Poésies. Par Lucie Delarue-Mardrus. (1868-1949) TABLE DES MATIERES POEMES MIGNONS. Le Printemps. Question. Roger. L'Avion. Cigarettes. Mariage. Le Chat Bleu. Compliment. Le Petit Garçon De Béthune. Petites Souris. Sept Ans. Problème. La Toupie. L'Eté. Quatre Heures. Les Agents De Police. Monsieur Polichinelle. Au Cinéma. Le Ciel. Oeufs. La Lune. Démocratie. Dix ans. L'Automne. Violette Et Papillon. Le Ballon Rouge. Le Cerceau. Le Vent. Petit Bébé. L'Hiver. Un Petit Garçon. Une Petite Fille. Regret futur. La pluie. Petit Bateaux. LA FIGURE DE PROUE. La Figure De Proue. Aux Quittés. Prière Marine. Confrontation. Cimetières. Egyptienne. Errement. Tempête. Libation. Printemps D'Orient. Orangers. Enseignement. Brise. Séduction. Soir De Tunisie. Sillage. Le Bain. Nuit. Dans Les Jardins. Mémoire. Conquête. Bercement Pour Ma Sieste. Soudanais. L'Eté. Cigarette Dorée. POEMES INEDITS. Le Coquillage. Chaise Longue. Passé. Adieu. Départ. C'Est Paris... En Mer. Romance. Force. Je connais... Le Secret. Travail. Claustrophobie. Distances. Bella Vista. Printemps. Ne Varietur. Souffrir. Par ma fenêtre ouverte... Pâques. Vieillesse. Morts. Le souvenir, ce revenant... Le Corbeau. SIX POEMES D’APRES EMILY BRONTE. Le Vieux Stoïque. L'Amour Et L'Amitié. Martyre De L'Honneur. Je ne pleurerai pas... Le Visionnaire. Le Souvenir. POEMES D’APRES EDNA SAINT-VINCENT MILLAY. (1892-1950) Les Cygnes Sauvages. Sonnet. Renaissance. POEME D'APRES ANNA WICKHAM. A L'Homme Silencieux. L'Epouse. Celui Qui Revint. POEMES MIGNONS. Le Printemps. Au printemps on est un peu fou. Toutes les fenêtres sont claires, Les prés sont pleins de primevères, On voit des nouveautés partout. Oh! regarde! Une branche verte! Ses feuilles sortent de l'étui! Une tulipe s'est ouverte ... Ce soir, il ne fera pas nuit. Les oiseaux chantent à tue-tête, Et tous les enfants sont contents. On dirait que c'est une fête... -Ah! que c'est joli, le printemps. Question. -Est-ce la mère Gigogne Avec son cou de cigogne? -Non, petit Abel, C'est la tour Eiffel. Roger. J'ai quatre ans, je suis Roger. J'en fais de toutes les sortes. Je suis grand déjà, car j'ai Les mains bien plus fortes. C'est beau d'être plus âgé! -Maintenant j'ouvre les portes. L'Avion. L'avion, au fond du ciel clair, Se promène dans les étoiles Tout comme les barques à voiles Vont sur la mer. C'est un moulin des anciens âges Qui soudain a quitté le sol Et qui, par-dessus les villages, A pris son vol. Les oiseaux ont peur de ses ailes Mais les enfants le trouvent beau, Ce grand cerf-volant sans ficelles Qui va si haut. Moi, plus tard, en aéroplane, Plus hardi que les plus hardis Je compte bien aller -sans panne - Au paradis. Cigarettes. Les cigarettes que voilà Sont des Egyptiennes: C'est à papa. chacun les siennes; Les miennes sont en chocolat. Mariage. La voiture est fleurie, Un monsieur se marie. -Moi, quand je serai grand, J'épouserai maman. Le Chat Bleu. Sur quatre pattes, Minouchon Les met souvent dans son manchon. Sa fourrure soignée est bleue, Depuis le front jusqu'à la queue. Quant à ses yeux tout grands ouverts, Ils sont tantôt noirs, tantôt verts. Pour vous l'achever: tête ronde, Le nez le plus petit du monde, Se couche en long, se couche en rond, Sait miauler, faire ronron, Aime un peu qui follement l'aime, Mais pas tant, pourtant, que la crême! Compliment. Chers parents, en ce jour de fête, Je veux vous dire mon désir De vous faire à tous deux plaisir,, Mais je bredouille un peu... C'est bête! Voici mon petit compliment: Je jure d'être toujours sage... Toujours?... Hum! Je n'ai qu mon âge. Pourrais-je tenir mon serment? Car, rester tout le temps docile, Ne pas faire ce qu'on défend, Quelquefois, quand on est enfant, C'est une chose difficile. Non! J'aime mieux ne pas jurer. Toujours sage? Oh! je le souhaite, Mais je crains ma mauvaise tête... Toujours sage?... Eh bien! J'essaierai. Chers parents, acceptez de grâce, Ce pauvre petit compliment... Merci, papa! Merci maman! Et maintenant, je vous embrasse! Le Petit Garçon De Béthune. Voulut manger du vol-au-vent. Il mordit dans la croûte brune; Aussitôt, par-dessus la dune, Plus léger qu'une flèche au vent, Il vola tout droit dans la lune. Petites Souris. C'est la petite souris grise. Dans sa cachette elle est assise. Quand elle n'est pas dans son trou, C'est qu'elle galope partout. C'est la petite souris blanche, Qui ronge le pain sur la planche, Aussitôt qu'elle entend du bruit, Dans sa maison elle s'enfuit. C'est la petite souris brune Qui se promène au clair de lune. Si le chat miaule en dormant, Elle se sauve prestement. C'est la petit souris rouge. Elle a peur aussitôt qu'on bouge! Mais, lorsque personne n'est là, Elle mange tout ce qu'on a.& Sept Ans. J'ai l'âge de raison -sept ans. Sept ans! Je suis un personnage! Maintenant, je serai bien sage. Tous, autour de moi, sont contents. Il faut que je les inaugure, Mes sept ans, en allant me voir, Car, sûrement, dans le miroir, Je n'ai plus la même figure. Problème. On coupe deux pommes en quatre, Combien cela fait-il de quarts? Hélas! Au lieu de me débattre, J'aimerais mieux manger les parts! La Toupie. Tourne, tourne, ma toupie, De plus en plus fort, Tourne, tourne, je t'épie, Tourne, tourne encor. On dit que tourne la terre Plus vite que toi, L'imbécile qui le croit, Je le ferai taire! Le doux bruit de ton ronron Charme mon oreille, Tourne, tourne, ma merveille, Tourne, tourne en rond. Quand tu seras fatiguée, Tu t'arrêteras. Mais une valse aussi gaie Ne s'arrête pas. Tourne, tourne, ta démence Fait battre mon coeur, Tourne, tourne et recommence, O petite soeur! Tourne, tourne, ma toupie, De plus en plus fort, Tourne, tourne, je t'épie, Tourne, tourne encor! L'Eté. On a fauché tout le gazon, La faux était bien occupée! On dirait que l'herbe est coupée Jusqu'à la fin de l'horizon. Le ciel est bleu, mais un nuage Monte derrière la maison. Ca pourrait bien être un orage... Il fait plus chaud que de raison. Jouer, l'été, vous met en nage! Nous avons presque mal au coeur. Mais l'herbe et sa petite odeur Vont nous rafraîchir le visage. Quatre Heures. Déjeuner ou dîner, Dîner ou déjeuner, Ce n'est pas ça ma joie, Mais c'est, sans qu'on me voie, D'emporter mon goûter dehors. Chic, alors! Au fond du jardin où je sors, A l'abri des plus belles branches, Entre des fleurs roses et blanches, Je mange mon pain que voilà Et mon bâton de chocolat. Et si je fais quelque bêtise, Aucune voix qui dise: "Ote ton coude!... Tiens-toi bien!... Si tu parles, tu n'auras rien!" personne ne me gronde. Je me sens seul au monde Dans l'ombre du sapin, Seul avec l'oiseau qui ramage, Le vent et le nuage, Et mon chocolat et mon pain, Seul avec l'heure qui s'attarde Et le bon Dieu qui me regarde. Les Agents De Police. Les agents de police Avec leur b^âton blanc Veulent qu'on obéisse. Ils arrêtent l'élan Des autos en furie, Mais, dès qu'on les en prie, Ils vous font traverser Sans qu'on soit renversé. Et si, par aventure, Un bébé doit passer En petite voiture, Les agents bien appris Arrêtent tout Paris Pour que le bébé passe, Il faut leur rendre grâce, Car, vraiment, les agents Sont de bien braves gens! Monsieur Polichinelle. Monsieur Polichinelle De soie ou de flanelle, Les deux bosses qu'il a L'empêchent d'être plat. Ces deux sacs à malice Embêtent la police. Ce qu'il en fait, des tours, En s'esquivant toujours! Au fond, c'est un apache. Pourtant, bien qu'on le sache, A Guignol, on se tord, Et chacun crie: "Encor!" Il n'y a pas à dire, Il nous fait tant rire, Il a tant de bagout Qu'on lui pardonne tout. Au Cinéma. Parce que je suis gentille, On m'a menée au cinéma. J'y étais avec ma famille, Papa, maman, ma tante Emma. C'était une histoire épatante, Oui, mais je ne sais pas pourquoi, Mon papa, ma maman, ma tante S'amusaient beaucoup plus que moi. Je suis une petite fille, Alors Guignol me va bien mieux. Le cinéma c'est sérieux... -C'est le Guignol de la famille Le Ciel. Je sais comment c'est dans le ciel: C'est un jardin de neige blanche Rempli de sapins de Noël. Une bougie à chaque branche, Sous chaque feuillage un joujou, Des étoiles partout, partout, Des fils d'or et d'argent, du givre Qu'on peut enrouler à son doigt, Enfin tout ce qu'il faut pour vivre. Là, les poules qu'on aperçoit Ne pondent que des oeufs de Pâques, Et, quand on pêche dans les flaques, On ramène au bout de son fil, De ravissants poissons d'avril. Dans ce jardin, on se promène En choisissant tout ce qu'on veut. On a toujours la bouche pleine, Et c'es§ toujours l'heure du jeu. On y est toujours en vacances, Car c'est dimanche tout le mois. On fait des balades immenses Sur le dos des chevaux de bois. Quand on croit qu'il vient des orages, C'es qu'il va grêler des bonbons. La nuit, on dort dans des nuages Bien plus doux que des édredons, Et quand on s'éveille à l'aurore On se met à chanter en choeur: " Encore! Encore! Encore! Encore!" Tant on a de plaisir au coeur! On a le bon Dieu pour grand-père, On sait tout sans jamais rien faire, Et l'on s'amuse énormément. Voilà la vie au firmament. -Dites, vous me croyez, j'espère? Oeufs. Oeuf à la coque, Cher petit coco blanc qu'on aime, Dur sous la cuiller qui te choque, Sois en dedans mou comme crême, Oeuf à la coque! Oeuf sous la poule, Berceau blanc d'un tout petit être, Tiens-le bien au chaud dans ton moule, Le poussin jaune qui va naître, Oeuf sous la poule! Grand oeuf de Pâques, Chocolat ou sucre qui brilles, Entr'ouvre tes parois opaques Pour les garçons et pour les filles, Grand oeuf de Pâques! La Lune. La lune est une indiscrète. Regardez comme elle est faite! Pas un cheveu sur la tête! Par les fentes des cloisons, Elle voit dans les maisons Et nous cherche des raisons. La lune est une indiscrète. Nous lui tournerons le dos! Pour dormir dans nos dodos, Nous fermerons les rideaux Au nez de la pâle intruse. "Coucou! C'est moi! Je m'amuse!" Comment? Encore? Elle abuse! Nous lui tournerons le dos. Nous l'avons si bien vexée Qu'elle s'est presque vexée Qu'elle s'est presque effacée. La semaine s'est passée, Il n'en reste plus qu'un quart. "Coucou, lune!... Il est trop tard, Elle n'est plus nulle part... Nous l'avons trop bien vexée! Démocratie. Toi, tu vas en auto de maître, Et moi, je vais en autobus, Mais je le soutiens mordicus, j'en éprouve plus de bien-être. Je suis perché plus haut que toi, je vois mieux les choses qu'on voit Et, plus solide sur ma base, Dans les accidents, je t'écrase! Dix ans. J'ai dix ans aujourd'hui. Dommage! Ca va devenir sérieux. Un seul chiffre disait mon âge, A présent il en faudra deux. Deux chiffres! La même frontière Que les gens les plus importants. Deux chiffres pour la vie entière... -A moins d'aller jusqu'à cent ans! L'Automne. On voit tout le temps, en automne, Quelque chose qui vous étonne. C'est une branche, tout à coup, Qui s'effeuille dans votre cou. C'est un petit arbre tout rouge, Un d'une autre couleur encor. Et puis, partout, ces feuilles d'or Qui tombent sans que rien ne bouge. Nous aimons bien cette saison, Mais la nuit si tôt va descendre! Retournons vite à la maison Rôtir nos marrons dans la cendre! Violette Et Papillon. I Fleurs de Pâques, pâquerettes, Empesez vos collerettes! Et vous, les jolis boutons d'or, Tendez vos tout petits bois d'or! Car demoiselle Violette, Dans un rayon Fait sa toilette, Pour épouser le paillon. Sa feuille verte est son ombrelle, Très gentiment, Bleu diamant, Une goutte d'eau la fait belle. Son fin corsage sans corset C'est son calice, Chacun le sait, Et sa robe est sa tige lisse. Pour la question du parfum, Le sien lui reste. Il est modeste, Mais bien plus suave qu'aucun. Voilà donc la toilette faite! C'est grâce à vous, jaune coucous Et la fiancée est parfaite. II Or le papillon très aimant, Battant de l'aile, S'en vient vers elle Aussi beau qu'un Prince Charmant. Debout comme des personne Sous le grand ciel, Douces et bonnes, Les fleurs saluent, pleines de miel. En cortèges et caravanes, Frelons ronfleurs Autour des fleurs Sont de mignons aéroplanes. O carillons, carillonnez! O soeurs des cloches, Clochettes proches, Sonnez au vent par milliers! Voici, pour compléter la noce, Un bon curé. C'est, tout doré, Le limaçon gonflant sa bosse. Ayant pour adjoint le bourdon, Sans rien qui frise Sa barbe grise, Monsieur le maire est un chardon. Et, pendant la cérémonie, Le gris grillon Au violon Fait entendre un flot d'harmonie. III Sitôt le repas nuptial, Voici la danse! Le bal commence, Insectes et fleurs, tous au bal! Oui! Les pétales et les ailes Entrelacés, Tournez, valsez, Comme messieurs et demoiselles! Le soir vient... Dans l'herbe d'avril Luisante et douce, Chacun se pousse: "Où donc est-elle? Où donc est-il?" Car loin des rumeurs de la fête Ils sont partis, Les deux petits, Le papillon, la violette... C'est fini! Fermez-vous, ô fleurs. Adieu, merveilles! Partez abeilles, Ronflez, tous les petits moteurs! Fleurs de Pâques, pâquerettes, Repliez vos collerettes, Et vous, les jolis boutons d'or, Videz vos tout petits bols d'or! Le Ballon Rouge. "Oh! le joli ballon rouge! Voyez comme il brille et bouge Tout au bout de son long fil!" Mais soudain qu'arrive-t-il? L'enfant a fait un faux geste, Voici le ballon crevé. c'es fini! Plus rien n'en reste. Cela devait arriver. Un ballon tout comme un rêve, N'a qu'une existence brêve... L'enfant qu'un sanglot soulève, Devant un pareil malheur Sent aussi crever son coeur. Pourquoi pleure-t-il cet ange? Il en reste des ballons, Rouges ou bleus, ronds ou longs, Des beaux ballons de rechange! Un jour, quand il grandira, Le pauvre tout petit être, Son coeur crèvera peut-être... Mais qui donc le lui rendra? Fragile au bout de la ficelle Ainsi qu'un ballon rouge ou bleu, Garde ton coeur, petit monsieur, Garde ton coeur, mademoiselle... Le Cerceau. Lorsque je pousse mon cerceau Devant moi le long de l'allée, Peut-être bien qu'on me croit sot. Mais jusqu'où va ma course ailée Lorsque je pousse mon cerceau, Ca, c'est le secret de mon rêve. Parcours qui jamais ne s'achève, jusqu'où donc va-t-il, mon cerceau, Quand je cours derrière mon rêve? Et le pouvoir de mon bâton, Bâton magique, sortilège, Le saura-ton, le saura-ton? Folle roue au vent, où donc vais-je? Le saura-t-on? Le saura-t-on? Devant moi, le long de l'allée, Lorsque je pousse mon cerceau, Peut-être bien qu'on me croit sot, Mais jusqu'où va ma course ailées? -Et si c'est jusqu'au paradis, Est-ce toi qui le sauras, dis? Le Vent. Dans le jardin, le vent nous pousse, Et pourtant on ne le voit pas. Nous avons beau lui crier: "Pouce!" Rien n'arrête son branle-bas. Quand nous courons sur les pelouses, Il court encor plus fort que nous. Tantôt il colle à nos genoux, Tantôt il nous gonfle nos blouses. Aussi brusque que les garçons, Il tire les robes des filles. Il nous roule comme des billes, Il a de mauvaises façons. Pourtant quelle amusante chose De sauter à travers le vent! On a la figure plus rose Et tous ses cheveux par devant. On est comme l'herbe et la branche, Tout malmené, tout secoué. On n'a pas besoin de jouer. -Oh! Qu'il fasse du vent dimanche! Petit Bébé. Si cette demeure est en fête, C'est parce que, dans quelques mois, Au fond du berceau qu'on apprête, Va dormir un petit minois. Une maman t'attend chez elle, Bébé, qu'on va vouer au bleu. Que seras-tu?... Petit monsieur Ou bien petite demoiselle? Qu'importe! Dans ton maillot neuf, Qui que tu sois, garçon ou fille, Bébé, joujou de la famille, Bébé rond et blanc comme un oeuf, Viens! Viens!...Sans te connaître encore, On t'aime plus que de raison. Tes parents disent: "Je l'adore!" Tu remplis toute la maison. Viens! Viens!... Il fera si bon naître! Ton berceau blanc veut te bercer, Ton lait chaud veut être sucé, Chacun veut que tu sois son maître. Viens! Viens! Il faut vivre à ton tour. Viens connaître ta première heure! Vivre est bon même quand on pleure. Viens! Voici se lever le jour! L'Hiver. L'hiver, s'il tombe de la neige, Le chien blanc a l'air d'être beige. Les arbres sont bientôt touffus Comme dans l'été qui n'est plus. Les oiseaux marquent les allées Avec leurs pattes étoilées. Aussitôt qu'il fait assez jour, Dans le jardin bien vite on court. Notre maman nous emmitoufle, Même au soleil, la bise souffle. Pour faire un grand bonhomme blanc, Tout le monde prend son élan. Après ça, batailles de neige! On s'agite, on crie, on s'assiège. Et puis on rentre, le nez bleu, Pour se sécher autour du feu. Un Petit Garçon. Je suis un petit garçon Haut comme la table, Bien souvent insupportable, Quelquefois mignon. On dit quand je suis mignon: -Viens que je t'embrasse! Mais lorsque je suis grognon: -Qu'on m'en débarrasse! Une Petite Fille. Je suis une petite fille Et tout le monde m'aime bien. Je ne connais encor rien, Mais je suis si gentille! Pas tous les jours, pas tous les jours! Quelquefois je pleure et je rage. -On ne peut pas être toujours Sage comme une image! Regret futur. -Quand je serai grande personne Je ne serai plus un enfant. Bonsoir tout ce qu'on me défend! Que la vie alors sera bonne! -Et pourtant, quand tu seras grand, Chère petite tête blonde, Tu diras comme tout le monde: "Oh! que ne suis-je encore enfant!" La pluie. Il pleut sur la vitre, il pleut sur le monde, Il pleut sur la mer; il pleut sur les fleurs. C'est un petit bruit qui gronde. Les fenêtres sont tout en pleurs. Ecoute pleuvoir, si tu peux te taire! Les nuages noirs sont tout gonflés d'eau. Ecoute, (cela vient de haut), Le ciel qui tombe sur la terre. Petit Bateaux. Sue le bassin des Tuileries Ou le bassin du Luxembourg. Avec mille coquetteries, La légère flotille court. Ce sont de bien petits voyages, Et pourtant c'est toute la mer Avec ses risques, ses naufrages, Et plus d'un navire s'y perd. Les petits hommes, sur la rive, Suivent leurs embarcations. Grandes sont leurs émotions. car un malheur si vite arrive! Certes, leur bâtiment altier Ne fera pas le tour du monde. Cependant cette eau peu profonde Reflète le ciel tout entier. Les périls en miniature De leurs petits bateaux errants, C'est l'image de l'aventure Qu'ils courront lorsqu'ils seront grands. Sur l'océan de l'existence Ils auront des hauts et des bas Comme leurs barques en partance. Heureux, ils ne s'en doutent pas. Il leur faudra bien des années Pour savoir qu'à l'âge des jeux, Ils ont vu passer sous leurs yeux Le tableau de leurs destinées. A Dieu vat! le mignon bateau Navigue avec l'espoir en proue. Le petit garçon croit qu'il joue... Hélas! Il sera grand bientôt. LA FIGURE DE PROUE. (1908) La Figure De Proue. La figure de proue allongée à l'étrave, Vers les quatre infinis, le visage en avant S'élance; et, magnifique, enorgueilli de vent, Le bateau tout entier la suit comme un esclave. Ses yeux ont la couleur du large doux-amer, Mille relents salins ont gonflé ses narines, Sa poitrine a humé mille brises marines, Et sa bouche entr'ouverte a bu toute la mer. Lors de son premier choc contre la vague ronde, Quand, neuve, elle quitta le premier de ses ports, Elle mit, pour voler, toutes voiles dehors, Et ses jeunes marins criaient: "Au nord du monde!" Ce jour-là la mariait, vierge, avec l'Inconnu. Le hasard, désormais, la guette à chaque rive, Car, sur la proue aiguë où son destin la rive, Qui sait quels océans laveront son front nu? Elle naviguera dans l'oubli des tempêtes Sur l'argent des minuit et sur l'or des midis, Et ses yeux pleureront les havres arrondis Quand les lames l'attaqueront comme des bêtes. Elle saura tous les aspects, tous les climats, La chaleur et le froid, l'Equateur et les pôles; Elle rapportera sur ses frêles épaules Le monde, et tous les ciels aux pointes de ses mâts. Et toujours, face au large où neigent des mouettes, Dans la sécurité comme dans le péril, Seule, elle mènera son vaisseau vers l'exil Où s'en vont à jamais les désirs des poètes; Seule, elle affrontera les assauts furibonds De l'ennemie énigmatique et ses grands calmes; Seule, à son front, elle ceindra, telles des palmes, les souvenirs de tant de sommeils et de bonds. Et quand, ayant blessé les flots de son sillage, Le chef coiffé de goëmons, sauvagement, Elle s'en reviendra comme vers un aimant A son port, le col ceint des perles du voyage, Parmi toutes les mers qui baignent les pays, Le mirage profond de s face effarée Aura divinement repeuplé la marée D'une ultime sirène aux regards inouïs. * * * J'ai voulu le destin des figures de proue Qui tôt quittent le port et qui reviennent tard. Je suis jalouse du retour et du départ Et des coraux mouillés dont leur gorge se noue. J'affronterai les mornes gris, les brûlants bleus De la mer figurée et de la mer réelle, Puisque, du fond du risque, on s'en revient plus belle, Rapportant un visage ardent et fabuleux. Je serai celle-là, de son vaisseau suivie, Qui lève haut un front des houles baptisé, Et dont le coeur, jusqu'à la mort inapaisé, Traverse bravement le voyage et la vie. Aux Quittés. je m'en irai bien loin des villes où vous êtes, Sans au revoir et sans adieu. Je m'en irai Hors de vos glas européens et de vos fêtes, Ouvrir ailleurs mes yeux de Pharaon doré. L'Afrique chaude où l'air a le goût des bananes Ou des dattes, me tend ses sables éblouis. J'aimerai ce pays qui n'est pas mon pays, Je le posséderai dans des mains musulmanes. Je ferai ruisseler entre dix ongles toux La pourpre de son coeur qui bat dans les sanguines. Je m'envelopperai des blancheurs bédouines Pour n'inquiéter pas sa gazelle aux yeux doux. Pour être son petit cavalier fier et fourbe Ivre de violence au vol des étalons, J'enjamberai les bonds d'un cheval au col courbe Qui porte un talisman parmi ses cheveux longs. Elle me livrera des villes de chaux pâle Où je viendrai m'asseoir au coeur du contretemps Des tambours, dans l'odeur d'encensoirs excitants, Et son parler fera ma bouche gutturale. J'étreindrai ses moissons, son Sahara, ses eaux, Ses cités, et j'aurai sa fleur à mon oreille, Et chaque soir tombant me verra moins pareille A vous, sang de mon sang, substance de mes os! Quel souvenir pourrait traverser mon Afrique? Je ne vous connais pas, je ne vous aime pas, Je n'ai rien su de vous que d'amer ou de bas; Vous avez offensé mon coeur mélancolique. -Quel souvenir sinon le regret plein d'amour, A travers l'éternel soleil sans espérance, De sentir vivre en moi, comme un sous bois de France, Un seul rond de lumière et toute l'ombre autour?... Prière Marine. A travers des chemins nuptiaux d'orangers, Je suis venue à toi, mer Méditerranée, Et me voici debout, face à face, étonnée D'ouvrir sur ta splendeur mes regards étrangers. Ce soir, ce premier soir, t'es-tu faite si pâle Pour ne pas m'offenser de tes bleus inouïs, Toi qui n'es pas l'horizon gris de mon pays, Mer éternellement, rythmiquement étale? Je tremble de venir à toi, de t'apporter Toute mon âme où crie et chante l'Innommable... Quoique fille d'ailleurs, voudras-tu m'adopter, m'enseigner le secret de tes eaux sur ton sable? Ah! berce-moi, beau flot qui ne me connais point, Moi qui suis veuve de ma mer et de ma terre, Moi qui t'aime déjà, moi qui viens de si loin, Moi qui voudrais commettre avec toi l'adultère! Confrontation. A travers la douceur de tes jeunes jardins, Je m'avance ver toi, Tunis, ville étrangère. Je te vois du haut des gradins De ta colline d'herbe et de palmes légères. Tu es si blanche, au bord de ton lac, devant moi! Je m'étonne du bleu de ton ciel sans fumées, J'imagine, à te voir, des heures parfumées D'encens, de rose sèche et de précieux bois. Avant toi, j'ai connu d'autres villes du monde, Villes d'Europe avec la lance dans le flanc, Villes du Nord, villes qui grondent Et qui ne savent rien de ton chaud manteau blanc. Avant toi, j'ai connu ma ville capitale: Elle éparpille à tous son sourire éblouissant; Mais, noire sur son fleuve pâle, Quel secret filtre, au soir, de ses soleils de sang! Avant toi, j'ai connu ma ville de naissance, Ma petite ville si loin, Dans sa saumure et dans son foin, Qui sent la barque et les grands prés, qui sent l'absence. Maintenant, devant toi, blanche et couchée au bord De ton lac, ô cité du milieu de ma vie, Je pense avec peur, sans envie, Qu'existe quelque part la ville de ma mort. Et c'est rêvant ainsi sous les palmes légères De ta colline aux verts gradins, Que je descends vers toi, Tunis, ville étrangère, A travers la douceur de tes jeunes jardins. Cimetières. I Le cimetière, avec sa flore d'abandon Et le silence heureux de la mort musulmane, S'ouvre parmi l'odeur d'épices qui émane De la belle Tunis, la ville d'amidon. Ils sont clos pour jamais leurs yeux mélancoliques, -Néant si simple sous la mousse ou les épis! - Tous ceux-là qui vivaient en rêvant, accroupis Dans les plis éternels de leurs manteaux bibliques. Sur leur vie et leur mort, un immuable été Plane, faisant du tout une seule momie... Je veux vivre comme eux et mourir, endormie Dans le grand linceul blanc de la fatalité. II Je hantais les jardins de la mort étrangère, A travers les printemps royalement fanés D'orient. Les grillons étaient passionnés, Et les herbes pliaient sous mon ombre légère. Sous les hargneux cactus et mimosas défunts, Rousse, la mousse, au long des pierres funérales. Nulle fleur sur ces morts ne couve de parfums Dont rafraîchir un peu leurs âmes gutturales. Moi, je regarde, avec l'Europe dans les yeux, L'indifférent repos de cet Islam en cendre, Sachant bien que je puis les aimer et comprendre, Mais que je ne serai jamais semblable à eux. Car mon sang et chargé de nos métaphysiques, Et nos raisonnements sont au fond de mes os. Je suis, seule en ce lieu sans verdure et sans eaux, Nos sciences, nos arts, nos métiers, nos musiques, Et sentant vivre au fond de ce vieux sang chrétien Les nations de l'Ouest douloureuses et fortes, Je connais qu'un Esprit dissemblable du mien Erre dans ce jardin, monté des moelles mortes... Dormez. Rêvez. Cuvez le haschich de la mort. Vos spectres sont sortis des pierres par les brèches. Et ce sont ces vivants en longs plis, aux peau sèches, Accroupis au soleil sur leur race qui dort. Egyptienne. Dans le luth, dans les coups de la darabouka, Dans le chalumeau peint, criard et ineffable Rythmant à contretemps tout le pays arabe, Revit pour moi la mémoire de Wassila, De sa face d'Egypte inspirée et foncée, Qui véhémentement se détournait de nous, Lorsque, le coeur battant, les paupières baissées, Elle-même souffrait de son chant rauque et doux. Contre son luth profond, la revoir comme morte D'avoir trop sangloté ce monotone amour Qui passait dans mon âme étrangère, plus sourd, Plus triste et plus obscur que le vent dans les portes!... J'avais sans le savoir un peu de passion Pour ton profil à cheveux courts de Pharaon, Ton sombre contralto, tes lèvres violettes... Et maintenant, ton visage lointain, ton nom, Ta voix, sont sur mon coeur comme des amulettes. Errement. Ayant à la tempe une fleur d'asphodèle Et l'antiquité au fond de mon esprit, Je rôde le long de la mer immortelle Dont, nue au soleil, la déesse naquit. Je plonge mes mains dans la vague latine Toute creuse encor d'avoir conçu des dieux, Et regarde au loin les eaux boire les cieux Afin d'en nourrir leur couleur intestine. Je vais seule ainsi, tremblante sur le bord, Redoutant, au coeur d'algues ébouriffées, De rencontrer, un soir d'orage, le trésor De la tête charmante et terrible d'Orphée... Tempête. Toi si douce, si bleue au bout de tout chemin, Mer, tu 'es plus ce soir qu'une ombre qui déferle Dans l'orage couleur de perle. J'entends au loin crier, la bouche à leurs deux mains, Les millions surgis de sirènes mêlées De tes vagues échevelées. Veux-tu de moi? J'irai jusqu'à toi, cette nuit. Tes passions avec leurs dégâts et leur bruit Ne grondent pas plus que les miennes. J'irai! Ce souffle rauque est celui qu'il me faut, Et vous vous souviendrez des râles de Sapho, Fureurs méditerranéennes! Libation. Les coquilles qui ont la courbure des vagues Conservent les couleurs de l'aube et du couchant dans leur intimité qui luit comme une bague, Et la mer tout entière y a laissé son chant. C'est pourquoi je prendrai dans mes mains l'une d'elles, Et, remplissant ce soir cette coupe à la mer, J'en ferai déborder le contenu amer Sur le sable qui le boira, -afin que celle Qui habite le flot méditerranéen, La sirène d'ici, connaisse mon dessein D'honorer grandement sa splendeur inconnue Et veuille m'accorder aussi la bienvenue... Printemps D'Orient. Au printemps de lumière et de choses légères, l'Orient blond scintille et fond, gâteau de miel. Seule et lente parmi la nature étrangère, Je me sens m'effacer comme un spectre au soleil. Je me rêve au passé, le long des terrains vagues Des berges et des ponts, par les hivers pelés, Ou par la ville, ou, les étés, le long des vagues De chez nous, sous les beaux pommiers des prés salés. Roulant le souvenir complexe de moi-même Et d'avoir promené de tout, sauf du mesquin, Je respire aujourd'hui ce printemps africain Qui germe à tous les coins où le vent libre sème. Ceux qui ne m'aiment pas ne me connaissent pas, Il leur importe peu que je meure ou je vive, Et je me sens petite au monde, si furtive!... Mais de mon propre vin je m'enivre tout bas. Je m'aime et me connais. Je suis avec mon âge De force et de clarté, comme avec un amant. Le vent doux des jardins me flatte le visage: Je me sens immortelle, indubitablement. Orangers. Sous-bois d'orangers lourds de fruits de février. Un Orient de soleil tendre et d'herbe verte. On voit au clair les rangs des sanguines briller. Va-t-on pouvoir, la face haute et découverte, Boire à longs traits le ciel méditerranéen? Ah! terre heureuse! Il me souvient! Il me souvient! A deux mains j'ai levé la sanguine cueillie; La goutte de sa chair sombre et rouge, jaillie De la blessure de l'écorce, un sang sucré Parmi le bleu du ciel, jusqu'à l'herbe à pleurer Si fort!... Et j'ai senti entre mes doigts le coeur des Hespérides. Enseignement. Aujourd'hui, sur le bord de la mer dans marée Et si claire au soleil qu'on la voit jusqu'au coeur, J'adore en mon esprit Sapho désespérée, Qui, lasse, y abîma sa joie et sa douleur. Ecoutant jusqu'à moi gronder l'ode éternelle De l'eau bleue où tous les tourments sont confondus, Je crois que cette mer m'apprend les chants perdus De la lyre saphique encor vivante en elle... Brise. Au soleil d'aujourd'hui, le vent qui vient de terre Rebrousse doucement la mer et la moisson. La Méditerranée est lourde du mystère Des couleurs; elle brille et vit comme un poisson Comme, étalée au coeur des caps, une méduse Qui se rétracte un peu sur la roche qu'elle use Et prolonge le bleu de ses bras assoupis Jusqu'au milieu de l'or terrien des épis. -Et mitoyenne, seule et grande, tu te poses Entre les horizons mêmement ondulés, Pour, debout sur la houle identique des choses, Goûter le sel des eaux et le sucre des blés. Séduction. La petite beauté musulmane, parée De ses sauvages trois colliers, La chère enfant de dix-sept ans toute dorée, Debout sur ses pieds sans souliers, Elle ne connaît rien des chétives romances Dont vivent celles-là d'Europe, avec leur coeur Cultivé jusqu'à la rancoeur; Mais elle a deux yeux roux entre des cils immenses Et, sachant relever et baisser lourdement Ses deux paupières de musée Toute elle se revêt d'ingénuité rusée Sitôt qu'on la regarde avec un air d'amant. Elle ne pense pas. Sa beauté n'a pas d'âme. Mais on voit panteler jusqu'au fond de ses yeux Cet animal divin, la femme, Et cela vaut autant qu'une âme -et même mieux. Soir De Tunisie. Cette lune levée au-dessus de l'avoine Brille à l'horizon comme une sardoine. Au bout de la moisson africaine, la mer Continue au loin comme un champ plus clair. Un palmier, verticale unique, étend ses palmes Parmi ces épis et ces vagues calmes. Quant à nous, écoutant quelle sera la voix Des champs, de la lune et des flots qu'on voit, Nous n'entendons, dans tout l'espace, que le verbe D'un grillon qui chante au bout d'un brin d'herbe. Sillage. Tu es beau, tu es doux, commencement du soir, Quand je vais sur la grêve africaine m'asseoir, Dans le creux d'un rocher pour longtemps installée Comme attendant toujours qu'une dame salée, Ma furtive, glissante et singulière soeur Monte pour moi du fond des eaux avec douceur, Lorsqu'il n'apparaît rien qu'une dolente lune Qui, pleurant sur la mer sa lueur opportune, Eteint dans la froideur d'un long ruisseau d'argent Les dernières rougeurs du soleil outrageant, Et dit à mon espoir que, sur les vagues, traîne Le sillage luisant et bleu de ma sirène... Le Bain. Tu sentiras ton corps rester longtemps amer De s'être trempé nu dans le sel de la mer Quand l'été flamboyant desséchait les journées, Alors que ta blancheur verdissait doucement, Laissant passer sur elle, en un glauque tourment, La respiration des vagues alternées, Et qu'allongée au coeur des algues, sous les eaux, Tu sentais la fraîcheur pénétrer dans tes os Et toute la saumure émouvoir tes narines... -O molle floraison des choses sous-marines! O vague! O se rouler dans un liquide éclair Et mêler ses cheveux aux cheveux de la mer! Nuit. Un champ d'orge, un beau lac au bout, La lune en croissant sur le tout, Et nous deux qui rôdons ensemble. Cela fait un printemps de nuit, Un orient pâle et sans bruit Qui vaut le soleil, que t'en semble? Viens! nous ne nous parlerons point. Une grenouille chante au loin, Seul accent du lac nocturne... Il ne fait ni sombre ni clair: Veux-tu? -Comme dans une mer, Noyons-nous dans l'orge nocturne... Dans Les Jardins. I Nous faisions d'émouvants bouquets de mariée, Sous l'orientale feuillée. Nous prenons des rameaux d'oranger, les mêlant Aux immaculés iris blancs. Les monts harmonieux, à travers les lianes, Montraient leurs lignes presque planes. Le beau temps sur la mer répandait la lueur De son ciel pâle de chaleur. Nous pensions, au milieu des jardins solitaires, Être restés seuls sur la terre. Et nous allions ainsi, lentement, devant nous, Sans nous parler, sans savoir où, Jusqu'à ce que la nuit tombât sur notre joie Comme un subit oiseau de proie... II Jour d'Afrique mouillée et chaude, averse molle... Lorsque dans les jardins arabes, les odeurs Comme des guêpes nous attirent vers les fleurs, Au passage, ma bouche ouvre une rose folle. Et relevant au ciel mon visage arrosé, Je cours de-ci de-là, tout ivre du baiser, Croyant que le printemps, sur des lèvres naissantes, M'a donné tout à coup son âme adolescente. III L'odeur des fleurs mêlée à la brise marine, Dans les jardins carthaginois, Nous laisse sans désir, sans pensée et sans voix. Toute notre âme est dans nos yeux et nos narines, Le printemps dit: "Respire et vois!" Voici la mer. Voici les fleurs. Regarde! Ecoute! Porteurs de branches d'oranger, D'oeillets poivrés, d'iris fastueux et légers, En rentrant à la nuit, lents et les bras chargés, Nous nous effeuillons sur les routes. Mémoire. Nous montâmes souvent, les nuits, sur nos terrasses Au plus chaud des printemps royalement fanés D'orient, pour sentir, enfants passionnés, Les étoiles pleuvoir doucement sur nos faces. Et, comme les champs gris trépidaient de grillons, Nous étions étonnés de sentir jusqu'aux moelles L'espace clignoter et vibrer les sillons, Et qu'il y eût autant de grillons que d'étoiles... Conquête. L'Afrique déboisée où l'orge est déjà grande Balance en plein soleil un printemps vert amande. Nous avançons le long d'une route sans fin Où l'odeur des épis dans le vent donne faim. Pour fermer le quadruple horizon des campagnes, Il s'élève une tour de Babel de montagnes. -Qui me dira pourquoi, loin du sol coutumier, Mon coeur se gonfle icic comme un coeur de fermier? Pourquoi, devant la houle immense de cette orge Et ces monts, je suis prise aprement à la gorge, Pourquoi je sens, ai fond de mon sang terrien, qu'en somme, et malgré tout, ce pays m'appartient? Bercement Pour Ma Sieste. L'été pousse sur nous, du fond de l'Orient, Son étincelante marée. Que tes rideaux soient clos sur le dehors brillant, Et que ta sieste soit comme une mort dorée. L'ombre chaude est sur toi. Tes colliers sont éteints Prends ta nuque dans tes mains vides; Endors-toi dans tes ongles teints, Le front rose et les pieds livides. Laisse soyeusement épouser ton contour Tes deux robes asiatiques, Et panteler encore un souvenir d'amour Dans tes narines pathétiques. Dors. Je veux qu'un sommeil tellement merveilleux Pénètre tes veines bleuâtres Que tu sentes tomber lourdement sur tes yeux Les paupières de Cléopâtre... Soudanais. Notre ordre impérieux à l'insolite nègre L'a descendu soudain de son vieil âne maigre. Sa jupe de chacals vole, et son tambour peint Gronde, et son masque est fait d'une peau de lapin. Les cent miroirs cousus à son bonnet sauvage Eclatent au soleil, au rythme de sa rage. Il semble ainsi, du haut de ses contorsions, Jeter autour de lui des constellations. Tout le voyage au loin danse avec ce nègre ivre. Ai-je enfin vu de près ce qu'on lit dans les livres? L'Eté. L'été... L'Afrique fauve est couleur de lion, La chaleur a brûlé le cri frais du grillon. Voici l'âpre plaisir de la ligne sévère. Sur les plaines sans fin, le soir se désespère. Un berger bédouin, brun de robe et de peau, Ne se distingue point du sol et du troupeau. Autour de son pas lent, pris par la nuit soudaine, Ses moutons ont tassé leurs pauvres dos de laine, Et, comme reculés dans un commun effort. Devant le couchant rouge ils bêlent à la mort. Cigarette Dorée. Je sentais de profil mon oeil étrusque Comme dans le musée ancien que nous aimons, Et fumais... Tout à coup surgit l'ivresse brusque D'une bouchée en pleins poumons. Lors, ce qui passe et vit dehors contre les vitres Entra. Ce fut un monde invisible et divin. Une chèvre bêla comme un faune. Il advint La matière de cent chapitres. Il advint le mystère ordinaire des jours Qu'on ne peut percevoir parce qu'on n'est pas ivre, Parce qu'étant normal on est aveugle et sourd Et qu'on se contente de vivre. Pas besoin de mourir pour trouver du nouveau! Je vois! l'Univers pâle est grouillant de merveilles. Toutes mes personnalité se font pareilles, Et je n'ai plus qu'un seul cerveau. Je suis simple d'esprit! Des bravoures assises Nous en avons fini, coeur las et fanfaron! Je vais pouvoir ce soir comparaître aux Assises Internes, qui m'acquitteront. Je vais enfin marcher au pas avec la clique De la vie, et jouir de son quotidien. La routine? Elle était sublime. Tout est bien, Tout se débrouille, tout s'explique. Les villes et le reste à l'extrême horizon, Les mers où le vent claque aux voiles ineffables, Tout respire dans l'or et les couleurs des fables: Nos enfances avaient raison. Et s'il faut l'attester, la miette de joie Témoigne: le bonheur attend dans les chemins. Voici le bout doré, vraie et première proie Qui me demeure dans la main. POEMES INEDITS. Le Coquillage. Le coquillage où luit tant de nacre, et qui traîne Sur cette table, offert à tes doigts imprudents, Surtout n'y colle pas ton oreille: dedans On entend de trop près le chant de la sirène. Chaise Longue. Je ne sais si je dors, mais je sais que je rêve. Ma ville est à mes pieds, et l'estuaire bleu. D'ici, rien n'a changé. je me retrouve un peu Dans mon enfance longue et ma jeunesse brève. D'ici, je n'entends pas bourdonner les moteurs Dans les barques, non plus les nouvelles musiques Dans les maisons en proie aux jouets mécaniques. Je n'entends que la cloche, ou crier les vapeurs. Je ne descendrai plus dans ma ville, investie par l'esprit d'aujourd'hui brutal et décevant. Je resterai chez moi, douloureux ci-devant, Dans l'odeur du passé, pas encore partie. Passé. Maintenant j'aime mieux en rêve Ma maison qu'en réalité. Trop d'intrus sont venus gâter Ce qui fut doux comme les rêves. Certains mois de mai dans les roses, Certains étés fous de grillons, Certains automnes en haillons... O souvenirs, défuntes roses! Tant de jours, lents et sans orages, Seule avec tout ce que j'aimais! Ce temps ne reviendra jamais. Partout, maintenant, des orages. Etrangers, avec votre enfance demeurée au sein d'autres lieux, Pourquoi vos regards curieux Parmi mes souvenirs d'enfance? Mes prés à moi ne sont pas les vôtres. Vous êtes venus de partout Pour m'envahir de bout en bout. Mes secrets ne sont pas les vôtres. Allez-vous en! Laissez-moi seule! -Trop tard! Trop tard! Ils sont entrés En foule épaisse dans mes prés, Jamais je n'y serai plus seule. Aussi vais-je fuir ma demeure Pour l'évoquer tout bas de loin, Chassée à présent de ce coin Où seul mon fantôme demeure. Adieu. J'ai vendu ma maison d'où me chassait la vie, Et j'ai froid, jusque dans le coeur, Il m'arrive ce grand malheur, Ma route bifurque - ou dévie. D'autres vont donc hanter le magnifique lieu Où je promenais ma tristesse. Belle maison aimée, adieu! Sois le tombeau de ma jeunesse! L'âge, la malveillance et tout le reste ont fait Que je ne pouvais plus y vivre. Mais à présent quel chemin suivre? Devant mes yeux tout se défait. Ce fut l'enfance, et puis ce fut l'adolescence Et la jeunesse. Maintenant, J'en arrive au dernier tournant; C'est déjà la mort qui commence. Départ. Une romantique tempête Aura marqué ce dernier soir. Je m'en vais, et c'est la défaite, Et le vent rugit dans le noir. Je pars demain sans au revoir. Toute ma maison est défaite. Caisses, malles... Sur quoi m'asseoir? A fond de cale, on choit, je guette Au creux d'un vaisseau sans espoir. C'Est Paris... Adieu, solitude des prés, Adieu les grandes galopades, Les derniers beaux jours enterrés Reposent sous des bois malades. Autre existence, autre saison: C'est Paris, ses becs et ses ongles, Où je vais découvrir des jungles Au détour de chaque maison. Pourtant, sans craindre ces repères, Otant mes bottes de mes pieds, Je vais marcher sur des vipères Avec de tout petits souliers. En Mer. I Mes hublots sont pleins d'Atlantique Et je n'y puis plonger la main. Le bateau va droit son chemin, Livrant sa bataille nautique. Loin sur les terres, c'est l'été, Mais sans saisons est le voyage. Mon esprit tourne dans sa cage, Prisonnier de l'immensité. II La mer jette sur mes sabords Des tonnes; des tonnes d'eau sombre, Une écume en frange les bords, Subite lumière dans l'ombre. Cette eau glaciale qui bout, Cette colère incohérente Qui porte un nom à chaque bout N'est ici, neutre, indifférente, Que l'Océan, trait d'union Entre de lointaines patries, Prêt à noyer dans ses furies Chaque drapeau comme un haillon. de tous les temps, âge de pierre, Elément sans cesse bravé Mais dont nul progrès n'a pu faire Un nouvel esclave entravé, La mer, la mer, ce monstre libre, Je l'écoute, du trou profond De ma cabine, et mon coeur vibre D'un désir d'aller par le fond. Romance. I J'ai, dans ma gorge et dans mon âme, Le sanglot du printemps Et le souvenir de la femme Que j'aimais quand j'avais vingt ans. Pourquoi, tandis que refleurissent Les arbres morts chargés des plus tendres couleurs, Faut-il que les amours périssent Et ne refassent plus de fleurs? II L'amour, renié si souvent, Est sur moi comme une tempête Me tordant de la base au faîte Ainsi qu'un chêne dans le vent. Je souffre de sa véhémence Mais combien j'aime ainsi souffrir! En proie à cet orage immense, je voudrais en mourir! Force. Etre faible dans des bras forts, Pleurer quand j'en avais envie, Avant de partir chez les morts Ce fut le rêve de ma vie. Je n'aurai pas connu l'émoi D'être petite et protégée. Même pour l'âme plus âgée La force, ce fut toujours moi. J'ai donné courage et fluides Chaque fois qu'on en eut besoin, Et j'enviais mon propre soin, Tous mes présents dans des mains vides. Je fus si souvent, en secret, La petite fille qui pleure! Mais ce ne fus jamais mon heure Car quelqu'un d'autre aussi pleurait, Pleurait, le front sur mon épaule, Quelque profonde affliction Et je devais tenir mon rôle Eternel de protection. Certes, j'étais d'une autre sorte Dans mes solitudes de nuit... Je ne fus après tout si forte Que par la faiblesse d'autrui. Je connais... Je connais et trop souvent frôle Des vivants déjà morts pour moi. Ils ont déjà fini leur rôle Dans mon amour ou mon émoi. Ils ont changé comme moi-même, L'existence a passé par là. Ils sont dans ce morne au-delà: L'indifférence, mort suprême. Quand ils ne seront plus, je crois Que le départ sera moins triste Que l'habitude qui persiste De leur sourire quelque fois. Le Secret. Je me sens quelquefois encor Sauvage, bien que si tranquille Au fond de la petite ville Où tout ce que je fus s'endort. Je sens alors, moi, dame âgée Sous des cheveux restés si bruns, Ma jeunesse et tous ses parfums Rallumer mes yeux d'insurgée. Et puis je retombe à l'ennui. Fin de l'ivresse passagère. L'âme et le regard pleins de nuit, Je redeviens une étrangère. Alors, mon passé m'apparaît Comme l'histoire d'une autre âme, Quelque chose comme un secret Qu'un jour m'aurait dit une femme. Travail. Je suis et ne fus qu'un poète, Mais vivre n'admet pas cela Et je dois aussi, de ma tête, Tirer les écrits que voilà. Il faut bien que je vive en prose Puisque je dois gagner mon pain. Je n'aurai pas toujours dépeint Ce que j'avais vu de la rose, Pas toujours écouté la voix Divine, qui dans l'air frissonne. D'ailleurs, je suis lasse, parfois, D'écrire des vers pour personne. Claustrophobie. Je voudrais m'en aller de la maison hostile Où des drames se sont produits, Je voudrais m'en aller de la petite ville Où j'ai tremblé des jours, des nuits. Je voudrais m'en aller de l'ère qui s'annonce Et qui n'est pas faite pour moi. Je voudrais m'en aller du rêve où je m'enfonce, Cauchemar où mon âme a froid. Je voudrais m'en aller, trop longtemps exilée, Pleine de peur et de dégoût, Vieux corps désespéré, Vieille âme inconsolée... M'en aller? Mais pour aller où? Distances. Que longue est sous les fleurs la route à parcourir Entre l'enfance et la jeunesse! Que de temps, elle met, cette enfance à mourir Avant qu'un nouvel être naisse! Longe aussi la jeunesse et tout ce qui la suit De maturité séduisante, Il semble que jamais ne descendra la nuit, Tant la clarté présente. Mais, dès que la vieillesse a fait son signe affreux, Et si loin qu'elle semble encore, Cette distance-là voici qu'on la dévore En quelques pas vertigineux. Nature! Dieu! Qui que tu sois, Toute-Puissance Responsable de notre sort, Fais qu'elle soit plus courte encore, la distance Entre ma vieillesse et ma mort, Bella Vista. Une fente entre deux maisons Dans cette rue en face Me consent juste assez de place Pour apercevoir les saisons. Aujourd'hui c'est un bout d'automne - Et rouge et brun et vert - Que je vois, et ce ciel couvert Qu'une branche jaune festonne. Je songe aux octobres passés Où, dans l'espace immense, Je n'en avais jamais assez De ce qui finit ou commence. Cet autrefois n'est plus pour moi. Adieu tout ce que j'aime! J'ai devant moi l'image même De mon destin mis à l'étroit. Quoi? Cette fente dérisoire Entre ces deux maisons, Serait-ce la fin d'une histoire Riche de tous les horizons? Printemps. Un arbre que je vois de loin, Un oiseau que j'entends à peine, Le feu dont je ne prends plus soin, Sur mon dos un peu moins de laine, Le printemps, pour moi, c'est cela. Puisqu'il faut que je souffre là Toujours en dehors de la danse, Mon Dieu! Que me resterait-il De la nature en plein avril Si je n'avais la souvenance? Ne Varietur. J'ai besoin chaque jour de revoir dans la glace La triste maigreur de mon corps, De regarder mes mains dont les gestes sont morts De sentir qu'en mes genoux la force casse. J'ai besoin de cela pour savoir qu') présent Je ne suis qu'une vieille femme, Car rien n'a révélé jusqu'ici dans mon âme Ni même sur mes traits cet âge déplaisant. Je suis jeune en esprit et presque de visage, Jeune de mes cheveux foncés, Jeune surtout d'avoir, en dedans, le même âge, Le même flamboiement qu'en mes plus beaux passés. C'est ainsi. Quelquefois, oubliant l'existence Qui m'est faite dorénavant, Je crois pouvoir bondir à cheval dans le vent, Car tout mon être reste, à jamais, en partance. Souffrir. Le mal physique sourd et lourd Sous lequel on gémit et ploie N'est pas doté comme la joie Du don d'échange par l'amour. Même à l'être cher qui vous aime On ne le communique pas. Apprends donc à souffrir tout bas Dans ta solitude suprême. Par ma fenêtre ouverte... Par ma fenêtre ouverte où la clarté s'attarde, Dans la douceur du soir printanier, je regarde... Chaque arbre, chaque toit qui s'élance dans l'air, Tel le roc qui finit où commence la mer, Marque la fin d'un monde au bord de l'autre monde. Ici la terre et là le vide où, toute ronde, Cette terre, toupie en marche dans l'éther, Sans sa pauvre ceinture d'air Ne serait à son tour qu'une lune inféconde. Je contemple ce toit et cet arbre, montés Vers l'insondable énigme et ses immensités. En bas, la rue est calme et le printemps tranquille. Rien ne trouble la paix de la petite ville. On entend au loin un merle. Il fait très beau. C'est tout. - Pourquoi mes yeux regardent-ils si haut? Pâques. (1945) Ciel décoloré, Pâques sans lumière, Citadins soumis au désoeuvement Qui vont, gourds d'endimanchement, Revisiter leur promenade coutumière. Vacances sans but, fête sans plaisir. Même les oiseaux taisent leur romance. Et la ville a l'air de moisir Dans l'humide printemps qui verdit en silence. Vieillesse. Tant d'amis disparus et des miens au tombeau. C'est déjà ma mort commencée. Et ne portai-je pas le deuil, morne oripeau, De ma jeunesse trépassée? Avais-je souhaité d'avoir mon âge? Non. Je devrais être dans la terre, Car je deviens par la pensée, un cimetière, Où ne manque plus que mon nom. Morts. Quelquefois ma pensée involontaire sombre Et s'en va rechercher dans l'oubli, tout là-bas, Mon enfance éblouie et ma jeunesse sombre. - O temps ensevelis qui ne reviendront pas! Tout est mort, aussi bien ces âges que moi-même, Et tout, à chaque instant, continue à mourir, Mort violente après les autres, mort suprême Dans un fleuve de sang qui ne veut pas tarir. Le souvenir, ce revenant... Le souvenir, ce revenant, Vient me faire visite, Puisque ma vie est maintenant, Comme une Messe, dite. Je suis seule, ma lampe luit... Oh! parle! Parle encore, Que ce murmure de minuit Dure jusqu'à l'aurore! Château-Gontier, 21 février 1945. Le Corbeau. D'après Edgar Poe. Une fois, par un minuit sombre, Comme je méditais sur nombre De livres oubliés et bizarres qu'encombre Une science vieille et sombre, Comme, auprès du feu qui se meurt, Je somnolais, triste lecteur, Ici, soudain, se fit un heurt Comme du coup plein de douceur De quelqu'un frappant avec peur, Frappant à ma porte fermée. M'éveillant sur mes livres lus: "C'est quelque visiteur que l'on n'attendait plus, Me dis-je, à ma porte fermée, C'est cela seul et rien de plus." Ah! je m'en souviens bien! Décembre Régnait dehors. Et, dans ma chambre, Les fantômes épars du feu qui se démembre Hantaient le parquet de ma chambre. Apre, j'attendais le matin. J'avais cru qu'avec mon latin Pour un moment se fût éteint Le chagrin qui laissait atteint Tout mon être en deuil de Lénore, De celle qu'on ne verra plus, La rare et radieuse enfant que les élus Que les anges nomment Lénore, Sans nom sur terre à jamais plus. Et, triste, le sourd bruit de soie Du pourpre rideau qui s'éploie, Me faisait tressaillir jusqu'à mon coeur sans joie. D'une terreur j'étais la proie, Terreur jamais connue avant. De sorte que j'allais rêvant Pour calmer ce coeur décevant, Et répétais tout haut rêvant: "Ce n'est, à ma porte fermée, Voulant me faire ses saluts, Que quelqu'un qu'on n'attendait plus. C'est quelque visiteur que l'on n'attendait plus, Implorant ma porte fermée C'est cela seul, et rien de plus. " Soudain, plus forte fut mon âme. Alors: "Monsieur, dis-je, ou Madame, Excusez-moi! c'est mon pardon que je réclame. Mais je sommeillais, je m'en blâme, Et si doux vous vîntes heurter, Si doucement vîntes heurter Ma porte, de l'autre côté, Que je doutais, en vérité, Derrière ma porte fermée, A peine vous ai-je entendu, Car je ne vous attendais plus. Toute grande j'ouvris ma porte, là-dessus, Bien grande ma porte fermée: L'obscurité, là, rien de plus. Sondant cette ombre et son mystère, Rêvant des rêves solitaires Qu'aucun mortel jamais n'osa rêver sur terre, Craintif, ne sachant que me taire, Je demeurai là, hésitant, Emerveillé, scrutant, doutant. Mais ce silence palpitant, Aucun signe ne le vint clore. Le seul mot soufflé fut "Lénore!" Je chuchotai ces sons: "Lénore!" Et l'écho faible, là-dessus, En retour murmura l'unique mot "Lénore!" Simplement cela, rien de plus." Retournant alors à ma place, Ame brûlante et mains de glace, Bientôt un nouveau heurt vint, furtif et fugace, Mais non pas à la même place. "Sûrement, dis-je, cette fois, Cela fut frappé sur le bois De ma persienne, je le vois! Cherchons si c'est ce que je crois. Que j'aille explorer ce mystère. Que ce coeur soit calme un peu plus. Et qu'il aille explorer bravement ce mystère. Que mon coeur soit calme un peu plus. Ce n'est que le vent, rien de plus." Ici, j'ouvris alors sans crainte, Quand soudain, avec mainte et mainte Fantaisie, et façons, frissonnements et feintes, Entra, majestueux, sans crainte, Un corbeau des époques saintes. Sans s'arrêter, n'hésitant pas, Il alla se percher là-bas Sur un buste blanc de Pallas Situé sur ma porte haute. Il ne me fit pas de saluts; Mais avec une mine haute De lord ou de lady, sans faire de saluts, Se percha sur ma porte haute, Se percha, resta, rien de plus. Maintenant, ce corbeau d'ébène M'induisant, nonobstant ma peine, A sourire du décorum de cette scène: "Quoique ta tête soit en peine De crête, dis-je, oiseau d'ennui, Tu n'es pas un lâche qui fuit! Dis-moi donc, corbeau d'aujourd'hui, Fantômal, sombre oiseau d'ennui, Errant, jeté loin du rivage De la nuit, parle, oiseau perclus! Sur ce plutonien rivage De la nuit, ton grand nom, quoi que tu sois perclus, Dis-moi, qu'est-il sur ce rivage?" Et le corbeau fit: "Jamais plus." Je tins pour bien grande merveille D'entendre réponse pareille. Car il faut convenir, pour un humain qui veille, Que cette bénédiction D'ouïr telle réflexion D'humble signification D'une volaille gauche et vieille, Est un fait rare, sinon plus. Car, qui vit jamais, perchant juste Sur ma porte, au-dessus d'un buste De Pallas, juste sur ce buste, Volaille bégayante ou bête sur un buste, Misérable corbeau, sans plus, Portant un tel nom: "Jamais plus? " Mais l'oiseau perché, solitaire, Sur ce buste calme de pierre, Proférait seulement cette parole austère Comme si se fût épanché Dans ce seul mot, son coeur caché. Il ne dit rien d'autre. Perché, Sans remuer son corps penché, Il n'agita pas une plume, Jusqu'à ce que ces mots déçus Me vinrent, à peine perçus: "Bien d'autres amis ne sont plus. Demain, comme l'ont fait tous mes espoirs déçus. Il s'envolera dans ses plumes." Alors l'oiseau dit: "Jamais plus." Surpris d'une réplique faite Si justement par cette bête: "Sans doute ce seul mot, pensai-je, qu'il répète, Est tout le savoir de sa tête, Appris par quelque malheureux, Un maître au refrain douloureux Et que le désastre, en tous lieux, Suivait vite et suivait plus vite, Jusqu'à ce qu'il ne fût chez eux Plus rien qu'une parole dite, Plus rien qu'un refrain douloureux De chant funèbre, au fond du gris et triste gîte, Ce refrain qui n'espère plus De "jamais, jamais - jamais plus." Mais cet oiseau, par son manège, Reprenant mon sourire au piège, Vite, avec ses coussins, je fis rouler un siège Devant porte, buste et corbeau. Ainsi, bien assis, enchaînais-je, Tombé sur le velours du siège, Rêve à rêve sur ce corbeau. Sur ce noir, nu, narquois, nabot, Néfaste, nébuleux corbeau. Cherchant ce que cet oiseau triste Dont le refrain toujours insiste, Ce que ce sombre oiseau des temps qui ne sont plus Voulait dire, sinistre et triste, En croassant son: "Jamais plus." Cherchant cela dans ma pensée Mais sans syllabe prononcée, Je sentais maintenant mon âme transpercée Par l'oeil de feu qui me brûlait. Je sondais l'énigme dressée, Et plus encor dans ma pensée; Et ma tête était enfoncée Parmi le velours violet Sur quoi la lampe ruisselait, Parmi le velours violet Sur quoi la lampe ruisselait, Velours où ruisselait la lampe là placée, Velours que celle qui n'est plus Ah! ne touchera jamais plus! Alors je crus l'air plus sensible. De par l'encensoir invisible Bercé de séraphins dont le pas indicible Glissait sur un souffle soyeux. - "Ah! m'écriais-je, malheureux. Ton Dieu t'a prêté, si tu veux, T'envoie aujourd'hui, si tu veux, Le népenthès miraculeux, Le répit, le répit heureux A tes souvenirs de Lénote. Bois! Bois ce népenthès heureux! Oublie enfin l'enfant lumineuse Lénore, En allée avec les élus!" Et le corbeau dit: "Jamais plus." "Prophète, criai-je, prophète! Qui que tu sois, démon ou bête, Créature du mal qu'ont jeté sur ma tête Le tentateur ou la tempête! Prophète, cependant, jeté Nu sur ce rivage, indompté, Seul, sur un désert enchanté, Un foyer par l'horreur hanté, Créature du mal, mandée Par le tentateur au-dessus, Ou par la tempête au-dessus De moi, dis! je t'implore, âme dépossédée: Y a-t-il du baume en Judée?" Et le corbeau dit: "Jamais plus." Prophète, criai-je, prophète, Sombre oiseau jeté sur ma tête, Prophète, cependant, sois-tu démon ou bête, Par ce ciel épars sur nos têtes, Par ce dieu debout sur nos fronts Que tous les deux nous adorons, Dis-nous, dis-nous si nous verrons Dans l'Eden distant, reverrons. Oh! dis à l'âme qui t'implore Et que tant de douleur dévore, Si, dans le séjour des élus, Elle étreindra l'enfant que l'on nommait Lénore, Que les anges nomment Lénore? Et le corbeau dit: "Jamais plus." "Soit ce mot la fin de la page, Hurlai-je en bondissant de rage. Bête ou démon, retourne à jamais au rivage Et dans la tempête, au rivage Et dans la tempête, au rivage Plutonien, noir, de la nuit! Quitte seul le rêveur chez lui! Ne laisse pas tomber chez lui De notre plume qui reluit, Gage du mensonge maudit Que ton âme maudite a dit! Ote-toi! Hors d'ici! Que sorte Ton dur bec de mon coeur, ta forme de ma porte! Quitte ce buste d'au-dessus! Et le corbeau dit: "Jamais plus." Et le corbeau, que ne soulève Nul volètement qui l'enlève, Siège encor, siège encor et ne s'envole pas De sur le buste de pallas. Pallide buste de Pallas. Ses yeux sont d'un démon qui rêve, Et, tandis qu'il ne s'en va pas De ma porte haute qu'il hante, La lumière projette en bas, Qui sur son corps coule, éclatante, Son ombre qui ne bouge pas. Et mon âme, au-dessus de cette ombre flottante Qui demeure et ne bouge plus, Ne s'élèvera jamais plus. SIX POEMES D’APRES EMILY BRONTE. Le Vieux Stoïque. L'argent, je ne l'estime point, Et l'amour moins encor. L'ambition? Un rêve au loin Qui mourut à l'aurore. Et si je me mets à genoux Ces seuls mots je murmure : "Pour ce coeur dont la tâche est dure, La liberté! C'est tout." Oui, rien de plus je ne réclame. Moi qui vais peu durer. Morte ou vive, libre! et, dans l'âme, La force d'endurer. L'Amour Et L'Amitié. L'amour ressemble à l'églantine Et l'amitié ressemble au houx. Le houx est noir, l'autre illumine, Mais lequel tiendra jusqu'au bout? Au printemps l'églantine est fraîche Et ses fleurs parfument l'été. Mais quand vient l'hiver où tout sèche, Qui donc chantera sa beauté? Rejette donc la rose offerte, Mais tresse du houx à ton front. Quand tes cheveux grisonneront Ta couronne restera verte. Martyre De L'Honneur. La lune est pleine cette nuit. Peu d'étoiles, mais claires. Sur les carreaux le givre luit Imitant des fougères. Par la persienne des lueurs De jour baignent la chambre. Vous passez là, malgré décembre, Des heures de douceur, Tandis que, domptant avec peine Cette angoisse que j'ai, J'arpente la maison sereine Sans pouvoir reposer. Dans le hall l'horloge ancienne D'heure en heure s'entend. Il semble que des coups reviennent Toujours plus lentement. Que longue, l'étoile qui tremble, A faire son chemin! Quoi! toujours là?... Jamais, il semble, Ne luira le matin. Je suis debout à votre porte. Mon amour, dormez-vous? Mon coeur, sous la main que j'y porte, N'a presque plus de coups. Froid, froid le vent d'est qui sanglote, Eloignant peu à peu La cloche des tours, dont la note Meurt comme mon adieu. Sur moi, demain, la flétrissure, La haine en tous les yeux: Je porterai les noms honteux De traître et de parjure. Mes faux amis ricaneront, Les vrais me voudront morte. les pleurs que mes yeux verseront Seront d'amère sorte. Votre race de hors la loi Malgré sa trace noire Verra pardonner son histoire Hormis mon crime à moi. Car qui donc pardonne à ce crime: La lâche fausseté? Champion de la liberté, La révolte est sublime; Pour certaines haines qu'on a, Juste est le poignard même. Mais traître, "traître", ce mot là Soulève l'anathème. Plutôt que de perdre l'honneur Oh! Être déchirée! J'aime mieux pourtant la curée Que mentir à mon coeur. Moi tromper mon cher amour, même Pour vous garder à moi? Non! L'avenir, preuve suprême, Vous fera croire en moi. Je sais, moi, que la juste voie Est celle que je suis. Ce devoir dont je suis la proie M'abîme dans la nuit. Et que la honte universelle Me retire l'honneur, Qu'importe! Dans mon propre coeur Je me sais, moi, fidèle. Je ne pleurerai pas... Je ne pleurerai pas parce que tu me quittes, Qu'est-il de bon ici? Tout le monde pour moi serait double faillite Si tu souffrais ainsi. Je ne pleurerai pas parce que, plein de gloire, L'été doit mal finir. Et qu'elle est donc la fin de la plus belle histoire? Mourir, toujours mourir. Je suis lasse de voir tant de feuilles fanées, Tant de tristesse encor, Et de toujours languir à travers tant d'années D'un désespoir de mort. Donc, pendant que tu meurs, si quelque larme tombe D'entre mes cils baissés, Ce n'est que du désir d'aller me reposer Avec toi dans la tombe. Le Visionnaire. Tout le monde se tait. Tout le monde dort. Un seul être est là, regardant dehors Les chemins de neige et les noirs nuages, Et l'hiver hurlant qui tord les branchages. Vif est le foyer, sourds sont les tapis; Nul souffle égaré du vent qui glapit. Par mes soins la lampe éclaire et dévoile L'Errant, et le guide avec son étoile. Tancez-moi, ma mère, et vous, mon seigneur, Que vos espions traquent mon honneur Vous ne saurez pas, malgré serfs et pièges, Quel ange de nuit s'en vient sur la neige. Ce que j'aime, hôte de l'éther, Fort de son pouvoir secret qui le sert. Qui m'aime? Aucun nom ne passe mes lèvres Et j'offre ma vie en gage à mes rêves! Brille clair, ma lampe; arde un rayon droit. Chut! L'air a frémi d'une aile. Est-ce toi? Comble mon attente, étrange puissance. Moi, je crois en toi; crois en ma constance! Le Souvenir. Froid dans la terre, et la neige sur toi, Loin, dans la tombe où l'on a dû te mettre, T'ai-je oublié, mon seul amour à moi, malgré le temps qui sépare les êtres , Quand je suis seule, est-ce que ma douleur Ne s'en va pas à travers la montagne Plier son aile, au nord, dans la campagne Où la bruyère a recouvert son coeur? Froid dans la terre, et quinze hivers de glace, parmi ces monts, transformés en printemps... Certes, fidèle, et qui garde ta place Après avoir tant changé, souffert tant! Mon doux amour du passé, va, pardonne Si je t'oublie en ce monde mouvant! D'autres désirs, d'autres espoirs vivants Ne t'enlèvent point ce que je te donne. Nulle clarté n'a plus brillé jamais: Plus rien, pour moi, du haut du ciel ne tombe. Tout mon bonheur est fini désormais, Tout mon bonheur avec toi dans la tombe. Mais, terminés les jours de songes d'or, Le désespoir lui-même, qui nous broie, N'ayant pas su me conduire à ma mort J'ai donc vécu sans un secours de joie. J'ai refoulé les inutiles pleurs, Sevré mon âme en quête de la tienne, Et ce désir d'habiter, sous les fleurs, Ta tombe qui déjà m'est plus que mienne. Et depuis lors je n'ose plus céder Au souvenir plein d'un amer délice Car, si je bois à ce divin calice, Comment donc vivre en un monde vidé? POEMES D’APRES EDNA SAINT-VINCENT MILLAY. (1892-1950) Les Cygnes Sauvages. J'ai, tandis que passaient ces beaux cygnes sauvages, regardé dans mon coeur, et j'e n'y ai vu rien - Rien que du déjà vu, soit en mal, soit en bien, Rien pour accompagner ce vol dans les nuages. Ennuyeux coeur toujours vivant, toujours mourant, Maison sans air, adieu! Je ferme à clé la porte! Cygnes blancs, revenez sur la ville en cohorte, Sur la ville, traînant vos pattes et criant! Sonnet. Tu n'as pas plus d'attrait que n'en ont les lilas Ou bien le chèvrefeuille, et tu n'es pas plus belle Que les jeunes pavots dans leur blancheur nouvelle. Et, bien que devant toi, je m'incline très bas, Ta beauté, je la puis supporter. Mais mes pas A droite, à gauche, vont, et mon regard chancelle, Car je ne trouve pas de refuge contre elle. Ainsi le clair de lune imprègne mon coeur las. De même que celui qui, dans sa coupe, ajoute Au délicat poison chaque jour une goutte, Jusqu'à boire dix fois la mort impunément, Habituée à ta beauté, je la consomme Dose augmentée ainsi de moment en moment, Et bois sans en mourir ce qui tua des hommes. Renaissance. Fragments. ........................... L'omniscience de mon âme, Je la dois payer par ce drame De sentir tous les péchés miens, Tous les remords brûler mon sein, Miennes toutes haines couvées, Miennes les trahisons levées, Miennes les fautes de la chair, Mien tout le mal de l'univers. Et, devant tant d'horreur, j'appelle Au secours! Horreur personnelle, Cri de cent peuples dans mon cri, Moi qui meurs quand chacun périt Et suis en deuil de tout au monde! ................................. Comment supporté-je ceci? Comment suis-je enterrée ici Tandis que le ciel se partage Et que tant d'azur suit l'orage? ................................. Fais-moi naître, criai-je, ô Dieu! Fais-moi naître encore! Je veux Revenir sur terre. Renverse Les nuages! Refais l'averse Si puissante et creusant si fort Qu'elle m'arrache de la mort! Je me tus. Et, dans le silence Qui seul me répondait, immense, Vint à siffler le vol soudain D'ailes accourant du lointain Comme une vibrante musique Sur la corde de ma supplique Passionnée; et, brusquement, Comme ainsi se levait le vent, Les nuages cabrés d'orage Terrifiant le paysage, L'averse descendit d'en haut Et, folle, frappa mon tombeau. Comment arrivèrent ces choses? Je ne sais. Mais, plus doux que roses Un parfum me vint, une odeur Qui sembla celle du bonheur, Un chant d'elfe chantant sa joie Pour soi-même, sans qu'on le voie, Et, plus puissant que tout, plus gai, Le sentiment de m'éveiller. J'entendis l'herbe à mes oreilles Murmurer sans fin des merveilles, Sur ma bouche qui s'entr'ouvrait La pluie allongea ses doigts frais, Toucha le sceau de mes paupières Et, laissant place à la lumière, La nuit ôta son bandeau noir, Et, mes yeux s'ouvrant, je pus voir La dernière ligne argentée De la pluie, et, toutes mouillées, Les branches des pommiers, et, bleu, Un ciel frais où plus rien ne pleut. Et comme je contemplais, pâle, Le vent jeta, douce rafale, Sur ma face, parfum léger, Tous les miracles d'un verger. Et l'odeur des choses écloses... - Comment arrivèrent ces choses? Remit soudain mon âme en moi. Ah! je bondis hors du sol froid, Et, criant un cri si farouche Que jamais une humaine bouche Ne fit entendre pareil cri Sinon l'enterré qui revit, J'entourai de mes bras les branches, Follement et, corps qui se penche Embrassant la terre au soleil. J’ouvris mes bras et, dans le ciel, Je commençai de rire, rire, Jusqu'à ce sanglot qui déchire, Jusqu'à ce frisson furieux. " O Dieu, criai-je, qu'on me die S'il reste rien qui me déguise Désormais, dans le ciel d'été, Ta radieuse identité!" ................................ Des deux côtés s'ouvre le monde, Vaste autant que l'âme est profonde. Au-dessus, le ciel sans défaut N'est haut que si le coeur est haut. ................................ Mais l'Est et l'Ouest sont des tenailles Pour qui ne leur laisse leur taille, Et l'âme qui manque de feu, Le ciel l'emmure peu à peu. POEME D'APRES ANNA WICKHAM. Traduits en vers libres et réguliers. A L'Homme Silencieux. Que vous aimiez n'est pas assez pour moi, Venez et dites votre amour d'un ton courtois. Sauvage et faible, je ne cois pas au silence. Maintenant, par la beauté de tous les feux, Parlez! Je vous en prie avec instance. Une foule est là d'amoureux, Chuchotements et rires ivres, Et je dois partir et les suivre. Chanter l'amour, vivre pour la beauté, Voilà les amoureux, voilà leur mission, Ne devinez-vous pas que je pleure de m'en aller? Parlez, muet, parlez, vais-je rester ou non? L'Epouse. La paix, je ne l'ai pas ici. Je suis tout juste une invitée; Dehors je puis être jetée Comme l'on jette une souris, Si je déplais au maître du logis Pour le lit ou pour le ménage. Je passe mes jours bien sages Séquestrée et triste Sans droit au bonheur. Mon cerveau se meurt Faute d'exercice Parler je n'ose pas Car je suis faible, hélas! Mieux vaudrait pour mon homme et moi Que je fusse libre, je crois! Non pour qu'on me façonne mais pour être moi. Mais je suis liée, La liberté m'est déniée. Je suis la femme d'un mari Pour toute ma vie. Celui Qui Revint. Dix ans j'attendis dans le coin Qui fut ma maison minuscule, Guettant de l'aube au crépuscule S'il n'allait pas venir au loin. Il vint! Mais, dix ans, par la suite, O malédiction du sort! A table, au lit, toujours au gîte, Celui que j'aimais était mort. Dans la montagne, un soir d'orage, Il tomba. Rapporté chez nous, Sans chagrin je fus à genoux, Puis je regardai son visage. Alors mes bras passionnés Serrèrent ce corps sans rien dire, Car sa mort avait le sourire De celui que j'avais aimé! O vous, veuves, Prêtez-moi, dites, Vos pleurs pour pleurer mon ami: Le revoici, lui qui dormit Dix ans d'existence maudite. Envoi. O Dieu! Toi, vaste symétrie Qui mis ces passions en moi, D'ou vint la douleur qu'on me voit Pour tant de jours de flânerie? Donne au misérable poète Une unique chose parfaite. Source: http://www.poesies.net