Essai Sur La Vie De Sénèque Et Sur Les Règnes De Claude Et De Néron. Par Denis Diderot. (1713-1784) I Lucius Annaeus Séneque naquit à Cordoue, ville célebre de l'Espagne ultérieure, aggrandie, sinon fondée, par le préteur Marcellus, l'an de Rome 585, colonie patricienne qui donna des citoyens, des sénateurs, des magistrats à la république, privilége accordé aux provinces de l'empire qui en jouissoient encore sous le regne d'Auguste. Le surnom d'Annaea, que portoit la famille, signifie ou la vieille famille ou la famille des vieillards, des bonnes gens, dont la rencontre étoit d'un heureux augure. On appelloit ibrides les enfans d'un pere étranger ou d'une mere étrangere: c'étoient des especes de citoyens bâtards, dont le vice de la naissance se réparoit par le mérite, les services, les alliances, la faveur ou la loi. La famille Annaea fut-elle espagnole ou hybride? On l'ignore. Le pere, ou même l'aïeul de Séneque, fut de l'ordre des chevaliers. La premiere illustration de ce nom ne remonte pas au- delà, et les séneques étoient du nombre de ceux qu'on appelloit hommes nouveaux. Le pere se distingua par ses qualités personnelles et par ses ouvrages. Il avoit recueilli les harangues grecques et latines de plus de cent orateurs fameux sous le regne d'Auguste, et ajouté à la fin de chacune un jugement sévere. Des dix livres de controverses qu'il écrivit, il nous en est parvenu environ la moitié, avec quelques fragmens des cinq derniers. Sa mémoire étoit prodigieuse: il pouvoit répéter jusqu'à deux mille mots, dans le même ordre qu'il les avoit entendus. Sa réflexion sur la dignité de l'art oratoire, dont le chevalier romain Blandus donna le premier des leçons, fonction qui jusqu'alors n'avoit été exercée que par des affranchis, est très sensée: «je ne conçois pas, dit-il, comment il est honteux d'enseigner ce qu'il est honnête d'apprendre.» soit que la plaisanterie des républicains en général ait quelque chose de dur, soit que Séneque le pere fût d'une humeur caustique, un jour il entre dans l'école du professeur en éloquence Cestius, au moment où il se disposoit à réfuter la miloniene. Cestius, après avoir jetté sur lui-même un regard de complaisance selon son usage, dit: " si j'étois gladiateur, je serois Fuscius; pantomime, Batyle; cheval, Mélission. Et comme tu es un fat, ajouta Séneque, tu es un grand fat. On éclate de rire. On cherche des yeux l'écervelé qui a tenu ce propos. Les éleves s'assemblent autour de Séneque et le supplient de ne pas tourmenter leur maître. Séneque y consent, à la condition que Cestius déclarera juridiquement que Ciceron étoit plus éloquent que lui, aveu qu'on n'en put obtenir. On citoit Séneque le pere parmi les bons déclamateurs de son temps. Les noms de déclamateurs et de sophistes n'avoient point alors l'acception défavorable qu'on y attacha depuis, et que nous y attachons. La déclamation étoit une espece d'apprentissage de l'éloquence appliquée à des sujets anciens ou fictifs; une gymnastique, où l'athlete essayoit des forces qu'il devoit employer dans la suite aux choses publiques; une introduction à l'art oratoire, comme les héroïdes en étoient une à l'art dramatique. Peu de temps après, ce fut la ressource d'un goût national qui, au défaut d'objets importants, s'exerçoit sur des frivolités; un besoin de pérorer qu'on satisfaisoit, sans se compromettre; le premier pas vers la corruption de l'éloquence, qui commençoit à perdre de sa simplicité, de sa grandeur, et à prendre le ton emphatique de l'école et du théatre. Nous entendons aujourd'hui par déclamateurs la même sorte d'energumenes, contre laquelle Pétrone se déchaîne avec tant de véhémence à l'entrée de son roman satyrique: «ces gens, dit-il, qui crient sur la place: citoyens, c'est à votre service que j'ai perdu cet oeil, donnez-moi un conducteur qui me ramene dans ma maison; car ces jarrets, dont les muscles ont été coupés, refusent le soutien au reste de mon corps». II Helvia ou Helbia, mere de Séneque, étoit espagnole d'origine. Le grandpere de Séneque avoit été marié deux fois. Helvia étoit du premier lit, sa soeur du second; leur pere étoit vivant, et résidoit en Espagne: elles avoient été élevées dans une maison austere, où l'on se conformoit aux moeurs anciennes. Helvia étoit instruite; son pere lui avoit donné une bonne teinture des beaux arts. La mere de Cicéron étoit de la même famille, et portoit le même nom, deux fois illustrée, l'une par la naissance du premier des orateurs; l'autre par la naissance du premier des philosophes romains. La soeur d'Helvia jouit de la réputation la plus intacte, et obtint le plus grand respect pendant un séjour de seize ans en Egypte, chez un peuple médisant et frivole. Elle perdit en mer son époux, oncle de Séneque: au milieu de la tempête, dans l'horreur d'un naufrage prochain, sur un vaisseau sans agrèts, la crainte de la mort ne la sépara point du cadavre de son époux, qu'elle porta à travers les flots, moins occupée de son salut que de ce précieux dépôt. Séneque parle de ce fait comme témoin oculaire. III Marcus Annaeus, époux d'Helvia, vint à Rome sous le regne d'Auguste, quinze ou seize ans avant la mort de ce prince. Peu de temps après, Helvia s'y rendit avec sa soeur et ses trois enfants, Marcus Novatus l'aîné, qui prit dans la suite le nom de Junius Gallion qui l'adopta; Lucius Annaeus, le cadet, dont nous écrivons la vie; et Lucius Annaeus Méla, le plus jeune. Ils furent mariés tous les trois: Junius Gallion eut une fille appellée Novatilla; Séneque en parle, dans sa consolation à Helvia, comme d'un enfant charmant. Gallion fut proconsul en Achaïe, et c'est à son tribunal que des juifs fanatiques traînerent S Paul. «si cet homme, leur dit-il, etc.» ce discours est un modele à proposer aux magistrats en pareille circonstance. Jusques-là Gallion a parlé et s'est conduit en homme sage: mais lorsqu'il souffre tranquillement que les grecs gentils, qui haïssoient les juifs, se jettent sur Sosthenes, grand-prêtre de la synagogue, et le maltraitent en sa présence, il oublie sa fonction; il devoit ajouter, ce me semble: «disputez tant qu'il vous plaira; mais point de coups: le premier qui frappera, je le fais saisir et mettre au cachot». IV Lucius Annaeus Séneque étoit d'un tempérament délicat, et sa mere ne le conserva que par des soins assidus: il fut toute sa vie incommodé de fluxions, et tourmenté, dans sa vieillesse, d'asthme, d'étouffements ou de palpitations; car l'expression suspirium , dont il se sert au défaut d'un mot grec, convient également à ces trois maladies. «le suspirium , dit-il, est court, l'accès n'en dure guere plus d'une heure, mais il ressemble à l'ouragan: des maladies que j'ai toutes éprouvées, c'est la plus fâcheuse». Il étoit maigre et décharné: cette légere disgrace de la nature lui sauva la vie dans un âge plus avancé; et je ne doute point qu'il n'ait fait allusion à cette circonstance dans une de ses lettres, où il dit que «la maladie a quelquefois prolongé la vie à des hommes qui ont été redevables de leur salut aux signes de mort qui paroissoient en eux». V Caligula, ennemi de la vertu et jaloux des talents, avoit sur- tout de la prétention à l'éloquence: il fut tenté de faire mourir Séneque au sortir d'une plaidoirie où celui-ci avoit été fort applaudi. Caligula eût épargné un crime à Néron, sans une courtisane, à laquelle il confia son atroce projet: «ne voyez-vous pas, lui dit cette femme, que cet avocat tombe de consomption? Et pourquoi ôter la vie à un moribond-» dans le nombre de ces femmes qui naissent pour le malheur des peuples, la honte des regnes, et qui ont conseillé le forfait tant de fois, en voilà donc une qui le prévient. Monstre aussi inconséquent qu'insensé, tu affectes le mépris pour les ouvrages de Séneque, tu les appelles des amas de gravier sans ciment, (...); et tu veux le faire mourir! Peu s'en fallut que ce critique sublime, condamnant à l'oubli les noms d'Homere, de Virgile et de Tite-Live, ne fît enlever des bibliotheques les ouvrages et les statues des deux derniers. VI une excessive frugalité et des études continues acheverent de détruire la santé de Séneque. Annaeus Méla fut pere du poète Lucain, de cet enfant, neveu du philosophe Séneque, qui devoit un jour, dit Tacite, soutenir si dignement la splendeur du nom. ô Tacite! ô censeur si rigoureux des talents et des actions, est-ce ainsi que vous avez dû parler de la Pharsale, après avoir lu l'Enéide? Vous traitez avec le dernier mépris les conspirateurs de Pison, et vous faites grace à un délateur de sa mere. Si vous donnez le nom de monstre à Néron devenu parricide par la crainte de perdre l'empire, quel nom donnerez-vous à Lucain, qui devient également parricide par l'espoir de sauver sa vie. Je ne méprise pas Lucain comme poète; mais je le déteste comme homme. VII je ne sais si les égards des cadets pour les aînés étoient d'usage dans toutes les familles, ou particuliers à celle des séneques; mais on remarque dans le philosophe un grand respect pour son frere Junius Gallion, qu'il appelle son maître; titre accordé, soit à la reconnoissance des soins qu'il avoit eus de sa premiere éducation, soit à la simple natu-majorité, si souvent représentative de l'autorité paternelle. Tacite ne nous donne ni une opinion très avantageuse, ni une idée très défavorable de Méla. Il s'abstint des honneurs par l'ambition des richesses. Il resta chevalier romain, se promit plus de crédit de l'administration des biens du prince, que de l'exercice de la magistrature, et préféra la fonction d'intendant du palais, ou de publicain, au titre de consulaire. Trop d'ardeur à recueillir la fortune de son fils, Lucain, après sa mort, souleva contre lui Fabius Romanus, intime ami du poète. Romanus contrefait des lettres, sur lesquelles le pere et le fils sont supçonnés d'être les complices de Pison. Ces lettres sont présentées à Méla par ordre de Néron, avide de ses richesses. Méla, à qui l'expérience de ces temps avoit appris quel étoit le but, et quelle seroit la fin de cette affaire, la termina par le moyen le plus court et le plus usité; ce fut de se faire couper les veines. Il mourut de la même mort que son frere, avec autant de courage, mais avec moins de gloire; laissant par son testament de grandes sommes à Tigellin et à Capiton son gendre, afin d'assurer le reste à ses héritiers légitimes. Si la liaison du poète Lucain, avec un scélerat tel que Romanus, vous surprend; si vous ne pouvez supposer que Lucain, qu'un homme d'une aussi grande pénétration, se soit aussi grossiérement trompé dans le choix d'un ami, ni que la conformité de caracteres les ait attachés l'un à l'autre; interrogez les mânes d'Acilia. Viii Annaeus Méla auroit été aussi un homme d'un mérite distingué, s'il étoit permis d'en croire un pere qui parle à son fils; ses éloges ne sont quelquefois que des conseils adroitement déguisés. Le pere de Séneque écrit à son fils Méla: «vous avez la plus grande aversion pour les fonctions civiles et pour la bassesse des démarches, etc.» Ix Séneque arrive à Rome sous Auguste: il étoit dans l'âge d'adolescence au temps où les rites judaïques et egyptiens furent proscrits, la cinquieme année du regne de Tibere. Il dit avoir observé cette flamme ou comete, dont l'apparition précéda la mort d'Auguste. Ainsi il entendit parler la langue latine dans sa plus grande pureté: ce n'est point un auteur de la basse latinité; il écrivit avant les deux Plines, Martial, Stace, Silius Italicus, Lucain, Juvénal, Quintilien, Suétone et Tacite. La latinité n'a commencé à s'altérer que cent ans après lui. Il y a le style du siecle, de la chose, de la possession, de l'homme: le nôtre n'est pas celui du regne de Louis Xiv, cependant le françois que nous parlons, n'est pas corrompu; Fontenelle écrit purement, sans écrire comme Bossuet ou Fénelon. Séneque se fit un style propre au goût de ses contemporains, et à l'usage du barreau. X Séneque, le pere, eut de la réputation, et acquit de la fortune: il vit les dernieres années du regne de Tibere. Il avoit servi de maître en éloquence à son fils, c'est du moins l'opinion de Juste- Lipse. Cet art étoit alors sur son déclin: et comment ce grand art qui demande une ame libre, un esprit élevé, se soutiendroit-il chez une nation qui tombe dans l'esclavage? La tyrannie imprime un caractere de bassesse à toutes les sortes de productions; la langue même n'est pas à couvert de son influence: en effet est-il indifférent pour un enfant d'entendre autour de son berceau, le murmure pusillanime de la servitude, ou les accents nobles et fiers de la liberté? Voici les progrès nécessaires de la dégradation: au ton de la franchise qui compromettroit, succede le ton de la finesse qui s'enveloppe, et celui-ci fait place à la flatterie qui encense, à la duplicité qui ment avec impudence, à la rusticité grossiere qui insulte sans ménagement, ou à l'obscurité qui voile l'indignation. L'art oratoire ne pourroit même durer chez des peuples libres, s'il ne s'occupoit de grandes affaires, et ne conduisoit pas aux premieres dignités de l'etat. Ne cherchez la véritable éloquence que chez les républicains. XI Séneque qui avoit fait ses premieres études sous les dernieres années d'Auguste, et plaidé ses premieres causes sous les premieres années de Tibere et de Caligula, quitte le barreau et se livre à la philosophie avec une ardeur que la prudence de son pere ne put arrêter. Je dis la prudence; car un pere tendre, qui craint pour son enfant, le détournera toujours d'une science qui apprend à connoître la vérité et qui encourage à la dire, sous des augures qui vendent le mensonge, sous des magistrats qui le protegent, et sous des souverains qui détestent la philosophie, parcequ'ils n'ont que des choses fâcheuses à entendre du défenseur des droits de l'humanité: dans un temps où l'on ne sauroit prononcer le nom d'un vice, sans être soupçonné de s'adresser au ministre ou à son maître, le nom d'une vertu, sans paroître rabaisser son siecle, par l'éloge des moeurs anciennes, et passer pour satyrique ou frondeur; rappeller un forfait éloigné, sans montrer du doigt quelque personnage vivant, une action héroïque, sans donner une leçon, ou faire un reproche. A des époques plus voisines de nos temps, vous n'eussiez pas dit qu'il n'avoit manqué à tel grand, qu'un Tibere pour être un Séjan; à telle femme, qu'un Néron pour être une Poppée, sans donner lieu aux applications les plus odieuses: que faire donc alors? S'abstenir de penser; non, mais de parler et d'écrire. XII le pere de Séneque fit d'inutiles efforts, pour arracher son fils à la philosophie: Séneque se lia avec les personnages de son temps les plus renommés par l'étendue de leurs connoissances et l'austérité de leurs moeurs, le stoïcien Attale, le pithagorisant Socion, l'eclectique Fabianus Papirius, et Démétrius le cynique. Quand il entendoit parler Attale contre les vices et les erreurs du genre humain, il le regardoit comme un être d'un ordre supérieur. «Attale, dit Séneque, se disoit roi, et je le trouvois plus qu'un roi, puisqu'il faisoit comparoître les rois au tribunal de sa censure. J'avois pitié du genre humain en l'écoutant». Le pithagorisant Socion le détermina à s'abstenir de la chair des animaux, régime dont sa santé s'accommodoit fort bien: mais, à l'expulsion des cultes étrangers, dont quelques-uns étoient caractérisés par l'abstinence de certaines viandes, son pere qui haïssoit encore moins la philosophie, qu'il ne craignoit une délation, le ramena à la vie commune, et lui persuada facilement de faire meilleure chere. Il dit de Fabianus Papirius, «ce ne sont pas des phrases qui sortent de sa bouche, ce sont des moeurs». De Démétrius, etc. «c'est à ce Démétrius, que Caligula, qui désiroit se l'attacher, fit offrir deux cents talents, et qui répondit au négociateur,» deux cents talents, la somme est forte; mais allez dire à votre maître, que pour me tenter, ce ne seroit pas trop de sa couronne ". Propos qu'on traiteroit d'insolence s'il échappoit à la fierté d'un philosophe de nos jours. C'est ce Démétrius qui disoit à un affranchi enorgueilli de sa fortune, «je serai aussi riche que toi, dès que je m'ennuierai d'être homme de bien.» c'est le même dont Vespasien punit les propos indiscrets par l'exil, châtiment qui ne le rendit pas plus réservé: l'empereur instruit de ses récentes invectives, n'y répondit que par un mot qu'un grand prince de nos jours a ingénieusement parodié: «tu mets tout en oeuvre pour que je te fasse mourir; moi, je ne tue point un chien qui m'abboye». Séneque ne se laisse point ici transporter de reconnoissance ou d'enthousiasme: il étoit vieux et le rival de ses maîtres, lorsqu'il en parloit ainsi à un homme instruit, à Lucilius qui les avoit personnellement connus; et si les éloges de Séneque n'eussent pas été vrais, le courtisan n'auroit pas manqué d'en plaisanter. Mais pourquoi ne voit-on plus d'hommes de cette trempe! Est-ce que la nature a cessé d'en produire? Non, j'en pourrois citer qui, pauvres et obscurs ont cultivé avec succès les sciences et les arts; je les ai vus souvent affamés et presque nuds, sans se plaindre, sans discontinuer leurs travaux. Si leurs semblables sont rares, c'est qu'il est plus difficile encore de résister à l'éducation domestique et à l'influence des moeurs générales, qu'à la misere: ce sont deux moules qui alterent la forme originale du caractere. Qui est-ce qui oseroit aujourd'hui braver le ridicule et le mépris? Diogene, parmi nous habiteroit sous les tuiles, mais non dans un tonneau; il ne feroit dans aucune contrée de l'Europe, le rôle qu'il fit dans Athenes. L'ame indépendante et ferme qu'il avoit reçue, il l'auroit conservée; mais jamais il n'eut dit à un de nos petits souverains, comme à Alexandre Le Grand; retire-toi de mon soleil. Xiii Séneque faisoit grand cas des stoïciens rigoristes; mais il étoit stoïcien mitigé, et peut-être même eclectique, raisonnant avec Socrate, doutant avec Carnéade, lutant contre la nature avec Zénon, et cherchant à s'élever au-dessus d'elle avec Diogene. Des principes de la secte, il n'embrassa que ceux qui détachent de la vie, de la fortune, de la gloire, de tous ces biens au centre desquels on peut être malheureux; qui inspirent le mépris de la mort, et qui donnent à l'homme et la résignation qui accepte l'adversité, et la force qui la supporte. Doctrine qui convient et qu'on suit d'instinct sous les regnes des tyrans, comme le soldat prend son bouclier au moment de l'action. Ce que des sollicitations appuyées de l'autorité paternelle purent obtenir de Séneque, ce fut de se présenter au barreau. Lorsque le philosophe désespere de faire le bien, il se renferme, et s'éloigne des affaires publiques; il renonce à la fonction inutile et périlleuse, ou de défendre les intérêts de ses concitoyens, ou de discuter leurs prétentions réciproques, pour s'occuper dans le silence et l'obscurité de la retraite, des dissensions intestines de sa raison et de ses penchants; il s'exhorte à la vertu, et apprend à se roidir contre le torrent des mauvaises moeurs qui l'assaillit et qui entraine autour de lui la masse générale de la nation. XIV sur ce que le pere de Séneque avoit obtenu de la condescendance de son fils, il pressentit ce qu'il en pourroit encore obtenir, et il réussit à lui persuader de quitter le barreau, de déparer du laticlave la robe modeste du philosophe qu'il avoit reprise, et de se montrer entre les candidats ou prétendans aux dignités de l'etat. On ne s'étonnera pas de la marche indolente de Séneque dans cette carriere: mais il avoit une belle-mere ambitieuse, active, qui se chargea de toutes les démarches qui répugnoient à Séneque; une tante qui avoit accompagné Helvia, sa soeur, à Rome, qui avoit apporté dans cette ville le jeune Séneque entre ses bras, dont les soins maternelles l'avoient garanti d'une maladie dangereuse, et qui réunit son crédit à celui d'Helvia. Celle-là n'avoit jamais eu la hardiesse de parler aux grands, et de solliciter les gens en place: elle surmonta sa timidité naturelle, en faveur de son neveu: ni sa modestie vraiement agreste, si on l'eut comparée à l'effronterie des femmes de son temps: ni son goût pour le repos, ni ses moeurs paisibles, ni sa vie retirée, ne l'empêcherent de se mêler dans la foule agitée et tumultueuse des clients. peut-être la tante n'eut-elle pas réussi, sans le mérite personnel du neveu: mais une réflexion qui n'en est pas moins juste, c'est qu'une des caractéristiques des siecles de corruption, est que la vertu et les talents isolés ne menent à rien, et que les femmes honnêtes ou deshonnêtes menent à tout, celles-ci par le vice, celles-là, par l'espoir qu'on a de les corrompre et de les avilir: c'est toujours le vice qui sollicite, ou le vice présent, ou le vice attendu. XVI après avoir quitté la philosophie pour le barreau, et le barreau pour les affaires publiques, Séneque quitta les affaires publiques et la questure pour revenir à la philosophie, dont il donna des leçons publiques. On fixe la date de sa préture, à son retour d'entre les rochers de la mer de Corse, où il fut relégué, les uns disent, comme confident, les autres comme complice des infidélités de Julie, fille de Germanicus et soeur de Caïus, accusée d'adultere par Messaline... par Messaline-... etc. mais pour éclaircir ce fait, il est à propos de jetter un coup d'oeil sur le regne de Claude, et le caractere de cet empereur. XVII de longues et fréquentes maladies affligerent les premieres années de sa vie: on le mit sous la conduite d'un muletier, qui ne changea pas de fonctions auprès de son éleve qu'il traitoit comme une bête de somme. Livie, son aïeule, ne lui parloit qu'avec dédain; sa mere Antonia disoit d'un sot par excellence, il est plus bête que mon fils Claude, et Livilla, sa soeur, ne cessoit de plaindre le peuple romain à qui le sort destinoit un pareil maître. On affoiblit sa tête, on avilit son ame, on lui inspira la crainte et la méfiance: rebuté de sa famille, et repoussé des hommes de son rang, il se livra à la canaille, et aux vices de la canaille. Appellé par Caïus à la cour, il en est le jouet: on lui lance au visage des noyaux d'olives et de dattes, en présence de ses parents, qui ne s'en offensent pas; peu s'en fallut qu'on ne vit Caïus monté sur un cheval consulaire, lorsqu'il fit son oncle consul. Claude avoit été baffoué jusqu'à l'âge de cinquante ans: on le tira par force de dessous une tapisserie où il s'étoit caché pendant qu'on assassinoit son neveu. Il est enlevé au milieu du tumulte des factions; il est transporté dans le camp malgré lui: on le conduisoit au trône impérial, et il croyoit aller au supplice. Qui se le persuaderoit! Caïus, après sa mort, trouva des vengeurs. Valérius Asiaticus dit, je voudrois l'avoir tué: et ce mot prononcé fierement en impose. Cependant le soldat veut un maître, pour n'en avoir qu'un: le sénat veut la liberté, pour être le maître; Cassius Chéréa crie, que ce n'étoit pas la peine de se délivrer d'un phrénétique, pour servir sous un imbécille; et il ordonne au centurion Lupus de mettre à mort Caesonia, femme de Caïus. Ses courtisans l'avoient abandonnée, elle étoit assise à terre, à côté du cadavre de son mari, tenant dans ses bras sa fille, encore enfant, et déplorant leur commune destinée. Au silence et à l'air féroce du centurion, elle comprit qu'elle touchoit à sa derniere heure; elle dit: «l'empereur vivroit encore s'il m'avoit écouté» , et tendit la gorge au centurion, qui brisa la tête de l'enfant contre la muraille, après avoir égorgé la mere. Cet acte de cruauté, et quelques autres, révoltent le peuple; il se sépare des sénateurs: la division se met entre ceux- ci; le camp persiste dans son choix, et Claude alloit être proclamé, lorsque les députés du sénat le conjurent de ne pas s'emparer de force d'une autorité qui lui seroit conférée d'un libre consentement. «ce que vous me demandez, leur répondit-il, ne dépend pas de moi. On pouvoit redouter la puissance impériale entre les mains d'un prince qui n'écoutoit que ses caprices: assurez le sénat qu'on n'a rien de semblable à craindre». Proclamé, et tranquillement assis sur le trône, il annonce le pardon des injures qu'on lui a faites, et tient parole. Il brûle les deux registres de Caïus, l'un intitulé le poignard , l'autre l'épée. Il fait enlever, la nuit, les statues de cet empereur, et ne souffre pas que sa mémoire soit flétrie. Il revoit les différents jugements rendus sous le dernier regne: il en confirme quelques-uns; il en annulle d'autres. Il défend de léguer ses biens à César, et de poursuivre qui que ce soit sous le prétexte de lèze-majesté: deux edits tels qu'on auroit pu les attendre du plus sage des princes; l'un assuroit aux enfants la succession de leurs peres; l'autre annonçoit au peuple la sécurité du souverain. Il rappelle d'exil les deux soeurs de Caïus; Antiochus est remis en possession de la Commagene; Mithridate, l'iberien, délivré de ses fers; un autre Mithridate, déclaré prince du Bosphore Cimmérien; Agrippa, roi de Judée, décoré des ornements consulaires; Hérode, son frere, de ceux de la préture: des sommes immenses envahies, retournent aux premiers possesseurs; d'autres léguées, aux véritables héritiers: pour comble de tant de bienfaits, le poids accablant de l'impôt général est allégé. Ce n'est pas tout: on creuse un port à l'embouchure du Tibre; on tente le desséchement du lac Fucin; les limites de l'empire sont étendues. A la seconde époque de son régne, où l'on voit, par une foule d'actions atroces, combien l'autorité souveraine est ombrageuse, la pusillanimité cruelle, et l'imbécillité crédule; toute vertu n'est pas encore éteinte dans ce souverain: il déclare libre l'esclave que son maître abandonnera dans la maladie: et coupable d'homicide, le maître qui tueroit son esclave malade. Incertain sur la maniere de modérer la sévérité de la procédure ancienne dans l'exclusion des sénateurs mal famés: «que chacun, dit-il, s'examine; qu'on demande la permission de se retirer du sénat, nous l'accorderons: et confondant sur une même liste et ceux qui se retireront librement, et ceux que nous chasserions, la modestie des uns affoiblira l'ignominie des autres». Son discours à Méherdates, sortant de Rome pour se rendre chez les parthes, qui le demandoient pour souverain, est celui d'un pere à son fils. «pratiquez la clémence et la justice; vous en serez d'autant plus révéré des barbares, que ces vertus leur sont moins connues». Il réprime la licence du peuple au théâtre, et défend aux usuriers de prêter aux enfants de famille. XVII d'après les actions et les discours qui précedent, que faut- il penser de Claude, dont le nom est si décrié? Que faut-il penser de tant de souverains qui n'ont ni rien fait ni rien dit d'aussi bien? Malheureux dans le choix de ses femmes, il est forcé, par raison d'etat, de renoncer à Emilia Lepida, petite fille d'Auguste. Le jour fixé pour la célébration des noces, une maladie lui enleve Livia Camilla, descendante du dictateur de ce nom. Il répudie Plautia Urgulanilla, surprise entre les bras d'un affranchi; il chasse du palais, Petina, de moeurs irréprochables, mais d'une humeur et d'un orgueil que Claude même ne put supporter. à celle- ci succéda Messaline, fameuse par ses débauches, et à Messaline, Agrippine, non moins fameuse par son ambition. Bientôt on ne retrouve plus le prince juste et clément: Claude, subjugué par Messaline, entouré de l'eunuque Posidès, des affranchis Félix, Harpocras, Caliste, Pallas et Narcisse, qui abusent de ses terreurs, de son penchant à la crapule, et de son goût effréné pour les femmes, l'administration a passé de ses mains au pouvoir d'une troupe de scélérats aux ordres des deux derniers. On vend publiquement les magistratures, les sacerdoces, le droit de bourgeoisie, la justice, l'injustice: les favoris ligués exercent un monopole général. Claude se plaint de l'indigence de son trésor; on lui répond qu'il seroit assez riche, s'il plaisoit à ses deux affranchis de l'admettre en tiers. On dispose, à son insu, des dignités des commandements, des graces et des châtiments; on révoque ses dons et ses ordres; on ne tient aucun compte de ses jugements; on supprime les brevets qu'il a signés: on en suppose d'autres. C'est la luxure de Messaline, l'avidité ou les ombrages des affranchis, qui désignent les citoyens à la mort: la luxure de Messaline, les femmes dont elle est jalouse, les hommes qui se refusent à sa débauche: l'avidité des affranchis, ceux qui sont opulents; leurs ombrages, ceux qui ont du crédit. Claude n'est rien sur le trône, rien dans son palais; il le sait, il le dit; il est comme abruti: il signe le contrat de mariage de Silius avec sa femme; il déshérite son propre fils par une adoption; quelquefois il oublie qui il est, où il est, en quel lieu, en quel moment, à qui il parle; il invite à souper des citoyens qu'il a fait mourir la veille; à table, il demande à un des convives, pourquoi sa femme ne l'a pas accompagné, et cette femme n'est plus: après la mort de Messaline, il se plaint de ce que l'impératrice tarde si long-temps à paroître. Un plaideur le tire à l'écart, et lui dit qu'il a rêvé, la nuit derniere, qu'on assassinoit l'empereur en sa présence: l'instant après, le fourbe appercevant son adverse partie, s'écrie: voilà l'homme de mon rêve; et sur-le-champ le malheureux est traîné à la mort. Ce ridicule stratagême est employé par Messaline et Narcisse contre Appius Silanus; Appius en perd la vie, et l'affranchi est remercié de veiller sur les jours de l'empereur, même en dormant. La vie privée de Claude montre ce que le mépris des parents, secondé d'une mauvaise éducation, peut sur l'esprit et le caractere d'un enfant valétudinaire. Les premieres années de son regne, marquées par l'amour de la justice et du travail, la clémence, la libéralité, et d'autres qualités rares, l'auroient mis au nombre des hommes excellents et des bons souverains, si la méfiance, la foiblesse, la crainte ne l'avoient pas livré à des infames. Les dernieres nous apprennent jusqu'où une prostituée et deux esclaves peuvent disposer d'un monarque, le dépraver et l'avilir. XVIII tel étoit l'état des choses à la cour de Claude, lorsque Julie, soeur de Caïus, y reparut. Cette femme avoit de l'esprit, de la beauté, et ne devoit son crédit ni à Messaline ni aux affranchis, dont il falloit être ou les instruments ou les victimes. L'éclat avec lequel Séneque s'étoit montré au barreau, l'avoit conduit à l'intimité des personnes du plus haut rang, et sur-tout du malheureux Britannicus; il ne pouvoit être que haï de ceux dont ses principes et ses moeurs faisoient la satyre. Combien de mots qui n'étoient dans sa bouche que des maximes générales, et qu'il étoit facile à la méchanceté des courtisans d'envenimer par des applications particulieres! Le philosophe aura dit, je le suppose, que la débauche avilit, et que, dans les femmes sur-tout, elle altere tous les sentiments honnêtes: croit-on que, sans être persuadé qu'il désignât la femme de l'empereur, on ne l'en ait pas accusé auprès d'elle, et traité ses discours de pédanterie insolente. D'ailleurs, Messaline, jalouse de l'ascendant de la niece sur l'esprit de l'oncle, redoutoit le génie pénétrant de Séneque, qui pouvoit éclairer Claude sur les désordres de sa maison et les vexations des affranchis. La perte de Séneque et de Julie fut donc résolue: Messaline dit à Caliste, à Pallas, à Narcisse: «cette Julie ne se conduit que par les avis de cet homme attaché, de tous les temps, à Germanicus son pere: qui sait ce que Séneque peut conseiller, et ce que Julie peut oser? Si l'on n'écrase ces deux personnages dangereux, on risque d'en être écrasé». Le résultat de ces inquiétudes fut de donner un motif criminel aux fréquentes visites que Séneque rendoit à Julie. En conséquence on présenta à Claude une plainte juridique: Julie est accusée d'adultere; on nomme Séneque. Claude, à qui sa niece étoit mieux connue, rejette l'accusation; et Messaline n'en est que plus irritée, ses complices n'en sont que plus effrayés. Quel parti prendront-ils? Celui qu'ils étoient dans l'usage de prendre, et dont nous les verrons bientôt user les uns contre les autres, pour s'exterminer réciproquement. A l'insu de l'empereur, de l'autorité privée de Messaline et des affranchis, Julie est enlevée, envoyée en exil, et mise à mort. On insiste sur l'éloignement de Séneque; et Claude le signe. Xix Séneque ne fut ni l'amant de Julie, ni le confident de ses intrigues. Il étoit âgé d'environ quarante ans; sage, prudent et valétudinaire: il étoit marié, il avoit des enfants; il aimoit sa femme, il en étoit aimé: il jouissoit de l'estime et du respect de sa famille, de ses amis et de ses concitoyens: sentiments qu'on n'accorde pas aussi unanimement à un hypocrite de vertu. Julie étoit à la fleur de l'âge, dans une cour voluptueuse, entourée de jeunes ambitieux, qui se seroient empressés à lui plaire, s'ils avoient pu se flatter d'y réussir. L'exil de Séneque fut l'ouvrage d'une infame, d'un stupide, et de trois scélérats, dont le témoignage fut appuyé, si l'on veut, de la médisance des courtisans, des bruits vagues de la ville, et des clameurs d'un suilius, que je ne tarderai pas à démasquer. Mais que peuvent de pareilles autorités contre le caractere de l'homme? Séneque n'est point coupable; non, il ne l'est point. Mais il me plaît d'en croire à l'imputation de la derniere des prostituées, à la crédulité du dernier des imbécilles, et aux calomnies impudentes d'un Suilius, le plus méprisable des hommes de ce temps: je veux que Julie ait confié ses amours à Séneque; ou que Séneque, au milieu des élégants de la cour, se soit proposé de captiver le coeur de Julie, et qu'il y ait réussi: qu'en conclurai-je? Que le philosophe a eu son moment de vanité, son jour de foiblesse. Exigerai-je de l'homme, même du sage, qu'il ne bronche pas une fois dans le chemin de la vertu? Si Séneque avoit à me répondre, ne pourroit-il pas me dire, comme Diogène à celui qui lui reprochoit d'avoir rogné les especes: «il est vrai: ce que tu es à présent, je le fus autrefois; mais tu ne deviendras jamais ce que je suis». Séneque, aussi sincere et plus modeste, nous fait l'aveu ingénu qu'il a connu trop tard la route du vrai bonheur; et que las de s'égarer, il la montre aux autres. Hâtons-nous de profiter de ses leçons; et si nous connoissons par expérience ce qu'il en coûte pour vaincre ses passions et résister à l'attrait des circonstances, soyons indulgents, et n'imitons pas les hommes corrompus, qui pour se trouver des semblables, sont de plus cruels accusateurs que les gens de bien. On avoit tout à craindre du ressentiment de Julie, tant qu'elle vivroit. Séneque étoit un personnage moins important et moins redoutable, il suffisoit de le réduire au silence, et d'empêcher qu'il n'employât son éloquence à venger l'honneur de Julie. XX tandis que Claude s'occupe de la réforme des moeurs publiques, la dissolution se promene dans son palais, le masque levé. Vinicius est empoisonné, et son crime est d'avoir dédaigné les faveurs de Messaline. Avant Vinicius, Appius Silanus avoit eu le même sort, et pour le même crime. Un fameux pantomime, appellé Mnester, devient en même temps la passion de Messaline et de Poppée. Soit crainte, ou politique, Mnester préfere Poppée à l'impératrice; Poppée est aussi-tôt accusée d'adultere avec Valerius: et qui fut l'accusateur de Valerius et de Poppée? Qui fut l'agent de Messaline? Le détracteur de Séneque, Suilius. Claude donne pour esclave à sa femme, Mnester; et Messaline s'empare des superbes jardins de Valerius. Suilius suit le cours de ses délations; il attaque et perd deux chevaliers illustres, surnommés Petra, soupçonnés par Messaline d'avoir favorisé l'intrigue de Poppée et de Mnester. Les succès de Suilius font éclorre une multitude d'imitateurs de sa scélératesse et de son audace. Samius se tue en présence même de Suilius, qui avoit reçu quarante mille écus de notre monnoie, de ce client qu'il trahissoit. Ce fut à cette occasion que Silius, désigné consul, propose de remettre en vigueur la loi Cincia, qui défendoit aux avocats de recevoir ni argent ni présent. Cette cause est plaidée en présence de Claude: moins les raisons contraires à la loi étoient honnêtes, plus Claude les jugea dictées par la nécessité; et il permit aux avocats de prendre jusqu'à dix mille sesterces. De peur que le prêtre n'avilisse la dignité de son état par la pauvreté, on en exige un patrimoine: ne seroit-il pas également important d'exiger de l'avocat une fortune honnête, de peur qu'il ne soit tenté de sacrifier à ses besoins la vérité dont il est l'organe, et l'innocence dont il est le défenseur? XXI Messaline est entraînée à une derniere infamie, par l'attrait de son énormité. C'est un excès d'impudence et de folie, dit Tacite, qui passeroit pour une fable, s'il n'en existoit encore des témoins. Messaline épouse publiquement son amant Silius. «Le consul désigné, et la femme du prince, etc.»: les affranchis concertent comment, sans se compromettre, ils instruiront l'empereur de sa honte. Deux courtisannes séduites par de l'argent et des promesses, se chargent de la délation. à cette nouvelle, ce n'est pas d'indignation, de fureur, c'est de terreur que Claude est saisi; il s'écrie: suis-je encore empereur? Silius l'est-il? dans le parti opposé, l'ivresse a fait place à l'effroi: au moment où l'on apprend que Claude sait tout, et qu'il accourt pour se venger, Messaline se réfugie dans les jardins de Lucullus, Silius au forum, le reste se disperse chacun de son côté. Des centurions les saisissent, ou dans leur fuite, ou dans leurs asyles, et les chargent de chaînes. Messaline est résolue d'aller à son époux, Britannicus et Octavie se jetteront au col de leur pere; Vibidia, la plus ancienne des vestales, implorera la clémence du souverain pontife, elle se précipitera aux pieds de son époux, et tiendra ses genoux embrassés. «telle est la solitude de la disgrace, etc.» quelle destinée! Et qu'elle est juste! Elle entre dans la voie d'Ostie; elle ne trouve point de pitié, la turpitude de sa vie et la mémoire de ses forfaits l'ont étouffée. Cependant la terreur de Claude duroit; il ne voit à ses côtés que des assassins: tantôt il se déchaîne contre sa femme, tantôt il s'attendrit sur ses enfants: dans ses agitations, les uns gardent le silence, d'autres affectant une indignation perfide, s'écrient, quel crime! Quel forfait! « déja Messaline est à la portée de la vue; etc.» on détourne Claude, on le conduit dans la maison de Silius, on lui montre, sous le vestibule, une statue élevée au pere de Silius, contre les défenses du sénat; dans les appartements, les meubles précieux des Nérons, des Drufus, le prix honteux de son deshonneur. De là, on le fait passer au camp; Narcisse harangue le soldat: il s'éleve des cris de fureur, on demande les noms des coupables, ils sont nommés, et leur sang coule de toute part. De retour dans le palais, l'empereur y trouve une table somptueusement servie; il mange, il boit, il s'enivre: dans la chaleur du vin, il dit: «demain, qu'on fasse paroître la malheureuse, etc.» ils vont, et pour s'assurer de l'exécution, ils sont précédés de l'affranchi Evodus. Evodus trouve l'impératrice étendue par terre dans les jardins de Lucullus, où elle étoit retournée. à côté d'elle étoit assise Lépida sa mere; Lépida qui s'étoit éloignée de Messaline, dans la prospérité, et qui s'en est rapprochée dans le malheur. «qu'attendez-vous, lui disoit-elle? Qu'un bourreau porte la main sur vous? Etc.» ainsi périt cette femme qui avoit tant de fois appris à Narcisse à se passer des ordres de son maître. «Claude étoit encore à table, etc.» Xxii outre les vices de l'administration de Claude, livré à ses femmes et à ses affranchis, il en est d'autres qu'il faut imputer à son mauvais jugement. La gratification accordée au soldat après son avénement au trône, devint une nécessité pour ses successeurs. Le titre de citoyen romain s'avilit par la multitude de ceux à qui on le conféra. De deux choses l'une, ou laisser par-tout ce beau nom à la place des dieux qu'on enlevoit, et le rendre aussi étendu que l'empire; ou le renfermer dans ses anciennes limites, la mer et les Alpes. Une faute aussi grave que les précédentes, ce fut d'ouvrir les portes du sénat à ses affranchis, à leurs descendants, et à des étrangers: il importoit bien davantage que ce corps fut honoré que d'être nombreux. XXIII Claude ne pouvoit rester sans épouse, et il ne pouvoit en prendre une, sans en être gouverné. De-là, de vives disputes sur le choix entre les affranchis; entre les prétendantes, une égale chaleur à faire valoir leurs avantages. Les intrigues de Pallas, les caresses d'Agrippine, des assiduités que la parenté autorisoit, obtiennent à la niéce de l'empereur la préférence sur ses rivales. Elle n'a pas encore le nom d'impératrice, mais elle en exerce l'autorité. Elle roule dans sa tête le projet de marier Octavie, fille de Claude, à son fils. Mais Octavie est fiancée à Silanus: qu'importe, le censeur Vitellius accusera Silanus d'inceste avec Junia Calvina sa soeur. Des licences que le seul mariage autorise, et le bruit qui s'en répand, accélerent l'union de Claude avec sa niece. Mais cette union est contrariée par l'usage et les moeurs, qui la déclarent incestueuse: qu'importe? Vitellius levera cet obstacle, et le sénat opinera à recourir à la contrainte, si l'empereur a des scrupules. Toutes ces choses s'exécutent: Octavie est mariée à Domitius Neron: Calvina est exilée, et Silanus se tue. Lollia à qui on ne pouvoit reprocher qu'un crime, mais un crime qui ne se pardonne pas, celui d'avoir disputé à Agrippine la main de Claude, est accusée de consulter des magiciens, des chaldéens, les prêtres d'Apollon à Colophon, sur le mariage de l'empereur. La protection de Claude lui est inutile, elle est exilée et dépouillée d'une immense fortune. Calpurnia, dont César a loué la beauté, sans dessein, subit le même sort. Calpurnia n'est qu'exilée, Lollia est forcée de se tuer, et dans cet intervalle le mariage de Claude et d'Agrippine s'est consommé. XXIV «Rome alors change de face: etc.» dans cet intervalle, l'adoption de Domitius Néron, sollicitée par Agrippine, et pressée par son amant Pallas, est proposée au sénat, et confirmée d'un concert unanime de ces vils magistrats, dont Juvénal, plus plaisant et plus gai qu'à son ordinaire, rassemble les successeurs autour d'un énorme turbot, délibérant gravement sur les moyens de l'apprêter sans le dépecer. On ôte à Britannicus jusqu'à ses esclaves: ceux d'entre les centurions et les tribuns, que la pitié intéresse à ce jeune prince spolié de ses droits à l'empire, sont écartés ou par l'exil ou par des postes plus honorables: on exclut ceux de ses affranchis qu'on ne peut corrompre. Britannicus et Néron se sont rencontrés et salués, l'un du nom de Britannicus, l'autre du nom de Domitius. Agrippine crie: «que l'adoption est comptée pour rien; etc.» cependant Agrippine n'ose pas tout ce qu'elle ambitionne. Lusius Géta et Rufius Crispinus, attachés par la reconnoissance aux enfants de Messaline, sont dépouillés du commandement de la garde prétorienne; et ce poste est donné à Afranius Burrhus, connu par ses talents militaires. On ne reproche point à Séneque l'adoption de Domitius Néron: Burrhus n'est pas tout-à-fait absous de cette injustice. XXV Agrippine, jalouse de s'annoncer autrement que par des forfaits, sollicite le rappel de Séneque, et obtient la fin de son exil, avec la préture. Son dessein étoit de plaire au peuple qui avoit une haute opinion de la sagesse et des talents de ce philosophe; de mettre Domitius, dès son enfance, sous un aussi grand maître, et de s'étayer de ses conseils, pour s'assurer l'administration des affaires. Maîtresse de tout sous le regne présent, elle s'occupoit de loin à rester maîtresse de tout sous le regne suivant; elle s'étoit promis, du ressentiment de Séneque contre Claude, et de la reconnoissance du service qu'elle venoit de lui rendre, qu'il feroit cause commune avec elle contre son mari, et qu'il apprendroit à son eleve à ramper. Les grands une fois corrompus, ne doutent de rien: devenus étrangers à la dignité d'une ame élevée, ils en attendent ce qu'ils ne balanceroient pas d'accorder; et lorsque nous ne nous avilissons pas à leur gré, ils osent nous accuser d'ingratitude. Celui qui dans une cour dissolue accepte ou sollicite des graces, ignore le prix qu'on y mettra quelque jour. Ce jour-là, il se trouvera entre le sacrifice de son devoir, de son honneur, et l'oubli du bienfait; entre le mépris de lui-même, et la haine de son protecteur. L'expérience ne prouve que trop qu'il n'est ni aussi commun ni aussi facile qu'on l'imagineroit, de se tirer avec noblesse et fermeté de cette dangereuse alternative. Un ministre honnête ne gratifiera point un méchant: mais un méchant n'hésitera pas à recevoir les graces d'un ministre, quel qu'il soit; il n'a rien à risquer, il est prêt à tout. XXVI Séneque avoit été relégué dans la Corse. Son exil duroit depuis environ huit ans; comment le supporta-t-il? Avec courage: heureux par la culture des lettres et les méditations de la philosophie; dans une position qui auroit peut- être fait votre désespoir et le mien; sur un rocher, qui considéré, dit-il par les productions, est stérile; par les habitants, barbare; par l'aspect du local, sauvage; par la nature du climat, malsain. C'est de-là qu'il écrit à sa mere: «je suis content, comme si tout étoit bien; etc.» il ajoute une observation singuliere: c'est que, malgré l'horreur du lieu, on y trouve plus d'étrangers que de naturels. C'est un phénomene commun aux grandes villes, où l'on vient de toutes parts chercher la fortune, et aux lieux déserts, où l'on est sûr de trouver le repos et la liberté. L'homme n'est sédentaire que dans les campagnes où il est attaché à la glebe; encore ne faut-il pas qu'il soit écrasé par les impôts, et qu'il ne lui reste pas un boisseau du bled qu'il a fait croître. Mais comment concilier le discours de Séneque, dans sa consolation à Helvia, sa mere, avec le ton pusillanime et rampant de sa consolation à Polybe! Je vais supposer ici, avec le savant et judicieux editeur de la traduction de Séneque, que cet ouvrage est de Séneque, en attendant que je puisse exposer les raisons très fortes que j'ai de croire le contraire. Rien de plus naturel et de plus facile à comprendre, et pour celui qui a éprouvé la longue infortune, et pour celui qui a un peu étudié le coeur humain. L'isle et les rochers battus de la mer de Corse ne pouvoient être qu'un séjour ingrat pour le philosophe, arraché subitement d'entre les bras de sa mere, au moment, où après une longue séparation ils jouissoient du plaisir d'être réunis; enlevé à sa patrie, à ses parents, à ses amis; valétudinaire, loin des occupations utiles, et des distractions agréables de la ville; réduit à chercher en lui-même des ressources contre tant de privations affligeantes, comme on prétend que l'ours s'alimente durant les hivers rigoureux: hé bien! Séneque, brisé par une vie triste et pénible qui duroit au moins depuis trois ans, désolé de la mort de sa femme et d'un de ses enfants, aura atténué sa misere, pour tempérer la douleur de sa mere, et l'aura exagérée pour exciter la commisération de l'empereur. Qu'aura-t-il fait autre chose que ce que la nature inspire au malheureux? Ecoutez-le, et vous reconnoîtrez que la plainte surfait toujours un peu son affliction... " mais vous défendez Séneque comme un homme ordinaire-... c'est que le plus grand homme n'est pas toujours admirable. Il n'y a guere que l'enthousiasme ou la dureté des organes qui garantissent d'une espece d'hypocrisie commune à ceux qui souffrent. Nous sortons d'une table somptueuse, nous respirons le parfum des fleurs, nous goûtons la fraîcheur de l'ombre dans des jardins délicieux; ou si la saison l'exige, nous sommes renfermés entre des paravents dans des appartements bien chauds; nous digérons, nonchalamment étendus sur des coussins renflés par le duvet, lorsque nous jugeons le philosophe Séneque: nous ne sommes pas en Corse; nous n'y sommes pas depuis trois ans; nous n'y sommes pas seuls. Censeurs, ne vous montrez pas si séveres; car je ne vous en croirai pas meilleurs. Ce fragment, si opiniâtrement reproché à Séneque, nous est-il parvenu tel qu'il l'a fait? Ne l'a-t-on point altéré? L'a-t-il fait? Je renvoie la réponse à ces questions à l'endroit où j'examinerai les différents ouvrages de Séneque: j'observerai seulement ici que Juste-Lipse étoit tenté de rayer ce dernier du nombre des écrits de ce philosophe, comme la satyre d'un ennemi aussi cruel qu'ingénieux. Je croirois que la consolation à Polybe est de Séneque, que je n'en estimerois pas moins Juste-Lipse. Que le petit nombre de ceux qui se tourmentent, qui même s'en imposent, pour trouver des excuses aux fautes des grands hommes, est rare, et qu'ils me sont chers! Il est deux sortes de sagacité, l'une qui consiste à atténuer, l'autre à exagérer les erreurs des hommes: celle-ci marque plus souvent un bon esprit qu'une belle ame. Cette impartialité rigoureuse n'est guere exercée que par ceux qui ont le plus besoin d'indulgence. Xxvii mais le regne de Claude s'échappe; la scene va changer, et nous montrer le philosophe Séneque à côté du plus méchant des princes, dans la cruelle alternative de perdre la vie, ou d'approuver le crime. Pallas venoit de proposer une loi contre les femmes qui s'abandonneroient à des esclaves. Pallas l'affranchi! Pallas l'amant d'Agrippine! L'empereur et le sénat ferment les yeux sur cet excès d'impudence: la loi passe, on décerne à Pallas les ornements de la préture, avec une gratification de quinze millions de sesterces. Claude se leve, et dit, que «Pallas satisfait de l'honneur, persiste dans son ancienne pauvreté» et un sénatus-consulte, gravé sur l'airain, affiche publiquement l'éloge d'une modération digne des premiers siecles de Rome, dans un affranchi, riche de plus de trois cents millions de sesterces. Néron plaide pour les habitants d'Ilion; il prend la robe virile avant l'âge: on propose de lui décerner le consulat à vingt ans, en attendant il sera consul désigné, il exercera l'autorité proconsulaire hors de la ville, on le nommera prince de la jeunesse. C'est ainsi qu'Agrippine suit ses projets: c'est ainsi qu'elle conduit pas à pas son fils à l'autorité souveraine. Claude donne des marques assez claires de repentir sur son mariage avec Agrippine, et sur l'adoption de Néron. Il dicte un testament, il fait signer ce testament par tous les magistrats: «il lui échappe, dans l'ivresse, qu'il est de sa destinée de souffrir les désordres de ses épouses, et de les punir ensuite. Etc.» Claude est empoisonné avec des champignons par la fameuse Locuste, longtemps un des instruments nécessaires de l'etat. La force du tempérament de Claude l'emporta sur son art. Agrippine s'adresse au médecin Xénophon, homme supérieur qui n'auroit pas été, je crois, fort émerveillé de la distinction subtile d'un fameux archiatre de nos jours, entre l'assassinat positif et l'assassinat négatif, mais qui ne connoissoit pas mieux que le facultatiste, le péril auquel on s'expose en commençant un forfait, et la récompense qu'on s'assure en le consommant. Xénophon, sous prétexte de faciliter le vomissement, se sert d'une plume enduite d'un poison plus violent, et Claude expire. Sa mort est célée jusqu'à ce que tout soit disposé pour la tranquille et sure proclamation de Néron. «Le sénat s'assemble; etc.» Xxviii Claude meurt âgé de soixante- quatre ans: il n'étoit ni sans études, ni sans lettres; il sçut écrire et parler la langue grecque, il étoit orateur et historien élégant dans la sienne. Il se montra d'abord juste, modeste, sage, et fut aimé: alternativement pénétrant et stupide, patient et emporté, circonspect et extravagant; je le trouve plus foible que méchant. Il voulut persuader qu'il avoit contrefait la démence, pour échapper à Caïus: on n'en crut rien. Il donna lieu au proverbe, que pour être heureux, il falloit être né sot ou roi. Pour être très heureux, que falloit-il naître? Son regne fut ce qu'il devoit être, le résultat d'une organisation viciée, d'une mauvaise éducation, de la méfiance, de la pusillanimité, de la foiblesse, du goût pour les femmes, de la crapule, de quelques vertus, et de plusieurs vices contradictoires. Sans la fermeté, les autres qualités du prince sont sans effet; sans la dignité, il descend de son rang et se mêle dans la foule, au-dessus de laquelle sa tête majestueuse doit toujours paroître élevée. Il en est des rois, comme des femmes, pour lesquelles la familiarité a toujours quelque fâcheuse conséquence. XXIX Néron s'acquitte d'abord du rôle d'affligé. L'oraison funebre étoit un hommage d'étiquette chez les romains, ainsi que de nos jours: il prononça celle de Claude, et s'étendit sur l'ancienneté de son origine, les consulats et les triomphes de ses ayeux; son goût pour les lettres et les bonnes études; la prospérité constante de l'empire sous son regne. Jusques là, l'attention, la satisfaction même de l'auditoire se soutint; mais lorsqu'il en vint au bon jugement et à la profonde politique du prince, personne ne put s'empêcher de rire: cependant le discours étoit de Séneque, qui y avoit mis beaucoup d'art. Mais aussi quelle tâche que le panégyrique d'un prince vicieux; d'avoir à dire le mensonge dans la tribune de la vérité; à louer la continence des moeurs privées devant une famille, devant un peuple que les débauches ont scandalisé; la bravoure, devant des soldats témoins de la lâcheté; la douceur de l'administration, devant des sujets qui ont vécu sous la terreur de la tyrannie, et qui gémissent encore sous le poids des vexations. Je vois dans cette conjoncture deux sortes de lâches; et l'orateur impudent qui préconise; et le peuple qui écoute avec patience: si le peuple avoit un peu d'ame, il mettroit en piece et l'orateur et le mausolée. Voilà la leçon, la grande leçon qui instruiroit le successeur. Quelle différence de ces usages, et de celui de ces sages egyptiens qui exposoient sur la terre le cadavre nud du prince décédé, et qui lui faisoient son procès! à qui appartient- il, si ce n'est au ministre des dieux, de sévir après la mort contre la perversité de celui que sa puissance a garanti des loix pendant sa vie, et de crier, comme on l'entendit autour du corps de Commode aux crocs: qu'on le déchire: qu'on le traîne aux fourches patibulaires, etc. si j'avois un reproche à faire à Séneque, ce ne seroit pas d'avoir écrit l'apocoloquintose, ou la métamorphose de Claude en citrouille, mais d'avoir composé l'oraison funebre. «XXX Néron fut le seul des empereurs qui eut besoin de l'éloquence d'autrui: etc.» après les honneurs rendus à la cendre de Claude, Néron fait son entrée au sénat. Il ne manque, ni de conseils, ni d'exemple pour bien gouverner; il n'apporte au trône, ni haine, ni ressentiment; il n'a pas d'autre plan à suivre dans l'administration que celui d'Auguste, il n'en connoît pas un meilleur; les abus récents dont on murmure, seront réformés; il n'attirera point à lui seul la décision des affaires; le sort des accusateurs et des accusés, balancé clandestinement dans l'intérieur du palais, ne dépendra plus des intérêts d'un petit nombre de gens en faveur; rien à sa cour ne se fera par argent ou par intrigue; il ne confondra pas les revenus de l'etat avec les siens; que le sénat rentre dès ce moment dans ses anciens droits; que les peuples de l'Italie et de ses provinces, aient à se pourvoir aux tribunaux des consuls, et que les audiences du sénat soient sollicitées par ces magistrats; il se renfermera dans le devoir de sa place, le soin des armées; le sénat sera maître de faire les réglements qu'il jugera de quelque utilité; les avocats ne recevront à l'avenir ni argent ni présent, et les questeurs désignés ne se ruineront plus en spectacles de gladiateurs. Agrippine prétend que cette dispense renverse les ordonnances de Claude; l'avis des peres l'emporte sur le sien. Cependant elle jouissoit d'une autorité illimitée: son fils avoit donné pour mot du guet, la meilleure des meres: les sénateurs s'assembloient dans le palais, et Agrippine, à la faveur d'une porte dérobée, couverte d'un voile, entendoit leurs délibérations, sans en être vue. Si, comme on n'en sauroit douter, Séneque composa le discours que l'empereur prononça à son avénement au trône, certes il montra bien qu'il étoit vraiment homme d'etat, et qu'il n'ignoroit pas en quoi consiste la grandeur d'un prince, la splendeur d'un regne, et la félicité d'un peuple. Il fit ordonner par le sénat, que ce discours seroit gravé sur des tables d'airain, et lu publiquement tous les ans, au premier de janvier. Ces tables étoient des chaînes de même métal, dont il se hâtoit de charger le tigre encore innocent et jeune. On a beaucoup loué le regret que Néron témoigna de savoir écrire, à la premiere sentence capitale qu'on lui présenta à signer. Je trouve dans ce trait de l'hypocrisie; j'admire davantage Néron, lorsque partageant le consulat avec C Antistius, et les magistrats prétant le serment d'obéissance aux ordonnances des empereurs, il en dispensa son collegue. XXXI il faut distinguer trois époques dans la durée de l'institution de Séneque, ainsi que dans l'ame de son eleve: le maître en conçoit les plus hautes espérances; il voit ses moeurs se corrompre, et il s'en afflige; lorsque ses vices, sa cruauté, sa dépravation, ses fureurs se développent, il veut se retirer. Trajan disoit que peu de princes pouvoient se flatter d'avoir égalé Néron pendant les cinq premieres années de son regne; et rien n'est plus vrai. Mais comment ce prince put-il renoncer à un bonheur aussi grand, après en avoir joui si long-temps? Que des fainéants, des imbécilles, des souverains à qui leurs sujets ont été aussi étrangers, qu'eux à leurs sujets; à qui on s'est bien gardé de donner des instituteurs, tels qu'un Séneque et un Burrhus; qu'on a tenus depuis le berceau, jusqu'au moment où ils arrivent au trône, dans une ignorance totale de leurs devoirs, aient continué de régner comme ils ont commencé; je n'en serai point surpris: mais ceux qui ont vu les transports d'un peuple immense dont ils étoient adorés, qui en ont entendu les acclamations autour de leur char, que des bénédictions continues ont accompagnés depuis le seuil de leur palais à leur sortie, jusqu'au seuil de leur palais à leur rentrée, deviennent méchants, se fassent haïr, et bravent l'imprécation; je ne le conçois pas: à moins que ce ne soit dans un âge avancé; lorsque l'ame d'un prince s'est affoiblie; lorsqu'il est accablé sous le malheur; lorsqu'incapable de tenir les rênes de l'empire, il est forcé de les confier à des fous, à des ignorants, à des fanatiques, qui abusent des préjugés de son enfance, de sa caducité, de ses terreurs, pour flétrir la gloire de son aurore: il y en a des exemples, et cela se conçoit. Hélas! Ces malheureux souverains mourroient de douleur, sans les momeries dont on use pour leur en imposer par le fantôme de leur grandeur passée. Claude étoit né bon; des courtisans pervers le rendirent méchant: Néron, né méchant, ne put jamais devenir bon sous les meilleurs instituteurs. La vie de Claude est parsemée d'actions louables: il vient un moment où celle de Néron cesse d'en offrir. Plautus Lateranus, accusé d'adultere avec Messaline, sera chassé du sénat; Néron plaidera sa cause, et le rétablira dans sa dignité. Séneque, par la harangue qu'il composera dans cette circonstance et plusieurs autres, justifiera bien les sages institutions qu'il donne à son prince, en même temps qu'il montrera sa supériorité dans l'art oratoire; mais il manquera son but: c'est en vain qu'il se propose de lier son eleve, pour l'avenir, à l'exercice de la clémence, et à la pratique des vertus; cette ruse innocente, capable de donner à un jeune souverain, et à ses propres yeux, et aux yeux de sa nation, un caractere qu'il n'oseroit démentir tant qu'il lui resteroit quelque pudeur, ne prévaudra pas sur une nature aussi perverse que celle de Néron. XXXII le meurtre de Junius Silanus, commis par les intrigues d'Agrippine, à l'insu de son fils, est le premier forfait du nouveau regne. Le peuple désignoit au trône Silanus; on avoit fait mourir son frere, on craignoit en lui un vengeur: c'étoit trop de l'un de ces deux crimes. Narcisse est jetté dans un cachot: ce scélérat que les loix devoient revendiquer, excédé de la rigueur de sa prison, se donne la mort. Néron desira de sauver un affranchi, dont l'avarice et la prodigalité s'accordoient si bien avec ses vices encore cachés, et ne put y réussir. «Les meurtres alloient se multiplier, etc.» il y eut un moment où l'on remarqua, tout à travers les propos de la ville, la confiance que l'on avoit dans ces deux personnages. Il se répand un bruit tumultueux, que les parthes renouvellent leurs entreprises sur l'Arménie, et que Rhadamiste qu'ils ont chassé, las d'une souveraineté si souvent acquise et perdue, renonce à la guerre; et l'on disoit, dans une capitale où l'on se plaît à discourir: « comment un prince à peine sorti de sa dix-septieme année, pourra- t-il soutenir un tel fardeau!... etc.» il se présenta une autre circonstance où le philosophe, par sa présence d'esprit, tira de perplexité et l'empereur et les assistants, dans une occasion où la dignité de César et l'honneur de la république paroissoient compromis. Les ambassadeurs d'Arménie haranguoient Néron: Agrippine s'avance, disposée à monter sur le tribunal et à présider à ses côtés. On reste immobile et muet; on ne sait quel parti prendre. Alors Séneque s'approche de l'oreille du prince, et lui dit: « allez au devant de votre mere». Mais une femme déliée ne se trompe point à cette marque de respect; une femme hautaine en est blessée; une femme vindicative s'en souvient. Xxxiii Séneque parvint au consulat, sous Néron, s'il faut s'en rapporter à un Sénatus-consulte, daté des calendes de septembre, sous le consulat d'Annaeus Séneque et de Trebellius Maximus. On prétend qu'ils ne furent l'un et l'autre que subrogés aux consuls ordinaires: mais qu'importe ce fait à la gloire de Séneque, plus honoré dans la mémoire des hommes par une page choisie de ses ouvrages, que par l'exercice des premieres dignités de l'empire, sur-tout sous un Tibere, un Caligula, un Claude, un Néron; dans un temps et dans une cour, où les grandes places confondant les honnêtes gens avec les frippons, les noms les plus distingués avec la vile populace, les ineptes et les gens instruits, il y avoit moins de courage à dédaigner les grandes places qu'à les accepter; et où tout ce que l'on pouvoit s'en promettre, dépendoit de quelque circonstance heureuse qui vous en délivrât, ou par une disgrace honorable, ou par une mort glorieuse. Que Séneque ait ou n'ait pas obtenu la dignité de consul, il est constant qu'au retour de son exil, il parut avec tout l'éclat de la haute faveur, et bientôt après avec tout celui de la grande opulence. Mais, dira-t-on, que faisoient à la cour d'un Claude, dans le palais d'un Néron, un Burrhus, un Séneque? étoient-ils à leur place? Hélas! Non; mais c'étoit au temps et à l'expérience à leur apprendre que l'eleve qu'on leur avoit confié n'étoit pas digne de leurs soins; que l'empereur qu'ils approchoient ne méritoit ni leur attachement, ni leurs leçons, ni leurs services, ni leurs conseils. Lorsqu'à travers le prestige de quelques signes de vertu, ils eurent démélé le germe de la cruauté et de tous les vices prêt à éclorre, ils s'occuperent, sinon à l'étouffer, du moins à en retarder le développement. On lit dans le vieux Scholiaste de Juvénal, que Séneque disoit en confidence à ses amis: «le lion ne tardera pas à revenir à sa férocité naturelle, s'il lui arrive une fois de tremper sa langue dans le sang». Dans l'impossibilité d'inspirer au jeune dissolu l'austérité de moeurs qu'ils professoient, ils essayerent de substituer à la fureur des voluptés illicites et grossieres, le goût des plaisirs délicats et permis. Mais quels pouvoient être le fruit de leur exemple et l'effet de leurs discours, sur un prince mal né, et d'ailleurs environné d'esclaves corrompus, et de femmes perdues, qui, en applaudissant à ses penchants, lui peignoient Séneque et Burrhus comme deux pédagogues importuns; l'un plus propre à pérorer dans l'ombre d'une ecole, que fait pour être admis à l'intimité d'un empereur; l'autre, plus digne de commander dans un camp à la soldatesque, que d'habiter un palais. XXXIV Octavie, avec toutes ses qualités estimables, les conseils de Séneque et de Burrhus, et l'appui d'Agrippine, ne put, ou fixer l'inconstance, ou vaincre la répugnance et échapper au dégoût de Néron. Il accorde sa confiance à deux jeunes dissolus d'une rare beauté, Othon et Sénécion, liés entr'eux d'une amitié suspecte. Il se prend de fantaisie pour une affranchie, nommée Acté. Agrippine est instruite de cette intrigue: elle éclate, elle crie qu'une vile créature est devenue son égale; une esclave, sa belle-fille: par ses fureurs déplacées, elle aliene l'esprit de son fils; et Séneque à qui le prince semble se livrer dans cette conjoncture, jouit d'une confiance et d'une autorité qu'il partageoit avec elle. Sa position n'en devint que plus difficile: ramener l'empereur à Octavie; la tentative étoit honnête, mais inutile: approuver sa passion pour Acté, cela ne convenoit ni à son caractere ni à ses fonctions; cependant l'instituteur plus prudent que la mere, la regarda comme un frein qui modéreroit, du moins pour un temps, la fougueuse intempérance du jeune homme, et sauveroit du trouble et de l'infâmie les plus illustres familles. Mais il falloit dérober, soit à Agrippine, soit à Octavie, soit au peuple, cette basse inclination: en conséquence Annaeus Sérénus, ami intime de Séneque se prêta à un rôle singulier; ce fut de feindre du goût pour Acté, et de prendre sur lui la profusion du souverain. Dans la suite, il ne dépendit pas de cette fiere Agrippine, mieux conseillée, de descendre à des complaisances, de recevoir Acté, et de rendre son palais l'asyle obscur du vice de son fils. Xxxv parmi les vêtements les plus somptueux des meres et des femmes des empereurs, parmi leurs plus riches parures, Néon ordonne le choix d'une parure qu'on présentera de sa part à Agrippine. Le présent est reçu de mauvaise grace par cette femme, que la possession du sceptre n'auroit pas dédommagée de l'ambition de gouverner: on impute aux mauvais conseils de Pallas le peu de succès de la parure, et Néron dit de cet affranchi disgracié: il va abdiquer l'empire. Pallas étoit l'amant et le confident d'Agrippine. Alors cette femme ne se connoît plus: elle se répand en invectives, en menaces qui retentissent jusqu'aux oreilles du prince: « Britannicus est en âge de régner: etc.» à ce discours, le trouble s'empare de Néron. Britannicus touchoit à sa quatorzieme année: le nommer le véritable successeur de Claude, c'étoit le proscrire; et bientôt il expire empoisonné à table, au milieu des jeunes convives de son âge, qui se dispersent d'effroi, sous les yeux étonnés d'Agrippine et d'Octavie, sous les yeux immobiles et fixes des courtisans qui les tiennent attachés sur Néron. Sous Claude, les délateurs ont un salaire fixé par la loi Papia. Lorsqu'on a fait une condition publique et avouée de la délation, où est le maître en sureté contre son esclave? Le grand en sureté contre son souverain? Il y a des fonctions infâmes, malheureusement nécessaires au bon ordre de la société: elles doivent entrer dans le plan de la police, mais non dans celui de la législation; et la police bien entendue ne remplira pas les maisons et les rues de scélérats pour garantir les citoyens de quelques-uns. Sous Néron, une empoisonneuse, Locuste, est protégée, récompensée, tient école, et fait des éleves dans son art. XXXVI la mort de Britannicus annonce à Agrippine ce qu'on peut attenter sur elle. Dans cette déplorable conjoncture, des personnages qui affichoient une probité scrupuleuse, partageant entre eux des palais, des maisons de campagne, ne manquerent pas de censeurs. Je ne doute point que Burrhus et Séneque n'aient été du nombre des gratifiés, et je m'étonne que les ennemis du philosophe, parmi tant de reproches, aient omis celui-ci. Mais l'historien l'avoit prévenu, en nous dévoilant la politique de Néron, qui détournoit de sa personne les regards publics, en les attachant sur ceux qu'il leur exposoit décorés de dépouilles odieuses dont il les forçoit de se couvrir. «Agrippine demeure inflexible, elle serre Octavie dans ses bras, etc.» quels sont les projets d'Agrippine? Ne veut-elle qu'intimider son fils? Mais alors pourquoi tenir ses démarches secrettes? S'est-elle proposé de lui ôter le trône et la vie? Après sa disgrace, sa demeure est déserte; elle n'est visitée que de quelques femmes amenées les unes par la pitié, les autres par la curiosité, par le plaisir cruel de jouir de son humiliation, par la haine; Julia Silana est du nombre de ces dernieres. C'étoit une femme célebre par sa beauté, sa naissance et ses galanteries: elle avoit autrefois vécu dans l'intimité avec Agrippine, mais elle s'en étoit séparée, emportant avec elle un ressentiment profond d'une injure toujours grave entre les femmes. Silana suscite contre Agrippine deux délateurs: à des accusations surannées, on en ajoute une nouvelle, le projet d'une révolution en faveur de Rubellius Plautus, issu d'Auguste. Cette imposture est mystérieusement confiée à un affranchi de Domitia, tante de l'empereur, et l'ennemie d'Agrippine: un autre affranchi court pendant la nuit au palais qui lui étoit ouvert en qualité de bouffon, et y porte l'alarme. Le tyran, dont la chaleur du vin irrite l'inquiétude, crie: «qu'elle périsse, et que son Burrhus soit dépouillé sur-le-champ du commandement de la garde prétorienne». Burrhus devoit ce poste à Agrippine: moins la reconnoissance étoit douteuse, plus sa personne étoit suspecte. Séneque ne balance pas à prendre la défense de son collegue, et lui sauve l'affront de cette disgrace. Telle est la condition malheureuse des tyrans; ils ne peuvent se confier, ni dans les gens de bien qu'ils éloignent, ni dans les méchants qui leur restent. XXXVII Néron tremblant, et pressé de se délivrer de sa mere, ne fait grace à Burrhus, et ne consent au délai de sa vengeance, qu'à la condition que celui-ci la fera mourir sur-le-champ, si le crime est constaté: ils iront au point du jour l'instruire, et l'interroger; et ils auront des affranchis pour témoins. Qu'elle se justifie, ou qu'elle meure. Ils paroissent devant Agrippine. Cette femme conservant toute sa fierté, répond: «je ne m'étonne pas que la tendresse maternelle soit inconnue à une Silana qui n'a jamais eu d'enfant; etc.» ce discours émeut tous les assistants: on s'occupe à la calmer, elle demande à voir son fils, elle le voit: il n'est question dans cette entrevue, ni de son innocence, qu'une apologie indécente pouvoit rendre suspecte, ni de ses bienfaits dont elle ne pouvoit parler, sans paroître les reprocher; les délateurs sont châtiés, ses amis sont récompensés. XXXVIII Burrhus et Pallas sont accusés de conspiration. Burrhus conspirer avec l'affranchi Pallas! Ils sont absous. On fut moins satisfait de l'innocence de Pallas, que blessé de son orgueil: on lui objecte le témoignage de ses affranchis, ses complices; il répond: «je ne fais jamais entendre mes volontés, chez moi, que de l'oeil ou du geste; s'il faut que je m'explique, je ne converse pas avec mes gens, j'écris». Néron erre la nuit dans les rues de la ville, court les lieux de débauches, pille les marchands, frappe, insulte, est insulté, frappé! L'exemple du souverain accroît la licence: des inconnus s'attroupent et mettent Rome au pillage. Néron est vigoureusement repoussé par un jeune sénateur, assez étourdi pour reconnoître son souverain, et assez lâche pour se tuer ensuite. XXXIX voici le moment de faire connoître le seul détracteur de Séneque, l'homme dont ses ennemis, tant anciens que modernes, n'ont été que les échos. Un délateur vénal et formidable, un scélérat justement exécré de la multitude des citoyens, un prévaricateur, un concussionnaire, qui ne pardonnoit pas à Séneque le châtiment de ses extorsions: Suilius, autrefois questeur de Germanicus, chassé par le sénat de l'Italie, et relégué dans une isle par l'ordre de Tibere, punition qui parut sévere dans le moment, mais qu'on regarda comme un trait de sagesse de l'empereur, après le rappel du coupable: un homme que le siecle suivant vit également vénal, plus puissant, et jouissant de l'amitié du prince, dont il fit, sans revers, un long, et jamais un bon usage. Un de ces jouets des circonstances et du sort, ne put être condamné, sans qu'il en rejaillît un peu de haine sur Séneque. Suilius avoit été humilié, mais ne l'avoit pas été au gré de ses ennemis. Pour achever de l'écraser, on renouvella le sénatusconsulte et la loi Cincia contre la rapacité des avocats. Il se présenta devant les juges: là, se livrant à une audace naturelle, que le grand âge affranchissoit de toute retenue, il se déchaîna contre Séneque: «il hait, disoit-il, les amis de Claude, sous lequel il a etc.» quel est celui qui parle ainsi? Qui le croiroit? Un impudent enrichi par la délation le plus infâme des métiers; l'auteur de la mort violente d'une foule de citoyens de l'un et de l'autre sexe; un scélérat dont les crimes appelloient la hache, ou qu'ils envoyoient au roc Tarpéien, et que les loix trop indulgentes reléguerent aux isles Baléares. Outre ses prévarications au barreau, il étoit encore accusé de concussion et de péculat, dans son gouvernement d'Asie. Ces délits exigeant de longues informations et dans des contrées éloignées, on revint sur des forfaits dont les témoins étoient présents. C'est ce même Suilius que Messaline, sous le regne de Claude, déchaîna contre Valerius et Poppée. C'est le discours qui précede, que les Dion Cassius, les Xiphilins, et la nuée des détracteurs de Séneque, depuis son siecle jusqu'au nôtre, ont successivement paraphrasé. Il faut, ce me semble, être tourmenté d'une cruelle répugnance à croire aux gens de bien, pour s'en rapporter aux imputations d'un suilius, d'un délateur par état, d'un furieux, souillé, accusé, et puni de mille forfaits. XL la paix regne entre l'empereur et sa mere, jusqu'au moment de l'intrigue de Néron avec Poppée. «de tous les avantages qu'une femme peut avoir, il ne manquoit à celle-ci que la vertu. Etc.» je n'aurois point parlé de cette femme, née pour le malheur de son siecle, la maîtresse de Néron, la seule aimée, et la plus redoutable ennemie d'Agrippine, sans les excès auxquels se porta celle-ci pour soutenir son crédit, et ruiner celui de sa rivale, et sans le rôle difficile de Séneque dans ces conjonctures critiques. Je ne me persuaderai jamais que ni Burrhus ni Séneque aient approuvé le renvoi d'Octavie; mais un soupçon dont j'aurai peine à me défendre, c'est qu'ils n'aient ressenti une satisfaction secrette à trouver dans Poppée un contrepoids à l'autorité d'Agrippine. Avec tout le mépris possible pour le vice, l'indignation la plus vraie contre le crime, on ne s'en dissimule pas les avantages passagers. Poppée étoit mariée à un chevalier romain, Rufus Crispinus. Othon, las de ne la posséder que par un commerce de galanterie, l'enleva à Crispinus, et devint son époux. Soit imprudence, soit ambition, il vante à Néron les graces et l'esprit de sa femme: s'il eut eu le projet de l'en rendre amoureux, il ne se seroit pas conduit avec plus d'adresse. L'empereur est introduit auprès de Poppée, elle feint d'être éprise des charmes du prince; elle n'y sauroit résister. Lorsqu'elle s'en est assuré la conquête, elle devient capricieuse, elle met en jeu toutes les ruses, toute la coquetterie d'une courtisanne consommée. «si après une ou deux nuits, Néron veut la retenir; etc.» son projet étoit d'amener le divorce d'Octavie, et d'épouser Néron: mais quel espoir de succès, du vivant d'Agrippine? Elle s'occupe à lui rendre sa mere odieuse et suspecte; elle joint la raillerie aux accusations. «vous êtes un empereur, vous? Vous n'êtes qu'un enfant qu'on mene à la lisiere... etc.» ce discours artificieux est suivi de larmes plus artificieuses encore. XLI les extorsions et l'avidité des publicains excitent des cris; Néron est tenté de supprimer tout impôt. à Rome, cette seule action eut balancé bien des crimes aux yeux de ses sujets, aux yeux même de la postérité: les énormes tributs des provinces, bien économisés, auroient suffi aux dépenses publiques. Mais au moment où il se propose de soulager le peuple écrasé, il fait déclarer par une loi qu'il suffira d'être accusé dans ses paroles ou dans ses actions, pour subir la poursuite du crime de leze-majesté: et la vie de personne n'est plus en sureté, et il n'y a plus de fortune qu'on ne puisse envahir. C'est la conscience du despote qui lui inspire, c'est sa terreur qui lui dicte, ces edits qui n'apprennent à la nation qu'une chose, c'est que son oppresseur connoît le sort qu'il mérite, et qu'il a peur. Si le prince est bon, ses edits sont inutiles; s'il est méchant, ils sont dangereux: la vraie cuirasse du tyran, c'est l'audace. On a dit qu'il n'y avoit point de grand génie, sans une nuance de folie: cela me paroît du moins aussi vrai de toute grande scélératesse, j'ai presque dit de toute puissance illimitée. XLII on lit dans Suétone, que Néron conçut de la passion pour sa mere, etc.: on y lit encore qu'il admit entre ses courtisanes, une femme dont le mérite étoit de ressembler à l'impératrice. Si ces faits sont avérés, la démarche d'Agrippine se conçoit. Cette femme, en qui d'ailleurs l'ambition et l'habitude du crime avoient étouffé ce reste de pudeur, le dernier sacrifice des femmes perdues et la consommation de leur perversité, projette de captiver le coeur de son fils; elle se pare, elle sort la nuit de son palais, elle se montre au milieu de la joie tumultueuse d'un festin, et de l'ivresse du prince et de ses convives. Elle se jette entre les bras de Néron; des baisers lascifs, on passe à d'autres caresses, les préludes du crime. Séneque est informé de cette scene scandaleuse: aux artifices d'une femme, il oppose la jalousie et les frayeurs d'une autre. Acté, à sa premiere entrevue avec l'empereur, lui dira: " y pensez-vous! Votre mere y pense-t-elle! Etc. " ce discours suggéré par Séneque, et appuyé de ses remontrances, eut son effet. De ce jour Néron évita toute entrevue secrette avec sa mere; et, ce que Séneque n'avoit pas prévu, de ce jour le projet de s'en délivrer fut arrêté dans son esprit, «et il ne fut plus question que de savoir si ce seroit par le poison, par le fer, ou d'une autre maniere. Etc.» ces discours sont rendus à Agrippine: elle oublie et les affaires désagréables que son fils lui a suscitées depuis son exil de la cour, et les insultes des passants de terre et de mer aux environs de sa retraite: elle vient. «Néron s'avance au devant d'elle sur le rivage, etc.» mais le projet du vaisseau avoit transpiré, et Agrippine se fait porter en litiere de Baules jusqu'à Baies, où elle soupe. «à table, Néron se place au dessous d'elle, etc.» ce dernier sentiment fait trop d'honneur à Néron, et n'en fait pas assez à la pénétration de Tacite. Agrippine rassurée (et comment ne l'eut-elle pas été? ) entre dans le vaisseau, suivie de deux seules personnes de sa cour, Crépéréius Gallus, et Acéronia, une de ses femmes: la nuit étoit brillante et la mer tranquille, comme si les dieux vouloient rendre le forfait évident. Crépéréius étoit debout à côté du gouvernail, Acéronia penchée au pied du lit d'Agrippine, s'attendrissoit en entretenant sa maîtresse du repentir de Néron, et la félicitoit sur son retour en faveur, lorsque le plat-fond de la chambre où Agrippine étoit couchée, tombe et écrase Crépéréius; Agrippine fut garantie par le dais solide de son lit: le méchanisme inférieur manque son effet. Le vaisseau ne s'entrouvre pas: on travaille à le submerger; mais la maladresse, le trouble et la mésintelligence laissent à Agrippine et à Acéronia le temps de se jetter à la mer. Soit d'imprudence, selon Tacite, soit de générosité, la suivante crie du milieu des flots; «sauvez-moi, je suis la mere de l'empereur»: et à l'instant, elle est assommée sous des coups de rames et de crocs. Agrippine, plus circonspecte, ne reçoit qu'une légere blessure à l'épaule; tandis qu'elle nage, des barques vont à sa rencontre, la prennent, et la déposent à sa maison de campagne, par la voie du lac Lucrin. Là, elle réfléchit. L'horrible projet de son fils est manifeste; elle dissimule: elle fait instruire Néron de son péril et de son salut; elle le doit, sans doute, à la bonté des dieux et à la fortune du prince; qu'il se tranquillisât, et qu'il ne vint point, son état actuel demandoit du repos. A cette nouvelle inattendue, la terreur s'empare de Néron: il voit Agrippine transportée de fureur, ameuter les esclaves, animer le peuple, soulever les troupes, faire retentir de ses cris le sénat, les places publiques, raconter son naufrage, montrer sa blessure, et révéler les meurtres de ses amis. Si elle paroît en sa présence, que lui répondra-t-il? Il fait appeller Séneque et Burrhus. Etoient-ils, n'étoient-ils pas instruits du projet de la nuit précédente? Après cet attentat, jugeront-ils l'affaire tellement engagée, qu'il falloit que Néron pérît, si l'on ne prévenoit Agrippine? Ce qu'il y a de certain, c'est que le monstre s'expliqua nettement avec ses instituteurs. L'horreur les saisit. Parlez, leur dit Néron, et songez que vous répondrez de l'événement sur vos têtes. Séneque regarde Burrhus, et lui demande s'il faut ordonner aux soldats d'égorger la mere de l'empereur. Burrhus répond que les prétoriens dévoués à la famille des césars, et à qui la mémoire de Germanicus est présente, ne porteront jamais des mains meurtrieres sur sa fille; puis s'adressant à Néron, il ajoute: je commande à de braves soldats, si vous avez besoin d'assassins, cherchez-les ailleurs; et que votre Anicet n'acheve-t-il ce qu'il vous a promis. Anicet y consent, et Néron dit avec indignation: «je regne d'aujourd'hui, et c'est à un affranchi que je le dois». Les derniers mots de Burrhus semblent prouver que l'attentat du vaisseau lui étoit connu. Le savoit-il avant, ou l'apprit-il après l'exécution? Quoi qu'il en soit, il ne faut accuser, ni Burrhus, ni Séneque d'une foible résistance, sur-tout lorsqu'on avoue que le brusque discours de Burrhus amena sa fin tragique. On jugera mal la position et la conduite des honnêtes gens que leur mauvais destin avoit approchés de Néron, si l'on oublie à quel prince ils avoient à faire, qu'on ne s'explique pas avec son prince, comme avec son ami, ni avec un Néron comme avec un autre prince. Burrhus et Séneque en dirent assez pour marquer leur profonde horreur, exciter la fureur, les menaces, les reproches de Néron, et exposer leur vie. Il y a des circonstances, telles que celles-ci, où le discours perdra toute sa force, si l'on ne se peint pas le ton, le regard, le maintien de celui qui parle: il faut voir la consternation sur le visage de Séneque, l'indignation sur celui de Burrhus. Ce n'est point pour disculper ces deux vertueux personnages, que Tacite a dit que leurs remontrances auroient été inutiles: il me fait entendre qu'elles furent aussi énergiques qu'elles pouvoient l'être; et que plus fortement prononcées, elles auroient occasionné trois meurtres au lieu d'un. Séneque et Burrhus étoient deux hommes que les bienfaits d'Agrippine rendoient suspects à un tyran ombrageux, et que leurs vertus rendoient odieux à un prince dissolu. Lorsqu'on ajoute, et que ne persuadoient-ils à Néron d'exiler ou de renfermer Agrippine! on perd de vue, le caractere violent du fils, l'ambition et la puissance de la mere, la haine que tous les citoyens portoient à l'un, le vif intérêt qu'ils avoient pris au peril de l'autre, et la politique de princes moins féroces qui ont sacrifié leur propre sang à leur sécurité, dans des circonstances moins critiques. Lisez ce qui suit, et accusez encore Séneque et Burrhus, si vous l'osez. XLIII les yeux du tigre étinceloient de fureur, lorsqu'Agérinus se présente de la part d'Agrippine. Anicet jette furtivement un poignard à ses pieds, crie que c'est un assassin dépêché par Agrippine, et le fait charger de chaînes. «Cependant le bruit du péril d'Agrippine s'étoit répandu, etc.» elle étoit dans son lit: les meurtriers l'environnent, le trierarque lui décharge un coup de bâton sur la tête. Agrippine, le milieu du corps avancé vers le centurion qui tiroit son glaive, lui dit, frappe mon ventre: et elle expire percée de plusieurs coups. Des chaldéens qu'elle avoit consultés sur son fils, lui répondirent, qu'il régneroit et qu'il tueroit sa mere. qu'il me tue, avoit-elle répondu, pourvu qu'il regne. Croiroit-on qu'il y eut une circonstance capable d'ajouter à l'horreur de ce forfait? Qui l'auroit imaginée, si l'histoire ne nous l'avoit transmise? C'est que sa mere assassinée, Néron court assouvir son impure curiosité sur son cadavre; il le contemple, il y porte les mains, il en loue certaines parties, en blâme d'autres, et demande à boire. Cependant ce crime plonge le scélérat et superstitieux Néron dans un silence stupide; la terreur le saisit, sa conscience se révolte: tandis qu'il fait courir le bruit que sa mere, convaincue d'un attentat sur sa personne sacrée, s'est défaite elle-même, il voit son image, il en est poursuivi; il voit les euménides avec leurs fouets et leurs torches; il essaie en vain de fléchir ses mânes par un sacrifice magique: son supplice duroit encore lors de son voyage en Grece; il n'ose se présenter à l'initiation des mysteres d'Eleusine, effrayé et retenu par la voix du crieur qui ordonnoit aux impies et aux scélérats de s'éloigner. Dans les premiers jours, il s'agite, il se leve: la nuit il croit que le jour amene son châtiment et la fin de sa vie. Les centurions et les tribuns sont les premiers, dont la basse flatterie le rassure: invités par Burrhus, ils lui prennent la main et le félicitent. Ses amis vont aux temples en rendre graces aux dieux. Pendant toute sa vie, autant de forfaits, autant de sacrifices: les maisons regorgeoient du sang des hommes; le sang des animaux ruisseloit des autels des dieux. Les villes de la Campanie lui marquent leur allégresse par des députations et par des sacrifices: cependant il jouoit l'affliction, il regrettoit le péril dont il étoit délivré, et pleuroit. Le sénat et les grands de Rome avoient donné l'exemple aux peuples de la Campanie. On immoloit de tout côté des victimes: on ordonnoit des jeux annuels, aux fêtes de Cérès, jours où la prétendue conspiration d'Agrippine avoit été découverte: on décernoit une statue d'or à Minerve dans le palais, en face de celle du parricide. Le jour de la naissance d'Agrippine étoit écrit dans les fastes entre les jours funestes. Mais les lieux ne changent pas comme les visages. Le crime étoit fixé devant les yeux du parricide par le redoutable aspect de la mer et des collines. Il se retire à Naples d'où il écrit au sénat: «que l'assassin Agérinus, etc.» cette lettre, devenue publique, détourna les yeux de dessus le cruel Néron; et l'on ne s'entretint plus que de l'indiscrétion de Séneque, qui l'avoit dictée. Xliv les détracteurs de ce philosophe l'accusent, sur la foi de Dion Cassius, d'avoir conseillé à Néron l'assassinat de sa mere. Mais cette calomnie, aussi invraisemblable qu'atroce, est d'ailleurs réfutée par le silence de Tacite, historien d'un tout autre poids que Dion, mieux instruit que lui sur tous ces faits, et assez voisin des temps où ils sont arrivés, pour avoir pu les savoir de ceux même qui en avoient été les témoins. Il est également faux que Séneque consentît au meurtre d'Agrippine: la question qu'il se hâte de faire à Burrhus, eut inspiré de l'horreur à tout autre que Néron. A l'égard de cette lettre que le parricide écrivit à ce vil sénat qu'on amusoit par des momeries auxquelles il répondoit par d'autres momeries: je pense que ce ne fut point à ce méprisable sénat, à ce corps sans autorité, sans ame, sans pudeur, sans dignité, qui avoit déja présenté au parricide sa félicitation, et aux immortels, ses actions de graces; mais que ce fut aux citoyens, parmi lesquels il restoit encore de braves gens à redouter, que cette lettre, destinée à devenir publique, fut réellement adressée. Après un exécrable forfait auquel il n'y avoit plus de remede, que restoit-il à faire, sinon d'en prévenir, s'il étoit possible, d'autres amenés par des troubles et des conspirations? Séneque a-t-il accusé Agrippine d'une seule action dont elle ne fût coupable? Après l'attentat du vaisseau, que ne devoit-on pas craindre du ressentiment de cette femme? Cette question n'est pas de moi, elle est de Tacite. Au reste, les accusations précédentes sont si graves, que je me propose d'y revenir. En attendant, je vais rapporter un passage de montagne qui se présente sous ma plume, et que j'aime mieux déplacé qu'omis: ce que l'auteur des essais dit de Dion, est indistinctement applicable à tous les censeurs de Séneque. «je ne crois aucunement le témoignage de Dion; etc.» Xlv cependant Néron s'inquiete sur l'accueil qui l'attend dans Rome à son retour de la Campanie. Restera-t-il au peuple quelque affection pour lui? Retrouvera-t-il quelque soumission dans le sénat? Les scélérats qui l'environnoient, et jamais il n'y en eut tant à la cour, lui répondoient: «le nom d'Agrippine est détesté, sa mort a redoublé de zele pour vous; venez, reconnoissez par vous-même combien vous êtes adoré». Ils demandent à précéder sa marche, et en effet les hommages du peuple surpasserent leurs promesses. Les sénateurs sont vêtus de soie, ils fendent les flots de Rome entiere qui les arrête sur leur passage; des femmes, des enfants sont distribués par groupes, selon leur âge et leur sexe; on a élevé des gradins en amphithéâtre, tels qu'on en use aux spectacles et dans les fêtes triomphales, et ces gradins sont couverts de citoyens et de citoyennes: telle fut l'entrée de Néron, couvert et fumant du sang de sa mere. Connoissez à présent, souverains, la valeur de ces acclamations qui vous suivent dans vos capitales, de ce concours d'hommes qui entourent vos superbes équipages: il n'y a que votre conscience qui puisse vous garantir la sincérité de ces démonstrations. Ce qu'on fait aujourd'hui pour vous, on le fit autrefois pour un parricide: songez combien il faut que vous soyez méprisé ou haï, lorsque vos sujets sont rares et gardent le silence sur votre passage. Il étoit tourmenté depuis longtemps de la fantaisie de conduire un char, et de jouer de la guitare, deux exercices peu séants à la majesté impériale. Séneque et Burrhus jugerent à propos de condescendre à l'un de ces goûts, de peur d'avoir à acquiescer à tous les deux. On fit donc construire dans la vallée du Vatican une enceinte, où Néron put se satisfaire sans se donner en spectacle. Dans la suite, se flattant de le corriger par la honte, ils briserent la clôture, et montrerent au peuple son empereur cocher. Ce moyen produisit l'effet contraire à celui qu'ils en attendoient: les applaudissements d'une capitale où il ne restoit pas un sentiment d'honneur, une idée de la dignité, irriterent et accrurent le mal. Lorsqu'un peuple n'est pas un frondeur dangereux, il est le plus séducteur des courtisans. Quoi, sage Séneque, prudent Burrhus, vous vous étiez promis qu'on siffleroit sur son char le parricide devant lequel on venoit de se prosterner; qu'une chose, tout au plus indécente ou ridicule, inspireroit du mépris à ceux que le plus exécrable des forfaits n'avoit pas pénétrés d'horreur! Il ne tarde pas à instituer les jeux de la jeunesse, à monter sur la scene, à chanter, à jouer de la guitare en public; il appelle le musicien Terpnus, il l'entend, il prend ses leçons, il s'assujettit à tous les préceptes de l'art, il se range parmi les concurrents aux prix; il se conforme aux loix prescrites aux musiciens de profession, de ne se point asseoir malgré la lassitude, de n'essuyer la sueur du visage qu'avec un pan de sa robe, de ne point cracher, de ne se point moucher en présence du peuple. Il capte la bienveillance des auditeurs, il fléchit le genou devant eux, il joint les mains, et demande de l'indulgence. Il est jaloux de la prééminence, au point de faire traîner dans les égoûts les statues érigées aux grands maîtres qui l'avoient précédé. Il corrompt par des largesses, il entraîne par son exemple, les descendants des familles les plus illustres: ni l'âge, ni la dignité, ni la naissance, ni le sexe, ne dispensent d'apprendre et d'exercer l'art des histrions. Il est entouré de poètes; il jette des hémistiches; ils s'écrient, beau! Merveilleux! sublime! et se fatiguent à enchasser les mots de l'empereur dans des vers dénués de naturel, vuides d'enthousiasme, et bigarrés de différens styles. L'avilissement descend jusqu'aux philosophes: des hommes barbus, d'une morale austere, d'un triste maintien, se montrent, sans pudeur, au milieu des fêtes licencieuses de la cour. Néron leur accorde quelques instants après ses repas: comme ils étoient d'opinions diverses, il s'amuse à les mettre aux prises. Ils disputent tandis qu'il digere. J'ose penser que Tibere par sa politique, Caligula par ses extravagances, Claude par son imbécillité, et Néron par sa cruauté, ont été moins funestes à la république en versant à grands flots le sang des plus illustres familles, qu'en souillant celui qu'ils épargnoient. Néron, par ses meurtres, ravit sans doute de grands hommes à l'etat; mais par la corruption, il le peupla d'hommes sans caracteres: ses prédécesseurs avoient commencé la ruine des moeurs, il la comble. Si l'on convient de la vérité de cette réflexion, combien de princes, moins féroces, ont été d'ailleurs aussi coupables, aussi méprisables que lui. Le massacre des particuliers pouvoit se réparer avec le tems: le mal fait à la nation entiere dura malgré les exemples, l'administration, les préceptes, et les édits des Titus, des Trajans, des Marc-Aureles et des Juliens. Les proscriptions de Sylla, celles d'Auguste font frémir les ames sensibles. Ceux qui pensent, voient des suites tout autrement fâcheuses, à la douce tyrannie de ce dernier: un prêtre catholique, aussi pieux qu'instruit, a dit à cette occasion, que «les gens de lettres avoient mis leurs bienfaiteurs au rang des grands hommes, long-temps avant que l'eglise plaçât les siens au rang des saints; et que l'une de ces apothéoses, n'étoit pas plus louable que l'autre». XLVI Dion compte Séneque et Burrhus parmi les spectateurs, et impute à Séneque un rôle indigne, je ne dis pas d'un philosophe, mais de tout honnête homme à sa place. «ils étoient-là, dit-il, comme deux maîtres, etc.» ce qui est sur-tout remarquable dans cette derniere calomnie de Dion, c'est l'impudence et la maladresse avec lesquelles cet homme pervers, aveuglé par la haine qu'il portoit à tous les gens de bien, avance un fait démenti même par les infâmes courtisans du plus infâme des princes, qui, pour perdre Séneque, l'accusoient du rôle opposé. «il se moque de vous, disoient-ils à Néron; il parodie vos vers et votre chant». Et à qui parloient-ils ainsi? à un homme cruel, jaloux de son talent. Lorsque cet historien cherche à diffamer Séneque, il est le complice de ces courtisans: ils n'en vouloient qu'à sa vie, Dion en veut à sa mémoire. Tacite ne nomme que Burrhus. Le philosophe ne descendit point de la dignité de son caractere et de ses fonctions; quoiqu'il ne se dissimulât point le péril auquel son austérité l'exposoit. Si Burrhus en pliant, et Séneque en se roidissant, ne réussirent point; c'est qu'il est une perversité naturelle plus forte que toutes les leçons de la sagesse. L'instituteur peut s'éloigner, lorsque son eleve se cache de lui: le ministre est perdu, si son maître rougit ou pâlit à son aspect; s'il en est évité; si l'on craint de l'entendre: bientôt il se trouve des ames basses qui lui persuadent de s'en délivrer par l'exil; des ames sanguinaires, par la mort. Le prince, quand il n'est pas une bête féroce, prend le premier parti; un Néron trouve le second plus court. Le militaire n'eut pas l'inflexibilité du philosophe: au théatre, où le maître du monde, histrion et joueur de flûte de profession, se prosternoit devant ses juges, Burrhus joignit son suffrage aux leurs, affligé, mais applaudissant, etc. Malheureuse condition des gens de bien qui vivent à côté d'un prince vicieux! Combien de fois ils sont obligés de faire violence à leur caractere! Cependant il y a cette différence entre le courtisan et le philosophe, que l'un épie l'occasion de flatter, et que l'autre la fuit; que l'un souffre de sa dissimulation, en rougit, se la reproche, et que l'autre s'en applaudit. Les vices des rois encouragent les vicieux qui les approchent, et rendent pusillanimes les gens de bien. Ceux-ci craignent d'offenser; ceux-là redoublent de turpitude pour plaire. La conduite des uns fait l'apologie, celle des autres, la satyre des moeurs du souverain. Telle est à ses yeux l'importance du service de son adulateur, l'importunité des discours, du silence même de l'homme vrai, que le premier arrive à un pouvoir, quelquefois illimité; et le second, toujours à une disgrace plus ou moins prompte. Ce n'est pas sous un Tibere, sous un Néron seulement; c'est de tous les temps, et dans toutes les cours, qu'il y a plus de faveur à se promettre du métier de proxénete, que des fonctions de grand ministre; et que l'on peut sans conséquence deshonorer une nation par la perte d'une bataille, mais non hasarder un mot ou un geste de mépris à une favorite. On demandera peut-être pourquoi il n'y a gueres qu'une opinion sur le caractere et la conduite de Burrhus, et qu'on est partagé de jugement sur Séneque. C'est qu'on exige moins apparemment d'un militaire que d'un sage: c'est que le philosophe ne s'occupe point à dénigrer l'homme vertueux de la cour; et que l'homme de cour s'amuse souvent à dénigrer le philosophe. XLVII Burrhus meurt, sans qu'on pût assurer si ce fut de poison, de maladie, ou de l'une et de l'autre. Le souvenir de sa vertu le fit long-temps regretter. Le crédit de Séneque tombe à la mort de Burrhus. Il arriva au philosophe, après la mort du militaire, ce qui seroit arrivé au militaire après la mort du philosophe. Il perdit son autorité; et l'empereur se tourna vers les partisans du vice. Tigellin étudie les défiances de son maître, et regle ses accusations sur ses découvertes. Plautus, dit-il à Néron, est opulent, actif, et du nombre de ceux qui réunissent à l'affectation des moeurs antiques, l'arrogance des stoïciens, gens intrigants et brouillons. Et voilà comment un courtisan artificieux prépare de loin la perte d'un philosophe. Mais, veux-t-on un exemple terrible de la scélératesse d'un autre courtisan? Sous le regne de Claude, Messaline jalouse de Poppée, à qui le pantomime Mnester, l'objet de la passion de ces deux femmes, avoit donné la préférence, et pressée de s'emparer des superbes jardins de Valérius, médite sa perte et celle de sa rivale. Poppée est accusée d'adultere avec Valérius, et la puissance de celui-ci rendue suspecte à l'empereur. Valérius se présente devant Claude et se défend; Claude incline à l'absoudre. Vitellius et Messaline en pâlissent. Messaline pleure; sous prétexte d'aller baigner ses yeux, elle sort et recommande à Vitellius de ne pas lâcher sa proie. Vitellius se jette aux pieds de Claude, se désole, rappelle à l'empereur son ancienne intimité avec Valérius, leur éducation commune à la cour d'Antonia sa mere, les services de l'accusé, ses exploits récents, et conclut... je m'arrête d'horreur: qui ne croiroit que Vitellius profite de l'absence de Messaline, pour sauver la vie à un homme de bien sans se compromettre-... Vitellius conclut à ce que la clémence de l'empereur laisse à Valérius, le choix du genre de mort qui lui conviendra: grace qui fut accordée. XLVIII il est difficile de décider si Néron fut plus cruel qu'impudique, ou plus impudique que cruel. Il épouse l'eunuque Sporus, et il est épousé par l'affranchi Doryphore. Après un de ces festins monstrueux, où l'on voyoit la profusion, le luxe, la crapule, la joie tumultueuse confondues, il se couvre la tête d'un voile nuptial; les aruspices sont appellés; la dot est stipulée; le lit préparé; les torches de l'hymen sont allumées; il se marie à Pithagoras, un des infâmes acteurs de la fête, et se soumet, à la clarté des lumieres, à ce que la nuit couvre de ses ombres dans l'union légitime des deux sexes. Sa cruauté se délasse dans la débauche: Agrippine n'est plus: pourquoi diféreroit-il de répudier Octavie? Qu'importe ses vertus, si le nom de son pere et la faveur du peuple la rendent suspecte? Octavie est accusée d'adultere et exilée. Le respect et la pitié élevent leurs voix. Néron s'effraye: Octavie est rappellée; les statues de Poppée sont renversées; le peuple attroupé porte sur ses épaules les images d'Octavie, elles sont couronnées de fleurs et placées dans les temples; on court au palais; la foule remplit les appartements de l'empereur; elle crie qu'il se montre: mais des soldats la menacent du glaive et la dispersent à coups de fouets. Cependant, Poppée est aux genoux de Néron; «votre main, lui dit- elle, m'est plus chere que la vie; etc.» d'après ce discours artificieux, l'accusation d'adultere est reprise. Le scélérat par caractere et par habitude, Anicet, s'avoue lui-même coupable du crime: on y joint celui de la révolte. On déclare par un edit, que celle qu'on avoit répudiée pour cause de stérilité, s'est livrée au préfet de la flotte et fait avorter: et sur le champ, on la relegue dans l'isle Pandataria, abandonnée à l'âge de vingt ans, à des soldats et à des centurions; et quelques jours après son exil, elle est condamnée à mourir. Les veines lui sont ouvertes; elle expire étouffée par la vapeur d'un bain trop chaud; sa tête est séparée de son corps, et présentée à sa rivale. Séneque est accusé, dans ces circonstances, de tremper dans une conspiration qui n'existoit pas encore, et à laquelle peut-être l'accusation donna lieu. Romanus le déféra clandestinement comme complice de Pison. Séneque se justifie, et fait retomber avec force l'accusation sur l'accusateur. Thraséa qui s'étoit prété aux premieres adulations du sénat, se retire de ses assemblées, après le meurtre d'Agrippine. Au milieu de tant d'honnêtes gens disgraciés et mis à mort, il eût été honteux pour un Thraséa, de rester en faveur, et d'échapper à la cruauté du tyran. Dans l'intervalle de sa disgrace et de sa mort, Néron se vante, en présence de Séneque, de s'être réconcilié avec Thraséa. Le philosophe ne balança pas à l'en féliciter, quoiqu'il vît dans les propos de Néron la proscription de Thraséa signée, et que, par sa franchise, il risquât de signer la sienne. Y a-t-il beaucoup de courtisans, à qui la perfidie de son maître fût aussi-bien connue, et qui eût osé lui parler, comme Séneque à Néron? Dans cette circonstance légere, je le vois présenter ses veines à couper, et il ne me montre pas moins de courage, que lorsqu'il verse son sang dans un bain. Au dernier moment, il accepte la mort qui vient à lui avec le centurion; ici il s'avance fiérement au-devant d'elle. XLIX Séneque vivoit encore à la cour de Néron, lors d'un désastre, que les uns attribuent au hasard, d'autres à la méchanceté de ce prince, «mais certes, le plus étendu et le plus terrible que la violence des flammes eût causé dans Rome. Etc.» l'incendie dura six jours et sept nuits; Néron, spectateur du haut de la tour de Mécène, en habit de théâtre, chante l'embrâsement de Troye. Il défend de fouiller les décombres: on enterre à son profit les restes de la fortune des incendiés; et pour la réparation du désastre, il exige des contributions qui ruinent les citoyens et les provinces. Il dit, «faisons ensorte que tout m'appartienne, et qu'il ne reste rien en propre à personne». L Séneque, craignant que tant de forfaits, de crimes, de sacrileges, ne lui fussent imputés, demande sa retraite. Il avoit des envieux, il eut des calomniateurs: et quel est l'homme d'une médiocrité assez rassurante, pour jouir sans trouble de l'intimité du prince! On intenta contre lui différentes accusations. «L'accroissement d'une fortune immense, etc.» ces imputations n'étoient point ignorées de Séneque, il en étoit informé par ceux en qui il restoit de l'honnêteté; et l'empereur l'éloignant de son intimité, avec un dédain qui s'accroissoit de jour en jour, il demanda une audience qui lui fut accordée, et dans laquelle il tint le discours qui suit. «Seigneur, il y a quatorze ans qu'on m'approcha de vous, etc.» voici la réponse de Néron, telle à-peu-près qu'il la fit. «Ce que votre discours prémédité offre d'abord à mon esprit, etc.» la dignité, l'esprit, le sentiment même qui regnent dans ce discours, font frissonner. Ensuite ce prince, disposé par caractere, et exercé par habitude, à voiler sa haine sous de fausses caresses, embrasse Séneque et approche sa joue de la sienne. LI le discours affectueux de Néron, n'en imposa point à Séneque. Sûr de sa disgrace, il persista à demander sa retraite, l'obtint avec peine, et changea tout-à-coup son genre de vie. Il se dépouilla des prérogatives d'un pouvoir qui s'éclipsoit. Ce concours de visitants politiques et curieux, qui venoient officieusement épier sa conduite, surprendre ses discours, et qui continuoient à l'obséder, parcequ'ils n'étoient pas encore assurés de sa perte, fut éloigné: sa porte fut fermée; il ne souffrit plus ce cortege de clients qui l'environnoient au sortir de sa maison. On le voyoit peu dans la ville; sa mauvaise santé et son goût pour l'étude, lui servirent de prétextes auprès du souverain, qui se félicitoit, et qui peut-être lui auroit fait un crime, de son absence. Sa mort suivit de près cette réforme. La disgrace confirmée trouva le philosophe détaché de toutes ces importantes frivolités, dont la privation rend aux hommes ordinaires le moment du repos et de la liberté si fâcheux, et la vie privée si ennuyeuse. La pureté de sa conscience et le souvenir de ses actions adoucissoient l'amertume des journées qu'il passoit dans l'attente de la proscription. On se proposa d'abord de s'en défaire par la voie secrete du poison: Néron auroit préféré, sans doute, la ressource d'imputer à Séneque même, sa propre mort, de l'accuser de foiblesse, ou même de rejetter cette grande perte sur la nécessité du châtiment. Mais, soit que Cléonicus, un des affranchis de Séneque, qu'on avoit corrompu, ressentît à l'aspect de son maître une horreur, qu'un parricide ne devoit pas éprouver au souvenir de son instituteur, soit que le philosophe eût soupçonné l'attentat, il ne fut pas exécuté. Depuis ce moment, il ne se nourrissoit plus que de fruits sauvages, et ne se désaltéroit que de l'eau courante des ruisseaux. Quel spectacle pour l'imagination, que le possesseur d'une richesse immense, tourmenté par la soif, par la faim, et par la terreur pire que le besoin, errant dans ses magnifiques jardins, et réduit à la condition indigente des animaux! Dis-nous toi-même, grand philosophe, homme véridique, quelle fut alors ta consolation et ta force! La vertu, la vertu qui te restoit, et que le tyran ne pouvoit t'arracher, le tyran qui t'auroit peut-être laissé vivre, s'il eût été en son pouvoir de t'arracher la vertu. LII tandis que Néron suit le cours de ses forfaits; qu'il fait mourir sa tante, et s'empare de ses biens; que pour épouser Statilia, il ordonne le meurtre de son mari; celui d'Antonie, fille de Claude, qui refuse de prendre dans son lit la place de Poppée; que tous ses amis ou parents subissent le même sort, entre autres le jeune Aulus Plautius, qu'il viole avant de l'envoyer au supplice; qu'on noye Rufinus Crispinus, fils d'Othon et de Poppée, pour s'être amusé à jouer à l'empereur; Tuscus, son frere de lait, pour s'être lavé, pendant son gouvernement en Egypte, dans des bains préparés pour l'empereur; de riches affranchis qui avoient travaillé, sous Claude, à son adoption; le vieux Pallas, qui lui faisoit attendre trop long-temps sa dépouille; et que, d'après la réponse d'un astrologue, consulté sur l'apparition d'une comete, que ces sortes de présages ne se détournent que par des meurtres expiatoires, la proscription de ce qui reste de plus illustre dans Rome est décidée: il se forme deux conjurations; l'une de Pison, à Rome; l'autre de Vinicius, à Bénévent. Des sénateurs, des chevaliers, des hommes de toutes les conditions, des femmes même entrerent à l'envi dans celle de Pison; les uns par ambition, les autres par amour du bien public, Lucain par un petit ressentiment de poète. Elle échoua par l'indiscrétion d'Epicharis, et les lâches conseils de la femme d'un affranchi. A l'instant les conjurés sont saisis et confrontés. Chose incroyable, ils meurent presque tous avec courage, après s'être entr'accusés lâchement; un instant sépare deux rôles aussi opposés. S'ils méprisoient la vie, que ne mouroient-ils en silence? S'ils craignoient la mort, pourquoi mouroient-ils sans se plaindre? Néron, pour conserver l'empire, fait massacrer sa mere: l'action de Lucain est plus révoltante; pour conserver sa vie, il dénonce Acilia sa mere. ô Lucain, tu l'emporterois sur Homere, que ton ouvrage seroit à jamais fermé pour moi. Je te hais; je te méprise, je ne te lirai plus. Subrius répond à Néron, qui lui demande, comment il a pu trahir son serment: «je te haïssois. Nul soldat ne te fut plus fidele, etc.» et toi, Sulpicius, pourquoi as-tu conjuré? « pourquoi? C'est que ta mort étoit l'unique remede à tes vices». Comme on creusoit la fosse de Subrius, et qu'on ne la creusoit, ni assez longue, ni assez large; il dit ironiquement, ils n'en savent pas même assez pour cela! Il dit au tribun Niger, qui lui recommande de présenter sa tête avec courage, puisse tu en montrer autant à la frapper. Il semble que la cruauté du maître avoit accrû celle des bourreaux. Niger qui n'avoit pu décapiter Subrius en deux coups, dit à l'empereur, qu'il l'avoit tué une fois et demie. LIII «au meurtre de Plautius Latéranus, désigné consul, succéda le meurtre qui lui étoit le plus agréable, etc.» Natalis, qui connoissoit la haine secrette de l'empereur contre Séneque, se promettoit de se sauver en le perdant. «Granius Silvanus, tribun de Cohorte, eût ordre de présenter à Séneque cette délation, etc.» le silence de Séneque sur Burrhus, dans ce moment, m'inclineroit à croire que celui-ci ne mourut point d'une mort violente, ou que du moins Séneque l'ignoroit ou ne le pensoit pas. Rien n'étoit plus naturel dans cette circonstance, que de s'associer celui avec qui l'on avoit partagé les mêmes fonctions, et qui en avoit reçu la même récompense. «Après ces discours, et quelques autres qui sembloient s'adresser à tous, il embrasse sa femme; etc.» Liv le récit qui précede, est traduit de ses annales; interprêtes fideles de cet auteur sublime et profond, nous n'aurions pu, sans témérité, j'ai presque dit sans sacrilége, y ajouter ou en retrancher un seul mot. Si nous lui avons ôté quelque chose, c'est son laconisme et son énergie; et l'on imagine bien que c'est malgré nous. Séneque avoit eu deux femmes; la premiere s'appelloit Helvia, et voici comment il en parle: «le soir, lorsque ma lampe est éteinte, etc.» la seconde, celle qui vient d'assister à la mort de Séneque, et mêler son sang à celui de son époux, s'appelloit Pauline: elle étoit jeune et belle, et Séneque âgé. On ne pardonne rien aux hommes d'un certain ordre; on pese leurs plus indifférentes actions, dans une balance rigoureuse. Et cette balance, qui la tient? On le sait. Tout s'acquitte dans ce monde- ci, et la naissance, et les richesses, et les honneurs, et les talents: la possession même de la vertu n'est pas gratuite, et tant mieux. On fit un crime au vieux philosophe, d'avoir pris une jeune femme. Et qu'importe si cette jeune femme est honnête? Si le vieux philosophe en étoit tendrement aimé. Vous qui entr'ouvrites les rideaux du lit nuptial, pour repaître vos yeux, et vous amuser d'une scéne indécente ou ridicule; jugez à présent, s'il entra dans la sainte union de Séneque et de Pauline, aucune de ces vues si deshonnêtes et si communes, qui compensent aux yeux des parents et des époux intéressés, l'extrême disparité d'âge; mais dont la nature trompée se venge par la perte des moeurs, l'incertitude des naissances, et le trouble domestique. «Néron n'avoit aucun motif particulier de haïr Pauline, etc.» Lv cette richesse prodigieuse pour un simple particulier, étoit exorbitante pour un philosophe; elle se montoit environ à quarante millions de notre monnoie: il n'alla point à elle, il la reçut quand elle vint à lui. La succession que son pere lui laissa étoit considérable. Dans la consolation qu'il écrivit, de la Corse, à Helvia sa mere, il lui dit, «ayant des parents, vous avez avantagé vos fils, déja riches: etc.» elle s'étoit encore accrue par des placements avantageux: les largesses de son eleve y mirent le comble. On l'a déja entendu sur les inconvénients de ces dons. « seigneur, a-t-il dit à Néron: etc.» Dion accuse Séneque d'avoir prêté à usure; il attribue la guerre britannique à la dureté avec laquelle il exigea, dit-il, des bretons, le remboursement de ses capitaux en entier, sans être divisés en plusieurs paiements. Qui est ce Dion? Ce Dion que Crevier appelle le calomniateur éternel de tous les romains vertueux; qui a osé, sans s'appuyer d'aucune autorité, accuser Cicéron d'un commerce incestueux avec sa fille Tullia, et qui s'est déchaîné contre Cassius, Brutus, les hommes les plus renommés par leurs vertus, sans qu'on puisse trouver à cette étrange fureur, d'autres raisons, dit Juste-Lipse, qu'une incurable perversité de jugement et de moeurs? Ce Dion étoit de Nicée en Bithinie: il s'occupa toute sa vie à décrier le mérite qui l'offusquoit; il s'attacha particuliérement à Séneque: distinction flatteuse. Ses mensonges, maladroits, à force d'être exagérés, manquerent leur effet, même sur la crédulité. Il fut gouverneur de province et deux fois consul; récompense du vil mérite d'intrigant, de courtisan et de flatteur, qu'il exerça sous trois regnes. Et voilà le témoignage qu'on allégue contre Séneque, l'homme qu'on oppose à Tacite qui le précéda de plus d'un siecle, au censeur des hommes le plus sévere, qui fut le contemporain et l'admirateur de notre philosophe. Mais ce n'est pas à Dion que nous avons à répondre; c'est au crédule abbréviateur de Dion, à Xiphilin, espece de fou, homme méchant, esprit bisarre: car ce sont deux observations très judicieuses; l'une de la Mothe Le Vayer, «qu'il est incroyable que Dion, etc.» l'autre de Juste-Lipse, qu'il faut qu'un tel faiseur d'épitome, ait pris les accusations de Suilius, ou de quelqu'autre aussi méchant, pour les vrais sentiments de Dion. On lit dans Dion: «Lucius Annaeus Séneque surpassa en sagesse tous les romains de son temps, etc.» quoi qu'il en soit, les détracteurs de Séneque ont-ils recherché les moyens par lesquels sa fortune s'étoit accumulée? Nullement. Se sont-ils informés de l'usage qu'il en a fait? Dit-on que son coffre-fort ait été fermé à ses parents, à ses amis indigents? On mentiroit. Lui reproche-t-on quelques-uns de ces vices qui naissent de la sordide ou folle opulence, l'avarice ou la dissipation, la dureté, le déréglement des moeurs, l'insolence, l'amour désordonné du faste, le goût des plaisirs sensuels, cette magnificence intérieure qui humilie les grands, qui confond les différents états de la société, qui éleve le millionnaire au niveau des hommes décorés des premieres places, et qui insulte à la misere publique: on mentiroit encore. Mettra-t-on sur la même ligne, un Séneque, l'instituteur du prince, son ami, l'ame de ses conseils, avec un Pallas, un Narcisse, un Tigellin, les ministres de sa débauche et de ses cruautés? On ne peut, sans conséquence, ni s'approcher, ni s'éloigner du tyran, toujours ombrageux. S'il est fâcheux d'accepter ses dons, il n'est pas moins dangereux de les rejetter. Je voudrois bien qu'on nous apprît ce que les censeurs de Séneque auroient fait à sa place. J'oserois assurer que le mépris du philosophe pour sa propre richesse, étoit plus vrai que celui d'un Suilius, d'un Dion, d'un Xiphilin, et de tous leurs échos, tant anciens que modernes. Ce qui me confond, c'est qu'au milieu de ces déclamations violentes contre Séneque, qui accepta les bienfaits de Néron malgré lui, je ne trouve pas un mot contre les hommes de la république les plus distingués par leur naissance et leurs dignités, qui les solliciterent. D'où naît cette partialité? Je le sais: c'est qu'ils n'étoient que des grands; et que Séneque étoit un sage. Quoi donc! Ce titre impose-t-il une force, une élévation d'ame, dont toutes les autres conditions sont dispensées! Ce qu'on interdit au philosophe, le noble le fera sans s'avilir! Si telle est l'opinion des grands et du peuple, on ne sauroit penser, ni plus dignement de la philosophie, ni plus bassement de toutes les autres sortes d'illustrations. J'insiste. Quelle si grande importance, cette énorme fortune, qui n'excédoit toutefois ni le rang d'un ministre, ni la fatigue de ses fonctions, ni le mérite de ses services; cette richesse si reprochée, peut-être plus encore enviée, pouvoit-elle avoir aux yeux d'un homme né de parents sages et modestes, innocent et frugal comme eux, dont la vertu ne souffrit pas la moindre atteinte de l'air empesté de la cour la plus dissolue, et qui osoit adresser des vérités dures à un prince, dont le sourcil froncé, et le visage riant, n'étoient que deux arrêts de mort différents. Las du spectacle de la débauche et du crime, il veut s'éloigner: Néron le retient; et voici ce que Séneque lui fait entendre, s'il ne le lui dit pas expressément: «je sais que ma présence et mes reproches vous importunent: etc.» certes, ce n'est pas là le discours d'un homme attaché à la faveur, aux honneurs, aux richesses, à la vie. J'en atteste les gens de cour. LVI dans la conduite, les discours et les écrits de Séneque, on voit un homme, un philosophe, qui, affermi sur le témoignage de sa conscience, marche avec une fierté dédaigneuse, au milieu des bruits calomnieux de quelques citoyens qui attaquent sa vertu et ses talents, par une basse jalousie qui souffre de la richesse qu'il possede, des honneurs dont il est décoré, et de la considération générale dont il jouit: et en quel temps cela ne s'est-il pas fait! Qu'on rapproche le discours précédent, de celui qu'il tient au tribun Silvanus, quelques instants avant que de mourir, et l'on reconnoîtra, dans une fermeté aussi soutenue, l'homme dont Pline le naturaliste a dit qu'il avoit bien connu le néant et la futilité des grandeurs humaines; le sage à qui elles n'en avoient point imposé; le philosophe qui avoit passé les jours et les nuits à converser avec lui-même, et à se convaincre de la vanité de ces richesses, dont on aime à se persuader que la possession l'avoit enivré. Pour rentrer dans le palais de Néron, plus puissant que jamais, il ne lui en auroit coûté qu'un mot flatteur: mais il mourra plutôt que de le dire. Jusqu'à quand des pygmées chercheront-ils en eux- mêmes la mesure des grands hommes! «Tous ces beaux axiomes de morale que Séneque a dictés, disent quelques-uns de ces détracteurs, c'est une sottise de croire qu'il les ait pratiqués. C'étoit un homme comme nous; peut-être un peu moins subjugué par les opinions vulgaires». C'est-à-dire, cet héroïsme philosophique est au-dessus de moi; donc il est au-dessus d'un autre; donc il n'y a point de pareils héros. Voilà une singuliere logique. Je sais qu'il ne faut pas conclure la pureté des moeurs, de la sagesse des discours, et qu'il peut arriver qu'un pervers écrive et parle plus disertement de la vertu, qu'un homme vertueux: mais ce pervers n'est pas un Séneque, n'a pas consumé sa vie à méditer les devoirs du sage, et à donner des leçons de stoïcisme à ses amis, à sa mere, à ses tantes, à ses freres, à presque tous les ordres de citoyens; et ne s'est pas laissé couper les veines plutôt que de se démentir. La vie publique de Séneque n'étoit ignorée de personne: et comment auroit-il fait pour dérober à ses entours la connoissance de sa vie privée? Vicieux, de quel front auroit-il préché la vertu à son eleve? La moindre contradiction entre ses moeurs et ses préceptes ne l'auroit-elle pas exposé à la risée des courtisans? Il faut avouer, ou que Séneque a été un des hommes les plus vertueux, ou de tous les prédicateurs le plus impudent. Un vicieux qui poursuit le vice avec la constance et l'âcreté de Séneque! Un philosophe qui passe ses journées à écrire, et qui n'écrit pas une ligne qui ne soit une satyre sanglante de lui-même! Un méchant, dont la fonction habituelle est de faire des gens de bien! Cela se conçoit-il? Cette hypocrisie est le rôle exclusif, le privilege d'un certain état; mais Séneque n'étoit point augure: ce qu'on a dit d'Epicure, on peut le dire de lui; que celui qu'il ne corrigeoit pas, étoit un déterminé scélérat à renvoyer aux tribunaux des enfers. Lvii jeune seigneur, toi qui ne pris aucun des vices de la cour, où ton rang et ta naissance t'appelloient; toi qui es fait pour croire aux vertus, parceque ton ame en est remplie; tu arracheras de l'ouvrage ingénieux et profond de ton ayeul, ce frontispice où l'on voit le masque séduisant de la vertu sur le visage du vice; tu briseras ce buste injurieux, au-dessous duquel on lit Séneque; et tu ne souffriras pas qu'il insulte à jamais au plus digne des mortels. J'avoue qu'il étoit difficile que le grand détracteur des vertus humaines fît un meilleur choix. Si Séneque fut un hypocrite, le sage n'est qu'une chimere. Mais la vertu est donc une chose bien affligeante, une chose bien précieuse, même aux yeux des méchants, à en juger par leur acharnement à nous en dépouiller? Encore leur pardonneroit-on leur cruelle malignité, s'ils s'enrichissoient en travaillant à nous appauvrir; si ce vice étoit le seul dont ils fussent souillés. Mais quels furent, et quels seront dans tous les temps les calomniateurs de Séneque? Des courtisans, des adulateurs par état, la race la plus abjecte; des Tiberes, des Caligulas, les oppresseurs des hommes dont ils devoient être les peres, avec le nombreux cortege des menteurs subalternes qui servent leur haine et qui encensent leurs folies. Il y aura dans tous les temps des scélérats mercénaires, à qui il ne manquera que le talent et la circonstance pour être des Anytes et des Tigellins. Que l'hypocrisie ou la perversité de l'homme en place leur fasse signe, ils accourront; ils diront: seigneur, parle: quel est l'homme de bien qu'il te faut immoler? Nous voilà prêts. ils se sont dit: que nous importe le déshonneur, pourvu qu'on nous protege et qu'on nous gratifie. LVIII après la découverte de la conjuration de Pison, Néron est un tigre devenu fou. Des enfants des conjurés, les uns sont chassés de Rome, exterminés par la faim ou par le poison; d'autres massacrés dans un repas avec leurs instituteurs et leurs esclaves. Quelle suite d'assassinats! Salvidienus, a loué à des étrangers des boutiques dépendantes de sa maison, proche la place publique; il mourra. Cassius Longinus a placé l'image de Cassius parmi celles de ses ancêtres; il mourra. Pétus Thraséa a le front sévere d'un censeur; il mourra. Fier d'avoir tant osé impunément, il se vante qu'avant lui aucun souverain n'a su ce qu'on peut sur le trône. Il projette l'extinction de l'ordre sénatorial, qui n'est pas encore assez vil à son gré. On prononce devant lui le proverbe grec, que tout périsse après ma mort; etc. rien de plus touchant que la mort de Vétus, de Sentia sa belle-mere, et de Pollutia sa fille. Pollutia venoit de recevoir dans le pan de sa robe la tête sanglante de son époux. Vétus abandonne tout à ses esclaves, excepté trois lits funéraires, sur lesquels ces trois victimes se font couper les veines, avec le même fer, dans le même appartement, n'ayant de vêtements que ce qu'en exige la pudeur. On les plonge dans le bain, où ils expirent; le pere, les yeux attachés sur sa fille, l'ayeule sur sa petite-fille, celle-ci sur les deux autres; tous trois invoquant en même temps les dieux; tous trois les conjurant de hâter leur mort, et de leur épargner la douleur de survivre à ce qu'ils ont de plus cher. La nature suivit l'ordre de l'âge; Sentia mourut la premiere, et Pollutia la derniere. Novius Priscus est exilé à titre d'ami de Séneque. Junius Gallion, frere de Séneque, effrayé, demande grace. Annaeus Méla, frere de Séneque et de Gallion, se fait ouvrir les veines. Et tandis que le sang des bons citoyens coule, on continue de remercier les dieux. Cependant il se répandoit que Subrius Flavius, de concert avec les centurions, avoit arrêté, dans une assemblée, non si secrette que Séneque n'en eût eu connoissance, qu'on assassineroit Pison après que celui-ci auroit assassiné Néron, et que l'empire seroit conféré au philosophe, homme d'une réputation sans tache, et éminemment doué de toutes les vertus. On faisoit dire à Flavius: «chasser un joueur de harpe, pour prendre un chanteur, l'etat en sera-t-il moins déshonoré». Quel mortel eut plus dignement occupé le trône? Et quel bonheur pour les romains! Il est rare que l'oppression, quand elle est extrême, n'inspire pas aux peuples quelque résolution salutaire; mais, selon les circonstances, c'est, ou une véritable crise qui termine le mal, ou le sanglot d'un agonisant, un dernier mouvement convulsif qui tombe rapidement et sans effet. Le nerf nécessaire à l'exécution est coupé, et l'on continue de souffrir et de se plaindre, si la tyrannie le permet: car elle va quelquefois jusqu'à exiger un front serein de l'esclave qui porte le désespoir au fond de son coeur. Un soupir, une larme indiscrette, seroit punie de mort: tel fut sous Tibere le sort d'une mere accusée d'avoir pleuré son fils. Mais quand les romains, d'un concert unanime et rassemblés en corps, seroient venus présenter la couronne impériale à Séneque: l'auroit-il acceptée? Le médecin s'éloigne, lorsque le malade est désespéré: il est un temps où il ne faut, ni commander, ni obéir: que faire donc? Fuir. LIX cependant il falloit justifier, et la disgrace, et la mort d'un personnage connu et révéré dans toute l'étendue de l'empire. On pense bien que les courtisans ne manquerent pas à leur devoir. Que ne dirent-ils pas? Que le public ne crut-il pas? Ennemi des hommes de génie, et des hommes vertueux qui le blessent encore davantage, il ne discuta point les imputations faites à Séneque: est-ce que le peuple discute? Il crut le mal, comme il le croiroit aujourd'hui; il est méchant, mais il est encore plus sot. Cette crédulité populaire; je la conçois: mais d'où naît, dans les hommes instruits, une indigne et vile petitesse d'esprit qui existoit avant Séneque, et qui s'est perpétuée de son temps jusqu'au nôtre? D'où nous vient à nous, qui n'avons aucun intérêt à démêler avec les grands hommes de l'antiquité, l'étrange manie de décrier leurs vertus? Hé quoi! La justice, la bienfaisance, l'humanité, la patience, la modération, l'héroïsme patriotique ne sont-ils pas dignes de notre admiration et de nos éloges, en quelque lieu que se montrent ou que ce soient montrées ces grandes qualités, à Constantinople, à Pékin, à Londres, à Paris, dans Athenes l'ancienne, ou dans Rome moderne! Qu'avons-nous de mieux à souhaiter que de les retrouver! Quoi de plus conséquent à notre sécurité et à notre bonheur, que de les encourager? Et me blâmera- t-on si je m'indigne, ou si je m'afflige, lorsque je vois un homme de bien faire cause commune avec un pervers, tel que Suilius ou un Dion Cassius: un homme de jugement, préférer le témoignage du moine Xiphilin à celui de Tacite: un homme distingué par ses vertus, ses connoissances et ses travaux, appuyer de son suffrage, de vils délateurs; oublier qu'il ne faut calomnier ni les vivants ni les morts; et que si l'injure faite aux vivants est plus nuisible, celle qu'on fait aux morts est plus lâche; parler de la vie publique et privée d'un philosophe, décédé il y a près de deux mille ans, et dans une contrée éloignée, avec une légéreté qu'on ne se permettroit pas s'il étoit question d'un citoyen qui vivoit hier, et dont la demeure n'étoit séparée de la nôtre que de la largeur d'une rue, ou de l'épaisseur d'un mur mitoyen; attester, avec une assurance qui étonne, des faits contredits par les historiens contemporains les plus graves et les plus séveres, et décider d'un ton magistral: que Séneque ne sut pas mieux soutenir sa gloire, que celle de son disciple Néron. où? Quand? à quelle occasion-... soutenir la gloire d'un Néron!... qu'il fut avare... quelle preuve a-t-il donné de ce vice, et quelle preuve en apporte-t-on-... Que Tacite s'est vainement efforcé de le justifier... Tacite le justifie; mais sans effort: il raconte des faits dont il étoit sans doute un peu mieux instruit que nous; et il les raconte avec simplicité, comme il convenoit à un grand historien tel que lui, et avec la circonspection qu'il devoit à un personnage tel que Séneque... qu'il préconisa le meurtre d'Agrippine... on a vu, dans quelques-uns des paragraphes précédents, le peu de fondement de cette calomnie; il est donc inutile d'insister davantage sur ce sujet. J'ajouterai seulement ici que Séneque ne préconisa point le meurtre d'Agrippine: préconiser, c'est faire l'éloge. Lorsque le crime fut commis, et qu'il ne s'agissoit plus que d'en prévenir les suites, Séneque obéit à un maître féroce, en adressant au sénat, ou plutôt au peuple, au nom de l'empereur, quelques motifs qui pouvoient en affoiblir l'atrocité. Ces actions, ce n'est pas dans le fond d'une retraite paisible, où la sécurité nous environne, dans une bibliotheque, devant un pupitre, qu'on les juge sainement: c'est dans l'antre de la bête féroce qu'il faut être ou se supposer, devant elle, sous ses yeux étincelants, ses ongles tirés, sa gueule entrouverte et dégoutante du sang d'une mere: c'est-là qu'il faut dire à la bête: «tu vas me déchirer, je n'en doute pas; mais je ne ferai rien de ce que tu me commandes». Qu'il est aisé de braver le danger d'un autre, de lui prescrire de l'intrépidité, de disposer de sa vie! Encore quel eut été le fruit de ce sacrifice? Un nouveau crime. Quel si grand avantage y avoit-il donc pour la république, que Séneque fût égorgé plutôt? D'ailleurs, qui est-ce qui étoit présent, lorsque Néron imposa cette tâche au philosophe? Qui sait ce que celui-ci dit au tyran? Qui sera assez juste appréciateur des circonstances, où l'empire se trouvoit, pour oser blâmer la condescendance de Séneque. Ne diminuons pas le nombre des honnêtes gens, il y en a déja si peu; ne ternissons pas la mémoire des hommes vertueux, ils sont si rares. Assez d'autres exemples consoleront la méchanceté, sans y ajouter celui d'un sage. qu'il perdit d'une maniere honteuse une vie qu'il avoit lâchement conservée... voilà ce que fait dire la fureur d'arrondir une phrase. Sois vrai, et tu seras ensuite bel esprit, si tu peux. Faut-il que pour flatter mon oreille, tu blesses la vérité, et que pour être harmonieux, tu deviennes calomniateur. J'appellerai de cette accusation, au récit que Tacite nous a laissé de la vie et de la mort de Séneque... qu'il eut besoin des exhortations de sa femme pour se résoudre à mourir... c'est un nouveau mensonge aussi impudent que le premier. Jamais homme ne mourut avec plus de fermeté et de sang froid. Je lis qu'il exhorta sa femme à vivre; mais je ne lis point qu'elle l'ait exhorté à mourir. Je lis qu'il consola Pauline et ses amis; mais je ne lis point qu'il se soit désolé... qu'il eut besoin de son exemple... traduire le passage de l'historien, par je consens que vous m'en donniez l'exemple; au lieu de traduire: «le grand exemple que vous allez donner, en préférant librement une mort glorieuse à une vie amusée, est une gloire que je ne puis avoir, et que je ne vous envierai point»; c'est connoître aussi mal la langue de Tacite, que l'ame de Séneque. Beaucoup de braves romains, avant notre philosophe, avoient su mourir dignement; je ne me rappelle aucune romaine de ce temps qui ait refusé de survivre à son époux; voici donc un homme qui se croit mieux instruit que Tacite. Mais qui est-il, et dans quelle heureuse contrée a-t-il vécu, pour n'avoir jamais vu d'illustres innocents calomniés et persécutés; pour n'avoir jamais entendu les actions les plus criminelles imputées à de grands hommes, même à de saints personnages; et le public imbécille, que dis-je, et quelquefois des gens éclairés, joindre leurs voix à la sienne, et répéter ses discours. Dans ces temps voisins de la naissance du christianisme, et à l'époque de la fureur des tyrans déchaînés contre cette doctrine, n'accusoit-on pas les chrétiens d'égorger un enfant dans leurs assemblées nocturnes, et de se repaître de ses membres sanglants? Néron ne les traduisit-il pas, ne les châtia-t-il pas des plus horribles supplices, comme auteurs de l'incendie de Rome? Si la providence n'eut arrêté dans ses décrets, que la religion de Jésus-Christ, malgré les efforts, ou graces aux efforts des persécuteurs, embrasseroit toute la terre, et dureroit autant que les siecles, les prêtres du paganisme, les historiens idolâtres, ne nous auroient-ils pas transmis ces atrocités? Et s'il fut arrivé à un homme de bien d'examiner les principes et les moeurs des apôtres, des disciples, des fideles, et de les rejetter comme deux calomnies impudentes, absurdes, incroyables; peut-être lui en auroit-il couté la liberté, peut-être la vie; mais en eut-il été moins sensé, moins courageux, moins juste. Ce que cet honnête payen eut osé pour les chrétiens: je le fais pour un honnête payen. Lecteur, qui que tu sois, je compte sur ton estime: méchant, tu la dois à un homme qui ne croira qu'avec la derniere répugnance que tu n'as jamais été bon, ou, que l'ayant été, tu as pu cesser de l'être: bon, tu la dois à un homme qui ne croira, ni de ton vivant, ni après ta mort, sans des preuves aussi claires que le jour, que tu sois devenu méchant. Mais à quoi bon toutes ces disputes pour et contre les moeurs d'un philosophe? Que nous importe la contradiction vraie ou fausse de la conduite de Séneque avec sa morale? Quelles qu'aient été ses actions, ses principes en sont-ils moins certains? Ce qu'il a écrit du caractere et des suites de l'ambition, de l'avarice, de la dissipation, de l'injustice, de la colere, de la perfidie, de la lâcheté, de toutes les passions, de tous les vices, de toutes les vertus, du vrai, du bonheur, du malheur réel, des dignités, de la fortune, de la douleur, de la vie, de la mort, en est-il moins conforme à l'expérience et à la raison? Aucunement. Nous n'avons pas besoin de l'exemple de Séneque pour savoir qu'il est plus aisé de donner un bon conseil, que de le suivre. Tâchons donc d'en user à son égard, comme avec tous les autres précepteurs du genre humain; faisons ce qu'ils nous disent, sans trop nous soucier de ce qu'ils font: malheur à eux, s'ils disent ce qu'ils ne pensent pas; malheur à eux, s'ils font le contraire de ce qu'ils pensent. LX mais nous avons vu mourir l'instituteur; voyons mourir le disciple: opposons les derniers moments de l'homme vertueux, aux derniers moments du scélérat. ô Rome, que le sang des nations a été bien vengé dans tes propres murs! Aux proscriptions de Sylla, succedent les proscriptions des triumvirs; à l'oppresseur de ta liberté, un tyran flateur; à celui-ci un tyran sombre et fourbe; à celui-ci un tyran insensé; à celui-ci un tyran imbécille; à ce dernier, un tyran féroce; la peste à l'incendie. Tes maisons se remplissent de cadavres, tes rues de convois. Les esclaves, les maîtres expirent au milieu des gémissements des enfants, des époux; ceux-ci, après avoir assisté les mourants, pleuré les morts, sont déposés à côté d'eux, sur un même bûcher. Heureux les sénateurs, les chevaliers, les grands, les hommes vertueux, qu'une calamité générale dérobera aux fureurs de Néron! Ce fut alors qu'on publia des prodiges de toute espece: des oiseaux funebres s'étoient abattus sur le capitole; la terre avoit été secouée par des tremblements; le feu du ciel avoit embrasé les enseignes militaires; une truie avoit mis bas un petit qui avoit les serres d'un épervier; une femme étoit accouchée d'un serpent; le figuier ruminal avoit perdu ses branches. Ces bruits ont été et seront par-tout des avant-coureurs des grandes révolutions. Lorsqu'un peuple les desire, l'imagination agitée par le malheur, et s'attachant à tout ce qui semble lui en promettre la fin, invente et lie des faits qui n'ont aucun rapport entre eux. C'est l'effet d'un mal-aise semblable à celui qui précede la crise dans les maladies: il s'éleve un mouvement de fermentation secrette au dedans de la cité, il y a des plaintes, il échappe des mots; on remarque de l'inquiétude sur les visages, du désordre dans la conduite habituelle des personnages importants; les amis se séparent; les ennemis se rapprochent; le commerce plus réservé pendant le jour, est plus fréquent pendant la nuit; il erre dans les rues des hommes qui s'enveloppent, qui se hâtent, qui se dérobent; les têtes exaltées qui ne s'expliquent rien, mais que tout frappe, ont des visions, tiennent des discours prophétiques, et débitent des rêveries qui subissent, en passant de bouche en bouche, mille interprétations diverses, entre lesquelles il est difficile qu'il ne s'en trouve quelques-unes symboliques de l'événement qui suit. Les prodiges sont rares sous les regnes heureux, et l'on en est moins effrayé. Le desir de l'impunité n'est pas le seul obstacle aux entreprises périlleuses; mais on veut tout prévoir, on craint d'abandonner quelque chose au hasard. Le moment du succès s'échappe, tandis qu'on s'occupe de l'assurer; et c'est ainsi qu'un Néron continue de régner, et qu'un Guise manque la couronne. Si Subrius eut écouté son courage, et qu'il eut poignardé le tyran en plein théâtre, à l'aspect d'un peuple entier témoin d'un si noble forfait, comme il en avoit conçu le dessein, il ne laissoit rien à faire à Vindex. Tandis que les conjurés de Pison temporisent entre l'espérance et la crainte, la conjuration se découvre, et ils périssent tous. Il y avoit environ quatorze ans que la terre gémissoit sous le monstre, lorsque le ciel en fit justice. Vindex souleve la province des Gaules qu'il commandoit en qualité de propréteur, et Galba, les Espagnes. Alors le tyran perd la raison: il se roule à terre, déchire ses vêtements, il se frappe. Dans son délire, il projette de faire massacrer et les gouverneurs de provinces, et les commandants d'armées: il abandonnera aux légions le pillage des Gaules, il brûlera Rome; au milieu de l'embrasement, on lâchera des bêtes féroces sur le peuple. Un moment après il veut se présenter aux rebelles; il prend les faisceaux; il ne se vengera pas; il versera des larmes; on sera touché de son repentir; la paix va ramener l'allégresse, et il en médite les chants. Il ordonne ses équipages, et sur-tout que ses instruments de musique ne soient pas oubliés. On coupe les cheveux à ses concubines, elles seront armées de haches et de boucliers, à la maniere des amazones. Les tribus de Rome sont convoquées sous les drapeaux; personne ne s'y rend; il arrache aux maîtres leurs esclaves: il exige le tribut de tous les ordres de l'etat, l'impôt annuel des locations: le fisc ne recevra que de la monnoie en or et en argent le plus pur, et nouvellement frappée. Il est effrayé par des prognostics, les armées ont embrassé la cause de Vindex, il en apprend la nouvelle à table, il déchire la lettre, il renverse la table, il brise deux vases précieux, il demande du poison à Locuste: il s'est retiré dans les jardins de Servilius, tandis qu'on prépare des vaisseaux à Ostie pour sa fuite; les tribuns et les centurions des gardes prétoriennes refusent de l'accompagner, un d'eux lui dit: est-il donc si difficile de mourir? ses pensées ne sont plus les mêmes, il ne se retirera plus chez les parthes, il n'ira plus se prosterner aux pieds de Galba; mais il prendra le deuil, il montera dans la tribune aux harangues, il demandera graces, et se restreindra au gouvernement de l'Egypte: on lui déclare qu'il sera mis en pieces avant que d'arriver à la place publique. Il se couche, il s'éveille sur le milieu de la nuit, ses gardes l'ont abandonné; il saute de son lit, il fait appeller ses amis, il n'en a plus, il court à leurs portes qu'il trouve fermées. Il rentre dans son palais que les sentinelles ont pillé; il présente sa gorge à couper à un gladiateur qui lui refuse son bras; il court vers le Tibre, il est trop lâche pour s'y précipiter; il revient. Un affranchi lui offre un asyle dans sa petite campagne; il accepte, il s'y rend en tunique, les jambes nues et la tête enveloppée: il sent la terre trembler sous ses pas, ses yeux sont frappés d'un éclair, il entend les imprécations des passants contre lui, leurs voeux pour Galba. Il descend de cheval, il arrive, les pieds et les vêtements déchirés par des ronces, aux murs du jardin de l'affranchi; il y entre, en rampant, par une ouverture qu'on a creusée sous la terre, et qui le conduit à une salle étroite où il s'étend sur un mauvais matelas couvert d'un vieux manteau. Il ordonne sa fosse sur la mesure de son corps; il pleure, il s'écrie: quelle fin pour un si grand musicien! malheureux, tu n'en serois pas là, si tu avois su gouverner, comme tu savois chanter: ce n'est pas au musicien qu'on en veut, c'est au méchant empereur. Le sénat l'a déclaré ennemi de la patrie, on le cherche pour le traîner au supplice: il se saisit de deux poignards; il se dit: «tu prolonges une vie infâme, d'une maniere honteuse; ce que tu fais n'est pas digne d'un empereur: prends ton parti, allons Néron, exhorte-toi». Les cavaliers qui ont ordre de le prendre vivant, sont à la porte, il les entend. à l'aide d'Epaphrodite, son secrétaire, il s'enfonce un des deux poignards dans la gorge; il expiroit lorsque le centurion entra: ses yeux aggrandis et fixes inspiroient l'effroi. Le monstre n'est plus. Je m'arrête immobile devant son cadavre: à chaque forfait que je me rappelle, je sens mon indignation redoubler: mais que lui importe! Il ne me voit point. C'est en vain que je lui reproche les meurtres d'Agrippine, de Burrhus, de Séneque, de Thraséa, de Vétus et de sa famille; il ne m'entend plus: les furies se sont éloignées, et sa cendre repose aussi tranquillement que celle de l'homme vertueux. Qui est-ce qui absoudra les dieux, de sa vie, et de la mort de ses instituteurs? Tant de crimes sont-ils suffisamment expiés par le supplice d'un moment? Est-il vrai que le ciel fît assez pour un Séneque, lorsqu'il le créa bon; et qu'un Néron en fût assez châtié, lorsqu'il le créa méchant? Je le crois: oui, je le crois; et s'il falloit opter entre le sort d'un scélérat fortuné, et celui d'un homme de bien malheureux, certes je ne balancerois pas. Quel est le motif d'un choix aussi décidé? La persuasion qu'il n'y a point de méchant qui n'ait souvent desiré d'être bon, et que le bon ne desira jamais d'être méchant. Lxi une singularité aussi remarquable que surprenante dans le caractere de Néron, c'est la patience avec laquelle il supportoit l'injure et la satyre. Il ne se montra dans aucune circonstance aussi indulgent qu'envers ceux qui l'attaquoient par des mots ou des vers épigrammatiques. Il livroit l'empereur à la raillerie, mais non le musicien. Le préteur Lucius Antistius, sans aucun sujet de mécontentement, compose des vers outrageants contre Néron, et les lit à table au milieu d'une assemblée nombreuse; il est déféré: le sénat se partage d'avis; le jugement est renvoyé à Néron, qui répond: «comme je m'étois proposé de modérer votre rigueur, je suis bien éloigné de m'opposer à votre clémence: ordonnez d'Antistius ce qu'il vous plaira, vous êtes même les maîtres de l'absoudre». Au milieu des flatteries, le consul désigné Cérialis Anicius dit un mot délié, dont Néron ne s'offensa point; il opinoit à ce qu'on élevât un temple au divin Néron: honneur qu'on ne rendoit aux souverains qu'après leur mort. On publia contre lui nombre d'épigrammes grecques et latines, assez mauvaises, à la vérité, à en juger par celles que Suétone nous a transmises. Il en connut les auteurs, n'en poursuivit aucun, et obtint du sénat le pardon de ceux qui furent dénoncés. Un acteur des farces attellanes, appellé Datus, chantoit un air qui commençoit par ces mots, bon jour, mon pere; bon jour, ma mere, et qui finissoit par ceux-ci, vous irez bientôt chez Pluton. par le geste de quelqu'un qui boit, il désigna la mort de Claude; par celui de quelqu'un qui nage, la mort d'Agrippine; et par un troisieme qui s'étendoit à la ronde, la perte du sénat: il fut exilé. Une pareille insolence seroit plus sévérement châtiée de nos jours. Rien ne le choquoit autant dans les libelles de Vindex, que le dédain de son talent musical. Il avoit sur cet art une idée assez juste; c'est qu'il ne produisoit ses grands effets que dans les assemblées nombreuses. Séneque lui avoit appris la langue grecque, l'histoire, l'éloquence et la poésie. Il fit des vers médiocres avec assez de facilité; il ne fit aucun progrès dans l'art oratoire. Il se refusa entiérement à l'étude de la philosophie, d'après le conseil d'Agrippine sa mere, qui lui persuada que cette science étoit nuisible à un souverain: c'est-à-dire, à un tyran, car c'étoit la valeur du mot dans la bouche d'une femme aussi impérieuse. Quoi! L'art de modérer ses passions, de connoître ses devoirs et de les remplir, d'exercer la clémence et la justice, de connoître les vraies limites de son pouvoir, les prérogatives inaliénables de l'homme, de les respecter; cet art, dis-je, est nuisible à un souverain, et il ne doit point entrer dans le plan de l'éducation d'un prince! Ce conseil d'Agrippine est celui que donneront toujours aux enfants des rois, ceux qui se proposeront de les abrutir, pour les gouverner: il est important pour eux qu'ils soient vicieux et fainéants. Mais Agrippine apprit avec le temps, qu'on ne travaille pas impunément à rendre son maître sot et méchant. Puissent les imitateurs de sa politique recevoir la même récompense qu'elle en obtint! Agrippine publia que son fils Néron, au berceau, avoit été gardé par deux serpents; Néron ne convenoit que d'un. On reproche à Séneque d'avoir interdit à son eleve la lecture des anciens orateurs; et cela pour fixer sur lui seul toute son admiration. Quelle ineptie! Séneque permettoit sans doute à Néron la lecture de ses propres ouvrages, où il dit de Cicéron: cet orateur dont la majesté répond à celle de l'empire. Lxii jusqu'ici nous n'avons vu que l'homme de cour, l'instituteur de Néron; il nous reste à connoître le philosophe, ou le précepteur du genre humain. Nous nous arrêtons avec intérêt devant les portraits des hommes célebres, ou fameux: nous cherchons à y démêler quelques traits caractéristiques de leur héroïsme, ou de leur scélératesse; et il est rare que notre imagination ne nous serve pas à souhait. Tous les bustes de Séneque m'ont paru médiocres; la tête de sa figure au bain est ignoble: sa véritable image, celle qui vous frappera d'admiration, qui vous inspirera le respect, et qui ajoutera à mon apologie la force qui lui manque, elle est dans ses écrits. C'est- là qu'il faut aller chercher Séneque, et qu'on le verra. Séneque a beaucoup écrit; et je n'en suis pas étonné, il avoit tant d'amour pour le travail, et il étoit doué d'un génie si facile et si fécond. «je ne passe pas, nous dit-il, une seule journée oisive: etc.» c'est ainsi qu'on se fait un nom parmi ses contemporains et chez les races futures. Quels que soient les avantages qu'on attache au commerce des gens du monde pour un savant, un philosophe, et même un homme de lettres, et bien que j'en connoisse les agréments, j'oserai croire que son talent et ses moeurs se trouveront mieux de la société de ses amis, de la retraite, de la lecture des grands auteurs, de l'examen de son propre coeur et du fréquent entretien avec soi; et que très rarement il aura occasion d'entendre, dans le cercle le mieux composé, quelque chose d'aussi bon que ce qu'il se dira dans la retraite. Milord Shaftesbury a intitulé un de ses ouvrages, le soliloque, ou avis à un auteur. celui qui se sera étudié lui-même, sera bien avancé dans la connoissance des autres; s'il n'y a, comme je le pense, ni vertu qui soit étrangere au méchant, ni vice qui soit étranger au bon. Si l'on en excepte la consolation à Marcia, à Helvia, et à Polybe, qu'il écrivit pendant son exil en Corse; ce qui nous est parvenu de ses ouvrages, est le fruit des heures du jour et des nuits qu'il déroboit à ses fonctions à la cour, et au sommeil. Nous avons perdu ses poëmes, plusieurs tragédies, ses discours oratoires, ses livres du mouvement de la terre, son traité du mariage, celui de la superstition, ses abrégés historiques, ses exhortations et ses dialogues. Il suffit de ce qui nous reste, pour regretter ce qui nous manque. Je ne dis rien de son commerce épistolaire avec S Paul, ouvrage ou d'un écolier qui s'essayoit dans la langue latine, ou d'un admirateur de sa doctrine et de ses vertus, jaloux de l'associer aux disciples de Jésus-Christ. Il est à croire qu'il avoit parcouru l'Egypte, où son oncle étoit préfet. Ce qu'il dit de cette contrée et du fleuve qui la fertilise, semble confirmer cette conjecture. On prétend même qu'il s'étoit avancé jusques sur les confins de l'Inde, et Pline nous apprend qu'il en avoit écrit. Lxiii on trouve dans Séneque un grand nombre de traits sublimes: c'est cependant un auteur de beaucoup, mais de beaucoup d'esprit, plutôt qu'un ecrivain de grand goût. J'aurai de l'indulgence pour le style épistolaire; je conviendrai que la familiarité de ce genre admet des pensées et des expressions qu'on s'interdiroit dans un autre; mais quoique pleines de belles choses, ses lettres assez naturelles dans la traduction, ne m'en paroîtront pas moins recherchées, dans l'original. L'antiquité ne nous a point transmis de cours de morale aussi étendu que le sien. Parmi quelques préceptes qui répugnent à la nature, et dont la pratique rigoureuse ajouteroit peut-être à la misere de notre condition (conséquences d'une philosophie trop roide, du moins pour la généralité des hommes à qui elle demandoit au-delà de ce qu'elle espéroit en obtenir), il y en a sans nombre avec lesquels il est important de se familiariser, qu'il faut porter dans sa mémoire, graver dans son coeur, comme autant de regles inflexibles de sa conduite, sous peine de manquer aux devoirs les plus sacrés, et d'arriver au malheur, le terme presque nécessaire de l'ignorance et de la méchanceté: il faut les tenir d'une bonne éducation, ou les devoir à Séneque. Que ce philosophe soit donc notre manuel assidu: expliquons-le à nos enfants; mais ne leur en permettons la lecture que dans l'âge mûr, lorsqu'un commerce habituel avec les grands auteurs, tant anciens que modernes, aura mis leur goût en sûreté. Sa maniere est précise, vive, énergique, serrée; mais elle n'est pas large. Ses imitateurs ne s'éleveront jamais à la hauteur de ses beautés originales; et il seroit à craindre que les jeunes gens captivés par les défauts séduisants de ce modele, n'en devinssent que d'insipides et ridicules copistes. C'est ainsi que je pensois de Séneque, dans un temps où il me paroissoit plus essentiel de bien dire que de bien faire; d'avoir du style, que des moeurs, et de me conformer aux préceptes de Quintilien, qu'aux leçons de la sagesse. On verra, dans la suite de cet essai, aux endroits où je me propose d'examiner les différents jugements qu'on a portés de ses ouvrages, l'influence qu'ont eue sur le mien l'expérience de la vie et la maturité d'un âge, où si l'on m'eut demandé, que faites- vous, je n'aurois pas répondu, je lis les institutions de l'art oratoire; mais j'aurois dit avec Horace, je cherche ce que c'est que le vrai, l'honnête, le décent, et je suis tout entier à cette étude. De combien de grandes et belles pensées, d'idées ingénieuses, et même bisarres, on dépouilleroit quelques-uns de nos plus célebres ecrivains, si l'on restituoit à Plutarque, à Séneque, et à Montagne, ce qu'ils en ont pris sans les citer. J'aime la franchise de ce dernier: «mon livre, dit-il, est maçonné des dépouilles des deux autres». Je permets d'emprunter, mais non de voler; moins encore d'injurier celui qu'on a volé. LXIV je vais parler des ouvrages de Séneque, sans prévention, et sans partialité: usant avec lui d'un privilege dont il ne se départit avec aucun autre philosophe, j'oserai quelquefois le contredire. Quoique l'ordre selon lequel le traducteur en a rangé les traités, ne soit pas celui de leurs dates, je m'y conformerai, parceque je ne vois aucun avantage à m'en éloigner. Cette courte analyse achevera de dévoiler le fond de l'ame de Séneque, le secret de sa vie privée, et les principes qui servoient de base à sa philosophie spéculative et pratique. Je vais donc commercer par les lettres, transportant dans l'une ce qu'il aura dit dans une autre, généralisant ses maximes, les restreignant, les commentant, les appliquant à ma maniere, quelquefois les confirmant, quelquefois les réfutant; ici présentant au censeur le philosophe derriere lequel je me tiens caché; là, faisant le rôle contraire, et m'offrant à des fleches qui ne blesseront que Séneque caché derriere moi. des lettres de Séneque. Lxv les lettres de Séneque sont adressées à Lucilius, son ami, et son eleve dans la philosophie stoïcienne. «Lucilius, je vous réclame: vous êtes mon ouvrage»: ils étoient âgés tous les deux: «nous ne sommes plus jeunes». Lucilius, né dans une condition médiocre, s'étoit élevé par son mérite au rang de chevalier romain, et avoit obtenu la place d'intendant en Sicile. La matiere traitée dans cette correspondance, est très étendue: c'est presque un cours de morale complet. Je vais le suivre. Mais pour m'épargner à moi-même, et aux autres, la sécheresse et le dégoût d'une table, j'indiquerai, chemin faisant, quelques-uns des traits qui m'ont le plus frappé, ce que je voudrois avoir recueilli de ma lecture; et sur-tout qu'on ne se persuade pas qu'il n'y ait rien à remarquer, à apprendre, dans celles dont je n'annoncerai que le sujet. La premiere est sur le temps: Séneque dit, et ne dit que trop vrai, «qu'une partie de la vie se passe à mal faire, etc.» il traite dans la deuxieme des voyages, et des lectures, autre sorte de voyage. «Ne pouvant lire autant de livres que vous en pouvez acquérir, n'en acquerez qu'autant que vous en pourrez lire». C'est là qu'il dit d'Epicure; «je passe dans le camp ennemi, en espion, mais non en déserteur». Si vous avez à faire choix d'un ami, lisez la troisieme, où l'on trouve entre autres cette maxime de Pomponius. «Il y a des yeux tellement accoutumés aux ténebres, qu'ils voient trouble au grand jour». La quatrieme vous affranchira des terreurs de la mort, et des sollicitudes de la vie. "Le tyran me fera conduire, où-... où je vais. Etc. " frappez à cette porte pour autrui: n'y frappez jamais pour vous. Dans la cinquieme, sur la singularité, il adresse à Lucilius des conseils, dont quelques-uns d'entre nous pourroient profiter. «N'allez pas, à l'exemple de certains philosophes, etc.» voulez- vous savoir ce que c'est que la véritable amitié? Vous l'apprendrez dans la sixieme. «Combien d'hommes, dit-il, ont plutôt manqué d'amitié que d'amis»!... le contraire ne seroit-il pas aussi vrai; et ne pourroit-on pas dire? Combien d'hommes ont plutôt manqué d'amis que d'amitié! Il conseille, lettre septieme, la fuite du monde. «je ne rapporte jamais de la société les moeurs que j'y ai portées». Quel est celui d'entre nous assez sage, ou assez corrompu, qui n'en puisse dire autant? Ici, il apostrophe les romains, il leur reproche d'enseigner la cruauté à leur souverain qui ne sauroit l'apprendre. Séneque n'avoit pas encore démêlé le caractere de son eleve, et son commerce épistolaire avec Lucilius, commença apparemment pendant les cinq premieres années du regne de Néron. «La route du précepte est longue; celle de l'exemple est courte. Les disciples de Socrate et d'Epicure profiterent plus de leurs moeurs, que de leurs discours». Il résulte de cette maxime, applicable sur-tout à l'éducation des enfants, qu'il faut leur adresser rarement de ces préceptes dont la vérité ne peut être constatée que par une longue expérience: mais parlez sensément; agissez toujours bien devant eux. C'est ainsi que les romains préparoient à la république des magistrats, des guerriers et des orateurs. Vous serez difficile sur la compagnie dans laquelle vous pourrez les admettre, si vous pensez qu'il y a tel mot, telle action, capable de détruire le fruit de plusieurs années. L'activité du sage est le sujet de la huitieme: dans la neuvieme, où il en caractérise l'amitié, il prétend qu'on refait aussi aisément un ami perdu, que Phidias une statue brisée. Je n'en crois rien. Quoi! L'homme à qui je confierai mes pensées les plus secrettes; qui me soutiendra dans les pas glissants de la vie; qui me fortifiera par la sagesse de ses conseils et la continuité de son exemple; qui sera le dépositaire de ma fortune, de ma liberté, de ma vie, de mon honneur; sur les moeurs duquel les hommes seront autorisés à juger des miennes; je dis plus, l'homme que je pourrai interroger sans crainte, dont je ne redouterai point la confidence, dont j'oserai éclairer le fond de la caverne, sans sentir vaciller le flambeau dans ma main; cet homme se refait en un jour, en un mois, en un an! Hé! Malheureusement la durée de la vie y suffit à peine; et c'est un fait bien connu des vieillards, qui aiment mieux rester seuls, que de s'occuper à retrouver un ami. Lorsque notre philosophe se demande à lui-même, quel est son but en prenant un ami; et qu'il se répond: «d'avoir quelqu'un pour qui mourir, qui accompagner en exil, qui sauver aux dépens de mes jours»; il est grand, il est sublime; mais il a changé d'avis. Lorsque, comparant l'amour à l'amitié, il ajoute que l'amour est presque la folie de l'amitié , il est délicat. Lorsqu'il répond à la question, quelle sera la vie du sage sur une plage déserte, dans le fond d'un cachot, celle de Jupiter dans la dissolution des mondes, il montre l'ame la plus forte. De pareilles idées ne viennent qu'à des hommes d'une trempe rare. Lxvi il traite, dans la dixieme, de la solitude. «Cratès disoit à un jeune homme: que fais-tu là seul? Etc.» dans la onzieme, des avantages de la vieillesse; de la mort, et du suicide. La maniere dont les habitants de sa campagne, son fermier, son jardinier, ses arbres, ses charmilles, lui rappellent son grand âge, est charmante... «qu'est-ce que cet homme qu'on a posté-là, etc.» dans la douzieme, des effets de la philosophie sur les défauts et sur les vices. Dans la treizieme, du courage que donne la vertu, et du dessouci de l'avenir. «Le sage qui craint l'opinion, ressemble à un général qui s'ébranle à la vue d'un nuage de poussiere élevé par un troupeau». Dans la quatorzieme, des soins du corps. «Donnons-lui des soins, etc.» maxime pusillanime: c'est le condamner à taire la vérité. On dit, vivre d'abord, ensuite philosopher:... c'est le peuple qui parle ainsi: mais le sage dit, philosopher d'abord, et vivre ensuite, si l'on peut: ou aimer la vertu avant la vie. " Il y a trois passions qu'il ne faut point exciter, la haine, l'envie, le mépris... cela est plus digne du moine de Rabelais, que du stoïcien Séneque. C'est vous, Séneque, qui m'avez appris à vous répondre: il y a des hommes dont il est glorieux d'être haï: le tourment de l'envie est toujours un éloge: le mépris n'est souvent qu'une affectation... «craignons l'admiration»... et pourquoi? Faisons tout ce qui peut en mériter. Il s'entretient avec son ami, lettres 15, 16, 17, 18, 19, des exercices du corps, de l'utilité de la philosophie, de la richesse, de la pauvreté, des persécutions, de la calomnie; qu'il faut embrasser la philosophie sans délai; des amusements du sage, de la colere, des passions, des vices, des vertus, des avantages du repos, de la société, des fonctions publiques, du bonheur, du malheur. Les préceptes de Séneque sont austeres, mais l'expérience journaliere et l'usage du monde en confirment la vérité: on ne les conteste que par vanité, ou par foiblesse. C'est dans sa vingtieme lettre qu'il dit aux grands, aux gens en place, un mot simple, mais qu'ils devroient avoir sans cesse à la bouche, s'ils sentoient vivement les inconvénients de leur élévation: «quand viendra le jour heureux, où l'on ne me mentira plus»! Je ne relis point les ouvrages de Séneque, sans m'appercevoir que je ne les ai point encore assez lus. Quel est l'objet de la philosophie? C'est de lier les hommes par un commerce d'idées, et par l'exercice d'une bienfaisance mutuelle. La philosophie nous ordonne-t-elle de nous tourmenter? Non. Dans la lettre huitieme, sur l'activité du sage, il parle de drames mixtes, dont le ton est grave, et le genre moyen entre la comédie et la tragédie. Ce genre eut-il aussi des détracteurs chez les anciens? Il ne le dit pas. LXVII selon lui, lettre quatorzieme, la philosophie est une espece de sacerdoce etc. Non, non, Suilius, Aristophanes modernes, jamais la dépravation ne sera assez générale, assez durable, assez puissante, ou la ligue de l'ignorance et du vice, contre la science et la vertu, assez forte, pour empêcher la philosophie d'être vénérable et sacrée. Ne nous engageons point dans des querelles. Méprisons les propos de l'impudent, soyons convaincus qu'il n'y a que des hommes abjects qui osent nous insulter. Ne soyons pas plus offensés de leurs injures, que nous ne serions flattés de leur éloge; abandonnons le pervers à sa honte secrette... «est-ce qu'il en éprouve»-... je le crois depuis qu'un de ces infâmes salariés des grands pour déchirer les gens de bien, a dit d'une satyre de commande, qu'il n'étoit pas bien sûr d'être content de l'avoir faite. Un des châtiments de la folie, est de se déplaire à elle- même. L'ouvrage de Séneque est un champ où l'on trouve toujours à glaner. Je vois que dans l'opulence il s'exerçoit à la pauvreté: au milieu des richesses, il se rit de la peine inutile que la fortune s'est donnée. Il dit, lettre vingt-une, à propos de la vraie gloire du sage: «en vain Atticus auroit eu pour gendre Agrippa, etc.» puis s'arrêtant à la porte des jardins de ce philosophe, il y grave une inscription qui atteste l'austérité de l'un et l'impartialité de l'autre. La voici: «passant, tu peux t'arrêter ici, etc.» c'est ainsi que Séneque pensoit de ce philosophe, si mal connu, et tant calomnié. On ne s'est pas acharné avec moins de fureur sur la doctrine d'Epicure, que sur les moeurs de Séneque. Je lis dans un auteur moderne: on oppose Séneque, comme un bouclier impénétrable, etc. " lorsque Zéneque fait l'éloge d'Epicure, il ne décrie point Zénon, non plus qu'il ne préconise celui-ci, lorsqu'il attaque le premier. C'est un juge impartial, qui pese ce que chaque secte enseigne de contraire ou de conforme à la vérité, et qui s'en explique avec franchise. Si les talents sublimes et les vertus transcendantes de l'académicien des inscriptions, qui a enrichi l'histoire critique de la philosophie, de son examen de la vie et de la doctrine d'Epicure, ne m'étoient parfaitement connus, je penserois qu'un auteur qui se sert de l'éloge de l'une des ecoles pour les rendre toutes deux suspectes, est un mauvais logicien, s'il pense ce qu'il écrit, ou un dangereux hypocrite, s'il écrit ce qu'il ne pense pas. Un littérateur du jour auroit-il la vanité de se croire mieux instruit des sentiments d'Epicure, dont les ouvrages nous manquent, qu'un ancien philosophe, qu'un Séneque, qui les avoit sous ses yeux. Qu'Epicure et Zénon se soient accordés l'un et l'autre à regarder la vertu comme le plus essentiel de tous les biens, et qu'ils en aient eu les mêmes idées: que s'enfuit-il? Que l'epicurien n'en étoit pas moins dissolu, et que le stoïcien en étoit peut-être moins sage? Voilà une étrange conclusion. Hé! C'est bien assez de condamner Epicure, sans lui associer aussi lestement le philosophe Séneque, son apologiste; Séneque, que S Jérôme, qui n'étoit pas le plus tolérant des peres de l'eglise, loue pour la pureté de sa morale, la sainteté de sa vie, et qu'il a inscrit dans le catalogue des auteurs sacrés. Séneque ne ferme presque pas une de ses lettres, sans la sceller de quelques maximes d'Epicure; et ces maximes sont toujours d'un grand sens et d'une sagesse merveilleuse: quelle honte pour le zénonisme! Lxviii c'est dans la vingt-deuxieme lettre sur les conseils et sur les affaires, que Séneque dit, des goûts passagers de l'ambition: «c'est un amant qui querelle avec sa maîtresse; n'allez pas prendre un moment d'humeur pour une rupture» . Croit-on que cette pensée déparât celles de la Rochefoucault? Il ajoute: " nous mourons plus mauvais que nous ne naissons. Je t'avois engendré, nous dit la nature, sans desirs, sans crainte, sans superstition, sans perfidie, sans vice. «... cela est-il bien vrai-...» retourne comme tu es venu, la vie nous corrompt. " en parcourant les lettres 23 et 24, sur la philosophie, source des vrais plaisirs, sur le passé, le présent, le futur, les craintes de l'avenir, les terreurs de la mort; je me suis rappellé l'endroit où Horace recommande au poète la lecture des feuillets de Socrate: on pourroit lui dire avec plus de raison encore, (...). Si tu crains d'être un poète exangue, un diseur de puérilités sonores; si tu veux connoître les vices, les vertus, les passions, les devoirs de l'homme dans toutes les conditions et les circonstances, lis Séneque. Il s'occupe, lettre 25, des dangers de la solitude: si l'homme se retire dans la forêt par vanité ou par misanthropie, s'il y porte une ame pleine de fiel, il ne tardera pas à y devenir une bête féroce: celui dont il y prendra conseil, est un méchant qui achevera de le pervertir. Il écrit, lettres 26, 27, 28 et 29, des avantages de la vieillesse, de la vertu, du vrai bonheur, des voyages, des conseils indiscrets. On voit dans cette derniere, qu'il y avoit aussi à Rome des hommes pervers qu'on se plaisoit à associer aux philosophes en général, dans le dessein cruel de souiller la pureté des uns par la turpitude des autres. Ce fait me rappelle l'auteur de l'anti-Séneque , et la constante affectation des ennemis de la philosophie à le citer parmi les hommes sages et éclairés, dont la vie se passe à chercher la vérité et à pratiquer la vertu. Si ces calomniateurs des gens de bien n'étoient pas étrangers à tout sentiment honnête, ils rougiroient de placer ce nom justement décrié, à côté des noms les plus respectables et les plus respectés. La Mettrie est un ecrivain sans jugement, qui a parlé de la doctrine de Séneque sans la connoître; qui lui a supposé toute l'âpreté du stoïcisme, ce qui est faux; qui n'a pas écrit une seule bonne ligne dans son traité du bonheur, qu'il ne l'ait, ou prise dans notre philosophe, ou rencontrée par hasard, ce qui n'est et ne pouvoit malheureusement être que très rare; qui confond par-tout les peines du sage, avec les tourments du méchant, les inconvénients légers de la science, avec les suites funestes de l'ignorance; dont on reconnoit la frivolité de l'esprit dans ce qu'il dit, et la corruption du coeur dans ce qu'il n'ose dire; qui prononce ici que l'homme est pervers par sa nature, et qui fait ailleurs, de la nature des êtres, la regle de leurs devoirs et la source de leur félicité; qui semble s'occuper à tranquilliser le scélérat dans le crime, le corrompu dans ses vices; dont les sophismes grossiers, mais dangereux par la gaieté dont il les assaisonne, décelent un ecrivain qui n'a pas les premieres idées des vrais fondements de la morale, de cet arbre immense, dont la tête touche aux cieux et les racines pénétrent jusqu'aux enfers, où tout est lié, où la pudeur, la politesse, la décence, les vertus les plus légeres, s'il en est de telles, sont attachées comme la feuille au rameau qu'on deshonore en l'en dépouillant; dont le cahos de raison et d'extravagance ne peut être regardé sans dégoût, que par ces lecteurs futiles qui confondent la plaisanterie avec l'évidence, et à qui l'on a tout prouvé, quand on les a fait rire; dont les principes, poussés jusqu'à leurs dernieres conséquences, renverseroient la législation, dispenseroient les parents de l'éducation de leurs enfants, renfermeroient aux petites-maisons l'homme courageux qui lutte sottement contre ses penchants déréglés, assureroient l'immortalité au méchant qui s'abandonneroit sans remords aux siens; et dont la tête est si troublée, et les idées sont à tel point décousues, que dans la même page, une assertion sensée est heurtée par une assertion folle, et une assertion folle, par une assertion sensée; ensorte qu'il est aussi facile de le défendre, que de l'attaquer. LXIX dans la même lettre, Séneque cite un beau mot d'Epicure sur les jugements populaires. «jamais je n'ai voulu plaire au peuple: ce que je sais, n'est pas de son goût; et ce qui seroit de son goût, je ne le sais pas». La contrainte des gouvernements despotiques rétrécit l'esprit, sans qu'on s'en apperçoive; machinalement on s'interdit une certaine classe d'idées fortes, comme on s'éloigne d'un obstacle qui nous blesseroit; et lorsqu'on est accoutumé à cette marche pusillanime et circonspecte, on revient difficilement à une marche audacieuse et franche. On ne pense, on ne parle avec force que du fond de son tombeau: c'est là qu'il faut se placer; c'est delà qu'il faut s'adresser aux hommes. Celui qui conseilla au philosophe de laisser un testament de mort, eut une idée utile et grande. Je souhaite pour le progrès des sciences, qu'il nous fasse attendre le sien long-temps. Lisez la lettre 30, de la mort, et de la nécessité de l'attendre de pied ferme; et vous me direz ensuite ce qu'il y a de nouveau sur ce sujet dans nos ecrivains modernes. Quoi de plus délicat que ce mot? «L'ame s'échappe du vieillard, sans effort; elle est sur le bord de sa levre». Quoi de plus sensé que ce qui suit? «Qu'est-ce que ces noms d'empereur, de sénateur, de questeur, de chevalier, d'affranchi, d'esclave» , ou en style moderne, de rois, de grands, de nobles, de roturiers, de paysans? Ce que c'est, répond-il, lettre 31? «des titres inventés pour enorgueillir les uns, et dégrader les autres. N'avons-nous pas tous le ciel au dessus de nos têtes». Il vous exhortera à la philosophie, lettre 32: il vous dira, lettre 33, que dans un ouvrage de l'art, il faut que la beauté de l'ensemble fixant le premier coup d'oeil, on n'apperçoive pas les détails; et que, dans un ouvrage de philosophie ou de littérature, les beaux vers, les sentences, sont les dernieres choses à louer. Il encourage Lucilius à l'étude de la philosophie, lettre 34, et le félicite sur ses progrès. Il prouve, lettre 35, qu'il ne peut y avoir d'amitié qu'entre les gens de bien. La mort d'un ami ravit à l'homme vertueux, un témoin de ses vertus; au méchant, un complice, peut-être indiscret, de ses crimes. Les avantages du repos, les voeux du vulgaire, le mépris de la mort, texte auquel il ne se lasse point de revenir; le courage que donne la philosophie, les dangers de la prospérité, l'éloquence qui convient au sage, la voix de la divinité qui est en nous, ou la conscience, la rareté des gens de bien, l'occupent depuis la lettre 36, jusqu'à la 42 e. Il dit à Lucilius, lettre 36: «on blâme votre ami d'avoir embrassé le repos, etc.» pour lui peut-être? Mais pour la société? Il y a dans le stoïcisme un esprit monacal qui me déplaît; c'est cependant une philosophie à porter à la cour, près des grands, dans l'exercice des fonctions publiques, ou c'est une voix perdue qui crie dans le désert. J'aime le sage en évidence, comme l'athlete sur l'arene: l'homme fort ne se reconnoît que dans les occasions où il y a de la force à montrer. Ce célebre danseur qui déployoit ses membres sur la scene, avec tant de légéreté, de noblesse et de graces, n'étoit dans la rue qu'un homme dont vous n'eussiez jamais deviné le rare talent. Il dit, lettre 41, «dans le sein de l'homme vertueux, j'ignore quel dieu, mais il habite un dieu»... belle idée! Séneque pouvoit ajouter: et dans le sein du méchant, j'ignore quel démon, mais il habite un démon. Lettre 42, qu'est-ce que l'homme léger: «c'est un oiseau que vous ne tenez que par l'aile; au premier instant il vous échappera, et ne vous laissera dans la main qu'une plume». Je trouve, lettre 43, sur la vie cachée: que ce fut moins l'orgueil, que la honte, qui créa les portiers chez les romains. De la maniere dont on vivoit, entrer dans une maison sans se faire annoncer, c'étoit prendre le maître ou la maîtresse en flagrant délit. Lettre 44, la philosophie est la vraie noblesse: nul n'a vécu pour la gloire d'autrui. Lettre 45, les chicanes futiles de la dialectique seront méprisées de tout bon esprit; n'en déplaise, dit Séneque, à nos stoïciens, que j'approuve ou blâme à mon gré, « parceque je ne m'asservis à aucun maître, que je ne porte la livrée de personne, et qu'en respectant les sentiments des grands hommes, je ne renonce pas au mien». Même cause, même effet. Celui qui connoîtra l'esprit du stoïcisme, ne sera point étonné qu'un amalgame de philosophie et de théologie, ait fait, des disciples de Zénon, des moulins à sophismes et des bluteurs de mots. Lettre 46, il fait l'éloge d'un ouvrage de Lucilius. Il dénombre, lettre 47, la multitude des esclaves. «c'est un consulaire subjugué par sa vieille femme; etc.» il n'y a point de cour où l'on n'eût besoin d'un officier, dont la fonction fût de se trouver tous les matins au chevet du monarque, et de lui citer cette maxime commune. Après avoir exposé, lettre 48, les devoirs de l'amitié, et traité, lettre 49, de la mort et de la briéveté de la vie, il tombe sans ménagement sur les puérilités de la dialectique de son ecole. «aujourd'hui, dit-il, la rapidité du temps me confond, etc.» cette sentence austere de Séneque, brûle quelque milliers de volumes? Est-elle juste? Ne l'est-elle pas? Et faudroit-il en effet dédaigner toute étude qui n'auroit pas un rapport immédiat avec la connoissance des devoirs, et la pratique des vertus? LXX je vais passer rapidement sur les lettres qui suivent; on formeroit un volume de ce qu'elles offrent de remarquable. L'éloge de Lucilius; la description des bains de baies; les différentes classes de sages; que peu d'hommes connoissent leurs défauts; les infirmités auxquelles notre philosophe étoit sujet; la maison de Vatia, à l'entrée de laquelle on auroit pu graver comme au fronton de la plupart de nos palais, ci-gît le bonheur; son séjour à Baies; la possibilité de méditer, d'étudier, d'écrire au milieu du tumulte; du premier mouvement dans la passion; de la division des êtres, selon Platon; de la disette de la langue latine; de la différence de la joie et de la volupté; de l'objet méprisable des voeux et des prieres du vulgaire; de la soumission du sage à la nécessité: «la nécessité n'est que pour le rébelle; le sage n'obéit point au destin, ils veulent tous deux»: voilà ce qui remplit l'espace de la quarante-neuvieme lettre à la soixante- deuxieme, où notre philosophe se reproche d'avoir pleuré sans mesure la perte de son ami Sérenus; et nous dit, «vous avez inhumé votre ami; etc.» cela est-il vrai? Il m'a semblé qu'on l'admiroit, qu'on la louoit, et qu'on la fuyoit. Quoi! L'on se moque d'un époux, d'un amant, d'un fils, inconsolable de la mort de sa femme, de sa maîtresse, de son pere, de son ami. Il n'en est rien; et pour répondre à Séneque dans sa maniere, je lui dirai: «nous sommes touchés de tout ce qui nous promet des regrets éternels. Etc.» Séneque prétend, lettre 50, que le vice est dans l'ame une plante étrangere; que la vertu s'y trouve dans son terrein, et qu'elle s'y enracine de plus en plus, parcequ'elle est dans l'ordre de la nature, dont le vice est l'ennemi... cela est-il bien vrai? Pourquoi donc tant de vicieux, si peu de vertueux, au milieu de tant de prédicateurs de vertu? Pourquoi tant de besoin et si peu de succès de l'éducation dans la jeunesse? Tant de conseils et si peu de fruit dans l'adolescence et dans l'âge viril? Tant de fous dans la vieillesse? Tant d'indocilité dans l'esprit, au milieu de la ruine des sens? La passion parle toujours la premiere, et la raison se tait, ou ne parle que tard et à voix basse. Séneque ne se contredit-il pas, lorsqu'il reproche à Apicius d'inviter à la débauche une jeunesse portée au mal, même sans exemple? Il raconte au même endroit une petite anecdote domestique. Il garda la folle de sa femme, comme une des charges de sa succession. «j'ai peu de goût, dit-il, pour ces especes de monstres; etc.» Séneque étoit si foible, si glacé, qu'il nous dit, lettre 57, qu'il passoit presque l'hiver entier entre des couvertures. On voit, lettre 58, que la langue latine s'étoit appauvrie, comme la nôtre, en se polissant: effet de l'ignorance et d'une fausse délicatesse; de l'ignorance, qui laisse tomber en désuétude des mots utiles; d'une fausse délicatesse, qui proscrit ceux qui blessent l'oreille ou gênent la prononciation. Des expressions d'Ennius et d'Attius étoient surannées, comme plusieurs de Rabelais, de Montagne, de Malherbe et de Regnier. Au tems de Séneque, Virgile commençoit à vieillir. Comme de toutes les machines, il n'y en a aucune qui travaille autant que la langue, aucune d'aussi orgueilleuse et d'aussi passive que l'oreille; l'une et l'autre tendent à se délivrer du malaise le plus léger, mais le plus continu. LXXI il dit sur la vieillesse etc.: et j'ajouterai, à quoi bon rester, quand on n'est plus propre qu'à corrompre le bonheur, à troubler les devoirs et à empoisonner les jours de ceux que la reconnoissance et la tendresse attachent à nos côtés: n'attendons pas qu'ils nous donnent congé; nous avons vécu, permettons leur de vivre. Et ne craignons pas que ce conseil soit funeste aux vieillards; ils ont tous la peur de mourir: la vie n'est vraiment dédaignée que par ceux qui peuvent se la promettre longue; ils ne la connoissent pas, comment y attacheroient-ils de l'importance ou du mépris; ils vivent, comme ils font tout le reste, sans y penser. Séneque dit lettre 60, «l'enfant croît au milieu de la malédiction de ses parents»: et si l'on réfléchit aux actions dont il est témoin, aux propos qu'il entend dans le foyer paternel, on ne trouvera pas l'expression exagérée. «Lettre 63, de toutes ces femmes tendres qu'on a eu tant de peine à retirer du bucher, à séparer du cadavre de leurs époux, citez- m'en une qui ait eu des larmes pour un mois». Lettre 64, où il traite de la vénération pour les anciens philosophes; «tous, dit-il, ne sont pas dignes d'applaudir au philosophe». Quelle douceur trouveroit-il à l'éloge de celui dont le blâme ne le touche pas? On n'ambitionne la louange que de celui dont on craindroit le reproche. « Fabianus parloit en public; mais on l'écoutoit avec décence: etc.» je crains que ces distinctions ne soient plus subtiles que solides. Au théatre, les spectateurs, dans l'ecole, le disciple, ne rompent le silence, que parcequ'ils ne peuvent plus le garder. L'enthousiasme est le même, et ce n'est pas à l'homme, c'est à la chose, grande, honnête, que le premier applaudissement est adressé... «le philosophe a beaucoup perdu à s'être trop familiarisé»... je n'en crois rien... «il lui faudroit un sanctuaire au lieu d'une place»... l'endroit où il s'explique dignement, est toujours un sanctuaire... «il faut à la philosophie des prêtres, et non des courtiers»... je ne lui veux ni les uns, ni les autres. Il expose, lettre 65, les opinions de Platon, d'Aristote et des stoïciens, sur le monde: on voit ici que le systême de l'optimisme n'est pas d'hier, et que celui des indiscernables fut connu dès le temps du proverbe, qu'on ne se baigne pas deux fois dans le même fleuve, et que l'homme et le fleuve ont changé. La lettre 66, sur l'égalité des biens et des maux, n'est qu'un tissu de sophismes. Il traite, lettre 67, du bon; et lettre 68, du repos du sage qu'il arrache de ce recoin du globe pour le lancer dans les plaines de l'immensité. Je consens qu'il y fasse un tour, mais je ne veux pas qu'il y séjourne: s'expatrier ainsi, ce seroit n'être ni parent, ni ami, ni citoyen... «le stoïcien voit du haut des cieux, combien c'est un siege bas qu'un tribunal, une chaise curule»... de dessus une chaise curule, un tribunal, on voit combien c'est un rôle insensé que de se perdre dans les nues: vues monastiques et anti- sociales. J'aime mieux ce qui suit. «C'est une puérilité que de se retirer de la foule, pour l'appeller: c'est appeller la foule, que de faire de sa retraite la nouvelle publique». C'est une sotte vanité, que de s'affliger ou de s'offenser quand elle ne vient pas: c'est ajouter à l'éclat, que de la repousser quand elle vient. Et qu'importe qu'on parle ou qu'on se taise de vous, pourvu que vous vous retiriez à temps! Le malade craint-il ou souhaite-t-il qu'on dise qu'il s'est mis au lit? «Attaquer ses vices, etc.» ici, Séneque ne permet au sage de se mêler de l'administration publique, ni dans toutes les contrées, ni en tout temps, ni pour toujours. Il me semble que je l'entends s'adresser en ces termes au candidat qui le consulte: vous présumez trop de votre amour pour le bien; votre santé délicate ne suffira pas à la fatigue de votre place; vous êtes d'un caractere trop foible ou trop roide; colere et caustique, vous ne sympathiserez pas avec les habitants de la cour. Vous allez vous précipiter dans un cahos d'affaires, d'où ni votre zele, ni vos talents supérieurs, ni vos veilles, ne vous tireront pas. Vous serez desservi par ceux mêmes qui vous appellent à l'administration; vos projets les plus sages seront, ou rejettés par l'envie, ou écrasés par l'intérêt personnel ou par la haine: il viendra un moment où vous ne saurez ni comment rester, ni comment sortir. Préférez le repos; vivez avec vos amis et avec vos livres: dans les temps de peste, on se renferme. L'homme d'etat qui craint de perdre sa place, n'osera jamais de grandes choses; son oreille toujours ouverte aux sollicitations des hommes puissants, est toujours fermée aux plaintes du peuple. Il faut qu'il sache attendre sa disgrace, sans pâlir; l'apprendre, sans murmurer: il faut qu'il dise: « mon maître avoit un bon serviteur; il n'en veut plus, tant pis pour lui: il seroit bien singulier que Ménès pût se passer de Diogene, et que Diogene ne pût se passer de Ménès». Il est des circonstances où les hommes revêtus des premieres places, ne sont pas élevés: ils sont en l'air. LXXII la lettre 69, est de l'inconvénient des fréquents voyages. La lettre 70, du suicide. Voici les causes principales du suicide. Si les opérations du gouvernement précipitent dans une misere subite un grand nombre de sujets, attendez-vous à des suicides. On se defera fréquemment de la vie, par-tout où l'abus des jouissances conduit à l'ennui, par- tout où le luxe et les mauvaises moeurs nationnales rendent le travail plus effrayant que la mort, par-tout où des superstitions lugubres et un climat triste concourront à produire et à entretenir la mélancolie, par-tout où des opinions moitié philosophiques, moitié théologiques, inspireront un égal mépris de la vie et de la mort. Les stoïciens pensoient que la notion générale de bienfaiteur ne nous faisant point un devoir de garder un présent que nous n'avons pas sollicité et qui nous gêne, soit que la vie fût un bien ou fût un mal, la doctrine du suicide n'étoit nullement incompatible avec l'existence des dieux. Ils alloient plus loin; le suicide que la loi civile et la loi religieuse proscrivent également, est un des points fondamentaux de la secte: selon cette ecole, «le sage ne vit qu'autant qu'il doit, non autant qu'il le pourroit: le bonheur n'est pas de vivre; mais le devoir, mais le bonheur, est de bien vivre». Les opinions tombent ou se propagent, selon les circonstances; et quelles circonstances plus favorables à la doctrine du suicide, que celles où un geste, un mot, une médisance, une calomnie, le ressentiment d'une femme, la haine d'un affranchi, une grande fortune, la délation d'un esclave mécontent ou corrompu, la jalousie, la cupidité, l'ombrage d'un tyran, vous envoyoient au supplice dans le moment le plus inattendu. C'est alors qu'il faut dire aux hommes: «mourir plutôt ou plus tard n'est rien: etc.» les hommes ne se considerent pas assez comme dépositaires du bonheur, même de l'honneur, de ceux auxquels ils sont attachés par les liens du sang, de l'amitié, de la confraternité. La honte d'une action rejaillit sur les parents; les amis sont au moins accusés d'un mauvais choix; un corps, une secte entiere est calomnié. Il est rare qu'on ne fasse du mal qu'à soi. En lisant Séneque, on se demande plusieurs fois, pourquoi les romains se donnoient la mort? Pourquoi les femmes romaines la recevoient avec une tranquillité, un sens froid tout voisin de l'indifférence? Les combats sanglants du cirque où ils voyoient mourir si fréquemment, avoient-ils rendu leur ame féroce? Le mépris de la vie s'élevoit-il sur les ruines du sentiment de l'humanité? Revenoient-ils du spectacle, convaincus que la douleur de ce passage qui nous effraye, est bien peu de chose, puisqu'elle ne suffisoit pas pour ôter aux gladiateurs la force de tomber avec grace, et d'expirer selon les loix de la gymnastique? Ce n'étoit ni par dégoût, ni par ennui, que les anciens se donnoient la mort; c'est qu'ils la craignoient moins que nous, et qu'ils faisoient moins de cas de la vie. Le dialogue suivant n'auroit point eu lieu entre deux romains. «Voyez-vous cet endroit? Etc.» dans un autre moment, vous l'auriez trouvée trop chaude; celui qui tâte l'eau, ne s'y jette pas. Lxxiii les conseils, le courage philosophique, sont les deux sujets de la soixante-onzieme lettre. Rien de plus grand et de plus beau, que la peinture du courage philosophique... elevez votre ame, mon cher Lucilius; renoncez à des recherches frivoles, à une philosophie minutieuse, qui rétrécit le génie. «Il n'y a point de vent favorable pour qui ne sait pas dans quel port il veut entrer»... cela est vrai: mais la maxime contraire ne l'est-elle pas également, et le stoïcien ne pouvoit-il pas dire? Il n'y a point de vent contraire pour celui à qui tout port convient, et qui se trouve aussi bien dans la tempête que dans le calme. Il prouve, lettre soixante-douze, que la sagesse ne souffre point de délai; et lettre 70 e, que le philosophe n'est point un séditieux, un mauvais citoyen. Et comment pourroit-on être de bonne foi, et regarder le philosophe comme un ennemi de l'etat et des loix, le détracteur des magistrats et de ceux qui président à l'administration publique? Qui est-ce qui leur doit autant que lui? Sont-ce des courtisans, placés au centre du tourbillon, avides d'honneurs et de richesses; pour qui le prince fait tout, sans jamais avoir fait assez; dont la cupidité s'accroît à mesure qu'on leur accorde? Des hommes que sa munificence ne sauroit assouvir, quelqu'étendue qu'elle soit, l'aimeroient-ils aussi sincerement que celui qui tient de son autorité une sécurité essentielle à la recherche de la vérité, un repos nécessaire à l'exercice de son génie? Le magistrat rend la justice; le philosophe apprend au magistrat ce que c'est que le juste et l'injuste. Le militaire défend la patrie; le philosophe apprend au militaire ce que c'est qu'une patrie. Le prêtre recommande au peuple l'amour et le respect pour les dieux; le philosophe apprend au prêtre ce que c'est que les dieux. Le souverain commande à tous; le philosophe apprend au souverain quelle est l'origine et la limite de son autorité. Chaque homme a des devoirs à remplir dans sa famille et dans la société; le philosophe apprend à chacun, quels sont ces devoirs? L'homme est exposé à l'infortune et à la douleur; le philosophe apprend à l'homme à souffrir. Si l'on attenta quelquefois à la vie du prince, fut-ce le philosophe? Si l'on écrivit contre lui un libelle, fut-ce le philosophe? Si l'on prêcha des maximes séditieuses, fut-ce dans son école? A- t-il été le précepteur de Ravaillac ou de Jean Chatel? C'est le philosophe qui sent un bienfait, c'est lui qui est prompt à le reconnoître, et à s'en acquitter par son aveu. Ce sujet mériteroit bien d'être traité de nos jours. La question se réduiroit à savoir: s'il est licite, ou non, de s'expliquer librement sur la religion, le gouvernement et les moeurs. Il me semble que si, jusqu'à ce jour, l'on eût gardé le silence sur la religion, les peuples seroient encore plongés dans les superstitions les plus grossieres et les plus dangereuses. Si la république avoit le même droit au tems de l'idolâtrie, nous serions encore idolâtres: on fit boire la ciguë à Socrate, sans injustice; les Nérons et les Dioclétiens ne furent point d'atroces persécuteurs. Il me semble que si, jusqu'à ce jour, l'on eût gardé le silence sur le gouvernement, nous gémirions encore sous les entraves du gouvernement féodal: l'espece humaine seroit divisée en un petit nombre de maîtres, et une multitude d'esclaves: ou nous n'aurions point de loix, ou nous n'en aurions que de mauvaises; Sidney n'eut point écrit, Locke n'eut point écrit, Montesquieu n'eut point écrit; et il faudroit compter au nombre des mauvais citoyens, ceux qui se sont occupés avec le plus de succès de l'objet le plus important au bonheur des sociétés et à la splendeur des etats. Il me semble enfin que si jusqu'à ce jour on eût gardé le silence sur les moeurs, nous en serions encore à savoir ce que c'est que la vertu, ce que c'est que le vice. Interdire toutes ces discussions, les seules qui soient dignes d'occuper un bon esprit, c'est éterniser le regne de l'ignorance et de la barbarie. Séneque démontre, lettre 74 e, qu'il n'y a de bon que ce qui est honnête; et lettre 75, que la philosophie n'est point une science de mots. «en quoi, dit-il, consiste la liberté du sage? à ne craindre ni les hommes ni les dieux.» on est philosophe ou stoïcien dans toute la rigueur du terme, lorsqu'on sait dire, comme le jeune spartiate, je ne serai point esclave. ô la belle éducation que celle où l'on nous auroit appris à nous fracasser la tête contre une muraille, plutôt que de soutenir un vase d'ordures! On voit, lettre 76, que Séneque ne rougit point de prendre des leçons dans un âge avancé. «Admirez, dit-il à Lucilius, combien je suis de bonne foi avec vous, etc.» rejetté! Ou? Par qui? Le méchant a-t-il de l'esprit? Il sera recherché par celui qui s'ennuie... de la richesse? A deux heures sa cour sera pleine de clients, et sa table environnée de parasites!... des dignités? On se pressera dans ses anti-chambres. Lorsque le placard affiche dans les carrefours l'infamie d'un homme opulent, d'abord sa maison reste déserte; mais cette solitude dure peu: peu-à-peu la foule revient; peu-à- peu on l'excuse; peu-à-peu on doute de ses forfaits; peu-à-peu on accuse ses juges; peu-à-peu il est innocent, et il ne lui en coûte, pour bien marier ses filles, qu'un accroissement à leur dot. Dans les sociétés corrompues, les avantages du vice sont évidents; son châtiment est au fond du coeur, on ne l'apperçoit point. C'est presque le contraire de la vertu. Séneque prétend encore qu'il est indifférent qu'on ensemence une vaste étendue de terre; qu'on jouisse de grands revenus; qu'on reçoive les hommages d'un cortege nombreux; qu'on boive des liqueurs délicieuses dans de brillants crystaux... cela seroit à souhaiter; mais cela n'étoit pas plus à Rome de son temps, que cela n'est à Paris du nôtre. Il n'en est pas moins vrai que le bon vaisseau, ce n'est pas celui qui est le plus richement chargé, et la bonne épée, celle dont la poignée est damasquinée et le ceinturon enrichi de pierreries: il n'en est pas moins vrai qu'on se moque de temps en temps de l'idole de boue devant laquelle on se prosterne; mais on se prosterne. Lxxiv il entretient Lucilius, lettre 77, de la flotte d'Alexandrie, et de la mort de Marcellinus. C'est-là, «qu'en généralisant le mot de César à un soldat qui lui demandoit la mort, etc.» celle des grands hommes, des hommes vertueux, des hommes utiles, l'est toujours: c'est ce qu'annonce le deuil public, après leur trépas. Il eut mieux valu, sans doute, que l'auteur de Mahomet, d'Alzire, de Brutus, de Tancrede, et de tant d'autres chefs-d'oeuvre, mourût quinze jours plutôt, au retour de son triomphe: mais il vaudroit encore mieux qu'il vécût. Comment se remplira le vuide immense qu'il a laissé dans presque tous les genres de littérature? Je dirois que ce fut le plus grand homme que la nature ait produit, que je trouverois des approbateurs; mais si je dis qu'elle n'en avoit point encore produit, et qu'elle n'en produira peut-être pas un aussi extraordinaire, il n'y aura gueres que ses ennemis qui me contrediront. Séneque dit, à propos de Marcellinus, je crois, «l'homme fort se reconnoît, jusques sur son oreiller.» il parle, lettre 78, des maladies et du motif qui l'empêcha de se délivrer d'une existence douloureuse; lettre 79, de Charibde, de Scylla et de l'Etna. On rencontre dans cet auteur des mots d'une délicatesse charmante, aux endroits où on les attend le moins. C'est-là qu'il dit de la gloire, qu'elle est à la vertu, ce que l'ombre est au corps. Lettre 80 e, de la frivolité des spectacles et des avantages de la pauvreté. Il est bien aisé, dira-t-on, de faire l'éloge de la pauvreté, quand on regorge de richesses. Il est bien plus difficile encore d'être pauvre, quand on n'est pas un avare; et c'est ce que Séneque sut faire. Il est bien plus difficile de n'être pas corrompu par la richesse, et Séneque ne le fut point. Censeurs, suspendez un moment votre jugement; voyez ce que la richesse produit sur tous ceux qui vous environnent, et songez que pour vous venger de vos ennemis, il ne vous manque qu'un puits d'or. Lettre 81 e, des bienfaits et de la reconnoissance. Lettre 82 e, de la molesse. C'est-là, qu'apostrophant l'efféminé, il lui dit: «ô, l'homme vraiment digne d'être livré à la vie». Toute la philosophie se réduit au mépris de la vie, au mépris de la mort, et à l'amour de la vertu. Ce texte laconique fournit à Séneque une abondance incroyable d'idées neuves, originales, ingénieuses, fortes, délicates, souvent grandes, quelquefois sublimes. En le lisant, j'ai plusieurs fois été forcé de m'écrier: non, je ne serai jamais un sage! Ses pensées sur la mort me paroissoient si roides, que, m'appliquant à moi-même le mot que je viens de citer sur un lâche qui craignoit de mourir, je me suis dit: ô, l'homme vraiment digne d'être livré à la vie! dans la même lettre, il revient encore sur les subtilités de l'école de Zenon: «si on l'en croyoit, etc.» ce ne fut pas une pareille sotise que Léonidas adressa aux défenseurs des Thermopiles: « compagnons, leur dit-il, dînez comme des hommes qui ce soir doivent souper aux enfers.» les sujets des lettres 83, 4, 5, 6 et 7, sont très variés. Il s'agit de la présence de Dieu à nos pensées; de ses infirmités; des vains raisonnements des stoïciens sur l'ivresse; de son régime: «je me baigne à froid, dit-il; à ce bain succede un dîner sans table, après lequel je n'ai pas besoin de me laver les mains.» on voit, et dans les ouvrages et dans la vie privée de Séneque, que son bonheur étoit parfaitement isolé de sa richesse; que son régime étoit austere, et qu'il pouvoit tomber dans la pauvreté, je ne dis pas, sans se plaindre, mais sans s'en appercevoir. "La vertu, dit-il, passe entre la bonne et la mauvaise fortune, et jette sur l'une et l'autre un regard de mépris. Séneque fut encore moins enorgueilli de sa vertu, que de sa richesse. Sa vertu me le fait respecter; la modestie de ses aveux me le fait aimer. «Mon matelas est à terre, et moi sur mon matelas. Etc.» celui qui parle ainsi de lui-même, vaut bien plus qu'il ne veut se faire valoir. N'est-ce pas une chose bien singuliere, d'entendre Séneque, lettre 88, réduire l'étude des beaux arts à l'inutilité, pour le sage: et attacher de l'importance à savoir si le tems existe par lui-même; s'il y a quelque chose d'antérieur à la durée; si elle a commencé avant le monde; si elle existoit avant les choses, ou les choses avant elle. J'avoue que s'il y a des questions oiseuses et étrangeres à la sagesse, ce sont celles-là. J'en dis autant des disputes sur la nature de l'ame. LXXV ses lettres sur la lecture, les exhortations et les conseils, l'opinion des péripatéticiens sur les passions, la maison de campagne de Scipion l'africain, les bains anciens et les bains de son tems, la culture des oliviers, la frugalité, le luxe et les richesses, sont pleines de principes et de détails intéressants. En voici quelques-uns, tels qu'ils se présentent à ma mémoire. Le salaire d'un acteur étoit de cinq mesures de froment et de cinq deniers. Celui qui disoit à Ménélas, «si tu ne restes en repos, tu périras de ma main»; cet autre qui débitoit avec emphase ces vers: «je commande dans Argos, Pélops m'a laissé un vaste empire» , étoient payés à tant par jour, et couchoient dans un grenier. Comment concilier ces faits avec la fortune immense et la juste considération dont jouissoit un Roscius, et d'autres comédiens; car Séneque ne fait ici aucune distinction d'un bon et d'un mauvais acteur; et parle évidemment de ceux qui jouoient les premiers rôles. Ces hommes rares étoient apparemment enrichis par les gratifications des Scipions, des Laelius, qui les admettoient à leur table, et qui savoient apprécier l'utilité de leurs talents. Sans Séneque et Martial, combien de mots, de traits historiques, d'anecdotes, d'usages, nous aurions ignorés. La conformité de nos moeurs, et de celles de son tems, est quelquefois si singuliere, qu'on revient de la traduction à l'original, pour s'en assurer. «je voudrois bien, dit-il, etc.» ah! Si les maîtres savoient profiter de la raison saine, et de l'ame bouillante de leurs innocents et jeunes eleves! Ces traits que j'ai transcrits sans ordre, se trouvent les uns dans les lettres que j'ai annoncées, les autres dans celles qui suivent. L'enthousiasme de la vertu lui dictoit dans la 88èmelettre, tous ces paralogismes que la manie de se singulariser a ressuscités de nos jours. «La force, dit-il, n'éprouve point de terreurs; etc.» que Séneque pousse son énumération aussi loin qu'il voudra, je persisterai dans la même réponse, et je lui dirai d'après mon expérience, d'après l'expérience des bons et des méchants, que l'imitation d'une action vertueuse par la peinture, la sculpture, l'éloquence, la poésie et la musique, nous touche, nous enflamme, nous éleve, nous porte au bien, nous indigne contre le vice, aussi violemment que les leçons les plus insinuantes, les plus rigoureuses, les plus démonstratives de la philosophie. Exposons les tableaux de la vertu, et il se trouvera des copistes. L'espece d'exhortation qui s'adresse à l'ame par l'entremise des sens, outre sa permanence, est plus à la portée du commun des hommes. Le peuple se sert mieux de ses yeux que de son entendement, et les images prêchent, et ne blessent l'amour propre de personne. Ce n'est pas sans dessein ni sans fruit, que les temples sont décorés de peintures qui nous montrent ici la bonté, là, le courroux des dieux. Raphael est peut-être aussi éloquent sur la toile, que Bossuet dans une chaire. LXXVI dans la 89èmelettre, il expose les divisions de la philosophie; puis se repliant, selon son usage, sur la morale, il gourmande avec beaucoup d'éloquence l'avarice, l'abus de la richesse et l'extravagance du luxe. on ne peut, dit-il, avoir la vertu sans l'aimer. cela est vrai. on ne peut l'aimer, ajoute-t- il, sans l'avoir: cela ne me le paroît pas. Il a consacré la 90èmeà l'éloge de la philosophie, et à la réfutation de Possidonius. Séneque s'est complu dans cet endroit à nous peindre d'une maniere belle et touchante, les premiers âges du monde. Mais ce bonheur des hommes anciens n'est-il pas chimérique? La félicité seroit- elle le lot de la barbarie, et la misere, celui des temps policés? Le bonheur de mon espece m'est si cher, que je suis toujours tenté de croire aux romans qu'on m'en fait: cela me laisse l'espoir d'un âge où le plus vertueux seroit le plus puissant. Possidonius pensoit que, dans les siecles de l'homme innocent, le commandement étoit déposé dans la main des sages; que les sages contenoient le bras de l'homme violent, et protégeoient le foible contre le fort; qu'ils conseilloient, qu'ils ou nuisible; que leur prudence pourvoyoit aux besoins des peuples; que leur courage écartoit les périls dont ils étoient menacés; que leur bienfaisance accroissoit la félicité générale; que la souveraineté étoit un fardeau, et non une distinction; que ce n'étoit point un riche héritage, mais une charge onéreuse; qu'une puissance accordée pour protéger, n'étoit pas tentée de vexer; qu'on obéissoit sans murmure, parcequ'on commandoit sans tyrannie; et que la plus grande menace d'un roi, étoit d'abdiquer la royauté. Jusques-là Séneque est assez d'accord avec Possidonius; mais lorsque celui-ci fait honneur au sage de l'invention des sciences et des arts, enfants du besoin, des plaisirs et du temps, Séneque s'oppose à toutes ces prétentions exagérées: et je crois qu'il a raison. Lxxvii vous trouverez dans la lettre 91, le récit de l'incendie de Lyon, avec des réflexions sur ce terrible événement. Dans la 92, qui est fort belle, la réfutation du principe fondamental des epicuriens, qui plaçoient le souverain bien dans la volupté. Dans la 93, la mort de Métronax; et que la vie ne se doit pas mesurer par sa durée, mais par son activité. «La vie courte de l'homme utile ressemble au plus précieux des métaux qui a beaucoup de poids sous un petit volume». Là, Séneque assure que rien n'est plus commun que des hommes équitables envers les hommes, et rien de plus rare que des hommes équitables envers les dieux. Je crois les uns et les autres fort rares, et les premiers peut-être plus encore que les seconds. Dans la 94 e, l'union de la philosophie paraenétique ou de préceptes, avec la philosophie dogmatique. Cette lettre est pleine de sens; il y a plus de substance dans une de ses pages, que dans tous les volumes des détracteurs de Séneque. Il y compare le courtisan à ces insectes dont la piquure imperceptible est suivie d'une enflure douloureuse, et il la termine par la sortie la plus violente contre Alexandre et les conquérants. Ce seroit à tort, que les philosophes modernes se glorifieroient du mépris qu'ils ont jetté sur ces fameux assassins. Il y a près de deux mille ans, que Séneque en avoit fait justice. Chaque individu participe plus ou moins aux vices de sa nation. Séneque et Tacite en sont deux exemples frappants; Séneque s'est laissé éblouir des victoires du peuple romain; Tacite paroît avoir donné dans les prestiges de l'astrologie judiciaire. Le premier, dont l'indignation s'exhale sans ménagement contre les conquêtes d'Alexandre, ou ne s'apperçoit pas, ou se dissimule, que celles des romains ont été plus longues, plus sanglantes et plus injustes. L'homme peuple, est le plus sot et le plus méchant des hommes: se dépopulariser , ou se rendre meilleur, c'est la même chose. La voix du philosophe qui contrarie celle du peuple, est la voix de la raison. La voix du souverain qui contrarie celle du peuple, est la voix de la folie. C'est avec une espece d'indignation, que je l'entends avancer dans la même lettre, qu'il ne trouve rien de plus froid, de plus déplacé à la tête d'un edit ou d'une loi, qu'un préambule qui les motive. «prescrivez-moi, ajoute-t-il, ce que vous voulez que je fasse; je ne veux pas m'instruire, mais obéir». J'en demande pardon à Séneque, mais ce propos est celui d'un vil esclave qui n'a besoin que d'un tyran. J'obéis plus volontiers, quand la raison des ordres que je reçois, m'est connue. Lorsque notre philosophe dit ailleurs que les loix contribuent au bonheur quand elles sont autant des enseignements que des ordres, ne se réfute-t-il pas lui-même? Quoique nous ayions vu de nos jours des souverains vendre leurs sujets, et s'entre-échanger des contrées; une société d'hommes n'est pas un troupeau de bêtes: les traiter de la même maniere, c'est insulter à l'espece humaine. Les peuples et leurs chefs se doivent un respect mutuel; et, faites ce que je vous dis, car tel est mon bon plaisir, seroit la phrase la plus méprisante qu'un monarque pût adresser à ses sujets, si ce n'étoit pas une vieille formule transmise d'âge en âge, depuis les tems barbares de la monarchie, jusqu'à ses tems policés. Je décerne un autel au ministre qui daigna le premier nous rendre raison de la volonté de notre maître. Quant au souverain qui croira pouvoir, sans descendre de son rang, substituer à la phrase usuelle, celle qui suit: « faites ce que je vous dis, etc.» en quel endroit du monde ne remarque-t-on pas cette contradiction des usages et des loix? Il faut laisser subsister la loi parcequ'elle est sage. Il faudroit réformer l'usage: mais cela ne se peut; c'est la folie générale de toute une nation, à laquelle le remede seroit peut- être pire que le mal; ce seroit un acte de despotisme. Celui qui pourroit nous contraindre au bien, pourroit aussi nous contraindre au mal. Un premier despote, juste, ferme et éclairé, est un fléau: un second despote, juste, ferme et éclairé, est un fléau plus grand: un troisieme, qui ressembleroit aux deux premiers, en faisant oublier aux peuples leur privilége, consommeroit leur esclavage. La société ressemble à une voûte: si la clef, ou le premier voussoir, pese trop, l'édifice n'est tôt ou tard qu'un amas de ruines. LXXVIII la lettre 95 ne le céde en rien à la précédente: Séneque y prouve que la philosophie paraenétique ou de préceptes, ne suffit pas. Lorsque S Evremond s'expliquoit si légérement sur Séneque, il ne l'avoit pas lu. Un de ces hommes frivoles qu'on appelloit, de son tems, d'agréables débauchés, un epicurien sensuel, un bel esprit, étoit peu fait, par son état, son caractere et ses moeurs, pour apprécier les ouvrages de Séneque, et goûter ses principes austeres. Voici mot à mot le jugement que Saint Evremond portoit de Séneque. «Je vous avouerai, dit-il avec la derniere impudence, que j'estime beaucoup plus la personne, que les ouvrages, de ce philosophe». Saint Evremond, ainsi que la plupart de ceux qui ont parlé de Séneque, soit en bien soit en mal, ne connoissoient ni ses ouvrages ni sa personne. «J'estime le précepteur de Néron, l'amant d'Agrippine, l'ambitieux qui prétendoit à l'empire». Séneque ne fut point l'amant de Julie ni d'Agrippine; la méchanceté le soupçonna seulement, sur l'intimité qui régnoit entre cette femme et lui, d'avoir été le confident de ses intrigues. S Evremond n'est ici que l'écho de Dion, ou du moine Xiphilin, l'écho de l'infâme Suilius. Séneque corrupteur de Julie, estimé par S Evremond, n'en resteroit pas moins exposé à la censure des hommes qui ont un peu de morale. Quoique la dépravation ait fait de grands progrès depuis un siecle, nous n'en sommes pas encore venus jusqu'à louer l'adultere. Séneque n'eut point l'ambition de régner. Néron ne put jamais l'impliquer dans la conjuration de Pison; et pour assurer qu'il n'ignoroit pas que les conjurés avoient résolu de l'élever à l'empire, il faut s'en rapporter à un bruit populaire. Il ne suffit pas de faire une jolie phrase, il faut encore y mettre de la vérité. «Du philosophe et de l'ecrivain, je ne fais pas grand cas» . C'est être bien difficile; c'est l'être plus que Quintilien qui n'aimoit pas Séneque, plus que Columelle, Plutarque, Juvénal, Fronton, Martial, Sidonius Apollinaris, Aulu-Gelle, Tertullien, Lactance, S Augustin, S Jérôme, Juste-Lipse, Erasme, Montagne, et beaucoup d'autres, qui se sont illustrés comme philosophes et comme littérateurs. Il y a plus de saine morale dans ses écrits, que dans aucun autre auteur ancien; et plus d'idées dans une de ses lettres que dans les quinze volumes de Saint Evremond. «Sa latinité n'a rien de celle du temps d'Auguste; rien de facile, rien de naturel». Cela se peut; mais c'est un bien léger défaut, sur-tout pour d'aussi pauvres connoisseurs que nous dans une langue morte. Sa latinité est celle de Pline l'ancien, de Pline le jeune, et de Tacite: en admirons-nous moins ces auteurs? Tacite n'écrit pas comme Tite-Live; cependant, quel est l'homme d'un peu de génie qui ne préfere le penseur profond, à l'ecrivain élégant; le nerf de l'un, à l'harmonie de l'autre. On est souvent pur, et plat; sublime, et barbare: on met quelquefois le plus grand choix de mots à dire des riens, et l'on dit de grandes choses d'un style très négligé, très incorrect. «Toutes pointes, toutes imaginations qui sentent plus la chaleur d'Afrique ou d'Espagne, que la lumiere de Grece ou d'Italie». Sans doute, il y a dans Séneque des jeux de mots, des concetti, des pointes qui me blessent autant que Saint-Evremond; des imaginations outrées, dont il faut moins accuser le manque de génie, que l'enthousiasme du stoïcisme, et que je voudrois, non supprimer, mais adoucir. La pensée de Séneque peut très souvent être comparée à une belle femme sous une parure recherchée; Quintilien, le rival de Séneque, s'en étoit bien apperçu: «cet auteur, dit-il, fourmille de beautés, il a des sentiments de la plus grande délicatesse». On y rencontre à chaque page des idées sublimes qui forcent l'admiration; et, n'en déplaise à St Evremond, Quintilien est un juge un peu plus sûr que lui. «Néron avoit auprès de lui des petits maîtres fort délicats, qui traitoient Séneque de pédant». St Evremond en a fait tout-à-l'heure un amant d'Agrippine; ici il en fait un pédant: s'entend-il bien lui-même? Connoît-il ceux qu'il appelle des petits maîtres? Un Tigellin, un Pallas, un Narcisse, un Sporus, un Athénagoras, un troupeau d'infâmes débauchés, de corrupteurs, d'adulateurs d'un monstre, de scélérats dignes du dernier supplice, en comparaison desquels le plus vicieux de nos courtisans est un homme de bien. Il est glorieux d'être ridicule aux yeux de tels personnages; c'est presque leur ressembler, que de les nommer sans indignation. Néron fut plus cruel qu'eux, mais ils furent plus vils que lui. Séneque a dit: une ame qui connoît la vérité; qui sait distinguer le bien, du mal; qui n'apprécie les choses que d'après leur nature, sans égard pour l'opinion; qui se porte dans tout l'univers par la pensée, en étudie la marche prodigieuse, et revient de la contemplation à la pratique; dont la grandeur et la force, ont pour base la justice; qui sait résister aux menaces comme aux carresses; qui commande à la mauvaise fortune comme à la bonne; qui s'éleve au dessus des événements nécessaires ou contingents; qui ne voudroit pas de la beauté, sans la décence, de la force, sans la tempérance et la frugalité; une ame intrépide, inébranlable, que la violence ne peut abattre, que le sort ne peut ni humilier, ni enorgueillir; une telle ame est l'image de la vertu, etc. Voilà le philosophe, dont S Evremond a osé dire qu'il ne lisoit jamais les écrits, sans s'éloigner des sentiments qu'il vouloit lui inspirer. «Sa vertu fait peur». C'est que sa vertu n'a ni l'afféterie, ni les petites graces, ni les petites mines d'une femme de cour. Sa vertu fait peur: oui, aux efféminés, aux flatteurs, aux enfants, et peut-être même à l'homme que la nature n'a pas destiné au rôle de Régulus ou de Caton, si l'occasion s'en présente, et par conséquent à beaucoup de monde, à S Evremond, à moi: avec cette différence qu'il est fier de sa foiblesse, et que je suis honteux de la mienne; qu'il plaisante cette vertu, et que je me prosterne devant elle. «Il me parle tant de la mort, et me laisse des idées si noires, que je fais ce qu'il m'est possible pour ne pas profiter de ma lecture». S Evremond n'est pas digne de l'ecole où il s'est glissé; et il n'écouteroit pas sans pâlir, l'histoire des derniers moments d'Epicure, son maître. «Il est ridicule qu'un homme qui vivoit dans l'abondance, et se conservoit avec tant de soin, ne prêchât que la pauvreté et la mort». Celui qui s'exprime ainsi, n'a jamais lu les ouvrages de Séneque, et n'en connoît gueres que les titres; sa vie privée lui est inconnue. Séneque étoit frugal; riche, il vivoit comme s'il eut été pauvre, parcequ'il pouvoit le devenir en un instant; sa fortune étoit le fonds de sa bienfaisance; son luxe, la décoration incommode de son état: c'étoient ses amis qui jouissoient de son opulence; il n'en recueilloit que l'embarras de la conserver, et la difficulté d'en faire un bon usage. Le vrai ridicule, c'est celui d'un vieillard frivole, prononçant d'une maniere aussi tranchée, et d'un ton aussi indécent, sur les écrits, la doctrine, et les moeurs d'un personnage aussi respectable que Séneque. Le vrai ridicule, c'est de permettre de lire Séneque et de l'imiter quand on en sera réduit à se couper les veines. Lorsqu'on en est là, il n'est plus temps de lire. Quand on n'a pas lu et relu Séneque d'avance, on l'imite mal. Il me semble que j'entends Séneque, s'adressant à S Evremond, lui dire: " et qui est-ce qui n'est pas exposé d'un moment à l'autre à avoir les veines coupées? Si ce n'est par la cruauté d'un tyran, ce sera par le décret de la nature: et qu'importe, que votre sang soit versé, ou par un centurion ou par un phlébotomiste, par la fluxion de poitrine ou par la proscription: en mourrez-vous moins? En serez-vous moins obligé de savoir mourir "? J'ai apostrophé S Evremond, parceque, devant la justice également à ceux qui sont et à ceux qui ne sont plus, je parle aux morts, comme s'ils étoient vivants, et aux vivants comme s'ils étoient morts. On a écrit autrefois des libelles contre les honnêtes gens, comme on en écrit aujourd'hui; mais peu sont parvenus jusqu'à nous. Nos bibliotheques immenses, le commun réceptacle et des productions du génie, et des immondices des lettres, conserveront indistinctement les unes et les autres. Un jour viendra où les libelles publiés contre les ecrivains les plus illustres de ce siecle, seront tirés de la poussiere par des méchants animés du même esprit qui les a dictés; mais il s'élévera, n'en doutons point, quelque homme de bien indigné qui décélera la turpitude de leurs calomniateurs, et par qui ces auteurs célebres seront mieux défendus et mieux vengés, que Séneque ne l'est par moi. Le vice des ignorants est d'enchérir sur les invectives des méchants, dans la crainte de n'en paroître que les échos. Les détracteurs modernes de Séneque, ont été beaucoup plus cruels que les anciens: les douze lignes d'un Suilius ont enfanté des volumes d'injures atroces. Lxxix la 96èmelettre est de la résignation; la 97 e, du jugement de Clodius: lisez-la, si vous voulez frémir de la dépravation romaine, même au temps de Caton. Un jeune libertin s'introduit, à la faveur d'un déguisement, dans le lieu de la célébration des mysteres de la bonne déesse, et deshonore la femme de César: il est appellé devant les tribunaux, et renvoyé absous; mais quel fut le prix de la corruption des juges? De grandes sommes d'argent? Avec ces sommes d'argent, on stipula la prostitution de plusieurs femmes désignées, et la jouissance de jeunes gens de la premiere distinction. Nous le cédons autant aux romains dissolus, qu'aux romains vertueux. Dans la 98 e, il dévoile la frivolité des biens extérieurs: et dans la 99 e, il veut que le style de l'orateur soit énergique; celui du poète tragique, sublime, et que le poète comique ait de la finesse. Le philosophe se soutiendra par la grandeur des choses. Les lettres 100, 101, 2 et 3, nous instruisent de la mort du fils de Marcellus, et de la modération dans la douleur; du caractere des ouvrages de Fabianus Papirius; de la différence du style oratoire et du style philosophique; de la mort de Sénécion; de la célébrité dans les siecles à venir; des terreurs paniques. Dans celle-ci, il dit à Lucilius, «que la philosophie vous corrige de vos vices, mais qu'elle n'attaque pas ceux des autres; qu'elle se garde bien de se déclarer hautement contre les moeurs publiques». Il me semble que Séneque a fait, toute sa vie, le contraire de ce qu'il prescrit ici, et qu'il a bien fait. à quoi donc sert la philosophie, si elle se tait? Ou parlez, ou renoncez au titre d'instituteur du genre humain. Vous serez persécutés; c'est votre destinée: on vous fera boire la ciguë; Socrate l'a bue avant vous: on vous emprisonnera, on vous exilera, on brûlera vos ouvrages, on vous fera peut-être vous-même monter sur un bûcher... vous pâlissez! La frayeur vous prend! Et vous voulez attaquer les mauvaises loix, les mauvaises moeurs, les superstitions régnantes, les vices, les vexations, les actes de la tyrannie! Quittez votre robe magistrale, ou sachez renoncer au repos: votre état est un état de guerre; vous n'avez pas seulement à faire aux erreurs et aux vices, mais encore aux aveugles et aux vicieux; votre unique souci, c'est d'avoir raison. Ménager les préjugés, c'est manquer à la vérité; ménager les vices, c'est rougir de la vertu. Cet ouvrage sera bien mauvais, s'il n'irrite pas la haine, et n'excite pas les cris de la méchanceté. Elle souffriroit patiemment que je lui enlevasse une de ses victimes! Je ne m'y attends pas. Heureusement, entre les ennemis de la philosophie, si les uns ont la perversité des Tigellins, ils n'en ont pas la puissance; et si les autres en ont la puissance, ils n'en ont pas la perversité: ceux qui pourroient me nuire ne le voudront pas, et ceux qui le voudroient, ne le pourront pas. Il parle, lettre 104, de sa foible santé, et de la tendresse de sa seconde femme Pauline. «mes études, dit-il, m'ont sauvé: etc.» de- là, il passe au peu d'effet des voyages, dans les maladies de l'ame. Il prétend, lettre 105, que les vertus sont corporelles: vaines disputes de mots. La lettre 106 contient de bons préceptes de conduite. La 107èmeest une exhortation dans les adversités. Il enseigne, lettre 108, la maniere de lire et d'écouter les philosophes. Si le lecteur a eu la patience de me lire jusqu'ici, j'espere qu'il ne se rebutera pas pour quelques lignes de plus; en revanche, je m'engage à être beaucoup plus court dans l'examen des autres ouvrages. "Le sage peut-il être utile au sage? Chaque homme a-t-il son bon génie "? Et à ce sujet, le mot d'Epicure qui ne demandoit que du pain et de l'eau pour être l'égal de Jupiter: à quoi bon les sophismes et les chicanes dans la philosophie? à la deshonorer: les mauvaises habitudes se déracinent-elles facilement: telle est la nature des lettres 109, 10, 11 et 12. Il dit, lettre 110, «soit que vous soyez sous la protection d'une providence, etc.» ou je me trompe fort, ou mépriser le superflu est d'un sage, et mépriser le nécessaire, d'un fou. «Epicure demande du pain et de l'eau: s'il est honteux de faire consister son bonheur dans l'or et l'argent, il ne l'est pas moins de le faire dépendre du pain et de l'eau»... je voudrois bien savoir où est la honte de ne pas vouloir mourir de soif et de faim. On n'est pas heureux pour avoir l'absolu nécessaire; mais on est très malheureux de ne l'avoir pas. Lettre 112, il désespere de l'amendement de l'ami de Lucilius: il n'y a rien de bien à faire d'un homme de cet âge. Lettre 113, il se moque un peu de ses bons amis les stoïciens, qui disputoient entr'eux si les vertus étoient des animaux... en vérité lorsqu'on voit des hommes, tels qu'un Cléanthe, un Chrisippe s'occuper de pareilles frivolités, on seroit tenté d'attacher peu d'importance à la perte de leurs ouvrages, et de les ranger dans la classe des Albert Le Grand, des Scot, et autres péripatéticiens dont la réputation s'est évanouie avec l'ignorance de leur siécle. Là il se déchaîne derechef contre Alexandre: ailleurs il s'adresse à ces hommes qui feroient peut-être assez peu de cas de la vertu, s'il ne leur étoit permis d'en afficher le faste; qui en ont toujours le mot à la bouche, et qui semblent nous dire, par leur continuels apophthegmes, écoutez-moi, regardez-moi; c'est moi qui suis sage. Si tu l'étois vraiment, tu t'occuperois moins à le persuader, tu le serois sans ostentation; la vertu obscure, la vertu même couverte d'une ignominie non méritée, ne seroit pas sans attraits pour toi. LXXX si Séneque a montré de la finesse et du goût dans quelques- unes de ses lettres, c'est à la 114èmeoù il examine l'influence des moeurs publiques et du caractere particulier, sur l'éloquence et le style. Mécene écrivoit comme il s'habilloit; son discours fut mol, négligé, lâche comme son vêtement. Séneque ne veut pas que le philosophe, l'orateur même, s'occupe beaucoup de l'élégance et de la pureté du style: il l'aime mieux véhément qu'apprêté. Les richesses font-elles le bonheur? L'opinion des péripatéticiens sur l'utilité des passions est-elle vraie? Quelle différence le stoïcien met-il entre la sagesse et le sage? Qu'est-ce que le bon? Qu'est-ce que l'honnête? Quels sont nos besoins et nos desirs naturels? Quelle est l'origine de nos idées du bon et de l'honnête? En quoi consiste la constance du sage? Les animaux ont-ils le sentiment de leur état? De la vie réglée, de l'extravagance du luxe, de la frugalité; le souverain bien réside-t-il dans l'entendement? Sa notion y est-elle innée? Ou les premieres idées de la vie heureuse ont-elles pour base, ainsi que les éléments de toute science et de tout art, quelques phénomenes acquis par les sens? Voilà le reste des questions agitées depuis la 115èmelettre jusqu'à la 124èmeet derniere. Lettre 116, «un jeune fou demandoit à Panaetius, si le sage pouvoit être amoureux. Panaetius lui répondit: oui, le sage». Il seroit difficile de citer un sentiment honnête, un précepte de sagesse, un exemple de beau, qui ne se trouvât dans ces lettres. On y voit par-tout un penseur délicat, subtil et profond, un homme de bien. Cependant où ont-elles été écrites? A la cour la plus dissolue: dans quel tems? Au tems de la plus grande dépravation des moeurs. Elles sont au nombre de cent vingt-quatre; et dans aucune, pas un seul mot qui sente l'hypocrisie. Ici sa pensée s'échappe librement de son esprit: là, son ame et sa tête s'échauffent de concert: il est indigné, il est violent, mais, à travers les différents mouvements qui l'agitent, toujours vrai, toujours lui. Je suppose que ce recueil tombât entre les mains d'un homme de sens, mais assez étranger à la philosophie pour ignorer le nom de Séneque; et qu'après la lecture de ces lettres, on lui demandât ce qu'il pense de l'auteur. Balanceroit-il à répondre qu'on n'écrit ainsi que quand on a reçu de la nature une élévation, une force d'ame peu communes? Et réussiroit-on à lui persuader le contraire, sur-tout si l'on faisoit passer successivement sous ses yeux les autres ouvrages de Séneque, et qu'on terminât cet essai par l'histoire de sa vie et le récit de sa mort? Ne seroit-il pas tenté de s'écrier de Séneque, comme Erasme de Socrate, sancte seneca, ora pro nobis? deux grands philosophes firent deux grandes éducations: Aristote éleva Alexandre; Séneque éleva Néron. Les deux hommes les plus sages, les deux plus grands philosophes, l'un d'Athènes, l'autre de Rome, sont morts d'une mort violente: tous deux ont été tourmentés pendant leur vie, et calomniés après leur mort. Vous qui marchez sur leurs traces, plaignez-vous si vous l'osez. Les lettres de Séneque sont trop pleines, trop substantielles, pour être lues sans interruption. C'est un aliment solide, qu'il faut se donner le temps de digérer. consolation à Marcia. Lxxxi eloge de Marcia. Exemples, inutilité de la douleur. Incertitude des événements. Liaison de la vie avec la mort. Sort dont son fils étoit menacé. Discours du pere à sa fille. Marcia étoit fille de Crémutius Cordus, à qui l'on fit un crime d'avoir loué Brutus, et appellé Cassius le dernier des romains , dans une histoire qu'il venoit de publier. Crémutius se laissa mourir de faim, pour se soustraire à la haine de Séjan. Alors par une mort volontaire on affligeoit des scélérats privés du plaisir d'assassiner. Les livres de Crémutius furent condamnés au feu; sa fille les conserva. On lit dans cet ouvrage de Séneque, que les flammes avoient consumé la plus grande partie des monuments des lettres romaines: trait qui ne peut avoir rapport à l'incendie de Néron, postérieur à cette consolation. Il me semble que la consolation est un genre d'ouvrage peu commun chez les anciens, et tout-à-fait négligé des modernes. Nous louons les morts qui ne nous entendent pas: nous ne disons rien aux vivants qui s'affligent à nos côtés. Cependant à quoi l'homme éloquent peut-il mieux employer son talent, qu'à essuyer les larmes de celui qui souffre; à l'arracher à sa douleur pour le rendre à ses devoirs; à le réconcilier avec la vie, avec ses parents, avec ses amis, par la considération du bien qui lui reste à faire; à déchirer le crêpe qui voile le ciel aux regards du malheureux, et à restituer la sérénité au spectacle de la nature. Ce seroit d'ailleurs un moyen très délicat de louer le mort, s'il en valoit la peine. A quelque heure du jour ou de la nuit qu'Ariste lise ces lignes, il se rappellera ce que Pithias lui disoit: lorsqu'après la perte d'une épouse chérie, il s'écrioit, en versant un torrent de larmes: il n'y a plus de bonheur pour moi dans ce monde... «il n'y a plus de bonheur pour vous dans ce monde! Et vous êtes opulent, et il existe autour de vous tant de malheureux à soulager!» la vie d'Ariste a bien prouvé jusqu'à ce jour, qu'entre toutes les consolations qu'on pouvoit lui proposer, Pithias avoit rencontré celle qui convenoit à son ami: le temps lui en offrit d'autres qui n'étoient pas moins solides. Il y avoit trois ans que Marcia pleuroit la mort de son pere, lorsque Séneque lui adressa cet ouvrage. Je tiendrai parole; je me contenterai d'indiquer quelques-uns des beaux traits qu'on y lit. «Ce ne sont pas les pleurs qu'on se permet, qui prolongent le spectacle de la douleur; ce sont ceux qu'on se commande». Rien de plus ingénieux que la comparaison du voyage de la vie avec le voyage de Syracuse. "Que l'homme connoît peu la misère de son état, s'il ne regarde pas la mort comme la plus belle invention de la nature. Vous plaignez votre fils sur un sort que votre pere a desiré". Les motifs que Séneque emploie dans ses consolations, sont une cruelle satyre du regne des tyrans: je me plais à l'avouer; combien il en faudroit effacer de lignes aujourd'hui. «Les funérailles des enfants sont toujours prématurées lorsque les meres y assistent». Idée touchante, qui a tout-à-fait le caractere de l'ancien temps, et le tour homérique. Au chap. 18 il arrête un des ancêtres de Marcia sur la limite de l'existence et du néant: le livre des destinées lui est ouvert, et la nature lui dit: «tu connois à-présent les biens et les maux qui t'attendent, etc.» il faut convenir que ce motif de consolation donne une haute idée de la fermeté de caractere dans la personne à qui on ose le proposer. Les sentiments religieux à part, quelle est celle d'entre nos femmes à qui l'on pourroit dire: vous ne sauriez cesser de souffrir; mourez. «votre fils est mort trop tôt? Et Pompée, et Cicéron et Caton, et tant d'autres, ont vécu trop d'une année, trop d'un jour». Cela est beau. Ce qui suit est de tous les pays et de tous les temps. « voyez la multitude des meres qui se désolent sur leurs enfants vivants: votre fils a échappé à la perversité de son siecle; et vous le regrettez»! J'ai à côté de ma table, tandis que je prononce tout haut ces dernieres lignes que je viens d'écrire, une mere qui me répond: «avec tout cela, je veux conserver mes enfants» ... mais, puisque vous êtes à chaque instant menacée de les perdre, apprenez ce que vous auriez à vous dire si ce malheur vous arrivoit. Séneque évoque des cieux l'ame de Crémutius qui s'adresse à sa fille: et la consolation finit par ce morceau d'éloquence qui mérite d'être lu. de la colere. Lxxxii il faut connoître cette passion; il faut la dompter en soi, il faut l'éviter dans les autres: quels en sont les symptomes? Quelles sont ses définitions? L'homme colere en est-il la seule victime? Est-elle dans la nature? Est-elle utile, même modérée? Augmente-t-elle la force? Ajoute-t-elle au courage? Y a-t-il des circonstances qui l'excusent ou qui la justifient? Marque-t-elle une ame foible ou une ame forte? Ce traité, parfait dans son genre, est adressé à un homme très doux, à Annaeus Novatus, celui des freres de Séneque, qui prit dans la suite le nom de Junius Gallion. On a pensé que l'instituteur l'avoit écrit à l'usage de son eleve: je n'en crois rien. Les leçons de sagesse qu'il y donne sont si générales, qu'à peine en distingueroit-on quelques-unes applicables aux souverains en particulier, et encore moins au prince dont on lui avoit confié l'éducation. Elles ont le caractere de la secte et le ton du portique: elles ne sentent en aucun endroit ni le palais de l'empereur, ni le fond de la caverne du tigre. Si Séneque, en généralisant ses préceptes, s'étoit proposé d'instruire Néron sans l'offenser, il auroit montré de la prudence et de la finesse: mais cette circonspection se concilie mal avec la franchise d'un philosophe et la roideur d'un stoïcien. Séneque est ici grand moraliste, excellent raisonneur, et de temps en temps peintre sublime. Une réflexion qui se présente, après la lecture de ce traité, c'est qu'il est parfait dans son genre, et que l'auteur a épuisé son sujet. Si l'on y rencontre quelques opinions hasardées, ce sont des corrollaires outrés de la philosophie qu'il avoit embrassée. «La colere est une courte folie, un délire passager»... les bêtes sont dépourvues de colere "... et pourquoi de la colère, plutôt que de l'amour, de la haine, de la jalousie et des autres passions-... «C'est que la colere ne naît que dans les êtres susceptibles de raison»... et pourquoi les animaux seroient-ils entiérement dénués de raison? Je crains bien que dans cet endroit et quelques autres, Séneque n'ait donné des limites trop étroites aux qualités intellectuelles de l'animal. " Les animaux sont privés des vertus et des vices de l'homme... je n'en crois rien; pas plus que l'homme soit privé des vices et des vertus de l'animal: il n'y a de différence réelle que dans l'habit. «La colère n'est pas conforme à la nature de l'homme»... je ne connois pas de passion plus conforme à la nature de l'homme. Le ressentiment est un effet de la colère; et la sagesse de la nature a placé le ressentiment dans le coeur de l'homme, pour suppléer au défaut de la loi. Il étoit important qu'il se vengeât lui-même, au temps où il n'y avoit aucun tribunal qui connût de l'injure. Sans la colere et le ressentiment, le foible étoit abandonné sans ressource à la tyrannie du fort; et la nature eût fait autour de quelques-uns de ses violents enfants, une multitude innombrable d'esclaves. «La vertu seroit bien à plaindre, si la raison avoit besoin du secours des vices»... c'est que les passions ne sont pas des vices: selon l'usage, ce sont ou des vices ou des vertus. Les grandes passions anéantissent les fantaisies, qui naissent toutes de la frivolité et de l'ennui. Je ne conçois pas comment un être sensible peut agir sans passion. Le magistrat juge sans passion; mais c'est par goût ou par passion qu'il est magistrat. Quoi, Séneque! «le sage n'entrera pas en colere, si l'on égorge son pere, si l'on enleve sa femme, si l'on viole sa fille sous ses yeux-... non»... vous me demandez l'impossible, le nuisible peut-être. Il ne s'agit pas de se conduire ici en homme, c'est presque dire en indifférent; mais en pere, en fils, en époux. «Il est impossible que l'homme de bien n'entre pas en colere contre le méchant, disoit Théophraste...» ainsi, lui répond Séneque: «on sera d'autant plus colère, qu'on sera meilleur»... vous vous trompez, répliquerai-je à Séneque: vous oubliez la distinction que vous avez faite vous-même, de l'homme colere, et de l'homme qui se met en colère. Dites; ainsi l'indignation contre le méchant sera d'autant plus forte, qu'on aimera davantage la vertu; et je serai de votre avis. L'indignation contre le méchant, la bienveillance pour l'homme de bien, sont deux sortes d'enthousiasme également dignes d'éloge. «Pourquoi s'irriter contre celui qui se trompe»-... le méchant se trompe presque toujours dans son calcul, presque jamais dans son projet. Pour faire son bien, il n'ignore pas qu'il fait le mal d'autrui. S'il n'étoit que fou, j'en aurois pitié. «S'il falloit se fâcher contre le méchant, on se mettroit souvent en colere contre soi-même»... c'est ce qu'on fait, et pas aussi souvent qu'on le devroit. Pison condamne à mort un soldat, pour être retourné du fourage sans son camarade. Ce soldat présentoit sa gorge au glaive, lorsque son camarade reparut. Ces deux hommes, se tenant embrassés, sont reconduits, au milieu des acclamations du camp, dans la tente de Pison, qui dit à l'un: toi, tu mourras, parce que tu as été condamné à mourir; à l'autre, toi, parce que tu as occasionné la condamnation de celui-là; et au centurion, toi, pour n'avoir pas obéi... à ce récit, dites-moi, que se passe- t-il dans votre ame? Est-ce que vous ne sentez pas la fureur s'en emparer? Est-ce que vous ne criez pas à ces trois malheureux: lâches! Que faites-vous? Quoi! Vous vous laisserez égorger sans résistance! Suivez-moi, élançons-nous tous les quatre sur cette bête féroce, poignardons-la; et qu'après il soit fait de nous tout ce que l'on voudra; nous ne mourrons pas du moins sans être vengés. Je le sens au bouillonnement de mon sang; j'en conviens; c'est la passion qui me transporte et qui m'associe, dans ce moment, aux trois soldats exécutés, il y a deux mille ans. Si je suis fou, qui est-ce qui osera blâmer ma folie? La passion et la raison ne se contredisent pas toujours; l'une commande quelquefois ce que l'autre approuve. La raison est tranquille, ou furieuse. La différence que Séneque met entre la colere et la cruauté, me paroît juste. L'homme colère est violent: l'homme cruel est froid. Mais si le spectacle de l'injustice excite la colère, Socrate ne rapportera jamais dans sa maison le visage avec lequel il en est sorti... tant mieux: Socrate ne m'en paroîtra que plus vertueux. «Il y a plus d'inconvénient à être craint que méprisé»... assurément; cependant il vaut mieux inspirer de la crainte, que de s'exposer au mépris. En parlant de certaines loix, Séneque dit qu'elles ont été faites contre des hommes qu'on supposoit ne devoir jamais exister... il me semble que c'est le contraire qu'il falloit dire. La loi seroit absurde, sans l'existence présupposée d'un coupable, fût-ce d'un parricide, et même d'un infracteur: j'ajoute et même d'un infracteur; car il y a toujours deux délits commis à la fois: l'action proscrite par la loi, et l'infraction de la loi qui proscrit l'action. Dans le chapitre où Séneque examine cette pensée, qu'on me haïsse, pourvu qu'on me craigne; il s'écrie: «la crainte! Etc.» parmi les idées de Séneque, je me plais encore plus à citer celles qui montrent la bonté de son âme, que celles qui montrent la beauté de son esprit; parce que je fais plus de cas de l'une de ces qualités, que de l'autre; parce que j'aimerois mieux avoir fait une belle action, qu'une belle page; parceque c'est la défense des Calas, et non la tragédie de Mahomet que j'envierois à Voltaire... mais ce Mahomet est en même-temps un ouvrage de génie, et une bonne action... j'en conviens... le génie est plus rare que la bienfaisance... d'accord... il se trouva en un jour trois cents hommes qui se firent égorger pour la patrie, et parmi ces trois cents hommes, il n'y en avoit pas un seul capable de faire un vers d'Euripide ou de Sophocle!... je n'en doute pas; mais ils sauverent la patrie. Tite-Live dit d'un romain: «c'étoit plutôt une ame grande, que vertueuse»: n'en croyez rien, répond Séneque; il faut être vertueux, ou renoncer à être grand. ô Séneque, homme si bon, je suis fâché de la préférence que tu donnes au rôle cruel de Démocrite qui se rit des malheureux humains, sur le rôle compatissant d'Héraclite, qui pleuroit sur la folie de ses freres. Je ne crois pas qu'il y eut d'homme moins disposé par caractere à la philosophie stoïcienne, que Séneque, doux, humain, bienfaisant, tendre, compatissant. Il n'étoit stoïcien que par la tête: aussi à tout moment son coeur l'emporte-t-il hors de l'ecole de Zénon. Il n'y a presque aucune condition dans la société, qui ne puisât dans Séneque d'excellents préceptes de conduite. Il avoit médité l'homme dans la retraite, il l'avoit vu en action dans le grand tourbillon du monde. Peres, et vous instituteurs de la jeunesse, lisez et relisez le chapitre 21 du même livre. Le chapitre 30 est très beau. Il dit, chapitre 31. «tous les hommes portent au fond de leurs ames les mêmes sentiments que les rois: etc.» le beau recueil qu'on formeroit des mots singuliers qu'il nous a conservés! Tel est celui du courtisan à qui l'on demandoit comment il étoit parvenu à une si longue vieillesse, et comment, pouvoit-on ajouter, il avoit conservé une aussi constante faveur, et qui répondit, en recevant des outrages, et en en remerciant. Lxxxiii c'est, je crois, dans le traité de la colere, qu'il parle du soliloque, la pratique habituelle de Sextius. «à la fin de la journée, retiré dans sa chambre à coucher, etc.» de la clémence. Lxxxiv ce traité est adressé à Néron, au commencement de la seconde année de son regne. Aussi le ton en est-il noble et élevé, le style souvent ingénieux, mais plus simple, moins haché, et, s'il m'est permis d'emprunter une expression de la peinture, plus large. On y est introduit par l'éloge de l'empereur: d'où l'on passe à la nature de la clémence, à ses motifs, à son utilité pour tous les hommes, à sa nécessité pour un souverain, et aux moyens d'acquérir, de conserver, et de fortifier en soi, cette vertu. Néron monta sur le trône à dix-huit ans: on voit en cet endroit, que le philosophe avoit découvert la bête féroce, sous la figure humaine. Il y a des exemples, des réflexions, des conseils, qu'aucun orateur n'auroit l'impudence de proposer à un autre prince que Néron. Ce n'est qu'à un tigre qu'on dit, ne soyez point un tigre. On trouvera au chapitre 24, des traits qui justifieront ma pensée. Au reste, les rois, les magistrats, les peres, les instituteurs, les maîtres, tous ceux qui ont quelqu'autorité sur les autres, y apprendront à juger des circonstances où il convient de pardonner ou de punir, et à discerner la ligne étroite qui sépare la clémence, de l'injustice. Si l'on doute que Séneque sache penser de grandes choses, et les rendre avec noblesse, je renverrai au discours qu'il a mis dans la bouche de Néron, au premier chapitre de ce traité; et je demanderai quelques pages plus belles en aucun auteur, sans en excepter l'historien Tacite. Si Racine doit à celui-ci la belle scene entre Agrippine et son fils; Corneille doit à Séneque celle d'Auguste et de Cinna: voyez le chapitre 9 du premier livre. Néron fut clément par dissimulation dans sa jeunesse; et Auguste par lassitude dans sa vieillesse. Le traité de Séneque n'ayant pas corrigé Néron; celui-ci dut concevoir secrettement une haine d'autant plus profonde contre un peintre hardi, qui mettoit d'avance sous ses yeux le hideux portrait qui lui ressembleroit un jour. Dans cet ouvrage, les conséquences des principes de l'auteur le menent à des assertions difficiles à digérer: il prononce décidemment, que la compassion est un défaut réel, que la cruauté et la compassion sont deux extrêmes, l'une de la sévérité, l'autre de la clémence: ce qui m'inclinoit d'abord à croire, qu'en passant du latin dans notre langue, le mot compatir , avoit changé d'acception; ou que l'influence des moeurs générales sur les notions du vice et de la vertu, faisoit regarder à Rome, comme une foiblesse, ce que nous regardons comme un sentiment d'humanité. Mais il est évident, par ce qui suit, que l'opinion de Séneque est la pure doctrine de Zénon, qui regardoit la grandeur d'ame comme incompatible avec la crainte et le chagrin, et la leçon d'une ecole dont le sage étoit sans pitié, parceque la pitié étoit un état pénible de l'ame... Zénon disoit, et Séneque après Zénon, mais sans compassion ni pitié, notre philosophe fera tout ce que fait l'homme sensible et compatissant... j'en doute, en secourant celui qui souffre, l'homme sensible et compatissant se soulage lui-même. de la providence. Lxxxv il y a une providence; les désordres physiques et moraux n'en contredisent pas la notion: ce que nous regardons comme des maux, n'en sont pas; quand ils en seroient, nous ne pourrions nous en prendre aux dieux, qui ont placé sous nos mains tant de moyens pour nous en délivrer. «si vous souffrez, c'est que vous voulez souffrir; vous échapperez à la mauvaise fortune, quand il vous plaira: mourez». Ce traité est dédié au même Lucilius, à qui les lettres sont adressées: c'est la solution d'une grande difficulté. Ou le monde est éternel, ou il ne l'est pas: s'il est éternel, voilà donc un être absolu et indépendant de la puissance des dieux: s'il ne l'est pas, il a été créé. S'il a été créé: avant sa création, ou il manquoit quelque chose à la gloire et à la félicité des dieux, et les dieux étoient malheureux; ou il ne manquoit rien à leur gloire et à leur félicité, et, cela supposé, la création du monde, superflue pour eux, n'eut pour objet que l'avantage des êtres créés. Si la création du monde n'eut pour objet que l'avantage des êtres créés, pourquoi y eut-il des bons et des méchants? Pourquoi y vit- on le juste opprimé, et le méchant oppresseur? Cela ne s'est fait que par impuissance, ou par mauvaise volonté; par impuissance, si c'est un vice auquel il étoit impossible d'obéir; par mauvaise volonté, s'il étoit possible d'obéir à ce vice, et qu'on ne l'ait pas fait. On pardonne un mauvais ouvrage à un ouvrier indigent, on ne le pardonne point aux dieux: tout ce qui sort de leurs mains doit être parfait. Si la nature de l'ouvrage ne comportoit pas la perfection, pourquoi ne pas demeurer en repos? Pourquoi s'exposer sans nécessité et sans fruit, à la honte de n'avoir rien fait qui vaille. Cette difficulté d'enfant a occupé dans tous les siecles les têtes les plus fortes. Elle est proposée, tous les jours, sur les bancs de nos ecoles, présentée dans les cahiers de nos théologiens avec la plus grande vigueur, et résolue de la maniere la plus claire. Ici Séneque se charge de la cause des dieux. Il ouvre leur apologie par un tableau majestueux de la grande machine de l'univers. Il fait l'éloge de la vertu; la vertu, le lien commun des hommes et des dieux. Rien de plus énergique que la peinture des illustres malheureux: «vous enviez leurs tourments et leur gloire, etc.» il faut convenir que la difficulté si incommode pour tous les autres systématiques, s'évanouit dans l'ecole de Zénon... quoi, l'ulcere qui dévore ce malade depuis le premier instant de sa naissance, et qui le dévorera jusqu'à sa mort, n'est pas un mal-... non... n'entendez-vous pas ses cris? ... il a tort de crier. Vous direz que cela a l'air d'une plaisanterie inhumaine; soit. Mais gardez-vous de dédaigner un ouvrage plein d'idées sublimes, qui vous détrompera ou qui vous affermira dans votre opinion. Lisez-le pour le bel endroit où Séneque incline la tête de Jupiter vers la terre, et attache les regards du maître de l'univers sur Régulus et sur Caton. ô Jupiter, s'écrie-t-il, voici deux athletes dignes de ton admiration: etc. " mais, dit l'epicurien, si la vertu de Caton ne put éclater sans l'ambition de César, pourquoi créer l'un et l'autre? Accorder aux dieux la puissance d'intervertir l'ordre de la nature; c'est rendre la difficulté insoluble. Vous aurez de la peine à me persuader que le pere des dieux et des hommes se soit plû à voir entrer Régulus dans un tonneau hérissé de pointes. Vous avez raison, j'aimerois mieux être Socrate qu'Anyte? Mais à quoi bon pour Socrate, pour Anyte, et pour les dieux, l'existence d'Anyte et de Socrate? C'est par des faveurs apparentes, que le ciel punit le méchant: c'est par des revers qui vous semblent cruels, et qui ne sont rien, que la providence illustre le bon. Jupiter dit à celui-ci, de quoi te plains-tu? Je t'ai fait mon égal. Cela se peut, répond le méchant; mais moi, pourquoi m'avoir fait tel que je suis, et tel que tu savois que je serois... dis, malheureux, et tel que tu voulois être. Et d'après cette réplique, voilà nos raisonneurs enfoncés dans les ténebres de la liberté de l'homme et de la prescience des dieux. Et quel parti prend l'homme sage entre ces disputeurs? Il montre le ciel du doigt, et abandonne à ses idées celui que ce spectacle ne convainc pas. Ce traité finit par une prosopopée de Jupiter à l'homme vertueux: elle est très éloquente. des bienfaits. Lxxxvi savoir accorder, et recevoir des bienfaits. Ce traité des bienfaits en est un en même temps de la reconnoissance et de l'ingratitude. Si les ingrats sont communs, Séneque montre qu'il faut s'en prendre aussi fréquemment aux défauts des bienfaiteurs, qu'au vice du coeur humain. La matiere y est épuisée; il n'a été fait, ni pour Néron, ni pour Aebutius Libéralis, à qui il est adressé, mais pour tous les hommes. On en citeroit difficilement un autre, soit ancien, soit moderne, qui contînt un aussi grand nombre de pensées fines et délicates, de préceptes divins, de sentiments que je dirois presque célestes. Je l'avois lu trois fois de suite, et à la quatrieme lecture j'en humectois encore les feuillets de quelques larmes; non de celles qu'on donne au récit d'un grand malheur, à la tragédie, à Iphigénie, à Mérope, elles sont mêlées de plaisir et de peine; mais de celles qui coulent délicieusement lorsque l'ame est émue de quelque grande action, d'un sentiment délicat, qui naissent de l'admiration, et que j'accorde aux héros de Corneille. Combien j'étois satisfait de mes bienfaiteurs! Combien je l'étois encore davantage de ce philosophe qui disoit des hommes puissans qui s'étoient ressouvenus de lui, et des hommes puissans qui l'avoient oublié; «c'est à l'oubli de ces derniers que je dois le goût de la retraite, etc.» on est convaincu, entraîné, en lisant le traité de la colere; on est attendri, touché, en lisant celui des bienfaits. L'un est plein de force; l'autre de finesse: là, c'est la raison qui commande; ici, c'est la délicatesse du sentiment qui charme. Séneque parle au coeur, et n'en est pas moins convaincant; car le coeur a son évidence. Il y a le goût dans les moeurs, comme le tact dans les beaux arts: le jugement que l'un porte des actions, est aussi prompt et aussi sûr que le jugement que l'autre porte des ouvrages. Si je voulois citer des maximes, ce traité m'en offriroit sans nombre. J'y lirois: «la bienfaisance est-elle votre vertu? Etc.» comment une nation marquera-t-elle sa reconnoissance au philosophe? Par la couronne civique (...). La feuille de chêne l'honorera sans appauvrir l'etat. C'est une feuille de chêne qu'emporteront avec eux, le sage en mourant, le ministre en sortant de place. «Il n'y a quelquefois aucune différence entre le présent d'un ami, et le voeu d'un ennemi.» «refusez à votre ami l'or qu'il porteroit chez une courtisanne». Je reprocherois volontiers à Séneque d'avilir la bienfaisance, lorsqu'il compare le secret d'obliger, avec l'art de la courtisanne, qui rend ses faveurs piquantes en les variant selon le caractere de ses amants. «Placez vos bienfaits avec choix: etc.» rien de plus délicat et de plus vrai que le chapitre 6, sur la question, si l'ingratitude peut être traduite au tribunal des loix. «hé! Dit Séneque, n'est- il pas plus honnête de laisser quelques méchants impunis, que de faire soupçonner la multitude de perfidie»? Ce que Séneque dit des honneurs accordés à des descendants infâmes, par reconnoissance pour leurs ayeux illustres, me déplaît. Ce n'est point par autrui, c'est par soi, qu'on mérite ou qu'on démérite. C'est mal défendre les dieux, que de leur faire dire: que tel inepte soit roi, etc. C'est une singuliere compensation, que celle d'une injustice par une autre. Voici encore un endroit où je ne puis être de l'avis de notre philosophe. Alexandre fait don d'une ville à un simple particulier, qui refuse un présent qui lui semble trop important pour lui. «je n'examine pas ce qu'il te convient de recevoir, mais ce qu'il me convient de donner». Séneque ajoute: «le mot est d'un fou»... ce n'est point le mot d'un fou, c'est celui d'un souverain généreux et grand: qu'est-ce qu'une ville pour le maître du monde? Et pourquoi ce particulier auroit-il été incapable de bien administrer la cité? Seroit-ce son refus qui le feroit présumer? J'aurois, ce me semble, plus de confiance dans la modestie qui s'éloigne des grands emplois, que dans l'ambition qui les poursuit. Aux maximes qui précedent ajoutons quelques-uns de ces faits intéressants qu'elles encadrent. LXXXVIIL les disciples de Socrate offroient des présents à leur maître, et chacun d'eux à proportion de sa fortune. Eschine, qui étoit pauvre, lui dit: «je n'ai rien qui soit digne de vous, etc.» si ce fait vous étoit connu, songez, lecteur, que beaucoup d'autres l'ignorent: j'aimerois mieux instruire celui qui ne sait pas, que de plaire à celui qui sait. Voici comment il s'exprime sur Alexandre. «Alexandre ne fut, dès sa jeunesse, etc.» je ne me rappelle plus à quel propos cette sortie violente se trouve dans le traité des bienfaits; mais je suis sûr qu'elle n'y est pas déplacée. Le style de Séneque est coupé, mais ses idées sont liées. Lxxxviii Séneque pressentoit, sans doute, les reproches qu'on lui feroit, lorsqu'il écrivoit «il ne m'est pas toujours possible de refuser: quelquefois je serai forcé de recevoir un bienfait; un tyran cruel, ombrageux, prompt à s'irriter, regarderoit mon refus comme une insulte». Cette maxime pouvoit lui coûter la vie. Séneque exclut du nombre des bienfaiteurs les animaux. Sans m'engager de répondre à ses raisons, je ne puis m'empêcher d'exiger du bestiaire quelque reconnoissance pour le lion qui le reconnut et qui le défendit. Parcequ'un moment après l'animal bienfaisant avoit oublié le service rendu, le bestiaire étoit-il dispensé de s'en souvenir? Répondre qu'oui, n'est-ce pas mettre l'homme et l'animal sur la même ligne? Il me semble que j'aurois mauvaise opinion de celui, à qui son chien auroit sauvé la vie, et qui ne l'en aimeroit pas davantage. Notre philosophe accuse l'homme d'ingratitude, lorsqu'il ose reprocher à la nature de n'avoir pas rassemblé sur lui tous ses dons. Me permettra-t-on d'ajouter une raison à toutes celles qu'il en donne, et de la proposer à sa maniere? Homme, songe que c'est à la foiblesse de tes organes, que tu dois la qualité qui te distingue des animaux. Ambitionnes-tu le regard perçant de l'aigle? Tu regarderas sans cesse: l'odorat du chien? Tu flaireras du matin au soir. L'organe de ton jugement est resté le prédominant et le maître; il eut été l'esclave d'un de tes sens trop vigoureux: de-là ta perfectibilité. S'il existe dans ton cerveau une fibre plus énergique que les autres, tu n'es plus propre qu'à une chose, tu es un homme de génie: l'animal et l'homme de génie se touchent. La justesse et la force des arguments de Séneque, plaidant la cause des enfants contre les peres, subjuguent ma raison: mais mon coeur se révolte contre cette ingrate dialectique. J'aime mieux m'exagérer le bienfait paternel, que d'affoiblir la reconnoissance filiale. Je demanderai si, dans le nombre de ces enfants qui prirent leurs peres sur leurs épaules, et qui les transporterent le long des torrents de la lave enflammée qui découloit des flancs de l'Etna, et qui brûloit leurs pieds, il y en eut un seul qui eut osé dire à sa mere, nous sommes quittes. Mes oreilles se ferment à ce propos, et mon imagination se livre à un spectacle plus doux; je vois les peres, les meres, se précipiter sur leurs enfants, et les baigner de leurs larmes; je vois les enfants essuyer ces larmes de leurs mains: et dans ce moment j'ignore quels sont les plus heureux. Je suis pere; j'ai des enfants; et c'est ainsi que je sens. Bienfaiteur, si tu m'humilies, tu entendras de moi le discours du citoyen sauvé de la proscription des triumvirs par un ami de César, qui lui rappelloit trop souvent ce bienfait. Je te dirai, «rends moi à César: etc.» peut-on quelquefois rappeller le service qu'on a rendu? Séneque répond à cette question, en introduisant un soldat vétéran, accusé d'avoir exercé des violences contre ses voisins, et plaidant en présence de Jules-César sa cause qu'on instruisoit avec chaleur... «vous souvenez-vous, mon général, etc.» cependant un brave soldat peut être un voisin incommode: et voilà ce que peut l'éloquence. LXXXIX le chapitre 3 du 6èmelivre est très ferme, très beau, et j'en conseillerai la lecture à celui qui veut savoir le moyen de donner de la consistance à des choses passageres, qui par elles- mêmes n'en ont aucune. J'indiquerois bien les chapitres 32, 33, et 34, du même livre, aux souverains: mais quand le philosophe leur auroit appris qu'un bien, dont les plus grandes fortunes sont privées; un bien, qui manque à ceux qui possedent tout, est un ami qui sache dire la vérité, qui arrache au concert trop harmonieux de la flatterie un grand enivré par la foule des imposteurs, amené jusqu'à l'ignorance du vrai, jusqu'à la haine du vrai, par l'habitude d'entendre, non des choses salutaires et honnêtes, mais des choses douces et empoisonnées; un ami! Où le trouveront-ils? Quand cet ami les auroit convaincus de l'importance d'être entourés de gens de bien, les appelleroient-ils auprès de leur personne? Et quand ils les y auroient appellés, comment les y garderoient-ils? Que nous serions heureux, si nous réfléchissions sur les avantages que nous devons à notre médiocrité, et dont les hautes conditions sont privées. Nous avons presque autant de ressources pour devenir bons, qu'ils en ont pour devenir méchants: ils usent aussi bien des leurs, que nous usons mal des nôtres; d'où il arrive que nous sommes tous corrompus. Séneque remarque, «que c'est le caractere des rois, etc.» le poète Rabirius met un très beau mot dans la bouche d'Antoine mourant: «je n'ai plus que ce que j'ai donné»! Heureux celui qui peut dire à la fortune: enleve moi tout ce que j'ai, et tu ne me feras pas mourir tout à fait indigent. Si la lecture de Séneque tourmente le méchant; l'homme de bien y trouve souvent son éloge. Dans ce traité des bienfaits, à chaque chapitre on croit que tout est dit, et cependant il n'en est rien. Séneque ne montre, dans aucun autre de ses ouvrages, autant de fécondité. Les auteurs du siecle de la grande éloquence ont su présenter leurs idées d'une maniere plus simple et plus imposante; mais en avoient-ils autant que Séneque. de la tranquillité de l'ame. Lxxxx qu'est-ce que la tranquillité de l'ame? Qu'est-ce qui nous l'ôte? Comment pouvons-nous la recouvrer? Ce traité est adressé à Sérénus, capitaine des gardes de Néron, intime ami de Séneque qui se reprocha, dans la suite, l'excessive douleur que sa perte lui causa. Pline nous apprend que Sérénus périt avec tous ses convives, empoisonnés par des champignons. On présume que cet ouvrage est un des premiers écrits de Séneque; qu'il le composa peu de tems après son retour de la Corse; qu'il ne jouissoit pas encore d'une grande opulence, et qu'il étoit mal affermi dans la philosophie, bien qu'il eût adressé à Marcia et à Helvia des consolations qui ne sont pas d'un stoïcien néophyte, et qu'il eût donné des leçons publiques de zénonisme. Il se montre ici flottant entre l'obscurité de la retraite, et l'éclat des fonctions publiques. La fortune l'éblouit, le desir d'une grande réputation le tourmente; il le sent, il s'en accuse: il se relegue dans la classe de ceux qui oscillent entre le vice et la vertu, et qui ne sont ni assez corrompus, pour être comptés parmi les méchants, ni assez vertueux pour être comptés parmi les bons. On est charmé de la franchise avec laquelle il dévoile le fonds de son coeur. Il dit, «j'ai des vices qui m'attaquent à force ouverte; etc.» le stoïcien étoit valétudinaire toute sa vie; sa philosophie étoit trop forte: c'étoit une espece de profession religieuse, qu'on n'embrassoit que par enthousiasme; un état d'apathie auquel on tendoit de toutes ses forces, et sous le noviciat duquel on mouroit avant d'être profès. Séneque se désespere de rester homme. Mais d'où lui venoit sa perplexité? Son ame avoit-elle été brisée par la longueur et la dureté de son exil? L'horreur des antres de la Corse avoit-elle embelli à ses yeux les palais des grands? La solitude dans laquelle il avoit passé huit années, donné de nouveaux charmes à la société? Et les rochers arides et déserts, aiguisé les attraits de la capitale? Ou le rôle d'Hercule, au sortir de la forêt de Némée, entre le chemin qui conduit à la gloire, et celui qui mene au plaisir, seroit-il celui de tous les hommes? Non; le nombre de ceux dont on pourroit dire (...), est petit. Quelque parti que prenne Séneque, ce ne sera point l'adulation de lui-même qui le perdra. Ce traité offre d'excellentes réflexions sur l'emploi de son tems et de son talent; sur l'essai de ses forces; sur la vanité des richesses, lorsqu'on voit un affranchi de Pompée plus opulent que son maître; sur la résignation aux peines de son état et aux traverses de la vie: et cette morale est toujours relevée par des anecdotes intéressantes. Caligula dit, par forme de conversation, à Canus Julius. «à propos, j'ai donné l'ordre de votre supplice»: Julius lui répond, «je vous rends graces, prince très-excellent.» il jouoit aux échecs lorsque le centurion arriva: «au moins, dit-il à son adversaire, etc.» le philosophe qui l'accompagnoit au lieu du supplice, lui ayant demandé, au moment où la hache étoit levée sur son col, à quoi il pensoit: «j'épie, lui répondit-il, etc.» on n'a jamais philosophé si long-tems. Depuis le siècle de Néron, jusqu'à nos jours, les sectateurs de la doctrine d'Epicure n'ont cessé de nous montrer un des leurs, appellant la mollesse et les plaisirs à ses derniers instants, et allant à la mort avec la même nonchalance qu'il auroit continué de vivre. Certes, je n'ai garde de blâmer la maniere facile dont le voluptueux Pétrone mourut: mais je trouve autant de fermeté, autant d'indifférence, et plus de dignité, dans la mort de Canus Julius. Etoit-il possible de porter le mépris, ou pour la vie, ou pour l'empereur, ou pour l'un et l'autre, au-delà de ce qu'il en a mis dans sa réponse à Caligula. A-t-on jamais exprimé ce mépris, d'une maniere plus simple et plus fine? Pétrone est à table; il se fait lire des vers en mourant. Julius, en attendant le centurion, s'amuse à jouer aux échecs. Quoi de plus tranquille, et même de plus gai, que ses discours à son adversaire et à ses amis? Pour un disciple d'Epicure, qui sait accepter la mort quand elle vient, Zénon peut en citer nombre des siens, qui n'ont pas hésité d'aller au-devant d'elle. Mais à parler vrai des uns et des autres, chacun d'eux se soumet à la nécessité, selon ses principes et son caractere. de la vie heureuse. Lxxxxi point de bonheur sans la vertu. Séneque adresse ce petit traité, qu'on peut regarder comme son apologie et la satyre des faux epicuriens, à Gallion son frere. «ô Gallion, mon frere, tous les hommes veulent être heureux; mais tous sont aveugles, lorsqu'il s'agit d'examiner en quoi consiste le bonheur». Notre philosophe avoit rencontré la vraie base de la morale. à parler rigoureusement, il n'y a qu'un devoir, c'est d'être heureux: il n'y a qu'une vertu, c'est la justice. Avant que d'entrer dans quelques détails sur cet écrit, qu'on peut analyser en peu de mots, il faut que je jette un coup-d'oeil sur la morale des anciens, et sur les progrès successifs de cette science importante. Tout ce qu'elle a de plus élevé, de plus profond, les anciens l'avoient dit; mais sans liaison: ce n'étoit point le résultat de la méditation qui pose des principes, et qui en tire des conséquences; c'étoient les élans isolés et brusques d'ames fortes et grandes. Qui est-ce qui inspiroit au caraïbe de se précipiter au milieu des flots en courroux, pour ravir à la mort des européens naufragés sur ses côtes et prêts à périr? Lorsque ces malheureux sont prosternés tremblants aux genoux de leurs ennemis, qui est-ce qui fit dire au cacique? «relevez-vous, ne craignez rien: etc.» le fait que je vais raconter, je le tiens d'un missionnaire de Cayenne, témoin oculaire. Plusieurs negres marons avoient été pris, et il n'y avoit point de bourreau pour les exécuter. On promit la vie à celui d'entr'eux qui consentiroit à pendre ses camarades, c'est-à-dire au plus méchant. Aucun n'acceptant la proposition, un colon commande à un de ses negres de les pendre, sous peine d'être pendu lui-même. Ce negre demande à passer un moment dans sa cabane, comme pour se préparer à obéir à l'ordre qu'il a reçu: là, il saisit une hache, s'abat le poignet, reparoît; et présentant à son maître un bras mutilé, dont le sang ruisseloit: à présent, lui dit-il, fais-moi pendre mes camarades? Qui est-ce qui a placé ce sentiment héroïque dans l'ame d'un esclave? Est-ce l'étude, est-ce la réflexion? Est-ce la connoissance approfondie des devoirs? Nullement. Dans les premiers temps, les hommes qui se sont distingués par les actions les plus surprenantes, étoient asservis aux plus grossiers préjugés. Le rêve d'une vieille femme avoit peut-être mis les armes à la main au brave cacique qu'on vient d'entendre parler si fierement à ses ennemis. Un autre cacique leur eût peut-être impitoyablement cassé la tête. Il n'y a pas de science plus évidente et plus simple que la morale pour l'ignorant: il n'y en a pas de plus épineuse et de plus obscure pour le savant. C'est peut-être la seule où l'on ait tiré les corollaires les plus vrais, les plus éloignés et les plus hardis, avant que d'avoir posé des principes. Pourquoi cela? C'est qu'il y a des héros, longtemps avant qu'il y ait des raisonneurs. C'est le loisir qui fait les uns; c'est la circonstance qui fait les autres: le raisonneur se forme dans les écoles, qui s'ouvrent tard; le héros naît dans les périls, qui sont de tous temps. La morale est en action dans ceux-ci, comme elle est en maximes dans les poètes: la maxime est sortie de la tête du poète, comme Minerve de la tête de Jupiter... souvent il faudroit un long discours au philosophe pour démontrer ce que l'homme du peuple sent subitement. Qu'est-ce que le bonheur-... ce n'est pas une question à résoudre au jugement de la multitude. Qu'est-ce que la multitude-... un troupeau d'esclaves... pour être heureux, il faut être libre: le bonheur n'est pas fait pour celui qui a d'autres maîtres que son devoir... mais le devoir n'est-il pas impérieux? Et s'il faut que je serve, qu'importe sous quel maître!... il importe beaucoup: le devoir est un maître dont on ne sauroit s'affranchir sans tomber dans le malheur; c'est avec la chaîne du devoir, qu'on brise toutes les autres. Le stoïcisme n'est autre chose qu'un traité de la liberté prise dans toute son étendue. Si cette doctrine, qui a tant de points communs avec les cultes religieux, s'étoit propagée comme les autres superstitions, il y a long-temps qu'il n'y auroit plus ni esclaves ni tyrans sur la terre. Mais, qu'est-ce que le bonheur, au jugement du philosophe-... c'est la conformité habituelle des pensées et des actions aux loix de la nature. Et qu'est-ce que la nature? Qu'est-ce que ses loix? Il n'auroit pas été mal de s'expliquer sur ces deux points; car il est évident que la nature nous porte avec violence, et nous éloigne avec horreur, d'objets que le stoïcien exclut de la notion du bonheur. Mais Séneque écrivoit à Gallion, homme instruit, que les définitions que l'on exige ici auroient ramené aux premiers éléments de la philosophie. L'homme heureux du stoïcien, est celui qui ne connoît d'autre bien que la vertu, d'autre mal que le vice; qui n'est abattu ni enorgueilli par les événements; qui dédaigne tout ce qu'il n'est ni le maître de se procurer, ni le maître de garder, et pour qui le mépris des voluptés, est la volupté même. Voilà peut-être l'homme parfait: mais l'homme parfait est-il l'homme de la nature? Il me semble que, dans la nature, le corps est le tyran de l'ame, par les passions effrénées et les besoins sans cesse renaissants; et qu'au contraire, dans l'état de société, il n'en est ni l'esclave ni le tyran: ce sont deux associés qui se commandent et s'obéissent alternativement; quand j'ai mangé, je médite; et quand j'ai médité, il faut que je mange. La philosophie stoïcienne est une espece de théologie pleine de subtilités; et je ne connois pas de doctrines plus éloignée de la nature, que celle de Zénon. La recherche du vrai bonheur conduit Séneque à l'examen de la volupté d'Epicure; et voici comment il s'en explique: «pour moi, dit-il, je pense, etc.» la volupté naît à côté de la vertu, comme le pavot au pied de l'épi; mais ce n'est point pour la fleur narcotique qu'on a labouré. Il paroît que le mot volupté , mal entendu, rendit Epicure odieux; ainsi que le mot intérêt , aussi mal entendu, excita le murmure des hypocrites et des ignorants contre un philosophe moderne. Des efféminés, de lâches corrompus; pour échapper à l'ignominie qu'ils méritoient par la dépravation de leurs moeurs, se dirent sectateurs de la volupté, et le furent en effet; mais c'étoit de la leur, et non de celle d'Epicure. Pareillement des gens, qui n'avoient jamais attaché au mot intérêt , d'autre idée que celle de l'or et de l'argent, se révolterent contre une doctrine qui donnoit l'intérêt pour le mobile de toutes nos actions; tant il est dangereux en philosophie de s'écarter du sens usuel et populaire des mots. De l'apologie de l'epicuréisme, Séneque passe à l'apologie de la philosophie en général. Combien j'ai été satisfait, en lisant les chapitres 17 et 18, d'y trouver les mêmes impertinences adressées à Séneque, et par les mêmes personnages, que de nos jours: on lui disoit, comme à nos sages: «vous parlez d'une façon, etc.» Lxxxxii voici comment on attaquoit autrefois le stoïcien Séneque, et la maniere dont il se défendoit. «Si donc un de ces détracteurs de la philosophie vient me dire, etc.» tout ce qui précede, tout ce que j'omets, tout ce qui suit, est très beau. Quand on cite Séneque, on ne sait ni où commencer, ni où s'arrêter. Les philosophes modernes pourroient dire à leurs détracteurs, ce que le sage de Séneque disoit aux siens: «ne vous permettez pas de juger ceux qui valent mieux que vous: etc.» du loisir, ou de la retraite du sage. Xciii on ne peut guere douter que ce petit traité ne soit la continuation de celui qui précede. «Epicure dit que le sage etc.» mais le détail des obstacles s'étend fort loin. Par exemple, si la république est trop corrompue, et qu'il n'y ait aucun espoir de la sauver; si les moyens souffroient des contradictions insurmontables; si l'etat est la proie des méchants: le sage se sacrifieroit inutilement. En effet, au milieu des brigues et des cabales de l'ambition: parmi cette foule de calomniateurs, qui empoisonnent les meilleures actions: entouré d'envieux, qui font échouer les projets les plus utiles, tantôt pour vous en ravir l'honneur, tantôt pour se ménager de petits avantages; de ces politiques ombrageux, qui épient les progrès que vous faites dans la faveur du souverain et du peuple, pour saisir le moment où il convient de vous desservir et de vous renverser; de cette nuée de méchants subalternes qui ont intérêt à la durée des maux, et qui pressentent la tendance de vos opérations: qu'a-t-on de mieux à faire, que de renoncer aux fonctions d'etat? N'est-on utile qu'en produisant des candidats, en secourant les peuples, en défendant les accusés, en récompensant les hommes industrieux, en opinant pour la paix ou pour la guerre-... non: mais je ne mettrai pas sur la même ligne celui qui médite et celui qui agit. Sans doute la vie retirée est plus douce; mais la vie occupée est plus utile et plus honorable: il ne faut passer de l'une à l'autre qu'avec circonspection; c'est même l'avis de Séneque. «Et qu'importe, ajoute-t-il, par quels motifs le sage embrasse la retraite! Si c'est lui qui manque à l'etat, ou si c'est l'etat qui lui manque»... il importe beaucoup: s'il manque à l'etat, c'est un mauvais citoyen; si l'etat lui manque, l'etat est insensé. Séneque dispense encore le sage de l'administration, s'il manque d'autorité, de force et de santé. Un homme s'est montré de nos jours plus intrépide que le stoïcien ne l'exige. En passant en revue tous les gouvernements, Séneque n'en trouvoit pas un seul auquel le sage pût convenir, et qui pût convenir au sage. «S'il est mécontent de la république, etc.» en passant en revue plusieurs de nos gouvernements, le sage seroit encore de l'avis de Séneque. Après des siecles d'une oppression générale, puisse la révolution qui vient de s'opérer au-delà des mers, en offrant à tous les habitants de l'Europe un asyle contre le fanatisme et la tyrannie, instruire ceux qui gouvernent les hommes, sur le légitime usage de leur autorité! Puissent ces braves américains, qui ont mieux aimé voir leurs femmes outragées, leurs enfants égorgés, leurs habitations détruites, leurs champs ravagés, leurs villes incendiées, verser leur sang et mourir, que de perdre la plus petite portion de leur liberté, prévenir l'accroissement énorme et l'inégale distribution de la richesse, le luxe, la mollesse, la corruption des moeurs, et pourvoir au maintien de leur liberté, et à la durée de leur gouvernement! Puissent-ils reculer, au moins pour quelques siecles, le décret prononcé contre toutes les choses de ce monde; décret qui les a condamnées à avoir leur naissance, leur temps de vigueur, leur décrépitude et leur fin! Puisse la terre engloutir celle de leurs provinces, assez puissante un jour et assez insensée pour chercher les moyens de subjuguer les autres! Puisse dans chacune d'elles, ou ne jamais naître, ou mourir sur-le-champ sous le glaive du bourreau, ou par le poignard d'un Brutus, le citoyen assez puissant un jour et assez ennemi de son propre bonheur, pour former le projet de s'en rendre le maître! Qu'ils songent que le bien général ne se fait jamais que par nécessité; et que c'est le temps de la prospérité, et non celui de l'adversité, qui est fatal pour les gouvernements. L'adversité occupe les grands talents; la prospérité les rend inutiles, et porte aux premiers emplois les ineptes, les riches corrompus, et les méchants. Qu'ils songent que la vertu couve souvent le germe de la tyrannie. Si le grand homme est long-temps à la tête des affaires, il devient despote. S'il y est peu de temps, l'administration se relâche et languit sous une suite d'administrateurs communs. Qu'ils songent que ce n'est ni par l'or, ni même par la multitude des bras, qu'un etat se soutient; mais par les moeurs. Mille hommes qui ne craignent pas pour leur vie, sont plus redoutables que dix mille qui craignent pour leur fortune. Que chacun d'eux ait dans sa maison, au bout de son champ, à côté de son métier, à côté de sa charrue, son fusil, son épée, et sa bayonnette. Qu'ils soient tous soldats. Qu'ils songent que si, dans les circonstances qui permettent la délibération, le conseil des vieillards est le bon; dans les instants de crise, la jeunesse est communément mieux avisée que la vieillesse. XCIV Séneque pense que la nature nous a faits pour méditer et pour agir; mais lorsque les circonstances réduisent le philosophe à la vie contemplative, il est encore une gloire à laquelle il peut prétendre. «Chrisippe et Zénon, dans leur retraite, ont mieux mérité du genre humain, que s'ils avoient conduit des armées, occupé des emplois et promulgué des loix». Vaut-il mieux avoir éclairé le genre humain, qui durera toujours, que d'avoir ou sauvé ou bien ordonné une patrie qui doit finir; être l'homme de tous les tems, ou l'homme de son siecle: c'est un problême difficile à résoudre. Auguste, ce maître de l'univers, cet homme qui régloit d'un mot le sort des nations, regardoit le jour qui le délivreroit de sa grandeur, comme le plus fortuné de sa vie. Cependant il mourut empereur, et fit bien. Rien de plus difficile que de se défaire de l'habitude de commander, si ce n'est de celle d'obéir: l'esclave a perdu son ame, quand il a perdu son maître; comme le chien égaré dans les rues, il crie jusqu'à ce qu'il ait retrouvé la maison où il est nourri d'eau et de pain et assommé de coups de bâton. Quelles moeurs! Quelles effroyables moeurs, que celles des romains! Je ne parle pas de la débauche, mais de ce caractere féroce qu'ils tenoient apparemment de l'habitude des combats du cirque. Je frémis lorsque j'entends un de ces citoyens blasé sur les plaisirs, las des voluptés de la Campanie, du silence et des forêts du Bruttium, des superbes édifices de Tarente, se dire à lui-même: «je m'ennuie; retournons à la ville, je me sens le besoin de voir couler du sang». Et ce mot est celui d'un efféminé! Ici Séneque s'exhorte à l'examen des choses, sans partialité, sans cette haine implacable que sa secte a vouée à toutes les autres. D'où venoit cette intolérance des stoïciens? De la même source que celle des dévots outrés. Ils ont de l'humeur, parcequ'ils luttent contre la nature; qu'ils se privent, et qu'ils souffrent. S'ils vouloient s'interroger de bonne foi sur la haine qu'ils portent à ceux qui professent une morale moins austere, ils s'avoueroient qu'elle naît de la jalousie secrette d'un bonheur qu'ils envient, et qu'ils se sont interdits sans croire aux récompenses qui les dédommageront de leur sacrifice; ils se reprocheroient leur peu de foi, et cesseroient de soupirer après la félicité de l'epicurien dans cette vie, et la félicité du stoïcien dans l'autre. consolation à Helvia. Xcv Helvia étoit mere de Séneque. Elle resta orpheline presqu'en naissant, et passa sous l'autorité d'une belle-mere. Quelqu'indulgence qu'on suppose dans une belle- mere, ce n'est pas sans peine qu'on réussit à lui plaire. Un oncle qui la chérissoit lui fut enlevé au moment où elle l'attendoit, les bras ouverts, à son retour d'Egypte: dans le même mois, elle perdit son époux. L'absence de ses enfants la laissa seule sous le poids de cette affliction. Sa vie n'avoit été qu'un tissu d'alarmes, de périls et de douleurs, lorsqu'elle recueillit les cendres de trois de ses petits-fils, dans le même pan de sa robe, où elle les avoit reçus en naissant. Vingt jours s'étoient écoulés depuis les funérailles du fils de Séneque, lorsque le pere fut séparé d'elle par l'exil. Ce dernier événement est le sujet de la consolation. Cet ouvrage, écrit dans la situation la plus cruelle, et la contrée la plus affreuse, est plein d'ame et d'éloquence. Le beau génie et l'excellent caractere du philosophe s'y développent en entier. On ne peut s'empêcher d'accorder de l'admiration à l'une de ces qualités, et de l'estime à l'autre. C'est parceque tout seroit à citer de ce bel écrit, que j'en citerai peu de chose. Séneque dit à sa mere: «j'espere que vous ne refuserez pas à un fils, etc.» je ne le pense pas; cette maxime contredit et les philosophes et les poètes, qui tous ont unanimement reconnu et préconisé l'attrait du sol. Ainsi que tous les animaux, l'homme ne s'éloigne du lieu de sa naissance, que d'un assez court intervalle: cet intervalle est limité par ses besoins et par ses forces; il le mesure sur la fatigue du retour. Il ne quitte son berceau, que quand il en est chassé. Le lievre et le cerf, qui vont si vîte, changent rarement de forêt: l'aigle plane presque toujours au-dessus des mêmes montagnes. Le sol rappelle l'homme des pays lointains, où l'intérêt ne l'a point transporté sans l'arracher des bras de son pere, de sa mere, de ses freres, de sa femme, de ses enfants, de ses concitoyens: il s'est retourné plus d'une fois; ses mains se sont portées, ses yeux baignés de larmes se sont fixés, vers la ville, sur le rivage, qu'il venoit de quitter. Séneque ajoute: «de vos enfants, etc.» Séneque n'auroit laissé que ce morceau, qu'il auroit droit au respect des gens de bien et à l'éloge de la postérité. Lorsqu'il s'occupoit des chagrins de sa mere, il étoit bien plus à plaindre qu'elle. de la briéveté de la vie. Xcvi on présume que le Paulinus, à qui Séneque adresse ce traité, étoit pere de Pauline, la seconde femme de Séneque. Il exerçoit à Rome une charge très importante, la surintendance générale des vivres. «La vie n'est courte, dit Séneque, etc.» ce traité, qu'on ne lit point sans s'appliquer à soi-même la plupart des sages réflexions dont il est semé, est sur-tout célebre par la réponse vive, ingénieuse et même éloquente, d'un homme de lettres, à laquelle il donna lieu. Un de ses amis, témoin de ses regrets sur la rapidité du temps, sachant d'ailleurs combien il en étoit prodigue, l'interrompit en lui citant ce passage de Séneque: tu te plains de la briéveté de la vie, etc. Séneque a raison: les journées sont longues et les années sont courtes pour l'homme oisif: il se traîne péniblement du moment de son lever, jusqu'au moment de son coucher; l'ennui prolonge sans fin cet intervalle de douze à quinze heures, dont il compte toutes les minutes: de jours d'ennui en jours d'ennui, est-il arrivé à la fin de l'année, il lui semble que le premier de janvier touche immédiatement au dernier de décembre, parcequ'il ne s'intercalle dans cette durée aucune action qui la divise. Travaillons donc: le travail, entre autres avantages, a celui de raccourcir les heures et d'étendre la vie. Si le ciel nous exauçoit, l'impatience de nos craintes, de nos espérances, de nos souhaits, de nos peines, de nos plaisirs, abrégeroit notre vie des deux tiers. être bizarre, tu crains la fin de ta vie; et en une infinité de circonstances, tu hâtes la célérité du temps! Il ne tient pas à toi qu'entre l'instant où tu es, et l'instant où tu voudrois être, les jours, les mois, les années intermédiaires ne soient anéanties: la chose que tu attends, n'est rien peut-être, ou presque rien, et celle que tu sacrifierois volontiers, est tout! Séneque prétend qu'Aristote intenta à la nature un procès indigne d'un sage, sur la longue vie qu'elle accorde à quelques animaux, tandis qu'elle a marqué un terme si court à l'homme, né pour tant de choses importantes. «nous n'avons pas trop peu de temps, lui dit-il; nous en perdons trop»... certes, ce n'étoit pas un reproche à faire au plus laborieux des philosophes... «la vie seroit assez longue, et suffiroit pour achever les plus grandes entreprises, si nous savions en bien placer les instants»... cela est-il vrai? La course de notre vie est déja fort avancée lorsque nous sommes capables de quelque chose de grand; et celui qui avoit formé le projet de te faire admirer des françois, en leur mettant ton ouvrage sous les yeux, est mort avant que d'avoir mis la derniere main à son travail-... Séneque, adressez ces reproches aux hommes dissipés; mais épargnez-les à Aristote, épargnez-les à vous-même, et à tant d'hommes célebres, que la mort a surpris au milieu des plus belles entreprises. Je suis bien loin de sentir comme vous: je regrette que vos semblables soient mortels. Je n'aurois pas de peine à trouver dans Séneque, plus d'un endroit où il se plaint de la multiplicité des affaires, et de la rapidité des heures. L'animal sait, en naissant, tout ce qu'il lui importe de savoir: l'homme meurt lorsque son éducation est faite. Je ne suis pas plus satisfait de ce qu'il vient de dire à Aristote, que de ce qu'il va dire à Paulinus. «Songez à combien d'inquiétudes etc.» je répondrois à Séneque: non, je ne compare pas ces fonctions; c'est la premiere qui me paroît la plus urgente et la plus utile... «on ne manquera pas, dites-vous, d'hommes d'une exacte probité, d'une stricte attention»... vous vous trompez: on trouvera cent contemplateurs oisifs, pour un homme actif; cent rêveurs sur les choses d'une autre vie, pour un bon administrateur des choses de celle-ci. Votre doctrine tend à enorgueillir des paresseux et des fous, et à dégoûter les bons princes, les bons magistrats, les citoyens vraiment essentiels. Si Paulinus fait mal son devoir, Rome sera dans le tumulte. Si Paulinus fait mal son devoir, Séneque manquera de pain. Le philosophe est un homme estimable par-tout; mais plus au sénat, que dans l'ecole; plus dans un tribunal, que dans une bibliotheque: et la sorte d'occupations que vous dédaignez, est vraiment celle que j'honore; elle demande de la fatigue, de l'exactitude, de la probité: et les hommes doués de ces qualités, vous semblent communs! Lorsque j'en verrai qui se seront fait un nom dans la magistrature, au barreau, loin de croire qu'ils ont perdu leurs années pour qu'une seule portât leur nom, je serai désolé de n'en pouvoir compter une aussi belle dans toute ma vie. Combien il faut en avoir consumé dans l'étude, et dérobé aux plaisirs, aux passions, au sommeil, pour obtenir Celle-là. Sage est celui qui médite sans cesse sur l'épitaphe que le doigt de la justice gravera sur son tombeau. Turannius a abdiqué les places où il servoit utilement sa patrie, et s'est condamné au repos, quand il avoit encore des forces d'esprit et de corps; et lorsque Turannius se fait mettre au lit, et pleurer par ses gens, comme s'il eut été mort, Turannius vous paroît ridicule? Dans un autre moment, vous eussiez dit que Turannius avoit fait de lui-même, et de ceux qui quittent la république trop tôt, une satyre forte, une critique sublime. «Si quelques-uns de vos concitoyens etc.» c'est un défaut si général, que de se laisser emporter au-delà des limites de la vérité, par l'intérêt de la cause qu'on défend, qu'il faut le pardonner quelquefois à Séneque. Je n'ai pas lu le chapitre 3, sans rougir: c'est mon histoire. Heureux celui qui n'en sortira point convaincu qu'il n'a vécu qu'une très petite partie de sa vie! Ce traité est très beau: j'en recommande la lecture à tous les hommes; mais sur-tout à ceux qui tendent à la perfection dans les beaux arts. Ils y apprendront combien ils ont peu travaillé, et que c'est aussi souvent à la perte du temps, qu'au manque de talent, qu'il faut attribuer la médiocrité des productions en tout genre. de la constance du sage. Xcvii ou de l'injure, de l'ignominie, de l'arrogance, de la vengance, de la force, de la sécurité, du chemin qui conduit à la vertu. Je ne crois pas que le vicieux puisse supporter la lecture de Séneque, à moins qu'il ne se soit fait un systême de perversité, qui le garantisse de la honte et du remords, ou que, né scélérat et bouffon, il n'ait le courage de se moquer de la vertu. Ce traité est adressé à Sérénus. Si le chemin, par lequel le stoïcien conduit l'homme au bonheur, est escarpé; en revanche, rien n'est si facile à suivre que la pente qu'il lui indique pour échapper à l'infortune. Plus j'y réfléchis, plus il me semble que nous aurions tous besoin d'une pincée de stoïcisme, mais qu'elle seroit sur-tout utile aux grands hommes. Quoi! Tu t'es immortalisé par une multitude d'ouvrages sublimes dans tous les genres de littérature; ton nom, prononcé avec admiration et respect dans toutes les contrées du globe policé, passera à la postérité la plus reculée, et ne périra qu'au milieu des ruines du monde: tu es le premier et le seul poète épique de la nation; tu ne manques ni d'élévation ni d'harmonie; et si tu ne possedes pas l'une de ces qualités au degré de Racine, l'autre au degré de Corneille, on ne sauroit te refuser une force tragique qu'ils n'ont pas: tu as fait entendre la voix de la philosophie sur la scene; tu l'as rendue populaire: quel est celui des anciens et des modernes qu'on puisse te comparer dans la poésie légere; tu nous as fait connoître Lock et Newton, Shakespear et Congreve: la pudeur ne prononcera pas le nom de ta pucelle; mais le génie, mais le goût l'auront sans cesse dans leurs mains, mais les Graces la cacheront dans leur sein: la critique dira de ton histoire tout ce qu'elle voudra; mais elle ne niera point qu'on ne remporte de cette lecture, non des faits, mais une haine profonde contre tous les méchants qui ont fait, et qui font le malheur de l'humanité, soit en l'opprimant, soit en la trompant: dans tes romans et tes contes, pleins de chaleur, de raison et d'originalité, j'entrevois partout la sage Minerve, sous le masque de Momus: après avoir soutenu le bon goût par tes préceptes et par tes écrits, tu t'es illustré par des actions éclatantes; on t'a vu prendre courageusement la défense de l'innocence opprimée; tu as restitué l'honneur à une famille flétrie par des magistrats imprudents: tu as jetté les fondements d'une ville à tes dépens: les dieux ont prolongé ta vie, sans infirmités, jusqu'à l'extrême vieillesse: tu n'as pas connu l'infortune; si l'indigence approcha de toi, ce ne fut que pour implorer et recevoir tes secours: toute une nation t'a rendu des hommages, que ses souverains ont rarement obtenus d'elle; tu as reçu les honneurs du triomphe, dans ta patrie, la capitale la plus éclairée de l'univers: quel est celui d'entre nous qui ne donnât sa vie, pour un jour comme le tien: et la piquure d'un insecte envieux, jaloux, malheureux, pourra corrompre ta félicité! Ou tu ignores ce que tu vaux, ou tu ne fais pas assez de cass de nous: connois enfin ta hauteur; et sache qu'avec quelque force que les fleches soient lancées, elles n'atteignent point le ciel: c'est exiger des méchants et des foux une tâche trop difficile, que de prétendre qu'ils s'abstiendront de nuire: leur impuissance ne me les rend pas moins haïssables; un vêtement impénétrable m'a garanti du poignard, mais celui qui m'a frappé n'en est pas moins un lâche assassin... hélas! Tu étois, lorsque je te parlois ainsi! Ce livre de la constance du sage, est une belle apologie du stoïcisme, et une preuve sans réplique de l'âpreté de cette philosophie dans la spéculation, et de son impossibilité dans la pratique. Je crois qu'il seroit plus difficile d'être stoïcien à Paris, qu'il ne le fut à Rome ou dans Athènes. A tout moment, on est tenté de dire à Séneque, et aux autres rigoristes: vos remedes sont superflus pour l'homme sain, trop violents pour l'homme malade. Il faut en user avec la multitude, comme les maîtres en gymnastique: c'est par un long exercice et des sauts modérés, qu'ils préparent leurs éleves à franchir un large fossé; encore entre ces éleves, y en a-t-il dont les jambes sont si foibles, si pesantes, les muscles des cuisses si mous, que, quelques soins qu'ils se donnent, ils n'en feront jamais que de mauvais sauteurs. Que faut-il apprendre à ceux-là? à marcher; et à ceux qui ont peine à marcher? à se traîner. Je ne le dissimulerai pas, je suis révolté du mot de Stilpon, et du commentaire de Séneque. «je me suis échappé à travers les décombres de ma maison; etc.» si tu n'as rien perdu, il faut que tu te sois étrangement isolé de tout ce qui nous est cher, de tout ce qui est sacré pour les autres hommes. Si ces choses ne tiennent au stoïcien, que comme son vêtement, je ne suis point stoïcien, et je m'en fais gloire: elles tiennent à ma peau, on ne sauroit me séparer d'elles, sans me déchirer, sans me faire pousser des cris. Si le sage, tel que toi, ne se trouve qu'une fois, tant mieux; s'il faut lui ressembler, je jure de n'être jamais sage. Exiger trop de l'homme, ne seroit-ce pas un moyen de n'en rien obtenir! la consolation à Polybe. Xcviii tout meurt; l'affliction est vaine; nous naissons pour le malheur; les morts ne veulent point être regrettés; Polybe doit un exemple de courage: l'étude le consolera. Pour que le lecteur juge sainement de cet ouvrage, qui a attiré tant de reproches à Séneque, il est à propos, ce me semble, de s'arrêter un moment sur la position de l'auteur dont il porte le nom, et sur le caractere du courtisan auquel il est adressé. Polybe, un des affranchis de Claude, n'étoit point du nombre de ceux qui abusoient de la faveur du prince imbécille, pour disposer de la fortune, de la liberté et de la vie des citoyens; il seroit injuste de le confondre avec un Narcisse, un Pallas, un Caliste: il n'avoit point de liaison avec Messaline, et on ne le trouve impliqué dans aucun de ses forfaits: c'étoit un homme instruit qui cultivoit les lettres à la cour, et qui exerçoit, sans ambition et sans intrigue, une fonction importante, qui l'approchoit de l'empereur, et qui l'auroit mis à portée de faire beaucoup de mal, s'il en avoit été capable. L'amour de l'étude est toujours un préjugé favorable aux moeurs. Séneque s'étoit illustré au barreau, il avoit obtenu la questure, et il l'avoit quittée pour revenir à l'étude de la sagesse: il avoit une grande réputation à ménager. Ce n'étoit point un novice dans l'ecole de Zénon; il avoit donné des exemples domestiques et des leçons publiques de stoïcisme. Il avoit écrit les consolations à Marcia, et à Helvia sa mere, deux ouvrages fondés sur les principes les plus roides de la secte. C'est au commencement de la troisieme année de son exil, à l'âge d'environ quarante ans, qu'il entreprit de consoler Polybe, de la perte récente d'un frere, dont il étoit profondément affligé. Il faut en convenir, il est incertain si l'auteur de cet ouvrage se montre plus rampant et plus vil dans les éloges outrés qu'il adresse à Polybe, que dans les flatteries dégoutantes qu'il prodigue à l'empereur: ce n'est point un poète qui chante, c'est un philosophe qui disserte; et je ne suis point étonné que dans un traité plein de recherches, de raison, de goût, de sentiment et de chaleur, un des auteurs modernes, qui pense et s'exprime avec le plus d'élévation, ait versé, sans mesure, son mépris sur la consolation à Polybe. Mais je pense que, dans la supposition même que Séneque l'eût écrite, s'il avoit pesé les circonstances, s'il s'étoit placé dans l'isle de Corse, s'il eût moins considéré ce que l'on exige du philosophe, que ce que la nature de l'homme comporte, peut-être eût-il été beaucoup moins severe: et j'aurois desiré, qu'avant de s'abandonner à sa noble indignation, il eût examiné si la supposition étoit vraie. S'il ne s'agissoit ici que d'excuser une foiblesse, je renverrois à la préface que l'editeur de la traduction de Séneque a mise à la tête de la consolation à Polybe; où, dans un petit nombre de pages, écrites avec élégance et sensibilité, il a montré le jugement le plus sain, et l'ame la plus honnête: mais je me suis imposé une autre tâche. Les jugements successifs qu'on a portés de la consolation à Polybe, ont été aussi divers qu'ils pouvoient l'être. D'abord le scandale a été général; ensuite on a souhaité que cet écrit ne fût pas de Séneque; puis on a douté qu'il en fût. Il restoit un pas à faire: c'étoit de prétendre qu'il n'en étoit pas; et c'est ce que je vais prouver, autant que la nature du sujet et la briéveté que je me suis imposée me le permettront. Si l'on en croit Dion Cassius, la consolation à Polybe ne subsiste plus. Que Séneque, honteux de l'avoir écrite, l'ait effacée, comme Dion son ennemi l'assure, il n'en est pas moins vrai que nous ne pouvons pas juger de celle qui n'existe plus, d'après celle qui nous reste. Lorsque la malignité fut instruite que la consolation à Polybe ne subsistoit plus, elle eut beau jeu pour en substituer une autre à sa place. Mais il n'étoit pas facile de publier, sous le nom de Séneque, un ouvrage entier qui pût en imposer; aussi n'avons-nous qu'un fragment qui commence au vingtieme chapitre. Et qu'est-ce que ce fragment? Un centon d'idées ramassées dans les écrits antérieurs et postérieurs de Séneque, sans précision et sans nerf; la rapsodie de quelques courtisans, une rabutinade. Je l'ai lue et relue: je ne sais si mon oreille étoit préoccupée; mais il m'a semblé constamment que je n'entendois qu'un mauvais écho de Séneque. Cependant le philosophe avoit conservé, dans son exil, toute la fermeté de son ame, toute la force de son esprit. J'en appelle à la consolation à Helvia. La consolation à Polybe n'eut point d'effet, et n'en devoit point avoir. Polybe étoit trop habile courtisan, pour solliciter le rappel d'un homme qui lui étoit aussi supérieur que Séneque. Polybe n'avoit garde de se brouiller avec Messaline, en s'intéressant pour un citoyen aimé, plaint, honoré, considéré, dont elle avoit causé la disgrace, et dont elle pouvoit redouter le ressentiment. Ces réflexions si simples, Séneque ne les fait pas, et il ne balance pas à s'adresser à Polybe? Cela est aussi trop mal-adroit. Juste-Lipse, qui n'étoit pas un critique vulgaire, obsédé du doute que ce fragment ne fût point de Séneque, a été tenté de le rayer du nombre de ses ouvrages; et je n'en suis pas surpris: celui qui le jugeoit digne d'un bas courtisan, étoit bien fait pour le juger indigne de Séneque. Polybe y est placé à côté des hommes du premier ordre: les écrits de Polybe brilleront aussi long-temps que la puissance de la langue latine durera, que les graces de la langue grecque subsisteront; son nom passera à la postérité la plus reculée, aussi célebre que les noms des auteurs qu'il a égalés, ou, si sa modestie s'y refuse, auxquels il s'est associé. Et qu'est-ce que Polybe avoit fait? Il avoit mis en prose Homere et Virgile: la tâche misérable d'un littérateur sans talent. Si Polybe n'étoit pas tout-à-fait un sot, il a dû sentir qu'on se moquoit de lui; et si Séneque s'est moqué de Polybe, certes ce n'étoit pas le moyen d'obtenir de lui la fin de son exil. S'il y a des choses qu'on ne dit point à un homme d'esprit; il y en a d'autres que le courtisan le plus mal-adroit ne communique point à son maître. De bonne foi, Polybe auroit-il eu le front de lire à Claude, quelque borné qu'on le suppose, que son sécrétaire pour les belles-lettres, son ministre, si l'on veut, étoit l'atlas de l'empire, et portoit le fardeau du monde sur ses épaules. Sous Louis Xiv, cette exagération, en beaux vers, auroit amené la disgrace d'un Colbert. Polybe recueillera les actions de César, et fera passer aux siecles futurs les hauts faits dont il est témoin: Claude lui fournira lui-même le sujet de l'histoire, et le modele du style historique. Je demande si l'on a pu dire sérieusement de pareilles choses d'un prince imbécille, et les dire à un courtisan délicat. Je ne sais ce que c'est que l'ironie, si ce qui suit n'en est pas. «ô fortune, etc.» si ce n'est pas-là persister impudemment et le sécrétaire Polybe, et le César Claude, et le philosophe Séneque que l'on fait parler ainsi; je n'y entends rien. Polybe est peint comme un bas courtisan; Séneque comme un lâche: Claude est plus cruellement traité; on en fait le plus grand des souverains. Tout est outré, tout est exagéré, au point de faire éclater de rire. Pour avoir l'ame brisée par le chagrin, on n'est ni vil ni sot. Je trouve le caractere de la satyre plus marqué, dans la consolation à Polybe, que dans le prince de Machiavel. Mais si la consolation à Polybe est une satyre, tout s'explique, et l'on ne peut plus reprocher à Séneque l'amertume de l'apocoloquintose. Quoi, Séneque auroit eu la bassesse d'adresser à Claude les flatteries les plus outrées pendant sa vie, et les plus cruelles invectives après sa mort! C'étoit à faire traîner dans le Tibre le dernier des esclaves. Ou Séneque n'est point l'auteur de la consolation à Polybe; ou c'est une satyre; ou Séneque n'a point écrit l'incucurbitation de Claude. Par quels exemples console-t-on l'affranchi Polybe? Par les exemples d'Auguste, de Pompée, de Scipion, de Lucullus, des plus grands personnages de l'empire: et qui est-ce qui le console? C'est l'empereur lui-même. Si ce n'est pas là un usage ironique des disparates, c'en est un abus bien insipide. Un satyrique ne se soucie gueres d'être conséquent; pourvu qu'il déchire, cela lui suffit: aussi ne suis-je point surpris de lire ici, «le destin a rendu commun à tous la destruction, etc.» et c'est un stoïcien qui dit que la destruction est le plus grand des maux! Ce n'est pas en un endroit, c'est dans cent, que Séneque dit que c'est le plus grand des biens, puisque c'est la fin de tous les maux; et que la perte la moins terrible est celle qui n'est suivie d'aucun regret. Jamais Séneque n'a varié sur ces principes, les fondamentaux de la secte. Je trouve le satyrique très délié, lorsqu'il introduit Séneque, s'adressant, soit à la justice, soit à la clémence de l'empereur; «que Claude me reconnoisse pour innocent, etc.» il étoit difficile de le faire renoncer à son innocence d'une maniere plus adroite à la vérité, mais plus indigne d'un philosophe et d'un philosophe tel que Séneque. Reconnoît-on à ces traits l'homme qui se fera couper les veines, plutôt que de dire un mot flatteur à son eleve. Mais ce n'étoit pas assez d'avoir donné à Séneque un caractere abject aux yeux du peuple, et ridicule aux yeux des courtisans, il falloit encore le décrier dans sa secte; et l'on s'y prend bien, lorsqu'on lui fait dire à Polybe: «je ne prétends pas etc.» et c'est l'éleve de Démétrius, l'ami d'Attalus, l'admirateur de Possidonius, qui parle ainsi! Non, ce n'est pas lui qui parle ainsi; c'est ainsi qu'on le fait parler. Mais un passage de la consolation à Polybe, qui a embarrassé tous les critiques, et dont aucun d'eux n'a tiré la conséquence qui se présentoit naturellement, c'est celui où il exhorte Polybe à donner le change à sa douleur, en s'occupant de la littérature légere, de l'apologue, genre d'ouvrage, ajoute-t-il, sur lequel les romains ne se sont pas encore essayés. quoi! Le littérateur Séneque, le moraliste Séneque, ne connoissoit pas les fables de Phédre! Il ignoroit qu'Horace avoit fait la fable du rat de ville et du rat des champs, et plusieurs autres! Cela se présume-t-il? Quant à moi, j'en conclus que, soit que l'auteur de la consolation à Polybe se soit proposé la satyre de Séneque, ou qu'il l'ait faite sans s'en douter, ce qui n'est pas impossible, ce mauvais fragment est beaucoup moins ancien qu'on ne le croit, puisqu'on avoit déja oublié que Phedre avoit composé des fables. Ce qui peut ajouter quelque poids à cette conjecture, c'est la rareté des anciens exemplaires de Phedre: il ne nous en est parvenu qu'un seul. Quelle que soit l'opinion qu'on préfere sur la consolation à Polybe, elle n'aura pas l'avantage de la vraisemblance sur la mienne, qui aura sur les autres l'avantage de l'indulgence et de l'honnêteté: je me serai du moins occupé de l'apologie d'un grand homme. Je me suis mis à la place de Polybe; j'ai reçu son ouvrage; je l'ai lu, et je me suis dit: ou Séneque se moque de moi et de l'empereur, et c'est un insolent; ou c'est un lâche; ou c'est un sot. Un homme qui a autant d'esprit que Séneque ne s'expose point à un pareil jugement, sur-tout lorsqu'il sollicite une grace. les epigrammes. Xcix Séneque avoit de l'esprit, du génie, de l'imagination, de la verve; cependant ces petits ouvrages, écrits sans grace et sans facilité, ne donneroient pas une haute idée de son talent: tous relatifs aux désagréments de son exil, et pleins de mauvaise humeur, on n'y trouve ni un poète qui vous séduise, ni un malheureux qui vous touche, ni un philosophe qui vous instruise. Je crois qu'on peut s'en épargner la lecture, et dans la traduction et dans l'original. Ce n'est pas au premier instant de la douleur, qu'on parle bien; l'on sent trop fortement, et l'on ne pense pas assez. Les vers de Séneque auroient été meilleurs, quelques mois, quelques années peut-être, après son retour de la Corse. Les plaintes ingénieuses d'Ovide à Tomes ne me feront pas changer d'avis. l'apocoloquintose, ou la métamorphose de Claude en citrouille. C on est étrangement surpris, au sortir des fades éloges de la consolation à Polybe, d'entrer dans la satyre la plus virulente. Quoi! Philosophe, vous adulez bassement le souverain pendant sa vie, et vous l'insultez cruellement après sa mort!... «il ne pouvoit plus me faire de mal»... cette réponse est d'un lâche et d'un ingrat; car s'il eût été votre bienfaiteur, vous vous seriez tû parcequ'il ne pouvoit plus vous faire de bien... «Mais il m'a cru coupable d'adultere avec Julie»... et que vous importoit, si vous ne l'étiez pas!... «il m'a tenu huit ans en exil»... est-ce que le stoïcien souffre en exil? Est-ce que le stoïcien se venge? Toutes les belles choses que vous écrivites à Helvia votre mere, n'étoient donc que des mensonges officieux? Quand je vous vois poursuivre avec fureur un ennemi qui n'est plus, que faut-il que je pense de toutes ces belles maximes répandues dans votre traité sur la colere? N'êtes-vous, ainsi que la plupart des prédicateurs, qu'un beau parleur de vertu? Celui qui comparera votre consolation à Polybe, avec votre apocoloquintose, en concevra pour vous un mépris qui rejaillira sur votre secte; et vous n'avez pas senti cela! Si la réponse que j'ai faite à ces reproches n'est pas solide, il n'y en a point. les questions naturelles. Ci voyez la préface que l'editeur a mise à la tête de ce traité, dont il étoit bien en état de juger, à titre de littérateur, de philosophe, et par l'étude réfléchie qu'il a faite des sciences qui en sont l'objet. «on y trouve, dit-il, des connoissances très vastes etc.» Cii je pourrois m'arrêter ici; ce que j'ai dit de Séneque, sinon sans erreur, du moins sans partialité, suffiroit pour bien connoître l'homme et l'auteur: mais il me reste à répondre à quelques-uns de ses détracteurs; ce que je vais faire le plus succinctement qu'il me sera possible. L'ingénieux et élégant Abbé De S Réal a nommé Séneque en plusieurs endroits de ses ouvrages: il y est parlé d'un entretien du philosophe avec la courtisanne Epicaris; de sa présence à une des assemblées des conspirateurs de Pison, et de son projet de monter au trône de l'empire. Mais lorsque l'on cherche la preuve de ces faits dans l'histoire, on trouve que ce sont autant de fictions, et que S Réal s'est amusé à écrire un roman: or, l'on ne réfute point un roman; on désireroit seulement qu'un ecrivain ne s'affranchît pas de la vérité, au point de défigurer les caracteres, de prêter des actions malhonnêtes à un homme de bien, et d'imputer des vues insensées, à un homme sage. Rien ne peut excuser cette altération de la vérité; et l'on ne peut pas faire un plus coupable abus de ses talents. S'il est moins dangereux, il est plus lâche, de calomnier ceux qui ne sont plus et qui ne peuvent se défendre: plus on met d'art et de vraisemblance dans ses impostures, plus on est criminel; ce qui m'inclineroit à croire que le roman historique est un mauvais genre: vous trompez l'ignorant; vous dégoûtez l'homme instruit; vous décriez la vérité par la fiction, et la fiction par la vérité. Le poète dramatique, qui peut disposer des faits jusqu'à un certain point, garde un respect scrupuleux pour les caracteres. Ciii l'auteur d'un dictionnaire historique, en 6 vol. In 8, dit, article Séneque, qu'un commerce illicite avec la veuve de Domitius, le fit reléguer en Corse. L'époux de Julie ne s'appelloit point Domitius, mais Vinicius: et voilà Séneque accusé d'adultere et d'ingratitude par un ecrivain qui se trompe sur le nom du bienfaiteur et du mari. Quand on assure de belles actions, on pardonne l'inexactitude: mais doit-on la même indulgence à celui qui atteste le crime? Il ajoute, «on ne peut douter etc.» et où avez-vous vu cela? Dans les ouvrages de Séneque? Non: vous auriez pu y lire; «lorsque vous me demandez mes ouvrages, je ne m'en croirai pas plus éloquent, que je ne me croirois d'une belle figure, si vous me demandiez mon portrait». Dans Suétone? Non. Dans Dion? Mais à l'article Dion, vous dites que cet homme est taxé de bizarrerie, de partialité, d'un penchant égal à la satyre et à la flatterie; qu'il paroît avoir été l'ennemi de Séneque. Et voilà le témoin que vous produisez contre celui-ci! Permettriez-vous qu'on en usât ainsi avec vous, ou avec un de vos amis-... «mais Séneque est mort, et je ne suis, et ne fus jamais, son ami»... Séneque est mort, et je suis, et je serai, son admirateur et son ami, tant que j'existerai. Si j'ai le malheur de vivre assez long-temps pour perdre ceux qui me sont chers, Séneque, Plutarque, Montagne, et quelques autres, viendront souvent adoucir l'ennui de la solitude où mes amis m'auront laissé; et en attendant, je défendrai ces illustres morts, comme s'ils vivoient. Civ je finirai le combat, par l'ennemi le plus redoutable de Séneque: c'est un homme de poids, c'est un ecrivain de grand goût, c'est un juge sévere; c'est quintilien: et pour ne pas donner à mon apologie une fausse solidité en affoiblissant ses objections, je vais les rapporter dans ses propres termes. «Séneque, dit Quintilien, s'est distingué etc.» Quintilien naquit la seconde année du regne de Claude; alors Séneque avoit quitté le barreau: ils travailloient dans le même genre; ensuite l'un professa la philosophie, l'autre, l'art oratoire. Ils furent tous deux instituteurs des grands, leurs contemporains; mais Quintilien resta maître d'ecole, et Séneque devint ministre. Séneque avoit résisté avec courage aux inclinations vicieuses de Néron: Quintilien avoit divinisé Domitien du vivant même de ce prince sanguinaire. Quintilien avoue qu'on lui soupçonnoit de la haine contre le philosophe: il me semble que ce soupçon, qui en auroit condamné un autre au silence, devoit rendre Quintilien très circonspect. Quintilien n'est franc, ni dans sa critique, ni dans son éloge: on y sent de la gêne. A son avis, le style de Séneque est corrompu: le sien n'a-t-il rien d'âpre et de barbare? Le défaut de l'un, n'excusera pas le défaut de l'autre; mais j'espérerai de la modération, lorsque le juge sera l'accusateur, et que la sentence tombera également sur l'accusateur et sur l'accusé. Quintilien sera-t-il plus excusable de n'être pas éloquent, en donnant des préceptes d'éloquence; d'être dur, en prêchant l'harmonie; incorrect, inélégant, en exaltant l'élégance et la pureté de style; que Séneque d'être laconique et scabreux en philosophant? Si l'on veut savoir jusqu'où quelqu'un a du goût, il faut l'interroger sur Séneque!... est-ce du goût pour la phrase? Ou du goût pour les choses? Pour nous, qui professons l'impartialité, admirateurs de Séneque et de Quintilien, nous prononcerons que leurs qualités leur appartiennent, et que leur vice est celui de leur temps, s'ils ont été vicieux. Le critique de Séneque ne sera pas l'approbateur de Tacite, et tant pis pour lui. Maintenant, que la langue latine est morte, et que nous n'en pouvons être que de mauvais ecrivains et de médiocres juges, même après y avoir donné un aussi grand nombre d'années qu'Erasme, Meursius, Sadolet, Sannazar et Muret; je demanderai si c'est le fonds des choses, ou le style, qui doit nous attacher, sur-tout dans les auteurs en prose. Cv ah! Si j'avois lu plutôt les ouvrages de Séneque, si j'avois été imbu de ses principes à l'âge de trente ans, combien j'aurois dû de plaisirs à ce philosophe, ou plutôt combien il m'auroit épargné de peines! ô Séneque, c'est toi, dont le souffle dissipe les vains fantômes de la vie; c'est toi, qui sais inspirer à l'homme de la dignité, de la fermeté, de l'indulgence pour son ami, pour son ennemi, le mépris de la fortune, de la médisance, de la calomnie, des dignités, de la gloire, de la vie, de la mort; c'est toi, qui sais parler de la vertu, et en allumer l'enthousiasme: tu aurois plus fait pour moi que mon pere, ma mere, et mes instituteurs; ils vouloient tous me rendre bon, mais ils en ignoroient les moyens. Que je hais à présent les détracteurs de Séneque! Leur goût pusillanime me tenoit les yeux attachés sur Cicéron, qui pouvoit m'apprendre à bien dire, et me déroboit la lecture de celui qui m'auroit appris à bien faire. Cependant quelle comparaison entre la pureté de style, que je n'ai point acquise avec le premier; et la pureté de l'ame, qui se seroit certainement accrue, fortifiée en moi, en étudiant, en méditant, en me nourrissant du second! à l'âge que j'ai, à l'âge où l'on ne se corrige plus, je n'ai pas lu Séneque sans utilité pour moi-même, pour tout ce qui m'environne: il me semble que je crains moins le jugement des hommes, et que je crains davantage le mien; il me semble que j'ai moins de regret aux années écoulées, et que je prise moins celles qui suivront; il me semble que j'en vois mieux l'existence comme un point assez insignifiant entre un néant qui a précédé et le terme qui m'attend. Ah, quel mal on m'a fait! Pour me rendre meilleur ecrivain, on m'a empêché de devenir meilleur homme. Séneque ne m'a point endurci; mais j'avoue qu'il y a bien peu de choses qui puissent me faire crier. Ce n'est point sur quelques pages de Séneque, qu'on apprend à le connoître, et qu'on acquiert le droit de le juger. Lisez-le, relisez-le en entier, lisez Tacite, et jettez au feu mon apologie; car c'est alors que vous serez vraiment convaincu que ce fut un homme d'un grand talent et d'une vertu rare, et que vous mettrez ses détracteurs dans la classe des hommes les plus méchants et les plus injustes. Cvi résumons. Séneque n'a été, ni le corrupteur de Julie, ni l'amant d'Agrippine; son exil en Corse fut amené par une intrigue de cour: il ne déroba point à son eleve la connoissance des grands auteurs: il en reçut des largesses que les hommes puissants sollicitoient sans pudeur, qu'il ne pouvoit rejetter sans péril, et qu'il posséda sans avarice, et sans faste: comment auroit-il pu tremper dans un parricide? Auroit-il été confident du projet d'assassiner Agrippine sa bienfaitrice? Il n'aspira point à l'empire, Néron ne put même l'impliquer dans la conjuration de Pison: il n'applaudit point aux goûts indécents de l'empereur: sa conduite ne démentit jamais ses principes: la consolation à Polybe qui nous est parvenue, n'est point celle qu'il écrivit; le fragment qui porte son nom, est, ou l'essai d'un littérateur obscur, ou l'ouvrage d'un satyrique qui s'étoit proposé de tourner en ridicule l'empereur et son ministre, d'avilir le philosophe aux yeux du peuple, d'en faire la risée de la cour, et de le brouiller avec les stoïciens: il n'eut, pour ennemis qu'un Suilius, homme couvert de forfaits, qu'un Dion Cassius, le calomniateur perpétuel des grands personnages de la république, qu'un Xiphilin, auteur bizarre, l'infidele abréviateur de Dion; parmi les modernes, que des têtes rétrécies par un fanatisme détracteur des vertus payennes; pour critiques que des ignorants qui ne l'avoient pas lu, que des envieux qui l'avoient lu avec prévention, que des epicuriens dissolus et révoltés de sa morale austere, que des littérateurs qui préféroient la pureté du style à la pureté des moeurs, une période harmonieuse à une sentence salutaire. Quant à la prétendue lettre apologétique adressée au sénat après la mort d'Agrippine, j'inviterai ceux qui seroient encore tentés de lui en faire un reproche, de revenir sur ce que j'en ai dit plus haut, et de peser murement ce que j'en vais dire ici. Cvii on ne sauroit douter que Séneque n'en imposât au tyran, soit par l'autorité de l'homme sage sur l'homme dissolu, soit par l'exercice habituel de sa fonction d'instituteur ou de censeur. Ce furent ses efforts réunis à ceux de Burrhus, qui arrêterent le cours des assassinats prêts à s'exécuter. C'étoit le seul personnage de la cour, que Néron respectât; la haine secrete du souverain et des courtisans en étoit d'autant plus profonde: voilà le témoin incommode dont il falloit se délivrer, et contre lequel toutes les batteries étoient dirigées; aussi de tous les meurtres ordonnés par le monstre, aucun ne lui fut plus agréable, il brisoit la seule digue qui s'opposoit à sa perversité; falloit-il le seconder? En le chargeant de la lettre apologétique, le tigre captieux lui tendoit un piége: «je vais, se disoit-il à lui-même, le placer entre la mort, s'il refuse, et le déshonneur, s'il obéit. Que fera-t-il»? Ce qu'il fera? Ce qu'il doit faire. Il trompera ton attente, et il continuera de te tourmenter par le spectacle imposant de la vertu. Il est l'égide de tous les gens de bien que ta fureur menace; il la leur conservera. Il sait qu'il y a des circonstances où y a plus de courage à vivre qu'à mourir. Par son refus et par sa mort, Séneque auroit été l'assassin de tous ceux qu'il eût abandonnés à la férocité de Néron. Quelles auroient été les premieres victimes d'une résistance inconsidérée? Sa femme, peut-être, ses freres, ses amis, une foule d'honnêtes et braves citoyens. Vous qui l'accusez, c'est à vous qu'il demande conseil dans cette conjoncture critique. Que lui eussiez-vous dit? Je l'ignore; mais je lui aurois dit, moi: «quel avantage y a-t-il etc.» que Néron exigeoit-il de Seneque? De louer un parricide? Non; mais de prévenir les suites funestes d'un crime commis, en peignant au sénat et au peuple une femme ambitieuse, telle qu'étoit Agrippine, une mere dangereuse, telle qu'étoit Agrippine: ce qu'il fit. Dans ce moment, dit Tacite, les regards se détournerent de la férocité inouie de Néron, pour s'arrêter sur l'indiscrétion de Séneque. Et quelle indiscrétion Séneque avoit-il commise? Il avoit avoué le crime. Non, il ne l'avoit pas avoué; j'en appelle au récit même de Tacite. La tentative du vaisseau étoit connue: quoi de mieux à faire que de la pallier, en l'imputant à la fortune de Rome? Agrippine étoit morte: quoi de mieux à faire, que d'en accuser sa propre fureur? Il étoit difficile de croire, ajoute Tacite, qu'une femme échappée aux flots eût envoyé un assassin avec un poignard, contre une flotte et des cohortes. Comme si tout audacieux n'étoit pas le maître de la vie d'un général, même au centre de son armée! L'attentat prétendu d'Agérinus avoit éclaté; et il eut été, ce semble, plus imprudent de s'en taire, que d'en parler. Cviii je m'étois promis de ne plus rien publier de ce que j'écrirois: non que j'eusse pris en dédain la considération qu'on obtient par des succès littéraires; mais nos critiques sont si amers, le public est si difficile, et l'on a reçu avec une indifférence si propre à décourager, des ouvrages que je me glorifierois d'avoir faits, qu'il n'y avoit gueres qu'un sujet aussi intéressant pour une ame honnête et sensible, la défense d'un sage, qui pût me distraire de la sévérité de nos juges, de la satiété de nos lecteurs, de la médiocrité de mon talent, et de la sagesse de mon projet. Je me suis livré presque sans réserve à mon goût pour les réflexions; mais je consens qu'on les omette ou qu'on les oublie, pourvu qu'on retienne dans sa mémoire les faits sur lesquels je les appuie, et qu'on en conserve au fond de son coeur plus d'horreur pour la calomnie, plus de vénération pour le grand homme calomnié. J'ai écrit ce que j'aurois désiré qu'un lecteur honnête se dît à lui-même en me lisant; moins jaloux que l'homme de génie retrouvât en lui quelques-unes de mes pensées, que flatté, si l'homme de bien se reconnoissoit dans mes sentiments. Cix M Carter, savant antiquaire anglois, nous apprend, dans son voyage de Gibraltar à Malaga, qu'il subsiste encore en Espagne des monuments élevés à la mémoire de Séneque. Il a trouvé à Mescania, ville municipale romaine, les restes d'une inscription, où le nom de Lucius Annaeus Seneca s'est conservé, et dont il fixe la date avant la soixantieme année de l'ere chrétienne, et la mort de notre philosophe. Il ajoute qu'on montre à Cordoue la casa de Seneca , la maison de Séneque, et au voisinage d'une des portes de la ville, el lugar de Seneca, la métairie de Séneque. On s'arrête avec respect à l'entrée de la chaumiere de l'instituteur; avec horreur, devant les ruines du palais de l'eleve. La curiosité du voyageur est la même; mais les sentiments qu'il éprouve sont bien différents: ici, il voit l'image de la vertu; là, il erre au milieu des spectres du crime: il plaint et bénit le philosophe; il maudit le tyran. Source: http://www.poesies.net