Textes Divers. Par Denis Diderot. (1713-1784) TOME I TABLE DES MATIERES Lettre A Mon Frère. Principes Philosophiques Sur La Matière Et Le Mouvement. Addition Aux Pensées Philosophiques Ou Objections Diverses Contre Les Ecrits De Différents Théologiens. Suite De L'Entretien Avec D'Alembert. Notes Lettre A Mon Frère Du 29 Décembre 1760 (1) Humani juris et naturalis potestatis est unicuique quod putaverit, colere, nec alii obest aut prodest alterius religio. Sed nec religionis est cogere religionem, quae sponte suscipi debeat, non vi; cum et hostiae ab animo lubenti expostulentur. Tertul. Apolog. Ad scapul. Voilà, cher frère, ce que les chrétiens faibles et persécutés disaient aux idolâtres qui les traînaient aux pieds de leurs autels. Il est impie d’exposer la religion aux imputations odieuses de tyrannie, de dureté, d’injustice, d’insociabilité, même dans le dessein d’y ramener ceux qui s’en seraient malheureusement écartés. L’esprit ne peut acquiescer qu’à ce qui lui paraît vrai; le coeur ne peut aimer que ce qui lui semble bon. La contrainte fera de l’homme un hypocrite s’il est faible, un martyr s’il est courageux. Faible ou courageux, il sentira l’injustice de la persécution, et il s’en indignera. L’instruction, la persuasion et la prière, voilà les seuls moyens d’étendre la religion. Tout moyen qui excite la haine, l’indignation et le mépris est impie. Tout moyen qui réveille les passions et qui tient à des vues intéressées est impie. Tout moyen qui relâche les liens naturels et éloigne les pères des enfants, les frères des frères et les soeurs des soeurs, est impie. Tout moyen qui tendrait à soulever les hommes, à armer les nations et à tremper la terre de sang, est impie. Il est impie de vouloir imposer des lois à la conscience, règle universelle des actions. Il faut l’éclairer et non la contraindre. Les hommes qui se trompent de bonne foi sont à plaindre, jamais à punir. Il ne faut tourmenter ni les hommes de bonne foi ni les hommes de mauvaise foi, mais en abandonner le jugement à Dieu. Si l’on rompt le lien avec celui qu’on appelle impie, on rompra le lien avec celui qu’on appelle vicieux. On conseillera cette rupture aux autres, et trois ou quatre saints personnages suffiront pour déchirer la société. Si l’on peut arracher un cheveu à celui qui pense autrement que nous, on pourra disposer de sa tête, parce qu’il n’y a point de limites à l’injustice. Ce sera ou l’intérêt, ou le fanatisme, ou le moment, ou la circonstance qui décidera du plus ou du moins. Si un prince infidèle demandait aux missionnaires d’une religion intolérante comment elle en use avec ceux qui n’y croient point, il faudrait ou qu’ils avouassent une chose odieuse, ou qu’ils mentissent, ou qu’ils gardassent un honteux silence. Qu’est-ce que le Christ a recommandé à ses disciples, en les envoyant chez les nations? Est-ce de mourir ou de tuer, est-ce de persécuter ou de souffrir? Saint Paul écrivait aux Thessaloniciens: « Si quelqu’un vient vous annoncer un autre Christ, vous proposer un autre esprit, vous prêcher un autre évangile, vous le souffrirez. » Est-ce là ce que vous faites avec celui qui n’annonce rien, ne propose rien, ne prêche rien? Il écrivait encore: « Ne traitez point en ennemi celui qui n’a pas les mêmes sentiments que vous; mais avertissez-le en frère. » Est-ce là ce que vous faites avec moi? Si vos opinions vous autorisent à me haïr, pourquoi mes opinions ne m’autoriseraient-elles pas à vous haïr aussi? Si vous criez: c’est moi qui ai la vérité de mon côté, je crierai aussi haut que vous: c’est moi qui ai la vérité de mon côté; mais j’ajouterai: Eh! qu’importe qui se trompe ou de vous ou de moi, pourvu que la paix soit entre nous? Si je suis aveugle, faut-il que vous frappiez un aveugle au visage? Si un intolérant s’expliquait nettement sur ce qu’il est, quel est le coin de la terre qui ne lui fût fermé? On lit dans Origène, dans Minucius-Félix, dans les Pères des trois premiers siècles: « La religion se persuade et ne se commande pas. L’homme doit être libre dans le choix de son culte. Le persécuteur fait haïr son Dieu; le persécuteur calomnie sa religion. » Dites-moi si c’est l’ignorance ou l’imposture qui a fait ces maximes? Dans un État intolérant, le prince ne serait qu’un bourreau aux gages du prêtre. S’il suffisait de publier une loi pour être en droit de sévir, il n’y aurait point de tyran. Il y a des circonstances où l’on est aussi fortement persuadé de l’erreur que de la vérité. Cela ne peut être contesté que par celui qui n’a jamais été sincèrement dans l’erreur. Si votre vérité me proscrit, mon erreur, que je prends pour la vérité, vous proscrira. Cessez d’être violent, ou cessez de reprocher la violence aux païens et aux musulmans. Lorsque vous haïssez votre frère, et que vous prêchez la haine à votre soeur, est-ce l’esprit de Dieu qui vous inspire? Le Christ a dit: « Mon royaume n’est pas de ce monde »; et vous, son disciple, vous voulez tyranniser ce monde. Il a dit: « Je suis doux et humble de coeur. » Êtes-vous doux et humble de coeur? Il a dit: « Heureux les débonnaires, les pacifiques et les miséricordieux! » En conscience, méritez-vous cette bénédiction? êtes-vous débonnaire, pacifique et miséricordieux? Il a dit: « Je suis l’agneau qui a été mené à la boucherie sans se plaindre. » Et vous êtes tout prêt à prendre le couteau du boucher et à égorger celui pour qui le sang de l’agneau a été versé. Il a dit: « Si l’on vous persécute, fuyez. » Et vous chassez ceux qui vous laissent dire, et qui ne demandent pas mieux que de paître doucement à côté de vous. Il a dit: « Vous voudriez que je fisse tomber le feu du ciel sur vos ennemis. » Vous savez quel esprit vous anime (2). Écoutez saint Jean: « Mes petits enfants, aimez-vous les uns les autres. » Saint Athanase: « S’ils persécutent, cela seul est une preuve manifeste qu’ils n’ont ni piété ni crainte de Dieu. C’est le propre de la piété, non de contraindre, mais de persuader à l’imitation du Sauveur, qui laissait à chacun la liberté de le suivre. Pour le diable, comme il n’a pas la vérité, il vient avec des haches et des cognées. » Saint Jean Chrysostome: « Jésus-Christ demande à ses disciples s’ils veulent s’en aller aussi, parce que ce doivent être les paroles de celui qui ne fait point de violence. » Salvien: « Ces hommes sont dans l’erreur; mais ils y sont sans le savoir. Ils se trompent parmi nous; mais ils ne se trompent pas parmi eux. Ils s’estiment si bons catholiques qu’ils nous appellent hérétiques. Ce qu’ils sont à notre égard, nous le sommes au leur. Ils errent, mais à bonne intention. Quel sera leur sort à venir? Il n’y a que le juge qui le sache; en attendant, il les tolère. » Saint Augustin: « Que ceux-là vous maltraitent, qui ignorent avec quelle peine on trouve la vérité, et combien il est difficile de se garantir de l’erreur. Que ceux-là vous maltraitent, qui ne savent pas combien il est rare et pénible de surmonter les fantômes de la chair. Que ceux-là vous maltraitent, qui ne savent pas combien il faut gémir et soupirer, pour comprendre quelque chose de Dieu. Que ceux-là vous maltraitent, qui ne sont point tombés dans l’erreur. » Saint Hilaire: « Vous vous servez de la contrainte, dans une cause où il ne faut que la raison. Vous employez la force où il ne faut que la lumière. » Les constitutions du pape saint Clément: « Le Sauveur a laissé aux hommes l’usage de leur libre arbitre, ne les punissant pas d’une mort temporelle, mais les assignant en l’autre monde pour y rendre compte de leurs actions. » Les Pères d’un concile de Tolède: « Ne faites à personne aucune sorte de violence pour l’amener à la foi; car Dieu fait miséricorde à qui il veut, et il endurcit qui il lui plaît. » On remplirait des volumes de ces citations oubliées. Saint Martin se repentit toute sa vie d’avoir communiqué avec des persécuteurs d’hérétiques. Les hommes sages ont tous désapprouvé la violence que l’empereur Justinien fit aux Samaritains. Les écrivains qui ont conseillé les lois pénales contre l’incrédulité ont été détestés. Dans ces derniers temps, l’apologiste de la révocation de l’édit de Nantes (3) a passé pour un homme de sang, avec lequel il ne fallait pas partager le même toit. Quelle est la voix de l’humanité? Est-ce celle du persécuteur qui frappe, ou celle du persécuté qui se plaint? Si un prince infidèle a un droit incontestable à l’obéissance de son sujet, un sujet mécroyant a un droit incontestable à la protection de son prince: c’est une obligation réciproque. Si l’autorité sévit contre un particulier dont la conduite obscure ne signifie rien, que le fanatisme n’entreprendra-t-il pas contre un souverain dont l’exemple est si puissant? La charité ordonne-t-elle de tourmenter les petits et d’épargner les grands? Si le prince dit que le sujet mécroyant est indigne de vivre, n’est-il pas à craindre que le sujet ne dise que le prince mécroyant est indigne de régner? Voyez les suites de vos principes, et frémissez-en. Voilà, cher frère, quelques idées que j’ai recueillies, et que je vous envoie pour vos étrennes. Méditez-les, et vous abdiquerez un système atroce qui ne convient ni à la droiture de votre esprit, ni à la bonté de votre coeur. Opérez votre salut, priez pour le mien, et croyez que tout ce que vous vous permettrez au delà est d’une injustice abominable aux yeux de Dieu et des hommes. Principes Philosophiques Sur La Matière Et Le Mouvement. Je ne sais en quel sens les philosophes ont supposé que la matière était indifférente au mouvement et au repos. Le qu’il va de bien certain, c’est que tous les corps gravitent les uns sur les autres; c’est que toutes les particules des corps gravitent les unes sur les autres; c’est que, dans cet univers, tout est en translation ou in nisu, ou en translation et in nisu à la fois. Cette supposition des philosophes ressemble peut-être à celle des géomètres, qui admettent des points sans aucune dimension; des lignes, sans largeur ni profondeur; des surfaces, sans épaisseur; ou peut-être parlent-ils du repos relatif d’une masse à une autre. Tout est dans un repos relatif en un vaisseau battu par la tempête. Rien n’y est en un repos absolu, pas même les molécules agrégatives, ni du vaisseau, ni des corps qu’il renferme. S’ils ne conçoivent pas plus de tendance au repos qu’au mouvement, dans un corps quelconque, c’est qu’apparemment ils regardent la matière comme homogène; c’est qu’ils font abstraction de toutes les qualités qui lui sont essentielles; c’est qu’ils la considèrent comme inaltérable dans l’instant presque indivisible de leur spéculation; c’est qu’ils raisonnent du repos relatif d’un agrégat à un autre agrégat; c’est qu’ils oublient que, tandis qu’ils raisonnent de l’indifférence du corps au mouvement ou au repos, le bloc de marbre tend à sa dissolution; c’est qu’ils anéantissent par la pensée, et le mouvement général qui anime tous les corps, et leur action particulière des uns sur les autres qui les détruit tous; c’est que cette indifférence, quoique fausse en elle-même, mais momentanée, ne rendra pas les lois du mouvement erronées. Le corps, selon quelques philosophes, est, pur lui-même, sans action et sans force; c’est une terrible fausseté, bien contraire à toute bonne physique, à toute bonne chimie: par lui-même, par la nature de ses qualités essentielles, soit qu’on le considère en molécules, soit qu’on le considère en masse, il est plein d’action et de force. Pour vous représenter le mouvement, ajoutent-ils, outre la matière existante, il vous faut imaginer une force qui agisse sur elle. Ce n’est pas cela: la molécule, douée d’une qualité propre à sa nature, par elle-même est une force active. Elle s’exerce sur une autre molécule qui s’exerce sur elle. Tous ces paralogismes-là tiennent à la fausse supposition de la matière homogène. Vous qui imaginez si bien la matière en repos, pouvez-vous imaginer le feu en repos? Tout, dans la nature, a son action diverse, comme cet amas de molécules que vous appelez le feu. Dans cet amas que vous appelez feu, chaque molécule a sa nature, son action. Voici la vraie différence du repos et du mouvement; c’est que le repos absolu est un concept abstrait qui n’existe point en nature, et que le mouvement est une qualité aussi réelle que la longueur, la largeur et la profondeur. Que m’importe ce qui se passe dans votre tête? Que m’importe que vous regardiez la matière comme homogène ou comme hétérogène? Que m’importe que, faisant abstraction de ses qualités, et ne considérant que son existence, vous la voyiez en repos? Que m’importe qu’en conséquence vous cherchiez une cause qui la meuve? Vous ferez de la géométrie et de la métaphysique tant qu’il vous plaira; mais moi, qui suis physicien et chimiste; qui prends les corps dans la nature, et non dans ma tête; je les vois existants, divers, revêtus de propriétés et d’actions, et s’agitant dans l’univers comme dans le laboratoire, où une étincelle ne se trouve point à côté de trois molécules combinées de salpêtre, de charbon et de soufre, sans qu’il s’ensuive une explosion nécessaire. La pesanteur n’est point une tendance au repos; c’est une tendance au mouvement local. Pour que la matière soit mue, dit-on encore, il faut une action, une force; oui, ou extérieure à la molécule, ou inhérente, essentielle, intime à la molécule, et constituant sa nature de molécule ignée, aqueuse, nitreuse, alkaline, sulfureuse: quelle que soit cette nature, il s’ensuit force, action d’elle hors d’elle, action des autres molécules sur elle. La force, qui agit sur la molécule, s’épuise; la force intime de la molécule ne s’épuise point. Elle est immuable, éternelle. Ces deux forces peuvent produire deux sortes de nisus; la première, un nisus qui cesse; la seconde, un nisus qui ne cesse jamais. Donc il est absurde de dire que la matière a une opposition réelle au mouvement. La quantité de force est constante dans la nature; mais la somme des nisus et la somme des translations sont variables. Plus la somme des nisus est grande, plus la somme des translations est petite; et, réciproquement, plus la somme des translations est grande, plus la somme des nisus est petite. L’incendie d’une ville accroît tout à coup d’une quantité prodigieuse la somme des translations. Un atome remue le monde; rien n’est plus vrai; cela l’est autant que l’atome remué par le monde: puisque l’atome a sa force propre, elle ne peut être sans effet. Il ne faut jamais dire, quand on est physicien, le corps comme corps; car ce n’est plus faire de la physique; c’est faire des abstractions qui ne mènent à rien. Il ne faut pas confondre l’action avec la masse. Il peut y avoir grande masse et petite action. Il peut y avoir petite masse et grande action. Une molécule d’air fait éclater un bloc d’acier. Quatre grains de poudre suffisent pour diviser un rocher. Oui, sans doute, quand on compare un agrégat homogène à un autre agrégat de même matière homogène; quand on parle de l’action et de la réaction de ces deux agrégats; leurs énergies relatives sont en raison directe des masses. Mais quand il s’agit d’agrégats hétérogènes, de molécules hétérogènes, ce ne sont plus les mêmes lois. Il y a autant de lois diverses, qu’il y a de variétés dans la force propre et intime de chaque molécule élémentaire et constitutive des corps. Le corps résiste au mouvement horizontal. Qu’est-ce que cela signifie? On sait bien qu’il y a une force générale et commune à toutes les molécules du globe que nous habitons, force qui les presse selon une certaine direction perpendiculaire, ou à peu près, à la surface du globe; mais cette force générale et commune est contrariée par cent mille autres. Un tube de verre échauffé fait voltiger les feuilles de l’or. Un ouragan remplit l’air de poussière; la chaleur volatilise l’eau, l’eau volatilisée emporte avec elle des molécules de sel; tandis que cette masse d’airain presse la terre, l’air agit sur elle, met sa première surface en une chaux métallique (4), commence la destruction de ce corps: ce que je dis des masses doit être entendu des molécules. Toute molécule doit être considérée comme actuellement animée de trois sortes d’actions; l’action de pesanteur ou de gravitation; l’action de sa force intime et propre à sa nature d’eau, de feu, d’air, de soufre; et l’action de toutes les autres molécules sur elle: et il peut arriver que ces trois actions soient convergentes ou divergentes. Convergentes, alors la molécule a l’action la plus forte dont elle puisse être douée. Pour se faire une idée de cette action la plus grande possible, il faudrait, pour ainsi dire, faire une foule de suppositions absurdes, placer une molécule dans une situation tout à fait métaphysique. En quel sens peut-on dire qu’un corps résiste d’autant plus au mouvement, que sa masse est plus grande? Ce n’est pas dans le sens que, plus sa masse est grande, plus sa pression contre un obstacle est faible; il n’y a pas un crocheteur qui ne sache le contraire: c’est seulement relativement à une direction opposée à sa pression. Dans cette direction, il est certain qu’il résiste d’autant plus au mouvement, que sa masse est plus grande. Dans la direction de la pesanteur, il n’est pas moins certain que sa pression ou force, ou tendance au mouvement, s’accroît en raison de sa masse. Qu’est-ce que tout cela signifie donc? Rien. Je ne suis point surpris de voir tomber un corps, pas plus que de voir la flamme s’élever en haut; pas plus que de voir l’eau agir en tout sens, et peser, eu égard à sa hauteur et à sa base, en sorte qu’avec une médiocre quantité de fluide, je puis faire briser les vases les plus solides; pas plus que de voir la vapeur en expansion dissoudre les corps les plus durs dans la machine de Papin, élever les plus pesants dans la machine à feu. Mais j’arrête mes yeux sur l’amas général des corps; je vois tout en action et en réaction; tout se détruisant sous une forme; tout se recomposant sous une autre; des sublimations, des dissolutions, des combinaisons de toutes les espèces, phénomènes incompatibles avec l’homogénéité de la matière; d’où je conclus qu’elle est hétérogène; qu’il existe une infinité d’éléments divers dans la nature; que chacun de ces éléments, par sa diversité, a sa force particulière, innée, immuable, éternelle, indestructible; et que ces forces intimes au corps ont leurs actions hors du corps: d’où naît le mouvement ou plutôt la fermentation générale dans l’univers. Que font les philosophes dont je réfute ici les erreurs et les paralogismes? Ils s’attachent à une seule et unique force, peut-être commune à toutes les molécules de la matière; je dis peut-être, car je ne serais point surpris qu’il y eût dans la nature telle molécule qui, jointe à une autre, rendît le mixte résultant plus léger. Tous les jours, dans le laboratoire, on volatilise un corps inerte par un corps inerte: et lorsque ceux qui, ne considérant pour toute action dans l’univers que celle de la gravitation, en ont conclu l’indifférence de la matière au repos ou au mouvement, ou plutôt la tendance de la matière au repos, ils croient avoir résolu la question, tandis qu’ils ne l’ont pas seulement effleurée. Lorsqu’on regarde le corps comme plus ou moins résistant, et cela non comme pesant ou tendant au centre des graves, on lui reconnaît déjà une force, une action propre et intime; mais il en a bien d’autres, entre lesquelles les unes s’exercent en tout sens, et d’autres ont des directions particulières. La supposition d’un être quelconque, placé hors de l’univers matériel, est impossible. Il ne faut jamais faire de pareilles suppositions, parce qu’on n’en peut jamais rien inférer. Tout ce qu’on dit de l’impossibilité de l’accroissement du mouvement ou de la vitesse, porte à-plomb contre l’hypothèse de la matière homogène. Mais qu’est-ce que cela fait à ceux qui déduisent le mouvement dans la matière, de son hétérogénéité? La supposition d’une matière homogène est bien sujette à d’autres absurdités. Si on ne s’obstine pas à considérer les choses dans sa tête, mais dans l’univers, on se convaincra, par la diversité des phénomènes, de la diversité des matières élémentaires; de la diversité des forces; de la diversité des actions et des réactions; de la nécessité du mouvement: et, toutes ces vérités admises, on ne dira plus: je vois la matière comme existante; je la vois d’abord en repos; car on sentira que c’est faire une abstraction dont on ne peut rien conclure. L’existence n’entraîne ni le repos ni le mouvement; mais l’existence n’est pas la seule qualité des corps. Tous les physiciens qui supposent la matière indifférente au mouvement et au repos, n’ont pas des idées nettes de la résistance. Pour qu’ils pussent conclure quelque chose de la résistance, il faudrait que cette qualité s’exerçât indistinctement en tout sens, et que son énergie fût la même selon toute direction. Alors ce serait une force intime, telle que celle de toute molécule; mais cette résistance varie autant qu’il y a de directions dans lesquelles le corps peut être poussé; elle est plus grande verticalement qu’horizontalement. La différence de la pesanteur et de la force d’inertie, c’est que la pesanteur ne résiste pas également selon toutes directions; au lieu que la force d’inertie résiste également selon toutes directions. Et pourquoi la force d’inertie n’opérerait-elle pas l’effet de retenir le corps dans son état de repos et dans son état de mouvement, et cela par la seule notion de résistance proportionnée à la quantité de matière? La notion de résistance pure s’applique également au repos et au mouvement; au repos, quand le corps est en mouvement; au mouvement, quand le corps est en repos. Sans cette résistance, il ne pourrait y avoir de choc avant le mouvement, ni d’arrêt après le choc; car le corps ne serait rien. Dans l’expérience de la boule suspendue par un fil, la pesanteur est détruite. La boule tire autant le fil, que le fil tire la boule. Donc la résistance du corps vient de la seule force d’inertie. Si le fil tirait plus la boule que la pesanteur, la boule monterait. Si la boule était plus tirée par la pesanteur que par le fil, elle descendrait, etc., etc. Addition Aux Pensées Philosophiques Ou Objections Diverses Contre Les Ecrits De Différents Théologiens. (1875) I Les doutes, en matière de religion, loin d'être des actes d'impiété, doivent être regardés comme de bonnes oeuvres, lorsqu'ils sont d'un homme qui reconnaît humblement son ignorance, et qu'ils naissent de la crainte de déplaire à Dieu par l'abus de la raison. II Admettre quelque conformité entre la raison de l'homme et la raison éternelle, qui est Dieu, et prétendre que Dieu exige le sacrifice de la raison humaine, c'est établir qu'il veut et ne veut pas tout à la fois. III Lorsque Dieu de qui nous tenons la raison en exige le sacrifice, c'est un faiseur de tours de gibecière qui escamote ce qu'il a donné. IV Si je renonce à ma raison, je n'ai plus de guide: il faut que j'adopte en aveugle un principe secondaire, et que je suppose ce qui est en question. V Si la raison est un don du ciel, et que l'on en puisse dire autant de la foi, le ciel nous a fait deux présents incompatibles et contradictoires. VI Pour lever cette difficulté, il faut dire que la foi est un principe chimérique, et qui n'existe point dans la nature. VII Pascal, Nicole, et autres ont dit: « Qu'un dieu punisse de peines éternelles la faute d'un père coupable sur tous ses enfants innocents, c'est une proposition supérieure et non contraire à la raison. » mais qu'est-ce donc qu'une proposition contraire à la raison, si celle qui énonce évidemment un blasphème ne l'est pas? VIII Égaré dans une forêt immense pendant la nuit, je n'ai qu'une petite lumière pour me conduire. Survient un inconnu qui me dit: Mon ami, souffle ta bougie pour mieux trouver ton chemin. Cet inconnu est un théologien. IX Si ma raison vient d'en haut, c'est la voix du ciel qui me parle par elle; il faut que je l'écoute. X Le mérite et le démérite ne peuvent s'appliquer à l'usage de la raison, parce que toute la bonne volonté du monde ne peut servir à un aveugle pour discerner des couleurs. Je suis forcé d'apercevoir l'évidence où elle est, et le défaut d'évidence où l'évidence n'est pas, à moins que je ne sois un imbécile; or l'imbécillité est un malheur et non pas un vice. XI L'auteur de la nature, qui ne me récompensera pas pour avoir été un homme d'esprit, ne me damnera pas pour avoir été un sot. XII Et il ne te damnera pas même pour avoir été un méchant. Quoi donc! N'as-tu pas déjà été assez malheureux d'avoir été méchant? XIII Toute action vertueuse est accompagnée de satisfaction intérieure; toute action criminelle, de remords; or l'esprit avoue, sans honte et sans remords, sa répugnance pour telles et telles propositions; il n'y a donc ni vertu ni crime, soit à les croire, soit à les rejeter. XIV S'il faut encore une grâce pour bien faire, à quoi a servi la mort de Jésus- Christ? XV S'il y a cent mille damnés pour un sauvé, le diable a toujours l'avantage, sans avoir abandonné son fils à la mort. XVI Le Dieu des chrétiens est un père qui fait grand cas de ses pommes, et fort peu de ses enfants. XVII Ôtez la crainte de l'enfer à un chrétien, et vous lui ôterez sa croyance. XVIII Une religion vraie, intéressant tous les hommes dans tous les temps et dans tous les lieux, a dû être éternelle, universelle et évidente; aucune n'a ces trois caractères. Toutes sont donc trois fois démontrées fausses. XIX Les faits dont quelques hommes seulement peuvent être témoins sont insuffisants pour démontrer une religion qui doit être également crue par tout le monde. XX Les faits dont on appuie les religions sont anciens et merveilleux, c'est-à-dire les plus suspects qu'il est possible, pour prouver la chose la plus incroyable. XXI Prouver l'évangile par un miracle, c'est prouver une absurdité par une chose contre nature. XXII Mais que Dieu fera-t-il à ceux qui n'ont pas entendu parler de son fils? Punira- t-il des sourds de n'avoir pas entendu? XXIII Que fera-t-il à ceux qui, ayant entendu parler de sa religion, n'ont pu la concevoir? Punira-t-il des pygmées de n'avoir pas su marcher à pas de géant? XXIV Pourquoi les miracles de Jésus-Christ sont-ils vrais, et ceux d'Esculape, d'Apollonius de Tyane et de Mahomet sont-ils faux? XXV Mais tous les juifs qui étaient à Jérusalem ont apparemment été convertis à la vue des miracles de Jésus-Christ? Aucunement. Loin de croire en lui, ils l'ont crucifié. Il faut convenir que ces Juifs sont des hommes comme il n'y en a point; partout on a vu les peuples entraînés par un seul faux miracle, et Jésus- Christ n'a pu rien faire du peuple juif avec une infinité de miracles vrais. XXVI C'est ce miracle-là d'incrédulité des juifs qu'il faut faire valoir, et non celui de sa résurrection. XXVII Il est aussi sûr que deux et deux font quatre, que César a existé; il est aussi sûr que Jésus-Christ a existé que César. Donc il est aussi sûr que Jésus-Christ est ressuscité, que lui ou César a existé. Quelle logique! L'existence de Jésus- Christ et de César n'est pas un miracle. XXVIII On lit dans la Vie de M. de Turenne, que le feu ayant pris dans une maison, la présence du Saint-Sacrement arrêta subitement l'incendie. D'accord. Mais on lit aussi dans l'histoire, qu'un moine ayant empoisonné une hostie consacrée, un empereur d'Allemagne ne l'eut pas plus tôt avalée qu'il en mourut. XXIX Il y avait là autre chose que les apparences du pain et du vin, ou il faut dire que le poison s'était incorporé au corps et au sang de Jésus-Christ. XXX Ce corps se moisit, ce sang s'aigrit. Ce Dieu est dévoré par les mites sur son autel. Peuple aveugle, Égyptien imbécile, ouvre donc les yeux! XXXI La religion de Jésus-Christ, annoncée par des ignorants, a fait les premiers chrétiens. La même religion, prêchée par des savants et des docteurs, ne fait aujourd'hui que des incrédules. XXXII On objecte que la soumission à une autorité législative dispense de raisonner. Mais où est la religion, sur la surface de la terre, sans une pareille autorité? XXXIII C'est l'éducation de l'enfance qui empêche un mahométan de se faire baptiser; c'est l'éducation de l'enfance qui empêche un chrétien de se faire circoncire; c'est la raison de l'homme fait qui méprise également le baptême et la circoncision. XXXIV Il est dit dans saint Luc, que Dieu le père est plus grand que Dieu le fils, pater major me est. Cependant, au mépris d'un passage aussi formel, l'Église prononce anathème au fidèle scrupuleux qui s'en tient littéralement aux mots du testament de son père. XXXV Si l'autorité a pu disposer à son gré du sens de ce passage, comme il n'y en a pas un dans toutes les Écritures qui soit plus précis, il n'y en a pas un qu'on puisse se flatter de bien entendre, et dont l'Église ne fasse dans l'avenir tout ce qu'il lui plaira. XXXVI Tu es Petrus, et super hanc petram ædificabo ecclesiam meam. Est-ce là le langage d'un Dieu, ou une bigarrure digne du Seigneur des Accords (5)? XXXVII In dolore paries (Genèse). Tu engendreras dans la douleur, dit Dieu à la femme prévaricatrice. Et que lui ont fait les femelles des animaux, qui engendrent aussi dans la douleur? XXXVIII S'il faut entendre à la lettre, pater major me est, Jésus-Christ n'est pas Dieu. S'il faut entendre à la lettre, hoc est corpus meum, il se donnait à ses apôtres de ses propres mains; ce qui est aussi absurde que de dire que saint Denis baisa sa tête après qu'on la lui eut coupée. XXXIX Il est dit qu'il se retira sur le mont des Oliviers, et qu'il pria. Et qui pria- t-il? Il se pria lui-même. XL Ce Dieu, qui fait mourir Dieu pour apaiser Dieu, est un mot excellent du baron de la Hontan (6). Il résulte moins d'évidence de cent volumes in-folio, écrits pour ou contre le christianisme, que du ridicule de ces deux lignes. XLI Dire que l'homme est un composé de force et de faiblesse, de lumière et d'aveuglement, de petitesse et de grandeur, ce n'est pas lui faire son procès, c'est le définir. XLII L'homme est comme Dieu ou la nature l'a fait; et Dieu ou la nature ne fait rien de mal. XLIII Ce que nous appelons le péché originel, Ninon De l'Enclos l'appelait le péché original. XLIV C'est une impudence sans exemple que de citer la conformité des Évangélistes, tandis qu'il y a dans les uns des faits très-importants dont il n'est pas dit un mot dans les autres. XLV Platon considérait la Divinité sous trois aspects, la bonté, la sagesse et la puissance. Il faut se fermer les yeux pour ne pas voir là la Trinité des chrétiens. Il y avait près de trois mille ans que le philosophe d'Athènes appelait Logos (?????) ce que nous appelons le Verbe. XLVI Les personnes divines sont, ou trois accidents, ou trois substances. Point de milieu. Si ce sont trois accidents, nous sommes athées ou déistes. Si ce sont trois substances, nous sommes païens. XLVII Dieu le père juge les hommes dignes de sa vengeance éternelle: Dieu le fils les juge dignes de sa miséricorde infinie: le Saint-Esprit reste neutre. Comment accorder ce verbiage catholique avec l'unité de la volonté divine? XLVIII Il y a longtemps qu'on a demandé aux théologiens d'accorder le dogme des peines éternelles avec la miséricorde infinie de Dieu; et ils en sont encore là. XLIX Et pourquoi punir un coupable, quand il n'y a plus aucun bien à tirer de son châtiment? L Si l'on punit pour soi seul, on est bien cruel et bien méchant. LI Il n'y a point de bon père qui voulût ressembler à notre père céleste. LII Quelle proportion entre l'offenseur et l'offensé? quelle proportion entre l'offense et le châtiment? Amas de bêtises et d'atrocités! LIII Et de quoi se courrouce-t-il si fort, ce Dieu? Et ne dirait-on pas que je puisse quelque chose pour ou contre sa gloire, pour ou contre son repos, pour ou contre son bonheur? LIV On veut que Dieu fasse brûler le méchant, qui ne peut rien contre lui, dans un feu qui durera sans fin; et on permettrait à peine à un père de donner une mort passagère à un fils qui compromettrait sa vie, son honneur et sa fortune! LV Ô chrétiens! vous avez donc deux idées différentes de la bonté et de la méchanceté, de la vérité et du mensonge. Vous êtes donc les plus absurdes des dogmatistes, ou les plus outrés des pyrrhoniens. LVI Tout le mal dont on est capable n'est pas tout le mal possible: or, il n'y a que celui qui pourrait commettre tout le mal possible qui pourrait aussi mériter un châtiment éternel. Pour faire de Dieu un être infiniment vindicatif, vous transformez un ver de terre en un être infiniment puissant. LVII À entendre un théologien exagérer l'action d'un homme que Dieu fit paillard, et qui a couché avec sa voisine, que Dieu fit complaisante et jolie, ne dirait-on pas que le feu ait été mis aux quatre coins de l'univers? Eh! Mon ami, écoute Marc-Aurèle, et tu verras que tu courrouces ton Dieu pour le frottement illicite et voluptueux de deux intestins (7). LVIII Ce que ces atroces chrétiens ont traduit par éternel ne signifie, en hébreu, que durable. C'est de l'ignorance d'un hébraïste, et de l'humeur féroce d'un interprète, que vient le dogme de l'éternité des peines. LIX Pascal a dit: « Si votre religion est fausse, vous ne risquez rien à la croire vraie; si elle est vraie, vous risquez tout à la croire fausse. » Un iman en peut dire tout autant que Pascal. LX Que Jésus-Christ qui est Dieu ait été tenté par le diable, c'est un conte digne des Mille et une nuits. LXI Je voudrais bien qu'un chrétien, qu'un janséniste surtout, me fît sentir le cui bono de l'incarnation. Encore ne faudrait-il pas enfler à l'infini le nombre des damnés si l'on veut tirer quelque parti de ce dogme. LXII Une jeune fille vivait fort retirée: un jour elle reçut la visite d'un jeune homme qui portait un oiseau; elle devint grosse: et l'on demande qui est-ce qui a fait l'enfant? Belle question! C'est l'oiseau. LXIII Mais pourquoi le cygne de Léda et les petites flammes de Castor et Pollux nous font-ils rire, et que nous ne rions pas de la colombe et des langues de feu de l'Évangile? LXIV Il y avait, dans les premiers siècles, soixante Évangiles presque également crus. On en a rejeté cinquante-six pour raison de puérilité et d'ineptie. Ne reste-t-il rien de cela dans ceux qu'on a conservés? LXV Dieu donne une première loi aux hommes; il abolit ensuite cette loi. Cette conduite n'est-elle pas un peu d'un législateur qui s'est trompé, et qui le reconnaît avec le temps? Est-ce qu'il est d'un être parfait de se raviser? LXVI Il y a autant d'espèces de foi qu'il y a de religions au monde. LXVII Tous les sectaires du monde ne sont que des déistes hérétiques. LXVIII Si l'homme est malheureux sans être né coupable, ne serait-ce pas qu'il est destiné à jouir d'un bonheur éternel, sans pouvoir, par sa nature, s'en rendre jamais digne? LXIX Voilà ce que je pense du dogme chrétien: je ne dirai qu'un mot de sa morale. C'est que, pour un catholique père de famille, convaincu qu'il faut pratiquer à la lettre les maximes de l'Évangile sous peine de ce qu'on appelle l'enfer, attendu l'extrême difficulté d'atteindre à ce degré de perfection que la faiblesse humaine ne comporte point, je ne vois d'autre parti que de prendre son enfant par un pied, et que de l'écacher (8) contre la terre, ou que de l'étouffer en naissant. Par cette action il le sauve du péril de la damnation, et lui assure une félicité éternelle; et je soutiens que cette action, loin d'être criminelle, doit passer pour infiniment louable, puisqu'elle est fondée sur le motif de l'amour paternel, qui exige que tout bon père fasse pour ses enfants tout le bien possible. LXX Le précepte de la religion et la loi de la société, qui défendent le meurtre des innocents, ne sont-ils pas, en effet, bien absurdes et bien cruels, lorsqu'en les tuant on leur assure un bonheur infini, et qu'en les laissant vivre on les dévoue, presque sûrement, à un malheur éternel? LXXI Comment, Monsieur de La Condamine! Il sera permis d'inoculer son fils pour le garantir de la petite vérole, et il ne sera pas permis de le tuer pour le garantir de l'enfer? Vous vous moquez. LXXII Satis triumphat veritas si apud paucos, eosque bonos, accepta sit; nec ejus indoles placere multis. Nous plaçons ici deux Pensées inédites, relevées sur les manuscrits de Diderot à la Bibliothèque de l'Ermitage. Elles se rapportent exactement à ce qui précède, et l'une d'elles, la seconde, porte en tête l'indication: Pensée philosophique. I Anciennement, dans l'île de Ternate, il n'était pas permis à qui que ce soit, pas même aux prêtres, de parler de religion. Il n'y avait qu'un seul temple; une loi expresse défendait qu'il y en eût deux. On n'y voyait ni autel, ni statues, ni images. Cent prêtres, qui jouissaient d'un revenu considérable, desservaient ce temple. Ils ne chantaient ni ne parlaient, mais dans un énorme silence ils montraient avec le doigt une pyramide sur laquelle étaient écrits ces mots: Mortels, adorez Dieu, aimez vos frères et rendez-vous utiles à la patrie. II Un homme avait été trahi par ses enfants, par sa femme et par ses amis; des associés infidèles avaient renversé sa fortune Suite De L'Entretien Avec D'Alembert. (9) Interlocuteurs. Mademoiselle De L'Espinasse, Bordeu. Sur les deux heures le docteur revint. D'Alembert était allé dîner dehors, et le docteur se trouva en tête-à-tête avec mademoiselle de l'Espinasse. On servit. Ils parlèrent de choses assez indifférentes jusqu'au dessert; mais lorsque les domestiques furent éloignés, mademoiselle de l'Espinasse dit au docteur: MADEMOISELLE DE L'ESPINASSE Allons, docteur, buvez un verre de malaga, et vous me répondrez ensuite à une question qui m'a passé cent fois par la tête, et que je n'oserais faire qu'à vous. BORDEU Il est excellent ce malaga. . . Et votre question? MADEMOISELLE DE L'ESPINASSE Que pensez-vous du mélange des espèces? BORDEU Ma foi, la question est bonne aussi. Je pense que les hommes ont mis beaucoup d'importance à l'acte de la génération, et qu'ils ont eu raison; mais je suis mécontent de leurs lois tant civiles que religieuses. MADEMOISELLE DE L'ESPINASSE Et qu'y trouvez-vous à redire? BORDEU Qu'on les a faites sans équité, sans but et sans aucun égard à la nature des choses et à l'utilité publique. MADEMOISELLE DE L'ESPINASSE Tâchez de vous expliquer. BORDEU C'est mon dessein. . . Mais attendez. . . (il regarde à sa montre.) J'ai encore une bonne heure à vous donner; j'irai vite, et cela nous suffira. Nous sommes seuls, vous n'êtes pas une bégueule, vous n'imaginerez pas que je veuille manquer au respect que je vous dois; et, quel que soit le jugement que vous portiez de mes idées, j'espère de mon côté que vous n'en conclurez rien contre l'honnêteté de mes moeurs. MADEMOISELLE DE L'ESPINASSE Très-assurément; mais votre début me chiffonne. BORDEU En ce cas changeons de propos. MADEMOISELLE DE L'ESPINASSE Non, non: allez votre train. Un de vos amis qui nous cherchait des époux, à moi et à mes deux soeurs, donnait un sylphe à la cadette, un grand ange d'annonciation à l'aînée, et à moi un disciple de Diogène; il nous connaissait bien toutes trois. Cependant, docteur, de la gaze, un peu de gaze. BORDEU Cela s'en va sans dire, autant que le sujet et mon état en comportent. MADEMOISELLE DE L'ESPINASSE Cela ne vous mettra pas en frais. . . Mais voilà votre café. . . prenez votre café. BORDEU, après avoir pris son café. Votre question est de physique, de morale et de poétique. MADEMOISELLE DE L'ESPINASSE De poétique! BORDEU Sans doute; l'art de créer des êtres qui ne sont pas, à l'imitation de ceux qui sont, est de la vraie poésie. Cette fois-ci, au lieu d'Hippocrate, vous me permettiez donc de citer Horace. Ce poëte, ou faiseur, dit quelque part: Omne tulit punctum, qui miscuit utile dulci; le mérite suprême est d'avoir réuni l'agréable à l'utile. La perfection consiste à concilier ces deux points. L'action agréable et utile doit occuper la première place dans l'ordre esthétique; nous ne pouvons refuser la seconde à l'utile; la troisième sera pour l'agréable; et nous reléguerons au rang infime celle qui ne rend ni plaisir ni profit. MADEMOISELLE DE L'ESPINASSE Jusque-là je puis être de votre avis sans rougir. Où cela nous mènera-t-il? BORDEU Vous l'allez voir: mademoiselle, pourriez-vous m'apprendre quel profit ou quel plaisir la chasteté et la continence rigoureuse rendent, soit à l'individu qui les pratique, soit à la société? MADEMOISELLE DE L'ESPINASSE Ma foi, aucun. BORDEU Donc, en dépit des magnifiques éloges que le fanatisme leur a prodigués, en dépit des lois civiles qui les protègent, nous les rayerons du catalogue des vertus, et nous conviendrons qu'il n'y a rien de si puéril, de si ridicule, de si absurde, de si nuisible, de si méprisable, rien de pire, à l'exception du mal positif, que ces deux rares qualités. . . MADEMOISELLE DE L'ESPINASSE On peut accorder cela. BORDEU Prenez-y garde, je vous en préviens, tout à l'heure vous reculerez. MADEMOISELLE DE L'ESPINASSE Nous ne reculons jamais. BORDEU Et les actions solitaires? MADEMOISELLE DE L'ESPINASSE Eh bien? BORDEU Eh bien, elles rendent du moins du plaisir à l'individu, et notre principe est faux, ou. . . MADEMOISELLE DE L'ESPINASSE Quoi, docteur!. . . BORDEU Oui, mademoiselle, oui, et par la raison qu'elles sont aussi indifférentes, et qu'elles ne sont pas aussi stériles. C'est un besoin, et quand on n'y serait pas sollicité par le besoin, c'est toujours une chose douce. Je veux qu'on se porte bien, je le veux absolument, entendez-vous? Je blâme tout excès, mais dans un état de société tel que le nôtre, il y a cent considérations raisonnables pour une, sans compter le tempérament et les suites funestes d'une continence rigoureuse, surtout pour les jeunes personnes; le peu de fortune, la crainte parmi les hommes d'un repentir cuisant, chez les femmes celle du déshonneur, qui réduisent une malheureuse créature qui périt de langueur et d'ennui, un pauvre diable qui ne sait à qui s'adresser, à s'expédier à la façon du cynique. Caton, qui disait à un jeune homme sur le point d'entrer chez une courtisane: « Courage, mon fils,. . . » lui tiendrait-il le même propos aujourd'hui? S'il le surprenait, au contraire, seul, en flagrant délit, n'ajouterait-il pas: cela est mieux que de corrompre la femme d'autrui, ou que d'exposer son honneur et sa santé?. . . Et quoi! parce que les circonstances me privent du plus grand bonheur qu'on puisse imaginer, celui de confondre mes sens avec les sens, mon ivresse avec l'ivresse, mon âme avec l'âme d'une compagne que mon coeur se choisirait, et de me reproduire en elle et avec elle; parce que je ne puis consacrer mon action par le sceau de l'utilité, je m'interdirai un instant nécessaire et délicieux! On se fait saigner dans la pléthore; et qu'importe la nature de l'humeur surabondante, et sa couleur, et la manière de s'en délivrer? Elle est tout aussi superflue dans une de ces indispositions que dans l'autre; et si, repompée de ses réservoirs, distribuée dans toute la machine, elle s'évacue par une autre voie plus longue, plus pénible et dangereuse, en sera-t- elle moins perdue? La nature ne souffre rien d'inutile; et comment serais-je coupable de l'aider, lorsqu'elle appelle mon secours par les symptômes les moins équivoques? Ne la provoquons jamais, mais prêtons-lui la main dans l'occasion; je ne vois au refus et à l'oisiveté que de la sottise et du plaisir manqué. Vivez sobre, me dira-t-on, excédez-vous de fatigue. Je vous entends: que je me prive d'un plaisir; que je me donne de la peine pour éloigner un autre plaisir. Bien imaginé! MADEMOISELLE DE L'ESPINASSE Voilà une doctrine qui n'est pas bonne à prêcher aux enfants. BORDEU Ni aux autres. Cependant me permettrez-vous une supposition? Vous avez une fille sage, trop sage, innocente, trop innocente; elle est dans l'âge où le tempérament se développe. Sa tête s'embarrasse, la nature ne la secourt point: vous m'appelez. Je m'aperçois tout à coup que tous les symptômes qui vous effrayent naissent de la surabondance et de la rétention du fluide séminal; je vous avertis qu'elle est menacée d'une folie (10) qu'il est facile de prévenir, et qui quelquefois est impossible à guérir; je vous en indique le remède. Que ferez-vous? MADEMOISELLE DE L'ESPINASSE À vous parler vrai, je crois. . . mais ce cas n'arrive point. . . BORDEU Détrompez-vous; il n'est pas rare; et il serait fréquent, si la licence de nos moeurs n'y obviait. . . Quoi qu'il en soit, ce serait fouler aux pieds toute décence, attirer sur soi les soupçons les plus odieux, et commettre un crime de lèse-société que de divulguer ces principes. Vous rêvez. MADEMOISELLE DE L'ESPINASSE Oui, je balançais à vous demander s'il vous était jamais arrivé d'avoir une pareille confidence à faire à des mères. BORDEU Assurément. MADEMOISELLE DE L'ESPINASSE Et quel parti ces mères ont-elles pris? BORDEU Toutes, sans exception, le bon parti, le parti sensé. . . Je n'ôterais pas mon chapeau dans la rue à l'homme suspecté de pratiquer ma doctrine; il me suffirait qu'on l'appelât un infâme. Mais nous causons sans témoins et sans conséquence; et je vous dirai de ma philosophie ce que Diogène tout nu disait au jeune et pudique Athénien contre lequel il se préparait à lutter: « Mon fils, ne crains rien, je ne suis pas si méchant que celui-là. » MADEMOISELLE DE L'ESPINASSE Docteur, je vous vois arriver, et je gage. . . BORDEU Je ne gage pas, vous gagneriez. Oui, mademoiselle, c'est mon avis. MADEMOISELLE DE L'ESPINASSE Comment! soit qu'on se renferme dans l'enceinte de son espèce, soit qu'on en sorte? BORDEU Il est vrai. MADEMOISELLE DE L'ESPINASSE Vous êtes monstrueux. BORDEU Ce n'est pas moi, c'est ou la nature ou la société. Écoutez, mademoiselle, je ne m'en laisse point imposer par des mots, et je m'explique d'autant plus librement que je suis net et que la pureté de mes moeurs ne laisse prise d'aucun côté. Je vous demanderai donc, de deux actions également restreintes à la volupté, qui ne peuvent rendre que du plaisir sans utilité, mais dont l'une n'en rend qu'à celui qui la fait et l'autre le partage avec un être semblable mâle ou femelle, car le sexe ici, ni même l'emploi du sexe n'y fait rien, en faveur de laquelle le sens commun prononcera-t-il? MADEMOISELLE DE L'ESPINASSE Ces questions-là sont trop sublimes pour moi. BORDEU Ah! après avoir été un homme pendant quatre minutes, voilà que vous reprenez votre cornette et vos cotillons, et que vous redevenez femme. À la bonne heure; eh bien! il faut vous traiter comme telle. . . Voilà qui est fait. . . On ne dit plus mot de Mme du Barry. . . Vous voyez, tout s'arrange; on croyait que la cour allait être bouleversée. Le maître a fait en homme sensé; Omne tulit punctum; il a gardé la femme qui lui fait plaisir, et le ministre qui lui est utile. . . Mais vous ne m'écoutez pas. . . Où en êtes-vous? MADEMOISELLE DE L'ESPINASSE J'en suis à ces combinaisons qui me semblent toutes contre nature. BORDEU Tout ce qui est ne peut être ni contre nature ni hors de nature, je n'en excepte pas même la chasteté et la continence volontaires qui seraient les premiers des crimes contre nature, si l'on pouvait pécher contre nature, et les premiers des crimes contre les lois sociales d'un pays où l'on pèserait les actions dans une autre balance que celle du fanatisme et du préjugé. MADEMOISELLE DE L'ESPINASSE Je reviens sur vos maudits syllogismes, et je n'y vois point de milieu, il faut tout nier ou tout accorder. . . Mais tenez, docteur, le plus honnête et le plus court est de sauter par-dessus le bourbier et d'en revenir à ma première question: Que pensez-vous du mélange des espèces? BORDEU Il n'y a point à sauter pour cela; nous y étions. Votre question est-elle de physique ou de morale? MADEMOISELLE DE L'ESPINASSE De physique, de physique. BORDEU Tant mieux; la question de morale marchait la première, et vous la décidez. Ainsi donc. . . MADEMOISELLE DE L'ESPINASSE D'accord. . . sans doute c'est un préliminaire, mais je voudrais. . . que vous séparassiez la cause de l'effet. Laissons la vilaine cause de côté. BORDEU C'est m'ordonner de commencer par la fin; mais puisque vous le voulez, je vous dirai que, grâce à notre pusillanimité, à nos répugnances, à nos lois, à nos préjugés, il y a très-peu d'expériences faites (11); qu'on ignore quelles seraient les copulations tout à fait infructueuses; les cas où l'utile se réunirait à l'agréable; quelles sortes d'espèces on se pourrait promettre de tentatives variées et suivies; si les Faunes sont réels ou fabuleux; si l'on ne multiplierait pas en cent façons diverses les races de mulets, et si celles que nous connaissons sont vraiment stériles. Mais un fait singulier, qu'une infinité de gens instruits vous attesteront comme vrai, et qui est faux, c'est qu'ils ont vu dans la basse-cour de l'archiduc un infâme lapin qui servait de coq à une vingtaine de poules infâmes qui s'en accommodaient; ils ajouteront qu'on leur a montré des poulets couverts de poils et provenus de cette bestialité. Croyez qu'on s'est moqué d'eux. MADEMOISELLE DE L'ESPINASSE Mais qu'entendez-vous par des tentatives suivies? BORDEU J'entends que la circulation des êtres est graduelle, que les assimilations des êtres veulent être préparées, et que, pour réussir dans ces sortes d'expériences, il faudrait s'y prendre de loin et travailler d'abord à rapprocher les animaux par un régime analogue. MADEMOISELLE DE L'ESPINASSE On réduira difficilement un homme à brouter. BORDEU Mais non à prendre souvent du lait de chèvre, et l'on amènera facilement la chèvre à se nourrir de pain. J'ai choisi la chèvre par des considérations qui me sont particulières. MADEMOISELLE DE L'ESPINASSE Et ces considérations? BORDEU Vous êtes bien hardie! C'est que. . . c'est que nous en tirerions une race vigoureuse, intelligente, infatigable et véloce dont nous ferions d'excellents domestiques. MADEMOISELLE DE L'ESPINASSE Fort bien, docteur. Il me semble déjà que je vois derrière la voiture de vos duchesses cinq à six grands insolents chèvre-pieds, et cela me réjouit. BORDEU C'est que nous ne dégraderions plus nos frères en les assujettissant à des fonctions indignes d'eux et de nous. MADEMOISELLE DE L'ESPINASSE. Encore mieux. BORDEU C'est que nous ne réduirions plus l'homme dans nos colonies à la condition de la bête de somme. MADEMOISELLE DE L'ESPINASSE Vite, vite, docteur, mettez-vous à la besogne, et faites-nous des chèvre-pieds. BORDEU Et vous le permettrez sans scrupule? MADEMOISELLE DE L'ESPINASSE Mais, arrêtez, il m'en vient un; vos chèvre-pieds seraient d'effrénés dissolus. BORDEU Je ne vous les garantis pas bien moraux. MADEMOISELLE DE L'ESPINASSE Il n'y aura plus de sûreté pour les femmes honnêtes; ils multiplieront sans fin, à la longue il faudra les assommer ou leur obéir. Je n'en veux plus, je n'en veux plus. Tenez-vous en repos. BORDEU, en s'en allant. Et la question de leur baptême? MADEMOISELLE DE L'ESPINASSE Ferait un beau charivari en Sorbonne. BORDEU Avez-vous vu au Jardin du Roi, sous une cage de verre, un orang-outang qui a l'air d'un saint Jean qui prêche au désert? MADEMOISELLE DE L'ESPINASSE Oui, je l'ai vu. BORDEU Le cardinal de Polignac lui disait un jour: « Parle, et je te baptise. » MADEMOISELLE DE L'ESPINASSE Adieu donc, docteur; ne nous délaissez pas des siècles, comme vous faites, et pensez quelquefois que je vous aime à la folie. Si l'on savait tout ce que vous m'avez conté d'horreurs? BORDEU Je suis bien sûr que vous vous en tairez. MADEMOISELLE DE L'ESPINASSE Ne vous y fiez pas, je n'écoute que pour le plaisir de redire. Mais encore un mot, et je n'y reviens de ma vie. BORDEU Qu'est-ce? MADEMOISELLE DE L'ESPINASSE. Ces goûts abominables, d'où viennent-ils? BORDEU Partout d'une pauvreté d'organisation dans les jeunes gens, et de la corruption de la tête dans les vieillards; de l'attrait de la beauté dans Athènes, de la disette des femmes dans Rome, de la crainte de la vérole à Paris. Adieu, adieu. Notes. (1) Naigeon a placé, dans son édition, cette lettre à la suite de l’Apologie de l’abbé de Prades. Il y a, en effet, des raisons qui autorisent ce rapprochement. Nous suivrons l’exemple de Naigeon, en faisant remarquer toutefois, comme lui, que la plupart des matériaux employés dans cette lettre ont servi pour l’article Intolérance, de l’Encyclopédie. (2) Nous suivons le texte de Naigeon, dans lequel cette fin d’alinéa est, comme celle des alinéas précédents, une apostrophe directe de Diderot à l’abbé, son frère. Dans l’article Intolérance de l’Encyclopédie, l’auteur, ne s’adressant plus à une personne désignée, mais aux intolérants en général, a donné la version même de l’Évangile de saint Luc (c. ix, v. 54-55): « Vous voudriez que je fisse tomber le feu du ciel sur vos ennemis: vous ne savez quel esprit vous anime: et je vous le répète avec lui, intolérants, vous ne savez quel esprit vous anime. » Ici Diderot semble dire à son frère qu’il est assez éclairé pour comprendre qu’il n’obéit qu’à un sentiment de jalousie et de haine, inspiré par le mauvais esprit. (3) L’abbé de Caveirac, auteur de l’Apologie de Louis XIV et de son Conseil sur la révocation de l’édit de Nantes pour servir de réponse à la « Lettre d’un patriote (Antoine Court), sur la tolérance civile des protestants de France » avec une dissertation sur la journée de la Saint-Barthélémy, s. I. 1758, in-8°. Cet abbé fut condamné, en 1764, au carcan et au bannissement perpétuel pour avoir pris la défense des jésuites, dans un nouvel ouvrage intitulé: Appel à la raison des écrits publiés contre les jésuites de France, Bruxelles (Paris), 1762. 2 vol. in-12. Il disputa avec Rousseau sur la musique. (4) Oxyde. (5) Estienne Tabourot: les Bigarrures et Touches du seigneur des Accords avec les apophtegmes du sieur Gaulard, 1re édit., 1572, recueil plein de joyeuseté en même temps que de véritable science. Souvent réimprimé. (6) Gentilhomme gascon, voyageur, qui vivait dans le xviie siècle. (Br.) (7) M. de Joly, traducteur timoré de Marc-Aurèle, s'est retranché, pour cette phrase, derrière la version italienne du cardinal François Barberino, neveu du pape Urbain VIII. La voici: l'amour est « un diletico dell'intestino e con qualche convulsione una egestione d'un moccino. » (Pensées de l'empereur Marc- Aurèle, Paris, 1770, p. 214). C'est à peu près la définition du professeur Lallemand de Montpellier: « l'amour n'est que l'attraction de deux muqueuses. » (8) Écacher vieux mot, comme en trouvera souvent dans Diderot, et qui signifie écraser, broyer. Quant à la conclusion indiquée dans cette pensée, elle est venue souvent à l'esprit de ces pauvres insensés que les aliénistes appellent théomanes. (9) Ce sont ces pages ajoutées que ne devait jamais voir Mlle Volland. (10) Nymphomanie. (11) Restif de la Bretonne, dans la Philosophie de M. Nicolas, prétend que des expériences en tous genres ont été faites à Potsdam par Frédéric II. C'est probablement faux; mais on est aujourd'hui en droit de penser que de pareils métissages sont impossibles au même titre que celui du lapin et de la poule cité plus loin, quoiqu'il ait pour garant un véritable savant: Réaumur. Haller dit à ce propos: « Quoique je me fasse grand honneur de l'amitié de M. de Réaumur, je n'ai jamais pu me persuader qu'il y ait eu, comme il le dit, une vraie copulation du lapin avec la poule. » Physiologie (dans la partie concernant la Génération), traduite en français en 1774. Vol. I, p. 347. Source: http://www.poesies.net.