L'Inconstant. Par Jean-François Collin D'Harleville. (1755-1806) Comédie En Trois Actes Et En Vers. TABLE DES MATIERES PERSONNAGES ACTE I SCENE I SCENE II SCENE III SCENE IV SCENE V SCENE VI SCENE VII SCENE VIII SCENE IX SCENE X SCENE XI SCENE XII SCENE XIII ACTE II SCENE I SCENE II SCENE III SCENE IV SCENE V SCENE VI SCENE VII SCENE VIII SCENE IX SCENE X SCENE XI ACTE III SCENE I SCENE II SCENE III SCENE IV SCENE V SCENE VI SCENE VII SCENE VIII SCENE IX SCENE X SCENE XI SCENE XII PERSONNAGES Florimond. Crispin. Monsieur Padrige. Lisette. M Dolban. Eliante. ACTE I SCENE I Le théâtre, pendant toute la pièce, représente Un salon. Florimond en uniforme, Crispin. Florimond. Je te revois enfin, superbe capitale! Que d'objets enchanteurs à mes yeux elle étale! De l'absence, Crispin, admirable pouvoir! Pour la première fois, il me semble la voir. Crispin. Je le crois. Mais, monsieur, quelle affaire soudaine De Brest, comme un éclair, à Paris nous amène? Florimond. D'honneur! Jamais Paris ne me parut si beau. Quelle variété! C'est un mouvant tableau. L'oeil ravi, promené de spectacle en spectacle, De l'art, à chaque pas, voit un nouveau miracle. Crispin. Il est vrai. Mais ne puis-je apprendre la raison Qui vous a fait ainsi laisser la garnison? Florimond. La garnison, Crispin? Je quitte le service. Crispin. Vous quittez? ... quoi, monsieur, par un nouveau caprice? ... Florimond. Je suis vraiment surpris d'avoir, un mois entier, Pu supporter l'ennui d'un si triste métier. Crispin. Mais j'admire, en effet, votre persévérance: Un mois dans un état! Quelle rare constance! Depuis quand cet ennui? Florimond. Depuis le premier jour. J'eus d'abord du dégoût pour ce morne séjour. Dans une garnison, toujours mêmes usages, Mêmes soins, mêmes jeux, toujours mêmes visages. Rien de nouveau jamais à dire, à faire, à voir: Le matin on s'ennuie, et l'on bâille le soir. Mais ce qui m'a surtout dégoûté du service, C'est, il faut l'avouer, ce maudit exercice. Je ne pouvois jamais regarder sans dépit Mille soldats de front, vêtus du même habit, Qui, semblables de taille, ainsi que de coîffure, Étoient aussi, je crois, semblables de figure. Un seul mot, à la fois, fait hausser mille bras; Un autre mot les fait retomber tous en bas: Le même mouvement vous fait, à gauche, à droite, Tourner tous ces gens-là comme une girouette. Crispin. Cependant... Florimond. Je pourrai changer d'habillement, Et ne te mettrai plus... Crispin. Je vous plaignois, vraiment. Touchant l'habit de son maître. Pauvre disgracié! Va dans la garde-robe Rejoindre de ce pas la soutane et la robe. Que d'états! Je m'en vais les compter par mes doigts. D'abord... Florimond. Oh! Tu feras ce compte une autre fois. Crispin. Soit. Sommes-nous ici pour long-temps? Florimond. Pour la vie. Crispin. Quoi, Brest? ... Florimond. D'y retourner, va, je n'ai nulle envie. Crispin. Et votre mariage? Florimond. Eh bien! Il reste là. Crispin. Mais Léonor? Florimond. Ma foi, l'épouse qui voudra. J'ignore, en vérité, si je dors, si je veille: Vous la quittez, monsieur, le contrat fait, la veille? Florimond. Falloit-il, par hasard, attendre au lendemain? Crispin. Là... sérieusement, vous refusez sa main? Florimond. Pour le persuader, il faudra que je jure! Crispin. Ah! Pouvez-vous lui faire une pareille injure? Car que lui manque-t-il? Elle est jeune, d'abord. Florimond. Trop jeune. Crispin. Bon, monsieur! Florimond. C'est une enfant. Crispin. D'accord, Mais une aimable enfant: elle est belle, bien faite... Florimond. Je sais fort bien qu'elle est d'une beauté parfaite. Mais cette beauté-là n'est point ce qu'il me faut: J'aime sur un visage à voir quelque défaut. Crispin. C'est différent. J'aimois cette humeur enjouée Qui ne la quittoit pas de toute la journée. Florimond. Je veux qu'on boude aussi par fois. Crispin. Sans contredit. Florimond. Trop de gaîté, vois-tu, me lasse et m'étourdit: Qui rit à tout propos, ne peut que me déplaire. Crispin. Sans doute, Léonor n'étoit point votre affaire. Un enfant de seize ans, riche, ayant mille attraits, Qui n'a pas un défaut, qui ne boude jamais! Bon! Vous en seriez las au bout d'une semaine. Mais que dira de vous monsieur le capitaine? Florimond. Qu'il en dise parbleu! Tout ce qu'il lui plaira: Mais pour gendre jamais Kerbanton ne m'aura. Qui? Moi? Bon dieu! J'aurois le courage de vivre Auprès d'un vieux marin, qui chaque jour s'enivre, Qui fume à chaque instant, et tous les soirs d'hiver, Voudroit m'entretenir de ses combats de mer? ... Laissons-là pour jamais et le père et la fille. Crispin. Parlons donc de Justine. Est-elle assez gentille? Des défauts, elle en a; mais elle a mille appas: Elle est gaie et folâtre, et je ne m'en plains pas: Voilà ce qu'il me faut, à moi qui ne ris guère. Enfin, elle n'a point de vieux marin pour père. Pauvre Justine! Hélas! Je lui donnai ma foi: Que va-t-elle à présent dire et penser de moi? Florimond. Elle est déjà peut-être amoureuse d'un autre. Crispin. Nos deux coeurs sont, monsieur, bien différens du vôtre. D'avoir perdu Crispin, jamais cette enfant-là, C'est moi qui vous le dis, ne se consolera. Florimond. Va, va, dans sa douleur le sexe est raisonnable, Et je n'ai jamais vu de femme inconsolable. Laissons cela. Crispin. Fort bien; mais au moins, dites-moi Pourquoi vous descendez dans un hôtel? Florimond. Pourquoi? Crispin. Oui, monsieur. Vous avez un oncle qui vous aime, Dieu sait! Florimond. De mon côté, je le chéris de même; Mais je ne logerai pourtant jamais chez lui. Je crus bien, l'an passé, que j'en mourrois d'ennui. C'est un ordre, une règle en toute sa conduite! Une assemblée hier, demain une visite. Ce qu'il fait aujourd'hui, toujours il le fera: Il ne manque jamais un seul jour d'opéra. La routine est pour moi si triste, si maussade! Et puis sa politique, et sa double ambassade! Car tu sais que mon oncle étoit ambassadeur. J'essuyois des récits... mais d'une pesanteur! Tu vois que tout cela n'est pas fort agréable. D'ailleurs je me suis fait un plaisir délectable De venir habiter dans un hôtel garni. Tout cérémonial de ces lieux est banni: Je vais, je viens, je rentre et sors, quand bon me semble, Entière liberté. Le soir, on se rassemble: L'hôtel forme lui seul une société; Et si je n'ai le choix, j'ai la variété. Crispin. On vient, de cet hôtel c'est sans doute le maître. SCENE II Florimond, Crispin, Monsieur Padrige. Monsieur Padrige avec force révérences. Ma visite, monsieur, vous dérange peut-être; Mais je n'ai pu moi-même ici vous recevoir: J'étois absent alors: j'ai cru de mon devoir De venir humblement vous rendre mon hommage. Florimond. Fort bien. Monsieur Padrige. Je sais à quoi notre état nous engage. Crispin lui rendant ses révérences . Monsieur! Monsieur Padrige à Florimond . De mon hôtel êtes-vous satisfait? Florimond. Très-fort. Monsieur Padrige. Vous le trouvez honnête? Florimond. Tout-à-fait. Monsieur Padrige. Et votre appartement commode? Florimond. Oui, mon cher hôte, Très-commode. Crispin. Pourtant, ma chambre est un peu haute. Florimond. Je me trouve fort bien. Monsieur Padrige. Je vous suis obligé. Il le faut avouer, je n'ai rien négligé Pour réunir ici l'utile et l'agréable; Et vous voyez... Crispin. Au fait: avez-vous bonne table? Monsieur Padrige à Florimond. Sans vanité, monsieur, je puis dire, entre nous, Que je n'ai guère ici que des gens tels que vous. Crispin s'inclinant . Ah! ... Monsieur Padrige. Des bretons, surtout. C'est Brest qui m'a vu naître, Et, dieu merci, Padrige a l'honneur d'y connoître Assez de monde: aussi l'on s'y fait une loi, Quand on vient à Paris, de descendre chez moi; Et c'est du nom de Brest que mon hôtel se nomme. Crispin. Ce bon Monsieur Padrige a l'air d'un galant homme. Monsieur Padrige. Monsieur... vient donc de Brest? Florimond. Oui. Monsieur Padrige. J'ai, dans ce moment, Une dame qui vient de Brest aussi. Florimond. Comment? ... Monsieur Padrige. Une anglaise. Florimond. Une anglaise? Monsieur Padrige. Oui, monsieur, très-jolie, Pour tout dire, en un mot, une dame accomplie, Femme de qualité, qui voyage par goût, Veuve depuis trois ans; Lisette m'a dit tout. Crispin. Lisette! Cette anglaise a donc une suivante? Monsieur Padrige. Eh! Oui; je l'ai donnée à madame... Crispin. Et charmante, Sans doute? Monsieur Padrige. On ne peut plus. Crispin. Je vois ce qui m'attend: Cette Lisette-là va me rendre inconstant. Florimond. Eh! Mais... à tous ces traits je crois la reconnoître: Car... depuis quinze jours elle est ici peut-être? Monsieur Padrige. Oui, monsieur. Florimond. M'y voilà: c'est elle assurément, C'est Eliante même. Monsieur Padrige. Eh! Monsieur, justement. Florimond. Eliante en ces lieux! Rencontre inespérée! Conduisez-moi chez elle. Monsieur Padrige. Elle n'est pas rentrée; Mais bientôt... Florimond. Ah! Bon dieu! Laissez-nous; il suffit: Je l'attends. Monsieur Padrige sort. SCENE III Florimond, Crispin. Florimond. J'ose à peine en croire son récit. Rencontrer en ces lieux l'adorable Eliante! Mais ne trouves-tu pas l'aventure charmante? Crispin. Pardon: de vos transports je suis un peu surpris. Il est bien vrai qu'à Brest, vous étiez fort épris D'une dame Eliante; et je sais que la dame N'étoit pas insensible à votre tendre flamme: Mais enfin, quinze jours au moins sont révolus, Depuis que j'ai cru voir que vous ne l'aimiez plus. Florimond. Il est trop vrai: l'amour, surtout dans sa naissance, Ne tient guères, chez moi, contre une longue absence. Une affaire l'appelle à Paris: elle part. Je tiens bon... quatre jours, mais enfin le hasard M'offre au marin; bientôt il m'aime à la folie, Me veut pour gendre: au fond, Léonor est jolie... Que te dirai-je, moi? Je la vis, je lui plus: Eliante étoit loin, et je n'y songeai plus... Je la retrouve enfin, grâce au sort qui me guide. Crispin. Votre coeur n'aime pas à rester long-temps vide. Florimond. Ni moi long-temps en place. Elle est sortie; alors, Je ne l'attendrai point. Crispin. Je le crois bien. Florimond. Je sors. Je vais courir un peu: demeure, toi. Il sort. Crispin seul . Quel maître! Le vif argent n'est pas... mais que vois-je paroître? Seroit-ce? ... SCENE IV Crispin, Lisette. Crispin à part . Elle a vraiment un fort joli minois. La peste! Lisette de loin, à part aussi . Ce garçon m'observe en tapinois. Au fait, il n'est pas mal. Crispin haut. De l'aimable Eliante Ai-je l'honneur de voir l'adorable suivante? Lisette. Elle-même, monsieur. Crispin à part. Justine n'est pas mieux. Lisette. Monsieur... cet officier qui descend en ces lieux, Seroit-il votre maître? Crispin. Oui, beauté sans pareille! Mais le mot de monsieur a blessé mon oreille. Appelez-moi Crispin; car je suis sans façon. On vous nomme Lisette? Lisette. Oui. Crispin. Dieu! Le joli nom! À part. Justine n'avoit pas cette friponne mine. Lisette. Vous marmotez souvent certain nom de Justine. Crispin embarrassé . Oh! Rien... c'est un enfant, que je connus jadis... La maîtresse de l'un de mes meilleurs amis... Et qui vous ressembloit; Justine étoit jolie... Aussi ce drôle-là l'aimoit à la folie. Mais, de grâce, laissons Justine de côté, Parlons de vous. Lisette. Hé bien? Crispin. Lisette, en vérité, J'ai couru le pays, j'ai vu bien des soubrettes, Gentilles à ravir, et surtout les Lisettes; Mais je n'ai point encor rencontré de minois Qui me plussent autant que celui que je vois. Lisette. Fort bien! Crispin. Vraiment, j'admire une telle rencontre; Que le premier objet... que le hasard me montre... Soit un objet... ma foi, je rends grâce au hasard. À part. Justine, en vérité, je suis un grand pendard. Lisette. Monsieur plaisante? Crispin. Point. C'est la vérité même: Moi, j'y vais rondement, en trois mots, je vous aime. Vous riez, c'est bon signe: oh! J'ai jugé d'abord Que Lisette et Crispin seroient bientôt d'accord. Lisette. Mais je ne conçois pas cette flamme subite: Je n'aurois jamais cru qu'on pût aimer si vîte. Crispin. Moi, j'en suis peu surpris; car enfin, sans orgueil, Aux filles j'ai toujours plu du premier coup d'oeil. Lisette. Peste! Crispin. J'entends mon maître. SCENE V Crispin, Lisette, Florimond. Florimond. Ah! Madame Eliante Est-elle de retour? Crispin. Non: voici sa suivante Qui me disoit... Lisette. Madame avant peu va rentrer, Je le suppose. Florimond. ô dieu! Mais quand puis-je espérer? ... Lisette. Avant une heure, au plus. Florimond. Eh! N'est-ce rien qu'une heure? Une heure sans la voir! Il faudra que j'en meure. En vérité, je suis d'un malheur achevé. J'ai passé chez mon oncle et ne l'ai point trouvé. J'ai vîte écrit deux mots et laissé mon adresse; Puis, je suis accouru pour revoir ta maîtresse: Hé bien! Il faut une heure attendre son retour. Lisette. En attendant, monsieur, songez à votre amour. Elle le salue, sourit à Crispin, et sort. SCENE VI Florimond, Crispin. Florimond. Peste des importuns! Ce chevalier d'Arlière Me force à l'écouter, la tête à la portière. À quatre pas de là, c'est un autre embarras: Et deux cochers mutins, avec leurs longs débats, M'arrêtent un quart d'heure au détour d'une rue. Ô quel fracas! Bon dieu! Quelle affreuse cohue! Comment peut-on se plaire en ce maudit Paris? C'est un enfer. Crispin. Tantôt c'étoit un paradis. "L'oeil ravi, promené de spectacle en spectacle, De l'art, à chaque pas, voit un nouveau miracle: " C'étoient vos termes. Florimond. Oui, d'abord cela séduit, J'en conviens: mais au fond, de la foule et du bruit, Voilà Paris. Ses jeux et ses vaines délices, N'offrent qu'illusions et que beautés factices: Ses plaisirs sont amers, son éclat emprunté; Et, sous l'extérieur de la variété, Il cache tout l'ennui d'une vie uniforme; Crispin. Uniforme, monsieur? Ah! Quel blasphème énorme! Un jour est-il ici semblable à l'autre jour? Ce sont nouveaux plaisirs qui règnent tour à tour. Florimond. Je le veux: mais au fond, ils composent à peine Une semaine au plus; hé bien! Chaque semaine De celles qui suivront est le parfait tableau: De semaine en semaine, il n'est rien de nouveau. Alternativement bal, concert, tragédie, Wauxhall, italiens, opéra, comédie... Ce cercle de plaisirs peut bien plaire d'abord; Mais la seconde fois, il ennuie à la mort. Crispin. C'est dommage. J'entends: de journée en journée, Vous voudriez du neuf pendant toute une année. Eh! Que la vie, ici, soit uniforme ou non, Qu'importe? Il ne faut pas disputer sur le nom. Si l'uniformité de plaisirs est semée, Cette uniformité mérite d'être aimée. On dort, on boit, on mange; on mange, on boit, on dort: De ce régime, moi, je m'accommode fort. Florimond. Tais-toi: qu'attends-tu là? Crispin. Vos ordres. Florimond. Je t'ordonne De n'être pas toujours auprès de ma personne. Crispin. C'est différent. Il sort. SCENE VII Florimond seul. Toujours un valet près de soi, Qui semble dire: " allons, monsieur, commandez-moi. " Du matin jusqu'au soir..., quelle pénible tâche! Il faut, quoiqu'on en ait, commander sans relâche. Quand j'y songe, morbleu! Je ne puis sans courroux, Voir que ces coquins-là soient plus heureux que nous. Il s'assied et rêve. Ce Crispin me déplaît. Monsieur fait le capable: Vos ordres! ... il commence à m'être insupportable. Depuis un mois pourtant, ce visage est chez moi: Je n'en gardai jamais aussi long-temps...; ma foi, Il est bien temps qu'enfin de lui je me défasse. Il se lève et appelle. Crispin! ... ô le sot nom! SCENE VIII Florimond, Crispin. Crispin. Monsieur? Florimond à part. La sotte face! Haut. De tes gages, Crispin, dis-moi ce qu'il t'est dû. Crispin. Ah! Monsieur... Florimond. Parle donc. Crispin. Monsieur! ... Florimond. Parleras-tu? Crispin. Ne faisons pas l'enfant. Ce n'est qu'une pistole. Florimond le payant . Tiens. -veux-tu bien sortir? Crispin. Dites un mot, je vole. Florimond. Hé bien! Crispin. Encore un coup, vous n'avez qu'à parler. Florimond. J'ai parlé; sors. Crispin. Fort bien; mais où faut-il aller? Florimond. Où tu voudras. Crispin. Eh! Mais... expliquez-vous, de grace... Florimond impatienté . Quoi? Tu ne comprends pas, maraud, que je te chasse? Crispin. Plaît-il! Vous me chassez? Qui, moi, monsieur? Florimond. Oui, toi. Crispin. Moi? Florimond. Toi-même. Crispin. Allons donc! Vous vous moquez de moi. Florimond. Point du tout. Crispin. La raison? Elle est un peu subite. Florimond. La raison, c'est qu'il faut t'en aller au plus vîte; Je le veux. Crispin. Mais enfin, pourquoi le voulez-vous? Florimond. Parce que... je le veux. Crispin. Mon cher maître, entre nous, Ce n'est pas raisonner, que parler de la sorte. Je le comprends fort bien; vous voulez que je sorte: Mais je ne comprends pas pourquoi vous le voulez. Si j'ai failli, du moins, dites-le moi, parlez. Florimond. Avec ses questions, ce bavard-là m'excède: Tu... tu m'as... Crispin. Voulez-vous, monsieur, que je vous aide? Florimond. Puisque Monsieur Crispin demande des raisons... Crispin. Oui, monsieur, une seule. Florimond. Eh bien! Nous le chassons, Afin de ne plus voir sa maussade figure. Crispin. Maussade? Le reproche est nouveau, je vous jure. Ma figure jamais n'effaroucha les gens: Même elle m'a valu des propos obligeans. Florimond. Elle ne me déplaît que pour l'avoir trop vue. Crispin. Depuis un mois à peine elle vous est connue. Florimond. C'est beaucoup trop: je veux un visage nouveau. Crispin. Mais qu'il soit vieux ou neuf, qu'il soit maussade ou beau; Qu'importe, enfin, pourvu qu'un valet soit fidèle, Et qu'il serve son maître avec esprit et zèle? Sans me vanter, monsieur, je vous sers à ravir. Florimond. Je n'aime point non plus ta façon de servir. Crispin. Qu'a-t-elle, s'il vous plaît? ... Florimond. Elle est trop uniforme: J'aime qu'à mon humeur un valet se conforme. Toi, tu me sers toujours avec le même soin; Toujours auprès de moi je te trouve au besoin; Jamais... Pendant ce discours, Crispin a pris une plume et du papier, Et a l'air d'écrire sur son genou. Que fais-tu là? Crispin. J'écris ce que vous dites. Vous me traitez, monsieur, par delà mes mérites, Et je n'ai pas besoin d'autre certificat: Signez. Il lui présente la plume et le papier. Florimond. Oh! C'en est trop. Sais-tu bien, maître fat, Qu'à la fin...? Crispin. Serviteur. À part, en s'en allant. Trouvons un stratagême Pour le servir encore en dépit de lui-même. SCENE IX Florimond seul . On a bien de la peine à chasser un valet. Ce maraud de Crispin, au fond, n'est point si laid. Mais j'étois las de voir son grotesque uniforme, Ses bottines, sa cape et sa ceinture énorme. Elle ne revient point: allons, je vais courir, Voir mes amis. Valmont le premier vient s'offrir; Oui... SCENE X Florimond, M Dolban. Mounsieur Dolban. Te voilà! ... Florimond. Mon oncle! ... ah! Permettez de grace... Cher oncle! Après un mois, c'est donc vous que j'embrasse! Mounsieur Dolban. Je devois, avant tout, te quereller bien fort, Et n'ai pu m'empêcher de t'embrasser d'abord; Mais je ne laisse pas d'être fort en colère. Florimond. En quoi donc, par hasard, ai-je pu vous déplaire? Mounsieur Dolban. En quoi? Belle demande! Avoir un oncle ici, Et descendre plutôt dans un hôtel garni! À cette indifférence aurois-je dû m'attendre? Florimond. Je vous suis obligé d'un reproche si tendre. Mais cela ne doit pas du tout vous chagriner. Mon cher oncle, entre nous, j'ai craint de vous gêner; Et puis, je ne suis pas loin de votre demeure, Et je pourrai vous voir chaque jour, à toute heure. Mounsieur Dolban. Tu sais toujours donner aux choses un bon tour. Car, dans ta lettre aussi, tu mets sous un beau jour Ton histoire de Brest et ton double caprice. Jamais, au bout d'un mois, quitta-t-on le service? Florimond. Le service, en un mot, n'est point du tout mon fait. Mounsieur Dolban. Va, tu n'es fait pour rien, je te le dis tout net. Florimond. En quoi voyez-vous donc? ... Mounsieur Dolban. En toute ta conduite, En tes écarts passés, en ta dernière fuite; Et pour trancher ici d'inutiles discours, Tu n'es qu'un inconstant, tu le seras toujours. Florimond. Inconstant! Oh! Voilà votre mot ordinaire! Eh! C'est pour ne pas être inconstant, au contraire, Qu'on me voit sur mes pas revenir tout exprès: J'aime bien mieux changer auparavant qu'après. Mounsieur Dolban. Cette précaution est tout-à-fait nouvelle! En as-tu moins, sans cesse, erré de belle en belle? Depuis la robe, enfin, que bientôt tu quittas, T'en a-t-on moins vu prendre et rejeter d'états? Tour à tour la finance, et l'église, et l'épée... Que sais-je? La moitié m'en est même échappée: Vingt états de la sorte ont été parcourus; Si bien qu'un an encore, et je ne t'en vois plus. Florimond. C'est que je fus trompé, c'est qu'il faut souvent l'être, C'est qu'il est maint état qu'on ne peut bien connoître, À moins que par soi-même on ne l'ait exercé: Ce n'est qu'après l'essai qu'on est désabusé. J'aurai pu me trouver dans cette circonstance, Sans être pour cela coupable d'inconstance. Je goûte d'un état: j'y suis mal, et j'en sors; Rien de plus naturel. Quoi! Faudroit-il alors Végéter sans désirs, sans nulle inquiétude, Et, stupide jouet de la sotte habitude, Garder, par indolence, un état ennuyeux, N'être heureux qu'à demi, quand on peut être mieux? Mounsieur Dolban. Tu crois donc rencontrer un bonheur sans mélange? Hélas! Le plus souvent, que gagne-t-on au change? La triste expérience avant peu nous apprend Que ce nouvel état n'est qu'un mal différent... Que dis-je? Au lieu du bien après quoi l'on soupire, Souvent d'un moindre mal on tombe dans un pire... Aussi, sans espérer d'en trouver de meilleurs, Tu quittes un état, pourquoi? Pour être ailleurs. Florimond. Vous mettez à ceci beaucoup trop d'importance. M'allez-vous quereller pour un peu d'inconstance? À tout le genre humain dites-en donc autant. À le bien prendre, enfin, tout homme est inconstant; Un peu plus, un peu moins, et j'en sais bien la cause: C'est que l'esprit humain tient à si peu de chose! Un rien le fait tourner d'un et d'autre côté: On veut fixer en vain cette mobilité: Vains efforts; il échappe; il faut qu'il se promène: Ce défaut est celui de la nature humaine. La constance n'est point la vertu d'un mortel; Et pour être constant, il faut être éternel. D'ailleurs, quand on y songe, il seroit bien étrange Qu'il fut seul immobile; autour de lui, tout change: La terre se dépouille, et bientôt reverdit; La lune, tous les mois, décroît et s'arrondit. Que dis-je? En moins d'un jour, tour à tour on essuie Et le froid et le chaud, et le vent et la pluie. Tout passe, tout finit, tout s'efface; en un mot, Tout change: changeons-donc, puisque c'est notre lot. Mounsieur Dolban. De la frivolité, digne panégyriste! Florimond. N'êtes-vous point vous-même un censeur un peu triste? Mounsieur Dolban. D'un oncle, d'un ami, je remplis le devoir. Tu te perds, Florimond, sans t'en apercevoir. Espères-tu, dis-moi, t'avancer dans le monde, Toi, qu'on a toujours vu d'une humeur vagabonde, Effleurer chaque état, qui changes pour changer, Qui n'es dans chacun d'eux qu'un simple passager? Digne emploi des talens qu'en toi le ciel fit naître! Avec tant de moyens de te faire connoître, Tu seras donc connu par ta légèreté! Ah! Si tu ne fais rien pour la société, À l'estime publique il ne faut plus prétendre. Tremble, et vois à quel sort tu dois enfin t'attendre. À force de courir, toujours plus loin du but, Et bientôt de l'état méprisable rebut, Désoeuvré, las de tout, comme à tout inhabile, De tes concitoyens spectateur inutile, Tu sentiras l'ennui miner tes tristes jours, Si l'affreux désespoir n'en abrège le cours. Florimond. Courage, livrez-vous à vos sombres présages; Étalez à plaisir les plus noires images; Pourquoi? Parce qu'on est un tant soit peu léger. Après un moment de silence. Quoi qu'il en soit, je crois que je m'en vais changer. Mounsieur Dolban. Bon! Florimond. Sérieusement, je ne suis plus le même. Mounsieur Dolban. Depuis combien de temps déjà? Florimond. Depuis que j'aime. Mounsieur Dolban en souriant . Ah! Fort bien. Florimond. N'allez pas prendre ici mes discours Pour le frivole aveu de volages amours. Il est passé, le temps des folles amourettes: Un feu réel succède à ces vaines bluettes. J'aime, vous dis-je, enfin pour la première fois. Mounsieur Dolban. Du ton dont tu le dis, en effet je le crois. Quelle est donc la personne? Florimond. Elle a nom Eliante. C'est une veuve anglaise, une femme charmante: Je ne vous parle pas de sa rare beauté, Encor moins de ses biens et de sa qualité, Quoiqu'elle soit pourtant et noble, et riche, et belle. Mais, je vous l'avouerai, ce que j'admire en elle, Ce sont des qualités d'un bien plus digne prix. Pour les frivolités c'est ce noble mépris, C'est ce rare talent, le grand art de se taire, Sa fierté même; enfin c'est tout son caractère. Mounsieur Dolban. Comment peux-tu si bien la connoître en un jour? Florimond. Mais elle a fait à Brest un assez long séjour. Quelque temps, il est vrai, je la perdis de vue; Mais j'en fais en ce lieu la rencontre imprévue; Et mon coeur, dégagé de cette Léonor, La trouve ici plus belle et plus aimable encor. Mounsieur Dolban. Elle est riche? Florimond. Très-riche. Mounsieur Dolban. Et de haute naissance? Florimond. Oh! Très-haute. Mounsieur Dolban. En effet, une telle alliance Me semble... écoute: il faut ne rien faire à demi. L'ambassadeur de Londre est mon meilleur ami; Je vais le consulter: et si le témoignage Qu'il rendra d'Eliante est à son avantage, Je reviens à l'instant, et demande sa main. Florimond. Oui, mon oncle, et plutôt aujourd'hui que demain. Mounsieur Dolban. Tu vas m'attendre? Florimond. Non: je vais rendre visite À mon ami Valmont; mais je reviens bien vîte. Mounsieur Dolban d'un ton sentencieux . Je l'avois toujours dit: son coeur se fixera. Attendons; tôt ou tard, son heure arrivera; Et s'il trouve une femme... Florimond très-vivement, et en reconduisant son oncle. Allons, elle est trouvée, Mon cher oncle; et mon heure est enfin arrivée. Mounsieur Dolban sort. SCENE XI Florimond seul . En rencontre, aujourd'hui, je suis vraiment heureux. Pas encor de retour! ... mais quel désert affreux! Cet hôtel est peuplé de gens peu sédentaires, Qui, du matin au soir, courent à leurs affaires. Dans une garnison, sans sortir de chez moi, J'avois à qui parler... qu'est-ce que j'aperçoi? Des livres! ... je n'ai plus besoin de compagnie: Quand j'ai des livres, moi, jamais je ne m'ennuie. Est-il rien, en effet, de si délicieux? Cela tient lieu d'amis, souvent cela vaut mieux. Que je vais m'amuser! ... Il prend un livre, et regarde sur le dos. ah! Ah! C'est La Bruyère . J'en fais beaucoup de cas: lisons un caractère. Il lit à l'ouverture du livre. "Un homme inégal n'est pas un seul homme; ce sont plusieurs. Il se multiplie autant de fois qu'il a de nouveaux goûts et de manières différentes. Il est à chaque moment ce qu'il n'étoit point; et il va être bientôt ce qu'il n'a jamais été. Il se succède à lui-même." Où donc a-t-il trouvé ce caractère-là? Jeux d'esprit; tout le livre est fait comme cela. On le vante pourtant. Voyons quelque autre chose: Aussi-bien je suis las de lire de la prose. Les vers, tout à la fois, charment l'oeil et l'esprit; Par sa diversité la rime réjouit. Voyons s'il est ici quelque poëte à lire. Il prend un autre livre. Boileau! ... bon, celui-là! J'aime fort la satire. Il lit de même à l'ouverture du livre. "Voilà l'homme en effet. Il va du blanc au noir; Il condamne au matin ses sentimens du soir: Importun à tout autre, à soi-même incommode, Il change, à tout moment, d'esprit comme de mode: Il tourne au premier vent, il tombe au moindre choc, Aujourd'hui dans un casque et demain dans un froc... " Il jette le livre sur la table. L'insolent! C'est assez; et puis, dans un auteur, La satire, à coup sûr, décèle un mauvais coeur: J'eus toujours du dégoût pour ce genre d'escrime. La peste soit des vers, de cette double rime, Exacte au rendez-vous, qui de son double son M'apporte, à point nommé, le mortel unisson! Mais d'un autre côté, la prose est insipide... Il faut qu'entre les deux pourtant je me décide: Car enfin, feuilletez tous les livres divers, Vous trouverez partout de la prose ou des vers. Il s'assied, tout accablé. Tout à la fois conspire à m'échauffer la bile... Mais quelle solitude! ... aussi, dans cette ville, Je n'avois qu'un valet pour me désennuyer; Et je m'avise encor de le congédier! ... Mais j'entends... oui... SCENE XII Florimond, Eliante. Florimond courant vers Eliante . C'est vous, ô ma chère Eliante! ... Pardonnez aux transports d'une âme impatiente, Madame. Eliante. Est-il bien vrai? Florimond en ces lieux! À peine, en ce moment, j'ose en croire mes yeux, Quoique l'hôte, en montant, m'ait d'abord prévenue. De grâce, dites-moi quelle affaire imprévue... Florimond. Aucune: ou si l'amour doit ainsi se nommer, Je n'en ai qu'une seule, et c'est de vous aimer. Eliante. Mais, ma demeure, enfin, qui vous a pu l'apprendre? Florimond. Eh! Madame, mon coeur pouvoit-il s'y méprendre? Le sort en cet hôtel ne m'eût pas amené, Qu'avant la fin du jour, je l'aurois deviné. Eliante. Avec mes questions, je vais être indiscrette: Mais, encore une seule, et je suis satisfaite. Comment avez-vous pu quitter la garnison? En quittant le service. Eliante. Ah! ... pour quelle raison? Florimond. Eh! Mais... c'est que d'abord le service m'ennuie. Et puis, je ne veux plus de chaîne qui me lie... Hors la vôtre: comblez mes souhaits les plus doux; Je suis tout à l'amour, madame, et tout à vous. Oui, sous vos seules lois, je fais gloire de vivre: Vous voyagez; partout je suis prêt à vous suivre: Vous retournez à Londre, et j'en suis citoyen. Votre pays, madame, est désormais le mien. Eliante. Je ressens tout le prix d'un pareil sacrifice... Pardon; j'ai cru vous voir très-content du service. Florimond. Ah! Vous étiez à Brest alors, et je m'y plus: Mais l'ennui règne aux lieux que vous n'habitez plus. Eliante. Et moi, de cet ennui m'avez-vous crue exempte? Aurois-je été de Brest aussi long-temps absente, Si l'affaire qui, seule ici me fit venir, Quinze jours, malgré moi, n'eût su m'y retenir. Ils m'ont paru bien longs! Et distraite, isolée, Au milieu de Paris, j'étois comme exilée. Florimond. Qu'entends-je! Vous m'auriez quelquefois regretté? Je ne méritois pas cet excès de bonté. Eliante. Mais vous faisiez de même: au moins j'aime à le croire. Je me disois: " je suis présente à sa mémoire; Sans doute, il songe à moi comme je songe à lui. " Cette douce pensée allégeoit mon ennui. Florimond à part . Chaque mot qu'elle dit, ne sert qu'à me confondre. Haut, et avec beaucoup d'embarras. Ah! Quel monstre, en effet, pourroit ne pas répondre... À ces doux sentimens? ... oui, madame... en ce jour... Je jure qu'à jamais le plus tendre retour... Eliante. Eh! Que me font, monsieur, tous les sermens du monde? Sur de meilleurs garans ma tendresse se fonde: J'en crois votre âme franche, exempte de détours, Qui toujours se peignit en vos moindres discours... Florimond toujours avec embarras. C'en est trop... vous jugez de mon coeur par le vôtre... Moi, je ne prétends pas être plus franc qu'un autre... Mais jamais de tromper je ne me fis un jeu, Madame; et quand ma bouche exprime un tendre aveu, C'est que j'aime en effet, et de toute mon âme. Eliante. Ah! Je vous crois sans peine. SCENE XIII Florimond, Eliante, Monsieur Padrige. Monsieur Padrige une serviette à la main. On a servi, madame. Eliante à Florimond. Vous dînez avec moi? Florimond. Vous me faites honneur. Oui, de vous rencontrer puisque j'ai le bonheur, Je tiens quitté Paris des beautés qu'il rassemble; Et vous me tenez lieu de tout Paris ensemble. Il donne la main à Eliante, et sort avec elle. ACTE II SCENE I Lisette seule . Comme, depuis tantôt, son front s'est éclairci! Et comme de sa voix le son s'est adouci! J'avois cru jusqu'ici son chagrin incurable: Mais Monsieur Florimond est un homme admirable. Hai... son valet Crispin me revient fort aussi. S'il pouvoit deviner que je suis seule ici? On vient... ce n'est pas lui. Elle veut sortir. SCENE II Lisette, Monsieur Padrige. Monsieur Padrige la retenant. Ma belle demoiselle, Écoutez donc un peu: savez-vous la nouvelle? Crispin est renvoyé, Lisette. Bon! Monsieur Padrige. Oui, vraiment, Lisette. Hé bien, Voyez si dans la vie on peut compter sur rien! Le trait est-il piquant? Monsieur Padrige. Rassurez-vous, de grace; Crispin saura trouver sans peine une autre place. Lisette. Mais moi, je le trouvois fort bien dans celle-ci. Et savez-vous pourquoi, monsieur le chasse ainsi? Monsieur Padrige. Ma foi, non. Lisette. Ce sera pour quelque bagatelle; Car je répondrois bien que Crispin est fidèle. Les maîtres, sans mentir, sont étrangement faits! Ils sont pleins de défauts, et nous veulent parfaits. Monsieur Padrige. Vous prenez bien à coeur... Lisette avec dépit. Non, c'est que de la sorte Je n'aime pas qu'on mette un laquais à la porte. Il cherchera long-temps un aussi bon valet. Monsieur Padrige. Mais je le crois trouvé! Je connois un sujet Qui vaudra le Crispin. Lisette. Allons, je le désire. Monsieur Padrige. J'aperçois Florimond. Lisette. Et moi je me retire. Car je suis en colère, et je m'emporterois. Elle sort. Monsieur Padrige, seul. Adieu donc. Ce Crispin lui cause des regrets: Mais bon! Son successeur consolera la belle. SCENE III Monsieur Padrige, Florimond. Monsieur Padrige. Monsieur, je viens vous faire une offre. Florimond. Ah! Quelle est-elle? Monsieur Padrige. Vous êtes sans laquais, m'a-t-on dit. Florimond. Il est vrai. Je m'en aperçois bien; et j'ai fait un essai..., De m'habiller tout seul; tant mieux; car mon systême Est qu'on seroit heureux de se servir soi-même. Cependant, vous venez...? Monsieur Padrige. Dussai-je être importun, Si monsieur désiroit un laquais, j'en sais un... Florimond. Importun? Au contraire, et votre offre m'oblige. Donnez; de votre main, mon cher Monsieur Padrige, Je le reçois d'avance. Monsieur Padrige. Ah! ... j'ai bien votre fait, Florimond. Bon. Monsieur Padrige. Un garçon docile, intelligent, discret, Honnête homme, surtout. Florimond. Eh! Voilà mon affaire. Monsieur Padrige. Je le crois. Si pourtant il n'eût pas su vous plaire, J'en avois un autre. Florimond. Ah! ... cet autre, quel est-il! Monsieur Padrige. C'est un laquais charmant, du plus joli babil. Florimond. Fort bien. Monsieur Padrige. De la toilette il connoît les finesses; Il n'a servi qu'abbés, que petites maîtresses: Il est élégant, souple, et prompt comme l'éclair. Florimond. J'aime mieux celui-ci. Monsieur Padrige à part. Courage. Florimond. Allez, mon cher. Monsieur Padrige. J'aurois pu vous parler d'un autre domestique; Mais j'ai craint que monsieur n'aimât point la musique. Florimond. Si fait. Cet autre donc est un musicien? Monsieur Padrige. Oui, fort habile: il est un peu fou... Florimond. Ce n'est rien. Monsieur Padrige. Sans doute. Comme un maître, il pince la guittare, Sait jouer de la flûte. Florimond. Eh! C'est un homme rare. Monsieur Padrige. Ce n'est pas tout; il a le plus joli gosier, Sa voix aux instrumens saura se marier. Florimond. Bravo! Voilà mon homme: allons vîte, qu'il vienne. Monsieur Padrige. Mais êtes-vous bien sûr, monsieur, qu'il vous convienne? Car le dernier toujours est celui qui vous plaît. Florimond. Oh! Non, je m'y tiendrai. Monsieur Padrige à part, voyant venir Crispin. Diable! Un autre paroît. SCENE IV Florimond, Monsieur Padrige, Crispin en habit de Baigneur. Crispin à part de loin . Ferme, Crispin: monsieur te reprendra peut-être. Florimond. Qu'est-ce? Crispin avec l'accent gascon. C'est moi, monseu. Florimond. Que cherchez-vous? Crispin. Un maître. Florimond. à part. Ce garçon-là me plaît. Haut. Padrige, laissez-nous. Monsieur Padrige bas à Crispin. Monsieur aime à changer. Crispin bas aussi . Jé lé sais mieux que vous. Monsieur Padrige à Florimond. Et ce laquais, faut-il...? Florimond. Non, ce n'est pas la peine. Monsieur Padrige à part, en s'en allant. Tant mieux: il n'auroit pas achevé la semaine. SCENE V Florimond, Crispin. Florimond. On te nomme? Crispin toujours avec l'accent gascon. La Flur, pour vous servir. Florimond. La Fleur! J'aime ce nom. Crispin. Monseu mé fait beaucoup d'honneur. Florimond. D'où sors-tu donc? Crispin. De chez un ancien militaire. Florimond. Quel homme? Crispin. Eh mais, il est d'un fort bon caractère, Parfois un peu bizarre, à ne vous point mentir; Mais, tout coup vaille, encor je voudrois le servir. Florimond. Pourquoi l'as-tu quitté? Crispin. C'est bien lui qui mé quitte. Florimond. Et pour quelle raison? Crispin. Il né mé l'a pas dite, Monseu. Florimond. Ton air, je crois, ne m'est pas inconnu. Crispin. Mais... quéque part aussi... je crois vous avoir vu. Florimond. Eh mais... Crispin à part. Nous y voilà. Florimond. N'est-ce pas toi? Florimond. Peut-être. Florimond. Mais oui, c'est toi, Crispin. Crispin reprenant sa voix naturelle. Non pas, mon ancien maître; Ce n'est plus lui: Crispin n'étoit point votre fait; Il n'étoit plus le mien, et je m'en suis défait. Florimond. Es-tu fou? Crispin. Mais, monsieur, franchement, pour vous plaire, J'ai d'un peu de folie orné mon caractère. D'abord d'un autre nom j'ai trouvé le secret, Et je me doutois bien que ce nom vous plaîroit. J'ai, dépouillant ma cape et mes gants, et ma veste, Pris d'un valet de chambre et l'habit et le geste; J'ai mis bas la bottine, et chaussé l'escarpin: Vous voyez bien, monsieur, que ce n'est plus Florimond. Le stratagème est neuf, et ne peut me déplaire. Crispin. Oh! Vous me reprendrez: car je suis votre affaire. J'ai senti que j'avois mérité mon congé. Mais je suis jeune encor: j'ai tout à coup changé De manières, de ton, et presque de visage. Florimond. Tant mieux. Crispin. Crispin, dit-on, s'avisoit d'être sage. Le faquin! Oh, La Fleur est un franc libertin. C'étoit un buveur d'eau que ce Monsieur Crispin. Le fat! La Fleur boit sec. J'ai su que l'imbécile, Valet officieux, souple, exact et docile, Couroit au moindre signe, et servoit rondement. Patience: La Fleur est un bon garnement Qui vous fera par jour donner cent fois au diable. Mais on m'a dit encore un trait plus pitoyable: Il se donnoit les airs d'être honnête homme; fi! Florimond. Oh, j'entends que la Fleur le soit. Crispin. Cela suffit. Hé bien? Florimond. Je te reprends. Mais si tu veux qu'on t'aime, Plus de Crispin. Crispin. Parbleu! N'en parlez plus vous-même. Parlons plutôt ici, parlons de vos amours. Eliante, monsieur, vous plaît-elle toujours? Florimond avec embarras. Pourquoi me rappeler le nom de cette dame? Il m'afflige, et de plus m'accuse au fond de l'ame... Elle étoit estimable, et j'en tombe d'accord... Oh, je ne change pas, et je l'estime encor...; Et tu me fais songer que, dans ce moment même, Mon oncle, qui toujours suppose que je l'aime, Fait à ce sujet-là des démarches pour moi: ... Mais enfin, à mon âge, est-on maître de soi? Que veux-tu? ... de mon coeur je suis la douce pente; J'aime, La Fleur, j'adore une fille charmante. Crispin. Bon! Florimond. La soeur de Valmont, que je quitte à l'instant. Crispin. À tous vos traits, monsieur, jamais on ne s'attend. Florimond. Je ne m'attendois pas à celui-ci, moi-même: Nouveau César, je viens, je la vois, et je l'aime. Crispin. Et pourroit-on savoir...? Florimond. Le voici sans détour. J'entretenois Valmont de mon nouvel amour. Tandis qu'à ses transports mon âme s'abandonne, On ouvre... j'aperçois une jeune personne... Divine: son maintien, ses grâces, sa douceur, Tout me ravit d'abord. Il l'appelle sa soeur: Moi, j'ignorois qu'il eût une soeur aussi chère: Elle étoit au couvent, quand je connus son frère. Elle parla fort peu, mais ce peu me suffit; Et je répondrois bien qu'elle a beaucoup d'esprit. Le seul son de sa voix annonce une belle ame: Que te dirai-je enfin de ma naissante flamme? Elle sortit bientôt, et je l'aimois déjà. Crispin. Quoi! Si vîte? Florimond. Il est vrai qu'un coup d'oeil m'engagea. Mais, vois-tu? Cette chaîne est la mieux assortie: C'est là ce qu'on appelle amour de sympathie. Souvent l'on est d'avance unis, sans le savoir, Et l'on n'a, pour s'aimer, besoin que de se voir: Voilà comment ici la chose est arrivée. Crispin. Oui, cette sympathie est assez bien trouvée. Florimond. Ce n'est pas tout encor. Ils ont quelques instans Parlé tout bas: j'admire et me tais: mais j'entends Qu'ils projettent d'aller bientôt à la campagne: "Ah! (dis-je) permettez que je vous accompagne " . "Volontiers (dit Valmont); mais pendant quinze jours Pourras-tu te résoudre à quitter tes amours? " J'insiste, on y consent; je suis de la partie. Crispin. Courage. Allons, monsieur, vive la sympathie! Florimond. Ah! La Fleur, quel plaisir je me promets d'avoir! Pendant quinze grands jours, je m'en vais donc la voir, L'entendre, lui parler, enfin vivre auprès d'elle. J'espère, je l'avoue, amant discret, fidelle, Faire agréer mes soins, mon hommage, mes voeux, Et peut-être obtenir quelques touchans aveux. Je crois qu'à la campagne on est encor plus tendre, Que d'aimer, tôt ou tard, on ne peut s'y défendre. Bois, prés, fleurs, d'un ruisseau les aimables détours, Et ce peuple d'oiseaux qui chantent leurs amours, Tout, le charme puissant de la nature entière, Pénètre, amollit l'âme, et l'âme la plus fière. Quand on aime une fois, rien ne distrait d'aimer: On est tout à l'objet qui nous a su charmer. On ne se quitte plus, comme deux tourterelles... (car à chaque pas, là, vous trouvez des modèles), Promenades, travaux, plaisirs, tout est commun; Et tous deux... mais que dis-je? Alors, on n'est plus qu'un. Crispin. Vous voilà tout rempli de votre amour champêtre! Et quelque jour, monsieur, assis au pied d'un hêtre, Je m'attends à vous voir, au milieu d'un troupeau, Soupirer pour Philis, bergère du hameau. Florimond. Tu ris, mais j'étois fait pour y passer ma vie. Heureux cultivateur, que je te porte envie! Ton air est toujours pur, ainsi que tes plaisirs; Mille jeux innocens partagent tes loisirs. Tu vois mourir le jour, et renaître l'aurore; Ton oeil, à chaque pas, voit la nature éclore; Ta femme est belle, sage, et tes enfans nombreux... Non, ce n'est plus qu'aux champs que l'on peut être heureux. Crispin. Au moins, n'espérez pas que La Fleur vous imite: Le diable étoit plus vieux quand il se fit ermite. Et puis, vous connoissez le bon Monsieur Dolban: Donnera-t-il les mains à votre nouveau plan, Lui qui, pour l'autre hymen (car c'est vous qui le dites), S'occupe, en ce moment, à faire des visites? Florimond. Eh! Que m'importe? Aussi pourquoi se presser tant? Voyez, ne pouvoit-il différer d'un instant? Voilà comme est mon oncle; il prend tout à la lettre: Jamais au lendemain on ne l'a vu remettre. Et puis il aime fort ces commissions-là, Négociation, demande, et caetera; Il croit en ce moment conduire une ambassade. Mais il pourroit venir; et de peur d'incartade, Je sors, moi... mais on vient, et c'est peut-être lui. Crispin. C'est Madame Eliante. Florimond. Autre surcroît d'ennui. Il prête l'oreille. C'est elle-même. Dieu! Quel pénible martyre! Comment l'aborderai-je, et que lui vais-je dire? Il rêve un moment. Je lui vais dire, moi, la chose comme elle est; Que je ne l'aime plus, et qu'une autre me plaît: Je crois qu'il est affreux de tromper une femme. À Crispin. Laisse-nous. Crispin sort. SCENE VI Florimond, Eliante. Eliante en voyant Florimond. Ah! Monsieur... Florimond avec beaucoup d'embarras . Pardon... il faut, madame... À part. Je ne puis plus long-temps... mais non. Un tel aveu Seroit trop dur: il faut le préparer un peu; Haut. J'y vais songer. Madame... excusez ma conduite... De tout, dans un moment, vous allez être instruite. Il sort très-précipitamment. SCENE VII Eliante seule . Qu'entend-il par ces mots, et par ce brusque adieu? On diroit qu'il a peine à me faire un aveu... Dieu! Si cet embarras, cette fuite si prompte, D'un fatal abandon cachoit toute la honte? ... Si c'étoit! ... on le dit inconstant et léger... Je n'aurois inspiré qu'un amour passager! Seroit-il vrai? ... mais quoi, peut-être je m'abuse: Peut-être, sans sujet, d'avance je l'accuse. Florimond, après tout, peut bien être distrait... Que sais-je? Il est très-vif; et j'ai vraiment regret D'avoir formé trop vîte un soupçon téméraire Sur un coeur que je crois généreux et sincère. Attendons jusqu'au bout; ne précipitons rien: S'il me trahit, hélas! Je le saurai trop bien. SCENE VIII Eliante, M Dolban. Mounsieur Dolban. J'ai l'honneur de parler à Madame Eliante? Eliante. Oui, monsieur. Mounsieur Dolban. Librement à vous je me présente, Madame... mais je suis Dolban, ambassadeur Deux fois, à Pétersbourg, à Madrid. Eliante. Ah! Monsieur! Votre nom m'est connu. Mounsieur Dolban. J'ai cru que sans scrupule, Je pouvois supprimer tout fade préambule. Je m'explique en deux mots: Florimond, mon neveu, Brûle de voir l'hymen couronner son beau feu. S'il est digne à vos yeux d'une faveur si grande, J'ose en venir pour lui faire ici la demande. Eliante. à part. Je respire: voilà tout son secret. Haut. Monsieur, La demande pour moi n'a rien que de flatteur; Et d'un début si franc, bien loin d'être surprise, Je m'en vais y répondre avec même franchise. Monsieur votre neveu, dès que je le connus, M'inspira de l'estime... et s'il faut dire plus, Il m'inspira bientôt un sentiment plus tendre. C'est bien assez, je crois, monsieur, vous faire entendre Quel prix j'attache aux soins qu'il me rend aujourd'hui. Mounsieur Dolban. Que de grâces je dois vous rendre ici pour lui! Eliante. Un peu trop librement peut-être je m'exprime. Mounsieur Dolban. Cela ne fait pour vous qu'augmenter mon estime, Madame; ce ton-là fut toujours de mon goût. Eliante. En ce cas, permettez que, franche jusqu'au bout, D'une crainte que j'ai je vous fasse l'arbitre: Estimable d'ailleurs, et même à plus d'un titre, Généreux, plein d'honneur... monsieur votre neveu Passe pour inconstant... et je le crains un peu. Mounsieur Dolban. Rassurez-vous, madame: on peut bien, à cet âge, Être vif et léger, et même un peu volage: Mais, fût-il inconstant, c'est un léger défaut, Dont près de vous, sans doute, il guériroit bientôt. Car votre ambassadeur, qu'en ce moment je quitte, M'a peint en peu de mots votre rare mérite... Pardon... daignerez-vous me marquer l'heureux jour Où Florimond verra couronner son amour? Eliante. Monsieur... Mounsieur Dolban. Mais c'est à lui de vous presser lui-même; Un tel soin le regarde, il est jeune, il vous aime; Et sur son éloquence on peut se reposer. Eliante. À la vôtre, monsieur, que peut-on refuser? Mais souffrez qu'à présent chez moi je me retire; Ce que je vous ai dit, vous pouvez le lui dire. Mounsieur Dolban la reconduit jusqu'à la porte de son Appartement. SCENE IX Mounsieur Dolban seul . Cette femme est aimable, oui, très-aimable... au fond, Je porte, je l'avoue, envie à Florimond. Allons voir les parens, avertir le notaire; En un mot, brusquement, terminons cette affaire. L'homme est vif, sémillant, difficile à saisir: D'échapper, cette fois, qu'il n'ait pas le loisir. SCENE X Mounsieur Dolban, Florimond. Mounsieur Dolban de loin, à part. Mais le voici, je vais faire un homme bien aise. Haut. Hé bien, l'ambassadeur connoît fort notre anglaise. Florimond. Vraiment? Mounsieur Dolban. Il m'en a fait un éloge complet. Moi-même, je l'ai vue, et la trouve en effet Telle que tous les deux vous me l'aviez dépeinte. Je déclare tes feux; elle y répond sans feinte: Je demande sa main et sa main est à toi: Maintenant, Florimond, es-tu content de moi? Florimond avec embarras . Mon oncle... assurément... je ne saurois vous rendre... Je suis confus des soins que vous voulez bien prendre. Mounsieur Dolban. Mon ami, je les prends avec un vrai plaisir: Je suis tout délassé, quand j'ai pu réussir. Je vais disposer tout pour la cérémonie, Et veux que dans trois jours l'affaire soit finie. Florimond. Dans trois jours? Mounsieur Dolban. Oui, mon cher: j'espère, dans trois jours, Par un heureux hymen couronner tes amours. Florimond. Mon oncle... vous allez un peu vîte peut-être; À peine, en vérité, peut-on se reconnoître. Mounsieur Dolban. Comment...? Tu trouves donc que trois jours sont trop peu...! Florimond. Je trouve que l'hymen n'est point du tout un jeu, Et qu'on ne sauroit trop y réfléchir d'avance. Mounsieur Dolban. Toi-même me pressois de faire diligence. Florimond. Oui... c'est que, d'un peu loin, l'hymen a mille attraits; Mais je tremble, mon oncle, en le voyant de près. Mounsieur Dolban. Tu trembles? ... il est temps, quand j'ai fait la demande! Et dis-moi, d'où te vient une frayeur si grande? Eh quoi? L'amant qui touche au moment désiré D'être uni pour jamais à l'objet adoré, De joie et de plaisir tressaille; et tu frissonnes! Quoi? L'union des coeurs, bien plus que des personnes, Union dont jamais n'approcha l'amitié, Les doux embrassemens d'une tendre moitié, D'une épouse, à la fois, modeste et caressante, Ce riant avenir te glace et t'épouvante! Insensible à l'espoir de renaître avant peu Dans un enfant chéri, gage du plus beau feu, D'embrasser de tes traits une image aussi chère, Tu trembles, en songeant au bonheur d'être père! Ah! Si ce sont pour toi des maux à redouter, Je crains pour les plaisirs que tu sauras goûter. Florimond. Permettez: le portrait d'une épouse chérie S'offre bien quelquefois à mon âme attendrie: Quelquefois je souris à ce groupe joyeux De quatre ou cinq enfans qui croissent sous mes yeux, Et je voudrois déjà d'un tableau qui m'enchante Voir se réaliser l'image si touchante... Mais je songe à l'instant qu'à tous ces chers objets Je serai, par des noeuds, attaché, pour jamais, Que ce qui fut d'abord un penchant volontaire, Bientôt va devenir un bonheur nécessaire. Ce spectacle dès lors perd toute sa beauté: Dès lors, je n'y vois plus que la nécessité: Et puisque l'on ne peut, grâce à la loi sévère, Sans cesser d'être libre, être époux, être père; Mon cher oncle, à ce prix, je ne suis point jaloux D'acheter les beaux noms et de père et d'époux. Mounsieur Dolban. Ainsi l'on ne sent plus maintenant, on raisonne! Par le raisonnement, ainsi l'on empoisonne La source du bonheur, des plaisirs les plus doux! Hé bien, j'étois né, moi, pour être père, époux... L'aspect d'un couple heureux m'a toujours fait envie. Oui, l'hymen auroit fait le bonheur de ma vie: À mon amour pour toi je l'ai sacrifié; Et sans toi, sans toi seul, je serois marié. Florimond. Mon oncle, je le sais, et je vous en rends grace: Mais faudroit-il que, moi, je me sacrifiasse? Ce n'est pas seulement l'hymen en général Que je redoute ici: je crains de choisir mal. Je le vois, Eliante est une philosophe, Qui de rien ne s'émeut, qui jamais ne s'échauffe, Qui ne rit pas, je gage, une fois en un jour, Et, quand il faut aimer, disserte sur l'amour. Elle a beaucoup d'esprit, elle est sage, elle est belle; Mais j'ai peur, entre nous, de m'ennuyer près d'elle. Mounsieur Dolban. Voilà donc tes raisons! Elles me font pitié. De mes soins c'est ainsi que je me vois payé! Ainsi, mal à propos, j'ai fait une demande: On m'a donné parole, il faut que je la rende; Et tu viens te dédire au moment du contrat! Peux-tu donc à ce point me compromettre, ingrat? Florimond. Je suis mortifié de ces démarches vaines... Mounsieur Dolban. Tu pourrois d'un seul mot payer toutes mes peines. Dis seulement, dis-moi que tu l'épouseras. Florimond. Je ne puis, en honneur. Mounsieur Dolban. Tu ne le veux donc pas? Florimond. Mais quel acharnement, mon oncle, est donc le vôtre? Puis-je, aimant une femme, en épouser une autre? Mounsieur Dolban. Comment...? Florimond. Oui, pour trancher d'inutiles discours, J'aime une autre, vous dis-je, et l'aimerai toujours. Mounsieur Dolban. Je ne m'attendois pas à ce trait, je l'avoue: Aimer une autre! Ainsi de son oncle on se joue! Quoi, pendant que je fais des démarches pour toi, Tu cours aux pieds d'une autre, et lui promets ta foi! Mais à mon tour aussi je m'en vais te confondre: Pour la dernière fois, il s'agit de répondre... Ne crois pas qu'à ton gré je consente à fléchir. Je veux bien te donner du temps pour réfléchir. Florimond, dans une heure il faut me satisfaire, Ou... tu verras alors ce que je saurai faire. SCENE XI Florimond seul. Eh mais! De ce ton-là je suis un peu surpris. Que me veut-il enfin? Je ne suis point son fils. On se fait un devoir d'obéir à son père: On cède avec plaisir aux ordres d'une mère: Pour les oncles! Ma foi, l'on ne dépend pas d'eux. Il regarde à sa montre. Mais Valmont et sa soeur sont sortis tous les deux. Qu'ai-je à faire? Voyons: j'aime la vie active. Il rêve. Ah! Bon! La Fleur! ... La Fleur! Mais voyez s'il arrive? On ne sauroit jouir de ce maudit valet. La Fleur! ... il ne vient plus que quand cela lui plaît... Il me l'avoit bien dit... ce coquin-là se forme... Cela gêne pourtant. Je vais voir... pour la forme, L'opéra, les français et les italiens: Je ne fais qu'y paroître, et bientôt je reviens. ACTE III SCENE I Eliante, Lisette. Lisette. Un si prompt changement a lieu de me surprendre, Madame, pardonnez... mais ne pourrois-je apprendre La cause du chagrin, du trouble où je vous voi? Eliante une lettre à la main, très-émue. Je ne veux plus jamais croire à la bonne foi. Lisette. Vous avez lu vingt fois, et relu cette lettre Qu'à l'instant en vos mains l'hôte vient de remettre: C'est elle qui, sans doute, a causé tout le mal. Eliante. Il est trop vrai, Lisette; et ce courrier fatal M'apprend de Florimond, l'action la plus noire. À Brest, au premier jour, aurois-tu pu le croire? Il va se marier, et le contrat est fait. Lisette. Qu'entends-je? Un trait pareil est bien noir en effet. Eliante. Essuya-t-on jamais un plus sensible outrage? Oui, j'en pleure à la fois et de honte, et de rage. Lisette. Madame, trêve, en grâce, à ce trouble mortel. Eliante. Je ne puis un moment rester en cet hôtel. Hélas! Moi, je croyois que cette impatience... Eh! Qui n'eût, à ma place, eu même confiance? Qui n'auroit cru de même à cette vive ardeur, À ces transports brûlans? ... je vantois sa candeur! Lisette. Madame, tout cela me paroît impossible. Eliante. Ce qui porte à mon coeur le coup le plus sensible, Lisette, ce n'est pas son infidélité; C'est sa noirceur profonde, oui, c'est sa fausseté. Il pouvoit m'oublier, il en étoit le maître; Mais de m'en imposer qui le forçoit? ... le traître! "Non, jamais de tromper je ne me fis un jeu, (disoit-il); quand ma bouche exprime un tendre aveu, C'est que j'aime en effet. " Lisette. Nous avoir abusées! Voyez pourtant à quoi nous sommes exposées! Mais c'est peut-être un bruit que l'on a répandu: Pourquoi le condamner sans l'avoir entendu? Eliante. Oui, tu m'y fais songer. J'ai tort: hélas! Peut-être C'est sur de faux rapports que je le crus un traître. Attendons, en effet. Justement le voici: Laisse-nous: avant peu, j'aurai tout éclairci. Lisette sort. SCENE II Eliante, Florimond. Florimond à part de loin, en apercevant Eliante. Encor! Eliante. Soulagez-moi d'une peine cruelle, Monsieur. Florimond. à part. Qui? Moi, madame? Ah! Bon dieu! Sauroit-elle Que la soeur de Valmont? ... Eliante. à l'instant je reçoi Un avis, mais auquel je n'ose ajouter foi. Florimond à part . Allons, elle sait tout. Eliante. Une action si noire Est indigne de vous, je ne dois point y croire. On dit, monsieur... Florimond. Hé bien, je le nîrois à tort, Madame: on vous a fait un fidèle rapport. Eliante. Qu'entends-je? Florimond. Il est trop vrai. Je confesse à ma honte Une infidélité si coupable et si prompte. Eliante. Eh quoi! Monsieur... j'en crois à peine un tel aveu: Quoi, vous? ... c'est donc ainsi que l'on se fait un jeu? ... Florimond. Madame, j'avoûrai que je suis bien coupable. Oui, je sens qu'à vos yeux je suis inexcusable; Aussi je suis bien loin de me justifier. Un autre, dans ma place, auroit su tout nier: Un autre eût fait mentir ses yeux et son visage; Mais je ne fis jamais ce vil apprentissage. Je suis léger, volage, et j'ai bien des défauts; Mais du moins je n'ai pas un coeur perfide et faux. Eliante. Ce langage m'étonne, il faut que je le dise. Il vous sied bien, monsieur, de jouer la franchise, À vous, qui me cachant un indigne secret...! Florimond. Ah! Si je me suis tû, ce n'étoit qu'à regret. Vous dûtes voir combien une telle contrainte Coûtoit à ma franchise, et que la seule crainte Retenoit mon secret, tout près de m'échapper. Mais se taire, après tout, ce n'étoit pas tromper. Eliante. Vous soutenez fort bien ce noble caractère. Comme si vous n'aviez fait ici que vous taire! De grâce, dites-moi, quel fut votre dessein, Quand votre oncle pour vous vint demander ma main? Répondez... Florimond. à cela, je répondrai, madame, Que mon oncle ignoroit cette subite flamme. Eliante. Allons, fort bien. Mais vous, monsieur, vous le saviez, Quand ici même, ici, vous sûtes à mes piés Prodiguer les sermens d'une amour éternelle. Florimond. Moi, madame? Depuis ma passion nouvelle, Je ne vous ai pas dit un mot de mon amour. Eliante. J'admire un tel sang-froid. Quoi! Monsieur, en ce jour, Plus tendre que jamais, plein d'une ardeur extrême. Vous n'êtes pas venu me dire, je vous aime? Florimond. Sans doute, je le dis, madame, j'en convien, Et quand je le disois, mon coeur le sentoit bien. Eliante à part. Ô ciel! à sa franchise aurois-je fait injure? Expliquons-nous ici, monsieur, je vous conjure. M'auroit-on abusée en voulant m'informer Des noeuds que votre main étoit près de former? Florimond. Non, madame. Eliante. C'est donc vous qui m'avez trompée? Florimond. Non, madame. Eliante. A présent, me voilà retombée Dans mon incertitude et mes premiers combats. Eh quoi! Monsieur, tantôt vous ne me trompiez pas? Florimond. Non, je suis infidèle, et ne suis point un traître. Eliante. Point traître, dites-vous? Et n'est-ce donc pas l'être, Que de venir ici m'engager votre foi, Quand vous êtes, à Brest, près d'épouser? Florimond. Qui? Moi? Je n'épouse personne à Brest, je vous le jure. Eliante. Monsieur, c'est trop long-temps soutenir l'imposture. Il n'est pas vrai qu'à Brest vous êtes sur le point D'épouser Léonor? ... Florimond. Je ne l'épouse point. Eliante. C'en est trop. Florimond. Jusqu'au bout, écoutez-moi, de grace; Il s'en est peu fallu que je ne l'épousasse. Pardonnez... envers vous je ressens tous mes torts. Mais enfin, revenu de mes premiers transports, J'ai couru jusqu'ici pour fuir ce mariage. Je vous ai fait tantôt honneur de ce voyage, Et je n'ai qu'en cela blessé la vérité: Encore pour le faire, il m'en a bien coûté. Mais tout le reste est vrai: mon ardeur se réveille, Dès qu'ici votre nom vient frapper mon oreille; Et c'est de bonne foi, madame, qu'en ce jour Je jurois à vos pieds un éternel amour. Eliante. Ah! Je respire... et moi, trop prompte, je l'accable! ... Ainsi de fausseté vous n'étiez point coupable? Florimond. Madame, sans cela, je le suis bien assez. Eliante. Ne parlons plus de torts; ils sont tous effacés. Florimond. Tantôt, à ce pardon j'aurois osé prétendre, Mais... Eliante. Hé bien? Florimond. Maintenant... Eliante. Je ne puis vous entendre. Expliquez-vous. Florimond. Hélas! Si je m'explique mieux, Madame, je m'en vais vous paroître odieux. Eliante. Votre aveu, me dût-il porter un coup bien rude, Je le préfère encore à cette incertitude. Parlez, monsieur, parlez. Florimond. Hé bien, puisqu'il le faut, C'est qu'... en vous attendant chez mon ami... tantôt... J'ai trouvé... mais pourquoi vous perdois-je de vue? D'une charmante soeur la visite imprévue... Je ne saurois poursuivre, embarrassé, confus... Eliante. J'entends; épargnez-moi ces discours superflus. Florimond. Un tel aveu, sans doute, a droit de vous déplaire. Eliante. Il ne mérite pas seulement ma colère; Adieu. Elle sort. SCENE III Florimond seul . Je m'attendois à ce parfait dédain... Il ne lui sied pas mal, et ce dépit soudain Donne un air plus piquant à toute sa personne, Elle paroît très-fière... et même je soupçonne... Ah! La soeur de Valmont vaut encor mieux pourtant: Peut-on, quand on la voit, n'être pas inconstant? Il voit M Dolban. Allons la voir. Mon oncle! ô qu'il m'impatiente! SCENE IV Florimond, M Dolban. Mounsieur Dolban. L'heure est passée: hé bien, sur l'hymen d'Eliante As-tu changé d'avis? Florimond fièrement. Je n'en change jamais. Mounsieur Dolban. Tu ne l'épouses point? Florimond. Non, je vous le promets. Mounsieur Dolban. Pour la troisième fois, pesez votre réponse: Renoncez-vous enfin à sa main? Florimond. J'y renonce. Mounsieur Dolban. C'est votre dernier mot? Florimond. Oui, monsieur. Mounsieur Dolban. En ce cas, Je vais prendre un parti que tu ne prévois pas. Je n'ai que cinquante ans, je suis libre, je l'aime; Je me propose, moi. Florimond. Vous, mon oncle? Mounsieur Dolban. Moi-même. Sottement, pour toi seul, j'étois resté garçon: J'étois trop bon vraiment! Florimond reprenant un air détaché. Oui, vous avez raison, Mon oncle; dans la vie, il faut se satisfaire. Mounsieur Dolban. Elle aura tout mon bien, je n'en fais point mystère. Florimond. Chacun peut, à son gré, disposer de son bien. Tout le vôtre est à vous, et je n'y prétends rien. Mounsieur Dolban. Nous verrons si toujours cela te fera rire! Je n'ose encor la voir, mais je lui vais écrire. Il veut sortir. Florimond. Ne sortez point; ici, vous avez ce qu'il faut: La lettre et la réponse arriveront plutôt. De grâce, asseyez-vous, mettez-vous à votre aise. Pendant que son oncle écrit, il se parle à lui-même. Qu'il se hâte, morbleu! D'épouser son anglaise, Et me laisse en repos. Les momens sont si chers! Voilà, je gage, au moins deux heures que je perds. Je brûle de revoir la beauté que j'adore; Car je l'ai vue à peine, et ne sais pas encore Comment elle se nomme; en un mot, je ne sais Rien, sinon que je l'aime, et qu'elle a mille attraits. Il se retourne vers son oncle et le regarde. Haut. Il prend la chose au vif. En ce tendre langage, Vous n'aviez pas écrit depuis long-temps, je gage? Mounsieur Dolban pliant sa lettre . Pas tant que toi. Florimond. Je crois que vous me peignez mal. Il faut se défier toujours de son rival. Mounsieur Dolban. C'est fait. Florimond appelle. Crispin! ... La Fleur! SCENE V Mounsieur Dolban, Florimond, Crispin. Crispin. Monsieur? Florimond. Prends cette lettre; À Madame Eliante, allons, cours la remettre. Crispin. J'y vais, monsieur. Mounsieur Dolban. Reviens, et je t'attends ici. Crispin entre chez Eliante. SCENE VI Mounsieur Dolban, Florimond. Florimond. Mon oncle jusqu'au bout soutiendra le défi. Mounsieur Dolban. Oh, ne crois pas que moi, sitôt je me démente. Trop heureux d'obtenir une femme charmante, De joindre à ce bonheur le plaisir, non moins doux, De punir un ingrat, un... Florimond. Calmez ce courroux. On n'a plus rien à dire, alors que l'on se venge. Bien loin de m'en vouloir, parce qu'ici je change, Sachez-m'en gré plutôt; et convenez enfin, Que c'est à mon refus que vous devrez sa main. Mounsieur Dolban. Hai... tel qui feint de rire, enrage au fond de l'ame. Florimond. Certes, ce n'est pas moi, je n'aime plus la dame, Vous l'adorez; hé bien, tout s'arrange ici-bas: Vous l'épousez, et moi, je ne l'épouse pas. SCENE VII Mounsieur Dolban, Florimond, Crispin une lettre à la main. Florimond à Crispin. Déjà? Crispin. Comme j'entrois, madame alloit écrire. À M Dolban, en lui remettant la lettre. Puis vous n'en aurez pas, je crois, beaucoup à lire. À Florimond. Eh mais, je ne sais pas ce que madame avoit: Je l'observois, monsieur, pendant qu'elle écrivoit... Florimond. Sors. SCENE VIII Mounsieur Dolban, Florimond. Florimond à M Dolban, qui lit . Hé bien? Quoi! L'effet trompe-t-il votre attente? Elle ne veut pas même, hélas! être ma tante! Mounsieur Dolban. Apprenez à quel point vous êtes odieux; Le seul nom de votre oncle est un tort à ses yeux. Mariez-vous ou non, il ne m'importe guères: Je ne me mêle plus de toutes vos affaires. Il sort. SCENE IX Florimond seul . Tant mieux. Voyez un peu quel bruit ces oncles font! SCENE X Florimond, Crispin. Florimond à Crispin, qui lui remet une lettre . Ah! Ah! De quelle part? Crispin. De chez Monsieur Valmont. Florimond. Donne, mon cher La Fleur. Ouvrons vîte: sans doute, Il me marque le jour où l'on se met en route. Attends. Il lit tout haut. "pardon, mon cher ami, si je ne vais pas te rendre ta visite. Je ne le puis aujourd'hui, ayant une affaire pressée à terminer avant mon départ. Car, toutes réflexions faites, nous partons demain matin, si tu le veux bien. Aie soin de te tenir tout prêt... " Je le serai. La Fleur, va promptement Préparer tout: allons, ne perds pas un moment. Crispin. Tout sera prêt, monsieur. Il sort. SCENE XI Florimond seul . ô la bonne nouvelle! À demain, c'est demain que je pars avec elle. Poursuivons. "ma soeur est enchantée que tu sois du voyage: elle paroît t'estimer beaucoup... " De nouveau, lisons ces mots charmans: "ma soeur est enchantée que tu sois du voyage: elle paroît t'estimer beaucoup... " Ah! J'espère inspirer de plus doux sentimens. "j'ai même voulu te ménager un plaisir de plus, et j'ai engagé son mari à nous accompagner... " Son mari! ... que dit-il? ... sa soeur est mariée? Par nul engagement je ne la crus liée... Relisons. "et j'ai engagé son mari à nous accompagner: c'est un homme charmant... " mon malheur n'est que trop assuré. D'un chimérique espoir je me suis donc leurré. Il tombe accablé sur son fauteuil, et reste Quelque temps ainsi. Je suis bien malheureux! Il n'étoit qu'une femme Que je pusse chérir... là... de toute mon ame: Elle seule, en dépit de tous mes préjugés, M'eût fait aimer l'hymen. Hé bien, morbleu, jugez Si jamais infortune approcha de la mienne! D'un mois, peut-être il faut qu'une autre me prévienne. SCENE XII Florimond, Crispin. Crispin. Monsieur, combien faut-il que je mette d'habits? Florimond. Aucun. Je ne pars plus. Crispin. Quoi? Florimond. J'ai changé d'avis: Je reste. Crispin. Mais, monsieur, vous n'êtes point malade? Florimond. Non. Crispin à part. C'est, je gage, encore ici quelque boutade. Haut. Comment, vous n'allez point visiter ce château? Florimond. Non. Crispin. C'est pourtant dommage: on dit qu'il est si beau! Florimond. Quelque château bien vieux, avec un parc bien triste: Veux-tu que j'aille là m'établir botaniste, Et goûter le plaisir unique et sans pareil, D'assister, chaque jour, au lever du soleil? Crispin. Vous faisiez cependant une belle peinture Des touchantes beautés de la simple nature! Florimond. Qui, moi? Crispin. Je m'en souviens. De plus, contre Paris, Dieu sait comme tantôt vous jetiez les hauts cris! Si vous fuyez la ville, et craignez la campagne, Où faut-il donc, monsieur, que je vous accompagne? Florimond. Je ne demande pas ton sentiment, bavard. Crispin. Mais il faut bien pourtant demeurer quelque part. Florimond. Que t'importe? Crispin. Du moins, nous soupons? Florimond. Paix, je pense: Il me vient un projet d'une grande importance, Et qui me rit. Crispin. Quoi donc? Florimond. Je me fais voyageur. Crispin. Superbe état pour vous, mon cher maître! Florimond. Ah! La Fleur! Quel plaisir! Quel délice en voyageant l'on goûte! Toujours nouveaux objets s'offrent sur votre route. Chaque pas vous présente un spectacle inconnu. On ne revoit jamais ce qu'on a déjà vu. Une plaine aujourd'hui, demain une montagne; Le matin c'est la ville, et le soir la campagne. Ajoute qu'on ne peut s'ennuyer nulle part: Un lieu vous plaît, on reste; il vous déplaît, on part. Crispin. Et l'amour? Florimond. Plus d'amour, plus de brûlantes flammes. Crispin. Quoi, tout de bon, monsieur, vous renoncez aux femmes? Florimond. Dis que j'y renonçois, quand mon coeur enchanté, Adoroit constamment une seule beauté; Quand mes yeux, éblouis par un charme funeste, Fixés sur une seule, oublioient tout le reste: Car je faisois, alors, injure au sexe entier. Mais cette erreur, enfin, je prétends l'expier. Je le déclare donc, je restitue aux belles, Un coeur qui trop long-temps fut aveugle pour elles. Entr'elles, désormais, je vais le partager, Le donner, le reprendre, et jamais l'engager. J'offensois cent beautés, quand je n'en aimois qu'une: J'en veux adorer mille, et n'en aimer aucune... Quel jour est-ce? Crispin. Jeudi. Florimond. Bon. Jour de bal; j'y cours. C'est là le rendez-vous des jeux et des amours: C'est là que je vais voir, parés de tous leurs charmes, Tant d'objets enchanteurs, de beautés sous les armes. Je ne pouvois choisir plus belle occasion, Pour faire au sexe entier ma réparation. Source: http://www.poesies.net