Essai Sur Le Mérite Et La Vertu. Par Denis Diderot. (1713-1784) TABLE DES MATIERES Première Partie. Section I Section II Seconde Partie. Section I. Section II. Section III. Section IV. Troisième Partie. Section I. Section II. Section III. Quatrième Partie. Section I. Section II. Section III. Cinquième Partie. Section I. Section II. Section III. Conclusion. Première Partie. Section I La Religion et la Vertu sont unies par tant de rapports intimes, qu’on les regarde communément comme deux Compagnes inséparables. C’est une liaison dont on pense si favorablement, qu’on permet à peine d’en faire abstraction dans le discours et même dans l’esprit. Je doute cependant que cette idée scrupuleuse soit confirmée par la connaissance du monde, et nous ne manquons pas d’exemples qui paraissent contredire cette union prétendue. N’a-t- on pas vu des peuples qui, avec tout le zèle imaginable pour leur Religion, vivaient dans la dernière dépravation, et n’avaient pas ombre d’humanité; tandis que d’autres qui se piquaient si peu d’être religieux, qu’on les regarde comme de vrais Athées, observaient les grands principes de la morale, et nous ont arraché l’épithète de vertueux, par la tendresse et l’affection généreuse qu’ils ont eues pour le genre humain? En général, on a beau nous assurer qu’un homme est plein de zèle pour sa Religion; si nous avons à traiter avec lui, nous nous informons encore de son caractère. «M. ***** a de la Religion, dites-vous»; mais «a-t-il de la probité? Si vous m’eussiez fait entendre d’abord qu’il était honnête homme, je ne me serais jamais avisé de demander, s’il était dévot. Qu’est-ce donc que la Vertu morale? Quelle influence la Religion en général a-t-elle sur la probité? Jusqu’à quel point suppose-t- elle de la vertu? Serait-il vrai de dire que l’Athéisme exclut toute probité, et qu’il est impossible d’avoir quelque Vertu morale, sans reconnaître un Dieu? Ces questions sont une suite de la réflexion précédente; et feront la matière des deux premières parties de ces Recherches Philosophiques. Ce sujet est presque tout neuf: d’ailleurs, l’examen en est épineux et délicat: qu’on ne s’étonne donc pas, si je suis une méthode un peu singulière. La licence de quelques plumes modernes a répandu l’alarme dans le camp des Dévots: telle est en eux l’aigreur et l’animosité que, quoiqu’un Auteur puisse dire en faveur de la Religion, on se récriera contre son Ouvrage, s’il accorde quelques poids à d’autres principes. D’une autre part, les beaux esprits et les gens du bel air, accoutumés à n’envisager dans la Religion que quelques abus qui sont la matière éternelle de leurs plaisanteries, craindront de s’embarquer dans un examen sérieux, (car les raisonneurs les effraient,) et traiteront d’imbécile, un homme qui professe le désintéressement, et qui ménage les principes de Religion. Il ne faut pas s’attendre à recevoir d’eux plus de quartier qu’on ne leur en fait; et je les vois résolus à penser aussi mal de la morale de leurs Antagonistes, que leurs Antagonistes pensent mal de la leur. Les uns et les autres croiraient avoir trahi leur cause, s’ils avaient abandonné un pouce de terrain. Ce serait un miracle que de persuader à ceux-ci qu’il y a quelque mérite dans la Religion, et à ceux-là, que la Vertu n’est pas concentrée toute entière dans leur parti. Dans ces extrémités, quiconque s’élève en faveur de la Religion et de la Vertu, et s’engage, en marquant à chacune sa puissance et ses droits, de les conserver en bonne intelligence, celui-là, dis-je, s’expose à faire un mauvais personnage. Quoiqu’il en soit, si nous prétendons atteindre à l’évidence et répandre quelques lumières dans cet Essai, nous ne pouvons nous dispenser de prendre les choses de loin, et de remonter à la source tant de la croyance naturelle, que des opinions fantasques, concernant la Divinité. Si nous nous tirons heureusement de ces commencements épineux, il faut espérer que le reste de notre route sera doux et facile. Section II Ou tout est conforme au bon ordre dans l’univers, ou il y a des choses qu’on aurait pu former plus adroitement, ordonner avec plus de sagesse et disposer plus avantageusement pour l’intérêt général des êtres et du tout. Si tout est conforme au bon ordre, si tout concourt au bien général, si tout est fait pour le mieux, il n’y a point de mal absolu dans l’univers, point de mal relatif au tout. Tout ce qui est tel qu’il ne peut être mieux, est parfaitement bon. S’il y a dans la nature quelque mal absolu, il est possible qu’il y eût quelque chose de mieux; sinon, tout est parfait et comme il doit être. S’il y a quelque chose d’absolument mal, il a été produit à dessein ou s’est fait par hasard. S’il a été produit à dessein, ou l’Ouvrier éternel n’est pas seul, ou n’est pas excellent; car s’il était excellent, il n’y aurait point de mal absolu, c’est un autre qui l’aura causé. Si le hasard a produit dans l’univers quelque mal absolu, l’Auteur de la nature n’est pas la cause de tout. Conséquemment, si l’on suppose un Etre intelligent qui ne soit que la cause du bien; mais qui n’ait pas voulu, ou qui n’ait pu prévenir le mal absolu que le hasard ou quelque Intelligence rivale a produit; cet Etre est impuissant ou défectueux: car ne pouvoir prévenir un mal absolu, c’est l’impuissance; ne vouloir pas le prévenir, quand on le peut, c’est mauvaise volonté. L’Etre tout-puissant dans la nature, et qu’on suppose la gouverner avec intelligence et bonté, c’est ce que les hommes d’un consentement unanime, ont appelé Dieu. S’il y a dans la nature plusieurs Etres et semblables et supérieurs, ce sont autant de Dieux. Si cet Etre supérieur, supposé qu’il n’y en ait qu’un, si ces Etres supérieurs; supposé qu’il y en ait plusieurs, ne sont pas essentiellement bons, on les appelle Démons. Croire que tout a été fait et ordonné, que tout est gouverné pour le mieux par une seule Intelligence essentiellement bonne, c’est être un parfait Théiste. Ne reconnaître dans la Nature d’autre cause, d’autre principe des Etres que le hasard; nier qu’une Intelligence suprême ait fait, ordonné, disposé tout à quelque bien général ou particulier, c’est être un parfait Athée. Admettre plusieurs Intelligences supérieures, toutes essentiellement bonnes; c’est être Polythéiste. Soutenir que tout est gouverné par une ou plusieurs Intelligences capricieuses, qui sans égard pour l’ordre, n’ont d’autre loi que leurs volontés qui ne sont pas essentiellement bonnes; c’est être Démoniste. Il y a peu d’esprits qui aient été en tout temps invariablement attachés à la même hypothèse sur un sujet aussi profond que la cause universelle des Etres et l’économie générale du Monde; de l’aveu même des personnes les plus religieuses, toute leur foi leur suffit à peine en certains moments pour les soutenir dans la conviction d’une Intelligence suprême: il est des conjectures où frappées des défauts apparents de l’administration de l’Univers, elles sont violemment tentées de juger désavantageusement de la Providence. Qu’est-ce que l’opinion d’un homme? celle qui lui est habituelle; c’est l’hypothèse à laquelle il revient toujours, et non celle dont il n’est jamais sorti, que nous appellerons son sentiment, Qui pourra donc assurer qu’un homme qui n’est pas un stupide, est un parfait Athée? Car si toutes les pensées ne luttent pas en tout temps, en toute occasion, contre toute idée, toute imagination, tout soupçon d’une Intelligence supérieure, il n’est pas un parfait Athée. De même, si l’on n’est pas constamment éloigné de toute idée de hasard ou de mauvais Génie, on n’est pas parfait Théiste. C’est le sentiment dominant qui détermine l’état. Quiconque voit moins d’ordre dans l’Univers que de hasard et de confusion, est plus Athée que Théiste. Quiconque aperçoit dans le monde des traces plus distinctes d’un mauvais Génie que d’un bon, est moins Théiste que Démoniste. Mais tous ces Systématiques prendront leur dénomination, selon le côté où l’esprit se sera fixé le plus souvent dans ses oscillations. Du mélange de ces opinions, il en résulte un grand nombre d’autres, toutes différentes entre elles. La Religion n’exclut que le parfait Athéisme. Le parfait Démonisme peut avoir un culte. Nous connaissons même des Nations entières qui adorent un Diable à qui la frayeur seule porte leurs prières, leurs offrandes et leurs sacrifices; et nous n’ignorons pas que dans quelques Religions, on ne regarde Dieu que comme un Etre violent, despotique, arbitraire et destinant les Créatures à un malheur inévitable, sans aucun mérite ou démérite prévu; c’est-à- dire, qu’on élève un Diable sur ces autels où l’on croit adorer un Dieu. Outre les sectateurs des différentes opinions dont nous venons de faire mention, nous remarquerons de plus qu’il y a beaucoup de personnes qui par esprit de scepticisme, par indolence, ou par défaut de lumières ne sont décidées pour aucune. Tous ces systèmes supposés, il nous reste à examiner comment chaque système en particulier et l’indécision même, s’accordent avec la Vertu, et jusqu’où ils sont compatibles avec un caractère honnête et moral. Seconde Partie. Section I. Lorsque je tourne les yeux sur les Ouvrages de l’Art ou de la Nature, et que je sens en moi-même combien il est difficile de parler avec exactitude des parties, sans une connaissance profonde du Tout, je ne suis point étonné de notre insuffisance dans les recherches qui concernent le Monde, le chef-d’oeuvre de la Nature. Cependant à force d’observations et d’étude, à force de combiner les proportions et les formes dont la plupart des Créatures qui nous environnent, sont revêtues, nous sommes parvenus à déterminer quelques-uns de leurs usages. Mais quelle est la fin de ces Créatures en particulier? En général même, à quoi sert l’espèce entière de quelques-unes d’entre elles? C’est ce que nous ne connaîtrons peut-être jamais. Nous savons que chaque Créature a un Intérêt privé, un bien-être qui lui est propre, et auquel elle tend de toute sa puissance; penchant raisonnable qui a son origine dans les avantages de sa conformation naturelle. Nous savons que la condition relative aux autres Etres est bonne ou mauvaise, qu’elle affectionne la bonne, et que le Créateur lui en facilité la possession. Mais si toute Créature a un bien particulier, un intérêt privé, un but auquel tous les avantages de sa constitution sont naturellement dirigés; et si je remarque dans les passions, les sentiments, les affections d’une Créature, quelque chose qui l’éloigne de sa fin, j’assurerai qu’elle est mauvaise et mal conditionnée. Par rapport à elle-même, cela est évident. De plus, si ces sentiments, ces appétits qui l’écartent de son but naturel, croisent encore celui de quelque individu de son espèce, j’ajouterai qu’elle est mauvaise et mal conditionnée, relativement aux autres. Enfin, si le même désordre dans sa constitution naturelle qui la rend mauvaise par rapport aux autres, la rendait aussi mauvaise par rapport à elle-même; si la même économie dans ses affections qui la qualifie bonne par rapport à elle-même, produisait le même effet relativement à ses semblables, elle trouverait en ce cas son avantage particulier en cette bonté, par laquelle elle ferait le bien d’autrui; et c’est en ce sens que l’intérêt privé peut s’accorder avec la Vertu morale. Nous approfondirons ce point à la fin de ces Recherches. Notre objet, quant à présent, c’est de chercher en quoi consiste cette qualité que nous désignons par le nom de bonté. Qu’est-ce que la bonté? Si un Historien ou quelque Voyageur nous faisait la description d’une Créature parfaitement isolée, sans supérieure, sans égale sans inférieure, à l’abri de tout ce qui pourrait émouvoir ses passions, seule en un mot de son espèce, nous dirons sans hésiter, que cette Créature singulière doit être plongée dans une affreuse mélancolie; car quelle consolation pourrait-elle avoir en un Monde qui n’est pour elle qu’une vaste solitude? Mais si l’on ajoutait, qu’en dépit des apparences, cette Créature jouit de la vie, sent le bonheur d’exister, et trouve en elle-même de la félicité; alors nous pourrions convenir que ce n’est pas tout à fait un monstre, et que relativement à elle-même, sa constitution naturelle n’est pas entièrement absurde; mais nous n’irions jamais jusqu’à dire que cet Etre est bon. Cependant si l’on insistait et qu’on nous objectât, qu’il est parfait dans sa manière, et conséquemment que nous lui refusons à tort l’épithète de bon; car qu’importe qu’il ait quelque chose à démêler avec d’autres, ou non? il faudrait bien franchir le mot, et reconnaître que cet être est bon; s’il est possible toutefois qu’il soit parfait en soi- même, sans avoir aucun rapport avec l’univers dans lequel il est placé. Mais si l’on venait à découvrir à la longue quelque système dans la Nature où on pût considérer ce vivant Automate, comme faisant partie, il perdrait incontinent le titre de bon, dont nous l’avions décoré, puisqu’il semblerait plutôt fait pour la ruine que pour le maintien du système dont il ferait partie. Mais si dans la structure de cet Animal ou de tout autre, j’entrevois des liens qui l’attachent à des Etres connus et différents de lui; si sa conformation m’indique des rapports, même à d’autres espèces que la sienne, j’assurerai qu’il fait partie de quelque autre système. Par exemple, s’il est mâle, il a rapport en cette qualité avec la femelle; et la conformation relative du mâle et de la femelle annonce une nouvelle chaîne d’Etres et un nouvel ordre des choses. C’est celui d’une espèce ou d’une race particulière de Créatures qui ont une tige commune; race qui s’accroît et s’éternise aux dépens de plusieurs systèmes qui lui sont destinés. Donc si toute une espèce d’animaux contribue à l’existence ou au bien-être d’une autre espèce, l’espèce sacrifiée n’est que partie d’un autre système. L’existence de la Mouche est nécessaire à la subsistance de l’Araignée: aussi le vol étourdi, la structure délicate, et les membres déliés de l’un de ces Insectes ne le destinent pas moins évidemment à être la proie, que la force, la vigilance et l’adresse de l’autre à être le prédateur. Les toiles de l’Araignée sont faites pour des ailes de Mouche. Enfin, le rapport mutuel des membres du Corps Humain; dans un Arbre, celui des feuilles aux branches, et des branches au tronc, n’est pas mieux caractérisé, que l’est dans la conformation et le génie de ces animaux, leur destination réciproque. Les Mouches servent encore à la subsistance des Poissons et des Oiseaux; les Poissons et les Oiseaux à la subsistance d’une autre espèce. C’est ainsi qu’une multitude de systèmes différents se réunissent et se fondent, pour ainsi dire, les uns dans les autres pour ne former qu’un seul ordre de choses. Tous les Animaux comportent un système, et ce système est soumis à des lois mécaniques selon lesquelles tout ce qui y entre est calculé. Or, si le système des Animaux se réunit au système des Végétaux, et celui-ci au système des autres Etres qui couvrent la surface de notre Globe, pour constituer ensemble le système Terrestre; si la Terre elle-même a des relations connues avec le Soleil et les Planètes, il faudra dire que tous ces systèmes ne sont que des parties d’un système plus étendu. Enfin, si la Nature entière n’est qu’un seul et vaste système que tous les autres Etres composent, il n’y aura aucun de ces Etres qui ne soit mauvais ou bon par rapport à ce grand Tout, dont il est une Partie; car si cet Etre est superflu, ou déplacé, c’est une imperfection, et conséquemment un mal absolu dans le système général. Si un Etre est absolument mauvais, il est tel relativement au système général, et ce système est imparfait. Mais si le mal d’un système particulier fait le bien d’un autre système, si ce mal apparent contribue au bien général, comme il arrive, lorsqu’une espèce subsiste par la destruction d’une autre, lorsque la corruption d’un Etre en fait éclore un nouveau, lorsqu’un tourbillon se fond dans un tourbillon voisin, ce mal particulier n’est pas un mal absolu, non plus qu’une dent qui pousse avec douleur, n’est pas un mal réel dans un système, que cet inconvénient prétendu conduit à la perfection. Nous nous garderons donc de prononcer qu’un Etre est absolument mauvais, à moins que nous ne soyons en état de démontrer qu’il n’est bon dans aucun système. Si l’on remarquait dans la Nature une espèce qui fût incommode à toute autre, cette espèce mauvaise relativement au système général serait mauvaise en elle-même. De même dans chaque espèce d’Animaux; par exemple, dans l’espèce Humaine, si quelque individu est d’un caractère pernicieux à tous ses semblables, il méritera le nom de mauvais dans son espèce. Je dis d’un caractère pernicieux; car un méchant Homme, ce n’est ni celui dont le corps est couvert de peste, ni celui qui dans une fièvre violente, s’élance, frappe et blesse quiconque ose l’approcher. Par la même raison, je n’appellerai point honnête homme celui qui ne blesse personne, parce qu’il est étroitement garrotté, ou, ce qui revient à cet état, celui qui n’abandonne ses mauvais desseins que par la crainte d’un châtiment ou par l’espoir d’une récompense. Dans une Créature raisonnable, tout ce qui n’est point fait par affection , n’est ni mal, ni bien: l’Homme n’est bon ou méchant, que lorsque l’intérêt ou le désavantage de son système est l’objet immédiat de la passion qui le meut. Puisque l’inclination seule rend la Créature méchante ou bonne, conforme à la nature, ou dénaturée, nous allons maintenant examiner quelles sont les inclinations naturelles et bonnes, et quelles sont les affections contraires à la nature, et mauvaises. Section II. Remarquez d’abord que toute affection qui a pour objet un bien imaginaire, devenant superflu et diminuant l’énergie de celles qui nous portent aux biens réels, est vicieuse en elle-même, et mauvaise relativement à l’intérêt particulier et au bonheur de la Créature. Si l’on pouvait supposer que quelqu’un de ces penchants qui entraînent la Créature à ses intérêts particuliers, fût, dans son énergie légitime, incompatible avec le bien général, un tel penchant serait vicieux. Conséquemment à cette hypothèse, une Créature ne pourrait agir conformément sa nature sans être mauvaise dans la société; ou contribuer aux intérêts de la société, sans être dénaturée par rapport à elle-même. Mais si le penchant a ses intérêts privés, n’est injurieux à la société, que quand il est excessif, et jamais lorsqu’il est tempéré, nous dirons alors que l’excès a rendu vicieux un penchant qui dans sa nature était bon. Ainsi toute inclination qui portera la Créature à son bien particulier, pour être vicieuse, doit être nuisible à l’intérêt public. C’est ce défaut qui caractérise l’Homme intéressé; défaut contre lequel on se récrie si haut, quand il est trop marqué. Mais si dans la Créature, l’amour de son intérêt propre n’est point incompatible avec le bien général, quelque concentré que cet amour puisse être; s’il est même important à la société que chacun de ses membres s’applique sérieusement à ce qui le concerne en son particulier, ce sentiment est si peu vicieux, que la Créature ne peut être bonne sans en être pénétrée: car si c’est faire tort à la société que de négliger sa conservation, cet excès de désintéressement rendrait la Créature méchante et dénaturée, autant que l’absence de toute autre affection naturelle. Jugement qu’on ne balancerait pas à porter, si l’on voyait un homme fermer les yeux sur les précipices qui s’ouvriraient devant lui, ou, sans égard pour son tempérament et pour sa santé, braver la distinction des saisons et des vêtements. On peut envelopper dans la même condamnation quiconque serait frappé d’aversion pour le commerce des femmes, et qu’un tempérament dépravé, mais non pas un vice de conformation, rendrait inhabile à la propagation de l’espèce. L’amour des intérêts privés peut donc être bon ou mauvais: si cette passion est trop vive, et telle, par exemple, qu’un attachement à la vie qui nous rendrait incapable d’un acte généreux, elle est vicieuse, et conséquemment la Créature qu’elle dirige, est mal dirigée et plus ou moins mauvaise. Celui donc à qui, par un désir excessif de vivre, il arriverait de faire quelque bien, ne mérite non plus par le bien qu’il fait, qu’un Avocat qui n’a que son salaire en vue, lors même qu’il défend la cause de l’innocence, ou qu’un soldat qui, dans la guerre la plus juste, ne combat que parce qu’il reçoit la paie. Quelque avantage que l’on ait procuré à la Société, le motif seul fait le mérite. Illustrez-vous par de grandes actions, tant qu’il vous plaira, vous serez vicieux, tant que vous n’agirez que par des principes intéressés. Vous poursuivez votre bien particulier avec toute la modération possible; à la bonne heure: mais si vous n’aviez point d’autre motif en rendant à votre espèce ce que vous lui deviez par inclination naturelle; vous n’êtes pas vertueux. En effet, quels que soient les secours étrangers qui vous ont incliné vers le bien; quoi que ce soit qui vous ait prêté main forte contre vos inclinations perverses, tant que vous conserverez le même caractère, je ne verrai point en vous de bonté. Vous ne serez bon que quand vous ferez le bien d’affection et de coeur. Si par hasard, quelqu’une de ces Créatures douces, privées, et amies de l’Homme, développant un caractère contraire à sa constitution naturelle, devenait sauvage et cruelle, on ne manquerait pas d’être frappé de ce phénomène et de se récrier sur sa dépravation. Supposons maintenant que le temps et des soins la dépouillassent de cette férocité accidentelle, et la ramenassent à la douleur de celles de son espèce, on dirait que cette Créature s’est rétablie dans son état naturel. Mais si la guérison n’est que simulée si l’animal hypocrite revient à sa méchanceté, sitôt que la crainte de son Geôlier l’abandonne, direz-vous que la douceur est son vrai caractère, son caractère naturel? non, sans doute. Le tempérament est tel qu’il était, et l’Animal est toujours méchant. Donc la bonté ou la méchanceté animales 8 de la Créature à sa source dans son tempérament actuel. Donc la Créature sera bonne en ce sens, lorsqu’en suivant la pente de ses affections, elle aimera le bien, et le fera sans contrainte, et qu’elle haïra et fuira le mal, sans effroi pour le châtiment. La Créature sera méchante au contraire, si elle ne reçoit pas de ses inclinations naturelles la force de remplir ses fonctions, ou si des inclinations dépravées l’entraînent au mal, et l’éloignent du bien qui lui sont propres. En général, lorsque toutes les affections sont d’accord avec l’intérêt de l’espèce, le tempérament naturel est parfaitement bon. Au contraire, si l’on manque de quelque affection avantageuse, ou qu’on en ait de superflues, de faibles, de nuisibles, et d’opposées à cette fin principale, le tempérament est dépravé, et conséquemment l’animal est méchant; il n’y a que de plus ou du moins. Il est inutile d’entrer ici dans le détail des affections, et de démontrer que la colère, l’envie, la paresse, l’orgueil et le reste de ces passions généralement détestées, sont mauvaises en elles-mêmes, et rendent méchante la Créature qui en est affectée. Mais il est à propos d’observer que la tendresse la plus naturelle, celle des mères pour leurs petits, et des parents pour leurs enfants a des bornes prescrites, au delà desquelles elle dégénère en vice. L’excès de l’affection maternelle peut anéantir les effets de l’amour, et le trop de commisération mettre hors d’état de procurer du secours. Dans d’autres conjonctures, le même amour peut se changer en une espèce de frénésie; la pitié devenir faiblesse; l’horreur de la mort se convertir en lâcheté; le mépris des dangers en témérité; la haine de la vie ou toute autre passion qui conduit à la destruction, au désespoir ou folie. Section III. Mais passons de cette bonté pure et simple dont toute Créature sensible est capable, à cette qualité qu’on appelle Vertu et qui convient ici bas à l’Homme seul. Dans toute Créature capable de se former des notions exactes des choses, cette écorce des Etres dont les sens sont frappés, n’est pas l’unique objet de ses affections. Les actions elles-mêmes, les passions qui les ont produites, la commisération, l’affabilité, la reconnaissance et leurs Antagonistes s’offrent bientôt à son esprit, et ces familles ennemies qui ne lui sont point étrangères, sont pour elle de nouveaux objets d’une tendresse ou d’une haine réfléchie. Les sujets intellectuels et moraux agissent sur l’esprit à peu près de la même manière que les Etres organisés sur les sens. Les figures, les proportions, les mouvements et les couleurs de ceux- ci ne sont pas plutôt exposés à nos yeux, qu’il résulte de l’arrangement et de l’économie de leurs parties, une beauté qui nous recrée, ou une difformité qui nous choque. Tel est aussi sur les esprits l’effet de la conduite et des actions humaines. La régularité et le désordre dans ces objets les affectent diversement, et le jugement qu’ils en portent n’est pas moins nécessité que celui des sens. L’entendement a ses yeux: les esprits entre eux se prêtent l’oreille; ils aperçoivent des proportions; ils sont sensibles à des accords; ils mesurent, pour ainsi dire, les sentiments et les pensées; en un mot, ils ont leur critique à qui rien n’échappe. Les sens ne sont ni plus réellement ni plus vivement frappées, soit par les nombres de la Musique, soit par les formes et les proportions des Etres corporels, que les esprits par la connaissance et le détail des affections. Ils distinguent dans les caractères, douceur et dureté; ils y démêlent l’agréable et le dégoûtant, le dissonant et l’harmonieux; en un mot, ils y discernent, et laideur et beauté; laideur qui va jusqu’à exciter leur mépris et leur aversion; beauté qui les transporte quelquefois d’admiration et les tient en extase. Devant tout Homme qui pèse mûrement les choses, ce serait une affectation puérile que de nier qu’il y ait dans les Etres moraux, ainsi que dans les objets corporels, un vrai beau, un beau essentiel, un sublime réel. Or, de même que les objets sensibles, les images des Corps, les couleurs et les sons agissent perpétuellement sur nos yeux, affectent nos sens, lors même que nous sommeillons. Les Etres intellectuels et moraux, non moins puissants sur l’esprit, l’appliquent et l’exercent en tout temps. Ces formes le captivent dans l’absence même des réalités. Mais le coeur regarde-t-il avec indifférence les esquisses des moeurs que l’esprit est forcé de tracer et qui lui sont presque toujours présentes? Je m’en rapporte au sentiment intérieur. Il me dit qu’aussi nécessité dans ses jugements, que l’esprit dans ses opérations, sa corruption ne va jamais jusqu’à lui dérober totalement la différence du beau et du laid, et qu’il ne manquera pas d’approuver le naturel et l’honnête, et de rejeter le déshonnête et le dépravé, surtout dans les moments désintéressés: c’est alors un connaisseur équitable qui se promène dans une galerie de Peintures, qui s’émerveille de la hardiesse de ce trait, qui sourit à la douceur de ce sentiment, qui se prête au tour de cette affection, et qui passe dédaigneusement sur tout ce qui blesse la belle Nature. Les sentiments, les inclinations, les affections, les penchants, les dispositions, et conséquemment toute la conduite des Créatures dans les différents états de la vie, sont les sujets d’une infinité de Tableaux exécutés par l’esprit, qui saisit avec promptitude et rend avec vivacité et le bien et le mal. Nouvelle épreuve, nouvel exercice pour le coeur qui, dans son état naturel et sain, est affecté du raisonnable et du beau; mais qui dans la dépravation renonce à ses lumières pour embrasser le monstrueux et le laid. Par conséquent, point de Vertu morale, point de mérite, sans quelques notions claires et distinctes du bien général, et sans une connaissance réfléchie de ce qui est moralement bien ou mal, digne d’admiration ou de haine, droit ou injuste. Car quoique nous disions communément d’un Cheval mauvais, qu’il est vicieux, on n’a jamais dit d’un bon Cheval ou de tout autre animal imbécile et stupide, pour docile qu’il fût, qu’il était méritant et vertueux. Qu’une Créature soit généreuse, douce, affable, ferme et compatissante; si jamais elle n’a réfléchi sur ce qu’elle pratique et voit pratiquer aux autres; si elle ne s’est fait aucune idée nette et précise du bien et du mal; si les charmes de la Vertu et de l’honnêteté ne sont point les objets de son affection, son caractère n’est point vertueux par principes: elle en est encore à acquérir cette connaissance active de la droiture qui devait la déterminer; cet amour désintéressé de la Vertu, qui seul pouvait donner tout le prix à ses actions. Tout ce qui part d’une mauvaise affection est mauvais, inique et blâmable: mais si les affections sont saines, si leur objet est avantageux à la société, et digne en tout temps de la poursuite d’un Etre raisonnable, ces deux conditions réunies formeront ce qu’on appelle droiture, équité dans les actions. Faire tort, ce n’est pas faire injustice: car un fils généreux peut, sans cesser de l’être, tuer par malheur ou par maladresse, son père au lieu de l’ennemi dont il s’efforçait de le garantir; mais si par une affection déplacée, il eut porté ses secours à quelqu’un d’autre, ou négligé les moyens de le conserver par défaut de tendresse, il eût été coupable d’injustice. Si l’objet de notre affection est raisonnable, s’il est digne de notre ardeur et de nos soins, l’imperfection ou la faiblesse des sens ne nous rendent point coupables d’injustice. Supposons qu’un homme dont le jugement est entier et les affections saines, mais la constitution si bizarre et les organes si dépravés, qu’à travers ces miroirs trompeurs il n’aperçoive les objets que défigurés, estropiés et tout autres qu’ils sont; il est évident que le défaut ne résidant point dans la partie supérieure et libre, cette infortunée Créature ne peut passer pour vicieuse. Il n’en est pas ainsi des opinions qu’on adopte, des idées qu’on se fait ou des Religions qu’on professe. Si dans une de ces Contrées jadis soumises aux plus extravagantes superstitions, où les Chats, les Crocodiles, les Singes et d’autres animaux vils et malfaisants, étaient adorés, un de ces Idolâtres se fût saintement persuadé qu’il était juste de préférer le salut d’un Chat au salut de son Père, et qu’il ne pouvait se dispenser en conscience de traiter en ennemi, quiconque ne professait pas ce culte; ce fidèle Croyant n’eut été qu’un homme détestable, et de toute action fondée sur des dogmes pareils, ne peut être qu’injuste, abominable et maudite. Toute méprise sur la valeur des choses qui tend à détruire quelque affection raisonnable, ou à en produire d’injustes, rend vicieux, et nul motif ne peut excuser cette dépravation. Celui, par exemple, qui séduit par des vices brillants, a mal placé son estime, est vicieux lui-même. Il est quelquefois aisé de remonter à l’origine de cette corruption nationale. Ici, c’est un Ambitieux qui vous étonne par le bruit de ses exploits; là, c’est un Pirate, ou quelque injuste Conquérant, qui par des crimes illustres a surpris l’admiration des peuples, et mis en honneur des caractères qu’on devrait détester. Quiconque applaudit à ces renommées, se dégrade lui-même. Quant à celui qui croyant estimer et chérir un homme vertueux, n’est que la dupe d’un scélérat hypocrite, il peut être un sot; mais il n’est pas un méchant pour cela. L’erreur de fait ne touchant point aux affections, ne produit point le vice; mais l’erreur de droit influe dans toute Créature raisonnable et conséquente, sur ses affections naturelles, et ne peut manquer de la rendre vicieuse. Mais il y a beaucoup d’occasions où les matières de droit sont d’une discussion trop épineuse, même pour les personnes les plus éclairées. 11 Dans ces circonstances, une faute légère ne suffit pas pour dépouiller un homme du caractère et du titre de vertueux. Mais lorsque la superstition ou des coutumes barbares le précipitent dans de grossières erreurs sur l’emploi de ses affections; lorsque ces bévues sont si fréquentes, si lourdes et si compliquées qu’elles tirent la Créature de son état naturel, c’est-à-dire, lorsqu’elles exigent d’elle des sentiments contraires à l’humaine société, et pernicieux dans la vie civile; céder, c’est renoncer à la Vertu. Concluons donc que le Mérite ou la Vertu dépendent d’une connaissance de la justice et d’une fermeté de raison, capables de nous diriger dans l’emploi de nos affections. Notions de la justice, courage de la raison, ressources uniques dans le danger où l’on se trouve de consacrer ses efforts, et de prostituer son estime à des abominations, à des horreurs, à des idées destructives de toute affection naturelle. Affections naturelles, fondements de la société, que les lois sanguinaires d’un point d’honneur et les principes erronés d’une fausse religion tendent quelquefois à saper. Lois et principes qui sont vicieux, et ne conduiront ceux qui les suivent qu’au crime et à la dépravation, puisque la justice et la raison les combattent. Quoique ce soit donc qui, sous prétexte d’un bien présent ou futur, prescrive aux hommes de la part de Dieu, la trahison, l’ingratitude, et les cruautés; quoique ce soit, qui leur apprenne à persécuter leurs semblables par bonne amitié, à tourmenter par passe-temps leurs Prisonniers de guerre, à souiller les Autels de sang humain, à se tourmenter eux-mêmes, à se macérer cruellement, à se déchirer dans des accès 12 de zèle en présence de leurs Divinités, et à commettre, pour les honorer ou pour leur complaire, quelque action inhumaine et brutale; qu’ils refusent d’obéir, s’ils sont vertueux, et qu’ils ne permettent point aux vains applaudissements de la coutume, ou aux Oracles imposteurs de la superstition, d’étouffer les cris de la Nature et les conseils de la Vertu. Toutes ces actions que l’humanité 13 proscrit, seront toujours des horreurs en dépit des coutumes barbares, des lois capricieuses, et des faux cultes qui les auront ordonnées. Mais rien ne peut altérer les lois éternelles de la Justice. Section IV. Les Créatures qui ne sont affectées que par les objets sensibles, sont bonnes ou mauvaises selon que leurs affections sensible sont bien ou mal ordonnées. Mais c’est toute autre chose dans les Créatures capables de trouver dans le bien ou le mal moral, des motifs raisonnés de tendresse ou d’aversion; car dans un individu de cette espèce, quelque déréglées que soient les affections sensibles, le caractère sera bon et l’individu vertueux, tant que ces penchants libertins demeureront subordonnés aux affections réfléchies dont nous avons parlé. Il y a plus. Si le tempérament est bouillant, colérique, amoureux, et si la Créature domptant ces passions, s’attache à la vertu, en dépit de leurs efforts; nous disons alors que son mérite en est d’autant plus grand , et nous avons raison. Si toutefois l’intérêt privé était la seule digue qui la retînt; si, sans égard pour les charmes de la Vertu, son unique bien était le fléau de ses vices, nous avons démontré qu’elle n’en serait pas plus vertueuse: mais il est certain que si de plein gré, et sans aucun motif bas et servile, l’homme colère étouffe la passion, et le luxurieux réprime ses mouvements; si tous deux supérieurs à la violence de leurs penchants, ils sont devenus, l’un modeste et l’autre tranquille et doux; nous applaudirons à leur vertu, beaucoup plus hautement que s’ils n’avaient point eu d’obstacles à surmonter. Quoi donc! le penchant au vice serait-il un relief pour la vertu? Des inclinations perverses seraient-elles nécessaires à la perfection de l’homme vertueux? Voici à quoi se réduit cette espèce de difficulté. Si les affections libertines se révoltent par quelqu’endroit, pourvu que leur effort soit souverainement réprimé, c’est une preuve incontestable que la vertu, maîtresse du caractère, y prédomine: mais si la Créature vertueuse à meilleur compte, n’éprouve aucune sédition de la part de ses passions, on peut dire qu’elle suit les principes de la vertu, sans donner d’exercice à ses forces. La vertu qui n’a point d’ennemis à combattre dans ce dernier cas, n’en est peut-être pas moins puissante; et celui qui dans le premier cas, a vaincu ses ennemis, n’en est pas moins vertueux. Au contraire, débarrassé des obstacles qui s’opposaient à ses progrès, il peut se livrer entièrement à la vertu, et la posséder dans un degré plus éminent. C’est ainsi que la vertu se partage en degrés inégaux chez l’espèce raisonnable, c’est-à-dire, chez les hommes, quoiqu’il n’y en ait pas un entre eux peut-être, qui jouisse de cette raison saine et solide, qui seule peut constituer un caractère uniforme et parfait. C’est ainsi qu’avec la vertu, le vice dispose de leur conduite alternativement vainqueur et vaincu; car il est évident par ce que nous avons dit jusqu’à présent, que, quel que soit dans une Créature le désordre des affections, tant par rapport aux objets sensibles, que par rapport aux Etres intellectuels et moraux; quelque effrénés que soient ses principes; quelque furieuse, impudique ou cruelle qu’elle soit devenue; si toutefois il lui reste la moindre sensibilité pour les charmes de la vertu; si elle donne encore quelque signe de bonté, de commisération, de douceur, ou de reconnaissance; il est, dis-je, évident que la vertu n’est pas morte en elle, et qu’elle n’est pas entièrement vicieuse et dénaturée. Un criminel, qui par un sentiment d’honneur et de fidélité pour ses complices, refuse de les déclarer, et qui, plutôt que de les trahir, endure les derniers tourments et la mort même, a certainement quelques principes de vertu; mais qu’il déplace. C’est aussi le jugement qu’il fait porter de ce malfaiteur, qui plutôt que d’exécuter ses compagnons, aima mieux mourir avec eux. Nous avons vu combien il était difficile de dire de quelqu’un, qu’il était un parfait Athée; il paraît maintenant qu’il ne l’est guère moins d’assurer qu’un homme est parfaitement vicieux. Il reste aux plus grands scélérats toujours quelque étincelle de vertu, et un mot des plus justes que je connaisse, c’est celui-ci: «Rien n’est aussi rare qu’un parfaitement honnête homme, si ce n’est peut-être un parfait scélérat»; car partout où il y a la moindre affection intègre, il y a, à parler exactement, quelque germe de vertu. Après avoir examiné ce que c’est que la Vertu en elle-même, nous allons considérer comment elle s’accorde avec les différents systèmes concernant la Divinité. Troisième Partie. Section I. Puisque l’essence de la vertu consiste, comme nous l’avons démontré, dans une juste disposition, dans une affection tempérée de la Créature raisonnable pour les objets intellectuels et moraux de la justice, afin d’anéantir ou d’énerver en elle les principes de la vertu, il faut, 1°, Ou lui ôter le sentiment et les idées naturelles du juste et de l’injuste, 2°, Ou lui en donner de fausses idées, 3°, Ou soulever contre ce sentiment intérieur d’autres affections. De l’autre côté, pour accroître et fortifier les principes de la vertu, il faut: 1°, Ou nourrir et aiguiser, pour ainsi dire, le sentiment de droiture et de justice, 2°, Ou l’entretenir dans toute sa pureté, 3°, Ou lui soumettre toute autre affection. Considérons maintenant quel est celui de ces effets, que chaque hypothèse concernant la Divinité, doit naturellement produire, ou, tout au moins, favoriser. Premier Effet. Priver la Créature du sentiment naturel du juste et de l’injuste. On ne nous soupçonnera pas sans doute d’entendre par «priver la Créature du sentiment naturel du juste et de l’injuste» effacer en elle toute notion du bien et du mal relatifs à la Société; car qu’il y ait bien et mal par rapport à l’espèce, c’est un point qu’on ne peut totalement obscurcir. L’intérêt public est une chose généralement avouée; et rien de mieux connu de chaque Particulier, que ce qui les concerne tous en général. Ainsi, quand nous dirons qu’une Créature a perdu tout sentiment de droiture et d’injustice, nous supposerons au contraire qu’elle est toujours capable de discerner le bien et le mal relatifs à son espèce; mais qu’elle y est devenue parfaitement insensible, et que l’excellence et la bassesse des actions morales n’excitent plus en elle ni estime ni aversion: de sorte que, sans un intérêt particulier, et des plus étroitement concentré qui vit toujours en elle, et qui lui arrache quelquefois des jugements favorables à la vertu, on pourrait dire qu’elle n’affectionne dans les moeurs ni laideur ni beauté, et que tout y est, par rapport à elle, d’une monstrueuse uniformité. Une Créature raisonnable qui en offense une autre mal à propos, sent que l’appréhension d’un traitement égal doit soulever contre elle le ressentiment et l’animosité de celles qui l’observent. Celui qui fait tort à un seul, se reconnaît intérieurement pour aussi odieux à chacun, que s’il les avait tous offensés. Le crime trouve donc pour ennemis tous ceux qu’il alarme; par la raison des contraires, la vertu d’un Particulier a droit à la bienveillance de tout le monde. Ce sentiment n’est pas étranger aux hommes les plus méchants. Lors donc qu’on parle du sentiment naturel d’injustice et d’équité, si par cette expression on prétend désigner quelque chose de plus que ce que nous venons de dire, c’est sans doute que cette vive antipathie pour l’injustice, et cette affection tendre pour la droiture, particulières aux profondément honnêtes gens. Qu’une Créature sensible puisse naître si dépravée, si mal constituée, que la connaissance des objets qui sont à sa portée, n’excite en elle aucune affection; qu’elle soit originellement incapable d’amour, de pitié, de reconnaissance et de toute autre passion sociale; c’est une hypothèse chimérique. Qu’une Créature raisonnable, quelque tempérament qu’elle ait reçu de la nature, ait senti l’impression des objets proportionnés à ses facultés; que les images de la justice, de la générosité, de la tempérance et des autres vertus se soient gravées dans son esprit, et qu’elle n’ait éprouvé aucun penchant pour ces qualités, aucune aversion pour leurs contraires; qu’elle soit demeurée vis-à-vis de ces représentations dans une parfaite neutralité; c’est une autre chimère. L’esprit ne se conçoit non plus sans affection pour les choses qu’il connaît, que sans la puissance de connaître; mais s’il est une fois en état de se former des idées d’action, de passion, de tempérament et de moeurs, il discernera dans ces objets laideur et beauté aussi nécessairement que l’oeil aperçoit rapports et disproportions dans les figures, et que l’oreille sent harmonie et (46) dissonance dans les sons. On pourrait soutenir contre nous qu’il n’y a ni charmes ni difformité réelle dans les objets intellectuels et moraux; mais on ne disconviendra jamais qu’il n’y en ait d’imaginés et dont le pouvoir est grand. Si l’on nie que la chose soit dans la nature, on avouera du moins que c’est de la nature que nous tenons l’idée qu’elle y existe: car la prévention naturelle en faveur de cette distinction de laideur et de beauté morales, est si puissante; cette différence dans les objets intellectuels et moraux préoccupe tellement notre esprit, qu’il faut de l’art, de violents efforts, un exercice continué et de pénibles méditations pour l’obtenir. Le sentiment du juste et de l’injuste nous étant aussi naturel que nos affections; cette qualité étant un des premiers éléments de notre constitution, il n’y a point de spéculation, de croyance, de persuasion, de culte capable de l’anéantir immédiatement et directement. Déplacer ce qui nous est naturel, c’est l’ouvrage d’une longue habitude; autre nature. Or, la distinction d’injustice et d’équité nous est originelle: apercevoir dans les Etres intellectuels et moraux, laideur et beauté, c’est une opération aussi naturelle, et peut- être antérieure dans notre esprit à l’opération semblable sur les Etres organisés. Il n’y a donc qu’un exercice contraire qui puisse la troubler pour toujours ou la suspendre pour un temps. Nous savons tous que si par défaut de conformation, par accident ou par habitude, on prend une contenance désagréable, on contracte un tic ridicule, on affecte quelque geste choquant; toute l’attention, tous les soins, toutes les précautions qu’un désir sincère de s’en défaire peut suggérer, suffisent à peine pour en venir à bout. La nature est bien autrement opiniâtre. Elle s’afflige et s’irrite sous le joug, toujours prête à le secouer: c’est un travail sans fin que de la maîtriser. L’indocilité de l’esprit est prodigieuse, surtout quand il est question des sentiments naturels et de ces idées anticipées, telles que la distinction de la droiture et de l’injustice. On a beau les combattre et se tourmenter; ce sont des hôtes intraitables contre lesquels il faut recourir aux grands expédients, aux dernières violences. La plus extravagante superstition, l’opinion nationale la plus absurde ne les excluront jamais parfaitement. Comme le Théisme, l’Athéisme et même le Démonisme n’ont aucune action immédiate et directe, relativement à la distinction morale de la droiture et de l’injustice; comme tout culte, soit impie, soit religieux, n’opère sur cette idée naturelle et première que par l’intervention et la révolte des autres affections, nous ne parlerons de l’effet de ces hypothèses que dans le troisième cas, où nous examinerons l’accord où l’opposition des affections avec le sentiment naturel par lequel nous distinguons la droiture de l’injustice. Section II. Second Effet. Dépraver le sentiment naturel du juste et de l’injuste. Cet effet ne peut être que le fruit de la coutume et de l’éducation, dont les forces se réunissent quelquefois contre celles de la nature, comme on peut le remarquer dans ces contrées où l’usage et la politique encouragent par des applaudissements, et consacrent par des marques d’honneur des actions naturellement odieuses et déshonnêtes. C’est à l’aide de ces prestiges qu’un homme se surmontant lui-même, s’imagine servir sa Patrie, étendre la terreur de sa Nation, travailler à sa propre gloire et faire un acte héroïque, en mangeant en dépit de la nature et de son estomac, la chair de son ennemi. Mais pour en venir aux différents systèmes concernant la Divinité et à l’effet qu’ils produisent dans ce cas; il ne paraît pas d’abord que l’Athéisme ait aucune influence diamétralement contraire à la pureté du sentiment naturel de la droiture et de l’injustice. Un malheureux que cette hypothèse aura jeté et entretenu dans une longue habitude de crimes, peut avoir les idées de justice et d’honnêteté fort obscurcies; mais elle ne le conduit point par elle-même à regarder comme grande et belle une action vile et déshonnête. Ce système moins dangereux en ceci seulement que la superstition, ne prêche point qu’il est beau de s’accoupler avec des animaux, ou de s’assouvir de la chair de son ennemi. Mais il n’y a point d’horreurs, point d’abominations qui ne puissent être embrassées comme des choses excellentes, louables, et saintes, si quelque culte dépravé les ordonne. Et je ne vois point en cela de prodige; car toutes les fois que sous l’autorité prétendue ou le bon plaisir des Dieux, la superstition exige quelque action détestable; si malgré le voile sacré dont on l’enveloppe, le fidèle en pénètre l’énormité; de quel oeil verra-t-il les objets de son culte? En portant aux pieds de leurs autels, des offrandes que la crainte lui arrache, il les traitera dans le fond de son coeur, comme des tyrans odieux et méchants: mais c’est ce que sa Religion lui défend expressément de penser: «les Dieux ne se contentent pas d’encens, lui crie-t-elle; il faut que l’estime accompagne l’hommage.» Le voilà donc forcé d’aimer et d’admirer des Etres qui lui paraissent injustes, de respecter leurs commandements, d’accomplir en aveugle les crimes qu’ils ordonnent, et par conséquent de prendre pour saint et pour bon, ce qui est en soi horrible et détestable. Si Jupiter est le Dieu qu’on adore, et si son histoire le représente d’un tempérament amoureux et se livrant sans pudeur à toute l’étendue de ses désirs, il est constant qu’en prenant ce récit à la lettre, son adorateur doit regarder l’impudicité comme une Vertu 16 Si la superstition élève sur des autels un Etre vindicatif, colère, rancunier, sophiste, lançant ses foudres au hasard, et punissant quand il est offensé, d’autres que ceux qui lui ont fait injure; si pour finir son caractère, il aime la supercherie; s’il encourage les hommes au parjure et à la trahison; et si par une injuste prédilection, il comble de ses biens un petit nombre de favoris, je ne doute point qu’à l’aide des Ministres et des Poètes, le Peuple ne respecte incessamment toutes ces imperfections, et ne prenne d’heureuses dispositions à la vengeance, à la partialité: car il est aisé de métamorphoser des vices grossiers en qualités éclatantes, quand on vient à les rencontrer dans un Etre sur lequel on ne lève les yeux qu’avec admiration. Cependant, il faut avouer que, si le culte est vide d’amour, d’estime et de cordialité; si c’est un pur cérémonial auquel on est entraîné par la crainte ou par la violence, l’Adorateur n’est pas en grand danger d’altérer ses idées naturelles: car si, tandis qu’il satisfait aux préceptes de sa Religion; qu’il s’occupe à se concilier les faveurs de sa Divinité, en obéissant à ses ordres prétendus, c’est l’effroi qui le détermine: s’il consomme à regret un sacrifice qu’il déteste au fond de son âme, comme une action barbare et dénaturée, ce n’est pas à son Dieu dont il entrevoit la méchanceté, qu’il rend hommage; c’est proprement à l’équité naturelle dont il respecte le sentiment, dans l’instant même de l’infraction. Tel est dans le vrai son état; quelque réservé qu’il puisse être à prononcer entre son coeur et sa Religion, et à former un système raisonné sur la contradiction de ses idées avec les préceptes de sa Loi. Mais persévérant dans sa crédulité, répétant ses pieux exercices, se familiarise-t-il à la longue avec la méchanceté, la tyrannie, la rancune, la partialité, la bizarrerie de son Dieu? il se réconciliera proportionnellement avec les qualités qu’il abhorrait en lui, et telle sera la force de cet exemple, qu’il en viendra jusqu’à regarder les actions les plus cruelles et les plus barbares, je ne dis pas comme bonnes et justes, mais comme grandes, nobles, divines et dignes d’être imitées. Celui qui admet un Dieu vrai, juste et bon, suppose une droiture et une injustice, un vrai et un faux, une bonté et une malice, indépendants de cet Etre suprême, et par lesquels il juge qu’un Dieu doit être vrai, juste et bon. Car si ses décrets, ses actions, ou ses lois constituaient la bonté, la justice et la vérité; assurer de Dieu qu’il est vrai, juste et bon, ce serait ne rien dire: puisque, si cet Etre affirmait les deux parties d’une proposition contradictoire, elles seraient vraies l’une et l’autre: si sans raison, il condamnait une Créature à souffrir pour le crime d’autrui; ou s’il destinait sans sujet et sans distinction, les uns à la peine et les autres aux plaisirs, tous ces jugements seraient équitables. En conséquence d’une telle supposition, assurer qu’une chose est vraie ou fausse, ou juste ou inique, bonne ou mauvaise, c’est dire des mots, et parler sans entendre. D’où je conclus que rendre un culte sincère et réel à quelque Etre suprême qu’on connaît pour injuste et méchant, c’est s’exposer à perdre tout sentiment d’équité, toute idée de justice et toute notion de vérité. Le zèle doit à la longue supplanter la probité, dans celui qui professe de bonne foi une Religion dont les préceptes sont opposés aux principes fondamentaux de la Morale. Si la méchanceté reconnue d’un Etre suprême influe sur ses adorateurs; si elle déprave les affections, confond les idées de vérité, de justice, de bonté, et sape la distinction naturelle de la droiture et de l’injustice; rien au contraire n’est plus propre à modérer les passions, à rectifier les idées et à fortifier l’amour de la justice et de la vérité, que la croyance d’un Dieu que son histoire représente en toute occasion, comme un modèle de véracité, de justice et de bonté. La persuasion d’une Providence divine qui s’étend à tout, et dont l’Univers entier ressent constamment les effets, est un puissant aiguillon pour nous engager à suivre les mêmes principes dans les bornes étroites de notre sphère. Mais si dans notre conduite, nous ne perdons jamais de vue les intérêts généraux de notre espèce; si le bien public est notre boussole, il est impossible que nous errions jamais dans les jugements que nous porterons de la droiture et de l’injustice. Ainsi, quand au second effet, la Religion produira beaucoup de mal ou beaucoup de bien, selon qu’elle sera bonne ou mauvaise. Il n’en est pas de même de l’Athéisme: il peut, à la vérité, occasionner la confusion des idées d’injustice et d’équité; mais ce n’est pas en qualité pure et simple d’Athéisme; c’est un mal réservé aux cultes dépravés, et à toutes ces opinions fantasques concernant la Divinité; monstrueuse famille qui tire son origine de la superstition, et que la crédulité perpétue. Section III. Troisième Effet. Révolter les affections contre le sentiment naturel du juste et de l’injuste. Il est évident que les sentiments ou principes d’intégrité seront des règles de conduite pour la Créature qui les possède, s’ils ne trouvent aucune opposition de la part de quelque penchant entièrement tourné à son intérêt particulier, ou de ces passions brusques et violentes qui, subjuguant tout sentiment d’équité, éclipsent même en elle les idées de son bien privé et la jettent hors de ces voies familières qui la conduisent au bonheur. Notre dessein n’est pas d’examiner ici par quel moyen ce désordre s’introduit et s’accroît; mais de considérer seulement quelles influences favorables ou contraires, il reçoit des sentiments divers concernant la Divinité. Qu’il soit possible qu’une Créature ait été frappée de la laideur et de la beauté des objets intellectuels et moraux, et conséquemment que la distinction de la droiture et de l’injustice lui soit familière, longtemps avant que d’avoir eu des notions claires et distinctes de la Divinité; c’est une chose presque indubitable. En effet, conçoit-on qu’un Etre tel que l’homme, en qui la faculté de penser et de réfléchir s’étend par des degrés insensibles et lents, soit, moralement parlant, assez exercé au sortir du berceau pour sentir la justesse et la liaison de ces spéculations déliées et de ces raisonnements subtils et métaphysiques sur l’existence d’un Dieu? Mais supposons qu’une Créature incapable de penser et de réfléchir, ait toutefois de bonnes qualités et quelques affections droites; qu’elle aime son espèce; qu’elle soit courageuse, reconnaissante et miséricordieuse, il est certain, que, dans le même instant que vous accorderez à cet Automate la faculté de raisonner, il approuvera ces penchants honnêtes; qu’il se complaira dans ces affections sociales; qu’il y trouvera de la douceur et des charmes, et que les passions contraires lui paraîtront odieuses. Or, le voilà dès lors frappé de la différence du juste et de l’injuste, et capable de Vertu. On peut donc supposer qu’une Créature avait des idées de droiture et d’injustice,et que la connaissance du Vice et de la Vertu la préoccupait, avant que de posséder des notions claires et distinctes de la Divinité. L’expérience vient encore à l’appui de cette supposition; car chez les Peuples qui n’ont pas ombre de Religion, ne remarque-t-on pas entre les hommes la même diversité de caractères que dans les contrées éclairées? Le vice et la vertu ne les différencient-ils pas entre eux? Tandis que les uns sont orgueilleux, durs et cruels, et conséquemment enclins à approuver les actes violents et tyranniques; d’autres sont naturellement affables, doux, modestes, généreux, et dès lors amis des affections paisibles et sociales. Pour déterminer maintenant ce que la connaissance d’un Dieu opère sur les hommes, il faut savoir par quels motifs, et sur quel fondement ils lui portent leurs hommages, et se conforment à ses ordres. C’est, ou relativement à sa toute-puissance, et dans la supposition qu’ils en ont des biens à espérer et des maux à craindre; ou relativement à son excellence, et dans la pensée qu’imiter sa conduite, c’est le dernier degré de la perfection. En premier lieu: si le Dieu qu’on adore n’est qu’un Etre puissant sur la Créature qui ne lui porte son hommage que par le seul motif d’une crainte servile ou d’une espérance mercenaire; si les récompenses qu’elle attend, ou les châtiments qu’elle redoute, la contraignent à faire le bien qu’elle hait, ou à s’éloigner du mal qu’elle affectionne; nous avons démontré qu’il n’y avait en elle, ni Vertu, ni Bonté. Cet adorateur servile avec une conduite irréprochable devant les hommes, ne mérite non plus devant Dieu que s’il avait suivi sans frayeur la perversité de ses affections. Il n’y a non plus de piété, de droiture, de sainteté dans une Créature ainsi réformée, que d’innocence et de sobriété dans un Singe sous le fouet, que de douceur et de docilité dans un Tigre enchaîné. Car quelles que soient les actions de ces Animaux, ou de l’Homme à leur place, tant que l’affection sera la même; que le coeur sera rebelle; que la crainte dominera et inclinera la volonté; l’obéissance et tout ce que la frayeur produira, sera bas et servile. Plus prompte sera l’obéissance, plus profonde la soumission; (59) plus il y aura de bassesse et de lâcheté, quel que soit leur objet. Que le Maître soit mauvais ou bon? qu’importe, si l’Esclave est toujours le même. Je dis plus: si l’Esclave n’obéit que par une crainte hypocrite à un Maître plein de bonté, sa nature n’en est que plus méchante et son service que plus vil. Cette disposition habituelle décèle un attachement souverain à ses propres intérêts et une entière dépravation dans le caractère. En second lieu: si le Dieu d’un Peuple est un Etre excellent, et qui soit adoré comme tel; si, faisant abstraction de sa puissance, c’est particulièrement à sa bonté que l’on rend hommage; si l’on remarque dans le caractère que ses Ministres lui donnent, et dans les histoires qu’ils en racontent, une prédilection pour la Vertu, et une affection générale pour tous les Etres; certes, un si beau modèle ne peut manquer d’encourager au bien, et de fortifier l’amour de la Justice contre les affections ennemies. Mais un autre motif se joint encore à la force de l’exemple pour produire ce grand effet. Un Théiste parfait est fortement persuadé de la prééminence d’un Etre tout- puissant, spectateur de la conduite humaine et témoin oculaire de tout ce qui se passe dans l’Univers. Dans la retraite la plus obscure, dans la solitude la plus profonde, son Dieu le voit. Il agit donc en la présence d’un être plus respectable pour lui mille fois que l’assemblée du monde la plus auguste. Quelle honte n’aurait-il pas de commettre une action odieuse en cette compagnie? quelle satisfaction, au contraire, d’avoir pratiqué la Vertu en présence de son Dieu; quand même déchiré par des langues calomnieuses, il serait devenu l’opprobre et le rebut de la société? Le Théisme favorise donc la Vertu; et l’Athéisme, privé d’un si grand secours, est en cela défectueux. Considérons à présent ce que la crainte des peines à venir et l’espoir des biens futurs occasionneraient dans la même croyance, relativement à la Vertu. D’abord il est aisé d’inférer de ce que nous avons dit ci- devant, que cet espoir et cet effroi ne sont pas du genre des affections libérales et généreuses, ni de la nature de ces mouvements qui complètent le mérite moral des actions. Si ces motifs ont une influence prédominante dans la conduite d’une Créature que l’amour désintéressé devrait principalement diriger, la conduite est servile, et la Créature n’est pas encore vertueuse. Ajoutez à ceci une réflexion particulière; c’est que dans toute hypothèse de Religion où l’espoir et la crainte sont admis comme motifs principaux et premiers de nos actions; l’intérêt particulier, qui naturellement n’est en nous que trop vif, n’a rien qui le tempère et qui le restreigne, et doit par conséquent se fortifier chaque jour par l’exercice des passions, dans des matières de cette importance. Il y a donc à craindre que cette affection servile ne triomphe à la longue, et n’exerce son empire dans toutes les conjonctures de la vie; qu’une attention habituelle à un intérêt particulier ne diminue d’autant plus l’amour du bien général, que cet (61) intérêt particulier sera grand; enfin, que le coeur et l’esprit ne viennent à se rétrécir; défaut, à ce qu’on dit en morale, remarquable dans les dévots de toute Religion. Quoi qu’il en soit, il faut convenir que si la vraie piété consiste à aimer Dieu par rapport à lui-même, une attention inquiète à des intérêts privés, doit en quelque sorte la dégrader. Aimer Dieu seulement comme la cause de son bonheur particulier, c’est avoir pour lui l’affection du méchant pour le vil instrument de ses plaisirs. D’ailleurs, plus le dévouement à l’intérêt privé occupe de place, moins il en laisse à l’amour du bien général ou de tout autre objet digne par lui-même de notre admiration et de notre estime; tel en un mot que le Dieu des personnes éclairées. C’est ainsi qu’un amour excessif de la vie peut nuire à la Vertu, affaiblir l’amour du bien public et ruiner la vraie piété; car plus cette affection sera grande, moins la Créature sera capable de se résigner sincèrement aux ordres de la Divinité: et si par hasard l’espoir des récompenses à venir était, à l’exclusion de tout amour, le seul motif de sa résignation; si cette pensée excluait absolument en elle tout sentiment libéral et désintéressé, ce serait un vrai marché qui n’indiquerait ni Vertu ni Mérite, et dont voici, à proprement parler, la cédule: «Je résigne à Dieu ma vie et mes plaisirs présents, à condition d’en recevoir en échange une vie et des plaisirs futurs qui valent infiniment mieux.» Quoique la violence des affections privées puisse préjudicier à la Vertu, j’avouerai toute fois qu’il y a des conjonctures dans lesquelles la crainte des châtiments et l’espoir des récompenses lui servent d’appui, quelque mercenaires qu’elles soient. Les passions violentes, telles que la colère, la haine, la luxure et d’autres peuvent, comme nous l’avons déjà remarqué, ébranler l’amour le plus vif du bien public, déraciner les idées les plus profondes de Vertu, et pervertir entièrement le sentiment naturel du juste et de l’injuste. Mais si l’esprit n’avait aucune digue à leur opposer, elles produiraient infailliblement ce ravage, et le meilleur caractère se dépraverait à la longue. La Religion y pourvoit: elle crie incessamment que ces affections et toutes les actions qu’elles produisent, sont maudites et détestables aux yeux de Dieu; sa voix consterne le Vice, et rassure la Vertu; le calme renaît dans l’esprit; il aperçoit le danger qu’il a couru, et s’attache plus fortement que jamais aux principes qu’il était sur le point d’abandonner. La crainte des peines et l’espoir des récompenses sont encore propres à raffermir celui que le partage des affections fait chanceler dans la Vertu. Je dis plus. Quand une fois l’esprit est imbu d’idées fausses, et lorsque la Créature entêtée d’opinions absurdes se raidit contre le vrai, méconnaît le bon, porte son estime et donne la préférence au vice; sans la crainte des peines et l’espoir des récompenses, il n’y a plus de retour. Imaginez un homme qui ait quelque bonté naturelle et de la droiture dans le caractère; mais né avec un tempérament lâche et mol qui le rende incapable de faire face à l’adversité, et de braver la misère; vient-il par malheur à subir ces épreuves? le chagrin s’empare de son esprit, tout l’afflige, il s’irrite, il s’emporte contre ce qu’il imagine être la cause de son infortune. Dans cet état il s’offre à sa pensée; ou si des amis corrompus lui suggèrent que sa probité est la source de ses peines, et que pour se réconcilier avec la fortune, il n’a qu’à rompre avec la Vertu, il est certain que l’estime qu’il porte à cette qualité, s’affaiblira à mesure que le trouble et les aigreurs augmenteront dans son esprit, et qu’elle s’éclipsera bientôt, si la considération des biens futurs dont la Vertu lui promet la jouissance, en dédommagement de ceux qu’il regrette, ne le soutient contre les pensées funestes qui lui viennent ou les mauvais avis qu’il reçoit, ne suspend la dépravation imminente de son caractère, et ne le fixe dans ses premiers principes. Si par de faux jugements on a pris quelques Vices en affection, et les Vertus contraires en dédain; si, par exemple, on regarde le pardon des injures comme une bassesse, et la vengeance comme un acte héroïque, on préviendrait peut-être les suites de cette erreur, en considérant que la douceur porte avec elle sa récompense, dans la tranquillité et les autres avantages qu’elle procure, et que la rancune détruit. C’est par cet utile artifice que la modestie, la candeur, la sobriété et d’autres Vertus, quelquefois méprisées, pourraient entrer dans l’estime, et les passions opposées dans le mépris, qui leur sont dus, et qu’on parviendrait avec le temps à pratiquer les uns et à détester les autres, sans le moindre égard pour les plaisirs ou pour les peines qui les accompagnent. C’est par ces raisons que rien n’est plus avantageux dans un Etat qu’une administration vertueuse et qu’une équitable distribution des punitions et des récompenses; c’est un mur d’airain contre lequel se brisent presque toujours les complots des méchants; c’est une digue qui tourne leurs efforts au bien de la société; c’est plus que tout cela; c’est un moyen sûr d’attacher les hommes à la Vertu, en attachant à la Vertu leur intérêt particulier; d’écarter tous les préjugés qui les en éloignent; de lui préparer dans leurs coeurs un accueil favorable, et de les mettre par une pratique constante du bien, dans un sentier dont on ne les détournerait pas sans peine. S’il arrivait qu’un Peuple arraché au despotisme et à la barbarie, policé par des lois, et devenu vertueux dans le cours d’une administration équitable, retombât brusquement sous un gouvernement arbitraire, tel que celui des Peuples Orientaux, sa Vertu s’irritant dans les fers, il n’en sera que plus prompt à les secouer et que plus propre à les rompre. Si toutefois la tyrannie et ses artifices viennent à prévaloir, et si ce peuple perd toute liberté, avant qu’une injuste distribution des récompenses et des châtiments lui ait ôté le sentiment de cette injure, avant que l’habitude l’ait fait à sa chaîne, les semences dispersées de sa Vertu première pousseront des racines qu’on distinguera jusque dans les générations suivantes. Mais quoique la distribution équitable des récompenses et des punitions soit dans un gouvernement, une cause essentielle de la Vertu d’un Peuple, nous remarquerons que l’exemple plus efficace encore décide ses inclinations 19 et forme son caractère. Si le Magistrat n’est pas vertueux, la meilleure administration produira peu de chose; au contraire, les Sujets aimeront et respecteront les Lois, s’ils sont une fois persuadés de la Vertu de celui qui les juge. Mais pour en revenir aux récompenses et aux châtiments; c’est moins l’attrait ou l’effroi qui fait leur avantage dans la société, que l’estime de la Vertu et la haine du Vice que ces expressions publiques de l’approbation ou de la censure du genre humain réveillent dans l’honnête Homme et dans le Scélérat. En effet, dans les Exécutions, on voit assez communément que la honte du crime et l’infamie du supplice sont presque toute la peine des Criminels. Ce n’est pas tant la mort qui cause l’horreur du Patient et des Spectateurs, que la potence ou la roue que le déclare infracteur des Lois de la Justice et de l’humanité. Dans les familles, l’effet des récompenses et des châtiments est le même que dans la société. Un Maître sévère, le fouet à la main, rendra sans doute son Esclave ou son Mercenaire attentif à ses devoirs; mais il n’en sera pas meilleur. Cependant le même homme, revêtu d’un caractère plus doux, avec de faibles récompenses et des corrections légères, formera des enfants vertueux. A l’aide, tantôt de ses menaces, tantôt de ses caresses, il leur inculquera des principes qu’ils suivront bientôt sans égard pour la récompenses qui les encourageait, ou pour la verge qui les effrayait; et c’est là ce que nous appelons une éducation honnête et libérale. Tout autre culte rendu à Dieu, tout autre service rendu à l’homme est vil, et ne mérite aucun éloge. Dans la Religion, si les récompenses qu’elle promet sont libérales; si le bonheur futur consiste dans la jouissance d’un plaisir vertueux, tel, par exemple, que la pratique ou la contemplation de la Vertu même, dans une autre vie, (c’est le cas du Christianisme il est évident que le désir de cet état ne peut naître que d’un grand amour de la Vertu, et conserve par conséquent toute la dignité de son origine. Car ce désir n’est point un sentiment intéressé; l’amour de la Vertu n’est jamais un penchant vil et sordide; le désir de la vie par amour de la Vertu, ne peut donc passer pour tel. Mais si ce désir d’une autre vie naissait de l’horreur ou de la mort ou de l’anéantissement; s’il était occasionné par quelque affection vicieuse, ou par un attachement à des choses étrangères à la Vertu, il ne serait plus vertueux. Si donc une Créature raisonnable, sans égard pour la Vertu, aime la vie par rapport à la vie même, peut-être fera-t-elle pour la conserver, ou par horreur de la mort, quelque action de virilité; peut-être en s’efforçant de mépriser les objets de sa crainte, tendra-t-elle à la perfection; mais cette effort n’est pas encore une Vertu. Cette Créature est tout au plus dans les avenues, sur la route: après s’être embarquée par pur intérêt, la bassesse avouée du motif ne la met point au port; en un mot, elle ne sera vertueuse que quand ses efforts feront germer en elle quelque affection pour la bonté morale considérée comme telle, et sans égard à ses intérêts. Tels sont les avantages et les désavantages qui reviennent à la Vertu, de ses liaisons avec les intérêts privés de la Créature. Car, quoique la multiplicité des vues intéressées soit peu propre à donner du relief aux actions, l’homme n’en sera que plus ferme dans la Vertu, s’il est une fois convaincu qu’elle ne croise jamais ses vrais intérêts. Celui donc, qui, par un mûr examen et de solides réflexions, s’est assuré qu’on n’est heureux dans ce Monde qu’autant qu’on est vertueux, et que le vice ne peut être que misérable, a mis sa vertu dans un abri louable et nécessaire, sans chercher dans l’intégrité morale des commodités relatives à son état présent, à sa constitution, ou à d’autres circonstances pareilles; s’il est persuadé qu’une puissance supérieure et toujours attentive au train du monde, prête un secours immédiat à l’honnête homme contre les attentats du méchant, il ne perdra jamais rien de l’estime qu’il doit à la Vertu; estime qui s’affaiblirait peut-être en lui sans cette croyance. Mais si, peu convaincu d’une assistance actuelle de la Providence, il est dans une attente ferme et constante des récompenses à venir, sa vertu trouvera le même appui dans cette hypothèse. Remarquez cependant que dans un système où l’on ferait sonner si haut ces récompenses infinies, les coeurs en pourraient tellement être affectés, qu’ils négligeraient et peut-être oublieraient à la longue les motifs désintéressés de pratiquer la Vertu. D’ailleurs, cette merveilleuse attente des biens ineffables d’une autre vie, doit conséquemment déprimer la valeur et ralentir la poursuite des choses passagères de celle-ci. Une Créature possédée d’un intérêt si particulier et si grand, pourrait compter le reste pour rien, et toute occupée de son salut éternel, traiter quelquefois comme des distractions méprisables, et des affections viles, terrestres et momentanées, les douceurs de l’amitié, les lois du sang et les devoirs de l’humanité. Une imagination frappée de la sorte décriera peut-être les avantages temporels de la bonté et les récompenses naturelles de la Vertu, élèvera jusqu’aux nues la félicité des méchants, et déclarera dans les accès d’un zèle inconsidéré que, «sans l’attente des biens futurs et sans la crainte des peines éternelles, elle renoncerait à la probité pour se livrer entièrement à la débauche, au crime et à la dépravation.» Ce qui démontre que rien en quelque façon ne serait plus fatal à la Vertu qu’une croyance incertaine et vague des récompenses et des châtiments à venir. Car si ce fondement sur lequel on aurait appuyé tout l’édifice moral, vient une fois à manquer, je vois la Vertu chanceler, rester sans appui, et prête à s’écrouler. Quant à l’Athéisme, il ne faut pas s’imaginer que ce système, tout monstrueux qu’il est, décrie et anéantisse tous les avantages de la Vertu. Pour être convaincu qu’il y a du profit à être vertueux, il n’est pas nécessaire de croire en Dieu; mais le préjugé contraire une fois contracté, le mal est sans remède, et il faut convenir qu’indirectement l’Athéisme y conduit. Il est presque impossible de faire grand cas des avantages présents de la Vertu, sans concevoir une haute idée de la satisfaction qui naît de l’estime et de la bienveillance du genre humain; mais pour connaître tout le prix de cette satisfaction, il faut l’avoir éprouvée. C’est donc sur la possession ravissante de l’affection généreuse des hommes, et sur la connaissance de l’énergie de ce plaisir, que sont fondés ceux qui placent le bonheur actuel dans la pratique des Vertus. Mais supposer qu’il n’y a ni bonté ni charmes dans la nature; que cet Etre suprême, qui nous prescrit la bienveillance pour nos semblables, par les témoignages journaliers que nous recevons de la sienne, est un Etre chimérique; ce n’est pas le moyen d’aiguiser les affections sociales et d’acquérir l’amour désintéressé de la Vertu. Au contraire, un tel système tend à confondre les idées de laideur et de beauté, et à supprimer ce tribut habituel d’admiration que nous rendons au dessein, aux proportions, et à l’harmonie qui règnent dans l’ordre des choses. Car que peut offrir l’Univers de grand et d’admirable à celui qui regarde l’univers même, comme un modèle de désordre? Celui pour qui le Tout dénué de perfections, n’est qu’une vaste difformité, remarquera-t-il quelque beauté dans les parties subordonnées? Cependant quoi de plus affligeant que de penser que l’on existe dans un éternel chaos? qu’on fait partie d’une machine détraquée dont on a mille désastres à craindre, et où l’on n’aperçoit rien de bon, rien de satisfaisant, rien qui n’excite le mépris, la haine et le dégoût? Ces idées sombres et mélancoliques doivent influer sur le caractère, affecter les inclinations sociales, mettre de l’aigreur dans le tempérament, affaiblir l’amour de la justice et saper à la longue les principes de la Vertu. Il n’en est pas de même de celui qui adore un Dieu; mais un Dieu qui ne soit pas vainement honoré du titre de bon, qui le soit en effet; un Dieu dont l’histoire offre à chaque page des marques de douceur et de bonté. Un tel homme admet conséquemment des récompenses et des châtiments à venir: il est persuadé de plus que les récompenses sont destinées au Mérite et à la Vertu, et les châtiments au vice et à la méchanceté, sans que des qualités étrangères à celles-là, ou des circonstances imprévues puissent tromper son attente; autrement perdant de vue les notions de châtiment et de récompense, il n’admettrait qu’une distribution capricieuse de biens et de maux, et tout son système sur l’autre monde, ne serait dans celui-ci d’aucun avantage pour sa Vertu. A l’aide de ces hypothèses, il pourrait conserver son intégrité dans les plus critiques circonstances de la vie, eût-il été jeté par des événements singuliers, ou des raisonnements sophistiques dans l’opinion malheureuse qu’il faut renoncer à son bonheur, pour travailler à son salut. Toutefois ce préjugé contraire à la Vertu, me paraît incompatible avec un Théisme épuré. Quoi qu’il en soit de l’autre vie, ou des récompenses et des châtiments à venir, celui qui, comme un bon Théiste, admet un Etre souverain dans la nature, une intelligence qui gouverne tout avec sagesse et bonté, peut-il imaginer qu’elle ait attaché son malheur en ce monde à des pratiques qui lui sont ordonnées? Supposer que la Vertu soit un des maux naturels de la Créature, et que le Vice fasse constamment son bien-être, n’est-ce pas accuser l’ordonnance de l’Univers et la constitution générale des choses, d’un défaut essentiel et d’une grossière imperfection? Il me reste à considérer un nouvel avantage que le Théisme fournit à la Créature pour être vertueuse, à l’exclusion de l’Athéisme. Le premier coup d’oeil ne sera peut-être pas favorable à la réflexion qui suit: je crains qu’on ne la prenne pour une vaine subtilité et qu’on ne la rejette comme un raffinement de Philosophie. Si toutefois elle peut avoir quelque poids, c’est à la suite de ce que nous venons de dire. Toute Créature, comme nous l’avons prouvé, a naturellement quelques degrés de malice qui lui viennent d’une aversion ou d’un penchant qui ne sera pas au ton de son intérêt privé ou du bien général de son espèce. Qu’un Etre pensant ait la mesure d’aversion nécessaire pour l’alarmer à l’approche d’une calamité, ou pour l’armer dans un péril imminent, jusque là il n’y a rien à dire, tout est dans l’ordre. Mais si l’aversion continue, après que le malheur est arrivé; si la passion augmente, lorsque le mal est fait; si la Créature furieuse du coup qu’elle a reçu, se récrie contre le sort, s’emporte et déteste sa condition, il faut avouer que cet emportement est vicieux dans sa nature et dans ses suites; car il déprave le tempérament en le tournant à la colère, et trouble dans l’accès cette économie tranquille des affections, si convenable à la Vertu: mais avouer que cet emportement est vicieux, c’est reconnaître que dans les mêmes conjonctures, une patience muette et qu’une modeste fermeté seraient des Vertus. Or, dans l’hypothèse de ceux qui nient l’existence d’un Etre suprême, il est certain que la nécessité prétendue des causes ne doit amener aucun phénomène qui mérite leur haine ou leur amour, leur horreur ou leur admiration. Mais comme les plus belles réflexions du monde sur le caprice du hasard, ou sur le mouvement fortuit des Atomes n’ont rien de consolant, il est difficile que dans des circonstances fâcheuses, que dans des temps durs et malheureux, l’Athée n’entre en mauvaise humeur, et ne se déchaîne contre un arrangement si détestable et si malfaisant. Mais le Théiste est persuadé que «quelque effet que l’ordre qui règne dans l’Univers, ait produit, il ne peut être que bon.» Cela suffit. Le (75) voilà prêt à regarder sans horreur les plus affreuses calamités, et à supporter sans murmure ces événements qui ne semblent être faits que pour rendre à toute Créature sensible et raisonnable, sa condition incommode et son existence odieuse. Ce n’est pas tout. Son système peut le conduire à une réconciliation plus entière: il chérira son état actuel; car qui l’empêche, en étendant ses idées, de sortir de son espèce et de regarder le fléau qui l’afflige, comme le bonheur d’une Patrie moins étroite dont il est membre, et dont il doit aimer les avantages en Citoyen généreux et fidèle? Ce tour d’affection doit produira la plus héroïque constance qu’un homme puisse montrer dans un état de souffrance, et de résoudre de la façon la plus généreuse aux entreprises que l’honneur et la Vertu peuvent exiger. A travers ce Télescope on aperçoit les accidents particuliers, les injustices et les méchancetés dans un jour qui dispose à les tolérer, et à conserver dans le cours de la vie toute l’égalité possible. Ce tour d’affection et ce Télescope moral sont donc vraiment excellents, et la Créature qui les possède, est bonne et vertueuse par excellence. Car tout ce qui tend à attacher la Créature à son rôle dans la société, et à l’animer d’un zèle plus qu’ordinaire pour le bien général de son espèce, est sans contredit en elle le germe d’une vertu peu commune. Un fait constant, c’est que par une espèce de sympathie le sentiment et l’amour de l’harmonie, des proportions et de l’ordre, en quelque genre que ce puisse être, redresse le tempérament, fortifie les affections sociales, et soutient la Vertu, qui n’est elle-même qu’un amour de l’ordre, des proportions et de l’harmonie dans les moeurs et dans la conduite. Dans les sujets les plus frivoles, l’ordre frappe et se fait approuver: mais si c’est une fois l’ordre et la beauté de l’Univers qui soient les objets de notre admiration et de notre amour, nos affections partageront la grandeur et la magnificence du sujet, et l’élégante sensibilité pour le beau, disposition si favorable à la Vertu, nous conduira jusqu’à l’extase. En effet, tandis qu’un peu d’harmonie et quelques proportions remarquées dans les productions des sciences ou des arts, transportent d’admiration les maîtres et les connaisseurs, serait-il possible de contempler un Chef-d’oeuvre divin, sans éprouver le ravissement? Donc le Théisme fût-il traité comme une fausse hypothèse, l’ordre de l’Univers fût-il une chimère, la belle passion pour la Nature n’en serait pas moins favorable à la Vertu. Mais s’il est raisonnable de croire en Dieu; si la beauté de l’Univers est réelle; l’admiration devient juste, naturelle et nécessaire dans toute Créature reconnaissante et sensible. Présentement, il est facile de déterminer l’analogie de la Vertu à la Piété. Celle-ci est proprement le complément de l’autre; où la piété manque, la fermeté, la douceur, l’égalité d’esprit, l’économie des affections et la Vertu sont imparfaites. On ne peut donc atteindre à la perfection morale, arriver au suprême degré de la Vertu, sans la connaissance du vrai Dieu. Quatrième Partie. Section I. Nous avons déterminé dans les Parties précédentes ce que c’est que la Vertu morale, et quelle est la Créature qu’on peut appeler moralement vertueuse. Il nous reste à chercher quels motifs et quel intérêt nous avons à mériter ce titre. Nous avons découvert que celui-là seul mérite le nom de Vertueux dont toutes les affections, tous les penchants, en un mot, toutes les dispositions d’esprit et de coeur, sont conformes au bien général de son espèce, c’est-à-dire, du système de Créatures dans lequel la Nature l’a placé, et dont il fait partie. Que cette économie des affections, ce juste tempérament entre les passions, cette conformité des penchants au bien général et particulier, constituaient la droiture, l’intégrité, la justice et la bonté naturelle. Et que la corruption, le vice et la dépravation, naissaient du désordre des affections, et consistaient dans un état précisément contraire au précédent. Nous avons démontré que les passions et les affections d’une Créature quelconque avaient un rapport constant et déterminé avec l’intérêt général de son espèce. C’est une vérité que nous avons fait toucher au doigt, quant aux inclinations sociales telles que la tendresse paternelle, le penchant à la propagation, l’éducation des enfants, l’amour de la compagnie, la reconnaissance, la compassion, la conspiration mutuelle dans les dangers, et leurs semblables. De forte qu’il faut convenir qu’il est aussi naturel à la Créature de travailler au bien général de son espèce, qu’à une plante de porter son fruit, et à un organe ou à quelque autre partie de notre corps de prendre l’étendue et la conformation qui conviennent à la Machine entière; et qu’il n’est pas plus naturel à l’estomac de digérer, aux poumons de respirer, aux glandes de filtrer et aux autres viscères de remplir leurs fonctions; quoique toutes ces parties puissent être troublées dans leurs opérations, par des obstructions et d’autres accidents. Mais en distribuant les affections de la Créature, en inclinations favorables au bien général de son espèce, et en penchants dirigés à ses intérêts particuliers, on en conclura que souvent elle se trouvera dans le cas de croiser et de contredire les unes pour favoriser et suivre les autres, et l’on conclura juste; car comment sans cela, l’espèce pourrait-elle se perpétuer? Que signifierait cette affection naturelle qui la précipite à travers les dangers pour la défense et la conservation de ces Etres qui lui doivent déjà la naissance et dont l’éducation lui coûtera tant de soins? On serait donc tenté de croire qu’il y a une opposition absolue entre ces deux espèces d’affections, et l’on présumerait que s’attacher au bien général de son espèce en écoutant les unes, c’est fermer l’oreille aux autres, et renoncer à son intérêt particulier. Car en supposant que les soins, les dangers et les travaux, de quelque nature qu’ils soient, sont des maux dans le système individuel; puisqu’il est de l’essence des affections sociales d’y porter la Créature, on en inférera sur le champ qu’il est de son intérêt de se défaire de ces penchants. Nous convenons que toute affection sociale, telle que la commisération, l’amitié, la reconnaissance et les autres inclinations libérales et généreuses, ne subsiste et ne s’étend qu’aux dépens des passions intéressées, que les premières nous divisent d’avec nous-mêmes, et nous ferment les yeux sur nos aises et sur notre salut particulier. Il semble donc que pour être parfaitement à soi, et tendre à son intérêt avec toute la vigueur possible, on n’aurait rien de mieux à faire pour son propre bonheur, que de déraciner sans ménagement toute cette suite d’affections sociales, et de traiter la bonté, la douceur, la commisération, l’affabilité, et leurs semblables, comme des extravagances d’imagination ou des faiblesses de la nature. En conséquence de ces idées singulières, il faudrait avouer que dans chaque système de Créatures, l’intérêt de l’individu est contradictoire à l’intérêt général, et que le bien de la Nature dans le particulier est incompatible avec celui de la commune nature. Etrange constitution! dans laquelle il y aurait certainement un désordre et des bizarreries que nous n’apercevons point dans le reste de l’Univers. J’aimerais autant dire de quelque corps organisé, animal ou végétatif, que, pour assurer que chaque partie jouit d’une bonne santé, il faut absolument supposer que tout est malade? Mais pour exposer toute l’absurdité de cette hypothèse, nous allons démontrer que, tandis que les hommes s’imaginant que leur avantage présent est dans le vice et leur mal réel dans la Vertu, s’étonnent d’un désordre qu’ils supposent gratuitement dans la conduite de l’Univers, la Nature fait précisément le contraire de ce qu’ils imaginent; que l’intérêt particulier de la Créature est inséparable de l’intérêt général de son espèce; enfin, que son vrai bonheur consiste dans la Vertu, et que le Vice ne peut manquer de faire son malheur. Section II. Peu de gens oseraient supposer qu’une Créature en qui ils n’aperçoivent aucune affection naturelle, qui leur paraît destituée de tout sentiment social et de toute inclination communicative, jouit en elle-même de quelque satisfaction, et retire de grands avantages de sa ressemblance avec d’autres Etres: l’opinion générale, c’est qu’une pareille Créature en rompant avec le genre humain, en renonçant à la société, n’en a que moins de contentement dans la vie, et n’en peut trouver que moins de douceur dans les plaisirs des sens. Le chagrin, l’impatience et la mauvaise humeur, ne seront plus en elle des moments fâcheux; c’est un état habituel auquel tout caractère insociable ne manque pas de se fixer; c’est alors qu’une foule d’idées tristes s’emparent de l’esprit, et que le coeur est en proie à mille inclinations perverses qui l’agitent et le déchirent sans relâche: c’est alors que, des noirceurs de la mélancolie et des aigreurs de l’inquiétude, naissent ces antipathies cruelles par qui la Créature mécontente d’elle-même, se révolte contre tout le monde. Le sentiment intérieur qui lui crie qu’un Etre si dépravé, incommode à quiconque l’approche, ne peut qu’être odieux à ses semblables, la remplit de soupçons et de jalousies, la tient dans les craintes et les horreurs, et la jette dans des perplexités que la fortune la mieux établie et la plus constante prospérité sont incapables de calmer. Tels sont les symptômes de la perversité complète, et l’on est d’accord sur leur évidence. Lorsque la dépravation est totale; lorsque l’amitié, la candeur, l’équité, la confiance, la sociabilité, sont anéanties; lors enfin que l’Apostasie morale est consommée, tout le monde s’aperçoit et convient de la misère qui la suit. Quand le mal est à son dernier degré, il n’y a qu’un avis. Pourquoi faut-il qu’on perde de vue les funestes influences de la dépravation dans ses degrés inférieurs? On s’imagine que la misère n’est pas toujours proportionnée à l’iniquité; comme si la méchanceté complète pouvait entraîner la plus grande misère possible, sans que ses moindres degrés partageassent ce châtiment. Parler ainsi, c’est dire qu’à la vérité, le plus grand dommage qu’un corps puisse souffrir, c’est d’être disloqué, démembré, et mis en mille pièces; mais que la perte d’un bras ou d’une jambe, d’un oeil, d’une oreille ou d’un doigt, c’est une bagatelle qui ne mérite pas qu’on y fasse attention. L’esprit a, pour ainsi dire, ses parties, et ses parties ont leurs proportions. Les dépendances réciproques et le rapport mutuel de ces parties, l’ordre et la connexion des penchants, le mélange et la balance des affections qui forment le caractère, sont des objets faciles à saisir par celui qui ne juge pas cette anatomie intérieure, indigne de quelque attention. L’économie animale n’est ni plus exacte, ni plus réelle. Peu de gens toutefois se sont occupés à anatomiser l’âme, et c’est un art que personne ne rougit d’ignorer parfaitement. Tout le monde convient que le tempérament varie, et que ses vicissitudes peuvent êtres funestes; et qui que ce soit ne se met en peine d’en chercher la cause. On sait que notre constitution intellectuelle est sujette à des paralysies qui l’accablent, et l’on n’est point curieux de connaître l’origine de ces accidents. Personne ne prend le Scalpel, et ne travaille à s’éclairer dans les entrailles du Cadavre: on en est à peine dans cette matière aux idées de Parties et de Tout. On ignore entièrement l’effet que doivent produire une affection réprimée, un mauvais penchant négligé, ou quelque bonne inclination relâchée. Comment une seule action a-t-elle occasionné dans l’esprit une révolution capable de le priver de tout plaisir? C’est ce qu’on voit arriver; c’est ce qu’on ne comprend pas; et dans l’indifférence de s’en instruire, on est tout prêt à supposer qu’un Homme peut violer sa loi, s’abandonner à des crimes qui ne lui sont point familiers et se plonger dans les vices, sans porter le trouble dans son âme, et sans s’exposer à des suites fatales à son bonheur. On dit tous les jours: «Un tel a fait une bassesse; mais en est-il moins heureux?» Cependant en parlant de ces hommes sombres et farouches, on dit encore: « Cet homme est son propre bourreau.» Une autre fois on conviendra «qu’il y a des passions, des humeurs, tel tempérament capable d’empoisonner la condition la plus douce, et de rendre la Créature malheureuse dans le sein de la prospérité.» Tous ces raisonnements contradictoires ne prouvent- ils pas suffisamment que nous n’avons pas l’habitude de traiter des sujets moraux, et que nos idées sont encore bien confuses sur cette matière? Si la constitution de l’esprit nous paraissait telle qu’elle est en effet; si nous étions bien convaincus qu’il est impossible d’étouffer une affection raisonnable, ou de nourrir un penchant vicieux, sans attirer sur nous une portion de cette misère extrême dont nous convenons que la dépravation complète est toujours accompagnée, ne reconnaîtrions nous pas en même temps que toute action injuste portant le désordre dans le tempérament, ou augmentant celui qui y règne déjà, quiconque fait mal ou préjudicie à sa bonté, est plus fou, et plus cruel à lui-même que celui qui, sans égard pour sa santé, se nourrirait de mets empoisonnés, ou, qui se déchirant le corps de ses propres mains, se plairait à se couvrir de blessures? Section III. Nous avons fait voir que, dans l’Animal, toute action qui ne part point de ses affections naturelles, ou de ses passions, n’est point une action de l’Animal. Ainsi dans ces accès convulsifs ou la Créature se frappe elle-même et s’élance sur ceux qui la secourent, c’est une horloge détraquée qui sonne mal à propos; c’est la machine qui agit et non l’Animal. Toute action de l’Animal, considéré comme Animal, part d’une affection, d’un penchant, ou d’une passion qui le meut; telle que serait, par exemple, l’amour, la crainte, ou la haine. Des affections faibles ne peuvent l’emporter sur des affections plus puissantes qu’elles; et l’Animal suit nécessairement dans l’action le parti le plus fort. Si les affections inégalement partagées, forment en nombre ou en essence un côté supérieur à l’autre, c’est de celui-là que l’Animal inclinera. Voilà le balancier qui le met en mouvement et qui le gouverne. Les affections qui déterminent l’Animal dans ses actions, sont de l’une ou de l’autre de ces trois espèces. 1. Ou des affections naturelles et dirigées au bien général de son espèce. 2. Ou des affections naturelles et dirigées à son intérêt particulier. 3. Ou des affections qui ne tendent ni au bien général de son espèce, ni à ses intérêts particuliers, qui même sont opposées à son bien privé, et que par cette raison nous appellerons affections dénaturées: selon l’espèce et le degré de ces affections, la Créature qu’elles dirigent, est bien ou mal constituée, bonne ou mauvaise. Il est évident que la dernière espèce d’affection est toute vicieuse. Quant aux deux autres, elles peuvent êtres bonnes ou mauvaises selon leur degré: elles maîtrisent toujours la Créature purement sensible; mais la Créature sensible et raisonnable peut toujours les maîtriser, quelque puissantes quelles soient. Peut-être trouvera-t-on étrange que des affections sociales puissent être trop fortes, et des affections intéressées trop faibles. Mais pour dissiper ce scrupule, on n’a qu’à se rappeler (ce que nous avons dit plus haut) que dans des circonstances particulières, les affections sociales deviennent quelquefois excessives, et se portent à un point qui les rend vicieuses. Lors, par exemple, que la commisération est si vive qu’elle manque son but, en supprimant par son excès les secours qu’on a droit d’en attendre; lorsque la tendresse maternelle est si violente qu’elle perd la Mère et par conséquent l’Enfant avec elle. «Mais, dira-t- on, traiter de vicieux et de dénaturé, ce qui n’est que l’excès de quelque affection naturelle et généreuse, n’y aurait-il pas en cela un rigorisme mal entendu?» Pour toute réponse à cette objection, je remarquerai que la meilleure affection dans sa nature suffit par son intensité pour endommager toutes ses compagnes, pour restreindre leur énergie et ralentir ou suspendre leurs opérations. En accordant trop à l’une, la Créature est contrainte de donner trop peu à d’autres de la même classe, et qui ne sont ni moins naturelles ni moins utiles. Voilà donc l’injustice et la partialité introduite dans le caractère: conséquemment, quelques devoirs seront remplis avec négligence; et d’autres, moins essentiels peut être, suivis avec trop de chaleur. On peut avouer sans crainte, ces principes dans toute leur étendue; puisque la Religion même, considérée comme une passion, mais de l’espèce héroïque, peut être poussée trop loin, et troubler par son excès toute l’économie des inclinations sociales. Oui, la Religion, j’ose le dire, serait trop énergique en celui qu’une contemplation immodérée des choses célestes, qu’une intempérance d’extase refroidirait sur les offices de la vie civile et les devoirs de la société. Cependant, «Si l’objet de la dévotion est raisonnable, et si la croyance est orthodoxe, quelle que soit la dévotion, pourra-t-on dire encore: Il est dur de la traiter de superstition? Car enfin si la Créature laisse aller ses affaires domestiques à l’abandon, et néglige les intérêts temporels de son prochain et les siens, c’est l’excès d’un zèle saint dans son origine qui produit ces effets» . Je réponds à cela, que la vraie Religion ne commande pas une abnégation totale des soins d’ici bas; ce qu’elle exige, c’est la préférence du coeur: elle veut qu’on rende à Dieu, aux autres et à soi-même, tout ce qu’on leur doit, sans remplir une de ces obligations, au préjudice d’une autre. Elle sait les concilier entre elles par une subordination sage et mesurée. Mais si d’un côté les affections sociales peuvent être trop énergiques; de l’autre, les passions intéressées peuvent être trop faibles. Si, par exemple, une Créature ferme les yeux sur les dangers et méprise la vie; si les inclinations utiles à sa défense, à son bien-être et à sa conservation, manquent de force; c’est assurément un vice en elle, relativement aux desseins et au but de la Nature. Les lois et la méthode qu’elle observe dans ses opérations, en sont des preuves authentiques. Dira-t-on que le salut de l’Animal entier l’intéresse moins que celui d’un membre, d’un organe ou d’une seule de ses parties? Non, sans doute. Or, elle a donné, nous le voyons, à chaque membre, à chaque organe, à chaque partie, les propriétés nécessaires à sa sûreté; de sorte qu’à notre insu même, ils veillent à leur bien-être et agissent pour leur défense. L’oeil naturellement circonspect et timide se ferme de lui-même, et quelquefois malgré nous: ôtez lui sa promptitude et son indocilité, et toute la prudence imaginable ne suffira pas à l’Animal pour se conserver la vue. La faiblesse dans les affections qui concernent le bien de l’Automate, est donc un vice: pourquoi le même défaut dans les affections qui concernent les intérêts d’un Tout plus important que le corps, je veux dire l’âme, l’esprit et le caractère, ne serait-il pas une imperfection? C’est en ce sens que les penchants intéressés deviennent essentiels à la Vertu. Quoique la Créature ne soit ni bonne ni vertueuse, précisément parce qu’elle a ces affections; comme elles concourent au bien général de l’espèce, (91) quand elle en est dénuée, elle ne possède pas toute la bonté dont elle est capable, et peut être regardée comme défectueuse et mauvaise dans l’ordre naturel. C’est encore en ce sens que nous disons de quelqu’un «qu’il est trop bon» lorsque des affections trop ardentes pour l’intérêt d’autrui l’entraînent au-delà, ou lorsque trop d’indolence pour ses vrais intérêts, l’arrête en deçà des bornes que la Nature et la Raison lui prescrivent. Si l’on nous objecte qu’une façon de posséder dans les moeurs et d’observer dans la conduite les proportions morales, ce serait d’avoir les passions sociales trop énergiques, lorsque les penchants intéressés sont excessifs, et lorsque les inclinations intéressées sont trop faibles, d’avoir les affections sociales défectueuses. Car en ce cas, celui qui compterait sa vie pour peu de chose, ferait avec une dose légère d’affection sociale, tout ce que l’amitié la plus généreuse peut exiger; et il n’y aurait rien de tout ce que le courage le plus héroïque inspire, qu’à l’aide d’un excès d’affection sociale, ne pût exécuter la Créature la plus timide. Nous répondrons que c’est relativement à la constitution naturelle et à la destination particulière de la Créature, que nous accusons quelques passions d’excès, et que nous reprochons à d’autres, la faiblesse. Car lorsqu’un penchant dont l’objet est raisonnable, n’est utile que dans sa violence; si ce degré, d’ailleurs n’altère point l’économie intérieure, et ne met aucune disproportion entre les autres affections, on ne pourra le condamner comme vicieux. Mais si la constitution naturelle de la Créature ne permet pas au reste des affections de monter à son unisson; si le ton des unes est aussi haut, et celui des autres plus bas, quelle que soit la nature des unes et des autres, elles pécheront par excès ou par défaut: car puisqu’il n’y a plus entre elles de proportion, puisque la balance qui doit les tempérer, est rompue, ce désordre jettera de l’inégalité dans la pratique et rendra la conduite vicieuse. Mais pour donner des idées claires et distinctes de ce que j’entends par économie des affections, je descends aux espèces de Créatures qui nous sont subordonnées. Celles que la Nature n’a point armées contre la violence, et qui ne sont formidables d’aucun côté, doivent être susceptibles d’une grande frayeur et ne ressentir que peu d’animosité; car cette dernière qualité serait infailliblement la cause de leur perte, soit en les déterminant à la résistance, soit en retardant leur fuite. C’est à la crainte seule qu’elles peuvent avoir obligation de leur salut. Aussi la crainte tient-elle les sens en sentinelle, et les esprits en état de porter l’alarme. En pareil cas, la frayeur habituelle et l’extrême timidité sont conséquemment à la constitution animale de la Créature, des affections aussi conformes à son intérêt particulier et au bien général de son espèce, que le retentissement et le courage seraient préjudiciables à l’un et à l’autre. Aussi remarque-t-on que dans un seul et même système, la nature a pris soin de diversifier ces passions proportionnellement au sexe, à l’âge et à la force des Créatures. Dans le système animal, les animaux innocents se rassemblent et paissent en troupe; mais les bêtes farouches vont communément deux à deux, vivent sans société et comme il convient à leur voracité naturelle. Entre les premiers, le courage est toutefois en raison de la taille et des forces. Dans les occasions périlleuses, tandis que le reste du troupeau s’enfuit, le Boeuf présente les cornes à l’ennemi, et montre bien qu’il sent sa vigueur. La nature, qui semble prescrire à la femelle de partager le danger, n’a pas laissé son front sans défense. Pour le Daim, la Biche et leurs semblables, ils ne sont ni vicieux ni dénaturés, lorsqu’à l’approche du Lion, ils abandonnent leurs petits, et cherchent leur salut dans leur vitesse. Quant aux Créatures capables de résistance, et à qui la nature a donné des armes offensives, depuis le Cheval et le Taureau jusqu’à l’Abeille et au Moucheron, ils entrent promptement en furie, ils fondent avec intrépidité sur tout agresseur, et défendent leurs petits au péril de leur propre vie. C’est l’animosité de ces créatures qui fait la sûreté de leur espèce. On est moins ardent à offenser, quand on sait par expérience que le lésé, quoiqu’incapable de repousser l’injure, ne la supportera pas tranquillement; mais que, pour punir l’offenseur, il s’exposera sans regret à perdre la vie. De tous les Etres vivants, l’homme est le plus formidable en ce sens. Lorsqu’il s’agira de sa propre cause ou de celle de son pays, il n’y a personne dont il ne puisse tirer une vengeance, qu’il regardera comme équitable et exemplaire; et s’il est assez intrépide pour sacrifier sa vie, il est maître de celle d’un autre, quelque bien gardé qu’il puisse être. Des exemples de ce courage ont souvent modéré le pouvoir absolu et empêché qu’il n’accablât ceux qui lui étaient soumis. Enfin, on peut dire que les affections sont dans la constitution animale, ce que sont les cordes sur un instrument de musique. Les cordes ont beau garder entre elles les proportions requises; si la tension est trop grande, l’instrument est mal monté, et son harmonie est éteinte. Mais si tandis que les unes sont au ton qui convient, les autres ne sont pas montées en proportion, la Lyre ou le Luth est mal accordé, et l’on n’exécutera rien qui vaille. Les différents systèmes de créatures répondent aux différentes espèces d’instruments; et dans le même genre d’instruments, ainsi que dans le même système de créatures, tous ne sont pas égaux, et ne portent pas les mêmes cordes. La tension qui convient à l’un briserait les cordes de l’autre, et peut-être l’instrument même. Le ton qui fait sortir toute l’harmonie de celui-ci, rend sourd ou fait crier celui-là. Entre les hommes, ceux qui ont le sentiment vif et délicat, ou que les plaisirs et les peines affectent aisément, doivent pour le maintien de cette balance intérieure sans laquelle la créature mal disposée à remplir ses fonctions, troublerait le concert de la société, posséder les autres affections, telles que la douceur, la commisération, la tendresse et l’affabilité, dans un degré fort élevé. Ceux, au contraire, qui sont froids, et dont le tempérament est placé sur un ton plus bas, n’ont pas besoin d’un accompagnement si marqué. Aussi la nature ne les a-t-elle pas destinés, ou à ressentir, ou à exprimer les mouvements tendres et passionnés au même point que les précédents. Il serait curieux de parcourir les différents tons des passions, les modes divers des affections et toutes ces mesures de sentiments qui différencient les caractères entre eux. Point de sujet susceptible de tant de charmes et de tant de difformités. Toutes les Créatures qui nous environnent, conservent sans altération l’ordre et la régularité requises dans leurs affections. Jamais d’indolence dans les services (96) qu’elles doivent à leurs petits et à leurs semblables. Lorsque notre voisinage ne les a point dépravés, la prostitution, l’intempérance et les autres excès leur sont généralement inconnus. Ces petites Créatures qui vivent comme en République, les Abeilles et les Fourmis suivent dans toute la durée de leur vie, les mêmes lois, s’assujettissent au même gouvernement, et montrent dans leur conduite toujours la même harmonie. Ces affections qui les encouragent au bien de leur espèce, ne se dépravent, ne s’affaiblissent, ne s’anéantissent jamais en elles. Avec le secours de la Religion et sous l’autorité des lois, l’homme vit d’une façon moins conforme à sa nature que ne font ces Insectes. Ces lois, dont le but est de l’affermir dans la pratique de la justice, sont souvent pour lui des sujets de révolte; et cette Religion qui tend à le sanctifier, le rend quelquefois la plus barbare des Créatures. On propose des questions; on se chicane sur des mots; on forme des distinctions; on passe aux dénominations odieuses; on proscrit de pures opinions sous des peines sévères. De là naissent les antipathies, les haines et les séditions. On en vient aux mains, et l’on voit à la fin la moitié de l’espèce se baigner dans le sang de l’autre moitié. J’oserais assurer, qu’il est presque impossible de trouver sur la terre une société d’hommes qui se gouvernent par des principes humains. Est-il surprenant, après cela, qu’on ait peine à trouver dans ces sociétés un homme qui soit vraiment homme, et qui vive conformément à sa nature? Mais après avoir expliqué ce que j’entends par des passions trop faibles ou trop fortes, et démontré que, quoique les unes et les autres passent quelquefois pour des Vertus, ce sont, à proprement parler, des imperfections et des vices; je viens à ce qui constitue la malice d’une manière plus évidente et plus avouée, et je réduis la chose à trois cas. I. Ou les affections sociales sont faibles et défectueuses. II. Ou les affections privées sont trop fortes. III. Ou les affections ne tendent ni au bien particulier de la Créature, ni à l’intérêt général de son espèce. Cette énumération est complète, et la Créature ne peut être dépravée, sans être comprise dans l’un ou l’autre de ces états, ou dans tous à la fois. Si je prouve donc que ces trois états sont contraires à ses vrais intérêts, il s’ensuivra que la vertu seule peut faire son bonheur, puisqu’elle seule suppose entre les affections tant sociales que privées, une juste balance, une sage et paisible économie. Au reste, lorsque nous assurons que l’économie des affections sociales fait le bonheur temporel, c’est autant que la Créature peut être heureuse dans ce monde. Nous ne prétendons rien prouver de contraire à l’expérience: or, elle ne nous apprend que trop bien que les orages passagers qui troublent l’homme le plus heureux, sont pour le moins aussi fréquents que les fautes légères qui échappent à l’homme le plus juste. Ajoutez à cela ces élans continuels vers l’Eternité, ces mouvements d’une âme qui sent le vide son état actuel, mouvements d’autant plus vifs que la ferveur est grande. D’où l’on peut conclure sans aller plus loin, que s’il est vrai qu’il y ait du bonheur attaché à la pratique des Vertus, comme nous le démontrons, il ne l’est pas moins que la Créature ne peut jouir d’une félicité proportionnée à ses désirs, d’un bonheur qui la remplisse, d’un repos immuable, que dans le sein de la Divinité. Voici donc ce qui nous reste à prouver. I. Que le principal moyen d’être bien avec soi et par conséquent d’être heureux, c’est d’avoir les affections sociales entières et énergiques; et que manquer de ces affections, ou les avoir défectueuses, c’est être malheureux. II. Que c’est un malheur que d’avoir les affections privées trop énergiques, et par conséquent au-dessus de la subordination que les affections sociales doivent leur imprimer. III. Enfin, que d’être pourvu d’affections dénaturées, ou de ces penchants qui ne tendent ni au bien particulier de la Créature, ni à l’intérêt général de son espèce, c’est le comble de la misère. Cinquième Partie. Section I. Pour démontrer que le principal moyen d’être heureux c’est d’avoir des affections sociales, et que manquer de ces penchants, c’est être malheureux; je demande en quoi consistent ces plaisirs et ces satisfactions qui font le bonheur de la Créature. On les distingue communément en plaisirs du corps, et en satisfactions de l’esprit. On ne disconvient pas que les satisfactions de l’esprit ne soient préférables aux plaisirs du corps. En tout cas, voici comment on pourrait le prouver. Toutes les fois que l’esprit a conçu une haute opinion du mérite d’une action, qu’il est vivement frappé de son héroïsme, et que cet objet a fait toute son impression, il n’y a ni terreurs ni promesses, ni peines ni plaisirs du corps, capables d’arrêter la Créature. On voit des Indiens, des Barbares, des malfaiteurs, et quelquefois les derniers des humains, s’exposer pour l’intérêt d’une troupe, par reconnaissance, par animosité, par des principes d’honneur ou de galanterie à des travaux incroyables, et défier la mort même; tandis que le moindre nuage d’esprit, le plus léger chagrin, un petit contretemps, empoisonnent et anéantissent les plaisirs du corps; et cela, lorsque placé d’ailleurs dans les circonstances les plus avantageuses, au centre de tout ce qui pouvait exciter et entretenir l’enchantement des sens, on était sur le point de s’y abandonner. C’est en vain qu’on essayerait de les rappeler: tant que l’esprit sera dans la même assiette, les efforts, ou seront inutiles, ou ne produiront qu’impatience et dégoût. Mais si les satisfactions de l’esprit sont supérieures aux plaisirs du corps, comme on n’en peut douter, il suit de là, que tout ce qui peut occasionner dans un Etre intelligent une succession constante de plaisirs intellectuels, importe plus à son bonheur que ce que lui offrirait une pareille chaîne de plaisirs corporels. Or, les satisfactions intellectuelles consistent ou dans l’exercice même des affections sociales, ou découlent de cet exercice en qualité d’effets. Donc, l’économie des affections sociales étant la source des plaisirs intellectuels, ces affections sociales seront seules capables de procurer à la Créature un bonheur constant et réel. Pour développer maintenant comment les affections sociales sont par elles-mêmes les plaisirs les plus vifs de la Créature, (travail superflu pour celui qui a éprouvé la condition de l’esprit sous l’empire de l’amitié, de la reconnaissance, de la bonté, de la commisération, de la générosité, et des autres affections sociales;) celui qui a quelques sentiments naturels, n’ignore point la douceur de ces penchants généreux; mais la différence que nous trouvons, tous tant que nous sommes, entre la solitude et la compagnie, entre la compagnie d’un indifférent et celle d’un ami, la liaison de presque tous nos plaisirs avec le commerce de nos semblables, et l’influence qu’une société présente ou imaginaire exerce sur eux, décident la question. Sans en croire le sentiment intérieur, la supériorité des plaisirs qui naissent des affections sociales sur ceux qui viennent des sensations, se reconnaît encore à des signes extérieurs, et se manifeste au dehors par des symptômes merveilleux. On la lit sur les visages; elle s’y peint en des caractères indicatifs d’une joie plus vive, plus complète, plus abondante, que celle qui accompagne le soulagement de la faim, de la soif et des plus pressants appétits. Mais l’ascendant actuel de cette espèce d’affection sur les autres, ne permet pas de douter de leur énergie. Lorsque les affections sociales se font entendre, leur voix suspend tout autre sentiment, et le reste des penchants garde le silence. L’enchantement des sens n’a rien de comparable: quiconque éprouvera successivement l’une et l’autre volupté, donnera sans balancer la préférence à la première. Mais pour prononcer avec équité, il faut les avoir éprouvées dans toute leur intensité. L’honnête homme peut connaître toute la vivacité des plaisirs sensuels; l’usage modéré qu’il en fait, répond de la sensibilité de ses organes et de la délicatesse de son goût: mais le méchant, étranger par son état aux affections sociales, est absolument incapable de juger des plaisirs qu’elles causent. Objecter que ces affections ne déterminent pas toujours la Créature qui les possède, c’est ne rien dire. Car si la Créature ne les ressent pas dans leur énergie naturelle, c’est comme si elle en était actuellement privée, et qu’elle l’eût toujours été. Mais en attendant la démonstration de cette proposition, nous remarquerons que moins une Créature aura d’affections sociale, plus il sera surprenant qu’elle prédomine: toutefois ce prodige n’est pas inouï. Or, si l’affection sociale, telle quelle, a pu dans une occasion surmonter la scélératesse, il reste incontestable que, fortifiée par un exercice assidu, elle aurait toujours prévalu. Telle est la puissance et le charme de l’affection sociale, qu’elle arrache la Créature à tout autre plaisir. Lorsqu’il est question des intérêts du sang, et dans cent autres occasions, cette passion maîtrise souverainement, et sa présence triomphe presque sans effort des tentations les plus séduisantes. Ceux qui ont fait quelque progrès dans les Sciences, et à qui les premiers principes des Mathématiques ne sont pas inconnues, assurent que l’esprit trouve dans ces vérités, quoique purement spéculatives, une sorte de volupté supérieure à celle des sens: or, on a beau creuser la Nature de ce plaisir de contemplation, on n’y découvre pas le moindre rapport avec les intérêts particuliers de la Créature. Le bien de son système individuel est ici pour zéro. L’admiration et la joie qu’elle ressent, tombent sur des choses extérieures et étrangères au Mathématicien; et quoique le sentiment des premiers plaisirs qu’il éprouve, et qui lui rendent habituelle l’étude de ces Sciences abstraites et pénibles, puisse devenir en lui une raison d’intérêt, ces premières voluptés, ces satisfactions originelles qui l’ont déterminé à ce genre d’occupation, ne peuvent avoir d’autre cause que l’amour de la vérité, la beauté de l’ordre et le charme des proportions; et cette passion considérée dans ce point de vue, est du genre des affections naturelles. Car puisque son objet n’est point dans l’étendue du système individuel de la Créature, il faut ou la traiter d’inutile, de superflue, et conséquemment d’inclination dénaturée; ou la prenant pour ce qu’elle est, l’approuver comme une délectation raisonnable, engendrée par la contemplation des nombres, de l’harmonie, des proportions et des accords qui sont observés dans la constitution des Etres, qui fixent l’ordre des choses et qui soutiennent l’Univers. Or, si ce plaisir de contemplation est si grand, que les voluptés corporelles n’ont rien qui l’égale, quel sera donc celui qui naît de l’exercice de la Vertu, qui suit une action héroïque? Car c’est alors que pour combler le bonheur de la Créature, une flatteuse approbation de l’esprit se réunit à des mouvements du coeur délicieux et presque divins. En effet, quel plus beau sujet de réflexions dans l’Univers, quelle plus ravissante matière à contempler qu’une action grande, noble et vertueuse? Est-il quelque chose dont la connaissance intérieure et la mémoire puissent causer une satisfaction plus pure, plus douce, plus complète et plus durable? Dans cette passion qui rapproche les sexes, si la tendresse du coeur se mêle à l’ardeur des sens, si l’amour de la personne accompagne celui du plaisir, quel surcroît de délectation! aussi quelle différence d’énergie entre le sentiment et l’appétit! Le premier a fait entreprendre des travaux incroyables, et braver la mort même, sans autre intérêt que celui de l’objet aimé, sans aucune vue de récompense: car où serait le fondement de cet espoir? En ce monde? La mort finit tout. Dans l’autre vie? Je ne connais point de Législateur qui ait ouvert le Ciel aux héros amoureux, et destiné des récompenses à leurs glorieux travaux. Les satisfactions intellectuelles qui naissent des affections sociales, sont donc supérieures aux plaisirs corporels; mais ce n’est pas tout, elles sont encore indépendantes de la santé, de l’aisance, de la gaieté et de tous les avantages de la fortune et de la prospérité. Si dans les périls, les craintes, les chagrins, les pertes et les infirmités, on conserve les affections sociales, le bonheur est en sûreté. Les coups qui frappent la Vertu, ne détruisent point le contentement (106) qui l’accompagne. Je dis plus. C’est une beauté qui a quelque chose de plus doux et de plus touchant dans la tristesse et dans les larmes qu’au milieu des plaisirs. Sa mélancolie a des charmes particuliers: ce n’est que dans l’adversité qu’elle s’abandonne à ces épanchements si tendres et si consolants. Si l’adversité n’empoisonne point ses douceurs, elle semble accroître sa force et relever son éclat. La Vertu ne parait avec toute sa splendeur que dans la tempête et sous le nuage; les affections sociales ne montrent toute leur valeur que dans les grandes afflictions. Si ce genre de passions est adroitement remué, comme il arrive à la représentation d’une bonne Tragédie, il n’y a aucun plaisir, à égalité de durée, qu’on puisse comparer à ce plaisir d’illusion. Celui qui fait nous intéresser au destin du Mérite et de la Vertu, nous attendrir sur le sort des bons, et soulever en leur faveur tout ce que nous avons d’humanité; celui-là, dis-je, nous jette dans un ravissement, et nous procure une satisfaction d’esprit et de coeur supérieure à tout ce que les sens ou les appétits causent de plaisirs. Nous conclurons de là que l’exercice actuel des affections sociales est une source des voluptés intellectuelles. Démontrons à présent qu’elles dérivent encore de cet exercice, en qualité d’effets. Nous remarquerons d’abord que le but des affections sociales relativement à l’esprit, c’est de communiquer aux autres les plaisirs qu’on ressent, de partager ceux dont ils jouissent, et de se flatter de leur estime et de leur approbation. La satisfaction de communiquer ses plaisirs, ne peut être ignorée que d’une Créature affligée d’une dépravation originelle et totale. Je passe donc à la satisfaction de partager le bonheur des autres, et de le ressentir avec eux, à ces plaisirs que nous recueillons de la félicité des Créatures qui nous environnent, soit par les récits que nous entendons, soit par l’air, les gestes, et les sons qui nous en instruisent; ces Créatures, fussent-elles d’une espèce différente, pourvu que les signes caractéristiques de leur joie soient à notre portée. Les plaisirs de participation sont si fréquents et si doux, qu’en parcourant de bonne foi tous les quarts d’heure amusants de la vie, on conviendra que ces plaisirs en ont rempli la plus grande et la plus délicieuse partie. Quant au témoignage qu’on se rend à soi- même, de mériter l’estime et l’amitié de ses semblables, rien ne contribue davantage à la satisfaction de l’esprit et au bonheur de ceux même à qui l’on donne le nom de voluptueux, dans la signification la plus vile. Les Créatures qui se piquent le moins de bien mériter de leur espèce, font parade dans l’occasion d’un caractère droit et moral. Elles se complaisent dans l’idée de valoir quelque chose. Idée chimérique à la vérité, mais qui les flatte, et qu’elles s’efforcent d’étayer en elles-mêmes, en se dérobant, à la faveur de quelques services rendus à un ou deux amis, une conduite pleine d’indignités. Quel Tyran, quel Voleur de grands chemins, quel infracteur déclaré des lois de la société n’a pas un compagnon, une société de gens de son espèce, une troupe de scélérats comme lui, dont les succès le réjouissent, à qui il fait part de ses prospérités; qu’il traite d’amis, et dont il épouse les intérêts comme les siens propres? Quel homme au monde est insensible aux caresses et à la louange de ses connaissances intimes? Toutes nos actions n’ont-elles pas quelque rapport à ce tribut? Les applaudissements de l’amitié n’influent-ils pas sur toute notre conduite? n’en sommes-nous pas même jaloux pour nos vices; n’entrent-ils pour rien dans la perspective de l’ambition, dans les fanfaronnades de la vanité, dans les profusions de la somptuosité, et même dans les excès de l’amour déshonnête? En un mot, si les plaisirs se calculaient, comme beaucoup d’autres choses, on pourrait assurer que ces deux sources, la participation au bonheur des autres, et le désir de leur estime, fournissent au moins neuf dixièmes de tout ce que nous en goûtons dans la vie. De sorte que de la somme entière de nos joies, il en resterait à peine un dixième qui ne découlât point de l’affection sociale, et qui ne dépendît pas immédiatement de nos inclinations naturelles. Or les effets sont proportionnés à leurs causes; le degré des affections sociales règle celui du contentement et du bonheur qu’elles procurent. De peur donc qu’on n’attende de quelque portion d’inclination naturelle l’entier et plein effet d’une affection sincère, complète et vraiment morale; de peur qu’on ne s’imagine qu’une dose légère d’affection sociale est capable de procurer tous les avantages de la société, et d’initier profondément à la participation au bonheur des autres; nous observerons que tout penchant tronqué, toute inclination rétrécie, se bornant sans sujet à quelque partie d’un tout qui doit intéresser, sera sans fondement réel et solide. L’amour de ses semblables, ainsi que tout autre penchant dont le bien privé n’est pas l’objet immédiat, peut être naturel ou dénaturé: s’il est dénaturé, il ne manquera pas de croiser les vrais intérêts de la société, et conséquemment d’anéantir les plaisirs qu’on en peut attendre; s’il est naturel, mais concentré, il se changera en une passion singulière, bizarre, capricieuse et qui n’est d’aucun prix. La Créature qu’il anime n’en a ni plus de Vertu ni plus de Mérite. Ceux pour qui ce vent souffle, n’ont aucun gage de sa durée: il s’est élevé sans raison; il peut changer ou cesser de même. La vicissitude continuelle de ces penchants que le caprice fait éclore, et qui entraînent l’âme de l’amour à l’indifférence et de l’indifférence à l’aversion, doit la tenir dans des troubles interminables, la priver peu à peu du sentiment des plaisirs de l’amitié, et la conduire enfin à une haine parfaite du genre humain. Au contraire, l’affection entière (d’où l’on a fait le nom d’intégrité,) comme elle est complète en elle-même, réfléchie dans son objet et poussée à sa juste étendue, est constante, solide et durable. Dans ce cas le témoignage que la Créature se rend à elle-même, d’une disposition équitable pour les hommes en général, justifie ses inclinations particulières, et ne la rend que plus propre à la participation des plaisirs d’autrui. Mais dans le cas d’une affection mutilée, ce penchant sans ordre, sans fondement raisonnable et sans loi, perd sans cesse à la réflexion; la conscience le désapprouve et le bonheur s’évanouit. Si l’affection partielle ruine la jouissance des plaisirs de sympathie et de participation, ce n’est pas tout; elle tarit encore la troisième source des satisfactions intellectuelles; je veux dire, le témoignage qu’on se rend à soi-même de bien mériter de tous ses semblables. Car d’où naîtrait ce sentiment présomptueux? Quel mérite solide peut-on se reconnaître? quel droit a-t-on sur l’estime des autres, quand l’affection qu’on a pour eux est si mal fondée? Quelle confiance exiger, lorsque l’inclination est si capricieuse? Qui comptera sur une tendresse qui pèche par la base, qui manque de principes? Sur une amitié que la même fantaisie, qui l’a bornée à quelques personnes, à une petite partie du genre humain, peut resserrer encore et exclure celui qui en jouit actuellement, comme elle en a privé une infinité d’autres qui méritaient de la partager. D’ailleurs, on ne doit point espérer que ceux dont la Vertu ne dirige ni l’estime ni l’affection, aient le bonheur de placer l’une et l’autre en des sujets qui les méritent. Ils auraient peine à trouver dans la multitude de ces amis de coeur dont ils se vantent, un seul homme dont ils prisassent les sentiments, dont ils chérissent la confiance, sur la tendresse duquel ils osassent jurer, et en qui ils pussent se complaire sincèrement. Car on a beau repousser les soupçons, et se flatter de l’attachement de gens incapables d’en former; l’illusion qu’on se fait, ne peut fournir que des plaisirs aussi frivoles qu’elle: quel est donc dans la Société le désavantage de ces gens à passions mutilées? La seconde source des plaisirs intellectuels ne fournit presque rien pour eux. L’affection entière jouit de toutes les prérogatives dont l’inclination partielle est privée: elle est constante, uniforme, toujours satisfaite d’elle-même, et toujours satisfaisante. La bienveillance et les applaudissements des bons lui sont tout acquis; et dans les cas désintéressés, elle obtiendra le même tribut des méchants. C’est d’elle que nous dirons avec vérité, que la satisfaction intérieure de mériter l’amour et l’approbation de toute Société, de toute Créature intelligente, et du principe éternel de toute Intelligence, ne l’abandonne jamais. Or, ce principe une fois admis, le Théisme adopté, les plaisirs qui naîtront de l’affection héroïque dont Dieu sera l’objet final, partageront son excellence et seront grands, nobles et parfaits comme lui. Avoir les affections sociales entières, ou l’intégrité de coeur et d’esprit, c’est suivre pas à pas la Nature, c’est imiter, c’est représenter l’Etre suprême, sous une forme humaine; et c’est en cela que consiste la Justice, la Piété, la Morale et toute la Religion naturelle. Mais de peur qu’on ne relègue dans l’Ecole ce raisonnement hérissé de phrases et de termes de l’art, et qu’une partie de cet Essai ne demeure sans fondement et sans fruit pour les gens du monde, essayons de démontrer les mêmes vérités d’une façon plus familière. Si l’on examine un peu la nature des plaisirs, soit qu’on les observe dans la retraite, dans l’étude et dans la contemplation, soit qu’on les considère dans les réjouissances publiques, dans les parties amusantes, et d’autres divertissements semblables, on conviendra qu’ils supposent essentiellement un tempérament libre d’inquiétude, d’aigreur et de dégoût; un esprit tranquille, satisfait de lui-même, et capable d’envisager sa condition propre sans chagrin. Mais cette disposition de tempérament et d’esprit, si nécessaire à la jouissance des plaisirs, est une suite de l’économie des affections. Quant au tempérament, nous savons par expérience qu’il n’y a point de fortune si brillante, de prospérité si suivie, d’état si parfait que l’inclination et les désirs ne puissent corrompre, et dont l’humeur et les caprices n’épuisassent bientôt les ressources, et ne ressentissent l’insuffisance. Les appétits désordonnés sèment la vie d’épines. Les passions effrénées sont troublées dans leur cours par une infinité d’obstacles, quelquefois impossibles, mais toujours pénibles à surmonter. Les chagrins naissent sous les pas de qui vit au hasard; il en trouve au-dedans, au-dehors, partout. Le coeur de certaines Créatures ressemble à ces enfants maussades et maladifs; ils demandent sans cesse, et on a beau leur donner tout ce qu’ils demandent, ils ne finissent point de crier. C’est un fonds inépuisable de peines et de troubles, qu’un dessein pris de satisfaire à toutes les fantaisies qu’il produit. Mais sans ces inconvénients qui ne sont pas généraux, les lassitudes, la messéance, l’embarras des filtrations, l’engorgement des liqueurs, le dérangement des esprits animaux, et toutes ces incommodités accidentelles dont les corps les mieux constitués ne sont pas exempts, ne suffisent-elles pas pour engendre la mauvaise humeur et le dégoût? Et ces vices ne deviendront-ils pas habituels, si l’on n’écarte leur influence, ou si l’on n’arrête leur progrès dans le tempérament? Or, l’exercice des affections sociales est l’émétique du dégoût; c’est le seul contre-poison de la mauvaise humeur. Car nous avons remarqué que lorsque la Créature prend son parti et se résout à guérir de ces maladies de tempérament, elle a recours aux plaisirs de la Société, elle se prête au commerce de ses semblables, et ne trouve de soulagement à sa tristesse et à ses aigreurs, que dans les distractions et les amusements de la compagnie. Dans ces dispositions fâcheuses, dira-t-on peut-être, la Religion est d’un puissant secours. Sans doute; mais quelle espèce de Religion? Si sa nature est consolante et bénigne; si la dévotion qu’elle inspire est douce, tranquille et gaie; c’est une affection naturelle, qui ne peut être que salutaire; mais les Ministres en l’altérant, la rendent-ils sombre et farouche, les craintes et l’effroi l’accompagnent-ils; combat-elle la fermeté, le courage et la liberté de l’esprit, c’est entre leurs mains un dangereux topique, et l’on remarque à la longue que ce précieux remède mal-à-propos administré, est pire que le mal. La considération effrayante de l’étendue de nos devoirs, un examen austère des mortifications qui nous sont prescrites, et la vue des gouffres ouverts pour les infracteurs de la Loi, ne sont pas toujours, et en tout temps, ni pour toutes sortes de personnes indistinctement des objets propres à calmer les agitations de l’esprit. Le tempérament ne peut qu’empirer, et ses aigreurs fermenter et s’accroître par la noirceur de ces réflexions. Si par avis, par crainte ou par besoin, la victime de ces idées mélancoliques cherche quelque diversion à leur obsession; si elle affecte le repos et la joie, qu’importe au fond? Tant qu’elle ne se désistera point de se pratique, son coeur sera toujours le même; elle n’aura que changé de grimace. Le Tigre est enchaîné pour un moment, ses actions ne décèlent pas actuellement sa férocité; mais en est-il plus soumis? Si vous brisez sa chaîne, en sera-t-il moins cruel? Non, certes. Qu’a donc opéré la Religion si maladroitement présentée? La Créature a le même fonds de tristesse; ses aigreurs n’en sont que plus abondantes et plus importunes, et ses plaisirs intellectuels que plus languissants et plus rares. Le Chien est donc revenu à son vomissement; mais plus maladif et plus dépravé. Si l’on objecte qu’à la vérité dans des conjonctures désespérantes, dans un délabrement d’affaires domestiques, dans un cours inaltérable d’adversités, les chagrins et la mauvaise humeur peuvent saisir et troubler le tempérament; mais que ce désastre n’est pas à craindre dans l’aisance et la prospérité, et que les commodités journalières de la vie, et les faveurs habituelles de la fortune, sont une barrière assez puissante contre les attaques que le tempérament peut avoir à soutenir; nous répondrons que plus la condition d’une Créature est gracieuse, tranquille et douce, plus les moindres contretemps, les accidents les plus légers, et les plus frivoles chagrins sont impatientants, désagréables et cuisants pour elle; que plus elle est indépendante et libre, plus il est aisé de la mécontenter, de l’offenser et de l’irriter, et que par conséquent plus elle a besoin du secours des affections sociales pour se garantir de la férocité. C’est ce que l’exemple des tyrans dont le pouvoir fondé sur le crime, ne se soutient que par la terreur, prouve suffisamment. Quant à la tranquillité d’esprit; voici comme on peut se convaincre qu’il n’y a que les affections sociales qui puissent procurer ce bonheur. On conviendra, sans doute, qu’une Créature telle que l’Homme, qui ne parvient que par un assez long exercice, à la maturité d’entendement et de raison, a appuyé ou appuie actuellement sur ce qui se passe au-dedans d’elle-même, connaît son caractère, n’ignore point ses sentiments habituels, approuve ou désapprouve sa conduite, et a jugé ses affections. On sait encore que, si par elle-même elle était incapable de cette recherche critique, on ne manque pas dans la Société de gens charitables, tout prêts à l’aider de leurs lumières; que les faiseurs de remontrances et les donneurs d’avis de sont pas rares, et qu’on en trouve autant et plus qu’on n’en veut. D’ailleurs, les Maîtres du Monde et les Mignons de la Fortune ne sont pas exempts de cette inspection domestique. Toutes les impostures de la flatterie se réduisent la plupart du temps à leur en familiariser l’usage, et ses faux portraits à les rappeler à ce qu’ils sont en effet. Ajoutez à cela que plus on a de vanité et moins on se perd de vue: l’amour-propre est grand contemplateur de lui-même; mais quand une indifférence parfaite sur ce qu’on peut valoir, rendrait paresseux à s’examiner, les feints égards pour autrui et les désirs inquiets et jaloux de réputation, exposeraient encore assez souvent notre conduite et notre caractère à nos réflexions. D’une ou d’autre façon, toute Créature qui pense, est nécessitée par sa nature à souffrir la vue d’elle-même, et à avoir à chaque instant sous les yeux les images errantes de ses actions, de sa conduite et de son caractère: ces objets qui lui sont individuellement attachés, qui la suivent partout, doivent passer et repasser sans cesse dans son esprit: or, si rien n’est plus importun, plus fatiguant et plus fâcheux que leur présence à celui qui manque d’affections sociales, rien n’est plus satisfaisant, plus agréable et plus doux pour celui qui les a soigneusement conservées. Deux choses qui doivent horriblement tourmenter toute Créature raisonnable; c’est le sentiment intérieur d’une action injuste, ou d’une conduite odieuse à ses semblables; ou le souvenir d’une action extravagante, ou d’une conduite préjudiciable à ses intérêts et à son bonheur. De ces tourments, c’est le premier qu’on appelle proprement en Morale ou Théologie, Conscience. Craindre un Dieu, ce n’est pas avoir pour cela de la Conscience. Pour s’effrayer des malins esprits, des sortilèges, des enchantements, des possessions, des conjurations et de tous les maux qu’une nature injuste, méchante et diabolique peut infliger, ce n’est pas en être plus consciencieux. Craindre un Dieu, sans être ni se sentir coupable de quelque action digne de blâme et de punition; c’est l’accuser d’injustice, de méchanceté, de caprice, 30 et par conséquent, c’est craindre un Diable et non pas un Dieu. La crainte de l’Enfer et toutes les terreurs de l’autre monde ne marquent de la Conscience, que quand elles sont occasionnées par un aveu intérieur des crimes que l’on a commis: mais si la Créature fait intérieurement cet aveu, à l’instant la Conscience agit, elle indique le châtiment, et la Créature s’en effraie, quoique la Conscience ne le lui rende pas évident. La Conscience religieuse suppose donc la Conscience naturelle et morale. La crainte de Dieu accompagne toujours celle-là; mais elle tire toute sa force de la connaissance du mal commis et de l’injure faite à l’Etre suprême, en présence duquel, sans égard pour la vénération que nous lui devons, nous avons osé le commettre. Car la honte d’avoir failli aux yeux d’un Etre si respectable, doit travailler en nous, même en faisant abstraction des notions particulières de sa justice, de sa toute-puissance, et de la distribution future des récompenses et des châtiments. Nous avons dit qu’aucune Créature ne fait le mal méchamment et de propos délibéré, sans s’avouer intérieurement digne de châtiment; et nous pouvons ajouter en ce sens que toute Créature sensible a de la Conscience. Ainsi le méchant doit attendre et craindre de tous, ce qu’il reconnaît avoir mérité de chacun en particulier. De la frayeur de Dieu et des hommes, naîtront donc les alarmes et les soupçons. Mais le terme de Conscience, emporte quelque chose de plus dans toute Créature raisonnable. Il indique une connaissance de la laideur des actions punissables et une honte secrète de les avoir commises. Il n’y a peut-être pas une Créature parfaitement insensible à la honte des crimes qu’elle a commis; pas une qui se reconnaisse intérieurement digne de l’opprobre et de la haine de ses semblables, sans regret et sans émotion; pas une qui parcoure sa turpitude d’un oeil indifférent. En tout cas, si ce monstre existe, sans passion pour le bien et sans aversion pour le mal, il sera d’un côté dénué de toute affection naturelle, et par conséquent dans une indigence parfaite des plaisirs intellectuels; de l’autre, il aura tous les penchants dénaturés dont une Créature peut être infectée. Manquer de Conscience, ou n’avoir aucun sentiment de la difformité du vice, c’est donc être souverainement misérable. Mais avoir de la Conscience et pécher contre elle, c’est s’exposer même ici bas, comme nous l’avons démontré, aux regrets et à des peines continuelles. Un homme qui dans un premier mouvement, a le malheur de tuer son semblable, revient subitement a la vue de ce qu’il a fait; sa haine se change en pitié, et sa fureur se tourne contre lui-même. Tel est le pouvoir de l’objet. Mais il n’est pas au bout de ses peines: il ne retrouve pas sa tranquillité en perdant de vue le cadavre: il entre ensuite en agonie; le sang du mort coule derechef a ses yeux: il est transi d’horreur, et le souvenir cruel de son action le poursuit en tout lieu. Mais si l’on supposait que cet Assassin a vu expirer son compagnon sans frémir, et qu’aucun trouble, qu’aucun remords, qu’aucune émotion n’a suivi le coup, je dirais, ou qu’il ne reste à ce Scélérat aucun sentiment de la difformité du crime, qu’il est sans affection naturelle, et par conséquent sans paix au-dedans de lui-même, et sans félicité; ou que s’il a quelque notion de beauté morale, c’est un assemblage capricieux d’idées monstrueuses et contradictoires, un composé d’opinions fantasques, une ombre défigurée de la Vertu; que ce sont des préjugés extravagants qu’il prend pour le grand, l’héroïque et le beau des sentiments: or, que ne souffre point un homme dans cet état! Le fantôme qu’il idolâtre, n’a point de forme constante; c’est un Protée d’honneur qu’il ne sait pas où saisir, et dont la poursuite le jette dans une infinité de perplexités, de travaux et de dangers. Nous avons démontré que la Vertu seule, digne en tout temps de notre estime et de notre approbation, peut nous procurer des satisfactions réelles. Nous avons fait voir que celui, qui, séduit par une Religion absurde, ou entraîné par la force d’un usage barbare, a prostitué son hommage à des Etres qui n’ont de la Vertu que le nom, doit, ou par l’inconstance d’une estime si mal placée, ou par les actions horribles qu’il sera forcé de commettre, perdre tout amour de la justice, et devenir parfaitement misérable; ou si la Conscience n’est pas encore muette, passer des soupçons aux alarmes, marcher de trouble en trouble, et vivre en désespéré. Il est impossible qu’un Enthousiaste furieux, un Persécuteur plein de rage, un Meurtrier, un Duelliste, un Voleur, un Pirate, ou tout autre ennemi des affections sociales et du genre humain, suive quelques principes constants, quelques lois invariables dans la distribution qu’il fait de son estime, et dans le jugement qu’il porte des actions. Ainsi plus il attise son zèle, plus il est entêté d’honneur, plus il dégrade sa nature, plus son caractère est dépravé; plus il prend d’estime et s’extasie d’admiration pour quelque pratique vicieuse et détestable, mais qu’il imagine grande, vertueuse et belle, plus il s’engage en contradictions, et plus insupportable de jour en jour lui deviendra son état. Car il est certain qu’on ne peut affaiblir une inclination naturelle ou fortifier un penchant dénaturé, sans altérer l’économie générale des affections. Mais la dépravation du caractère étant toujours proportionnelle à la faiblesse des affections naturelles et à l’intensité des penchants dénaturés, je conclus que, plus on aura de faux principes d’honneur et de Religion, plus on sera mécontent de soi-même, et plus par conséquent on sera misérable. Ainsi toutes notions marquées au coin de la superstition, tout caractère opposé à la justice et tendant à l’inhumanité; notions chéries, caractère affecté, soit pas une fausse Conscience, soit pas un point d’honneur mal entendu, ne feront qu’irriter cette autre Conscience honnête et vraie, qui ne nous passe rien, aussi prompte à nous punir de toute action mauvaise, par ses reproches, qu’à nous récompenser des actes vertueux, par son approbation et ses éloges. Si celui, qui, sous quelque autorité que ce soit, commet un seul crime, était excusable de l’avoir commis, il pourrait se plonger en sûreté de Conscience, dans des abominations telles qu’il ne les imagine peut-être pas sans horreur, toutes les fois qu’il aura les mêmes garants de son obéissance. Voilà ce qu’un moment de réflexion ne manquera pas d’apprendre à quiconque entraîné par l’exemple de ses semblables, sera tenté de prêter sa main à des actions que son coeur désapprouvera. Quant au souvenir du tort fait aux vrais intérêts et au bonheur présent par une conduite extravagante et déraisonnable; c’est la seconde branche de la Conscience. Le sentiment d’une difformité morale contractée par les crimes et par les injustices, n’affaiblit, ni ne suspend l’effet de cette importune réflexion; car quand le méchant ne rougirait pas en lui-même de sa dépravation, il n’en reconnaîtrait pas moins, que par elle il a mérité la haine de Dieu et des Hommes. Mais une Créature dépravée, n’eût-elle pas le moindre soupçon de l’existence d’un Etre suprême, en considérant toutefois que l’insensibilité pour le Vice et pour la Vertu suppose un désordre complet dans les affections naturelles; désordre que la dissimulation la plus profonde ne peut dérober, on conçoit qu’avec ce malheureux caractère, elle n’aura pas grande part dans l’estime, l’amitié et la confiance de ses semblables, et que par conséquent elle aura fait un préjudice considérable à ses intérêts temporels et à son bonheur actuel. Qu’on ne dise pas que la connaissance de ce préjudice lui échappera; elle verra tous les jours avec regret et jalousie les manières obligeantes, affectueuses, honorables, dont les honnêtes gens se comblent réciproquement. Mais puisque partout où l’affection sociale est éteinte, il y a nécessairement dépravation, le trouble et les aigreurs doivent accompagner cette conscience intéressée, ou le sentiment intérieur du tort qu’une conduite folle et dépravée a porté aux vrais intérêts et à la félicité temporelle. Par tout ce que nous avons dit, il est aisé de comprendre combien le bonheur dépend de l’économie des affections naturelles. Car si la meilleure partie de la félicité consiste dans les plaisirs intellectuels, et si les plaisirs intellectuels découlent de l’intégrité des affections sociales, il est évident que quiconque jouit de cette intégrité, possède les sources de la satisfaction intérieure; satisfaction qui fait tout le bonheur de la vie. Quant aux plaisirs du corps et des sens, c’est bien peu de choses; c’est une faible satisfaction, si les affections sociales ne la relèvent et ne l’animent. Bien vivre, ne signifie chez certaines gens que bien boire et bien manger. Il me semble que c’est faire beaucoup d’honneur à ces Messieurs que de convenir avec eux que vivre ainsi, c’est se presser de vivre; comme si c’était se presser de vivre que de prendre des précautions exactes pour ne jouir presque point de la vie. Car si notre calcul est juste, cette sorte de voluptueux glisse sur les grands plaisirs avec une rapidité qui leur permet à peine de les effleurer. Mais quelques piquants que soient les plaisirs de la table, quelque utile que le palais soit au bonheur, et quelque profonde que soit la science des bons repas, il est à présumer que je ne sais quelle ostentation d’élégance dans la façon d’être servi, et que la gloire d’exceller dans l’art de bien traiter son monde, sont dans les gens de plaisir la haute idée qu’ils ont de leurs voluptés; car l’ordonnance des services, l’assortiment des mets, la richesse du buffet, et l’intelligence du Cuisinier mis à part, le reste ne vaut presque pas la peine d’entrer en ligne de compte, de l’aveu même de ces Epicuriens. La débauche, qui n’est autre chose, qu’un goût trop vif pour les plaisirs des sens, emporte avec elle l’idée de société. Celui qui s’enferme pour s’enivrer, passera pour un sot, mais non pour un débauché. On traitera ses excès de crapule, mais non de libertinage. Les femmes débauchées; je dis plus, les dernières des Prostituées n’ignorent pas combien il importe à leur commerce de persuader ceux à qui elles livrent ou vendent leurs charmes, que le plaisir est réciproque, et qu’elles n’en reçoivent pas moins qu’elles en donnent. Sans cette imagination qui soutient, le reste serait misérable, même pour les plus grossiers libertins. Y a-t-il quelqu’un, qui seul et séparé de tout commerce, puisse se procurer, concevoir même quelque satisfaction durable? Quel est le plaisir des sens capable de tenir contre les ennuis de la solitude? Quelque exquis qu’on le suppose, y a-t-il homme qui ne s’en dégoûte, s’il ne peut s’en rendre la possession agréable en le communiquant à un autre? Qu’on fasse des systèmes tant qu’on voudra; qu’on affecte pour l’approbation de ses semblables, tout le mépris imaginable; que pour assujettir la nature à des principes d’intérêt injurieux et nuisibles à la Société, on se tourmente de toute sa force; ses vrais sentiments éclateront: à travers les chagrins, les troubles et les dégoûts, on dévoilera tôt ou tard les suites funestes de cette violence, le ridicule d’un pareil projet, et le châtiment qui convient à d’aussi monstrueux efforts. Les plaisirs des sens, ainsi que les plaisirs de l’esprit, dépendent donc des affections sociales: où manquent ces inclinations, ils sont sans vigueur et sans force, et quelquefois même ils excitent l’impatience et le dégoût: ces sensations, sources fécondes de douceurs et de joie, sans eux ne rendent qu’aigreurs et que mauvaise humeur, et n’apportent que satiété et qu’indifférence. L’inconstance des appétits et la bizarrerie des goûts si remarquables en tous ceux dont le sentiment n’assaisonne pas les plaisirs, en sont des preuves suffisantes. La communication soutient la gaieté, le partage anime l’amour. La passion la plus vive ne tarde pas à s’éteindre, si je ne sais quoi de réciproque, de généreux et de tendre, ne l’entretient: sans cet assaisonnement la plus ravissante beauté serait bientôt délaissée. Tout amour qui n’a de fondement que dans la jouissance de l’objet aimé, se tourne bientôt en aversion: l’effervescence des désirs commence, et la satiété que suivent les dégoûts, achève de tourmenter ceux qui se livrent aux plaisirs avec emportement. Leurs plus grandes douceurs sont réservées pour ceux qui savent se modérer. Toutefois ils sont les premiers à convenir du vide qu’ils y trouvent. Les hommes sobres goûtent les plaisirs des sens dans toute leur excellence, et ils sont tous d’accord que, sans une forte teinture d’affection sociale, ils ne donnent aucune satisfaction réelle. Mais avant que de finir cet Article, nous allons remettre pour la dernière fois le penchant social dans la balance, et peser en gros les avantages de l’intégrité et les suites fâcheuses du défaut de poids dans cette affection. On est suffisamment instruit des soins nécessaires au bien-être de l’animal, pour savoir que sans l’action, sans le mouvement et les exercices, le corps languit et succombe sous les humeurs qui l’oppressent; que les nourritures ne font alors qu’augmenter son infirmité; que les esprits qui manquent d’occupation au dehors, se jettent sur les parties intérieures et les consument; enfin, que la Nature devient elle-même sa propre proie et se dévore. La santé de l’âme demande les mêmes attentions; cette partie de nous-mêmes a des exercices qui lui sont propres et nécessaires: si vous l’en privez, elle s’appesantit et se détraque. Détournez les affections et les pensées de leurs objets naturels, elles reviendront sur l’esprit, et le rempliront de désordre et de trouble. Dans les animaux et les autres Créatures, à qui la Nature n’a pas accordé la faculté de penser dans ce degré de perfection que l’homme possède; telle a du moins été sa prévoyance, que la quête journalière de leur vie, leurs occupations domestiques, et l’intérêt de leur espèce consument tout leur temps, et qu’en satisfaisant à ces fonctions différentes, la passion les met toujours dans un agitation proportionnelle à leur constitution. Qu’on tire ces Créatures de leur état laborieux et naturel, et qu’on les place dans une abondance qui satisfasse sans peine et avec profusion à tous leurs besoins, leur tempérament ne tardera pas à se ressentir de cette luxurieuse oisiveté, et leurs facultés à se dépraver dans cette commode inaction. Si on leur accorde la nourriture à meilleur marché que la Nature ne l’avait entendu, elles rachèteront bien ce petit avantage par la perte de leur sagacité naturelle, et de presque toutes les vertus de leur espèce. Il n’est pas nécessaire de démontrer cet effet par des exemples. Quiconque a la moindre teinture d’histoire naturelle, quiconque n’a pas dédaigné tout à fait d’observer la conduite des animaux, et de s’instruire de leur façon de vivre et de conserver leur espèce, a dû remarquer, sans sortir du même système, une grande différence entre l’adresse des animaux sauvages et celle des animaux apprivoisés. On peut dire que ceux-ci ne sont que des bêtes en comparaison de ceux-là. Ils n’ont ni la même industrie, ni le même instinct. Ces qualités seraient faibles en eux, tant qu’ils resteront dans un esclavage aisé: mais leur rend-on la liberté? rentrent-ils dans la nécessité de pourvoir à leurs besoins? ils recouvrent toutes leurs affections naturelles, et avec elles, toute la sagacité de leur espèce. Ils reprennent dans la peine toutes les vertus qu’ils avaient oubliées dans l’aisance; ils s’unissent entre eux plus étroitement; ils montrent plus de tendresse pour leurs petits; ils prévoient les saisons; ils mettent en usage toutes les ressources que la Nature leur suggère pour la conservation de leur espèce, contre l’incommodité des temps et les ruses de leurs ennemis. Enfin, l’occupation et le travail les remettent dans leur bonté naturelle, et la nonchalance et les autres vices les abandonnent avec l’abondance et l’oisiveté. Entre les Hommes, l’indigence condamne les uns au travail; tandis que d’autres dans une abondance complète s’engraissent de la peine et de la sueur des premiers. Si ces opulents ne suppléent par quelque exercice convenable aux fatigues du corps dont ils sont dispensés par état; si loin de se livrer à quelque fonction honnête par elle-même et profitable à la Société, telles que la littérature, les sciences, les arts, l’agriculture, l’économie domestique, ou les affaires publiques, ils regardent avec mépris toute occupation en général; s’ils trouvent qu’il est beau de s’ensevelir dans une oisiveté profonde, et de s’assoupir dans une mollesse ennemie de toute affaire, il n’est pas possible qu’à la faveur de cette nonchalance habituelle les passions n’exercent pas tous leurs caprices, et que dans ce sommeil des affections sociales, l’esprit qui conserve toute son activité, ne produise mille monstres divers. A quel excès la débauche n’est-elle pas portée dans ces villes qui sont depuis longtemps le siège de quelque Empire? Ces endroits peuplés d’une infinité de riches fainéants et d’une multitude d’ignorants illustres, sont plongés dans le dernier débordement. Partout ailleurs où les hommes assujettis au travail dès la jeunesse, se font honneur d’exercer dans un âge plus avancé des fonctions utiles à la Société, il n’en est pas ainsi. Les désordres, habitants des grandes Villes, des Cours, des Palais, de ces Communautés opulentes de Dervis oiseux, et de toute Société dans laquelle la richesse a introduit la fainéantise, sont presque inconnus dans les Provinces éloignées, dans les petites Villes, dans les familles laborieuses, et chez l’espèce de peuple qui vit de son industrie. Mais si nous n’avons rien avancé jusqu’à présent sur notre constitution intérieure qui ne soit dans la vérité; si l’on convient que la Nature a des lois qu’elle observe avec autant d’exactitude dans l’ordonnance de nos affections, que dans la production de nos membres et de nos organes; s’il est démontré que l’exercice est essentiel à la santé de l’âme, et que l’âme n’a point d’exercice plus salutaire que celui des affections sociales; on ne pourra nier que, si ces affections sont paresseuses ou léthargiques, la constitution intérieure ne doive souffrir et se déranger. On aura beau faire un art de l’indolence, de l’insensibilité et de l’indifférence, s’envelopper dans une oisiveté systématique et raisonnée, les passions n’en auront que plus de facilité pour forcer leur prison, se mettre en pleine liberté, et semer dans l’esprit le désordre, le trouble et les inquiétudes. Privées de tout emploi naturel et honnête, elles se répondront en actions capricieuses, folles, monstrueuses et dénaturées. La balance qui les tempérait sera bientôt détruite, et l’architecture intérieure s’écroulera de fond en comble. Ce serait avoir des idées bien imparfaites de la méthode que la Nature observe dans l’organisation des animaux, que d’imaginer qu’un aussi grand appui, qu’une colonne aussi considérable dans l’édifice intérieur, que l’est l’économie des affections, peut être abattue ou ébranlée sans entraîner l’édifice avec elle, ou le menacer d’une ruine totale. Ceux qui seront initiés dans cette architecture morale, y remarqueront un ordre, des parties, des liaisons, des proportions et un édifice, tel qu’une passion seule trop étendue ou trop poussée affaiblit ou surcharge le reste, et tend à la ruine du Tout. C’est ce qui arrive dans le cas de la frénésie et de l’aliénation. L’esprit trop violemment affecté d’un objet triste ou gai, succombe sous son effort, et sa chute ne prouve que trop bien la nécessité du contrepoids et de la balance dans les affections. Ils distingueront dans les Créatures différents ordres de passions, plusieurs espèces d’inclinations, et des penchants variés selon la différence des sexes, des organes et des fonctions de chacune. Ils s’apercevront que, dans chaque système, l’énergie et la diversité des causes répondent toujours exactement à la grandeur et à la diversité des effets à produire, et que la constitution et les forces extérieures déterminent absolument l’économie intérieure des affections. De sorte que partout où l’excès ou la faiblesse des affections, l’indolence ou l’impétuosité des penchants, l’absence des sentiments naturels ou la présence de quelques passions étrangères, caractériseront deux espèces rassemblées et confondues dans le même individu, il doit y avoir imperfection et désordre. Rien de plus propre à confirmer notre système, que la comparaison des Etres parfaits avec ces Créatures originellement imparfaites, estropiées entre les mains de la Nature, et défigurées par quelque accident qu’elles ont essuyé dans la matrice qui les a produites. Nous appelons production monstrueuse, le mélange de deux espèces, un composé de deux sexes. Pourquoi donc celui dont la constitution intérieure est défigurée, et dont les affections sont étrangères à sa nature, ne serait-il pas un monstre? Un animal ordinaire nous paraît monstrueux et dénaturé, quand il a perdu son instinct, quand il fuit ses semblables, lorsqu’il néglige ses petits et pervertit la destination des talents ou des organes qu’il a reçus. De quel oeil devons-nous regarder, de quel nom appeler un homme qui manque des affections convenables à l’espèce humaine, et qui décèle un génie et un caractère contraire à la nature de l’homme? Mais quel malheur n’est-ce pas pour une Créature destinée à la Société, plus particulièrement qu’aucune autre, d’être dénuée de ces penchants qui la porteraient au bien et à l’intérêt général de son espèce? car il faut convenir qu’il n’y en a point de plus ennemie de la solitude que l’homme dans son état naturel. Il est entraîné, malgré qu’il en ait, à rechercher la connaissance, la familiarité et l’estime de ses semblables; telle est en lui la force de l’affection sociale, qu’il n’y a ni résolution, ni combat, ni violence, ni précepte qui le retiennent; il faut ou céder à l’énergie de cette passion, ou tomber dans un abattement affreux et dans une mélancolie qui peut être mortelle. L’Homme insociable, ou celui qui s’exile volontairement du monde, et qui rompant tout commerce avec la Société, en abjure entièrement les devoirs, doit être sombre, triste, chagrin et mal constitué. L’Homme séquestré, ou celui qui est séparé des hommes et de la Société; par accident ou par force, doit éprouver dans son tempérament, de funestes effets de cette séparation. La tristesse et la mauvaise humeur s’engendrent partout où l’affection sociale est éteinte ou réprimée: mais a-t-elle occasion d’agir en pleine liberté, et de se manifester dans toute son énergie, elle transporte la Créature. Celui dont on a brisé les liens, qui renaît à la lumière au sortir d’un cachot où il a été longtemps détenu, n’est pas plus heureux dans les premiers moments de sa liberté. Il y a peu de personnes qui n’aient éprouvé la joie dont on est pénétré, lorsqu’après une longue retraite, une absence considérable, on ouvre son esprit, on décharge son coeur, on épanche son âme dans le sein d’un ami. Cette passion se manifeste encore bien clairement dans les personnes qui remplissent des postes éminents, dans les Princes, dans les Monarques et dans tous ceux que leur condition met au dessus du commerce ordinaire des hommes, et qui pour se conserver leurs respects, trouvent à propos de leur dérober leur personne, et de laisser entre les hommages et leur trône, une vaste distance. Ils ne 31 sont pas toujours les mêmes: cette affectation se dément dans le domestique. Ces ténébreux Monarques de l’Orient, ces fiers Sultans, se rapprochent de ceux qui les environnent, se livrent et se communiquent: on remarque, à la vérité, qu’ils ne s’adressent pas ordinairement aux plus honnêtes gens; mais qu’importe à la certitude de nos propositions? Il suffit que, soumis à la commune loi, ils aient besoin de confidents et d’amis. Que des gens sans aucun mérite, que des esclaves, que des hommes tronqués, que les mortels quelquefois les plus vils et les plus méprisables, remplissent ces places d’honneur et soient érigés en favoris; l’énergie de l’affection sociale n’en sera que plus marquée. C’est pour des monstres que ces Princes sont hommes: ils s’inquiètent pour eux; c’est avec eux qu’ils se déploient, qu’ils sont ouverts, libres, sincères et généreux: c’est en leurs mains qu’ils se plaisent quelquefois à déposer leur Sceptre. Plaisir franc et désintéressé, (135) et même en bonne politique, la plupart du temps opposé à leurs vrais intérêts; mais toujours au bonheur de leurs Sujets. C’est dans ces contrées où l’amour des Peuples ne dispose point du Monarque, mais la faiblesse pour quelque vile Créature; c’est dans ces contrées, dis-je, qu’on voit l’étendard de la tyrannie arboré dans toutes ses couleurs: le Prince devient sombre, méfiant et cruel; ses Sujets ressentent l’effet de ces passions, horribles, mais nécessaires supports d’une Couronne environnée de nuages épais et couverte d’une obscurité qui la dérobe éternellement aux yeux, à l’accès et à la tendresse. Il est inutile d’appuyer cette réflexion du témoignage de l’Histoire. D’où l’on voit quelle est la force de l’affection sociale, à quelle profondeur elle est enracinée dans notre nature, par combien de branches elle est entrelacée avec les autres passions, et jusqu’à quel point elle est nécessaire à l’économie des penchants et à notre félicité. Il est donc vrai que le grand et principal moyen d’être bien avec soi, c’est d’avoir les affections sociales, et que manquer de ces penchants, c’est être misérable; ce que j’avais à démontrer. Section II. Nous avons maintenant à prouver que la violence des affections privées rend la Créature malheureuse. Pour procéder avec quelque méthode, nous remarquerons d’abord que toutes les passions relatives à l’intérêt particulier et à l’économie privée de la Créature, se réduisent à celles-ci: L’amour de la vie; le ressentiment des injures; l’amour des femmes et des autres plaisirs des sens; le désir des commodités de la vie; l’émulation ou l’amour de la gloire et des applaudissements; l’indolence ou l’amour des aises et du repos. C’est dans ces penchants relatifs au système individuel que consistent l’intérêt et l’amour-propre. Ces affections modérées et retenues dans de certaines bornes, ne sont par elles-mêmes ni injurieuses à la Société, ni contraires à la Vertu morale; c’est leur excès qui les rend vicieuses. Estimer la vie plus qu’elle ne vaut, c’est être lâche. Ressentir trop vivement une injure, c’est être vindicatif. Aimer le sexe et les autres plaisirs des sens, avec excès, c’est être luxurieux. Poursuivre avec avidité les richesses, c’est être avare. S’immoler aveuglément à l’honneur et aux applaudissements, c’est être ambitieux et vain. Languir dans l’aisance, et s’abandonner sans réserve au repos, c’est être paresseux. Voilà le point où les passions privées deviennent nuisibles au bien général; et c’est aussi dans ce degré d’intensité qu’elles sont pernicieuses à la Créature elle-même; comme on va voir en les parcourant chacune en particulier. Si quelque affection privée pouvait balancer les penchants généraux, sans préjudicier au bonheur particulier de la Créature, ce serait, sans contredit, l’amour de la vie. Qui croirait cependant qu’il n’y en a aucune dont l’excès produise de si grands désordres, et soit plus fatal à la félicité? Que la vie soit quelquefois un malheur; c’est un fait généralement avoué. Quand une Créature en est réduite à désirer sincèrement la mort; c’est la traiter avec rigueur que de lui commander de vivre. Dans ces conjonctures, quoique la Religion et la raison retiennent le bras, et ne permettent pas de finit ses maux en terminant ses jours, s’il se présente quelque honnête et plausible occasion de périr, on peut l’embrasser sans scrupule. C’est dans ces circonstances que les parents et les amis se réjouissent avec raison de la mort d’une personne qui leur était chère, quoiqu’elle ait eu peut-être la faiblesse de se refuser au danger, et de prolonger son malheur autant qu’il était en elle. Puisque la nécessité de vivre est quelquefois un malheur; puisque les infirmités de la vieillesse rendent communément la vie importune; puisqu’à tout âge, c’est un bien que la Créature est sujette à surfaire et à conserver à plus haut prix qu’il ne vaut; il est évident que l’amour de la vie ou l’horreur de la mort peut l’écarter de ses vrais intérêts, et la contraindre par son excès à devenir la plus cruelle ennemie d’elle-même. Mais quand on conviendrait qu’il est de l’intérêt de la Créature de conserver sa vie, dans quelque conjoncture et à quelque prix que ce puisse être, on pourrait encore nier qu’il fût de son bonheur d’avoir cette passion dans un degré violent. L’excès est capable de l’écarter de son but, et de la rendre inefficace: cela n’a presque pas besoin de preuve. Car quoi de plus commun que d’être conduit par la frayeur dans le péril que l’on fuyait? que peut faire pour sa défense et pour son salut, celui qui a perdu la tête? Or, il est certain que l’excès de la crainte ôte la présence d’esprit. Dans les grandes et périlleuses occasions, c’est le courage, c’est la fermeté qui sauve. Le brave échappe à un danger qu’il voit: mais le lâche sans jugement et sans défense, se hâte vers le précipice que son trouble lui dérobe, et se jette tête baissée dans un malheur qui peut-être ne venait point à lui. Quand les suites de cette passion ne seraient pas aussi fâcheuses que nous les avons représentées, il faudrait toujours convenir qu’elle est pernicieuse en elle-même, si c’est un malheur que d’être lâche, et si rien n’est plus triste que d’être agité par ces spectres et ces horreurs qui suivent partout ceux qui redoutent la mort. Car ce n’est pas seulement dans les périls et les hasards que cette crainte importune: lorsque le tempérament en est dominé, elle ne fait point de quartier: on frémit dans la retraite la plus assurée; dans le réduit le plus tranquille on s’éveille en sursaut. Tout sert à ses fins; aux yeux qu’elle fascine, tout objet est un monstre: elle agit dans le moment où les autres s’en aperçoivent le moins; elle se fait sentir dans les occasions les plus imprévues; il n’y a point de divertissements si bien préparés, de parties si délicieuses, de quarts d’heure si voluptueux qu’elle ne puisse déranger, troubler, empoisonner. On pourrait avancer qu’en estimant le bonheur, non par la possession de tous les avantages auxquels il est attaché; mais par la satisfaction intérieure que l’on ressent, rien n’est plus malheureux qu’une Créature lâche et peureuse. Mais si l’on ajoute à tous ces inconvénients, les faiblesses occasionnées et les bassesses exigées par un amour excessif de la vie; si l’on met en compte toutes ces actions sur lesquelles on ne revient jamais qu’avec chagrin, quand on les a commises, et qu’on ne manque jamais de commettre, quand on est lâche; si l’on considère la triste nécessité de sortir perpétuellement de son assiette naturelle, et de passer de perplexité en perplexité, il n’y aura point de Créature assez vile pour trouver quelque satisfaction à vivre à ce prix. Et quelle satisfaction pourrait-elle y trouver? Après avoir sacrifié la Vertu, l’honneur, la tranquillité et tout ce qui fait le bonheur de la vie. Un amour excessif de la vie est donc contraire aux intérêts réels et au bonheur de la Créature. Le ressentiment est une passion fort différente de la crainte; mais qui dans un degré modéré n’est ni moins nécessaire à notre sûreté, ni moins utile à notre conservation. La crainte nous porte à fuir le danger; le ressentiment nous rassure contre lui, et nous dispose à repousser l’injure qu’on nous fait ou à résister à la violence qu’on nous prépare. Il est vrai que dans un caractère vertueux, que dans une parfaite économie des affections, les mouvements de la crainte et du ressentiment sont trop faibles pour former des passions. Le brave est circonspect sans avoir peur, et le sage résiste ou punit sans s’irriter. Mais dans les tempéraments ordinaires, la prudence et le courage peuvent s’allier avec une teinture légère d’indignation et de crainte, sans rompre la balance des affections. C’est en ce sens qu’on peut regarder la colère comme une passion nécessaire. C’est elle qui, par les symptômes extérieurs dont ses premiers accès sont accompagnés, fait présumer à quiconque est tenté d’en offenser un autre, que sa conduite ne sera pas impunie, et le détourne par la crainte qu’elle imprime, de ses mauvais desseins. C’est elle qui soulève la Créature outragée et lui conseille les représailles. Plus elle est voisine de la rage et du désespoir, plus elle est terrible. Dans ces extrémités, elle donne des forces et une intrépidité dont on ne se croyait pas capable. Quoique le châtiment et le mal d’autrui soient sa fin principale, elle tend aussi à l’intérêt particulier de la Créature, et même au bien général de son espèce. Mais serait-il nécessaire d’exposer combien est funeste à son bonheur, ce qu’on entend communément par colère, soit qu’on la considère comme un mouvement furieux qui transporte la Créature, ou comme une impression profonde qui suit l’offense, et que le désir de la vengeance accompagne toujours. On ne sera point surpris des suites affreuses du ressentiment et des effets terribles de la colère, si l’on conçoit qu’en satisfaisant ces passions cruelles, on se délivre d’un tourment violent, on se décharge d’un poids accablant, et l’on apaise un sentiment importun de misère. Le vindicatif se hâte de noyer toutes ses peines dans le mal d’autrui: l’accomplissement de ses désirs lui promet un torrent de volupté. Mais qu’est-ce que cette volupté? C’est le premier quart d’heure d’un Criminel qui sort de la question; c’est la suspension subite de ses tourments, ou le répit qu’il obtient de l’indulgence de ses Juges, ou plutôt de la lassitude de ses Bourreaux. Cette perversité, ce raffinement d’inhumanité, ces cruautés capricieuses qu’on remarque dans certaines vengeances, ne sont autre chose que les efforts continuels d’un malheureux qui tente de se détacher de la roue, c’est un assouvissement de rage perpétuellement renouvelé. Il y a des Créatures en qui cette passion s’allume avec peine, et s’éteint plus difficilement encore, quand elle est une fois allumée. Dans ces Créatures, l’esprit de vengeance est une furie qui dort; mais qui, quand elle est éveillée, ne se repose point qu’elle ne soit satisfaite: alors, son sommeil est d’autant plus doux que le tourment dont elle s’est délivrée, était grand, et que le poids dont elle s’est déchargée, était lourd. Si en langage de galanterie, la jouissance de l’objet aimé s’appelle avec raison, la fin des peines de l’amant; cette façon de parler convient tout autrement encore au vindicatif. Les peines de l’amour sont agréables et flatteuses; mais celles de la vengeance ne sont que cruelles. Cet état ne se conçoit que comme une profonde misère, une sensation amère dont le fiel n’est tempéré d’aucune douceur. Quant aux influences de cette passion sur l’esprit et sur le corps, et à ses funestes suites dans les différentes conjonctures de la vie, c’est un détail qui nous mènerait trop loin. D’ailleurs, nos Ministres se sont emparés de ces moralités analogues à la Religion, et nos sacrés Rhéteurs en font retentir depuis si longtemps leurs Chaires et nos Temples, que pour ne rien ajouter à la satiété du genre humain, en anticipant sur leurs droits, nous n’en dirons pas davantage. Aussi bien, ce qui précède suffit pour démontrer qu’on se rend malheureux en se livrant à la colère, et que l’habitude de ce mouvement est une de ces maladies de tempérament, inséparables du malheur de la Créature. Passons à la volupté et à ce qu’on appelle les plaisirs. S’il était aussi vrai, que nous avons démontré qu’il est faux, que la meilleure partie des joies de la vie consiste dans la satisfaction des sens; si de plus, cette satisfaction est attachée à des objets extérieurs capables de procurer par eux-mêmes, et en tout temps des plaisirs proportionnés à leur quantité et à leur valeur; un moyen infaillible d’être heureux, ce serait de se pourvoir abondamment de ces choses précieuses qui font nécessairement la félicité. Mais qu’on étende tant qu’on voudra l’idée d’une vie délicieuse, toutes les ressources de l’opulence ne fourniront jamais à notre esprit un bonheur uniforme et constant. Quelque facilité qu’on ait de multiplier les agréments, en acquérant tout ce que peut exiger le caprice des sens, c’est autant de bien perdu, si quelque vice dans les facultés intérieures, si quelque défaut dans les dispositions naturelles en altère la jouissance. On remarque que ceux dont l’intempérance et les excès ont ruiné l’estomac, n’en ont pas moins d’appétit; mais c’est un appétit faux et qui n’est point naturel. Telle est la soif d’un ivrogne ou d’un fiévreux. Cependant la satisfaction de l’appétit naturel; en un mot, le soulagement de la soif et de la faim, est infiniment supérieur à la sensualité des repas superflus de nos Pétrones les plus érudits et de nos plus raffinés voluptueux. C’est une différence qu’ils ont eux-mêmes quelquefois éprouvée: que ce Peuple Epicurien accoutumé à prévenir l’appétit, se trouve forcé par quelque circonstance particulière, de l’attendre et de pratiquer la sobriété; qu’il arrive à ces délicats de ne trouver dans un souper de voyageur ou dans un déjeuner de chasse que quelques mets communs et grossiers pour ces palais friands, mais assaisonnés par la diète et par l’exercice; après avoir mangé d’appétit, ils conviendront avec franchise, que la table la mieux servie ne leur a jamais fait tant de plaisir. D’un autre côté, il n’est pas extraordinaire d’entendre des personnes qui ont essayé d’une vie laborieuse et pénible, et d’une table simple et frugale, regretter dans l’oisiveté des richesses et au milieu des profusions de la somptuosité, l’appétit et la santé dont ils jouissaient dans leur première condition. Il est constant qu’en violentant la nature, en forçant l’appétit, et en provoquant les sens, la délicatesse des organes se perd. Ce défaut corrompt ensuite les mets les plus exquis, et l’habitude achève bientôt d’ôter aux choses toute leur excellence. Qu’arrive-t-il de là? que la privation en devient plus cuisante et la possession moins douce. Les nausées, de toutes les sensations les plus disgracieuses, ne quittent point les intempérants: une réplétion apoplectique et des sensations usées répandent les aigreurs et le dégoût sur tout ce qu’on leur présente. De sorte qu’au lieu de l’éternité de délices qu’ils attendaient de leurs somptuosités, ils n’en recueillent qu’infirmités, maladies, insensibilité d’organes et inaptitude aux plaisirs. Tant il est faux de vivre en Epicurien, ce soit user son temps et tirer bon parti de la vie. Il est inutile de s’étendre sur les suites fâcheuses de la somptuosité: on peut concevoir par ce que nous en avons dit, qu’elle est pernicieuse au corps qu’elle accable d’infirmités, et fatale à l’esprit qu’elle conduit à la stupidité. Quant à l’intérêt particulier de la Créature, il est évident que ce cours effréné de désirs augmentera sa dépendance, en multipliant ses besoins; qu’elle ne tardera pas à trouver ses fonds, quelques considérables qu’ils soient, insuffisants pour les dépenses qu’ils exigeront; que, pour satisfaire à cette impérieuse somptuosité, il en faudra venir aux expédients, sacrifier peut-être son honneur à l’accroissement de ses revenus, et s’abaisser à mille infâmes manoeuvres pour augmenter sa fortune. Mais à quoi bon m’occuper à démontrer le tort que le voluptueux se fait à lui-même? Laissons- le s’expliquer là-dessus. Dans l’impossibilité de résister au torrent qui l’entraîne, il déclarera en s’y abandonnant, qu’il s’aperçoit bien qu’il court à une ruine certaine. On a tous les jours l’occasion d’entendre ces discours. J’en ai donc assez dit pour conclure que la volupté, la débauche et tout excès sont contraires aux vrais intérêts et au bonheur présent de la Créature. Il y a une espèce de luxure d’un ordre fort supérieur à celle dont nous avons parlé. La conservation de l’espèce est son but. Dans la rigueur, on ne peut la traiter de passion privée. Animée par l’amour et par la tendresse, ainsi que toute autre affection sociale; aux plaisirs d’esprit qu’elle est en état de procurer comme elles, elle réunit encore l’enchantement des sens. Telle est l’attention de la Nature à l’entretien de chaque système, que par une espèce de besoin animal, et par je ne sais quel sentiment intérieur d’indigence, qu’elle a placé dans les Créatures qui les composent, elle convie les sexes à s’approcher et à s’occuper ensemble de la perpétuité de leur espèce. Mais est- il de l’intérêt de la Créature d’éprouver cette indigence dans un degré violent? C’est le point que nous avons à discuter. Nous en avons assez dit, et sur les appétits naturels, et sur les penchants dénaturés, pour glisser ici sans scrupule sur cet article. Si l’on convient qu’il n’y a dans la poursuite de tout autre plaisir, une dose d’ardeur qu’on ne peut excéder, sans en altérer la jouissance et sans préjudicier ainsi à ses vrais intérêts, par quelle singularité celui-ci sortirait-il de la loi générale, et ne reconnaîtrait-il point de limites? Nous connaissons d’autres sensations ardentes, et qui, éprouvées dans un certain degré, sont toujours voluptueuses, mais dont l’excès est une peine insupportable. Tel est le ris que le chatouillement excite: ce mouvement, avec l’air de famille et tous les traits du plaisir, n’en est pas moins un tourment. C’est la même chose dans l’espèce de luxure dont nous parlons. Il y a des tempéraments pétris de salpêtre et de soufre, dans une fermentation continuelle et d’une chaleur qui produit dans le corps des mouvements dont la fréquence et la durée constituent une maladie qui a son rang et son nom dans la Médecine. Quand quelques grossiers voluptueux se féliciteraient de cet état, et s’y complairaient, je doute que les délicats, que ceux qui font du plaisir et leur souverain bien et leur étude principale, s’accordassent avec eux sur ce point. Mais s’il y a dans toute sensation voluptueuse un point où le plaisir finit et la fureur commence; si la passion a des limites qu’elle ne peut franchir sans nuire aux intérêts de la Créature, qui déterminera ces limites? qui fixera ce point? «La Nature, seule arbitre des choses. Mais où prendre la Nature? Où? dans l’état originel des Créatures, dans l’homme dont une éducation vicieuse n’aura point encore altéré les affections.» Celui qui a eu le bonheur d’être plié dès sa jeunesse à un genre de vie naturel, d’être instruit à la sobriété, pourvu d’un talent honnête et garanti des excès et de la débauche, exerce sur ses appétits un pouvoir absolu. Mais ces esclaves, pour être soumis, n’en sont pas moins propres à ses plaisirs: au contraire, sains, vigoureux et pleins d’une force et d’une activité que l’intempérance et l’abus ne leur ont point ôtées, ils n’en remplissent que mieux leurs fonctions. Et si ne supposant en deux Créatures d’autre différence dans les organes et les tentations, que celle d’un régime de vie intempérant ou frugal peut y avoir produite, il était possible de comparer par expérience la somme des plaisirs de part et d’autre; je ne doute point que, sans égard pour les suites, en ne mettant en compte que la satisfaction seule des sens, on ne prononçât en faveur de l’homme sobre et vertueux. Sans s’arrêter aux coups que cette frénésie porte à la vigueur des membres et à la santé du corps, le tort qu’elle fait à l’esprit est plus grand encore, quoique moins redouté. Une indifférence pour tout avancement, une consommation misérable du temps, l’indolence, la mollesse, la fainéantise et la révolte d’une multitude d’autres passions que l’esprit énervé, stupide, abruti, n’a ni la force, ni le courage de maîtriser. Voilà les effets palpables de cet excès. Les désavantages que cette sorte d’intempérance fait supporter à la société, et les avantages qui reviennent au monde de la sobriété contraire, ne sont pas moins évidents. De toutes les passions, aucune n’exerce un plus sévère despotisme sur ses esclaves? Les tributs n’adoucissent point son empire: plus on lui accorde, plus elle exige. La modestie et l’ingénuité naturelles, l’honneur et la fidélité sont ses premières victimes. Il n’y a point d’affections déréglées dont les caprices impétueux soulèvent tant d’orages, et poussent la Créature plus directement au malheur. Quant à cette passion qui mérite particulièrement le titre d’intéressée; puisqu’elle a pour but la possession des richesses, les faveurs de la fortune et ce qu’on appelle un Etat dans le monde: pour être avantageuse à la société et compatible avec la Vertu, elle ne doit exciter aucun désir inquiet. L’industrie qui fait l’opulence des Familles et la puissance des Etats, est fille de l’intérêt. Mais si l’intérêt domine dans la Créature, son bonheur particulier et le bien public en souffriront. La misère qui la rongera, vengera continuellement l’injure faite à la société: car plus cruel encore à lui-même qu’au genre humain, l’avare est la propre victime de son avarice. Tout le monde convient que l’avarice et l’avidité sont deux fléaux de la Créature. On sait d’ailleurs que peu de choses suffisent à l’usage et à la subsistance, et que le nombre des besoins serait court, si l’on permettait à la frugalité de les réduire, et si l’on s’exerçait à la tempérance, à la sobriété et à un train de vie naturel, avec la moitié de l’application, des soins et de l’industrie qu’on donne à la luxure et à la somptuosité. Mais si la tempérance est avantageuse; si la modération conspire au bonheur; si les fruits en sont doux, comme nous l’avons démontré plus haut; quelle misère n’entraîneront point à leur suite les passions contraires? quel tourment n’éprouvera point une Créature rongée de désirs qui ne connaissent de bornes ni dans leur essence, ni dans la nature de leur objet? Car où s’arrêter? Y a-t- il dans cette immensité de choses qui peuvent exercer la cupidité, un point inaccessible à l’effort et à l’étendue des souhaits? Quelle digue opposer à la manière d’entasser, à la fureur d’accumuler revenus sur revenus et richesses sur richesses? De là naît dans les avares cette inquiétude que rien n’apaise; jamais enrichis par leurs trésors, et toujours appauvris par leurs désirs, ils ne trouvent aucune satisfaction en ce qu’ils possèdent, et sèchent, les yeux attachés sur ce qui leur manque. Mais quel contentement réel pourrait éclore d’un appétit si déréglé? Etre dévoré de la soif d’acquérir soit honneurs, soit richesses; c’est avarice, c’est ambition, ce n’est point en jouir. Mais abandonnons ce vice à la haine et aux déclamations des hommes, chez qui avare et misérable, sont des mots synonymes, et passons à l’ambition. Tout retentit dans le monde des désordres de cette passion. En effet, lorsque l’amour de la louange excède une honnête émulation; quand cet enthousiasme franchit les bornes même de la vanité; lorsque le désir de se distinguer entre ses égaux dégénère en un orgueil énorme; il n’y a point de maux que cette passion ne puisse produire. Si nous considérons les prérogatives des caractères modestes et des esprits tranquilles; si nous appuyons sur le repos, le bonheur et la sécurité qui n’abandonnent jamais celui qui sait se borner dans son état, et se prêter à toutes les incommodités inhérentes à sa condition; rien ne nous paraîtra ni plus raisonnable, ni plus avantageux que ces dispositions. Je pourrais placer ici l’éloge de la modération, et relever son excellence en développant les désordres et les peines de l’ambition, en exposant le ridicule et le vide de l’entêtement des titres, des honneurs, des prééminences, de la renommée, de la gloire, de l’estime du vulgaire, des applaudissements populaires, et de tout ce qu’on entend par avantages personnels. Mais c’est un lieu commun auquel nous avons suppléé par la réflexion précédente. Il est impossible que le désir des grandeurs s’élève dans une âme, devienne impétueux et domine la Créature, sans qu’elle soit en même temps agitée d’une proportionnelle aversion pour la médiocrité. La voilà donc en proie aux soupçons et aux jalousies, soumise aux appréhensions d’une contretemps ou d’un revers, et exposée aux dangers et à toute la mortification des refus. La passion désordonnée de la gloire, des emplois et d’un état brillant, anéantit donc tout repos et toute sécurité pour l’avenir, et empoisonne toute satisfaction et toute commodité présente. Aux agitations de l’ambitieux, on oppose ordinairement l’indolence et ses langueurs: toutefois ce caractère n’exclut ni l’avarice ni l’ambition; mais l’une dort en lui, et l’autre est sans effet. Cette passion léthargique est un amour désordonné du repos qui décourage l’âme, engourdit l’esprit, et rend la Créature incapable d’efforts, en grossissant à ses yeux les difficultés dont les routes de l’opulence et des honneurs sont parsemées. Le penchant au repos et à la tranquillité n’est ni moins naturel, ni moins utile que l’envie de dormir; mais un assoupissement continuel ne serait pas plus funeste au corps qu’une aversion générale pour les affaires le serait à l’esprit. Or, que le mouvement soit nécessaire à la santé, on en peut juger par les tempéraments de l’homme fait à l’exercice, et de celui qui n’en a jamais pris; ou par la constitution mâle et robuste de ces corps endurcis au travail, et la complexion efféminée de ces automates nourris sur le duvet. Mais la fainéantise ne borne pas ses influences au corps: en dépravant les organes, elle amortit les plaisirs sensuels: des sens, la corruption se transmet à l’esprit, et c’est là qu’elle excite bien un autre ravage. Ce n’est qu’à la longue que la machine éprouve des effets sensibles de l’oisiveté; mais l’indolence afflige l’âme, tout en l’occupant: elle s’en empare avec les anxiétés, l’accablement, les ennuis, les aigreurs, les dégoûts et la mauvaise humeur: c’est à ces mélancoliques compagnes qu’elle abandonne le tempérament: état dont nous avons parlé et exposé la misère, en établissant combien l’économie des affections est nécessaire au bonheur. Nous avons remarqué que dans l’inaction du corps, les esprits animaux privés de leurs fonctions naturelles, se jettent sur la constitution, et détruisent leurs canaux en exerçant leur activité. Image fidèle de ce qui se passe dans l’âme de l’indolent. Les affections et les pensées détournées de leurs objets, et contraintes dans leur action, s’irritent et engendrent l’aigreur, la mélancolie, les inquiétudes et cent autres pestes du tempérament. Alors le Flegme s’exhale, la Créature devient sensible, colère, impétueuse; et dans ces dispositions inflammables, la moindre étincelle suffit pour mettre tout en feu. Quant aux intérêts particuliers de la Créature, que ne risque-t-elle pas? Etre environnée d’objets et d’affaires qui demandent de l’attention et des soins, et se trouver dans l’incapacité d’y pourvoir, quel état! quelle foule d’inconvénients de ne pouvoir s’aider soi-même, et de manquer souvent de secours étrangers! C’est le cas de l’indolent qui n’a jamais cultivé personne, et à qui les autres sont d’autant plus nécessaires, que dans l’ignorance de tous les devoirs de la société où son vice l’a retenu, il est plus inutile à lui-même. Ce penchant décidé pour la paresse, ce mépris du travail, cette oisiveté raisonnée est donc une source intarissable de chagrins, et par conséquent un puissant obstacle au bonheur. Nous avons parcouru les affections privées, et remarqué les inconvénients de leur véhémence. Nous avons prouvé que leur excès était contraire à la félicité; et qu’elles précipitaient dans une misère actuelle la Créature qu’elles dépravaient; que leur empire ne s’accroissait jamais qu’aux dépens de notre liberté, et que par leurs vues étroites et bornées, elles nous exposaient à contracter ces dispositions viles et sordides si généralement détestées. Rien n’est donc et plus fâcheux en soi, et plus funeste dans les conséquences, que de les écouter, que d’en être l’esclave, et que d’abandonner son tempérament à leur discrétion, et sa conduite à leurs conseils. D’ailleurs, ce dévouement parfait de la Créature à ses intérêts particuliers, suppose une certaine astuce dans le commerce, et je ne sais quoi de fourbe et de dissimulé dans la conduite et dans les actions: et que deviennent alors la candeur et l’intégrité naturelle? que deviennent la sincérité, la franchise et la droiture? La confiance et la bonne foi s’anéantissent; les envies, les soupçons et les jalousies vont se multiplier à l’infini; de jour en jour les desseins particuliers s’étendront, et les vues générales se rétréciront: on rompra insensiblement avec ses semblables, et dans cet éloignement de la société, où l’on sera jeté par l’intérêt, ou n’apercevra qu’ave mépris les liens qui nous y tiennent attachés. C’est alors qu’on travaillera à réduire au silence, et bientôt à extirper ces affections importunes qui ne cesseront de crier au fond de l’âme et de rappeler au bien général de l’espèce, comme aux vrais intérêts; c’est-à-dire, qu’on s’appliquera de toute sa force à se rendre parfaitement malheureux. Or, laissant à part les autres accidents que l’excès des affections privées doit occasionner, si leur but est d’anéantir les affections générales, il est évident qu’elles tendent à nous priver de la source de nos plaisirs, et à nous inspirer les penchants monstrueux et dénaturés qui mettraient le sceau à notre misère, comme on verra dans l’Article suivant et dernier. Section III. Il nous reste à examiner ces passions qui ne tendent ni au bien général, ni à l’intérêt particulier, et qui ne sont ni avantageuses à la Société, ni à la Créature. Nous avons marqué leur opposition aux affections sociales et naturelles, en les nommant penchants superflus et dénaturés. De cette espèce est le plaisir cruel que l’on prend à voir des exécutions, des tourments, des désastres, des calamités, le sang, le massacre et la destruction: ç’a été la passion dominante de plusieurs Tyrans et de quelques Nations barbares. Les hommes qui ont renoncé à cette politesse de moeurs et de manières qui prévient la rudesse et la brutalité, et retient dans un certain respect pour le genre humain, y sont un peu sujets. Elle perce encore où manquent la douceur et l’affabilité. Telle est la nature de ce que nous appelons bonne éducation, qu’entre autres défauts elle proscrit absolument l’inhumanité et les plaisirs barbares. Se complaire dans le malheur d’un ennemi; c’est un effet d’animosité, de haine, de crainte ou de quelque autre passion intéressée: mais s’amuser de la gêne et des tourments d’une Créature indifférente, étrangère ou naturelle, de la même espèce ou d’une autre, amie ou ennemie, connue ou inconnue; se repaître curieusement les yeux de son rang, et s’extasier dans ses agonies; cette satisfaction ne suppose aucun intérêt; aussi ce penchant est-il monstrueux, horrible et totalement dénaturé. Une teinte affaiblie de cette affection, c’est la satisfaction maligne que l’on trouve dans l’embarras d’autrui; espèce de méchanceté brouillonne et folâtre qui consiste à se plaire dans le désordre; disposition qu’on semble cultiver dans les enfants, et qu’en eux on appelle Espièglerie. Ceux qui connaîtront un peu la nature de cette passion, ne s’étonneront point de ses suites fâcheuses; ils seraient peut-être plus embarrassés à expliquer par quel prodige un enfant exercé entre les mains des femmes à se réjouir dans le désordre et le trouble, perd ce goût dans un âge plus avancé, et ne s’occupe pas à semer la dissension dans sa famille, à engendrer des querelles entre ses amis, et même à exciter des révoltes dans la Société. Mais heureusement cette inclination manque de fondement dans la nature, comme nous l’avons remarqué. La malice, la malignité ou la mauvaise volonté seront des passions dénaturées, si le désir de mal faire qu’elles inspirent, n’est excité ni par la colère, ni par la jalousie, ni par aucun autre motif d’intérêt. L’envie qui naît de la prospérité d’une autre Créature, dont les intérêts ne croisent point les nôtres, est une passion de l’espèce des précédentes. Mettez au même nombre la misanthropie; espèce d’aversion qui a dominé dans quelques personnes: elle agit puissamment chez ceux en qui la mauvaise humeur est habituelle, et qui par une nature mauvaise, aidée d’une plus mauvaise éducation, ont contracté tant de rusticité dans les manières et de dureté dans les moeurs, que la vue d’un étranger les offense. Le genre humain est à charge de ces atrabilaires; la haine est toujours leur premier mouvement. Cette maladie de tempérament est quelquefois épidémique: elle est ordinaire aux Nations sauvages, et c’est un des principaux caractère de la barbarie. On peut la regarder comme le revers de cette affection généreuse exercée et connue chez les Anciens sous le nom d’hospitalité; Vertu qui n’était proprement qu’un amour général du genre humain qui se manifestait dans l’affabilité pour les étrangers. A ces passions ajoutez toutes celles que les superstitions et des usages barbares font éclore: les actions qu’elles prescrivent sont trop horribles, pour ne pas occasionner le malheur de ceux qui les révèrent. Je nommerais ici les amours dénaturés tant dans l’espèce humaine que de celle-ci à une autre, avec la foule d’abomination qui les accompagnent; mais sans souiller ces feuilles de cet infâme détail, il est aisé de juger de ces appétits par les principes que nous avons posés. Outre ces passions, qui n’ont aucun fondement dans les avantages particuliers de la Créature, et qu’on peut nommer strictement penchants dénaturés, il y en a quelques autres qui tendent à son intérêt, mais d’une façon si démesurée, si injurieuse au genre humain, et si généralement détestée, que les précédentes ne paraissent guère plus monstrueuses. Telle est cette ambitieuse arrogance, cette fierté tyrannique qui en veut à toute liberté, et qui regarde toute prospérité d’un oeil chagrin et jaloux; telle est cette 32 sombre fureur (158) qui s’immolerait volontiers la Nature entière; cette noirceur qui se repaît de sang et de cruauté raffinées; cette humeur fâcheuse qui ne cherche qu’à s’exercer, et qui saisit avec acharnement la moindre occasion pour écraser des objets quelquefois dignes de pitié. Quant à l’ingratitude et à la trahison, ce sont, à proprement parler, des vices purement négatifs: ils ne caractérisent aucun penchant; leur cause est indéterminée; ils dérivent de l’inconsistance et du désordre des affections en général. Lorsque ces tâches sont sensibles dans un caractère; lorsque ces ulcères s’ouvrent sans sujet; quand la Créature favorise par de fréquentes rechutes les progrès de cette gangrène, on peut conjecturer à ces symptômes qu’elle est injectée de quelque levain dénaturé, tel que l’envie, la malignité, la vengeance et les autres. On peut objecter que ces affections, toutes dénaturées qu’elles sont, ne vont point sans plaisir; et qu’un plaisir quelque inhumain qu’il soit, est toujours un plaisir, fût-il placé dans la vengeance, dans la malignité et dans l’exercice même de la tyrannie. Cette difficulté serait sans réponse, si, comme dans les joies cruelles et barbares, on ne pouvait arriver au plaisir qu’en passant par le tourment; mais aimer les hommes, les traiter avec humanité, exercer la complaisance, la douceur, la bienveillance, (159) et les autres affections sociales; c’est jouir d’une satisfaction immédiate à l’action et qui n’est payée d’aucune peine antérieure; satisfaction originelle et pure, qui n’est prévenue d’aucune amertume. Au contraire, l’animosité, la haine, la malignité, sont des tourments réels dont la suspension occasionnée par l’accomplissement du désir, est comptée pour un plaisir. Plus ce moment de relâche est doux, plus il suppose de rigueur dans l’état précédent; plus les peines du corps sont aiguës, plus le patient est sensible aux intervalles de repos: telle est la cessation momentanée des tourments de l’esprit, pour le scélérat qui ne peut connaître d’autres plaisirs. Les meilleurs caractères, les hommes les plus doux ont des moments fâcheux; alors une bagatelle est capable de les irriter. Dans ces orages légers, l’inquiétude et la mauvaise humeur leur ont causé des peines dont ils conviennent tous. Que ne souffrent donc point ces malheureux qui ne connaissent presque pas d’autre état; ces furies, ces âmes infernales au fond desquelles le fiel, l’animosité, la rage et la cruauté ne cessent de bouillonner? A quel excès d’impatience ne les portera point un accident imprévu? Que ne ressentiront-ils pas d’un contretemps qui surviendra, d’un affront qu’ils essuieront, et d’une foule d’antipathies cruelles que des offenses journalières ne cesseront de multiplier en eux? Faut-il s’étonner que dans cet état violent, ils trouvent une satisfaction souveraine à ralentir par le ravage et les désordres, les mouvements furieux dont ils sont déchirés? Quant aux suites de cet état dénaturé relativement au bien de la Créature et aux circonstances ordinaires de la vie, je laisse à penser quelle figure doit faire entre les hommes un monstre qui n’a plus rien de commun avec eux; quel goût pour la société peut rester à celui en qui toute affection sociale est éteinte; quelle opinion concevra- t-il des dispositions des autres pour lui, avec le sentiment de ses dispositions réciproques pour eux. Quelle tranquillité, quel repos y a-t-il pour un homme qui ne peut se cacher, je ne dis pas, qu’il est indigne de l’amour et de l’affection du genre humain, mais qu’il en mérite toute l’aversion? Dans quel effroi de Dieu et des hommes ne vivra-t-il pas? dans quelle mélancolie ne sera-t-il pas plongé? mélancolie incurable par le défaut d’un ami dans la compagnie duquel il puisse s’étourdir, sur le sein duquel il puisse se reposer: quelque part qu’il aille, de quelque côté qu’il se tourne, en quelque endroit qu’il jette les yeux, tout ce qui s’offre à lui, tout ce qu’il voit, tout ce qui l’environne; à ses côtés, sur sa tête, sous ses pieds, tout se présente à lui sous une forme effroyable et menaçante. Séparé de la chaîne des Etres, et seul contre la Nature entière, il ne peut qu’imaginer toutes les Créatures réunies par une ligue générale, et prêtes à le traiter en ennemi commun. Cet homme est donc en lui-même, comme dans un désert affreux et sauvage où sa vue ne rencontre que des ruines. S’il est dur d’être banni de sa patrie, exilé dans une terre étrangère, ou confiné dans une retraite, que sera-ce donc que ce bannissement intérieur et que cet abandon de toute Créature? que ne souffrira point celui qui porte dans son coeur la solitude la plus triste, et qui trouve au centre de la société le plus affreux désert? Etre en guerre perpétuelle avec l’Univers, vivre dans un divorce irréconciliable avec la Nature: quelle condition! D’où je conclus que la perte des affections naturelles et sociales entraîne à sa suite une affreuse misère et que les affections dénaturées rendent souverainement malheureux. Ce qui me restait à prouver. Conclusion. Nous avons donc établi dans ces deux dernières Parties ce que nous nous étions proposé. Or, puisqu’en suivant les idées reçues de dépravation et de vice, on ne peut être méchant et dépravé que 1. Par l’absence ou la faiblesse des affections générales. 2. Par la violence des inclinations privées. 3. Ou par la présence des affections dénaturées. Si ces trois états sont pernicieux à la Créature, et contraires à sa félicité présente, être méchant et dépravé, c’est être malheureux. Mais toute action vicieuse occasionne le malheur de la Créature proportionnellement à sa malice; donc toute action vicieuse est contraire à ses vrais intérêts: il n’y a que de plus ou du moins. D’ailleurs, en développant l’effet des affections supposées dans un degré conforme à la Nature et à la constitution de l’homme, nous avons calculé les biens et les avantages actuels de la Vertu; nous avons estimé par voie d’addition et de soustraction toutes les circonstances qui augmentent ou diminuent la somme de nos plaisirs; et si rien ne s’est soustrait par sa nature, ou n’est échappé par inadvertance à cette Arithmétique morale, nous pouvons nous flatter d’avoir donné à cet essai toute l’évidence des choses géométriques. Car qu’on pousse le Scepticisme si loin qu’on voudra; qu’on aille jusqu’à douter de l’existence des Etres qui nous environnent, on n’en viendra jamais jusqu’à balancer sur ce qui se passe au-dedans de soi-même. Nos affections et nos penchants nous sont intimement connus; nous les sentons: ils existent, quels que soient les objets qui les exercent, imaginaires ou réels. La condition de ces Etres est indifférente à la vérité de nos conclusions. Leur certitude est même indépendante de notre état. Que je dorme ou que je veille, j’ai bien raisonné; car qu’importe que ce qui me trouble, soit rêves fâcheux ou passions désordonnées, en suis-je moins troublé? Si par hasard la vie n’est qu’un songe, il sera question de le faire bon; et cela supposé, voilà l’économie des passions qui devient nécessaire; nous voilà dans la même obligation d’être vertueux, pour rêver à notre aise; et nos démonstrations subsistent dans toute leur force. Enfin, nous avons donné, ce me semble, toute la certitude possible à ce que nous avons avancé sur la préférence des satisfactions de l’esprit, aux plaisirs du corps; et de ceux-ci, lorsqu’ils sont accompagnés d’affections vertueuses, et goûtés avec modération, à eux-mêmes, lorsqu’on s’y livre avec excès, et qu’ils ne sont animés d’aucun sentiment raisonnable. Ce que nous avons dit de la constitution de l’esprit et de l’économie des affections, qui forment le caractère et décident du bonheur ou du malheur de la Créature, n’est pas moins évident. Nous avons déduit du rapport et de la connexion des parties que dans cette espèce d’architecture, affaiblir un côté, c’était les ébranler tous, et conduire l’édifice à sa ruine. Nous avons démontré que les passions qui rendent l’homme vicieux, étaient pour lui autant de tourments; que toute action mauvaise était sujette aux remords; que la destruction des affections sociales, l’affaiblissement des plaisirs intellectuels et la connaissance intérieure qu’on n’en mérite point, sont des suites nécessaires de la dépravation. D’où nous avons conclu que le méchant n’avait ni en réalité ni en imagination le bonheur d’être aimé des autres, ni celui de partager leurs plaisirs; c’est-à-dire, que la source la plus féconde de nos joies était fermée pour lui. Mais si telle est la condition du méchant, si son état contraire à la nature, est misérable, horrible, accablant, c’est donc pécher contre ses vrais intérêts, et s’acheminer au malheur, que d’enfreindre les principes de la morale. Au contraire, tempérer ses affections et s’exercer à la Vertu, c’est tendre à son bien privé, et travailler à son bonheur. C’est ainsi que la Sagesse éternelle qui gouverne cet Univers, a lié l’intérêt particulier de la Créature au bien général de son système; de sorte qu’elle ne peut croiser l’un, sans s’écarter de l’autre, ni manquer à ses semblables, sans se nuire à elle-même. C’est en ce sens qu’on peur dire de l’homme qu’il est son plus grand ennemi; puisque son bonheur est en sa main, et qu’il n’en peut être frustré qu’en perdant de vue celui de la Société et du Tout dont il est partie. La Vertu, la plus attrayante de toutes les beautés, la beauté par excellence, l’ornement et la base des affaires humaines, le soutien des communautés, le lien du commerce et des amitiés, la félicité des familles, l’honneur des contrées; la Vertu sans laquelle tout ce qu’il y a de doux, d’agréable, de grand, d’éclatant et de beau, tombe et s’évanouit; la Vertu, cette qualité avantageuse à toute Société, et plus généralement officieuse, à tout le genre humain, fait donc aussi l’intérêt réel et le bonheur présent de chaque Créature en particulier. L’Homme ne peut donc être heureux que par la Vertu, et que malheureux sans elle. La Vertu est donc le bien, le Vice est donc le mal de la Société et de chaque membre qui la compose. Source: http://www.poesies.net