Poésies. Par Le Chevalier De Racan (Honorat de Bueil) (1589-1670) TABLE DES MATIERES ODES. Ode Pour Monseigneur Le Duc De Bellegarde. A M. Le Comte De Bussy De Bourgogne. A M. De Balzac. La Venue Du Printemps A M. De Termes. Au Fleuve Du Loir Débordé. Ode Bachique. Ode I. Ode II. Ode III. STANCES. Consolation. Stances Sur La Retraite. Stances I. Stances II. SONNETS A M. Darmilly, Gentilhomme De Touraine, Sous Le Nom De Damer. A Monseigneur Le Duc De Guise. Sonnet Sur Le Bois De La Vraie Croix. Celuy de qui la cendre... Que tout cede au pouvoir... Seul objet de mes yeux... Sur La Maladie De Sa Maitresse I. Sur La Maladie De Sa Maitresse II. Epitaphe De Feue Dame Louise De Bueil, Abbesse De Bonlieu. Sur La Mort De Monseigneur Le Cardinal Du Perron. Epitaphe De Feu Monsieur Le Comte De Charny. Epitaphe Sur La Mort De Honorat De Bueil. ODES. Ode Pour Monseigneur Le Duc De Bellegarde, Pair Et Grand Ecuyer De France. Amour, à qui je dois les chansons immortelles Qui par toute la terre ont volé sur tes ailes, Et qui seul m’as enflé le courage et la voix, N’es-tu pas bien enfant alors que tu m’invites D’oublier les rigueurs pour chanter les merites D’une ingrate beauté qui méprise tes loix? Permets qu’employant mieux les accords de ma lyre, Je chante mon Roger, l’honneur de cet empire, Et qui dessous le tien si long-tems a vécu. Puisque de sa valeur tu fus toujours le maître, En disant ses vertus ne fais-je pas connoître La gloire du vainqueur par celle du vaincu? Quand trois lustres passez le mirent hors d’enfance Et que parmi la joye et la magnificence Les belles admiroient ses aimables appas, Combien en oyoit-on soûpirer leur martire? Si tu voulois, Amour, tu sçaurois bien qu’en dire, Toy qui ne l’as jamais abandonné d’un pas. À peine le coton ombrageoit son visage, Que déja sous Henry ce genereux courage Fit voir par les effets qu’il étoit fils de Mars; Toy-même dés ce tems l’aimas comme ton frere, Et quittas sans regret le giron de ta mere Pour suivre sa fortune au milieu des hazards. Tu fus toûjours depuis son demon tutelaire, Tu fis avecque luy ta demeure ordinaire, Quelquefois dans son coeur, quelquefois dans ses yeux; De ses plus beaux desseins tu fus toûjours complice, Et preferois l’honneur de luy rendre service À celuy de regir les hommes et les Dieux. Quand ses jeunes attraits triomphoient des plus belles, Combien as-tu de fois fendu l’air de tes ailes Pour éclairer ses pas avecque ton flambeau? Et quand toute la cour admiroit ses merveilles, Pour voir en tous endroits ses graces nompareilles, Combien as-tu de fois arraché ton bandeau? Mais nos prosperitez sont de courte durée; Il n’est point ici-bas de fortune asseurée: Elle changea bien-tost nos plaisirs en douleurs, Quand, durant une paix en délices feconde, La Seine, par la mort du plus grand roy du monde, Vit rouler dans son lict moins de flots que de pleurs. En vain lors les esprits envieux de sa gloire Dégorgerent le fiel de leur malice noire Pour luy ravir l’honneur dont il est revestu; L’équité de ses moeurs, qui luy servoit d’égide, Fit qu’aprés ses travaux à la fin cet Alcide Força mesme Junon d’admirer sa vertu. Tel qu’un chesne puissant, dont l’orgueilleuse teste, Malgré tous les efforts que luy fait la tempeste, Fait admirer nature en son accroissement; Et son tronc venerable aux campagnes voisines Attache dans l’enfer ses secondes racines, Et de ses larges bras touche le firmament (1). Tel parut ce guerrier, quand leurs folles pensées Tascherent de ternir ses actions passées; Plus il fut traversé, plus il fut glorieux; Sa barque triompha du couronx de Neptune, Et les flots qu’émouvoient les vents de la fortune, Au lieu de l’engloutir, l’éleverent aux cieux. Ses lauriers, respectez des tempestes civiles, Dans les champs où la Saône épand ses flots tranquiles Protegerent Themis en nos derniers malheurs; Aux vents seditieux ils défendoient l’entrée, Et n’en souffroient aucun en toute la contrée Que celuy seulement qui fait naistre les fleurs. Déja se ratizoient nos rages domestiques (2), Déjà Mars apprestoit les spectacles tragiques Par qui l’on voit tomber les empires à bas; Jamais sa cruauté n’a produit tant de plaintes, Non pas mesme jadis quand les cendres éteintes Ne sçûrent au bûcher eteindre leurs debas. Toutefois sa prudence à nostre aide fatale Calma de nos discors la passion brutale, Et toucha nos fureurs d’un sentiment humain; Bellonne s’appaisa contre toute esperance, Et le fer aiguisé pour détruire la France Encore tout sanglant luy tomba de la main. Roger, dont la valeur méprise la fortune, En ce temps où chacun ta faveur importune, Et souffre laschement l’insolence du sort, À toi seul nous devons des voeux et des images; Si quelque liberté reste dans les courages, C’est ta seule vertu qui lui sert de support. Nos crimes trop frequents ont lassé le tonnerre; Le Ciel ne punit plus l’engeance de la terre, Qui déja reproduit tant de monstres divers; Le destin absolu regne à sa fantaisie; Les dieux, dans leur Olympe enyvrez d’ambroisie, Se déchargent sur lui du soin de l’univers. Mais parmi tant d’ennuis dont l’envie enragée Depuis un si long-temps a la France outragée, Qu’elle est presque réduite à ployer sous le faix, Certes le seul de tous qui nous est le plus rude Est de voir que le siecle a trop d’ingratitude Et ne reconnoist pas l’honneur que tu luy fais. Pour moy, de qui l’enfance au malheur asservie Surmonta les soucis qui menaçoient ma vie Par l’excez des faveurs qu’elle receut de toy, Ces obligations me rendent insolvable; Mais dois-je estre honteux d’estre ton redevable Si la France à jamais l’est aussi bien que moy? A M. Le Comte De Bussy De Bourgogne. Ode. Bussy, notre printemps s’en va presque expiré, Il est temps de joüir du repos asseuré Où l’âge nous convie: Fuyons donc ces grandeurs qu’insensez nous suivons, Et, sans penser plus loin, joüissons de la vie Tandis que nous l’avons. Donnons quelque relasche à nos travaux passez; Ta valeur et mes vers ont eu du nom assez. Dans le siecle où nous sommes, Il faut aimer nostre aise, et, pour vivre contens, Acquerir par raison ce qu’enfin tous les hommes Acquierent par le temps. Que te sert de chercher les tempestes de Mars, Pour mourir tout en vie au milieu des hazards Où la gloire te mene? Cette mort qui promet un si digne loyer N’est toûjours que la mort qu’avecque moins de peine L’on trouve en son foyer. Que sert à ces galants ce pompeux appareil Dont ils vont dans la lice ébloüir le soleil Des trésors du Pactole? La gloire qui les suit aprés tant de travaux Se passe en moindre temps que la poudre qui vole Du pied de leurs chevaux (3). À quoy sert d’élever ces murs audacieux Qui de nos vanitez font voir jusques aux cieux Les folles entreprises? Maints chasteaux, accablez dessous leur propre fais, Enterrent avec eux les noms et les devises De ceux qui les ont faits. Employons mieux le temps qui nous est limité; Quittons ce fol espoir par qui la vanité Nous en fait tant accroire. Qu’amour soit desormais la fin de nos desirs; Car pour eux seulement les Dieux ont fait la gloire, Et pour nous les plaisirs. Heureux qui, dépoüillé de toutes passions, Aux loix de son païs régle ses actions Exemptes d’artifice! Et qui, libre du soin qui t’est trop familier, Aimeroit mieux mourir dans les bras d’Artenice Que devant Montpelier (4)! A M. De Balzac. Ode. Doctes nymphes par qui nos vies (5) Bravent les ans et le trespas, Seules beautez dont les appas Ont mes passions asservies, Vous sçavez bien que la splendeur De cette orgueilleuse grandeur Où l’espoir des autres se fonde N’est point ce que j’ay desiré, Et que j’ay toulours preferé Vos faveurs à celles du monde. Enflé de cette belle audace, À peine sçavois-je marcher Que j’osai vous aller chercher Au plus haut sommet de Parnasse. Apollon m’ouvrit ses tresors, Et vous me jurastes dèslors, Par vos sciences immortelles, Que mes escris verroient le jour, Et tant qu’on parleroit d’amour Vivroient en la bouche des belles. Toutefois, mes cheres compagnes, Ces esperances m’ont failly: Balzac tout seul a recueilly Ce qu’on cherche dans vos montagnes. C’est en vain que tous ses rivaux Esperent par leurs longs travaux En vostre éternelle richesse; Luy seul la possede aujourd’huy, Et faut que le tienne de luy Les effets de vostre promesse. Lors que la nuit étend ses voiles, On y remarque des flambeaux Qui semblent plus grands et plus beaux Que ne sont les autres estoiles; Mais, si-tost que l’astre des cieux Commence à paroistre à nos yeux Et qu’il a les ombres chassées, Nous voyons que de tous costez Grandes et petites clarte Sont également effacées. De mesme, ceux à qui la France A veu tenir les premiers rangs Dans le siecle des ignorans Devant luy perdent l’asseurance. Ce grand soleil des beaux esprits A tout seul remporté le prix; De luy seul la gloire est connuë, Et tous ces petits escrivains Qui faisoient n’agueres les vains Disparoissent à sa venuë. Il r’apprend à l’âge où nous sommes L’art qui fit ces premieres loix Par qui l’on rendit autrefois Les hommes esclaves des hommes; Il produit ces inventions Dont les seules impressions Ont fait les vertus et les vices, Ont fait les villes souslever Et fait aux plus lasches trouver En la mort mesme des delices. C’est par là que, dans les tempestes De tout un peuple mutiné, On tient par l’oreille enchaisné Ce cruel Typhon à cent testes; C’est par ses propos attirans Qu’on voit arracher les tyrans D’entre les bras de la fortune, Ou qu’ils sçavent s’y maintenir, Et qu’ils ont le pouvoir d’unir Diverses volontez en une. Les choses les plus ordinaires Sont rares quand il les escrit, Et la clarté de son esprit Rend les mysteres pppulaires; La douceur et la majesté Y disputent de la beauté; Son éloquence est la premiere Qui joint l’élegance au sçavoir, Et qui n’a point d’yeux pour la voir N’en a point pour voir la lumiere. Divin Balzac, qui par tes veilles Acquiers tout l’honneur de nos jours Grand demon de qui les discours Ont moins de mots que de merveilles, Dieu qui, vivant avecque nous, As rendu l’Olympe jaloux Et toute la terre estonnée, Te sçaurois-je rien immoler Qui puisse jamais esgaler La gloire que tu m’as donnée? En vain dans le marbre et le jaspe Les roys pensent s’éterniser; En vain ils en font espuiser L’une et l’autre rive d’Hydaspe; En vain leur pouvoir nompareil Esleve jusques au soleil Leur ambitieuse folie: Tous ces superbes bastimens Ne sont qu’autant de monumens Où leur gloire est ensevelie. Ces heros jadis venerables Par les âges nous sont ravis; Les dieux mesmes qu’ils ont servis N’ont plus de nom que dans nos fables. Ny leurs temples, ny leurs autels, N’estoient point honneurs immortels; Le temps a brisé leurs images. Quoy qu’espere la vanité, Il n’est point d’autre éternité Que de vivre dans tes ouvrages. Par eux seuls la rigueur des Parques Se rend sensible à la pitié; Par eux seuls de nostre amitié Se gravent à jamais les marques, Et dans les siecles à venir, Où la mort mesme doit finir, Nostre memoire reverée, Par tout où le soleil luira, À l’univers esgalera Son estenduë et sa durée. La Venue Du Printemps A M. De Termes. Ode. Enfin, Termes, les ombrages Reverdissent dans les bois, L’hyver et tous ses orages Sont en prison pour neuf mois; Enfin la neige et la glace Font à la verdure place; Enfin le beau temps reluit, Et Philomele, assurée De la fureur de Terée, Chante aux forests jour et nuit. Déja les fleurs qoi bourgeonnent Rajeunissent les vergers; Tous les échos ne résonnent Que de chansons de bergers; Les jeux, les ris et la danse Sont par tout en abondance; Les delices ont leur tour, La tristesse se retire, Et personne ne soupire, S’il ne soupire d’amour. Les moissons dorent les plaines, Le ciel est tout de saphirs, Le murmure des fontaines S’accorde au bruit des zephirs; Les foudres et les tempestes Ne grondent plus sur nos testes, Ny des vents seditieux Les insolentes coleres Ne poussent plus les galeres Des abîmes dans les cieux. Ces belles fleurs que nature Dans les campagnes produit Brillent parmy la verdure Comme des astres la nuit. L’Aurore, qui dans son ame Brusle d’une douce flâme, Laissant au lit endormi Son viel mary, froid et pasle, Desormais est matinale Pour aller voir son amy. Termes, de qui le merite Ne se peut trop estimer, La belle saison invite Chacun au plaisir d’aimer: La jeunesse de l’année Soudain se voit terminée; Aprés le chaud vehement Revient l’extresme froidure, Et rien au monde ne dure Qu’un éternel changement. Leurs courses entre-suivies Vont comme un flus et reflus; Mais le printemps de nos vies Passe et ne retourne plus. Tout le soin des destinées Est de guider nos journées Pas à pas vers le tombeau! Le Temps de sa faux moissonne, Et sans respecter personne, Ce que l’homme a de plus beau. Tes loüanges immortelles, Ny tes aimables appas, Qui te font cherir des belles, Né t’en garantiront pas. Croy-moy, tant que Dieu t’octroye Cet âge comblé de joye Qui s’enfuit de jour en jour, Joüis du temps qu’il te donne, Et ne croy pas en autonne Cueillir les fruits de l’amour (6). Au Fleuve Du Loir Débordé. Ode. Loir, que tes ondes fugitives Me sont agreables à voir, Lorsqu’en la prison de tes rives Tu les retiens en leur devoir, Au lieu de voir sur tes rivages, Durant ces funestes ravages, Les peuples maudire tes eaux, Quand leurs familles effrayées Cherchent de leurs maisons noyées Le débris parmy les roseaux! Déja, dans les terres prochaines, Ton courroux, enflé de boüillons, Traînant les arbres dans les plaines, Arrache les bleds des seillons; Déja les peuples des campagnes Cherchent leur salut aux montagnes; Les poissons logent aux forests, Quittant leurs cavernes profondes, Et la nasselle fend les ondes Où le soc fendoit les guerets. Mais, pour voir des chasteaux superbes, Détruits par tes débordemens, À peine laisser dans les herbes Les marques de leurs fondemens; Pour voir les champs les plus fertiles Changez en marests inutiles, Cela ne m’offenseroit pas, Si ton impetueuse rage Ne s’opposoit point au voyage Où l’amour conduisoit mes pas. Si quelque vain desir de gloire Te donne une jalouse ardeur D’imiter la Seine ou la Loire En leur admirable grandeur, Lorsque, lassé de ton audace, Changeant ta colere en bonace, Tu rentreras dans ton berceau, L’on t’appellera temeraire De voir qu’en ton cours ordinaire Tu n’es plus qu’un petit ruisseau. Ô pere ingrat à mes prieres! Pourquoy m’es-tu si rigoureux? Autrefois les dieux des rivieres Comme moy furent amoureux. L’oeil de la belle Dejanire Fait qu’encore aujourd’huy soupire Et brusle dans son froid sejour Ce pauvre fleuve, triste et morne, Oui predit avecque sa corne L’esperance de son amour. L’on voit encore en la Sicile Celuy qu’un beau feu consumoit, À qui rien ne fut difficile Pour joüir de ce qu’il aimoit; Et peut-estre cette inhumaine Qui donne à mon coeur tant de peine Blesse le tien des mesmes traits, Quand ses yeux, où l’amour reside, Viennent dans ton cristal liquide Prendre conseil de leurs attraits. C’est d’où vient la jalouse envie Qui s’oppose à mes volontez: Pour joüir tout seul de Sylvie, Tu l’enfermes de tous costez. Ces beaux astres de qui les flâmes Captivent tant de belles ames Sont captifs dans une maison, Et semble qu’en tes bras humides, À l’exemple des Aloïdes, Tu tiennes les dieux en prison. Mais toutes mes plaintes sont vaines: Le bruit de ses flots irritez (7), Qui vont grondant parmi les plaines, Garde mes cris d’estre écoutez. Il faut, sans plus longue demeure, Ou que je passe, ou que je meure. Puisque l’excez de mes douleurs Aucune tréve ne m’octroye, Autant vaut-il que je me noye Dans ce fleuve que dans mes pleurs. Ode Bachique. À M. Ménard, Président D’Orillac. Maintenant que du Capricorne Le temps mélancolique et morne Tient au feu le monde assiegé, Noyons nostre ennuy dans le verre, Sans nous tourmenter de la guerre Du tiers état et du clergé. Je sçay, Ménard, que les merveilles Qui naissent de tes longues veilles Vivront autant que l’univers; Mais que te sert-il que ta gloire Se lise au temple de Memoire Quand tu seras mangé des vers? Quitte cette inutile peine, Beuvons plûtost à longue haleine De ce nectar délicieux, Qui pour l’excellence precede Celuy mesme que Ganimede Verse dans la coupe des Dieux. C’est luy qui fait que les années Nous durent moins que des journées; C’est luy qui nous fait rajeunir Et qui bannit de nos pensées Le regret des choses passées Et la crainte de l’avenir. Beuvons, Ménard, à pleine tasse; L’âge insensiblement se passe, Et nous mene à nos derniers jours; L’on a beau faire des prieres, Les ans non plus que les rivieres Jamais ne rebroussent leur cours. Le printemps vétu de verdure Chassera bien-tost la froidure, La mer a son flux et reflux; Mais depuis que nostre jeunesse Quitte la place à la vieillesse, Le temps ne la ramene plus. Les loix de la mort sont fatales Aussi bien aux maisons royales Qu’aux taudis couvers de roseaux. Tous nos jours sont sujets aux Parques; Ceux des bergers et des monarques Sont coupez des mesmes ciseaux. Leurs rigueurs, par qui tout s’efface, Ravissent en bien peu d’espace Ce qu’on a de mieux établi, Et bien-tost nous meneront boire Au-delà de la rive noire Dans les eaux du fleuve d’oubly (8). Ode I. Plaisant séjour des ames affligées (9), Vieilles forests de trois siecles âgées, Qui recelez la nuit, le silence et l’effroy, Depuis qu’en ces deserts les amoureux, sans crainte, Viennent faire leur plainte, En a t on veu quelqu’un plus malheureux que moy? Soit que le jour, dissipant les étoiles, Force la nuit à retirer ses voiles Et peigne l’orient de diverses couleurs, Ou que l’ombre du soir, du faiste des montagnes, Tombe dans les campagnes, L’on ne me voit jamais que plaindre mes douleurs. En mon sommeil, aucunefois les songes Trompent mes sens par de si doux mensonges Qu’ils donnent à mes maux un peu de reconfort. Ô dieux! de quel remede est ma douleur suivie, De ne tenir la vie Que des seules faveurs du frere de la Mort! Cette beauté dont mon ame est blessée, Et que je vois toujours dans ma pensée, Jusques dedans les cieux commande absolument, Et, si ce petit dieu qui tient d’elle ses armes N’est captif de ses charmes, Il en doit rendre grace à son aveuglement. Il faut pourtant, aprés tant de tempestes, Borner mes voeux a de moindres conquestes. Je devrois estre sage aux dépens du passé; Mais ses perfections, ses vertus immortelles Et ses beautez sont telles, Que pour estre insensible il faut estre insensé. Son oeil divin, dont j’adore la flame, En tous endroits éclaire dans mon ame, Comme aux plus chauds climats éclaire le soleil; Et, si l’injuste sort, aux beautez trop severe, A fait mourir son frere, C’est que le Ciel voulut qu’il n’eût point de pareil. Ainsi Daphnis, emply d’inquietude, Contoit sa peine en cette solitude, Glorieux d’estre esclave en de si beaux liens. Les nymphes des forests plaignirent son martyre, Et l’amoureux Zephire Arresta ses soûpirs pour entendre les siens. Ode II. En l’excessive ardeur de ma perseverance, D’une belle esperance L’amour essaye en vain de consoler mes pleurs; Mais ne sçait-on pas bien qu’il a cette coutume De sucrer l’amertume, Et que tous ses filets sont tendus sous des fleurs? Celuy qui sur les eaux va tenter la fortune, Le calme de Neptune L’assure pour un temps de l’empire du sort; Mais à la fin les flots, en écumant leur rage, S’enflent d’un tel orage Qu’ils luy font regretter les délices du port. Ainsi ce dieu, qui porte une éternelle envie À l’heur de nostre vie, Traverse à tous les coups l’espoir des plus contens; Sa bonace infidelle abuse tout le monde, Et souvent dans son onde Les jours les plus sereins sont les plus inconstans. Je sçai combien d’orage et combien de tempeste Sa cruauté m’apreste, Et combien mon dessein sera laborieux; Mais aux braves efforts d’un courage invincible Il n’est rien d’impossible: Les pénibles conseils sont les plus glorieux. Ode III. Saison des fleurs et des plaisirs, Beau temps parfumé de zephirs, Espoir d’une fertile année, Que tes appas ont de rigueur, Et que ta plus claire journée Produira de nuits en mon coeur! Mon roy, las de l’oisiveté Où l’hyver l’avoit arresté, Benit je temps qui l’en délivre. On voit bien quel est son pouvoir De ce qu’il faut que pour le suivre Mon amour cede à mon devoir. Non, non, contentons mon desir: C’est le conseil qu’il faut choisir. Quoy qu’on en parle et qu’on m’en blâme, Puis-je servir un plus grand roy Que le bel astre à qui mon ame A donné ma vie et ma foy? Qu’un autre, enflé d’ambition, Aille assouvir sa passion Aux yeux d’une foule importune; Pour moy, je renonce à la cour, Et ne veux faveur ny fortune Que dans l’empire de l’Amour. Qu’il fasse des faits inoüis Sous les enseignes de Louis, Ce grand Mars du siecle où nous sommes, Je n’en seray point curieux: S’il sert le plus puissant des hommes, Je sers le plus puissant des dieux. STANCES. Consolation. À Monseigneur de Bellegarde sur la mort de M. de Termes, son frere. C’est à ce coup, Roger, que la rage du sort A contre ta vertu fait son dernier effort, Ennuyé de souffrir sa longue resistance. Chacun avecque doute attend l’évenement D’un combat où l’on voit une extrême constance S’opposer aux assauts d’un extrême tourment. L’on pardonne les pleurs aux personnes communes, Mais non pas aux esprits qui dans les infortunes Ont si visiblement leur courage éprouvé. Modere donc l’ennui dont ton ame est touchée, Et ne regrette point que ton frere ait trouvé La mort que ta valeur a tant de fois cherchée. Sa gloire étoit le but de son ambition, L’amour de la vertu la seule passion Dont il étoit épris, soit en paix, soit en guerre; Et, sortant comme toy de la tige des dieux, Cependant que le sort l’arrestoit sur la terre, Tous ses voeux ne tendoient qu’à retourner aux cieux. Desormais ce guerrier est, selon son envie, Parvenu par sa mort à la celeste vie. Aprés s’estre assouvi des appas de l’honneur, Les dieux l’ont retiré des mortelles allarmes, Et, si rien à present peut troubler son bonheur, C’est de te voir pour lui répandre tant de larmes. Il voit ce que l’Olimpe a de plus merveilleux, Il y voit à ses pieds ces flambeaux orgueilleux Qui tournent à leur gré la Fortune et sa rouë, Et voit comme fourmis marcher nos legions Dans ce petit amas de poussiere et de bouë Dont nôtre vanité fait tant de regions. Quelle magnificence, aux hommes inconnue, A temoigné là haut l’aise de sa venuë! Que de feux éternels naissoient dessous ses pas! Qu’il augmenta du ciel sa clarté coûtumiere, Et que ce grand flambeau qu’on admire ici-bas Auprés de ce bel astre avoit peu de lumiere! Parmi tant de beautez qui luisoient en tous lieux, À peine son esprit daignoit baisser les yeux Pour voir dessous ses pieds ce que la terre adore; Tous les dieux à l’envy luy versoient du nectar, Sinon Bellone et Mars, qui poursuivoient encore Les auteurs de sa mort sur les rives du Tar. Mais, puisque ses travaux ont trouvé leur azile, Oublie en sa faveur cette plainte inutile Dont l’injuste longueur traverse tes plaisirs. Crois-tu que, jouissant d’une paix si profonde, Il voulût a present que, selon tes desirs, Le Ciel le renvoyast aux miseres du monde? Le bonheur d’ici-bas se passe en un moment; Le Sort, roy de nos ans, y regne absolument. Par luy ce grand Cesar n’est plus rien que fumée. Puis qu’en ce changement tu cesses de le voir, Au lieu de sa dépouille aime sa renommée: C’est sur quoy le destin n’aura point de pouvoir (10). Stances Sur La Retraite. Thirsis, il faut penser à faire la retraite(11): La course de nos jours est plus qu’à demy faite. L’âge insensiblement nous conduit à la mort. Nous avons assez veu sur la mer de ce monde Errer au gré des flots nostre nef vagabonde; Il est temps de joüir des delices du port. Le bien de la fortune est un bien perissable; Quand on bastit sur elle on bastit sur le sable. Plus on est eslevé, plus on court de dangers: Les grands pins sont en bute aux coups de la tempeste, Et la rage des vents brise plûtost le faiste Des maisons de nos roys que des toits des bergers. Ô bien-heureux celuy qui peut de sa memoire Effacer pour jamais ce vain espoir de gloire Dont l’inutile soin traverse nos plaisirs, Et qui, loin retiré de la foule importune, Vivant dans sa maison content de sa fortune, A selon son pouvoir mesuré ses desirs! Il laboure le champ que labouroit son pere; Il ne s’informe point de ce qu’on delibere Dans ces graves conseils d’affaires accablez; Il voit sans interest la mer grosse d’orages, Et n’observe des vents les sinistres presages Que pour le soin qu’il a du salut de ses bleds. Roy de ses passions, il a ce qu’il desire, Son fertile domaine est son petit empire; Sa cabane est son Louvre et son Fontainebleau; Ses champs et ses jardins sont autant de provinces, Et, sans porter envie à la pompe des princes, Se contente chez luy de les voir en tableau. Il voit de toutes parts combler d’heur sa famille, La javelle à plein poing tomber sous la faucille, Le vendangeur ployer sous le faix des paniers, Et semble qu’à l’envy les fertiles montagnes, Les humides vallons et les grasses campagnes S’efforcent à remplir sa cave et ses greniers. Il suit aucunesfois un cerf par les foulées Dans ces vieilles forests du peuple reculées Et qui mesme du jour ignorent le flambeau; Aucunesfois des chiens il suit les voix confuses, Et voit enfin le lievre, aprés toutes ses ruses, Du lieu de sa naissance en faire son tombeau. Tantost il se promene au long de ses fontaines, De qui les petits flots font luire dans les plaines L’argent de leurs ruisseaux parmy l’or des moissons; Tantost il se repose avecque les bergeres Sur des lits naturels de mousse et de fougeres, Qui n’ont autres rideaux que l’ombre des buissons. Il souspire en repos l’ennuy de sa vieillesse Dans ce mesme foyer où sa tendre jeunesse A veu dans le berceau ses bras emmaillottez; Il tient par les moissons registre des années, Et voit de temps en temps leurs courses enchaisnées Vieillir avecque luy les bois qu’il a plantez. Il ne va point foüiller aux terres inconnuës, À la mercy des vents et des ondes chenuës, Ce que Nature avare a caché de tresors, Et ne recherche point, pour honorer sa vie, De plus illustre mort, ny plus digne d’envie, Que de mourir au lit où ses peres sont morts. Il contemple du port les insolentes rages Des vents de la faveur, auteurs de nos orages, Allumer des mutins les desseins factieux, Et voit en un clin d’oeil, par un contraire eschange, L’un deschiré du peuple au milieu de la fange, Et l’autre à mesme temps eslevé dans les cieux. S’il ne possede point ces maisons magnifiques, Ces tours, ces chapiteaux, ces superbes portiques, Où la magnificence estale ses attraits, Il jouit des beautez qu’ont les saisons nouvelles, Il voit de la verdure et des fleurs naturelles, Qu’en ces riches lambris l’on ne voit qu’en portraits. Croy-moy, retirons-nous hors de la multitude, Et vivons desormais loin de la servitude De ces palais dorez où tout le monde accourt. Sous un chesne eslevé les arbrisseaux s’ennuyent, Et devant le soleil tous les astres s’enfuyent, De peur d’estre obligez de luy faire la court. Aprés qu’on a suivy sans aucune asseurance Cette vaine faveur qui nous paist d’esperance, L’envie en un moment tous nos desseins destruit. Ce n’est qu’une fumée, il n’est rien de si fresle; Sa plus belle moisson est sujette à la gresle, Et souvent elle n’a que des fleurs pour du fruit. Agreables deserts, sejour de l’innocence, Où loin des vanitez, de la magnificence, Commence mon repos et finit mon tourment; Valons, fleuves, rochers, plaisante solitude, Si vous fustes tesmoins de mon inquietude, Soyez-le desormais de mon contentement. Stances I. Quel Dieu cruel tient mon sort en sa main, Qui me fait estre à moy-mesme inhumain? Quelle manie à present me possede? Plus mon ingrate a pour moy de rigueur, Plus je l’adore et plus je sens mon coeur Aimer le mal et haïr le remede. Mon soin n’est plus d’estre mis dans les Cieux Au mesme rang de ces grands demy-dieux Dont les vertus nous servent de modelle: Je me plais tant à ma captivité Que, si j’aspire à l’immortalité, C’est seulement pour la rendre immortelle. Bien que mes cris soient par-tout entendus, Bien que mes pleurs soient par-tout espendus, Bien que ma vie esteigne sa lumiere, Si je vous prie, ô destins tout-puissans! De me guerir des ennuis que je sens, Gardez-vous bien d’exaucer ma priere. Quoy que chacun me puisse figurer, Il n’est point d’heur plus grand que d’adorer Une beauté si digne de loüanges. Je vis au ciel sans bouger d’icy bas, Et pense voir, en voyant ses apas, Tous les apas que possedent les anges. Ce grand Thebain que rien ne put domter, Qui comme moy fut fils de Jupiter, Et dont la gloire en toute part est sceuë, Dans la prison d’une moindre beauté, N’a point rougi d’avoir à son costé Une quenouille au lieu de sa massuë (12). Stances II. Que mon sort est ambitieux De vouloir terminer ma vie De la plus belle fin et plus digne d’envie Dont jamais un mortel soit monté dans les cieux! Celle à qui j’ay donné ma foy Force tout à lui rendre hommage. Si c’est idolatrer d’adorer son image, Le ciel est idolatre aussi bien comme moy. Aux piés de sa divinité Toutes offrandes sont petites, Et faut que l’on confesse, en voyant ses merites, Que rien n’est digne d’eux que ma fidelité. Aussi j’ay l’esprit si content De la gloire qui m’est offerte Que, si quelqu’un vouloit s’opposer à ma perte, Je le croirois jaloux de l’honneur qui m’attend. Cherche qui voudra le trespas Dans une meslée homicide, Où l’heur d’estre blessé d’un Mars ou d’un Alcide Fait que mesme en la mort on trouve des appas. Puis-je en la guerre ou dans la cour Faire une fin si glorieuse? Je meurs par une main la plus victorieuse Qui jamais tint le sceptre en l’empire d’Amour. SONNETS A M. Darmilly, Gentilhomme De Touraine, Sous Le Nom De Damer. Ne t’étonne, Damer, de voir la conscience (13), L’honneur qu’on doit aux loix, la foy ni la raison, Non plus que des habits qui sont hors de saison, N’estre point approuvés parmi la bien séance. Ne t’étonne de voir mépriser la science, L’impiété par tout épandre son poison, Et l’État, dépité contre sa guerison, Courir à sa ruine avec impatience. Ne t’étonne de voir le vice revestu Des mesmes ornements qui parent la vertu, La richesse sans choix injustement éparse. Si le monde fut pris des plus judicieux Pour une comédie au temps de nos ayeux, Peut-estre qu’à present l’on veut joüer la farce. A Monseigneur Le Duc De Guise Sur la mort de Monseigneur le chevalier son frère. Prince, l’heur de la paix et la foudre des armes( 14), Si pour verser des pleurs l’on rachetoit des morts, Nous eussions fait enfler la Seine outre ses bords, Espanchant pour ton frere un deluge de larmes. Il est vray que ses jours sont bien-tost limitez; Mais tel est icy bas l’âge des belles choses, Les destins sont jaloux de nos prosperitez, Et laissent plus durer les chardons que les roses. Croy-moy, donne à ton mal un sage reconfort, Et, cessant desormais de te plaindre du sort, Deffends à ta douleur cette perseverance; Ou, si tu veux avoir un legitime ennuy, Soupire avecque nous le malheur de la France, Qui n’aura jamais rien qui soit pareil à luy. Sonnet Sur Le Bois De La Vraie Croix. Beau cedre aimé des cieux, dont l’heureuse memoire Ne craint point de l’oubli les rigoureuses lois, Ne blasme point le sort qui fit mourir ton bois, Puisque le mesme sort a fait naistre ta gloire. Celuy de qui le sang sur toi fut épanché, C’est celuy dont la grace égale la justice, Qui souffre injustement nostre juste supplice, Et qui nous fait revivre en tuant le peché. Ô nompareil ouvrier des oeuvres nompareilles, De qui tous les effets sont autant de merveilles, Que ton amour est grand, que ton pouvoir est fort! Mon Dieu, de quel miracle est ta bonté suivie: Jadis un bois vivant nous apporta la mort, Un bois mort aujourd’huy nous apporte la vie (15)! Celuy de qui la cendre... Celuy de qui la cendre est dessous cette pierre (16) Avecque peu de bien acquit beaucoup d’honneur, Fut grand par sa vertu plus que par son bonheur, Aimé durant la paix et craint durant la guerre. Quand les rois ont détruit avecque leur tonnerre Le pouvoir des Titans, qui s’égaloit au leur, Aux campagnes de Mars (17) on a veu sa valeur Peupler les monumens et deserter la terre. Aprés tant de travaux et de faits genereux, Son esprit est au ciel, parmy les bien-heureux, Et ne peut desormais ny desirer ny craindre. Passant, qui dans la France as son nom entendu, En voyant son tombeau, garde-toi de le plaindre; Plains plutost le malheur de ceux qui l’ont perdu. Que tout cede au pouvoir... Que tout cede au pouvoir de celle que j’adore! Du seul feu de ses yeux le monde est animé; Il fait naistre les fleurs dont l’air est parfumé Et meurit les moissons dont la terre se dore. Dans ces tourmens passez dont je me plains encore, Jamais de tant d’ardeurs je ne fus consumé, Et toutes ces beautez de qui j’estois charmé À ce nouveau soleil ne servoient que d’aurore. Vous qui fustes jadis mon aimable soucy, Ne vous offensez point lors que je vante ainsi Celle qui sur mon coeur a le pouvoir supresme. C’est une impieté de me croire menteur. Sçachez que par ma voix Amour le dit luy-mesme, Et qu’un dieu ne peut estre ignorant ny menteur. Seul objet de mes yeux... Seul objet de mes yeux dont mon ame est ravie, À combien de malheurs me dois-je preparer, Puisqu’aucune raison ne sçauroit moderer Vostre extrême rigueur ny mon extrême envie! Depuis que vous tenez ma franchise asservie, Je n’ay fait jour et nuit que plaindre et soupirer, Et semble que jamais je ne doive esperer La fin de mon tourment qu’en la fin de ma vie. Quand j’implore vostre ayde au fort de mes douleurs, Avecque ces discours accompagnez de pleurs, Veritables tesmoins de l’ennui qui me touche, Si vostre jugement n’est point hors de son lieu, Souvenez-vous qu’Amour vous parle par ma bouche, Et qu’en me refusant vous refusez un dieu. Sur La Maladie De Sa Maitresse I. La fièvre de Philis tous les jours renouvelle, Et l’on voit clairement que cette cruauté Ne peut venir d’ailleurs que du Ciel, irrité Que la terre possede une chose si belle. Son visage n’a plus sa couleur naturelle, Il n’a plus ces attraits ny cette majesté Qui regnoit tellement sur nostre liberté Qu’il sembloit que les coeurs n’étoient faits que pour elle. Faut-il que cette ardeur consume nuit et jour Celle qui d’autre feu que de celuy d’amour Ne devoit point souffrir l’injuste violence? Ô dieux! de qui le soin fait tout pour nostre bien, Si mon affliction touche vostre clemence, Ou donnez-lui mon mal, ou donnez-moy le sien. Sur La Maladie De Sa Maitresse II. Un tel excez d’ennuis accable mon courage Qu’il n’est point de raison pour mon soulagement Quand je vois qu’Amaranthe endure incessamment Tout ce que la douleur a de pointe et de rage. Ses roses et ses lys, où mes voeux font hommage, Paroissent dans son teint affligé de tourment, Comme on voit en hyver reluire tristement Les feux du point du jour au travers d’un nuage. Dieux! qu’avoit-elle fait pour souffrir la rigueur De ce mal violent dont l’extrême longueur Ravit à mes desirs tout espoir d’allegeance? Ô Juge souverain qui presidez sur nous! Si de sa cruauté j’ay demandé vangeance, Pourquoy m’exauciez-vous? Epitaphe De Feue Dame Louise De Bueil, Abbesse De Bonlieu. Celle de qui ce marbre est le dernier sejour De la bonté du ciel avoit eu tant de grace Que, ne pouvant gouster aucune chose basse, Elle estima Dieu seul digne de son amour. Pendant qu’elle a joui de la clarté du jour, De ce parfait amant elle a suivy la trace, Et toutesfois ses ans ont borné leur espace Que huit lustres entiers n’avoient pas fait leur tour. Ne sois point estonné, toy qui plaints ce dommage, Si Dieu, qui fut l’autheur d’un si parfait ouvrage, A permis que la Mort l’ait si-tost abatu. Croy que c’est un effet de sa bonté profonde De n’avoir point souffert qu’une telle vertu Endurast plus long-temps les miseres du monde. Sur La Mort De Monseigneur Le Cardinal Du Perron. Quoy! ces rares vertus dont Ariste fit voir Des largesses des dieux sa belle ame chargée, Quoy! les justes regrets de la France affligée Ne purent à pitié les destins esmouvoir! Ils ont mis à tombeau ce demon de sçavoir Dont la terre sembloit estre au ciel obligée, Et sans aucun respect la Parque s’est vangée De celuy dont le nom méprisoit son pouvoir. Ariste, favory des filles de Memoire, Fut icy bas un dieu dont l’immortelle gloire A merité d’avoir des voeux et des autels. Ô souverains autheurs des loix inviolables! Quelle foy maintenant vous peut croire immortels, Puique l’on voit la mort attaquer vos semblables? Epitaphe De Feu Monsieur Le Comte De Charny, Qui Mourut De Maladie Pendant Le Siege De Montauban. Toy qui mets ton espoir aux honneurs de la terre, Voy comme leur éclat se passe en peu de temps, Qu’en vain l’homme propose, et que des plus contens Le plus solide appuy n’est que paille et que verre. Charny, fils d’un guerrier, ou plutost d’un tonnerre Dont Henry terraçoit l’audace des Tytans, A trouvé dans son lit, à l’âge de vingt ans, Le trépas qu’il cherchoit aux hazards de la guerre. De te dire, passant, quelle estoit la vertu Dont la nature avoit son esprit revestu, Ce n’est point sur cela que sa gloire se fonde. Ce que je t’en dirois luy feroit de l’ennuy; Juges-en par le soin qu’eut le Sauveur du monde De nous l’oster si-tost pour l’appeller à luy. Epitaphe Sur La Mort De Honorat De Bueil, Fils De L’Auteur, Qui Mourut Page De La Reine L’Année 1652, Agé De Seize Ans Ou Environ. Ce fils dont les attraits d’une aimable jeunesse Rendoient de mes vieux jours tous les desirs contens, Ce fils qui fut l’appuy de ma foible vieillesse, A veû tomber sans fruit la fleur de son printemps. Trois mois d’une langueur qui n’eut jamais de cesse L’ont fait dans ce tombeau descendre avant le temps, Lors que, sous les couleurs d’une grande princesse, Son âge avoit à peine atteint deux fois huit ans. Tout le siecle jugeoit qu’en sa vertu naissante La tige de Bueil, jadis si florissante, Vouloit sur son declin faire un dernier effort. Son esprit fut brillant, son ame genereuse, Et jamais sa maison illustre et malheureuse N’en a receu d’ennuy que celuy de sa mort (18). Notes. (1) Toute cette belle strophe est la reproduction entière d’un passage du 2ème livre des Géorgiques, notamment de ces deux vers: Æsculus in primis, quæ, quantum vertice ad auras Æthereas, tantum radice in tartara tendit. (2) On lit se ralumoient dans l’édition de Coustelier, mais le recueil de 1638, et celui de 1692, attribué à Fontenelle, portent se ratizoient, qui m’a paru être la véritable leçon; l’autre n’étoit qu’un rajeunissement. (3) Voltaire cite ces deux strophes comme remarquablement belles; mais, suivant un fort mauvais usage, pratiqué pendant longtemps, il rajeunit, dans la première, la préposition avecque, en complétant ainsi le vers: avec bien moins de peine, et il remplace dans la seconde le mot galants par celui de héros, qui, en effet, vaudroit mieux aujourd’hui. Comme il faut avoir, de nos jours, quelque courage pour prononcer le nom de Florian lorsqu’il s’agit de matières littéraires, nous n’avons pas osé lui reprocher d’avoir, dans une citation de son Essai sur la pastorale, altéré les beaux vers: Heureux qui vit en paix du lait de ses brebis; mais, puisque nous prenons Voltaire sur le fait, il doit nous être permis de rappeler le tort de l’un à l’occasion du tort de l’autre. (4) C’est là une sorte de préface des stances sur la retraite. Il est encore un peu question, dans cette pièce, d’amour et de plaisirs, mais l’on pressent déjà par le ton général qu’après quelques pas de plus dans la vie, le poète s’écriera: Thirsis, il faut songer à faire la retraite! (5) Le Mercure de septembre 1724 reprend Coustelier d’avoir séparé par des pièces intermédiaires ces deux odes à Balzac, l’une, dit- il, étant la correction de l’autre. Nous avons jugé, en effet, qu’il convenoit de rapprocher les deux versions, pour que le lecteur pût les comparer plus aisément, et se reporter à une lettre que Racan écrit à ce sujet et que nous insérons dans cette édition. (6) Tout révèle ici un véritable peintre de la nature. Cette pièce auroit heureusement figuré dans les Bergeries. (7) On lit dans l’édition de Coustelier tes flots; le recueil de Fontenelle porte ces flots; celui de 1638, fait du vivant de Racan, porte ses flots, et c’est ce qui nous a semblé la véritable leçon. En effet, l’éditeur de 1724 a été visiblement entraîné par la direction principale de la pièce, dont toutes les autres strophes sont adressées directement au Loir; mais le mouvement qui marque le début de celle-ci, et surtout le dernier vers: «Dans ce fleuve que dans mes pleurs», indiquent clairement qu’ici le poète se parle à lui-même; et, quant à la leçon de l’autre recueil, outre que ses flots est plus poétique, il est peu probable que Racan, dans la même strophe, et parlant du même fleuve, ait employé deux fois le même pronom démonstratif. (8) Cette ode et un peu la fin de la précédente offrent quelques reflets de la philosophie d’Horace. Celle-ci surtout semble avoir été particulièrement inspirée par la 4e et la 9e du 1er livre: Vides ut alta stet nive candidum Soracte, etc. (9) La Harpe trouve ces stances, dont la première lui paroît imitée d’Ovide, d’un ton en général intéressant et d’un rhythme bien choisi. «Mais il faut prendre garde, ajoute-t-il gravement dans une note, à ces expressions équivoques, comme les amoureux sans crainte; sans crainte se rapporte à viennent faire leur plainte, et paroît à l’oreille se rapporter d’abord à amoureux.» Voilà les auditeurs du Lycée dans une bien bonne voie! (10) Cette pièce est assurément fort loin de la Consolation à Duperrier; mais tout concouroit à ce qu’il y eût de grandes différences dans le fond des pensées comme dans l’expression. Elle offre enfin de remarquables beautés; l’on y trouve, entre autres, la magnifique strophe: «II voit ce que l'Olympe, etc.», dont Malherbe fut jaloux. - Voyez la Notice. (11) Ainsi que nous l’avons déjà remarqué, ces stances et le monologue du 5e acte des Bergeries forment l’oeuvre vraiment capitale de Racan. Quiconque a un peu lu les sait par coeur, ou ne se lasse pas de les relire. Une chose aussi universellement admirée pendant plus de deux siècles échappe à tout commentaire, comme elle a épuisé toutes les observations. Tallemant des Réaux dit dans le chapitre qu’il a consacré à notre poète: «Il n’a jamais su le latin, et cette imitation de l’ode d’Horace: Beatus ille, etc., est faite sur la traduction en prose que lui en fit le chevalier de Bueil, son parent, qui s’estoit chargé de la mettre en vers françois.» - Par cette imitation il faut entendre les admirables stances sur la retraite, dit en note le savant associé de M. de Montmerqué pour la 3e édition de Tallemant, M. Paulin Paris. Il est probable, en effet, que ce sont ces stances dont Tallemant des Réaux a voulu parler; mais quant à son assertion particulière touchant une traduction en prose qu’auroit faite le chevalier de Bueil pour que Racan la mît en vers, il est à remarquer que ce n’est pas seulement avec la 2e ode du livre des Épodes que les stances sur la retraite offrent quelques rapprochements dans les pensées, que notamment la 2e et la 5e stance en rappellent deux de la 10e ode du 2e livre, Rectius vives, Licini, etc., et que ce rapport plus ou moins marqué avec deux odes différentes semble exclure l’idée de la traduction en prose d’une seule pièce destinée à être reproduite en vers. Ce double rapport s’expliqueroit très bien par ce que dit l’abbé de Marolles dans une lettre qui figure au commentaire de la nouvelle édition de Tallemant que nous venons de citer: «M. de Racan estoit trés peu sçavant dans la langue latine, qu’il n’eut jamais assez d’esprit pour bien apprendre; ce qui faisoit qu’il disoit à tout le monde qu’il n’en sçavoit pas un mot. Cela n’estoit pas véritable: il entendoit assez bien les poétes latins pour les pouvoir lire en leur langue.» Nous avons pensé long-temps qu’il pouvoit en être ainsi, et il n’a pas fallu moins que ce que répète Racan jusqu’à satiété, même dans ses correspondances intimes, pour nous ramener à l’opinion générale sur ce point. Enfin nous aimerions surtout à croire ici, comme nous le faisons fermement pour d’autres morceaux de lui, ou de simples passages qu’on soupçonne également d’avoir été imités des anciens, qu’il a puisé ses inspirations, non pas dans Horace, mais aux mêmes sources qu’Horace, c’est-à-dire dans une douce philosophie, dans le sentiment poétique et dans son coeur. (12) Cette pièce, une des bonnes de Racan, et qu’il paroît avoir faite pour un autre que lui, porte dans le recueil de 1638, après la dernière strophe, une ligne d’étoiles qui semble indiquer que dans la pensée de l’auteur le morceau n’étoit pas encore entièrement terminé. (13) Dans le recueil de 1633: Ne t’étonne, Armilly. (14) C’est là sans doute un des sonnets licencieux (irréguliers) dont Racan dit dans la vie de Malherbe qu’il en fit un ou deux, et puis s’en dégoûta. (15) L’un des sonnets irréguliers dont parle Racan dans la Vie de Malherbe. (16) Ce sonnet fut fait comme épitaphe du père de Racan. (17) Aux scadrons ennemis l’on a veu sa valeur. (Var. du Recueil de 1638.) (18) C’est assurément là un des morceaux les plus touchants de cette époque. Racan trouvoit au besoin les accents du coeur. L’opinion de ses premiers juges sur son aptitude à des genres de poésie très divers est connue. L’on peut voir aussi celle qu’ont émise, avec toutes réserves, plusieurs maîtres de la critique moderne, MM. Guizot, Saint-Marc-Girardin, Patin, Géruzez ; mais ce qui n’eut peut-être pas le moins touché notre vieux poète dans ces différentes appréciations, c’eut été de se voir désigner par ces simples paroles de M. Patin: «L’aimable Racan.» Source: http://www.poesies.net