LE ROMAN DE LA ROSE I Par GUILLAUME DE LORRIS (1200?-1238?) LE ROMAN DE LA ROSE TOME I PARTIE DE GUILLAUME DE LORRIS I Ci est le Roman de la Rose, Où l'art d'Amour est toute enclose. Maintes gens disent que les songes Ne sont que fables et mensonges; Mais on peut tel songe songer, Qui ne soit certes mensonger Et par la suite vrai se treuve[1]. Moult évidente en est la preuve Dans la fameuse vision Advenue au roi Scipion, Dont Macrobe écrivit l'histoire[2]; Car aux songes il daignait croire. Bien plus, si quelqu'un pense ou dit Que soit sottise ou fol esprit De croire qu'ils se réalisent, Eh bien, que ceux-là fol me disent; Car je crois, moi, sincèrement Qu'un songe est l'avertissement Des biens et maux qui nous attendent; Et maints avoir songé prétendent La nuit choses confusément, Qu'on voit ensuite clairement. [p.4] Où vintiesme an de mon aage, 23 Où point qu'Amors prend le paage Des jones gens, couchiez estoie Une nuit, si cum je souloie, Et me dormoie moult forment, Si vi ung songe en mon dormant, Qui moult fut biax, et moult me plot. Mès onques riens où songe n'ot Qui avenu trestout ne soit, Si cum li songes recontoit. Or veil cel songe rimaier, Por vos cuers plus fere esgaier, Qu'Amors le me prie et commande; Et se nus ne nule demande Comment ge voil que cilz Rommanz Soit apelez, que ge commanz: Ce est li Rommanz de la Rose, Où l'art d'Amors est tote enclose. La matire en est bone et noeve[3]: Or doint Diez qu'en gré le reçoeve Cele por qui ge l'ai empris. C'est cele qui tant a de pris, Et tant est digne d'estre amée, Qu'el doit estre Rose clamée. Avis m'iere qu'il estoit mains, Il a jà bien cincq ans, au mains, En mai estoie, ce songoie, El tems amoreus plain de joie, El tens où tote riens s'esgaie, Que l'en ne voit boisson ne haie Qui en mai parer ne se voille, Et covrir de novele foille; [p.5] J'avais vingt ans; c'est à cet âge 23 Qu'Amour prend son droit de péage Sur les jeunes coeurs. Sur mon lit Étendu j'étais une nuit, Et dormais d'un sommeil paisible. Lors je vis un songe indicible, En mon sommeil, qui moult me plut; Mais nulle chose n'apparut Qui ne m'advint tout dans la suite, Comme en ce songe fut prédite. Or veux ce songe rimailler Pour vos coeurs plus faire égayer; Amour m'en prie et me commande; Et si nul ou nulle demande Sous quel nom je veux annoncer Ce Roman qui va commencer: Ci est le roman de Rose Où l'art d'Amour est toute enclose. La matière de ce Roman Est bonne et neuve assurément[3]; Mon Dieu! que d'un bon oeil le voie Et que le reçoive avec joie Celle pour qui je l'entrepris; C'est celle qui tant a de prix Et tant est digne d'être aimée, Qu'elle doit Rose être nommée. Il est bien de cela cinq ans; C'était en mai, amoureux temps Où tout sur la terre s'égaie; Car on ne voit buisson ni haie Qui ne se veuille en mai fleurir Et de jeune feuille couvrir. Les bois secs tant que l'hiver dure En mai recouvrent leur verdure; [p.6] Li bois recovrent lor verdure, 55 Qui sunt sec tant cum yver dure, La terre méismes s'orgoille Por la rousée qui la moille, Et oblie la poverté Où ele a tot l'yver esté. Lors devient la terre si gobe, Qu'el volt avoir novele robe; Si scet si cointe robe faire, Que de colors i a cent paire, D'erbes, de flors indes et perses, Et de maintes colors diverses. C'est la robe que je devise, Por quoi la terre miex se prise. Li oisel qui se sunt téu, Tant cum il ont le froit éu, Et le tens divers et frarin, Sunt en mai por le tens serin, Si lié qu'il monstrent en chantant Qu'en lor cuer a de joie tant, Qu'il lor estuet chanter par force. Li rossignos lores s'efforce De chanter et de faire noise; Lors s'esvertue, et lors s'envoise Li papegaus et la kalandre[4]: Lors estuet jones gens entendre A estre gais et amoreus Por le tens bel et doucereus. Moult a dur cuer qui en mai n'aime, Quant il ot chanter sus la raime As oisiaus les dous chans piteus. En iceli tens déliteus, Que tote riens d'amer s'effroie, Sonjai une nuit que j'estoie, [p.7] Lors oubliant la pauvreté 57 Où elle a tout l'hiver été, La terre s'éveille arrosée Par la bienfaisante rosée. La vaniteuse, il faut la voir, Elle veut robe neuve avoir; De mille nuances, pour plaire, Robe superbe sait se faire, Avec l'herbe verte, des fleurs Mariant les belles couleurs. C'est cette robe que la terre, A mon avis, toujours préfère. Les oiselets silencieux Par le temps sombre et pluvieux, Et tant que sévit la froidure Sont en mai, quant rit la nature, Si gais, qu'ils montrent en chantant Que leur coeur a d'ivresse tant Qu'il leur convient chanter par force, Le rossignol alors s'efforce De faire noise et de chanter, Lors de jouer, de caqueter Le perroquet et la calandre[4]; Lors des jouvenceaux le coeur tendre S'égaie et devient amoureux Pour le temps bel et doucereux. Quand il entend sous la ramée La tendre et gazouillante armée Qui n'aime, il a le coeur trop dur! En ce temps enivrant et pur Qui l'amour fait partout éclore, Une nuit, m'en souvient encore, Je songeai qu'il était matin; De mon lit je sautai soudain, [p.8] Ce m'iert avis en mon dormant, 89 Qu'il estoit matin durement; De mon lit tantost me levai, Chauçai moi et mes mains lavai. Lors trais une aguille d'argent D'ung aguiller mignot et gent, Si pris l'aguille à enfiler. Hors de vile oi talent d'aler, Por oïr des oisiaus les sons Qui chantoient par ces boissons En icele saison novele; Cousant mes manches à videle, M'en alai tot seus esbatant, Et les oiselés escoutant, Qui de chanter moult s'engoissoient Par ces vergiers qui florissoient, Jolis, gais et plains de léesce. Vers une riviere m'adresce Que j'oi près d'ilecques bruire, Car ne me soi aillors déduire Plus bel que sus cele riviere. D'ung tertre qui près d'iluec iere Descendoit l'iave grant et roide, Clere, bruiant, et aussi froide Comme puiz, ou comme fontaine, Et estoit poi mendre de Saine, Més qu'ele iere plus espanduë. Onques més n'avoie véuë Cele iave qui si bien coroit: Moult m'abelissoit et séoit A regarder le leu plaisant. De l'iave clere et reluisant Mon vis rafreschi et lavé. Si vi tot covert et pavé [p.9] Je me chaussai, puis d'une eau pure 91 Lavai mes mains et ma figure; Dans son étui mignon et gent Je pris une aiguille d'argent Que je garnis de fine laine, Puis je partis emmi la plaine Écouter les douces chansons Des oiselets dans les buissons Qui fêtaient la saison nouvelle. Cousant mes manches à vidèle, Seul j'allai prendre mes ébats, Témoin de leurs joyeux débats, De leur grâce et leur allégresse, Par ces vergers en grand' liesse. Tout près un grand ruisseau coulait Dont le murmure m'appelait; J'y courus. Jamais paysage Ne vis plus beau que ce rivage. D'un tertre vert et rocailleux Descend, en bonds tumultueux, L'onde aussi froide, claire et saine Comme puits ou comme fontaine. La Seine est un fleuve plus grand, Mais moins belle au large s'épand. Je n'avais oncques cette eau vue Qui si bien court et s'évertue. Dans un charme délicieux Plongé, je promenais mes yeux Partout ce riant paysage; De l'onde claire mon visage Je rafraîchis lors et lavai, Et je vis couvert et pavé Son lit de pierres et gravelle. La prairie était grande et belle [p.10] Le fons de l'iave de gravele; 123 La praérie grant et bele Très au pié de l'iave batoit, Clere et serie et bele estoit La matinée et atrempée: Lors m'en alai parmi la prée Contre val l'iave esbanoiant, Tot le rivage costoiant. II Ci raconte l'Amant et dit: Des sept ymaiges que il vit Pourtraites el mur du vergier, Dont il li plest à desclairier Les semblances et les façons, Dont vous porrez oïr les nons. L'ymaige premiere nommée, Si estoit Haïne apelée. Quant j'oi ung poi avant alé, Si vi ung vergié grant et lé, Tot clos d'ung haut mur bataillié, Portrait defors et entaillié A maintes riches escritures, Les ymages et les paintures Ai moult volentiers remiré: Si vous conteré et diré De ces ymages la semblance, Si cum moi vient à remembrance, HAINE. Ens où milieu je vi Haïne Qui de corrous et d'ataïne [p.11] Et jusqu'au pied de l'eau battait; 125 Or comme claire et douce était Et sereine la matinée, Parmi la plaine diaprée, Sans but, je suivis le courant, Tout le rivage côtoyant. II Ici, l'Amant en quelques pages Va raconter les sept images Qu'il vit sur les murs du verger. Il va sous nos yeux les ranger; Puis leurs façons et leurs postures, Leurs costumes et leurs figures Avant peindre, il les nommera, Par la Haine il commencera. Quand je fus à quelque distance, J'aperçus un verger immense Tout clos d'un haut mur crénelé, Par dehors peint et ciselé De maintes riches écritures. Les images et les peintures Je pus à mon aise admirer; Or, je vais peindre et vous narrer De ces images la semblance Telle qu'en ai la souvenance. HAINE. La Haine au milieu se dressait. Tout d'abord en elle on sentait [p.12] Sembloit bien estre moverresse, 151 Et correceuse et tencerresse, Et plaine de grant cuvertage Estoit par semblant cele ymage. Si n'estoit pas bien atornée, Ains sembloit estre forcenée; Rechignie avoit et froncié Le vis, et le nés secorcié. Par grant hideur fu soutilliée, Et si estoit entortillée Hideusement d'une toaille. FELONNIE[5]. Une autre ymage d'autel taille A senestre vi delez lui; Son non desus sa teste lui, Apellée estoit Felonnie. VILENNIE. Une ymage qui Vilonie Avoit non, revi devers destre, Qui estoit auques d'autel estre, Cum ces deus et d'autel féture; Bien sembloit male créature, Et despiteuse et orguilleuse, Et mesdisant et ramponeuse. Moult sot bien paindre et bien portraire Cil qui tiex ymages sot faire: Car bien sembloit chose vilaine, De dolor et de despit plaine; Et fame qui peut séust D'honorer ceus qu'ele déust[6]. [p.13] Grande source de jalousie, 151 De courroux et de frénésie. Elle me parut de poison Pleine et de noire trahison. Cette image mal atournée A les traits d'une forcenée, Un laid visage tout froncé, Le nez petit et retroussé, Puis, enfin, elle s'entortille D'une hideuse souquenille Qui plus hideuse encor la rend. FÉLONIE[5]. A gauche est sur le même rang, De même taille, une autre image; Tout au dessus de son visage Félonie est son nom gravé. VILENIE. Une autre image j'ai trouvé Sur la droite. C'est Vilenie Avec elles en harmonie: Même aspect hideux, repoussant; Du premier coup d'oeil on pressent Une créature orgueilleuse Et médisante et rancuneuse. Celui qui peignit ces tableaux Savamment maniait pinceaux, Car bien semblait chose vilaine De douleur et de dépit pleine, Et femme qui petit savait Honorer ceux qu'elle devait[6]. [p.14] COUVOITISE. Après fu painte Coveitise: 179 C'est cele qui les gens atise De prendre et de noient donner, Et les grans avoirs aüner, C'est cele qui fait à usure Prester mains por la grant ardure D'avoir conquerre et assembler. C'est cele qui semont d'embler Les larrons et les ribaudiaus; Si est grans péchiés et grans diaus Qu'en la fin en estuet mains pendre. C'est cele qui fait l'autrui prendre, Rober, tolir et bareter, Et bescochier et mesconter; C'est cele qui les trichéors Fait tous et les faus pledéors, Qui maintes fois par lor faveles Ont as valés et as puceles Lor droites herites toluës[7]. Recorbillies et croçuës Avoit les mains icele ymage; Ce fu drois: car toz jors esrage Coveitise de l'autrui prendre. Coveitise ne set entendre A riens qu'à l'autrui acrochier; Coveitise a l'autrui trop chier. AVARICE. Une autre ymage y ot assise Coste à coste de Coveitise, [p.15] CONVOITISE. Après est peinte Convoitise. 179 C'est elle qui les gens attise De prendre et ne jamais donner, Et leurs biens faire foisonner. C'est elle encor qui à l'usure Prête la main pour sans mesure Constamment gagner, amasser. Qui ne cesse au vol de pousser Larrons, gens de mauvaise vie, Dont les crimes, la félonie A la potence les conduit: Celle qui fait dauber autrui Par dol et cauteleux langage, Par mauvais compte, escamotage. C'est elle qui, tous les tricheurs, Inspire et tous ces faux plaideurs Dont les manoeuvres criminelles Ont maints varlets, maintes pucelles, D'un héritage dépouillés[7]. Tout crochus et recoquillés Avait les doigts cette femelle, Et c'est chose bien naturelle, Car Convoitise, c'est connu, Aucun bonheur n'a jamais eu Fors quand les autres dévalise; Ne sait entendre Convoitise A rien qu'aux autres accrocher; Elle a d'autrui le bien trop cher. AVARICE. Je vis une autre image assise Côte à côte de Convoitise, [p.16] Avarice estoit apelée: 207 Lede estoit et sale et foulée Cele ymage, et megre et chetive, Et aussi vert cum une cive. Tant par estoit descolorée, Qu'el sembloit estre enlangorée; Chose sembloit morte de fain, Qui ne vesquist fors que de pain Petri à lessu fort et aigre; Et avec ce qu'ele iere maigre, Iert-ele povrement vestuë, Cote avoit viés et desrumpuë; Comme s'el fust as chiens remese; Povre iert moult la cote et esrese, Et plaine de viés palestiaus. Delez li pendoit ung mantiaus A une perche moult greslete, Et une cote de brunete[8]; Où mantiau n'ot pas penne vaire, Mès moult viés et de povre afaire, D'agniaus noirs velus et pesans. Bien avoit la robe vingt ans; Mès Avarice du vestir Se sot moult à tart aatir: Car sachiés que moult li pesast Se cele robe point usast; Car s'el fust usée et mauvese, Avarice éust grant mesese, De noeve robe et grant disete, Avant qu'ele éust autre fete. Avarice en sa main tenoit Une borse qu'el reponnoit, Et la nooit si durement, Que demorast moult longuement [p.17] C'était Avarice. Elle était 209 Affreuse et sale, et se voûtait. Cette image maigre et chétive Était verte comme une cive, Et ce visage sans couleur Semblait s'épuiser de langueur. D'un mort elle avait l'apparence Qui ne vécut que d'abstinence Et de pain fait d'aigre levain. Pour draper sa maigreur enfin Elle était pauvrement vêtue D'une vieille cote rompue, Sale, de pièces et morceaux; On eût dit épave en lambeaux De la dent des chiens délaissée. Une perche grêle est dressée Tout près d'elle, où pend un manteau Et cote de drap jadis beau[8]. Pas la moindre trace d'hermine Sur ce manteau de triste mine D'agneaux noirs, velus et pesants. Bien avait la robe vingt ans; Mais avarice n'est pressée D'avoir sa cote remplacée. Toujours elle est à deviser Comment ne pas sa robe user; Car si la robe était mauvaise, Avarice aurait grand mésaise, Robe neuve avant de s'offrir, Moult longtemps dût-elle en pâtir. Dans ses mains Avarice cache Une grand'bourse qu'elle attache Et noue avec acharnement, Afin de rester longuement [p.18] Ainçois qu'el en péust riens traire, 241 Mès el n'avoit de ce que faire. El n'aloit pas à ce béant Que de la borse ostat néant. ENVIE. Après refu portrete Envie, Qui ne rist oncques en sa vie, N'oncques de riens ne s'esjoï, S'ele ne vit, ou s'el n'oï[9] Aucun grant domage retrere. Nule riens ne li puet tant plere Cum mefet et mesaventure, Quant el voit grant desconfiture. Sor aucun prodomme chéoir[10], Ice li plest moult à véoir. Ele est trop lie en son corage Quant el voit aucun grant lignage Dechéoir et aler à honte; Et quant aucuns à honor monte Par son sens ou par sa proéce, C'est la chose qui plus la bléce. Car sachiés que moult la convient Estre irée quant biens avient. Envie est de tel cruauté, Qu'ele ne porte léauté A compaignon, ne à compaigne; N'ele n'a parent, tant li tiengne, A cui el ne soit anemie: Car certes el ne vorroit mie Que biens venist, neis à son pere. Mès bien sachiés qu'ele compere Sa malice trop ledement: Car ele est en si grant torment, [p.19] Devant qu'elle en pût rien extraire. 243 Mais, las! elle n'en a que faire, Car jamais n'aura le désir De cette bourse rien sortir. ENVIE. Après était pourtraite Envie Qui ne rit oncques en sa vie, Et qui de rien ne s'éjouit Que s'elle voit ou s'elle ouït[9] Raconter quelque grand dommage. Rien ne lui plaît ni la soulage Autant que lorsqu'elle peut voir Dessus aucun prudhomme choir[10] Ou méfait, ou mésaventure, Ou quelque grand'déconfiture. Mais si quelque noble maison Déchoit et souille son blason, C'est la félicité suprême. Aussi, ce que le moins elle aime, C'est qu'un homme arrive à l'honneur Par ses vertus et sa valeur. Sachez que grande est sa colère Lorsque advient quelque bien sur terre. Elle est de telle cruauté Qu'elle ne porte aménité A compagnon ni bonne amie; Car d'un chacun c'est l'ennemie, Fût-il son plus proche parent, Et son coeur serait moult dolent Si bien venait même à son père. Mais Dieu lui fait par grand'misère Payer cette méchanceté; Car son coeur est si tourmenté [p.20] Et a tel duel quant gens bien font, 273 Par ung petit qu'ele ne font. Ses felons cuers l'art et detrenche, Qui de li Diex et la gent venche. Envie ne fine nule hore D'aucun blasme as gens metre sore; Je cuit que s'ele cognoissoit Tot le plus prodome qui soit Ne deçà mer, ne delà mer, Si le vorroit-ele blasmer; Et s'il iere si bien apris Qu'el ne péust de tot son pris Rien abatre ne desprisier, Si vorroit-ele apetisier Sa proéce au mains, et s'onor Par parole faire menor. Lors vi qu'Envie en la painture Avoit trop lede esgardéure; Ele ne regardast noient Fors de travers en borgnoiant; Ele avoit ung mauvès usage, Qu'ele ne pooit ou visage Regarder riens de plain en plaing, Ains clooit ung oel par desdaing, Qu'ele fondoit d'ire et ardoit, Quant aucuns qu'ele regardoit, Estoit ou preus, ou biaus, ou gens, Ou amés, ou loés de gens. [p.21] Quand le bien voit, telle est sa rage, 275 Qu'elle en fondrait presque, je gage; Et la vertu ce coeur vilain Consume et déchire sans fin, Et l'horreur de cette souffrance Est de Dieu ci-bas la vengeance. Envie et son bec malfaisant Les gens ne lâche un seul instant, Et s'elle connaissait, je pense, Le plus honnête homme de France, Ou même par delà la mer, Le voudrait-elle encor blâmer. Mais si sa langue envenimée Une si ferme renommée Ne pouvait d'un coup renverser, Elle essaierait d'apetisser Au moins son los et sa prouesse Par sa fourbe et par son adresse. Je vis, étudiant ses traits, Qu'elle avait le regard mauvais; Sur rien ne s'arrêtait sa vue Que de biais, irrésolue, Et moult laide habitude avait, C'est que jamais elle n'osait En plein regarder nulle chose. De dédain sa prunelle close D'ire soudain s'illuminait Quand celui qu'elle examinait Était beau, de haute naissance, Ou pour son coeur et sa vaillance Aimé de tous et respecté. [p.22] TRISTESSE. Delez Envie auques près iere 301 Tristece painte en la maisiere; Mès bien paroit à sa color Qu'ele avoit au cuer grant dolor, Et sembloit avoir la jaunice. Si n'i féist riens Avarice Ne de paleur, ne de mégrece: Car li soucis et la destrece, Et la pesance et les ennuis Qu'el soffroit de jors et de nuis, L'avoient moult fete jaunir, Et megre et pale devenir. Oncques mès nus en tel martire Ne fu, ne n'ot ausinc grant ire Cum il sembloit que ele éust: Je cuit que nus ne li séust Faire riens qui li péust plaire: N'el ne se vosist pas retraire, Ne réconforter à nul fuer Du duel qu'ele avoit à son cuer. Trop avoit son cuer correcié, Et son duel parfont commencié. Moult sembloit bien qu'el fust dolente, Qu'ele n'avoit mie esté lente D'esgratiner tote sa chiere; N'el n'avoit pas sa robe chiere, Ains l'ot en mains leus descirée Cum cele qui moult iert irée. Si cheveul tuit destrecié furent, Et espandu par son col jurent, Que les avoit trestous desrous De maltalent et de corrous. [p.23] TRISTESSE. Près d'Envie et tout à côté, 306 Sur le mur l'image se dresse De la langoureuse Tristesse. Il paraît bien à sa couleur Qu'au coeur elle a grande douleur, Elle semble avoir la jaunisse. Rien n'est auprès d'elle Avarice Pour son teint pâle et sa maigreur; Car les soucis et le malheur, Et les chagrins, et la détresse Dont le jour et la nuit sans cesse Elle souffre, l'ont fait jaunir Et maigre et pâle devenir. Oncques nul en un tel martyre Ne fut, ni n'eut aussi grande ire Comme à la voir il me parut, Et je pense que nul ne sut Faire chose qui pût lui plaire Ni calmer sa douleur amère, Tant son coeur était courroucé Et profond son deuil enfoncé. Aussi sur son propre visage Elle dut assouvir sa rage Ainsi que sur ses vêtements. De sillons nombreux et sanglants Sa face est toute lacérée, Et cette robe déchirée Est la preuve de ses dégoûts, De sa haine et de son courroux. S'épand sur son col, sa figure De tous côtés sa chevelure [p.24] Et sachiés bien veritelment 333 Qu'ele ploroit profondément: Nus, tant fust durs, ne la véist, A cui grant pitié n'en préist. Qu'el se desrompoit et batoit, Et ses poins ensemble hurtoit. Moult iert à duel fere ententive La dolereuse, la chetive; Il ne li tenoit d'envoisier, Ne d'acoler, ne de baisier: Car cil qui a le cuer dolent, Sachiés de voir, il n'a talent De dancier, ne de karoler[11], Ne nus ne se porroit moller Qui duel éust, à joie faire, Car duel et joie sont contraire. VIEILLESSE. Après fu Viellece portraite, Qui estoit bien ung pié retraite De tele cum el soloit estre; A paine se pooit-el pestre, Tant estoit vielle et radotée. Bien estoit sa biauté gastée, Et moult ert lede devenuë. Toute sa teste estoit chenuë, Et blanche cum s'el fust florie. Ce ne fut mie grant morie S'ele morust, ne grans pechiés, Car tous ses cors estoit sechiés De viellece et anoiantis: Moult estoit jà ses vis fletris, Qui jadis fut soef et plains; Mès or est tous de fronces plains. [p.25] Qu'elle a rompue en son tourment, 337 Ses pleurs coulent abondamment. L'âme la plus dure, à sa vue, De grand'pitié se fût émue, Car son sein tout elle battait Et ses poings ensemble heurtait. Toujours à deuil faire attentive, La douloureuse, la chétive Jamais ne cherche à s'amuser Ni sa bouche le doux baiser. Car celui dont l'âme dolente Languit, de rien ne se contente, Ne veut danser ni karoler[11]; Il ne sait que se désoler Sans nulle distraction prendre, Joie et deuil ne sauraient s'entendre. VIEILLESSE. Puis je vis Vieillesse en regard A peu près un pied à l'écart, Comme ont coutume les vieux d'être. A peine elle pouvait repaître Son estomac débilité; Rien ne restait de sa beauté, Moult était laide devenue; Toute sa tête était chenue Et blanche comme fleur de lis, Et si ce corps, à mon avis, Desséché, déjà tout inerte, Fût mort, mince eût été la perte. Son front jadis plein et rosé Tout de rides était creusé. Ses oreilles étaient moussues Et tretoutes ses dents perdues, [p.26] Les oreilles avoit mossues, 365 Et trestotes les dents perdues, Si qu'ele n'en avoit neis une. Tant par estoit de grant viellune, Qu'el n'alast mie la montance De quatre toises sans potance. Li tens qui s'en va nuit et jor, Sans repos prendre et sans sejor, Et qui de nous se part et emble Si celéement, qu'il nous semble Qu'il s'arreste adès en ung point, Et il ne s'i arreste point, Ains ne fine de trespasser, Que nus ne puet néis penser Quex tens ce est qui est présens; Sel' demandés as Clers lisans, Ainçois que l'en l'éust pensé, Seroit-il jà trois tens passé. Li tens qui ne puet sejourner, Ains vait tous jors sans retorner, Cum l'iaue qui s'avale toute, N'il n'en retorne arriere goute: Li tens vers qui noient ne dure, Ne fer ne chose tant soit dure, Car il gaste tout et menjue; Li tens qui tote chose mue, Qui tout fait croistre et tout norist, Et qui tout use et tout porrist; Li tens qui enviellist nos peres, Et viellist roys et emperieres, Et qui tous nous enviellira, Ou mort nous desavancera; Li tens qui toute a la baillie Des gens viellir, l'avoit viellie [p.27] Pas une seule ne restait. 369 De si grand'vieillesse elle était Qu'elle n'eût franchi la distance De quatre toises sans potence. Le temps qui s'en va nuit et jour Sans repos prendre et sans séjour, Et dont la course est si rapide, Qu'il semble à notre esprit stupide Demeurer toujours en un point, Mais qui ne s'y arrête point, Et qui si promptement expire Que nul homme ne saurait dire Tout au juste le temps présent; S'il le demande au clerc lisant, Avant d'avoir dit sa pensée Grand' part en est déjà passée: Le temps qui ne peut séjourner, Mais va toujours sans retourner Comme l'eau qui s'écoule toute Sans qu'il en retourne une goutte, Vers qui rien ne saurait durer, Si dur fût-il, même le fer, Qui ronge tout et décompose, Le temps qui change toute chose, Qui tout fait croître et tout nourrit Et qui tout use et tout pourrit, Le temps qui vieillit notre père, Les rois et les grands de la terre, Comme tous il nous vieillira, Ou la mort nous devancera: Le temps qui, lui, jamais n'oublie De tout vieillir, l'avait vieillie [p.28] Si durement, qu'au mien cuidier 399 El ne se pooit mès aidier, Ains retornoit jà en enfance, Car certes el n'avoit poissance, Ce cuit-je, ne force, ne sens Ne plus c'un enfès de deus ans. Neporquant au mien escient Ele avoit esté sage et gent, Quant ele iert en son droit aage, Mais ge cuit qu'el n'iere mès sage, Ains iert trestote rassotée. Si ot d'une chape forrée Moult bien, si cum je me recors, Abrié et vestu son corps: Bien fu vestue et chaudement, Car el éust froit autrement. Les vielles gens ont tost froidure; Bien savés que c'est lor nature. PAPELARDIE. Une ymage ot emprès escrite, Qui sembloit bien estre ypocrite; Papelardie ert apelée. C'est cele qui en recelée, Quant nus ne s'en puet prendre garde. De nul mal faire ne se tarde. El fait dehors le marmiteus, Si a le vis simple et piteus, Et semble sainte créature; Mais sous ciel n'a male aventure Qu'ele ne pense en son corage. Moult la ressembloit bien l'ymage Qui faite fu à sa semblance, Qu'el fu de simple contenance; [p.29] Si durement, il me semblait, 401 Que s'aider elle ne pouvait, Mais bien retournait en enfance; Car certe elle n'avait puissance, A mon avis, force ni sens, Non plus qu'un enfant de deux ans. Et cependant en son bel âge Damoiselle gentille et sage Elle fut à mon escient; Elle est bien changée à présent, Car elle est tretoute hébétée. D'une grande chape fourrée Elle avait, je la vois encor, Avec soin abrité son corps; Les vieilles gens ont tôt froidure, Bien savez que c'est leur nature; Or s'était-elle chaudement Vêtue, elle eût froid autrement. PAPELARDIE. Voici venir Papelardie Et sa mine de comédie. C'est elle qui en tapinois, Tant qu'elle peut et chaque fois, Quand nul ne s'en peut prendre garde, De nul mal faire ne se garde; Par dehors fait le marmiteux, A voir son air simple et piteux, On dirait sainte créature; Mais ci-bas n'est male aventure Que ne rumine son cerveau Bien la présentait ce tableau Qui fut fait à sa ressemblance; Simple elle était de contenance, [p.30] Et si fu chaucie et vestue 431 Tout ainsinc cum fame rendue. En sa main ung sautier tenoit, Et sachiés que moult se penoit De faire à Dieu prieres faintes, Et d'appeler et sains et saintes. El ne fu gaie, ne jolive, Ains fu par semblant ententive Du tout à bonnes ovres faire; Et si avoit vestu la haire. Et sachiés que n'iere pas grasse, De jeuner sembloit estre lasse, S'avoit la color pale et morte. A li et as siens ert la porte Dévéée de Paradis; Car icel gent si font lor vis Amegrir, ce dit l'Evangile, Por avoir loz parmi la ville, Et por un poi de gloire vaine Qui lor toldra Dieu et son raine. POVRETÉ. Portraite fu au darrenier Povreté qui ung seul denier N'éust pas, s'el se déust pendre, Tant séust bien sa robe vendre; Qu'ele iere nuë comme vers: Se li tens fust ung poi divers, Je cuit qu'ele acorast de froit[12], Qu'el n'avoit ç'ung vié sac estroit Tout plain de mavès palestiaus; Ce iert sa robe et ses mantiaus. El n'avoit plus que afubler, Grand loisir avoit de trembler. [p.31] Portait chaussure et vêtement 433 Telle que nonne de couvent; En main tenait un livre d'heures, A grand' marques extérieures Feinte prière à Dieu criait Et saints et saintes appelait. Point de plaisir, jamais de joie; A bonnes oeuvres elle emploie Son temps et toute sa vertu Depuis que la haire a vêtu. Sachez qu'elle n'était pas grasse, De jeûner semblait être lasse Et d'un mort avait la couleur. A elle et aux siens le Seigneur Du paradis ferme la porte; Car leur visage de la sorte, Dit l'Evangile, font maigrir Ces gens pour se faire applaudir, Et pour un peu de gloriole Des saints ils perdent l'auréole. PAUVRETÉ. Pourtraite était tout en dernier Pauvreté qui même un denier N'aurait trouvé pour s'aller pendre, Sa robe eût-elle voulu vendre; Elle était nue ainsi qu'un ver: Aussi bien, eût sévi l'hiver, De froidure elle serait morte[12]. Un vieux bissac seul elle porte Tout rempli de mauvais lambeaux; C'était ses robes et manteaux. A l'écart, dans un coin, seulette, Comme un chien honteux, la pauvrette [p.32] Des autres fu un poi loignet; 463 Cum chien honteus en ung coignet Se cropoit et s'atapissoit, Car povre chose, où qu'ele soit, Est adès boutée et despite. L'eure soit ore la maudite, Que povres homs fu concéus! Qu'il ne sera jà bien péus, Ne bien vestus, ne bien chauciés, Néis amés, ne essauciés. Ces ymages bien avisé, Qui, si comme j'ai devisé, Furent à or et à asur De toutes pars paintes où mur[13]. Haut fu li mur et tous quarrés, Si en fu bien clos et barrés, En leu de haies, uns vergiers, Où onc n'avoit entré bergiers, Cis vergiers en trop bel leu sist: Qui dedens mener me vousist Ou par échiele ou par degré, Je l'en séusse moult bon gré; Car tel joie ne tel déduit Ne vit nus hons, si cum ge cuit, Cum il avoit en ce vergier: Car li leus d'oisiaus herbergier N'estoit ne dangereux ne chiches, Onc mès ne fu nus leus si riches D'arbres, ne d'oisillons chantans: Qu'il i avoit d'oisiaus trois tans Qu'en tout le ramanant de France. Moult estoit bele l'acordance De lor piteus chans à oïr: Tous li mons s'en dust esjoïr. [p.33] Toute petite se faisait 465 Et tristement s'accroupissait (Car pauvre chose est délaissée De tous et de partout chassée), Et n'ayant rien pour s'affubler Grand loisir avait de trembler. Maudite soit l'heure fatale Qui le pauvre conçut! Tout pâle Il erre de faim épuisé, Mal vêtu, honni, méprisé. J'ai bien contemplé ces visages. Comme je l'ai dit, ces images Resplendissaient d'or et d'azur De toutes parts peintes au mur[13]. La muraille haute et carrée, Mieux que haie et close et barrée, Entourait un vaste verger Où n'était onc entré berger. C'était un beau site sans doute; A qui m'en eût frayé la route Ou par échelle, ou par degré, Certes j'aurais su moult bon gré; Car tel déduit et telle joie Ne vit nul homme, que je croie, Comme il était en ce verger. Car ce lieu d'oiseaux héberger N'était ni dédaigneux ni chiche. Nul lieu ne fut d'arbres plus riche Ni d'oisillons au piteux chant; D'oiseaux était trois fois autant Qu'en tout le reste de la France. Moult belle en était l'accordance; Le plus sombre, rien que d'ouïr Ces chants, s'en devrait éjouir. [p.34] Je endroit moi m'en esjoï 497 Si durement, quant les oï, Que n'en préisse pas cent livres; Se li passages fust delivres, Que ge n'entrasse ens et véisse L'assemblée (que Diex garisse!) Des oisiaus qui léens estoient, Qui envoisiement chantoient Les dances d'amors et les notes Plesans, cortoises et mignotes. Quand j'oï les oisiaus chanter, Forment me pris à dementer Par quel art ne par quel engin Je porroie entrer où jardin; Mès ge ne poi onques trouver Leu par où g'i péusse entrer. Et sachiés que ge ne savoie S'il i avoit partuis ne voie, Ne leu par où l'en i entrast, Ne hons nès qui le me monstrast N'iert illec, que g'iere tot seus, Moult destroit et moult angoisseus; Tant qu'au darrenier me sovint C'oncques à nul jor ce n'avint Qu'en si biau vergier n'éust huis. Ou eschiele ou aucun partuis. Lors m'en alai grant aléure Açaignant la compasséure Et la cloison du mur quarré, Tant que ung guichet bien barré Trovai petitet et estroit; Par autre leu l'en n'i entroit. A l'uis commençai à ferir, Autre entrée n'i soi querir. [p.35] Pour moi, si grande était ma joie 499 Que si l'on m'eût ouvert la voie, J'aurais céans et de bon coeur Payé cent livres le bonheur De voir des oiseaux l'assemblée (Que Dieu garde!) sous la feuillée, Gazouillant en ce frais séjour A l'envi les danses d'amour Et les plaisantes chansonnettes Tant courtoises et mignonnettes. Quand j'ouïs les oiseaux chanter, Je me pris à me tourmenter Par quel engin, quelle manière Du jardin franchir la barrière; Mais je ne pus oncques trouver Lieu par où j'y pusse arriver. De plus, si m'était inconnue De ce verger aucune issue, Nul n'était là pour me montrer Non plus comment y pénétrer. J'étais dans cette solitude Rongé de noire inquiétude, Tant qu'enfin à l'esprit me vint Qu'à nul jour encore il n'advint Qu'un si beau verger n'eût de porte, Échelle, accès d'aucune sorte. Lors j'allai d'un pas assuré, Contournant du grand mur carré Avec soin toute l'étendue. Enfin, une porte perdue J'aperçus, guichet bas, étroit; Pour entrer c'est le seul endroit. Adonc sans plus tarder encore Je frappai sur le bois sonore. [p.36] III Comment dame Oyseuse feist tant 532 Qu'elle ouvrit la porte a l'amant. Assez i feri et boutai, Et par maintes fois escoutai Se j'orroie venir nulle arme. Le guichet, qui estoit de charme, M'ovrit une noble pucele Qui moult estoit et gente et bele. Cheveus ot blons cum uns bacins[14], La char plus tendre qu'uns pocins, Front reluisant, sorcis votis, Son entr'oil ne fu pas petis[15], Ains iert assez grans par mesure; Le nés ot bien fait à droiture, Les yex ot plus vairs c'uns faucons[16], Por faire envie à ces bricons. Douce alene ot et savorée, La face blanche et colorée, La bouche petite et grocete, S'ot où menton une fossete: Le col fu de bonne moison, Gros assez et lons par raison, Si n'i ot bube ne malen, N'avoit jusqu'en Jherusalen Fame qui plus biau col portast, Polis iert et soef au tast. La gorgete ot autresi blanche Cum est la noif desus la branche Quant il a freschement negié. Le cors ot bien fait et dougié, [p.37] III Comment dame Oyseuse fit tant 533 Qu'elle ouvrit la porte a l'amant. Maintes fois ma main assidue Heurta; puis, l'oreille tendue, J'écoutai si quelqu'un venait. Le guichet, qui de charme était, M'ouvrit une noble pucelle Qui moult était et gente et belle, Les cheveux blonds comme un bassin[14], La chair plus tendre qu'un poussin, Bouche petite et mignonnette, A son menton une fossette, Le front poli, soucil arqué, L'entrecil net et bien marqué[15], Petit ni grand, bonne mesure; Le nez droit, de gente structure, Les yeux plus vifs que le faucon[16] A faire envie à ce fripon; L'haleine douce et savourée, La face blonde et colorée, De savante proportion Le col gros et long par raison, Bouton ni tache, la peau fine; N'était jusqu'en la Palestine Femme au col plus beau, plus luisant, Ni plus au toucher séduisant. Elle avait la gorge aussi blanche Comme est la neige sur la branche Quand il a fraîchement neigé, Le corps bien fait et dégagé: [p.38] L'en ne séust en nule terre 561 Nul plus bel cors de fame querre. D'orfrois ot un chapel mignot[17]; Onques nule pucele n'ot Plus cointe ne plus desguisié, Ne l'aroie adroit devisié En trestous les jors de ma vie. Robe avoit moult bien entaillie; Ung chapel de roses tout frais Ot dessus le chapel d'orfrais: En sa main tint ung miroer, Si ot d'ung riche treçoer Son chief trecié moult richement, Bien et bel et estroitement: Ot ambdeus cousues ses manches, Et por garder que ses mains blanches Ne halaissent, ot uns blans gans. Cote ot d'ung riche vert de gans, Cousue à lignel tout entour. Il paroit bien à son atour Qu'ele iere poi embesoignie, Quant ele s'iere bien pignie, Et bien parée et atornée, Ele avoit faite sa jornée. Moult avoit bon tens et bon may, Qu'el n'avoit soussi ne esmay De nule riens, fors solement De soi atorner noblement. Quant ainsinc m'ot l'uis deffremé La pucele au cors acesmé, Je l'en merciai doucement, Et si li demandai comment Ele avoit non, et qui ele iere. El ne fu pas envers moi fiere, [p.39] On n'eût su trouver certes guère 563 Plus beau corps de femme sur terre. Un frais chapel doré portait[17]; Nulle part pucelle n'était Plus gracieuse et plus jolie; Ses charmes tretoute ma vie A dépeindre ne suffirait. Robe élégante la drapait. Sur son chapel, fraîches écloses, Courait un chapelet de roses, En sa main un miroir brillait, Un riche peigne maintenait, Surmontant sa riche coiffure, Les tresses de sa chevelure. Enfin d'un riche vert de Gans Était sa cote, et des gans blancs Gardaient du hâle ses mains blanches; A lacets étaient ses deux manches, Un cordon régnait tout autour. Bien semblait-elle à son atour N'être pas trop embesognée; Car était faite sa journée Quant ses cheveux avait peigné, Paré son corps et atourné. Bon temps et douce servitude! Sans souci, sans inquiétude, Rien ne l'occupait seulement Que s'atourner moult noblement. Quand ainsi m'eut ouvert la porte Du jardin la pucelle accorte, Je lui dis merci doucement, Et puis lui demandai comment Elle avait nom, qui était-elle. Ne fut pas fière la pucelle [p.40] Ne de respondre desdaigneuse: 595 Je me fais apeler Oiseuse, Dist-ele, à tous mes congnoissans; Si sui riche fame et poissans. S'ai d'une chose moult bon tens, Car à nule riens je ne pens Qu'à moi joer et solacier, Et mon chief pignier et trecier: Quant sui pignée et atornée, Adonc est fete ma jornée. Privée sui moult et acointe De Déduit le mignot, le cointe: C'est cil cui est cest biax jardins. Qui de la terre as Sarradins Fist çà ces arbres aporter, Qu'il fist par ce vergier planter. Quant li arbres furent créu, Le mur que vous avez véu, Fist lors Déduit tout entor faire, Et si fist au dehors portraire Les ymages qui i sunt paintes, Qui ne sunt mignotes ne cointes; Ains sunt dolereuses et tristes, Si cum vous orendroit véistes. Maintes fois por esbanoier Se vient en cest leu umbroier Déduit et les gens qui le sivent, Qui en joie et en solas vivent. Encores est léens sans doute Déduit orendroit qui escoute A chanter gais rossignolés, Mauvis et autres oiselés. Il s'esbat iluec et solace O ses gens, car plus bele place [p.41] Et répondit incontinent: 597 «De tous mes intimes vraiment Je me fais appeler Oyseuse, Je suis riche, puissante, heureuse; Car tout le jour j'ai moult bon temps Et veille à mes ajustements; Quand ma toilette est terminée, Tout le reste de la journée Tranquille passe à mon plaisir, A jouer, à me divertir. De Déduit suis la bonne amie, Charmante et douce compagnie, Le maître de ces beaux jardins. De la terre des Sarrazins Il fit jadis venir les plantes En ce verger si florissantes. Quand tous ces arbres furent grands, Ce mur, qu'avez dû voir céans, Alors Déduit fit autour faire, Et par dehors y fit pourtraire Ces peintures et ces tableaux Qui ne sont séduisants ni beaux, Mais pleins de tristesse et misère, Ainsi que l'avez vu naguère. Souvent vient s'éjouir en paix, Ici, cherchant l'ombre et le frais, Déduit et les gens qui le suivent, Qui de joie et de soulas vivent. Tenez, les gais rossignolets, Pinsons et autres oiselets, Ici près encore sans doute Déduit tranquillement écoute. Avec ses gens tretout le jour Il s'ébat, car plus beau séjour [p.42] Ne plus biau leu por soi joer 629 Ne porroit-il mie trover; Les plus beles gens, ce sachiés, Que vous jamès nul leu truissiés, Si sunt li compaignon Déduit Qu'il maine avec li et conduit. Quant Oiseuse m'ot ce conté, Et j'oi moult bien tout escouté, Je li dis lores? Dame Oyseuse, Jà de ce ne soyés douteuse, Puis que Déduit li biaus, li gens Est orendroit avec ses gens En cest vergier, ceste assemblée Ne m'iert pas, se je puis, emblée, Que ne la voie encore ennuit, Véoir la m'estuet, car je cuit Que bele est cele compaignie, Et cortoise et bien enseignie. Lors m'en entrai, ne dis puis mot, Par l'uis que Oiseuse overt m'ot, Ou vergier, et quant je fui ens Je fui liés et baus et joiens. Et sachiés que je cuidai estre Por voir en Paradis terrestre, Tant estoit li leu delitables, Qu'il sembloit estre esperitables: Car si cum il m'iert lors avis, Ne féist en nul Paradis Si bon estre, cum il faisoit Ou vergier qui tant me plaisoit. D'oisiaus chantans avoit assés Par tout le vergier amassés; En ung leu avoit rossigniaus, En l'autre gais et estorniaus; [p.43] Il ne saurait trouver sur terre 631 Pour reposer et se distraire. Les amis que le beau Déduit Avec lui mène et qu'il conduit Sont la plus gente compagnie Que ne verrez de votre vie.» Quand Oyseuse m'eut ce conté, Que j'ai tout au long écouté, Je luis dis alors: «Dame Oyseuse, De ceci ne soyez douteuse, Si Déduit le beau, le joli, Avec ses gens repose ici Dans ce verger, cette assemblée Ne me sera certes volée. Dès aujourd'hui, si je le puis, Je la verrai, car, m'est avis Que belle est cette compagnie, Noble et pleine de courtoisie.» Lors j'entrai, sans plus dire un mot, Par l'huis qu'Oyseuse ouvrit tantôt, Dans cette terre enchanteresse. Grande alors fut mon allégresse; Je crus être, je vous le dis, Dans le terrestre Paradis. Par sa beauté sans plus, du reste, Ce séjour me semblait céleste, Car il n'est point de paradis Au ciel, comme il m'était avis, Où douceurs nous soient réservées Telles qu'ici les ai rêvées. Oiseaux chantants étaient assez Partout le jardin amassés; Ici chantaient les hirondelles, Chardonnerets et tourterelles, [p.44] Si r'avoit aillors grans escoles 663 De roietiaus et torteroles, De chardonnereaus, d'arondeles, D'aloes et de lardereles; Calendres i ot amassées En ung autre leu, qui lassées De chanter furent à envis: Melles y avoit et mauvis Qui baoient à sormonter Ces autres oisiaus par chanter. Il r'avoit aillors papegaus, Et mains oisiaus qui par ces gaus Et par ces bois où il habitent, En lor biau chanter se délitent. Trop parfesoient bel servise Cil oisel que je vous devise; Il chantoient ung chant itel Cum s'il fussent esperitel. De voir sachiés, quant les oï, Moult durement m'en esjoï: Que mès si douce mélodie Ne fu d'omme mortel oïe. Tant estoit cil chans dous et biaus, Qu'il ne sembloit pas chans d'oisiaus, Ains le péust l'en aesmer A chant de seraines de mer, Qui par lor vois qu'eles ont saines Et series, ont non seraines. A chanter furent ententis Li oisillon qui aprenti Ne furent pas ne non sachant; Et sachiés quant j'oï lor chant, Et je vi le leu verdaier Je me pris moult à esgaïer: [p.45] Et là grand assaut se livrait 665 Entre le geai, le roitelet, Et l'alouette et la mésange; Plus loin, la joyeuse phalange Des rossignols harmonieux S'égosillait à qui mieux mieux. Ailleurs merles et mauviettes, Étourneaux et bergeronnettes Des autres oisillons chanteurs S'efforçaient d'être les vainqueurs. Enfin, perruches éclatantes Et maints oiseaux aux voix savantes S'étaient dans ce verger riant Donné rendez-vous en chantant. Formaient, caquetant à leur guise, Ces oiseaux que je vous devise Un concert si délicieux Qu'on eût dit qu'il venait des cieux. Jamais si douce mélodie Ne fut d'homme mortel ouïe. Les chants étaient si doux, si beaux, Qu'ils ne semblaient pas chants d'oiseaux, Mais je crus ouïr les syrènes De la mer séduisantes reines; Série et saine était leur voix Dont on fit syrène autrefois. Des oisillons, sous la feuillée, La savante et gente assemblée Lors déploya tout son talent. Et sachez, quand j'ouïs leur chant, Emmi ce beau lieu qui verdoie, Je fus tout inondé de joie. [p.46] Que n'avoie encor esté onques 697 Si jolif cum je fui adonques; Por la grant delitableté Fui plains de grant jolieté. Et lores soi-je bien et vi Que Oiseuse m'ot bien servi, Qui m'avoit en tel déduit mis: Bien déusse estre ses amis, Quant ele m'avoit deffermé Le guichet du vergier ramé. Dès ore si cum je sauré, Vous conterai comment j'ovré. Primes de quoi Déduit servoit, Et quel compaignie il avoit Sans longue fable vous veil dire, Et du vergier tretout à tire La façon vous redirai puis. Tout ensemble dire ne puis, Mès tout vous conteré par ordre, Que l'en n'i sache que remordre. Grant servise et dous et plaisant Aloient cil oisel faisant; Lais d'amors et sonnés cortois Chantoit chascun en son patois, Li uns en haut, li autre en bas; De lor chant n'estoit mie gas. La douçor et la mélodie Me mist où cuer grant reverdie; Mès quant j'oi escouté ung poi Les oisiaus, tenir ne me poi Que dant Déduit véoir n'alasse, Car à savoir moult désirasse Son contenement et son estre. Lors m'en alai tout droit à destre, [p.47] Oncques n'avait goûté bonheur 697 Si pur qu'en cet instant mon coeur, Et dans une extase infinie Se plongeait mon âme ravie. Oyseuse, alors j'ai reconnu Quel service tu m'as rendu Par cette douce jouissance. Éternelle reconnaissance Je te dois de m'avoir ouvert Le guichet du beau verger vert! Dès lors, poursuivant mon histoire, Je vais chercher dans ma mémoire Ce que je fis; puis ce qu'était Déduit, quelle suite il avait, Sans longue fable vais vous dire, Et du beau verger tire à tire Vous dirai la façon depuis. Tout ensemble dire ne puis, Mais tout vous conterai par ordre Pour qu'on n'y sache que remordre. Parmi ce jardin ravissant Les oiselets allaient faisant Leurs jeux et prodiguaient sans cesse Leurs chants et leur vive allégresse. Lais d'amour et sonnets courtois, Chantait chacun en son patois. Et ces voix perçantes et graves Formaient des concerts si suaves, Si doux et si mélodieux, Que j'étais ravi, radieux. Quand j'eus tout à ma fantaisie Leurs chants ouïs, moult grande envie Me prit de connaître Déduit. J'oublie tout, tant fus séduit [p.48] Par une petitete sente 731 Plaine de fenoil et de mente; Mès auques près trové Déduit, Car maintenant en ung réduit M'en entré où Déduit estoit. Déduit ilueques s'esbatoit; S'avoit si bele gent o soi, Que quant je les vi, je ne soi Dont si très beles gens pooient Estre venu; car il sembloient Tout por voir anges empennés, Si beles gens ne vit homs nés. IV Ci parle l'Amant de Liesce: C'est une Dame qui la tresce Maine volontiers et rigole, Et ceste menoit la karole. Ceste gent dont je vous parole, S'estoient pris à la carole, Et une dame lor chantoit, Qui Léesce apelée estoit: Bien sot chanter et plesamment, Ne nule plus avenaument, Ne plus bel ses refrains ne fist, A chanter merveilles li sist; Qu'ele avoit la vois clere et saine, Et si n'estoit mie vilaine; Ains se savoit bien desbrisier, Ferir du pié et renvoisier. [p.49] De voir son maintien, son visage. 731 Lors donc, à droite je m'engage Dans un sentier tout parfumé, De menthe et de fenouil semé. Tout près de là, suivant mon guide, J'entrai dans un réduit splendide Où le beau Déduit se trouvait. En ce lieu Déduit s'ébattait; Si belle était sa compagnie, Que soudain ma vue éblouie Crut voir des anges empennés, Comme onc n'en virent hommes nés, Et ne savais d'où pouvaient être Venus gens si beaux, si beau maître. IV Ci parle l'Amant de Liesse; C'est une Dame qui la tresce Aime mener et rigoler; Ici menait gens karoler. Cette troupe que je devise A la karole s'était prise; Une gente dame chantait Que Liesse l'on appelait. A chanter elle était savante, Car d'une façon ravissante Elle modulait ses refrains Gracieux, entraînants, divins. Elle avoit la voix claire et saine, Et n'était pas non plus vilaine, Mais sa taille souple ondulait Et lestement son pied frappait. [p.50] Ele estoit adès coustumiere 759 De chanter en tous leus premiere: Car chanter estoit li mestiers Qu'ele faisoit plus volentiers. Lors véissiés carole aller, Et gens mignotement baler, Et faire mainte bele tresche, Et maint biau tor sor l'erbe fresche. Là véissiés fléutéors, Menesterez et jougléors; Si chantent li uns rotruenges, Li autres notes Loherenges, Por ce qu'en set en Loheregne Plus cointes notes qu'en nul regne. Assez i ot tableterresses Ilec entor, et tymberresses Qui moult savoient bien joer, Et ne finoient de ruer Le tymbre en haut, si recuilloient Sor ung doi, c'onques n'i failloient. Deus damoiseles moult mignotes, Qui estoient en pures cotes, Et trecies à une tresce, Faisoient Déduit par noblesce Enmi la karole baler; Mès de ce ne fait à parler. Comme el baloient cointement! L'une venoit tout belement Contre l'autre, et quant el estoient Près à près, si s'entregetoient Les bouches, qu'il vous fust avis Que s'entrebaisassent où vis: Bien se savoient desbrisier. Ne vous en sai que devisier, [p.51] Elle était toujours coutumière 761 De chanter partout la première, Car chanter pour elle c'était Ce que plus volontiers faisait. Vous eussiez vu gens en cadence Mener karole et fine danse, Et mainte tresce et maint beau tour Sur l'herbe fraîche d'alentour. On voyait des escamoteuses Auprès et des tambourineuses Qui ne cessaient de bien jouer, Puis en l'air leur tambour ruer Et, sans manquer, sur un doigt vite Tombant le recevoir ensuite. Vous eussiez encor maints flûteurs Ouïs, ménestrels et jongleurs; L'un dit des légendes anciennes, Une autre des chansons lorraines. Car on sait que de ce pays Nous viennent les plus beaux récits. Puis au milieu deux jeunes filles, En jupon court, toutes gentilles, Les cheveux en nattes massés, Emmi les danseurs enlacés, Au beau Déduit, par déférence, Faisaient les honneurs de la danse. Comme elles balaient gentîment! L'une venait tout bellement Contre l'autre, puis au passage Approchait son joli visage; A voir leur bouche se croiser, Elles semblaient s'entrebaiser Quand se cambrait leur taille souple. Comment vous peindre ce beau couple? [p.52] Mès à nul jor ne me quéisse 793 Remuer, tant que ge véisse Ceste gent ainsinc efforcier De caroler et de dancier. V Ci endroit devise l'Amant De la karole le semblant, Et comment il vit Cortoisie Qui l'apela par druerie, Et li monstra la contenance De cele gent, et de lor dance. La karole tout en estant Regardai iluec jusqu'à tant C'une dame bien enseignie Me tresvit: ce fu Cortoisie La vaillant et la debonnaire, Que Diex deffende de contraire. Cortoisie lors m'apela: Biaux amis, que faites-vous là? Fait Cortoisie, ça venez, Et avecques nous vous prenez A la karole, s'il vous plest. Sans demorance et sans arrest A la karole me sui pris, Si n'en fui pas trop entrepris, Et sachiés que moult m'agréa Quant Cortoisie m'en pria, Et me dist que je karolasse, Car de karoler, se j'osasse, Estoie envieus et sorpris. A regarder lores me pris [p.53] Jamais je n'eusse me mouvoir 795 Pensé, tant me plaisait de voir Ces gens en si belle accordance Mener la karole et la danse. V Ici devise notre Amant De la karole le semblant, Et comment il vit Courtoisie L'appeler par galanterie, Et lui raconter ce qu'était Tout ce monde et ce qu'il dansait. Toujours là debout, immobile, Je contemplais la troupe agile, Quand une charmante beauté, Coeur vaillant et plein de bonté (Que Dieu garde toute sa vie!) M'aperçut. C'était Courtoisie. Aussitôt elle m'appela: «Bel ami, que faites-vous là? Or ça, venez, fait Courtoisie; A karoler je vous convie, Avec nous venez, s'il vous plaît.» A la karole sans arrêt, Sans hésiter je fus me prendre Et sans chercher à m'en défendre, Car c'était mon plus vif désir; Et, sachez-le, plus grand plaisir N'eût su me faire Courtoisie. Je n'osais, mais brûlais d'envie De courir aussi karoler. Lors je me pris à contempler [p.54] Les cors, les façons et les chieres, 823 Les semblances et les manieres Des gens qui ilec karoloient: Si vous dirai quex il estoient. Déduit fu biaus et lons et drois, Jamès en terre ne venrois Où vous truissiés nul plus bel homme: La face avoit cum une pomme, Vermoille et blanche tout entour, Cointes fu et de bel atour. Les yex ot vairs, la bouche gente, Et le nez fait par grant entente; Cheveus ot blons, recercelés, Par espaules fu auques lés, Et gresles parmi la ceinture: Il resembloit une painture, Tant ere biaus et acesmés, Et de tous membres bien formés. Remuans fu, et preus, et vistes, Plus légier homme ne véistes; Si n'avoit barbe, ne grenon, Se petiz peus folages non, Car il ert jones damoisiaus. D'un samit portret à oysiaus, Qui ere tout à or batus, Fu ses cors richement vestus. Moult iert sa robe desguisée, Et fut moult riche et encisée, Et décopée par cointise; Chauciés refu par grant mestrise D'uns solers décopés à las; Par druerie et par solas [p.55] Les visages, les contenances, 825 Les costumes et les semblances De tous ces gens qui karolaient; Je vous dirai ce qu'ils étaient. Déduit était de sa nature Droit et beau, de haute stature, L'air noble et de grand appareil Et gracieux, le teint vermeil Autour et blanc comme une pomme; Jamais on ne vit plus bel homme: Mignonne bouche, de beaux yeux, Le nez fait au moule, cheveux Blonds tombant en boucles soyeuses Sur ses épaules musculeuses. Sa taille fine cependant Était bien prise. En regardant Ce beau corps, sa riche parure, On croyait voir une peinture. Nul homme avec lui n'eût lutté De vigueur ni d'agilité. C'était, tout brillant de jeunesse, Un damoiseau plein de noblesse; Ni moustache ni barbe encor, Mais le fin duvet couleur d'or De la première adolescence. Il était avec élégance Vêtu tout d'or et de satin Tissu d'oiseaux à grand dessin. Sa robe à la coupe savante Et d'ornements étincelante, Tombait en festons gracieux; Un brodequin délicieux Enlaçait sa jambe arrondie, Et par amour sa douce amie [p.56] Li ot s'amie fet chapel 855 De roses qui moult li sist bel. Savés-vous qui estoit s'amie? Léesce qui nel' haoit mie, L'envoisie, la bien chantans, Qui dès lors qu'el n'ot que sept ans De s'amor li donna l'otroi: Déduit la tint parmi le doi A la karole, et ele lui, Bien s'entr'amoient ambedui: Car il iert biaus, et ele bele, Bien resembloit rose novele De sa color. S'ot la char tendre, Qu'en la li péust toute fendre A une petitete ronce. Le front ot blanc, poli, sans fronce, Les sorcis bruns et enarchiés, Les yex gros et si envoisiés, Qu'ils rioient tousjors avant Que la bouchete par convant. Je ne vous sai du nés que dire, L'en nel' féist pas miex de cire. Ele ot la bouche petitete, Et por baisier son ami, preste; Le chief ot blons et reluisant. Que vous iroie-je disant? Bele fu et bien atornée; D'ung fil d'or ere galonnée, S'ot ung chapel d'orfrois tout nuef, Je qu'en oi véu vint et nuef, A nul jor mès véu n'avoie Chapel si bien ouvré de soie. D'un samit qui ert tous dorés Fu ses cors richement parés, [p.57] Lui avait tout de roses fait 859 De ses mains un beau chapelet. Savez-vous quelle était sa mie? Liesse qui ne le hait mie, La gente et joyeuse aux doux chants. A lui dès l'âge de sept ans D'amour elle donna le gage. Déduit la prend au doigt, l'engage A la karole, et chaque amant Moult s'enlace amoureusement. Il était beau, elle était belle, Et bien semblait rose nouvelle A voir son teint vermeil et clair: La moindre épine à cette chair Si tendre eût fait une blessure: Son front était blanc, sans plissure, Ses sourcils bruns et bien arqués, Ses yeux gros et si enjoués Qu'ils paraissaient toujours sourire Avant même la bouche rire, Qui toute mignonne s'ouvrait, Toujours aux baisers s'apprêtait. Du nez, je ne sais que vous dire; On n'en fait pas de mieux en cire. Son chef était blond et luisant. Que vous irai-je encor disant? Belle était et bien atournée, D'un fil d'or toute galonnée; Son chapel d'or était tout neuf, J'en ai vu plus de vingt et neuf, Mais jamais chapel, que je croie, Si bien ouvré de belle soie. Son corps était enfin paré De ce riche satin doré [p.58] De quoi son ami avoit robe, 889 Si en estoit assés plus gobe. VI Ci dit l'Amant des biax atours Dont iert vestus li Diez d'Amours. A li se tint de l'autre part Li Diex d'Amors, cil qui départ Amoretes à sa devise. C'est cil qui les amans justise, Et qui abat l'orguel des gens, Et si fait des seignors sergens, Et des dames refait bajesses, Quant il les trove trop engresses. Li Diex d'Amors de la façon, Ne resembloit mie garçon: De beaulté fist moult à prisier, Mès de sa robe devisier Criens durement qu'encombré soie. Il n'avoit pas robe de soie, Ains avoit robe de floretes, Fete par fines amoretes A losenges, à escuciaus, A oiselés, à lionciaus, Et à bestes et à liépars; Fu la robe de toutes pars Portraite, et ovrée de flors Par diverseté de colors. Flors i avoit de maintes guises Qui furent par grant sens assises: Nulle flor en esté ne nest Qui n'i soit, neis flor de genest, [59] Que Déduit son ami préfère, 893 Faveur dont moult elle était fière. VI Ci dit l'Amant les beaux atours Dont est vêtu le Dieu d'Amours. Tout près d'eux d'autre part s'avance Dieu d'Amours. C'est lui qui dispense Les amourettes aux amants, Et qui rabat l'orgueil des gens, Et quand les trouve trop méchantes Des dames fait d'humbles servantes Et des seigneurs simples sergents; C'est lui le maître des amants. Du Dieu d'Amours telle est la grâce Qu'on devine sa noble race; On est surpris de sa beauté, Et nul sa robe, en vérité, Ne saurait peindre, que je croie. Il n'avait pas robe de soie, Mais bien avait robe de fleurs, Oeuvre d'amour de mille coeurs. Ce n'était qu'écussons, lozanges, Léopards, animaux étranges, Oiseaux de diverses couleurs: Ce n'était que bouquets de fleurs De mille sortes variées Et artistement mariées. Nulle fleur en été ne naît Qui n'y fût; la fleur de genêt, La violette, la pervenche, Mainte fleur azur, jaune ou blanche, [p.60] Ne violete, ne parvanche, 919 Ne fleur inde, jaune ne blanche; Si ot par leus entremeslées Foilles de roses grans et lées. Il ot ou chief ung chapelet De roses; mès rossignolet Qui entor son chief voletoient, Les foilles jus en abatoient: Car il iert tout covers d'oisiaus. De papegaus, de rossignaus, De calandres et de mesanges; Il sembloit que ce fust uns anges Qui fust tantost venus du ciau. Amors avoit ung jovenciau Qu'il faisoit estre iluec delés; Douz-Regard estoit apelés. Icis bachelers regardoit Les caroles, et si gardoit Au Diex d'Amors deux ars turquois. Li uns des ars si fu d'un bois Dont li fruit iert mal savorés; Tous plains de nouz et bocerés Fu li ars dessous et dessore, Et si estoit plus noirs que more[18]. Li autres ars fu d'un plançon Longuet et de gente façon; Si fu bien fait et bien dolés, Et si fu moult bien pipelés. Dames i ot de tous sens pointes, Et valés envoisiés et cointes. Ices deux ars tint Dous-Regars Qui ne sembloit mie estre gars, Avec dix des floiches son mestre. Il en tint cinq en sa main destre; [p.61] A la belle rose y venait 923 Mêler son modeste reflet. La tête il avait festonnée De roses que l'aile étonnée Des rossignolets effeuillait Tout autour de son chapelet; Car il était couvert sans cesse De mille oiseaux de toute espèce, De rossignols, de perroquets, De mésanges, de roitelets; Il semblait que ce fût un ange Des cieux. Tout près d'Amour se range Un jouvenceau son compagnon; Doux-Regard, tel était son nom. Joyeux la karole il regarde Et dans chacune main il garde Au Dieu d'Amours un arc turcquois. Le premier des arcs est d'un bois Aux fruits amers sans aucun doute; Son aspect repoussant dégoûte; Il est plein de bosses, de noeuds, Et plus noir que More hideux[18]. L'autre, au contraire, est d'une branche Flexible, gracieuse et blanche, Toute couverte de dessins Des plus jolis et des plus fins. On n'y voyait que dames gentes, Varlets aux mines avenantes. Doux-Regard les tenait tous deux Et cinq flèches pour chacun d'eux. De sa main droite les plus belles A son maître il tendait; les ailes, Les coches, tout était bien fait; Tout couvert d'or le fût brillait [p.62] Mès moult orent ices cinq floiches 953 Les penons bien fais, et les coiches: Si furent toutes à or pointes, Fors et tranchans orent les pointes, Et aguës por bien percier, Et si n'i ot fer ne acier; Onc n'i ot riens qui d'or ne fust, Fors que les penons et le fust: Car el furent encarrelées De sajetes d'or barbelées. La meillore et la plus isnele De ces floiches, et la plus bele, Et cele où li meillor penon Furent entés, Biautés ot non[19]. Une d'eles qui le mains blece, Ot non, ce m'est avis, Simplece. Une autre en i ot apelée Franchise; cele iert empenée De valor et de cortoisie. La quarte avoit non Compaignie: En cele ot moult pesant sajete, Ele n'iert pas d'aler loing preste; Mès qui de près en vosist traire[20], Il en péust assez mal faire. La quinte avoit non Biau-Semblant, Ce fut toute la mains grévant, Ne porquant el fait moult grant plaie; Mès cis atent bonne menaie, Qui de cele floiche est plaiés, Ses maus en est mielx emplaiés: Car il puet tost santé atendre, S'en doit estre sa dolor mendre. Cinq floiches i ot d'autre guise, Qui furent lédes à devise: [p.63] Garni de pointe meurtrière 957 De fer non, ni d'acier vulgaire. Du reste, rien qui d'Or ne fût, Sauf les ailerons et le fût, Car les pointes étaient doublées De sagettes d'or barbelées. Des traits le plus prompt, le meilleur, Et le plus beau pour sa couleur, Et les plumes de son enture[19] Était Beauté. De sa nature Simplesse est moins à redouter. Le tiers Franchise, à n'en douter, De valeur et de courtoisie Fut empenné. Puis Compagnie Quatrième; à son dard pesant, On sentait que peu malfaisant De loin, grand mal il pouvait faire Si de près on le voulait traire[20]. Le cinquième était Beau-Semblant, Le moins dangereux, qui pourtant Fait grand' blessure; mais sa plaie Laisse espoir qui les maux défraie, Permet d'attendre la santé, Par quoi le coeur est conforté. L'autre main tenait au contraire Cinq traits d'une horrible matière. [p.64] Li fust estoient et li fer 987 Plus noirs que déables d'enfer. La première avoit non Orguex, L'autre qui ne valoit pas miex, Fu apelée Vilenie; Icele fu de felonie Toute tainte et envenimée La tierce fu Honte clamée, Et la quarte Desespérance: Novel-Penser fu sans doutance[21] Apelée la darreniere. Ces cinq floiches d'une maniere Furent, et moult bien resemblables; Moult par lor estoit convenables Li uns des arcs qui fu hideus, Et plains de neus, et eschardeus; Il devoit bien tiex floiches traire, Car el erent force et contraire As autres cinq floiches sans doute. Mès ne diré pas ore toute Lor forces, ne lor poestés. Bien vous sera la vérités Contée, et la sénéfiance Nel' metré mie en obliance; Ains vous dirai que tout ce monte, Ainçois que je fine mon conte. Or revendrai à ma parole: Des nobles gens de la karole M'estuet dire les contenances, Et les façons et les semblances. Li Diex d'Amors se fu bien pris A une dame de haut pris, Et delez lui iert ajoustés: Icele dame ot non Biautés. [p.65] Leur fût était comme leur fer 983 Aussi noir que diable d'enfer. C'était d'abord Orgueil. Vilenie Venait après, de félonie Tout empreint, tout envenimé. Ce trait vaut le premier nommé, Et le premier vaut le deuxième. Ensuite Honte le troisième, Le quatrième, Désespoir; Enfin, le dernier, à le voir, Nouveau-Penser me parût être[21]. A peine peut-on reconnaître Ces traits, tant ils sont ressemblants. C'était bien les dignes pendants De l'arc à figure hideuse, Informe et toute raboteuse, Qui me sembla fait tout exprès Pour lancer de si vilains traits, Car ils avaient force contraire Aux cinq que je viens de pourtraire. Céans vous ne pouvez savoir Toute leur force et leur pouvoir; Mais la vérité toute entière Ne mettrez en doutance guère Lorsque ce conte vous lirez; Avant la fin vous le saurez. Or revenons à ma parole. Des nobles gens de la karole Je vais vous dépeindre les jeux, Le maintien, les airs gracieux. Près de dame de grand' noblesse, Galant, le dieu d'Amours s'empresse. Elle était debout à côté De lui; c'était Dame Beauté [p.66] Ainsinc cum une des cinq fleches, 1021 En li ot maintes bonnes teches[22]: El ne fu oscure, ne brune, Ains fu clere comme la lune, Envers qui les autres estoiles Resemblent petites chandoiles. Tendre ot la char comme rousée, Simple fu cum une espousée, Et blanche comme flor de lis; Si ot le vis cler et alis, Et fu greslete et alignie, Ne fu fardée ne guignie: Car el n'avoit mie mestier De soi tifer ne d'afetier. Les cheveus ot blons et si lons Qu'il li batoient as talons; Nez ot bien fait, et yelx et bouche. Moult grant douçor au cuer me touche, Si m'aïst Diex, quant il me membre De la façon de chascun membre, Qu'il n'ot si bele fame où monde. Briément el fu jonete et blonde, Sade, plaisant, aperte et cointe, Grassete et gresle, gente et jointe. [p.67] Comme la flèche merveilleuse 1017 De vertus riche et généreuse, Obscure ni brune. Tel luit L'astre radieux de la nuit, Près de qui les autres étoiles Ne sont que petites chandoiles. Elle était blanche comme un lys, Le teint, le front clairs et polis, La chair tendre comme rosée Et simple comme une épousée: Taille grêle, ensemble charmant, Sans fard et sans déguisement, Car elle n'avait, je vous jure, Besoin d'atours ni de parure. Ses blonds cheveux étaient si longs Qu'ils venaient battre ses talons, Bien faits son nez, ses yeux, sa bouche. Moult grand' douceur au coeur me touche (M'assiste Dieu!) quand je revois Tous ses charmes comme autrefois! N'était si belle femme au monde! Bref, elle était jeunette et blonde, Au regard doux, sade et plaisant, Au corps rondelet, svelte et gent. [p.68] VII Ci parle l'Amant de Richesse, 1045 Qui moult estoit de grant noblesse; Mais de si grant boban estoit, Que nul povre home n'adaignoit, Ainz le boutoit tousjors arriere: Si l'en doit-l'en avoir mains chiere. Près de Biauté se tint Richece, Une dame de grant hautece, De grant pris et de grant affaire. Qui à li ne as siens meffaire Osast riens par fais, ou par dis, Il fust moult fiers et moult hardis; Qu'ele puet moult nuire et aidier. Ce n'est mie ne d'ui ne d'ier Que riches gens ont grant poissance De faire ou aïde, ou grévance. Tuit li greignor et li menor Portoient à Richece honor: Tuit baoient à li servir, Por l'amor de li deservir; Chascuns sa dame la clamoit, Car tous li mondes la cremoit; Tous li mons iert en son dangier. En sa cort ot maint losengier, Maint traïtor, maint envieus: Ce sunt cil qui sunt curieus De desprisier et de blasmer Tous ceus qui font miex à amer. Par devant por eus losengier, Loent les gens li losengier; [p.69] VII Ci parle l'Amant de Richesse 1041 Qui dame était de grand' noblesse Mais de si grand orgueil était Que nul pauvre homme n'accueillait, Mais le boutait toujours arrière; Aussi doit-on l'avoir moins chère. Trônait Richesse près Beauté. Dame c'était de grand' fierté, De grand prix et de grande affaire. Bien hardi qui osât méfaire A elle ou aux siens. Elle peut Aider, nuire quand elle veut. Au riche la toute-puissance! Les biens et les maux il dispense A son gré; ce n'est pas d'hier. Grands et petits, l'humble et le fier Font honneur à dame Richesse, Chacun à la servir s'empresse, Afin d'obtenir ses faveurs; Chacun veut porter ses couleurs, Chacun reconnaît sa puissance Par crainte et non par préférence. Sa cour n'est qu'envieux, flatteurs Et traîtres, et ces vils menteurs S'attaquent surtout avec rage Au plus aimable et au plus sage; Devant c'est l'adulation La plus vile; avec onction Tout le monde en parole ils louent; Mais leurs louanges les gens rouent [p.70] Tout le monde par parole oignent, 1075 Mès lor losenges les gens poignent[23] Par derriere dusques as os[24], Qu'il abaissent des bons les los, Et desloent les aloés, Et si loent les desloés. Maint prodommes ont encusés, Et de lor honnor reculés Li losengier par lor losenges; Car il font ceus des cors estranges Qui déussent estre privés: Mal puissent-il estre arivés Icil losengier plain d'envie! Car nus prodons n'aime lor vie. Richece ot une porpre robe, Ice ne tenés mie à lobe, Que je vous di bien et afiche Qu'il n'ot si bele, ne si riche Où monde, ne si envoisie. La porpre fu toute orfroisie. Si ot portraites à orfrois Estoires de dus et de rois[25]. Si estoit au col bien orlée D'une bende d'or néélée Moult richement, sachiés sans faille. Si i avoit tretout à taille De riches pierres grant plenté Qui moult rendoient grant clarté. Richece ot ung moult riche ceint[26] Par desus cele porpre ceint; La boucle d'une pierre fu Qui ot grant force et grant vertu: Car cis qui sor soi la portoit, Nes uns venins ne redotoit; [p.71] Par derrière jusques aux os[24]; 1071 Ils abaissent des bons les los, Souillent partout la prudhommie, Par contre exaltent l'infamie. Par eux le bon est accusé Et voit son honneur exposé A l'hypocrite calomnie; Tels on voit par leur perfidie Maints preux souvent des cours chassés. Qu'à leur tour soient de Dieu laissés Tous ces vils flatteurs pleins d'envie; Nul prud'homme n'aime leur vie. Robe pourpre Richesse avait, Et si nul pour faux le tenait, Je ne crains pas qu'il me confonde, Si belle robe n'est au monde, Si riche ni si gente encor; Car en ses lés la pourpre d'or Retraçait à notre mémoire De ducs et de rois mainte histoire[25]. Bien en était le col ourlé D'une bande d'or niellé, Moult richement, je ne vous raille, Puis y brillaient, de riche taille, Pierres fines en quantité Qui moult rendaient grande clarté. Richesse avait riche ceinture[26] Par dessus sa pourpre vêture; La boucle d'une pierre était Qui grand pouvoir et force avait; Car celui qui cette ceinture Porte, tous les venins conjure; [p.72] Nus nel' pooit envenimer, 1109 Moult faisoit la pierre à aimer. Elle vausist à ung prodomme Miex que trestous li ors de Romme. D'une pierre fu li mordens, Qui garissoit du mal des dens; Et si avoit ung tel éur, Que cis pooit estre asséur Tretous les jors de sa véue, Qui à géun l'avoit véue. Li clou furent d'or esmeré, Qui erent el tissu doré; Si estoient gros et pesant, En chascun ot bien ung besant. Richece ot sus ses treces sores Ung cercle d'or; onques encores Ne fu si biaus véus, ce cuit, Car il fu tout d'or fin recuit; Mès cis seroit bons devisierres Qui vous sauroit toutes les pierres, Qui i estoient, devisier, Car l'en ne porroit pas prisier L'avoir que les pierres valoient, Qui en l'or assises estoient. Rubis i ot, saphirs, jagonces, Esmeraudes plus de dix onces. Mais devant ot par grant mestrise, Une escharboucle où cercle assise, Et la pierre si clere estoit, Que maintenant qu'il anuitoit, L'en s'en véist bien au besoing Conduire d'une liue loing. Tel clarté de la pierre yssoit, Que Richece en resplendissoit [p.73] Nul ne le peut envenimer: 1103 C'est la pierre qui fait aimer; Elle vaudrait à un prudhomme Mieux que tretous les ors de Rome. D'une pierre étaient les mordants Qui guérissait du mal de dents, Et tel à jeun qui l'aurait vue, De conserver toujours la vue Serait sûr, j'en suis convaincu, Tant est puissante sa vertu. Les clous gros et pesants, je pense, Au moins comme un besant de France, Étaient de fin or épuré Et semaient le tissu doré. Pour maintenir sa blonde tresse Un cercle d'or avait Richesse; Oncques nul de plus beau ne vit, Car il était tout d'or recuit. Ce serait un conteur habile Celui dont la plume subtile Toutes les pierres dépeindrait; Car nul estimer ne saurait La valeur de ces pierreries Dans l'or habilement serties. Dix onces de grenat je vis, Saphyrs, émeraudes, rubis, Mais par dessus tout dominante, Une escarboude étincelante, Sur le cercle assise, jetait Au loin un si puissant reflet Qu'en cette nuit portait la vue Une lieue au moins d'étendue; Et lueur telle en jaillissait Que Richesse en resplendissait [p.74] Durement le vis et la face, 1143 Et entor li toute la place. Richece tint parmi la main Ung valet de grant biauté plain, Qui fu ses amis veritiez. C'est uns hons qui en biaus ostiez Maintenir moult se délitoit. Cis se chauçoit bien et vestoit, Si avoit les chevaus de pris; Cis cuidast bien estre repris Ou de murtre, ou de larrecin, S'en s'estable éust ung roucin. Por ce amoit-il moult l'acointance De Richece et la bien-voillance, Qu'il avoit tous jors en porpens De demener les grans despens, Et el les pooit bien soffrir, Et tous ses despens maintenir; El li donnoit autant deniers Cum s'el les puisast en greniers. Après refu Largece assise, Qui fu bien duite et bien aprise De faire honor, et de despendre: El fu du linage Alexandre; Si n'avoit-el joie de rien Cum quant el pooit dire, tien. Néis Avarice la chétive N'ert pas si à prendre ententive Cum Largece ere de donner; Et Diex li fesoit foisonner Ses biens si qu'ele ne savoit Tant donner, cum el plus avoit. Moult a Largece pris et los; Ele a les sages et les fos [p.75] Toute entière, son corps, sa face, 1137 Voire alentour toute la place. Richesse tenait par la main Un varlet de grand' beauté plein Et son ami sans aucun doute. Par dessus tout cet homme goûte Grands hôtels, splendides châteaux, Chaussures, vêtements royaux, Chevaux de prix, vaste écurie. Il eût craint d'être, je parie, Repris de meurtre ou de larcin, S'il eût en l'étable un roussin. Aussi cherchait-il l'accointance De Richesse et la bienviellance; Car il ne songeait en tous temps Qu'à démener les grands dépens, Et bien pouvait-il, sans doutance, Soutenir sa magnificence, Car elle lui versait deniers Comme puisant à pleins greniers. Ensuite assise, était Largesse, Dame généreuse et maîtresse Passée en prodigalité. Nul ne savait, en vérité, Mieux faire honneur et l'or épandre; Elle était du sang d'Alexandre, Et plaisir ne prenait de rien Comme de pouvoir dire: Tien. Non, Avarice là chétive N'est pas à garder attentive Comme Largesse est à donner, Et Dieu lui fait tant foisonner Ses biens que toujours l'abondance Surpasse sa magnificence. [p.76] Outréement à son bandon, 1177 Car ele savoit fere biau don; S'ainsinc fust qu'aucuns la haïst, Si cuit-ge que de ceus féist Ses amis par son biau servise; Et por ce ot-ele à devise L'amor des povres et des riches. Moult est fos haus homs qui est chiches! Haus homs ne puet avoir nul vice, Qui tant li griet cum avarice: Car hons avers ne puet conquerre Ne seignorie, ne grant terre; Car il n'a pas d'amis plenté, Dont il face sa volenté. Mès qui amis vodra avoir, Si n'ait mie chier son avoir, Ains par biaus dons amis acquiere: Car tout en autretel maniere Cum la pierre de l'aïment Trait à soi le fer soutilment, Ainsinc atrait les cuers des gens Li ors qu'en donne et li argens. Largece ot robe toute fresche D'une porpre sarrazinesche; S'ot le vis bel et bien formé; Mès el ot son col deffermé, Qu'el avoit iluec en présent A une dame fet présent, N'avoit gueres, de son fermal, Et ce ne li séoit pas mal, Que sa cheveçaille iert overte, Et sa gorge si descoverte, [p.77] Largesse aussi recherchent tous, 1171 Elle a les sages et les fous, Tous sans réserve à son service; Car toujours l'or de sa main glisse, Et si quelqu'un la haïssait, Bien vite un ami s'en ferait Par sa généreuse franchise; Aussi tient-elle en toute guise Du pauvre et du riche l'amour. Fol le Grand au coeur chiche et sourd! Un Grand ne peut avoir nul vice Qui l'abaisse autant qu'avarice: Avare ne peut obtenir Honneurs ni grands fiefs conquérir, Car d'amis certes il n'a guère Qui veuillent sa volonté faire. Tel qui veut des amis avoir, Qu'il n'ait pas trop cher son avoir, Mais par beaux dons qu'il les acquière. C'est ainsi de même manière Que l'on voit la pierre d'aimant Tirer le fer subtilement; Ainsi le coeur des gens attire L'argent qu'on donne tire à tire. Largesse avait frais vêtement De riche pourpre d'Orient, Les traits beaux et pleins d'élégance, Le col ouvert par négligence, Car elle avait tout justement A certaine dame en présent Son fermail octroyé naguère. J'aimais assez cette manière De laisser sa coiffe s'ouvrir Et sa gorge se découvrir; [p.78] Que parmi outre la chemise 1209 Li blanchoioit sa char alise. Largece la vaillant, la sage, Tint ung chevalier du linage Au bon roy Artus de Bretaigne[27]: Ce fut cil qui porta l'enseigne De Valor et le gonfanon. Encor est-il de tel renom, Que l'en conte de li les contes Et devant rois, et devant contes. Cil chevalier novelement Fu venus d'ung tornoiement, Où il ot faite por s'amie Mainte jouste et mainte envaïe, Et percié maint escu bouclé, Maint hiaume i avoit desserclé, Et maint chevalier abatu, Et pris par force et par vertu. Après tous ceus se tint Franchise, Qui ne fu ne brune ne bise, Ains ere blanche comme nois, Et si n'ot pas nés d'Orlenois[28], Ainçois l'avoit lonc et traitis, Iex vairs rians, sorcis votis: S'ot les chevous et blons, et lons, Et fu simple comme uns coulons. Le cuer ot dous et débonnaire: Ele n'osast dire ne faire A nuli riens qu'el ne déust; Et s'ele ung homme cognéust Qui fust destrois por s'amitié, Tantost éust de li pitié, [p.79] Car dessous sa chemise fine 1205 Blanchoyait sa belle poitrine. Tenait Largesse au coeur vaillant Un beau chevalier descendant Du bon roi Artus de Bretaigne,[27] Celui-là qui tenait l'enseigne De Valeur et le gonfanon. Encor est-il de tel renom Que l'on conte de lui les contes, Et devant rois et devant comtes. Ce chevalier nouvellement Était venu d'un tournoiement, Où fait avait pour sa maîtresse Mainte joûte et mainte prouesse Et percé maint écu bouclé, Et de sa lance décerclé Maint haume et puis mainte visière, Maint chevalier dans la poussière Avait de son bras abattu Et pris par force et par vertu. Ensuite se tenait Franchise Qui n'était ni brune ni bise, Au teint plus que la neige blanc, Et n'avait pas nez d'Orléan[28], Mais long et bien fait au contraire, Sourcils-arqués, prunelle claire, Longs cheveux blonds ceints d'un bandeau, Et l'air simple d'un colombeau: Le coeur si doux et débonnaire Que jamais il n'eût osé faire Aux autres que ce qu'il devait; Car si nul homme elle savait Qui fût pour l'amour d'elle en peine, Point ne lui serait inhumaine; [p.80] Qu'ele ot le cuer si pitéable, 1241 Et si dous et si amiable, Que se nus por li mal traisist, S'el ne li aidast, el crainsist Qu'el féist trop grant vilonnie. Vestue ot une sorquanie, Qui ne fu mie de borras: N'ot si bele jusqu'à Arras; Car el fu si coillie et jointe, Qu'il n'i ot une seule pointe Qui à son droit ne fust assise. Moult fu bien vestue Franchise; Car nule robe n'est si bele Que sorquanie à damoisele. Fame est plus cointe et plus mignote En sorquanie que en cote: La sorquanie qui fu blanche Senefioit que douce et franche Estoit cele qui la vestoit. Uns bachelers jones s'estoit Pris à Franchise lez à lez; Ne soi comment ert apelé, Mès biaus estoit, se il fust ores Fiex au seignor de Gundesores[29]. VIII Ci parle l'Aucteur de Courtoisie[30] Qui est courtoise et de tous prisie, Et par tout fet moult à loer: Chascun doit Courtoisie amer. Après se tenoit Cortoisie, Qui moult estoit de tous prisie, [p.81] Bien plus, son coeur compatissant 1239 Et si aimable, lui voyant L'âme trop durement atteinte, A son aide viendrait, de crainte De causer quelque grand malheur. D'un drap fin de grande valeur La vêtait capote plus belle Que jamais n'en porta pucelle D'ici Arras. Si fraîche était Et si bien faite, qu'on n'aurait Repris la plus petite pointe. Femme est plus gentille et mieux jointe Ainsi qu'en cote simplement. Charmant était ce vêtement, Car nulle robe n'est si belle Qu'une capote à damoiselle. Cette capote de drap blanc Indiquait qu'un coeur doux et franc Battait en sa belle poitrine. Un jouvenceau de bonne mine Près de Franchise se tenait; Je ne sais comme on le nommait, Mais il était beau, puis encore Fils du seigneur de Gundesore[29]. VIII L'Auteur parle de Courtoisie Moult courtoise et de tous bénie, Ne cherchant qu'à faire plaisir; Aussi chacun la doit chérir. Après se tenait Courtoisie Qui moult était de tous chérie. [p.82] Si n'ere orguilleuse ne fole. 1271 C'est cele qui à la karole La soe merci m'apela Ains que nule, quant je vins là, El ne fu ne nice, n'umbrage, Mès sages auques sans outrage, De biaus respons et de biaus dis, Onc nus ne fu par li laidis, Ne ne porta nului rancune. El fu clere comme la lune Est avers les autres estoiles[31] Qui ne resemblent que chandoiles. Faitisse estoit et avenant, Je ne sai fame plus plaisant. Ele ere en toutes cors bien digne D'estre emperieris, ou roïne. A li se tint uns chevaliers Acointables et biaus parliers, Qui sot bien faire honor as gens, Li chevaliers fu biaus et gens, Et as armes bien acesmés Et de s'amie bien amés. La bele Oiseuse vint après, Qui se tint de moi assés près. De cele vous ai dit sans faille Toute la façon et la taille; Jà plus ne vous en iert conté, Car c'est cele qui la bonté Me fist si grant qu'ele m'ovri Le guichet del vergier flori. [p.83] Son coeur ne connait pas l'orgueil. 1269 C'est elle qui me fit accueil Avant tout autre à la karole Et vint m'adresser la parole. Son air ouvert et souriant, Son abord simple et engageant, Son esprit vif, ses réparties Toujours fines et bien senties Dénotaient toute sa bonté. Comme la lune sa beauté Brillait, près de qui les étoiles[31] Ne sont que petites chandoiles. Je ne sais rien d'aussi plaisant Que cet être aimable et charmant; Dans les cours on verrait à peine Plus digne impératrice ou reine. Près d'elle un noble chevalier Aimable et galant cavalier, De bonne et docte compagnie, Semblait bien aimé de sa mie; Car il était beau, fier et gent Dessous ses armes et vaillant. Après venait la belle Oyseuse Que je choisis pour ma danseuse. Je vous ai tout au long conté Tous ses atours et sa beauté; Je n'ai plus rien à vous en dire. Souvenez-vous qu'à mon martyre C'est sa bonne âme qui mit fin A la porte du beau jardin. [p.84] IX Ici parole de Jonesce 1301 Qui tant est sote et jengleresce. Après se tint mien esciant, Jonesce au vis cler et luisant, Qui n'avoit encores passés Si cum je cuit, douze ans d'assés. Nicete fu, si ne pensoit Nul mal, ne nul engin qui soit; Mès moult iert envoisie et gaie, Car jone chose ne s'esmaie Fors de joer, bien le savés. Ses amis iert de li privés En tel guise, qu'il la besoit Toutes les fois que li plesoit, Voians tous ceus de la karole: Car qui d'aus deus tenist parole, Il n'en fussent jà vergondeus, Ains les véissiés entre aus deus Baisier comme deus columbiaus. Le valés fu jones et biaus, Si estoit bien d'autel aage Cum s'amie, et d'autel corage. Ainsi karoloient ilecques Ceste gens, et autres avecques, Qui estoient de lor mesnies, Franches gens et bien enseignies, Et gens de bel afetement Estoient tuit communément. [p.85] IX Enfin Jeunesse la dernière 1299 Si naïve et sotte et légère. Ensuite, comme il m'en souvient, La mignonne Jeunesse vient. Ses douze premières années A peine étaient-elles sonnées; Ce n'était encor qu'un enfant Au visage clair et luisant. La pauvrette dans sa simplesse Ne pensait à mal ni finesse, Mais à rire, à se divertir, A jouer; c'est le seul plaisir, Comme vous savez, de l'enfance. Comme elle sans expérience Son petit ami la baisait Toutes les fois qu'il lui plaisait, Devant tous ceux de la karole. Car aussi bien, quelque parole Que l'on dît d'eux, sans s'émouvoir, Vous eussiez pu toujours les voir Se baiser comme tourterelles. C'était bien les mêmes cervelles Et la même naïveté, Et même âge, et même beauté. Ainsi cette gente assemblée Dansait la karole, mêlée A une foule de danseurs Comme eux beaux et brillants seigneurs Et dames de grandes manières Aussi belles que les premières. [p.86] X Comment le Dieu d'Amors suivant, 1329 Va au Jardin en espiant L'Amant, tant qu'il soit bien à point Que de ses cinq flesches soit point. Quant j'oi véues les semblances De ceus qui menoient les dances, J'oi lors talent que le vergier Alasse véoir et cerchier, Et remirer ces biaus moriers, Ces pins, ces codres, ces loriers. Les kàroles jà remanoient, Car tuit li plusors s'en aloient O lor amies umbroier Sous ces arbres por dosnoier. Diex, cum menoient bonne vie! Fox est qui n'a de tel envie; Qui autel vie avoir porroit, De mieudre bien se sofferroit, Qu'il n'est nul greignor paradis Qu'avoir amie à son devis. D'ilecques me parti atant, Si m'en alai seus esbatant Par le vergier de çà en là, Et li Diex d'Amors apela Tretout maintenant Dous-Regart: N'a or plus cure qu'il li gart Son arc: donques sans plus atendre L'arc li a commandé à tendre, Et cis gaires n'i atendi, Tout maintenant l'arc li tendi, [p.87] X Ici vous allez voir comment 1329 Va le Dieu d'Amours épiant L'Amant, tant que l'instant saisisse Et de ses flèches le férisse. Quand les danseurs j'eus admiré Et leurs semblances à mon gré, Je pus de ce verger splendide Visiter les beautés sans guide, Et rêver sous ces beaux mûriers, Ces pins, coudriers et lauriers. Du reste, désertant la danse, Chacun de chercher le silence Et l'ombre fraîche deux à deux Dans les sentiers délicieux. Dieu! qu'ils menaient joyeuse vie! Fol de leur sort qui n'eût envie! Qui telle vie avoir pourrait D'autre bien moult se passerait; Car posséder femme qu'on aime Mieux vaut que le paradis même. Lors donc, la karole quittant, Je partis tout seul m'ébattant Au hasard sur l'herbe nouvelle. Soudain le Dieu d'Amours appelle Tous bas Doux-Regard son ami, Car il n'a plus besoin de lui, Mais de son arc; sans plus attendre Il lui commande de le tendre. Doux-Regard céans obéit, Tend l'arc, en même temps choisit [p.88] Si li bailla et cinq sajetes 1359 Fors et poissans, d'aler loing prestes. Li Diex d'Amors tantost de loing Me prist à suivir, l'arc où poing. Or me gart Diex de mortel plaie[32]! Se il fait tant que à moi traie, Il me grevera moult forment. Je qui de ce ne soi noient, Vois par le vergier à délivre, Et cil pensa bien de moi sivre; Mès en nul leu ne m'arresté, Devant que j'oi par tout esté. Li vergiers par compasséure Si fu de droite quarréure, S'ot de lonc autant cum de large; Nus arbres qui soit qui fruit charge, Se n'est aucuns arbres hideus, Dont il n'i ait ou ung, ou deus Où vergier, ou plus, s'il avient. Pomiers i ot, bien m'en sovient, Qui chargoient pomes grenades, C'est uns fruis moult bons à malades; De noiers i ot grant foison, Qui chargoient en la saison Itel fruit cum sunt nois mugades, Qui ne sunt ameres, ne fades; Alemandiers y ot planté, Et si ot où vergier planté Maint figuier, et maint biau datier; Si trovast qu'en éust mestier, Où vergier mainte bone espice, Cloz de girofle et requelice, Graine de paradis novele, Citoal, anis, et canele[33], [p.89] Cinq des flèches et lui présente 1359 La plus rapide et plus puissante. Le Dieu d'Amours tantôt de loin Me prend à suivre l'arc au poing. Mon Dieu! de blessure mortelle[32] Garde-moi; sa flèche cruelle Me frapperait trop durement! Moi, sans rien voir, innocemment, Tandis qu'il me suit et me vise, Cà et là je vais à ma guise Sans m'arrêter et sans m'asseoir; Je veux partout aller, tout voir. Ce verger couvrait une espace Carré dont chaque immense face Formait des angles réguliers. Il n'était point d'arbres fruitiers, Fors les malfaisantes espèces, Dont il n'y eût une ou deux pièces Au verger, ou plus, s'il advient. C'était pommiers, il m'en souvient. Qui tous portaient pommes grenades, Fruit excellent pour les malades, Et puis noyers à grand' foison Qui fruits portaient en la saison Semblables à des noix muscades Qui ne sont amères ni fades, Entremêlés de beaux dattiers Et de figuiers et d'amandiers; Voire encor mainte bonne épice, Clou de girofle et doux réglisse Pourrait-on, cherchant avec soin, Trouver, s'il en était besoin, Graine de paradis nouvelle, Citoal, anis ou cannelle[33] [p.90] Et mainte espice délitable, 1393 Que bon mengier fait après table.[34] Où vergier ot arbres domesches, Qui chargoient et coins et pesches, Chataignes, nois, pommes et poires, Nefles, prunes blanches et noires, Cerises fresches merveilletes, Cormes, alies et noisetes; De haus loriers et de haus pins Refu tous puéplés li jardins, Et d'oliviers et de ciprés, Dont il n'a gaires ici prés: Ormes y ot branchus et gros, Et avec ce charmes et fos, Codres droites, trembles et chesnes, Erables haus, sapins et fresnes. Que vous iroie-je notant? De divers arbres i ot tant, Que moult en seroie encombrés, Ains que les éusse nombrés; Sachiés por voir, li arbres furent Si loing à loing cum estre durent. Li ung fu loing de l'autre assis Plus de cinq toises, ou de sis: Mès li rain furent lonc et haut, Et por le leu garder de chaut, Furent si espés par deseure, Que li solaus en nesune eure Ne pooit à terre descendre, Ne faire mal à l'erbe tendre. Où vergier ot daims et chevrions, Et moult grant plenté d'escoirions, Qui par ces arbres gravissoient; Connins i avoit qui issoient [p.91] Et mainte épice complément 1393 Choisi du repas d'un gourmand[34]. Puis en ce verger magnifique Croît aussi le fruit domestique, Pêches et coins et cerisiers, Cormes, alises, noisetiers, Chataignes, noix, pommes et poires, Nèfles, prunes blanches et noires. De tous côtés dans ce jardin Surgit le laurier, le haut pin, Des gros ormes l'épais branchage, Hêtres, charmes au clair feuillage, Et l'olivier et le cyprès Comme on n'en voit guère ici-près, Coudriers droits, trembles et chênes, Érables hauts, sapins et frênes. Que vous irai-je encor notant? D'arbres divers y avait tant, Qu'avant d'en avoir dit le nombre, J'ai peur que ce détail encombre. Sachez aussi qu'avec grand art On avait, et non par hasard, Entre eux ménagé la distance De cinq à six toises, je pense. Mais de leurs verts rameaux l'ampleur, Bravant du soleil la chaleur, L'empêchait au sol de descendre Dessécher l'herbe fine et tendre, Sans que jamais pût son ardeur Percer leur dôme protecteur. Partout daims et chevreuils timides Bondissaient, écureuils rapides Escaladaient le tronc des pins, Et tout le jour mille lapins [p.92] Toute jor hors de lor tesnieres, 1427 Et en plus de trente manieres Aloient entr'eus tornoiant Sor l'erbe fresche verdoiant. Il ot par leus cleres fontaines, Sans barbelotes et sans raines, Cui li arbres fesoient umbre; Mès n'en sai pas dire le numbre. Par petis tuiaus que Déduis Y ot fet fere, et par conduis S'en aloit l'iaue aval, fesant Une noise douce et plesant. Entor les ruissiaus et les rives Des fontaines cleres et vives, Poignoit l'erbe freschete et drue; Ausinc y poïst-l'en sa drue Couchier comme sor une coite, Car la terre estoit douce et moite Por la fontaine, et i venoit Tant d'erbe cum il convenoit. Mès moult embelissoit l'afaire Li leus qui ere de tel aire[35], Qu'il i avoit tous jours plenté De flors et yver et esté. Violete y avoit trop bele, Et parvenche fresche et novele; Flors y ot blanches et vermeilles, De jaunes en i ot merveilles. Trop par estoit la terre cointe, Qu'ele ere piolée et pointe De flors de diverses colors, Dont moult sunt bonnes les odors. Ne vous tenrai jà longue fable Du leu plesant et délitable; [p.93] Saillissaient hors de leur tanières, 1427 Et de plus de trente manières Se poursuivaient en tournoyant Parmi le gazon verdoyant. De tous côtés claires fontaines, Sans crapauds ni bêtes vilaines, Coulaient sous le feuillage ombreux. Ces ruisseaux étaient si nombreux Que Déduit fit faire une foule De petits tuyaux où s'écoule Par maints canaux l'onde faisant Un murmure doux et plaisant. Entour ces ruisseaux et les rives Des fontaines claires et vives Frais et dru poussait le gazon. Aussi coucher y pourrait-on Sa mie ainsi que sur la coite, Car la terre était douce et moite Par la fontaine, et il venait Tant d'herbe comme il convenait. Mais moult embellissait l'affaire Surtout le beau site dont l'aire[35] Donnait le jour à quantité De fleurs et l'hiver et l'été. Violette y avait trop belle Et pervenche fraîche et nouvelle, Et fleurs vermeilles et fleurs d'or Et d'azur à merveille encor; La terre était toute émaillée, Toute peinte et bariolée De fleurs de diverses couleurs Dont moult sont bonnes les odeurs. Je ne vous tiendrai longue fable De ce lieu plaisant, délectable; [p.94] Orendroit m'en convenra taire, 1461 Que ge ne porroie retraire Du vergier toute la biauté, Ne la grant délitableté. Tant fui à destre et à senestre, Que j'oi tout l'afere et tout l'estre Du vergier cerchié et véu, Et li Diex d'Amors m'a séu Endementiers en agaitant, Cum li venieres qui atant Que la beste en bel leu se mete Por lessier aler la sajete. En ung trop biau leu arrivé, Au darrenier où je trouvé Une fontaine sous ung pin; Mais puis Karles le fils Pepin, Ne fu ausinc biau pin véus, Et si estoit si haut créus, Qu'où vergier n'ot nul si bel arbre. Dedens une pierre de marbre Ot Nature par grant mestrise Sous le pin la fontaine assise: Si ot dedens la pierre escrites Où bort amont letres petites Qui disoient: ici desus Se mori li biaus Narcisus. [p.95] Car du verger la grand' beauté, 1461 Les charmes, la fertilité Ne se pourrait recenser guère; Dès à présent je veux m'en taire. Pour tout voir et tout admirer, Je voulus partout pénétrer, De ci, de là, de gauche à droite. Le Dieu d'Amours qui me convoite Pas à pas me suit cependant, Comme le chasseur qui attend Que la bête en beau lieu se mette Pour laisser aller la sagette. En un lieu charmant j'arrivai A la fin, et là je trouvai Une fontaine pittoresque A l'ombre d'un pin gigantesque. Depuis Karles, fils de Pepin, Jamais on ne vit si beau pin; Au verger n'était si bel arbre. Là, dans un blanc bassin de marbre Par Nature avec art creusé, Le flot clair était déversé. Sur la pierre, je vis écrites, Au bord amont, lettres petites Qui disaient: Ici, sur ce bord, Jadis le beau Narcisse est mort. [p.96] XI Ci dit l'Aucteur de Narcisus, 1487 Qui fu sorpris et décéus Pour son ombre qu'il aama Dedens l'eve où il se mira En ycele bele fontaine. Cele amour li fu trop grevaine, Qu'il en morut à la parfin A la fontaine sous le pin. Narcisus fu uns damoisiaus Que Amors tint en ses roisiaus, Et tant le sot Amors destraindre, Et tant le fist plorer et plaindre, Que li estuet à rendre l'âme: Car Equo, une haute dame, L'avoit amé plus que riens née. El fu par lui si mal menée Qu'ele li dist qu'il li donroit S'amor, ou ele se morroit. Mès cis fu por sa grant biauté Plains de desdaing et de fierté, Si ne la li volt otroier, Ne por chuer, ne por proier. Quant ele s'oï escondire, Si en ot tel duel et tel ire, Et le tint en si grant despit, Que morte en fu sans lonc respit; Mès ainçois qu'ele se morist, Ele pria Diex et requist Que Narcisus au cuer ferasche, Qu'ele ot trouvé d'amors si flasche, [p.97] XI L'Auteur ici Narcisse conte 1487 Qui grand' surprise et grand mécompte Eut par son ombre qu'il aima Dedans l'onde où il se mira, En la séduisante fontaine. Cette amour lui fut si malsaine Qu'il en rendit l'âme à la fin, A la fontaine, sous le pin. Narcisse qu'Amour sut étreindre, Et tant fit pleurer et se plaindre Quand il le tint en son réseau, Était un jeune damoiseau. Tant il souffrit qu'en rendit l'âme: Car Echo, une haute dame, Plus que rien au monde l'aimait, Et lui si fort la malmenait, Qu'elle dit: «je serai sa mie Ou je m'arracherai la vie.» Mais il fut pour sa grand' beauté Plein de dédain et de fierté, Repoussa toujours sa tendresse Et sa prière, et sa caresse. Devant ce méprisant accueil Elle en ressentit un tel deuil, Tel désespoir, telle colère, Qu'elle en expira de misère. Mais au moment qu'elle expira, Dieu vengeur elle supplia Que ce Narcisse impitoyable, Que cet amant si méprisable [p.98] Fust asproiés encore ung jor, 1517 Et eschaufés d'autel amor Dont il ne péust joie atendre; Si porroit savoir et entendre Quel duel ont li loial amant Que l'en refuse si vilment. Cele proiere fu resnable, Et por ce la fist Diex estable, Que Narcisus, par aventure, A la fontaine clere et pure Se vint sous le pin umbroier, Ung jour qu'il venoit d'archoier, Et avoit soffert grant travail De corre et amont et aval, Tant qu'il ot soif por l'aspreté Du chault, et por la lasseté Qui li ot tolue l'alaine. Et quant il vint à la fontaine Que li pins de ses rains covroit, Il se pensa que il bevroit: Sus la fontaine, tout adens Se mist lors por boivre dedans. XII Comment Narcisus se mira A la fontaine, et souspira Par amour, tant qu'il fist partir S'âme du corps, sans départir. Si vit en l'iaue clere et nete Son vis, son nés et sa bouchete, Et cis maintenant s'esbahi; Car ses umbres l'ot si trahi, [p.99] Torturé fut encore un jour 1517 Et consumé du même amour, C'est-à-dire sans espérance, Pour qu'il eût enfin conscience Du deuil qu'a le loyal amant Qu'on rejette si vilement. A sa prière raisonnable, Dieu sut se montrer favorable Et voulut que Narcisse un jour S'en vint justement, de retour De la chasse, vers cette source, Fatigué d'une longue course, Chercher l'ombre sous le grand pin. Par monts, par vaux, dès le matin, Il courait le bois et la plaine; Exténué, tout hors d'haleine, Altéré par l'âpre chaleur, Il vit sous l'arbre protecteur La source vive et transparente. Pour étancher sa soif ardente Et tremper ses lèvres dans l'eau, Il se pencha sur le ruisseau. XII Comment Narcisse, qui se mire A la fontaine, tant soupire Par amour, qu'il se fait partir L'âme du corps sans départir. Quant il vit dans l'eau claire et nette Son front, son nez, et sa bouchete, Il resta soudain ébahi, Car son ombre l'avait trahi [p.100] Que cuida véoir la figure 1547 D'ung enfant bel à desmesure. Lors se sot bien Amors vengier Du grant orguel et du dangier Que Narcisus li ot mené. Lors li fu bien guerredoné, Qu'il musa tant à la fontaine, Qu'il ama son umbre demaine, Si en fu mors à la parclose. Ce est la somme de la chose: Car quant il vit qu'il ne porroit Acomplir ce qu'il desirroit, Et qu'il i fu si pris par sort, Qu'il n'en pooit avoir confort En nule guise, n'en nul sens, Il perdi d'ire tout le sens, Et fu mors en poi de termine. Ainsinc si ot de la meschine Qu'il avoit d'amors escondite, Son guerredon et sa merite. Dames, cest exemple aprenés, Qui vers vos amis mesprenés; Car se vous les lessiés morir, Diex le vous sara bien merir. Quant li escris m'ot fait savoir Que ce estoit tretout por voir La fontaine au biau Narcisus, Je m'en trais lors ung poi en sus, Que dedens n'osai regarder, Ains commençai à coarder, Quant de Narcisus me sovint, Cui malement en mesavint; Mès ge me pensai qu'asséur, Sans paor de mavés éur, [p.101] En lui faisant voir la figure 1547 D'une enfant belle sans mesure. Pour punir Narcisse et le deuil Qu'il avait fait et son orgueil, Amour alors tint sa vengeance Et lui donna sa récompense. Au bord de l'eau Narcisse heureux Resta de son ombre amoureux, Et de sa mort ce fut la cause. Voici le détail de la chose: Car lorsqu'il vit qu'il ne pourrait Accomplir ce qu'il désirait, Lorsqu'il comprit à sa souffrance Qu'il n'aurait jamais jouissance En nul sens, en nulle façon, Il perdit d'ire la raison Et de mourir ne larda guère. Ainsi s'exauça la prière De cette amante dont un jour Il avait méprisé l'amour. Vous, envers vos amis cruelles, Dames, retenez ces modèles; Car si vous les laissiez mourir, Dieu saurait bien vous en punir. Quand je connus par cet indice Que la fontaine de Narcisse C'était, mon premier mouvement Fut de m'enfuir en ce moment Sans regarder l'onde trompeuse; Car alors l'aventure affreuse De Narcisse m'épouvantait Qui mort si malement était. Pourtant il me vint la pensée Que ma crainte était insensée, [p.102] A la fontaine aler pooie, 1581 Por folie m'en esmaioie. De la fontaine m'apressai, Quant ge fui près, si m'abessai Por véoir l'iaue qui coroit, Et la gravele qui paroit[36] Au fons plus clere qu'argens fins, De la fontaine c'est la fins. En tout le monde n'ot si bele, L'iaue est tousdis fresche et novele, Qui nuit et jor sourt à grans ondes Par deux doiz creuses et parfondes. Tout entour point l'erbe menue, Qui vient por l'iaue espesse et drue, Et en iver ne puet morir Ne que l'iaue ne puet tarir. Où fons de la fontaine aval, Avoit deux pierres de cristal Qu'à grande entente remirai, Et une chose vous dirai, Qu'à merveilles, ce cuit, tenrés Tout maintenant que vous l'orrés. Quant li solaus qui tout aguete, Ses rais en la fontaine giete, Et la clartés aval descent, Lors perent colors plus de cent Où cristal, qui por le soleil Devient ynde, jaune et vermeil: Si ot le cristal merveilleus Itel force que tous li leus, Arbres et flors et quanqu'aorne Li vergiers, i pert tout aorne, Et por faire la chose entendre, Un essample vous veil aprendre. [p.103] Que j'étais fou de m'effrayer 1581 Et pouvais bien en essayer. Alors donc, reprenant courage, Je me baissai sur le rivage, Afin de voir l'eau qui courait Et la gravele qui parait Le fond, plus qu'argent claire et fine; La fontaine là se termine. Au monde il n'est rien de si beau! Le flot toujours frais et nouveau Sourd nuit et jour à grandes ondes Par deux rigoles moult profondes. Jamais la source ne tarit; Le froid en hiver n'y sévit, Et tout autour l'herbe menue Par l'eau s'étale épaisse et drue. Au fond de la fontaine aval Brillent deux pierres de cristal Que longtemps étonné j'admire; Or une chose vais vous dire Que pour merveilleuse tiendrez Sans nul doute quand l'ouïrez. Lorsque le soleil, qui tout guette, Ses rais en la fontaine jette, Et qu'aval la clarté descend, On voit de couleurs plus de cent Nuancer le cristal limpide, Vermeil, azur, jaune splendide. Telle du cristal merveilleux Est la vertu, que tous les lieux, Arbres et fleurs qui embellissent Ce beau verger, s'y réfléchissent. Pour la chose mieux expliquer, Un exemple vais appliquer. [p.104] Ainsinc cum li miréors montre 1615 Les choses qui li sunt encontre, Et y voit-l'en sans coverture Et lor color, et lor figure; Tretout ausinc vous dis por voir, Que li cristal, sans décevoir, Tout l'estre du vergier accusent A ceus qui dedens l'iaue musent: Car tous jours quelque part qu'il soient, L'une moitié du vergier voient; Et s'il se tornent maintenant, Pueent véoir le remenant. Si n'i a si petite chose, Tant reposte, ne tant enclose, Dont démonstrance n'i soit faite, Cum s'ele iert es cristaus portraite. C'est li miréoirs périlleus, Où Narcisus li orguilleus Mira sa face et ses yex vers, Dont il jut puis mors tout envers. Qui en cel miréor se mire, Ne puet avoir garant de mire, Que tel chose à ses yex ne voie, Qui d'amer l'a tost mis en voie. Maint vaillant homme a mis à glaive Cis miréors, car li plus saive, Li plus preus, li miex afetié I sunt tost pris et aguetié. Ci sourt as gens novele rage, Ici se changent li corage; Ci n'a mestier, sens, ne mesure, Ci est d'amer volenté pure; Ci ne se set conseiller nus, Car Cupido li fils Venus, [p.105] De même qu'un miroir nous montre 1615 Tous les objets mis à l'encontre, Et reproduit exactement Forme, couleur, ajustement, Telle au cristal chaque facette Dans ses moindres détails reflète Tout le verger délicieux; Car sitôt que tombent les yeux Dessus, de quelque point qu'ils soient, Une moitié du verger voient, Et s'ils se tournent maintenant Ils aperçoivent le restant. Or n'est-il si petite chose, Si cachée et si bien enclose, Que ne nous montrent ces cristaux Comme pourtraites dans les eaux. C'est en cette onde périlleuse Que mira sa face orgueilleuse Le fier Narcisse et ses yeux vairs Dont il chut mort tout à l'envers. Malheur à celui qui se mire En ce miroir, car le délire D'amour s'empare de son coeur Et n'est remède à sa douleur. Que de vaillants ont eu la vie Par ce miroir fatal ravie! Le plus rusé, le plus prudent, Le plus sage est pris et se rend. Saisi d'une incroyable rage, L'esprit s'égare malgré l'âge; Rien n'y fait, ni sens, ni pudeur, Car c'est l'amour et sa fureur; Tous à lutter perdent leur peine, Car tout autour de la fontaine, [p.106] Sema ici d'Amors la graine 1649 Qui toute a çainte la fontaine; Et fist ses las environ tendre, Et ses engins i mist por prendre Damoiseles et Damoisiaus, Qu'Amors ne velt autres oisiaus. Por la graine qui fu semée, Fu cele fontaine clamée La Fontaine d'Amors par droit, Dont plusors ont en maint endroit Parlé, en romans et en livre; Mais jamès n'orrez miex descrivre La verité de la matere, Cum ge la vous vodré retrere. Adès me plot à demorer A la fontaine, et remirer Les deus cristaus qui me monstroient Mil choses qui ilec estoient. Mès de fort hore m'i miré: Las! tant en ai puis souspiré! Cis miréors m'a décéu; Se j'éusse avant cognéu Quex sa force ert et sa vertu, Ne m'i fusse jà embatu: Car meintenant où las chaï Qui meint homme ont pris et traï. Où miroer entre mil choses, Choisi rosiers chargiés de roses, Qui estoient en ung détor D'une haie clos tout entor: Adont m'en prist si grant envie, Que ne laissasse por Pavie, Ne por Paris, que ge n'alasse Là où ge vi la greignor masse. [p.107] Le fils de Vénus, Cupidon, 1649 Sema d'Amour graine à foison, Et fit ses lacs environ tendre Et ses engins y mit pour prendre Damoiselles et damoiseaux; Amour ne chasse autres oiseaux. Pour la graine qui fut semée, Cette fontaine fut nommée Fontaine d'Amour à bon droit, Que plusieurs ont en maint endroit Décrite en roman comme en conte; Mais jamais n'ouïrez, je compte, Comme en ce livre peinte elle est La verité sur ce sujet. Lors, sans pouvoir quitter la rive, Ma vue admirait attentive Sur les cristaux et tour à tour Toutes les beautés d'alentour. Trop longtemps je goûtai ces charmes; Combien m'ont-ils coûtés de larmes Depuis, hélas! car m'a déçu Ce miroir, et si j'avais su Quel était son pouvoir funeste, Je l'aurais fui comme la peste; Et maintenant je suis tombé Où tant d'autres ont succombé! Au miroir, entre mille choses, J'élus rosiers chargés de roses Qui se trouvaient en un détour D'une haie enclos tout autour. Ils me faisaient si grande envie Qu'on m'eût en vain offert Pavie Ou Paris, pour ne pas aller Le plus gros buisson contempler. [p.108] Quant cele rage m'ot si pris, 1683 Dont maint ont esté entrepris, Vers les rosiers tantost me très; Et sachiés que quant g'en fui près, L'oudor des roses savorées M'entra ens jusques es corées, Que por noient fusse embasmés: Se assailli ou mesamés Ne cremisse estre, g'en cuillisse, Au mains une que ge tenisse En ma main, por l'odor sentir; Mès paor oi du repentir: Car il en péust de legier Peser au seignor du vergier. Des roses i ot grans monciaus, Si beles ne vit homs sous ciaus; Boutons i ot petis et clos, Et tiex qui sunt ung poi plus gros. Si en i ot d'autre moison Qui se traient à lor soison, Et s'aprestoient d'espanir, Et cil ne font pas à haïr. Les roses overtes et lées Sunt en ung jor toutes alées; Mès li bouton durent tuit frois A tout le mains deux jors ou trois. Icil bouton forment me plurent, Oncques plus bel nul leu ne crurent. Qui en porroit ung acroichier, Il le devroit avoir moult chier; S'ung chapel en péusse avoir, Je n'en préisse nul avoir. Entre ces boutons en eslui Ung si très-bel, qu'envers celui [p.109] Quand m'eut ainsi pris cette rage 1683 Dont maint a subi le ravage, Vers les rosiers me dirigeai. Sachez que quand j'en approchai, L'odeur suave des broussailles Me pénétra jusqu'aux entrailles, Et j'en étais comme embaumé. N'était la peur d'être blâmé Ou saisi, j'aurais, mais je n'ose, Cueilli de ma main une rose, Pour au moins son odeur sentir; Mais j'avais peur du repentir, Car de ce beau verger le maître S'en fut moult courroucé peut-être. Je vis de roses grands monceaux, Mille boutons petits et gros Et maintes fleurs encore closes. Ci-bas il n'est si belles roses! D'autres étaient à grand' foison Qui touchaient presque à leur saison, Mais pas encore épanouies; Celles-là sont les moins haïes. Car les roses au large sein N'ont guère à vivre qu'un matin, Tandis que celles fraîches nées Ont encor deux ou trois journées. Ces jolis boutons j'admirais Comme en nul lieu n'en crut jamais; Heureux qui pourrait en prendre une! Comme j'envierais sa fortune! Et pour en être couronné, J'aurais à l'instant tout donné. Entre toutes j'en choisis une Si belle, que près d'elle aucune [p.110] Nus des autres riens ne prisié, 1717 Puis que ge l'oi bien avisié: Car une color l'enlumine, Qui est si vermeille et si fine, Com Nature la pot plus faire. Des foilles i ot quatre paire Que Nature par grant mestire I ot assises tire à tire. La coe ot droite comme jons, Et par dessus siet li boutons, Si qu'il ne cline, ne ne pent. L'odor de lui entor s'espent; La soatime qui en ist, Toute la place replenist. Quant ge le senti si flairier, Ge n'oi talent de repairier, Ains m'aprochasse por le prendre Se g'i osasse la main tendre. Mès chardon felon et poignant M'en aloient moult esloignant; Espines tranchans et aguës, Orties et ronces crochuës Ne me lessierent avant traire, Que je m'en cremoie mal faire. [p.111] A son égal je ne prisai. 1717 A juste titre l'avisai, Car une couleur l'enlumine Qui est aussi vermeille et fine Que Nature jamais n'en fit; Avec grand art elle y assit De feuilles quatre belles paires, Côte à côte fermes et fières. La queue est droite comme un jonc Et par dessus sied le bouton Qui point ne pend ni ne s'incline, Et son odeur suave et fine Tout à l'entour de lui s'épand, Toute la place remplissant. Sitôt que je sentis la rose, Je ne rêvai plus qu'une chose, M'en approcher et la cueillir; Mais n'osait ma main la saisir, Car les ronces et les épines, Autour dressant leurs pointes fines, M'arrêtaient; les chardons aigus, Les houx, cent arbrisseaux crochus Menaçaient la main téméraire, Et trop craignais-je mal m'y faire. [p.112] XIII Ci dit l'Aucteur coment Amours[37] 1741 Trait à l'Amant qui pour les flours S'estoit el vergier embatu, Pour le bouton qu'il a sentu, Qu'il en cuida tant aprochier, Qu'il le péust à lui sachier; Mez ne s'osoit traire en avant, Car Amours l'aloit espiant. Li Diex d'Amors qui, l'arc tendu, Avoit toute jor atendu A moi porsivre et espier, S'iert arrestez lez ung figuier; Et quant il ot apercéu Que j'avoie ainsinc esléu Ce bouton qui plus me plesoit Que nus des autres ne fesoit, Il a tantost pris une floiche, Et quant la corde fu en coiche, Il entesa jusqu'à l'oreille L'arc qui estoit fort à merveille, Et trait à moi par tel devise, Que parmi l'oel m'a où cuer mise La sajete par grant roidor: Adonc me prist une froidor, Dont ge dessous chaut peliçon Oi puis sentu mainte friçon. Quant j'oi ainsinc esté bersés, A terre fui tantost versés; Li cors me faut, li cuers me ment, Pasmé jui iluec longuement. [p.113] XIII Ici l'Auteur nous dit comment[3] 1741 Le Dieu d'Amours perce l'Amant, Dans le verger près de la Rose, Au moment où il se dispose A tirer et cueillir la fleur, Enivré par la douce odeur; Mais sans contenter son envie Car Amour est là qui l'épie. Le Dieu d'Amours qui, l'arc tendu, N'avait pas un instant perdu, L'oeil au guet, à suivre ma trace, Près d'un figuier prit enfin place; Puis, saisissant l'occasion Où je restais d'émotion Devant la rose préférée Et si ardemment désirée, Soudain une flèche il brandit, La corde dans la coche mit, Et bandant jusqu'à son oreille L'arc qui était fort à merveille, Avec telle adresse il tira, Que jusqu'au coeur me pénétra Par l'oeil cette flèche acérée. Adonc une sueur glacée Me prit sous mon chaud pelisson, Et j'ai senti maint grand frisson. De cette flèche meurtrière Atteint, je tombai sur la terre; Soudain mon coeur avait failli, Et mes genoux avaient fléchi, [p.114] Et quant ge vins de pasmoison, 1771 Et j'oi mon sens et ma roison, Je fui moult vains, et si cuidié Grant fez de sanc avoir vuidié; Mès la sajete qui m'ot point, Ne trait onques sanc de moi point, Ains fu la plaie toute soiche. Je pris lors à deux mains la floiche, Et la commençai à tirer, Et en tirant à souspirer; Et tant tirai, que j'amené Le fust à moi tout empené. Mais la sajete barbelée, Qui Biautés estoit apelée, Fu si dedens mon cuer fichie, Qu'el n'en pot estre hors sachie, Ainçois remest li fers dedans[38], Que n'en issi goute de sans. Angoisseux fui moult et troublez Por le péril qui fu doublez; Ne soi que faire ne que dire, Ne de ma plaie où trover mire; Que par herbe, ne par racine, N'en atendoie médecine. Vers le bouton tant me tréoit Mes cuers, que aillors ne béoit: Se ge l'éusse en ma baillie, Il m'éust rendue la vie; Le véoir sans plus et l'odor M'alejeoient moult ma dolor. Ge me commençai lors à traire Vers le bouton qui soef flaire; Mès Amors ot jà recovrée Une autre floiche à or ovrée. [p.115] Je gisais là sans connaissance 1771 Dans une longue défaillance. Revenu de ma pamoison, Quand j'eus mon sens et ma raison, J'étais si faible que sans doute Mon sang s'écoulait goutte à goutte. Mais non, le trait qui m'a percé Goutte de sang n'avait versé, Et la plaie était toute sèche. Lors, à deux mains, je pris la flèche, Et commençai à la tirer, Et en tirant à soupirer, Et tant tirai qu'enfin l'enture Seule amenai de ma blessure. Mais le dard de fer barbelé, Beauté qu'on avait appelé, Dans mon coeur avec tant de force Était fiché, qu'en vain m'efforce; Toujours le fer dedans restait[38] Et de sang goutte ne sortait. Grands sont mon angoisse et mon trouble Car le péril est ainsi double. Je restai muet, incertain, Car où trouver un médecin, De quelle herbe, quelle racine Tirer remède ou médecine? Et tant le bouton attirait Mon coeur, qu'ailleurs il n'aspirait. Posséder cette fleur chérie M'eût à coup sûr rendu la vie; Car la voir, sans plus, et sentir, Suffit à mon mal adoucir. Je me traîne lors à grand'peine Vers la Rose à la douce haleine; [p.116] Simplece ot nom: c'iert la seconde 1805 Qui maint homme parmi le monde Et mainte fame a fait amer. Quant Amors me vit aprimer, Il trait à moi sans menacier, La floiche où n'ot fer ne acier, Si que par l'oel où corps m'entra La sajete qui n'en istra, Ce cuit, jamès par homme né; Car au tirer en amené Le fust à moi sans nul contens, Mès la sajete remest ens. Or sachiés bien de vérité, Que se j'avoie avant esté Du bouton bien entalentés, Or fu graindre ma volentés. Et quant li maus plus m'angoissoit, Et la volentés me croissoit Tousjours d'aler à la rosete Qui oloit miex que violete: Si m'en venist miex réuser, Mès ne pooie refuser Ce que mes cuers me commandoit. Tout adès là où il tendoit Me covenoit aler par force; Mès li archiers qui moult s'efforce De moi grever et moult se paine, Ne m'i lest mie aler sans paine; Ains m'a fait, por miex afoler, La tierce floiche où cors voler, Qui Cortoisie iert apelée. La plaie fu parfonde et lée, Si me convint chéoir pasmé Desous ung olivier ramé[39]: [p.117] Mais Amour a déjà tiré 1805 Une autre flèche d'or ouvré. Simplesse a nom. C'est la seconde Qui maint homme parmi le monde Et mainte femme a fait aimer. Amour soudain, sans me sommer, Quand il s'aperçoit que j'approche, La flèche d'or sur moi décoche. Par l'oeil en mon corps elle entra, Et, je pense, n'en sortira Jamais, pour nulle force humaine; Car en la tirant je n'amène Que le fût devers moi céans, Et le dard est resté dedans. Or, sachez la vérité pure; Avant, si j'étais d'aventure De ce bouton bien désireux, Mon désir devint plus fougueux Encore, et croissait à mesure Que plus grande était ma torture. Mieux que violette sentait La rosette et mon coeur tirait. Mieux eût valu prendre la fuite, Mais las! à refuser j'hésite Ce que me commande mon coeur. Là, tout droit où tend son ardeur Il me convient aller par force; Mais l'archer est là qui s'efforce Et bien s'applique à me percer Sans me permettre d'avancer. Et la troisième flèche vole Et mieux encor mon coeur affole, Car c'est Courtoisie au doux nom. Je viens tomber en pamoison [p.118] Grant piece i jui sans remuer. 1839 Quant ge me poi esvertuer, Ge pris la floiche, si osté Le fust qui ert en mon costé; Mès la sajete n'en poi traire Por riens que ge péusse faire. En mon séant lores m'assis, Moult angoisseus et moult pensis; Moult me destraint icele plaie, Et me semont que ge me traie Vers le bouton qui m'atalente. Mès li archier me represente Une autre floiche de grant guise: La quarte fu, s'ot nom Franchise. Ce me doit bien espoenter, Qu'eschaudés doit iaue douter; Mès grant chose a en estovoir, Se ge véisse ilec plovoir Quarriaus et pierres pelle-melle Ausinc espés comme chiet grelle, Estéust-il que g'i alasse: Amors qui toutes choses passe, Me donnoit cuer et hardement De faire son commandement. Ge me sui lors en piés dreciés, Fiébles et vains cum hons bleciés, Et m'efforçai moult de marchier (Onques nel' lessai por l'archier) Vers le rosier où mes cuers tent; Mès espines i avoit tant, Chardons et ronces c'onques n'oi Pooir de passer l'espinoi, [p.119] D'un olivier sous la ramure[39]; 1839 Cette fois large est la blessure. Longtemps je gis sans remuer, Et quand je peux m'évertuer Je prends la flèche pour l'extraire; Mais pour rien que je pusse faire, Le dard en mon flanc est resté, Et j'ai le fût tout seul ôté. Sur mon séant lors je me dresse, Dévorant ma sombre tristesse; Je vois qu'il me faut moult souffrir, Car la plaie accroit mon désir De cueillir la divine rose; Et cependant l'archer dispose Encore un trait de grand'beauté. Je dus bien être épouvanté, Car échaudé l'eau froide avise; Ce quatrième a nom Franchise. Mais de rien n'étais soucieux, Et devant moi j'aurais des cieux Vu pleuvoir flèches pêle-mêle, Glaives, rochers, dru comme grêle, J'eusse voulu la rose avoir. D'Amour le suprême pouvoir Me donnait et coeur et courage De braver ses coups et sa rage. Alors sur mes pieds medressai, Faible, abattu, comme un blessé; De l'archer bravant la menace, Je me traînai parmi la place Vers le rosier où mon coeur tend. Mais épines y avait tant, Ronces, chardons à pointe dure, Que trop forte était la clôture [p.120] Si qu'au bouton poïsse ataindre. 1871 Lez la haie m'estut remaindre Qui as rosiers estoit joignant, Fete d'espines moult poignant; Mès moult bel me fu dont j'estoie Si près que du bouton sentoie La douce odor qui en issoit, Et durement m'abelissoit Ce que gel' véoie à bandon; S'en avoie tel guerredon, Que mes maus en entr'oblioie, Por le délit et por la joie. Moult fui garis, moult fui aése, Jamès n'iert riens qui tant me plese Cum estre illecques à séjor; N'en quéisse partir nul jor. Quant j'oi illec esté grant piece, Le Diex d'Amors qui tout depiece Mon cuer dont il a fait bersaut, Me redonne ung novel assaut, Et trait por moi metre à meschief Une autre floiche de rechief, Si que où cuer sous la mamele Me fait une plaie novele: Compaignie ot non la sajete. Il n'est nule qui si tost mete A merci dame ou damoisele. La grant dolor me renovele De mes plaies de maintenant, Trois fois me pasme en ung tenant. Au revenir plains et soupire, Car ma dolor croist et empire Si que ge n'ai mes espérance De garison ne d'alejance. [p.121] Et le bouton cueillir ne pus. 1873 Près de la haie, au pied, je dus Demeurer tout joignant les roses D'épines tretoutes encloses. Mais tout près j'étais moult content, Rien que de sentir seulement Du bouton l'odeur délectable Et goûter la joie ineffable De le voir à discrétion, Et dans mon admiration J'oubliais jusqu'à ma souffrance, Si grande était ma jouissance! J'étais guéri, j'étais heureux, Et jamais de quitter ces lieux Ni d'avoir la rose laissée N'eût pu venir à ma pensée. Quand je fus resté là longtemps, Le Dieu d'Amours qui, tout le temps, Mon coeur dépèce comme cible, Me redonne un assaut terrible, Et pour mieux me mettre à méchef Lance une flèche déréchef, Et droit au coeur sous la mamelle Il me fait blessure nouvelle. Compagnie avait nom ce trait; Nul n'en sais qui sitôt mettrait A merci dame ou damoiselle. Des premières il renouvelle La grand douleur subitement, Trois fois me pâme en un moment. Au revenir plains et soupire, Car ma douleur croît et empire; Je perds tout espoir de guérir Ou même allégeance obtenir. [p.122] Miex vosisse estre mors que vis, 1905 Car en la fin, ce m'est avis, Fera Amors de moi martir: Ge ne m'en puis par el partir. Il a endementieres prise Une autre floiche que moult prise Et que ge tiens à moult pesant: C'est Biau-Semblant, qui ne consent A nul Amant qu'il se repente D'Amors servir, por mal qu'il sente. Ele iert aguë por percier, Et trenchans cum rasoir d'acier; Mès Amors a moult bien la pointe D'ung oignement précieux ointe, Por ce que trop me péust nuire; Qu'Amors ne viaut pas que je muire, Ains viaut que j'aie alégement Por l'ointure de l'oignement, Qui iert tout de réconfort plains. Amors l'avoit fait à ses mains Por les fins amans conforter, Et por lor maus miex deporter. Il a cele floiche à moi traite, Qui m'a où cuer grant plaie faite; Mais li oignemens s'espandi Par mes plaies, si me rendi Le cuer qui m'iere tout faillis; Ge fusse mors et mal-baillis Se li dous oignement ne fust. De la floiche très fors le fust, Mès la sajete est ens remese, Qui de novel ot esté rese: S'en i ot cinq bien enserrées, Qui n'en porent estre sachiées. [p.123] Mieux vaut la mort qu'une existence 1907 Si dure, car me veut, je pense, Le Dieu d'Amours martyriser; Je voudrais fuir, ne puis l'oser. Et pendant ce temps il me vise D'un nouveau trait que moult je prise Et tiens pour des plus dangereux, C'est Beau-Semblant. Le malheureux Amant atteint de sa morsure Bénit le mal qui le torture. Car son dard est aigu, perçant, Comme rasoir d'acier tranchant; Mais Dieu d'Amours en a la pointe D'un onguent moult précieux ointe, Pour que le mal ne soit trop fort, Car Amour ne veut pas ma mort, Mais veut que me vienne allégeance Au contraire par l'influence De l'onguent de reconfort plein; Amour l'avait fait de sa main, En lui fins amants confort puisent, Par lui les maux se cicatrisent. Amour a contre moi tiré La flèche et mon coeur déchiré; Mais j'ai senti l'onguent s'épandre Par mes blessures, et me rendre Le coeur qui m'était tout failli; Je fusse mort, anéanti, N'était cet onguent salutaire. De la flèche je pus extraire Le fût; mais le dard est resté Qu'il avait de nouveau jeté, Et ces cinq pointes là fichées Jamais n'en seront arrachées. [p.124] Li oignemens moult me valu, 1939 Mès toutes voies me dolu La plaie, si que la dolor Me faisoit muer la color. Ceste floiche ot fiere coustume, Douçor i ot et amertume. J'ai bien sentu et cognéu Qu'el m'a aidié et m'a néu; Il ot angoisse en la pointure Mès moult m'assoaga l'ointure: D'une part m'oint, d'autre me cuit, Ainsinc m'aide, ainsinc me nuit. XIV Comment Amours sans plus attendre, Alla tost courant l'Amant prendre, En luy disant qu'il se rendist A luy, et que plut n'attendist. Lors est tout maintenant venus Li Diex d'Amors les saus menus; Enciez qu'il vint, si m'escria: Vassal, pris ies, noient n'i a Du contredit, ne du défendre, Ne fai pas dangier de toi rendre; Tant plus volentiers te rendras, Et plus tost à merci vendras. Il est fos qui maine dangier Vers cil qu'il déust losengier, Et qu'il convient à suploier. Tu ne pués vers moi forçoier, Et si te veil bien enseignier Que tu ne pués riens gaaigner [p.125] Or, si l'onguent grand bien me fit, 1941 Les membres tant m'endolorit La blessure, que la souffrance De mes traits changeait la nuance. Cette flèche, je l'ai connu, M'a nui beaucoup et soutenu, Car angoisse était en la pointe, Mais elle était de douceur ointe; Ainsi me soulage et me nuit, Ainsi me soutient et me cuit. XIV Comment Amour incontinent Va tout courant prendre l'Amant Et lui commande de se rendre, Ce qui fut fait sans plus attendre. Lors est tout maintenant venu Le Dieu d'Amours à saut menu Et de loin, d'une voix tranquille: Vassal, tu es pris, inutile De te défendre contre moi; Tu n'as rien à craindre, rends-toi. Plus montreras d'obéissance, Plus compteras sur ma clémence. Tu serais fol de t'alarmer De qui tu dois plutôt aimer Et implorer la bienveillance; Tu ne peux faire résistance; Rends-toi. Je te veux enseigner Que tu n'aurais rien à gagner [p.126] En folie, ne en orgueil; 1969 Mès ren-toi pris, car ge le vueil, En pez et débonnerement. Et ge respondi simplement: Sire, volentiers me rendrai, Jà vers vous ne me deffendrai; A Diex ne plaise que ge pense Que j'aie jà vers vous deffense! Car il n'est pas réson ne drois. Vos poés quanque vous vodrois Fere de moi, pendre ou tuer, Bien sai que ge nel' puis muer, Car ma vie est en vostre main. Ne puis vivre dusqu'à demain Se n'est par vostre volenté: J'atens par vous joie et santé; Que jà par autre ne l'auré, Se vostre main, qui m'a navré, Ne me donne la garison, Et se de moi vostre prison Voulés faire, ne ne daigniés, Ne m'en tiens mie à engigniés; Et sachiés que n'en ai point d'ire. Tant ai oï de vous bien dire, Que metre veil tout à devise Cuer et cors en votre servise; Car se ge fai vostre voloir, Ge ne m'en puis de riens doloir. Encor, ce cuit, en aucun tens Auré la merci que j'atens, Et par tel convent me rens-gié. A cest mot volz baisier son pié, Mès il m'a parmi la main pris, Et me dist: Je t'aim moult et pris [p.127] De l'orgueil ni de la folie. 1969 Mais rends-toi, c'est ma fantaisie, En paix et débonnairement. Je lui répondis simplement: «Sire, à vous je veux bien me rendre, Sans plus songer à me défendre; Devant Dieu, nulle intention N'ai de faire rebellion, Et je n'en ai droit ni puissance. Faites donc votre convenance. Vous pouvez me prendre ou tuer, Bien sais que n'en puis rien muer; Car en votre main est ma vie; Elle est toute entière asservie A votre seule volonté. J'attends de vous joie et santé Et rien que de vous ne l'espère. Si votre main, qui m'a naguère Navré de si dure façon, Ne me donne la guérison, Si même encore elle préfère De moi son prisonnier parfaire, Ou ne le daigne, soyez sûr, Je ne le trouverai trop dur Et n'en témoignerai nulle ire. Car tant j'ouïs de vous bien dire Que je me livre à mon vainqueur, Ame et corps votre serviteur. Puis envers vous l'obéissance Ne saurait croître ma souffrance, Et peut-être, sous peu de temps, Aurai-je merci que j'attends. Je me rends sur cette promesse.» Pour baiser son pied, je me baisse [p.128] Dont tu as respondu ainsi. 2003 Oncques tel response n'issi D'omme vilain mal enseignié, Et tu i as tant gaaignié, Que je veil por ton avantaige Qu'orendroit me faces hommaige: Si me baiseras en la bouche, A qui nus vilains homs n'atouche. Je n'i lesse mie atouchier Chascun vilain, chascun porchier; Ains doit estre cortois et frans Cil de qui tel servise prens. Sans faille il i a poine et fez A moi servir, mès ge te fez Honor moult grant, et si dois estre Moult liés dont tu as si bon mestre Et seignor de si grant renom, Qu'Amors porte le gonfanon, De Cortoisie et la baniere, Et si est de tele maniere, Si dous, si frans et si gentis, Que quiconques est ententis A li servir et honorer, Dedans lui ne puet demorer Vilonnie ne mesprison, Ne mile mauvese aprison. [p.129] A ces mots. Mais lui, me prenant 2003 La main, me dit: Je suis content De ce que ta bouche m'annonce, Car oncques si belle réponse Ne fit vilain mal enseigné, Et tant y auras-tu gagné, Que je veux pour ton avantage Que tantôt me rendes hommage. En la bouche me baiseras Que vilain, ni porcher, ni gars Ne sut toucher, faveur insigne Dont franc et courtois est seul digne. Sans mentir, est grand'peine et faix A me servir; mais je te fais Honneur moult grand, et tu dois être Moult fier d'avoir un si bon maître Et seigneur de si grand renom. Amour porte le gonfanon De Courtoisie et la bannière, Et se montre en toute manière Si doux, si franc et si gentil, Que celui qui a consenti A l'aimer et prendre pour maître, Dedans son coeur voit disparaître Et basse et vile passion Et tout instinct d'abjection. [p.130] XV Comment, après ce bel langage, 2029 L'Amant humblement fist hommage, Par Jeunesse qui le déçoit, Au Dieu d'Amours qui le reçoit. Atant devins ses homs mains jointes, Et sachiés que moult me fis cointes Dont sa bouche toucha la moie; Ce fu ce dont j'oi greignor joie; Il m'a lores requis ostages. Amours parle. Amis, dist-il, j'ai mains hommages Et d'uns et d'autres recéus Dont j'oi esté puis decéus. Li felon plein de fauceté M'ont par maintes fois barété, D'aus ai oïe mainte noise; Mès il saront cum il m'en poise, Se ge les puis à mon droit prendre, Je lor vodré chierement vendre. Mès or veil, por ce que ge t'ains, Estre de toi si bien certains, Et te veil si à moi lier, Que tu ne me puisses nier Ne promesse, ne covenant, Ne fere nul desavenant. Pechiés seroit, se tu trichoies, Qu'il m'est avis que loial soies. [p.131] XV Comment après ce beau langage 2029 L'Amant humblement fait hommage, Par Jeunesse qui le deçoit, Au Dieu d'Amours qui le reçoit. Jointes mains d'être son esclave J'acceptai. Sa bouche suave Vint sur la mienne se poser; Que de bonheur dans ce baiser! Alors il me prit pour otage. Amour parle. Ami, dit-il, j'ai maint hommage Des uns et des autres reçu Dont je fus ensuite déçu. Les félons pleins d'hypocrisie Ont pu tromper ma courtoisie, M'ont mainte noise fait souffrir; Mon courroux ils sauront sentir Et je leur veux chèrement vendre Si jamais ils se laissent prendre. Mais je veux, car je te chéris, De toi m'assurer à tout prix Et te tenir en ma puissance, Si bien que jamais oubliance Je ne craigne en nulle saison Et prévienne ta trahison; Car me tromper serait un crime Et pour loyal ton coeur j'estime. [p.132] L'Amant respond. Sire, fis-je, or m'entendés: 2055 Ne sai por quoi vous demandés Pleiges de moi, ne séurtés: Vous savés bien de vérités Que mon cuer m'avés si toloit, Et si soupris que s'il voloit, Ne puet-il riens faire por moi, Se ce n'estoit par vostre otroi. Li cuers est vostres, non pas miens, Car il convient, soit maus, soit biens, Que il face vostre plaisir: Nus ne vous en puet dessaisir. Tel garnison i avés mise, Qui moult le guerroie et justise, Et sor tout ce, se riens doutés, Faictes i clef, si l'emportés, Et la clef soit en leu d'ostages. Amours. Par mon chief! ce n'est mie outrages, Respont Amors, ge m'i acors: Il est assés sires du cors, Qui a le cuer en sa commande; Outrageus est qui plus demande. [p.133] L'Amant répond. Sire, lui dis-je, or m'entendez, 2055 Ne sais pourquoi me demandez Et caution et assurance. Vous savez par expérience Que mon coeur est si maltraité Qu'il n'a pouvoir ni volonté De nulle chose pour moi faire, Que ce qui peut sans plus vous plaire. Ce coeur est vôtre et non pas mien; Car il convient, soit mal, soit bien, Qu'il fasse tout à votre guise. Garnison telle y avez mise Qui le gouverne à son plaisir, Que nul ne vous le peut ravir. Sur ce, si vous doutez encore, Faites-le de serrure clore Et gardez en gage la clé. Amour. Par mon chef, c'est très-bien parlé, Dit Amour, j'accepte la clause; Car bien assez du corps dispose Qui le coeur tient en son pouvoir. Que servirait de plus avoir? [p.134] XVI Comment Amours très-bien souef 2077 Ferma d'une petite clef Le cuer de l'Amant, par tel guise, Qu'il n'entama point la chemise. Lors a de s'aumoniere traite Une petite clef bien faite, Qui fu de fin or esmeré; O ceste, dit-il, fermeré Ton cuer, n'en quier autre apoiau, Sous ceste clef sunt mi joiau. Mendre est que li tiens doiz, par m'ame, Mès ele est de mon ecrin dame, Et si a moult grant poesté. L'Amant parle. Lors la me toucha au costé, Et ferma mon cuer si soef, Qu'à grant poine senti la clef. Ainsinc fis sa volenté toute, Et quant je l'oi mis hors de doute, Sire, fis-je, grand talent é De faire vostre volenté; Mès mon service recevés En gré, foi que vous me devés, Nel' di pas por recréantise, Car point ne dout vostre servise; Mès serjant en vain se travaille De faire servise qui vaille, Quand li servises n'atalente A celui cui l'en le présente. [p.135] XVI Comment Amour par telle guise 2077 Qu'il n'entama point la chemise, Ferma le coeur de notre Amant D'une clef d'or tout doucement. Lors tira de son aumônière Amour une clef singulière Toute de fin or épuré. Avec elle je fermerai Ton coeur, dit-il, et bien m'y fie, Car mes joyaux je lui confie. Moindre elle est que ton petit doigt, Mais plus forte que l'on ne croit, Car elle est de mon écrin dame. L'Amant parle. Lors mon flanc touche et point n'entame, Et clot mon coeur si doucement Que c'est à peine s'il le sent. Ainsi fais sa volonté toute, Et quand je l'ai mis hors de doute: Sire, fais-je, grand désir ai De faire votre volonté; Mais agréez tôt mon hommage, Votre promesse vous engage. Je ne le dis par repentir, Car je n'ai peur de vous servir; Mais en vain serviteur travaille Et ne sait rien faire qui vaille, Lorsque le service déplaît A celui qui en est l'objet. [p.136] Amours parle. Amours respont: Or ne t'esmaie 2105 Puisque mis t'ies en ma menaie, Ton servise prendre en gré, Et te metrai en haut degré, Se mavestié ne le te tost; Mès espoir ce n'iert mie tost[40], Grans biens ne vient pas en poi d'ore[41], Il i convient poine et demore. Atten et sueffre la destrece Qui orendroit te cuit et blece; Car ge sai bien par quel poison Tu seras tret à garison: Se tu te tiens en léauté, Ge te donrai tel déauté Qui tes plaies te garira; Mès par mon chief or i parra Se tu de bon cuer serviras, Et comment tu acompliras Nuit et jour les commandemens Que ge commande as fins amans. L'Amant parle. Sire, fis-ge, por Dieu merci, Avant que vous movés de ci Vos commandemens m'enchargiés, Ge suis d'aus faire encoragiés. Car espoir, se ge nes savoie, Tost porroie issir de la voie, Por ce sui engrant d'eus aprendre, Que ge n'i veil de riens mesprendre. [p.137] Amour parle. Amour répond: Calme ta crainte. 2150 Puisque tu t'es donné sans feinte, Je prendrai ton service à gré Et te veux mettre en haut degré Si tes méfaits ne s'y opposent. Mais de bien longs délais s'imposent[40]; La fortune est lente à venir[41], Et fait moult peiner et languir. Attends et souffre la détresse Qui maintenant te cuit et blesse; Je sais par quelle potion Tu recevras la guérison. Si ta fidélité ne cède, Je te donnerai tel remède Que tes blessures guérirai. Mais, par mon chef, bien je verrai Si tu fais de bon coeur service, Si nuit et jour sans artifice Accomplis les commandements Que je commande aux fins amants. L'Amant parle. Pour Dieu, merci, lui dis-je, sire, Avant partir, veuillez me dire Ici tous vos commandements, Je veux m'y soumettre céans. Aussi pour ne pas m'y méprendre, J'ai grand souci de les apprendre, Car, si je ne les connaissais, Sans le vouloir tôt je pourrais M'égarer de la droite voie. [p.138] Amours. Amors respont: Tu dis moult bien, 2132 Or les enten et les retien: Li maistres pert sa poine toute, Quant li disciples qui escoute[42], Ne met s'entente au retenir, S'i qu'il l'en puisse sovenir. L'Amant. Li Diex d'Amors lors m'encharja, Tout ainsinc cum vous orrés jà, Mot à mot ses commandemens, Bien les devise cis Romans: Qui amer vuet or i entende Que li Romans dès or amende. Dès or le fait bon escouter, S'il est qui le sache conter: Car la fin du songe est moult bele, Et la matire en est novele. Qui du songe la fin orra, Ge vous di bien qu'il y porra Des jeus d'amors assés aprendre; Por quoi il voille tant atendre Que g'espoigne et que g'enromance Du songe la sénéfiance. La vérité qui est coverte, Vous sera lores toute aperte, Quant espondre m'orrez le songe, Où il n'a nul mot de mençonge. [p.139] Amour. Adonc Amour, tout plein de joie, 2134 Me répond: Tu parles moult bien; Or les entends et les retien: Le maître perd sa peine toute Quand le disciple qui l'écoute Ne s'applique à tout retenir, Pour en garder le souvenir. L'Amant. Lors Amour se mit à m'apprendre, Ainsi que vous pourrez l'entendre, Mot à mot ses commandements; Bien les explique ce Romans. Qui veut aimer, or les apprenne, Et de ce livre aide lui vienne. Dès lors il fait bon l'écouter S'il est qui le sache conter: Car la fin du conte est moult belle Et la matière en est nouvelle. Qui la fin du songe ouïra, Je vous dis bien qu'il y pourra Des jeux d'Amour assez apprendre. Aussi, qu'il veuille bien attendre Qu'en mes vers j'expose céans De ce beau songe tout le sens. La vérité qui est voilée Alors vous sera dévoilée, Quand ce songe en entier suivrez Où nul mensonge n'ouïrez. [p.140] XVII Comment le Dieu d'Amours enseigne 2159 L'Amant, et dit qu'il face et tiengne Les reigles qu'il haille à l'Amant, Escriptes en ce bel Rommant. Vilonnie premierement, Ce dist Amors, veil et commant Que tu guerpisses sans reprendre, Se tu ne veulz vers moi mesprendre; Si maudi et escommenie Tous ceus qui aiment Vilonnie. Vilonnie fait li vilains, Por ce n'est pas drois que ge l'ains; Vilains est fel et sans pitié, Sans servise et sans amitié. Après, te garde de retraire[43] Chose des gens qui face à taire: N'est pas proesce de mesdire. En Keux le seneschal te mire[44], Qui jadis par son mokéis Fu mal renomés et haïs. Tant cum Gauvains li bien apris[45] Par sa cortoisie ot le pris, Autretant ot de blasme Keus, Por ce qu'il fu fel et crueus, Ramponieres et mal-parliers Desus tous autres chevaliers. Sages soies et acointables, De paroles dous et resnables Et as grans gens, et as menues, Et quant tu iras par les rues, [p.141] XVII Comment le Dieu d'Amours enseigne 2161 L'Amant, et lui dit qu'il n'enfreigne Les règles qu'il baille à l'Amant Écrites en ce beau Roman. D'abord, dit Amour, Vilenie Qu'à tout jamais ton coeur renie! Je le commande et je le veux Sous peine de trahir tes voeux; Car je maudis, j'excommunie Tous ceux qui aiment Vilenie. C'est elle qui fait les vilains; Aussi, je la hais et la plains: Vilain est traître, impitoyable, D'amour, de service incapable. Puis garde-toi de publier[43] Ce qu'il faut taire et oublier; C'est lâcheté que de médire. Que toujours ton âme s'inspire Du sénéchal Keux, dont le fiel[44] Fit un sot méchant et cruel. Vois Gauvain, son âme loyale[45] Et courtoise était sans rivale, Tandis qu'était honni ce Keux, Parmi tous ces chevaliers preux, Pour sa langue vile et méchante Et querelleuse, et médisante. Surtout sois raisonnable et doux, Sage et gracieux envers tous, Grands et petits; et par la rue, Pour souhaiter la bienvenue, [p.142] Gar que tu soies costumiers 2189 De saluer les gens premiers; Et s'aucuns avant te salue, Si n'aies pas la langue mue, Ains te garni du salu rendre Sans demorer et sans atendre. Après, garde que tu ne dies Ces ors moz, ne ces ribaudies; Jà por nomer vilaine chose Ne doit ta bouche estre desclose: Je ne tiens pas à cortois homme, Qui orde chose et lede nomme. Toutes fames sers et honore, D'eles servir poine et labore; Et se tu os nul mesdisant Qui aille fames desprisant[46], Blasme-le, et dis qu'il se taise. Fai, se tu pués, chose qui plaise As dames et as damoiseles, Si qu'els oient bonnes noveles Dire de toi et raconter; Par ce porras en pris monter. Après tout ce, d'orgoil te garde, Car qui, bien entent et esgarde, Orguex est folie et pechiés; Et qui d'orgoil est entechiés, Il ne puet son cuer aploier A servir ne à souploier. Orguilleux fait tout le contraire De ce que fins amans doit faire. Mais qui d'amer se vuelt pener, Il se doit cointement mener; Hons qui porchace druerie, Ne vaut noient sans cointerie. [p.143] Garde-toi d'être le dernier; 2191 Et si quelqu'un tout le premier A ta rencontre te salue, Jamais ta langue irrésolue Ne doit un seul instant rester Sans salut rendre et s'acquitter. Puis veille à ne dire paroles Sales, libertines et folles; Jamais pour vilains mots choisir Ta bouche ne se doit ouvrir, Car je ne tiens pour courtois homme Qui chose sale ou laide nomme. Puis toute femme honore et sers, A les servir ta peine perds; Si tu entends langues infâmes Mépriser, rabaisser les femmes[46], Blâme et fais taire ces hargneux. Cherche à plaire autant que tu peux Aux dames et aux damoiselles, Pour que de toi bonnes nouvelles Elles entendent raconter, Tu n'y pourras qu'en prix monter. Après tout ce, d'orgueil te garde; Pour qui bien entend et regarde, Orgueil est folie et péché, Et qui d'orgueil est entaché Se plaît à faire le contraire De ce que fin amant doit faire; Il ne saurait son coeur plier A servir ni à supplier; Mais l'amant fin et véritable Se doit montrer facile, aimable, Car pour réussir en amours Il faut être affable toujours. [p.144] Cointerie n'est mie orguiez, 2223 Qui cointes est, il en vaut miez: Por quoi il soit d'orgoil vuidiés, Qu'il ne soit fox n'outrecuidiés. Mene-toi bel selonc ta rente, De robes et de chaucemente; Bele robe et biau garnement Amendent les gens durement: Et si dois ta robe baillier A tel qui sache bien taillier, Et face bien séans les pointes, Et les manches joignans et cointes. Solers à las, ou estiviaus Aies souvent frès et noviaus, Et gar qu'il soient si chauçant, Que cil vilain aillent tençant En quel guise tu i entras, Et de quel part tu en istras. De gans, d'aumosniere de soie, Et de çainture te cointoie: Et se tu n'as si grant richece Qu'avoir les puisses, si t'estrece; Mès au plus bel te dois deduire Que tu porras sans toi destruire. Chapel de flors qui petit couste, Ou de roses à Penthecouste, Ice puet bien chascun avoir, Qu'il n'i convient pas grant avoir. Ne sueffre sor toi nul ordure, Lave les mains, et tes dens cure[47]: S'en tes ongles a point de noir, Ne l'i lesse pas remanoir. Cous tes manches, tes cheveus pigne, Mais ne te farde ne ne guigne: [p.145] L'homme affable l'orgueil méprise, 2225 Et tout le monde mieux l'en prise; Seuls les sots et les vaniteux Sont vers les autres orgueilleux. Selon ta rente choisis belles Jambières et robes nouvelles, Car belles robes, beaux atours Moult favorisent les amours. Rappelle-toi qu'il est utile De rechercher tailleur habile, Qui coupe pointes gentiment Et manches fasse tout joignant. Souliers lacés, fine chaussure Porte frais, de bonne mesure, Et garde qu'ils te serrent tant Que les vilains aillent glosant, Comment pour entrer tu pus faire Et pour en sortir la manière. Prends l'aumônière de satin Et coquette ceinture enfin; Et si tu n'es, pour telle mise, Pas assez riche, économise; Mais fais ton corps le plus priser Que tu pourras, sans t'épuiser. Chapel de fleurs des champs, sans faute, Ou roses à la Pentecôte Chacun peut certes bien avoir, Il n'est besoin d'un grand avoir; Ne souffre sur toi nulle ordure, Lave tes mains et tes dents cure[47], Et si tes ongles ont du noir, Ote-le vite et sans surseoir. Couds tes manches, tes cheveux peigne, Mais le clin d'yeux, le fard dédaigne: [p.146] Ce n'apartient s'as dames non, 2257 Ou à ceus de mavès renon, Qui amors par mal aventure Ont trouvée contre nature. Après ce te doit sovenir D'envoiséure maintenir; A joie et à déduit t'atorne, Amors n'a cure d'omme morne; C'est maladie moult cortoise, L'en en rit, et geue et envoise. Il est ensi queli amant Ont par ores joie et torment; Amans sentent les maulx d'amer Une hore dous, autre hore amer. Mal d'amer est moult outrageus, Or est li amans en ses geus, Or est destrois, or se demente, Une hore plore, et autre chante. Se tu sés nul bel déduit faire, Par quoi tu puisses as gens plaire, Je te comant que tu le faces: Chascun doit faire en toutes places Ce qu'il set qui miex li avient, Car los et pris et grace en vient. Se tu te sens viste et legier, Ne fai pas de saillir dangier; Et se tu siez bien à cheval, Tu dois poindre amont et aval; Et se tu sés lances brisier, Tu t'en pués moult faire prisier. Se as armes es acesmés, Par ce seras dis tans amés; Se tu as la voiz clere et saine[48], Tu ne dois mie querre essoine [p.147] Ceci pour les dames est bon, 2259 Ou pour ceux de mauvais renom Qui cherchent par male aventure Honteux amour contre nature. Ensuite il te doit souvenir Que seuls inspirent le plaisir Gais atours, riante figure, Des fronts ridés amour n'a cure; C'est un mal avant tout courtois, Enjoué, badin et grivois. Mais sache aussi qu'il nous octroie Heure de peine, heure de joie, Ses maux les amants sentent tous. Une heure amer, une heure doux. L'amour est en tous points extrême; Tantôt l'amant bienheureux aime, Tantôt s'afflige et dépérit, Une heure pleure, une autre rit. Si tu sais quelque beau jeu faire Par quoi tu puisses aux gens plaire, Fais-le, tu t'en trouveras bien, Car los et prix et grâce en vient. Chacun doit faire en toute place Ce qui fait mieux valoir sa grâce. Si tu te sens preste et léger, Saute donc sans te ménager. Rien auprès des belles n'avance Comme savoir rompre une lance. Et si tu sieds bien à cheval, Tu dois courir amont, aval; Bonne prestance sous les armes Enfin décupleront tes charmes. Si tu as claire et saine voix[48], Ne t'excuse pas quelquefois [p.148] De chanter, se l'en t'en semont, 2291 Car bel chanter abelist mont; Si avient bien à bacheler Que il sache de viéler, De fléuter et de dancier; Par ce se puet moult avancier. Ne te fai tenir por aver, Car ce te porroit moult grever; Il est raison que li Amant Doignent du lor plus largement Que cil vilains entule et sot; Onques hons riens d'Amors ne sot, Cui il n'abelist à donner: Se nus se viaut d'amors pener, D'avarice trop bien se gart. Car cis qui a por ung regart, Ou por ung ris dous et serin Donné son cuer tout enterin, Doit bien, après si riche don, Donner l'avoir tout à bandon. Or te vueil briément recorder Ce que t'ai dit por remembrer: Car la parole mains est griéve A retenir quand ele est briéve. Qui d'Amors vuet faire son mestre, Cortois et sans orguel doit estre, Cointes se tiengne et envoisiés Et de largece soit proisiés. Après te doins en pénitence, Que nuit et jor sans repentence En bien amer soit ton penser, Adès i pense sans cesser, Et te membre de la douce hore Dont la joie tant te demore; [p.149] Si de chanter dame te prie, 2293 Car bien chanter ne déplaît mie; Et si jeune tu danses bien, Si tu es bon musicien, De ces talents fais bon usage, On en tire grand avantage. Ne te fais pour chiche tenir; Ce te pourrait moult desservir. Car il faut, et plus que personne, Qu'amant son bien largement donne, Plus que vilain avare et sot. D'Amour ne sait le premier mot Celui qui sa bourse ménage. Que d'avarice avec courage Trop bien se garde l'amoureux; Car celui qui, pour les beaux yeux, Pour un doux souris de sa mie[49], Lui donne et son coeur et sa vie, Doit bien, après si riche don, De son or faire l'abandon. Lors donc, je te vais tout mon dire, En deux mots brèvement réduire. Mieux s'apprend un commandement, S'il est résumé sobrement: Qui d'Amour veut faire son maître, Courtois et sans orgueil doit être, Elégant, affable, enjoué, Enfin de largësse doué. Puis je te donne en pénitence, Que nuit et jour sans repentance A bien aimer soit ton penser; Penses-y toujours sans cesser, Et souviens-toi de la douce heure Dont le plaisir tant te demeure, [p.150] Et por ce que fins Amans soies, 2325 Voil-je et commans que tu aies En ung seul leu tout ton cuer mis, Si qu'il n'i soit mie demis, Mès tous entiers sans tricherie, Car ge n'ains pas moitoierie. Qui en mains leus son cuer départ, Par tout en a petite part[50]; Mès de celi point ne me dout, Qui en un leu met son cuer tout: Por ce vueil qu'en ung leu le metes, Mès gardes bien que tu nel' prestes; Car se tu l'avoies presté, Gel' tenroie à chetiveté. Ainçois le donne en don tout quite Si en auras greignor mérite; Car bontés de chose prestée Est tost rendue et aquitée; Mès de chose donnée en dons Doit estre grans li guerredons. Donne-le dont tout quitement, Et le fai débonnairement: Car l'en a la chose moult chiere Qui est donnée à bele chiere; Mès ge ne pris le don ung pois Que l'en donne desus son pois. Quant tu auras ton cuer donné, Si cum ge t'ai ci sermonné, Lors t'avendront les aventures Qui as Amans sunt griés et dures. Souvent, quand il te souvendra De tes amors, te convendra Partir des gens par estovoir, [p.151] Et pour que tu sois fin amant, 2327 Je veux, j'ordonne absolument Qu'en un seul lieu tout ton coeur mettes, A demi non, mais le promettes Tout entier sans jamais tricher, Car je n'aime pas partager. Qui son coeur en maints lieux adresse, Partout petite part en laisse[50]; Celui-là seul a mon aveu Qui met son coeur en un seul lieu. Aussi je veux que ton coeur mettes En un lieu seul et ne le prêtes; Car si jamais l'avais prêté Je le tiendrais à vileté. Plutôt le donne en don tout quitte, Et plus grand sera ton mérite; Car de chose donnée en don Moult grand doit être le guerdon[51], Mais grâce de chose prêtée Est tôt rendue et acquittée. Donne-le donc tout quittement, Et fais-le débonnairement, Car présent oncques ne s'efface S'il est offert de bonne grâce; Mais je ne prise même un pois Le don qui pèserait grand poids Au coeur de celui qui le donne. Fais donc comme je te l'ordonne, Et quand ton coeur auras donné, Comme ici je t'ai sermonné, Lors t'adviendront les aventures Qui sont aux vrais amants si dures. Souvent quand il te souviendra De tes amours, il te faudra [p.152] Qu'il ne puissent aparcevoir 2358 Les maus dont tu es angoisseus. A une part iras tous seus, Lors te vendront soupirs et plaintes, Friçons et autres dolors maintes, En plusors sens seras destrois, Une hore chaus, et autre frois, Vermaus une hore, une autre pales, Onques fievres n'éus si males, Ne cotidianes, ne quartes. Bien auras, ains que tu t'en partes, Les dolors d'amors essaiées; Si t'avendra maintes foiées Qu'en pensant t'entroblieras, Et une grant piece seras Ainsinc cum une ymage muë, Qui ne se crole, ne remuë, Sans piés, sans mains, sans dois croler, Sans yex movoir, et sans parler. A chief de piéce revendras En ta memoire et tressaudras Au revenir en effraor, Ausinc cum hons qui a paor, Et soupirras de cuer parfont; Et saiches bien qu'ainsinc le font Cil qui ont les maus essaiés Dont tu ies ores esmaiés. Après est drois qu'il te soviegne Que t'amie t'est trop lointiegne; Lors diras: Diex, cum suis mavès Quant là où mes cuers est, ne vès! Mon cuer seul por quoi i envoi? Adès i pens, et riens n'en voi. [p.153] Partir des gens par convenance, 2361 Pour que tes maux et ta souffrance Ils ne puissent apercevoir; Tout seul tu t'en iras douloir[52]. Lors te viendront soupirs et plaintes, Frissons et autres douleurs maintes; De cent façons tu souffriras, Une heure chaud, puis froid seras, Une heure rouge, une heure blême, Et d'amour essaieras quand même Tous les tourments avant partir; Jamais tant ne t'ont fait pâtir Fièvres quartes, quotidiennes. Maintes fois à toutes tes peines En pensant tu t'entroublieras, Et moult longtemps demeureras Tout droit comme une image mue[53] Qui ne branle ni ne remue, Sans pied, sans main, sans doigt branler, Sans yeux mouvoir et sans parler. En la fin, après longue attente, Comme un homme qui s'épouvante, En ta mémoire reviendras, Au revenir tressauteras En soupirant à longue haleine. C'est ainsi que sont à la gêne Ceux qui les maux ont essayé Dont tu seras lors guerroyé. Après, droit est qu'il te souvienne Que ta mie est moult trop lointaine. Lors diras: «Dieu, que suis mauvais Quand là, où mon coeur est, ne vais! Mon coeur seul pourquoi j'y envoie? Faut-il qu'y pensant rien n'en voie? [p.154] Quant g'i puis mes piés envoier 2391 Après, por mon cuer convoier, Se mi oil mon cuer ne convoient, Ge ne pris riens quanque il voient. Se doivent-il ci arrester? Nennil, mès voisent viseter Le saintuaire précieus Dont mon cuer est si envieus; Quant mon cuer en a tel talent, Ge me puis bien tenir à lent, Se de mon cuer suis si lointiens, Si m'aïst Diex, por fol m'en tiens. Or irai, plus nel' laisserai, Jamès aése ne serai Devant qu'aucune enseigne en voie: Lores te metras à la voie, Et si iras par tel convent, Qu'à ton esme faudras souvent, Et gasteras en vain tes pas, Ce que tu quiers ne verras pas, Si convendra que tu retornes, Sans plus faire, pensis et mornes. Lors reseras à grant meschief, Et te vendront tout derechief Soupirs, espointes et friçons, Qui poignent plus que heriçons. Qui ne le set, si le demant A ceus qui sunt loial Amant. Ton cuer ne porras apaier, Ainsi iras encor essaier Se tu verras par aventure Ce dont tu ies en si grant cure; Et se tu te pues tant pener Qu'au véoir puisses assener, [p.155] Quand j'y veux après envoyer 2395 Mes pieds, pour mon coeur convoyer, Si mes yeux mon coeur ne convoient Rien je ne prise ce qu'ils voient. Ici doivent-ils s'arrêter? Nenni, mais veulent visiter Le moult précieux sanctuaire Qu'à si grand deuil mon coeur espère. Quand si vite court mon désir, Je me puis bien pour lent tenir; Quand mon coeur est de ma pensée Si loin, je la tiens insensée. Or j'irai; mon coeur je suivrai Et jamais aise ne serai Devant qu'aucune chose en voie!» Lors tu te mettras en la voie; Mais tu marcheras de tel train Qu'échouera souvent ton dessein, Et tu reviendras en arrière Pensif et morne sans plus faire, Et seront perdus tous tes pas, Ce que tu cherches ne verras. Lors reseras en grand' misère Et derechef de te méfaire Soupirs, élancements, frissons Qui piquent plus que hérissons. Qui ne le sait, qu'il en réfère A l'amant loyal et sincère. Ton coeur ne pourras contenter, Mais tu voudras encor tenter Si tu verrais par aventure Ce dont seras en si grand cure; Et si tu fais tant que la voir Puisses un jour à ton vouloir, [p.156] Tu vodras moult ententis estre 2425 A tes yex saouler et pestre: Grant joie en ton cuer demenras De la biauté que tu verras; Et saches que du regarder Feras ton cuer frire et larder, Et tout adès en regardant Aviveras le feu ardant. Qui ce qu'il aime plus regarde, Plus alume son cuer et l'arde; Cil art, alume et fait flamer Le feu qui les gens fait amer. Chascuns Amans suit par coustume Le feu qui l'art et qui l'alume. Quant il le feu de plus près sent, Et il s'en va plus apressant. Le feu si est ce qui remire S'amie qui tout le fet frire; Quant il de li se tient plus près Et il plus est d'amer engrès: Ce sevent bien sage et musart, Qui plus est près du feu, plus art. Tant cum t'amie ainsinc verras, Jamès movoir ne t'en querras; Et quant partir t'en convendra, Tout le jor puis t'en sovendra De ce que tu auras véu; Si te tendras à decéu D'une chose trop lédement, Que onques cuer ne hardement N'eus de li araisonner, Ains as esté sans mot sonner [p.157] Moult attentif tu voudras être 2429 A tes yeux en saoûler et paître. Grand' joie en ton coeur sentiras De la beauté que tu verras; Mais rien qu'à regarder sa dame Le coeur et pétille et s'enflamme, Et là, toujours la regardant, Aviveras le feu ardent. Qui plus l'objet aimé regarde, Plus allume son coeur et l'arde[54], Car c'est lui qui fait enflammer Le feu qui les gens fait aimer. Chacun amant suit par coutume Le feu qui l'art et le consume; Quand le feu de plus près il sent, Plus il va de lui s'approchant. Or le feu, c'est sa douce amie Qu'il admire en si grande envie Et qui le fait ainsi rôtir; Car plus près il se veut tenir Près de la belle qu'il adore, Et plus il veut aimer encore. Or sages et fous, chacun dit: Plus près le feu, plus il nous cuit. Ainsi, plus tu verras ta mie, Moins de partir n'auras l'envie, Et quand partir il te faudra, Tout le jour il te souviendra De celle que tu auras vue, Et ton âme sera déçue Encore plus cruellement De n'avoir eu tant seulement De lui dire un seul mot l'audace, Toujours là planté dans la place [p.158] Lez li, cum fox et entrepris. 2457 Bien cuideras avoir mespris, Quant tu n'as la bele emparlée Ainçois qu'ele s'en fust alée. Tourner te doit à grant contraire, Car se tu n'en péusses traire Fors seulement ung biau salu, Si t'éust-il cent mars valu. Lors te prendras à devaler, Et querras achoison d'aler Derechief encore en la rue Où tu auras cele véue, Que tu n'osas metre à raison; Moult iroies en sa maison Volentiers, s'achoison avoies. Il est drois que toutes tes voies, Et tes alées et ti tour Soient tuit adès là entour; Mès vers la gent très-bien te cele, Et quiers autre achoison que cele Qui cele part te face aler; Car c'est grant sens de soi celer. S'il avient que tu aparçoives T'amie en leu que tu la doives Araisonner ne saluer, Lors t'estovra color muer; Si te fremira tous li sans, Parole te faudra et sens, Quant tu cuideras commencier; Et se tant te pués avancier Que ta raison commencier oses, Quant tu devras dire trois choses, Tu n'en diras mie les deus, Tant seras vers li vergondeus. [p.159] Auprès d'elle comme un niais. 2463 Son dédain craindras désormais, Pour ne l'avoir interpelée Devant qu'elle s'en fût allée; Et grand'peine devras souffrir, De n'avoir pu même obtenir Seulement une révérence, T'en coûtât-il cent marcs de France. Lors te prendras à dévaler, Cherchant occasion d'aller Déréchef encore en la rue Où naguère tu l'auras vue Sans oser la mettre à raison. Moult irais-tu dans sa maison, Si tu pouvais, jusque chez elle. Alors tout autour de ta belle, Par tous chemins tu t'en iras De ci de là portant tes pas; Mais les valets surtout évite, Et toute autre raison médite Que celle qui t'y fait aller, Car c'est grand sens de soi celer. S'il advient que tu aperçoives Ta mie en tel lieu que tu doives La saluer, l'entretenir, Lors sentiras ton sang frémir, La pâleur blêmir ton visage, Ta voix se perdre et ton courage. Et quand tu voudras commencer, Si tu te peux tant avancer Que ton discours commencer oses, Quand tu devras dire trois choses, Tu n'en diras pas même deux, Tant seras près d'elle honteux. [p.160] Il n'iert jà nus si apensés 2491 Qui en ce point n'oblit assés, S'il n'est tiex que de guile serve; Mès faus Amans content lor verve Si cum il veulent, sans paor, Qu'il sunt trop fort losengéor: Il dient ung, et pensent el[55], Li traïtor felon mortel. Quant ta raison auras fenie, Sans dire mot de vilenie, Moult te tenras à conchié, Quant tu auras riens oblié Qui te fust avenant à dire: Lors reseras en grant martire: C'est la bataille, c'est l'ardure, C'est li contens qui tous jors dure. Amans n'aura jà ce qu'il quiert, Tous jors li faut, jà en pez n'iert; Jà fin ne prendra ceste guerre Tant cum l'en veille la pez querre. Quant ce vendra qu'il sera nuis, Lors auras plus de mil anuis: Tu te coucheras en ton lit Où tu auras poi de délit; Car quant tu cuideras dormir, Tu commenceras à fremir, A tresaillir, à demener, Sor costé t'estovra torner, Une heure envers, autre eure adens, Cum fait hons qui a mal as dens. Lors te vendra en remembrance Et la façon et la semblance A cui nule ne s'apareille. Si te dirai fiere merveille: [p.161] Il n'est homme, tant soit-il sage, 2497 Qui lors ne perde son bagage, A moins qu'il ne soit faux amant. Ceux-là vont leur verve exprimant Avec une parfaite aisance; Trop forte est leur outrecuidance; Ils disent un et pensent deux [55], Traîtres, félons et venimeux. Quand auras ta raison finie Sans dire mot de vilenie, Lors tu te croiras méprisé, Et quand tu auras épuisé Tout ce qu'avais d'aimable à dire, Lors reseras en grand martyre. C'est la bataille, le tourment, Qui toujours dure au bon amant, Jamais ne finira la guerre; Vainement la paix il espère, Ce qu'il cherche il n'aura jamais Et toujours souffre et n'aura paix. Et puis quand il sera nuit close, Lors ce sera bien autre chose. En vain chercheras sur ton lit Un peu de calme et de répit; A t'endormir comme tu penses, Vite à frémir tu recommences, A tressaillir, te démener, Sur un côté te retourner, Une heure pile, une autre face, Comme un homme que dent tracasse. Alors viendra devant tes yeux La belle au maintien gracieux Qui n'a jamais eu sa pareille, Et ce sera fière merveille. [p.162] Tex fois sera qu'il t'iert avis 2525 Que tu tendras cele au cler vis Entre tes bras tretoute nue, Ausinc cum s'el ert devenue Du tout t'amie et ta compaigne; Lors feras chatiaus en Espaigne[56], Et auras joie de noient, Tant cum tu iras foloiant En la pensée delitable Où il n'a fors mençonges et fable; Mès poi i porras demorer. Lors commenceras à plorer, Et diras: Diex! ai-ge songié? Qu'est-ice, où estoie-gié? Ceste pensée, dont me vint? Certes dis fois le jor, ou vint Vodroie qu'ele revenist: Ele me pest et replenist De joie et de bonne aventure; Mès ce m'amort que poi me dure[57]. Diex! verrai-ge jà que ge soie En itel point cum ge pensoie? Gel' vodroie par convenant Que ge morusse maintenant; La mort ne me greverait mie, Se ge moroie ès bras m'amie. Moult me griéve Amors et tormente, Sovent me plains et me demente; Mais se tant fait Amors que j'aie De m'amie enterine joie, Bien seront mi mal racheté. Las! ge demant trop chier cheté; Ge ne me tiens mie por sage, Quant ge demant itel outrage: [p.163] Tantôt tu croiras embrasser 2531 Ta belle amante, doux penser, Entre tes bras tretoute nue, Pensant qu'elle soit devenue Ta mie et compagne à jamais. Lors en Espagne des palais, Sans fond bâtiras sur les sables, Bercé de mensonges et fables Heureux d'un rien, te complaisant Dans ce songe doux et plaisant. Mais tôt s'évanouit ce leurre, Il te faut recommencer, pleure: «Dieu puissant, ai-je bien songé? Où étais-je? Qu'est-ce que j'ai? D'où donc me vint cette pensée? Je voudrais l'âme avoir bercée Dix fois le jour par elle ou vingt, Elle m'a tout rempli soudain De joie et de bonne aventure, Mais trop me mord que si peu dure. Dieu! pourrai-je voir que je sois En tel point comme je pensois? La mort ne me grèverait mie Mourant dans les bras de ma mie; Aussi de rien ne me plaindrais Si dès maintenant je mourais. Moult me grève Amour et tourmente, Souvent me plains et me lamente; Mais si pouvait me faire Amour Avoir ma mie entière un jour, J'aurais bien payé ma souffrance. Mais, hélas! c'est trop d'exigence, Et je suis fol, j'en ai bien peur, De demander telle faveur: [p.164] Car qui demande musardie, 2559 Il est bien drois qu'en l'escondie. Ne sai comment dire ge l'ose, Car maint plus preus et plus alose De moi auroient grant honor En ung loier assez menor; Mès se sans plus d'ung seul baisier Me daignoit la bele aésier, Moult auroie riche desserte De la poine que j'ai sofferte; Mès fort chose est à avenir, Ge me puis bien por fol tenir, Quant j'ai mon cuer mis en tel leu Dont ge n'aten avoir nul preu. Si dis-ge que fox et que gars, Car miex vaut de li uns regars, Que d'autre li deduis entiers. Moult la véisse volentiers Orendroites, se Diex m'aïst; Garis fust qui or la véist. Diex! quant sera-il ajorné? Trop ai en ce lit séjorné: Ge ne pris gaires tel gesir, Quant je n'ai ce que je desir. Gesir est ennuieuse chose, Quant l'en ne dort ne ne repose: Moult m'ennuie certes et griéve Que orendroit l'aube ne criéve, Et que la nuit tost ne trespasse; Car, s'il fust jor, ge me levasse. Ha solaus! por Diex car te heste, Ne sejorne, ne ne t'areste: Fai départir la nuit obscure, Et son anui qui trop me dure. [p.165] Car qui demande une sottise 2565 Mérite bien qu'on reconduise. Comment l'ai-je osé dire? Eh quoi! Maint plus preux, plus digne que moi Aurait grand honneur, sans doutance, De bien plus mince récompense. Mais si, sans plus, d'un seul baiser Me daignait la belle apaiser, Je serais trop cher payé, certe, De la peine que j'ai soufferte. Mais sombre est pour moi l'avenir Et me puis bien pour fol tenir Quand mon coeur mis en telle place Dont je n'attends la moindre grâce. Mais que dis-je? J'en suis honteux! Car un seul regard de ses yeux Vaut mieux qu'une autre toute entière! Exauce, mon Dieu, ma prière, Laisse-moi cet être chéri Revoir, et je serai guéri! Quand donc verrai-je la lumière? Sur ce lit maudit je n'ai guère Trouvé le repos de longtemps, Et mon désir en vain j'attends. Un lit est ennuyeuse chose Quand on ne dort ni ne repose. Je souffre, et grand est mon ennui, De ne voir trépasser la nuit Et l'aube à mon chevet reluire; Au jour pour me lever j'aspire. Ha! pour Dieu, soleil, hâte-toi, Point ne séjourne, éclaire-moi, Fais départir la nuit obscure Et son ennui qui trop me dure!» [p.166] La nuit ainsine te contendras, 2593 Et de repos petit prendras, Se j'onques mal d'amors connui[58]; Et quant tu ne porras l'ennui Soffrir en ton lit de veillier, Lors t'estovra apareillier, Chaucier, vestir et atorner, Ains que tu voies ajorner. Lors t'en kas en recelée, Soit par pluie, soit par gelée, Tout droit vers la maison t'amie, Qui sera espoir endormie, Et à toi ne pensera guieres. Une hore iras à l'uis derrieres Savoir s'il, est remés deffers, Et jucheras iluec defors Tout seus à la pluie et au vent; Après iras à l'uis devant, Et se tu treuves fendéure, Ne fenestre, ne serréure, Oreille et ascoute parmi S'il se sunt léens endormi; Et se la bele sans plus veille, Ge te loe bien et conseille Qu'el t'oie plaindre et dolaser Si qu'el sache que reposer Ne pués en lit, por s'amitié. Bien doit fame aucune pitié Avoir de celi qui endure Tel mal por li, se moult n'est dure. Si te dirai que tu dois faire Por l'amor de la débonnaire De qui tu ne pues avoir aise; Au départir la porte baise, [p.167] La nuit ainsi te conduiras 2599 Et de repos petit prendras, Si de l'amour j'ai connaissance. Enfin, rongé d'impatience Et las en ton lit de veiller, Tu te mettras à t'habiller, Chausser et ta toilette faire Sans attendre que l'aube éclaire. Lors t'en iras en grand secret, Par la pluie et le froid seulet, Droit à la maison de ta mie Qui sera sans doute endormie, Ne songeant guère à son amant. Par derrière, une heure durant, Iras voir si l'huis, d'aventure, N'est pas ouvert. Là, sur la dure, T'assiéras à la pluie, au vent, Puis à la porte de devant Iras chercher une ouverture, Une fenêtre, une serrure, Pour écouter silencieux Si tout repose dans ces lieux. Et si la belle encore veille, Heureux amant, je te conseille Qu'elle entende plaindre et gémir Tant qu'elle sache que dormir Ne peux au lit pour l'amour d'elle. Comment encor rester cruelle Pour un amant qui souffre tant, A moins d'avoir coeur trop méchant! Écoute ce que tu dois faire Pour l'amour de la débonnaire Dont tu ne peux aise obtenir: La porte baise au départir, [p.168] Et por ce que l'en ne te voie 2627 Devant la maison, n'en la voie, Gar que tu soies repairiés Anciez que jors soit esclairiés. Icis venirs, icis alers, Icis veilliers, icis parlers, Font as amans sous lor drapiaus Durement ameigrir lor piaus: Bien le sauras par toi-méismes, Il convient que tu t'essaïmes. Car bien saches qu'Amors ne lesse Sor fins amans color ne gresse: A ce sunt cil bien cognoissant Qui vont les dames traïssant, Qui dient por eus losengier Qu'il ont perdu boivre et mengier; Et ge les voi, les jengléors, Plus cras qu'abbés ne que priors. Encor te commant et encharge Que tenir te faces por large A la pucele de l'ostel: Ung garnement li donne tel, Qu'el die que tu es vaillans. T'amie et tous ses bien-veillans Dois honorer et chiers tenir, Grans biens te puet par eus venir: Car cil qui sunt d'ele privé, Li conteront qu'il t'ont trové Preu, cortois et bien affaitié: Miex t'en prisera la moitié. Du païs gaires ne t'esloigne, Et se tu as si grant besoigne Que esloigner il te conviengne, Garde bien que tes cuers remaigne, [p.169] Et prends garde qu'on ne te voie 2633 Devant le seuil ou sur la voie Avant que le jour n'ait paru, Car tu peux être reconnu. Tous ces allers et ces venues, Ces promenades par les rues La nuit, font les amants maigrir Durement et leur peau blémir; Et toi-même en verras la preuve, Car il te faut subir l'épreuve. Sache qu'Amour ne laisse point Aux amants fleur ni embonpoint; A ce sont bien reconnaissables Les amants trompeurs, méprisables, Qui disent pour se louanger Qu'ils ont perdu boire et manger, Et que je vois plus gras que moines, Abbés, et prieurs, et chanoines. De plus, je te commande et veux Que tu passes pour généreux Du logis envers la servante; Donne-lui parure si gente Qu'elle proclame ta valeur. Tu dois tenir en grand honneur Tous les familiers de ta belle, Ils pourront te servir près d'elle; Car peut-être en l'intimité, Par hasard auront-ils vanté Ton esprit et ta courtoisie; Moitié mieux t'aimera ta mie. Le pays ne quitte jamais; Mais si telle besogne avais Qu'il te fallût partir quand même, Ton coeur laisse à celle qu'il aime [p.170] Et pense de tost retorner, 2661 Tu ne dois gaires séjorner: Fai semblant qu'à véoir te tarde Cele qui a ton cuer en garde. Or t'ai dit comment n'en-quel guise Amant doit faire mon servise: Or le fai donques, se tu viaus De la bele avoir tes aviaus. L'Amant parle. Quant Amor m'ot ce commandé, Je li ai lores demandé: Sire, en quel guise ne comment Puéent endurer cil amant Les maus que vous m'avés contés? Forment en sui espoentés, Comment vit hons et comment dure En tele poine, n'en tel ardure? En duel, en sospirs et en lermes, Et en tous poins, et en tous termes Est en souci et en esveil. Certes durement me merveil Comment hons, s'il n'iere de fer, Puet vivre ung mois en tel enfer. Li Diex d'Amors lors me respont, Et ma demande bien m'espont. Amor parle. Biaus amis, par l'ame mon pere Nus n'a bien, s'il ne le compere; Si aime-l'en miex le cheté, Quand l'en l'a plus chier acheté; Et plus en gré sunt reçéu Li biens dont l'en a mal éu[59]. [p.171] Et pense à bientôt retourner, 2667 Tu ne dois guère séjouner: Fais semblant que ravoir te tarde Celle qui a ton coeur en garde. Je t'ai dit tout au long comment Doit servir un loyal amant. Or donc, reste à mes lois fidèle Si tu veux jouir de ta belle. L'Amant parle. Tel était son commandement. Lors je lui répondis: Comment Les amants peuvent-ils donc, sire, Endurer si cruel martyre Que tout à l'heure avez conté? Vraiment j'en suis épouvanté. Comment vit homme, et comment dure En tel deuil, en telle torture, Toujours en pleurs, gémissements Et longs soupirs, et par tous temps Rongé d'inquiétude horrible? Ce m'est chose incompréhensible Comment homme, s'il n'est de fer, Peut vivre un mois ert tel enfer. Le Dieu d'Amours lors me réplique Et ma demanda ainsi, m'explique: Amour parle. Par l'âme de mon père, amis, Nul n'a bien, s'il n'y met le prix; Car jouissance est mieux goûtée, Quand on l'a plus cher achetée, Et les biens mous semblent meilleurs, Venant après de longs malheurs[59]. [p.172] Il est voirs que nus maus n'ataint 2691 A celi qui les amans taint. Ne qu'en puet espuisier la mer, Ne porroit-l'en les maus d'amer Conter en rommant, ne en livre; Et toutes voies convient vivre Les amans, qu'il lor est mestiers: Chascuns fuit la mort volentiers. Cil que l'en met en chartre oscure, Et en vermine et en ordure, Qui n'a fors pain d'orge ou d'avoine, Ne se muert mie por la poine; Espérance confort li livre, Qu'il se cuide véoir délivre Encor par aucune chevance: Et tretout autele béance A cis qu'Amors tient en prison, Il espoire sa garison. Ceste espérance le conforte, Et cuer et talent li aporte De son cors à martire offrir: Espérance li fait soffrir Tant maus que nus n'en sait le conte, Por la joie qui cent tans monte. Espérance par soffrir vaint[60], Et fait que li amant vivaint. Benéoite soit Espérance Qui les amans ainsinc avance! Moult est Espérance cortoise, Qu'el ne laira jà une toise Nul vaillant homme jusqu'au chief, Ne por péril, ne por meschief; Neis au larron que l'en veut pendre Fait-ele adés merci atendre. [p.173] Certes nul mal ne peut atteindre 2697 Ceux qu'on voit les amants étreindre. Nul ne peut épuiser la mer, Nul ne saurait les maux d'aimer Conter en roman ni en livre; Pourtant les amants veulent vivre, Si douloureux que soit leur sort; Chacun fuit volontiers la mort. Le captif, en cellule obscure, Rongé de vermine et d'ordure, Mange son pain d'avoine noir Et ne meurt pas de désespoir. Toujours le soutient l'espérance De sa prochaine délivrance Par la ruse ou par le hasard. On peut l'amant mettre en regard Qu'Amour en sa prison enserre Et qui sa guérison espère; Le réconforte cet espoir Et lui donne coeur et pouvoir De se livrer à sa torture. Grâce à lui des maux il endure Sans nombre, un bonheur attendant Qui montera cent fois autant. Amants fait vivre l'Espérance Et vainc à force de souffrance[60]. Bénite l'Espérance soit Qui les amants ainsi rassoit! Moult est l'Espérance courtoise Et n'abandonne d'une toise Nul vaillant coeur jusqu'à la fin Dans sa détresse et son chagrin, Et jusqu'au larron qu'on va pendre Lui fait toujours sa grâce attendre. [p.174] Iceste te garantira, 2725 Ne jà de toi ne partira Qu'el ne te secore au besoing; Et avecqnes ce ge te doing Trois autres biens, qui grans soias Font à ceus qui sunt en mes las. Li primerains biens qui solace Ceus que li maus d'amer enlace, C'est Dous-Pensers qui lor recorde Ce où Espérance s'acorde, Quant li amant plaint et sospire, Et est en duel et en martire: Dous-Pensers vient à chief de pièce Qui l'ire et le corrous despièce, Et à l'amant en son venir Fait de la joie sovenir, Que Espérance li promet, Et après au devant li met Les yex rians, le nez tretis, Qui n'est trop grans, ne trop petits, Et la bouchete colorée, Dont l'alaine est si savorée: Si li plait moult quant il li membre De la façon de chascun membre. Encor va ses solas doublant, Quant d'ung ris ou d'ung bel semblant Li membre, ou d'une bele chiere Que fait li a s'amie chiere, Dous-Pensers ainsinc assoage Les dolors d'amors et la rage. Icestui bien voil que tu aies, Et se tu l'autre refusoies, Qui n'est mie mains doucereus, Tu seroies moult dangereus. [p.175] C'est elle qui te soutiendra, 2731 Jamais de toi ne partira Sans qu'au besoin secours te donne. Avec elle je t'abandonne Trois autres biens qui grands soulas Font à ceux qui sont dans mes lacs. Le premier de ces biens que trouvent Ceux qui les maux d'aimer éprouvent, C'est Doux-Penser qui leur apprend Où l'Espérance les attend. Quand l'amant se plaint et soupire Et grand deuil souffre et grand martyre, Doux-Penser vient lors doucement Dépecer l'ire et le tourment, Et lui retrace en sa pensée Des biens l'image carressée Que l'Espérance lui promet, Et devant les yeux lui remet Cette bouchette colorée, Dont l'haleine est si savourée, Les yeux riants, le nez gentil Qui n'est trop grand ni trop petit, Et moult lui plaît quand lui rappelle Tretous les charmes de sa belle Et va ses soulas redoublant, Quand d'un souris, d'un beau-semblant Le berce, ou de l'accueil aimable Que lui fit sa mie adorable. Ainsi Doux-Penser adoucit Les maux dont Amour le poursuit. Donc ce premier don je t'octroie Et si le deuxième avec joie N'acceptais non moin doucereux, Tu serais par trop dédaigneux. [p.176] Li secons biens est Dous-Parlers 2759 Qui a fait à mains bachelers Et à maintes dames secors: Car chascuns qui de ses amors Oit parler, moult s'en esbaudist. Si me semble que por ce dist Une dame qui d'amer sot, En sa chançon, ung cortois mot: Moult sui, fet-ele, à bonne escole, Quant de mon ami oi parole; Se m'aïst Diex, il m'a garie Qui m'en parle, quoi qu'il m'en die. Cele de Dous-Parler savoit Quanqu'il en iert, car el l'avoit Essaié en maintes manieres. Or te lo, et veil que tu quieres Ung compaignon sage et célant, A qui tu die ton talent, Et desqueuvres tout ton courage; Cis te fera grant avantage. Quant ti mal t'angoisseront fort, Tu iras à li par confort, Et parlerés andui ensemble De la bele qui ton cuer emble, De sa biauté, de sa semblance, Et de sa simple contenance. Tout ton estat li conteras, Et conseil li demanderas Comment tu porras chose faire Qui à t'amie puisse plaire. Se cil qui tant iert tes amis, En bien amer a son cuer mis, Lors vaudra miex sa compagnie. Si est raison que il te die [p.177] Doux-Parler sera le deuxième, 2765 Qui porte au malheureux qui aime, Dame ou damoiseau, bon secours; Car entendre de ses amours Parler, c'est douce jouissance. C'est pour cela que dit, je pense, Une dame qui bien aimait En sa chanson ce joli trait: «Je suis, fait-elle, à bonne école, Oyant sur mon ami parole, Car, Dieu m'assiste, est tout guéri Mon coeur quand on parle de lui.» De Doux-Penser bien savait-elle Tous les secrets, et dut la belle L'essayer de maintes façons. Donc choisis en tes compagnons Un ami moult discret et sage, Car on tire grand avantage D'ouvrir son coeur à quelque ami Et son désir, et son ennui. Quand l'angoisse sera trop forte, A lui va, qu'il te réconforte. Tous deux parlerez à l'envi D'Elle, qui ton coeur a ravi, De sa beauté, de sa semblance, De son aimable contenance. Tout ton état lui conteras, Et conseil lui demanderas Comment tu pourras chose faire A ta belle qui puisse plaire. Et si ce meilleur des amis En bien aimer son coeur a mis, Lors vaudra mieux sa compagnie. Il sera lors droit qu'il te die [p.178] Se s'amie est pucele ou non[61], 2793 Qui ele est, et comment a non, Si n'auras pas paor qu'il muse A t'amie, ne qu'il t'encuse; Ains vous entreporterés foi, Et tu à luy, et il à toi. Saches que c'est moult plesant chose Quant l'en a homme à qui l'en ose Son conseil dire et son segré. Cel déduit prendras moult en gré, Et t'en tendras à bien paié, Puis que tu l'auras essaié. Li tiers biens vient du regarder; C'est Dous-Regars, qui seult tarder A ceus qui ont amors lontaignes. Mès ge te lo que tu te taignes Bien près de li por Dous-Regart, Que ses solas trop ne te tart: Car il est moult as amoreus Delitables et savoreus. Moult ont au matin bone encontre Li oel, quant Dame-Diex lor monstre Le saintuaire précieux De quoi il sunt si envieus. Le jor que le puéent véoir Ne lor doit mie meschéoir; Il ne doutent pluie ne vent, Ne nule autre chose grevant; Et quant li oel sunt en déduit, Il sunt si apris et si duit, Que seus ne sevent avoir joie, Ains vuelent que li cuers s'esjoie, Et font les maus assoagier: Car li oel cum droit messagier, [p.179] Si sa mie est pucelle ou non[61] 2799 Qui elle est, comment elle a nom. Lors n'auras peur qu'il en abuse Près de ta mie, ou qu'il t'accuse; Vous vous entreporterez foi, Toi devers lui, lui devers toi. Tu sauras quelle bonne chose C'est d'avoir homme à qui l'on ose Son coeur ouvrir et confier, Bonheur que tu dois envier, Puissant remède à ta souffrance, Crois-moi, fais en l'expérience. Le troisième bien vient des yeux: C'est Doux-Regard. Aux amoureux De longue date, patience Il donne; avec persévérance Près d'elle sois pour Doux-Regard; De ses faveurs crains le retard. Car c'est un bien si désirable, Aux amoureux si délectable! Heureux ceux à qui, le matin, Dieu montre parmi leur chemin Le moult précieux sanctuaire Qu'à si grand deuil leur coeur espère! Le jour qu'ils ont pu l'admirer, Tout malheur ils vont conjurer; Ils ne craignent ni vent, ni pluie, Nul accident, nulle avanie. Quand des amoureux l'oeil jouit, Il est si gent et bien instruit, Qu'il ne sait seul goûter sa joie; Mais il veut que le coeur festoie Dont il court les maux soulager. Car les yeux, en prompt messager, [p.180] Tout maintenant au cuer envoient 2827 Noveles de ce que ils voient; Et por la joie convient lors Que li cuer oblit ses dolors, Et les ténèbres où il iere: Car, tout ausinc cum la lumiere Les ténèbres devant soi chace, Tout ausinc Dous-Regars efface Les ténèbres où li cuers gist, Qui nuit et jor d'amors languist: Car li cuers de riens ne se diaut, Quant li cel voient ce qu'il viaut. Or t'ai, ce m'est vis, desclaré Ce dont ge te vi esgaré, Car je t'ai conté sans mentir Les biens qui puéent garentir Les amans, et garder de mort. Or sez qui te fera confort; Au mains auras-tu Espérance, S'auras Doulx-Penser sans doutance, Et Dous-Parler, et Dous-Regart. Chascuns de ceus veil qu'il te gart Tant que tu puisses miex atendre Autres biens qui ne sunt pas mendre, Ains greignors auras çà avant, Mès ge te doing dès ore itant. XVIII Comment l'Amant dit cy qu'Amours Le laissa en ses grans doulours. Tout maintenant que Amors m'ot Di son plaisir, ge ne soi mot [p.181] Aussitôt vers le coeur envoient 2833 Les nouvelles de ce qu'ils voient, Et dans ses transports sent le coeur Dissiper avec sa douleur Les ténèbres qui l'obscurcissent. Tel qu'au matin s'évanouissent Soudain les ombres de la nuit, Tel Doux-Regard anéantit Les ténèbres où coeurs languissent Qui nuit et jour d'amour gémissent; Car le coeur de tout s'éjouit Quand l'oeil de ce qu'il voit jouit. Je t'ai fait, je pense, en bon maître, Tes fautes, tes erreurs connaître; Car je t'ai conté, sans mentir, Les biens qui peuvent garantir Les amants et sauver leur vie. Or donc, ces trois présents n'oublie; Je te donne ainsi pour ta part Et Doux-Parler, et Doux-Regard, Et Doux-Penser, et l'Espérance; Ils te donneront assistance Et te feront attendre mieux D'autres biens non moins précieux, Mais meilleurs encor par la suite; De ceux-ci dès ce jour profite. XVIII Cy l'Amant dit que Dieu d'Amours Le laissa sans plus de discours. Sitôt sa sentence rendue, Ne sais comment, mais de ma vue [p.182] Que il se fu esvanouis, 2857 Et ge remés essabouis, Quant ge ne vi lez-moi nului; De mes plaies moult me dolui, Et soi que garir ne pooie, Fors par le bouton où j'avoie Tout mon cuer mis et ma béance. Si n'avoie en nului fiance, Fors où Diex d'Amors, de l'avoir; Ainçois savoie tout de voir, Que de l'avoir noient estoit, S'Amors ne s'en entremetoit. Li Rosiers d'une haie furent Clos environ, si cum il durent; Mès ge passasse la cloison Moult volentiers por l'achoison Du bouton qui sent miex que basme, Se ge n'en crainsisse avoir blasme; Mès assés tost péust sembler Que les Roses vousisse embler. XIX Comment Bel-Acueil humblement Offrit à l'Amant doucement A passer pour véoir les Roses Qu'il désiroit sor toutes choses. Ainsinc que je me porpensoie S'oultre la haie passeroie, Ge vi vers moi tout droit venant Ung varlet bel et avenant, En qui il n'ot riens que blasmer: Bel-Acueil se faisoit clamer, [p.183] Amour s'est tôt évanoui, 2863 Et je restai tout ébloui Vers moi ne voyant plus personne. Déréchef mon mal m'aiguillonne, Et je sais que guérir ne puis Que par le bouton où j'ai mis Tout mon coeur et mon espérance. Or, en nul je n'ai confiance Fors en Amour pour l'obtenir. Du premier coup j'ai dû sentir Que n'en avais nulle puissance Sans sa gracieuse assistance. Les rosiers étaient entourés D'un cercle d'arbrisseaux fourrés; Or, j'aurais franchi la clôture Moult volontiers pour la capture Du bouton bel et parfumé, Si n'eusse craint d'être blâmé; Mais tôt pouvait-on me surprendre Sans me laisser les roses prendre. XIX Comment Bel-Accueil humblement Offrit à l'Amant doucement Le passage pour voir les Roses Qu'il désirait sur toutes choses. Comme à me demander j'étais Si la haie outrepasserais, Droit à moi je vis d'aventure Varlet venir de gente allure En qui rien n'était à blâmer. Bel-Acueil se faisait nommer, [p.184] Filz fu Cortoisie la sage. 2887 Cis m'abandonna le passage De la haie moult doucement, Et me dist amiablement: Bel-Acueil parle. Biaus amis chiers, se il vous plest, Passés la haie sans arrest, Por l'odor des Roses sentir; Ge vous i puis bien garantir, N'i aurés mal ne vilonnie, Se vous vous gardés de folie. Se de riens vous i puis aidier, Jà ne m'en quiers faire prier; Car près sui de vostre servise, Ge le vous di tout sans faintise. L' Amant respond. Sire, fis-ge à Bel-Acueil, Ceste promesse en gré recueil: Si vous rens graces et merites De la bonté que vous me dites; Car moult vous vient de grant franchise. Puisqu'il vous plaist, vostre servise Suis prest de prendre volentiers. Par ronces et par esglentiers Dont en la haie avoit assés, Sui maintenant oultre passés. Vers le bouton m'en vois errant, Qui mieudre odor des autres rent, Et Bel-Acueil me convoia. Si vous di que moult m'agréa, Dont ge me poi si près remaindre, Que au bouton péusse ataindre. [p.185] Fils de la sage Courtoisie. 2893 Lors de passer il me convie Outre la haie, et doucement Me dit moult amicalement: Bel-Accueil parle. «Vous plairait-il passer la haie, Bel ami, qui tant vous effraie, Pour l'odeur des roses sentir? Je puis combler votre désir. Vous n'aurez mal ni vilenie Si vous vous gardez de folie. Si je puis en rien vous aider, Je ne me ferai pas prier, Et je m'offre en toute franchise A vous servir à votre guise. L'Amant répond. A Bel-Accueil j'ai répondu: Sire, j'accepte confondu Votre promesse et vous rends grâce, Car votre bonté me surpasse; Mais vous parlez si franchement Que je ne puis faire autrement Que d'accepter par déférence.» Lors donc, grâce à son assistance, Je franchis ronces, églantiers, Qui me séparaient des rosiers, Et fus cherchant la fleur aimée Plus que toute autre parfumée, Et Bel-Accueil m'accompagnait. Lors bien heureux mon coeur était D'approcher de si près la rose Que je voyais là fraîche éclose, [p.186] Bel-Acueil moult bien me servi, 2917 Quant le bouton de si près vi; Mès uns vilains qui grant honte ait, Près d'ilecques repost s'estoit. Dangiers ot nom, si fu closiers Et garde de tous les Rosiers. En ung destor fu li cuvers, D'erbes et de fuelles couvers Por ceus espier et sorprendre Qu'il voit as Roses la main tendre. Ne fu mie seus li gaignons, Ainçois avoit à compaignons Male-Bouche le gengléor, Et avec lui Honte et Paor. La miex vaillans d'aus si fu Honte; Et sachiés que qui à droit conte Son parenté et son linage, El fu fille Raison la sage, Et ses peres ot non Meffez, Qui est si hidous et si lez, Conques o lui Raison ne jut, Mès du véoir Honte conçut, Et quant Diex ot fait Honte nestre, Chastéé, qui dame doit estre Et des Roses et des boutons, Iert assaillie des gloutons, Si qu'ele avoit mestiers d'aïe, Car Venus l'avoit envaïe, Qui nuit et jor sovent li emble Boutons et Roses tout ensemble. Lors requist à Raison sa fille Chastéé, que Venus essille: Por ce que desconseillie iere Volt Raison fere sa priere, [p.187] Et Bel-Accueil moult je bénis 2923 Quand de si près le bouton vis. Mais, hélas! fâcheuse rencontre! Un vilain dormait à rencontre; C'était Danger, l'affreux closier Et le gardien du beau rosier. Pour ceux épier et surprendre Qu'il voit au rosier la main tendre, Il était, le traître, couché Sous l'herbe et les feuilles caché. Le chien n'était pas seul, du reste, Car je vis, compagnon funeste, Malebouche le clabaudeur Après lui traînant Honte et Peur. De tous la meilleure était Honte; Car aussi bien si l'on remonte A sa naissance et sa maison, Elle est de la sage Raison La fille, et Méfait est son père, Monstre hideux et sanguinaire. Jamais Raison ne lui céda, Un regard seul la féconda; Et lorsque Dieu Honte fit naître, Chasteté qui dame doit être Et des roses et des boutons, Seule à la merci des gloutons, En vain implorait assistance. Vénus l'avait en sa puissance, Vénus qui, le jour et la nuit, Et roses et boutons ravit. Chasteté par Vénus navrée A Raison vint toute éplorée Et sa fille lui demanda. Raison sa prière exauça [p.188] Et li presta à sa requeste 2951 Honte qui est simple et honeste: Et por les Roses miex garnir, I fist Jalousie venir Paor qui bée durement A faire son commandement. Or sunt as Roses garder troi, Por ce que nus, sans lor otroi, Ne Rose, ne bouton n'emport. Ge fusse arivés à bon port, Se d'els troi ne fusse aguetiés: Car li frans, li bien afetiés Bel-Acueil se penoit de faire Quanqu'il savoit qui me doit plaire. Sovent me semont d'aprochier Vers le bouton, et d'atouchier Au Rosier qui l'avoit chargié[62]; De ce me donnoit-il congié. Por ce qu'il cuide que gel' voille, A-il coillie une vert foille Lez le bouton qu'il m'a donnée, Por ce que près ot esté née. De la foille me fis moult cointe; Et quant ge me senti acointe De Bel-Acueil, et si privés, Ge cuidai bien estre arrivés. Lors ai pris cuer et hardement De dire à Bel-Acueil comment Amors m'avoit pris et navré. Sire, fis-ge, jamès n'auré Joie, se n'est par une chose, Que j'ai dedans le cuer enclose Une moult pesant maladie; Ne sai comment ge le vous die, [p.189] Et lui prêta sur sa requête 2957 Honte qui est simple et honnête, Et pour les roses mieux garnir, Jalousie aussi fit venir Peur toujours prête à son service Contre Vénus et sa malice. Ainsi, ces trois gardiens fâcheux Veillaient que nul audacieux Ne vînt rose ou bouton soustraire. Au bout de ma dure carrière, J'étais, si ne fusse épié; Car mon gent et doux allié, Bel-Accueil, s'efforçait de faire Tout ce qu'il savait pour me plaire, Souvent m'exhortait d'approcher Vers le bouton, et de toucher Du moins le Rosier qui le porte, M'encourageant de toute sorte. Il fut, prévenant mon désir, Une verte feuille cueillir Tout proche de la rose née Et qu'aussitôt il m'a donnée. De la feuille alors je me fis Parure, et quand je me sentis Bel-Accueil aussi favorable, Je crus mon succès véritable, Et mon courage ranimant, Je dis à Bel-Accueil comment D'Amour j'étais, une victime: «Sire, à moi nul bonheur n'estime Que par une chose advenir, Car je sens en mon coeur sévir Une cruelle maladie. Mon audace excuser vous prie, [p.190] Car ge vous criens à correcier: 2985 Miex vodroie à cotiaus d'acier Piece à piece estre depéciés, Que vous en fussiés correnciés. Bel-Acueil Dites, fet-il, vostre voloir, Que jà ne m'en verrez doloir De chose que vous puissiés dire. L'Amant. Lors li ai dit: Sachiés, biau sire, Amors durement me tormente. Ne cuidiés pas que ge vous mente; Il m'a où cuer cinq plaies faites. Jà les dolors n'en seront traites, Se le bouton ne me bailliés, Qui est des autres miex tailliés. Ce est ma mort, ce est ma vie, De nule riens n'ai plus envie. Lors s'est Bel-Acueil effraés, Bel-Acueil. Et me dist: Frere, vous baés A ce qui ne puet avenir: Comment! me voulés-vous honnir? Vous m'averiés bien assoté, Se le bouton aviés osté De son Rosier; n'est pas droiture Que l'en l'oste de sa nature. Vilains estes du demander, Lessiés-le croistre et amander; [p.191] Car j'ai peur de vous courroucer: 2993 Mieux voudrais me voir dépecer A couteaux d'acier pièce à pièce Que de rien faire qui vous blesse. Bel-Accueil. Dites, fait-il, votre vouloir, Jamais ne me verrez douloir De rien que vous me puissiez dire. L'Amant. Lors je lui dis: Sachez, beau sire, Qu'Amour me fait beaucoup souffrir, A vous je n'oserais mentir. Il m'a fait au coeur cinq blessures, Point ne guériront mes tortures Si le bouton ne m'est baillé Plus que tout autre bien taillé; Il est ma mort, il est ma vie, Et rien de plus mon coeur n'envie.» Alors Bel-Accueil plein d'effroi: Bel-Accueil. «Frère, répondit-il, pourquoi Vous bercez-vous d'une espérance Dont jamais n'aurez jouissance? Comment, me voulez-vous honnir? Car ce serait moult me trahir Que de vouloir ôter la rose Du rosier où elle repose. C'est d'un coeur pervers, insensé, Que l'oter d'où Dieu l'a placé. [p.192] Nel' voudroie avoir deserté 3011 Du Rosier qui l'a aporté, Por nule riens vivant, tant l'ains. L'Acteur. Atant saut Dangiers li vilains De là où il estoit muciés. Grans fu, et noirs et hériciés, S'ot les yex rouges comme feus, Le nés foncié, le vis hideus, Et s'escrie cum forcenés: Dangier. Bel-Acueil, por quoi amenés Entor ces Roses ce vassaut? Vous faites mal, se Diex me saut, Qu'il bée à vostre avilement: Dehait ait, fors vous solement[63], Qui en ces porpris l'amena! Qui felon sert, itant en a. Vous li cuidiés grant bonté faire, Et il vous quiert honte et contraire. XX Comment Dangier villainement Bouta hors despiteusement L'Amant d'avecques Bel-Acueil, Dont il eut en son coeur grant dueil. Fuiés, vassaus; fuiés de ci, A poi que ge ne vous oci: [p.193] Moult vilaine est votre demande, 3017 Laissez qu'il croisse et qu'il s'amende, Car ne voudrais le voir ravir Au rosier qui l'a fait fleurir, Sachez-le bien, pour rien au monde.» L'Auteur. Soudain surgit Danger l'immonde, Du gîte où il s'était glissé, Grand et noir, le poil hérissé, Les yeux comme une flamme ardente, Nez camus, face repoussante, Il criait comme un forcené: Danger. «Bel-Accueil, qu'avez-vous mené Ce vassal auprès de la Rose? Par Dieu, vous fîtes belle chose, Il veut votre avilissement. Malheur! si de vous seulement[63] Ne me venait cette avanie? Félon servir, c'est félonie. Or vous lui faites grand' bonté; Lui vous rend honte et vileté. XX Comment Danger dans sa furie Expulse avec ignominie L'Amant d'avecque Bel-Accueil, Dont il eut en son coeur grand deuil. Fuyez, vassal, loin de ma vue; Hors de là, sinon je vous tue! [p.194] Bel-Acueil mal vous congnoissoit, 3035 Qui de vous servir s'angoissoit. Si le baés à conchier, Ne me quier mès en vous fier: Car bien est ores esprouvée La traïson qu'avez couvée. XXI Ci dit que le villain Dangier Chaça l'Amant hors du vergier A une maçue à son col[64]: Si resembloit et fel et fol. Plus n'osai ilec remanoir, Por le vilain hidous et noir Qui me menace à assaillir: La haie m'a fait tressaillir A grant paor et à grant heste; Et li vilains crole la teste, Et dist se jamès i retour, Il me fera prendre ung mal tour. Lors s'en est Bel-Acueil fois, Et ge remès tous esbahis, Honteus et mas, si me repens, Quant onques dis ce que ge pens: De ma folie me recors, Si voi que livrés est mes cors A duel, à poine et à martire, Et de ce ai la plus grant ire, Que ge n'osai passer la haie. Nus n'a mal qui amors n'essaie: Ne cuidiés pas que nus congnoisse, S'il n'a amé, qu'est grant angoisse. [p.195] Bel-Accueil mal vous connaissait 3043 Qui de vous servir s'efforçait; Car bien est maintenant prouvée La trahison qu'avez couvée. Ne songez pas à me tromper Ni devers moi vous disculper. XXI Icile vilain Danger chasse Le pauvre Amant hors de la place, Une grand' massue à son col[64], Il ressemblait félon et fol. Je voyais, saisi d'épouvante, Sa face noire et grimaçante Qui menaçait de m'assaillir. Je m'en fus vite refranchir La haie, et cette horrible bête De loin criait, branlant la tête: Si jamais revenez un jour, Je vous ménage un mauvais tour! Bel-Accueil avait pris la fuite; Epuisé de telle poursuite, Je restai honteux, interdit, Repassant ce que j'avais dit. Alors je compris ma folie Et combien mon âme remplie Était d'amertume et d'horreur. Ce qui plus torturait mon coeur, C'était l'infranchissable haie. Seul celui qui l'amour essaie Connaît l'angoisse et la douleur, Et la souffrance et le malheur. [p.196] Amors vers moi trop bien s'aquite 3065 De la poine qu'il m'avoit dite; Cuers ne porroit mie penser, Ne bouche d'omme recenser De ma dolor la quarte part. A poi que li cuers ne me part, Quant de la Rose me souvient, Que si eslongnier me convient. XXII Comment Raison de Dieu aymée, Est jus de sa tour devalée, Qui l'Amant chastie et reprent De ce que fol Amour emprent. En ce point ai grant piece esté, Tant que me vit ainsinc maté La dame de la haute garde, Qui de sa tour aval esgarde: Raison fu la dame apelée. Lors est de sa tour devalée, Si est tout droit vers moi venue. El ne fu joine; ne chenue, Ne fu trop haute, ne trop basse, Ne fu trop megre, ne trop grasse, Li oel qui en son chief estoient, A deus estoiles resembloient: Si ot où chief une coronne, Bien resembloit haute personne. A son semblant et à son vis Pert que fu faite en paradis, Car Nature ne séust pas Ovre faire de tel compas. [p.197] Amour vers moi trop bien s'acquitte 3073 De la peine qu'il m'a prédite. Nul ne saurait même penser Ni bouche d'homme recenser Le quart de tout ce que j'endure, Et quand de la Rose, vous jure, Il me souvient, c'est à mourir; Pourtant il me convient partir. XXII Comment de Dieu Raison aimée, Tôt de sa tour est dévalée, Qui l'Amant châtie et reprend, Car fol amour il entreprend. En ce point j'ai fait longue route Tant qu'enfin m'aperçut sans doute La dame du haut de sa tour Qui fait bonne garde à l'entour; Raison est la dame apelée. Elle est de sa tour dévalée, Et je la vis venir à moi, Ni jeune, ni vieille, ma foi, Et ni trop haute, ni trop basse, Et ni trop maigre, ni trop grasse. Les yeux qui en son chef étaient A deux étoiles ressemblaient; Ceignait son chef une couronne, Bien ressemblait haute personne. A son semblant, ses traits exquis, On sentait que du paradis Elle vint, car jamais Nature Ne tailla telle créature. [p.198] Sachiés, se la lettre ne ment, 3095 Que Diex la fist noméement A sa semblance et à s'ymage, Et li donna tel avantage, Qu'el a pooir et seignorie De garder homme de folie, Por qu'il soit tex que il la croie. Ainsinc cum ge me démentoie, Atant es-vous Raison commence. Raison parle à l'Amant. Biaus amis, folie et enfance T'ont mis en poine et en esmai: Mar véis le bel tens de mai Qui fist ton cuer trop esgaier; Maralas onques umbroier Où vergier dont Oiseuse porte La clef dont el t'ovrit la porte. Fox est qui s'acointe d'Oiseuse, S'acointance est trop périlleuse: El t'a traï et décéu, Amors ne t'éust pas néu S'Oiseuse ne t'éust conduit Où biau vergier où est Déduit. Se tu as folement ovré, Or fai tant qu'il soit rescovré, Et garde bien que tu ne croies Le conseil par quoi tu foloies. Bel foloie qui se chastie; Et quant jones hons fait folie, L'en ne s'en doit pas merveillier. Or te voil dire et conseillier Que l'amors metes en obli, Dont ge te voi si afoibli, [p.199] Sachez, si la lettre ne ment, 3103 Que Dieu la fit assurément A sa semblance et son image, Et lui donna tel avantage Qu'elle peut les hommes guérir De folie ou les garantir, S'ils veulent ses conseils entendre. Me voyant tant de pleurs répandre, Lors ainsi Raison commença: Raison parle à l'Amant. Bel ami, ce qui te causa Tant de mal, c'est folle jeunesse Et du beau temps de mai l'ivresse Qui ton coeur fit trop égayer. Mal te prit d'aller ombroyer Au verger dont Oyseuse porte La clef dont elle ouvrit la porte. Oui, c'est elle qui t'a trahi; Sans elle Amour ne t'eût pas nui. Bien fol qui s'accointe d'Oyseuse, Accointance trop périlleuse! Pour ton mal elle t'a conduit Au verger qu'habite Déduit. Puisque tu connais ta folie, Il faut la réparer. Oublie D'abord et hâte-toi de fuir Le conseil qui t'a fait faillir. Belle erreur est qui se pallie, Et si jeune homme fait folie, L'on ne doit point s'émerveiller. Or donc je te vais conseiller. Éteins cette amoureuse envie, Cause de la chétive vie [p.200] Et si conquis et tormenté. 3127 Je ne voi mie ta santé, Ne ta garison autrement; Car moult te bée durement Dangier le fel à guerroier. Tu ne l'as mie à essaier: Et de Dangier noient ne monte Envers que de ma fille Honte, Qui les Rosiers deffent et garde, Cum cele qui n'est pas musarde; Si en dois avoir grand paor, Car à ton oés n'i vois pior. Avec ces deux est Male-Bouche Qui ne sueffre que nus i touche; Anciez que la chose soit faite, L'a-il jà en cent leus retraite. Moult as à faire à dure gent, Or garde liquiex est plus gent, Ou du lessier, ou du porsivre Ce qui te fait à dolor vivre. C'est li maus qui Amors a non, Où il n'a se folie non; Folie! se m'aïst Diex, voire. Homs qui aime ne puet bien faire, N'a nul preu de ce mont entendre, S'il est clers, il pert son aprendre; Et se il fait autre mestier, Il n'en puet guères esploitier. Ensorquetout il a plus poine Que n'ont hermite, ne blanc moine. La poine en est desmésurée, Et la joie a corte durée. Qui joie en a, petit li dure, Et de l'avoir est aventure; [p.201] Dont je te vois si tourmenté. 3135 Je n'entrevois pour toi santé Ni guérison par autre voie, Car Danger se fait moult grand' joie, Le félon, de te guerroyer. Ne va pas à lui t'essayer. Encor Danger pour rien ne compte A côté de ma fille Honte, Qui les Rosiers garde et défend D'un oeil actif et vigilant. C'est elle surtout qu'il faut craindre Pour ton fatal désir contraindre. Et Malebouche les soutient; Malheur à qui les toucher vient! Devant que soit faite la chose, Déjà par cent lieux il en glose. Moult as à faire à dure gent; Or vois lequel est plus urgent Ou de laisser, ou de poursuivre Ce qui te fait à douleur vivre. De ce mal Amour est le nom, Plutôt folie, et pourquoi non? Folie, oui, pour Dieu! je préfère, Car amoureux ne sait bien faire, Nul profit n'en saurait avoir; S'il est clerc, il perd son savoir, Et s'il suit une autre carrière, Il ne saurait l'exploiter guère, Et de peines cent fois autant Souffre qu'hermite ou moine blanc. La peine en est démesurée, Le plaisir de courte durée, Et pour ce bonheur d'un instant Qui leur échappe bien souvent, [p.202] Car ge voi que maint s'en travaillent, 3161 Qui en la fin du tout i faillent. Onques mon conseil n'atendis, Quant au Diex d'Amors te rendis: Le cuer que tu as trop volage Te fist entrer en tel folage. La folie fu tost emprise, Mès à l'issir a grant mestrise. Or met l'amor en nonchaloir, Qui te fait vivre et non valoir: Car la folie adès engraigne, Qui ne fait tant qu'ele remaigne. Pren durement as dens le frain, Et donte ton cuer et refrain. Tu dois metre force et deffense Encontre ce que tes cuers pense: Qui toutes hores son cuer croit, Ne puet estre qu'il ne foloit. XXIII Si respond l'Amant à rebours A Raison qui luy blasme Amours. Quant j'oï ce chastiement, Je répondi iréement: Dame, ge vous veil moult prier Que me lessiez à chastier. Vous me dites que ge refraigne Mon cuer, qu'Amors ne le sorpreigne: Cuidies-vous donc qu'Amors consente Que je refraigne et que ge dente Le cuer qui est tretout siens quites? Ce ne puet estre que vous dites. [p.203] Combien leur existence jouent 3169 Qui la plupart au port échouent? Pourquoi mon conseil n'attendis Quand au Dieu d'Amours te rendis? C'est ton coeur, hélas! trop volage Qui subit ce fol esclavage; Vite folie on entreprend, Mais on en sort moult durement. Or, ce fatal amour oublie Dont tu vis, mais qui t'humilie, Car la démence va croissant Si contre elle on ne se défend. Ton frein avec courage broie, Dompte ce coeur qui te guerroie, Car son coeur qui trop souvent croit Toujours s'égare et se déçoit. Résiste donc sans défaillance Encontre ce que ton coeur pense. XXIII Cy répond l'Amant au rebours A Raison blâmant Dieu d'Amours. Quand j'ouïs cette réprimande, Je lui dis en colère grande: Dame, je veux vous demander De ne plus tant me gourmander. Vous me dites mon coeur contraindre Pour qu'Amour ne le puisse atteindre. Pensez-vous qu'il puisse accepter Voir contraindre un coeur et dompter Qu'il retient tout en sa puissance? Vous me voyez dans l'impuissance. [p.204] Amors a si mon cuer donté, 3191 Qu'il n'est mès à ma volenté: Ains le justise si forment, Qu'il i a faite clef fermant. Or m'en lessiés du tout ester, Car vous porriés bien gaster[65] En oiseuse vostre françois: Ge vodroie morir ainçois Qu'Amors m'éust de fausceté Ne de traïson arété. Ge me voil loer ou blasmer Au darrenier de bien amer, Si m'en desplet qui me chastie. Atant s'est Raison départie, Qui bien voit que por sermonner Ne me porroit de ce torner. Ge remès d'ire et de duel plains: Sovent plore et sovent me plains Que ne soi de moi chevissance, Tant qu'il me vint en remembrance Qu'Amors me dist que ge quéisse Ung compaignon cui ge déisse Mon conseil tout outréement, Si m'osteroit de grant torment. Lors me porpensai que j'avoie Ung compaignon que ge savoie Moult à loial; Amis ot non; Onques n'oi mieuldre compaignon. [p.205] Amour a mon coeur tant dompté 3199 Qu'il n'est plus à ma volonté; Pour mieux assurer sa capture, Il l'a fermé d'une clef sûre. Or cessez de me tourmenter, Car vous ne sauriez que gâter Votre français en pure perte, Et j'aimerais mieux mourir certe, Qu'Amour, me pût de fausseté Reprendre et de déloyauté. Je veux aimer tout à mon aise Jusqu'à la fin, ne vous déplaise; Sont vos avis hors de saison. Alors dut s'en aller Raison Voyant sa science perdue Contre une âme aussi résolue. De deuil et de colère plein Souvent pleure et souvent me plain De rester ainsi sans défense; Tant qu'enfin me vint souvenance Qu'Amour m'avait dit d'esssyer Compagnon à qui confier Sans réserve toute ma peine, Qui me console et me soutienne. Alors je songeai que j'avais Un compagnon que je savais Loyal et bon. Ami s'appelle, Oncques n'en eus de plus fidèle. [p.206] XXIV Comment, par le conseil d'Amours, 3219 L'Amant vint faire ses clamours A Amis, a qui tout compta, Lequel moult le réconforta. A li m'en vins grant aléure, Si li desclos Pencloéure Dont ge me sentoie encloé, Si cum Amors m'avoit loé, Et me plains à lui de Dangier, Qui par poi ne me volt mengier, Et Bel-Acueil en fist aler, Quant il me vit à lui parler Du bouton à qui ge béoie, Et me dist que le comparroie, Se jamès par nule achoison Me véoit passer la cloison. Quant Amis sot la vérité, Il ne m'a mie espoenté; XXV Comment Amys moult doucement Donne réconfort à l'Amant. Ains me dist: Compains, or soiés Séur, et ne vous esmaiés; Ge congnois bien pieça Dangier, Il a apris à leidangier, A leidir et à menacier Ceus qui aiment au commencier. [p.207] XXIV Comment, par le conseil d'Amour, 3227 L'Amant instruit sans nul détour Ami de sa mésaventure Qui le console et le rassure. A lui lors je fus à grands pas Découvrir tout mon embarras Et mon inquiétude amère, Et d'Amour la leçon entière. Je me plaignis comment Danger Pour un peu faillit me manger, Et Bel-Accueil hors de la place Fit aller, quand il vit qu'en grâce Le bouton je lui demandais, Et me dit que je le paierais Si jamais encor d'aventure Je venais franchir la clôture. Quand Ami sut la vérité Il ne m'a pas épouvanté; XXV Comment d'Ami douce parole L'Amant reconforte et console. Mais me dit: «Compagnon, soyez Tranquille et ne vous effrayez. Je le connais de longue date Ce Danger qui si fort éclate En cris, menaces, vains discours, Contre novices en amours. [p.208] Piece a que ge l'ai esprouvé; 3245 Se vous l'avez felon trouvé, Il iert autres au derrenier: Ge le congnois cum ung denier. Il se set bien amoloier, Par chuer et par soploier[66]; Or vous dirai que vous ferés: Ge lo que vous li requerés Qu'il vous pardoint sa mal-voillance, Par amors et par acordance; Et li metés bien en convent, Que jamès dès or en avant Ne ferés riens qui li desplese. C'est la chose qui plus li plese, Qui bien le chue et le blandist. L'Amant. Tant parla Amis et tant dist, Qu'il m'a auques réconforté, Et hardement et volenté Me donna d'aler essaier Se Dangier porroie apaier. XXVI Comment l'Amant vient à Dangier, Luy prier que plus ledangier Ne le voulsist, et par ainsi Humblement luy crioit mercy. A Dangier suis venu honteus, De ma pès faire convoiteus; Mès la haie ne passai pas, por ce qu'il m'ot véé le pas. [p.209] Croyez-en mon expérience, 3253 Si le premier jour sa démence Effraie, il est autre au dernier, Je le connais comme un denier. Rien n'adoucit mieux ce cerbère Que la caresse et la prière[66]. Or, voici ce que vous ferez: D'abord vous lui demanderez Qu'il vous pardonne votre injure Par amour, bienveillance pure, Et jurez-lui, la main levant, Que jamais plus dorénavant Ne ferez rien qui lui déplaise; Car il n'est rien qui tant lui plaise Que caresse de bon flatteur.» L'Amant. Parlait avec tant de chaleur Ami, que mon âme ravie Reprit courage. Alors l'envie Me vint aussitôt d'essayer Si je pourrais l'apitoyer. XXVI Comment l'Amant vient et supplie Danger que ses torts il oublie, Pour l'apaiser, et puis ainsi Humblement lui criait merci. A Danger vins d'un pas timide Et de faire ma paix avide, Mais sans la clôture franchir Pour ne pas lui désobéir. [p.210] Ge le trové en piés drecié, 3273 Fel par semblant et corrocié, En sa main ung baston d'espine. Ge tins vers lui la chiere encline, Et li dis: Sire, je sui ci Venus por vous crier merci; Moult me poise, s'il péust estre, Dont ge vous fis onques irestre; Mès or sui prest de l'amender Si cum vous vodrois commender. Sans faille Amors le me fist faire, Dont ge ne puis mon cuer retraire; Mès jamès jor n'aurai béance A riens dont vous aies pesance; Ge voil miex soffrir ma mesaise, Que faire riens qui vous desplaise. Or vous requiers que vous aiés Merci de moi, et apaiés Vostre ire qui trop m'espoente, Et ge vous jur et acréante Que vers vous si me contendrai, Que jà de riens ne mesprendrai: Por quoi vous me voilliés gréer Ce que ne me poés véer. Voilliés que j'aim tant solement, Autre chose ne vous demant; Toutes vos autres volentés Ferai, se ce me créantés. Si nel' poés-vous destorber, Jà ne vous quier de ce lober; Car j'amerai puisqu'il me siet, Cui qu'il soit bel, ne cui qu'il griet; Mès ne vodroie por mon pois D'argent, qu'il fust sus votre pois. [p.211] Là seul sur ses pieds il se dresse 3281 Feignant grand' fureur et rudesse, Brandissant son bâton noueux. La tête basse et tout honteux Je lui dis: Vous me voyez, Sire, Accouru pour pardon vous dire Et combien je suis attristé De vous avoir tant irrité. S'il faut que mon crime j'amende, Je suis prêt, que Danger commande. Mais Amour possède mon coeur, Lui seul est cause de l'erreur. Mon seul désir est de ne faire Que ce qui peut vous satisfaire, Et j'aime mieux cent fois souffrir Que votre vengeance encourir. Avoir de moi merci vous prie, Or, apaisez votre furie Qui me glace de grand effroi, Et je vous jure par ma foi Que je saurai si bien me prendre Que jamais n'y pourrez reprendre. Veuillez mon pardon m'octroyer, Ce ne pouvez me dénier. Ah! permettez que j'aime encore, Nulle autre chose je n'implore; Toutes vos autres volontés Ferai si ce me permettez. Ne repoussez pas ma prière; Jusqu'au bout je serai sincère, Car ne peut plus qu'aimer mon coeur Pour mon bien ou pour mon malheur; Mais pour mon poids d'argent je n'ose Rien faire qui vous indispose. [p.212] Moult trovai Dangier dur et lent 3307 De pardonner son maltalent; Et si le m'a-il pardonné En la fin, tant l'ai sermonné, Et me dist par parole briéve: Dangier. Ta requeste riens ne me griéve, Si ne te voil pas escondire: Saches ge n'ai vers toi point d'ire. Se tu aimes, à moi qu'en chaut? Ce ne me fait ne froit, ne chaut: Adès aime, mès que tu soies Loing de mes Roses toutesvoies, Jà ne te porterai menaie, Se tu jamès passes la haie. L'Amant. Ainsinc m'otroia ma requeste; Et je l'alai conter en heste A Amis qui s'en esjoï, Cum bon compains, quant il l'oï. Amis. Or va, dist-il, bien vostre affaire, Encor vous sera débonnaire Dangier qui fait à maint lor bon, Quant il a monstré son bobon; S'il iere pris en bonne voine, Pitié auroit de vostre poine. Or devés soffrir et atendre Tant qu'en bon point le puissiés prendre; [p.213] Danger hésita longuement 3315 A calmer son ressentiment. A la fin, je fus si tenace Qu'il daigna m'accorder ma grâce Et me répondit brèvement: Danger. C'est parler raisonnablement, Et je ne veux pas t'éconduire; Sache que n'ai vers toi point d'ire. Que m'importe? Aime s'il le faut, Ce ne me fait ni froid, ni chaud. Aime donc; mais fort tu t'exposes Toutefois trop près de mes Roses, Et si tu veux mon bras sentir, Viens-t'en la clôture franchir! L'Amant. Ainsi m'octroya ma requête. Et d'Ami lors me mis en quête Pour lui conter. Quand il l'ouït, Ce bon compagnon s'éjouit. Ami. Or va, dit-il, bien votre affaire, Encor vous sera débonnaire Danger; maint en a profité Quï sut flatter sa vanité. S'il était pris en bonne veine, Il eût pitié de votre peine, Car il n'est si féroce coeur Que n'attendrisse la douleur. [p.214] J'ai bien esprové que l'en vaint, 3333 Par soffrir, felon et refraint. L'amant. Moult me conforta doucement Amis, qui mon avancement Vousist autresi bien cum gié; Atant ai pris de li congié. A la haie que Dangier garde Sui retornés, que moult me tarde Que le bouton encore voie, Puis qu'avoir n'en puis autre joie. Dangier se prent garde sovent Se ge li tiens bien son convent; Mès ge resoing si sa menace, Que n'ai talent que li mefface, Ains me suis pené longuement De faire son commandement, Por li acointier et atraire; Mès ce me torne à grant contraire Que sa merci trop me demore: Si voit-il sovent que ge plore, Et que ge me plains et sospir, Por ce qu'il me fait trop cropir Delez la haie, que ge n'ose Passer por aler à la Rose. Tant fis qu'il a certainement Véu à mon contenement Qu'Amors malement me justise, Et qu'il n'i a point de faintise En moi, ne de desloiauté; Mès il est de tel cruauté, Qu'il ne se daingne encor refraindre, Tant me voie plorer ne plaindre. [p.215] Or sachez souffrir et attendre 3341 Tant qu'en bon point le puissiez prendre. L'Amant. Moult me conforte doucement Ami, qui mon contentement Tout aussi bien que moi désire. Enfin je dus adieu lui dire Pour courir bien vite au verger; Car il faut que malgré Danger Le bouton encore je voie, Puisqu'avoir n'en puis autre joie. Danger, lui, prend garde souvent Si je viole mon serment; Mais sa menace est si sévère Que vouloir n'ai de lui méfaire, Et me suis peiné longuement De faire son commandement Pour le séduire et pour lui plaire. Cependant je me désespère D'attendre sa paix si longtemps; Il ouït mes gémissements Près la clôture que je n'ose Passer pour aller à la Rose; Il me voit soupirer, gémir, Mais toujours me laisse languir. Tant j'ai fait, qu'il a vu, je pense, A cette morne contenance Combien Dieu d'Amours m'opprimait, Et que mon âme ne tramait Ni déloyauté, ni feintise. Pourtant sa cruauté méprise Mes larmes et mon déconfort, Et ne daigne se fondre encor. [p.216] XXVII Comment Pitié avec Franchise 3365 Allerent par très-belle guise A Dangier parler por l'Amant, Qui estoit d'amer en torment. Si cum j'estoie en ceste pene, Atant ez-vos que Diex amene Franchise, et avec li Pitié. N'i ot onques plus respitié, A Dangier vont andui tout droit: Car l'une et l'autre me vodroit Aidier, s'el pooit, volentiers, Qu'el voient qu'il en est mestiers. La parole a première prise Soe merci dame Franchise, Et dist: Franchise. Dangier, se Diex m'amant, Vous avez tort vers cel Amant Quant par vous est si mal menez. Sachiés vous vous en avilés, Car ge n'ai mie encor apris Qu'il ait vers vous de riens mespris. S'Amors le fait par force amer, Devez le vous por ce blasmer? Plus i pert-il que vous ne faites, Qu'il en a maintes poines traites. Mès Amors ne veut consentir Que il s'en puisse repentir; [p.217] XXVII Comment Pitié avec Franchise 3373 Allèrent par très-belle guise A Danger parler pour l'Amant Qui d'aimer était en tourment. Comme j'étais en cette peine, Voilà que Dieu soudain amène Franchise et Pitié pour m'aider. Toutes deux alors sans tarder A Danger tout droit se dirigent, Car mes maux l'une et l'autre affligent; Elles viennent secours m'offrir En me voyant ainsi souffrir. Première a la parole prise La compatissante Franchise: Franchise. Danger, dit-elle, Dieu m'entend. Vous avez tort envers l'Amant Que votre rage tant malmène, Et c'est chose par trop vilaine, Car je n'ai mie encore appris Qu'il se soit envers nous mépris. Or si d'aimer le veut contraindre Amour, pourquoi donc vous en plaindre? Las! il est encore plus cruel Que vous au tendre damoisel. Amour sans cesse le tourmente Et ne veut pas qu'il se repente; [p.218] Qui le devrait tout vif larder, 3391 Ne s'en porroit-il pas garder. Mès, biau sire, que vous avance De lui faire anui ne grevance? Avez-vous guerre à lui emprise, Por ce que il vous aime et prise, Et que il est vostre subgiez? S'Amors le tient pris en ses giez, Et le fait à vous obéir, Devez le vous por ce haïr? Ains le déussiés esparnier Plus qu'ung orguillous pautonnier. Cortoisie est que l'en sequeure Celi dont l'en est au desseure[67]: Moult a dur cueur qui n'amolie, Quant il trove qui l'en suplie. Pitié. Pitié respont: C'est vérités, Engriété vaint humilités; Et quant trop dure l'engrestié, C'est felonnie et mavestié. Dangier, pour ce vous voil requerre Que vous ne maintenez plus guerre Vers cel chetis qui languist là, Qui onques Amors ne guila. Avis m'est que vous le grevés Assés plus que vous ne devés; Qu'il trait trop maie pénitence, Dès-lors en çà que l'acointance Bel-Acueil li avés toloite, Car c'est la riens qu'il plus convoite. Il iere avant assés troublés, Mès ore est ses anuis doublés: [p.219] Aussi tout vif dût-il brûler 3399 Il ne peut son joug secouer. Mais, beau sire, que vous avance De tant lui faire violence? De vous aimer puisqu'il promet En bon et fidèle sujet, Pourquoi lui déclarer la guerre? En ses lacs si l'a pris naguère Amour, et le fait vous servir, Pour ce le devez-vous haïr? Il faut l'épargner au contraire, Et mieux qu'un libertin vulgaire; Toute âme généreuse doit Secourir plus petit que soi[67]. Moult a dur coeur qui ne se plie Quand un malheureux le supplie. Pitié. Pitié répond: C'est vérité; Malice vainc humilité, Mais quant la malice est trop dure Elle devient cruauté pure. Pour ce, je vous requiers, Danger, De votre guerre ménager Envers l'innocente victime Qu'Amour pour sa droiture estime. Avis m'est que vous l'éprouvez Beaucoup plus que vous ne devez. C'est déjà male pénitence Que le priver de l'accointance De Bel-Accueil son confident, Car il ne convoite rien tant. Sa peine était déjà bien dure, Vous avez doublé sa torture; [p.220] Or est-il mort et mal-baillis, 3423 Quant Bel-Acueil li est faillis. Por quoi li faites tel contraire? Trop li fesoit Amors mal traire: Il a tant mal que il n'éust Mestier de pis, s'il vous pléust. Or ne l'alés plus gordoiant, Que vous n'i gaignerés noiant: Soffrés que Bel-Acueil li face Dès ores mes aucune grace: De péchéor miséricorde, Puis que Franchise s'i accorde, Et le vous prie et amoneste, Ne refusés pas sa requeste; Moult par est fel et deputaire, Qui por nous deus ne veut riens faire. L'Amant. Lors ne pot plus Dangier durer, Ains le convint amésurer. Dangier. Dames, dist-il, ge ne vous ose Escondire de cette chose, Que trop seroit grant vilonnie: Je voil qu'il ait la compaignie Bel-Acueil, puis que il vous plaist; Ge n'i metrai jamès arrest. L'Acteur. Lors est à Bel-Acueil alée Franchise la bien emparlée, Et li a dit cortoisement: [p.221] Or, est-il mort, anéanti, 3431 Que Bel-Accueil lui soit ravi. Amour assez le persécute, Faut-il encor qu'il soit en butte A de plus grands malheurs? Hélas! Les grandir vous ne sauriez pas; C'est cruauté bien inutile, Laissez-le donc aimer tranquille. Franchise et ses voeux exaucez, Bel-Accueil désormais laissez Qu'aucune grâce il lui accorde, A tout pécheur miséricorde. Moult est trop cruel et félon Qui refuse à nous un pardon; Qu'au moins pour nous Danger le fasse. Nous vous le demandons en grâce. L'Amant. Danger ne peut plus refuser; Lors il consent à s'apaiser. Danger. Dame, dit-il, je ne vous ose Éconduire pour cette chose, Car ce serait par trop félon. Je lui rends son gent compagnon Bel-Accueil; mais c'est pour vous plaire. Je n'y veux plus défense faire. L'Auteur. Adonc à Bel-Accueil d'aller Franchise au séduisant parler. Et lors de sa voix la plus tendre: [p.222] Franchise. Trop vous estes de cel Amant, 3450 Bel-Acueil, grant piece eslongniés, Que regarder ne le daigniés; Moult a esté pensis et tristes, Puis cele hore que nel' véistes. Or pensez de li conjoïr, Se de m'amor voulés joïr, Et de faire sa volenté: Sachiés que nous avons denté Entre moi et Pitié, Dangier Qui vous en faisoit estrangier. Bel-Acueil. Je ferai quanque vous vodrois, Fet Bel-Acueil, car il est drois, Puis que Dangier l'a otroié. L'Amant. Lors le m'a Franchise envoié. Bel-Acueil au commencement Me salua moult doucement: S'il ot esté vers moi iriés, Ne se fu de riens empiriés, Ains me monstra plus bel semblant Qu'il n'avoit onques fait devant. Il m'a lores par la main pris Por mener dedans le porpris Que Dangier m'avoit chalongié: Or oi d'aler par tout congié. [p.223] Franchise. Pourquoi donc si longtemps attendre, 3458 Bel-Accueil, loin de votre amant, Sans le regarder seulement? Son âme est sombre et abattue Loin de vous et de votre vue. Si vous tenez à mon amour, A lui revenez sans séjour, Et faites tout pour lui complaire; Car, Pitié m'aidant, j'ai su faire Que Danger ne fût courroucé, Qui loin de vous l'avait chassé. Bel-Accueil. Je ferai selon votre guise, Fit Bel-Accueil. C'est bien, Franchise, Puisque Danger l'a octroyé. L'Amant. Lors me l'a Franchise envoyé. Moult doucement, à sa venue, Bel-Accueil d'abord me salue. Contre moi s'il fut courroucé, Son courroux s'était effacé, Car il me fit meilleur visage Qu'autrefois même avant l'orage. Alors il m'a par la main pris Pour mener dedans le pourpris Dont Danger m'interdit l'entrée, Et je vais partout où m'agrée. [p.224] XXVIII Comment Bel-Acueil doucement 3475 Maine l'Amant joyeusement Au vergier pour véoir la Rose, Qui luy fut doulcereuse chose. Or sui chéois, ce m'est avis, De grant enfer en paradis; Car Bel-Acueil par tout me moine, Qui de mon gré faire se poine. Si cum j'oi la Rose aprochée, Ung poi la trovai engroissée, Et vi qu'ele iere plus créue Que ge ne l'avoie véue. La Rose auques s'eslargissoit Par amont, si m'abelissoit Ce qu'ele n'iert pas si overte, Que la graine en fust descoverte; Ainçois estoit encore enclose Entre les foilles de la Rose, Qui amont droites se levoient, Et la place dedans emploient. Ele fu, Diex la benéie, Assés plus bele et espanie, Qu'el n'iere avant et plus vermeille Moult m'esbahi de la merveille De tant cum el iert embelie; Et Amors plus et plus me lie, Et tout adès estraint ses las, Tant cum g'i oi plus de solas. Grant piece ai ilec demoré, Qu'à Bel-Acueil grant amor é, [p.225] XXVIII Comment Bel-Accueil doucement 3483 Mène l'Amant joyeusement Par le verger pour voir la Rose Qui lui fut doucereuse chose. Or je suis chu, ce m'est avis, De grand enfer en paradis; Car Bel-Accueil partout me mène Qui de mon gré faire se peine, Et quand à la Rose arrivai, Un peu plus grasse la trouvai, Et vis qu'elle s'était accrue Depuis que je ne l'avais vue. La Rose alors s'élargissait Par le haut et me ravissait, Mais sans être à ce point ouverte Que la graine en fût découverte; Les feuilles se dressaient tout droit Et s'arrondissaient en un toit Qui couvrait le coeur de la Rose Où la graine encore était close. Mais je trouvai, Dieu soit béni! Le bouton plus épanoui, Plus beau, de couleur plus merveille Qu'auparavant; c'était merveille Combien il était embelli! J'étais là d'extase rempli; Cependant plus grande est ma joie, Plus Amour enserre sa proie! Longtemps je suis là demeuré De Bel-Accueil énamouré [p.226] Et grant compaignie trovée; 3505 Et quant ge voi qu'il ne me vée Ne son solas, ne son servise, Une chose li ai requise, Qui bien fait à amentevoir: Sire, fis-ge, sachiés de voir Que durement sui envieus D'avoir ung baisier savoreus De la Rose qui soef flaire; Et s'il ne vous devoit desplaire, Ge le vous requerroie en don. Por Diex, sire, dites-moi don Se il vous plaist que ge la baise, Que ce n'iert tant cum vous desplaise. Bel-Acueil. Amis, dist-il, se Dieu m'aïst, Se Chastéé ne m'en haïst, Jà ne vous fust par moi véé; Mais ge n'ose por Chastéé, Vers qui ge ne voil pas mesprendre: Ele me seult tous jors deffendre Que du baisier congé ne doigne A nul amant qui m'en semoigne. Car qui au baisier puet ataindre, A poine puet à tant remaindre; Et sachiés bien cui l'en otroie Le baisier, qu'il a de la proie Le miex et le plus avenant, Si a erres du remenant. [p.227] Et de sa douce compagnie. 3513 Voyant enfin qu'il ne dénie Vers moi service ni faveur, J'osai demander à son coeur Une chose bien téméraire. Vous voyez, lui dis-je, mon frère, Que durement suis envieux D'avoir un baiser savoureux De la Rose qui si bon flaire, Et s'il ne vous devait déplaire, De vous j'implorerais ce don. Pour Dieu, Sire, dites-moi donc, S'il ne vous plaît que je la baise. Est-il rien là qui vous déplaise? Bel-Accueil. Ami, Dieu m'aide! en vérité, Si ne craignais tant Chasteté, Je vous ferais don de la Rose Céans; mais Chasteté je n'ose Tromper en aucune façon Qui dit toujours en sa leçon Qu'à nul amant baiser ne donne, Combien qu'il m'en prie et raisonne. Car baiser qui peut obtenir A peine là peut s'en tenir, Et l'amant à qui l'on octroie Le baiser, il a de la proie Le mieux et le plus avenant Et des arrhes sur le restant. [p.228] L'Amant. Quant ge l'oï ainsinc respondre, 3533 Ge nel' voil plus de ce semondre, Car gel' cremoie correcier: L'en ne doit mie homme enchaucier Outre son gré, n'engoissier trop. Vous savés bien qu'au premier cop Ne cope-l'en mie le chesne, Ne l'en n'a pas le vin de l'esne, Tant que li pressoirs soit estrois. Adès me tarda li otrois Du baisier que tant desiroie; Mès Venus qui tous dis guerroie Chastéé, me vint au secors: Ce est la mere au Diex d'Amors Qui a secoru maint amant. Ele tint ung brandon flamant En sa main destre, dont la flame A eschauffée mainte dame. El fu si cointe et si tifée, El resemblait Déesse ou Fée: Du grant ator que ele avoit, Bien puet cognoistre qui la voit, Qu'el n'ert pas de religion. Ne feré or pas mencion De sa robe et de son oré, Ne de son trecéor doré, Ne de fermail, ne de corroie, Espoir que trop i demorroie; Mès bien sachiés certainement Qu'ele fu cointe durement, Et si n'ot point en li d'orgueil. Venus se trait vers Bel-Acueil, [p.229] L'Amant. Lors entendant cette réponse, 3541 A le presser plus je renonce, De crainte de le courroucer. Il ne faut personne presser Ni tourmenter outre mesure; Du chêne la vaste ceinture Nul n'a tranché du premier coup, Et du vin nul ne sait le goût Si la vendange n'est foulée. Longtemps eût été reculée La faveur qui tant me séduit, Si Vénus, qui toujours poursuit Chasteté, lors ne fût venue Aux amants toujours bien venue; C'est la mère du Dieu d'Amours Vénus qui vient à mon secours. Sa dextre brandit une flamme Dont elle a chauffé mainte dame. Marquaient ses atours, sa beauté, Une fée, une déité; Du reste, sans lui faire injure, Il ne semblait à sa parure Qu'elle fût de religion. Je ne ferai pas mention De sa robe et de sa bordure, De son fermail, de sa ceinture, Ni de son beau tressoir doré, Car je serais trop encombré. Mais sachez qu'elle était moult belle Et gracieuse, et puis qu'en elle Il n'y avait l'ombre d'orgueil. Vénus va droit à Bel-Accueil [p.230] Si li a commencié à dire: 3565 Venus. Porquoi vous fetes-vous, biau sire, Vers cel Amant si dangereus? D'avoir ung baisier doucereus Ne li déust estre véés: Car vous savés bien et véés Qu'il sert et aime en léauté; Si a en li assés biauté, Par quoi est digne d'estre amés. Véés cum il est acesmés, Cum il est biaus, cum il est gens, Et dous et frans à toutes gens; Et avec ce il n'est pas viex, Ains est jeunes, dont il vaut miex. Il n'est dame ne chastelaine Que ge ne tenisse à vilaine, S'ele nel' daingnoit aésier D'avoir ung savoreux besier. Ne li doit pas estre véés, Moult iert en li bien emploiés: Qu'il a, ce cuit, moult douce alaine, Et sa bouche n'est pas vilaine, Ains semble estre faite à estuire Por solacier et por déduire; Qu'il a les lèvres vermeilletes, Et les dens si blanches et netes Qu'il n'i pert taigne, ne ordure. Bien est, ce m'est avis, droiture Que uns baisiers li soit gréés, Donnés li, se vous m'en créés; Car tant cum vous plus atendrez, Tant plus sachiés, de tens perdrez. [p.231] Et céans commence à lui dire: 3573 Vénus. Pourquoi vous montrez-vous, beau Sire, Vers cet amant si dédaigneux, Et de ce baiser savoureux Pourquoi si longtemps vous défendre? Car vous devez voir et comprendre Qu'il aime en toute loyauté, Et suffisante est sa beauté Pour vaincre votre indifférence. Quelle grâce, quelle élégance! Comme il est beau, comme il est gent, A tout le monde doux et franc! Puis il est à la fleur de l'âge, Ce n'est pas son moindre avantage. Si, dédaignant de l'apaiser, Lui refuser ce doux baiser Je voyais dame ou châtelaine, Je la tiendrais pour moult vilaine. Accordez-lui cette douceur, Mieux n'emploirez votre faveur. Car il a, je crois, douce haleine, Et sa bouche n'est pas vilaine, Il semble fait pour les désirs, Pour les soulas et les plaisirs; Il a les lèvres vermeillettes Et les dents si blanches et nettes Qu'ordure ou tache l'on n'y voit; A mon avis, c'est à bon droit Qu'un baiser au moins on lui donne; Faites-le donc, je vous l'ordonne, Car plus vous aurez attendu, Plus vous aurez de temps perdu. [p.232] XXIX Comment l'ardent brandon Venus 3597 Aida à l'Amant plus que nus, Tant que la Rose ala baiser, Por mieulx son amours apaiser. Bel-Acueil, qui sentit l'aïer Du brandon, sans plus delaier M'otroia ung baisier en dons, Tant fist Venus et ses brandons: Onques n'i ot plus demoré. Ung baisier dous et savoré Ai pris de la Rose erraument; Se j'oi joie nus nel' dement: Car une odor m'entra où cors, Qui en a trait la dolor fors, Et adoucit les maus d'amer Qui me soloient estre amer. Onques mès ne fu si aése, Moult est garis qui tel flor bese, Qui est si sade et bien olent. Ge ne serai jà si dolent, S'il m'en sovient, que ge ne soie Tous plains de solas et de joie; Et neporquant j'ai mains anuis Soffers et maintes males nuis, Puis que j'oi la Rose baisie: La mer n'iert jà si apaisie, Qu'el ne soit troble à poi de vent; Amors si se change sovent. Il oint une hore, et autre point, Amors n'est gaires en ung point. [p.233] XXIX Comment Vénus l'ardente dame, 3605 Plus que nul aida de sa flamme L'Amant, tant qu'il alla baiser La Rose et ses maux apaiser. Bel-Accueil, quand il sentit prendre En lui le feu, sans plus attendre, D'un baiser m'octroya le don. Tant fit Vénus et son brandon Qu'il n'osa faire résistance. Lors vers la Rose je m'élance Cueillir le savoureux baiser. Quel bonheur, vous devez penser! Soudain un doux parfum m'inonde Dissipant ma douleur profonde, Et adoucit le mal d'aimer Qui tant me soulait être amer. Onques tant ne me sentis d'aise, Moult guérit qui telle fleur baise Si suave et qui si bon sent. Je ne serai plus si dolent, Il suffira qu'il m'en souvienne Et de joie aurai l'âme pleine! Et pourtant j'ai bien des ennuis Soufferts et de bien tristes nuits Dépuis que j'ai baisé la Rose! Jamais tant la mer ne repose Que ne la trouble un peu de vent. Amour aussi change souvent; Il blesse et guérit en une heure, En un point guère ne demeure. [p.234] Dès ore est drois que ge vous conte 3627 Comment ge fui meslés à Honte Par qui je fui puis moult grevés, Et comment li murs fu levés, Et li chastiaus riches et fors Qu'amors prist puis par ses effors. Toute l'estoire voil porsuivre, Jà paresce ne m'iert d'escrivre, Par quoi je cuit qu'il abelisse A la bele que Diex garisse, Qui le guerredon m'en rendra Miex que nuli, quant el vodra. Male-Bouche qui la couvine De mains amans pense et devine, Et tout le mal qu'il scet retrait, Se prist garde du bel atrait Que Bel-Accueil me daignoit faire, Et tant qu'il ne s'en pot plus taire, Qu'il fu filz d'une vielle irese[68], Si ot la langue moult punese, Et moult poignant, et moult amere; Bien en retraioit à sa mere. Male-Bouche dès-lors en çà A espier me commença; Et dist qu'il metroit bien son oel Que entre moi et Bel-Acuel Avoit mauvès acointement. Tant parla li glos folement De moi et du filz Cortoisie, Qu'il fist esveillier Jalousie, Qui se leva en effréor, Quant ele oï le jangléor: Et quant ele se fu levée, Ele corut comme desvée [p.235] Maintenant je vous vais conter 3635 Comment vint me persécuter Honte qui me fut si fatale, Comment fut la tour infernale Bâtie et le beau château-fort Qui tant d'Amour brava l'effort. Toute l'histoire en veux poursuivre Et céans mettre dans mon livre. Je l'espère, elle charmera La belle qui m'en donnera, S'elle y consent, la récompense Mieux que nulle autre, sans doutance. Malebouche qui le projet Des amants prévient et défait, Pour le plaisir de leur mal faire Et jamais ne saurait se taire, S'aperçut du tendre méfait Que pour moi Bel-Accueil a fait. Ce fils d'une vieille grogneuse[68], La langue amère et venimeuse Et piquante et mordante avait, Tout par lui sa mère savait. Malebouche dès lors commence A nous épier en silence, Et dit qu'il gage bien un oeil Qu'entre moi et puis Bel-Accueil Se trame quelque male chose. Tant le fol fait sur nous de glose, Le fils de Courtoisie et moi, Qu'enfin toute pleine d'effroi S'éveille et lève Jalousie Quand la nouvelle elle eut ouïe. Soudain sur ses pieds elle fut, Et comme une folle courut [p.236] Vers Bel-Acueil, qui vosist miaus 3661 Estre à Estampes, ou à Miaus. XXX Comment par la voix Male-Bouche, Qui des bons souvent dit reprouche, Jalousie moult asprement Tence Bel-Acueil pour l'Amant. Lors l'a par parole assaillis: Gars, porquoi es-tu si hardis, Qui bien velz estre d'un garçon Dont j'ai mauvese soupeçon? Bien pert que tu crois les losenges De legier as garçons estranges. Ne me voil plus en toi fier: Certes ge te ferai lier Ou enserrer en une tour, Car je n'i voi autre retour. Trop s'est de toi Honte eslongnie, Si ne s'est mie bien poignie De toi garder et tenir court: Si m'est avis qu'ele secourt Moult mauvesement Chastéé, Quant lesse ung garçon desréé[69] En notre porprise venir, Por moi et li avilenir. L'Amant. Bel-Acueil ne sot que respondre, Ainçois se fust alé repondre, S'el ne l'éust ilec trové, Et pris avec moi tout prové; [p.237] A Bel-Accueil qui voudrait être 3669 A Étampes ou Meaux peut-être. XXX Comment Jalousie âprement Tance Bel-Acueil pour l'Amant Par ce Malebouche avertie Qui les bons souvent calomnie. Elle a Bel-Accueil assailli: Vilain, qui te rend si hardi De rechercher ainsi cet homme Dont j'ai mauvais soupçon en somme? Bien aisément, à mon avis, Les étrangers prends pour amis. En toi désormais ne me fie, Et puisque n'ai d'autre sortie, Je te vais de liens serrer Ou dans une tour enserrer. Trop s'est de toi Honte éloignée Et ne s'est pas assez donnée A te garder et tenir court, Et m'est avis qu'elle secourt Bien mal Chasteté, puisque laisse Le premier venu, par simplesse, Dedans notre pourpris entrer, Pour tous deux nous déshonorer. L'Amant. Bel-Acceuil, la langue interdite, Hésitait; il eût pris la fuite, Mais elle l'avait là trouvé Et pris avec moi tout prouvé. [p.238] Mès quant ge vi venir la grive 3689 Qui contre nous tence et estrive, Je fui tantost tornés en fuie, Por sa riote qui m'ennuie. Honte s'est lores avant traite, Qui moult se crient estre meffaite: Si fu humilians et simple, Ele ot ung voile en leu de gimple, Aussinc cum nonain d'abéie; Et por ce qu'el fu esbahie, Commença à parler en bas. Ci parle Honte à Jalousie. Por Dieu, dame, ne créés pas Male-Bouche le losengier; C'est uns homs qui ment de legier, Et maint prod'omme a réusé S'il a Bel-Acueil accusé, Ce n'est pas ore li premiers: Car Male-Bouche est coustumiers De raconter fauces noveles De valez et de damoiseles. Sans faille ce n'est pas mençonge, Bel-Acueil a trop longue longe: L'en li a soffert à atraire Tex gens dont il n'avoit que faire; Mais certes ge n'ai pas créance Qu'il ait éu nule béance A mauvestié ne à folie; Mès il est voir que Cortoisie, Qui est sa mere, li enseigne Que d'acointier gens ne se feigne. Qu'el n'ama onques homme entule. En Bel-Acueil n'a autre trule, [p.239] Aussi quand je vis la fâcheuse 3697 Courir hurlante et furieuse, Je m'esquivai moult inquiet, Ennuyé de tout ce caquet. Honte s'est alors avancée Qui toujours craint d'être tancée, L'air humble et de simple apparat, Un voile en forme de rabat Tout comme un nonnain d'abbaye, Et comme elle était ébahie, Se mit à débiter tout bas: Honte à Jalousie. Par Dieu, Dame, ne croyez pas Malebouche et sa médisance, Car il ment avec trop d'aisance, Et maint prudhomme a déprisé. S'il a Bel-Accueil accusé, Ce n'est pas son coup d'essai, dame, Toujours Malebouche diffame Et tient propos méchants et laids Des damoiseles et varlets. Toutefois, c'est vrai, sans mensonge, Bel-Accueil a trop longue longe; On eut tort de trop le laisser De telles gens s'embarrasser. Mais certes je n'ai pas créance Qu'il y ait chez lui malveillance, Égarement, mauvais instinct; Car sa mère, il est bien certain, Lui dit, la sage Courtoisie Qui n'aima vilain de sa vie, D'être à toutes gens gracieux. Bel-Accueil n'est pas vicieux, [p.240] Ce sachiés, n'autre encloéure, 3721 Fors qu'il est plains d'envoiséure, Et qu'il geue as gens et parole. Sans faille j'ai esté trop molle De li garder et chastier, Si vous en voil merci crier: Se j'ai esté ung poi trop lente De bien faire, g'en sui dolente; De ma folie me repens: Mès ge metrai tout mon apens Dès ore en Bel-Acueil garder, Jamès ne m'en quier retarder. Jalousie parle à Honte. Honte, Honte, fet Jalousie, Grant paor ai d'estre trahie, Car lecherie est tant montée Que tost porroie estre assotée. N'est merveilles se ge me dout, Car Luxure regne par tout: Son pooir ne fine de croistre. En abaïe, ne en cloistre N'est mès Chastéé asséur; Por ce ferai de novel mur Clore les Rosiers et les Roses, Nés lerrai plus ainsinc descloses, Qu'en vostre garde poi me fi, Car ge voi bien et sai de fi Que en meillor garde pert-l'en. Ja ne verroie passer l'an Que l'en me tendroit por musarde, Se ge ne m'en prenoie garde; Mestiers est que ge m'en porvoie. Certes ge lor clorrai la voie [p.241] Son seul défaut, sur ma parole, 3729 C'est sa jeunesse ardente et folle Qui le fait rire et bavarder. Je reconnais qu'à le garder Je fus trop molle et le reprendre, Aussi merci je n'ose attendre. Mais si j'oubliai mon devoir, Vous me voyez au désespoir De ma coupable négligence. Dès lors toute ma vigilance Veux mettre à Bel-Accueil garder Sans d'un seul pas m'en écarter. Jalousie à Honte. Honte, Honte, fait Jalousie, J'ai grand' peur d'être encor trahie, Car le monde est si corrompu Que tôt j'aurais l'esprit perdu. Or n'est merveille que je craigne, Puisque Luxure partout règne; Son pouvoir ne fait que grandir Et pour Chasteté garantir Plus n'est d'abbaye assez close. Pour ce les Rosiers et la Rose Je veux clore de nouveaux murs, Enfermés ils seront plus sûrs. En vous je n'ai plus confiance, Je le sais par expérience, Le meilleur gardien est volé. Avant que l'an soit écoulé On me tiendrait folle et musarde Si je ne m'en prenais pas garde; J'y vais de ce pas aviser. Et ceux qui pour me mépriser [p.242] A ceus qui por moi conchier 3753 Viennent mes Roses espier. Il ne me sera jà peresce Que ne face une forteresce Qui les Roses clorra entor: Où milieu aura une tor Por Bel-Acueil metre en prison, Car paor ai de traïson. Ge cuit si bien garder son cors, Qu'il n'aura pooir d'issir hors, Ne de compaignie tenir As garçons qui por moi honnir De paroles le vont chuant; Trop l'ont trové ici truant, Fol et legier à décevoir; Mais se ge vif, sachiés de voir, Mar lor fist onques bel semblant. L'Acteur. A ce mot vint Paor tremblant; Mès ele fu si esbahie, Quant ele ot Jalousie oïe, C'onques ne li osa mot dire Porce qu'el la savoit en ire; En sus se trait à une part, Et Jalousie atant s'en part: Paor et Honte let ensemble, Tout li megre du cul lor tremble. Paor qui tint la teste encline, Parla à Honte sa cousine. Paour. Honte, fet-ele, moult me poise, Quant il nous convient avoir noise [p.243] Viennent rôder autour des Roses 5761 Ne trouveront que portes closes. Je n'aurai le coeur satisfait Que lorsqu'un château j'aurai fait Pour les Roses partout enclore, Puis au centre une tour encore Pour Bel-Acueil mettre en prison De peur de male trahison. Je veux si bien là-haut le prendre Qu'il ne puisse dehors descendre Ni ces libertins rencontrer Qui vont pour me déshonorer, Le flattant de douce parole. Trop l'ont-ils déjà vu, le drôle, Fol et facile à décevoir; Mais, si je vis, vous pourrez voir Le prix de son humeur galante. L'Auteur. A ces mots, s'en vient Peur tremblante; Mais était si grand son effroi Que sans mot dire resta coi Entendant gronder Jalousie, Et d'un si grand courroux transie Un peu se tenait à l'écart. Jalousie alors se départ Et laisse Honte et Peur ensemble, Tout le maigre du cul leur tremble. Peur tête basse et l'air contrit A sa cousine Honte dit: Peur. Honte, fait-elle, moult me pèse Quand il nous faut avoir mésaise [p.244] De ce dont nous ne poons mès: 3783 Maintes fois est avril et mès Passés c'onques n'éusmes blasme; Or nous ledenge, or nous mesame Jalousie qui nous mescroit. Allons à Dangier orendroit, Si li monstron bien et dison Qu'il a faite grant mesprison, Dont il n'a greignor poine mise A bien garder ceste porprise: Trop a à Bel-Acueil soffert A faire son gré en apert. Si convendra qu'il s'en ament, Ou, ce sache-il tout vraiement, Foïr l'en estuet de la terre; Il ne durroit mie à la guerre Jalousie, n'a s'ataïne, S'ele l'acueilloit en haïne. XXXI Comment Honte et Paor aussy Vindrent à Dangier par soucy De la Rose le ledengier Que bien ne gardist le vergier. A cel conseil se sunt tenuës, Puis si sunt à Dangier venuës, Si ont trové le païsant Desous ung aube-espin gisant. Il ot en leu de chevecel, Sous son chief d'erbe ung grant moncel, Si commençoit à someillier; Mais Honte l'a fait esveillier, [p.245] De ce dont nous ne pouvons mais. 3791 Maintes fois sont avrils et mais Trépassés sans le moindre blâme; Or nous insulte, or nous infâme Jalousie avec ses soupçons. A Danger de ce pas allons, Toutes deux montrons-lui sans fable De quel méfait il fut coupable Pour n'avoir pas plus de soin mis A bien garder notre pourpris. Laisser Bel-Accueil à sa guise Agir, c'était trop grand' sottise. Il lui faudra tôt s'amender, Ou, disons-lui sans marchander, S'enfuir par force de la terre; Il ne saurait soutenir guerre Contre Jalousie en effet, S'elle en haine un jour le prenait. XXXI Comment Honte et puis Peur aussi Viennent à Danger par souci Bien fort le gourmander, pour cause D'avoir si mal gardé la Rose. Sur ce point une fois d'accord, Elle vont à Danger d'abord. Le paysan est qui rumine Couché dessous une aubépine. Sur un monceau d'herbe et de foin Sa tête, en guise de coussin, S'appuie et tranquille sommeille. Mais Honte le tance et l'éveille, [p.246] Qui le laidenge et li cort sore. 3813 Honte. Comment dormez-vous à ceste hore, Fet-ele, par male avanture? Fox est qui en vous s'asséure De garder Rose ne bouton, Ne qu'en la queue d'ung mouton: Trop estes recréans et lasches, Qui déussiés estre farasches, Et tout le monde estoutoier. Folie vous fist otroier Que Bel-Acueil céans méist Homme qui blasmer nous féist: Quant vous dormés, nous en avons La noise, qui mès n'en povons. Estiés-vous ore couchiés[70]? Levés tost sus, et si bouchiés Tous les partuis de ceste haie, Et ne portés nului manaie: Il n'afiert mie à vostre non, Que vous faciès se anui non. Se Bel-Acueil est frans et dous, Et vous, soies fel et estous, Et plains de ramposne et d'outrage: Vilains qui est cortois, c'est rage; Ce oï dire en reprovier, Que l'en ne puet fere espervier En nule guise d'ung busart[71]. Tuit cil vous tiennent por musart, Qui vous ont trové débonnaire. Voulez-vous donques as gens plaire, Ne faire bonté, ne servise? Ce vous vient de recréantise: [p.247] Lui court sus et lui dit grondant: 3821 Honte. Comment, fait-elle, le croquant, A cette heure dormir il ose! Bien fol en lui qui se repose Pour garder rose ni bouton, La queue autant vaut d'un mouton. C'est par trop paresseux et lâche! Vous savez bien que votre tâche Est de tous gourmer et chasser. Fol que vous étiez de laisser Bel-Accueil céans introduire Cet intrus ainsi pour nous nuire! Vous dormez, et nous en avons La noise, qui mais n'en pouvons. Sans doute, vous dormiez encore? Levez-vous donc, et courez clore De la barrière tous les trous Et chasser bien loin tous les fous. Pour votre nom c'est raillerie De n'oser faire une avanie. Si Bel-Accueil est franc et doux, Vous, soyez félon et jaloux, Plein d'amertume et plein d'outrage; Vilain qui courtois est, c'est rage. Et le proverbe est bien connu: Jamais homme n'est parvenu A faire épervier d'une buse[71]. De votre sottise s'amuse Qui vous trouve facile et doux. Aux gens plaire voudriez-vous Et les obliger à leur guise? C'est chez vous pure couardise. [p.248] Si aurés mès par tout le los 3845 Que vous estes lasches et mos, Et que vous créés jangléors. Lors a après parlé Paors. Paor. Certes, Dangier, moult me merveil Que vous n'estes en grant esveil De garder ce que vous devés; Tost en porrés estre grevés, Se l'ire Jalousie engraingne, Qui est moult fiere et moult grifaingne, Et de tencier apareillie: Ele a hui moult Honte assaillie, Et a chacié par sa menace Bel-Acueil hors de ceste place, Et jure qu'il ne puet durer Qu'el nel' face vif enmurer. C'est tout par vostre mauvestié, Qu'en vous n'a mès point d'engrestié. Ge cuit que cuer vous est faillis, Mès vous en serés mal baillis, Et en aurés poine et anui, S'onques Jalousie connui. L'Acteur. Lors leva li vilains la hure, Frote ses yex et ses behure, Fronce le nés, les yex rooille, Et fu plains d'ire et de rooille, Quant il s'oï si mal mener. [p.249] Bientôt vous aurez le renom 3853 D'un lâche et d'un stupide ânon Que le premier trompeur enjôle! Peur à son tour prit la parole: Peur. Certes, je m'étonne, Danger, De vous voir si sot, si léger. Dit-elle, en votre surveillance; Il vous en cuirait fort, je pense, Si de Jalousie en devait L'ire grandir, que chacun sait Si dure et cruelle et sévère. Elle a tancé Honte naguère Et d'ici Bel-Accueil chassé De ses menaces tout glacé, Disant: Je n'aurai nulle joie Qu'en prison tout vif ne le voie. Or, c'est par pure lâcheté Que vous l'avez si bien traité. Le coeur vous a manqué sans doute, Mais grands maux pour vous je redoute Et grandes peines désormais, Si Jalousie or je connais. L'Auteur. Lors le vilain lève la hure, Frotte ses yeux et sa figure, Fronce le nez, roule les yeux, Et puis soudain tout furieux Voyant ainsi qu'on le malmène: [p.250] Dangier. Bien puis, fet-il, vis forcener, 3872 Quant vous me tenés por vaincu. Certes or ai-ge trop vescu, Se cest porpris ne puis garder: Tout vif me puisse-l'en arder, Se jamès homs vivans i entre. Moult ai iré le cuer où ventre, Quant nus i mist onques les piés; Miex amasse de deux espiés Estre ferus parmi le cors. Ge fis que fox, bien men recors, Or l'amenderai par vous deus, Jamès ne serai pareceus De ceste porprise deffendre; Se g'i puis nului entreprendre, Miex li vausist estre à Pavie. Jamès à nul jor de ma vie Ne me tendrés por recréant, Ge le vous jur et acréant. L'Amant. Lors s'est Dangier en piés dreciés, Semblant fet d'estre correciés; En sa main a ung baston pris, Et va cerchant par le porpris S'il trovera partuis, ne trace, Ne sentier qu'à estouper face. Dès or est moult changié li vers: Car Dangiers devient moult divers, Et plus fel qu'il ne soloit estre. Mort m'a qui si l'a fait irestre, [p.251] Danger. Je puis bien être fou sans peine, 3880 Dit-il, quand on me dit vaincu, Et j'ai trop jusqu'ici vécu Si ne puis garder une haie. Qu'à présent un seul homme essaie D'entrer; dussé-je vif rôtir, Il n'en pourra vivant sortir. J'ai trop de coeur et d'ire au ventre; Que de deux glaives on m'éventre Si quelqu'un les pieds y remet. Oui, bien fol j'étais en effet. Grâce à vous, je puis ma paresse Réparer; dès lors sans faiblesse Je veux surveiller ce pourpris, Et le premier qui sera pris Mieux lui vaudrait être à Pavie. Jamais à nul jour de ma vie Ne me tiendrez pour fainéant, Je vous le jure par serment. L'Amant. Lors Danger sur ses pieds se dresse, Feignant grand' fureur et rudesse. Un bâton dans sa main a pris Et va cherchant par le pourpris, Afin, s'il trouve d'aventure Pertuis ou trace en la clôture Ou sentier, d'y mettre renfort. J'ai vu soudain changer mon sort; Pour moi Danger si bon naguère Est plus félon qu'à l'ordinaire. [p.252] Car ge n'aurai jamès lesir 3901 De véoir ce que je desir. Moult ai le cuer du ventre irié Dont j'ai Bel-Acueil adirié; Et bien sachiés que tuit li membre Me fremissent, quant il me membre De la Rose que ge soloie De près véoir quant ge voloie; Et quant du baisier me recors, Qui me mist une odor où cors Assés plus douce que n'est basme, Par ung poi que ge ne me pasme: Car encor ai où cuer enclose La douce savor de la Rose. Et sachiés quant il me sovient Que à consirrer m'en convient, Miex vodroie estre mors que vis. Mar toucha la Rose à mon vis Et à mes yex et à ma bouche, S'Amors ne sueffre que g'i touche Tout de rechief autre fiée, Se j'ai la douçor essaiée, Tant est graindre la covoitise Qui esprent mon cuer et atise. Or revendront plor et sopir, Longues pensées sans dormir, Friçons, espointes et complaintes, De tex dolors aurai-ge maintes, Car ge sui en enfer chéois. Maie-Bouche soit maléois! Sa langue desloiaus et fauce M'a porchaciée ceste sauce. [p.253] Qui le mit en telle fureur 3909 De mon trépas sera l'auteur. J'ai perdu Bel-Accueil! Du ventre Le coeur en grand' colère m'entre, Car je n'aurai jamais loisir De voir la Rose à mon désir. Mes membres frémissent de rage En mes pensers quand j'envisage Cette Rose que je soulais De près voir tant que je voulais, Quand du baiser j'ai souvenance Qui me mit au corps jouissance Si douce et si suave odeur. Pour un peu me pâmer j'ai peur; Car en mon coeur toujours est close La douce saveur de la Rose, Et sachez que s'il me souvient Que m'en séparer il convient, Mieux voudrais être mort qu'en vie. Mal me prit la Rose chérie De mon front, ma bouche et mes yeux Toucher, Amour, si tu ne veux Qu'une autre fois j'y touche encore, (Fatal bonheur que je déplore!) Tant est grande la folle ardeur Qui brûle et consume mon coeur. Or reviendront les avanies, Pleurs, soupirs, longues insomnies, Plaintes, frissons, élancements, Maintes douleurs et maints tourments, Car l'enfer de nouveau je touche. Sois maudit, cruel Malebouche, Être déloyal et menteur, Tu as détruit tout mon bonheur! [p.254] XXXII Comment, par envieux atour, 3933 Jalousie fist une tour Faire au milieu du pourpris[72], Pour enfermer et tenir pris Bel-Acueil, le très-doulx enfant, Pource qu'avoit baisé l'Amant. Dès or est drois que ge vous die La contenance Jalousie, Qui est en maie souspeçon: Où païs ne reraest maçon Ne pionnier qu'ele ne mant. Si fait faire au commancement Entor les Rosiers uns fossés Qui cousteront deniers assés, Si sunt moult lez et moult parfont. Li maçons sus les fossés font Ung mur de quarriaus tailléis, Qui ne siet pas sus croléis, Ains est fondé sus roche dure: Li fondement tout à mesure Jusqu'au pié du fossé descent, Et vait amont en estrecent; S'en est l'uevre plus fors assés. Li murs si est si compassés, Qu'il est de droite quarréure; Chascuns des pans cent toises dure, Si est autant lons comme lés. Les tornelles sunt lés à lés, Qui richement sunt bataillies, Et sunt de pierres bien faillies. [p.255] XXXII Comment par male frénésie 3943 A fait une tour Jalousie Bâtir au milieu du pourpris, Pour enfermer et tenir pris Bel-Accueil, pour la seule cause Que l'Amant a baisé la Rose. Sous le coup de son vil soupçon, Je vais vous dire la façon Dont se comporte Jalousie. Par le pays elle convie Tous les maçons et pionniers, Et tout à l'entour des Rosiers Fait d'abord un grand fossé faire Qui, vrai, ne coûtera pas guère, Car il est large et moult profond. Les maçons sur le fossé font Un grand mur de pierres de taille. Point n'est assise la muraille Sur fondrières, mais sur roc, Et des fondements chaque bloc Jusqu'au pied du fossé s'aligne Et s'élève en oblique ligne Pour toute l'oeuvre mieux asseoir. Le mur autour de ce manoir Est carré d'exacte mesure, Chacun des pans cent toises dure, Même longueur, même largeur. Quatre tourelles à hauteur Lèvent leurs têles crénelées De belles pierres bien taillées; [p.256] As quatre coingnés en ot quatre 3963 Qui seroient fors à abatre; Et si i a quatre portaus Dont li mur sunt espès et haus. Ung en i a où front devant Bien déffensable par convant, Et deux de coste, et ung derriere, Qui ne doutent cop de perriere. Si a bonnes portes coulans[73] Por faire ceus defors doulans, Et por eus prendre et retenir, S'il osoient avant venir. Ens où milieu de la porprise Font une tor par grant mestrise Cil qui du fere furent mestre; Nule plus bele ne pot estre, Qu'ele est et grant, et lée, et haute. Li murs ne doit pas faire faute Por engin qu'on saiche getier; Car l'en destrempa le mortier De fort vin-aigre et de chaus vive. La pierre est de roche naïve De quoi l'en fist le fondement, Si iert dure cum aïment. La tor si fu toute réonde, Il n'ot si riche en tout le monde, Ne par dedens miex ordenée. Ele iert dehors avironée D'un baille qui vet tout entor, Si qu'entre le baille et la tor Sunt li Rosiers espès planté, Où il ot Roses à planté. Dedens le chastel ot perrieres Et engins de maintes manieres. [p.257] A chaque coin ces quatre forts 3973 Peuvent braver tous les efforts. Également sont quatre faces Dressant les immenses surfaces D'épais et formidables murs Pour la défense forts et sûrs, Qui ne craignent coup de pierrière; Devant, sur le front, la première, Deux autres de chaque côté, Puis une autre à l'extrémité. On voit glisser herses massives[73] Pour irruptions offensives, Et pour surprendre et retenir Ceux qui près oseraient venir. Enfin ceux qui l'oeuvre dirigent Au milieu du pourpris érigent Une autre tour avec grand art; Il n'est si belle nulle part. Elle est moult grande et large et haute, Et le mur ne doit faire faute Pour engin qu'on puisse envoyer, Car fut détrempé le mortier De fort vinaigre et de chaux vive. La pierre est de roche native De même que le fondement Et dure comme diamant. Cette tour est tretoute ronde Et n'est si riche en tout le monde Ni mieux ordonnée au dedans. Puis tout autour, en tous les sens, Une barrière l'environne. Entre elle et la tour s'échelonne Un pourpris de rosiers planté Portant roses en quantité. [p.258] Vous poïssiés les mongonniaus 3997 Véoir par dessus les creniaus; Et as archieres tout entour Sunt les arbalestes à tour[74], Qu'arméure n'i puet tenir. Qui près du mur vodroit venir, Il porroit bien faire que nices. Fors des fossés a unes lices De bons murs fors à creniaus bas, Si que cheval ne puent pas Jusqu'as fossés venir d'alée, Qu'il n'i éust avant mellée. Jalousie a garnison mise Où chastel que ge vous devise. Si m'est avis que Dangier porte La clef de la premiere porte Qui ovre devers orient; Avec li, au mien escient, A trente sergens tout à conte. Et l'autre porte garde Honte, Qui ovre par devers midi. El fut moult sage, et si vous di Qu'el ot sergens à grant planté Près de faire sa volenté. Paor ot grant connestablie, Et fu à garder establie L'autre porte, qui est assise A main senestre devers bise. Paor n'i sera jà séure, S'el n'est fermée à serréure, Et si ne l'ovre pas sovent; Car, quant el oit bruire le vent, [p.259] Dans le château mainte pierrière 4007 Et mainte machine de guerre On eût pu voir, et mangonneaux Se dresser dessus les créneaux, Et tout autour aux meurtrières Maintes arbalètes tourières[74] Contre qui nul ne peut tenir. Qui près du mur voudrait venir Ferait sottise, je vous jure. Hors les fossés une clôture S'étend de murs à créneaux bas, Pour que chevaux ne puissent pas Jusqu'aux fossés venir d'emblée, A moins qu'il y eût grand' mêlée. Garnison Jalousie a mis Au castel que je vous décris. D'abord je sais que Danger porte La clef de la première porte, Celle qui s'ouvre à l'orient; Avec lui, à mon escient, Sont trente sergents, c'est le compte. Puis l'autre porte garde Honte, Celle qui fait face au midi; Sage elle n'a l'oeil engourdi, Mais de sergents troupe nombreuse Et de ses ordres soucieuse. Puis à l'autre porte du fort Qui regarde à gauche le nord Peur commande; elle l'a garnie D'une puissante compagnie. Elle ne l'ouvre pas souvent, Car elle tremble au moindre vent Et jamais ne s'y croira sûre Qu'elle ne ferme la serrure. [p.260] Ou el ot saillir deus langotes, 4029 Si l'en prennent fièvres et gotes. Male-Bouche, que Diex maudie! Qui ne pense fors à boidie[75], Si garde la porte destrois; Et si sachiés qu'as autres trois Va souvent et vient. Quant il scet Qu'il doit par nuit faire le guet, Il monte le soir as creniaus, Et atrempe ses chalemiaus, Et ses buisines, et ses cors. Une hore dit lés et descors, Et sonnez dous de controvaille As estives de Cornoaille; Autrefois dit à la fléuste C'onques fame ne trova juste[76]. Il n'est nule qui ne se rie, S'ele oit parler de lecherie; Ceste est pute, ceste se farde, Et ceste folement se garde, Ceste est vilaine, ceste est fole, Et ceste nicement parole. Male-Bouche qui riens n'esperne, Trueve à chascune quelque herne. Jalousie, que Diex confonde! A garnie la tor réonde; Et si sachiés qu'ele i a mis Des plus privés de ses amis, Tant qu'il ot grant garnison: Et Bel-Acueil est en prison Amont en la tor enserré, Dont li huis est moult bien barré, [p.261] Deux sauterelles bondissant 4041 Lui donnent fièvre et tremblement. Malebouche, que Dieu maudisse! Qui n'ourdit que vil artifice[75], A la dernière s'est placé, Et vers les autres empressé Va souvent et vient. S'il doit faire Le guet la nuit, ne tarde guère A monter le soir aux créneaux Et prépare ses chalumeaux, Ses cors, ses muses, ses trompettes. Lors il entonne chansonnettes Une heure durant, lais nouveaux Et gais refrains de fabliaux, Que souvent des sons il émaille D'une trompe de Cornouaille. D'autres fois sur la flûte il dit Qu'oncques femme chaste il ne vit[76]; Que c'est grand' joie et grand' pâture Quand on leur parle de luxure. L'une est pute, l'autre se teint, L'autre jamais ne se contraint, L'une est vilaine, une autre folle Et celle-là sotte en parole. Malebouche à qui rien ne vaut Trouve à chacune son défaut. Jalousie a, que Dieu confonde! Garnison mise en la tour ronde, Et sachez bien qu'elle y a mis Les plus privés de ses amis; Il y avait garnison grande. Bel-Accueil en prison s'amende, Là haut dans la tour enserré Dont l'huis est moult fort et barré; [p.262] Qu'il n'a pooir que il en isse. 4061 Une vielle, que Diex honnisse! Avoit o li por li guetier, Qui ne fesoit autre mestier, Fors espier tant solement Qu'il ne se maine folement. Nus ne la péust engignier Ne de signier, ne de guignier, Qu'il n'est barat qu'el ne congnoisse, Qu'ele ot des biens et de l'angoisse Qu'Amors à ses sergens départ, En jonece moult bien sa part. Bel-Acueil se taist et escoute Por la vielle que il redoute, Et n'est si hardis qu'il se moeve, Que la vielle en li n'aperçoeve Aucune foie contenance, Qu'el scet toute la vielle dance. Tout maintenant que Jalousie Se fu de Bel-Acueil saisie, Et ele l'ot fait emmurer, El se prist à asséurer: Son chastel qu'ele vit si fort, Li a donné grant réconfort. El n'a mès garde que gloutons Li emblent Roses ne boutons; Trop sunt li Rosiers clos forment, Et en veillant et en dormant Puet-ele estre bien asséur. L'Amant. Mès ge qui fui defors le mur, Suis livrés à duel et à poine: Qui saurait quel vie ge moine, [p.263] Crainte n'est que sortir il puisse. 4075 Une vieille, que Dieu maudisse! Est avec lui pour le guetter, Et n'est là que pour rapporter S'il veut follement se conduire. Elle ne se laisse séduire Par signe ni mot doucereux, Ni regard tendre et langoureux. Ruse n'est qu'elle ne connaisse; Car elle eut certe en sa jeunesse, Des biens et maux qu'Amour départ A ses serviteurs, large part. Bel-Accueil en silence écoute, Tellement la vieille il redoute, Et n'ose même se mouvoir, Car la vieille pourrait y voir Aucune folle contenance, Toute elle sait la vieille danse. Jalousie, à présent qu'elle est De Bel-Accueil sûre, et l'a fait Bien enfermer dedans sa cage, Commence à reprendre courage (Ce château qu'elle voit si fort Lui a donné grand reconfort), Et ne craint plus que glouton ose Lui ravir ni bouton, ni Rose. Trop bien sont clos près de la tour Les Rosiers; la nuit et le jour Elle peut reposer tranquille. L'Amant. Mais moi, hors du mur qu'on exile, Je suis de peine et deuil rongé. Qui sut quelle existence j'ai [p.264] Il en devroit grant pitié prendre. 4093 Amors me sot ores bien vendre Les biens que il m'avoit prestés; Ges cuidoie avoir achetés, Or les me vent tout derechief: Car ge suis à greignor meschief Por la joie que j'ai perdue, Que s'onques ne l'eusse éue. Que vous iroie-ge disant? Ge resemble le païsant Qui giete en terre sa semence, Et a joie quant el commence A estre bele et drue en herbe; Mès ainçois qu'il en coille gerbe, L'empire, tele hore est, et grieve Une male nue qui crieve Quant li espi doivent florir, Si fait le grain dedens morir, Et l'espérance au vilain tost Qu'il avoit éue trop tost. Si crieng ausinc avoir perdue Et m'espérance et m'atendue, Qu'Amors m'avoit tant avancié, Que j'avoie jà commencié A dire mes grans privetés A Bel-Acueil, qui aprestés Ière de recevoir mes gieus; Mès Amors est si outragieus, Qu'il m'a tout tollu en une hore, Quant ge cuidoie estre au desore. Ce est ausinc cum de Fortune Qui met où cuer des gens rancune; Autre hore les aplaine et chue, En poi d'ore son semblant mue. [p.265] Il en devrait grande pitié prendre! 4107 Certes, Amour me sait bien vendre Tous les maux qu'il m'avait prêtés; Je crus les avoir achetés, Il faut que déréchef les paie; Car plus douloureuse est ma plaie Pour le bonheur que j'ai perdu, Que si jamais ne l'avais eu. Que dis-je? Est-ce qu'il ne vous semble Qu'à ce paysan je ressemble, Qui semence en terre a jeté Et voit avec bonheur l'été Épaisse et haute monter l'herbe? Mais avant de cueillir la gerbe, Crève un gros nuage soudain Qui détruit tout en un matin; Les épis en fleurs se flétrissent Et dedans les graines périssent, Et l'espoir au vilain bientôt S'évanouit qu'il eut trop tôt. Ainsi j'ai peur mon espérance Perdre et ma longue patience. Amour pourtant m'avait aidé; J'avais déjà persuadé Bel-Accueil par tendres avances D'ouïr mes douces confidences Et recevoir enfin mes jeux. Mais Amour est trop rigoureux Et me ravit tout en une heure Au moment où le seuil j'effleure. C'est ainsi que Fortune fait Qui rancune aux coeurs des gens met, Les flatte une heure et les conspue, En un instant son semblant mue, [p.266] Une hore rit, autre hore est morne, 4127 Ele a une roe qui torne, Et quand ele veut, ele met Le plus bas amont où sommet, Et celi qui est sor la roe Reverse à un tor en la boe. Las! ge sui cil qui est versés: Mar vi les murs et les fossés Que je n'os passer, ne ne puis. Ge n'oi bien ne joie onques puis Que Bel-Acueil fu en prison; Car ma joie et ma garison Ert tout en lui et en la Rose, Qui est entre les murs enclose; Et de là convendra qu'il isse, S'Amors veult jà que ge garisse; Car jà d'aillors ne quier que joie Honor, santé, ne bien, ne joie. Ha! Bel-Acueil, biaus dous amis, Se vous estes en prison mis, Au mains gardés-moi votre cuer, Et ne soffrés à nesun fuer Que Jalousie la sauvage Mete vostre cuer en servage Ainsinc cum ele a fait le cors, Et s'el vous chastie de fors, Aiés dedans cuer d'aïment Encontre son chastiement: Se li cors en prison remeint, Gardés au mains que li cuer m'aint. Fins cuers ne lest mie à amer Por batre ne por mesamer[77]. Se Jalousie est vers vous dure, Et vous fait anui et laidure, [p.267] Une heure est morne, une heure rit, 4141 Car sa roue un cercle décrit; Celui qui est dessus la roue Retombe à son tour dans la boue, Et quand elle veut, elle met Le plus bas en haut au sommet. Las! c'est moi qu'elle verse et raille! Pour mon mal vis fosse et muraille Que passer n'ose ni ne puis; Biens et bonheur je n'ai depuis Que Bel-Accueil avec la Rose, Maintenant de gros murs enclose, Emporta dedans sa prison Et ma joie et ma guérison. Si veut Amour que je guérisse, Qu'il l'arrache au sombre édifice, Car d'ailleurs ne me peut venir Honneur, santé, bien ni plaisir. Bel-Accueil, ami cher et tendre, S'il vous faut en prison attendre, Au moins gardez-moi votre coeur! Ne souffrez pas pour mon malheur, A aucun prix, que la sauvage Mette votre coeur en servage Comme elle a fait de votre corps; Si elle vous navre dehors, Ayez dedans coeur indomptable Contre son bras impitoyable, Et si le corps reste en prison, Gardez le coeur de trahison. Un fin coeur aime avec constance Et brave haine et violence[77]. Si Jalousie a sans pitié Votre coeur d'ennuis guerroyé, [p.268] Fetes-li engrestié encontre, 4161 Et du dangier qu'ele vous montre Vous vengiés au maios en pensant, Quant vous ne poés autrement; Se vous ainsinc le féissiés, Ge m'en tendroie à bien paiés. Mès ge sui en moult grant souci Que vous nel' faciés mie ainsi; Ains crient que mal gré me savés Au mains por ce que vous avés Esté por moi mis en prison; Si n'est-ce pas por mesprison Que j'aie encore vers vous faite, C'onques par moi ne fu retraite Chose qui à celer féist; Ains me poise, se Diex m'aïst, Plus qu'à vous de la meschéance; Car g'en soffre la pénitence Plus grant que nus ne porroit dire. Par un poi que ge ne fons d'ire, Quant il me membre de ma perte Qui est si grant et si aperte; S'en ai paor et desconfort Qui me donront, ce croi, la mort. Las! g'en doi bien avoir paor, Quant ge voi que losengéor, Et traïtor, et envieus Sunt de moi nuire curieus. Ha! Bel-Acueil, ge sai de voir Qu'il vous béent à décevoir, Et faire tant par lor flavele, Qu'il vous traient à lor cordele. Se Diex m'aïst, si ont-il fait, Ge ne sai or comment il vait; [p.269] Défendez-vous avec courage; 4175 De sa cruauté, de sa rage Vengez-vous du moins en pensant, Si ne pouvez faire autrement; Et s'il vous plaît ainsi de faire, Ma douleur sera moins amère. Mais je suis en moult grand souci Que vous ne le fassiez ainsi, Et me sachiez tout au contraire Mauvais gré de votre misère, Moi qui vous fis mettre en prison. Mais, croyez-moi, de trahison Je ne suis envers vous coupable, Jamais de nul acte blâmable Mon coeur n'eut à se repentir. Mais Dieu m'aide! Il me faut souffrir Bien plus que vous de mon offense, Car j'en souffre la pénitence Plus que nul ne saura jamais; Pour un peu d'ire je fondrais Quand de ma perte ai souvenance. Bien puis-je avoir peur sans doutance Lorsque je vois ces envieux Traîtres et menteurs venimeux Ainsi s'acharner à me nuire. Ils me tueront, j'ose le dire. Ah! Bel-Accueil, je crois savoir Qu'ils veulent tous vous décevoir, N'allez pas leurs fables entendre, A leur corde ils vous veulent pendre. Mais je ne sais rien en effet, Dieu m'aide! Peut-être est-ce fait? J'ai peur, et grande est ma souffrance, Que me mettiez en oubliance, [p.270] Mès durement sui esmaiés 4195 Que entr'oblié ne m'aiés; Si en ai duel et desconfort, Jamès n'iert riens qui m'en confort, Se ge pers votre bien-voillance, Que ge n'ai mès aillors fiance; Et si l'ai-ge perdu, espoir, A poi que ne m'en desespoir[78]. * * * (FIN PRESUMEE DES VERS DE GUILLAUME DE LORRIS.) * * * (DEBUT PRESUMEE DES VERS DE JEAN DE MEUNG) [p.271] J'en ai grand deuil et déconfort 4209 Et je n'aurai jamais confort Si je perds votre bienveillance, Car ailleurs je n'ai d'espérance, Et s'il m'est donné de le voir, Oui, j'en mourrai de désespoir[78]! (Que je n'ai mès aillors fiance) Ne reconfort nul qui m'aïst. 4203 Ha! biau douz cuers! qui vos véist Au mains une foiz la semaine, Asez en fust mendre sa paine; Mès je ne sai santier ne voie Par où jamès nul jor vos voie. En ce qu'estoie en tel tristece, Si vi venir au chief de piece Devers la Tour Dame Pitié Qui maint cuer dolant a fait lié, Si me commence à conforter Et dist: amis, por deporter Et por voz dolors alegier Sui ci venue en cest vergier, Si vos amain dame Biauté Et Bel-Acueil et Loiauté, Et Douz-Regart, o lui Simplece. Issu somes à grant destrece De cele Tour qui est moult haute; Mès cuers loiax ne feroit faute S'il en devoit perdre la vie. Endormie s'est Jalousie, Si nos somes emblés de lui. Moult avons eu grant anui; (Car ailleurs je n'ai d'espérance) Ni reconfort pour ma douleur. 4215 Ah! vous contempler, beau doux coeur, Au moins une fois la semaine Suffirait à calmer ma peine. Mais je ne sais voie ou sentier Où je puisse vous épier! J'étais en ma noire tristesse Plongé; soudain vers moi s'empresse De vers la tour dame Pitié Qui maint coeur triste a égayé. Lors à me conforter commence: Pour t'apporter douce allégeance, Dit-elle, et ton coeur soulager, Ami, je viens en ce verger. Nous sortîmes à grand' détresse, Car j'amène avec moi Simplesse, Bel-Accueil et dame Beauté, Et Doux-Regard, et Loyauté. Bien haut de la tour est le faîte, Mais rien un coeur loyal n'arrête Quand il devrait braver la mort. Jalousie est là-haut qui dort, Si j'ai pu tromper ce cerbère, Ce n'est pas sans grande misère; [p.274] Car Paor qui toz jors se crient, 4227 L'uis ot fermé, si va et vient; De toutes parz va escoutant, Por Male-Bouche est moult doutant, Qu'el ne set qu'ele doie faire. Mès bone amor la deboneire Qui les siens adès reconforte, A grant meschief ovri la porte Maugré que Paor en éust. Se Male-Bouche le séust, N'en issisen por riens dou monde. Mès Vénus la bele, la blonde, Embla les clés, hors nos a mises. Tantost delez moi sont asises; Lors refu ma dolor pasée. Dame Biauté en recelée Le douz bouton m'a présenté, Et je le pris de volenté, Si en fis ainssi com du mien[79], Qu'il n'i ot contredit de rien. Iluec fumes à grant delit, De fresche herbe fu nostre lit, De beles roses de rosiers Fumes covert et de besiers: A grant soulas, à grant deduit Fumes trestoute celle nuit, Mès moult me sembla courte et briève. Au matinet quant l'aube crieve Nos somes en estant levé, Mès de ce fumes moult grevé Que si tost fu la departie[80]. Et Biautez si n'oblia mie Le très-douz bouton à reprendre, Maugré mien le me covint rendre. [p.275] Car Peur, qui toujours tremble et craint, 4239 S'en va de toutes parts et vient L'huis clos, et méfiante écoute, Tant Malebouche elle redoute Et n'ose pas ouvrir la tour. Mais la vaillante Bonne-Amour Qui les siens toujours réconforte A grand méchef ouvre la porte, Malgré tout ce que Peur en eût. Si Malebouche alors le sut, Nous n'eussions pu pour rien au monde. Mais Vénus la belle et la blonde, Les clefs volant, hors nous a mis. Ils sont près de moi tous assis, Et ma douleur s'en est allée. Dame Beauté en recelée Le doux bouton m'a présenté; Pris l'ai de bonne volonté Comme mien, et tout à ma guise[79] M'en sers, sans qu'il y contredise. Notre heur nous goutâmes en paix Sur un beau lit de gazon frais, Tout couverts de feuilles des Roses Et de baisers nos bouches closes. En doux transports, en grand déduit Nous passâmes toute la nuit Qui trop tôt, las! pour nous s'achève. Au matin, quand l'aube se lève Tous deux aussi sommes sur piés, Bien contrits et bien ennuyés De séparation si vive. Mais Beauté se montre attentive Le doux bouton à ressaisir; Malgré moi je dus obéir. [p.276] Mès toutes fois la douce rose 4261 Au departir ne fu pas close: Mès ainçois que se departissent Ne que congié de moi préissent, S'en vint Biautez humeliant Vers moi et dit tout en riant: Or puet Jalousie gaitier, Ses murs haucier et enforcier, Face fort haie d'églantiers. Face bien guetier ses vergiers, Or i a gaagnié assez; Ne s'est-il bien en vain lassez? Biaus douz amis, car me le dites, A tel servise tiex merites[80]. Pensez de servir sans trichier Se cuer avez fin et entier: Tous jours seroiz dou boton mestre, Jà si enclos ne saura estre. Droit à la Tour tout belement S'en revont moult celéement. Atant m'en part et prent congiet, C'est li songes que j'ai songiet. 4282 [p.277] Mais toutefois la douce Rose 4273 Au départir ne fut pas close; Car avant de s'en retourner Tretous et congé me donner, A moi Beauté vint langoureuse Et me dit doucement rieuse: Jalousie or peut nous guetter, Ses murs épaissir et monter, D'églantiers doubler la clôture, Mettre au verger garnison sûre, J'ai goûté de bonheur assé. Ne s'est-il pas en vain lassé? Beaux doux ami, comme le dites: Chacun sers selon ses mérites[81]. Aimez toujours loyalement, Si votre coeur est fin et franc, Toujours serez du bouton maître Si bien enfermé qu'il puisse être. Droit à la Tour tout bellement Lors s'en revont moult doucement. De mon côté je m'achemine: Ainsi mon rêve se termine. 4294 Source: http://www.poesies.net