La Brière. Par Alphonse Van Bredenbeck De Châteaubriant. (1877-1951) Grand prix du roman de l'Académie française. (1923) TABLE DES MATIERES Première Partie. I II III IV V VI Deuxième Partie. I II III IV V VI Troisième Partie. I II III IV V VI VII VIII IX X XI À mon ami Étienne Port. Première Partie. I La chaloupe laissait aller, dans le glissement des grandes ondes de l’estuaire, tout en appuyant à tribord, vers l’entrée de la petite rivière le Brivet. Dans ces parages où la Loire s’étale sur une largeur de plusieurs fleuves, la brise avait pris de la force, et la grande voile, souillée de vase, évoquant l’antique voile de peaux de bêtes, avait un souffle profond. C’était une marchande de mottes qui, sa vente terminée, descendait de Nantes; une de ces chaloupes de grosse charpente et cependant de bonne marche, par le calcul des douze pieds de leur plus grande largeur avec leurs trente-cinq pieds de tête en queue, houilleuses, enfumées depuis le treuil jusqu’à la pointe du mât, vraies ténèbres mouvantes. Tant de mottes avaient roulé sous ce gréement, jetées en vrac, déchargées par tous les bouts du pont, que le bateau lui-même semblait fait de la substance de ce combustible. Tout était noir là-dedans, tout y était silencieux. Un grand gars aux épaules de force, assis à même le pont, les jambes pendantes dans le vide de la cale au chargement, raccommodait un couvercle de bourriche, ou s’en donnait la feinte, car, par un regard d’en dessous, il ne cessait d’observer devant lui le vieux marinier assis à la barre. C’était, celui-là, un grand grison de corps sec, et, sous le petit feutre tiré à plein, un visage à bec de rapace où brillaient deux yeux de laque; sa courte blouse serrée aux poignets le vêtant comme d’un tissu de tille de mottes, et le pantalon de même poil. Rivé à sa poupe, et la prolongeant de son immobile stature, sa pipette éteinte, il serrait durement les mâchoires, dilatait ses narines, comme s’il jouissait de cette descente de fleuve, maître de la proue, maître de la mâture, maître de la vitesse, maître du corps et de l’âme. Mais la tourbe d’un noir de houille dont était pétri ce vieux Viking, différait par la couleur de celle que révélait la vêture du garçon à la bourriche, laquelle faisait un homme tout entier brun, d’un brun de châtaigne, ou de ces gâteaux d’abeilles qu’on trouve rissolés et roussis par les soleils de plusieurs étés. -Pour la dernière fois, Aoustin, s’écria le gars sur un ton suppliant, pour la dernière fois... je viens vous demander... -Je ne donne point à la quête, rompit le vieux. Et, agitant sa rude main de corne: -À la besogne, croche un ris... L’autre obéit, non sans un grognement, ramassa une gaffe, puis, sur ses pieds nus, alla se poster à l’avant. La lame avait grossi, son coup de queue éclatait contre le vaste flanc, et la barque bondissait, sous les jaillissements d’écume de l’embrun. Beaucoup se sont perdus là, surtout par les grandes eaux de l’hiver; et l’embarcation, sous la pression fluviale, risquait pour le moins d’aller s’envaser dans les hautes berges de l’affluent. -Stop! commanda le vieux. Et du même coup, à la force entraînante de la grande Loire, s’opposa la résistance de la perche arc-boutée dans la vase. La chaloupe chassa sur son arrière, vira dans des gargouillements d’eau, mais enfin redressée, et se dégageant du suçoir liquide des remous, parvint à se frayer son lit dans l’eau unie et tranquille du chenal. C’était maintenant une pauvre région de bicoques lépreuses, de maigres courtils, noircis du voisinage des hauts fourneaux de Trignac, monstre toujours fumant, couché parmi ses minerais sur le seuil de la plaine. La barque passa sous son vacarme de fer, puis glissa entre les prairies qui là s’étendent à perte de vue, depuis le rivage de l’Océan. Sur le miroir de cet étroit cours d’eau, lentement, elle se balançait, parfois aidée d’un coup de perche, qui lui faisait refouler l’eau, d’une saccade, à la manière d’un cygne irrité qui s’avance par bonds. Aucune parole n’était prononcée à bord. Le vieux promenait son regard sur les alentours, respirait largement le serein de ces prairies de Donges, le gars avait lâché la manoeuvre, se tenait, mine abattue, contre le bordage. Et, devant eux, défilaient ces fauves étendues de pâtures, nues comme le désert, courtes d’herbes et brûlées, sans un arbre, piquetées de quelques bouquets d’ajoncs, avec des moutons comme des javelles de tourbe, et déjà là-bas, dans le brouillard des limites illimitées, certaines taches blondes qui ne trompaient pas leur regard, la jungle grillée des roseaux de la Brière. Et le gars serrait les poings, et de sa poitrine s’échappait, comme d’une poitrine d’ours, une plainte sourde et ténébreuse. Le jour tirait sur son déclin. On approchait. La vieille arche du pont de Rozé grandissait, avec ses maisons là-haut comme des bureaux du péage. Le long de sa margelle, tout un défilé de vaches passait, se reflétait dans l’eau claire. En dessous, stationnaient les barques rangées le long de la berge, car, par l’envasement de la rivière, les chalands à fond plat pouvaient seuls remonter plus haut. L’élan de la chaloupe s’en vint mourir en silence. -Aoustin, pour l’amour de Dieu, s’écria l’homme, quand elle accosta. -Il n’y a pas d’amour de Dieu, lui retourna le vieux, j’ai fait mon métier, tu as fait le tien. On n’a plus rien à se dire. Et, de mépris, il cracha dans le courant... Alors, plantant là toute besogne, son paquet de hardes sous le bras, le gars sauta à terre, puis, de violence, se retourna, revint sur ses pas, montra le poing. -Jamais je ne renoncerai!... Jamais!... tu m’entends, vieux bourreau qui crées le malheur! Mais le vieux bourreau n’eut point seulement l’air d’entendre: il rassemblait ses perches, remontait de la cale ses sacs vides, par grandes piles sur son échine, avec une vigueur où se devinait tout le revenant-bon d’une jeunesse qui avait brandi des barres d’anspect, enverguait sa voilure, déboîtait son gouvernail, désappareillait tranquillement, sans se presser. Les sacs, la vergue, la voile, tout ce qui se détachait du corps de la barque, il l’emporta sur son épaule, en plusieurs tours, jusqu’à l’annexe de l’auberge qui se trouvait à l’entrée du pont. Cela fait, il entra dans la salle, selon son habitude, à chacun de ses retours annuels, de s’arrêter dans ce cabaret boire le coup de l’atterrissage, avant de faire les lieues qui le séparaient de son île. La salle était vide. Il s’attabla. C’était toujours à la même place -la quarantième fois depuis quarante ans -près de la fenêtre, d’où l’on avait vue sur les prairies comme d’une passerelle de navire. Le dos tourné à l’arrière-cuisine, lorsqu’il eut devant lui son petit verre de muscadet, d’où se dégageait une colonne d’air comme les perles du nez de la carpe, il attira sa bourse de cuir, et étala sa monnaie, les sous avec les sous, les francs avec les francs, car c’était son habitude encore de trier et de recompter là son argent. Quant aux billets, il les examinait séparément, chacun lui revenant avec son origine, grâce à sa luronne de mémoire: celui- ci, d’une blanchisseuse de la Madeleine; cet autre, d’un marchand de cirés de la butte Sainte-Anne; et tous les suivants aussi bien, revoyant même le jour, l’heure et le lieu de la vente. Et de ces papiers, il faisait une souple liasse qui chantait comme la soie dans sa grande main noire. «Cent cinquante francs de moins que l’année dernière; deux cent vingt francs de moins que l’année précédente; quatre cents francs de moins que la troisième d’avant. «Brière, terre de misère, c’est donc ainsi qu’il faudra te parler!» On avait tellement tourbé depuis des siècles. Il se rappelait son défunt père, disant comment, par l’inondation de l’hiver, il pouvait attacher son chaland au loquet de sa porte; ce détail en disait long sur la quantité de terre noire dont la Brière avait décru. Alors, au lieu de ces montagnes de rocau qui, jadis, à pleines chaloupes, descendaient lier de gros profits à Paimboeuf, à Nantes, et jusqu’à Angers, on n’y récolterait bientôt plus que des roseaux et des laiches; on en avait fait une croulière! Mais avec les hommes, c’est ainsi; ils n’ont point le respect de ce qui fait leur force; jusqu’au jour plus funeste encore où la hardiesse s’est mise dans les esprits, et où ils n’ont même plus connaissance de ces grandes lois de la vie et de la mort qu’établirent les ancêtres à l’usage des générations... Pitié!... Il en avait encore eu un exemple aujourd’hui tout son saoul. Et c’est pourquoi là, tout seul, il marmonnait entre haut et bas; pendant qu’à la vitre, la grande crête du soleil commençait à se noyer dans la vapeur des prairies. Cette vue l’avertit de n’avoir pas à s’attarder plus longtemps. Il paya son écot; puis, armé de son bâton, le petit sac sur le dos, à grands pas, il s’en alla sur la longue route solitaire. C’était une route récente qui remplaçait le vieux chemin de souffrance, toujours croulant, couvert d’eau l’hiver, qui jusqu’à ce jour avait desservi ce pays perdu. Tout droit vers le nord elle remonte, sans un embranchement, sans un carrefour coupant en croix quelques longs canaux, dans ces prairies de Montoir qui se déploient jusqu’où l’oeil peut apercevoir. Parfois se rencontre un petit village, quelques maisons blanches aux toits de chaume, contre un rang de têtards de saules penchés sur une douve peuplée de canards. Il passait. Par les portes ouvertes lui arrivait le bruit des cuillers dans les écuelles. Parfois il croisait quelque noir tourbeur attardé. Le soleil se couchait. Les prairies, tout à l’heure hautes et sèches, par une inclinaison insensible, commençaient à se couvrir de fines mailles d’eau morte, et même de larges nappes hérissées de piquants de joncs et de têtes de landèche se perdaient vers des horizons de pâtis roses et violets, pâtis de brume ou pâtis du ciel, dans la confusion de limites de la terre et de l’air, espaces sans bornes, d’où sourdait au loin à cette heure de la marée la sirène des grands paquebots qui partent pour les Amériques. Et des vaches pâturaient tout parmi ces lagunes, les traversaient de leur pas lent, ou rêvaient, immobiles sur ces bords empourprés par le soir. Il marchait; et sa pensée aussi voyageait. Chaque fois qu’il revenait de Nantes, c’était même jeu, même chose. Il ne lui déplaisait point, une fois l’an, d’aller retrouver dans ce grand port le décor des bordées de sa jeunesse, à Amsterdam, à Gênes, à Arkangel; mais dès qu’il se retrouvait ainsi dans le rude souffle bleu du soir de Brière, qu’il venait à renifler, des petites chaumières fumant sur le chemin, cette maîtresse prise de l’odeur retrouvée des mottes, il se sentait pousser les ailes du canard sauvage quand il revoit de loin briller l’eau de son étang. Et la carte du globe décidément pour lui se divisait alors en deux parts: les continents d’un côté, et la Brière de l’autre. De même qu’il y avait deux espèces humaines: les hommes d’ailleurs, et ses compatriotes de la tourbe, les fils farouches de ce sol noir, nés comme lui dans le chaland sur une brassée de paille. «Si tu n’as pas le pied briéron, inutile de t’aventurer!... car qui rencontres-tu, ici, qui n’ait pas été bercé dans le jonc de la tourbière? Quelques marchands forains, des huissiers et autres recors de justice? Les autres, eux, ne savaient même pas deviner ce qui fourmillait là-bas, derrière. Le voyageur du chemin ferré n’aperçoit que de la prairie dans du brouillard. Et c’est très bien de même. Le Briéron se voit ainsi à mille lieues du reste du monde; car tu n’aimes point, je suppose, qu’un quiconque se lève sur ton horizon. L’horizon? Autant dire la route du tort et du dommage! Chacun chez soi. Et ils étaient chez eux!... et ils savaient se défendre. On ne les prenait point au picotin. Ils avaient la défiance dans le pli de l’oreille, et toujours à la muraille, accroché par le bon bout, le vieux mousquet de l’ancêtre. Pendant des siècles, tu as glissé comme l’anguille dans la main de fer des barons de Ranrouët; tu as envoyé promener les vicomtes de Donges qui, sang de gibier, voulaient te faire payer le feu! Tout récemment, quand les Ponts et Chaussées ont entrepris de canaliser le Brivet, et jeté sur la Brière des équipes d’ouvriers, tu n’as rien dit, tu as laissé pousser les travaux, puis tu t’es rué à l’assaut, tu as crevé les maçonnes, incendié les ponts, détruit les ouvrages.» Il se rappelait bien cette chose, il y avait pris part... Il allait, pressait le pas, son bâton à chaque enjambée frappant le sol. Il passait le lieu dit «la Clairvaux», un endroit où tombèrent pendant la Révolution, sous les coups de feu des femmes cachées dans les roseaux, un peloton de dragons coupables de traverser le pays pour se rendre en haute Bretagne; et sans doute gisaient-ils encore dans les profondeurs, comme ces cavaliers en armures qui furent retrouvés après des siècles dans les tourbières du Lancashire. Depuis bientôt quarante ans qu’il était garde de la Brière, il connaissait les plus vieux secrets ensevelis dans son sein. Oui, ils étaient chez eux, ici, un pays quasiment retiré en sa physionomie, fait peut-être bien du mélange de tous les matériaux de la création. Mais c’était la pâture de leur vie; une âme subtile y nourrissait la moelle de leurs os. Pas un brin d’herbe, pas une flaque, qui ne fût leur commune chevance. Tout était à eux, toutes ces vasières, tous ces roseaux. Et cela, depuis cet an de grâce où la bonne Duchesse avait eu un regard pour leurs guenilles, et où elle leur avait signé ce papier à la grande forme dont la teneur durait toujours. C’était un rude souvenir. Quand il y songeait, la reconnaissance était en lui, comme le sel est dans la mer. Un rude souvenir... que, chaque fois qu’il rentrait de ses voyages, il retrouvait ainsi partout au-dessus de sa tête, aussi vaste que son ciel de Brière -lequel commençait céans à s’étoiler... Il marchait toujours, -il y a loin jusqu’à Fédrun, -en même temps que dans le grand sombre ses yeux allaient chercher tout le détail des alentours. Un instant, sur la route, sa pensée fut mise en fuite par un fracas de véhicules. C’étaient les cent carrioles qui, tous les soirs, à la file, fouets claquants, forgeant l’étincelle, ramènent les Briérons qui travaillent à Trignac, et, leur journée finie, font encore toutes ces lieues pour rentrer dans leurs îles. Elles roulèrent dans l’ombre, à plein faix de leurs grappes d’hommes secoués dont volaient les cabans; et le voyageur, pour laisser passer cette trombe, dut se garer dans le fossé. Il grognait, ayant, ainsi que les vieux de son temps, de la rancune à ces nouveaux hommes qui s’étaient laissé corrompre par le salaire des forges. Ce n’étaient plus maintenant des prairies, mais des bas-fonds d’herbe à chevaux non fauchable, criblés de trous de marécages. Jusqu’au bord de la route s’en venaient les oeillets d’eau, où de temps en temps un chaland, sur ces nappes engourdies, allongeait sa forme noire, comme abandonné là. À mesure qu’il s’enfonçait plus au creux du marais, s’épaississaient les brouillards; et il se hâtait, son pas sonnant ferré dans le silence, tant qu’il fit même se lever deux hérons, qui s’éloignèrent sur les eaux, l’un derrière l’autre, en ramant lentement de leurs grandes ailes gonflées, toutes bleues dans la nuit venue. La lune éclairait, haute au ciel, lorsqu’il arriva vers les îles. Toutes dormaient, enveloppées du feuillage brillant de leurs grands ormes, leurs logis de paille visibles comme en plein jour au bord des chalandières, sans un souffle, sans un bruit, dans le calme de cette belle nuit d’été. Il prit par un raccourci dans les sauldres un petit sentier de landèche. Sous ses pas, le sol sonnait la tourbe. L’eau inondait un peu partout; mais il retrouvait, de-ci, de-là, les grosses pierres jetées en travers de la vase. Sous les arbres, il se glissa, le long de la douve de l’île de Pendille, où, sur l’herbe de la berge, tranchaient les taches claires des canards couchés dans le rayon de lune. Il passa des osiers, enjamba de grosses racines, traversa des creux de pâtis, pataugea dans des vasières, et arriva enfin en vue des arbres de son île de Fédrun. Solitaire dans ses vapeurs de nuit, noyée de silence, dressée comme une banquise de brume; autour d’elle, sur les piardes, dansaient les diamants de l’astre. De tous côtés montait une buée lumineuse; et par-delà les grands roseaux, dans les fonds tranquilles des étangs, au loin, se perdait le cri de la grive des rivières. Toutes les chaumières étaient portes closes. Il suivait sous les ormes le petit chemin circulaire, sans prendre garde aux furieux abois des chiens que son pas excitait et qui se répondaient entre eux. Lorsqu’au dernier tournant, où lui apparut le côté de son logis, plus blanc que les autres, et tout brillant sous la lune, rapport à la couche de chaux qu’il y avait récemment passée, il demeura là comme un pied d’arbre, les yeux braqués sur son blanchiment: une silhouette d’homme se faufilait, venait de se faufiler tout contre; et, cette silhouette il avait cru la reconnaître. Vertu Dieu! Un juron s’échappa de lui à réveiller le voisinage; et bouillant de colère, sacrant, rampant de l’échine, le bâton levé, il se dépêcha d’accourir. Mais la ruelle était vide. Silence partout. Plus personne. Planté devant son huis, il l’examinait, l’inspectait, en haut, en large, découvrait qu’en effet la clenchette n’était pas mise. -Si c’était lui!... se disait-il, si c’était lui... sortant d’ici... les gueuses! D’un coup d’épaule, il envoya battre la porte, et dressé sur le seuil, une seconde, parcourut la salle silencieuse du rai étincelant de son regard. Assises de chaque côté de la rousine, les deux femmes avaient tressauté à ce grand bruit. Effarée, l’Aoustine se leva en avançant son regard myope; mais lui restait dans l’ombre, avait poussé le verrou, ne bougeait plus et se taisait. -Est-ce toi, Aoustin? Il ne répondait pas. Immobile, il interrogeait, scrutait dans cette nuiteuse clarté ce que l’instant qui venait de finir avait pu y laisser d’écrit. -Je viens de voir un homme se glisser le long de la maison... en se baissant, comme quelqu’un qui se cache? Et sa voix vibrait, d’une façon que les Aoustine connaissaient bien. -Un homme qui se glissait en se baissant?... répéta tout doucement la vieille femme, mais... est-ce que ce ne serait point le voisin Richard qui rentrait dans sa ruelle? Je n’en vois point d’autre que lui à s’en aller courbé comme tu dis là? Il ne s’attendait pas à cette explication, et il recommença de se taire. Cette voix de fausse innocence l’avait toujours exaspéré, il y voyait le mensonge toutes les fois qu’elle se faisait entendre. Il se retint d’éclater, mais l’embout de son bâton battait le sol comme l’os du chien quand il se gratte. Il ne perdait pas un mouvement de la fille qui s’occupait dans la cheminée, puis, faisant le grand tour, allait déposer sur la table la soupe qu’on lui avait gardée chaude. C’était une grande fille brune, mince et souple dans ses vêtements noirs. Du couvert, elle rapprocha la chandelle, avec le gros pain farineux, et, quand elle eut fait cela, donnant ensuite comme un coup de tête de résolution, pour la première fois, elle leva un regard sur son père. Ses grandes prunelles avaient, dans son visage mat, la couleur d’or des yeux de certains oiseaux de nuit, et elles laissaient voir du fond de leur fixité une sourde expression de crainte et de ressentiment. -Qu’est-ce que tu as là? lui demanda le bonhomme en désignant bourrument du bout de son bâton la main qui venait de passer dans la clarté du flambeau. -Une petite bague... vous voyez bien, répondit-elle d’une voix qui chantait et qui tremblait aussi. -Une petite bague!... tu ne l’avais pas quand je suis parti? -Je ne l’avais pas!... Il y a plus d’un an que je l’ai achetée à un marchand de la mission. -À un marchand de la mission! répéta le vieux avec ironie; et, lui mettant sur la poitrine la pointe de son bâton: alors, pourquoi cette poitrine-là bat-elle si fort? Est-ce par hasard ma question qui te mettrait le respir en tempête? «Allons!... je te remercie, ma fille, lança-t-il; en se défaisant enfin de son bâton et de son sac, car l’aide de ce gars- là m’a été bien avantageuse... et il parle d’amour comme un rossignol!» Ces mots cinglèrent la jeune fille; elle rougit fortement; et, dans son regard, transparut un phosphore de dépit et d’irritation. -Je ne sais pas de quoi vous me soupçonnez encore, dit-elle. -Lorsque j’étais à ma barre, répondit-il, en la venant dévisager de tout près, et que le vannier me débitait son devis, il n’était que deux choses que j’entendais: premièrement, le vent de la Loire; secundo, la voix de ma fille. Et il s’arrêta pour juger de l’effet de ses paroles. -Ah! tu ne comprends pas! tu ne comprends pas la parabole? eh bien, je vais te l’expliquer: tous les discours que m’a tenus le vannier, c’est toi qui les lui as dictés. Et le jour où il est venu me trouver dans le chenal de Bréca, -tu m’entends bien -la fille? malgré la peur qu’il a de moi, me mendier le passage sur ma chaloupe pour aller vendre ses paniers à Nantes, c’est toi qui l’as envoyé. Ne fais point ton étonnée. Mes fonctions de garde m’obligeaient de partir vendre mes mottes avant les autres; tous étaient occupés à leurs javelles, je ne trouvais personne pour me servir de matelot, bon! Alors, bien que j’aie l’oeil sur toi, tu as trouvé le moyen de relancer ton benêt sur le chantier: «C’est l’occasion, va te proposer, il acceptera; et quand vous serez seuls sur l’eau, il faudra bien, cette fois, qu’il t’écoute...» Eh bien oui, la fille, dit-il, en la regardant de son haut, j’ai accordé, j’ai fait l’affaire, parce que l’homme ramasse ce qu’il trouve. Le meilleur fouet du roulier est fait -de cuir de cheval. Seulement, tu as beau être une rusée, le plus joli de ta pelote est encore plus gros que mon petit doigt; et si tu prends cet arrangement avec ton papillon de choux pour une promesse d’en passer par où tu veux... j’aimerais mieux que l’âne soit mon parrain! Sur quoi, il lui tourna les talons, et alla s’asseoir devant son écuelle, dans laquelle, d’un air inexorable, il se mit à brasser les choux verts trempés parmi son pain. Maintenant la rousine éclairait en plein sa figure, révélait les os têtus du front, allumait son regard perçant de rapace, avivait les pattes-d’oie velues des pommettes, se jouait au creux de la gorge sous l’ombre violente de la mâchoire. Ce grand bât d’os et de nerfs avait été pétri par Dieu dans un morceau de terre noire d’une dureté sans égale, et lui-même avait toute la mine de le savoir, et de remâcher là, devant sa potée, quelque vieille promesse de l’Éternel. La fille s’était rencognée dans l’ombre. La mère, assise contre la cheminée, attendait, le maintien modeste dans ses vêtements noirs. Avec son visage de miche propre et blanc, ses yeux baissés sur ses mains jointes, son petit serre-tête bridé sous le menton, elle ressemblait à une pieuse soeur tourière absorbée en l’oraison de son âme. À part le bruit que faisait Aoustin en avalant sa soupe, la chambre plongeait dans le silence. C’était une grande pièce basse, à une seule fenêtre, au sol de terre battue, semé d’aspérités, et toujours, plus ou moins, vers le soir, de tout ce que les canards y avaient déposé pendant le jour. Contre la muraille, noircie des fumées du foyer allumé en toute saison, s’appuyait le mobilier du patrimoine, la maie puissante taillée en plein bois de forêt, la vieille armoire de cerisier, en sa tenue, rehaussée de cuivres, de paysanne à l’ancienne mode, et dans le fond, en pendant des rideaux de laine gros vert du lit bâti en bois de châtaigne, la branlante boîte peinte où respirait l’âme du temps, la pleine lune du balancier. De fréquentes applications de cire, et un sérieux frottage par semaine protégeaient le brillant de ces vieux bois roux de la fumée de tourbe qui ne cessait de les ternir. La fille s’était éclipsée. Elle couchait en haut, dans la mansarde. Quand Aoustin eut fini son repas, il alla s’asseoir dans l’âtre, où il avait coutume, dormant peu, de passer une partie de ses nuits, délaça ses lourds brodequins de voyage, rendit la liberté à ses orteils, l’Aoustine, ayant rangé la vaisselle, s’en vint taper les oreillers, dénoua les brides de son serre-tête, fit large son signe de croix, souffla la lumière. Et ce fut le grand noir. Ils ne s’étaient dit ni bonsoir ni rien. Le lit craqua un instant, puis tout se tut. Tout se tut, sauf leur pensée. Tantôt un soupir montait de l’alcôve, tantôt un grognement partait de dessous la hotte. «Quel terrible homme! Il a déjà chassé son fils; et voici qu’il s’acharne à être le bourreau de Théotiste, le grand brutal!... mais Dieu la protège, puisqu’il a déjà fait pour elle un miracle!» Lui, de même, devant son feu: «Tu peux bien gémir, la fille, pleurer tous les diamants de tes yeux, je ne ferai pas plus cas de tes belles larmes que de l’eau de la grande douve!» Ce qu’il avait surpris ce soir déchaînait plus que jamais son intraitable opposition. Avec son fils, il avait prouvé de quels fagots il faisait son feu: «Mon ami, pour aller peupler des contrées étrangères, tu n’es pas le fils d’Abraham, tu es le fils d’Aoustin, de Fédrun, où tous les Aoustin ont croisé leur sang. Si j’ai fait un garçon qui méprise son sang, tu n’as plus qu’à le dire.» Et le garçon ayant méprisé son sang, ayant épousé sa Bretonne, une brezounec d’on ne savait où, insulté par là-dessus son père, il l’avait maudit, et non des lèvres seulement, mais du fond le plus véridique de ses entrailles. Et la nuit s’avançait. Il ne se couchait toujours pas; il roulait tous ces mauvais souvenirs, assis devant les dernières braises, qui s’affaissaient peu à peu, qui bientôt n’éclairèrent plus que deux grands pieds nus, dans les cendres. II Le lendemain, à la pique du jour, la petite porte des Aoustin qui donnait sur la ruelle s’ouvrit sans bruit, si lentement, qu’elle semblait poussée par un souffle venu de l’intérieur; et Théotiste sortit sur le chemin. Elle était pieds nus, un jupon passé à la hâte, le visage tout animé des couleurs de l’émotion. D’un regard qui brillait, elle interrogea les alentours, puis ramenant d’une main preste son caraco sur sa gorge, ses longs cheveux lui battant les épaules, par un sentier, derrière les paillets, rapide et légère, elle prit sa course. Aucun bruit ne troublait le désert des chemins. Dans le ciel vert, la lune ne s’était pas encore effacée. Au bout d’un moment, la jeune fille revint tout essoufflée; et, par la même porte, rentra dans la maison. Le quartier retomba dans son silence. C’était celui du Chat-Fourré, enclavé entre ceux de la Rochette et des Martins. Au-delà, à une faible distance, émergeait l’île de Pendille, et la haute flèche de Saint-Joachim; puis, plus loin, vers le sud, l’île de Brais, avec son clocher trapu de Saint-Malo, puis Errand, puis Menac, toutes profilant sous les arbres leurs quartiers de chaumes aux murs blancs, la Clairvaux, le Millaud, la Menée-André, qu’on apercevait dans le brouillard. Au centre de la pâle étendue que sillonne le fleuve dormant des curées, elles sont là toutes groupées, ces îles des poissonneux, des pêcheurs de pimpenaux et de sangsues, des braconniers de terre noire et d’eau trouble, groupées cinq comme de petites Antilles, et toutes cinq pareilles dans l’aménagement. Une chalandière les enserre en son anneau de cristal, vraie rue des mirages, avec sa rigole de ciel clair entre les deux noirs reflets de ses berges de tourbe; une couronne de vieux arbres chevelus, qui font ombre, décor et rideau contre les tempêtes, où l’orme se marie à la sauldre, noueux, mangés de lichens, travaillés du vent de mer; puis la ligne verte des levées et courtils; enfin celle des vieilles chaumières, toutes bancales et bossues sous leur pelage de loup, qui s’accotent et se chevauchent des deux bords du petit chemin. Fédrun, la plus noire, la plus sauvage de toutes, lentement se dégage de ses vapeurs. Dans la chalandière se reflètent plus au fond ses berges noires. Sous la feuille d’argent de ses saules, autour des cabanes de paille, sur les rives à pâquerettes, trouées de garennes de rats, les canards, par centaines, commencent à faire trois pas, secouent leurs ailes, vont boire ou déjà barbotent. Quelques fumées montent des chaumes, et un voile bleuâtre s’étend sur l’île. C’est la saison de l’année où ces lourdes toisons, ces hautes masses d’épeautre, reverdies sous des gâteaux de mousse de plus de trois pouces d’épaisseur, se couvrent de longues graminées semblables sur ces lignes de faîte à des épis tremblants sur la crête d’un coteau. De premières récoltes viennent d’être rentrées. Dans les cours, des javelles de roseaux sont entassées, des provisions de foin de marais arrondissent d’énormes dômes; les mottes, à hauteur de toiture, s’échafaudent par mulons et tourelles, ou, éboulées au hasard, s’entassent, déversées là parmi les débris d’arbres déterrés de la tourbière. Alors, la maison des Aoustin s’ouvrit de nouveau; et ce fut cette fois Aoustin en personne qui parut. Lui non plus ne faisait pas de bruit; le petit chapeau enfoncé, la mine qui n’était point plus que cela de prier l’ange du matin, il regarda un instant, puis, tout comme sa fille à l’autre minute, s’engagea par- derrière, entre les paillets. Là, il poussa à une cinquantaine de mètres jusque devant une antique mazière toute décrépite sous les herbes, bourra la porte, entra et trouva le voisin Richard dès cette heure logé dans son foyer, recevant la couleur de son feu, et, à cause qu’il était tout cassé en effet, appuyé sur sa canne, bien qu’il fût assis. -Salut, bonjour, galérien, lui dit-il, je viens m’occuper de tes affaires, mais ne faudra pas t’en formaliser, c’est en bon enfant. Je voudrais que tu me dises à quelle heure hier soir tu es rentré chez toi, et par quel chemin? Le voisin Richard ne fit point de difficultés, et répondit tout aussitôt: -Dame! à te dire la vérité, je puis bien te renseigner, puisque tu me le demandes... que j’ai été voir le dernier soir à rattacher une pierre aux tresses de mon paillet..., qu’il pouvait bien être le quart après dix heures... et que je m’en suis revenu en passant contre chez toi..., c’est ben la vérité, ben sûr. -C’est ben la vérité? Ben sûr? répéta en l’imitant Aoustin gouailleur, la vérité de qui donc? Qu’est-ce qui te prend de la défendre, la vérité, avant qu’on y touche? -Qu’est-ce qui... qu’est-ce qui me prend? balbutiait, l’air tout hébété, le voisin Richard. -Oui, quelle belle mesure de son tu viens de gagner là! mais je te remercie..., tu ressembles à l’autre, toi, tu sais bien répéter ce qu’on te fait dire. À parler vrai, tu fais comme tu peux, «ben sûr», car tu n’es jamais qu’un bonhomme de foin bon à mettre dans le poirier. Et, tournant le dos, laissant le voisin Richard articuler des sons impuissants en agitant fort son bâton, il s’en alla, les dents serrées, et tout le poil d’un mauvais chien. Il ne fut pas long à rentrer chez lui; mais ses femmes n’étaient plus dans la maison, elles s’étaient esquivées. Il trépigna du talon, fit le pied de chou sur le seuil, les attendit un long moment. Puis, comprenant qu’elles ne se remontreraient pas de sitôt, plutôt que de perdre sa matinée, sûr de les repincer tout à son aise, il prit le parti de se rendre chez le maire, qu’il était dans son devoir d’avertir de son retour. Les métiers se levaient, quelques femmes besognaient dans les courtils, et tous, soit du bout de leur clos, soit du fond de leur logis, le regardaient passer avec une attention qui n’était point accoutumée. Dans l’air, il sentait voltiger quelque chose; on prononçait son nom, et il se demandait: «Qu’est-ce qu’ils ont donc?» Mais sa vraie pensée ne quittait toujours point ses louves, ni le voisin Richard, et tel même était l’orage de sa colère, qu’en arrivant dans le quartier du Pouet, il avait tout l’air encore de tirer et de mordre dans le fil de l’injure. Des hommes, au loin, en l’apercevant, levaient les bras et semblaient l’appeler. -Mais qu’est-ce qu’ils ont donc? se demandait-il encore. Puis, ce fut le maire lui-même, sur le pas de sa porte, qui lui faisait de grands gestes. Aoustin entretenait de bons rapports avec M. Moyon, lequel, en sa qualité d’ancien capitaine au long cours, représentait cette singularité dans le pays: une manière de petit bourgeois. Un homme en qui les Briérons ne manquaient pas de confiance, disant de lui qu’il savait comme pas un jouer de la politique et découvrir la vérité du fond de la rive. Il vivait là, en vieux veuf, retiré dans sa petite chaumière aussi enfumée que toutes les autres, avec sa figure toujours rose, son éternel bonnet de peau de lapin, et sa grosse canne noire de mortas sur laquelle s’appuyaient ses douleurs. -Ah! mon pauvre vieux! fit-il entendre de son seuil, dès qu’Aoustin fut plus près, je vois à ta figure que ce n’est pas, non plus toi, le contentement qui t’a débarbouillé ce matin. Tu sais la chose? Tu as vu quelqu’un? -Dames? c’est selon?... répondit Aoustin, quelque peu interdit. -Il ne sait rien. Il ne sait rien! s’exclama alors le maire, en rentrant chez lui, tout clopinant, prendre place à l’un des bancs de son foyer. -Ah! disait-il en soufflant, mon pauvre Lucifer, il va falloir souquer du flanc. Lucifer était le sobriquet d’Aoustin. -Assieds-toi devant moi. Aoustin s’assit dans la cheminée. -Il y a, mon ami, lui dit alors le maire, en lui plantant de gros yeux émus, que pas plus tard que tout de suite, il te va falloir attraper ton bateau et ta perche... et courir dans toutes les directions! Il se passait le mouchoir sur le front. -C’est tombé sur nous comme la foudre. Visiblement, il avait peine à parler. Et Aoustin attendait, interloqué de ce préambule, interrogeant avec inquiétude la figure grave et tout à fait changée du vieillard. -Comme la foudre, mon ami, comme la foudre! On veut nous prendre la Brière. Aoustin sursauta. -Je n’ai point entendu? dit-il. -Moi non plus, je n’avais point entendu, répondit le maire, avec un air de profonde amertume, mais je te le redis, je te le répète: on veut nous prendre la Brière. Aoustin croisa ses bras, considéra M. Moyon avec stupéfaction. L’Aoustine et Théotiste et le voisin Richard étaient bien loin de lui en ce moment. -Oh! c’est bien simple, reprit le maire, et ça n’a pas traîné. Je vais tout te raconter. La chose est arrivée deux jours après ton départ... C’est même le petit marchand de Caïffa qui vient tous les trois mois qui m’en a touché les premiers mots... Il passait ici... «Monsieur Moyon, me dit-il. -Quoi donc, mon fils? -Vous ne savez pas ce qu’on raconte? qu’il y a des personnages en haut lieu, soutenus par le gouvernement qui voudraient s’approprier la Brière, pour y installer leurs exploitations. Ça se dit partout du côté de Montoir et de Donges.» -Mais, fit Aoustin, ce sont des gens qui n’ont point été à l’école, qui n’ont point lu leur code! -Ouais, ouais... Ils l’ont bien lu. Je me mis à rire: Ce serait un gros morceau que la Brière. Seulement, le lendemain, même rapport, et cette fois, par Prosper le raccommodeur de parapluies. Hennion, le menuisier, qui s’en revenait de Penhouet, me signifie la même chose. Puis d’autres... toujours d’autres. Ça montait comme une marée, une rumeur qui s’étendait partout. Sans parler des têtes qui commençaient à s’échauffer. Enfin, ça prenait si bonne tournure que, le dimanche suivant, à la réunion des syndics, on décida d’écrire à la préfecture. On eut la réponse, disant que les communes avaient tort de s’émouvoir, qu’il y avait bien eu quelques pourparlers avec une société, on ne disait pas laquelle, au sujet d’une cession possible de la Brière, mais que ce projet n’avait pas abouti, qu’il n’était plus question de rien changer au régime actuel des marais... Cette explication, qui mettait sous le boisseau la question de nos droits, ne nous fit pas l’effet d’une musique naturelle, et deux jours après, je fus désigné par le syndicat, avec le maire de Saint-Malo, pour prendre le train et aller causer un peu là-bas, dans les bureaux... On nous adresse à quelqu’un qui nous dit qu’en effet une puissante société avait un moment songé à se mettre en rapport avec les Eaux et Forêts pour acquérir les marais de la Brière et y créer de grandes exploitations; mais que beaucoup d’eau avait déjà passé sous ce pont-là. Je réponds: «C’est très bien; mais nous, quand nous vendons nos anguilles en gros ou en détail, nous avons qualité pour offrir notre marchandise... Que vient donc faire ici l’administration des Eaux et Forêts, qui n’a, sur nos marais, qu’un droit de haute surveillance et de contrôle? -Mais, monsieur le maire, qu’il me dit, est-ce que la Brière ne serait pas en France, par hasard? -Ah! je lui réponds, non, elle n’y est pas; du moins pas comme je vois que vous l’entendez. Les treize mille hectares de Brière sont la propriété des dix-sept communes riveraines. Elles le sont par des titres, -et vous le savez pour le sûr aussi bien que moi, -qui lui ont été accordés par le duché de Bretagne, exactement en l’an 1462. Ces titres, avec tous leurs articles, ont été confirmés par le roi Louis XVI. Cela est si vrai que vous n’avez pas le droit, vous étranger, de mettre le pied sur les platières. Et ces titres, ces lettres patentes ne sont pas seulement dans notre poche, mais cinq cents ans de jouissance les ont inscrits dans la caboche du Briéron, qui ne connaît que son droit de tourber pour lui, de couper ses roseaux, de pêcher son poisson et de vivre dans ses piardes sans y être troublé par personne! -Credié! s’écria Aoustin, vous avez joliment bien parlé. -Ah! c’est que je n’allais point me dorer la langue! Et le vieux maire, ranimé au souvenir de cet entretien, semblait avoir devant lui, dans le fond de sa cheminée, le personnage à qui il parlait. -Voilà pourquoi, dis-je, nous nous étonnons que, dans l’affaire dont il est question, on ne nous ait pas consultés? -On vous aurait consultés. -Alors pourquoi n’a-t-il pas été donné suite à ces projets? -Ah! vous me demandez là des choses. L’État a ses vues (voilà qu’il nous parlait de l’État!), il n’éprouve pas le besoin de nous raconter ses affaires. Notre préfecture n’est pas le ministère de l’Intérieur. Et puis, qu’est-ce que vous voulez, monsieur le maire, vous avez des dettes. -Ah! fis-je, à part moi, cette fois, je te vois venir! -Oui, les communes n’ont jamais versé les cinq cent mille francs d’indemnités auxquels elles furent condamnées dans l’affaire de la destruction des travaux du Brivet... Ce sont de grosses charges pour elles, c’est entendu... Eh bien, qu’elles vendent leur part de Brière... Ce sera pour elles un moyen de s’acquitter. -Ce sera pour elles un moyen de s’acquitter!... Comprends-tu, Aoustin, saisis-tu, mon ami, disait le maire en tapotant le genou de son garde, comment ces paroles n’étaient que l’écho de l’idée qui guide tous ces spéculateurs. Ah! comme je voyais bien le maquignon tâter la bourrique! Je l’écoutais. Il disait: Les titres des Briérons, c’est possible. Mais les temps sont changés. Rien d’étonnant à ce qu’il se soit trouvé, ou se trouve demain, des esprits entreprenants, armés de gros capitaux, qui songent à tirer parti d’un pays qui, en somme, présentement, est plutôt perdu pour la société. -Perdu pour la société? Mais, est-ce que nous n’en sommes pas, nous, de la société, avec nos quinze mille âmes! -Ah! que je n’étais point à mon aise! -Allons! fis-je, je vois, à vos paroles, que l’affaire n’est pas aussi bien enterrée que vous le dites. -Pardon, pardon. -Si fait, si fait... et qu’il y aura peut- être bien un jour dans ce pays plus d’un greffier sur les dents. Alors nous nous en fûmes chez l’avocat du syndicat. Selon lui, c’était très sérieux. Il nous cita des noms... Le côté ennuyeux, nous dit-il, c’est le caractère exigible et exécutoire de la créance de l’État vis-à-vis de vous. Ce furent ses paroles. L’État fait les lois qu’il lui plaît. Il pourrait avoir intérêt à saisir le prétexte de l’insolvabilité des communes... Le plus pressé serait que celles-ci puissent se libérer de leurs charges au plus tôt, de façon à assurer à la défense ses coudées franches. -C’est entendu, lui dis-je; seulement, ce que je n’ai point dit là-bas, c’est que les originaux de nos lettres patentes ont été brûlés dans l’incendie des grandes Archives. -Mais vous en avez des copies authentiques? -Certainement, attendu que vers 182o il en a été distribué un exemplaire par commune. -Eh bien, l’une de ces copies suffira, je la mettrai au dossier, et avec cela, je l’espère, on pourra se défendre. Là-dessus, nous sommes revenus. Ah! ils étaient tous fous ici!... ils avaient même failli tuer un individu rencontré sur les platières, un grand rouge qui y était venu on ne sait dans quel but... Je les ai un peu calmés en leur disant que, par le fait de leur écrit, on ne pouvait rien contre eux. Malheureusement, continua-t-il, en baissant la voix, tandis que Aoustin l’écoutait, l’oeil mauvais, immobile, perdu dans les pierres noires du foyer. -Malheureusement, il y a peut-être pis encore que ce que je viens de te dire... Nous avons fouillé nos archives, bouleversé toutes les liasses: pas plus de copies de nos patentes que dans mon bonnet... Une pièce seulement qui nous a révélé que les lettres n’ont pas été remises aux mairies comme on le croyait, mais confiées en dépôt, dans chaque commune, à un notable de l’endroit... eh bien, cette fois encore, impossible de mettre la main dessus... J’ai fait chercher ici, on a interrogé les habitants... Rien... Il n’en reste pas trace... Il n’en reste pas trace... Tout ça depuis longtemps a été compris dans les partages... s’en est allé à tous les vents des successions... a été mangé aux mites... En tout cas, ici, dans les îles, c’est perdu! Aoustin était tout béant. -... Un espoir nous reste, et ce sont les autres communes. Il n’y a pas à dire: les lettres sont là, quelque part. Il en reste une, la moitié d’une, que diable!... C’est ce que tout le monde se dit aux syndics. Il est impossible qu’un document dont dépend la vie de tous ici, se soit évanoui comme la fumée du brûlot. Il n’y aurait plus qu’à s’en aller mourir de l’autre côté de la Loire... Il n’est donc que de chercher, de battre les marais, de fouiller tous les villages... Entends-tu, Aoustin?... parce que c’est toi qui as été désigné comme le meilleur homme pour cette mission. Aoustin écoutait, l’oreille droite... -Tu vas filer... pousser tes perquisitions... Tu commenceras par les marais de Montoir, de Trignac, tout le sud, à remonter par le Pintré, Saint-Malo, toutes les localités. Ne te fie pas aux déclarations des gens: la moitié sont ignorants comme la mouche sur le livre... ceux qui savent lire tiennent leur page à l’envers. Retourne tous leurs bahuts, cure toutes les armoires. Je t’ai écrit un papier que tu mettras sous les yeux des intéressés, s’il en est besoin. Le voici: «MM. les syndics de Brière, réunis en vue d’étudier les moyens de sauvegarder les droits des communes, ont élu pour mandataire de leurs décisions le garde Aoustin, de Fédrun. En foi de quoi, tout habitant, domicilié sur le territoire desdites communes, est tenu, sous peine de blâme public, de ne s’opposer en aucune façon aux recherches et enquêtes pour lesquelles se présentera ledit Aoustin, chargé de retrouver les lettres patentes, devenues nécessaires pour la défense des franchises du pays.» Voilà!... Sur quoi, M. Moyon s’essuya le front d’un revers de sa manche. Aoustin, d’un oeil sombre, prit le papier. Lentement, il plia la feuille en quatre. Sous la peau de ses joues jouaient férocement les muscles de ses mâchoires. Sur lui aussi, cela tombait comme la foudre. Il regardait en lui et il la revoyait toute, sa Brière: le gibier dans les roseaux, le poisson dans les profondeurs, la grosse anguille que donne le déversement des rivières. Partout le jonc pour la litière, le rau pour la toiture, la landèche dont on bourre le matelas, la moutine dont on tresse la chaise. Inépuisables dons, ramassés comme la manne des cieux, depuis le berdin, fumure du courtil, jusqu’à ces mortas que tu interroges toujours, ces anciens arbres du cataclysme, dont tu fais les solives de ta maison. -Ah! fit-il en tendant devers M. Moyon l’araignée de fer de sa grande main, et la voix lui remontait du plus creux de l’âme, si seulement on avait fait une caisse commune, au lieu de laisser l’argent s’en aller au gré de chaque conseil. -Il y a beau temps que les dettes seraient payées, approuva M. Moyon. C’est bien ce que je ne cessais de dire... mais c’est toujours l’ordre qui manque. Si l’on avait mis plus d’ordre dans l’exploitation de la Brière, elle ne serait pas comme un navire qui s’en va par le fond... Croirais-tu qu’il s’en trouve ici trois ou quatre qui s’imaginent que l’expropriation leur vaudrait des montagnes d’or!... Ah! vois-tu, sur la terre ce n’est qu’un combat. Et ils se turent encore. Dans le sombre de la pièce, une blonde raie de lumière, entrée par la porte, éclairait les briques du sol où des poules s’en venaient caqueter. Du dehors leur arrivait le tapage des canards dans la chalandière, le grincement des oies, qui semble toujours un cri monté des entrailles du marais, tous ces bruits auxquels se rattachait le plus profond de leur être à tous deux. -Voilà... et il n’y a plus de temps à perdre. Aoustin se secoua comme s’il sortait d’un mauvais rêve, et, se levant, d’une voix assurée et forte: -Je les retrouverai. -Allons, tu es de la bonne espèce, toi, lui dit M. Moyon, tu ne perds pas la tête comme les autres. -Quand l’âme est dans la tempête, il n’est que de lui passer son suroît, répondit-il, tandis que le maire, clopinant, l’accompagnait vers la porte, la main sur son épaule. Dehors, par les chemins, sur les levées, se faisait entendre un vacarme de voix aiguës. Dès la première annonce de la conférence d’Aoustin avec le maire, la rumeur avait couru que ce dernier était en train d’entretenir le garde d’une dépêche qui décidait du sort de la Brière. Le feu de cette nouvelle s’était communiqué à toute la paille du village, et tous voyaient déjà sur leur marais rouler les fumées des usines. On se les montrait presque à l’horizon. Les femmes, par groupes sur la prée, par tas sur les levées, défilaient le chapelet de leur langue, à perte d’haleine argumentaient du droit et de l’avoir; tandis que des Briérons, debout sur leur bateau, attendaient dans l’anxiété, la tête passée entre les arbres. Abordé, assailli de questions, Aoustin passait, haussant les épaules: -Laisse la carpe remonter le courant, leur disait-il. Ou bien il criait aux femmes: -Tas de bavardes! Allez-vous-en donc à vos ménages! Quant à l’Aoustine et à Théotiste, elles attendaient son retour en tremblant. Le voisin Richard leur avait tout rapporté de la visite de leur époux et père; et, réfugiées dans la pièce du fond, elles se préparaient à subir la scène qui ne pouvait manquer d’éclater. À chaque instant, elles avançaient leur tête pour voir s’il arrivait. Or, quand il arriva, il ne les regarda pas même. Il se coupa un morceau de pain, avec une couenne de lard; et quand il eut fini de manger, en tournant le dos, de sorte qu’on voyait ses oreilles bouger, il s’en fut. Les riverains du Chat-Fourré le suivirent des yeux curieusement, tandis qu’il se rendait au bord de l’eau, qu’il débrouillait la chaîne de son chaland, puis s’embarquait à la perche. Il ne remonta pas vers le large, il descendait au sud, il s’en allait s’en s’occuper de personne, il portait à son bras sa plaque de cuivre. L’île s’enveloppe de la gaze bleue de ses fumées. Les enfants aux tignasses d’or se roulent joyeusement contre la mousse des vieux murs. Le marais se berce dans la moisson dorée de ses roseaux. Ce jour-là ne montre rien d’étrange dans ses signes: c’est la même buée s’exhalant au loin de la ligne noire des mottes, une bande d’oies agitant ses ailes, le faucon décrivant ses tours. Mais en dépit de cet ordinaire de la vie, Fédrun paraît plus sombre et plus farouche; Pendille gronde derrière ses portes closes; Mazin, la verte, la silencieuse, la gaélique, n’a jamais rêvé si profondément. Les femmes qui passent, traînant du taillis, allant remplir leurs cruches, portent sur le large un regard de soupçon, toutes prêtes à se saisir de la corne qui sert à beugler l’alarme aux hommes partis dans les roseaux. À son habitude, le Briéron gratte son berdin, qui est la miette du roseau pourri, coupe la grinche, coule ses nasses à anguilles, s’en va, bardé de ses rapiécetures, le regard sous son buisson, le museau nourri de mottes; car s’il est des hommes de granit, il est, lui, façonné de tourbe, jusque dans le pleur de ses yeux, -mais, sur son chaland, il n’avance qu’avec méfiance, comme dans la peur d’accrocher d’aventure le grand piège qu’on lui dit tendu tout par là. On n’ignorait plus la vérité de la conversation du maire avec Aoustin. Chacun savait que ce dernier était aujourd’hui parti pour sa mission; et l’espoir de voir intervenir ce document si important des lettres avait un peu calmé les esprits. La réputation d’Aoustin n’embaumait guère. Il était redouté; il n’avait point d’amis; on lui souhaitait dans son jardin plus de chardon que de boursette. Mais une espèce de confiance s’attachait à ses entreprises. Dans une affaire comme la présente, il était l’homme nécessaire, celui qui n’est pas bonne bête, qui s’y connaît à doubler son fil, qui ne laisse pas les lentilles se former dans son chaland. Ce grand despote à l’oeil de percette ne parlait que pour prédire; mais ses prévisions se réalisaient toujours, c’était un fouilleur, un estudeur; avec une volonté qui ramassait tout devant elle, comme les piraudiers quand ils raflent les troupeaux. Il y avait pourtant, dans une maison du Chat-Fourré, deux femmes que ne préoccupait guère la grande question du jour, et qui étaient là, les bras coupés, ne sachant plus à quel travail se reprendre. -Ah! chuchotait l’Aoustine, en remettant d’aplomb son petit serre- tête, j’en tremble encore, ma fille! -Moi... disait Théotiste, toute droite, ses grands yeux fixés au loin... Il sait tout, il devine tout... il me fait peur. Cette peur n’était pas nouvelle; elle l’avait toujours éprouvée. Toute petite, elle s’agitait dans son berceau, quand elle reconnaissait au bout du chemin les pas de son père. Plus d’une fois elle avait pris frayeur de ses vêtements pendus derrière la porte; et quand il se montrait, elle se cachait de lui. Aujourd’hui, elle avait de tout autres raisons pour fuir les singulières lucidités de ce regard; ce qui ne l’empêchait de s’exposer avec force imprudence à cette divination redoutée, tant passionnée fille elle était et la moins disposée à faire au danger persistant de cet oeil fixé sur son âme le sacrifice qu’on exigeait d’elle, celui de l’exaltation qui l’ensorcelait. Cela, le premier cas semblable depuis des siècles, connu de tous maintenant, faisait scandale. Elle-même, tout d’abord, avait cru que son aventure relevait de folie. Comme à toutes les autres, en prenant son âge de jeune fille, l’orgueil ne lui avait point manqué de tout ce qui faisait d’elle une Théotiste Aoustin, née au Chat-Fourré de Fédrun, et non en tel ou tel lieu de la terre. Tout ce qui n’était pas Briéron vieux sang, natif des îles, tout ce qui ressemblait au paysan des rivages, tout ce qui ne vivait pas sur le chaland comme le grèbe sur son nid de dérive, se trouvait à l’avance évincé de toute possibilité d’union. Le type le plus accompli de ces garçons dont une fille de Fédrun n’aurait pu vouloir sans se coiffer de ridicule, florissait à Mayun, un village situé sur les confins nord du marais. C’étaient ceux-là les pires, ils l’étaient légendairement. De pauvres «ôte-toi de là»! Jamais, disait-on, ils n’avaient été capables de se dénombrer entre eux; si bien que le saulnier dut s’en venir, un jour qu’ils s’y essayaient, les faire passer un à un à grands coups de fouet, d’un côté à l’autre de la route. Il leur manquait tout un côté de cette chose qui s’appelle l’esprit. Il y a des vaches comme cela qui n’ont qu’une corne... On les méprisait. Et ce n’était pas seulement dans les têtes que cette répugnance trouvait sa formule impitoyable; elle s’exprimait des choses mêmes, de la mine des maisons, de la couleur de la terre, de la forme des arbres. L’incompatibilité était entière, absolue, à tous les degrés, dans tous les règnes! Et c’était un jeune homme de ce village que Théotiste aimait! Un incroyable destin avait abouté ces deux fils, le blanc avec le noir, et voilà qu’il ne restait plus trace entre eux du noeud qui les avait joints. C’est à la chapelle des Marais, le dimanche de la Saint- Corneille, patron et guérisseur du bétail. Il y a un an de cela. Elle et sa mère sont allées à la fête, y conduire la jeune vache, atteinte d’une grosse tumeur à la suite de son séjour de printemps sur les buttes. Tous les environs sont là pour la belle cérémonie, pour la procession, aux grandes vêpres, de la statue, sur un char attelé de douze boeufs aux cornes d’or et drapés de velours cramoisi. La mère suit l’office. Elle, elle est restée sur la place à garder la bête. On se croirait un jour de foire, n’étaient le fenouil et le buis qui jonchent le sol. Le fenouil a une bonne odeur dans le gai jour radieux. Mais sa vache se tourmente. Et voici qu’à l’ouverture des portails, devant les cierges brillants, au milieu des voix des chantres, elle rompt son rang et bondit. Théotiste veut la retenir. Malheur! la longe est attachée à son poignet... Elle est entraînée... Elle est emportée... Elle ne voit que de la poussière... elle bute contre un talus... un chien arrive en aboyant... ils entrent dans un pré de cerisiers... elle va être serrée contre un arbre... elle voit la mort... lorsqu’un homme de haute taille se jette aux cornes, lutte contre la vache, lui tord l’échine, et, d’un grand coup de genou, la couche sur l’herbe. Haletante, brisée, à cet homme elle dit grand merci. Il la soutient, il la regarde d’un air un peu timide, du fond de ses grands yeux bruns. Les gens sont accourus, les entourent. -Ces services-là, ça ne s’oublie pas, lui dit-elle encore. Ni l’un ni l’autre n’avait oublié. Ils s’étaient revus. Le garçon avait trouvé moyen de se glisser jusqu’à Fédrun. Puis il y avait pris goût; elle lui soufflait l’audace. Il serait venu sur l’oiseau. Les yeux tranquilles et doux de ce grand gars de Mayun lui avaient appris qu’il n’y avait pas que ceux des îles, qu’il existait là-bas d’autres gens, d’autres âmes; et, s’étant mise à détester la rudesse des hommes de son sang, elle ne savait plus que maudire l’injustice commise par leur orgueil. Et c’était maintenant un amour extraordinaire, la remplissant d’une tendresse que n’avait jamais soupçonnée son coeur. En ce seul amour tenaient tous ceux-là qu’avaient méprisés les générations. Il l’avait demandée en mariage. Le père, en son coeur intraitable, avait jeté feu et flamme: «Quelle espèce de poulet d’Inde es-tu donc pour courir après les sarcelles!» Tout Fédrun s’était tenu les côtes, et le parler courant s’était enrichi d’une locution: «Laisse l’âne de Mayun braire à la fille.» Théotiste ne répondait à ces quolibets que par des airs de fierté. Mais, la nuit, elle pleurait de rage et mordait dans ses cheveux. Sa mère ne se montrait point contredisante. Non que cette alliance ne lui parût pas sujet à répréhension, mais elle se tenait toujours à distance de faire opposition aux volontés de sa fille. À sa personne, elle portait une manière de respect; elle se sentait devant elle petite créature. Théotiste était née le jour de la Fête-Dieu, coïncidence qui lui avait inspiré la foi en une prédilection céleste. Et sa croyance se fortifiait encore d’un autre événement: Théotiste avait à peine quatre ans, qu’elle avait disparu un soir de la maison sans qu’il fût possible de la retrouver ni sur les levées ni dans le village. Nathalie, éperdue, après deux jours de recherches, s’était rendue au calvaire de Pont-château, et là avait demandé au prêtre qui se disposait à célébrer la messe d’offrir le saint sacrifice en vue de lui obtenir la grâce de retrouver son enfant. Et, au même instant, ainsi qu’on le sut plus tard, un homme qui traversait le marais de Camérun entendit un cri partir du milieu des roseaux. Il sauta au fond de la douve et reçut dans ses bras une petite fille; c’était Théotiste. Elle ne paraissait nullement effrayée; ses vêtements étaient parfaitement secs. Quand on lui demanda: «Qui t’a donc entraînée si loin?» Elle répondit: «Un petit garçon. -Et comment as-tu mangé? -Le petit garçon me donnait de la bonne miche blanche.» «Jésus l’a nourrie, Jésus la mariera.», déclarait à ce souvenir l’Aoustine. Mais elles avaient l’une et l’autre, dans le père et dans l’époux, un maître qui n’entendait point ce beau Magnificat... -Ah! mon Dieu! mon Dieu! gémissait la vieille, pourquoi a-t-il fallu que ce gars-là vienne ici hier soir! -Il vous l’a dit, ma mère... Il avait vu mon frère à Nantes, il est venu vous donner de ses nouvelles, et de sa femme aussi qui est si malade. -Bien sûr, je comprends cela, ma fille. Ah! bonne femme, bonne femme, à quelle herbe as-tu lié ton doigt! Que ne m’avez-vous permis, mon Dieu, de prendre le voile de religion, quand j’avais tant à coeur d’être votre servante! Mais là n’est point ta destinée, me disiez-vous, tu feras ton salut dans les épines du mariage. Et se tournant vers sa fille: -Défie-toi, crains-le. Il m’a souvent parlé la main haute... il a commis le grand péché de maudire son fils. Ce n’est pas un coeur rouge qu’il a dans le sein, mais un noir coeur de mortas de Brière... Défie-toi. Et elle s’en alla trottinant, faisant ballocher ses courtes cottes, la figure toute plissée des sentiments qui s’agitaient dans sa vieille âme. Fille d’un Buffetrille Barbenavant, et d’une Tristine Mahé, morte en se disputant avec une voisine, elle n’était point guère une richaude. Un petit pré de marais, la chaumière de ses parents, qu’elle louait à un charpentier de chalands, constituaient tout son bien, auquel elle tenait comme à la prunelle de l’oeil. Il y avait trente-cinq ans qu’elle était unie à Aoustin, trente-cinq ans qu’elle lui en voulait pour tous les péchés que le mariage lui avait fait commettre. Peut-être aussi n’avait-il pas su contenter le besoin d’effusion qu’elle avait, n’ouvrant jamais la bouche quand il revenait de ses tournées, au lieu de raconter ce qu’il avait vu, ce qu’on lui avait dit... Cette fois, pourtant, ce qu’elle craignait, c’était justement qu’il n’en dit plus long que d’habitude! Son silence du matin ne l’abusait guère. Sans compter que la plus mauvaise colère est encore celle du soir. De toute la journée, pour ainsi dire, elle ne mangea point, que d’une dent, un reste d’anguillade froide, ni ne travailla non plus de grande haleine, mais vira, tourna, sans trop savoir, prenant le moulin à café pour sa boîte à laine, priant, implorant un rayon de paradis, soupirant à la mort comme le bûcheron. Théotiste ne prit même pas la peine de se coiffer. Le soir, elle se retira dans la petite pièce qui donnait sur les vergers, débarras rempli d’engins de pêche, d’outils de tourbage, de vieux vêtements aux murs, avec l’armoire où l’Aoustine serrait sous clé ce qui n’était pas du service de chaque jour, comme ses coiffes, et le linge auquel il n’est jamais touché. C’était là sa place, près de la fenêtre, tous les soirs depuis un an. Au-delà du courtil, la vue, entre les ormes, découvrait une partie du marais, ainsi qu’un tronçon de la grande curée qui descend des tourbières du Nord. L’heure du couchant arriva. Les îlots des roseaux formèrent des échelons de feu à la surface des eaux mortes, la noire silhouette des arbres de l’île de Camert barra l’horizon sur le ciel enflammé. Elle ne travaillait pas; son regard errait. Huit heures sonnèrent, puis neuf heures, puis la nuit. Les peupliers frémissaient, tour à tour découvrant et cachant la blanche lune dans le mouvement de leurs branchages; et elle fixait là-bas, sous son rayon d’argent, les scintillements de la curée, où le chaland de son rêve, les soirs qu’elle le voyait venir, apparaissait au loin tout petit, comme un canard sauvage. -Ma mère?... ma mère, est-ce que vous l’entendez? Est-ce qu’il vient? L’Aoustine lui fit signe de se taire. À pas de loup, elle s’était avancée vers la porte de la rue. Elle écoutait, la tête penchée, ne bougeait plus, l’oreille à la serrure. Mais rien ne venait. Rien ne vint: ce soir-là Austin ne rentra pas chez lui. III Il y avait dans le quartier du chef de l’île, à l’autre bout de Fédrun, en bordure du marais, dans un endroit désert, à deux cents mètres de toute habitation, au milieu d’un terrain méprisable, hérissé de têtes de tourbes, mangé d’épines et de touffes d’ajoncs, une mazière tout à fait vieux siècle, de petite façon, sans grenier, sans lucarne, et toute perdue, depuis des années, sous un grand flot d’herbes. Ni chaux ni plâtre ne rejointoyaient plus les moellons. Pluies et vents avaient rongé le chaume qui, de partout, pliait en creux de selle sous le poids de ses pelées de mousse; et personne n’habitait plus dans cette pauvre chaumière. Aoustin venait parfois le dimanche jeter un coup d’oeil au monceau de vieilleries qui s’y entassaient: des salets ébréchés, des nasses crevées, des foènes brèche-dent. Ou quand une pointe lui faisait manque à la charnière de son boettereau, il y trouvait sur le haut de ce qui restait de l’armoire les vieux outils de son père, avec le souvenir toujours présent de la grande terrible femme qui lui avait distribué là plus de taloches que de beurrées. -Ah! ma mère, disait-il, en considérant l’amas de vieilles cendres froides qui gisaient dans le foyer depuis plus de trente ans, quelle belle fessée j’ai tâtée de vous, le jour où un voisin m’avait surpris, plongé sous ses canards, à les tirer par les pattes! C’était là qu’il était venu passer sa nuit, une de ces nuits de franc repos qui rendent l’homme bon calculateur. Il rentrait de Bout-de-Bert et du clos au Loup, où il avait cherché les lettres sans les trouver; et, plutôt que de s’en venir chez lui échafauder par-dessus cette contrariété la dispute pour laquelle il ne se sentait que trop dispos, il s’était dit: «Allons donc dormir dans la maison de ma nativité.» Ça l’avait pris comme ça. C’était la première fois qu’il passait au large de son toit conjugal, et cette équipée lui rouvrait une fois de plus des horizons magnifiques sur la vie qu’il aurait pu mener, s’il n’avait pas, dans le temps, accompli la sottise. Il s’était levé dès l’aube; puis dehors, contre son mur, était venu s’asseoir dans ce petit brouillard qui fortifie la pensée du matin. Il avait devant lui le grand cercle entier, jusqu’au bleu sombre des limites où se groupaient tous ces villages condamnés à être mis à la fouille, et d’un clocher à l’autre, il se portait, du plus profond de son regard. Cette affaire-là, de la Brière, lui avait d’abord envoyé comme un coup de corne de boeuf. Mais il se remettait, il reprenait son aplomb. Ce péril lui inspirait maintenant plus de haine que de tremblement. Il se sentait même une force de plus de mille ans. Nul besoin d’appeler quiconque à l’aide, pour retrouver les lettres en temps et lieu... Il lui suffisait de s’appeler Aoustin. -Banquier, mon garçon, tu peux toujours venir voir... venir voir comment s’y prend le vieux Briéron pour s’accouvir sur son tas de mottes, ricanait-il, en regardant sur le marais se lever la crête incandescente du soleil. Le matin sur la Brière est un spectacle auquel le Briéron lui- même ne reste pas insensible, il n’ignore pas que la fête du jour est ici chez lui quelque chose de fameux; et il s’émerveille à sa manière de ce grand tison de feu qui pétille dans les eaux, et produit tout partout comme des espèces de grandes fleurs. Les curées étincellent, les piardes resplendissent, tandis qu’en deçà du lait de brume des confins, flotte une légère buée rose sur l’infini des roseaux et des plantes aquatiques. Et cela se passe ainsi depuis l’ancienne époque que tout ce pays ne formait qu’une grande forêt noire, et que la dame de Blanche-Couronne, dont le mari guerroyait en Terre Sainte, s’était aventurée un soir hors de son château. Poursuivie dans les bois par des pirates, comme elle cherchait son salut dans la fuite, elle lança au visage de ces bandits l’anneau de ses noces, et de si grand amour appela son seigneur, qu’autour d’elle aussitôt la forêt s’abîma dans un profond marais. Perdue en ce grand lac, elle y demeura toute la nuit sur une pauvre levée de terre; jusqu’à ce que vînt l’aurore, où les eaux de la Brière se teignirent à jamais du feu des bijoux qu’elle portait sur elle. Certes, c’était un autre soleil que l’astre de papier qui décorait la cheminée de la mère Aoustin. Et tout en fumant sa pipe, il le regardait allonger ses grands rayons, dorer les lointaines plâtières, où les mulons parmi les roseaux se dessinaient en noir dans les vapeurs matinales. Quand tout à coup, par extraordinaire, car c’était dimanche, apparut toute une flottille de chalands chargés de mottes, qui revenaient du large. Ils faisaient joliment tôt, ceux-là. Des mottes qui n’étaient même point sèches... Les enlever ainsi! Mais il comprit bien vite la raison qui les faisait agir. Alors, il se mit à tirer sur sa pipe, à grogner et hausser les épaules. «Vois-moi un peu ces affolés! De malins hommes, oui-da! qui en rentrant leur provision pensent mettre leur Brière en sûreté.» Ce manque de confiance, cette panique l’irritaient. S’ils n’avaient été si loin, il leur aurait crié des injures. Sur la place de l’église, au moment de la grand-messe, une foule comme il ne s’en était jamais vu. Tous les contingents des villages, toutes les populations des rives de Brière descendues recueillir les nouvelles de la bouche des tourbeurs. Des gens de tous lieux; une houle noire de petits chapeaux qui se pressait, refluait jusque dans le cimetière. Les paysans venus vendre leurs pieds de châtaigniers ne savaient où garer leur article, les petites merceries ambulantes avaient dû plier bagage. On criait, on ne s’entendait plus, toute l’île retentissait des débats de cette grande foire aux visions. Car les nouvelles ne chômaient pas: ici c’était l’entreprise qui se proposait de traiter la tourbe pour en faire des gazons artificiels; là, des arpenteurs, qu’on avait surpris et chassés, venus au petit matin, dans un omnibus. Et l’omnibus était décrit, telle la bête de Saint Jean: «Sept têtes, dix cornes, sur chaque tête un nom de blasphème.» Les uns clamaient: «C’est le gouvernement!» «Je te dis que c’est une société!» On parlait de mettre à mal tous les étrangers rencontrés sur les platières, de couler tout chaland que quiconque s’aviserait de prêter aux chasseurs des environs. Des foyers de dispute s’allumaient. «C’est une donation! -On se révoltera! -Que deviendront nos enfants?» Tandis que par là s’élevait la voix d’Aoustin: «Allez, allez, on les retrouvera, vos lettres!» Il y eut même un divertissement: l’apparition, au milieu de ce tumulte, d’une vieille femme qui déboucha d’une des ruelles, juchées à cru sur un grand cheval ramassé dans le marais, la jupe emmargouillée de vase, le livre de messe sous le bras, sourde aux huées qui lui faisaient cortège, aux cris qui, de toutes parts, l’appelaient par son nom: «Florence, Florence!» Car elle était connue, la solitaire du dolmen de Kervily. La vieille insensée n’en était pas à sa première incartade. On l’attrapait par les pieds. On tirait sur la corde pour faire trotter le cheval, un grand gonflé d’eau qui soulevait comme il pouvait son quartier de jambe déformé par les roulages, pendant qu’elle se débattait: «Je suis la Jeanne d’Arc de la Brière, je veux entrer dans l’église!» et jusqu’à ce qu’à la vue d’Aoustin, elle se laissât de frayeur saisir là-haut et déposer sur la dernière marche du parvis. -Ah! tu m’as débâtée, Lucifer, cria-t-elle sur lui. Mais tu n’auras pas ce que tu cherches... tu ne les auras pas. C’est ma prédiction... toi qui me mets là à miauler devant toi comme un chat perdu!... Et ce fut tout de même un dimanche comme les autres, avec les carillons que l’on entend par ces beaux temps jusque de Crossac et de Sainte-Reine. Eut lieu aussi sur la levée de la Rochette un grand combat entre le jars de Montauciel et celui de Quatre-Cents- Grenouilles, gorgés par leurs maîtres d’avoine et d’eau-de-vie. Il était trois heures. Les vêpres se mettaient à sonner; Aoustin n’était pas encore rentré. Le congé commençait à compter. Mais il n’éprouvait pas le moindre trouble dans le nid de ses remords, comme il appelait sa conscience; il se représentait même avec assez de plaisir la figure que devait faire la mère Aoustin. Mais, comme l’habitude est maîtresse des hommes, ayant fini de rafistoler le fond de son chaland en vue de ses grandes expéditions, il se faisait malgré tout un quasi-agrément de rentrer mettre ses pieds à leur place. Seulement, voilà qu’à mesure qu’il se rapprochait, se reformaient les temps noirs de sa colère, que toutes ces vilaines choses de son domestique reprenaient figure, y compris le dos du voisin Richard; et que, revoyant en pensée ses louves, surtout Nathalie avec son petit serre-tête, son caraco noir, son jupon noir et le coupant de sa dent trop longue, et blonde comme ventre d’araignée au soleil, il serrait les mâchoires et ne se sentait point bon... Mauvaise femme, malgré ses dehors tout à la douce, plus mauvaise que la pire d’entre ses pareilles, rapace sur les sous, pleine de détours, savante comme pas une à cacher son vice entre chair et peau... Se permettait-il un extra, s’attardait-il chez Julie? Elle trouvait cent moyens d’exercer sa petite vengeance: c’était la bouteille qui ne se retrouve plus, la porte qui reste fermée le soir malgré les coups frappés, le pain dur toute la semaine. Et quand il s’emportait, elle avait alors un de ces tremblements de comédie dont il ne pouvait supporter la vue; ce vertigo maudit l’exaspérait; il l’aurait étranglée. La liberté, voilà ce qui lui manquait! la liberté du héron qui gîte et pêche où lui plaît le roseau... Il ne l’avait jamais tant désirée, cette liberté, que depuis qu’il vieillissait. Il n’y avait pas trop pensé autrefois; la jeunesse ne pense à rien, elle tourne comme la roue du moulin. Quant à la vieillesse, si pleine de sages conseils, elle n’a plus seulement la force de se lever de son banc... Tous ces vieux qu’il connaissait avaient fini par prendre patience l’un de l’autre; mais, pour lui, oui bien, c’était tout à l’opposé... Et il songeait à cette liberté, rare comme l’or, chère comme l’or, dont il s’était dessaisi par pure bêtise, sans savoir ce qu’il donnait. Il regrettait son cadeau. Et, dans son regret, s’insinuait un dépit, une humiliation, dont frémissait son orgueil de vieux mâle, l’idée que ce n’était qu’une femme, la chétive dernière de ses côtes, qui, pendant trente-cinq ans, l’avait pipé là-dessus. Quant à l’aventure de l’autre soir, elle le laissait, malgré tout, au bout de ses finesses. La bêtise toute seule du voisin Richard ne lui donnait pas, bien examinée, matière à se revenger à coup sûr; et il rongeait son frein. -Je veux les voir rendues et mortifiées comme deux saintes, se disait-il, en même temps qu’il s’arrêta net dans le chemin, le regard braqué entre deux surgeons de mûrier sauvage; car la bas, sur le pas de la porte, se tenaient le bonnet rond, le caraco noir et le jupon noir. Elle l’attendait. Elle avançait et retirait sa tête, comme la tortue... Sûrement elle se demandait là: «Qu’est-ce qu’il peut bien faire?» Ça ne lui plut pas de voir ça. «Jean des Bois, mon ami, hantez les chiens, vous aurez des puces!» Il n’avançait plus ni le gauche ni le droit. Il grognonnait dans son gilet. Il se reculait peu à peu. Si bien qu’il finit par virer de bord tout à fait, et mettre son cap sur le quartier de l’Étage, où habitait Julie. Elle était chez elle. -Hé! Julie!... Forme grise! Une douce et fraîche voix de jeune fille qui psalmodiait une lecture s’arrêta, pendant qu’une large figure de femme, occupée à frotter par terre, se relevait: -Tiens, Aoustin! Et cette femme porta sur lui le regard de ses deux gros yeux couleur d’horizon de saules, des yeux à fleur de tête, qui ne cachaient dans leur source aucune arrière-pensée. -Mon pauvre Aoustin, te voilà revenu de Nantes pour entendre rouler un bien méchant tambour. Lui s’assit tout de go, les deux coudes sur la table, la figure déjà rassérénée. La maison de Julie était la seule où il ne fît pas son oeil vairon de mauvais coucheur: elle était même bien plutôt la seule où il entrât jamais. -Marie me lisait une belle histoire, dit-elle: l’histoire du Jacob qui lutte contre l’ange de Dieu. Et je me disais: «C’est comme la Brière, pourvu qu’elle aussi soit la plus forte.» Mais quel malheur!... Qu’est-ce que tu en penses, Aoustin?... Comment cela va-t-il tourner, cette affaire? -Laisse la carpe remonter le courant, répondit-il tranquillement. -Mon Dieu! mon Dieu! et si ces lettres ne se retrouvaient pas. -Ne se retrouvaient pas! Tout ça, ma fille, ce sont des si, des l’autre. Du moment que tu as ton droit, il est écrit pour la vie... Un écrit comme celui-là, rien ne peut le faire se perdre. «C’est comme le râle sur qui tu as tiré... Est-ce qu’il s’est jamais retrouvé illico dans la brousse des joncs? Tu bats, tu écartes avec ton fusil... Et pourtant, il est là, tout près, accroché par une aile à la fourche d’un osier. Laisse-moi faire, laisse faire Aoustin.» Et appuyé des deux bras, ses grandes mains tatouées croisées devant lui, il regardait Julie plonger à petits coups, dans la marmite apportée sur la table, une étoffe qui s’imbibait à mesure d’un liquide bleu tout fumant. -C’est, disait-elle, un vieux casaquin que j’essaie de teindre avec de la racine de barbot que Cendron fut me chercher... C’est qu’on est si riche... Aoustin savait le menu compte de tout ce qui poussait de chiendent sous ce toit-là, et aussi tout le mérite de la pauvre Julie. Pauvre, c’était bien son nom. Tout son avoir consistait en un petit troupeau de huit moutons. La maison qu’elle habitait ne lui appartenait pas; et il y avait des années qu’elle s’était mis saintement sur les bras d’élever les deux orphelins de sa soeur: Cendron, âgé maintenant de douze ans, et Marie qui en avait plus de seize. De cruels revers, autrefois, avaient complètement changé sa vie, l’avaient détachée d’elle-même, puis poussée à cette grande maternité. Elle ne cherchait plus le repos. Un appoint lui échéait d’un locataire qu’elle hébergeait depuis trois ans; mais ce bénéfice était misère; et on la voyait rogner sur la paille, ménager la petite braise, d’une culotte en faire deux. Avec ses abeilles, elle payait son pain. Elle coupait la grinche pour les matelas; toute la journée, trottant, battant. Parfois, on l’entendait: «Qu’est-ce donc ça qui fume comme ça? Eh! pardi, c’est moi qui ai chaud!» Et elle cuisait, lavait, courait les chemins après Cendron, tant fatiguée souvent, qu’il lui fallait, comme elle disait, se mettre sur une patte comme une poule. Aoustin avait allumé sa pipette; et, pendant que Marie lisait tout bas, sa douce et jolie figure au regard noir scintillant inclinée sur le vieux livre, lui, les yeux mi-clos, en homme qui jouit de son bien-être, regardait Julie travailler: étreindre son Casaquin, l’étendre devant le feu, déverser dans une jatte ses pots de lait caillé, puis, assise à la table, laver l’ache amère qu’elle était allée ramasser dans les chemins. Tous ces mouvements le berçaient comme une chanson. La salade passait du torchon dans la terrine, quand, tout doucement, leur conversation reprit. Julie lui demanda à qui il pensait. Alors il raconta ce qui s’était passé à son arrivée de Nantes. Et enfin comme quoi, hier soir, abordant à Fédrun, il avait vu soudain de jolies petites fleurs qui poussaient devant ses pas; comment ces fleurs l’avaient emmené jusqu’à sa niche à gabelou; et que, dame, une fois là, se grisant du caprice, il y avait passé la nuit, tout seul comme un jeune homme. -C’est cette affaire de la Brière qui te tourne la tête, mon pauvre Aoustin, et qu’est-ce que t’a dit Nathalie? -Nathalie? Je ne l’ai point revue. -Ce n’est toujours pas possible! -Oh! fit Aoustin, elle se gardera bien d’un reproche... Mais c’est sa petite revanche que j’attends, toute confite dans l’innocence. Julie, qui était un peu la cousine d’Aoustin, n’avait plus rien à apprendre de la vie du vieux ménage. -Douces paroles brisent quelquefois les os, Aoustin, dit-elle, de la voix tout unie qu’elle prenait quand elle lui glissait ses vérités, et il y a aussi bien des choses qui deviennent bonnes par la manière dont on en tire parti. Nathalie a eu bien du chagrin quand tu as chassé ton fils, et aujourd’hui que Théotiste est mise dans la peine, elle se dit: «Quel plaisir trouve-t-il donc à manger son enfant?» -Je ne suis point carnassier, répliqua-t-il bourrument, je ne mange point ce que tu dis... seulement, je n’ai point de soumission à leur rendre. Ce que j’ai dit, je le tiens, mes os sont trop vieux pour mollir. -Ne te fâche point. -Je ne me fâche point; mais j’ai un grand blâme dans la tête... Tous ces jeunes n’ont plus qu’un coeur amolli, qui s’en va de tribord à bâbord, sans connaissance ni respect. Ça ne sent plus l’air de sa naissance... Eh bien! voici ce que je dis: la Brière est plus que nous; elle est la vache, nous sommes les veaux. Sans Brière, avec ses lois, pas de Briérons; sans Briérons, avec leur joug, pas de Brière. Car les deux se tiennent. Si l’un manque, tout est décousu; et la destruction arrive plus funeste que celle du poisson par la glace... La Brière, qui me connaît, sait que je ne suis pas encore perdu dans la brume, moi; et elle me parle: «Amarre ton coeur à ton idée, maintiens ton opposition». Alors, je les requiers tous: il n’y a pas choix, rebroussez, arrière... C’est la Brière qui commande... et gare dessous! On entendit remuer là haut, comme si le bruit de ces paroles était allé réveiller quelqu’un à travers les lattes du plafond; c’était le locataire. Un instant après, il entra. Son nom, dans la maison, était M. Ulric. Mais le pays lui avait appliqué le sobriquet de M. Sans-Souci, qui s’accordait à merveille avec ses petits yeux vifs, ses taches de rousseur, les quelques poils de landèche ornant son menton, et le feu follet d’étourdie gaieté qui ne cessait de voltiger sur ses traits. On n’avait jamais su les raisons qui l’avaient conduit à quitter la petite ville voisine dont il était originaire, pour venir dans ce pays perdu. Fils d’un notaire passé de vie à trépas à la suite de mauvaises affaires, embourbé lui-même un instant de sa vie dans le difficile métier de clerc d’avoué, il se trouvait aujourd’hui faire tout à fait partie de la maisonnée de Julie. Du temps que Marie ambitionnait de concourir pour l’examen de l’école des institutrices, il l’avait aidée de son mieux, sans grands résultats, d’ailleurs. Marie ne pouvant jamais le regarder sans rire. À la maison, il fendait le bois, bêchait au verger, faisait des expériences sur la motte, avait même imaginé un petit fourneau de Koenigsbrun, où il la traitait de façon à lui faire perdre l’inconvénient de cette odeur de vieille suie, qui la dépréciait, disait-il, aux yeux des bourgeois des villes. Cette découverte devait faire sa fortune et celle de Mlle Julie. Il souhaita le bonjour à Aoustin, et, tout familièrement, s’en vint donner la main à éplucher les légumes, tandis qu’Aoustin déclarait: -Je vois bien M. Ulric, mais où est donc Cendron? -Cendron, tu peux bien demander où il est, lança Julie avec humeur, au milieu du rire de tout le monde, il est là, dans la cheminée. Marie se glissa sous la serpillière tendue devant le feu pour empêcher le vent; mais Cendron ne voulait pas se montrer. Jusqu’à ce qu’enfin tiré de sa cache, il apparut ébouriffé, honteux. -La Brière, c’est-il de la terre, Cendron? lui demanda Aoustin, qui était son parrain. -Non, répondit Cendron. -La Brière, c’est-il de l’eau? -Non, fit encore le follet. -Eh bien, quoi c’est donc, alors? -Tu ferais mieux de faire parler sa conscience, intervint Julie. Regarde-le... nippé comme il est là, que je n’ai plus rien à lui pouiller... Sais-tu où le père Moyon me l’a surpris ce tantôt?... À la claie de Mazin, qui plongeait sous ses canards pour les tirer par les pattes! -Bon Dieu! tu as fait cela, Cendron? Tu as fait cela... ce que raconte ta tante? Cendron ne disait mot. -Tu as tiré les canards par leurs pattes! Cendron ne savait s’il devait rire ou pleurer. -Viens ici, que je te bise. Ce fut un beau vacarme. Julie criait d’indignation, M. Ulric faisait chorus, tandis qu’en trilles de rossignol s’égrenait le rire de Marie. -C’est espiègle... C’est espiègle..., faisait Aoustin, sans s’expliquer davantage, tandis que Marie, venue passer son bras au cou de l’enfant, lui disait avec affection: «Assieds-toi là, et ne bouge plus.» Il ne bougea plus, sa soeur était sa divinité. Pour elle, il passait ses écoles buissonnières à fouiller la ruine de la maison aux couleuvres, où devait se trouver dans les ronces, si l’on grattait bien, l’anneau du bonheur, le propre anneau de la dame de Blanche-Couronne. -Ce n’est que pour lui que mon aiguille est toujours chaude... Avec cela pas un sou pour payer M. Mangetout, qui est encore venu ce matin. Et la tante défilait le long rosaire de ses soucis. Elle avait commis l’imprudence d’emprunter de l’argent à ce gros épicier qui pratiquait l’usure. De cet argent, elle n’en avait pas aujourd’hui le premier centime pour parer à l’échéance; et l’homme menaçait de se payer sur les malheureuses têtes de moutons qu’elle possédait. -Il est toujours là, comme un oiseau de proie, à battre des ailes sur ma tête. Mais, peu à peu, elle se calma, redevint la bonne Julie, qui se laissait tondre sur le dos plus de laine que n’en avaient ses moutons. Marie versa un verre de vin à Aoustin, qui, pour réparer sa faute, montrait le doigt à Cendron. M. Ulric raconta des histoires pour faire rire son monde, et le ciel était tout rouge derrière le moulin, quand Aoustin quitta ses amis. Il poussa sa porte. Il y avait moins de bruit ici... il faisait sombre là-dedans... Là-dedans, la nuit tombait de bonne heure. Il ne distingua même d’abord que le bonnet de l’Aoustine assise à sa cheminée; et, s’avançant, il se reposait la question: «Faut-il leur faire sauter de la gorge?...» quand du fond de l’ombre s’éleva la voix de Nathalie, mais si faible, si larmoyante que, dans un tour de colère, il se demanda si ce n’était pas qu’elle aurait la hardiesse d’entamer le sujet. -Aoustin, disait-elle, je l’ai espéré toute la journée... Il attendit. -Il y a une lettre d’arrivée depuis ce matin. Il attendit encore. -Une lettre de Nantes... Une lettre de Nantes ne pouvait venir que de son fils. Enfin, elle ajouta: -La mort nous a visités, Aoustin. Et dans un profond soupir elle parut s’abîmer, ne pouvoir aller plus loin; en même temps qu’elle se penchait sur le feu pour allumer la rousine. Aoustin resta impassible. À sa place dans son âtre, il regardait la bonne femme, fixement. Point besoin de plus d’éclaircissements pour comprendre ce qu’elle essayait là: une perfidie de sa façon, faire planer devant ses yeux le doute de cette mort. Mais lui, avec autant d’esprit, lui laissa tout le loisir d’achever son souffle, soi-disant. Et il fallut bien qu’elle y vînt. -Le fils est veuf depuis une semaine, Aoustin. Il s’en était douté... Il ne fit pas de réflexion, se laissa lire à haute voix la lettre qui racontait la maladie et les derniers moments de la Bretonne. Les deux femmes se cherchaient du regard, unies dans la crainte de la scène de violence qui les menaçait depuis la veille, n’ayant trouvé d’apaisement que dans la pensée de cette lettre qui venait à point pour la leur éviter, espérant que leur soirée, du moins, serait tranquille, qu’il se tiendrait dans le silence par le respect qu’impose la mort. Et, effectivement, il se taisait. Il avait croisé ses bras. Il avait même l’air quasiment satisfait, il se rengorgeait. -Où va l’aiguille, le fil suit, dit-il enfin, la figure méchante. J’ai maudit avec mes raisons, le Grand Berger m’a exaucé avec les siennes... Avis à ceux qui comprennent. Et, de sa place, il chercha le visage de Théotiste, qui, dans le fond de la chambre, comprenant, ouvrait maintenant sur son père des yeux remplis d’effroi. Et la soirée s’écoula, silencieuse et morne, comme toujours, chez les Aoustin. IV La semaine fut rude. Pour ses expéditions, il s’était choisi une perche toute neuve, et son chaland était solidement renforcé: un chaland de chasse, à quatre barres dans le fond, sans tirant d’eau. Avec cinq planches communes, un demi-cent de clous, de l’étoupe pour calfater, -car bouffeter ne vaut rien dans la marine, -il l’avait construit lui-même; et c’était le meilleur de Fédrun. Il partait dès l’aube; et après quelque temps de vigie, çà et là, à surveiller l’horizon, traversait les étangs, se rendant par les curées vers ces noirs petits hameaux du sud, qui se noient dans leurs mares de ciel brumeux, au fond des prairies vaseuses. De grand et bon coeur il allait. Le danger maintenant ne lui faisait plus que l’effet d’un conte d’aïeule; et il se réjouissait de l’immense farce promise, quand les lettres allaient se lever à la rencontre des capitaux; quand ces milliers de petits sacs d’or, qu’il se représentait en marche sur la Brière comme une armée, allaient faire leur plongeon dans la fondrière et se déhaler comme il pourraient de ce bain de bourbe. Cette vision le transportait; et il en riait tout seul en poussant son chaland. Le Boisineau, le Pin, la Ganache, le Grand-Reignac, le Bois- Joubert, il visita tous ces villages. Quand il entrait dans les maisons, il commençait par donner deux grands coups de talon sur le seuil; puis il allait droit à la question, interrogeait le monde, se faisait montrer les papiers, ne lanternait pas et n’acceptait pas à boire. Du reste les pauvres riverains de ces chaumières lui livraient des deux mains tout ce qu’ils possédaient, leurs lettres de famille avec de vieux journaux, des prospectus et des livrets de marin. Il inspectait tout cela; regardait sous les piles de linge, passait la main dans le fond des tiroirs. Il ne rentrait qu’à la nuit, harassé d’être debout depuis le matin, et souvent à pousser dans la vase. Le samedi soir, les lettres n’étaient pas encore trouvées. Mais il n’avait vu là que la centième partie du Marais. M. Moyon, ce samedi soir, lui remit un nouveau papier; c’étaient les noms présumés des notables qui avaient reçu le dépôt autrefois. Il prit la liste; mais, dit-il, il avait bien gagné, avant de repartir, le repos de ce nouveau dimanche et le plaisir d’une chemise fraîche. Or, ce fut le lendemain matin, avant la grand-messe, que, demandant à l’Aoustine de lui tirer cet objet de sa satisfaction, il connut l’air et la couleur de la petite vengeance dont il avait fait le pronostic. Nathalie, en faisant montre de son visage le plus marri, lui répondit qu’elle n’était pas en mesure de le contenter: on n’avait pas eu de chance avec le linge; elle avait voulu faire une grande lessive; sa lessiveuse était percée, elle avait emprunté celle de la Chédotale; le bois était vert; il avait plu, rien ne voulait sécher, les chemises pas plus que le reste. -C’est bon, répondit-il simplement, tout étonné de se rencontrer si calme dans un moment pareil. Il ne se dépêcha point, pouilla son vieux linge. Puis, ayant disparu de la maison, revint au bout d’une demi-heure, en tenant sous son bras un trousseau de six belles chemises neuves, qu’il déposa sur le coin de la table. L’Aoustine se tint coite. Cet achat l’atteignait au plus sensible, dans son âpreté de ménagère; et Aoustin se réjouit beaucoup, voyant que l’inspiration l’avait guidé juste sur la meilleure manière de lui faire partager la dépense de son petit procédé. Il s’habilla, grâce à son emplette, plus bellement que jamais; puis ressortit, car c’était aujourd’hui réunion des syndics. Nathalie ne se contenait plus. Elle bousculait les pincettes, chassait du pied le chaudron, se gardant bien, tournant autour de ce linge, de lui accorder un seul regard, même de détestation. De sorte qu’en rentrant pour la soupe de midi, Aoustin retrouva les chemises sur la table, à la place même où il les avait laissées. Mais le plus fort, ce fut le soir, lorsqu’il revint de chez Julie, où il avait amusé tout le monde de son histoire racontée plus de dix fois: sur la table, bien propre, bien nettoyée, les chemises étaient toujours là, intactes dans leur position! «Cornes du diable!» mais il ne fit semblant de rien. C’était justement l’heure où toute la place est requise pour les préparatifs du souper. La femme allait, venait, déposait, ne faisait toujours point cas de la marchandise. Et lui, avait un oeil sur tout cela. Il la vit même qui, plutôt que de toucher au paquet sur la table encombrée, eut l’effronterie de mettre par terre une terrine qu’elle apportait. Il ne fit qu’un bond. -Attrape-moi ça!... Attrape-moi ça! vociféra-t-il, en montrant les chemises, et dans l’armoire!... tout de suite!... devant moi! L’Aoustine fit une frayeur. Mais aussitôt elle s’essuya les mains, et sans tergiverser, enleva ce qu’il disait. -Bien sûr que je vais les emporter... bien sûr!... Mais il faut me laisser le temps aussi. Et elle alla poser cela sur la maie. Il n’était point en humeur de se contenter de cette demi- soumission; ni disposé à lui laisser, grâce à cette manigance, la moitié du gain de la partie. -Est-ce que ce serait que tu veux me faire nargue... c’est dans l’armoire que je te dis de venir les mettre! -Je ne te fais point nargue... tu vois pourtant que je suis occupée... je les mettrai aussi bien ce soir. -Dis donc! fit-il en s’avançant, veux-tu me prendre ça tout de suite!... tout de suite! Et il s’alla poster dans la pièce du fond, devant l’armoire au linge, où il l’attendit en battant le sol sous ses talons. Elle arriva avec les chemises, à petits pas, comme une ombre... -Aoustin... Ne va pas te courroucer, je t’en prie, la clé de l’armoire... Aoustin... je ne sais point où elle est. Elle était tout oppressée, et avec cela laissait voir le tremblement qu’il ne pouvait souffrir. Théotiste s’était rapprochée. Elle aussi avait une figure que l’anxiété décomposait. -Toi, la fille, va me chercher Pibard..., et au galop! et qu’il vienne avec son trousseau de clés! À ces mots l’Aoustine fut prise d’un malaise, d’une espèce de pâmoison. Elle ne respirait plus, ses jambes ne la portaient plus; et elle dut s’asseoir sur la marche de l’escalier. -Puisque je t’avais dit, geignait-elle, défaillante, puisque je t’avais dit... que je les rangerais ce soir! -Ah! tu ne veux point céder, et il la contemplait, les poings sur ses hanches, à trois pas. -Faut-il qu’elle soit mauvaise! Chose extraordinaire, les tintements des crochets de Pibard la ranimèrent sur-le-champ. Elle se leva d’une pièce, et, dès que l’homme eut ouvert, en un tournemain elle se dépêcha de le repousser, pour se débarrasser des chemises et refermer elle-même l’armoire. Cependant, Aoustin, lui, avait déjà passé son bras entre les battants, et il regardait, là-haut, où un grand vide remplaçait les piles de linge qui se trouvaient autrefois sur les étagères. -Tiens, dit-il, où sont donc les draps? -Les draps? fit-elle, devenue blême, les draps?... ils sont à la lessive. -À la lessive!... vingt paires de draps! des draps qui n’ont jamais servi!... Je voudrais bien voir cette lessive-là... cette chaudronnée-là... ça doit être curieux... Où sont les draps? -À la lessive, répondit-elle derechef. -Allons voir. Mais elle joignit les mains et tomba en oraison. Tout juste les manières qui mettaient Aoustin hors de lui. -Ah! tu veux me voir faire la tempête! Et, crochant dans son caraco, il la poussa rudement dans l’autre chambre, pour l’emmener là où se faisait la buée. Elle réussit pourtant à se tirer de coin entre le dressoir et la pendule. -Où sont les draps? répétait-il furieux. Elle ne répondait plus, tremblante et toute folle du bruit des coups de poing qui faisaient sauter la vaisselle et sonner les tiroirs. Quand une voix, dans le cadre de la porte, appela: -Aoustin, si ce sont tes draps que tu cherches, viens donc un peu. C’était la Capable, une voisine, femme mal réputée, jalouse de Théotiste, et qui ne faisait avec elle que de se harpigner. -Tu veux savoir où sont tes draps, lui dit-elle, dans le chemin, c’est moi qui les ai. -Bougre de folle! -Non, non, pas de bougre de folle. Il y a un an, ton gars, qui s’est marié à Nantes, est venu en cachette de toi mendier six cents francs à sa mère. Elle n’a pas osé s’adresser à M. Mangetout, et elle est venue me les demander, en faisant un tas de serments qu’elle me les rendrait dans les six mois, avec vingt francs pour les intérêts. Je les lui ai donnés. Ah bien oui, sept, huit, neuf mois se sont passés: point d’argent. J’avais besoin de mes sous; je le dis à l’Aoustine, et j’ajoute: Si dans huit jours je ne les ai pas reçus, je raconte tout à Aoustin. Et c’est comme ça qu’elle m’a apporté ses draps... Ils sont à moi... Si tu veux les voir? -Ce n’est point utile, répondit Aoustin. Ma fille, ce que tu viens de faire là est une mauvaise action... mais je te remercie tout de même. Et il rentra chez lui, il alla droit à la coupable; de ses prunelles irradiaient comme deux pointes d’aiguilles rougies au feu: -Ah! te voilà plus jaune qu’une écuelle d’Osca! Eh bien, je vais te faire voir, moi, que je n’ai pas perdu le sang de ma crête... au pillage!... tu as mis ma maison au pillage! et tout cela, pour fournir d’argent un homme qui a blasphémé mon respect!... Écoute ta sentence: tu vas vendre illico ta baraque de Pendille, et tu rachèteras les draps. Je te donne trois mois; dans trois mois je rouvrirai l’armoire... Ce n’est point pour l’argent, c’est parce que j’ai été trompé. Que la justice soit faite, que la balance soit égale, que les plateaux se répondent: les draps dans l’un, la maison dans l’autre! Et, ayant dit, avec violence il se servit une écuellée de soupe. -Oh! gémissait l’Aoustine, vendre ma maison... que les vieux ont eu tant de mal à construire! Et sa tête battait: -Non, disait-elle ainsi, non! -Nous verrons bien! -Elle est à moi; tu n’as pas le droit de me forcer à la vendre! -Nous venons tout cela. Il lui jetait sa dérision par-dessus l’épaule, debout, en avalant. Son repas ne traîna pas: et ce fut pour disparaître dès qu’il eut vidé sa potée. L’intérieur des Aoustin n’en était pas à une bourrasque près; mais le fait revêtait cette fois une gravité exceptionnelle. Un silence mortel suivit le départ du vieux. L’Aoustine se coucha avec l’angoisse. Quelle nuit d’insomnie où revécurent ses pires souvenirs! Et quand elle rouvrit l’oeil au matin, après un court repos, ce fut pour trembler au cauchemar de ce que cette nouvelle aube lui apporterait. À côté d’elle, la place était froide. Elle se leva, mit le café sur le feu, commença son ménage, sans cesser de soupirer à toutes ces épines qui croissaient sur sa voie. Théotiste descendit. Ses manières muettes non plus n’encourageaient guère le jour à chasser le mauvais air de la veille. Sans parler, comme à ton habitude, en corselet et les bras nus, elle se mit à peigner sur le pas de la porte l’onde mouvante de ses longs cheveux ramenés sur son visage, tordant et roulant la lourde et sombre crinière, et y enfonçant des épingles qu’elle prenait d’entre ses dents; quand l’Aoustine, en se retournant, faillit jeter un cri: Aoustin venait d’entrer. Il avait écarté sa fille. Sa figure portait l’écrit de ses dures pensées de la nuit, il tenait dans les doigts une feuille de papier, qu’il déposa sur la table en appliquant dessus sa large main: -Ça, c’est une feuille de papier timbré... tu vas me mettre ici ta signature, dit-il de sa manière la plus rude, et en désignant avec son index le bas de la page. Nathalie resta là comme une innocente. Car la page était blanche, toute blanche, vierge d’encre. -Ma signature? dit elle, et ses yeux agrandis, et le mouvement de ses lèvres, posaient craintivement le pourquoi d’un vouloir aussi extraordinaire. -Le notaire écrira ce qu’il faut. -Je ne comprends point... Aoustin... je ne comprends point. -Tu ne comprends point?... Ce papier me donnera le droit de vendre ta maison... signe ici. Il eût aussi bien fait de lui tendre un fer rouge, elle n’aurait pas autrement retiré sa main! Au lieu de répondre, elle s’empara d’une jupe qui traînait sur une chaise, et se mit à l’épousseter, à la battre avec son bras. Aoustin, d’un coup violent, lui arracha cette jupe; puis alla quérir l’encrier: -Signe ici! Mais elle ne signait pas. Elle ne voulait même point prendre le porte-plume qu’il lui présentait, en la bousculant. Théotiste, les joues brûlantes, ayant poussé la porte à cause des voisins, avec son balai, par contenance, chassait la poussière. -Tu ne veux pas signer!... tu ne veux pas signer! répétait-il en s’avançant toujours, menaçant..., j’attends ta réponse. -Laisse-moi réfléchir, implorait-elle, laisse-moi le temps d’y penser! -Tu ne veux pas signer! Au passage, il avait saisi ce qui se trouvait sous sa main, un grand bol à fleurs contenant presque un litre; et il le brandissait, en faisant crisser ses dents mâchelières, et marchant sur elle, dans une montée de fureur dont ses narines étaient blanches. L’Aoustine se garait la tête, à reculons, cherchait un refuge, toute petite sous ce regard où commençait à briller la tentation des grandes forces sauvages qu’elle connaissait: -Eh bien, soit!... soit! dit-elle. Sa poitrine se souleva, se gonfla d’un immense soupir; puis à mi-voix, mais distinctement, elle prononça ces paroles d’une audace incroyable: -Donne... donne ton consentement au mariage de Théotiste... et je signerai. Il se fit un silence. Un geste faucha l’air. -Jésus! clama Nathalie, je suis à toi! Au milieu d’un grand bruit: c’était le bol qui avait volé en éclats! Aoustin, les mains crispées, regarda une seconde ces débris qui jonchaient le sol, regarda la femme écrasée contre le mur, haussa les épaules, alla cracher dans le foyer, et gagna la porte. La colère le brûlait. Grondant comme un dogue, faisant voltiger sa main, il se rendit dans son courtil. À ces moments-là, il lui fallait à tout prix occuper ses bras. Partir pour ses enquêtes, il n’aurait pu; sa tête aujourd’hui lui refusait ce service-là. Et sa fureur n’en était que plus grande. Il avait besogne à ses roseaux, ils avaient besoin d’être essorés; à grands coups de fourche il les attaqua, tout en jurant, tout en sacrant. La fournaise de sa colère eût consumé une maison. Le grand air des cieux ne l’apaisait pas. De toutes parts, dans son esprit, s’allumaient des foyers qui ne voulaient pas s’éteindre; et à chaque instant il était sur le point de recharger du côté de sa porte, du côté du géranium de Théotiste, qui, tout rouge à la fenêtre, flambait dans le soleil. Devant ses hangars, il travailla, près du puits bas, sur un sol de bran de mottes mêlé de débris de pots et de paniers, et de copeaux frais sous une chèvre à scier le bois. Il empoignait des brassées énormes, et sur chaque gerbe, liant l’osier, pesait de son double poids, d’une épaule rageuse tirait la hart, comme pour étrangler le corps qu’il tenait sous son genou. Oui, c’est ainsi qu’il aurait voulu les avoir toutes les deux... et tirer, tirer! La gerbe ployait, crissait, craquait, et il tirait. Il se saoulait de ce meurtre imaginaire. «Donne ton consentement, et je signerai!» il lui fallait entendre cette sommation, lui, un dégagé de la vie, un homme à la paille de fer, qui en tout et pour tout avait toujours prononcé. «Donne ton consentement!... donne ton consentement!» Cet os ne voulait pas passer sa gorge; il le rongeait, le broyait, en extrayait toute la moelle amère; et les roseaux gémissaient sous ses pensées véhémentes, s’engouffraient en son étreinte comme gerbes en batteuse. Une partie de la matinée il travailla de la sorte, suffoquant de colère et d’activité. Le ciel était d’un bleu de beau jour, tout parfilé d’or scintillant; et cette lumière dorait la vieille paille des cabanes, s’épandait en lacs rayonnants sur l’herbe verte. De folles grappes de moineaux s’en donnaient à coeur de piaille; et dans la chalandière, sous les bouquets de l’orme, des Briérons passaient, sans bruit, poussant leur pirogue, retour des lieux de tourbages. Aoustin n’était plus là: il foulait dans sa remise, enlevait les fûts, des caisses, débarrassait le fond, dégageait la charrette à bras, s’attelait et démarrait, comme s’il emportait à sa remorque la couverte de raux et les poteaux de mortas du hangar. La charrette, sortie du courtil, cahota dans la ruelle, puis vint stationner sur sa chambrière, devant la porte de la maison. Nathalie, à ce moment, penchée dans l’âtre, montrait ses gros bas de laine sous la rotonde de son jupon. Il s’empara de l’escabeau, de dessus l’armoire jeta à bas une paire de souliers, descendit son ancien coffre de marin; après les souliers et le coffre, alla un peu partout, et ce furent à même le sol, des sabots, un chapeau, une hotte, une poêle, le fusil à un coup, le fusil à deux coups, et jusqu’à des livres, tout un mobilier. -Maintenant, donne-moi mes chemises neuves, dit-il à sa femme, qui le regardait avec stupéfaction accumuler toutes ces choses. -Tes chemises neuves?... pour quoi donc faire, tes chemises neuves? demanda-t-elle timidement. Mais il fallut bien se rendre à l’armoire. Elle dut livrer de même les foulards et les tricots. Tout ce linge, à mesure, était plié dans le coffre. Le coffre fut transporté sur la charrette; puis les boettereaux, le fusil et le reste. La charrette avait son faix. Théotiste, survenue, ouvrait de grands yeux sur cet extraordinaire voiturage d’ustensiles. Le vieux accrocha encore un seau. -Voilà! dit-il en rentrant à l’intérieur. Il n’y a pas besoin de faire venir un notaire, ni d’aller réveiller messieurs les avocats... Je laisse ici trois cent soixante francs: c’est l’argent par moitié de la vente des mottes. Vous recevrez mensuellement la demie de ma paie. Je vous laisse la vache. Et il ajouta: -Il me reste des choses à prendre. Je reviendrai. Sur le pas de la porte, il se retourna. Et sur cette marche, en haut, dans le contre-jour, jamais on ne l’avait vu si grand. -J’oubliais mon meilleur: tu m’as déclaré ce matin: «Donne ton consentement et je signerai.» Nous verrons bien! Mais, pour le mariage que vous avez mijoté, voici ce que j’ai à dire: Jamais, tant que je vivrai, ce jars à une patte ne viendra faire ses pirauds dans le nid des Aoustin... qu’elle cherche sa vie ailleurs! Ce fut tout. Il ne dit ni ses raisons, ni adieu, ni bonsoir. Les deux femmes étaient sans mouvement. Elles le virent se couler entre les brancards et porter le corps en avant. L’Aoustine avait perdu la parole, elle faisait entendre une espèce de gloussement, et sa respiration communiquait à son ventre de violents soubresauts. Les voisins observaient; mais c’était sans se montrer, du fond de leurs cases. Seule la Capable, du haut de sa marche, dardait sur tout cela ses yeux de basilic. Aoustin passa devant elle, sans même tourner la tête. Il dévalait de la ruelle, attelé à son véhicule, au milieu d’un désert qui s’était fait partout subitement. Seul le chat le suivait, en sautant de seuil en seuil. C’était sur le chemin de ceinture, sous les ormes, un brimbalement de ferrailles qui s’entendait de partout. Il fallait au fugitif défiler devant tous les chaumes; mais il ne s’occupait ni de la droite, ni de la gauche; de la route il ne voyait que les pierres; il se dépêchait; son chapeau avait des ailes. Aoustin, dans le cours de sa vie conjugale si mal assortie, s’était plus d’une fois tracassé l’entendement sur la question de savoir s’il n’aurait pas un jour le moyen de casser sa longe, et de venir s’appartenir dans son petit logis. Car, sans parler de son humeur d’époux, de ses griefs et de ses luttes, il aimait à ruminer tout seul; il était né vieux garçon; son sang était comme ça; il n’avait été écrit que pour cette vie-là. Mais, de la coupe aux lèvres, de ce désir dont il voyait les formes tentatrices s’ébaucher dans la fumée de sa pipe, à la mise en action qui lui ferait repasser la porte où le sacrement l’avait enfermé, il y avait encore un mâtin d’intervalle qui ne lui paraissait pas tout à fait facile à franchir. L’offense du divorce n’était point dans ses intentions; il ne voulait point forcer le Grand Berger à regratter son registre. Pas davantage il n’était question, quand sa femme mourrait devant lui, de ne pas marcher le premier derrière son cercueil. Cependant, il lui semblait, si la chose était résolue, qu’il s’exposerait ce jour là à ce que le ciel, pour le moins, lui tombât sur la tête. Or, la chose était accomplie, à l’instant elle venait de s’accomplir, et dans le ciel couleur de son plus beau bleu, les grands nuages, tranquillement, poursuivaient leur chemin. Quelques femmes seulement, au vu de cette carriole qui roulait si fort en colère, s’étaient un peu avancées vers le chef de l’île, et de loin la regardaient, arrêtée maintenant devant la mazière solitaire, au milieu des hautes herbes. Aoustin, de ces curieuses ne se donnait nul souci: il entrait, sortait, et finit même par marcher sur son chat. -Ah! te voilà vagabond, toi aussi tu n’as pas voulu faire la bêtise jusqu’au bout. Il attrapait le ramassis de ses vieilleries, brassées qu’il transportait sous un appentis, derrière, dans une courette. Sa colère le tenait toujours ferme. Il avait grand chaud; il but au seau du puits deux grands verres d’eau. La tête lui tournait un peu, par l’étonnement dû à la promptitude de ce transport dans la liberté. Mais ce n’était que l’affaire d’un moment. Et léger de tout repentir: «Je ne les mets point à l’aumône», se disait-il. La chaumière fut vidée, hormis de sa vieille sente de poisson et de patate, dégagée jusqu’à ses murs de salpêtre, bons pour une couchée de chaux. La place n’était pas bien grandiose; mais plus la tanière est petite, plus l’animal y a chaud. Plus il s’y fait le beau poil. Peu importe du reste la grandeur, une maison qui n’a pas de voisins vaut tout de suite mille francs de plus. D’autrefois, restait le vieux lit, guère haut sur couette avec ses deux paillasses mangées aux papillons, la table, une chaise et les débris de l’armoire. Le déménagement put entrer. Un bol brilla sur la table, une cuiller, un couteau. Il mit toute chose en place; enfonça des pointes, recala des pieds, nettoya le plus gros, en eut pour sa journée. Comme il faisait grand noir là-dedans, il arracha, des barreaux de fer de la fenêtre, leur barbe de lierre et, pour finir, nettoya l’entrée de ses orties folles. C’était une belle fin de jour, où la dentelle des ormeaux se découpait sur le ciel rose. Derrière les confins de la Brière, le grand disque d’or du soleil plongeait dans l’Océan; et sa lumière apaisée s’en venait mourir ici, dans les trous de vase de la rive, et jusqu’en la vitre de la masure. Aoustin, un instant, se tint dans le brun de son chemin, à humer cette caresse du soir; puis il mit sa clé dans sa poche, et, quelques minutes plus tard, faisait son apparition chez Julie, à qui il cria dès la porte: -Bonjour!... j’ai tout chaviré sens dessus dessous. Mais la Julie demeura bouche bée, sans saisir le propos: -Tu ne comprends pas! eh bien... Rien n’est à recommencer, la paille et le grain sont au feu! Il avait une drôle d’allure, comme un acharné qui vient de faire un mauvais coup. -Allons! -il attira un siège, prit ses commodités -je vais t’expliquer: tel que tu me vois, je suis revenu sur la dure où j’ai été conçu. Et cette fois, de bout en bout, il rapporta les faits. M. Ulric ni les enfants n’étaient présents. Julie écoutait. Elle n’approuvait pas. La fin de l’histoire la laissa même visiblement troublée. -Il a fait ça, il a fait ça, murmurait-elle, en sondant d’un front soucieux toute la profondeur du scandale. -Voyons... tu n’es pourtant pas un mauvais de ce monde. -Oh! dit Aoustin, je suis même peut-être un des meilleurs. Il y avait, dans l’air de la tante, encore plus de pitié que de reproches. -Alors... tu vas vivre comme ça, tout seul!... faut-il, tout de même... Ah! vois-tu, Aoustin, tu es trop affilé dans ton orgueil, c’est cela qui te perd, l’orgueil. -Tiens, pardi... fit Aoustin en riant... mais ce n’est pas ce sermon-là que je suis venu te demander. -Et qu’est-ce que les gens ne vont pas encore inventer contre toi, continua-t-elle, sur quelle claie ne va-t-on pas te traîner. -Eh bien... c’est justement... je venais te demander si tu ne voudrais pas me blanchir un peu? Mais Julie n’était plus aux questions. -Et pourvu, mon Dieu, que tu n’aies pas à faire ton peccavi!... que ton péché ne te trouve pas! -Je ne te demande point ça. Je te demande si tu veux me blanchir, allons. -Bien sûr! Quand est-ce donc que j’ai dit le mal que je pense de toi? -Je ne te demande point ça. Je te demande si tu veux me blanchir..., blanchir mon linge, bougre de folle! Et il se mit à rire. Mais elle ne l’imita pas, attristée. -Je te le blanchirai... Tu n’auras qu’à me l’apporter. Les enfants rentrèrent. On servit la soupe. Aoustin mangea avec eux. Il plaisantait, il parlait de sa seigneurie, il disait qu’il était maintenant son seigneur. Julie lui prêta une couverture pour la nuit. Puis il les quitta, s’en fut par son nouveau chemin, sous les étoiles qui resplendissaient. V C’était un matin de léger brouillard duvetant les contours des prairies, de fine brise retroussant la feuille d’argent des saules, de petits foyers de soleil couvant dans le sein profond des tourbières; et le chaland filait. L’Île s’éloignait derrière, avec ses mêlées d’arbres, la pierraille de ses levées et ses bouillées de saules. Il glissait au large, s’avançait dans la coulée, entre les deux longues rides qu’y traçait son nez pointu; parfois, dans un froissement de feuillages, il ralentissait, ou bien faisait plonger quelque gros jonc solitaire, qui derrière lui se relevait lentement. À longs coups vigoureux, Aoustin repoussait les fonds tendres de la vase. Sa perche volait dans ses mains. C’était le lendemain de son déménagement, la première fois qu’il partait du chef de l’île; et il en tirait bon présage pour les lettres. Il était tout en joie; son coeur ressemblait à une piarde en plein soleil, et le plus beau des canards y faisait sa toilette. Il suivait aujourd’hui une autre direction, -s’en allait par les curées dormantes, immobiles dans leurs herbes, le long des basses prairies éventrées, toujours plus affaissées sous leurs noires blessures. De vertes ombelles encadraient son chemin. Parfois, sur ces bords, un grand corps calciné érigeait vers le ciel des restes de bras informes; c’était un mortas -précieusement retiré de la tourbière, chêne ou hêtre, de peut-être deux mille ans d’âge, bois fossile, dont le coeur est plus noir et plus dur que l’ébène. -Et partout ondulaient les grands roseaux, abris des oiseaux sauvages. De loin en loin cette jungle laisse briller de pâles étangs. Puis des îlots resurgissent, puis les roseaux se reforment, puis d’autres eaux reparaissent; et la Brière ainsi semble n’avoir pas de fin, jusqu’aux derniers brouillards, sous l’immense coupole de l’atmosphère. Il avait pris par les rives de l’ouest, rapport au coup d’oeil qu’il avait à donner par là, doublait la pointe de Bréca, passait devant le repaire druidique de la vieille Florence, celle-là même qui était venue sur son cheval faire scandale devant l’église. Elle était justement là, dehors, en train de gratter on ne savait quoi sous un grillage. -Tes grandes pierres ne sont donc pas encore pourries, Florence? lui jeta-t-il en passant, un de ces jours aussi je viendrai fouiller dans ton château. Cette malheureuse qui vivait là du poisson qu’elle pêchait à la curée, comme une loutre, n’était ni plus ni moins qu’une Audran, de la bonne famille des Audran, et jadis une digne veuve de la commune de Saint-André. Un malheur l’avait renversée. Sa fille, Angeline, une belle tige de jeunesse aux yeux noirs, comme il y en a plus d’une en Brière, s’était empoisonnée, à Paris, par le désespoir de voir se marier celui qui l’avait séduite et emmenée là-bas. Alors, Florence Audran, par l’affliction de ne plus recevoir les tendres lettres qui la consolaient de sa honte, tomba comme une égarée, erra hors de chez elle, par les chemins, dans le marais; on la ramassait un peu partout; jusqu’au jour où elle s’en vint se tapir comme une pécheresse dans ce dolmen de Kervily, dont elle avait fait avec des débris un réduit à peu près clos. Les vêtements d’Angeline lui avaient été renvoyés, une grande caisse pleine, qu’elle gardait et cachait jalousement. Parfois, dans ses crises de déraison, se prenant pour sa fille, elle vêtait un de ces jupons brodés, ou se passait de fins bas à jours. Elle était la risée des jeunes gens, qui la maltraitaient. Les saulniers aussi, quand ils se rendent dans la haute Bretagne, après avoir attaché leurs mules dans les environs, s’en venaient faire le sabbat chez elle. Elle s’en vengeait en les mordant au visage. Elle avait de la haine pour le garde, et en monnaie de grimace lui rendit son compliment. -Allons, la vieille, ne fais pas tes singeries, tu vas perdre tes roses. Et il passa gaiement. Jamais il ne s’était senti si neuf dans ses membres, si clair dans son oeil: le Grand berger avait exaucé sa malédiction; la liberté lui était remise sur son pain; il avait désormais sa porte à lui, son âtre à lui. Et revoyant en pensée son feu qui l’attendait, songeant à sa maison nouvelle autant qu’aux lettres qu’il allait chercher, à pleins poumons il respirait celle rude brise nourrie de l’aigreur des verdures, et à chaque plongée reprenait hauteur avec la souplesse du grand jonc derrière son bateau. Il avait ici à surveiller un peu, et il entra dans les roseaux. C’était une année de grandes tiges, des tiges à près de deux fois sa hauteur, et il aimait à se glisser là-dedans. On n’en voit plus la fin, de ces chalumeaux, ils suivent les coulines, bordent les piardes, forment des fourrés et des passes où file d’un trait le martin-pêcheur. Verts ou dorés, selon la saison, ils ont pris racine dans le monde renversé des nuages. Il y en a beaucoup de penchés, qui semblent dormir. Inanimés, ils flottent comme des ombres entre le ciel et l’eau. Mais, à la première brise, c’est comme une voix, un murmure, qui passe, s’éloigne et meurt. Là se pressent les lotus blancs, les paquets de verdure des nénuphars, où, d’un jet d’argent vif, saute et se glisse le poisson... Ce n’est qu’une fleur, le bateau nage dans un bouquet. Il ouvre cette matière grasse, en y laissant son sillage d’encre. Et lui, l’homme, erre en silence sur cette eau froide, la tête remplie de rêves obscurs, indémêlables reflets de la boue maternelle, fleurs de son sang, submergées dans son âme comme les nénuphars retenus dans les profondeurs. Le fil de sa pensée mène son léger bateau. La planche se meut et vire à toutes les phases de ce songe. Ils ne font qu’un depuis des temps infinis, allant vers le nord, vers le sud, éternels pèlerins de ces solitudes. Aoustin se trouvait là entre le coupis du Grand-Pas et la butte du Tropique. De cet endroit, la capitale de son royaume, nul mouvement ne lui échappait, et il s’y tenait pendant des heures, comme l’araignée au coeur de sa toile. Ce matin, sur la mince ligne des prairies, rien de suspect ne se montrait: une voile traversait le coupis Olive, transportant de la litière sous Fédrun; et quant à ce piquet sur la rive du pas de l’Acheronne, ce n’était qu’une faux plantée là par un de ses voisins du quartier de l’Étage. Alors il prit sa foène et se mit, comme il disait, à son compte, un moment. Les dents de son outil n’étaient pas plus au règlement qu’il ne fallait, mais il n’en avait cure. Et çà et là, quêtant la bonne eau, il se mit à donner à pleine force des coups de son redoutable trident. Il cherchait à piquer l’anguille. Mais il n’y en avait pas plus que d’oies rouges. Par ces temps de calme, elle se love dans ses garennes de fonds de vase; et il ne ramenait que des lianes... Il passait d’une eau propre où ricochait le saut des ablettes, en d’affreux mafrages où le bateau avait grand-peine à se tirer des herbes. Des bergeronnettes dansaient leur petit bal; des sauterelles partaient d’un bond sur leurs ailes de papillons bleus; un noir tronc de mortas sortait de l’eau son mufle noir, comme un hippopotame. Cet endroit, dans les rouches, les chandelles-de-loup, les iris, c’était la vraie forêt aquatique, et Aoustin y était, comme le brochet, maître de l’étang. Dans un de ces défilés, il vit des petites bulles qui se dégageaient d’une chevelure d’herbes de morons, signe qu’une carpe se tenait là- dessous. Il jeta sa cage, en se gardant bien de la retirer, comme font tant d’autres, qui, en se hâtant, ont pris tout de suite une pissée d’eau. La carpe qui a un peu vécu sait qu’elle n’échappera qu’en faisant la morte. Dès que l’engin tombe, elle se tasse et ne bouge. Mais Aoustin s’était fait un moyen de se rendre maître de la rusée: il introduisait entre les mailles un pied de roseau et touillait jusqu’à ce qu’elle eût fait son mouvement. Il s’y prit de la sorte et retira de sa cage ruisselante une belle pièce dorée, barbue, de plus de six livres, qu’il enferma satisfait dans son boettereau, sous une poignée de verdure. Et il s’en alla. Il lui fallait gagner les villages; il reprit le chemin des curées. Dans la joie de son coeur reverdi, il ne se rassasiait pas de se ressentir au milieu de sa Brière, et son regard ne faisait qu’un tour de par le grand cercle où il allait, se berçant de la musique à deux trous de roseau que lui jouait continuellement l’eau ramenée par sa perche. Il longea la butte aux Pierres, le centre du marais, toujours voilée dans la suée blanche de ses vapeurs, l’endroit où les alouettes de mer cachent leurs oeufs, où des moutons ont été emportés par les aigles, où Lucas la Palette se bâtit une masure pour faire pièce aux malins esprits. C’était là qu’au printemps on amenait les génisses, afin qu’ayant tondu le vert sans vertu des hauteurs, elles se rabattent sur les bords, parmi l’herbe creuse des tonnelles et les jeunes roseaux si tendres en avril. Il traversa de grands coupis d’eau frissonnante où, chemin faisant, il repêchait plus d’un souvenir au filet de sa mémoire. Là, bien souvent, dans ces parages, il était venu avec son défunt père, duquel il tenait qu’à la place de cette grande inondation, se poursuivait autrefois toute une série de buttes, tous rudes morceaux où le rocau se prenait à pleines tranches, et qui s’en étaient allés jusqu’aux dernières racines. En ce temps- là, les Briérons tourbaient sans répit, en masses, à charretées, ne laissaient aux poussières le temps de se déposer, accumulaient les récoltes plus haut que leurs maisons, les laissaient vieillir comme on fait pour le vin. À ce métier, la Brière baissait, se décharnait, la misérable. Cette lèpre la venait ronger jusque dans ses chéraux jusque dans ses chemins de servitude. Et le vieux disait alors: «Tu vois bien, mon fils, c’est la dernière tétine de la vache qui s’en va.» Il ne s’était pas trompé. Aoustin lui-même avait eu le temps de voir disparaître la butte aux Taurins, la butte à l’Angélus. Partout elle se creusait; et même, parfois à un an d’intervalle, il lui arrivait, avec sa perche, de ne plus reconnaître les fonds. À ce souvenir s’en rattachait un autre: celui du roulement de tambour, qui s’était fait entendre un dimanche matin de l’année 18** sur la place de chacune des dix-sept communes. C’était le gouvernement qui, ayant pris des mesures, battait le rappel. Dans le but de protéger les habitants contre leur propre imprévoyance, il réglementait la coupe de la motte; sous la menace de diverses pénalités, l’interdisait en dehors d’une durée de quinze jours, à fixer selon les convenances de l’année. Encore établissait-il un impôt par mètre cube de tourbe extraite. Cette ingérence, qui venait insulter aux plus antiques coutumes, avait soulevé chez ses compatriotes un transport de rage. Ils ne tinrent pas compte de la loi et continuèrent à tourber. Un garde fut alors envoyé, avec charge à lui de veiller à l’exécution des articles. Il ne lui fut pas cherché chicane: on le tua. Et certes, de pieuses mains ne le clouèrent pas dans une belle châsse vernie, il fut jeté aux vermines de la vase. Le gouvernement dépêcha un second garde, que la Brière happa de la même façon. Un troisième eut le même sort. Le quatrième, ç’avait été lui, Aoustin. Consulté, sur son bon vouloir, par le département des Eaux et Forêts, il avait tout de suite répondu que s’il s’agissait de prendre cette direction, il n’arriverait jamais à chausser ses souliers. Mais ses compagnons s’étaient efforcés de vaincre ses répugnances. Si l’on continuait, disaient-ils, les rapports avec ces oiseaux-là, le sang recommencerait à couler, cela ne finirait jamais. Mieux valait se donner l’air de tomber dans le filet, et accepter le contrat avec un homme de leur espèce, un Briéron qui se mettrait d’entente avec eux. Cette raison l’avait ébranlé. Bien que l’un des plus acharnés dans la révolte, il n’en voyait pas moins que la Brière commençait sérieusement à se montrer, comme font les vieux bas, avec plus de trous que de mailles! À coup sûr, il gardait sa chaude part de haine au pouvoir qui leur venait dicter sa loi: mais la mesure en elle-même avait du bon, elle permettrait peut-être au pays de se reformer. À la faire appliquer, il n’obligerait pas l’État, il rendrait service à la Brière, sa patronne. Cette idée lui éclaira le moral, et il prêta serment. Il y avait de cela quarante ans. Cependant, une fois nommé garde, les choses ne se passèrent pas tout à fait comme les autres se l’étaient promis: il faisait son métier. Hors le temps prescrit, il ne laissait pas la tranche et le salet trotter à leur volonté. Alors tout le peuple cria haro! Des orages s’amoncelèrent sur sa maison; on lui jeta sa trahison à la face; on le menaça d’un coup de fusil. Il se tint à carreau, mais ne rompit pas. Il faisait seulement les concessions qui lui semblaient justes, comme, en temps de tournage, de fermer les yeux sur des milliers de mètres de mottes, dont l’impôt ne rentrait pas de ce fait dans la caisse du gouvernement. Mais, plus que ces complaisances, une autre circonstance contribua à l’affranchir: ce fut son arrangement avec les syndics de Brière. Ces maires des communes, réunis dans un esprit de défensive, avaient besoin d’un homme de confiance qui fût en état de voyager par le pays. Ils s’adressèrent à lui -ce n’était pas une mauvaise politique d’associer le garde à leur administration - et, bien entendu, il avait accepté. Il portait les décisions, recueillait les nouvelles, veillait au grain, était l’homme à tout faire de MM. les conseillers. De sorte que, si d’un côté il contrôlait les Briérons pour le compte de l’État, d’autre part il contrôlait l’État pour le compte des Briérons; il lui arrivait de défaire d’une main ce qu’il avait fait de l’autre. Il assurait donc le prélèvement des taxes, dressait procès- verbal contre tout homme surpris à tomber, empêchait quiconque d’allumer du feu sur les platières, surveillait les coupes de roseaux, arrêtait les voleurs d’oies, confisquait les engins de pêche prohibés: il y en avait comme cela toute une liste. Mais s’il en prenait, il en laissait aussi, selon son humeur et selon la politesse des délinquants. Dix heures sonnaient quand il aborda sur la langue de terre de Québitre. Il cacha son chaland dans les herbes, et s’en fut remontant vers les villages qui s’égrènent tout du long de la chaussée de la Chapelle. La matinée il visita Camert, où l’on fabrique des perches; l’après-midi entra dans Camérun, où l’on fabrique des ruches. On était toujours, partout, prévenu de son arrivée, la nouvelle s’en colportait comme par la voie des airs, et dans ce dernier village une foule l’attendait. -Aoustin!... Aoustin! lui cria-t-on dès qu’on l’aperçut, la vieille Prudence a quelque chose pour vous... Elle est à son four, on est allé la chercher. Il s’arrêta, du même pied que le chasseur au lever des oreilles du lièvre. Son bel espoir au départ ne l’avait donc pas trompé. Ses yeux se mirent à briller d’ardeur, par l’idée qu’en effet la chose pouvait bien se tenir ici, dans ce pays voisin du Bru, d’où se retire ce qui se fait de meilleur en fait de mottes. -Ça a-t-il rapport aux lettres, ce que vous dites? demanda-t-il, dans une mauvaise transe qui venait par-derrière lui gâter sa joie. -Dame, elle le dit... mais elle ne veut pas le montrer. Sur quoi la femme qu’ils appelaient Prudence arriva en effet, les sourcils tout grillés par le feu de son four, sous sa calotte noire. -Voilà, dit-elle, j’ai enfourné mes dernières galettes... si tu veux venir, mon garçon?... Ah! dame, tu sais, c’est bien vieux... c’est bien vieux. Tout le monde suivit, hommes, vieillards, ménagères. Aoustin brandissait une petite canne qu’il s’était coupée dans les saules. Toute une procession s’attachait à ses talons; et ce cortège ne faisait que grossir le long du chemin, car les gens s’appelaient: «Venez donc!... On va chez Prudence!» Ce monde s’entassa dans la chambre. Il y en avait jusque dans la porte. On se poussait, on se dressait sur la pointe des pieds; et Aoustin, au milieu, ne disait mot, n’entendait même pas grincer l’armoire, n’avait que des yeux, ne voyait que l’antique papier, le vieux cahier poudreux qu’on lui avait remis dans les mains. On dit que les chevaux de la Tartarie doivent leur noble port à ce que dans leurs écuries, dont la fenêtre est au toit, ils s’accoutument à tenir haut la tête. Ainsi en était-il de lui, par l’habitude du commandement et la pratique de l’autorité. Nulle curiosité, nulle hâte, nulle émotion n’avaient plus de pouvoir sur cette vieille encolure; si bien qu’au lieu de se courber pour lire, il éleva jusqu’à ses yeux le parchemin, au-dessus des visages avides, qui l’interrogeaient. On suivait le mouvement de ses lèvres, on scrutait son regard lisant, et on y vit bientôt briller une petite flamme. -Elle ne s’est seulement pas avisée que son papier est daté de 1830!... dit-il..., elle a pris la signature d’un nommé Pierre Olivaud pour celle de la duchesse Anne... Pitié! Et haussant les épaules, il remit son cahier à la vieille, déconcertée. L’assistance retenait son souffle. Ils s’étaient tellement échauffés à la certitude, qu’ils restaient tous là figés les uns dans les autres, sans se remuer plus que des mannequins. -C’est-il de la Brière que parle ce papier? demanda un petit vieillard à Aoustin. -Eh bien, vous devriez nous le lire? -Oui, oui, cria-t-on de toutes parts, lisez-le, lisez-le! -Puisque je vous dis qu’elle a confondu les signatures! -Eh bien!... eh bien! qu’est-ce que cela fait! Est-ce qu’on sait, quelquefois!... Autrement nous ne le connaîtrons jamais!... Elle va ramasser son trésor!... Et puis, nous... nous n’avons tous que de fichues têtes, ici! -Je ne suis point votre maître d’école! Mais les gens barraient la porte. Aoustin se trouvait quasiment prisonnier. Il riait à moitié. Mais n’ayant jamais eu maille à partir avec les gens de Camérun, il finit par se laisser dompter et reprit les folios. Ce n’était qu’un rapport manuscrit adressé par un nommé Pierre Olivaud aux autorités préfectorales de l’époque. L’auteur répondait aux différentes questions qui lui avaient été posées: Quelle était l’étendue de la tourbière? Quelles étaient les communes en possession de l’exploiter? -Que dire des moeurs et des usages des habitants? Et Aoustin lisait: «Le premier Briéron, déclamait-il, est né dans un nid de cane.» -Ça, c’est bien vrai! «Une autre tradition attribue pour ancêtres à cette population trois bandits venus se réfugier jadis dans les îles de Brière; et le caractère des habitants justifierait assez cette légende: farouches, intraitables, capables de se faire procès pour un droit de passage devant une porte, rancuneux...» -Est-ce que vous entendez? leur cria-t-il... est-ce que vous entendez?... Et, de son cru, faisant semblant de lire, riant en dedans, il ajouta: «Licheurs de pots!... couleurs de chalands!... écorcheurs de cheval!» Il leur jeta un coup d’oeil, mais, bonnes gens! ils étaient tous bouche bée! Alors il continua: «Que faut-il penser des prétendus droits de propriété des Briérons?» Il lut: «La jouissance et propriété commune de la Brière a été accordée aux habitants par lettres de François II de Bretagne en mil quatre cent soixante et un, -par ordonnance de François Ier de septembre mil cinq cent trente-huit, -par lettres patentes de Charles IX de février mil cinq cent soixante-six, -par ordonnance de Louis XIII de janvier mil six cent vingt-neuf, -confirmées et maintenues par Louis XVI dans les registres du Conseil d’État du 13 janvier mil sept cent quatre-vingt-quatre.» -Credié! Voilà par exemple à quoi il ne s’attendait guère. Ces lettres, ces édits, ces ordonnances... de tout cela il n’avait jamais ouï parler!... Il ne connaissait que la donation par la bonne duchesse, comme on disait toujours... Les droits de la Brière dépassaient tout ce qu’on pouvait imaginer. -Credié! Les syndics étaient-ils au courant? Il exultait. Il agitait le papier au-dessus des têtes: -Quand je vous disais que je ne la tenais pas pour vendable!... Ma belle, ton cahier n’est pas loin de ressembler à une jolie fille!... il peut nous être bigrement utile. Et il le fit disparaître dans sa poche. -Je l’emporte! La vieille s’agitait, toute rouge de bonheur. -Faut me donner un reçu... Je veux un reçu!... Mais avez-vous vu comme il nous a lu ça, et sans lunettes encore! Ce fut pour tout le monde un beau moment. Des hommes s’en revinrent, chargés de bouteilles; et l’on trinqua longtemps et beaucoup. La journée était bien avancée quand il quitta Camérun. Et il s’en revenait, de nouveau poussant son petit bateau par les coulines, soulevé du bonheur de sa trouvaille, et maniant sa perche avec révérence pour toute cette eau qui avait tenu une si grande place dans l’Histoire. Lui-même se voyait plus haut de cent coudées... À tous ces grands rois, François Ier, Charles IX, ne donnait-il pas la main? N’était-il pas l’exécuteur testamentaire de leurs volontés souveraines? Ah! sa première journée de vieux garçon!... Il avait eu le pressentiment de ce qu’elle lui verserait à boire. Il n’allait point vite. Il allait tout doucement, pour rêver mieux, pour se laisser porter dans le grand brasier du soir, sur les piardes lamées d’or. Il voyait Fédrun au loin, sa petite masse de tourbe, de torchis, de branchages, perdue comme un nid de cane sur le dos du vaste monde. Et le soleil descendait, sur l’horizon bientôt couchait son épi de braise, qui semblait s’unir à un long poisson de feu debout au milieu des eaux. VI Si tout le territoire devait être battu de la sorte, il restait certes à parcourir plus de chemin qu’il n’y en avait de fait. Car les dix-sept communes s’étendent sur tout le pourtour des treize mille hectares. Saint-Malo, Crossac, Sainte-Reine, Saint André, dont ce sont les petits clochers qu’on aperçoit tout blancs sur le bord du marais, dans la ceinture azurée des coteaux. Ce serait un vrai voyage au cabotage. Après Camert et Camérun, Aoustin visita le Gué, la Vessauze, la Nau-Bertaut, la Gitinaie, puis la Chapelle-des-Marais, le gros bourg qui domine dans cette région du nord. Ce devait être, aussitôt après, le tour de Mayun, ce village tant méprisé, dont était Jeanin justement, le soupirant malheureux de Théotiste. Chaque village de Brière a sa physionomie, ses moeurs, son métier. À Camérun, où les maisons sont claires, repeintes chaque printemps, tout est ciré, même les chaufferettes. Et l’on s’y nourrit bien, il s’y trouve toujours sous l’escalier un panier de vin et un panier de rhum. À Mayun, tout bauché de torchis et coiffé d’épeautre, humble et caché derrière son repli de terre, il n’en est pas de même: l’âme y est rustique et sans recherche. À l’entrée se dresse une antique croix de fer, cassée de douleur, face à un vieux moulin à demi rompu sous ses ailes de poisson volant; et à l’intérieur ce ne sont que ruelles tortueuses, rentrées et saillies de murailles, placis imprévus au sortir d’allées resserrées dans l’ombre. Chacun jadis a librement planté sa retirance; et les grands chaumes ont bruni là, se chevauchant de famille et d’amitié, sous leurs gâteaux de brouquet, de mousses et de fleurs. Silencieux, l’homme qui passe; silencieuses, les grandes belles filles qui rentrent le soir, poussant leurs troupeaux. Les gens ne sortent guère de leurs logis, où ils tressent des paniers; c’est leur métier, leur gagne-pain depuis des siècles, depuis qu’un de chez eux, dans le temps, s’y fit la main dans les prisons d’Angleterre. Paisible et quiète pratique qui empêche de vieillir: tu prends ton fend-bois, tu le pousses au coeur de la bourdaine; l’aiguillette s’enroule aux lattes du châtaignier, tu passes ici, tu repasses là; les tiges sifflent, la vannerie crépite, ainsi s’en vont les jours. Jeanin habitait, sur le placis, le troisième chaume à gauche après la grande auge de pierre où s’en vient boire le bétail. Porte à porte avec le seul parent qui lui restait, son oncle Petit-Jean Jeanin, un vieux garçon, surnommé le Bon-Dieu, à cause de sa dévotion. Lui-même, parce qu’il était beau de visage, grand et fort, avait été cadeauté par les femmes du sobriquet de Jeanin Bouquet. Les deux hommes s’arrangeaient en commun. Ils mangeaient à la même soupe; mais c’était chez l’oncle qu’on raclait la bourdaine et tressait les paniers. Bouquet faisait les besognes du dehors, cultivait quelques arpents de terre qu’il possédait en propre d’héritage sur la route d’Osca, allait aux roseaux et à la motte, braconnait même quelque peu, bien que le braconnage ne fût pas dans les habitudes à Mayun, mais son père lui avait légué un assez bon fusil, et il savait s’en servir. Le gibier d’ailleurs n’était point rare, non plus que l’anguille au sud de la chaussée de Langate. Il y avait beau temps que ce gars-là eût dû faire un époux. L’an dernier il s’était tapé dans la main avec Nanette Gelliot, la fille du marchand de perches, une douce petite et la meilleure chanteuse du pays. Tout était prêt; la future avait reçu ses cadeaux, bouteilles de malaga et paquets de filasse pour tisser ses draps, quand, à partir du dimanche de la Saint-Corneille, les parents n’entendirent plus parler du fiancé. Mais ceux qui l’épièrent découvrirent qu’à la nuit tombée, sous l’apparence d’aller tendre ses ripoinces, il prenait un chaland et s’en allait rôder du côté de Fédrun. Mais quelqu’un qui tenait baissée sa barbe grise, qui ne souriait pas, c’était le petit oncle: «Cela me fait bien de la peine, mon fil, de te voir dans ce sentier-là.» Marie-toi à ta porte, Avec gens de ta sorte... Il était devenu tout à fait triste. Bouquet, par là-dessus, s’était mis à la négligence. Les deux hommes maintenant se parlaient à peine. Or, en ces jours-là, Jeanin ayant connu que l’enquête du garde à Mayun se faisait imminente, par peur de se rencontrer avec lui, s’efforça de persuader le vieil oncle qu’il était tout à fait grand temps de se rendre à la forêt faire leur récolte de bourdaine. Si bien que, le jour même où le père de Théotiste envoyait ses premiers coups de talon à l’entrée du village, les deux Jeanin, leur brouette graissée, et deux serpillières en prévision du mauvais temps, Petit-Jean boitillant, rapport au coup de cognée qu’il s’était donné autrefois, suivaient la route qui conduit à la Bretêche, la grande forêt située à deux lieues dans les terres. -Nous n’irons pas ensemble, avait dit l’oncle, quand ils arrivèrent aux fourrés, le travail se fait moins vite. Mais Jeanin, qui avait tant fait pour venir, n’était guère dans son bois; il était, par la pensée, en de bien autres ronces. Le pauvre n’arrivait pas à guérir de la déception de son voyage de Nantes. À cela s’ajoutait, depuis qu’il avait failli se faire prendre, la tristesse de n’oser plus se risquer du côté de Fédrun, d’être privé du bonheur de ramper de nuit jusqu’à la maison, où il pouvait d’en bas saisir les mains que la jeune fille lui tendait. Il s’était en lui-même tellement vanté d’être le premier qui eût jamais soumis à son manège une de ces altières filles. Ç’avait été, cette conquête, un si mirobolant flot de rubans pour sa boutonnière, qu’il trouvait dur de convenir qu’il avait entrepris là plus que ne lui permettait la finesse de sa caboche, qu’il n’était qu’un maladroit sans malice, un pauvre sot de Mayun. «Ah! vannier, vannier! tu as les mains velues; et ce poil sur tes doigts est le dernier bout de la croix qui se croise sur ton dos.» Le coeur lui faisait gros. La coupe de la bourdaine n’est pas un jeu d’enfants. Il y a l’effort du tranchoir toute la journée, il y a la brousse, la gaulée, les épines! Toute bourdaine non plus ne fait pas la balle du faiseur de paniers si elle n’est longue et sans noeud, d’écorce tendre et mouchetée. L’homme, blouse rentrée, chapeau à fond de coiffe, chemine par cette toison, gare sa face, cherche, éprouve, et coupe en emportant. Et il y en a plus de mauvaises que de bonne! Alors, au lieu de couper, il bayait aux corbeaux, il oubliait ce qu’il était venu faire; tandis que de l’autre côté de la cavée ne cessait de partir le coup sec de Petit-Jean, qui était, lui, un terrible homme pour la bourdaine. Il y avait toujours eu entre les deux vanniers un peu de rivalité à qui rapporterait le plus gros tas. Ils ne se l’étaient jamais avoué; mais leur coup d’oeil parlait assez, quand, le soir venu, ils se déchargeaient de leur fardeau au pied de la brouette. Le plus souvent autrefois, la partie s’était terminée à l’avantage de Petit-Jean. Mais, maintenant que le gars languissait, tout le charme était rompu, car l’oncle connaissait par trop à l’avance ce que serait le bilan de la journée. Pour Jeanin, le plus clair profit de celle-ci consistait à ne s’être point rencontré de face avec le garde. Un instant, un bruit s’étant fait dans les feuilles, il activa la taille pour n’être pas pris de l’oncle en train de négliger la besogne; mais ce pas n’était que d’une glaneuse de bois mort qui ringalait à l’orée. Cette ramasseuse aussi avait sans doute entendu remuer, car elle écarta la broussaille; comme, de son côté, il faisait le curieux, par l’envie de savoir qui passait là, d’une vieille mère ou d’un jeune visage. Alors, dans le gaulis, il vit une robe noire, puis une coiffe. Puis, soudain, comme un grand souffle chaud balaya les feuilles du bois, son coeur se mit à battre, le torrent de son sang brisa ses écluses. -Théotiste! En trois bonds il enjamba le broussis. Elle voulut lui parler, mais il lui fit signe de se taire; et, la prenant d’une main, de l’autre écartant les branches, il l’entraîna dans la cépée. Ils coururent sous les arbres, refoulant les bourdaines, jusqu’à ce qu’ils fussent au plus profond du hallier, en un chaud nid presque impénétrable. Et là, Jeanin, tous deux assis sur le bord d’un grand creux tapissé de fanes, entendait moins ce que lui disait la fille d’Aoustin, qu’il ne cherchait à se rassasier la vue de ses beaux yeux d’oiseau de nuit, plus clairs que les feuilles mortes d’alentour. Il la pressait tendrement et avec timidité. -Théotiste... Théotiste! Elle était partie dans l’intention d’aller voir une cousine à Crossac. Mais, en chemin, une force invincible l’avait poussée. Incapable de rester plus longtemps sans nouvelles, elle avait, risquant tout, changé son but pour Mayun, quand, sur la route, elle avait ouï dire que les Jeanin s’étaient rendus à la Bretêche, et elle était venue aussitôt... Depuis longtemps, elle errait... Elle avait déjà fait trois fois le tour des futaies. -Et maintenant, écoute-moi!... tu ne courras plus de danger à la fenêtre... tu pourras m’appeler sans crainte... il n’est plus là... il est parti... parti!... Et c’est cela que je suis venue te dire. Tu ne comprends pas?... parti, je te dis... il s’est fâché avec la mère... il a quitté le Chat-Fourré... il n’habite plus avec nous. Et comme il ouvrait des yeux stupéfaits, elle lui conta l’altercation au sujet des draps, le papier timbré, le déménagement. -Même un soir que je t’attendais, qu’il faisait belle nuit, j’entendis du bruit dans le courtil, j’allumai ma lanterne et fus voir... je pensais à toi... mais c’était lui... Lui! je lui mis mon feu sous le nez... il chargeait des mottes dans sa charrette. -Alors, si c’est ainsi, Théotiste, on va pouvoir célébrer nos noces? -Hélas! Jeanin, hélas! -Tu dis toujours hélas! Théotiste. -C’est que tu ne l’as pas entendu me parler... non... tu ne sais pas, tu ne peux pas savoir quel homme c’est. -Il ne peut pas nous empêcher, si nous voulons. -Oh! Jeanin, il peut beaucoup plus encore... Sais-tu, la malade que tu as vue à Nantes, la femme de mon frère? eh bien, c’est fait,... c’est fini... elle est morte... alors j’ai peur!... Je me dis: sa malédiction a suffi; si nous nous mariions, il nous maudirait de même!... Jeanin, il faut attendre encore. Elle lui prit la main. -Mais puisque ta mère veut bien, elle. -Oh! ma mère! peux-tu parler! la pauvre femme!... elle ne sait plus que répéter: «Jusqu’ici je n’avais fait que voir mon malheur, mais aujourd’hui, depuis ce départ, je l’entends partout, jusque dans le bruit de l’eau!...» L’autre jour, elle me dit: «Je suis sûre, ma fille, que si tu te rendais auprès de qui tu sais, tu serais assistée de la grâce de Dieu.» Je lui demandai: «De qui parlez-vous, ma mère? -De qui? hé! de ton père, ma fille; je gage que si tu te rendais le trouver, tu obtiendrais bien des choses. - Moi, après ce qu’il m’a fait entendre! que j’aille me mettre à ses genoux, pour qu’il dise oui à mon mariage peut-être? -Hé, non... ce n’est point cela; mais tu pourrais lui faire comprendre... Sans doute, avec l’aide de Dieu qui te protège, serais-tu exaucée. - Mais quoi cela, ma mère?» Alors, elle a caché son visage et m’a répondu: «Lui demander de revenir.» La pauvre vieille est jalouse... jalouse de Julie Chantal chez qui elle prétend que le père s’en va tous les soirs. Jeanin secouait la tête: pourquoi continuer à se voir, puisque le mariage leur était interdit, puisqu’elle avait peur... On pourrait bien attendre dix ans encore, puis dix autres ans. -Ne dis pas cela, laisse-moi t’expliquer!... j’ai mon idée... Sais-tu pourquoi je ne veux rien faire pour qu’il revienne? C’est parce qu’il faut qu’il reste là ou il est, dans sa mazière; peu à peu il s’endormira. -Il s’endormira, Théotiste? -Il s’endormira... par l’indifférence. Il ira tous les soirs chez la Chantal. Alors, plus de femme, plus de fille, et ce jour-là, Jeanin, je pourrai épouser l’idiot des Berches, si cela me fait plaisir. -Tu crois, Théotiste? -Seul chez lui, seul en lui, dit-elle. Et leurs têtes et leurs baisers se cherchèrent. Et leurs bras s’enlacèrent. Le silence régnait autour d’eux. À peine entendait-on dans la feuillée le frisselis d’une poursuite de passereaux, crisser deux branches qui se sciaient l’une l’autre dans les hauteurs. Sur leur tête frémissait la cime des grands hêtres, à cent pieds, dans la bleuâtre humidité de l’air. -Ô Théotiste, ton idée me mange nuit et jour... partout ta figure vient à ma rencontre... dans les chemins, dans l’eau de l’abreuvoir!... je suis un homme qui n’a plus le sens... je ne sais plus travailler... j’ai le sang gâté. -Pourquoi est-ce ainsi, moi qui travaille tellement davantage. -J’ai le sang gâté. Elle le considéra un instant. Puis, sur ses pieds, tout à coup elle se dressa: -Donne-moi ton couteau, dit-elle. À l’entour elle jeta les yeux, plongea le bras, dans une bouillée, trancha une tige, une seconde, une troisième. Il la regardait, souriant à demi, se grattant la tête sous son chapeau. -Ah! c’est un petit métier plus fatigant que de cueillir des fleurs! Mais, comme elle continuait de couper, retroussant ses manches et jouant des coudes, à son tour il tira son tranchoir de rechange, et en abattit une poignée, puis une autre, puis une troisième. Et ils s’enfoncèrent dans le fourré; et tous les deux maintenant coupaient. Leur entretien avait pris fin. Ils travaillaient. Jeanin, même, passa devant. De temps en temps il jetait: «Il faut qu’il y ait le moins de noeuds possible, au moins jusqu’à la moitié.» Et Théotiste, comme elle pouvait, suivait la blouse bleue et le petit chapeau, qui se remplissait de feuilles mortes dans ses bords. Les gaulis sifflaient, les couteaux besognaient. Fini le mauvais rêve, la vieille bourdaine avait repris son gars de Mayun. Du coeur des bouillées de jeunes frênes elle jaillissait fine, flexible, douce au toucher comme la baguette des fées. Il y mettait la tranche avec promptitude, il la cueillait avec tendresse; et, continuellement, ses épaules faisaient dans le fourré le bruit d’une forte bête qui se tourne et se retourne voluptueusement. Ils laissaient derrière eux leur récolte. Les petits fagots jalonnaient le chemin qu’ils avaient suivi. Ils travaillèrent ainsi pendant plus de trois heures; de temps en temps se retrouvant, de temps en temps s’embrassant; tant et si bien que le soleil commençait de brûler rouge derrière les arbres. -J’ai la main qui n’en peut plus, dit enfin Théotiste. Jeanin avait pris cette main, dont les doigts maintenant refusaient de se refermer; et, de ses gros yeux pleins de joie, laissait tomber un rayon de bonheur sur le profond sillon qu’y avait tracé le manche. Il respirait si fort qu’on eût dit le souffle d’un homme qui s’en vient de courir. Une radieuse buée de vigueur s’échappait de l’azur rapiéceté de ses épaules rondes. -Avec toi, disait-il, je travaillerais quant et quant l’éternité... tu me ferais couper de la bourdaine où ce ne sont que chènevières!... tu es une rude femme. Elle lui entoura le cou de ses deux bras, et au fond des yeux ils se regardèrent longtemps. -Je t’attendrai... mais tout de même, choisis bien tes nuits. Ils s’étreignirent; et, pendant un long moment encore, il y eut là un groupe immobile, aux formes indistinctes, qui s’enveloppait de l’ombre et du silence des bois. Quand Jeanin eut mis Théotiste dans son chemin, d’un saut il se renfourna dans sa brousse. Quelle journée! Il en était tout ébloui... Il riait, il sautait le pas, il sifflotait, il chantait, il imitait la cloche de son mariage. Tas sur tas, pile sur pile, il enleva sa bourdaine, dont il avait plein les bras; et il était tout en eau, quand il l’eut transportée dans le chemin. Au sommet de l’allée, dans le rouge du ciel, l’oncle, qui avait fini, se mouvait autour de la brouette, et il le héla. Le vieux s’en vint, sans beaucoup se presser, de son petit pas boiteux. Mais lorsqu’il fut arrivé et qu’il vit la récolte, alors il s’arrêta court, tout bêta, se frotta les yeux, se racla la gorge, toussa, se moucha. -Ce n’est pas étonnant... non, bien sûr, ce n’est pas étonnant! -Quoi ça donc, mon oncle? -Tu coupes, tu coupes, tu coupes... sans t’occuper du noir qui vient! Jeanin, qui avait retrouvé ses grands coups de serpe, riait sous cape, en épilant sa bourdaine, et il l’assemblait, l’arrimait, la liait d’une hart tordue de court sous son soulier. -C’était pour vous demander de me donner la main à charger mon fagot, dit-il en montrant sa récolte, qui aurait bien rempli le cercle d’une roue de charrette. L’oncle y mit tout de même tout son coeur; mais il se plaignait, soufflait; tandis que Jeanin, calant le fardeau avec une trique, éprouvait l’aplomb, dansant un peu, puis partait, tête avalée et courant presque. -Il coupe, il coupe, il coupe! geignait tout seul Petit-Jean, boitant bas, déconfit, vaincu. Jeanin, ayant cordé, s’attela à la brouette. Suivait l’oncle qui ne disait mot. Au bout d’une lieue de descente, il relaya son neveu. Et les étoiles au-dessus d’eux, commencèrent à briller, tandis qu’au fond de la vallée apparaissait la Brière, dans le bleu sombre de son grand cirque de brouillards. Pendant qu’ils allaient ainsi, Théotiste arrivait en Fédrun, où tout était noir et dormait. Elle se pressait, la tête remplie du rêve fiévreux de sa journée, quand elle aperçut au loin une lumière, la fenêtre du chef de l’île, la fameuse mazière. Elle s’arrêta, mordue d’un désir: la tentation d’aller surprendre le secret de cette veillée mystérieuse. Personne ne la verrait; elle se mit à courir. Mais arrivée dans la venelle, elle trembla de s’être aventurée. Cette pierre de la muraille, cette rousine dans la nuit, c’était déjà le vêtement de son père, avec sa chaleur, son odeur!... et elle se sentait comme dans le cercle d’un sorcier. Elle s’approcha pourtant, mourant de peur que deux yeux, de l’autre côté, ne se missent à la fixer à leur tour. Le carreau était sale, et elle ne distinguait que le halo de la chandelle posée sur la table, puis, peu à peu, l’armoire, des choses noires... et lui enfin... sous sa hotte. Il était penché en avant, les coudes sur les genoux, du même côté qu’à la maison. Il ne bougeait pas... Il montrait son profil, un quartier de visage que rougissait la braise du feu. Le feu brûlait paisiblement, à petites langues douces. Le foyer, les objets, l’homme, tout cela semblait groupé là depuis toujours. C’était bien ce qu’elle avait prévu, ce qu’elle attendait. Aucune fièvre, aucun remords n’habitaient cette masure; la vie y avait un pouls terriblement calme. Passionnément, contre la vitre, elle collait sa figure, quand il lui sembla qu’il faisait un mouvement, et regardait vers elle. Alors, affolée, elle se rejeta en arrière, et se sauva, toute frissonnante de terreur et de joie. Deuxième Partie. I L’hiver est venu, avec ses nuages de mer, ses pluies, ses coups de vent qui depuis huit jours battent la Brière. C’est arrivé avec la grande marée. L’espace n’est plus qu’une fumée d’eau, un noir horizon de déluge que balaient les nuées. Dans les îles, les arbres ploient sous la tempête, s’entrechoquent, s’ébranchent à terre. Partout le bruit des vitres cinglées, du sol fouetté et pénétré, des rigoles en torrent. Les chemins luisent comme poisson, et l’on n’y voit personne, que, de temps en temps, une jeunesse qui traverse, ses nippes sur la tête. Une grève de charbon a forcé les forges de Trignac à débaucher les travailleurs. Mais de cela nulle apparence: ces hommes revenus se terrent dans les maisons, comme tous les habitants, sevrés de leurs travaux. Il n’y a que les vieilles de Marlan, de la Ville- du-Roué, de la Barbotte, que l’on voit dès le matin se rendre à l’église, poussées aux cotillons par ces grands vents d’ouest. Les nuages crèvent, l’eau ruisselle, l’eau monte aux berges des îles, chasse les rats de leurs garennes, où les grosses anguilles prennent leur place. La Brière de toutes parts se noie, effacée en ses limites disparues; où, seulement, lorsqu’un tourbillon lacère ce voile de brumes et de vapeurs, s’estompe dans le lointain quelque moulon demeuré sur les buttes, et semblable là-bas à quelque fantôme de navire, perdu sur un océan infini. Aoustin était le seul homme que ce temps n’arrêtait pas. Tous les jours, monté sur son chaland, il s’éloignait vers le nord, disparaissait sous ce rideau de désolation, et ne rentrait que le soir, à la nuit tombée, chez Julie, manger la soupe qu’elle lui donnait pour ses trois sous. Fumant il revenait, trempé malgré les serpillières attachées sur sa poitrine au moyen de bouts de cordes; sentant la vase, le chapeau comme une gouttière, traînant après lui de l’herbe de marais et jusqu’à de la paille. Et c’était de jour en jour un air de tracas qui lui creusait davantage la physionomie. Julie n’en obtenait plus que des grognements. -Aoustin, lui dit-elle pourtant, un soir qu’il rentrait encore plus sombre que de coutume, quelqu’un est venu ici aujourd’hui... mais tu n’as pas marché sur la bonne rive... vas-tu seulement m’écouter? Il leva durement sur elle son oeil à la sclérotique injectée de sang par un coup d’air. -Peut-être que non, répondit-il, j’ai mauvaise joie. Il avait mauvaise joie! Mais ne faut-il pas être un homme aussi pour toujours voir les choses finies avant qu’elles soient commencées, pour bâtir le clocher avant l’église. Avait-il assez crié: «Je les tiendrai un jour entre ma chemise et ma peau!» Elle qui n’était qu’une vieille femme avait eu autrement de défiance. -Aie patience... Dieu est le maître, lui dit-elle. -Sûr qu’il est le maître, répondit-il en même temps qu’il enfournait sa soupe, par lapements coléreux, comme s’il en voulait repaître le démon qui l’agitait, mais je crois bien qu’il est dans le diable comme dans tout le reste. Il n’en dit point davantage. Il ne convient pas de donner par la parole plus de vie à la chose qui va déjà suffisamment mal par elle-même. -Écoute, au lieu de blasphémer, lui dit-elle alors, écoute ce que j’ai à te dire: Voilà assez longtemps que tu fais l’ermite... C’est à pleurer de te voir... dans une maison qui n’est point tenue, où tu vas finir par te chaumer comme ces vieux qui n’ont point de soins d’eux... Quelle nourriture as-tu?... Et si tu tombes malade... qui est-ce qui te soignera? Sans compter que tu ne fais pas ton devoir... Allons, Aoustin, il faut que tu t’en retournes auprès de ta femme. Il la regarda longtemps, essayant de sonder le mystère de son intention. Mais il avait beau faire, il y voyait moins clair qu’un chat borgne. Tout était bien caché dans le fond des yeux de Julie. Rien n’y transpirait de la honte qu’elle avait éprouvée ce jour même, quand l’Aoustine, éclatant de sa jalousie, était venue faire de la poussière dans son foyer, lui reprocher avec la dernière aigreur de recevoir Aoustin chez elle tous les soirs. «C’est bon, avait- elle répondu, il ne viendra plus, je le lui dirai.» Sur quoi, l’Aoustine, effrayée de l’effet que produirait ce rapport, s’était faite gémissante, en suppliant de laisser là les choses et de tâcher seulement de lui ramener son homme. Et, chrétiennement, Julie répéta: -Comprends-tu que c’est pour ton bien ce que je te dis?... Et puis ta femme ne demande que ça. -Ma femme! fit-il, en découvrant le bout de rire narquois qui lui remontait du fond de son mauvais temps intérieur. Passe-moi ta terrine... Passe-moi ta terrine, je te répète. C’était de quoi, ce ton-là, faire perdre à Julie toute envie d’insister. Il attendit. Dans le plat qu’elle apporta, de son boettereau il fit glisser la plus belle anguille qui eût jamais été harponnée dans les passes de la chaussée verte; puis attrapant son fusil, ainsi qu’un grand faucon qui n’était que blessé, dont il avait lié les pattes, il ouvrit la porte et sortit dans la nuit. La pluie avait cessé; il ne restait là-haut qu’une espèce de dernier combat entre les nuées de ténèbres et la blême lune, laquelle, recouverte par ces fumées noires, se remontrait à chaque instant, comme une tête s’obstinant à resurgir d’une mêlée. Il s’en allait, content malgré tout de cette paix revenue de la terre et des cieux, ayant pris par exception, ce soir, le sentier non loin de son ancien jardin, dont on n’était là séparé que par le grillage de clôture du père Moyon. La nuit n’était pas trop sombre, et, sous le bleu scintillant de la brume, laissait distinguer les têtes de choux dans les carrés. C’était la première fois qu’il repassait par ces lieux; et, un moment, il s’arrêta, sans trop savoir pourquoi, histoire de jeter un coup d’oeil à la masse endormie du vieux chaume sous lequel il avait laissé trente-cinq ans de son existence. La cornière de l’ouest commençait à se dégrader: il y aurait besoin avant peu d’un coup de raboud... Quand, soudain, il frémit, avant même d’avoir pu démêler la cause de son impression. Le corps voit et comprend souvent avant l’esprit. Mais ce ne fut pas long: la vision même nocturne des abords du logis lui était trop bien imprimée pour qu’il pût attribuer à l’illusion d’une fièvre qu’il n’avait point, cette silhouette d’ombre immobile qui s’aplatissait prudemment contre la muraille. Il n’y avait aucune chance qu’il la prît pour celle du tonneau. On l’avait entendu, car une main ramena le volet. Sang de lui! À pleine tête il faillit crier... L’idée qu’il tombait là sur une récidive, que pendant des mois ces baisers de chauve-souris avaient pu trotter de même, sans qu’un poil de sa barbe en sentît le vent. Mais il se contint, grâce au diable... N’était-il pas muselé par ce treillage qui lui dépassait la tête d’un demi-mètre et, quant à remonter le chemin, il n’avait pas la simplicité de croire que le canard allait l’attendre sur l’oeuf. Les yeux collés contre le treillis, il crachait l’écume; jusqu’à son fusil qui lui sautait dans les mains, et qu’il épaula, le rayon visuel droitement filé, le bout du canon arrêté dans ce noir, sur cette tache plus noire, chaude et qui respirait. Son arme n’était pas chargée, il le savait, mais c’était déjà une joie de Dieu d’appuyer sa batterie dans la ligne de cette mauvaise graine. «Va! se dit-il, dors sur ta découverte, et l’occasion te viendra dans les doigts, Aoustin, tout ce qu’il y a de mignonne.» Et il se recula dans le chemin, grognant et l’échine troussée. Chez lui, il ne cessa de sacrer. Il appelait ce qu’il venait de voir un défi à la Nature. Est-ce que les choses derrière lui n’auraient pas dû s’arrêter dans leur cours, est-ce que tout ne devrait pas tomber en détresse comme la vie dans un corps privé de sa nourriture? Cet échec l’humiliait furieusement. Plusieurs choses avaient endormi sa vigilance: le fort arôme de sa liberté, le tracas grandissant des lettres... Mais, ce soir, la question de cette réalité qui le bernait ne lui laissait point le goût de se laisser ensevelir; toute l’industrie de sa cervelle était en ébullition, et il la laissait bouillir sans faire aucune part à la crainte de Dieu. À ses pieds, dans une vieille cage à perroquet, se débattait à grands coups d’ailes le faucon blessé qu’il venait d’y mettre, un puissant busard à tête rousse, que du large il rapportait dans l’intention de divertir son temps pendant les longues soirées de l’hiver. L’oiseau, fixant en haut son oeil hanté des souvenirs du ciel des faucons, s’élançait, donnait l’assaut au plafond de sa prison, la tête contre les barreaux, retombait meurtri, recommençait toutes plumes vibrantes, chaque fois se frappant à la même place, à la naissance du rostre, si bien qu’entre les yeux d’or, commençait de s’ouvrir un large sillon de chair vive. Et Aoustin, roulant ses pensées, regardait se faire cette blessure, qui n’était rien comparée à celle de son amour-propre. Le lendemain, comme d’habitude, il reprit la perche, infatigable, obstiné, mal dispos, tout prêt à faire tomber sur le premier venu l’irritation que lui causait cette poignée de poivre sur la plaie de ses soucis. Cet entretien nocturne l’avait ramené à des mois en arrière, car il ne lui avait pas fallu moins que marcher sur ce rendez-vous pour se rappeler la folle intrigue de sa fille. Mais il avait beau savoir ce mariage impossible tant qu’il n’aurait pas soufflé sur les yeux de ses deux femmes, cette bête de Mayun, ce jars a une patte, venait le troubler dans son existence, lui si tranquille désormais et qui ne devait plus rien à personne. Cet homme lui faisait répugnance. Ses baisers à sa fille lui donnaient comme à sentir à lui-même le frottement de son museau. Il ne rêvait que d’en débarrasser son chemin. Alors, à quelques jours de là, un soir, comme la lune se montrait, des pêcheurs qui relevaient leurs verveux dans les environs du chérau de Camérun, crurent le reconnaître sur son chaland, qui filait par la curée de la butte Rouge. Et c’était bien lui, en effet. Il se dirigeait vers le nord. Il ne musait pas à son ordinaire, comme pendant ses nuits de guet aux émissaires étrangers, lesquels, chassés de jour de dessus la platière, pouvaient avoir la malice d’y venir à l’obscurité pour leurs opérations, mais il remontait en droite ligne et faisait diligence. La soirée était froide et magnifique. Les constellations étincelaient, toutes présentes, depuis la Grande Ourse jusqu’aux Trois Rois Mages. Son bateau, plus lourd que d’habitude, glissait sur de vraies nappes d’argent que frisait le vent de nuit, le long des roseaux présentant tour à tour de profondes masses noires, ou des blancheurs laiteuses, suivant leur place par rapport à la lune. Avec force précaution -c’était ici la région de Langate -il faisait le tour de certains îlots de rouches, au milieu de la petite brume qui règne là toujours en ces lieux de vase plutôt que de tourbe; proches des premiers terrains, cherchant, explorant; quand il se baissa pour secouer quelque chose au travers d’une bâche jetée sur le fond de son chaland, puis s’approcha sans bruit, ramassé sur lui-même, tous ses muscles pelotés dans ce profond recueillement qui précède une brusque détente. L’homme qu’il voyait avait beau lui apparaître en noir dans la contre-lumière du rayon de lune, il le reconnaissait parfaitement, avec ses formes, sa tête, ses épaules rondes, immobile au bord de la brousse des joncs, et tournant le cou de droite et de gauche comme s’il venait de percevoir un bruit. Le Briéron a l’oreille fine. Il lança son chaland; mais l’homme étendit ses bras, des bras immenses d’où semblaient pendre des noires étoffes, et les agitant plusieurs fois, s’enleva par-dessus les roseaux avec un grand bruit de ventouses et d’ailes de moulins à vent. Ce n’était qu’un aigle. Ventre de Saint-Molf! il laissa l’oiseau continuer son vol vers le monde étoilé, et remonta tout grognant dans la brousse des mafrages, où c’était plus maigre d’eau, avec de la bouillée de sauldre blanche comme il s’en trouve sur le bord des rivières. Et ce fut là, au pied d’une de ces bouillées, dans la berge de vase brillante comme sous des micas, qu’il tomba sur de petits chenaux à fond d’eau, lesquels se voyaient à peine, mais assez pour le satisfaire. Pas besoin d’aller regarder s’il s’y trouvait le bâton de roseau retenu par son crin de cheval; au fond de l’un d’eux se débattait un canard sauvage, tandis que plus loin, dans le noir du reflet de la rive, s’allongeait le profil endormi du bateau. Alors, vieux cygne noir qui s’irrite et précipite sa nage, il s’en vint glisser bord contre bord. -Hep là! l’homme! L’autre, couché, dans le fond, sur le dos, eut un sursaut avec un geste du bras, mais n’en resta pas moins dans sa position étendue, comme si cette voix reconnue avait pour effet de glacer ses mouvements. Il y avait aussi que là où il se trouvait, à pied d’oeuvre, le garde n’était pas précisément la rencontre qu’il souhaitait. Le ton pourtant ne dénotait point de malveillance: -Il y a un col vert dans ton piège. C’était dit presque d’une voix de bonhomme, et souligné d’un petit coup de perche contre l’embarcation. Jeanin se demandait s’il ne rêvait pas. Comme il était impossible que le vieux ne l’eût pas reconnu, il fallait que ce fût un faux Aoustin que cet Aoustin plein de douceur, une apparition de sa pensée, une créature de songe! Aussi hésitait-il à se mouvoir, tout préoccupé de plus ou moins de réalité de cette noire silhouette qui s’enlevait sur le champ des étoiles. -Moi aussi, je viens de tuer deux bêtes... mais je ne sais pas ce que c’est... je n’ai jamais vu ça... c’est tout bleu, dit Aoustin, d’une voix qui ne tenait rien de l’illusion condamnée à s’évanouir, qui frappait bel et bien de son dur marteau l’air sonore de la nuit. -Ah! oui... oui... fit Jeanin, en se soulevant, comme dans l’engourdissement de l’inexprimable bonheur qui s’épandait sur sa tête: car depuis deux heures que, couché là, il se faisait un supplice du regard diabolique qui ne le quittait pas du fond de son rêve d’amour, cette transfiguration de l’homme lui-même en cette pleine nuit de Brière le remplissait de l’enivrante douceur d’une espèce de miracle des roses! -C’est tout bleu, répétait le vieux. Jeanin s’était mis debout, balbutiant un «faites donc voir» plein de politesse, attendait ces deux pièces si rares qu’un vieux Briéron avouait n’avoir jamais vues, tandis qu’Aoustin, rejetant la bâche, attrapait un falot tout prêt allumé dessous, le manoeuvrait à hauteur d’homme et éclairait par ainsi les deux bêtes, qui se dressèrent aussitôt, les oiseaux, deux gendarmes de la gendarmerie d’Herbignac... Être pris par un garde ne manque pas d’exciter chez le délinquant force mauvais sentiments; mais la griffe des gendarmes laisse de tout autres traces, et qui ne se guérissent pas avec le même onguent. Le gars était atterré. En sa présence son terrain fut exploré: on y releva plus de deux cents ripoinces, ce qui lui faisait une jolie contravention. Puis il fut mis à s’en aller. Après quoi s’en revinrent Aoustin et ses complices, qui, bien au chaud sous leur prélart, dormirent pendant le retour comme ils avaient dormi à l’aller. Sur les rives de Brière et dans tous les villages, quand s’y répandit l’histoire, ce fut un bel éclat de rire, qui était tout ce qu’Aoustin s’était proposé, en attendant le second temps de la pièce. Quelques grincheux firent bien entendre une critique de ce que le vieil homme n’avait pas regardé, pour régler ses propres affaires, à piloter en Brière ces oiseaux bleus, qui en réalité ne sont que de vilains oiseaux; mais personne ne le soupçonnait de vouloir en user de même à l’égard de quiconque, de sorte qu’il ne resta de tout cela que la joie maligne d’un conte qui venait grossir encore le dossier de ces baudets de Mayun. La chose, comme de juste, arriva aux oreilles de Théotiste -le principal aux yeux d’Aoustin -et ce fut même la Capable qui se chargea de la lui rapporter. -Eh oui! voyez-vous ça!... eh bien, si tu ne veux pas me croire, la fille, tu n’as qu’à te renseigner à d’autres! Cette nouvelle laissait, en effet, la jeune fille bien plus prête d’accuser la perfidie de la Capable, que d’ajouter créance à un guet-apens qui lui semblait inexplicable, depuis des mois que son père ne soufflait mot. Jour par jour, portée par la foi de son désir, elle s’était ancrée jusqu’à la passion dans la certitude du travail qui s’opérait au fond de la mazière solitaire. Cette indifférence, si chaudement prédite, elle la voyait déjà accomplie; et cela, par une croyance qui lui était devenue nécessaire pour se défendre contre elle-même et ses intimes angoisses. Se renseigner? Oui, elle le voulait... mais auprès de quelles gens? Elle qui, depuis que son amour l’avait destituée de ses titres, depuis qu’il l’avait ravalée, comme par une souillure, au rang d’une espèce de fille de Mayun, ne parlait plus à personne, ne se montrait plus au grand jour. Elle s’y prit autrement, et ce fut dès le lendemain. Enveloppée de son châle, un grand châle noir qui ne la quittait plus depuis plusieurs semaines, elle sortit, s’en alla par les chemins, descendit et remonta les ruelles, partout où il y avait des maisons, sachant bien qu’elle n’avait besoin d’interroger personne, et qu’il n’était que de laisser la méchanceté parler sur son passage. Elle allait donc. Mais en dépit de sa résolution de baisser les yeux, elle ne pouvait s’empêcher de regarder les gens, de les regarder au front; une boule d’orgueil meurtri lui remontait dans la gorge; tandis que les curieux, sortis sur leurs portes, constataient que sa démarche hésitante n’était pas de celles qui ont un but franc. -Hé, Théotiste!... tu cherches ton amoureux? il est chez son beau- père. -Hé, la fille!... te faut-il de l’argent pour payer le procès? Au bout d’une heure, elle en eut assez, et courut, rentra chez elle, où elle tomba d’un genou sur une chaise, la figure enfouie dans les mains: «C’était vrai! c’était vrai!» Elle ne raconta rien à sa mère. Sa mère, maintenant, vivait dans d’autres régions, dans les transports de sa tendresse pour un grand chien qu’elle avait recueilli. Elle attendit Jeanin: mais Jeanin ne vint pas, Jeanin, sans doute, comme après sa première aventure, n’osait plus affronter ces parages. Et ce fut en vain que, chaque soir, le visage attaché à la vitre, elle envoya au-devant de lui son douloureux désir. Elle fut affreusement solitaire. Elle connut une souffrance qui eût comblé de délices la Capable, si cette femme avait pu lire dans son coeur; cette profonde et lente douleur qui s’insinue, boit la vie, laisse l’âme pareille à une pauvre terre moribonde; jusqu’au jour où, du mystère des dernières forces, s’élance sur sa tige imprévue le chardon incroyable et splendide qui est la fleur de ces désespoirs, comme les fougères phosphorescentes sont les végétations sans pareilles de la nuit des souterrains. Une chose à laquelle elle n’avait jamais pensé, qu’elle ne s’était jamais dite, qui tout d’un coup allumait un grand cierge sur son chemin: à savoir que son insoumission à son père n’avait jamais eu de contrepartie dans aucune de ces paroles qui eussent laissé voir le fond de son coeur; que, dès son premier choc avec une volonté si roide, elle n’avait su elle-même que s’enroidir dans son entêtement; au lieu de ces douceurs, de ces supplications qui eussent agi peut-être comme l’eau dont s’attendrissait la glaise durcie de son géranium. Était-il trop tard? -Elle voulait essayer; aller à lui, se jeter à ses genoux, s’il le fallait! Peu à peu, dans ce sol labouré par la passion, l’idée multipliait ses racines; les superstitions étaient dominées, les terreurs refoulées; et l’homme qui la réduisait à tant souffrir, allait jusqu’à devenir au milieu de tant d’autres qui n’étaient que des grelêts, le seul être de puissance et de force qui pût la comprendre et peut-être relever sa détresse. Le soir où elle se décida, personne ne pouvait la reconnaître. Sur le chemin il faisait grand sombre; et elle marchait avec courage, sachant toutes les paroles qu’elle devait dire. La mazière se voyait à peine dans l’épaisseur du noir. Sa vitre était éclairée. Un peu de fumée s’élevait de son chaume. Des restes de feuilles mortes sur les vieux figuiers claquaient au vent. Elle n’avait plus qu’à frapper. Le coeur lui battait. Elle s’accorda cinq minutes pour reprendre haleine: elle ne voyait plus du monde que ce carré de feu de rousine dont la lumière arrivait jusqu’à son vêtement. Balayée dans le vent de la ruelle, se soutenant contre le mur d’en face, elle attendait. Les minutes passèrent, elle attendit encore. Elle se donna un quart d’heure, puis un autre, qui s’écoula. Les frissons la secouaient jusqu’au fond d’elle-même... Et maintenant, cette porte, elle savait qu’elle ne l’atteindrait jamais. II La maison d’Aoustin n’avait plus rien d’une maison abandonnée. Il y faisait bon maintenant, rapport à la petite braise de feu qui sans s’éteindre jamais brillait là comme un phare au fond des ténèbres. En lieu et place des coulis de vent qui faisaient trembler jadis tant de toiles d’araignées, y régnait une humidité vivante, un air tiède de lianes mouillées constamment importées des routes du large. Une certaine moite odeur d’homme rendait pleinement raison du terme dont il qualifiait ce logis, «mon appartenance»; et cela sentait aussi le pimpeneau, la vase et le canard, car il y avait toujours cinq ou six cols verts et canes domptés, sans compter les oies, à grouiller par là, et jusque sous le lit. De vieilles voiles roulées, des perches de rechange, pêle- mêle et dans tous les coins, s’entassaient avec des salets à trancher la tourbe, des foènes, des boisselles pourries, des neuves en osier rouge, des claies remplies de mottes. Sur ce sol, semé de duvets et de plumes tombés des canards, traînaient des assiettes salies, où des débris d’arêtes montraient les restes du chat appelé «le Voyageur» depuis qu’il se partageait entre les deux maisons. Le lit maintenant avait des rideaux, cadeau de Julie, des rideaux à peu de chose près violets, semés de grosses fleurs couleur de vin; tandis qu’une ficelle grasse, tendue au plafond, s’agrémentait des reflets d’or saurets d’une rangée de peaux d’anguilles. C’était chaud, c’était clos; et dans cette lumière de crypte, une petite vierge, épave de quelque paroissiale frairie, semblait veiller du haut de l’âtre sur la grande ombre humaine qui vivait là. Les soirées qu’il passait sous la peau de loup de cette tanière en valaient la peine. Point de voisins pour lui faire le sabbat. Chaque soir il verrouillait sa porte, et, dans la paix légitime de son coeur, sous sa hotte, regardait la bonne âme rouge de son petit chauffage: les langues de feu creuser le feutre de son château de mottes, les noirs contreforts s’user aux cornes de la flamme, former sur les cendres un brasier, avec son ruban de gaze bleuâtre qui frisait jusque dans la haute gueule de la cheminée. Alors il prenait un raccommodage, la réparation d’un de ses engins, qui était besogne pour les dix doigts de l’homme et les douze mois de l’an, mettait une anguille à fumer, parlait à son faucon qui ne s’était point encore raisonné, l’imbécile, et continuait, quand il ne s’épuçait pas, de se meurtrir contre ses barreaux. Il avait aussi découvert, sous son sol de terre battue, une couche de tourbe, et de cette royale tourbe du Bru qui fait sauter le cul du pot. Il y avait mis le salet; et déjà -c’était au chevet du lit contre la muraille -commençait à se creuser, profonde, une belle fosse exploitable en toute saison, et qui se moquait un tout petit peu de l’impôt. Son intention était de combler le trou quand l’endroit serait épuisé -la terre ne manquait point -et de porter la tranchée à la suite. Il calculait, pour l’ensemble de l’exploitation, une cinquantaine de mètres cubes -sans compter le divertissement qu’il prenait de la sorte à gratter sa Brière sans sortir de chez lui. C’était tout, cela, l’agrément qu’il avait rêvé. Une vie bien à sa guise, et qu’il aurait goûtée telle, sans le mécompte des lettres qui s’était chargé de dissiper toute cette félicité! Quand il songeait au peu qui lui restait à voir, une toute petite fraction du marais, peut-être dix hameaux, il n’avait plus de repos au coeur. Cette chose-là le relançait jusque dans son dormir; ses nuits étaient empoisonnées comme ses jours; et si le mensonge du rêve venait par hasard l’abuser d’un mirage, son réveil en valait moins encore. Il avait tout quitté, tout abandonné, jusqu’à remettre à plus tard la question des draps engagés par son épouse, ayant en ce moment les dents plantées dans ce terrible noeud de corde. Pendant un jour ou deux lui était échu le plaisir bien conditionné d’avoir mis le beau merle de Mayun dans la posture qu’il souhaitait. Quelque chose aussi le retrempait d’une manière, qui était de voir la Brière reprendre vie du fait de ses hommes revenus, grouiller de partout, ressusciter avec toutes ses têtes, tous ses bras, comme certains dieux qu’il avait vus dans l’Inde. Il y en avait, parmi ces têtes, plus d’une de mauvaise, il y avait les fraudeurs de pêche et de chasse; mais il les laissait: leurs transgressions n’étaient jamais que des manières d’opérer conformes à une loi de beaucoup plus d’ancienneté que celle du gouvernement. Quant aux autres, les voleurs de terre noire, des malfaisants, ceux-là, qui trafiquaient de la substance même de la Brière, il aurait voulu, comme il disait, les écraser entre la corne de ses pouces. Ses préoccupations ne l’empêchaient pas de les harceler de jour et de nuit; il n’y avait même jamais tant mis de méchanceté naturelle; jusqu’au point que c’était dit partout, que le désappointement de ses recherches, il le passait sur eux. Ce fut un dimanche soir, dans une auberge de Pendille, qu’il eut avec l’un d’eux, un Beuvron, surnommé la Pouille, cette altercation dont les conséquences furent pour lui si notables. Cet homme se flattait là, publiquement, qu’il y avait bien vingt ans qu’il faisait la fraude. Il tournait le dos à Aoustin, et ne l’avait pas vu entrer. -Aoustin te prendra, lui disaient les amis. -Aoustin, je ne le crains pas, j’ai toujours avec moi un fusil chargé pour lui. Sur quoi Aoustin, par-derrière, s’en vint lui taper sur l’épaule. Le Beuvron était un violent, il se leva d’un bond. -Pourquoi est-ce que tu me touches sur l’épaule? -Parce qu’il me plaît de te toucher sur l’épaule. Et tous les deux, les yeux dans les yeux, leur colère flambant rouge, ressemblaient à deux loups prêts à s’entre-déchirer. Le fraudeur voulait se battre. -À nous deux, lui cria Aoustin en s’en allant, et avant quinze jours d’ici! L’épine lui brûlait. D’être ainsi bravé dans son autorité lui causait une révolution d’amertume. Personne n’eût osé contre lui de pareils coups de langue, sans la manière de dessous que lui infligeait l’échec de ses enquêtes dans les villages. Il ne se rendit pas chez Julie. Il rentra dans sa mazière. Un morceau d’anguille séchée fit son repas. Devant son feu, toute la soirée, il se recorda la querelle, grattant et regrattant cette plaie, cousant une pensée à une autre, et se marmonnant des choses, à la manière d’un vieux chien plongé dans de grognons rêves de bataille. Il ne se couchait pas. Et, comme il était là, un bruit singulier se fit entendre vers la porte. -Tiens, se dit-il, si c’était lui? Il pensa à la Pouille. Mais de nouveau la porte parla, et cette fois c’était bien net, on frappait. Alors il prit son fusil, l’arma, et d’un pas ferme, s’en fut tourner la clé. Mais rien... rien que l’obscurité, que le vent. -Qui est là?... qu’est-ce que c’est? demanda-t-il d’une voix vibrante, bien sûr pourtant d’avoir entendu toquer contre son huis. Il tenait son arme prête, quand au milieu de la bourrasque, un piétinement se fit entendre en même temps que sur le seuil, tout près de lui, s’éclairait, par la rousine de l’intérieur, un visage de détresse, presque de démence, le visage de Théotiste, horriblement pâle sous le châle dans lequel elle se serrait en grelottant. -Je suis venue... bégayait-elle. -Bougre!... Je vois bien que tu es venue. Il désarmait son fusil, lentement, tout en la regardant qui tremblait contre la muraille, les doigts crochetés dans la maçonne, les yeux comme ceux d’une chouette crucifiée. Il ne la chassait pas. La vue de ce visage le laissait en suspens, par la révélation d’il ne savait quelle douleur, dont il n’avait jamais rencontré l’exemple sur les traits d’aucune femme. Jamais il ne l’avait vue si belle; et cette beauté douloureuse lui inspirait là céans, comme par une ressemblance, le tragique et sérieux souvenir de la figure des sept glaives. Cependant, rassis dans son foyer, maintenant qu’il la voyait s’étouffer de sanglots, cachée dans son châle contre le mur, il commençait à s’impatienter, crachait dans les cendres, et, comme si la pauvre fille n’avait eu d’autre objet que ce petit tour de visite, disait: -Allons!... assez pleuré comme ça... il faut t’en retourner désormais. Mais Théotiste, pour arriver jusqu’à cette porte, s’était faite victorieuse de tant de démons, que les vibrations de son âme n’avaient pas fini de la tenir au-dessus d’elle-même et de ses faibles craintes. Elle voulut parler, mais lui secouait la tête: -T’entendre, je ne veux. -Mon père! suppliait-elle... Mais il l’interrompit: -C’est bon, c’est bon!... Je sais tout ce que tu vas dire, depuis a jusqu’à z... je connais les points et les virgules... Ce n’est point la peine d’insister... Tu viens tâter ton père, voir s’il n’y aurait pas moyen d’en tirer un petit arrangement à l’amiable... Point, ma fille, point. Tu y perdrais ton temps... Tu y userais ton bec... Écoute-moi donc, c’est moi qui vais te parler, c’est moi qui vais te dire la vérité... Et puis, tu t’en iras avec... parce que si je suis venu dans cette maison, c’est pour y être tranquille... ça ne m’a pas fait déplaisir de te voir... non... ça ne m’a pas fait déplaisir... -Mon père! s’écria alors Théotiste. -Veux-tu m’écouter! ... Il y a des choses que je ne veux point approuver; tant et si bien que je me ferais mettre sur les fagots plutôt que de dire oui. Ce sont les choses dans lesquelles je ne suis pas le maître, qui ont pour commandement une loi qui vient de plus puissant que nous... Je te parle aujourd’hui comme je ne t’ai jamais parlé... Parce que... là-bas... dans la maison... Enfin, c’est bon... Mon père a pris femme à Fédrun, mon grand-père a pris femme à Fédrun, et tous, à remonter dans la nuit des temps, ont cherché alliance parmi les femmes de ce sang-là... Les gens de Mayun ont toujours été en mépris parmi nous; et si les choses se sont passées de même, c’est qu’il existe à cela une raison aussi forte que celle qui fait éclore le frai d’anguille dans la laiche des piardes... Ce n’est point moi le chef... je n’ai fait les lois ni d’en haut ni d’en bas!... Mais j’ai en moi une parole qui me dit: «Aoustin, tu es le garde de la Vérité.» Et je réponds: «C’est bon, rien à faire.» Voilà! Donc, moi vivant, tu ne seras jamais la femme de ce colibri... et si tu attends ma mort pour l’épouser, tout ne sera pas dit, ma fille, car je pourrai bien avoir l’oeil sur vous... Maintenant, retourne chez ta mère. -Alors, mon père... c’est ainsi fait... vous condamnez votre enfant? «Mon père, s’écria-t-elle aussitôt, voyant que le vieux levait son poing et se mettait à sacrer, il y a une chose que vous ne savez pas.» Et, d’une voix défaillante, elle ajouta quelques mots qu’Aoustin devina plutôt qu’il ne les entendit. D’un seul coup, il avait chaussé ses sabots, du même coup s’était tourné vers sa fille, la bouche tordue, le masque terrible. -Répète ce que tu viens de dire! s’écria-t-il, en se dressant de toute sa hauteur, sans s’apercevoir qu’il écrasait une partie de son feu; puis, arrachant le bord du châle des doigts crispés qui le retenaient: -Où cela?... que je le voie un peu!... Où cela, que tu as mis cette herbe-là... quand ce n’est pas vrai, serpent, qui es venu ici pour me tromper. -Je vous dis la vérité. -Ramasse ta langue fleurie!... tu viens de mentir quarante fois!... Si telle était la vérité, je te broierais comme une frambouse!... et si jamais j’apprenais qu’un nourrisson t’est né de ce barbouillé... Malédiction!... Va-t’en!... Va-t’en! Il lui laissa tout juste l’entrebâillement pour passer, par où elle se glissa, la tête basse, sans un mot. Et la clé derrière elle tourna avec violence... III La Brière a perdu sa dernière verdure; sa morne étendue semble avoir reculé ses horizons. Le ciel de l’air ne se distingue plus du ciel de l’eau que par la ligne des joncs qui les sépare. La brume règne à demeure à la racine des îles. Le vent souffle à pleine outre, glacial; et souvent, sous ces rafales d’Océan, la voile, déroulée d’un seul coup, emporte en péril le chaland sur les grandes lames des croupis. C’est aussi le moment des brouillards redoutables, où nul indice, la nuit, ne guide le chemin du batelier. S’il pleut pendant trois semaines, les buttes couvriront, les arbres et les maisons seront dans l’eau, les chalands, soulagés de tout détour, navigueront à un étage au-dessus, sur un grand lac sans rives. Lugubre visage du profond hiver -la glace, les enfants glissant après les judelles engourdies; la neige -et l’aspect de la Brière est spectral, quand à la chute du jour se déploie sur ce blanc suaire le rouge incendie de Trignac. Pour le moment, ces lueurs sont toujours absentes. Dans le ciel bas et brouillé du sud, n’ont pas réapparu les grands panaches noirs, les lentes fumées horizontales. Les forges ne rallument pas; et les hommes dans les villages continuent de pêcher leur pain. Mais nul ne se tourmente: le marais pourvoit à tous les besoins, il est la source qui ne s’épuise -le feu, le poisson, le gibier -on peut se nourrir, on a l’indépendance. Ils n’en sont que plus troublés de ne pas voir s’éclaircir le mystère de leurs patentes. À la croisée des ruelles, sur les levées, ce ne sont que conciliabules, barbes contre barbes, et casquettes sur les yeux. Que fait donc ce maudit Lucifer d’Aoustin? Le soir, ils guettent le tardif messager, l’apparition du chaland de la bonne nouvelle; mais, toujours le même, l’animal infernal, on ne l’a pas plus tôt vu, qu’il disparaît, s’en va atterrir ailleurs; on dirait qu’il se joue d’eux. En attendant, -car la Brière n’a pas mis grand temps à récupérer ses natifs, à raffubler tous ces dos du sayon de bourracan qu’elle tisse indéfiniment sur le métier de ses brouillards, -ils relèvent leurs barrières, refourrent leurs toitures, repassent au noir le bateau; et maints petits feux de triques, allumés sous la marmitée de coaltar, flambent le matin dans la gelée blanche de la rive. Ils vont pêcher au large, où les cache le roseau, où, à tout coup, les foènes attaquent le fond aux pourritures, aux tourbes d’herbes. La piarde, battue, retombe en pluie crépitant, la vase remonte, s’étale en sa lourde nage. Aux dents de l’acier se débat l’anguille. Ils sont là dix ensemble, à la poigne velue, chaland contre chaland, qui brandissent le trident de Neptune et font voler l’eau trouble. -Eh bien, Aoustin, à la fin... Est-ce que tout est à nous, ou est- ce que rien n’est à nous? C’est Aoustin qui vient de surgir, et qui disparaît, taciturne, sans répondre, sa haute silhouette escortée des fantômes de la brume... Que fait-il? Où va-t-il? Les pêcheurs, pour le voir, montent sur le bord de leurs chalands. Mais déjà tout a disparu de cet homme devenu si mystérieux. Il n’y a plus là-bas que des essaims de corbeaux qui fouillent le coeur des buttes, et s’envolent innombrables. C’est fini! Aoustin a tout visité, tout retourné, jusque dans les moulins, jusque dans les presbytères: il ne reste plus un brin d’espoir. Ce fut Kerougas, son dernier village, dont il revint, le soir, butant dans toutes les platières comme un pauvre homme. En arrivant à Fédrun, au lieu d’aller trouver le maire, pour lui déclarer son échec, il s’était enfermé chez lui. Le lendemain, même chose: il n’avait pu davantage se résoudre à aller porter l’aveu de son deuil! Il avait repris son chaland, et comme d’habitude, était reparti, sans savoir où. Il y avait déjà de cela plus d’une grande semaine; et personne ne se doutait de rien. Ni le maire, ni les syndics. Toute la Brière était dans l’innocence. Lui, en se taisant, se donnait l’illusion d’arrêter le cours des choses. Cependant, comme il se serait vendu à rester dans son foyer, tous les jours, afin de donner le change, il se remettait à la perche; de sorte que les matineux, le voyant disparaître dans le marais, disaient: «Voilà là-bas Aoustin parti chercher les lettres dans les pays d’autre rive.» Il y a en Brière des caches profondes, si dissimulées qu’elles vont jusqu’à tromper le flair des canards sauvages; nids fourrés que l’hiver dessèche sans les éclaircir, faits de grands joncs lancéolés, de chandelles-de-loup et de toute une flore creusée tout exprès, dirait-on, pour le chaland qui s’y glisse comme en son gîte de bête de marais. Nulle part, l’homme n’est plus loin du monde, y compris les îles et leurs villages, que dans ces fourrés, dont le roitelet, le crapaud et les grands faucheux d’eau se partagent la jouissance. C’était dans ces lieux sûrs qu’Aoustin allait cacher son secret. Ce fut dans l’une d’elles que, surpris par les pêcheurs grâce à son idée fixe qui l’aveuglait de sa brume, il se faufila avec une brusquerie de fugitif traqué, refoulant le jonc, s’accrochant, cassant de la tige, jusqu’à ce qu’il se fût remisé au plus profond de cette jungle. Là, il attendit, comme un renard qui guette le soir; triste, morne, son long dos plié en deux, son chapeau tiré sur ses yeux rougis par des nuits sans sommeil, regardant, l’âme absente, crever la bulle d’air et flotter la mouche morte. C’était ainsi maintenant qu’il usait les heures de ses jours, à la bosse à la Roche, à la vieille Vé, du côté de la bosse Verte. Combien de temps ferait-il durer cet entêtement?... Il n’en savait rien. Peut-être toute sa vie... Les cheveux lui pousseraient sur les épaules avant qu’il n’ait prêté sa langue à la proclamation de la maudite vérité! Cette vérité avait beau être de la grande espèce, de celles qui ne supportent ni requêtes ni arguments, il la repoussait, lui opposait son front têtu, lui disait non. Il mettait corps et âme en travers de cette perversité du sort, il l’enterrait vivante dans son silence!... «Cache-toi, crache sur ton indignité», se disait-il, honteux, l’oreille basse. Et, par cette trahison des lettres, s’affirmait toute la malfaçon de l’univers, toute la fragilité des formules sur lesquelles les hommes édifient leur existence... Trahison, les actes. Trahison, les signatures, il insultait tous les papiers qu’il rencontrait. Qu’il aurait de bonne grâce aussi insulté ses semblables! Il les exécrait, rôdant à la recherche de sa personne. Jusqu’aux enfants qui s’étaient mis à l’assaillir. Il leur en voulait à tous de leur curiosité, de leur émotion, de leur attente. Quand, du fond de ses caches, il en voyait au loin qui passaient, remorquant de la litière, traînant un mortas, ou ramenant des buttes les taureaux sauvages, il faisait entendre un glapissement dans son feuillage, quelque chose de grinçant, qui de dessous cette oseraie ressemblait au rire lugubre de quelque triste oiseau aquatique. Et il continuait de vivre ainsi, abattu comme un héron malade, l’oeil entre deux roseaux. Or, un après-midi qu’il se mortifiait dans les hautes herbes de la curée au Trésor, il entendit une voix: «Aoustin, tu ne fais pas ton devoir!» Il ne sut jamais dire plus tard si cette voix lui avait parlé du dehors, ou s’il l’avait entendue dans sa conscience. Toujours est-il qu’incontinent il se dressa debout, et que tel fut le spectacle qui s’offrit à sa vue à cent mètres de là, dans le repli d’un buteau: la Pouille, la Pouille en pleine contrebande, en plein train de remplir son bateau. L’homme n’était point seul; son épouse travaillait avec lui, autant qu’on pût juger que ce fût-elle, vu le bonnet d’évêque que faisait sur la tête de cette femme un de ces sacs de gros chanvre dans lesquels on met le son. Ils avaient élongé leur blin le long du seuil et chargeaient par les deux bouts. Aoustin fit sauter ses sabots, se mit pieds nus, vérifia son fusil et se glissa, rampa comme un léopard. Son vieux sang s’était réveillé à la vue de cette proie légitime. Ne tenait-il pas en franchise l’homme qui l’avait provoqué? Il ne l’aurait jamais plus belle. Il se déhalait dans les roseaux, s’arrêtait, conscient d’être à cette minute où l’on joue sa vie sur un faux pas. Tout dépendait de son agilité à franchir la coulée. L’autre avait le temps de se tourner, et les deux fusils partiraient ensemble. Mais s’approchant, il lança, d’une poussée de son talon, son chaland droit dans l’avant du leur, porta la main, para le choc, et put se saisir de l’arme à feu que l’homme avait laissée dans son embarcation. -La Pouille! cria-t-il... est-ce que nous y sommes! moi, je suis prêt. La Pouille fit un bond; mais rencontra aussitôt l’âme noire du canon qu’Aoustin tenait braqué sur sa personne. C’était son arme même. -Comment veux-tu que je te gracie, lui dit Aoustin, qui y mêlait l’ironie, maintenant que nous avons été vus, toi et moi, de ces blins là-bas, qui portent de la litière à Saint-Lyphard? Une gaieté féroce éclatait sur ses traits. De cette prise, il avait plein les mains. Une volupté sans prix le payait de son affreuse inaction. Il signifia à l’homme son procès, lui dit qu’il emportait son fusil pour lui faire faire un tour chez l’arquebusier; et poussant le ricanement qu’il tenait de nature, piqua de son bateau par la couline. Cette aventure l’avait replongé dans le réel: les devoirs du garde et les passions de la consigne. Sa déposition primait toute chose, et illico il remonta vers Saint-Joachim, où il ne voulait laisser à la Pouille le temps de s’en venir pleurer à la mairie. Mais voici que les gens qui, depuis des semaines, ne recueillaient plus nul écho de ses expéditions aux papiers de Brière, sortaient sur leurs portes, pour s’enquérir, interroger, le suivre des yeux à remonter la rue du bourg, ses deux fusils à l’épaule, car il n’était pas une béquillarde nonagénaire aux trois quarts aveugle qui ne sût dire que l’une au moins de ces deux armes provenait de quelque prise sur le vif. -À qui as-tu chipé cela? lui jetait de son seuil la Bellemarche qui savait son mari parti chasser sur les platières de Crévy. -Tu n’entres pas un moment? suggérait le père Moyon, qui ne croyait pas impossible, à la faveur d’un verre de vin offert, d’éclaircir le mystère de ce diable de canardier. D’autres appuyaient sur le passant un regard vindicatif: -Bien sûr qu’il y a en Brière plus de fusils que de lettres patentes. Mais Aoustin serrait les dents. Il pressait l’allure, autant par l’aiguillon du plaisir de son beau coup, que de l’impatience d’expédier ses formalités, pour échapper à tout ce monde et s’en retourner à ses roseaux. Cependant les figures se multipliaient à l’entour; on eût dit que l’île était en fête. Devant l’école, tout un remous d’hommes emplissait le chemin; et tout cela, peut-être une centaine de jeunes gens, tous gars d’usine, jetait force cris dans la direction des fenêtres du bâtiment, riait, braillait, se poussait pour mieux voir, on ne savait quoi. Des grappes de corps à la courte échelle s’escaladaient le long des vitrages, tandis que d’en bas, allaient retomber à l’intérieur toutes sortes de débris, des bouchons de paille, des éclats de pots, et tout ce qui se ramasse sur un chemin. Oh! là là, coups de pieds et coups de poings, ce qu’elle en a reçu! Les plus tranquilles, par dérision, poussaient des cris lugubres, comme des chiens qui hurlent à la lune. Le fusil, ici encore, produisit son effet. Tous firent face; d’aucuns sautèrent à terre, et un instant le bruit cessa. -C’est le fusil à Montauciel! cria le fils à la Lutote. -Le fusil à Montauciel! le fusil à Montauciel porte un écrou de cuivre à la tête du chien. Et le même ajouta: «Ce fusil-là, c’est celui de la Pouille.» Et tous de hurler: «Le fusil à la Pouille! le fusil à la Pouille!» Mais Aoustin était déjà loin. À la mairie, en présence du secrétaire, il débourra l’arme, laquelle contenait trois chevrotines suifées et une charge et demie de poudre, de quoi mettre à mal un sanglier. -Des pruneaux qui n’ont pas séjourné dans un flacon; il savait que j’ai la vie dure. Il n’en mit que plus d’application à minuter son rapport comme à parapher sa signature. Mais il lui fallait retraverser le village et cette nécessité n’excitait guère son empressement... Devant l’école, l’effervescence était à son comble. Un nouvel attroupement s’était formé, le forgeron, le buraliste, le sabotier, plusieurs cabaretiers, rangés contre le mur d’en face, et qui prenaient leur part du plaisir. -C’est Florence qui a eu le malheur de se montrer par ici, se mit à dire un petit vieillard, au passage d’Aoustin. Dès qu’ils l’ont vue, ils l’ont entourée, elle voulait se sauver d’eux, alors ils se sont jetés dessus... histoire de s’amuser... Ce sont des mandrins. -Elle est saoule! criait-on. -Elle est peut-être saoule, reprit le vieillard de son ton tranquille, ce qu’il y a de certain, c’est qu’ils l’ont fait passer par la fenêtre. Elle s’est débattue comme une forcenée... La moitié de ses jupes leur était restée dans les mains... Elle s’est peut-être aussi fait du mal de l’autre côté... c’est encore haut, cette fenêtre! Il ajouta: «La porte est clavée de tous les côtés; le maître d’école n’est point là... personne n’est point là.» La pitié n’était pas précisément le sentiment qui sanctifiait le coeur d’Aoustin. Puis, il n’avait en tête qu’une idée: tirer de long du côté de la bosse à la Roche. Mais à tous ces sots cris poussés, se mit à répondre en lui une espèce d’excitation qui, par son mauvais gré à l’égard de tout ce qui portait l’apparence humaine, l’attachait à ce spectacle et le poussa à y prendre part à sa manière. Il grogna, cracha, rebroussa chemin, et reparut un instant plus tard avec un trousseau de clés. -Allez! ôtez-vous de là, vous autres! Brusquement, il en écarta quelques-uns, qui se laissèrent refouler d’abord, un peu surpris; mais sitôt qu’on s’aperçut des clés et que la porte allait s’ouvrir, un cri fouetta l’air, dans une poussée à qui le premier pénétrerait par cette issue. Aoustin n’avait pas la charge de la police du village, mais l’autorité de sa personne lui tenait lieu d’insignes. Je vais la faire sortir, dit-il, mais gare au premier qui la touche! Et, en un tour de main, il s’enferma dans le local. Florence se trouvait là, au milieu de sa mitraille, affalée en un paquet, sur un coin de banc. -Allons, la vieille, tu es encore venue faire ta dissipée? La lapidée releva péniblement la tête. Ses cheveux arrachés dans la bagarre s’échappaient par poignées, une coupure fraîche lui saignait près de l’oreille. -Allons!... il ne faut pas rester ici... Je viens te chercher. Mais elle, par la crainte que lui inspirait cet homme -elle lui avait si souvent tiré la langue! -se recula, en cachant ses mains dans les plis de sa jupe. -Voyons, ne fais pas ta furie, Florence, -il voyait qu’elle n’était point ivre. -Je suis là, ils ne te toucheront pas. Pourquoi as-tu peur de moi?... Je suis dans mes fonctions. Ne vois-tu pas ma plaque?... Est-ce que je vais profaner mon serment?... Allons, viens avec moi. Il fallut toute son insistance pour ébranler l’entêtement de la vieille, dont le regard meurtri osait à peine se lever sur celui dont elle redoutait plus que jamais en ce moment la vengeance. Pressé d’en finir, il s’empara de son bras: -Tu ne m’abandonneras pas! le supplia-t-elle, tu marcheras près de moi! Elle fut reçue avec de beaux cris. La meute la huait, malgré les conseils de quelques vieux à la voix trop faible. Mais elle ne se détournait pas, se serrait contre Aoustin, un coin de veste dans sa main, qui n’était pas près de lâcher. Quand les enfants qui galopaient autour s’approchaient de trop près, elle détournait la tête, en fermant les yeux, comme une chèvre qui entend siffler le bâton. -Le fusil à la Pouille!... mords-le! criait-on derrière. Pendant qu’elle, tous les dix pas, murmurait: «Tu es un homme... tu es un homme.» Ils n’eurent bientôt plus pour témoins de leur fuite que les pigeons rangés sur le faîte des chaumes. Aoustin emmenait sa protégée par le bout de l’île; et c’était, certes, un couple qu’on n’avait jamais vu passer. Il la laissait parler, il ne lui répondait pas, pas plus que sur le bord de la levée, devant les chalands, il ne s’embarrassa de sa méfiance revenue et de son refus de s’embarquer avec lui. Vu que par les détours au sec des platières, elle risquait fort de recevoir sur le dos les garnements mis en appétit, c’était convenablement finir le travail que de lui faire ce pas de conduite. Sans donc s’occuper de ce qu’elle chantait, d’une petite poussée il la força de basculer dans son bateau, descendit à son tour, puis tranquillement s’éloigna par la chalandière. C’était fini. Tout est toujours fini pour le chaland qui démarre de la terre et qui s’en va sur l’eau. Aoustin respirait du fond de l’âme en regagnant la paix de sa grande plaine fauve. Le chaland glissait en silence, côtoyait le brouillard qui montait des rives à cette heure du refroidissement de la lumière. On n’allait pas vite; le vieux rêvait à demi, plus occupé de ce qui se passait au loin derrière les piardes que du machinal travail de sa grande gaule. Florence, à l’éperon du bateau, n’avait plus d’yeux, délivrée du premier péril, que pour cette autre aventure qui la jetait en pleine eau de Brière sous puissance de son vieil ennemi; et transie de peur, à cause de son mutisme même, un instant, elle essaya de le faire parler. -Tu m’as défendu contre la bête. -Quelle bête, ma fille? -La bête... Il n’y en a qu’une, répondit-elle, en le fixant profondément. Et le silence retomba. Et pas un chaland en vue de par cette curée qui s’allongeait en ses grisailles d’hiver, où ils allaient, drainant dans leur reflet les feuilles flottantes des nénuphars. Florence, tassée sur son séant, expédiait des Ave de secours, s’agitait, mesurait la distance des rives, toute prête, s’il y avait eu nécessité, à s’accrocher aux roseaux, pour se jeter sur la première platière. -Arrête ici!... je veux aller de mon pied! s’écria-t-elle, comme ils arrivaient à la butte aux Crânes. Mais Aoustin n’eut point l’air de faire cas. Cette pauvre créature ne le gênait point. Celle-là, du moins, ne lui poserait pas de questions. Même, à mesure qu’il se retrouvait dans ses solitudes, il éprouvait, à l’avoir dans son chaland, une manière de consolation. Ses tristesses trouvaient compagnie à la douceur de ce quelque chose d’humain. On eût dit la chaleur d’une petite lampe. Et alors, nullement pressé de se débarrasser d’elle, il l’emmenait devant lui, sur la grande eau. -Là-bas... c’est lui!... tu n’iras pas plus loin!... je ne veux pas!... laisse-moi descendre! Car, cette fois, on apercevait le dolmen, au loin, comme une javelle dans les teintes du couchant. -Laisse donc, la vieille, on peut bien encore te conduire jusqu’à ton château. Alors, toute petite, elle se recroquevilla, peureusement, sous sa broussaille, toute à la surveillance de ce grand Lucifer tourmenteur. Les fosses à Thobie, la butte Rouge, et ils arrivèrent. Aoustin borda son chaland; et, certes, il n’eut pas besoin de pousser la vieille pour l’aider à grimper sur sa berge. Mais quand elle fut là-haut, sur le sec, bien débarquée dans son désert, qu’elle vit qu’Aoustin ne la suivait pas, mais demeurait franc de pied dans son bateau, quand elle n’eut point de doute qu’il ne lui avait voulu aucun mal, quand la chose lui creva les yeux qu’il s’apprêtait tout bonnement à s’en retourner, alors elle se prit à s’agiter, à s’écrier: -Tu ne vas pas t’en aller, comme ça, fils de chien!... Tu m’as défendue contre la bête!... descends de ton blin!... viens par ici!... je veux te récompenser, moi! -Me récompenser... qu’est-ce que tu veux que je fasse de ta récompense, bougre de folle, ricana Aoustin, qui déjà se mettait en marche. -Descends, descends, je te dis! criait-elle, le sang au visage, aussi ardente à l’appeler qu’elle avait eu de répugnance à le suivre, courant, se risquant sur la pente de la vase, pour tâcher d’agripper et de retenir le bateau. Et lui, lui disait: -Tu cries comme la corneille de Jean-des-Bois. Mais, de guerre lasse, il jetait sa perche -il avait le temps et point de but -et s’arrêtant, enjambant son bord, il la suivit en plaisantant: -Ce n’est pourtant pas l’heure du saulnier. Mais elle lui mit la main sur le bras. -Ne dis pas de sottises... Tu ne serais pas un homme. Le dolmen s’élevait à une vingtaine de pas, dans de la mauvaise prairie. Quelques vieilles dents de granit, sous des monceaux de fagots, des débris de charpente et de ferraille; et il fallait se courber pour entrer là-dedans. Cette demeure de castor suait la tiédeur de la fougère sèche, et de la vieille laine, et l’on n’y voyait pas trop clair, autant par le peu de jour que par la fumée qui s’élevait d’un âtre bauché de terre d’Osca. La place était encombrée par la couche, une litière plutôt, bordée de planches, vrai lit de valet d’étable, et des coffres entassés jusque dans le fond, des caisses s’échafaudant, avec des bouts de filet çà et là, et quantité de bizarres ustensiles. -Assieds-toi là, dit la solitaire, en attirant un de ces petits trépieds de bois dont se servent les fermières pour traire leurs vaches. En même temps elle se glissait dans l’obscur fond de sa caverne, remuait là beaucoup de choses, puis reparaissait, serrant contre son estomac une longue bouteille brune. -Tiens, dit-elle, je n’ai pas de verre... bois au goulot... le coup que tu voudras... Tu m’as défendue contre la bête. Aoustin rit doucement, riant un peu de Florence qui lui parlait en ce moment, et qui ne ressemblait pas tout à fait à celle qu’il connaissait. Et puis, ce rhum-là n’était pas du tout déshonorant. Il faisait claquer sa langue. -Où donc as-tu pris ça? -Je connais mon Évangile, reprit-elle, sans répondre à la question, en lui faisant signe de boire encore... Je le connais... Aime ton prochain comme toi-même, voilà ce qu’a dit Jésus- Christ... Ne fais pas le bien à demi, fais-le tout entier... Alors, tu recevras ta récompense. -Un bon coup de rhum?... fit Aoustin. -Un bon coup de rhum... fais-le tout entier. Si la femme te dit: «Tu n’as pas besoin de t’embarquer sur l’eau, je m’en irai bien toute seule», tu la fais monter dans ton bateau, et tu la prends sous ta garde... Si la femme te dit en chemin: «Voici ma platière et mon domaine, me voilà rendue, tu peux t’en retourner», tu lui fais réponse: «Non, femme, tu n’es pas rendue, je veux te conduire jusqu’à la porte de ton chez-toi...»... Alors la femme se dit: «C’est quelquefois un mauvais gars; il n’est point bon pour les siens; mais tout de même il est vivant pour le Christ... il n’est point mort comme les autres... Regarde ce qu’ils ont fait de moi, les autres!... Ils m’ont rouée de coups, ils ont mis ma chair à nu... je n’étais pas assez malheureuse d’avoir perdu ma fille, ma chère fille... Est-ce que toi non plus, tu n’as pas une fille, Aoustin?... Tiens!... Et, fouillant derrière elle, elle se retira et déposa sur ses genoux un de ces coffrets en bois de sapan comme les marins au long cours en rapportent de leurs voyages. -Ce sont ses lettres, Aoustin, les lettres qu’elle m’écrivait quand elle était là-bas... jamais je ne les ai montrées... mais toi... Aoustin n’éprouvait pas la moindre envie de mettre le nez dans ce tas d’écritures; et même son inendurance des gens le mettait à un cheveu d’envoyer promener l’objet et de laisser la vieille à ses jérémiades. Mais il ne trouvait pas bon non plus de lâcher sa bouteille, vu l’agréable chaleur qui consolait ses entrailles. Puis, ce qu’il avait ressenti tout à l’heure dans son bateau, tant de prévenances aussi au lendemain d’une si grande inimitié, tout cela le retenait un peu malgré tout; et il voulait bien se laisser faire un moment encore. -Regarde, disait la femme... Lis, toi qui sais lire... Si tu ne les regardes pas aujourd’hui, jamais plus tu ne les reverras! De jolis papiers, en effet, des papiers couleur de la fleur des berges, couleur des tendres pousses de la tonnelle au printemps. Aoustin en prit une, en prit deux, pendant que Florence, accroupie devant lui, tenait ses mains ouvertes, prêtes à empêcher de choir le coffre des genoux toujours maladroits de l’homme. -C’est donc les lettres qu’elle t’écrivait, ta fille, pendant qu’elle était à Paris? Point anxieux de les lire; mais il s’attardait aux jolis minois qui décoraient les feuillets; et ses doigts, distraitement, soulevaient et plongeaient. -Tiens, dit-il, en voilà d’une qui n’est pas de la même espèce. Il la retira de parmi les autres; et, comme il la retournait, examinait l’écriture, voilà que sa figure se mit à changer, à blêmir, à revêtir un air de terreur, comme si le miroir de quelque eau noire de Brière venait de lui faire la révélation du soleil bleu de minuit! -Bon Dieu de bon Dieu!... bon Dieu de bon Dieu!... bon Dieu de bon Dieu! C’était tous les mots qui sortaient de lui; mais les grosses anguilles durent l’entendre du fond de la rive de Bombardant. -Bon Dieu de bon Dieu! Il essayait de lire, mais ses yeux se couvraient d’un voile; il suffoquait. «Nos chers... et bien-aimés... de l’avis de notre conseil... ces mêmes présentes... Donné à Versailles.» -Bon Dieu! cria-t-il en se dressant tout debout, les voilà! À ses pieds, un paquet de hardes tremblantes le contemplaient avec amour; une figure de vieille Euménide fixait sur son grand trouble des yeux d’un bleu céleste. «Lettres patentes, sur arrest... pour les habitants des paroisses de Saint-Joachim, Saint-André, Saint-Lyphard, Crossac Sainte-Reine en Bretagne, épelait-il d’une voix brisée, Louis, par la grâce de Dieu, roy de France et de Navarre, à nos amés et féaux conseillers, nos officiers et justiciers qu’il appartiendra, salut...» La voix lui manquait. -Mais comment!... comment, la vieille!... comment est-ce toi... -Mon bisaïeul..., bégaya-t-elle, Ange Algan... de Saint-André. Elle se releva d’un bond: -Aoustin! Et se précipitant sur lui tandis qu’il passait la porte: -Pour l’amour de Dieu!... Pour l’amour de Dieu! -Eh quoi? pour l’amour de Dieu? lui jetait-il en essayant de se dégager. -Ne dis rien à personne!... Ne dis rien à la bête...! Ne dis pas que c’est moi!... Ils viendraient me mettre leur feu!... dans leur contentement... le feu à ma maison! Mais il était déjà loin, il s’en courait, il s’embarquait, il ne sentait plus le poids de ses os, le chaland non plus, c’était un Aoustin volant, et l’oiseau filait dans le crépuscule. Sans direction, au hasard des curées il allait; mais c’était à peine s’il s’en rendait compte; l’heure, les distances, la nuit, le jour, la chaleur du rhum de Florence, n’étaient plus que des fragments de rêve dans la grande saoulerie qui lui livrait tous les chemins du monde. Sans doute, autrefois, n’eût-il pas manqué de se rendre d’une traite à Saint-Joachim, étaler sa découverte sous les yeux du maire; mais aujourd’hui qu’avec sa rage il avait en secret dévoré les sept fiels du héron, il emportait sa joie n’importe où, devant lui, comme un secret encore. Et les piardes défilaient, et toute la Brière qui, de ses grands yeux pâles, regardait passer cette ombre vertigineuse. Il arriva ainsi bien loin, du côté de la grande rive, jusque vers les terres noires du coin de la Noë; et ce fut là que, sans dire gare, une voix qu’il reconnut tout de suite le héla d’un bateau. -Stop! la grande marine salue avec l’aviron! répondit-il du même coup, en s’arrêtant, et manoeuvrant sa longue perche, comme font les marins quand ils saluent avec leur rame. Et c’était si vibrant, si joyeux, il y avait dans cette voix un tel chant de vivacité, que M. Ulric, une seconde, crut que, trompé par le soir, il venait de prendre pour Aoustin quelque riverain de ces parages. Cet endroit s’appelait Bilac et ce n’était même point un village, mais une croisée de chemins, où se tenait solitaire sous un bouquet d’ormes un vieux chaume de cabaret. Aoustin avait pivoté de court. La rencontre cette fois, ne le rebutait pas, il la saisissait au bond, par le besoin de passer sur quelqu’un le débord de son bonheur. Et il fit tout de suite au compagnon, en termes singulièrement communicatifs, l’invite d’entrer s’asseoir dans la petite maison, qu’il appelait ce soir l’arche d’alliance. M. Ulric ne l’avait jamais vu dans cet état; dont il conclut qu’il avait dû gravement faillir à ses habitudes de sobriété. -Allons! dépêchons, mon fils. Et voilà maintenant qu’il l’appelait son fils! Le fils accepta en riant; et tous deux pénétrèrent dans la basse salle et s’assirent dans le fond, sous le quinquet fumeux, où Aoustin, d’une voix tonnante, fit la commande d’une grande bouteille, tout en se frottant les mains qu’il n’y eût point là d’autres buveurs. À vrai dire, cette salle si mal éclairée était le lieu quasi secret où s’abouchaient à la brune avec certains marchands débrouillards, tel le gros Quihen d’Herbignac, des Briérons désireux d’échanger contre un pécule certaines belles pièces de plumes plus ou moins frauduleusement abattues. Ce nid et la couleur des oeufs étaient, bien entendu, connus d’Aoustin, qui s’abstenait généralement, par manque de prévention à l’égard de ce genre de délit, d’y venir ennuyer le monde. Mais, ce soir, il n’avait guère l’esprit à faire la différence entre une porte et une autre porte; toutes ses pensées dansaient, et il ne s’arrêtait pas de discourir, promenant tant et plus sa grande ombre sur le mur; tandis que M. Ulric l’écoutait, souriant toujours, accoudé sur un grand lièvre de marais qu’il avait attaché par-dessus son carnier bourré de plumes. La nouveauté d’une pareille gaieté ne laissait pas de l’intriguer, et une question lui venait sur les lèvres. -Vous avez l’air, ce soir, joliment heureux, Aoustin? lui dit-il, par le soupçon que, sous cette ivresse, se cachait quelque autre chose que du vin. La pensée des lettres venait de lui traverser l’esprit; mais convaincu d’abord que le bonhomme, si cela eût été, lui aurait déjà fait part d’un événement aussi considérable, il retenait sa langue, sachant combien le vieil ami de Julie se montrait désormais sur ce point plus que susceptible. -Heureux! s’exclama Aoustin, en remplissant les deux verres et choquant allégrement la bouteille. Ah! vous pouvez bien le dire... c’est aujourd’hui le plus beau jour de ma vie. -Le plus beau!... ce n’est pas rien, qu’est-ce qui vous est donc arrivé? Aoustin enfonça son chapeau, se cala sur son banc, s’appuya des deux bras en avançant la tête, et plissant ses yeux, tels qu’on eût pu croire qu’il n’avait attendu que cette question: -Ce qui m’est arrivé?... je vais vous le dire... je me suis conduit aujourd’hui en bon chrétien. Et le menton sur ses mains croisées, le regard étincelant, il jouissait du visage de stupéfaction de son vis-à-vis. -C’est donc peut-être que vous êtes allé à confesse? -Je ne commets point de péchés de confesse... je vous dis que j’ai fait une bonne action... et qu’il n’est pas au monde en ce jour un homme qui soit plus heureux que moi. Et alors, gesticulant comme un diable, disant à son interlocuteur qu’il voyait bien que cette affaire piquait sa curiosité, il entama le récit de tout ce qui lui était advenu depuis l’arrestation de la Pouille, la délivrance de Florence, sa complaisance à la reconduire, jusqu’au moment que la bonne femme, à genoux devant lui, disait-il, fondant de reconnaissance et invoquant l’Évangile, lui avait mis dans les bras le coffret des lettres de sa fille... -Ces choses-là, je le proclame, c’est comme un baume... Ah! ah! voilà bien venu le jour de remplir la promesse que j’ai faite autrefois de danser dans certains petits souliers! À la vérité, il n’avait plus trop l’air de savoir ce qu’il disait. -Quels petits souliers? demanda M. Ulric. -Oui, oui!... et qui depuis quarante ans attendent sous leur petit moisi que je leur fasse sauter le pas en l’honneur du plus beau jour de ma conscience. Il se délectait ainsi à faire mouvoir son secret devant les yeux de l’autre, sans se trahir, et il se disait: «Aoustin, ce soir, rien que pour toi... tout à l’heure, sous ta chandelle, tu les copieras, les fameuses!» M. Ulric écarquillait les yeux. Il n’en revenait pas d’entendre ce vieux Lucifer vanter ses hauts faits d’humanité; et non sans une grande envie de rire, il se demandait s’il se moquait ou non, et ce qu’il y avait de plus vrai dans son regard, de ces fusées de malice qui y pétillaient, ou de cette grandiose illumination qui en embrasait le fond par éclairs, comme à l’incendie de toutes les mottes de Brière ensemble. Attentif aux jeux extraordinaires de ce visage, il n’écoutait que d’une oreille distraite la voix embarquée dans l’histoire des petits souliers: comment, un soir, pendant la campagne du Mexique, lui, Aoustin, sorti dans le pays, avec un camarade, tous deux armés de leurs fusils, avaient fait dans un chemin creux la rencontre de l’aide de camp du général ennemi, l’avaient percé de coups de baïonnette, l’achevant à coups de talons, et puis l’avaient fouillé, lui prenant deux cent quarante francs, et lui laissant par précaution huit francs de petite monnaie; comment ils s’étaient emparés du cheval, et l’avaient emmené au camp. Le commandant les avait rencontrés: -D’où venez-vous? -De la foire. -Où se tient-elle, cette foire? -Pas bien loin d’ici, dans un chemin. -Venez avec moi. «Alors, racontait Aoustin, ils avaient conduit le commandant, lequel, en passant sa lanterne sur la figure de l’aide de camp, avait dit: -Il est bien mort... Maintenant, il faut voir ce qu’il a dans ses poches, -huit francs de petite monnaie, -huit francs seulement? il n’est pas riche. -C’est vrai, mon commandant, et que c’est même encore trop pour lui... cet argent nous ferait joliment plus de bien à nous! Le commandant voulut tout de même lui laisser deux sous. -Ah! mon commandant lui dis-je, voyez donc les beaux souliers! comme je danserais bien dans ces souliers-là! -Allons, prends-les. Alors je le remerciai, en lui promettant de leur faire danser le rigodon, quand sonnerait le plus beau jour de mon existence. -Seulement, ajouta Aoustin, dont la tête commençait à dodeliner agréablement, comme ces patins-là donnaient à loucher à plus d’un camarade, je les confiai à la payse, qui me les garda. -Ah! vous aviez une payse. -Mais oui, j’avais une payse... comment!... je ne vous ai point dit que j’avais là-bas une payse! ah! ah! -et il éclata de rire, tandis que ses yeux nageaient dans le bonheur. -Elle était de par ici... Elle avait suivi les troupes pour tâcher de gagner de l’argent dans les vivres... et qu’elle a été bien heureuse de me trouver... je lui avais monté une baraque... et les affaires marchaient bien, si bien même que la payse fit fortune... Ah! tenez, aujourd’hui encore, quand j’y pense... Enfin, arriva le jour qu’il fallut se quitter... mais à quelques années de là, comme je passais sur les quais de Marseille... -Eh bien, Aoustin? -Qu’est-ce que vous voulez... Ça me fait toujours quelque chose... comme je passais sur les quais de Marseille... tout à coup je m’entendis appeler par mon nom: «Aoustin, Aoustin!» Je me retournai, et que vis-je comme je vous vois: une dame en chapeau à plumes, en falbalas comme une princesse, qui me regardait et me souriait. -Comment, tu ne me reconnais pas, tu ne te souviens pas de moi! -Ah dame! répondis-je, c’est que tu n’étais pas si chouette dans ce temps-là. «Elle s’était mariée à Marseille. Elle avait acheté un hôtel de marins. Mais son mari était malade, il buvait, il était perdu. -Si tu pouvais attendre, Aoustin, nous nous marierions un jour. «Et voyez ce que c’est: j’aurais bien aimé la femme, ça oui... je l’aurais bien aimée, mais le pays me durait! Quand elle vit cela, qu’il n’y avait plus moyen de me retenir, elle me dit: -Je veux tout de même que tu aies quelque chose de moi. «Et elle me fit cadeau de vingt francs, une pièce d’or. «Il y a longtemps... ah! qu’il y a longtemps!... c’est perdu dans la brume!... Il retira son vieux porte-monnaie tout usé. -Tenez, monsieur Sans-Souci, la pièce est toujours là... tâtez... vous la sentez? Elle y est toujours... Je l’ai cousue... dans la petite poche... c’est pour moi, là, comme une relique. -Et la payse? -Vous êtes joliment curieux. Est-ce que je vous demande, moi, si vous avez réussi à faire passer la bonne odeur de la motte!... La payse?... elle s’est ruinée... Ah! vous la connaissez bien! Vous la voyez tous les jours. «Parbleu! fit-il, répondant au sursaut d’étonnement de M. Ulric. -Eh bien, oui... c’est Julie. Mais, en même temps, il se passa la main sur le front, son contentement semblait tombé, il avait laissé parler sa langue. C’était la première fois de sa vie. À ce moment, la porte s’ouvrit, et, justement, laissa entrer le gros Quihen d’Herbignac, lequel s’en vint, bruyant, se carrer au milieu de la salle, d’où, d’une voix avinée, il appela la patronne, en lui demandant pourquoi, lui, le meilleur garçon du district, elle n’était pas venue l’aider à descendre de son char à bancs. Le matois garçon avait aussitôt reconnu Aoustin, et, pour couper court à tout propos indiscret, se donnait tout de suite l’allure d’un homme qui n’est pas en état de faire honneur à ses réponses. -Tu ne sais donc pas que j’ai une main gelée... Attends, je vais te faire voir, disait-il à la cabaretière, en tirant sur un long bas dont son bras était enveloppé. Mais comme la femme, dégoûtée, détournait la tête, d’un air dédaigneux, il s’assit, aux profonds gémissements de sa chaise, en envoyant ensuite sur chaque épaule sa large face toute rouge de la cuisson du vent des routes. -Tous les gens de ce pays-ci sont des voleurs! braillait-il. Je les mangerais tous dans ma main, moi qui suis l’homme le plus fort du pays! Il brandissait son vin, le chavirait sur sa blouse, entonnait le reste d’un seul coup, en se renversant. -Oui, disait-il, non sans un regard glissé vers le gibier de M. Ulric... j’ai vécu à la sueur de mes souffrances, moi!... je me suis dépouillé pour les autres, moi! et, las! personne ne me connaît plus! -Oh! moi, je te connais bien... ricana Aoustin. -Moi, je vous connais peut-être aussi, riposta l’homme... vous êtes le père Levaillant, du Cabeno. -Non, attendez, se reprit-il..., comme Aoustin haussait les épaules, plutôt... attendez... Aoustin, le garde, de Fédrun. Cette fois, j’y suis. C’est lui, vous; ou vous, lui, comme vous voudrez. Oui, oui, c’est vous qui retournez toutes les maisons de la contrée pour tâcher de mettre la main sur les glorieuses lettres de Brière!... M’est avis que vous feriez aussi bien de les laisser où elles sont... ce qui est mort est mort... Ce ne sont pas les morts qui font la loi aux vivants. -Je ne sais pas si tu es ivre, ou si tu as grande envie de le paraître, repartit Aoustin... Mais puisque tu parles des morts, je te ferai souvenir que la loi sur l’ivresse est de 1829, et que si tu continues à la violer, c’est encore Charles X qui te coffrera. Il achevait à peine ces paroles que la porte s’ouvrit encore, ce qui n’avait rien de non coutumier après l’arrivée du maître marchand, mais cette fois avec une grande précaution, et pour livrer passage à un quatrième personnage qui ne s’avança pas bien loin, car, dès son premier pas, il se trouva de rencontre et de choc avec des yeux qui flambaient dans sa direction. C’était Jeanin, Jeanin Bouquet en personne. -Corne de licorne! s’écria le gros Quihen en se retournant, si vous me connaissiez, vous sauriez que j’ai une main gelée, et vous fermeriez votre porte. Jeanin, gauchement, s’assit de coin à la table la plus rapprochée de la sortie, dans l’attitude du plus profond embarras, ne sachant que faire du gros paquet caché sous sa blouse, détournant la tête, mesurant les murs, pour le plus grand plaisir d’Aoustin qui se réjouissait de le voir se tortiller de la sorte, et allait même jusqu’à sourire, d’un sourire qui découvrait ses dents pointues, et rappelait tout à fait celui du loup dans les fables. -Parfaitement! faisait le gros Quihen, qui n’avait pas cessé de déclamer, je mets mon amour-propre, moi, à ne pas me donner en spectacle. Cependant que le vannier, sans faire nul discours, se hâtait d’avaler son vin blanc, et de s’enfuir de ce cabaret où il n’avait plus que faire. Il n’alla pas bien loin. D’un bond il franchit le chemin et courut se blottir dans un retrait de haie vive, au fond du coeur du noir, à trente pas, sous un bouquet d’arbres. Et là, accroupi, il attendit, écumant de sa haine, du dépit de cette fausse manoeuvre, de la mortification de cette blessure ajoutée à toutes les autres. Ce fut le marchand Quihen qu’il vit sortir le premier. Il attendit pour bouger que le gros homme fût monté dans sa carriole, ce qui n’alla point tout seul. Mais au premier tour de roue, il déboucha de son buisson. -Chut!... avance plus loin. Il obéit; puis serré contre le véhicule, prestement, l’oeil au guet, il retira de dessous sa blouse un paquet ficelé, deux canards et une jeune oie. D’une patte experte, le gros Quihen, tout marchandage se trouvant banni des us et coutumes, enfourna les volatiles sous une bâche ad hoc, et du même tour, fit glisser dans les paumes vers lui tendues une rangée de petites pièces qui, d’une main à l’autre, eurent juste le temps de briller comme une risée sous la lune. -Quel est donc le mauvais chien qui l’a rabattu ce soir sur c’te contrée? -Sûrement un chien enragé! jeta le garçon, qui, sans attendre davantage, se mit à s’encourir, pieds nus sur la terre gelée, un sabot dans chaque main. À vingt-cinq ans, qui porte en soi la haine et l’amour est léger de son corps. Derrière l’auberge il sauta le talus, et quelques secondes plus tard, sur son bateau, s’éloignait par la Brière, claire ce soir comme de l’argent, et telle qu’on apercevait au loin les petits villages, perdus dans le poudroiement des brouillards. Jeanin n’avait pas remis les pieds à Fédrun depuis l’avanie des oiseaux bleus; mais il s’était ce soir justement promis de tenter l’aventure; et ses deux bras se faisaient d’autant plus vaillants qu’il savait le vieil Aoustin demeuré dans l’auberge derrière lui. En moins d’une heure, il arriva sous la maison, où il se fit reconnaître à son signal; et quelques instants après, enjambant la fenêtre, il tenait Théotiste dans ses bras. Tous deux se taisaient, par la joie trop forte de leur étreinte, -moment émerveillé de la vie des amants où les baisers s’échangent dans tout l’emportement du rêve et de ses désirs. La surprise avait tellement saisi et ébranlé Théotiste, qu’elle ne pouvait se retenir de pleurer, dont elle avait grand regret en même temps. -Je ne te reproche rien... je n’étais pas en doute de toi. -Tout s’arrangera, Théotiste, ne pleure pas... Il la pressa sur sa poitrine; en même temps que son regard tombait sur de vieux vêtements d’Aoustin, restés pendus aux murs, qui gardaient encore la forme des épaules, et lui évoquaient autant de fois le sardonique visage entrevu dans l’auberge. Et il racontait l’histoire, tout essoufflé encore de ce qui venait de lui arriver. -Un peu plus, il me prenait comme à Langate!... mais cette fois il ne m’aurait pas retourné la peau!... oh! vois-tu, j’ai contre ce vilain homme une haine terrible. Elle se serra contre lui en frissonnant; moins vive qu’autrefois, plus languissante dans ses gestes, plus tendre dans ses caresses. Pour tant d’amour, il avait un présent qu’il retira de la poche de son sayon. -Il est blessé, lui dit-il, il ne vivra pas... mais tu garderas les ailes. C’était un martin-pêcheur, le bel oiseau qui détourne la foudre, attire la paix dans la maison et retient l’amour avec la beauté. Théotiste referma ses mains sur la douce turquoise de l’oiseau des roseaux, et dans le regard qu’elle leva sur Jeanin brilla un craintif rayon d’espérance. Mais elle fut obligée de lui dire de parler plus bas, car il en revenait toujours à sa rancune; la haine le débordait. -Est-ce que tu abîmes l’homme avec l’hameçon... si tu es pris, tu es pris. Et même, pour plus de sûreté, elle l’emmena dans la chambre, où l’on risquait moins d’être entendu, où sa mère ne couchait plus depuis le départ d’Aoustin. Et Jeanin, en effet, se sentit tout de suite plus intimidé dans la salle de famille, au milieu de ce silence où résonnait la respiration de l’horloge, telle qu’une émanation du dur parler d’Aoustin. -Voilà l’argent, dit-il tout bas. C’était la troisième fois qu’il remettait à Théotiste le produit de ses opérations avec le marchand d’Herbignac: cela en vue d’aider les femmes à racheter les draps, et de tâcher par ce moyen de se consolider dans les aveux de l’Aoustine. Théotiste, assise sur le banc de l’âtre, pressant dans ses mains son martin-pêcheur, ouvrait dans le vague devant elle, comme sur quelque vision, ses grands yeux d’or cernés de fatigue. Jeanin se tenait sur la pierre, à ses pieds. Elle aussi, avait vu son père, il y avait de cela quelques semaines. Par son immense chagrin, elle avait eu la hardiesse d’aller le trouver jusque dans sa maison. -Et même, je lui ai dit, Jeanin, toute la vérité... tout ce qui existe entre nous. -Quoi donc t’a poussée? -Un grand désespoir m’a poussée... mais il m’a jetée à sa porte... et maintenant, j’ai peur... oh! si tu savais comme j’ai peur. -Peur! Mais peur de quoi, maintenant? Car pour lui, tout au contraire, ce lien qui naissait entre eux venait à point nommé lui assurer les chances de ce glorieux mariage. -Songe donc que rien ne pourra plus nous désenchaîner. -«Je te poursuivrai, m’a-t-il dit, jusqu’à ton dernier refuge, si cette chose-là arrive», fit-elle encore, avec la même voix d’angoisse. -C’est lui qui devrait être maudit... Écoute, Théotiste, sais-tu à quoi j’ai pensé?... la mère Quatrofunre, de Mayun... est-ce que tu la connais?... est-ce que tu as entendu parler d’elle? Elle remue beaucoup de choses à sa volonté... c’est une femme qui lit dans les étoiles... quelques paroles lui suffisent pour châtier tout ce que porte une âme... Il n’y aurait qu’à lui parler... Théotiste, poursuivit-il, en se rapprochant de la jeune fille, qui l’écoutait maintenant les yeux clos, par une nuit noire elle s’en viendrait dans le chemin où il habite... elle se mettrait devant la porte... elle ferait là ses cérémonies... et peut-être apprendrions-nous un jour que nous sommes délivrés!... Hein? Veux-tu qu’on essaie?... veux-tu qu’un de ces matins j’aille lui... -Oh! Jeanin... non, Jeanin. -Je le ferai... sans te demander... Sans te demander... je te dis que tant qu’il vivra, nous ne serons que ses mendiants... Beurre ton pain avec tes larmes, c’est tout ce que tu en auras!... jusqu’à ce qu’il soit couché dans son repos. -Il n’y a pas eu que la femme de mon frère, fit-elle timidement, leur enfant est condamné aussi! De sa vie il ne pourra se servir de ses jambes. -Si sa malédiction a porté, d’autres aussi peuvent porter. Mais elle secouait la tête, elle ne voulait pas. Lui s’efforçait de la convaincre. Puis elle s’accrocha à ses vêtements quand il se leva. Elle était folle de voir qu’il la quittait; elle l’enlaça; et leur étreinte ne se desserra qu’aux coups profonds de l’heure. Il était minuit. Elle ne le laissa pas repasser par la fenêtre qui s’était mise à grincer quand on la poussait, elle lui ouvrit la porte sur la ruelle. La nuit glacée tombait sur le village; une moitié de lune dépassait le chaume d’en face. -Au large, le temps est clair... -Fais grande attention s’il était ce soir à Bilac... Ne prends pas par la curée de l’Angle. Un dernier baiser les confondit, et Jeanin s’élança, comme un grand oiseau de nuit qui se détache brusquement de la muraille. Mais Théotiste s’était à peine renfermée, qu’un bruit au- dehors frappa son oreille, sourd et profond comme la détonation du vent de tempête dans l’entonnoir d’une cheminée. Elle se rua à la porte, et dans le chemin, en effet, une bête semblait lâchée, formidable, qui se lançait d’un mur contre l’autre, tournoyait dans la ténèbre, labourait la terre; et ce monstre était sans voix, si ce n’est un souffle saccadé de râle, comme celui d’un taureau éperdu de fureur. Elle bouta le feu à une lanterne, et accourut éclairer. La bête haletait, faite de corps d’hommes, d’une mêlée d’hommes, de bras à mufle de massue qui se détachaient dans l’air, et sans trêve s’abattaient sur un centre tenace, d’où, par instants, émergeait la tête échevelée de Jeanin. Trépignant, toute prête à se jeter dans la lutte, elle vit bientôt de quel secours elle pouvait être à son amoureux, en concentrant son rayon sur la figure de ses ennemis. Aussitôt, en effet, sous cette arme terrible de son feu, le tourbillon, comme emporté d’une frénésie, roulant de soubresauts en convulsions, battant les murs, déchaussant les pierres, remonta le chemin vers la maison des Aoustin; et sur certaines faces qu’elle reconnut, celles de Bellemarche, de Palu dit Commerce, de Chat-Greni, de Goule-d’Orange et de Jean-le-Nez, elle eut la joie devoir s’abattre un poing puissant. Une vapeur montait de la cohue, comme d’une fumure fraîche, vapeur qu’elle respirait, grinçant des dents, penchée sur la bataille. Un coup de coude dans la lanterne la fit voler en éclats. Elle en fut querir une autre; et revenue à son poste, la main haute, elle ne voyait ni n’entendait sa mère qui, réveillée par le bruit et descendue à pieds de bas, de derrière la porte la tirait par son châle. Bien que Jeanin fût d’une force à renverser une vache, il avait trop rude besogne contre ses cinq adversaires. Deux étaient hors de combat, mais sous les coups des trois autres, il finit par succomber, et Théotiste le vit s’abattre, tandis que ses agresseurs se retiraient. Elle courut à lui: -Jeanin! Il se releva en chancelant. Elle essaya de le soutenir; il la repoussa, fit quelques pas, gagna le tournant. Elle écouta, elle ne l’entendit plus. Elle rentra. Elle avait perdu son martin-pêcheur, et, sans s’inquiéter de la figure de scandale de sa mère, promenait dans tous les coins sa lanterne, jusqu’à ce qu’enfin elle l’aperçut, sous la marche de l’escalier. Alors elle fit un bond; puis s’en fut, farouche, en emportant l’oiseau. Aoustin, tout près de là, s’en revenait par sa levée. Il ne s’était pas trompé, à Bilac, en se disant que le vannier profiterait de cette soirée pour venir rôder dans Fédrun; et, un instant, dans le but de voir si les garçons accomplissaient convenablement leur besogne, il était venu se poster au carrefour, où il avait recueilli le bruit de cette belle étrillée si bien ourdie par lui-même. Mais son coeur battait ce soir pour des choses moins misérables que quelques coups sur le dos d’un homme de Mayun... et ce qui, la veille encore, lui eût procuré un plaisir de prince, ne lui semblait plus présentement que mériter le fond de la hotte aux fariboles! Si bien que, laissant s’achever cette entreprise dans laquelle il voyait ses intérêts en de si bonnes mains, il se retirait, s’en allait, laissant cette chose derrière lui, comme le carnassier dégoûté de la seconde moitié de l’antilope, pressé de se renfermer avec son trésor, et suivant sa bordure de l’eau, où l’on y voyait dans le lait de lune presque tout à fait comme en plein jour. Le rhum bu dans le dolmen, le vin pris à l’auberge, toutes ces libations arrosées de l’alcool non moins vif de sa belle aventure, l’avaient quelque peu grisé, bien qu’il y vît parfaitement clair encore, et que l’os de son nez fût toujours dans la bonne tenue. Nuit splendide. Toute la terre se faisait blanche... Il s’arrêtait, admirait, et, dodelinant de la tête, secouant l’aigrette étincelante de sa joie, souriait à l’astre qui lui renvoyait du sein des espaces un éclat si pur. La lune... l’astre de Brière, comme il disait toujours. Ce soir, béatement, il la considérait... Puis il se contemplait lui-même, plein de respect pour les ondes de clarté, qui, tout du long de ses bras, lui coulaient de ce grand lustre. La joie était dans le monde. Des cloches, on eût dit, bourdonnaient là-haut, au sein de l’éther glacé, comme dans les nuits de Noël, où la naissance du Seigneur-Jésus est aussi l’événement du plus profond des cieux. Son herbe éblouissait... les feuillages brasillaient... les roseaux resplendissaient... et de leur bouquet d’argent sous leur parure de givre, se levaient des formes vaporeuses qui s’éloignaient enlacées et glissaient sur les eaux: c’étaient les fées de la Brière, les fines dames aux longues robes de mousseline qui dans le rayon des belles nuits, sur les étangs, légères comme des ballerines, dansent et tournoient, amoureuses, on dirait, de papillons invisibles. Elles lui faisaient signe, elles l’appelaient, il entendait leurs voix: «Sois fidèle à ton serment, viens danser avec nous, vieil homme de la Brière.» Elles ondoyaient là-bas dans de magiques clartés. Mais il n’aurait pu les suivre, il ne sentait plus ses jambes, il n’était plus qu’un frisson le long d’une échine. Sa chaumière aussi nageait dans la lumière! Elle lui faisait là l’effet d’un palais de diamant! Et quand il y fut enfermé, que, de dessus sa poitrine, il eut retiré, pour le contempler, vrai scapulaire de la Brière, ce papier si rongé et souffrant, de par l’enchantement qui se poursuivait, il ne se vit pas éclairé de moins de cent bougies. «Lettres patentes, sur arrest... pour les habitants des paroisses de Brière en Bretagne, Louis, par la grâce de Dieu, roy de France et de Navarre...» Ainsi il les tenait donc, les fameuses! Il les possédait dans son petit clos, elles qui n’étaient pas seulement la promesse d’une grâce, mais le rêve qui n’avait cessé de grandir en se dérobant toujours. Et une grosse sueur lui coulait sur le corps, sueur d’allégresse, par le plaisir qu’il avait, comme il se l’était promis, d’être seul à jouir d’elles et de la vérité, pendant que le pays tout autour dormait sous ses courtines. Et maintenant il allait leur faire leur portrait, il allait, avant de s’en séparer, les copier sur un folio qu’il garderait dans son calepin jusqu’à la fin de ses jours. Le temps de ronger une croûte de pain, et il s’installa, écrasé des deux coudes, la page sous sa rousine, la joue sur son écriture, l’oreille dans sa bouteille d’encre, tandis que son feu de mottes voltigeait, et qu’il se faisait un grand silence, le silence de toute la Brière, silence de plusieurs milliers d’ans, de quasi toute une éternité, dans lequel il n’y avait plus que le petit grattement de sa plume... «... par la grâce de Dieu, roy de France et de Navarre, à nos amés et féaux conseillers, les gens tenant notre cour de Parlement de Bretagne et autres, nos officiers et justiciers qu’il appartiendra, salut. Nos chers et bien-aimés, les habitants des paroisses de Brière en Bretagne, nous ayant bien humblement fait supplier de leur octroyer des lettres patentes que nous avons ordonné être expédiées sur l’arrest rendu en notre conseil, nous y étant le 13 janvier présent mois et an, et voulant les faire jouir de l’effet et du contenu audit arrest: À ces causes, de l’avis de nôtre conseil qui a vu ledit arrest du 13 janvier présent mois et an, dont extrait est ci-attaché sous le contre-scel de notre Chancellerie; nous avons de notre grâce spéciale, pleine puissance et autorité royale, maintenu et confirmé, et par ces présentes signées de notre main, maintenons et confirmons lesdits habitants et tout le peuple, peuple commun des paroisses de Brière, dans la propriété, possession et jouissance commune et publique de ladite Brière mottière et terrains contenant des tourbes et mottes à brûler, situées entre et dans lesdites paroisses...» Il s’arrêta, souffla un instant, compara les écrits. Il était là plus heureux que le Roi des rois. Son porte-plume égalait dans sa main le lis du roi Salomon. «... entre et dans lesdites paroisses; ordonnons par ces présentes qu’ils continueront d’y aller et venir, faire conduire et paistre leurs bestiaux, d’y couper et prendre des mottes pour leur chauffage, des roseaux pour la couverture de leurs maisons et les litières de leurs bêtes, et d’en jouir entièrement, librement et propriétairement à l’avenir comme par le passé, sans pouvoir en être empêchés par personne, et en aucune manière. Faisons défense par ces mêmes présentes à tous seigneurs de fiefs et à tous particuliers de les y troubler pour quelques causes et sous quelques prétextes que ce soit; défendons pareillement à toutes personnes de quelque qualité qu’elles soient, de prendre, s’attribuer, appliquer à leur profit, privatif, diminuer, altérer, endommager, clorre ou faire clorre aucune partie des terrains tourbeux, et d’en faire empêcher et angustier les entrées, issues et passages de quelque manière que ce puisse être...» Et cette terrible vieille qui les aurait encore, qui les aurait gardées, sans cette histoire de la Pouille qui s’était fait sans le vouloir le complice des mauvais garçons..., et où il s’était montré, lui, le plus grand favori du destin! Allons-y encore, Aoustin! «Donnons par ces dites présentes pleins pouvoirs, autorité et commissions aux juges royaux de Guérande, de veiller et pourvoir à la conservation de ladite Brière, au bon état, liberté et entretien des chemins qui y conduisent et au bon ordre de l’exploitation et jouissance d’icelle; même de connaître en première instance, et sauf l’appel en notre cour de Parlement de Bretagne, des contestations qui pourraient naître concernant ladite Brière. Si vous mandons que ces présentes vous ayez à faire registrer et de leur contenu jouir et user lesdits exposants pleinement et paisiblement, cessant et faisant cesser tous troubles et empêchements contraires, car tel est notre plaisir. Donné à Versailles, le vingt-huitième jour de janvier, l’an de grâce mil sept cent quatre-vingt-quatre, et de notre règne le dixième. Signé: LOUIS» Celui-là même qu’ils avaient guillotiné! Il n’avait fait que trois ratures. Il relut, relut encore. Il ne pouvait se rassasier. Certaines tournures le brouillaient bien un peu; mais les autres passages n’en étaient que plus admirables. «Attaché sous le contre-scel de notre chancellerie» lui faisait l’effet d’une belle phrase fourrée d’hermine, coiffée d’un grand bonnet de pourpre et d’or. Les treize mille hectares en étaient tout illuminés. À haute voix, comme un notaire, il articulait: propriété... possession... jouissance publique. Assis dans son foyer, il rêvait; il rêvait de son triomphe. Tout le monde l’acclamait, la foule lui offrait à boire, tous disaient de sa marmite qu’elle ne faisait pas bouillir la nourriture d’un lâche. La roue de ses idées tournait, ne finissait plus de tourner... Il ne voulait point se coucher... Est-ce qu’une nuit semblable se passait sous les couvertures? Mais comme il avait un peu bu, son nez piquait vers ses genoux; il se redressait, ses yeux se fermaient; il les rouvrait, ils se refermaient; et la figure du roi de France commençait singulièrement à se confondre avec celle du maire de Saint- Joachim! ... Les flammèches de son feu de tourbe avaient des ondulations étranges... elles se transportaient sur les objets comme les feux follets sur le nez des chalands... c’était même une danse mouvementée, capricieuse, qui s’élevait dans les airs et jusqu’au plafond... les murs de la chaumière ne leur faisaient plus obstacle, elles se répandaient par toute l’étendue de la nuit; elles cabriolaient par les vastitudes d’un marais de ténèbres, parmi des troncs d’arbres noircis, roulés dans une eau morte... Il leur poussait un visage de feu, des mains de feu... elles étaient tout un peuple de minuscules génies grouillant par milliers, qui s’emparaient des arbres, les enfouissaient au plus profond de la vase, et de tous côtés, oeuvrant de leurs doigts diligents, reproduisaient en un éclair le lent travail des siècles. Aoustin n’était plus dans sa chaumière, il pataugeait dans cette boue, nullement effrayé, nullement dépaysé, parmi ces génies korrigans qui ne lui faisaient aucun mal et ne s’apercevaient même pas de sa présence. Les uns glissaient à la surface des eaux, y jetaient mille débris, feuilles, bois mort, broussailles, qui dans l’instant se décomposaient, à vue d’oeil pourrissaient, en même temps que ce sirop visqueux, passant du fluide au solide, formait un terreau semblable au moût de vendange, d’où jaillissaient, dans la musique du vent, les prèles, les roseaux et les fougères. Les autres, immergés dans les profondeurs, tels des mineurs et des scaphandriers, non moins agiles, brassaient les fanges lourdes infatigablement; et de leur brassage perpétuel naissait un entrelacs chevelu de plantes aquatiques, sphaignes, laiches, jonchées, carex, prèles, choins, qui, elles aussi, se corrompaient en merveilleuse promptitude, escaladées par d’autres encore, et sans cesse, qui se repaissaient de l’amalgame limoneux des mortes, puis mouraient à leur tour, toujours plus innombrables et plus agglutinées. Enfin, à travers la lame d’eau, ces tiges animées aspiraient à s’unir aux racines des plantes supérieures; les rameaux des laiches embrassaient les racines des roseaux, mille bras surgissaient pour parfaire cette étreinte, et tout cela pourrissait aussi... Lacis gluant, spongieux, qui buvait et comblait l’intervalle liquide; tourbe de poix, ténèbres de la tourbe naissante. Il étouffait. Il était prisonnier au fond de ce chantier torride où les plantes s’enlaçaient à son corps, il n’avait plus la force de repousser ces murailles souterraines qui se refermaient toujours, et il implorait les sources qui, çà et là, coléreuses, autour de lui bouillonnantes, cherchaient en haut les interstices, et soulevaient comme d’une épaule de grands dômes de gazon. Quand soudain la croûte gonflée céda de place en place, les sources délivrées jaillirent, coulèrent en nappes apaisées, et ce fut, dehors, la lumière du jour sur de grands lacs aux noirs rivages. Un bruit assourdissant, cris rauques, glapissements aigus, salua l’apparition de ces pâles étangs... C’étaient les oiseaux des eaux, tourbillon d’ailes innombrables, tous accourus, grèbes, sarcelles, moretons, rousserolles, vacarme universel... Les vanneaux virevoltaient au comble de l’ivresse, les plongios par centaines grimpaient aux roseaux qui se cassaient sous leur poids; les râles, hochant tous la queue, filaient en zigzag sur les feuilles flottantes, en jetant leur: «wouitt-kriock, wouitt- kriock»; la phragmite des joncs tirait des sons de sa flûte de cristal, et les larges butors, en avalant des sangsues, poussaient leur sinistre: «uproumb... uproumb»... Puis, dans un grand silence, comme si tout ce peuple à un signal se fût éclipsé, s’avança, comptant ses pas, un grand héron... «kraëck..., kraëck...» qui entra dans l’eau jusqu’aux tarses et se mit à pêcher. Il pêchait à la mode de tous les hérons, le cou fléchi, la pointe de son bec au ras de l’onde; lorsque, détendant le ressort de son col et dépliant ses grandes ailes bleues, il retira de la vase, en guise de poisson, les lettres patentes à peine reconnaissables. Il les avait happées aux entrailles du lac, et il secouait ces tristes lambeaux comme il eût fait d’une grenouille souillée d’argile. Aoustin se réveilla en sursaut, effaré, tout étonné aussi de se retrouver sur son banc, tandis que sa vitre se teignait des lueurs du jour. IV En cette matinée de dimanche -la seconde depuis que le garde avait mis la main sur l’écrit -la Brière ferrait ses chevaux à glace et apprêtait ses carrioles. C’était un jour de grande gelée, de ciel clair et sonore, qui portait d’une rive à l’autre la rumeur des villages. Ce bourdonnement dura jusqu’à l’après-midi, où, par les voies du marais, se montrèrent dans l’étendue blanche des files de véhicules au trot, qui tous se dirigeaient vers Saint-Joachim. La Brière présentait un aspect particulièrement morne et désert. L’oeil n’y relevait pas un seul de ces petits points noirs qui, l’hiver, y vont et viennent par ces beaux dimanches, et sont autant de Briérons partis se donner le plaisir d’aller voir leurs oies sur les platières. Personne aujourd’hui n’était sorti, la population de Saint- Joachim moins que toute autre. Tous les hommes, à Pendille, à Fédrun, étaient groupés sur les levées; et ce n’était partout, sous les ormes aux fines ramures dégouttelantes de gel, que figures de Briérons en palabre. L’animation se manifestait surtout devant l’école, où Mayon dit Pousse-Cou, Palu dit Commerce, Petit-Bras, Chédotal et d’autres, ne faisaient qu’entrer et sortir. À l’intérieur, les scies grinçaient, les marteaux frappaient, en même temps que le battant des grosses cloches sonnait la fin de la grand-messe. Et toute la foule des robes noires se portait jusque-là; chaque femme avait quelque chose à dire, et toutes écarquillaient leurs yeux devant telle volige de trois mètres cinquante pénétrant dans le local sur l’épaule de Tant-Pouce, grand constructeur de chalands. On voyait celui-ci, celle-là, tout le monde, jusqu’à Jacques, l’idiot des Berches, debout à l’écart, plongé dans la contemplation de cette prestigieuse porte du temple de l’esprit. Théotiste elle-même n’avait pu se défendre de l’entraînement de cette grande curiosité, et se tenait là, derrière, dans son châle noir, blanchement coiffée. Julie aussi avait reculé le pot pour venir faire la badaude, et même se donnait beaucoup de mal à retenir Cendron, qui, possesseur de trois moineaux empiégés le matin dans le crottin gelé de la route, voulait à toute force les porter à Aoustin pour son faucon. -Je te dis que tu n’iras pas... Aoustin a autre chose à faire aujourd’hui qu’à s’occuper de toi. L’après-midi, ce fut bien un autre branle-bas. Jamais il ne s’était vu dans Saint-Joachim tant de charrettes ni tant de chevaux. De toute cette cavalerie, des colonnes de vapeur s’élevaient jusque par-dessus les chaumes, et c’était chose curieuse de voir partout aux environs les oies jeter leurs cris à ce fumet de nouveauté. Tout du long des chaussées, se pressait, arrivant, le flux de marée des petits chapeaux noirs de Brière, et c’étaient les potiers d’Osca, les tailleurs de manches de Camérun, les tresseurs de ruches de Sainte-Reine, les charpentiers en blins de Saint-André, les marchands de perches de Crossac, les vanniers de Mayun. Quant à ces derniers, il y en avait plus d’un de Fédrun et de Pendille qui riait en les voyant, rapport à ce qu’en tête de leur cortège s’avançait Jeanin, remarquable au tatouage bariolé de sa figure, dont son surnom de Bouquet pouvait légitimement prendre avantage. Le beau tambour-major qu’il faisait là! Son nez tranchait du bleu, son oeil s’habillait de vert, sans préjudice de toutes les autres marbrures, au hasard des plans, tirant sur le jaune d’or et sur le roux foncé des vieux miels de pot. Visiblement, ce n’était point la curiosité qui l’amenait. Et tous s’amusaient fort de son air de crânerie sous de si belles couleurs, et de la mine de provocation qui les rendait plus parfaites encore. Mais, comme une garde de solides gaillards semblait s’attacher à ses flancs, tous animés de l’esprit bien connu d’entraide qui règne à Mayun, les gars lui laissèrent porter sa bannière sans essayer de la relever. La foule s’entassa dans les diverses salles de l’école, dont les portes avaient été tirées, afin que ceux-là qui ne pourraient voir eussent du moins les moyens d’entendre. Les syndics occupaient l’estrade qui leur avait été construite; au milieu d’eux, leur président, le maire de Fédrun, coiffé de sa toque de lapin, et bénignement appuyé sur sa canne de mortas, semblable à un bâton de marbre noir. À l’extérieur, les fenêtres, laissées ouvertes, se garnirent d’hommes qui n’avaient pu trouver de places, et se juchaient sur des tréteaux et des échelles; de même qu’une dernière catégorie se composait de gens pour lesquels il n’y avait même pas de fenêtres, et qui, massés sur la levée, se disposaient à deviner tout, sans rien voir et sans rien entendre. C’était là, à l’insu des intéressés, une véritable réunion des généraux des paroisses, comme elles avaient lieu sous l’ancien régime, dont la dernière, en 1786, au sujet de la récolte des fourrages et des litières. Lorsque le maire se leva pour parler, l’assemblée se fit tout attentive. Il dit que, dans une circonstance aussi exceptionnelle, il avait cru convenable d’organiser le rassemblement des riverains de la Brière, s’excusant de n’avoir pas à sa disposition un local assez grand et d’être obligé de laisser tant de monde sur le chemin. Puis, passant à l’objet de son discours, il refit l’historique de la question, montra comment les Briérons, après des siècles incalculables de possession incontestée de leur sol, se voyaient menacés d’expropriation. -Et maintenant, dit-il, en s’appuyant sur sa canne, qui brillait comme s’il l’eût trempée avant de venir dans toute cette eau de Brière, maintenant que j’ai fait revivre à vos yeux les événements que vous n’ignorez pas, je vais vous apprendre le fait nouveau dont j’ai récemment eu connaissance, et qui vient rendre encore plus critique la situation de notre vieille propriété. «Je commencerai par vous rappeler que ce droit de possession, dont nous nous réclamons d’après les titres, n’existait pour chaque commune que proportionnellement au nombre de ses habitants... Vous savez aussi que parmi les dix-sept communes propriétaires, il en est une qui, il y a un siècle, n’était qu’un petit village aussi misérable que les nôtres, et qui est devenue une grande ville de quarante mille âmes... Or, mes amis, la grande ville se fonderait sur cette clause pour réclamer à son profit le droit de disposer elle-même des destinées de la Brière... Ses prétentions n’iraient à rien de moins qu’à faire d’elle l’objet d’un troc avantageux... Les hommes d’argent, venus de bien loin flairer ici le magot, qui auprès de celui-ci, qui auprès de celui- là, faisaient des tentatives dans le but de s’acquérir des droits à une exploitation en règle de notre marais, se heurtaient, malgré tout, aux difficultés juridiques de l’appropriation. Mais la grande ville leur a tendu la perche, si je puis dire; le loup a trouvé la louve. «Eh bien, je le proclame, et par-dessus vos têtes, je m’adresse à tous ceux-là qui pensent qu’il n’y a pas de scrupules à avoir avec des gens comme nous, et qu’il n’y a qu’à s’installer chez eux comme on le fait en pays nègre, nos droits subsistent absolument intacts!... En effet, quels sont ceux d’entre vous qui n’ont pas eu l’occasion d’apprendre, d’eux-mêmes ou par ouï-dire, qu’en toute possession indivise, les droits d’un seul sont suffisants pour faire la balance avec les droits de tous les autres? C’est bien le cas, je pense... car si nous ne sommes pas quarante mille, nous sommes bien quinze ou seize mille... On ne peut donc rien contre nous! Faisons comme nos ancêtres, au temps des vicomtes de Donges et des barons de Ranrouët, les poings sur les hanches, mes amis, et le chapeau jusqu’aux yeux... Mais volonté, il faut bien l’avouer, n’est point cinquième et dernier point de raison!... Il nous faut, il nous fallait aussi les moyens légaux, la preuve irréfutable et palpable de ces droits.» La canne de marbre ponctua énergiquement, d’un coup sur le plancher, la fin de cette phrase. L’assistance était pendue aux lèvres de l’orateur. Pas une tête ne remuait. Un chien ayant bâillé avec bruit, une tape vigoureuse le renfourna sous les pieds. Une pareille immobilité ne s’était vue qu’une fois, pendant une mission, lors d’un certain sermon sur la mort, dont toutes les têtes s’étaient trouvées tournées pendant plus de huit jours. -Or, justement, mes amis, continua le vieux maire, qui, à la vérité, avait préparé sa harangue avec le curé de Saint-Joachim, ces précieuses preuves, nous les possédons. Nous sommes depuis quelques jours en possession, pour me servir d’une comparaison, du fameux anneau d’or de la châtelaine de Blanche Couronne, cet anneau qui, selon les récits, doit servir de talisman à l’homme qui le découvrira... Cet anneau, si je puis dire, le voici, ajouta-t-il, en promenant aux regards hypnotisés de la salle un vieux papier jauni et déchiré: l’attestation légalisée des titres inaliénables accordés par le duc François II de Bretagne et confirmés par le roi Louis XVI aux pauvres riverains de la Brière... Je dis aux pauvres riverains, et non à d’autres... Pendant quatorze mois, ces papiers ont été l’objet de recherches obstinées, et l’homme zélé qui les cherchait est celui qui les a trouvés... Je tiens ici à prononcer publiquement son nom: c’est Aoustin, de Fédrun, dit Lucifer, garde.» Toutes les têtes se penchèrent pour apercevoir Aoustin. Il était assis de profil, le dos contre le mur, en contrebas de l’estrade; non sans quelque chose de changé dans son habituel, qui tenait peut-être à son vêtement noir, une tenue qu’il n’avait point mise depuis la communion de sa fille, et que, pour la circonstance, on avait envoyé chercher par Cendron chez l’Aoustine: il avait l’air, sous l’éloge du maire, aussi impassible et indifférent qu’un marguillier à ce qui se chante pendant les vêpres. Alors M. Moyon donna lecture du document, en articulant les termes ainsi qu’au Credo. Et quand ce fut fini, les mains n’applaudirent point qui sont manières apprises dans les villes, mais toutes les poitrines se dilatèrent, et tous les corps se balancèrent comme les roseaux du large. Puis, il se fit un silence. -Chut, écoutez! À sa place, tout au milieu des rangs, M. Leriché venait de se lever, dans sa longue blouse bleue bien connue, à agrafes de métal. C’était l’épicier, l’homme de poids et de ressources du pays, le fameux créancier de tant de débiteurs, qui devait son opulence au tour de main de son père, lequel, ayant reçu de la duchesse de Berry une grosse somme pour soulever la région, s’en était servi à acheter un fonds de commerce. Avant de parler, il promena son regard sur ses voisins, tracassa un instant la griffe de tigre enchâssée à sa chaîne de montre, puis d’une voix parfaitement assurée: -Messieurs les syndics, dit-il, excusez-moi de prendre la parole... Je ne suis pas tout à fait Briéron, dans ce sens que mon père n’était natif que d’un petit pays de l’autre côté de la Loire; mais je n’en suis pas moins né à Saint-Joachim... et je compte bien y passer le reste de mes jours... Je puis donc dire, si vous le permettez, que mes intérêts ne sont pas tout à fait différents des vôtres... Si vous comprenez bien cela, je n’éprouverai aucune peine à venir vous dire le fond de ma pensée... Votre souci est de soustraire les marais de Brière à la mainmise de l’extérieur. C’est bien compréhensible, en effet, c’est même tout ce qu’il y a de plus légitime... à un certain point de vue. Je dis à un certain point de vue, car êtes-vous bien certains, messieurs les syndics, en vous engageant dans cette voie, de travailler réellement au meilleur intérêt général...? Je me demande parfois, en y réfléchissant, si un plus sûr moyen de faire descendre la richesse dans le pays ne serait pas, précisément, d’accueillir ces projets d’exploitation qui répondent aux nécessités des temps, et, en y associant votre travail, vous assurer un bien-être que les pauvres riverains de la Brière, pour parler comme M. le maire, n’ont pas assez connu jusqu’ici? «Messieurs les syndics, la Brière est bien vieille..., tous les ans on la voit se perdre un peu plus... l’eau où elle s’ensevelit représente de plus en plus un aliment bien maigre... Les projets d’exploitation et de dessèchement au contraire, dont il est question...» Mais là, M. Leriché s’arrêta court. Tout aux alentours de sa personne se produisait ce qu’il avait prévu: les grognements de plus de trois cents Briérons. Conformément à la ligne de conduite qu’il s’était tracée en prévision de ce probable accueil, il se rassit, les deux mains posées sur le pommeau de sa haute canne, de l’air d’un homme qui, sans la moindre difficulté, se range à l’avis général. Le maire se trouva même soulagé de l’obligation de lui répondre, par l’interruption du petit père Martin Ruel, qui s’était levé tout aussitôt, en promenant sur l’assistance son oeil unique, tout chatoyant de bonne humeur, et qui disait: -Messieurs les syndics, ceux qui ne sont point sourds vous ont sûrement entendus... et tout le monde, pour le sûr, vous fait ses remerciements... Mais, quant à moi, ma curiosité n’est point satisfaite jusqu’au bout... Je suis bien vieux, et il y a une chose que je serai content de savoir avant de mourir: vous ne nous avez point dit où les lettres ont été trouvées? La question était sans doute embarrassante, car le maire, avant de répondre, tourna la tête vers Aoustin, qui n’eut même point mine faire cas de la chose, et resta là, les bras croisés, aussi peu troublé qu’il l’eût été d’une mouche venue se poser sur le nez d’un des syndics. -Père Martin Ruel, prononça alors le maire, je voudrais bien vous donner satisfaction. Mais, ce que vous me demandez là, je ne le sais point moi-même... Tout ce que je puis vous dire, poursuivit- il en s’adressant à tout le monde, c’est que ces personnes-là ne sont point riches... Aussi avions-nous pensé -il se tourna vers ses assesseurs -à faire une collecte à leur bénéfice... Je me suis entendu avec la cure: le tronc de l’église restera toute la soirée affecté à cette offrande... Avis à ceux d’entre vous... Mais la parole lui fut coupée par un bruit qui s’éleva dans le fond, où il se passait quelque chose; les hommes se levaient pour voir -on riait -et quelques jeunes gens même lançaient des plaisanteries. -C’est Florence qui pleure, dit une voix. Personne jusqu’ici n’avait pris garde à la présence de la vieille femme, qui s’était glissée dans la foule, et s’y tenait là cachée comme l’anguille sous le cresson. -Ceux d’entre vous, reprit le maire, quand le silence se fut rétabli, qui seront disposés à laisser leur obole n’auront qu’à la déposer dans le tronc des pauvres... Maintenant, mes amis, ces papiers si précieux n’ont que faire de rester en notre privé... la place du grain n’est pas au grenier, mais au moulin... Dès ce soir, dès tout de suite, il faut que quelqu’un s’en charge et les porte à la ville, où il les remettra en propre main à l’avocat de notre cause. Ces paroles étaient à peine prononcées, qu’Aoustin montait sur l’estrade. -Voilà, je suis l’homme, dit-il, aussi droit qu’un jonc de haute levée, quitte d’avoir jamais courbé sa grume sous la quille d’un chaland. Alors le maire, tout en lui répondant que cet honneur lui revenait en effet, s’approcha, la main levée, avec les lettres, comme s’il s’apprêtait à lui attacher une croix. Quant à l’assistance, elle béait. La vue d’Aoustin recevant cette investiture, sa mine acrêtée, cet air qu’il tenait de naissance d’en connaître du long et du large en toutes choses, balayait des esprits toute ombre d’inquiétude à venir, et chacun, avec la vision de sa noire cabane et de son champ de tourbe, se sentait en le voyant là, debout, une foi parfaite en la paix assurée de ses jours. Il avait glissé le pli contre sa peau, sous sa chemise, où c’était décidément sa place naturelle; puis, sa vareuse rajustée, face à tout le monde, il se mit à agiter son bâton: «Maintenant que je suis prêt, qu’on me laisse passer.» -Le bonhomme est vieux, dit quelqu’un à la sortie, mais il y a tout de même un sacré pierrot dedans. Une foule bruyante lui fit escorte, car de ce même pas, il partait pour la ville. Par ce temps de glace, il lui était plus court de se rendre à pied. Au départ de Fédrun, il prenait par la chaussée de la Rochette, à venir par le pont de Mignan, jusqu’à Rozé; de là, par les prairies, le long de l’étier jusqu’à Trignac; enfin les marais de Trignac, par les détours qu’il connaissait. Pour la nuit, il serait rendu; il passerait la journée du lendemain chez les hommes de loi; puis, dans la soirée, il repartirait de retour. C’était du moins ce qu’il expliquait à ceux qui, marchant à ses côtés, l’interrogeaient. Il y avait là derrière lui plus de huit cents têtes de tourbeurs, et si la musique manquait, comme disait le père Martin Ruel, en tenait lieu le tambour des galoches, qui sur la chaussée gelée battait et sonnait la générale. Les hommes, le verbe haut, discutaient de l’affaire. Suivaient les coiffes, les robes noires, des jeunes filles par bandes, chantant, des jeunes gens brandissant des roseaux. Sur les ailes de ce tumulte fusaient les cris d’hirondelle des enfants qui se culbutaient à l’écorchecul sur la glace, se lançaient à plein train de patauge, tandis que de-ci, de-là, tout parmi, couraient les grands chiens tachetés, aux yeux vairons, la gueule chaude et excités. Tout ce monde, Aoustin en tête, déferla sur le tronçon de route en surplomb qui relie Saint-Joachim à l’île de Fédrun; puis, par les entre-deux de cours, les passages parmi les mulons, les sentiers dans les réserves, parvint à se masser, à la grande frayeur des canards, le long de la chalandière, au chef de l’île, point de départ du messager. Aoustin avait traversé le bras d’eau. Il s’en allait maintenant le long de l’autre berge, sa haute silhouette se dressant sur les fonds blancs de l’espace. Une clameur jaillit de toutes les poitrines. La foule agita ses mains. On lui souhaitait bonne brume, on lui criait de ne pas aller s’amarrer dans l’étier du Haut-Paimboeuf, de ramasser toutes les oies qu’il rencontrerait. Et lui de répliquer, riant d’eux: -Il n’y a qu’à bercer le bateau, toutes les sangsues accourent! Et plus loin: -Vous êtes tous là, tas de faillis gars, comme les juifs sur le bord du Jourdain! Et tout prit fin dans un grand rire, à la vue de quelques chiens emportés par leur ardeur jusque sur l’autre rive, et qui se sauvaient la queue basse sous une avalanche de mottes gelées. La foule se dissipa, remonta vers le bourg, et peu à peu, à la pointe de l’île, il ne resta plus que les vieux habitués des levées, de ceux-là qui passent leur vie sous les ormes, à fumer leur pipe pendant des soirées entières. Cette fin de jour était froide, mais belle; on entendait le doux cri des courbejeaux; des bancs de brume s’élevaient le long des curées, tandis que dans le ciel mourant passait le frisselis des volées du soir. Les vieux étaient plongés dans la contemplation de leur Brière, où rien ne bougeait, où, sous le grand ciel rose, tout baissait vers le crépuscule, suivaient du regard, sans se parler, un petit point noir qui s’éloignait dans le sud, qui cheminait du côté de Rozé, qui peu à peu disparaissait. V «C’est Aoustin, de Fédrun, dit Lucifer, garde.» Cet éloge d’Aoustin n’avait pas été sans émouvoir en Théotiste une sourde vague d’orgueil. Elle était venue moins par curiosité que dans l’espoir de rencontrer sous une forme ou sous une autre, dans ce flot de pèlerins, quelque chose du bien-aimé. Mais quand lui-même, contre son attente, lui-même en personne, lui était apparu à la tête de son cortège, elle eût voulu s’évanouir sous terre. Ces meurtrissures lui avaient fait l’effet d’un écriteau la nommant devant tout le monde! Quel devait être l’ulcère de son coeur, pour qu’il vînt se montrer de la sorte, et encore avec cet air si fier de vouloir se battre. Profondément troublée, elle demeura là pourtant, entendit la harangue, resta jusqu’à la sortie de son père, dont l’aspect la fit reculer, et instinctivement sur elle ramener son châle. Tout à coup, sans qu’elle sût comment, ce surnom de Lucifer, ce sobriquet qui jusqu’ici ne lui avait rien dit, dans son sens effacé, venait de prendre à ses yeux son extension de géhenne et de ténèbres; et toute la réprobation, toute la crainte qui s’éveillent à l’évocation du prince des méchants, se condensèrent dans son coeur à la vue de ce visage noir, desséché, où brillait en ce moment une si perçante lumière. Mais ce fut bien autre chose lorsqu’elle reconnut derrière lui, tout près de lui, Jeanin, Jeanin qui ramait des bras pour ne pas se laisser séparer de son ennemi, qui se cousait à lui, tout en le perçant de son regard, d’un regard affreux, de haine noire, qui contribuait à le défigurer!... Elle en éprouva un malaise inexprimable... Puis, quand elle vit son amant s’engager dans le cortège du voyageur, et, d’un air fauve, le serrer aux talons dans cette espèce de marche d’honneur qu’on lui faisait, alors elle en fut rejetée en arrière par la commotion de quelque anomalie monstrueuse, et, effarée, confondue, ne pouvant ni demeurer, ni suivre, remonta chez elle en se sauvant... Sa mère, la seule personne valide de Fédrun qui ne se fût point dérangée pour la fête, était occupée, quand elle rentra, à écraser une pâtée pour son chien. -Tiens, mon loup, mange, mon loup... Elle l’avait ramassé petit, un matin, sur la marche de l’église, le lendemain d’un passage de bohémiens; et, de tout, cette bête la consolait, de son homme, de son fils, de sa fille, de tous les épanchements dont elle accusait le manque pendant les trente ans de sa vie conjugale, la consolant jusque de sa vocation manquée. -Ah! mon loup, mon loup! quand je cause par ma fenêtre, il se met debout près de moi, les pattes sur le rebord et comprend tout ce que je dis! Théotiste s’était arrêtée sur le pas de la porte. Une poussée de cris humains lui arrivait du lointain; c’était la clameur dont les Briérons saluaient le départ de son père, et ce tumulte lui fit l’effet, dans l’état de frémissement de ses nerfs, de ces hurlements dont les hommes ont le propre quand ils s’acharnent contre une bête. De toute la soirée elle ne put se calmer de son agitation. Toujours elle revoyait ce regard effrayant de Jeanin, auquel s’associait le profil édenté de la mère Quatrofunre, qu’elle avait rencontrée parmi la foule. De la nuit elle ne put dormir. La journée du lendemain ne lui fut pas meilleure. Assise à sa fenêtre, elle n’avait aucun goût à l’ouvrage. Sans cesse elle s’interrompait pour comprimer son front moite. Certaines paroles du jeune homme, la dernière fois, lui revenaient avec un sens nouveau; et elle était de plus en plus gagnée par son trouble. Il était cinq heures, la lumière commençait à décroître, quand elle se leva brusquement, tant que son ouvrage et ses ciseaux en churent à terre. Elle les ramassa en désordre, et comme une folle traversa la pièce, où elle faillit renverser sa mère, qui, lui demandant ce qu’elle avait, resta sans la réponse au pied de l’escalier. On entendit là-haut un bruit de souliers jetés sur le plancher. Théotiste s’était chaussée rapidement, avait pris son châle, noué un fichu. -Ne m’interrogez pas! cria-t-elle à la bonne femme qui l’attendait au bas des marches, laissez-moi passer! -Si tu sors, mets ta coiffe... c’est dimanche! -Laissez-moi! Et, refermant la porte: «Je vais chez Célestine Mahé.» Les bras croisés dans son châle, marchant, aussi vite qu’elle pouvait, elle n’allait pas chez Célestine Mahé. Elle sortait de Fédrun, elle traversait Saint-Joachim, s’engageait sur la chaussée du marais, sur ce lacet de route sans fin où l’entraînait son coeur, qui ne consultait ni l’heure ni les brumes du couchant, qui la poussait, auquel elle faisait obéissance, comme au jour où il l’avait transportée dans les fourrés de la Bretêche. La volonté, qui éclatait en elle à la suite de ces deux journées, lui montrait pour but d’atteindre Jeanin le soir même, où qu’il fût. Et elle allait, sur cette longue route au milieu des lagunes, sans un passant, sans rien qui vive, toute seule sous le vol noir des corbeaux. Elle marcha longtemps. Quand elle arriva, le ciel était rouge derrière les chaumes. Des marmots par cinquantaines grouillaient dans les ruelles, croquant les dernières pommes volées au cellier. Au vu de cette figure qu’ils ne connaissaient pas, ils s’arrêtaient et chuchotaient. C’était le moment où les troupeaux vont boire. De grandes jeunes filles, d’un pas bercé, les sabots claquant sur leurs talons, les menaient d’une baguette de bourdaine, envoyaient une pierre au chien, faisaient entendre un joli rire, et, voyant Théotiste arriver, se retournaient avec insistance. Le placis où habitaient les Jeanin était encombré du bétail réuni pour l’abreuvoir. Les vaches, au-dessus de l’eau tremblante, laissaient s’égoutter leur lampée, puis, se retirant d’un recul brusque, s’en allaient une à une, dans la nuit brune des ruelles. Théotiste se glissait le long des murs. Son coeur se rompait dans sa poitrine. À une porte légèrement entrouverte, elle frappa, et une voix dit: «Entrez.» Elle ne vit d’abord qu’un miroitement de lunettes, puis sous les lunettes une barbe grise; puis enfin un petit vieil homme tout brun, qui, sur son genou, écorçait ses gaules de vannier, assis dans le nuage blanc de ses résidus. -Pardon, demanda-telle, d’une voix qui s’étouffait, c’est bien ici qu’habite Jeanin? Le vieux, gêné par le contre-jour, pencha sa tête, car la voix non plus que la silhouette ne lui étaient connues. Puis, sans lui avoir fait réponse, par deux ou trois coups, il eut l’air de reprendre son raclage, tout en glissant de côté, par-dessus ses besicles, un regard qui semblait prendre conseil de quelqu’un; et Théotiste s’aperçut qu’il y avait là assise une vieille femme, parmi des sacs et des pannerées de pommes de terre. -Est-ce que Jeanin est ici? demanda-t-elle encore, sans lâcher le loquet qu’elle tracassait de sa fièvre. Mais ce fut le vieux qui l’interrogea: -Vous êtes peut-être de Fédrun? dit-il, avec un miroitement de lunettes si sévèrement braqué que Théotiste en ressentit dans son dos comme une lame de froid... -En ce cas, résolut alors le vannier, en se replongeant dans ses bourdaines, si c’est Jeanin que vous cherchez, c’est moi Jeanin. En toute autre circonstance, elle se serait retirée honteuse et mortifiée. -C’est Jeanin... votre neveu... que je demande... votre neveu..., répéta-t-elle, en haussant la voix pour tâcher de dominer les beuglements des troupeaux..., si vous saviez ce que je lui veux, vous vous empresseriez... Je viens lui rendre un grand service peut-être... une voix me pousse et me commande de le trouver... s’il est ici, je veux le voir... ou bien ne me cachez pas où il est. Elle ne parlait pas comme parle une personne dans son ordinaire, et les lunettes miroitèrent cette fois avec perplexité. -Un grand service, fit le vieux avec étonnement, en la regardant du coup par-dessus ses verres... eh bien, si vous dites la vérité, il n’est pas ici... et puisque vous êtes de Fédrun, on peut bien vous déclarer, sans vouloir vous faire injure, que c’est justement depuis qu’il vous connaît qu’il ne tient plus la maison... voilà!... Je ne puis pas vous renseigner... je ne sais ni où il est... ni quand il rentrera. Et comme la bonne femme à côté de lui toussait affreusement, l’oncle lui dit d’une voix douce: «Tu devrais tout de même boire sur les herbes, Georgina.» Théotiste se retrouva dehors, et partit au hasard du chemin, sans savoir où elle allait. Elle s’égara dans les ruelles, où le soir tombait, insouciante des grands yeux de femmes qui brillaient sur elle en passant. Sous le vieux chêne, des jeunes filles, des adolescentes, dansaient pour se réchauffer, et leurs rires se mêlaient à leurs chants. Théotiste leur demanda si elles avaient vu Jeanin. -Ils ont été tantôt casser la glace, répondit l’une d’elles, c’est peut-être qu’il s’est rendu ce soir à Langate pour pêcher. -Ou bien, dit une seconde, il est peut-être à Osca, chez le marchand de perches, où il va souvent, ou au Cabeno, chez Buffetrille. On ne sait pas. Il n’était pas impossible que Jeanin fût en train de pêcher à la chaussée de Langate, et Théotiste, ranimée par cette espérance, prit le chemin de servitude qu’on lui indiqua. Dans cette partie du pays, le marais s’entremêle à la terre, les prairies alternent avec les lagunes. Elle dévala par le chérau, et arriva dans des varennes basses, où ses souliers commencèrent à s’enfoncer. Il y avait là un petit isthme de vase durcie, puis la platière. Des blocs de glace gisaient en effet, rejetés sur la rive. Elle s’arrêta, essoufflée, écouta, mais nul bruit ne se faisait entendre. La Brière avait déjà commencé sa nuit. L’eau dormait dans le brouillard, semée de nuages de feu entre les touffes noires des joncs. La chaussée de Langate se trouvait tout près. Sur la couline bruissaient les bouillées de saules. Alors, elle s’avança jusqu’au bord, près des roseaux, et, se penchant de façon à mettre sa bouche en avant de la ligne d’eau, jeta de toutes ses forces un appel qui se répercuta au large: «Jeanin!... Jeanin!...» Mais tout ce qu’elle entendit fut, plus loin derrière elle, une voix cassée, le tayautement d’un vieil homme qui se glissait d’un talus à têtards, et poussait le long d’obscurs bas-fonds son invisible troupeau de moutons. Elle s’avança plus avant, relança son cri: mais il ne lui fut pas répondu davantage. On n’entendait que la plainte au loin de la grive des rivières. Elle revint sur ses pas, en chancelant dans les trous. À l’horizon de l’ouest s’effaçait la dernière clarté; la vraie nuit se faisait, mais ce n’était pas de la nuit qu’elle avait peur. Personne dans le village. Elle retourna à la maison des Jeanin. Un enfant vint lui ouvrir. L’oncle, assis à la même place, écorçait à la chandelle. En revoyant Théotiste, il eut un air gravement surpris, remua sur son nez ses besicles, et d’un ton reprochant, même inquiet, comme si les raisons de cette absence de Jeanin ne lui paraissaient plus aussi claires que tout à l’heure, lui répondit que son neveu n’était pas rentré. Ce fut tout ce qu’elle en eut. L’enfant referma la porte, et elle se retrouva de nouveau sur la route. Elle n’hésita pas. Comme elle tenait des jeunes filles qu’il pouvait être à Osca, elle se rendit à Osca, avec l’espoir de le rencontrer sur le chemin; mais elle ne le rencontra pas. Et à Osca, chez le marchand de perches, elle ne le trouva pas. Elle ne s’apercevait pas de la nuit. Elle n’avait qu’une seule idée, une terrible idée, qui l’entraînait de force par la main... Cette idée l’amena jusqu’à Cabeno, chez Buffetrille, où les gens, sur le point de se coucher, la considérèrent avec stupéfaction. Alors elle marcha devant elle. Elle n’était plus qu’une pauvre chair tremblante, poussée du vague instinct de son retour à l’île et à la maison. Au plus près elle s’engagea, et suivit le bord du marais, par des chéraux de raccourci que son enfance avait connus: le chemin de la butte au Bonhomme, qui s’en va sur les Vieux-Saulx, puis par la butte au Guerrier, jusqu’à la Pimbrogère. Dans le lointain, une petite lumière allumée en Fédrun lui servait d’étoile du Nord, et le serpent brillant d’une couline la guidait dans l’étendue noire. «Jeanin, Jeanin, où es-tu?», car l’appeler elle n’osait, au milieu de cette immensité, de ces ténèbres sans formes, où les étoiles étaient presque la seule chose visible, où l’on ne distinguait plus que les grandes parties de la tourbe et des eaux. Elle allait le long des roseaux, le plus vite qu’elle pouvait, mais non au milieu de ces buttes hachées comme elle l’aurait fait sur la route. À chaque instant le pied lui manquait ou elle se prenait dans sa jupe; elle chutait dans des remises, d’anciens sillons de tourbage, ou bien, crevant la glace, elle enfonçait dans la vase en attrapant les joncs... Mais qu’était-ce que tout cela auprès de l’inquiétude qui brûlait dans son âme? -Jeanin... que fais-tu... que ne m’as-tu attendue! Elle marchait toujours, coûte que coûte... Souvent elle avait grand-peine à retirer ses pieds. Elle était si troublée qu’elle n’avait seulement plus conscience du chemin qu’elle suivait. La petite lumière s’était éteinte. Les grandes ténèbres l’environnaient. Elle ne savait où elle était rendue. Elle cherchait la butte au Valet, elle ne reconnaissait plus rien. «Oh! pourquoi ai-je eu cette idée!... pourquoi m’a-t-il fallu venir vers lui!» Les trous de tourbage se faisaient de plus en plus nombreux, rendant sa marche affreusement pénible. Elle se traînait de fatigue. Le souffle lui manquait, et elle dut s’arrêter enfin, prise d’épuisement, en proie à l’émotion, au froid, à la peur, car elle était perdue. «Et si ce n’était qu’à cause de cela! se dit-elle, en se pressant les flancs... Est-ce que cette chose-là ne trouble pas souvent l’esprit des pauvres femmes!» «Ô mon Dieu, secourez-moi!», supplia-t-elle, en levant son visage vers les étoiles glacées. La lune émergeait de cette désolation, roulait son char de feu sur l’abîme noir de la terre. Une piarde au loin scintilla sous une coulée d’incandescence, mais les terrains n’en furent rendus que plus trompeurs; et elle frémissait à tous les bruits qui se faisaient entendre sous cette clarté qui réveillait le marais de son premier sommeil: les mille murmures de l’oiseau dans sa gîtée, de la glace qui se craquelle, du roseau qui se berce, sensible à cette caresse éblouissante. Un héron jeta son cri franc; des canards sauvages passèrent à la frôler. Chaque chose la faisait tressaillir. Elle reprit sa marche, elle ne savait où elle allait, mais ne se demandait plus quand elle arriverait: elle butait, errait, se fourvoyait, abusée par cette perfide lune, qui l’arrêtait sur de vaines ombres pour l’attirer dans des fondrières. Un grand froid lui remontait de l’eau glaciale qui remplissait ses chaussures. Elle était à bout de courage, à bout de forces. À la distance d’un coup de feu, elle entrevit la masse d’un mulon que le Briéron n’avait pas emporté, et se traîna jusque-là, pensant s’y ménager un abri dans les mottes. Mais cette forme l’avait trompée, ce n’était pas un amas de tourbe; elle s’approcha: c’était le dolmen de la vieille Florence. Elle chercha la porte, frappa, appela, frappa plus fort, dans la mortelle crainte que la femme, qui ne répondait pas, ne fût pas chez elle. Enfin, deux ou trois rais s’allumèrent dans le planchis; le portillon s’ouvrit, et une lanterne éclaira le vieux visage explorant les ténèbres... -Florence, c’est moi!... je suis perdue!... je n’en puis plus!... laisse-moi m’abriter chez toi!... Florence leva sa lanterne, qui se mit à trembler dans sa main. -Entre!... entre! dit-elle enfin, en repoussant de son dos le portillon, afin qu’il fût ouvert au grand large, et reculant à l’intérieur, les yeux agrandis, fixés sur l’apparition de nuit de cette figure de jeunesse. -Entre!... je t’attendais!... je t’attends toujours!... Entre! Une douce tiédeur se faisait sentir dans la cabane. Théotiste se laissa choir sur le petit trépied de bois, dans le coin de l’âtre, appuya sa tête contre le dur bâti et ferma les yeux. -Entre!... répétait la vieille, d’une voix tremblante, tandis qu’à genoux devant son foyer, elle ranimait la braise avec son souffle. -Oh! comme tes pieds me font peine. Ils ont ramassé toute la boue des croulières... jusqu’à ton châle qui en est souillé... Tes doigts sont des glaçons, disait-elle, en posant avec une douceur craintive sa main sur celles de la jeune fille, et tes joues sont si pâles! Théotiste, la tête appuyée, semblait dormir. Cependant, des frissons l’agitaient; et la vieille femme ne cessait de la contempler avec une émotion attendrie. Elle avait mis du café sur le feu, et le lui donna à boire quand il fut bien chaud. -Tu es venue pendant mon sommeil... tu es venue comme un rêve, murmurait-elle, en lui effleurant le bras d’une longue caresse. Puis un nom, presque imperceptiblement, sortit de ses lèvres: «Angeline!...» -Je ne suis pas Angeline. -Tu n’es pas Angeline?... Est-ce que tu sais qui tu es?... oui... regarde-moi ainsi... avec tes grands yeux perdus! Je n’ai pas peur!... Je t’aime! Ce langage étrange ne surprenait pas Théotiste; elle l’écoutait à peine. Sa pensée n’était occupée que de son affreuse nuit, et de son tourment, qui maintenant, sous cet abri, reprenait tout entier possession de son âme. -Tu as donc froid encore?... pourquoi trembles-tu toujours, chuchotait la vieille, agenouillée près d’elle, et tendrement rapprochée du visage que la jeune fille tenait caché dans ses mains. Et comme Théotiste restait sans lui répondre, elle se releva et, lentement, mystérieusement se rendit dans le fond du réduit, vers un amoncellement de friperies sous lequel elle chercha. Un cadenas crissa, et la vieille bientôt se retourna, tendant devant elle une nappe de lumière, un éblouissement de firmament, un tissu de lune et d’étoiles, des ondes d’argent d’une inexprimable mollesse. -Tu ne le diras à personne!... jamais!... jamais!... couvre-toi de cette relique... Tu ne veux pas?... pourquoi as-tu l’air si surprise? C’était son manteau quand elle sortait du bal... le jour où elle est morte, il m’a été renvoyé par lui, pieusement... et j’ai dû signer pour l’avoir. La jeune fille se laissa donc envelopper de la soyeuse étoffe bordée de plume de cygne, et le visage de la vieille à genoux près d’elle rayonnait. «Angeline, Angeline!» murmurait-elle, plus que jamais éprise de son illusion. -C’est chaud, dit Théotiste avec un sourire. Elle était très belle ainsi. Et longtemps elles demeurèrent là toutes deux, pendant que la femme, dans un inintelligible marmottement, laissait parler les obscures pensées de son coeur. -Tu veux partir? demanda-t-elle, comme Théotiste se levait tout à coup, et où veux-tu donc aller, fille de l’homme? La Brière n’est pas meilleure que tout à l’heure!... viens... viens voir à la porte. La pleine nuit sur de confus silences, les scintillements lointains de quelques piardes glacées, le lent voyage de la haute lune, moins brillante en son éther que Théotiste à l’entrée de cette cabane. -Tu ne pourras partir avant que ces deux grandes étoiles n’aient disparu... Alors seulement le matin sera proche... rentrons. Mais un bruit sourd, comme un bruit de détonation, partit au loin. Théotiste s’empara du poignet de sa compagne et le serra de toutes ses forces. -As-tu entendu, Florence? -Malheur!... oui, c’est le grand fouet du Saulnier! Elles écoutèrent. -Oh! j’ai bien entendu! gémit Théotiste. -Rentrons!... je vais attacher ma porte... Le Saulnier y cassera son couteau!... je vais l’attacher d’un double dreux quatre fois tourné comme aux cornes de ma bique. Elle poussait devant elle la jeune fille: «Comme tu trembles!... Tu n’en peux plus!... Viens-t’en ici... couche-toi... c’est ma paillasse. Théotiste se laissa tomber sur la rude couche durcie, faite de paille de maïs et de genévriers; et ses yeux grands ouverts se fixèrent en haut... Florence lui arrangea la tête parmi les couvertures. -Dors... ne pense pas à ce qui est en toi... Je te réveillerai quand les hérons chanteront. Et doucement, avec des gestes maternels, elle étendit la grande cape blanche sur son corps. VI Le jour était levé, quand une rumeur se répandit dans les quartiers du Chat-Fourré et de l’Étage: personne ne pouvait dire ce qui était arrivé; mais toutes les têtes se montraient, les questions se croisaient de maison à maison; on n’entendait rien, on ne voyait rien, on se demandait seulement: «Qu’est-ce qu’il y a?» Plusieurs femmes se saisissaient déjà de la trompe d’alarme; des essaims d’enfants s’envolaient pour aller voir, quand au tournant du chemin de ceinture, dans la brouée, se dessina un groupe compact qui s’avançait lentement, à un pas de cadence. -Qu’est-ce qu’ils portent? demandait-on... Comme ils marchent drôlement! -On dirait un catafalque! -Ils rapportent quelqu’un, cria une Briéronne, qui se tenait en vedette à la lucarne de son grenier. De nouvelles figures surgirent, plusieurs femmes, en levant les bras, préférèrent disparaître dans leur maison: «Qui est- ce?... qui est-ce?» Le cortège approchait, la chose arrivait: c’était une civière sur les épaules de Petit-Bras et de Chat-Greni, de Montauciel de Brecun et de Colas-Chaland du bourg; on reconnaissait sous une bâche, une bâche gelée, fleurie de givre, la forme d’un corps, et les quatre hommes, la figure grave, leur coiffure à la main pour la commodité, évitaient de secouer le fardeau, accordés à leurs pas de gros clous qui martelaient la terre comme à un service d’enterrement; tandis que, galopant, tricotant de toutes leurs jambes, les petits garçons soufflaient: «Il est mort!... il est mort!» et que la vérité enfin se répandait de toutes parts: «C’est Aoustin! il a été tué cette nuit!» Un moment, devant la maison des Aoustin, les porteurs hésitèrent: ils ne savaient s’ils devaient le déposer là. Comme ils s’arrêtaient, de l’intérieur du logis partit un cri déchirant, que tout le monde, car la foule suivait, reconnut bien pour n’être pas de l’Aoustine. Mais une voix commanda: «Chez lui», et ils repartirent en avant. Alors, au fond de son impasse apparut, dans la confiante fumée matinale, la petite maison, sous la prairie poudrée de gel de son chaume, avec sa porte de vieux chêne éclaté, comme triplement fermée sur le sommeil de son habitant. Elle était bien loin de paraître avoir conscience du malheur qui la frappait. Un canard et ses canes déambulaient devant le seuil, dans l’attente de le voir s’ouvrir. -La clé... demanda l’un des hommes, en secouant la porte, pendant que les autres fouillaient sous la bâche, dans les poches. Aoustin fut étendu sur son lit. La chambre se remplit de monde. Les femmes, une à une, s’approchaient en silence, de tout près, sous l’ombre épaisse des rideaux, se retiraient, faisaient place aux suivantes, après avoir vu la figure, les yeux fermés, et deux terribles creux où s’avalaient des joues de cendre, souillées de sang... On entendait encore dans la gorge comme un râle. Des volutes de fumée emplirent la pièce, d’un brasier de mottes apporté par Julie en toute hâte, à pleins bords d’une pelle à main; et, en un clin d’oeil, le feu fut rallumé, confié à Marie, qui sanglotait dans ses nattes. L’Aoustine, accourue, s’était jetée au pied du lit, tête basse, à genoux, priait, récitait le Notre Père, le Je vous salue Marie, le Je crois en Dieu, le Je me confesse à Dieu; et son regard, avec frayeur, se coulait vers cette chambre tout imprégnée des habitudes mystérieuses du vieil époux. Parfois, au milieu de son oraison, les mouvements de Julie, qui faisait chauffer de l’eau, ou revenait vers le moribond, lui faisaient risquer un coup d’oeil; mais aussitôt, craintivement, sa jalousie se repliait. -C’est son sang qui est glacé!... Lève-toi, Nathalie!... vite, nous allons le frotter toutes les deux! -Frotte les jambes!... frotte!... le plus dur que tu pourras, commandait-elle encore, en entreprenant elle-même la poitrine à l’aide d’un énorme tampon de grosse laine verte. L’une et l’autre y allaient de toute leur haleine. Le lit craquait sous leur effort; mais plus elles frottaient, plus le râle s’éteignait dans la gorge du blessé. «Il va passer, on ne l’entend plus!» Des femmes entraient, sortaient. La Chédotale apportait un paquet de couvertures. Dans un groupe chuchotait la Capable, qui, forte de son flair de vipère, faisait remarquer à la Cadivoise que la fille n’était pas là présente. Elle disait vrai: Théotiste, en voyant passer la civière -elle venait de rentrer elle-même de son terrible voyage -, s’était évanouie; et elle était en train de reprendre ses sens sur le lit où l’Aoustine l’avait laissée. -Frotte, répétait Julie, ne t’arrête pas! Le médecin arriva dans l’après-midi, un peu plus tôt qu’on ne prévoyait. Il était accompagné de M. Moyon, qui, le visage attristé, lui expliquait comment le blessé, parti la veille pour la ville, porteur d’une mission à lui confiée par le syndicat, avait été atteint d’un coup de fusil comme il s’en revenait la nuit suivante, et relevé à l’aube par des pêcheurs du côté du canal de dessèchement. -C’était un homme de confiance. Il insistait là-dessus, il y revenait sans cesse. -Qu’est-ce que c’est que tout ce monde! s’écria le médecin, rude petit bonhomme au toupet noir, intelligent et rapide dans ses gestes, qui connaissait ad unguem l’animal dont il tirait sa pâture; et à l’exception de Julie, où du premier coup d’oeil il avait reconnu la débrouillarde et la dévouée, il poussait tout le reste dehors, y compris l’Aoustine qui dut exciper de sa qualité d’épouse. -Ah! bon, bien, si vous êtes la femme, c’est différent... Mais c’est toujours la même chose, on y voit dans leurs maisons comme dans la cave du diable! Allumez-moi une lampe... approchez... vous n’avez donc que cette bougie-là! Il souleva les paupières, ausculta le coeur. -Congestion, dit-il, mais cela va mieux... vous lui avez frotté les membres! Bon... c’était ce qu’il fallait faire. -Pourtant, monsieur le médecin, déclara timidement Julie, en tenant sa main en écran sur la lumière pour ménager les yeux du blessé, à mesure que nous frottions, moins on l’entendait respirer? -C’est justement qu’il respirait mieux, ma bonne femme... allez, c’est bien simple, vous lui avez sauvé la vie!... Courez-moi me chercher de la graine de moutarde et des sangsues, ce n’est pas ce qui manque ici... Et vous, dit-il à Nathalie, faites-moi en deux temps bouillir de l’eau. Mais Julie y avait déjà pensé. -Fichtre! Ce n’était plus une main, mais un informe paquet de sang coagulé: trois déchirures profondes, trois trous béants, d’une pourpre sombre, s’ouvraient dans les chairs de la paume gonflée et tuméfiée; tous les os, tous les nerfs broyés. Un exsangue lambeau de peau pendait, que le médecin examina avec attention. -Qu’est-ce que c’est que cette marque bleue... serait-ce la poudre? -C’est peut-être son roseau... larmoya l’Aoustine. -Quel roseau? -Il avait là un tatouage, expliqua M. Moyon. Le médecin lava tout cela, lava aussi le visage, appliqua la moutarde sur les pieds et les jambes, mit les sangsues aux oreilles. -Une décharge de chevrotines... accident de chasse, peut-être? Mais ça m’étonne, disait-il au maire, près de la cheminée où il se chauffait les pieds l’un après l’autre, en attendant l’effet de ses applications. Aussi bien n’en sont-ils pas dans ce pays-ci à leur coup d’essai... Avez-vous des données? -Aucune, déclara le vieil homme, d’un air consterné, j’ai fait un commencement d’enquête, impossible de rien savoir. Songez, docteur, que j’ignore jusqu’au nom des porteurs qui l’ont ramené chez lui. Tout cela s’est éclipsé, personne n’a rien vu. Que voulez-vous, c’est comme cela. Le notaire, quand il vient au bourg donner ses consultations, est obligé de choisir la maison la plus cachée, avec tout un jeu de portes, sans quoi personne ne viendrait de peur d’être vu... Jamais ils n’entreront chez le pharmacien avant la nuit tombée... et si un malheur arrive, comme aujourd’hui, allez, allez chercher les témoins. -Oh! je les connais!... Mais qu’est-ce qu’il y a dans cette cage. Un faucon?... Il a l’air affamé, cet oiseau! Et, coupant au plafond un bout de couenne fumée, il le jeta entre les barreaux. -Je les connais!... du reste, le caractère dépend des régions... ils sont loin de se ressembler tous. Je les ai pas mal étudiés, j’ai mon avis là-dessus... Les Briérons du centre, ceux des îles, là où nous sommes, doivent descendre, selon moi, de ces pillards saxons, qui, en prenant pied dans les îles de Brière, refoulèrent sur la grande rive des populations plus ou moins issues des traînards de l’armée de César. Remarquez, monsieur le maire, la figure osseuse, à fortes mâchoires, à pommettes saillantes, au petit oeil aigu des gens de par ici, chez cet homme couché là, par exemple; et voyez d’autre part les larges grands yeux, le teint olivâtre, le pur ovale italiote des gens de Mayun, pour ne citer que ceux-là... voyez les potiers d’Osca, qui, sans le savoir, vous font encore la lampe romaine. Pendant que le médecin exposait ainsi ses vues à M. Moyon, qui l’écoutait en opinant, les réactifs agissaient. Peu à peu, sous les rideaux, renaissait une trouble, une indécise lumière, tremblant fantôme de vie à la recherche de sa mémoire. Aoustin se réveillait. Mais il était là-bas toujours, sous le grand ciel de la nuit glaciale, couché, abattu de violence dans le lit des roseaux... Tous ses membres étaient rongés aux vermines de la vase... Sa femme, l’Aoustine était présente... elle le regardait... elle ne lui venait pas en aide... C’était une mâtine... mais il en savait les raisons... vu qu’il avait sur lui une couverture enroulée quarante fois pour empêcher son âme de s’envoler... Du côté de sa cheminée aussi des hommes parlaient... De quel droit étaient-ils là?... N’allaient-ils pas découvrir sa fosse, la mesurer, la sonder?... Ils étaient venus exprès... ils allaient lui dresser un procès... est-ce qu’il n’y avait pas là, justement, dans ce trou, un tronc de mortas à moitié dégagé... un mottas qu’il n’avait pas eu le temps de mettre dehors?... Il faisait des efforts surhumains pour tâcher de les arracher de là. Mais plus il se donnait de mal, moins il réussissait: «Tu ne peux les appeler... puisqu’ils n’ont point de noms... tire à toi! tire, tire!... Ils ne veulent pas venir... oh! il ne faut pas qu’ils voient... qu’ils voient le trou de la fosse!... ni le mortas, je te dis... il y a bien sûr un moyen.» Et il luttait; il était en nage. Toute l’eau du bénitier lui coulait sur le front... Enfin!... et la Vérité lui apparut... elle lui apparut comme une sainte Vierge, toute blanche, une Vérité éblouissante, dont le rayon pénétrait jusqu’à son âme!... et son âme était heureuse, elle volait, elle planait, elle était brume légère... enfin ils allaient venir. -En tout cas, celui-ci est un rude homme, déclara le médecin en entendant un gémissement partir du lit, et s’approchant aussitôt. -Allons! nous allons mieux?... voyons un peu... et il fit avancer la lumière. Un regard comme celui d’un oiseau luisait en effet au fond de l’alcôve. La bouche remuait sur elle-même. -Soif?... vous avez soif?... Plus tard, pas maintenant. Mais la bouche continua à mâchonner des sons. -Qu’est-ce qu’il demande?... une fleur?... -De la fleur de terre, c’est de l’eau, expliqua le maire. -Tout à l’heure, vous boirez avant de partir... on va vous emmener à l’hôpital... la voiture va venir vous prendre; en attendant, restez tranquille, vous avez la fièvre. Aoustin battit l’oreiller avec sa tête, et recommença à gémir. Julie, au pied du lit, éclairait, relâchée dans une grande expression de tristesse maintenant que sa plus forte occupation était passée. Quant à l’Aoustine, elle n’osait pas venir plus près, et restait reculée dans la partie de l’ombre, là où Aoustin ne pouvait la voir. -Mon pauvre Aoustin, dit le maire à son tour, en se penchant sur le blessé, comment as-tu reçu ce coup de fusil? À cette question, Aoustin fixa son regard au-dessus de lui, dans les rideaux, et un amer, un cruel sourire flotta sur ses lèvres. Cet étrange rictus n’échappa pas à Julie qui, instinctivement, modifia la position de sa rousine de façon à l’éclairer mieux. Mais l’expression changea, les sourcils se rejoignirent en un froncement velu, le regard parut s’éclairer d’un souvenir; on vit qu’il voulait parler. -Les lettres!... parvint-il à dire enfin. -Les lettres?... oui, tu as porté les lettres, mais il ne s’agit pas de cela... Comment as-tu été blessé? Voilà ce que nous voudrions savoir? Mais Aoustin fronça les sourcils encore plus durement. On l’irritait. -Les lettres, dit-il encore... je les ai... -Comment, sursauta le maire, toujours penché sur le lit, tu ne les as pas portées là-bas! -M. Philippe... a regardé... il a dit... le notaire a vu aussi... il voulait... les garder... J’ai pensé... faut plutôt... copiez- les... quand les écrivains ont eu fini... j’ai pris les papiers... je les ai... sous ma chemise. Mais voyant que le maire fouillait en vain sur sa poitrine, il trouva encore la force de secouer la tête. -Dans mon dos... Le médecin vint au secours de M. Moyon. Les deux hommes soulevèrent le blessé qui respirait tout à fait mal. À la lueur de la rousine au-dessus de leur tête, l’un le soutint sous les bras, tandis que l’autre opérait et finissait non sans peine par retirer les lettres de cet endroit difficile. -Il n’a pas voulu les laisser là-bas, il a bien fait. Aoustin, remis sur son oreiller, respira, et sa figure eut une singulière expression de tendresse en se tournant vers ces papiers qui n’avaient plus rien à craindre dans les mains du premier syndic. Mais le maire se faisait un devoir moral, une obligation de son état de tâcher d’éclaircir le mystère de l’événement. -Voyons, Aoustin, recommençait-il... tu as reçu un coup de fusil... n’est-ce qu’un accident?... que s’est-il passé? Mais il eut beau répéter, varier ses questions, Aoustin ne voulait pas répondre. Pas un muscle de sa face ne bougeait. Il avait refermé ses yeux, et il ne les rouvrit qu’au moment où les hommes chargés de le venir prendre le soulevèrent sur son matelas pour le transporter jusqu’à la carriole. À mi-chemin, il fit signe seulement qu’il voulait qu’on fermât sa porte. Le maire s’acquitta de cet office et vint lui glisser sa clé sous sa couverture. Devant les maisons, au coin des ruelles, au pied des paillets, les gens s’étaient groupés, en silence. Tout le long du chemin de ceinture, des visages attendaient. Aoustin, enveloppé du mieux que le put Julie, aidée de Nathalie, fut installé sous la bâche. Le vieux M. Moyon lui dit au revoir; et la carriole s’en alla au pas, entre les ormes de la rive, tout doucement pour éviter les cahots. Elle passa par les Mortères, le Chat-Fourré, le Pintré, et plus d’un groupe se forma à la sortie de l’île, pour la suivre des yeux, sur la route à travers le marais. Puis il y eut un silence sur Fédrun. Mal bénis soient à jamais les gens de l’espèce de Réduire-le- Fort qui, le jour de la Toussaint, s’en vont piétiner la tombe de leur ennemi! Aoustin n’était qu’une tige d’orgueil, si l’on voulait; un homme qui avait toujours l’air de tenir sous ses pieds ce qui périt... N’importe: cette alarme de mort le venait saisir juste au tournant de ses jours où la reconnaissance se découvrait le visage et lui préparait ses honnêtetés. Car ce n’était point le tout d’avoir rapporté les lettres, fallait-il encore que sa chandelle ait su les trouver en cet endroit mystérieux qui n’avait point de nom. C’était décidément un homme de naturel utile, et l’une des meilleures têtes de Brière!... La mort, en le prenant, prendrait plus de quatre intelligences au pays. Et il n’y eut pas qu’à Fédrun qu’il eut son oraison; à Pendille, à Mazin, dans toutes les îles. Là, partout, ce fut la stupeur; d’autant plus qu’il était en ces lieux déjà fait mort et enterré... De même qu’aux villages plus lointains, les villages paysans lesquels aussi, tout en accusant le malheur, n’étaient pas fâchés d’ajouter que ceux de là-bas n’en faisaient jamais d’autres... puisqu’il n’était jusqu’aux arbres de leurs rives qui ne parussent toujours entre eux méditer quelque mauvais coup. Mais, ici, là, sur les causes et le fond du procès, tout le monde se taisait. Tous les soupçons faisaient bouche muette, chacun gardait son idée pour soi. Conseil de prudence. Le jour où se présente la maréchaussée, personne n’ayant jamais rien dit, personne ne sait rien, et le gendarme, en roulant ses yeux, reste le pied en l’air. Si l’enquête demande qu’on la conduise en chaland, personne n’est prêt, personne ne peut, personne n’est là. Ou si de malheur, tu t’en laisses imposer par l’autorité, le lendemain ton bateau est mis en pièces; et cela n’encourage guère. Un grand silence, une grande ignorance, une grande discrétion, une grande stupidité s’étendirent donc sur tout le pays. Il n’y eut qu’à Mayun que les choses se passèrent quelque peu différemment. Un jour et une nuit après cet événement, au matin, douze vanniers, qui s’étaient assortis pour leur vigueur, se réunirent sur le placis à l’abreuvoir et eurent là un long conciliabule. Puis l’un de ces jeunes gens, qui portait le surnom de Martin- d’Or, quittant ses compagnons, se dirigea vers la maison habitée par Jeanin. Jeanin venait justement de se lever, et le jeune homme lui fit savoir le pourquoi de sa visite: Le vieux Prosper, un roulier de longue étape, qui avait coutume, quand il passait par Mayun, d’y faire la débridée, ayant eu la veille l’imprudence de ne pas remiser sa charrette en lieu sûr, des mauvais plaisants s’en étaient allés, la poussant, la faire rouler au fond de la cuve, -on appelait la cuve un petit étang très profond qui se trouvait à l’entrée du village. Il fallait être en nombre pour la tirer de ce trou; et lui, Martin-d’Or, s’en venait chercher Bouquet afin de donner la main aux autres qui étaient déjà rassemblés. Jeanin dépêcha l’enroulement de sa ceinture, passa sa veste, et suivit son camarade. -Voilà un noeud qui va nous gêner, déclara, à l’arrivée des deux hommes, un grand Mayunais, nommé Hervé-Taillis, en inspectant la grande corde qu’il tenait dans ses mains, passe-moi ton couteau, Martin-d’Or. Mais Martin-d’Or, en tapant sur ses poches, répondit qu’il ne l’avait pas sur lui. -Alors, passe-moi le tien, Jeanin. Jeanin avait le sien et le tendit au grand Hervé qui, sans en tirer service, sans même l’ouvrir, sans même le regarder, s’empressa de le faire disparaître. Ce fut fait comme cela, en un tour de main, sans explication, et Jeanin en fut tout ébahi. -Qu’est-ce qu’il y a?... qu’est-ce que vous me voulez? demanda-t- il. Car le cercle s’était soudé autour de sa personne, et il ne pouvait ni avancer, ni reculer. Tous ces jeunes gens étaient ceux-là mêmes qui lui avaient prêté protection le jour de l’assemblée de Saint-Joachim. -Bouquet, fit alors entendre Hervé-Taillis, qui était là comme le chef, tu as du sang sur les mains... C’est toi qui as tiré sur le père de celle que tu as été chercher là-bas... Tais-toi!... Il n’y a pas de crime d’impuni... et parce que nous ne te vendrons pas, nous ne voulons pas que le sang de ta victime retombe du Ciel sur le village innocent... et la Justice va se faire... par nous. -Ce n’est pas vrai!... ce n’est pas moi!... rugit Jeanin. -On a toutes les preuves... on t’a vu rentrer le matin... ton fusil, tu as eu soin de le laisser sous la paille de ton chaland... Tu as troublé la paix du village; tu es à nous... Tu vas courber la tête. Ce qu’il ne disait pas, c’était l’ardent désir de leur fond commun, de faire payer au transfuge qui s’en était allé pleurer les bonnes grâces d’une fille de leurs pires adversaires, le dégoût et la colère qu’ils en ressentaient depuis trop longtemps; et ce sentiment ne comptait pas pour une petite part dans l’empressement de leur justice. -Ce n’est pas vrai! -À la cuve, puisqu’il nie. Bouquet banda en arrière son torse musculeux, mais une poussée formidable le contraignit, et il fut entraîné à l’exécution. -À la cuve!... à la cuve! -Nies-tu encore que ce soit toi le meurtrier? lui jeta une dernière fois Hervé, au bord de l’eau profonde. Jeanin ne niait plus. Il râlait et roulait des yeux de terreur. -Emmenez-le! Et il fut emmené, comme une charrette que remorquent des hommes, traîné, poussé par la rue du village, sous les yeux d’une population massée aux portes des chaumières. L’endroit était marqué là-bas. Des jeunes filles s’y tenaient devant des seaux fumants. Parmi elles se trouvait la blonde Nanette, qui avait été la fiancée de Jeanin autrefois. Il y avait là une voûte. Une voûte est, entre le chemin et les maisons, sous une grossière maçonne, un passage pour les eaux de rebut du village, le purin des étables, et toutes les croupissures bonnes pour le fossé d’écoulement, où rien, à vrai dire, ne s’écoule. Sur un signe d’Hervé-Taillis, les jeunes filles versèrent dans le cloaque leur seau d’eau chaude, qui eut pour effet de fondre ce qu’il y avait de glace, tandis qu’un râteau de fenaison achevait de ramollir les duretés, et d’amalgamer les substances. Jeanin, dans les bras qui le tenaient, ressemblait à un cheval enfargé dans les courroies d’un travail. -Si tu résistes... Il ne résista pas. Sous le poids de dix hommes, il fut plié, basculé en longueur, et dans ce couloir d’immondices introduit comme une cartouche. Comme les pieds mettaient du temps à disparaître, le grand Hervé, empoignant la corde, en abattit quelques coups qui n’eurent pas besoin d’être répétés. Sous la voûte on entendit un clapotement, et puis ce fut le silence. De tous côtés on avait rompu le travail; chacun arrivait de son chez-soi, les hommes, les femmes, les aïeules. Il y avait foule sur la route, comme lorsqu’un accident vient de se produire. On regardait en silence, avec gravité, sans étonnement, car depuis la veille tout le monde avait reçu l’annonce de cette cérémonie: les femmes avec leurs marmots, les hommes en fumant leur pipe. On n’excitait pas, on ne désavouait pas. On laissait s’exécuter une sentence qui n’était point vengeance, mais dont l’ordre émanait de l’âme qu’ils se sentaient en commun. Ce que les gars faisaient là était justice. Or, la justice est comme le jour, comme la nuit; elle s’accomplit comme les saisons; elle descend du plus profond des cieux pour assainir la conscience des hommes; et celle-ci assainissait la conscience du village. On se contentait de repousser les chiens. Cependant les gens s’écartèrent, et chacun put voir s’approcher un vieillard. C’était le petit oncle. Il avait le visage bouleversé. On venait de lui rapporter l’événement, et il était accouru aussitôt. Il regarda longtemps, au premier rang, en tirant sur sa barbe. Ses lèvres remuaient, son regard douloureux se portait de l’un à l’autre des exécuteurs. Mais qu’auraient pu faire ses paroles... Ses épaules s’affaissèrent sous le poids de son chagrin. Il baissa la tête et, sans avoir rien dit de plus haut que sa honte, s’en retourna à son travail, en se traînant sur sa mauvaise jambe. Les autres aussi remontèrent à leur besogne, abandonnant le condamné aux soins de ses pasteurs, qui avaient décidé de le garder là jusqu’au soir, et se relayaient par groupes de six. Les jeunes filles, entre deux tâches de ménage, s’en venaient aussi par bandes, par brochettes, au milieu des galants, laisser tomber leur grain de sel sur la blessure qui cuisait là-dessous. Sur le rebord d’une fenêtre était aligné de quoi se verser des rasades à la santé de l’enfoui. Quelqu’un de non prévenu passait-il, demandant: «Que faites-vous donc là, les gars?» si l’homme était de Brière, ils répondaient: «Nous avons enterré sous la voûte Jeanin Bouquet, le meurtrier du garde»; mais quand, deux ou trois fois, des étrangers se montrèrent, comme une roulotte de baladins qui passa sur le midi, ils se reculaient et affectaient de jouer aux sous. Car s’ils entendaient se payer d’un dommage, le secret du coupable était aussi le leur; et toutes les enquêtes de justice les trouveraient aussi ignorants que des agneaux. C’était la froide journée où le Mayunais, sans se soucier du dehors, double le brasier de ses mottes, et avec passion pousse son petit métier. L’événement du matin n’avait pas eu pour effet de modifier les habitudes, et jusqu’au soir tous les seuils restèrent clos. Mais dès que le soleil, derrière les chaumes, commença de devenir un peu rouge, toutes les portes s’ouvrirent une à une, et livrèrent passage au vannier, à ses fils et ses petits-fils, à la mère-grand accotée sur sa canne, à la veuve avec ses huit marmots, au vieux gars solitaire, et à cent autres de toute façon, de ceux-là qui n’avaient point de galette à retirer du four, ou de malade à faire boire. Ils arrivaient ponctuels à ce qu’on leur avait dit, que la délivrance de l’homme aurait lieu avant l’heure de l’abreuvoir des bêtes. Hervé-Taillis, quand tout le monde fut là, s’approchant, cria à Jeanin que son châtiment était purgé, et qu’il pouvait sortir si bon lui semblait. Chacun attendit alors le tableau qui allait s’offrir. Toute oeuvre de justice que ce fût, ce spectacle venait distraire le fond de l’âme intime de ce qu’il y a d’un peu toujours pareil dans la suite des jours. L’instant était solennel. Tous les yeux guettaient à la sortie l’apparition du nez du blaireau; quelques- uns éprouvant quelque anxiété du silence de mort qui se prolongeait sous la voûte, d’autres un certain plaisir, selon que la nature les avait faits. Quand tout à coup le clapotement espéré se fit entendre; et aussitôt toutes les cordes de l’âme furent tendues vers ce bruit qui n’était pas continu, car cela barbotait, s’arrêtait, reprenait; et chacun savait qu’il n’y avait pas entre ce corps en train de ramper et la maçonnerie, plus d’espace que d’à peine un centimètre, de sorte qu’à chaque mouvement le front devait s’écorcher aux graviers du ciment, ou tout le bas de la figure plonger dans le bourbier! Enfin la tête parut. Elle était nue, et noire, visqueuse, réduite en dimensions comme à la grosseur des deux poings. Les épaules suivirent, puis le corps, et l’homme se mit debout avec effort, lentement. Des pieds à la tête, il luisait. Ses habits, emboués de souillures verdâtres, dégouttelants de fange corrompue, collaient à ses flancs. Vers cette foule qui le contemplait sans lui rien dire il coulait des yeux d’égarement. On voyait que soit à droite, soit à gauche, il aurait voulu trouver un passage, mais les gens barraient la route. La vue de tout ce monde lui faisait rentrer le front sous terre; il reculait pas à pas, avec une sourde plainte. Quand soudain, il pivota, fit un tour tout rond et détala. Il se sauvait du village. Dans une course éperdue, il gagna les abords du marais, sauta dans un chaland, et se mit à fuir, à fuir, à pousser devant lui, en Brière. Un coup de perche n’attendait pas l’autre. Haletant, il s’enfonçait au plus épais du grand noir, où le soleil se couchait dans une pourpre, parmi des plumes de feu, parmi du sang, parmi des sérénités. Il s’éloigna aussi longtemps que le porta son souffle, et ce fut à la butte aux Pierres qu’il finit par accoster. C’était, à cette heure, une plage de solitude. Il s’y traîna d’un pas épuisé, d’un grimpement ramolli de crapaud blessé qui rampe à son salut; pendant que de grands oiseaux, s’enlevant, rasaient de leur vol les terrains obscurs, et, avant de se poser plus loin rayaient de leur coup d’aile la bande de soir livide qui s’éteignait au loin, à l’horizon de la mer. Il claquait des dents, tremblait de tous ses membres et défaillait. Le quignon de miche qu’on lui avait passé le tantôt avait trempé dans la boue; il n’avait pu le manger. Il était affamé. Il cherchait là partout quelque vache qu’il pût traire, bien que la dernière bête, il le savait, eût été retirée depuis des semaines. Les odeurs du cloaque attachées à son vêture l’écoeuraient à nausées. Il était secoué de grands frissons que lui causait le mortel refroidissement de ses moelles. Et il gémissait: «Je vais mourir... je vais mourir!» À cette peur se mêlaient la honte, l’humiliation, la haine de ses bourreaux -et le souvenir, dans cette nuit lugubre qui ressemblait tant à l’autre, de la vision qu’il avait eue de son amour au moment où il avait lâché son coup de feu, d’un éparpillement de plumes blanches tachées de sang, comme d’un cygne sauvage blessé à mort. Fauché par le vent de mer, grelottant, il se trouva enfin un refuge dans la ruine de Lucas la Palette, où les murs de pisé le défendraient au moins du froid de la bise. Parmi les ronces, les décombres du hourdis, gisaient des restes de fagots, des débris de mortas, et jusqu’à un vieux tonneau. Il se dressa un bûcher, et, de son briquet de forêt, repêché dans son étui de fer-blanc au fond de ses chausses, y bouta la flamme. Il fallait qu’il eût subi dans ses esprits une bien complète déroute, pour chercher un abri entre ces murs connus pour n’être qu’un rucher de démons; où Lucas lui-même n’avait jamais pu habiter, maltraité chaque fois, arraché de ses draps, transporté hors de sa maison au milieu d’un bourdonnement terrible. Or, non seulement Jeanin, brisé de fatigue, avait perdu toute conscience des terreurs de ce lieu, mais il alla jusqu’à s’y endormir. Et voici que dans la nuit, tout à coup, il se réveilla en sursaut, suffoquant, sous une affreuse lueur, au milieu du ronflement des flammes, et n’eut que le temps de se jeter au- dehors, où le spectacle le terrorisa de la masure qu’on ne voyait déjà plus sous le flot des fumées qui montaient. «Au feu! Au feu!» il courut, faisant, comme qui eût dit tous les crochets du lapin, cherchant un secours, quelque chose, une aide. Mais il ne trouvait rien. Il s’arrêta, atterré. Malheur! La vue de ce qu’il avait fait là le dégrisait de sa détresse. Il avait jeté sur la Brière le plus grand péril qu’elle pût craindre: l’incendie. La flamme allait prendre dans les tourbes, se propager là- dessous, dévorer des kilomètres, gagner les villages: tout pouvait brûler ainsi. Réduit à l’impuissance, affolé, il regardait. Des langues rouges s’échappaient de l’épaisse fumée. Les vieux os de la masure craquaient de toutes parts. Le feu, qui avait pris son aliment du tonneau passé jadis au goudron, attaquait la charpente faite en mortas de plus de mille ans de sécheresse. Les flammes déferlaient voracement, et l’ardent squelette des poutres s’effondrait dans de sinistres tourbillons d’étincelles. Il voyait voler des flammèches, que le vent emportait jusque sur les platières voisines. Déjà, il lui semblait que le sol chauffait sous ses pieds; et là, chétif, tremblant, les yeux fixés sur son oeuvre, à mesure que gagnait la clarté du sol, il se réfugiait dans l’ombre, où le frôlaient des vols apeurés d’oiseaux de nuit. Bientôt l’île entière sembla brûler! Quand tout à coup il tressaillit: cela se répondait de Fédrun à Pandille, de Pandille à Mazin, de Mazin à Crossac: le beuglement des cornes d’alarme. Là-bas on avait vu le brasier. On s’appelait de pays à pays. Des lumières glissèrent: c’étaient les bateaux qui se détachaient des rives. Bientôt ils allaient arriver. Des voix déjà se répercutaient... Un coup de fusil partit... Puis un autre. Puis une dizaine, qui roulèrent comme un feu de peloton. Une balle, au- dessus de la butte, passa en sifflant. Et voici maintenant que les flammes montaient si haut qu’elles éclairaient tout autour de toute la Brière, Jeanin, les curées, les coulines, les étangs, et que les chalands là-bas, il les voyait s’approcher sur cette grande nappe d’eau rouge. Alors, de trou en trou, sur les genoux il rampa, atteignit la berge de l’île, sauta dans son bateau, et, plié en deux, fuyant cette redoutable clarté, se jeta dans les roseaux, qu’il écarta à force de perche, où il poussa, se fraya un chemin, s’enfonça le plus loin qu’il put, et demeura tapi, immobile. Troisième Partie. I Ce matin-là d’été, dans le quartier de l’Étage, tandis que l’air se chargeait de la bonne sente des oeillets, que les géraniums, au bord des fenêtres, fleurissaient de leur pourpre ensoleillée la chaux fraîche des chaumières, il y avait grosse voix chez Julie, presque du tapage. Une carriole stationnait devant la porte. Sur le chemin, un homme qui n’était point de là, un homme à casquette de velours, attendait, en flânant, les mains dans les poches. Soudain, un éclat de voix se répandit au-dehors, et M. Leriché, le visage congestionné, parut sur le seuil, avec sa grande blouse bleue, et derrière lui, Julie, les cheveux en désordre, pâle, et le suppliant: -Monsieur Leriché, je vous en conjure!... remettez-moi jusqu’à la Toussaint! -Ah! oui! je les connais, vos Toussaints! Il n’y a point de Toussaint, l’argent que vous me devez n’a rien à voir avec la Toussaint!... Voici M. Pataud... M. Pataud est mon homme. Conduisez-nous. Mais Julie s’accrochait à ses meubles, continuait d’implorer: -Monsieur Leriché! Monsieur Leriché! -Monsieur Leriché! s’exclama l’épicier, en revenant sur ses pas et rentrant dans la maison... Madame Chantal, vous commencez joliment à m’échauffer les oreilles!... et puisque cet arrangement à l’amiable n’a pas le bonheur de vous plaire... Le reste se perdit dans la maison, derrière la porte qu’on poussa; et l’homme, dans le chemin, M. Pataud, de son métier boucher à la Barbotte, se remit à attendre, tout en se grattant la tête et regardant, sur le toit de la maison, les pigeons qui se faisaient des cérémonies. Puis, la porte s’était rouverte, l’on entendit encore la voix de M. Leriché: -L’homme de loi! l’homme de loi! comme si l’homme de loi se tenait là quelque part, caché, tout prêt à voler à son secours. Mais Julie, maintenant, s’essuyait les mains à son tablier. Elle avait fini de tout tenter pour faire de son mauvais droit raison. Elle considéra un instant ces petits yeux luisants qui lui fouillaient le visage, ces lèvres rasées, tirées et minces comme les cordons d’une bourse, cette blouse sous laquelle ne logeait aucune pitié, et poussant un grand soupir, elle attrapa un fichu: -Viens avec moi, Marie, dit-elle, tu prendras les autres à la pâture. La bergerie se trouvait là, tout près, au bord de la chalandière, dans l’herbage de la levée, une cabane adossée à un groupe d’ormeaux, couverte en chaume de raux. Un ouvrage d’Aoustin autrefois. Tous trois entrèrent: M. Pataud le premier, les mains tendues, guidé dans l’obscurité par le bond des petites pattes sur leur lit de fougère, et les paires d’yeux de phosphore qui se ramassaient dans le fond, en un tas apeuré, sous le faible faisceau de jour tombé de la lucarne. C’étaient tous moutons noirs, sauf deux ou trois, marqués à la tête d’une pelote blanche. Et M. Pataud, de l’un à l’autre, éprouvait les toisons, pendant que M. Leriché, à la porte, tête basse pour éviter les toiles d’araignée, et reniflant le relent du suint, demandait: -Qu’est-ce que cela vaut? -Hum, j’en ai vu de meilleurs... C’est trop nourri aux marais. Ce qui n’empêcha pas le boucher de se saisir d’une brebis, de l’empoigner par ses écouailles, de la pousser dehors, et ainsi d’une deuxième, et ainsi d’une troisième, jusqu’à cinq qui lui passèrent par les mains. Julie, hébétée, ne sachant même quelles bêtes on lui prenait, voyait seulement que le boucher crochait dans sa laine, et, chaque fois, le suivait, en trébuchant dans la litière. Quelques voisines, venues rôder, attrapaient M. Leriché d’un regard mauvais, qui s’éclairait d’un sourire aussitôt qu’il se tournait vers elles. Puis quand ce fut fini, et que vint la question du solde de soixante-cinq francs dont Julie avait déclaré vouloir s’acquitter en espèces, elle tendit la monnaie: -Voilà, dit-elle, sans lever les yeux. M. Leriché haussa le buste, tourna son regard du côté de l’argent, sans appuyer la peau de son cou sur la pointe de son col, sépara les pièces, soupesa les piles, et, soulevant sa blouse, d’un geste qui donnait à croire qu’elle était d’un grand poids, les fit glisser dans l’insondable profondeur de son vêtement. -Soixante-cinq francs... le compte y est... C’est très bien. Tout était léger, heureux sous l’azur chaud du ciel: les arbres feuillus et d’un si beau vert sombre, qui arrondissaient leurs arceaux sur les chaumes, les chaumes tout émaillés de leur tapis de fleurs blanches, les moutons eux-mêmes, dans les flots de poussière où les emportait la carriole, innocents du but de leur voyage. Les moineaux secouaient les fucus de leurs cris de joie, l’air était caressant, avait déjà la saveur des fruits qui allaient venir. L’unique souffrance sur terre semblait s’être logée dans cette bergerie, où Julie, restée seule et étouffant ses sanglots, s’obstinait à refaire une litière qui n’en avait pas besoin. Sur la route s’en allait Marie, emmenant ce qui restait du troupeau, deux moutons et une agnelle qui bondissait des quatre pieds comme si la vie n’était que badinage. Grand-honte elle avait, avec ses trois bêtes, parce que les gens qui la voyaient passer savaient au juste ce que les autres étaient devenues... Quand ses moutons auraient bien voulu, çà et là, attraper une herbe, une feuille, une ramille des haies, elle ne les laissait pas s’arrêter, elle les poussait avec sa gaulette, ayant elle-même son ouvrage sous le bras, au lieu de tricoter comme elle faisait toujours en marchant lentement derrière eux. Un soleil ardent tombait sur la Brière. De Fédrun aux coteaux des rives, ce n’était qu’un grand lac de lumière torrentielle. De tous côtés, sous de tremblantes vapeurs, scintillait le feu des coulines. Et pas un pouce d’ombre au large; pas un bruit non plus, que de temps à autre, du fond des lointains, comme un vague écho, la chanson des broyeuses de chanvre. Sur les hauteurs de Brécun, dans un pâtis pierreux dévalant vers le marais, Marie avait coutume de venir. Et elle s’était assise là encore aujourd’hui, contre le buisson, dans la landèche déjà toute frisée par les grillures des canicules. Sa cornette que chauffait durement le soleil lui protégeait le front et les joues; et, pendant que ses moutons paissaient à leur habitude, en se pressant d’une touffe à l’autre comme s’ils craignaient que l’herbe ne se prît à fuir, elle regardait et rêvait. Elle venait d’atteindre ses dix-sept ans; son printemps, comme on dit, venait de lâcher ses tourterelles, et ses doigts ne pouvaient s’empêcher, dès qu’ils avaient fait trois tours d’aiguille, de retomber à leur douce immobilité. Toute la matinée, elle avait été bien malheureuse; mais peu à peu ici sa peine se dissipait. Elle avait beau s’efforcer de penser à la terrible scène du matin, se pénétrer de l’idée des sacrifices que s’imposait sa tante, se dire que la pauvreté grandissait chaque jour dans la maison, son coeur, en ce moment, malgré elle, lui révélait au-dedans le même suave et rayonnant éclat qu’avait ce beau jour d’été: c’était un papillon bleu voletant dans le soleil de l’herbe, une libellule palpitant à la pointe de l’oseille sauvage, une petite voile qui s’en allait, penchée au-dessus des roseaux comme la bannière des Rogations dans les blés. Des oies secouant au loin leurs ailes éblouissantes, un nuage d’étourneaux qui parcourait l’espace... Il y avait surtout les maisonnettes blanches perdues dans le mystère de l’horizon, qui lui représentaient tout le grand vague des pays et des villes qu’elle n’avait jamais vus. Plusieurs jeunes filles de Brière, ces derniers temps, avaient osé quitter le pays, étaient parties là- bas; et son esprit lui aussi, vers ces contrées prestigieuses, s’envolait à leur suite, comme l’oiseau... La journée s’écoulait. Ce fut deux heures, puis ce fut trois heures... Tour à tour elle laissait et prenait son ouvrage. Il y avait autour d’elle des tapis de pâquerettes. Elle en cueillit une, deux, trois, toute une moisson dans son tablier. Elle savait avec ces fleurs tresser des couronnes, et elle se mit à cet ouvrage en se servant de son fil. Deux corolles, elle les ajustait, puis deux autres, et sous ses longs doigts fins, peu à peu tournait et se formait le joli pain de pétales blancs et de petits coeurs d’or odorants et veloutés. Or, comme elle levait les yeux, elle vit un homme qui marchait le long de la couline. C’était M. Ulric qui s’en revenait de chasser par là. Alors elle se dépêcha de couper les tiges, et fit dans ses mains sauter deux ou trois fois son diadème. Ce n’était pas la première fois que M. Ulric retrouvait Marie dans ce coin de marais. Souvent, quand elle devait s’y rendre, il calculait son temps, de façon à la rejoindre avant l’heure du retour, et passait ainsi un moment à causer avec sa petite amie. Il lui racontait sa chasse, l’entretenait de ses expériences, de son fameux fourneau de Koenigsbrun. Parfois ils parlaient d’Aoustin, qui depuis de longs mois traînait à l’hôpital dans la ville lointaine, par suite de complications survenues coup sur coup. Comme la Brière devait lui manquer, elle qui, comme il disait, l’avait toujours guéri dans ses maladies!... M. Ulric, allé deux fois pour le voir, n’avait pas été admis. Puis le temps avait passé, passait, et, à la fin, il était question de lui de moins en moins. Le fusil rejeté sur le dos, il arriva, et, comme il faisait d’habitude, s’assit près de la jeune fille. -Est-ce pour la Vierge que tu as tressé cette belle couronne? Puis, son regard tombant sur les moutons: Ma pauvre Marie, te voilà maintenant une bien petite bergère! Mais Marie n’avait l’air ni triste, ni découragée; une flamme, au contraire, brillait dans ses yeux, jeune, douce, ardente, souriante. Sans rien dire, elle chercha dans sa trousse, et d’un paquet qu’elle défit avec précaution, retira un petit objet de couleur terreuse qu’elle tendit au jeune homme. C’était un anneau, un vieil anneau tout mangé de vert-de-gris. M. Ulric le regarda quelque temps, gratta avec l’ongle. -Mais c’est de l’or! dit-il, une bague antique... Marie... où as- tu trouvé cela? -C’est Cendron qui l’a déterrée dans la maison aux vipères. Et dans ses yeux, sur ses lèvres, courait une pensée radieuse qu’elle n’avait pas besoin d’exprimer, que M. Ulric devinait. Mais il se serait bien gardé de dire qu’il devait en rester bien d’autres dans les tourbes, du temps de l’occupation romaine. -Pensez-vous que ce soit lui? demanda-t-elle. -Ce doit être lui, Marie! Le sang d’une vive émotion colorait les joues de la jeune fille tandis qu’elle ramassait précieusement son trésor. -Surtout ne le racontez à personne! fit-elle. -À personne, Marie, ne crains rien... et de tout mon coeur, je souhaite que cet anneau fasse de toi une heureuse... car je t’aime bien, moi... et, toi, est-ce que tu m’aimes aussi? -Oh! oui. -Quand j’aurai ce qui doit me revenir, une douzaine de mille francs, j’achèterai ici une maison, avec un jardin, et... Mais il n’acheva pas, resta tout rêveur, les yeux perdus à l’horizon, et fut un long moment silencieux. C’était la fin du jour. De petites taches blondes et fauves se mouvaient au loin dans la lumière limpide. Tout à l’heure, à travers le désert, allaient rentrer les troupeaux, marchant sans se désunir, et flairant au passage la lueur nacrée des mares. Marie se leva, à la vue du halo de lumière qui commençait à se dessiner au contour de la toison de ses bêtes. C’était là toujours le signal auquel elle reconnaissait qu’il était temps de les ramener. Elle fut les chercher au bout du pré, les poussa devant elle, et tous ensemble reprirent par les chaussées le chemin de Fédrun. Quand ils arrivèrent, les fumées du soir s’étendaient sur le village. Le soleil se couchait derrière le marais; sur les bords de l’île, l’eau rose, tout à l’uni, reflétait comme une nappe de rêve les vieux troncs creux des têtards de saules. Au large, un petit garçon chantait à tue-tête. C’était Cendron. Ils le reconnurent là-bas, tout petit dans le crépuscule, sur un bachot qu’il poussait en godillant. On ne comprenait pas ses paroles, mais sa voix emplissait l’espace, sa voix vibrait dans l’air comme le cantique éperdu des eaux. II En ces jours d’été, Julie n’allumait pas; on besognait jusqu’au brun de nuit, puis l’on se dépêchait de manger, après quoi, l’on pouvait se coucher, le travail du soir rapportant toujours moins que ne coûte la lumière. Elle avait envoyé Marie et Cendron à la levée, ramasser la lessive qui devait être sèche, et, restée seule à son ménage, en compagnie de M. Ulric assis près de la cheminée à nettoyer son fusil, elle en profitait pour donner à sa peine toutes les paroles qui la soulageaient, évoquant la scène du matin, ne se lassant pas de répéter tout ce qui s’était dit entre elle et l’homme. Et ce n’était sur elle-même, sur les enfants, sur tout ce qui souffre en ce bas monde, que soupirs et «Jésus Dieu» d’accablement... À quoi M. Ulric répondait: -Si j’avais l’argent qui doit me revenir, environ une douzaine de mille francs... je n’aurais pas laissé enlever vos moutons. -Hélas! si Dieu avait voulu... ça se serait passé comme vous dites... mais il n’a pas voulu... et puis, à chacun son propre fardeau. -On peut toujours s’entraider... -S’entraider!... Ah! monsieur Ulric, la vie est courte... mais elle va souvent bien de travers. M. Ulric, depuis qu’ils causaient là ensemble, avait eu vingt fois le temps de parfaire le nettoyage de son arme; il continuait pourtant d’essuyer, quand il laissa son chiffon, et resta un bon moment accoudé sur ses genoux, la tête dans les mains. -Madame Julie, dit-il en redressant son front, je vous dirais bien quelque chose ce soir? Et sa voix avait une intonation si peu ferme, presque si timide, que Julie, penchée sur la marmite où chantait le café, prête à l’enlever au premier bouillon, retira son pied de l’âtre. -Il s’agit de Marie. -De Marie! répéta Julie, surprise, en se relevant cette fois, et cherchant à percer l’ombre qui lui cachait la figure du jeune homme. -Oui. Puis il ajouta, d’une voix plus basse, qui tremblait un peu: -Est-ce que vous me trouvez mauvais garçon? -Mauvais garçon!... vous! Ils cherchaient à se voir dans l’obscurité. Mais elle ne distinguait de lui que le bas de ses jambes, et sur ses genoux le canon brillant du fusil de chasse, que rougissait le reflet de la braise. -C’est que vous n’avez peut-être pas compris ce que je voulais vous demander, reprit-il; les temps venus, j’achèterais une maison ici... tout près... un chaume, avec un jardin... Après quoi, je me marierais... et ma femme s’appellerait... enfin, si vous vouliez?... et... si elle voulait aussi? -Seigneur! Heureusement qu’il faisait nuit dans la chambre! Elle ne savait que dire, que répondre!... Un mariage avec M. Ulric! Mon Dieu!... Mon Dieu!... ne venait-il pas de déclarer à l’instant qu’il serait riche un jour d’une douzaine de mille francs!... Mais non... ce n’est point ainsi que compte la conscience!... et elle sentait bien qu’un bon charpentier ou quelque vigilant pêcheur était beaucoup plus ce que Dieu voulait. -Oh! Monsieur Ulric!... Monsieur Ulric!... Vous n’êtes pas un homme comme nous, vous savez bien... surtout n’allez pas lui dire, à elle... n’allez pas lui parler de choses pareilles!... Ah! mon Dieu, la voilà! s’interrompit-elle en attrapant bien vite sa besogne, comme si de son geste de travailleuse devait résulter dans la chambre l’ordre en toutes choses visibles et invisibles. Un pas, en effet, sur le seuil avait résonné; quelqu’un venait d’entrer, d’entrer sans parler, se plantant là. Mais ce n’était pas Marie, ce n’étaient pas les enfants. -Qu’est-ce que c’est?... qu’est-ce que vous voulez? demanda-t- elle, d’une voix encore tout étranglée. Mais ni l’un ni l’autre ne connaissaient la voix qui répondit. Quelqu’un qui se trompait. Julie ne voyait qu’une ombre. Elle s’approcha. -Qui êtes-vous donc? Quand tout à coup elle poussa un cri, revint en heurtant tout devant elle, courut à la cheminée, en étouffant des «Mon Dieu! Mon Dieu!» chercha la rousine, prit un brandon, bouta la flamme, non sans s’y brûler les mains, car c’était trop aussi que ces deux émotions lui tombant à la même minute. -Marie, Cendron! cria-t-elle aux enfants qui rentraient sous leur fardeau de hardes... fermez la porte! Et de la place où elle était, éclairant de son mieux, n’osant plus s’avancer, elle fouillait du regard le fond de la pièce où se prolongeait le silence, élevant bien haut sa chandelle de rouche, laquelle si fort tremblait qu’elle lui coulait partout sur les mains, tous les visages groupés à ses côtés, M. Ulric, les enfants sous la neige de leur linge, muets saisis comme elle, et contemplant au bout du rayon de lumière la noire apparition dans la pénombre. C’était lui! avec son même petit chapeau, sa même vareuse de motte, c’était lui, mais pâle, mon Dieu! comme s’il fût resté des semaines dans un sillon à sangsues; pâle comme le corps poli du Christ d’au-dessus de la cheminée. À son épaule, pendait un baluchon à la manière de ceux-là qui s’en reviennent des routes de la mer. Mais il n’avait ni leur air, ni leur chanson, quand ils descendent des gais voiliers. Alors on les voit venir avec des perroquets, des singes sur les bras. Lui semblait débarqué de quelque vaisseau fantôme, rapatrié des houles noires d’un lugubre océan, de quelque rocher famélique où il avait oublié jusqu’à son langage! Il ne leur disait rien; il les regardait tristement; il se tenait là, devant eux, comme s’il n’y avait eu de présent que la moitié de lui-même. Et Julie, qui n’aurait su dire combien lui avait coûté cette absence, combien souvent, cassant le fagot, elle s’était tournée au regret de la distraction journalière que lui apportait le pas brusque de son vieux cousin, Julie ouvrait ses yeux comme des continents, ne faisait que répéter: «C’est lui, c’est lui!...» et sans oser interroger davantage, essayait de porter une timide chandelle sur le secret de ce vieux corps qui s’en revenait de tant souffrir. -Seigneur!... Et moi qui reste là comme si je ne l’avais jamais vu!... oh! attends!... assieds-toi! tu connais bien ta place?... hein!... mon pauvre vieux gars... tu la connais bien... Marie, Cendron... allez poser le linge... Marie! se ravisa-t-elle, comme sous la piqûre de quelque idée traversière... Mais elle se reprit aussitôt: -Non, va, va!... Je ne sais plus où j’ai la tête... Et elle s’empressa, cherchant l’écuelle, tournant, décrochant, brouillant le tiroir, s’affairant dans l’âtre, et finit par revenir avec une potée bouillante qu’elle posa devant Aoustin attablé. Et maintenant, appuyée devant lui, d’où elle voyait de tout près, dans la clarté, les traces de la souffrance et de la maladie, elle l’interrogeait: -Eh bien?... eh bien?... te voilà guéri?... te voilà tout à fait guéri? Mais lui ne s’éveillait pas, ne répondait pas. Lentement, pesamment, il mangeait, le visage au milieu de la vapeur de soupe, où par instants, dans ce nuage, se soulevait l’éclair de son oeil de laque. -Oh! comme te voilà donc tout humilié!... tu ne parles pas!... tu ne parles plus!... disait-elle, interdite de le voir contraint de la sorte. Et, tout de même, la voix creuse qu’ils n’avaient pas reconnue se fit entendre: -Qu’est-ce qu’il y a de nouveau? Alors Julie fut hésitante, elle échangea un regard avec M. Ulric; on eût dit que cette question se trouvait justement être la mauvaise... -De nouveau? -... la Brière? -Ah! La Brière?... c’était... vrai... Il s’était passé beaucoup de choses. Et maintenant, elle paraissait rêver. Là-bas, dans son hôpital aux grands murs, il n’en avait entendu ni bruit, ni mot. Un crime dont s’étaient rendus coupables ces mêmes personnages qui avaient voulu s’approprier la Brière... quand ils avaient vu, ces gens, que par les titres de ses patentes, la Brière ne pouvait être à eux, qu’ils étaient forcés de dire: «je renonce»; alors ils avaient essayé de la détruire, ils y avaient mis le feu. -Et c’est pendant la nuit qu’ils sont venus, Aoustin. Ils étaient montés sur une espèce de bâtiment, une grande barque gréée de voiles noires, des voiles comme du crêpe... Ce sont les hommes qui ont tiré dessus qui les ont vus, qui les ont vus sous le feu qu’ils avaient allumé... Jamais, Aoustin, jamais on n’avait assisté à une chose pareille... la flamme que ça faisait... les colonnes de fumée qui montaient... et toute la Brière rouge comme du sang. -Ça brûlait jusqu’à la Vieille-Vé, fit Cendron, riochant, l’air de trouver que ce renseignement en valait bien un autre. -Dis donc ce que tu as vu, et rien de plus, garnement. Ça brûlait jusqu’aux Sauges, Aoustin, et les hommes ont fini par éteindre. Elle parlait, racontait, et quelque chose, en même temps, de tout ce qu’il y avait de peine dans la chambre semblait s’évaporer au murmure de son récit. On se serait cru revenu aux temps d’autrefois, quand Aoustin, devant son écuelle, restait à causer un brin de soir. Tout d’un coup, de la même façon, les bonnes joues des enfants s’éclairaient sous la rousine fumeuse, la marmite sur le feu chantait son Deo Gratias, la pendule contre le mur dévidait ses oui et ses non à l’assemblée. Mais c’était lui, si changé, si décharné, avec le noeud de souffrance de son blanc foulard, et sa manière fatiguée de regarder au loin la flamme qu’on lui dépeignait. Non, il n’y avait pas moyen de s’y méprendre. Julie lui énuméra les mariages qui s’étaient faits; puis en vint à la question de M. Leriché et déroula à sa connaissance le triste dénouement de ses démêlés avec l’homme d’argent. -Et dire, gémissait-elle, qu’il les a eues avec toute leur laine. Aoustin ne faisait point de remarques, ne trouvait point de mots pour la plaindre, restait là, absent et songeur. Puis il fouilla dans sa poche, en retira quelque chose, on ne savait quoi, un morceau de cuir, une blague à tabac, et se mit à ronger, à tirer avec ses dents. Mais comme il n’arrivait pas à ses fins, il demanda à Marie de lui découdre ça avec ses ciseaux. Et voilà qu’au moment où il se penchait vers la jeune fille, Julie qui le regardait, ne sachant ce qu’il avait voulu manger de la sorte, se rejeta de sa chaise en poussant un cri: -Sa main...! Ils lui ont coupé sa main! Et il se fit un profond silence. Mais Aoustin n’eut l’air de rien! Pas même de s’apercevoir de cette émotion de Julie, réfugiée dans son foyer, et s’y cachant la figure. Impassible il suivait du coin de l’oeil la pointe tremblante des ciseaux de Marie, laquelle n’osait pas lever son regard du côté qu’on disait. Et, pendant que chacun gardait ses paroles, fouillant avec sa main de reste dans la pochette que la jeune fille lui rendait, il en retira une pièce de monnaie qu’il fit tinter sur la table. -Allons, murmura-t-il, M. Mangetout ne te la prendra pas, celle- là! Julie ne comprenait pas bien ce qu’Aoustin voulait dire, et, encore toute bouleversée, sur les uns et les autres portait des regards incertains. -Je dis, répéta Aoustin, qu’en voilà une que M. Mangetout ne te prendra point. Alors, sous la rousine, Julie vit une chose qui brillait, des rayons d’or qui s’échappaient, un flamboiement merveilleux qui n’avait son égal en aucun lieu de la pauvre chambre. Et Aoustin disait: -C’est mon cadeau de revenu... après avoir été le tien. Julie se leva, regarda droit devant elle, longuement, fixement... Et Aoustin disait encore: -Ne te souviens-tu pas?... Il y a quarante ans? Alors, elle parut toute saisie, et eut comme un frisson. Peu à peu, sa figure se mit à changer. Une expression extraordinaire illumina ses traits; et elle était là, maintenant, presque souriante comme ces anciens qui, sous la voltige d’un papillon, revoient se lever le soleil de leur jeunesse. Puis, tout à coup, elle jeta un coup d’oeil du côté de M. Ulric, du côté des enfants, rougit très fort, et se prit à sangloter. -Il n’y a point de quoi pleurer, disait Aoustin, en crachotant par terre. Tu sais bien qu’il faut cinq ans à une pièce pour s’user dans la poche... Celle-là a eu huit fois le temps. Elle ne repoussait pas la pièce, de peur d’offenser le grand don de nature qui se cachait sous ce cadeau d’argent. Mais quand elle vit qu’Aoustin ramassait son baluchon et se disposait à partir, elle essuya ses deux yeux bien vite, et, dans un grand élan de son coeur, commanda: -Tu vas venir avec nous! -Tu vas venir avec nous! répéta-t-elle en prenant une lanterne, dont se saisit M. Ulric, prêt à accompagner. C’était clair ce qu’elle voulait dire; mais il lui fit une réponse non moins claire en tirant de sa poche la veille clé de sa maison. -Non... Non... point de cette clé-là. Ses yeux étaient deux charbons ardents. Elle le regardait de pleine face, avec l’autorité de sa conscience déterminée. À son tour, elle avait un présent à lui faire: à lui donner le meilleur d’elle-même; elle allait le ramener dans la voie. -Point de cette clé-là... La désunion est un traître péché. Aie pitié d’une pauvre femme à la traîne. Mais lui clappait des mâchoires, la face toute rembrunie déjà de la ténèbre domestique, faisait jouer dans son poing sa forte clé, et, le front bas, semblait méditer, plus que ces maximes, l’éternelle bataille de l’eau douce et de l’eau salée qui ne font que mixture abominable quand elles se rencontrent. Elle disait: -Ne mets pas le blâme sur toi... n’attends pas qu’il descende dans ton coeur... Elle t’a soigné quand tu as été blessé... Elle t’a rappelé à la vie. Et elle continuait, dans le chemin... Comment ferait-il honneur à sa liberté prétendue, aujourd’hui que de la moitié de son pouvoir il était déchu par le malin sort? S’habiller, préparer sa nourriture, lacer ses souliers, balayer sa place? Et elle lui énumérait tout cet esclavage, redoublant même la kyrielle par la chaleur de son bon vouloir et de sa forte pitié, sans se douter, la pauvre, de la grande plaie qu’elle faisait saigner là. -Viens!... viens!... C’est le moment... avant demain... ce soir l’eau est pure... n’attends pas que le chien y ait bu... nous allons y aller tous ensemble... tu vas voir comme ta porte va te reconnaître... tu vas voir quelle bonne gâche sucrée fait le pain du pardon... Tiens, la vois-tu, ta maison, là-bas? Et elle désignait au loin la ligne des cheminées qui s’enfonçait de par le noir, sous la grande curée des étoiles. -Viens par ici!... Aoustin!... par ici... oh! là là... voyons! Aoustin!... Aoustin! -Aoustin! appelait, lui aussi, M. Ulric. Mais le pas s’éloignait dans la nuit. Aoustin s’en allait en silence, parmi le sombre troupeau des chaumes, les abandonnait au carrefour, sur le bord de la mare, seuls avec leur lanterne. -Aoustin! si tu savais!... si tu savais le grand chagrin que tu laisses dans ton ombre! recommençait Julie, tout essoufflée sur les pas du fugitif. Aie pitié!... Nathalie est désormais seule chez elle... M. Ulric va te dire... Monsieur Ulric? Ils l’encadraient maintenant. Leurs voix se firent plus basses. M. Ulric regarda devant lui, derrière lui: le chemin était bien désert; tous les volets clos aux maisons. -Oui, Aoustin, dit-il, vous n’avez parlé à personne ce soir avant de venir chez nous?... parce qu’on aurait pu vous annoncer... vous apprendre ce qui est arrivé... votre fille a été emmenée, Aoustin. -Ma fille? Cette fois, il s’arrêta tout net. Julie éleva vers lui sa lanterne, et vit une étrange flamme s’allumer dans le fauve de ses prunelles. -Ma fille! et par qui donc? Il lâcha à terre son baluchon. -Par qui donc? Il redressait la tête. La parole, cette fois, l’avait bien touché. Mais Julie, voyant cette cruelle braise de l’oeil, n’avait pas de peine à comprendre en quel sens il interprétait la nouvelle de cet enlèvement. -Ils sont venus, un jour... Aoustin... on l’accusait... Il y a ici de méchantes langues... de s’être débarrassée de son naissant... dans le marais... Elle est en prison. -Et voilà pourquoi ta maison t’appelle... pourquoi elle te réclame si fort, pressait Julie, qui ne songeait qu’à payer sa dette de l’âme. Mais ce n’était là que paroles volantes; son front, à lui, se barrait de paroles aussi, de signes qui semblaient là tracés sur le dur de la pierre. À quoi songeait-il? Il n’avait ni chancelé, ni tressailli; l’incandescence dans ses yeux s’était même éteinte. Il ramassa son ballot, et sans rien proférer, sans desserrer ses mâchoires, reprit en avant sa marche d’entêté. Alors, quand elle vit cela, la tante baissa la tête et suivit dans l’obéissance. Elle n’osait plus relever la vérité, elle ne savait plus que porter sa lanterne. Et tous trois s’en allaient en silence, suivis de leurs grandes ombres, qui glissaient sur les chaumes, ou rencontraient dans l’obscurité des cours les fleurs des tournesols alourdies par les venins de la nuit. De la cendre, de la rouille, cette grande barbe du temps, s’étaient amassées dans la serrure de la mazière; et enfin s’éclaira la triste vendange, tout le désordre dans lequel avait été quittée la pièce plus de huit mois auparavant, la chaise culbutée, des pots sous la table, des terrines remplies de l’eau qui avait servi, les couvertures tirées à terre, telles que les avaient laissées les hommes venus chercher le râlant. Une âme était là, l’âme lugubre, qui fait son repaire des maisons abandonnées. Elle ne leur cédait la place qu’à regret, et Aoustin, sous cette aile noire, cherchait ses pas, semblait craindre son plafond, du côté des draps coulait un regard troublé. -Voilà mon sang! Mais Julie attrapa les paillasses, à grands bras battit la couette, fit voler les plumes, étendit sur la couche des draps frais, pendant que dans un clair pétillement, allumé par M. Ulric, les flammes, à pleine cheminée, dévoraient le mauvais air qui s’était accumulé pendant toute la saison des pluies. Julie faisait place nette, emportait, fauchait tout devant elle... y compris la cage au faucon, laquelle ne contenait plus qu’une pincée de plumes et quelques débris de cartilages. Aoustin, dans son âtre, avait l’air étrangement abattu. -Veux-tu qu’on t’aide à te déshabiller? Il dit non. -Qu’on t’aide à délacer tes souliers? Il ne répondit pas. Il se passait la main sur la tête. Il les regardait, avec une tristesse de faiblesse, que rendaient plus frappante son haut de visage aux cheveux collés de sueur, ses tempes creusées comme par les deux pouces jaunes de sa maigreur d’hôpital. Et Julie se reprochait de lui avoir appris ce soir l’emprisonnement de Théotiste... «Cette chose-là, pensait-elle, va encore le tourmenter.» -Maintenant il faut te coucher, Aoustin. Mais il ne l’écoutait pas. Il appela d’une voix dolente: -Monsieur Ulric!... Monsieur Ulric!... c’est vous d’abord qui conduirez le chaland! -Eh oui! le chaland... mais tu es fatigué... on te dit... et il faut te mettre au lit. -Oh! poursuivit-il en contemplant la main qui lui restait, j’ai fait plus d’un rêve, allez... c’était comme une voix de lutin, une voix qui m’aurait dit: «Aoustin, tu ne sauras plus de ta vie conduire ton bateau... Alors je serrais les dents... On pourra toujours essayer, je répondais... Tu peux bien essayer, ce n’est pas la perche qui manque chez toi... des petites... des grandes... en châtaignier rouge... en châtaignier blanc... Le rouge est moins casuel, Aoustin, et le blanc est plus droit. «C’est la fièvre», pensait Julie; et elle allait encore combattre pour lui faire gagner sa couche, quand elle le vit fixer un point au mur dans la suie de son âtre, tendre le cou comme au gibier, aller tâter et retâter un vieux clou enfoncé là entre deux briques. Qu’avait-il? Que faisait-il? Et elle commençait à en éprouver le frisson, surtout lorsqu’elle eut de face son visage, et qu’elle entendit sa voix: -Où est-elle? -Quoi donc? -Celle qui était toujours accrochée ici? Alors elle se souvint tout à coup. -C’est vrai!... ta plaque?... oui, oui... Le maire est venu la chercher. Il n’avait pas la clé. Il a fait ouvrir par Pibard... il a pris ta plaque pour la donner à Larmentières. -Larmentières? -Oui, Larmentières... qui t’a remplacé... Il fallait bien... Voyons... nous nous en allons... Il faut te coucher, on te dit... entends-tu? Non, il n’entendait pas. Il avait un air égaré. Il balbutiait entre haut et bas des mots incompréhensibles; et au lieu de se coucher, il s’assit sur sa pierre, et resta là, les yeux perdus dans le vague, la bouche pendante. -Entends-tu, Aoustin? lui criait toujours Julie, sortie sur le chemin, et l’observant par le fil de la porte, impatientée à la fin qu’il ne voulût pas se rendre à son lit et de voir là sa tête et ses épaules faire leur malheureux tas noir en avant des grandes flammes. III Dans le ciel pur, à la crête des deux pentes de chaume, s’effile un reste de fumée; autour de la vieille mazière qui s’éveille, toute la feuille chante. Le sureau, les figuiers sont remplis de mésanges, remplis d’un concert de joie à la grande boule qui monte, rouge, violette, noyée dans ses vapeurs à l’horizon frais des eaux. C’est le jour. Au fond du terrier, la main qui dormait, haute au bois du lit, crispée par le cauchemar, commence à se détendre. Un trouble rayon de lumière, sous les courtines, répond aux lueurs lointaines de l’aurore. En quel lieu gît-il donc? Quel est le nom de ce plafond? Soudain, il tressaille et écoute un appel..., dix appels..., cent appels..., le salut des canards au soleil... des petites canes grises, des petites canes noiraudes, des beaux mâles au gilet d’argent, au liséré d’azur... Il y a plus de vingt ans qu’il n’a entendu cela!... Il est chez lui!... Il est de retour chez lui! Misère!... N’être plus là qu’une dépouille ébranchée, qu’un débris sur une paillasse, lui autrefois si haut de verbe, et de besogne. Enfin, il se soulève, s’assoit sur son séant, plonge son regard dans cette ombre de sa dépendance, où un malheur est venu s’ajouter à son malheur, Théotiste? -Non. -Théotiste a fait ce qui la regardait... ce qu’elle a voulu... cette prison n’était point infâme comme l’eût été certain mariage... Ce n’était point de la boue à salir un sobriquet... Non. Ce qui lui ronge le foie, c’est autre chose, ce qui lui allume dans le sang un charbon de jalousie, c’est ce qu’on lui a dit la veille de sa vieille plaque, marquée depuis si longtemps à son honneur... sa vieille plaque qu’on est venu lui prendre, employée présentement à dorer le bras d’un autre... Ce Larmentières!... ce jeune de quarante ans... un homme au gosier graisseux... bon seulement à s’affûter au canard sauvage... Un homme qui n’a jamais appris que ce qu’on lui a enseigné. Et si ce substitut allait s’approprier l’héritage? Si ce substitut allait être maintenu dans la jouissance de son lieu et place?... Si par sa main perdue, il allait lui falloir, à lui, pleurer maintenant son bras tout entier? Une mortelle crainte le saisit, car son étoile, on dirait bien, a obliqué dans son cours... il n’a plus confiance!... Et il contemple en frémissant cette manche qui lui retombe trop longue au bout du poignet...! Aoustin, Aoustin!... Il faut courir!... Tu vas aller chez le maire, Aoustin!... C’est là que tu sauras tout. Tu n’as qu’à te présenter; dépêche-toi!... Et il s’habille comme il peut. À sa porte, il hésite un instant; la terreur du pays, la honte d’être vu manchot!... Mais sa résolution l’emporte... Il prend par sa levée, et tire entre les saules... -Entrez! Et quand il entendit cette voix, le coeur lui battit. M. Moyon était là, au milieu de sa salle, en proie, cela se voyait, à une crise de douleurs, appuyé sur son bâton, selon le mot d’Aoustin autrefois, comme le port de Cardiff sur ses poteaux de mine. Il ne reconnut pas tout d’abord qui venait chez lui; mais tout d’un coup, son visage s’éclaira, sa bouche s’ouvrit toute grande, et il se mit à agiter sa main en l’air, en poussant des ah! qui s’étranglaient dans sa gorge. Il ne pouvait parler autrement. Ces ah! étaient soutenus de bons et joyeux coups de canne sur le sol, et ce fut, un long moment, une vraie danse de l’amitié, que dansaient les sourcils, les yeux, le bonnet de peau de lapin et la tête sur ses deux épaules. Cet accueil réconfortait un peu Aoustin. M. Moyon le prenait par les bras, le tournait au jour, voulait «le voir un peu», juger de sa triste mine. -Mon pauvre Lucifer! Aoustin montra sa manche. -Eh oui! je m’en doutais... le médecin me l’avait fait prévoir... allons! ne laisse par le roulis te jeter contre la mâture... oublie... L’oubli est la clé de la patience sur cette chienne de terre... attends, tu vas prendre quelque chose, tu vas trinquer avec moi... Sapristi, sapristi! Et Aoustin se sentait plus remonté. Est-ce qu’un homme dira à la fois, tout à la fois, oui et non?... Est-ce qu’il mettra dans le même panier l’anguille et le crapaud? Car M. Moyon criait: «Veuvette!... Veuvette!... du café... du cognac... du rhum... le flacon de kirsch!» Et ne se donnait de repos que la servante n’eût apporté sur la table tous les spiritueux et cordiaux que possédait la maison. Ils étaient assis l’un près de l’autre. Le maire ne s’arrêtait pas de parler. Ses douleurs semblaient l’avoir quitté comme par enchantement; et Aoustin attendait. Il attendait que l’autre le fixât sur la question. Mais la chose ne pouvait venir comme cela de but en blanc! Pour le moment, M. Moyon lui prodiguait les marques de la plus grande amitié. Il ne cessait de l’appeler «mon pauvre Lucifer», de lui donner des petites tapes sur le genou, l’interrogeait sur les soins qu’il avait reçus, sur son régime à l’hôpital. Et Aoustin, à seule fin de bien cacher ce qui lui battait entre les côtes, y allait de son mieux dans ses réponses. Enfin, il sentit que M. Moyon allait attaquer l’affaire. -Eh bien? eh bien?... faisait le maire, de la même manière qu’il lui aurait dit: «... Eh bien! maintenant... si nous causions un peu de choses qui nous intéressent.» -Quoi ça, monsieur Moyon? -Eh bien, oui... Comment ça s’est-il passé, en définitive?... Comment la chose s’est-elle faite? -Quelle chose, monsieur Moyon? -Eh! que diable! Mais ce drame dont on n’a jamais su le fin mot. Aoustin, dépité, haussa les épaules et se tut. -Alors, encore une fois, tu ne veux pas répondre? nous en sommes donc toujours au même point! Les magistrats se sont rendus auprès de toi à l’hôpital, et tu as refusé de les éclairer!... le comble des combles, tu as refusé de porter plainte. Dans ces conditions, naturellement, les camarades de l’homme sur qui pesaient les soupçons se sont tous rencontrés pour lui fournir un alibi... de sorte qu’il n’a même pas été inquiété. Tu sais de qui je veux parler? Mais le corps entier des procureurs, en robes et bonnets et l’écritoire en sautoir, aurait pu défiler devant Aoustin, qu’ils ne lui auraient pas arraché une syllabe. -Voyons, la chose est ancienne... Tu peux parler... je ne te vendrai pas si tu ne veux pas, sacrebleu! Aoustin, par l’espèce de surexcitation que lui causait son attente, éprouva une chose qui n’avait guère eu cours en lui depuis longtemps: il sentit qu’il riait, mais en même temps que ce rire, par les régions où il prenait sa source, ne donnait nulle envie à M. Moyon de l’imiter. -Rien n’est à recommencer... Et puis, c’est mon affaire! Il attendait toujours que l’autre abordât le sujet. «Ah! monsieur Moyon!... monsieur Moyon!...», avait-il envie de crier. Mais M. Moyon lui parlait de la Brière... -Cet orage-là a l’air de s’être éloigné de nous! Cependant ça ne s’est pas passé comme on le raconte... les lettres n’y sont pour rien... Et Aoustin, en entendant ces mots, tels qu’ils furent prononcés, eut l’impression, hélas! d’être là, tout à coup, à mille lieues et plus de cent années du beau temps où il poussait ses recherches dans les villages. -Ils étaient deux associés, deux archimillionnaires... L’un est tombé malade... son activité s’est trouvée mise en péril... l’autre, à ce qu’on affirme, a tourné ses capitaux ailleurs... a trouvé pour eux un autre emploi. Et M. Moyon se parlait à lui-même: «Oui... oui...», n’achevait pas sa pensée, qui n’avait pas l’air précisément d’être souriante. -Alors, s’il en est ainsi, dit Aoustin... s’il en est ainsi... maintenant... La Brière n’aura peut-être plus besoin... d’être gardée de la même façon? Il savait bien qu’en parlant de la sorte, il n’avait point l’air de savoir ce qu’il disait; aussi ne fit-il point attention au visage ébahi qui lui fut rendu. -En tout cas... apparemment... il a bien fallu qu’elle soit gardée... pendant que j’étais... Et M. Moyon fit un geste qui signifiait qu’en effet il avait bien fallu... -Et par qui ça, monsieur Moyon, a-t-elle été gardée? -Par Larmentières, de Pendille, Aoustin. -Ah! Larmentières!... Je le connais bien... Il y eut un silence. -Et alors? interrogea-t-il, en sentant sa figure se crisper, malgré l’espèce de sourire auquel il essayait de forcer sa physionomie. -Eh bien..., fit M. Moyon. Mais sapristi, s’interrompit-il, tu ne bois pas! C’est pourtant un rhum qui n’est pas mauvais! Tiens, goûte-moi ça! Et il avança la bouteille pour lui verser un coup. Et Aoustin, du fait de voir en cet instant M. Moyon lui remplir son verre, eut une impression détestable. -Bien sûr, il n’a pas ton autorité. Il n’y a pas non plus vingt- cinq ans qu’il trotte pour le syndicat... Et puis... Mais bois donc, sacredié!... bois donc! «Seulement, il faudra que j’en reparle à la réunion des syndics... on avait déjà agité la difficulté. -Quelle difficulté, monsieur Moyon? Sa voix s’étranglait. -Eh bien! la difficulté... la question maintenant de cette diable de main qui te manque... on se demande... si tu seras aussi bien respecté qu’autrefois? Aoustin dut fermer les yeux, se caler de son autre main sur son siège. -Je pensais bien... que vous me diriez cela... une chose pareille... Je m’y attendais. Ça lui tombait sur la poitrine. Il était là tout soufflant. Il n’écoutait plus rien, et M. Moyon avait beau lui dire: -Voyons!... ne prends pas tant que ça la chose à coeur!... bon sang!... Il faut s’entendre. C’était tout entendu, et, le front dans sa main, il regardait à terre, accablé. Quand il se redressa brusquement, un feu intérieur l’envahissait, lui rendait des forces, le feu de la colère, cette vieille compagne de sa vie. -Et les lettres!... vociféra-t-il, en montrant le poing, c’est pourtant moi qui les ai dénichées, les lettres! -Mais oui... mais oui... disait M. Moyon, d’un air désolé, en tournant et retournant son bonnet sur sa tête. Qui l’oublie?... et je ferai valoir tes droits à mes collègues, tu peux y compter! Seulement... -Ah! je suis assez ennuyé de cette affaire! -je n’ai qu’une voix dans le conseil... les autres ne te connaissent pas aussi bien que moi... Ils font valoir que tu n’as plus tous tes moyens... en ce moment surtout qu’il faut de la surveillance et que le chaland ne doit pas dormir. Aoustin cracha par terre. Il croyait voir dans cette parole une explication de mauvaise foi. -Que le chaland ne doit pas dormir!... ça ne s’arrange pourtant guère avec ce que vous me disiez!... si les capitaux n’ont plus l’oeil ici...! -Le chaland doit dormir moins que jamais, réitéra M. Moyon. Et si tu me demandes de préciser pourquoi, je te répondrai simplement: les temps sont changés, Aoustin! -Ah! oui, ils sont changés!... Aoustin! Aoustin, il n’y a pas de temps à perdre... prends ton bateau et ta perche... file dans toutes les directions!... vous souvenez-vous?... Aujourd’hui, on lui dit au bonhomme: «Mets ton chapeau sous ton aisselle.» Ah! tenez!... Eh bien!... Sa gorge n’avait plus de salive. -Je suis assermenté, moi, monsieur Moyon... et si je suis assermenté, vous l’êtes aussi. Il se leva. Cette dépense l’avait exténué. Même en se tournant vers la porte, il vacilla. -Bon Dieu! -Aoustin! ne t’en va pas! -Monsieur Moyon, je m’en vais. -Rassieds-toi! -Monsieur Moyon, quand vous aurez besoin de moi, vous savez où je me trouve. -Aoustin, j’ai à te parler encore!... Ça me faisait tant plaisir de te revoir! -Ce n’est point la main qui fait l’homme, monsieur Moyon. Et il leva le loquet, passa la porte. Et derrière lui, M. Moyon soufflait, se dépêchait, clopinait, tendait sa jambe raide en avant, s’aidait des chaises, de la table... IV Aoustin s’en allait. Sa colère était tombée. C’était plutôt maintenant des pleurs qu’il aurait eus, des sanglots, mais de ces sanglots sans larmes, qui sont comme ces orages sans eau qui abattent toute la nature. Il ne s’occupait plus de son chemin; il ne pensait même plus à échapper aux regards; et les gens qui, dans la surprise de son retour, accouraient sur les portes pour lui adresser la parole, il ne les voyait pas, il ne les entendait pas. Dans le cornet de ses oreilles, il n’y avait plus qu’un bourdonnement, un sauvage bourdonnement. «On se demande si tu seras aussi bien respecté qu’autrefois!» Sa main coupée, on l’amputait maintenant de sa Brière, on lui enlevait la dernière joie de son corps... On le jetait à l’humiliation!... Il n’était plus qu’un vieil âne bon à nourrir les sangsues. «Va-t’en, vieillard, à ta station, sur ta pierre, recevoir ton dernier soleil.» Lui dont les membres étaient aussi sains que ceux d’un enfant, lui dont les yeux encore, aussi bien que dans sa jeunesse, auraient mis le feu au monde. Toute la journée il resta enfermé chez lui. Julie ne l’ayant vu de tout le jour, venue le soir aux nouvelles, le trouva assis à la même place, et dans la même pose malheureuse que la veille, quand elle l’avait quitté. Elle pensa encore que c’était le malheur de Théotiste qui l’accablait... Avec sollicitude, elle lui demanda comment il allait, ce qu’il avait fait. Mais il lui répondit mal: trois mots. Surtout il s’abstint de la mettre au courant, jugeant qu’avec toutes ses bonnes entrailles, elle était comme tout le monde que Dieu bâtit - capable d’une parole de trop. Dans le torrent où il était roulé, demeurait haute et claire la décision que personne ne sût ce qui se passait en lui. -... Mon pauvre Aoustin... tu es là, bien fidèle à ta pierre... Qu’est-ce qui s’est donc passé?... Qu’est-ce qui n’a pas marché aujourd’hui? -Aujourd’hui, le soleil a tourné comme d’habitude, répondit-il, de telle façon qu’elle vit bien qu’il n’y avait pas à le pousser plus loin. -Veux-tu venir manger à la maison? Il n’était point dans ces dispositions-là. Alors, sur place, elle lui prépara sa soupe: de l’eau dans une marmite, et quelques légumes à côté, avec charge à lui d’y mettre la main, quand l’eau commencerait à bouillir. Il resta seul. Ce fut le jour le plus malheureux de sa vie. Seulement à celui-là ressemblèrent tous ceux qui suivirent. Il était maintenant comme un homme dans les yeux de qui s’est brouillée la lumière de Dieu. Sa maison ne le contenait plus. Et pourtant, comme il y avait songé là-bas! Comme il avait désiré d’y revenir! Eh bien, maintenant, il y était plus au tourment qu’à l’hôpital. À l’hôpital, sa blessure trouvait sa place au milieu des autres; tandis qu’ici, partout autour de lui, ne se montraient que cruels témoins de l’ancienne fleur de son temps... Ses meubles, ses engins, son ménage, tout cela qui l’avait connu dans son intégrité, ces manches d’outils, ces poignées de tiroirs où se voyait encore la poisse de ses dix doigts, n’étaient que miroirs inexorables se plaisant à lui reproduire l’homme qu’il avait été! Sans pitié, ni quartier, tout lui criait: «Es-tu réoccupable? Es- tu réoccupable?» Pour rien au monde, il ne s’en serait retourné au Chat-Fourré. Mais en ce lieu, il se sentait un affreux goût de cendre. Son âme aussi lui criait des choses, et ceci, et cela... eh diable!... ne le savait-il pas qu’il avait été pétri dans l’universelle indignité!... qu’il n’était point saint comme l’archange!... Mais c’est que non plus, il n’était pas bienheureux comme lui... Qu’est-ce que c’était donc que cette voix de confessionnal qui venait le tarabuster... De quoi était-il coupable? Son corps pouvait-il avoir été puni parce que son esprit avait voulu la défense de la vérité!... Il avait dit «arrière» à l’événement, parce que l’événement ne valait rien... parce que ceux qui dépendaient de sa paternité ne marchaient pas selon la vieille loi... Et il recommencerait s’il le fallait... dût-il en perdre sa seconde main, dût-il demeurer là, tout seul, sur la ruine des coupables, comme le pingouin manchot sur son morceau de glace... Non, il n’était point de ceux à qui le Christ, s’il se détachait, enverrait sa couronne d’épines à la figure... Le Christ lui dirait: «Tu n’es qu’un mange-ton-père, Aoustin, mais viens ici que je te pardonne.» Et entre ses quatre murs, il marchait, tournait, broyait son mauvais chanvre, s’arrêtant au bord de sa fosse aux mottes, à regarder il ne savait quoi, les débris qu’y avait laissés son salet, le mortas qui était toujours là, engagé dans sa tourbe et pareil à la membrure vermoulue de quelque chaloupe désossée par la mer. Mais, tout de même, les services qu’il avait rendus, l’ascendant de sa personne dans la commune, sa vieille confiance en lui-même, qui ne voulait point mourir, cet esprit de domination qui ne lui laissait pas le souvenir d’avoir jamais subi le démenti d’un événement, tout cela, dans les derniers replis de son for, laissait subsister la pensée qu’avant de le dégrader, on y regarderait peut-être à deux fois. Le maire ne lui avait-il pas dit: on discutera aux syndics? Et il conservait malgré tout une dernière bribe d’espoir. Il attendait. Mais qu’elles étaient longues, dans la sombre seigneurie, les heures du jour où son âme se rongeait en cette attente. Il ne sortait pas; ou tout au plus, de temps en temps, un petit instant sur le pas de sa porte. Mais un bruit suffisait, une voix, seulement la râpe d’une langue de bête laissant prévoir l’approche de la gardeuse, pour qu’aussitôt il rentrât. Quand l’ombre était venue, certains soirs, il s’avançait tout de même jusqu’à sa levée, ramassait un peu de fagot, car pour l’herbe il n’en était plus question: ses lapins, on les lui avait volés. Quelques minutes, il demeurait là, à regarder il ne savait quoi, les curées qui s’éloignaient dans la brume, ces voies d’eau qui avaient été les grand-routes de son existence et qu’il reconnaissait à peine. Il n’allait plus chez Julie. C’était Julie qui lui apportait sa soupe. Quand elle ne pouvait venir, elle envoyait Marie et Cendron. Au brun de nuit, les petits arrivaient avec leur écuelle, -parfois le chemin en avait pris un peu -la déposaient sur la table, et s’en allaient sans un mot, après un regard furtif du côté du grand dos noir, dans le feu, qui ne se retournait même pas. Les jours s’ajoutaient aux jours, et il les comptait, anxieusement. Rien ne venait toujours. De temps en temps seulement des Briérons passaient dans sa ruelle, ce qui était bien surprenant, ce bout de chemin n’ayant jamais servi à personne. Que lui voulaient-ils, ces hommes? l’un regardait longuement, l’autre s’arrêtait. Mais comme il avait dit à M. Moyon: «Quand vous aurez besoin de moi, vous savez où je me trouve», de derrière sa vitre, dans sa fiévreuse impatience, il les observait avec anxiété. L’un d’eux, une fois, s’en vint frapper à l’huis; et Aoustin, sur le verrou, car il ne voulait pas ouvrir, lui cria: qu’est-ce que c’est? Mais l’autre ne répondit pas. -Qu’est-ce que tu veux? Même silence. -Est-ce de la part de M. Moyon? Toujours pas de réponse. L’homme s’éloigna. Et peu à peu arriva le dernier jour, le suprême délai qu’il s’était fixé. Plus de doute. C’était bien fini. Le silence de M. Moyon parlait assez haut maintenant. Il n’attendit plus rien et tomba dans un affreux état, dans des emportements furieux. Il voulait retourner chez le maire faire crier sa bête; aller trouver Larmentières et le sommer de lui rendre sa plaque. Mille violences lui venaient en désir; et toute la journée, il marchait, refaisait de la fosse à l’armoire son terrible planton de l’amiral, s’imaginait voir son concurrent, et le saisir à la gorge, et tout comme ces personnages assyriens qui étranglent des lions sur leur poitrine, le maîtrisait là, en idée, sous la force décuplée de son bras. Les fonctions de garde retirées, c’était sa paie en moins, ses ressources réduites à sa pension, partagée déjà pour les deux tiers au profit de ses louves. Impossible de vivre seul là-dessus. Obligé de quitter son appartenance, obligé de s’en revenir, ramené par plus fort que lui, quêter honteusement l’asile conjugal. De tout côté, il se voyait sombrer, avant l’heure, alors qu’il avait encore la joue grosse de sa bouchée, alors que sa vieillesse le laissait si vert et si robuste. Et il se débattait. Sa volonté se révoltait. Il se raidissait de tous ses membres, de toute son intelligence, ne voulait point avoir fini de s’appeler Aoustin. Il cherchait un salut, un moyen pour se tirer de ce naufrage. Il cherchait, comme on dit, un radeau; il cherchait la pointe et le marteau, un outil, quelque chose, une invention à quoi se raccrocher, et remonter vivant sur sa platière. Mais sa tête avait beau travailler au problème, point de réponse. Et, le soir venu, dans l’obscurité, près de son feu, toutes ses condamnations se retrouvaient là, toujours, comme autant de cierges mortuaires allumés autour de lui. Oh! sa haine pour l’auteur de cet ouvrage à sa vie! Et, du fond de lui-même, lui remontait pour la millième fois la pensée de l’homme maudit qui l’avait jeté à cette dérive, cet homme qu’il défendait à la justice de toucher, parce qu’il était son bien désormais. La machination de tout ce qu’il comptait faire subir à ce misérable lui procurait un goût de consolation. La promesse de cette douleur rendue au centuple l’empêchait de s’abattre. Elle lui était une nourriture. Il s’y refaisait les gencives. Son âme, à se baigner dans cette lueur pourpre de la vengeance, se rafraîchissait de son malheur. Et en idée il raffinait le supplice, tous les supplices que lui soufflait le diable à l’oreille, le diable, ce spectre fauve et cornu, tel qu’il lui apparaissait dans ces moments-là, seigneur au manteau rouge, s’ébauchant de la fumée et de la flamme, et qui dans le silence du coeur de l’âtre, venait s’asseoir devant lui et assister sa méditation. Mais quand, de toutes ces visions, il s’était bien brouillé la tête, plus déchaîné, il se remettait de nouveau à errer, à arpenter du lit à la cheminée, de l’armoire à sa fosse aux mottes, qui était ce qui l’attirait le plus alors, ce grand trou noir qui semblait lui parler aussi, l’appeler de sa voix souterraine; jusqu’à ce qu’un soir, il s’y laissa glisser des deux pieds, et resta là, dans le fond, à réfléchir, parmi ces anciens débris. Si le feu, feu de phosphore ou de diamant, rouge ou vert, selon la nature des étoiles, dont l’idée de la loi de gravitation embrasa le cristallin de Newton sous son arbre, est demeuré le secret de l’univers invisible, il n’y a pas de doute que quelque chose d’analogue, en vertu de l’identité humaine, une flamme, un éclair, quelque brûlante électricité des cieux, traversa de son passage l’expression du vieil homme, à l’instant de cette soirée où il eut aussi, lui, sa pensée de génie. Toujours est-il que lorsque Marie et Cendron, apportant leur soupe chaude, frappèrent à la porte, il ne leur fut pas répondu; que lorsqu’ils essayèrent d’ouvrir, le verrou était tiré; et qu’en s’approchant de la vitre, pour se faire reconnaître, ils eurent le fantastique spectacle de la chambre tout entière plongée dans l’obscurité, à l’exception d’une seule place au plafond qui s’éclairait en lumière, comme qui eût dit un carré de lanterne magique, et où des ombres frénétiques passaient et gesticulaient. Ils regardèrent un instant, puis, pris de peur, se sauvèrent, en renversant la moitié de leur écuelle. Aoustin se souciait bien de sa soupe. On pouvait bien frapper, on pouvait même sonner si l’on voulait! Une scie, une corde, une masse, un levier, tout cela autour de lui était épars dans le fond de la fosse, une lanterne éclairant le chantier; pendant que lui, la hache en main, attaquait à la racine le mortas, qui était de la grosseur d’une cuisse d’homme, un vrai maître-bau pour une chaloupe de trente pieds. Mais il avait plus d’une volée à abattre, plus d’une meule de paille à hacher, à ce métier où la débilité de son unique main avancée à court manche ne savait que fourvoyer le coup du tranchant. Et il parlait à l’arbre: -Toi, de vivre là-dedans, ça t’a durci le coeur... mais sacredié, je ne ferai pas faire demi-tour à mon idée! Et il se démenait, le pauvre, car le coup ne portait qu’en faiblesse, au lieu de pousser l’entaille, profondément, vers le coeur. Que serait-ce plus avant! là où la fibre noire se fait plus dure que le marbre! Il soufflait, laissait la hache, prenait la scie. Mais la scie, mal conduite par cette moitié d’homme, crochait et pliait du bandeau sur ces rogatons de bois pourri qui ne faisaient plus corps avec la substance. Il reprenait la hache, il reprenait la scie, s’y liait le moignon, et poussait, haletant, comme à la varlope dans un coeur de chêne vert. Les ailes de son grand désir le soulevaient. Il ne sentait même pas l’eau qui lui coulait sur le visage. Mais la tête finissait par lui tourner. Alors, dans le fond de la fosse, il s’assit. Il n’en pouvait plus. La sueur de son front dégouttelait à ses pieds. Et là, au fond de ce trou noir, il se rappelait le rêve qu’il avait fait une nuit, le cauchemar où il s’était vu englouti sous les tourbes, parmi les sources qui cherchaient vers les hauteurs le chemin de la délivrance. Le lendemain, en dépit de la fatigue, il recommença. Toute la journée, il travailla, par le miracle de son idée fixe, et les forces de la bouteille de vin qui se vidait dans son gosier. Vers le soir, l’outil y avait mis de la dent. Alors, il enroula une corde à la tête de l’arbre, et sortant de la fosse, le reste du câble attaché à son corps, il prit l’angle, et se mit à tirer comme un cheval. Il y allait de franc trait, à coups de charge, de plein collier, à se faire claquer les muscles, ses grands orteils nus enfoncés dans les creux du sol. Le mortas pliait, craquait, cédait, jusqu’à ce que, soudain, se fit entendre le bruit sourd de son éboulement dans la fosse. Et Aoustin retrouva du même coup sa manière de cracher d’autrefois, quand, de cette façon, il lubrifiait les rouages d’un beau travail de longue haleine. Il lui fallait maintenant tirer le morceau dehors. Il redescendit, le saisit dans un embrassement, l’apiqua contre la paroi, et, peinant comme une fourmi, substituant à l’emprise de sa main manquante l’effort de son avant-bras, parvint à l’enlever sur son épaule, et ainsi chargé, à se hisser lui-même hors du trou. Il gagna sa porte. C’était un peu avant le coucher du soleil, mais il n’avait plus peur de se faire voir à la lumière. Il sortit, et tanguant sous son fardeau, il se rendit par les berges tout droit dans le village, chez Hennion, qui était un habile artisan... V L’été s’avançait, emportait les dimanches qui sont comme les grands pas du temps dans l’écoulement de la vie. Déjà on en avait huit ou dix derrière soi, depuis que Larmentières, du haut des marches de l’église, avait proclamé la grande nouvelle qui devait rendre à la Brière sa sérénité. Ç’avait été, celle-là, dans la liste des assemblées, la plus belle qu’eût jamais abritée sous son égide la haute flèche de Saint-Joachim, la plus bruyante, avec ses mille chapeaux acclamant la parole libératrice, la poudre qu’on avait fait parler, le vin qui avait roulé sous les tables, tellement, comme il arrive souvent, que le lendemain d’une si grande fête s’était trouvé bien morne! Il semblait que tout le vin eût été bu, qu’il ne restât plus ni poudre ni fusée dans les tiroirs, que tout ce que tenait le marais de joie en réserve dans son vieux coeur eût été dissipé en une seule fois. Certes, on aurait pu croire qu’en cela tout venait de l’âme, qui, après de si joyeux bonds dans les poitrines, demandait un instant de repos. Et pourtant, le surlendemain cette lassitude régnait encore, et les jours suivants elle se vit aussi, et les semaines suivantes... Et maintenant, on eût dit que le sens d’une nouvelle si réconfortante s’était perdu dans les mémoires, qu’il s’était évanoui comme l’un de ces cris migrateurs qui sillonnent les ciels de la fin de l’été. Ces dimanches n’étaient plus ni clairs, ni joyeux; bien qu’il y eût là toujours foule par l’habitude gardée des temps de la grande émotion, chez les gens des villages, de venir se mêler aux conversations d’avant la messe chantée. Cette tristesse, il n’y avait personne qui n’en fût atteint. Ce dimanche-ci ne valait pas mieux que les autres. Les choses allaient de mal en pis. Beaucoup parlaient du fameux bateau venu porter l’incendie. Ce n’était plus une barque, on disait un brick-goélette! Et déjà ce lugubre bâtiment, avec ses huniers, ses focs de crêpe noir, ses hublots de feu dans la nuit, n’appartenait plus à la famille des réalités naturelles, mais au monde des apparitions, des fantômes de sinistre augure. Aoustin lui aussi, était mis sur le tapis. On plaignait et déplorait pour le pays l’infirmité qui l’empêcherait dorénavant de joindre ses mains. C’était à cause d’elle qu’il ne sortait plus maintenant de son trou de cheminée. -Oui, oui!... il doit aussi là joliment penser à sa fille et à son Jeanot! Depuis qu’il avait retrouvé les lettres, il était fait plus de cas encore de son intelligence. Plusieurs racontaient comment, les dernières semaines, ils s’étaient promenés devant chez lui pour tâcher de le consulter, mais que le mauvais oeil luisait dans sa vitre et qu’ils avaient préféré passer outre. -D’Aoustin, il n’y en a plus... C’est un homme consumé, affirmait Petit-Couteau, debout au coin d’une maison, au milieu d’un groupe de jeunes qui s’était formé pour l’écouter. C’était un pauvre vieillard à la longue crinière enroulée dans sa barbe jaune, tout minable en ses hardes à ficelles, devenues par les années l’aliment des verdures. Il s’était fait prendre par les gendarmes en contravention de pêche, et il aurait bien voulu qu’Aoustin lui donnât un coup de main pour le tirer de là. -Le couteau sur la gorge, voilà, aujourd’hui, la vie du petit pêcheur... Qu’est-ce que vous voulez?... À force de mettre le pot sur le feu, le cul finit par rester!... hein, vous autres? Moi, je ne peux plus voir les grenouilles se jeter dans l’eau, sans me dire: voilà encore de pauvres âmes dégoûtées de la vie des prairies. Ah! la Brière!... J’ai connu un autre royaume, allez, dans le temps! Si au moins Aoustin avait voulu l’aider. -Mais, disait-il, je fus frapper à sa porte un jour, et il ne m’ouvrit seulement point. Il se tut, souleva son chapeau. Sur la place, d’autres Briérons aussi saluèrent. C’était le Conseil des syndics qui passait. Les syndics sont des personnages d’importance, des espèces de patriciens, des sénateurs. Ils se rendaient à Fédrun, chez M. Moyon, que ses douleurs empêchaient de venir à la mairie présider la réunion. Tout le monde les suivait des yeux. À l’intérieur des auberges, les figures se collaient aux vitres, pour les regarder là-bas ne former qu’un rang dans la largeur du chemin, tous semblables, sauf la taille, avec leurs habits de drap noir et leurs petits chapeaux enfoncés sur leurs boucles vénérables. Alors Petit-Couteau lâcha ses auditeurs, et emboîta le pas au Conseil, à distance, en suivant le bord du fossé. C’était un dimanche bien doux, tout émaillé dans les chemins de la fleur blanche des coiffes et de la tranche dorée des missels. La Brière ensoleillée ressemblait à une plaine de froments mûrs. Partout, sur l’eau bleue bordée de ses bouquets d’iris, se promenaient les canards. Un mâle, çà et là, coulait sous le ressort de son beau cou d’émeraude sa petite femelle grise, ensuite se baignait, et l’eau brillante qu’il se renvoyait dans un rapide plongeon glissait en gouttes de cristal sur le vernis de ses ailes. Les syndics, marchant gravement, sans paroles inutiles, arrivèrent devant la petite maison blanche fleurie de ses géraniums, où M. Moyon les attendait, assis dans son fauteuil, son bonnet de poil de lapin sur la tête, et sa canne noire entre les genoux. Sur la table s’alignaient des bouteilles et autant de verres qu’il y avait de bouches, une de moins, hélas! que si les choses s’étaient passées comme dans l’ancien temps -car ils n’étaient plus que seize -le dix-septième manquait, et cela depuis près d’un siècle, que la commune qu’il eût représentée était devenue la grande ville avec laquelle on ne se connaissait plus. Pendant qu’on prenait place, Petit-Couteau, dehors, contre la porte, risquait un oeil par l’entrebâillement, surveillait les mouvements de l’assemblée; puis, quand il vit que les têtes étaient à leur rang, que M. Moyon toussait pour s’éclaircir la voix, il frappa trois coups et entra, son chapeau à la main. -Ah! Petit-Couteau, je l’ai déjà dit cent fois, ceux qui ont des communications à faire au Syndicat n’ont qu’à se présenter à la fin de la séance... autrement vous gênez les délibérations... qu’est-ce qu’il y a? Petit-Couteau caressa d’une main le matelas de ses mèches blanches, prit un air tout contrit, promena son regard sur les syndics, lesquels, assis sur deux rangs, de l’autre côté de la table, se tenaient là, pleins de sérieux, pleins de dignité, pleins de réflexion, pleins de cérémonie, le menton rasé à la dominicale, nets, reluisants dans les cols de belle toile de Mayun qui émergeaient de leurs vêtements rendus encore plus sombres par l’avare lumière de la chambre. -Il y a, messieurs les syndics, dit-il, et il se mit à tourner et retourner son chapeau dans ses vieux doigts, où s’était comme incrustée la lentille des étangs, il y a que je me suis encore fait pincer l’autre soir par les gendarmes d’Herbignac... Ils m’ont pris à la clé de Mazin... Il était onze heures... Vous voyez bien, leur ai-je répondu, que je ne pêche pas, puisque je rentre à la maison avec mes filets. «Vous n’avez pas le droit, m’ont-ils dit, de pêcher après dix heures du soir... Nous vous rencontrons avec vos filets, impossible de vous gracier.» Voyons, messieurs les syndics, vous trouvez ça juste, vous... Je retire mes filets à dix heures, et puis c’est bon... Est-ce qu’ensuite je ne peux pas mettre quatre heures, si je veux, pour rentrer chez moi?... Est-ce que je ne peux pas, si cela me fait plaisir, faire un somme sur l’herbe? -Si la chose s’est passée comme tu le dis... Mais est-ce bien la vérité? demanda l’un des syndics. -Si c’est la vérité! messieurs les syndics, ce n’est seulement pas le quart de la vérité!... C’est-il la vérité qu’on n’a jamais vu en Brière tant de gendarmes qu’aujourd’hui... Est-ce que je vous mens? Alors, voyons! qu’est-ce qu’ils nous veulent?... On ne voit plus que leurs baudriers. On n’entend plus que leurs gourmettes. Pourquoi donc cela?... Alors, messieurs, je venais vous demander si c’était un effet de votre bonté de tâcher de me faire innocenter par un petit mot? Et Petit-Couteau attendit la réponse sans trop oser dévisager son tribunal, qui se réservait et plissait le front. Cela n’allait point avec ce qu’on se devait à soi-même, d’aller demander au gendarme d’effacer son encre. Et Petit-Couteau, devant un si grand silence, courbé humblement, secouait ses grandes boucles jaunes, levait les yeux comme pour attester le funeste déclin des antiques libertés. -Ah! tenez!... la Brière? Tout est à nous, hein?... Eh bien, rien n’est à nous! -Rien n’est à nous! répéta-t-il, voyant que les syndics se taisaient toujours... Elle est cousue... cré bon sang! Et il sortit. -Va fermer la porte à clé, Larmentières, dit M. Moyon à un homme de grande taille, à la barbe noire, qui se tenait debout près de la cheminée. Mais les paroles du vieillard n’en demeuraient pas moins. Une impression pénible se prolongeait dans la chambre. Les syndics gardaient le silence. Ils attendaient que cette voix se fût éloignée. C’était leur première réunion, depuis la conférence où ils avaient entendu les explications de l’avocat venu leur apporter la bonne nouvelle du désistement de l’entreprise. Mais, dans leur contenance pensive, sur leur visage sévère, rien n’annonçait aujourd’hui la bonne humeur qui eût dû se manifester d’une situation aussi heureusement éclaircie. -Cet homme a raison... Il arrivera un jour où nous n’aurons plus que notre peau. -Oh! ça ne va pas... ça ne va pas du tout, messieurs. Et dire qu’il en est ainsi depuis que l’événement qui nous a forcés à produire nos lettres de Brière a été réglé à notre satisfaction. -Réglé, vous dites? s’écria un gros syndic, en abattant ses deux poings sur la table, et celui-là avançait sa tête pour rouler des yeux vers celui qui venait de parler; mais rien n’a été réglé!... C’est, si l’on peut dire, un événement qui s’en est allé comme il était venu. Alors? qui est-ce qui a été réglé là-dedans? -C’est vrai! c’est cela!... justement! firent un grand nombre de voix... c’est justement ainsi que les choses se sont passées. -Ainsi que les choses se sont passées! disait un autre, qui pourrait le dire, comment elles se sont passées? que savons- nous?... Qu’avons-nous vu?... Un homme meurt, un autre naît, allez!... et voilà! -Ce qu’il y a de sûr, en tout cas, affirmait le maire de Saint- André, en élevant la voix pour dominer le bruit, c’est qu’il existe un plan de nivellement qu’ont dressé les ingénieurs, et qui est tenu en réserve en attendant les circonstances. -Et que la grande ville, continua le maire de Crossac, que la grande ville, mise en goût par l’affaire, conçoit aujourd’hui une exploitation de la Brière à son profit comme terrain de chasse... En attendant mieux, en attendant mieux, fit-il, en levant un doigt qui en savait long... -Ah! mes amis, intervint M. Moyon, mes compères, vous pouvez bien parler, allez! car ce n’est que le commencement. Ce qu’il y a maintenant de bien certain, c’est que le souci a bâti son nid chez nous... Je vous vois tous affligés, comme le pays lui-même est affligé, car les yeux se sont ouverts. Hier, cachés et ignorés, mes amis, vivant sans bruit, comme je dirais, sous la règle d’une antique grande promesse, le corps au soleil et la tête a l’ombre; libres, libres... et cependant chez nous, comme ces plantes flottantes qui sont en même temps bien enracinées dans le fond... Eh bien, ce que nous nous disons maintenant, ce que nous savons, parce que l’entreprise qui nous a donné si chaud nous l’a appris, c’est que ce beau retard des siècles est fini... C’est que les cieux de l’ère nouvelle sont montés jusqu’à nous et s’étendent sur nos têtes... Plus moyen de leur échapper, voilà où est le tourment... Tu sais bien des choses désormais, tu sais que tu ne mettras plus ton sommeil sous l’aile... tu sais que ce n’est plus d’un faible particulier que te viendra le dommage, de Pierre, de Jacques, de Jean de Rieux, mais de la puissance des temps nouveaux, qui n’a ni nom ni visage et qui remet tout au creuset et à la meule... Mes amis, prédire ce qui arrivera demain, il n’y a pas de boussole pour ça... Mais voilà: cette puissance nous a vus, nous savons qu’elle nous a vus, et c’est pourquoi désormais l’inquiétude et le souci sont avec nous pour toujours. Les syndics hochaient la tête. -Que faire? Que devons-nous faire? -Demander que les pierres se changent en bons pains tendres, répondit une voix amère. -L’inquiétude et le souci... reprit M. Moyan, qui sont pires que le mal. -Pires que le mal, oui... mais malheur aux hommes qui s’abandonnent. -Il ne s’agit pas de s’abandonner, maître Évin, d’abord nos patentes sont là pour que nous menions notre combat. Seulement, d’après tout ce que nous avons vu, tout ce que nous comprenons, la question se pose ainsi désormais: que peuvent-elles exactement contre l’expropriation légale, cette invention d’aujourd’hui? Vous ne pouvez pas me répondre, n’est-ce pas? parce que seul l’avenir le sait. En attendant, le Paradis est perdu, c’est tout ce que je voulais vous dire... maintenant nous pouvons passer à la question des impôts. -Attendez, Moyon, attendez! s’écria maître Évin en se levant. -Messieurs, dit-il d’une voix vibrante, avons-nous du courage?... oui, avons-nous du courage?... car, en vérité, si seulement il y a un an, on m’avait proposé ce que je vais vous proposer, j’aurais plutôt répondu: «Non, j’aime mieux qu’on m’arrache l’oeil droit.» Eh bien, s’il est tant de gens qui songent à démembrer la Brière, c’est parce que la motte n’a plus la pratique du monde. Alors on se dit: «À quoi bon ce pauvre marais à bout de forces» et comme l’homme riche de l’Évangile au vigneron: «Voilà trois ans que je viens chercher du fruit à ce figuier et que je n’en trouve pas, coupe-le, il occupe la terre inutilement.» Eh bien moi, je dis: desséchons les premiers, transformons nos platières en pâtures, élevons du bétail. Et quand nous aurons donné à notre Brière la figure de prairies verdoyantes, couvertes de troupeaux, qui donc osera venir dire: «Je m’empare de cette contrée.» -Non!... maître Évin. Non! interrompit le maire de Crossac. L’eau mange la Brière, mettons-nous plutôt de son côté. Faisons d’elle un grand lac à poissons: le Briéron se livrera à l’industrie de la carpe et du brochet. -Ah! mes amis, mes amis! s’exclama encore M. Moyon, si nous nous mêlons d’imiter ce qui se passe dans le monde depuis le commencement, les uns étant pour le sec, les autres pour le mouillé, nous n’en finirons jamais. La Brière est-elle une tourbière? Qu’il en soit donc de même aussi longtemps que nous pourrons. Le plus pressé, voyez-vous, est d’acquitter nos dettes. Car nous n’avons aucun espoir, n’est-ce pas, de payer l’État comme l’idiot des Berthes paie les aubergistes, avec des roses cueillies aux espaliers? Nous lui devons cinq cent mille francs, à l’État... et il y en a huit mille dans la caisse! Alors?... Alors, à mon tour de proposer; et je vous dis, moi: étendons les impôts. Oh! je sais bien... Le Briéron ne se boutonne pas dans un gilet de mirliflor. Mais que voulez-vous? On partagera le canard en deux. Jusqu’ici nous n’avons fait payer que l’enlèvement des mortas et la coupe des roseaux; il faut que tous les métiers de Brière contribuent pour leur quote-part: la construction des chalands, la fabrication des perches, celle des poteries à Osca, celle des paniers à Mayun. -Inscris! Larmentières... chalands, perches, poteries, vannerie... on rédigera tout à l’heure. -Comme vous y allez, Moyon! pourquoi pas les abeilles pendant que nous y sommes! fit entendre le maire de la Clapelle. -Inscris les abeilles... j’oubliais les abeilles, c’est-à-dire la justice... Mes amis, il y a des gens qui possèdent trois ruchers, d’autres dix, d’autres vingt... Nous ferons payer au-dessus de quatre. Ne trouvez-vous pas cela raisonnable? -Bon! bon! firent plusieurs syndics. -Je vous dis, messieurs, que vous finissez toujours par vous ranger à mon avis. Un débat s’engagea sur la façon d’établir ces divers impôts proportionnellement aux ressources de chacun, et ce ne fut qu’après un long travail qui courba sur les chiffres toutes ces vieilles têtes, que la note put être enfin rédigée. On arrêta ensuite quelques instructions concernant le relèvement du pont de B..., réservé aux charrettes à foin et qui tous les ans venait causer les mêmes embarras à cause de l’affaissement des tourbes. C’était la fin de la séance. Mais M. Moyon pria les syndics de se rasseoir un instant. -Mes amis, j’ai encore un petit mot à vous dire... C’est au sujet de la surveillance à exercer sur la rentrée des produits que nous avons décidé d’imposer... À ce propos, j’ai eu plusieurs conversations avec Larmentières. Larmentières a fait son métier en conscience, nous n’avons qu’à nous louer de ses services. Seulement, bien entendu, il n’a pu acquérir l’expérience que donne une longue pratique du métier. Il éprouve des difficultés avec les gens. Le plus souvent, on refuse de lui déclarer ce qu’on devrait. Ça l’engage dans un tas de corps à corps, et, comme ça n’est pas dans son naturel, à ce qu’il prétend, il ne demanderait pas mieux que de remettre ses fonctions. -Sûrement oui, fit Larmentières, le pays est trop aigri. -Alors, mes chers collègues, voici à quoi j’avais pensé: que nous pourrions peut-être rétablir dans ses attributions notre ancien garde Aoustin... celui-là, pour le coup, possède bien le caractère affilé qui convient. Qu’est-ce que vous en dites? Les syndics se prirent le menton, se grattèrent la tête. Ils avaient déjà là-dessus donné leur opinion. -Voilà près de deux mois qu’il est rentré, poursuivit le maire de Saint-Joachim. De ne plus retrouver sa place l’a bien abattu de chagrin, et, de savoir ça est tout de même ennuyeux pour nous... vous comprenez?... Il a été bien dévoué. -Ben oui, ben oui, Moyon... On comprend bien tout ça... Mais a-t- on jamais vu mettre une sentinelle aveugle à la porte du camp. -Avoir le parti prompt n’est pas tout, dit un autre... Les communes ont besoin d’un compagnon qui soit capable d’autre besogne que de passer des notes sous la porte. -Ne sait-on pas, fit un troisième, que chez nous, un invalide ne trouve plus son emploi? Pourra-t-il seulement pousser un chaland? On ne nourrit pas les rossignols avec des contes, Moyon. Un cinquième allait parler, lorsque à la porte furent frappés trois coups, trois coups durs, appliqués, eût-on dit, avec un outil. -Qui donc peut frapper ainsi? dit encore Petit-Couteau... Larmentières, va voir. -Qui est là? demanda Larmentières. On entendit une voix au-dehors. -C’est Aoustin, monsieur le maire. -Aoustin! Il y eut un silence. M. Moyon paraissait très surpris. Il hésitait, réfléchissait; car cela tombait-il bien ou non, cette visite au beau milieu du débat? Tous les syndics s’étaient rassis. -Fais-le entrer! dit-il. La clé tourna et Aoustin franchit le seuil. Il était vêtu de son habit de gala, celui dans lequel il s’était montré à la grande assemblée des lettres. À un pas il s’arrêta, droit comme sa perche, en se découvrant. -Bonjour, messieurs les syndics, dit-il d’une voix retentissante. Cette voix sonna singulièrement au milieu du silence, une voix de cuivre, stridente, qui semblait remonter des abîmes de la résurrection. Il examinait l’assemblée, et son regard était dur, perçant, avec une lueur de victorieuse raillerie. Les syndics le contemplaient dans la surprise. Ils ne l’avaient pas revu depuis son accident. Sincèrement émus alors du mal qui lui advenait, ils étaient non moins sincères aujourd’hui quand ils se défiaient de ses forces dans le dur service de la Brière. Mais son arrivée les gênait en les prenant sur le chaud de leur opposition. Ils ne s’attendaient pas non plus à voir se dresser devant eux quelqu’un qui ne sentait nullement la paille de son lit, pas plus qu’il n’avait l’air de se présenter pour les consulter sur son testament. Quant à M. Moyon, il ouvrit la grande bouche en reconnaissant si peu son homme. Ses yeux s’éclairaient de la lumière d’un joyeux contentement. Le sentiment du bon accueil auquel leur vieux garde avait droit fut plus fort que l’embarras ressenti de sa présence inopinée; et des mains se tendirent. Aoustin ne refusa pas de les venir prendre avec celle qui lui restait, mais on voyait qu’il n’y allait pas de bon coeur. Il était visible qu’il avait quelque chose à dire, et qu’il était venu dans cette intention. -Ce pauvre Aoustin!... ce pauvre Aoustin! Les regards se portaient dans la direction de la manche vide, mais inutilement, car il tenait cela dans le fond de son chapeau, serré contre son estomac. Personne ne riait. -Allons! te voilà tout à fait rétabli! Son aspect s’était bien relevé en effet. On lui servit un verre de vin. -N’empêche que voilà une affaire qui t’en a fait voir de belles! Alors Aoustin se recula, les toisa tous, froidement. -Ma foi, oui, répondit-il, cette affaire-là m’en a fait voir de belles!... et je peux même vous dire quoi: C’était en m’en revenant, sur la route, une ornière pleine d’eau, où le soleil se couchait, tout rose... Et je me disais: «Ah! le joli rose de fleur.» En m’approchant elle avait pâli, l’ornière, elle était comme verte... Et, en m’approchant encore, ce n’était plus que de l’eau noire et de la boue, messieurs les syndics. En commençant il avait eu l’air de gouailler, mais en finissant, il y avait de la flamme dans sa voix. Les syndics se regardèrent entre eux, stupéfaits. -Alors, tu as voulu faire un petit tour par ici? -Oui, la vieille oie sauvage est revenue frapper du bec contre la porte. Il ne se départait pas de son pli au front, fixait l’un, fixait l’autre. Quelque chose semblait s’amasser et grossir en lui. Et comme M. Moyon, se frottant les mains, lui disait: «Nous parlions de toi justement... quand on parle du loup...» Il parut du même coup cesser de délibérer, et laissa exploser ce qu’il avait tu jusque-là. -Vous pouvez bien vous frotter les mains, monsieur le maire, d’autres que vous peuvent le faire aussi, n’ayez crainte, - observation qui déconcerta à ce point M. Moyon qu’il rougit jusqu’aux oreilles, car s’il s’était frotté les mains, c’était de plaisir, à la pensée du bon résultat qu’il augurait de cette visite, et sans y mettre certes la cruelle intention qu’il voyait qu’Aoustin lui prêtait. -Mon pauvre Aoustin, tu es toujours sous la domination de ton malheur. Voyons! comment irais-je faire devant toi parade de mes deux mains quand j’ai de si mauvaises jambes! Allons va!... assieds-toi plutôt... nous allons parler un peu. Mais Aoustin n’écoutait pas. -Le Créateur, dans le temps, m’avait donné deux mains, dit-il, toujours agressif. -Eh! oui... hélas!... deux mains, certes, Aoustin. -Comme à tout le monde. -Comme à tout le monde... répondit M. Moyon, qui commençait à consulter du regard ses collègues. -Eh bien, il me les a rendues. Un silence se fit sur ces étranges paroles. Aoustin était-il devenu fou? M. Moyon le considérait maintenant avec inquiétude, avec crainte. Il y eut un remuement de chaises. Les syndics s’émouvaient. -Il me les a rendues, pour que vous n’ayez pas d’excuse en laissant à terre votre vieux manchot... voyez vous-même. M. Moyon abaissa son regard, et si jamais yeux au monde méritèrent d’être comparés à des boules de loto, ce furent bien les siens en ce moment, devant ce qu’Aoustin lui montrait. Les syndics aussi, à leur place, demeuraient muets d’étonnement. Si l’une de ces mains était blanche, d’une blancheur que n’avait pas recuite le hâle de l’air, l’autre -ah! l’étrange main! -pouvait disputer le prix à ce qui se fait de plus noir dans la nature, d’un noir lisse de vieil ébène, polie comme par les flots, profonde comme l’eau de l’abîme. Les doigts allongés, le pouce contre la phalange de l’index, elle ressemblait à un sceptre, rigide, pleine, massive; et là où le corps de la paume développait ses rondeurs ténébreuses, la lumière se jouait étincelante, telle qu’une étoile au sein de la nuit. Des yeux briérons ne pouvaient s’y tromper. Nul doute: c’était une main taillée dans un coeur de mortas. Aoustin montrait une figure comme un dieu. Il avait rejeté son masque: il rayonnait, et son regard triomphant interrogeait, l’une après l’autre, toutes les physionomies. -Je vous défie bien maintenant de me dire où la Brière finit, et où moi je commence. Les syndics avaient quitté leurs places, presque en se bousculant. Ils faisaient cercle autour; approchaient leurs yeux, approchaient leur nez, voulaient voir de tout près l’exécution de ce travail extraordinaire. Et lui, laissait tomber un regard sur tous ces occiputs: -Du bois plus vieux que Jésus-Christ!... et qui ne piquera pas, je vous en réponds! Cette fusion de la forme humaine avec la substance de leur tourbière les troublait au plus haut point. -Eh! qui a bien pu te faire cela, Aoustin... qui a bien pu? -Puisque je vous dis que c’est le Créateur... de même qu’il m’a déjà appris à la manoeuvrer. Et du geste de la menace, il rejeta en arrière, par-dessus son épaule, l’arme terrible de ce sceptre, armé au poignet d’un anneau de fer forgé par le maréchal. Elle avait déjà un nom: Sainte-Justice. -Et avec cela, dit-il, je lui démolirai tout ce qu’il a dans la figure, sans spécifier toutefois à qui appartenait cette figure. Mais c’était Aoustin lui-même que les syndics maintenant considéraient. Ils l’examinaient des pieds à la tête, subjugués par sa mine de force et de résolution. Il était d’ailleurs méconnaissable. L’inspiration l’avait revivifié, et il faut bien le dire aussi, les bons aliments que Julie lui avait fait prendre, payés sans qu’il s’en doutât sur la pièce de vingt francs qu’il lui avait rendue. -Eh bien, mes collègues? eh bien? demandait M. Moyon, qui n’avait pas l’air moins triomphant. Une petite voix aigre disait: -Je vois bien que, d’un coup de cette main-là, Aoustin pourrait tuer quelqu’un... mais je le défie bien de prendre une mouche avec! -Monsieur le syndic, riposta Aoustin, laissez-moi vous répondre que ce n’est pas avec la main qu’on parle aux hommes, c’est en leur montrant un morceau de bois. -Eh oui!... eh oui!... s’empressa de couper court M. Moyon, mais que décidons-nous?... voyons? Et par une façon toute chaleureuse de se frotter les mains, ce qu’il était bien assuré de pouvoir faire cette fois avec impunité, il tâchait d’encourager et de pousser ses collègues. Et les collègues, maintenant, faisaient: «Oui, oui» avec la tête, «hé! hé! mon Dieu...» avec les épaules. Ils étaient à coup sûr fortement ébranlés. L’un aspirait une prise, l’autre se mouchait, un troisième se versait le fond de la bouteille, tout cela composant un langage parfaitement compréhensible, ainsi que dans toute la création il en est un entre êtres de même espèce privés de la parole. M. Moyon voulut profiter de ce que la flamme s’en venait lécher le flanc de la marmite: il fit signe à Larmentières, lequel comprit aussitôt et lui apporta la plaque. Le maire appela Aoustin: -Arrive ici... que je te fasse manche de velours. Et pendant que, par complaisance, il lui attachait lui-même la chose, Aoustin tenait tournée sa tête, à la manière d’un cheval qui regarde son brancard. -À la bonne heure..., fit-il. -Voilà toutes tes peines au fond de l’eau... Et on espère que cette infirmité ne te gênera pas dans tes fonctions. -Oh! avec celle-là! répondit Aoustin. Il montrait sa main de bois, semblait même déclarer qu’il comptait maintenant beaucoup plus sur elle que sur l’autre. Mais il était ému aussi, et ça se voyait bien. Il avait beau s’efforcer de sourire, ses lèvres tremblaient sur ses dents de brochet. -Si vous voulez me la serrer? dit-il, ça la baptisera. M. Moyon accepta en riant, tout en se contentant de la toucher, sans trop insister. Alors Aoustin s’approcha de la table, prit le verre de vin qu’on lui avait servi, dans lequel il n’avait pas encore trempé ses lèvres: -À votre santé, messieurs les syndics! Et il avala d’un trait. Mais la tête trahissait tout de même son serviteur. On voyait que ce coup-là l’avait bel et bien étourdi. Il ne pouvait s’empêcher par intervalles de fermer ses yeux, comme si la vue lui dansait. -Merci!... Merci à tous! Il se tourna vers la sortie. -Merci aussi à toi... Larmentières! On ne le retenait plus, puisqu’il paraissait vouloir s’en aller. Tout le monde se taisait. On attendait. Il ressemblait à un homme ivre, ou à un homme dans l’obscurité, ses deux mains devant lui, avec l’air de chercher la porte. VI Dehors, il avala un grand bol d’air, et, peu à peu, le tourbillon se calma. Sous ses pieds la terre cessa de tourner autour du soleil. Il rouvrit les yeux, et tout, à ce moment-là, les grandes prairies, la chalandière, tout lui apparut bleu et or. Les oiseaux chantaient, les joncs ondulaient dans l’eau, les liserons, les clandestines ouvraient leurs corolles chatoyantes. Toute la nature se reprenait à courir dans le mystère de son sang... Et, cette fois, loin de fuir les regards, il marchait la tête droite, en balançant ses mains, l’une comme l’autre, la noire peut-être plus que l’autre... Étrange, inexplicable jugement de la destinée. Un soir, il s’était jeté sur son mortas, cette idée lui était venue sans qu’il sût comment, il s’était fait tailler une main, puis il était venu ici... et voilà, toujours dans la même ignorance des causes, qu’il s’en retournait chez lui, le bras réennobli de tous les feux de la Loi. -Dis donc, tu n’as jamais vu gambader Guignol? En passant, gai comme l’enfant, il était entré chez Julie. -Si, si, dit-elle, en se protégeant, je sais très bien comment il gambade. Il lui porta la main à deux pouces de la figure, ce qui la fit loucher, reculer la tête, pousser un cri affreux. -Sainte-Justice, allons!... Tu ne vois donc pas qu’elle a les cinq doigts allongés, et le pouce plus court que les autres!... Du bois plus vieux que Jésus-Christ! -Oh! dit-elle, en se familiarisant tout de même, la vraie main du diable plutôt! -La main du diable! Il regarda. -C’est vrai, ce que tu dis. Il avait l’air, ma foi, presque effrayé. -La main de Lucifer!... C’est-il donc que ça devait arriver? Et, un instant, il resta songeur, pendant que Marie, Cendron, M. Ulric, ahuris, fascinés, regardaient, en dessus et en dessous, risquaient une main prudente, comme au premier contact avec un animal inconnu. Dans l’après-midi, au large de la Brière, un chaland s’éloignait par la curée de Nivince. C’était M. Ulric qui poussait. Après la soupe, Aoustin lui était venu dire: «Vous êtes l’homme qu’il me faut.» Arrivés sur la berge, il lui avait passé la perche. Ils avaient embarqué, étaient partis, d’abord par la chalandière de la Grand-Bande, ensuite par la curée du coupis d’Ardent, puis par un tas de petites coulines... Et pas moyen d’avoir une explication sur ce qu’ils allaient faire! Aoustin ne répondait pas aux questions. Assis sur le boettereau, d’un geste de sa main noire, il se bornait à indiquer le chemin. C’était la première fois, depuis son retour, qu’il voyageait sur le chaland, et, visiblement, de se retrouver au milieu de son grand vivier, lui causait une impression extraordinaire. La Brière qu’il retrouvait était toute grillée, toute fauve, avec ses étangs bleus partout, jusqu’à l’horizon de ses rives. C’était l’époque où la vie nourricière se dégorge à pleines pannerées; où les tanches, dans les carrelets, font tas par trente et quarante. Alors la grosse anguille charbonnière a fini de frayer au midi et est remontée vers le nord. Alors les boisselles se mettent à parler quand on les relève, à la condition de comprendre leur langage: «Je n’étais pas bien placée, trop au fond, mal tournée au vent», ou encore: «Je suis percée, failli pêcheur, et tu ne l’as pas vu. Ils sont venus en ton absence, les poissons, manger la vermée enfilée sur ta broche, et ils t’ont souhaité le bonjour.» -Mais, sacristi, Aoustin, où allons-nous donc? -Marche toujours!... La figure du vieux était grave. Attentivement, il regardait au loin et autour de lui. On n’entendait que le clapotement sous la quille. Çà et là, sur la couline d’un bleu profond, une risée traversait la route du chaland. L’air chantait aux oreilles, apportait le grêle bruissement des palmes sèches du roseau et, partout, de tous côtés, régnaient le silence et le désert... Ils étaient maintenant du côté nord, dans un parage situé en dehors de tout chemin suivi par les bateaux; un endroit qui n’appartenait qu’aux chandelles-de-loup, à l’oenanthe à suc jaune, à ciguë vireuse, aux nénuphars, aux châtaignes d’eau. Dans la prairie violette de ces mâcres, ils se frayaient une voie pâteuse. Puis ils furent dans une grande piarde claire, qu’abritaient les buteaux, les roseaux, d’où ne s’apercevaient même pas les clochers des paroisses. On était là tout à fait cachés. Point d’horizon. Point de barbe d’homme. La main noire se dressa en l’air. M Ulric s’arrêta. -Donnez! dit Aoustin en venant à lui. Il avait à ce moment le sourcil sombre, la bouche mince comme une couture... Il prit la perche et, à son tour, se tint debout à l’arrière. Il ne disait mot. Il paraissait rêver, ou attendre, ou hésiter... interroger jusqu’au fond de l’âme cette piarde couverte de bulles flottantes et qui frisait bleu tout autour... Deux ou trois fois, comme un nageur qui éprouve le flot en y promenant les mains, du bout de sa gaffe il agita cette eau tranquille, puis, la plongeant soudain, il fit un grand effort pour emmener son embarcation. Alors M. Ulric comprit pourquoi ils étaient venus si loin, pourquoi ils avaient choisi cet endroit solitaire. Il n’y a pas d’à-main pour le Briéron. Il n’en est un que pour les gens de la grande terre, quand ils prennent le chaland et qu’ils se font moquer d’eux. Mais, si l’homme des îles pousse à droite, à gauche, indifféremment, s’il ne connaît de manoeuvre que de se garder sous le vent pour contrarier la dérive, il n’en peut pas moins se passer de l’entraide de ses deux prises. Aoustin envoya son bateau comme un apprenti. Le chaland piqua dans les roseaux. Aoustin s’arc-bouta sur ses jambes et se mit à manoeuvrer. M. Ulric le voyait roidir ses muscles, tandis qu’il semblait commander à tout à la fois, à la perche qui ployait sous lui, au bateau engravé dans le buteau, au bateau qui lui envasait l’épaule, à la piarde chargée de faire flotter cette planche. Rien de tout cela ne lui obéissait. Les veines lui sortaient du front. On eût dit que ses yeux, rivés au nez du chaland, voulaient l’emporter à la force du regard; mais ils n’emportaient rien et le chaland pivotait plus qu’autre chose. Après un moment, par pitié de le voir s’user à tant de peine, M. Ulric lui conseilla de se reposer -il n’était pas bien sûr non plus que le bateau n’allait pas chavirer. -Mais le vieux n’écoutait pas, se démenait, cherchait sa prise, son roulis... À la longue, comme il appuyait dans la ligne basse, un équilibre lui permit le jeu combiné de ses deux membres. Par un miracle, le bateau se redressa, avança légèrement. On fit quelques mètres. On gagna le milieu de la piarde... Et puis, ce fut le bout de l’effort. Haletant, couvert de sueur, Aoustin s’assit, et resta là, sans un mot, à regarder l’eau, sombrement. Tout autour d’eux était désert et silence, comme en ces lieux de sable et de vase d’où la mer s’est retirée à son reflux. La vie, aurait-on dit, avait été aspirée ailleurs. Aoustin paraissait épuisé. On n’entendait que, çà et là, le froissement d’un roseau, ou le gargouillement de la bulle du poisson venue crever à la surface. Et peut-être encore, aussi, très loin, comme le bruit d’une faux. Il y avait, en effet, dans la jungle des bordures du nord, un homme occupé à couper dans les roseaux, et c’était le bruit chantant de la pierre dont il repassait le fil de son outil qui se répercutait sur les eaux d’alentour. Cet homme prenait du mal, car les roseaux étaient durs, mêlés d’iris et de colchiques. En lignes profondes, il poussait le tranchant de son large dard. De temps à autre, d’un oeil passé entre les jours du champ de verdure, il regardait au large, arrêté dans la piarde, ce chaland, qui ne pêchait ni ne chassait, et, à chacun de ses tours, en faisant halte une seconde pour se délasser, il se demandait ce que ce bateau pouvait bien faire ainsi. Cet homme, c’était Jeanin. Depuis le matin, il travaillait là d’ardeur, se trouvant certes mieux dans ses grands verts roseaux que dans le moulin du meunier Gilles, d’où il n’était de retour que depuis quelques semaines. C’était dans ce moulin, qui tourne sur la hauteur du côté de Crossac, qu’il s’était enfui, après sa nuit sous les flammes de la butte aux Pierres, et qu’il avait passé tous ses longs derniers mois, ensachant la farine et étrillant le grison. Courbé sur un métier qui n’était pas de Mayun, la vie lui avait été dure chez ce moulageur. Puis, lorsque malgré tout, les événements s’étaient éloignés, peu à peu il avait pleuré de se sentir seul si loin de son pays, auquel il n’osait revenir. Parfois, le soir, quand le moulin allait son train, il se mettait à la lucarne, d’où la vue embrassait l’étendue des tourbières, et là, comme du haut d’un nuage, il regardait au loin les prairies, les nappes d’eau, toutes les îles dans la ceinture des chalandières. Il reconnaissait Fédrun à ses lumières, sans éprouver nulle envie de dérober un chaland pour s’y rendre en fraude, croyant toujours voir là-bas un jet de feu jaillir d’une touffe de tamaris, et sentir l’odeur de poudre qui de ce souvenir lui remontait mêlée à d’ignominieux relents de vase putride. La vue, tous les soirs, des petites lampes de Mayun, rousines de son village, le faisait tomber en langueur. Le désir du retour le travaillait comme une maladie. Il en perdait le manger. Il ne faisait que penser à sa place à l’abreuvoir. Il se disait qu’il ne la reverrait jamais. Et, sans doute, ne l’aurait-il jamais revue, serait-il resté là-bas à se faire blanchir les cheveux, sans la chose qui décida de son départ, et à laquelle, aujourd’hui encore, il ne songeait qu’en frémissant. Une rencontre, un soir qu’il se rendait avec son cheval porter une provision de grain au meunier de l’île Oliveau... Il avait passé le Mariandais, il traversait le désert des Grandes-Prées, lorsqu’un des sacs qu’il n’avait pu charger seul, tant il était lourd, tomba du dos du cheval sur le chemin. Bien embarrassé, voilà qu’il aperçut, au pied d’une croix, un homme agenouillé qui paraissait en prière. Il alla à lui et lui toucha l’épaule. -«Dites donc, mon ami, voulez-vous me donner la main pour relever un de mes sacs qui vient de choir à terre?» L’homme tourna la tête, sans répondre, se leva, s’en vint près du sac, et le chargea tout seul sur la bête. «Ah! ça, mon ami! vous n’êtes pas manchot! Je vous remercie...» Mais l’homme, l’ayant toisé, rejeta le bras en arrière, et lui détacha en pleine face un revers de main qui, horreur, n’était point de chair et d’os. -«Le jour est aux vivants, lui dit ce personnage, et la nuit est aux morts.» Perdu d’épouvante, il n’avait pu aller plus avant, il avait fait virer son cheval, l’avait ramené au moulin, et au matin: adieu, meunier! Son vieil oncle l’avait reçu dans la joie. Il avait retrouvé sa chaise, son travail, sa bourdaine, et senti tout de suite, à sa façon de plier les tiges, de dresser l’armature des bourriches, de serrer l’ouvrage entre ses genoux, que quelque chose était parti de lui. Telle est à Mayun la tournure des esprits que les gens qui le rencontraient ne se retournaient même pas. Le châtiment avait lavé le souvenir de la faute. Ses camarades de village l’abordaient de main franche, et les filles elles-mêmes, ces fines mouches, ne détournaient point leurs regards. Le travail désormais ne lui tourmentait plus l’esprit. Son coeur ardait à toutes les besognes. Ce n’était pas une petite affaire que de remplumer leur vieux chaume, qui se pourrissait depuis des années; et, dès les premières paroles de l’oncle, il était aussitôt parti faucher dans les roseaux. Quelques heures lui avaient suffi pour abattre le nécessaire. Maintenant il avait fini, il bottelait, il chargeait sur son blin... La journée s’achevait sous le plus beau des couchants. Une pluie de feu se déversait du ciel, où de longs nuages en forme d’îles brûlaient sur leurs franges. Toute la Brière ressemblait à un champ de violettes. Lui-même avait les mains toutes cramoisies de ce soleil; et il rentrait, poussant sous la perche son blin chargé à pleins bords de sa verte moisson. Il regardait le feu couler à la surface des eaux, et, quant aux hommes qui étaient restés si longtemps dans la piarde, on ne les voyait plus. Leur chaland avait disparu. VII La coupe des mottes avait été retardée cette année. Le printemps ayant été pluvieux, il était nécessaire d’attendre que la saison du soleil eût pompé l’humidité des terrains. Mais Aoustin ne remit pas à cette date pour témoigner de son zèle, et prouver à tous comme à lui-même qu’il était un homme aujourd’hui aussi bien qu’autrefois. Cependant, sur ce point de son service, bien des surprises l’attendaient. Pendant tout le temps qu’il avait mis sa force à combattre l’offense des événements, il n’avait pas eu loisir de prendre connaissance de l’état d’esprit du pays, ni surtout d’y participer. Une première note de la chose lui fut donnée par l’ordre formel qui lui vint du syndicat de ne consentir aux étrangers que l’accès des chemins vicinaux. Puis à son grand étonnement, partout où il allait, ses compatriotes étaient loin de paraître avoir reçu quittance de leur mauvaise condition. La girouette des esprits était au danger perpétuel. Le moindre événement engendrait une rumeur, la moindre rumeur éclairait tout le pays, comme la palpitation de l’épars, quand, de sa gerbe de feu, elle entrouvre les deux rives du ciel. Les frontières avaient beau demeurer les mêmes, les grandes prairies baigner toujours dans la même mouillure des mêmes buées, les petites touffes de tamaris garder leur air d’innocence dans les prés communs du côté de la mer, le calme de toutes ces approches n’avait plus figure honnête, n’était qu’un manteau dont s’enveloppaient les desseins de l’étranger. La crainte, une malaria de la crainte était dans le pays. Il y en avait qui allaient jusqu’à vendre leur bétail! -Et avec cette crainte, s’étaient ranimées toutes les vieilles superstitions, tout le tourbillon des mauvais oiseaux noirs, qui reprenaient leur vol autour des âmes. Cette aventure avait empoisonné l’air... Le mystère des capitaux, la marche de leur énorme mécanisme, tel était le sujet de fous les propos: «Si cinq ou six sous, disait-on, pour passer de ta main dans ma poche ne mettent pas longtemps, des millions et des millions, pour faire leur chemin, demandent des années... Mais ils n’en arrivent pas moins...» Et si quelques-uns trouvaient un renfort dans la pensée que les lettres faisaient la veillée chez le notaire, un autre dit un jour à Aoustin, qui en resta bouche bée: «À quoi bon les lettres, quand elles nous auront engagés dans un procès que nous perdrons et qui nous ruinera!» Il n’en revenait pas d’entendre ces choses, et il y répondait par son mauvais regard noir à coin blanc. Sainte-justice lui démangeait, il avait envie de taper sur les courages! Et alors à sa tâche il s’évertuait, s’enrageait, y allait de tout son feu, comme le chien de ferme, quand il saute par-dessus la haie et attaque le passant. Partout on le rencontrait, sur les buttes, à surveiller l’extraction du noir, ou compter les bateaux qui l’emportaient, dans toutes les maisons, où les rentrées de roseaux et le débarquer des pêches lui fournissaient plus de chiffres que n’en tenait son calepin. Et le soir, revenu de ses courses, le soleil anuité, il retournait encore à son chaland s’exercer dans la grande curée qui s’en va du chef de l’île à la Chaussée-Neuve; entre les prairies obscures, il se remettait à remuer l’eau, tant que ce n’était qu’un combat. Un tison de persévérance lui brûlait dans le corps. Il s’était fait conditionner un anneau rapportable au moyen d’un pas de vis, où sa perche passée trouvait son point d’appui. Il faisait des progrès. Il atteignit la curée des Sauziers, puis le coupis des Sauziers, puis le coupis d’Ardent, et, de curée en coupis, par l’effort de sa bête et la miséricorde du Grand Berger, finit un soir par pousser son chemin jusqu’à la butte aux Pierres. La belle arrivée que ce fut! Cette butte aux Pierres lui trottait en tête, depuis ce qu’on lui avait raconté de l’incendie. L’homme et le feu pouvaient avoir des retours. Il fallait y avoir l’oeil. Cette nuit-là, il la passa toute, couché dans le fond de son bateau, sous les étoiles, à garder comme une sentinelle le sommeil de l’antique patronne... Seulement, à l’aurore, quand il se réveilla, après un somme, il était tout en sang, par les sangsues qui, grimpant le long du chaland, étaient venues s’attacher à sa peau. Son foyer se reconstituait. Il n’y manquait ni le grand pain de douze livres dans la cagette, ni deux ou trois grosses anguilles achetées aux pêcheurs, et qui prenaient leur goût dans la fumée. Il réussissait tout de même à les apprêter, ce qu’il n’aurait pu faire sans Sainte-Justice. Il commençait par adoucir l’animal en lui frappant la tête contre la pierre. Puis, sur son genou, pressant la tête sous son mortas comme dans un étau de menuiserie, il n’avait plus qu’à trancher la gorge, relever la peau, taillader la chair, y jeter du sel, repouiller la bête, et l’accrocher au clou. Julie venait de temps en temps lui donner un coup de main, le dimanche, lui attacher ses brodequins et refaire son lit. Tous les jours, elle envoyait Cendron lui emmener ses oies au marais. L’enfant les poussait dans le chérau, laissait tomber une mesure d’avoine, les oies se gorgeaient, puis, avec un grand tapage, s’envolaient par-dessus les saules. Mais ce que ne pouvait Julie, c’était de l’aider à se construire un chaland, en remplacement de son vieux tout délabré. Obligé de s’en remettre à la pratique du charpentier, lui qui, toujours, par la raison qu’il était à savoir épauler sa bordée, s’était bâti les siens. Même chose pour ses cabanes: incapable de les réparer, pas même de recharger la toiture. Il y en avait trop de ces métiers qu’il ne retrouvait plus sur ses genoux, pour qu’il gardât l’assurance d’avoir vaincu la fatalité. La joie qui l’avait soulevé un moment s’était gâtée bientôt, et le goût de l’avenir, bien des fois, ne lui était rendu que par le travail implacable de ses songes, l’odeur de la noire fumée de son coeur, l’éternelle vision de sa vengeance. Une fin d’après-midi, qu’il se trouvait sur le tronçon de la route de Fédrun à Pendille, en compagnie du maire, de plusieurs agents voyers, d’un groupe de vieux sauvages, et assistait au débat sur place de cette chose inouïe pour le pays, la pose du télégraphe dans l’île de Saint-Joachim; qu’il était là, rongeant son frein, pendant que tout le monde tapageait à la fois, et que les hirondelles jetaient en passant leurs longs cris, il vit - chose extraordinaire qui n’arrivait pas deux fois l’an -venir sur le chemin une carriole. Cette carriole était surmontée du dôme vert que lui faisait une bâche tendue sur des arceaux, ramenée si bas sur le devant qu’elle ne laissait voir que la moitié de la figure du conducteur, Ribeyron, l’unique voiturier du pays, lequel, en approchant du groupe, au lieu de conserver le pas, toucha son cheval et partit au trot, comme s’il avait des raisons de passer vite. Aoustin eut une singulière impression quand son regard se croisa avec celui de cet homme, et même ne put s’empêcher de demeurer en arrière des autres, à regarder ce véhicule qui s’éloignait et entrait dans Fédrun. VIII C’était bien un événement en effet, que cette carriole, car, dans le chemin, aussitôt qu’elle parut, tous les seuils se peuplèrent de ménagères. Au Chat-Fourré, où elle s’arrêta, une figure enveloppée d’un mouchoir se pencha par l’ouverture, un balluchon suivit, et la femme, à la descente du marchepied, disparut en un tour si rapide que les voisins eurent tout juste le temps d’entendre cliqueter le loquet de la maison. Mais déjà la Capable, dont les yeux, comme de juste, s’étaient trouvés à leur poste, révélait à tous les échos que la Théotiste était de retour, maigre, méconnaissable et enlaidie à faire peur. L’Aoustine, à ce moment, travaillait près de son chien, dans la grande chambre obscure. Depuis longtemps, on ne la voyait plus ailleurs. C’était dans cette ombre qu’elle passait sa vie. L’accident d’Aoustin, le spectacle surtout, quand il avait été blessé, de ce pauvre corps couché sur un grabat d’agonie, lui avait rendu, comme elle disait, la perle précieuse du souvenir. À sa rentrée de l’hôpital, elle l’avait attendu. Elle espérait qu’il lui reviendrait, après avoir touché de si près la mort. L’homme ne finit-il pas toujours par rentrer aux lieux où il a vécu? Mais il n’avait pas voulu retrouver son chemin. Il était retourné à sa mauvaise solitude. Et elle, une fois de plus, avait dû offrir à Dieu sa déception. -L’emprisonnement de Théotiste avait cruellement fait saigner son amour maternel. Peut-être même avait- elle moins vu le forfait dont Théotiste portait l’accusation, que l’évident abandon de Dieu, qui n’était pas intervenu pour la sauver. Le Jésus qui s’était abaissé pour elle dans les roseaux reniait aujourd’hui sa protégée, la livrait à l’enchaîne des démons, et elle ne doutait pas que ce délaissement n’eût commencé dans cette abominable nuit de sang, dont elle était rentrée le matin avec tous les signes d’un égarement criminel. Elle était malheureuse et priait. À la vue de Théotiste, -elle ne s’attendait pas à ce retour, - elle porta la main à son coeur, sans pouvoir articuler un seul mot, et tremblante ouvrit de grands yeux pleins de trouble sur cette robe de poussière et de cendre. Immobile contre la porte, Théotiste ne valait guère mieux, elle ne savait si elle devait s’avancer pour embrasser sa mère; et pas une parole entre elles n’était prononcée, pendant que le chien, se levant du foyer, rampait vers la jeune fille. Alors, sans dérider ses lèvres de leur pli douloureux, se tournant comme une automate, l’Aoustine alla vers la maie, se chargea d’un pain, mit sur la table une bouteille, une assiette qui contenait quelques restes froids, et, levant encore une fois ses mêmes yeux profonds: -Demande pardon à Dieu, dit-elle, d’une voix qui avait peine à sortir. -Dieu m’a pardonné, répondit Théotiste, doucement, faiblement, sans songer à s’approcher des mets qui lui étaient servis. Je ne suis pas aussi coupable que vous le croyez. Et, de la vérité de ces paroles, elle semblait prendre à témoin les ombres du sein de la terre. -Je le voudrais bien, Théotiste, répondit Nathalie d’un ton pénétré, en regardant le ciel. -Oh! s’écria la jeune fille dont la poitrine haletait d’émotion, vous avez toujours votre affreux soupçon!... Vous vous demandez toujours ce que j’ai pu faire dans le marais, cette nuit où mon père a reçu son coup de fusil!... eh bien!... mais je vous l’ai dit! -Théotiste! -Mais puisque je vous l’ai dit et redit, ma mère... que j’avais passé la nuit chez Florence! Chez Florence! Cette histoire extraordinaire et embrouillée n’avait jamais pu trouver place dans la tête de Nathalie, et son visage en ce moment se montra si divisé, si altéré du frissonnement du doute, que Théotiste alla s’effondrer sur une chaise, dans un muet désespoir. -Ne crois point, ma fille, que j’ai cessé de t’aimer comme mon enfant... Tu es mon enfant... tu es mon enfant par le jugement de Dieu... oui... Quand tu n’as plus été là, poursuivit-elle en retenant un sanglot, j’ai traîné mes pauvres pieds, je faillais à la besogne, je pensais à toi, je pensais à ma pauvre petite fille... tous les matins, je la débarbouillais. Elle remua le couteau, elle remua le pain... -C’est ton balluchon, ça?... c’est le linge que tu avais... là- bas? Théotiste fit signe que oui. -Donne!... donne!... il faut consumer tout ça. Et elle s’en alla en emportant le paquet; et bientôt, une forte odeur de chiffon brûlé remplit toute la chaumière, tandis que Théotiste, sur sa chaise, était toujours immobile, les bras pendants et le corps sans force. Tout le reste de la soirée fut silencieux. Nathalie allait et venait avec sa lumière. Théotiste changea de robe pour se débarrasser d’un miasme de prison qui l’écoeurait. Elle aussi allait comme un fantôme. Elle erra dans le grenier, dans la mansarde. Ses yeux égarés semblaient chercher toute chose. Puis, quand la nuit fut venue, que sa mère fut couchée, incapable quant à elle de se résoudre à demander le sommeil, elle se retrouva, presque sans le vouloir, devant la petite fenêtre sur le courtil, où elle avait si souvent autrefois connu les joies et les peines de l’amour. L’ayant ouverte, elle aspira cet air qui était maintenant ce qu’il y avait de plus pur dans son sort, et son regard, tout débordant de son coeur, se suspendit dans un immense désir aux petites feuilles des peupliers si calmes là-haut sur les grands fonds du soir. «Ô mon Dieu, ayez pitié de moi! puisque c’est la crainte... la crainte de la malédiction... la peur de mourir, qui m’a poussée où je suis.» Tout était silence. Les feuillages des arbres commençaient à briller. Son âme aurait voulu se perdre dans l’infini de ce rayon nocturne. Une paix, descendant sur elle, effleurait son front. Une musique que son âme seule entendait. Avec passion, elle respirait cette caresse de l’ombre... Ah! ce n’était plus maintenant qu’elle dirait à Jeanin: «Il faut attendre qu’il nous ait oubliés.» -Après ce qu’elle avait souffert, elle ne craignait plus rien de ce qui l’avait fait trembler, pas même la mort... Mais tout de même, quand elle vit au loin, dans le noir des platières, se mettre à scintiller la grande curée du nord, son âme se gonfla de sanglots, et elle pleura, pleura là sans s’arrêter, toute une partie de la nuit. Alors commença pour elle une manière de vivre qui n’était pas loin de ressembler à celle de la maison d’arrêt. Pendant de longues semaines elle n’osa sortir, pas même traverser le chemin. Elle n’allait plus à la fontaine qu’à la nuit épaisse. Comme il fallait cependant gagner des sous, elle obtint de la fabrique de fleurs de travailler à domicile, de sorte que toute la journée elle s’absorbait dans la confection de bouquets d’orangers pour les mariées. Le soir venu, qu’elle n’y voyait plus, elle ne changeait point de place, mais restait là, tout épuisée du sentiment de sa douloureuse existence. Avec le temps, elle essaya de reprendre quelques habitudes. Une fois, elle se risqua jusqu’à l’épicerie, mais elle se trouva aussitôt, au milieu des femmes, comme ces moineaux qui, pour un brin de laine qu’ils traînent attaché à leur patte, se font pourfendre à coups de bec par leurs semblables. Sa mère, plus par douleur que par réprobation, lui parlait à peine, se contentait de pousser des soupirs, n’échangeait avec elle que les indigentes paroles qui nomment les objets. Elle ne voyait plus le moyen de sortir de ce cercle d’abandon et de mépris. Seul la soutenait le souvenir de Jeanin... Quel qu’eût été le cruel prix de son amour, comme en dépit de la voix intérieure qui lui remontrait le scandale de sa fidélité à cet homme après son mauvais coup, elle l’aimait toujours avec la même force, et même, se moquant maintenant de toutes les imprécations du monde, elle était bien décidée à l’épouser. Il n’avait qu’à venir la chercher. Elle habiterait Mayun, elle serait une femme de Mayun, elle filerait le lin elle tresserait des corbillons. Cependant, les soirs se succédaient, le temps passait, et il ne venait pas! Sans doute ignorait-il son retour. Elle-même n’osait se rendre à Mayun. Elle lui écrivit. Elle n’eut pas de réponse. Une fois, qu’elle gravissait la butte de Brécun pour un lot de farine à prendre chez le meunier, toute transpercée de tristesse par les rayons du beau soleil de ce jour, voyant dans une prairie basse les moutons de Julie Chantal qui paissaient, elle eut l’idée que sans doute Marie devait être là à les garder. Obéissant alors à une impulsion de son coeur, elle s’avança par le sentier, et dans le pré, en effet, aperçut Marie assise, le dos contre le buisson, occupée à un travail à aiguille. Elle s’arrêta, hésita, puis vers la jeune fille fit quelques pas, timidement. Marie leva la tête, reconnut la fille d’Aoustin, et rougit. «Est-ce que je peux m’approcher?» semblait demander Théotiste, le long de la haie sauvage, «ou bien, toi aussi, vas-tu me repousser comme les autres?» Marie fit un geste; elle ramena sur ses genoux le pan de sa robe qui traînait sur l’herbe, et Théotiste, aussitôt, fut près d’elle. Maintenant, serrée contre la petite cadette, elle pleurait en silence, secouée jusqu’au fond d’elle-même, recevant dans ses mains l’inépuisable mesure de son âme meurtrie et battue. Ces larmes, c’était tout ce qu’elle avait à dire. Marie ne lui parlait pas davantage, mais elle la considérait avec une compassion infinie, la caressait, à la fin lui mit dans la main quelque chose, en lui disant: «Garde cela.» C’était l’anneau du bonheur. -J’en ai moins besoin que toi. Mais Théotiste n’accorda à l’objet qu’une attention distraite. Son désir aspirait à quelque présent plus précieux: -Ô Marie, dit-elle, si tu veux!... si tu voulais!... Embrasse-moi! Désormais, quelque temps avant la retombée du soleil, il arrivait à Théotiste de repousser ses ciseaux et de s’en aller par le sentier de Brécun dans la prairie où elle retrouvait sa petite consolatrice. Même, un de ces jours-là qu’elles étaient ensemble, M. Ulric se montra au bout de pâture... De sorte qu’à la veillée, chez Julie Chantal, il fut question de Théotiste. -C’est une pauvre fille perdue... tu feras peut-être bien, Marie... Enfin, je suppose qu’elle ne te donne pas de mauvais conseils? -Oh! non, fit Marie. Mais elles se turent aussitôt, car Aoustin entrait. C’était l’heure de la soupe. -De quoi parliez-vous? demanda-t-il. Ce diable d’homme! IX La terre est toute blanche, elle a vieilli cette nuit. La petite herbe de Brière, la landèche, cette chevelure de furie, et l’étoile d’argent de l’oreille d’ours dégouttellent de rosée. C’est le premier frimas, qui coïncide avec les vignes rouges sur les coteaux, tandis que se répercutent, dans l’air sonore de ce matin d’automne, les cahots et les abois de chiens, les beuglements, les grelots de carriole, et la rumeur de plus de deux mille hommes noirs arrivant pour le grand piétinement. Les blins, par flottilles, à la voile, à la perche, les chalands dans les curées, chargés de monde, chacun comme d’une noce embarquée dans le même bateau, dégorgent leur peuple sur les platières. Par les chéraux, entre les bosses des buttes, les charrettes à boeufs rampent comme des tortues. Tout cela, sous le rayon, sous le trèfle rouge du soleil levant, arrive à la hâte, aborde par les roseaux, par les coulines, par les piardes, décachant les hérons, les judelles, tous les oiseaux nichés, qui s’épouvantent, s’envolent et tourbillonnent... C’est la grande date. Le sol de tourbe est élastique. Les flammes du soleil flamboient sur les eaux. L’air est pur, dégagé pour longtemps, avec seulement le grand nuage des panaches de Trignac, qui fume là-bas comme une flotte de guerre. Cette foule ne rit ni ne chante, cette année. On n’entend qu’un brouhaha de caquets, de voix qui se huchent à distance, et se répondent comme le cri des courbejeaux en pleine mer. Cela grouille sur les platières du nord, sur celles de l’ouest, sur celles de l’est. Ceux de Saint-Lyphard, de Saint-André s’éparpillent sur la butte de terre, sur la butte aux Crânes; ceux de l’autre rive, de Crossac, Sainte-Reine, jettent leur dévolu sur la Boulaie; et quant aux hommes des îles, ils s’en vont droit au centre, à tirer sur ce Bru tant exploité, qui reste le trésor de la tourbière. La foule avance, se débande. Des groupes oscillent, hésitants. Des fourmillements instables se fixent. Des grappes, des bataillons pressés attaquent le terrain. Le salet part en oeuvre. Tranche et tranche, coupe et coupe, fait promptement, la première minute vaut la dernière, quand on a huit jours pour finir, un avenir si chanceux, et l’autorité derrière soi. Six siècles de libre tourbage sont là qui créent l’appel du geste dans ces corps et ces bras que contraint la loi d’aujourd’hui. On se jette sur le trésor. Hommes barbus, aux yeux qui fourchent, femmes aux chevilles calleuses, dans leur droguet de tourbe, sous la pointe du mouchoir, jeunes filles aux beaux yeux brillants dans le fond de la cornette, par équipes, par familles, par tribus, s’attachent à cinquante pieds carrés, bouleversent ce sol à la petite herbe, creusent, fouillent, transportent les pelées de gazon. Ou, si le dessous ne vaut rien, donne motte en charpie, bouillie de motte ou mortas, on abandonne la place, on recommence ailleurs. Partout la terre est enlevée. La tranchée se creuse en voie de chemin de fer. Et là-dedans, pêle-mêle, ahanent hommes et femmes, car il y en a plus d’une de ces râblées, de ces bourgeoises de quarante ans, dont l’anneau de noce se perd dans la chair de leur doigt, et qui, mieux que quiconque, savent enfoncer le salet sous le poids de leurs larges reins. Tout du long de cette rande, dans la noire substance, s’élargit le sillon d’extraction. Le salet coupe. La tranche, dans l’horizontale, achève de tailler, détache la motte, lourde, humide, que les bras moins robustes transportent sur la platière. Les jeunes garçons poussent les brouettes, apprêtent les cages; car hormis les centenaires, il ne reste personne dans les hameaux; toute la fourmilière briéronne est sur le tas, jusqu’aux plus petits, que les mères ont apportés et qui pleurent, couchés par terre dans des paniers de récolte, parmi les grands chiens fauves, aux yeux vairons, aux fesses de poils clairs, qui viennent les flairer. -Alors, Aoustin, tu ne coupes pas tes mottes? -Plus tard, plus tard. -Elles ne sècheront point. -J’en serai quitte pour les brûler plus humides. Et le vieux passe, tournant le dos, s’en va le grand pas, sa main de bois collée contre sa jambe, son petit bâton sous l’aisselle. Les autres années, il bavardait sur le bord des randes. Cette fois, il ne s’arrête nulle part. -Dépêchez-vous de les mettre en grange, crie-t-il, en agitant sa canne, à ceux-là qu’il voit déjà enfouis jusqu’à la ceinture, vos salets se rouilleront, vos salets se rouilleront. Parti le matin pas trop mal gai, dans la verdurette de ce beau lever de soleil -c’était le jour de ses prérogatives les plus solennelles; il avait même lancé à Julie, venue lui lacer ses brodequins, la plaisanterie qu’il se croyait toujours parmi ces gars-là en Haïti, au milieu de la négraille et des tas de campêche. -Mais voici que tout a changé, qu’il se croirait bien plutôt au milieu de légions de démons se trémoussant dans des trous d’enfer. Il entend crisser les salets, haleter les poitrines dans les fosses, il voit débouler les pellées de gazon, s’amonceler le fin noir en chaîne de talus... Et pas un mot maintenant. Chacun à sa part de butin, chacun avec son pied lourd et son feu en la tête. Diligence et passion abattent leur but. Jamais elles ne furent telles. Jamais les vieux droits n’ont revécu dans tant de sueur silencieuse. Il n’y a que lui, qui s’en va là, déchargé comme un âne boiteux, avec sa main brisée, et son fardeau caché entre les épaules. -Donne ça ici!... ce n’est pas à toi! Nous en avons besoin... criait la Capable, en tirant sur la brouette chargée que Théotiste poussait devant elle. -Le père Algan me l’a prêtée, répondit doucement Théotiste, en continuant son chemin. Théotiste était venue comme les autres. Il avait bien fallu. C’était la question de leur chauffage de l’hiver. Sur le terrain, elle accomplissait sa besogne sans lever la tête, sans regarder personne, travaillant humblement. Incapable de couper elle-même, elle s’était arrangée avec le père Algan, qui lui laissait, en échange du portage de la récolte, le vingt-cinq du cent des mottes qu’il retirait. En outre, les cages se trouvant, comme toujours, en nombre insuffisant, il lui avait permis de prendre sa brouette, dont elle se servait, ignorant qu’il l’eût promise aussi à la Briéronne, laquelle travaillait en commun avec la Capable. La vieille ennemie de Théotiste avait enfin trouvé l’occasion qu’elle guettait! Pour des raisons nouvelles, l’hostilité de cette femme s’était encore accrue. C’était elle qui avait dénoncé Théotiste. Mais cette dénonciation n’avait pas porté les fruits qu’elles comptait, quelqu’un ayant écrit une lettre à l’Instruction du tribunal -on disait le locataire de Julie -qui révélait que la personne sur le témoignage de laquelle reposait l’inculpation s’était donné un jour un coup de serpe à la jambe dans le but d’accuser une voisine d’avoir voulu la tuer. Rien n’était plus vrai. Et cette délation avait mis le comble à sa haine. -Espèce de pie mal apprise!... Effrontée!... Vas-tu faire la loi ici! criait-elle, cramoisie de rage, en attrapant la poignée férocement. La brouette bascula, les mottes dégringolèrent. -Prenez-la, dit Théotiste en se reculant, vous êtes une méchante femme. Du coup, la Capable lâcha tout, et, vraie torche de colère, s’avança de tout près sur celle qu’elle exécrait, se mit à l’agonir, l’appelant traînée, échappée de prison, criminelle; lui criant que sa place était à croupir à la maison de force, et l’accablant sous son débit d’injures -des cris à faire croire partout qu’on s’assassinait sur le Bru. -Vous n’avez jamais été qu’une jalouse, lui riposta Théotiste. Ce fut à l’adversaire un coup de coude en pleine poitrine, là où se cache la vérité de chacun. Car ç’avait bien été, dans le coeur de la Capable, la jalousie, le premier brandon de cette haine à mort, la jalousie, tout au début, par où la chose avait commencé, de ce grand manteau sombre de cheveux à la frange dorée par un soleil, que Théotiste, chaque matin, peignait devant sa porte, à la confusion de la petite mèche de fouet, qui était tout ce qu’on pouvait, soi, enrouler sous sa résille. -Jalouse!... Jalouse!... s’écria la Capable, blessée et rugissante, jalouse de quoi?... De qui?... de ton beau galant?... De ton beau galant qui ne veut plus de toi. Théotiste se redressa, frappée à son tour, regarda sa rivale bien en face, d’un feu sombre, d’une telle manière que la Capable, sentant qu’elle avait touché juste, enfonça le poignard: -Oui!... Qui ne veut plus de toi! Qui ne veut plus de toi!... Crois-tu donc que c’est de ta grande goule que ce gars-là avait envie! J’aimerais mieux, si c’était vrai, qu’une mouche verte me bouche le coin de l’oeil!... Faire sa promise de la fille d’Aoustin! Peste! le roi n’aurait pas été son cousin!... Seulement, maintenant, pas si bête!... Une femme qui a été en prison! vois-tu, ça sonne mal pour en faire sa mariée!... Et puis, tu peux lui demander!... tu peux y aller voir!... tiens, il est là-bas, sur la butte au Trésor!... huche-le, huche-le!... Traînée, va! lui jeta-t-elle, méprisante, par-dessus l’épaule, en se retirant peu à peu, comme le père Algan arrivait, pour tâcher de mettre la paix. -Traînée! Théotiste ne répondit pas. Un feu violent dévorait ses joues creuses. Une étrange flamme lui sortait des yeux. Fixement, elle semblait regarder au loin les blanches mouettes du ciel que le vent rabattait sur l’estuaire. Puis elle étendit ses mains, comme si la vision lui manquait, et s’éloigna d’un pas de somnambule, en trébuchant parmi les déblais. Le reste de la journée, elle travailla à l’écart. Le lendemain, on ne la revit plus. La coupe se poursuivait, grouillement silencieux, obstiné, d’une colonie d’insectes acharnés à faire disparaître un cadavre. Les mottes s’échafaudaient, s’élevaient par monceaux, couvraient les buttes, déferlaient. C’étaient des murailles, des villes, des babylones de mottes! Plus de gazons, plus de rosées. Le sol défoncé offrait un feutre spongieux, où s’enfonçaient les pieds dans une eau visqueuse. Et la même eau de ténèbres, saturée de l’acide des décompositions séculaires, exprimée du marc des tourbes, épaisse et lourde comme un drap de la mort, noyait le fond des fosses aux formes funèbres, qui s’ouvraient de tous côtés, béantes blessures de la Brière, destinées à ne se refermer jamais. Aoustin marchait, pataugeait de coupe en coupe. Qu’il regardât devant lui, qu’il se retournât, ce n’était que l’obsession de la motte à brûler, rocau plus dur que la pierre noire du volcan, motte du Bru hérissée de ses racines d’avortes, fourrure d’ours de la chairdâne, charpie de la motte pallue... La motte était partout. Il lui marchait sur le poil. Elle lui montait aux jambes. Il en avait en lui. Il n’avait que la motte dans l’esprit. La motte. Il ne voyait plus qu’elle, comme au bout de son poignet, son jouet du diable; et son autre main aussi, qui le trahissait, qui le laissait là, après soixante-cinq ans, ruiné de sa force et de son savoir. S’il s’était fait des cheveux blancs pour son chaland, si ç’avait été le cauchemar de ses nuits, ce qu’il éprouvait maintenant, sur le terrain de la grande pauvresse, était bien d’une autre mouture. Et cela, il ne l’avait pas prévu. Il n’avait pas su lever les yeux vers la condamnation qui l’attendait à ce coin du ciel: «Tu n’ouvriras plus jamais de fosse, le jour de la grande fête de ton métier de naissance.» Et rien à bâtir là contre. C’était, cette fois, le signal de tout le délabrement, charpente et moellon. La malice n’y avait point de doigts. Tribord et bâbord se valent, quand le bâtiment sombre. On arrachait le petit au sein de sa mère!... Le petit allait maintenant se consumer dans sa vieille peau... Tu es né là- dedans; tu étais un homme tout entier, plaisir et douleur, pour ouvrir une rande, élargir un sillon, enfoncer le salet sans dévier, pousser la tranche dans l’horizontale, tailler la motte comme au moule, la détacher, grasse au toucher, fraîche à la sente, toute vive, malheur, de la petite flamme que tu vois déjà courir et se bleuter comme le souviens-toi des champs. Tu étais un homme pour crier ta provision dans les rues des villes, monter tes sacs aux étages, recevoir dans ta main de singe le rond d’argent du citadin. Tu étais un homme, tu n’es plus qu’un pèche-pain, car qu’est-ce que la motte que tu n’as pas coupée, quel goût a-t-elle? quelle flamme a-t-elle? quel langage a-t-elle? Les cierges sont éteints. Et il marchait, marchait sans repos, du matin au soir, son petit bâton sous l’aisselle, jurant et crachant aux fils de la Vierge, car c’était l’époque de ces maudits cotons volants. Du Bru dans le Blanc, arpentant les buttes, celles du Motet, de la Gravière, du Valet, du Bonhomme; il allait comme Ahasvérus; successivement à l’Angle, à Crévy, à la Noë-Cohar, où il se contentait d’un coup d’oeil, d’un chiffre sur son calepin, et, parfois, quand il n’y avait personne, s’arrêtant pour prendre en sa main et y enfoncer son pouce -c’était plus fort que lui -un peu de cette motte dans laquelle il avait été bercé. L’automne est douce cette année. Dans les piardes, elle a encore broui quelques feuilles, cassé quelques roseaux. Elle a doré les bois des lointains coteaux, jeté ses buées bleuâtres sur le rideau des peupliers. La coupe est finie, on bâtit. Les hommes, sur des échelles, construisent les édifices. Les platières se couvrent du noir hérissement des dômes, des cubes, des pylônes. Quelques-uns, comme la cheminée neuve couronnée d’un bouquet de fleurs à la feuille d’argent, arborent à leur faîte des palmes de verdure, symbole de la dignité du mulon dans la vie des hommes. Le bruit se fond chaque jour dans la tristesse d’octobre. On n’entend plus que le roulement sourd des mottes jetées dans les charrettes. Un apaisement s’est fait, car, à vrai dire, il n’y a pas eu, cette année, de contrôle de la récolte. Aoustin s’est borné à passer, sans marquer grand-chose... Et d’ailleurs on ne le voit plus. À moins que ce ne soit lui, là-bas, très loin, ce point sombre, sur la butte aux Pierres, toujours à la même place, comme ces oiseaux en mer qui ont élu domicile sur une balise, et dont on aperçoit à longueur de jour la noire silhouette immobile. X C’était bien lui, venu se mettre à l’écart du grand travail. Ici, l’on ne tourbait pas, la place était laissée à la pâture des bêtes; il pouvait en ces lieux demeurer seul avec son coeur qui se crevait de tristesse. Aucune parole n’aurait pu apaiser sa souffrance. Tout était fini pour lui. Sa destinée lui soufflait à cette heure son dernier mot. Il avait eu beau vouloir se refaire une puissance, ses jours étaient terminés. Il voyait sa souveraineté réduite au dernier degré, sa vie dévalée au plus bas du chemin de servitude... et bientôt ses os blanchissant par là, quelque part, comme ces squelettes d’oies sauvages qu’on rencontre sur les levées. Dans les décombres, il était assis, parmi les pierres noircies de la mazière à Lucas, les poutrelles sombrées dans le désordre de la ferraille tordue par les flammes, si immobile que les hochequeues s’en venaient piquer la terre jusque devant ses pieds -et il restait là, jusqu’au soir, à contempler sa vaine patte d’ébène et parler à la mort. Les mulons couvraient les buttes, quelques-uns déjà s’en allaient sur le chaland, et c’était comme un rêve de sa vie passée qu’il contemplait à les voir s’éloigner. Du côté de Rozé, aussi, les chaloupes appareillèrent pour Nantes. -Elles n’étaient plus que trois cette année... Toujours moins nombreuses. -Et, du fond de ses souvenirs jaloux, de son âme incurable, il les suivait du regard qui poussaient dans l’étier et descendaient vers la Loire. Le temps, ce jour-là, était clair et limpide, d’une atmosphère sans brume qui laissait distinguer jusqu’au-delà des prairies de Donges. Ses yeux erraient de ce côté, à la suite des grandes voiles, lorsque soudain se révéla à eux, dans le lointain de cette frontière, une chose qui lui donna un choc en plein coeur: c’étaient les grues de constructions maritimes, qu’il n’avait pas revues encore depuis son retour. Tout d’un coup, elles lui semblaient s’être multipliées en nombre et couvrir l’horizon. Il les compta, en compta deux de plus qu’autrefois, lesquelles avaient surgi en quelques mois, pendant son absence, comme ces châteaux fantastiques bâtis en une nuit par l’industrie des démons. Et il ne put retenir un juron de haine à l’adresse de cette armée de potences qui se pressaient maintenant sur la lisière de son marais. Car ce n’étaient pas tant ces fantômes de fer qu’il voyait; un voile venait de se déchirer devant ses yeux, une révélation venait de se faire à lui. C’était peut-être son propre malheur qui l’éclairait, mais il n’avait pas besoin de réfléchir ni d’en savoir davantage. À la seule vue de ces formes menaçantes, de ces piliers de l’ossature du monstre, la parole de demain, la prophétie de l’avenir, d’un avenir prochain, s’inscrivait partout au-dessus de lui, autour de lui, du haut en bas du ciel. -Sa belle Brière, née de l’Océan, avec sa parure d’îles vertes, la grande patronne, qui lui était deux fois sienne, de par la loi de propriété comme par celle de l’autorité, qui lui avait tout procuré, le feu, l’aliment, la peine, le travail, la consolation, était condamnée, son arrêt signé, son nom couché sur la grande comptabilité mortuaire. On pouvait désormais tirer des plans à volonté, avec le monde entier se jeter à outrance dans les altercations, rien n’y pourrait faire. C’était là une vérité, qui n’échappait plus à ses yeux perçants d’homme de tête du troupeau. Et douloureusement il rêvait... «On n’arrête rien qui a sa marche en soi-même... Tu ne peux charger l’ombre du roseau d’aucun poids qui l’empêche de tourner avec la fin du jour.» Il remontait le fil de sa vie -jusqu’au temps quand il était petit, que les canaux grossis couvraient les chemins, et qu’il se rendait à l’école en pataugeant dans l’eau glaciale... Pas une couline, pas une écluse dans ce large, qui ne lui remémorât un événement de son existence. Le dolmen, là-bas, de la vieille Florence, lui rappelait les lettres qui l’avaient fait tant courir. Et il restait là, tout seul sur sa crête, au milieu du grand cercle, à fouiller de ses clignements d’oeil de vautour, la désespérance de cette mort destinée à venir doubler la sienne. Et octobre passa. Le vol des oies de Norvège s’abattit sur les piardes; puis vint novembre, qui passa à son tour. Tous les mulons avaient été emportés. Le marais, maintenant, sous le rideau neigeux de l’air, étendait sa blanche et froide immensité, où rien ne bougeait, que des corbeaux dans les peupliers de Québitre, qui se faisaient balancer par le vent. Or, il ne se passait de jour encore, malgré le froid et la bise qui balayait par toute l’île la poudre noire de l’incendie, qu’Aoustin ne vînt dans cette solitude se mettre face à son grand espace, écraser là sa peine entre ses coudes et ses genoux, et ruminer aussi, en sa conscience vindicative, des choses que personne n’avait besoin de savoir. Quand la lumière commençait à décroître, le coeur ensanglanté de ses pensées, il rentrait. Il rentrait chez Julie, courbé sous le bois de fagots que, dans la matinée, il lui avait ramassé sous les arbres. Et ç’aurait été malgré tout, ces retours du soir chez la vieille cousine, sa dernière attache avec l’existence, si les habitants de la maison de l’étage s’étaient retrouvés comme autrefois. Mais là encore il y avait quelque chose de changé. Une gêne régnait parmi eux. Les uns et les autres ne parlaient presque plus. Julie portait le souci sur son front. Même, un soir qu’il envoyait son chargement dans le coin de l’âtre, elle ne lui dit même pas merci, et, de cet air qu’elle prenait chaque fois qu’elle voulait faire valoir qu’une bouchée est un gros morceau, elle continua de chariboter dans son feu. Tant qu’il mangea sa soupe, personne ne lui fit compagnie. M. Ulric lisait dans un almanach; Marie, devant la maie, regardait le mur, en essuyant des assiettes; et il avait bien l’impression d’une tristesse répandue parmi eux, et que chacun essayait de cacher à sa manière. Il n’y eut que lorsqu’il racla le fond de son écuelle; alors Julie se dérangea, vint vers la table, s’assit les mains croisées, le regarda longuement, et même d’un tel air qu’il lui demanda ce qu’elle lui voulait. -Aoustin, crois-tu qu’il y a quelqu’un au-dessus de toi? Cela ne lui fit pas plaisir, cette question. Il lui sembla qu’on venait rôder autour de son charnier. Ce qu’il cachait en lui, qui était tout ce qui lui restait, voulait être bien caché: sa vengeance! Sa vengeance était prête, et il n’avait l’intention de se laisser deviner ni convaincre par personne. -Quelqu’un?... où ça?... répondit-il, aussi bourrument qu’il put... Parle franc!... Fais-toi comprendre! -Celui qui a la connaissance de nos mérites, Aoustin, qui distribue les grâces et les infirmités? La gravité avec laquelle elle parlait lui fit détourner le cou et cracher entre ses pieds. -Qu’est-ce que c’est que ce beurre de tortue que tu me barattes- là... Oui!... je crois dans le Grand Berger... et dans le Diable aussi... et puis? -Aoustin, toutes les épines qui nous traversent nous viennent de la couronne du Christ. -Et puis? Décidément, le temps allait se graisser entre eux. Il n’avait plus de doute qu’elle voyait en lui; qu’elle cherchait à l’exhorter au pardon des injures, -et il n’attendait qu’un mot pour lui demander de quelle consultation elle tenait le droit de s’immiscer dans sa pratique. -Sais-tu, Aoustin, que l’homme que ta fille aimait ne la veut plus prendre à femme, parce qu’elle a été en prison? Il se contint encore. -Oui, l’âne a laissé retomber ses oreilles... Je sais ça. -Toutes ces choses, Aoustin, ont creusé l’esprit de ta fille et... ça l’a prise tout d’un coup. Une ombre noire descendait le long des pommettes de Julie. Elle se tut un instant; puis elle se toucha le front avec l’index. Il ne comprenait pas bien. Il se trouvait tout juste comme assis à la porte d’un rêve, d’une espèce de mauvais rêve en formation dans sa conscience. Et Julie éleva une nouvelle fois son doigt entre ses deux sourcils. Il tressaillit, «Mystère et passion!», lui attrapa le poignet à travers la table, en la fouillant à son tour jusqu’au fond de l’âme. Il la serrait à lui faire mal. Et elle, elle se laissait faire, ne bougeait pas, ne prononçait pas un mot de plus. Avec une expression de stupeur et d’effroi, il regardait aussi les autres, M. Ulric qui ne lisait plus dans son almanach, Marie, qui, le dos tourné, pleurait silencieusement. -Comment as-tu su ça?... où as-tu su ça? Il l’écouta, abasourdi. Longtemps il resta là. À la fin il se leva, fit quelques pas, sa main noire dressée, comme s’il menaçait les carreaux du sol, puis soudain, leur mâchonnant son bonsoir, il sortit. XI Ses pensées couraient en lui, comme des rats d’eau. C’était une confusion, un grouillement dans les vases de son coeur, qui lui donnait la nausée. «Ce n’est donc pas tout! ce n’est donc pas fini!... Voilà que ta fille est folle maintenant!... Quel escalier descends-tu donc!» Immobile, à cinquante pas de la maison de Julie, adossé à un mur, il regardait devant lui, les yeux perdus dans un vertige. Ah! certes, il ne s’agissait plus aujourd’hui des infortunes de sa fille, de toutes ces douleurs qui lui avaient fait si peu, dans le passé, l’effet de compter parmi les douleurs d’autrui. Alors c’était quelque chose comme une douleur à lui qu’il n’aurait pas ressentie... Eût-elle pleuré autant de larmes qu’il s’amasse d’eau en Brière, qu’il n’eût songé qu’à pousser son chaland là-dessus, sans s’en émouvoir. Si on lui disait: «Elle n’est pas à son aise», c’était bon... Elle n’avait pas besoin d’être à son aise. Pareil pour son temps de prison: ça ne l’avait pas distrait davantage. Mais autrement pire que tous les amaigrissements, que toutes les consomptions de l’amour, que tous les jugements d’une justice qui ne sait le juste prix de personne, cette déchéance dans l’effroyable inconnu des domaines d’au-delà de la douleur. Sa chair et son sang. Il n’arrivait pas, de par les liens qui unissaient cette tête à la sienne à comprendre que ce malheur fût possible... Est-ce que tous les Aoustin n’avaient pas été favorisés pour l’intelligence? N’avait-il pas lui, le coup d’oeil et la réponse, une mémoire bien à sa place dans le cerveau, et la compréhension naturelle de tous les intérêts?... Alors! qu’était- ce que ce coup encore sur le reste de ses forces... que cet acharnement de la destinée qui, après avoir fauché dans la puissance de ses membres, l’atteignait maintenant dans l’oeuvre de son esprit? «Théotiste... Théotiste...», murmurait-il. Il tremblait. Était-ce peur pour lui-même des profondeurs où il se sentait entraîné? Était-ce pitié?... Était-ce amour?... Quelque vieille graine d’amour gardée sauve dans les tourbes de son âme... Qui l’aurait pu dire? Le sang lui bourdonnait. Il regardait devant lui dans le plus grand trouble. L’obscurité tombait. Un feu passa dans le village. Il entendit un sifflet lointain du côté de l’ouest. Un chat miaulait, invisible au milieu de la rue. Puis, tout d’un coup, ce fut comme un souvenir: une petite enfant, une enfant follette, courait dans la maison au bruit de ses galoches de bois... Elle portait sur le dos sa longue natte noire, qu’il menaçait de lui couper comme on coupe la gorge aux anguilles... Et c’était aussi une certaine corde à sauter, qu’on retrouvait dans tous les coins de la maison, qu’il avait fini par rabouter à un autre restant, pour lier ses gerbes de litière. Et il s’aperçut que, dans son émotion, il avait poussé sans s’en apercevoir, et qu’il était maintenant, non au chef de l’île, mais au Chat-Fourré, à deux pas de son ancienne maison. Tout était sombre en elle, avec son grand toit de chaume sur le fond rouge du couchant, et il ne l’aurait pas regardée autrement s’il eût assisté à l’incendie de ses combles! Tous ces matériaux étaient là comme imprégnés du drame enfoui sous leur silence. Il la contemplait avec une hésitation angoissée; et le diable le poussait, ne lui laissait plus sa liberté. Il s’avançait. Il n’était plus le maître de vouloir ou de ne pas vouloir. Ce malheur-là qu’on disait faisait partie de lui. C’était comme un mal dans sa chair. Et il s’approcha, porta la main au loquet... la clenchette n’était pas mise... il entrebâilla la porte légèrement... il entra. La pièce plongeait dans l’obscurité. Il n’y avait personne. On devait être en haut. Un peu de braise se mourait dans le foyer. Il ouvrait tout grands ses yeux, s’efforçait de voir tout autour, interrogeait cette ténèbre... Jamais pareille griffe ne l’avait saisi à la gorge! Et il évitait de faire du bruit, n’osait se porter plus avant. Il lui semblait qu’un doigt se posait sur son front. Il se sentait touché par le mâle esprit, environné par de grands voiles d’ombre, et, frissonnant, malgré son vieux courage, il ne savait, dans sa propre maison, ce qu’il devait faire... appeler ou s’en retourner, ou rester là et attendre. «Non, Aoustin, non... Ce n’est pas ta faute... car c’est elle... Ne voulait-elle pas faire le déshonneur de son ventre?» Ses yeux s’habituaient à l’obscurité, et il vit alors comme deux étincelles qui brillaient dans le noir. Il s’approcha de tout près, pour se rendre compte si ce n’était pas le chien qui se trouvait là, monté sur une chaise. Mais ce n’était pas les yeux du chien! Une chevelure, des épaules, une ombre humaine se dessinaient. Il tressaillit, fut tenté d’avancer le bras vers cette ombre. «Théotiste!... murmura-t-il, Théotiste!...» Et sa voix, malgré lui, se faisait toute basse. On ne lui répondit pas. Théotiste! Alors il vit une main, pareille à une main de fantôme, qui passait et repassait sur la table. Il ne put s’empêcher de reculer, en même temps que sous son sabot s’écrasait un objet, comme un éclat de faïence. Un frémissement lui courut aux reins. Il lui sembla brusquement que toute cette obscurité devenait comme une bête énorme. -Théotiste! appela-t-il une dernière fois. Mais, comme on ne lui répondait toujours pas, lentement il regagna la porte. «Non, Aoustin!... Ce n’est pas vrai!... Ce n’est pas toi le fautif!» Le spectacle qu’il venait d’avoir le poursuivait, en même temps qu’une colère se déchaînait dans son for. Il brandissait sa terrible main de mortas. Sans cet emportement, peut-être serait-il retourné chez Julie lui rapporter ce qu’il venait de voir; mais cette colère lui imprimait ses ongles, et il était porté sur elle comme sur du feu. Chez lui, d’anciennes pensées l’attendaient, qu’il ne perdit point de temps à repasser au crible de l’examen. De son armoire, il tira une feuille de papier, du papier timbré datant du temps de la procuration de l’Aoustine, l’installa sur la table avec l’encrier et la plume, les mêmes qui lui avaient servi dans la nuit des lettres, refit son feu comme s’il devait rester huit jours sans y toucher; près de ce monceau, accumulé sur une hauteur de plus de trois langues de flammes, posa à la chaleur un pot de café et un bol, attrapa son fusil, et, l’arme serrée entre ses genoux, avec un soin minutieux, tassa la poudre, glissa les chevrotines suifées, trois dans chaque canon, baguetta la bourre; à son bougeoir, planta une rousine neuve, qui n’était qu’une tige d’iris trempée dans l’huile, mais assez longue pour brûler toute la nuit, la plaça allumée près du papier et de l’encre, sur la table qui ne portait rien d’autre que ces trois objets, porta enfin dans le chemin, contre son mur, tout ce qu’il possédait d’outils tranchants ou frappants, comme ses foènes, ses deux pioches et sa hache, puis son fusil à l’épaule, muni d’une lanterne, sortit, sans tourner sa clé, en laissant sa porte sur le loquet. Quelques instants après, il filait en Brière. De toutes ses forces il poussait, et avec une rapidité qui l’eût étonné lui-même, si son esprit n’eût été occupé à voler plus vite encore. Son but l’aspirait, par le plus court, comme la flèche. Le froid mordait, mais ce n’était pas ce qui le faisait grincer des dents. On y voyait encore un peu. Un point rouge s’éteignait sur l’horizon. La moitié du firmament disparaissait sous un grand nuage sombre, qui se terminait vers le nord en une échancrure d’arc parfait, au-delà duquel, jusqu’aux limites de la terre, commençait comme un autre ciel plus pur. Sous cette haute voûte fumeuse, les piardes dormaient, métalliques. Au fond des lointains, des feux s’allumaient dans les bourgs. Puis la nuit s’épaissit. Les joncs, les roseaux s’enténébrèrent. Une étoile brilla au-dessus des vapeurs violacées du bas ciel; et sur les eaux, dépossédées de leur dernier carmin, errèrent de pâles visages de fantômes. Il traversait ces vapeurs, et, en un instant, ne leur laissait que le souvenir lointain de son passage. Quelques canards s’envolèrent des roseaux de la butte du Tropique; mais il était déjà en vue de la butte Rouge, et franchissait les mafrages du nord. Il accosta, rangea son chaland, gravit le chemin. Le village dormait. Pas une âme. Toutes les portes closes. Çà et là seulement, dans les vieux pisés roux, une vitre, qui luisait. Il était l’unique vivant de ces lieux. Son pas résonnait dans les ruelles. Il arriva sur la place à l’abreuvoir. Personne, là non plus. Alors, sur la pierre de l’auge il déposa sa lanterne. La flamme brilla. Des ombres s’allongèrent sur les torchis. Puis ce feu, il l’attacha solidement à sa boutonnière, sur sa poitrine, qui, par ainsi, comme d’elle-même, éclairait sa marche. La troisième porte à gauche... Il n’eut pas besoin de frapper, -on ne met point de serrures à Mayun -il entra. Que de fois, pendant ses veillées, quand il roulait ses projets dans l’appartenance, il s’était vu de cette façon, pénétrant chez le vannier, accoutré de son falot, le doigt sur la détente; tellement que, n’eût été présentement la morsure dont s’emportait sa lèvre, il aurait pu croire ne faire que rêver comme devant. Le lit faisait face à la porte, dans le fond, sur la droite. De l’homme on ne voyait que la tête, sous le bras replié. Exactement la pose qu’il avait dans son bateau, la nuit des oiseaux bleus. Là encore, Aoustin ne s’était jamais imaginé qu’il le trouverait autrement couché. Les choses se réalisaient de point en point. Penché sur le chevet, il retenait sa respiration, écoutait celle de l’autre, montrait le demi-rire qui lui remontait de la grandeur de sa joie diabolique... L’homme remua, réveillé par cette lumière qui lui tombait sur le visage, ouvrit ses yeux, et, dans le creux de son matelas, demeura terrorisé, sous la vision de ce spectre à la poitrine de feu, de ses dents prêtes à mordre, de ce regard flamboyant qui le dévorait de tout près. -Motus à ta gorge! lui siffla Aoustin, ou je fais sauter le fausset de ta barrique!... Tu n’es qu’un bouquet dans la main de Lucifer!... En même temps, il le menaçait de son mortas; pendant que l’autre s’aplatissait d’épouvante, perdait son esprit de cette main suspendue sur sa tête, cette main noire, effroyable, qui n’était ni de chair ni d’os. -Habille-toi!... tu marcheras devant moi!... où je te conduirai!... Et motus à ta gorge! Le gars, les yeux fous, regardait sa dernière heure. Il finit par obéir, se souleva... Désarmé, il n’avait aucun espoir de pouvoir se défendre. Les deux chiens d’acier qu’il avait devant lui, relevés sur le ressort, ne demandaient qu’à enflammer la capsule... Il se laissa glisser de sa couche, les jambes flaches et le sang blême. -Qu’est-ce que vous me voulez?... qu’est-ce que vous me voulez? ne faisait-il que répéter, comme en rêve, les dents claquantes, tout en passant ses chausses. -Marche! Ils passèrent la porte, l’un derrière l’autre. Ils descendirent les ruelles, Jeanin devant. Un pas à droite, à gauche, il recevait la décharge dans les reins. Il le savait. D’un mot sec, Aoustin le mettait dans le bon chemin. Ils arrivèrent à la chaussée. En un saut, Aoustin fut à sa place sur le boettereau, le fusil en position. -Embarque... et prends la perche! Jeanin titubait, passait sa manche sur son front mouillé de sueur. Il entra dans le chaland, avec des regards d’affolement du côté de l’homme et du fusil, ramassa la perche. -En avant! Le bateau oscilla, quitta les roseaux. Aoustin n’avait qu’une crainte, c’était que le brouillard ne se formât tout à coup, comme il arrive, -car le grand nuage noir, au lieu de se dissiper, s’était étendu à toute la surface du ciel. C’était à peine si la lune -une lune d’hiver, toute pâle -laissait filtrer par les interstices un rayon qui se déplaçait avec la marche de la nuée. On n’allait pas vite, parce que toute la force du garçon s’épuisait dans son tremblement, tandis qu’il récitait toutes les prières qu’il avait apprises. Le chaland s’avançait dans le silence de la Brière. On n’entendait rien, -pas même le lugubre «uproumb» des butors; on ne voyait rien, que çà et là une écaille d’eau bleuâtre qui s’effaçait comme l’éclair. -À gauche... dans le fond... contre le mur, va-t’en là! Et Aoustin, le fusil braqué, suivait toutes les contenances et flottements du gars, qui hésitait de terreur à la vue de la rousine allumée sur la table. -Mais qu’est-ce que vous me voulez donc?... qu’est-ce que vous me voulez? -À gauche... dans le fond... quand tu seras où je te dis, nous pourrons causer! Le gars, en s’avançant, semblait s’accrocher dans des ronces; et tout son corps tressauta au bruit que fit la clé en tournant à l’intérieur. Il se soutenait des mains contre le mur, ses pieds glissant et s’enfonçant dans des déblais de terre de tourbe, où un grand trou s’ouvrait à son côté. -Grâce! Aoustin... grâce! Aoustin ricana. Sa figure était sinistre. Il alla s’asseoir dans son foyer, face à son invité, à qui déjà il lançait la mort de dessous ses noirs sourcils, le doigt sur la détente, insoucieux du bruit que pourrait faire le coup, entre ces quatre murs, à trois cents mètres de tout logis, sans autre ouverture que trois mains carrées de vitre et de barreau -, tournées vers le large. -Il y a là du papier... Tu vas me vendre ton testament... pour un coup de fusil... c’est vil prix. Et c’était le diable encore qui lui inspirait ces paroles ambiguës, lesquelles n’avaient pour destination que de faire tenir l’homme en place, en berçant ses facultés de l’espoir de quelque arrangement in extremis. -Sinon, ta fosse est prête... Tais-toi!... pas un mot!... Au matin, à la première heure. Et, refermant ses mâchoires, il se tint immobile dans la lueur de son feu qui flambait, son fusil sur ses genoux, et le canon en ligne, prêt à presser la détente au premier mouvement douteux. Penché sur son arme, le cou tendu, il dévorait l’âme de cette ombre dont il écoutait le respir d’angoisse. Et c’était bien la nuit qu’il avait rêvée, cette grande nuit de qui-vive, qui, seconde par seconde, lui versait sa récompense pour tout ce qu’il avait souffert, la joie irrévocable, et la dernière de sa vie, de tenir là chez lui, sous son point de mire, affalé et dompté, le gâteur de son sang. Cet homme, en ce moment, lui rendait sa main, lui rendait la raison de sa fille, restitution qui n’avait pas fini de s’accomplir, puisqu’il allait encore garder les os sous ses pieds, ensevelis dans la fosse, sous la terre pilonnée, bien assuré que personne, tant que serait debout la maison, ne viendrait déranger cette sépulture. De temps en temps il allongeait le bras vers le pot de café tenu au chaud. Et c’était afin de parer, non au sommeil, contre lequel il était sûr, quand il l’avait banni d’un mot, mais à l’insidieuse distraction, complice des immobilités nocturnes, et dont il entendait prévenir le jeu perfide. Il buvait, l’oeil en dehors du bol, sur ses gardes. Puis, de nouveau, se remettait l’esprit à son paiement. Deux heures sonnèrent au clocher de Saint-Joachim, deux coups sourds, qui descendirent par la gueule de l’âtre parmi le grondement des tourbillons de l’air. Trois heures sonnèrent. Le garçon, recru de fatigue, s’était laissé aller au sol, à même le tas de tourbe, tel un vagabond écroulé au pied d’un mur, ne bougeait plus, le bras replié sur sa face... Et Aoustin guettait à la vitre le signe avant-coureur des premiers progrès du jour. C’était l’heure qu’il avait choisie, parce qu’elle correspondait au moment où partout le sommeil se recharge sur les yeux des hommes. Cette fois, il but d’un seul trait toute la fin de son café, et, en s’essuyant la bouche, regarda longuement le grand corps étendu à terre. Sa main ne tremblait pas, il était sûr d’elle... comme il était sûr de sa poudre, après cette nuit de chaleur... Il contemplait la mort qu’il allait donner... Elle était juste et belle. Elle avait les yeux clos. Elle avait la pâle figure et les longs cheveux de Théotiste. Or, comme il s’apprêtait à crier: «Debout!» lui aussi dut écouter: des heurts étaient donnés contre sa porte. Il demeura en suspens. Il ne répondit pas. On y allait maintenant à coups de sabots; on appelait: «Aoustin!» Visiblement, on cherchait à le réveiller. Il ne savait ce qu’il devait faire. Furieux de se voir dérangé dans son homicide, il regardait tour à tour, et sa porte qu’on secouait, et son prisonnier qui se soulevait sur ses mains. Lorsque l’idée du feu lui traversa l’esprit... pour qu’on vînt l’assigner à cette heure... peut-être était-ce le devoir qui l’appelait? -Aoustin! Aoustin! criait-on toujours. Alors, sans quitter son fusil, comme un dompteur qui se retire à reculons en fixant l’animal, il gagna son huis, et faisant jouer la clé, passa vite, pour refermer du dehors, à double tour. -Qu’est-ce que c’est? Dans la brume de nuit, il ne vit d’abord qu’une forme enveloppée, indistincte, puis reconnut une ancienne voisine de son quartier du Chat-Fourré. -Aoustin, lui dit cette femme, je viens te quérir!... c’est à cause de ta fille!... la grande démence l’a prise! Sa mère est venue tout à l’heure jusque chez moi, en poussant des cris... j’ai dit que j’allais te quérir et t’amener! -La grande démence?... la grande démence? Il hésitait, grognait en regardant sa porte. Il lui répugnait de lâcher sa proie. -Tout de même, lui dit la femme, à la vue de cette indécision, c’est tout de même bien le moins que tu viennes, mon garçon. C’était vrai ce qu’elle disait... le message ne pouvait se refuser... L’autre d’ailleurs était bien enfermé là... en pays ennemi. -C’est bon, dit-il, je te suis. La clé tourna, tous deux s’enfoncèrent dans le brouillard. Au Chat-Fourré, la voisine poussa la porte, et ils entrèrent au milieu d’une fumée blanchâtre qui prenait à la gorge, avec une forte odeur de suif, si bien que la femme se détourna en toussant et en fermant les yeux: -Qu’est-ce que cela encore? Dans ce nuage s’avançait le visage de la vieille épouse, visage de fumée, comme pétri de la même substance condensée et durcie. Son regard pleurant marquait une mortelle inquiétude d’un bruit de pinces qu’on entendait du côté de la cheminée. Contre sa jupe, elle retenait le chien par le collier. -Où est la fille? D’un geste accablé, elle désigna une forme accroupie dans l’âtre, des cheveux dénoués et épars. Là, une main tournait et retournait au bout des pincettes de fleurs de mariées, d’où s’échappaient les volutes écoeurantes. La cire fusait, jetait un éclat livide, auquel succédait un nouveau jaillissement de l’âcre tourbillon. Et le chien poussait des cris plaintifs, comme s’il flairait dans le logis le vent de cette infortune humaine. -Théotiste! Théotiste leva vers son père ses grands yeux d’or, qui ne le reconnurent pas. Mais, en voyant le fusil pendu à l’épaule, avec un air d’indicible terreur elle lâcha ce qu’elle tenait, se rejeta au plus profond de la trappe, ramena tous ses cheveux sur son visage, et, avec ses deux mains, se boucha la place des yeux! Aoustin était impressionné. L’Aoustine, à côté de son époux, tremblait de tous ses membres. -Ça l’a attaquée dans la nuit... elle est venue faire un grand feu... puis elle s’en est prise encore à la vaisselle... et au carreau... elle a brisé le carreau... et la voilà maintenant. Il y eut un silence. Aoustin et Nathalie se tenaient l’un en face de l’autre. Leurs âmes n’échangeaient aucun souvenir. Entre ces deux êtres, l’orgueil et la crainte étaient au bout de leur oeuvre. -Il faut chercher le médecin, dit Aoustin, tout de suite!... tout de suite!... Et, sans en dire plus long, après avoir déchargé son fusil, mis les chevrotines dans sa poche, il quitta la maison. Il était bouleversé. Quelques instants plus tard, la carriole de Ribeyron l’emmenait dans la direction d’Herbignac, vers la petite ville de P..., située à six lieues. Le voyage fut long. Il y avait du verglas. Chemin faisant, il s’entretenait en lui-même du malheur de sa fille, que maintenant il ne distinguait même plus du sien! Il pensait aussi à son «époux de la prisonnière», regrettant d’avoir laissé des munitions de bouche dans la chambre, quand le moyen se présentait si bien à cette heure de le laisser mourir de faim. Quand il arriva à P..., le médecin était parti. Il ne reviendrait pas avant midi. Alors il attendit, en compagnie du voiturier. À midi, le médecin n’était pas revenu. À une heure seulement il rentra. Aoustin lui donna toutes les explications. Mais le docteur avait encore à prendre son repas, et une visite urgente dans un des quartiers de la ville. Il était près de quatre heures quand ils furent de retour à Fédrun. Le médecin avait sa voiture. Mais il pria Ribeyron de rester, parce que, dit-il, on pourrait avoir besoin de lui. Quand les hommes entrèrent, il y avait deux voisines auprès de l’Aoustine, qui n’avait pas voulu demeurer seule dans la maison. Théotiste était toujours dans son âtre. Elle chantonnait quelque chose, comme un air de berceuse. Le médecin se fit indiquer la malade, puis s’approcha et s’installa en face d’elle, pour l’observer. -Sapristi!... il ne fait pas chaud aujourd’hui! Vous n’avez pas froid ici, au moins? La jeune fille enroulait au bout de ses doigts des mèches de ses cheveux. -Dors bien, mon ami... Dors bien... dodo! dodo! -Qu’est-ce que vous dites? -Tu es un génie, tu travailles à merveille. Demain on te donnera toute la forêt à fagoter... Au lieu de travailler, tu te mettras à dormir... Moi, je t’apporterai ta soupe... Je ferai ton travail pour toi. Elle parlait d’un ton uni, calme et doux. -À qui vous adressez-vous ainsi? Est-ce à moi? Est-ce que vous me reconnaissez? Debout derrière le médecin, Aoustin ne perdait rien des expressions de sa fille, la contemplait-avec un air de profond hébétement. -Ne te désole pas, mon ami, mon cher ami... mets le feu à ces fagots... Prends la grande poêle. Je vais sauter dedans... tu auras tous mes os!... À mesure que tu monteras, tu en mettras un devant toi... et tu parviendras au ciel. Aoustin écoutait, en frémissant, ces paroles qui avaient presque l’air de s’appliquer à lui! les sentences de la folie ne cachent-elles pas parfois une sagesse d’au-delà de la raison. Le médecin lui fit signe, ainsi qu’à la mère, et dans la salle du fond, à voix basse, donna ses instructions, tandis que se poursuivait le murmure dans la cheminée, et que, de la cour, partaient les aboiements du chien que Nathalie avait mis à la chaîne. -Il faut l’emmener, la conduire à l’hôpital dès ce soir. -Mais bon Dieu! qu’est-ce qui a bien pu la faire tomber dans ce mal-là?... Ce n’est pourtant pas la tête qui manque dans la famille des Aoustin! -Les ennuis suffisent, amplement. Aoustin, le front barré de plis, regardait à terre. Il fouillait dans cette terrible et déconcertante obscurité des événements qui, s’engendrant les uns les autres, constituent l’inextricable famille des effets et des causes. Quel rôle là- dedans avait-il joué lui-même? Il ne le savait pas bien au juste. Il y avait trop de sous-entendus dans la nature. Il finissait par n’y plus rien comprendre. Il avait voulu le bien... et il voyait le mal à ses pieds. Le mal, le grand mal, car si tout le reste n’avait été qu’accidents volants, à la surface de l’épiderme, la folie était une corruption qui se rendait maîtresse de la force suprême. Et cette folie l’impressionnait, comme s’il s’en dégageait des ondes contagieuses dont il fût menacé à son tour. -C’est moi qui vais l’emmener, s’écria-t-il, comme pris d’une résolution subite, en levant son poing, moi qui vais l’emmener!... moi!... moi, son père. Et il sortit, tandis que sous l’oeil du médecin l’Aoustine mettait quelques linges et effets dans un balluchon, et s’approchait de la malade pour tâcher avec un peigne de lui arranger les cheveux. À chaque coup de démêloir, la jeune fille faisait porter sa tête en arrière avec une grimace de douleur. -Ma petite Théotiste! gémissait l’Aoustine, en enroulant tant bien que mal l’épaisse et opulente chevelure. -J’ai été méchante!... méchante! -Mais non, vous n’avez pas été méchante, dit le médecin, on va vous emmener maintenant faire une promenade... Voulez-vous venir avec moi? Mais Théotiste n’alla pas bien loin, car dès qu’elle aperçut la voiture, un char à bancs, chapeauté d’une bâche sous laquelle Aoustin et Ribeyron donnaient la dernière main aux dispositions de l’intérieur, elle poussa un cri, et, dans le bond qu’elle fit en arrière, donna avec une telle violence contre la porte, que ses cheveux hâtivement épinglés se détachèrent de nouveau et roulèrent sur ses épaules. Secouant la tête, elle faisait: «Non, non, non!» L’une des voisines expliqua au médecin que ça lui rappelait son malheur, que c’était dans une carriole comme celle-là qu’on l’avait ramenée... que c’était même justement cette voiture à Ribeyron. -Eh bien, eh bien, nous n’irons pas dans la voiture. -Puisque c’est pour une promenade, proposa alors Aoustin, en revenant lui aussi dans la maison, il n’y a pas besoin d’une voiture... On pourrait aussi bien y aller en chaland? C’était une idée. Le docteur approuva. Rentré à P..., il télégraphierait au service de la ville, qui enverrait à Bert chercher la malade. -Hein?... ma petite fille, voulez-vous bien, n’est-ce pas, faire un tour en chaland avec votre père? À cette question, Théotiste fut prise d’un tremblement convulsif. -Lui parler de son père, ça la fait trembler, vous voyez bien, marmotta à mi-voix l’Aoustine... non, non, pas avec ton père. Et, désignant Aoustin: -Avec cet homme-là? Théotiste fit signe qu’elle voulait bien. Alors Aoustin s’occupa sur-le-champ de se procurer dans le voisinage un chaland un peu grand, plus stable que son ordinaire chaland de chasse. Le voisin Richard en possédait un de la dimension qui convenait et ne fit aucune difficulté de le prêter. On assécha le fond en le bouchonnant avec de la paille, on étendit une couche de rau, et le blin conduit par Aoustin s’en vint glisser devant le montoir du courtil. Les femmes apportèrent le balluchon de linge protégé dans un morceau de voilure, ainsi que des couvertures pour le froid. On enfouit le tout dans la cabane de devant, et Théotiste, à son tour, fut amenée par l’allée du verger, tout lentement, aux bras de sa mère et d’une voisine. Elle parlait d’aller ramasser les oeufs des courlis. Quand, bien enveloppée dans son châle, elle fut assise sur le bouttereau, elle cessa de porter attention à ce qui se faisait ou disait, et avec une grande fixité, se mit à contempler les lointains brumeux de la Brière. Tout était paré. Aoustin, debout à son poste, sa gaffe passée dans son anneau. Lui non plus ne regardait personne. Puis, au milieu de l’émotion, comme du silence de tous ceux-là qui, de derrière les paillets voisins, assistaient à ce départ, muet et sévère, il démarra avec lenteur. Il semblait emporter un mulon précieux. Alors, l’Aoustine, éclatant en sanglots, fit un grand signe de croix, qui, même lorsqu’il fut achevé, eut l’air de demeurer longtemps visible sur la chalandière; tandis que le bateau s’éloignait, sans autre mouvement à son bord que celui de la longue perche qui montait et descendait. Ils s’en allaient. Aoustin poussait vite. Mais ses pensées alourdissaient étrangement son bagage. «Tu as voulu arrêter les événements, mais les événements avaient la consigne de poursuivre!» Après sa main coupée et toute sa vie perdue, voilà donc encore ce qui lui était réservé: emmener lui-même, dans son bateau, à ses pieds, sa fille folle!... La persécution se complétait et s’achevait. Et, accablé de cet excès du sort, tout en poussant, il considérait la démente, pelotonnée dans son châle, et le serrant de ses pâles mains crispées. Tant que cette volonté avait été en lutte avec la sienne, il l’avait vouée aux chiens. Maintenant, il sentait s’ouvrir la fenêtre de son coeur. Il ne voyait plus en elle que son enfant. C’était uniquement son enfant qu’il emportait là, la fille dont il avait été si fier un moment, quand il l’avait vue devenir belle, commencer à se cambrer sur le pas de sa porte. Et aujourd’hui, que peut-être, se disait-il, il réparait quelque chose avec les coups de sa perche, elle n’avait plus seulement connaissance de sa présence... Deux ou trois fois, lorsque leurs regards s’étaient rencontrés, il lui avait paru qu’elle courbait l’échine, que quelque chose d’elle se mettait à fuir loin de lui, au ras de l’onde, comme une hirondelle effrayée... Mais c’était tout ce qu’il en avait... Tout finissait ainsi. Le chaland les emportait. Ils étaient seuls sur l’eau, seuls, avec au-dessus d’eux un grand goéland qui semblait leur faire la conduite, à coups réguliers de ses lentes ailes courbes, toutes blanches sur les nuages noirs. La bise soufflait, une bise froide qui se faisait sentir âprement aux épaules. Théotiste frissonnait. Ses lèvres remuaient, paraissaient s’entretenir avec les tréfonds de son âme. Constamment, son regard se portait vers la région du nord, bien qu’on ne pût voir l’horizon par ce ciel gris et opaque qui, fondu en une terne brouée, laissait sous lui la Brière pareille au désolé prolongement de son incolore étendue... Ils allèrent ainsi longtemps. Un moment, la jeune fille parut sentir derrière elle les approches de quelqu’un, se retourna, vit un Briéron qui allait les croiser, et, avec un geste d’effroi, ramena son châle sur sa figure, s’écria: -Attention, voilà mon père! Et Aoustin sentit encore davantage s’enfoncer en lui la tristesse de la fin de tout. Le bateau suivait la chalandière qui longe le marais de Brais. À partir de cet endroit, on s’éloignait du nord. Alors Théotiste, qui jusque-là était restée calme, commença à s’agiter, finit même par pousser des plaintes, qui avaient par moments les intonations de la colère. Et, tout à coup, elle fit «non, non, non!» en secouant la tête, comme à la maison, lorsqu’elle s’était refusée à monter dans la voiture. Aoustin ne savait que faire et continuait sa route. Alors elle se mit à crier, à agiter ses mains, comme si elle cherchait à s’emparer de quelque chose, à se saisir de l’écoute de quelque voile invisible. Ses yeux cherchaient, hagards; elle se tournait, se levait, et sous tant de mouvements désordonnés, le bateau vacillait dangereusement. -Là!... Là! criait-elle, en montrant le nord de la Brière, avec des gestes farouches qui rendaient Aoustin profondément perplexe et inquiet. -Voyons!... ne fais pas ton emportée..., lui disait-il doucement. Il commençait à comprendre qu’il avait entrepris en ce jour un rude et dur travail. Car la fille avait dans l’esprit un autre voyage que celui qu’on lui faisait faire: c’était du côté opposé qu’elle voulait aller là où l’attiraient encore les désirs de son coeur... Il fallait user de ruse. Il fit pivoter son bateau. -Sacré!... sacré!... sacré! Il en avait tout de même à Théotiste! -Voyons... rassieds-toi! Et la promenade reprit, silencieuse dans le sens contraire. Il allait, tout simplement, faire un détour: couper par la curée des Hérons, contourner la butte aux Pierres, et, dès qu’un peu d’obscurité serait venu à son aide en cachant à la malade le secret de la direction, redescendre par la rive de l’ouest. Théotiste, d’ailleurs, se montrait maintenant tranquille et satisfaite. Aoustin essaya seulement d’aller lui remettre son châle, qui, pendant son combat, s’était détaché et traînait dans l’eau; mais elle lui marqua une telle frayeur, qu’il la laissa. Le soir venait, soir de décembre, qui transperçait le corps jusque sous les vêtements de toute l’humidité froide des eaux. Et avec le soir se formait une brume lourde et jaunâtre. Les confins se noyèrent. Les roseaux prirent l’aspect de flottantes formes de rive. Puis le brouillard gagna encore; et bientôt, à l’extrémité de son chaland, Aoustin ne distingua plus qu’un noir paquet de hardes, sans mains ni visage. Il se dit alors que son tour par les buttes l’entraînerait trop loin, que mieux valait, maintenant que cette vapeur empêchait de voir clair, virer sur-le-champ dans le sens de la butte de Terre, pour piquer ensuite devers la butte cultivée de Langeau. Et il s’engagea à la traverse, dans des piardes et des coupis. Mais la brume s’épaissit encore, et presque tout à coup. Il ne voyait plus du tout Théotiste. À un mouvement du chaland, il lui sembla qu’elle se penchait pour tremper ses mains dans la curée. Dès lors, il n’eut plus qu’une idée: s’en revenir à Fédrun au plus vite. Il se dépêcha de prendre son point de mire. Pour ne pas le perdre, il lui fallait traverser une piarde semée de grands roseaux. Il y envoya son bateau. Mais ces roseaux, d’une touffe à l’autre étaient entourés de vizelles, qui sont des lianes poussées en se tortillant et enlaçant tout ce qu’elles rencontrent, et dans lesquelles se prirent ses pieds, tant qu’il faillit choir dans son embarcation, et que du même coup il perdit ses sabots. Il se mit à les chercher. Cela lui prit un bon moment. Ils avaient roulé il ne savait où. Il en retrouva un jusque dans la vase. Seulement, inconsidérément, il avait fait pivoter son chaland; sa direction était perdue. Il était incapable de la retrouver. Le brouillard devenait si intense et épais, qu’il se voyait à peine lui-même, tandis qu’autour se dressaient des ombres hautes comme des bois taillis, où il reconnaissait l’illusion dont se revêtent les roseaux dans ces redoutables nuits de brume... C’est qu’aussi il n’aurait pas dû s’en aller de même, quand le temps avait si mauvaise mine. Cependant, il n’était point de ceux-là dont la tête s’abâtardit devant la face du danger, et il piqua aussitôt pour tâcher de reconnaître sa bonne route. Ce qu’il savait, c’était qu’il se trouvait là quelque part entre la curée de Bréca et la butte aux Pierres. Quand, tout à coup, sa perche s’enfonça à plus de la moitié de sa longueur, il en fut tout surpris, même stupéfait! Il fit quelques brasses, mais sa perche lui révéla encore le même niveau extraordinaire!... Alors, il s’arrêta, en proie à la plus sombre inquiétude: il ne s’y retrouvait plus. C’étaient là des fonds inconnus, nouveaux pour lui, qu’il n’avait jamais explorés... Pourtant, il les possédait tous dans l’esprit. Probablement un affaissement de fraîche date. Son dernier guide lui manquait. Il était désemparé, désuni d’avec l’ordre des choses. La première fois qu’il se voyait se perdant. Elle-même, la Brière, se mettait contre lui, lui déclarait l’inimitié, le trompait, le payait de trahison. -Ce nouveau trait l’accablait... Que se passait-il donc en haut et en bas?... Quelle conjuration s’était donc formée?... Malheur et calamité! Il écoutait, dans son alarme, Théotiste claquer des dents, faire entendre un bourdon de tremblement, comme quelqu’un que le grand froid fait souffrir... Il l’appela, rien ne lui revint d’elle. Il cherchait le vent -mais le vent n’avait pas de direction, soufflait en tourbillon. Alors, dans cette fumée de ténèbres, sous cette malédiction des puissances du ciel et de la terre, il partit devant lui, en comptant ses coups de perche. Quand il en eut compté trois cents, il releva une curée. Mais, de reconnaître cette curée, nul moyen. De quelque endroit qu’il se supposât parti tout à l’heure, ce nombre de poussées ne correspondait à aucun des parcours enregistrés dans sa mémoire. Son briquet et sa montre, qui lui auraient été si utiles -par le temps employé à parcourir d’un point à un autre, on peut encore posséder l’indique -il ne les avait pas. Il demeurait là confondu... Était-ce la curée de l’Acheronne? Il avait beau sonder les fonds, tâter les rives avec sa perche, il ne voyait point de nom à mettre sur cette eau et cette vase. Mort de sa vie! Comme il n’était pas prêt à se laisser tomber au dernier rang de son honneur, il fit le calcul que, s’il se trouvait présentement dans la curée de l’Acheronne, deux cents coups de perche en droite ligne devaient l’amener dans le coupis Olive, et il se mit en marche. Vingt minutes plus tard -au jugé, car il n’est pas dans la nuit plus trompeur que le temps -il entrait dans un coupis. Seulement, il lui avait fallu compter cinq cents coups pour y parvenir. Cette fois donc encore la bonne eau se dérobait. Il ne savait par quel bout tenter son salut, de tous côtés cherchait le repère des nuits, un feu, les lueurs de Trignac, une étoile... Mais il n’aurait pas perçu à un quart de pouce le vol d’une souris-chauve. Ses yeux ne lui servaient plus de rien. La brume était devenue comme la substance universelle. Plus de bois taillis; le bateau, la perche, toute image terrestre s’était effacée. C’était bien la série de ses malheurs qui se continuait et, cette fois -l’eût-il jamais cru? -par la Brière elle-même, instrument de cette corruption. À son tour, la sournoise, la fourbe, elle s’efforçait de faire échouer là sa vie, de l’enlacer, de l’étouffer dans ses bras. Damnation! Il serrait les dents. La lutte, maintenant, c’était entre elle et lui. Il réfléchit que, tout à l’heure, il avait manoeuvré avec le fort vent debout, que, par suite, il avait dû donner plus de coups de perche qu’il n’en aurait fallu par temps calme, et il remit son chaland à revenir sur ses pas. Mais ce nouvel essai ne le laissa pas moins infortuné. Il se rappela alors que l’homme égaré voit toujours les objets à l’opposé de ce qu’ils sont, prit le parti de regagner son coupis, et de se diriger de là, come s’il n’était point en doute que ce fût le coupis Olive. Il voyagea. L’espoir le soutenait encore d’atteindre, çà ou là, la curée de la Grande-Bande. Mais son attente était toujours trompée. La Brière avait fait de lui un aveugle. Il continua d’aller à travers des coupis, des piardes, s’enfonça au milieu des herbes... Et son chaland, maintenant butait dans les platières, s’envasait dans les mafrages, piquait dans les mottes tourbeuses. Théotiste ne faisait pas entendre un soupir, et il ne cessait d’écouter de ce côté: -Théotiste! Il l’appelait maintenant avec anxiété, oubliant qu’elle n’était pas en état de lui répondre. -Théotiste!... Je ne suis plus dans ma route... Théotiste! Il faisait une de ces nuits froides, frissonnantes, une de ces nuits de Brière qui pénètrent jusqu’au coeur de l’homme et le gèlent au milieu de son sang. On entendait le chaland couper la glace en train de se former. Par là-dessus, le vent qui soufflait, qui grondait en rafales; une obscurité mugissante, d’où s’élevaient comme les frémissements d’un grand être livré aux soupirs de la mort. L’âme d’Aoustin faiblissait, son courage se mortifiait dans tant de ténèbres... Il se rappelait Julien Pelot, et plusieurs autres, qui étaient morts ainsi par l’âpreté des nuits du marais. -Mais son aventure à lui, cessait de ressembler à un accident commun et explicable. Et il s’en allait, à la dernière grâce de Dieu, poussant devant lui sa triste récolte. Tout à coup, il entendit des cris sauvages, un bruit de mains claquant sur le bordage; le bateau se couchait tout d’un côté. Il jeta sa perche et accourut: la fille, à genoux contre le rebord, penchée sur l’eau, se débattait contre des visions qu’elle avait. À tâtons, dans l’obscurité, il tâcha de la saisir, de la ramener à sa place, car un chavirage dans ces conditions les laissait tous les deux condamnés sans espoir. Mais elle se défendit. Elle y employait une énergie sauvage, et, le repoussant, elle reprenait la lutte avec les êtres qui lui apparaissaient. Le brouillard n’existait pas pour ses yeux: elle les voyait, les désignait: c’étaient des sorcières d’épouvante qui assaillaient le bateau, des furies noires qui nageaient bouches dehors, en traînant, disait-elle, leurs cheveux parmi les herbes!... L’eau était couverte de ces têtes horribles et menaçantes, qui se dressaient, montraient leurs yeux de feu, voulaient mordre dans l’embarcation et l’entraîner au fond. -Elles veulent punir! Florence! Florence! criait-elle. Avec sa seule main de bonne, il lui avait attrapé le bras et tirait à lui. -Lâche ça!... Lâche ça! Mais elle le griffait, se dégageait, se remettait, hurlante, à vouloir agripper les chevelures. Il ne réussissait pas à la calmer. Alors il ne dit plus rien, s’accroupit seulement afin d’enlever du ballant au bateau, et, impuissant, attendit, terrorisé à cette voix de folie déchaînée au milieu du néant des choses. Cela dura longtemps. À chaque instant, le chaland menaçait de couler. Enfin la fatigue se fit sentir. La voix s’enrouait, la fille s’affaiblissait. Tout d’un coup, elle se tut. Puis elle parla de nouveau, mais cette fois, comme en extase: «Oh! oh!... le grand martin-pêcheur qui s’envole!» Un tremblement, à un moment de là, parcourut le bateau de tête en queue; et Aoustin frissonna jusqu’au fond de l’âme. Il gémissait: -Théotiste!... Plusieurs fois il l’appela ainsi. Rien ne répondait. Le silence. Il semblait qu’elle se fût elle-même envolée... À l’aube, le bateau errait toujours. Mais depuis bien des heures il ne cherchait plus son chemin. Tout le reste de la nuit, le vieillard n’avait plus songé qu’à échapper au froid meurtrier. Il était maintenant épuisé, et, à chaque plongée, vacillait sur sa perche, toutes ses facultés sombrées dans l’hébétude. Le brouillard s’allégeait, remontait vers les hauts du ciel, les ombres du roseau commençaient à renaître, les formes du bateau à se dessiner, mais il osait à peine tourner ses yeux à bord, où la vue d’un corps étendu et immobile achevait de glacer ses os. Puis, le jour continuant de dissiper le mystère, il fit vers cette apparence un pas tremblant, la contempla un instant, laissa aller sa perche et se cacha le visage. Quand il enleva sa main, des larmes coulaient dans ses rides. Et il regardait plus haut que la terre, plus haut que la Brière... Une lumière céleste brillait entre les nuages, ainsi qu’un regard éternel tombant sur sa misère... Il n’en pouvait détacher ses yeux. Ses yeux la voyaient pour la première fois... Cette lumière transperçait son âme, et la jugeait. Quelques heures plus tard, des pêcheurs le trouvèrent, comme on trouve un naufragé sur l’Océan. Il était tête nue, debout, les yeux toujours fixés sur un même point du ciel. Incapable à ce moment d’une parole, il fut embarqué et emmené. Les autres se chargèrent du corps, le transportèrent sur un de leurs chalands. Dans le blin, qu’on abandonnait là, fut découvert un paquet de couvertures qui n’avait pas même été défait. Bientôt les cornes d’alarmes meuglèrent au large. Et l’émotion était grande quand Aoustin descendit sur la berge. Une foule l’entourait, le questionnait, voulait le soutenir. Mais lui n’écoutait pas, les écartait avec ses coudes, tenait au-dessus d’eux son visage dévasté, et s’en allait par le chemin de chez lui, les jambes flageolantes, en s’aidant de la main contre le mur des maisons. Et, tandis que la foule, d’où partaient maintenant les cris perçants de l’Aoustine, recevait les derniers bateaux, il arriva enfin dans sa ruelle, où tout était silence, où, là, seulement, lui revinrent en mémoire ses souvenirs de la veille. Il attendit quelques minutes; puis se traîna jusqu’à sa porte et l’ouvrit. Une ombre brusque se dressa dans le fond, qu’il arrêta et figea d’un geste. Mais d’abord, il ne put rien dire, tant le respir le laissait haletant. Il s’appuya sur sa table. Puis, d’une voix rauque, d’un coeur âpre, sans regarder de ce côté: -Va-t’en! dit-il..., je te pardonne. Il écouta un instant les pas courir dans le chemin, puis alla s’effondrer dans son foyer. 1919-1923. Source: http://www.poesies.net