Mahomet Second. (1739) Par Jean-Baptiste Sauvé De La Noue (1701-1760). Tragédie. TABLE DES MATIERES ACTE I SCENE I ACTE I SCENE II ACTE I SCENE III ACTE I SCENE IV ACTE I SCENE V ACTE II SCENE I ACTE II SCENE II ACTE II SCENE III ACTE II SCENE IV ACTE II SCENE V ACTE II SCENE VI ACTE III SCENE I ACTE III SCENE II ACTE III SCENE III ACTE III SCENE IV ACTE III SCENE V ACTE III SCENE VI ACTE III SCENE VII ACTE III SCENE VIII ACTE IV SCENE I ACTE IV SCENE II ACTE IV SCENE III ACTE IV SCENE IV ACTE IV SCENE V ACTE IV SCENE VI ACTE IV SCENE VII ACTE V SCENE I ACTE V SCENE II ACTE V SCENE III ACTE V SCENE IV ACTE V SCENE V ACTE V SCENE VI ACTE V SCENE VII ACTE V SCENE VIII ACTE I SCENE I La scene est à Byzance. Le visir, Achmet. Le Visir. Enfin, selon mes voeux, guidé par sa captive, Ami, c' est en ce jour que Mahomet arrive. D' un triomphe pompeux l' appareil imposant, Hors de ces murs encor le retient dans son camp. Ministre sans éclat d' une odieuse fête, Il veut, qu' ici, par moi, son triomphe s' aprête. Ah! Loin d' y préparer un trône à son orgueil, Cher Achmet, que ne puis-je y creuser son cercueil! Que ne puis-je flétrir ses lauriers et sa gloire! Mais il faut, à pas lents, marcher vers la victoire. Du voile de la feinte entourons nos projets: La prudence peut seule assurer leurs succès. Achmet. De quels succès encor se flatte votre haine? Mahomet sçait gagner les peuples qu' il enchaîne. Les bienfaits, dans ces lieux, annoncent son retour: Il y sema l' horreur, il recueille l' amour; Il saccagea Byzance en vainqueur implacable; Il revient y regner, en monarque équitable. Il a parlé; les grecs ont vû tomber leurs fers; De ses graces, sur eux, les trésors sont ouverts. Vous l' avez vû cruel, vous voyez sa clémence: Imitez-le, visir, bannissez la vengeance. Le Visir. Ainsi donc un tyran dans ses brulans accès, Osera se livrer aux plus cruels excès; Entre les mains du crime il mettra son tonnerre; De larmes, de douleurs il couvrira la terre; Et d' un regard plus doux s' il veut les honorer, Les vils mortels seront contraints de l' adorer? Rien ne peut, de mon coeur, refermer la blessure. Le cruel m' a forcé d' outrager la nature. Ah! Souvenir affreux dont encor je frémis! Ses ordres m' ont contraint à massacrer mon fils: Il voulut son trépas, injuste, ou légitime: Mais mon bras ne dut point immoler la victime. Je frappai... c' en est fait; ami, laissons les pleurs, Soulagement obscur des vulgaires douleurs. Mahomet, je le sçai, n' est point toûjours barbare; De vices, de vertus, assemblage bizarre, Entraîné par l' essor où son coeur s' est livré, Il porte l' un ou l' autre au suprême degré. Monstre de cruauté, prodige de clémence, Héros dans ses bienfaits, tyran dans sa vengeance, À ses transports fougueux rien ne peut s' opposer; Et dans le seul excès, il sçait se reposer. Je ne me flatte point; je le connois, ce maître Que ma haine menace, et qu' elle craint peut-être. Tranquille maintenant, l' amour qui le séduit, Suspend son caractere, et ne l' a point détruit. Mais plus pour la vertu son coeur a de constance, Et bientôt plus le crime obtiendra de puissance. De moment en moment il peut se réveiller; Et tandis qu' il sommeille, il le faut accabler. Dès long-tems mes complots préparent sa ruine. J' ai banni de son camp l' austére discipline; Des chefs et des soldats j' ai corrompu les coeurs; Sur les plus factieux j' ai versé les faveurs; À la fidélité réservant la disgrace, Mon adroite indulgence a carressé l' audace; Aux bruits semés par moi de ses lâches amours, Le murmure a passé dans leurs libres discours; Et saisissant enfin l' espoir que j' ai vû luire, Du murmure, au mépris, je les ai sçû conduire. C' est ainsi que semant la feinte et les détours, J' attaque sa puissance, et j' assiége ses jours; J' allume le tonnerre, et j' empêche qu' il gronde; Sans savoir mes projets, le muphty les seconde. Je ne crains que l' aga. Jannissaire indompté, Rien ne peut altérer sa fiére intégrité: Imprudent, mais zelé, son audace hautaine, Obtient, brave l' estime, et subjugue la haine: Son devoir est sa loy: son maître est tout pour lui; Et je m' efforce en vain d' ébranler cet appui. Espérons toutefois: c' est mon frére, et peut-être, Saisissant les moyens que le tems fera naître, Son zéle par mes soins se verra refroidi, Ou je le tournerai contre mon ennemi. Est-il quelque rempart construit par la puissance, Que ne détruise enfin l' audace et la prudence? Toi, qui depuis long-tems, des malheureux chrétiens, Par mes ordres secrets adoucis les liens, De mes conseils prudents as-tu sçû faire usage? Tes soins ont-ils, des grecs, relevé le courage? Et vers la liberté que je viens leur offrir, Osent-ils, en secret, pousser quelque soûpir? Achmet. Couchés dans la poussiére, abandonnés aux larmes, J' ai long-tems, mais en vain, combattu leurs alarmes. Le succès leur paroît trop voisin du danger: Leurs yeux tremblans encor n' osent l' envisager. Il en est cependant, de qui la noble audace, A bravé, devant moi, la mort et la menace, Je leur fais esperer votre solide appui. Il leur manquoit un chef, et le ciel aujourd' hui Flatte l' heureux succès où votre coeur aspire. Le plus vaillant des grecs, Théodore respire. Le Visir. Théodore? Achmet. Oui, seigneur, du sang de Constantin, C' est lui qui du vainqueur troubla l' heureux destin; Qui dans ces mêmes murs retarda sa victoire, Et de son propre sang lui fit payer sa gloire. Ce héros, dans les fers, gémissoit, inconnu: Aujourd' hui seulement à la clarté rendu, De vos desseins secrets j' ai promis de l' instruire; Et bientôt devant vous on le doit introduire. Le Visir. Théodore, dis-tu, va paroître à mes yeux? Ami, je le connois; je l' ai vû dans ces lieux, Quand l' heureux Amurat m' envoya dans Byzance, Du grec et du persan rompre l' intelligence. Mais un autre intérêt le rend cher à mon coeur: Et lui seul, du sultan, va troubler le bonheur: Oui, pour en concevoir l' espérance certaine, Apprends que cet esclave est le pere d' Irene. Achmet. Quoi, de cette captive? Le Visir. Ami, n' en doute pas. Il la vit, jeune encor, arracher de ses bras; L' esclavage la mit dans les mains de mon frere: Je le pressai long-tems de la rendre à son pere: Au sérail du sultan il destina ses jours; Et ses yeux, du sultan ont fixé les amours. Maintenant, cher Achmet, je veux que Théodore L' arrache par mes soins à l' amant qui l' adore. Je veux, si je ne puis détruire son pouvoir, Dans son coeur déchiré porter le désespoir. Achmet. Eh, ne craignez-vous point que le pere lui-même N' aspire par sa fille à la faveur suprême? Il est chez les chrétiens des coeurs ambitieux. L' éclat et la grandeur peut éblouir ses yeux. Le plaisir, et l' orgueil de se voir près du trône... Le Visir. Calme le vain soupçon où ton coeur s' abandonne. As-tu donc oublié cette invincible horreur Qu' un chrétien, contre nous suce avec son erreur? L' hymen est le seul noeud que connoît leur tendresse; Tout autre engagement n' est que crime, ou foiblesse. Je connois Théodore: et tout autre lien Ne sçauroit éblouir un coeur tel que le sien. Que ne peut le sultan par un hymen sinistre? De ses propres malheurs se rendre le ministre! Je ne sai; mais peut-être il ne vient en ces lieux Que pour en allumer les flambeaux odieux. Ah! S' il étoit ainsi, ma haine triomphante Lui raviroit le sceptre, éloigneroit l' amante. Bientôt, en zéle ardent mon courroux déguisé, Frapperoit sans obstacle un sultan méprisé. S' il l' épouse, te dis-je, il se perdra lui-même: S' il n' ose l' épouser, il perdra ce qu' il aime: Ou si jusqu' à l' offense il enhardit ses feux, J' armerai le dépit d' un pere malheureux; Et moi-même guidant le bras de Théodore, Je saurai le plonger dans un sang que j' abhorre. Sachons, à nous servir, si son coeur se résout. S' il se perd, ce n' est rien. S' il immole, c' est tout. Achmet. On vient. C' est lui, seigneur. Le Visir. Cher ami, va m' attendre; Et que personne ici ne puisse nous surprendre. Il entre; laisse-nous. ACTE I SCENE II Le visir, Théodore. Le Visir. Ciel! Quelle injuste loi Fait gémir dans l' opprobre un héros tel que toi? Généreux Théodore! Ah! Malgré ta disgrace, Partage les transports d' un ami qui t' embrasse. Théodore. Ô toi! Qui seul des tiens, sensible à la pitié, Sais dans un malheureux respecter l' amitié, Si mon coeur, au plaisir pouvoit s' ouvrir encore, Je le devrois aux soins dont un ami m' honore. Il n' est plus temps. Rends-moi ma prison et mes fers: Vos succès et nos maux me les ont rendus chers. Murs, trop mal défendus par mes fragiles armes, Murs, baignés de mon sang, soyez-le de mes larmes. De quel faste étranger me vois-je environné? L' autel étoit ici. Là, mon roi prosterné... Malheureux Constantin! Malheureuse Byzance! Le ciel, en son courroux, a brisé ta puissance; Ton effroyable chûte écrasa trente rois; Et l' univers tremblant en a senti le poids. Le Visir. Si le fier Mahomet eût suivi sa conquête, Sa main, sur trente rois, étendoit la tempête, Il est vrai; mais l' amour a sauvé l' univers; Au vainqueur de la terre il a donné des fers. Apprends que dans ces murs s' est éteint l' incendie Dont les feux menaçoient et l' Europe et l' Asie: Et de ces murs encor on pourroit repousser L' usurpateur... mais non; il n' y faut plus penser. Les grecs, si fiers jadis, aujourd' hui vils esclaves, Ont appris, sans murmure, à porter leurs entraves: La liberté les cherche, ils n' osent la saisir; Et Théodore enfin ne sait plus que gémir. Théodore. Que dis-tu? Notre sort peut-il changer de face? Ah! Si je le croyois... Le Visir. Rappelle ton audace. Avant la fin du jour tu seras éclairci D' un secret important que je te cache ici. Il t' en souvient; tandis qu' on assiégeoit Byzance, Par de secrets avis j' éclairai ta prudence: Mes efforts ni les tiens n' ont pû la conserver; Mais des mains du tyran on la peut enlever. Sais-tu jusqu' à quel point il mérite ta haine, Ce cruel, qu' en ces lieux un nouveau crime améne? Sais-tu que pour plonger le poignard dans son sein, La vengeance et l' honneur ont reservé ta main? Sans doute on t' aura dit qu' une captive aimable Arrive sur les pas de ce prince coupable? ... Frémis; mais venge-toi. Ce fier usurpateur Devient, pour t' offenser, un lâche séducteur. Cette beauté qu' il trompe, et qui peut-être l' aime, Cet objet malheureux... c' est ta fille elle-même. Théodore. Ma fille! ... ah, juste ciel! Ma fille entre ses bras! ... Non; elle est innocente, ou ne respire pas. Le Visir. Cesse de te flatter. C' est elle, c' est Iréne: Que, loin de tout danger, ta prévoyance vaine, Long-temps avant la guerre, envoyoit à Lesbos, Et que la servitude atteignit sur les flots. Théodore. Ah! Rompons, s' il se peut, sa chaine criminelle. Visir, de tout pouvoir daigne appuyer mon zéle. Que je l' arrache! ... Le Visir. Espere un facile succès. Mahomet la confie aux murs de ce palais; Sans gardes, presque libre, à soi-même rendue, Un prétexte pourra te procurer sa vûe. Soit pour flatter ta fille, enfin, ou la fléchir, Des rigueurs du sérail on vient de l' affranchir. Théodore. Visir, sur son destin je ne suis point tranquille. Le Visir. On vient. ACTE I SCENE III Le visir, Théodore, Achmet. Le Visir à Achmet . Rends, cher Achmet, sa retraite facile. A Théodore. Tu connois ce palais; évite tous les yeux: Et bientôt nous pourrons nous voir en d' autres lieux. ACTE I SCENE IV Mahomet, le muphty, le visir, Tadil, Pachas, officiers du palais, gardes. Mahomet. Dans ces murs, qu' a soumis ma valeur intrépide, Que du trône ottoman la majesté réside! Ne changeons point leur sort. Ils commandoient jadis: Qu' ils commandent encor aux peuples asservis! Que l' Europe et l' Affrique, au rang de nos provinces, Esclaves, comme vous, y contemplent leurs princes? Puissent mes descendans, de cet heureux séjour, À l' univers entier donner des loix un jour! Les chemins sont ouverts: c' est assez pour ma gloire. Il est temps de cueillir les fruits de la victoire. Ce n' est pas sans effort que mon coeur combattu Fait céder la grandeur aux loix de la vertu. Dans ce coeur inconstant, l' orgueil et la vengeance, Je ne le sens que trop, ont laissé leur semence. Je n' ose vous promettre un bonheur éternel; Avant d' être clément, vous m' avez vû cruel. Tremblez... mais écartons un funeste présage, D' une solide paix que ce jour soit le gage. Peuples, long-temps courbés sous le poids des malheurs; Respirez, votre maître est sensible à vos pleurs; Votre maître est fléchi; l' humanité sacrée, La mere des vertus, dans son ame est entrée: En vain l' ambition veut étouffer sa voix; Elle crie à mon coeur que mon peuple a ses droits: C' est elle qui m' apprend qu' un pouvoir sans mesure Devient pour l' univers une commune injure; C' est elle qui m' apprend que des noeuds mutuels Unissent le monarque au reste des mortels; Et qu' un roi qui conserve, est égal en puissance À l' être bienfaisant qui donne la naissance. J' ai vaincu; j' ai conquis. Je gouverne à présent. Au Muphty et au Visir. Vous, que ma voix tira de la nuit du néant, Esclaves de mon trône, ombre de ma puissance, Allez, à l' univers annoncez ma clemence, À ses rois consternés annoncez qu' aujourd' hui Mahomet peut les vaincre, et devient leur appui; Qu' il ne permettra plus au souffle de la guerre De renverser leur trône, et d' infecter la terre; Que sa gloire est contente; et qu' il n' aspire plus Qu' à rendre heureux son peuple, et les vaincre en vertus. Ce n' est pas tout. Mon coeur lassé du bruit des armes, Va goûter les douceurs d' un hymen plein de charmes; D' une esclave chrétienne il couronne la foi. Ce n' est point m' abaisser; c' est l' élever à moi, Je méprise ces rois, dont la tendresse avide Ne sçait former des noeuds qu' où l' intérêt préside: Commerce trop suivi dont j' abhorre la loi! Vertu, naissance, amour, c' est assez pour un roi. Le Visir. Seigneur, de tes soldats je crains la résistance: Leurs nombreux bataillons trop proche de Byzance... Mahomet. Ecoute mes projets; cours les executer. Je ne m' abaisse pas jusqu' à vous consulter. Mes ordres sont dictés. Et si quelque rebelle Éleve dans mon camp une voix criminelle, D' un murmure indiscret que la mort soit le prix! Le Muphty. Une chrétienne? Ciel! Sur le trône! Mahomet au muphty . Obéis. ACTE I SCENE V Le Muphty, le Visir. Le Muphty. J' ai prévû les desseins que ce jour nous révele: Je les ai dès long-temps confiés à ton zéle. Visir; et dès ce temps tu juras devant moi De ne jamais souffrir l' opprobre de ton roi. Il fait plus aujourd' hui ce prince téméraire, Il ose, des chrétiens, se déclarer le pére: Tu le vois, tu l' entends; et ses injustes loix, Ainsi que ton audace, ont étouffé ta voix. Le Visir. Muphty, je l' avoûrai, j' ai trop crû cette audace: Éloigné du danger, je bravois sa menace. Mille moyens s' offroient, j' osois les embrasser: L' approche du péril les fait tous éclipser. Il en est un pourtant, triste, voisin du crime; Mais qu' un muphty l' approuve, il devient légitime. Oui, contre les decrets d' un absolu pouvoir Tes decrets peuvent seuls armer notre devoir. Que la religion par toi se fasse entendre. Au prix de notre sang nous irons la défendre. Sur tes pas entraînés par une sainte ardeur, De ses droits en péril nous soutiendrons l' honneur; Et jusques dans les bras du monarque profane Nous frapperons l' erreur que le muphty condamne. Mais, sans toi, nos efforts sacriléges et vains Nous exposent sans fruit à des tourmens certains. Tu balances, muphty! ... c' en est fait; et je céde. Le danger de l' état exige un prompt reméde; La religion sainte éleve envain sa voix: Son timide interpréte abandonne ses droits. Un visir, après lui, le premier de l' empire, Fait briller, mais envain, le zéle qui l' inspire; En vain le jannissaire offre un puissant secours: Au milieu d' une armée il tremble pour ses jours; Il ignore, ou plûtôt il céde sa puissance; D' un monarque infidele il craint la concurrence; Il dévore un affront, et cesse d' être instruit Qu' un prince qu' il condamne est un prince détruit. Hé bien, va donc subir le joug d' une chrétienne; À son culte, à sa loi, cours immoler la tienne. D' un hymen odieux ministre criminel, On t' attend; va serrer ce lien solemnel. Aux musulmans trahis ma voix fera connoître Qu' un roi qui s' avilit est indigne de l' être; Et qu' un muphty craintif, à la faveur vendu, Dégrade un rang que doit occuper la vertu. Le Muphty. Visir, de tes transports calme la violence. Je m' abandonne à toi; je céde à ta prudence. Avertissons les chefs du danger de l' état, Avant d' autoriser un nécessaire éclat, Agissons; et tâchons, par force, ou par adresse, D' arracher de son coeur une lâche tendresse. ACTE II SCENE I Iréne, Zamis. Zamis. Enfin, loin du sérail Iréne désormais Va, seule, et sans rivale, habiter ce palais. Prête à verser sur vous les biens qu' elle moissonne, L' aimable liberté déja vous environne. Oubliez dans ces murs mille objets odieux, Qui rendoient le sérail effrayant à vos yeux. Oubliez à jamais une retraite impure, De notre sexe ici le tourment et l' injure; Tombeau de la vertu, méprisable séjour, Où régne la molesse, où n' entre point l' amour. Eh! Qui peut, sans rougir, voir dans ce lieu profane À quels honteux égards la beauté se condamne? Ces femmes, dont le front ignore la pudeur, Et dont l' ambition ne tend qu' au déshonneur? Iréne. Je ne le cée point; ce changement me flatte. Toutefois, est-il temps qu' un doux espoir éclate? En quel lieu sommes-nous? Et qui nous y conduit? Quel trône est élevé sur ce trône détruit? Je te revois enfin, malheureuse Byzance, Monument éternel de céleste vengeance! En entrant dans tes murs, j' ai senti tes douleurs; Et mon premier tribut est un tribut de pleurs! Je viens te secourir. Affermis ma foiblesse, Ô ciel! Fais triompher le zéle qui me presse. Ester sçut désarmer le fier Assuérus; À mes foibles appas joins les mêmes vertus. Zamis. J' approuve avec transport ce dessein magnanime. Détournez loin des grecs le joug qui les opprime. Qui le peut mieux que vous? D' un sultan orgueilleux Le ciel, à vos attraits, a soumis tous les voeux. Non, non, ils ne sont plus, ces temps remplis de craintes Quand le fier Mahomet repoussoit les atteintes D' un feu, qui malgré lui, pénétroit dans son coeur. L' indomptable lion frappé d' un trait vainqueur, Avec moins de courroux mord le fer qui le blesse. Quels coups ont annoncé sa superbe foiblesse! Son amour effrayé de ses propres effets, Se plongeoit dans le sang, prodiguoit les bienfaits, Du meurtre au repentir conduisoit sa victime; Guidé par la vertu, conseillé par le crime, Rappellant des transports à l' instant oubliés, Prêt à vous immoler, il tomboit à vos pieds. Iréne. Zamis, qui sçait mourir, sçait braver la menace. Je ne sçai quel espoir soutenoit mon audace; Cet espoir que je n' ose encor interroger, Versoit sur moi la force et l' oubli du danger. Toutefois... le dirai-je? Au sein de la victoire D' un oeil triste et douteux j' envisage ma gloire. Trop prompte à soulager les maux de nos chrétiens, Mon coeur se seroit-il trompé sur les moyens? Si la seule vertu m' a pû servir de guide, D' où vient que dans ses bras le remords m' intimide? Zamis. Quelle frayeur saisit votre esprit éperdu? Que peut vous reprocher la plus pure vertu? Combien ai-je admiré votre innocente audace? Mépriser les bienfaits, confondre la menace! ... À travers les dangers et l' horreur du trépas, Quelle main jusqu' au trône a pû guider vos pas? Car enfin, terrassé par un pouvoîr suprême, Ce n' est plus un tyran qui malgré lui vous aime; C' est un héros soumis, tendre, respectueux, Et rival des vertus d' un objet vertueux. Iréne. N' offre point à mes yeux la trop flatteuse image D' un prince, dont mon coeur doit détester l' hommage; N' égare point, Zamis, un reste de raison, Trop foible à repousser un dangereux poison. Ses vertus, son amour, mon coeur, tout m' intimide; Tremblante à chaque pas, sans conseil, et sans guide, Dans un triste avenir je n' ose pénétrer; Et jusqu' à mon bonheur tout me fait soupirer. J' ai crû trouver la paix dans ce nouvel asyle; Je l' habite, et mon coeur y devient moins tranquile. C' est ici que mon sort a commencé son cours; C' est ici que mon pere a vû trancher ses jours; Et moi-même... ah, Zamis! ... ciel! Qui me vois tremblante, Je mourrai sans regret, si je meurs innocente. Mais que nous veut Tadil? ACTE II SCENE II Tadil, Iréne, Zamis. Tadil. Les chrétiens empressés Reconnoissans des biens que sur eux vous versez, Viennent à vos genoux apporter leur hommage. Adoucissez les maux de leur triste esclavage, Mahomet l' a permis. Son ordre toutefois Veut ici que d' un seul ils empruntent la voix. Iréne. Qu' il vienne. ACTE II SCENE III Iréne, Zamis. Iréne. Juste ciel! Une joye inconnuë S' empare malgré moi de mon ame éperduë. Rois, maîtres des mortels, ah! Quelle est votre erreur, Quand, la foudre à la main, votre immense grandeur, D' éclats tumultueux épouvante la terre? Prenez, prenez le sceptre, et quittez le tonnerre; Soulagez les douleurs d' un peuple gémissant; Des bras de l' injustice arrachez l' innocent; Du foible, du proscrit, relevez le courage: Du pouvoir absolu c' est-là le vrai partage. ACTE II SCENE IV Théodore, Iréne, Zamis. Iréne. Mais, hélas! Quel vieillard se présente à mes yeux? Il s' arrête; il gémit à l' aspect de ces lieux! Théodore à part . C' est ma fille; c' est elle. Ah! Pere déplorable! Ô ciel! Ne me sois point à demi favorable; Épure les bienfaits que tu veux m' accorder? Iréne. Respectable chrétien, vous n' osez m' aborder! Dans ce jour fortuné pourquoi verser des larmes? Rassûrez-vous. Je viens dissiper vos alarmes. Chrétienne comme vous, vos malheurs sont les miens. Théodore. Madame, recevez l' hommage des chrétiens. Par vous seule arrachés à des maux innombrables, Nous bénissons les fruits de vos soins secourables. Notre culte, long-temps insulté par l' erreur, Par vous seule a repris son antique splendeur. Que Dieu, pour tant de biens répandus sur Byzance, Affermisse à jamais vos pas dans l' innocence! Lorsque de tant de maux vous sauvez les chrétiens, Un pere infortuné peut-il gémir des siens? Oserai-je à vos yeux exposant ma tristesse, Outrager par mes pleurs la commune allégresse? Madame, ayez pitié d' un pere malheureux, Échappé des horreurs d' un cachot ténébreux. D' aujourd' hui seulement je revois la lumiere: Et je retrouve, hélas! Une fille trop chere, Une fille pour qui je donnerois mon sang, Exposée, ou livrée au crime le plus grand. Un superbe ennemi la tient sous son empire... Un musulman cruel... je tremble... je soûpire... Il l' aime... il est puissant... je ne puis achever! Iréne à part . Quel trouble ce chrétien me fait-il éprouver? Quel discours! Quel raport! à peine je respire. La pitié sur un coeur a-t-elle tant d' empire? A Théodore. Pour soulager vos maux, ardente à tout oser, De mon foible pouvoir vous pouvez disposer. Peut-être votre fille est encor innocente. Déployez à ses yeux cette douleur touchante Que vous communiquez à mon coeur abattu, Ah! Bientôt près de vous renaîtra sa vertu. Si, comme à votre fille, un destin favorable, Redonnoit à mes pleurs un pere respectable, Prompte à sacrifier amour, scéptre, grandeur, Aux dépens de mes jours je ferois son bonheur. Mais loin de vous calmer, j' irrite vos alarmes. Moi-même, en vous parlant, je sens couler mes larmes, Vous arrêtez sur moi vos regards attendris! Vous pleurez! Ah! J' ai peine à retenir mes cris. Peu s' en faut qu' à vos pieds je ne tombe éperduë, Ô! Qui que vous soyez, votre douleur me tuë! Théodore. Iréne! ... Iréne. Eh bien, seigneur, pourquoi me nommez-vous? Théodore. Chere Iréne! ... Iréne. Seigneur... Théodore. Ah! Mouvement trop doux! Je pleure... je t' appelle... et tu doutes encore? Iréne. Ah, mon pere! Ah, grand dieu! C' est lui, c' est Théodore! Vous soûpirez! ... hélas! Iréne, a-t-elle pû, En blessant vos regards, attrister la vertu? Ah! Mon pere, chassez un doute qui m' offense. Oui, j' ose à vos regards m' offrir en assurance. Je mérite l' amour d' un pere tel que vous. Théodore. Et je me livre donc aux transports les plus doux, Ma fille, embrassez-moi. Vous dissipez la crainte Dont, en vous retrouvant, j' ai ressenti l' atteinte. Qu' un sultan orgueilleux subisse votre loi, Vous êtes innocente, et c' est assez pour moi. Mais achevez; calmez mes craintes inquiétes; Ouvrez les yeux, Iréne, et voyez où vous êtes. Paré de mille attraits à la pudeur mortels, Dans ces lieux infectés le crime a des autels: Par l' avilissement la faveur s' y dispense; À côté du forfait marche la récompense; Mille voiles brillans couvrent le déshonneur, Et toûjours la bassesse y méne à la grandeur. Ma fille, grace au ciel, l' erreur ni la foiblesse N' ont point dans cet abîme entraîné ta jeunesse; Mais, crains, fuis le danger, il te presse, il te suit, L' orgueil l' attend, succombe, et la vertu le fuit. Iréne. Mon pere! Digne auteur de ma triste famille, Mon pere! Dans vos bras recevez votre fille. La vérité terrible a dessillé mes yeux. Fuyons. Arrachez-moi de ces funestes lieux. Parmi tant de dangers ma jeunesse imprudente, S' égaroit, et marchoit, aveuglée et contente. Vous m' éclairez. Malgré le trouble de mon coeur, Vous me verrez fidelle au devoir, à l' honneur, À ma foi. Oui, mon dieu! Brise mon esclavage, Tu parles, j' obéis. Acheve ton ouvrage! Théodore. Oui, ma fille, sans doute il brisera vos fers: Oui, sur votre péril ses yeux se sont ouverts; Et son bras, jusqu' à vous aujourd' hui ne me guide, Que pour encourager votre vertu timide. De ce vaste palais je connois les détours, J' ai de puissans amis: mes soins et leur secours M' ouvriront les chemins d' une fuite facile. Vous, flattez le sultan par une feinte utile; Ménagez-le; et bientôt, Iréne en liberté, Bravera son amour et son autorité. Je vous laisse. Iréne. Ah, grand dieu! Vous me laissez! ... mon pere! ... Et pourquoi differer un secours nécessaire? Vous savez, de ces lieux, les plus obscurs détours, Je les quitte; il y va de plus que de mes jours. Dans l' abîme des flots, dans le sein de la terre, Cachez-moi; sauvez-moi; tout ici m' est contraire. Elle se jette aux genoux de Théodore. Oui, plûtôt que sans vous elle ose demeurer, Iréne à vos genoux, aime mieux expirer. ACTE II SCENE V Mahomet, Théodore, Iréne, Zamis, Tadil. Mahomet. Que vois-je? Iréne en pleurs! Iréne suppliante! Quel mouvement confus m' attendrit, m' épouvante? A Théodore. Quel es-tu? Réponds-moi. Tu te tais vainement, Perfide; tu trahis ou le prince, ou l' amant. Réponds-moi; n' attends pas que l' horreur du supplice, D' un secret odieux me découvre l' indice. Théodore. La mort ni les tourmens ne pourroient m' arracher Un secret, tel qu' il soit, que je voudrois cacher. Mais je veux bien ici te révéler mes crimes: Sultan, contre des feux honteux, illégitimes J' excitois ses mépris, je rassurois son coeur; Je voulois la ravir à ta funeste ardeur; De ces murs dangereux je voulois la soustraire, Tu sais tout; vange-toi, sultan; je suis son pere. Mahomet. Son pere! Théodore. Oui: connois-moi. Je suis ce grec enfin, Qui dans ces mêmes murs balança ton destin, Quand le courroux du ciel secondant ton courage, Permit aux musulmans d' y porter le ravage. Trop heureux, si ton bras eût terminé mes jours, Puisque, des tiens, mon bras ne put trancher le cours! Depuis ce jour fatal, esclave misérable, J' ai langui dans les fers: le destin qui m' accable Ne les brise aujourd' hui que pour me faire voir Mon dernier bien, hélas! Ma fille en ton pouvoir. Mais je puis me vanger; sa vertu m' est connue; Et si je lui défends de paroître à ta vûë, Ardente à m' obéïr, le plus affreux trépas, Ni le plus tendre amour ne l' ébranleront pas. Mahomet. Chrétien, ta fermeté ne me fait point injure: Tu me blessas. Bien loin que ma gloire en murmure, J' étois ton ennemi, tu défendois ton roi; J' estime ton courage, et respecte ta foi. Tu pourrois te vanger? Ta fille obéissante, Fuiroit de mon amour la poursuite éclatante? Crois-tu que mes efforts prétendent la ravir? Crois-tu que par la force on veuille l' asservir? Ah! Mon coeur n' eut jamais, pour engager Iréne, Que mon amour pour noeuds, et mes bienfaits pour chaîne. Ne connois-tu de moi que ma seule fureur? Tu m' as vû dans la guerre armé de la terreur, Tonner sur tes remparts; et vainqueur trop sévére, Du sang de tes chrétiens faire fumer la terre: Mais tu ne m' as point vû, plus doux, plus généreux, Adoucir des chrétiens le destin rigoureux, Et dans les coeurs de tous laver par ma clémence, Les titres odieux acquis dans ma vengeance. Ne me reproche plus une juste rigueur, Crime de la victoire et non pas du vainqueur. Tu voulois enlever Iréne à ma tendresse! Imprudent! Si le sort des chrétiens t' interesse, Garde-toi de nourrir le dangereux espoir D' arracher de mes mains l' appui de leur pouvoir. Si tu ne veux hâter leur ruine certaine, Garde-toi d' éveiller un courroux qu' elle enchaîne. Tu veux m' oter Iréne? Ah! Connois Mahomet, Si c' est-là ton dessein, j' en vais presser l' effet. Je suis maître de vous. Esclaves l' un et l' autre, Je dispose à mon gré de son sort et du vôtre; Vos personnes, vos biens, vos jours, tout m' est soûmis: Je vous rends tous les droits que le ciel m' a transmis; Soyez libres tous deux. Maître de ta famille, Tu peux, ou m' enlever, ou me donner ta fille: Et j' atteste le ciel, que respectant ta loi, Mon coeur n' y prétend plus, s' il ne l' obtient de toi. Théodore. Je demeure immobile. ô grandeur qui m' étonne! Prince, digne en effet de plus d' une couronne, Pourquoi me forces-tu moi-même à me trahir? Esclave, je pouvois librement te haïr; Libre, les tendres noeuds de la reconnoissance, M' enchaînent malgré-moi sous ton obéïssance. L' interêt de Byzance et des peuples chrétiens, Veut qu' ici je consente à ces fatals liens. Une illustre princesse, à ton pere asservie, Par un semblable hymen a sauvé la servie. Triste exemple! Mais quoi? La sagesse est sans choix, Quand la nécessité fait entendre sa voix. Mahomet. Le suffrage d' un pere est peu pour ma tendresse; Iréne, c' est à vous que Mahomet s' adresse. Votre sort est fixé; reste à remplir le mien, Formez-vous sans murmure un auguste lien? Sans crainte, sans égard, que votre voix prononce, M' aimez-vous? Que le coeur dicte seul la réponse, Vous êtes libre enfin. Iréne. Je l' ai toûjours été, Garant de ma pudeur et de ma liberté, (Elle tire un poignard.) Regarde ce poignard. De moi-même maîtresse, J' ai vû d' un oeil égal ta fureur, ta tendresse: Et, si sur moi le crime eût tenté son effort, Ma vertu se sauvoit dans les bras de la mort. Mon pere, et toi, sultan, connoissez dans Iréne, Ce que peut le devoir sur une ame chrétienne. De ce fer, à tes yeux, j' eusse percé mon coeur, Et ta tendresse, à peine, égale mon ardeur. Les rois pour effrayer ont la toute-puissance, Mais pour gagner les coeurs, ils n' ont que la clémence, Mon amour est le prix de tes hautes vertus, Et je t' estime assez pour ne te craindre plus. Cette preuve suffit. (Elle jette le poignard.) Mahomet. Je frémis! Et j' admire. La voilà cette gloire où mon orgueil aspire! À ces nobles discours, à tout ce que je voi, J' ai trouvé, grace au ciel, un coeur digne de moi. Ah! Pour me l' attacher plus fortement encore, Ce coeur, qu' avec amour je chéris et j' honore. Ce coeur, dans qui le mien va lire son devoir, Iréne, partagez mon trône et mon pouvoir. À Théodore. Chrétien, soyons amis; c' est moi qui t' en conjure, Je respecte, et j' ignore une union si pure; Instruis-moi; soûtiens-moi: tu liras dans mon coeur: Tes soins en baniront le crime et la fureur. Plaisirs nouveaux pour moi! Mouvemens pleins de charmes! Vous me faites sentir que la joie a ses larmes. Le pouvoir, les grandeurs n' ont pû remplir mes voeux; Un instant de vertu vient de me rendre heureux. Agissons, il est tems. Va rassurer tes freres; Qu' ils respirent enfin sous des loix moins sévéres. Des fureurs du muphty j' ai sçû les affranchir: Sous toi, sous ton pouvoir, je veux les voir fléchir. Ordonne; agis; guéris leurs blessures cruelles: Soûmis à toi, sans doute, ils me seront fidelles. Tes prêtres ne pourront refuser mes bienfaits; Et je brave, des miens, les murmures secrets. Oui, dûssai-je à mes pieds voir tomber ma couronne, Je cours executer ce que l' honneur m' ordonne! Ô! Plaisir pour un roi rare et voluptueux! Je régne sur deux coeurs libres et vertueux. ACTE II SCENE VI Théodore, Iréne, Zamis. Théodore. Ma fille, que l' espoir n' aveugle point votre ame, Plus d' un obstacle encor peut traverser sa flâme. Demeurez dans ces lieux. Attendez que du ciel S' accomplisse sur vous le décret éternel. Préparez-vous à tout. Quoique Dieu vous ordonne, Recevez du même oeil la mort ou la couronne. Il est doux de régner pour protéger sa loi, Il est beau de mourir pour conserver sa foi. ACTE III SCENE I Iréne, Zamis. Zamis. Ô serois-je blâmer la douleur imprevûe Que vous tâchez en vain de cacher à ma vûe? Vous soupirez! Hé quoi? Si pour quelques momens Un pere se dérobe à vos embrassemens, Devez-vous donc pleurer l' instant qui vous sépare? Songez à tous les biens que l' hymen vous prépare, Mêler vos tendres pleurs à des momens si doux, C' est honorer le pere, en affligeant l' époux. Iréne. Moi, l' affliger, Zamis! Ah! Ma vive tendresse Lui soumet pleinement ma joie et ma tristesse. Mon coeur est agité: pour lui rendre la paix, Parlons de ce héros, parlons de ses bienfaits. Enfin, autour de moi je leve un oeil tranquille. Ce palais, de nos grecs, est devenu l' asyle. L' impieté, long-temps attachée à mes pas, S' éloigne, et désormais ne m' approchera pas. Prémices de ma joie, ainsi que de la tienne, Déja tout est chrétien auprès d' une chrétienne. Ciel! Qu' il va redoubler mon zéle et mon ardeur, Cet heureux changement qui remplit tout mon coeur! Ton dieu s' appaise enfin, malheureuse Byzance; Que pouvoit contre lui ta fragile puissance? Sur tes remparts fumans, l' esclavage et la mort Ont triomphé sans peine, et regné sans effort. Pour porter dans ton sein des coups trop légitimes, Tes ennemis n' étoient armés que de tes crimes. Il frappa ton orgueil; il couronne ta foi: La pitié secourable ouvre ses yeux sur toi. Loin de tes chers enfans écartant les allarmes, Mes soins sauront tarir la source de tes larmes. Ah! Si d' un doux hymen mon coeur se sent flatté, C' est qu' il devient le sceau de ta félicité. ACTE III SCENE II Nassi, Iréne, Zamis. Iréne. Nassi, que voulez-vous? Nassi. Votre pere, madame, Le trouble sur le front, et la douleur dans l' ame, M' a confié pour vous ce billet important. Il doit, près du visir, se rendre en cet instant. Iréne après avoir lû tout bas . Qu' ai-je lû? Que devient mon bonheur et ma joie? Je m' y livrois entiere, et le ciel la foudroie. Si l' espoir dans un coeur s' introduit lentement, Qu' avec rapidité la douleur s' y répand! Zamis. Le sultan vient. ACTE III SCENE III Mahomet, Iréne, Zamis. Iréne. Seigneur, vous me voyez tremblante. Connoissez un forfait, dont l' horreur m' épouvante. Mahomet lit. En vain à votre hymen nos prêtres ont souscrit. Des musulmans jaloux la colere s' aigrit. Sans lui communiquer l' avis de votre pere, Ménagez le sultan; obtenez qu' il differe. On nous menace: on dit qu' un rebele sujet, Prétexte votre hymen pour perdre Mahomet. Iréne. Seigneur, vous vous taisez! Une fureur tranquille Arrête sur ces mots votre vûe immobile! Frémissant du péril où j' allois vous plonger... Mahomet. Je frémis de l' affront, et non pas du danger. C' est Mahomet, c' est moi qu' un esclave menace! ... Vous gémissez, Iréne! épargnez-moi de grace; Vous m' outragez. Trembler, ou pour vous, ou pour moi, N' est-ce pas m' accuser de foiblesse, ou d' effroi? Ah! Loin d' aigrir mon coeur par ce nouvel outrage, Songez que le calmer fut toujours votre ouvrage. Méprisez comme moi des esclaves jaloux; Et n' armez point contre eux l' amour et le courroux. Iréne. Moi, seigneur, moi, contre eux armer votre colere? Épouse de leur roi, ne suis-je pas leur mere? Que ne peut mon hymen? Ce lien si flatteur, De l' univers entier assure le bonheur! Je ne crains point pour vous leur téméraire audace; Je ne crains point pour moi leur frivole menace; Je ne crains que pour eux ces foudroyans éclats Que votre coeur enfante, et ne maîtrise pas. Moi, contre eux élever mes plaintes dangereuses! Périssent à jamais ces beautés malheureuses, Qui loin de tempérer les rigueurs du pouvoir, Des peuples supplians osent trahir l' espoir; Qui pouvant au pardon déterminer un maître, Aiment mieux, par ses coups, le faire reconnoître! Non, seigneur, non, jamais ne daignez m' écouter, Si jamais, à punir, j' ose vous exciter. Mahomet. Iréne, de mon coeur soyez toujours maîtresse; Mais ne le portez point jusques à la foiblesse. Souffrez que quoiqu' ici vous m' osiez demander, J' apprenne à pardonner, et non pas à céder. Je confirme à jamais les dons, que sur Byzance, Que sur tous vos chrétiens a versé ma clémence. Et quant à notre hymen, c' est aux yeux du soldat, C' est dans mon camp qu' il faut en transporter l' éclat. Oui, je veux pour témoins d' une union si belle, Mes peuples, mon armée, et les yeux du rebele. Tant qu' aux regards d' un maître il craindra de s' offrir, Je le puis ignorer, mais non pas le souffrir. S' il paroît, à la mort rien ne peut le soustraire. Qu' il fléchisse, il vivra. Ce n' est point la colere, C' est la seule équité qui dicte cet arrêt; Et l' amour lui veut bien céder son intérêt: Mais après le serment qui nous joint l' un à l' autre, Pour le rompre, il n' est plus que ma mort ou la vôtre. Iréne. C' en est fait; mon amour perd sa timidité. Je brave les clameurs du soldat irrité. De ses emportemens j' ai pénétré la cause; Et le remede est sûr, puisqu' Iréne en dispose. Pour appaiser enfin vos peuples offensés, Je puis mourir pour vous, seigneur; et c' est assez. Mais mon pere est absent. Je ne suis point tranquille. Ce palais dans mes bras lui présente un asyle. Il tarde trop long-temps. Je cours le rappeller. Près de vous, près de lui, qui pourra me troubler? En cessant de trembler pour deux têtes si cheres, Ma joie et mes plaisirs deviendront plus sinceres. Du plus cruel destin je braverai les coups, Si je puis conserver mon pere, et mon époux. ACTE III SCENE IV Mahomet, Tadil. Tadil. Le frere du visir, l' aga des janissaires, Vient à vos pieds... Mahomet. Qu' il entre. Ah! Tremblez, téméraires. ACTE III SCENE V Mahomet, l' aga. L' Aga prosterné . Ton esclave à genoux pénétré de douleur, Osera-t-il parler? Mahomet. Parle. L' Aga se releve . Frémis d' horreur. Tes soldats revoltés menacent ta puissance: Je suis leur chef. Je viens m' offrir à ta vengeance. Frappe: mais n' étends point ta colere sur eux. Ils veulent t' arracher à des liens honteux. Pleins de respect pour toi, ton amour les irrite. Satisfais le courroux que ma franchise excite; Punis-moi: je ne puis survivre à ton honneur. Mahomet. Malheureux! Que prétend ton zéle et ta fureur? Ne me connois-tu plus? Tu formas ma jeunesse; Tu m' es bien cher: mais si tu combats ma tendresse, Ton trépas est certain. L' Aga. Je mourrai: mais du moins, Seigneur, avant ma mort daigne accepter mes soins: Qu' un souple courtisan te trompe et te caresse; Ton ami meurt content, s' il bannit ta foiblesse. J' ose t' interroger. Que fais-tu dans ces murs? N' est-il pas dans ta vie assez de jours obscurs? Jouet d' un vil amour dont le feu te surmonte, Par un plus vil hymen tu veux combler ta honte. Te dirai-je comment tes ordres rejettés? ... Ah! Que n' as-tu pû voir tes soldats irrités, S' amasser, s' écrier, se plaindre avec colere? " hé quoi donc, répetoit le brave janissaire, Quoi, nous l' avons perdu ce sultan redouté, Dont l' exemple échauffoit notre intrépidité? Quoi, sans pleurer sa mort, faut-il pleurer sa gloire? Lui, qui du monde entier méditoit la victoire, Qui dans Rome captive, arborant le croissant, Devoit voir à ses pieds l' univers fléchissant, Ce même Mahomet, plein d' une obscure flâme, Languit depuis deux ans aux genoux d' une femme; Et pour elle rompant les loix de ses ayeux, Quoiqu' esclave et chrétienne, il l' épouse à nos yeux! " Ah! Seigneur, tu connois ce que peut l' insolence D' une armée une fois livrée à la licence, Arme, non point contre eux, mais contre ton amour Arme les sentimens d' un généreux retour. Vole à ton camp. Ton oeil redoutable et sévere Confondra d' un regard l' orgueilleux janissaire; Ou plûtôt rappellant tes projets oubliés, Souhaite une couronne: elle tombe à tes pieds. Mahomet. Oui, je la confondrai cette armée insolente, Qui réveille en mon coeur une valeur sanglante; Oui, je le leur rendrai ce sévere empereur: Ils me veulent cruel: qu' ils craignent ma fureur. L' amour ne me rend point insensible à l' injure. Mon bras va dans leur sang étouffer le murmure. Et toi, sors, malheureux. L' Aga. Tu m' as promis la mort: Je vais la mériter par un dernier effort. Dans les bras de l' amour je méconnois mon maître: Puissai-je à sa vengeance enfin le reconnoître! Que fais-tu dans ces murs? Pourquoi laisser flétrir Ces palmes, ces lauriers, que tu voulois cueillir? Byzance est sous tes loix: entre dans la carriere, Ouvre les bras, l' Europe y vole tout entiére; Son empire est à toi. Les imprudens chrétiens S' empressent de briguer l' honneur de tes liens. Sur le triste occident daigne jetter la vûe; Vois régner sur ses rois la discorde absoluë; Vois ses foibles tyrans détruire avec fureur Les remparts, qui pourroient arrêter ta valeur. Chrétiens contre chrétiens, quel démon les anime! Ardens à s' entraîner dans un commun abîme, Le vaincu, le vainqueur, l' un par l' autre pressé, Sous leurs coups mutuels y tombe renversé. Aveuglés par la haine, aucun d' eux n' examine Qu' en perdant son rival, il hâte sa ruine; Que chaque combattant qu' il ose terrasser, Sont autant d' ennemis qu' il te faudroit percer, Et que de quelque part que panche la victoire, Tout est perte pour eux; tout conspire à ta gloire. Du poids de ta puissance étouffe leurs discords; Enchaîne au même joug les foibles et les forts. Tout autre bruit se tait, lorsque la foudre gronde, Tonne sur ces cruels, et rends la paix au monde. Ce sont-là les projets nobles et glorieux Qui flattoient, mais en vain, nos coeurs ambitieux. Ce sont-là les projets, qu' une funeste flâme Interrompt, ou plûtôt efface de ton ame. Ainsi donc l' amour seul arma tes combattans! Là, se terminent donc tant d' exploits éclatans! Ainsi donc à travers le fer, le sang, la flâme, Tes voeux impatiens n' ont cherché qu' une femme! Il se jette aux genoux de Mahomet. Tu rougis! Ah! Rends-moi mon auguste empereur. Que la gloire t' éveille; elle parle à ton coeur; Elle parle à ton coeur, cette gloire immortelle: Tu resistes en vain; ton coeur est fait pour elle. Oui, malgré ton amour, malgré ses vains transports, Elle y jette, à mes yeux, la honte et les remords. Vainement, à ses cris, ton ame se refuse: Tu l' entends, Mahomet, et ton trouble t' accuse. Sous tes coups maintenant puissai-je être immolé, J' ai le prix de ma mort; la gloire t' a parlé. Mahomet à part . Je l' avouerai, malgré la fureur qui m' anime, En déchirant mon coeur, il force mon estime. À l' aga. Je te laisse le jour. Cesse de condamner Un amour dont la voix m' enseigne à pardonner. Apprends, par cet effort, qu' il est une autre gloire Que celle que la guerre attache à la victoire. Apprends que si l' amour n' étoit une vertu, Mahomet, par l' amour, n' eût point été vaincu. Toutefois, je le sens, ma bonté déja lasse, S' épuise, en pardonnant à ta coupable audace. Retourne dans mon camp; fais trembler mes soldats. Qu' ils craignent de pousser plus loin leurs attentats! Rien ne peut différer mon hymen qui s' apprête: À leurs yeux, dès ce jour, j' en célébre la fête: Tout rebelle insolent tombera sous mes coups; Ou les traîtres, sur moi signalant leur courroux, Préviendront, par ma mort, l' arrêt que je prononce. Ils me verront. Adieu; porte-leur ma réponse. ACTE III SCENE VI L' Aga seul . Il menace; il me fuit. Le trouble de son coeur Semble ici m' annoncer que mon zéle est vainqueur. Achevons, s' il se peut; et soyons-lui fidelle. Je n' en sçaurois douter; quelque puissant rebelle Du venin de discorde infecte le soldat. Quel qu' il soit, détruisons le traître et l' attentat; Rendons l' armée au prince, et le prince à l' empire. ACTE III SCENE VII Le visir, l' aga. Le Visir. Arrête. Où t' a conduit le zéle qui t' inspire? Tu quittes le sultan; qu' as-tu fait? L' Aga. Mon devoir. Le Visir. Pourquoi donc seul ici te cacher pour le voir? Sçais-tu bien qu' indignés de ta lâche conduite, Nos chefs, à ton salut, n' ont laissé que la fuite? Sçais-tu bien qu' accusé des plus noirs attentats, L' armée, entre mes mains, a juré ton trépas? On dit, vil délateur, qu' aux maux les plus sinistres, Tes conseils ont livré de fideles ministres: On dit que de ses feux timide approbateur, Tu nourris, du sultan, la criminelle ardeur. Si tes jours te sont chers, garde-toi de produire Cet ordre humiliant dont tu n' oses m' instruire. Aux yeux de nos soldats crains de te présenter, Sans sçavoir nos projets, sans les exécuter. L' Aga. J' ignore vos projets; j' ignore quels ministres Mes discours ont livrés aux maux les plus sinistres; J' ignore que l' armée en tes mains m' ait proscrit: Mais je n' ignore plus le traître qui l' aigrit. Le Visir. Et quel est-il? L' Aga. C' est toi. Le Visir. Pourquoi m' appeller traître! Je soûtiens mieux que toi la gloire de mon maître. Aux conseils de l' amour l' empêcher d' obéïr, Le rendre à sa grandeur, est-ce là le trahir? L'Aga. Quel es-tu, pour vouloir, dans le coeur de ton maître Forcer les passions à naître, à disparoître? Quel es-tu, pour oser, de sa gloire, à ton gré, Déterminer l' objet, et marquer le degré? Le Visir. Quel je suis? Apprend donc, puisqu' il faut t' en Instruire, Qu' un visir est l' appui, le salut d' un empire, L' oracle de l' état, l' instrument de la loi, L' oeil, la voix, le génie, et le bras de son roi. Cette part du pouvoir où l' on nous associe, N' est plus au souverain, dès qu' il nous la confie: Et souvent au besoin ce seroit le trahir, Que même contre lui ne nous en pas servir. Elle est entre nos mains, afin que la prudence, À l' abri du respect, subjugue la puissance; Et nous devons enfin forcer les souverains À vouloir leur bonheur, et celui des humains. L' Aga. Je ne suis qu' un soldat: et de mon ignorance, Un visir voudra bien me pardonner l' offence. J' avois crû qu' un ministre appellé par son roi, Lui devoit plus qu' un autre et son zéle, et sa foi; Que plus il approchoit du sacré diadême, Plus sa soumission en devoit être extrême. Et qu' un trait réfléchi du suprême pouvoir, En effrayant son coeur, y fixoit le devoir. J' ai crû que tout sujet, dont l' insolente audace, À côté de son prince, osoit marquer la place, N' étoit plus qu' un rebelle, un perfide, un ingrat, La honte de son maître, et l' effroi d' un état. J' ai crû que sans respect regarder la couronne, C' étoit anéantir l' éclat qui l' environne. Et qu' à quelque degré qu' on en puisse approcher; C' étoit la profaner que d' oser y toucher. Ah! Ne te couvre plus d' un zéle qui m' irrite. J' entrevois les projets que ta fureur médite. Trop sûr qu' à tes complots j' opposerois mon bras, Tu m' as rendu suspect aux yeux de nos soldats. Tu crains que Mahomet, par mon soin magnanime, Ne renonce à l' hymen dont tu lui fais un crime. Des armes qu' il te donne avant de le percer, Par les mains du soldat, tu veux me renverser. Esclave révolté, songe à te mieux connoître. Loin d' attenter sur lui, tremble aux pieds de ton maître. Souviens-toi qu' un sultan, par le ciel couronné, Peut être condamnable, et non pas condamné. Si sur toi, sur les tiens, tombe son injustice, S' il entraîne l' état au bord du précipice, S' il immole sa gloire à de lâches amours, S' il ternit en un jour l' éclat de tant de jours, Pleure; mais obéïs: c' est-là ton seul partage. Le Visir. Cesse de me tenir ce timide langage. Où régne l' injustice, il n' est plus de pouvoir; Où manque la puissance, il n' est plus de devoir. Peux-tu donc me blâmer? L' époux d' une chrétienne Est digne de ta haine ainsi que de la mienne. Je méconnois un roi, digne de mes mépris. Qu' il soit ce qu' il doit être, et nous serons soumis. Peux-tu voir, fier aga, les chrétiens dans Byzance Usurper sans obstacle une injuste puissance? Veux-tu que Mahomet, achevant ses projets, À leur infâme joug enchaîne ses sujets? De tous les coins du monde Iréne les appelle: Tout seconde l' espoir dont leur coeur étincelle. À l' ombre de son nom leur culte rétabli, Insulte insolemment aux decrets du muphty. Bientôt, n' en doute point, leur troupe mutinée, De l' empire ottoman changeant la destinée, Après avoir chassé Mahomet de ces lieux, Répandra dans l' Asie un feu séditieux. Secourus du germain, aidés de Trébizonde, C' en est fait, les chrétiens sont les maîtres du monde. Tu chéris le sultan, tu prévois tous ces maux, Et tu peux t' endormir dans un lâche repos! L' Aga. Non, je ne puis souffrir que mon roi s' avilisse. Borne-là tes desseins, et je suis ton complice. Il oubliera bientôt de dangereux appas, Si nos pleurs, si nos cris arrachent de ses bras L' orgueilleuse chrétienne à qui son coeur se livre: À ces conditions je suis prêt à te suivre. Si tu pousses plus loin tes odieux projets, Je te perce le coeur, et je m' immole après. ACTE III SCENE VIII Le Visir seul . Va, je te conduirai plus loin que tu ne penses. De la révolte, en lui, j' ai jetté les semences. Achevons. Ou s' il ose encor me traverser, Le soldat veut son sang; je le laisse verser. ACTE IV SCENE I Mahomet, Tadil. Tadil. Seigneur, de vos transports calmez la violence, Ces regards, ces soûpirs, et ce profond silence, D' une vive douleur témoignages certains... Mahomet. Ami, d' un trouble affreux mes esprits sont atteints. Voile aimable, long-tems étendu sur ma vûe, Douce sécurité, qu' êtes-vous devenuë? Cruel aga! Pourquoi desillois-tu mes yeux? Pourquoi, dans les replis d' un coeur ambitieux, Avec des traits de flamme aiguillonnant la gloire, À l' amour triomphant arracher la victoire? Je crois l' entendre encor. Sa redoutable voix, Me frappe, me réveille, et m' accable à la fois. En lisant mon devoir à sa clarté brillante, J' abhore le flambeau que sa main me présente. Tandis qu' il me parloit, l' amour le condamna; Le courroux l' immoloit, l' orgueil lui pardonna. Content de fuïr, content d' essayer la menace, Je n' ai pû ni souffrir, ni punir son audace. Tadil. Ah! Reprenez, seigneur, des soins dignes de vous; Laissez gémir l' amour: son frivole courroux A déja trop long-temps balancé la victoire. Méprisez ses conseils; n' écoutez que la gloire; Achevez; triomphez d' un dangereux objet. Et reprenez des soins dignes de Mahomet. Mahomet. Tadil, à mon amour cesse de faire injure. Loin d' en rougir, apprends qu' une flâme si pure, À tous mes sentimens imprimant sa grandeur, Aux plus hautes vertus sçut élever mon coeur. À peine je l' aimai, cet objet magnanime, Qu' un pouvoir inconnu me sépara du crime. Pour lui plaire, abjurant de tyranniques loix, De l' exacte équité j' interrogeai la voix: Le glaive du pouvoir dans ma main redoutable, Apprit à distinguer l' innocent du coupable. Sur mon trône, long-temps théâtre de forfaits, Je plaçai la pitié, la clémence et la paix; Déja mon coeur changé, goûtoit sa récompense, Et mettoit sa grandeur dans la seule innocence. Non, à tant de vertus je ne puis renoncer; Non, vainement la gloire ose ici m' en presser; Vainement à l' amour elle oppose ses charmes; La cruelle se plaît dans le sang, dans les larmes; Le tumulte, l' horreur l' accompagnent toûjours; Et je puis être heureux sans son fatal secours. Tadil. Du vainqueur de Byzance est-ce là le langage? Faut-il, de vos exploits vous retraçant l' image? ... Mahomet. Non, Tadil; de mon coeur tu connois la fierté. Laisse, laisse gémir un amour révolté; Laisse dans ses éclats mourir sa violence. L' ambition, sur moi, n' a que trop de puissance. Crains que portant trop loin d' impétueux transports, Je ne prépare ici matiere à mes remords. D' un triomphe commun je méprise la gloire; Et j' aime, par le sang, à payer la victoire. L' horreur a pénétré mon coeur et mon esprit; Le dépit, destructeur, m' agite et me saisit. L' amour, plus que jamais tyrannisant mon ame, Attise de ses feux la dévorante flamme; Mais il n' est plus mêlé de ses ravissemens, De ses tendres langueurs, de ses doux mouvemens; Il jette dans mon coeur le desespoir, la rage; Il ne respire en moi que le sang, le carnage. Mon ame abandonnée aux plus cruels transports, Pour sortir de son trouble, a soif de mille morts. Ah! Si de mes soldats la révolte coupable Acheve d' enflammer mon courroux implacable... Juste ciel! Je frémis... témoin de mes fureurs, Non, jamais l' univers n' aura vû tant d' horreurs. Le visir m' est suspect. Que la mort l' environne: Sa vie est criminelle, et je te l' abandonne. Mon pouvoir absolu dépose le muphty, Qu' au même instant que l' autre, il soit anéanti. Va, je mets en tes mains ma foudre, ma vengeance. Laisse-moi seul. ACTE IV SCENE II Mahomet seul. Enfin j' évite ta présence, Iréne; et l' ascendant d' un funeste devoir, Pour la premiere fois balance ton pouvoir. Ah! Puisqu' il le balance, il le vaincra sans doute. Si le triomphe est beau d' autant plus qu' il nous coûte, Quel plus noble laurier pourroit me couronner, Que celui qu' en ce jour je prétends moissonner? Sors de mon coeur, amour; et fais place à la gloire: Tes murmures sont vains; je ne te veux plus croire. ACTE IV SCENE III Mahomet, Théodore. Théodore. Sultan, de tes bontés permets-nous de joüir. Le bonheur de ma fille a trop sçû m' ébloüir. Le péril qui la suit, le danger qui te presse, Rompent l' auguste noeud que formoit ta tendresse. Libres par tes bienfaits, permets que sur mes pas, Iréne aille cacher de funestes appas. Son repos, ton honneur, sa sûreté, ta vie, Son pere, tout enfin ordonne qu' elle fuie. Mahomet. Tout l' ordonne, dis-tu? Mais l' ai-je commandé? Par qui son sort doit-il être ici décidé? Quel empire, quels droits te restent-ils sur elle? Qui te les a rendus? Théodore. Ton armée infidelle. Mahomet. Mon armée! Ainsi donc tu m' oses apporter L' ordre que mes soldats prétendent me dicter? Sçais-tu que cette audace, en toi seul impunie, À tout autre mortel auroit coûté la vie? Tu n' es plus sous ces rois tremblans, subordonnés, D' un peuple impérieux esclaves couronnés, Monarques dépendans, asservis sur le trône, Que sous le nom de loix l' impuissance environne, Phantômes du pouvoir, dont le bras impuissant, Courbe, au gré de l' audace, un sceptre obéïssant. Ah! Si le despotisme a choisi quelque siége, C' est celui que j' occupe, et qu' en vain on assiége: Et si dans son entier je ne l' avois reçû, Par moi seul, à son comble il seroit parvenu. Capable d' immoler mon amour à ma gloire, Déja je méditois cette grande victoire: J' osois défigurer dans mon coeur alarmé, L' image d' un objet si tendrement aimé. Mais n' attends plus de moi ce cruel sacrifice, Peuple ingrat: à tes yeux je veux qu' il s' accomplisse Cet hymen, dont en vain ton orgueil est blessé. En faveur de l' amour l' honneur interessé, M' offre l' appas flatteur d' une double victoire: En couronnant mes feux, je conserve ma gloire. Théodore. Eh! Pourquoi refuser de remettre en mes bras, L' objet de tant de trouble et de tant de combats? Épargne à mes regards la douloureuse image De ces murs désolés par un second ravage; Épargne à ma douleur le spectacle cruel, De ma fille, à mes pieds tombant du coup mortel; Et s' il faut dire tout, de toi-même peut-être, Malgré tout ton pouvoir, abattu par un traître. Mahomet. Plus tu peins le péril prêt à nous accabler, Plus je sens mon courage à ta voix redoubler. Théodore. Peux-tu livrer ma fille à la fureur cruelle? ... Mahomet. Je respire; je l' aime; et tu trembles pour elle! Théodore. Un peuple tout entier a conjuré sa mort. Mahomet. Un amant souverain te répond de son sort. La trahison, la force, ont tonné sur sa tête. Mahomet. La puissance et l' amour chasseront la tempeste. Théodore. Tu périras toi-même. Mahomet. Eh bien donc, sans pâlir, Sous les éclats du trône il faut m' ensevelir; Il faut, si l' on m' arrache à ce degré sublime, Que l' autel en tombant écrase la victime. Reprens auprès de moi ta noble fermeté. Opposons au péril une mâle fierté; Frappons les premiers coups; cherchons qui nous offense. Détruisons... ACTE IV SCENE IV Tadil, Mahomet, Théodore. Tadil. Pardonnez à mon impatience, Seigneur; je crains encor d' être venu trop tard. Le muphty, déployant le terrible étendart, Soûleve à son aspect un peuple téméraire. Tout le suit: le spahy, l' orgueilleux janissaire, Courant sous un saint voile aux derniers attentats, Y dresse en même tems et sa vûë et ses pas. Tout s' apprête au carnage; et déja dans la ville... Mahomet à Théodore. Traîtres, vous le voulez! ... demeure en cet asyle; Rassemble les chrétiens admis dans ce palais: Je te laisse ma garde, et je te la soumets. À Tadil. Tadil, qu' on obéïsse aux loix de Théodore. ACTE IV SCENE V Iréne, Mahomet, Théodore, Tadil. Iréne. Quel attentat, seigneur? Quel crime vient d' éclore! Quel péril! ... Mahomet. Ce n' est rien. Un peu de sang versé, Un chef anéanti, le péril est passé. Iréne. Ah! Seigneur étouffez une funeste flamme; Laissez, laissez-moi fuïr. Mahomet. Vous, me quitter, madame! Juste ciel! ... demeurez; et ne présumez pas Que j' aime, où je haïsse, au gré de mes soldats. Rassurez-vous; calmez d' inutiles allarmes. Il est temps de verser du sang, et non des larmes. Tadil. Ah! Seigneur, permettez... Mahomet. Malheureux, laisse-moi. Ton roi, contre un esclave, a-t' -il besoin de toi? ACTE IV SCENE VI Théodore, Iréne. Théodore. Ma fille, à la pitié je porte un coeur sensible. Vous pleurez Mahomet: sa perte est infaillible. Le visir, dès long-temps son secret ennemi, N' attendoit qu' un prétexte, et l' amour l' a fourni. À peine à votre hymen je venois de souscrire, Que d' un complot fatal on a trop sçû m' instruire. J' ai voulu, mais en vain, détruire ce projet, J' ai couru vers ces murs: j' ai pressé Mahomet De rompre des liens formés pour sa ruine: Au mépris du danger, l' amour le détermine; Il se perd. Suivez-moi: les mutins en courroux Bien-tôt se seront fait un chemin jusqu' à vous. Iréne. Ah! Mon pere, en quel temps voulez-vous que je fuie? Cause de tant de maux, pourrois-je aimer la vie? Je n' en sçaurois douter, Mahomet va périr; Il meurt; et vous m' avez permis de le chérir. Ah! Vous m' avez perduë; et mon ame tremblante, Succombe sous les noms et de fille et d' amante. Théodore. Chere Iréne, cessez d' échauffer dans mon coeur Une triste amitié qui parle en sa faveur. Pensez-vous qu' insensible au coup qui le menace, L' honneur n' ait pas déja conseillé mon audace? Mais... Iréne. Ah! Je vous entends; votre coeur inquiet Craint de commettre un crime en sauvant Mahomet. Dans votre ame à jamais exempte d' artifice, Le scrupule, le doute assiégent la justice. Osez interroger votre coeur combattu: Le préjugé lui parle, et non pas la vertu. Depuis quand, au mépris du sang qui l' a fait naître, Un roi, s' il n' est chrétien, n' est-il plus votre maître? Et ce scéptre, et ce glaive, en ses mains, dons du ciel, Qui lui peut arracher, sans être criminel? Est-il quelque pouvoir au-dessus de Dieu même Qui puisse anéantir les droits du diadême? Le dogme le plus saint, l' ordre le plus parfait, Sauver son souverain, peut-il être un forfait? Quel exemple aux chrétiens! Ah! Dans leurs mains perfides, Grand dieu! Brise à jamais ces poignards parricides, Que fabrique l' enfer, dont s' arme la fureur, Et qu' au sein de ses rois plonge une aveugle erreur. Théodore. Pour aimer le sultan, pour lui rester fidelle, Iréne, je n' ai pas besoin de votre zéle. Sans discuter ici les droits de Mahomet, Ses bienfaits, ses vertus m' ont rendu son sujet. Des biens que j' ai reçus il faut que je m' acquitte: Oui, j' en croirai l' amour qui pour lui sollicite; Et s' il m' est défendu de lui servir d' appui, Il m' est permis du moins de mourir avec lui. J' y cours: adieu, ma fille. Iréne. Arrêtez, ô mon pere! Arrêtez, ou je meurs. Ciel, quelle est ma misére! Il faut, lorsque pour moi mon amant va périr, Que j' enchaîne le bras qui le peut secourir. Vivez, seigneur, vivez; dans mon ame affligée J' entens déja gémir la nature outragée; Vivez, épargnez-moi le reproche éternel D' avoir porté le fer dans le sein paternel. Quel état! Quel tourment! épreuve rigoureuse! Peut-on être innocente, ensemble et malheureuse? Oui, ma vertu triomphe, et la faveur du ciel M' instruit à terminer un embarras cruel. Sa voix a retenti, le sort veut qu' on l' entende, Ce n' est point votre sang, c' est le mien qu' il demande. Mourir pour un sultan, en vous c' est désespoir; Mourir pour mon époux, seigneur, c' est mon devoir. Théodore. Non, ne m' arrêtez plus. Une douleur si tendre Ne peut... Nassi paroît; que va-t-il nous Apprendre? ACTE IV SCENE VII Nassi, Théodore, Iréne. Iréne. Ah! Que fait Mahomet? Nassi. Le soldat en fureur Répandoit dans Byzance et le trouble et l' horreur. Divisés d' intérêts, réunis par la haine, L' un menace les grecs, et veut le sang d' Iréne: L' autre, dont le visir échauffe le courroux, Brûle sur Mahomet de signaler ses coups. Mais à peine il paroît, tout fuit, tout se disperse; Son chemin est comblé des mutins qu' il renverse; La terreur, la vengeance, éclatent dans ses yeux; Chaque coup, chaque trait perce un séditieux. Déja jusqu' au visir il s' est fait un passage. Le visir frémissant voit approcher l' orage. " sultan, je puis te perdre ou mourir; c' est assez, Dit-il; et sur son maître il fond à coups pressés. Mahomet furieux leve une main sanglante, Et du sein du perfide il la tire fumante. Cependant les soldats, dans ces murs répandus, Poursuivent à grands cris les chrétiens éperdus. Le sultan veut en vain détourner la tempête; Il menace, il immole, et rien ne les arrête. Enfin de leur prophéte il saisit l' étendart, Rappelle les mutins fuyans de toute part; Et ce signe, pour nous une fois salutaire, Domte, et suspend les coups du cruel janissaire. Mais le trouble, seigneur, n' est point encore calmé. D' un sinistre avenir mon coeur est alarmé. Ils demandent le sang d' une tendre victime... Je crains, en la nommant, de partager leur crime. Iréne. Enfin, c' est donc sur moi que le ciel en courroux, D' un orage effrayant a rassemblé les coups! Voilà donc tout le fruit de mon amour funeste! De tant de biens promis, la mort seule me reste! Seigneur, vous le voyez, il n' est plus temps de fuir. L' arrêt est prononcé, c' est à moi d' obéïr; Et je vais... Théodore. Ah! Ma fille, où fuis-tu sans ton pere? Sauve-toi dans mes bras, ô fille encor trop chere! Iréne. Oui, seigneur, de vos bras j' accepte le secours; Mais c' est pour ma vertu, bien plus que pour mes jours. Pour la derniére fois ouvrez le sein d' un pere, Aux larmes que m' arrache une douleur sincere. Pour fléchir l' être à qui j' ose les adresser, Sur quel autel plus saint pourrois-je les verser? Que fais-je? Surmontons ces indignes alarmes: L' innocence expirante est au-dessus des larmes. Ne laissons point le peuple arbitre de mon sort; Et du moins, en chrétienne, offrons-nous à la mort. ACTE V SCENE I Mahomet, suite . Mahomet à sa suite qui sort. Qu' on me laisse. Ah, grand dieu! Par qui sera calmée Cette horrible fureur en mes sens allumée! Dans des ruisseaux de sang mon coeur vient de nager; Et ce coeur plus ardent brûle de s' y plonger. Impétueux effort qui déchire mon ame, Qui des deux te produit, ou ma gloire, ou ma flamme? Ma flamme! Quoi? Parmi tant de transports affreux, J' entends encor les cris d' un amour malheureux. Qu' il gémisse! Qu' il meure! Ah! Sa langueur funeste A déja trop flétri des jours que je déteste. Rhodes, Rhodes subsiste; et malgré mes sermens Ce rempart des chrétiens brave les ottomans. Scanderberg, triomphant dans un coin de l' épire, Du creux de ses rochers insulte à mon empire. Vainqueur infatigable, il remplit l' univers... Et Mahomet vieillit dans la honte et les fers! De tant de lâchetés il est temps de t' absoudre. Tonne, éclate, détruis, arme-toi de la foudre; Sous les remparts de Rome ensevelis tes feux; Remplis tes hauts projets, ou péris glorieux. Saisissons le moment d' un dépit magnanime; Immolons à ma gloire une grande victime; Effrayons l' univers; et, digne potentat, Par un exemple affreux confondons le soldat. Il est digne de moi, cet exemple terrible, Vaincre ma passion, c' est me rendre invincible. Que dis-je? Ah! Malheureux, quel horrible forfait! Ô mort! Viens dévorer le coeur et le projet. ACTE V SCENE II Mahomet, l' aga. Mahomet. Barbare! Viens jouir du trouble où tu me jettes. Viens; tes fureurs encor ne sont pas satisfaites. L' amour, le tendre amour parle encor à mon coeur, Inspire-moi ta rage, et comble mon malheur. Que dis-je? Il est comblé. Frémis, connois ton maître: Dans toute sa grandeur il s' apprête à paroître. Ou la gloire, ou la rage ont jetté dans mon sein Un projet... non, cruels, vous l' espérez en vain; Non, ma fureur s' attache à de moindres victimes; Et j' irai par degré jusqu' au dernier des crimes. Oui, vous périrez tous; et de ce crime, au moins, Ceux qui l' auront causé, ne seront pas témoins. L' Aga. J' ai prévû les combats que te livre la gloire. Ton coeur, trop foible encor, balance la victoire. Je viens t' aider. Pour rompre un lien plein d' appas, Ce que peut ton esclave, est de t' offrir son bras. Mahomet. Quels sujets, juste ciel, m' a soumis ta colére! Tel est, des muzulmans, l' effrayant caractére. Dans le sang le plus pur ardens à se plonger, Montrez-leur la victime, ils courent l' égorger. Admirateurs outrés d' une valeur farouche, La vertu, la pitié, l' amour, rien ne les touche. S' ils ne craignent leur maître, ils le feront trembler; Et pour les commander, il faut leur ressembler. Eh bien, cruels, eh bien, il faut vous satisfaire; Il faut être parjure, impie, et sanguinaire, Détester l' innocence, abjurer la vertu... Ah! Le ciel t' a donné le prince qui t' est dû, Peuple ingrat! J' ai voulu régner en juste maître; Il te faut un tyran; sois content, je vais l' être. L' Aga. Quoi donc? à l' amour seul borner tous ses desirs! Quoi? Dormir sur un trône entouré de plaisirs! Parer ses mains d' un sceptre; et méprisable idole D' un peuple desarmé boire l' encens frivole! Quoi? C' est donc là régner! Ah! Qu' est-ce que j' entends? Ce n' est point pour régner que naissent les sultans? Depuis que tes ayeux, du fond de la Scythie, Fiers enfans de la guerre, ont inondé l' Asie, Aucun d' eux n' a régné, tous ils ont triomphé. Vois par eux des soudans le pouvoir étouffé; Par eux l' assirien chassé de Babylone; L' effeminé persan renversé de son trône; Le caraman vaincu; le bulgare asservi; Le hongrois abaissé; le thrace anéanti. Ils régnoient tous ces rois que leur valeur écrase: De leur trône abattu l' équité fut la base. L' amour ainsi qu' au tien, siégeant à leur côté, Leur mollesse usurpoit le nom de majesté, Ah! Lorsque dans ces murs, théâtre de ta gloire, Ton intrépidité conduisit la victoire, Lorsque ton bras puissant foudroyant ces ramparts, Abattit et saisit le scéptre des cesars: Ah! Tu régnois alors; et si j' ose le dire, Plus que tous tes ayeux tu méritois l' empire. L' univers consterné présageant ta grandeur, Déja tendoit les mains aux fers de son vainqueur. Quel changement, ô ciel! J' en appelle à toi-même. Mahomet peut tout vaincre: et que fait-il? Il aime. Je me tais. Mon audace a mérité la mort: Mais puisqu' on me pardonne, on céde à mon transport. Mahomet. Cesse, et n' ajoute rien à ma douleur profonde. Tu me formas, cruel, pour le malheur du monde. La cruauté perfide et l' aveugle fureur Par tes barbares soins ont germé dans mon coeur. Par un chemin plus noble, et plus rude peut-être, Au-dessus des grandeurs on m' auroit vû paroître; J' eusse été de la terre et l' amour et l' honneur: On m' y force, il le faut; j' en vais être l' horreur. Par des torrens de sang, chemins de la victoire, Je jure de poursuivre une inhumaine gloire. Jouets de mon orgueil, les mortels gémiront; Jusques dans mes plaisirs leurs cris retentiront. Tu triomphes! Va, cours, éloigne de ma vûë La beauté qui régna sur mon ame éperduë. Furieux, et flottant sur mon sort, sur le sien, Si je la vois encor, je ne répons de rien. Sauve-moi de ses pleurs, sauve-la de ma rage. Un instant peut la perdre, ou vaincre mon courage. La voici. Juste ciel! Je ne me connois plus. À l' aga. Laisse-moi; tes conseils sont ici superflus. L' Aga à part . Quelle entrevue, ô ciel! Que je crains sa tendresse! Sauvons-le, malgré lui, de sa propre foiblesse. ACTE V SCENE III Mahomet, Iréne. Iréne. Mon abord vous surprend. Soigneux de m' éviter, Votre exemple, à vous fuir, auroit dû m' exciter. Avouez-le, seigneur, vous n' aimez plus Iréne: Vous craignez ses regards; sa présence vous gêne. Rassûrez-vous. Chassez le trouble où je vous vois. Elle vous parle ici pour la derniere fois. Sultan, je ne t' ai point déguisé que mon ame A fait tout son bonheur de partager ta flâme. Ardente à te prouver l' amour le plus parfait, Tout ce que la vertu m' a permis, je l' ai fait. Cette même vertu veut que ma flamme expire, En cédant à ses loix, je tremble, je soupire; Je sens bien que mon coeur n' y résistera pas. Mais qui domte l' amour, ne craint point le trépas. Je dégage ta foi; je te rends ta promesse; Je renonce à l' hymen qui flattoit ma tendresse. L' effort est rigoureux; il est digne de moi. Vous, seigneur, de la gloire, allez, suivez la loi. J' ose pourtant vous faire encore une priére: Ne la rejettez point, seigneur, c' est la derniére. Soulagez les chrétiens; vous me l' avez promis: Que votre coeur jamais ne se ferme à leurs cris: Aimez-les. Mahomet, enfin qu' il vous souvienne Qu' Iréne vous fut chére, et qu' elle fut chrétienne. Je lis dans vos regards de sincéres douleurs. C' en est assez. ô ciel! J' accepte mes malheurs. Mahomet. Je n' avois pas prévû de si vives allarmes. Iréne, triomphez; voyez couler mes larmes. Objet de mes desirs, doux charme de mes yeux Hélas! Vous méritiez un destin plus heureux, Iréne! Chére Iréne, il en est temps encore, Fuyez; éloignez-vous. Le feu qui me dévore Peut, dans son âpreté, consumer son objet. Ah! Si vous connoissiez le coeur de Mahomet, Ses transports, sa fureur, sa noire barbarie! ... L' amour d' un musulman est un amour impie, Toujours prêt, dans sa rage, à détruire l' autel Où son respect brûloit un encens solemnel. Jamais à mes desirs vous ne fûtes plus chére; Et cependant jamais l' implacable colére Ne menaça vos jours d' un si pressant danger. (Il leve son poignard sur Iréne.) Ce poignard, dans ton sein est prêt à se plonger. Iréne, crains la mort; son horreur t' environne; Ma fureur te l' annonce, et mon bras te la donne. Iréne. Ton bras est suspendu! Qui t' arrête? Ose tout. Dans un coeur tout à toi, laisse tomber le coup; Frappe: finis mes maux: Iréne te pardonne. Mahomet laissant tomber son bras . Tu me pardonnes. Ciel! Je frémis, je frissonne. Mon coeur sous ta constance est contraint de plier. Le crime est imparfait; le remords est entier. Tu pleures! Tu gémis! Ah, trop puissante Iréne! Je sens qu' à tes genoux ma foiblesse m' entraîne. Ce fer, ce même fer qui t' a pû menacer, Dans mon perfide sein est prêt à s' enfoncer. Il veut se percer, mais Iréne l' arrête. Tu m' arrêtes! Ah! Dieu, que d' amour! ... que de charmes! ... (Il laisse tomber le poignard.) Hé quoi? Tant de fureur se termine à des larmes! ... Iréne, décidons. Veux-tu vivre et régner? Aux yeux de mes soldats je vais te couronner. J' en jure par le ciel. Tes attraits, ma puissance, Les supplices, la mort, vaincront leur résistance. Que dis-je? Ah! Fuis plutôt; fuis, dangereux objet. Mon amour, ma vertu, mes pleurs sont ton forfait. Laisse-moi tout entier m' abandonner au crime; Et du moins ne sois pas ma premiére victime. Iréne. Oui, je vais terminer tant de combats affreux. Je vous quitte. Oubliez un objet malheureux. Ne vous reprochez plus votre amour pour Iréne. Cet instant, pour jamais, va briser notre chaîne... Pour jamais! ... ah, seigneur! ... mais dans ce triste jour Je pleure vos vertus bien plus que votre amour. Adieu. Souvenez-vous pour qui je vous implore. ACTE V SCENE IV Mahomet seul . Je te laisse partir, Iréne, et je t'adore! Quel horrible triomphe! Il accable mon coeur. Tout s' y taît, tout y meurt, tout, jusqu' à la fureur. Ce calme toutesfois n' est qu' un calme perfide. Oui, de tous mes instans ce seul instant décide. Les vertus dans mon ame avoient suivi l' amour; L' amour céde, et j' y sens le crime de retour. Quel bruit se fait entendre? ACTE V SCENE V Mahomet, Théodore, grecs. Théodore, désarmé, et blessé; soûtenu par ses grecs: Ah! Seigneur, ta presence, Peut seule, des mutins, désarmer l' insolence. Je combattois... Iréne accourt avec transport. Elle me voit sanglant, elle cherche la mort: Par le fer des soldats son sang va se répandre... Je me meurs; et mon bras ne peut plus la défendre. Mahomet. S' il faut que dans son sang mes soldats ayent osé! ... Ah! Courrons, trop long-temps c' est être méprisé. Traîtres, vous fléchirez; ou cette même Iréne, J' en jure, ne mourra que votre souveraine. Non, la nécessité ne peut rien sur les rois; Et mon coeur n' est point fait pour recevoir des loix. ACTE V SCENE VI Théodore, grecs. Théodore. Dieu! De tant de périls garantissez Iréne! ACTE V SCENE VII Zamis, Théodore, grecs. Zamis. Quel triomphe! Ah! Seigneur, je ne le crois qu' à peine. Théodore. Iréne! ... Zamis. Tout lui céde. Aux portes du palais, Les mutins poursuivoient leurs criminels projets. Leurs coups portoient par tout la mort inévitable, Iréne... j' en frémis; Iréne inébranlable, Porte à travers le fer ses pas précipités Et méprisant la mort... " perfides, arrêtez, Dit-elle; des chrétiens épargnez l' innocence; Tournez contre moi seule une juste vengeance: C' est moi qui vous ravis un vainqueur glorieux; Frappez; trempez vos mains dans un sang odieux. À peine elle a parlé, son aimable présence, Met la discorde aux fers, et bannit la licence. Éperdus, consternés, tremblans à ses genoux, Ils cédent en silence à des charmes si doux. Théodore. Ciel! Je t' offre ma mort. Mon coeur n' a plus d'allarmes. Je vois Nassi. Grand dieu! Que m' annonçent ses larmes! ACTE V SCENE VIII Nassi, Théodore, Zamis, grecs. Nassi. Venez, seigneur, venez; sortons de ce palais. Théodore. Je tremble. Nassi. Epargnez-vous d' inutiles regrets. Théodore. Iréne! ... Nassi. Hélas! Théodore. Nassi! ... Nassi. Malheureuse victime! ... Elle n' est plus. Théodore. Grand dieu! Nassi. Mes yeux ont vû le crime. Théodore. Et quelle main barbare, instrument du forfait? ... Nassi. Frémissez; c' est la main du cruel Mahomet. Zamis. Juste ciel! Théodore. Je me meurs. Nassi. Iréne triomphante, Contemploit à ses pieds l' armée obéïssante; Mahomet a paru. Les chefs et les soldats, D' Iréne, par leurs cris, célébrent les appas. Il s' arrête; il admire; il soûpire; il s' avance, Aux cris tumultueux succede un long silence. Il marche... dans ses yeux sont la rage et les pleurs. " le voilà, cet objet, proscrit par vos fureurs, A-t' -il dit; cet objet, à qui la vertu même, Auroit du monde entier cédé le diadême! Vous étiez trop heureux sous un regne si doux, Je vous vois maintenant trembler à ses genoux. Traîtres, il n' est plus temps. Pleurez sur sa mémoire: Vous la perdez, cruels; je l' immole à ma gloire. " Ah! Seigneur! Furieux, il saisit un poignard; Il jette sur Iréne un funeste regard, La frappe... pardonnez à ma douleur mortelle, Le sang coule; déja la victime chancelle; Elle tombe; ses yeux se tournent vers le ciel; Et son coeur expirant pardonne au criminel. Théodore. Grand dieu! Dont le courroux éclate sur Byzance, Que sa mort et la mienne appaisent ta vengeance. Source: http://www.poesies.net