Mort Et Printemps. (1932) Par Lucie Delarue-Mardrus. (1868-1949) TABLE DES MATIERES Dédicace. MORT ET PRINTEMPS. La Jeunesse. Roman. THE SKULL. Cette figure épouvantable... A côté de ma pendulette... Dialogue. Si j'enfonce dans tes orbites... Enseignement. L'Avertissement. Révélation. Distiques. Crane. Tête De Mort. Cercueils. Oubli. L'Enterrement. Musique Nocturne. Départ. Retour. Au Retour. Oxford. D'Un Soir. Le Cri. Notre Dame La Grande. Dires Du Mont Saint Michel. La Route. A La Mémoire D'Octave Le Normand. Fantômes. Le Monstre. Je sais... Arrivée. Le Souhait. Nocturne. Le Cafard. De Londres. Je Ne Sais Plus. Sonnet Aux Etudiants De Caen. La Mort. A Saint-Germain. Déprimée. Transmission. Souvenirs. L'Horreur. L'Ecriture. Le Blâme. Un Soir. Admiration. La Chimère. Nuit De Mai. Ombre. Fatalité. Pâquerettes. L'Humble Orgueil. Mai. Vacances. Adieu Au Mai. Dédicace. Clôture. Curée. Bonheur. Boutons D'Or. The Nice Ride. Evocations. La Pesanteur. Vagues. La Chimère. Fleurs. A Shelley. Printemps. Au Delà. Elegie. Le Grimoire. Anticipation. Nirvana. Nuit. Regret. Rencontre A Saint-Germain. La Cathédrale De Strasbourg. Voyages. Le Suprême Souvenir. Ululement. Voyages. L'Amérique. JACQUELINE. Elle est tombée... J'allais... Je te disais... Elle ne sait plus rien du monde... Entre nous... Héroïque... Te souviens-tu... Ah! Qu’ils sont beaux... Même de son vivant... A ce camarade rêvé... J'avais tant à te dire... Je ne pouvais d'abord y croire... Tu n'es pas encore ai passé... Tous les soirs... Résumé. Dédicace. Ces vers, suprême honneur de Charles Baudelaire, Ces vers, au seuil desquels vous inscrivez mon nom Croyant m'enorgueillir simplement et me plaire, Doux Henri de Régnier, vous ne savez pas, non, Vous ne saurez jamais par quel retour étrange Ils semblent répéter ma destinée à moi. Car si c'est un regard tombé du mauvais ange Qui fit germer en vous le poétique émoi, Si c'est d'avoir, enfant, aux bras de la nourrice, "Croisé ce pas divin qui montait dans le soir" Qu'entra dans votre coeur la force génitrice Des pathétiques yeux qui regardaient sans voir, S'il est vrai que parfois le souffle d'un poète Dans l'air qu'il respira laisse un pollen divin, Je reçus comme vous l'invisible levain, Et, celle que je suis, vous l'avez un peu faite. Certes, au bord des eaux qui, ni fleuve ni mer, Baignent notre pays en deuil de votre absence, Vous avez enivré ma sombre adolescence De votre poésie au parfum doux-amer! Je n'étais que fillette et vous déjà grand homme, Je n'avais jamais vu mon poète admiré, Mais ma mère, autrefois, vous avait rencontré Tout petit, dans la ville où l'embrun sent la pomme. J'étais fière, déjà, de vous savoir d'ici, Et vos vers, qui, par coeur, chantaient dans ma mémoire, Aux décors coutumiers ajoutaient de la gloire, Et vos nymphes dansaient dans l'automne roussi. Allant par des prés verts, sous des branchages jaunes, Vers l'étang, où, miré, tremblait notre manoir, Que de fois j'écoutai les flûtes de vos faunes Moduler pour moi seule aux approches du soir! Que de fois l'estuaire où le couchant se traîne, Où la vase s'allonge en déserts violets, Me laissa deviner que l'Homme et la Sirène Ne pouvaient être nés que parmi ces reflets! Vous n'avez pas voulu de la petite ville Qui tient encor debout depuis tant de cent ans. Comme ceux des pêcheurs, grande horde incivile, Vos pas n'ont point usé ses pavés cahotants. Ses deux clochers vieillots et ses étroites rues Laissant filtrer partout le large aux septs couleurs, Ses fenêtres d'ardoise où s'étagent des fleurs, Son port tout palpitant de voiles accourues, Sa chapelle de Grâce, en haut, qui voit venir Depuis près de mille ans les longs pèlerinages, Et le cri des bateaux et l'odeur des voyages, Tant de charmes, pour vous, se sont que souvenir! Vous n'avez pas voulu d'une telle patrie, Riche comme un royaume et noble comme un parc, Dont les châteaux, perdus sous leurs hêtres en arc, Ouvraient leur cour d'honneur à votre seigneurie. Et cependant, roulé dans ses bleus et ses verts, Ses jaunes et ses roux, fastueuses étoffes, Ce pays que la mer rythme comme des strophes, Ce pays tout entier ressemblait à vos vers. Ces arbres de printemps "bouquets de mariées" Qui devaient refleurir dans votre oeuvre, plus tard, C'étaient nos pommiers ronds et leurs branches, pliées Sous les blancheurs de mai teintes d'un peu de fard. Vos automnes chantant de douces odelettes, Tel grand vers éclatant au bout de tel sonnet, Et toutes les couleurs de toutes vos palettes, La marque du pays, certes, s'y reconnaît! La brume qui, parfois, traîne son long suaire A travers vos écrits, mélancoliquement, C'est celle qui, le soir, monte de l'estuaire Quand le ciel et la mer stagnent sans mouvement. Les nuages, les vents, les écumes, les lames Qui roulent dans vos mots entrechoqués, parfois, Aux grands jours de tempête en mer, je les revois, Comme, au fond des bois roux, vos vestiges de flammes. C'est d'avoir, tout enfant, par-dessus ce vieux mur, Contemplé l'abandon de mortes avenues Que vos proses de rêve aussi vous sont venues, -Et vos malices rient au fond du cidre sur. Dans son hautain lyrisme ou sa gaieté hardie, Guêpe piquante au creux velouté d'une fleur, Oui, votre oeuvre, poète, elle est de Normandie, Elle vient, malgré tout, du pays de Honfleur. Reviendrez-vous ici, rêveur chargé de gloire? Reviendrez-vous ici, déserteur triomphant, Remettre, las un peu d'être entré dans l'Histoire, Les pas de l'homme mûr dans les pas de l'enfant? Revenez! Les flots gris rapporteront la lyre Où s'essayaient vos doigts enfantins de jadis. Revenez! Et partout, vous croirez vous relire, Et le pays, tout bas, murmurera: "Mon fils!" Revenez! Les matins, les midis, les vesprées Inspireront encor vos yeux remplis de soir, Et la sirène en pleurs que roulent nos marées Viendra crisper ses mains à votre manteau noir. C'est dans le jour tombant. Vous montez la colline. Ma petite maison attend à mi-chemin. C'est l'automne. Un brouillard, légère mousseline, Flotte; et, d'en haut, je fais un signe de la main. On a tout allumé: le lustre et les bougies, Comme pour quelque bal de Perrault. Aux fenêtres d'antan, chaque petit carreau Est bleu de jour. Dehors, les feuilles sont rougies. Dans l'ample cheminée, un feu de la Saint-Jean Fait descendre et monter des chimères mouvantes. On vous attend. Le geste affairé des servantes Soigne encore, au salon, quelque détail urgent. Vous voici! Vous entrez! O face bienvenue! O fleurs! Parfumez bien ce soir entre les soirs! Tout à l'heure vos pas craquaient sur l'avenue, L'estuaire était clair entre les tilleuls noirs. Ma petite maison, vous l’aimez, Elle est belle! Certains contes de vous l'avaient prévue aussi. Je vous avais bien dit que rien n'était comme elle. Des livres?... Voyez! Les vôtres sont ici. Nous voici tous les deux assis au coin de l'âtre, Fantômes revenus sous un toit d'autrefois, No rêves s'effeuillant comme une rose aux doigts... La nuit vient. L'avenue est encore bleuâtre. Oh! lorsque je songeais, presque une enfant encor, Quand, obscure inspirée et fillette inconnue, Vos vers étaient pour moi comme un divin miel d'or, Aurais-je jamais cru que l'heure fût venue, Cette heure où j'aurais vu le personnage ailé S'asseoir devant le feu près de moi, simple et sage, Où d'égal à égal je vous aurais parlé, Portant un tel passé sur mon pâle visage! Vous viendrez à Honfleur. Vous me l'avez promis. Et ces minutes-là, certes, seront réelles, Et, devant ce feu-ci qui fait ce doux bruit d'ailes, Nous causerons tous deux comme de vieux amis. Or donc, -vous l'avez dit -si Charles Baudelaire Vous fit poète alors que vous étiez petit, Si moi-même, plus tard, comme aussi je l'ai dit, J'ai respiré, dans l'air d'ici, votre oeuvre claire, S'il est vrai qu'un pouvoir secret d'enfantement Appartient aux esprits tourmentés que nous sommes, Si d'un regard de nous des femmes et des hommes Peuvent naître et reprendre en eux notre tourment, Qui sait, lorsque je passe aujourd'hui dans les rues De la petite ville où tous deux sommes nés, Qui sait, sous mes yeux noirs un instant détournés, Si des âmes, déjà, ne sont pas apparues? Sais-je ce que mon souffle engendre dans le vent Et quelle âme enfantine ou maudite ou bénie Fut par moi suscitée en passant et rêvant? Ai-je fait au hasard un enfant de génie? Que celui-là, plus tard, quand il sera l'élu, Ainsi que vous et moi sache à qui rendre hommage. Car Charles Baudelaire a de vous cette page, Mais vous, à votre tour, vous avez ce salut. MORT ET PRINTEMPS. La Jeunesse. La jeunesse au beau cou gonflé De sève rose, Je la regarde, cette rose, Et j'assiste à son jubilé. Je ne regrette pas son âge Que je n'ai plus. Je me souviens de trop d'orage Quand j'étais parmi ses élus. D'où je suis je la vois tragique, Vouée au feu, Elle veut tant, sachant si peu, Va si droit dans un monde oblique! L'âge mûr, terrestre au-delà, Future tare, Elle ne prévoit pas cela, Ne sait pas ce qui se prépare. Elle court comme un homme saoûl, Pleure, rit, aime. Elle attend le Pactole même Et n'en aura que pour un sou. O pauvre jeunesse naïve, O passion, Additionne! L'Heure arrive De la morne soustraction. Vingt, vingt-cinq, ou trente ans... On joue A la douleur. Après on vit. -Donne ta joue Que je l'embrasse dans sa fleur. Roman. Cette vieille sur la chaussée, Sale et laide, et qui n'avait rien, Se sauvait comme un pauvre chien Pour ne pas être renversée. Sous la menace de l'auto, L'inutile et fragile chose, (Vieux os sous un peu de peau rose Qui cheminait incognito), Oh! Comme elle était effarée Et comme, passionnément, Elle évitait l'écrasement, Et que sa vie était sacrée! Pour personne elle n'était rien, Mais l'univers pour elle-même. Tout son geste disait: "Je m'aime!" Alors, elle garait son bien. Merveille du plaisir de vivre, Même quand on n'est que cela! En ce seul instant, comme un livre, J'ai lu ce vaste roman-là. THE SKULL. Cette figure épouvantable... Cette figure épouvantable, Crâne humain que j'ai posé là, Va donc, sur le coin de ma table, Continuer son au-delà. Ombre et lumière, jeu fantasque, Modifient sa grimace, on croit. Silencieux, il fait le masque, Mais, le masque, n'est-ce pas moi? Mon seul véritable visage, Je le porte là sous la peau, La chair n'étant qu'un oripeau Qui cache un pareil coquillage. Les trois vastes trous que voici, Vision apocalyptique, Dans la même boîte hermétique Je les ai sous mes traits aussi. Ces dents ne peuvent plus rien mordre, Ces yeux ne peuvent plus rien voir, Ce front ne peut plus rien savoir, Pourtant ils sont la base, l'ordre. Globe blanc tacheté de brun, Misérable face sans viande, Spectre connu, vieille légende, Ce crâne semble encor quelqu'un. Doué d'éternelle jeunesse, Plus vieux que le plus vieux vieillard, Lui seul, après le grand départ, S'obstine à rester quand tout cesse. Tu nous parais un étranger, Crâne posé sur notre paume. Cependant, horrible fantôme, C'est en toi qu'on va nous changer. Vérité première et dernière A laquelle on pense si peu, C'est toi la Mort, toi la lumière, Toi l'âme retournée à Dieu. Ne sachant plus rien de ce monde, L'autre monde tu le connais, (Si, du moins, tout ce que l'on est N'est pas que pourriture immonde). Que faut-il croire et que dis-tu, Figure éternelle et sans joues? Qu'enseignes ton rire têtu A ces vivants que tu bafoues? Toi qui contins l'humanité, Vieille tête de mort sinistre, Simple résidu qui résiste Et que l'on nomme éternité, Si nous ne sommes que la chose Que j'ai là devant moi ce soir, Ossement ouvragé qu'on pose Sur la table pour mieux le voir, Alors, tête dépossédée Plus triste que nul mendiant, Objet d'art, ivoire brillant Qui fais travailler notre idée, Nous t'acceptons, néant affreux, Toi qui respiras sur la terre Et que le discret cimetière N'a pas su cacher à nos yeux. Essayons d'avoir le courage De vivre pour devenir toi, Eternel oubli, caillou froid, -Après tant d'espoir et d'ouvrage. A côté de ma pendulette... A côté de ma pendulette, Cette tête de vieux squelette Me regarde avec ses deux trous. Le fin cadran jamais ne sonne, Le crâne ne parle à personne, Je me tais: Silence pour tous. Chacun pourtant fait son ouvrage, Le crâne brille, lisse et sage, L'aiguille grignote le temps, Et moi, longuement, je médite Sur l'aiguille qui va si vite, Le crâne qui vit si longtemps, Et me dis que la pendulette Me mène sans bruit au squelette Objet de tristesse et d'effroi, Et qu'une fois quitté ce monde Cette macabre chose ronde Durera plus longtemps que moi. Dialogue. Bien que très occupée à vivre, J'examinais ce crâne humain Dans ma main, Et le déchiffrais comme un livre. -Oh! Combien j'ai pitié de toi...! Commença notre dialogue. Mais lui, rogue: -Sais-tu comme je te plains, moi? Muscles, nerfs, organes, viscères, Toute pleine de battements, De ferments, Et de fluides délétères, Il te faut les soins et l'effort Pour que rien en toi ne dévie, Car la vie Est en constant danger de mort. Bien que me regarder t'attriste, Moi, sec et dur comme un rocher, Arraché, Des pourritures, je persiste. Mais toi, changée à tout instant, Sans cesse tu te décomposes, Regrettant Enfance et jeunesse, ces roses. Toi tu meurs. Moi je suis la Mort. Je suis dans l'absolu. Regarde! Rien ne mord Sur ma face hilarde et camarde. Pauvres vivants! Votre au delà, Intact pour des siècles encore, Le voilà! C'est le Dieu que votre âme adore! -Ainsi donc ta solidité, Dis-je, est la fin de l'aventure, Vérité Qui ris de toute ta denture? Laisse-moi te montrer mes dents, Ce commencement du squelette. En dedans Je le sens tout entier qui guette. J'ai peur de mon futur portrait. J'ai peur de cet ossement stable, Monstre abstrait Que j'ai posé là sur ma table. J'ai peur de toi, final destin, O macabre globe terrestre, Monde éteint, Toi que, vivante, je séquestre! Mais que m'importe! J'ai le temps D'attendre la métamorphose! ... Et la chose M'a répondu: "Pas bien longtemps!" Si j'enfonce dans tes orbites... Si j'enfonce dans tes orbites Deux marguerites Toutes petites, Si je te coiffe d'un chapeau, Crâne sans peau, Affreux dépôt, Si, dans tes dents de vieux squelette Ma cigarette Veut qu'on la mette, Ainsi, fleuri, paré, gâté, Pris de gaieté, Eternité, Parleras-tu, tête sans viande, Pour qu'on entende Quelque légende? Fantôme qui loges chez moi Sorti tout droit Du néant froid, N'es-tu pas mieux dans la lumière Que sous la terre, Maison dernière? Dis-moi? Caressait-on souvent, Tout en rêvant, Ton front, avant? Avais-tu prévu, pauvre tête, Qu'une poète Te ferait fête? Comment deviner ton destin, Son mal, son bien, Avant ce Rien? Vestige avec lequel je cause, Tu n'es, morose, Plus qu'une chose. Mais, quel qu'ait été ton passé Que nul ne sait, Pauvre!... In pace! Enseignement. Devant cette tête de mort Que je suis, tout en vieil ivoire, Tu fais vainement un effort Pour te raconter mon histoire. Tu te dis: "Ce pauvre vaincu, Ce crâne avec lequel je joue, Ce muet qui jamais n'avoue, Ce masque aveugle, il a vécu. "Il a souffert comme les autres, Il a joui, pleuré, chanté, Peut-être dit des patenôtres Pour gagner son éternité. "Cette boîte où fut sa cervelle A caressé bien des amours. Qui sait? Sa pensée était belle Ou hideuse, le long des jours. Cette tête a suivi des rues Au haut de son corps vertical; Elle a couru le mont, le val, En des époques disparues. "Elle a reposé dans des mains Qui soupesaient son mal, sa joie, Elle a suivi tous les chemins Qui vont vers la suprême voie. Et puis, plus rien. Tout est fini. La dernière parole est dite. T'a t’on pleuré? T'a-t-on béni? Es-tu mort lentement, ou vite? "Qu'importe! Tout ton contenu S'est dispersé. La boîte est vide. A toi notre existence avide, Et puis le néant est venu." -C'est tout, crois-tu, courte pensé? Non! N’en déplaise à ton orgueil! Une autre vie est commencée Dès qu'on entre dans le cercueil. N'imagines-tu pas les luttes De la chair avec l'ossement, Et combien passionnément Se passent touts nos minutes? Dans le silence et dans le noir, A l'étroit de la tombe avare, Toute une existence barbare Travaille du matin au soir. Jusqu'au jour où la pourriture Cède enfin la place au plus fort, Si tu savais tout ce qu'un mort Vit de furieuse aventure! Les cellules, les gaz, les vers, Tout s'en mêle! Quelle bataille! Mais il faut que la chair s'en aille Et que mes trois trous soient ouverts. La délicate silhouette Qui, plus tard, va tant étonner, Crois-tu qu'elle n'ait pas gagné Sa taille mince de squelette? Pour ressusciter de l'oubli Où le monde vivant nous couche, Pour réapparaître sans bouche, Et sans yeux du fond de ce lit, Pour être ce crâne d'ivoire Qui n'a plus rien de dégoûtant Avec sa double orbite noire Qui t'intéresse tant et tant, Conçois-tu quelle patience Il faut avoir pour tout ceci? C'est bien plus long que l'existence; Moi je te le révèle ici. Ma vie? Elle est bien oubliée. Mais ma mort, non! Et maintenant, Crois-tu que j'ai fini, vraiment, Pauvre charpente inemployée? Non, encore! Il faudra des ans, Des siècles de plus sur la terre, Pour que soit muée en poussière Cette forme aux contours luisants. Elle sera morte et bien morte, Ta génération à toi, Quand je serai la poudre, moi, Qu'un simple coup de vent emporte. Tu me fixes avec tes yeux, Moi qui n'en ai plus, chose inerte. Pourtant je ne suis pas si vieux, Car je cours encore à ma perte. Tu ne connaissais pas les lois; Moi, ce soir, je te les enseigne. Tu vivras, toi que le sang baigne, Bien plus longtemps que tu ne crois! ... Ainsi parla l'ancien être, Et moi, non sans un long frisson, Je répondis: "Merci, mon Maître! Je n'oublierai pas ta leçon." L'Avertissement. Cette tête désincarnée, Ma grande aînée, Qu je regarde devant moi Tout en pensant à Dieu sait quoi, Ce crâne parle à sa manière Dans la lumière Où je l'ai remis désormais Au lieu de la terre à jamais, Et, du bout de ses dents sans lèvres, Dit les noirs rêves, Dit l'ascétique vérité Que connaît son éternité. -Toi que lit la foule unanime, Regarde-moi! Un jour tu seras anonyme Comme je le suis devant toi. Qui suis-je?... Pas même mon sexe On ne le sait, Moi qui fus un humain complexe, Je ne suis plus que le passé. Encore qu'on te loue et qu'on t'aime Pour tes écrits, Tu deviendras comme moi-même Un vieux rebut taché de gris. Car il faut que ton corps accouche Après la mort De l'être sans yeux et sans bouche Que ta chair dissimule encor. Il vit au chaud dans ta personne, Mais, un beau jour, Il faudra bien qu'il abandonne Ce doux et palpitant séjour. -O vivante! Tête qui pense, La mienne dort, Salue en mon vieux masque mort Ce qui sera ta délivrance. Révélation. Sourd, muet -et la cécité. Ce crâne, pourtant, nous renseigne. L'ossature est d'un autre règne, Il semble, dans sa dureté. J'ai voulu redonner ses formes A la vieille tête de mort. Un peu de cire, un peu d'effort Comblent les orbites énormes. Mes doigts recouvrent le nez creux, Et la mâchoire et la pommette, Et, sur cette armature nette, La tête se modèle au mieux. O surprise! O face inconnue Qui se sculpte en dépit de moi! Sur ce masque et sur son effroi Surgit une figure nue. Les yeux, qui paraissaient si grands, Sont petits. Ce n'est pas ma faute. Le front est bas, la joue est haute; C'est un type des plus courants. Ainsi donc un banal visage Recouvrait l'affreux cauchemar; Ces trous vides, ce nez camard N'en voulaient dire davantage. Un insignifiant humain Remplace le crâne ascétique Se substitue au fantastique Que je regardais dans ma main. Qu'était-il? Un homme? Une femme? Il allait, suivant le troupeau, Sans se douter que, sous sa peau, Tranquille, il portait un tel drame. Distiques. Squelette, notre maître à tous, Maigre captif au fond de nous, Squelette, constante présence Qui t'effaces jusqu'à l'absence, Un domino, -la chair, la peau, - Te couvre de son oripeau, Sous quoi, de manières discrètes, Tu ne fais voir que tes arêtes. Cheville ouvrière, pourtant, Seul solide, seul important, Pauvre squelette qu'on libère Seulement à six pieds sous terre, Etre muet, aveugle et sourd, Toi qui ne vois jamais le jour, La chair orgueilleuse et fantasque A beau te couvrir de ce masque, L'apparent rire de tes dents Révèle le reste en dedans. Et cependant la chair t'ignore. Elle te hait, elle t'abhorre! Parent pauvre écarté du jeu, Chaste ascète en un mauvais lieu, Invisible, tu te promènes Parmi les amours et les haines. C'est en vain, timide holà, Que tu dis parfois: "Je suis là!" Au dur fantôme qui la hante, La chair molle, la chair changeante Répond: "je sens battre mon coeur, Je vis! Tais-toi! Tu me fais peur!" Mais va! Ton élégance blanche A son heure aura sa revanche, Car l'usurpatrice, au tombeau, Cèdera lambeau par lambeau. Car, lentement, sa pourriture Délivrera ton armature, Et, couché dans le dernier lit Sur l'oreiller du grand oubli, Toi, sous la pierre délaissée Dont la date s'est effacée, Tu crieras du fond de la mort: "Petit bonhomme vit encore!" Crane. La mort m'arrachera les yeux Comme à ce crâne sec et creux, De mes deux narines avides Ne laissera que ces trous vides. Ma peau qui sent si finement Ne sera que cet ossement. Sans langue, n'ayant plus d'oreilles, Seules mes dents seront pareilles. Des cinq sens qui forment mon bien, Il ne me restera plus rien. Néant, néant, je te contemple: Qui donc a prié dans le temple? Voilà ce que laissent les vers De ce qui fut tout l'univers. Tête De Mort. Moi, pauvre chose creuse et ronde, Plus inerte qu'un caillou gris, Ne t'étonne pas si je ris: J'ai contenu le monde. Cercueils. Le cercueil dessine au plus juste La place accordée aux défunts, Indésirables importuns. Que vous êtes larges du buste! Pas un centimètre de plus Que cette implacable mesure. De tous côtés la planche dure, Par-dessus l'étroit tumulus. Et pourtant la terre est profonde. Pourquoi si parcimonieux? Pauvres! N'étant plus de ce monde Le minimum suffit pour eux. Et puis ils vont maigrir si vite! Cette boîte qu'on leur consent Cessera d'être trop petite Pour leur squelette grimaçant. -Oh! Notre forme dans l'espace, Nous, vivants, qui courons partout! Oh! Combien de cercueils debout Représente quelqu'un qui passe! Oubli. Nos morts les plus aimés sont loin, Au fond des cimetières. Nos fleurs, nos pleurs, tout notre soin Avaient fleuri leurs bières. Il faut continuer, pourtant, Et la vie est terrible. Leur survivre n'est pas possible. On va se débattant. Un jour on se surprend à rire... O temps!... On vit encor Comme si nul d'eux n'était mort. On rit; et l'on fait pire: On pleure pour d'autres chagrins. On a pris l'habitude Qu'ils soient muets et souterrains Au champ de solitude. -Non, nous ne les oublions pas. Trop souvent nos fronts plient. Au fond de leur terre là-bas, C'est eux qui nous oublient. L'Enterrement. Il sont fiers d'être verticaux Derrière la bière couchée. Cette longue forme fauchée Les redresse droits sur leurs os. Ils entrent dans le cimetière, Pleurant de pitié pour le mort, Comme si leur cohorte entière N'attendait pas le même sort. Condoléances et mimiques, Convoi, service, enterrement, Et regrets éternels. Vraiment? Eternels?... Syllabes comiques! Le mort se couche un peu plus tôt, Mais nous, nous dormirons quand même. Nous disons, nous, "adieu suprême". Mais le mort répond: "A bientôt!" Musique Nocturne. Serait-elle même d'église, La musique démoralise, Quelquefois. Pour moi je l'entends Cette nuit, accords palpitants Qui transpercent ma dure écorce Jusqu'à l'aubier, tuant ma force. "Je vais mourir, je le sais bien, Me dis-je, et cela ne fait rien. Rien ne fait rien, mourir ou vivre." -Et ce désespoir-là m'enivre. Aimer! Croire! O l'ardent conseil! Tais-toi. Je vivais sans soleil, Je ne puis plus aimer ni croire. Laisse-moi donc dans la nuit noire Où je tâtonne en maugréant. Mourir?... Vivre?... Tout est néant. Départ. Derrière mon rideau rouge Il y a Paris qui bouge, La France autour de Paris. Je vais quitter ce ciel gris Pour un moment, tout ce charme. Je n'aurai pas une larme. A l'aventure, je vais, Du côté des Amériques, Ouvrir mes yeux chimériques. Mais, oh! mes miens retrouvés, Mon pays, mon paysage, -Voilà le vrai beau voyage. Retour. Je reviens d'un bien long voyage Vers mon pays longtemps quitté Dans mon coeur et sur mon visage Voyez ce que j'ai rapporté! Non. Pleins de froide indifférence, Mes amis ne s'en soucient point. Retour! Ce mot, quand j'étais loin, Me berçaient comme une romance. Me voici! Mon bagage est lourd, Mon coeur bat, ma tête est trop pleine. Mieux vaudrait peut-être leur haine Que ce qu'ils font de ce retour. Mais quand je serai sous ma lampe Seule avec l'encre et le papier, Ma main gauche contre ma tempe Aura des chaleurs d'amitié. Alors, retrouvant l'atmosphère Des pays que j'ai vu là-bas, Je me les conterai tout bas, Et ce livre que je vais faire, Ce livre nouveau qu'on attend, Plein d'océan, de ciels, de cimes, Aura cet accueil palpitant Que me refusent mes intimes. Les lecteurs ne seront pas là, Pourtant, pour me dire leur joie. Je resterai loin d'eux, en proie A la tristesse que voilà. La mort est très peu différente, Sans doute. Quand je dormirai, Quand je ne serai plus présente, Oh! les bons amis que j'aurai! Au Retour. Une géographie en moi, Avec ses verts, jaunes et roses, Amusant mes heures moroses, Les remplit de charme et d'émoi. J'ai vu tant et tant de ce monde, Depuis que je bourlingue au loin! Assise seule dans un coin, Je soupèse la mappemonde. A quoi je pense, quelquefois, Quand je reste immobile et sage? Fermant les yeux, croisant les doigts, O mes souvenirs! je voyage. Oxford. A Bryan Houghton. Près d'un feu de charbon de terre, En Angleterre, Je songe, hors du malfaisant Temps présent. Les tours d'Oxford sont dans mon rêve. Il me soulève Ce vaste souffle toujours là De l'au-delà. J'ai, sur les orgues anglicanes, Pleines d'arcanes, Entendu chanter le passé Tout émoussé, Et les blasons de tant de pierres Et de verrières, Bleus et rouges, vifs coloris Parmi le gris, Le rire de chaque gargouille, Tout ce qui fouille Ce musée encore vivant Où court le vent, Impressionnante assemblée Arquée, ailée, Crénelée, et qui, dans ce lieu, Parle de Dieu, Semblait dire: "Voyez! Je reste, Mais je proteste. Car je suis la noblesse, moi, L'ordre, la foi. "Au travers de la nue en fuite, A vous la suite! Que laisserez-vous dans le ciel D'essentiel?" Et nous, détournant le visage: "O Moyen-âge, O splendeur, grand spectre doré, Miserere..." D'Un Soir. Dans le corps une âme de feu, Et plus rien de physique. J'ai cet amour de la musique Où pleure mon désir de Dieu. Je vis fort bien sûr: je travaille, Mais ne sais trop pourquoi. Il n'est pas grand-chose qui vaille. Une âme de feu. Mais j'ai froid. Impuissance?... Oh! Jouir! Ou croire! Impuissance d'aimer... Quand vais-je donc, dans la nuit noire, Voir une lueur s'allumer? Le Cri. Les morts passés, les morts futurs, C'est bien tout comme. Le plus solide de l'homme: Ses os, car ils sont durs. Nous disons nos morts, nos mortes... En vérité Croyons-nous que nos cohortes Vont vivre une éternité? Demain nous serons semblables A ces défunts. Pourquoi vivre? Epouvantables, Attendent les cercueils bruns. Cela valait-il la peine De commencer? Tant d'amour et tant de haine Sont tout de suite au passé. Quand la mort va me contraindre Dans l'infini, Je lui crierai sans la craindre: -Pardon! Je n'ai pas fini! Notre Dame La Grande. Le mystère brûlait, veilleuse, Entre ces épais deux piliers, Et des âmes, milliers et milliers, Hantaient la lueur précieuse. Satan rôdait autour de Dieu. La cathédrale arborescente, Une moitié seule innocente, Eteignait ses vitraux en feu. Un vaste pan de mur occulte Grouillait de démons en suspens Qui préparaient leurs guet-apens Parmi les puretés du culte. Après ces détours byzantins Où l'arc d'Orient s'outrepasse Et tant de tournants clandestins Noirs de l'ombre qui s'y amasse. Reine du désordre sculpté, Debout et haute, Notre Dame, Apparition, fantôme, âme, Règne sur un monde envoûté. Dires Du Mont Saint Michel. I Ce roc fut armé chevalier, On croirait, par le Moyen-âge. Forteresse du marécage, Il garde un trésor oublié. Son armure luit, écaillée, Dans la lumière d'aujourd'hui; Nulle vase ne l'a souillée Non plus qu'éteinte aucune nuit. Luttant, éternelle équipée, Contre le vent, le ciel et l'eau, Calme, il brandit sa flèche haut, A la manière d'une épée. Il brave l'horizon amer D'où monte une marée étrange. Il reste le géant archange, Saint-Michel en Péril de Mer. Le dragon que combat sa lance, Sans cesse et passionnément, C'est le sournois enlisement Dans la boue ou dans l'incroyance. Debout, seul sur l'espace plat Plein de remous et de menace, Il semble dire à cet espace: " Ne t'approche pas. Je suis là." II Au bout de la longue campagne Le Mont catholique apparaît. Mais quel regard d'abord saurait S'il est Normandie ou Bretagne? Des limites de terre et d'eau N'indiquent aucune frontière. Partout c'est la même lumière, La terre basse et le ciel haut. Or, avec ses siècles, l'Histoire Est là pour maintenir les droits; Et le roc, silhouette noire Parmi le bleu des courants froids, Semble, entre cette plaine agreste Et ce large désespéré, Déclarer, immobile geste: "Normand je suis, et resterai!" La Route. Mon âge mûr rejoint ma rose adolescence Sans faire nul effort, mère triste qui va Retrouver dans l'Hier la fillette qu'elle a, Que toujours elle aima malgré la longue absence. Mon âge mûr aussi, dans l'avenir trop sûr, Va visiter au loin ma vieillesse, grand'mère Qu'il faut bien consoler d'être la vieille amère A qui la longue vie a fait ce regard dur. Nous voici toutes trois en moi qui ne suis qu'une, Et nous nous en allons en nous tenant la main, D'un pas qui traîne, vers l'identique infortune De dormir dans la terre un éternel demain. A La Mémoire D'Octave Le Normand. Il s'est éteint seul dans la nuit, Mort modeste, douce et sans bruit Comme son existence. Au milieu des êtres aimés, Paisible, il dort à poings fermés Et d'un sommeil immense. Rien. Il ne s'est pas réveillé. Peut-être un rêve émerveillé Plane-t-il sur sa tête. Il fut bon, tendre, dévoué. Il ne nous reste qu'à louer Sa mémoire parfaite. Autour de sa mort, le bercail Sent l'honnêteté, le travail, Le courage sans trêve. Ses effets sont prêts, tout autour De son lit, comme chaque jour, Exprimant: "Qu'il se lève!" La montre pend, qui mesura, Au dormeur caché sous le drap, Sa minute dernière. Il n'a pas su qu'il s'en allait. C'était la fin qu'il lui fallait, Sobre et familière. Pour lui tout est bien. Mais pour toi Qui l'as trouvé rigide et froid Dans sa suprême pose, Pour toi qu'il laisse seule, ainsi Qu'une orpheline au coeur transi, Ma soeur, oh! Quelle chose!... Fantômes. L'orageuse ou la calme vie, avec ses ans Accumulés; aura saturé ma poitrine De l'air natal, le long d'herbages paysans Où toujours traîne un peu l'odeur de la marine. Et voici. Peu à peu le vide la mort, Tristement agrandi chaque jour, m'environne. Je suis l'arbre qui perd à la fin sa couronne, Quand ses feuilles s'enfuient au grand souffle du Nord. Des amis, des parents, des serviteurs fantômes Marchent derrière moi quand je vais seule au vent. Ils étaient là. J'vais leur sourire vivant. leur vie a fui, comme de l'eau, de mes deux paumes. Celui-ci, celle-là, rencontrés tous les jours, Leurs conversations naïves ou savantes! Ces passants, où sont-ils? Où donc sont mes servantes? J'appelle des absents à tous les carrefours. Je parais jeune, oui. Mais l'affreux cimetière Intérieur m'apprend si bien l'âge que j'ai! Cette part que j'avais n'est pas restée entière. Tous ceux-là sont partis, et le siècle a changé. La transformation des villes et des âmes Fait mes coudes frôlés de coudes inconnus. Les vieux sont morts, les jeunes vieux. Nouveaux venus, Les enfants sont déjà des hommes et des femmes. C'est mon pays! C'est moi! Ma racine tient bon! O ma ville, mes prés, vous, mon amour suprême, Tout est comme autrefois, n'est-ce pas?... -Certes non! Spectres, spectres partout -sans parler de moi-même. Le Monstre. Barques à voiles de Honfleur Qui dans le port battiez des ailes Quand vous y reveniez, fidèles, Après le large sans couleur, Vos départs diurnes, nocturnes, Splendidement silencieux De grands archanges taciturnes Enfants des vagues et des cieux, Les formes que prenaient vos toiles D'après les caprices du vent Sous le soleil, sous les étoiles, Blancheur de l'arrière à l'avant, Et, quand le temps veut qu'on louvoie, Vos retours titubants un peu, Tout cela, poésie et joie De notre ville au reflet bleu, Tout cela, rythme des marées, Très vieux conte bleu de la mer, Fini! Barques adultérées, Recevez mon regret amer. Les moteurs, ces bêtes nouvelles, Grondent entre vos flancs de bois. O! le silence d'autrefois! Pourquoi porter encor vos ailes? Vous n'en avez plus nul besoin. Elles ne sont rien qu'un vestige, Vous aussi, prises de vertige, Vous voulez aller vite et loin. Départs, retours, affreux tapage, Pétrole qui pue et salit, Voiles qui restent dans leur pli quelque soit le sens du nuage, Le souffle du siècle a passé, Universelle frénésie, Pour tuer toute poésie. Soit! Requiescat in pace! Je sais... Je sais que je suis un poète Assez grand, ou qui le sera, Le jour où le suprême drap Sera replié sur ma tête. Mais qu'advienne ce lendemain, Gloire tout de suite ou future, Qu'importe? On n'est rien qu'un humain, Peu de chose dans la nature. Un nuage traversant l'air, Un couchant sur un paysage, Une fleur, un arbre, la mer Dépassent la plus belle page. J'aurai trop aimé la beauté, Moi qui suis comme née en transe, Pour n'avoir pas l'humilité Qui va jusqu'à l'indifférence. Arrivée. Dans la fente de mes rideaux Je vois remuer des étoiles. L'estuaire est plein de bateaux Qui s'en vont sous leurs quatre voiles. Je suis seule au coin de mon feu. Printemps, campagne, grandes bûches. Le silence est chargé d'embûches Et tel qu'il m'étourdit un peu. Et cependant Paris existe Au loin, et son immense bruit. A Paris, mon Dieu, que c'est triste De n'être pas seul dans la nuit! J'évoque, et mon front dans mes paumes Est lourd de rêves enchanteurs, Les maisons à radiateurs Qui sont sans rêves ni fantômes. Je n'ai jamais bien craint la mort Et la crainte moins chaque an qui passe. Ce sera la fin de l'effort, Le vaste repos sur ma face. Pourtant j'aurai quelque regret, Non des sentiments de ce mond, Mais de la nature où courait, Ivre au vent, mon âme féconde. C'est pourquoi je garde l'espoir De goûter toujours son mystère, Puisqu'en silence, dans le noir, Je redeviendrai de la terre. Le Souhait. Je voudrais, parmi ma famille, Voire parmi des étrangers, Trouver le garçon ou la fille Elu d'entre mes protégés, Qui serait celui, serait celle Qu'un signe me révélerait, Cet enfant nourri de mon lait Cet enfant couvé pr mon aile, Ce poète à qui tout donner De ce qui fut plus que mon âme, L'être de musique et de drame, Mon seul possible premier-né, Celui vers lequel je voyage A travers tous mes rêves, mais Que je n'ai rencontré jamais Pour lui léguer mon héritage... Nocturne. Le ciel nocturne est d'azur simple, avec la lune Régnant, immobile, au milieu. La terre est compliquée et brune, Masses, profils, de tout un peu. Et je vais, dans la nuit qui sent les aubépines, Entre ces deux contraires-là Les pieds du côté des racines Et la tête dans l'au-delà. Le Cafard. Et jusqu'où donc va me mener L'ennui que le monde me cause? Ma dernière jeunesse, rose, Est à deux doigts de se faner. On m'avait dit que c'était l'âge Terrible où l'on aime l'amour, Mais je ne traîne qu'un coeur lourd D'indifférence, un coeur si sage, Un coeur triste, un coeur si froid Qu'il n'est plus une place en moi Pour sourire à la chose humaine. Je n'ai ni tendresse ni haine, Je suis morose, je suis loin, Et je ne tiens à rien qu'au coin Où je puis m'asseoir toute seule A remuer comme une meule Je ne sais quel affreux dégoût De moi-même et de tout -de tout! De Londres. Une miette victorienne Je la reçois, le temps de voir Trottiner le long du trottoir Telle lady très ancienne D'un ridicule si charmant Qu'un moment J'ai cru Londres tel que mes songes. O mensonges! Un klaxon réveille en sursaut Mon rêve qui tombe de haut, Et je revois, d'une âme terne, Circuler la ville moderne. -Hélas! Tout vient de s'effacer. Rien. La vieille dame a passé. Je Ne Sais Plus. Il est des jours, plutôt des nuits Où l'on est si fatigué d'être!... Demain ce sera mieux, peut-être? Je ne sais plus trop qui je suis. Je ne sais plus trop ce que j'aime, Ne sais plus trop ce que je veux. Sans doute la vieillesse blême Passe-t-elle alors dans mes yeux. Vieillesse, perte des fluides! Depuis longtemps l'amour est mort, Et pourtant mon coeur bat encor, Que fixé-je de mes yeux vides? Je n'ai vécu que de rêver, Maintenant rêver me fatigue. Mon coeur se rompt comme une digue... Quand dirai-je à la mort: Ave? Sonnet Aux Etudiants De Caen. Vous, les étudiants de Caen, fervent et multiple visage Qui m'écoutez avec votre âge Et dans ce silence éloquent, Vous êtes jeunes depuis quand, Vous qui datez du Moyen-âge? Puisse ce siècle de clinquant Laisser votre esprit pur et sage. Aimez le rêve, jeunes gens! Vous serez plus intelligents Si vous êtes un peu poètes. Et puis aimez aussi l'honneur! Voici, pour vos coeurs et vos têtes, Le souhait d'une grande soeur. La Mort. Quand je serai morte, jamais L'avril ne reviendra sur terre, Ni cette automne délétère Que passionnément j'aimais. Jamais plus le vent en voyage Dans les ciels d'arrière-saison, N'accourra prêter aux nuages Sa grande forme sans raison. Jamais plus à travers les branches L'eau luisante du mauvais temps, Ni les nouvelles lunes blanches, Apparition du printemps, Jamais plus la mer sur la rive, Sa douceur ou ses embruns fous... Tout ce qui sur la terre arrive, Adieu, quand je serai dessous! Car la terre et sa vaste fête N'existent que pour qui sait voir. Chaque fois que meurt un poète, Tout s'en retourne au néant noir. A Saint-Germain. Le trot d'un vieux cheval de fiacre, Vivant vestige d'autrefois, Parcourait au couchant les bois Où l'air d'avril reste encore âcre. Il allait à travers le temps Aussi bien qu’à travers l'espace. Nous avions quitté la terrasse Qui me vit avant mon printemps. Je suis l'assez jeune grand'mère D'une fillette de jadis. Mon âge alors? Neuf ans ou dix, Long souvenir, temps éphémère. Le coeur, d'ordinaire, se fend, Quand on revit ces heures mortes. Non. Par les mêmes routes tortes, Je me sentais toujours enfant. Nuit de veille passionnée Quand les autres dorment partout, Chant muet, colloque un peu fou, Bataille chaque fois gagnée, Nuit, je t'aime! Je suis à toi, Je t'attends et le jour me dure, Nuit chaste, vaste, occulte, pure, Ma raison d'exister, ma loi! Déprimée. Je dirai demain que j'ai tort, Mais, cette nuit, combien sincère Quand je me sens, coeur qui se serre, Mûre pour la mort! Que vais-je faire de ma vie! J'ai déjà passé le plus beau, Et plus rien ne me fait envie Que d'être au tombeau. On dit la tristesse physique, Possible que cela soit vrai? -départ! Départ! Tout cesserait Comme une musique. Adieu! Plus de bien, plus de mal! Le néant, sans doute -peut-être... Que cela me serait égal De ne plus rien être! Partir... Non pour quelque douleur, Mais à force d'indifférence. -C'est beau d'avoir une souffrance Pour laquelle on meurt! Transmission. Tous les poèmes non écrits Qui seront tous passés par ma tête, Au vent de chez moi je les jette. Qu'ils rôdent comme des esprits! Lorsque nous seront tous péris, Vaisseau sombré dans la tempête, Quelque jour un jeune poète Ira sous mes arbres fleuris. Croyant que son souffle l'inspire, Il entendra des vents lui dire Ces vers errants parmi mon pré. Alors, à lui l'horreur sacrée, La douleur de celui qui crée! -Moi, tranquille, je dormirai. Souvenirs. Je fus une sauvage fille Dans les ombres d'un vieux manoir Qu'on pouvait voir Au-dessus de la mer qui brille. J'avais père et mère, et des soeurs, Et pourtant j'étais solitaire, Sachant me taire Sur mes rêves et mes douleurs. J'aimais la nuit comme je l'aime, Comme je l'aimerai toujours, Et, tous les jours, L'attendais pour être moi-même. Dans la demeure ils dorment tous, Et moi, je commence ma veille, Mes songes fous, Toute seule avec ma merveille. Alors, à lui l'horreur sacrée, La douleur de celui qui crée! -Moi, tranquille, je dormirai. L'Horreur. Cette tête que j'aime encor, La mienne, Que je défends comme un trésor Pour que la vieillesse n'y vienne, Ce corps encor souple, bien fait, Si jeune, Que, par onctions, bains et jeûne, Je veux garder assez parfait, Tout cela qui vit et bouge, Qui veut Ne pas se flétrir s'il se peut, Tout, -mes orteils teintés de rouge, Le reste -automne de la chair En proie, Malgré ma lutte, à l'âge amer Qui chiffonne, épaissit et broie, Tout cela n'attend que le jour, Que l'heure, Nonobstant ces soins pleins d'amour, Où, forcément, il faut qu'on meure. Alors, après de tes efforts Quand même, (O bains, O fards, Parfums que j'aime!) Je serai ce que sont les morts. L'Ecriture. L'écriture vivante au bas de ce portrait D'un ami parti de ce monde Est le témoin laissé par sa main qui courait Et qui n'est aujourd'hui que pourriture immonde. Calligraphie alerte et gentil compliment, Toute son âme y est restée. Je regarde cela, songeuse infiniment; L'image que je tiens en est comme hantée. L'écriture! Le pouls y bat donc, éternel, Sur le papier qui l'enregistre? Un peu testamentaire, un tantinet sinistre, L'écriture, moment fixé, mental, charnel, L'écriture qui n'est, souvent distrait, qu'un geste, Je sens que j'en ai peur parfois. Quelle sorcellerie au bout de ces trois doigts! Je change, moi; je meurs. Identique, elle reste. Elle traversera des siècles, conservant, Dans sa minuscule volute, Cette nervosité d'une seule minute Sur laquelle, plus tard, des yeux iront rêvant. Une plume, un papier, de l'encre, peu de chose, Un comble de fragilité. Et cependant, moi morte et mon époque close, On retrouvera là ma personnalité. Le Blâme. Pourquoi donc aurais-je voulu Que l'on me sût un grand poète? Pourquoi désirer ce salut, Attendre que l'on me fasse fête? Parmi ces aveugles, ces sourds Qui ne sont mes soeurs ni mes frères, Chanter? Susciter des amours, Des coeurs, des masques éphémères? Serais-je donc vulgaire au point De vouloir être en proie aux foules, Moi, qui toujours regarde au loin, Seule avec le vent et les houles? Si je savais ce que je veux Et pourquoi si sombre est mon âme! A moi le mépris et le blâme Puisque j'ai ce coeur douloureux. Etre poète, quelle joie Quand les autres le savent peu! C'est garder un secret de feu, C'est être un dieu sans qu'on le voie. Un Soir. Passer le long des quais et voir, Le soir, Parmi pierres, briques et marbres, Des arbres, Voir dans l'eau les reflets divers, Longs vers Qui se tordent sous l'immobile Grand'ville, peindre en esprit tant de tableaux Si beaux, Cela vaut, puisqu'on est ivre, De vivre. Admiration. Libre entre le bien et le mal, Imbu d'éternel et qui passe, L'humain, seul être vertical, Plein d'une âme qui le dépasse, Soit-il génial ou rustaud, Tient dans le ciel sa tête haute, Et crânement monte la côte Qu'il sait redescendre aussitôt. Dans l'enfer des maux et des peines, (Qui donc est tout à fait heureux?) Torturé d'amours et de haines, Il chante, ce héros, ce preux! Si le désir, comme une bête, Frôle son animalité, A l'instant il devient poète Et rêve d'immortalité. -Centre d'un monde qui t'accable, Tout petit animal debout, Douloureux, courageux et fou, Je t'admire, être inexplicable! La Chimère. Etre seule avec quelques âmes D'amis que j'aime à l'horizon Mais personne dans la maison, Seule avec le bruit de mes femmes Allant et venant quelque part, Présence humaine, voix vivantes Et que j'entends, douces servantes Qui dorment dès qu'il se fait tard, Me sentir très grave ou très gaie, Avoir cent ans ou bien dix ans, Et, quelque caprice que j'aie, Rêves funèbres ou plaisants, Peinture, musique, écriture, Mon chien, mon chat ou la nature, N'voir pas à m'en expliquer, Ce bonheur si peu compliqué Que j'ai connu jusqu'à l'ivresse, Il est (interrompu sans cesse), La chimère qu'on a tout bas Et qu'on ne réalise pas. Nuit De Mai. Sous le ciel nuageux qui luit, les arbres noirs, ombres énormes, Sans détails ne sont que des formes. Les grillons remplissent la nuit. Leur craquement tient tout l'espace, Racontant ce qu'on ne voit pas, Les boutons d'or dans l'herbe grasse, Le trèfle, les derniers lilas, Racontant le mai qui s'exalte, Enivré dans son bain d'or vert, Le bouton de rose entr'ouvert, La sève qui monte sans halte. Ainsi tout ce qu'on ne peut voir Emprunte aux grillons leur romance... O grillons, petit bruit immense De la nuit, printemps blanc et noir! Ombre. Une aubépine est là. c'est elle, Je le sais quoique tout soit noir; Car, si je ne peux pas la voir, Son petit parfum la révèle. Monte-t-elle haut dans le ciel? Est-elle blanche, est-elle rose? Elle est -voici la seule chose Que je devine -et sent le miel. Je vais. La nuit de velours sombre M'ensevelit dans sa beauté. Et je goûte, ombre à travers l'ombre, Cette divine cécité. Fatalité. Je ne pleurerai plus ma peine Car nul ne peut la consoler. Elle est mystérieuse et vaine, Et personne n'en a la clé. C'est cette peine des poètes Que connaissent certains d'entre eux, Pour laquelle on n'est jamais deux, Et qu'on aime comme des fêtes. Je la garderai dans mon coeur Avec ses encombrantes ailes Comme, fatale, la couleur Inchangeable de mes prunelles. Pâquerettes. Les pâquerettes du soir, Se copiant toutes entre elles, Ferment leurs minuscules ailes Pour dormir pendant qu'il fait noir, Si, redressant leurs fraîches têtes Aussitôt le jour revenu, Se réveillant comme des bêtes On leur revoit le coeur à nu, C'est donc qu'elles ont quelque chose De plus sensible qu'on ne croit. C'est qu'elles ont un petit moi Parmi leur collerette rose. C'est que le monde végétal Enraciné dans le silence Sent comme nous, sans doute pense, sans doute a son bien et son mal. Que savons-nous des fleurs? Peut-être Que leur parole est leur parfum? Peut-être qu'elles sont quelqu'un Qui nous voit dans l'ombre du hêtre? Naissant comme nous pour mourir, Nous les imaginons inertes. Et pourtant nous savons bien, certes, Que vivre veut dire souffrir. L'Humble Orgueil. J'aime être dans ces paysages D'herbes, d'arbres et de nuages Qui furent ceux de tous les âges. Sais-je, ici, de quel temps je suis? Semblables jours, semblables nuits, Même silence et mêmes bruits, Tout cela n'est d'aucune époque. J'écoute, éternel soliloque, Le merle caché qui se moque, Je respire, et c'est le printemps. Je marche, et la terre a vingt ans. Les boutons d'or sont éclatants, Les pâquerettes, les pervenches, Quelques pommiers en robes blanches, Le frôlement au vent des branches, Les grillons, les crapauds, mon chien, Son perpétuel va et vient, Tout cela vit, et ne sait rien, Rien des siècles et de l'histoire; Et quel repos à ne pas croire Que d'être sans nom et sans gloire! Passé, présent, tout est pareil. Ce matin il faisait soleil, Ou bien il pleuvait au réveil, C'est tout. Il n'y a que la terre Et son magnifique mystère, Sans date, sans style, sans ère. Que je sois moi-même, ou Phryné Ou madame de Sévigné, Qu'importe? Allant se promener, Je suis l'être humain anonyme Que la vie un moment anime Parmi le frisson unanime L'être humain, éphémère errant; Et, cela, n'est-ce pas plus grand Que toutes ces peines qu'on prend? On voudrait être quelque chose; Rien de mieux, pourtant, que la rose Qu'un soir compose et décompose. L'homme se dit et se croit roi. -Je ne veux plus rien être, moi, O nature, qu'un peu de toi! Mai. Le mois de mai, comme je l'aime Avec ses feuilles en satin! Jusqu'au soir, l'après-midi même reste aussi frais que le matin. C'est le départ pour la merveille. Le coeur palpite, l'âme court. Et se dire que chaque jour Est un jour plus long que la veille! Se dire qu'aux rosiers il est Des roses pas encore nées, Que, dans les branches effrénées, La sève monte comme un lait! La terre, enceinte de semence, Va faire d'autres fleurs encor. O mai! Le monde recommence Tout comme si rien n'était mort. Vacances. Mon bon cheval un peu rustique Allonge dans le vent marin, Et nous menons tous deux grand train Parmi le printemps frénétique. Vides, les routes sentent bon. Tellement fraîche est la nature Qu'une ivresse prend ma monture, Réponse à mon coeur vagabond. -Lorsque nul travail ne vous use, Quand le soleil est parfumé, O mon cheval! Comme on s'amuse Et que c'est beau, le mois de mai! Adieu Au Mai. Doux mois de mai, te voilà mort. Bientôt le coucou va se taire. L'adolescence de la terre Entre dans un âge plus fort. Les derniers pommiers en couronne Parent tes obsèques de blanc. Tu nous fais deuil en t'en allant, car ta fraîcheur était si bonne! Ce ne sera plus ton parfum, Ce ne seront plus tes fleurettes. Et les marguerites de juin Ne vaudront pas des pâquerettes. Que les aubépines en fleurs Défleurissent: voici les roses... Juin, certes, a de douces choses, De longs jours, d'aimables chaleurs, Mais, ô mois de mai qu'on adore, Pour te revoir dans ton éclat Il faut attendre un an encore, -Et qui sait si nous serons là? Dédicace. Notre Dame du Joli Mai, Petite Vierge que j'invente, Veuillez agréer, s'il vous plaît, Mon offrande simple et savante. Au creux d'un arbre je vous vois En votre pose un peu raidie, Gouvernante de ce beau mois, Que dans l'église on vous dédie. Chaque jour j'apporte des fleurs A vos petits pieds de lumière, Des fleurs, et comme une prière Qui dit merci pour mes bonheurs, Mes bonheurs devant la nature Dans la fraîcheur verte d'ici, Sous la mouvante architecture De mes beaux tilleuls que voici. C'est ainsi que j'offre mon zèle A votre culte blanc et bleu... -Madame, ou mieux, mademoiselle, Chacun vous aime comme il peut. Clôture. Notre-Dame du mois cinquième Que j'aime, Ton règne de trente et un jours Est terminé -pas pour toujours! Nous reprendrons, je le souhaite, Ta fête, Quand l'été, l'automne et l'hiver Auront suivi ton beau mois vert. J'ai droit à quelque récompense, Je pense, Pour les soins que je t'ai donnés, Bouquets, hélas! Déjà fanés. Veuille donc, si je le mérite, Petite, Si petite madone à moi En laquelle j'ai grande foi, T'arranger dans le ciel, en sorte Que morte Ni maladive je ne sois Quand on re-fêtera ton mois. Curée. J'ai longtemps écouté la chasse Qui galopait, et sur ma trace, Sonnait la curée. Dans les feuilles couleur de rouille, C'est ma jeunesse qu'on dépouille, Toute déchirée! Au meurtre!... Au meurtre! Elle veut vivre! Qu'on la sauve! Qu'on la délivre De l'affreuse emprise! Mais rien. Pas de secours pour elle. Elle était triomphante et belle, Et la voici prise. -Ferme les yeux. Meurs en silence. Rien n'est perdu, tout recommence, La vie est si riche! Après le tien, d'autres beaux âges. Déjà, parmi tes paysages, Court une autre biche. Ce n'est pas toi, mais que t'importe? Prends ce que l'automne t'apporte, O toi qui protestes! Des feuilles d'or lentes et douces Parmi les herbes et les mousses Tombent sur tes restes... Bonheur. Nul poème d'aucune sorte Ne dira ce qu'au fond de moi J'ai de joie innocente et forte Parmi ce printemps un peu froid. Seul mon chien que la vie enchante, Mon chat qui se chauffe au soleil, Ou ce merle caché qui chante Son triolet toujours pareil, Seules les longues graminées Ou le pommier en pleine fleur Savent quel genre de bonheur Remplit le cours de mes journées. La vie avec ses tourments, Je la laisse à qui veut la prendre. Moi je vis sans événements, Et respire sans rien attendre. Les grillons sont on ne sait où, Mais on entend leur joie. L'ombre tourne sans qu'on le voie. Il fait beau. Je suis bien. C'est tout. Boutons D'Or. La montée à travers les prés Porte, en mai, de vastes carrés De boutons d'or hauts serrés. Cela tremble dans l'ombre bleue, Comète d'or à longue queue; On en a bien pour une lieue. En passant par cet or, on croit Qu'on foule, dans l'ait un peu froid, Le grand manteau du printemps-roi. The Nice Ride. Je reviens des bois courus à cheval, J'ai longtemps trotté dans l'herbe fleurie, J'ai monté la côte et suivi le val, Je sens le printemps et sens l'écurie. Il faisait soleil. Comme j'étais bien! J'ai vu le printemps et n'ai vu personne. Voici ma maison et la vie est bonne, Car, lasse, ce soir, je ne pense à rien. Evocations. Et puis quoi?... Ce petit coin vert Gorgé de fleurs, sentant la menthe, Et qu'un rond de soleil enchante, Lumineux comme un oeil ouvert, Chaque fois que j'y passe, un rêve Revenu du profond passé Se réveille en mon coeur lassé Que presque plus rien ne soulève. Et je revois -qui me dira Pourquoi cet étrange contraste? - Les horizons du Sahara Océan roux sans eau, si vaste. Là, bien loin de mon printemps bleu, Que j'avais soif de ma province! Toute l'Afrique était de feu. J'étais ardente, jeune et mince. Regretté-je cet autrefois? Je n'en sais rien. La nostalgie Elle-même est morte, je crois, Au fond de mon âme assagie. La Pesanteur. Malgré tous les désirs qui gonflent nos poitrines, Nous qui sommes jaloux des ailes en plein vol, La pesanteur a mis à nos pieds des racines Mobiles, qui toujours nous attachent au sol. Retenus comme sont les chênes et les hêtres, Nous croyons que marcher nous fait libres dans l'air. Cependant, invisible, et qui suit tous les êtres, Sous nous la pesanteur traîne, boulet amer. Et nous allons, menant nos courses triomphales, Et, parce que nos pas nous font changer de lieu, Orgueilleux et naïfs nous nous croyons le dieu, Sous l'immobilité des voûtes végétales. Implacable, pourtant, la racine nous suit, Double, collée, à nos semelles prisonnières, Tout comme le reflet serpentin des lumières Suit sur mer un bateau qui voyage de nuit. Vagues. La vague lisse d'huile avance, Pour mouiller le sable séché. L'écume apparaît en silence Aussitôt le sable touché, Blanche, ténue, arachnéenne, Comme un point de Valencienne Qu'un large accroc vient d'arracher. Dentelle de la mer, parue Et disparue en un moment, De quelle sirène accourue Seras-tu le bel ornement, Toi qui si doucement déferles Avec, peut-être, quelques perles? La Chimère. La chimère est au fond de l'homme Dès le moment qu'on l'a vêtu. Le petit humain rose et nu Naquit animal, ou tout comme. Son premier maillot, c'est: la loi, La convention, le mensonge, L'artificiel, sonne le songe; C'est le chiffre invisible et roi; C'est la science qui remplace Ce que nous ne possédons point; C'est aller plus vite et plus loin Que ne le permet notre race; Etre le monstre universel Toujours prêt à tuer et prendre; Sans cesse monter et descendre, (Acrobate entre terre et ciel, Course inutile et dangereuse), Sur l'échelle mystérieuse... La chimère?... Le rustaud lourd Qui parle quand même d'amour Quand le chien prend, muet, sa chienne. La chimère?... Un tombeau qui dit A l'étranger: Qu'il vous souvienne!" La cathédrale qui prédit Des contes bleus pour nos charognes, L'ambition et ses besognes, Le crime et son absurde but. Quoi? N'avait-il pas mangé, bu?... Tuer! Tuer pour une idée, O jungle! Et voici qu'accoudée La poésie, en même temps, Parle de rêve et de printemps! Art, musique, mots -et les roses, Eglantines qu'on fausse, -choses faites pour quelque ange étranger, Qui ne sont point boire, manger, Dormir et reproduire, seules Nécessaires et lourdes meules Faisant tourner le grand moulin; Tout cela, travail sibyllin De l'espèce humaine démente, Heureuse pourvu qu'elle mente; L’amour maternel respecté Chez la femelle, ver coupé Epris de son tronçon qui bouge; La patrie et tout le sol rouge, Follement, de sang maternel; Le bien et le mal, éternel Décret qui fait courber nos têtes, Ignorée à jamais des bêtes, La chimère, c'est tout cela! Alors, pourquoi, tant que nous sommes, Race chimérique des hommes, Ne pas tous croire en l'au-delà? Fleurs. Un comble d'animalité: La mort. Pourquoi les fleurs de fête Que nous nous hâtons de porter Au cadavre, cette défaite? Nous aussi nous allons mourir; Alors, honneur au sort de l'homme! Car notre chair n'attend, en somme, Que cela: puer et pourrir. A Shelley. Je te supplie, à travers ce grand froid Où sont les morts dans l'éternel peut-être, Belle âme, toi qui restes plus qu'un roi (Pour le génie avoir été c'est être), Coeur merveilleux, ami présent toujours Car ton fantôme en tes livres repose, O toi, parfum d'impérissable rose Jeune à jamais quand le temps suit son cours, Shelley, chantante alouette de songe, Si haut, si haut qu'on n'en voit plus l'essor, Par ta richesse, ô donneur de trésors, Amant du rêve et non point du mensonge, Ainsi que toi, je suis poète ici, Enseigne-moi! Je veux que tu me donnes De quoi chanter joie et douleur aussi. Je veux renaître en ta langue saxonne! Printemps. Depuis de lointaines enfances Je sais qu'en mai l'herbe, les fleurs, L'azur, toutes les innocences, Parfums et charmes et couleurs, Les esprits du printemps, à l'aise Sous l'averse ou sous les rayons, A travers prés, bois ou sillons, Ne se parlent qu'en langue anglaise. Enfants de Shakespeare, tous deux, Jeune âge et fraîcheur, il me semble, Ont leur nid avec ses oeufs bleus Près de la Tamise qui tremble. Je le sais depuis bien longtemps, Quand des filles d'Albion, si douces, Sur mes premiers chemins de mousse, M'enseignaient les fées du printemps. Et quoique allant toujours plus vite Du côté de l'âge où l'on meurt, Je sens encore cette douceur Que j'appris quand j'étais petite. Au Delà. Je me levai du fond des ténèbres sans formes, En écartai l'inconsistante pesanteur, Et j'allais, tâtonnante, à la vague lueur Qui commençait au bout de leurs replis énormes. Depuis quand, dans la nuit de mon caveau natal, S'était ouverte ainsi la confuse lézarde? Mes mains, en s'y portant toutes deux, eurent mal Qu choc de la muraille où l'ombre s'acagnarde. Sortir! Mes doigts blessés se mouillent, dans le noir, D'un invisible sans que je sais être rouge. Peut-être est-il ici quelque pierre qui bouge? Je travaillais, je travaillais -O désespoir! Minutes, heures, jours, semaines, mois, années, Comment savoir quel temps s'écoula dans l'horreur, Jusqu'à ce qu'aient senti mes mains hallucinées Et vu mes yeux déments s'agrandir la lueur? Je passai. ce n'était qu'un étroit couloir d'ombre Mais dont je discernais maintenant les contours, Et j'y marchai des jours et puis encor des jours Et peut-être la nuit était-elle moins sombre, Et peut-être la nuit laissait-elle passer Doucement, doucement, ô bonheur! quelque chose, Quelque chose d'étrange et qui deviendrait rose: Un peu de jour? mon pas se faisait plus pressé. Oui, le jour! Je voyais se dessiner l'issue, Tout au bout, tout au bout de ce couloir sans fin. Et je criai devers la merveille aperçue, Et je courais, et je courais. L'atteindre enfin! Je l'atteins! Me voici tout à coup à la porte Qui s'ouvre de la nuit sur un monde vermeil. Je sors! Les brouillards blancs où ma course me porte Sont déjà, pour mes yeux, beaux comme le soleil. J'avance encor, toujours, écartant des nuages Avec mes mains, avec mon front, sauvagement. Je vais y voir. Je vois! Quelque part, un aimant Me dirige. Je vois. Un ciel! Des paysages! Tout se sculpte, tout sort des brumes de coton. Une rivière ici. Là, c'est une colline. Voici l'eau, voici l'air, et voici le feston Des arbres, sous le ciel où l'ombre est opaline. Je cours, encor, toujours. Mes pieds sont furieux. L'aube! Fera-t-il jour vraiment dans mes prunelles? A genoux je voudrais l'attendre. Je ne peux. Pour aller vers le jour il me faudrait des ailes. De la lumière! Où donc? L)-bas! J'y vais! J'y vais! Maintenant que j'ai vu je veux voir plus encore. Et voici! Le soleil va naître. C’est l'aurore. Et plus vite je cours avec des bras levés. Il naît. C'est lui, c'est lui dans son horreur sacrée! Le moment est venu de tomber à genoux. Non! L'aimant qui me guide est là. Je suis tirée Plus loin, vers le soleil et ses horizons fous. Ai-je jamais connu la nuit initiale Où jadis la fissure ouverte dans le mur A lentement mené mon pas tremblant mais sûr? J'y vais! Et le soleil lui-même semble pâle. Il semble pâle. Il est derrière moi. Courons! Une sphère inconnue est ouverte. Je passe. Où suis-je? Le contour des choses, qui s'efface, Ne s'efface à présent qu'à force de rayons. De la lumière! Oui! Prunelles éblouies, Allant toujours, sans force et le coeur perdu, Je regarde. Je suis comme un enfant perdu, Je ne vois rien, plus rien que clartés infinies. Partout, derrière moi, devant moi, tout autour, Illimité, l'espace irradie et s'allume. Près de ce bain de flamme et de douceur, le jour Même équatorial, ne serait plus que brume. Je marche sur du jour. Plus de sol sous mes pas. Et j'écarte à ma droite, et j'écarte à ma gauche Pour voir si, quelque part, quelque contour s'ébauche Mais non! Rien que lumière ici, en haut, en bas. Elle me noie. Elle est comme une mer divine! Sans aveugler mes yeux et ne me brûlant point, Elle me porte, errante et de plus en plus loin, Perdant ma pesanteur ainsi qu'une racine. Je cherche, cherche. Il faut en retrouver le fond. Il faut reprendre pied dans la mer lumineuse. Mais je suis dans un monde insaisissable et blond, Un immense néant de clarté bienheureuse. Un néant? J'avançais toujours, prise d'effroi, Et toujours se faisait plus fulgurant le vide, Et toujours déferlait, plus clair autour de moi, Me serrait de plus près l'océan d'or liquide. Je pus, vainquant la lumineuse cécité, Voir encore un instant mon corps: puis la lumière Fît invisible mon image première, Et je n'eus plus de forme et plus d'identité. Elegie. Au tournant de l'allée où septembre se dore Nous attardait parfois un colloque subtil. Il est mort. Je lui parle encore Mais où! M’entend-il? Ailleurs, c'est quelque vieille et sensible demeure. Des amis y étaient, ou même des parents. Le jour est venu: je les pleure Et cherche leurs spectres errants. Presque partout, depuis que l'âge m'a changée Et dans mon être a mis cette maturité, Je puis me dire: "Ils ont été!" Je rôde dans un hypogée. Tout autour de soi, voir un monde qui vivait Tomber, feuilles au vent d'une saison finie, Même un simple chien qu'on avait Et qui vous tenait compagnie... Ceux qui restent sont là, péremptoires et forts. On se croit éternels, on se querelle, on s'aime. Mais demain?... Dès la terre même, C'est le dialogue des morts. Vivre, ou plutôt survivre! Un escalier de tombes Nous mène lentement vers nous ne savons quoi. Et sur chaque degré plus froid, Se taisent les voix des colombes. Et nous montons, toujours plus seuls, dans plus de noir, Peinant à chaque pas, cet escalier funèbre Qui mène vers plus de ténèbre Ou bien vers le final espoir. -Je ne puis que redire en tremblant la prière Apprise d'un de ceux qui me furent ôtés: "Oh mon Dieu, si vous existez, Faites-moi voir votre lumière!" Le Grimoire. L'invisible accumule autour de ma présence Un indicible va et vient. Tout est naturel, je sais bien. Le mot mystère est fait de notre outrecuidance. Les soleils qui tournoient par grappes dans l'éther, Comme dans mon sang les globules, Ces mondes où l'esprit se perd, Et nous, nos vérités, nos phrases ridicules... Il faut passer le temps. Nous sommes d'ici-bas. Ayons le courage de vivre. Bientôt se fermera le livre Ecrit dans un parler que l'on ne comprend pas. Anticipation. Chaque année, une date, une heure, Celle-là même où nous mourrons Passe, et rien ne courbe nos fronts, Rien au fond de nos coeurs ne pleure. Horreur! Si nous savions, pourtant! Mais à cette heure, à cette date, Qui sait? Quelque rire éclatant, Ou bien quelque minute plate. Et nous regardons sans crier, Sans que toute l'âme recule, Cette feuille au calendrier, Ces aiguilles sur la pendule. Nirvana. Repos dans le néant du rêve Où nulle forme n'apparaît, Où le concret Disparaît, Où tout l'infini se soulève, Mer énorme, où je vais, sans loi, Devant moi, Les yeux rivés, sorte d'hypnose Morose, Rivés, comme par un lien Sur Rien. Nuit. Un peu de silence après ce jour Qui fut harassant, énervé, lourd. Un peu de mystère, un peu d'étude, Un peu de maison, de solitude. J'en ai tant couru, ce jour, de rues, Faces me croisant puis disparues... Que j'ai vu de gens! que j'ai parlé, Debout, pieds glacés, front emperlé! Pourquoi cette fièvre? Est-ce pour vivre? Voici maintenant ma fatigue ivre. Assise chez moi, tranquille, au port, Qu'ai-je rapporté? Vie, ou bien mort? Regret. Je n'ai pas connu l'Angleterre Dont ma jeunesse a tant rêvé, Celle de charme et de mystère Où mon coeur se fût retrouvé, L'Angleterre défunte, celle De ces manuels enfantins Où j'apprenais tous les matins Little Star et sa ritournelle. L'Angleterre de Vitoria, Ansome cabs, histoires niaises, (???) Dont, par ma voix de mes Anglaises, Mon premier âge s'imprégna, Où Dickens subsistât encore, Où Louis Stevenson fût resté, Et l'atmosphère des Brontë, Et Mother Goose et le folklore Quand j'y vins, il était trop tard. J'y ai vu des automobiles, Des villes comme d'autres villes Qui valent à peine un départ; Mon âme y trouva, désolée, Au lieu de ce qu'elle rêva, La vieille Europe nivelée, La même partout où l'on va. Portes, closes, fête finie... Plus rien des charmes pressentis, Plus rien qu'un temps à l'agonie D'où mes quatorze ans sont partis... Rencontre A Saint-Germain. La petite fille aux grands yeux M'attendait sur le banc de pierre, Mince revenant que mes yeux Ne pouvaient distinguer du lierre, La petite fille était moi Lorsque j'avais dix ans à peine, Et je l'ai prise contre moi D'un geste tendre de marraine. J'ai dit: "Pauvre petit enfant Avec ton tablier de toile, Dans tes gentils cheveux d'enfant Personne ne voit une étoile. "Toi que taquinent tant de soeurs, Tu seras célèbre, gamine, Et tu n'es rien, pour tes cinq soeurs, Que la dernière, une vermine. "Comme tu seras grande un jour! On s'entretiendra de ta gloire. Pressens-tu parfois ton histoire, A cette heure où tombe le jour?" Elle a répondu, bien timide: "J'ai quelque chose, dans mon coeur, Qui me tourment et me fait peur, Mais je me tais, étant timide. Ce quelque chose que j'ai là, Cela me grise, mais c'est triste. Même quand les cinq soeurs sont là, J'ai beau faire, cela persiste." "Oui, c'est triste, certes!" ai-je dit. On croit à des apothéoses? La gloire, quoiqu'on en ait dit, Ce n'est pas un bandeau de roses. "Petite, je suis comme toi, Je puis être deux fois ta mère, Mais cachée, inquiète, amère, Va! J’ai la même âme que toi!" Le printemps nous berçait ensemble, Le soir rose tombait sur nous; L'enfant était sur mes genoux... Longtemps nous pleurâmes ensemble. La Cathédrale De Strasbourg. Dehors la tour, et sa jumelle Restée un rêve de la foi, Tour invisible mais qu'on voit A côté de l'autre, aussi belle; Château de la Vierge, sculpté Par cent mille mains en poussière, Grand cri de la mysticité Pour toujours figé dans la pierre; Rouge d'un éternel couchant, La cathédrale étend don ombre Et chante son suprême chant Parmi la ville claire et sombre. Dedans, la ténèbre est en feu Par cent fenêtres lumineuses, Il pleut des pierres lumineuses. L'obscurité murmure: "Dieu!" O cathédrale sans pareille, Témoin de siècles flamboyants, Salut à toi, vieille merveille Qui refais de nous des croyants! Voyages. J'aimerai toujours le voyage, Son vertigineux paysage Où l'on se promène au passage Par les yeux seulement, Où l'on voit tout: bleus de féerie, Cités, monts et vaux, galerie De tableaux courant, en furie, Le long du train dément. Je suis seule. Je me repose Dans une négligente pose A voir du vert, du brun, du rose, Loin du quotidien, Et parfois, je pence ma tête Sur un roman charmant et bête, Vieille rengaine anglaise, faite Exactement de rien. Le Suprême Souvenir. J'ai vécu ma vie, à présent, Puisque la jeunesse me quitte. Le temps fuit de plus en plus vite, Mon coeur va toujours s'apaisant. Je regarde à travers la brume Que font au loin tous mes passés. Bien des contours sont effacés, En quelques mots je me résume. Les événements, les amours, L'âme ardente qui se soulève, Tout cela n'est plus rien qu'un rêve. La nuit tombe, les jours sont courts. A l'heure où viendra l'agonie Je ne verrai probablement, Après mon histoire finie, Lumière du dernier moment, Ne verrai, prunelles tournées, Qu'un petit souvenir perdu, Instant de bonheur éperdu Quand j'avais deux ou trois années. Ululement. La chouette crie, Féerie, Triste conte bleu, Un peu Monotone, De la grande automne. Ce cri vient de soi, on croit, Quand on est poète Et bête. Pourtant ce n'est rien, Je suis bien, Qu'un oiseau qui passe Et chasse Et qui ne sait pas Son glas Identique Au coeur romantique. Voyages. Mon premier âge a voyagé Vers les îles imaginaires Qui sentaient si bon l'oranger Au bout des vagues ordinaires. Vagues de mon vieux petit port Roulé dans son odeur de caque Sur l'estuaire, grande flaque Que touche le ciel bas et saur. Plus tard, certes, je suis allée Voir de près mes rêves premiers Bien loin de ma ville salée, De mes prés et de mes pommiers, J'ai bourlingué dans des voyages, Bourlingué dans la vie aussi. Maintenant je retrouve ici Mon enfance et ses paysages. Et, quand je regarde, le soir, Les longs couchants de l'estuaire Recréer tout l'imaginaire Que je voulais toucher et voir, Je sais que la terre rêvée Est là dans le soir émouvant Et que je suis, dorénavant, Mieux que revenue: arrivée. L'Amérique. L'Amérique, unique couleur, Ne peut comprendre notre prisme. Voici, face à son optimisme, Nos dix-neuf siècles de douleur. Elle manque de nos fantômes. Ses républiques sans blasons Ne saisissent pas les raisons Des nôtres, anciens royaumes. On la déchiffre à livre ouvert. Presque rien d'inscrit sur son marbre. Elle est le fruit encore vert, Quand le nôtre tombe de l'arbre. Son enfance aux souples genoux S'enivre de sève nouvelle. Elle a les siècles devant elle, Nous les avons derrière nous. Jeune nature, elle s'agite Où notre vieil armorial Blasé d'histoire, sépulcral, Trouve dans tout une redite. "Futur!" dit-elle; et nous: "passé!" Bâtarde de la vieille Europe, Poulain joyeux elle galope Autour de nous, pur sang dressé. Salut donc à son énergie, Aux plâtres frais de sa maison! -Mais qu'augustes sur l'horizon Nos murs croulants et leur magie!. JACQUELINE. A la mémoire de la doctoresse Jacqueline Fontaine. Elle est tombée... Elle est tombée en plein combat, Et nous, dont elle est arrachée, Soldats de la même tranchée, Nous survivons, honteux de notre coeur qui bar. Vers la nuit où la mort l'emmène Nous nous tournons, avec l'espoir Qu'au-delà de ce grand trou noir Elle sourit dans la lumière surhumaine. Créature d'élection, Vaste esprit et coeur magnifique, La bonté fut sa passion. Son destin abrégé ne connut rien d'oblique. Elle allait tout droit son chemin, Simple et grande. Il est des apôtres Occupés du progrès humain. Jacqueline, elle, avait sa mission: les autres. Elle a clos ses yeux opalins. La mort nous referme sa porte. Nous sommes tous les orphelins, Tous, même les plus vieux, de cette jeune morte. Que du moins son enseignement Reste une présence réelle. Essayons de faire comme elle, Nous qui la regrettons inconsolablement. -Adieu. Tu nous laisses la terre Et la tâche d'y marcher droit. Mais que plus dure, plus amère La route qu'il nous faut continuer sans toi! Adieu. Nous allons tout à l'heure Dans la bataille retourner. Toi, goûte, pendant qu'on te pleure, Ton grand repos, si bien et si vite gagné. J'allais... J'allais par les Champs-Elysées Vers l'Arc, porte de l'horizon. Les jets d'eau, comme des fusées, Montaient dans la belle saison. Mai. Fleurs et fleurs. Et ces nuages Sur les marronniers flamboyants. Paris remuait ses images, Scintillait de tous ses brillants. La foule qui descend et monte, Je la traversais d'un vol droit, Pressée, ayant comme une honte De regarder tout ce qu'on voit. Dans cette lumière câline Du mois de mai qui pleut tout doux, J'allais au dernier rendez-vous. C'était la mort de Jacqueline. Jacqueline... dans chaque nid Le monde naît. La vie est belle. Que Paris est charmant! Pour elle, Tout est fini, tout est fini. Ombres, lumières, silhouettes, Tout ce que l'on croise en passant, Ce bouillonnement incessant, Gravures faites et défaites, Le passé plein de souvenirs, Le présent et sa fantaisie, Le réel et la poésie, Les proches, troublants avenirs, Tout ce que l'âme curieuse Peut attendre de l'imprévu Après ce qu'elle a déjà vu; L'aventure sombre ou joyeuse, Les saisons, les villes, les champs, Le monde moral et physique, L'art, la pensée ou la musique, Ce que font les bons, les méchants, L'existence, enfin, l'existence, Ce danger auquel nous tenons Malgré nous, quel que soient nos noms, Matelots toujours en partance. Nos brusques désirs d'infini Ou notre incroyance hantée, L'amitié, seule ancre jetée Dans l'océan -tout est fini. Elle était grande, simple, forte. Elle a refermé ses yeux verts, Et voici que tout l'univers Meurt d'un coup avec cette morte. Nous, nous restons encore là, Et nous continuerons sans elle A vivre un moment tout cela, Suivis par son ombre irréelle; Mais pour elle, fini, fini... Jacqueline, hélas! Jacqueline!... Il nous reste, au jour qui décline, Ce tombeau qu'un prêtre a béni. Je te disais... Je te disais, lorsque vivante, "Bonjour, petit Jacquelinot!" Je le redis dans l'épouvante. Te voilà si bas -ou si haut! Disparue à jamais. En proie A la décomposition, Toi, toi!... Sans douleur et ans joie, Sans espoir et sans passion. Objet dans la terre, squelette Qui travaille à se délivrer DE ce fardeau pâle et doré Qui composait ta silhouette, Tes yeux qui plongeaient dans mes yeux Et que révulsa l'agonie, Ces deux beaux joyaux verts et bleus Sont déjà dans l'ignominie. Ta bouche... tes mains... tout ton corps, Tout cela dans la tombe close Existe encore, longue chose Qu'on cacha comme les trésors. Et tout cela va disparaître Lentement dans l'obscurité. Une fille si jeune, un être Dont il ne va plus rien rester. Brûlante encore est ta présence, Ta place dans ce monde ci. Je te revois partout: ici, Là; c'est ton regard, ta cadence, Et rien! tu ne reviendra pas, Je ne saurai plus rien. J'ignore Qui tu es, si tu vis encore Dans on ne ait quel grand là-bas. Je répète mon appel tendre. Est-ce que je parle à quelqu'un? Je ne sais si tu peux m'entendre. Des signes? Tu n'en fais aucun. Ah! la mort! Cette indifférence De l'être qui s'en est allé! Mes ennemis peuvent parler, Tu ne prendras plus ma défense. Moi je ne suis plus rien pour toi. Tu te reposes dans ta terre, Plus inerte qu'un caillou froid, Têtue, occupée à te taire. Ce surnom qui fut toi, pourtant, Jacquelinot, je le répète. Mais ma pauvre voix inquiète N'appelle plus que du néant. L'entends-tu, ma vois douloureuse? -Jacquelinot, notre amitié! Non! Tu n'est qu'une mort affreuse Qui dort, ayant tout oublié. Elle ne sait plus rien du monde... Elle ne sait plus rien du monde Dans lequel elle se hâtait. Silence. Tout l'univers gronde. Elle, dans sa tombe profonde, Elle n'est que ce qu'elle était Avant de naître: Rien. J'essaie De comprendre la vérité. Mais, Lancinant comme plaie, Dans mon coeur à jamais hanté Tout son souvenir est resté. Puisqu'il y a cette mémoire, Elle échappe à la tombe noire Pour survivre intégralement. On dit qu'elle est morte. Vraiment? Au fond de son ombre éternelle C'est plutôt, implacablement, Nous tous qui sommes morts pour elle. Entre nous... Entre nous il n'est plus d'échange. Je parle, elle ne m'entend point. Je l'aime, amitié sans mélange, Mais elle n'en a plus besoin. Elle, si proche de notre âme, Est morte à toute affection. Elle n'a de souffle et de flamme Qu'en notre imagination. Il faut qu'elle soit recréée. Seul, le souvenir la maintient. Sans nous, elle ne serait rien Qu'une pourriture enterrée. Morte. Elle n'a plus d'avenir. Rien qu'un passé dans nos mémoires. Plus de bonheur, plus de déboires, Reflet que le temps va ternir. Et nous tous qui l'avons connue Ce sera, quand nous serons morts, Comme si sur la terre, alors, Elle n'était jamais venue. Héroïque... Héroïque, elle aura sans cesse, Peinant sur un trop dur labeur, Laissant de côté sa jeunesse, Usé son esprit et son coeur. Jeune fille effrénée et triste Qu'appelait un destin dément, Elle a voulu, sévèrement, Assagir ce coeur fantaisiste. Elle a donné ce qu'elle avait, Généreuse jusqu'au martyre. Mais qui sait ce qu'elle rêvait, Ce qu'elle souffrait sans le dire? Il y avait des pans de nuit Dans son âme mystérieuse. Elle se taisait, soucieuse, Avant tout, d'assister autrui. Elle avait les lèvres austères Et le regard d'un matelot, Et, dans ses prunelles trop claires, Toutes les énigmes de l'eau. Intense, secrète, attachante, Si fragile, bourrue un peu, Cheveux si noirs, regard si bleu, Son fantôme tout neuf me hante. Donnant tout, ne demandant rien, Savant docteur et demoiselle, Partout elle faisait du bien. Tout le monde avait besoin d'elle. Après cette vie au travail, Cette surhumaine dépense, Enfin voici sa récompense: La terre, suprême bercail. lasse, elle abandonne la lutte Après trente-cinq ans vécus Dont pas une seule minute Ne passa sans instincts vaincus. Inscrivons son nom sur le temple De nos souvenirs les plus beaux; C'est le dernier de ses cadeaux: Elle nous laisse son exemple. Te souviens-tu... Te souviens-tu, mon petit naufrageur, C'était ton nom quand nous étions ensemble! Si nous avons bourlingué coeur à coeur, Main dans la main, sur le vaisseau qui tremble? Nous naviguions, matelots imprudents, Quand d'autres son à l'abri dans la rade, Qu'elle était folle et belle, la tornade, Et que joyeux le rire de nos dents! Je revoyais, plus tard, quand nos poitrines Eurent cessé de braver ce grand vent, Le souvenir des tempêtes d'avant Saler encor tes prunelles marines. Il y avait ces choses entre nous, Rien qu'à nous deux, et dites à personne. Notre amitié courageuse, si bonne, Tanguait encor des anciens remous. Cela du moins me reste, belle image Que je contemple en secret. O douleur! En plein effort, le petit naufrageur A fait sans moi le suprême naufrage. Ah! Qu’ils sont beaux... Ah! Qu’ils sont beaux, tes yeux, dans ma mémoire! Pâleur, et la pupille noire, Au milieu de ce bain nacré, Tes paupières d'un brun doré, Tes grands sourcils, tranquille ligne, Et ton regard insigne, Mystère, force, et ce mal ignoré. Ah! Qu’ils sont beaux, tes yeux, dans ma mémoire, Et comment puis-je croire Que, ces yeux que j'aimais, Je ne les reverrai jamais? Même de son vivant... Même de son vivant, parfois, Elle avait des yeux de fantôme. Je rêve, le front dans ma paume, Et, fantastique, les revois. Douloureusement je frissonne, Devant cette apparition, Mais ce n'est rien que ce frisson, Je sais qu'il n'y a plus personne. Son souvenir reste debout, Ame encor là, dernier mystère D'un corps qui couche sous la terre. -N'ai-je aimé qu'un spectre, après tout? A ce camarade rêvé... A ce camarade rêvé Dont le jeune spectre me hante, A sa grande âme bienfaisante, A son esprit si cultivé, A sa science, à son courage, A sa douce protection, A sa force, à sa passion, Elle qui lut si loin la page, A ses cheveux noirs coupés courts, A ses grands sourcils, à son rire Aux belles dents, qui, certains jours, Etait plus gai qu'on ne peut dire, A son front toujours en souci, A son regard couleur de lune, Ce regret de mon coeur transi Qui, parfois, touche à la rancune. J'avais tant à te dire... J'avais tant à te dire, Tant à te demander et tant à te donner... Mais tu meurs. Tout est terminé. J'avais encor tant à te dire! Puisque tu n'as plus d'avenir, Ce n'est donc rien que du passé qu'il me faut vivre, Tome premier sans second livre, Puisque tu n'as plus d'avenir. Nous étions deux, me voici seule. Maintenant tu ne sais même pas que tu fus. Néant, tu ne me connais plus. Nous étions deux, me voici seule. Mon coeur à moi n'a pas changé. Toi, tu n'es qu'un tombeau, mais ma tendresse reste, Inutile, sans mots, sans geste,. -Mon coeur à moi n'a pas changé. Je ne pouvais d'abord y croire... Je ne pouvais d'abord y croire. Quoi? Morte, toi? Mais chaque jour, un peu plus noire, La nouvelle pénètre en moi. A présent je le sais -ou presque, Et toujours plus Je le saurai; car chaque geste Me redira que tu n'es plus. En art, en courage, en musique, Tu fus ma soeur. Et tu fus mon petit docteur, Gardien de mon être physique. Qui vais-je appeler maintenant, Si mon corps souffre? Je t'ai vue entrer dans le gouffre D'où ne sort plus qu'un revenant. Oui, tu m'as laissée orpheline, Mais mon chagrin C'est, avant tout, que Jacqueline, Jeune fille à l'âme d'airain, Jacqueline, bonté humaine, Pauvre grand coeur, Ait connu parfois tant de peine Et goûté si peu de bonheur. Tu n'es pas encore ai passé... Tu n'es pas encore ai passé. Ta présence est toujours près de nous, bien vivante, Et, comme un trésor amassé, Nous t'avons là, debout dans ta force émouvante? Mais l'année avance sans toi. Quand elle finira, ce sera la dernière Où tu vécus... Dans quelle ornière Es-tu couchée, au fond du grand silence froid? L'an prochain, reviendra la date De ta mort. ce sera déjà bien plus lointain. Et, puisqu'il faut qu'on s'acclimate, Plus de surprise au fond de notre coeur atteint. Le temps passera. L'habitude Est un miracle lent qui réussit toujours. Par quelque soir de lassitude Nous dirons: "Jacqueline et les anciens beaux jours" Puis cela deviendra: naguère. Nous ne saurons plus bien la date. C'est ainsi. Et puis plus rien. Car, nous aussi, Nous serons allongés dans le froid de l'ornière. Tous les soirs... Tous les soirs, à l'heure où je vais dormir, J'apprends la nouvelle. Morte? Elle est morte, elle? Et je clos mes yeux comme pour mourir. Dormir?... C'est cela que tu fais toi-même. Quel affreux sommeil Si loin du sommeil Si loin du soleil, Couchée à l'étroit dans la nuit suprême! J'apprends la nouvelle. Elle est morte. Quoi? -Oui, morte. Eternelle. Va -Dors! Fais somme elle. -Et je clos mes yeux pour être avec toi. Résumé. La vie aura simplifié Cette espèce de Cléopâtre Que j'étais, prête à miauler De grandes amours de théâtre. Celle que suis désormais? Un être sans sexe. Et j'assiste, N'ayant plus que ma fougue triste, A la fin de ce que j'aimais. Je n'entends plus rien à ce monde Que la guerre nous a laissé. Le temps présent danse sa ronde, Mais tout le charme est au passé. Je sens qu'il est grand temps de suivre Mes morts, nombre toujours accru. Pourquoi continuer à vivre Quand notre époque a disparu? Source: http://www.poesies.net