ne cessèrent un moment de demander la souveraineté pour quiconque portait le nom de Guillaume. Les paysans, les ouvriers, les marchands, impuissants à maîtriser l'aristocratie des états, ou ignorant encore ce que c'était que la liberté, cherchaient leur sûreté dans la puissance d'un seul et s'abritaient dans l'ombre du Taciturne. Vous les eussiez crus dévorés d'une soif de domesticité. Ce n'était que le désir de jouir enfin de l'égalité dans l'abaissement de tous. Au moindre péril du dedans et du dehors, la nation presque entière courait disparaître dans la maison des Nassau. De leur côté, ceux-ci s'offrirent ou tentèrent de s'imposer sans relâche. Tour à tour humbles ou menaçants, ils se glissèrent vers le trône à travers toutes les dignités républicaines. Et malgré cela, ni le prince ni le peuple n'osèrent jamais attenter par la violence sur la souveraineté et la liberté des états. C'est que ceux-ci étaient les témoins vivants de la révolution religieuse. Ils représentaient le principe d'examen sacré pour tous. La haine même furieuse vint battre le seuil, elle se prit aux individus, et mit en pièces les meilleurs; mais une certaine crainte, mêlée de pieux respect, ne permit pas que l'on mît jamais la main sur les états. La religion nouvelle veillait à la porte. Pour violer l'assemblée des états, il aurait fallu fouler aux pieds la Bible de Marnix. Je pense aussi que Guillaume 1er, par son exemple, retint ses descendants. Il y avait dans la foi nouvelle des Hollandais trois principes qui ont engendré leur histoire: premièrement l'horreur de l'église romaine, par où ils se sont affranchis de l'Espagne et ont constitué leur nationalité; - secondement, la doctrine calviniste des élus de la grâce, fondement de l'oligarchie des états, qui provoqua la jalouse inimitié des masses. - C'est là ce qui mit si souvent hors de lui le peuple le plus froid et le plus patient de la terre; il était dévoré d'envie et de haine contre une aristocratie bourgeoise dans laquelle il désespérait d'entrer. Moins elle était élevée par ses origines, plus elle était blessante. Le grand mal qui en résulta, ce fut une république où la liberté était impopulaire, et où chacun croyait gagner tout ce qu'il donnait à l'arbitraire d'un seul. - Il y avait enfin le principe d'examen, duquel naissait le principe républicain du contrat social; c'est par là que fut sauvée la souveraineté nationale, qui jamais, malgré tout, ne put être absorbée dans le prince . Il faut avouer, d'autre part, que les états firent preuve d'un grand sens dans leur lutte avec la superstition populaire pour le nom de Guillaume. Que de fois ils ont arraché l'arbre à propos pour l'empêcher de s'enraciner, tantôt laissant tomber en désuétude la première dignité de la république, le stathoudérat, tantôt, quand ils y sont forcés, le relevant à demi, sans autre attribution réelle que le nom, puis tout à coup l'anéantissant pour un quart de siècle! C'est ainsi qu'ils prouvèrent, par le mouvement même, que la république pouvait marcher sans lisières. Après avoir été privé de la domination des Nassau, le peuple redemanda le joug avec fureur il fallut céder; mais la liberté avait déjà plus d'un siècle de durée, un nom ne put l'étouffer, et voici la loi singulière qui en résulta: d'usurpation en usurpation, le stathoudérat se rapproche chaque jour de l'ancienne royauté, sans jamais pouvoir y atteindre. C'est en politique ce que sont en géométrie les asymptotes de l'hyperbole. Les états montrèrent le même sens dans les choses religieuses. Souverains modérateurs entre les sectes, ils tinrent le catholicisme dans la dépendance et presque dans l'opprobre tant qu'il fut à redouter; ils lui rendirent avec éclat une demi-liberté dès qu'ils le jugèrent impuissant. Quoique la population grandît démesurément avec la liberté, la question économique se résolut d'elle-même dans la république de Hollande. On vit là sur une petite échelle ce que l'on voit aujourd'hui aux États-Unis: des bourgs devenir de grandes villes en quelques années, un empire croître à vue d'oeil, tous les réfugiés des vieux états grossir la république nouvelle, et la propriété publique ou privée s'augmenter et s'étendre avec la population même. Le champ communal, c'était l'océan, la mer libre, mare liberum. Un jour pourtant, cette puissance nouvelle, qui affranchissait l'Océan, qui refoulait l'Espagne, imposait la paix à Louis XIV, et qui devait donner l'hospitalité à tout le dix-huitième siècle, fut prise d'une grande terreur. On venait d'apprendre qu'un petit ver imperceptible s'était mis à ronger les pilotis des digues sur le bord de la mer. Les Provinces-Unies se crurent perdues; des prières publiques furent ordonnées dans toutes les églises. Il s'en fallut peu que cette nation victorieuse de l'Espagne, de la France et de l'Angleterre, ne disparût devant ce vermisseau qui, sans se déconcerter, s'avançait toujours en rongeant la barrière de l'Océan. A la fin, le génie de l'homme triompha de cet éphémère et le força de reculer. L'empire qui avait failli un moment disparaître devant lui reprit orgueilleusement, depuis la Baltique jusqu'à l'extrémité des Indes, le cours de ses prospérités. XVIII La même révolution religieuse qui a créé une Hollande politique a créé l'art hollandais, en sorte que l'on a ici le spectacle d'une nation qui, née d'une parole comme le chêne du gland, s'épanouit dans une unité vivante, où la religion, la politique, l'industrie, l'art, ne sont que les formes diverses d'une même pensée. Depuis la réforme, les scènes de la Bible n'apparaissent plus à travers les traditions accumulées de l'Église. Tous les temps intermédiaires entre le christianisme primitif et l'homme moderne sont abolis; le moyen âge disparaît effacé comme par enchantement. La perspective du monde étant changée, l'antiquité chrétienne semble d'hier. De là une réalité saisissante dans la peinture hollandaise. Le divin s'est rapproché de seize siècles; il est descendu des hauteurs de la liturgie. L'homme s'imagine le rencontrer et le toucher à chaque pas. Le Christ n'est plus relégué dans le lointain obscur de la tradition ni enfermé dans le tabernacle du saint des saints. Il est là, il passe dans la rue, il monte dans la barque; le voilà qui traverse le lac de Harlem. Et ce n'est pas seulement le temps qui disparaît, c'est tout ce qui servait d'intermédiaire entre le Dieu et l'homme. Plus de pompes ni de fêtes, à peine un reste de culte; le christianisme interprété non par les docteurs ou les pères, mais par le peuple; chacun marchant sans guide dans sa voie particulière, comme si le monde moral datait d'un jour, d'où la simplicité des Écritures poussée jusqu'à la trivialité; les objets plus vrais, plus réels, mais dépouillés de la perspective grandiose de l'éloignement dans le temps; non plus l'église, la maison du prêtre, mais la demeure, le foyer du pauvre laïque; son toit de chaume, ses meubles familiers, son champ, son boeuf, son cheval, ses vases de terre ou de cuivre, tout ce qui porte témoignage de l'individualité humaine. Là est la révolution du seizième siècle, là est aussi la peinture hollandaise. Comment les biographes de Rembrandt et ses interprètes ont-ils oublié jusqu'ici son caractère de réforme? Ce devait être le point de départ. Rembrandt est l'historien des Pays-Bas bien mieux que Strada, Hooft ou Grotius. Il rend palpable la révolution, il l'éclaire à son insu de mille lueurs. D'un autre côté, elle le montre tel qu'il est, elle le dévoile; sans elle, il resterait une sorte de monstre inexplicable dans l'histoire des arts. Sa Bible est la bible iconoclaste de Marnix; ses apôtres sont des mendiants; son Christ est le Christ des gueux. Une partie de ses oeuvres est même connue sous ce titre. Le peintre est arrivé le lendemain du sac de la vieille Église par les briseurs d'images d'Anvers et d'Amsterdam. Au lieu des magnificences pontificales de la peinture italienne, il ne reste ici que l'offrande d'une église dépouillée, mise à nu, qui n'a d'autre faste que son humilité: monde de mendiants, de paralytiques, de paysans déguenillés (gheusii sylvatici, gheusii aquatiles), Lazares qui semblent tous se lever et porter leurs grabats à l'appel du Christ renouvelé de la réforme. Quand je me mets à la suite de ce cortége de misérables, je reconnais le caractère que je viens de montrer dans la réforme des Pays-Bas, j'entends un écho de ces mots de Guillaume d'Orange: «Nous ne sommes pas fournis suffisamment de personnages de qualité.» C'est ici une cité de refuge. La multitude des bannis, des outlaws, des exilés de toute nation, de toute origine qui affluent, dépouillés ruinés, vers les Provinces-Unies, donne aux foules dans Rembrandt, une variété de types, de physionomies, de races, qu'aucun peintre n'a égalée. Jamais hommes ne furent plus dénués: mais sous ces haillons ils gardent une singulière ténacité morale. On dirait qu'ils murmurent entre eux le Wilhelmus-Lied ou les psaumes de Marnix. Ces Samaritains blessés qui, de tous les coins de l'Europe, sont apportés sur le seuil de la Hollande, sont nus; ils ont froid. Rembrandt les couvre de ses haillons demi-flamands, demi-orientaux; il les réchauffe à la flamme inextinguible de ses rayons. C'est la récompense, le couronnement ici-bas de ces petits marchands, de ces manouvriers, de ces gens de trafic, de tous ces pôvres gueux, d'une âme si fortement trempée, qu'aucune adversité n'a pu les abattre. Ils faisaient l'admiration de Guillaume de Marnix. Le peintre leur a ouvert son Panthéon populaire. Rembrandt a rompu avec toute tradition, comme son Église avec toute autorité; il ne relève que de lui-même et de son inspiration immédiate. Il lit la nature, comme la Bible, sans commentaires étrangers. Aussi donne-t-il l'impression d'un monde nouveau, d'une création spontanée qui vient d'apparaître, sans analogue dans les règnes précédents. Un état surgit tout armé d'une grève déserte; un art splendide naît de lui-même, sans ébauche, sous le pinceau du peintre. Quand Rembrandt peint les scènes de l'Ancien et du Nouveau Testament, il peint ce que ses yeux ont vu. Il a vu le sermon de la montagne à l'écart, dans les prêches des protestants. Cette foule qui hurle et qui menace dans l'Ecce Homo, ne sont-ce pas les hommes qui viennent de demander la mort de Barneveldt? Ne demanderont-ils pas bientôt celle des de Witt? L'Évangile s'accomplit sous les yeux du peintre; tout est vie, réalité, histoire immédiate dans cette école nationale. Quant à la magie du coloris sous un ciel de plomb, une pareille contradiction entre la nature et l'art est unique dans le monde. Pourquoi la pâleur ascétique de Lucas de Leyde et tout à coup l'éclat fulgurant de Rembrandt et de Rubens? Ces contradictions ne peuvent s'expliquer aussi que par le principe même de la vie nationale. La Hollande a une double existence, à la fois européenne et orientale. Elle vit surtout par les Indes, par ses colonies égarées à l'extrémité de l'Asie. Quand tous les yeux étaient tournés vers les flottes lointaines qui chaque jour découvraient une portion de la terre de la lumière, quand naissait à Amsterdam la compagnie des Indes orientales et occidentales, comment les peintres seuls seraient-ils restés indifférents à ce qui tenait alors occupé l'esprit de toute une nation? Les colonies conquises dans un autre hémisphère, ce fut là le foyer éloigné et comme le verre ardent où s'alluma l'art flamand et hollandais. Une flamme jaillit d'un climat inconnu; le Midi éblouissant scintille dans la vapeur et dans l'esprit du Nord; un coin du ciel des Maldives se reflète dans un taudis des Flandres. De là l'effet fantastique et réellement magique de cette lumière composée qu'aucun oeil n'a vue et que la nature n'a pas produite. Ce coloris flamboyant paraît sans cause, parce que la cause est éloignée - un monde brumeux qui a entrevu sur ses vaisseaux la lumière orientale, et qui y aspire du fond de ses ténèbres natives; l'Asie aperçue et convoitée à travers le nuage; un Orient flamand, une Espagne batave, un Thabor hollandais, où tout objet se transfigure. D'où vient le rayon brûlant qui traverse ces fonds ténébreux? Peut-être, en rasant les mers nouvelles, a-t-il jailli de Sumatra et de Ceylan, où les flottes viennent d'aborder. Java éblouit Amsterdam. Les peintures des peuples marins gardent ainsi, à travers l'Océan, un reflet du rivage opposé . Venise emprunte quelque chose de son coloris au ciel du Bosphore. A mesure que l'Orient rayonne dans la civilisation moderne par les comptoirs, les émigrations, les voyages, les conquêtes, les découvertes des Hollandais, il resplendit dans leur art. Réverbération de l'Asie sur la Zélande, de la colonie sur la métropole! Les peintres bataves n'ont pas vu eux-mêmes la terre de la lumière; peu y ont abordé; mais ils voient chaque jour les vaisseaux, les matelots, les indigènes qui en arrivent; ils voient rentrer à Amsterdam les flottes chargées des dépouilles des colonies portugaises, depuis Ceylan jusqu'au Brésil; ils touchent les productions, les draperies, les costumes qu'on en rapporte et qui tous gardent un rayon d'un ciel étranger. La pauvre, froide, triste nature du Nord est amoureuse de ce soleil entrevu. Désir du pays du jour dans le pays de l'ombre, tous ces traits sont au fond de la peinture hollandaise. Je voudrais la définir: une aspiration vers la lumière du fond de l'ombre éternelle. Il est impossible de ne pas être frappé de la préoccupation constante de Rembrandt pour tout ce qui vient d'Orient; il s'entoure d'objets exportés d'Asie, turbans, ceintures, robes flottantes, cimeterres; il fait son portrait armé d'un yatagan; ses chasses sont des chasses au lion; il place des personnages orientaux débarqués de la veille sur le seuil des hôtelleries flamandes; ses batailles sont des batailles de mahométans. Il ombrage ses saints du parasol du Thibet; il ouvre l'immense Bible de saint Jérôme dans des forêts inextricables qui donnent l'idée d'un paquis de Java. Qu'est-ce que ce paysage mystérieux aux trois arbres? Par-delà une ombre opaque s'étend au loin un horizon de flammes, une ville fantastique qui est elle-même la création de la lumière première. Rembrandt a précisé une fois sa pensée avec plus d'ingénuité. Un philosophe, enveloppé d'une robe orientale, vient d'apercevoir des lettres cabalistiques écrites dans les rayons du matin, à travers un vitrail de Flandre. Il épèle ces lettres flamboyantes qui ont jailli d'un soleil invisible; à ses pieds un globe terrestre est éclairé d'une ceinture de flammes, autour de la zone équatoriale. Les Pays-Bas espagnols, tombés en servitude, respirent encore librement dans les peintures de Rubens. C'est dans ces peintures qu'éclate un reste de vie nationale après que la Belgique est perdue dans l'empire du Midi. Rubens règne bien mieux que Philippe II et les rois d'Espagne sur leur immense héritage; lui seul tient encore réunies les extrémités opposées de la monstrueuse monarchie espagnole: Parme et Goa, la Lombardie et le Pérou, Anvers et les Maldives, l'Escaut et le Gange. L'horizon de Rubens, c'est l'empire du soleil, c'est l'extrême Orient visité, fouillé, découvert, révélé à l'Europe. Du mélange des grasses Flandres et des colonies espagnoles ou portugaises se forme ce génie tout nouveau qui marque une époque et comme une journée nouvelle dans la peinture. Sous Raphaël, je sens Rome antique et la Grèce; sous Titien, Constantinople; sous Rubens, je crois sentir les deux Indes: un catholicisme hindou où la nature immense s'exalte et s'enivre, un panthéisme chrétien où se déchaînent et semblent rugir les forces de la vieille Asie, l'apothéose de la nature aux cent mamelles, le retour de Bacchus indien et sa marche enivrée vers les pâturages d'Anvers. Cependant les rois mages aux manteaux de pourpre se succèdent et se renouvellent sans intervalle; ils apportent aux pieds de la madone flamande l'or, la myrrhe, l'encens, et surtout la lumière intarissable de leurs lointains royaumes. Ainsi, avec une apparente impartialité, l'art jette son reflet sur les peuples qui s'affaissent comme sur ceux qui s'élèvent. Il couronne avec Rubens, chez les Belges, la liberté tombée, comme chez les Hollandais, avec Rembrandt, la liberté naissante: consolation pour les uns, triomphe pour les autres. C'est que l'inspiration de la vie nationale se prolonge encore chez quelques hommes, même après qu'elle s'est éteinte pour la foule, et comme il y a des héros, il y a aussi des artistes qui survivent d'un jour à la patrie perdue. La réconciliation des deux races, où ont échoué Marnix et Guillaume, s'accomplit dans la peinture nationale des Belges et des Hollandais; la parenté des artistes marque, en dépit des passions rivales, la parenté des peuples. Source: http://www.poesies.net