Les Baisers. Par Claude-Joseph Dorat (1734-1780). TABLE DES MATIERES HYMNE AU BAISER LES ROSES OU LA MOISSON DE VENUS L'ETINCELLE L'ABEILLE JUSTIFIEE LE NOUVEL OLYMPE LA RESERVE LE DELIRE LE BAISER DEVINE LES BAISERS COMPTES LE CASQUE LA CONVENTION LA MORSURE LA FAUSSE PUDEUR LES JALOUX TROMPES L'EXTASE LE BAISER DU MATIN LE PARDON L'ABSENCE L'IMMORTALITE LES OMBRES LA COURONNE DE FLEURS HYMNE AU BAISER Don céleste, volupté pure, De l' univers moteur secret, Doux aiguillon de la nature, Et son plus invincible attrait, Éclair, qui, brûlant ce qu' il touche, Par l' heureux signal de la bouche, Avertit tous les autres sens ; Viens jouer autour de ma lyre ; Qu' on reconnoisse ton délire À la chaleur de mes accens. Tu vas sur tes sujets fidéles Dispersant des fléches de feu : Tu nourris de tes étincelles Le flambeau de l' aveugle dieu. Sans toi que seroit le bel âge ? Il t' offre son premier hommage, Il s' éclaire de tes rayons ; Et, des desirs hâtant l' ivresse, Sur les lèvres de la jeunesse Tu fais tes plus douces moissons. Loin de l' oeil éclatant du monde, Combien d' êtres infortunés, Dans une obscurité profonde, À gémir semblent condamnés ! Pour eux Zéphyr est sans haleine, Les épis qui dorent la plaine, Rarement mûrissent pour eux ; Toi seul les retiens à la terre, Et, même au sein de leur misère, Tu leur apprends l' art d' être heureux. La fleur qui pare nos prairies, Te doit son lustre et son odeur. Ces arbrisseaux que tu maries, Sont tous éclos de ta chaleur. Ces ruisseaux fuyant sous l' ombrage, Ces flots caressant leur rivage, Par ton souffle vont s' embrâser ; Pourquoi des lèvres demi-closes Ont-elles la couleur des roses ? C' est là que siége le baiser. Le froid scrupule en vain s' offense De tes bienfaits consolateurs ; Tu tiens sous ton obéissance Sages, héros, législateurs. César quitte le Capitole, Il menace, il s' élance, il vole, Tout céde à ses travaux guerriers : Mais il revient, briguant des chaînes, Caresser les dames romaines À l' ombre même des lauriers. Ce Mahomet, ce fou sublime, Contre tous les périls armé, Qui pour l' erreur et pour le crime Avoit cru ce globe formé, Auroit-il, conquérant austère, Supporté l' ennui de la guerre, Sans les baisers de ses houris, Qui charmoient son ame inquiète, Et, dans le sérail du prophète, Réalisoient son paradis. Mais des demeures fastueuses Tu crains l' appareil imposant ; Les passions trop orageuses En bannissent le sentiment. Ah ! Sur des lèvres altérées, Et par l' ennui décolorées, Voudrois-tu donc te reposer ? Ces lambris dorés, cette estrade Ces carreaux, ces lits de parade, Sont l' épouvantail du baiser. Fuis sous les feuillages champêtres : C' est là que réside la paix, Et qu' à l' ombre des jeunes hêtres On pratique tes doux secrets. Sur des gerbes, sur une tonne, Le baiser s' y prend, ou s' y donne ; Le plaisir n' y fait pas compter ; Et l' impitoyable étiquette Sur les lèvres d' une coquette Ne t' y fait jamais avorter. Mais en quelques lieux qu' on t' appelle, Ne déserte point mon réduit ; Si j' ai pu te rester fidéle, Que tes faveurs en soient le fruit ! Séme des fleurs sur ma jeunesse ; Jusques dans la froide vieillesse Renouvelle encor mes desirs, Et puisses-tu, pour récompense, Rencontrer souvent l' innocence, Et la soumettre à tes plaisirs ! Puisse à ce prix trompant sa mère, La jeune fille de quinze ans, Dans son alcove solitaire Méditer ton art dans mes chants, Interroger son ame oisive, Dévorer l' image expressive De l' amoureuse volupté, Ne voir que baisers dans ses songes, Et soupçonner dans ces mensonges Les douceurs de la vérité ! LES ROSES OU LA MOISSON DE VENUS Un jour la belle Dionée, Dans un de ces bosquets qui couronnent Paphos, Fit enlever le fils d' énée, Tandis que le sommeil lui versoit des pavots : Elle-même sema de fraîches violettes Le gazon embaumé qui lui servoit de lit : Près d' Ascagne étendue en ces sombres retraites, Vénus le voit dormir, et Vénus s' attendrit. La déesse alors se rappelle Du berger qu' elle aima les jours trop tôt finis. Il revit pour moi, disoit-elle, C' est ainsi qu' il dormoit : tel fut mon Adonis. Elle sent, à ce nom, errer de veine en veine Ce feu dont le progrès augmente ses appas : Combien de fois ne voulut-elle pas, S' élançant à demi, ne respirant qu' à peine, Au col d' Ascagne entrelacer ses bras ! Le désir naît sur ses lèvres ardentes : Mais, craignant de troubler ce paisible sommeil, Elle se laisse aller sur des roses naissantes, Qui, graces à Vénus, verront plus d' un soleil. Leur parfum la séduit, et leur fraîcheur l' attire ; Au gré d' un caprice charmant, Elle y porte la main, avec feu les respire, En humecte sa bouche, et croit dans son délire, Ne baisant que des fleurs, caresser son amant. Vous eussiez vu les roses enflammées Sous les caresses de Cypris, Épanouir leurs feuilles animées C' est de là que leur vient leur tendre coloris. Autant de baisers que de roses. Rivale des zéphyrs légers, Vénus en donne tant de ses lèvres mi-closes, Que les roses bientôt vont manquer aux baisers. Sa moisson faite, elle s' envole ; Ses cygnes éclatans l' emportent dans les airs, En longs sillons d' azur devant-elle entr' ouverts, Elle impose silence aux fiers enfans d' éole, Et les beaux jours naissent pour l' univers. Du haut des cieux que son haleine épure, Où son char d' or lui trace un lumineux chemin, Vénus sourit, et, le front plus serein, Va semant les baisers sur toute la nature : Elle en émaille la verdure, Colore les épis, teint le duvet des fleurs ; Elle en couvre les bois, les prés, la grotte obscure, Et répand sous les eaux leurs subtiles ardeurs. Depuis ce jour, tout brûle, et s' unit, et s' enlace : Le bouton d' un beau sein est éclos du baiser ; Une rose y fleurit pour y marquer sa trace ; Fier de l' avoir fait naître il aime à s' y fixer. L'ETINCELLE Donne-moi, ma belle maîtresse, Donne-moi, disois-je, un baiser, Doux, amoureux, plein de tendresse... Tu n' osas me le refuser : Mais que mon bonheur fut rapide ! Ta bouche à peine, souviens-t-en, Eut effleuré ma bouche avide, Elle s' en détache à l' instant. Ainsi s' exhale une étincelle. Oui, plus que Tantale agité, Je vois, comme une onde infidelle, Fuir le bien qui m' est présenté. Ton baiser m' échappe, cruelle ! Le desir seul m' en est resté. L'ABEILLE JUSTIFIEE Dans la chaleur d' un jour d' été, Non loin d' un ruisseau qui murmure, À l' abri d' un bois écarté, Thaïs dormoit sur la verdure. La voûte épaisse des rameaux Brisant les traits de la lumière, Entretenoit sous ces berceaux Une ombre fraîche et solitaire. Thaïs dormoit, tous les oiseaux Immobiles dans les feuillages, Interrompant leurs doux ramages, Sembloient respecter son repos. Vers ces lieux un instinct m' attire ; Il n' est point de réduits secrets Pour l' amant que sa flamme inspire : Il devine ce qu' il desire ; Son coeur ne le trompe jamais, Et suffit seul pour le conduire. J' arrive au bosquet enchanté : Quel tableau ! Celle que j' encense Sommeilloit avec volupté, Sous un voile au hazard jeté, Qui satisfait à la décence, En dessinant la nudité. Sur l' ivoire d' un bras flexible Son cou reposoit incliné, Et l' autre bras abandonné Sembloit mollement entraîné Vers cet asyle inaccessible, Trésor de l' amant fortuné. Thaïs a des fleurs pour parure : Les tresses de ces cheveux blonds Descendent, en plis vagabonds, Jusques aux noeuds de sa ceinture. Son sein captif qui se débat Sous une gaze transparente, Amoureusement se tourmente Pour sortir vainqueur du combat, Et moi, je languis dans l' attente. Zéphyr alors, soufflant exprès, Dérange la gaze, l' entr' ouvre ; Au gré de mes soupirs discrets, Déjà plus d' un lis se découvre. Voici l' instant de me servir, Disois-je à l' amour, je t' implore : Encore un souffle du Zéphyr, Et la rose est prête d' éclore. L' officieux époux de Flore Brise la chaîne des rubans. Un seul lui résistoit encore, Le noeud glisse... dieux ! Quels momens ! ... La barrière enfin est rompue ; Rien ne s' oppose à mon desir ; Un frais bouton naît à ma vue, Et je n' ai plus qu' à le cueillir. Je brûle, j' avance, je n' ose ; Je retiens mon souffle amoureux ; Mais au péril mon coeur s' expose ; J' ai fait un pas, j' en risque deux ; J' approche ma bouche, et la rose Se colore de nouveaux feux. Je disparois, Thaïs s' éveille ; Mon baiser agite son sein ; Elle y porte en tremblant la main ; Puis appercevant une abeille Qui, séduite par ses couleurs, Pour elle avoit quitté les fleurs, Et les fruits ambrés de la treille : C' est donc toi qui me fais souffrir Par une piqûre cruelle ? Tu paîras mon tourment, dit-elle... Quoiqu' il soit mêlé de plaisir... Calme, lui dis-je, ta colère ; Le coupable à toi vient s' offrir. Je suis l' abeille téméraire, C' est moi seul que tu dois punir : Mais non Thaïs n' est point sévère. Si je parviens à te fléchir, Un second baiser peut guérir Le mal qu' un premier t' a pu faire. LE NOUVEL OLYMPE Le croiras-tu ? Ces conquérans altiers, Tant célébrés par les cygnes du Tibre, Eux qui naissoient à l' ombre des lauriers, En respirant l' orgueil d' un peuple libre ; Ces fiers romains, ces sauvages guerriers, Ces demi-dieux, sous qui trembloit la terre, Ainsi que nous, instruits dans l' art de plaire, Fondoient un culte en l' honneur des baisers : Ils héritoient des fables de la Grèce, Songes rians, ingénieux loisirs, Par qui le dogme ordonnoit les plaisirs, Douces erreurs qu' adoptoit la sagesse. Ô temps heureux ! Où Flore et les Zéphirs À leurs autels enchaînoient la jeunesse ; Où l' on voloit sur l' aîle des desirs ? Où dans les cieux on plaçoit sa maîtresse, Où la naïade, en confondant ses flots, Par des soupirs échauffoit ses roseaux Qui de Syrinx murmuroient la tristesse ; Où le Léthé rouloit l' oubli des maux ! Thaïs, alors, chaque attrait d' une belle Étoit lui-même une divinité : Un front ouvert, c' étoit la vérité ; En le baisant, on fêtoit l' immortelle ; Les lis du sein cachoient la volupté : D' un oeil brillant avec sérénité L' amour superbe allumoit l' étincelle : La main vouée à la fidélité N' osoit toucher la main d' une infidelle. D' un souffle pur oser cueillir l' encens, Ravir les fleurs d' une lèvre vermeille, C' étoit à Flore emporter sa corbeille ? C' étoit aussi rendre hommage au printemps, Ainsi l' amant consacroit son ivresse ; Et les baisers, toujours religieux, Qu' il prodiguoit à sa belle maîtresse, Formoient l' encens qu' il brûloit pour les dieux. Ô ma Thaïs ! Que ce culte m' enchante ! J' assemble en toi, je vois l' Olympe entier ; Et tous ces dieux, que m' offre mon amante, Ne craindront plus qu' on les puisse oublier. LA RESERVE Quand neuf baisers m' auront été promis, Ne m' en donne que huit, et malgré ta promesse, Soudain, échappe, ma Thaïs. En la trompant, augmente mon ivresse : Cours te cacher derrière tes rideaux, Dans ton alcove, asyle du mystère, Sous l' ombrage de tes berceaux ; Fuis, reparois, et ris de ma colère. De berceaux en berceaux, de réduit en réduit, J' épîrai de tes pas la trace fugitive ; Je t' attendrai, tu seras ma captive : Le bonheur double alors qu' on le poursuit. Défends toi bien, résiste avant que de te rendre ; J' aurai beau gémir, t' accuser ; Détourne avec art le baiser, Quand ma bouche, avec art, sera prête à le prendre. C' est ainsi qu' il est doux de se voir abuser. Les huit premiers, accordés par toi-même, Mettront le comble à ma félicité ; Mais je mourrai de plaisir au neuvième, Et sur-tout s' il m' est disputé. LE DELIRE Que je me plais dans ce séjour ! J' y suis auprès de ma maîtresse. Quelle clarté vaudroit ce demi-jour ! Ces berceaux, ces gazons, ici tout m' intéresse, Je ne veux, je ne vois, je ne sens que l' amour. Belle Thaïs, ô toi que j' idolâtre, Dans tes bras amoureux quand je tombe éperdu, Et qu' à tes épaules d' albâtre Entrelaçant les miens, je reste suspendu ; Quand nos haleines se confondent, Que par des murmures confus Nos coeurs s' appellent, se répondent, Et qu' un soupir tient lieu de la voix qui n' est plus ; Quand sur ton sein mes caresses plus vives De la pourpre et du lis mêlangent les sillons, Et que mille baisers croisent leurs aiguillons, Renvoyés tour à tour par nos lèvres actives ; Mon ame alors, ivre de son bonheur, Et me quitte et s' écoule, à force d' être émue ; Tu l' attires d' un souffle, ainsi qu' une vapeur Autour de toi brûlante et répandue. Elle renaît, expire tour à tour, S' épanche, se résout comme un léger nuage, Aux plus secrets appas s' ouvre un heureux passage, T' enveloppe de mon amour ; Elle humecte tes yeux aux paupières mourantes, Où pèse mollement le doux poids du baiser, Vient séparer ta bouche en deux roses naissantes, Et, descendant toujours, cherche où se reposer. Alors je renais et m' écrie : L' amour soumet la terre, assujettit les cieux, Les rois sont à ses pieds, il gouverne les dieux, Il mêle en se jouant des pleurs à l' ambroisie, Il est maître absolu : mais Thaïs aujourd' hui L' emporte sur les rois, sur les dieux et sur lui. LE BAISER DEVINE Un soir d' été, quand l' astre de Vénus Verse un jour doux sur les fleurs rafraîchies, Joue à travers les rameaux plus touffus, Et sert l' amour errant dans les prairies ; Thaïs, quittant l' ombre de ses berceaux, Court respirer l' air serein des campagnes, Et va chercher ses folâtres compagnes Qui l' attendoient sur le bord des ruisseaux. Un jupon court, un air de négligence, Sans les contraindre, ajoute à leurs appas ; On s' entrelace ; on croit marcher, on danse ; Sur le gason l' essain vole en cadence ; Leur pied l' effleure, et ne le courbe pas. Leur ame pure aux soucis est fermée. Les sauts finis, on propose des jeux ; Thaïs attache un bandeau sur ses yeux ; Voilà Thaïs en amour transformée. On fait silence, on s' approche, et soudain Plus ramassé le cercle l' environne ; Zémis imprime un baiser sur le sein, Ciane au col, Rofire sur la main : Chaque baiser tour à tour se moissonne, Et ma Thaïs, qui se dépite en vain, Doit deviner la bouche qui le donne : Mais, qu' est-ce, hélas ! Que ce jeu si charmant, Si l' on exclud les baisers d' un amant ? Toujours le piége est près de l' innocence. Je voyois tout, à travers un buisson ; Et je voulois, dans mon impatience, Cueillir aussi ma part de la moisson. Mon sein palpite, et mon oeil étincelle ; Dans tous mes sens circule un feu nouveau : J' avance et fuis, me résous et chancelle : L' amour me dit : ose, et sois moi fidelle ; Thaïs toujours n' aura point mon bandeau. Je crois l' amour ; il m' applaudit de l' aîle, Et je m' élance au milieu du troupeau. L' éclair moins vîte a silloné la nue. Belles de fuir ; moi de les appaiser. Je joins Thaïs, et ma bouche éperdue Brûle son sein par un triple baiser. Thaïs se trouble, et ne peut s' y méprendre ; Fille jamais n' en donna de pareil ; Le coeur lui bat, son front est plus vermeil : On l' interroge, et je crains de l' entendre ; Elle est muette : un doux frémissement, Ô ma Thaïs ! S' élève dans ton ame ; Elle s' allume aux rayons de ma flamme, Et ton silence a nommé ton amant. La nuit survient ; c' est un temps d' indulgence ; Son voile sert ma crainte et ta pudeur : Ta voix jura de punir mon offense ; Mais le serment vint mourir dans ton coeur. Contre mes feux tes compagnes sévères Vouloient encor t' armer, en te quittant, Te rappelloient ces baisers téméraires, Et demandoient un exemple éclatant : Chacune insiste, et chacune, en soi-même, Forme des voeux pour que celui qu' elle aime, Le lendemain, lui veuille en faire autant. LES BAISERS COMPTES Sous ces tilleuls qui nous prêtent leur ombre, Tu me promis cent baisers l' autre jour ; Tu me les a donnés, mais sans passer leur nombre, Eh ! Quel nombre, dis moi, peut suffire à l' amour ? Lorsque Cérès enrichit la nature, Sait-elle donc, trop avare Thaïs, Le compte de tous les épis Dont elle orne sa chevelure ? Flore au hazard va semant ses bouquets, Ces moissons de parfums sur son passage écloses ; Et Zéphyr ne tient point registre pour les roses Qu' il fait naître dans nos bosquets. Du haut de la brillante voûte, Lorsque l' onde du ciel s' épanche dans nos champs, Distille-t-elle goutte à goutte ? Jupiter quelquefois la verse par torrens. Et sur la plaine reposée Quand l' aurore aux douces couleurs, Laisse onduler ses rayons bienfaiteurs ; Dans ses présens froide et symmétrisée, La voit-on mesurer aux fleurs L' émail transparent de ses pleurs Et les perles de la rosée ? Et les biens et les maux, les dieux sur l' univers Répandent tout avec largesse ; Et toi, Thaïs, qui nous peins la déesse Qu' une conque d' azur promène sur les mers, Ainsi que les faveurs tu bornes la tendresse ! L' enfant aîlé te combla tour à tour De tous ses dons, et ta froideur le blesse ! Et c' est Thaïs qui compte avec l' amour ! Ah ! Cruelle, ai-je donc calculé mes alarmes, Et mes tourmens et mes soupirs ? Si tu comptes les maux, compte aussi les plaisirs. Mais vas ; confondons tout, les baisers et larmes ; Viens, laisse-moi dévorer tes beautés ; Viens, ne m' afflige plus par des refus coupables Et donne moi des baisers innombrables Pour tant de pleurs... que je n' ai pas comptés. LE CASQUE Dans les bras caressans de la belle déesse, Le dieu Mars languissoit brûlant et désarmé, Et, le front rayonnant de la plus douce ivresse, Il goûtoit à longs traits le bonheur d' être aimé. Aux lèvres de Cypris son ame suspendue, Loin de ces jeux sanglans qui font couler nos pleurs, De transports en transports fugitive, éperdue, Se reposoit en paix sous des voûtes de fleurs. De folâtres amours endossent son armure ; D' autres, plus assidus autour de nos amans, Balancent sur leur tête un berceau de verdure, Leur ménagent l' abri de cent myrthes naissans, Et de leur fraîche haleine embaument la nature. Le ciel est plus serein, la lumière plus pure : L' air comme un feu subtil coule dans tous les sens. Et l' onde, qui s' élève avec un doux murmure, Mêle son jet limpide aux festons du printemps. Tout-à-coup la trompette sonne ; On appelle Mars aux combats. Le tambour bat, et l' airain tonne : La victoire, une lance au bras, Offre à l' immortel intrepide Ses armes d' un acier brillant ; Son bouclier étincelant, Où l' honneur qui lui sert de guide, Trace, en lettres de diamant, Le nom de ce héros qui triompha d' Armide. Mars y lit son devoir, et ne résiste plus ; Des bras de la déesse avec peine il s' arrache ; Mais dans son casque, où flotte un effrayant panache, Que trouve-t-il ? Le nid des oiseaux de Vénus. Leurs becs sont enlacés par le noeud le plus tendre ; Renfermant dans leurs coeurs tous les feux de Cypris, De leur aîle amoureuse ils couvrent leurs petits, Et contre Mars lui-même ils sauront les défendre. Le dieu s' arrête et demeure enchanté. Deux colombes sur lui remportent la victoire ; Il leur sourit avec sérénité, Et, sourd pour cette fois à la voix de la gloire, Il se rejette, il tombe au sein de la beauté. Tous les amours, par l' ordre de leur mère, Écartent la trompette, et brisent les clairons ; Les chants sinistres de la guerre Sont remplacés par des chansons, Et les plaisirs de deux pigeons Retardent quelques jours les malheurs de la terre. LA CONVENTION Oui ; de ta bouche enfantine Donne-moi dans ces vergers Autant de furtifs baisers Qu' Ovide en prit à Corine ; Autant (je n' en veux pas plus) Qu' il naît d' amours sur tes traces, Qu' on voit jouer de Vénus Et de beautés et de graces, Sur ton sein, entre tes bras, Dans ton délicat sourire, Dans tout ce que tu sais dire,... Et ce que tu ne dis pas ; Autant que ton oeil de flamme, Armé de séductions, Lance d' aimables rayons, Et de traits qui vont à l' ame, De voluptueux desirs, De rapides espérances, Et d' amoureuses vengeances, Signal de nouveaux plaisirs ; Autant que nos tourterelles Roucoulent de tendres feux, Quand le printemps de ses aîles Semble caresser ces lieux. Alors, si trop de foiblesse Me fait toucher à ma fin, Je dirai ? Viens, ma maîtresse, Recueille-moi dans ton sein. Que le vent de ton haleine Mêle mon ame à la tienne ; Sa chaleur va m' embrâser : À cette ame évanouie Rends et souffle encor la vie Dans un long et doux baiser... De la rapide jeunesse Saisissons tous les instans : Bientôt la froide vieillesse Vient conduite par le temps, Hélas ! Et par la sagesse. Ô ma Thaïs ! Le plaisir A l' éclat des fleurs nouvelles, L' inconstance du zéphir ; Comme lui prompt à nous fuir, Il se fane aussi-tôt qu' elles. LA MORSURE Thaïs, quel folâtre caprice Contre moi semble t' exciter ? Eh, quoi ! Tu ris de ta malice, Et te plais à la répéter ? Tu comptes donc pour rien cruelle, Ces traits pénétrans, enflammés, Que l' enfant aîlé, ton modèle, Dans mon coeur a tous enfermés ? Tes dents, ces perles que j' adore, D' où s' échappe à mon oeil trompé Ce sourire développé, Transfuge des lèvres de Flore ; Devroient-elles blesser dis-moi, Un organe tendre et fidelle, Qui t' assure ici de ma foi, Et nomma Thaïs la plus belle ? C' est lui, ne le sais-tu donc pas. Qui de toi s' occupe sans cesse, Élève aux astres tes appas, Et dit les vers que je t' adresse. C' est lui qui chante ma Thaïs Au retour de la jeune Aurore, C' est lui seul qui la chante encore Dans la solitude des nuits. Le baiser que tes yeux promettent Toujours préside à sa chanson. Si les échos disent ton nom, C' est lui que les échos répètent. Cent fois, Thaïs, il a fêté L' or de ta longue chevelure, En tresses mollement jeté, Et qui voltige à l' aventure, Tes yeux doux et vifs tour à tour, Et ce beau sein que j' idolâtre, Où sur un frais monceau d' albâtre Les desirs vont bercer l' amour. Songes-y bien ; quand je t' appelle Mon tout, ma Vénus, ma Thaïs, Ma colombe, ma tourterelle, Tous ces titres que tu chéris, Ingrate, tu les dois au zèle De l' organe que tu punis. Crois-tu le contraindre à se taire ? Non, non, il brave en ce moment Tous les maux que tu peux lui faire. Viens, renouvelle son tourment : Assailli des flêches brûlantes, De ces dards perçans du baiser, Il veut sur tes lèvres ardentes, Il veut encor les aiguiser ? Et, chargé d' heureuses blessures, Doux vestiges de volupté, Essayer même, au lieu d' injures, De nouveaux chants à ta beauté ; Vanter ces attraits innombrables, Qui tous allument ses desirs, Tes cheveux, jouets des zéphirs, Ton sein, ému par mes soupirs, Et tes yeux, et ces dents coupables, Qui font sa peine et ses plaisirs. LA FAUSSE PUDEUR Pourquoi donc, matrônes austères, Vous alarmer de mes accens ? Vous, jeunes filles trop sévères, Pourquoi redoutez-vous mes chants ? Ai-je peint les enlèvemens, Des passions les noirs ravages, Et ces impétueux orages Qui naissent aux coeurs des amans ? Je célèbre des jeux paisibles, Qu' envain on semble mépriser, Les vrais bien des ames sensibles, Les doux mystères du baiser. Ma plume rapide et naïve Écrit ce qu' on sent en aimant : L' image n' est jamais lascive, Quand elle exprime un sentiment. Mais, quelle rougeur imprévue ! Quoi ! Vous blâmez ces doux loisirs, Et n' osez reposer la vue Sur le tableau de nos plaisirs ! ... Profanes que l' amour offense, Qu' effarouche la volupté, La pudeur a sa fausseté, Et le baiser, son innocence. Ah ! Fuyez, fuyez loin de nous ; N' approchez point de ma maîtresse : Dans ses bras quand Thaïs me presse, Et, par les transports les plus doux, Me communique son ivresse ; Thaïs est plus chaste que vous. Ce zèle, où votre coeur se livre, N' est que le masque du moment ; Ce que vous fuyez dans un livre, Vous le cherchez dans un amant. LES JALOUX TROMPES Aimons nous, ame de ma vie, Aimons, dans l' âge des amours ; De la vieillesse et de l' envie Que nous importent les discours ? On voit mourir et renaître les jours : Mais dès que la lumière, hélas ! Nous est ravie, Songes-y bien, c' est pour toujours. Jette toi dans mes bras ; je brûle, je t' adore, Viens,... au desir laissons-nous emporter. Baisons-nous mille fois et mille fois encore, Puis encor mille fois... pour ne nous plus quitter ! Soyons fiers, ô Thaïs, du noeud qui nous rassemble ; Mais confondons si bien tous nos baisers ensemble, Que les yeux des jaloux ne puissent les compter. L'EXTASE Vois, ma Thaïs, cette vigne amoureuse Se marier à ce jeune arbrisseau ; Vois le lierre embrasser l' ormeau De sa guirlande tortueuse. Puissent tes bras voluptueux Me serrer, m' enchaîner de même ! Puissé-je par autant de noeuds, T' enlacer, te presser, te ceindre de mes feux, Me replier cent fois autour de ce que j' aime, Et puissions-nous enfin nous reposer tous deux Dans l' extase du bien suprême, Et ce calme enflammé connu des vrais heureux ! ... Alors, ô ma Thaïs, ni les coupes riantes, Où la gaîté pétille en bachiques vapeurs, Ni la pompe des rangs, ni l' éclat des grandeurs, Ne me détacheroient de tes lèvres ardentes. Anéantis à force de sentir, L' oeil humide et chargé d' ivresse ; Arrivés à cette foiblesse, Le dernier degré du plaisir... La même barque au noir rivage Porteroit sans effort deux amans éperdus, Et nous y serions descendus, Avant d' avoir soupçonné le passage. LE BAISER DU MATIN Les étoiles brilloient encore : À peine un jour foible et douteux Ouvre la paupière de Flore, Qui, dans ses bras voluptueux, Retient l' inconstant qu' elle adore. Le souffle humide d' un vent frais Effleure les airs qu' il épure, Soupire à travers ces bosquets, Et vient hâter par son murmure Le chant des hôtes des forêts Et le réveil de la nature. Tu goûtois un profond repos, Après une nuit fortunée, Que nous avions abandonnée Au dieu des amoureux travaux : Moi, je veillois ; dans mon ivresse, Je recueillois tes doux soupirs, Et mes yeux, brûlans de tendresse, Se reposoient sur la déesse À qui je dois tous mes plaisirs. Les anneaux de ta chevelure Flottent au hazard répandus, Et voilent seuls tes charmes nus, Dont le désordre est la parure : Ton front peint la sérénité Et du bonheur et de la joie, Sur ton sein ému se déploie L' incarnat de la volupté ; Tels quelquefois, après l' orage, On voit, en monceaux parfumés, La rose et le lis parsemés, Joncher les gazons du bocage. Ta bouche qu' amour sut armer De la grace la plus touchante, Plus fraîche que l' aube naissante, Semble s' ouvrir pour me nommer ; Et tes bras, dont la nonchalance Se développe mollement, Quelquefois avec négligence Sont étendus vers ton amant. Mais cependant sur l' hémisphére Vénus fait luire son flambeau : Chaque degré de la lumière Me révèle un charme nouveau : Sur tous les trésors que tu laisses En proie à mon avidité, J' égare mon oeil enchanté, Et veux marquer par mes caresses Tous les progrès de la clarté : À mesure qu' elle colore L' horison qui va s' embrâser, Un feu plus ardent me dévore ; Et je crois que chaque baiser Ajoûte un rayon à l' aurore. Comme je fêtai son retour ! De la nuit les astres pâlirent : Tout-à-coup tes beaux yeux s' ouvrirent ; C' est toi qui fis naître le jour. LE PARDON Souvent l' amour se venge d' un volage, Je ne le fus qu' un seul jour, et sa nuit ; C' est encor trop : ... églé m' avoit séduit : Elle étoit belle, et dans la fleur de l' âge. D' entre ses bras échappé vers minuit, Dans un moment où l' ombre de ses voiles Enveloppoit jusqu' au feu des étoiles, Je revenois sans escorte et sans bruit. L' air qui s' agite, un rameau qui murmure, Tout m' épouvante, et je crains tous les yeux : On ne craint rien, alors que l' ame est pure ; Et j' avois l' air, dans ma retraite obscure, D' un criminel bien plus que d' un heureux. Je me glissois... quand soudain, au passage, Par des enfans je me sens arrêter ; Dans ma frayeur je ne pus les compter : Ils étoient nuds : l' un près de mon visage, Porte un flambeau pour me voir de plus près ; L' un tient des fers, dont j' ignore l' usage ; Et celui-ci se joue avec des rêts. C' est lui, c' est lui ! Vîte, qu' on le saisisse, S' écrie alors le plus malin de tous, Tenez-le bien : Thaïs, dans son courroux, L' a désigné, nous lui devons justice. Rien n' est plus sot, vous le voyez, amis, Qu' un infidèle, alors qu' il est surpris. Vous voilà donc, le beau coureur nocturne ? Lorsque Thaïs veille dans les soupirs ; À la faveur de la nuit taciturne, Vous avez cru nous voiler vos plaisirs ? On vous guettoit : point de grace ; qu' il meure, Lui qui coûta des pleurs à la beauté ! Thaïs gémit, et l' attend à cette heure Qu' il consacroit à l' infidélité : Thaïs, hélas ! Digne d' une autre chaîne ; Thaïs semblable à l' aube d' un beau jour, Et qui ne peut exhaler son haleine, Sans envoyer des parfums à l' amour. Après ces mots, la brigade enfantine S' arme de traits, de fers charge mes piés, En charge encor ma main qui se mutine, Et m' investit de noeuds multipliés. Ah ! Dit l' un d' eux, accordons-lui sa grace ; Il se repent, il jure, foi d' amours, D' aimer Thaïs et de l' aimer toujours : Est-il forfait qu' un tel serment n' efface ? Une autre fois, me dit-il à voix basse, Lorsque la nuit couvrira l' horizon, N' affecte point une imprudente audace, Et souviens-toi de garder la maison. À mes regards la tienne se présente, Ô ma Thaïs, le rémords m' y conduit : Je viens m' offrir au courroux d' une amante : Elle menace, et bientôt s' attendrit : Ses yeux charmans où l' amour se déploie, Parmi les pleurs étincellent de joie : Son sein échappe aux voiles envieux, Palpite et bat sous la main du coupable : Nous étions seuls, j' étois plus amoureux, Et ma Thaïs n' est point inexorable. Je profitai d' un heureux abandon ; Et, rassemblant tout le feu qui m' anime, Je ne pouvois me reprocher un crime, Qui me valoit un aussi doux pardon. L'ABSENCE Le temps n' a plus d' aîles pour moi ; Ce vieillard, à pas lents s' avance : Mes jours s' envoloient près de toi ; Ils se traînent dans ton absence. Le soleil ralentit son cours : Je vois sans cesse la journée, Où tu partis environnée Par le cortège des amours. Les uns, veillant à la portière, Baissoient les stors officieux, Pour intercepter la lumière Étincelante au haut des cieux : D' autres, à tes ordres fidèles, Le front serein, l' oeil animé, Pour rafraîchir l' air enflammé, Redoubloient le vent de leurs aîles. Devançant l' essain qui te suit, D' autres, en couriers plus agiles, Vont reconnoître le réduit, Et l' alcove, aux contours tranquiles, Qu' ils ont destinés à ta nuit : Moi je meurs dans l' inquiétude ; Et, l' amour plaintif excepté, Pas un, Thaïs, ne m' est resté, Pour consoler ma solitude. Je ressemble au débile oiseau Que l' on a privé de sa mère ; Il soupire sur l' arbrisseau Qui, près d' elle, avoit su lui plaire ; Errant de bruière en bruière, Il fuit les lieux de son berceau : De même, rien ne peut distraire Les longs ennuis de ton amant : Formé-je un voeu ? Dans le moment, Il est suivi d' un voeu contraire. Quelquefois un folâtre enfant Au globe de feu qui l' éclaire Oppose un verre transparent : À mesure que son caprice Le fait vaciller dans sa main ; Les rayons réfléchis soudain, Grace à ce mobile artifice, Frappent les murs de ce palais, Vont se jouer sur ces vîtrages, Promènent des lueurs volages Sur la cime de ces bosquets : Portés de surface en surface, Prompts à descendre, à remonter, Leur empreinte brille et s' efface Sans que rien la puisse arrêter : Voilà mon coeur ou son image. Toi seule fixois mes desirs : Je suis poussé comme un nuage, Et j' ai perdu tous mes plaisirs. Ce n' est plus pour moi que la terre S' orne de festons verdoyans ; Que la musette solitaire Gémit sous les rameaux naissans ; Que des bergers la troupe active Se groupe au penchant des coteaux ; Qu' enfin de limpides ruisseaux Roulent une onde fugitive Sur le gazon qui les captive, Et peint son émail dans leurs flots. Loin de toi la nature expire ; Les jeux désertent ce vallon : Le souffle léger du zéphire Pour moi se change en aquilon : À la grotte la plus secrette Je cherche en vain quelques appas ; Le printemps fleurit sur tes pas ; Il n' est plus où l' on te regrette... Ah ! Que fais-tu dans ce moment ? Loin du tumulte où l' on t' engage, T' enfonces-tu dans un bocage, Pour y songer à ton amant ; Que l' air siffle, que les vents grondent, Je ne vois que toi sous les cieux : Si l' absence interrompt nos noeuds, Qu' au moins nos soupirs se répondent. Que dis-je ? à l' heure où je t' écris, Peut-être un rival, un parjure, Te fait oublier ! ... j' en frémis, Un tel soupçon est une injure : Sois fidèle, et tu m' en punis. Il est vrai : tout me fait ombrage ; L' oiseau qui vole à tes côtés ; L' ormeau qui t' offre son feuillage ; L' onde qui baigne tes beautés, La glace où se peint leur image ; Et même, excuse un tel aveu, Quoique ton serin parle peu, Je suis jaloux de son ramage. Mais, chassons ces vaines frayeurs : J' ai revu la retraite sombre Qui, dans le secret de son ombre, Voila tes premières faveurs : L' amour y scella nos tendresses ; J' y viens rêver à mes douleurs : L' arbre témoin de mes caresses Voit à ses pieds couler mes pleurs : Je baise le gazon propice Dont tes charmes ont approché, Le sable où tes pas ont touché, Et la verdure protectrice Sous qui mon bonheur fut caché. C' est moi-même qui le cultive, Le myrte à jamais fortuné, Le myrte que tu m' as donné Avant de quitter cette rive, Sous mes yeux il s' épanouit, Et deviendra digne peut-être, Ou de Thaïs qui le chérit, Ou de l' amour qui le fit naître : Jamais l' inclémence des airs N' offensa son tendre feuillage ; Il brave, à l' abri de l' orage, Le souffle glacé des hivers : Au retour de la jeune aurore, Je l' arrose chaque matin ; Je ne m' en fierois point à Flore, D' un soin qu' elle reclame en vain, Et veux seul embellir encore L' arbre sacré de mon jardin. Crois, lui dis-je, Thaïs l' ordonne ; Avec toi croîtra mon amour : Puissent tes feuilles quelque jour Se voir tresser pour sa couronne ! Oui ; qu' elle t' envie à son tour, Que ta verdure s' épaississe ; Et que ta tige s' arrondisse, Pour l' ombrager à son retour ? L'IMMORTALITE De quels charmes tu m' environnes ! Que je sens près de toi d' amoureuses fureurs ! Comme ils sont parfumés les baisers que tu donnes ! En les cueillant, je crois cueillir des fleurs, Telles que les vergers d' Hymette En fournissent dès le matin À ces filles de l' air qui sur la violette Et l' oeillet et le lis vont chercher leur butin. Le souffle de ta bouche est comme une rosée Qui court de veine en veine, enivre tous les sens, Fait couler à longs traits dans mon ame embrâsée Le délire, les feux, le nectar des amans. Poursuis, poursuis ; encore une caresse, Et je deviens immortel dans tes bras. Mais ce titre n' est rien et ne me séduit pas, Si ma flamme à son tour ne te change en déesse. Ah ! L' immortalité ne sied bien qu' aux amours : Sous la même couronne il faut qu' ils nous unissent ; Si je ne vis pour toi, si nos plaisirs finissent, Qu' importe, hélas ! Que je vive toujours. LES OMBRES Crois moi, jeune Thaïs, la mort n' est point à craindre ; Sa faulx se brisera sur l' autel des amours. Vas ; nous brûlons d' un feu qu' elle ne peut éteindre. Est-ce mourir, dis moi, que de s' aimer toujours ; Nos ames survivront au terme de nos jours ; Pour s' élancer vers lui par des routes nouvelles, Le dieu qui les forma leur prêtera des aîles. De ce globe échappés, nous verrons ces jardins Ouverts dans l' élysée aux vertueux humains. Là, tout naît sans culture : en cet aimable asyle La terre d' elle-même épanche ses présens : D' un soleil tempéré la lumière tranquille A ce qu' il faut d' ardeur pour fixer le printemps. Ce sont de toutes part des sources jaillissantes, Dont le cristal retombe et fuit sous des lauriers. Zéphir murmure et joue à travers les rosiers, Fait ondoyer des fleurs les moissons odorantes, Disperse leurs parfums, et dans ce beau séjour Souffle avec un air pur les chaleurs de l' amour. Là, des tendres amans les ombres se poursuivent ; Ces amans ne sont plus, et leurs flammes revivent : Là se joue en tout temps la douce illusion ; Didon y tend les bras au fugitif énée, La sensible Sapho n' y quitte plus Phaon ; L' ombre de Lycoris, de pampres couronnée ; Danse, rit et folâtre autour d' Anacréon. Racine y soupirant aux accords de sa lyre, Le front ceint d' un cyprès de fleurs entremêlé, De l' amour et des vers sent le même délire, Et baigne encor de pleurs le sein de Champmeslé. Alcibiade y suit la volage Glycère ; César y va contant ses amoureux exploits : L' ombre enfin de Henri, cette ombre auguste et chere, De la nymphe d' Anet semble adorer les lois Dans ce bosquet riant et presque solitaire, Où les ordres du ciel ont placé les bons rois. Ces champs à ton aspect s' embelliront encore ; Le jour qui les éclaire en deviendra plus doux ; On n' aura jamais vu tant de myrtes éclore ; Le cercle des heureux s' ouvrira devant nous ; Nous leur demanderons le prix de la tendresse, Amans ainsi que nous, ils liront dans nos yeux ; Et, pleins du même amour dont ils sentoient l' ivresse, Le même sort nous garde une place auprès d' eux. LA COURONNE DE FLEURS Renversé doucement dans les bras de Thaïs, Le front ceint d' un léger nuage, Je lui disois : lorsque tu me souris, Peut-être sur ma tête il s' élève un orage. Que pense-t-on de mes écrits ? Je dois aimer mes vers, puisqu' ils sont ton ouvrage. Occuperai-je les cent voix De la vagabonde déesse ? À ses faveurs pour obtenir des droits, Suffit-il, ô Thaïs, de sentir la tendresse ? Thaïs alors sur de récens gazons Cueille des fleurs, en tresse une couronne. Tiens, c' est ainsi que je répons ; Voilà le prix de tes chansons, Et c' est ma main qui te le donne : Renonce, me dit-elle, à l' orgueil des lauriers ; Laisse ces froids honneurs qu' ici tu te proposes ; Il faut des couronnes de roses À qui peignit l' amour et chanta les baisers. Source: http://www.poesies.net