Les Veillées Des Antilles. (1821) Par Marceline Desbordes-Valmore. (1786-1859) Tome I A Paris, Chez François Louis, à sa Librarie Française et Anglaise, rue Hautefeuille, n° 10. 1821. A ma Soeur Eugénie. TABLE DES MATIÈRES. Avertissement. Marie. Lucette. Avertissement. Un seul des récits qui composent cet Ouvrage avait déjà été publié; en y joignant d’autres Nouvelles, j’ai pensé qu’il convenait d’adopter un titre qui leur fût commun à toutes; ce titre a peut-être besoin d’être expliqué. J’ai donné à ces esquisses le nom même du lieu où elles ont été tracées; c’est en traversant la mer, c’est en revenant de l’Amérique en France, que j’ai, bien jeune encore, senti le besoin d’adoucir de profonds chagrins. J’ai laissé errer ma plume, sans autre inspiration que le souvenir. Je demande grâce pour le sentiment de tristesse qui dominera trop dans ces futiles pages. Hélas! pouvait-il en être autrement? j’étais orpheline; j’étais assaillie de souffrances et d’orages entre la terre qui avait recueilli ma mère, et celle qui portait le nom de ma patrie! Marie. C’était l’été; le jour était aux deux tiers de sa course; il brûlait sans accabler: ce beau jour n’en avait pas eu d’égal en beauté. Un berger pensif, et suivi d’un seul agneau, entrait alors dans un village de la Provence. Toutes les maisons en étaient fermées; il le traverse sans trouver d’habitans: cette solitude, ces cabanes désertes ajoutent à l’ennui de son ame. Il arrive, en rêvant, jusqu’à la chaumière qui termine le hameau; il voit sur la porte une bonne vieille qu’il salue. «Ma mère, lui dit-il, êtes-vous seule dans ce village? Je n’y vois personne.» -«Nenni, berger, dit la bonne vieille; mais c’est fête au hameau. Julien se marie: Julien est riche, et ne sera jamais plus heureux qu’aujourd’hui. Il a voulu que tout le monde se ressentît de sa joie, et tout le monde danse là-bas. Moi, mon fils, je ne danse plus. À mon âge, on ne peut courir où est le bonheur; il faut l’attendre, et j’attends. Annette et Julien sont unis, je les ai vus ce matin à l’église que voilà. Je viens de les voir passer pour aller à la danse; avant le coucher du soleil, je les verrai encore. «La belle Annette m’a dit en s’arrêtant exprès: Bon jour, mère Geneviève. Moi j’ai dit à Annette: Dieu vous bénisse, ma fille! Et Dieu la bénira, voyez-vous. Elle respecte la vieillesse, et s’arrête pour elle au plus beau moment de sa vie. Julien la chérit de tout son coeur, et fait bien de la chérir, car il est arrivé qu’étant aussi pauvre qu’elle est sage, Annette a pensé mourir d’amour pour Julien.» Et le jeune berger, qui, appuyé sur sa houlette, écoutait Geneviève, lui dit: «On ne meurt pas d’amour, ma mère.» «Dieu vous entende, mon fils, mais j’ai ouï dire qu’on en mourait.» «D’où venez-vous ainsi, poursuivit-elle: êtes-vous du village voisin? -J’en arrive. -Et comment ne savez-vous pas que Julien se marie? On en doit parler là comme partout. -C’est que les nouvelles heureuses ne me cherchent guère. Je suis peut-être de ceux qui doivent courir après le bonheur; il ne vient pas me trouver. -Ne tardez donc plus; allez, allez danser à la grande prairie. -Danser! répliqua-t-il avec un sourire triste; je ne connais personne à la fête. -J’y connais tout le monde, moi! Allez-y, croyez-m’en. Dites à Julien que c’est Geneviève qui vous invite à sa noce. Un beau visage de plus porte bonheur à une noce. Courez, mon fils, on ne refuse pas les fleurs.» -Mais par où tourner, ma mère? -Par ici, dit Geneviève en montrant le chemin de la prairie: quand vous serez au bout de cette haie, vous entendrez les musettes, et puis vous regarderez, et puis vous verrez la plaine toute couverte de bergers. -J’y vais, dit-il. -Dieu vous conduise! dit-elle. - Et Geneviève, toujours assise, le regarda courir. Elle se reprit à chanter, en tremblottant, une ronde qui lui ramenait doucement le souvenir du plus beau jour de sa vie; car Geneviève avait eu aussi son beau jour. On dit qu’il y en a un pour toutes les bergères: et moi, je n’en sais rien. Le berger d’abord s’était mis à courir, puis il s’arrêta, puis il avança encore. Quand il eut atteint le bout de la haie fleurie, il se retourna pour chercher l’appui de la bonne Geneviève; mais il ne vit plus que son agneau; qui, tout en suivant son maître, arrachait aux buissons de petites branches naissantes. «J’entends les musettes, dit alors le berger; Geneviève avait raison. Voilà cette plaine riante où pas un coeur ne souffre. Qu’irai-je faire au milieu de tous ces bergers riches et contens?» Et il s’appuya sur sa houlette, qui n’avait à gouverner qu’un mouton. Il fut aperçu de la plaine. En un moment tous les yeux furent tournés vers lui; tous les bras étendus pour l’inviter à descendre. Il descendit; aussitôt, entouré, mêlé dans la foule joyeuse et bruyante, il oublia qu’il était pauvre; son regard fut moins timide, son maintien plus libre; une douce confiance releva son coeur, et le plus beau des bergers en parut alors le plus aimable. L’heureux Julien ne lui demanda ni d’où il venait, ni ce qu’il était? On était trop pressé de s’amuser, pour être curieux: le nom de Geneviève fut son droit de présence. Annette n’avait des yeux que pour voir Julien; une bergère aussi belle et plus pensive qu’Annette n’en avait déjà plus que pour le nouveau berger. À peine avait-il eu le temps de regarder les autres, et de se reconnaître lui-même, qu’il fut entraîné dans la danse. On l’aurait admiré, si le plaisir de danser pour soi-même eût permis à quelqu’un de s’occuper d’autre chose. Sa grâce n’avait rien de rustique; rien non plus de recherché: il était beau, il était simple, il était bien. Annette, en dansant, perdit son bouquet: il fut foulé sous les pieds lourds des joyeux convives. La bergère plus pensive qu’Annette, s’en aperçut, leva en rougissant deux grands yeux noirs sur le bouquet du jeune étranger: il rencontra ces deux beaux yeux qui parlaient; il en devint immobile, et le bouquet ne changea point de place. La bergère timide baissa ce regard qui avait dit: Ne le donnez pas. Pour laisser aux joueurs de musettes le temps de reprendre haleine, on chanta; tous ensemble d’abord, parce que chacun avait sa chanson qu’il était bien aise de dire. C’était un choeur de joie, renforcé de tous les échos voisins. Quand tout le monde se fut contenté, l’étranger se vit obligé de payer sa dette, et toutes les voix répétèrent le refrain de cette ronde villageoise: Ne le croyez, si l’on vous dit, un jour: On meurt d’amour. Lise, en pleurant, le demande à sa mère: S’il m’en souvient, dit la vieille bergère, Il fait du mal. -Mais elle dit plus bas: On n’en meurt pas. C’est que Colin me disait, l’autre jour: Je meurs d’amour! Colin est mort! s’écria la bergère; Il n’est pas mort. -Mais il mourra, ma mère. Non, mon enfant, reprit-elle plus bas: On n’en meurt pas. Pour mieux t’aimer, qu’il dise encore, un jour: On meurt d’amour. Ce mal ressemble aux épines légères Qui sont aux fleurs: c’est l’attrait des bergères. Béni soit Dieu, dit Lise alors tout bas: On n’en meurt pas. Il paraît qu’au village, comme partout, on fait des chansons malicieuses contre l’amour. L’étranger, qui savait danser avec grâce, qui savait chanter, qui savait lire même, car c’était un berger instruit, ne savait pas encore de quoi il riait en riant de l’amour. Peut-être il venait de l’entrevoir; mais au premier aspect, l’amour n’effraie pas; loin de faire songer à la mort, il annonce la vie; et l’indifférence, qui s’enfuit devant lui, est comme un nuage chassé par le soleil. Annette, qui le savait, souriait à Julien. La bergère aux yeux noirs, qui craignait de l’apprendre, en devint plus rêveuse; et quand le voyageur s’approcha d’elle pour lui parler en tremblant de ce beau jour qui allait finir, elle le regarda avec douceur sans lui répondre, et se perdit au milieu de ses compagnes. Elle s’en éloigna bientôt tout-à-fait. Cette ronde joyeuse l’avait attristée. «On n’en meurt pas! répétait-elle; on n’en meurt pas!» Et elle suivait lentement un sentier peu frayé par les jeunes filles du hameau; et ses lèvres murmuraient encore: On n’en meurt pas!» Ce refrain lui rappelait Claudine, sa première amie. L’histoire de cette petite bergère lui revint à l’idée. Ses pas la conduisirent au dernier asile où reposait déjà Claudine. On l’y avait placée à seize ans. Trois étés avaient couvert cet asile de mousse et de fougère; et les indifférens n’y voyaient déjà plus autre chose. On aurait ignoré au village qu’elle était là par la volonté de l’Amour, sans l’entretien qu’elle eut avec Marie, par un jour de fête, semblable au plus beau jour d’Annette. Marie l’avait alors raconté en pleurant à ses autres compagnes: ses autres compagnes l’avaient oublié, mais sa mémoire fidèle le lui retraçait encore. L’écho redit long-temps la plainte du malheur. Il fait survivre au malheureux ses derniers soupirs; les traîne en gémissant dans les vallées lointaines. L’infortuné n’entend plus, son adieu dure encore. Et les adieux de Claudine résonnaient dans le coeur de Marie comme une musique triste, une mélodie vague, un chant simple et douloureux. Marie. Viens donc, viens donc vite, bergère; La noce est au hameau. Claudine. Va danser; laisse-moi, ma chère, Pleurer près de mon troupeau. Marie. Viens, viens; mets des fleurs sur ta tête, On en doit aux Amours. Claudine. Hélas! les Amours pour la fête Ont oublié mes atours. Marie. L’église est déjà disposée; Vois le pasteur venir. Claudine. Tant mieux pour l’heureuse épousée Que le pasteur va bénir. Marie. Elle est riche la pastourelle, Lubin lui doit son sort. Claudine. Qu’il l’épouse donc, l’infidèle! Moi j’épouserai la Mort. Marie. L’Amour changera ton envie; Attends-le comme moi. Claudine. J’ai seize ans: je quitte la vie... Il m’a blessée avant toi. Marie. Nos bergers, pour venger tes charmes, T’appellent sous l’ormeau. Claudine. Celui qui fait couler mes larmes, N’était-il pas le plus beau? Marie. Cet Amour, si doux au village, N’est-il pas éternel? Claudine. Va le demander au volage Qui me renonce à l’autel. Marie. À demain donc, pauvre bergère, Je reviendrai te voir. Claudine. Demain je serai sous la terre... Viens me dire adieu ce soir. En effet, le soir même, une cloche aiguë se mêla tout à coup aux joyeux instrumens de la noce. Ce son lugubre interrompit la danse, et consterna l’assemblée. Il changea pour un moment le tumulte en un silence morne. Peu à peu le mouvement et le bruit recommencèrent: les visages reprirent couleur; la danse se ranima, et l’on dit aux violons de jouer plus fort, pour couvrir cette cloche importune, dont le tintement plaintif avait fait tressaillir un infidèle, et jeté la pâleur sur son front rouge d’orgueil. Le vieux pasteur, qui le matin avait fait orner l’autel de rians symboles, passa silencieux et grave devant la bruyante veillée. Sa tête vénérable était penchée dans l’attitude de la méditation. On devinait, à son maintien recueilli, qu’il venait de bénir un être moins heureux que Lubin. L’innocente victime fut apportée dans le choeur de l’église, de cette église parée encore des vestiges d’une noce. Sur cette vierge, endormie pour toujours, était posée une couronne d’églantines blanches, comme celles qui brillaient le matin sur le front radieux de l’épousée. La même main qui plaça le voile blanc sur ce front coloré de pudeur et de plaisir, étendit le voile éternel sur l’innocence et la douleur: le triste cortége foula les mêmes fleurs dont l’église avait été jonchée sous les pas de l’ingrat Lubin: ces fleurs encore fraîches furent pressées par le cercueil de Claudine... Leurs parfums s’exhalèrent dans ces deux fêtes. En un jour la chapelle retentit d’un chant d’hymen et d’un chant de mort; et Lubin avait pu dire: C’est pour moi! Il est à croire que cette réflexion l’atteignit, et que la vanité ne prépare guère un avenir paisible. Il s’étourdit d’abord en courant dans ces belles vallées, sur ces riches côteaux, d’où il embrassait d’un coup-d’oeil les vastes récoltes dont il était le maître. Ses yeux dévoraient tout. Peu à peu ses regards fatigués s’y promenèrent plus vaguement: il les y tenait souvent fixés des heures entières sans rien voir; le jour le plus clair lui semblait noir et orageux. Un air d’ennui se répandit sur tout son être; son teint brillant devint terne. Tout l’importunait; tout excitait sa sombre humeur. Il semblait rassasié de ses biens en les voyant; et il devenait avare avec les pauvres. On ne l’appelait plus le beau Lubin, mais le brusque Lubin. Il semble que la tristesse qui suit une mauvaise action prenne la teinte de l’action elle-même: ce chagrin farouche n’attendrit personne; il repousse tout le monde. Tout le monde fuyait Lubin, quoiqu’il fût riche; il fuyait aussi tout le monde, quoiqu’il n’aimât pas à se trouver seul. Quand son intérêt l’appelait aux champs, il prenait de longs circuits pour éviter de passer contre le petit enclos qui entourait une chaumière abandonnée. La croix qui s’élevait de terre à cette place lui blessait la vue, l’air qui circulait autour l’oppressait; il en détournait la tête en grondant les pâtres qui tremblaient devant lui. Ainsi le tombeau d’une tendre fille effrayait un méchant: il y en a donc au village! Hélas! il y en a donc partout! Ce tombeau, caché dans l’herbe, au pied d’une colline, était oublié des autres. Marie en avait seule retenu le chemin. Jamais elle n’avait évité d’y passer, jamais elle n’en approchait sans joindre avec ferveur ses deux mains, en offrant à Claudine une prière simple et touchante, et le bouquet de sa colerette. C’est là que la bergère aux yeux noirs avait porté sa rêverie; c’est là que le berger voyageur l’eût trouvée, s’il avait osé la suivre autrement que des yeux. Le départ du jour, l’ombre des arbres, l’avaient dérobée à ses regards inquiets; quand il les ramena autour de lui, il fut surpris de ne pas voir tout le monde attristé de l’absence de cette jeune fille. Le jour enfin s’éclipsa tout-à-fait. Julien le remarqua tout haut. Annette l’observait tout bas. On rentra en tumulte au village, et l’on chantait encore. Le berger n’entendait plus; il cherchait dans la foule. Que cherchait-il donc? Vraiment il ne le savait pas bien lui-même. L’assemblée lui paraissait moins nombreuse de moitié. Je crois pourtant qu’il n’y manquait qu’une bergère. Une bergère tient-elle tant de place? Geneviève était encore sur sa porte. L’heureuse Annette lui dit d’une voix émue: «Bonne nuit, mère Geneviève!» Geneviève répondit avec amitié: «Dieu vous le rende, ma fille!» Le lendemain, au point du jour, la bonne vieille ouvrit sa fenêtre. Le jeune étranger l’y attendait. -Vous voilà, berger; quittez-vous ce hameau? -Non pas sans vous avoir remerciée, ma mère. -Vous n’êtes donc pas fâché d’avoir vu la noce de Julien? -Oh! vraiment non, dit-il. -Et il soupira comme s’il était triste. -Où allez-vous présentement? Qui vous oblige à vous mettre en voyage? Avez-vous quitté vos moutons pour long-temps? -Je n’en ai pas. -À quoi sert donc votre houlette, si vous n’avez pas de moutons? -Elle peut servir à défendre les troupeaux des autres, quand ils voudront me les confier. -Et vos parens, vous ont-ils ainsi laissé partir? -Je n’en ai plus. J’ai perdu mes parens, qui ne m’ont laissé que mon amour pour leur mémoire; ce bien ne me sera pas enlevé; mais pour d’autres biens, ils n’en avaient pas. Forcé de servir les étrangers, n’ayant plus la douceur de servir mon père, qui fut jadis un berger puissant, j’ai quitté mon village où la servitude ajoutait un poids trop lourd au poids de mes regrets. -N’est-ce pas-là de l’orgueil, mon fils? -Je n’en sais rien, ma mère; mais j’aime mieux croire que c’est de la fierté, comme aussi du courage. Et mon père disait qu’on peut beaucoup en ce monde avec du courage; il plaît à Dieu; par lui, les bergers pauvres ne sont jamais méprisables, quand même les bergers riches les mépriseraient. -Enfin, vous allez donc servir? -Il le faut bien, ma mère. -Mais, où? -Je le savais hier: je n’en sais plus rien aujourd’hui. -D’où vient cela? -Oh! je ne sais pas d’où vient cela. Hier, je m’en allais avec confiance trouver un vieux pasteur que mon père m’a dit d’aimer comme lui-même, à cause qu’ils s’aimèrent dans leur jeunesse. Aujourd’hui, je préfère ce village à celui du vieux pasteur... il faut pourtant que j’aille vers lui; mon père l’a désiré: je dois remplir le dernier voeu de mon père. -Mais vous reviendrez, berger? -Il me semble que oui, Geneviève. Et il se mit à rêver. Geneviève rêvait aussi. -Oh! ça! j’ai en pensée, mon fils, de vous obliger. Nous avons au village une bergère dont les troupeaux sont si nombreux, qu’elle pourra vous en confier au moins un. Je veux vous faire parler à Marie; elle est aussi bonne qu’elle est riche. Ne l’avez-vous point vue hier à la fête? -Oh! je ne crois pas, ma mère, avoir remarqué la plus riche. -Mais seriez-vous content de la servir? -Je le serai, Geneviève; et charmé aussi de vous devoir sa préférence. -Écoutez donc bien ce que je vais vous dire. Ce n’est plus fête aujourd’hui. Marie est aussi matinale que le soleil; vous la trouverez aux champs. Dites-lui que Geneviève lui veut apprendre une nouvelle. -Oh! oui, ma mère, je l’aime mieux ainsi. -Courez donc, berger. Et le berger prit sa course vers le champ de Marie, que la bonne vieille lui indiqua de la main. «Non, disait-il en lui-même, je n’ai pas remarqué la plus riche. Celle que j’ai vue hier, que j’ai revue en dormant cette nuit, est aussi simple, aussi pauvre que moi. J’ai lu dans ses yeux qu’elle est la plus douce, la plus timide des bergères. Elle est ainsi parce qu’elle est pauvre, sans doute. Les filles riches sont gaies; cette belle fille ne l’est pas.» Et il ralentissait sa course parce qu’il trouvait du plaisir à parler ainsi tout seul. Il y avait au même instant, à quelques pas, une petite bergère qui se parlait de même, qui rêvait, qui chantait en souvenir de la fête: Un étranger vint un jour au bocage; On célébrait la noce de Julien: Je crus qu’Amour arrivait au village, Et mon regard s’arrêta sur le sien. On l’entoura; moi je restai muette: Il fit danser l’épouse de Julien. Le bouquet blanc tomba du sein d’Annette, Et je tremblai qu’il ne donnât le sien. Qu’elle est heureuse, Annette, mon amie! Pour son époux elle a nommé Julien. Quel nom, me dis-je, embellira ma vie, Si l’étranger ne m’apprend pas le sien? Il m’aborda: Dieu! que j’étais craintive! Il me parla du bonheur de Julien. En rougissant je m’éloignai pensive; En m’éloignant mon coeur chercha le sien. Il me suivit; je ne pus m’en défendre; Il était tendre et plus beau que Julien. Sa voix tremblait; mais si j’ai su l’entendre, Notre hameau sera bientôt le sien. Elle s’arrêta tout à coup parce qu’elle vit accourir de son côté le berger qui l’avait déjà fait taire une autre fois. Lui, qui aperçut une bergère assise au pied d’un grand arbre, la prit d’abord pour Marie. Il ouvrait la bouche pour parler; mais sa bouche ne trouva rien à dire. Ce n’était point Marie. C’était cette fille silencieuse et charmante, qu’il avait perdue dans la foule et cherchée du coeur: et cette jeune fille, voyant devant elle l’étranger de la plaine, se leva pour le saluer avec politesse. Puis elle passa la main sur son front, croyant peut- être en ôter la rougeur, puis elle arrangea son tablier qui n’était pas dérangé. Ils demeurèrent ainsi long-temps à se regarder. -Que cherchez-vous, berger? dit-elle enfin avec un regard aussi pur que le jour qui se levait, et avec un sourire plus gracieux qu’on ne saurait dire. -Je cherche une bergère. -Je suis une bergère. -Vous n’êtes pas celle que Geneviève me fait chercher... Et le doux sourire et le doux regard se voilèrent d’une teinte de tristesse. -Nommez-la donc, dit-elle d’une voix timide, et je vous la ferai trouver. -Je ne suis pas pressé de lui parler. -Vous couriez pourtant bien fort au-devant d’elle! -C’est qu’elle peut m’arrêter dans ce village, qui est pour moi plus beau que tous les villages du monde. -Heureuse bergère! dit la jeune fille; et leur silence recommença. La jeune fille mourait d’envie de soupirer. Elle en surmonta la crainte en parlant: il n’y a rien de si embarrassant qu’un soupir au milieu d’un grand silence. -Eh bien! reprit-elle, dites-moi donc son nom, afin que vous lui parliez plus vite. -Quel nom? s’écria-t-il en revenant à lui-même. -Mon Dieu! Geneviève sait-elle mieux que vous celui de la bergère qui peut vous arrêter ici? -J’aime mieux savoir le vôtre; car il me semble que j’ai comme oublié le sien. -Je suis Marie; mais ce n’est pas moi que vous cherchez. -Marie! la riche Marie! répliqua- t-il avec surprise! -Qu’importe, berger? -C’est que Geneviève m’a dit ce nom, et en vérité, bergère, je ne pensais pas qu’il fût le vôtre. -Êtes-vous donc fâché qu’il le soit? -Fâché! oh! oui, fâché de n’avoir pas prévu que j’allais tant l’aimer! Elle eut encore besoin de passer la main sur son front. Ils restèrent de nouveau sans parler, regardant les arbres, qu’ils ne voyaient pas; et cherchant des mots, qu’ils ne trouvaient guère. L’heureux nom de Geneviève les sortit encore de peine: Marie ne songeait plus à lui en vouloir. -Bonne Geneviève! dit-elle tout émue. -Oui, bonne, ajouta-t-il, puisqu’elle m’envoie vers vous, belle Marie; puisqu’elle veut vous prier en ma faveur. -Que pensez-vous qu’elle attende de moi? -Le bonheur de celui qui vous parle, la grâce de vous servir, d’y consacrer mes jours. Je suis pauvre, et n’ai plus d’amis, plus de parens, point de troupeaux. Je veillerai sur les vôtres, et je me dirai heureux. Je le serai de ne pas quitter ce hameau, d’y borner mon voyage, et d’y cacher mon infortune. Si vous refusez Geneviève, je n’ai rien à faire ici; dès aujourd’hui je poursuivrai mon chemin, j’irai... -Berger, dit-elle vivement, vous savez mon nom, et moi je ne sais pas encore le vôtre. -Olivier est celui que m’a donné mon père. - Olivier, Olivier, répliqua-t-elle plus vivement encore, prenez ma place; voici ma houlette. Veillez avec elle sur mes moutons. Je n’ai pas vu Geneviève aujourd’hui. On dit qu’elle porte bonheur à ceux qui lui parlent au matin; et j’allais l’oublier! Aussitôt la petite Marie, légère comme une chèvre qui fuit la contrainte, se mit à courir, sans attendre la réponse d’Olivier. Elle ne respira que lorsqu’elle se crut hors de sa vue; s’arrêta pour retrouver son coeur qui battait avec violence; et, songeant enfin qu’elle allait voir Geneviève, elle répéta vingt fois le nom d’Olivier, comme pour s’en ressouvenir. Olivier, tout tremblant, s’appuyait sur la houlette de Marie. Elle me la confie, dit-il, elle me donne sa place... n’est-ce pas comme si elle avait répondu: «Berger, vous êtes mon serviteur. Je vous donne le droit que j’accorde aux pauvres pâtres qui reçoivent ce titre, de garantir mes troupeaux, de les défendre, et de les augmenter par votre active vigilance.» Ah! Marie! vous êtes aussi délicate que belle; vous savez ménager les malheureux. Mais, hélas! vous êtes riche, et bientôt, sans doute, j’aurai deux maîtres à servir... Deux maîtres!... C’est trop pour un berger si fier. Il le sentit, regarda en soupirant les nombreux moutons de Marie, répandus au loin dans la plaine, et ses yeux revinrent avec tristesse sur son agneau, son unique agneau, qui, tout joyeux de n’être plus seul, courait et bondissait au milieu de ses nouveaux compagnons. Son jeune maître resta long-temps absorbé dans un mélange de joie et de douleur. Deux pensées l’y plongeaient: Je reste où est Marie; que je suis heureux! Marie est riche; que je suis à plaindre! Enfin Marie remercia Geneviève: Olivier les remercia toutes deux. Gardien vigilant des troupeaux de sa jeune maîtresse, il ne se plaignait plus du sort qui l’obligeait de servir. Il se rappelait parfois le vieux pasteur, le désir de son père; puis il l’oubliait. Mais passait-il un jour sans bénir Geneviève et la noce de Julien? Oh! non. Ces souvenirs charmaient les rêveries de son coeur: l’image de Marie était au milieu. Une fois, il l’observait de loin; c’était presque toujours ainsi qu’il la voyait. Marie n’osait l’appeler que de ses yeux noirs et languissans. Le regard d’Olivier semblait dire: Est-il vrai qu’elle m’appelle? et son coeur languissant, comme les yeux de Marie, n’osait répondre: oui, elle t’appelle. Comme il devait souffrir! il ne se plaignait pourtant pas. Il l’aperçut, un jour, tenant sur ses genoux l’agneau qui, moins craintif que son maître, courait au-devant d’elle et la suivait partout. Elle le parait alors d’un ruban pour mieux le reconnaître, disait-elle. En avait-elle besoin pour le distinguer des autres? Elle le regarda, le pressa dans ses bras, d’un air plein d’amitié, et lui donna doucement un coup de houlette pour l’obliger à retourner vers son maître dans ce nouvel et galant équipage. L’agneau se mit à fuir: Il m’entend, dit-elle avec joie! comme si les agneaux entendaient! Bientôt elle ne le vit plus. Elle fut d’abord contente, puis fâchée, puis inquiète. Si je l’avais blessé de ce coup de houlette! c’est la première fois que je l’ai chassé ainsi! où est- il!... s’il allait se perdre!... Pauvre Olivier! Je t’aurais privé de ton agneau, ta seule richesse, ton seul amour peut-être!... tu dirais alors que je suis une méchante bergère! Pour cette fois la crainte l’enhardit, et la douce Marie se crut autorisée à porter ses pas où l’appelait son coeur... Quelle joie pour elle d’y trouver en même temps l’agneau fidèle, et le pâtre solitaire qui le carressait à son tour avec un doux transport! Les pieds légers de la petite Marie l’avaient apportée sans le moindre bruit: sa respiration précipitée la trahit. Olivier la devina sans la voir, et se leva plein de trouble et de saisissement, comme s’il venait de commettre une méchante action. Sa belle maitresse sut bientôt ce qui le faisait ainsi trembler. «Ah! berger, dit-elle, j’ai eu peur. Je le croyais perdu; et... voilà ce qui m’amène de ce côté.» Tandis qu’elle essayait à se justifier, Olivier tremblait de ne pouvoir se justifier lui-même. Marie, sans vouloir l’y contraindre, l’y contraignit pourtant. Elle se remit à flatter l’agneau de sa main carressante. Où donc est le ruban? s’écria-t- elle: quoi! petit agneau, tu as perdu mon ruban! et ses yeux se portèrent timidement au chapeau du berger. Il est perdu, poursuivit-elle, ah! je vois bien qu’il est perdu! -Non, Marie, non, vous le retrouverez s’il vous est si cher, dit Olivier avec tristesse; il ne tient qu’à vous de le reprendre. -Où donc est-il, berger? -Il est là, dit-il en montrant son coeur; il est là, Marie, sans cesser d’être à vous et avec vous... -Eh bien! dit- elle avec une joie naïve, qu’il y reste avec moi! et que ne pouvez-vous, berger, posséder de même tout ce que Marie possède et pourra jamais posséder! Hélas! vous n’avez qu’un mouton, vous qui savez si bien les conduire; et j’en ai tant pour moi seule!... quand je sais à peine les garder! Olivier ne pouvait respirer ni répondre: il était à deux genoux devant elle, et, ne pouvant détacher de son coeur le ruban qu’il venait d’y cacher, il voulut pourtant essayer de le rendre: il saisit la main de Marie, et l’approcha de ce coeur éperdu. Dieu! comme il palpitait!... Marie eut peur, oh! oui, peur d’avoir fait du mal au berger. Elle retira doucement sa main... sans le ruban. Elle était si bonne! il était si beau! -Et vous, petit agneau, dit-elle en respirant de son trouble, vous vous en passerez pour cette fois. -Ah! Marie! il peut bien s’en passer, lui! Votre amitié vaut infiniment plus qu’un ruban, vous en aviez paré cet agneau,... vous l’aimez... -Oh! oui, berger, reprit-elle dans l’abandon de son âme, mieux que mes troupeaux réunis, mieux que ces champs, ce côteau, ces cabanes que m’a laissés mon père. J’échangerais tout pour ce charmant agneau qui me suit sans cesse. Il me suit, berger, poursuivit-elle avec un sourire tendre et expressif. -C’est que vous l’appelez, dit-il. - Non, non, je n’ai pas besoin de l’appeler. Il me suit simplement parce qu’il sait que je l’aime. -Il sait que vous l’aimez! Ah! quel bonheur de vous suivre alors! Que cela est bien facile! et qu’il est heureux! -Vous le croyez heureux. Eh! bien, tant mieux, berger. Qu’il soit heureux toujours comme je veux que son maître... que tout le monde le soit auprès de Marie! -Et deux larmes, brillantes comme la rosée sur les fleurs, roulèrent sur les joues de cette tendre fille. Olivier la regardait dans un muet ravissement. Rien n’altérait l’ivresse où son âme était plongée. Ses yeux étincelaient du feu de la vie et de l’amour. Il regardait Marie; il ne voyait qu’elle. Nulle distance ne l’en séparait, l’espoir seul était entre eux deux, un rêve enchanteur endormait la fierté. Cette jeune bergère, simple comme un enfant, lui faisait oublier qu’il était sans héritage. Et comment songer alors qu’il était pauvre? il avait son ruban. -Voyez, dit-elle, voyez, Olivier, ces riantes plaines qui s’étendent au loin, ces arbres courbés de fruits, cette moisson protégée du ciel et de la bénédiction de mon père, les voyez- vous?... Ces biens, si fort estimés des habitans du hameau, sont devenus le partage d’une orpheline: qu’en ferai-je?... qu’en feriez-vous, Olivier, s’ils étaient le vôtre? -Belle Marie, pourquoi demander à qui ne possède rien ce qu’il ferait d’un trésor qu’il n’aura jamais? Dieu seul connaît le coeur et les pensées de ceux dont il enchaîne les actions. -Vous n’êtes donc pas heureux, berger, reprit-elle timidement? -Heureux! s’écria-t-il, je le suis de vous servir, ô Marie! comme cet agneau l’est de vous suivre. Il n’a pas d’autre ambition. Je n’ai pas d’autre félicité. -Servir! répéta Marie; servir!... ne dites plus ce mot, Olivier; il fait du mal à Marie... Ah! si je pouvais le changer! et elle porta les yeux au ciel; puis se penchant doucement vers l’agneau: Écoute-moi, lui dit-elle, écoute-moi bien! et l’agneau n’écoutait pas. Mais le berger écoutait, et elle continua. -J’irai à la prairie, à cette place heureuse où j’ai vu l’amour... de Julien pour Annette. Viendras-tu, petit agneau? - Quand irez-vous à la prairie, bergère? -Je ne sais, berger, mais j’irai. -Ce soir, Marie? -Et Marie ne répondit pas. -Ce soir, répéta-t-il encore, comme s’il implorait sa réponse. -Oh! dit-elle en s’échappant, il le devinera bien. - Quand elle fut un peu loin, il lui vint en tête de se retourner pour s’assurer si l’agneau l’avait devinée. Elle ne vit qu’Olivier dont le regard suppliant semblait lui répéter: Ce soir, Marie, ce soir. Pourquoi cet entretien tomba-t-il dans l’oreille d’un méchant? Il faut donc toujours parler bas quand on parle d’autre chose que du soleil et de la moisson. Mais alors il faudrait être bien près l’un de l’autre pour s’entendre, et Dieu sait ce que les méchans en pourraient penser! Celui qui le fut assez pour surprendre à travers les feuilles d’un bouquet d’arbres le premier secret de Marie, sans en respecter l’innocence, était aussi un berger, mais avare et jaloux; assez instruit dans l’art de conduire les troupeaux; mais mieux instruit de beaucoup dans toutes sortes de noires malices. Or, puisqu’il en faut parler, il est juste de dire tout ce que l’on en raconte. La jalousie qui le piquait au coeur, n’avait pas en vérité l’amour pour son excuse. Il avait bien les yeux assez grands pour voir que Marie était belle; mais ses yeux s’ouvraient avec plus d’envie sur ses beaux troupeaux qu’il avait autrefois gouvernés, et voilà pourquoi il était fâché de leur voir un autre gardien. Ce pâtre ingrat était pourtant riche par le bon coeur de Marie. Cette généreuse bergère lui ayant retiré la conduite de ses moutons, en faveur de l’étranger de la prairie, n’avait pu supporter une idée d’injustice. En gardant ses autres serviteurs, serviteurs choisis, estimés par son père, elle avait comblé celui-ci de bienfaits, et lui avait dit avec sa grâce touchante: «Écoute, Lucas, voici une pannetière nouvelle; prends-la, prends encore cette jolie houlette. Sais-tu pourquoi je te fais ce présent? Eh bien! Lucas, c’est pour t’avertir que tu vas avoir un petit troupeau, dont tu seras le maître à toi seul, dont tu pourras faire tout ce que tu voudras. J’y joins aussi cette jeune chèvre et son chevreau. Si quelque mouton vient à te manquer par la faute du loup ou bien autrement, viens aussitôt me le dire. Avec cela tu peux devenir riche et te marier à Rose qui t’a déjà donné son ruban, de quoi sa mère était fâchée. Elle ne sera plus fâchée quand elle te verra berger pour ton compte; et moi je serai contente d’avoir ainsi fait ton bonheur et celui de Rose. Accepte donc, Lucas, et songe à moi le jour de ton mariage.» Lucas prit tout sans rien dire, et s’en alla. Marie disait: «Il ne parle point, parce qu’il est surpris et troublé de joie. Que Dieu m’a fait de grâces en me rendant une riche bergère!» Depuis lors, ce mauvais pâtre n’avait pas osé murmurer tout haut; on lui aurait dit: Lucas, tu n’as pas raison de te plaindre, et tu devrais rougir. Il ne murmurait donc pas, mais il roulait dans sa tête quelque complot de haine contre l’innocent Olivier. On peut juger en quoi ce jeune berger méritait sa haine. L’envieux Lucas passait souvent presque sur ses pieds sans lui dire une seule fois: Dieu vous garde, berger, ou d’autres choses qui marquent un bon coeur. Olivier n’y songeait guères, il songeait à Marie. Seulement il portait la main à son chapeau; car l’amour n’empêche pas d’être poli; mais il l’empêchait de s’apercevoir que ce noir Lucas le regardait en-dessous comme s’il lui avait dit: Prends garde! Voilà comme il se fit que rôdant incessamment autour des champs de Marie, il vit ses beaux yeux attachés sur ceux du berger attentif, et devina tout ce que des yeux si beaux peuvent dire quand l’âme y vient toute entière. Il n’eut plus alors la patience d’attendre une autre fois pour insulter l’étranger de la prairie: c’était toujours ainsi qu’on le désignait au village. Oh! que l’Amour aurait bien dû le rendre aveugle! et ne l’ayant pas fait, peut-être par pitié pour Rose qui était jolie, le rendre au moins muet, afin d’enchaîner cette méchante langue qui va causer tant de mal! Que n’était-il là quelque enfant malin pour chasser ou distraire ce curieux insensible! Mon Dieu! n’y avait-il personne pour empêcher ce qui va survenir! «Ah! ah! dit-il dans son grossier langage, c’est donc pour ensorceler les bergères que tu viens ici, berger?» Olivier regarda d’où sortait tout à coup cette voix grosse et dure. Ah! qu’elle lui sembla rude! celle de Marie résonnait encore à son oreille. Il chercha l’autre, mais avec peine, car ses yeux, son âme, ses pensées, tout était fixé sur le ruban de sa bergère chérie. «Vraiment! poursuivit Lucas, tu fais déjà, je m’en doute, le compte de tes moutons et de l’argent qu’ils peuvent valoir; et Marie croit que c’est à elle seule que tu rêves. Mais à qui n’a rien comme toi, il faut d’autres dons que des rubans, n’est-il pas vrai?» «Tu es un lâche berger, s’écria Olivier. Qui t’a dit que ce ruban vînt de Marie? je te trouverais bien osé de le croire, et de le soutenir devant moi!» «Osé! dit Lucas, en raillant, ose donc, toi, démentir ce que j’ai vu. Mais non, ce n’est point Marie qui t’a donné ce ruban; c’est toi qui l’as pris, comme aussi la place d’un autre; et qui prend cela peut prendre tout le reste, encore qu’il n’ait rien à donner en retour.» «Va! dit Olivier, tout tremblant de colère, s’il m’était permis de lever le bras contre un seul de ce village où j’ai trouvé l’hospitalité, tu serais déjà renversé à terre, et pour long- temps, vil espionneur de bergers. Je te tiens plus méchant qu’un loup: j’en ai tué plusieurs, prends-y garde! et si tu n’as pas avec ta noirceur, la prudence de t’enfuir au plus vite, tu verras que le pauvre pasteur que tu insultes, est puissant et riche en courage!» L’attitude et le regard d’Olivier que l’on croyait timide, glacèrent tout à coup la brusque ironie de Lucas, qui était lâche, à vrai dire. Il fut décontenancé de frayeur, devint pâle, de rouge-brun qu’il était, et s’éloigna à reculons pour choisir tout doucement la minute de prendre sa course. «Va! va! cria-t-il en s’enfuyant, je ne te ferai point de tort; épouse seulement notre bergère, si tu as autant de courage pour porter ta honte, que tu en as pour menacer ceux qui voient clair dans tes ruses et tes sortiléges d’amour.» Olivier s’élança pour courir après lui, car le sang lui montait du coeur au visage, et avec lui le besoin de se venger. Mais l’humiliation! ce trait amer qu’on venait de lui jeter droit dans l’âme, l’humiliation l’enchaîna sur la place; et le jeune berger, couvrant de ses deux mains les larmes brûlantes qu’il rougissait de répandre, se laissa tomber sur l’herbe, où il pensait tant à la fois, qu’il ne pensait plus. Cependant, que Marie était heureuse! Qu’elle était calme et soulagée! tout la charmait, tout s’animait pour elle. Il lui semblait voir pour la première fois des choses qu’elle avait vues mille fois et davantage. Qu’il a raison, disait-elle, de trouver ce village charmant! Comme le ciel y est bleu, clair et serein! Comme les fleurs sont gaies, vives et brillantes! Et tout en parlant, en rêvant, elle en cueillit pour sa coiffure. Elles brillaient dans ses cheveux noirs, et semblaient tenir leur éclat de son bonheur: elle en mit dans sa collerette, elle en assembla d’autres en bouquet; on voyait bien, à son sourire caressant, sur quel coeur il devait se reposer. Ce jour passa, il n’avait pas eu un nuage. Ah! Marie! n’en souhaitez pas la fin: il est si pur! si c’était le dernier? Marie, dans la plus tendre ivresse, courut enfin au bocage. La campagne se reposait de la chaleur du jour. Vers le soir, le silence des champs est si expressif, il dit mille choses qui pénètrent le coeur, et Marie les entendait. Le soleil brûlait encore; par degrés il brûla moins; puis il pâlit, puis il s’effaça; ce ne fut que lorsqu’on ne vit plus que le nuage rouge qui le suit à l’horizon, que la bergère en détourna ses yeux éblouis; ils parcoururent en vain la grande prairie, elle n’y vit que quelques bergers qui déjà regagnaient le hameau. Elle porta la main sur son coeur oppressé: il faut croire qu’il l’était beaucoup, car elle parlait ainsi tout haut, se persuadant peut- être qu’Olivier en entendrait quelque chose: Olivier, je t’attends; déjà l’heure est sonnée: Je viens de tressaillir comme au bruit de tes pas. Le soleil qui s’éteint va clore la journée; Ici j’attends l’Amour, et l’Amour ne vient pas. Le berger lentement regagne sa demeure. Tout est triste au vallon; Olivier n’est pas là! De notre rendez-vous lui-même a fixé l’heure: Je n’avais rien promis, et pourtant me voilà. Adieu, mon Olivier, je m’en vais au village; Pour toi je l’ai quitté; j’y retourne sans toi. Demain pour t’excuser tu viendras au bocage; J’y laisse mon bouquet, il parlera pour moi. Elle jetta son bouquet à la place même qu’elle venait de quitter; et sa plainte n’ayant que bien peu soulagé son coeur, elle sortit du bocage, porta son tablier sur ses yeux brûlés des derniers rayons du soleil; et peut-être aussi pour essuyer quelques larmes: qui sait? une bergère amoureuse pleure souvent. Elle s’en retournait donc cette belle Marie, la tête penchée; effeuillant, sans y songer, les marguerites et les roses qui lui restaient pour parure: qu’avait-elle besoin d’y prendre garde? que lui faisait-il à cette heure d’en être ornée comme aux jours de fêtes? Hélas! pour qui veut-on être belle au village? ce n’est pas pour soi-même. «Bonsoir, bergère,» lui dit-on; et ses yeux se levèrent à peine, car elle entendit bien que cette voix n’avait rien à lui dire de plus que bonsoir. «Bonsoir, Lucas», répondit-elle avec sa douce manière. Pouvait-elle croire qu’il fût la cause du chagrin qu’elle emportait avec elle? Pauvre bergère! vous étiez triste avec l’innocence au fond du coeur; il était joyeux avec la malice au fond de l’âme. Il voyait bien ce qui vous rendait pensive, il savait bien pourquoi les roses et les marguerites vous tombaient des mains: il en riait dans sa méchante joie, et suivait d’un oeil moqueur la démarche inégale et triste de celle qui n’avait jamais su être joyeuse que du bonheur des autres. Elle rentra dans sa chaumière avec sa douleur, cette vague douleur que la nuit nourrit trop bien dans l’âme. Elle n’avait pas de colère, pas de jalousie; qu’avait-elle donc? que disait-elle pour ses raisons? Elle ne disait rien, elle pleurait. Ce fut ainsi qu’elle passa la moitié de cette nuit, appuyée sur une petite fenêtre, regardant courir la lune tantôt claire et radieuse, tantôt obscurcie par des nuages qui couraient plus vite qu’elle; ce qui attristait beaucoup les rêveries de la bergère. Elle regardait aussi parfois la petite cabane de berger où dormait sans doute Olivier. Ses yeux seuls, je crois, pouvaient l’apercevoir à cette heure et de si loin. Mais ne lui enviez pas son sommeil, Marie,... Olivier ne dort pas plus que vous. Par degrés le vallon disparut dans une obscurité profonde; les arbres, les côteaux, la petite cabane même, tout se voila d’une ombre noire, la chaleur devint étouffante, un bruit sourd effraya la nature endormie, les nuages s’abaissèrent; on aurait cru pouvoir les toucher de la main; des éclairs les entrouvrirent bientôt; et l’orage éclata de tous les points du ciel. Quelques oiseaux effrayés fuyaient leurs nids en jettant un cri d’allarme; et en se rencontrant dans leur vol inégal et rapide, semblaient s’annoncer leurs craintes et leur danger en poussant dans l’air des cris plus aigus. Marie n’osait plus ni rester à la fenêtre, ni rentrer dans sa chambre. Point de lumière, personne pour la rassurer. On a bien plus peur quand on ne peut dire à quelqu’un: j’ai peur! Était-ce d’ailleurs pour elle seule qu’elle était tremblante? «Olivier! disait-elle à voix basse, Olivier!...» Ce nom commençait et finissait sa prière; et en priant, elle regardait ce désordre, ces torrens de pluie qui paraissaient devoir inonder le village: elle respirait à peine; un éclair vint encore rougir l’obscurité, et Marie crut entrevoir au pied de sa maison... Un coup de tonnerre plus fort que tous les autres lui fit fermer les yeux et lui arracha un cri perçant: une voix douce lui répondit jusqu’au fond de l’âme. Oh! la voix des anges est-elle plus ravissante que ne le fut cette voix pour l’effrayée Marie? Elle osa donc rouvrir les yeux, et, s’approchant encore de la fenêtre, elle entendit ces mots prononcés tristement: «Calmez-vous, Marie, calmez-vous! Demain, ô mon amie!... Demain je vous verrai encore!» Cet accent plaintif était celui de l’Amour même, c’était l’accent d’Olivier. «Cruel!» dit la bergère; et sa voix, faible de tendresse et de frayeur, ne put trouver une plus longue réponse. Le pauvre Olivier l’avait bien entendue. Le silence succéda. Le tonnerre s’éloigna en roulant au loin sa force épuisée. Le calme revint au ciel, et Marie ferma sa fenêtre. Elle tomba sur son lit où la fatigue et le sommeil effacèrent de son esprit le rendez-vous, l’orage et la frayeur. Les rêves prirent la place de la réalité. Ils se plaisent à distraire une âme agitée; celle de Marie s’ouvrit à leur impression: dans cette foule variée et légère, qui s’évanouit sans laisser de trace, une erreur touchante la reporta vers sa douzième année. Heureuse année où les bergers ne font pas encore pleurer les bergères! Elle était seule sur le penchant d’une colline, bordée d’arbres touffus et de buissons parfumés. De cette colline descendait un ruisseau qui courait dans les prés émaillés de fleurs, s’enfuyait en serpentant à travers les champs voisins, et les ornait d’une bordure d’argent. Une petite chaumière dominait sur cette colline: c’était la seule habitation de ce lieu le plus solitaire de la contrée. Les fleurs y venaient sans culture et mouraient sans avoir été cueillies. C’est là que Claudine avait reçu la vie, c’est là qu’elle dormait au murmure des feuilles et de l’eau: le soleil couchant semblait abandonner à regret ce lieu paisible et le caresser de son dernier rayon. La lune se levait pour l’éclairer à son tour, et cette heure vague entre le jour et la nuit, enchaînait la pensée entre la joie et la tristesse; nul être vivant n’animait ce tableau, nul bruit ne se mêlait au léger bruit du vent qui formait dans l’air une plainte aussi douce que la dernière plainte de Claudine. Marie était sans frayeur, mais elle respirait à peine, pour ne pas troubler la paix silencieuse qui régnait autour d’elle; toute entière à la rêverie, ses pieds semblaient attachés au sol; immobile, et muette dans sa contemplation, elle souriait au ciel pour le prier de ramener Claudine dans sa chaumière inhabitée... Et le ciel ne rend pas les anges qu’il reprend à la terre! Mais il faut croire qu’il accorde à ceux qui les ont aimés la faveur de les entrevoir parfois dans le sommeil. Aussi Marie crut entrevoir une jeune fille qu’elle reconnut pour Claudine; elle était belle comme la vierge qu’elle priait à l’église du hameau. Marie la regardait avec ravissement s’élever au-dessus d’elle en lui tendant les bras: la joie et la surprise lui rendirent la voix. Viens donc, Claudine, viens donc, dit-elle; nous irons jouer à la prairie. Et Claudine la regardait sans répondre. Dis-moi, bergère, qui t’a donné ce voile blanc comme celui d’une vierge?... Et Claudine déploya sans parler un autre voile qu’elle étendit sur la tête de Marie... Oh! Claudine! pour qui est celui- ci? s’écria-t-elle... Elle crut le sentir tomber sur elle; et, levant les bras pour essayer de s’en dégager, elle s’éveilla en appelant Claudine. Je rêvais, dit-elle, et Claudine m’est venue voir. Elle se leva sans trouble, mais abattue et faible. Le jour qui se levait aussi, se ressentait comme elle de la fatigue de l’orage. L’air était épuré, mais le soleil manquait de force. L’automne approchait; les oiseaux n’osaient plus chanter gaîment: ils gazouillaient en secouant leurs petites ailes mouillées. Marie entrouvrit sa chaumière, elle fut émue d’y trouver Olivier qui paraissait l’attendre; les vêtemens du berger semblaient tout pénétrés de la pluie, et Marie n’eut pas la force de mettre un reproche dans son regard. Il y en avait peut-être de plus touchans dans son maintien, dans le désordre de ses beaux cheveux que ne retenaient ni chapeau, ni ruban; enfin dans la rougeur légère qui monta sur son front. Tout cela pouvait parler au berger, dont l’aspect n’était pas plus joyeux. Il venait, ce pauvre berger, prendre un long congé de sa jeune maîtresse, et cherchait avec quels mots il pourrait dire: Adieu, Marie! Ceux-là lui ôtaient la respiration. -Quelle nuit! dit enfin la bergère en regardant la campagne attristée. -Quel orage! dit Olivier en posant la main sur son coeur. Il semblait que l’orage fut là! -La soirée était si belle à la prairie, ajouta-t-elle d’une voix tremblante. -Les yeux d’Olivier troublèrent son âme: ces yeux-là étaient si tristes! Ce fut pourtant avec le courage d’un honnête berger qu’il se justifia dans l’esprit de Marie, qu’il lui rendit grâces du bonheur qu’il avait eu de la servir, et qu’il lui apprit la nécessité cruelle où il se voyait de quitter le village, parce qu’il était pauvre et qu’il l’adorait, qu’elle était riche et ne pouvait pas l’aimer. - Je vais trouver le vieux ami de mon père, continua-t-il, je ne rentrerai dans ce village trop chéri, que si je puis un jour mêler des troupeaux à ceux de ma belle maîtresse, car encore et toujours Marie sera la maîtresse du fidèle Olivier, qui la prie à genoux de reprendre sans colère cette houlette qu’elle confia généreusement au malheureux étranger. -Comme aussi tout mon amour, dit Marie à voix basse, et que je ne saurais reprendre comme on reprend une houlette. -Ce mot d’amour prononcé presqu’en gémissant, traversa le coeur d’Olivier, déjà tout navré de tristesse; mais il porta dans cette tristesse une joie indéfinissable, car cette joie est sans gaîté, et s’exprime avec le silence et des larmes. Il restait à genoux. Marie était plongée dans sa douloureuse surprise. Elle le regarda long-temps sans parler. -Olivier, dit- elle enfin, ne t’en va pas, car je mourrai. -On ne meurt pas d’amour, Marie! -Et son regard troublé le démentait. -Ah! berger! c’est ta chanson qui dit cela, mais mon coeur dit autrement! et un soupir s’échappa de ce coeur profondément blessé! -Quel mal vous me faites, Marie! -Ne souffrez pas, reprit doucement la bergère, il me semble que je souffre assez pour nous deux. Allez, ajouta-t- elle, allez chercher ailleurs tout ce qui manque ici pour vous rendre heureux. -Oh! ne parlez pas ainsi, ma bien-aimée Marie! Ne dites pas des choses qui déchirent le coeur. -Que faut-il dire, berger, pour vous rendre content? -Content! hélas! je ne puis l’être, mais soyez-le du moins. Que je n’emporte pas votre image attristée. -Oh! Marie! faites qu’elle me console, puisqu’elle sera la compagne de ma vie! oh! que je voie encore une fois votre bouche sourire! Marie le regarda en s’efforçant de sourire. Hélas! il ne savait pas ce qu’un sourire coûte à la douleur! Ce tendre effort le trompa, il lui donna le courage de s’éloigner enfin de cette belle Marie, qui resta immobile sur le seuil de sa porte. Sa bouche conserva long-temps la même expression; et ses larmes coulaient depuis une heure, que sa bouche souriait encore. On ne peut savoir comment Olivier trouva son chemin en s’arrachant d’auprès d’elle; il cacha sa figure sous ses mains tremblantes: c’était sans doute par le simple effet de l’habitude, car il ne recouvra la vue, la pensée et la vie, qu’en traversant la grande prairie. Là, s’appuyant à l’entrée du bocage où Marie l’avait attendu la veille, il crut sentir son coeur entr’ouvrir sa poitrine pour se jetter sur le bouquet effeuillé qu’il aperçut dans l’herbe... Il saisit ce trésor que l’orage avait flétri, et l’emporta pour le seul prix de ses soins et de la paix de ses beaux jours. En quittant ces lieux, il ne se plaignit pas: qu’avait-il encore à dire? il avait dit adieu à Marie. La reconnaissance le conduisit à la porte de Geneviève. La bonne vieille laissa tomber sa quenouille en l’écoutant. Elle s’était dit à elle-même. Marie est orpheline et maîtresse de son héritage; mon étranger est pauvre, mais il est jeune et beau; je les verrai peut-être un jour entrer à l’église comme Annette et Julien. Tous deux s’arrêteront aussi devant moi, en souvenir du jour où je le fis descendre dans la plaine. Cette idée la rendait fière et joyeuse. L’adieu d’Olivier dissipa ce beau rêve; on les aime à tout âge; Geneviève perdit celui-ci à regret; elle n’avait plus guère de rêves à recommencer. -Adieu donc, mon fils, lui dit-elle, je ne saurais blâmer ni louer votre courage; mais je vois qu’il faut vous plaindre, et je vous plains. Que le ciel vous conduise et vous ramène! Oui, je le prierai pour Marie, qui est une si bonne bergère. Il saura bien, s’il lui plaît, défaire tout l’ouvrage du méchant pâtre qui vous fait fuir. -Oh! ma mère, dit Olivier, je ne fuis pas! je m’en vais pour le repos de cette belle Marie. Hélas! je ne puis l’honorer par ma tendresse, puisque le mépris tombe sur ceux qui n’ont que de l’honneur! Et il s’en alla. Geneviève ramassa lentement sa quenouille: son rouet tourna languissamment jusqu’au soir. Il ne fit pas clair ce jour-là au village; l’absence de la gaîté est comme l’absence du beau temps. Tous les jours se ressemblèrent pour Marie. Le hameau s’agrandit pour elle, et devint désert: il lui semblait que tous les habitans s’en étaient allés; qu’on l’avait oubliée dans sa chaumière, et qu’elle restait-là pour attendre et pleurer. Le temps se traînait sur son coeur, l’étouffait de son poids; sa douleur, qui ne s’exhalait par aucune plainte, devint l’unique sentiment de sa vie. Un soir, au retour des champs, elle rêvait sur sa porte. Lucas guettait pour connaître l’effet de son manége; il passa si près d’elle, que son ombre lui fit peur. En s’excusant de la distraire, il s’arrêta, enhardi par la nuit, parla du temps, dit qu’il était orageux, nuisible à la terre, et trop chaud pour l’automne. -Oui, dit-elle sans lever les yeux, le temps me pèse! mais toi, Lucas, malgré l’orage, tu dois être content. -Il faut l’être de tout, dit-il en essayant de rire. -Oui, reprit-elle tristement, même du chagrin des autres. -Par votre bonté, s’écria-t-il, je n’ai pas un si mauvais coeur, et quand je vois de l’ennui sur un visage, cela m’empêche de chanter. -Ne me regarde jamais au visage, dit elle, car tu ne chanterais de long-temps. -Oh! reprit- il, en cherchant une voix plus douce, elle doit être heureuse celle qui fait le bien, qui donne de petits troupeaux aux pâtres de son village, l’hospitalité à ceux qui n’en sont pas... -Ah! cette bergère n’est plus heureuse, s’écria Marie, depuis qu’elle craint de voir des méchans autour d’elle. - Lucas rougit, mais il faisait sombre, et il répondit hardiment: «Une bonne bergère doit-elle craindre les méchans? Tout son hameau la chérit, la respecte. Ceux qui l’ont vue petite, qui l’ont servie dans son enfance, la défendraient contre les étrangers qui voudraient lui nuire. Ceux-là, j’entends, qui s’arrêtent par hazard, par ennui, par curiosité, qui se disent malheureux pour éprouver les bons coeurs, qui prennent un air triste pour intéresser les jeunes bergères.» -Que veux-tu dire, Lucas; interrompit Marie avec émotion? -On a vu de pareilles choses, poursuivit-il, en cherchant à lier dans sa tête ce qu’il disait au hasard. Mais on reconnaît bien les bergers des habitans des villes. Il en est qui cherchent les aventures de village; le village les fatigue bientôt, et ils s’en vont. - Marie ne l’entendait plus. Plongée dans une rêverie qui absorbait jusqu’à sa raison, elle semblait attentive à la voix qui venait de lui déchirer l’âme. Mais la voix trompeuse n’y arrivait plus: cette âme faible se refermait sur le trait mortel qu’elle avait reçu. Trop naïve pour démêler l’artifice, trop sensible pour ne pas accueillir un nouveau motif de larmes, elle crut sans réflexion tout ce qu’il plût à Lucas d’inventer pour noircir Olivier, se justifier lui-même, et regagner les bonnes grâces de la bergère. La voyant silencieuse, il ajouta mystérieusement qu’Olivier n’était qu’un jeune seigneur s’en allant recueillir un héritage; sans doute l’héritage qui le rendait glorieux, jusque-là de lui avoir reproché de n’être qu’un rustre et un grossier villageois. Tout le monde ici, continua-t-il, sait bien comme moi qu’il n’est pas berger, car il était fier, et dansait mieux que nous; sans compter qu’il lisait en gardant vos moutons, au lieu de ne penser à rien et de dormir comme font les pâtres. «Va-t-en, Lucas, dit alors Marie à voix basse, va-t-en. J’en sais plus qu’il n’en faudrait pour être contente. Si l’étranger n’est pas à plaindre, je connais d’autres infortunés! Ma pitié sera pour eux. Va-t-en.» Lucas partit joyeux. Marie devint alors tout à fait malheureuse, elle n’espéra plus. Olivier n’était donc qu’un trompeur!... Ah! disait-elle, s’il fût né aux champs, il m’aimerait encore; mais, hélas! il n’est pas de mon hameau: je l’aime pourtant comme si j’étais née le même jour et dans la même chaumière... C’est donc à la ville qu’il s’est en allé!... -Ce fut la première fois qu’elle s’occupa de la ville. Enviée dans son village, elle mourait de douleur de n’être qu’une bergère; cet orgueil d’amour était le seul qu’elle eût jamais connu. On ne la voyait plus aux jours de fêtes. Elle restait isolée et sombre; et les jours où tout le monde se livrait au travail, elle abandonnait le sien pour pleurer sous le grand arbre qui lui servait de retraite. Sa voix, qui commençait à s’affaiblir avec ses forces, exhalait des plaintes perdues; elle les adressait à l’image cruelle et chérie qu’elle voyait errer partout. Olivier, s’écria-t-elle, Olivier! Que n’as-tu comme moi pris naissance au village! Que n’as-tu pour tout bien un modeste troupeau! Olivier! les trésors d’un brillant héritage Valent-ils le bonheur que t’offrit le hameau? Sans regret, tu l’as donc quitté ce simple asile! Le calme pour le bruit, et les champs pour la cour! Tes beaux jours, Olivier, couleront à la ville, Et moi dans un hameau je vais mourir d’amour. Si jamais au village un regret te ramène, Si tes pas incertains s’égarent au vallon, Tu verras nos deux noms gravés sur le vieux chêne, Et le coeur qui t’aima, couvert d’un froid gazon. Comme la fleur des bois qui se dessèche et tombe, Le soir d’un jour brûlant verra finir mon sort; Et notre bon pasteur écrira sur ma tombe: «Olivier! ne plains pas la douleur qui s’endort.» «Tu chantes, Marie, et tu as l’air triste.» Marie leva sa tête languissante, et vit l’heureuse Annette portant dans ses bras le premier fils de Julien. -Bonsoir, Annette. Que parles-tu de chanson? -Tu en essayais une, Marie; mais peut-on chanter si tristement! -C’est que j’étais seule, dit-elle. -Et ses yeux, encore humides, se portèrent sur l’enfant qui dormait au sein de sa mère. «Écoute, Marie; j’ai été seule comme toi; je perdais mes couleurs comme tu vas perdre les tiennes: regarde-moi! Julien me les a rendues. Oh! Marie! Serais-tu triste encore si tu tenais dans tes bras un enfant beau comme le mien? si tu le voyais rire et s’agiter comme pour te remercier de l’avoir fait naître?» Marie embrassa le bel enfant sans répondre, et soupira profondément: les deux amies restèrent alors immobiles en face l’une de l’autre; elles se regardaient d’un air touchant, mais ne se parlaient pas; Annette n’osait plus paraître heureuse, et Marie se reprochait d’attrister Annette. La voix de Julien les sépara. Il appelait de loin son Annette, qui le rejoignit rêveuse. Marie les vit s’embrasser et se disputer le plaisir de porter l’enfant endormi; ils rentrèrent ensemble sous leur toit paisible; elle regagna le sien, seule! toujours seule! Que ne devinait-elle les tourmens d’un coeur qu’elle croyait avoir perdu! qui avait tant souffert pour elle! Triste et froide absence! hiver de l’amour! quel voile vous étendez sur la vérité même! qu’il est facile de la méconnaître sous les ombres vagues dont vous l’enveloppez! En quittant le hameau, se traînant au hasard, suivant à peine les routes qu’on lui indiquait pour gagner un autre village, Olivier s’arrêtait souvent accablé de lui-même. Souvent il retournait sur ses pas, s’arrêtait encore, et reprenait le chemin qu’il venait de parcourir deux fois; il s’assit enfin au bord d’un ruisseau qui semblait causer avec lui, et le plaindre. Les brûlantes chaleurs de l’été avaient changé la couleur des campagnes; la verdure était flétrie; les fleurs n’avaient plus d’éclat, leurs feuilles détachées tombaient dans le ruisseau qui s’enfuyait avec elles; les bois recevaient à chaque heure l’adieu de tout ce qui les avait embellis: le bruit du vent, des feuilles et de l’écho, leur disait lentement adieu! Ce mot plaintif circulait partout, et venait mourir dans le coeur du jeune berger. Une seule marguerite se balançait encore sur sa tige, au milieu de l’herbe desséchée; cette reine modeste des prairies attacha les regards d’Olivier, elle lui retraçait Marie: tout ce qui était simple et gracieux lui ressemblait; et il se plaignit à cette fleur comme à sa bien aimée. Marguerite, fleur de tristesse, Je t’aime mieux qu’une autre fleur: De ma jeune et simple maîtresse Ne m’offres-tu pas la candeur! L’auréole qui te couronne Attire et repose les yeux; Le doux éclat qui l’environne Est l’aimant d’un coeur malheureux. Ruisselet, dont l’eau calme et pure Parle tout bas au voyageur, Le bruit égal de ton murmure Est moins égal que son humeur: Ton onde ranime en sa course Le tremble et le frêle roseau; Ainsi, sa belle âme est la source, Chaque jour, d’un bienfait nouveau. Et vous qui gémissez encore Du doux gémissement des bois, Triste écho, votre voix sonore Est moins sonore que sa voix! Si vous plaignez ma rêverie, Répétez l’accent du malheur; Rendez-moi le nom de Marie, Et soyez l’écho de mon coeur! L’écho le redit et le promena long-temps; il était perdu dans l’air, qu’Olivier l’écoutait encore... puis, comme sortant d’un songe, il se retrouva seul, et s’éloigna. Les routes inégales qu’il suivait, reculèrent le but de son voyage; de lourds nuages couvraient les journées, et ôtaient aux nuits leur fraîcheur salutaire. Un soir, égaré du chemin, excédé de fatigue, il s’arrêta au pied d’une cabane, n’osant y frapper si tard: un banc de gazon, qui se trouvait à la porte, lui servit de lit; il attendait impatiemment l’heure où les bergers vont aux champs, pour leur demander et reprendre sa route, lorsqu’il entendit ouvrir une fenêtre de la cabane. L’obscurité couvrait encore la vallée et les maisons; mais il distingua les voix de deux femmes qui causaient ainsi entre elles: «Peux-tu dormir, paresseuse bergère! Dans ton laitage a-t-on mis des pavots? Éveille-toi! l’alouette légère Chante le jour et l’heure des travaux.» «Non, non, ma soeur, ce n’est point l’alouette; Elle sommeille avec son chant d’amour: C’est un berger dont la tendre musette Durant la nuit te fait rêver au jour.» «Ouvre les yeux! vois l’étoile brillante Qui vient chercher le pasteur matinal. Son doux rayon chasse la nuit brûlante, Et du ruisseau fait blanchir le cristal.» «Non, le rayon qui perce la feuillée, D’aucun pasteur n’avance le réveil; Et cette lampe éclaire, en sa veillée, L’impatient qui trouble ton sommeil.» «Quoi! ta paupière est encore accablée, Tu dors!... Pour toi la nuit règne toujours. Mais nos bergers causent dans la vallée, Et ta lenteur fait déjà leur discours.» «Non! c’est l’écho qui m’appelle dormeuse. Tous les bergers ne sont pas amoureux! Je n’en vois qu’un... et je suis si peureuse! J’irai, ma soeur, quand il en viendra deux.» «L’amour les éveille, dit Olivier, pour les réunir aux bergers qui les aiment. Qu’il est heureux de s’éveiller ainsi!» Il se disposait à s’éloigner, lorsqu’il crut voir quelqu’un marcher dans l’ombre; un chien accourut vers lui en grondant, et retourna pour avertir son maître, qui, surpris de rencontrer à cette heure un étranger, lui demanda ce qu’il voulait? Olivier l’aborda, lui dit qu’il s’était écarté de sa route, s’étant perdu la veille dans la vallée. Ils continuaient à s’entretenir quand les deux soeurs accoururent. «Que le plus importun soit puni, dit la dormeuse en se frottant les yeux, je porterai contre lui mes plaintes à ma mère; mais elle récompensera celui qui laisse dormir les bergères.» -«Je ne demande, dit Olivier, que la route que j’ai perdue.» La jeune fille, toute honteuse, s’enfuit dans la cabane, et sa soeur l’y suivit. Le berger matinal, riant de la méprise et de leur frayeur, conduisit l’étranger sur le bord du grand chemin, lui souhaitant un bon voyage et d’heureuses amours. Vers la chute du jour, il arriva au village du vieux pasteur; sa maison à demi cachée dans les arbres lui fut montrée par un enfant. Il en passa le seuil en invoquant son père, au nom duquel il s’offrit aux yeux du vieillard. La bienveillance suit le nom d’un honnête homme; et le vieillard assis devant un grand feu, suivant l’habitude des campagnes après la moisson, se leva aussi vite que son âge le lui rendait possible, regarda long-temps le jeune voyageur avec émotion, l’attira vers lui, et le pressa en silence contre sa poitrine. Olivier, plus ému encore, regardait avec respect cette tête vénérable qui s’inclinait vers lui; et lorsqu’il sentit fléchir ses genoux devant le vieillard, il crut s’agenouiller devant son père, et il pleura. «Olivier, lève-toi, lui dit le vieillard d’une voix calme et affectueuse. J’ai perdu l’ami de ma jeunesse, tu seras celui de mes vieux jours. Je ne puis te rendre ton père... qui peut rendre un père! Mais je t’en parlerai, et tu m’aimeras. Ma mémoire chancelle sur mille souvenirs, mais mon coeur est plein de lui. Ta mémoire aidera la mienne; mon coeur répondra au tien; car je le vois, tu es un bon fils, tu pleures en voyant l’ami de ton père, comme tu pleurerais en voyant son ombre: lève-toi donc, et viens t’asseoir à mon foyer; nous parlerons de lui!» Olivier se croyait charmé d’un rêve heureux; et craignait de s’éveiller. Il suivait les regards, les gestes du bon vieillard... Oui, pensait-il, c’est l’ombre chérie de mon père. Oh! que cela fait de bien, seulement d’en entendre parler avec tendresse!... Cette maison tranquille, cet accueil paternel, tout ranimait son âme, tout y versait la confiance qui guérit... qui soulève au moins le poids d’une longue tristesse. En peu de jours, il fut établi, reconnu et salué dans le village comme l’ami d’un homme chéri des vieillards et des enfans. On respecte ceux que la vertu protège. Olivier ne voyait donc enfin autour de lui que la bienveillance et l’amitié; mais l’amour gémissait au fond de son coeur. C’est là qu’il entendait sans cesse la douce voix de Marie. Elle y vivait, elle y régnait avec ses grâces naïves, avec ce sourire de douleur qui la rendait si charmante dans leurs adieux. Poursuivi par cette image tendre qui semblait lui reprocher sa fuite, il l’emportait le matin dans les champs attristés par l’hiver; après en avoir soupiré tout le jour, il rentrait avec elle, consumé d’une morne tristesse. Les veillées où la joie éclatait par des chants n’étaient pour lui qu’un surcroit de déplaisir; sa voix ne se fit jamais entendre au milieu de cette mélodie rustique qui fatiguait son âme, au lieu de la distraire. Les jeunes serviteurs du vieillard, encouragés par le sourire de leur maître, rassemblés autour du feu, se livraient à toute leur gaîté; mais c’était en vain qu’ils chantaient chaque soir aux oreilles d’Olivier: La chanson du pêcheur A frappé le rivage; Et les échos en choeur L’ont portée au bocage. Berger, réveillez-vous! Cherchez votre bergère; Elle est au rendez-vous, Peut-être sans sa mère. Suivez ce bel agneau, Messager de tendresse; Il rejoint son troupeau, Rejoignez sa maîtresse! Si vous cherchez l’Amour, Belles de haut parage, Abandonnez la cour, Et venez au village. Le pauvre berger les regardait rire: l’ami de son père l’observait en silence, remarquait sa pâleur, et cherchait à pénétrer la cause de l’ennui profond qui paraissait miner sa vie. Retiré sous un vieux chêne dont les branches à moitié dépouillées offraient un triste asile à son affliction, Olivier se croyant seul, livrait un jour sa pensée à Marie, la regardait dans le passé, la voyait dans l’avenir; mais quel avenir!... Un soupir s’échappa vers lui; ses yeux, en se levant au ciel, rencontrèrent l’oeil attentif du vieillard, qui depuis long-temps était attaché sur lui. Il quitta vivement le tertre où il était assis. Le bon vieillard y prit place: Olivier se tint à son tour immobile devant lui. Il craignait la raison d’un vieillard: Pouvait-elle être plus sévère que la sienne? N’avait-elle pas résisté aux larmes de Marie? «Olivier, lui dit le pasteur, pourquoi t’isoler des bergers de ton âge? Pourquoi cette humeur grave, ce front distrait, au milieu des tableaux rians qui entourent ta jeunesse? Je fus l’ami de ton père. Parle-moi, car si tu l’avais encore, tu lui devrais le secret de ton ennui, comme lui s’efforcerait de l’adoucir. Olivier! parle-moi, car je fus l’ami de ton père; et tu me vois ici pour le remplacer.» Olivier n’eut pas la volonté de résister au nom de son père; et, les yeux baissés par la crainte, il laissa toute son âme s’épancher dans l’âme du vieillard qui l’écoutait avec attention. «Je venais vers vous, dit-il; je suivais l’ordre de mon père; votre nom m’était cher et sacré, je l’avais recueilli dans son dernier soupir. Le hasard... non!... mon sort, me fit traverser un village, le plus beau de la terre; il a donné le jour à Marie!... Une jeune fille me regarda, ce regard enchaîna mes pas et mon coeur, j’y vis le ciel; mais un ciel nouveau, plus ravissant, plus pur, je crois, que celui qu’habitent les anges et mon père! Je la croyais pauvre, parce qu’elle était simple; je l’aimai, parce qu’il faut aimer dès qu’on la voit; j’appris qu’elle était riche, je l’appris avec douleur, car je n’osai plus l’aimer; et pourtant, je ne pus résister à la douceur de lui parler; de la voir, de la servir!... Comment ne pas se croire heureux de servir Marie! Son premier regard m’avait dit: je t’ordonne de m’aimer; son sourire ajouta: je te prie de m’obéir. Bonne, belle, sensible, Marie me distingua malgré ma misère, je ne cherchais point à être remarqué; elle me distingua de même sans le chercher. Douce et cruelle faveur du ciel! ne deviez-vous un moment charmer mon âme, que pour déchirer l’âme tendre de Marie! Je fus envié d’un méchant; sa basse jalousie épia les naïves paroles de la bergère; il surprit son secret et le mien; il vint me reprocher lâchement mon infortune, m’accuser de séduire l’innocente Marie... ô mon père! de la séduire, de n’aimer que son héritage; et il railla jusqu’à mon respect pour elle. Je ne pus venger cet outrage sur le serviteur de ma jeune maîtresse; il s’enfuit après cette grossière injure; je dédaignai de faire un pas pour l’atteindre. En punissant ce mauvais pâtre, il fallait fuir comme un coupable; tout le hameau se fût soulevé contre un malheureux étranger, et la douce Marie blâmée de m’avoir accordé son choix. Je m’en allai, mon père, ou plutôt je m’arrachai de cette belle fille qui doit rester l’honneur et la gloire de son village. Je remplis alors le voeu de mon père, mais trop tard pour le repos de mon coeur, qui, vous le voyez, ne peut se consoler, même auprès de vous, de ne plus voir Marie.» -Marie ne partage donc pas ton amour? -Elle m’a dit en me voyant partir: «Olivier! ne t’en va pas, car je mourrai.» -Et tu as pu la quitter? -Hélas! j’avais ouï dire qu’on ne mourait pas d’amour; et je le croyais alors. - Il détourna ses yeux pleins de larmes. «On n’en meurt pas, dit le vieillard en se levant. Pauvre Olivier! tu me ferais croire le contraire.» Il s’éloigna. Son jeune ami le regarda tristement aller, et retomba dans sa rêverie habituelle. Il trouva le lendemain l’ami de son père, qui l’avait devancé aux travaux, s’occupant lui-même à passer en revue ses troupeaux nombreux. Il tendit la main à Olivier, et lui dit: «Chacun a ses peines; tu vas en juger. Une bergère obscurcit ton sort; tu languis loin d’elle, et l’âge destiné au bonheur pour les autres hommes, se passe pour toi comme une nuit d’hiver. Mon âge, moins brillant, mais paisible, se voit tout-à-coup tourmenté; ma vie, troublée vers son déclin, est un jour qui va s’éteindre dans les nuages... Olivier, tu m’as donné ta confiance, reçois la mienne. «Si je ne puis te guérir d’un chagrin qui charme ceux qu’il tue, aide-moi du moins à chasser le mien; je veux m’endormir en paix. J’ai un fils, et un fils digne de moi; mais si l’on meurt loin d’une maîtresse, il est difficile de vivre loin d’un fils! Il s’est choisi une compagne; mais, hélas! hors de ce village. Comme Marie, elle fait la gloire et l’ornement du sien. Je n’ai pas exigé qu’il l’oubliât pour son vieux père; rien ne pouvait lui tenir lieu d’elle; mais qui peut me tenir lieu de lui?... Veux-tu me suivre, Olivier? Tu seras le témoin de ma joie; et ta tristesse en sera plus légère: le temps, l’amitié pourront te consoler du mal que t’a fait un amour imprudent. Veux-tu me suivre?» «Partout», dit Olivier. «Chasse donc devant toi ces troupeaux; c’est l’héritage de mon enfant: un sûr gardien veillera le reste pendant notre absence; car si je reviens mourir dans cette maison qui m’a vu naître, Olivier! promets-moi d’y revenir encore avec moi.» Le berger posa la main du vieillard sur son coeur, et ne répondit que par un regard expressif. Quand le jour eut dissipé les brouillards légers qui couvraient le village, ils en étaient déjà loin. Un froid sec, un ciel épuré que le soleil égayait d’un souvenir, rendirent leur marche facile. On lisait sur le front du vieillard qu’il allait au-devant du bonheur. Les rayons blancs du soleil de l’hiver tombaient sur ses cheveux, et rendaient leur blancheur plus éclatante. Il guidait de l’oeil son jeune compagnon, qui, souvent distrait, veillait sur le troupeau; mais il avait beau cheminer, ce n’était pas le bonheur qu’il voyait devant lui! Ils s’arrêtèrent la nuit dans une riche ferme, dont le vieux pasteur connaissait le maître; et, au point du jour, ils se remirent en chemin. Olivier s’efforçait de vaincre sa tristesse, pour répondre aux discours du vieillard qui s’égayait à mesure qu’il approchait du but de son voyage. «Les chemins coupés que je t’ai fait prendre, dit-il enfin, en atteignant le sommet d’une montagne, ont abrégé la route. J’ai tant de fois parcouru ces belles campagnes, que tous les détours m’en sont familiers. Si je t’avais laissé le soin de nous conduire, nous aurions voyagé long-temps; car je le vois, Olivier, tu ne connais pas ce sentier qui tourne autour de la colline; presse-toi d’arriver au bout, et dis-moi si rien de plus beau s’est jamais offert à tes regards?» Olivier s’avança, troublé d’un sentiment inexplicable; mais arrivé à la fin du sentier, il pensa tomber aux pieds du pasteur, suffoqué de saisissement et de joie, en se retrouvant près de la maison de Geneviève qui filait auprès de la fenêtre. «Dieu! s’écria-t-il en pressant les mains du vieillard dans ses mains tremblantes, ô Dieu! où sommes nous?...» Et sa voix expira dans un sourire délirant. «Tu reconnais donc ce village? dit le vieillard avec douceur. J’avoue qu’après le mien, il me paraît ainsi qu’à toi le plus beau de la terre; j’y viens jouir du bonheur de mon fils, et l’unir moi-même à celle qui le distingua, le croyant pauvre et orphelin. N’es-tu pas jaloux de voir cette généreuse bergère? et sera-t-il besoin que je te dise son nom pour l’aller chercher?» «Oh! mon père! dit Olivier, mon père! venez, venez; car j’ai peur de mourir avant de l’avoir revue.» Et de toutes les forces qui lui restaient, il entraînait le vieux pasteur. «Crois-moi, mon fils, dit le pasteur en riant, va m’anoncer à cette bergère; demande lui la permission d’amener ton père devant elle. Il faut ménager une jeune fille; la présence d’un étranger lui ferait peur. Je t’attendrai dans cette chaumière; j’ai plus besoin que toi de m’y reposer.» Il entra chez Geneviève, et le berger balbutiant encore sa reconnaissance, s’élança vers le champ de Marie, n’y vit rien que des moutons et un pâtre, qu’il renversa dans sa course rapide comme le vol d’un oiseau. Le pâtre resta par terre, frappé de l’apparition d’Olivier. C’était Lucas, qui, tout étourdi de sa chute, et plus encore troublé par la frayeur, le regarda courir, persuadé qu’il voyait voltiger un esprit. Olivier, hors d’haleine, s’arrêta tout à coup. Son coeur palpitant se resserra quand il fut près de la maison, et qu’il la trouva fermée. «Où est Marie? se dit-il avec terreur; sa maison est déserte; les ronces croissent à la porte; elles en gênent le passage... Marie n’y est donc pas entrée depuis long-temps? Où est Marie? où est Marie?» s’écria-t-il encore, et il se remit à courir hors de lui-même. En passant près de la cabane de berger qu’il avait habitée quelques mois auparavant, il en vit sortir un mouton qu’il crut reconnaître; c’était le sien, c’était l’agneau qu’avait aimé Marie; il se baissa vers lui pour lui rendre les caresses qu’il semblait lui faire; et le mouton retourna vivement dans cette cabane où le suivit son maître. Oh! qu’il fit bien de l’y suivre! Marie, assise la tête baissée sur son sein, le front voilé de ses beaux cheveux, s’offrit aux yeux d’Olivier; une douce pâleur couvrait son charmant visage: elle semblait dormir. C’était l’ange de la douleur. Mais si rien n’était plus triste que son repos, rien ne fut plus touchant que son réveil. «Olivier! dit-elle en le voyant à genoux, et en fixant sur lui ses regards enchantés, Olivier! c’est toi!...» «Marie! ma douce maîtresse, je suis près de vous; mon coeur m’y ramène. Oh! reconnaissez-moi!» Et la jeune bergère pencha sa tête sur le coeur d’Olivier pour y cacher ses larmes. «Plus de larmes! lui dit-il avec tendresse! -et ses larmes tombaient sur les mains de Marie. «Est-ce que je pleure, dit-elle avec sa douceur angélique? Eh bien! laisse-moi pleurer devant toi, non pour te punir des larmes de l’absence, mais pour en effacer l’empreinte brûlante. La vois- tu sur mes joues, cette chère et cruelle empreinte? Les larmes du retour, Olivier, ont une douce fraîcheur; elles calment la fièvre... laisse-moi pleurer! «Mon amie! veux-tu voir mon père? veux-tu voir celui qui m’a conduit vers toi?» «Ton père! reprit-elle en rappelant ses idées; tu n’en avais plus autrefois... M’as-tu trompée ou me suis-je trompée? Sait-il que je ne suis qu’une bergère, et vient-il aussi pour s’en aller?...» «Crois à mon amour, Marie, il est vrai comme toi-même! Confie-toi au respect que ta vertu, que ta bonté m’inspirent. Tu sauras tout, ma bien-aimée; mais veux-tu voir mon père? Laisse-toi conduire sans crainte; laisse-moi te guider vers le vieillard si bon qui m’a rendu l’existence et Marie!» Elle se leva, le regarda timidement, et se laissa conduire par la main, sans rien comprendre à tout ce qui se passait autour d’elle et dans son âme. Geneviève avait déjà raconté trois fois au vieux pasteur qu’elle était cause qu’un jeune berger, beau comme le jour, était descendu à la grande prairie; elle recommençait une autre fois, lorsqu’Olivier entra précédé de Marie, qui, les yeux baissés, salua le vieillard et rougit. -Bergère, dit-il en lui prenant la main, je viens vous demander le bonheur de mon fils, car il l’a laissé dans ce village.» -Oh! dit Marie, si vous êtes son père, il n’a pu vous cacher que tout mon coeur avait payé son chagrin.» Olivier, dans une ivresse muette, se précipita aux genoux du vieillard, et les tenait embrassés. Marie y tomba pénétrée de la même émotion; et leur silence confondit les pensées de leurs âmes. Geneviève, tout émerveillée du retour d’Olivier, du riche troupeau qu’il ramenait, du ravissement qu’elle voyait dans les yeux de Marie, ne pouvait se lasser de bénir le ciel et de rappeler le jour de la noce de Julien. -Mon rêve est rempli, leur dit-elle: je vous verrai entrer à l’église de mon village; et ce beau berger n’oubliera pas qu’après Dieu, c’est la main de Geneviève qui l’y a conduit.» Marie pressa vivement cette main sur son coeur reconnaissant. Lorsqu’elle parut à l’autel, conduite par le vieillard, parée enfin pour l’hyménée, elle se serra doucement contre le coeur d’Olivier, sourit sous son voile à Claudine, morte d’amour à seize ans!... et retrouva pour elle un soupir au milieu de sa joie. Le bon vieillard, fier un moment d’être riche, invita le hameau tout entier à la fête. Tout le monde y accourut gaîment. Annette surtout sentit et partagea le bonheur de Marie, la regarda en souriant, et lui montra le bel enfant qu’elle allaitait encore. On avait retenu la ronde de l’étranger de la plaine. Annette, que cette ronde avait fait sourire, dit tout bas à Julien de la demander, afin qu’elle l’apprît tout entière; car son refrain consolant roulait toujours dans sa mémoire. La voix faible encore de Marie fit un doux effort pour s’unir à celle d’Olivier; mais son coeur et sa voix tremblèrent longtemps de souvenir, en répétant, même avec lui: On n’en meurt pas! Toutes les jeunes filles entouraient le père d’Olivier; elles le regardaient curieusement comme un bon génie qui préside aux mariages. Il leur prenait les mains, riait, les poussait à la danse, en essayant lui-même quelques pas. Ce beau jour semblait finir l’hiver; les rubans et les feuillages tapissaient les murs; les jeunes filles remplaçaient les fleurs; on se croyait aux champs; l’amour y jetait du soleil. Le noir Lucas fut obligé de danser; mais, plus lourd que de coutume, il marchait sur les pieds de tout le monde; et Rose, qui était rieuse, se moqua de lui. Enfin le vieux pasteur emmena chez lui les jeunes époux. -Ô mes enfans, leur dit-il en les recueillant tous deux sur son coeur, je bénis mon voyage sur la terre: près d’arriver au terme, je vois votre bonheur; et mes yeux se fermeront doucement sur mon ouvrage.» Lucette. Sur les bords gracieux de l’Adour, au pied des Pyrénées qu’elle arrose, une cabane égayée par les rayons du soleil levant s’ouvrait dans la vallée. Le printemps portait sa couronne d’un front calme et serein; qu’elle est belle et brillante dans les vastes campagnes de ce pays enchanté! Lucette, sur sa porte, les yeux encore pleins de sommeil, livrait sa pensée du matin aux rians présages qui éclataient dans les prairies couvertes de rosée; on devait y danser tout le jour, et l’Aurore ouvrait la fête en y jetant des fleurs. Après avoir caressé d’un regard les plaines et la colline, après avoir fixé long-temps une autre cabane qui venait aussi de s’ouvrir, Lucette, tout agitée d’une grande idée, rentra précipitamment dans la chaumière où sa mère préparait les atours de cette belle journée. Ma mère, dit-elle, aviez-vous déjà quatorze ans, quand votre père vous dit: Ma fille, il faut choisir un berger pour vous conduire aux prairies les jours de fêtes? -Et sa mère, interdite à cette question, s’arrêta au milieu de la cabane, en regardant sa fille avec surprise. -Si le temps passé t’intéresse, dit-elle enfin, j’en avais seize et bien des jours. -Seize et bien des jours! s’écria Lucette. Ah! que je me suis trompée! Et ses yeux se baissèrent; car elle n’avait que quatorze ans. Vraiment, reprit Marguerite, je crois, Lucette, que tu as rêvé de mon père; mais aurait-il dit à une enfant de se choisir un berger? -Une enfant! répéta Lucette, le coeur gros... La soeur d’Alexis n’a pas plus que moi, et vous lui disiez un jour: Rose, te voilà grande, il ne faut plus courir comme une enfant; tu fâcherais ta mère, et je veux que tu deviennes l’exemple de Lucette, qui est plus folle que son chevreau. -Justement, ma fille, plus folle qu’un chevreau; et tu n’as pas changé depuis cette leçon, qui était pour toi. -Oh! ma mère! reprit vivement Lucette, vous n’avez pas vu comme je suis changée, comme je reste quelquefois une heure à la même place, si profondément occupée, que l’on m’y croirait tenue par des racines. -De quoi donc si profondément occupée? demanda Marguerite avec un regard pénétrant. -De ce qu’il faut faire pour n’être plus une enfant, ma mère. -Nous avons du temps pour y songer, Lucette; car vous êtes une trop petite fille pour penser toute seule. -Il faut donc avoir pour cela seize ans et bien des jours? dit Lucette d’une voix timide. -Il n’est pas l’heure de t’en parler, mon enfant: habillez-vous, allez à l’église, et demandez à Dieu d’être sage. -Que me donnera-t-il, ma mère, si je suis bien sage? -Il vous donnera, ma fille, une bouche riante, un sommeil sans rêve, et vous ôtera les larmes qui roulent dans vos yeux. -Hélas! dit Lucette, qu’il me laisse rêver, et me donne seize ans! Les habits de fête furent lentement ajustés. Le ruban bleu noué avec distraction, la collerette jetée au hasard dans le corset où Lucette respirait avec peine, quoiqu’elle ne l’eût guère serré. Elle eut pourtant la force, quand tout fut fait, de se lever sur ses pieds jusqu’au petit miroir qui pendait à la muraille, pour juger au moins comment tombaient ses cheveux sous son chapeau. En la voyant ainsi se hausser, Marguerite prit dans ses deux mains sa taille délicate, et la souleva jusqu’au miroir, en lui disant: Tu es si petite, ma Lucette, que tu n’atteindras de longtemps à cette hauteur. Cette réflexion attrista tout-à-fait le maintien de Lucette, qui oublia devant elle le lait et le pain de son déjeuner, et qui se leva deux fois, croyant entendre la cloche, qui ne sonnait pas. À la fin, cette cloche appela tout le village à l’église; les yeux de Lucette se tournèrent vers la cabane de Rose, qu’elle vit descendre en courant au-devant d’elle. Allez, mes filles, dit sérieusement Marguerite, priez pour vos mères. Lucette et Rose entrèrent à l’église en se tenant par la main. Rose voulut appeler son frère Alexis, qui, plus rouge que les oeillets attachés à son habit, se cachait près du portail. Mais Lucette arrêta sa compagne, et lui dit: Il faut prier, Rose; et ton frère nous distrait toujours. Elles se mirent toutes deux à genoux. L’orgue, qui remplissait l’humble enceinte d’un bruit imposant, saisit Lucette d’une crainte religieuse. Il lui sembla cette fois entendre la musique du ciel, dont la voix lui répétait mot à mot tout ce que lui avait dit sa mère. Pénétrée de cette idée, elle crut voir, en priant Dieu, sa sainte et douce image courroucée contre elle; cette vue lui perça le coeur. Elle joignit les mains avec une humilité profonde, et promit à l’image qui la fixait de ne plus répondre au frère de Rose avant d’avoir seize ans et bien des jours... Elle offrit la même prière à la Vierge, qu’elle osa regarder avec moins de frayeur, en lui faisant une grande révérence; et sortit de l’église, réunissant dans son coeur plus de dévotion et de tendresse qu’on n’en peut d’ordinaire éprouver à quatorze ans. Alexis, dans la foule, se glissa moitié craintif, moitié riant, entre les deux compagnes. La pauvre Lucette, en se retournant, toucha presque son visage avec le sien; tout son sang lui monta au front. Elle y porta les deux mains en fuyant vers sa cabane, sans répondre à Rose, qui criait: Viens donc! et qui, toute surprise de l’humeur sauvage de Lucette, s’en alla en sautant, quoique un peu triste, jouer dans le village. Marguerite, qui vit rentrer Lucette hors d’haleine, et colorée jusqu’aux yeux, lui dit: Tu ne saurais parler maintenant; et ton coeur bat comme celui d’une fauvette qui s’est laissé prendre. Oh! que les enfans aiment à courir! -Me voilà, ma mère, dit Lucette; puis elle ajouta tout bas: Hélas! comment donc faire? Marguerite avait le secret de sa fille; elle-même l’avait livré dans sa candeur. Savait-elle aussi le nom du berger qui l’éveillait avant le soleil? La fête, sans doute, allait le lui faire deviner. Mais Lucette s’y tint constamment près de sa mère, les yeux baissés comme à l’église. Elle ne voulut pas danser dans le rond des petites filles, formé un peu loin des autres groupes; Rose y régnait seule ce jour-là. Seule, elle instruisait ses plus jeunes compagnes, leur apprenait les figures et les chaînes, en profitant du même hautbois dont les sons perçans étonnaient les échos les plus lointains, sans pouvoir distraire un moment la pensive Lucette. Elle refusa tous les bouquets qu’on lui vint offrir, changea seulement le sien avec Rose, qui un instant après l’avait déjà perdu; et ce jour, qui s’était levé riant et couronné de fleurs, se coucha sans avoir tenu sa promesse à Lucette. Elle rentra lasse de n’avoir pas dansé, triste d’avoir vu rire des bergères de seize ans, honteuse de n’avoir été appelée que par les petites filles; ce qui troubla ses idées, les mêla de tristesse, de confusion, et fit tomber sur son coeur un poids douloureux qu’il s’efforçait de soulever à tout instant par un profond soupir. Le lendemain, le temps était malade, comme le coeur de Lucette. Marguerite, qui l’aimait, ne voulut pas l’envoyer aux champs par la pluie. La jeune bergère disait, en regardant les nuages: Ah! s’il pouvait pleuvoir demain encore, et tous les jours ainsi, jusqu’à ce que j’aie seize ans, je resterais à la chaumière! Alexis n’oserait peut-être m’y venir chercher; il ne saurait pas la réponse de ma mère; je ne serais pas obligée de lui dire que je suis encore un enfant, que j’ai deux ans à l’être, que je ne puis choisir à présent le berger qui me plaît le mieux dans le village, et qu’il faut oublier que c’est Alexis!... Mon Dieu! s’il faut seize ans pour aimer, pourquoi les a-t-il avant moi? S’il allait ne pas m’attendre! s’il choisissait une grande bergère! si je le voyais un jour la conduire aux prairies et danser avec elle!... Ah! faites, mon Dieu, que je devienne aveugle comme la vieille Manette! que je perde le souvenir de mon Alexis d’aujourd’hui, et que je garde, seulement pour vivre, le souvenir d’Alexis d’autrefois! Ces pensées ne faisaient pas courir la journée bien vite; jamais Lucette n’en avait passé qui lui ressemblât. Si elles sont toutes pareilles, jamais ces deux années ne finiront, disait-elle encore; et, malgré le voeu qu’elle avait fait le matin pour qu’il plût deux ans, elle ne put s’empêcher, vers le soir, de regarder au coq de l’église pour savoir s’il tournait au beau temps. Rose ne parut pas sur la colline où les yeux de Lucette erraient avec tristesse. Lasse de n’y voir que les vignes agitées par le vent et la pluie, elle tourna le dos à la porte, et se pencha sur son ouvrage, car la nuit commençait à rembrunir les objets. Marguerite veillait, dans la seconde chambre, à des soins de ménage; n’ayant pas de raisons pour s’attrister de la pluie, elle chantait, d’une voix monotone, une chanson qu’elle avait apprise de son père. On oserait presque dire, d’après cette chanson, que Marguerite avait eu aussi besoin d’une leçon avant seize ans; car on ne fait guère au village que ce qu’on a vu faire à ses parens. Quoi qu’il en soit, Lucette apprit à son tour cette chanson de Marguerite: Mères, ne dormez plus! on parle de printemps; Il apporte des fleurs pour le tourment des mères. Imitez le berger; aux agneaux imprudens Il donne avec des fleurs quelques herbes amères. Le mouton veut brouter; la chèvre veut gravir: Il faut un doux lien à la chèvre volage; Et le petit mouton pousse en vain un soupir; Le berger mieux que lui connaît le pâturage. Toi, qui trop jeune encor, veux danser sur les fleurs, Prends garde, pastourelle, au choix de ta couronne; Le printemps en a deux, qui tombent à l’automne; L’une laisse des fruits, l’autre laisse des pleurs. Lucette rêvait à ces deux couronnes. Tout absorbée dans son premier chagrin, elle n’entendit pas que la porte s’ouvrait, qu’on marchait doucement, qu’on respirait près d’elle... Voilà qu’en étendant la main qui lui couvrait les yeux, elle rencontre la main d’Alexis qui allait jeter des fleurs dans son tablier. Elle eut bien peur, car sa tête se pencha sur sa chaise, et son visage devint si pâle, si pâle, qu’Alexis croyant qu’elle avait froid, s’approcha pour lui rendre un peu de chaleur. Cette intention, qui prouvait un bon coeur, fut pourtant mal payée de Lucette. -Alexis, dit-elle en le repoussant, va-t-en vite, ne viens plus où je suis; c’est la première fois que tu m’as fait peur! -Alexis, les mains pleines d’oeillets, fut si interdit, qu’il les laissa tous tomber sans dire un mot. Lucette, en grande hâte, les ramassa, et les jeta hors de la chaumière, sans guère savoir ce qu’elle faisait. Aussi, par distraction, en laissa-t-elle tomber dans sa collerette, tandis qu’Alexis, muet de surprise, suivait tristement des yeux les fleurs qui volaient en l’air par la porte. Ô Lucette, dit-il enfin, voilà donc comme tu me consoles de ne m’avoir pas regardé hier à l’église? et... Lucette, troublée, posa sa main sur la bouche entr’ouverte d’Alexis, et lui répéta plus bas: Va-t’en, va-t’en vite, ne viens plus jamais. Et le petit berger, sans savoir plus qu’elle ce qu’il faisait, baisait presqu’en pleurant cette main cruelle qui lui ôtait le moyen de se plaindre. Son chagrin était si vif, qu’il pressa l’ingrate Lucette contre sa poitrine oppressée. La frayeur de la jeune fille devint alors si grande, que, se dégageant de ses bras avec effort, elle lui dit d’une voix étouffée: Va, méchant! je te crains plus que ma mère! et si tu ne t’enfuis, je ne demanderai plus à Dieu d’avoir seize ans pour toi. Il s’en alla donc, ce pauvre Alexis, et gagna la porte comme un criminel; mais, hélas! en ignorant son crime. Lucette retomba sur sa chaise, où sa mère la trouva immobile et comme endormie. Elle s’approcha d’elle, l’observa quelque temps en silence; et, mettant la main sur son coeur qui battait avec plus de violence que quand on a couru, lui dit, pour l’éveiller: Est-ce encore mon père que tu vois en rêve, Lucette, ou quelque mauvais songe te fait-il palpiter ainsi? Lucette, confuse, passa son tablier sur ses yeux, et balbutia des mots que Marguerite n’entendit pas. Le sommeil t’accable, mon enfant, couche-toi. C’est peut-être le vent qui t’endort; mais il fera beau demain; et ta chèvre, que tu as oubliée deux jours, a besoin de courir dans l’herbe fraîche. Lucette se déshabilla, et ce fut alors qu’elle vit tomber de sa collerette les oeillets placés là dans sa distraction; son regard craintif chercha celui de sa mère, qui, voyant ce bouquet s’échapper de son sein, lui dit: Ramasse-le donc, Lucette; tu n’as pas plus de soin de tes bouquets que de ta chèvre. Ces oeillets sont beaux, et les jeter dès qu’ils sont cueillis, n’est pas d’un bon coeur. Hélas! comment donc faire? dit encore tout bas Lucette. Elle releva les innocentes fleurs, les mit sur son lit, où, s’il faut le dire, aucun rêve ne troubla son sommeil; elle écouta si le vent n’était plus en colère; elle pensa toute la nuit qu’en effet sa chèvre reverrait avec joie la prairie, et qu’elle avait bien besoin de soleil et d’herbes nouvelles. Aussitôt que le jour entra par la petite fenêtre, elle courut, pour obéir à sa mère, donner la clef des champs à la chèvre captive, qui s’y jeta joyeusement et se mit à brouter. Sa jeune gardienne, la voyant si vive et si hardie, se promit bien de ne pas la quitter des yeux. La chanson de Marguerite lui roulait dans la mémoire; elle voulut la chanter, et s’assit au bord du ruisseau. L’air de Marguerite n’allait pas à sa voix, car elle ne fit que songer aux paroles, qui amenèrent une foule de pensées. Ainsi la matinée s’écoula moins lentement que la veille. Le soleil ranimait les paysages; l’âme attristée sent son influence comme la plante, qu’il pénètre d’une vie nouvelle, et qui se relève de la terre, où le vent l’avait courbée. L’autre moitié du jour commença; il fallut retourner à la plaine. Elle était grande, cette plaine, et l’on n’y voyait que Lucette et la chèvre, la chèvre et Lucette; c’était peu pour cette immense solitude où il n’y avait guère d’ombrage; et la chaleur y devint excessive. La bergère, quoiqu’au bord du ruisseau voilé par les saules, en fut bientôt accablée. Elle se pencha pour sentir un peu la fraîcheur de l’eau, dont le bruit seul lui avait répondu tout le jour. Elle se vit dans cette eau claire qui courait sur les cailloux, et s’aperçut que quelques fleurs cueillies le matin pour sa coiffure languissaient sur son front. Quand on souffre, on plaint tout ce qui a l’air de souffrir; elle les plaignit. Pauvres fleurs! dit-elle, vous étiez gaies ce matin, et vous voilà tristes, comme si vous attendiez quelque chose... Si c’était un peu de fraîcheur, ce ruisseau vous la donnerait... Allez y donc, et soyez plus heureuses que moi. Elle les regarda tournoyer et suivre le courant. Cette eau va vite, pensait-elle, le temps ne va pas ainsi; il s’arrête auprès des bergères de mon âge. Je sens bien qu’il s’arrête, et déjà les petits flots qui passaient tout à l’heure sous mes pieds sont perdus dans la campagne. Que ne puis-je leur confier deux de mes années comme ces fleurs! Ah! quel poids de moins sur ma vie! qu’elles sont lourdes!... qu’il fait chaud!... Et la bergère laissa tomber sa tête sur son épaule. Rose n’avait point paru, et pourtant Lucette l’avait beaucoup cherchée des yeux, tantôt sur la colline, tantôt dans la vallée. Cette absence de sa chère compagne était peut-être la cause de l’abattement de Lucette. À la fin, ne pouvant plus résister à l’ardeur du jour, elle imagina qu’elle serait plus calme ailleurs. Dix fois elle avait oublié sa chèvre, qui la désolait par sa pétulance. Comment garder une chèvre quand on regarde sans cesse après quelqu’un qui ne vient pas? Elle appela le petit-fils de la vieille Nanette, qui jouait aux papillons, et lui remit le soin de cette chèvre indocile, lui promettant du lait pour payer sa peine. L’enfant s’assit, charmé de garder une chèvre; et Lucette s’avança vers le bois, où elle espérait au moins respirer librement. Elle se trompait; ce n’était pas le soleil tout seul qui la rendait brûlante. Enfin elle se l’avoua; car, après une heure d’attente, ne voyant pas venir le repos qui la fuyait, de grosses larmes coulèrent sur ses mains, tandis qu’elle écoutait l’alouette et les chants lointains de quelques bergères. L’alouette était trop haut pour l’entendre; elle lui disait pourtant dans sa douleur: Alouette, hélas! petite alouette! Ton coeur est content, ta voix peut chanter; Tes oeufs sont éclos, et la bergerette Ne t’écoute au loin que pour t’imiter. De ton nid d’amour tu prends ta volée Pour aller aux cieux dire ton bonheur; Sitôt que des cieux la route est voilée, Tu reviens au nid reposer ton coeur. Alouette, hélas! sois toujours heureuse, Au milieu des blés, du ciel et des fleurs! Mais dans la saison qui rend amoureuse, Demande à l’Amour d’essuyer mes pleurs. Un bruit léger qu’elle entendit dans les feuilles la fit taire. Elle y prêta long-temps l’oreille, comme si les feuilles avaient eu quelque secret à lui apprendre; mais le bruissement cessa, et sa tête se pencha de nouveau sur son épaule. Elle n’entendit plus l’alouette ni les bergères, ni les abeilles qui bourdonnaient dans l’air, et qui passaient près de son visage, en revenant des fleurs, ni les sons vagues de quelques musettes que le vent promenait dans le bois; elle n’entendit plus même ce calme des campagnes, cette harmonie paisible qui endort ceux qui n’ont pas les yeux gros de larmes. C’est ainsi que Rose la trouva, quand elle accourut de son côté. - Est-il vrai que tu pleures? dit-elle en regardant ses yeux. -Qui te l’a pu dire? répondit tristement Lucette; personne ne m’a vue depuis que je pleure. -Ta chèvre est-elle perdue, pour te désoler ainsi? -Nenni, Rose, elle est là-bas qui se réjouit dans l’herbe; un petit garçon la surveille. -Et pourquoi viens-tu pleurer ici toute seule? -Ah! Rose, c’est que j’ai appris à pleurer depuis deux jours, et pour deux ans. -Quoi! s’écria Rose, peut-on pleurer deux ans! Où y a-t-il des causes pour une si longue peine? -Si tu m’étais venue voir hier, tu le saurais; mais tu n’as fait que jouer à la fête; et à peine t’avais-je donné mon bouquet, que tu l’avais perdu. -Pour cela, non, Lucette, il n’est pas perdu. Alexis m’a appelée derrière tout le monde, et m’a tant demandé ces belles roses, que je les lui ai laissé prendre. -Alexis les a prises? dit Lucette en rougissant. Ah! que je suis contente de savoir qu’il n’y a pas de ta faute! Mais hier, quand je travaillais contre la fenêtre, quand j’ai tant regardé vers ta maison, tu n’a pas une seule fois paru pour me crier bonjour. -Eh bien, Lucette, crois-moi, j’ai voulu souvent me mettre sur la porte, c’est encore Alexis qui la tenait fermée pour regarder à travers. Il m’a fait rester là jusqu’au soir, et le soir il est sorti sans moi, disant que la colline était glissante. Après quoi il est rentré tremblant d’avoir vu de loin, nous dit-il, le vieux pâtre qui fait des sortiléges. Ma mère a ri de sa frayeur, pour l’empêcher de trembler; mais le badinage de ma mère l’a touché jusqu’aux larmes, disant qu’il avait du courage contre les loups, mais non pas contre les sortiléges. -Est-ce tout ce qu’il a dit à ta mère? demanda languissamment Lucette. -Oui, car il n’a plus parlé. Mais toi, Lucette, as-tu vu aussi le vieux pâtre qui jette des sorts? -Je crois que oui, Rose... Mais tiens, poursuivit-elle en s’animant un peu, tu sauras qu’Alexis est cause de tout le mal. Et Rose, d’un air attentif, écouta les graves plaintes de Lucette, qui lui dit: Rappelle-toi bien le jour où nous étions voilées et vêtues de blanc; tu sais qu’après la communion nous sortîmes de l’église pour aller embrasser nos mères. Ma mère Marguerite me bénit, et me permit d’aller chez la tienne. Quand j’entrai, Alexis lui dit: Mère! regardez Lucette! elle ressemble ainsi à la bergère que l’on a mariée l’autre jour. Ta mère me regarda et sourit. Alexis me regardait de même, mais tant, tant, que je rougis. Je le sentis, parce que ma figure brûlait. Ta mère, qui est bonne, passa la main sur mon front, et dit: Vraiment, la voilà grande; bientôt il y faudra rêver. Alexis rêva, et moi aussi. Quand nous retournâmes, il m’aida à descendre la colline, car mon voile m’embarrassait; et il ôtait les cailloux qui me gênaient pour marcher. Avant d’entrer, il me dit: Si jamais tu choisis un berger pour te conduire aux fêtes, qui prendras-tu, Lucette? -Je ne sus que dire, car je rougissais de tout, ce jour-là -Veux-tu répondre, Lucette? répéta-t-il encore; mais d’une voix si petite, si douce, que je n’avais rien entendu de si joli. Ne retrouvant pas encore la mienne, malgré mon désir, je jouais avec ma ceinture, qui se détacha peu à peu. Un coup de vent l’enleva de mes mains, et la porta sur la figure d’Alexis. Je laissai faire le vent, qui semblait jouer avec nous, et je m’enfuis jusqu’à notre cabane. Alors je me retournai, je vis le ruban flotter dans ses mains, et je rentrai contente, parce qu’il paraissait content. Depuis ce jour je n’ai fait que rêver à la prière d’Alexis; mais quand il me demandait si j’y avais pensé, je disais: Je l’ai oubliée; car je n’osais en parler à ma mère; et il devenait sérieux. L’autre matin il faisait si beau! la fête allait être si belle, que mon coeur sautait à l’idée d’y danser avec Alexis. Je demandai tout à coup à ma mère la permission de choisir un berger pour m’y conduire, comme elle avait fait autrefois. Mais, Rose, que j’ai été punie! Ma mère a dit qu’il fallait seize ans avant de penser à quelque chose, que j’étais une petite fille curieuse, aussi folle que toi, plus folle qu’un chevreau; de ces reproches qui couvrent de honte; enfin, qu’il fallait seulement demander à Dieu d’être sage, et de ne plus rêver. Je ne fais pourtant pas autre chose. Tantôt je vois Alexis disant: Mère! regardez Lucette, elle ressemble à la bergère qu’on a mariée l’autre jour! Une autre fois, je l’entends dire, avec cette voix qui me descend dans le coeur: -Lucette, si jamais tu choisis un berger, qui prendras-tu? Hélas! Rose, si tout cela offense Dieu, juge si j’ai tort de pleurer! -Je ne sais, dit Rose, en ta place, au lieu de pleurer, je dirais à mon frère: Je t’ai choisi, mais tu ne le sauras que dans deux ans. Je le connais, il se paierait de cette excuse, et n’oserait plus te le demander? -Attends, Rose, ce n’est pas là tout! J’avais essayé mon courage pour obéir à ma mère, pour ne plus regarder Alexis, pour n’y plus rêver même, si l’on peut vouloir quelque chose en dormant; mais hier au soir... ah! c’est d’hier au soir que j’en veux à ton frère! Il est entré comme une ombre; il ne marchait pas, et pourtant il s’est trouvé devant moi. J’ai eu peur, il l’a vu; mais au lieu de sortir, il m’a jeté des fleurs. Ah! si ma mère les eût trouvées!... Je lui ai dit: Va- t’en; il est resté! Je le repoussais, il restait toujours, et voulait encore se plaindre... Alors j’ai fermé sa bouche avec ma main... Juge comme j’étais fâchée. -Que n’appelais-tu ta mère, si tu étais fâchée! -Hélas! reprit Lucette, je ne pouvais; ma mère serait venue, il eût été grondé par elle; ne valait-il pas mieux souffrir un moment de plus? Mais je me réserve de lui dire... ou plutôt de lui cacher mon chagrin. Oh! n’en avais-je pas assez pour lui, sans qu’il l’augmentât lui-même!... Rose ne savait que dire; car si elle voyait pleurer Lucette, elle venait de voir pleurer son frère; et son frère et Lucette étaient encore ce qu’elle aimait le mieux au monde. Elle n’osa confier à sa chère compagne, de peur d’aggraver les torts du jeune berger, qu’il était venu la chercher, l’ayant vue pleurant, et parlant à l’alouette. Lucette aurait dit: Il m’a donc suivie, malgré ma défense! Après avoir vainement cherché des raisons contre des peines si sérieuses, Rose embrassa Lucette, et lui dit: -Cela est triste! mais viens chez ma mère, qui m’attend; nous lui dirons tout; et, comme elle est bonne, elle te consolera. -Oh! non, Rose; elle croirait que je veux me plaindre de ma mère, et j’aime mieux pleurer. Laisse-moi là, si elle t’attend; et garde-toi de lui dire tout ce qu’a fait Alexis; c’est à toi seule que je veux m’en plaindre... laisse-moi là. -Au revoir donc, Lucette! Et Rose s’en alla en la regardant jusqu’au tournant qui ramenait aux prairies. Pendant cet entretien, Alexis rôdait tristement, et se cachait avec soin de Lucette. En passant dans la plaine, où il savait bien qu’elle n’était pas, il reconnut sa chèvre enchaînée par l’enfant, qui n’osant courir, et s’ennuyait d’être si long-temps sans jouer. Cette chèvre t’appartient-elle? dit Alexis. -Non, dit l’enfant; Lucette m’a promis du lait pour la lui garder. Il y a long-temps que je la garde, et Lucette m’a peut-être oublié. -Va jouer, reprit Alexis, je te promets d’en prendre soin pour toi. -Mais mon lait, demanda l’enfant. -Viens-en chercher demain chez ma mère; je te donnerai le mien pendant trois jours. L’enfant s’éloigna content, et Alexis se vit avec joie en sa place. Mais cette joie s’évanouit peu à peu, car, tout en regardant du côté où il savait bien qu’était Lucette, il pensa qu’elle allait paraître, et il trembla. Que dirait-elle en le trouvant là, au lieu d’y trouver le petit garçon? lui pardonnerait-elle jamais après avoir témoigné la veille tant de mépris pour ses fleurs?... Cette idée le pénétra de crainte. Il délibéra avec lui-même, et se décida, en soupirant, à rappeler le petit-fils de Nanette; mais il était déjà loin. Quelle position! comment en sortir sans s’exposer au plus grand des malheurs, à celui d’offenser Lucette, qui la veille avait forcé son goût pour les oeillets, jusqu’à les jeter par la fenêtre; et sa douce voix, jusqu’à paraître sévère!... Le temps, qui va vite, courait pendant l’indécision d’Alexis; il ne pouvait plus ni rester, ni abandonner cette chère petite chèvre à son humeur volage; c’était exposer sa bien-aimée Lucette au reproche de sa mère. Cette dernière idée l’emporta; et, tirant le petit animal par son lien de saule, il prit avec lui le chemin de la chaumière de Marguerite, qu’il salua timidement, disant qu’il ramenait la chèvre de Lucette, parce que... -Quoi? dit Marguerite qui le fixa. -Parce que... je l’ai vue. -Qui? Lucette? -Non! répondit-il d’un air triste; je n’ai pas vu Lucette; mais le petit-fils de la vieille Nanette m’a dit qu’elle lui avait confié sa chèvre; et comme il voulait aller jouer, j’ai pensé lui faire plaisir en prenant sa place; et quand j’ai vu l’heure où... -Où, reprit Marguerite, pour l’engager à finir; car elle voyait de l’embarras dans les grands yeux d’Alexis. -Où vous seriez bien aise de revoir la chèvre, je l’ai ramenée. -Tu es un bon berger, dit Marguerite; il faut entrer et t’asseoir; car je veux que Lucette te remercie elle-même, en voyant le soin que tu as pris de me sauver de l’inquiétude. Pour moi, je t’en aime mieux; mais pour Lucette, elle peut venir présentement, je vais devant toi lui faire encore une leçon dont elle a besoin. -Oh! Marguerite! dit Alexis d’un ton suppliant, ne dites rien à Lucette, grondez-moi en sa place, puisque me voilà... -Marguerite ne fit pas semblant de l’entendre, et l’obligea de s’asseoir sous la grande cheminée, où il était presque caché. La pauvre Lucette, en voyant disparaître Rose, était retombée dans sa rêverie. Repassant en idée tout ce qu’elle venait d’apprendre, on ne saurait deviner si elle en fut un peu consolée, tant la joie était loin de son visage. Quand toutes ses réflexions furent épuisées, et que, lasse de regarder l’avenir, elle ramena ses yeux autour d’elle, l’ombre avait gagné jusqu’au pied des arbres; cette ombre projetait cent formes bizarres, qui, jointes à l’écho, répondant de la vallée aux aboiemens des chiens, mêlèrent un peu de frayeur à sa tristesse. Elle se leva donc en grande hâte, pensant d’ailleurs que sa chèvre l’attendait. Mais que devint-elle en entrant dans la prairie, et que ses yeux, en la parcourant, n’y virent plus la chèvre ni l’enfant! Qui peindra son saisissement à l’idée de retourner seule chez elle, coupable d’une si grande faute? Ce fut bien alors qu’elle crut avoir offensé Dieu, et qu’elle en pensa recevoir la juste et terrible punition. Elle erra plus d’une heure en appelant à haute voix le cruel enfant, qui ne l’entendait pas; l’écho répondait seul à ses cris, que par degrés la frayeur affaiblissait; ce fut quand elle n’eut plus la force de crier qu’elle s’achemina lentement, et parut à nuit close sur le seuil de sa cabane. Toutes sortes de saisissemens l’attendaient ce soir-là; à peine fut-elle arrivée, plus morte que vive, à la porte, que Marguerite vint la prendre par la main, et l’entraîna en face d’Alexis, qui était assis dans la cheminée, tenant entre ses genoux la petite chèvre de Lucette. -Voilà qui doit te rendre confuse, dit Marguerite. Rends grâce à Alexis, rends grâce à sa vigilance, et tâche de l’imiter. Pour toi, Alexis, va chez ta mère; car il fait nuit: va! je suis fière de toi pour elle. Fasse le ciel que cette petite fille te ressemble quand elle aura ton âge! mais elle en est aussi loin que tu es loin de sa folle humeur. Adieu donc, berger, car je vois que tu es las de ta journée. En effet le jeune berger se traînait plutôt qu’il ne marchait; il gagnait du temps, pour recueillir peut-être, en sortant, un regard de Lucette, qui, debout et les yeux à terre, ne bougeait non plus que la cabane. Il passa si près d’elle, qu’elle entendit un profond soupir. Mais son propre coeur était si plein, si étouffé, que le soupir d’Alexis n’y trouva point de place. Elle ne respira tout à coup que quand elle le devina sorti; et, relevant alors ses yeux désolés sur sa mère, qui la regardait en silence, elle se jeta dans ses bras, où son coeur gonflé s’ouvrit en mille sanglots, qui émurent Marguerite. Elle adoucit sa voix, qu’elle avait rendue grave; elle serra même doucement Lucette, qui mouillait son cou de ses larmes. -Parlons ensemble, ma fille; je ne veux que te voir sage; et, je te le répète, ce n’est pas en pleurant qu’on le devient. Parle-moi donc; dis-moi une raison, j’aurai du plaisir à l’entendre, et à te pardonner. Pourquoi, Lucette, as-tu quitté ta chèvre?... -Mais elle pressa vainement la pauvre coupable, qui, par obéissance, ouvrit vingt fois la bouche pour répondre. Hélas! les mots expiraient chacun à leur tour dans les sanglots qui lui coupaient la voix. Marguerite, en la voyant ainsi suffoquée, l’embrassa tout de bon, et peu s’en fallut qu’elle ne pleurât elle-même du chagrin de sa chère Lucette, qu’elle porta dans son lit, où elle la pria de dormir pour l’amour d’elle. Lucette ferma les yeux par soumission; ce qui charma sa mère, qui ne voyait pas les larmes tomber sur son oreiller. Elle gagna le sien, croyant que l’on dort sitôt qu’on veut dormir. Cependant l’inquiétude l’éveilla elle-même dans la nuit, et la ramena au lit de la petite bergère. Des mots entrecoupés, de tendres plaintes lui échappaient dans son mauvais sommeil; et Marguerite, en prêtant à ces plaintes une attention de mère, toucha de son visage le front brûlant de Lucette. Ce front brûlant, les sanglots de la veille, la nuit qui porte à penser, tout s’unit pour éclairer entièrement Marguerite, pour la reporter peut-être à sa première saison. -Ce souvenir parle, il décide le sort de Lucette; elle n’est plus une enfant, elle est fiancée! Aussitôt que la lune s’effaça devant le jour, elle entr’ouvrit doucement la chaumière, guetta le réveil de Rose, qui était matinale, et l’appela de la main, dès qu’elle la vit levée. Rose accourut gaîment, croyant voir Lucette; mais Marguerite, l’arrêtant, lui dit à l’oreille: Préviens ta mère que j’ai une nouvelle à lui apprendre; que je l’attends tout à l’heure. Rose dit oui, et courut comme un oiseau rendre tout bas à sa mère ce que Marguerite avait annoncé. Alexis, qui avait tout vu, vint pour savoir le reste; mais sa mère, sans répondre, ferma sur eux la porte, et descendit la colline. Marguerite la reçut au passage, et la fit entrer d’un air mystérieux dans la première chambre, où elles s’assirent toutes deux. -Bien des choses se passent, dit-elle tout bas. J’ai une fille malade, ici près, depuis la fête dernière. -Et moi, dit Brigitte, un garçon qui ne mange plus. -Cette enfant m’inquiète, reprit Marguerite. -Ce garçon me donne à penser, poursuivit l’autre. -Et elles cessèrent un moment de parler. -Vous êtes heureuse, vous, dit encore Marguerite: Alexis a seize ans; c’est un arbre, pour la taille; il est presqu’à marier; car je n’ai rien vu de si sage et de si soigneux! Lucette n’a que quatorze ans; elle est volage!... -Ah! ne vous plaignez pas, dit cette mère; Lucette est une douce créature; je la souhaiterais pour ma seconde fille, si j’en avais deux. -Le coeur de Marguerite se sentit dilaté par ces paroles; elles amenèrent une entière confidence; on parla sérieusement de consoler Lucette et de faire manger Alexis. On régla sur l’heure les jours nécessaires aux préparatifs d’un petit ménage, et l’on se quitta, avec promesse de se revoir dans la journée. -Tantôt, dit Marguerite, quand j’aurai préparé Lucette à ne pas attendre seize ans pour devenir heureuse, j’ouvrirai cette fenêtre; vous viendrez avec Alexis et Rose comme pour nous voir, et tout sera dit. -Au revoir donc, Marguerite, dit la mère d’Alexis, d’une voix contente; et elle regagna la colline. Marguerite entra pour lors où dormait Lucette. La pauvre enfant craignit, en voyant sa mère, d’être encore grondée pour avoir dormi long-temps après l’aurore; elle voulut se lever; mais elle chancela de faiblesse, et retomba sur son lit. Marguerite l’y fit rentrer avec tendresse, lui porta du lait chaud, y joignit des paroles d’espoir; et Lucette parut un peu plus calme, quoique triste et abattue. Sa mère s’assit près d’elle; et, la voyant en état d’être un peu saisie de joie, elle lui dit: Lucette, tu me parais malheureuse, et je t’ai pardonné. D’où vient ton ennui? Est-ce de n’avoir point dansé l’autre jour comme tu voulais? de ne pouvoir choisir un berger pour te conduire; et que tu n’aimes plus à rester dans le rond des petites filles? -Oh! ma mère! répondit Lucette avec un profond soupir, je sais bien à présent que je n’y puis songer avant deux années et bien des jours, sans offenser vous et Dieu; et comme j’aime mieux être morte que de vous offenser, ma mère, j’ai demandé à Dieu d’être aveugle comme Nanette, si Alexis n’attend pas que je puisse le choisir. Hélas! je sens bien, depuis deux jours, que les jours qui conduisent à seize ans sont les plus tristes de la vie; et je n’ai pas de force, ma mère, pour une route si longue; je resterai en chemin. - Eh! ma Lucette, reprit doucement Marguerite, ne suis-je pas là pour t’y soutenir? mais si j’abrégeais ce chemin qui te décourage, si je te trouvais assez sage pour ne pas attendre, si Alexis t’y conduisait par la main en dansant?... -Ma mère!... dit Lucette. - Et sa voix mourut dans une douce surprise. -Oh! ma mère! reprit- elle enfin, je vous ai trop fâchée! je ne mérite pas tant d’amitié! -Marguerite, pour arrêter les larmes qui recommençaient à couler, prit sa main, et ajouta d’un air de confidence: Écoute- moi, Lucette, dès ce moment je cesse de te traiter comme une petite fille. Écoute! si Dieu voit tout dans l’âme de ses enfans, une mère voit tout au coeur de sa fille. Je sais donc ce que tu penses, depuis le jour où le vent a fait voler ta ceinture sur le visage d’Alexis. J’ai été satisfaite une autre fois de ton maintien à l’église, où tu n’as regardé que l’autel, pour être tout à ta prière. J’ai été contente quand tu as jeté les bouquets d’Alexis hors de la chaumière, dans la peur de m’offenser. Enfin, quand j’ai vu dans le fond de ton coeur la résolution de ne plus lui parler jusqu’à seize ans. -Quoi! vous avez vu tout cela, ma mère? s’écria Lucette en joignant les mains avec surprise. -Oui, Lucette; et si Dieu récompense ceux qui le craignent et lui obéissent, une mère doit récompenser l’enfant qui l’écoute et lui est soumis. Je te permets donc de choisir Alexis pour te conduire à la fête prochaine, à moins qu’un autre ne te plaise mieux. -Je n’ai jamais vu que lui dans le village, ma mère; je ne connais que lui seul; je n’ai pas regardé les autres. -Choisis-le, mon enfant, s’il te choisit lui-même. -Quand le saurons-nous, ma mère; car il a peut-être changé depuis hier. -J’ai dans l’idée que nous le saurons avant le coucher du soleil; il est à présent tout en haut du ciel, poursuivit-elle en ouvrant la petite fenêtre, nous serons donc bientôt instruites. Dès qu’elle vit accourir Alexis, Rose et leur mère, elle rajusta le petit bonnet de Lucette pour qu’elle fût plus jolie. Lucette admirait en elle-même le profond savoir de sa mère, quand la porte s’ouvrit. Elle s’attacha, en tressaillant, à cette bonne mère, comme si elle avait craint ce qu’elle allait voir. Brigitte parut la première, et l’embrassa, souriant à Marguerite d’un air d’intelligence: Alexis tremblait à la porte, en tenant la main de Rose, qui observait cette scène, d’un regard vif et curieux. Lucette, à demi-couchée entre les bras des deux mères, souriait à son cher Alexis; et comme sa voix tremblait de fièvre et d’amour, à peine elle put lui dire: -Je danserai avec toi, et je ne jetterai plus tes bouquets! -On permit alors au jeune berger d’approcher de Lucette, de Lucette au lit, pâle et touchante d’avoir tant pleuré la veille. Aussi, ce ne fut pas la bouche d’Alexis qui put lui répondre quand il saisit sa petite main qu’elle avançait; mais ses yeux, brillans de joie et de larmes, racontèrent à Lucette que s’il avait été malheureux comme elle, il était encore plus heureux! Il revint le soir, mais il revint seul; car sa mère avait envoyé Rose aux champs. Lucette était habillée, sa tête n’était plus penchée; elle se relevait comme une rose après l’orage, quand le soleil en a séché la pluie. Alexis, qui cultivait des fleurs depuis qu’il aimait Lucette, le pensa de même, en la regardant sourire à travers la fenêtre où elle l’attendait. On peut avouer qu’elle sentit du plaisir en le voyant arriver seul; elle avait tant de choses à lui dire, que sa chère Rose aurait pu s’ennuyer. Marguerite avait beaucoup à faire, à ranger, déranger; aussi leur laissa-t-elle cent momens, dont les uns étaient remplis d’un babillage vif et animé, du récit des grands événemens qui venaient de se succéder si vite; et d’un silence que Marguerite entendait, et n’interrompait pas, sachant bien qu’il est impossible de parler toujours. Parfois Lucette s’échappait d’Alexis pour aller se pendre au cou de sa mère, et lui dire: Ô ma mère! Marguerite l’embrassait, la renvoyait, ouvrait l’armoire qui renfermait tout ce qui bientôt allait orner sa fille, et souriait de voir en idée son charmant visage embelli de cette parure qu’elle gardait depuis quarante ans avec un religieux orgueil. Durant ce jour délicieux, Rose fut un peu oubliée de sa tendre compagne, abandonnée de son frère; et, pour parler vrai, Brigitte elle-même ne s’aperçut qu’elle tardait à rentrer, qu’en la voyant monter la colline avec peine, aidée par Isidore, petit pâtre du village, dont le troupeau bêlait en l’attendant. Brigitte vint au- devant d’elle, et la prit sous les bras. Rose souffrait en riant. Le petit pâtre, qui ne souffrait pas, n’avait nulle envie de rire, et regardait Rose d’un air si touché, que Brigitte, en les observant l’un après l’autre, lui demanda s’il avait quelque mal? -Je n’en ai pas, dit-il, mais voyez comme elle doit souffrir! son pied a tourné dans les pierres, il est gonflé; l’autre est si petit! j’en suis la cause encore; ah! pourquoi ai-je pris par ce chemin! -Il ne faut plus dire cela, répliqua Rose en tenant à la main son soulier; voilà trois fois que vous dites la même chose. Voyez ma mère, si c’est lui! Je revenais en pensant à Lucette, à mon frère Alexis, contente de les avoir vus se regarder avec tant d’amitié, quand j’ai entrevu dans les arbres le vieux pâtre dont Alexis m’a fait peur. Il avait l’air de rire en me regardant, comme s’il songeait à me jeter un sort; et en effet, ma mère, le sort est tombé sur mon pied; car, en me mettant à courir de frayeur par un chemin qui tournait, je suis tombée au milieu des moutons d’Isidore (il s’appelle Isidore, dit-elle en le regardant); il a jeté un grand cri, puis il m’a relevée plus vite que vous ne sauriez croire; mais nous avons cherché ensemble inutilement jusqu’à la nuit la pierre à qui le méchant pâtre avait commandé de me heurter. -Belle précaution! dit Brigitte; qu’avais- tu besoin de trouver cette pierre? -Pour consoler Isidore, ma mère, qui s’accusait d’avoir conduit ses moutons sur mon chemin; je voulais lui montrer que ce n’était rien que l’effet du sortilège du pâtre, qui n’en fait pas d’autres aux jeunes bergers; car c’est bien lui seul qui avait brouillé Lucette et mon frère. Mais il a fait disparaître la pierre, -S’il est ainsi, dit Brigitte, berger, veille sur tes moutons! car ils pourraient disparaître de même, et sans sortilége. Isidore, qui ne songeait qu’à écouter les récits curieux de Rose, ôta enfin son chapeau, et s’en alla à reculons reprendre sa houlette, n’ayant plus dans l’idée que la figure riante de la bergère blessée, son petit pied froissé, son discours animé; rien de plus! car, en regagnant le village à pas pressés, le vieux pâtre moqueur le toucha presque, et Isidore le salua, se rappelant à peine qu’il était sorcier. Rose rit moins quand il fut parti. Sans doute qu’elle souffrait davantage. Elle ne demanda pas à descendre chez Lucette, et resta sur la chaise où sa mère l’avait mise. Peu à peu elle oublia qu’elle souffrait; et, se levant tout à coup, la douleur lui arracha une plainte; elle fut obligée de se rasseoir; et pour une bergère si vive, c’était presqu’un chagrin; aussi parla-t-elle moins ce soir-là que les autres, et se coucha-t-elle avec le soleil. Le lendemain, dès qu’elle marcha, Brigitte vit bien qu’elle souffrait encore. Tu resteras, dit-elle, Alexis ira seul aux champs. Rose, effrayée de ne pas sortir, protesta qu’elle était guérie. Brigitte secoua la tête, et lui dit: Marche un peu! Rose courut dans la chaumière en riant, et Brigitte ne vit pas que les larmes lui en venaient aux yeux. Elle permit donc à Rose d’aller aux champs avec Lucette, qu’Alexis attendait à sa porte. Ils se réunirent ainsi pour la journée. Rose, qui s’avoua pour lors qu’elle n’était pas guérie, s’assit auprès du ruisseau, tandis que son frère y choisissait des joncs, qu’il portait aux pieds de Lucette pour en tresser toutes sortes d’ouvrages. Par un hasard singulier, Isidore parut bientôt suivi de ses petits moutons; il s’approcha timidement du ruisseau bordé de saules, et dit qu’il faisait bon d’être assis à l’ombre. Oui, s’écria Rose; et quand même je pourrais courir, j’y resterais de préférence. - Que n’y reste-t-il avec nous? dit Alexis. Il n’avait pas achevé ces mots, qu’Isidore était assis. Son chien, qui, d’un coup- d’oeil, avait vu l’action du berger, courait çà et là comme pour dire aux moutons: Le maître se repose, où allez-vous? Restez, broutez les fleurs, et buvez dans ce ruisseau. Les moutons se mirent à brouter l’herbe menue et à boire l’eau courante. Ainsi tout respirait le bonheur et l’innocence au milieu des bergers. Réunis et groupés en rond, ils ressemblaient à une couronne des champs; en ôter une fleur l’eût rendue imparfaite. Isidore vit bien que l’ouvrage de Lucette irait vite, car Alexis l’aidait. Celui de Rose languissait, et Isidore brûlait de l’avancer. Il donna d’abord un conseil, puis il prépara des joncs, puis il travailla pour elle, et lui fit tresser le plus joli panier du monde. Voyez, mon frère, comme il travaille, s’écria Rose enchantée. -Il faut bien que j’apprenne beaucoup de choses, dit modestement Isidore, car je suis orphelin; mais Dieu, qui aide les orphelins, m’a fait trouver de bons maîtres, qui m’instruisent à garder, à soigner nos troupeaux. Grâces à leurs conseils, je connais déjà les maladies et les herbes propres à guérir les moutons et les chèvres. Lucette, à ces mots, se ressouvint encore de la chanson de sa mère, et dit: Il faut chanter! Alexis poussa un cri de joie à l’idée de l’entendre. Elle chanta; sa voix était douce et claire, et sa fraîcheur rendit cette vieille morale jolie. Alexis, qui ne songeait plus qu’au mariage, cherchait à en pénétrer le sens. Rose et Isidore ne la comprenaient pas, et se regardaient pour se comprendre eux-mêmes. Le jeune fiancé, pendant cet examen, pria Lucette de lui apprendre sa chanson; ce qu’elle fit lentement et mot à mot. Quand cette longue leçon fut finie, Isidore se rappela qu’il était question de chansons, et dit: J’en sais une. -Oh! qu’elle doit être jolie! s’écria Rose. Elle laissa son panier pour l’entendre. Ma bergère chérie, Fraîche comme les fleurs, Brille dans la prairie, Au milieu de ses soeurs. Ô jeune pastourelle, Qui m’avez pris ma foi, Que n’êtes-vous moins belle, Ou pauvre comme moi! Le jour où je l’ai vue Sera mon plus beau jour; Sa première entrevue Fait entrevoir l’amour. Ô jeune pastourelle, Qui m’avez pris ma foi, Que n’êtes-vous moins belle, Ou pauvre comme moi! Une heureuse aventure Me la fit secourir; Hélas! de sa blessure C’est moi qui vais souffrir... Ô jeune pastourelle, Qui m’avez pris ma foi, Que n’êtes-vous moins belle, Ou pauvre comme moi! Si la voix d’Isidore eût été moins tremblante, elle y aurait gagné dans l’opinion d’Alexis. Rose, qui avait respiré autant de fois que lui, fut bien aise quand il se tut, car la peur qu’il semblait avoir l’oppressait elle-même, au point que l’haleine allait lui manquer. Elle n’osa complimenter Isidore, mais pas un mot de sa chanson ne fut perdu. Alexis brûlait tellement d’avoir son tour, qu’il n’attendit pas la fin. Il essayait tout bas l’air qu’il voulait apprendre à Lucette, et saisit le moment où le timide chanteur fermait la bouche, pour dire: L’Écho. Écho! voici l’aurore, Taisez-vous! La vallée est sonore, Ne lui dites pas encore Le nom qui me rend jaloux; Taisez-vous! Le Rossignol s’éveille, Je l’entends! Que n’est-il à l’oreille D’une beauté qui sommeille! Mais celle-là que j’attends, Je l’entends! Au bord d’une onde pure Je la vois! Miroir de sa parure, L’eau, dans un tendre murmure, Voudrait imiter sa voix... Je la vois! Viens vite, et sous l’ombrage Cachons-nous! Ô bergère, à notre âge, Tu le sais, même au village, On médit d’un rendez-vous: Cachons-nous! Voici la nuit, bergère; Avant toi, Je vais quitter, ma chère, Cet asile du mystère; Demain j’y serai, crois-moi, Avant toi! Depuis quand la sais-tu? demanda Lucette avec émotion. -Depuis que j’apprends tout ce qui ressemble à ce que je pense sur toi, répondit-il. Je m’exerce de même à la danse, pour t’y conduire sans perdre la mesure: souvent, dans notre verger, je danse parmi les arbres; je passe devant, derrière; je les embrasse comme si c’était toi, et je ne me repose que quand la tête me tourne. Si tu veux, Lucette, nous allons essayer ici les figures, puisque personne ne nous voit: Isidore et Rose vaudront mieux pour cela que des arbres. -Oh! mon frère, dit Rose, n’essayez qu’avec Lucette; moi je ferai ceux qui regardent sur les bancs; et je vous dirai si vous allez en mesure. -Tu chanteras donc, en place de flageolet? -J’ai ma musette, s’écria vivement Isidore, pour rester assis près de Rose; et il commença l’air que ses moutons aimaient le mieux. Lucette, en se levant, se pencha vers sa compagne, et lui dit à l’oreille: Regarde bien comment je suis en dansant, car j’ai honte. -Oui, oui, dit Rose, je regarde. Mais au lieu d’observer le maintien de Lucette, qui tremblait, elle brouilla la cadence, et se leva tout à coup en criant: Sauvons-nous, je vois venir le donneur de sorts. Lucette se reposa sur Alexis, sans frayeur, et les deux bergers se mirent à rire des craintes de Rose, qui joignait les mains, et murmurait tout bas: Miséricorde! Son frère lui dit: Il n’y a pas de sorciers. -Peux-tu le soutenir, Alexis, toi qui l’autre soir es rentré tremblant de l’avoir seulement entrevu? Alexis regarda Lucette, qui devina bien ce qu’il avait entrevu, et dont le doux regard sembla dire: Pardon! Elle répondit donc à son tour: Je crois aussi, Rose, que ce pauvre pâtre n’est pas un sorcier, qu’il n’y en a pas dans ce village, pas même dans tout le monde. On dit cela aux enfans pour les rendre dociles; mais je ne suis plus une enfant; et ses yeux se portèrent avec un tendre orgueil sur son fiancé. -Et moi! le suis-je? dit Rose, un peu fâchée. -Prouve-le, ma soeur, en ne croyant plus aux sorciers: je m’en vais appeler ce vieux chevrier, pour t’accoutumer à sa longue barbe; c’est tout ce qu’il a d’effrayant. Il appela le pauvre pâtre, qui vint en riant près des quatre bergers. Rose s’assit vivement entre Isidore et sa houlette; car elle était trop blessée peut-être pour s’enfuir comme la veille. Et Lucette, liée encore par un préjugé d’enfance qu’elle cherchait à vaincre, ne put regarder, sans frissonner un peu, cette barbe épaisse, si redoutée au temps qu’elle était une petite fille. Bon chevrier, dit Alexis, venez dire à ma soeur qu’il n’y pas de sorciers au village; elle en a peur. Le malin pâtre savait bien que les mères le rendaient un objet de frayeur à leurs enfans. Il regarda la jeune bergère en riant toujours, et lui dit: Il n’y a de sorcier redoutable au village que celui qui prend toutes sortes d’apparences, quelquefois celle d’un petit berger, dont la figure polie est rouge comme les pommes d’un verger; celui-là, jeune fille, ne te fera point de peur; mais prends garde à lui! Rose ne sut que répondre; car elle remarqua, d’un coup-d’oeil, que le visage d’Isidore était vermeil et poli comme les fruits de leur verger; ses longues paupières noires cachaient une prunelle si brillante, qu’elle en reçut au coeur une atteinte soudaine, qui l’effraya un peu. Elle donna donc à l’entretien qui suivit tout ce qui lui restait d’attention. Lucette eut soin de regarder aussi celui qu’elle aimait; elle trouva qu’il ressemblait plutôt à une fleur qu’à une pomme; ses grands yeux avaient la couleur des bluets, ses cheveux blonds avaient celle du blé. Elle fut tranquille, et passa son bras autour du sien, tandis qu’il disait: Bon chevrier, racontez-nous une malice de celui qui change ainsi de forme à sa volonté. -J’en ai tant dans la mémoire, dit le vieux pâtre, charmé du ton amical d’Alexis, que je ne sais laquelle choisir. Après avoir un peu rêvé pour commander l’attention des curieux, il reprit: Je me souviens d’une chanson qui dit en même temps le nom et le portrait de celui dont je parle. Deux jeunes bergères la firent un jour dans le fond d’un bois, et elle fut depuis appelée l’Amour-Abeille. L’une des pastourelles disait à l’autre: L’Amour est dans nos bois; il cherche une bergère. Ne chante plus, Chloris; il me suit, parlons bas! L’Abeille sur les fleurs est, dit-on, moins légère; Pourtant il n’y voit pas! Un vieux pâtre en a fait des peintures cruelles: J’en tremble! Il dit qu’aux yeux il lance du poison; Il bourdonne, il voltige, et le bruit de ses ailes Assoupit la raison! Cette belle Chloé dont la raison sommeille, Qui détourne de nous ses yeux noyés de pleurs, Le vieux pâtre l’a dit, c’est que l’Enfant-Abeille La piqua sous des fleurs. Et toi, petit berger, qui rit sans nous comprendre, Tu ne crains pas encor le plus méchant des Dieux! Va jouer à l’Abeille, et tâche de la prendre, En te cachant les yeux. Pauvre enfant! seul et nu, qui t’amène au village? Il joue avec du feu, Chloris; il rit toujours! Si c’était?... Le vieux pâtre a connu le volage, Va crier au secours! Mais le vieux pâtre est loin, Chloris est toute en larmes... Petit, es-tu l’Abeille ou l’Amour en courroux?... Si tu l’es, c’est vers moi qu’il faut tourner tes armes, Chloris est à genoux! -Que fit-il à Chloris? demanda Lucette. -Il fut touché de la voir à genoux, et lui laissa le temps de se relever, sans lui jeter un sort. -Que fit-il à l’autre, qui en disait tant de mal? ajouta vivement Rose. -Oh! celle-là, dit le vieux moqueur, elle fut blessée au pied. Il s’en allait, quand Lucette, qui n’avait pas compris, demanda encore une histoire. Rose, qui était occupée à rougir, ne demanda rien; et Alexis, qui attendait un désir de Lucette pour désirer quelque chose, courut après le pâtre, qui se laissa prendre encore au plaisir de parler. Il s’assit, commença cette aventure, aussi vieille que lui-même, et finit par intéresser jusqu’à Rose, qui oublia un moment sa longue barbe et sa joyeuse ironie. Histoire De Claire. Je n’ai pas toujours demeuré dans ce village. Celui de ma naissance est de l’autre côté des montagnes. J’ai traversé autrefois une ville appelée Bagnères, en le quittant pour venir dans le vôtre. Cette ville me parut bruyante. J’y serais resté, si j’avais pu supporter le tumulte qu’y amènent les étrangers; j’en fus étourdi; et comme rien ne s’opposait à ma volonté, je me laissai conduire au hasard, qui m’amena dans cette vallée dont l’aspect me plut; car je n’y vis pas un seul château. Quelques chèvres me suffisaient pour vivre; elles étaient belles, et le soin que j’en prenais donna de la confiance à ceux qui me rencontraient avec elles. On m’offrit des troupeaux entiers à conduire, et je suis encore aujourd’hui le vieux gardeur de chèvres. Mon village dépendait d’un seigneur. Ses habitans étaient fortunés ou malheureux, selon que le maître était humain ou avare. L’un d’eux, qui venait de mourir, et dont encore enfant je suivis le cortége, était avare, et personne ne pleurait. On disait au retour: Nous étions plus tristes en perdant le bon pêcheur Raimond. Il n’avait pourtant qu’une cabane; mais il aidait le pauvre quand il en trouvait un qui le fût plus que lui. Le vieux seigneur tourmentait sa misère, lui faisait interdire la pêche, enlever ses filets, qui seuls l’aidaient à nourrir sa femme et l’enfant de leur vieillesse... Oui! nous étions plus tristes! -La petite Claire essuyait ses yeux en écoutant parler ainsi de son père. Les montagnards la prenaient tour à tour par la main pour l’embrasser, et lui dire qu’ils l’aimaient tous, à cause du bon Raimond qui n’était plus, et de sa mère qui ne semblait vivre encore que pour lui apprendre à devenir bonne comme son père. Tout prit un air de fête depuis ce jour de deuil: on respirait. Le pasteur, qui nous avait vus gémir, sans partager la gaîté bruyante qui était de retour parmi nous, n’en blâma pas l’expression naïve, parce qu’il est doux de voir couler un ruisseau, quand on a long- temps souffert de son absence. Mais cet Amour qui jette des sorts, qui vole au-dessus des plus hautes montagnes aussi-bien que dans les vallées les plus profondes, se plaît à troubler la paix partout où elle va naître, depuis des années, on n’en parlait pas. Dans la saison des neiges, si l’on s’assemblait aux veillées, c’était pour se plaindre en secret de l’avarice du vieux seigneur; il faisait l’entretien des femmes, et l’inquiétude des hommes. Mais à peine le bonheur rentrait-il d’un côté, que ce petit serpent d’Amour reparut de l’autre. On en raconta bientôt cent cruautés; et voici la plus noire, puisqu’elle tomba sur la plus douce des filles, sur celle du pêcheur Raimond. Un soir de printemps, quelques bergères causaient entre elles de l’Amour; elles en disaient tout le mal qu’il faudrait seulement en penser; mais, le croyant loin, elles riaient de ses secrets. Claire qui n’avait pas quinze ans, se sentit saisie de frayeur en écoutant ses compagnes, et fit le voeu de fuir tous ceux qui lui paraîtraient beaux. Une autre fois, elles dansaient dans une vallée. La plus jeune était au milieu, couronnée de violettes, et l’on courait en rond autour d’elle, en chantant le retour des longues journées. Les chants et la danse cessèrent tout à coup à l’apparition d’un jeune homme inconnu, qui s’approcha d’elles, et rompit d’un air gracieux la chaîne qu’elles formaient autour de Claire. En la voyant ainsi couronnée, immobile et plus belle que ses compagnes, l’inconnu s’arrêta devant elle. Claire, qui n’avait fait que l’entrevoir, pressentit que c’était l’Amour, et ne voulut pas le regarder une seconde fois. Mais elle entendait! et l’Amour jette ses charmes avec la voix comme avec les yeux. Les autres riaient de la voir ainsi tremblante; et, pour se moquer de son air craintif, elles reprirent leurs danses et leurs chansons. L’inconnu dansa lui- même, mais il ne cherchait que les regards baissés de la belle Claire. Impatient de les rencontrer, il lui demanda sa main; elle les retira toutes deux sur son coeur, où elle commençait à sentir du mal, et voulut s’enfuir. Les bergères se remirent à rire; et, ravies de la grâce légère du bel inconnu, de ses paroles plus douces que le chant des oiseaux, elles conseillèrent à Claire de lui donner sa couronne de printemps, comme un prix qu’il venait d’obtenir. Claire les refusa, et se mit à pleurer, quand ce méchant, encouragé par la gaîté des jeunes filles, saisit vivement cette guirlande, que Claire perdit avec un profond soupir. Alors elle quitta les jeux, si tristes ce jour-là pour elle, sans répondre aux bergères, qui lui criaient: Va-t’en donc, pauvre Claire, puisque tu ne veux pas rire avec nous! Elle retourna chez sa mère, qu’elle embrassa sans parler. Raimonde y voyait à peine; mais elle sentit qu’elle frissonnait, et crut qu’elle était tombée. Claire répondit qu’elle n’était pas tombée, mais que ses compagnes s’étaient moquées d’elle. -Qu’as-tu fait pour cela? dit Raimonde. -J’ai eu peur, ma mère, d’un jeune homme, qui n’est pas berger. -Il est donc bien effrayant? -Oh! oui, ma mère, car il est bien beau!... Cette réponse parut singulière à Raimonde. Elle aurait ri comme les bergères, si depuis l’adieu de Raimond elle avait su rire encore. Claire resta près d’elle tous les jours qui suivirent. Une des rieuses vint la chercher, au nom des autres qui l’attendaient. Claire dit: Non, j’aime mieux être seule qu’avec des amies qui se jouent de ma tristesse. -C’est que ta tristesse est frivole; on ne pleure pas pour donner une couronne de violettes; la terre en est bleue, et tu pouvais remplacer la tienne. -On ne remplace pas ce que prend l’Amour, dit-elle encore en pleurant; il fait tout servir à ses mystères. -Qui te parle de l’Amour? et que fait l’Amour avec ta couronne? -Ah! bergère, c’est lui qui a dansé parmi nous, je l’ai reconnu. -Tu rêves, petite Claire; ce beau seigneur arrive pour remplacer le seigneur avare. Tu faisais mal d’être sauvage, car il sera bon; il nous faisait honneur de danser avec nous. Comment l’aurais-tu reconnu, puisqu’il arrive? -Va! s’il n’était qu’un riche seigneur, il ne m’aurait pas saisie ainsi; j’ai vu l’autre souvent, et mon coeur ne battait pas plus vite. Souviens-toi bien, ma compagne, que c’est là cet Amour dont vous parliez toutes avec tant de colère: moi, je n’ai pas décoléré, mais je suis perdue, dit-elle en cachant sa tête sous ses mains. Sa compagne étonnée la quitta pour courir annoncer aux autres que Claire était malade, et se croyait charmée. -Charmée! s’écria le jeune seigneur, qui attendait impatiemment dans la vallée, (car c’était lui, qui, l’ayant cherchée parmi les rieuses, avait adroitement fait courir après elle). Il écouta le rapport de l’indiscrète bergère, et devint rêveur. Sans doute qu’il était fâché d’être découvert, car, après avoir rêvé, il sourit de l’innocente erreur de Claire, jura qu’il n’était point l’Amour, se plaignit des contes que l’on fait au village pour effrayer les bergères, et voulut leur faire croire que l’Amour n’était qu’un petit aveugle, avec des ailes, à peu près comme l’abeille dont je vous ai dit la chanson. Mais il eut le soin de ne pas ajouter que ce petit aveugle emprunte souvent des yeux, et de beaux yeux! cache à volonté ses ailes, et paraît aussi grand qu’il veut l’être. Pour achever de convaincre la crédule assemblée, il dit qu’il avait au château l’image de l’Amour, qu’on pouvait l’y voir, et qu’il y invitait tous les habitans à une fête solennelle, pour marquer d’un bonheur son entrée parmi eux. Les bergères, comme une nuée d’hirondelles, coururent répandre dans le village qu’il y aurait une fête au château, où tout le monde entrerait, par l’ordre du nouveau seigneur. On sortit des chaumières pour parler de cette nouvelle, et bénir un si bon maître. Claire avait vu sauter au loin ses folles amies, qui chantaient, levaient vers elle leurs regards malins, et lui montraient des couronnes; elle se livrait à une profonde rêverie, en tournant le fuseau qui souvent s’échappait de ses doigts. Sa mère, presque aveugle, ne voyait pas qu’elle mouillait son lin avec ses larmes; et la croyait gaie, parce qu’elle murmurait quelque chose qui ressemblait à un chant. Riez! riez! mes rieuses compagnes! Il est si doux de voir couler des pleurs. Livrez ma plainte aux échos des campagnes, Dansez! dansez! couronnez-vous de fleurs! Dites partout qu’une fille naïve, Sans en médire, avait peur de l’Amour; Punissez-la d’avoir été craintive; D’autres méchans vous puniront un jour! Dites partout, qu’un soir, loin du village, Un inconnu dans nos jeux se mêla; C’était l’Amour, ou c’était son image, Puisqu’en tremblant mon coeur dit: Le voilà! À sa voix tendre, à sa grâce légère, Les yeux baissés, je rêvais sans espoir; Et vous disiez: «Regarde-le, bergère. Vois qu’il est beau!» Je n’en voulais rien voir. Je répondis en détournant la vue: «Il est si beau! qui pourrait le charmer?...» Et vous saviez, d’une voix moins émue, Flatter l’Amour que je tremblais d’aimer. Malgré mes pleurs, quand je quittai la plaine, Il me surprit ma couronne et ma foi; Et vous disiez, en riant de ma peine: «Va-t’en, bergère, il est trop beau pour toi.» Je m’en allai; mais, à mon trouble extrême, Ma mère, hélas! vit que j’avais eu peur; Et vous chantiez pour plaire à ce que j’aime, Quand je pleurais ma couronne et mon coeur! Chantez! chantez! ô bergères volages! Pour vous peut-être il est dans le hameau. Vous le cherchez, sans vous croire moins sages; Et pour moi seule, hélas! il est trop beau! Suivez l’Amour, ingrates pastourelles, Arrêtez-le dans vos chaînes de fleurs; Mais vous verrez, un jour, qu’il a des ailes; Et vos chansons vous coûteront des pleurs! Le jour annoncé pour la fête était attendu avec impatience par les bons villageois; pourtant cette impatience n’égalait pas celle du jeune seigneur; il traversait chaque jour inutilement le hameau pour retrouver la charmante Claire; mais il n’en parlait pas, pour cacher la préférence qu’il lui donnait sur les autres, et n’avait pas encore deviné que la plus belle de nos bergères eu était la plus pauvre; que sa cabane indigente se perdait aux yeux sous une allée solitaire, tout en haut du village, et cachée entièrement par le bois du château, qui dominait sur elle. L’idée d’y attirer cette fille craintive l’occupait plus que les préparatifs de la fête, dont il laissa le soin à de nombreux serviteurs. Enfin, la foule se rendit à ce château, que jusqu’alors nous n’avions vu que de loin. On entra tous ensemble pour être plus hardis, et l’on pria le bon pasteur de parler au nom du village. Le seigneur, qui cherchait des yeux celle qu’il aimait à voir, charmé déjà du plaisir de la retrouver dans cette foule, y promenait des regards pleins de douceur, répondait à ses vassaux ce qu’ils avaient jamais entendu de plus gracieux. Cela fit qu’ils perdirent l’embarras de parler. Ce fut bientôt un bruit et un joyeux tumulte, qui sans doute aurait égayé le maître, s’il n’eût pas été un méchant déguisé. À mesure que les villageois se livraient à lui, que l’on voyait leur front s’épanouir, et que l’ivresse allait croissant, un voile d’ennui tombait sur les traits du jeune seigneur, et ternissait l’éclat de ses yeux. Ce fut alors, sans doute, qu’il souffla dans l’idée d’une bergère l’envie de nommer la fille de Raimond, pour que tout le monde s’aperçût qu’elle n’était pas à la fête, et qu’elle manquait au respect, qui est un devoir. Cette méchante amie fut bien trompée! À peine le nom de Claire fut-il prononcé, qu’il circula de bouche en bouche, accompagné d’un mot tendre et affectueux; d’un regret de ne pas la voir avec sa mère Raimonde. Ce choeur d’éloges dissipa l’ennui du seigneur, qui feignit de ne pas se la rappeler, et laissa voir un peu de regret qu’une bonne mère de plus n’eût pas amené son enfant à ce qu’il nommait une assemblée de famille. Ce regret fut un ordre: quelques-uns furent députés par l’assemblée vers la chaumière de Claire. -Elle n’est pas loin, dirent-ils; on la verrait, si elle n’était cachée par ce bois. Ils y coururent. La vieille Raimonde ne pouvait plus marcher; Claire ne songeait pas à la quitter, et dit: -Ô ma mère! je n’oserais! -Sa mère l’engagea doucement à rendre cette marque de soumission au maître; et Claire abandonna sa main tremblante à ceux qui, croyant la rendre joyeuse, l’entraînèrent en courant jusqu’au château. Elle entra ainsi dans la salle du festin, où ses compagnes étaient brillantes de leurs plus beaux atours. Claire était sans parure. Ses beaux cheveux tombaient sans couronne. Son fichu, qui s’était envolé dans la course, laissait toute sa taille découverte, et sa taille était fine et déliée comme un jeune saule. Elle passa dans les bras des vieillards qui entouraient les longues tables, et arriva jusqu’au jeune seigneur, qui la reçut dans les siens. Il l’arrêta un moment près de son coeur, avec un trouble mystérieux que les autres bergères prirent pour un air mécontent. Claire, qui n’osait fuir devant tant de monde assemblé, regardait la terre, pour ne pas revoir l’Amour. Mais elle sentit bien que c’était lui, à son haleine de feu qui caressait son front, à cette main douce et brûlante qui s’était posée sur la sienne. Ses compagnes, bien aises de la voir sous ses plus simples habits, en parlèrent tout haut. -Quel dommage aujourd’hui d’être ainsi vêtue! -Elle soignait sa mère, dit le pasteur. Elle oubliait la fête pour travailler auprès de sa vieille amie. Ô jeunes filles, quelle parure! Les vieillards applaudirent, et l’Amour, qui regardait cette figure naïve et touchante, la trouvait de même assez parée, quoiqu’elle n’eût pas de fichu. Claire alors leva ses grands yeux sur Le bon pasteur, dont le regard consolant lui donna la force de soulever sa main, qui était comme enchaînée dans la main de son seigneur. Il s’éveilla lui- même, quand il la sentit s’échapper d’auprès de lui; et, pour cacher la joie et la tristesse qui se mêlaient ensemble sur son visage, il se fit suivre dans les jardins, où il distribua les bouquets et les rubans dont il avait fait remplir des corbeilles. Par malice, il feignit d’oublier Claire, et la regarda quand les corbeilles furent vides, pour pénétrer si elle était fâchée; elle ne l’était pas, et semblait ne rien voir quand, celle qui avait parlé d’abord, s’écria comme avec regret: Claire n’en a pas! (c’est qu’elle était pressée que l’on s’en aperçût.) -Comment l’aurais-je vue? Cette petite Claire, dit-il, est toujours cachée comme une fleur sauvage! Alors, il prit sa main de l’air le plus indifférent qu’il put feindre, et la conduisit près d’un rosier planté au pied d’une petite figure de marbre. -Regarde, bergère, lui dit-il tout bas, voici l’Amour; c’est celui-là seul qu’il faut craindre! -Claire, au nom de l’Amour, fut troublée, et regarda l’image. C’était celle de l’enfant avec des ailes. Il semblait menacer ceux qui le regardaient, avec une petite houlette emplumée qu’il montrait. Dans l’autre main, il tenait une églantine; Claire vit sur sa tête une couronne des champs, et reconnut celle qu’elle avait perdue dans la vallée. Un cri lui échappa, et le beau seigneur, qui savait mentir, dit tout haut: Ce rosier vous a piquée, pauvre petite! il piqua de même autrefois l’enfant que vous voyez là. Cette aventure est gravée, on peut la lire. Les plus curieux s’approchèrent; j’étais curieux aussi, et, pour montrer que je savais lire, je lus tout haut sur la pierre où s’élevait la petite figure, un conte tout-à-fait singulier. Il y avait des nymphes, des flèches, des fleurs. L’églantine, au fond d’un bois, parlait à l’Amour qui voulait la cueillir malgré elle. Cette fleur qui parlait me parut un grand miracle. Elle finissait pourtant par se taire et devenir rose, ayant piqué l’Amour, qui ne s’en vengeait qu’en la rendant plus belle. Tout cela, comme les choses incroyables, était écrit avec des mots que je n’avais jamais entendus, même dans les leçons du pasteur, qui parlait bien et nous instruisait avec bonté; mais j’étais si glorieux de lire couramment, quoique sans rien comprendre, que je m’aperçus seulement à la fin que j’étais seul avec Claire. L’attention qu’elle me donnait me consola de la fuite des autres, et je me souviens encore que cette belle fille me dit: Tu lis bien, mais cette histoire est un mensonge. L’Amour vole les fleurs, et ne les rend pas plus belles. Regarde! il laisse flétrir cette couronne qu’il a prise à quelque pauvre fille! -Je la regardai elle-même, et je n’osai lui demander pourquoi elle était triste de ce mensonge. Je m’éloignai en la regardant toujours... et à présent que j’en parle, je la vois encore comme si elle était là derrière un nuage. Les danses commençaient; le seigneur ouvrit ce bal champêtre; et pour arriver naturellement jusqu’à celle qui rêvait au pied du rosier, il choisit deux bergères toutes couvertes de rubans, qui palpitaient d’aise de danser les premières avec lui. Claire dit tout bas: -Je n’ai pas un ruban; je n’ose cueillir ces roses, et je ne sais quelle langueur a lié mes forces. Si je dansais, je tomberais; et s’il disait: Je le veux! je ne pourrais dire non. - Elle s’approcha du silencieux pasteur: -Ô pasteur! permettez-moi de retourner chez ma mère, et levez-vous un peu pour me laisser passer! -Le pasteur favorisa son envie; et Claire passa sous des orangers qui cachèrent sa fuite à tout le monde. Elle courut d’abord, puis elle s’assit à quelque distance du château. Seule sur la montagne déserte, elle entendait cette belle musique, dont l’harmonie était plus douce au loin, et se perdait dans le ciel, dont elle paraissait venir. Le jour, qui pâlissait, lui laissait encore deviner et entrevoir les groupes qui paraissaient flotter sur les pelouses vertes du château; et Claire, tourmentée par le charme qui se glissait dans ses veines comme une fière lente, attachait ses regards languissans sur ces ombres légères où jouait l’Amour!... Peu à peu la douce musique, les groupes, les pelouses et le château, tout s’effaça dans la nuit; mais l’Amour ne sortit plus de son âme, où elle entendait sa voix comme s’il y parlait encore. Le lendemain, sa mère malade l’envoya cueillir des plantes qui ne se trouvent qu’au fond des bois (souvent par malheur pour les bergères). -Ces plantes, disait-elle, vont guérir ma mère! ses yeux s’ouvriront et me regarderont encore avec tendresse; si elle s’aperçoit que les miens sont souvent pleins de larmes, elle me plaindra; car elle a long-temps pleuré, et ces larmes me feront moins de mal, peut-être!... Attentive à chercher, à cueillir les simples, elle en fut troublée par un bruit aigu qui retentit dans le bois, et presqu’à son oreille. Ce bruit de chasse, endormi au village depuis long-temps, et que jamais Claire n’avait entendu, lui arracha un cri perçant, à l’instant qu’un trait lancé dans les arbres vint s’amortir à ses pieds. -Ce cri, qu’elle jeta en tombant, fit accourir de son côté le jeune chasseur, qui la releva palpitante comme un oiseau qu’une flèche vient d’effleurer. Plût au ciel qu’au lieu de tomber, ce bruit l’eût fait courir dans le sein de sa mère, seul asile, dit-on, où l’Amour n’ose poursuivre les bergères; car c’était lui, vous l’allez voir! -Il releva donc la jeune fille, et parut saisi d’une grande frayeur de l’avoir blessée; il fit semblant même de frémir en la soulevant doucement dans ses bras. Claire balbutia: Je n’ai point de mal! Et ses yeux se fermèrent, et sa voix s’éteignit. -Claire! s’écria l’Amour, qui peut-être la crut morte, ô belle enfant!... comment te rendre à la vie?... Viens avec moi, poursuivit-il avec cette voix puissante qui fait tout obéir. Claire était sous le charme, loin du pasteur, loin de sa mère, et l’Amour avait dit: -Viens avec moi! Il l’emporta donc au château, et jeta ses armes loin d’elle, en y entrant. Comme un sort l’enchaînait, elle ne pouvait sortir de l’accablement où l’effroi l’avait fait tomber. Il eut le temps de voir encore qu’elle était belle à ravir: oui, bergers! elle était belle! ce qui lui fit dire avec transport: Charmante fille de Raimond! le danger que je t’ai fait courir m’attache à toi pour la vie; et dès ce moment, Claire, la tienne est à moi seul au monde! -Claire ouvrit les yeux comme enchantée à ce nouveau langage, et les tint par une force invincible attachés sur ce qu’il y avait sans doute alors de plus beau dans l’univers; car l’Amour choisit toujours de belles apparences, et jamais celle d’un vieux pâtre à barbe grise. L’admiration muette de la bergère ne pouvait échapper à celui qui la faisait naître. Elle le combla d’une joie si vive, qu’il lui saisit les mains pour l’approcher de son coeur!... Dieu le permit! car les plantes précieuses tombèrent du tablier de la jeune fille; et cette vue offrit tout à coup sa mère devant elle. Elle les ressaisît en désordre, et voulut sortir. Le seigneur prit un air triste où il y avait mille plaintes. Claire les entendit; mais elle n’en répéta pas moins: Je veux sortir! -Où vas-tu? lui dit- il, en voyant qu’elle gagnait la porte. -Voir ma mère, répondit- elle d’une voix altérée. -Et moi! ne te verrai-je plus? s’écria-t- il encore. -Ah! dit la pauvre ingénue, si ma vie est à vous, où pourrais-je me cacher à présent? Elle courut vers sa mère, qui la pressa d’une façon plus tendre dans ses bras affaiblis. Son coeur, gêné d’une secrète inquiétude de l’effroi d’un malheur qui tournait autour d’elle, demandait à s’épancher dans le coeur de sa mère. Elle ouvrait la bouche pour lui raconter le danger du bois, quand Raimonde l’arrêta, et, d’une main tremblante, lui montra la chaumière qui regardait la leur. -Va chercher, lui dit- elle, la vieille Moeris, je veux lui parler. -Ô ma mère! comme votre main tremble! -Ce n’est pas la peur, mon enfant. Mais la vieillesse est une trembleuse, elle altère la voix, elle éteint les yeux, et je sens qu’elle cherche du repos!... Avant de m’endormir, je veux parler à Moeris et bénir ma fille... C’est là!... oui! c’est tout ce qui me reste à faire. -Ma mère! vous ne dormez jamais le jour. -Le jour et la nuit se ressemblent presque déjà pour moi. Mais avant que d’être aveugle pour toujours, oh! que j’aurais voulu te revoir, mon enfant! que mes yeux se seraient clos doucement sur ma fille, pour se rouvrir enfin sur Raimond qui m’appelle! -Ma mère! s’écria Claire, en se laissant tomber sur ses genoux, comme vous souriez tristement! vous ai-je fait du chagrin, et voulez-vous me punir? -Retiens ceci, dit Raimonde, rappelle-toi bien cela, quand je y n’aurai plus de voix pour te le dire: le premier chagrin que tu me causes est celui de te quitter; va, poursuivit-elle plus bas, et que Moeris se hâte. Quitter! quitter! s’écriait Claire en courant, quoique ses genoux tremblans la soutinssent à peine. Quitter!... ce mot avait frappé son imprévoyance, comme une cloche funèbre rompt un rêve tranquille. Ô Moeris! hâtez-vous, ma mère dit quelle veut dormir; puis un mot!... Moeris, il est triste comme la mort! ma mère m’a souri tout à l’heure, mais d’un sourire qui demande des larmes. Venez lui parler, venez lui dire qu’il faut toujours rester ensemble! -Moeris essaya d’aller vite; elle marcha du moins comme quelqu’un qui veut courir. Raimonde l’entendit, et voulut parler. Sa poitrine s’embarrassait, et cette oppression douloureuse effrayait Claire, qui n’osait parler non plus de peur de sangloter. Moeris se pencha vers sa vieille compagne, et lui demanda si elle souffrait? Raimonde témoigna que non, et joignit les mains, qu’elle éleva comme en prière. Dieu l’entendit; ses yeux, à demi fermés depuis long- temps, s’ouvrirent tout à coup comme ranimés d’une pure lumière. La reconnaissance lui rendit la force; et, se tournant vers Claire toute noyée de larmes, elle lui dit d’une voix faible, mais contente: Fais pour moi ce que Dieu daigne faire; il me console en me laissant revoir ce que j’aime sur la terre. Laisse-le-moi revoir, ô ma fille, aussi calme que ce beau ciel qui va s’ouvrir pour moi! il m’a écoutée, qu’il m’écoute encore! et que ton âme demeure en ce monde aussi paisible que mon dernier jour, qui s’est levé ce matin... Restes-y consolée de ma bénédiction; je n’ai qu’elle, ô ma fille! pour payer ton respect et ta douce amitié pour ta mère. Claire étouffa sa douleur et les soupirs qui se pressaient dans son sein. Raimonde, qui la crut plus tranquille, attira Moeris auprès d’elle, et lui parla bas. -Viens! dit Moeris à la jeune fille en la conduisant vers la porte. Claire se retourna d’un air indécis vers sa mère, qui lui fit signe de céder à Moeris; et qui, la suivant des yeux, mit dans ce long regard un tendre et dernier adieu! La triste Claire se rendit, par le conseil de Moeris, auprès de notre bon pasteur. En la voyant ainsi pâle et troublée, il devina ce qu’elle ne pouvait lui dire, et se mit sur les pas de la jeune fille. Ses sanglots, qu’elle ne songeait plus à retenir, apprirent au bon vieillard qu’il suivait une orpheline; et son âme s’émut de compassion. Avant d’entrer, il lui dit: Mon enfant, allez m’attendre chez Moeris, j’irai vous y chercher moi-même. Claire joignit les mains pour le suivre; il la rendit soumise en parlant au nom de sa mère, et il entra seul. Ce fut encore au nom de cette mère qu’il l’arracha du seuil de la chaumière où elle gémissait, quand elle l’en vit sortir le soir, et qu’elle s’élança pour entrer. Moeris la prit, en pleurant, par la main, et l’orpheline se laissa traîner où l’on voulut la conduire. Le jeune seigneur avait retenu que la demeure de Claire était à l’extrémité du bois; et, sans attendre que le hasard la lui rendît encore, il ne se fia qu’à lui-même du soin de la chercher. Dans cette espérance, il traversa ce bois, qu’il n’avait parcouru déjà que pour elle. Mais il n’avait plus d’armes, si ce n’est celles qui le rendent si dangereux à regarder. Il sort du parc qui couvrait la montagne; il voit en effet une pauvre chaumière qui plaît à ses yeux, parce qu’il y suppose la jeune fille aux violettes; il s’en approche en tressaillant d’impatience; il sourit d’espoir; mais qu’il est trompé! Un cercueil est le seul ornement de cette cabane. Une lumière brûle au pied; quelques fleurs témoignent qu’on a prié sur l’être enfermé dans sa dernière demeure. En effet, la vieille Moeris est assise au fond de la chambre, et prie. La vue d’une femme, qui peut-être est la mère de Claire, glace l’Amour, et le fait pâlir. -Êtes-vous Raimonde? dit-il enfin. Au nom de Raimonde, Moeris lève la tête et montre le cercueil. -Voilà Raimonde; dit-elle; elle priait autrefois pour les malheureux, je prie pour elle; non qu’elle soit malheureuse, car sa mort, sans doute, est la récompense de sa vie; mais je demande à Dieu qu’il exauce son dernier souhait, et je le répéterai tous les jours, afin que Dieu ne l’oublie pas. Toutefois, poursuivit-elle, je ne pourrai le prier long-temps, car je suis de l’âge de Raimonde, et nous devions nous en aller ensemble, comme nous allions autrefois dans nos beaux jours. Il faut rester quelques jours encore: la petite Claire trouvera bientôt ce que je demande pour elle, et ce que sa mère obtiendra dans le ciel. -Que demandez-vous pour elle, ma mère? -La protection de la Vierge, répond Moeris, quelques années de paradis sur la terre, un époux vertueux, un Raimond, s’il en est un autre. -Où donc est-elle à présent? -À l’église, jusqu’au moment qui nous y rassemblera tous. Il n’est pas loin, car le soleil se couche, et c’est en même temps que lui que Raimonde s’est couchée hier pour toujours. Le jeune seigneur était pensif en écoutant la vieille bergère; on l’aurait cru touché; la cloche déchira l’air et l’éveilla de sa rêverie; il salua Moeris de la main, et s’enfuit à travers les arbres où il s’était jeté; il vit de loin les amis de Raimonde qui s’acheminaient en cortège. Le cortège était long; Raimonde avait beaucoup d’amis. Je me trouvai sur le chemin du seigneur, où, sans penser à rien, je jouais un air de musette à nos chèvres qui broutaient au sommet de cette montagne. -Il s’approcha de moi, et me défendit de jouer; je le regardai un moment, et je repris mon air, qui n’était pas fini. Il éleva la voix plus haut que ma musette, et cria: Es-tu sourd? n’entends-tu pas la cloche des morts qui sonne pour Raimonde? À ce nom, ma musette s’échappa de mes lèvres; j’écoutai la cloche, et mon coeur se gonfla. Claire pleure donc à présent, dis-je à moi-même; pauvre Claire! je vais voir!... J’assemblai mes chèvres, que je fis courir devant moi, pour me réunir aux amis de Raimonde. -Arrête! dit encore le seigneur. Et comme je n’arrêtais pas, il courut après moi. Il m’atteignit, à cause de mes chèvres, qui allaient de travers; et m’ayant doucement retenu par le bras: Je suis charmé, dit-il, que tu m’obéisses, car tu vas chercher Claire, et lui dire que tout le monde l’aime et la plaint. -Oh! répondis-je, ce n’est pas à vous que j’obéis; il me semble plutôt que c’est à Claire, comme si elle m’appelait; et je voulus m’échapper. -Raconte-moi donc, petit pâtre, si tu t’en ressouviens, ce qu’elle t’a dit l’autre soir au château. -Que je lisais bien, répondis-je; car cette parole de Claire m’avait charmé. Il me pressa de tant de questions, que, malgré mon impatience, je lui rapportai les autres mots qu’elle avait comme écrits dans ma mémoire. Il en fut sans doute content, puisqu’il voulut les payer, pour m’encourager, dit-il, à bien lire. Je m’enfuis en criant: Gardez cela pour les enfans qui n’ont plus de mères! et j’arrivai au moment où celle qui pleurait la sienne errait autour de l’église, pour entrevoir encore ce que la terre allait couvrir. Je poussai mes chèvres, autant que j’avais de forces, jusqu’à notre enclos, et je les renfermai, pour être libre; mais notre demeure était loin de l’église; quand j’y revins, tout était fermé, Claire avait disparu; et le chant qui avait dit à Raimonde le dernier adieu, s’était éteint comme le flambeau que j’avais vu luire dans les vitrages. Le lendemain, on l’a su depuis, notre bon pasteur, assis dans son petit verger, qu’il cultivait lui-même, vit entrer l’Amour, qu’il prenait encore pour un jeune seigneur. Cette visite le toucha, car il en espérait du bien pour quelques malheureux. En effet, l’Amour, pour cacher son impatience, s’informa des pauvres et des plus vertueux du village. Selon qu’il l’attendait, le nom chéri de Claire se trouva le premier placé sur les lèvres du vieillard, et suivi des voeux les plus touchans; car il prit les questions du jeune homme pour l’intérêt tendre d’un bon maître, et voulut l’associer au dessein qu’il formait de rendre la belle Claire heureuse. Il faut marier cette orpheline, dit-il; un bon époux remplace une mère. Que faut-il à cette enfant avec tant de sagesse et de grâces? Un berger vertueux comme l’était son père. Raimond fut pauvre, parce qu’il vécut sous un seigneur inhumain. Sa fille est sauvée de l’indigence, puisque le ciel nous envoie un maître généreux et sensible. Et les regards du pasteur brillaient de joie; l’air préoccupé du jeune homme le confirmait dans son espérance; et, tout en causant ainsi, ils quittèrent ensemble le petit enclos où le seigneur était entré. Cet enclos donnait sur le cimetière où s’élevait la tombe nouvelle. Regardez, continua plus bas le pasteur, cette jeune fille n’est-elle pas un ange?... Claire priait à genoux, sans craindre, sans penser qu’on pût la voir. Non! il n’y avait rien entre elle et le ciel où elle regardait sa mère: aussi le vieillard qui l’a dit, ajouta: Dieu, qui la voit mieux que nous encore, devrait choisir pour elle. Qui osera dire? J’en suis digne. Et, si cet être simple et pur devait être un jour le partage d’un ingrat, je pourrais voir en souriant, dans ma tristesse, s’en aller de ce monde l’âme craintive et tendre qui embellit cette pauvre bergère. Le pasteur se tut, et s’éloigna du jeune homme, qu’il voyait plongé dans la réflexion. Hélas! que pensait-il? quel dessein roulait alors ce cruel?... On l’a toujours ignoré. Mais le soir arriva, et Claire ne parut pas chez Moeris. On la demanda dans le village; et tous les habitans consternés se répondirent: Elle n’est pas avec nous. J’abandonnai mes chèvres; je courus plusieurs jours en la demandant, en l’appelant partout à haute voix, dans les montagnes, dans les vallées, dans les hameaux. Je revins les pieds déchirés, le corps brisé, la voix éteinte; et je ne pus de long-temps jouer de la musette, pour égayer mon troupeau... pour m’égayer moi-même. On parla long-temps de cette mystérieuse aventure; chacun avait son idée. Beaucoup pensèrent que Raimonde, qu’ils appelaient une sainte, avait emmené sa fille avec les anges, et que, n’ayant pas besoin de changer de forme, étant si belle, elle s’était envolée après l’âme de sa mère. J’osai demander un jour au pasteur ce qu’il en fallait croire? Il me regarda, et ses yeux étaient pleins d’une profonde tristesse; il rêva long-temps, jeta comme malgré lui un regard sur le château, et s’éloigna sans m’avoir répondu. L’ennui s’était jeté sur moi. Je restais souvent tout le jour appuyé sur ma houlette, sans me ressouvenir d’une chanson. Vers le soir, je n’avais d’autre plaisir que de regarder le soleil se coucher. Alors il s’entoure souvent de mille images changeantes: - Claire est peut-être là-bas, me disais-je; peut-être choisit-elle ce moment tranquille pour revoir son village. Il est bien triste à présent, ce village! on ne danse plus au château!... Cette idée me frappa. Le regard de notre pasteur passa comme une lumière devant mes yeux. Je me ressouvins que le jeune seigneur m’avait parlé dans le bois pour me faire taire, par respect pour Raimonde. -S’il veut, m’écriai-je alors avec un peu de joie, il fera chercher notre bergère perdue, par-delà nos montagnes, partout le monde enfin! -C’est un seigneur! Je fus tellement emporté par cette espérance, qu’oubliant mes chèvres comme mes chansons, je courus au château, où je demandai hardiment le maître. -Le maître n’y est plus, me dit-on; il ne vient aux champs que dans la saison des fleurs; elles sont tombées, les champs sont déparés, qu’y ferait-il? Tu peux t’en retourner, et retenir un an ce que tu voulais lui dire. -On ferma la barrière. Je revins lentement trouver mon troupeau, qui ne s’était pas désuni; car la saison et le silence de ma musette engourdissaient mes pauvres chèvres. Je recommençai à m’ennuyer, et l’hiver me tenait compagnie. Une nuit que tout le village était plongé dans le sommeil, Moeris fut réveillée par une voix triste. Elle écouta, crut que c’était le vent qui soufflait dans le bois, et s’en retourna pour dormir. La voix se plaignit encore, et Moeris distingua des sanglots. Cette bonne vieille, émue de l’idée que c’était peut-être quelque pauvre, quelque enfant égaré, se leva, ouvrit sa fenêtre, et demanda: Qui pleure? -Un silence profond avait succédé. Elle resta long-temps, malgré le froid, et la neige qui battait la fenêtre; mais la frayeur suivit bientôt la pitié, car elle vit une ombre blanche sortir de la cabane de Raimonde, qui toujours était fermée depuis sa mort. Un tremblement parcourut Moeris des pieds jusqu’à la tête; elle tomba sur ses genoux, en se recommandant au ciel. Quand elle eut la force de se relever pour jeter encore un regard effrayé par la fenêtre, l’ombre blanche avait disparu, les gémissemens avaient cessé, et Moeris ne douta pas que ce ne fût Raimonde elle-même qui venait la chercher, ou demander ce que l’on avait fait de sa fille. À peine un peu de jour vint ranimer son courage, qu’elle s’avança vers la chaumière inhabitée; elle la trouva ouverte; ce qui lui confirma qu’elle n’avait pas été troublée d’un rêve; elle descendit au village, où cette nouvelle ne tarda pas à se répandre et à frapper les esprits. On résolut d’aller consulter le pasteur, qui, voyant accourir tant de femmes effrayées, crut les rassurer en leur disant: Raimonde est trop heureuse au ciel, pour redescendre parmi nous. Cette raison leur parut trop simple; elles le supplièrent de venir avec elles prier sur la tombe de Raimonde, de promettre au nom de tous, pour apaiser son âme, que l’on chercherait encore sa fille. Le pasteur céda sans peine à ce voeu, et s’avança vers le cimetière, où le suivirent en silence toutes les bergères du hameau. La tombe était couverte par une jeune femme qui la tenait embrassée. À cette heure, après une nuit pluvieuse et froide, cette vue lui glaça le coeur. Il eut pourtant, ce bon vieillard, la force de courir et de relever celle qu’il avait déjà reconnue. -Nous ne la chercherons plus, dit-il d’une voix tremblante, en pressant sur son coeur cette tête abattue comme un lis flétri. Un cri sourd s’échappa du sein de ces pauvres femmes. -C’est la fille de Raimonde! dirent les vieilles, qui s’étaient avancées. -C’est la pauvre Claire! dirent avec effroi celles qui avaient ri dans la vallée; et toutes se jetèrent à genoux autour du pasteur, qui, d’un air morne, se rappela le voeu qu’il avait fait pour l’orpheline. Je ne sais quel instinct curieux m’avait poussé vers cette scène étrange. Je ne pus ni parler, ni pleurer, ni gémir. J’approchai du pasteur, qui me fit signe, et je portai avec lui cette tendre et pieuse bergère dans la demeure du vieillard, qui pleurait. Les vêtemens mouillés qui enveloppaient la jeune fille, en rendaient le triste fardeau si lourd, que son poids m’a étouffé plus de vingt ans... Ici le vieux pâtre s’arrêta, fixant les yeux sur l’herbe, comme pour reprendre haleine; puis il ajouta: Le cruel Amour ne revint plus, même dans la saison des violettes; et son château est demeuré en horreur au village, que j’abandonnai bientôt après, pour en chercher un moins malheureux. Fin de l’histoire de Claire. Cette histoire est plus triste, dit Alexis, je l’aime moins que l’autre; elle a fait pleurer Lucette, et Rose en est pâle. Je n’ai de ma vie entendu dire tant de mal de l’Amour, et pourtant on en cause parmi nos bergers. -C’est qu’il y en a deux, poursuivit le vieux pâtre; l’un est doux comme Lucette, gai comme Rose, et ne caresse pas pour faire mourir. Celui-là n’est pas loin; puissiez- vous, mes enfans, n’en voir jamais d’autre dans ce hameau! Mais si l’on doutait, les mères s’y connaissent; et c’est à elles seules qu’il n’impose pas. Rose ne perdit pas un mot de tant de paroles; et ces dernières l’ayant beaucoup rassurée, la gaîté revint avec la confiance. On remercia le vieux conteur, qui promit de chercher encore dans sa mémoire des récits plus amusans. Il s’éloigna, et se perdit dans les arbres. On voulut discourir, chacun suivant son humeur. Lucette plaignit Claire d’avoir eu une mère aveugle. Rose, qui n’était pas pour les longues réflexions, brouilla bientôt celles qu’on voulait faire encore; elle se mit à regarder aux nuages. -Le vieux pâtre a raison, dit-elle, on doit voir là mille choses; regardons! et tous quatre levèrent la tête pour étudier et saisir des figures dans ces vapeurs légères, aussitôt détruites que formées. Alexis! que vois-tu? reprit Rose. -Je vois une bergère avec sa petite chèvre; la bergère est couronnée comme une fiancée, elle ouvre les bras à ce nuage qui accourt devant elle; n’est-il pas vrai, Lucette? -Il me semble, dit Lucette, que je vois une femme faite comme ma mère; elle parle au pasteur, qui tient un voile pareil à celui que j’avais quand tu dis un jour: Mère! regardez Lucette, elle ressemble à la mariée... -Oui, s’écria-t-il, je vois, à mon tour, que tu as de bons yeux! -J’en ai de bons aussi, répliqua Rose, et je ne saurais découvrir là un pasteur et le reste; mais suivez ma main, voilà six moutons, un chien, une bergère qui tombe au milieu d’eux... -Lucette et Alexis ne purent en convenir, et cherchèrent d’autres choses. Rose, qui voulait avoir raison, reprit: Qu’Isidore le dise! -Je la vois au bord d’un ruisseau, répondit-il d’une voix craintive; mais elle va disparaître tout à l’heure avec le soleil, et il n’y aura plus rien à voir de beau jusqu’à... - Demain, interrompit Rose avec vivacité; nous regarderons encore le soleil couchant; le veux-tu bien, mon frère? -Oui, dit Alexis en relevant Lucette, car il fallait rentrer au village. Isidore tâchait de n’y pas penser, et Rose resta la dernière assise. Il la contemplait d’un air aussi attendri que la veille, quand elle souffrait. Pourtant elle ne souffrait plus; cette journée de repos l’avait guérie. Il la regarda marcher long-temps pour s’en convaincre, et regagna promptement l’autre bout du hameau, ne pouvant se persuader que le temps ne fût pas à l’orage, ayant tourné sitôt vers la nuit. -C’est demain fête! adieu les récits du pâtre et le repos au bord de la fontaine! C’est à quoi Rose songea quelques jours après. - C’est demain fête! qu’elle sera belle! Alexis m’y conduira. -C’est à quoi songea Lucette. Oh! comme elle était empressée de revêtir les atours qui l’avaient tant gênée l’autre fête! que sa ceinture fut nouée avec soin! quelle grâce avait ce petit chapeau sur son front, riant et un peu fier!... Les mêmes habits n’avaient plus l’air de composer la même parure. -Ah! dit-elle à sa mère qui l’habillait avec soin ce jour-là, que je serai légère pour danser! Merci, merci, ma mère! Alexis me verra. -Et Alexis la voyait. Ses yeux étaient collés à la fenêtre. Elle lui tendit les bras sans pouvoir courir au-devant de lui, car sa mère l’arrêtait dans les siens. Le jeune berger entra pour demander à Marguerite la permission d’accompagner Lucette à l’église, où il allait conduire sa soeur. -Oui, dit Marguerite avec bonté, je crois que Dieu te permet de la conduire à l’église, et il faut vouloir tout ce que Dieu veut. -Il prit donc sa fiancée par la main, et l’emmena chez sa mère, qui habillait Rose. -As-tu entendu ce que vient de dire Marguerite? demanda tout bas Alexis, comme si quelqu’un les avait écoutés. -Lucette répondit aussi tellement bas, qu’il ne l’aurait pas entendue, si son regard ne l’eût informé qu’elle avait dit oui. Rose les suivit à l’église, où cette fois Alexis ne se cacha plus près du portail. Rose, qui s’en ressouvint, voulant le rappeler tout bas à Lucette, par malice, y porta gaîment les yeux. Isidore y tenait juste la place de son frère. Elle oublia de rien rappeler à Lucette, et tâcha de prier. Mais, malgré elle, les récits du vieux pâtre se mêlaient dans sa mémoire avec ses prières. -Ô mon Dieu, dit-elle tout haut, faites qu’il ressemble au meilleur des deux! Lucette la regarda, et la vit si distraite, qu’elle dit en elle-même: Rose est encore bien enfant! car elle parle haut dans l’église. On sortit: Isidore salua les bergères, mais il n’osa les suivre, car il n’était pas bien paré. Il n’avait, ce petit berger, qu’une figure charmante, et l’aimable candeur qu’on ne garde souvent qu’au village, après les dix-huit ans qui venaient de sonner dans sa vie. Elle sonna de même l’heure vive et riante qui rassemblait le village. La musette, le haut-bois, le flageolet y répondirent par des sons éclatans; ils percèrent la montagne et les vallons, firent tressaillir les jeunes coeurs et sourire les vieillards. En un moment la pelouse fut couverte de monde, les bancs en place, les mères assises, les enfans à la danse, et les musiciens dominant sur l’assemblée, pour y maintenir l’ordre par leur aigre harmonie, en même temps qu’ils en augmentaient la joie par leurs regards et leurs trépignemens de pieds. Ce fut alors que Lucette se vit pour la première fois admise à cette danse régulière. Alexis l’y plaça lui-même d’un air si fier, si triomphant, si tendre, que les yeux se fixèrent d’abord sur Lucette; et Lucette attendait, en palpitant de plaisir et de peur, le signal qui allait l’entraîner dans la foule avec Alexis. C’était dire à tout le village: Alexis aime Lucette, Lucette lui est accordée. On les regardait, on regardait leurs mères, qui se penchaient à droite, à gauche, pour répondre aux questions de ceux qui, comme elles, n’avaient plus d’autre plaisir que de parler et d’entendre. Si ce moment fut beau pour Lucette, il fut triste pour Rose, qui, derrière sa mère, regardait son heureuse compagne, dont on admirait les grâces, comme si elle eût paru pour la première fois au hameau, reçue au rang des grandes bergères, admirée du cercle des vieillards, et pressée parfois dans les bras de son frère Alexis; tandis qu’elle, pauvre Rose, ne paraissait aux yeux d’Isidore que parmi les enfans du village, qui l’appelaient à haute voix dans leurs rondes, dont elle était l’âme huit jours auparavant par sa gaîté bruyante. Oh! comme ses yeux se levèrent avec confusion sur Isidore, qui était à la fête! mais quel doux sentiment elle trouva dans le regard du jeune pâtre! qu’elle fut aise de le voir triste, et d’y trouver comme écrit: Je ne danserai jamais là qu’avec toi! Dès ce moment elle prit la fête en patience, demanda de s’asseoir auprès de sa mère, qui l’envoya danser avec ses petites compagnes. -Je ne saurais, ma mère, dit- elle d’un air tout-à-fait raisonnable, je suis tombée l’autre jour, la danse me lasserait. -Bon! tu courais aux champs le lendemain avec Lucette. -Oui! mais j’étais au bord du ruisseau, ma mère, et j’étais bien! -Isidore l’entendit, et Brigitte la laissa s’asseoir, pressée de regarder Alexis, qui ce jour-là l’occupait tout entière. Elle ne vit pas même Isidore, qui, s’étant fourré derrière le banc des mères, s’informait à Rose si elle se ressentait de sa chute au milieu de ses moutons? Elle fit signe que oui, et n’était pas fâchée qu’il prît cette raison, pour la cause qui l’empêchait d’être à la même place que Lucette. S’il avait autre chose à lui apprendre ou à lui demander, il en fut bien le maître; car il ne bougea point de sa petite place, et Rose ne quitta pas le côté de sa mère; ce qui fit rire le vieux chevrier, qui jetait ses regards malins sur la fête. Tout finit! Ce beau jour ne fut plus bientôt que dans la mémoire de ceux dont il avait vu l’ivresse. On ne dansait plus qu’en confusion et sans mesure: les hautbois s’éloignèrent; on les entendit encore jeter au loin quelques notes aiguës qui réveillaient les oiseaux déjà couchés. Rose se glissa près de Lucette, qu’elle entraîna d’un air mystérieux sous de grands arbres, où il faisait tout-à-fait sombre, et dit: -Tu sais bien qu’une fois je t’ai trouvée assise au bout de la grande prairie, là où n’ayant personne à qui conter ton chagrin, tu en parlais à l’alouette, tandis qu’elle allait boire dans les nuages sans t’écouter? -Oui, dit Lucette. -N’est-ce pas, que tu fus bien aise quand j’accourus à toi, et qu’ainsi tu trouvas le moyen de soulager ton coeur? N’est-ce pas, Lucette, que ton coeur souffrait beaucoup? -Oh! beaucoup, Rose! -Eh bien! Lucette, puisque j’ai été te consoler ce jour-là, écoute bien: Quand l’alouette aura chanté, Va m’attendre dans la prairie: Je quitterai la bergerie Quand l’alouette aura chanté Son chant d’amour, son chant d’été. Ne manque pas au rendez-vous! C’est là qu’en parlant de mon frère Tu pleurais!... souviens-t-en, bergère! Ne manque pas au rendez-vous: L’ombre s’étend: séparons-nous! J’entends du bruit, parlons plus bas! Un berger m’a dit qu’il m’adore; Et même en ce moment encore... J’entends du bruit, parlons plus bas! C’est lui! Dieu!... ne regardez pas! Taisons nous! Jusqu’au point du jour Tu vois que j’ai bien fait d’attendre; Je l’aime, et j’allais te l’apprendre. Taisons-nous! Mais, au point du jour, Tu sauras mon secret d’amour. Rose s’enfuit tout à coup, parce qu’elle entendit venir un autre berger. C’était Alexis qui cherchait Lucette sous les arbres, l’ayant vue s’éloigner de la foule. Il heurta Isidore, qui lui dit bonsoir d’un air préoccupé. Lucette parut en même temps préoccupée aussi de la confidence de Rose. Cet innocent hasard porta dans le coeur d’Alexis un coup si étrange; une douleur si rapide, qu’il en resta comme frappé d’insensibilité. Lucette qui le reconnut, laissa échapper un cri de joie en se jetant vers lui. Quelle fut sa surprise de voir, aux rayons de la lune, Alexis immobile, le regard fixe et triste, le visage altéré, ne répondant rien, au doux bonsoir qu’elle lui adressait, et qui demandait une réponse si tendre! Elle ne comprit pas ce qui avait subitement frappé le jeune berger; mais son coeur en reçut le contre-coup. Alexis! dit- elle. -Alexis resta muet et glacé. -Alexis! poursuivit-elle d’une voix plaintive, quel mal t’a pris, et quel mal me prend? Nous dansions tout à l’heure, nous sommes ensemble, et je tremble comme si j’avais peur. Pourtant je n’ai pas peur... mais je suis près de pleurer, et pas une larme ne peut couler; le saisissement me les retient... Réponds-moi donc! poursuivit-elle en penchant sa tête sur la poitrine d’Alexis; qu’avons-nous à craindre? et que va-t-il arriver? Ah! Lucette! s’écria-t-il, comme si sa voix soulevait un poids énorme. Et il repoussa faiblement Lucette, qui s’appuya contre un arbre pour ne pas tomber. Marguerite, alors, un peu alarmée de l’absence de sa fille, criait de la prairie: Alexis! Alexis! -Rejoignons ta mère, dit-il; je ne lui dirai rien. Va! j’aime mieux mourir, Lucette, que de me venger de toi. Ne pleure donc plus, et ne tremble pas. Ils trouvèrent en ce moment leurs mères qui les cherchaient. Rose avait déjà dit: Lucette revient. Mais elle ne revenait point; et les mères, qui n’aiment pas que les enfans s’éloignent le soir, parce qu’il arrive mille choses, les appelaient des yeux et de la voix. On reprit le chemin des chaumières. Rose imaginait un moyen d’avouer à Lucette qu’un berger lui plaisait; cet aveu lui paraissait pourtant difficile. Lucette marchait près de sa mère, en cherchant à deviner le mal d’Alexis. Et lui, croyant cacher ce mal, qui ne se cache pas, faisait des efforts pour chanter. Hélas! il ne faisait que tâcher, car Lucette, ayant entendu ce chant confus qui la surprit, vit encore à la clarté de la lune le visage du jeune berger couvert de larmes. Brigitte disait tout bas: Avez-vous vu comme Lucette était belle et admirée? -Oui, répondait sa mère. -Et Alexis! reprenait Brigitte, ne semblait-il pas qu’il n’avait fait autre chose en sa vie que de danser avec elle? Pas un n’allait mieux. -Vraiment, non, disait encore Marguerite, tandis que ses yeux couraient d’Alexis à Lucette; et elle distingua, quoiqu’il fît nuit, le nuage qui troublait leurs amours. Elle vit aussi qu’Alexis se recula, quand, arrivés tous au chemin qui séparait leurs demeures, Lucette avança dans l’ombre sa main timide, qui semblait prier la main d’Alexis de venir la joindre. Elle la retira tristement, et rencontra celle de sa mère. Cette mère voyait tout! Elle lui laissa même le soin de fermer la chaumière, et ne l’aida point, quoiqu’elle fût long-temps à la porte. Son regard triste croyait voir celui d’Alexis briller de loin et percer l’obscurité pour venir jeter une douce lumière au fond de son âme. Il n’en était rien peut-être; mais la nuit, à force de regarder fixement quelque chose, les yeux se troublent; on pense voir des couleurs et de petites flammes traverser l’air. Cette erreur au moins lui donna le courage de fermer la barrière qui la séparait de son jeune fiancé. -Oh çà! Lucette, dit Marguerite, la voyant s’asseoir la tête penchée, que se passe-t-il? La fête était la plus belle du monde; le jour le plus bleu que j’aie vu de l’été; et il y a de l’orage ce soir, non au ciel, qui est semé de plus d’étoiles que l’on ne voit de marguerites dans un champ; mais, ma fille, il ne fait pas clair dans ta pensée, et c’est encore à moi d’y porter un peu de lumière. -Lucette la regarda en soupirant, comme si elle eût dit: Vous avez raison, ma mère! mais, puisque vous devinez tout, devinez donc ce que je ne puis comprendre! -Aurais-tu regret, Lucette, d’avoir obtenu sitôt ce que tu désirais tant? T’es-tu trompée toi-même?... Cela arrive en comptant trop vite. Alexis te plaisait-il mieux quand je ne l’avais pas adopté pour mon fils? Es-tu jalouse de ne plus l’aimer toute seule? -Jalouse! moi, ma mère! ah! jugez-en. -Alors elle se mit à raconter comment Rose l’avait menée sous les arbres, comment elle lui avait donné rendez-vous au coin du bois pour lui apprendre un secret d’amour; et pas un mot du secret ne fut oublié, pour que Marguerite devinât mieux. -Quand Rose t’a quittée, il y avait donc un berger sous la feuillée? -Je crois que oui, ma mère, puisque Rose le voyait. Moi je pensais à son frère, je n’ai rien vu. -Et c’est alors qu’Alexis t’a retrouvée! -Presque alors, dit Lucette avec un soupir. Je me jetais vers lui, croyant qu’il s’élançait vers moi; ma bouche s’ouvrait pour lui dire: Alexis! te voilà! qu’il fait beau! que je t’aime! Enfin, ma mère, tout ce que je pensais! Mais il a fermé ses bras, comme aussi peut-être son coeur à Lucette; et si vous pouviez deviner encore cette fois comme vous avez fait les autres, ah! que cela me ferait de bien! Marguerite, ayant réfléchi, dit: Je vois bien que tu n’es pas jalouse, et que tu ne sais ce que c’est. Écoute; va demain savoir ce que Rose te veut confier; demande-lui d’en parler aussitôt à son frère, qui t’a fiancée, et qui est maintenant toi-même. Si Rose y consent, comme elle le doit, va trouver Alexis, sans lui rappeler qu’il souffrait hier; car les hommes, mon enfant, n’avouent guère qu’ils souffrent sans un peu de honte. Dis-lui ce secret; ta confiance le guérira peut-être de ce mal qui l’a pris si vite. -Quel est donc ce mal? demanda Lucette avec tristesse. - Alexis, peut-être, n’en connaît pas le nom plus que toi; mais il prend souvent à la danse, et ne se guérit qu’en se confiant l’un à l’autre tout ce qu’on a dans l’âme, surtout en ne se quittant guère. -Je ne le quitterai plus! s’écria la bergère; et, donnant le bonsoir à Marguerite, elle remercia Dieu de tout ce qu’une mère sait d’utile pour les enfans qui souffrent. L’alouette étendait encore ses ailes sur ses petits qui dormaient, que Lucette crut entendre son chant réveiller les laboureurs. Elle ouvrit les yeux, et prenant la lune pour le soleil, le trouva pâle et sans rayons. Cette méprise fit qu’elle se leva. Alors, étant bien éveillée, elle se ressouvint que jamais le soleil ne prenait ce chemin, et qu’il était en retard. Ainsi, par pitié pour Rose, pour Alexis et pour elle-même, elle s’habilla, et serait sortie, si Marguerite ne l’eût appelée et retenue au moins jusqu’à l’aube naissante. Qu’irais-tu faire, dit-elle, que te baigner les pieds dans la rosée? Quand tu seras seule aux champs, il n’en ira mieux pour personne: attends; les coqs de Brigitte n’ont pas encore chanté. -Ô ma mère! ils vous ont entendue, car les voilà qui s’éveillent; et nos poules leur répondent! On dirait qu’ils ont aussi rendez-vous. Alexis, qui n’avait de rendez-vous avec personne, était pourtant sur la porte de sa chaumière. Il n’avait pas trouvé le sommeil dans son lit, et l’attendait peut-être, les mains croisées sur sa poitrine, les yeux attachés à la fenêtre de Lucette, qui dormait sans doute. -Non! elle ne dort pas, dit-il en la voyant paraître; et ses jambes tremblèrent, parce qu’il avait beaucoup dansé la veille. -Où va-t-elle? Cette idée courut avec rapidité, dans toutes celles dont il était tourmenté, passa dans sa tête et dans son coeur, sans y trouver autre chose qu’une réponse vague et triste. En vain. Lucette se montra, sortit, rentra pour chercher sa petite chèvre, sortit encore, et marcha lentement pour lui laisser le temps de descendre la colline; elle n’entendit rien approcher, et tourna un peu la tête; Alexis n’avait pas bougé. Il est encore malade, dit-elle; que Rose se hâte! car il faut le guérir. Elle courut alors vers le coin du bois, où Rose la fit attendre un grand quart d’heure. Enfin elle parut au tournant, et semblait dire à quelqu’un: Restez là! attendez! -Je t’attends, lui cria Lucette. -C’est qu’Isidore est là pour savoir mon secret. - Est-ce lui que tu voudrais aimer? -Tu l’as deviné, dit Rose, et je voudrais bien aussi que ma mère le devinât de même. Mais tu ne l’as pénétré si bien que par une bonne cause, c’est que tu as un pareil secret. Comment faire pour en instruire les autres? - Laisse-moi toujours le dire à ton frère pour commencer; veux-tu, Rose? -Si je le veux! dit-elle, j’en meurs d’envie. Tout ce qui vient de toi lui paraît bien. Ma mère, de son côté, le regarde comme un livre de raison; et s’il parle bien, dans huit jours je pourrai danser comme toi; car je serais malade s’il fallait rester encore parmi les enfans. -Je parlerai donc tout à l’heure à ton frère, hélas! s’il veut m’écouter; car depuis hier il est immobile avec moi. -Quelle raison a-t-il? -Pas une, Rose; mais nous verrons tantôt; ma mère m’a si bien conseillée! -Conseille-moi vite aussi d’appeler Isidore, qui attend là-bas dans un coin pour savoir un peu du secret. -Et, sans attendre la réponse de Lucette, elle fit signe de la main au craintif Isidore, qui passait sa tête comme on fait quand on écoute. Il accourut à ce signe de Rose, et salua les jeunes bergères. On allait causer, lorsque Alexis, descendu sur les pas de Lucette, mourant de curiosité, parut de l’autre côté du bois. Lucette prit vivement la main de Rose, et l’entraîna vers Alexis. Viens lui dire ton secret, s’écria-t-elle; ma mère assure qu’il est bon pour le guérir: ô Rose! qu’il le sache donc vite! - Écoute, Alexis! criait Rose à son frère qui s’était mis à fuir; écoute! Isidore m’a choisie; et me demande si je l’aime? Me permets-tu de lui dire que oui? Cette question ne fut par malheur entendue que d’Isidore, qui en ressentit une joie aussi vive que l’était la colère d’Alexis fuyant toujours. Hors d’haleine, et n’en pouvant plus, Rose et Lucette l’atteignirent pourtant à l’autre extrémité du chemin, où Rose le saisissant par ruse, et passant ses bras à l’entour de son corps, tandis que Lucette arrêtait ses mains dans les siennes, lui criait aux oreilles: Ô mon frère, écoute! Isidore m’aime plus que lui; j’aime Isidore plus que moi; nous voulons danser ensemble à la fête; et voilà ta fiancée qui te dira le reste. -Elle s’envola, laissant à Lucette le soin de l’instruire davantage; et Lucette tenait encore les mains d’Alexis; mais ce n’était plus nécessaire; Alexis ne fuyait plus. Ce mot de Rose: Isidore m’aime, j’aime Isidore, avait suffi pour l’enchaîner aux pieds de sa chère accordée, qu’il regarda avec une surprise pleine de charmes, et en soupirant profondément; et Lucette, voyant qu’il n’était plus besoin de lui tenir les mains pour l’arrêter, se laissa tomber près de lui sur l’herbe. -Tu n’es donc plus malade et fâché contre moi? dit-elle. -Alexis, honteux et charmé, pencha sa tête sur les genoux de Lucette, et s’écria dans un ravissement de joie: C’est Rose qu’il aime! Ô Lucette! que je t’adore! Il mérite bien d’être heureux, ce pauvre pâtre! Nous le serons tous! oui, je vais parler à ma mère. Mais toi, Lucette, me pardonnes-tu? -Quoi! dit-elle, te pardonner d’avoir été malade? -Tu n’as donc pas vu que j’étais ingrat, que je t’ai soupçonnée de ne pas m’aimer? -Alexis, repartit Lucette en souriant, tu veux m’éprouver! je sais bien que cette idée était ma faute le jour où j’ai jeté tes fleurs par la fenêtre; mais je t’ai dit après: Alexis, je t’aime; et tu n’aurais pu l’oublier. Cela est vrai, répondit Alexis après avoir rêvé long-temps. Tout ce que tu me dis, Lucette, est écrit là pour ma vie entière! Et il posa la main de Lucette sur son coeur, ce coeur qui se débattait encore entre la joie et le repentir d’avoir affligé son innocente maîtresse. -Rose nous attend, dit-elle après un peu de silence; viens Alexis, car elle a mon âge. Il est bien temps qu’elle choisisse, comme moi, celui qui doit la conduire toute sa vie. Viens vite! car on souffre beaucoup d’attendre une réponse qu’on souhaite. -Il s’en ressouvenait bien, et la suivit. -Eh bien! mon frère! cria Rose en le voyant revenir, pourrai-je bientôt parler? Hâtez-vous, car je ne sais plus comment me taire; vous restez si long-temps! Isidore, ayant vu fuir Alexis, lui dit avec anxiété: Berger! si tu veux être mon frère, je te donnerai l’amitié que j’aurais eue pour mes parens, que je n’ai pas connus. Jusqu’ici, je n’ai eu que des maîtres, de bons maîtres; mais il me serait doux d’avoir un ami. - Je serai le tien, répondit Alexis en l’embrassant; Rose peut te dire à présent qu’elle t’aime, si elle le pense. -Je le pense, s’écria-t-elle, depuis le jour qu’il m’a fait tomber; il était bien temps qu’il l’apprît, car je ne fais que mentir avec lui. On ne pensa plus alors qu’à passer le jour tous ensemble, et l’on se rendit au ruisseau. Le vieux pâtre n’y vint pas; mais ils n’y songeaient guère. Un sujet plus important que toutes les histoires passées se discutait entre eux. Ils complotaient pour présenter Isidore à Brigitte. Rose s’écria: Qu’il vienne avec moi! je dirai encore à ma mère que je viens de tomber; et, voyant qu’il est toujours là pour me relever, ma mère prendra de l’amitié pour lui. -Tu ne peux tomber si souvent, dit Lucette. Et cet avis fut rejeté. Alexis pensait que le vieux pâtre pourrait les aider; car il parlait long-temps, et devait être bon pour persuader les mères. Isidore rêvait profondément. Le conseil qu’il offrit à ses amis fut d’avoir recours à son maître, qui lui avait promis de fixer son sort. Ils adoptaient déjà cette idée, quand Lucette se leva et leur dit par inspiration: Suivez-moi tous, mais d’un peu loin; vous viendrez quand je crierai: Venez! Il n’y a que ma mère dans le monde pour nous sortir de peine. Elle voit dans l’avenir; elle a deviné ce qui devait m’arriver avec Alexis; et jusqu’à des pensées que je n’osais dire. Suivez-moi, vous en serez contens. - Suivons la, s’écrièrent-ils tous ensemble; et Lucette s’avança à leur tête, les exhortant à ne paraître qu’au signal convenu. Marguerite avait appelé Brigitte, qui était descendue de la colline, et filait alors près d’elle. Les projets, au moment d’éclore, ne laissent pas plus de repos aux mères qu’aux enfans. Elles parlaient, elles calculaient: ceci pour Alexis, cela pour Lucette; et pour nous, pensaient-elles, le plaisir de donner. La part de Rose ne fut pas oubliée; et, à propos d’elle, Marguerite ne put s’empêcher de confier à sa mère le dernier chagrin d’Alexis. Brigitte en quitta l’ouvrage d’étonnement. -Quoi! dit- elle, voilà Rose sur l’horizon! mais, vraiment, nous n’aurons jamais fait! Elle s’écria beaucoup sur l’embarras d’avoir des filles. Et Marguerite lui dit: Nous l’étions à quatorze ans. - Brigitte finit par rire et se trouver de l’avis de Marguerite. Elles riaient encore, quand les quatre bergers, roulant dans leur tête leur sérieuse entreprise, s’approchèrent de la cabane avec empressement. Leurs quatre coeurs battaient au plus vite, quand la mère de Lucette, assise en face de la porte, l’aperçut qui lui faisait signe, d’un air discret, de venir la joindre. -Ne bougez pas, dit- elle à Brigitte, voici du nouveau. -Elle sortit, regarda Lucette, et vit bien que le temps n’était plus à l’orage. Elle se pencha pour l’embrasser, en lui disant: Te l’avais-je prédit? -Ô ma mère! que vous savez de choses! répondit Lucette tout bas, en l’entraînant derrière les sureaux qui cachaient la porte. -Vous êtes donc informée, continua-t-elle (persuadée que sa mère devinait tout), qu’Isidore est le berger que voudrait Rose? Pensez-vous que Brigitte en soit contente, et qu’ils s’unissent un jour? -Je saurai cela. -Mais, ma mère, serait-ce le même jour que nous? poursuivit-elle en sautant au cou de Marguerite. -Si Dieu le veut, ma fille, il fera tout cela. -Hélas! je voudrais qu’il le voulût, car Alexis le souhaite. -Où donc est-il, Alexis? -Tenez, ma mère, ils sont tous là-bas, cachés près de la grange, où leur coeur bat comme le mien: voyez vous-même, je n’en peux plus! - Alexis n’est donc plus malade? -Oh! non! regardez plutôt, dit Lucette, en découvrant toute sa figure riante. Mais je suis venue pour Rose et Isidore, parce que vous êtes bonne, et que vous savez l’avenir. Ils attendent la réponse; que faut-il leur annoncer? - Rien encore, parce que Brigitte est ici la maîtresse; mais je vais lui parler. -Moi, je vais les rejoindre: quand vous saurez quelque chose de certain, vous crierez: Lucette! Lucette! et nous serons bientôt accourus... Mais, ma mère, avez-vous un peu d’espoir dans la volonté de Dieu? -Il faut toujours espérer en lui, ma fille. Allez, je ne puis pour le moment que souhaiter votre bonheur à tous, et lui demander d’y faire consentir Brigitte. Chaque mère dispose de son enfant.» Lucette alla porter un peu d’espoir dans la cachette, où elle resta pour calmer et partager l’inquiète agitation de Rose et d’Isidore. Patience! disait-elle en imitant sa mère, toute chose se fera, si Dieu le veut. Et Dieu le voulut. Brigitte attendait des nouvelles, quand Marguerite rentra. -Nous y sommes, dit-elle; les arbrisseaux se font arbres. Voilà un été qui avance bien les choses! «-On ne laisse pas s’étendre toutes les branches folles, répondit Brigitte, qui voulait se reprendre d’avoir ri.» -Eh! Brigitte! Que voulez-vous faire? Nous marions Alexis à Lucette; s’il vous quitte, votre chaumière deviendra déserte, vos travaux languiront. Si Lucette me quittait, je resterais seule, et mon coeur saignerait. Ma chaumière est grande, leur ménage y tiendra, quand même il s’augmenterait; le mien y était heureux. Il faut donc me donner Alexis. Prenez en sa place le petit pâtre Isidore, je vous le conseille, au nom de Rose. Il n’a point de parens; tous ses soins seront pour vous; il veillera sur le chanvre, les moutons et le verger. Chacun dit dans le village qu’il vaut un gendre riche, car il est courageux et modeste; c’est aussi l’avis du vieux pâtre, qui sait tout. Voilà donc un nouveau fils que le ciel vous renvoie, et c’est gagner toutes deux au bonheur de nos enfans. Lucette est trop sensible, Rose est trop vive, pour en faire long-temps des petites filles. L’une a éveillé l’autre; et deux mariages, après tout, n’embarrassent pas plus qu’un, quand on les fait ensemble. Nous les verrons heureux, et ils béniront notre vie. Plus tard, en passant près de nos tombes, ils nous béniront encore; ils sentiront le regret d’avoir perdu de bonnes mères, et feront le voeu de les imiter.» Ce discours décida Brigitte; et la sage Marguerite, qui n’attendait d’elle qu’un signe de tête, retourna derrière les sureaux en appelant à haute voix: Lucette! Lucette! Des poussins à qui l’on crie, petits! petits! n’accourent pas plus promptement à la voix qui leur annonce du grain. Ils se précipitèrent tous les quatre ensemble dans la chaumière, et couraient d’une mère à l’autre avec des mots, des caresses, des transports qui firent dire tout bas à Marguerite: -Plaignez-vous encore d’être mère!» Brigitte, qui pleurait, se mit à rire, et lui dit tout bas: -«Il faut bien dire quelque chose!» On interrogea ensuite Isidore sur la science qu’il avait de guérir les troupeaux. Il satisfit à toutes les questions. D’après ses réponses, Marguerite décida plus que jamais qu’il était le seul dans le village qui convînt en mariage à Rose. L’aurore d’une troisième fête rougit le toit des cabanes, et chassa légèrement le Sommeil, qui depuis la veille posait à peine sur les yeux des impatientes bergères. Rose et Lucette furent toutes deux aussi promptes à saluer cette belle aurore, et s’écrièrent de loin bonjour en même temps. Alexis dégarnissait déjà le petit carré de fleurs cultivées pour Lucette; il parut alors, et les lui montra, pour qu’elle n’oubliât pas que sa couronne, ce jour-là, ne devait être faite que par lui. Il fut long-temps à la tresser, car il resta sur sa porte, et Lucette à la sienne. À chaque fleur qu’il y posait, il élevait la couronne pour qu’elle en jugeât. Ils étaient si loin, qu’il ne voyait dans les yeux de Lucette qu’avec une longue attention. Sans qu’il s’en doutât, Rose dérobait une fleur, puis une autre, imitait avec soin cette jolie couronne, pour paraître en tout la soeur de sa chère Lucette. À peine ils finissaient leur fraîche parure, que la cloche des épousailles les fit tressaillir tous à la fois. Lucette pâlit en souriant à sa mère. Rose courut à la sienne, et lui demanda vivement si elle avait bien l’air d’une mariée? Isidore entra pour lui répondre, et Alexis s’élança du haut de la colline. Sa main, tremblante de plaisir, posa cette couronne, blanche comme Lucette, sur la dentelle qui flottait avec ses beaux cheveux. Ils traversèrent le village. Ceux qui ne pouvaient les suivre étaient aux portes, et leur criaient des voeux. Les mères les recueillaient de loin, et remerciaient de même. Le vieux chevrier, attiré par les musettes, allait et venait pour dire son mot. Un seul grondeur murmurait en les regardant passer. -Marguerite a oublié d’être sage; on n’aurait pas, au temps jadis, marié deux enfans, et en voilà quatre!» -Bon! bon! repartit le vieux pâtre au censeur, ne savez-vous pas qu’il y a des années où l’on recueille deux fois? Une moisson au printemps en promet une à l’automne. Réjouissons-nous; l’Amour ne fait pas toujours si bien!» Il se mit alors à jouer un air et à rejoindre le cortège; car il aimait à voir de jeunes mariées. Il aurait fallu être bien soucieux pour ne pas suivre d’un oeil content cette double espérance qui courait au plaisir! Voilà comment ils arrivèrent à l’église. Une corbeille de fleurs, posée devant l’autel, n’aurait pas fait monter au ciel des parfums plus purs que leurs voeux. Rose ne cachait point sa joie; elle brillait sans contrainte dans ses traits animés. On la devinait seulement dans l’ivresse plus sérieuse de Lucette. L’une rêvait au bonheur, l’autre jouait avec lui. Elles plaisaient toutes deux; et les habitans se pressaient pour voir ce groupe dont on ne saurait peindre les grâces naïves. Elles émurent jusqu’à la gravité du pasteur qui les bénit, et qui, s’en allant après la prière, leur jeta en souriant des roses éparpillées sur le pied de l’autel. Alexis et Isidore virent bien qu’elles tombaient au fond des collerettes de leurs femmes; et le vieux pâtre, qui voulait tout voir riait de l’idée du pasteur; Rose et Lucette, qui se sentaient rougir, embrassèrent leurs mères. Elles rougirent de même en paraissant à la danse, de même en se regardant le lendemain. Je ne sais pas si elles rougissent encore; mais il ne faudrait pas les plaindre; car la rougeur embellit, quand elle est un mélange de pudeur et de joie. Source: http://www.poesies.net