Gonzalve Desaulniers (1863-1934) Les bois qui chantent Je dédie ce livre à ma femme. Préface M. Gonzalve Desaulniers nous offre l'aventure peu commune d'un poète reconnu, estimé depuis des années, dont les vers ont sonné maintes fois dans nos réunions littéraires ou patriotiques, ont même volé jusqu'aux rives de France, et qui en est encore à publier son premier livre. Les bardes allaient ainsi semant leurs virelais au hasard de leurs longs pèlerinages bien avant de songer à les écrire. Il y a quarante ans, davantage peut-être, que M. Desaulniers, alors en pleine jeunesse, sentit germer sa vocation poétique. Vocation, il est vrai, enchevêtrée à beaucoup d'autres, qui devait tour-à-tour le pousser vers la presse, la politique, les oeuvres d'avance nationale, les joûtes d'une carrière d'avocat extrêmement remplie, et finalement l'asseoir sur le siège honoré du magistrat. Mais ces activités elles-mêmes se sont toujours mêlées pour lui de certain élan chaleureux, de certaine vision large et qu'on pourrait dire poétique. Apôtre, dans le journalisme, d'un libéralisme élevé; défenseur, au barreau, des droits de la parole et des causes qu'on croyait perdues; missionnaire en tout temps de nos affinités françaises, il a su mettre à tout cela comme un souffle idéal, comme un rythme exalté et généreux. Il n'est pas même un magistrat tout à fait comme un autre; les pandectes n'ont pas raidi sa conversation, ses manières; s'il est grave quand il faut, rien n'a pu le faire solennel, et jusqu'en ses verdicts paraît l'aisance de l'homme du monde. La toge posée, il se délecte comme jadis à des soirées d'art ou de lettres où se poursuit l'inutile Beauté, où il jette les factums par dessus les moulins. Serait-ce trop de conclure qu'il fut toujours, en tout, et peut-être avant tout poète? Il est temps, dès lors, que finisse la tradition orale où flottaient vaguement ses vers. Ce recueil nous les livre enfin, moulés dans un galbe définitif, soustraits ainsi au risque de l'oubli. Et ce fait marque un bon moment dans l'histoire de nos lettres canadiennes. Elles s'enrichissent par là d'une oeuvre sérieuse et brillante, ayant son caractère à part et comblant une lacune que garderait, à son défaut, la suite de notre poésie. Avez-vous remarqué que Crémazie, Lemay, Fréchette, ces artisans de notre renaissance poétique, ont pris surtout du romantisme la conception épique, l'émotion tourmentée, la période pompeuse, l'image grandiose et éclatante? tandis que Nérée Beauchemin, précurseur en cela des écoles futures, dépassa, lui, la mode romantique et s'installa avec Coppée, Sully-Prud'homme et les parnassiens, en un cénacle épris surtout de précision, de finesse et de ciselure! Il semble qu'un grand et fort courant ait été négligé; celui qu'avaient ouvert Chénier, Vigny et Lamartine : le torrent du lyrisme pur, où l'âme épanche ses rêves en effusions plus libres, avec la chaleur, l'abandon des forces spontanées; poésie faite surtout d'imagination, de tendresse, de mélancolie et de grâce; dont la musique est mélodie plutôt qu'accord de gammes savantes; dont l'art se dissimule sous une splendeur égale et discrète. Poésie franchement idéaliste, partant de la nature pour la dépasser, soucieuse de refaire et d'agrandir la réalité plutôt que de s'asservir à elle; dédaignant, dans la forme, les contrastes heurtés, les traits durs, les couleurs criantes; gardant aux sentiments, aux êtres, une ligne onduleuse et fluide, des demi-teintes fondues, des reflets vaporeux, certain vague mystique et berceur. M. Desaulniers, le premier chez nous, représenta cette influence distincte, la conception lamartinienne et purement lyrique de l'art; je ne sais après lui que Robert Choquette qui l'ait reprise et poursuivie. Or s'il est vrai que le lyrisme ait paru vieillir et faire place à beaucoup de théories plus froides, il n'en reste pas moins un des éléments éternels, intrinsèques, de la poésie, et aucun vrai poète, même en le niant, ne lui échappe. C'est par lui que la poésie est un chant, un essor, s'élève au-dessus des idées vulgaires et des platitudes réelles, divinise les soupirs de l'âme, transforme l'univers en l'exaltant. Nul caprice esthétique ne saurait bannir du poème l'idéal et l'enthousiasme, ses deux ailes nécessaires, en faire un simple bruissement de mots et de syllabes. Mêmes les écoles où le lyrisme restreint ses envolées, se revêt de formules compassées et plastiques, lui rendent hommage en le déguisant. M. Desaulniers reste donc dans la tradition la plus haute en s'avérant poète lyrique, disciple de ce Lamartine qui le fut de Pindare et de Sapho. Il a d'ailleurs sa personnalité; il sait renouveler l'imagerie des maîtres, infuser leur esprit à des thèmes présents. A côté d'harmonies fraternelles aux leurs, il module des airs plus légers où l'observation fine, le sentiment ténu, même le marivaudage subtil, confinent à la chanson, jettent une note souriante, spirituelle et vive. Le chantre de Milly se reconaîtrait dans Le Golfe, dans Le Tisserand, dans Soir gaspésien; mais M. Desaulniers réclame pour lui seul Caprice, Comme dans un rêve, Les fleurs jalouses et Vous souvenez-vous? Que nous importent, après tout, ses ascendances mentales? Prenons son oeuvre pour ce qu'elle est. Parcourons ces poèmes, et surtout les plus étendus, ceux où l'auteur développe à l'aise sa pensée, son inspiration, sa technique. Il est incontestable que ces alexandrins semés en jets prodigues, se suivant comme les flots déferlent, sont beaux, symboliques, expressifs, se pressent tous d'un mouvement large vers une impression unique et intense. Ils ont la fermeté de la réflexion et la mollesse du songe, l'émotion concentrée et chaude, l'éclat d'images révélatrices, l'aisance d'une langue pure et choisie. Ce sont des vers classiques où l'âge de nos jours se déverse, qu'elle emplit de vie bouillonnante, sans en briser le moule parfait. La plupart ont jailli en face de la nature; ils en dégagent le calme, le mystère, les voix sympathiques et profondes, surtout la nostalgie pénétrante. Oh! que le son du cor est triste au fond des bois! Les bois eux-mêmes sont tristes, et ils n'en sont que plus charmeurs. Mais parfois ils sourient, et alors ils nous baignent de joie à nous faire pleurer. Ces sensations se dressent, vivantes, dans les églogues comme Les Pins, Vita et Mors, Matin, Lettre de la montagne. Le poète communie aux sèves, aux vieux troncs, aux feuillages, entre dans leur silence, s'absorbe dans leur vie secrète (Le Silence des bois). Sous ces ramures quasi sacrées il aime à replacer l'homme primitif, l'Indien qui y régnait et dans l'ombre y circule encore. C'est le thème de plusieurs morceaux : Naouitha, La Fille des bois, La Chanson des bois, Le Pardon des bois. Et sans doute cet Indien s'idéalise de pied en cap : c'est un Indien travaillé, sculpté; c'est l'Indien de Châteaubriand; il pense et soupire comme René, il parle comme Atala et Chactas. Mais, tout factice qu'il soit, il exprime noblement des idées, des aspirations humaines, les rêves de coeurs naïfs, les regrets d'une race disparue. L'amour de la fille des bois, c'est l'amour séculaire chantant en elle sa chanson magique, la même que dans le coeur d'une princesse. Si les Grecs peuplaient leurs forêts de nymphes purement imaginaires, nous est-il défendu de voir ces fantômes mi-réels rôder autour de nos érables? L'amour civilisé lui-même prend volontiers chez le poète un tour idyllique et sylvain. Ce sont les grèves, les sentiers ombreux, les champs de marguerites, qu'il voudrait pour décor aux confidences et aux baisers : ce sont eux qui, par contre, lui en révèlent la brièveté fugace (Ne cherchons pas, Automne, etc.) Et ces appels ou ces regrets empruntent à la nature une sincérité fraîche, une tendresse profonde et tranquille. En dehors de ces bois qui chantent et de ces coeurs qui chantent sous bois, c'est la patrie encore qui inspirent M. Desaulniers : la patrie nouvelle et l'ancienne, elles ne font pour lui qu'une seule France. Canada eût pu nous fournir, tout comme les strophes de Routhier, un vibrant hymne national. Mouettes de France claironne la revanche de nos frères longtemps attendue. Enfin, dans un récit palpitant d'une flamme héroïque, les deux patries se joignent, s'enlacent et scellent à nouveau leur alliance dans le sacrifice et le sang. Et si l'on admet tout d'abord l'idéalisme transcendant et la fièvre extatique du thème, Pour la France est une pièce purement admirable, pénétrée d'essence poétique, soulevée d'une exaltation hautaine, dite en des vers où chaque mot porte juste, éveille une sensation, sonne une musique délicieuse : l'un des plus beaux cris, en somme, qu'ait suscités la dernière guerre. Enthousiasme, harmonie, justesse, éclat discret et soutenu, balance entre la pensée et l'image, correction et grâce de la strophe, cela résume la poésie de M. Desaulniers, en fait la plus rapprochée qui soit chez nous de la grande manière lyrique. Et l'idéal qu'elle exemplifie n'a pas succombé, quoi qu'on dise, au flux des modes changeantes et à l'assaut des couches nouvelles. Cet idéal survit aux évolutions esthétiques parce qu'il se fonde sur des instincts permanents et impérissables. Pourvu qu'il s'exprime fortement, en formules simples et directes, en une langue dégagée de caprices transitoires, il n'a guère risque de vieillir. C'est pourquoi les meilleurs poèmes de Gonzalve Desaulniers gardent encore toute leur jeunesse, celle que gardent Le Lac et Le Cor, la jeunesse des choses toujours vraies. Nous ne saluons pas cette oeuvre comme une plante d'herbier, mais comme une tige bien vivante qui, surgie de lointaines racines, s'épanouit pour nous, pare le sol que nous foulons. Ce livre marque à la fois une date historique pour nos lettres, date qui se placerait, en droit, entre Fréchette et Nelligan, et des heures très charmantes que les plus modernes, les plus difficiles d'entre nous passeront à le lire. LOUIS DANTIN. Les bois qui chantent O bois! c'est dans votre ombre, au pied de vos érables, Quand les averses d'or vous faisaient palpiter Ou quand le soir tombait sur vos lacs innombrables Que je me suis souvent assis pour vous chanter. Notre verbe Nous l'aimons parce qu'il s'est fait avec les âges, Parce que nous l'avons un jour balbutié, Parce qu'il se confond avec tous nos usages Et que c'est avec lui que nous avons prié. Il nous vient du pays des pères de nos pères, Il s'est chargé, chemin faisant, d'alluvions, Mais tel qu'il fut jadis aux lèvres des trouvères, Tel on le trouve encor dans nos vielles chansons. Il est limpide comme l'eau de nos fontaines, Il est fluide comme l'eau de nos torrents, Nous l'avons défendu contre toutes les haines Et nous le maintiendrons contre tous les courants. Lettre de la montagne À mon ami Jean Charbonneau Je t'écris d'un endroit perdu dans la montagne, Loin des cités, ayant la forêt pour compagne, Distrait par le babil des oiseaux, le matin, Servi par ma raison moins que par mon instinct, Heureux, comme un berger du temps de Théocrite, D'une simple fougère et d'une marguerite. Tu veux savoir comment je vis, ce que je fais Dans ce val caressé par l'aile des vents frais; Comment, le front chargé de longues insomnies, J'ai retrouvé le calme en ses ombres bénies! La maison que j 'habite est près d'un lac. Les eaux Mirent les papillons, les lis et les roseaux. Ma vue au loin s'étend sur des objets tranquilles; Sur la courbe des monts qu'allongent les presqu'îles, Sur des bouleaux tout blancs, sur des sapins tout verts, Sur des ravins gercés par le gel des hivers. Mes jours coulent plus lents de l'aube au crépuscule, Jamais mon horizon n'avance ou ne recule. Si quelque brume vient, jusque sur les vergers, Dénouer le fil blanc de ses tissus légers, Il me reste le chant des nids qui sont plus proches, Les aboîments du chien et les échos des cloches. Lorsque le bûcheron cogne dans la forêt Je sens passer la mort sur les pins, à regret. J'erre dans les sentiers du chevreuil, je me penche Pour ne pas recevoir le soufflet d'une branche, Ou je m'assieds au pied des grands saules, parmi Les feuilles où l'été semble s'être endormi, Où j'arrache au hasard des gaulis sur la route Pour mettre, impatient, les mouches en déroute. Un brin d'herbe m'enchante, un liseron vermeil Me tient lieu sous le bois d'un regard du soleil. Je fais un lit de mousse aux sources paresseuses Qui coulent des sommets, limpides et frileuses, Et dont les gazouillis, au milieu des ormeaux, Ont la grâce des sons et la saveur des mots. Le soir, sur le perron qu'embaument les résines, Lorsque l'ombre a noyé les montagnes voisines, Je regarde monter les étoiles, troupeaux Que le berger nocturne, au son de ses pipeaux, Promène dans le champ que Dieu sème et moissonne. Je sens autour de moi que la forêt frissonne Sous l'averse des feux stellaires; je frémis D'entendre par moment dans les bois rendormis, Où rien ne vole, où rien ne bouge, où rien ne rôde, Le hurlement des grands carnassiers en maraude. Je me prends à compter les constellations; Et quand la lune enfin, dans ses ascensions, Se dresse brusquement sur les cimes bleuies, Les eaux du lac désert en sont comme éblouies, Et ses rayons, traînant sur leur face, me font Un pont doré qui me relie au ciel profond. Alors mon rêve ailé, sous la voûte infinie, Se meut dans l'éther pur et vide d'harmonie. Quand le matin s'éveille et quand il s'est frayé Un passage à travers le feuillage mouillé, Le val s'anime et c'est l'espoir! et c'est l'ivresse! D'une invisible main tout reçoit la caresse, Et le soleil vainqueur, par l'aube libéré, Laque d'un rouge vif la colline et le pré. C'est l'heure où mon esprit se raccroche à la terre; Où la nature n'offre à l'homme aucun mystère; Où les arbres plus lourds de la sève des nuits Dans leurs bourgeons éclos nous promettent des fruits; Où le rythme du lac, du bois, de la montagne, Du rythme aérien des branles s'accompagne. Ce que l'âme a de grave en elle et de profond À l'âme qui jaillit des choses correspond. Moments délicieux et qui font que l'on prie Avec la piété des fleurs dans la prairie. Viens, mon ami, goûter ces moments merveilleux Et tu rapporteras dans ton coeur, dans tes yeux, Des images que rien ne rompt et ne déforme, Quand penché sur l'érable et quand penché sur l'orme Tu sentiras en toi l'évanouissement Des soucis et des deuils descendre infiniment. Canada Terre des libertés! Dans les ors des étés Les cieux t'inondent De fleurs et de chansons Pour que dans les moissons Courent les chauds frissons Qui te fécondent. Terre des bois ombreux Et des lacs plus nombreux Que les étoiles! Tes rameaux infinis Tamisent dans les nids Tous les rayons bénis Comme des toiles. Toi que deux océans Baignent de flots géants, Terre chérie! Que tes fils désormais Réunis à jamais, Labourent dans la paix, Ô ma Patrie! Marguerites Je t'ai cueilli dans les blés verts, Des marguerites toutes blanches, Sur lesquelles les cieux pervers Versaient de blondes avalanches. Je les mettrai, si tu le veux, Sur ton épaule au pur ovale Pour que le noir de tes cheveux Baigne dans leur blancheur rivale. Et les oiseaux qui passeront, Te voyant à leurs soeurs pareille, Comme moi te moduleront Des choses douces à l'oreille. La fille des bois Et son coeur fut pris par un guerrier blanc! Quand la bise mord le bouleau tremblant, Quand la forêt mue, La fille des bois, dans les grands sentiers Toute seule va, de longs jours entiers, Par son rêve émue. Ce fut dans la plaine au ciel attiédi, Quand la flambe d'or descend du midi, Que lui vint ce rêve. Près de son ruisseau le guerrier passa, Et de loin son oeil longtemps caressa Ses pas sur la grève. Que lui donna-t-elle au guerrier vaillant? Les bois pleins de bruits, le flot babillant, Pourraient nous le dire. Mais le doux secret lui sera gardé, Car les bois au flot ont recommandé De ne pas médire. Des bruissements d'aile et de chansons Se sont envolés, rieurs, des buissons Dont l'âme voltige, Et comme le daim, las de l'abreuvoir, Le guerrier s'en fut, sans souci d'avoir Coupé cette tige. Les mois et les ans ont passé depuis, Et la fleur des bois qui n'a plus d'appuis, Dont l'avenir sombre, Sourit aux oiseaux dans l'attente encor De la vision qui manque au décor De sa forêt sombre. Dans les matins blonds, dans les soirs tombés, Dans le vent qui fait les joncs recourbés Et l'arbre farouche, On la voit pensive au bord des chemins, Et le lendemain sur les lendemains Lentement se couche. De décembre morne à juin triomphant, Quand la sève monte ou l'écorce fend Au souffle du pôle, Elle dit sa peine aux grands horizons Et marche, oubliant bouvreuils ou bisons, Son arc sur l'épaule. Et pourtant plus d'un chasseur donnerait Ses plus belles peaux d'élan sans regret, Pour un baiser d'elle, Mais la fière enfant, toute à son passé, Au vieux souvenir jamais effacé Veut rester fidèle. Car son coeur fut pris par un guerrier blanc. Quand la bise mord le bouleau tremblant, Quand la forêt mue, La fille des bois, dans les grands sentiers Toute seule va, de longs jours entiers, Par son rêve émue. Vita et mors Ce matin un brouillard plus léger s'insinue Qui, montant de la mer, voile à peine la nue, Et je descends, dans une hâte d'y courir, Sur la grève où le flot lentement vient mourir. Les dernières lueurs de l'aube se dispersent. Pendant qu'à tournoyer de grands oiseaux s'exercent En poussant vers le ciel moins rouge un cri perçant Qui vient rompre le rythme étrange du jusant; Pendant qu'à l'horizon où gît la nuit sereine, Par une déchirure énorme et souveraine L'astre du jour éclate et vient teindre d'or pur Dans ce décor mouvant le rideau de l'azur. Je laisse ma pensée errer, libre et ravie, Et je goûte le sens éternel de la vie. Ce soir la brise tiède expire. La forêt Tressaille mollement et repose; on dirait Que lasse de jaser avec le vent qui passe Elle étend son manteau de feuilles dans l'espace Pour mieux dormir et mieux étouffer tous les bruits Qu'avivent les matins et qu'éteignent les nuits. Et pendant qu'adossée à la montagne sombre Elle se diminue encore dans cette ombre, Effaçant peu à peu les ultimes reflets Que le jour disparu retient sur les sommets; Pendant que de partout le silence dilue Les choses autour d'elle où plus rien ne remue, Un frisson me secoue, aigu comme un remords, Et j'éprouve le sens éternel de la mort. A Crémazie "Vers lus lors de l'inauguration du monument Crémazie au square St-Louis." Poète, tu vois, la terre est en fleurs, C'est le mois de juin, le mois des couleurs, Des métamorphoses; Celui qui pressent déjà les moissons, Le mois qui dans l'air suspend les chansons Sur l'âme des choses. C'est le règne des reflets infinis; Le recueillement des bois et des nids, Le rappel des ombres, Les mystérieux gazouillis d'amour Dans les frondaisons des pins dont le jour Dore les fils sombres. Moi des souvenirs, poète, celui Qui joyeusement nous prête aujourd'hui, Dans sa clarté douce, Pour glorifier ton buste en ce lieu, Un pan de verdure, un coin de ciel bleu, Un tapis de mousse. Le reconnais-tu, ce beau ciel d'été? C'est lui que ta voix jadis a chanté, Fière et solennelle. Avant que par le malheur terrassé Ton Génie, ainsi qu'un aigle blessé, Eût fermé son aile. Tu t'en es allé mourir près des flots Dont les bruits amers couvraient tes sanglots Criés sur les grèves, Espérant toujours, des embruns jaillis, Les murmures doux des vers du pays Pour bercer tes rêves. Tu n'as pas en vain, poète, espéré, Car tout chante autour du bronze inspiré Qui te fait revivre; Qu'importe un passé douloureux, tu viens Reprendre ta place au milieu des tiens Que ta joie enivre. Dans les nuits ainsi que dans les rayons, Parmi les oiseaux et les papillons Dont le vol t'effleure, Sous un toit chargé d'aromes subtils, Sans craindre à jamais de nouveaux exils, Maintenant demeure ! Demeure, ô poète, et si quelquefois La neige interrompt le concert des bois Ou de l'hirondelle, Attends les réveils qui ne tardent pas, Et sache, oublié d'hier, qu'ici-bas Tout se renouvelle. Angélus Enfant, de la cloche qui tinte Écoute le son grave et lent Qui dans la clarté presqu'éteinte, Donne à ta prière un élan. C'est l'heure où l'ombre tend ses voiles; Où dans l'espace immesuré Vont s'orienter les étoiles, Troupeau par la nuit égaré. Écoute cette voix qui passe Sur l'aile invisible de l'air Ton âme en peut suivre la trace Jusqu'au fond de l'horizon clair. Elle passe et la fleur vermeille, L'arbre songeur, le flot dormant, Comme nous deux prêtent l'oreille Dans un profond recueillement. Épître Je suis triste jusqu'à la mort, mon bien-aimé, Triste d'avoir voulu, dans le bois parfumé Par l'odeur du sapin, de l'yeuse et du tremble, Refaire le chemin que nous faisions ensemble. Pourtant je ne devais jamais plus y venir, Mais ce bois était plein de ton cher souvenir. Chaque arbre me parlait de toi, dans chaque sente Toujours je retrouvais ton image présente. Comme je revois mieux l'heure où tu m'apparus! J'étais aux pieds des monts, l'été sur les blés drus S'épandait lourdement. Dans la plaine inégale L'éclair des faulx rythmait le cri de la cigale, Et pendant que les faulx courbaient les blés, pendant Que la torpeur de l'air, sous le soleil ardent, Abattait tout, les prés, les coteaux et les branches; Pendant que, déployant leurs fines ailes blanches, Les papillons bravaient cette immobilité, Tu passas et tu vins jusqu'à moi. La gaîté De mes seize ans te fit audacieux et tendre Et la main que tu pris je ne pus la reprendre. Nous cheminâmes sous les pins, t'en souvient-il? Ces grands pins nous versaient un arôme subtil. Des vols légers s'entrecroisaient dans les ramures Et je me demandais si les proches murmures Des sources n'étaient pas un écho de ta voix. O ces premiers désirs! A ces premiers émois! D'une chair qui sommeille et d'un coeur qui s'ignore Malgré mes pleurs, vois-tu, je les bénis encore. Nous y revînmes bien souvent dans ces chemins! Dois-je te rappeler les joyeux lendemains Qui suivirent? Tu sais mieux que moi ce qu'ils furent. Les mots que nous disions quand les feuilles murmurent Je les entends toujours, tu ne les entends plus. Tu fus mon compagnon tout un été, tu fus Celui qui chaque jour, quand les durs attelages, Pliant sous la moisson, descendaient aux villages, Me ramenait à ma demeure et me disait Les doux propos dont tout mon être se grisait. Nos rires éclataient sur les routes déclives, Alors que les fossés, bordés de fleurs tardives, Embaumaient l'air et que dans mon blanc tablier Tu cueillais la framboise et le fruit du mûrier. Quand les soirs déroulaient le voile des pénombres, Muets, nous regardions se détacher les ombres Des flancs de la montagne et sur les bois épais Mélancoliquement redescendre la paix. Des silences soudains montaient des lacs tranquilles Et nos yeux, s'égarant aux pieds de leurs presqu'îles, Qu'un cercle de clartés nocturnes entourait, Reflétaient l'infini du ciel qui s'y mirait. Puis lorsque retombaient les ultimes ténèbres, Semant d'étoiles d'or leurs tentures funèbres, Tu t'asseyais comme un amant à mes genoux Et la douceur des nuits se glissait entre nous. J'aurai vécu ma vie en ces heures trop brèves! Et c'est toi qui rompis le fil bleu de mes rêves, Car un matin tu t'en allas, sans nul souci Du morne isolement que tu créais ici; Et la petite paysanne délaissée Ne fut plus dans ton coeur qu'une image effacée! Cependant, tu m'aimas, car j'ai tenu souvent Ton front brûlant sur mon épaule quand le vent Charriait sur le val les feuilles de septembre, Pauvres feuilles mourant dans des plis d'or et d'ambre. Tu m'aimas, je le sais, mais il aurait fallu Aimer aussi mon champ; tu ne l'a pas voulu. Dans le calme des pins, dans la fraîcheur des sources, Dans les sentiers croisés au hasard de nos courses, Dans l'ombre des forêts, dans le chant des oiseaux, Dans les brouillards rosés qui traînent sur les eaux, Dans les blés jaunissants, dans l'avoine fleurie, Dans les petites fleurs tachetant la prairie, Dans les cloches troublant la dolence de l'air, Dans le soir empourpré, dans le matin plus clair, Dans les grands boeufs paissant au bruit de leurs clarines, Ou sous nos humbles toits parés de capucines, Tu n'as vu que moi seule et tu n'as pas compris Que l'amour de la terre, hélas ! était le prix De mon amour et que dans la tige qui ploie Il te fallait chercher le secret de la joie Mais tes mains n'étaient pas faites pour nos labours. Tu ne sais que chanter comme ces troubadours Dont les vieux imagiers ont gravé la mémoire. Volages amoureux, épris de folle gloire, Et qui de bourgs en bourgs, dans les temps anciens, Faisaient pleurer des yeux, comme pleurent les miens. Caprice Oui, si j'étais femme aimable et jolie! A. DE MUSSET. Moi, si j'étais femme et si j'étais belle, Je serais rebelle À tous les amours; Me souciant peu d'aimer ou de plaire Je serais légère Comme mes atours. Légère comme un nuage, comme une Caresse de lune Par un soir de mai, Légère comme un flot de mousseline, Comme la bruine D'un ciel parfumé. Je serais l'oiseau qui, rasant la plaine, De sa cantilène Trouble l'horizon Sans se demander si là, sur la route, Une oreille écoute De loin sa chanson. J'aurais pour chacun de l'insouciance Vive la science D'être tout à soi! Je passerais fière au milieu du monde; Tant pis si l'on fonde Un espoir sur moi. Je ne voudrais pas pour une caresse Jeter ma jeunesse Au bras d'un vainqueur; L'amour est un feu qui vite s'allume Et trop tôt consume Son adorateur. Je voudrais n'avoir que robes nouvelles, Chiffons et dentelles, Corset de velours, Être à tout propos d'une gaîté folle, Pour que l'on raffole De moi tous les jours. Quoi de plus charmant qu'une femme blonde, A la taille ronde, A l'oeil vif et clair, Qui dans les grands bals, coquette et gentille, Rit, valse et babille, Libre comme l'air. Mais si l'on venait me dire à l'oreille Qu'en se faisant vieille La figure prend Des plis sur lesquels, redoutable embûche, La beauté trébuche En chemin courant; Que la jeune fille est comme une source Qui file sa course Au petit bonheur Et finit toujours par aller se prendre A quelque méandre D'un fleuve enchanteur; J'aurais, j'en conviens, quelque peu l'envie D'aiguiller ma vie Sur ces sentiments; De jeter mon masque au nez d'Épicure Et faire une cure De mes errements. Car on a beau faire et l'on a beau dire C'est se contredire Que nier l'amour, Et je ne crois plus vraiment que l'on puisse Garder un caprice Pendant plus d'un jour. C'est pourquoi si, moi, j'étais femme et belle, Je serais rebelle Pour un jour ou deux, Et puis si quelqu'un revenait me dire Que son coeur soupire Pour mes jolis yeux, Je ferais, un peu par accoutumance, De la résistance Jusqu'au lendemain, Mais serais au fond la plus désireuse Et la plus heureuse De donner ma main. Automne Sur le versant du mont les arbres Se dévêtent de leurs atours Qui s'en vont recouvrir les marbres Des tombeaux aux sombres contours. Les collines se font plus blanches, Le ciel d'azur se fait plus gris, Et les petits hôtes des branches Ne troublent plus l'air de leurs cris. Qu'est-ce donc qu'apporte l'automne Dans les plis de son manteau noir? Que dit sa plainte monotone Aux vieilles tours quand vient le soir? Et pourquoi l'humble violette Qui charmait souvent nos ennuis Ne fait-elle plus sa toilette Au sortir de ces longues nuits? Ah! c'est que, déployant ses ailes, Le froid hiver va revenir Chasser les pauvres hirondelles Que d'autres cieux voient accourir. Le temps des illusions passe, Tout reprend sa réalité, Et souvent le moindre vent casse Plus d'un grand chêne à tort vanté. Mais laissons-là, mon adorée, La nature avec ses frimas, Que nous importe la durée Ou la rigueur de ses climats. N'avons-nous pas un coin de terre Où le soleil reluit toujours Pour y couler, dans le mystère, Les folles heures des amours. In memoriam Vers dits sur la tombe de Lusignan. C'est ici l'endroit où le fossoyeur, De l'éternité sombre pourvoyeur, À mis sa dépouille, Ou le vent qui meurt au pied des cyprès Tisse le velours d'un gramen épais Pour qu'on s'agenouille; L'endroit où nos coeurs se sont souvenus Que s'il faut la laine à ceux qui sont nus, Aux oiseaux les arbres, Aux blés les rayons, à l'air les parfums, Il nous faut aussi donner aux défunts Des fleurs et des marbres. Et nous lui donnons les deux aujourd'hui, Pour que si jamais il sent de l'ennui La ronce vivace, Ces fleurs aux tons blancs lui parlent de nous, Ce marbre sacré, de nos deux genoux Lui garde la trace. Amis, s'il est vrai que nos oraisons Ouvrent les cercueils sur des horizons D'amours éternels, Et portent vers des champs d'azur et d'or Les âmes, dans leur lumineux essor, Au bout de leurs ailes; Que ces oraisons sont comme un flambeau Qui filtre à travers les ais du tombeau Ses lueurs plus douces Que les blonds reflets tombés des bois lourds, Quand l'aube vermeille, aux levers des jours, S'épand sur les mousses; Mêlons notre voix à l'essaim léger Des prières qui viennent voltiger Au-dessus des tombes Et prêtent aux morts, du monde bannis, Pour escalader les cieux infinis, Le vol des colombes. Soir gaspésien Ami, livre ta voile au vent léger qui passe : Sur les bois assoupis et la mer jamais lasse Un rideau d'ambre et de lumière est étendu. Pour les flots agités c'est l'instant attendu, Et pour les hommes c'est l'heure exquise et frivole Où le souci des jours prend le large et s'envole. Embarquons-nous, la baie est déserte, le soir Rallume le vieux phare à l'angle du musoir, Pour que si dans la nuit constellée et sans lune Quelque nuage errant posait son aile brune, Nous revenions au port sous son oeil vigilant. Aucun bruit, si ce n'est le vol d'un goéland, Ne vient troubler la plage où dort une eau tranquille. Regarde, par delà la lointaine presqu'île; Le cap s'embrase et las de son dernier effort Le soleil se raccroche à ses flancs lamés d'or. Sous l'averse des feux les collines chancellent. Partout sur les versants les grands pins étincellent Et leur cône paraît, vers l'ombre projeté, Dans cette flamme éparse un point diamanté. C'est un déroulement de teintes inconnues Dont se coiffent les monts et s'irisent les nues. Et, pendant qu'attiré par la nuit, le soleil Brusquement se dérobe à ce décor vermeil, Il semble qu'une main invisible dénoue Une écharpe gemmée et qu'un dieu la secoue Pour laisser choir, du haut des cieux épanouis, Dans la mer de saphir un énorme rubis. Mouettes de France (Vers écrits à bord du steamer «France », dans le port du Havre le 7 août 1914.) Mouettes, qui liez la grâce de vos ailes, Lorsque la nuit descend, à la courbe des flots; Mouettes, que les mers, quand vous courez vers elles, Jettent comme un espoir à tous les matelots; Mouettes, qui semblez des petites croix blanches; Qui palpitez au bout des vagues follement Et qui, dans les embruns roulés en avalanches, Tombez et retombez sans cesse éperdument. Mouettes, qui ce soir, du haut de nos falaises, Découpant sur le ciel un nimbe éblouissant, Lancez vos cris joyeux aux flottilles anglaises Comme si vous vouliez les bénir en passant; Ô Mouettes, venez de partout plus légères, Venez du Nord, venez du Midi, bercez-vous Sur la côte normande où vont pleurer les mères Sur les plaines d'Alsace où meurent les époux; Survolez, survolez les frontières anciennes, Car nous sentons déjà vos ailes nous porter Sur les rives du Rhin où viennent se heurter Les mouettes de France aux cigognes prussiennes. Ne cherchons pas Viens sur les bords du lac tranquille où l'eau s'allonge, Puisque déjà sur le vallon l'ombre descend; Les bois sont recueillis et le ciel pur prolonge Les restes d'un beau jour qui va s'affaiblissant. Rien ne vaut les moments perdus dans ce silence; Rien n'égale le charme apaisant de ce soir Alors que la nature étend sa somnolence Sur la berge où souvent nous vînmes nous asseoir. C'est ici que l'été dernier nous nous aimâmes; Un an s'est écoulé depuis, et nous sentons Que cet an a suffi pour disjoindre nos âmes Loin des sentiers chéris dont nous nous écartons. Pourtant rien n'est changé, le même flot s'enlace Autour de ton pied nu comme autrefois, le vent, Le même vent léger, sur ton épaule lasse Se joue et la caresse et lui rit comme avant. Tout ce que nous aimions, les feuilles frémissantes, Le torrent dévalant sous les pins toujours verts, Les îles dont nos pieds foulent les fleurs naissantes, Les nénuphars dont les étangs sont recouverts, Les monts charnus, les champs marbrés, les libellules Cousant d'un long fil d'or l'écharpe des soirs bleus, Les matins embrumés et les clairs crépuscules Qui retiennent le jour expirant sous nos yeux; Tout ce que nous aimions revit, les mêmes choses S'offrent à nos regards, à nos sens, à nos coeurs; Plus près de nous encor l'encens des mêmes roses S'exhale triomphant des calices vainqueurs. Pourquoi donc sommes-nous dans tout ce qui persiste Les seuls à ne plus être ainsi que nous étions? Et qu'est-ce que la vie a fait qui nous attriste Quand tout est joie et grâce et sourire et rayons? Mes mains sont à tes mains désormais étrangères; Tes yeux ne lisent plus dans mes yeux leur destin. Pourquoi donc notre amour aux attaches légères S'est-il, quand tout renaît, si brusquement éteint? Ne cherchons pas, goûtons cette heure évocatrice D'un passé dont la cendre est brûlante à demi, Et laissons de ce qui fut peut-être un caprice Flotter le cher parfum sur le lac endormi. Chanson des bois Où donc allez-vous, mon beau fiancé? -Je m'en vais au fond du bois nuancé De vert et de rouge, Vers la solitude où courent le daim Et l'ours et l'élan qui bondit soudain Quand le chasseur bouge. Quand reviendrez-vous, mon beau fiancé? -Quand la brise aura de nouveau bercé Les nids d'hirondelles, Quand, dans les grands bois qu'auront fuis les loups, Les chênes mettront dans tes grands yeux doux Des ombres nouvelles. Qu'apporterez-vous, mon beau fiancé, À l'enfant des bois dont le coeur blessé Va compter les lunes? -Des peaux de renards et de cariboux, Des colliers plus bleus que l'oeil des hiboux, Pour tes tresses brunes. Mon secret Si je vous le disais que vous êtes jolie, Jolie à rendre fous les hommes et les dieux Et qu'en vous regardant, mignonne, l'on oublie Qu'il est un autre ciel que celui de vos yeux. Si je vous le disais que sur vos lèvres roses, Une abeille viendrait, aveuglément, puiser Ce doux miel qu'elle va butiner sur des roses Qu'un rayon fait éclore, et rougir un baiser? Si je vous le disais que depuis la soirée Où vous parûtes lors pour la première fois, Votre image toujours de mystère parée Passe comme un éclair dans mes rêves, parfois? Si je vous le disais!... mais je ne veux rien dire, Mon secret est de ceux qu'on garde prisonniers, Car si je le disais, l'on en pourrait sourire Et vous même, qui sait? ce que vous en diriez! Naouitha Naouitha songeait sur un lit de feuilles; Ô printemps divin! tout ce que tu cueilles Et mets dans les nids, Odeurs des sapins ou senteurs du saule, Tu le répandais sur sa chaste épaule Au reflet bruni. L'enfant des forêts songeait; autour d'elle Les arbres laissaient passer des vols d'aile Dans l'air tiède et doux, Et la source claire, aux eaux caressantes, Se glissant parmi les touffes naissantes, Frôlait ses genoux. Elle avait couru dès l'aube, enivrée Du parfum des fleurs poussant à l'orée Du bois reverdi, Livrant ses cheveux au vent des clairières Et son corps menu, grisé de lumières, Aux feux du midi. Le long des chemins balisés d'érables, Près des lacs mirant ses traits adorables Aux bords des halliers, Elle avait semé sa joie enfantine Et les rameaux lourds de blanche aubépine Muaient à ses pieds. Naouitha songeait et prêtait l'oreille Aux bruits que faisait la forêt pareille Aux grands flots errants, Aux bruits qui tombaient des branches hautaines, Aux bruits des ravins, aux bruits des fontaines, Aux bruits des torrents. Bruits aériens des cimes fleuries, Bruits inapaisés des feuilles meurtries Et des ruisselets, Bruits que fait l'abeille aux ailes ambrées Et que font parfois les vagues moirées Parmi les galets. Aucun d'eux pourtant de sa rêverie N'avait pu tirer la fille chérie Des pins et des eaux, La fille déjà d'ombre enveloppée Et qui s'évadait de la mélopée Montant des roseaux. Ce qu'elle espérait, l'oreille aux écoutes, C'était de saisir, au delà des routes, Parmi la clameur Que de lac en lac et de chute en chute L'écho multiplie et qu'il répercute Dans le soir qui meurt, La voix de l'amant revenant des chasses Quand avril, paré de toutes ses grâces, Prélude aux lilas, De l'amant qui n'eût dans les nuits polaires Que l'éclat discret des perles stellaires Pour guider ses pas. Mais l'écho muet trompa son attente, Et l'enfant s'en fût dans la nuit chantante Le coeur aux abois: Les loups en hiver ont la dent cruelle Et l'esprit de plus d'un chasseur se mêle Aux esprits des bois Les pins Ô pins! qui versez l'ombre au sein des forêts vierges Et qui dressez vos fûts superbes dans les airs, La terre est un autel dont vous êtes les cierges, Ô pins! qui la nimbez de vos grands rameaux verts. Quand le soir hiémal s'allonge sur la cime Des bois découronnés par le vent émondeur, Vous gardez, si le gel les rouille ou les décime, Sur vos robustes bras l'éternelle splendeur. Que novembre s'embrume ou qu'avril étincelle, L'air s'imprègne de vos aromes infinis; Vous jetez les senteurs que votre ombre recèle, L'hiver, aux arbres morts, et l'été, dans les nids. Quand la pâle clarté du jour qui se dérobe Estompe à l'horizon vos troncs audacieux Il semble que du pied vous écrasez le globe Et que de votre front vous étayez les cieux. Et pourtant, pins rêveurs, de gigantesque taille, Vous dominez en vain les éléments troublés, Le fer du bûcheron vous frappe et vous entaille, Et vous abat ainsi qu'un moissonneur, les blés; Car votre majesté n'est pas même épargnée Par ces déboisements sacrilèges qui font Tomber sous le tranchant aigu de la cognée Le chêne au coeur d'airain, et l'orme au flanc profond. A Jeanne À l'occasion de sa première communion. Ô ma Jeanne, ainsi qu'un beau lis tremblant, Au pas cadencé d'un cortège blanc Tu viens à l'église Le front radieux, dans l'attente encor Du rêve étoilé, du long rêve d'or Qui se réalise. Au fond de tes yeux candides je vois, Comme les reflets tamisés des bois De douces lumières; Soulève à demi ton voile léger, Les cieux vont s'ouvrir, enfant, viens chercher Les grâces premières. Voici le calice et le corps divin. Dans un peu de blé, dans un peu de vin, Le Seigneur se donne, Comme il se donna dans la nuit où Jean Se reposa sur son coeur indulgent Que tout abandonne. J'ai quitté ma maison J'ai quitté ma maison et j'ai clos ses volets; Sur son seuil est venu s'asseoir le pâle automne. Ses arbres défeuillés laisseront désormais Passer le vent qui gémira plus monotone. Pourtant c'était hier que j'arrivais; avril Mirait ses bourgeons d'or dans le ruisseau limpide. L'air était coloré, transparent, puéril, Et grossissait les voix grondantes du rapide. Tout était j oie et vie et semblait attester Des moissons de fruits lourds pour des saisons lointaines. Et déjà l'aubépine au parfum si léger Faisait pleuvoir ses flocons blancs dans les fontaines. Tout palpitait, le sein des tulipes s'ouvrait, L'abeille aux ailes d'ambre entrait dans les corolles, Et comme au temps des dieux que la Grèce adorait Les sources échangeaient d'amoureuses paroles. Sous les toits, à l'abri des souffles destructeurs, Les passereaux nichaient leurs précoces couvées Et, tout le long des plates-bandes, des senteurs, Le soir venu, montaient des fleurs inachevées. J'ai vécu là des jours heureux parmi les miens, Bornant mon horizon au coin de ma terrasse, Aux livres d'aujourd'hui préférant les anciens Et négligeant Musset pour une ode d'Horace. Quand le couchant dorait le mont, combien de fois, Suivi de mon chien noir dont l'oeil doux me caresse Ai je, parmi les fleurs naissantes sous le bois, Gravi de vieux sentiers déserts, rempli d'ivresse! Et tout cela n'est plus, rien ne subsiste enfin De ce qui fut hier aube, grâce et murmure Et l'automne a repris aux érables l'or fin Dont septembre teignait leur ultime ramure. Ô printemps! se peut-il que tu passes si tôt? N e pourrais-je jamais attarder ta jeunesse Sous mes ormes à qui je reviendrai tantôt Demander un peu d'ombre au seuil de ma vieillesse? Le vol du silence Sur les sapins noirs le vol du silence Pèse mollement; Un rayon de lune au loin se balance Sur le lac dormant. Et pendant que la forêt se repose Dans l'air parfumé, Que ton front rêveur sur mon sein se pose, O mon bien-aimé! La vie est une fleur La vie est une fleur que la souffrance cueille, Qui brille le matin pour tromper le regard; Toute larme qui tombe en arrache une feuille Que le vent emporte au hasard. À Hélène À l'occasion de sa première communion. Approche, l'autel est paré, ma fille; Ainsi que le feu des cierges vacille Tes pas sont tremblants: Viens, l'abside où meurt l'écho des cantiques S'éclaire déjà des rayons mystiques De tes voiles blancs. Approche, et le front dans cette lumière, Dis, en t'inclinant, pour toute prière: Seigneur, me voici! Dieu n'a pas besoin d'une autre parole, Car c'est le parfum et non la corolle Qui lui plaît ici. Viens à lui comme tu vas à ta mère. Autrefois quand il habitait la terre Parmi les méchants, Il aimait, lui qui peut créer des mondes, À se reposer près des têtes blondes Des petits enfants. Nouvel an Minuit, le fondeur des siècles se penche Et de sa fournaise avivant les feux, Dans le clair métal chauffé qui s'épanche Moule un nouvel an gracile et joyeux. Qu'importe qu'il soit d'un bronze fragile, Nous le saluons le verre à la main; Sous le doigt de Dieu l'or pur est argile; L'Éternité même a son lendemain. Le pardon des bois Ce n'était pas le jour tout à fait, mais déjà Sur la montagne qui des ombres émergea, Flottaient des ondes d'or par l'aube charriées. Les ailes s'agitaient partout sous les feuillées, Prélude vague encor des concerts infinis Q ui montent le matin des sources et des nids. Les premiers feux, glissant sur les chênes énormes, Sur les sapins, sur les mélèzes, sur les ormes, Perlaient en fine pluie aux flancs des brouillards lourds Et l'air me caressait comme un doigt de velours. Ce matin-là, j'avais, chassant sur la lisière Qui borde le vallon, le lac et la rivière, Accompagné d'un guide et d'un grand lévrier, Forcé plus d'un renard au fond de son terrier; Et mon arme tonnant dans les feuilles verdies Allumait sous le bois des lueurs d'incendies, Quand tout à coup, dans un subit écartement De branches, j'aperçus en un recul charmant, S'ébrouant sur un lac jailli d'une clairière, Une chevrette au poil ruisselant de lumière. Elle venait, trop jeune encor pour redouter Les embûches des bois où les siens vont brouter, Découpant sur le flot des courbes gracieuses Où se brisait l'image éparse des yeuses. Vivement j'épaulai mon fusil, tout joyeux De ravir cette proie aux déserts giboyeux; Mais, au moment d'en faire éclater les amorces, Je vis mon guide, un vieil Indien aux jambes torses, À la face bronzée et dont les pas pesants Cheminaient sans repos depuis quatre-vingts ans, Du revers de la main s'essuyer la paupière. Son geste avait la douce et muette prière Des petits dont les yeux mieux que la voix souvent Traduisent les désirs de leur âme d'enfant. Pourquoi ce pleur discret? quelle ombre, de son aile, Vint un instant voiler l'éclat de sa prunelle? Est-ce que, par un flot de jeunesse envahi, L'instinct farouche en lui dormant s'était trahi, Venu des profondeurs intimes de son être? Avait-il évoqué du fond des bois, peut-être, Au galop furieux d'orignaux emportés, De ses chasses d'antan les âcres voluptés? Je le crus, car au lieu de lâcher la détente Sur le beau lac couvert de lumière hésitante, Je lui tendis mon arme et je lui dis, confus: - Pardon, mon vieil ami, j'oubliais que tu fus . Jadis, sous ces grands pins que le colon terrasse, Le plus hardi parmi les chasseurs de ta race; A toi le coup, mon brave, et frappe au bon endroit. Mais lui, me repoussant, grave, le torse droit, D'un accent où perlaient ses révoltes naïves: - Frère, dit-il, as-tu, dans tes heures oisives, Quand octobre met aux arbres des tons rougis, Vu, du sommet des monts, les brouillards élargis En une toile immense au-dessus des vallées? Les visions d'en bas par eux étaient troublées, Et ton oeil, à travers leur confuse blancheur, Ne pouvait distinguer les toits du défricheur. Mais sitôt que le jour, roulant des hautes cimes, Dardait ses flèches d'or au penchant des abîmes, Tous ses brouillards, soudain dans l'air évanouis, Ouvraient des pans d'azur aux vallons éblouis. Frère, mon âme ainsi, par mes instincts trompée, D'une brume aussi dense était enveloppée; La nuit sombre s'était faite en elle, et pourtant Il a suffi d'un jour, d'une heure, d'un instant Pour l'éclairer, ainsi qu'on voit après la pluie, Briller la feuille au bout d'un rayon qui l'essuie. Lorsque j'ai vu, tantôt, surgir dans les embruns, Et faisant miroiter sa fourrure aux poils bruns, La chevrette trouant la lumière ravie, Un souvenir venu des lointains de ma vie S'est devant moi dressé tout à coup, étreignant Mon vieux coeur bourrelé par un remords poignant. Et le vieillard, prenant dans ses deux mains sa tête, Courbé comme un roseau sous un vol de tempête, Pleura; puis, reprenant son langage imagé : - Non, non, tu te méprends lorsque tu crois que j'ai, Malgré mon front qui ploie et mon bras qui vacille, A l'âpre appel des bois toujours l'âme docile. Frère, bien des soleils sur les arbres penchés Ont bu l'eau des torrents par leurs feux desséchés Depuis le jour où j'ai, dans mes deux mains robustes, Comme la pince d'un chevreau rompt les arbustes, Brisé mon arc et fait pour la dernière fois, Un trou sanglant aux flancs des bêtes aux abois. Tu veux savoir pourquoi tout mon être tressaille Au sombre souvenir qui de si loin l'assaille? Écoute: En ces temps-là j'étais le fier chasseur Qui bravait des forêts l'insondable épaisseur; Aux horizons jamais je n'ai connu de borne; Que sur les monts le ciel fût souriant ou morne, Qu'il tombât des rayons d'aurore ou de midi, Que l'été, caressant le coteau reverdi, Jetât sa floraison mystérieuse aux branches, Ou que l'hiver, croulant en lourdes avalanches, Scalpât les pins au fond des gorges s'effondrant, J'allais par tous sentiers, sans cesse indifférent Aux durs combats que se livraient sur mon épaule Les bourrasques du sud ou les bises du pôle. Or, un jour, au retour de mes chasses, du fond D'un ravin, d'où l'écho des forêts nous répond, J e vis - comme tantôt, frère, nous aperçûmes Cette pauvre chevrette émergeant de ses brumes - Je vis, dressant l'oreille aux chansons des ruisseaux Qui glissent par les prés ou sous les verts arceaux, Sur un lac qu'enlacait la ceinture des herbes, Un grand chevreuil aux bois ruisselants et superbes; Son poitrail labourait les eaux; à chaque bond Que faisait ce farouche et fauve vagabond Le lac élargissait derrière lui ses grèves. Jamais, même aux plus fiers caprices de mes rêves, Sous le soleil dans le crépuscule décru, Plus splendide animal ne m'était apparu. Il mariait dans ses allures souveraines La souplesse des joncs à la force des chênes. Ah! frère, ayons pitié des bêtes de nos bois; Sachons faire, dans nos hécatombes, le choix Entre le loup féroce et le chevreuil agile; Ayons la faim et non le plaisir pour mobile! Vois-tu, les bons esprits nous leurrent quelquefois: Je revenais de loin, n'ayant dans mon carquois Qu'une flèche, peut-être à dessein oubliée; Je rentrais au wigwam fait d'écorce liée, Courbé sous le fardeau de peaux d'ours et d'élans Qui depuis le matin faisaient mes pas plus lents, Ayant, pour la saison des frimas et des givres, Ample provision de poil fauve et de vivres. Hélas! pourquoi l'instinct mauvais qui veille en moi, Et dont j'ai peine encore à refouler l'émoi, Se fit-il ce jour-là plus cruel? Je l'ignore. Mais quand le grand chevreuil au bramement sonore Se détacha du flot alangui du lac clair, Ma flèche tout à coup partit comme l'éclair Et courut s'enfoncer dans sa chair frémissante. La bête se cabra sous l'atteinte cuisante Du trait mortel, bondit hors du lac, en laissant Sur la nappe d'eau bleue un long filet de sang; Et, comme si la mort déjà l'eût aveuglée, Revint, par les détours d'une course affolée, A quelques pas de moi s'abattre lourdement. La vie à chaque brusque et court halètement Qui secouait sa forte et massive carrure Coulait avec le sang de l'horrible blessure. Alors, frère, une chose étrange se passa. L'oeil mourant du chevreuil sur le mien se fixa, Si doux, dans l'ombre, hélas! du cil qui se rapproche, Si triste et si rempli d'un douloureux reproche Qu'il me sembla l'ouïr me parler. Ce qu'il dit, Mon âme mieux que mon oreille l'entendit; C'était comme les voix qu'échangent, sur la grève, Les roseaux frémissants sous l'orage qui crève; Voix profondes, cachant des accents résignés. Ils me disaient, ces yeux déjà d'ombre baignés: « Quoi! c'est toi qui lanças la flèche qui me tue? C'est par toi que la mort sur moi s'est abattue Et déchire mes chairs de ses ongles hideux; Pourtant, ne sommes-nous pas frères tous les deux? Frères par les forêts dont les sources bénies Nous bercent chaque soir des mêmes harmonies? Frères par les chemins que nous avons foulés, Dans ces bois où mes pas aux tiens se sont mêlés? Par les neiges qui sous leurs étreintes si douces Nous gardent pour les froids, des faînes et des mousses? Voyons, regarde-moi, ne suis-je pas celui Qui donne par moments aux forêts d'aujourd'hui De celles d'autrefois l'illusion suprême? Pourquoi me frappes-tu, moi qui comme toi-même, Dans ces bois que demain les blancs envahiront, Prolonge vainement des races qui s'en vont? » Et comme s'il eût vu déjà par la pensée Le remords poindre au fond de mon âme blessée, Le beau chevreuil tourna vers le couchant ses yeux Où se réfléchissait la grande paix des cieux, Et, morne, s'en alla vers le pays du rêve. Mon vieux guide se tut, sa voix grave fit trêve; Mais son oeil soucieux, redevenu songeur, Semblait suivre, dans l'air qu'emplit de sa rougeur Le soleil dominant les collines dorées, De quelque fier chevreuil les formes éthérées. - Allons, repris je, ému malgré moi, remettons, Mon brave, le fusil sur l'épaule, et partons. Le jour monte, et bien long est le sentier qui rampe A travers bois jusqu'à la clairière où je campe. Alors, il me saisit les mains et m'entraînant Au bord du lac d'où la chevrette, maintenant, Comme si quelque bruit eût frappé ses oreilles, Légère, s'élancait sous les branches vermeilles, Il me dit, le regard soudain illuminé : - Merci, frère, les bois m'ont enfin pardonné! Comme dans un rêve J'avais devant moi la mer aux flots bleus, La mer où jouaient l'infini des cieux Et votre main blanche, Le flot se faisait plus souple et plus lent, Je regardais fuir un grand goéland Comme un mât qui penche. Vous étiez pensive et vous n'osiez pas Mêler votre voix au murmure las Des eaux défaillantes, Le soir qui tombait des monts lentement Vous couvrait déjà de son vêtement D'ombres vacillantes. Tout me conviait aux premiers aveux; L'odeur de la mer et de vos cheveux, Le soupir des vagues, L'écharpe des nuits qui se dénouait, Les reflets changeants que l'air mariait Au-dessus des algues. Mais je vous laissai partir sans un mot Et je restai seul, seul auprès du flot Qui baisait la grève. Votre image en moi flotta doucement Puis se dissipa graduellement Comme dans un rêve. Adieu au collège Vers lus lors de la célébration du cinquantenaire du collège Ste-Marie en 1898. Dans l'air du soir j'entends ta cloche qui module Les sons doux d'autrefois qu'elle fait plus dolents Et j'écoute tomber de la vieille pendule De l'heure du départ les coups graves et lents. Adieu, foyer béni qu'on aime et qu'on adule, Je vois des pleurs perler au bord des cils tremblants, Mais il faut le repos de son humble cellule Au vieux maître chargé déjà de cheveux blancs. Assez de joie, assez de chants et de paroles. De la base à ton faîte ôtons les banderoles Qui cachent aux regards ta sainte nudité Et, sous ton dôme fait d'ombres et de lumière Drape-toi de nouveau dans ta robe de pierre Et rentre dans ta paix et ta simplicité. Midi aux champs C'est midi, l'Angélus au clocher des villages Tinte, les moissonneurs tirent les attelages Sous les bouleaux ombreux épandus sur le champ, Et viennent aiguiser leurs faux dont le tranchant Luit sous le baiser chaud du jour. Près d'une meule Où le foin s'est tassé, la maman, toute seule, Présente au nouveau-né son sein gonflé de lait Et sourit, alors que sous le grand ciel muet Dont les branles de loin brisent la somnolence Son homme s'est signé dans un profond silence. Je t'ai cherchée Je t'ai cherchée auprès des flots, mon adorée. Les flots m'ont dit: Pour que sur la plage dorée Tes yeux cherchent la femme et ne la trouvent pas, Nous avons effacé la trace de ses pas. Je hais la forêt Je hais la forêt lorsque le vent passe Et qu'il la disloque et la fait frémir, Quand les pins cognant les pins dans l'espace Font des gestes fous qui nous font blémir; Quand de l'ouragan les mutineries Font danser au bout des feuilles, l'orfroi, Quand le roulement des branches meurtries Jette dans les coeurs le trouble et l'effroi. Mais j'aime le bois quand une ombre douce Avive le bruit de ses ruisselets, Et vient par degrés mourir sur la mousse, Ou des blancs bouleaux éteint les reflets; Quand les chants ailés s'égrènent à l'aise Sur une fougère ou sous un rameau, Lorsque le soleil dore le mélèze Ou qu'un peu de pluie argente l'ormeau. Mer de novembre Lu à un banquet offert au sculpteur Hébert, à l'occasion de son départ pour la France. Ô mer de novembre, effroi du marin, Dont la blanche écume aux récifs se brise, Sois, de tous côtés, pour le pèlerin, Bonne dans ta vague, et douce en ta brise. Dans ton sein calmé par un jour serein, Ouvre un sillon bleu, d'une courbe exquise, Pour son lourd vaisseau dont les flancs d'airain Se tordent au vent qui les brutalise. Fuyant les rigueurs d'un ciel boréal, Pour s'envoler vers les monts d'idéal Dont son rêve vêt les grands plis sévères, Il s'en va, de gloire et d'art altéré, Suivi, sur tes flots, par l'éclat doré Des rayons jaillis du choc de nos verres. Le silence des bois Le silence des bois m'attire, je voudrais Sans regret ni désir, sans joie et sans pensée, Simplement, comme une ombre à jamais effacée, Me résorber dans ce silence des forêts; Mêler mon âme éparse à l'âme de la sève, N'être plus qu'un reflet qui nage sur les eaux, Murmurer comme font la branche et les roseaux Ou comme fait le vent qui rôde sur la grève; Dans l'orme, le bouleau, la source et le ravin, Recevoir la caresse immense de la vie, Et rejoindre, animant la matière asservie, Le principe éternel dans l'atome divin. Un souffle a passé Un souffle a passé sur mes pauvres fleurs Et comme à regret, arome et couleurs, Ont glissé vers l'ombre; Vous ne verrez plus sur leurs corps pâlis Ces pétales d'or dont vos doigts jolis Ont compté le nombre. Saurais-je jamais si d'un pleur discret Vous avez mouillé la main où mourait La première rose, Cette blanche main où timidement Lorsque je vous quitte, au dernier moment, Ma lèvre se pose. Non, je ne veux rien savoir, j'aime mieux Ignorer toujours ce qu'ont fait vos yeux Quand mes fleurs moururent; Dans le champ du rêve ou des visions J'adore glaner des illusions Si peu qu'elles durent. Le roc Percé C'est un cap étranglé de varechs et d'eau grise, Que les assauts du nord ont en vain secoué, Que le marsouin, passant par bandes sous la brise, Vient frôler quelquefois de son dos tatoué. Lorsque le soir descend sur son énorme frise, L'ombre géante emplit son large flanc troué, Où tout le jour, dorant le golfe qui s'irise, Compagne de l'azur, la lumière a joué. Défiant, calme et seul, les plus hautes marées, Ses roches, par les flots saumâtres entourées, Depuis des milliers d'ans, narguent le vent amer, Et les grands goélands, ces lourds pigeons de mer, Se repliant autour, dans leurs vols fantastiques, Lui font un anneau blanc de leurs ailes étiques. Paysage C'est une fin d'après-midi, septembre dore Le rideau du sapin et le fût du bouleau, Et l'air, glorifiant l'érable qu'il mordore, Fait la défeuillaison qui glisse au fil de l'eau. Dans l'entonnoir créé par les formes hautaines Des monts dont le versant ruisselle de clartés Le lac s'immobilise et les boeufs dans les plaines Regardent le couchant de leurs yeux attristés. Une douceur partout sur les coteaux circule: L'écho prolonge au loin la plainte des oiseaux, Et la forêt qui s'offre aux feux du crépuscule Se couvre des vapeurs qui montent des roseaux. Les fleurs jalouses Il me semble aujourd'hui que les fleurs sont jalouses. Vous êtes descendue au jardin, les pelouses Rutilent sous les feux que verse le matin. Votre lèvre est pourprée et fraîche et votre teint, Comme dirait Ronsard, pareil au teint des roses Rend les lilas chagrins et les glaïeuls moroses. Dans cet air caresseur, doux et voluptueux, Le bleu du ciel sourit dans l'or de vos cheveux, Et voilà que déjà la pauvre marguerite En vous voyant si belle et si blanche, s'irrite. Les papillons partout vous poursuivent, voyez, Et les pivoines qui s'effeuillent à vos pieds Vous accusent d'avoir, de leurs frêles corolles, Détourné ces amants superbes et frivoles. Il n'est pas jusqu'au lis qui n'envie un moment La souplesse de votre taille, notamment. Éloignez-vous, par grâce, et quittez ces pelouses Car ce matin, les fleurs, Madame, sont jalouses. Les voix du golfe Je lui dis: « Descendons sur la grève, le vent, Dont le golfe apaisé s'effarouche souvent, Ce soir nous vient du large avec des voix plus douces Que les chuchotements des ruisseaux sur les mousses. Viens, l'horizon là-bas se pare des reflets Versés par le soleil qui meurt sur les galets. Une heure, une heure encore, et la nuit qui charroie Les astres accrochés à sa blanche courroie De nouveau confondra sous nos yeux l'infini Du bleu du ciel avec l'or du sable jauni. » Et tous les deux, la main dans la main, nous allâmes Écouter la chanson caressante des lames. Le flot montait, couvrant les récifs, enlaçant De ses varechs le pied des falaises, poussant Dans son ascension très lente les gabares Dont les flancs endormis roulaient sur leurs amarres; Les côtes peu à peu s'effaçaient comme si, Affluant vers les bords du golfe rétréci, Lasse d'avoir depuis l'aurore autour du globe, Ourlé sur tous les caps les pans verts de sa robe, Sur nos plages sans fin que son poids fait gémir, La mer, la vaste mer, s'allongeait pour dormir. Nous nous assîmes sur la berge, l'âme prise Par les clartés, par les senteurs et par la brise. Les alanguissements du flot passaient en nous. Une lueur de rêve au fond de ses yeux doux Tremblait et la faisait muette, et ses paupières Par instants s'abaissaient sous le jeu des lumières. Tant de calme venu des monts silencieux, Des îles, des rochers, des forêts et des cieux L'enveloppait; tant de paix sereine et profonde Tombait du firmament, - comme d'une rotonde Quand le jour dans les ors des verrières se fond Tombe un rayonnement mélancolique et blond, Que cédant au frisson mystérieux des choses, Mêlant ses cheveux noirs aux ambiances roses, Elle pencha son front sur mon épaule. Au loin, De son dos velouté quelque énorme marsouin, Rayant d'un trait d'argent la ligne mauve et bleue, Éclaboussait l'azur du revers de sa queue Puis replongeait dans les tranquilles profondeurs. Les goémons grisaient de leurs âcres odeurs L'air tiède qu'embrumait déjà la nuit prochaine Effleurant les sommets de son aile incertaine. Plus loin encor, vers les horizons reculés Où vont éperdument les flots immaculés, Les mourantes blancheurs se fondaient, et si drues Maintenant que notre oeil, dans les ombres accrues, Ne pouvait distinguer sur le grand gouffre amer L'aile des goélands des trois mâts d'un steamer. Plus loin, plus loin toujours, c'était l'espace immense Où l'océan finit lorsque le ciel commence. Alors, ses yeux ravis s'en furent au-delà Des lourds escarpements de la nue, et voilà Que tout à coup l'oreille ouverte aux rythmes vagues, J'entendis que chantaient tout près de moi les vagues; Chacune me jetait en déferlant son mot Dans ce colloque étroit de la terre et du flot. Oh! qui pourra jamais en traits ineffaçables, Sur la page mouvante et fragile des sables Fixer les rimes d'or du poème éternel Que dit le vent, qu'écrit la mer, que fait le ciel! Toutes les voix du golfe un moment revenues, Celle qui sort des rocs ou qui descend des nues, Celle qui passe, au gré des matins et des soirs, Sur les flots bleus, sur les flots gris, sur les flots noirs, Dont les inflexions sonores ou voilées Font les esprits sereins ou les âmes troublées; La voix qui glisse au ras des ondes doucement, Ou qui galope au bout des voiles brusquement; Sur les mers en délire ou les mers en ivresse, Celle qui gronde ainsi que celle qui caresse; La voix qui vient du fond des temps irrésolus, Faite de tous les bruits des siècles révolus: Toutes, toutes courant sur l'énorme estuaire, Dans le fléchissement du jour crépusculaire, Comme des sons de harpe éclatèrent. Longtemps Je les ouïs chanter dans les échos flottants. Elles dirent d'abord les premiers jours du monde, L'esprit de Dieu couvrant la surface de l'onde, Les terres émergeant peu à peu, les forêts Qui frissonnent sous des invisibles archets; Les apparitions soudaines des montagnes, Des fleuves, des torrents, des vallons, des campagnes: Les vents rieurs, les vents féconds, les vents amers; Les oiseaux dans les bois, les poissons dans les mers; Les branches se chargeant de fruits, l'ombre légère Qui protège la source et tisse la fougère; La pluie avec les champs, les fleurs et les gazons; Les premiers nids avant les premières maisons; Chez la bête l'instinct et la raison chez l'homme; Les cavernes avant Thèbes, Palmyre et Rome. Elles dirent, ces voix qui passent sur les eaux, Les échanges créant les liens sociaux, Les agenouillements la nuit sous les étoiles, La première pirogue et les premières voiles; Les pâturages, les labours, les boeufs domptés; La bourgade, ébauchant les futures cités; Avec le premier choc, la première étincelle. Elles dirent la vie éparse, universelle, L'âpre essaim des désirs et des ambitions, La joie et la douleur au gré des passions Et les hommes heurtant leurs âmes excédées; Les martyrs jalonnant la marche des idées; Les empires croulant tour à tour et le droit D'un coup d'aile vengeur brisant son cercle étroit; Chaque siècle ajoutant sa chimère aux chimères Qui se muent en chansons sur les lèvres des mères; L'évanouissement des dieux olympiens Sous l'aube qui blanchit les monts galiléens. Elles dirent le jour où des terres nouvelles Se dressèrent devant les blanches caravelles De Cartier, poursuivant le rêve de Colomb; Et la première messe et le premier colon, Et la lutte homicide et les plaines fatales Où le sort, opposant des armes inégales, Profila sur nos lacs le geste du destin. Les voix se turent et je vis dans le lointain Poindre une étoile d'or au bord de la mer grise. Rien ne bougeait, pas même une algue sous la brise, Seul un grand paquebot remontait le chemin Que prirent autrefois les voiliers de Champlain. Ô voix du golfe! Ô voix qui dites tant de choses, Chantez, chantez encor les effets et les causes. Lors je voulus savoir ce qu'elle avait pensé Pendant l'heure divine où l'ombre avait baissé; Mais elle, indifférente aux voix enchanteresses, Mendiant dans la nuit naissante mes caresses, Répondit, en sentant mes bras se refermer: Je songeais qu'il est doux ce soir de nous aimer. Vous souvenez-vous? Vous souvenez-vous, vous étiez jolie? Le flot déferlait sur le sable roux. Pour un peu j'aurais commis la folie Qu'on regrette alors qu'elle est accomplie. Vous souvenez-vous, vous étiez jolie? Ce ne sont pas là choses qu'on oublie Vous souvenez-vous? Vous souvenez-vous, vous étiez sans voile? Le couchant criblait de ses traits jaloux Votre corps si blanc, plus blanc qu'une étoile. L'embrun vous tissait une fine toile. Vous souvenez-vous, vous étiez sans voile? Ce ne sont pas là choses qu'on dévoile, Vous souvenez-vous? Vous souvenez-vous, en montant la sente Qui nous ramenait de la mer chez nous Vous m'avez donné dans la nuit naissante, Et plus d'une fois, un baiser d'amante? Vous souvenez-vous, en montant la sente? Ce ne sont pas là choses qu'on invente, Vous souvenez-vous? Prière du soir La porte était fermée au verrou. Devant l'âtre Tous les enfants étaient assis; un feu verdâtre Courait le long du bois mouillé qui crépitait. Dehors, sur les chemins de neige, on entendait Les grelots des chevaux attelés aux carrioles. Le givre, sur la vitre aux arabesques folles, Diffusait un rayon lunaire qui jouait Sur le coffre de pin et sur le vieux rouet. Le chien dormait, le chat ronronnait et l'aïeule Négligeant son fuseau de chanvre, toute seule, Près du ravalement où la mèche filait Égrenait de ses doigts tremblants, son chapelet. La servante, troussant ses manches sous l'aisselle, Rangeait dans une armoire à carreaux la vaisselle Et fredonnait ces airs qui s'inspirent parfois Des récits des trappeurs ou du coureur des bois. Alors, ayant vidé sa pipe sur la cendre, Le chef de la famille, au regard clair et tendre, S'appuyant au dossier de sa chaise de jonc Fit le geste qui fait se courber chaque front, S'agenouilla pour dire en commun la prière Et commenqa d'une voix grave: Au nom du Père... Petite pluie abat grand vent Les pins craquaient et se tordaient sous les rafales, Rappelle-toi, c'était vers la chute du jour; Nous regardions passer les charges triomphales Des vents hurleurs qui s'engouffraient dans le bois sourd. Un nuage soudain creva sur la ramure, Le vent tomba; nous nous logeâmes sous l'auvent Et tu me dis, en souriant, dans un murmure: Petite pluie abat grand vent. Ce matin tes beaux yeux se froncent, ma chérie. Ta chair tressaille, ainsi qu'une feuille sur l'eau. La douce volupté de cette heure attendrie Ne gonfle plus ton sein qui retient un sanglot. À quoi bon ces dépits et ces désespérances! Allons, viens sur mon coeur où tu vins si souvent Et pleure, car les pleurs apaisent nos souffrances; Petite pluie abat grand vent. Le lac Louise À Monsieur F. E. Meredith, C. R. L'aube pointe sur le couloir du lac Louise, Large couloir pareil à la nef d'une église, Et sous l'afflux de la lumière je m'assieds Devant ses eaux sans ride et devant ses glaciers. L'aube flotte légèrement sur les abîmes, On dirait qu'elle hésite à descendre des cimes Tant la nuit qui s'attarde aux flancs des monts heurtés Mêle d'ombre tenace aux premières clartés. Et puis l'aurore éclate et puis le jour flamboie. Tous les brouillards tendus comme un rideau de soie Que viennent de trouer les flèches du matin, Sous les souffles errants s'éparpillent soudain, Et les massifs, coiffés de neiges éternelles, Se dressent comme des énormes sentinelles. C'est l'heure créatrice au cours perpétuel Et le moment divin et presque rituel Où l'azur, irrisant les gorges, communique Des colorations à l'onde prismatique. Et ce sera pendant des minutes encor Tous les reflets qui vont jouer dans ce décor; Reflets d'or et de pourpre et reflets de topaze, Du saphir qui bleuit, du rubis qui s'embrase, Comme si la nature, ouvrant un vaste écrin, Ornait de ses joyaux le col du lac serein. Parfois sous mes regards des vagues de nuages Disloquent ces reflets changeants des hautes plages, Se brisent sur les fils des sapins rabougris Et sur leur cône sombre allongent des tons gris. Ô lac Louise! je m'attarde sur ta rive. C'est par toi que le sens de la beauté m'arrive. Né d'un caprice du chaos, tes flots muets Depuis des temps sans nombre absorbent les sommets Que le matin embrume et que l'air échevèle. Oui, c'est par toi que Dieu lui-même se révèle Au poète rêveur qui suspend son chemin Et voudrait qu'aujourd'hui n'eût pas de lendemain. Je bénis le hasard Je bénis le hasard qui m'a fait te connaître, Un soir d'automne, un soir si doux Que le parfum subtil d'octobre à ta fenêtre Montait de tes grands ormes roux. Je rends grâces au ciel qui m'a fait pour une heure Aimer la vie à ton côté Alors qu'aux alentours de ta sombre demeure Tombaient les voiles de l'été. Et de ces courts instants j'ai savouré l'ivresse Comme on savoure un beau fruit d'or, Heureux si tu sentis passer dans ma tendresse L'aveu que je retiens encor. Pour aimer plus longtemps Je t'aime et je n'ai pas encor pu te le dire; Quand j 'hésite à livrer l'aveu qui tremble en moi, Je ne sais quelle main farouche l'y déchire Avant qu'il ait monté de mon coeur jusqu'à toi. Je t'aime et quand ma lèvre indiscrète se pose Quelquefois sur ton front qui s'offre ingénument, Je retiens son frisson léger de peur qu'il ose Ce que je n'oserai jamais assurément. Je t'aime et ne veux pas surtout que tu le saches. Tu pourrais par pitié m'aimer quelques instants; Les amours partagés ont de frêles attaches Et je veux aimer seul pour aimer plus longtemps. Sur un album Vous voulez des mots tombés de ma plume! Qu'ajouteraient-ils à ceux qui déjà Mignonne, ont fleuri ce petit volume Et dont le parfum parfois vous grisa? Que ce livre reste un parterre où saigne L'âme d'une fleur ou d'un papillon; Que seule la grâce ou l'amour y règne, Mais n'en faites point un pont d'Avignon. Que crains-tu? Mignonne, les froids sont finis. Les oiseaux reviennent aux nids; Les bois de leurs premières fièvres, Nous communiquent le frisson, Aimons-nous, petite Lizon, Donne tes lèvres. Sois-moi fidèle aussi longtemps Que les papillons éclatants Voltigeront sur la prairie. Que crains-tu? les étés sont courts, Rien n'en peut allonger le cours, O ma chérie! Le matin à La Malbaie À mon ami J. T. Marchand L'aurore a déchiré les ténèbres; le flot S'émiette en se heurtant aux roches de la grève; L'air adoucit le chant dolent du matelot, Il semble que la mer s'éveille d'un long rêve. Elle monte, gonflant son vaste sein rougi Par une cendre d'or qu'éparpille la nue Et s'abat lentement dans le cercle élargi De la baie où l'amène une force inconnue. Un goéland s'ébroue et plane par moment Ou roule dans le creux de ses vagues perfides Dont la croupe s'irise et dont l'alignement Offre aux regards charmés de glauques Laurentides. Émergeant de la coupe énorme de la mer, Des brouillards, s'élevant sur des ailes d'ouate, Se raccrochent aux flancs des montagnes de fer Et couvrent les récifs d'une ombre délicate. Le vent verse aux sapins l'odeur des goémons Déchiquetés le long des plages écumantes Et le golfe berceur promène autour des monts Le souple enlacement de ses formes mouvantes. Et tout à coup le jour éclate, l'orient Déroule son velum de lumière sereine Et les vapeurs qu'un souffle chasse en défaillant Font taire sur les eaux le cri de la sirène. Si quelque blanche barque au loin se courbe encor Sous l'étreinte subtile et molle de la brise, Ses filets relevés sèment des gouttes d'or Sur le bleu de la mer que le calme a surprise. Le ciel prend peu à peu les teintes des glaciers, L'azur est blanc, plus blanc qu'un marbre pentélique, Et rêveur, je regarde expirer à mes pieds Les houles d'un steamer filant vers l'Atlantique. Comme le bois Tes yeux qui vont rêvant parfois Prennent la teinte des pénombres Et me retiennent dans leurs ombres Comme le bois. Si ma main s'égare parfois Dans tes cheveux qu'elle dénoue Je sens la fraîcheur de ta joue Comme en un bois. Lorsque je te presse parfois Dans mes deux bras où l'amour gîte J'écoute ton coeur qui s'agite Comme le bois. Pour la France Lettre d'une petite Canadienne-française à son fiancé se battant quelque part en France dans les rangs du 22eme bataillon. août 1918 Je suis seule, la nuit est venue, et j'écoute Le chant des moissonneurs attardés sur la route. La grosse lampe est là tout près; son cercle d'or Encadre ton visage absent, car c'est encor Sous l'abat-jour garni de dentelle ancienne Que je vois mieux ta main tremblante sur la mienne. La nuit est calme. Autour de la vieille maison Tout repose. L'on vient de finir la moisson, Tu le sais, et les champs gardent dans l'air plus tiède Une odeur de blé mûr qui m'oppresse et m'excède; Et ces champs que ton geste a si souvent bénis Taisent comme mon coeur leurs regrets infinis. C'est l'heure où d'habitude on m'oublie, où livrée A tous les souvenirs dont je suis entourée, Je me reprends à vivre un peu le doux moment Où tes yeux sur les miens se fixaient tendrement. Oui, tout notre passé se lève en quelque sorte. J'ai comme un fol espoir que soudain à la porte Des petits coups discrets vont t'annoncer, mon Jean; Que nous veillerons tard sous l'oeil de grand'maman. Chères émotions dont se tissaient nos vies! Chères heures d'amour, hélas! trop tôt ravies! Pourquoi d'un vol léger ne revenez-vous pas Bercer mon pauvre coeur démesurément las? Nous étrons jeunes, faits à jamais l'un pour l'autre; Aucun bonheur humain ne dépassait le nôtre. Indifférents aux bruits du monde, ne cherchant Que ce que peut donner la forêt ou le champ Nous bornions nos souhaits aux promesses dorées Que les printemps font aux automnes désirées. Souviens-toi, nous avions fait un rêve, celui D'un ruisseau dont les eaux courantes auraient fui Entre deux bords chargés de fraises ou de mûres, Plein de voix le matin et le soir de murmures; D'une maison assise au pied des peupliers Dont l'ombre s'étendrait aux objets familiers; Au perron sur lequel vient jaser la famille; Aux treilles du jardin, au puits, à la charmille Dont la grâce, empruntant la forme des arceaux, Étincelle du bruit matinal des oiseaux; Au four qui voit lever le pain dont se nourrissent Les robustes faucheurs lorsque les foins mûrissent; A la ruche, au volet d'où mon oeil te suivrait De loin, nouant la gerbe ou traçant le guéret; A la grange, au chemin, au petit pont de pierre Qu'embaumerait la molle odeur de la rivière. Souviens-toi, souviens-toi, nous nous étions promis, Quand viendrait la saison où l'on cueille les fruits, D'aller, parés tous deux comme pour un dimanche, Au son des cloches, dans l'église toute blanche, Bénis du vieux curé que recourbent les ans, A la face de Dieu renouer nos serments. Hélas! nous n'avions pas prévu cette souffrance Qui t'a jeté meurtri sur la terre de France Et qui d'un paysan épris de ses sillons Fait une chair qui s'offre au choc des bataillons. Comment cela vint-il et quelle en fut la cause? Je ne sais plus comment te rappeler la chose, Mon Jean, mais ce fut court et simple comme nous. Le soir tombait, tu vins te mettre à mes genoux; L'or du couchant voilait l'éclair de ta prunelle. Lentement tu me dis la tragique nouvelle; L'Europe en feu, le sol de la France envahi, Le monde menacé par le Prussien haï. Puis, tournant ton regard ému sur la campagne, Tu me montras le bois, le coteau, la montagne, Le lac, cet oeil ouvert sur un ciel parfumé, Tout ce que les anciens avant nous ont aimé, Tout ce que leur effort fécond et solitaire À su tirer de la forêt et de la terre, Tout ce que ton labeur a depuis embelli Et qui nous promettait son ombre et son oubli. Et je compris, mon Jean, ta muette prière. Je me penchai sur toi comme eût fait une mère. En des mots caressants et doux je te haussai Au grand devoir, celui qui nous vient du passé, Ce passé qu'on croit mort, dissipé comme un songe, Mais qui renaît toujours plus vivant, se prolonge En nous pour nous donner ses sublimes leçons. Je sens que je vais mal t'écrire les raisons Que mon coeur de seize ans, rêvant de fiançailles, Trouva pour te parer de l'esprit des batailles. J'étais petite enfant et j'écoutais parfois Les récits des vieillards sur les gens d'autrefois. Leurs souvenirs longtemps m'ont tenu lieu d'Histoire. Ils chantaient comme des refrains dans ma mémoire. Ils évoquaient pour moi, ces récits merveilleux, Les légendes éblouissantes des aïeux, De nos aïeux, partis de la côte normande Sans souci de la mer brumeuse qui gourmande, Sans autres horizons pendant des mois entiers Que les flots éternels où tanguaient leurs voiliers, N'ayant pour les guider vers la terre inconnue, Comme les mages, qu'une étoile dans la nue. Oui, c'est ainsi, mon Jean, pendant les soirs d'hiver Où le vent vient pleurer au fond de l'âtre clair, Le front sur les genoux de grand'mère plus tendre, Sans épuiser jamais la douceur de l'entendre, Que peu à peu, tombant de la bouche des vieux, Chaque strophe du long poème des aïeux Se grava dans mon âme et berça mon enfance. Poème odysséen qu'avait écrit la France, Rythmé par des clartés d'aurore et de couchant Et dont chaque beauté coule dans notre sang. La voix qui les chanta, ces strophes admirables, A caressé longtemps tes pins et tes érables, Mon Jean, et le soleil qui mûrit tes épis Boit sur l'eau de nos lacs ses échos assoupis. Est-elle éteinte? Est-elle a jamais envolée Comme un brouillard errant qui fuit sur la vallée? Non, non, car je l'entends ce soir qui chante encor Par-dessus ta forêt, tes monts et ton pré d'or. Elle vient sur les flots de l'océan immense Te crier son angoisse et sa désespérance. Réponds à cet appel de la France, mon Jean. Laisse sans un regret ta moisson sur le champ, Et si ton pauvre coeur en la quittant se serre Viens puiser dans le mien la force nécessaire. Les blés que tu ne peux couper te béniront Et ce sont mes deux bras qui les engrangeront. Tes boeufs qui feront seuls la semaille prochaine C'est moi qui les irai conduire à la fontaine. Tu les aimes, je sais, mais il faut aimer mieux Celle qui t'a donné ses mots harmonieux, Ses mots qui sous nos toits riants ou monotones, S'égrènent en chansons normandes et bretonnes; Ses mots qui t'ont gardé ton âme. Va là-bas Les défendre ces mots sacrés, il ne faut pas Que le foyer s'éteigne où nous allons encore Chercher le clair métal qui les vêt et les dore. Regarde, autour de nous les bois sont endormis. Depuis que nous parlons le crépuscule a mis La première ombre au creux du val et dans la plaine. Sur l'eau calme du lac passe comme une haleine Qui s'étend au jardin et qui meurt à nos pieds. De longs frémissements se sont multipliés. La tristesse des cieux assombris nous inonde, Encore une heure et ce sera la nuit profonde. Nous ne verrons plus rien, les objets d'alentour Nous sembleront partis avec les feux du jour. Il fera noir sur ta maison pourtant si blanche; Il fera noir sur chaque épi, sur chaque branche, Et comme on met un drap sur le front d'un aïeul, Sur la glèbe la nuit jettera son linceul. Ô mon Jean, s'il fallait, dans la rude mêlée, Que la France, déjà meurtrie et mutilée, Tombât comme est tombé ce printemps le grand pin Que l'orage a couché sur le flanc du ravin, Il ferait noir ainsi sur nous et sur la terre. Oui, le monde a besoin de sa douce lumière Et grand'mère t'a dit souvent, au coin du feu, Que la France c'était un sourire de Dieu. Pour épargner un pleur à sa face bénie Je lui devais ma joie et tu lui dois ta vie. Écoute, l'Angélus tinte; dans l'air léger Monte jusques ici la voix de ton clocher, La voix qui communique aux choses la prière, Qui fait se rapprocher l'église et la chaumière, Qui pleure sur nos deuils et sur chaque berceau S'attendrit et se fait plus souple qu'un roseau. Comme elle vibre en ce moment la cloche ailée! On dirait que son âme à notre âme est mêlée Et que grave elle prête à son battant d'airain Pour raffermir nos coeurs les accents du tocsin. Ô cloche, par-dessus nos montagnes sauvages Sonne sur les cités, sonne sur les villages; Que ta voix, ébranlant les vieux clochers pointus, Dresse sur leurs ergots les coqs qui se sont tus. Quand tu seras là-bas parmi les cathédrales, Mon Jean, souviens-toi d'elle aux heures vespérales Et songe qu'en chantant dans ce ciel radieux Elle adoucit pour nous le chagrin des adieux. Qui sait si quelque jour, revenu des batailles, T u ne l'entendras pas sonner nos épousailles! Pars, mon ami, la route est longue. Va là-bas Pour qu'un poète un soir nous chante tes combats. Va là-bas pour qu'un peu de tes triomphes fasse Comme un nouveau manteau de gloire pour ta race; Pour que la France en toi reconnaisse les siens Ô petit paysan des champs laurentiens! Devant la mer La mer est étale; elle est bleue et rose. Le couchant lui fait une apothéose; Son sein, par moment, Sous des lames d'or se gonfle et palpite Alors que le vent l'incurve et l'agite Éternellement. Veux-tu que l'on aille au large, ma mie, Puisqu'elle est, ce soir, la mer endormie Et douce au marin, Puisqu'elle est la mer qui s'offre sans voiles Aux lointains baisers tombés des étoiles Sous un ciel serein? Nous irons tous deux sur l'eau paresseuse. La mer est toujours la grande berceuse Des rêves mortels. Sous l'immense voûte aux mille oriflammes Viens, nous unirons de nouveau nos âmes Devant ses autels. Le temps perdu Ce pêcheur est fou, pourquoi reste-t-il A tendre son fil Depuis le matin jusqu'au crépuscule? Les filles ont dit que c'est ridicule De ne pas oser Au lieu d'un poisson leur prendre un baiser. Le pêcheur songeait qu'un petit poisson A son hameçon Vaut tous les baisers que l'on prend aux filles. Les femmes ne sont que folles anguilles Qui ne valent pas Le moindre goujon pris dans ses appâts. Les belles alors, sur un ton moqueur, Ont ri de bon coeur, Car viendra le jour où, pour ces malignes, Le petit pêcheur, oubliant ses lignes Où l'on a mordu, Reprendra d'un coup tout le temps perdu. Viens avec moi Viens avec moi, les bois sont en fleurs, nous irons Sur la mousse légère et sur les liserons, Partout où sont les pins, les bouleaux et les ormes, Nous nous promènerons sous les branches énormes Où le matin s'habille et se vêt de clartés, Et nous serons les seuls à voir ses nudités. Mets ton chapeau de paille et ta robe de tulle; Je te dirai des vers d'Horace ou de Catulle Et tu me chanteras d'un ton plaintif et doux Quelque vieille romance ou des airs de chez nous. Le tisserand Quelle heure exquise, et calme, et mystique! Le mont Sur le lac au repos profile une ombre grise Où tremble le reflet des eaux et du limon Aux pieds des nénuphars balancés par la brise. Les bois se sont grisés de l'ardeur des midis Dans le grand flamboiement errant sur les ramures, Et voilà maintenant que les cieux attiédis Sous les branches des pins multiplient les murmures. Le jour meurt, de partout des parfums sont venus, Montant, larges encens, de la forêt ravie, Et le soir harmonique avec des airs connus Berce amoureusement la nature assouvie. Tu sais créer de la beauté, même en mourant, Ô toi, foyer de vie et source de jeunesse, Et tu restes, soleil, l'immortel tisserand Qui parfile les nuits pour que le jour renaisse! Sous les branches Comme pour ramener mes vagues rêveries, A l'heure où le couchant étale ses pâleurs Et, des pentes du mont aux sillons des prairies, Verse ses derniers feux sur les dernières fleurs, Je vais au bois parmi mes compagnes, les branches, Les arbres sont de vieux amis et j'ai pour eux L'amour qu'ont les enfants pour l'aïeule aux mains blanches, Qui les endort avec des mots mystérieux. Je les connais, je sais leurs noms et leurs usages. Ils sont doux au rêveur comme ils le sont aux nids Quand l'ombre de leurs troncs patinés par les âges Rappelle les oiseaux que l'hiver a bannis. Je leur parle et ma voix humaine les enchante. Ils me répondent par des sons que je comprends Car le vent qui parfois dans leurs ramures chante N'est que l'écho profond de leurs coeurs délirants. Les arbres comme nous naissent, vivent et meurent; Ils ont des jours sans joie et des jours fériés Dans les feuilles que l'air agite et qui demeurent, Dans celles que la bise éparpille à leurs pieds. Ils aiment comme nous les aubes sous leurs voiles, Les midis plus ardents, les nuits aux mille feux, Les heures de soleil et les heures d'étoiles, Eux qui boivent le sang d'un sol prodigieux. Hélas! ne laissons plus, par des mains étrangères, Découronner nos bois où la source a pleuré. Ces bois que les étés tapissent de fougères Et dont l'aède, tant de fois, s'est inspiré. Source: http://www.poesies.net