La Coquette Corrigée. Par Jean-Baptiste Sauvé De La Noue. (1701-1760) Comédie En 5 Actes Et En Vers. TABLE DES MATIERES PERSONNAGES ACTE I SCENE I SCENE II SCENE III SCENE IV SCENE V SCENE VI SCENE VII SCENE VIII SCENE IX SCENE X SCENE XI ACTE II SCENE I SCENE II SCENE III SCENE IV SCENE V SCENE VI SCENE VII SCENE VIII SCENE IX SCENE X SCENE XI ACTE III SCENE I SCENE II SCENE III SCENE IV SCENE V SCENE VI ACTE IV SCENE I SCENE II SCENE III SCENE IV SCENE V SCENE VI SCENE VII SCENE VIII SCENE IX SCENE X SCENE XII SCENE XIII SCENE XIV SCENE XV ACTE V SCENE I SCENE II SCENE III SCENE IV SCENE V SCENE VI SCENE VII PERSONAGES Orphise. Clitandre. Eraste. Le Comte. Le marquis. Julie. Rosette. Un laquais. La présidente. ACTE I SCENE I La scene est à Paris, dans un salon commun aux appartemens d' Orphise et de Julie. Orphise, Clitandre. Orphise. Ah! Clitandre, c' est vous? Ma joie en est extrême: Je devois envoyer chez vous ce matin même. Je voulois vous parler. Clitandre. Je me tiendrois heureux De pouvoir deviner et remplir tous vos voeux. Mais, madame, avant tout, dites-moi, je vous prie, Quel est le but, l' objet de la plaisanterie Que l' on me fait, et dont vous êtes de moitié? Orphise. De moitié! Moi, Clitandre? Clitandre. Oui, vous. Notre amitié Exige que de tout vos bontés m' éclaircissent; Lisez. Il donne un billet à Orphise. Orphise, regardant la signature. à part. Julie!... enfin mes projets réussissent. Lisant. " Vous ignorez sans doute que c' est à moi à répondre de la conduite de mon aimable tante: peu s' en faut qu' elle ne m' ait fait confidence des sentimens qu' elle a pour vous, et je prétends juger par moi-même si vous les méritez. Ainsi, monsieur, préparez-vous à subir l' examen le plus sévere; et sur-tout faites provision de bonnes raisons pour justifier, à votre âge, et votre éloignement pour les nièces, et votre goût déterminé pour les tantes. Julie. " À Clitandre. Quel éclaircissement exigez-vous de moi? Ce billet est très-clair. Clitandre. Vous riez, je le voi. Orphise. Pourquoi donc? Je n' osois avouer ma défaite, Et de mes sentimens ma niece est l' interprete: Je la remercîrai. Clitandre. Cessez de plaisanter. Orphise. Mon amitié pour vous ne sauroit s' augmenter, Clitandre: j' aime en vous cet heureux caractere Qui vous rend à la fois agréable et sincere; Cet esprit dont le ton plaît à tous les états, Que la science éclaire, et ne surcharge pas, Dont l' essor libre et pur, parcourant chaque espace, Badine avec justesse et raisonne avec grace... Voyant qu' il veut parler. Ne m' interrompez pas. Clitandre. Madame, ce portrait Me ressemble si peu... Orphise. La vérité l' a fait. Mais je sais que votre ame est bien plus belle encore. Clitandre. Avec profusion votre main me décore; Mais quittez ces pinceaux que l' amitié conduit: C' est assez me flater, je voudrois être instruit. Cette lettre... Orphise. Est l' effet de mon heureuse adresse. Il faut que vous m' aidiez à corriger ma niece. Clitandre. Quoi! Ce projet encore occupe votre esprit? Votre niece l' ignore, ou sans doute elle en rit; Mais pour l' exécuter quel rare stratagême?... Orphise. Il faut que vous l' aimiez. Clitandre. Moi! Julie? Orphise. Oui, vous-même. Bien plus, je vous réponds du plus tendre retour. Clitandre. Le coeur de votre niece est-il fait pour l' amour? Orphise. Je connois comme vous cette ardeur vagabonde Qui l' entraîne sans choix dans les flots du grand monde. Je sais qu' elle est coquette, et qu' à tout l' univers Sa vanité voudroit faire porter ses fers, Envahir tous les coeurs, briller sans concurrence, Déifier enfin sa beauté qu' on encense: Si je l' accuse ici ce n' est point par humeur; Je l' aime, et je voudrois assurer son bonheur. Quand son époux mourut, victime de mon zele, Retraite, amis, maison, j' ai tout quitté pour elle: Je n' ai point revêtu l' air farouche et grondeur, Ni d' une surveillante affecté la rigueur; Elle m' auroit trompée, elle m' auroit haïe: Elle ne voit en moi que sa plus tendre amie. Sous ce titre, en tous lieux, j' accompagne ses pas, J' écarte les dangers, je préviens les éclats; Ne pouvant l' arrêter, je la suis: ma prudence Préside à sa conduite, en bannit l' indécence; Et, toujours occupée à régler ses desirs, Je parois seulement partager ses plaisirs. Clitandre. Je sais jusqu' à quel point vous êtes estimable. Mais Julie après tout n' est point si condamnable: Tout la porte au plaisir, sa fortune, son rang; De ses brillans défauts son âge est le plus grand; Et, quoique du devoir elle étende la chaîne, Elle résiste encore au torrent qui l' entraîne. Mais pesez vos desseins. Qui? Moi, la réformer? Je ne connois en moi rien qu' elle puisse aimer: Je le sens à regret, mais j' ose vous le dire, Le moindre petit-maître obtiendra plus d' empire. Orphise. Non: tous nos merveilleux près d' elle ont échoué, Et de tous leurs assauts son orgueil s' est joué. Contente d' entasser conquêtes sur conquêtes, Elle a pour tous les coeurs des chaînes toujours prêtes; Mais, en les soumettant, elle échappe à leurs traits, Et du sien jusqu' ici rien n' a troublé la paix. Clitandre. L' avis est excellent; mais songez donc, madame, Qu' en voulant allumer une imprudente flamme Je pourrois le premier en être consumé. Pour braver tant d' attraits suis-je assez bien armé? Veuve et très-jeune encor, riche, spirituelle, Fiere de vingt talens, aimable autant que belle, Mes yeux, long-tems fixés sur tant d' appas divers, Pourroient faire à mon coeur oublier ses travers; Je n' ose le risquer. Orphise. Je vous connois, Clitandre: Lorsqu' à tant de beautés vous craignez de vous rendre, Ce n' est là qu' une excuse, un honnête détour. La vertu seule a droit d' allumer votre amour: Jusqu' à ce jour ma niece a conservé la sienne; Mais bientôt il n' est plus de frein qui la retienne: Vous pensez comme moi sur cet article-là. D' un danger si pressant, de grace, arrachons-la. Aidez-moi de vos soins. Clitandre. Il faut être sincere. Ce projet qui vous flatte a trop de quoi me plaire. Déja plus d' une fois j' ai surpris dans mon coeur Des desirs inquiets d' obtenir ce bonheur; Déja depuis long-tems ma raison en alarmes Ne peut qu' avec effort résister à ses charmes: De toutes ses erreurs peu tranquille témoin, Je la fuis à regret, et l' admire de loin. Ainsi vous le voyez, l' épreuve est dangereuse. Orphise. Elle vous aimera: son sort est d' être heureuse. Clitandre. Je ris de vous entendre, et vous me ravissez Par ce ton décisif dont vous me l' annoncez. Et sur quoi fondez-vous un espoir qui me passe? Orphise. Oh! Je vais vous le dire; écoutez-moi, de grace. Depuis près de deux mois, habile à tout saisir, Je conduis mon projet, sans vous en avertir. J' ai toujours remarqué que la grande folie, Que le goût dominant de ma chere Julie, Est moins de captiver ceux qui l' aiment par choix, Que d' asservir les coeurs soumis à d' autres loix. Un amant, quel qu' il soit, la trouvera rebelle; Mais qu' il en aime une autre, il devient digne d' elle, Et pour se l' attacher il n' est feintes, détours, Ruses dont son orgueil n' emprunte le secours. Elle attaque, on résiste; elle presse, on lui cede; Mais un est-il soumis, un autre lui succede. Pour fixer ses regards sur ce que vous valez, J' ai dit que vous aimiez; mais que vos feux voilés, Remplissant tous les voeux d' une amante sincere, Couvroient votre bonheur des ombres du mistere; Que je la défiois de troubler vos plaisirs, Quoiqu' elle vît souvent l' objet de vos desirs, Et que votre conquête à ses yeux interdite Supposoit dans une autre un plus rare mérite. Son coeur a pris l' essor, et ses émotions Ont d' abord éclaté par mille questions. J' ai feint de badiner; l' atteinte étoit portée: Lorsque vous paroissiez je l' ai vue agitée, Suivre partout vos yeux, peser tous vos discours, Chercher avidement l' objet de vos amours, Et toujours cependant employer tous ses charmes Afin de vous forcer à lui rendre les armes. D' ordinaire sur moi vos regards se perdoient, Les siens en même tems sur moi se confondoient: À cent petits égards votre amitié fidelle Mille fois m' a donné l' avantage sur elle; Ses soupçons balançoient, ils se sont appuyés, Et produisent enfin l' effet que vous voyez. Clitandre. Eh! Bien, si notre amour eût été véritable Le moyen d' excuser ce trait abominable? Orphise. Il ne l' est point: pourquoi le prendre au sérieux? Clitandre. Elle n' en est pas moins criminelle à mes yeux. Penseroit-elle à moi si sa maligne adresse N' y trouvoit le plaisir d' enlever ma tendresse. Orphise rit. À qui!... fort bien! Riez... Orphise. Je ris de ce courroux. Son caractere est-il une énigme pour vous? Sa fierté vous défie: allons, entrez en lice; En vous faisant aimer, confondez sa malice: Entraînez, séduisez, humiliez son coeur, Et forcez son orgueil à connoître un vainqueur... Le voyant hésiter. Quoi donc? Vous balancez! Quelles sont vos alarmes? Vous le savez, Julie étincelle de charmes; La nature a versé sur elle avec plaisir, Cent dons que la fortune a pris soin d' embellir: L' abus de tant d' appas tous deux nous inquiete; Mais qu' elle aime une fois et la voilà parfaite. Un véritable amour au sein de la vertu, Va fixer pour jamais son coeur trop combattu. Ces mêmes qualités qui causent notre flamme Un honnête homme aimé les transmet dans notre ame. De mille sots amours son coeur s' est garanti; Sans le vôtre comment peut-il être assorti? Tout ce qui l' environne est-il fait pour lui plaire? Son sort est de plier sous un digne adversaire, Et le mien est de voir heureux et réuni, Ce que j' ai de plus cher, ma niece et mon ami. Clitandre. Je cede, et vais tenter cette grande entreprise; Mon penchant m' enhardit, votre espoir m' autorise... Mais, pour me mettre au fait, quel est l' amant du jour? Orphise. Lisimon. Clitandre. Que devient Eraste et son amour? Orphise. Le vieux comte le chasse; et ce choix ridicule Cache un plus noble feu, qu' elle se dissimule... Voyez-la, parlez-lui. Clitandre. Je reste dans ces lieux: Je veux tout observer d' un regard curieux. Orphise. La cour va se grossir... on vient, et je vous quitte. Adieu, mon cher neveu! Elle sort. SCENE II Clitandre, seul. C' est aller un peu vîte! Il s' en faut que sa niece et moi soyions d' accord. Allons, sans nous flater, secondons son effort. SCENE III Eraste, Clitandre. Clitandre. Eraste chez Julie! Est-ce-là ta promesse? Qu' y viens tu faire, dis? Eraste. Abjurer ma foiblesse; Du plus sanglant reproche accabler, à tes yeux, L' objet le plus perfide et le plus odieux. Clitandre. Tu l' aimes donc bien fort? Eraste. Qui, moi? Je la déteste! Clitandre. Je ne m' en doutois pas. Eraste. Oh! Je te le proteste. Ce n' est plus un amour masqué par le dépit, Qui s' irrite et s' apaise après un peu de bruit; C' est un dessein formé d' éclater, de lui nuire: Je cours l' exécuter, et je viens l' en instruire. Clitandre. J' ignore quel sujet cause ton désespoir; Mais j' en augure mal, puisque tu veux la voir. Qui gronde une volage, est encore fidele: Il vaut mieux l' imiter que lui faire querelle. Cours chez Lucile; un mot va te rendre innocent. Ton amour pour Julie, éteint presqu' en naissant, Est encore ignoré de cette fille aimable; Ce secret révélé te rendroit plus coupable. Vas: je l' ai disposée à te bien recevoir. Eraste, tirant de sa poche une lettre. Tiens, reconnois Julie et le trait le plus noir. Hier, détestant Julie et sa flamme inconstante, Je me fais annoncer chez ta belle parente: Dans ses yeux, où son ame étaloit sa candeur, Je lis, en rougissant, mon crime et son ardeur: Je tombe à ses genoux, muet et plein d' alarmes... Je reçois mon pardon, arrosé de ses larmes: Attendri, pénétré d' amour et de remords, Pour me justifier je fais d' heureux efforts; Lucile s' y prêtoit, et sa bouche timide Me traitoit de volage, et non pas de perfide... C' est dans ce même instant qu' un démon envieux M' accable, la détrompe et l' insulte à mes yeux. Il donne le billet à Clitandre. Clitandre, lisant. " de grace, madame, débarrassez-moi d' Eraste. L' hommage qu' il s' avise de me rendre afflige votre Amour-propre, sans flater le mien; et vous devriez Prendre un peu plus de soin de conserver vos Conquêtes. Il m' a menacée de retourner à vous; soyez, Je vous prie, assez généreuse pour ne me le point Renvoyer. Julie. " Eraste. Eh! Bien, que diras-tu? Clitandre. Que Julie est sincere; Qu' il faut, pour ton honneur, l' oublier et te taire. Eraste. Me taire! Oh! La coquette apprendra désormais À respecter l' amour, à le laisser en paix, À voir d' autres beautés partager son empire, À ne leur point ravir des coeurs qu' elle déchire; Et je veux préserver de ses fers odieux Cent crédules amans que séduiroient ses yeux... Je l' attends... lorsqu' au gré du courroux qui m' amene Mes discours insultans auront bravé sa haine, Je cours, dans vingt maisons, des plus vives couleurs Peindre sa fausseté, ses travers, ses noirceurs; Et, livrant au public l' esprit dont elle brille, J' imprime ses billets, et je les apostille. Clitandre. Tu lui feras justice, et, pour moi, j' y consens. Les besoins du courroux sont des besoins pressans; Contente-les, mon cher... quand tu seras tranquille Je te demanderai ce qu' en pense Lucile. Eraste. Oh! Lucile est trop bonne: elle m' a défendu De la voir, d' éclater; mais... Clitandre. Je l' avois prévu. Résiste à ses conseils, vas, cours te satisfaire, Dépêche; car demain tu n' en voudras rien faire. Eraste. Je le voudrai demain, dans dix ans. Clitandre. Non, crois-moi. Réfléchis un moment, tu rougiras de toi. Que t' a donc fait Julie? Et pourquoi ta vengeance La veut-elle punir de ta propre imprudence? Ses regards à Lucile ont arraché tes voeux? Ton infidélité n' étoit pas dans ses yeux, Elle étoit dans ton coeur; seul il fit l' injustice, Et c' est sur lui qu' en doit retomber le supplice. Ton dépit, ton courroux n' est encor qu' imprudent; Il devient criminel, si tu vas plus avant. Tu cherchas à lui plaire, et tu plus à Julie: Ne fut-ce que deux jours, elle fut ton amie; Tout ce que ces deux jours Julie a fait pour toi Sous le sceau le plus saint fut commis à ta foi; Regards, billets, discours, signes de toute espece Du plus profond secret supposoient la promesse. Aux mains d' un honnête homme elle a cru confier Le pouvoir de la perdre ou de l' humilier. Des devoirs de l' amant sois quitte: elle est volage. Le secret en est un dont rien ne te dégage: Elle est femme, elle rompt de perfides liens; Sois homme, tes sermens doivent survivre aux siens. Laissons le petit-maître et l' impudent cynique S' abreuver de scandale et vivre de critique, Et, sans frein, sans pudeur, déchirer de leurs traits Celles dont ils n' ont pu profaner les attraits; Laissons cette vermine orgueilleuse et sans ame, Se parer des débris de l' honneur d' une femme: Le bruit est pour le fat, la plainte pour le sot; L' honnête homme trompé s' éloigne, et ne dit mot. Eraste. Mais, enfin, quand Julie... Clitandre. Eh! Finis. Ta colere N' a pas le sens commun... monsieur cherchoit à plaire, Auprès d' une coquette il n' a pas réussi; C' en est fait, pour jamais son honneur est noirci! Eraste. Quoi? Tu n' approuves pas... Clitandre. J' admire ma bêtise D' opposer des raisons à semblable sottise! C' est un rare accident qui t' arrive en ce jour, Et personne avant toi n' éprouva pareil tour! Une femme coquette! Ah! Bon dieu, quel prodige! Tout Paris va pleurer du malheur qui t' afflige; Et des belles, sur-tout, le scrupuleux troupeau Va frémir, au récit d' un forfait si nouveau! Eraste. Mais je prétends, au moins... Clitandre. Retourne chez Lucile: Elle t' aime; aime-la: la vengeance est facile. Que tardes-tu, dis-moi? Bientôt ton successeur... Eraste. Quel est-il? Clitandre. Lisimon. Eraste. Lisimon? Clitandre. Oui, d' honneur! Sa tante me l' a dit. Eraste. Qui! Ce vieux militaire, Estimable, il est vrai, mais si peu fait pour plaire? Que, depuis quatre mois, le marquis son neveu, Malgré tant de leçons, a façonné si peu? Clitandre. Oui, te dis-je. Eraste. Cet homme est-il fait pour Julie? C' est d' un mauvais plaisant la mauvaise copie; Véridique, borné, par conséquent mutin, Qui voudra de l' amour... oh! Parbleu! Mon chagrin Ne tient point au récit d' un choix aussi bizarre, Et je ris des douceurs que l' amour leur prépare! Clitandre. Il paroît. SCENE IV Le Comte, Eraste, Clitandre. Le Comte, à Eraste, en l' embrassant. Eh! Bon jour, mon très-cher. Eraste, à Clitandre. Quel transport! Il m' étouffe! Clitandre. Oh! Jadis on embrassoit bien fort. Eraste. Et sur-tout son rival? Le Comte. Moi, ton rival? Eraste. Sans doute. À Clitandre. Il n' en conviendra pas, il est modeste. Le Comte, à Eraste. Ecoute, Tu railles; mais, crois moi, dans mes jours libertins Je ne haïssois pas ces petits coeurs mutins: Je savois les réduire; et plus d' une Julie De s' être prise à moi s' est souvent repentie. Eraste. Bon! C' est un jeu pour vous que de fixer son coeur. Le Comte. Mais, Eraste, à ton air, moitié triste et moqueur, On diroit qu' un congé... mais de la bonne espece... Eraste. Il est vrai. Le Comte, à part. Bon! Julie a rempli sa promesse... A Eraste. La perfide! As-tu fait, dis-moi, bien du fracas? Eh! Bien, conte-moi donc ton pitoyable cas? Julie... Eraste. Oh! S' il vous plaît, vous le saurez d' un autre; Et vous-même bientôt nous conterez le vôtre. Le Comte. à part. Le mien?... pauvre jeune homme! Il est désespéré... A Eraste. Crois-moi, c' est pour toujours que je suis adoré. Clitandre. Pour toujours? Le Comte. Oui, malgré votre surprise extrême, C' est une vérité que je tiens d' elle-même. Clitandre. D' elle-même? Le Comte. Oui, vous dis-je. Clitandre, à Eraste. Oh! Oh! C' est tout de bon. Eraste, qu' en dis-tu? Eraste. Que monsieur a raison; Sans crime il ne peut plus douter de sa tendresse: Elle n' a jamais fait qu' à lui cette promesse! Le Comte. Comme on blâme les gens que l' on ne connoît pas! Savez-vous que Julie, avec tous ses appas, Ne me sembloit d' abord qu' une franche coquette, Rien qu' une écervelée?... oui, je vous le répete. J' ai connu mon erreur, en la voyant de près. Sa candeur, son bon sens égalent ses attraits. Je l' entretins hier une heure, en confidence; Je fus, je l' avoûrai, charmé de sa prudence, De sa sincérité, là... de sa bonne-foi. Allez lui demander, elle m' estime, moi! Eraste et Clitandre rient ensemble. Vous riez?... oh! Parbleu! Messieurs de la jeunesse, Vous irez faire ailleurs admirer votre espece! SCENE V Le marquis, le comte, Eraste, Clitandre. Le Marquis, au comte. Bon jour, mon oncle... eh! Bien, nous avons réussi; À Eraste. Vous êtes en faveur?... Eraste... ah! Te voici. Tu n' es plus à Julie, et j' ai rompu ta chaîne: Demain le président te cede Célimene; Nous avons, d' hier au soir, pris nos arrangemens. Eraste. Pour d' autres que pour moi conserve tes présens. Le Marquis. Mais il faut te pourvoir; mon oncle prend ta place, Tu lui cedes Julie? Eraste. Oh! De fort bonne grace. Le Marquis. Eh! Oui, mon cher, eh! Oui; c' est comme il faut agir Regreter une femme! Il en faudroit rougir. Pourquoi se tourmenter par un dépit frivole; Une vous quitte? Eh! Bien, une autre vous console. On se convient? Tant mieux! Entiere liberté. On se déplaît? Bon soir! Chacun de son côté. Eraste. Vos conseils sont fort bons, et j' en vais faire usage... À Clitandre. Clitandre, je t' attends pour finir ton ouvrage. Clitandre. Une affaire m' arrête, et je veux l' achever. Chez Lucile, à l' instant, je vais te retrouver. Eraste sort. SCENE VI Le marquis, le comte, Clitandre. Le Marquis, au comte. Ceci pour vous, mon oncle, est un exemple utile; Quand votre tour viendra, soyez aussi docile. Le Comte. Mon tour ne viendra point, entendez-vous? Le Marquis. Eh! Mais... Il faut bien que Julie un jour... Le Comte. Eh! Non, jamais: Elle m' estime trop. Le Marquis. Si fort qu' elle vous prise, Encor faut-il qu' un jour... Le Comte. Eh! Non, son ame est prise; Son coeur sera constant, le tems le fera voir, Et j' en crois les sermens que je vais recevoir. Il entre chez Julie. SCENE VII Le marquis, Clitandre. Le Marquis, riant. Les oncles sont plaisans! Clitandre. Marquis, je suis sincere. À la suite du choix que vous avez fait faire, Je prévois, pour Julie et vous, quelqu' embarras. Le Marquis. Peut-être un peu de bruit, vers la fin, n' est-ce pas? Tant mieux, nous en rirons. Clitandre. Mais Julie?... Le Marquis. Eh! Qu' importe? Elle n' a point encore eu de scene un peu forte: Il la faut aguerrir. Clitandre. Son éducation Vous donne un peu de soin? Le Marquis. Non; sa vocation L' emporte: la nature en a fait un chef-d' oeuvre. C' est le meilleur esprit! Qui tracasse, manoeuvre, Médit, seme le trouble, aime à tout diviser; Qui brouilleroit l' état, le tout pour s' amuser; De révolutions, de conquêtes avide, Qui voudroit envahir tout l' empire de Gnide. Son ame est toute à jour, son coeur est un miroir, D' où l' amour disparoît, dès qu' il s' est laissé voir; Petit monstre charmant, lutin indéchiffrable Qu' il faudroit étouffer, s' il n' étoit adorable; Qui, blâmant, approuvant, raisonnant au hasard, Vous étonne, vous force à suivre son écart. Avant qu' il soit deux mois, et sous ma discipline, De nos cercles brillans ce sera l' héroïne. Clitandre. Oui, c' est un bon sujet: sans doute elle ira loin. Mais, dites-moi, quel est l' objet de votre soin? De vous en faire aimer? Le Marquis. L' idée est impayable! Si de m' aimer deux jours je la croyois capable Je l' abandonnerois. J' ai des principes, moi; Mais solides, constans. Mon destin, mon emploi, C' est d' éteindre en tous lieux ce travers qui me blesse, Ce sentiment pervers qu' on appelle tendresse, Dont l' abus à l' amant donne en propriété Un objet qui se doit à la société. Mon étude d' abord est d' armer une belle Contre cent préjugés dont on les ensorcelle; Ces noms tant répétés de décence, de moeurs En moins de deux leçons s' effacent de leurs coeurs; Je les livre à la soif de briller et de plaire: Elles aiment le bruit, oh! Je leur en fais faire. Une scene bruyante amene un autre éclat; Tantôt c' est un caprice, et tantôt un combat: On noircit, on carresse, on brouille, on raccommode; Et, livrée aux devoirs d' une femme à la mode, Toujours dans les plaisirs, on se fait une loi De braver le public, et de vivre pour soi. Clitandre. Vos talens merveilleux égalent vos lumieres; Vos leçons ont germé chez beaucoup d' écolieres. Le Marquis. Il en faut convenir, et je suis effrayé Des rapides succès dont mon zele est payé! Clitandre. Vous avez beau vanter votre art, votre systême, Il n' est point infaillible; et Julie, elle-même, Malgré son naturel et malgré vos talens, N' est point parfaite encor. Le Marquis. Non: ses progrès sont lents. Depuis un certain tems, certaine retenue Sur le dernier degré l' arrête suspendue; Pour atteindre au sommet, il ne lui faut qu' un pas: Elle a l' entêtement de ne le vouloir pas. Oh! Parbleu! Nous verrons. Chloé, Célie, Hortense, Dont je vais l' entourer vaincront sa résistance. Je leur prête ce soir ma petite maison; Leur exemple mettra Julie à la raison. Une femme d' une autre aime à presser la course; Et c' est pour les former ma derniere ressource... La voici. SCENE VIII Le Comte, Julie, entrant en petite-maîtresse, Et regardant beaucoup Clitandre pendant toute La scene; le marquis, Clitandre. Julie, au comte, qui lui donne la main. Pourquoi non? Cela peut s' arranger. Le Comte. Vous m' écrirez? Julie. Oui, oui, nous y pourrons songer. Le Marquis, à Julie. Vous sortez? Julie. Oui vraiment. J' ai hâté ma toilette. Je ne veux pas du comte épuiser la fleurette: J' entends mes intérêts. Le Comte. Ah! Madame! Les miens Sont de perpétuer de si chers entretiens. Le Marquis. Mon oncle, votre amour est d' un babil extrême. Le Comte, à Julie. Chacun de vos attraits mérite un diadême!... Au marquis et à Clitandre. Comme elle est rayonnante! Julie. Il suffit pour un jour... Au marquis. Je sais presqu' à présent comme on faisoit l' amour Au tems de mon aïeule... adieu: je vais en ville. Le Marquis. Si matin en visite? Julie. Oui, chez une imbécille, Chez la prude Doris, qui vint hier m' ennuyer. Dans la même monnoie, oh! Je vais la payer, Car je choisis exprès l' heure, l' instant propice Où seule... enfin, je veux que Damon me maudisse. Le Marquis. Ils sont fort bien, dit-on? Julie. Eh! Oui, c' est le meilleur; Qu' en dites-vous? Je veux lui dérober son coeur. Je prétends les brouiller à ne se plus entendre. Le Marquis. Eh! Mais, oui! Ce seroit un service à leur rendre. Damon, en vérité, devroit être confus; Depuis près de dix jours ils ne se quittent plus. Le Comte. Mais dix jours... c' est bien peu pourtant. Julie. Pour moi j' ignore Ce qu' au bout de dix jours on peut se dire encore. Le Comte. Ah! Madame, on se dit... Julie. Mon cher comte, entre nous, Je doute que jamais je l' apprenne de vous. Elle sort en donnant la main au marquis et au Comte, et en faisant une révérence à Clitandre. SCENE IX Clitandre, seul. Avec quelle finesse elle a tendu le piége! Vingt regards... pas un mot. Je veux à son manége Opposer... mais on vient... c' est Rosette: tant mieux. SCENE X Clitandre, Rosette. Rosette. Monsieur, par ordre exprès, ne quittez point ces lieux. Clitandre. Je n' ai pas le loisir. Rosette. La réponse est jolie! Mais je vous parle, au moins, de la part de Julie. Clitandre. À la bonne heure; mais... Rosette. Elle va revenir. Clitandre, lui montrant un billet. Rends ce billet... Rosette. C' est vous qu' on veut entretenir. Quelqu' esprit, quelqu' amour que vous puissiez y mettre, Tête à tête on dit mieux que ne dit une lettre. Clitandre. Mais vraiment ce billet je ne l' ai point écrit; Rosette. Il vient d' elle. Clitandre. Comment? Un valet mal instruit A sans doute oublié sa véritable adresse; Il lui donne le billet. Mais il n' est pas pour moi... tiens, rends-le à ta maîtresse. Il est pour vous, monsieur. Clitandre. Non. Rosette. Le fait est constant; Je le sais bien. Clitandre. Eh! Non. Rosette. Ciel! Quel entêtement! Je sais son secret. Clitandre. Soit; je ne veux pas l' apprendre. Rosette. Vous savez fort mal vivre, au moins, Monsieur Clitandre. Clitandre. Adieu. Rosette. Demeurez donc: vous me ferez gronder. Clitandre. Une affaire me presse, et je ne puis tarder. Il sort. SCENE XI Rosette, seule. Oui! C' est donc là le ton de ces gens raisonnables? De ces gens qu' on estime? Ah! Qu' ils sont haïssables! Quel accueil! Par ma foi, les femmes n' ont pas tort, Quand il s' en rencontre un de le chasser d' abord. Heureusement l' espece en est rare, et nos belles Trouvent à moissonner des coeurs plus dignes d' elles. Quel caprice a Julie aussi de s' adresser À ces gens dont la tête est faite pour penser? Dont le coeur froidement réfléchit et médite? C' est bien fait; elle n' a que ce qu' elle mérite. Puisse-t-on accueillir de la même façon Toute femme qui veut tâter de la raison. ACTE II SCENE I Rosette, Julie. Julie. Mais je n' y comprends rien. Quoi! Tout de bon, Clitandre, Malgré mon ordre exprès, n' a pas voulu m' attendre? Rosette. Pour la premiere fois, non sans étonnement, Madame, j' ai vu fuir à cet ordre charmant. Je l' ai souvent porté; ma moindre récompense Étoit de voir briller la joie et l' espérance: Souvent avec orgueil j' en admirai l' effet; Mais sur Monsieur Clitandre il a manqué tout net. Ce n' est pas tout encor. Julie. Quoi donc? Rosette. Voici la lettre... Julie. Comment? Rosette. Qu' il vous a plu de lui faire remettre. Julie. Il te l' auroit rendue? Rosette. Oui. Julie. Mais on n' y tient point. Rosette. À ce beau procédé l' air, le ton étoit joint... Vous rougissez, je crois? Julie. L' aventure est nouvelle! Rosette. N' allez pas accuser au moins mon peu de zele: J' ai prié, j' ai grondé. Julie. Clitandre a de l' esprit; Il a cru me piquer en rendant cet écrit: Il veut me voir venir... oui dà, cet artifice Peut-être surprendroit un coeur encor novice; Mais il devroit me croire assez d' habileté Pour m' honorer d' un piége un peu moins usité. Rosette. Je ne vois là-dedans artifice, ni piége. Il ne vous aime point, voilà tout son manége. Julie. Il ne m' aime point? Rosette. Non. Julie. Mais y penses-tu bien? Rosette. Vous êtes adorable... oui; mais il n' en voit rien. Ignorez-vous ces goûts bornés et terre à terre, Plongés dans l' épaisseur de leur petite sphere? Il leur faut des objets qui soient à leur niveau, Et qui puissent tenir dans leur petit cerveau: À ce qui leur ressemble ils portent leur hommage. Vous êtes pour ces gens d' un trop sublime étage; Ils n' ont pas pour vous voir les organes qu' il faut, Et Clitandre est peu fait à regarder si haut. Julie. Soit caprice ou raison, sa conquête me tente: Je veux, pour quelques jours, l' emprunter à ma tante. Rosette. Ils s' aiment donc? Julie. Tout juste. Rosette. Ah! Quelle trahison! Ils s' aiment, sans votre ordre? Julie. Oh! J' en aurai raison. Rosette. Quoi! Tandis qu' au dehors l' ardeur de votre zele Persécute en tous lieux, détruit l' amour fidele, Qu' au mépris des clameurs de mille objets trahis Vous divisez au loin les coeurs les mieux unis, Quoi! Dans votre maison, et sous vos yeux, madame, Deux coeurs osent brûler d' une constante flamme? Armez-vous, combattez, courez les désunir; Oui, fût-ce votre mere il faudroit la punir. Julie. Depuis un certain tems, soit orgueil ou franchise, Le ton avantageux est le seul ton d' Orphise. Fiere de son héros, elle m' a mille fois Vanté, sans le nommer, le prix de certains choix... Que je faisois grand bruit, tandis que d' autres charmes Captivoient certains coeurs au-dessus de mes armes... Des bravades enfin, des défis. J' ai tant fait Que de ces feux si beaux j' ai découvert l' objet; C' est ce même Clitandre, ou je suis fort trompée. Oh! Je la punirai de s' être émancipée! Ce jour même ses tons seront humiliés, Et je trouve plaisant de la voir à mes pieds. Rosette. Tout comme il vous plaira; mais les nieces prudentes Aiment bien mieux tromper qu' humilier leurs tantes. Consultez-vous; tromper... c' est un plaisir si doux; Mais je n' approuve pas le second, entre nous. Clitandre est de ces gens (il a su m' en convaincre) Qu' il n' est ni glorieux, ni facile de vaincre: Des préjugés, des tons qui vous sont inconnus... De la raison, enfin, n' attendez rien de plus. Julie. De la raison, dis-tu? Peu de chose t' arrête. Ces héros de raison ont tous le coeur si bête! Leur esprit, il est vrai, gendarmé contre nous, Souvent brille aux dépens de nos airs, de nos goûts Nous dédaigne de loin. Sommes-nous en présence? Un seul geste, un coup d' oeil, un mot de préférence, Notre juge bientôt réforme ses arrêts: On veut nous décider; on nous voit de plus près, On nous voit... vainement on résiste à sa chûte; Le coeur brûle, tandis que la raison dispute. Clitandre, par exemple, eh! Bien, je mets en fait Qu' il a secrétement lu dix fois mon billet... Tu n' as pas pénétré dans son ame surprise? Un reste de vieux goût y combat pour Orphise, Y balance l' espoir d' un triomphe plus doux; Mais un mot d' entretien le met à mes genoux. Rosette. Puisque vous le voulez, tentez donc l' entreprise. Il doit être venu, sur les ordres d' Orphise. Julie. Bon: tu m' avertiras. Ma tante... ah! La voici. Rosette sort. SCENE II Julie, Orphise. Orphise. Ma niece, comment donc; vous voilà seule ici? Vos sujets rassemblés, et pleins d' impatience, Murmurent hautement d' une si longue absence. Julie allez régner. Un peuple tout entier Attend, et devant vous se vient humilier; À son empressement ne soyez point rebelle: Vénus s' honoreroit d' une cour aussi belle. Julie. Mes triomphes sont beaux et nombreux, j' en conviens; Mais mon aimable tante aime à cacher les siens: Contente de régner sur un coeur, sans partage, Ses yeux du monde entier m' abandonnent l' hommage. Orphise. Comment donc! Sur un coeur, moi, je prétends régner? Julie. Je voudrois, le connoître, afin de l' épargner... Car si j' allois lui plaire?... allons, en confidence, Dites... j' ai mes raisons. Orphise, à part. Elle est folle, je pense! À Julie. Vas, remplis l' univers de tes succès brillans, Étale ton esprit, ton savoir, tes talens. Si j' aimois, ma fierté te mettroit à pis faire: Tu ne plairas jamais à qui je pourrai plaire. Julie. Ah! Vous me défiez! Je ne réponds de rien. Adieu. N' oubliez pas au moins cet entretien. Elle sort. SCENE III Orphise, seule. Je ris de sa menace; et son humeur trop vaine Dans les noeuds qu' on lui tend l' embarrasse et l' entraîne: J' ose tout espérer. SCENE IV Clitandre, Orphise. Orphise. Ah! Clitandre, c' est vous. Tout semble concourir au succès le plus doux: Je viens de la piquer, presque jusqu' à l' outrage. On va pour vous gagner mettre tout en usage. Voyez-la: profitez d' un instant si flateur, Et, de sang-froid, sondez le chemin de son coeur. Vous vous êtes conduit à merveille, Clitandre: Le renvoi du billet, le refus de l' attendre, Dont vous m' avez instruite, ont, par leur nouveauté, Si puissamment surpris son esprit agité Que, fuyant de sa cour la cohue ordinaire, Je viens de la trouver dans ce lieu solitaire, Tenant avec Rosette un comité secret, Et, sur ce que j' ai vu, vous en étiez l' objet. Clitandre. Il n' est pas tems encor d' écouter l' espérance. De grace, affermissez plutôt ma résistance. Dites-moi que l' objet que j' attaque en ce jour Est inconstant, perfide, incapable d' amour, Qui, joignant contre moi les attraits à la ruse, Va rire, si j' échappe, et me perd, s' il m' abuse. Avec ces sentimens, qu' il me faut inspirer, Assez de coups encor me restent à parer. J' y ferai de mon mieux, et j' ose bien vous dire Qu' il ne lui sera pas aisé de me séduire. SCENE V Clitandre, Rosette, Orphise. Orphise. Paix... j' aperçois Rosette. Rosette, à part. Ah! Le voilà venu. Orphise, à Rosette. Veux-tu me parler? Rosette. Moi? Non; mais... Orphise. Que cherches-tu? Rosette. Rien... mais si vous vouliez, pour soulager Julie, Madame, en ce moment joindre la compagnie? Le cercle est fort nombreux. Orphise. Il est selon son goût; Et sans moi, d' ordinaire, elle suffit à tout. Rosette. Oui; mais, dans un instant... Orphise. Que fait-on? Rosette. Les parties, Dans les regles de l' art viennent d' être assorties. À l' ombre d' un faux jour, les belles, par nos soins, De leurs jeunes attraits n' ont que de vieux témoins. Les laides, au contraire, en face des croisées, Aux jeunes étourdis sont toutes opposées. Les amans, dos-à-dos, aux deux bouts du logis, Ne peuvent s' entrevoir sans un torticolis. Pour madame, elle a pris, après mainte épigramme, Deux seigneurs les mieux faits, et la plus laide femme. Elle a bien mieux encor signalé son pouvoir; Du magique reflet calculant le pouvoir, Elle a si prudemment distribué les places Que nul oeil féminin n' a l' usage des glaces, Tandis que, par l' effet du même arrangement, Elle est vue et se voit dans tout l' appartement. Orphise. J' entre un moment chez moi, je la rejoins ensuite. Rosette, à Clitandre. Et verra-t-on monsieur? Clitandre, à Orphise, apercevant venir quelqu' un. Voici quelque visite. Orphise. Tant pis. Rosette. Elle est pour nous. SCENE VI Clitandre, Rosette, le comte, Orphise. Rosette, au comte. Venez, on vous attend. Le Comte, transporté, à Orphise. Excusez, on m' attend; car, dans un autre instant, J' aurois à vous parler d' une affaire importante; Mais quand la niece attend on peut quiter la tante. Rosette. Venez donc. Le Comte, à Clitandre. On m' attend, Clitandre. Serviteur. Il entre chez Julie, avec Rosette. SCENE VII Clitandre, Orphise. Orphise. Il ne jouira pas long-tems de sa faveur. Je rentre aussi. Elle entre chez Julie. SCENE VIII Clitandre, seul. Je tremble, oh! Oui, je suis sincere, Je connois le danger; puissé-je m' y soustraire! SCENE IX Julie, Clitandre. Julie. Mais rien n' est si galant que votre procédé! Ah! Qu' en un autre tems je vous aurois grondé! Passons. Pour cette fois ma bonté vous excuse. Je dépends du moment, et celui-ci m' amuse; Car, voulant vous parler, vous sachant en ce lieu, À l' un de vos rivaux j' ai fait prendre mon jeu. Il est au désespoir!... je ris de la grimace Qu' a fait notre vieux comte en occupant ma place. Clitandre. Votre vieux comte a tort. Julie. Il est original. Clitandre. Mais, de grace, pourquoi me nommer son rival? Il vous aime, dit-on? Julie. Sans doute. Et vous? Clitandre. Madame... Jamais... Julie, avec gaieté. Ah! Vous voulez déguiser votre flamme! Vous voulez m' adorer sans que j'en sache rien? Eh! Cessez d'affecter ce modeste maintien. Vous m'aimez, tout est dit... eh! Bien, mon cher Clitandre, D'honneur, c'est un aveu que je brûlois d'entendre! Clitandre, étonné. Tout est dit? Permettez... Julie. Allons, regardez-moi; Je le veux. Clitandre. Volontiers. Julie. Eh! Bien donc? Clitandre. Je vous voi. Julie. Est-ce tout? Clitandre. Les beaux yeux! La charmante figure! Julie. Fort bien: continuez. Clitandre, souriant. Tout est dit, je vous jure. Julie, gaiement. Non, non; vos yeux à moi m' en disent beaucoup plus. Vous m' aimerez, monsieur, vos soins sont superflus. Clitandre. Et votre coeur du mien sera la récompense? Julie, minaudant. Mais... vous pouvez compter... Clitandre. Oui, sur votre constance; Je le sais. Répondez, de grace! à votre tour. Puis-je vous demander ce que c' est que l' amour? Julie. La belle question! Clitandre. Il est bon que je sache Quelle idée à ce mot parmi vous on attache; Car vous le présentez ici sous un aspect D' une aisance, d' un ton qui m' est un peu suspect; Et je ne voudrois pas, joignant mon coeur au vôtre, Vous donner un amour, moi, pour en prendre un autre. Julie. Comment! En est-il deux? Il est, je crois, par-tout, Tel que nous le sentons; consonnance de goût, Union d' agrément, habitude amusante, Qu' un caprice détruit, et qu' un coup-d' oeil enfante; Le ressort, le lien de la société, Qui d' objets en objets voltige en liberté; Qui, pour briller au jour, a quitté les ruelles, Et transporte à grand bruit le plaisir sur ses ailes. Clitandre. Je meurs, si j' entends rien à tout ce jargon-là! Julie. Eh! Mais... Clitandre. Quoi! Vous croyez que l' amour soit cela? Julie. Oui vraiment; aujourd' hui l' on n' en connoît point d' autre. Arrangeons-nous pourtant; voyons, quel est le vôtre? Détaillez-moi... Clitandre. Le mien, toujours mal défini, Se dérobe au discours, ne peut qu' être senti; Et, sans vous offenser, je présume, madame, Qu' il est rare entre vous, car il lui faut une ame. Julie. Ah! Vous m' allez vanter cet être suranné, De mysteres, de pleurs, d' ennuis environné; Ce tyran des plaisirs de nos antiques belles, Pour qui c' étoit trop peu d' être dix ans fidelles. Tout ce vieux protocole est banni sans retour: Ce n' est plus qu' en passant qu' on encense l' amour. Clitandre, croyez-moi, suivez cette méthode; Elle est plus usitée, et beaucoup plus commode. Clitandre. Non, cela ne se peut. Julie. Quel air humilié! Vous vous rendez enfin? Clitandre, voulant s' en aller. Vous me faites pitié! Julie. Qui! Moi, faire pitié? Clitandre. Oui, d' honneur. Julie. Mais, Clitandre, À la compassion je vous trouve un peu tendre. Sans trop d' orgueil, j' ai cru, jusques à ce moment, N' inspirer point encor ce triste sentiment. Clitandre. Et moi, c' est tout de bon que je vous trouve à plaindre; Car enfin, ce bonheur que vous venez de peindre, Examinez sa source, et pesez sa valeur, Il est dans votre tête, et non dans votre coeur. Dans la foule et le bruit, une bouillante ivresse, De l' erreur à l' excès, guide votre jeunesse; Au milieu des travers, des écarts, des éclats Vous cherchez les plaisirs, les plaisirs n' y sont pas. Pourquoi courir si loin? L' indulgente nature Les a mis près de vous dans leur juste mesure; Mais vous ne rencontrez que leur masque trompeur Quand vous chargez l' esprit des intérêts du coeur. Julie, à part. Mais, vraiment, il raisonne!... À Clitandre. à merveille, Clitandre!... À vos discours pourtant je ne saurois me rendre; Car enfin, ces plaisirs, à moi, me semblent doux; Je les sens, j' en jouis. Clitandre. Ma foi! Tant pis pour vous. Julie. Ah! Grace pour celui de briller et de plaire: Tout autant que la vie, il nous est nécessaire; Et j' aimerois autant me passer de beauté Que de voir sur un seul son pouvoir limité. Là, descendez un peu dans le coeur d' une femme, Et jugez quel plaisir doit enivrer son ame Quand d' un cercle brillant les voeux et les regards Sur elle concentrés tombent de toutes parts; Quand sur mille témoins de sa toute-puissance Elle verse l' amour, le dépit, l' espérance. Elle parle, l' éloge aussi-tôt retentit: Elle jette un coup-d' oeil, on espere, on pâlit. Autour d' elle, à son gré, tout s' émeut, tout s' arrête: Elle forme un orage, ou calme une tempête; De mille passions elle excite les flots: Tous les coeurs sont troublés, le sien reste en repos. Clitandre. Le sien reste en repos? L' aimable perspective Que vous nous présentez! Quoi! L' ardeur la plus vive... Julie. Oh! Vous ne passez rien. Allez-vous quereller? Je dis que c' est pour nous un besoin de briller. Clitandre. Brillez donc, j' y consens; et laissez-moi, madame, Chercher d' autres plaisirs, inconnus à votre ame: Moins d' éclat, plus d' amour, un peu de bonne-foi, Des appas, des vertus, c' en est assez pour moi. Julie. Mais on peut parmi nous rencontrer ce modele. Clitandre. Parmi vous, de l' amour? Julie. Oui, la chose est réelle. Clitandre. J' entends: de cet amour voltigeant, cavalier, Dont vous faisiez tantôt l' éloge singulier? Non, j' ai le goût vulgaire; et cet amour, madame, Est trop de qualité pour entrer dans mon ame. De vos doctes leçons je ne puis essayer; En donnant tout mon coeur j' en veux un tout entier. Je hais autant que vous la fadeur pastorale; Mais je hais encor plus le bruit et le scandale: L' honnête me suffit; et, dût-on me blâmer, J' estime ce que j' aime, ou je cesse d' aimer. Julie. Vous voulez me piquer? Je ne prends point le change; J' ai mon projet en tête, et rien ne me dérange. Voyons-nous plus souvent; vous êtes fait pour nous: Un peu de liaison rapprochera nos goûts. SCENE X Le marquis, le comte, Julie, Clitandre. Le Comte, à Julie et à Clitandre, les surprenant. Parbleu! Je m' en doutois. Julie, riant. Quoi! Tout de bon, cher comte? Le Comte. Cher comte!... déloyale! Ah! Rougissez de honte! Julie. Moi, rougir? Le Marquis, au comte. Eh! Bien donc, mon oncle, qu' avez-vous? Le Comte. Laissez-moi. Le Marquis. Quoi! Déja de l' aigreur, du courroux? Le Comte. Oui, ventrebleu! Le Marquis. Mon oncle!... Le Comte. Oh! Ne vous en déplaise, Mon neveu, laissez-moi quereller à mon aise. Le Marquis. Mais cela n' est point bien. Eh! Que vous a-t-on fait? Le Comte. montrant Julie. Le plus damnable tour!... tantôt, sur son billet, J' arrive... en minaudant, la perfide m' appelle: " cher comte, je reviens; prenez mon jeu, dit-elle. Je le prends, comme un sot; et, pendant ce tems-là, Montrant Clitandre. On vient faire l' amour à monsieur que voilà. Le Marquis, riant. Tout de bon? Le Comte. Oui, morbleu! Le Marquis, riant plus fort. Le tour est impayable! Le Comte. Peste l' impertinent! Le Marquis. Oui, vous dis-je, admirable, Charmant, délicieux! Le Comte. Au diable l' étourdi! Le Marquis. Mon oncle, votre affaire est terminée ici: Allons, modestement, prenez congé. Le Comte. J' enrage! Et je me vengerai d' un si sanglant outrage... Toujours en l' air, toujours trahissans et trahis, Faites un monde à part, et soyez le mépris De tout le genre humain. Le coeur d' une coquette N' est pas d' assez haut prix pour que je le regrette. Il sort. SCENE XI Le marquis, Julie, Clitandre. Julie. Sa colere est brutale! Le Marquis. Elle m' a diverti, D' honneur! Clitandre, à Julie. Madame a dû s' en amuser aussi? Julie. Beaucoup! Le Marquis. Vous vous formez, Julie, à me surprendre, En moins d' un jour, Eraste et mon oncle et Clitandre! C' est aller au plus grand... mais Clitandre, entre nous, Est trop neuf dans le monde, et peu digne de vous. Je veux le présenter à notre présidente; Après, votre union sera bien plus décente. Julie. montrant Clitandre. Laissez-là vos projets... monsieur est occupé; Du vieil amour vraiment il n' est pas détrompé: Il soupire, il adore... Le Marquis. Et qui donc? Julie. Une belle À Clitandre. Qui sans doute l' attend... venez, amant fidele. Clitandre. Non, je ne puis... Julie, au marquis. Je vais le mettre entre deux feux. Clitandre. Madame, en ce moment... Julie. Suivez-moi, je le veux. Clitandre lui donne la main. ACTE III SCENE I Orphise, Clitandre. Orphise. Eh! Bien, mon cher Clitandre, est-ce en vain que j' espere, Et ma Julie encor peut-elle vous déplaire? Clitandre. Madame, trouvez bon que, fuyant à propos, Je ne m' expose plus à perdre mon repos. Votre niece m' attaque avec trop d' avantage; Et risquer tout pour rien n' est pas d' un homme sage. Orphise. Clitandre, vous rêvez? Clitandre. Non, c' est la vérité; Jamais d' un trouble égal je ne fus agité. Orphise. Quoi donc! L' aimeriez-vous? Clitandre. Je ne sais; mais, madame, Je ne veux plus avoir à disputer mon ame. Le dangereux objet! Et quelle habileté À mesurer l' effort à la difficulté! Son manége attrayant vous tourne, vous épie, Applaudit quelquefois, plus souvent contrarie: Elle vous fuit, vous cherche, et s' apaise et s' aigrit; Sans relâche elle occupe et le coeur et l' esprit. Unissant, avec art, le dépit, la tendresse, Sa bouche vous maltraite et son oeil vous caresse. Vous la voyez souvent, par un détour adroit, Rire dans sa fureur, s' irriter de sang-froid: Maîtresse du moment, tantôt brillante et vive, Elle enchante, ravit; tantôt douce et naïve, Sa grace au fond du coeur porte le sentiment: Sa perfidie a l' air d' un tendre épanchement; En passant par ses yeux, la noirceur, l' imposture Prennent l' expression de la simple nature. Oui, madame, vingt fois j' ai pris pour vérité Ce qui n' étoit qu' un jeu, qu' un amour imité; Vingt fois j' ai repoussé la triste certitude Que tout cela n' étoit qu' un fruit de son étude; Mon coeur en sa faveur vingt fois s' est gendarmé, Et même, en ce moment, à peine est-il calmé. Orphise. Oui, pour vous vaincre elle a déployé tous ses charmes: Elle s' est présentée avec toutes ses armes, Elle vous a traité comme un digne ennemi; Mais ses propres efforts l' ont vaincue à demi. Où vous avez cru voir de l' art, de l' imposture, Croyez-moi, vous deviez n' y voir que la nature. Sa vanité parloit, vous en sentiez les coups; Sa fierté succomboit, son coeur voloit vers vous: Elle s' en indignoit bientôt; mais sa colere N' étoit qu' un repentir d' avoir été sincere. Ce choc de sentimens, cet art si compliqué, Supposez-la sensible, et tout est expliqué. Clitandre. Non, ne supposons rien, madame, je vous prie: Souffrez que prudemment je quitte la partie. Orphise. Clitandre, encore un coup, fiez-vous en à moi! Son penchant se déclare; et c' est de bonne foi Que je la garantis vaincue, humiliée. Je la connois; mes soins l' ont tant étudiée! A-t-elle pu cacher ses mouvemens confus? Ne nous a-t-elle pas dix fois interrompus? Quand de vos entretiens j' abrégeois l' intervalle, N' ai-je pas entrevu l' aigreur d' une rivale? Quand, tout-à-l' heure encor, je vous ai fait sortir, Son dépit à mes yeux s' est-il pu démentir? De notre tête-à-tête à présent inquiete, Elle hâte son monde, et presse la retraite; Un instant va la voir arriver sur nos pas: Qu' est-ce que de l' amour, si cela n' en est pas? Allons, que mon espoir, Clitandre, vous ranime. Clitandre. De ce frivole espoir serois-je la victime?... La fuir... il n' est plus tems... ah! Que n' ai-je évité Ce cruel embarras où vous m' avez jetté!... Aidez-moi donc, du moins! Orphise. C' est à quoi je m' apprête. Tourmentez bien son coeur; j' attaquerai sa tête. Servons-nous de son art: en butte à nos complots, Il ne faut pas qu' elle ait un instant de repos. Critiquez, exigez, fatiguez sa souplesse; De notre hymen prochain effrayons sa tendresse: C' est un puissant mobile, et son coeur est à nous Si nous venons à bout de le rendre jaloux... La voici; commençons. SCENE II Orphise, Julie, Clitandre. Orphise, à Julie, en feignant beaucoup d' embarras. Comment! C' est vous, ma niece; J' ai cru que... jusqu' au soir... la foule qui vous presse... S' est bien vîte écoulée! Julie, riant à moitié. Ah! Ma tante! En ces lieux Vous ne m' attendiez pas si-tôt? J' ai de bons yeux! Orphise. Moi, ma niece!... pourquoi!... je parlois à Clitandre. Julie. Eh! Oui, vous lui parliez; vous aimez à l' entendre: Rien n' est si naturel... mais quelqu' un m' a conté Que d' un objet nouveau son coeur étoit tenté. Prenez-y garde, au moins, et ce sont vos affaires. Orphise. Bon, bon, tous ces discours sont des bruits téméraires: J'estime fort Clitandre, et tu le sais fort bien. Heureuse qui possede un coeur tel que le sien! Julie. Vraiment, c' est un trésor! Orphise, d' un air affectueux. Oui, ma chere Julie! Pour l' amour de ta tante, aime le, je t' en prie! Elle sort. SCENE III Julie, Clitandre. Julie. Pour l' amour de ma tante il faut donc vous aimer? Clitandre. Oui, madame. Julie. Il falloit d' abord m' en informer; Je vous eusse adoré beaucoup plutôt, Clitandre. Clitandre. Il en est tems encor. Julie. Daignerez-vous m' apprendre À quelle occasion cet ordre m' est donné? Il seroit trop plaisant que j' eusse deviné! Clitandre. Deviné?... quoi, madame? Julie. Oh! La divine Orphise, Ou je me trompe fort, va faire une sottise! Ses amis devroient bien lui faire envisager Qu' à son âge il est tard de vouloir s' engager. Clitandre. Mais elle est jeune encore. Julie. Oui, oui, pour une tante; Mais sous un nouveau joug plier en imprudente?... Car, vous en conviendrez, chaque jour désormais Impitoyablement va ternir ses attraits. Pour moi, je l' avoûrai, je tremble pour Orphise. Clitandre. Il est peu de beautés que le tems ne détruise; Je le sais: cependant, en honnête mari, J' ai mon systême, moi; systême assez hardi, J' en conviens. Par exemple, Orphise est fort aimable, Et le sera longtems; car elle est estimable. Elle n' a jamais cru que le seul agrément De l' amour d' un mari dût être l' aliment. Belle, mais sans orgueil, à d' autres soins livrée, À cesser d' être jeune elle s' est préparée: Aux nobles sentimens elle a formé son coeur, Et pour son caractere elle a pris la douceur. Elle a de son esprit étendu les lumieres; Elle a même accueilli des vertus roturieres, L' égalité d' humeur, la modeste bonté, L' amour de l' ordre enfin, trop rare qualité! Après un certain tems que l' hymen nous éprouve, La beauté perd, dit-on; tout cela se retrouve. Les maris aiment mieux, ils m' en sont tous témoins, Une vertu de plus, et deux graces de moins. Julie. Être jeune!... être belle!... oui, c' est un double crime, Dont... Clitandre. Non; il ne faut pas trop presser ma maxime. La beauté de tout tems soumit tout à ses loix, Et je ne suis point d' âge à contester ses droits; Mais sans lui disputer son suprême avantage, À d' autres qualités nous pouvons rendre hommage. Julie. Heureuse qui pourroit toutes les rassembler! Mais, pour vous plaire à qui faut-il donc ressembler? Clitandre. À vous, madame. Julie. à moi?... le compliment m' honore; Mais dans un autre tems il eût mieux fait d' éclorre: Je ne suis pas d' humeur à le récompenser. Clitandre. J' ai cru qu' en aucun tems il ne pouvoit blesser... Ce ton de dignité m' annonce le contraire, Soit. Julie. Avec ces façons aspirez vous à plaire? Vous auriez très-grand tort. La contradiction, L' esprit guindé, l' humeur sont mon aversion; Et c' est tout ce qu' en vous, monsieur, j' ai vu paroître. Clitandre. Nous voilà donc brouillés? Julie. Vous en êtes le maître. Clitandre. Fort bien! Sur votre coeur je n' avois qu' à compter! Julie. Vous prenez grand plaisir à m' impatienter! Moi?... vous vous amusez; j' en prends ma part. Julie. Courage! Vous m' indignez, au moins!... votre air, votre langage, Tout conspire, monsieur, je vous le dis tout net, Minaudant. À vous faire haïr!... en dépit qu' on en ait. Clitandre. Bon! Ce n' est rien encore; et si jamais, madame, Vous aviez le malheur de captiver mon ame, Vous essuiriez vraiment bien d' autres vérités! Mon esprit est pétri de contrariétés, Je vous en avertis. Ce qu' en vous on admire Seroit précisément l' objet de ma satyre. Si votre façon d' être en ce moment vous plaît, Croyez-moi, but-à-but, restons sans intérêt. Julie. Eh! Quoi, ma façon d' être est donc bien haïssable? Clitandre, d' un ton pénétré. Non... il ne tient qu' à vous de devenir aimable... Mais vous le seriez trop en suivant mes avis. Continuez plutôt; gâtez cent dons exquis, Vous-même de nos coeurs armez la résistance, Et, de vos propres mains, bornez votre puissance; De la nature en vous défigurez les traits, D' un attirail sans fin surchargez ses attraits; Du bon sens, du plaisir conjurez la défaite, Sauvez-nous du danger de vous voir trop parfaite: C' est fort bien fait à vous, je dois le souhaiter; Et quel coeur sans cela pourroit vous résister? Julie, embarrassée et sérieuse. Quoi! Sérieusement, vous me trouvez à plaindre? Clitandre. Très-sérieusement. Incapable de feindre, J' ai regret de vous voir employer tant d' efforts Pour ne vous préparer au bout que des remords. Julie, plus gaie. Pour devenir aimable, eh! Bien, que faut-il faire? Clitandre. Vous me le demandez? Vous n' êtes pas sincere. Le coeur vous le diroit, si vous l' écoutiez bien; Mais dans tous vos discours le coeur n' entre pour Rien. Julie. Non, je veux vos avis. Pour rétablir ma gloire C' est vous, oui, désormais vous seul que je veux croire. SCENE IV Julie, Clitandre, le marquis. Le marquis, dans le fond, les écoute un moment. Clitandre, à Julie. Moi seul? Julie. Assurément. Ce que vous m' avez dit Me frappe, et je prétends en faire mon profit. Clitandre, à demi rendu. Vous ne feriez pas mal... mais bon! C' est une adresse Pensez-vous tout cela? Julie. Oui, d' honneur! Clitandre, avec émotion. Ah! Traîtresse! Vous voilà. Julie, très-tendrement. Qu' avez-vous! Clitandre. Ce regard enchanteur, Ce ton... Julie. Que savez-vous s' il ne part pas du coeur? Clitandre, hésitant. Je sais que... contre vous il est bon d' être en garde! Le marquis éclate de rire. Julie, étonnée, au marquis. Que faites-vous donc là, marquis? Le Marquis. Je vous regarde, À Clitandre. J' écoute et j' applaudis... eh! Bien, tu conviendras Qu' on ne peut mieux jouer ce que l' on ne sent pas? C' est pousser le talent jusques à l' excellence. Quel air de sentiment, de vérité, d' aisance! Pour peu que j' eusse encor laissé durer l' erreur C' en étoit fait, Clitandre, elle emportoit ton coeur... À Julie. Parbleu! Vous l' avez mis à deux doigts de sa perte. Julie, à demi déconcertée, et finissant par rire. Ne me louez pas tant, cela me déconcerte... J' étois en train d' aimer... cela se gagne, au moins! Clitandre. Et vous ne savez plus aimer devant témoins? Julie, minaudant. Je ne dis pas cela. Le Marquis. Pourquoi ne le pas dire? À Clitandre. Tiens, de sa fausseté ne sois pas le martyre; Habitude, et rien plus... et sa bouche, et ses yeux N' ont jamais su que dire: " aimez-moi; je le veux. " C' est chez elle un ressort, un jeu dont la détente, S' échappe à volonté. Clitandre. La remarque est savante! Le Marquis. Et juste, qui plus est! Julie. Oh! Taisez-vous, marquis. Convient-il que par vous mes secrets soient trahis? Quoi! Si j' ai des raisons pour engager Clitandre, S' il en a pour m' aimer?... Le Marquis. J' en ai pour le défendre. Écoutez-moi, tous deux... toi, Clitandre, sur-tout. Que vas-tu faire? Avec de l' esprit et du goût, Si mon expérience ici ne te seconde, Tu vas tout au plus mal t' annoncer dans le monde. Posons le fait. Julie, après t' avoir joué, Te livrera par-tout comme un homme échoué: Nos belles apprendront ta ridicule histoire; Et qui voudra, dis-moi, ressusciter ta gloire? Quelle femme osera subir ton déshonneur, Et partager ta honte en recevant ton coeur? Tu n' en trouveras point, je te le dis d' avance. Ceci, comme tu vois, est de grande importance. Julie est, entre nous, trop habile pour toi; Et je te veux ailleurs procurer de l' emploi. Julie. Eh! Ne peut-on savoir à qui monsieur le donne! Le Marquis. À la digne baronne. Oh! La bonne personne! Au plus léger discours d' abord elle prend feu, Et ne vous laisse pas le tems du désaveu. À la célérité dont sa flamme s' annonce Avant que d' y penser vous avez fait réponse. De toute autre on pourroit détailler les exploits; L' oeil le plus attentif ne peut saisir son choix. En effet, un malheureux s' attache à son mérite: Jamais on ne la prend, et toujours on la quitte... À Clitandre. Voilà du bon, du sûr, où tu n' échoûras pas: Par degrés, à Julie après tu parviendras. Julie. Voilà certainement la plus folle entreprise!... Le Marquis. N' avons-nous pas encor la divine Céphise, Et notre présidente?... ah! J' oubliois, vraiment! J' ai donné ta parole, ici, dans ce moment... C' est par elle qu' il faut commencer ta tournée. Clitandre, à Julie. Pour parvenir à vous, la route est détournée; Mais, puisqu' elle y conduit, allons, essayons-la. Pour gagner votre coeur... Julie, piquée. Ah! Vous l' avez déja! Montrant le marquis. Votre docilité pour ses avis m' enchante!... Riant, au marquis. Bon! Il n' en sera rien. Il adore... Clitandre jette un coup-d' oeil à Julie. Imprudente! Julie, rencontrant le regard de Clitandre, à part. Taisons-nous. Le Marquis, riant. Ah! Parbleu! J' aime la nouveauté. De la discrétion? Qui? Vous, de la bonté! Fi donc! Point de quartier. Sans gêne, sans scrupule; Il faut, dès qu' il paroît, fronder un ridicule. Julie. Et l' amour est celui qu' il faut moins épargner, Je le sens. Le Marquis. Autrement, il pourroit vous gagner. Julie. Me gagner? Le Marquis. Songez-y. Julie. Moi, moi? Je l' en défie! Clitandre, au marquis. Eh! Marquis, à quoi bon cette plaisanterie? À Julie. Rassurez-vous, madame: oui, malgré vos attraits, On peut vous desirer; mais vous aimer, jamais. C' est-là le résultat, je crois, de vos usages: C' est à quoi je saurai borner tous mes hommages; C' est ce que je viendrai jurer à vos genoux, Dès que j' aurai l' honneur d' être digne de vous. Il sort. SCENE V Julie, le marquis. Julie. Ce Clitandre est maussade! Le Marquis. Eh! Point trop; il raisonne. Julie. Il plaisante fort mal! Le Marquis. Comme un autre. Julie. Il jargonne Le sentiment, le coeur... Le Marquis. On pourra le former. Julie. Non, je ne le crois pas. Le Marquis. Eh! Bien, laissons-le aimer; Que vous importe? Julie. Oh! Rien. Le Marquis. Tant mieux... oh! ça, Julie, Je vous ai pour ce soir mise d' une partie. Chloé présidera. Nous ôtons à Damis Son éternelle épouse, et lui donnons Floris. La délaissée aura beau faire la grimace, Elle y sera présente; et nous voulons qu' en face Ils se disent adieu. Cela sera plaisant; Qu' en pensez-vous? Julie. Oui-dà! Le tour est amusant. Je veux mener Orphise. Le Marquis. Oh! Non pas. Point de tante. Ne peut-on vous avoir sans votre gouvernante? Julie. Mais la décence... Le Marquis. Encore? On n' y peut plus tenir, Et ce terme est ignoble, à faire évanouir! Laissez-là pour toujours et le mot et la chose. Savez-vous bien qu' à tort votre nom en impose. Par un début d' éclat vous nous éblouissez; Rien ne résiste à l' air dont vous vous annoncez: " des coeurs et des esprits voilà la souveraine; Scrupules, préjugés, dit-on, rien ne la gêne. " Point, ce sont des égards, de la discrétion; Une tante par-tout qui nous donne le ton: Après six mois d' épreuve on dit décence encore; Oh! Parbleu! Finissez, ou je vous déshonore. Julie. Mais que voulez-vous donc? Le Marquis. Que vous fixiez les yeux Par quelque bon éclat; et qu' en attendant mieux Vous rompiez dès ce jour tout net avec Orphise... Qu' avez-vous fait encor, parlez avec franchise, Qui puisse parmi nous vous faire respecter? Quelques discours malins... qu' on n' ose plus citer; Des billets malfaisans, d' innocentes ruptures, Des traits demi-méchans, quelques noirceurs obscures, Du bruit, tant qu' on en veut; point de faits, du jargon. C' est bien ainsi, vraiment, que l' on se fait un nom! Décidez-vous, vous dis-je, ou je vous abandonne. Julie. Quitter, en la brusquant, une tante si bonne! Non, marquis; ce seroit me donner un travers. Le Marquis. Tant mieux: il vous en faut. Julie. Pour le coup je m' y perds! Quoi! Vous voudriez... Le Marquis. Oui. Sachez, quoiqu' on en glose, Qu' un travers est, madame, une fort bonne chose. En être indépendant, ne vivre que pour soi, Du vulgaire idiot se soumettre la loi, Braver également la louange et le blâme, C' est étendre, à bon droit, les ressorts de son ame. Laissons-la librement s' égarer et courir; Son vol nous conduira sûrement au plaisir. Laissons aux sots l' erreur de gêner leur allure: Qu' importe autour de nous qu' on approuve, ou censure? Des discours valent-ils qu' on contraigne son goût? La noble indifférence est au-dessus de tout. Aux pieds de ses autels enchaînons la contrainte, Les préjugés, les bruits, et la honte et la crainte: Les loix, puis nos desirs, et rien après cela: Tout ce qui plaît est bien; il faut s' en tenir là. Julie. Vous donnez au devoir, marquis, peu d' étendue. Peut-être est-ce bien fait; mais mon ame est imbue De certains sentimens, préjugés, j' en conviens; Mais qui sechent le fruit de tous vos entretiens. Je ne puis tout-à-fait renoncer à l' estime: C' est un besoin. Je sens... Le Marquis. Esprit pusillanime! Je fais pour vous former un inutile effort: Soyez prude; je vois que c' est-là votre sort. Julie. Mais, monsieur... Le Marquis. Affichez votre chere décence; Retournez sur vos pas, et rentrez en enfance... Écoutez: je vois clair. Point de rechûte, au moins! Je pourrois me venger d' avoir perdu mes soins. Je pourrois, triomphant de cette horreur extrême, Vous donner un travers, en dépit de vous-même!... Adieu. Pour tout ce jour je vous donne la paix; Mais, Julie, à ce soir, ou brouillés, pour jamais! SCENE VI Julie, seule. La leçon du marquis n' est pas édifiante. Moi, brouiller deux époux, et rompre avec ma tante! Cette double noirceur n' émeut point mes desirs. Hier encor pourtant c' étoient-là mes plaisirs!... D' où vient donc qu' aujourd' hui je sens certain scrupule?... Quelle misere!... eh! Mais, ma crainte est ridicule: C' est le monde, après tout, que ces malices-là... J' ai beau faire, une voix se fait entendre là... N' aurois-je donc été jusqu' ici qu' une sotte?... Cela se pourroit bien... mon coeur balance et flotte... Non, il n' est pas content. Pour le calmer, faisons Ce que je n' ai point fait encor, réflechissons. ACTE IV SCENE I Rosette, Julie. Julie est très-agitée dans cette scene. Rosette. Vous paroissez enfin! Vous m' avez alarmée. Pourquoi donc si long-tems demeurer enfermée? On vous attend par-tout; et, seule en un réduit, Sans livres, sans papier, vous attendez la nuit? Quel prodige a causé cette humeur solitaire? Julie. Sais-tu, depuis tantôt, ce que je viens de faire? Je viens de réfléchir. Rosette. Réfléchir! Vous? Julie. Oui, moi. Rosette. Tout de bon? Julie. Tout de bon. Rosette. Et, de grace, sur quoi? Julie. Je ne m' en souviens plus. Rosette. La folie est charmante. Bon! C' est que vous dormiez. Julie. Non, indécise, errante, Et d' idée en idée... Rosette. Ah! Madame, entre nous, Cela ne vous sied point. J' aperçois du courroux, De l' aigreur... Julie. Que veux-tu! C' est ce maudit Clitandre. Qu' on ne m' en parle plus, au moins! Je vais le rendre A ma tante. Rosette. A propos, en est-ce fait? Son coeur Est à vous? Son amour doit être une fureur; Car vous avez sur lui déployé tous vos charmes. A-t-il été bien sot en vous rendant les armes? Julie. Oui. Nous l'étions tous deux. Rosette. Contez-moi donc comment... Julie. Oh! Je te conterai dans un autre moment. Rosette. Est-ce que le succès?... Julie, l' interrompant. Eh! Bien, ma bonne tante Veut me parler, dis-tu, d' une affaire importante? Je la devine. Rosette. Et quoi? Julie. C' est son Clitandre encor. Elle craint que je n' aille envahir son trésor... Le beau trésor!... un homme!... oh! J' ai repris mes forces: Je veux, plus que jamais, leur tendre mes amorces, Impitoyablement leur plaire, les charmer, Et ne m' en faire aimer que pour les opprimer. Qu' il me vienne un Clitandre encor, laisse-moi faire, Je l' humilierai tant! Rosette. Vous êtes en colere. Julie. Oh! Oui, je suis piquée! Rosette. Eh! Madame, pourquoi? Julie. Mais, ma tante, à propos, je ris de son effroi. Qu' une tête de femme aisément se démonte! Rosette. Madame... Julie. En vérité, mon sexe me fait honte!... Mais je le vengerai... reprenons nos plaisirs, Et faisons-nous un jeu d' irriter les desirs, De les tromper, de rire, en faisant le supplice Des coeurs qui de leurs feux me voudront voir complice; C' est-là le vrai bonheur, et je veux en jouir. Rosette. Mais, depuis fort long-tems, vous goûtez ce plaisir: Pourquoi vous trouve-t-il aujourd' hui si sensible? Julie. Oh! Pourquoi?... je ne sais... mais ma tante est visible. Rosette. Elle vient: croyez-moi, rendez-lui son héros. Elle sort. SCENE II Julie, seule. Qu' il l' adore à jamais, et nous laisse en repos. SCENE III Orphise, Julie. Julie, affectant de la gaieté. Ah! Je vais donc savoir le secret de ma tante; Je brûle, dès long-tems, d' être sa confidente. Traitons ceci gaîment... vous soupirez, je croi? C' est affaire de coeur. Allons, nommez-le moi. Orphise. Il n' est pas tems encor... mais, ma chere Julie, Je crains de t' affliger. Julie. Pourquoi donc, je vous prie? M' auriez-vous enlevé quelqu' un de mes sujets? Quitte à rendre. Achevez toujours. à cela près, Votre air embarrassé me réjouit. Orphise. Ma niece, Tu ne saurois pour toi douter de ma tendresse; Mon coeur est toujours prêt à la faire éclater, Et ton attachement l' a trop su mériter. Mais, ma chere Julie, enfin, quoique je t' aime, Dans la vie on se doit quelque chose à soi-même; Ainsi, quoiqu' à regret, je viens te déclarer Que, dès demain, peut-être, il faut nous séparer. Julie. Nous séparer! Qui, nous? Orphise. Oui, ma niece. Julie, riant à demi. Ah! Ma tante... Mais réfléchissez donc... vous êtes effrayante! Vous, à qui je dois tant? Vous, dont l' oeil et le soin Ont su me garantir... Orphise. Tu n' en as plus besoin. Julie. Mon dieu, j' en ai besoin plus que jamais, peut-être. À mon âge le monde est un terrible maître! Votre absence est déja peut-être un châtiment Que vous croyez devoir à quelqu' égarement. Ne me le cachez point. Si j' ai pu vous déplaire, Vous me voyez en tout prête à vous satisfaire. Orphise. Toi, me déplaire? Julie, malignement. Eh! Mais... je le crains. Orphise. Quel abus! Julie. Tenez, pour le cacher vos soins sont superflus. Orphise. J' ignore... Julie. Vous feignez. Je sais ce qui vous fâche. Orphise. Si tu m' as nui, du moins c' est sans que je le sache. Julie, plus sérieuse. Pourquoi donc avec moi venir à cet éclat? Orphise. D' éclat, je n' en fais point. Je vais changer d' état, Voilà tout. Julie. Vous allez... Orphise. Changer d' état, te dis-je. Julie. Comment! Vous marier? Orphise, riant à demi. Oui... cet aveu t' afflige? Julie, baissant les yeux. Il m' étonne beaucoup. Orphise. Que puis-je faire mieux? Le mérite a toujours droit de charmer nos yeux; Et c' est presque en avoir que savoir le connoître. Julie, piquée. J' admire votre ardeur à vous donner un maître! Orphise. Un maître! Y penses-tu? Non, non, j' ai mieux choisi. J' ai le bonheur de prendre un soutien, un ami; Un coeur noble, sensible, un esprit doux, affable, Que beaucoup de raison ne rend pas moins aimable, Que rien de ses devoirs n' a jamais detourné, Qui, content de l' état auquel il s' est borné, A voulu ne devoir qu' à soi son importance, Et qui pour mes défauts aura de l' indulgence; Un homme rare enfin; toi-même assurément, Quand tu le connoîtras, m' en feras compliment. Julie. Son nom? Orphise. C' est un secret, pour quelques jours encore. Julie. Cet homme rare, exquis, sans doute vous adore? Orphise, souriant. Il ne m' éblouit point par une folle ardeur: Il m' estime beaucoup; il connoît tout mon coeur, Il en paroît content. Adieu. J' ai quelqu' affaire. Cet aveu me pesoit, quoiqu' il fût nécessaire. Tandis qu' un digne époux va borner mes desirs, Vole au gré de tes voeux dans le sein des plaisirs. Elle examine, en s' en allant, Julie consternée. SCENE IV Julie, seule. C' est ce Clitandre... eh! Quoi, son idée ennuyeuse Me poursuivra par tout?... non, je suis furieuse! Ce maudit homme est né pour me désespérer! Et ma tante, à son tour... pour me contrecarrer, Qui se jette à sa tête... oh! Doucement, Orphise, Je vous empêcherai de faire une sottise! Il ne vous aime pas, et vous le savez bien. C' est une charité de rompre ce lien: Appellant. Je m' en charge, et bientôt... Rosette! Holà, Rosette! SCENE V Rosette, Julie. Rosette. Eh! Bien, que vous plaît-il? Julie. Que sais-je? Rosette. La toilette? Sortez-vous? Julie. Laisse-moi. Je suis au désespoir! Rosette. Comment donc? Quel chagrin? Julie. Je ne veux plus le voir. Rosette. Qui, madame? Julie. Ni lui, ni personne. Rosette. Eh! Madame, Vous m' effrayez. D' où naît tout ce trouble en votre ame? Julie. De cent sujets divers, tous faits pour m' accabler: J' ai le coeur oppressé... je ne saurois parler. Rosette. Ne plus parler... ceci redouble mes alarmes! Julie. Le dépit, peu s' en faut, me fait verser des larmes. Ce Clitandre... Rosette. Il a tort. Julie. Oui, tort; certainement. Je ne méritois pas de lui ce traitement. Rosette. Eh! Que vous a-t-il fait? Julie. Il m' enleve ma tante. Rosette. Un rapt! Ah! Juste ciel! L'affaire est importante: Il faut faire courir après le ravisseur. Julie. Qui te dit qu'il l'enleve? Il a séduit son coeur, Il l'épouse. Rosette. Ah! Tant mieux. La chose est plus honnête. Julie. Honnête? Rosette. Je l' ai cru. Julie. Je ne sais qui m' arrête?... Mais non... le repentir me les rendra tous deux. Bientôt je les verrai, l' un de l' autre honteux, Confus, désabusés de leurs feux équivoques, M' apporter tristement leurs plaintes réciproques, Me conter leurs chagrins, dont je rirai bien fort, Et m' appeler en tiers pour maudire leur sort. Je les attends; sur-tout cet orgueilleux Clitandre Qui veut me corriger, dit-il, qui veut m' apprendre À part. À devenir aimable... ah! Mon oncle, tout doux; Oui, je le deviendrai... pour un autre que vous: Vous verrez clair alors dans votre ame inquiete, Et, pour votre tourment, je veux être parfaite! Rosette. Ah! Je vous reconnois. Julie. Je ris de la douleur Qui tantôt sottement m' avoit saisi le coeur. SCENE VI Rosette, un laquais, Julie. Julie, au laquais. Qu' est-ce? Le Laquais. Monsieur Clitandre. Rosette, à Julie. Attendez, laissez faire; Je m' en vais le traiter... Julie. Non, qu' il entre, au contraire. Rosette. Madame... Julie. Je le veux. Rosette. Volontiers. Elle sort avec le laquais. SCENE VII Julie, seule. Mais, vraiment, On me croiroit quittée, au tour que cela prend... Oh! Je le préviendrai. Mon bonheur le ramene, Et de ses procédés il va subir la peine. SCENE VIII Clitandre, Julie. Julie, avec hauteur et ironie. Quoi! Si-tôt de retour? Je ne l' espérois pas. Seriez-vous donc déja digne de mes appas? Jusques-là vous deviez éviter ma présence, Et c' étoit m' annoncer une assez longue absence. Voyons; instruisez-moi de vos succès brillans? Clitandre. J' ai fait fort peu d' usage encor de mes talens. Je venois... Julie, l' interrompant. Avouez, mon cher Monsieur Clitandre, Qu' un peu de vanité vous a pensé surprendre. Avec ce froid bon sens que vous mettez à tout, Vous avez cru tantôt pousser mon coeur à bout, M' inspirer du desir pour cette rare estime Que vous ne dispensez qu' au mérite sublime. Le dessein étoit grand, et j' ai vraiment regret Que sur une étourdie il n' ait point eu d' effet; Mais souffrez de ma part cet avis salutaire Que savoir raisonner ce n' est pas savoir plaire. Clitandre, à part. Son ton est bien changé! Qu' est-ce donc qui l' aigrit?... À Julie. Madame, c' est toujours ce que je me suis dit. Julie. Quoi! Vous vous seriez dit que, par pur badinage, Tantôt de votre coeur j' ai recherché l' hommage? Que dans vos procédés, toujours secs, souvent durs, Ma malice a trouvé les plaisirs les plus purs? Que de vos argumens l' énergie et la suite M' a beaucoup amusée, et ne m' a pas séduite?... Non, malgré la raison et tout l' esprit qu' on a, On ne se dit jamais de ces vérités-là. Moi, je vous le devois pour éclaircir votre ame, Pour fixer vos soupçons sur l' ardeur qui m' enflamme, Et pour vous empêcher de caresser l' erreur Qui pourroit vous flater d' avoir touché mon coeur... Eh! Quoi, de l' embarras?... Clitandre. Mon maintien vous abuse: Cette témérité, dont ici l' on m' accuse... N' est pas bien avérée. Julie. Oh! Niez, j' y consens. Vous n' échaufferez point l' intérêt que j' y prends. Clitandre, à part. Elle m' accablera: songeons à nous défendre... À Julie. Par ce nouveau détour vous pensez me surprendre?... Eh! Non, je l' attendois: ce sont-là de vos jeux. Julie. De mes jeux? Clitandre. Le succès n' en sera pas heureux! Julie. Vous croyez?... Clitandre. Avouez que toutes ces injures, Ce courroux, ce dépit sont toutes impostures?... Julie. Mais, monsieur, je vous dis... Clitandre, l' interrompant. Bon! Bon! Ne feignez plus, Et riez avec moi de vos efforts perdus. Ne vous lassez-vous pas d' être toujours la même? Eh! Pour vous faire aimer, faut-il du stratagême? Julie, outrée. Du stratagême?... eh! Mais... où donc en voyez-vous?... Non, jamais à tel point je ne fus en courroux!... Monsieur, soyez bien sûr que ruse, ni finesse Ne veut surprendre ici votre chere tendresse; Que mes yeux, mon coeur, tout concourt à démentir Ce prétendu dessein de vous assujettir. M' entendez-vous enfin? Clitandre, tendrement. Dangereuse Julie, Combien par ce courroux vous êtes embellie! Combien sa véhémence ajoute à vos appas! Julie, à part. Je ne sais où j' en suis. Clitandre, soupirant. Non, vous ne m' aimez pas. Je ne viens point non plus pour me laisser séduire, Et votre intérêt seul est tout ce qui m' attire. Julie. Mon intérêt, monsieur! Qui vous en a chargé? Clitandre. Mon coeur, que ce matin vous avez exigé. De plus d' un sentiment croyez qu' il est capable: L' amour, vous le voyez, l' auroit rendu coupable, Dans votre emportement vous l' auriez foudroyé; Mais ce fracas ne peut étonner l' amitié: La mienne, désormais, sincere et de durée, Même en dépit de vous, vous sera consacrée. Julie. Quel service, monsieur, dois-je à votre bonté? Clitandre. Eraste, qui tantôt dans sa vivacité Vouloit de vos billets faire un fort sot usage, Enfin, par mes conseils est devenu plus sage. Julie. Et qu' en vouloit-il faire? Clitandre. Il parloit d' imprimer. Julie, effrayée. D' imprimer?... ah! Monsieur! Clitandre, lui rendant un paquet de lettres. Il s' est laissé calmer. Les voici. Julie. D' imprimer!... Clitandre. Il vous écrit, je pense. Julie, ouvrant une lettre séparée des autres. Voudroit-il excuser une telle impudence! Lisant. " je ne sais si vous remercierez beaucoup Clitandre Du prétendu service qu' il croit vous rendre, en M' empêchant d' imprimer vos lettres... " Interrompant la lecture. Quel monstre! Clitandre. Calmez-vous. Julie, continuant de lire. " le public auroit sans doute applaudi à la légéreté de Votre style, à l' agrément de vos expressions; et Vous auriez obtenu par mon moyen une célébrité rare et Prompte, à laquelle vous semblez aspirer, et dont Sa mal-adresse vous prive encore pour quelque tems. " Après avoir achevé de lire. les hommes sont affreux! Clitandre. L' exemple quelquefois les rend peu généreux: Non que d' un pareil tour j' approuve la malice. Julie, les larmes aux yeux. Oh! J' en suis bien certaine, et je vous rends justice. On n' a point avec vous à craindre ces horreurs; Et votre procédé me touche jusqu' aux pleurs. Clitandre. Madame, y pensez-vous! Julie. Pour m' être trop livrée... Ah! Clitandre, un éclat m' auroit désespérée... J'en tremble encor!... comment pourrai-je m'acquitter?... SCENE IX Clitandre, Julie, un laquais, la présidente, le marquis. Le Laquais, à la présidente, à la porte. Madame, on n' entre point. La Présidente, gaiement et en petite-maîtresse. Tu veux me résister? Le Laquais. Madame, je vous dis... La Présidente, l' interrompant et entrant. Eh! Laisse-nous, de grace! Le laquais sort. SCENE X Clitandre, Julie, la présidente, le marquis. La Présidente, allant à Julie. Avant de la gronder, il faut que je l' embrasse... Qu' elle est bien! Quel éclat! Quelle fleur de beauté! Mais, ma chere, il y faut joindre un peu de bonté: Il est des procédés que l' on doit se défendre. Par exemple, aujourd' hui l' on me promet Clitandre, J' en reçois les honneurs, je l' attends bonnement; Et lui seul est admis dans votre appartement? Vous vous en emparez, sans le dire à personne? Et frauduleusement, tandis qu' on me le donne, Vous attirez à vous ses soins et son amour? Mais c' est-là proprement ce qui s' appelle un tour. Julie. Comment donc? Le Marquis, à Julie. En effet, cela n' est pas honnête; Car, enfin, à quoi bon ces petits tête-à-tête? Moi, je hais les noirceurs, j' aime à tout réunir; Mais madame a ses droits qu' elle doit soutenir. La Présidente. Oh! Je les soutiendrai. Julie. Madame, sans colere! Clitandre est fort son maître. Le Marquis. Oui, voilà le mystere. Quand on s' est assuré le succès de ses soins, À la présidente. On lui laisse le choix... vous l' allez perdre, au moins! La Présidente. Le perdre! Y pensez-vous? Non, marquis; la prudence Interdit à madame ici la concurrence: Elle ne voudra point, par un bruyant débat, Me préparer l' honneur d' un triomphe d' éclat. Elle n' ignore pas que plus on me résiste, Et plus à l' emporter ma volonté persiste. Le Marquis. Oui, c' est comme il faut être. Ayons la fermeté De jouir pleinement de notre volonté. Céder ce qui nous plaît, entre nous c' est sottise. À Julie. Mais cette liberté vous est aussi permise, Julie; il faut vouloir. Usez des mêmes loix. Allez-vous, par foiblesse, abandonner vos droits? Car vous pourriez avoir, en dépit de madame, Des raisons pour garder le coeur qu' elle réclame. Clitandre vous plaît-il? Parlez, expliquez-vous; Nous allons le laisser sur l' heure à vos genoux. La Présidente. Non, monsieur, s' il vous plaît. Le Marquis, affectant de la bonté, à toutes deux. Voyons; à l' amiable, Riant. Arrangez-vous... ceci va faire un bruit du diable! De qui l' emportera l' honneur sera complet. Clitandre, à part. Cette leçon est vive; attendons-en l' effet. Julie, très-sérieuse et piquée, au marquis. Marquis, de vos bontés je suis reconnoissante; Mais je n' en rendrai pas la suite intéressante, À la présidente. Soyez-en sûr... madame, il ne tiendra qu' à vous De finir ce procès qu' on dit être entre nous. Je jure, je promets de ne jamais prétendre Aux mêmes coeurs sur qui vos droits pourront s' étendre: De ma rivalité délivrée à jamais, Triomphez sans éclat et donnez-moi la paix. Le Marquis, à la présidente. Elle est piquée au vif! La Présidente, à Julie. oh! Tant mieux... mais, Julie, Je n' ai plus rien à dire, et mon ame est ravie De vous voir respecter nos tendres amitiés. Julie. Nos noeuds encor, je crois, sont foiblement liés. La Présidente. Eh! Quoi, n' avons-nous pas soupé vingt fois ensemble? Même société tous les jours nous rassemble. Vers les mêmes plaisirs nous volons toutes deux: Nous courons allumer par-tout les mêmes feux; Mais, pour vous distinguer de la même maniere, Quoi! Ne courez-vous pas dans la même carriere? Cette rivalité pour les mêmes honneurs, Loin de nous diviser, doit réunir nos coeurs. Le Marquis, à Julie. Eh! Sans doute... après tout, quelle est la différence? Montrant la présidente. Quoi! Parce que madame a pris un peu l' avance?... L' une est formée, et l' autre... La Présidente, l' interrompant. Oh! Nous la formerons. Deux ou trois mois, et puis nous nous ressemblerons. Julie. La chose étoit possible: en ce moment, peut-être Rien n' est plus éloigné. La Présidente, au marquis. Songeons à disparoître. À Clitandre. Vous, dont j' admire ici les tranquilles façons, Vous avez, je le vois, besoin de mes leçons. On m' a de votre coeur engagé les prémices: Je veux bien diriger vos feux encor novices. Mes bontés, n' est-ce pas, surpassent votre espoir? Venez donc; au public il faut nous faire voir. Clitandre. Vous m' aimez donc beaucoup? La Présidente. Qui, moi? Si je vous aime!... Au marquis. Que répondre à cela? J' en ris, malgré moi-même! Le Marquis, riant. Parbleu! La question est neuve, et me ravit: Nul amant, j' en suis sûr, jamais ne vous la fit?... À Clitandre. Oui, tu peux exiger beaucoup, sans qu' on te blâme; Mais ces questions-là font rougir une femme. Clitandre. Je ne les ferai plus, je te le promets bien. La Présidente. Il faut sur notre ton former votre entretien... Ça, donnez-moi la main... vous hésitez, je pense! N' osez-vous de madame enfreindre la défense? Clitandre s' empresse à lui donner la main. SCENE XI Julie, Rosette, Clitandre, la présidente, Le marquis. Rosette, à la présidente. Chloé veut vous parler, madame. La Présidente, au marquis. Eh! Mais, vraiment, Il se fait tard, marquis; joignons-la promptement. Le Marquis. Quoi! Laisser seule ainsi cette pauvre Julie?... Sa tante décemment lui tiendra compagnie. La présidente sort en riant, et emmene Clitandre Et le marquis. SCENE XII Julie, Rosette. Julie, à part. Quelle femme! Quel front! Venir, jusques chez moi, Réclamer?... c' est un tour du marquis, je le voi... Mais Clitandre la suit... seroit-il bien capable... Non, c' est lui faire tort: Clitandre est estimable... À Rosette. Suis-le; je veux savoir la fin de tout ceci. Rosette sort. SCENE XIII Julie, seule. Oui, oui, son impudence aura mal réussi... Eh! Qui seroit tenté d' une semblable femme? D' une femme qui vient, sans pudeur... je la blâme, Et je ne pense pas qu' ainsi qu' elle m' a dit J' embrasse aveuglément l' erreur qui la perdit... Même ardeur de briller, même fureur de plaire; De l' esprit, des talens, même emploi téméraire. Ah! Quel bonheur pour moi d' avoir vu de si près Le vice revêtir ses véritables traits!... J' aurois pu ressembler à cet affreux modele!... On auroit dit de moi ce que je pense d' elle?... J' en frissonne... tout semble exprès se réunir Pour m' enseigner mes torts, ou bien pour les punir... Ces lettres, cet exemple, et Clitandre, et ma tante... SCENE XIV Julie, Rosette. Julie. Eh! Bien donc? Rosette. Le marquis, Chloé, la présidente Sont à rire là-bas. Clitandre est déja loin. Julie, à part. Son départ me console, et j' en avois besoin... Que dis-je? Dans mon coeur je tremble de descendre; Juste ciel! Que je crains d' y retrouver Clitandre! ACTE V SCENE I Rosette, Orphise. Rosette. Oui, madame, en secret, elle veut vous parler. Orphise. Il suffit, je l' attends. Rosette. Je vais la consoler; Car elle n' a que moi qui partage sa peine. Orphise. Qu' a-t-elle donc? Rosette. Elle a... la fievre, la migraine; Tout ce qu' on peut avoir... la mort au fond du coeur. Orphise. Tu m' effrayes. Rosette. Tant mieux: c' est mon dessein. La peur Vous rendra sûrement tendre, compatissante; Et nous voulons mourir, ou toucher notre tante. Orphise. Me toucher ou mourir; quelle énigme est-ce-là? Rosette. Je n' ai de ses discours recueilli que cela. Orphise. Un songe cette nuit l' a peut-être agitée? Rosette. Quelle nuit, juste ciel! J' en suis épouvantée. J' ignore d' où provient un si grand changement; Mais sa tête, son coeur, tout est en mouvement. Depuis hier au soir je la plains, la console; Je n' en ai pu tirer une seule parole. Elle, dont le babil appeloit le sommeil; Elle, dont la gaîté prévenoit le réveil, Qui songeoit, en riant, toute la matinée Aux plaisirs qui devoient composer sa journée; Qui de trente billets, partis dès le matin, Nous commentoit le texte ou plaisant, ou malin. Elle reçoit hier visite d' une amie: Un caprice la prend, et c' est une autre vie. Le soir, on ne sort point; on se couche de nuit. Bientôt on se releve, on s' afflige, sans bruit. J' ai beau me présenter, on ne veut point m' entendre. Impitoyablement on biffe, on met en cendre Un porte-feuille entier de chansons et d' écrits... Médisans, mais divins. C' étoit de tout Paris Une histoire charmante; un recueil d' anecdotes, Sanglottant. De détails... de portraits finis... avec des notes. Orphise. Tu le regrettes fort? Rosette. Vraiment, il m' amusoit. Orphise. Après? Rosette. Je suis entrée, elle écrivoit, lisoit, Déchiroit, soupiroit, nommoit la présidente... " l' indigne! " disoit-elle... et puis: " ma chere tante, Soyez heureuse! "... et puis, rêvant profondément: " il m' a désabusée; il fera mon tourment! N' y pensons plus; allons. " témoin de ses alarmes, J' ai vu de ses beaux yeux s' échapper quelques larmes; Les autres en dedans retomboient sur son coeur. Ah! Madame, c' étoit la plus belle douleur, La plus vraie!... un ensemble et si noble et si tendre! Ses modestes soupirs n' osoient se faire entendre. Qu' on ne me vante plus l' éclat de la gaîté; Rien n' égale en pouvoir les pleurs de la beauté. Je ne l' ai pas osé, mais j' ai pensé lui dire: Quiconque pleure ainsi, devroit ne jamais rire. Orphise. Eh! Bien, enfin? Rosette. Enfin, elle a, sans sourciller, Contremandé marchande, et peintre, et bijoutier; Et, ce qui met le comble à mes terreurs secrettes, Ah! Madame, elle veut... Orphise. Quoi donc? Rosette. Payer ses dettes! Orphise rit. Rosette. Vous riez?... croyez-moi, cet effort, plus qu' humain, Ne peut que nous cacher un sinistre dessein. Orphise continue de rire. Rosette. Encor?... j' attendois mieux d' un coeur comme le vôtre... Mais non, femme jamais n' en a su plaindre une autre... Je vais dire à Julie... Orphise, l' interrompant. Oh! Finis tes propos. Rosette. Non, madame... une tante insulter à ses maux! SCENE II Rosette, Orphise, Julie, dans le fond. Rosette, apercevant Julie. La voici; je lui vais... Orphise, l'interrompant. Non; j'ai tort. Mais, Rosette, Je vais la consoler, que rien ne t' inquiete. Rosette, en s' en allant, baise tendrement la main de Julie. SCENE III Julie, Orphise. Orphise. C' est un miracle, au moins, de te voir si matin... Qu' est-ce! Tu n' as pas pris encor ton air mutin? D' une mauvaise nuit j' aperçois quelques traces. Eh! Fi donc! Hâte-toi de rappeler les graces. J' ai fort heureusement de quoi te dissiper. Tes bons amis ce soir t' attendent à souper: Un tour, une noirceur, à ce que j' imagine, Dont notre présidente est, dit-on, l' héroïne, T' amusera beaucoup: on m' assure cela. Julie. Ne me parlez jamais de cette femme-là! Orphise. Pourquoi donc? Hier encor n' étiez-vous pas amies? Quelque rivalité vous aura désunies; Tu l' éclipses par-tout: on te cherche, on la fuit; Tes succès dans le monde ont fait un si grand bruit!... Julie, l' interrompant. Eh! Voilà justement ce qui me désespere! C' est ce bruit, cet éclat que je ne veux plus faire; Ce fracas indécent, fantôme du bonheur, Qu' une femme toujours paye de son honneur. Orphise. Ma niece, quels discours! Julie. Ah! Mon coeur les prononce. Je reconnois enfin mes erreurs; j' y renonce. Ne me parlez donc plus de ces sociétés, De ce ramas confus d' esprits, de coeurs gâtés; De ces hommes sans frein, de ces femmes flétries, À la honte, aux éclats, aux vices aguerries, Qui d' un naufrage affreux consolent leur orgueil, En poussant tous les coeurs contre le même écueil. L' abîme de trop près vient d' effrayer ma vue; Je laisse s' y plonger leur brillante cohue. Oublions le passé qui me force à rougir; L' avenir est à moi, je saurai l' ennoblir. Orphise. Ma niece ton dépit m' étonne, je l' avoue! Tes nouveaux sentimens méritent qu' on les loue; Mais combien tiendront-ils? Un chagrin passager T' inspire pour un tems ce courage étranger. Crois-moi, n' affiche point cette réforme austere; Bientôt tu reviendras à ta vie ordinaire. Julie. Non, ma tante, jamais! Orphise. Si cette émotion Du moins étoit l' effet de quelque passion; Si quelqu' amour secret, sincere et veritable Suppléoit cette vie éclatante, agréable, Je dirois: pourquoi non? Son coeur s' est arrangé; Une plus douce erreur l' occupe, et l' a changé, Car la raison ne peut d' un coeur tel que le vôtre Chasser une folie enfin que par une autre. Mais, bien loin que l' amour... comment donc! Tu rougis? Acheve: tes secrets sont à moitié trahis. Julie. Eh! Bien... il est trop vrai. Orphise. Tu me vois transportée! Quoi! Tout de bon? Oh! Oui, ton ame est agitée... Julie! Ah! Quel bonheur! Nous allons, toutes deux, Dans le sein de l' hymen passer des jours heureux... Malignement. Pourquoi, lorsque du mien je t' ai fait confidence, Sur le tien, hier au soir, observer le silence? Ta malice toujours veut jouir de ses droits: N' importe, de bon coeur, j' applaudis à ton choix. Quel est-il? Dis moi donc... tu te tais?... ma surprise... Julie. Ô mon aimable tante! ô respectable Orphise! Votre bonté m' accable, et ma confusion Redouble de l' excès de votre affection. Orphise, très-tendrement. Non, tu ne connois pas encor, ma chere niece, Jusqu' où s' étend pour toi cet excès de tendresse! Le sang et l' amitié, réunis dans mon coeur, N' ont jamais eu d' objet, plus cher que ton bonheur. De tous mes sentimens je te croyois plus sûre: Ta douleur est pour moi la plus sensible injure; Et si mon zele ardent ne peut la soulager, Ma chere enfant, du moins, je puis la partager. Julie. Arrêtez! C' en est trop: le remords me surmonte, Et mon coeur ne peut plus contenir tant de honte. Mes fautes, mes erreurs ont beau m' humilier, Par un sincere aveu je dois les expier. À qui prodiguez-vous une amitié si tendre? J' aime... puis-je le dire?... oui... j' adore Clitandre. Orphise, souriant. Clitandre?... oh! Doucement, ma niece, entendons-nous: On peut avoir sur lui d' aussi bons droits que vous. Je tremble, cependant; vous êtes jeune, aimable... Julie, l' interrompant. Apprenez envers vous combien je suis coupable. Si vous saviez comment, par d' indignes efforts, J' ai tâché d' échauffer pour moi tous ses transports; Combien de mes desirs l' orgueilleuse foiblesse, Pour vous voler son coeur a déployé d' adresse! À combien de détours j' ai pu me rabaisser Pour entrer dans son ame et pour vous en chasser! Aujourd' hui j' en rougis... hier, vous le dirai-je? Mon coeur s' applaudissoit de vous tendre un tel piége: J' habillois mon forfait de brillantes couleurs; Ma malice, en riant, vous préparoit des pleurs. Du monde où j' ai vécu tels sont les badinages. C' est faire à la raison de trop cruels outrages; Mes yeux se sont ouverts, vous devez me haïr! Daignez me pardonner, et laissez-moi vous fuir. Orphise. Toi, te cacher? Me fuir? Non, ma chere Julie, Non; et c' est tout de bon que je suis ton amie. D' abord, quitte cet air lugubre, chagrinant, Et, comme tu disois, traitons ceci gaîment. Premiérement, il faut entretenir Clitandre: Peut-être contre toi n' a-t-il pu se défendre; Et tu ne voudrois pas exposer ta candeur À faire son supplice, et faire mon malheur? Julie. Qui? Moi, vous disputer?... Orphise. Eh! Laissons ce scrupule; Peut-être en est-ce fait. Julie. Non, soyez moins crédule; Il vous estime tant! Orphise. Vraiment, je le crois bien; Mais pour savoir s' il m' aime il n' est qu' un sûr moyen: Le voici. Je prétends, j' exige et je t' ordonne D' offrir à ton amant ton coeur et ta personne; De tenter, d' épuiser, sans crainte, sans remords, Pour l' attacher à toi, les plus pressans efforts: S' il résiste, mon coeur se livre à sa tendresse; S' il cede, eh! Bien, je fais le bonheur de ma niece. Julie. Vous voulez que moi-même?... Orphise, l' interrompant. Il le faut. Julie. Je ne puis. Orphise, apercevant Clitandre. Il vient fort à propos. Julie. Ma tante, je m' enfuis. Orphise. Reste: voici le tems d' exercer ton adresse. Julie. Je n' en ai plus. Orphise. Allons, un peu de hardiesse. SCENE IV Julie, Orphise, Clitandre. Orphise, à Clitandre. Vous nous voyez ici dans un grand embarras. Ma niece voudroit... Julie la retient par la robe. Bas, à Julie. non, je ne lui dirai pas... À Clitandre. Clitandre, à notre affaire il survient un obstacle: En vérité... je crois qu' il s' est fait un miracle. Ma niece a du chagrin; son coeur, gros de soupirs, Renferme obstinément je ne sais quels desirs... À Julie. Parle; n' est-il pas propre à cette confidence? À Clitandre. Oh! Oui... pour l' obtenir employez la prudence. Son bonheur et le vôtre, et sûrement le mien... Je vous laisse. Sur-tout ne vous gênez en rien. Julie, bas. Vous sortez? Orphise. Oui, vraiment. Julie, bas. Ma tante! Orphise. Adieu, Julie. Bas, à Clitandre, en sortant. Clitandre, parlez-lui doucement, je vous prie. SCENE V Julie, Clitandre. Clitandre. Elle se divertit. Julie. Non, je ne le crois pas. Clitandre. Orphise, en m' annonçant ici vos embarras, Semble me donner droit d' en apprendre la cause. Si la discrétion que l' amitié m' impose, Si d' un vif intérêt la pureté, l' ardeur Peuvent vous rassurer, ouvrez-moi votre coeur. Julie. Avant tout, répondez, Clitandre, avec franchise. Clitandre. Sur quoi? Julie. Je veux savoir si vous aimez Orphise. Clitandre. Ce que vous demandez ici, c' est mon secret. Si pour savoir le vôtre il faut être indiscret, La curiosité n' a plus rien qui me tente. Julie. Non; mais avouez-moi que vous aimez ma tante. Clitandre. Oui, madame, beaucoup. Julie. C' en est assez... adieu. Clitandre. Pourquoi donc fuyez-vous, madame, à cet aveu? Quoi! Suivant la façon dont vous l' avez jugée, Pour avoir des amis est-elle trop âgée? Julie. Ah! De grace, oubliez des travers et des torts, Dont je ne puis assez vous montrer de remords! Coupable trop long-tems, quand je cesse de l' être, Que je cesse à vos yeux, du moins, de le paroître. J' aime Orphise. Mon coeur humilié, confus, Admirant sa conduite, enviant ses vertus, Soutiendroit, je le sais, fort mal sa concurrence. Elle est digne de vous, soyez sa récompense; Payez-la des bontés, des tendres sentimens Qu' elle opposa toujours à mes égaremens; Payez-la d' un effort plus touchant, plus sublime, Que je ne puis ici vous révéler sans crime. Seule, puis-je acquiter tant de soins généreux? Joignez mon coeur au vôtre, et portez lui nos voeux. Clitandre. Savez-vous que c' est-là du sentiment, madame? Étendroit-il enfin son pouvoir sur votre ame? Si je n' étois instruit, je croirois bonnement... Julie, l' interrompant. Quoi! Vous m' accuseriez d' un vain déguisement? Vous, Clitandre!... ah! Du moins, quand la vertu m' anime, Pour prix de mes efforts, donnez-moi votre estime! Mon coeur ne connoît plus ni la ruse, ni l' art; À ce grand changement vous, peut-être, avez part... Peut-être je vous dois ce rayon de lumiere Dont l' éclat imprévu vous étonne et m' éclaire; Et contre les soupçons que vous osez garder Je laisse à ma conduite à vous persuader. Clitandre, étonné. Julie, à la raison vous vous seriez rendue!... Non, vous ne feignez point et votre ame est émue. Ces sentimens, ces tons d' intérêt, d' amitié Vous rendent à mes yeux plus belle de moitié! Voilà les qualités, les graces séduisantes Qu' hier je préférois à vos graces brillantes! C' est en les unissant toutes pour vous parer Qu' à régner sur nos coeurs il vous sied d' aspirer. Julie, soupirant. Quoi! Si j' avois été... ce que je m' en vais être... Si la raison plutôt dans mon coeur eût pu naître, Et si, telle qu' Orphise, et modeste, et sans art, J' eusse fui des erreurs que je connois trop tard, Quoi! Seule, sans apprêt, dans cet état paisible, J' aurois pu me flatter de vous rendre sensible? Clitandre. En doutez-vous, Julie?... ah? Mon coeur tout entier... Julie, très-agitée et très-attendrie, l' interrompant. Clitandre... c' est assez. J' ose ici vous prier D' oublier à jamais qu' il fût une Julie... Quoi! J' aurois pu toucher!... ah! Je suis trop punie! Cher Clitandre! Clitandre. Julie! Julie. Il n' est plus tems... adieu. Clitandre. Vous m' aimez? Julie. Oubliez... un indiscret aveu. Clitandre, aux genoux de Julie. Non, je tombe à vos pieds: non, l' amour le plus tendre... Julie, l' interrompant. Aurois-je eu le malheur de vous toucher, Clitandre? Orphise vous perdroit!... quel prix de ses bontés! Clitandre. Orphise vous dira... SCENE VI Orphise dans le fond; Julie, Clitandre. Julie, apercevant Orphise. Levez-vous. Clitandre. Arrêtez. Julie. Ne la voyez-vous pas? Orphise, vivement et attendrie. Embrasse-moi, ma niece. Oui, je veux t' accabler de toute ma tendresse. Julie. Eh! Ma tante il se trompe, et son coeur vous est dû. Orphise. C' est trop te tourmenter d' un remords superflu. Notre amour, notre hymen, à qui, par grandeur d' ame, Tu veux sacrifier ton bonheur et ta flamme, N' étoient qu' un piége adroit, qu' un appât séducteur Que j' ai voulu t' offrir pour attirer ton coeur; Sûre qu' en présentant le mérite à ta vue Ce monde où tu nageois, qui t'a long tems déçue, Te paroîtroit bientôt ce qu' il est en effet, Du plus parfait mépris le méprisable objet. Julie. Orphise!... est-il bien vrai? Je n' ose encor vous croire. Clitandre. On m' a daigné choisir pour tenter cette gloire. Si malgré vos erreurs mon coeur étoit à vous Jugez de ses transports dans un moment si doux! Julie, à Orphise, en l' embrassant. Quoi! De votre amitié mon bonheur est l'ouvrage! Et je puis sans remords en goûter l' avantage! À Clitandre. Que de biens je vous dois!... vous, mon cher bienfaiteur, Je vous dois ma raison, mes plaisirs et mon coeur. SCENE VII Orphise, Rosette, Julie, Clitandre. Rosette, à Julie. Madame, en ce moment Chloé, Célie, Hortense, Le Comte, le marquis, et bien d' autres, je pense, (car trois carosses pleins sont arrêtés là-bas) S' empressent de savoir si l' on ne vous voit pas? La joie éclate au loin parmi leur assemblée... Mais à ce que je vois, madame est consolée. Julie. Pour la derniere fois je veux les recevoir, Et solemnellement renoncer à les voir. Il m' importe fort peu que leur langue s' exerce. Ils m' égaroient: l' honneur m' interdit leur commerce; Et puisse mon exemple attirer tous les coeurs Que ce monde perfide enchaîne à ses erreurs! 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