L'Optimiste Ou L'Homme Content De Tout. Par Jean-François Collin D'Harleville. (1755-1806) TABLE DES MATIERES PREFACE PERSONAGES ACTE I SCENE I SCENE II SCENE III SCENE IV SCENE V SCENE VI SCENE VII SCENE VIII SCENE IX SCENE X SCENE XI ACTE II SCENE I SCENE III SCENE IV SCENE V SCENE VI SCENE VII SCENE VIII SCENE IX SCENE X SCENE XI SCENE XII SCENE XIII SCENE XIV ACTE III SCENE I SCENE II SCENE III SCENE IV SCENE V SCENE VI SCENE VII SCENE VIII SCENE IX SCENE X SCENE XI SCENE XII ACTE IV SCENE I SCENE II SCENE III SCENE IV SCENE V SCENE VI SCENE VII SCENE VIII SCENE IX SCENE X SCENE XI SCENE XII SCENE XIII SCENE XIV SCENE XV SCENE XVI ACTE V SCENE I SCENE II SCENE III SCENE IV SCENE V SCENE VI SCENE VII SCENE VIII SCENE IX SCENE X SCENE XI SCENE XII SCENE XIII PREFACE Je voudrois ne pas faire une préface trop longue, et cependant j’ai bien des choses à dire. Mon coeur est plein de joie et de reconnoissance; il a besoin de s’épancher. Que je suis heureux! Que j’ai bien sujet de m’écrier avec mon optimiste, tout est bien! Le public avoit accueilli mon inconstant avec indulgence, dans l’espoir d’un meilleur ouvrage. Cet ouvrage meilleur, il a cru le trouver dans l’optimiste; mais je vois bien qu’il attend de moi pour l’avenir quelque chose encore de mieux. Je tâcherai de faire mieux, sans doute; mais je crains, je l’avoue, de ne jamais rencontrer un sujet aussi intéressant que l’optimiste. Je puis, je crois, sans qu’on me taxe de vanité, louer ce caractère: ce n’est pas moi qui l’ai inventé; il s’est présenté à mon esprit, et je l’ai saisi. Quelques personnes ont dit, qu’il n’étoit pas dans la nature, qu’il n’existoit point: on a répondu pour moi, qu’il étoit possible, au moins; et cette réponse suffiroit. J’ajoute que j’en ai trouvé le modèle dans la maison paternelle. Quand je lus mon manuscrit à ma mère, à mes soeurs, à mon frère, tous reconnurent d’abord mon père. Il lui étoit plus aisé qu’à Mr De Plinville. d’être optimiste. Peu riche, il est vrai, mais jouissant d’une honnête médiocrité, libre, chéri de tout son village, il habitoit une jolie maison, que lui-même avoit fait bâtir, des bois et des jardins, qu’il avoit plantés et dessinés lui-même, et que, dans son enthousiasme, il trouvoit aussi beaux que le parc de Versailles, dans une vallée délicieuse, sur les bords de l’Eure, à une demi-lieue du bel aquéduc de Maintenon, de Maintenon, ma patrie: il étoit aimé et caressé du seigneur, de feu m le maréchal de Noailles, qui venoit de temps en temps le visiter dans son ermitage. Plus heureux que l’optimiste, il avoit une compagne aimable, aussi vertueuse que belle; il n’avoit pas une fille seulement, il en avoit six, qui m’ont souvent inspiré, et deux garçons, dont le cadet a seul pu mettre à l’épreuve son caractère, en s’obstinant à suivre un penchant qui n’a été justifié que par l’événement. Encore, entendoit-il louer avec un secret plaisir mes premiers essais semés dans l’almanach des muses; et si le ciel n’eût ravi ce bon père, chargé d’ans et de bonnes actions, il auroit souri peut-être aux descriptions champêtres de l’inconstant, et se seroit attendri en voyant son image dans l’optimiste. Ce caractère existoit donc. On me dit chaque jour que mille personnes s’y reconnoissent plus ou moins, ou reconnoissent leurs amis. J’ai eu tort peut- être d’intituler ma comédie l’optimiste. Ce titre a pu promettre un homme à systèmes, et annoncer candide mis en action. J’avois prévu d’avance cette objection, et c’est ce qui m’avoit fait ajouter, ou l’homme content de tout. Ce n’est pas la seule objection que l’on ait faite contre mon ouvrage. J’aime à croire que toutes ont été dictées par l’amour de l’art: plusieurs sont sans réplique. Je pourrois répondre à quelques-unes. J’aime mieux convenir que je n’ai point eu la prétention de faire une comédie parfaite. Celle-ci seroit bien plus défectueuse encore, sans les conseils sages et sévères d’un digne académicien, recommandable par son goût exquis, par le don heureux de sentir finement, et de s'exprimer avec grâce; d’un académicien, d’abord mon censeur seulement, puis mon guide, puis enfin mon ami. L’inconstant lui eut bien des obligations; l’optimiste lui en a davantage. Il ne veut pas que je le nomme: J'obéis; mais il se nommera lui-même à la fin de mon ouvrage. Après lui, un jeune ami m’a été de tous le plus utile. C’est l’auteur d’Anaximandre et des étourdis, cher au public à ces deux titres, plus cher à mon coeur par ses vertus et par son amitié. Je ne parle pas des vers qu’il m’a prêtés çà et là, et que je lui rendrai en nature à la première occasion; mais je déclare hautement, qu’il y a dans l’optimiste une scène toute entière de lui, (celle de Madame De Roselle avec Belfort au second acte.) ce n’est pas la moins bonne, assurément; c’est un enfant adoptif, que je chéris autant que les miens propres. J’ai fait usage de beaucoup d’autres conseils; car j’ai le double bonheur d’avoir des amis éclairés, et d’être assez docile. En un mot, j’ai lieu d’être content de tout; content de tout le monde, de mes amis, qui ne m’ont point flatté ni épargné; de mm les journalistes, qui, presque tous, m’ont traité avec indulgence; des acteurs, qui ont déployé pour moi tout leur zèle et tous leurs talens; enfin du public, qui m’a accueilli avec tant de bienveillance. Puissai- je mériter un jour tout cela! Puisse ma santé foible et délicate, me permettre de mettre au jour quelques comédies, que je sens que j’ai dans la tête, ou plutôt dans le coeur! PERSONNAGES Mme De Roselle. Rose. Mr De Plinville. Picard. Mr De Morinval. Mr Belfort. Angélique. Lépine. Mr Dormeuil. Un Postillon. ACTE I SCENE I La scène représente un bosquet rempli d'arbres odoriférans. Mme De Roselle un bouquet à la main, tire sa montre. Est-il bien vrai? Qui? Moi, levée avant six heures? Moi! Dans ce vieux château, dans ces tristes demeures! Chez mon oncle?... heureux homme! Il prétend que chez lui Tout va le mieux du monde; et moi j'y meurs d'ennui... Peut-être ai-je bien fait d'y venir... j'imagine Que je puis être utile à ma jeune cousine. Je crois... s'il étoit vrai?... j'avoûrai qu'à ce prix, Je regretterois peu les plaisirs de Paris. Près de se marier, cette pauvre Angélique Paroît de plus en plus triste et mélancolique... Ce jeune secrétaire, au maintien noble, aisé, Seroit-il, par hasard, un amant déguisé? C'est un point qu'il faudroit éclaircir; je soupçonne Qu'on va sacrifier cette jeune personne: Tâchons de l'empêcher. Observons... cependant Le mariage peut se faire en attendant. Comment le retarder? Il faudra que j'y songe: Un prétexte... ma soeur;... bon! Le premier mensonge Suffira... SCENE II Mme De Roselle, Rose. Mme De Roselle. Bonjour, Rose! Où portez-vous vos pas? Rose. Ah! Madame! Pardon; je ne vous voyois pas. J'ai poussé jusqu'au bout de la grande avenue; Et puis, sans y songer, je suis ici venue. Je vais... Elle veut se retirer. Mme De Roselle. Vous me fuyez? Causons. Rose. Avec plaisir: Car, moi, j'aime à causer; d'ailleurs, j'ai du loisir: Mademoiselle écrit. Mme De Roselle. Elle est déjà levée? Rose. Bon! Jamais le soleil au lit ne l'a trouvée: Elle n'en dort pas mieux. Mme De Roselle. Elle a donc mal dormi? Rose. Très-mal: je l'entendois; elle a pleuré, gémi. Mme De Roselle. Elle a du chagrin? Rose soupire. Oui. Mme De Roselle. Ma tante aussi la gronde!... Elle est grondée ainsi depuis qu'elle est au monde. Mme De Roselle. Oui, ma tante souvent prend de l'humeur pour rien. Rose. Tout en nous querellant, elle nous veut du bien: Pour sa fille surtout, sa tendresse est extrême. Mme De Roselle. Elle aime aussi mon oncle, et le gronde de même. Rose. Tenez, je sais fort bien la cause de son mal: C'est qu'elle n'aime point Monsieur De Morinval; Car, lorsqu'elle le voit, ou dès qu'on le lui nomme... Mme De Roselle. Morinval, cependant, a l'air d'un galant homme. Rose. Galant homme, d'accord; mais boudeur et chagrin: On ne lui voit jamais un air ouvert, serein. Pour moi, son seul aspect m'inspire la tristesse: Il se peint tout en noir, excepté ma maîtresse; Et puis, il n'est point jeune, et ma maîtresse l'est. Mme De Roselle. Il n'est pas vieux non plus. Rose. Ah! Pardon, s'il vous plaît. Il a bien cinquante ans, elle n'en a que seize: Comment voulez-vous donc qu'un tel époux lui plaise? Pour moi, je ne sais pas quand je me marîrai; Mais je répondrois bien que je n'épouserai Qu'un jeune homme: du moins, quand on est du même âge, On fait jusques au bout, ensemble, le voyage. Mme De Roselle. Monsieur Belfort paroît aimable? Rose. Oh! Oui. Mme De Roselle. Sait-on Dites-moi, ce que c'est que ce jeune homme? Rose. Non. Car monsieur l'a reçu sur sa seule figure. Mme De Roselle. Par quel hasard? Rose. Un soir, la nuit étoit obscure, Un jeune homme demande un asile: on l'admet... C'étoit Monsieur Belfort. Il entre; l'on soupoit: On l'invite. Il paroît spirituel, honnête. Le lendemain, il veut repartir; on l'arrête. Il pleuvoit: cependant comme il pleuvoit toujours, Monsieur, qui le retint ainsi pendant huit jours, Goûtoit de plus en plus son ton, son caractère. Enfin, quoiqu'il n'eût pas besoin de secrétaire, En cette qualité, monsieur l'a retenu. Mme De Roselle. Bon! Et depuis ce temps n'est-il pas mieux connu? Rose. Ses bonnes qualités l'ont assez fait connoître. Mme De Roselle. Il a plus d'un emploi, car il tient lieu de maître À ma cousine. Rose. Eh! Oui: comme il parloit un soir D'anglais, mademoiselle a voulu le savoir. " donnez-en des leçons, " dit monsieur: il en donne. Mme De Roselle. Avec succès, dit-on? Rose. Il dit qu'elle l'étonne, Madame; elle savoit sa grammaire en huit jours. Mme De Roselle. En huit jours! êtes-vous toujours là? Rose. Moi? Toujours. Mme De Roselle. Belfort paroît donner ces leçons avec zèle. Rose. Tout-à-fait; il chérit beaucoup mademoiselle. À ce que je puis voir, elle-même en fait cas? Rose. Oh! Beaucoup: en effet, qui ne l'aimeroit pas? Mademoiselle et moi, même esprit nous anime, Et, comme elle, pour lui, moi, j'ai beaucoup d'estime. Si vous saviez combien il est honnête, doux!... Je l'ai jugé d'abord. Que dit-il, entre nous, De l'air triste et rêveur de ma jeune cousine? Rose. Mais il est bien chagrin de la voir si chagrine. On lit dans ses regards une tendre pitié: Un frère pour sa soeur n'a pas plus d'amitié. Le matin, de sa chambre il attend que je sorte, Et me demande alors comment elle se porte. Mais on rit; c'est monsieur. SCENE III Mme De Roselle, Mr De Plinville., Rose. Mr De Plinville. Ah! Ma nièce, c'est toi! La rencontre vraiment est heureuse. Mme De Roselle. Pour moi. Mon cher oncle est toujours au comble de la joie. Mr De Plinville. Pour en avoir, madame, il suffit qu'on vous voie. À Rose. Bonjour, Rose. Rose. Monsieur... Mr De Plinville. Mais comme elle embellit! Du matin jusqu'au soir, elle chante, elle rit. Rose. Monsieur me dit toujours quelque chose d'honnête. Mr De Plinville. Nous aurons du plaisir, j'espère, à notre fête. J'ai dans l'idée;... oh! Oui: j'ai fait, ma chère enfant, Un rêve!... car je suis heureux, même en dormant. Mme De Roselle. Oh! Je le crois. Rose. Monsieur, contez-nous donc, de grace... Mr De Plinville. Il n'en reste au réveil qu'une légère trace; Et j'aurois maintenant peine à le ressaisir: Je me souviens du moins qu'il m'a fait grand plaisir, Et cela me suffit; car lorsque je me lève, Je suis heureux encor, mais ce n'est plus en rêve. Mme De Roselle. Vous rêvez bien encore, mais c'est tout éveillé. Mr De Plinville. Il est vrai: que de fois je me suis oublié Au bord d'une fontaine, ou bien dans la prairie! Là, seul, dans une vague et douce rêverie, Je suis... ce que je veux, grand roi, simple berger!... Que sais-je, moi? Quelqu'un vient-il me déranger? Alors j'aime encor mieux être moi que tout autre. Mme De Roselle. Le sort d'un roi n'est pas plus heureux que le vôtre. Je suis contente aussi: pour la première fois J'ai vu l'aurore. Mr De Plinville. Bon! Rose. Tous les jours je la vois. Mr De Plinville. En effet, on n'est pas plus matinal que Rose. Mme De Roselle. Savez-vous que l'aurore est une belle chose? Mr De Plinville. Oh! Oui, surtout ici, surtout au mois de mai. C'est bien le plus beau mois de l'année. Mme De Roselle. Il est vrai. Rose. C'est un mois qu'en effet, comme vous, chacun aime. Mais en janvier, monsieur, vous disiez tout de même. Mr De Plinville. J'avoûrai, mon enfant, que toutes les saisons Me plaisent tour à tour, par diverses raisons: Janvier a ses beautés, et la neige est superbe. Mme De Roselle. Il est plus doux pourtant de voir renaître l'herbe, Et les fleurs... Mr De Plinville. Oui, les fleurs. Par exemple, en ces lieux, On respire une odeur, un frais délicieux. Dis-moi, vit-on jamais plus belle matinée? Que nous allons avoir une belle journée! Il semble, en verité, que le ciel prenne soin D'envoyer du beau temps lorsque j'en ai besoin! Mme De Roselle. Tout exprès! Mr De Plinville. Pouvions-nous enfin pour notre pêche, Choisir une journée et plus douce, et plus fraîche? Mme De Roselle. Oh! Non. J'aime beaucoup à voyager sur l'eau. Mr De Plinville. Oui? Tant mieux!... tu verras le plus joli bateau!... Rose. Ah! Charmant. Mr De Plinville. à Rose. Angélique est sans doute habillée? Rose. Pas encor. Mr De Plinville. Bon! Du moins est-elle réveillée? Rose. Oh! Oui, monsieur: je vais l'habiller à l'instant. Ne partez pas sans nous. Mr De Plinville. Non, non; l'on vous attend. Hâtez-vous. Rose en s'en allant. Je voudrois être déjà partie. Une pêche! Un bateau!... la charmante partie! SCENE IV Mme De Roselle, Mr De Plinville. Mr De Plinville. la suit des yeux. Heureux âge! à seize ans, on n'a point de souci; Tout plaît. Mme De Roselle. Mais ma cousine est pourtant jeune aussi. D'où vient donc le chagrin qui chaque jour la mine? Mr De Plinville. Quoi! Le chagrin, dis-tu? Seroit-elle chagrine? Mme De Roselle. Vous ne remarquez pas? Mr De Plinville. Non. Mme De Roselle. Pourtant, on voit bien Qu'elle rêve... Mr De Plinville. En effet. Mais, bon! Cela n'est rien. Elle a quelque regret de nous quitter, sans doute; Et puis, elle est modeste: on sait ce qu'il en coûte... Mais dès que Morinval aura reçu sa main, Tu verras: je voudrois que ce fût dès demain. Mme De Roselle. À propos, cet hymen, il faudra le remettre. Mr De Plinville. Et pourquoi? Mme De Roselle. De ma soeur je reçois une lettre; À la noce, dit-elle, elle veut se trouver, Et dans huit jours, peut-être, elle doit arriver. Mr De Plinville. Pourquoi donc avec toi n'est-elle pas venue? Mme De Roselle. Elle hésitoit toujours: sa lenteur est connue. Moi, je l'ai devancée. Mr De Plinville. A ravir. Mme De Roselle. Ce délai N'est rien: qu'est-ce, après tout, que huit jours? Mr De Plinville. Il est vrai. Trop heureux de revoir Madame De Mirbelle! Nous allons tous les deux disputer de plus belle. Je la connois; aussi, je vais me préparer. Mme De Roselle à part. Cela nous donnera le temps de respirer. Mr De Plinville. Nous ne l'attendrons pas du moins pour notre fête. Mais, on vient. Mme De Roselle. Comment donc, ma tante est déjà prête? Mr De Plinville. Oh! Ma femme est toujours exacte aux rendez-vous. SCENE V Mme De Roselle, Mme De Plinville, Mr De Plinville. Mr De Plinville. l'embrasse. Bonjour, ma chère amie. Mme De Plinville. Ah! Ah! Monsieur, c'est vous? Bonjour, ma nièce. Non, je crois que de la vie, Maîtresse de maison ne fut plus mal servie. En voilà déjà trois qu'il m'a fallu gronder. Mr De Plinville. Ma femme est vigilante; elle sait commander. Mme De Plinville. J'en ai besoin, monsieur, car vous n'y songez guère. Mr De Plinville. Puisque vous faites tout, je n'ai plus rien à faire. Mme De Plinville. Il faut bien faire tout, si vous ne faites rien. Mr De Plinville. Bonne réplique! Allons, point de souci. Mme De Plinville. Fort bien! Et vous croyez, monsieur, qu'avec ce beau système, Les choses vont ici se faire d'elles-même. Mr De Plinville. Il me semble pourtant qu'elles ne vont pas mal. Nous rirons ce matin, Dieu sait! Si Morinval Et ma fille venoient, on se mettroit en route. Mme De Plinville. On ne s'y mettra point. Mr De Plinville. On ne part pas? Mme De Plinville. Sans doute. La partie est remise. Mme De Roselle. Est remise!... comment?... Vous riez? Mme De Plinville. Oui; je suis en belle humeur, vraiment! Mr De Plinville. Mais encor, dites-moi quelle raison soudaine?... Mme De Plinville. Cette raison, monsieur, c'est que j'ai la migraine. Mme De Roselle. Cette migraine-là vient bien mal à propos. Mme De Plinville à Mr De Plinville. Aussi, dès le matin il trouble mon repos: Il fait un bruit!... Mr De Plinville. Qui? Moi? SCENE VI Les mêmes, Rose. Rose accourt. Monsieur, mademoiselle Va venir à l'instant. Mme De Plinville. On n'a pas besoin d'elle. Rose. Comment?... Mme De Roselle. On ne part point. Rose. Et le joli bateau? Où déjeunera-t-on, en ce cas? Mme De Plinville. Au château. À Madame De Roselle. Venez-vous? Il s'agit d'une affaire importante: Je reçois de Paris des étoffes... Mme De Roselle. Ma tante..., Vous avez plus de goût... Mme De Plinville. Le mien est peu commun, D'accord; mais deux avis valent toujours mieux qu'un. Ma fille, là-dessus est d'une insouciance!... Je suis prête vingt fois à perdre patience. Mr De Plinville. Elle fait la méchante. Mme De Roselle. Il me semble, entre nous, Qu'au fond, l'essentiel est le choix d'un époux. Mme De Plinville. J'en conviens: mais ce choix est une affaire faite; Et de ce côté-là, ma fille est satisfaite. Venez donc. Mr De Plinville. Un moment. Mme De Plinville. Eh! Oui, pour babiller Restez ici, monsieur; nous allons travailler. Mme De Roselle. Mon oncle, dans le port faites rentrer la flotte. SCENE VII Mr De Plinville., Rose. Mr De Plinville., en riant. à Rose. Ah! La flotte! Il est gai. Te voilà toute sotte! Rose. J'en pleurerois. Mr De Plinville. Ma femme a de fâcheux instans... Heureusement, cela ne dure pas long-temps. Rose. Mais cela recommence. Mr De Plinville. Elle crie, elle gronde; Mais c'est la femme, au fond, la meilleure du monde. Rose. À cela près; pourquoi ne part-on pas, monsieur? Mr De Plinville. Ma femme a la migraine; et l'on n'est pas d'humeur, Quand on souffre... d'ailleurs le temps, je crois, se brouille: Regarde. Rose. Vous riez si bien, lorsqu'on se mouille! L'autre jour encore... Mr De Plinville. Oui; mais un temps pluvieux Nuiroit à ma santé. Rose. Vous êtes beaucoup mieux, Ce me semble, monsieur? Mr De Plinville. Oui, vraiment, à merveille Je me sens chaque jour mieux portant que la veille, Et je vois revenir les forces, l'appétit. Rose. Hai... vous avez été bien malade. Mr De Plinville. On le dit. Rose. Vous en douteriez? Mr De Plinville. Non; mais, vois-tu, chère Rose, D'honneur! Je n'ai pas, moi, senti la moindre chose. J'étois dans un profond et morne accablement, Mais qui ne me faisoit souffrir aucunement. Rose. Ah! Ah! Mr De Plinville. Notre machine alors est engourdie, Et c'est un vrai sommeil, que cette maladie. Mais, en revanche aussi, que le réveil est doux! Nous renaissons alors, et le monde avec nous. Vous vivez par instinct; moi, je sens que j'existe. J'éprouve une langueur, mais elle n'est point triste; Et ma foiblesse même est une volupté Dont on n'a pas d'idée en parfaite santé: La santé peut paroître, à la longue, un peu fade; Il faut, pour la sentir, avoir été malade. Je voudrois, qu'à ton tour, tu pusses l'être aussi, Et tu verrois toi-même... Rose. Ah! Monsieur, grand merci; Tomber malade, moi! Mr De Plinville. Ce seroit bien dommage. Rose. Et puis si je mourois?... Mr De Plinville. Bon! Meurt-on à ton âge? Tu me vois!... Rose. Vous vivez, nous sommes tous contens: Mais, monsieur, je m'arrête en ce lieu trop long-temps. Je m'en vais, de ce pas, trouver mademoiselle: Car le moins que je puis, je me sépare d'elle. Mr De Plinville. C'est bien fait. Rose sort. SCENE VIII Mr De Plinville. seul. Cette Rose est une aimable enfant; Elle aime sa maîtresse, oh! Mais si tendrement! Dès sa première enfance, auprès d'elle nourrie, On la prendroit plutôt pour une soeur chérie. Hé bien, pour un peu d'or, voyez quelle douceur! À ma fille je donne une amie, une soeur: On est vraiment heureux d'être né dans l'aisance. Je suis émerveillé de cette providence, Qui fit naître le riche auprès de l'indigent: L'un a besoin de bras, l'autre a besoin d'argent: Ainsi tout est si bien arrangé dans la vie, Que la moitié du monde est par l'autre servie. SCENE IX Mr De Plinville., Picard. Picard. Bien arrangé, pour vous; mais moi, j'en ai souffert. Pourquoi ne suis-je pas de la moitié qu'on sert? Mr De Plinville. Parce que tu n'es point de la moitié qui paye. Picard. Et pourquoi, par hasard, ne faut-il point que j'aye De quoi payer? Mr De Plinville. Eh! Mais, pouvions-nous être tous Riches? Picard. Je pouvois, moi, l'être aussi-bien que vous. Mr De Plinville. Tu ne l'es pas, enfin. Picard. Voilà ce qui me fâche. Je remplis dans ce monde une pénible tâche, Et depuis cinquante ans. Mr De Plinville. Tu devrois, en ce cas, Être fait au service. Picard. Eh! L'on ne s'y fait pas. Lorsque je veux rester, vous voulez que je sorte; Veux-je sortir, il faut que je garde la porte. Vous êtes maître enfin, et moi, je suis valet: Je dois aller, venir, rester, comme il vous plaît. Mr De Plinville. Tu n'en prends qu'à ton aise. Picard. Oh!... Mr De Plinville. L'on te considère, Et tous mes gens ici te traitent comme un père. Picard. Et je sers tout le monde. Mr De Plinville. Eh! Cela n'y fait rien: Sois content de ton sort, ainsi que moi du mien. Picard. Je n'ai point, comme vous, l'art de m'en faire accroire, Et ne sais point voir clair, quand la nuit est bien noire. Mr De Plinville. Je suis donc bien crédule? Picard. On vous vole à l'envi; Et vous vous croyez, vous, parfaitement servi? Mr De Plinville. rit. En vérité? Picard. Chez vous, on pille, on pleure, on gronde; Vous trouvez tout cela le plus joli du monde. Mr De Plinville. Mais je ne savois pas un mot de tout ceci. Picard. On vous battroit enfin; vous diriez, grand merci. Mr De Plinville. Le bon Picard a donc le petit mot pour rire! Picard en s'en allant. Oui! Je suis fort plaisant! Mr De Plinville. Tu n'as plus rien à dire! Picard enroué à force de s'être échauffé. Eh! Je sors. Mr De Plinville. Où vas-tu? Picard. Du matin jusqu'au soir, Ne faut-il pas courir? Je ne saurois m'asseoir: Madame, à tous momens, m'envoie à ce village; Et... pour je ne sais quoi: dès le matin, j'enrage. Mr De Plinville. Allons, va, mon ami. Picard. Voilà bien leurs propos! Va, mon ami! pour eux, ils restent en repos. Il sort. SCENE X Mr De Plinville. seul. Picard est un peu brusque, il faut que j'en convienne. Chacun a son humeur, après tout: c'est la sienne. Je dois quelques égards à ce vieux serviteur. Il m'est fort attaché, malgré son air grondeur. Ce bon Picard est las de servir, à l'entendre; Et cependant au mot si je voulois le prendre, Je l'attraperois bien: car, j'ai cela de bon, Je suis aimé, chéri de toute ma maison. Il s'arrête un moment, comme pour se recueillir. Quand j'y songe, je suis bien heureux! Je suis homme, Européen, français, tourangeau, gentilhomme: Je pouvois naître turc, limousin, paysan; Je ne suis magistrat, guerrier ni courtisan; Non: mais je suis seigneur d'une lieue à la ronde. Le château de Plinville est le plus beau du monde. Je suis de mes vassaux respecté comme un roi, Adoré comme un père: il n'est autour de moi Pas un seul pauvre, oh! Non; mes voisins me chérissent; Mes fermiers sont heureux, et même ils s'enrichissent. J'ai, du moins je le crois, une agréable humeur; Trop ni trop peu d'esprit, et surtout un bon coeur. Je suis heureux époux, et père de famille. Je n'ai point de garçons: mais aussi quelle fille! J'ai de bons vieux amis, des serviteurs zélés. Je te rends grâce, ô ciel! Tous mes voeux sont comblés. SCENE XI Mr De Plinville., Mr De Morinval. Mr De Plinville. Ah! Bonjour, mon ami. Mr De Morinval. Bonjour, je vous salue. Mr De Plinville. Vous venez à propos: je passois en revue Tous mes sujets de joie... Mr De Morinval. Et moi, tous mes chagrins. Mr De Plinville. Je songeois comme ici mes jours sont purs, sereins. Mr De Morinval. Que ne puis-je me croire heureux comme vous faites! Mr De Plinville. Mais il ne tient qu'à vous de le croire; vous l'êtes. Mr De Morinval. Heureux, moi? Sans sujet mes parens m'ont haï; Par des gens que j'aimois, je me suis vu trahi. Mr De Plinville. Oubliez-les; songez à l'ami qui vous reste. Mr De Morinval. Puis-je oublier encor cet accident funeste, Qui me priva d'un frère, hélas! Que j'adorois? Mr De Plinville. Je vous en tiendrai lieu. Mr De Morinval. Puis, quatre mois après, Je devins veuf. Dès lors isolé, sans famille... Mr De Plinville. Mais, si vous n'étiez veuf, vous n'auriez pas ma fille. Mr De Morinval. Je l'avoue. Mr De Plinville. à propos, ma nièce a désiré Que de huit jours au moins l'hymen fût différé. Mr De Morinval. Et pourquoi donc? Mr De Plinville. Sa soeur en ces lieux doit se rendre Dans huit jours: je ne puis m'empêcher de l'attendre. Mr De Morinval. Mais elle ne devoit pas venir. Mr De Plinville. Il est vrai; Elle a changé d'avis. Mr De Morinval. Mon ami, ce délai N'est point naturel. Mr De Plinville. Bon! Mr De Morinval. Je crains quelque mystère. Mr De Plinville. À l'autre! Mr De Morinval. J'ai, je crois, le malheur de déplaire À votre nièce. Mr De Plinville. Eh! Mais, vous êtes singulier; Ma nièce fait de vous un cas particulier. Et d'ailleurs, il suffit que ma fille vous aime. Mr De Morinval. Mais êtes-vous bien sûr qu'Angélique elle-même?... Mr De Plinville. Eh! Puisqu'elle consent à vous donner sa main... Mr De Morinval. J'ai peur qu'elle ne forme à regret cet hymen. Mr De Plinville. Vos frayeurs, entre nous, ne sont pas raisonnables. Si fait: je ne suis point de ces gens fort aimables: Je ne suis plus très-jeune. Mr De Plinville. Avez-vous cinquante ans? Mr De Morinval. Non, pas encor. Mr De Plinville. Hé bien, ce n'est plus le printemps, Mais ce n'est pas l'hiver. Ma fille est douce et sage; Elle aimera bien mieux un époux de votre âge. Mr De Morinval. Je ne sais:... cependant elle me parle peu. Mr De Plinville. Elle n'est point parleuse, et j'en rends grâce à Dieu. Mr De Morinval. Je ne lui trouve pas cet air satisfait, tendre... Mr De Plinville. Écoutez; à notre âge, il ne faut pas s'attendre À des transports d'amour... Mr De Morinval. Non, mais... Mr De Plinville. Vous lui plaisez, Vous avez son estime: hé bien, vous l'épousez. Je vais vous confier le bonheur de ma fille, Et nous ne ferons plus qu'une seule famille. Déjà depuis long-temps nous étions bons amis, Séparés par l'humeur, par le coeur réunis. Vous me grondez toujours, et toujours je vous aime. Vous me convenez fort, je vous conviens de même. Vous avez, comme moi, naissance, bien, santé: Il ne vous manque plus qu'un peu de ma gaieté; Mais c'est un beau secret que vous allez apprendre: On doit devenir gai, quand on devient mon gendre. Il prend Morinval sous le bras, et sort avec lui. ACTE II SCENE I Mr Belfort seul. Que mon sort est cruel! Que de maux j'ai soufferts! L'avenir m'en prépare encor de plus amers. Non, je ne puis jamais être heureux ni tranquille. Ah! Je devrois quitter ce dangereux asile; Je le veux, et pourtant j'y reste malgré moi. Il rêve. SCENE III Mr Belfort, Mr De Plinville., Mme De Roselle. Mr De Plinville. à Mr Belfort. Bon! Vous vous retirez, en me voyant? Pourquoi? Eh mais, ne faites point d'attention à moi. Du matin jusqu'au soir, je viens, je me promène; Vers ce lieu-ci, surtout, un penchant me ramène. Mme De Roselle. J'y viens souvent aussi. C'est un joli berceau, Solitaire, et pourtant très-voisin du château. Mr De Plinville. Vous-même, cher Belfort, c'est ici, ce me semble, Que vous et votre élève étudiez ensemble. Mr Belfort. Oui, monsieur, très-souvent. Mr De Plinville. Et vous avez raison. Voici, je crois, bientôt l'heure de la leçon. À Madame De Roselle. Angélique est savante: elle lit les poëtes. À Mr Belfort. Moi, je l'ai toujours dit: jeune comme vous l'êtes, On enseigne bien mieux: rien n'est plus naturel. Vous êtes, sans mentir, un bien heureux mortel! Vous avez pour élève une jeune personne, J'ose le dire, aimable, aussi belle que bonne. Vous habitez d'ailleurs le plus charmant pays!... Je vous traite aussi-bien qu'on traiteroit un fils. Il est aisé de voir que ma femme vous aime. Chacun en fait autant; et ma fille elle-même, Quand on parle de vous... Mr Belfort très-ému. Elle me fait honneur, Monsieur... assurément... je sens tout mon bonheur. Je ne puis exprimer... pardon, je me retire. Mr De Plinville. Allez, j'entends fort bien ce que cela veut dire. Mme De Roselle à part. Ah mon cher oncle! Moi, je l'entends mieux que vous. SCENE IV Mr De Plinville., Mme De Roselle. Mr De Plinville. Intéressant jeune homme! Il s'éloigne de nous, Tout pénétré de joie et de reconnoissance. Je suis charmé d'avoir fait cette connoissance. Mme De Roselle. De sa réception on m'a fait le récit: Il est plaisant. Mr De Plinville. Toujours cela me réussit. Je suis sans me vanter, bon physionomiste; Et je ne pense pas que, depuis que j'existe... Mme De Roselle. Vous prîtes cependant un laquais, l'an passé. Pour vol, presqu'aussitôt, ma tante l'a chassé. Vous aimiez, m'a-t-on dit, sa physionomie. Mr De Plinville. Oh! L'on peut se tromper une fois en sa vie. Mais tu vois, sur Belfort si je me suis trompé! Dès le premier abord sa candeur m'a frappé. Mme De Roselle. Oui, moi-même, en effet, dès la première vue, Son air modeste et franc pour lui m'a prévenue, J'en conviens. Mr De Plinville. Je le crois. Il suffit de le voir. Mme De Roselle. Mais, entre nous, pourtant, j'aurois voulu savoir... Mr De Plinville. Savoir? Quoi? Mme De Roselle. M'informer... Mr De Plinville. Si Belfort est honnête? Me préserve le ciel d'une pareille enquête! Loin de moi les soupçons et les certificats: Cela répugne trop à des coeurs délicats. Le charme de la vie est dans la confiance. J'en ai fait, mille fois, la douce expérience: Chaque jour je l'éprouve au sujet de Belfort. Va, les honnêtes gens se connoissent d'abord. Un certain... ou plutôt, veux-tu que je te dise? Je crois fort, et toujours ce fut-là ma devise, Que les hommes sont tous, oui, tous, honnêtes, bons. On dit qu'il est beaucoup de méchans, de fripons; Je n'en crois rien; je veux qu'il s'en trouve peut-être Un ou deux; mais ils sont aisés à reconnoître: Et puis, j'aime bien mieux, je le dis sans détours, Être une fois trompé, que de craindre toujours. Mme De Roselle. Eh! Qui de vous tromper pourroit être capable? Vous êtes pour cela trop bon et trop aimable. Je me sens attendrie; il semble, auprès de vous, Que je respire un air et plus calme et plus doux. Mais quelqu'un vient, je crois. Mr De Plinville. regarde. C'est ma chère Angélique. Mme De Roselle. Voyez, n'est-elle pas sombre, mélancolique? Mr De Plinville. Non. Ma fille toujours a l'esprit occupé. Elle pense à l'anglais, ou je suis bien trompé. Mme De Roselle. Elle marche à pas lents. Mr De Plinville. Oui, sa démarche est sage. Quelle aimable candeur brille sur son visage! Mme De Roselle. Elle ne nous voit pas. Mr De Plinville. Oh! Ce bois est charmant. Nous allons, nous venons, sans nous voir seulement. SCENE V Mme De Roselle, Mr De Plinville., Angélique. Angélique vient sur le théâtre, et rêve, sans Voir son père ni sa cousine. Mr De Plinville. s'avance doucement derrière elle. Angélique! Angélique! Angélique. Ah! Mon père! Ah! Madame! Mr De Plinville. Ce cri-là m'est allé jusques au fond de l'ame. Mme De Roselle. Bonjour, mon coeur. Mr De Plinville. Bonjour. Quel teint frais et vermeil! J'ai cependant dormi d'un très-léger sommeil. Mr De Plinville. Léger, mais calme et doux, celui de l'innocence. C'est aussi le sommeil de la convalescence. Mais je suis un peu las: depuis le déjeûné, Je cours. Asseyons-nous. Il s'assied. SCENE VI Mme De Roselle, Mr De Plinville., Angélique, Mme De Plinville. Mme De Plinville. Je l'avois deviné. Ce bosquet deviendra salon de compagnie. Et moi, je reste seule: avec moi, l'on s'ennuie. Mme De Roselle. À la campagne, on peut quelquefois se quitter. Mme De Plinville. Fort bien. Mais vous, monsieur, allez donc visiter Vos ouvriers. Mr De Plinville. J'y vais. J'aurois été bien aise De rester: mais, pour peu que cela te déplaise, Je pars. Puis, j'aime à voir ces pauvres malheureux Travailler en chantant. Je raisonne avec eux. Mme De Plinville. Et vous les dérangez. Mr De Plinville. Voyez le grand dommage! Cela les désennuie: ils font assez d'ouvrage. Mme De Plinville. Mais allez donc, enfin. Mr De Plinville. Eh! Calme-toi, bon dieu! Ce ton-là, tu le sais, m'épouvante fort peu: Si je cède souvent, va, ce n'est pas, ma chère, Que je te craigne; oh non! C'est que j'aime à te plaire. Mme De Roselle. Eh! Nous le savons bien. Il s'en va, se retourne, envoie un baiser à sa Femme, sourit à sa nièce et à sa fille, et sort Gaiement. SCENE VII Mme De Roselle, Mme De Plinville, Angélique. Mr De Plinville. C'est un coeur excellent: Mais, si quelqu'un ici n'avoit pas le talent... Mme De Roselle. Vous l'avez; car à tout ma tante fait suffire. C'est un coup d'oeil! Un tact!... pour moi, je vous admire. Mais j'aime bien mon oncle. Il est si gai! Mme De Plinville. Fort bien: Mais cette gaîté-là, pourtant, n'est bonne à rien. Mme De Roselle. Elle est bonne pour lui, du moins. Mme De Plinville. Le beau mérite! Cette indulgence enfin, sa vertu favorite, Fait que tout va de mal en pis dans sa maison: Trouver tout bien, ainsi, sans rime ni raison, C'est ne penser qu'à soi. Mme De Roselle. Bon! Mme De Plinville. Un tel optimisme, À parler franchement, ressemble à l'égoïsme. Mme De Roselle. Égoïsme? Mon oncle un égoïste, ô ciel! Il a, je vous l'avoue, un heureux naturel: Mais s'il prend très-souvent ses maux en patience, Même gaîment; a-t-il la même insouciance, Quand il s'agit des maux et des revers d'autrui? Quel est le pauvre enfin qui n'ait un père en lui? Je conçois, en effet, que mon oncle, à la ronde Faisant autant d'heureux, croie heureux tout le monde. Regardant Angélique avec intérêt. Il peut bien se tromper sur le choix des moyens D'assurer son bonheur, et le bonheur des siens: Mais son intention est toujours droite et pure; Et je souhaiterois à tel qui le censure, Et la même franchise et la même bonté. Mme De Plinville. Eh mais quelle chaleur! Il semble, en vérité!... Mme De Roselle. Que du nom d'optimiste en riant on le nomme; Mais qu'on dise que c'est un honnête, un digne homme. Mme De Plinville. Qui vous dit le contraire? Angélique. Oh! Personne; mais quoi! L'entendre ainsi louer, est un plaisir pour moi, Je ne m'en défends pas. Mme De Plinville. Fort bien, mademoiselle, Mais la leçon d'anglais, quand commencera-t-elle? Angélique. Je croyois rencontrer Monsieur Belfort ici. Mme De Plinville. Eh bien, de son côté, Belfort vous cherche aussi. Angélique voulant sortir. Je vais... Mme De Plinville. Où? Le chercher au bout de l'avenue? Perdez tout votre temps en allée et venue! Je retourne au château; je vais vous l'envoyer. Attendez-le, et songez à bien étudier. Car vous vous mariez dans quelques jours peut-être: Il faudra bien qu'alors vous vous passiez de maître. Elle sort. SCENE VIII Mme De Roselle, Angélique. Mme De Roselle. Je vous possède donc pour un petit moment. On ne peut vous parler, ni vous voir seulement. Il semble, en vérité, que vous fuiez ma vue: C'est cependant pour vous qu'ici je suis venue. Angélique. D'un tel empressement mon coeur est pénétré. Mme De Roselle. En ce cas, prouvez-moi que vous m'en savez gré. De ma jeune cousine on me vantoit sans cesse L'enjoûment, la beauté, la grâce, la finesse. Je trouve bien l'esprit, la grâce, les appas; Mais, quant à l'enjoûment, je ne le trouve pas. Angélique. Vous me flattez. Pour moi, s'il faut que je le dise, Plus agréablement je fus d'abord surprise; Car tout ce que je vois est encore au-dessus... Mme De Roselle. Ne me louez pas tant, et riez un peu plus. Faut-il donc vous prier d'être gaie, à votre âge, Surtout quatre ou cinq jours avant le mariage? Le mari dont pour vous vos parens ont fait choix, Mérite votre amour, ou du moins je le crois. Angélique. Il est fort estimable. Mme De Roselle. Oh! Tout-à-fait, ma chère. Et vous formez ces noeuds avec plaisir, j'espère. Angélique. Avec plaisir, madame? Oui, c'en est un pour moi De contenter mon père; il engage ma foi, Me donne à son ami: j'obéis sans murmure. Mme De Roselle. Vous serez très-heureuse avec lui, j'en suis sûre. À part. Pauvre enfant! Ne laissons point faire cet hymen. Mais j'aperçois Belfort. Suivons notre examen: Sachons si, par hasard, ils sont d'intelligence. SCENE IX Mme De Roselle, Angélique, Mr Belfort. Mme De Roselle. On pourroit vous gronder d'un peu de négligence. On vous attend ici depuis long-temps... Mr Belfort. Pardon. J'ai peut-être manqué l'heure de la leçon: Mais c'est que j'ai cherché long-temps mademoiselle. Angélique. Point d'excuse, monsieur. Je connois votre zèle. Mme De Roselle. Avez-vous un livre? Mr Belfort. Oui; j'ai là Milton. Mme De Roselle. Eh bien Commencez la leçon. Que je n'empêche rien. À part. Je vais les observer. Angélique. Mais... Mme De Roselle. Commencez, de grace. Je n'entends point l'anglais; mais j'ai sur moi Le Tasse. Je vais lire à deux pas. Allons, point de façon. Elle se retire, mais ne va pas loin; et pendant La scène suivante, paroît de temps en temps à Travers le feuillage. SCENE X Angélique, Mr Belfort. Ils restent un moment sans rien dire. Angélique. Je vais mettre à profit, monsieur, cette leçon. Car... que sai-je?... peut-être est-elle la dernière. Mr Belfort. Vous croyez?... Angélique. Je le crains, monsieur. Votre écolière Auroit encore besoin de vos leçons, je croi. Mr Belfort. Monsieur De Morinval sait l'anglais mieux que moi, Et... Angélique. Je ne doute point du tout de sa science; Mais je doute qu'il ait autant de patience. Mr Belfort. Croyez qu'auprès de vous, on n'en a pas besoin. Sans doute, avec plaisir, il va prendre ce soin: Puis il parle la langue, il arrive de Londre; Et c'est un avantage... Angélique. Oh! Je puis vous répondre Que je n'apprendrai point à prononcer l'anglois; L'entendre bien, voilà tout ce que je voulois. Mr Belfort. Mais vous en êtes là: car enfin il me semble Que vous l'entendez... Angélique. Oui, quand nous lisons ensemble. Grâces à vous, monsieur, je suis prompte à saisir; Vous enseignez si bien! Mr Belfort. J'enseigne avec plaisir, Du moins: il est aisé d'instruire une personne Qui profite si bien des leçons qu'on lui donne! Angélique. Vous trouvez donc, vraiment, que je fais des progrès? Mr Belfort. Ah! Beaucoup. Angélique. Cette étude a pour moi des attraits, Monsieur: j'ai tout de suite aimé la langue anglaise. Mr Belfort. Je ne suis point du tout surpris qu'elle vous plaise, Mademoiselle: il est des anglaises à vous Un tel rapport d'humeur, de sentimens, de goûts!... Angélique. Vous croyez?... Mr Belfort. Vous avez beaucoup de leurs manières. Elles sont nobles, même elles sont un peu fières; Elles parlent très-peu, mais parlent à propos, Ne médisent jamais; et dans leurs moindres mots, On voit régner toujours une sage réserve. Voilà leur caractère; et plus je vous observe, Plus je crois voir qu'au vôtre il ressemble en tout point. Angélique. Je le souhaite, mais je ne m'en flatterai point. (???) Mr Belfort. Hé bien, je trouve encore une autre ressemblance. Oui, d'elles vous avez jusqu'à l'indifférence... Ah! Pardon, je n'ai pas dessein de vous blâmer: C'est sans doute un bonheur que de ne point aimer. Mais vous leur ressemblez en cela davantage. Car enfin, chacun sait qu'elles ont en partage Un calme, une froideur... et peut-être un dédain Qui sait les préserver... Angélique. Oui, d'un penchant soudain. Mais elles ne sont pas toujours aussi paisibles. Souvent ces dehors froids cachent des coeurs sensibles, Où l'amour, en effet, entre d'un pas plus lent, Mais tôt ou tard, allume un feu plus violent... Nous avons vu cela, monsieur, dans nos lectures. Mr Belfort. Oui, nous en avons lu d'assez belles peintures: Mademoiselle lit avec goût, avec fruit. Angélique. Nous oublions, je crois, la leçon: le temps fuit. SCENE XI Angélique, Mme De Roselle, Mr Belfort. Mme De Roselle. Hé bien, notre écolière est-elle un peu savante? Mr Belfort. Tout-à-fait. Mme De Roselle sans trop d'affectation. La lecture étoit intéressante. Vous êtes attendrie, et votre maître aussi. Ce Milton quelquefois est touchant. Mais voici Rose... SCENE XII Les mêmes, Rose. (nota. que dans la scène précédente, on a dû Obscurcir le théâtre, pour annoncer l'orage. ) Rose. Eh mais, venez donc. Il va faire un orage Terrible. Angélique. Un orage? Rose. Oui. Voyez ce gros nuage. Angélique. En effet, je n'avois pas fait attention... Mme De Roselle finement, mais toujours sans Affectation. Il est vrai, quelquefois la conversation Nous occupe si fort! Rose. Allons nous-en bien vîte. Mme De Roselle. Elle a raison. Rose. N'ayez pas peur que je vous quitte. Mais j'aperçois monsieur, ah! J'ai moins de frayeur. SCENE XIII Les mêmes, Mr De Plinville. Mr Belfort. Le ciel est tout en feu. Mr De Plinville. Quel spectacle enchanteur!... Je vais de ce tableau jouir tout à mon aise. Mme De Roselle. Mais comment se peut-il que ce tableau vous plaise? Rose. Ah! Monsieur! Sauvons-nous. Mr De Plinville. Allons, Rose, du coeur. Auprès de moi, jamais, peux-tu craindre un malheur! Un coup de tonnerre épouvantable. Toutes Les Femmes. Ah! Dieu! Mr Belfort. Quel bruit affreux! Mr De Plinville. Le beau coup! Il m'enflamme, Vers la divinité cela m'élève l'ame. Angélique. Sans doute, il est tombé tout près d'ici. Mr De Plinville. Non, non. Le tonnerre jamais ne tombe en ce canton. La grêle dans nos champs ne fait point de ravages; La rivière jamais n'inonde nos rivages. Mme De Roselle. C'est vraiment un pays rare que celui-ci. SCENE XIV Les mêmes, Mr De Morinval. Mr De Morinval. Voyons, trouverez-vous du bonheur à ceci? Le tonnerre est tombé... Mr De Plinville. Bon! Où donc? Mr De Morinval. Sur la grange. Elle est en feu. Mr Belfort. J'y cours. Il sort. Mr De Plinville. Je respire. Mr De Morinval. Qu'entends-je! Vous vous réjouirez encor de ce fléau? Mr De Plinville. Pourquoi non? Il pouvoit tomber sur le château. Ils sortent tous. ACTE III SCENE I Mr De Plinville., Rose. Mr De Plinville. Le soleil reparoît. L'herbe est déjà plus verte; Chaque fleur se ranime, et la terre entr'ouverte Exhale un doux parfum. N'est-il pas vrai qu'on sent... Un calme..., une fraîcheur..., un charme ravissant? Car il en est de nous ainsi que d'une plante. Ô que voilà, ma chère, une pluie excellente! Nous avions grand besoin de cet orage-ci. Rose. Mais la grange est détruite. Mr De Plinville. Il est vrai, mais aussi J'ai sauvé l'écurie: elle étoit presque neuve. Je le dois à Belfort. J'avois plus d'une preuve De son bon coeur; mais quoi! C'est un brave, vraiment. As-tu vu comme il s'est exposé hardiment? Rose. Je le crois bien. Aussi s'est-il blessé. Mr De Plinville. Quoi, Rose? Rose. Il s'est brûlé la main. Mr De Plinville. Je sais, c'est peu de chose. Rose. Peu de chose? Mr De Plinville. Il m'a dit que cela n'étoit rien. Il me l'a dit aussi; mais moi, je voyois bien Qu'il souffroit, et beaucoup; car, à cette nouvelle, J'étois vîte accourue avec mademoiselle. Nous le voyons auprès de Monsieur Morinval. Il ne s'occupoit pas seulement de son mal. "Sur votre main, monsieur (lui dis-je), il faudroit mettre Quelque chose: je vais, si vous voulez permettre... " "Bien obligé (dit-il), il n'en est pas besoin. " "Oh! (dis-je), avec plaisir, je vais prendre ce soin. " Il me donne sa main; ma maîtresse déchire Un mouchoir, en tremblant: lui, paroissoit sourire, Regardoit, tour à tour, mademoiselle et moi: J'en suis encore émue, et je ne sais pourquoi. Mr De Plinville. Tu m'enchantes: l'aimable et douce créature! Rose. Il se faut entr'aider; c'est la loi de nature. Dans La Fontaine, hier, je lisois ce vers-là. Mr De Plinville. Vous lisez La Fontaine? Rose. Eh oui, je sais déjà Douze fables au moins: cela s'apprend sans peine. J'ai mon livre à la main, lorsque je me promène. Mr De Plinville. Bien. Rose. C'est Monsieur Belfort qui m'en a fait présent. Il me fait réciter: il est si complaisant! Mr De Plinville. D'avoir un pareil maître Angélique est charmée?... Rose. Oh! Oui. C'est bien dommage: on est accoutumée... Ce mariage-là va nous contrarier. Mr De Plinville. Que veux-tu, mon enfant? Il faut se marier. SCENE II Mr De Plinville., Mme De Plinville, Rose. Mme De Plinville. À quoi s'amuse-t-elle? à babiller? Rose. J'arrive. Mme De Plinville. Partez, allez ranger. Surtout, soyez moins vive. Rose. Pardon. Mme De Plinville. Qu'attendez-vous? Partez donc. Rose. Je m'en vais. Mademoiselle, au moins, ne me gronde jamais. Elle sort. SCENE III Mr De Plinville., Mme De Plinville. Mr De Plinville. Je suis vraiment fâché, quand je vois qu'on la gronde; Car je l'aime beaucoup. Mme De Plinville. Vous aimez tout le monde. Mr De Plinville. Rien n'est plus naturel. Hé bien, parlons du feu. Il est éteint. Mme De Plinville. Enfin! Mr De Plinville. En peu de temps, parbleu! On s'en est rendu maître. Il n'a duré qu'une heure. On l'a mené!... Mme De Plinville. Riez! Mr De Plinville. Voulez-vous que je pleure? Mme De Plinville. Je sais bien que jamais vous n'avez de chagrin. Mr De Plinville. Eh! Tant mieux. Mme De Plinville. à lui voir ce visage serein, On croiroit qu'il s'agit de la grange d'un autre! Mr De Plinville. J'aime mieux que le feu soit tombé sur la nôtre. Pour tout autre, ce coup eût été plus fatal: Nous sommes en état de supporter le mal. Mme De Plinville. Vous êtes, sans mentir, un homme bien étrange! Mr De Plinville. Eh! De quoi s'agit-il, après tout? D'une grange. Hé bien, ma chère amie, on la rebâtira. J'ai du bois en réserve, et l'on s'en servira. Je n'ai pas fait bâtir depuis long-temps, je pense. Mme De Plinville. Vous ne cherchez qu'à faire ici de la dépense. Mr De Plinville. Les pauvres ouvriers y gagneront. Enfin, Sans de tels accidens, beaucoup mourroient de faim. Eh! Ne faut-il donc pas que tout le monde vive? Mme De Plinville. Oui, mais en nourrissant les autres, il arrive Qu'on se ruine. Mr De Plinville. Bon! L'on a toujours assez. Et les cent mille écus qu'à Paris j'ai laissés? Mme De Plinville. Vous avez mal choisi votre dépositaire. Que ne les placiez-vous plutôt chez un notaire! Mr De Plinville. Un notaire, crois-moi, ne vaut pas un ami. Dorval, assurément, ne s'est point endormi. Il devoit me placer, comme il faut, cette somme. Mme De Plinville. Mais êtes-vous bien sûr qu'il soit un honnête homme? Mr De Plinville. Honnête homme? Dorval!... Mme De Plinville. Je sais qu'il joue. Mr De Plinville. Un peu. Mme De Plinville. Beaucoup: c'est un joueur. Mr De Plinville. Il est heureux au jeu. Mme De Plinville. La rente cependant ne vient point. Mr De Plinville. Oh! J'espère... Mme De Plinville. Vous espérez toujours! SCENE IV Angélique, M et Mme De Plinville. Mr De Plinville. à Angélique. Ah! Te voilà, ma chère; Hé bien, es-tu remise un peu de ta frayeur? Angélique. Oui; je craignois encore un bien plus grand malheur. Mr De Plinville. Çà, puisque le hasard tous les trois nous rassemble, Profitons-en: parlons de mariage ensemble. Mme De Plinville. Au lieu d'en parler, moi, je vais tout préparer. Ce n'est pas tout: il faut promptement réparer Le tort qu'a fait le feu. Ce soin-là me regarde; Car à tous ces détails vous ne prenez pas garde. Voilà la flamme éteinte, et vous croyez tout dit. Quel homme! Elle sort en haussant les épaules. SCENE V Angélique, Mr De Plinville. Mr De Plinville. Son humeur, vraiment me divertit. Dans un ménage, il faut de petites querelles. Tu m'en diras bientôt, toi-même, des nouvelles. Angélique. Je vais donc vous quitter? Mr De Plinville. J'en ai bien du regret; Mais enfin... Angélique. Jour et nuit, j'en gémis en secret. Mr De Plinville. Je le crois aisément: je connois ta tendresse. Angélique serrant affectueusement la main de Son père. Mon père!... Mr De Plinville. Aimable enfant! Comme elle me caresse! Délicieux transport! Ah! Viens, viens, dans mes bras. Angélique. M'aimez-vous? Mr De Plinville. Si je t'aime? Eh! Tu n'en doutes pas. Je donnerois pour toi mon bien, mon sang, ma vie. Angélique. Hé bien... Mr De Plinville. Parle, dis-moi ce qui te fait envie. Angélique. Mon père, auprès de vous que je vive toujours. Mr De Plinville. Oui, j'aurois avec toi voulu finir mes jours. Tu semerois de fleurs la fin de ma carrière: Je sourirois encore, à mon heure dernière. Mais ton futur époux demeure à trente pas, Et nous serons voisins. Angélique. Vous ne m'entendez pas. Mr De Plinville. Si fait. Je t'entends bien. Crois que ton père est tendre, Qu'il est fait pour t'aimer et digne de t'entendre. Tu soupires? Angélique. Hélas! Si vous saviez... combien... Morinval!... Mr De Plinville. Est aimé? Va, va, je le sais bien. SCENE VI Les mêmes, Mr De Morinval, Mr Belfort. Celui-ci a la main enveloppée d'un ruban noir. Mr De Plinville. Ah! Bonjour mes amis. À Morinval, d'un air mystérieux. Mais quels progrès vous faites! Mr De Morinval. Comment? Que dites-vous? Mr De Plinville. Trop heureux que vous êtes! Mr De Morinval. Ce n'est pas mon défaut, cependant... vous riez? Mr De Plinville. On vous aime cent fois plus que vous ne croyez; Et l'on vient de me faire un aveu... Angélique. Quoi, mon père?... Mr De Plinville. Non, tu voudrois, en vain, me prier de me taire. Après tout, Morinval est ton futur époux. Belfort est notre ami: nous le chérissons tous. Sans doute il est charmé que Morinval te plaise. N'est-il pas vrai, monsieur? Mr Belfort d'un air contraint. Qui? Moi? J'en suis fort aise. Mr De Plinville. Sachez donc... Angélique. C'en est trop. Je ne puis... Mr De Plinville. Il suffit. Je me tais; mais je crois en avoir assez dit. Mr De Morinval. Mon bonheur est trop grand, pour qu'ici je le croie. Je n'ose me livrer à l'excès de ma joie. Mr De Plinville. Allons, doutez encor! Mais quel homme! En ce cas, Vous mériteriez bien qu'on ne vous aimât pas. Et vous, mon cher Belfort, comment va la blessure? Mr Belfort avec un chagrin concentré. Ah! Je n'y songeois pas, monsieur; je vous assure. Mr De Plinville. Je n'oublîrai jamais ce généreux secours. Mr Belfort. Monsieur, sans nul regret j'aurois donné mes jours. Puis,... ces blessures-là ne sont pas dangereuses. Mr De Plinville. C'est dommage, mon cher, qu'elles soient douloureuses. Mr Belfort. Celle-ci doit, du moins, avant peu se guérir: Trop heureux qui n'a pas d'autres maux à souffrir! Il sort. SCENE VII Angélique, Mr De Morinval, Mr De Plinville. Mr De Morinval. Il paroît abattu. Mr De Plinville. Cette mélancolie Lui sied: elle vaut mieux cent fois que la folie. Mais parlons de vous deux. Ma fille, en ce moment, Nous sommes sans témoins: et tu peux librement Faire à ce bon ami, l'aveu... SCENE VIII Les mêmes, Lépine d'un air niais. Lépine. Mademoiselle, Madame vous demande. Mr De Plinville. Eh! Mais, que lui veut-elle? Lépine. Moi, je ne sais, monsieur. On ne me dit jamais Le pourquoi: seulement, on me dit va, je vais. Mr De Plinville. Ce Lépine est naïf. Lépine. Vous êtes bien honnête. Madame dit pourtant que je suis une bête; Car madame et monsieur sont rarement d'accord: Moi, je suis de l'avis de monsieur: ai-je tort? Mr De Plinville. Non, ce que tu dis-là prouveroit le contraire. Lépine sort. SCENE IX Mr De Morinval, Mr De Plinville. Mr De Plinville. Enfin vous êtes sûr que vous avez su plaire; Vous allez, je l'espère, être heureux à présent. Mr De Morinval. Oui, si l'on pouvoit l'être. Mr De Plinville. Ah! Le trait est plaisant. Si l'on pouvoit!... comment, vous en doutez encore? Mr De Morinval. Toujours. Mr De Plinville. Mais, vous aimez ma fille? Mr De Morinval. Je l'adore. Mr De Plinville. Angélique, à son tour, vous aime? Mr De Morinval. Je le croi. Mr De Plinville. Vous allez recevoir et sa main et sa foi: Que vous faut-il de plus? Mr De Morinval vivement. Mais est-on, je vous prie, Heureux précisément, parce qu'on se marie? Mr De Plinville. Ah! Mon ami, l'hymen... Mr De Morinval. L'hymen a ses douceurs, Je le sais; sur la vie il sème quelques fleurs. Mais j'en vois les soucis, les ennuis, les alarmes. Mr De Plinville. Eh! Voyez-en plutôt les plaisirs et les charmes; Voyez ces chers enfans, gages de votre amour... Mr De Morinval. À des infortunés je donnerai le jour. Mr De Plinville. Les voilà malheureux, même avant que de naître! Mr De Morinval. Je le fus, je le suis: pourroient-ils ne pas l'être? Ils ne pourront, du moins, échapper aux douleurs. L'homme, dès en naissant, crie et verse des pleurs. Mr De Plinville. Ces pleurs sont un langage, et non pas une plainte. Mr De Morinval. De mille infirmités son enfance est atteinte. Pendant deux ans entiers, captif en un berceau, Il souffre... Mr De Plinville. Avant d'être arbre, il faut être arbrisseau. Mr De Morinval. Tôt ou tard, un poison dans les veines circule, Qui défigure, ou tue... Mr De Plinville. Oui, mais on inocule. Mr De Morinval. En a-t-on moins le mal? Mr De Plinville. Il n'est plus dangereux. Pour les femmes, surtout, ce secret est heureux: Elles ne craignent point de se voir enlaidies. Mr De Morinval. Mais combien d'autres maux!... Mr De Plinville. S'il est des maladies, Il est des médecins. Mr De Morinval. C'est encore bien pis. Mr De Plinville. Répétez les bons mots que tout le monde a dits! Il est d'habiles gens, et qu'à tort on insulte. Souffre-t-on? On écrit à Paris; on consulte Un illustre... petit, je suppose: il répond; Et vous guérit bientôt. Mr De Morinval. Ah! Tout de suite! Mr De Plinville. Au fond, Soyons de bonne foi; trop souvent nos souffrances Sont la suite et le fruit de nos intempérances. La nature nous a prodigué tous ses dons, Nous abusons de tout; et puis, nous nous plaignons! Mr De Morinval. Vous pourriez, en ce point, avoir raison peut-être. Mais qu'on a droit, d'ailleurs, de se plaindre! Est-on maître, Par exemple, d'avoir de la fortune? Mr De Plinville. Non: Mais le pauvre, content de sa condition, Est heureux comme nous. Allez, le ciel est juste; Et l'ouvrier actif, le paysan robuste, Ont aussi leurs plaisirs, plaisirs purs, naturels... Mr De Morinval. Vous ne croyez donc pas qu'il soit des maux réels? Mr De Plinville. Très-peu. Mr De Morinval. Nos passions, ennemis domestiques, Ne sont donc, selon vous, que des maux chimériques? Mr De Plinville. Ah! Fort bien! Vous nommez les passions, des maux! Sans elles, nous serions au rang des animaux. Il faut des passions, il nous en faut, vous dis-je; Et ce sont de vrais biens, pourvu qu'on les dirige. Mr De Morinval. Oui! Dirigez l'amour! Mr De Plinville. Pourquoi non? Sentez-vous Ce qu'un amour honnête a de touchant, de doux? Quel plaisir d'attendrir la beauté que l'on aime, Et de s'aimer encore en un autre soi-même! De!... j'en aurois parlé bien mieux à vingt-cinq ans. Hélas! J'ai, sans retour, passé cet heureux temps... L'amitié me console, et je bénis la nôtre. Mr De Morinval. Vous nous parlez ici d'amour et d'amitié. De nos affections ce n'est pas la moitié. Ne comptez-vous pour rien l'avarice sordide, L'ambition, l'envie et la haine perfide? Vous, monsieur, qui peignez toutes choses en beau, Je vous défie ici d'égayer le tableau. Mr De Plinville. Oui, ces noms sont affreux, mais les choses sont rares. Au siècle où nous vivons, il est fort peu d'avares. D'envieux, dieu merci, je n'en connois pas un: La haine enfin n'est pas un vice très-commun. L'ambition, peut-être, est un peu plus commune; Mais soit qu'elle ait pour but, les honneurs, la fortune, C'est un beau mouvement qui n'est pas défendu: Souvent, loin d'être un vice, elle est une vertu. Chaque chose a son temps. L'enfance est consacrée Aux doux jeux; la jeunesse à l'amour est livrée, Et l'âge mûr au soin d'établir sa maison. Croyez-moi, le bonheur est de toute saison. Mr De Morinval. Vous allez voir qu'il est aussi dans la vieillesse! Mr De Plinville. Sans doute, Morinval. Ainsi que la jeunesse, À le bien prendre, elle a ses innocens plaisirs. C'est l'âge du repos, celui des souvenirs. J'aime à voir d'un vieillard la vénérable marche, Les cheveux blancs; je crois revoir un patriarche. Il guide la jeunesse, il en est respecté; Il raconte une histoire, et se voit écouté. Mr De Morinval. Et tout cela finit? Mr De Plinville. Mais... par la dernière heure. Je suis né, Morinval; il faut donc que je meure. Hé bien, tranquille et gai jusqu'au dernier instant, Comme je vis heureux, je dois mourir content. Mr De Morinval. Et moi... car à mon tour, il faut que je réponde, Et que par mille faits, enfin, je vous confonde. Je vous soutiens, morbleu! Qu'ici-bas tout est mal, Tout, sans exception, au physique, au moral. Nous souffrons en naissant, pendant la vie entière, Et nous souffrons surtout à notre heure dernière. Nous sentons, tourmentés au dedans, au dehors, Et les chagrins de l'âme, et les douleurs du corps. Les fléaux avec nous ne font ni paix ni trève: Ou la terre s'entr'ouvre, ou la mer se soulève. Nous-mêmes, à l'envi, déchaînés contre nous, Comme si nous voulions nous exterminer tous, Nous avons inventé les combats, les supplices. C'étoit peu de nos maux, nous y joignons nos vices. Aux riches, aux puissans l'innocent est vendu. On outrage l'honneur, on flétrit la vertu. Tous nos plaisirs sont faux, notre joie indécente: On est vieux à vingt ans, libertin à soixante. L'hymen est sans amour, l'amour n'est nulle part. Pour le sexe, on n'a plus de respect ni d'égard. On ne sait ce que c'est que de payer ses dettes; Et de sa bienfaisance on remplit les gazettes. On fait de plate prose et de plus méchans vers. On raisonne de tout, et toujours de travers; Et dans ce monde enfin, s'il faut que je le dise, On ne voit que noirceur, et misère, et sottise. Mr De Plinville. Voilà ce qui s'appelle un tableau consolant! Vous ne le croyez pas, vous-même, ressemblant. De cet excès d'humeur je ne vois point la cause. Pourquoi donc s'emporter, mon ami, quand on cause? Vous parlez de volcans, de naufrage... eh! Mon cher, Demeurez en Touraine, et n'allez point sur mer. Sans doute, autant que vous, je déteste la guerre; Mais on s'éclaire enfin, on ne l'aura plus guère. Bien des gens, dites-vous, doivent: sans contredit, Ils ont tort; mais pourquoi leur a-t-on fait crédit? L'hymen est sans amour? Voyez dans ma famille. L'amour n'est nulle part? Demandez à ma fille. Les femmes sont un peu coquettes; ce n'est rien: Ce sexe est fait pour plaire: il s'en acquitte bien. Tous nos plaisirs sont faux? Mais quelquefois, à table, Je vous ai vu goûter un plaisir véritable. On fait de méchans vers? Eh! Ne les lisez pas. Il en paroît aussi, dont je fais très-grand cas. On déraisonne? Eh oui, par fois, un faux systême Nous égare... entre nous, vous le prouvez vous-même. Calmez donc votre bile, et croyez qu'en un mot, L'homme n'est ni méchant, ni malheureux, ni sot. Mr De Morinval. Fort bien! Cette réponse est très-satisfaisante. Mr De Plinville. Eh! Je ne réponds point, mon ami; je plaisante. Car, si je répliquois, nous ne finirions pas; Et ce seroit matière à d'éternels débats. Pardon, de disputer vous avez la manie; Oui, vous semblez goûter une joie infinie À ces tristes tableaux; d'honneur! Vous affectez De voir tous les objets par leurs mauvais côtés. Mr De Morinval. Ah! J'ai grand tort!... Mr De Plinville. Peut-être; oui, celui d'être extrême, Et surtout de juger en moi comme un systême, Ce qui n'est que l'effet d'un heureux naturel, Qu'on peut blâmer, dont, moi, je rends grâces au ciel. Je n'ai point cet esprit de fiel et de critique: Simple, et me piquant peu de vaste politique, Je supporte les maux, je savoure les biens: J'en jouis, à la fois, pour moi-même et les miens, Car mes soins ne pouvant embrasser tous les hommes, Je tâche, ici du moins, que tous tant que nous sommes, Goûtions la paix, l'aisance et le bonheur..., bonheur Que je trouve surtout dans le fond de mon coeur. Mr De Morinval. Je vois bien qu'avec vous je n'ai plus qu'à me taire. Gardez, monsieur, gardez votre heureux caractère. SCENE X Mr De Morinval, Mr De Plinville., Mme De Roselle. Mme De Roselle. En vérité, voilà des chasseurs bien hardis! Mr De Plinville. Comment donc? Mme De Roselle. Ils sont là sept ou huit étourdis, Qui ne se gênent pas. Mr De Morinval. Ayez donc une chasse! Mr De Plinville. Ils se seront trompés: il faut leur faire grace. Mr De Morinval. Mais allez voir, du moins... Mr De Plinville. J'y vais...; quoiqu'entre nous, Mon cher, je ne sois point de ces seigneurs jaloux Qui gardent leur gibier, comme on fait sa maîtresse. Je sens très-bien qu'il faut excuser la jeunesse. Qu'un jeune homme, en passant, tire sur un perdreau... Mr De Morinval. On ne vient pas tirer à vingt pas d'un château. Mr De Plinville. Aussi, j'y vais mettre ordre. En me voyant paroître, Ils seront plus fâchés que moi-même, peut-être. Mr De Morinval. Ne vous exposez pas. Mr De Plinville. à quoi, cher Morinval? Pourquoi donc voulez-vous qu'on me fasse du mal, À moi, qui n'en ai fait de ma vie à personne? Il sort. SCENE XI Mr De Morinval, Mme De Roselle. Mr De Morinval. Jamais il ne craint rien, jamais il ne soupçonne; Quel homme! Mme De Roselle. Je voudrois pourtant lui ressembler. À part. Allons, nous voilà seuls. Il est temps de parler. Haut. Vous accusez tout bas Madame De Mirbelle, Monsieur: votre bonheur est retardé par elle. Mr De Morinval. Je dois m'en consoler, puisque je la verrai. Encor, si mon bonheur n'étoit que différé! Mme De Roselle. Ce retard, après tout, est fort heureux, peut-être. Quand on doit s'épouser, il faut se bien connoître. Mr De Morinval. Pour connoître Angélique, il suffit d'un instant. Et de moi, ce me semble, elle en peut dire autant. Ma franchise, je crois... Mme De Roselle. Sert d'excuse à la mienne. Êtes-vous bien, monsieur, sûr qu'elle vous convienne, Sûr de lui convenir? Mr De Morinval. Ah! Quant au premier point, Elle me plaît, madame, et vous n'en doutez point. Je n'ose pas ainsi me flatter de lui plaire. Peut-être, en ce moment, savez-vous le contraire? Elle vous l'aura dit. Mme De Roselle. Point du tout, mais... j'ai peur... Que vous dirai-je enfin? Il s'agit du bonheur. Vous ne voudriez pas qu'elle fût malheureuse. Vous avez pour cela l'âme trop généreuse... Mr De Morinval. Fort bien. Je vous entends: je vois ce qu'il en est. Vous voulez doucement m'annoncer mon arrêt. Mme De Roselle. Mais... quoique votre peur puisse être mal fondée, Vous ne feriez pas mal de suivre votre idée, De savoir, en un mot, si l'on vous aime ou non. La chose vous regarde. Mr De Morinval. Oui, vous avez raison; Et si c'est un refus que sa bouche prononce, D'abord, quoiqu'à regret, à sa main je renonce; Et je vous saurai gré de m'avoir averti. Il sort. SCENE XII Mme De Roselle seule. C'est un fort galant homme: il prendra son parti. Angélique, du moins, n'a plus d'hymen à craindre. Elle sera, peut-être, encore bien à plaindre. Mais son sort peut changer. Toujours est-ce un grand point De ne pas épouser celui qu'on n'aime point. ACTE IV SCENE I Angélique, Rose. Rose. Vous paroissez plus gaie. Angélique. Ah! J'ai sujet de l'être. Morinval à ma main va renoncer peut-être. Rose. Se peut-il?... il sait donc que vous ne l'aimez point? Angélique. Il devroit le savoir. J'ai vu que sur ce point Il venoit pour sonder le fond de ma pensée: Il a dû me trouver contrainte, embarrassée; Et s'il est pénétrant, il se sera douté... Rose. Que ne lui parliez-vous avec plus de clarté? Angélique. Je crois en avoir dit assez pour faire entendre Qu'à mon coeur vainement il espéroit prétendre. Rose, je me souviens d'avoir dit quelques mots Assez clairs... Rose. S'il pouvoit nous laisser en repos, Mademoiselle! Alors, toutes deux, ce me semble, Nous serions, sans mari, bien tranquilles ensemble. Angélique. Ah! Ma chère, il n'est point de bonheur ici-bas. Rose. Pourquoi, mademoiselle? Angélique. Eh mais... on ne voit pas Monsieur Belfort, où donc est-il? Rose. Il se promène Depuis une heure, seul, autour de la garenne. Il est pensif, rêveur: il a quelques chagrins, Ou je me trompe fort. Angélique. Est-il vrai? Rose. Je le crains. Il soupire. Angélique. Il soupire?... entre nous, chère Rose..., De ses secrets ennuis t'a-t-il dit quelque chose? Rose. Jamais. Il est discret. Angélique. Mais il a tort, je crois, De demeurer ainsi tout seul au fond des bois. Mon père, moi, surtout Madame De Roselle, Nous le dissiperions. Rose. Eh oui, mademoiselle. Si j'allois le chercher, moi-même? Angélique. Hé bien, vas-y. Qu'il se rende au château, Rose, et non pas ici. Rose. Oh! Non. Angélique. Ne lui dis point que c'est moi qui t'envoie. Rose sort. SCENE II Angélique seule. Des peines qu'il ressent que faut-il que je croie? J'ai les miennes aussi, qui me font bien souffrir. Ce dernier entretien vient sans cesse s'offrir... Mais chassons une idée... hélas! Trop dangereuse, Qui ne peut que me rendre à jamais malheureuse. SCENE III Mr De Plinville., Angélique. Mr De Plinville. En ce lieu solitaire Angélique rêvoit. Gageons que Morinval en étoit le sujet. Angélique. Non, mon père. Mr De Plinville. Ma fille avec moi dissimule? Ah! Cela n'est pas bien. à quoi bon ce scrupule? Pour cacher ton amour, tes soins sont superflus. Je le sais... tu rougis! Allons, n'en parlons plus. Picard, dit-on, me cherche, afin de me remettre Le paquet... et j'attends surtout certaine lettre... Il voit Picard. Ah! Bon. Il appelle. Picard! SCENE IV Mr De Plinville., Picard tout essoufflé, Angélique. Picard. Picard! Vous me faites courir!... Mr De Plinville. Pardon. Picard. C'est un valet: il est fait pour souffrir. Mr De Plinville. Donne, mon cher Picard, et retourne à ton poste. En prenant les lettres des mains de Picard. La belle invention, que celle de la poste! Picard. Parlons-en! Mr De Plinville. Chaque jour, j'écris à mes amis: Chaque jour, un courrier part et vole à Paris; Et, pour me rapporter bientôt de leurs nouvelles, Il repart à l'instant, et semble avoir des ailes. Picard. Fort bien! Vous allez voir que ce sont des oiseaux! Ils se crèvent pour vous, ainsi que leurs chevaux. Des ailes! Oui! Mr De Plinville. lit. Que vois-je? Ah! Dieu! Quelles nouvelles! Est-il bien vrai? Angélique. Mon père, eh! Mais quelles sont-elles? Picard. Quoi, monsieur? Mr De Plinville. Tous nos fonds de Paris sont perdus. Angélique. Ah! Ciel! Mr De Plinville. Dorval au jeu perd deux cent mille écus. C'est trois cent mille francs que ce jeu-là nous coûte; Car le pauvre Dorval manque et fait banqueroute. Picard. Banqueroute, monsieur? Ah! Le maudit fripon! Mr De Plinville. Il n'est que malheureux. Picard. Eh! Vous êtes trop bon. Il vous vole; je dis que c'est un tour infâme. En s'en allant. Banqueroute! Ah! Bon dieu! Que va dire madame! SCENE V Mr De Plinville., Angélique. Angélique à part. Je te rends grace, ô ciel! De ce revers fatal: Je n'épouserai point Monsieur De Morinval. Mr De Plinville. On est tout étourdi d'une pareille perte. Pourtant, une ressource encore m'est offerte; Et si j'étois tout seul, je me consolerois. Ma terre, dieu merci, me reste, et j'en vivrois. Mais, ma fille!... à quel sort je te vois Condamnée! Angélique. En quoi donc, plus que vous, serois-je infortunée? Mr De Plinville. Hélas! La pauvre enfant, près de se marier!... Angélique. Ah! Croyez que, bien loin de me contrarier..., Mr De Plinville. Il est tout naturel, lorsque l'on est jolie, Jeune, de souhaiter de se voir établie. Et toi, dans l'âge heureux des plaisirs, des amours, Tu vas donc près de nous user tes plus beaux jours. Ma fille, je te plains. Angélique vivement. Gardez-vous de me plaindre. C'étoit l'hymen pour moi, l'hymen qu'il falloit craindre... Non, vous ne savez pas à quel point je souffrois... En m'éloignant de vous; j'étouffois mes regrets; Dans un profond chagrin, alors, j'étois plongée. Au contraire, à présent, je me vois soulagée, En songeant que de vous rien ne peut m'arracher. Tendrement, et en le caressant. Mon père! à vos côtés je prétends m'attacher. Je veux vous prodiguer mes soins et mes services; J'en ferai mon bonheur, j'en ferai mes délices. Que me manquera-t-il? Vous m'aimez: près de vous, Ah! Pourrois-je jamais regretter un époux! Mr De Plinville. Chère enfant! Que ces mots ont flatté mon oreille! Je n'éprouvai jamais une douceur pareille. Ainsi donc, comme un baume en notre affliction, Le ciel nous envoya la consolation. Par elle, on souffre moins... on souffre moins! Que dis-je? Il faut plaindre celui qui jamais ne s'afflige, Et que les coups du sort n'avoient point accablé: Il n'a pas le bonheur de se voir consolé. Pour moi, toujours content, sans chagrins, sans alarmes, Je n'avois point encore versé de douces larmes. Personne, jusqu'ici, ne m'avoit plaint, hélas! Je me croyois heureux, et je ne l'étois pas. Mais, dis, est-il bien vrai? Faut-il que je te croie? N'as-tu point de regrets? Angélique. Non, ma plus douce joie Est d'adoucir vos maux, et de les partager. Mr De Plinville. Mes maux, s'il est ainsi, n'ont rien que de léger. Nous serons pauvres, soit: nous verrons moins de monde. Ma femme dit qu'ici le voisinage abonde. On sera plus discret: mais nous nous suffirons, Et ce sera pour nous, enfin, que nous vivrons. Angélique. Vous savez que toujours j'aimai la solitude. Mr De Plinville. Je le sais; et de plus, tu te plais à l'étude. On ne peut s'ennuyer avec ces deux goûts-là. Tiens, vois-tu? Je me fais une fête déjà De vivre seul avec ma petite famille, Entre ma chère femme et mon aimable fille. J'aurai moins de laquais, et j'en serai ravi: Par un seul domestique on est bien mieux servi. Nous vivrons gais, contens: que faut-il davantage? Nous nous aimerons bien; nous aurons en partage Les vrais trésors, la paix, le travail, la santé, Et... le premier des biens, la médiocrité. Angélique. Je sens bien ce bonheur: vous savez mieux le peindre. SCENE VI M et Mme De Plinville, Angélique. Mr De Plinville. court à sa femme. Ma chère amie, au lieu de gémir, de me plaindre, J'arrange un plan!... Mme De Plinville. Hé bien, je vous l'avois prédit! Vous vous en souvenez, je vous ai toujours dit: " monsieur, encore un coup, cette somme est trop forte Pour l'exposer ainsi; de grâce... " mais n'importe! Il a voulu courir les risques... Mr De Plinville. J'en convien; Mais quoi, le mal est fait. Mme De Plinville. Eh! Oui, je le sais bien; Aussi, je viens déjà d'y trouver un remède; Car il faut toujours, moi, que je vienne à votre aide. Mr De Plinville. Quoi? Mme De Plinville. Je suis décidée à quitter ce pays. Mr De Plinville. Comment? Mme De Plinville. Dans quatre jours, nous partons pour Paris; Et vous aurez, je crois, la bonté de nous suivre. Mr De Plinville. Expliquez-vous. Mme De Plinville. Ici je ne prétends plus vivre. Si vous ne craignez point, vous, d'être humilié, J'aurois trop à rougir aux lieux où j'ai brillé. Mr De Plinville. Mais, pour vivre à Paris, ma fortune est trop mince: Au lieu que nous serions à notre aise en province. Mme De Plinville. Bon! L'on fait à Paris la dépense qu'on veut: Il faudroit faire ici beaucoup plus qu'on ne peut. J'ai pesé tout cela: nous vendrons notre terre. Je vais à ce sujet écrire à mon notaire. Mr De Plinville. Mais, quelle promptitude! Mme De Plinville. Il faut saisir l'instant; C'est le jour du courrier, l'heure presse; on m'attend: Venez me retrouver, et vous verrez ma lettre. Mr De Plinville. Je crois que tout cela peut fort bien se remettre. Nous en reparlerons. Madame De Plinville sort. SCENE VII Mr De Plinville., Angélique. Angélique. Eh quoi! Si promptement Vous pourriez consentir à cet arrangement? Mr De Plinville. Consentir? Point du tout. L'affaire n'est pas faite. Je tiens à mon projet: oui, je te le répète. Mais, de ma part, vois-tu, trop d'obstination, N'auroit fait qu'affermir sa résolution. Je la connois. Au lieu, qu'à soi-même laissée, Ma femme, dès demain, peut changer de pensée. Je dispute toujours le plus tard que je puis. SCENE VIII Mr De Morinval, Mr De Plinville., Angélique. Mr De Morinval de loin à part, sans les voir. Où donc le rencontrer? Partout je le poursuis. Mais je le vois... allons, dégageons ma parole. Haut. Nous nous flattions tous deux d'un espoir trop frivole, Cher Plinville. à regret, je viens vous déclarer... Je ne puis plus long-temps vous laisser ignorer... Mr De Plinville. Mon ami, je sais tout. Dorval fait banqueroute: Je perds cent mille écus. Mr De Morinval. Cent mille écus? Mr De Plinville. Sans doute. Mr De Morinval. à part. Je l'ignorois. ô ciel! Je venois renoncer À sa fille: de moi qu'auroit-on pu penser? Mr De Plinville. Je sens bien qu'entre nous il n'est plus d'hyménée. Mr De Morinval. Au contraire. Mr De Plinville. Ma fille est toute résignée. Quant à moi, je ne suis malheureux qu'à demi; Car si je perds un gendre, il me reste un ami. Mr De Morinval. Eh mais, je n'entends point ce que vous voulez dire. Comment, vous avez cru que j'irois me dédire, À cause du revers qui vous est survenu? Mon ami, je croyois vous être mieux connu. Trop heureux d'être époux de votre aimable fille! Angélique à part. Dieu! Mr De Plinville. Vous voulez encore être de la famille? Mr De Morinval. Plût au ciel! Mr De Plinville. A ce trait me serois-je attendu? Mais nous venons de perdre... Mr De Morinval. Elle n'a rien perdu; Et moi, lorsque je songe aux vertus qu'elle apporte, Je trouve que sa dot est encore assez forte. Mr De Plinville. émerveillé. Hé bien, ma fille!... mais qu'as-tu donc? Angélique. Je n'ai rien. Mr De Morinval. Cependant... Angélique. En effet... je ne me sens pas bien. Vous permettez? Elle sort. SCENE IX Mr De Morinval, Mr De Plinville. Mr De Plinville. Ce trait vient d'exciter en elle Une émotion vive et toute naturelle: C'est que ma fille sent un noble procédé! Mr De Morinval. Vous croyez?... Mr De Plinville. Je le crois? J'en suis persuadé. Mr De Morinval tristement. Ah! Cher Plinville!... Mr De Plinville. Allons! Nouvelle inquiétude! Angélique a besoin d'un peu de solitude; Voilà tout. Mr De Morinval. Pardonnez: j'en ai besoin aussi. Mr De Plinville. Et vous allez encor nourrir votre souci! Mr De Morinval. J'en ai sujet. Il sort. SCENE X Mr De Plinville. seul. Toujours s'affliger, toujours craindre! Je le plains... hai, je puis avoir tort de le plaindre. Il aime le chagrin; et peut-être, ma foi, Est-il, à sa manière, heureux autant que moi. SCENE XI Mr De Plinville., Mr Belfort. Mr De Plinville. Apprenez, cher Belfort, un trait charmant, sublime, Qui va pour Morinval augmenter votre estime. Vous savez mon malheur... Mr Belfort. J'en suis bien affligé, Et je venois ici... Mr De Plinville. Je vous suis obligé. Morinval, à l'instant, vient aussi de l'apprendre. Mais croiriez-vous qu'il veut toujours être mon gendre? Mr Belfort. Quoi! Se peut-il?... Mr De Plinville. Voyez quel bonheur est le mien! Pour moi, d'un petit mal il résulte un grand bien. Mais, adieu; car je vais conter tout à ma femme. Il sort. SCENE XII Mr Belfort seul. D'un mot, sans le savoir, il déchire mon ame. Allons, il faut partir: voilà l'instant fatal. Ne soyons pas témoin du bonheur d'un rival... Du bonheur? Mais est-il bien sûr qu'il ait su plaire? J'ai quelquefois osé soupçonner le contraire. Ce matin... je ne sais si je me suis trompé; Mais un mot, un regard, un soupir échappé... Gardons-nous de saisir ces vaines apparences: Je dois partir encor, si j'ai des espérances. Je ne la verrai point. Qu'elle ignore à jamais Ce que j'étois, surtout à quel point je l'aimais. Je vais poursuivre ailleurs ma pénible carrière, Seul, triste, abandonné de la nature entière, Sans secours, n'emportant avec moi qu'un seul bien, C'est un coeur, qui du moins ne me reproche rien: Oui, je pars. SCENE XIII Mr Belfort, Rose. Rose. Vous partez? Mr Belfort. Pourquoi donc me surprendre? Rose. J'accourois vous chercher. Mais que viens-je d'entendre? Monsieur, est-il bien vrai? Mr Belfort. Oui, Rose, je m'en vais. Rose. Quoi! Vous vous en allez? Pour toujours? Mr Belfort. Pour jamais. Rose. Ah! Bon dieu! Mais pourquoi? Mr Belfort. Pardon, ma chère Rose: Je pars, et je ne puis vous en dire la cause. Rose. Vous auroit-on ici donné quelques chagrins? Mr Belfort. Non, aucun: de personne ici je ne me plains. Rose. Pauvre Angélique! Hélas! Que je vais la surprendre! À cet événement elle est loin de s'attendre. Voyez! Tous les malheurs lui viennent à la fois. Mr Belfort. Mais... mon départ n'est pas un grand malheur, je crois. Rose. Je sais ce que je dis. Je connois ma maîtresse, Et je vois bien à vous comme elle s'intéresse. Puis, j'en juge par moi: d'ailleurs, il est si tard! Encor vous êtes seul: ah! Mon dieu! Quel départ! Mr Belfort. Ce tendre adieu me touche. Rose. Et vous partez? SCENE XIV Les mêmes, Mme De Roselle. Rose. Madame... Vous me voyez chagrine, et jusqu'au fond de l'ame. Monsieur Belfort s'en va, mais s'en va tout-à-fait. Mme De Roselle à Mr Belfort. Et quel sujet, de grâce?... Rose. Il n'a point de sujet. Mme De Roselle. Allez, Rose. Rose à Mr Belfort. Je puis dire à mademoiselle, Qu'avant votre départ, vous prendrez congé d'elle? Mr Belfort. Ne le lui dites pas. Rose. Non? Vous avez bien tort. Adieu donc, pour jamais, adieu, Monsieur Belfort. Mr Belfort. Adieu de tout mon coeur, adieu, ma chère Rose. Rose. Écrivez-nous du moins; c'est bien la moindre chose. Mr Belfort. Oui, Rose; de mon sort je vous informerai. Rose part, se retourne et crie en pleurant. Marquez-moi votre adresse, et je vous répondrai. SCENE XV Mr Belfort, Mme De Roselle. Mme De Roselle. Quoi! Vous partez, monsieur? Quelle raison soudaine?... Mr Belfort. J'en ai mille, qu'ici vous devinez sans peine. Mme De Roselle. Oui, malgré l'amitié que je puis vous porter, Je sens que plus long-temps vous ne pouvez rester. Mr Belfort. Recevez mes adieux, et croyez que l'absence Ne fera qu'ajouter à ma reconnoissance. Mme De Roselle. Vous ne m'en devez point. Hélas! J'aurois voulu Faire bien plus pour vous: j'ai fait ce que j'ai pu. Je n'oublîrai jamais votre rare conduite, Votre discrétion, et surtout cette fuite. Je compte aussi, monsieur, sur votre souvenir. Mr Belfort. Croyez, madame... Mme De Roselle. Ah! ça, qu'allez-vous devenir? Mr Belfort. Vers mon père, à Paris, je vais d'abord me rendre. Mme De Roselle. C'est le meilleur parti que vous ayiez à prendre. Dites lui bien... mais quoi! Je vois près de ces lieux Quelqu'un rôder d'un air assez mystérieux. SCENE XVI Un Postillon en veste bleue, avec la plaque D'argent, Mr Belfort, Mme De Roselle. Mme De Roselle. Hé bien, qu'est-ce? Le Postillon. Excusez mon embarras extrême. De ma commission je suis surpris moi-même. Car, ordinairement, je ne vais guère à pié; Mais je suis complaisant..., quand je suis bien payé. Mr Belfort. Çà, que demandez-vous? Le Postillon. Pardon... mais, pour bien faire, Il faudroit, à la fois, et parler et se taire. À ma place, un nigaud vous avoûroit d'abord Qu'il demande un monsieur..., qui se nomme Belfort... Mr Belfort. Mais c'est moi. Le Postillon. Dans les yeux nous savons un peu lire. Mme De Roselle. À la bonne heure; mais qu'avez-vous à lui dire? Le Postillon. Oh, rien du tout, madame; et je n'ai dans ceci Qu'à remettre à monsieur le billet que voici. Il donne un billet à Mr Belfort. Mr Belfort. De quelle part? Le Postillon. Monsieur le verra dans la lettre. Mr Belfort. Ah!... madame, pardon, vous voulez bien permettre? Mme De Roselle. Monsieur, je vous en prie. Au postillon, pendant que Mr Belfort décachète et ouvre Le billet. eh! Mais, vraiment, l'ami, Vous ne paroissez gai ni plaisant à demi. Le Postillon. J'ai couru le pays, et j'ai vu bien du monde: Cela fait que je sais comme il faut qu'on réponde. Mr Belfort. Ah! Madame!... Mme De Roselle. D'où vient ce mouvement soudain? Mr Belfort. C'est de mon père. Mme De Roselle. Bon! Mr Belfort. Je reconnois sa main. Le Postillon. Dès le premier abord, j'ai su vous reconnaître. Mr Belfort. C'est lui: de mes transports je ne suis point le maître. Voici ce qu'il m'écrit: Il lit haut. " viens, accours promptement, Mon ami: tu suivras celui que je t'envoie... " Le Postillon. Oui, monsieur. Mr Belfort continue de lire. " je t'écris avec bien de la joie, Et je ne doute point de ton empressement. " Au postillon. Oh, non! Est-il bien loin? Le Postillon. A la poste voisine. Mr Belfort. Bien portant? Le Postillon. à merveille. Il a fort bonne mine, Une gaîté charmante. Mr Belfort. Il paroît donc heureux? Le Postillon. Mais il en a bien l'air. C'est qu'il est généreux!... Comme un roi. Nous ferions des fortunes rapides, Si les courriers payoient sur ce pied-là les guides. Mme De Roselle. Vous êtes postillon? Le Postillon. Madame, à vous servir; Et chacun vous dira que je mène à ravir. Mme De Roselle. À Mr Belfort. Eh bien, menez monsieur. Partez donc tout de suite. Mr Belfort. Oui, madame. Mme De Roselle. Avec lui revenez au plus vîte. Qu'il vienne ce soir même, et qu'il vienne en ce lieu. Mr Belfort. Croyez qu'il y viendra, madame. Mme De Roselle. Sans adieu. Le Postillon. Allons, mon officier, venez voir votre père. Je n'ai pas mal rempli mon message, j'espère. N'auroit-on à porter qu'une lettre, un billet; Il faut, autant qu'on peut, faire bien ce qu'on fait. ACTE V SCENE I Mr De Plinville. seul. J'ai donc dit à mes gens qu'il falloit se résoudre À me quitter: pour eux, hélas! Quel coup de foudre! Leur désolation m'afflige, en vérité... Mais il est doux pourtant d'être ainsi regretté. Si je m'étois défait du jardinier, de Rose, Et du bon vieux Picard, c'étoit bien autre chose! Pour Belfort, près de moi, je le garde à jamais: C'est un ami plutôt qu'un secrétaire... eh mais, Que veut Picard? Il reste, il vient me rendre grace. SCENE II Mr De Plinville., Picard. Mr De Plinville. Hé bien, es-tu content? Tu conserves ta place. Picard. Point du tout, car je viens demander mon congé. Mr De Plinville. Mais c'est toi que je veux garder. Picard. Bien obligé: Mais, moi, je veux sortir, voilà la différence. Mr De Plinville. Pourquoi? Picard. Parce qu'il est plus naturel, je pense, Que je m'en aille, moi. Vous voulez renvoyer Du monde; c'est à moi de partir le premier, Car je suis le plus vieux. Mr De Plinville. Tu m'es trop nécessaire: Je suis accoutumé... Picard. Je n'y saurois que faire. Et d'ailleurs, je suis las de servir: en deux mots, Je vais me reposer. Mr De Plinville. Eh mais, c'est un repos, Une retraite enfin que ton service. Picard. Peste! Une belle retraite! Et c'est moi seul qui reste! Mr De Plinville. Tout est changé, Picard. Nous allons à Paris. Picard. Raison de plus, monsieur. Je reste en mon pays. Enfin, je vous l'ai dit, je veux être mon maître. Mr De Plinville. Quoi! Tu veux me quitter, après m'avoir vu naître, Toi qui devois et vivre et mourir avec moi? Picard. Il vaut encore mieux vivre et mourir chez soi. Mr De Plinville. Je t'aimois, je croyois que tu m'aimois de même. Picard. Cela n'empêche pas, monsieur, qu'on ne vous aime. Mais, après cinquante ans, on est bien aise, enfin, De vivre un peu tranquille: il faut faire une fin. Mr De Plinville. Il a raison; et c'est peut-être une injustice D'exiger qu'il me fasse un si grand sacrifice. Pourquoi vouloir ailleurs l'empêcher d'être heureux? Il faut aimer les gens, non pour soi, mais pour eux. Il va se réunir à son petit ménage, À sa femme, à ses fils: il est temps, à son âge; Et quand j'aurai besoin de lui, je me dirai, Il vit content: alors je me consolerai. Mais tu pleures, je crois? Picard. Je ne puis m'en défendre. Moi, vous quitter, après ce que je viens d'entendre? J'en serois bien fâché. Je reviens sur mes pas, Monsieur; si vous voulez, je ne partirai pas. Mr De Plinville. Depuis assez long-temps, mon ami, tu travailles: Non, non, décidément, je veux que tu t'en ailles. Picard. Voyez donc! Il me chasse au bout de cinquante ans! Je ne veux plus sortir. Mr De Plinville. Ne sors pas, j'y consens. Mais pourquoi te fâcher ainsi depuis une heure? Picard. J'ai tort. Encore un coup, je veux rester. Mr De Plinville. Demeure. Picard. Pardonnez. Je suis brusque et de mauvaise humeur: Mais dans le fond, monsieur, croyez que j'ai bon coeur. Mr De Plinville. Tu viens de m'en donner une preuve certaine. Il est vrai qu'un moment tu m'as fait de la peine; Mais tu m'as fait encore plus de plaisir. En le serrant dans ses bras. allons, Mon vieux ami, jamais nous ne nous quitterons. Me le promets-tu bien? Picard. Est-ce encore un reproche? Mr De Plinville. Non, mon cher. Laisse-moi, car Morinval s'approche. Picard sort. Il regarde Morinval, qui s'avance, sans le voir. Ma fille a déclaré qu'elle ne l'aimoit pas: Il est au désespoir: il soupire tout bas. Je veux le consoler. SCENE III Mr De Plinville., Mr De Morinval. Mr De Plinville. Sortez donc, je vous prie, Mon cher, de cette sombre et morne rêverie. Votre malheur, au fond, se réduit à ce point: C'est que l'on vous a dit qu'on ne vous aimoit point. Je sens qu'un pareil coup d'abord est un peu rude: Mais vous voilà guéri de votre incertitude. Mr De Morinval. Le beau remède! Mr De Plinville. Enfin, il vaut mieux, Morinval, Être, d'avance, instruit de ce secret fatal. Angélique, d'ailleurs, n'est pas la seule au monde: Il se peut qu'à vos soins un autre objet réponde. Mr De Morinval. Je n'en chercherai point: j'en ferai bien le voeu. Mr De Plinville. Tenez, s'il faut qu'ici je vous fasse un aveu, J'approuve ce dessein. Dans un champêtre asile, Vous menez une vie assez douce et tranquille; Surtout, vous êtes libre; oui, peut-être, en effet, Le veuvage, après tout, est-il mieux votre fait. Vos consolations m'irriteroient, je pense, Si je n'avois déjà pris mon parti d'avance. Mais je l'ai pris. Ceci ne m'a point étonné. Je déplais; dès long-temps je l'avois soupçonné: Je suis heureux ici, comme dans tout le reste. Aussi ce n'étoit point cela, je vous proteste, Qui me faisoit rêver: je voudrois aujourd'hui, Ne pouvant rien pour moi, travailler pour autrui. Mr De Plinville. Comment? Mr De Morinval. Oui, vous serez de mon avis, j'espère. Je viens de découvrir un important mystère. Mr De Plinville. Ah! Voyons. Mr De Morinval. Angélique est rebelle à mes voeux; Mais vous ne savez pas qu'un autre est plus heureux. Mr De Plinville. Bon! Un autre? Mr De Morinval. Oui, vraiment. Mr De Plinville. Et quel est donc cet autre? Mr De Morinval. C'est Belfort. Mr De Plinville. Belfort? Mr De Morinval. Oui. Mr De Plinville. Quelle erreur est la vôtre! Mais vous n'y pensez pas. Mr De Morinval. Vous pouvez, à présent, Rire, vous récrier, trouver cela plaisant: Il n'en est pas moins vrai que votre fille l'aime, J'en suis sûr. Mr De Plinville. Quoi! Vraiment?... ma surprise est extrême. Mr De Morinval. Ils s'aiment... d'un amour sage, honnête, discret: Il l'aime sans le dire, elle brûle en secret. Cette honnêteté même est ce qui m'intéresse, Et je veux, près de vous, protéger leur tendresse. Écoutez: je suis riche, et plus que je ne veux. Je suis veuf... pour toujours, sans enfans, sans neveux. J'aime Belfort, je veux lui tenir lieu de père. Il me paroît bien né, sensible, doux; j'espère Qu'aidé de mon crédit, il fera son chemin, Et d'Angélique, un jour, méritera la main. Et moi, dès aujourd'hui, mon ami, je m'engage À donner à Belfort ma terre en mariage. Mr De Plinville. Laissez-moi respirer. Quel dessein généreux! Eh quoi, mon cher ami, vous faites des heureux Et vous doutez encor si vous-même vous l'êtes!... Mais que de ces enfans les amours sont discrètes! Moi, j'en estime encore une fois plus Belfort. Angélique est aimable; il l'aime, il n'a pas tort; Ni ma fille non plus, car il est fait pour plaire. Mr De Morinval. Votre nièce s'avance. Ayons soin de nous taire. SCENE IV Mme De Roselle, Mr De Plinville., Mr De Morinval. Mme De Roselle de loin, à part. Il faut les écarter de notre rendez-vous. Haut. Encore ici, messieurs? Eh mais, qu'y faites-vous? Ma tante se plaint fort, et dit qu'on l'abandonne, Qu'on se promène: au fond, elle a raison. Mr De Plinville. Pardonne. Mme De Roselle. Savez-vous qu'en effet, cela n'est pas galant? Mr De Morinval. Monsieur me consoloit. Mme De Roselle. Mon oncle est consolant, Je le sais; mais, de grâce, allez trouver ma tante. Mr De Plinville. Oui, dès qu'elle me voit, elle paroît contente. Adieu. Redites-moi vos résolutions; Bas, à Morinval, en s'en allant. Car j'aime avec transport les belles actions. SCENE V Mme De Roselle seule. La place est libre, au moins pour quelque temps, j'espère, Et Belfort, à présent, peut amener son père. Ce jeune homme m'inspire une tendre amitié. Cette pauvre cousine aussi me fait pitié. Je voudrois les servir, et venir à leur aide. Ne pourrai-je à leurs maux apporter de remède? SCENE VI Mr Belfort, Mme De Roselle. Mme De Roselle. C'est vous, monsieur! Quoi! Seul? Pourquoi n'avez-vous pas Amené votre père? Mr Belfort. Il est à deux cents pas, Au bois de Rochefort. Mme De Roselle. Qui l'empêchoit, de grace, De venir avec vous jusque dans cette place? Mr Belfort. En voici la raison: il diffère d'entrer, Parce qu'il ne veut pas encor se déclarer. D'abord je vous annonce une grande nouvelle: La fortune pour lui cesse d'être cruelle. Le jeu le ruina: par un nouveau retour, Le jeu, plus que jamais, l'enrichit en ce jour. Et moi, sentant qu'enfin mon sort n'est plus le même, Que je puis, au contraire, enrichir ce que j'aime, J'ai tout dit à mon père. Il approuve mon feu, Et consacre à son fils tout le produit du jeu. Mme De Roselle. C'est le placer fort bien. Mr Belfort. Ce n'est pas tout encore. On aime à se vanter de ce qui nous honore. J'ai parlé des bontés que vous aviez pour moi; Et je vous ai nommée... " ô ciel! (dit-il) eh! Quoi? Madame De Roselle! Elle doit m'être chère: Une tendre amitié m'unissoit à son père. " Enfin il veut vous voir, il veut vous consulter. Mme De Roselle. Un tel empressement a droit de me flatter. Mr Belfort. Sur moi, dit-il, il a quelques desseins en tête. Ainsi vous comprenez le sujet qui l'arrête: Avant de voir personne, il voudroit vous parler. Mme De Roselle. Au bois de Rochefort hâtons-nous donc d'aller. Mr Belfort. Ah! Ciel! Je vois venir l'adorable Angélique. Permettez qu'avec elle une fois je m'explique. Mme De Roselle. Pas encor. Mr Belfort. Je voudrois savoir si, dans le fond, On m'aime. Mme De Roselle. L'on vous aime, et je vous en répond. Laissez-moi lui parler. SCENE VII Les précédens, Rose, Angélique. Rose de loin à Angélique. Ah! Dieu! Mademoiselle! Monsieur Belfort avec Madame De Roselle. Angélique. Rose disoit, monsieur, que vous étiez parti. Mr Belfort. Qui? Moi, quitter ces lieux? Jamais... j'étois sorti... Un moment. Mme De Roselle. Quelquefois un seul moment amène Bien des choses. Mr Belfort. Sans doute; et j'ose croire à peine Mme De Roselle à Mr Belfort. bas. Au changement... Haut. paix donc. Qu'on me suive à l'instant. Angélique. On ne peut donc savoir?... Mme De Roselle. Pardon; l'on nous attend Pour conclure une affaire... une affaire pressée, Dans laquelle vous-même êtes intéressée. Sans adieu. Elle sort avec Mr Belfort. SCENE VIII Rose, Angélique. Angélique. Que dit-elle? Une affaire, où je suis Intéressée!... eh! Mais, à ceci je ne puis Rien comprendre... Rose. Ni moi. Monsieur Belfort m'étonne; Car je l'ai vu partir. Angélique. Tiens, Rose, je soupçonne Qu'il lui vient d'arriver un bonheur imprévu. Rose. Vous croyez? Ah! Tant mieux. Angélique. Jamais je ne l'ai vu Si joyeux ni si vif, surtout jamais si tendre. Il ne m'a dit qu'un mot, qui sembloit faire entendre... Que te dirai-je, enfin? J'espère, en vérité... Rose. Tout ceci pique aussi ma curiosité. Voici monsieur. Comment! Il est presque en colère. Pour la première fois, qui peut donc lui déplaire? SCENE IX Rose, Angélique, Mr De Plinville. Angélique. Mon père, vous semblez fâché? Mr De Plinville. J'en fais l'aveu. Oui, je sens qu'en ce monde, il faut souffrir un peu. Morinval vient de faire une action nouvelle, Aussi belle que l'autre, et peut-être plus belle..., En faveur de quelqu'un qui ne te déplaît pas, Ma fille,... et dont je fais moi-même un très-grand cas. Mais, par malheur, ce plan ne plaît pas à ta mère. Nous la pressons en vain: elle a du caractère. De là quelques débats: moi, qui n'y suis point fait, J'ai laissé Morinval défendre son projet, Et je viens respirer. Angélique. Et ne pourrai-je apprendre?... Mr De Plinville. Pas encore. Avant peu, ma femme va se rendre; Car elle a de l'esprit. Puis, tour à tour, il faut L'un à l'autre céder: moi, j'ai cédé tantôt. À vendre cette terre elle étoit décidée: J'ai, quoiqu'avec regret, adopté son idée. Angélique. Vous avez consenti? Mr De Plinville. Mon enfant, que veux-tu? Moi, je suis complaisant, c'est ma grande vertu. Nous irons à Paris. Les champs, la capitale, Toute demeure, au fond, pour le sage est égale. Angélique. Par tout où vous serez, je serai bien aussi, Mon père. Rose. Cependant, nous étions bien ici. Mr De Plinville. Mais, avec Morinval, je la vois qui s'avance. S'ils pouvoient tous les deux être d'intelligence! Nous serions tous contens. SCENE X Rose, Angélique, Mme De Plinville, Mr De Morinval, Mr De Plinville. Mr De Morinval. De grâce, permettez, Madame... Mme De Plinville. C'est en vain que vous me tourmentez: Ne me parlez jamais de Belfort. À Angélique. à merveille! C'est vous qui m'attirez une scène pareille. Angélique. Je ne sais pas encor de quoi vous m'accusez. Mme De Plinville. Vous souffrez près de vous des amans déguisés... Angélique. De ce déguisement j'ignore le mystère. Seroit-il autre chose ici qu'un secrétaire? Mme De Plinville. Je vous dis qu'il vous aime. Angélique. Hé bien donc, je le croi. S'il lui plaît de m'aimer, est-ce ma faute, à moi? Mme De Plinville. Vous-même, vous l'aimez. Angélique. Qui vous dit que je l'aime? À peine, en ce moment, si je le sais moi-même. Rose. Et quand cela seroit, je l'aime bien aussi; Ces messieurs... tout le monde, en un mot, l'aime ici. Mme De Plinville. Rose, vous tairez-vous? Modérez votre zèle. Rose. Mais, c'est que vous grondez toujours mademoiselle. Mr De Plinville. Ne grondons point, ma femme; entendons-nous: causons. Pour refuser Belfort, quelles sont vos raisons? Mme De Plinville. C'est un aventurier. Mr De Plinville. Madame De Roselle Connoît beaucoup son père. Mme De Plinville. Eh! Bien, tant mieux pour elle. Mr De Plinville. Puis, il s'est fait connoître. Mme De Plinville. Il est, d'ailleurs, sans bien. Mr De Morinval. Mais, encore une fois, je l'aiderai du mien. Mme De Plinville. Mais, encore une fois, gardez donc ces largesses: Nous n'avons pas besoin, monsieur, de vos richesses. Mr De Morinval à Mr De Plinville. Je n'ai plus rien à dire, et je sors. Vous voyez S'il faut croire au bonheur que vous me promettiez! Je ne puis d'Angélique être l'époux moi-même, Et je ne puis l'unir avec celui qu'elle aime. Rien ne me réussit; et, pour dire encore plus, J'offre mon bien aux gens, et j'essuye un refus. Il sort. SCENE XI Rose, Angélique, Mme et Mr De Plinville. Mr De Plinville. Il est vrai qu'un tel coup me seroit bien sensible. Seroit-il malheureux? Cela n'est pas possible. Non, il n'est d'homme à plaindre ici que le méchant. Morinval d'un bon coeur a suivi le penchant: Quoique son offre ait eu le malheur de déplaire, C'est avoir fait le bien, qu'avoir voulu le faire. Rose qui s'étoit retirée au fond du théâtre, revient En courant. Madame De Roselle... Mme De Plinville. Hé bien? Rose. Est à deux pas; Elle amène un monsieur, que je ne connois pas. Angélique. Un monsieur? Mr De Plinville. Quelque ami qui vient me voir... SCENE XII Les mêmes, Mme De Roselle, Mr Dormeuil. Mme De Roselle. Ma tante, Permettez que moi-même, ici je vous présente Monsieur, un étranger qui désireroit voir Votre terre... Mme De Plinville. Au château nous allons recevoir Monsieur... Mr Dormeuil. Je suis fort bien. à la première vue, Madame, tout me plaît; une triple avenue, Une entrée imposante, un superbe château, Un parc immense; enfin, tout est grand, tout est beau. On sait bien que jamais un acheteur ne loue; Mais cette terre, à moi, me plaît, et je l'avoue. Mr De Plinville. L'acquéreur même aussi me plairoit en tout point. Mme De Roselle. Oh! C'est un acquéreur... comme l'on n'en voit point. Mme De Plinville. Monsieur s'annonce bien. Mr Dormeuil. Hai... que sait-on? Peut-être Gagnerai-je, madame, à me faire connoître. Mme De Plinville. J'aime à le croire. Mr Dormeuil. Eh! Mais, ces bois sont enchantés. Les beaux arbres! Mr De Plinville. C'est moi qui les ai tous plantés. Ces arbres dès long-temps me prêtoient leur ombrage. Mr Dormeuil. Ce n'est pas encor là votre plus bel ouvrage. En saluant Angélique. De la terre, je vois le plus digne ornement. Mr De Plinville. Tout le monde, en effet, nous en fait compliment. Vous paroissez, monsieur, un digne et galant homme. Mr Dormeuil. Au fait, vous estimez votre terre la somme?... Mr De Plinville. Il arrête et regarde sa femme. Mais je crois qu'elle vaut... combien? Mme De Plinville. Cent mille écus. Mr Dormeuil. Je ne contesterai point du tout là-dessus. Je m'en rapporte à vous. Mme De Plinville. Un procédé si rare Me touche. Mr Dormeuil. Il est tout simple. En outre, je déclare Que j'entends bien payer la terre argent comptant. Mr De Plinville. À votre aise. Mr Dormeuil. Pardon, c'est un point important, Qui me regarde seul. Oui, je me crains moi-même. J'ai sur certain article une foiblesse extrême. Tenez, il faut qu'ici je vous fasse un aveu. Le prix de votre terre est un argent du jeu: Par cet achat, du moins je sauve une partie De six cent mille francs, que dans une partie... Mme De Roselle. Quoi! Vous avez gagné deux fois cent mille écus? Mr Dormeuil souriant. On peut bien les gagner, quand on les a perdus. Mme De Plinville. Quel est celui qui perd une somme si forte? Mr De Plinville. Bon! Le connoissons-nous? Ainsi, que nous importe? Voyons celui qui gagne, et non celui qui perd. Mme De Roselle. Eh! Oui. Angélique. Le malheureux, sans doute, a bien souffert. Mr Dormeuil. Ma foi, c'est un joueur hardi, vif et tenace, Un petit financier. Mme De Plinville. Un financier! De grace, Vous le nommez? Mr Dormeuil. Dorval. Mme De Plinville. Je l'avois soupçonné; Monsieur, c'est notre bien que vous avez gagné. Mr Dormeuil. J'aimerois mieux avoir gagné celui d'un autre. Mais il pourroit encor redevenir le vôtre: Il ne tiendra qu'à vous. Mr De Plinville. Comment? Mr Dormeuil. Rien n'est plus clair. Je n'ai qu'un fils, madame, un fils qui m'est bien cher: Unissez-le, de grâce, avec mademoiselle. L'argent sera pour vous, et la terre pour elle. Mr De Plinville. Monsieur... Mr Dormeuil. Vous hésitez, et vous avez raison, Ne me connoissant pas. Mais Dormeuil est mon nom. Mon habit vous annonce un ancien militaire. Mme De Roselle. Oui, monsieur étoit même un ami de mon père, N'ayant qu'un seul défaut, et mille qualités. Ce parti me paroît très-sortable. Bas à Angélique. Acceptez. Mr De Plinville. Ma fille, tu pourrois rendre cela possible. Mme De Plinville. à Mr Dormeuil. Je l'espère. Je suis on ne peut plus sensible À votre offre, monsieur: je l'accepte. Mr Dormeuil très-haut. Mon fils, Venez remercier madame. SCENE XIII Les mêmes, Mr Belfort. Mr Belfort. J'obéis. Mme De Plinville. Ah! Que vois-je? Mme De Roselle. Ceci trompe un peu votre attente. Mme De Plinville. Comment! Voici le fils de monsieur? Mme De Roselle. Oui, ma tante. Mr De Plinville. Je ne m'attendois pas à celui-ci, ma foi! Voyez donc comme enfin tout s'arrange pour moi! Mr Dormeuil à Madame De Plinville. Madame voudroit-elle, à présent, se dédire? Mme De Plinville. Monsieur est votre fils: je n'ai plus rien à dire, Car je rendis toujours justice à ses vertus. Mr Belfort. Ah! De tant de bontés vous me voyez confus. À Angélique. Dormeuil vous aime autant que Belfort a pu faire; Et Belfort et Dormeuil... Angélique. Savent tous deux me plaire. Rose à Mr Belfort. Pour moi, je ne sais pas, monsieur, si j'aurai tort; Mais je vous nommerai toujours Monsieur Belfort. Mr Dormeuil. J'ai, depuis quelque temps, essuyé bien des peines. Enfin la chance tourne: il est d'heureuses veines. Mr De Plinville. Moi, je n'ai jamais eu que du bonheur; hé bien, Je suis, en ce moment, presque étonné du mien. Mme De Roselle. Gardez votre bonheur; il vous sied à merveille. Mr De Plinville. C'est qu'on ne vit jamais d'aventure pareille. Est-ce un rêve? J'en fais assez souvent, dit-on; Mais ce n'en est pas un qu'ici je fais; oh! Non... Mme De Roselle. La raison ne vaut pas les songes que vous faites. Puissions-nous être tous heureux comme vous l'êtes! Mme De Plinville. Il ne sent pas qu'il l'est par hasard, cette fois. Mr De Plinville. Qu'importe le hasard? Pourvu que je le sois? En quelque sorte on peut faire sa destinée...; Mais récapitulez avec moi ma journée. On étoit convenu d'un voyage sur l'eau: Si nous partions, le feu consumoit le château. On reste; on l'éteint. Bon. Belfort, mon secrétaire, Plaît à ma fille, il est fils d'un vieux militaire. Je perds cent mille écus: fort bien. Voilà d'abord Que celui qui les gagne est père de Belfort. Monsieur me fait une offre aussi noble que franche, Et, sans avoir joué, moi, je prends ma revanche. Il propose son fils; et, par un tour plaisant, Ma femme le reçoit, tout en le refusant; Et ma fille, d'abord un peu contrariée, Au gré de ses désirs se trouve mariée. Je voudrois bien tenir notre ami Morinval: Nous verrions s'il diroit encor que tout est mal! Mme De Roselle. S'il alloit, comme vous, devenir optimiste? Mr De Plinville. Je ne sais; il est né mélancolique et triste, Et comme je l'ai dit, sa tristesse lui plaît. Il faut bien l'excuser: mais, tout chagrin qu'il est, Peut-être il va sentir que dans la vie humaine, Le bonheur, tôt ou tard, fait oublier la peine. Qu'il n'en est que plus doux, et que l'homme de bien, L'homme sensible, alors, peut dire: tout est bien. Source: http://www.poesies.net