Textes Divers. Par Denis Diderot. (1713-1784) TOME II TABLE DES MATIERES La Marquise De Claye Et Le Conte Saint-Alban. Cinqmars Et Derville. Miscellanea Philosophiques. Diversité Et Etendue De L'Esprit. Sur La Diversité De Nos Jugements. Sur le Génie. Des Idées Accessoires. Sur L'Évidence. Discours D'Un Philosophe A Un Roi. Notes. La Marquise De Claye Et Le Conte Saint-Alban. (1) La marquise est dans sa chambre à travailler; elle voit entrer Saint-Alban d’un air rêveur. La Marquise. Ah! vous voilà, Saint-Alban! Où sont donc mes gens? Il n’y a là personne pour annoncer? Saint-Alban. Non, madame. la marquise, en souriant. Il faut qu’il vous soit arrivé quelque grand malheur; car, Dieu merci, je ne vous vois plus que lorsque vous êtes chagrin. Saint-Alban, lui baisant la main. Ah! madame! La Marquise. Eh bien, qu’est-ce que c’est? vous avez l’air soucieux. (Saint-Alban soupire et se tait.) Mais parlez donc, Saint-Alban, vous m’inquiétez. (Elle quitte son ouvrage.) Saint Alban. Que vous dirai-je, madame? La Marquise. Tout ce que vous avez dans l’âme. (Il se promène; la marquise se lève et le suit.) Ne suis-je plus votre amie? (Il fait un geste de tête pour marquer sa reconnaissance.) Ne vous ai-je pas toujours regardé comme mon enfant? (vivement.) Ah çà, parlez donc. Saint Alban. Madame- Adieu. La Marquise. Eh! mais, où allez-vous donc? Saint Alban. Me noyer. La Marquise. Vous noyer! C’est un parti bien violent: dites-m’en au moins la raison. Saint Alban. Ah! elle est toute simple: la vie m’est insupportable; je ne peux plus y tenir. La marquise, en riant.A qui le dites-vous? Je sais vraiment bien qu’il est cruel de vivre; quand vous aurez mon expérience, vous en serez bien autrement dégoûté. Saint Alban. Ah! je défie- La Marquise. Pas un moment de tranquillité! Saint Alban. Des maîtresses froides- La Marquise. Ou infidèles, n’est-ce pas? Saint Alban. Des amis sans foi. La Marquise. Point de bonheur durable. Saint Alban. Nulle indulgence pour la jeunesse. La Marquise. Point de crédit sans nom. Saint Alban. Ou sans argent. La Marquise. Le mérite perpétuellement bafoué. Saint Alban. Du matin au soir la sottise encensée. La Marquise. En bonne foi, cela peut-il se supporter? Saint Alban. Je ne comprends pas ce que l’on fait dans ce monde, ni comment on peut y rester. La Marquise. Il faut être insensé pour aimer la vie; il y a longtemps que je le pense. Mais, heureusement pour vous, vous aurez bientôt l’espérance d’en sortir, votre santé est si délabrée. Saint-Alban, avec dépit. Eh! de par tous les diables, elle est parfaitement rétablie. La Marquise. Quoi, tous ces maux que je vous ai vus- Saint-Alban, d’un air d’impatience. Sont totalement détruits. Je dors à merveille, j’ai le meilleur appétit du monde, et rien ne m’incommode; je suis même très-robuste à présent. La Marquise, d’un air de compassion. Je vous plains. Il est vrai que votre visage annonce la santé. Votre mère doit être bien satisfaite de vous voir aussi bien; car vous êtes son idole. Saint-Alban, avec transport. Ah! c’est la plus digne femme... La Marquise. Un peu capricieuse, n’est-ce pas? Saint Alban. Mais non, pas trop. Elle a de l’humeur, j’en conviens; mais c’est toujours quelque motif d’intérêt pour ma soeur ou pour moi qui lui en donne. Eh! quel est l’enfant assez dénaturé pour ne pas chérir l’effet d’un tel motif, quel qu’il soit? La Marquise. Vous avez beau dire, le commerce d’une mère qui contredit sans cesse, eût-elle les meilleures intentions du monde, doit à la fin devenir insupportable. Saint Alban. Mais, madame, elle ne contredit jamais; au contraire, elle a plus d’égards, plus de crainte de nous faire de la peine- Je vous jure que c’est une femme unique. Si elle nous présente avec force nos devoirs, c’est toujours en nous consultant qu’elle nous les rappelle. Enfin elle s’y prend de manière qu’on a mille fois plus de plaisir à lui sacrifier ses désirs qu’à les satisfaire. Je l’ai éprouvé vingt fois. La Marquise. Vous me comblez de joie, car je craignais que sa tendresse ne fût mal entendue et ne vous rendît malheureux. Saint Alban. Ah! madame, mon seul tourment à cet égard est de ne pas assez mériter ses bontés. Je donnerais ma vie pour qu’elle fût heureuse. (Il reprend l’air soucieux.) Mais, hélas!- il ne manquait à mon sort qu’une mère adorable. La Marquise. On peut, à la rigueur, se consoler de ce malheur-là. Saint Alban. Non, madame, car sa santé s’affaiblit- son âge- elle avance en âge- Quelle perte pour nous, lorsqu’elle ne sera plus! cette perspective est à désoler- Il n’y a que ma soeur au inonde qui puisse la remplacer. La Marquise. Oui, elle est aimable, votre soeur. Saint Alban. Si elle est aimable! elle joint à toutes les vertus de ma mère les agréments de la jeunesse. Voilà tout ce que je puis vous en dire- cependant- La Marquise. Quoi? Saint Alban. On ne jouit de rien de tout cela. La Marquise. D’où vient? Saint Alban. C’est qu’elle est mariée; c’est qu’elle aime son mari; c’est que ce mari l’adore; c’est qu’elle ne donne à son frère que les moments perdus pour le mari- Pour surcroît de malheur, ce mari va dans sa terre pour un an, et ma soeur a la manie de l’y suivre. La Marquise. Mais si elle est heureuse avec lui? Saint Alban. Je ne veux pas, madame, qu’elle soit heureuse de cette façon-là; et d’ailleurs je vois le chagrin qu’elle a de se séparer de ma mère et de moi- Mais on ne vit que de contradiction et de traverses- Cette jolie maison de campagne que vous savez que ma mère m’a donnée- La Marquise. Eh bien? Saint Alban. Je l’ai fait arranger délicieusement. C’est un chef-d’oeuvre. La Marquise. Je l’ai ouï dire. Saint Alban. Je me faisais un délice de l’habiter. Mais point. Je ne puis y aller que je ne sois accablé de tous les oisifs d’alentour, qui viennent m’assassiner d’éloges ou de critiques. La Marquise. C’est un inconvénient; mais vous y avez, ce me semble, un voisinage agréable qui peut vous en dédommager. La maison de Bélincourt- Saint Alban. Serait la seule qui me convînt. Mais elle est trop bruyante, la compagnie y est trop nombreuse, les appartements trop vastes- Le bonheur s’évapore au milieu de tout cela. La Marquise. De sorte que vous vous plaisez plus chez vous, et que l’on vous voit peu chez Bélincourt? Saint Alban. Pardonnez-moi, madame; j’y vais tous les jours. La Marquise. Qui vous y oblige? Saint Alban. C’est que- C’est que je ne puis m’en empêcher. La Marquise. Ah! j’entends! vous êtes amoureux de sa fille. Saint Alban. Comme un fou, madame, puisqu’il faut vous le dire. La Marquise. Et vous êtes sûrement aimé? (Saint-Alban soupire et se tait.) J’entends. Ce silence est le oui des honnêtes gens. Eh bien, j’en suis ravie. Julie est belle, riche; vous vous convenez à merveille. Vous pensez sans doute à ce mariage? Saint Alban. Que trop! La Marquise. Comment que trop? Ne dites-vous pas que vous l’aimez et qu’elle ne vous hait pas? Saint Alban. Eh bien, madame, son père, sa mère, Julie elle-même se sont ligués tous les trois contre moi et abusent de ma passion pour m’ôter à jamais le repos. Ils mettent mon mariage à des conditions- qui me sont antipathiques et auxquelles je ne puis consentir. La Marquise. Vous m’étonnez; lesquelles donc? Saint Alban. Ils prétendent, par je ne sais quel principe, que si je veux me marier, il me faut un emploi; qu’à mon âge, avec du bien et de la naissance, il est honteux de ne rien faire. La Marquise. Mais ce principe-là est celui de tous les gens raisonnables. Saint Alban. Quoi! parce que je suis né avec plus d’avantage qu’un autre, il faut que je me tourmente, afin de me rendre plus malheureux que celui que le sort n’a pas aussi bien traité? La Marquise. En quoi vous rendez-vous donc si malheureux, si en prenant un emploi convenable à votre naissance, dans lequel vous serez utile à l’État, vous épousez encore celle que vous aimez? Saint Alban. C’est-à-dire qu’en épousant celle que j’aime, j’épouserai en même temps la nécessité de vivre loin d’elle les deux tiers de ma vie et l’obligation de sacrifier sans cesse mon bonheur à une bienséance de convention. Je ne saurais vivre ainsi. J’aime mieux renoncer à tous les honneurs et à toutes les approbations de ce monde. Il n’en ira pas moins bien sans que je m’en mêle, et mes semblables n’en seront ni plus ni moins heureux. La Marquise. Mais si chacun disait ainsi? Saint Alban. Oh! l’on ne manquera point de gens pressés de gouverner les autres; mais pour ceux qui veulent bien l’être, pour Dieu, qu’on les laisse en paix. la marquise. Mais que pense Julie sur tout cela? saint-alban, impatienté. Ah! on n’en sait rien. Elle est d’une nonchalance! Quelquefois je crois qu’elle pense comme moi, et dans d’autres moments elle me met au désespoir. Et- vous allez me croire fou,- figurez-vous, madame, que je ne suis heureux auprès d’elle que lorsque j’ai du chagrin. La Marquise. Comment? cela est bien bizarre. Saint Alban. Cela est ainsi. Lorsqu’elle me voit soucieux, mélancolique, il n’y a rien qu’elle ne mette en oeuvre pour me faire oublier ce qui cause ma tristesse; et elle y réussit aisément. Ses soins sont si délicats, si tendres, qu’ils redoublent ma passion pour elle. Mais à peine suis-je rendu à moi-même et dans mon assiette ordinaire qu’elle retombe dans sa nonchalance. Alors l’humeur me gagne, j’ai de l’impatience, elle en rit, et dit, sans s’émouvoir, qu’avant peu je me moquerai de moi-même de concert avec elle. De bonne foi, peut-on tenir à cela? La Marquise. Cela est fort dur en effet. A votre place je la laisserais là. Saint-Alban, vivement. La laisser là! Ah! madame! y pensez-vous? Il faudrait que je fusse fou. Je tiens à mon amour plus qu’à ma vie. La Marquise. Cela est bien fort. Saint Alban. Non, il n’y a rien de trop; vous pouvez le prendre à la lettre. La Marquise. Mais je ne vous conçois pas. Après tout ce que vous venez de me dire, quels grands plaisirs trouvez-vous donc à cet amour? Saint Alban. Mille, madame, dix mille; tous les jours de nouveaux- Et puis croyez qu’on chérit bien plus cette passion pour les peines dont elle console, que pour les plaisirs qu’elle donne. La Marquise. Cela est vrai. (Ils se rasseyent; après un moment de silence elle dit: ) Et Riquemont, qu’en faites-vous? Saint Alban. Je ne le vois plus. La Marquise. Et pourquoi? Saint Alban. Dispensez-moi, madame, de répondre en détail à cette question. Je l’avais cru mon ami depuis dix ans. Il me le disait; il me l’avait même prouvé, à ce qu’il me semblait. Ou je me suis trompé, ou il a cessé de m’aimer. Cette illusion détruite m’a causé la plus vive douleur; et sans Julie, mais surtout sans Serigni, dont les soins ne se sont jamais démentis, je ne sais ce qui m’en serait arrivé. La Marquise. J’ignorais cela. Je suis fâchée d’avoir à changer d’opinion sur Riquemont. Y a- t-il longtemps que vous ne vous voyez plus? Saint Alban. Huit à dix mois, et je vous jure qu’il n’y en a pas deux que j’ai pris mon parti sur lui; encore a-t-il fallu, pour y parvenir, tous les soins et toute la tendresse de Serigni. La Marquise, souriant malignement sans le regarder. Ce Serigni devait bien vous les continuer dans un moment où vous en avez tant de besoin, et ne pas s’en aller courir le monde. Saint-Alban, étonné. Courir le monde? lui! il n’y a jamais pensé. Il est ici, je l’ai encore vu hier, je le verrai ce soir; je le vois tous les jours. La Marquise, le regarde en souriant. Ah! ah! j’ai cru qu’il était loin de vous. Saint Alban. Je comprends, madame. La Marquise. Vous comprenez? Eh bien, voulez-vous encore vous noyer? Saint Alban. Ah! madame, pour un seul dédommagement, combien de peines! La Marquise. Comment, un seul dédommagement? Y a-t-il une peine au monde qu’on ne puisse oublier auprès d’un ami comme Serigni?- Mais voyons donc la somme de vos prétendus malheurs. Vous n’avez rien à désirer du côté de la fortune. Vous avez une maison de campagne qui vous plaît, et dont la jouissance flatte sans cesse votre goût; de votre aveu, votre santé est parfaite; votre mère est une femme adorable, qui vous aime passionnément, qui travaille sans cesse à votre bonheur et qui y réussit. Ne m’avez-vous pas dit tout cela? Saint Alban. Je n’en disconviens pas. La Marquise. Votre soeur vous est chère; mais elle a un mari qui l’adore. Je sens qu’on ne tient pas à cela. Vous avez été obligé de vous détacher d’un ami ingrat. C’est un chagrin réel, et contre lequel je ne connais point de prompt remède; mais heureusement vous avez pris votre parti, et ce n’est pas apparemment pour un événement auquel vous ne pensez plus, que vous haïssez la vie. C’est donc parce que Julie est indolente, et ne veut se marier que lorsque vous aurez embrassé un état? Car voilà le grief important, n’est-ce pas? (Saint-Alban soupire et se tait.) Quoi, cela suffit-il pour vous faire oublier tout ce que vous est Julie, tout ce qu’a fait pour vous Serigni? Revenez à vous et rougissez. Voyez ces deux amis à vos côtés dans les différentes époques de votre vie. Avez-vous du chagrin? Voyez comme leur tendresse active, mais discrète, s’attache à vous consoler lorsque vous voulez l’être, et sait adroitement détourner votre âme des objets qui la flétrissent. Êtes-vous heureux; quelle satisfaction est répandue sur le visage de votre ami! On n’a qu’à le regarder, si on veut connaître votre situation- La sérénité et la vertu sont peintes sur son visage. Je ne crois pas qu’il y ait un spectacle plus doux que celui d’un homme honnête et content, et c’est le spectacle que Serigni vous offre journellement- Et vous appelez cela un seul dédommagement! Saint Alban. Arrêtez, madame, vous me faites en effet rougir. La Marquise. Vous conveniez, tout à l’heure, que chaque jour vous donnait dans votre passion une satisfaction nouvelle. Citez-moi donc à présent un chagrin, une peine, qui vous autorise à vous plaindre de la vie. Saint Alban. Il est certain que je ne puis rien citer qui, en apparence, vaille la peine de tourmenter un homme raisonnable; mais ignorez-vous que ce sont précisément les misères répétées qui rendent la vie amère et insupportable? La Marquise. Soit. Mais aussi pourquoi ne voulez-vous compter pour un bonheur que les sentiments vifs? Cela est bien mal entendu. Ils coûtent toujours trop, et ne rendent que du chagrin. Saint Alban. Je l’ai souvent éprouvé. La Marquise. Ou, ce qui est pis encore, ils dégoûtent des impressions douces, qui deviennent insipides à la suite d’un transport violent. Il y a mille choses agréables qui sont de tous les instants; on en jouit bien, mais on a l’ingratitude de l’oublier. Saint Alban. Qui sait si ce n’est pas précisément parce qu’elles n’ont aucune suite fâcheuse? La Marquise. Cela se peut: mais un repas, une promenade par un beau temps, faite avec des gens qu’on aime et dont l’âme est riante et pure comme un beau jour- Une lecture agréable, intéressante- Une conversation douce- Saint Alban. Comme celle-ci, par exemple- J’avoue- La Marquise. Une confidence faite ou reçue- Que sais-je? Si l’on veut être juste, à chaque moment on trouvera une source continuelle de satisfactions- Mieux que tout cela, une action vertueuse dont on a été témoin. Saint Alban. Ah! j’avoue qu’il n’y a rien qui réconcilie tant avec la vie qu’un mot honnête ou une belle action; mais il nous arrive une fois dans la vie d’en être le témoin, et tous les jours on a le spectacle des méchants sous les yeux. La Marquise. Donnez-vous la peine de rechercher la vertu, et vous la trouverez peut-être aussi commune dans le monde que le vice; mais elle reste ignorée, parce qu’elle veut l’être, et rarement ses témoins ont-ils intérêt de la mettre au jour. Saint Alban. Eh bien, lorsqu’on l’aura trouvée, on aura la consolation de savoir qu’elle existe. Cela est-il comparable à la douleur de la voir presque toujours persécutée? La Marquise. Ne mérite-t-elle pas bien qu’on vive pour la défendre? Mais il y a plus que cela: c’est que ce dégoût de la vie est faux, et n’existe que dans une tête dérangée ou mal organisée. Encore n’est-il que momentané. Saint Alban. Je ne sais pas cela. Il est dans la nature de naître, de s’accroître, de se multiplier, de se détruire par degrés. Pourquoi n’éprouverait-on pas le désir et le besoin de sa fin comme tous les autres? La Marquise. Cette opération de la nature est la plus pénible de toutes. Elle est accompagnée d’angoisses et d’efforts violents qui la font redouter. Tout ce qu’on peut faire est de s’y soumettre, et non d’en hâter le moment. L’amour de la vie est dans tous les coeurs, et en cela on ne saurait trop admirer l’adresse de la nature. Saint Alban. Il est certain qu’elle n’avait pas d’autre moyen de conserver son ouvrage qu’en lui imprimant le désir de sa conservation. La Marquise. Aussi a-t-elle rendu ce désir invincible. Tenez; voyez un malheureux condamné à une prison perpétuelle: du matin au soir il n’a devant les yeux que les quatre murs et ses remords. Au bout d’un mois sa vie doit lui paraître écrite autour des murailles qui l’enferment. Quelle situation! Cependant ces murs sont autour de lui, il a la faculté de mouvoir sa tête, et il ne tente pas de terminer son sort. Voilà le seul cas où il serait permis, ce semble, d’appeler la mort à son secours; et si l’on craint moins les tourments des remords que d’en voir la fin, nous en pouvons conclure que l’amour de la vie est profondément gravé dans le coeur de l’homme, et que monsieur de Saint-Alban ne se noiera pas encore aujourd’hui. Saint Alban. Votre opinion peut être vraie en général; je conviens même qu’à beaucoup d’égards mon sort peut paraître doux, et moi-même je l’ai souvent trouvé tel. Je n’ai jamais cru avoir à m’en plaindre auprès de Serigni, auprès de vous, madame, auprès de ma soeur, de ma mère, auprès de Julie. Mais lorsque je suis seul et que je réfléchis sur la quantité de petites épines qui me blessent- La Marquise. Eh! pour Dieu, restez donc auprès de votre mère, de votre soeur, de Julie, de vos amis. Occupez-vous de leur bonheur, et ne les calomniez pas comme vous le faites par des murmures injustes et déplacés. Comparez leurs peines aux vôtres. Croyez-vous qu’ils en soient exempts? Travaillez de concert à vous les adoucir réciproquement. Saint Alban. C’est l’espèce des miennes qui est insupportable: qu’on m’en délivre, et je serai heureux. La Marquise. Eh! si vous n’aviez pas celles-là, n’en auriez-vous pas d’autres? ****************************************************************************** Cinqmars Et Derville. Cinqmars et Derville. entrent ensemble dans les jardins de l’hôpital; Cinqmars marche d’un air soucieux; Derville est à côté de lui. Derville. D’où vient donc cette retraite précipitée? Cinqmars. Laissez-moi. Derville. Quitter ainsi ses amis au sortir de la table! au moment où l’on est le plus sensible au plaisir de se voir, et lorsque le chevalier, par des anecdotes charmantes, par des saillies divines, rendait cette journée la plus délicieuse que j’aie passée depuis longtemps!- (Cinqmars le regarde d’un air sombre et mêlé de pitié.) Pour moi, j’ai failli mourir de rire à sa dernière histoire. Cinqmars. Eh! mordieu, c’est précisément celle-là qui m’a fait fuir. Les propos, le lieu, le repas, tout m’a déplu- N’avez-vous point honte de rire comme vous avez fait? Derville. Moi, honte! et pourquoi? Cinqmars, se tournant vers la maison d’où ils sortent. La maison des pauvres ainsi décorée!- ce jardin- ces allées où nous voici, me déchirent l’âme- Je ne puis plus y tenir. Sortons d’ici. Derville. Je ne vous comprends pas. D’où vous vient cet accès de misanthropie? Je ne vous ai jamais vu comme cela. N’ étions-nous pas avec tous nos amis, chez l’homme du monde qui vous est le plus attaché, qui vous en a donné le plus de preuves? Vous étiez si gai avant le repas. Cinqmars. C’est que je comptais dîner chez mon ami. Derville. Eh bien? Cinqmars. Eh bien, n’avez-vous pas entendu? Derville. Quoi? Cinqmars, sans le regarder. Un administrateur de l’hôpital!- Je connais la fortune de Versac. Lorsqu’il nous pria de venir dîner ici, je ne fis nulle difficulté de l’accepter, croyant qu’il nous traiterait en ami. Point du tout. J’arrive et je vois une table de quinze couverts. Que diable, cet homme croit donc que sa compagnie ne nous suffit pas! On sert, et c’est un dîner pour quarante personnes- « Mais, dites-moi, je vous prie, lui demandai-je, qu’est-ce que cela signifie? Qui nous traite ainsi? qui fait les frais de ce repas? « - La maison, me répond-il. « - Quoi! dis-je, ce festin, car c’en est un?- « - Il ne me coûte rien, dit Versac, et je vous en donnerai comme celui-là tant qu’il vous plaira- » (En s’arrêtant.) À l’instant même mon âme s’est serrée; tous les plats m’ont paru couverts de la substance des pauvres, et tout ce qui nous environnait inondé de leurs larmes- et vous voulez que je rie? Morbleu! je ne pourrai de longtemps envisager cet homme. Derville. Quel tableau! vous me faites frissonner. Cinqmars. Lui qui est placé ici pour maintenir la règle!- Non, je ne remettrai de ma vie les pieds ici. Derville. Je rougis, je l’avoue, de n’avoir pas été frappé comme vous de cet abus. Cinqmars, vivement. Et Versac, et votre chevalier, et ses contes, et vous-même, vous m’avez rempli l’âme d’amertume. Mais, dites-moi: vous vous étiez donc tous donné le mot pour bafouer ce pauvre d’Arcy? Derville, riant. Ah! la bonne figure! avec ses trois pas en arrière dès qu’on le regarde: le chevalier a raison; il a toujours l’air de vous laisser passer. Cinqmars. Voilà comme sont ces messieurs. Les apparences du ridicule les frappent, et voilà un homme jugé. Quoi! parce que d’Arcy est timide- Derville. Ah! parbleu, Cinqmars, convenez que rien n’est plus ridicule que le rôle qu’il a joué pendant tout le repas- Cinqmars. Je le crois bien! vous l’avez terrassé avec vos éternelles plaisanteries. Oserais-je vous demander ce qui vous en est resté? Derville. Rien, pas la moindre chose. Et voilà pourquoi j’y mets si peu d’importance. Cinqmars. Eh bien! mon ami, vous ne m’en diriez pas autant si vous aviez su en tirer parti. Je le connais, moi, cet homme; et j’en connais fort peu qui le valent. Derville. Je le crois le plus honnête homme du monde; mais pour l’esprit- Cinqmars. Oui, monsieur, oui, pour l’esprit, c’est un homme rare, profond; et si, au lieu de votre absurde persiflage, vous l’eussiez laissé parler sur vingt matières importantes que vous croyez tous avoir bien approfondies, il vous aurait prouvé, morbleu, comme deux et deux font quatre, que vous ne vous en doutiez seulement pas. Derville. Cela n’aurait, ma foi, pas été fort plaisant. Cinqmars. Il faut donc rire absolument? Vous voilà bien avancé! vous avez fait de la peine à un honnête homme, vous avez manqué à la justice envers lui, et vous avez perdu une occasion de rendre hommage au vrai mérite. Derville. Tour ma part, je suis prêt à lui faire réparation; mais je ne puis me rappeler encore de sang-froid le contraste de son ennui, de son maintien grave, avec nos folies pendant l’histoire des convulsionnaires. Cinqmars s’arrête et le regarde. Elle vous a donc fort diverti? Derville. Beaucoup. Tout comme vous, je pense. Cinqmars. Vous la rappelez-vous, cette histoire? Derville. À merveille. Cinqmars. Eh bien, voyons donc ce qu’elle a de si plaisant. (Ils continuent de marcher.) Derville. Je n’y mettrai pas les grâces du chevalier. Cinqmars. N’importe, contez toujours. Derville. Eh bien, le chevalier a été curieux d’assister à une assemblée de convulsionnaires. Il en a vu une à qui on mit un bourrelet, qui contrefaisait l’enfant, marchait sur ses genoux, et qu’on étendit ensuite sur une croix; en effet, on la crucifia, on lui perça de clous les pieds et les mains; son visage se couvrit d’une sueur froide, elle tomba en convulsion. Au milieu de ses tourments, elle demandait du bonbon, à faire dodo, et mille autres extravagances que je ne me rappelle pas. Détachée de la croix, elle caressait avec ses mains, encore ensanglantées, le visage et les bras des spectateurs- et l’embarras de Mme de Kinski- et les mines du chevalier en les contrefaisant, vous les rappelez-vous (2)? Cinqmars. Oui, mais vous ne riez plus. Derville, étonné et embarrassé. Plaît-il? Cinqmars. Vous ne riez plus; ce fait ne vous paraît donc plus si plaisant?- Derville. C’est que la façon de conter fait tout. Je vous l’avais bien dit; cela n’a plus le même sel. Cinqmars, en lui prenant la main. Ce n’est pas cela, mon ami; l’évaporation générale à laquelle on participe sans s’en apercevoir, à la fin d’un repas bruyant, nous ôte souvent la faculté de réfléchir; et le rire déplacé ou inconsidéré en est la suite, quand il ne vient pas d’un vice du coeur. Vous me paraissiez tous, vis-à-vis du chevalier, lorsqu’il contrefaisait les convulsionnaires, comme des gens qui iraient aux petites-maisons, par partie de plaisir, repaître leur férocité du tableau de la misère et de la faiblesse humaines. Comment, morbleu! vous n’êtes affecté que du ridicule de cette indécente pantomime, et vous ne voyez pas que le délire et l’aliénation de ces têtes fanatiques les rendent cruels et homicides envers eux et leurs semblables? Derville. J’en conviens; mais au diable, si je puis les plaindre à un certain point. C’est un genre de bonheur qu’ils ont choisi. Cinqmars. Soit. Mais la cause de ce choix est absurde!- Ne tient-il pas au dérangement des organes, et par conséquent à la faiblesse de notre nature?- Une fibre plus ou moins tendue- Tenez, un de vos éclats de rire immodérés pouvait vous rendre aussi à plaindre- ou aussi plaisant qu’eux. Derville. D’accord. Cinqmars. Et les conséquences, monsieur, les conséquences! y avez-vous pensé? Croyez-vous que le fanatisme poussé à ce degré se borne à faire pitié aux uns et à exciter le mépris ou le rire des autres? Rien ne se communique plus vite; rien n’excite plus de fermentation que cette chaleur de tête- Un homme parvenu à se faire un jeu des tourments et même de sa vie, sera-t-il fort occupé du bonheur et de la conservation de ses semblables? Et si son voisin, son ennemi surtout, a des opinions différentes; s’il les croit nuisibles, dangereuses, voyez-vous où cela mène? Riez donc, morbleu! riez si vous en avez le courage. Derville. Non, vous m’en ôtez l’envie. Mais toutes ces réflexions ne se présentent guère, comme vous l’avez dit vous-même, au milieu d’un repas bruyant et gai. Il n’est pas étonnant qu’on se livre alors à la plaisanterie et à la saillie du moment. Cinqmars. Pardonnez-moi. Car il y a des gens qui, tout à travers cette ivresse, n’auraient pas ri; et il y en a d’autres qui riraient encore malgré toutes ces réflexions. Derville. Oh, ceux-ci auraient tort. Cela prouverait une légèreté impardonnable. Cinqmars. Oh, cela prouverait plus que cela. Savez-vous que le rire est la pierre de touche du goût, de la justice et de la bonté? Derville. Oui, témoin le rire des enfants, n’est-ce pas? Cinqmars. Il est d’inexpérience; et vous venez de rire comme eux. Asseyons-nous sur ce banc. Derville. J’avoue que je n’ai jamais trop réfléchi sur le rire ni sur ses causes. Il y en a tant- Cinqmars, souriant. Je m’en doutais bien. Pour moi, je crois bien qu’il n’y en a qu’une. Derville. Comment, il n’y en a qu’une? Cinqmars. C’est toujours l’idée de défaut qui excite en nous le rire; défaut ou dans les idées, ou dans l’expression, ou dans la personne qui agit, ou qui parle, ou qui fait l’objet de l’entretien. Derville. Mais il y a des choses plaisantes par elles-mêmes, et qui n’entraînent point l’idée de défaut. Lorsque le Médecin malgré lui dit qu’il y a fagots et fagots, je vous défie de n’en point rire, et cependant je n’y trouve pas l’idée de défaut. Cinqmars. Ne voyez-vous pas que c’est l’importance qu’il met à ses fagots qui fait rire? Mais indépendamment de cela, vous riez de la simplicité de deux paysans qui parlent avec respect à un bûcheron à moitié ivre, qu’ils prennent pour un célèbre médecin. Celui-ci, inquiet de ce qu’ils lui veulent, cache sa peur autant qu’il peut, et croit leur en imposer par son bavardage. C’est le défaut de jugement des uns, et le manque de fermeté de l’autre qui vous ont préparé au ridicule de son importance; et le malentendu qui règne entre eux achève de rendre la scène plaisante. Derville. Mais si cela est ainsi, tout défaut physique et moral devrait faire rire? Cinqmars. Oui, toutes les fois que l’idée de nuisible ne s’y trouve pas jointe ; car alors elle arrête le rire de tous ceux qui ont atteint l’âge de raison. Vous n’en verrez point rire à l’aspect d’un homme contrefait- Je gage pourtant qu’un bossu vous fait rire. Derville. Ma foi, il y a des moments où je n’en répondrais pas. Cinqmars. Eh bien, mon ami, il faut n’avoir pour cela aucune idée des inconvénients et des maux attachés à cette disgrâce. Ce ne sera pas celui qui a un bossu dans sa famille qui rira de ceux qu’il rencontre. Derville. Tenez, Cinqmars, je ne crois pas à l’impression de votre nuisible. Je me rappelle vingt exemples où on le réduit à rien. N’avez-vous jamais vu des jouteurs combattre sur la rivière? Cinqmars. Pardonnez-moi. Derville. Eh bien, si après avoir bien combattu, l’un d’eux vient à tomber, les huées, les éclats de rire se font de tous côtés; et l’on ne songe plus que le pauvre diable bafoué peut se noyer- Cinqmars. Ils savent nager, tout le monde le sait et y compte. Cela est si vrai, que vous n’avez qu’à mettre à la place du jouteur une femme, un enfant, et vous verrez tous ceux qui riaient consternés et remplis d’effroi. C’est une vérité constante. L’idée de nuisible arrête le rire. Et voilà pourquoi le conte de vos convulsionnaires n’a excité en moi que de l’horreur, malgré toutes les gentillesses et les bouffonneries dont le chevalier le décorait. Derville. Vous direz tout ce qu’il vous plaira, j’en ai ri de tout mon coeur; et si le nuisible du conte ne m’a pas frappé, vous ne me persuaderez jamais que je manque pour cela d’humanité. Cinqmars. Mon ami, j’en ai eu peur pour vous; mais je suis rassuré par l’impression que vous a faite votre propre récit. C’est faute de réflexion si le nuisible vous a échappé d’abord, cela est clair. Derville. Si bien qu’à votre avis, les gens accoutumés à réfléchir doivent moins rire que d’autres. Cinqmars. N’en doutez pas. Un philosophe, un juge, un magistrat rit rarement. Derville. Ah! quant à ces derniers, la dignité de leur état l’exige. Cinqmars. Oui. Mais un homme très-gai ne parvient pas à dompter son caractère par la seule considération que son état l’exige. Il se contraint d’abord par décence, j’en conviens; mais peu à peu la réflexion opère ce que faisait la bienséance, et l’homme léger et enjoué devient vraiment grave. Son état lui montre sans cesse le spectacle de la misère humaine, et les tourments que les hommes envieux, avares ou méchants font éprouver aux honnêtes gens; il aperçoit d’un coup d’oeil une foule de conséquences graves dans des choses qui paraissent très- indifférentes au commun des hommes. Le philosophe est dans le même cas. Derville. Et, par la raison contraire, les enfants rient de tout. Cinqmars. Cela est vrai. Derville. Mais une chute fait rire tout le monde. Il n’y a pas de cas où le nuisible se présente plus vite ni plus généralement. Vous en concluez donc que tous ceux qui en rient manquent de goût, de justice, ou de bonté? Cinqmars. Non. Car lorsque le nuisible ne l’emporte pas sur le défaut, il fait rire; et c’est le cas d’une chute ordinaire; mais si elle est forte ou dangereuse, elle ne fera rire personne. Si vous prenez un intérêt très-vif à la personne tombée; si c’est une femme, si cette femme est grosse, son premier vacillement vous aura fait frissonner; quelque plaisante ou ridicule que soit sa chute, le nuisible sera la seule idée qui vous occupera, et le défaut n’excitera en vous le rire qu’autant que le nuisible sera entièrement effacé. J’étais dernièrement avec des femmes, dans une loge de la salle des comédiens italiens, sur le boulevard. Cette salle a été construite à la hâte, et manque de solidité. Au milieu du spectacle, la loge au-dessus de la nôtre craqua à deux fois, d’une telle force, qu’elle épouvanta tous ceux des environs que sa chute pouvait mettre en danger. Chacun marqua son effroi d’une manière différente. Une femme de notre loge fit un mouvement comme pour se jeter dans l’orchestre. Il se fit un silence général, mais lorsque tout fut calme, et que l’idée du danger fut totalement détruite, le parterre ne vit plus que la peur outrée de cette femme. Il fut un quart d’heure à rire, à battre des mains, et à se dédommager ainsi du trouble qu’elle lui avait causé. Derville. Voilà qui est à merveille. Mais j’ai deux questions à vous faire, d’où dépendra ma conversion, je vous en avertis. Cinqmars. Voyons. Derville. D’où vient que les hommes timides, même accoutumés à la réflexion, rient-ils toujours en parlant? Cinqmars. C’est pour empêcher les autres de rire de ce qu’ils disent. Il n’est pas même nécessaire d’être fort timide pour cela. Toutes les fois qu’on hasarde un propos qu’on n’est pas sûr d’apprécier à sa juste valeur, on rit pour avertir qu’on en aperçoit le défaut- Passons à votre autre question (en souriant), car il me semble que votre conversion s’avance. Derville. Vous m’avez dit que ceux qui, par état ou par goût, méditaient profondément sur les misères humaines, ne riaient point; que le rire déplacé ou inconsidéré venait d’inexpérience, lorsqu’il ne partait pas d’un manque de goût, de justice, ou de bonté. Cinqmars. Cela est vrai. Derville. Comment se fait-il donc que le méchant ne rit jamais? Cinqmars. Est-ce que vous ne voyez pas que le nuisible est toujours l’idée principale et permanente du méchant? Il blesse, et il le sait; mais non-seulement il est occupé de nuire, il faut encore qu’il travaille en même temps à prévoir et à parer la vengeance et le ressentiment toujours prêts à fondre sur sa tête. L’importance du mystère et du secret redouble encore en lui la tension d’esprit; il travaille sourdement lorsque les autres se délassent. Pour être accessible au rire, il faut que l’âme soit dans un état de calme et d’égalité; et le méchant est perpétuellement en action et en guerre avec lui-même et avec les autres: voilà pourquoi il ne rit point. Derville. Je ne sais point de réplique à cela. (Rêvant.) Les mélancoliques et les amants ne rient pas non plus. Cinqmars. Non; mais ils sourient, ce qui vaut peut-être mieux. Au reste, c’est le privilège des choses douces et tendres de caresser notre âme sans l’ébranler assez pour la sortir de son assiette. (Il tire sa montre.) Mais il est tard; vous voulez aller à la pièce nouvelle (3); que je ne vous retienne pas, Derville. (Ils se lèvent et marchent.) Derville. Vous me l’aviez fait oublier. N’y venez-vous pas? Cinqmars. Non. On dit que c’est une satire sanglante des hommes qui honorent notre siècle. Mon âme est révoltée de semblables horreurs. Derville. Mais d’autres m’ont dit que non; qu’elle n’attaque que leurs ridicules, et alors c’est le but de la comédie. Cinqmars. Oui, le ridicule de l’état; mais le personnel me paraît odieux. Derville. Mais si ceux qu’elle attaque ont en effet des ridicules? Cinqmars. Il n’importe; leur mérite est reconnu, cela suffit pour les respecter. Déchire- t-on un tableau de Raphaël ou du Poussin parce qu’on y découvre dans un coin un petit défaut, une légère incorrection qui ne fait que la millième partie du tableau? Cette incorrection mérite-t-elle d’occuper un instant un homme touché de la beauté du chef-d’oeuvre?- Mais voici votre chemin: une autre fois nous causerons, si vous voulez, des bornes qu’un gouvernement éclairé doit prescrire à la critique. C’est une matière assez déliée qu’on ne ferait pas mal, je crois, d’approfondir. (Il lui prend la main.) Bonjour, mon ami, au revoir. Derville. Adieu, Cinqmars, je vous quitte à regret; mais je vous rappellerai bientôt l’engagement que vous venez de prendre. Miscellanea Philosophiques. (1875) Diversité Et Etendue De L’Esprit. Le même raisonnement affecte-t-il également tous les hommes? Cela ne se peut. Selon qu’il se lie dans notre tête avec un plus grand nombre d’idées vraies ou fausses, il nous parait faible ou concluant; il nous convainc ou ne nous touche pas. Il savait bien ce qu’il faisait cet avocat célèbre qui entremêlait dans ses plaidoyers les arguments les plus frivoles et les arguments les plus forts. Le juge en était surpris, et ne concevant pas comment un aussi habile homme se trompait aussi lourdement à la valeur des choses, l’avocat lui répondit que quand on servait un dîner pour un grand nombre de convives, il y avait des plats pour tous les appétits. Le juge, en recueillant les opinions, demanda à chacun la raison de la sienne; il vit qu’aucun des plats de l’avocat n’était resté et reconnut le profond jugement de l’homme habile dont tous les paquets étaient allés à leur adresse. Il n’est pas indifférent de connaître la tournure de tête des hommes. L’homme de cour doit être attaqué par la faveur du prince, le magistrat par la considération publique, le militaire par l’honneur. Il faut du sens commun à l’un. Il faut quelquefois une sottise à un autre. J’ai eu quelquefois ce tact. Le curé de Deuil l’avait supérieurement. Il y avait un salut fondé dans son église; il était dit par le fondateur que ce salut se ferait tel jour, anniversaire de sa mort; cet anniversaire tombait un lundi. C’était dans la belle saison, dans un temps où un jour suffit pour détruire toutes les promesses de l’année; le curé imagina de conserver à ses paysans une journée précieuse; le dimanche il fait sonner le salut, il s’habille et il allait entamer la prière lorsque le procureur fiscal s’avance et forme opposition à la célébration. À la place du curé, qu’eussiez-vous dit à votre magistrat? que la prière ne serait pas meilleure demain qu’aujourd’hui; que vos paroissiens seraient occupés dans les champs à des travaux utiles; qu’il ne fallait pas compter sur l’inconstance du temps et que toute leur richesse dépendait peut-être de la journée de demain; mais le procureur fiscal savait toutes ces raisons aussi bien que son curé et elles n’avaient point arrêté son opposition. Le curé de Deuil lui dit: « Cela est juste; l’acte veut le salut lundi et c’est aujourd’hui dimanche; mais le salut est sonné et je ne sais pas faire dessonner, » et le salut fut chanté. Si j’avais dit à ce père avare: Vous laissez manquer votre enfant de maîtres et d’instruction; pourquoi donc êtes-vous son père? le temps s’avance; il prendra le goût de la paresse; et lorsque vous songerez à lui donner un état, il n’aura aucune des connaissances nécessaires. Est-ce que ce père ne s’était pas dit à lui-même ces choses cent fois? Est-ce qu’il ne les avait pas entendues dans la bouche de sa femme, de ses parents, de ses amis? Que faire donc, que faire? Lui montrer son fils sous le seul aspect qui l’intéressât, comme son coffre-fort; lui dire: Cet enfant est votre coffre-fort; c’est là que toute votre fortune, qui vous coûte tant à amasser, sera un jour déposée; si vous n’y prenez garde, il gardera mal; les vertus sont autant de serrures difficiles à ouvrir; les talents autant de bandes de fer dont vous l’entourerez; on ne dépense pas tandis que l’on gagne; et ainsi des autres raisons qui s’adresseront à son vice. Dans le monde et dans la comédie, n’adresser qu’à l’homme de sens les choses qui nous persuaderaient; parler au fou selon sa folie. Mais telle est notre vanité, que ce qui nous convient est, à notre jugement, ce qu’il y a de mieux. Sur La Diversité De Nos Jugements. Plus on médite un sujet, plus il s’étend; on trouve que c’est l’histoire de tout ce qu’on a dans la tête et de tout ce qui y manque: et cela sert d’autant mieux que les idées et les connaissances y sont plus liées; il part tant de branches, et ces branches vont s’entrelacer à tant d’autres qui appartiennent à des sciences et à des arts divers, qu’il semble que pour parler pertinemment d’une aiguille, il faudrait posséder la science universelle. Qu’est-ce que c’est qu’une bonne aiguille? Dieu le sait. Le découragement et le dégoût nous prennent, et dans l’impossibilité de tout dire, car il faudrait tout savoir, on se tait; parti dont la paresse naturelle s’accommode fort bien. C’est encore une liaison du moindre objet avec une infinité d’autres qui jette le désordre dans la conversation et rend les disputes interminables et presque inutiles. On passe de l’ouvrier à l’art, de l’art à l’ouvrage, de l’ouvrage à ses formes, des formes aux manoeuvres, des manoeuvres à la matière, et quand on en est là, le champ est si vaste qu’on peut se tenir pour perdu. Il n’y a rien ni dans la nature, ni dans l’entendement où l’on ne puisse être poussé par un antagoniste ignorant ou pointilleux qui veut être satisfait sur tout. À la fin on est si bien fourvoyé, qu’on aurait peine à revenir sur ses pas, et à retrouver la première question. J’en vois tous les jours des exemples. Le vice s’accroît bien davantage par l’amour-propre qui s’accroche à tout, par la mauvaise foi qui vous donne le change, et quelquefois par un persiflage cruel qui s’amuse aux dépens de votre tête et de vos poumons. Je connais un de ces discuteurs dont je suis toujours la dupe. Ses paradoxes sont si piquants; il les défend avec tant de chaleur, d’esprit et de vérité, qu’il est impossible de ne s’y pas tromper. On dispute, on s’épuise, et puis l’on est tout étonné, après des efforts inouïs et longs pour le détromper, de sentir à une pirouette, un mot plaisant, que cet homme était de votre avis. Soit qu’on parle, soit qu’on écrive, c’est une preuve de bon jugement et d’une logique excellente que de connaître les limites de son sujet et de s’y renfermer. Ce n’est pas qu’un écart me blesse, surtout s’il est rare, s’il est court, et qu’on y montre de la profondeur et de l’originalité; mais, dans la conversation, rien n’est si impertinent que l’affectation d’un scepticisme qui s’étend jusqu’aux premiers axiomes; rien de si fatigant, dans la composition, qu’un auteur qui a le nez libertin et qui se met à courir toutes sortes de lièvres; un inconvénient de celui-ci, c’est de laisser toujours quelque part échapper un bout d’oreille qui fait rire l’homme instruit sur la terre duquel on chasse, qu’il connaît mieux que vous, et que vous battez maladroitement, entraîné par le piège de la contiguïté avec la vôtre. Je suis sûr que si frère Jacques eût traité le jardinage dans toute son étendue, il eût donné sa revanche à Pluche. - Je ne vous entends pas. - Pluche a écrit le Spectacle de la nature; frère Jacques, jardinier des Chartreux, lisait un ouvrage qu’il trouvait admirable partout, excepté sur le jardinage. À cet endroit, il s’écria: « Ah, Pluche! mon ami, tu ne sais ce que tu dis. » Faites circuler l’ouvrage de Pluche, et chaque partie jugée par un frère Jacques du métier est méprisée. Il s’ensuivra que l’ouvrage sera misérable d’un bout à l’autre. Le pis, c’est que les limites qu’il faut se prescrire, soit dans le monde, soit dans le cabinet, sont difficiles à fixer. Au delà, vous êtes diffus; en deçà, vous êtes obscur ou peu concluant. Vous supposez votre lecteur ou trop instruit ou trop ignorant (4). Cependant, à tout prendre, j’aime mieux laisser courir mon homme à toutes jambes que de l’arrêter par une interruption qui le détourne de sa route. J’aime mieux un essai qu’un traité; un essai où l’on me jette quelques idées de génie, presque isolées, qu’un traité où ces germes précieux sont étouffés sous un amas de redites. Mais soit que l’on converse, soit qu’on écrive, on veut toujours tenir le dé; on veut tenir sa place sur les rayons d’une bibliothèque: on n’a que la valeur d’un bon feuillet dans la tête, on le souffle si bien qu’il en résulte un gros livre qui, en passant par les mains du baron de Thoun (5), se réduit à un feuillet; on n’avait qu’une idée; cette idée ne demandait qu’une phrase; cette phrase pleine de suc et de sens aurait été goûtée; délayée dans un déluge de mots, elle fatigue, elle ennuie. - Mais, et ces réflexions que vous m’avez promises sur la diversité de nos jugements? - Laissons cela. - Pourquoi? - C’est que ce long préambule, où je suis tombé moi-même dans la faute contre laquelle je prêche, sera déplacé, puisqu’il n’y a point de sujet auquel il ne pût aller aussi bien, ou il faut en faire le sujet principal de notre entretien. Laissons là ce texte inépuisable de nos contradictions et examinons, puisque mon préambule le veut, comment il faut s’y prendre pour circonscrire un sujet. - Tel par exemple que celui de la diversité de nos jugements? - Pourquoi pas? car s’il en est un qui n’ait ni rive ni fond, pour celui qui ne veut rien laisser en arrière, c’est celui-là. - Il est certain que cette diversité a lieu dans tous les hommes et dans toute matière. - Et que par conséquent sous ce point de vue général, c’est l’histoire du monde et de la tête de l’homme. - Mais quoi, est-ce qu’il faudrait, si l’on commençait par l’homme, le prendre de si bonne heure? - Peut-être avant la naissance. - Quelle folie! - Quelle folie! Qui sait? Quoi donc; est-ce que l’enfant n’éprouve pas dans le sein de sa mère le froid, le chaud, le plaisir, la douleur, la joie, la tristesse, l’effroi, la santé, la maladie, des désirs, oui, des désirs- demandez aux mères- et des désirs dont il mesure les signes à leur intensité? Si l’on dit qu’ils sont purement automates, je laisse au théologien le soin de m’indiquer le moment de la présence de l’âme, au philosophe celui du premier instant réfléchi. L’enfant éprouve toutes les sensations de la mère, c’est déjà un être bien modifié, bien disposé soit pour le bien, soit pour le mal. Plus ces préjugés innés sont automates, plus ils sont durables, violents, ils tiennent à la machine; mais je prends déjà les choses de trop près. L’organisation est déterminée par quelque chose d’antérieur. N’apporte-t-on pas en naissant des goûts, des aversions, ne prononce-t-on pas dès le commencement qu’un enfant est glouton, colère, impatient, triste, maussade, gai? L’un en ouvrant les yeux pleure; l’autre, à peine le voile de son berceau est-il levé, a-t-il vu la lumière, qu’il sourit, qu’il agite ses petites mains, qu’il tend ses bras à sa nourrice. La confiance de l’enfant dans ses parents qui lui parlent- Sont-ils avares ces parents? sont-ils braves? sont-ils poltrons? Leur exemple, leurs discours. . . Sur le Génie. Il y a dans les hommes de génie, poètes, philosophes, peintres, orateurs, musiciens, je ne sais quelle qualité d’âme particulière, secrète, indéfinissable, sans laquelle on n’exécute rien de très-grand et de beau. Est-ce l’imagination? Non. J’ai vu de belles et fortes imaginations qui promettaient beaucoup, et qui ne tenaient rien ou peu de chose. Est-ce le jugement? Non. Rien de plus ordinaire que des hommes d’un grand jugement dont les productions sont lâches, molles et froides. Est-ce l’esprit? Non. L’esprit dit de jolies choses et n’en fait que de petites. Est-ce la chaleur, la vivacité, la fougue même? Non. Les gens chauds se démènent beaucoup pour ne rien faire qui vaille. Est-ce la sensibilité? Non. J’en ai vu dont l’âme s’affectait promptement et profondément, qui ne pouvaient entendre un récit élevé sans sortir hors d’eux- mêmes, transportés, enivrés, fous; un trait pathétique, sans verser des larmes, et qui balbutiaient comme des enfants, soit qu’ils parlassent, soit qu’ils écrivissent. Est-ce le goût? Non. Le goût efface les défauts plutôt qu’il ne produit les beautés; c’est un don qu’on acquiert plus ou moins, ce n’est pas un ressort de nature. Est-ce une certaine conformation de la tête et des viscères, une certaine constitution des humeurs? J’y consens, mais à la condition qu’on avouera que ni moi, ni personne n’en a de notion précise, et qu’on y joindra l’esprit observateur. Quand je parle de l’esprit observateur, je n’entends pas ce petit espionnage journalier des mots, des actions et des mines, ce tact si familier aux femmes, qui le possèdent dans un degré supérieur aux plus fortes têtes, aux plus grandes âmes, aux génies les plus vigoureux. Cette subtilité, que je comparerais volontiers à l’art de faire passer des grains de millet par le trou d’une aiguille, c’est une misérable petite étude journalière dont toute l’utilité est domestique et minutieuse, à l’aide de laquelle un valet trompe son maître, et son maître trompe ceux dont il est le valet, en leur échappant. L’esprit observateur dont je parle s’exerce sans effort, sans contention; il ne regarde point, il voit; il s’instruit, il s’étend sans étudier; il n’a aucun phénomène présent, mais ils l’ont tous affecté, et ce qui lui en reste c’est une espèce de sens que les autres n’ont pas; c’est une machine rare qui dit: cela réussira- et cela réussit; cela ne réussira pas- et cela ne réussit pas; cela est vrai ou cela est faux- et cela se trouve comme il l’a dit. Il se remarque et dans les grandes choses et dans les petites. Cette sorte d’esprit prophétique n’est pas le même dans toutes les conditions de la vie; chaque état a le sien. Il ne garantit pas toujours des chutes, mais la chute qu’il occasionne n’entraîne jamais le mépris, et elle est toujours précédée d’une incertitude. L’homme de génie sait qu’il met au hasard, et il le sait sans avoir calculé les chances pour ou contre; ce calcul est tout fait dans sa tête. Des Idées Accessoires. Exemple. Il se joint dans toutes les têtes, au mot de père, les idées d’existence, d’éducation, de bienfaisance, de soins continus, d’intérêts de toutes les espèces, de dépenses faites, de leçons, de maîtres, d’établissement; et ces idées entraînent celles de respect de la part des enfants, d’obéissance, de reconnaissance, de voeux pour la conservation de la vie, de douleurs à la mort. Cependant ce père n’a rien fait pour cet enfant; il ne lui a rien appris; il l’a traité durement; il lui a donné l’existence par goût pour le plaisir. Il a été dissipateur, il a rendu la mère malheureuse, il a ruiné la famille, il s’est déshonoré; il a laissé en mourant les siens sans considération, sans état, sans instruction et sans fortune. Il faut que cet enfant pleure la mort de son père au milieu des amis, des parents, des concitoyens qui s’en réjouissent; c’est-à-dire qu’on lui impose le rôle d’hypocrite. Un père, une mère dignes des larmes d’un enfant, ce sont les miens, qui m’ont tendrement aimé et qui ont tout fait pour moi depuis que je fus, jusqu’au moment où je les ai perdus. Mais y eu a-t-il beaucoup qui méritent les mêmes regrets? Je n’en crois rien. Que je fasse imprimer ces lignes, à l’instant même tout le monde se révoltera; on dira que je prêche l’ingratitude aux enfants et que je décrie la paternité. Que les pères me détestent, que les mauvais pères me détestent plus que les autres, je n’en serai pas surpris; mais je serai haï même des enfants, et ce seront peut-être ceux d’entre ces enfants qui devront le moins à leurs parents qui me détesteront le plus. Les définitions des êtres moraux se font toujours par ce que ces êtres doivent être, et jamais par ce qu’ils sont. On confond sans cesse le devoir avec la chose. Sur L’Évidence. Un autre raisonnement qu’on n’a point encore fait en faveur de l’évidence, c’est ce qui arrive dans les affaires de goût. Jamais bon ouvrage a-t-il jamais passé pour mauvais? Jamais mauvais a-t-il constamment passé pour bon? Qui est-ce qui donne la sanction aux ouvrages de goût? est-ce la multitude?- Non. Elle ne lit point, elle n’entend rien, elle ne sait rien, elle ne pense pas, elle ne sent pas; ce n’est donc qu’une petite poignée d’hommes éclairés qui la ramène tout à son sentiment, à sa voix; et dans quel genre ce prodige-là s’opère-t-il? Dans un genre très-fin, très-délicat, le moins susceptible de lumières, de principes, de démonstrations? et la pente n’arrête-elle pas aussi? les obstacles, les ennemis, les partis, les préjugés, les moeurs, les usages, les coutumes, l’ignorance, la passion, le temps même ou le moment? car un auteur vient trop tôt. Quoi! le phénomène a lieu dans cette circonstance et il n’aura pas lieu dans une autre? Les hommes sont amenés dans le goût à l’idée formelle de sentiment où l’on ne démontre rien, et ils seront toujours divisés dans des objets susceptibles d’une démonstration rigoureuse? Si l’intérêt suppose absolument d’un côté, ne voit-on pas que l’intérêt en doit rendre de l’autre le progrès plus facile? Qu’on laisse non-seulement penser, mais qu’on laisse venir dire que toutes les questions se tirent au clair, et que l’on prenne pour l’instruction en matière politique le même moyen qu’en matière religieuse; que la nation soit convaincue de l’un de ces . . . . . . . (6), comme elle l’est de l’autre; qu’il vienne un moment où le paysan qui lira un édit du conseil en puisse sans effort tirer les conséquences favorables ou défavorables, et l’on verra. Pour apprécier la force d’une nation instruite, je m’en rapporterai plutôt aux efforts du despote pour abrutir, qu’aux philosophes découragés. D’où viennent les efforts de ce despote, sinon qu’il sait d’instinct qu’on vient plus aisément à bout de sujets ignorants que de sujets instruits? Discours D’Un Philosophe A Un Roi. (7) Sire, si vous voulez des prêtres, vous ne voulez point de philosophes, et si vous voulez des philosophes, vous ne voulez point de prêtres; car les uns étant par état les amis de la raison et les promoteurs de la science, et les autres les ennemis de la raison et les fauteurs de l’ignorance, si les premiers font le bien, les seconds font le mal; et vous ne voulez pas en même temps le bien et le mal. Vous avez, me dites-vous, des philosophes et des prêtres: des philosophes qui sont pauvres et peu redoutables, des prêtres très-riches et très-dangereux. Vous ne vous souciez pas trop d’enrichir vos philosophes, parce que la richesse nuit à la philosophie, mais votre dessein serait de les garder; et vous désireriez fort d’appauvrir vos prêtres et de vous en débarrasser. Vous vous en débarrasserez sûrement et avec eux de tous les mensonges dont ils infectent votre nation, en les appauvrissant; car appauvris, bientôt ils seront avilis, et qui est-ce qui voudra entrer dans un état où il n’y aura ni honneur à acquérir, ni fortune à faire? Mais comment les appauvrirez-vous? Je vais vous le dire. Vous vous garderez bien d’attaquer leurs privilèges et de chercher d’abord à les réduire à la condition générale de vos citoyens. Cela serait injuste et maladroit; injuste parce que leurs privilèges leur appartiennent comme votre couronne à vous; parce qu’ils les possèdent et que si vous remuez les titres de leur possession, on remuera les titres de la vôtre; parce que vous n’avez rien de mieux à faire que de respecter la loi de prescription qui vous est au moins aussi favorable qu’à eux; parce que ce sont des dons de vos ancêtres et des ancêtres de vos sujets, et que rien n’est plus pur que le don; parce que vous n’avez été admis au trône qu’à la condition de laisser à chaque état sa prérogative; parce que si vous manquez à votre serment envers un des corps de votre royaume, pourquoi ne vous parjureriez-vous pas envers les autres? parce que vous les alarmeriez tous alors; qu’il n’y aurait plus rien de fixe autour de vous; que vous ébranleriez les fondements de la propriété, sans laquelle il n’y a plus ni roi, ni sujets, il n’y a qu’un tyran et des esclaves; et c’est en cela que vous serez encore maladroit. Que ferez-vous donc? Vous laisserez les choses dans l’état où elles sont. Votre orgueilleux clergé aime mieux vous accorder des dons gratuits que de vous payer l’impôt; demandez-lui des dons gratuits. Votre clergé célibataire, qui se soucie fort peu de ses successeurs, ne voudra pas payer de sa bourse, mais il empruntera de vos sujets; tant mieux; laissez-le emprunter; aidez-le à contracter une dette énorme avec le reste de la nation; alors faites une chose juste, contraignez-le à payer. Il ne pourra payer qu’en aliénant une partie de ses fonds; ces fonds ont beau être sacrés, soyez très-sûr que vos sujets ne se feront aucun scrupule de les prendre lorsqu’ils se trouveront dans la nécessité ou de les accepter en payement ou de se ruiner en perdant leur créance. C’est ainsi que, de dons gratuits en dons gratuits, vous leur ferez contracter une seconde dette, une troisième, une quatrième, à l’acquittement de laquelle vous les contraindrez jusqu’à ce qu’ils soient réduits à un état de médiocrité ou d’indigence qui les rende aussi vils qu’ils sont inutiles. Il ne tiendra qu’à vous et à vos successeurs qu’on les voie un jour déguenillés sous les portiques de leurs somptueux édifices, offrant aux peuples leurs prières et leurs sacrifices au rabais. Mais, me direz-vous, je n’aurai plus de religion. Vous vous trompez, Sire, vous en aurez toujours une; car la religion est une plante rampante et vivace qui ne périt jamais; elle ne fait que changer de forme. Celle qui résultera de la pauvreté et de l’avilissement de ses membres sera la moins incommode, la moins triste, la plus tranquille et la plus innocente. Faites contre la superstition régnante ce que Constantin fit contre le paganisme: il ruina les prêtres païens, et bientôt on ne vit plus au fond de ses temples magnifiques qu’une vieille avec une oie fatidique disant la bonne aventure à la plus basse populace; à la porte, que des misérables se prêtant au vice et aux intrigues amoureuses; un père serait mort de honte s’il avait souffert que son enfant se fît prêtre. Et si vous daignez m’écouter, je serai de tous les philosophes le plus dangereux pour les prêtres, car le plus dangereux des philosophes est celui qui met sous les yeux du monarque l’état des sommes immenses que ces orgueilleux et inutiles fainéants coûtent à ses États; celui qui lui dit, comme je vous le dis, que vous avez cent cinquante mille hommes à qui vous et vos sujets payez à peu près cent cinquante mille écus par jour pour brailler dans un édifice et nous assourdir de leurs cloches; qui lui dit que cent fois l’année, à une certaine heure marquée, ces hommes-là parlent à dix-huit millions de vos sujets rassemblés et disposés à croire et à faire tout ce qu’ils leur enjoindront de la part de Dieu; qui lui dit qu’un roi n’est rien, mais rien du tout, où quelqu’un peut commander dans son empire au nom d’un être reconnu pour le maître du roi; qui lui dit que ces créateurs de fêtes ferment les boutiques de sa nation tous les jours où ils ouvrent la leur, c’est-à-dire un tiers de l’année; qui lui dit que ce sont des couteaux à deux tranchants se déposant alternativement, selon leurs intérêts, ou entre les mains du roi pour couper le peuple, ou entre les mains du peuple pour couper le roi; qui lui dit que, s’il savait s’y prendre, il lui serait plus facile de décrier tout son clergé qu’une manufacture de bons draps, parce que le drap est utile et qu’on se passe plus aisément de messes et de sermons que de souliers; qui ôte à ces saints personnages leur caractère prétendu sacré, comme je fais à présent, et qui vous apprend à les dévorer sans scrupule lorsque vous serez pressé par la faim; qui vous conseille, en attendant les grands coups, de vous jeter sur la multitude de ces riches bénéfices à mesure qu’ils viendront à vaquer, et de n’y nommer que ceux qui voudront bien les accepter pour le tiers de leur revenu, vous réservant à vous et aux besoins urgents de votre État les deux autres tiers pour cinq ans, pour dix ans, pour toujours comme c’est votre usage; qui vous remontre que si vous avez pu rendre sans conséquence fâcheuse vos magistrats amovibles, il y a bien moins d’inconvénient à rendre vos prêtres amovibles; que tant que vous croirez en avoir besoin, il faut que vous les stipendiiez, parce qu’un prêtre stipendié n’est qu’un homme pusillanime qui craint d’être chassé et ruiné; qui vous montre que l’homme qui tient sa subsistance de vos bienfaits n’a plus de courage et n’ose rien de grand et de hardi, témoin ceux qui composent vos académies et à qui la crainte de perdre leur place et leur pension en impose au point qu’on les ignorerait sans les ouvrages qui les ont précédemment illustrés. Puisque vous avez le secret de faire taire le philosophe, que ne l’employez-vous pour imposer silence au prêtre? L’un est bien d’une autre importance que l’autre. Notes. (1) Ce dialogue et les deux suivants, ont paru pour la première fois sans date et sans indication d’origine dans l’édition donnée par Belin, en 1818, des OEuvres de Diderot. Le fait de la représentation des Philosophes, indiqué dans le second, Cinq-Mars et Derville, nous donne la date de celui-ci, 1760, et nous permet d’attribuer sinon la même, dans tous les cas une date fort rapprochée, aux deux autres. (2) Voyez t. II, p. 255, la note concernant Du Doyer de Gastel. (3) Les Philosophes, comédie en trois actes et en vers, par M. Palissot de Montenoy, de plusieurs académies, fut représentée « pour la première fois par les comédiens Français ordinaires du Roi, » le 2 mai 1760. Cette date nous fixe sur celle de ce dialogue. Comme on le voit, Diderot se borne d’abord à mettre ses griefs en formules générales et ne s’emporte pas encore contre Palissot. Il ne deviendra cruel à son égard, il n’emploiera contre lui des procédés de polémique imités de Voltaire que dans le Neveu de Rameau, alors que Palissot décidément incorrigible, non content de l’avoir accusé de plagiat dans les Petites lettres sur les grands philosophes et ailleurs; non content de l’avoir montre sur la scène enseignant, de complicité avec Helvétius, D’Alembert, Duclos et tutti quanti, comme dit Voltaire, aux laquais à voler dans les poches de leurs maîtres; continuera, dans la Dunciade, ses premières attaques en y ajoutant l’accusation de conspirer contre la sûreté de l’État. Nous espérons que lorsqu’on trouvera dans le Neveu de Rameau certaines invectives un peu fortes contre Palissot, qui n’était au fond que ridicule par son inconsistance, ou se rappellera ce portrait de Dortidius: Je l’ai connu, vous dis-je, excusez ma franchise: Apparemment qu’alors il cachait bien son jeu; Mais ce n’était qu’un sot, presque de son aveu. Quelqu’un me le fit voir, et malgré sa grimace, Et les plats compliments qu’il vous adresse en face, Et le sucre apprêté de ses propos mielleux, Je ne lui trouvai rien de si miraculeux. Malgré son ton capable et son air hypocrite, Je ne fus point tenté de croire à son mérite, Et je ne vis en lui, pour le peindre en deux mots, Qu’un froid enthousiasme imposant pour les sots. Les Philosophes, acte II, scène V. (4) Ceci est l’embarras permanent des commentateurs, qui ne savent jamais et ne peuvent savoir exactement sur quoi le lecteur a besoin d’éclaircissement, et qui se trouvent toujours entre l’accusation de pédantisme et celle d’ignorance. (5) On lit dans l’article Bibliomanie de l’Encyclopédie, la note suivante de D’Alembert: « J’ai ouï dire à un des plus beaux esprits de ce siècle qu’il était parvenu à se faire par un moyen assez singulier une bibliothèque très-choisie, assez nombreuse et qui pourtant n’occupe pas beaucoup de place. S’il achète, par exemple, un ouvrage en douze volumes où il n’y ait que six pages qui méritent d’être lues, il sépare ces six pages du reste et jette l’ouvrage au feu. » (6) En blanc dans le manuscrit. Tout ce fragment est, comme on le verra trop bien, un premier jet rapide, où les mots n’ont pu être choisis, ni les phrases mises sur pied. C’est un exemple des défauts inhérents à l’improvisation, et peut-être ces défauts, qui passaient inaperçus dans la conversation de Diderot, n’ont-ils pas été toujours dissimulés avec assez de soin dans ses livres. (7) Ce discours a été composé pendant la période où Diderot écrivait la Réfutation de l’Homme et le Plan d’une Université. C’est le développement d’idées que nous avons rencontrées partiellement reproduites dans ces deux ouvrages. À quel souverain s’adresse le philosophe? On ne peut guère supposer que ce soit à Louis XVI. À Frédéric? Il avait refusé d’accepter son invitation de passer par Berlin. À Catherine? Il lui avait déjà fait part de ses opinions sur ce point délicat. Peut-être n’y a-t-il là qu’un roi imaginaire et une boutade inspirée par les difficultés que le clergé soulevait pour échapper à l’impôt que Turgot essayait alors de rendre égal pour toutes les classes de citoyens. Source: http://www.poesies.net.