Lettres Diverses. Par Denis Diderot. (1713-1784) TABLE DES MATIERES Lettre À M. Le Breton. LETTRES À L’ABBÉ LE MONNIER. Notice Préliminaire. Lettre I. Lettre II. Lettre III. Lettre IV. Lettre V. Lettre VI. Lettre VII. Lettre VIII. Lettre IX. Lettre X. Lettre XI. Lettre XII. Lettre XIII. Lettre XIV. Lettre XV. Lettre XVI. LETTRES À MADEMOISELLE JODIN. Notice Préliminaire. I Lettre A Mademoiselle Jodin, A Varsovie. II Lettre A La Même. III Lettre A La Même, A Varsovie. IV Lettre A La Même, A Varsovie. V Lettre A La Même, A Varsovie. VI Lettre A La Même, A Varsovie. VII Lettre A La Même, A Varsovie. VIII Lettre A La Même, A Varsovie. IX Lettre A La Même, A Varsovie. X Lettre A La Même, A Dresde. XI Lettre A La Même, A Dresde. XII Lettre A La Même, A Saltz-Vedel, Près Magdebourg. XIII Lettre A La Même, Chez M. Le Comte De Schullembourg, A Bordeaux. XIV Lettre A La Même, Chez M. Jambellant, Marchand Sellier, Rue Porte-Basse, A Bordeaux. XV Lettre A La Même. (1769) XVI Lettre A La Même. (10 Février) XVII Lettre A La Même. (24 mars) XVIII Lettre A La Même. (11 mai) XIX Lettre A La Même. (15 juillet) Notes. Lettre À M. Le Breton, Imprimeur de l’Encyclopédie 12 novembre 1764 Ne m’en sachez nul gré, monsieur, ce n’est pas pour vous que je reviens; vous m’avez mis dans le coeur un poignard que votre vue ne peut qu’enfoncer davantage. Ce n’est pas non plus par attachement à l’ouvrage, que je ne saurais que dédaigner dans l’état où il est. Vous ne me soupçonnez pas, je crois, de céder à l’intérêt. Quand vous ne m’auriez pas mis de tout temps au-dessus de ce soupçon, ce qui me revient à présent est si peu de chose, qu’il m’est aisé de faire un emploi de mon temps moins pénible et plus avantageux. Je ne cours pas, enfin, après la gloire de finir une entreprise importante qui m’occupe et fait mon supplice depuis vingt ans; dans un moment vous concevrez combien cette gloire est peu sûre. Je me rends à la sollicitation de M. Briasson. Je ne puis me défendre d’une espèce de commisération pour vos associés, qui n’entrent pour rien dans la trahison que vous m’avez faite, et qui en seront peut-être avec vous les victimes. Vous m’avez lâchement trompé deux ans de suite; vous avez massacré ou fait massacrer par une bête brute le travail de vingt honnêtes gens qui vous ont consacré leur temps, leurs talents et leurs veilles gratuitement, par amour du bien et de la vérité, et sur le seul espoir de voir paraître leurs idées, et d’en recueillir quelque considération qu’ils ont bien méritée, et dont votre injustice et votre ingratitude les aura privés. Mais songez bien à ce que je vous prédis: à peine votre livre paraîtra-t-il, qu’ils iront aux articles de leur composition, et que, voyant de leurs propres yeux l’injure que vous leur avez faite, ils ne se contiendront pas, ils jetteront les hauts cris. Les cris de MM. Diderot, de Saint-Lambert, Turgot, d’Holbach, de Jaucourt et autres, tous si respectables pour vous et si peu respectés, seront répétés par la multitude. Vos souscripteurs diront qu’ils ont souscrit pour mon ouvrage, et que c’est presque le vôtre que vous leur donnez. Amis, ennemis, associés, élèveront leur voix contre vous. On fera passer le livre pour une plate et misérable rapsodie. Voltaire, qui nous cherchera et ne nous trouvera point; ces journalistes, et tous les écrivains périodiques, qui ne demandent pas mieux que de nous décrier, répandront dans la ville, dans la province, en pays étranger, que cette volumineuse compilation, qui doit coûter encore tant d’argent au public, n’est qu’un ramas d’insipides rognures. Une petite partie de votre édition se distribuera lentement, et le reste pourra vous demeurer en maculatures. Ne vous y trompez pas, le dommage ne sera pas en exacte proportion avec les suppressions que vous vous êtes permises: quelque importantes et considérables qu’elles soient, il sera infiniment plus grand qu’elles. Peut-être alors serai-je forcé moi-même d’écarter le soupçon d’avoir connivé à cet indigne procédé, et je n’y manquerai pas. Alors on apprendra une atrocité dont il n’y a pas d’exemple depuis l’origine de la librairie. En effet, a-t-on jamais ouï parler de dix volumes in-folio clandestinement mutilés, tronqués, hachés, déshonorés par un imprimeur? Votre syndicat sera marqué par un trait qui, s’il n’est pas beau, est du moins unique. On n’ignorera pas que vous avez manqué avec moi à tout égard, à toute honnêteté et à toute promesse. À votre ruine et à celle de vos associés que l’on plaindra, se joindra, mais pour vous seul, une infamie dont vous ne vous laverez jamais. Vous serez traîné dans la boue avec votre livre, et l’on vous citera dans l’avenir comme un homme capable d’une infidélité et d’une hardiesse auxquelles on n’en trouvera point à comparer. C’est alors que vous jugerez sainement de vos terreurs paniques, et des lâches conseils des barbares ostrogoths et des stupides vandales qui vous ont secondé dans le ravage que vous avez fait. Pour moi, quoi qu’il en arrive, je serai à couvert. On n’ignorera pas qu’il n’a été en mon pouvoir ni de pressentir ni d’empêcher le mal quand je l’aurais soupçonné; on n’ignorera pas que j’ai menacé, crié, réclamé. Si, en dépit de vos efforts pour perdre l’ouvrage, il se soutient, comme je le souhaite bien plus que je ne l’espère, vous n’en retirerez pas plus d’honneur, et vous n’en aurez pas fait une action moins perfide et moins basse; s’il tombe, au contraire, vous serez l’objet des reproches de vos associés et de l’indignation du public, auquel vous avez manqué bien plus qu’à moi. Au demeurant, disposez du peu qui reste à exécuter comme il vous plaira; cela m’est de la dernière indifférence. Lorsque vous me remettrez mon volume de feuilles blanches, je vous donne ma parole d’honneur de ne le pas ouvrir que je n’y sois contraint pour l’explication de vos planches. Je m’en suis trop mal trouvé la première fois: j’en ai perdu le boire, le manger et le sommeil. J’en ai pleuré de rage en votre présence; j’en ai pleuré de douleur chez moi, devant votre associé M. Briasson, et devant ma femme, mon enfant, et mon domestique. J’ai trop souffert et je souffre trop encore, pour m’exposer à recevoir la même peine. Et puis il n’y a plus de remède. Il faut à présent courir tous les affreux hasards auxquels vous nous avez exposés. Vous m’aurez pu traiter avec une indignité qui ne se conçoit pas; mais, en revanche, vous risquez d’en être sévèrement puni. Vous avez oublié que ce n’est pas aux choses courantes, sensées et communes, que vous deviez vos premiers succès; qu’il n’y a peut-être pas deux hommes dans le monde qui se soient donné la peine de lire une ligne d’histoire, de géographie, de mathématiques, et même d’arts; et que ce qu’on y a recherché et ce qu’on y recherchera, c’est la philosophie ferme et hardie de quelques-uns de vos travailleurs. Vous l’avez châtrée, dépecée, mutilée, mise en lambeaux, sans jugement, sans ménagement et sans goût. Vous nous avez rendus insipides et plats. Vous avez banni de votre livre ce qui en a fait, ce qui en aurait fait encore l’attrait, le piquant, l’intéressant et la nouveauté. Vous en serez châtié par la perte pécuniaire et par le déshonneur: c’est votre affaire. Vous étiez d’âge à savoir combien il est rare de commettre impunément une vilaine action; vous l’apprendrez par le fracas et le désastre que je prévois. Je me connais: dans cet instant, mais pas plus tôt, le ressentiment de l’injure et la trahison que vous m’avez faite sortira de mon coeur, et j’aurai la bêtise de m’affliger d’une disgrâce que vous aurez vous-même attirée sur vous. Puissé-je être mauvais prophète, mais je ne le crois pas: il n’y aura que du plus ou du moins; et avec la nuée de malveillants dont nous sommes entourés, et qui nous observent, le plus est tout autrement vraisemblable que le moins. Ne vous donnez pas la peine de me répondre; je ne vous regarderai jamais sans sentir mes sens se retirer, et je ne vous lirai pas sans horreur. Voilà donc ce qui résulte de vingt-cinq ans de travaux, de peines, de dépenses, de dangers, de mortifications de toute espèce! Un inepte, un ostrogoth détruit tout en un moment: je parle de votre boucher, de celui à qui vous avez remis le soin de nous démembrer. Il se trouve à la fin que le plus grand dommage que nous ayons souffert, que le mépris, la honte, le discrédit, la ruine, la risée, nous viennent du principal propriétaire de la chose! Quand on est sans énergie, sans vertu, sans courage, il faut se rendre justice, et laisser à d’autres les entreprises périlleuses. Votre femme entend mieux vos intérêts que vous; elle sait mieux ce que nous devons aux persécutions et aux arrêts qu’on a criés dans les rues contre nous; elle n’eût jamais fait comme vous. Adieu, monsieur Lebreton: c’est à un an d’ici que je vous attends, lorsque vos travailleurs connaîtront par eux-mêmes la digne reconnaissance qu’ils ont obtenue de vous. On serait persuadé que votre cognée ne serait tombée que sur moi, que cela suffirait pour vous nuire infiniment; mais, Dieu merci! elle n’a épargné personne. Comme le baron d’Holbach vous enverrait paitre vous et vos planches, si je lui disais un mot! Je finis tout à l’heure, car en voilà beaucoup; mais c’est pour n’y revenir de ma vie. Il faut que je prenne date avec vous; il faut qu’on voie, quand il en sera temps, que j’ai senti, comme je devais, votre odieux procédé, et que j’en ai prévu toutes les suites. Jusqu’à ce moment vous n’entendrez plus parler de moi; j’irai chez vous sans vous apercevoir; vous m’obligerez de ne me pas apercevoir davantage. Je désire que tout ait l’issue heureuse et paisible dont vous vous bercez; je ne m’y opposerai d’aucune manière: mais si, par malheur pour vous, je suis dans le cas de publier mon apologie, elle sera bientôt faite. Je n’aurai qu’à raconter nûment et simplement les faits comme ils se sont passés, à prendre du moment où, de votre autorité privée et dans le secret de votre petit comité gothique, vous fîtes main basse sur l’article Intendant, et sur quelques autres dont j’ai les épreuves. Au reste, ne manquez pas d’aller remercier M. Briasson de la visite qu’il me rendit hier. Il arriva comme je me disposais à aller dîner chez M. le baron d’Holbach, avec la société de tous ses amis et les miens. Ils auraient vu mon désespoir (le terme n’est pas trop fort); ils m’en auraient demandé la raison, que je n’aurais pas eu la force de la leur celer, et votre ouvrage serait décrié et perdu. Je promis à M. Briasson de me taire, et je lui ai tenu parole. J’ai fait plus: j’ai bien dit à M. Briasson tout le désordre que vous aviez fait; mais il ignore comment j’ai pu m’en assurer, et ne sait pas que j’ai les volumes; c’est un secret que vous êtes le maître de lui garder encore. Je fais si peu de cas de mon exemplaire, que, sans une infinité de notes marginales dont il est chargé, je ne balancerais pas à vous le faire jeter au milieu de votre boutique. Encore, s’il était possible d’obtenir de vous les épreuves, afin de transcrire à la main les morceaux que vous avez supprimés! La demande est juste, mais je ne la fais pas: quand on a été capable d’abuser de la confiance au point où vous avez abusé de te mienne, on est capable de tout. C’est mon bien pourtant, c’est le bien de vos auteurs que vous retenez. Je ne vous le donne pas; mais vous, vous le retiendrez, quelque serment que je fasse de ne les employer à aucun usage qui vous soit le plus légèrement préjudiciable. Je n’insiste pas sur cette restitution, qui est de droit: je n’attends rien de juste ni d’honnête de vous. PS. Vous exigez que j’aille chez vous, comme auparavant, revoir les épreuves; M. Briasson le demande aussi. Vous ne savez ce que vous voulez ni l’un ni l’autre; vous ne savez pas combien de mépris vous aurez à digérer de ma part: je suis blessé pour jusqu’au tombeau. J’oubliais de vous avertir que je vais rendre la parole à ceux à qui j’avais demandé et qui m’avaient promis des secours, et restituer à d’autres les articles qu’ils m’avaient déjà fournis, et que je ne veux pas livrer à votre despotisme. C’est assez de tracasseries auxquelles je serai bientôt exposé, sans encore les multiplier de propos délibéré. Allez demander à votre associé ce qu’il pense de votre position et de la mienne, et vous verrez ce qu’il vous en dira. LETTRES À L’ABBÉ LE MONNIER. Notice Préliminaire. Cet abbé Le Monnier, que Diderot rencontra chez les dames Volland et dont il resta l’ami jusqu’à la fin, est une agréable figure de rimeur, d’humaniste et de philanthrope. Mais il a expié le tort d’avoir écrit des fables après La Fontaine et d’avoir traduit Perse et Térence qu’on ne lit plus guère aujourd’hui, même dans une traduction. Quant à la Fête des bonnes gens, elle n’a point survécu à ses fondateurs. Parler de Le Monnier, c’est donc ajouter un chapitre à cette histoire des oubliés et des dédaignés de la littérature que chaque siècle laisse à faire après lui. Guillaume-Antoine Le Monnier naquit à Saint-Sauveur-le-Vicomte (Manche), en 1721. Après ses études commencées à Coutances et achevées au collège d’Harcourt, il fut nommé, en 1743, chapelain de la Sainte-Chapelle, où, pour 1,400 livres par an, il enseignait aux enfants de choeur le plain-chant et le latin. Plus tard, une épître, fort gentiment tournée, à son archevêque lui valait une pension de 800 livres qui le garantissait, disait-il, « de la faim comme de l’indigestion ». La maîtrise et la classe ne l’empêchaient pas de se lier avec Diderot, Grétry, Raynal, « qui l’appelait le meilleur des hommes », Élie de Beaumont, Greuze, Moreau le Jeune, Sophie Arnould, . . . . . . . . . . . Le Carpentier, Cochin, Perronet, Cendrier, Et de leurs pareils quinze ou seize, Qui sont amis chauds comme braise. Non content de corriger le Dialogue sur la raison humaine, qui est la première oeuvre imprimée de l’abbé, Diderot relisait, la plume à la main, ses deux traductions, et leur cherchait un éditeur. Le Monnier l’en remerciait par une fable dont il empruntait le sujet à une repartie de Mme Diderot (1). Cochin dessinait pour ses Fables et pour les Satires de Perse des frontispices aussi compliqués que les énigmes du Mercure d’alors; il ornait son Térence de sept belles planches gravées par Choffard, A. de Saint-Aubin, Rousseau et Prévost. Plus tard, un autre ami, Moreau le Jeune, gravait lui-même pour la Fête des bonnes gens de Canon une de ses plus délicieuses eaux-fortes. Si l’abbé s’en était tenu à ses traductions, il serait peut-être tout doucement arrivé au fauteuil académique. Par malheur, il s’avisa d’écrire pour Philidor une comédie en un acte et en prose mêlée d’ariettes, intitulée le Bon Fils et représentée sur le Théâtre-Italien le 11 janvier 1773. Ce fut une lourde chute. Grimm se garda de signaler l’échec, d’un ami; mais les Mémoires secrets, qui n’avaient pas les mêmes motifs pour ménager l’abbé, se montrèrent impitoyables. Dès la veille de la représentation, ils insinuent que le sujet est emprunté à un conte de Marmontel, « mine féconde où puisent tous nos faiseurs d’opéras- comiques ». Le 14 janvier, ils annoncent que les comédiens italiens l’ont jouée: « Les paroles sont d’un certain abbé Le Monnier qui a traduit Térence, mais ne s’entend en rien au théâtre. Indépendamment des vices de construction, la forme n’a aucune beauté; il n’y a pas une scène qui vaille quelque chose; les ariettes même sont détestables. La musique du sieur Philidor n’a pu compenser tant de défauts, et si le Bon Fils n’est pas tombé, il n’est guère possible qu’il aille bien loin. » Le 5 février: « L’abbé Le Monnier, auteur du Bon Fils, est chapelain de la Sainte-Chapelle. Il a pris un nom postiche et sur les imprimés on lit: Par M. de Vaux. Cependant, comme il est notoirement connu pour l’auteur de cette mauvaise pièce, le Chapitre est furieux contre ce suppôt prévaricateur et l’archevêque de Paris exige, dit-on, qu’il soit destitué de sa place. Cela serait acheter bien cher la honte d’avoir produit une aussi détestable drogue. » C’était dur, en effet; le pauvre abbé dut quitter Paris. Grâce à Élie de Beaumont, il obtint la cure de Montmartin-en-Graignes, non loin de Saint-Lô. II y fit le bien et s’occupa de l’institution des fêtes de bienfaisance que la famille d’Élie de Beaumont avait créées à Canon et à Passais. Dès lors, il ne vint plus guère à Paris. Mais ses amis ne l’oubliaient pas. Mme Vallayer-Coster, celle-là même qui avait peint Mlle Volland, exposa au Salon de 1775 un portrait de l’abbé, et Diderot, en 1779, le chargeait de solliciter Target pour le fils de Mme de Blacy, dans des termes qui prouvent que leur amitié ne s’était jamais refroidie. La Révolution survint. Le Monnier, dépossédé de sa cure, fut arrêté et enfermé, à Paris d’abord, à Sainte-Marie-du-Mont, puis à Sainte-Pélagie. Le 9 thermidor l’en fit sortir; et la Convention non-seulement lui accorda une pension, mais, sur la proposition de Letourneur (de la Manche), lui donna la succession de Dom Pingré comme conservateur de la bibliothèque du Panthéon. En même temps, il était élu à l’Institut, dans la section des langues vivantes. Il paya son tribut par un mémoire sur le pronom Soi et il fit au Lycée la lecture de fables et de poésies. Mais les honneurs venaient le chercher trop tard; il mourut le 4 avril 1797. Quelques jours après, un de ses collègues du Lycée, le citoyen F. V. Mulot, lisait en séance publique un éloge de Le Monnier, écrit dans la langue pompeuse du temps. L’auteur, bien renseigné, d’ailleurs, sur les particularités de la vie de l’abbé, terminait en souhaitant qu’on plantât sur la tombe « un arbre vert, moins triste que le cyprès qui eût trop contrasté avec la gaîté de son caractère. » Sous le titre d’Apothéose de Le Monnier viennent tout aussitôt des couplets de Favart sur l’air: Que ne suis-je la fougère? un dithyrambe de Desforges (serait-ce l’auteur du Poëte?) et d’autres couplets encore, d’un anonyme, sur l’air: Femmes qui voulez savoir, etc. La mémoire aimable de Le Monnier était fêtée comme il convenait. M. Brière possède presque tous les autographes des lettres de Diderot à l’abbé, publiées par lui. Le fac-similé de l’un d’eux est joint à ce volume. Grâce à la bienveillance de M. Alfred Sensier et de M. J. Desnoyers, nous avons pu enrichir cette série de deux lettres inédites, l’une que plusieurs catalogues ont mentionnée comme adressée à Galiani, l’autre qui est un véritable plaidoyer en faveur du neveu de Mlle Volland. De plus la lecture attentive du texte de nos prédécesseurs nous a fait replacer à leurs dates réelles quelques-unes de ces lettres dont l’ordre chronologique avait été visiblement interverti. Lettre I. Monsieur et cher abbé, si j’avais un service à vous rendre, je ne manquerais pas d’aller chez vous; mais j’en ai un à vous demander et il faut vous en ménager toute la bonne grâce; donnez-vous donc la peine de venir chez moi. Demain, par exemple, vous me trouveriez dans la matinée; songez que ce délai peut vous priver du plaisir d’obliger et de m’obliger. Si vous différiez à m’apparaître, je vous croirais indisposé ou retenu par quelque contre-temps fâcheux, et j’en aurais plus de souci que de mon affaire. Et ce Philosophe sans le savoir, où est-il? et ce Térence? et ces figures? Venez me dire tout cela et que la chose à laquelle je m’intéresse n’est pas infaisable. Bonjour, je vous embrasse de tout mon coeur. Songez à votre poitrine et soyez sage. Voyez de jolies femmes et regardez-les tant qu’il vous plaira. Soupez avec des gens qui boivent du bon vin de Champagne, mais laissez-les faire. Votre serviteur et ami. Lettre II. Je n’y veux rien faire à cette pièce, mon très-cher abbé (2). Malheur à ceux qui n’en seront pas fous! Dans l’état où elle est, c’est un chef-d’oeuvre de simplicité, de finesse, de force. Le génie et le naturel y brillent de tout côté. C’est l’ouvrage d’un très-habile et du plus honnête homme du monde. Je courus avant-hier toute la matinée après lui, pour lui accorder une petite portion de sa récompense, l’admiration et l’éloge d’un ami dont il connaît la sincérité, et dont il ne méprise pas le jugement. Je lui remis en même temps une lettre de Grimm qu’il peut regarder comme l’expression des sentiments de toute notre société de la rue Royale. Voyez cette lettre, elle contient quelques observations sensées auxquelles il est facile de satisfaire. Nos vues, bonnes peut-être, le jetteraient dans un travail infini; et puis je craindrais que l’ensemble n’en prît un air tourmenté. Je ne veux point du tout le mot de philosophe, ni dans une bouche ni dans une autre. Il me plaît infiniment que le titre de la pièce ne s’y trouve pas seulement une fois..... Si la scène de la comtesse de province ne fait point d’effet, c’est qu’elle commence mal; je vous l’ai dit, c’est une scène assise. Qu’elle vienne cette comtesse exprès pour s’entretenir avec son frère de l’établissement de son neveu, alors elle donnera à ce frère cent coups de poignard et qui seront tous sentis du spectateur. Pour la scène des violons, je crois que placée et exécutée comme Grimm l’a pensé, elle fera bien. Ce n’est pas tout cela qu’il faut corriger, mon ami; mais bien premièrement ce foutu Brizard qui joue sans âme, sans pathétique, sans force, et qui, au premier coup de marteau qui a fait renverser plusieurs femmes sur le fond de leurs loges, ne sait pas se laisser tomber dans son fauteuil; c’est cet insipide Grandval qui balbutie son rôle et qui le fait si bêtement, si bêtement, qu’à présent que je me le rappelle, je ne sais comment il n’a pas fait tomber la pièce. Jetez-moi ce sot bougre-là hors de la scène, il n’est plus bon à rien; ce sont les trois quarts de cette racaille au beau milieu de laquelle nous étions, et qui ne seront faits de mille ans d’ici pour bien sentir la vérité et la simplicité de ce drame; que diable voulez-vous que je réponde à un plat qui me demande si je trouve cela écrit? « Et foutre non, lui réponds-je, cela n’est pas écrit, mais cela est parlé. » Si cet homme était en état de sentir combien ma réponse est bonne, il ne se serait pas mis dans le cas de l’entendre. Mon cher ami, si Sedaine ne recueille pas de son talent, cette fois-ci, tout l’honneur qui lui est dû, je connais quinze à dix-huit honnêtes gens qui en seront plus affligés que lui. Parmi ces honnêtes gens-là, il y a trois femmes très-aimables, très-jolies, qui veulent absolument l’embrasser; il n’a qu’à dire quand il lui plaira de prêter ses joues. Je ne sais si jamais vous avez entendu nommer un M. de Saint-Lambert; c’est un homme de mérite et qui veut vous connaître. Bonjour, mon ami. Si vous m’aimez bien comme je le désire et le crois, ne me dites plus que des choses que vous croyez et que je puisse croire. Je vous embrasse de tout mon coeur. Embrassez encore pour vous et pour moi l’ami Sedaine. C’est un furieux homme. Je ne sais s’il a des ennemis; on a quelquefois comme cela plus qu’on ne mérite; mais il les écrasera tous comme des chenilles. Bonjour. Lettre III. Vous écrivez bien mal, monsieur et très-aimable abbé; il faut que vous ayez bien peu de vanité pour négliger d’aussi jolis enfants que les vôtres. J’ai eu toutes les peines du monde à vous déchiffrer. Vous me direz à cela que je m’en suis donné tout le temps; mille pardons. Je ne suis ni paresseux ni négligent, et je sens très-bien la marque d’estime que vous m’avez donnée. Mais c’est le diable qui se mêle de mes affaires, et qui ne laisse jamais faire que celles qui me désespèrent et qui m’ennuient. Enfin, voilà votre dialogue avec les misérables petites observations que vous me demandez (3). Il ne tenait qu’à vous que je fisse mieux mon devoir d’Aristarque, vous n’aviez qu’à faire moins bien votre devoir d’auteur. Premièrement, je n’aime point la prose, je la trouve commune, point d’élégance, et pas assez de naïveté; que ne causiez-vous de cela, comme quand vous causez avec nous? Relisez-la, et vous verrez que l’apologiste de la raison n’a pas le ton d’un camarade, mais celui d’un maître; ce n’est pas que dans cette prose, dont je vous dis tant de mal, il n’y ait pourtant de très- jolis endroits. Venons aux vers. Don précieux, guide fragile, au lieu de régir votre argile. Ça vous plaît-il beaucoup? n’y a-t-il rien là d’entortillé? dit-on régir l’argile? là, je m’en rapporte à vous. Et cette argile vient-elle bien à propos? Est esclave dans sa maison, c’est cela qui est bien. Rayez-moi, s’il vous plaît, les quatre vers suivants. Roi faible, Roi trop débonnaire, etc. La raison est du sexe féminin, l’usage l’a ainsi voulu. C’est une reine, une pauvre reine, j’en conviens; mais c’est une reine. Mais nos sens, rebelle vulgaire, cela a du sens, mais point de facilité, point de grâce, point de musique, faits à la Robé. Fustigés par les écoliers. Fustigés, si j’en avais un autre, je vous le dirais; bafoué est bas, méprisé est faible. Mais je suis une bête de me tracasser pour vous trouver un autre mot. Parbleu, c’est votre affaire. Qui est- ce qui voudrait se mêler de conseiller un poëte, s’il fallait faire mieux que lui? Pour triompher de l’univers; serviteur au frère chapeau. Je suis charmé de la réponse, etc. Voilà des vers, cela; cela est simple, facile, élégant et clair, et vous le savez bien, perfide abbé, sans que je vous le dise. Il est tout, hors un point, qui seul était en sa jouissance; j’aimerais bien autant qui même était en sa puissance. Si j’étais un peu de mauvaise humeur, je pointillerais bien sur ces deux vers; mais je ne veux pas que vous hochiez de la tête et que vous disiez foin des critiques! parce que toute la fable est charmante, facilement écrite et conduite à ravir; et les interruptions de l’interlocuteur tout à fait naturelles. Des jeunes gens de son espèce, l’échantillon, etc.; à merveille. Vous pouvez m’en croire; car nous autres Frérons, La Porte, Aliborons, nous ne louons qu’à regret, et nous ne lisons que pour trouver à reprendre. Ce ne sont pas des Heurs, c’est des chardons qu’il nous faut et que nous cherchons. Un tourment, s’il est défendu; j’aimerais bien autant s’il était et deviendrait; mais la mesure ne le veut pas; à la bonne heure. Il est bientôt cueilli, mangé, etc.; très-bien noté. Si l’on juge qu’alors le père, etc. Eh bien, qu’en voulez-vous dire?. . . Point d’humeur. Comme vous prenez feu, je vois bien qu’il n’est pas nécessaire de vous les louer, ces vers-là, et que vous n’en êtes pas moins content que moi. N’est que l’avant-propos; c’est peut-être un avant-propos. Si vous laissez l’avant-propos, je vous demanderai et de quoi? Quelle guenille! direz-vous, et vous aurez raison. Fils ingrat, lui dit-il, mais fils ingrat que j’aime. Voilà un bon père et qui parle très-bien. Entre mes bras, j’aurai soin, etc..... s’il se trouve en chemin, etc..... Je suis un peu fâché que vous n’ayez pu commencer par le second membre et dire: s’il se trouve, etc., entre mes bras, j’aurai soin de te prendre. Et puis voilà deux soins qui sont un peu proches l’un de l’autre. Voyez; plus promettre, plus pro, chagrinent un peu mon oreille. L’essai des premiers pas et du bâton est très-bien peint. J’aime le pied précurseur, et j’aime bien autant et ne sert que de contenance. Ce que dit le père ensuite est on ne peut mieux; car je suis père aussi, et je m’y connais. Et ne fait qu’à sa tête; auriez-vous quelque répugnance à dire: et ne va qu’à sa tête, ou n’en va qu’à sa tête? car il est ici question de marcher. Puisse le ciel, juste vengeur..... Prenez garde, qu’allez-vous dire? C’est tout le genre humain que vous allez maudire; le père, l’enfant, etc., très-beau, mon cher abbé, très- beau. Cet endroit frappera tout le monde. La suite est un peu négligemment écrite. Mais cela finit à merveille, et par un vers sentencieux qui est très- bien fait. Bonjour, monsieur et cher abbé, recevez mon très-sincère compliment sur votre fable, et que mes chicanes ne vous fassent ni plus ni moins de pitié qu’à moi; et cela sera fort bien. . . Mais, à propos de ce bâton, ne trouvez- vous pas qu’on en ferait le même éloge, en quelque forêt qu’il eût été coupé? Le bonze, le derviche, l’iman, le disciple de Moïse, celui de Fô, celui du Christ, et tout autre marchand de bâton, s’accommodera de votre fable. Quoi dire? Y a-t- il ou n’y a-t-il pas bâton et bâton comme il y a fagots et fagots? Me direz-vous qu’il faut s’en tenir à celui qu’on nous met à la main, quand nous venons au monde, en quelque lieu de la terre que ce soit? Fort bien, oui, et allez-vous-en prêcher cette morale-là à messieurs des Missions étrangères, rue du Bac, et vous verrez s’ils s’en accommoderont. J’ai bien peur, monsieur et cher abbé, que le vrai bâton, le bâton universel, celui que le père commun des hommes leur a donné, ne soit celte raison même dont vous dites tant de mal. Il faut au moins avouer que c’est à elle qu’il appartient de juger du choix du bâton même avec lequel tant d’aveugles se promènent; et puis, tenez, votre maudit bâton ne leur sert qu’à s’entr’assommer les uns les autres; c’est, ç’a été et ce sera à toute éternité le plus terrible sujet de querelle qu’il puisse y avoir entre les hommes. J’aimerais tout autant qu’ils s’en passassent. Moi qui n’en ai point, par exemple, il me semble que je n’en vais pas moins mon droit chemin, sans tomber, sans heurter les passants, et puis voilà que je vais faire le rôle de Gros-Jean qui remontre à son curé. Adieu, monsieur et cher abbé. Je vous aime et vous embrasse de tout mon coeur. J’ai pour vous les sentiments de l’estime et de l’amitié la plus vraie; trouvez seulement l’occasion d’en faire l’essai, et vous verrez si je vous dis vrai. Encore mille pardons de vous avoir gardé votre ouvrage si longtemps. J’ai été bien tenté d’en prendre copie, cependant je ne l’ai pas fait. Il me fallait votre aveu, et je ne l’avais pas. Quand est-ce qu’on vous verra? C’est toujours par là qu’on finit, lorsqu’une fois on vous a vu. Lettre IV. Le 1er août 1769. Vous avez raison, mon cher abbé; je suis l’homme du monde le plus paresseux, mais vous êtes bien aimable et bien bon de me pardonner comme vous faites un défaut que vous n’avez pas. Je me porte à merveille, quoique je fasse tout ce qu’il faut pour venir à bout de ma santé. Je me couche tard, je me lève matin, je travaille comme si je n’avais rien fait de ma vie, que je n’eusse que vingt- cinq ans et la dot de ma fille à gagner. Je ne sais rien prendre modérément, ni la peine, ni le plaisir, et si je me laisse appeler philosophe sans rougir, c’est un sobriquet qu’ils m’ont donné et qui me restera. Mon ami, courez bien les champs, soyez sobre, faites de l’exercice, ne pensez à quoi que ce soit au monde, pas même à faire un vers aisé, quoiqu’il vous en coûte bien peu de chose pour le faire bon; je vous le défends, entendez-vous, et si vous revenez avec une pièce de vingt vers en poche, vous nous la lirez, nous l’écouterons avec plaisir et vous battrons comme plâtre. El sacro santo far niente. Voilà le seul Dieu auquel nous vous permettions de sacrifier, et boire, manger, dormir, voilà tout son culte. Nos amies sont bien loin; cela n’empêche pas que nous ne causions très-souvent de vous, elles prennent l’intérêt le plus sincère à votre santé. Si elle est bonne, ne me le laissez pas ignorer, afin qu’elles le sachent et qu’elles s’en réjouissent avec moi. Lorsque vous reverrez l’honnête et aimable commère, et l’époux et toute la poussinée, embrassez tout cela pour moi; si je pouvais leur être de quelque utilité, vous ne manquerez pas de me le dire, parce qu’il est doux de faire le bien à tout le monde, et surtout à ceux qui en sont aussi dignes. Je vois quelquefois Sedaine, et jamais sans commémoration du cher abbé. Il y a à la barrière de Seine une petite tanière de jeunes libertins, où j’ai encore le plaisir de vous entendre nommer avec éloge. Je vous jure que quand je ne saurais pas combien il y a à gagner à mériter l’estime et l’amitié de ses semblables, je l’aurais bien appris pendant votre absence. Vous avez tout plein d’amis. Je vous dis tout cela par occasion, car la raison, la vraie raison qui me fait écrire, c’est que j’ai vendu votre Encyclopédie; non pas autant que je l’aurais bien voulu; le bruit que ces coquins de libraires de Suisse ont répandu, qu’ils allaient donner une édition de l’ouvrage corrigé et augmenté, nous a fait un peu de tort. Envoyez donc prendre chez moi neuf cent cinquante livres qui vous appartiennent; si cela ne suffisait à vos dépenses, à côté du tiroir qui contient votre argent, il y en a un autre qui renferme le mien. Je ne sais pas ce qu’il y a, mais je le compterai à vos ordres. Quand vous donnez une adresse, ne pourriez-vous pas l’écrire un peu plus lisiblement? Bonjour, mon ami, je vous embrasse de tout mon coeur. Présentez mon respect et embrassez pour moi votre chère cousine. Si je vous disais que nous ne sommes pas pressés de vous revoir, vous n’en croiriez rien, et vous diriez que je mens. Ne nous revenez cependant qu’à la fin des beaux jours. Le dévot Piron fait de mauvais vers orduriers. Le vieux Voltaire fait des ouvrages tout jeunes. Je lis tout cela; si vous étiez là, j’en causerais; mais je ne saurais en écrire. Pour Dieu, homme de bien, envoyez-moi une copie de l’Oiseau plumé; je n’oserais vous demander le Muphti. Si cependant je l’avais, je l’enverrais à mon impératrice. Après vous avoir dit que si cette dernière pièce paraissait, on ne manquerait pas de vous accuser d’ingratitude, vous pourriez compter sur ma discrétion. Faites pourtant comme il vous plaira. Vous adresseriez l’une et l’autre à M.Gaudet, directeur général du vingtième, et sur la seconde enveloppe, à M. Diderot. Vous comptez sur ma tendre amitié et vous faites bien (4). Lettre V. Langres, le 6 août 1770. Voilà, monsieur et cher abbé, vos Adelphes expédiés; je les ai lus deux fois; peut-être l’épreuve, plus nette que votre manuscrit, me montrerait-elle des choses qui me sont échappées, mais j’ai fait de mon mieux. Je suis arrivé ici en trente-cinq heures. Je ne suis point fatigué. Je me porte à merveille. Je jouis du plaisir d’être à côté d’une soeur qui m’aime et que je chéris. J’arrange mes affaires, j’ai plus de temps à donner au travail ici qu’à Paris et j’en use bien. Lorsque le moment de mon retour sera venu, je vous en préviendrai, afin que nous puissions descendre à Isle tous les deux en même temps. Je vous salue et vous embrasse de tout mon coeur; je vous adresse votre manuscrit à M. Bouret; n’oubliez pas d’aller le retirer. Lettre VI. 1770. Monsieur et cher abbé, je voulais engager une de ces dames (5) à vous proposer de venir passer la journée de demain lundi à la campagne avec elles. Mais elles prétendent que vous vous rendez plus aisément à ma prière et à mes avances qu’aux leurs; rien n’est plus faux, et quoiqu’à dire vrai vous ayez bien de l’amitié pour moi parce que vous ne voudriez pas être un ingrat, il y a cent moments contre un où vous leur donneriez la préférence, et vous feriez bien et je ferais comme vous. Mais j’obéis. Voulez-vous passer la journée de demain, mais toute la journée, à compter depuis sept heures du matin jusqu’à neuf du soir, avec la mère, une des filles et moi, si cela vous convient? (Il faudrait que vous fussiez bien maussade, si cela ne vous convenait pas. Qui est-ce qui vous aime et vous estime plus que nous? Qui est-ce qui vous le dira mieux? Qui est-ce qui vous en donnera des marques plus vraies?) (Je ne savais pas quand cette parenthèse finirait; c’est que, quand on vous cajole, il en coûte si peu qu’on ne finit pas.) En voilà une autre, et si je n’y prends garde, j’en ferai une troisième..... Mais où en étais-je?..... Si cela vous convient; du moins, vous serez tout vêtu, tout chaussé, tout aimable, tout gai, à sept heures du matin que j’irai vous prendre chez vous, pour disposer de vous comme il nous plaira. Si l’on vous met à mal, eh bien, cher abbé, vous vous en consolerez. N’oubliez pas votre naïveté que j’aime tant, ni votre voix, afin que nous puissions être enchantés, soit que vous parliez, soit que vous chantiez. Un mot de réponse par écrit, sans dire un mot au domestique. C’est une partie qu’on trame en secret; ce qui me fait réellement craindre pour vous. Mais voyez, ou plutôt répondez bravement: tout est vu, et je courrai toutes les aventures qu’il plaira à ces dames de me faire courir. Bonjour, je vous embrasse de tout mon coeur, et si vous en doutez, c’est par coquetterie, afin que je vous embrasse encore une fois. Lettre VII. 1770. Monsieur et cher abbé, tout ce que vous me dites est fort bien dit, mais cela n’en fait que plus de mal; vous m’auriez beaucoup obligé, si vous eussiez jeté les hauts cris. Vous êtes d’une modération tout à fait désespérante; après les douleurs d’un mal d’oreilles de quinze jours, une nouvelle telle que vous m’apprenez ne réconcilie pas avec la vie. Je n’ai ni perdu ni oublié vos deux comédies; mais dussé-je vous ruiner, il est dit que je ne vous les rendrai qu’après les avoir lues. C’est une fatalité à laquelle je vous conseille de vous résigner, cela vous sera d’autant plus facile que je ne vois pas ce qui peut vous en arriver de pis. Si j’étais un fermier général, je vous prierais de m’envoyer les quatre autres, et tout serait réparé. Persuadez donc à Mlle Le Gendre de me remettre ce bon qu’elle me retient depuis plus de deux ans; voilà le moment d’en faire un bon usage. Si Barbou nous manque, peut-être trouverons- nous quelque autre libraire qui le remplacera sans aucun dommage pour vous. Il faut au moins que cela soit pour la tranquillité de ma conscience. Bonjour, je vous salue et n’ose vous embrasser. Lettre VIII. 1770. Monsieur et cher abbé, vous n’avez point vu ces dames depuis huit jours; et cela est fort mal fait à vous. Si vous les eussiez vues, elles vous auraient appris que j’étais sur le grabat, et vous seriez venu vous asseoir à coté du malade. Vous n’en avez rien fait; mais Philémon et Baucis sont réunis, et je vous pardonne. Lettre IX. 1770. Je ferai, monsieur et cher abbé, pour vous, pour Cochin, pour M. Cellot, pour moi et M. de Sartine, que j’aurais dû nommer le premier, tout ce qu’il faudra pour empêcher ce dernier de faire une injustice. Je vous salue et vous embrasse de tout mon coeur. Faites ressouvenir Cochin ou M. Jombert que Cochin m’a promis communication de lettres écrites de Hollande, où il y a des bribes sur les beaux-arts dont je suis friand. M. Évrard ne sera à Paris que vers le 10 du mois prochain. Pardon, si je vous griffonne ainsi, etc. Lettre X. 1770. Monsieur et cher abbé, laissez partir ces dames pour leur terre; ensuite j’aurai quelques journées dont je pourrai disposer, et vous saurez qu’il y a peu d’hommes avec lesquels j’aime mieux me trouver qu’avec l’abbé Le Monnier. Il faut qu’en attendant j’aille une de ces soirées vous prendre, vous détourner dans quelque endroit où nous serons seuls, et là causer avec vous de ma position domestique, sans quoi il y aura toujours dans ma conduite quelque chose d’inintelligible, que je n’y veux pas laisser pour vous. Un autre avantage, ce sera de vous donner une marque d’estime et de confiance. Bonjour, mon cher abbé, je vais courir un autre lièvre que le vôtre, et que je n’aurai pas sûrement le même plaisir à prendre. Bonjour encore, point d’humeur, je vous prie; ce n’est point refus, c’est nécessité. Lettre XI. 1770. Cela va sans dire, jeudi, vous, Sedaine, le gigot et moi. Vous voyez comme je suis honnête, je vous mis vous et l’ami Sedaine avant le gigot, et je me suis mis après; c’est que j’aurai bon appétit, et que le gigot sera un personnage important. Vous vous êtes donné la peine d’envoyer ou de venir vous-même. Mais est-ce que je ne vous avais pas dit que, toute affaire cessante, j’étais vôtre à la première réquisition? Je n’oublie rien de ce que j’ai eu beaucoup de plaisir à promettre. À demain donc. Je vous salue et vous embrasse comme je vous aime, de tout mon coeur. Lettre XII. 1770. Bonjour, monsieur et cher abbé. Sedaine écrivit hier au soir fort tard qu’il avait la mâchoire entreprise d’une fluxion, et qu’il ne pouvait pas venir; ainsi voilà notre dîner et notre espièglerie renvoyée à un autre jour. Je n’en suis pas trop fâché, parce que de mon côté je ne me porte pas trop bien, et que je présume que vos offices vous auraient peut-être empêché d’être des nôtres. Bonjour. Lettre XIII. 1770. Mon cher abbé, j’avais été si longtemps sans recevoir aucune épreuve du Perse, que je me croyais cassé aux gages, et j’en Autographe Autographe étais mortifié. Les nouvelles feuilles ont consolé mon amour-propre, et je suis fort bien. Autre chose. J’ai oublié parmi mes papiers une souscription; le souscripteur n’entend pas raison. Comment se tire-t-on de là? Item, vous m’avez promis un exemplaire commun que je puisse barbouiller tout à mon aise; je l’ai refusé, je l’accepte: vous serez imprimé, à coup sûr, car votre ouvrage réussit comme je le souhaitais. Alors vous trouverez mes observations toutes prêtes. Satisfaites à tous ces points-là. Lettre XIV. Voilà, monsieur et cher abbé, un mémoire que je vous laisse et que vous irez présenter et recommander fortement à M. le premier président de Maupeou. C’est moi qui vous en prie, et ce sont toutes ces dames en corps qui vous l’ordonnent. Elles prennent le plus vif intérêt à M. Evrard, et vous répondent qu’il n’y a pas un mot à rabattre de tout ce qui est avancé dans le mémoire. Lisez-le, car il faut que vous sachiez ce que vous avez à demander; d’ailleurs, il est court, très-bien fait, et de votre ami Target. On refuse une fille riche à un homme qui n’a que du talent et des vertus; si vous ne vous y opposez, des parents avides feront déclarer la grand’mère imbécile, renfermeront la petite-fille dans un couvent, la dégoûteront du mariage, lui feront prendre l’habit religieux pour le bien de son âme et s’empareront de sa fortune. Dites bien à M. de Maupeou qu’il n’est pas honnête de permettre les oppositions à de pareils mariages. L’argent en fait tant et tant tous les jours, qu’on peut bien souffrir une fois, sans conséquence, qu’il s’en fasse un par de meilleurs motifs. Bonjour, mon très-cher et très-estimable abbé. Mais songez que ces dames veulent absolument que M. Évrard, leur protégé, couche avec Mlle Gargau, et que l’affaire se plaide samedi, après-demain; ainsi point de temps à perdre. Lettre XV. (6) Monsieur et cher abbé, je ne suis pas mort, mais peu s’en faut. Je verse des flots de lait sur ma poitrine inflammable que je ne peux éteindre; c’est un incendie qui se renouvelle à chaque quart d’heure de conversation; et Dieu a voulu, pour ma santé et pour celles des honnêtes mécréants avec qui vous vivez et auxquels je ne laisse pas de vous envier, malgré ce que j’aurais à y perdre et ce qu’ils ont à y gagner, que vous fussiez à une soixantaine de lieues d’ici. Je vous embrasse de tout mon coeur. Je révère sincèrement les personnes avec lesquelles vous avez la bonté de vous entretenir de moi, mais jugez par le bien que vous leur en dites combien je dois craindre de les connaître. Rappelez-moi à M. le marquis d’Adhémard aussitôt que vous le verrez. J’ai cru longtemps qu’il avait de l’amitié pour moi. Celui qui médite n’est peut-être pas un animal dépravé, mais je suis bien sûr qu’il ne tardera pas à être un animal malsain. Rousseau continue de méditer et de se porter mal. Votre serviteur continue de méditer et ne se porte pas trop bien; et malheur à vous si vous méditez, car vous ne tarderez pas à être malade. Malgré cela, je n’aimerais le gland, ni les tanières, ni le creux des chênes. Il me faudrait un carrosse, un appartement commode, du linge fin, une fille parfumée, et je m’accommoderais volontiers de tout le reste des malédictions de notre état civilisé. Je me sers fort bien de mes deux pieds de derrière, et, quoi que Rousseau en dise, j’aime encore mieux que cette main qui trace ces caractères soit une main qui vous écrive que je vous chéris de tout mon coeur et que j’accepte tous les services que vous m’offrez, que d’être une vilaine patte malpropre et crochue. Adieu, mon cher monsieur; revenez vite auprès de nous et quittez-moi la société dans laquelle vous vivez et risquez de perdre le petit grain de foi que Dieu vous a donné. Je dis un petit grain, car si vous en aviez seulement gros comme un grain de navette, il est de soi que vous transporteriez des montagnes et je ne crois pas d’honneur que vous en soyez encore là. Si, par hasard, je me trompais, laissez les montagnes où elles sont, mais transportez-vous vous-même ici, seulement pour une minute, que je vous voie, que je vous embrasse, que je vous charge de compliments et de respects pour les personnes qui vous possèdent, et puis vous irez les rejoindre par la même voiture, qui doit être fort douce ainsi que je le présume, quoique je ne l’aie jamais éprouvé. Je suis, avec l’estime la plus sincère et le dévouement le plus vrai, monsieur et cher abbé, etc. Lettre XVI. (7) Paris, 9 octobre 1779. Voici, monsieur et cher abbé, une belle occasion d’exercer votre bienfaisance. Si la distance des lieux était moins grande et ma santé moins mauvaise, je serais à présent à Canon, et je resterais aux genoux de M. Target jusqu’à ce que j’en eusse obtenu la faveur ou la justice que vous solliciterez à ma place avec autant de chaleur que j’y en mettrais et avec un tout autre avantage, parce que M. Target est votre ami. Il s’agit de M. Vallet de Fayolle, fils de notre amie commune Mme de Blacy, et neveu de Mlle Volland, que j’envoyai à Cayenne en 63, je crois, et qui y est malheureux depuis seize ans. Vous direz à M. Target que Vallet de Fayolle, à l’âge de vingt-deux ans, vint me trouver et me tint le propos qui suit: « Mon cher tuteur, je vous supplie d’intercéder auprès de mes parents pour que l’on me chasse incessamment de Paris; je me sens entraîné à toutes sortes de vices, et je suis sur le point de me perdre. » On lui proposa de passer à Cayenne avec la foule de ces malheureux qui y ont presque tous péri; il accepta sans balancer. On lui fit une pacotille, et il partit. Vous direz à M. Target qu’au milieu de toutes les calamités auxquelles les nouveaux colons furent exposés, on lui reconnut tant de moyens, d’intelligence et de fermeté qu’on le choisit unanimement pour aller à Ceylan et à la Martinique solliciter du secours, et qu’il répondit parfaitement à la confiance de ses commettants. Vous direz à M. Target que la misère de la colonie s’accroissant de jour en jour par l’avidité des pourvoyeurs et la scélératesse de l’administrateur, il se réfugia dans les forêts avec un nègre et qu’ils y vécurent de singes et de perroquets pendant six mois, jusqu’à l’arrivée de M. de Fiedmond qui, sur les éloges et les regrets qui retentissaient à ses oreilles, fit chercher le jeune homme et se l’attacha en qualité de secrétaire. Peu de temps après il se maria; il avait acquis une pauvre habitation et il commençait à respirer de ses peines, lorsque, des chasseurs ayant mis le feu dans les savanes, sa maison fut incendiée. Il se trouva lui, sa femme et sa belle-mère nus, au milieu de la campagne. Sa constance et sa probité ont successivement passé par les épreuves les plus dures. Dites à M. Target que, pauvre, il a joui et qu’il jouit de la considération la plus illimitée dans une contrée où l’on ne vaut qu’à proportion de la richesse que l’on possède. Dites à M. Target que son indigence est devenue respectable même pour ses créanciers. J’en atteste M. Dubucq. Vous direz à M. Target que les différents administrateurs qui se sont succédé à Cayenne, divisés d’opinions et de caractères, se sont tous réunis dans l’attestation de ses lumières et de ses vertus. Vous direz à M. Target qu’il a été en correspondance suivie avec le ministre de la marine et que ses mémoires sur l’amélioration de la colonie ne se sont plus trouvés, soit que M. de Borne y ait assez attaché de prix pour les emporter avec lui, soit qu’ils aient été supprimés par des commis intéressés à l’inexécution de ses projets. Vous direz à M. Target qu’à l’arrivée de M. Malouet à Cayenne, il fut député, d’une voix unanime, à l’assemblée des colons et qu’il s’y distingua par sa conduite, par ses mémoires, par son intelligence et surtout par sa hardiesse, se montrant au-dessus de toute autre considération que celle du bien général. Cependant il n’ignorait pas toutes les haines auxquelles il s’exposait. Dites à M. Target qu’il se concilia la plus haute estime du gouverneur, même en le contredisant, parce qu’heureusement ce gouverneur était un excellent homme. Dites et redites à M. Target que le gouverneur lui ayant offert d’acquitter ses dettes en le plaçant dans la classe des colons insolvables, il lui répondit avec noblesse que, quand il aurait vendu tout ce qu’il possédait et qu’il en aurait distribué le montant à ses créanciers, il saurait s’il était insolvable ou non, qu’il ne lui convenait pas d’accepter des secours plus nécessaires à d’autres qu’à lui, et qu’il ne lui restait que l’honneur et un peu de crédit, deux biens inestimables qu’il ne sacrifierait jamais. Discours que le colon le plus opulent n’aurait pas tenu. Dites à M. Target que Vallet de Fayolle n’a jamais été ébranlé par le pernicieux exemple d’une multitude de coquins qui prospéraient autour de lui; et que, pendant quinze ans de suite, il a mieux aimé supporter l’indigence que d’en sortir par les voies déshonnêtes et usitées. Dites à M. Target qu’il continue de s’épuiser de travail dans le cabinet de M. de Fiedmond, qui l’a bercé jusqu’à présent d’éloges et leurré d’espérances qu’il ne réalisera jamais, parce que M. de Fiedmond n’a garde de se priver d’un homme intelligent et vertueux en qu’il a mis toute sa confiance et qui lui est essentiel. Dites enfin à M. Target de ne pas croire un seul mot de tout ce que je viens d’avancer; mais de s’en rapporter à un juge difficile, qui se connaît en hommes et en vertus, M. Malouet. Il est digne de M. Target de tendre la main, sinon au seul, du moins au plus honnête homme qu’il y ait à Cayenne en lui accordant la direction des biens des Jésuites, poste qui est vacant et de sa nomination. J’ai entendu dire, même aux ennemis de Vallet de Fayolle, qu’ils ne connaissaient aucunes fonctions, quelque importantes qu’elles fussent, qu’il ne méritât pas ses vertus et ses lumières. Monsieur et cher abbé, si vous réussissez, vous aurez ajouté à vos bonnes oeuvres une action excellente; vous me l’ apprendrez et vous remplirez mon âme de joie. Songez, mon ami, que c’est moi qui ai envoyé Vallet de Fayolle à Cayenne et que je suis le principal auteur de sa longue infortune. Vallet de Fayolle a quarante ans et il attend encore un instant de bonheur. Je vous salue, je vous embrasse, et vous souhaite toute l’éloquence de M. Target lorsque vous plaiderez ma cause devant lui. LETTRES À MADEMOISELLE JODIN. Notice Préliminaire. Sans les lettres que Diderot lui écrivit, Mlle Jodin serait absolument inconnue et l’honneur d’avoir eu un tel correspondant n’a pas suffi à la tirer tout à fait de l’obscurité profonde où l’a laissée son talent dramatique. Ce que l’on sait d’elle peut aisément tenir en quelques lignes. Elle était fille de Pierre Jodin, né à Genève en 1715, mort à Saint-Germain-en-Laye, le 6 mars 1761, qui avait présenté à l’Académie des sciences le modèle d’un moulin à lavure et publié deux brochures, l’une sur l’horlogerie, Les échappements à repos comparés à ceux de recul, 1754, in-12, l’autre sur l’astronomie, Examen des observations de M. de Lalande, 1755, in-12. Ce furent ces travaux qui mirent Jodin en rapport avec Diderot et qui l’amenèrent, dit-on, à collaborer à l’Encyclopédie, sans doute quand cette grande entreprise s’achevait clandestinement, car son nom ne figure pas dans les listes placées en tête des huit premiers volumes. Lorsqu’il fut mort, sa fille céda à son goût pour le théâtre et partit pour Varsovie: elle y eut quelques succès, se vit proposer par l’intermédiaire du philosophe un engagement pour Pétersbourg qui n’eut pas lieu et alla jouer à Bordeaux où elle fut suivie par le comte de Schullembourg, son amant. Soit qu’elle n’ait eu dans cette ville aucun succès, soit qu’elle ait pris un pseudonyme, son nom ne figure pas une fois dans les travaux de MM. Lamothe et Detcheverry sur les théâtres de Bordeaux. Le seul renseignement biographique que nous ayons sur ce séjour vient encore de Diderot. On a vu (p. 322) que Mlle Jodin, protestante convertie et pensionnée comme telle, ayant plaisanté sur le passage d’une procession, avait été emprisonnée, puis relâchée sous une forte caution. Cette dernière incartade irrita assez vivement Diderot pour qu’il cessât de s’occuper d’elle. Il ne lui avait jusque-là d’ailleurs ménagé ni les reproches ni les conseils. Ses lettres respirent la morale familière la plus pratique, en même temps qu’elles renferment sur l’art dramatique des préceptes dignes de l’auteur du Paradoxe sur le comédien; et nos prédécesseurs de 1821 pensaient avec raison que leur publication était la meilleure réponse aux injures dont Lamennais venait de couvrir Diderot dans son Essai sur l’indifférence. M. Brière s’était servi de copies qu’il tenait de P. Bernard d’Héry. Il a pu les conférer sur les originaux qui, depuis, auraient été détruits. I Lettre A Mademoiselle Jodin, A Varsovie. 21 août 1765. J’ai lu, mademoiselle, la lettre que vous avez écrite à madame votre mère. Les sentiments de tendresse, de dévouement et de respect dont elle est remplie ne m’ont point surpris; vous êtes un enfant malheureux, mais vous êtes un enfant bien né. Puisque vous avez reçu de la nature une âme honnête, connaissez tout le prix du don qu’elle vous a fait, et ne souffrez pas que rien l’avilisse. Je ne suis pas un pédant, je me garderai bien de vous demander une sorte de vertus presque incompatibles avec l’état que vous avez choisi, et que des femmes du monde, que je n’en estime ni ne méprise davantage pour cela, conservent rarement au sein de l’opulence, et loin des séductions de toute espèce dont vous êtes environnée. Le vice vient au-devant de vous, elles vont au-devant du vice; mais songez qu’une femme n’acquiert le droit de se défaire des lisières que l’opinion attache à son sexe que par des talents supérieurs et les qualités d’esprit et de coeur les plus distinguées. Il faut mille vertus réelles pour couvrir un vice imaginaire. Plus vous accorderez à vos goûts, plus vous devez, être attentive sur le choix des objets. On reproche rarement à une femme son attachement pour un homme d’un mérite reconnu. Si vous n’osez avouer celui que vous aurez préféré, c’est que vous vous en mépriserez vous-même, et quand on a du mépris pour soi, il est rare qu’on échappe au mépris des autres. Vous voyez que pour un homme qu’on compte entre les philosophes, mes principes ne sont pas austères: c’est qu’il serait ridicule de proposer à une femme de théâtre la morale des capucines du Marais. Travaillez surtout à perfectionner votre talent; le plus misérable état, à mon sens, est celui d’une actrice médiocre. Je ne sais pas si les applaudissements du public sont très-flatteurs, surtout pour celle que sa naissance et son éducation avaient moins destinée à les recevoir qu’à les accorder, mais je sais que ses dédains ne doivent être que plus insupportables pour elle. Je vous ai peu entendue, mais j’ai cru vous reconnaître une grande qualité qu’on peut simuler peut-être à force d’art et d’étude, mais qui ne s’acquiert pas; une âme qui s’aliène, qui s’affecte profondément, qui se transporte sur les lieux, qui est telle ou telle, qui voit et qui parle à tel ou tel personnage. J’ai été satisfait lorsque, au sortir d’un mouvement violent vous paraissiez revenir de fort loin et reconnaître à peine l’endroit d’où vous n’étiez pas sortie et les objets qui vous environnaient. Acquérez de la grâce et de la liberté, rendez toute votre action simple, naturelle et facile. Une des plus fortes satires de notre genre dramatique, c’est le besoin que l’acteur a du miroir. N’ayez point d’apprêt ni de miroir, connaissez la bienséance de votre rôle et n’allez point au delà. Le moins de gestes que vous pourrez; le geste fréquent nuit à l’énergie et détruit la noblesse. C’est le visage, ce sont les yeux, c’est tout le corps qui doit avoir du mouvement et non les bras. Savoir rendre un endroit passionné, c’est presque ne rien savoir; le poëte est pour moitié dans l’effet. Attachez-vous aux scènes tranquilles, ce sont les plus difficiles; c’est là qu’une actrice montre du goût, de l’esprit, de la finesse, du jugement, de la délicatesse quand elle en a. Étudiez les accents des passions, chaque passion a les siens, et ils sont si puissants qu’ils me pénètrent presque sans le secours de la parole. C’est la langue primitive de la nature. Le sens d’un beau vers n’est pas à la portée de tous; mais tous sont affectés d’un long soupir tiré douloureusement du fond des entrailles; des bras élevés, des yeux tournés vers le ciel, des sons inarticulés, une voix faible et plaintive, voilà ce qui touche, émeut et trouble toutes les âmes. Je voudrais bien que vous eussiez vu Garrick jouer le rôle d’un père qui a laissé tomber son enfant dans un puits. Il n’y a point de maxime que nos poëtes aient plus oubliée que celle qui dit que les grandes douleurs sont muettes. Souvenez-vous-eu pour eux, afin de pallier, par votre jeu, l’impertinence de leurs tirades. Il ne tiendra qu’à vous de faire plus d’effet par le silence que par leurs beaux discours. Voilà bien des choses et pas un mot du véritable sujet de ma lettre. Il s’agit, mademoiselle, de votre maman. C’est, je crois, la plus infortunée créature que je connaisse. Votre père la croyait insensible à tous événements, il ne la connaissait pas assez. Elle a été désolée de se séparer de vous, et il s’en fallait bien qu’elle fût remise de sa peine lorsqu’elle a eu à supporter un autre événement fâcheux. Vous me connaissez, vous savez qu’aucun motif, quelque honnête qu’on put le supposer, ne me ferait pas dire une chose qui ne serait pas dans la plus exacte vérité. Prenez donc à la lettre ce que vous allez apprendre. Elle était sortie; pendant son absence on a crocheté sa porte et on l’a volée. On lui a laissé ses nippes heureusement; mais on a pris ce qu’elle avait d’argent, ses couverts et sa montre. Elle en a ressenti un violent chagrin, et elle en est vraiment changée. Dans la détresse où elle s’est trouvée, elle s’est adressée à tous ceux en qui elle a espéré trouver de l’amitié et de la commisération, mais vous avez appris par vous-même combien ces sentiments sont rares, économes et peu durables, sans compter qu’il y a, surtout en ceux qui ne sont pas faits à la misère, une pudeur qui les retient et qui ne cède qu’à l’extrême besoin. Votre mère est faite autant que personne pour sentir toute cette répugnance; il est impossible que les modiques secours qui lui viennent puissent la soutenir. Nous lui avons offert notre table pour tous les jours et nous l’avons fait, je crois, d’assez bonne grâce pour qu’elle n’ait point souffert à l’accepter; mais la nourriture, quoique le plus pressant des besoins, n’est pas le seul qu’on ait. Il serait bien dur qu’on ne lui eût laissé ses nippes que pour s’en défaire. Elle luttera le plus qu’elle pourra, mais cette lutte est pénible, elle ne dure guère qu’aux dépens de la santé, et vous êtes trop bonne pour ne pas la prévenir ou la faire cesser. Voilà le moment de lui prouver la sincérité des protestations que vous lui avez faites en la quittant. Il m’a semblé que mon estime ne vous était pas indifférente; songez, mademoiselle, que je vais vous juger, et ce n’est pas, je crois, mettre cette estime à trop haut prix que de l’attacher aux procédés que vous aurez avec votre mère, surtout dans une circonstance telle que celle-ci. Si vous avez résolu de la secourir comme vous le devez, ne la laissez pas attendre. Ce qui n’est que d’humanité pour nous est de premier devoir pour vous; ce n’est pas assez que de prêcher la bonté, il faut être bonne; il ne faut pas qu’on dise que sur les planches et dans la chaire, l’acteur et le docteur de Sorbonne sont également soigneux de recommander le bien et habiles à se dispenser de le faire. J’ai le droit par mon âge, par mon expérience, l’amitié qui me liait avec monsieur votre père, et l’intérêt que j’ai toujours pris à vous, d’espérer que les conseils que je vous donnerai sur votre conduite et votre caractère ne seront point mal pris. Vous êtes violente; on se tient à distance de la violence, c’est le défaut le plus contraire à votre sexe, qui est complaisant, tendre et doux. Vous êtes vaine; si la vanité n’est pas fondée, elle fait rire; si l’on mérite en effet toute la préférence qu’on s’accorde à soi-même, on humilie les autres, on les offense. Je ne permets de sentir et de montrer ce qu’on vaut que quand les autres l’oublient jusqu’à nous manquer. Il n’y a que ceux qui sont petits qui se lèvent toujours sur la pointe des pieds. J’ai peur que vous ne respectiez pas assez la vérité dans vos discours. Mademoiselle, soyez vraie, faites-vous en l’habitude; je ne permets le mensonge qu’au sot et au méchant; à celui-ci pour se masquer, à l’autre pour suppléer à l’esprit qui lui manque. N’ayez ni détours, ni finesses, ni ruses, ne trompez personne; la femme trompeuse se trompe la première. Si vous avez un petit caractère, vous n’aurez jamais qu’un petit jeu. Le philosophe, qui manque de religion, ne peut avoir trop de moeurs. L’actrice, qui a contre ses moeurs l’opinion qu’on a conçue de son état, ne saurait trop s’observer et se montrer élevée. Vous êtes négligente et dissipatrice; un moment de négligence peut coûter cher, le temps amène toujours le châtiment du dissipateur. Pardonnez à mon amitié ces réflexions sévères. Vous n’entendrez que trop la voix de la flatterie. Je vous souhaite tout succès. Je vous salue et finis sans fadeur et sans compliment. II Lettre A La Même. Ce n’est pas vous, mademoiselle, qui pouviez vous offenser de ma lettre; mais c’était peut-être madame votre mère. En y regardant de plus près, vous auriez deviné que je n’insistais d’une manière si pressante sur le besoin qu’elle avait de vos secours que pour ne vous laisser aucun doute sur la vérité de son accident. Ces secours sont arrivés à temps, et je suis bien aise de voir que votre âme a conservé sa sensibilité et son honnêteté, en dépit de l’épidémie de votre état, dont je ferais le plus grand cas si ceux qui s’y engagent avaient seulement la moitié autant de moeurs qu’il exige de talents. Mademoiselle, puisque vous avez eu le bonheur d’intéresser un homme habile et sensé, aussi propre à vous conseiller sur votre jeu que sur votre conduite, écoutez-le, ménagez-le, dédommagez-le du désagrément de son rôle par tous les égards et toute la docilité possibles: je me réjouis bien sincèrement de vos premiers succès; mais songez que vous ne les devez en partie qu’au peu de goût de vos spectateurs. Ne vous laissez pas enivrer par des applaudissements de si peu de valeur. Ce n’est pas à vos tristes Polonais, ce n’est pas aux barbares qu’il faut plaire, c’est aux Athéniens. Tous les petits repentirs dont vos emportements ont été suivis devraient bien vous apprendre à les modérer. Ne faites rien qui puisse vous rendre méprisable. Avec un maintien honnête, décent, réservé, le propos d’une fille d’éducation, on écarte de soi toutes ces familiarités insultantes que l’opinion, malheureusement trop bien fondée, qu’on a d’une comédienne, ne manque presque jamais d’appeler à elle, surtout de la part des étourdis et des gens mal élevés qui ne sont rares dans aucun endroit du monde. Faites-vous la réputation d’une bonne et honnête créature. Je veux bien qu’on vous applaudisse, mais j’aimerais encore mieux qu’on pressentît que vous étiez destinée à autre chose qu’à monter sur des tréteaux, et que sans trop savoir la suite d’événements fâcheux qui vous a conduite là, on vous en plaignît. Les grands éclats de rire, la gaîté immodérée, les propos libres, marquent la mauvaise éducation, la corruption des moeurs, et ne manquent presque jamais d’avilir. Se manquer à soi-même, c’est autoriser les autres à nous imiter. Vous ne pouvez être trop scrupuleuse sur le choix des personnes que vous recevez avec quelque assiduité. Jugez de ce qu’on pense en général de la femme de théâtre par le petit nombre de ceux à qui il est permis de la fréquenter sans s’exposer à de mauvais discours. Ne soyez contente de vous que quand les mères pourront voir leurs filles vous saluer sans conséquence. Ne croyez pas que votre conduite dans la société soit indifférente à vos succès au théâtre. On applaudit à regret à celle qu’on hait ou qu’on méprise. Économisez; ne faites rien sans avoir l’argent à la main; il vous en coûtera moins, et vous ne serez jamais sollicitée par des dettes criardes à faire des sottises. Vous vous époumonnerez toute votre vie sur les planches, si vous ne pensez pas de bonne heure que vous êtes faite pour autre chose. Je ne suis pas difficile; je serai content de vous si vous ne faites rien qui contrarie votre bonheur réel. La fantaisie du moment a bien sa douceur, qui est-ce qui ne le sait pas? mais elle a des suites amères qu’on s’épargne par de petits sacrifices, quand on n’est pas une folle. Bonjour, mademoiselle; portez-vous bien; soyez sage si vous pouvez; si vous ne pouvez l’être, ayez au moins le courage de supporter le châtiment du désordre; perfectionnez-vous. Attachez-vous aux scènes tranquilles, il n’y a que celles-là qui sont difficiles. Défaites-vous de ces hoquets habituels qu’on voudrait vous faire prendre pour des accents d’entrailles, et qui ne sont qu’un mauvais technique, déplaisant, fatigant, un tic aussi insupportable sur la scène qu’il le serait en société. N’ayez aucune inquiétude sur nos sentiments pour madame votre mère; nous sommes disposés à la servir en toute occasion. Saluez de ma part l’homme intrépide qui a bien voulu se charger de la dure et pénible corvée de vous diriger: que Dieu lui en conserve la patience. Je n’ai pas voulu laisser partir ces lettres, que madame votre mère m’a remises, sans un petit mot qui vous montrât l’intérêt que je prends à votre sort. Quand je ne me soucierai plus de vous, je ne prendrai plus la liberté de vous parler durement; et si je vous écris encore, je finirai mes lettres avec toutes les politesses accoutumées. III Lettre A La Même, A Varsovie. Mademoiselle, nous avons reçu toutes vos lettres, mais il nous est difficile de deviner si vous avez reçu toutes les nôtres. Je suis satisfait de la manière dont vous en usez avec madame votre mère. Conservez cette façon d’agir et de penser. Vous en aurez d’autant plus de mérite à mes yeux, qu’obligée, par état, à simuler sur la scène toutes sortes de sentiments, il arrive souvent qu’on n’en conserve aucun, et que toute la conduite de la vie ne devient qu’un jeu, qu’on ajuste comme on peut aux différentes circonstances où l’on se trouve. Mettez-vous en garde contre un ridicule qu’on prend imperceptiblement, et dont il est impossible dans la suite de se défaire: c’est de garder, au sortir de la scène, je ne sais quel ton emphatique qui tient du rôle de princesse qu’on a fait. En déposant les habits de Mérope, d’Alzire, de Zaïre ou de Zénobie, accrochez à votre porte-manteau tout ce qui leur appartient. Reprenez le propos naturel de la société, le maintien simple et honnête d’une femme bien née. Ne vous permettez à vous-même aucun propos libre, et, s’il arrive qu’on en hasarde en votre présence, ne les entendez jamais. Dans une société d’hommes, distinguez, adressez-vous de préférence à ceux qui ont de l’âge, du sens, de la raison et des moeurs. Après les soins que vous prendrez de vous faire un caractère estimable, donnez tous les autres à la perfection de votre talent. Ne dédaignez les conseils de personne. Il plaît quelquefois à la nature de placer une âme sensible et un coeur très-délicat dans un homme de la condition la plus commune. Occupez-vous surtout à avoir les mouvements doux, faciles, aisés et pleins de grâce. Étudiez là-dessus les femmes du grand monde, celles du premier rang, quand vous aurez le bonheur de les approcher. Il est important, quand on se montre sur la scène, d’avoir le premier moment pour soi, et vous l’aurez toujours si vous vous présentez avec le maintien et le visage de votre situation. Ne vous laissez point distraire dans la coulisse. C’est là surtout qu’il faut écarter de soi et les galanteries, et les propos flatteurs, et tout ce qui tendrait à vous tirer de votre rôle. Modérez votre voix, ménagez votre sensibilité, ne vous livrez que par gradation. Il faut que le système général de la déclamation entière d’une pièce corresponde au système général du poëte qui l’a composée; faute de cette attention, on joue bien un endroit d’une scène, on joue même bien une scène, on joue mal tout le rôle. On a de la chaleur déplacée; on transporte le spectateur par intervalles; dans d’autres on le laisse languissant et froid, sans qu’on puisse quelquefois en accuser l’auteur. Vous savez bien ce que j’entends par le hoquet tragique. Souvenez-vous que c’est le vice le plus insupportable et le plus commun. Examinez les hommes dans leurs plus violents accès de fureur, et vous ne leur remarquerez rien de pareil. En dépit de l’emphase poétique, rapprochez votre jeu de la nature le plus que vous pourrez; moquez-vous de l’harmonie, de la cadence et de l’hémistiche; ayez la prononciation claire, nette et distincte, et ne consultez sur le reste que le sentiment et le sens. Si vous avez le sentiment juste de la vraie dignité, vous ne serez jamais ni bassement familière, ni ridiculement ampoulée, surtout ayant à rendre des poëtes qui ont chacun leur caractère et leur génie. N’affectez aucune manière, la manière est détestable dans tous les arts d’imitation. Savez- vous pourquoi on n’a jamais pu faire un bon tableau d’après une scène dramatique? c’est que l’action de l’acteur a je ne sais quoi d’apprêté et de faux. Si, quand vous êtes sur le théâtre, vous ne croyez pas être seule, tout est perdu. Mademoiselle, il n’y a rien de bien dans ce monde que ce qui est vrai; soyez donc vraie sur la scène, vraie hors de la scène. Lorsqu’il y aura dans les villes, dans les palais, dans les maisons particulières, quelques beaux tableaux d’histoire, ne manquez pas de les aller voir. Soyez spectatrice attentive dans toutes les actions populaires ou domestiques. C’est là que vous verrez les visages, les mouvements, les actions réelles de l’amour, de la jalousie, de la colère, du désespoir. Que votre tête devienne un portefeuille de ces images, et soyez sûre que, quand vous les exposerez sur la scène, tout le monde les reconnaîtra et vous applaudira. Un acteur qui n’a que du sens et du jugement est froid; celui qui n’a que de la verve et de la sensibilité est fou. C’est un certain tempérament de bon sens et de chaleur qui fait l’homme sublime; et sur la scène et dans le monde, celui qui montre plus qu’il ne sent fait rire au lieu de toucher. Ne cherchez donc jamais à aller au delà du sentiment que vous aurez; tâchez de le rendre juste. J’avais envie de vous dire un mot sur le commerce des grands. On a toujours le prétexte ou la raison du respect qu’on leur doit pour se tenir loin d’eux et les arrêter loin de soi, et n’être point exposée aux gestes qui leur sont familiers. Tout se réduit à faire en sorte qu’ils vous traitent la centième fois comme la première. Portez-vous bien, vous serez heureuse si vous êtes honnête. IV Lettre A La Même, A Varsovie. Je ne laisserai point aller cette lettre de madame votre mère, mademoiselle, sans y ajouter une petite pincée d’amitié, de conseils et de raison. Premièrement, ne laissez pas ici cette bonne femme, elle n’a pas l’ombre d’arrangement, elle vous fera une dépense enragée et n’en sera que plus mal. Appelez-la auprès y de vous, elle vous coûtera moins, elle sera mieux, ne vous ôtera aucune liberté et mettra même dans votre position quelque décence, surtout si vous vous conduisez bien. Si vous voyez des grands, redoublez d’égards pour leur naissance, leur rang et tous leurs autres avantages, c’est la seule façon honnête et sûre de les tenir à la distance qui convient. Point d’airs de princesse qui feraient rire là-bas comme ici, car le ridicule se sent partout, mais toujours l’air de la politesse, de la décence et du respect de soi-même. Ce respect qu’on a pour soi en donne l’exemple aux autres. Quand les hommes manquent à une femme, c’est assez communément qu’elle s’est oubliée la première. Plus votre état invite à l’insolence, plus vous devez être en garde. Étudiez sans cesse, point de hoquets, point de cris, de la dignité vraie, un jeu ferme, sensé, raisonné, juste, mâle; la plus grande sobriété de gestes. C’est de la contenance, c’est du maintien qu’il faut déclamer les trois quarts du temps. Variez vos tons et vos accents, non selon les mots, mais selon les choses et les positions. Donnez de l’ouvrage à votre raison, à votre âme, à vos entrailles, et épargnez-en beaucoup à vos bras. Sachez regarder, sachez écouter surtout; peu de comédiens savent écouter. Ne veuillez pas vous sacrifier votre interlocuteur. Vous y gagnerez peut-être; mais la pièce, la troupe, le poëte et le public y perdront quelque chose. Que le théâtre n’ait pour vous ni fond ni devant, que ce soit rigoureusement un lieu où et d’où personne ne vous voie. Il faut avoir le courage quelquefois de tourner le dos au spectateur, il ne faut jamais se souvenir de lui. Toute actrice qui s’adresse à lui mériterait qu’il s’élevât une voix du parterre qui lui dît: Mademoiselle, je n’y suis pas; et puis le meilleur conseil même pour le succès du talent, c’est d’avoir des moeurs. Tâchez donc d’avoir des moeurs. Comme il y a une différence infinie entre l’éloquence d’un honnête homme et celle d’un rhéteur qui dit ce qu’il ne sent pas, il doit y avoir la même différence entre le jeu d’une honnête femme et celui d’une femme avilie, dégradée par le vice qui jase des maximes de vertu. Et puis croyez-vous qu’il n’y en ait aucune pour le spectateur à entendre une femme d’honneur ou une femme perdue? Encore une fois, ne vous en laissez point imposer par des succès; à votre place je m’occuperais à faire des essais, à tenter des choses hardies, à me faire un jeu qui fût mien. Tant que votre action théâtrale ne sera qu’un tissu de petites réminiscences, vous ne serez rien. Quand l’âme inspire, on ne sait jamais ce qu’on fera, comment on dira, c’est le moment, la situation de l’âme qui dicte, voilà les seuls bons maîtres, les seuls bons souffleurs. Adieu, mademoiselle, portez-vous bien, risquez d’ennuyer quelquefois les Allemands pour apprendre à nous amuser. V Lettre A La Même, A Varsovie. Nous sommes toujours également disposés, mademoiselle, à servir madame votre mère, et nous n’avons point changé de sentiments pour vous. Madame votre mère est une bonne créature née pour être la dupe de tous ceux en qui elle se confie, pour se confier au premier venu et pour être toujours étonnée que le premier qui lui vient ne soit pas le plus honnête homme du monde. Nous nous épuisons avec elle en bons conseils qu’elle reçoit avec toute la reconnaissance qu’elle nous devrait peut-être, s’ils lui étaient de quelque utilité; mais heureusement les contre-temps qui feraient tourner la tête à une autre ne prennent ni sur sa bonne humeur, ni sur sa santé. Elle jouit du plus bel embonpoint, et mourra à cent ans avec toute l’expérience de ce monde qu’elle avait à huit ans; mais ceux qui la trompent sont toujours plus à plaindre qu’elle. Mais vous, est-ce que vous n’apprendrez jamais à bien connaître ceux en qui vous aurez à placer votre confiance? N’espérez pas trouver des amis parmi les hommes de votre état. Traitez vos compagnes avec honnêteté; mais ne vous liez avec aucune. Lorsqu’on réfléchit aux raisons qui ont déterminé un homme à se faire acteur, une femme à se faire actrice, au lieu où le sort les a pris, aux circonstances bizarres qui les ont portés sur la scène, on n’est plus étonné que le talent, les moeurs et la probité soient également rares parmi les comédiens. Voilà qui est bien décidé; Mlle Clairon ne remonte pas. Le public vient d’être un peu dédommagé de sa perte par une jeune fille hideuse de visage, qui est de la laideur la plus amère, dont la voix est sépulcrale, qui grimace, mais qui se laisse de temps en temps si profondément pénétrer de son rôle, qu’elle fait oublier ses défauts et qu’elle entraîne tous les applaudissements. Comme je fréquente peu, très-peu les spectacles, je ne l’ai point encore vue. Je serais porté à croire qu’elle pourrait bien devoir une partie de son succès à la haine qu’on porte à Mlle Clairon. C’est moins une justice que l’on rend à l’une qu’une mortification qu’on veut donner à l’autre; mais tout ceci n’est qu’une conjecture. Exercez-vous, perfectionnez-vous, il y a quelque apparence qu’à votre retour vous trouverez le public disposé à vous accueillir, et la scène sans aucune rivale que vous ayez à redouter. Bonjour, mademoiselle, portez-vous bien, et songez que les moeurs, l’honnêteté, l’élévation des sentiments ne se perdent point sans quelque conséquence pour les progrès et la perfection dans tous les genres d’imitation. Il y a bien de la différence entre jouer et sentir. C’est la différence de la courtisane qui séduit, à la femme tendre qui aime, et qui s’enivre elle-même et un autre. Madame votre mère n’a pas voulu fermer sa lettre sans y enfermer un petit mot de moi, et je ne me suis pas fait presser. Je m’acquitte, par l’intérêt que je prends ta vous, de tout ce que je devais à monsieur votre père. VI Lettre A La Même, A Varsovie. 1767. Il est fort difficile, mademoiselle, de vous donner un bon conseil! Je vois presque égalité d’inconvénients aux différents partis que vous avez à prendre. Il est sûr qu’on se gâte à une mauvaise école, et qu’il n’y a que des vices à gagner avec des comédiens vicieux. Il ne l’est pas moins que vous profiteriez plus ici spectatrice, qu’en quelque endroit que ce soit de l’Europe, actrice. Cependant, c’est le jugement, c’est la raison, c’est l’étude, la réflexion, la passion, la sensibilité, l’imitation vraie de la nature, qui suggèrent les finesses de jeu; et il y a des défauts grossiers dont on peut se corriger par toute la terre. Il suffit de se les avouer à soi-même et de vouloir s’en défaire. Je vous ai dit, avant votre départ pour Varsovie, que vous aviez contracté un hoquet habituel, qui revenait à chaque instant, et qui m’était insupportable, et j’apprends par de jeunes seigneurs qui vous ont entendue que vous ne savez pas vous tenir, et que vous vous laissez aller à un balancement de corps très-déplaisant. En effet, qu’est-ce que cela signifie? cette action est sans dignité. Est-ce que, pour donner de la véhémence à son discours, il faut jeter son corps à la tête? Il y a partout des femmes bien nées, bien élevées, qu’on peut consulter, et dont on peut apprendre la convenance du maintien et du geste. Je ne me soucierais de venir à Paris que dans le temps où j’aurais fait assez de progrès pour profiter des leçons des grands maîtres. Tant que je me reconnaîtrais des défauts essentiels, je resterais ignorée et loin de la capitale. Si l’intérêt se joignait encore à ces considérations, si, par une absence de quelques mois, je pouvais me promettre plus d’aisance, une vie plus tranquille et plus retirée, des études moins interrompues, plus suivies, moins distraites; si j’avais des préventions à détruire, des fautes à faire oublier, un caractère à établir, ces avantages achèveraient de me déterminer. Songez, mademoiselle, qu’il n’y aura que le plus grand talent qui rassure les comédiens de Paris sur les épines qu’ils redoutent de votre commerce; et puis le public, qui semble perdre de jour en jour de son goût pour la tragédie, est une difficulté également effrayante et pour les acteurs et pour les auteurs. Rien n’est plus commun que les débuts malheureux. Étudiez-vous, travaillez, acquérez quelque argent; défaites-vous des gros défauts de votre jeu, et puis venez ici voir la scène, et passez les jours et les nuits à vous conformer aux bons modèles. Vous trouverez bien quelques hommes de lettres, quelques gens du monde, prêts à vous conseiller; mais n’attendez rien des acteurs et des actrices. N’en est-ce pas assez pour elles du dégoût de leur état, sans y ajouter celui des leçons, au sortir du théâtre, dans les moments qu’elles ont destinés au plaisir ou au repos? Votre mère a été sur le point d’acheter des meubles, elle a loué un logement, il ne lui reste plus qu’à se conformer à vos vues, selon le parti que vous suivrez. Elle n’ira point se réinstaller chez votre oncle; cet homme est dans l’indigence, et serait plus à charge qu’utile. J’accepte vos souhaits, et j’en fais de très-sincères pour votre bonheur et vos succès. VII Lettre A La Même, A Varsovie. 1767. Quoi! mademoiselle, ce serait tout de bon, et en dépit de l’étourdissement de l’état, des passions et de la jeunesse, qu’il vous viendrait quelque pensée solide, et l’ivresse du présent ne vous empêcherait pas de regarder dans l’avenir! Est-ce que vous seriez malade? Auriez-vous perdu l’enthousiasme de votre talent? Ne vous en promettriez-vous plus les mêmes avantages? J’ai peu de foi aux conversions, et la prudence m’a toujours paru la bonne qualité la plus incompatible avec votre caractère. Je n’y comprends rien. Quoi qu’il en soit, si vous persistez à vouloir placer une somme à fonds perdus, vous pouvez me l’adresser quand il vous plaira. Je tâcherai de répondre à cette marque de confiance en vous cherchant quelque emploi avantageux et solide; comptez sur ma discrétion, comptez sur toute la bonne volonté de Mme Diderot. Nous y ferons tous les deux de notre mieux. Envoyez en même temps votre extrait baptistaire si vous l’avez, ou dites-nous sur quelle paroisse vous avez été baptisée, afin qu’on puisse se pourvoir de cette pièce qui constate votre âge et vos surnoms. Il n’y a presque aucune fortune particulière qui ne soit suspecte, et il m’a semblé que dans les plus grands bouleversements de finances, le roi avait toujours respecté les rentes viagères constituées sur lui. Je donnerais donc la préférence au roi, à moins que vous ne soyez d’une autre opinion. Mais je vois avec plaisir par votre lettre du jour de l’an que ce projet de vous assurer quelque revenu à tout événement, quoiqu’il soit bien sage, n’est point le tour de tête d’un bon moment, et que vous y persistez. Je vous en fais mon compliment; nous voilà donc tout prêts à vous servir, et moi en mon particulier un peu soulagé du reproche que je me faisais d’avoir peut-être donné lieu par mon silence et mon délai à la dissipation de votre argent, et rendu inutile une des meilleures vues que vous avez eues. Détachez-vous donc promptement de cet argent, qui est certainement dans les mains les moins sûres que je connaisse, les vôtres. Si je ne le tiens pas avant un mois d’ici, je ne compterai sur rien. La mère et l’enfant sont infiniment sensibles à vos souhaits et à votre éloge, elles seront très-heureuses toutes les fois qu’elles apprendront quelque chose d’agréable de vous. Vous savez, pour moi, que si l’intérêt que je prends à vos succès, à votre santé, à votre considération, à votre fortune, pouvait servir à quelque chose, il n’y aurait sur aucun théâtre du monde aucune femme plus honorée, plus riche et plus considérée. Notre scène française s’appauvrit de jour en jour; malgré cela, je ne vous invite pas encore à reparaître ici. Il semble que ce peuple devienne d’autant plus difficile sur les talents, que les talents sont plus rares chez lui; je n’en suis pas étonné, plus une chose distingue, plus on a de peine à l’accorder. L’impératrice de Russie a chargé quelqu’un ici de former une troupe française; aurez-vous le courage de passer à Pétersbourg et d’entrer au service d’une des plus étonnantes femmes qu’il y ait au monde! Réponse là-dessus. Je vous salue et vous embrasse de tout mon coeur. Sacrifiez aux grâces, et étudiez surtout la scène tranquille; jouez tous les matins pour votre prière la scène d’Athalie avec Joas, et pour votre prière du soir quelques scènes d’Agrippine avec Néron; dites pour bénédicité la scène première de Phèdre et de sa confidente, et supposez que je vous écoute; ne vous manierez point surtout. Il y a du remède à l’empesé, au raide, au rustique, au dur, à l’ignoble; il n’y en a point à la petite manière ni à l’afféterie. Songez que chaque chose a son ton. Ayez quelquefois de l’emphase, puisque le poëte en a. N’en ayez pas aussi souvent que lui, parce que l’emphase n’est presque jamais dans la nature; c’en est une imitation outrée. Si vous sentez une fois que Corneille est presque toujours à Madrid et presque jamais dans Rome, vous rabaisserez souvent ses richesses par la simplicité du ton, et ses personnages prendront dans votre bouche un héroïsme domestique, uni, franc, sans apprêt, qu’ils n’ont presque jamais dans ses pièces. Si vous sentez une fois combien la poésie de Racine est harmonieuse, nombreuse, filée, chantante, et combien le chant cadencé s’accorde peu avec la passion qui déclame ou qui parle, vous vous étudierez à nous dérober son extrême musique; vous le rapprocherez de la conversation noble et simple, et vous aurez fait un grand pas, un pas bien difficile. Parce que Racine fait toujours de la musique, l’acteur se transforme en un instrument de musique; parce que Corneille se guindé sans cesse sur la pointe des pieds, l’acteur se dresse le plus qu’il peut; c’est-à-dire qu’on ajoute au défaut des deux auteurs. C’est le contraire qu’il fallait faire. Voilà, mademoiselle, quelques préceptes que je vous envoie: bons ou mauvais, je suis sûr qu’ils sont neufs; mais je les crois bons. Garrick me disait un jour qu’il lui serait impossible de jouer un rôle de Racine, que ses vers ressemblaient à de grands serpents qui enlaçaient un acteur, et le rendaient immobile; Garrick sentait bien et disait bien. Rompez les serpents de l’un, brisez les échasses de l’autre. VIII Lettre A La Même, A Varsovie. 1768. J’apprends, mademoiselle, tous vos succès avec le plus grand plaisir; mais en cultivant votre talent tâchez aussi d’avoir des moeurs. Je n’ai point fait la commission en livres que vous m’aviez donnée, parce que j’ai toujours attendu que M. Dumolard me remît des fonds, ce qu’il ne se presse pas de faire. Je suis tellement accablé d’affaires, que je suis forcé de vous écrire à Varsovie comme si vous demeuriez à quatre pas de chez moi. Mon respect à madame votre mère. Encore une fois ce n’est pas assez que d’être grande actrice, il faudrait encore être honnête femme, j’entends comme les femmes le sont dans les autres états de la vie. Cela n’est pas bien rigoureux. Songez quelquefois à l’étrange contraste de la conduite de l’actrice avec les maximes honnêtes dispersées de temps en temps dans son rôle. Un rôle honnête fait par une actrice qui ne l’est pas me choque presque autant qu’un rôle de fille de quinze ans fait par une femme de cinquante. Bonjour, mademoiselle, portez-vous bien et comptez toujours sur mon amitié. IX Lettre A La Même, A Varsovie. 21 février 1768. J’ai reçu, mademoiselle, et votre lettre et celle qui servira à arranger votre compte avec M. Dumolard, et votre certificat de vie et la procuration très-ample que vous m’accordez pour traiter de vos affaires, et la lettre de 12,000 francs sur MM. Tourton et Baure. Comme cette lettre est à un mois et demi d’échéance, cela me donnera le temps de me retourner et de préparer un emploi sûr de votre argent. Vous êtes bien plus sage que je ne vous croyais, et vous me trompez bien agréablement. Je savais que le coeur était bon; pour la tête, je ne pensais pas que femme au monde en eût jamais porté sur ses épaules une plus mauvaise. Me voilà rassuré sur l’avenir; quelque chose qui puisse vous arriver, vous avez pourvu, pour vous et pour votre mère, aux besoins pressants de la vie. Je verrai M. Dumolard incessamment. Je souhaite que notre entrevue se passe sans, aigreur; j’en doute. Je ne prononce rien sur la droiture de M. Dumolard, mais je ne puis faire un certain cas d’un homme qui divertit à son propre usage un argent qui ne lui appartient pas. Ninon, manquant de pain, n’aurait pas fait ainsi. Je me hâte de vous tranquilliser. Hâtez-vous de me répondre sur les propositions que je vous fais au nom de M. Mitreski, chargé de former ici une troupe. Je me sers du mot propre, et vous savez, par le cas que je fais des grands talents, en quelque genre que ce soit, que mon dessein n’est pas de vous humilier. Si j’avais l’âme, l’organe et la figure de Quinault-Dufresne, demain je monterais sur la scène, et je me tiendrais plus honoré de faire verser des larmes au méchant même sur la vertu persécutée, que de débiter dans une chaire, en soutane et en bonnet carré, des fadaises religieuses qui ne sont intéressantes que pour les oisons qui les croient. Votre morale est de tous les temps, de tous les peuples, de toutes les contrées; la leur change cent fois sous une très-petite latitude. Prenez donc une juste opinion de votre état: c’est encore un des moyens d’y réussir. Il faut d’abord s’estimer soi-même et ses fonctions. Il est difficile de s’occuper fortement d’une chose qu’on méprise. J’aime mieux les prédicateurs sur les planches que les prédicateurs dans le tonneau. Voyez les conditions que l’on vous propose pour la cour de Pétersbourg. Pour appointements, 1,600 roubles, valant argent de France 8,000 francs; pour aller, mille pistoles, autant pour revenir. On se fournit les habits à la française, à la romaine et à la grecque; ceux d’un costume extraordinaire se prennent au magasin de la cour. On s’engage pour cinq ans. Il y a carrosse pour le service impérial seulement. Les gratifications sont quelquefois très-fortes, mais il faut, comme partout ailleurs, les mériter. Qu’aussitôt ma lettre reçue vous m’instruisiez de vos desseins, et que M. Mitreski sache s’il doit ou ne doit pas compter sur vous. Au cas que les 8,000 francs et le reste vous conviennent, faites deux lettres, à huit jours de date l’une de l’autre, dans l’une desquelles vous demanderez plus qu’on ne vous offre, et dans la seconde vous accepterez les offres qu’on vous a faites; envoyez-les toutes les deux à la fois. Je ne produirai d’abord que la première. Surtout expliquez-vous clairement; ni M. Mitreski ni moi n’avons rien pu comprendre aux précédentes. Bonjour, mademoiselle, vous voilà en bon train; persistez, je ferai, pour l’avancement de vos affaires ici tout ce qui dépendra de moi. X Lettre A La Même, A Dresde. 6 avril 1768. Ne vous arrêtez à Strasbourg que le moins que vous pourrez, mademoiselle, vos affaires demandent ici votre présence. J’ai reçu tout ce que vous m’avez envoyé. Je vous fais passer ces deux lettres qui vous auraient attendue ici trop longtemps. Je laisse en repos le Dumolard, avec lequel vous serez la maîtresse d’en user comme il vous plaira. Le sieur Baure n’ira pas en avant sans m’avoir vu. J’espère qu’après demain au plus tard votre argent sera placé. Je n’ai pu faire plus de diligence, parce que les rentes viagères sur le roi étaient fermées quand j’ai reçu vos fonds. J’ai laissé en l’air votre poursuite contre la cour de Saxe. Ce n’est pas que je n’aie bien pressenti vos vues, mais je crains que vous ne fassiez en ceci une fausse démarche, peut-être une folie qui vous attirerait à Paris un traitement encore plus fâcheux qu’à Dresde. Il ne faudrait qu’une plainte de l’ambassadeur à la cour de France. Vous n’avez pas bien pesé les choses. Ce n’est pas mauvaise volonté de la part de Mme Diderot, ni aucun éloignement à vous obliger en tout; mais son avis, qui me paraît bon, était que vous logiez un mois en hôtel garni; que là vous déposiez vos effets, et que vous nous donniez le loisir de chercher un appartement qui vous convienne; parti forcé par le moment, le terme de Pâques étant passé. Je vous écris à la hâte, je suis désolé de votre aventure; mais vous arrivez, nous nous verrons et nous consulterons sur vos affaires. Bonjour, mademoiselle. Un mot encore: ce n’est pas s’annoncer favorablement aux comédiens français que de faire liaison avec Aufresne (8) qui s’est séparé d’eux mécontent. Songez à cela, portez-vous bien, et arrivez. XI Lettre A La Même, A Dresde. 11 juillet 1768. Vous ne me persuaderez jamais, jamais, mademoiselle, que vous n’ayez pas attiré vous-même le désagrément qui vous est arrivé sur la route. Quand on veut être respectée des autres, il faut leur en donner l’exemple par le respect qu’on se porte à soi-même. Vous avez commis une autre indiscrétion, c’est d’avoir donné à cette aventure de la publicité par une poursuite juridique. Ne concevez-vous pas que c’est une nouvelle objection que vos ennemis ne manqueront pas de vous faire, si, par des événements qu’il est impossible de prévoir, vous étiez malheureusement forcée à revenir à votre état? Et puis vous vous réclamez de moi dans une circonstance tout à fait scandaleuse. Mon nom prononcé devant un juge ne peut alors donner meilleure opinion de vous et ne peut que nuire à la bonne opinion qu’on a de moi. J’ai touché les 200 livres de votre pension sur le roi. M. de Van-Eycken a payé le billet tiré sur lui, et M. Baure a accepté la lettre de change que vous savez. J’ai donc entre mes mains une bonne somme d’argent dont je disposerai comme il vous plaira. J’ai aussi le portrait de M. le comte et la copie du vôtre. Surtout, mademoiselle, ne parlez point de cet argent à madame votre mère. La pension que vous lui avez assignée lui sera exactement payée; mais si elle me savait un fonds, dissipatrice comme elle l’est, nous en serions perpétuellement harcelés, et bientôt il vous resterait peu de chose. J’attends toujours qu’on expédie le contrat de vos rentes viagères constituées sur le roi. Cela ne peut plus guère souffrir de délai. L’hôtesse de l’hôtel de la rue Saint-Benoît prétendait obliger votre mère à rester trois mois; il y a eu un procès que nous avons gagné. Soyez sage, soyez honnête, soyez douce; une injure répondue à une injure faite sont deux injures, et l’on doit être plus honteux de la première que de la seconde. Si vous ne travaillez pas sans relâche à modérer la violence de votre caractère, vous ne pourrez vivre avec qui que ce soit, vous serez malheureuse, et personne ne pouvant trouver le bonheur avec vous, les sentiments les plus doux qu’on aura conçus pour vous s’éteindront, et l’on s’éloignera d’une belle furie dont on s’ennuiera d’être tourmenté. Deux amants qui s’adressent des propos grossiers s’avilissent tous deux. Regardez toute querelle comme un commencement de rupture. À force de détacher des fils d’un câble, quelque fort qu’il soit, il faut qu’il se rompe. Si vous avez eu le bonheur de captiver un homme de bien, sentez-en tout le prix; songez que la douceur, la patience, la sensibilité sont les vertus propres de la femme, et que les pleurs sont ses véritables armes. Si vos yeux s’allument, si les muscles de vos joues et de votre cou se gonflent, si vos bras se raidissent, si les accents durs de votre voix s’élèvent, s’il sort de votre bouche des propos violents, des mots déshonnêtes, des injures grossières ou non, vous n’êtes plus qu’une femme de la halle, une créature hideuse à voir, hideuse à entendre, vous avez renoncé aux qualités aimables de votre sexe, pour prendre les vices odieux du nôtre. Il est indigne d’un galant homme de frapper une femme, il est plus mal encore à une femme de mériter ce châtiment. Si vous ne devenez pas meilleure, si tous vos jours continuent à être marqués par des folies, je perdrai tout l’intérêt que je prends à vous; présentez mon respect à M. le comte, faites son bonheur puisqu’il se charge du vôtre. XII Lettre A La Même, A Saltz-Vedel, Près Magdebourg. 16 juillet 1768. Vous avez écrit à madame votre mère une lettre aussi dure que peu méritée. Elle a gagné son procès. La Brunet ne me paraît pas une femme trop équitable. J’ai touché la pension sur le roi. J’ai reçu deux lettres de change de M. Fischer, l’une de 1,373 livres 18 sous 6 deniers sur MM. Tourton et Baure: elle est acceptée et sera payée le 9 du mois prochain; l’autre de 2,376 livres 1 sou 6 deniers sur M. de Van-Eycken qui est payée. Ces deux sommes font celle de 3,750 livres qui répondent à mille écus de Saxe. Je ferai faire votre bracelet par un M. Belle, de mes amis, dont je réponds pour le travail et pour la probité. Mais de deux choses l’une, c’est que le portrait est de beaucoup trop grand et qu’il en faudra supprimer presque jusqu’au chapeau, ce qui ne nuira à rien; l’autre, c’est que l’entourage du portrait et celui du chiffre seront bien mesquins en n’y mettant que cent louis. L’artiste, qui ne demande ni à vendre ni à gagner, prétend que, pour que ces bracelets soient honnêtes, il y faut consacrer 3,000 livres ou 1,000 écus. En ce cas, voyez ce que vous avez à faire. Faites-moi réponse là-dessus, et présentez mon respect à M, le comte. Tâchez, pour Dieu, de ne faire aucune folie ni l’un ni l’autre, si vous ne voulez pas en être châtiés l’un par l’autre. Aimez-vous paisiblement, et ne pervertissez pas la nature et la fin d’une passion qui est moins précieuse par les plaisirs qu’elle nous donne que par les maux dont elle nous console. Si vous vous déterminez à dépenser 1,000 écus à vos bracelets, il me restera 750 livres dont je disposerai comme il vous plaira. Soyez bien aimable, bien douce surtout et bien honnête. Tout cela se tient. Si vous négligez une de ces qualités, il sera difficile que vous ayez bien les deux autres. XIII Lettre A La Même, Chez M. Le Comte De Schullembourg, A Bordeaux. 10 septembre 1768. Mademoiselle, je ne saurais ni vous approuver ni vous blâmer de votre raccommodement avec M. le comte. Il est trop incertain que vous soyez faite pour son bonheur et lui pour le vôtre. Vous avez vos défauts, qu’il n’est jamais disposé à vous pardonner; il a les siens, pour lesquels vous n’avez aucune indulgence. Il semble s’occuper lui-même à détruire l’effet de sa tendresse et de sa bienfaisance. Je crois que de votre côté il faut peu de chose pour altérer votre coeur et vous porter à un parti violent. Aussi je ne serais pas étonné qu’au moment où vous recevrez l’un et l’autre ma belle exhortation à la paix, vous ne fussiez en pleine guerre. Il faut donc attendre le succès de ses promesses et de vos résolutions. C’est ce que je fais sans être indifférent sur votre sort. J’ai reçu votre procuration, elle est bien. Il me faut à présent un certificat de vie légalisé. Ne différez pas d’un instant à me l’envoyer. Je vous enverrai, par la voie que vous m’indiquerez, le portrait et les lettres de M. le comte. Cela serait coûteux par la poste. À la lecture de la défense que vous faites à votre mère de rien prendre sur les sommes dont je suis dépositaire, elle en est tombée malade. En effet, que voulez-vous qu’elle devienne et que signifie cette pension annuelle de 1,500 francs que vous prétendez lui faire, si vous en détournez la meilleure partie à votre propre usage? Si vous n’y prenez garde, il n’y aura de votre part qu’une ostentation qui ne tirera pas votre mère du malaise. Il ne s’agit que de calculer un peu pour vous en convaincre et vous amener à de la raison, si vous avez réellement à coeur le bonheur de votre mère. Comme vos intentions m’étaient expliquées de la manière la plus précise, je l’ai renvoyée à votre réponse, qu’elle attend avec la plus grande impatience. Je ne sais d’où vous vient cet accès de tendresse pour la Brunet, qui vous a déchirées toutes les deux chez le commissaire de la manière la plus cruelle et la plus malhonnête. Il n’y a rien de si chrétien que le pardon des injures. Un avis que je me crois obligé de vous donner, c’est que votre femme de chambre est en correspondance avec la dame Brunet; vous en ferez l’usage qu’il vous plaira. Comme vous n’avez pas pensé à me marquer votre adresse à Bordeaux, je vous écris à tout hasard. Autre chose; il n’y a plus de rentes viagères sur le roi; mais si votre argent était prêt, je le placerais à 6 pour 100 sur des fermiers-généraux, et le fonds vous resterait. C’est un service que je pourrais aussi rendre à M. le comte, mais il n’y aurait pas un moment à perdre. Je vous salue, mademoiselle. Je vous prie de présenter mon respect à M. le comte. Je voudrais bien vous savoir heureux l’un et l’autre. Je n’ai pas le temps de moraliser. Il est une heure passée, il faut que cette lettre soit à la grande poste avant qu’il en soit deux. Donnez attention, mademoiselle, aux petits états de reçus et de dépenses que je vous envoie, et jugez là-dessus de ce que vous avez à faire pour madame votre mère, qui est malade, inquiète et dans un besoin pressant de secours. Ainsi point de délai sur tous les objets de ma lettre; et tâchez d’être sensée, raisonnable, circonspecte, et de profiter un peu de la leçon du passé pour rendre l’avenir meilleur. XIV Lettre A La Même, Chez M. Jambellant, Marchand Sellier, Rue Porte-Basse, A Bordeaux. 21 novembre 1768. Je vais, mademoiselle, répondre à vos deux dernières lettres. Je suis charmé que vos dernières petites commissions aient été faites à votre gré. Je n’ai point traité votre oncle trop durement. Tout homme qui s’établira chez une femme, qui y boira, mangera, qui en sera bien accueilli, et qui, au moment où cette femme ne se trouvera plus en état de lui rendre les mêmes bons offices, la calomniera, la brouillera avec sa fille, et l’exposera à tomber dans l’indigence, est un indigne qui ne mérite aucun ménagement. Ajoutez à cela le mépris qu’il a dû m’inspirer par ses mensonges accumulés. Quand on est assez méchant pour faire une noirceur, il ne faut pas avoir la lâcheté de la nier. Votre mère ne voit point, n’a point vu la dame Traas; elle n’a reçu de compagnie que celle que votre oncle lui a donnée, et il est faux qu’elle soit raccommodée avec lui. M. Roger, qui vous est attaché, qui vous sert, qui ne demande pas mieux que d’être utile à votre mère, également maltraité dans le libelle de votre oncle, n’a eu que le ressentiment qu’il devait avoir, et, à son âge, ressentir et se venger, c’est presque la même chose. Bref, mademoiselle, je ne saurais souffrir les gens à ton mielleux et à procédés perfides. Si vous eussiez donné un peu plus d’attention à la lettre qu’il vous a écrite, vous y eussiez reconnu le tour platement ironique, qui blesse plus encore que l’injure. On a fait toutes les démarches nécessaires pour préparer à sa fille un avenir moins malheureux; il s’y est opiniâtrement refusé. Il a mieux aimé la garder et la sacrifier à ses prétendus besoins domestiques. Vous voilà quitte de ce côté, envers vous-même et envers votre nièce. Vous avez un autre pauvre parent qui s’appelle Massô, qu’on dit honnête homme, et qui se recommande à votre commisération. Le secours le plus léger lui servirait infiniment. Voyez si vous voulez faire quelque chose pour lui; ce sera une bonne action une fois faite. J’ai fait passer à votre oncle la dernière lettre que vous lui avez écrite, mais il me reste entre les mains un gros paquet à son adresse, que j’ai retenu jusqu’à ce que vous fussiez instruite de ses procédés, et que vous m’apprissiez l’usage que j’en devais faire. Vous ne m’avez rien répondu sur ce point, et le paquet tout cacheté est encore sur ma table, tout prêt ou à vous retourner ou à aller à votre oncle, comme vous le jugerez à propos. Ne m’oubliez jamais auprès de M. le comte. Le meilleur moyen que j’aie de reconnaître ses marques d’estime, c’est de vous prêcher son bonheur. Faites tout, mademoiselle, pour un galant homme qui fait tout pour vous. Songez que vous êtes moins maîtresse de vous-même que jamais, et que la vivacité la plus légère et la moins déplacée serait ou prendrait le caractère de l’ingratitude. Il sent trop délicatement pour déparer ses bienfaits; vous avez de votre côté un tact trop fin pour ne pas sentir combien votre position actuelle exige de ménagement. Une femme commune se croirait affranchie, et vous serez cette femme-là si vous ne concevez pas que c’est de cet instant tout juste que commence votre esclavage. Il peut y avoir des peines pour vous, il ne doit plus y en avoir pour lui. Il a acquis le droit de se plaindre, même sans en avoir de motif, vous avez perdu celui de lui répondre, même quand il a tort, parce qu’il vaut mieux souffrir que de soupçonner son coeur. Je n’oserais approuver vos tentatives au théâtre, je ne vois pas un grand avantage à réussir, et je vois un inconvénient bien réel à manquer de succès. Ce que vous perdrez dans l’esprit de M. le comte par le défaut de succès est bien au-dessus de ce que vous y gagnerez par des applaudissements. Mademoiselle, ne vous y trompez pas; malgré qu’il en ait, un refus du public ou du tripot fera effet sur lui. C’est ainsi que l’homme est bâti. Je ne suis point surpris de son ennui dans une ville où il y a si peu de convenances avec son coeur, son caractère et ses qualités personnelles. S’il m’offre l’occasion de lui être utile, vous ne doutez pas que je ne sois très-heureux de la saisir. Tout ce que vous prévoyez de son sort me paraît bien pensé, et je ne le lui dissimulerai pas. Au reste, je garderai le silence sur tout ceci avec madame votre mère. Je n’insistais à placer sur sa tête et la vôtre que par une crainte qui nous aurait été commune, c’est son pitoyable état dans le cas où elle aurait eu le malheur de vous survivre; mais, puisque vous lui voyez une planche assurée dans ce naufrage, je n’ai plus rien à vous objecter, et les choses seront arrangées selon votre désir. Je vous salue et vous embrasse. L’ordre que vous commencez à mettre dans vos affaires, et le coup d’oeil, le premier peut-être que vous ayez jeté de votre vie sur l’avenir, me donne bonne, meilleure opinion de votre tête; soyez sage, et vous serez heureuse. XV Lettre A La Même. 1769. Je ne saurais vous dire combien je suis satisfait de la manière dont vous en usez avec madame votre mère. Si vous étiez là, je vous embrasserais de tout mon coeur, car j’aime les enfants qui ont de la sensibilité et de l’honnêteté. Vous la mettez au courant de ses affaires. Quinze cents francs nets sont plus que suffisants pour lui faire une vie aisée. Je lui viens de déclarer même avec un peu de dureté qu’elle n’obtiendra rien ni de vous ni de moi au delà de cette somme, et que s’il arrive que par mauvais arrangement, esprit de dissipation, ou autrement, elle se constitue dans de nouvelles dettes, ce sera tant pis pour elle; j’espère qu’elle y regardera. Votre oncle, permettez que je vous le dise, est un fieffé maroufle qui s’est mis en tête de la brouiller avec vous du moment où on lui a déclaré qu’elle n’était plus en état de le nourrir. Il lui reproche des dépenses qu’elle n’a faites que pour lui, des sociétés ou qu’elle n’a point eues, ou qu’il lui a menées lui- même. J’ai été profondément indigné de la lettre qu’il vous a écrite; c’est un ingrat. Celle où il vous fait juge de ses procédés et de ceux de votre mère est un insolent persiflage qui ne mérite de votre part que le silence ou la réponse la plus verte. Il vint chez moi, il y a quelques jours; je lui reprochai la noirceur qu’il y avait à brouiller avec une fille une mère qui l’avait comblé d’amitié. Il s’en défendit; il entassa mensonges sur mensonges; je lui mis votre lettre, ou plutôt celle qu’il vous avait écrite, sous le nez; il resta confondu, il balbutia, et tandis qu’il balbutiait, je le pris par les épaules, et le chassai comme un gueux. Vous eûtes pitié de sa fille, votre nièce, et vous laissâtes des nippes, du linge et quelque argent pour faciliter son entrée dans un couvent. L’argent a été mangé, les nippes vendues, et la pauvre créature est sans vêtements, sans pain, sans ressources, exposée à mourir de faim dans une chambre où on l’enferme toute seule. Cet état misérable et les suites qu’il peut amener me déchirent l’âme. Ce n’est pas le père, qu’il faut abandonner au sort qu’il mérite, ce n’est pas la mère, qui ferme cruellement les yeux sur la misère de son enfant, qu’il faudrait soulager; c’est cette enfant. Mademoiselle, faites une bonne action, faites une action que vous puissiez vous rappeler toute votre vie avec satisfaction. Tendez la main à cette enfant. Il ne faut sacrifier à cela que ce qu’un domino un peu orné pourrait vous coûter pour un bal de parade. Privez-vous d’une partie de plaisir, d’un ajustement, d’une fantaisie coûteuse, et votre nièce vous devra la vie, l’honneur, le bonheur de sa vie. Si vous joignez cette bonne action au bon procédé que vous avez avec votre mère, vous serez vraiment respectable à mes yeux, plus respectable que bien des femmes fières de la régularité de leurs moeurs, et qui croient avoir tout fait quand elles se sont sauvées de la galanterie. Présentez mon respect à M. le comte, faites son bonheur, puisqu’il veut bien se charger de faire le vôtre. Je vous salue et vous embrasse de tout mon coeur. Nous nous réjouirons toujours de vos succès. XVI Lettre A La Même. 10 Février 1769. Vous voilà, mademoiselle, suffisamment garantie contre tous les événements fâcheux de la vie. Vous êtes en jouissance d’un revenu honnête dont rien ne peut vous priver. Je sais très-bien quelle est la vie que le bonheur et la raison devraient vous dicter, mais je doute qu’il soit dans vos vues et votre caractère de vous y soumettre. Plus de spectacles, plus de théâtre, plus de dissipations, plus de folies. Un petit appartement en bon air et en quelque recoin tranquille de la ville, un régime sobre et sain, quelques amis d’un commerce sûr, un peu de lecture, un peu de musique, beaucoup d’exercice et de promenade; voilà ce que vous voudriez avoir fait lorsqu’il n’en sera plus temps. Mais laissons cela; nous sommes tous sous la main du destin qui nous promène à son gré, qui vous a déjà bien ballottée, et qui n’a pas l’air de vous accorder sitôt le repos. Vous êtes malheureusement un être énergique, turbulent, et l’on ne sait jamais où est la sépulture de ces êtres-là. Qui vous eût dit, à l’âge de quatorze ans, tous les biens et tous les maux que vous avez éprouvés jusqu’à présent, vous n’en auriez rien cru. Le reste de votre horoscope, si on pouvait vous l’annoncer, vous semblerait tout aussi incroyable, et cela vous est commun avec beaucoup d’autres. Une petite fille allait régulièrement à la messe en cornette plate, en mince et légère siamoise; elle était jolie comme un ange, elle joignait au pied des autels les deux plus belles menottes du monde. Cependant un homme puissant la lorgnait, en devenait fou, en faisait sa femme; la voilà riche, la voilà honorée; la voilà entourée de tout ce qu’il y a de grand à la ville, à la cour, dans les sciences, dans les lettres, dans les arts; un roi la reçoit chez lui et l’appelle maman (9). Une autre, en petit juste, en cotillon court, faisait frire des poissons dans une auberge; de jeunes libertins relevaient son cotillon court par derrière, et la caressaient très-librement. Elle sort de là; elle circule dans la société, et subit toutes sortes de {corr|métamorphosos|métamorphoses}} jusqu’à ce qu’elle arrive à la cour d’un souverain. Alors toute une capitale retentit de son nom; toute une cour se divise pour et contre elle; elle menace les ministres d’une chute prochaine, elle met presque l’Europe en mouvement (10). Et qui sait tous les autres ridicules passe-temps du sort? Il fait tout ce qu’il lui plaît. C’est bien dommage qu’il lui plaise si rarement de faire des heureux. Si vous êtes sage, vous laisserez au sort le moins de lisières que vous pourrez, vous songerez de bonne heure à vivre comme vous voudriez avoir vécu. À quoi servent toutes les leçons sévères que vous avez reçues, si vous n’en profitez pas? Vous êtes si peu maîtresse de vous-même! Entre toutes les marionnettes de la Providence, vous êtes une de celles dont elle secoue le fil d’archal qui l’accroche d’une manière si bizarre que je ne vous croirai jamais qu’où vous êtes, et vous n’êtes pas à Paris, et vous n’y serez peut-être pas sitôt. Il est bien honnête à vous de me proposer de me faire graver, presque aussi honnête qu’il serait vain à moi de l’accepter; mais c’est une affaire faite. Un artiste (11), que j’avais obligé et qui m’estimait, me dessina, me fit graver et graver supérieurement, et m’envoya la planche avec une cinquantaine d’épreuves. Ainsi l’on vous a coupé l’herbe sous les pieds. Bonjour, mademoiselle, portez-vous bien, usez de circonspection, ne corrompez pas vous-même votre propre bonheur, et croyez que la vraie récompense de celui qui mérite de nous obliger est dans les petits services mêmes qu’il nous rend. XVII Lettre A La Même. 24 mars 1769. Je vous suis infiniment obligé, mademoiselle, de l’énorme jambon que vous m’avez envoyé. Il ne sera pas mangé sans boire à votre santé avec madame votre mère. Cultivez vos talents, je ne vous demande pas les moeurs d’une vestale, mais celles dont il n’est permis à personne de se passer: un peu de respect pour soi- même. Il faut mettre les vertus d’un galant homme à la place des préjugés auxquels les femmes sont assujetties. Méfiez-vous de la chaleur de votre tête qui sans cela vous mènera souvent trop loin, et du premier mouvement de votre coeur facile qui vous conseillera de bonnes actions indiscrètes. Si vous vous donnez le temps de la réflexion, vous ne ferez jamais le mal, et vous ne ferez que le bien qui convient à votre situation; vous ne serez jamais méchante et vous serez bonne avec juste mesure. Je prêche l’économie à votre mère tant que je puis, mais l’économie est entre les autres vertus une chose de caractère et d’habitude; cela ne se prend pas en un moment. XVIII Lettre A La Même. 11 mai 1769. Je suis bien aise que vous ayez débuté avec succès, car il n’y a guère que des applaudissements continus qui puissent dédommager de la fatigue et des dégoûts de votre état. Mon dessein n’est pas de vous décourager ni de flétrir un moment heureux; mais songez, mademoiselle, qu’il y a bien de la différence entre le public de Bordeaux et le public de Paris. Combien n’avez-vous pas entendu dire d’une femme qui chantait en société et qui même chantait fort bien qu’elle était au-dessus de la Le Maure? Quelle différence cependant, lorsque, placée l’une à côté de l’autre sur les planches, on venait à les comparer! C’est ici, en scène avec Mlle Clairon ou Mlle Dumesnil, que je voudrais que vous eussiez obtenu de notre parterre les éloges que l’on vous donne à Bordeaux. Travaillez donc, travaillez sans cesse; jugez-vous sévèrement, croyez-en moins aux claquements de mains de vos provinciaux qu’au témoignage que vous vous rendrez à vous-même. Quelle confiance pouvez-vous avoir dans les acclamations de gens qui restent muets dans les moments où vous sentez vous-même que vous faites bien, car je ne doute point que cela ne vous soit arrivé quelquefois? Perfectionnez-vous surtout dans la scène tranquille. Ménagez votre santé; faites-vous respecter, montrez-vous sensible aux procédés honnêtes. Recevez-les même quand ils vous seront dus comme si l’on vous faisait grâce en vous les accordant. Mettez-vous au-dessus de l’injure et n’y répondez jamais. Les armes de la femme sont la douceur et les grâces, et l’on ne résiste point à ces armes-là. M. le duc d’Orléans ne prend rien à fonds perdu, même de ceux qui vivent dans son intimité. Mme et Mlle Diderot sont tout à fait sensibles à vos succès et à votre souvenir. XIX Lettre A La Même. 15 juillet 1769. Toutes vos affaires, mademoiselle, sont dans le meilleur ordre; n’ayez, je vous prie, aucune inquiétude sur la sûreté de vos fonds. J’en ai usé pour vous comme j’aurais fait pour moi-même, et, lorsque vous serez de retour à Paris et que je vous remettrai vos titres, vous verrez que je me serais bien gardé d’aventurer une somme assez considérable sur la tête de ma fille, si cet emploi ne m’avait pas semblé plus avantageux et plus solide qu’aucun autre. Dormez tranquillement; pour que vous souffrissiez quelque chose, il faudrait que l’État se bouleversât de fond en comble. Jusqu’à présent les rentes viagères ont été sacrées. Le gouvernement n’ignore pas qu’il est dépositaire, en cette partie, de toute la fortune de ceux qui ont eu confiance en lui, et qu’en trompant cette confiance il réduirait un million de citoyens à la mendicité; ce qu’il n’a jamais fait et ce qu’il ne fera point. C’est son intérêt. C’est sous peine de ruiner absolument son crédit. Celui que j’avais chargé de toucher vos rentes a égaré votre certificat de vie. Aussitôt ma lettre reçue, ayez la bonté de m’en envoyer une autre. Le plus tôt sera le mieux. Travaillez, ne vous contentez pas de vos succès, prêtez moins l’oreille à ceux qui vous applaudissent qu’à ceux qui vous critiquent. Les applaudissements vous laisseront où vous en êtes; les critiques, si vous en profitez, vous corrigeront de vos défauts et perfectionneront votre talent. Mettez à profit leur mauvaise volonté. Adoucissez votre caractère violent, sachez supporter une injure; c’est le meilleur moyen de la repousser. Si vous répondez autrement que par le mépris, vous vous mettrez sur la même ligne que celui qui vous aura manqué. Surtout mettez tout en oeuvre pour vous rendre agréable à vos associés. Je vous ai tant prêchée sur les moeurs, et ma morale est si facile à suivre, qu’il ne me reste plus rien à vous dire là-dessus. Notes. (1) Voir la fable XXIX: Le Philosophe et sa femme. (2) Cette lettre a été certainement écrite au sortir de la répétition générale du Philosophe sans le savoir, qui eut lieu le 30 novembre 1763, devant M. de Sartine et d'autres magistrats. Voir à ce sujet la Correspondance littéraire de Grimm, du 15 décembre 1765. (3) Le Monnier a publié en 1765 un Dialogue sur la raison humaine que nous n'avons pu nous procurer. Il le refit sur les conseils de Diderot et le replaça dans ses Fables, Contes et Épîtres, sous le titre de: Le Fils ingrat. La prose a disparu, et deux demoiselles de Saint-Cyr ont remplacé les deux enfants de choeur de la première version. (4) La suscription porte: Au château de Couterne, près Alençon. (5) La famille Volland. (6) Inédite. Communiquée par M. Alfred Sensier. (7) Inédite. Communiquée par M. J. Desnoyers, de l'Institut. La suscription porte: À monsieur l'abbé Le Monnier, curé de Montmartin, près Carentan. (8) Aufresne, refusé comme sociétaire après son début au Théâtre-Français, mérita les applaudissements de Frédéric à Berlin, et ceux de Catherine à Pétersbourg. Sa fille a écrit quelques pièces pour le théâtre de l'Ermitage. (9) Mme Geoffrin. (10) Mme Du Barry. (11) Greuze. Source: http://www.poesies.net