La Suite De L’Adolescence Clémentine. (1538) Par Clément Marot (1496-1544) TABLE DES MATIERES Deploration Sur Le Trespas De Messire Florimond Robertet. Comment La Republique Françoyse Parle A La Mort. Comment La Mort Sur Le Propos De Republicque Parle A Tous Humains. Epitaphe De Ladicte Dame. LES ELEGIES. La Première Elegie en Forme D’Epistre. La Seconde Elegie. La Troisiesme Elegie, En Manière D’Epistre. La quatriesme Elegie, En Epistre. La Cinquiesme Elegie. La Septiesme Elegie. La Huictiesme Elegie La Neufviesme Elegie La Dixiesme Elegie En Forme De Ballade. L’Unziesme Elegie, Suivant Le Propos De La Précédente. La Douziesme Elegie. La Treziesme Elegie. La Quatorziesme Elegie. La Quinziesme Elegie. La Seiziesme Elegie. La Dixseptiesme Elegie. La Dixhuitiesme Elegie. La Dixneuviesme Elegie. La Vingtiesme Elegie. La Vingtuniesme Elegie. La Vingtedeuxiesme Elegie, De La Mort De Anne Lhuillier; Qui Par Fortune Fut Bruslée Dormant En Son Lict. La Vingttroisieme Elegie Du Riche Infortuné Jacques De Beaune, Seigneur De Semblancay. Elegie Vingtquatriesme, De Jehan Chauvin Menestrier, Qui Fut Noyé. Elegie Vingtcinqiesme, A Une Dame Enfermée En Une Tour Pour L’Amour De Son Amy. Elegie Vingtsixiesme, Pour Monsieur De Barroys, A Ma Damoyselle De Huban. Elegie Vingtseptiesme: A Une, Qui Refusa Ung Present. LES ESPITRES. I II III IV V VI VII VIII IX X XI XII XIII XIV XV XVI XVII XVIII XIX XX XXI XXII XXIII XXIV XXV XXVI XXVII XXVIII XXIX XXX CHANTS DIVERS. I II III IV V VI VII VIII IX X XI XII XIII XIV LE CYMETIERE. I II III IV V VI VII VIII IX X XI XII XIII XIV XV XVI XVII XVIII XIX XX XXI XXII XXIII XXIV XXV XXVI LES ORAISONS. Pater Noster. Ave Maria. Credo In Deum. Credo In Spiritum. Grâces Pour Un Enfant. Le Sixiesme Psaulme De David. Le Beau Tetin. Notes. Deploration Sur Le Trespas De Messire Florimond Robertet. Jadis ma Plume on veit son vol estendre Au gré d'Amour, et d'ung bas stile, et tendre Distiller dictz, que soulois mettre en chant: Mais ung regret de tous costez trenchant Luy fait laisser ceste doulce coustume, Pour la tremper en ancre d'amertume. Ainsi le fault, et quand ne le fauldroit, Mon cueur (helas) encores le vouldroit: Et quand mon cueur ne le vouldroit encores, Oultre son vueil contrainct y seroit ores Par l'aiguillon d'une mort, qui le poinct: Que dis je mort? D'une mort n'est ce point: Ains d'une amour: car quand chascun mourroit Sans vraye Amour, plaindre on ne le pourroit: Mais quand la Mort a faict son malefice, Amour adonc use de son office, Faisant porter aux vrays Amys le dueil, Non point ung dueil de fainctes larmes d'oeil, Non point un dueil de drap noir annuel, Mais ung dueil tainct d'ennuy perpetuel: Non point ung dueil, qui dehors apparoist, Mais qui au cueur (sans apparence) croist. Voylà le dueil, qui a vaincu ma joye: C'est ce qui faict, que toute rien que je oye Me sonne ennuy: c'est ce qui me procure, Que couleur blanche à l'oeil me soit obscure, Et que jour cler me semble noire nuict: De tel façon, que ce, qui tant me nuyt, Corrompt du tout le naïf de ma Muse, Lequel de soy ne veult que je m'amuse A composer en triste Tragedie: Mais maintenant force m'est que je die Chanson mortelle en stille plein d'esmoy, Veu qu'aultre cas ne peult sortir de moy. De mon cueur donc l'intention totalle Vous comptera une chose fatalle, Que je trouvay d'adventure mal saine (En m'en venant de Loyre droict à Seine) Dessus Tourfou. Tourfou jadis estoit Ung petit Boys, où la Mort commettoit Meutres bien grands sur ceulx, qui chemin tel Vouloient passer. En celluy lieu mortel Je vy la Mort hydeuse, et redoubtée Dessus ung Char en triumphe montée, Dessoubz ses pieds aiant ung corps humain Mort à l'envers, et ung Dard en la main De boys mortel, de plumes empenné D'ung vieil Corbeau, de qui le chant dampné Predit tout mal: et fut trempé le fer En eaue de Styx fleuve triste d'Enfer. La Mort en lieu de Sceptre venerable Tenoit en main ce Dard espoventable, Qui en maintz lieux estoit tainct, et taché Du sang de cil, qu'elle avoit submarché. Ainsi debout sur le Char se tenoit, Que ung Cheval pasle en hanissant trainoit: Devant lequel cheminoit une Fée Fresche, en bon point, et noblement coeffée, Sur teste rase aiant triple Couronne Que mainte Perle, et Rubys environne: Sa Robe estoit d'ung blanc, et fin Samys, Où elle avoit en pourtraicture mys (Par traict de temps) ung million de choses, Comme Chasteaulx, Palais, et Villes closes, Villages, Tours, et Temples, et Conventz, Terres, et Mers, et Voylles à tous ventz, Artillerie, Armes, Hommes armez, Chiens, et Oyseaults, Plaines, et Boys ramez, Le tout brodé de fine Soye exquise, Par mains d'aultruy, torse, taincte, et acquise: Et pour devise au bors de la besongne Estoit escript Le feu a, qui en grongne. Ce neantmoins sa robe elle mussoit Soubz ung Manteau, qui humble paroissoit, Où plusieurs draps divers furent compris De Noir, de Blanc, d'Enfumé, et de Gris, Signifiant de Sectes ung grand nombre, Qui sans travail vivent dessoubz son umbre. Ceste grand Dame est nommée Rommaine, Qui ce corps mort jusques au Tumbeau maine (La Croix devant) en grand cerimonie, Chantant Motetz de piteuse armonie. Une aultre Dame au costé droit venoit, A qui trop peu de chanter souvenoit: D'ung Haubin noir, de pareure tanée Montée estoit, la plus triste, et tannée, Qui fut alors soubz la haulteur Celique: Helas c'estoit Françoyse Republique, Laquelle avoit en maintz lieux entamé Son Manteau bleu, de fleurs de Lis semé: Si derompoit encor de toutes pars Ses beaulx cheveulx sur elle tous espars; Et pour son train ne menoit avec elle Sinon Douleur, Ennuy, et leur sequelle, Qui la servoient de tout cela, qui duyt, Quand au Sepulchre ung Amy on conduyt. De l'aultre part cheminoit en grand peine Le bon hommeau Labeur, qui en la Plaine Avoit laissé Boeufz, Charrue, et Culture Pour ce corps mort conduire en Sepulture: Mais, bien lava son visage haslé De force pleurs, ains que là fut allé. Lors je voyant telle pompe mondaine Presupposay en pensée soubdaine, Que là gisoit quelcque Prince de nom: Mais tost apres feuz adverty, que non, Et que c'estoit ung Serviteur Royal, Qui fut jadis si prudent, et loyal, Qu'apres sa mort son vray Seigneur, et Roy, Luy ordonna ce beau funebre arroy, Monstrant au doid, combien d'amour desservent De leurs Seigneurs les Servans, qui bien servent. Et comment sceu je alors, qui estoit l'homme? Autour de luy ne veoy, qui le me nomme, Et m'en enquiers: mais le cueur, qui leur fend, Toute parolle à leur bouche deffend. Si vous diray, comment doncques j'ay sceu Le nom de luy. Ce Char, que j'apperceu, N'estoit paré de Rouge, Jaulne, ou Vert, Mais tout de Noir par tristesse couvert: Et le suyvoient cent hommes en douleur Vestuz d'habitz de semblable couleur: Chascun au poing Torche, qui feu rendoit, Et où l'Escu du Noble mort pendoit. Lors curieux picquay pour veoir les Armes, Mais telle veue aux yeux me mist les larmes, Y voyant painct l'Esle sans per à elle. Dieu immortel (dis je lors) voyci l'Esle, Qui a vollé ainsi, que voller fault Entre deux Airs, ne trop bas, ne trop hault: Voyci (pour vray) l'Esle, dont la vollée Par sa vertu a la France extollée, Circonvollant ce Monde spacieux, Et survollant maintenant les neufs Cieulx. C'est l'Esle noire en la bende dorée, L'Esle en vollant jamais non essorée, Et dont sortie est la mieulx escripvant Plume, qui fut de nostre aage vivant. C'est celle Plume, où modernes espritz (Soubz ses patrons) leur sçavoir ont appris: Ce fut la Plume en sage main baillée, Qui ne fut oncq (comme je croy) taillée Que pour servir en leurs secretz les Roys: Aussi de reng elle en a servi troys En Guerre, en Paix, en Affaire urgens, Au gré des Roys, et proffit de leurs gens. O vous humains, qui escoutez ma plaincte, Qui est celluy, qui eut ceste Esle paincte En son escu? Vous en fault il doubter? Sentez vous point, quand venez à gouster Ce, que je dy en mon triste mottet, Que c'est le bon Florimond Robertet? En est il d'aultre en la vie mortelle, Pour qui je disse une louange telle? Non, car vivant de son art n'en approche: Or est il mort, Serviteur sans reproche, Ainsi (pour vray) que mon cueur, et ma langue Disoient d'accord si piteuse harangue, La fiere Mort sur le Char sejournée Sa face pasle a devers moy tournée, Et a bien peu qu'elle ne m'a rué Le mesme Dard, dont elle avoit tué Celluy, qui fut la toute ronde Sphere, Par où guettoys ma fortune prospere. Mais tout à coup tourna sa veue oblique Contre et devers Françoyse Republique, Qui l'irritoit, maudissoit, et blasmoit D'avoir occis celluy, qui tant l'aymoit. Adonc la Mort sans s'effrayer l'escoute, Et Republicque hors de l'estomac boute Les propres motz contenus cy apres, Avec sangloutz s'entresuyvants de pres. Comment La Republique Françoyse Parle A La Mort. Puis qu'on sçait bien, ô perverse Chimere, Que toute rage en toy se peult choisir, Jusque à tuer avec angoisse amere L'enfant petit au ventre de sa Mere, Sans luy donner de naistre le loysir: Puis qu'ainsi est, pourquoy prens tu plaisir A monstrer plus ta force tant congneue, Dont ne te peult louange estre advenue? Qui de son corps la force mect en preuve, Devant ses yeux los, ou gain luy appert: Mais en l'effect, où la tienne s'espreuve, Blasme pour los, perte pour gain se treuve: Chascun t'en blasme, et tout le Monde y pert: Perdu nous a l'homme en conseil expert, Et l'as jecté mort dedans le giron De France (helas) qui pleure à l'environ. Françoys franc, Roy de France, et des Françoys, Tu le fuz veoir, quand l'Ame il vouloit rendre: De luy donner reconfort t'advançoys, Et en ton cueur contre la Mort tançoys, Qui ton bon Serf au besoing venoit prendre. O quelle amour impossible à comprendre. Santé cent ans puisse avoir ung tel Maistre, Et du servant au ciel puisse l'Ame estre. France et la fleur de ses Princes ensemble Le corps au Temple en grand dueil ont mené. Lors France triste à Hecuba ressemble, Quand ses Enfans à l'entour d'elle assemble Pour lamenter Hector son filz aisné. Quiconques fut Hector aux armes né, Robertet fut nostre Hector en sagesse: Pallas aussi luy en feit grand largesse. Au fons du cueur les larmes vont puisant Pauvres de Court pour pleurer leur ruyne. Et toy Labeur, tu ne veoys plus luisant Ce cler Soleil, qui estoit tant duisant A esclaircir de ce temps la bruine: Processions, ne chanter en rues hymne N'ont sceu mouvoir fiere Mort à mercy, Qui me contrainct de dire encor ainsi. Vieille effacée, infecte, Image immunde, Craincte de gens, pensement soucieux, Quel bon advis, quelle sagesse abonde En ton cerveau d'apauvrir ce bas Monde Pour enrichir de noz biens les haults Cieulx? Que mauldit soit ton Dard malicieux: En ung seul coup s'est monsré trop habille D'en tuer ung, et en navrer cent mille. Tu as froissé la main tant imitable, Qui au proffit de moy lasse escripvoit: Tu a cousu la Bouche veritable: Tu as percé le Cueur tant charitable, Et assommé le Chef, qui tant sçavoit. Mais maulgré toy çà bas de luy se voit Ung cler renom, qui ce tour te fera Que par sus toy sans fin triumphera. Tu as deffaict (ô lourde, et mal adextre) Ta non nuysance, et nostre allegement: Endormy as de ta pesante Dextre Cil, qui ne peult resveillé au Monde estre Jusques au Jour du final Jugement. Las et tandis nous souffrons largement, N'aians recours qu'au Ciel, et à noz larmes, Pour nous venger de tes soubdains alarmes. De voz deux yeux vous, sa chere Espousée, Faictes Fontaine, où puiser on puisse eau: Filles de luy, vostre face arrosée De larmes soit, non comme de rosée, Mais chascun oeil soit ung petit Ruisseau: Chascun des miens en jecte plus d'ung Seau: De tout cela faisons une Riviere, Pour y noyer la Mort, qui est si fiere. Ha la meschante: escoutez sa malice. Premier occist en Martial destroict Quatre meilleurs Chevaliers de ma lice, Lescut, Bayard, La Tremoille, et Palice: Puis est entrée en mon Conseil estroict, Et de la trouppe alla frapper tout droict Le plus aymé, et le plus diligent. Souvent de telz est ung Peuple indigent. Si son nom propre à dire on me semond, Je respondray, qu'à son los se compasse: Son los fleurit, son nom est Florimond, Ung Mont Flory, ung plus que flory Mont, Qui de haulteur Parnasus oultrepasse: Car Parnasus (sans plus) les Nues passe: Mais cestuy vainq la haulteur Cristaline, Et de luy sort fontaine Cabaline. De Robertet par tout le mot s'espart En Tartarie, Espaigne, et la Morée: Deux Filz du nom nous restent de sa part, Et ung Nepveu, qui d'esprit, forme, et art Semble Phebus à la barbe dorée. De luy se sert Dame France honnorée En ses secretz: car le nom y consonne, Si fait son sens, sa plume, et sa personne. Vous ses deux Filz ne sont voz yeux lassez? Cessez voz pleurs, cessez Françoys, et Claude: Et en Latin, dont vous sçavez assez, Ou en beau Grec quelcque Oeuvre compassez, Qui apres mort vostre Pere collaude. Puis increpez ceste Mort, qui nous fraulde, En luy prouvant par dictz Philosophaux, Comme inutile est son Dard, et sa Faulx. L'auteur. Incontinent que la Mort entendit, Que l'on vouloit inutile la dire, Son bras tout sec en arriere estendit, Et fierement son Dard mortel brandit, Pour Republicque en frapper par grand ire: Mais tout à coup de fureur se retire, Et d'une voix, qui sembloit bien loingtaine, Dit telle chose utile, et trescertaine. Comment La Mort Sur Le Propos De Republicque Parle A Tous Humains. Peuple seduict, endormy en tenebres Tant de longs jours par la doctrine d'homme, Pourquoy me fais tant de pompes funebres, Puis que ta bouche inutile me nomme? Tu me mauldictz, quand tes Amys assomme, Mais quand ce vient, qu'aux obseques on chante, Le Prebstre adonc, qui d'Argent en a somme, Ne me dict pas mauldicte, ne meschante. Et par ainsi de ma pompe ordinaire Amande plus le vivant, que le mort. Car grand Tumbeau, grand Dueil, grand Luminaire, Ne peult laver l'Ame, que peché mord. Le Sang de Christ, quand la Loy te remord, Par Foy te lave, ains que le corps desvie. Et toutesfois sans moy, qui suis la Mort, Aller ne peulx en l'eternelle vie. Pourtant si suis deffaicte, et dessirée, Ministre suis des grands tresors du Ciel: Dont je debvrois estre plus desirée, Que ceste vie amere plus que Fiel. Plus elle est doulce, et moins en sort de Miel, Plus tu y vis, plus te charges de crimes: Mais par deffault d'esprit Celestiel, En t'aymant trop, tu me hays, et deprimes. Que dis je aymer? celluy ne s'ayme en rien, Lequel vouldroit tousjours vivre en ce Monde, Pour se frustrer du tant souverain bien, Que luy promect Verité pure, et munde: Possedast il Mer, et Terre feconde, Beaulté, Sçavoir, Santé sans empirer, Il ne croit pas qu'il soit vie seconde, Où s'il la croit, il me doibt desirer. L'Apostre Paul, Sainct Martin charitable, Et Augustin de Dieu tant escripvant, Maint aultre Sainct plein d'esprit veritable, N'ont desiré que moy en leur vivant. Or est ta chair contre moy estrivant, Mais pour l'amour de mon Pere celeste T'enseigneray comme yras ensuyvant Ceulx, à qui oncq mon Dard ne fut moleste. Prie à Dieu seul que par grâce te donne La vive Foy, dont Sainct Paul tant escrit. Ta vie apres du tout luy abandonne, Qui en peché journellement aigrist. Mourir, pour estre avecques Jesuchrist, Lors aymeras plus que vie mortelle. Ce beau soubhait fera le tien esprit: La chair ne peult desirer chose telle. L'âme est le feu, le corps est le tyson. L'âme est d'enhault, et le corps inutile N'est aultre cas que une basse Prison, En qui languist: l'âme noble, et gentile. De tel prison j'ay la clef tressubtille: C'est le mien Dard à l'âme gracieux: Car il la tire hors de sa Prison vile Pour (d'icy bas) la renvoyer aux Cieulx. Tien toy donc fort du seul Dieu triumphant, Croyant qu'il est ton vray, et propre Pere: Si ton Pere est, tu es donc son Enfant, Et Heritier de son Regne prospere. S'il t'a tiré d'eternel impropere, Durant le temps que ne le congnoissoys, Que fera il s'en luy ton cueur espere? Doubter ne fault que mieulx traicté ne soys. Et pour autant que l'homme ne peult faire Qu'il puisse vivre icy bas sans peché, Jamais ne peult envers Dieu satisfaire, Et plus luy doibt le plus tard despeché. Donc comme Christ en la croix attaché Mourut pour toy, mourir pour luy desire. Qui pour luy meurt, est du tout relasché D'Ennuy, de Peine, de Peché, qui est pire. Qui faict le coup? c'est moy, tu le sçais bien. Ainsi je suis au Chrestien, qui desvie, Fin de peché, commencement de bien: Fin de langueur, commencement de vie. Donc homme vieil pourquoy prens tu envie De retourner en ta jeunesse pleine? Veulx tu rentrer en misere asservie, Dont eschappé tu es à si grand peine? Si tu me dis, qu'en te venant saisir, Je ne te faiz sinon tort, et nuysance, Et que tu n'as peine, ne desplaisir, Mais tout plaisir, lyesse, et toute aisance, Je dy qu'il n'est desplaisir, que plaisance, Veu que sa fin n'est rien que damnement. Et dy, qu'il n'est plaisir, que desplaisance, Veu que sa fin redonde à saulvement. Quel desplaisance entendz tu, que je dye? Craindre mon dard? cela n'entendz je point; J'entendz pour Dieu souffrir Dueil, Maladie, Perte, et Meschief, tant viennent mal appoint: Et mettre jus de gré (car c'est le poinct) Desirs mondains, et Lyesses charnelles: Ainsi mourant soubz ma Darde, qui poingt, Tu en auras, qui seront eternelles. Doncques pour moy contristé ne seras, Ains par fiance, et d'ung joyeulx courage, Pour à Dieu seul obeyr, laisseras Tresors, Amys, Maison, et Labourage. Cler temps de loing, est signe que l'Orage Fera de l'Air tost separation. Aussi tel' foy au mourant personnage Est signe grand de sa salvation. Jesus, affin que de moy n'eusses craincte, Premier que toy voulut mort encourir: Et en mourant ma force a si estaincte, Que quand je tue, on ne sçauroit mourir Vaincue m'a pour les siens secourir: Et plus ne suis qu'une porte, ou entrée, Qu'on doibt passer voulentiers, pour courir De ce vil Monde en celestre Contrée. Jadis celluy, que Moyse l'on nomme, Ung grand Serpent tout d'Arain eslevoit: Qui (pour le veoir) pouvoit guerir ung homme, Quand ung Serpent naturel mors l'avoit. Ainsi celluy, qui par vive Foy voit La mort de Christ, guerist de ma blesseure: Et vit ailleurs plus, que icy ne vivoit: Que dis je plus? mais sans fin, je t'asseure. Parquoy bien folle est la coustume humaine, Quand aulcun meurt, porter, et faire dueil. Si tu croys bien que Dieu vers luy le maine A quelle fin en jectes larmes d'oeil? Le veulx tu vif tirer hors du Cercueil, Pour à son bien mettre empesche, et deffense? Qui pour ce pleure, est marry, dont le vueil De Dieu est faict. Jugez si c'est offense. Laisse gemir, et braire les Payens, Qui n'ont espoir d'eternelle demeure: Faulte de Foy te donne les moyens D'ainsi pleurer, quand fault que quelcun meure: Et quant au port du drap plus noir que Meure, Ypocrisie en a taillé l'habit: Dessoubz lequel tel pour sa mere pleure, Qui bien vouldroit de son Pere L'obit. Messes sans nombre, et force Anniversaires, C'est belle chose, et la façon j'en prise: Si sont les Chantz, Cloches, et Luminaires: Mais le mal est en l'avare Prebstrise. Car si tu n'as vaillant que ta Chemise, Tiens toy certain, qu'apres le tien trespas Il n'y aura ne Convent, ny Eglise, Qui pour toy sonne, ou chante, ou fasse ung pas. N'ordonne à toy telles solennitez, Ne soubz quel marbre il fauldra qu'on t'enterre, Car ce ne sont vers Dieu que vanitez: Salut ne gist en Tombeau, ny en Terre. Le bon Chrestien au Ciel yra grand erre, Fust le sien corps en la rue enterré: Et le maulvais en Enfer tiendra serre, Fust le sien corps soubz l'Autel enserré. Mais pour tumber à mon premier propos, Ne me crains plus, je te pry, ne maulditz: Car qui vouldra en eternel repos Avoir de Dieu les promesses, et dictz, Qui vouldra veoir les Anges benedictz, Qui vouldra veoir de son vray Dieu la face, Brief, qui vouldra vivre au beau Paradis, Il fault premier que mourir je le fasse. Confesse donc, que je suis bien heureuse, Puis que sans moy tu ne peulx estre heureux: Et que ta vie est aigre, et rigoreuse, Et que mon Dard n'est aigre, ou rigoreux: Car tout au pis, quand l'esprit vigoreux Seroit mortel comme le corps immunde, Encores te est ce Dard bien amoureux, De te tirer des peines de ce Monde. L'auteur. Quand Mort preschoit ces choses, ou pareilles, Ceulx qui avoient les plus grandes Oreilles, N'en desiroient entendre motz quelconques. Parquoy se teut, et feit marcher adoncques Son chariot en grand triumphe, et gloire, Et le deffunct mener à Bloys sur Loyre: Où les Manans, pour le corps reposer, Preparoient Tumbe, et pleurs pour l'arroser. Or est aux champs ce mortel Chariot, Et n'y a Bled, Sauge, ne Polliot, Fleurs, ne Boutons hors de la Terre yssus, Qu'il n'amortisse en passant par dessus. Taulpes, et Verms, qui dedans Terre hantent, Tremblent de peur, et bien passer le sentent. Mesmes la Terre en seurté ne se tient, Et à regret ce Chariot soustient. Là dessus est la Mort maigre, et villaine, Qui de sa froide, et pestifere alaine L'air d'entour elle a mis en tel meschef, Que les Oyseaulx, vollans dessus son chef Tumbent d'enhault, et mors à Terre gisent: Excepté ceulx, qui les malheurs predisent. Boeufz, et Jumens courent par le Pays, De veoir la Mort grandement esbays. Le Loup cruel crainct plus sa face seulle, Que la Brebis du Loup ne crainct la gueulle. Tous Animaulx de quelconques manieres A sa venue entrent en leurs Tasnieres. Quand elle approche ou Fleuves, ou Estangs, Poulles, Canardz, et Cignes là estants, Au fons de l'eaue se plongent, et se cachent, Tant que la Mort loing de leurs rives sachent. Et s'elle approche une Ville, ou Bourgade, Le plus hardy se musse, ou chet malade, Ou meurt de peur. Nobles, Prebstres, Marchans Laissent la Ville, et gaignent l'air des Champs: Chascun faict voye à la Chimere vile, Et quand on voit, qu'elle a passé la Ville, Chascun revient. Lors on espand et rue Eaue de senteurs, et Vinaigre en la rue. Puis es Cantons feu de Genevre allument, Et leurs Maisons esventent, et parfument, A leur pouvoir de leur Ville chassant L'air, que la Mort y a mis en passant. Tant fait la Mort, qu'aupres de Bloys arrive, Et costoyoit jà de Loyre la rive, Quand les Poissons grands, moiens, et petitz Le hault de leaue laisserent tous crainctifz, Et vont trouver au plus profond, et bas Loyre leur Dieu, qui prenoit ses esbatz Dedans son creux avec ses Soeurs, et Filles Dames des eaues les Naiades gentilles: Mais bien à coup ses esbatz se perdirent, Car les Poissons en leur langue luy dirent, Comment la Mort, qu'ilz avoient rencontrée, Avoit occis quelcun de sa Contrée. Le Fleuve Loyre adonc en ses espritz Bien devina que la Mort avoit pris Son bon Voisin: dont si fort lamenta, Que de ses pleurs ses undes augmenta: Et n'eust esté qu'il estoit immortel; Trespassé fust d'ouïr ung remors tel. Ce temps pendant la Mort fait ses exploictz De faire entrée en la Ville de Bloys, Dedans laquelle il n'y a Citoyen, Qui pour fuir cherche lieu, ne moyen, Car du defunct ont plus d'amour empraincte Dedans leurs cueurs, que de la Mort n'ont craincte. De leurs maisons partirent Seculiers, Hors des Convens sortirent Reguliers, Justiciers laisserent leurs practiques: Gens de labeur serrerent leurs Bouticques: Dames aussi, tant fussent bien polies, Pour ce jour là ne se feirent jolyes. Toutes, et tous, des grans jusque aux menuz, Loing au devant de ce corps sont venuz: Sinon aucuns, qui les Cloches sonnoient, Et qui la Fosse, et la Tumbe ordonnoient. Ses Cloches donc chascune Eglise esbranle Sans carrilon, mais toutes à grand bransle Si haultement que le Ciel entendit La belle Echo, qui pareil son rendit. Ainsi receu ont honorablement Leur Amy mort, et lamentablement L'ont amené avec Croix, et Bannieres, Cierges, Flambeaulx de diverses manieres Dedans l'Eglise au bon sainct Honnoré: Là où Dieu fut pour son âme imploré Par Augustins, par Jacobins, et Carmes, Et Cordeliers. Puis avec pleurs, et larmes Enterré l'ont ses Parens, et Amys: Et aussi tost qu'en la Fosse il est mis, Et que sur luy Terre, et Tumbe l'on voit, La fiere Mort, qui amené l'avoit, Subtilement de là s'esvanouyt, Et oncques puis on ne la veit, ne ouyt. Tel fut conduyt dedans Bloys la Conté L'ordre funebre, ainsi qu'on m'a compté. Si l'ay comprins succinct en cest Ouvrage Faict en faveur de maint noble courage. S'il y a mal, il vient tout de ma part: S'il y a bien, il vient, d'où le bien part. Eglogue Sur Le Trespas. de Ma Dame Loyse de Savoye, Mere du Roy Françoys, premier de ce nom. En laquelle Eglogue sont introduictz deux Pasteurs. Colin d'Anjou, et Thenot de Poictou Tenot. En ce beau Val sont plaisirs excellens, Un cler Ruisseau bruiant pres de l'ombrage: L'herbe à soubhait, les Vents non violens, Puis toy Colin, qui de chanter fait rage. A Pan ne veulx rabaisser son hommage: Mais quant aux Champs tu l'accompaignerois, Plus tost proffit en auroit, que dommage: Il t'apprendroit, et tu l'enseigneroys. Quant à chansons, tu y besongneroys De si grand art, s'on venoit à contendre, Que quand sur Pan rien tu ne gaigneroys, Pan dessus toy rien ne pourroit pretendre. S'il gaigne en pris ung beau Frommage tendre, Tu gaigneras ung pot de Laict caillé: Ou si le Laict il ayme plus cher prendre, A toy sera le Frommage baillé. Colin. Berger Thenot je suis esmerveillé De tes chansons: et plus fort je m'y baigne Qu'à escouter le Lynot esveillé, Ou l'Eaue qui bruyt tombant d'une Montaigne. Si au matin Calliope te gaigne, Contre elle au soir obtiendras le Butin: Ou s'il advient, que ta noble compagne Te gaigne au soir, tu vaincras au matin. Or je te pry, tandis que mon Mastin Fera bon guet, et que je feray paistre Noz deux trouppeaulx, chante ung peu de Cathin, En deschiffrant son bel habit champestre. Thenot. Le Rossignol de chanter est le maistre, Taire convient devant luy les Pivers: Aussi estant là, où tu pourras estre, Taire feray mes Chalumeaulx divers. Mais si tu veulx chanter dix fois dix Vers, En deplorant la Bergere Loyse, Des Coings auras six jaulnes, et six verts, Les mieulx sentans qu'on vit depuis Moyse. Et si tes Vers sont d'aussi bonne mise, Que les derniers que tu fis d'Ysabeau, Tu n'auras pas la chose qu'ay promise, Ains beaucoup plus, et meilleur, et plus beau. De moy auras ung double Chalumeau Faict de la main de Raffy Lyonnoys: Lequel (à peine) ay eu pour ung Chevreau Du bon Pasteur Michau, que tu congnois. Jamais encor n'en sonnay que une fois, Et si le garde aussi cher, que la vie: Si l'auras tu de bon cueur toutesfois, Faisant cela à quoy je te convie. Colin. Tu me requiers de ce, dont j'ay envie. Sus donc mes Vers, chantez chants doloreux, Puis que la Mort a Loyse ravie, Qui tant tenoit noz Courtilz vigoreux. Or sommes nous maintenant malheureux, Plus estonnez de sa mortelle absence, Que les Aigneaulx à l'heure qu'entour eulx Ne trouvent pas la Mere qui les pense. Plorons Bergers, Nature nous dispense: Plorons la Mere au grand Berger d'icy: Plorons la Mere à Margot d'excellence, Plorons la Mere à nous aultres aussi. O grand Pasteur, que tu as de soucy: Ne sçay lequel, de toy ou de ta Mere Me rend le plus de tristesse noircy: Chantez mes Vers, chantez douleur amere. Lors que Loyse en sa Loge prospere Son beau mesnage en bon sens conduysoit, Chascun Pasteur, tant fust il riche Pere, Lieu là dedans pour sa Fille eslisoit. Aulcunesfois Loyse s'advisoit Les faire seoir toutes soubz ung grand Orme, Et elle estant au millieu, leur disoit, Filles il fault, que d'ung poinct vous informe. Ce n'est pas tout, qu'avoir plaisante forme, Bordes, trouppeaux, riche Pere, et puissant: Il fault preveoir que Vice ne difforme Par long repos vostre aage florissant. Oysiveté n'allez point nourrissant, Car elle est pire entre jeunes Bergeres, Qu'entre Brebis ce grand Loup ravissant, Qui vient au soir tousjours en ses Fougeres. A travailler soyez doncques legeres: Que Dieu pardoint au bon homme Roger, Tousjours disoit, que chez les Mesnageres Oysiveté ne trouvoit à loger. Ainsi disoit la Mere au grand Berger, Et à son dict travailloient Pastourelles: L'une plantoit herbes en ung Verger: L'autre paissoit Coulombs, et Tourterelles: L'autre à l'Aiguille ouvroit choses nouvelles: L'autre (en apres) faisoit Chappeaux de fleurs: Or maintenant ne font plus rien les belles, Sinon ruisseaux de larmes, et de pleurs. Convertis ont leurs danses en douleurs, Le Bleu en Brun, le Vergay en Tanné: Et leurs beaulx tainctz en maulvaises couleurs: Chantez mes Vers, chantez dueil ordonné. Des que la Mort ce grand coup eut donné, Tous les plaisirs Champestres s'assoupirent: Les petits Ventz alors n'ont hallené, Mais les fors Vents encores en souspirent. Fueilles, Fruictz des arbres abbatirent: Le cler Soleil chaleur plus ne rendit: Du manteau vert les Prez se devestirent, Le Ciel obscur larmes en respendit. Le grand Pasteur sa Musette fendit, Ne voulant plus que de pleurs se mesler, Dont son Trouppeau (qui plaindre l'entendit) Laissa le paistre, et se print à besler. Et quand Margot ouyt tout reveler, Son gentil cueur ne fut assez habile Pour garder l'oeil de larmes distiller, Ains de ses pleurs en feit bien plorer mille. Terre en ce temps devint nue, et debile: Plusieurs Ruisseaulx tous à sec demourerent: La mer en fut troublée, et mal tranquille, Et les Daulphins bien jeunes y plourerent. Biches, et Cerfz estonnez s'arresterent: Bestes de proye, et Bestes de pasture, Tous Animaulx Loyse regretterent, Exceptez Loups de maulvaise nature. Tant (en effect) griefve fut la poincture, Et de malheur l'adventure si pleine, Que le beau Lys en print noire taincture, Et les Trouppeaux en portent noire Laine. Sus Arbre sec s'en complaint Philomene, L'aronde en faict cryz piteux, et tranchans, La Tourterelle en gemit, et en meine Semblable dueil: et j'accorde à leurs chants. O francs Bergers sur franche herbe marchans Qu'en dictes vous? quel dueil, quel ennuy est ce, De veoir secher la fleur de tous nos Champs? Chantez mes Vers, chantez à Dieu liesse. Nymphes, et dieux, de nuyt en grand destresse La vindrent veoir, et luy dirent helas, Dors tu icy, des Bergers la Maistresse, Ou si c'est Mort qui t'a mise en ces las? Las ta couleur (telle comme tu l'as) Nous juge bien, que morte tu reposes: Ha mort fascheuse oncques ne te mesla Que de ravir les excellentes choses. Tant eut au chef de sagesses encloses: Tant bien sçavoit le clos de France aymer: Tant bien y sceut aux Lys joindre les Roses: Tant bien y sceut bonnes herbes semer: Tant bien sçavoit en seurté confermer Tout le Bestail de toute la Contrée: Tant bien sçavoit son Parc clore, et fermer, Qu'on n'a point veu les Loups y faire entrée. Tant a de fois sa prudence monstrée Contre le temps obscur, et pluvieux, Que France n'a (long temps a) rencontrée Telle Bergere, au rapport des plus vieulx. A Dieu Loyse, à Dieu en larmes d'ieux, A Dieu le corps, qui la terre decore. En ce disant, s'en vont Nymphes, et Dieux: Chantez mes Vers, chantez douleur encore. Rien n'est çà bas, qui ceste mort ignore: Coignac s'en coigne en sa poictrine blesme: Rommorantin la perte rememore Anjou faict jou: Angolesme est de mesme. Amboyse en boyt une amertume extrême: Le Meine en maine ung lamentable bruyt: La pauvre Trouve arrousant Angolesme A son pavé de Truites tout destruict. Et sur son eaue chantent de jour, et nuyct Les cignes blancs, dont toute elle est couverte, Pronostiquans en leur chant, qui leur nuyt, Que Mort par mort leur tient sa porte ouverte. Que faictes vous en ceste forest verte Faunes, Silvains? je croy que dormez là: Veillez, veillez, pour plorer ceste perte: Ou si dormez, en dormant songez la. Songez la Mort, songez le tort, qu'elle a: Ne dormez point sans songer la meschante: Puis au resveil comptez moy tout cela Qu'avez songé, affin que je le chante. D'où vient cela qu'on veoit l'herbe sechante Retourner vive, alors que l'Esté vient? Et la personne au Tombeau trebuchante, Tant grande soit, jamais plus ne revient? Ha, quand j'ouy l'autrhyer (il me souvient) Si fort crier la Corneille en ung Chesne, C'est ung grand cas (dis je lors) s'il n'advient Quelcque meschef bien tost en cestuy Regne. Aultant m'en dist le Corbeau sur ung Fresne: Aultant m'en dist l'Estoille à la grand queue: Dont je laschay à mes souspirs la Resne, Car tel douleur ne pense avoir onc eue. Chantez mes vers fresche douleur conceue. Non, taisez vous, c'est assez deploré. Elle est aux champs Elisiens receue Hors des travaulx de ce Monde esploré. Là où elle est, n'y a rien defloré: Jamais le jour, et ses plaisirs n'y meurent: Jamais n'y meurt le Vert bien coloré, Ne ceulx avec qui là dedans demeurent: Car toute odeur Ambrosienne y fleurent, Et n'ont jamais ne deux, ne troys saisons, Mais ung Printemps: et jamais ilz ne pleurent Perte d'Amyz, ainsi que nous faisons. En ces beaulx Champs, et nayves maisons Loyse vit sans peur, peine, ou mesaise: Et nous çà bas pleins d'humaines raisons Sommes marriz (ce semble) de son aise. Là ne voyt rien, qui en rien luy desplaise: Là mange fruict d'inestimable pris: Là boyt liqueur, qui toute soif appaise: Là congnoistra mille nobles espritz. Tous Animaulx plaisans y sont compris, Et mille Oyseaulx y font joye immortelle, Entre lesquelz volle par le pourpris Son Papegay, qui partit avant elle. Là elle voit une lumiere telle, Que pour la veoir mourir devrions vouloir. Puis qu'elle a doncq tant de joye eternelle, Cessez mes Vers, cessez de vous douloir. Mettez voz Montz, et Pins en nonchailloir, Venez en France, ô Nymphes de Savoye, Pour faire honneur à celle, qui valoir Feit par son los son Pays, et sa voye. Savoysienne estoit, bien le sçavoye, Si faictes vous: venez doncques, affin Qu'avant mourir vostre Oeil par deçà voye, Là où fut mise apres heureuse fin. Portez au bras chascune plein coffin D'herbes, et fleurs du lieu de sa naissance, Pour les semer dessus son Marbre fin Le mieulx pourveu, dont ayons congnoissance. Portez Rameaulx parvenus à croissance, Laurier, Lierre, et Lys blancs honnorez, Rommarin vert, Roses en abondance, Jaulne Soulcie, et Bassinetz dorez, Passeveloux de Pourpre colorez, Lavande franche, Oeillet de couleur vive, Aubepins blancs, Aubepins azurez, Et toutes fleurs de grand beaulte nayve. Chascune soit d'en porter ententive: Puis sur la tombe en jectez bien espays, Et n'oubliez force branches d'Olive: Car elle estoit la Bergere de Paix. Laquelle sceut dresser accords parfaictz Entre Bergiers, alors que par le Monde Taschoient l'ung l'aultre à se rendre desfaictz A coups de Goy, de Holette, et de Fonde. Vien le dieu Pan, vien plustost que l'Aronde, Pars de tes Parcs, d'Archadie desplace, Cesse à chanter de Syringue la blonde, Approche toy, et te mectz en ma place, Pour exalter avec meilleure grâce Celle, de qui je me suis entremys, Non (pour certain) que d'en parler me lasse, Mais tu as tort, que tu ne la gemys. Et toy Thenot, qui à plorer t'es mys En m'escoutant parler de la tresbonne, Delivre moy le Chalumeau promis, A celle fin qu'en concluant la sonne: Et: que du son rende grâces, et donne Louange aux Dieux des haultz Montz, et des Plains, Si haultement, que ce Val en resonne: Cessez mes vers, cessez icy vos plaindz. Thenot. O franc Pasteur, combien tes Vers sont pleins De grand doulceur, et de grand amertume: Le chant me plaist, et mon cueur tu contraincts A se douloir plus qu'il n'a de coustume. Quand tout est dit, Melpomene allume Ton stille doulx à tristement chanter: Oultre, il n'est cueur (et fust ce un cueur d'Enclume) Que ce propos ne feist bien lamenter. Parquoy (Colin) sans flater, ny vanter, Non seulement le bon flageol merites, Ains devroit on Chappeau te presenter De vert Laurier pour choses tant bien dictes. Sus, grans Taureaux, et vous Brebis petites Allez au Tect, assez avez brousté: Puis le Soleil tombe en ces bas limites, Et la Nuyct vient devers l'autre costé. Epitaphe De Ladicte Dame. Celle, qui travailla pour le repos de maintz, Repose maintenant: pourquoy criez Humains? Gardez bien le repos, qu'elle vous a donné, Sans luy rompre le sien, puis qu'il est ordonné. LES ELEGIES. La Première Elegie en Forme d’Epistre. Quand j’entreprins t’escrire ceste lettre, Avant qu’un mot à mon gré sceusse mettre, En cent façons elle fut commencée: Plustost escripte, et plustost effacée: Soubdain fermée, et tout soubdain desclose, Craignant avoir oublié quelcque chose, Ou d’avoir mis aulcun mot à refaire: Et briefvement, je ne sçavois que faire, De l’envoyer vers toy (mon reconfort) Car (pour certain) Doubte advertissoit fort Le mien esprit de ne la commencer, Ne devers toy en chemin l’advancer. Incessamment venoit Doubte me dire, Homme abusé, que veulx tu plus escrire? Tous tes escriptz envoyez à fiance Sont mis au fons du coffre d’oubliance. N’as tu point d’yeux? ne vois tu pas que celle, Où tu escriz, ses nouvelles te cele? Si tes Envoys luy fussent agreables, Ele t’eust faict responces amyables. Croy moy, Amy, que les choses peu plaisent, Quand on les voyt, si les Voyans se taisent. Ainsi disoit Doubte plaine d’esmoy: Mais Ferme amour, qui estoit avecq moy, Me dist (Amant) il fault que tu t’asseures: Te convient il doubter en choses seures? Sçais tu pas bien, qu’en cueur de noble Dame Loger ne peult ingratitude infâme? S’elle a de toy quelcque escript apperceu, Croy qu’à grand joye aura esté receu, Leu, et releu, baisé, et rebaisé, Puis mys à part comme ung Tresor prisé. Et si pour toy ne mect Lettres en voye, Crainte ne veult que vers toy les envoye: Car bien souvent Lettres, et Messagers Les Dames font tomber en gros dangers. Parquoy, Amy, ne laisse point à prendre La plume en main, en luy faisant apprendre, Que quand jamais elle ne t’escriroit, Jà pour cela t’amour ne periroit. Si par amour le fais (comme je pense) Mal n’en viendra, mais plustost recompense: Pource que chose estant d’amour venue Voulentiers est par amour recongneue. Recongnois doncq, que celle où tu t’adresses, D’honnesteté congnoist bien les adresses. Voylà comment Amour ferme t’excuse De ce, de quoy Doubte si fort t’accuse: Et m’ont tenu longuement en ce poinct. L’ung dict, escry: l’autre dict, n’escry point: Puis l’ung m’attraict: puis l’autre me reboute: Mais à la fin Amour a vaincu Doubte. Doubte vouloit lyer de sa cordelle Ma langue, et main: mais tout en despit d’elle Amour a faict ma langue desployer, Et ma main dextre à t’escrire employer, Pour t’advertir, que puis le mien depart, Tant de malheurs, dont j’ay receu ma part, Tumbez sur nous n’ont point eu la puissance De te jecter hors de ma congnoissance: Voire et combien qu’au Camp il n’y eust âme Parlant d’Amours, de Damoyselle, ou Dame, Mais seulement de Courses, et Chevaulx, De Sang, de Feu, de Guerre, et de Travaulx: Ce nonobstant avecques son contraire Amour venoit en mon cueur se retraire Par le record, qui de toy me advenoit. D’aultre (pour vray) tant peu me souvenoit, Que si de toy cela ne fust venu, Certes jamais ne me fust souvenu D’amour, de Dame, ou Damoyselle aulcune: Car tu es tout (quand à moy) et n’es, qu’une. Que diray plus du combat rigoreux? Tu sçais assez, que le sort malheureux Tumba du tout sur nostre Nation: Ne sçay si c’est par destination, Mais tant y a, que je croy que Fortune Desiroit fort de nous estre importune. Là fut percé tout oultre rudement Le bras de cil, qui t’ayme loyaulment: Non pas le bras, dont il a de coustume De manyer ou la Lance, ou la Plume: Amour encor le te garde, et reserve, Et par escriptz veult que de loing te serve. Finalement avecq le Roy mon maistre Delà les Monts Prisonnier se veit estre Mon triste corps navré en grand souffrance: Quant est du cueur, long temps y a qu’en France Ton Prisonnier il est sans mesprison. Or est le corps sorty hors de Prison: Mais quant au cueur, puis que tu es la Garde De sa Prison, d’en sortir il n’a garde: Car tel Prison luy semble plus heureuse, Que celle au corps ne sembla rigoreuse: Et trop plus ayme estre serf en tes mains, Qu’en liberté parmy tous les humains. Aussi fur prins maint Roy, maint Duc, et Conte En ce conflict, dont je laisse le compte: Car que me vault d’inventer, et de querre En cas d’Amours tant que propos de Guerre? J’en laisseray du tout faire à Espaigne, De qui la main en nostre sang se baigne. C’est à ses gens à coucher par hystoires, D’un stile hault Triumphes, et Victoires: Et c’est à nous à toucher par escriptz D’un piteux stile infortunes, et cryz. Ainsi diront leurs Victoires apertes, Et nous dirons noz malheureuses pertes. Les dire (helas) il vault trop mieulx les taire, Il vault trop mieulx en ung lieu solitaire, En Champs, ou Boys pleins d’Arbres, et de fleurs Aller dicter les plaisirs, ou les pleurs, Que l’on reçoit de sa Dame cherie. Puis pour oster hors du cueur fascherie, Voller en Plaine, et chasser en Forest, Descoupler Chiens, tendre Toilles, et Rhetz, Aulcunesfois apres les longues Courses Se venir seoir pres des Ruisseaux, et Sources, Et s’endormir au son de l’eaue qui bruyt, Ou escouter la Musique, et le bruyt Des Oyselletz painctz de couleurs estranges Comme Mallars, Merles, Mauviz, Mesanges, Pinsons, Pivers, Passes, et Passerons. En ce plaisir le temps nous passerons: Et n’en sera (ce croy je) offensé Dieu, Puis que la Guerre à l’Amour donne lieu. Mais s’il advient, que la Guerre s’esbranle, Lors conviendra dancer d’un autre branle: Laisser fauldra Boys, Sources, et Ruisseaulx, Laisser fauldra Chasse, Chiens, et Oyseaulx, Laisser fauldra d’Amours les petitz dons, Poursuivre aux Champs Estandars, et Guydons: Et lors chascun ses forces reprendra, Et pour l’amour de s’Amye tendra A recouvrer Gloire, Honneur, et Butins, Faisant congnoistre aux Espaignolz mutins, Que longuement Fortune variable En ung lieu seul ne peult estre amyable. Tant plus les a Fortune autorisez, Tant moins seront en fin favorisez, Car la Fortune est pour ung Verre prise, Qui tant plus luist, plustost se casse, et brise. Voyla comment avecques Dieu j’espere, Que nous aurons la Fortune prospere. Si ne sçay plus que t’escrire, ou mander, Fors seulement de te recommander Cil, qui vers toy ceste lettre transmect: Et si pour luy ta main blanche ne mect La Plume en oeuvre, au moins (quoy qu’il advienne) Fais, que de luy quelcque fois te souvienne. S’il t’en souvient, lors que tu trouveras De mes Amys, si dure ne sera A mon advis, que de moy ne t’enquieres: Et qui plus est, que tu ne les requieres De t’advertir, en quel poinct je me porte: Lors ce seul mot, si on le me raporte, Allegera la grand douleur des coups, Dont j’ay esté en deux sortes secoux. Amour a faict de mon cueur une bute, Et Guerre m’a navré de hacquebute: Le coup du bras le montre à veue d’oeil: Le coup du cueur le monstre par son dueil: Ce nonobstant celluy du bras s’amende, Celluy du cueur je le te recommande. La Seconde Elegie. Puis qu’il te fault desloger de ce lieu, Il m’est bien force (helas) de dire à Dieu Par escripture au corps, qui s’en ira, Veu que la Bouche à peine le dira. O quel depart plein de dueil, ou liesse. Certes croy moy (ma terrestre Deesse) Que ton depart a vertu, et pouvoir De me laisser ou vie, ou desespoir. Quand ta promesse avant partir tiendras, En tout plaisir ton Amy maintiendras: Mais si mon cueur ne vient à son entente A ce coup cy, je n’y ay plus d’attente, Et si je perds icelle attente toute, User mes jours en desespoir je doubte. Pour ton amour j’ay souffert tant d’ennuys Par tant de jours, et tant de longues nuictz, Qu’il est advis à l’espoir, qui me tient, Que desespoir le cours du Ciel retient, A celle fin que le jour ne s’approche De l’attendue, et desirée approche. Ung an y a, que par toy commencée Fut l’amytié: et sachant ta pensée Esclave, et serf d’Amour fus arresté, Ce que devant jamais n’avoit esté. Ung an y a (ou il s’en fault bien peu) Que par toy suis d’Esperance repeu. O moys de May pour moy trop sec, et maigre: O doulx acueil tu me sera trop aigre, Si ma Maistresse, avant son departir, En aultre goust ne te veult convertir. S’ainsi n’advient, à tel Moys de l’année, Bien me duyra couleur Noire, ou Tannée: A ung tel moys qu’on doibt dancer, et rire, Raison vouldra, que d’ennuy je souspire, Veu qu’en ce temps fut faicte l’alliance, Dont je perdray la totalle fiance. Mais s’il te plaist, à tel Moys de l’Année Ne me duira couleur Noire, ou Tannée. A ung tel Moys, qu’on doibt s’esbatre, et rire, Raison vouldra, que point je ne souspire, Veu qu’en ce temps fut faicte l’alliance Dont j’obtiendray la totalle fiance. Las, s’il t’eust pleu, bien je l’eusse obtenue Depuis le temps de la tienne venue: Mais je congnois, que ton amour de glace Pres de mon feu du tout se fond, et passe. Ne me dy point que peur te faict refraindre, Je sçay que n’as occasion de craindre: Puis crainte, et peur retarder ne font point Le cueur d’aulcun, quand vraye Amour le poinct. Que diray plus? au tour, dont je t’accuse, Ne trouveras bien souffisante excuse. Qu’il soit ainsi, plus tost huy, que demain (Si ton bon sens y veult mettre la main) Maulgré Fortune, et tout en despit d’elle, Tu me rendras content, et toy fidelle, Brief, rien n’y fault, sinon que ton plaisir Soit accordant à mon ardant desir. Or voy je bien que tu n’as pas envie De me laisser ton cueur toute ta vie: Car s’ainsi feust, ton Servant allié Par Jouyssance eusses desjà lié, Veu que souvent tu t’es dicte asseurée Que loyaulté auroit en luy durée. Ce nonobstant quand ton cueur vouldras prendre, Pour t’obeir, je suis prest à le rendre. Quand est du mien, tu le tiens enserré En tes Prisons, et si n’a point erré: Que pleust à Dieu ne t’avoir jamais veue, Ou que ma vie encores feust pourveue De sa franchise: ou que ton propre vueil Feust ressemblant à ton si bel acueil. Ha cher Amye, onc jour de mon vivant Ne me trouvay de tel sorte escrivant. Mon sens se trouble et lourdement rimoie, Mon cueur se fend, et mon pauvre OEil larmoie, Bien prevoians qu’apres le tien despart, Des biens d’Amour ilz n’auront jamais part. Doncques avant que partir, je supplie Qu’envers moy soit ta promesse accomplie. Ne perds l’Amy, qui ne t’a point forfaict, Donne remede au mal, que tu as faict. Si tu le fais, bien heureux me tiendray: Si ne le fais, patience prendray, M’esjouissant voiant ma foy promise Mener la tienne en Triumphe submise. La Troisiesme Elegie, En Manière D’Epistre. Puis que le jour de mon despart arrive, C’est bien raison que ma main vous escrive, Ce que ne puis vous dire sans tristesse: C’est assavoir, or à Dieu ma Maistresse, Doncques à Dieu ma Maistresse honnorée Jusque au retour, dont trop la demourée Me tardera: toutefois ce pendant Il vous plaira garder ung cueur ardant, Que je vous laisse au partir pour hostage, Ne demandant pour luy aultre advantage, Fors que vueillez contre ceulx le deffendre, Qui par desir vouldront sa place prendre. S’il a mal faict, qu’il en soit hors jecté: S’il et loyal, qu’il y soit bien traicté: Que pleust à Dieu, qu’en ce cueur puissiez lire, Vous y pourriez mille choses eslire. Vous y verriez vostre face au vif paincte, Vous y verriez ma loyaulté empraincte, Vous y verriez vostre nom engravé, Avec le deuil qui me tient aggravé Pour ce despart: et en voiant ma peine Certes je croy (et ma foy n’est point vaine Qu’en souffririez pour le moins la moytié) Par le moien de la nostre amytié, Qui veult aussi que la moitié se sente Du dueil, qu’aurez d’estre de moy absente. N’aiez donc peur, deffiance, ne doubte Qu’aultre jamais hors de mon cueur vous boute. Je suis à vous: et depuis ma naissance Du feu d’Amour n’ay eu tel congnoissance: Car aussi tost que la Fortune bonne Eut à mes yeux monstré vostre personne, Nouveaulx soucys, et nouvelles pensées En mon esprit je trouvay amassées. Tant que (pour vray) mon franc, et plein desir, Qui en cent lieux alloit pour son plaisir, En ung seul lieu s’arresta tout à l’heure, Et y sera jusques à ce qu’il meure. Oublirez vous donc apres ce despart Ce qui est vostre? helas, quant à ma part, Des que mon oeil de loing vous a perdue, Il me vient dire, ô Personne esperdue, Qu’est devenue ceste claire lumiere, Qui me donnoit liesse coustumiere? Incontinent d’une voix basse, et sombre Je luy responds, OEil, si tu es en l’ombre, Ne t’esbahis: le Soleil est caché, Et pour toy est à plein Midy couché: C’est asçavoir, ceste face tant claire, Qui te souloit si contenter, et plaire Est loing de toy. Ainsi M’amye, et Dame, Mon OEil, et moy sans nul reconfort d’âme Nous complaignons, quand vient à vostre absence, En regrettant vostre belle presence. Et puis j’ay peur (quand de vous je suis loing) Que ce pendant Amour ne prenne soing De desbander ses deux aveuglez yeux, Pour contempler les vostres gracieux, Si qu’en voyant chose tant singuliere, Ne prenne en vous amytié familiere, Et qu’il ne m’oste à l’aise, et en ung jour, Ce que j’ay eu en peine, et long sejour. Certainement si bien ferme vous n’estes, Amour vaincra voz responses honnestes. Amour est fin, et sa parole farde, Pour mieulx tromper; donnez vous en doncq garde, Car en sa bouche il n’y a rien que Miel, Mais en son cueur il n’a rien que Fiel. Si vous promect, et s’il vous faict le doulx, Respondez luy, Amour, retirez vous: J’en ay choysi ung, qui en mainte sorte Merite bien, que dehors moy ne sorte. Quant est de moy, vienne Helaine, ou Venus, Viennent vers moy m’offrir leurs corps tous nudz, Je leur diray, retirez vous Deesses, En meilleur lieu j’ay trouvé mes lyesses. Ainsi tous deux tant comme nous vivrons De Fermeté le grand Guydon suivrons, Lequel (pour vray) Fermeté a faict paindre De Noir obscur, qui ne se peult destaindre, Signifiant à tous ceulx, qui conçoivent Amour en eulx, qu’estaindre ne la doibvent. Cestuy Guydon, et triumphante Enseigne Nous debvons suyvre. Amour le nous enseigne. Et s’il advient qu’Envieux, et Envie, Reçoivent dueil de nostre heureuse vie, Que nous en chault? en douleur ilz mourront, Et noz plaisirs tousjours nous demourront. La Quatriesme Elegie, En Epistre. Salut, et mieulx que ne sçauriez eslire, Vous doint Amour: je vous supply de lire Ce mien escript, auquel trouver pourrez Ung nouveau cas, ainsi que vous orrez. Mon cueur entier en voz mains detenu, N’a pas long temps, vers moy est revenu, Tout courroucé sans nulz plaisirs quelconques, Et toutesfois aussi bon qu’il fut oncques: Si me vint dire en plaincte bien dolente: Homme loyal, ton amour violente M’a mis es mains d’une que fort je prise, Et qui (pour vray) ne peult estre reprise Fors seulement d’un seul, et simple poinct, Qui trop au vif (sans fin) me touche, et poingt, C’est que sans cause est en oubly mettant Moy ton las cueur, et toy qui l’aymes tant. N’est ce point là trop ingrate oubliance? Certes j’avoys d’elle ceste fiance Que l’on verroit Ciel, et Terre finir Plustost qu’en moy son ferme souvenir. Or ne se peult la chose plus nyer, Regarde moy, je semble ung Prisonnier Qui est sorty d’une Prison obscure, Ou l’on n’a eu de luy ne soing, ne cure. Eschappé suis d’elle secrettement, Et suis venu vers toy apertment Te supplier que mieulx elle me traicte, Ou que vers toy je fasse ma retraicte. Je suis ton cueur, qu’elle tient en esmoy, Je suis ton cueur, ayes pitié de moy: Et si pitié n’as de mon dueil extrême, A tout le moins prens pitié de toymesme, Car apres moy, vif tu ne demourroys, Quand en ses mains mal traicté je mourroys, Reçoy moy donc, et ton estomach ouvre, A celle fin que dedans toy recouvre Mon premier lieu, duquel tu m’as osté, Pour estre (helas) en service bouté. Ainsi parloit mon cueur plein de martyre, Et je luy dy, mon Cueur, que veulx tu dire? D’elle tu as voulu estre amoureux, Et puis te plainds, que tu es doloreux. Sçais tu pas bien, qu’Amour a de coustume D’entremesler ses plaisirs d’amertume, Ne plus ne moins comme Espines poignantes Sont par Nature au beau Rosier joignantes? Ne vueille aulcun Damoyselles aymer S’il ne s’attend y avoir de l’amer. Refus, Oubly, Jalousie, et Langueur Suyvent Amours: et pource donc mon Cueur Retourne t’en, car je te fais sçavoir, Que je ne veulx icy te recepvoir, Et ayme mieulx qu’en peine là sejournes, Que pour repos devers moy tu retournes. Voilà comment mon Cueur je vous renvoye. Brief, puis le temps qu’il print sa droicte voye Par devers vous, je n’ay eu le desir De l’en tirer pour apres m’en saisir: Et toutesfois à dire ne veulx craindre, Qu’il n’a point eu aulcun tort de se plaindre, Car mis l’avez hors de vostre pensée, Sans vous avoir (que je sache) offensée. Quand force fut d’aupres de vous partir, Plus d’une fois me vinstes advertir, Qu’au souvenir de vous je me fiasse, Me requerant que ne vous oubliasse: Ce que je feis: mais vous, qui m’advertistes, La souvenance en oubly convertistes, Si qu’au retour j’ay en vous esprouvé Ce que craigniez en moy estre trouvé. Las tous Amans au departir languissent, Et retournans tousjours se resjouyssent: Mais au contraire ay eu plus de tourment A mon retour, qu’à mon departement: Car vostre face excellente, et tant claire, S’est faicte obscure à moy, qui luy veulx plaire: Vostre gent corps de moy se part, et emble: Vostre parler au premier ne ressemble, Et vos beaulx yeux, qui tant me consoloient, Ne m’ont point rys ainsi, comme ilz souloient. La qu’ay je faict? Je vous pry que on me mande La faulte mienne, affin que je l’amende, Et que d’y cheoir desormais je me garde. Si rien n’ay faict, au Cueur, qu’avez en garde, Vueillez offrir traictemens plus humains: Car s’il mouroit loyal entre voz mains, Tort me feriez, et de ce Cueur la perte Seroit à vous (trop plus qu’à moy) aperte, D’aultant qu’il est (et vous le sçavez bien) Beaucoup plus vostre (en effect) qu’il n’est mien. La Cinquiesme Elegie. Si ta promesse amoureusement faicte Estoyt venue à fin vraye, et parfaicte, Croy (chere Soeur) qu’en ferme loyaulté Je serviroys ta jeunesse et beaulté, Faisant pour toy de corps, d’esprit, et d’âme, Ce que Servant peult faire pour sa Dame. Je ne dy pas que de ta bouche sorte Mot, qui ne soit de veritable sorte: Mais quand à l’oeil voy ta belle stature Et la grandeur d’une telle adventure, Qui ne se peult meriter bonnement, Je ne sçaurois croire qu’aucunement Je peusse attaindre à ung si hault degré, S’il ne me vient de ta grâce, et bon gré. Puis que ton cueur me veulx donc presenter, Et qu’il te plaist du mien te contenter, Je loue Amour. Or evitons les peines, Dont les Amours communement sont pleines: Trouvons moien, trouvons lieu, et loisir De mettre à fin le tien, et mien desir. Voicy les jours de l’An les plus plaisans, Chascun de nous est en ses jeunes ans: Faisons donc tant que la fleur de nostre aage, Ne suive point de tristesse l’oultrage: Car temps perdu, et jeunesse passée Estre ne peult par deux fois amassée. Le tien office est, de me faire grâce: Le mien sera, d’adviser que je fasse Tes bons plaisirs, et sur tout regarder Le droict chemin pour ton honneur garder. Si te supply, que ta Dextre m’anonce De cest escript la finalle response, A celle fin que ton dernier vouloir Du tout me fasse esjouyr, ou douloir. La Sixiesme Elegie meslée d’une joye doubteuse Le plus grand bien, qui soit en amytié, Apres le don d’amoureuse pitié, Est s’entrescrire, ou se dire de bouche, Soit bien, soit dueil, tout ce qui au cueur touche: Car si c’est dueil, on s’entre reconforte: Et si c’est bien, sa part chascun emporte. Pourtant je veulx (M’amye, et mon desir) Que vous ayez vostre part d’ung plaisir, Qui en dormant l’aultre nuict me survint. Advis me feut, que vers moy tout seul vint Le dieu d’Amours, aussi cler que une Estoille, Le corps tout nud, sans drap, linge, ne toille, Et si avoit (affin que l’entendez) Son Arc alors, et ses yeux desbendez, Et en sa main celluy traict bien heureux, Lequel nous feit l’ung de l’aultre amoureux. En ordre tel s’approche, et me va dire: Loyal Amant, ce que ton cueur desire, Est asseuré: celle, qui est tant tienne, Ne t’a rien dit (pour vray) qu’elle ne tienne: Et qui plus est, tu es en tel credit, Qu’elle a foy ferme en ce que luy a dit. Ainsi Amour parloit: et en parlant M’asseura fort. Adonc en esbranlant Ses Aesles d’or en l’Air s’en est vollé, Et au resveil je fuz tant consollé, Qu’il me sembla que du plus hault des Cieulx Dieu m’envoya ce propos gracieux. Lors prins la plume, et par escript fut mis Ce songe mien, que je vous ay transmis, Vous suppliant pour mettre en grand heur, Ne faire point le Dieu d’amours menteur, Mais tout ainsi qu’il m’en donne asseurance, En vostre dire avoir perseverance: Croyant tousjours que les propos, et termes Que vous ay ditz, sont asseurez, et fermes. En ce faisant pourray bien soustenir, Que songe peult sans mensonge advenir: Et si diray la Couche bien heureuse, Où je songeay chose tant amoureuse. O combien donc heureuse elle sera Quand ce gent corps dedans reposera. La Septiesme Elegie. Qu’ay je mesfaict, dictes ma chere Amye? Vostre Amour semble estre toute endormye. Je n’ay de vous plus lettres, ne langage, Je n’ay de vous ung seul petit message, Plus ne vous voy aux lieux accoustumez: Sont jà estainctz voz desirs alumez, Qui avec moy d’un mesme feu ardoient? Où sont ces yeux, lesquelz me regardoient Souvent en ris, souvent avecques larmes? Où sont les motz, qui tant m’ont faict d’alarmes? Où est la bouche aussi, qui m’appaisoit, Quant tant de fois, et si bien me baisoit? Où est le cueur, que irrevocablement M’avez donné? où est semblablement La blanche main, qui bien fort m’arrestoit, Quand de partir de vous besoing m’estoit? Helas (Amans) helas se peult il faire, Qu’Amour si grand se puisse ainsi desfaire? Je penseroys plustost que les Ruisseaux Feroient aller encontre’mont leurs eaux, Considerant que de faict, ne pensée Ne l’ay encor (que je sache) offensée. Doncques Amour, qui couves soubz tes aesles Journellement les cueurs des Damoyselles, Ne laisse pas trop refroidir celluy De celle là, pour qui j’ay tant d’ennuy. Ou trompe moy en me faisant entendre, Qu’elle a le cueur bien ferme, et fust il tendre. La Huictiesme Elegie. Dictes, pourquoy vostre amytié s’efface O Coeur ingrat soubz angelicque face? Dictes le moy, car sçavoir ne le puis, Tousjours loyal ay esté, et le suis: Il est bien vray, qu’ardant est mon service, Mais d’avoir faict en servant ung seul vice, Il n’est vivant lequel me sceust reprendre, Si trop aymer pour vice ne veult prendre. Las pourquoy doncq laissez vous le cueur pris D’amour si grand? Avez vous entrepris De mettre fin à sa dolente vie? Mieulx eut valu (puis qu’en avez envie) Que consumé l’eussiez à vous servir, Qu’en le laissant, sans point le desservir. Mais qui a meu du Monde la plus belle A me laisser? est ce amytié nouvelle? Je croy que non: Qui vous faict doncq changer Si bon propos? Seroit ce point Danger? C’est luy pour vray. Danger par Jalousie Chasse l’amour de vostre fantasie, Et en son lieu toute craincte y veult mettre: Ce que ne doibt ung gentil cueur permettre. Craincte est obscure, Amour est nette, et blanche: Craincte est servile, Amour est toute franche: Amour faict vivre, et Craincte faict mourir. Si vous souffrez en elle vous nourrir Ceste beaulté de Vertu acueillie Se passera comme une fleur cueillie. Mais quand Amour de vous ne partira, Telle beaulté plus en plus florira. Et d’aultre part en est il, qui frequentent Le train d’Amours, sans que l’assault ilz sentent De ces Jaloux? Où pensez vous qu’ilz soyent? Si pour cela toutes Dames laissoient Leurs Serviteurs, ainsi comme vous faictes, Toutes Amours par tout seroient deffaictes. Ce n’est pas tout que d’aymer seulement, Il fault aymer perpetuellement, Et lors que plus Jalousie se fume, Lors que Danger plus sa cholere alume, Et que Rapport plus se mect à blasmer, Lors se doibt plus vraye amour enflammer Pour leur montrer qu’Amour est plus puissante, Que leur Rigueur n’est amere, et cuysante. Ce neantmoins vostre plaisir soit faict: Il est en vous de me faire (en effect) Souffrir à tort: mais en vostre puissance N’est pas d’oster la grande obeissance, Et l’amytié qu’ay en vous commencée: Plustost mourir que changer ma pensée. La Neufviesme Elegie. La grand Amour, que mon las cueur vous porte, Incessamment me conseille, et enhorte Vous consoller en vostre ennuy extrême: Mais (tout bien veu) je treuve que moymesme Ay bon besoing de consolation Du dueil, que j’ay de vostre affliction. J’en ay tel dueil qu’a peine eusse sceu mettre Sur le papier ung tout seul petit Metre, Si le desir, qu’ay à vostre service, N’eust esté grand, et plein d’amour sans vice. O Dieu du Ciel, qu’amour est forte chose. Sept ans y a que ma main se repose Sans voulenté d’escrire à nulle femme, M’eust elle aymé soubz tresardante flamme: Et maintenant (las) une Damoyselle Qui n’a sur moy affection, ne zelle, Me faict pour elle employer Encre, et Plume, Et sans m’aymer, d’un feu nouveau m’allume. Or me traictez ainsi qu’il vous plaira: En endurant mon cueur vous servira: Et ayme mieulx vous servir en tristesse, Qu’aymer ailleurs en joye, et en lyesse. D’où vient ce point? Certes il fault bien dire, Qu’en vous y a quelcque grâce, qui tire Les cueurs à soy. Mais laquelle peult ce estre? Seroit ce point vostre port tant à dextre? Seroit ce point les traictz de voz beaulx yeux, Ou ce parler tant doulx, et gratieux? Seroit ce point vostre bonté tant sage, Ou la haulteur de ce tant beau corsage? Seroit ce point vostre entiere beaulté, Ou ceste doulce honneste privaulté? C’est ceste là (ainsi comme il me semble) Ou si ne faulx, ce sont toutes ensemble. Quoy que ce soit, de vostre amour suis pris: Encor je loue Amour en mes espritz, De mon cueur mettre en ung lieu tant heureux, Puis qu’il falloit que devinse amoureux. Donc puis qu’Amour m’a voulu arrester Pour vous servir, plaise vous me traicter, Comme vouldriez vous mesme estre traictée, Si vous estiez par Amour arrestée. La Dixiesme Elegie En Forme De Ballade. Amour me voyant sans tristesse, Et de le servir desgouté, M’a dit, que feisse une Maistresse, Et qu’il seroit de mon costé. Apres l’avoir bien escouté, J’en ay faict une à ma plaisance, Et ne me suis point mesconté, C’est bien la plus belle de France. Elle a ung oeil riant, qui blesse Mon cueur tant plein de loyaulté, Et parmy sa haulte noblesse Mesle une doulce privaulté. Grand mal seroit, si cruaulté, Faisoit en elle demourance: Car quand à parler de beaulté, C’est bien la plus belle de France. De fuyr l’amour, qui m’oppresse, Je n’ay pouvoir, ne voulenté, Arresté suis en ceste presse, Comme l’Arbre en terre planté. S’esbahyt on si j’ay planté De Peine, Tourment, et Souffrance? Pour moins on est bien tourmenté, C’est bien la plus belle de France. Prince d’Amours, par ta bonté Si d’elle j’avois jouyssance, Oncq homme ne fut mieulx monté, C’est bien la plus belle de France. L’Unziesme Elegie, Suivant Le Propos De La Précédente. Amour me feit escrire au Moys de May Nouveau refrain, par lequel vous nommay (Comme sçavez) la plus belle de France: Mais je failly, car veu la souffisance De la beaulté, qui dessus vous abonde, Dire debvois, la plus belle du Monde: Ce qui en est, et qu’on en voit, m’accuse De telle faulte, et vostre amour m’excuse, Qui troubla tant mes doloreux espritz, Que France alors pour le Monde je pris. O doncques vous du Monde la plus belle, Ne cachez pas ung cueur dur, et rebelle Soubz tel beaulté: ce seroit grand dommage: Mais à mon cueur, qui vous vient faire hommage, Faictes recueil: je vous en fais present, Voyez le bien, il est (certes) exempt De faulx Penser, Fainctise, ou Trahison, Il n’a sur luy faulte, ne mesprison, En luy ne sont aulcunes amours vaines, Tout ce qu’il a de maulvais, ce sont peines, Qui de par vous y ont este boutées, Et qui sans vous n’en peulvent estre ostées. Si vous supply, m’Amye, et mon recours, Belle, en qui gist ma mort, ou mon secours, Prenez mon cueur, que je vous viens offrir, Et s’il est faulx, faictes le bien souffrir, Mais s’il est bon, et de loyalle sorte, Arrachez luy tant de peines, qu’il porte. La Douziesme Elegie. Pour à plaisir ensemble deviser, On ne sçauroit meilleur temps adviser Que de Noël la Mynuict, et la Veille. En ceste nuict le Dieu d’Amours resveille Ses Serviteurs, et leur va commendant De ne dormir, mais rire, ce pendant Que Faulx Dangier, Maubec, et Jalousie Sont endormis au Lict de Fantasie. O nuict heureuse, ô doulce noire nuict, Ta noireté aux Amans point ne nuyt, Plus tost endort les langues serpentines: Si que faignant d’aller droit à Matines, Plusieurs Amans peulvent bien (ce me semble) En lieu secret se rencontrer ensemble. Les Prebstres lors bien hault chantent, et crient, Et les Amans tout bas leurs Dames prient, Et puis entre eulx comptent de leurs fortunes, En mauldissant les langues importunes, Ou en disant choses, qui mieulx leur plaisent. Puis les Servans par coups leurs Dames baisent, Et en baisant, à elles ilz se deulent Pour avoir mieulx: lors si les Dames veulent, Maulgré Danger, et toute sa puissance, A leurs amys donneront jouyssance: Car noire nuyct, qui des Amans prend cure, Les couvrira de sa grand Robe obscure. Et si rendra (ce pendant) endormys Ceulx, qui d’Amours sont mortelz ennemys. Qu’en dictes vous ma Maistresse, et M’amye? Si vous voulez n’estre point endormye Ceste nuyt là, de veiller suis content Avecques vous, car mon vouloir ne tend Qu’a vous complaire. Or pour nous resjouyr, Si vous voulez les Matines ouyr Là, où sçavez, il n’est Chambre si bonne, Ne si bon Lict, que du tout n’abandonne Pour me trouver: car pour final propos, Dedans ung Lict ne gist point mon repos: Il gist en vous, et en vous je le quiers: Donnez le moy doncques, je vous requiers. La Treziesme Elegie. Le juste dueil remply de fascherie Qu’eustes hersoir par la grand resverie De l’homme vieil, ennemy de plaisir, M’a mis au Cueur ung si grand desplaisir, Que toute nuyct repos je n’ay sceu prendre: Aussi seroit à blasmer, et reprendre Le Serviteur, qui porter ne sçauroit Le mesme dueil, que sa Maistresse auroit. Certainement ma Nymphe, ma Deesse, Quand joye avez, je suis plein de liesse, Et quand douleur au cueur vous touche, et poingt, Je ne reçoy de plaisir ung seul poinct. Toute la nuyct je disois à par moy, Helas, fault il qu’elle soit en esmoy Par le parler, et par la langue amere D’ung, qui la trouve et Mere, et plus que Mere? Que pourra il faire à ses Ennemys, Quand il veut nuyre à ses meilleurs Amys? Ainsi disoys, ayant grand confiance Que vostre Cueur bien armé de Constance Plus grans assaulx sçauroit bien soustenir, Et que le mal qui en pourroit venir Ne pourroit pas tumber que sur la teste Du mal parlant, qui trop se monstra beste. Et quand j’euz bien viré, et reviré Dedans mon Lict, et beaucoup souspiré, Je priay fort Amour, qui m’assailloit, Laisser dormir mon esprit, qui veilloit: Mais lors Amour de rigueur m’a usé: Car le dormit du tout m’a refusé, Me commandant de composer, et tistre Toute la nuyct ceste petite Epistre, Pour au matin ung peu vous conforter Du dueil, qu’hersoir il vous convint porter. Or ay je faict le sien commandement: Si vous requiers (ma Maistresse) humblement, Que vostre Cueur tant noble, et gracieux Chasse dehors tout ennuy soucieux. En le chassant, le mien vous chasserez: Priant Amour, qu’en tous lieux, où serez, Vienne plaisir, et tristesse s’enfuye, Et que Vieillard jamais ne vous ennuye. La Quatorziesme Elegie. L’esloignement, que de vous je veulx faire, N’est pour vouloir m’exempter, et deffaire De vostre amour, encor moins du service: C’est pour tirer mon loyal cueur sans vice Du feu, qui l’ard par trop grand amytié: Et est besoing, qu’il treuve en moy pitié, Veu que de vous pour toute recompense. N’a que rigueur, et mieulx trouver n’y pense: Car de vous n’ay encor ouy responce, Qui ung seul brin de bon espoir m’anonce. Si fault il bien que vostre cueur entende, Qu’il n’y a chose au Monde, qui ne tende A quelcque fin. Homme ne suyt la guerre, Que pour honneur, ou proufit y acquerre: Qui ces deux poinctz de la guerre osteroit, A y servir nul ne se bouteroit. Homme ne suit le train d’Amours aussi, Que soubz espoir d’avoir don de mercy: Et qui ce poinct en osteroit en somme, D’amour servir ne se mesleroit homme. Ce nonobstant, vostre je demourray: Mais ce sera le plus loing que pourray: Car que me vault veoir de pres, et congnoistre Tant de beaulté, fors d’atiser, et croistre Mon nouveau feu? J’ay tousjours ouy dire, Qui plus est pres, plus ardemment desire: Parquoy pour moins ardemment desirer, Raison me dit qu’il me fault retirer, En m’asseurant (si je croy son propos) Que mon esprit par temps aura repos: Et si promect rendre à ma triste vie La liberté, que luy aurez ravie: Et vostre amour (helas) ne me promect Fors desespoir, qui au tombeau me mect. Ay je donc tort, si raison je veulx croire Plustost qu’Amour, qui en mes maulx prend gloire? Las, s’en ouvrant ceste bouche vermeille Vous eussiez mis en mon Cueur par l’oreille Ung mot d’espoir, travaulx, ennuyz, et peines M’eussent (pour vous) semblé liesses pleines: Car doulx espoir conforte la pensée, Qui bien s’attend d’estre recompensée. Et moy, qui n’ay espoir, ne seulle attente, Comment feray ma pensée contente, Fors en fuyant la cause de son dueil? Là, et au temps gist l’espoir de mon vueil. Le temps (pour vray) efface toutes choses: Au long aller mes tristesses encloses Effacera: toutesfoys attendant Remede tel, j’endure ce pendant: Dont maintesfoys vostre face tant belle Mauldis tout seul d’avoir cueur si rebelle. Que pleust à Dieu ne l’avoir oncq pu veoir Ou souvenir jamais d’elle n’avoir. Croyez de vray que ma presente plaincte N’est composée en courroux; ny en faincte: Faindre n’est point le naturel de moy: Parquoy vous pry n’en prendre aulcun esmoy, Ne me hayr, si je suis mon contraire, (1) A qui je veulx plus que jamais complaire: Mais c’est de loing: et pour en faire espreuve, Commandez moy. Pour vous certes je treuve Facile chose à faire, ung impossible, Et fort aisée à dire, ung indicible. Commandez donc, car je l’accompliray, Et sur ce poinct un A Dieu vous diray, Partant du cueur de vostre amour attainct, Et qui s’attend d’en veoir le feu estainct Par s’esloigner, puis qu’on ne veult l’estaindre Par eaue de grâce, où bien vouldroit attaindre. La Quinziesme Elegie. Si ma complaincte en vengeance estoit telle, Comme tu es en abus, et cautelle, Croy que ma Plume amoureuse, et qui t’a Tant faict d’honneur, dont tresmal s’acquitta, Croy qu’elle auroit desjà jecté fumée Du stile ardant, dont elle est alumée, Pour du tout rendre aussi noir que Charbon Le tien bon bruit (si tu en as de bon); Mais pas ne suis assez vindicatif Pour ung tel cueur si faulx, et deceptif: Et neantmoins si me fault il changer Mon naturel, pour de toy me venger, A celle fin que mon cueur se descharge Du pesant faix, dont ta ruse le charge: Aussi affin de te faire sçavoir, Qu’à trop grand tort m’as voulu decepvoir, Veu qu’en mon cueur ta basse qualité N’a veu qu’Amour, et Liberalité. Sus donc ma Plume, ores soys ententive D’entrer en feu d’aigreur vindicative: Mon juste dueil t’en requiert pour tout seur, Ne cherche pas termes pleins de doulceur: Ne trouve Azur, ny Or, en ton chemin, Ne fin Papier, ne vierge Parchemin, Pour mon propos escrire rien ne valent. Cherche des motz, qui tout honneur ravalent, Trouve de l’encre espesse, et fort obscure, Avec Papier si gros, qu’on n’en ayt cure: Et là dessus escriz termes mordans D’ung traict lisible à tous les regardans, Pour (à bon droit) rendre celle blasmée Qu’a bien grand tort tu as tant estimée. Incontinent, desloyalle Fumelle, Que j’auray faict, et escript ton Libelle, Entre les mains le mettray d’une femme, Qui appellée est Renommée, ou Fame, Et qui ne sert qu’à dire par le Monde Le bien, ou mal de ceulx, où il abonde. Lors Renommée avec ses aesles painctes Ira volant en Bourgs, et Villes maintes, Et sonnera sa Trompette d’Argent Pour autour d’elle assembler toute gent: Puis hault, et cler de cent langues, qu’elle a, Dira ta vie; et puis deçà, et là Ira chantant les fins tours, dont tu uses, Tes Laschetez, tes Meschances, et Ruses. Ainsi sera publié ton renom Sans oublier ton nom, et ton surnom, Pour et affin que toute Fille bonne Ne hante plus ta maulvaise personne. Filles de bien n’en vueillez approcher, Fuyez d’autant comme honneur vous est cher, Fuyez du tout, fuyez la Garse fine, Qui soubz beaulx dictz ung vray Amant affine: Et si au jour de ses Nopces elle a Cheveulx au vent, ne souffrez pas cela: Ou si au chief luy trouvez attaché Chappeau de fleurs, qu’il luy soit arraché: Car il n’affiert à Garses diffamées User des droictz de Vierges bien famées. Vray est qu’elle est ung jeune personnage, Mais sa malice oultrepasse son aage. Donc que sera ce au temps de ta vieillesse? Tiendras tu pas escoles de finesse? Certes ouy. Car Medée, et Circé Si bien que toy n’en ont l’art exercé. Vray est, qu’avant que tu soys deffinée, Par affiner te verras affinée, Si que desjà commence à me venger Voyant de loing venir ton grand danger. Qui te mouvoit lasche cueur dangereux A m’envoyer tant d’escriptz amoureux? Par tes escriptz feu d’amour attisoys, Par tes escriptz mourir pour moy disoys, Par tes escriptz tu me donnois ton Cueur: O don confict en maulvaise liqueur. M’as tu pas faict par escripture entendre, Que tout venoit à point, qui peult attendre? Veulx tu nyer, que par là n’accordasses A mon vouloir, et que ne t’obligeasses, Lors qu’à mes dons ta main prompte estendoys? Tu sçavois bien la fin où je tendoys: Mais ton faulx cueur trouva l’invention De varier à mon intention: Car mariage en propos vins dresser, Pour qui à moy ne te fault adresser. Ce n’est pas toy que chercher je vouldroye, En cest endroit de beaucoup me tordroye: Et en la sorte encor que je t’ay quise, Je m’en repens congnoissant ta fainctise. Mon cueur loyal, que je t’avoys donné, Par devers moy tout triste est retourné. Et m’a bien sceu reprocher, que j’ay tort De l’avoir mis en ung logis tant ord. Si qu’à present ne prend aultre allegeance Qu’au passe temps de sa juste vengeance, Que je feray tant que jeune seras: Mais quand verray que tu te passeras, Je cesseray ceste vengeance extrême, Car lors de moy me vengeras toy mesme Par le regret; que ton cueur esperdu Aura, d’avoir ung tel Amy perdu. La Seiziesme Elegie. Ton gentil cueur si haultement assis, Ton sens discret à merveille rassis, Ton noble port, on maintien asseuré, Ton chant si doulx, ton parler mesuré, Ton propre habit, qui tant bien se conforme Au naturel de ta tresbelle forme: Brief, tous les dons, et grâces, et vertus, Dont tes espritz sont ornez, et vestus, Ne m’ont induict à t’offrir le service De mon las cueur plein d’amour sans malice. Ce fut (pour vray) le doulx traict de tes yeux, Et de ta bouche aulcuns motz gracieux, Qui de bien loing me vindrent faire entendre Secretement, qu’à m’aymer vouloys tendre. Lors tout ravy (pource que je pensay Que tu m’aymois) à t’aymer commencay: Et pour certain aymer je n’eusse sceu, Si de l’amour ne me feusse apperceu, Car tout ainsi que flamme engendre flamme, Fault que m’amour par aultre amour s’enflamme. Et qui diroit que tu as faict la faincte Pour me donner d’amour aulcune estraincte, Je dy que non, croyant que mocquerie En si bon lieu ne peult estre cherie. Ton cueur est droict, quoy qu’il soit rigoreux, Et du mien (las) seroit tout amoureux, Si ce n’estoit fascheuse deffiance, Qui à grand tort me pourchasse oubliance. Tu crains (pour vray) que mon affection Soit composée avecques fiction. Esprouve moy. Quand m’auras esprouvé, J’ay bon espoir, qu’aultre seray trouvé. Commande moy jusques à mon cueur fendre, Mais de t’aymer ne me vien point deffendre. Plustost sera Montaigne sans Vallée, Plustost la Mer on voirra dessalée, Et plustost Seine encontremont ira, Que mon amour de toy se partira. Ha Cueur ingrat, Amour, qui vainq les Princes, T’a dict cent foys, que pour Amy me prinses. Mais quand il vient à cela t’inspirer, Tu prens alors peine à t’en retirer. Ainsi Amour par toy est combatu, Mais garde bien d’irriter sa vertu: Et si m’en croys, fay ce qu’il te commande: Car si sur toy de cholere il desbande, Il te fera par adventure aymer Quelcque homme, sot, desloyal, et amer, Qui te fera mauldire la journée De ce qu’à moy n’auras t’amour donnée. Pour fuyr donc tous ces futurs ennuys, Ne me fuy point. A quel raison me fuys? Certes tu es d’estre aymée bien digne, Mais d’estre aymé je ne suis pas indigne. J’ay en tresor jeunes ans, et santé, Loyalle amour, et franche voulenté, Obeissance, et d’aultres bonnes choses, Qui ne sont pas en tous hommes encloses, Pour te servir, quand il te plaira prendre Le cueur, qui veult si hault cas entreprendre. Et quand le bruit courroit de l’entreprise, Cuideroys tu en estre en rien reprise? Certes plustost tu en auroys louange, Et diroit l’on, puis que cestuy se renge A ceste Dame, elle a beaucoup de grâces: Car long temps a, qu’il suyt en toutes places Le train d’Amour: celle qui l’a donc pris, Fault qu’elle soit de grand estime; et pris. Ilz diront vray. Que ne faisons nous doncques De deux cueurs ung? Brief, nous ne fismes oncq OEuvre si bon. Noz constellations, Aussi l’accord de noz conditions Le veult et dit: Chascun de nous ensemble, En mainte chose (en effect) se resemble. Tous deux aymons gens pleins d’honnesteté, Tous deux aymons honneur, et netteté, Tous deux aymons à d’aulcun ne mesdire, Tous deux aymons ung meilleur propos dire, Tous deux aymons à nous trouver en lieux, Où ne sont point gens melancolieux, Tous deux aymons la musique chanter, Tous deux aymons les livres frequenter: Que diray plus? Ce mot là dire j’ose, Et le diray, que presque en toute chose Nous ressemblons, fors, que j’ay plus d’esmoy, Et que tu as le cueur plus dur que moy: Plus dur (helas) plaise toy l’amollir Sans ton premier bon propos abolir, Et en voulant en toymesmes penser Qu’Amour se doibt d’amour recompenser. Las vueilles moy nommer doresnavant Non pas Amy, mais treshumble Servant, Et me permetz, allegeant ma destresse, Que je te nomme (entre nous) ma Maistresse. S’il ne te plaist, ne laisseray pourtant A bien aymer: et ma douleur portant Je demourray ferme, et plein de bon zelle, Et toy par trop ingrate Damoyselle. La Dixseptiesme Elegie. Qui eust pensé, que l’on peust concepvoir Tant de plaisir pour lettres recepvoir? Qui eust cuidé le desir d’ung Cueur franc Estre caché dessoubz ung Papier blanc? Et comment peult ung OEil au Cueur eslire Tant de confort par une lettre lire? Certainement Dame treshonnorée J’ay leu des Sainctz la Legende dorée, J’ay leu Alain le tresnoble Orateur, Et Lancelot le tresplaisant menteur, J’ay leu aussi le Romant de la Rose Maistre en amours, et Valere, et Orose Comptans les faictz des antiques Romains: Brief, en mon temps j’ay leu des Livres maintz, Mais en nul d’eux n’ay trouvé le plaisir, Que j’ay bien sceu en voz lettres choysir. Je y ay trouvé ung langage begnin, Rien ne tenant du stile feminin: Je y ay trouvé suite de bons propos, Avec ung mot, qui a mis en repos Mon Cueur estant travaillé de tristesse, Quand me souffrez vous nommer ma Maistresse. Dieu vous doint donc, ma Maistresse tresbelle (Puis qu’il vous plaist qu’ainsi je vous appelle) Dieu vous doint donc amoureux appetit De bien traicter vostre Servant petit. O moy heureux d’avoir Maistresse au Monde, En qui Vertu soubz grand beaulté abonde! Tel est le bien, qui me fut apporté Par vostre Lettre, où me suis conforté, Dont je maintiens la plusme bien heurrée, Qui escripvit Lettre tant desirée. Bien heureuse est la main, qui la ploya, Et qui vers moy (de grâce) l’envoya: Bien heureux est, qui apporter la sceut, Et plus heureux celluy, qui la receut. Tant plus avant ceste Lettre lisoys En aise grand, tant plus me deduisoye: Car mes ennuys sur le champ me laisserent, Et mes plaisirs d’augmenter ne cesserent, Tant que j’euz leu ung mot, qui ordonnoit, Que ceste Lettre ardre me convenoit. Lors mes plaisirs d’augmenter prindrent cesse: Pensez adonc en quelle doubte, et presse Mon cueur estoit. L’obeissance grande Que je vous doy, brusler me la commande: Et le plaisir que j’ay de la garder, Me le deffend, et m’en vient retarder. Aulcunesfois au feu je la boutoye. Pour la brusler: puis soubdain l’en ostoys, Puis l’y remis, et puis l’en recullay, Mais à la fin (à regret) la bruslay En disant, Lettre (apres l’avoir baisée) Puis qu’il luy plaist, tu seras embrasée: Car j’ayme mieulx dueil en obeissant, Que tout plaisir en desobeissant. Voylà comment pouldre, et cendre devint L’ayse plus grand qu’à moy oncques advint. Mais si de vous j’ay encor quelcque Lettre, Pour la brusler ne la fauldra que mettre Pres de mon Cueur: là elle trouvera Du feu assez, et si esprouvera, Combien ardente est l’amoureuse flamme, Que mon las cueur pour voz vertus enflamme. Aumoins en lieu des tourmens, et ennuys, Que vostre amour me donne jours, et nuyctz, Je vous supply de prendre (pour tous mectz) Ung crystallin Myroir, que vous transmectz. En le prenant, grand joye m’adviendra, Car (comme croy) de moy vous souviendra, Quand là dedans mirerez ceste face, Qui de beaulté toutes aultres efface. Il est bien vray, et tiens pour seureté, Qu’il n’est Myroir, ne sera, n’a esté, Qui sceust au vif monstrer parfaictement Vostre beaulté: mais croyez seurement, Si voz yeux clers plus que ce Crytallin Veissent mon cueur feal, et non maling, Ilz trouveroient là dedans imprimée Au naturel vostre face estimée. Semblablement avec vostre beaulté Vous y verriez la mienne loyaulté, Et la voyant, vostre gentil courage Pourroit m’aymer quelcque poinct d’advantage: Pleust or à Dieu doncques que puissiez veoir Dedans ce Cueur, pour ung tel heur avoir: C’est le seul bien, où je tends, et aspire. Et pour la fin, rien je ne vous desire, Fors que cela que vous vous desirez: Car mieulx que moy voz desirs choysirez. La Dixhuitiesme Elegie. Tous les Humains, qui estes sur la Terre, D’aupres de moy retirez vous grand erre: Ne oyez le dueil, que mon las cueur reçoit, Je ne veulx pas que de âme entendu soit, Fors seulement de ma seule Maistresse, A qui pourtant ma plaincte ne s’adresse: Car quand pour elle en langueur je mourroys, D’elle (pour vray) plaindre ne me pourrois. D’elle, et d’Amour ne me plainds nullement, Mais Amour doibt mercier doublement: Et doublement à luy je suis tenu, Quand double bien par luy m’est advenu, De me submettre en lieu tant estimé, Et d’avoir faict, que là je suis aymé. Pourquoy d’ennuy suis je doncques tant plein? A trop grand tort (ce semble) me complain, Veu que plaisir plus grand on ne peult dire, Que d’estre aymé de celle, qu’on desire. A dire vray, ce m’est grande liesse, Mais à mon cueur trop plus grand ennuy est ce De ce, que n’ose user de privaulté Vers une telle excellente beaulté. Amour veult bien me donner ce credit: Mais pour certain Danger y contredit, Nous menassant de nous faire reproche, Si l’ung de nous trop pres de l’aultre approche. O Dieu puissant, quelle grande merveille: Est il doulceur à la mienne pareille? (2) A ma grand soif la belle eaue se presente, Et si convient que d’en boyre m’exempte. Brief, on me veult le plus grand bien du Monde, Et tout ce bien plus à mal me redonde Que si ma dame estoit vers moy rebelle, Veu que sembant n’ose faire à la Belle, De qui l’amour (par sa grâce) est à moy: Ainsi je semble en peine, et en esmoy A cil, qui a tout l’or, qu’on peult comprendre, Et n’oseroit ung seul denier en prendre. Ce neantmoins, puis que s’amour me baille, Je serviray, quelcque ennuy qui m’assaille: Et ayme mieulx en s’amour avoir peine, Que sans s’amour avoir liesse pleine. Helas de nuyct elle est mieulx que gardée, Et sur le jour de cent yeux regardée, Plus que jadis n’estoit Io d’Argus, Qui eut au Chef cent yeux clers, et agus: Si ne fault pas s’esbahyr grandement, Si on la garde ainsi soigneusement: Car voulentiers la chose pretieuse Est mise à part en garde soucieuse. Or est ma Dame une perle de pris Inestimable à tous Humains espritz Pour sa valeur. Que diray d’advantage? C’est le tresor d’ung riche parentage: Que pleust à Dieu, que la fortune advint, Quand je vouldrois, que Bergere devint. S’ainsi estoit, pour l’aller veoir seulette, Souvent feroys de ma Lance Houlette, Et conduyrois, en lieu de grands Armées, Brebis aux Champs costoyez de ramées. Lors la verroys seant sur la Verdure, Et luy diroys la peine que j’endure Pour mon amour, et elle orroyt ma plaincte Tout à loisyr, sans de nul avoir craincte: Car loing seroient ceulx, qui de nuyct la gardent, Et les cent yeux, qui de jour la regardent, Ne la verroient. Le faulx traistre Danger Vers elle aux Champs ne se viendroit renger. Tousjours se tient en ces maisons Royalles, Pour faire guerre aux personnes loyalles. Ainsi estant en liberté champestre La requerroys d’ung baiser. Et peult estre Me donneroit, pour du tout m’appaiser, Quelcque aultre don par dessus ung baiser: Si me vauldroit l’estat de Bergerie, Plus que ma grande, et noble Seigneurie. O vous Amans, qui aymez en lieu bas, Vous avez bien en Amours voz esbas. Si n’ay je pas envie à vostre bien: Mais en Amours avoir je vouldroys bien La liberté à la vostre semblable. Qu’en dictes vous ma Maistresse honnorable? Ces miens soubhaictz vous desplaisent ilz point? Je vous supply ne les prendre qu’à point, Recongnoissant, que l’amour que vous porte, Faict que mon cueur en desirs se transporte. Et pour fermer ma complaincte accomplie, Treshumblement vostre grâce supplie, Perseverer en l’amour commencée, Et ne l’oster de si noble pensée. Quant est à moy, seule vous serviray Tout mon vivant, et pour vous souffriray Jusques au jour que Fortune vouldra, Que par mercy ma grand peine fauldra. La Dixneuviesme Elegie. Filz de Venus voz deux yeux desbendez, Et mes escriptz lisez, et entendez, Pour veoir comment, D’ung desloyal servie me rendez: Las punissez le, ou bien luy commandez Vivre aultrement. Je l’ay receu de grâce honnestement, De moy mesdit par tout injustement, Et me blasonne. Helas fault il, qu’apres bon traictement, Ung Serviteur blasme indiscretement Sa Dame bonne? Que seront ceulx, qu’on chasse, et abandonne, Si ceulx, à qui le bon recueil on donne, Vivent ainsi? Il fault, Amour, que peine on leur ordonne: Car plus à vous, qu’à nulle aultre personne, Touche cecy. Si à telz gens faictes grâce, et mercy, Noir deviendra vostre Regne esclercy, Et sans police. Et n’y aura femme ne fille aussy, Qui ose aymer craignant d’avoir soucy Par leur malice. La maulvaise Herbe il fault qu’elle perisse, Et la Brebis mal saine fault qu’elle ysse Hors des trouppeaux. Jectez donc hors de l’amoureux service Ce mesdisant, qu’il n’appreigne son vice A voz feaulx. Certes on voit aux Champs les Pastoureaux Leur foy garder mieulx que leurs gros Taureaux Sans nul mal dire. Mais en Palais, grands Villes, et Chasteaux Foy n’y est rien, langues y sont cousteaux Par trop mesdire. Las qu’ay je dit? Pardonnez à mon ire, Tous ne sont telz: j’en ay bien sceu eslire Ung tresloyal: A qui mon cueur se lamente, et souspire, Des maulx que j’ay par l’aultre, qui est pire, Que desloyal. A l’un (pour vray) l’aultre n’est pas esgal: L’un est bon fruict, et l’aultre Reagal, Poison mortelle. L’un est d’esprit, l’aultre est gros animal: L’un parle en bien, l’aultre tousjours dit mal: Sa langue est telle. De l’ung reçoy tourment dur, et rebelle: De l’aultre j’ay consolation belle, Dieu sçait combien. Brief, amytié n’a point peine eternelle: Apres le mal j’ay rencontré en elle Singulier bien. O toy mon Cueur bien heureux je te tien, D’avoir trouvé ung tel Serviteur tien, Qui te conforte. Et à bon droict je me complain tresbien, Que je ne l’ay plus tost retenu mien, Congneu sa sorte. Las de mon cueur luy ay fermé la porte, Pour à celluy, qui mal de moy rapporte, Mon cueur unir. Grand mal je fey, aussi peine j’en porte: Et croy, que Dieu me l’envoye ainsi forte, Pour m’en punir. Par ses faulx tours me suis veu advenir Ung grand vouloir de ne me souvenir D’homme, qui vive. Mais pour les faulx les bons me fault bannir: Et puis d’aymer on ne se peult tenir, Quoy qu’on estrive. Tel veult fuyr, qui plus pres en arrive: Si loue Amour, qui plus qu’à femme vive, Ma faict cest heur De me monstrer la malice excessive, D’ung faulx Amant, et la bonté nayve D’ung Serviteur. La Vingtiesme Elegie. Tant est mon cueur au vostre uny, et joinct, Qu’impossible est, que l’ennuy, qui vous poinct, Ne sente au vif: mais si vostre constance Venoit à faire à l’ennuy resistance, Lors sortiriez de desolation, Et j’entreroys en consolation, En vous voiant n’estre plus desolée. Si n’ay je empris vous rendre consolée En cest escript, pour seulement oster Le mal, que j’ay de vous veoir mal porter. Plus tost vouldrois, certes, qu’il feust permis, Que vostre dueil avec le mien feust mis, Aimant plus cher avoir double destresse, Que d’en veoir une en ma Dame, et Maistresse: Mais le moien plus souverain seroit, Quand par vertu tel ennuy cesseroit. La vertu propre en cestuy cas, c’est force, Qui dueil abat, et les tourmens efforce. Je ne dy point force de corps, et bras: S’ainsi estoit, les Taureaux gros, et gras, Lyons puissans, Elephans monstrueux. Seroient beaucoup (plus que nous) vertueux: Ce que j’entends, c’est force de courage Pour soubstenir de infortune l’Orage, Et resister à survenans malheurs. N’est elle point parmy voz grands valeurs Ceste vertu? Si est abondamment: Vueillez la donc monstrer evidemment En cest ennuy. Les estoilles celestes Jamais ne sont que de nuyct manifestes: Aussi confiance en nous ne peult bien luire, Qu’au temps obscur, que douleur nous vient nuire. Aux grands assaulz acquiert on les Honneurs, Et tant plus sont aigres les Blasonneurs, Plus le Constant a de loz meritoire. Si ne fault point sur eulx chercher victoire: Ilz se vaincront, tant sont ilz malheureux, Faisant tumber tous les blasmes sur eulx. Mais qui est cil, ne celle en cestuy Monde, En qui douleur par faulx rapport n’abonde? Avant que nul jamais soit icy né, A ceste peine il est predestiné: Et tant plus est la personne excellente, Plus est subjecte à l’aigreur violente De telz assaultz. Vous doncques accomplie De dons exquis, dictes, je vous supplie, Cuidez vous bien fuyr les violences Des mesdisans avec voz excellences? Si vous voulez, qu’on n’ayt sur vous envie, Ne soyez plus de vertueuse vie: Ostez du corps ceste exquise beaulté, Ostez du cueur ceste grand loyaulté: Ne soyez plus sur toutes estimée, Ne des loyaulx Serviteurs bien aymée: Ayez autant de choses vicieuses, Que vous avez de vertus precieuses: Lors se tairont. Ha chere, et seule Amye Voulez estre envers Dieu endormie, De recevoir tant de grâces de luy, Et ne vouloir porter ung seul ennuy? Ennuy (pour vray) n’est pas la pire chose, Qui soit au cueurs des personnes enclose: Petit ennuy, ung grand ennuy appaise. Brief, sans ennuy, trop fade seroit l’aise: Et tout ainsi que les fades viandes Avec aigreur on trouve plus friandes, Ainsi plaisir trop doulx, et vigoreux Meslé d’ennuy, semble plus savoureux. Et d’aultre part, Raison vous faict sçavoir, Que impossible est de non tristesse avoir, Veu que tous ceulx qui le plus fort s’apuyent Sur leurs plaisirs, de leurs plaisirs s’ennuyent, Et deviendroit fascheuse leur liesse, Si quelcquefois n’entrevenoit tristesse: Laquelle en fin se perd avec le temps, Dont en apres sont plus gays, et contens. Or si ce dueil n’abbatez par vertu, Si sera il par le temps abbatu: Mais la vertu de vous croire me faict Que jà le temps n’aura l’honneur du faict. Le temps est bon pour les douleurs deffaire De ceulx, qui n’ont confiance pour ce faire: Mais vous Amye avez en corps de Dame Ung cueur viril pour vous oster de l’âme Vostre douleur mieulx qu’autre creature, Ne que le temps, ne que mon escripture. La Vingtuniesme Elegie. En est il une en ceste Terre basse, Qui en tourment de tristesse me passe, Ou qui en soit autant comme moy pleine? Faire se peult: mais je croy, qu’à grand peine Se trouvera femme en lieu, ne maison, (3) Qui de se plaindre ayt si grande raison. Dessoubz la grande lumiere du Soleil Ne trouve point le Phenix son pareil: Et aussi peu je trouve ma pareille En juste dueil, qui la mort m’appareille. Le Phenix suis des Dames langoreuses A trop grand tort, voyre des malheureuses: Et cil, qui m’a tous ces maulx avancez Est le Phenix des hommes insensez. Las je me plains, non point comme Dido Frappée au cueur du dard de Cupido: Jà ne m’orriez alleguer en mes plainctes Le mien Amant, comme Sapho, et maintes: Mais mon Mary, dont plus mon cueur se deult: Car les Amans abandonner on peult, Et les Marys c’est force qu’ilz demeurent (Bons, ou maulvais) jusques à ce qu’ilz meurent. Non que par moy luy soit mort desirée, Plustost vouldroys sa pensée inspirée A me traicter ainsi qu’il est licite, Ou comme il doibt, ou comme je merite: Veu que mon cueur l’ayme, l’honnore, et sert, Comme il convient, et non comme il dessert. Pas ne dessert avoir à sa commande Ceste en bon point, et ceste beaulté grande, Que m’a donné Nature à plein desir: Pas ne merite au chaste Lict gesir De celle là, qui tant luy est feable. Il ne fault pas qu’un oeil tant agreable Luy soit riant, ne que bouche tant belle En le baisant, Mary, ne Amy l’appelle: Et neantmoins, suivant Dieu, et sa loy, De mont franc vueil tous ces pointz a de moy. Mais cest ingrat tout mal pour bien me baille. Il a de moy le bon Grain pour la Paille: Humble doulceur pour fiere cruaulté, Loyalle foy pour grand desloyaulté, Et pour chagrin toute amoureuse approche, Sans amollir son cueur plus dur que Roche. Le fier Lyon dessus le Chien ne mect Patte, ne dent, quand à luy se soubzmect Les forts Rommains quand ilz s’humilierent Soubz Athilla, son cueur felon plierent. Le noir Pluton à fleschir mal aisé Fut (par doulceur) d’Orpheus appaisé. Tout s’amollist par doulceur tresbenigne: Et toutesfois la doulceur feminine, (Qui les doulceurs de ce Monde surpasse) Devant les yeux de mon dur Mary passe Sans l’esmouvoir: et tant plus me submetz, Tant plus me sert d’estranges, et durs metz. Par ainsi passe en cruaultez iniques Lyons, tyrans, et Monstres Plutoniques. Certes quand bien je pense à mon malheur, Il me souvient du Champestre Oiselleur, Lequel apres que l’Oisellet des champs Il a sceu prendre avec fainctz, et doulx chantz, Le tue, et plume: ou si vif le retient, Le mect en Cage, et en langueur le tient: Ainsi (pour vray) fuz prinse, et arrestée, Et tout ainsi (helas) je suis traictée: Or si l’Oiseau mauldit en son langage (Comme dit Meung) cil, qui le tient en Cage, Pourquoy icy doncques ne me plaindray je De ce cruel, qui chascun jour r’engrege Mes longs ennuyz? Le dueil, qui est celé, Griefve trop plus, que s’il est revelé. Par quoy le mien donc revelé sera, Ma bouche au Cueur ce grand plaisir fera. Et à qui (las)? Sera ce à mon Mary, Que descharger iray mon cueur marry? Non certes, non: rien je n’y gaigneroye, Fors qu’en mes pleurs plaisir luy donneroye. Et à qui donc? Doy je par amours faire Ung Serviteur, duquel en mon affaire J’auray conseil, et qui par amytié De mes douleurs portera la moytié? L’occasion le conseille, et le dit: Mais avec Dieu honneur y contredit. Pourtant plaideurs aux amoureuses questes Allez ailleurs presenter voz requestes: Je ne feray ne Serviteur, n’Amy, Mais tiendray foy à mon grand Ennemy. Doncques à qui feray ma plaincte amere? A vous ma chere, et honnorée Mere. C’est à vous seule, à qui j’offre, et presente Par vray devoir la complaincte presente. Et devers vous s’envollent mes pensées De grand ennuy (à grand tort) offensées, Pour y chercher allegeance certaine, Comme le Cerf, qui court à la Fontaine Querant remede à la soif, qui le presse: Nature aussi ne veult, que ailleurs m’adresse, Et si m’a dit, si pour moy en ce Monde Y a confort, qu’en vous seule il abonde. S’il est en vous (las) si m’en secourez: S’il n’est en vous, avecques moy plorez En mauldissant Fortune, et ses alarmes, Pour arrouser la fleur qu’avez produicte, Qui s’en va toute en seiche herbe reduicte. La vingtedeuxiesme Elegie, De La Mort De Anne Lhuillier; Qui Par Fortune Fut Bruslée Dormant En Son Lict. Quiconques sois, qui veulx que je confesse, Que Venus est la plus belle Deesse, Il fault aussi que de rien tu ne doubtes, Qu’elle ne soit la plus male de toutes. Car quelcque don que d’elle soit donné, (Tant soit il doulx) il est environné De plus de maulx que la Rose d’Espines Et (qui pis est) si ses frauldes Vulpines On sçait fuyr, ou si ung chaste cueur D’adventure est de sa flamme vainqueur, Elle (soubdain) devient toute enragée: Et tout ainsi, que s’on l’eust oultragée, En prend vengeance. Helas piteuse preuve Toute recente à ce propos se treuve D’Anne, qui fut jadis Orleanique. Le cas est tel. La Deesse impudique De son brandon (qui maintes femmes dampne) Jamais ne sceut eschauffer le Cueur d’Anne, Dont par despit sur le corps se vengea, Et pour ce faire à Vulcan se rengea: Car le pouvoir de Venus est petit Pour se venger selon son appetit. A Vulcan donc son dueil elle declaire Qui tout subit (pour à Venus complaire) De son chault feu, (bien aultre qu’amoureux) Vint allumer par ung soir malheureux D’Anne le Lict chaste, et immaculé: Et en dormant son beau corps a bruslé, Duquel adonc l’âme noble s’osta Et toute gaye au Ciel luysant saulta Sans se sentir du feu de Vulcanus, Encores moins de celluy de Venus. Or vit son Ame, et le Corps est pery Par feu ardant. Mais qui de son Mary Eust eu alors les larmes, qu’espandues Il a depuis, pas ne feussent perdues, Comme elles sont: car de ses yeux sortir En feit assez pour ce feu amortir. La Vingttroisieme Elegie Du riche Infortuné Jacques De Beaune, Seigneur De Semblancay. En son gyron jadis me nourrissoit Doulce Fortune, et tant me cherissoit, Qu’à plein soubhaict me faisoit Delivrance Des haultz Honneurs, et grands Tresors de France: Mais ce pendant sa main gauche tresorde Secretement me filoit une Corde, Qu’ung de mes Serfz pour saulver sa jeunesse A mise au col de ma blanche vieillesse. Et de ma mort tant laide fut la voye, Que mes Enfans, lesquels (helas) j’avoye Hault eslevé en honneur, et pouvoir, Hault eslevé au Gibet m’ont peu veoir. Ma gloire donc, que j’avoys tant cherie, Fut avant moy devant mes yeux perie. Les grands Tresors, en lieu de secourir, Honteusement me menerent mourir: Mes Seviteurs, mes Amys, et Parens N’ont peu servir que de pleurs apparens. J’eus (en effect) des plus grands la faveur, Où au besoing trouvay fade saveur: Mesme le Roy son Pere m’appella: Mais tel faveur Justice n’esbranla: Car elle ayant le mien criminel vice Mieulx espluché que mon passé service Pres de rigueur, loing de misericorde Me prononça honte, misere, et corde: Si qu’à mon los n’est chose demourée, Qu’une constance en face coulorée, Qui jusqu’au pas de mort m’accompaigna, Et qui les cueurs du peuple tant gaigna, Qu’estant meslée avecques mes ans vieulx, Fit larmoyer mes propres Envieux. Certainement ma triumphante vie Jadis mettoit en grand tourment Envie: Mais de ma mort or doibt estre contenté. Je qui avoys ferme entente, et attente D’estre en Sepulchre honnorable estendu, Suis tout debout à Montfaulcon pendu, Là où le vent (quand est fort, et nuysible) Mon corps agite: et quand il est paisible, Barbe, et Cheveulx tous blancs me faict branler, Ne plus ne moins que fueilles d’Arbre en l’Air. Mes yeux jadis vigilans de nature, De vieulx Corbeaux sont devenus pasture: Mon col qui eut l’accol de Chevalier, Est accolé de trop mortel collier, Mon corps jadis bien logé, bien vestu, Est à present de la Gresle battu, Lavé de Pluye, et du Soleil seiché, Au plus vif lieu, qui peult estre cherché. Or pour finir les regretz doloreux Partans du cueur du Riche malheureux, Roys, et subjectz, en moy vueillez apprendre, Que vault grand charge à bailler, et à prendre. En mon vivant ne fut merveille à veoir (Veu mon credit) si j’acquis grand avoir: Mais à ma mort on peult bien veoir adoncques Ung des grands tours, que Fortune feit oncques. Long temps me feit appeller Roy de Tours, Mais puis qu’elle a usé de ses destours Sur moy Vieillard chetif, et miserable, Priez à Dieu (ô Peuple venerable) Que l’âme, soit traictée sans esmoy Mieulx que le corps: et congnoissez par moy, Qu’Or, et Argent, dont tous plaisirs procedent, Causent douleurs, qui tous plaisirs excedent. Elegie Vingtquatriesme, De Jehan Chauvin Menestrier, Qui Fut Noyé. Chauvin sonnant sur Seine les Aulbades, Donna tel aise aux gentilles Nayades, Que l’ung pour tous des aquatiques Dieux Parla ainsi. Le son melodieux De ce Chauvin, Freres, nous pourroit nuire Par traict de temps, et noz femmez seduire Jusqu’à les faire yssir de la clere unde, Pour habiter la Terre large, et ronde. Ne feit au chant de son Psalterion Sortir des eaues les Daulphins Arion? Ne tira pas Orpheus Euridice Hors des Enfers? Cela nous est indice, Que cestuy cy, qui mieulx que ces deux sonne, Et qui tant est gratieuse personne, Nous pourroit bien noz Nymphes suborner. Ces motz finiz, se prindrent à tourner Ces Dieux jaloux au tour de la Nasselle Du bon Chauvin, et renversans icelle, L’ont en leurs caves plongé, et suffocqué: Puis chascun d’eulx des Nymphes s’est mocqué En leur disant, venez Dames venez, Voicy Chauvin, que si cher vous tenez: Commandez luy, que dancer il vous fasse. Lors le baisant ainsi mort en la face Toutes sur luy de leurs yeux espandirent Nouvelles eaues, et apres le rendirent Dessus la Terre es mains de ses Amys, Qui l’ont ensemble en sepulture mys, Et d’instrumentz de Musique divers Au Roy du ciel, et du Monde univers Ont rendu gloire, et immortelles grâces De l’avoir mis hors des terrestres places Pleines de maulx, pour le loger en lieu, Où plus n’endure, et plus n’offense Dieu. Elegie Vingtcinqiesme, A Une Dame Enfermée En Une Tour Pour L’Amour De Son Amy. Gente Danes de Jupiter aymée Dedans la Tour d’Arain bien enfermée, Puis que Fortune adverse de tous biens Est maintenant envieuse du mien, Puis que de l’oeil elle m’a destourné Le beau present qu’elle m’avoit donné, Puis que parler à vous ne puis, et n’ose, Que puis je faire orendroit aultre chose, Fors par escript nouvelles vous mander, De mon ennuy, et vous recommander Le cueur, de moy, dont avez jouyssance? Le cueur, sur qui nulle autre n’a puissance, Le cueur qui fut de franchise interdict, Quand prisonnier en vos mains se rendit, Et de rechef prisonnier confermé Avecques vous en la Tour enfermé. Je vous supply par celluy dur tourment, Que nous souffront pour aymer loyaulment, Qu’entre voz mains il fasse sa demeure, Jusques à temps, que l’ung, ou l’autre meure. Tandis Fortune avec cours temporel Se changera suivant son naturel: Et ne nous est si dure, et mal prospere, Comme paisible, et bonne je l’espere. Parquoy Amye or vous reconfortez En cest espoir, et constamment portez L’une moictié de l’infortune forte: L’autre moictié croyez que je la porte: Mais où sont ceulx, qui ont eu leur desir En amytié sans quelcque desplaisir? Il n’en est point certes, et n’en fut oncques, Et n’en sera. Ne vous estonnez doncques, Car j’aperçoy de loing venir le temps, Que nous serons plus, que jamais, contens, Et que de moy serez encor servie. Sans nul danger, et en despit d’Envie. Elegie Vingtsixiesme, Pour Monsieur De Barroys, A Ma Damoyselle De Huban. Le Serviteur de vous, chere Maistresse, D’ung triste cueur cest escript vous adresse Pour Salut humble, et pour vous advertir Qu’il m’est besoin d’aupres de vous partir; Mais je ne puis bien vous rendre advertie, Combien de dueil j’ay de la departie: Parquoy vault mieulx à voz pensées remettre Ce que n’en puis par escripture mettre: Ce neanmoins, puis qu’à l’heure presente Ancre, et Papier devant moy se presente, Compter vous vueil ung debat, qui m’esveille. Toutes les fois, que je dors, ou sommeille. Dire me vient (d’une part) mon Devoir, Qu’il m’est besoing, pour long temps ne vous veoir, Me remonstrant, que j’ay certain affaire, Que trop je laisse à poursuivre, et à faire, Et que pour tost chose pressée ouvrer, Laisser on doibt, ce qu’on peult recouvrer. De l’autre part, Desir vient contredire A mon Devoir, et luy vient ainsi dire. Fascheux Devoir, veulx tu qu’un Serviteur Qui quant à l’OEil jamais ne se veit heur Tel qu’à présent, ores il abandonne Ce bien exquis, que vraye Amour luy donne? Laissera il celle, qui est pourveue De tant de dons? laissera il la veue De ce regard de doulceur accomply Soubz le hazard d’estre mis en oubly? Ainsi Desir, et mon Debvoir me preschent: Vous advisant, que tous deux tant m’empeschent, Que je ne sçay auquel j’obeiray: Parquoy Maistresse icy vous suppliray, De m’advertir, qu’il convient que je fasse. Mon Devoir veult, qu’eslongne vostre face, Desir me veult pres de vous retenir, Mais à nul d’eux je ne me veulx tenir, Et n’en feray fors cela seulement, Qu’ordonnera vostre commandement, Qui dessus moy aultant a de puissance Que Serviteurs doibvent d’obeissance. Elegie Vingtseptiesme: A Une, Qui Refusa Ung Present. Quand je vous dy (sans penser mal affaire) J’ay, chere Soeur, ung present à vous faire, Le prendrez vous? des que m’eustes ouy, Dit ne me fut le contraire d’ouy: Parquoy, ma Soeur, si en vous l’envoyant Y a forfaict, chascun sera croyant, Que non de moy, mais de vous vient l’offense: Et pour renfort de ma juste deffense, Sans me vanter (ce mot bien dire j’ose) Qu’en mainct bon lieu j’ay donné maincte chose, Que l’on prenoit, sans penser le Donneur Pretendre rien du Prenant, que l’honneur. Que n’avez vous de moy ainsi pensé? Jamais me suis je en termes avancé Aupres de vous, qu’honneur, et Dieu ensemble N’y feussent mis: quelcque fois, ce me semble, Je vous ay dit (si bien vous en souvient) Treschere Soeur, si service vous vient De mon costé, je vous supply n’entendre, Que je vous vueille obliger le me rendre. Brief, mes propos tenuz d’affection Seront tesmoingz de mon intention, Vous asseurant que l’estime immuable Que j’ay de vous, est si grande, et louable, Que rien par vous n’y peult estre augmenté, En refusant ung offre presenté. Il n’est pas dit (certes) que tous Donneurs Voysent cherchant (par tout) les deshonneurs: Et n’est pas dit, que les Dames, qui prenent, Font toutes mal, et qu’en prenant mesprenent: Ce non obstant, prendre n’exaulceray En mon escript, et si confesseray, Que bien souvent, quand à femme l’on donne, Le reffuser, est chose honneste, et bonne: Mais bien souvent (à vous dire verité) Il peult tourner en incivilité. Je sçay assez, que de rien n’avez faulte: Je sçay, combien de Cueur vous estes haulte: Ce neantmoins (pour nourrir amytié) N’est mal seant, s’abesser de moytié. Quand tout est dit, necte sens ma pensée, D’avoir faict cas, où soyez offensée: Plustost devrois me sentir offensé Du mal, qu’avez (peult estre) en moy pensé: Veu que l’offrir dont j’ay voulu user, En cas d’honneur vault bien le reffuser. Et croy de faict, que si ce n’eust esté La Foy que j’ay de vostre honnesteté, J’eusse pensé proceder mon default De n’avoir faict mon present assez hault: Mais Dieu me gard d’estre si transgresseur De l’amytié d’une si bonne Soeur, Qui congnoistra que Frere ne se treuve Plus vray que moy, me mettant à l’espreuve. LES ESPITRES. I Epistre Des Excuses De Marot Faulsement Accusé D'Avoir Faict Certains Adieux Au Desadvantage Des Principales Dames De Paris. Clement Marot aux gentilz Veaux, Qui ont faict les Adieux nouveaux. Satyriques trop envieux Escrivans de plume lezarde, Vous avez faict de beaulx Adieux, Le feu sainct Anthoine les arde: Puis vostre langue se hazarde De dire, que je les ay faictz. Ainsi le Coupable se garde, Et l'Innoncent porte le faiz. Si mentez vous bien par la gorge, Sur Dames ne suis animé: Et ne sortit onc de ma forge Ung Ouvrage si mal lymé: Et ne sera mien estimé Par ceulx, qui congnoissent ma veine. Il est un petit mal rimé, Et la raison en est bien vaine. Et en cela plus sotz, que fins Vous vous monstrez apertement: Car pour bien venir à voz fins, Besongner falloit aultrement. Si parlé eussiez seulement De six, qui hayne m'ont voué, On vous eust creu facilement, Et j'eusse le tout advoué. Mais ung chascun juger peult bien, Que parler ne vouldrois des femmes, Qui ne m'ont offensé en rien, Et qui n'eurent jamais diffames. Et puis vous y meslez les Dames, Qui sçavent, que suis leur servant: C'est tres mal entendu voz Games Pour mettre voz chantz en avant. Bien ne mal n'ay voulu escrire De tant honnestes Damoyselles. Et quand d'elles vouldrois rien dire, Je ne ferois point faulx Libelles: Plus tost leurs louanges tresbelles Diroys en mon petit sçavoir, Pour acquerir la grâce d'elles, Que chascun mect peine d'avoir. Dames, où n'y a que reprendre, Et qui tenez l'honneur trescher, A moy ne vous en vueillez prendre, Oncques ne pensay d'y toucher. Vueillez vous doncques attacher Aux meschans, et sotz Blasonneurs, Qui n'ont sceu comment me fascher, Sinon en touchant voz honneurs. De Tigne espesse de six doigts, D'ung Oeil hors du Chef arraché, De membres aussi secs que boys, D'ung nez de fins Clous attaché, De tout cela soit entaché Qui d'aultres Adieux a faict naistre. Quand il sera ainsi marché, Il sera aise à congnoistre. II Aux Dames De Paris, Qui Ne Vouloient Prendre Les Precedentes Excuses En Payement. Puis qu'au partir de Paris ce grand lieu On vous a dit trop rudement Adieu, Dire vous veulx, maulgré chascun Langard, A l'arriver doulcement Dieu vous gard. Dieu vous gard donc mes Dames tant poupines. Qui vous faict mal? trouvez vous des Espines En ces Adieux? Ces beaulx Retoriqueurs Ont ilz au vif touché voz petitz cueurs? Croyez de vray, que le grand Lucifer S'en chaufera ung jour en son enfer: Car ce n'est point jeu de petitz Enfans D'ainsi toucher voz honneurs triumphans. Or puis qu'advient, que ce mal vous avez, Guerissez vous, si guerir vous sçavez: Quant est de moy, je ne scay Medecine, Emplastre, Unguent, ny Herbe, ne Racine, Qui sceust au vray l'aigreur diminuer De vostre mal, qui veult continuer: Mais je sçay bien, comme il ne croistra point, Et ne poindra par moy non plus qu'il poinct. Tant seulement fault, que plus ne croyez Qu'il vient de moy: car certaines soyez, Que si ma plume endroict vous se courrousse, Il n'y aura blanche, noire, ny rousse, Qui bien ne sente augmenter son angoisse, Et qui au doigt, et à l'oeil ne congnoisse, Combien mieulx picque ung Poëte de Roy, Que les Rimeurs, qui ont faict le desroy. Non que ce soit de picquer ma coustume, Mais il n'est boys si vert, qui ne s'allume. Tant plus me suis par escript excusé, Tant plus m'avez de parolle accusé, Usant en moy de menasses follettes: Puis quand sentez voz puissances foiblettes, Allez querant aux hommes allegeance En leur chantant, Faictes m'en la vengeance. O foible gent, qui ne se peult (en somme) D'homme venger sinon par secours d'homme. Bon est l'Ouvrier, qui ne feit pas egalle Vostre puissance à la volunté mâle, Puis qu'en tout cas, et en toute saison Vostre appetit surmonte la raison. Ces motz ne vont jusques aux vertueuses. Mais dictes moy vous aultres bien fascheuses, Quand des Adieux j'eusse advoué l'affaire. Sans m'excuser, qu'eussiez vous sceu pis faire? Vous me tenez termes plus rigoureux, Que le Drappier au Berger doloreux. Si n'est il Loup, Louve, ne Louveton, Tigre, n'Aspic, ne Serpent, ne Luthon, Qui jamais eust sur moy la dent boutée, Si mon excuse il eust bien escouté. Avez vous donc les cueurs moins Damoyseaulx Qu'Aspicz, ne Loups, et telz gentilz Oyseaulx? Je croy que non: par tout avez louanges D'humble parler, et de visaiges d'Anges: Et de ma part me semblent voz façons Succre en doulceur, et en froideur Glaçons. Si trompé suis, je dy que la Couleuvre En voz Jardins soubz doulces fleurs se cueuvre. Certes je croy, que vous cuidez (sans faincte) Que j'ay basty mes excuses par craincte. Bien peu s'en fault, que ne dye en mes Vers Propos de vous, qui montre le revers. Ma Muse ardante aultre chose ne quiert, L'encre le veult, la Plume m'en requiert: Et je leur dy, que rien de vous ne sçay: Mais Dieu vous gard que j'en fasse l'essay. N'ay je passé ma jeunesse abusée Au tour de vous? laquelle j'eusse usée En meilleur lieu (peult estre en pire aussi); Rien ne diray, n'ayez aulcun soucy: Et si en sçay, bien je l'ose asseurer, Pour faire rire, et pour faire pleurer. Mais que vauldroit d'en travailler mes doigts Sur le Papier? Mores, Turcz, et Medoys Sçavent voz cas: la Terre n'est semée Sinon du grain de vostre renommée. Brief, pour escrire y a bien d'aultres choses Dedans Paris trop longuement encloses. Tant de Broillis, qu'en Justice on tolere, Je l'escriroys, mais je crains la colere: L'Oysiveté des Prebstres, et Cagotz, Je la diroys, mais garde les Fagotz: Et des abus, dont l'Eglise est fourrée, J'en parleroys, mais garde la Bourrée. De tout cela, et de vous me tayroie, Et en chemin plus beau me retrairoye, Quand me viendroit d'escrire le desir. Je blasmeroys Guerre, qui faict gesir Journellement par terre en grand oultrance Les vieulx Souldars, et les jeunes de France. Ou empliroys la mienne blanche Carte Du bien de Paix, la priant qu'elle parte Du hault du ciel pour venir visiter Princes Chrestiens, et entre eulx habiter. Ou dirois loz meritoire de ceulx, Qui bien servans n'ont l'esprit paresseux A la chercher, taschans (comme loyaulx) Tirer deçà les deux Enfans Royaulx. Ou parlerois (usant de plus hault stile) De maint conflict cruel, dur, et hostile, Ou l'on a veu charger, et presses fendre Nostre bon Roy, pour vous aultres deffendre, Ce temps pendant que preniez voz delictz (Sans nul danger) en voz Chambres, et Lictz. Ou compterois de luy maint grand orage De grand fortune, et son plus grand courage, Qui soubz le faiz n'a esté veu ploier. Voilà les poinctz, où vouldrois m'emploier, Sans m'amuser à rimer voz Adieux: Et faictes moy mines de groings, et d'yeux, Tant que vouldrez: oncques ne print visée Pour vous lascher ung seul traict de risée, Et m'en croyez: mais les langues, qui sonnent Comme ung Cliquet, tousjours le bruit me donnent De tous escriptz, tant soient lourdement faictz. Ainsi soustiens des Asnes tout le faiz. Or estes vous dedans Paris six femmes, Qui ung escript tout farcy de diffames M'avez transmys: et quand aulcun se boute A l'escouter, luy semble qu'il escoute En plain marché six ordes Harangeres Jecter le feu de leurs langues legeres Contre quelqu'ung. Va vilain Farcereau, Marault, Belistre, Yvrongne, Macquereau, Comme une Pie en Cage injurieuse. En vostre Epistre aussi tant furieuse M'avez reprins, que je veulx faire bragues Dessus l'Amour, sans chaynes, et sans bagues. Ha (dy je lors) il fault que chascun croye, Qu'à tout Oyseau il souvient de sa proye. Voz grands Faulcons, qui furent Faulconneaux, Vollent tousjours pour chaynes, et anneaulx. Puis vous touchez et les mortz, et les vifz. Respondez moy, pourquoy en voz devis Blasmez vous tant feu mon Pere honnoré, Qui vostre sexe a tant bien decoré Au Livre dict, des Dames l'Advocate? J'estimeroys la recompense ingrate, Si pour vous six eust travaillé sa teste: Mais il parla de toute femme honneste: Non que sur vous je treuve que redire, Ainçois chascun vous doibt nommer, et dire Avant la mort les six Canonisées, Ou (pour le moins) les six Chanoynisées. Quant au Resveur, qui pour telz vieulx Registres Print tant de peine à faire des Epistres Encontre moy, pour tous les menus droitz De son labeur, seulement je vouldrois Qu'il eust couvert de vous six la plus saine, Il auroit beau se laver d'eau de Seine Apres le coup. Ha le vil Blasonneur, C'est luy, qui feit sur les Dames d'honneur Tous les Adieux: et vous six l'en priastes: Puis dessus moy le grand haro criastes, Sachans de vray, que pour vous seulement On n'eust crié dessus moy nullement. Et de bon heur prinstes ung Secretaire Propre pour vous. Oncques ne se sceut taire De composer en injure, et meschance: Je le congnois. Or prenons aultre chance. Je suis d'advis, que veniez appoinctant. Quant au courroux, en moy n'en a point tant, Que pour le bien de vous six je ne veille. Et qu'ainsi soit, en Amy vous conseille, Que desormais vostre bec teniez coy: Car vostre honneur resemble ung ne sçay quoy, Lequel tant plus on le va remuant, Moins il sent bon, et tant plus est puant. Et quand orrez ces miens presens alarmes, Ayez bon cueur, et contenez voz larmes, Que vous avez pour les Adieux rendues. Las, mieulx vauldroit les avoir espendues Dessus les piedz de Christ, les essuians De vos Cheveulx, et voz pechez fuyans, Par repentence avec Magdeleine. Qu'attendez vous? Quand on est hors d'alaine La force fault. Quand vous serez hors d'aage, Et que voz nerfz sembleront ung cordage, Plus de voz yeux larmoyer ne pourrez, Car sans humeur seiches vous demourrez: Et quand voz yeux pourroient plorer encores, Où prendrez vous les cheveulx, qu'avez ores, Pour essuier les piedz du Roy des Cieulx? Croiez qu'à tel mistere precieux Ne serez lors du bon Ange appellées, Pource que trop serez vieilles pellées, Desjà vous prend icelle maladie. Vous voulez faire, et ne voulez qu'on dye. Cessez, cessez toutes occasions, Si prendront fin toutes derisions: C'est le droict poinct pour clorre les passages Aux mal disans. Et vous aultres bien sages, Qui des Adieux ne fustes point touchées, Et vous aussi que l'on y a couchées, Et qui pourtant compte n'en feistes mye, Nulle de vous ne me soit ennemye, Je vous supply', pour telles Bourgeoisettes, Qui vont cherchant des noises pour noisettes. On veoit assez, que vous estes entieres De n'avoir prins à cueur telles matieres. Aussi n'est il blason, tant soit infâme, Qui sceust changer le bruyt d'honneste femme: Et n'est blason tant soit plein de louange, Qui le renom de folle femme change. On a beau dire, une Colombe est noire, Ung Corbeau blanc: pour l'avoir dit, fault croire Que la Colombe en rien ne noircira, Et le Corbeau de rien ne blanchira. Certainement les vertus, qui s'espendent Dessus voz cueurs, si fort vostre me rendent, Que pour l'amour de vous n'eusse jamais Contre elles faict ceste presente: mais Tant m'on pressé d'escrire, et me contraignent, Qu'il semble au vray, que plaisir elles preignent En mes propos: et ont bien ce credit, Que si je n'ay assez à leurs gré dict, Je leur feray ung Livre de leurs gestes Intitulé, Les six vieilles Digestes: Et si n'auray de matiere deffault: J'en ay encor plus, qu'il ne leur en fault. Mais pour cest heure elles prendront en gré, Car au propos, où elles m'ont encré, Veulx mettre fin, et avant que l'y mettre, Vostre Clement vous prie en ceste Lettre, Dames d'honneur, que ces femmes notées Soient desormais d'autour de vous ostées, Ne plus ne moins qu'on oste maulvaise herbe D'avec l'Espy, dont on faict bonne Gerbe: Vous advisant, que trop plus sont nuysantes A voz honneurs, que les Rymes cuysantes Des sotz Adieux: et toutefois, affin Que mon escriptz ne les fasche à la fin, Je leur voys dire ung Adieu sans rancune. A Dieu les six, qui n'en valez pas une: A Dieu les six, qui en valez bien cent. Qui ne vous veoit, de bien loing on vous sent. III A La Royne Elienor Nouvellement Arrivée D'Espaigne Avec Les Deux Enfans Du Roy, Delivrez Des Mains De L'Empereur. Puis que les Champs, les Montz, et les Vallées, Les fleuves doulx, et les Undes sallées Te font honneur à la venue tienne, Princesse illustre, et Royne treschrestienne, Puis que Clerons, et Bombardes tonantes, Chantres, Oyseaulx, de leurs voix resonnantes Tous à l'envy maintenant te saluent, Feray je mal, si de ma plume fluent Vers mesurez, pour saluer aussi Ta grand haulteur, qui rompt nostre soucy? Certes le son de ma Lettre n'a garde D'estre si dur, comme d'une Bombarde: Et si n'est point mortel en Terre, comme Voix de Clerons, ou d'Oysellet, ou d'homme: Parquoy je croy que de toy sera pris Aultant à gré. Doncques Perle de pris, Par qui nous est tant de joye advenue, Tu soys la bien (et mieulx que bien) venue. Pourquoy as faict si longue demourée? Certainement ta venue honnorée De tarder tant tous languir nous faisoit: Mais bien sçavons que trop t'en desplaisoit. N'est ce pas toy, qui du Roy fus esprise Sans l'avoir veu, mesmes apres sa prise? Ou tellement aux armes laboura, Que le corps pris, l'honneur luy demoura. N'est ce pas toy, qui sentis plus fort croistre L'amour en toy, quand tu vins à congnoistre, Et veoir son port, forme, sens et beaulté, Qui ne sent rien, que toute Royaulté? N'est ce pas toy, qui songeoys nuict, et jour A le remettre en son privé sejour? Et qui depuis en Prison si amere A ses Enfans feis office de Mere, Jusque à donner à ton cher Frere Auguste Doubte de toy, voire doubte tresjuste? Car je croy bien, si eusses eu l'usage Des artz subtilz de Medée la sage, Que en blancs Vieillards tu eusses transformez Ces jeunes Corps tant beaulx, et bien formez, Pour les mener secrettement en France, Et puis rendu leur eusses leur enfance. Or (Dieu mercy) amenez les as tu Sans Nigromance, ou Magique vertu. Ains par le vueil de Dieu, qui tout prevoit, Et qui desjà destinée t'avoit Femme du Roy, duquel et jours, et nuictz Tu as porté la moytié des ennuiz: Dont Raison veult, et le droict d'Amytié, Que maintenant recepves la moytié De sa grand joye, et du Regne puissant, Et de l'amour du Peuple obeissant. O Royne donc, de tes subjectz loyaulx Vien recepvoir les haults honneurs royaulx, Veoir te convient ton Royaulme plus loing. Tu n'en as veu encor qu'ung petit coing, Tu n'as rien veu, que la Doue, et Gironde, Bien tost verras la Cherante profonde, Loyre au long cours, Seine au port fructueux: Saulne qui dort, le Rosne impetueux: Aussi la Somme, et force aultres Rivieres, Qui ont les bortz de force Villes fieres, Dont la plusgrande est Paris sans pareille Là, et ailleurs desjà on t'appareille Mysteres, Jeux, beaulx Paremens de rues, Sur le Pavé fleurs espesses, et drues, Par les Quantons Theâtres, Colisées. Brief, s'on pouvoit faire Champs Elisées, On les feroit, pour mieulx te recepvoir. Mais que veult l'on encor te faire veoir? Pourroit on bien augmenter tes plaisirs? N'as tu pas veu le grand de tes desirs, Ton cher Espoux, nostre souverain Roy? Si as tresbien: mais encores je croy Qu'en gré prendras, et voirras voulentiers Les appareilz du peuple en maintz quartiers. Et qui plus est, en cela regardant Tu congnoistras le zele tresardant Qu'en toy on a: ce que je te supplie Congnoistre en moy, Royne tresaccomplie: Car Apollo, ne Clyo, ne Mercure Ne m'ont donné secours, ne soing, ne cure En cest escript. Le zele que je dy, L'a du tout faict, et m'a rendu hardy A te l'offrir, tel que tu le voys estre. Puis ton Espoux est mon Roy, et mon Maistre: Doncques tu es ma Royne, et ma Maistresse. Voylà pourquoy mes escriptz je t'adresse. IV Epistre A Monseigneur De Lorraine Nouvellement Venu A Paris, Par Laquelle Marot Luy Presente Le Premier Livre Translaté De La Metamorphose De Ovide. S'il y a rien, Prince de hault pouvoir, Qui par deçà fasse mal son debvoir De recepvoir ta haultesse honnorée, Ce ne sera que ma Plume essorée, Qui entreprend de te donner Salut, Et pour ce faire onc assez ne valut, Ains trop est lourde, et de style trop mince, Pour s'adresser à trop excellent Prince: Ce neantmoins sachant, que tu as pris Par maintesfois plaisir en mes escriptz, J'ayme trop mieulx t'escrire lourdement, Que de me taire à ton advenement, Car j'ay espoir que la voulenté tienne Congnoistra bien en cest escript la mienne: Qui est, et fut, et sera, de sçavoir Faire aulcun cas, où tu puisses avoir Quelcque plaisir. Premier donc je salue Treshumblement ta haultesse, et value: Puis à celluy, qui est Prince des Anges, Rends de bon cueur immortelles louanges, De l'heureux point de ta noble venue, Qui est le temps de la Paix advenue: Par qui tu voys les deux Enfans de France Hors des lyens de captive souffrance. Grâces aussi luy fault rendre des pertes: Vray est que trop sont lourdes, et apertes A ung chascun: mesmes ta Majesté Participante aux malheurs a esté, En y perdant soubz la fleur de jeunesse Deux Freres pleins d'honneur, sens, et prouesse. Qui est celluy (si bien les congnoissoit) Qu'en y pensant, plein de douleur ne soit? Si convient il en douleur, et ennuy Nostre vouloir conformer à celluy Du tout puissant: aultrement on resiste A sa bonté. Ce propos dur, et triste En cest endroit rompray pour le present, Et te suplly prendre en gré le present, Que je te fay de ce translaté Livre, Lequel (pour vray) hardiment je te livre, Pour ce que point le sens n'en est yssu De mon cerveau: ains a esté tissu Subtilement par la Muse d'Ovide: Que pleust à Dieu l'avoir tout mis au vuyde Pour t'en faire offre. Or si ce peu t'agrée, Heureux seray que ton cueur se y recrée Ce temps pendant qu'en France tu sejournes, Et attendant qu'en ta Duché retournes, Duché puissante, et Duché souveraine, Duché de biens, et de Paix toute pleine, Duché, de qui partout le nom s'estend, Là où ton Peuple à ceste heure t'attend Aussi fasché de ta loingtaine absence, Que toy joyeux de la noble presence De nostre Roy, de ses Enfants aymez, Et des treshaultz Princes tant renommez: Entre lesquelz de tes Freres la reste Tu voys fleurir en honneur manifeste, Cheriz du Roy, et du peuple honnorez, Or à ces deux, que Mort a devorez, Dieu doint repos: et aux troys, qui demeurent, Que de cent ans (bien comptez) il ne meurent. V Epistre A Monseigneur Le Grand Maistre De Montmorency, Par Laquelle Marot Luy Envoye Ung Petit Recueil De Ses Oeuvres, Et Luy Recommande Le Porteur. En attendant le moyen et pouvoir, Que honnestement je me puisse mouvoir De ce Païs, il m'est prins le courage, De mettre à part reposer ung Ouvrage, Qui pour le Roy sera tost mis a fin: Puis ay choysi une aultre plume, affin De vous escrire en Rime la presente: De par laquelle orendroit vous presente Salut treshumble: et ung Livre petit, Où j'ay espoir que prendrez appetit: Car long temps a, qu'il vous a pleu me dire, Et commander, que le vous feisse escrire. C'est ung amas de choses espandues, Qui (quant à moy) estoient si bien perdues, Que mon esprit n'eut onc à les ouvrer Si grand labeur, comme à les recouvrer. Mais comme ardent à faire vostre vueil, J'ay tant cherché, qu'en ay faict ung recueil, Et un Jardin garny de fleurs diverses, De couleur jaulne, et de rouges, et perses. Vray est, qu'il est sans arbre, ne grand fruict. Ce neantmoins je ne vous l'ay construict Des pires fleurs, qui de moy sont sorties. Il est bien vray qu'il y a des Orties: Mais ce ne sont que celles, qui picquerent Les Musequins, qui de moy se mocquerent. Votre Esprit noble en ce petit Verger Aulcunesfoys se pourra soulager, Quand travaillé aura au bien publique, Auquel tousjours soigneusement s'applique. Donc (Monseigneur) plus que treshumblement Je vous supply de cordiallement Le recepvoir, et du porteur de luy Avoir pitié. C'est encores celluy Petit Tailleur entre tous les Tailleurs, Dont à Bourdeaulx, à Coignac, et ailleurs Je vous parlay par escript, et de bouche. Enrichy n'est: il se lieve, et se couche Soir, et Matin aussi mal fortuné, Que quand pour luy fustes importuné. Jadis servit la haulte Seigneurie De la feu Royne en sa noble escuyrie: Mais son estat dessoubz la dure Lame Fut enterré avec la bonne dame. Or ne peult plus revivre sa Maitresse: Quant à l'estat maulgré la Mort traistesse Vous le povez refaire aussi vivant, Et aussi beau, qu'il estoit par avant. Las (Monseigneur) faictes ce beau miracle, Il est aisé. Et si par quelcque obstacle Ne peult ravoir son estat de Tailleur, Il ne le fault que tromper d'un meilleur. Si vous haulsez son estat, et son bien, Il le prendra: car je le congnois bien Au pis aller, pour conclure l'affaire, Je vous supply comme aux aultres luy faire: Et s'il n'en a (aultant comme eulx) besoing, Je suis content qu'on n'en preigne le soing. Priant celluy, lequel vous a faict naistre, Que cent bons ans vous maintienne grand Maistre, Ou vous monter en plus digne degré, Affin que plus luy en saichez de gré. VI Pour Pierre Vuyart A Madame De Lorraine. Je ne l'ay plus, liberalle Princesse, Je ne l'ay plus, par mort il a prins cesse Le bon Cheval, que j'eu de vostre grâce. N'en scauroit'on recouvrer de la race? Certainement tandis que je l'avoye, Je ne trouvoys rien nuisant en la voye. En le menant pas Boys, et par Taillys, Mes yeux n'estoient de branches assaillys. En luy faisant gravir Roc, ou Montaigne, Aultant n'estoit que trotter en Campaigne. Aultant m'estoit Torrents, et grandes Eaux Passer sur luy, comme petis Ruisseaux. Car il sembloit, que les Pierres se ostassent De tous les lieux, où ses piedz se boutassent. Que diray plus? Onc voiage ne feit Avecques moy, dont il ne vint proffit: Mais maintenant toutes choses me grevent. Branches au Boys les yeux quasi me crevent: Car le Cheval que je pourmaine, et maine, Est malheureux, et bunche en pleine Plaine: Petis Ruisseaux, grands Rivieres luy semblent: Pierres, Cailloux en son chemin s'assemblent, Et ne me donne en voiages bon heur. O Dame illustre, O parangon d'honneur, Dont proceda le grand bon heur secret Du Cheval mort, où j'ay tant de regret? Il ne vint point de Cheval; ne de Selle: J'ay ceste foy, qu'il proceda de celle, Par qui je l'eu. Or en suis desmonté, La Mort l'a pris, la Mort l'a surmonté: Mais c'est tout ung, vostre bonté naifve Morte n'est pas: ainçoys est si tresvive, Qu'elle pourroit, non le resusciter, Mais d'ung pareil bien me faire heriter. S'il advient donc, que par la bonté vostre Monseigneur fasse ung de ses Chevaulx nostre, Treshumblement le supply, qu'il luy plaise Ne me monter doulcement, et à l'aise. Je ne veulx point de ces doulcetz Chevaulx, Tant que pourray endurer les travaulx: Je ne veulx point de Mulle, ne Mullet, Tant que je soys Vieillard blanc comme laict: Je ne veulx point de blanche Hacquenée, Tant que je soys Damoyselle atournée. Que veulx je donc? ung Courtault furieux, Ung Courtault brave, ung Courtault glorieux, Qui ait en l'ai ruade furieuse; Glorieux Trot, la Bride glorieuse. Si je l'ay tel, fort furieusement Le picqueray, et glorieusement. Conclusion, si vous me voulez croire, D'homme, et Cheval ce ne sera que gloire. VII Epistre, Qui Perdit A La Condemnade Contre Les Couleurs D'Une Damoyselle. Je l'ay perdue: il fault que je m'acquitte, En la payant au fort me voylà quitte: Prenez la donc l'Epistre que sçavez, Et si dedans peu d'eloquence avez, Si elle est sotte, ou aspre, ou à reprendre, Au Composeur ne vous en vueillez prendre. Prenez vous en aux fascheuses, qui prindrent Vostre party, et qui lors entreprindrent De haultement leurs caquetz redoubler Durant le jeu affin de me troubler: Prenez vous en à ceulx, qui me trompoient, Et qui mon jeu à tous coups me rompoient: Prenez vous en à quatre pour le moins, Qui contre moy furent tous faulx tesmoings: Prenez vous en à vous mesmes aussi, Qui bien vouliez, qu'ilz feissent tous ainsi. Si on ne m'eust troublé de tant de bave, Vous eussiez eu une Epistre fort brave, Qui eust parlé des Dieux, et des Deesses, Et des neuf Cieulx, où sont toutes lyesses. Sur ces neuf Cieulx je vous eusse eslevée, Et eusse faict une grande levée, De Rhetorique, et non pas de Bouclier: Puis eusse dit, comment on oyt crier Au fons d'Enfer plein de peines, et pleurs Ceulx, qui au jeu furent jadis trompeurs: Donnez vous garde. Or brief (sans m'eschauffer) J'eusse descrit tout le logis d'Enfer, Là où iront (si brief ne se reduisent), Les vrays Trompeurs, qui le Monde seduisent. Puis qu'on m'a donc l'esprit mis en mal aise, Excusez moy, si l'Epistre est maulvaise, Vous asseurant, si l'eussiez bien gaignée, Qu'elle eust esté (pour vray) bien besongnée: Mais tout ainsi que vous avez gaigné, Par mon serment ainsi j'ay besongné. Non qu'à regret ainsi faicte je l'aye, Ne qu'à regret aussi je la vous paye. Tous mes regretz, toutes mes grands douleurs Viennent (sans plus) de ce, que les couleurs N'ay sceu gaigner d'une tant belle Dame, A qui Dieu doint repos de Corps, et d'Ame. VIII A Une Jeune Dame, Laquelle Ung Vieillard Marié Vouloit Espouser, Et Decevoir. Non pour vouloir de rien vous requerir, Non pour plus fort vostre grâce acquerir, Non pour distraire aulcune vostre emprinse J'ay le Papier, L'encre, et la Plume prise, Et devers vous ce mien Escript transmis: Mais pour aultant qu'il affiert aux Amys, Et Serviteurs, jamais ne celer rien. A leurs aymez, soit de mal, ou de bien, J'ay bien voulu vous escrire (ma Dame) Chose, qui n'est en congnoissance d'âme, Fors que de moy. Et de vous n'est point sceue: Parquoy pourriez en fin estre deceue: Et je ne veulx vous laisser decepvoir, Tant que mon oeil pourra l'apercevoir. Or est ainsi, que me trouvay au lieu, Ou j'esperoys vous pouvoir dire Adieu, Triste devins, saichant vostre haultesse Desjà partie. Et adoncques l'Hostesse Me va monstrer Lettres de vostre main, Là où teniez propos doulx, et humain A ung Vieillard, à qui vous les transmistes. Lors à mon cueur soubdainement vous mistes Deux pensemens, voyant vostre jeune aage Favoriser ung si vieil personnage. Mon pensement premier au cueur me dit, Que par Amour il n'a vers vous credit, Car je sçay bien, que Venus jeune, et coincte, Du vieil Saturne en nul temps ne s'accoincte. Mon pensement second me fit comprendre, Que pour Espoux le pourriez vouloir prendre: Et ne veulx pas de ce vous divertir, Mais je veulx bien au vray vous advertir, Que (long temps a) il fut mis soubz le jou De Mariage, au bas pays d'Anjou, Et est encor. Si voulez (toutesfois) Il s'y mettra pour la seconde foys: Combien pourtant, que bien foible me semble Pour labourer à deux terres ensemble. Donc si voulez vostre blonde jeunesse Joindre, et lyer à sa Grise viellesse, Il sera bon vous enquerir avant, Si j'ay parlé du cas comme sçavant, En ceste Epistre assez mal composée, Vous suppliant l'avoir pour excusée, Si elle n'est en termes elegans: Et recepvoir vueillez aussi les Gans, Que de bon cueur vous transmectz pour l'Estraine De l'An present. La chose est bien certaine, Que voz deux mains tant blanches de nature Meritent bien plus digne couverture: Mais s'ilz ne sont à voz mains comparez, Du bon du cueur (pour le moins) les aurez. Ainsi rendray mon propos accomply En cest endroict. Et avant vous supply, Si rencontrez rien dur en cest Epistre, De l'oublier, et n'en tenir registre: Car bien à tord vouldroit l'homme desplaire, (S'il n'est trop fainct) qui mect peine à complaire. IX A Celluy, Qui L'Injuria Par Escript, Et Ne S'Osa Nommer. Quiconques soys, tant soys tu brave, Qui ton orde, et puante bave Contre moy a esté crachant, Tu es Sot, Craintif, et Meschant. Ta Sottie on voyt bien parfaicte En l'Epistre, que tu as faicte Sans art, et sans aulcun sçavoir: Toutesfoys tu cuydes avoir Chanté en Rossignol ramage: Mais ung Corbeau de noir plumage, Ou ung grand Asne d'Arcadie Feroit plus doulce melodie. Et pour venir au demourant, Tu crains fort, ô pauvre ignorant, Tu crains, qu'envers toy je m'allume, Tu crains la fureur de ma Plume. Pourquoy crains tu? Il fault bien dire, Qu'en toy y a fort à redire: Car il est certain, si tu fusses Homme de bien, et que tu n'eusses Quelcque marque, ou maulvais renom, Tu ne craindrois dire ton nom. Quant est de ta meschanceté, Elle vient de grand lascheté D'injurier celluy, qui oncques Ne te feit offense quelconques: Et quand je t'auroys faict offense, Es tu de si peu de deffense, Si couard, et si baboyn, De n'oser parler que de loing? L'epistre venue de moy Pour femme, qui vault mieulx que toy, N'est aultre cas que une risée, Ou personne n'est desprisée. Mais toy lourdault mal entendu En ta response m'as rendu Pour une risée une injure. Si je te congnoissois (j'en jure) Tu sentirois, si mes Lardons Ressemblent Roses, ou Charbons. X Pour Ung Gentil Homme De La Court Escrivant Aux Dames De Chasteaudun. D'un cueur entier, Dames de grand value, Par cest Escript vostre Amy vous salue, Bien loing de voüs: et grandement se deult, Que de plus pres saluer ne vous peult. Car le record de voz grandes beaultez, Le souvenir des doulces privaultez, Qui sont en vous soubz honneste recueil, Cent foys le jour font soubhaitter mon oeil A vous reveoir: mais la grand servitude De ceste Court, où est nostre habitude, M'oste souvent par force le plaisir, Dessus lequel s'assiet tout mon desir: Et m'esbahy, que veu vostre amytié N'avez souvent de nous plus grand pitié, En nous voiant pour noz Princes, et Maistres Aller, venir parmy ces Boys champaistres, Puis s'arrester en Villages et Bourgs, Dont le meilleur ne vault pas voz Faulxbourgs. Et là Dieu sçait, si en maisons Bourgeoises Sommes logez: ces grosses Villageoises Là nous trouvons. Les unes sont Vacheres En gros estat, et les aultres Porcheres: Qui nous diront (s'il nous ennuye, ou fasche) Quelque propos de leur pays de vache. Lors ces propos, qui mes maulx point n'appaisent, Me font penser aux vostres, qui me plaisent: Disant en moy, doulce Vierge honnorée, Ferons nous cy la longue demourée? Prendrons nous point bien tost le droict sentier De Chasteaudun? Là gist mon cueur entier: Non pour le lieu, mais pour meilleure chose, Qui au dedans de voz murs est enclose. Ainsi me plainds: et si tost qu'on depart, Il m'est advis, qu'on tire celle part. Dont suis deceu: car (peult estre) ce jour Prendrons d'assault quelcque rural sejour, Où les plus grands logeront en Greniers De toutes pars percez comme Paniers. Encor posé que fussions arrestez Dedans Paris, et tousjours bien traictez, Si qu'à soubhait eussions plusieurs delices, Comme en Chevaulx courir en pleines Lices, Chasser aux Boys, voller aux grands Prairies, Ouyr des Chiens les abboys, et brairies, Et aultre maint beau passetemps honneste, Si me vient il tousjours en cueur, ou teste Ung grand regret de vous perdre de veue, Et ung desir de prochaine reveue: Car le plaisir, que je prends à vous veoir, Passe tous ceulx que je pourrois avoir: Et si n'estoit espoir de brief retour, Ennuy pourroit me faire ung maulvais tour, Se transmuant en pire maladie: Vous advisant (puis qu'il fault que le die) Que me debvez d'Amour grand recompense: Car il n'est jour qu'en vous aultres ne pense: Et ne se passe une nuyct, qu'ung beau songe De vous ne fasse. Encores (sans mensonge) L'aultre nuictée en dormant fuz ravy, Et me sembla que toutes je vous vy Dessus ung Pré faire cent beaulx esbas En Cotte simple, et les Robes à bas. Les unes vey, qui dansoient soubz les sons Du Tabourin: les aultres aux chansons: L'aultre en apres qui estoit la plus forte, Prend sa Compaigne, et par terre la porte, Puis de sa main de l'herbe verte fauche, Pour l'en fesser, dessus la cuisse gauche: L'aultre qui veit sa Compaigne oultrager, Laissa la Danse, et la vint revenger. De l'aultre part, celles qui se lasserent, En leur seant sur le Pré s'amasserent, Et dirent là une grand Letanie De plaisans motz. Et jeu sans vilainie. Que diray plus? L'aultre ung Banquet de Cresme Faisoit porter pour la chaleur extrême, Au moins pour ceulx, qui debvoient banqueter. Lors me sembla que ne sceu m'arrester, Que devers vous ne courusse en cest estre: Mais sur ce poinct voicy une fenestre De mon Logis, qui tombant feit tel bruit, Que m'esveillant mon plaisir a destruict. Ha (dy je lors) fenestre malheureuse, Trop m'a esté ta cheute rigoreuse. J'alloys baiser leur bouche doulce, et tendre, L'une apres l'aultre: et tu n'as sceu attendre. Si m'esveillay tout fasché, et m'en vins Faire exposer mon beau songe aux Devins: Entre lesquelz ung grand Frere Mineur Je rencontray excellent Devineur, Qui m'asseura que de trois choses l'une Me diroit vray. A minuict à la Lune, Va faire en terre ung grand cerne tout rond, Guigne le Ciel, sa corde couppe, et rompt, Faict neuf grands tours, entre les Dents barbotte Tout à part luy, d'Agios une botte. Puis me va dire, Amy trescher, je tien Vray à peu pres l'effect du songe tien: Si tu vas veoir la Ville desirée, Garde n'auras de trouver empirée La compaignie des Dames, et la chere. Va doncques veoir ceste Ville tant chere Mieulx que par songe. Alors le Devin sage Va alleguer là dessus maint passage De Zoroast, d'Hermes, de la Sibylle, De Raziel, et de maint aultre habile Nigromanceur. Puis je luy dy, Beaupere Vous dictes vray. Ainsi Dames j'espere Qu'apres avoir bien couru, et veillé Par la Campaigne, et beaucoup travaillé, Nostre retour vers Chasteaudun sera: Là où mon oeil se recompensera De son plaisir perdu si longuement. Mais en tandis je vous prie humblement, Prendre la Plume, et faire en Prose, ou Metre Quelcque response à ma grossiere Lettre. XI A Guillaume Du Tertre, Secretaire De Monsieur De Chasteaubriant. Quand les Escriptz, que tu m'as envoyez, Seroient de Rime, et raison desvoyez, Quand ton vouloir (lequel trop plus j'estime, Que tes Escriptz, ta Raison, ne ta Rime) Seroit tout aultre: et quand le Secretaire De Montejan n'eust rien faict, que se taire, Sans me donner de t'escrire appetit, Jà pour ces pointz (Monsieur de Montpetit) N'eusse laissé la response transmettre: Car la Maison, où Dieu t'a voulu mettre, Digne te rend, et plus que digne au Monde Non que Marot, mais Maro, te responde. Que pleust à Dieu, que tant il me feit d'heur, Qu'ores je peusse escrire au serviteur Propos, qui fust si fort plaisant au Maistre, Que mal plaisant ne peulst à la Dame estre. Certes alors me tiendroys asseuré, Que cest Escript (tant soit mal mesuré) Pourroit combattre avecques ton Envoy: Mais sans cela rien en luy je ne voy Pour le saulver, qu'il ne se trouvast moindre Aupres du tien, quand viendroit à les joindre. Or tel qu'il est, en gré le vueilles prendre: Plus escriroys, plus me feroys reprendre. XII Epistre, Qu'Il Feit Pour Ung Vieil Gentil Homme Respondant A La Lettre D'Un Sien Amy. Venus venuste, et celeste Deesse Ne sentit onc au cueur si grand liesse En recepvant par Pâris Juge esleu La Pomme d'or, comme moy, quand j'ay leu Ta Lettre doulce, et d'amour toute pleine. Tant coule doulx, tant nayfve a la veine, Tant touche bien noz jeunesses muées, Qu'elle a (pour vray) les cendres remuées De mon vieil aage: et de faict en icelles Il s'est encor trouvé des estincelles: Du feu passé, toutesfois non ardentes: Car quant à moy, les raisons sont patentes, Qu'ardentement plus ne suis amoureux: Par consequent, moins triste, et doloreux. Mais quoy que peu à present je m'en mesle, Quand de la Dosne à la poignant mammelle Je vins à lire, aultant fuz resjouy, Que de propos qu'en mon vivant ouy, Si fuz je bien de celle de Grenoble. O qu'elle est belle, et qu'elle a le cueur noble. Il n'est Amant, qui se sceust exempter De son service à elle presenter: Et ne croy pas (ou tu es impassible) Qu'à ta jeunesse il ayt esté possible En regardant si parfaicte beaulté De non sentir sa doulce cruauté. Bien croy, qu'au faict onc ne t'esvertuas: Car celle amour qu'en toy party tu as, Ta foy loyalle, et tes façons pudiques Vaincroient d'un coup cent Dardes Cupidiques. Ta Lettre m'a maint plaisir faict sentir, Mais le plus grand (il n'en fault point mentir) C'est le rapport de la bonne vinée De pardelà: car par chascune année Me conviendra luy livrer les assaulx, Puis qu'en Amours j'ay jecté mes grands saultz. A dire vray je deviens vieille Lame, Et ne puis bien croyre, qu'aulcune Dame (Tant que tu dis) s'enquiere, et se soucie De mon estat: neantmoins, te mercie, Si quelcquefoys de moy tiennent ensemble Aulcun propos: car par cela me semble Que Cupido (sans de rien me priser) En vieil Souldart me veult favoriser. Or si tu m'as (ainsi comme je pense) Mis en leur grâce, aulcune recompense Fors que d'amour à toy n'en sera faicte: Mais dy leur bien, qu'à toutes je soubhaicte, Que les soubhaictz, qui d'elles seront faictz, Deviennent tous accomplis, et parfaictz. Te suppliant donner Salut pour moy A celles là, desquelles sans esmoy Nous devisions, passant mélancolie Sur le chemin des Alpes d'Italie. Et pour l'Adieu de ma Lettre, t'afferme Que nonobstant que nostre Amytié ferme Tousjours florisse en sa verdeur frequente, Certes encor ton Epistre eloquente Pres du Ruisseau Caballin composée, Luy a servi d'une doulce Rosée, Qui reverdir la faict, et eslever, Comme la Rose au plaisant temps de Ver. XIII L'Epistre Du Coq En Lasne A Lyon Jamet De Sansay En Poictou. Je t'envoye ung grand million De salutz, mon Amy Lyon: S'ilz estoient d'or, ilz vauldroient mieulx, Car les Françoys ont parmy eulx Tousjours des Nations estranges. Mais quoy? nous ne povons estre Anges, C'est pour venir à l'Equivoque: Pource que une femme se mocque, Quand son Amy son cas luy compte, Et pour mieulx te faire le compte, A Romme sont les grands Pardons. Il fault bien que nous nous gardons De dire, qu'on les apetisse: Excepté que gens de Justice Ont le temps apres les Chanoynes. Je ne vey jamais tant de Moynes, Qui vivent, et si ne font rien. L'Empereur est grand terrien, Plus grand que Monsieur de Bourbon. On dict, qu'il faict à Chambourg bon, Si faict il à Paris en France: Mais si Paris avoit souffrance, Montmartre auroit grand desconfort. Aussi depuis qu'il gele fort, Croyez qu'en despit des Jaloux, On porte souliers de Veloux, Ou de Trippe, que je ne mente. Je suis bien fol, je me tourmente Le cueur, et le corps d'un affaire, Dont toy, et moy n'avons que faire. Cela n'est que irriter les gens: Tellement que douze Sergens Bien armez jusques au Collet, Battrons bien ung homme seullet, Pourveu que point ne se deffende. Jamais ne veulent qu'on les pende: Si disent les vieulx Quolibetz Qu'on ne veoit pas tant de Gibetz En ce Monde, que de Larrons. Porte Bonnetz carrez, ou rondz, Ou Chapperons fourrez d'Hermines, Ne parle point, et fais des mines, Te voyla sage, et bien discret. Lyon, Lyon, c'est le secret, Aprens tandis que tu es vieulx: Et tu voirras les Envieux Courir comme la Chananée, En disant qu'il est grande année D'Amoureuses, et d'Amoureux, De Dolens, et de Langoreux, Qui meurent le jour quinze foys. Sabmedy prochain toutesfoys On doibt lire la Loy civile: Et tant que Veaulx, qui vont par Ville, Seront bruslez sans faulte nulle, Car ilz ont chevauché la Mulle, Et la chevauchent tous les jours. Tel faict à Paris longs sejours, Qui vouldroit estre en aultre lieu. Laquelle chose de par Dieu Amours finissent par Cousteaux. Et troys Dames des Blancs Manteaux S'abillent toutes d'une sorte. Il n'est pas possible qu'on sorte De ces Cloistres aulcunement, Sans y entrer premierement, C'est ung argument de Sophiste. Et qu'ainsi soit, ung bon Papiste Ne dit jamais bien de Luther, Car s'ilz venoient à disputer, L'ung des deux seroit Heretique. Oultre plus, une femme Ethique Ne sçauroit estre bonne bague: D'advantage, qui ne se brague, N'est point prisé au temps present: Et qui plus est, ung bon present Sert en Amours, plus que babilz. Et puis la façon des Habitz, Dedans ung an sera trop vieille. Il est bien vray qu'ung Amy veille Pour garder l'autre de diffame: Mais tant y a, que mainte femme S'efforce à parler par Escript. Or est arrivé l'Antechrist, Et nous l'avons tant attendu. Ma dame ne m'a pas vendu, C'est une Chanson gringotée, La Musique en est bien notée, Ou l'assiette de la Clef ment. Par la mort bieu, voylà Clement, Prenez le, il a mangé le Lard. Il faict bon estre Papelard, Et ne courroucer poinct les Fées. Toutes choses qui sont coiffées. Ont moult de lunes en la teste. Escripvez moy, s'on faict plus feste De la Lingere du Palays, Car maistre Jan du Pont Alays Ne sera pas si oultrageux, Quand viendra à jouer ses Jeux, Qu'il ne nous fasse trestous rire. Ung homme ne peult bien escrire, S'il n'est quelcque peu bon lisart. La Chanson de Frère Grisard, Est trop sallée à ces Pucelles, (4) Et si faict mal au cueur de celles, Qui tiennent foy à leurs Marys. Si le grand Rimeur de Paris Vient ung coup à veoir ceste Lettre, Il en vouldra oster, ou mettre, Car c'est le Roy des Corrigears. Et ma plume d'Oye, ou de Jars Se sent desjà plus errenée, Que ta grand vieille Haquenée: D'escrire aujourd'huy ne cessa. Des nouvelles de pardeçà, Le Roy va souvent à la chasse, Tant qu'il faut descendre la Chasse Saint Marceau pour faire pleuvoir. Or Lyon, puis qu'il t'a pleu veoir Mon Epistre jusques icy, Je te supply m'excuser, si Du Coq à l'Ase voys saultant, Et que ta plume en fasse aultant, Affin de dire en petit Metre, Ce que j'ay oublié d'y mettre. XIV Au Chancelier Du Prat, Nouvellement Cardinal. Si Officiers en l'Estat seurement Sont tous couchez, fors le pauvre Clement, Qui comme une Arbre est debout demouré, Qu'en dictes vous Prelat trehonnoré? Doibt son malheur estre estimé offense? Je croy que non. Et dy pour ma deffense, Si ung Pasteur, qui a fermé son parc Trouve de nuict loing cinq, ou six traictz d'Arc, Une Brebis des siennes esgarée, Tant qu'il soit jour, et la nuict separée, En quelcque lieu la doibt loger, et paistre: Ainsi a faict nostre bon Roy, et Maistre, Me voiant loing de l'Estat jà fermé (Jusques au jour, qu'il sera deffermé) Ce temps pendant, à pasturer m'ordonne, Et pour trouver plus d'Herbe franche, et bonne, M'a adressé au pré mieulx florissant De son Royaulme ample, large, et puissant. Là (sans argent) je rimaille, et compose, Et quand suis las, sur ce Pré me repose, Là où la Trefle en sa verdeur se tient, Et où le Lys en vigueur se maintient: Là je m'attends, là mon espoir je fiche, Car si scellez mon Acquict, je suis riche. Raison me dict (puis que le Roy l'entend) Que le ferez. Mon espoir, qui attend, Me dit apres (pour replique finale) Que de la grand dignité Cardinale Me sentiray. Car ainsi que les Roys De nouveau mis en leurs nobles arroys, Mettent dehors en pleine delivrance Les Prisonniers vivans en esperance: Ainsi j'espere, et croy certainement, Qu'à ce beau rouge, et digne advenement, Vous me mettrez (sans difference aulcune) Hors des Prisons de faulte de pecune. Puis qu'en ce donc tous aultres precellez, Je vous supply (tresnoble Pré) scellez Le mien Acquit: pourquoy n'est il scellé? Le Parchemin a long, et assez Lé. Dictes (sans plus) il fault que le scellons, Scellé sera sans faire proces longs. S'on ne le veult d'adventure sceller, Je puis bien dire (en effect) que c'est L'aer, L'eau, Terre, et Feu, qui tout bon heur me celent, Consideré que tant d'aultres se scellent: Mais si je touche argent par la scellure, Je beniray des fois plus de sept L'heure, Le Chancellier, le Seau, et le Scelleur, Qui de ce bien m'auront pourchassé l'heur. C'est pour Marot, vous le congnoissez ly, Plus legier est, que Volucres Coeli, Et a suivy long temps Chancellerie, Sans proffiter rien touchant scellerie. Brief, Monseigneur, je pense que c'est là Qu'il fault seeller, si jamais on seella: Car vous sçavez, que tout Acquit sans seel, Sert beaucoup moins, qu'ung Potage sans sel, Qu'ung Arc sans corde, ou qu'ung Cheval sans selle. Si prie à Dieu, et sa tresdoulce Ancelle, Que dans cent ans en santé excellent Vous puisse veoir de mes deux yeux seellant. XV Audict Seigneur Pour Se Plaindre De Monsieur Le Tresorier Preudhomme, Faisant Difficulté D'Obeir A L'Acquit Despesché. Puissant Prelat, je me plainds grandement Du Tresorier, qui ne veult croire en Cire, En bon Acquit, en expres Mandement, En Robertet, n'en Françoys nostre Sire: Si ne sçay plus, que luy faire, ne dire, Fors paindre Dieu à mon Acquit susdict: Adonc s'il est si preudhomme, qu'on dit, Il y croira, car en Dieu doibt on croire. Encor j'ay peur, que Dieu ne soit desdit, Si ne mettez l'homme en bonne memoire. XVI Marot Prisonnier Escript Au Roy, Pour Sa Delivrance. Roy des Françoys, plein de toutes bontez, Quinze jours a (je les ay bien comptez) Et des demain seront justement seize, Que je fuz faict Confrere au Diocese De sainct Marry en l'Eglise sainct Pris: Si vous diray, comment je fuz surpris, Et me desplaist, qu'il fault que je le dye. Trois grands Pendars vindrent à l'estourdie En ce Palais, me dire en desarroy, Nous vous faisons Prisonnier par le Roy. Incontinent, qui fut bien estonné, Ce fut Marot, plus que s'il eust tonné. Puis m'ont monstré ung Parchemin escript, Où il n'avoit seul mot de Jesuchrist: Il ne parloit tout que de playderie, De Conseilliers, et d'emprisonnerie. Vous souvient il (se me dirent ilz lors) Que vous estiez l'aultre jour là dehors, Qu'on recourut ung certain Prisonnier Entre noz mains? Et moy de le nyer: Car soyez seur, si j'eusse dict ouy, Que le plus sourd d'entre eux m'eust bien ouy: Et d'aultre part j'eusse publicquement Esté menteur. Car pourquoy, et comment Eussé je peu ung aultre recourir, Quand je n'ay sceu moymesmes secourir? Pour faire court, je ne sceu tant prescher, Que ces Paillards me voulsissent lascher. Sur mes deux bras ilz ont la main posée, Et m'ont mené ainsi qu'une Espousée, Non pas ainsi, mais plus roide ung petit: Et toutefois j'ay plus grand appetit De pardonner à leur folle fureur, Qu'à celle là de mon beau Procureur. Que male Mort les deux jambes luy casse: Il a bien prins de moys une Becasse, Une Perdrix, et ung Levrault aussi: Et toutesfoys je suis encor icy. Encor je croy, si j'en envoioys plus, Qu'il le prendroit: car ilz ont tant de glus Dedans leurs mains ces faiseurs de pipée Que toute chose, où touchent, est grippée. Mais pour venir au poinct de ma sortie: Tant doulcement j'ay chanté ma partie, Que nous avons bien accordé ensemble: Si que n'ay plus affaire, ce me semble, Sinon à vous. La partie est bien forte: Mais le droit poinct, où je me reconforte, Vous n'entendez Proces, non plus que moy: Ne plaidons point, ce n'est que tout esmoy. Je vous en croy, si je vous ay mesfaict. Encor posé le cas que l'eusse faict, Au pis aller n'escherroit que une Amende. Prenez le cas que je la vous demande, Je prens le cas que vous me la donnez: Et si Plaideurs furent onc estonnez, Mieulx que ceulx cy, je veulx qu'on me delivre, Et que soubdain en ma place on les livre. Si vous supply (Sire) mander par Lettre, Qu'en liberté voz gens me vueillent mettre: Et si j'en sors, j'espere qu'à grand peine M'y reverront, si on ne m'y rameine. Treshumblement requerant vostre grâce, De pardonner à ma trop grand audace D'avoir empris ce sot Escript vous faire: Et m'excusez, si pour le mien affaire Je ne suis point vers vous allé parler: Je n'ay pas eu le loysir d'y aller. XVII Au Reverendissime Cardinal De Lorraine. L'Homme qui est en plusieurs sortes bas, Bas de stature, et de joye, et d'esbas, Bas de sçavoir, en bas degré nourry, Et bas de biens, dont il est bien marry, Prince tresnoble, à vostre advis, comment Vous pourroit il saluer haultement? Fort luy seroit, car petite Clochette A beau branler avant que ung hault son jecte: Puis qu'il n'a donc que humble, et basse value, Par ung bas stile humblement vous salue. Mais qui est il ce gentil salueur, Qui ose ainsi approcher sa lueur. Du cler Soleil, qui la peult effacer? C'est ung Marot: lequel vient pourchasser Ung traict verbal de vostre Bouche exquise, Pour bien tirer droict au blanc, où il vise. Ce qu'il attend en ceste Court, gist là, Et ce pendant pour tous Tresors il a Non Revenu, Banque, ne grand Practique, Mais seulement sa Plume Poëtique: Ung don royal, où ne peult advenir: Et ung espoir (en vous) d'y pervenir. Touchant la Plume, elle vient de la Muse, Qui à rimer aulcunesfoys m'amuse: Le don Royal vient (certes) d'ung Octroy Plus liberal, que de nul aultre Roy: Quand à l'Espoir, que j'ay en vous bouté, D'ailleurs ne vient, que de vostre bonté, En qui me fie. Et brief, telle fiance. Mettra ma peine au gouffre d'oubliance, J'entends pourveu que Monsieur le grand Maistre Vueillez prier vouloir souvenant estre De mon affaire à ces nouveaux Estatz, Car on y voyt ung si grand nombre, et tas De Poursuivans, que grand peur au cueur ay je De demourer aussi blanc comme Neige. Et puis Fortune en l'Oreille me souffle, Qu'on ne prend point en Court telz Chatz sans moufle, En me disant, qu'à cause du rebout, Souvent se fault tenir ferme debout, Et qu'aux estatz des Roys on ne se couche Facilement comme en Lict, ou en Couche. Soubz ces propos, Fortune l'insensée Languir me faict sans l'avoir offensée: Mais bon Espoir, qui veult estre vainqueur, Jusques chez moy vient visiter mon cueur, En m'asseurant que une seule parolle De vous me peult faire coucher au rolle. Plaise vous donc noble fleuron Royal, Plaise vous donc à ce Baron loyal, En dire ung mot (pour ma protection) Acompagné d'ung peu d'affection: Si vous pourray donner ce loz (si j'ose) De m'avoir faict de neant quelcque chose. Mais d'où provient, que ma Plume se mesle D'escrire à vous? ignore, ou presume elle? Non pour certain, motif en est Mercure: Qui long temps a de me dire print cure, Que vous estiez des bien Rimantz aymant, (5) Des dictz dorez, et de tout beau Romant, (6) Soit de science ou divine, ou humaine. C'est le motif qui mon Epistre maine Devant voz yeux, esperant que bien prise Sera de vous, sans en faire reprise: Non que dedans rien bon y puisse avoir, Fors un desir de mieulx faire sçavoir. Et non obstant, si petit que j'en sçay, Quand me vouldrez pour vous mettre à l'essay, Et que mon sens je congnoisse trop mince Pour satisfaire à tant excellent Prince, Je m'en iray par Boys, Prez, et Fontaines Pour prier là les neuf Muses haultaines, De vouloir estre à mon Escript propices, Affin de mieulx accomplir voz services. XVIII Au Roy. On dit bien vray, la maulvaise Fortune Ne vient jamais, qu'elle n'en apporte une, Ou deux, ou trois avecques elle (Sire). Vostre cueur noble en sçauroit bien que dire: Et moy chetif, qui ne suis Roy, ne rien L'ay esprouvé. Et vous compteray bien, Si vous voulez, comment vint la besongne. J'avois ung jour un Valet de Gascongne, Gourmant, Yvroigne, et asseuré Menteur, Pipeur, Larron, Jureur, Blasphemateur, Sentant la Hart de cent pas à la ronde, Au demeurant le meilleur filz du Monde, Prisé, loué, fort estimé des filles Par les Bourdeaux, et beau Joueur de Quilles. Ce venerable Hillot fut adverty De quelcque argent, que m'aviez departy, Et que ma Bourse avoit grosse apostume: Si se leva plus tost que de coustume, Et me va prendre en tapinois icelle: Puis la vous mist tresbien soubz son Esselle, Argent et tout (cela se doibt entendre), Et ne croy point, que ce fust pour la rendre, Car oncques puis n'en ay ouy parler. Brief, le Villain ne s'en voulut aller Pour si petit: mais encor il me happe Saye, et Bonnet, Chausses, Pourpoinct, et Cappe: De mes Habitz (en effect) il pilla Tous les plus beaulx: et puis s'en habilla Si justement, qu'à le veoir ainsi estre, Vous l'eussiez prins (en plein jour) pour son Maistre. Finablement, de ma Chambre il s'en va Droit à L'estable, où deux Chevaulx trouva: Laisse le pire, et sur le meilleur monte, Picque, et s'en va. Pour abreger le compte, Soiez certain, qu'au partir: dudict lieu N'oublya rien, fors à me dire Adieu. Ainsi s'en va chastoilleux de la gorge Ledict Valet, monté comme ung sainct George: Et vous laissa Monsieur dormir son saoul: Qui au resveil n'eust sceu finer d'un soul. Ce Monsieur là (Sire) c'estoit moy mesme: Qui sans mentir fuz au Matin bien blesme, Quand je me vy sans honneste vesture, Et fort fasché de perdre ma monture: Mais de l'argent, que vous m'aviez donné, Je ne fuz point de le perdre estonné, Car vostre argent (de tresbonnaire Prince) Sans point de faulte est subject à la pince. Bien tost apres ceste fortune là, Une aultre pire encores se mesla De m'assaillir, et chascun jour me assault, Me menassant de me donner le sault, Et de ce sault m'envoyer à l'envers, Rymer soubz terre, et y faire des Vers. C'est une lourde, et longue maladie De troys bons moys, qui m'a toute eslourdie La pauvre teste, et ne veult terminer, Ains me contrainct d'apprendre à cheminer. Tant affoibly m'a d'estrange maniere, Et si m'a faict la cuisse heronniere, L'estomac sec, le Ventre plat, et vague: Quand tout est dit, aussi maulvaise bague (Ou peu s'en fault) que femme de Paris, Saulve l'honneur d'elles, et leurs Maris. Que diray plus? au miserable corps (Dont je vous parle) il n'est demouré fors Le pauvre esprit, qui lamente, et souspire, Et en pleurant tasche à vous faire rire. Et pour aultant (Sire) que suis à vous, De troys jours l'ung viennent taster mon poulx Messieurs Braillon, le Coq, Akaquia, Pour me garder d'aller jusque à quia. Tout consulté ont remis au Printemps Ma guerison: mais à ce que j'entends, Si je ne puis au Printemps arriver, Je suis taillé de mourir en Yver, Et en danger (si en Yver je meurs) De ne veoir pas les premiers Raisins meurs. Voilà comment depuis neuf moys en çà Je suis traicté. Or ce que me laissa Mon Larronneau (long temps a) l'ay vendu, Et en Sirop, et Julez despendu: Ce neantmoins ce que je vous en mande, N'est pour vous faire ou requeste, ou demande: Je ne veulx point tant de gens ressembler, Qui n'ont soucy aultre que d'assembler. Tant qu'ilz vivront, ilz demanderont eulx, Mais je commence à devenir honteux, Et ne veulx plus à voz dons m'arrester. Je ne dy pas, si voulez rien prester, Que ne le preigne. Il n'est point de Presteur (S'il veult prester) qui ne fasse ung Debteur. Et sçavez vous (Sire) comment je paye? Nul ne le sçait, si premier ne l'essaye. Vous me debvrez (si je puis) de retour: Et vous feray encores ung bon tour, A celle fin qu'il ny ayt faulte nulle, Je vous feray une belle Cedulle, A vous payer (sans usure il s'entend) Quand on verra tout le Monde content: Ou (si voulez) à payer ce sera, Quand vostre Loz, et Renom cessera. Et si sentez, que soys foible de reins Pour vous payer, les Deux Princes Lorrains Me plegeront. Je les pense si fermes, Qu'ilz ne fauldront pour moy à l'ung des termes. Je sçay assez, que vous n'avez pas peur Que je m'en fuie, ou que je soys trompeur: Mais il faict bon asseurer ce, qu'on preste. Brief, vostre paye (ainsi que je l'arreste) Est aussi sceure, advenant mon trespas, Comme advenant, que je ne meure pas. Advisez donc, si vous avez desir De rien prester, vous me ferez plaisir: Car puis ung peu, j'ay basty à Clement, Là où j'ay faict ung grand desboursement: Et à Marot, qui est ung peu plus loing: Tout tumbera, qui n'en aura le soing. Voilà le poinct principal de ma Lettre. Vous sçavez tout, il n'y fault plus rien mettre: Rien mettre, las! Certes, et si feray, En ce faisant, mon stile j'enfleray, Disant, ô Roy amoureux des neuf Muses, Roy, en qui sont leurs sciences infuses, Roy, plus que Mars, d'honneur environné, Roy, le plus Roy, qui fut oncq couronné, Dieu tout puissant te doint (pour t'estrener) Les quatre coings du Monde gouverner, Tant pour le bien de la ronde Machine, Que pour aultant, que sur tous en es digne. XIX A Ung Sien Amy Sur Ce Propos. Puis que le Roy a desir de me faire A ce besoing quelcque gracieux prest, J'en suis content, car j'en ay bien affaire, Et de signer ne fuz oncques si prest: Parquoy vous pry sçavoir, de combien c'est Qui veult Cedulle, affin qui se contente: Je la feray tant seure (si Dieu plaist) Qu'il n'y perdra que l'Argent, et l'attente. XX A Ung, Qui Calumnia L'Epistre Precedente. Le Rimeur, qui assailly m'a, En mentant contre moy Rima, Car je ne blasme point Gascoigne. De toutes tailles bons Levriers, Et de tous Arts maulvais Ouvriers, Son Epistre assez le tesmoigne. Il fault dire, puis qu'ainsi hoigne, Que je luy ay gratté sa Roigne En quelcque mot, qu'il trouva laid. Pourquoy d'ailleurs vouldroit il guerre? Je vouldroys voulentiers m'enquerre, S'il est parent de mon Valet. Si je congnoissois le Follet, Je produiroys en mon Rollet De sa vie assez de Tesmoings. Quel qu'il soit, il n'est point Poëte, Mais Filz aisné d'une Chouette, Ou aussi Larron pour le moins. Pinseur pinsant, entre aultres poinctz Je t'ai pinsé de ce mot, pinse: Les Bons n'y sont pinsez, ny poinctz, Mais les Meschans, dont tu es Prince. XXI Au Lieutenant Gontier. Si Maladie au visaige blesmy N'eust perturbé le sens à ton Amy, Long temps y a (Gontier) que ta semonce Eust eu de moy la presente response, Qui ne debvroit response se nommer. Quant à tes faictz, qui feront renommer Ton nom par tout, et apres la mort vivre, Si en cest art veulx ta poincte poursuivre, Tes poinctz sont grands, tes Metres mesurez, Tes dictz tout d'Or, tes termes Azurez, Voire si haults, et arduz à tout prendre, Que mon Esprit travaille à les comprendre. Quand tout est dit, les louanges données De toy à moy, doibvent estre ordonnées (Sans de nully vouloir blesser l'honneur) A Jan le Maire, ou au mesme Donneur. Il te failloit ung esprit Poëtique, Non pas ma Plume essorée, et rustique, Pour te respondre. Or ay je mis estude A n'estre point notté d'ingratitude. Tu m'as escript, je te responds aussi: Et si tu n'as beaucoup de Vers icy, Supporte moy: les Muses me contraignent Penser ailleurs: et fault que mes Vers plaignent La dure mort de la Mere du Roy Mon Mecenas. Et si quelcque desroy On treuve icy, ou resverie aulcune, Tu n'as (Gontier) pour moy excuse, que une, C'est que celluy pour Resveur on prendra, Qui un Resvant (en fiebvre) reprendra. XXII A Vignals Thoulousain. Quand Dieu m'auroit aussi bien presenté Le bon loysir, et l'entiere santé, Que le vouloir, ta Response alongée Seroit du tiers, et beaucoup mieulx songée: Ce neantmoins (Vignals) je pense bien, Que tu congnois, que le souverain bien De l'amytié ne gist en longues Lettres, En motz exquis, en grand nombre de Mettres, En riche Rime, ou belle invention, Ains en bon cueur, et vraye intention: Dont je m'attends, que excusé je seray De ton bon sens. Or à tant cesseray. Ma Muse foible à peine peult chanter: Mais pour le moins tu te peulx bien vanter, Que de Marot tu as à ta commande Petite Epistre, et amytié bien grande. XXIII A Mon Seigneur De Guise Passant Par Paris. Va tost Epistre, il est venu, il passe, Et part demain, des Princes l'outrepasse: Il le te fault saluer humblement, Et dire ainsi: Vostre humble Serf Clement (Prince de pris) luy mesme fust venu, Mais Maladie au Lict l'a retenu Si longuement, qu'oncques ne fut si mince, Pasle, et deffaict: Vray est (illustre Prince) Qu'en ce corps mesgre est l'esprit demouré, Qui aultrefoys a pour vous labouré, Non bien sachant, combien il y doit estre: Parquoy tandis, qu'il vit en ce bas estre, Servez vous en. Ainsi diras Epistre A cil, qui est digne de Royal tiltre: Puis te tairas, car tant debile suis, Que d'ung seul vers alonger ne te puis. XXIV Au Roy. Non que par moy soit arrogance prinse, Non que ce soit par curieuse emprinse D'escrire au Roy: pour tout cela ma Plume D'ardant desir de voller ne s'allume. Mon juste dueil (seulement) l'a contraincte De faire à vous (et non de vous) complaincte. Il vous a pleu, Sire, de pleine grâce Bien commander, qu'on me mist en la place Du Pere mien, vostre Serf humble mort: Mais la Fortune, où luy plaist, rit, et mord. Mords, elle m'a, et ne m'a voulu rire, Ne mon nom faire en voz Papiers escrire. L'Estat est faict, les Personnes rengées, Le Parc est clos, et les Brebis logées Toutes, fors moy le moindre du Trouppeau, Qui n'a Toyson, ne Laine sur la peau. Si ne peult pas grand los Fortune acquerre, Quand elle meine aux plus foybles la guerre Las pourquoy donc à mon bon heur s'oppose? Certes mon cas pendoyt à peu de chose, Et ne falloit, Sire, tant seulement, Qu'effacer Jan, et escrire Clement. Or en est Jan par son trespas hors mis, Et puis Clement par son malheur obmis, C'est bien malheur, ou trop grand oubliance: Car quant à moy, j'ay ferme confiance, Que vostre dire est ung divin Oracle, Où nul vivant n'oseroit mettre obstacle. Telle tousjours a esté la parolle Des Roys, de qui le bruit aux Astres volle. Je quiers sans plus, Roy de los eternel, Estre heritier du seul bien Paternel. Seul bien je dy, d'aultre n'en eut mon Pere, Ains s'en tenoit si content, et prospere, Qu'aultre oraison ne faisoit icelluy, Fors, que peussiez vivre par dessus luy: Car vous vivant, tousjours se sentoit riche, Et vous mourant, sa Terre estoit en frische. Si est il mort, ainsi qu'il demandoit: Et me souvient, quand sa mort attendoit, Qu'il me disoit, en me tenant la Dextre: Filz, puis que Dieu t'a faict la grâce d'estre Vray Heritier de mon peu de sçavoir, Quiers en le bien; qu'on m'en faict avoir: Tu congnois, comme user en est decent. C'est ung sçavoir tant pur, et innocent, Qu'on n'en sçauroit à creature nuire. Par Preschemens, le Peuple on peult seduire: Par Marchander, tromper on le peult bien: Par Plaiderie, on peult menger son bien: Par Medecine, on peult l'homme tuer: Mais ton bel Art ne peult telz coups ruer: Ains en sçauras meilleur Ouvrage tistre: Tu en pourras dicter Lay, ou Epistre, Et puis la faire à tes Amis tenir, Pour en l'Amour d'iceulx t'entretenir. Tu en pourras traduire les Volumes Jadis escriptz par les divines Plumes Des vieulx Latins, dont tant est mention. Apres tu peulx de ton invention Faire quelcque Oeuvre pour jecter en lumiere: (7) Dedans lequel en la Fueille premiere Doibs invocquer le nom du tout puissant: Puis descriras le bruit resplendissant De quelcque Roy, ou Prince, dont le nom Rendra ton Oeuvre immortel de renom: Qui te fera (peult estre) si bon heur, Que le proffit sera joinct à l'honneur. Donc pour ce faire, il fauldroit que tu prinses Le droict chemin du service des Princes. Mesme du Roy, qui cherit, et practique Par son hault sens ce noble Art Poëtique. Va donc à luy, car ma fin est presente, Et de ton faict quelcque Oeuvre luy presente, Le suppliant, que par sa grand doulceur, De mon estat te fasse successeur. Que pleures tu, puis que l'aage me presse? Cesse ton pleur, et va, où je t'adresse. Ainsi disoit le bon Vieillard mourant: Et aussi tost que vers vous fuz courant, Plus fut en vous Liberalité grande, Qu'en moy desir d'impetrer ma demande. Je l'impetray, mais des fruictz je ne herite. Vray est aussi, que pas ne les merite, Mais bien est vray, que j'ay d'iceulx besoing Or si le cueur, que j'ay de prendre soing A vous servir, si ceste Charte escripte, Ou du Deffunct quelcque faveur petite Ne vous esmeut (ô Sire) à me pourveoir, A tout les moins vous y vueille esmouvoir Royal promesse, en qui toute asseurance Doibt consister. Là gist mon esperance, Laquelle plus au Deffunct ne peult estre, Combien qu'il eust double bien, comme ung Prebstre: C'est assçavoir Spiritualité, Semblablement la Temporalité. Son Art estoit son bien Spirituel Et voz Biensfaictz estoient son Temporel. Or m'a laissé son Spirituel bien: Du Temporel jamais n'en auray rien, S'il ne vous plaist le commander en sorte, Qu'obeissance (à mon profit) en sorte. XXV Pour La Petite Princesse De Navarre, A Madame Marguerite. Voyant que la Royne ma Mere Trouve à present la Ryme amere, Ma Dame, m'est prins fantasie De vous monstrer, qu'en Poesie Sa Fille suis. Arriere Prose, Puis que rimer maintenant j'ose. Pour commencer donc à Rimer, Vous pouvez (ma Dame) estimer, Quel joye à la Fille advenoit Sachant que la Mere venoit: Et quelle joye est advenue A toutes deux à sa venue. Si vous n'en sçavez rien, j'espere, Qu'au retour du Roy vostre Pere Semblable joye sentirez, Puis des nouvelles m'en direz. Or selon que j'avoye envye, Par eau jusques icy l'ay suyvie Avecques mon bon Perroquet Vestu de Vert, comme ung Bouquet De Marjolaine. Et audict lieu M'a suyvie mon Escurieu, Lequel tout le long de l'année Ne porte que robbe Tanée. J'ay aussi pour faire le tiers Amené Bure en ses Quartiers, Qui monstre bien à son visage, Que des trois n'est pas le plus sage. Ce sont là des nouvelles nostres: Mandez nous, s'il vous plaist, des vostres, Et d'aultres nouvelles aussy: Car nous en avons faulte icy. Si de la Court aulcun revient, Mandez nous (s'il vous en souvient) En quel estat il la laissa. Des nouvelles de pardeçà, Loyre est belle, et bonne Riviere, Qui de nous revoir est si fiere, Qu'elle en est enflée, et grossie, Et en bruyant nous remercie. Si vous l'eussiez donc abordée, Je croy, qu'elle fust desbordée: Car plus fiere seroit de vous, Qu'elle n'a pas esté de nous: Mais Dieu ce bien ne m'a donné, Que vostre chemin adonné Se soit icy: et fault que sente Parmy ceste joye presente La tristesse de ne vous veoir. Joye entiere on ne peult avoir, Tandis que l'on est en ce Monde: Mais affin que je ne me fonde Trop en Raison, icy je mande A vous, et à toute la Bande, Qu'Estienne ce plaisant Mignon De la dance du Compaignon (Que pour vous il a compassée) M'a jà fait Maistresse passée, De fine force (par mon Ame) De me dire, tourne ma Dame. Si tost qu'ensemble nous serons, Si Dieu plaist, nous la danserons. Ce temps pendant soit loing, soit pres, Croiez que je suis faicte expres Pour vous porter obeissance, Qui prendra tousjours accroissance, A mesure que je croistray: Et sur ce la fin je mettray A l'Escript de peu de value, Par qui humblement vous salue Celle, qui est vostre sans cesse Jane de Navarre Princesse. XXVI A Monsieur Le Général Prevost. Je l'ay receu ton gracieux Envoy, Trescher Seigneur, te promettant en foy D'homme non fainct, que leu, et regardé L'ay plusieurs fois, et si sera gardé (Tout mon vivant) parmy toutes les choses, Que j'ay au cueur par souvenir encloses, Que je crains perdre, et dont j'ay cure, et soing. Ce tien Escript (certes) sera tesmoing A tousjours mais de l'amytié ouverte, Laquelle m'as de si bon cueur offerte, Que la reçoy: et par ceste presente De mesme cueur la mienne te presente. Bien est il vray, que la tienne amytié Passe en pouvoir la mienne de moytié: Mais de retour, je t'offre le service, Qui ne fauldra de faire son office, En, et par tout, où vouldras l'employer. Et sur ce poinct voys ma Lettre ployer, Pour me remettre aux choses ordonnées, Que pour t'escrire avoys abandonées. XXVII A Alexis Jure De Quiers En Piedmont. Amy Jure Je te Jure, Que desir, Non loysir, J'ay d'escrire. Or de dire, Que tes Vers Me sont vertz, Durs, ou aigres, Ou trop meigres, Qui l'a dit, A mesdit: Toutesfoys Je m'en voys Dire en sens, Que j'en sens. Ton vouloir Faict valoir Tes Escriptz, Que j'ay pris En gré, comme Si docte homme Chastelain, Ou Allain Les eust faictz. De leurs faictz Sans reproches Tu n'approches: Mais il fault Ton deffault Raboter Pour oster Les gros noeudz, Lours, et neufz Du langage Tout ramage: Et que limes, Quand tu rimes, Tes Mesures, Et Cesures. Alors Maistre Pourras estre, Car ta veine N'est point vaine: Mais d'icelle Le bon zelle D'amytié La moytié Plus j'estime, Que ta Rime: Qui ung jour A sejour Sera faicte Plus parfaicte. Ce pendant Actedant Que te voye, Je t'envoye Jusque en France Asseurance, Que je quiers Congnoissance D'ung de Quiers. XXVIII A Une Damoyselle Malade. Ma Mignonne Je vous donne Le bon jour. Le sejour C'est prison: Guerison Recouvrez, Puis ouvrez Vostre porte, Et qu'on sorte Vistement: Car Clement Le vous mande. Va friande De ta bouche, Qui se couche En danger Pour manger Confitures: Si tu dures Trop malade, Couleur fade Tu prendras, Et perdras L'embonpoint. Dieu te doint Santé bonne Ma Mignonne. XXIX A Deux Damoyselles. Subscription Sus Lettre, il fault que tu desloges: Par toy saulver je pretendz La nouvelle Espouse Bazauges, Aussi Trezay, qui pert son temps. Mes Damoyselles Bonnes, et belles, Je vous envoye Mon feu de joye: Si j'avois mieulx, Devant voz yeux Il seroit mis. A ses Amis Bien, tant soit cher, Ne fault cacher. Or est besoing, Quand on est loing, De s'entrescrire. Cela faict rire, Et chasse esmoy. Escrivez moy Donc je vous prie: Car l'Enfant crie, Quand on luy fault. S'il ne le vault, Il le vauldra, Et ne fauldra D'estre à jamais Tout vostre: mais Dieu sçait combien Il vouldroit bien Vous supplier Ne l'oublier. Ailleurs, ne là Rien que cela Il ne demande. Me recommande. XXX A ceux, Qui Apres L'Epigramme Du Beau Tetin En Feirent D'Aultres. Nobles Espritz de France Poëtiques, Nouveaux Phebus surpassans les Antiques, Grâces vous rendz, dont avez imité Non ung Tetin beau par extremité, Mais ung Blason, que je feis de bon zelle Sur le Tetin d'une humble Damoiselle. En me suivant vous avez blasonné: Dont haultement je me sens guerdonné. L'un de sa part, la Chevelure blonde: L'aultre le Cueur: l'aultre la Cuisse ronde: L'aultre la Main descripte proprement: L'aultre un bel Oeil deschiffré doctement: L'autre ung Esprit, cherchant les Cieulx ouvers: L'aultre la Bouche, où sont plusieurs beaulx Vers: L'autre une Larme; et l'aultre a faict l'Oreille: L'aultre ung Sourcil de beaulté non pareille, C'est tout cela qu'en ay peu recouvrer: Et si bien tous y avez sceu ouvrer, Qu'il n'y a cil, qui pour vray ne desserve Ung Pris à part de la main de Minerve: Mais du Sourcil la beaulté bien chantée A tellement nostre Court contentée, Qu'à son Autheur nostre Princesse donne Pour ceste fois de Laurier la Couronne: Et m'y consens, qui point ne le congnois, Fors qu'on m'a dit, que c'est un Lyonnais. O Sainct Gelais creature gentile, Dont le sçavoir, dont l'Esprit, dont le stile, Et dont le tout rend la France honnorée, A quoy tient il, que ta Plume dorée N'a faict le sien? ce maulvais vent, qui court, T'auroit il bien poulsé hors de la Court? O Roy Francoys, tant qu'il te plaira perds le, Mais si le perd tu perdras une Perle (Sans les susdictz Blasonneurs blasonner) Que l'Orient ne te sçauroit donner. Or chers Amys, par maniere de rire Il m'est venu voulenté de descrire A contre poil ung Tetin, que j'envoye Vers vous, affin que suiviez ceste voye Je l'eusse painct plus laid cinquante fois, Si l'eusse peu: tel qu'il est toutesfois, Protester veulx, affin d'eviter noise, Que ce n'est point ung Tetin de Françoyse, Et que voulu n'ay la bride lascher A mes propos, pour les Dames fascher: Mais voulentiers, qui l'Esprit exercite, Ores le Blanc, ores le Noir recite: Et est le Painctre indigne de louange, Qui ne sçait paindre aussi bien Diable, qu'Ange. Après la course il fault tirer la Barre: Apres Bemol il fault chanter Becarre. Là donc, Amys, celles, qu'avez louées, Mieulx, qu'on n'a dict, sont de beaulté douées: Parquoy n'entends, que vous vous desdiez Des beaulx Blasons à elles desdiez: Ains que chascun le Rebours chanter vueille, Pour leur donner encores plus grand fueille: Car vous sçavez qu'a Gorge blanche, et grasse, Le Cordon noir n'a point maulvaise grâce. Là doncq, là doncq, poulsez, faictes merveilles: A beaulx Cheveux, et à belles Oreilles, Faictes les moy les plus laidz, que l'on puisse: Pochez cest Oeil: fessez moy ceste Cuisse: Descrivez moy en stile espoventable Ung Sourcil gris: une Main detestable: Sus, à ce Cueur, qu'il me soit pelaudé, Mieulx que ne fut le premier collaudé: A ceste Larme, et pour bien estre escripte, Deschiffrez moy celle d'ung hipocrite: Quant à l'Esprit, paignez moy une Souche: Et d'ung Toreau le Mufle, pour la Bouche. Brief, faictes les si horribles à veoir, Que le grand Diable en puisse horreur avoir: Mais je vous prie, que chascun Blasonneur Veuille garder en ses Escriptz honneur: Arriere motz, qui sonnent sallement, Parlons aussi des membres seulement, Que l'on peult veoir sans honte descouvers, Et des honteux ne soillons point noz Vers: Car quel besoing est il mettre en lumiere Ce, qu'est Nature à cacher coustumiere? Ainsi fairez pour à tous agreer, Et pour le Roy mesmement recreer Au soing qu'il a de Guerre jà tissue, Dont Dieu luy doint victorieuse issue: Et pour le Pris, qui mieulx faire sçaura, De verd Lierre une Couronne aura, Et ung Disain de Muse Marotine, Qui chantera sa louange condigne. CHANTS DIVERS. I Le Chant De L'Amour Fugitif. (Composé par Lucian, Autheur Grec, et translaté de Latin en Francoys par Clement Marot.) et ce commence en Latin: Perdiderat Natum Genitrix Cytheroea vagantem. Advint ung jour, que Venus Cytherée, Mere pour lors dolente, et esplorée, Perdit son filz, qui çà, et là volloit: Et ainsi triste à haste s'en alloit Par maint Carroy, par maint Canton; et Place Pour le chercher; puis sus quelcque Terrace, Ou sus ung Mont eslevé se plantoit, Et devant tous à haulte voix chantoit Ce, que s'ensuit. Quiconques de bon vueil M'enseignera ou au doigt, ou à l'oeil, En quelle voye, ou devers quel costé Mon Cupido fuiant s'es transporté, Pour son loyer (qui faire le sçaura) Ung franc baiser de Venus il aura. Et si quelc'un Prisonnier le rameine, La Mere lors envers luy plus humaine Luy donnera (pour plus son cueur aiser) Quelcque aultre don par dessus le baiser. Toy qui iras, affin que par tous lieux Ce faulx Garson puisses congnoistre mieulx, Je te diray vingt enseignes, et taches, Que finement fault qu'en memoyre caches. Blancheur aulcune en luy n'est evidente: Son Corps est tainct de rougeur tresardente, Ses Yeux perçans, qui de travers regardent, Incessamment estincellent, et ardent: Et son penser cauteleux, et frivolle Jamais ne suit sa doulcette parolle. Certainement le son de sa faconde Passe en doulceur le plus doulx Miel du Monde: Mais le droit sens, et la cause effective Correspond mal à sa voix deceptive. Si en colere il se prend à monter, Il porte ung cueur impossible à dompter: Et de son Bec il sçait (tout au contraire) Tromper, seduire, et en ses laz attraire Les cueurs remplis d'aspre severité, Sans que jamais confesse verité. Certes il est Enfant plein de jeunesse, Mais bien pourveu d'astuce, et de finesse. Souvent se joue, et faict de l'inscient: Mais en jouant tasche à bon escient Faire son cas. Sur son dos oultreplus Pendent en ordre ungs Cheveulx crespelus: Et en sa Face, ayant fiere apparence, Jamais n'y a honte, ne reverence. Apres il a (si bien vous l'espiez) Petites Mains, avecques petiz Piedz: Mais toutesfoys en hault, ou bas endroict D'ung petit Arc tire fort long, et droict. Jadis frappa de Flesche, et Vireton, Jusque aux bas lieux le cruel Roy Pluton: Et des Enfers les Umbres, et Espritz Veirent leur Roy d'Amour vaincu, et pris, Lors que dedans son grand Char Stygieux Il emmena Proserpine aux beaulx yeux. Son corps ardant, enflambé de nature Il a tout nud, sans quelcque couverture, Mais le cueur cault, et courage qu'il porte, Se vest de maint, et variable sorte: Et d'advantage, en soubzlevant en l'Air Les membres siens, par ung subtil voller Aux Nymphes va, puis aux hommes descend: Et quand receu de bon gré il se sent, Son siege faict plus chault que feu de Pailles Au plus profond de leurs Cueurs, et Entrailles. Petit, et court est son arc amoureux: Mais le sien Traict mortel, et rigoreux Va de droict fil jusques au Firmament, Depuis qu'il est descoché fermement. Sur son Espaule ardente, et colorée Tu voirras pendre une Trousse dorée, Et au dedans ses pestiferes Traictz, Dont le cruel Abuseur plein d'attraictz A bien souvent faict mainte playe amere, Mesmes à moy, qui suis sa propre Mere. Griefve chose est tout ce, que j'ay dit ores, Mais voyci (las) plus griefve chose encores: Sa dextre main jecte, et darde ung Brandon, Qui brusle, et ard sans mercy, ne pardon Les pauvres Os. Brief, de son Chault extrême Il brusleroit le bruslant Soleil mesme. Si tu le peulx donc trouver, et attaindre, Et de Cordons à fermes noeudz estraindre, Meine le moye estroictement lié. Et si vers toy se rend humilié, N'en prens mercy, quoy que devant toy fasse Tomber ses yeux larmes dessus sa Face. Garde toy bien, qu'en ce ne te deçoyves. Et se ainsi est, que sa Bouche aperçoyves Rian à toy, bien fault que tu recordes De n'ordonner, qu'on luy lasche les Cordes. Si par doulx motz te venoit incitant A te baiser, va cela evitant: Car (pour certain) en ses Levres habite Mortel venin, qui cause mort subite. Et si de franc, et liberal Visage Il te promect des Dons à son usage, C'est assavoir Flesches, et Arc Turquoys, La Trousse paincte, et le doré Carquoys, Fuy tous ces dons de nuysance, et reproche: Ilz vont bruslant tout ce, que d'eulx s'approche. II Le Second Chant D'Amour Fugitif. (De L'Invention De Marot.) Le propre jour, que Venus aux yeux verts Parmy le Monde alloit chantant ces Vers, Desir de veoir, et d'ouir nouveaulté Me feit courir après sa grand beaulté Jusque à Paris. Quand fut en plain Carroy Sus ung hault lieu se mist en bel arroy, Monstrant en Face avoir cueur assez triste, Ce neantmoins en Habitz cointe, et miste. Lors d'une voix plus doulce, et resonnante, Que d'Orpheus la Harpe bien sonnante, Chanta les Vers, que dessus desclarons, Plus hault, et cler, que Trompes, et Clairons: Dont maintes gens eut alors entour elle. L'ung y couroit: l'autre en une Tournelle Mettoit le nez: tous Peuples espanduz Droit là se sont à la foulle renduz Pour veoir Venus, et ouyr son parler. Son cry finy, se feit mener par l'Aer Dedans son Char avec ses Grâces belles Soubz le conduict de douze Columbelles: Ce qui donna grand admiration Aux regardans de mainte Nation. Or quand Venus eurent perdu de veue, De là se part ceste Assemblée esmeue A grands trouppeaux. L'ung s'en va devisant De son cher Filz, qu'elle a perdu, disant, Pleust or à Dieu, qu'en Mer, ou Terre sceusse Luy enseigner, affin que je receusse Ung doulx baiser de sa Bouche riant. Ha Cupido (disoit l'autre en criant) Si te tenoys lié de Cordons maints, Croyz, qu'à grand peine istroys hors de mes mains, Que de ta Mere en beaulté l'oultrepasse N'eusse le don, qui le baiser surpasse. Mais quant à moy, n'en eu aulcun desir, Car qu'ay je affaire aller chercher plaisir, Qui soit compris en Venus la Deesse, Veu que en Pallas gist toute ma liesse? Ainsi me teu; en contemplant la geste Des gens raviz d'ung tel regard celeste: Entre lesquelz vey à part une Tourbe D'hommes pieux, ayant la Teste courbe, L'oeil vers la Terre en grand Cerimonye, Pleins (à le veoir) de dueil, et agonie, Disant à eulx mondanités adverses, Et en habitz monstrans Sectes diverses. L'ung en Corbeau se vest pour triste signe: L'autre s'habille à la façon d'un Cigne: L'autre s'accoustre ainsi qu'ung Ramoneur: L'autre tout gris: l'autre grand Sermonneur Porte sur soy les couleurs d'une Pie (O bonnes gens) pour bien servir d'Espie. Que diray plus? Bien loger sans danger, Dormir sans peur, sans coust boyre, et manger, Ne faire rien, aulcun mestier n'apprendre, Riens ne donner, et le bien d'aultruy prendre, Gras, et puissant, bien nourry, bien vestu, C'est (selon eulx) pauvreté, et vertu. Aussi (pour vray) il ne sort de leur Bouche Que motz succrez: quand au Cueur je n'y touche: Mais c'est un Peuple à celluy ressemblant, Que Jan de Mehun appelle Faulxsemblant, Forgeant abus dessoubz Religion. Incontinent que ceste Legion (Selon le cry de Venus) sent, et voyt, Que Cupido le Dieu d'Amours avoit Prins sa vollée, ainsi que ung vagabond, Chascun pensa de luy donner le bond. Si vont querir Libelles Sophistiques, Corps enchassez, et Bulles Papistiques, Et là dessus vouerent tous à Dieu, Et au Patron de leur Couvent, et Lieu, De Cupido lyer, prendre, et estraindre, Et son pouvoir par leurs Oeuvres contraindre, Plus pour loyer Celeste en recevoir, Que pour amour, qu'en Dieu puissent avoir. Voilà, comment par voyes mal directes Les presumans, oultrecuydées Sectes Seures se font d'avoir de Dieu la grâce, Et de garder chose que humaine race Ne peult de soy. Or se sont ilz espars De Chrestienté aux quatre Coings, et Pars Tous en propos de Cupido happer. Et que ainsi soit, affin que d'eschapper Ne trouve lieu, ne façon, s'il est pris, Aulcuns d'iceulx par serment entrepris Portent sur eulx de Cordes à gros noudz Pour luy lyer Jambes, Piedz, et Genoulx. Et sur ce poinct prendra repos ma Muse, Ne voulant plus qu'à ce propos me amuse: Ainsi que je pense à dresser aultre compte, En concluant que cestuy cy racompte, A qui aura bien compris mon Traicté, Dont proceda le Veu de Chasteté. III Le Chant Des Visions De Petranque. (Translaté De L'Italien En Françoys.) Ung jour estant seulet à la Fenestre Vy tant de cas nouveaulx devant mes yeux Que d'en tant veoir fasché me convint estre. Si m'apparut une Bische à Main dextre Belle pour plaire au souverain des Dieux. Chassée estoit de deux Chiens envieux, Ung Blanc, ung Noir, qui par mortel effort La gente Beste aux flans mordoient si fort, Qu'au dernier pas en brief temps l'ont menée Cheoir soubz ung Roc. Et là la cruaulté De Mort vainquit une grande beaulté, Dont souspirer me feit sa destinée. Puis en Mer haulte ung Navire advisoie, Qui tout d'Hebene, et blanc Yvoire estoit, A Voyles d'or, et à Cordes de Soye: Doulx fut le Vent, la Mer paisible, et coye, Le Ciel par tout cler se manifestoit. La belle Nef pour sa charge portoit Riches Tresors: mais tempeste subite En troublant L'air, ceste Mer tant irrite, Que la Nef hurte ung Roc caché soubz l'onde. O grand fortune, ô crevecueur trop grief, De veoir perir en ung moment si brief La grand richesse à nulle aultre seconde. Après je vy sortir divins Rameaulx D'ung Laurier jeune en ung nouveau Boscage, Et me sembla veoir ung des Arbrisseaulx De Paradis, tant y avoit d'Oyseaulx Diversement chantans à son Umbrage. Ces grands delictz ravirent mon courage: Et ayant d'oeil fiché sur ce Laurier, Le Ciel entour commence à varier, Et à noircir: dont la Fouldre grand erre Vint arracher cestuy Plant bien heureux, Qui me faict estre à jamais langoreux, Car plus telle umbre on ne recouvre en Terre. Au mesmes Boys sourdoit d'ung vif Rocher Fontaine d'eau murmurant soefvement: De ce lieu frays, tant excellent, et cher N'osoient Pasteurs, ne Bouviers approcher, Mais mainte Muse, et Nymphes seulement, Qui de leurs voix accordoient doulcement Au son de l'eau. Là j'assis mon desir: Et lors que plus je y prenoys de plaisir, Je vy (helas) de Terre ouvrir ung Gouffre, Qui la Fontaine, et le lieu devora: Dont le mien cueur grand regret encor a, Et y pensant, du seul penser je souffre. Au Boys je vy ung seul Phenix portant Aesles de pourpre, et le Chef tout doré: Estrange estoit, dont pensay en l'instant Veoir quelcque corps celeste, jusque à tant, Qu'il vint à l'Arbre en pieces demouré, Et au Ruisseau, que Terre a devoré. Que diray plus? Toute chose enfin passe. Quand ce Phenix vit les Rameaux par place, Le Tronc rompu, l'eau seiche d'aultre part, Comme en desdaing, de son Bec c'est feru, Et des Humains sur l'heure disparu: Dont de pitié, et d'Amour mon cueur ard. En fin je vy une Dame si belle, Qu'en y songeant tousjours je brusle, et tremble: Entre herbe, et fleurs pensive marchoit elle, Humble de soy, mais contre Amour rebelle: Et Blanche Cotte avoit, comme il me semble, Faincte en tel art, que Neige, et Or ensemble Sembloient meslez: mais en sus la Ceincture Couverte estoit d'une grand Nue obscure, Et au Tallon ung Serpenteau la blesse, Dont languissoit, comme une fleur cueillie: Puis asseurée en liesse est saillie. Las rien ne dure au Monde, que tristesse. O Chanson mienne, en tes conclusions Dy hardiment, ces six grands Visions A Monseigneur donnent ung doulx desir De briefvement soubz la terre gesir. IV Chant Nuptial Du Mariage De Madame Renée Fille De France, Et Du Duc De Ferrare. Qui est ce Duc venu nouvellement En si bel ordre, et riche à l'advantage? On juge bien à le veoir seulement, Qu'il est yssu d'excellent Parentage. N'est ce celluy, qui en florissant aage Doibt espouser la Princesse Renée? Elle en sera (ce pensé je) estrenée: Car les haultzboys l'ont bien chanté anuict, Et d'ung accord, et tous d'une allenée Ont appelé la bienheureuse Nuict. O Nuict, pour vray, si es tu bien cruelle, Et tes exces nous sont tous apparens: Tu viens ravir la Royalle Pucelle Entre les bras de ses propres Parens: Et qui plus est, tu la livres, et rends Entre les mains d'ung ardant, et jeune Homme. Que feirent pis les Ennemis à Romme, N'a pas long temps par pillage empirée? Or de rechef; cruelle je te nomme: Pourquoy es tu doncques Nuict desirée? Je me desdy, tu n'es point Nuict cruelle, Tes doulx effectz nous sont tous apparens: Tu prens d'amour, et de gré la Pucelle Entre les Mains de ses nobles Parens: Et qui plus est, deux Cueurs en ung tu rends En chaste Lict soubs nuptial affaire: Ce qu'aultre Nuyct jamais n'auroit sceu faire. Brief, ta puissance est grande, et point ne nuict, Ce que tu fais, on ne sçauroit deffaire: O trespuissante, et bienheureuse Nuict. Fille de Roy, Adieu ton Pucellage: Et toutesfoys tu n'en doibs faire pleurs, Car le Pommier, qui porte bon fructage, Vault mieulx, que cil, qui ne porte que Fleurs. Roses aussi de diverses couleurs, S'on ne les cueult, sans proffiter perissent: Et s'on les cueult, les cueillans les cherissent, Prisans l'odeur, qui d'elles est tirée. Si de toy veulx, que fruicts odorans yssent, Fuir ne fault la Nuict tant desirée. Et d'aultre part ta Virginité toute Ne t'appartien. En quatre elle est partie: La Part premiere elle est au Roy (sans doubte) L'autre à Madame est par droit departie: La Soeur du Roy a la tierce Partie: Toy la quatriesme. Or ilz donnent leurs droitz A ton Mary: veulx tu combatre à troys, Troys (pour certain) qui en valent bien huict? Certes je croy que plustost tu vouldroys, Que desjà fust la bienheureuse Nuict. Ta doulce Nuict ne sera point obscure: Car Phebé lors plus, que Phebus, luira: Et si Phebé a de te veoir grand cure, Jusque à ton Lict par les Vitres ira: Venus aussi la Nuict esclercira, Et Vesperus, qui sur le Soir s'enflamme: Hymeneus, qui faict la Fille Femme, Et chaste Amour aux Nopces preferée Te fourniront tant d'amoureuse flamme, Qu'ilz feront Jour de la Nuict desirée. Vous qui souppez, laissez ces tables grasses. Le manger peu, vault mieulx pour bien dancer. Sus, Aulmosniers, dictes vistement Grâces, Le Mary dict, qu'il se fault avancer. Le jour luy fasche, on le peult bien penser. Dames dancez: et que l'on se deporte (Si m'en croyez) d'escouter à la Porte, S'il donnera L'assault sur la Minuict. Chault appetit en telz lieux se transporte: Dangereuse est la bienheureuse Nuict. Dancez, ballez, solennizez la Feste De celle, en qui vostre amour gist si fort. Las qu'ay je dit? qu'est ce, que j'admoneste? Ne dancez point, soyez en desconfort. Elle s'en va: Amour par son effort Luy faict laisser le lieu de sa naissance, Parens, Amys, et longue congnoissance, Pour son Espoux suivre jour, et serée. O noble Duc pourquoy t'en vas de France, Ou tu as eu la Nuict tant desirée? Duchesse (helas) que fais tu? Tu delaisses Ung peuple entier pour l'amour d'ung seul Prince: Et au partir en ta place nous laisses Triste regret, qui noz cueurs mord, et pince. Or va donc veoir ta Ducalle Province. Ton peuple jà de dresser se soucie Arc triumphal, Theâtre, et Facecie Pour t'acueillir en honneur, et en bruyt. Bien tost y soit ta Ceincture accourcie Par une bonne, et bienheureuse Nuict. V Chant Royal De La Conception Nostre Dame. Dedans Syon au Pays du Judée Fut un debat honneste suscité Sur la beaulté des Dames collaudée Diversement par ceulx de la Cité: Et sans faveur de Maison, ne de Race Fut dit, que celle ayant le plus de grâce, Seroit plus belle. Or sommes hors de peine (Dit lors quelc'un) car Marie en est pleine, Pleine en sa Forme, et pleine en ses Espritz. Que ce Proces doncques plus on ne meine: Seule merite entre toutes le Pris. Ceste Sentence à son honneur vuydée Maintes en mist en grand perplexité, Qui pour envie, et gloire oultrecuydée Nouveau debat contre elle ont excité A leurs honneurs veullent qu'on satisface: Si ont requis, que chanter on la fasse, Disant qu'elle a l'Organe mal sereine, Parquoy n'estoit en vertus souveraine. Brief, de la voix toutes ont entrepris La surpasser d'aultant, que la Sereine Seule merite entre toutes le Pris. Lors chascune a sa Chanson recordée D'ung Estomac par froit debilité, Mais ceste Vierge en voix mieulx accordée Que Orgues, ne luz, chanta ce beau Dicté: Brunette suis, mais belle en Cueur, et Face, Et si en tout toutes aultres j'efface. Ce bien m'a faict la puissance haultaine Du Dieu d'aymer, qui de sa Court loingtaine M'est venu veoir, d'ardante Amour espris. Doncques (non moy) mais sa bonté certaine Seule merite entre toutes le Pris. La voix, qui est de ce corps procedée, Perça d'Enfer l'orde concavité: Des neuf Cieulx a la haulteur excedée Par son Hault ton, plein de suavité: Qui fut ouy au Monde en toute place: Mort endormit; Dormantz plus froitz que glace A resveillez: pauvre Nature humaine Gisant au Lict se lieve, et se pourmaine Du grand soulas qu'en ceste voix a pris: Certainement qui tel bien luy ameine, Seule merite entre toutes le Pris. Lors l'Assistance en raison bien fondée Sur champ conclud (et conclud verité) Qu'impossible est telle voix redondée Estre Organe ayant impurité: Mesmes Envie à la fin s'accorde à ce, Et refraignit à ce Chant son audace Mieulx que Pluton sa fureur inhumaine Au chant d'Orphée en l'infernal Dommaine Donc Estomachz de froidure surpris, Quand chanterez, chantez Marie saine Seule merite entre toutes le Pris. Envoy Le divin Verbe est la voix, et alaine, Qui proceda d'organe non vilaine, C'est de Marie, où tous biens sont compris Dont de rechef ce Reffrain je rameine, Seule merite entre toutes le Pris. VI Chant Pastoral. (En forme de Ballade à Monsieur le Cardinal de Lorraine, qui ne pouvoit ouyr nouvelles de Michel Huet Parisien son Joueur de Flustes le plus souverain de son temps.) N'y pense plus, Prince, n'y pense mye, Si de Michel n'es ores visité, Car le Dieu Pan, et Syringue s'Amye Ce moys d'Avril ont ung pris suscité Et ont donné sur ung des Montz d'Archade Au mieulx disant de la Fluste une aulbade La Fluste d'or, neuf pertuis contenant. Tytire y court, Mopsus s'y va trainant, Et Corydon a le chemin apris, Chascun y va, pour veoir, qui maintenant Du jeu de Fluste emportera le pris. Lors ton Michel n'a eu teste endormie, Ains est couru veoir la solennité Et a sonné sa Fluste, et Chalemye, Tout à ton loz, honneur, et dignité. Incontinent que toute la Brigade Son Armonie ouyt soubz la Fueillade, Pan se teut coy merveilles se donnant: Dont chascun va sa Fluste abandonnant, Et soubz la sienne à dancer se sont pris, Disant entre eulx, ce Françoys resonnant Du jeu de Fluste emportera le Pris. Pan (en effet) eut la Face blesmie, Et sur Michel se monstra despité: Si doubterois, que de peur d'infamie Du hault du Mont ne l'eust precipité, Car ung hault Dieu de dueil trop est malade, Quand un Mortel le surmonte, et degrade. Mais Pan, qui t'ayme, est assez souvenant, Qu'ung tel'Ouvrier est propre, et advenant A toy, qui es recueil des bons Espritz: Dont reviendra, et en s'en revenant Du jeu de Fluste emportera le Pris. Prince Lorrain, par vertu consonnant A bons subjects, ton Michel bien sonnant Plus pour l'honneur, qui est en toy compris, Que pour monstrer, qu'il n'est point aprenant, Du jeu de Fluste emportera le Pris. VII Chant De Joye. (Composé la Nuict qu'on sceut les nouvelles de la venue des Enfans de France retournant des Hespaignes.) Ilz sont venuz les Enfans desirez, Loyaulx Françoys, il est temps, qu'on s'appaise. Pourquoy encor pleurez, et souspirez? Je l'entends bien, c'est de joye, et grand ayse, Car Prisonniers (comme eulx) estiez aussi. O Dieu tout bon, quel Miracle est cecy? Le Roy voyons, et le Peuple de France En liberté: et tout par une Enfance, Qui prisonniere estoit en fortes Mains. Or en est hors: c'est triple delivrance. Gloire à Dieu seul, Paix en Terre aux Humains. Nouvelle Royne (ô que vous demourez) Sentez vous point de loing nostre mesaise? Sus Peuple, sus, voz Quantons decorez De divers jeux. Est il temps qu'on se taise? De voz Jardins arrachez le Soucy, Et qu'il n'y ayt gros Canon racourcy, Qui ceste nuict ne bruie par oultrance Signifiant, que Guerre avec Souffrance Part, et s'en va aux Enfers inhumains: Et puis chantez en commune accordance, Gloire à Dieu seul, Paix en Terre aux Humains. Sotz Devineurs voz Livres retirez: Tousjours faisiez la nouvelle maulvaise: Mais Dieu a bien voz propos revirez, Tant que menti avez, ne vous desplaise. Heureux Baron noble Montmorancy Ce qu'en as faict (il le fault croyre ainsi) Est du grand Maistre ouvrage sans doubtance. Conseil Françoys, croy qu'en ceste alliance (8) N'eussent mieulx faict les tressages Rommains: Ne dictes pas, que c'est vostre puissance. Gloire à Dieu seul, Paix en Terre aux Humains. Prince Royal, ma terrestre esperance, Si le plaisir de ceste delivrance Voulez peser contre les travaulx maintz, Droicte sera (ce croy je) la Balance. Gloire à Dieu seul, Paix en Terre aux Humains. VIII Chant Royal Chrestien. Qui ayme Dieu, son Regne, et son Empire, Rien desirer ne doibt, qu'à son honneur, Et toutesfois l'Homme tousjours aspire A son bien propre, à son aise, et bon heur, Sans adviser si point contemne, ou blesse (En ses desirs) la divine Noblesse. La plus grand Part appete grand avoir: La moindre Part soubhaicte grand sçavoir: L'autre desire estre exempte de blasme: Et l'autre quiert (voulant mieulx se pourvoir) Santé au Corps, et Paradis à l'Ame. Ces deux soubhaictz contraires on peult dire, Comme la Blanche, et la Noire couleur: Car Jesuchrist ne promect par son Dire Cà bas aux siens, qu'Ennuy, Peine, et Douleur Et d'aultre part (respondez moy) qui est ce, Qui sans mourir aux Cieulx aura liesse? Nul pour certain. Or fault il concepvoir, Que Mort ne peult si bien nous decepvoir, Que de douleur ne sentions quelcque dragme. Par ainsi semble impossible d'avoir Santé au Corps, et Paradis à l'Ame. Doulce Santé mainte amertume attire: Et peine au Corps, est à l'Ame doulceur: Les Bienheureux, qui ont souffert martire, De ce nous font tesmoignage tout seur. Et si l'Homme est quelcque temps sans destresse, Sa propre Chair sera de luy Maistresse, Et destruira son Ame (à dire veoir) Si quelcque ennuy ne vient ramentevoir Le pauvre Humain d'invoquer Dieu, qui l'ame, En luy disant: Homme, penses tu veoir Santé au Corps, et Paradis à l'Ame? O doncques, Homme, en qui santé empire, Croy, que ton mal d'ung plus grand est vainqueur. Si tu sentoys de tous tes maulx le pire, Tu sentiroys Enfer dedans ton cueur. Mais Dieu tout bon sentir (sans plus) te laisse Tes petitz maulx, sachant que ta foiblesse Ne pourroit pas ton grand mal percevoir, Et que aussi tost que de l'appercevoir Tu perirois comme Paille en la flame, Sans nul espoir de jamais recepvoir Santé au Corps, et Paradis à l'Ame. Certes plustost ung bon Pere desire Son Filz blessé, que Meudrier, ou Jureur Mesmes de verge il le blesse, et dessire, Affin qu'il n'entre en si lourde fureur: Aussi quand Dieu Pere celeste oppresse Ses chers Enfans, sa grand bonté expresse Faict lors sur eulx eaue de grâce pleuvoir, Car par tel peine à leur bien veult prevoir A ce qu'Enfer en fin ne les enflame, Leur reservant (oultre l'Humain debvoir) Santé au Corps, et Paradis à l'Ame. Prince Royal, quand Dieu par son pouvoir Faira les Cieulx, et la Terre mouvoir, Et que les Corps sortiront de la Lame, Nous aurons tous ce bien, c'est assavoir Santé au Corps, et Paradis à l'Ame. IX Chant Royal. (Dont le Roy Bailla le Refrain.) Prenant repos dessoubz ung vert Laurier, Apres travail de noble Poësie, Ung nouveau songe assez plaisant l'autrehier, Se presenta devant ma fantasie De quatre Amans fors melencolieux, Qui devers moy vindrent par divers lieux: Car le premier sortir d'ung Boys j'advise: L'autre d'ung Roc: celluy d'apres ne vise Par où il va: L'aultre saulte une Claye: Et si portoient (tous quatre) en leur Devise, Desbender l'Arc ne guerist point la Playe. Le Premier vint tout pasle me prier De luy donner confort par courtoysie. Poursuivant, suis (dit il) dont le crier N'est point ouy d'une, que j'ay choysie. Elle a tiré de l'Arc de ses doulx yeux Le perçant Traict, qui me rend soucieux, Me respondant (quand de moy est requise) Que n'en peult mais, et sa beaulté exquise De moy s'absente, affin qu'en oubly l'aye: Mais pour absence en oubly n'est pas mise: Desbender l'Arc ne guerist point la Playe. L'autre disoit au rebours du Premier, J'ay biens assez, et ne me ressasie: Car Servant suis de jouir coustumier De la plus belle et d'Europe, et d'Asie. Ce neantmoins Amour trop furieux D'elle me faict estre plus curieux, Qu'avant avoir la jouyssance prise, Ainsi je suis du feu la flamme esprise, Qui plus fort croist, quand estaindre on l'essaye, Et congnoys bien, qu'en amoureuse emprise Desbender l'Arc ne guerist point la Playe. Apres je vy d'aymer ung vieil Routier, Qui de grand cueur soubz puissance moysie Chanta d'Amours ung couplet tout entier, Louant sa Dame, et blasmant Jalousie: Dont les premiers ne furent envieux: Bien luy ont dit, Vieil Homme entre les Vieulx, Comment seroit ta pensée surprise D'aulcun amour, quand le temps, qui tout brise, T'a desnué de ta puissance gaye? J'ay bon vouloir (respond la Teste grise) Desbender l'Arc ne guerist point la Playe D'ung Rocher creux saillit tout au dernier Une Ame estant de son Corps dessaisie, Qui ne vouloit de Charon Nautonnier Passer le Fleuve. O quelle frenesie! Aller ne veult aux Champs delicieux, Ains veult attendre au grand Port Stigieux L'Ame de celle, où s'amour est assise, Sans du venir sçavoir l'heure precise Lors m'esveillay, tenant pour chose vraye, Que, puis qu'amour suit la Personne occise, Desbender l'Arc ne guerist point la Playe. Prince, l'Amour ung Querant tyrannise: Le Jouissant cuide estaindre, et attise: Le Vieil tient bon: et du Mort je m'esmaye. Jugez, lequel dit le mieulx sans faintise, Desbender l'Arc ne guerist point la Playe. X Chant Nuptial Du Roy D'Escoce, Et De Madame Magdelene Première Fille De France. Celluy matin, que d'habit nuptial Le Roy d'Escoce ornoit sa beaulté blonde, Pour espouser du sceptre Lilial La Fille aisnée, où tant de grâce abonde, Vous eussiez veu de Peuples ung grand Monde, Qui de sa Chambre au sortir l'attendoient, Et çà, et là mille autres à la ronde, Qui à la file avec eux se rendoient. Tandis les Mains des Nobles gracieuses De pied en cap richement l'ont vestu: Son Corps luisoit de Pierres precieuses, Moins toutesfoys, que son cueur de Vertu: De Musq d'eslite avec Ambre batu Parfumé ont son vestement propice: Puis luy ont ceint son fort Glaive pointu, Dont il sçait faire et la Guerre, et Justice. Ainsy en poinct de sa Chambre depart Pour s'en aller rencontrer Magdelene: De beaulté d'homme avoit plus grande part, Que le Troyen qui fut espris d'Helene: Si qu'au sortir sa beaulté souveraine Les regardans resjouist tout ainsi, Que le Soleil, quand à l'Aulbe seraine Sort d'Orient pour se monstrer icy. Vien, Prince, Vien: la Fille au Roy de France Veult estre tienne, et ton Amour poursuyt: Pour toy s'est mise en Royalle ordonnance, Au Temple va, grand Noblesse la suyt: Maint Dyamant sur la teste reluit De la Brunette: et ainsi atournée Son tainct pour vray semble une clere Nuict, Quand elle est bien d'Estoilles couronnée Brunette elle est: mais pourtant elle est belle, Et te peult suivre en tous lieux, où iras, En chaste Amour. Danger fier, et rebelle N'y a que voir. D'elle tu jouyras: Mais s'il te plaist, demain tu nous diras, Lequel des deux t'a le plus grief esté Ou la longueur du Jour, que desiras, Ou de la Nuict la grand briefveté. La Fille du plus grand Roy du Monde Elle est à toy L'Eternel tout puissant, Avant le Ciel, avant la Terre, et l'Onde, Te destina d'elle estre jouissant, Affin que d'elle, et de toy soit yssant Immortel noeud d'amytié indicible Entre le Sceptre Escossois florissant, Et le Françoys par aultres invincible. Fille de Roy mes propos adresser A toy je veulx: escoute moy donc ores. Je t'adverty, qu'il te convient laisser Freres, et Soeur, Pere, et Pays encores Pour suivre cil, que celluy Dieu, qu'adores, Par sa Parolle a joinct avecques toy, Te commandant, que l'aymes, et l'honores Tu le sçay bien, mais je le ramentoy Or suy le donc: jà te sont preparez Cent mil honneurs là, où fault que tu voises D'Escosse sont tous ennuys separez, Trompes, Clerons y menent doulces noises: Mesmes là bas les Nymphes Escossoises Avec grand joye attendent ton venir, Et vont disant, qu'elles seront Françoyses Pour le grand bien, qui leur doibt advenir. Va doncques. Non, ne vueilles nous priver Encor si tost de ta noble presence: Attens ung peu, laisse passer l'Yver, Car assez tost sentirons ton absence. Vent contre Vent se bat par insolence, Printemps viendra, qui les fera ranger: Lors passera la Mer sans violence, Et ne craindrons, que tu soy en danger. Et si voirras des Dieux de mainte forme: Comme Egeon monté sur la Balaine. Doris y est, Protheus s'i transforme, Triton sa Trompe y sonne à forte alaine. Au fons de l'eau sont ores sur l'Araine: Mais si attens le Printemps, ou l'Esté, Tous sortiront hors de la Mer seraine Pour saluer ta Haulte Majesté. Sur le beau Temps ainsi tu partiras, Et en ton lieu regretz demoureront: A Dieu dirons, à Dieu tu nous diras, Dont te doulx yeux sur l'heure pleureront: Mais en chemin ce Larmes secheront Au noveau feu d'Amour bien establie: Nos cueurs pourtant point ne s'en fascheront, Pourveu que point le tien ne nous oublie. Si prions Dieu, noble Royne d'Escosse, Qu'au Temps nouveau vienne ung nouveau danger: C'est qu'il te faille icy demourer grosse, Pour si à coup de nous ne t'estranger. A ce propos bien te doibs alleger, Car pour Parens; qu'icy tu abandonnes, Enfans auras, Enfans pour abreger, Qui porteront et Sceptre, et Couronnes. XI Cantique A La Deesse Santé. (pour le Roy malade.) Doulce Santé de langueur ennemye, De Jeux, de Rys, de tous Plaisirs amye, Gentil resveil de la force endormie, Doulce Santé, Soit à ton los mon Cantique chanté, Car par toy est l'Aise doulx enfanté: Par toy la Vie en Corps aggravanté Est restaurée. Tu es des Vieulx, et Jeunes adorée, Richesse n'est, tant que toy, desirée: De rien, fors toy, la Personne empirée Ne se souvient. Et aussi tost que ta presence vient, Palleur s'enfuit, couleur vive revient: Mesmes la Mort fuir du lieu convient, Où tu arrives. Les vieilles gens tu rends fortes, et vives: Les jeunes gens tu fais recreatives, A Chasse, à Vol, à Tournoys ententives, Et Esbatz mainctz. O doulx Repos, nourrice des Humains, Bien doibt chascun te invocquer joinctes Mains, Veu que sans toy les ennuys inhumains Nous precipitent. Veu que sans toy en la Terre n'habitent Les Dieux rians, qui à plaisir invitent: Ains tous faschez s'en vont, et se despitent, Si tu n'y viens. Vien donc icy, ô source de tous biens, Vien veoir Françoys le bien aymé des siens, Vien, fusses tu aux Champs Elisiens, Ou sur les Nuës. Tu recevras cent mille bien venues Des Princes haultz, et des Tourbes menues, Qui sont du bras de Françoys soustenues Roy couronné. Las au besoing tu l'as abandonné, Et s'est mon cueur maintesfois estonné, Comment d'un corps de grâces tant orné Tu t'es bougée. Ou peulx tu estre ailleurs si bien logée? Revien secours de Nature affligée: Si te sera toute France obligée Moult grandement. Puis d'ung tel Roy (apres l'amendement) Tu recevras les grâces meritoires, Et auras par à l'honneur mesmement De ses futurs Triumphes, et Victoires. XII Chant De May. En ce beau Moys delicieux Arbres, Fleurs, et Agriculture, Qui durant l'Yver soucieux, Avez esté en Sepulture, Sortez, pour servir de pasture Aux Trouppeaulx du plus grand Pasteur: Chacun de vous en sa nature Louez le nom du Createur. Les Servans d'Amour furieux Parlent de l'Amour vaine, et dure: O vous vrays Amans curieux Parlez de l'Amour sans laydure: Allez aux Champs sur la Verdure Ouyr l'Oyseau parfaict Chanteur: Mais du plaisir, si peu qu'il dure, Louez le nom du Createur. Quant vous verrez rire les cieulx Et la terre en sa floriture, Quant vous verrez devant voz yeux Les eaux luy bailler nourriture, Sur peine de grant forfaicture Et d'estre larron et menteur, N'en louez nulle creature, Louez le nom du Createur. Prince pensez, veu la facture, Combien puissant est le Facteur: Et vous aussi mon Escripture Louez le nom du Createur. XIII Chant De May, Et De Vertu. Voulentiers en ce Moys icy, La Terre mue, et renouvelle: Maintz Amoureux en sont ainsi, Subjectz à faire Amour nouvelle Par legiereté de Cervelle, Ou pour estre ailleurs plus contentz: Ma façon d'Aymer n'est pas telle, Mes Amours durent en tout temps. N'y a si belle Dame aussi, De qui la beaulté ne chancelle: Par Temps, Maladie, ou Soucy Laydeur les tire en sa Nasselle: Mais rien ne peult enlaydir celle, Que servir sans fin je pretendz: Et pource qu'elle est tousjours belle, Mes Amours durent en tout temps. Celle, dont je dis tout cecy, C'est Vertu la Nymphe eternelle, Qui au Mont d'Honneur esclercy Tous les vrays Amoureux appelle: Venez Amantz, venez (dit elle) Venez à moy, je vous attendz. Venez (ce dit la Jouvencelle) Mes Amours durent en tout temps. Prince fais Amye immortelle, Et à la bien aymer entens: Lors pourras dire sans cautelle, Mes Amours durent en tout temps. XIV Chant De folie. (De L'Origine De Villemanoche.) Les Pichelins par le Monde espanduz, Sont de si hault, et si loing descenduz, Qu'à peine a l'on sceu trouver la Racine, Ne ung Rameau de si brave Origine: Mais Dieu voulant, qu'ilz ne fussent periz, A esveillé les joyeulx Esperitz De l'ung d'entre eulx, nommé Villemanoche: Qui tout ainsi que l'on rompt une Roche, Pour trouver l'eau, qui dessoubz est cachée, Ainsi il a sa race tant cherchée; En se rompant Entendement, et Corps, Qu'il l'a trouvée en Livres tous d'accords Livres, mais quelz? Livres tresautentiques, Vieulx, et usez de force d'estre Antiques, Lesquelz il a à grand peine trouvez, Leuz, et releuz, volvez, et revolvez: Si vieulx (de faict) les a voulu eslire, Que nul, fors luy, oncques n'y sceut rien lire. Il a trouvé ses grands Predecesseurs Preux, et hardys, comme leurs Successeurs: Dont l'une part reside en Germanie, Et la pluspart plusieurs Regnes manie. Il a trouvé à force de chercher, Que ses Parens sceurent si bien prescher, Non pas prescher, mais si bien harenguerent, Qu'a nostre loy Infideles rengerent. Et de ceulx là on veoit par consequence Villemanoche avoir leur eloquence: Car luy estant vestu de longue Togue Sçait haranguer tout seul en Dyalogue: Et s'il avoit la Robbe courte prise, Lors, on voirroit qu'il seroit d'entreprise, Et qu'il seroit semblable de prouesse A ses Ayeulx, comme il est de sagesse. Or est ainsi (helas) qu'il nous appert, Que par deçà ceste Race se pert, Si cestuy ci n'est joinct par mariage En noble lieu: qui seroit grand dommage. O Pichelin tu desserz, qu'on t'allie En lieu Royal. O superbe Italie Tu es enflée au nom des Crivelins, Mais Gaule s'enfle au nom des Pichelins. Vive (dis tu) la Case Criveline, Mais en tous lieux vive la Picheline. LE CYMETIERE. I De La Royne Claude. Cy gist envers Claude Royne de France, Laquelle avant que Mort luy feit oultrance Dit à son Ame (en gettant larmes d'Oeil) Esprit lassé de vivre en peine, et dueil, Que veulx tu plus faire en ces basses Terres? Assez y as vescu en pleurs, et Guerres, Va vivre en paix au Ciel resplendissant, Si complairas à ce corps languissant. Sur ce fina par Mort, qui tout termine, Le Lys tout blanc, la toute noire Hermine, Noire d'ennuy, et blanche d'innocence. Or vueille Dieu la mettre en haulte essence, Et tant de Paix au Ciel luy impartir, Que sur la Terre en puisse departir. II De Messire Charles De Bourbon. Dedans le clos de ce seul Tombeau cy Gyst ung vainqueur, et ung vaincu aussi, Et si n'y a qu'ung Corps tant seulement. Or esbahyr ne s'en fault nullement; Car ce Corps mort, du temps qu'il a vescu, Vainquit pour aultre, et pour soy fut vaincu. III De Feu Monsieur De Precy. (Vers alexandrins.) Le Chevalier gisant dessoubz ce Marbre cy Francoys d'Alegre fut, et Seigneur de Precy, Qui soubz Charles huitiesme à Naples se trouva Là où sa force en Guerre à vingt ans esprouva: Et y demoura chef (pour son premier merite) De trois mil combatans Suisses, gens d'eslite: Avec lesquelz deffit par deux fois en Campagne Plus gros nombre de ceulx de Naples, et d'Espaigne. Grand Senechal estoit au Royaulme susdit, Mais trop tost cest Office, et son Maistre perdit: Ce nonobstant Loys, qu'apres on couronna, D'estat de Chambellan le Defunct guerdonna, En luy donnant Maistrie, et suprême puissance Dessus les cleres Eaulx, et grands Forestz de France: Et en tous les perilz, et grands Gueres d'adoncques Alla, et retourna, sans reproches quelzconques. Loys Douziesme mort, Françoys Roy couronné Iceulx mesmes Estatz, et mieulx luy a donné. Premier, il espousa de Chartres la Vidame: Dont n'eut aulcuns Enfans: mais la seconde Dame Contesse de Joigny, et luy deux Filles eurent, Qui tout le reconfort de leur Vieillesse furent. Or mourut aagé d'Ans Soixantecinq, et dix, Regretté de chascun Dieu luy doint Paradis. IV De Messire Jan Cotereau Chevalier Seigneur De Maintenon. Celluy qui gist cy dessoubz consommé, Chevalier fut Jan Coterau nommé: Qui en jeunesse eut ung si grand bon heur, Qu'il deceda plein de biens, et d'honneur. En ce bon heur Fortune favorable Le feit servir soubz estat honnorable Ung noble Duc, qui apres grand'souffrance Au chef porta la couronne de France: Ce fut Loys de ce nom le douziesme, Que le Defunct suyvit en peine extrême Par tout au pis de ses adversitez, Puis se sentit, de ses prosperitez: Car estant Roy (en bonne, et voluntaire Recongnoissance) il le feit Secretaire, Et Tresorier des finances Royalles Pour le loyer de ses vertus loyalles. Le Maistre mort, le servant souspira, Et pour repos deslors se retira Ici chez luy: ou par devote emprise Fonda, bastit, et doua ceste Eglise. Ses bons Subjectz il voulut frequenter, Et leur apprint à semer, et enter Commodement, et à rendre fertile Ce, que estoit desert, et inutile, En leur faisant apporter de maint lieu Arbres divers. Puis mourant dit Adieu A ses Enfans, qui sur luy ont posée Ceste Epitaphe, et la Tombe arrosée De larmes d'oeil par naturel devoir. Devant sa mort des ans pouvoit avoir Soixante, et douze. O longue vie, et belle, Ta longueur soit devenue eternelle. V De Luy Mesmes. Icy gist mort, vivant par bon renom Jan Cotereau, Seigneur de Maintenon. Je dy celluy Chevalier estimé, Du Roy Loys douziesme tant aymé, Qu'en ses Tresors pouvoir luy assigna, Et au secretz des Finances signa. Je dy celluy de Vertu amateur, Qui de ce Temple a esté Fondateur. Des ans vesquit pres de Soixante, et douze. Chez luy mourut. Puis Enfans, et Espouse L'ont mys au Choeur de sa Fondation, Où il attend Resuscitation. VI De Luy encores. (Vers Alexandrins.) Je fuz Jan Cotereau, qui quatre roys servy, Desquelz (en bien servant) la grâce desservy, Et dont fut le dernier Françoys premier du nom Soubz qui je trepassay, Seigneur de Maintenon: Ayant jà servy France en son privé secret, Et en ses grands tresors, que laissay sans regret, Pour venir attendre (en paix) de Mort le jour, Où ce Temple fonday pour mon dernier sejour. VII Epitaphe Des Allemans De Bourges. (Recitée par la Deesse Mémoire.) Qui veult sçavoir grands accords differents, Les plus nouveaulx, qu'on veit entre Parens Long temps y a, vienne en cest Oratoire Des Allemans lire la courte Histoire Memoire suis, qui avecques leurs Corps Ne veulx souffrir enterrer leurs accords: Ains d'en escrire il me prend appetit. Jan l'Allemant, et Marie Petit Deux aultres Jans en mariage acquirent, Qui en commun en ung logis vesquirent: Et ces deux Jans, deux Jannes espouserent, Qui dix Enfans sur la Terre poserent. Janne Gaillard espousa Jan l'aisné, Une aultre Janne eut l'autre Jan puisné, Laquelle avoit le surnom de Champanges. Ainsi en noms conformitez estranges Furent tous cinq en amitié confictz: (9) Et qui plus est, le bon Pere, et ses Filz, Comme de noms, d'Estatz furent esgaulx, Estant tous troys Recepveurs Generaulx. Le Pere au faict des Normans travailla: Puis ceste charge au Filz aisné bailla: Et le puisné receut charge semblable En Languedoc. O Peuple venerable, Les Corps humains, que j'ay cy declairez, De mesme estat, et mesme honneur parez, De mesme nom, de mesme nourriture, Son enterrez soubz mesme Sepulture. Faictes à Dieu de bon cueur oraison, Qu'au Ciel leur doint une mesme Maison. VIII De Alexandre Président De Barroys. Soubz ceste Tumbe est gisant Alexandre, Non pas celluy, qui son nom feit espandre Par l'Univers: non pas celluy de Troye, Qui par l'Amour mist son Pais en proye: Alexandre est cestuy cy de Barroys, Qui à bon droit faict le nombre des Troys. A l'ung Juno feit present de ses biens: Venus à l'autre a eslargy des siens: A cestuy cy Pallas noble Deesse De ses Tresors a faict grande largesse. Le Grec conquist le Monde à force, et peine: Par estre beau le Troyen eut Helene Cil de Barroys par prudence, et sçavoir, Los immortel a merité d'avoir. IX De Maistre Jacques Charmolue. Cy gist envers la Chair de Charmolue, De Terre vint, la Terre l'a voulue. Quant à l'Esprit, qui du Ciel est venu, Seigneurs passans croyez, qu'il n'a tenu, A estre bon, et de Vertus orné, Que, dont il vint, il ne soit retourné. X De Noble Damoyselle Anne De Marle. Vous qui aymez amytié nuptiale, Vous qui prisez Charité cordialle, Et qui louez en ung Corps femenin Ung Cueur entier, gracieux, et begnin; Arrestez vous. Cy gist la Damoyselle, Qui tout cela (et mieulx) avoit en elle. Anne est le nom de celle, dont je parle, Fille jadis de Hierosme de Marle, Du noble lieu de Luzancy Seigneur, Et sa Mere est Damoyselle d'honneur, Qui porte nom de Philippe Laurens, Laquelle avec Pere, Freres, et Parents Feit la Defuncte estre premiere Femme Du General des Finances, Spifame, Gaillard de nom, et Seigneur de Bisseaulx, Qui d'ung tel Arbre a eu neuf Arbrisseaux. Or a vescu tresvertueusement Avecques luy dix ans tant seulement. Fascheuse Mort par son cruel oultrage N'a pas voulu, qu'elle y fust d'advantage: Mais (comme ayant sur sa bonté envie) Luy annonça le depart de sa Vie L'an de son aage (à peine) huict, et vingt. Lors sans viser au lieu, dont elle vint, Et desprisant la gloire, que l'on a En ce bas Monde, icelle Anne ordonna, Que son corps fust entre les pauvres mis En ceste Fosse. Or prions chers Amys, Que l'Ame soit entre les pauvres mise, Qui bien heureux sont chantez en l'Eglise. XI De Maistre Guillaume Cretin. (Poëte Françoys.) Seigneurs passans, comment pourrez vous croyre De ce Tombeau la grand pompe, et la gloire? Il n'est ne painct, ne polly, ne doré, Et si se dit haultement honnoré, Tant seulement pour estre couverture D'ung Corps Humain cy mis en sepulture: C'est de Cretin, Cretin qui tant sçavoit. Regardez donc, si ce Tombeau avoit De ce Cretin les faictz laborieux, Comme il devroit estre bien glorieux; Veu qu'il prend gloire au pauvre Corps tout mort, Lequel (par tout) vermine mine, et mord. O dur Tombeau, de ce que tu en coeuvres, Contente toy, avoir n'en peuz les Oeuvres: Chose eternelle en Mort jamais ne tombe: Et qui ne meurt, n'a que faire de Tombe. XII De Loys Jagoyneau. Cy gist Loys Jagoyneau surnommé: Tresorier fut en charges renommé: Et de Pecune onc ne thesaurisa, Ains de Vertu, que plus qu'Argent prisa. Je ne sçay pas, de quel'race estoit il: Mais je sçay bien, que son Cueur fut gentil, Hardy, courtois, de tresnoble nature, Et trop plus grand, que du Corps la stature. Il est certain, que Chasteaudun son estre Soubz liberal Planete le feit naistre. Recepveur feut de Soissons: et de faict, France le feit, l'Itale l'a deffaict. Italiens en ont le Corps icy, Et les Françoys le dueil, et le soucy: Avec lequel dessus luy ont posé Ce dur Tombeau de leurs pleurs arrosé. Or de l'avoir si tost mort estendu, Mort le trompa: car tout bien entendu, Son vif Esprit à grands biens pretendoit: Monté soit il plus hault, qu'il ne tendoit. XIII De Florimont De Champeverne. Le Roy, la Mort aymerent Florimond De Champeverne en son florissant aage: Le Roy (par temps) le poulsa vers le mont D'honneur, et biens, en suffisant estage: Mais Mort voulant le traicter d'advantage, En ung moment le poulsa jusque aux Cieulx, Et feit tresbien: car des bons l'heritage N'est point assis en ce Val vicieux. XIV De Jan De Montdoulcet. (Vers Alexandrins.) Apres avoir servi autour de la personne Du Roy Loys douziesme, avant que sa Couronne Ornast son noble Chef, et apres l'avoir prise, Je Jan de Montdoulcet esprouvay la surprise De l'incertaine Mort, car ung esclat de Lance En ung plaisant Tourné dedans mon corps se lance Si vigoreusement, et par fortune telle, Qu'au meillieu de plaisir senty douleur mortelle, Qui au Lict me jecta saisy de fiebvre grosse, De mon Lict au Cercueil, du Cercueil en la Fosse, Non pas sans grand regret du Maistre, et des Amys. Les Amys m'ont ploré: et le bon Maistre a mis Mes Enfans aux Estatz de moy lors retenuz, Entre aultres que j'avoys de sa grâce obtenuz, Et donna pension à la mienne Espousée, C'est Janne Cotereau, qui est icy posée. Si tant d'honneur, et bien ne vint de mon merite, Il vint d'amour de Roy, envers moy non petite. Mais la source du tout fut la bonté de Dieu. Priez pour moy, Passans, priez qu'en cestuy lieu Je puisse en Jesuchrist tellement sommeiller, Qu'avec les siens me fasse au grand Jour resveiller. XV De Guillaume Chantereau. (Homme de Guerre.) Cy gist Guillaume en Terre Chantereau surnommé, Entre les gens de Guerre Jadis tres renommé. Bien vivant estimé, Sans noyse, sans offense: S'on l'avoit animé, Rude estoit en deffense. A plaisir, et oultrance Si adextre on le vit, Que le Daulphin de France Finablement servit. Mais la Mort le ravit En sa jeunesse meure. A maint homme qui vit, Grand regret en demeure. Puis qu'il fault, que tout meure, S'en fault il estonner? Eternelle demeure Dieu luy vueille donner. XVI De Troys Enfans Freres. D'ung mesme dard, soubz une mesme année, Et en troys jours de mesme destinée Mal pestilent soubz ceste dure Pierre Mist Jan de Bray, Bonaventure, et Pierre, Freres tous troys, dont le plus vieil dix ans A peine avoit. Qu'en dictes vous Lisans? Cruelle Mort, Mort plus froide que Marbre, N'a elle tort de faire cheoir de l'Arbre Ung fruict tant jeune, ung fruict sans meureté, Dont la verdeur donnoit grand seureté De bien futur? Qu'a elle encores faict? Elle a (pour vray) du mesme coup deffaict De Pere, et Mere esperance, et lyesse, Qui s'attendoient resjouyr leur Vieillesse Avec leurs Filz: desquelz la mort soubdaine Nous est tesmoing, que la vie mondaine Aultant Enfans, que Vieillardz abandonne. Il nous doibt plaire, puis que Dieu l'ordonne. XVII De La Tombe De L'Abbé De Beaulieu La Marche. (qui osa tenir contre le Roy.) Qui pour Beaulieu le presumptueux Moyne Vouldra dresser Tombeau propre, et ydoine, Dessus convient au vif graver, ou paindre Les grands Geans, qui s'empeschent d'attaindre Jusques aux Cieulx, pour nuyre à Juppiter, Qui promptement les faict precipiter. Semblablement la Fable il fauldra mettre De Phaeton, soy voulant entremettre A gouverner le Char du cler Phebus, Dont sa jeunesse en fin luy feit abuz. Aussi fauldra paindre sur ce Tombel L'antique Histoire au beau Luciabel, Et ses Consors s'eslevans contre Dieu, Dont en Enfer tresbuchent d'ung beau lieu. Puis à l'entour de la Tombe ainsi paincte Sera au long ceste Escripture empraincte: Seigneurs passans, qui voyez tel' Paincture, Celluy qui gist soubz ceste Sepulture, Voulut en faict ressembler à ceulx cy, Et comme à eulx luy en est prins, aussi. XVIII Du Cheval De Vuyart. Grison fuz Hedart, Qui Garrot, et Dart Passay de vistesse: En servant Vuyart Aux Champs fuz criart, L'ostant de tristesse. Bucephal en gresse Eut ung Maistre en Grece Mis entre les Dieux: Mais mon Maistre, qu'est ce? Plus que luy sans cesse Il est glorieux. J'allay curieux En Chocs furieux, Sans craindre Astrapade: Mal rabotez lieux Passay à cloz yeux Sans faire Chopade. La viste Virade, Pompante Pennade, Le Saulx soubzlevant, La roide Ruadde Prompte Petarade Je mis en avant. Escume bavant, Au Manger sçavant, Au pencer tresdoulx: Relevé devant, Jusqu'au bout servant J'ay esté sur tous. Mourant bien secoux Senty par deux coups Mon Maistre venir, Et d'ung foible poulx Disant à Dieu vous Me prins à hannyr. Sur ce souvenir Voicy advenir La Mort, sans hucher: Mon Oeil feit ternir, Mon Ame finir, Mon Corps tresbucher. Mais mon Maistre cher N'a permis seicher Mon los meritoire: Ains l'a faict coucher, Escrire, et toucher En petite Hystoire. XIX De Françoys Daulphin De France. Cy gist Françoys Daulphin de grand renom, Filz de Françoys le premier de ce nom: Duquel il tint la Prison en Espaigne. Cy gist Françoys, qui la Lice, et Campaigne, Glaives tranchans, et Harnoys bien fourbis Ayma trop plus, que sumptueux Habitz. Formé de corps, ce qu'est possible d'estre, Le feit Nature encores plus adextre. Et en ce Corps hault, et droit composé Le Ciel transmist ung Esprit bien posé: Puis le reprint, quand par griefve achoison Ung Ferraroys luy donna le Poison Au vueil d'aultruy, qui en craincte regnoit Voyant Françoys, qui Cesar devenoit. Ce Daulphin dy, qui par Terre, et par Mer Fustes, et gens eust prins plaisir d'armer, Et la grandeur de Terre dominée, Si rompre eust peu sa dure destinée: Mais ses vertus luy causerent envie, Dont il perdit sur les vingt ans la vie, Avec l'actente, helas, de la Couronne, Qui le cler Chef de son Pere environne. Qu'as tu, Passant? complaindre on ne s'en doibt: Il a trop mieulx, que ce, qu'il attendoit. XX De Anne De Beauregard. (qui mourut à Ferrare.) De Beauregard Anne suis, qui d'enfance Laissay Parentz, Pays, Amys, et France Pour suivre icy la Duchesse Renée, Laquelle j'ay depuis abandonnée, Futur Espoux, beaulté, florissant aage Pour aller veoir au Ciel mon Heritage, Laissant le Monde avec moindre soucy, Qu'en laissant France, alors que vins icy. XXI De Helene De Boisy. (Vers Alexandrins.) Ne sçay, où gist Helene, en qui beaulté gisoit, Mais icy gist Helene, où bonté reluisoyt, Et qui la grand'beaulté de l'autre eust bien ternie Par les grâces, et dons, dont elle estoit garnie. Doncques (ô toy Passant) qui cest Escript liras, Va, et dy hardiment en tous lieux, où iras, Helene Grecque a faict, que Troye est deplorée: Helene de Boisy la France a decorée. XXII De Monsieur De Tour Maistre Robert Gedoyn. Sçais tu, Passant, de qui est ce Tombeau? D'ung, qui jadis en cheminant tout beau Monta plus hault, que tous ceulx, qui se hastent. C'est le Tombeau, là où les Verms se pastent Du bon Vieillard agreable, et heureux, Dont tu as veu tout le Monde amoureux. Cy gist, helas, plus je ne le puis taire, Robert Gedoyn excellent Secretaire, Qui quatre Roys servit sans desarroy. Maintenant est avecques le grand Roy, Où il repose apres travail, et peine. Or a vescu personne d'aage pleine, Pleine de Biens, et Vertu honnorable: Puis a laissé ce Monde miserable, Sans le regret, qui l'homme souvent mord. O Vie heureuse, ô bien heureuse Mort. XXIII De Jan L'Huilier Conseillier. Incontinent que Loyse le Maistre Congneut, qu'aux verms le corps on faisoit paistre De son Espoux le prudent Jan L'Huillier, Helas (dit elle) Amy tressingulier, Vostre prudence au Senat honnorée Eust mieulx porté, que moy lasse esplorée, Le dueil de Mort. Inutile je vy, Et vous eussiez encores bien servy: Car vous estiez vertueux, et sçavant. Las pourquoy doncq ne suis je morte avant? En ce regret demoura des Moys douze La bonne, belle, et vertueuse Espouse: Puis trespassa, et en mourant va dire: C'est trop d'un an, sans veoir ce qu'on desire. Mon esprit va le sien, là hault chercher: Vueillez le Corps aupres du sien coucher. Ce qui fut faict, et n'a sceu Mort tant poindre, Qu'elle ayt desjoinct, ce qu'Amour voulut joindre. XXIV De Madame De Chateaubriant. Soubz ce Tombeau gist Françoyse de Foix, De qui tout bien tous chascun souloit dire, Et le disant oncq une seule voix Ne s'avança d'y vouloir contredire. De grand Beaulté, de Grâce, qui attire, De bon Sçavoir, d'Intelligence prompte, De Biens, d'Honneurs, et mieulx que ne racompte, Dieu eternel richement l'estoffa. O Viateur, pour t'abreger le Compte, Cy gist ung rien, là où tout triumpha. XXV De Ortis Le More Du Roy. Soubz ceste Tumbe gist, et qui? Ung, qui chantoit Lacouchiqui. Cy gist, qui dure Mort picqua, Ung, qui chantoit Lacouchiqua: C'est Ortis: ô quelles douleurs! Nous le vismes de trois couleurs Tout mort, il m'en souvient encore. Premierement il estoit More: Puis en habit de Cordelier Fut enterré soubz ce Pilier: Et avant qu'eust l'Esprit rendu, Tout son bien avoit despendu. Par ainsi mourut le Follastre Aussi Blanc comme ung Sac de Plastre, Aussi Gris qu'ung Foyer cendreux, Et Noir comme ung beau Diable, ou deux. XXVI D'Alix. Cy gist (qui est une grand perte) En Culetis la plus experte, Qu'on sceut jamais trouver en France: C'est Alix, qui des son enfance, Quand sa Nourrice l'alectoit, Dedans le Berceau culetoit: Et de trois jusques à neuf ans Avec Garsons petitz enfans Alloit tousjours en quelque coing Culeter au Grenier au Foing. Et à dix ans tant fut culée, Qu'en culant fut depucelée. Depuis grosse Garce devint, Et lors culetoit plus que vingt. En apres devint toute Femme, Et inventa la bonne Dame Mille tourdions advenans Pour culeter à tous venans. Vray est, quand plus n'eut Dent en gueulle, Elle culeta toute seulle: Mais affin que le Monde vist Son grand Sçavoir, elle escrivit Ung beau Livre de Culetage Pour ceulx, qui estoient de grand aage: Et ung aultre de Culetis Pour ceulx, qui estoient plus petis. Ces Livres feit en s'esbatant, Et puis mourut en culetant. Encor dit on par grand merveille, Que si on veult mettre l'Oreille Contre la Tumbe, et s'arrester, On oirra ses Os culeter. LES ORAISONS. Pater Noster. Pere de nous, qui es là hault es Cieulx, Sanctifié soit ton nom precieux: Advienne tost ton sainct Regne parfaict: Ton vueil en Terre, ainsi qu'au Ciel, soit faict: A ce jourd'huy sois nous tant debonnaire, De nous donner nostre pain ordinaire: Pardonne nous les maulx vers toy commis, Comme faisons à tous nos Ennemys: Et ne permectz en ce bas Territoire Tentation sur nous avoir victoire: Mais du Maling cauteleux, et subtil Delivre nous. O Pere ainsi soit il. Benoiste soit celle incarnation Du hault des Cieulx icy bas annoncée Pour nos Salutz, en salutation Qui fut ainsi par l'Ange prononcée. Ave Maria. Esjouys toy Vierge Marie Pleine de grâce abundamment: Le Seigneur, qui tout seigneurie, Est avec toy divinement. Benoiste certes tu es entre Celles dessoubz le Firmament, Car le fruict, qui est en ton Ventre, Est benist eternellement. Credo In Deum. Je croy en Dieu le Pere tout puissant, Qui crea Terre, et Ciel resplendissant: Et en son Filz unique Jesuschrist Nostre Seigneur, conceu du Sainct Esprit: Et de Marie entiere Vierge né: Dessoubz Pilate à tort passionné: Crucifié, mort en croix estendu: Au Tumbeau mis, aux Enfers descendu: Et qui de mort reprint vie au tiers jour: Monta lassus au Celeste sejour, Là où il sied à la Dextre du Pere, Pere Eternel, qui tout peult, et tempere: Et doibt encor' de là venir icy, Juger les Mortz, et les Vivans aussi. Credo In Spiritum. Au Sainct Esprit ma ferme foy est mise. Je croy la Saincte, et Catholique Eglise Estre des Sainctz, et des Fideles, une: Vraye union, entre eulx en tout commune: De noz pechez pleine remission: Et de la Chair la resurrection: Finablement croy la vie eternelle. Telle est ma foy, et veulx mourir en elle. Grâces Pour Un Enfant. Nous te remercions, nostre Pere celeste, Du repas, qu'avons pris, aussi de tout le reste, Soit des biens, soit des maulx. Messieurs, bon prou vous fasse! Priez Dieu, qu'il me doint de bien croistre la grâce A la gloire de luy, au proffit de mon Proche, Tant que sus mes Parentz il n'en tombe reproche. Le Sixiesme Psaulme De David. (Translaté en Françoys selon l'Hebrieu.) L'Argument: L'Affligé de longue Maladie (quant à la lettre) prie ardemment icy pour sa santé, ayant Horreur de la Mort, et desirant (ains que mourir) glorifier encores le nom de Dieu. Puis tout à coup s'esjouist de la guarison recouvrée, et de la Honte de ses Ennemis. Je te supplie, ô Sire, Ne reprendre en ton ire Moy, qui t'ay irrité: N'en ta fureur terrible Me punir de l'orrible Tourment, qu'ay merité. Ains, Seigneur, viens estendre Sur moy ta pitié tendre, Car malade me sens: Santé ne me refuse, Car en craincte confuse Sont mes Os, et mes Sens. Et mon âme tentée Se treuve espoventée En extrême soucy. O Seigneur plein de grâce, Jusques à quand sera ce, Que me lairras ainsi? Helas, Sire, retourne, Et mon Ame destourne De ce terrible esmoy. Certes grande est ma faulte, Mais par ta bonté haulte, Je te pry saulve moy. Car en la Mort cruelle Il n'est de toy nouvelle, Memoire, ne renom. Qui pense tu, qui die, Qui loue, et psalmodie En la Fosse ton nom? Au gemir je m'aggrave, Toutes les Nuictz je lave Ma face à larmoyer: Et de mes larmes mainctes (Si brief ne sont restrainctes) Feray mon Lict noyer. Soubz ce pleur tant severe Mon Oeil, qui persevere, En troublement est mis: Et par la longue oppresse Vieilly suis en la presse De tous mes Ennemis. Sus sus, arriere Iniques, Fuiez Diabolicques De moy tous à la fois: Car le Dieu debonnaire De ma plaincte ordinaire A bien ouy la voix. Le Seigneur en arriere N'a point mis ma priere, Exeaucé m'a des Cieulx: Receau a ma demande, Et ce, qu'on luy demande, Accordé m'a, et mieulx. Dont fort honteux deviennent Et pour vaincz se tiennent Mes adversaires tous: Que chascun d'eux s'esloigne Subit en grand' vergoigne, Puis que Dieu m'est si doulx. * * * Le Beau Tetin. Tetin refaict, plus blanc qu'un oeuf, Tetin de satin blanc tout neuf, Tetin qui fait honte à la rose, Tetin plus beau que nulle chose; Tetin dur, non pas Tetin, voyre, Mais petite boule d'Ivoire, Au milieu duquel est assise Une fraize ou une cerise, Que nul ne voit, ne touche aussi, Mais je gaige qu'il est ainsi. Tetin donc au petit bout rouge Tetin qui jamais ne se bouge, Soit pour venir, soit pour aller, Soit pour courir, soit pour baller. Tetin gauche, tetin mignon, Tousjours loing de son compaignon, Tetin qui porte temoignaige Du demourant du personnage. Quand on te voit il vient à mainctz Une envie dedans les mains De te taster, de te tenir; Mais il se faut bien contenir D'en approcher, bon gré ma vie, Car il viendroit une aultre envie. O tetin ni grand ni petit, Tetin meur, tetin d'appetit, Tetin qui nuict et jour criez Mariez moy tost, mariez! Tetin qui t'enfles, et repoulses Ton gorgerin de deux bons poulses, A bon droict heureux on dira Celluy qui de laict t'emplira, Faisant d'un tetin de pucelle Tetin de femme entiere et belle. Notes. (1) Ne me hayr, si je {suis/fuys} mon contraire, (2) Est il {doulceur/douleur} à la mienne pareille? (3) Se trouvera femme en lieu, ne {maison,/saison,} (4) Est trop {sallée à/salle pour} ces Pucelles, (5) Que vous estiez {des bien Rimantz aymant,/des bien aymez Amans} (6) De{s} dictz dorez, et {de tout beau Romant,/de rymez rommans,} (7) Faire quelcque Oeuvre {pour jecter/à jecter} en lumiere: (8) Conseil Françoys, {croy}/quoy} qu'en ceste alliance (9) {Furent/Eurent} tous cinq en amitié confictz: Source: http://www.poesies.net