Fragments et Variantes du génie du christianisme Par François-René Chateaubriand (1768-1848) Avis des éditeurs de l'édition Garnier de 1859 M. de Chateaubriand a raconté dans une de ses préfaces quelques circonstances qui précédèrent la première publication du Génie du Christianisme en France. On sait que l'impression de cet ouvrage, qui allait devenir son premier titre littéraire, avait été préparée en Angleterre, et qu'il y en avait déjà une ou deux parties sous presse lorsque le premier consul ayant, par un des premiers actes de son pouvoir, rouvert aux Français émigrés les portes de leur patrie ; le noble auteur, qui devait plus tard illustrer son nom et son pays s'empressa de sacrifier les premières dépenses qu'il avait faites pour son livre et se rendit en France pour en faire recommencer l'impression : heureux et fier de venir joindre son tribut à nos richesses littéraires et de ranimer le feu de ses inspirations aux rayons vivifiants du soleil de la patrie. Les hommes célèbres qui se trouvaient alors à la tête de la littérature Française étaient tous, ou presque tous, les amis de M. de Chateaubriand : il suffit de nommer les La Harpe, les Fontanes, les Bonald, les Michaud, pour dire combien devait être chère à l'écrivain, encore inconnu, cette amitié née d'une communauté de principes et d'opinions en matière de politique et de littérature, qui avait été à l'épreuve des longs jours de l'absence et que l'exil et le malheur avaient fortifiée des deux côtés. Ce fut alors que M. de Chateaubriand jugea nécessaire de changer quelques dispositions dans l'ordonnance de son grand ouvrage ; il en modifia le plan dans quelques parties, et, devenu lui-même plus sévère pour son style depuis son retour dans la patrie de Racine et de Bossuet, il fit de nombreuses et importantes corrections, surtout dans les livres du Dogme et de la Poétique du Christianisme, qui avaient été imprimés à Londres et non publiés. Nous avons dit que l'auteur avait condamné lui-même ces volumes à l'oubli ; mais un exemplaire de ces épreuves premières échappa à la destruction, et quand nous l'avons eu sous les yeux, nous avons pensé que la reproduction et la connaissance de ces fragments ne pouvaient être que précieuses pour les amis des lettres. On y verra en effet avec quel courage l'auteur consciencieux a sacrifié souvent de belles images et de grandes beautés d'expression pour se montrer docile à la douce autorité de ses amis, qui le gourmandaient quelquefois sur je ne sais quelle âpreté sauvage que le voyageur avait rapportée de son séjour au désert. On aimera enfin à comparer les premiers jets d'une imagination chaleureuse, s'exaltant dans la solitude, à l'aspect des beautés de la nature, avec les chapitres sur les arts, sur la poésie, sur l'histoire naturelle, qui ont subi depuis l'épreuve de la correction et de la critique. C'est ainsi que les hommes d'art se complaisent toujours dans l'admiration des ébauches de Raphaël ou de Michel-Ange, qui sont devenues plus tard des personnages de la Transfiguration ou du Jugement dernier . Nos souscripteurs reconnaîtront en même temps le désir que nous avons que rien de ce qui est échappé à la plume du premier écrivain de notre siècle ne soit oublié dans notre édition, au soin que nous avons mis à y ajouter plusieurs morceaux de critique littéraire qui avaient été omis dans les éditions antérieures, ainsi que diverses lettres de l'auteur qui sont éparses dans nos recueils périodiques. Variantes du chapitre de l'Incarnation (...) Mais si vous joignez à ces tendres et suaves images le souvenir de la grande mission que cet enfant immortel vient remplir, des maux qu'il doit un jour endurer, de la misère et de l'opprobre qui menacent la plus sublime des vies ; si vous vous rappelez le beau testament que l'homme de paix doit laisser en héritage à la terre ; enfin, si vous voyez ce Dieu des infortunés s'offrant lui-même pour vos crimes, alors, s'il vous reste quelque sentiment du véritable beau, ne vous écrierez-vous pas avec le psalmiste : Exaltabo te, Deus meus, et benedicam domino tuo in saeculum et in saeculum sæculi ? Il est des coeurs gangrenés et des esprits corrompus qui ne peuvent faire germer aucune belle plante ; ils ne savent rien trouver dans les choses les plus merveilleuses. Pour nous, laissant à part ce que nos mystères ont de discret et de sacré, nous pourrions retrouver partout, sous les plis moins redoutables de leurs voiles, les vérités les plus ravissantes de la nature, etc. (...) que suce l'agneau. Ce brûlant soleil est enfant de la fraîche aurore, et parmi les hommes, enfin, la gloire et l'immortalité s'engendrent au sein des plus belles comme des plus douces vertus. Pour frapper les coeurs endurcis qui refusent de croire à ses saints mystères, Dieu en a gravé les paraboles et les figures autour de nous, ainsi qu'un puissant monarque fait imprimer le sceau de ses armes sur les monnaies qu'il distribue dans ses Etats. Ils eurent bien à se plaindre de la nature ceux qui ne découvrirent, etc. (...) Enfin toutes les grâces du Seigneur découlant sur la terre à travers le sein d'une vierge timide, comme pour rendre les grâces encore plus belles. Dogme enchanté ! etc. (...) Qu'elle soit (Marie) tout indulgence ; que sa beauté même ait conservé quelque chose de presque terrestre, et qui pourrait faire naître le violent amour si elle ne jetait dans des extases de vertu. De la Virginité Dans le deuxième livre de la Virginité saint Ambroise fait ainsi le portrait de Marie : Vierge non seulement de corps, mais d'esprit, elle avait une candeur admirable, un air simple, une parole grave, et des projets pleins de sagesse. (...) Ses manières étaient décentes, sa démarche n'avait rien d'efféminé, et sa voix était toute timide. Aussi fut-elle élevée à la dignité de mère de Dieu. Eloignée du bruit et du monde, elle était seule dans son oratoire lorsque l'ange vint la visiter. Elle garda le silence lorsque Gabriel la salua pleine de grâce ; mais elle répondit quand il l'appela Marie. Du Divorce Ne donnons point à l'hymen les ailes de l'amour, et ne faisons point d'une sainte réalité un fantôme volage. Une chose détruira encore votre bonheur dans vos liens d'un instant ; vous y serez poursuivi par vos souvenirs. Vous comparerez sans cesse une épouse à l'autre, ce que vous avez perdu et ce que vous avez trouvé, et, ne vous y trompez pas, la balance sera tout en faveur des choses passées : ainsi Dieu a fait le coeur de l'homme. Cette distraction d'un sentiment par un autre empoisonnera toutes vos joies. Caresserez-vous votre nouvel enfant, vous songerez à celui que vous avez délaissé. Presserez-vous votre femme sur votre coeur, votre coeur vous dira que ce n'est pas le sein de la première. Tout tend à l'unité dans l'homme fait à l'image de son créateur ; il n'est point heureux s'il se divise ; et comme Dieu, son modèle, son âme cherche sans cesse à concentrer en un point le passé, le présent et l'avenir. Etendez ce que nous venons de dire aux autres circonstances du divorce ; supposez, si vous le voulez, que l'époux et l'épouse n'en soient pas seulement au second, mais au troisième, mais au quatrième mariage. Quelle société, quelle union que celle-là, pour le bonheur ! Que deviennent les confidences mutuelles de la couche, qui adoucissent tant de chagrins ? Sur cet oreiller où vous reposez votre tête, où vous voulez parler de vos secrets, une bouche venimeuse vous révélera-t-elle les mystères d'un autre oreiller, en vous découvrant ainsi le sort qui menace les vôtres ? Et si vous avez l'ombre du véritable amour, comment songerez vous que votre épouse a été l'épouse d'un autre homme, que cet homme vit, qu'elle peut tous les jours le rencontrer ? Que dis-je ? ce sein est encore gonflé du lait d'un hymen qui n'est pas le vôtre ; j'entends encore les cris du petit orphelin du divorce, à qui vous venez de ravir la mamelle ? Mais on nous objectera qu'on n'abandonne pas ses enfants, qu'on les établit avec soi dans sa nouvelle demeure. Voici la maison du scandale : la marâtre jalouse dit qu'on caresse trop ces étrangers aux dépens de ses propres fils ; les enfants, à leur tour, sont en guerre avec les enfants ; ils se regardent mutuellement comme des voleurs introduits dans le champ paternel. Toute subordination cesse ; chacun ignore la règle de son devoir. A qui faut-il obéir ? sera-ce à son père selon la nature, ou à son père selon le divorce ? La maison se partage ; les domestiques s'enrôlent dans les haines et dans les amours ; les voisins accourent pour augmenter le trouble ; la curiosité, la malignité, la médisance, la calomnie, broient leurs couleurs, et la langue des hommes travaille de toutes parts. Si des deux côtés il y a des fruits d'un autre lit, si l'époux et l'épouse, ainsi qu'ils ont déjà marié leur honte, mêlent ensemble ces bâtards qui héritent, ces bâtards qui forment entre eux, et avec les nouveaux enfants de leur père et mère, des degrés d'alliance pour lesquels on ne connaît point de nom ; si tout cela est ainsi, que n'achève-t-on ce digne ouvrage ? Pour resserrer les noeuds de cette chaste famille, que ne donne-t-on en mariage le frère à la soeur et la soeur au frère ? Alors père et mère, femme et mari, fils et fille, frère et soeur, vivraient tous pêle-mêle dans un inceste philosophique. Je sais qu'il y a de ces pères apathiques ou corrompus qui peuvent voir avec indifférence dans leur maison les fils de l'étranger, et les préférer même aux leurs. Donc toute votre espérance de bonheur repose sur l'insensibilité ou sur la dépravation humaine ? Quant à ces coeurs larges qui aiment tout, qui s'accommodent de tout, qui chérissent à l'égal de leurs enfants les enfants d'autrui, et quelquefois même les gages de leur infamie et du crime de leurs épouses, ces coeurs-là sont sans doute au-dessus de nos objections. Concubinage, adultère, divorce, tout est excellent, tout est parfait pour eux, et nous n'avons rien à leur apprendre. Dieu leur a désigné d'autres maîtres : il faut qu'ils aillent s'instruire d'abord chez toutes les bêtes qui ont des nids, des tanières ou des bauges, avant qu'ils puissent devenir un objet de considération pour la loi. Enfin, on veut que le divorce soit favorable à la population ; c'est ignorer toutes les lois morales et même physiques de la nature. A Dieu ne plaise que nous mettions à découvert la turpitude des hommes ; mais qu'on sache que celui qui change de femme dépense sa postérité en désirs ; et qu'au lieu des enfants de ses petits-enfants, il ne tiendra sur ses genoux que la Mort, son héritière. L'Extrême-Onction Mais c'est à la vue de ce portique silencieux d'un autre monde que notre religion déploie toute sa sublimité. Si la plupart des cultes antiques ont consacré la cendre des morts par des cérémonies funèbres, aucun n'a songé à préparer l'âme pour ces rivages inconnus dont on ne revient jamais ; car on ne rentre point dans le port de la vie aussitôt qu'on a levé l'ancre : l'haleine de la mort, qui souffle incessamment de ce dernier havre vers les régions de la tombe, ressemble à ces vents des mers indiennes toujours favorables pour l'arrivée et toujours contraires pour le retour. Tout périt en nous, jusqu'au nom de la mort, pour nous servir de cette belle expression de Tertullien, commentée d'une manière si sublime par Bossuet : " Tant il est vrai, s'écrie ce grand orateur, que tout meurt dans l'homme, jusqu'à ces termes funèbres par lesquels on exprimait ses malheureux restes. " Tout meurt dans l'homme ! Oui, chrétiens, mais seulement ce qui est périssable. Vous le saurez, si cet horrible blasphème que quelques philosophes ont osé prononcer, si ces doutes ténébreux que l'impiété et une sagesse désastreuse ont fait naître se sont évanouis devant la splendeur de notre glorieuse religion. Ah ! venez voir le plus beau spectacle que puisse présenter la terre, l'homme juste de Jésus-Christ mourant sur sa couche. Cet homme n'est plus l'homme du monde, il n'appartient plus à son pays ; toutes ses relations avec la société cessent. Pour lui la computation par les temps finit, et il ne date plus que de la grande ère de l'éternité. Un prêtre, assis à son chevet, le console. Le flambeau de la religion à la main, il descend devant lui sous les voûtes du sépulcre, et lui en montre les secrètes merveilles. Ce ministre saint s'entretient avec l'agonisant de l'immortalité de son âme, et la scène sublime que l'antiquité entière n'a présentée qu'une seule fois dans le premier de ses philosophes se renouvelle chaque jour sur l'humble grabat du dernier des chrétiens qui expire. Enfin le moment suprême est arrivé : un sacrement a ouvert à ce juste les portes du monde, un sacrement va les clore. La religion s'est plu à le balancer dans le berceau de la vie, ses beaux chants et sa main maternelle l'endormiront encore dans le berceau de la mort. Elle prépare le baptême de cette seconde naissance ; mais ce n'est plus l'eau qu'elle choisit c'est l'huile qui, par sa douceur et son onctuosité, ressemble à l'espérance qui s'étend sur l'âme enchantée du chrétien mourant ; l'huile sainte, ce salutaire antiseptique, qui doit prévenir toute corruption spirituelle, de même que les Egyptiens s'en servaient autrefois pour embaumer les corps au delà du lac des juges. Amollies par ce baume, le fidèle voit les portes de l'éternité tourner plus facilement sur elles-mêmes et s'ouvrir avec lenteur, pour lui découvrir les beautés du ciel. A mesure que le sacrement de délivrance agit sur ce prédestiné, vous voyez ses traits prendre quelque chose de sublime, et son âme, à moitié sortie de son corps, devenir comme visible sur sa figure rayonnante. Déjà il entend les concerts divins et la maladie des sphères célestes ; déjà il est prêt à s'élever, loin du monde, vers ces régions harmonieuses où l'appelle par de beaux chants cette espérance à la voix future, fille de la vertu et de la mort. Les uns croient avoir vu son âme s'échapper sous la forme d'une blanche colombe ; les autres pensent qu'un grand choeur de saints l'a reçue sur des nuées glorieuses. Cependant l'ange de la paix, descendant vers cet homme juste, touche de sa baguette d'or ses yeux fatigués, et les ferme délicieusement à la lumière. Il meurt, et l'on n'a point entendu son dernier souffle ; il meurt, et longtemps après qu'il est expiré ses amis font silence autour de sa couche, car ils croient qu'il sommeille encore, tant ce chrétien a passé avec douceur ! L'Orgueil C'est l'orgueil qui fit tomber Adam ; c'est l'orgueil qui arma Caïn de la massue fratricide ; c'est l'orgueil qui dispersa les enfants des hommes devant la tour de leur folie ; c'est l'orgueil qui renversa Babylone ; par l'orgueil Athènes se perdit avec la Grèce ; l'orgueil brisa le trône de Cyrus et divisa l'empire d'Alexandre. Rome périt par le même vice ; et l'orgueil enfin, conjuré contre cette religion qui l'a dénoncé à l'univers, vient d'engloutir à nos yeux le premier trône chrétien du monde. Il faut convenir que si le christianisme n'est pas d'origine céleste, c'est une bien incompréhensible religion que celle-là qui a réuni sans erreurs le peu de vérités morales que la société possède. Avant Jésus-Christ on ne savait que penser de l'homme. Tel philosophe assignait la première place à l'intempérance dans l'échelle des dégradations humaines, et tous se disputaient éternellement sur le mal et sur le bien. Le Sauveur se montra dans l'Orient, et aussitôt tout s'arrangea dans le monde intellectuel, de même que Dieu avait jadis tout arrangé dans le monde physique : ce fut comme la création morale de l'univers. Les vertus les plus sublimes montèrent, ainsi que des feux purs, dans les cieux ; les unes furent faites pour éclater au grand jour comme des soleils, les autres pour briller dans la nuit comme de modestes étoiles ; les vices se précipitèrent selon leur rang. Car il ne faut pas croire que l'ordre dans lequel ils se trouvent classés dans l'Eglise soit arbitraire. Il suffit de la considérer pour s'apercevoir avec quelle sagesse la religion passe de ces crimes qui attaquent les hommes et la société en général à ces péchés qui ne retombent en partie que sur le coupable. Conséquente dans tout et partout, remarquez encore quelle belle opposition de forces cette même Eglise fait aux faiblesses. Voyez comme toutes ces foudres sont dirigées contre ce vice qui se nourrit de vertus. " Crescunt vanitates virtutibus [Euch. (N.d.A.)] ; " elle le cherche jusque dans les derniers replis du coeur pour le frapper ; tous les sacrements marchent contre l'orgueil en une armée sainte, et l'humilité devient la vertu principale du chrétien ; Jésus-Christ lui-même voulut en donner l'exemple sur la terre. La Charité Non ignara mali, miseris sucurrere disco. Il a planté la charité sur la montagne stérile de la vie, comme cet arbre insulaire qui sous un ciel aride et brûlant cache des sources dans ses branches, et où les hommes viennent remplir leurs vaisseaux et rafraîchir leur bouche altérée. Le Décalogue Considérez en second lieu l'esprit de sagesse qui fait vivre ces dix paroles. Dieu y est annoncé pour la première fois, sans erreur, sans doute, sans perplexité ; il s'y déclare lui-même le Dieu fort, le Dieu jaloux, le Dieu qui créa l'homme et l'univers ; le décalogue est la seule loi des nations qui ait promulgué sans mensonge ce dogme sublime. Où Moïse avait-il puisé une pareille doctrine ? Etait-ce parmi le peuple d'Egypte, en proie à la plus grossière superstition ? Etait-ce parmi ces savants prêtres de Thèbes et de Memphis, dont le dogme secret, si nous en croyons la plus haute antiquité, était un pur matérialisme [Porph., Sanch., Maneth., etc. (N.d.A)] . Rien n'est plus admirable dans leur simplicité pleine de justice que les préceptes de la table des Hébreux. Les sages païens ont recommandé d'honorer les auteurs de nos jours. Solon décerne la mort contre le mauvais fils. Que fait Dieu ? Il promet la vie à la piété filiale : " Honorez vos parents, dit-il aux jeunes hommes, je couronnerai votre tête de cheveux blancs, pour que vous receviez votre récompense et que vous soyez à votre tour aimés de vos petits-fils. " Cette loi et sa récompense s'accordent merveilleusement avec la nature. Dieu fait un précepte de l'amour filial, il n'en fait point un de l'amour paternel ; il savait que le fils, en qui viennent se réunir toutes les choses futures, tous les souvenirs d'un long hymen et d'une épouse chérie, ne serait souvent que trop aimé de son père ; mais au fils il commande d'aimer, car il connaissait l'ingratitude et l'orgueil de la jeunesse ; s'il promet beaucoup de jours à l'enfant respectueux, c'est que l'homme attaché à ses père et mère est presque toujours un homme moral, et que la vertu prolonge en effet les jours de la vie, quand toutefois il ne plaît pas à Dieu d'en ordonner autrement. Tel est ce vénérable précepte qui promet l'amour pour récompense à l'amour, qui greffe pour ainsi dire le bouton de la tendresse filiale sur l'antique tronc de la tendresse paternelle, afin que le dernier reverdisse par la sève de l'autre, et qu'ils produisent ensemble un fruit délicieux. La Genèse Lorsqu'on veut découvrir l'original d'un beau tableau au milieu d'une foule de copies, il faut chercher celui dont le trait est le plus pur et la composition la plus simple, celui dont toutes les parties se conviennent et décèlent dans leur unité le génie du grand maître ; c'est ce que nous trouvons dans la Genèse, original de toutes les méchantes histoires reproduites dans les traditions des peuples. Quoi de plus simple et cependant de plus magnifique ! Quoi de plus facile à concevoir et de plus d'accord avec la raison de l'homme, que le Créateur descendant dans la nuit antique pour faire la lumière au son d'une parole ! Qu'il est sublime ce mariage de la parole de Dieu avec le chaos, et ce jour qui vit éclore l'univers, pour fruit de ce grand hyménée ! Tout à coup le soleil vient se placer dans les cieux, ainsi qu'une immense araignée d'or au centre d'une toile d'azur ; avec ses pattes innombrables, ou les soies de diamant filé qu'il tire incessamment de son sein, il retient les planètes comme sa proie autour de lui ; les mers et les forêts commencent leur premier balancement sur le globe. Ici, à la source de quatre grands fleuves, Adam se promène avec Dieu et son épouse dans les berceaux d'Eden. Noces dignes en effet d'être les premières de la terre, d'avoir les anges pour témoins, le monde pour lit nuptial, et le genre humain pour postérité ! Ne vous semble-t-il pas voir le père des hommes assis solitairement sur une montagne ? Les animaux de la création sont autour de leur roi, et le contemplent avec un mélange d'étonnement, de respect, de frayeur et d'amour ; et cependant, inattentif à leur hommage, Adam, retiré dans la profondeur de ses pensées, voit rouler dans son âme immense, dans son âme grosse de toutes les âmes à naître, les générations innombrables qui doivent sortir de ses reins et couvrir la terre. Laissons aux imaginations vulgaires et corrompues plaisanter du serpent jusqu'à la fadeur ; pour nous, qui dès notre enfance nous sommes livré à l'étude de la nature et qui avons bravé la vie sauvage des déserts pour rechercher les oeuvres du Très-Haut, souvent le serpent est tombé sous nos yeux, et nous n'avons pu méconnaître la malédiction dont il fut atteint après son crime. D'où viendrait sans cela cette secrète horreur dont les hommes sont saisis à sa vue ? Tout est mystérieux, caché, étonnant, dans cet incompréhensible reptile. Quoi qu'il en soit de cette sorte d'induction en faveur des vérités de l'écriture, tirée de la nature même du serpent, il en résulte un syllogisme qui prouve sans réplique la beauté de la doctrine chrétienne à cet égard : ou la malédiction de Dieu a donné à ce dangereux reptile les moeurs étranges que nous lui voyons, ou ces mêmes moeurs ont été cause du choix que Satan fit de cette créature artificieuse. Dans les deux cas, on ne peut qu'admirer un système qui marque une si profonde connaissance de la nature et qui offre toujours le mieux possible dans toutes ses parties. De même que vous détruisiez la plus belle des vérités morales en supposant que Dieu fit à l'homme toute autre défense que celle de toucher à la pomme de vie, de même vous faites disparaître presque entièrement la merveille si l'esprit de ténèbres se revêt d'une autre forme que celle du serpent. Le lion, si fier, eût-il pu s'abaisser à tromper ? Le rossignol, si mélodieux, ou la colombe, si innocente, pouvaient-ils soupirer les paroles du mensonge ? Au reste, nous ne parlons qu'aux amants des beaux-arts, et nous leur dirons : Malheur à vous, qui ne sentiriez pas la force de ces preuves toutes poétiques, et qui ne pourriez démêler la raison à travers le souris des Muses. Les meilleurs arguments sont ceux qui frappent l'âme et le génie : la médiocrité seule est tenace et se complaît à n'être jamais convaincue. L'étroit esprit veut une démonstration rigoureuse ; l'homme de talent ne demande qu'une beauté. Voilà donc quasi une preuve physique du péché originel ; nous avons parlé ailleurs des preuves morales, et, comme nous l'avons montré alors, tout dans l'univers annonce l'ancienne grandeur et la dégénération subséquente de l'homme. Histoire naturelle ...Il y a dans la religion toute une patrie... Mais si les infortunés ont besoin de se rapprocher d'un Etre suprême, les heureux qui, tenant tout de sa main, s'éloignent de lui sont bien ingrats ! Comment surtout ceux qui, sans aucun trouble de coeur, sans aucune inquiétude de l'avenir, justement honorés pour leurs talents, étudient la nature au sein de leur patrie, comment peuvent-ils refuser de croire en une Providence ? Comment osent-ils la renier, tout chargés qu'ils sont de ses dons, tout spectateurs qu'ils sont de ses merveilles ? S'il y a quelque science où l'incrédulité paraisse plus odieuse que toute autre, c'est sans doute en histoire naturelle. On flétrit alors ce qu'on touche. C'est en vain que le botaniste se lève avec l'aurore ; tout sèche sur son passage, tout se fane sous ses pas ; il ne connaît plus la rose que comme l'anatomiste connaît le cadavre d'une vierge moissonnée au matin de sa vie. L'intelligence qui animait ses belles formes, les parfums qui, sortant de ce coeur, montaient vers le ciel, ou allaient, par les routes secrètes du désir, s'unir aux parfums d'une rose amie ; le corail de ses lèvres, les esprits célestes qui faisaient rougir ce front, tout cela est sans charmes pour l'observateur qui n'y attache ni moralité ni tendresse. Quand on n'a point de religion, le coeur est insensible, et il n'y a plus de véritable beauté ; car la beauté n'est point un être existant hors de nous, c'est dans la nature. Un naturaliste athée est un prêtre athée qui brûle chaque jour, d'une main impie, l'encens sur l'autel du Dieu qu'il blasphème. Quant à celui qui étudie les animaux, fait-il autre chose, s'il est incrédule, qu'étudier des corps morts ? A quoi ses recherches le mènent-elles ? Quel peut être son but ? Ah ! c'est pour lui sans doute qu'on a formé ces cabinets amphithéâtres où la Mort, le glaive à la main, est le démonstrateur, sépulcres au milieu desquels on a placé des horloges pour marquer les jours à des squelettes et pour compter des minutes à des êtres qui ne comptent plus par minutes [Il faut l'avouer néanmoins, c'était une belle idée, prise religieusement, que ce pendule placé au cabinet du Jardin des Plantes. Son effet est surtout remarquable le soir, quand toutes les autres fenêtres sont fermées et qu'on le voit derrière le vitrage, seul en mouvement sur un fond en repos, au milieu de cet immense abrégé des oeuvres de Dieu. Il représente le Temps au centre de la création ; son pesant balancier bat la vie par l'une de ses oscillations, et par l'autre la mort. (N.d.A.)] . C'est dans ces tombeaux, dans ces cabinets où le néant a rassemblé ses merveilles, où la momie d'Egypte, sous un verre, figure avec le fantôme d'un monstre sous un bocal ; où la dépouille de l'orang-outang insulte à la dépouille de l'homme, c'est là qu'il faut chercher la raison de ce phénomène : un naturaliste athée. A force de se promener dans l'atmosphère des sépulcres, son âme a gagné la mort. Lorsque la science était pauvre et solitaire, lorsqu'elle errait dans la vallée et dans la forêt, qu'elle épiait l'oiseau portant à manger à ses petits, ou le quadrupède retournant à sa tanière, que son cabinet était la nature, son amphithéâtre les cieux et les champs, qu'elle était à la fois simple et merveilleuse, comme les déserts où elle passait sa vie, alors la science était religieuse. Assise à l'ombre d'un chêne, couronnée des fleurs que ses mains innocentes avaient dérobées à la montagne, elle se contentait de peindre sur ses tablettes les scènes qui environnaient ses livres n'étaient que des catalogues de remèdes pour nos infirmités, ou des recueils de saints cantiques dont les paroles consacrées apaisaient aussi les douleurs. Mais quand des congrégations de savants se formèrent, quand le riche, courant après la réputation et nullement après la nature, voulut parler des oeuvres de Dieu sans les avoir ni vues ni surtout aimées, l'incrédulité naquit avec l'amour-propre, et la science ne fut plus quelle petit instrument de je ne sais quelle petite renommée. De vrai, la nature dans une ménagerie est une triste chose ; pour nous, nous travaillerions longtemps avant de pouvoir rien dire de deux ou trois canards qui barbotent dans une cour. Mais si tandis que ces milliers d'hirondelles, retirées aux roseaux de ce lac, font les préparatifs de leur départ, si tandis qu'elles remplissent l'Air de leurs cris et de leurs jeux, on voit s'avancer sur les vents, du nord une colonie qui vient remplacer ces filles du Midi, afin de ne laisser aucun vide dans nos campagnes, certes, notre imagination s'éveille, et nous nous demandons comment ces habitants du pôle ont trouvé le chemin de nos climats. Nous sommes encore bien plus surpris si nous observons les moeurs et les usages de ces étrangers. Par un temps grisâtre d'automne, lorsque la bise souffle sur les champs, que les bois perdent leurs dernières feuilles, une troupe nombreuse de canards sauvages, tous rangés à la file, traversent en silence un ciel mélancolique. S'ils aperçoivent du haut des airs quelque manoir gothique environné d'étangs et de forêts, c'est là qu'ils se préparent à descendre ; ils attendent la nuit, et font de longues évolutions au-dessus des bois. Aussitôt que les vapeurs du soir commencent à envelopper les vallées, le cou tendu et les ailes sifflantes, ils s'abattent tout à coup sur les eaux, qui retentissent. Un cri général, suivi d'un profond silence, s'élève dans les marais d'alentour. Guidés par une petite lumière qui brille peut-être isolée à l'étroite fenêtre d'une tour, les voyageurs s'approchent des murs à la faveur des roseaux et des ombres ; là, battant des ailes et poussant des cris par intervalles, au milieu du murmure des vents et des pluies, ils saluent l'habitation de l'homme. Leur séjour est plus ou moins long sur ces ondes ; quelquefois ils partent dès le lendemain, à peu près à l'heure où ils sont arrivés la veille ; ils vont chercher d'autres retraites ignorées, et font le tour de la terre par un cercle de solitudes. Ils s'attachent aux vents et aux tempêtes qui ternissent l'éclat des flots, et leur livrent la proie qui leur échapperait dans des eaux calmes et transparentes. Le pâtre qui a allumé un feu de broussailles à l'orée d'un bois, entre deux rochers, voit passer ces oiseaux sur sa tête ; il les suit des yeux avec un vague désir ; il se figure les lieux inconnus, les climats lointains où ils se rendent ; il voudrait être sur leurs ailes, un secret instinct le tourmente, il sent qu'il n'est lui-même qu'un voyageur. Homme ! la saison de ta migration n'est pas encore venue. Attends que le vent de la mort se lève ; alors tu déploieras ton vol vers ces régions inconnues que ton coeur demande. Mais voici deux beaux étrangers qui arrivent avec les frimas et qui sont aussi blancs que la neige ; ils descendent au milieu des landes sur les bruyères, dans un lieu découvert et dont on ne peut approcher sans être aperçu. Après quelques heures de repos, ils remontent sur les nuages. Vous courez à l'endroit d'où ils sont partis, et vous n'y trouvez que quelques plumes, seules marques de leur passage, que le vent a déjà dispersées. Heureux les hommes qui, comme le cygne, ont quitté la terre sans y laisser d'autres débris ni d'autres souvenirs que quelques plumes de leurs ailes ! C'est vers le mois de novembre que nos champs, en prenant un nouvel aspect, reçoivent aussi de nouveaux hôtes. Nos bois ont perdu leurs grâces riantes ; une vapeur bleuâtre, en s'élevant dans leurs percées cache une partie du terrain et sert à lui donner des dimensions vagues et infinies. Par ce jeu de la nature, le paysage prend l'immensité et la tristesse du ciel ; le vent apporte de toutes parts l'odeur de la feuille séchée que le bûcheron solitaire traîne sous ses pas et qui rougit au loin les fonds de la forêt. Les arbres, qui balancent tristement leurs cimes dépouillées, ne portent que de noires logions qui se sont associées pour passer l'hiver ; elles ont leurs sentinelles et leurs gardes avancées ; quelquefois une corneille centenaire, antique sibylle des déserts, qui vit passer plusieurs générations d'hommes, se tient seule perchée sur un chêne, avec lequel elle a vieilli. Là, tandis que toutes ses soeurs font silence, immobile, et comme pleine de pensées, elle abandonne de temps en temps aux vents des monosyllabes prophétiques. C'est alors que le ramier et la bécasse arrivent. Ils ne viennent point pour se faire entendre, mais pour écouter ; il y a dans le sourd mugissement des bois agités par la tempête quelque chose qui charme leurs oreilles. Le premier, avec ses compagnons, s'établit sur les branches séchées d'un poirier sauvage ; la seconde choisit une petite gorge de vallée où murmure faiblement un ruisseau entre ses rives flétries. C'est là qu'elle prend ses ébats ; le soir elle part avec de grands claquements d'ailes, parcourant d'un vol agité les carrefours de la forêt, jusqu'à ce qu'elle ne soit plus aperçue de l'homme. Ici la Providence se montre tout entière dans sa sagesse et dans sa bonté. Les oiseaux qui fréquentent nos climats, quand la terre est chargée de fruits et de moissons, paraissent seulement pour embellir nos campagnes, et n'ont avec nous que des relations de plaisirs ; ce sont des musiciens envoyés pour charmer nos banquets, il faut en excepter la caille, dont toutefois la chasse n'a lieu qu'après la récolte, et qui s'engraisse dans nos blés pour servir à notre table. Au contraire, les oiseaux d'hiver sont tous, sans en excepter un seul, des oiseaux utiles à nos besoins. Les sauvages se font des fourrures de peaux de cygnes ; la nombreuse famille des canards et des sarcelles, les bécasses, les ramiers, les pluviers, les fauvettes d'hiver, les vanneaux servent à notre nourriture. C'est la manne des tempêtes, comme les froments sont les dons des zéphyrs : de quelque point de l'horizon que le vent souffle, il nous apporte un présent de la part de la Providence. Parmi ces voyageurs de l'aquilon, il s'en trouve qui s'habituent à nos moeurs et refusent de retourner dans leur patrie ; les uns, comme les compagnons d'Ulysse, sont captivés par la douceur de quelques fruits ; les autres, comme les déserteurs du vaisseau de Cook, sont séduits par des enchanteresses qui les cachent dans les grottes de leurs îles. Des marais impraticables, à la tête de quelque grand amas d'eau, servent de retraites à ces fugitifs et de berceaux à leurs colonies étrangères. Les marais, qui nous semblent si nuisibles, ont cependant de grandes utilités. Ce sont les urnes des fleuves dans les pays de plaines, et les réservoirs des pluies dans les contrées éloignées de la mer. Leur limon et les cendres de leurs herbes fournissent des engrais au laboureur. Leurs roseaux donnent le feu et le toit à de pauvres familles ; frêle couverture en harmonie avec la vie de l'homme, et qui ne dure pas plus que ses jours. Ce sont aussi des lieux de refuge, que la Providence a ménagés à de certaines races d'animaux. Frontière de la terre et de l'eau, ce sol, à demi noyé, a des végétaux, des sites et des habitants particuliers ; tout y participe du mélange des deux éléments : les glaïeuls tiennent le milieu entre l'herbe et l'arbuste, entre le poireau des mers et la plante terrestre ; quelques-uns des insectes fluviatiles ressemblent à de petits oiseaux ; quand la demoiselle va errant, avec son corsage bleu et ses quatre ailes brillantes autour de la fleur du nénuphar blanc, vous croiriez voir l'oiseau mouche des Florides sur une rose de magnolia. La classe des amphibies, tant oiseaux que reptiles et quadrupèdes, appartient essentiellement aux marais. Ici le loir montre en nageant son dos brun ; là, des lézards verts, collés au tronc rougeâtre d'un cyprès, ressemblent à des insectes hiéroglyphiques sur un obélisque égyptien ; le martin-pêcheur rase l'onde de son ventre de pourpre, ou suspendu dans l'air fait rouler rapidement ses ailes bleues ; la cane nage à la tête de ses petits, dont les pieds, armés d'un triangle d'or, repoussent avec grâce les flots d'azur : tantôt ces jeunes navigateurs se baignent au clair de la lune, en formant mille guillochis brillants sur les ondes ; tantôt, glissant leur sein et leur cou bronzés entre deux couches de cristal, ils ne montrent plus au-dessus de l'eau que le petit pavillon de leur queue. Quelquefois tous ces marais sont plantés de joncs desséchés, qui donnent à la stérilité même l'apparence des plus opulentes moissons ; quelquefois ils présentent des forêts de glaives verdoyants, que fait courber sous son poids la paisible bergeronnette : un bouleau, un saule isolé, où la brise aura suspendu quelques flocons de plumes, dominent ces mobiles campagnes. Le vent tire les sons les plus doux de toutes ces tiges. Il serpente entre les cimes roulantes, abaisse l'une tandis que l'autre se relève, puis soudain, inclinant toute la forêt à la fois, il fait découvrir ou le butor doré, ou quelque héron blanc, qui se tient immobile sur une longue patte comme sur un épieu. Un des plus jolis habitants de ces retraites, c'est la poule d'eau ; elle se montre au bord des joncs, s'enfonce dans leurs labyrinthes, reparaît, disparaît encore en poussant un petit cri sauvage ; elle passe de la simplicité aux grandeurs, de la hutte d'un pauvre Pélage aux douves du château voisin ; là elle se plaît à pénétrer dans les lucarnes et les meurtrières, d'où sortent les branches de glaïeul ; elle aime à se percher sur les armoiries sculptées en bosse dans les vieux murs ; quand elle s'y tient immobile, vous la prendriez elle-même, avec son plumage noir et le cachet blanc de sa tête, pour un oiseau en blason, tombé de l'écu d'un ancien chevalier. Aux approches du printemps, elle se retire à quelque source écartée, et va chercher dans les roseaux une retraite mystérieuse et fragile. Si elle rencontre un saule, de qui le vieux tronc, semblable à un pot de fleurs, laisse échapper les ruelles d'or et les pieds-d'alouette, dont le vent lui apporta les graines, si l'onde a creusé sous les racines de ce saule un antre plein de mousse et de fraîcheur, c'est là qu'elle se dérobe à tous les regards pour accomplir la grande loi de la nature. Les convolvulus, les mauves, les capillaires d'eau, suspendent devant son nid des draperies de verdure, afin de ne donner que des idées riantes à sa maternité ; le cresson et la lentille lui fournissent une nourriture délicate ; l'eau murmure doucement à son oreille ; de beaux papillons occupent ses yeux, et les naïades du ruisseau, pour mieux cacher cette jeune mère, plantent autour d'elle leurs quenouilles de roseaux chargées d'une laine empourprée. Le Serpent Il n'y eut qu'une seule voix dans l'assemblée pour qu'on laissât le merveilleux serpent s'échapper... Voilà pourtant ce que la philosophie du jour rejette avec hauteur. Nos observateurs de cabinet rient quand ils lisent les psaumes (si toutefois ils lisent les psaumes) : furor illis (peccatoribus) secundum similitudinem serpentis : sicut aspidis surditas, et obturantis aures suas . On voit bien pourquoi ils refusent de croire à ceci ; mais, quoi qu'il en soit, David en savait plus qu'eux. M. de Buffon lui-même ne peut le disputer en science, en grâce et en force, à cette société de naturalistes, les Moïse, les Job, les David, les Salomon, les Isaïe, les Jérémie, les Jésus fils de Sirach ; et qu'y a-t-il donc, après tout, de si impossible à la puissance de Dieu dans l'effet de la musique sur plusieurs animaux ? Celui qui a donné tant de soupirs aux ondes, aux vents, aux forêts, celui qui tient le soleil comme une lyre d'or entre ses mains, ne pourra-t-il, sans la permission d'un athée, charmer un reptile par des sons, et lui sera-t-il plus difficile de donner une oreille harmonieuse au serpent que d'attacher une sonnette à sa queue ? Que ceux qui regrettent la religion et les moeurs de l'antiquité voient ici d'un coup d'oeil les deux vertus, la vertu chrétienne et la vertu païenne, et les deux philosophies, l'une selon Jésus de Nazareth, l'autre selon Zénon du Portique. Le premier se montre à nous dans la condition la moins relevée ; le second est placé sur le trône de l'univers. Celui-là est l'humble Juste, mourant pour avoir défendu ses frères, et écrivant cette simple et touchante apologie de la vertu et de la religion ; celui-ci est le célèbre Marc-Aurèle, faisant du crime son trésor royal, dictant l'athéisme dans ses sentences, et répandant le sang innocent : qu'on choisisse. Bailly Qui pourrait penser que des hommes qui ont vu Bailly, couvert du bonnet funèbre, conduit à la piscine du sang, sur le char de la philosophie qu'escortait l'enfer et que traînaient l'athéisme et la mort, qui pourrait penser que ces hommes n'ont pas reçu une assez forte leçon ? Astronomes ! qui, malgré un avertissement si terrible, vous obstinez encore à chasser Dieu du ciel pour y placer le Néant, savez-vous bien ce que vous vous préparez ? Vous ressemblez à ces peuples arabes qui marquent les immortelles constellations du pôle d'un grand et d'un petit cercueil. Le Sinaï Voyez ce mont embrasé, dont le sommet vomit des foudres. Voyez cet homme qui descend de ces hauteurs brûlantes ; ses mains soutiennent une table de pierre sur sa poitrine ; son front est orné de deux cornes de feu, son visage resplendit encore des gloires du Seigneur, dont pourtant il n'a vu que le dos dans la nue. Des faces sublimes volent autour de lui comme des roues vivantes, et la terreur de Jéhovah le précède ; le tableau représente un site vaste et solitaire ; à l'horizon, c'est la chaîne du Liban, avec ses crêtes nues, ses éternelles neiges, ses cèdres fuyant dans le ciel, ses gazelles et ses ânes sauvages appendus dans des abîmes ; on y découvre sous de rares palmiers le camp des Hébreux et leurs tentes de peaux de brebis noires ; les chameaux paissent çà et là les plaines de sable ; et la postérité de Jacob, tremblante au pied de la sacrée montagne, se voile et ferme les yeux de toute sa force, dans la crainte de voir Dieu et de mourir. Cependant les tonnerres font tout à coup un grand choeur de silence, et voici venir une voix : Ecoute, Israël, etc. Le Déluge Alors fut reconnue la vanité de ce qu'on tient pour grand entre les hommes : le guerrier, le poète, le savant, l'artiste, l'orateur, firent retentir de leurs hurlements les carrefours des cités comme les plus simples et les plus timides. (...) Les eaux, surmontant de trente coudées le sommet des plus hautes montagnes, fondirent dans la bouche des volcans qui s'éteignirent en vomissant de tumultueuses fumées, tandis que leurs flancs creusés se remplirent avec un bruit affreux ainsi que des bouteilles immenses. Les colonnes d'eaux atteignirent des régions si raréfiées que les poissons même furent suffoqués dans leur propre élément ; et leurs corps, ballottés par les vagues, flottèrent pêle-mêle avec les autres débris de ce grand naufrage du monde. (...) Le ciel même ne parut plus qu'une onde cristallisée qui se fond en rosée fertile durant la fraîcheur des nuits. (...) Le souvenir de la destruction des races se perpétua dans les hauts lieux, où l'on ne voit plus que de rares animaux errant par des montagnes inconnues. Spectacle général de l'univers Il est un Dieu : les herbes de la vallée et les cèdres de la montagne le bénissent ; l'insecte bourdonne ses louanges et l'éléphant le salue au lever du jour ; l'oiseau le chante dans le feuillage, la foudre fait éclater sa puissance et l'Océan déclare son immensité ; l'homme seul a dit : Il n'y a point de Dieu ! Il n'a donc jamais celui-là, dans ses infortunes, levé les yeux vers le ciel, ou, dans son bonheur, abaissé ses regards sur la terre ? La nature est-elle si loin de lui qu'il ne l'ait jamais pu contempler ? Il n'a pas besoin de courir à l'extrémité du globe, de s'enfoncer dans les déserts ; qu'il aille, vers le milieu de la nuit, se promener dans les plaines, autour de ces métropoles, séjour de l'orgueil et de l'athéisme ; que d'un côté il prête l'oreille au murmure confus qui sort de ces remparts, et que de l'autre il écoute le silence des étoiles ; qu'il nous dise si cette matière emprisonnée dans ce firmament et dans ces mers est partout sans maître, ou si c'est la même force qui l'a domptée dans cette ville et dans le ciel ! L'homme ne peut rien, tout lui résiste ; s'il courbe une roue, la roue se révolte et gémit ; il semble attacher ses soupirs et son coeur tumultueux à tous ses ouvrages. Il n'en est pas ainsi de Dieu : il a parlé, le chaos s'est tu ; les étoiles, saisies de frayeur, se sont dérobées, à pas légers, dans les ombres. Dans l'oeuvre du Créateur, tout est muet parce qu'il n'y a point d'efforts, tout est silencieux parce que tout est soumis. Les puissances unies de la matière sont à une seule parole de Dieu comme rien est à tout, comme les choses créées sont à la nécessité. O différence du pouvoir humain et du pouvoir divin ! le petit char d'un homme fait seul plus de bruit que toute la machine des mondes. La Création Si le monde n'eût été à la fois jeune et vieux, le grand, le mélancolique , le moral, disparaissaient de la nature, car ces sentiments tiennent par essence aux choses antiques. Chaque site eût perdu ses merveilles. Le rocher en ruine n'eût plus pendu sur l'abîme avec ses longues graminées ; les bois, dépouillés de leurs accidents, n'auraient point montré ce touchant désordre d'arbres brisés ou morts sur leurs tiges, de troncs abattus , sur le cours des fleuves, et tout rongés de fongus, de mousses et de lierre . Les pensées inspirées, les bruits vénérables, les génies , les voix magiques, la sainte horreur des forêts, se fussent évanouis avec les voûtes sombres qui leur servent de retraites, et les solitudes de la terre et du ciel seraient demeurées nues et désenchantées en perdant ces colonnes de chênes qui les unissent. Le jour même où l'Océan répandit ses premières vagues sur ses rives, il baigna, n'en doutons point, des écueils déjà rongés par les flots, des grèves festonnées d'algues et pavées de débris de coquillages, des baies mugissantes et des caps décharnés qui soutenaient contre les eaux les rivages croulants de la terre. D'une autre part, que fût devenue la pompe du soir si le premier coucher du soleil ne s'était fait sur la croupe de quelques vieilles montagnes, parmi des cimes de rochers, de bois chenus et de nuages de pourpre ?. Et la lune qui , comme une blanche et timide vestale, se lève au milieu de la nuit pour chanter les louanges du Seigneur, aurait-elle osé confier à de jeunes arbrisseaux et de naissantes fontaines ce grand secret de mélancolie qu'elle ne raconte qu'aux vieux sapins et aux rivages antiques des mers ? Ah ! il fallait que le cercueil du monde fût placé pour ainsi dire auprès de son berceau, afin qu'on ressentît dans les déserts ces douces et puissantes émotions qui résultent des contrastes de la mort et de la vie . En enlevant la beauté aux paysages, cette faible création l'eût aussi ravie aux plantes qui les décorent. Les fleurs sans parfums, sans couleurs, sans penchants, sans habitudes, n'auraient eu aucun rapport ni avec les vierges ni avec les zéphyrs, et dans leurs hiéroglyphes secrets on n'eût point retrouvé l'histoire mystérieuse de l'homme. La liane barbue , à peine sortant de la terre, ne se fût point détournée des autres arbres américains pour s'attacher au copalme, comme le véritable amour, qui n'embrasse qu'un seul objet. La rose naissante eût pu ressembler encore à la jeune fille, mais aurait-elle exprimé la touchante aventure que raconte sa corolle fanée ? Et vous aussi, merveilleuse agave [Agave viviparia. (N.d.A.)] , vous n'eussiez point nourri votre rejeton dans votre sein, pour le laisser tomber à terre tout formé : image d'une mère qui porte son enfant dans ses bras, jusqu'à ce qu'il puisse jouer seul sur la verdure. Enfin, l'étonnante sarracenia , qui dans les marais corrompus renferme en son cornet vieilli une source de la plus pure rosée, cette plante, trop jeune encore, n'eût point montré comment Dieu a caché l'espérance au fond des coeurs ulcérés par la douleur, comment il a fait jaillir la vertu du sein des misères de la vie. Le troisième règne de la nature, ainsi que les deux premiers, n'aurait pu conserver ses charmes. Il fallait des pâtes calcaires durcies par un soleil qui n'avait point été pour étayer les plans verticaux des montagnes, et dérouler dans leur escarpement de grands entablements de neige, parmi le pourpre des granits, le vert des porphires et les nuances variées des marbres. Les géologistes nous disent que les minéraux, que les pierres précieuses, que les cristallisations, les spaths, les agrégats de toutes les sortes, sont les fruits d'un travail lent et graduel de la nature ; cela peut convenir au système d'un savant, mais pour nous, qui croyons que Dieu est aussi grand poète que grand minéralogiste, nous nous figurons la terre comme une nymphe qui pour chevelure a des forêts, pour mamelles des montagnes, pour yeux l'astre du jour et celui de la nuit pour voix les vents et les eaux, pour manteau les mers et toutes leurs perles. Comment imaginer qu'un globe si magnifique ait jamais manqué d'argent et d'or ? à moins toutefois qu'on ne suppose que ces métaux n'aient commencé de végéter dans ses flancs que depuis le péché de l'homme. Le Dimanche Les législateurs antiques ont marqué dans leurs codes les époques des fêtes des nations. Et quel sera le jour du repos d'Israël ? Le jour même du repos de Dieu ! L'Hébreu et son héritier le Gentil dans les jours de son obscur travail n'auront rien moins devant les yeux que la création successive de l'univers ; magnifique symbole de la formation de la société qui naît du travail graduel des hommes. Certes, voici une étrange sorte de computation, et nous ne voyons pas que la Grèce, pourtant si poétique, se soit jamais avisée de rapporter les misérables travaux du manoeuvre et les soins du laboureur à la création de la lumière, et à la naissance du boeuf et de l'agneau. Etrange manière, sans doute, de faire dire au bûcheron en prenant sa cognée, ou au tisserand enlaçant sa navette : " C'est aujourd'hui que Dieu a planté les chênes ; c'est aujourd'hui qu'il a tissé le soleil, ou croisé la trame du coeur de l'homme. " Enfin, voyez ces moeurs charmantes, les plus belles moeurs de la terre, les moeurs patriarcales, que la loi du Très-Haut s'est, pour ainsi dire, plu à revêtir. Les anciens voulaient qu'on ne promulguât les lois qu'au son de la lyre, Dieu a publié les siennes au bruit de la foudre. Mais cette foudre était comme une lyre dans les mains du père des concerts ; elle faisait résonner tous les sommets du Liban d'une symphonie majestueuse. Jéhovah avait sans doute monté ses tonnerres, non sur ce mode terrible qui effraye les mortels coupables, mais sur cette clef qui réjouit le laboureur en lui annonçant les pluies bienfaisantes de l'été, " Le jour septième, dit la loi, tu ne feras aucun ouvrage, ni ton fils, ni ta fille, ni ton serviteur, ni ton hôte devant tes portes. " Ne voit-on pas ici tout l'Orient chenu, avec ses chameaux, son hospitalité et ses moeurs ? Le mot hébreu sheguarim , qui veut dire portes, a pour racine shaguar témoigner, parce que c'était aux portes des cités que la justice se rendait par les vieillards. Qui ne se rappelle sur-le-champ, par ce seul mot du décalogue ? Laban aux portes de la ville, demandant aux anciens du peuple Ruth, sa parente, en mariage ? Eglogue admirable, à laquelle l'antiquité n'a rien à comparer. Ne voit-on pas encore le voyageur reçu d'abord aux puits des chameaux par quelque jeune fille aussi belle que Nausicaa, qui ressemblait elle-même à la tige du palmier de Délos ? La fille de Bathuel, fils de Melcha, fils de Nachor, mène ensuite l'étranger à la porte de son père, rassasié de jours. Le patriarche reçoit l'étranger avec des pleurs de joie, et lui dit : " Entrez chez moi avec tous vos ânes forts, car il y a beaucoup de place ici pour le voyageur, Dieu ayant béni ma maison. " Ceci étant fait, l'ancien des peuples entre avec son hôte ; on lave ses beaux pieds dans de l'eau de fontaine, et une vierge parfaitement innocente les essuie avec une écrue d'un jeune bélier. Or, la joie a élevé en dedans une voix secrète, car les paroles du bord de la fontaine ont été ouïes, et le serviteur d'Abraham est venu demander en mariage pour Isaac la sage Rebecca, sa cousine paternelle par la couche de son oncle Nachor. Des plantes et de leurs migrations Ici nous quittons la chair et le sang, les appétits grossiers, les affections animales ; nous entrons dans ce règne enchanteur, où les merveilles de la Providence prennent un caractère plus suave. En s'élevant dans les airs et sur le sommet des monts, on dirait que les plantes empruntent quelque chose du ciel dont elles se rapprochent. Au lever de l'aurore, par un profond calme, voyez dans cette prairie toutes ces fleurs immobiles sur leurs tiges ; elles se penchent à mille attitudes diverses, elles regardent tous les points de l'horizon. Dans ce moment même, où vous croyez que tout est tranquille, un grand mystère s'accomplit, la nature conçoit : et ces plantes sont autant de jeunes mères tournées vers la région mystérieuse d'où leur doit venir la fécondité. L'une s'incline pour écouter les paroles secrètes qu'un zéphyr lui révèle de la part d'une compagne ; l'autre envoie ses parfums à quelque tige aimée, comme un jeune époux répand ses désirs sur les traces d'une jeune épouse. Les ondes roulent la postérité des lis, les brises sont les berceaux où dorment les nouveau-nés des roses ; une abeille cueille du miel de fleur en fleur, et sans le savoir féconde toute une prairie ; un papillon porte un peuple sur son aile, un monde descend dans une goutte de rosée, les sylphes ont des sympathies aériennes, des communications moins invisibles. Cependant toutes les amours des plantes ne sont pas également tranquilles ; il en est d'orageuses, comme celles des hommes : il faut des tempêtes pour marier sur des hauteurs inaccessibles le cèdre du Liban au cèdre du Sinaï, tandis qu'au bas de la montagne le plus doux vent suffit pour établir entre les fleurs un commerce de volupté et favoriser le long des ruisseaux leurs générations odorantes : n'est-ce pas ainsi que le souffle des passions agite les rois de la terre sur leurs trônes, tandis que les bergers vivent heureux à leurs pieds ? La fleur donne le miel, elle est la fille du matin, le charme du printemps, la source des parfums, la grâce des vierges, l'amour des poètes ; elle passe vite comme l'homme, mais elle rend doucement ses feuilles à la terre. On conserve l'essence de ses odeurs ce sont ses pensées qui lui survivent. Chez les anciens, elle couronnait la coupe du banquet et les cheveux blancs du sage ; les premiers chrétiens en couvraient les reliques des martyrs et l'autel des catacombes : aujourd'hui, et en mémoire de ces antiques jours, nous la mettons dans nos temples. Dans le monde, nous attribuons nos affections à ses couleurs : l'espérance à sa verdure, l'innocence à sa blancheur, la modestie à ses teintes de rose ; il y a des nations entières où elle est l'interprète des sentiments. Toute l'Inde communique par une fleur ; livre charmant, qui ne cause ni troubles ni guerres, et qui ne garde que l'histoire fugitive des révolutions du coeur. Chez les sauvages floridiens, lorsqu'un jeune homme veut déclarer son amour à une jeune fille, il se lève au milieu de la nuit, allume une torche de pin, se rend à la cabane de sa maîtresse comme un chasseur qui veut prendre une colombe au flambeau. Si la vierge réveillée couvre sa tête d'un voile, et dit : " Guerrier, je ne te vois pas, " c'est le signe du refus ; si elle éteint le flambeau, elle accepte la main du jeune homme. Alors il dépose sur la couche de sa future épouse une rose de magnolia, où le fruit mûr, semblable à un grain de corail, pend au bout d'une longue soie ; c'est le symbole d'une mère qui porte à son sein l'espérance de la patrie. On a cru longtemps que les végétations n'avaient point la faculté locomotive, et l'on se trompait ; à la vérité, ce n'est pas toujours la plante entière ou une partie de la plante qui voyage, mais seulement sa graine : c'est sa postérité qu'elle envoie peupler d'autres régions ; les cocotiers sont de cette dernière espèce. On les trouve au milieu de l'Océan sur des écueils de sables ; ils cachent dans leurs rameaux des fruits arrondis et pleins de lait, comme les mamelles d'une mère ; ils ont filtré le sel des eaux qui baignent leurs souches en un miel délicieux. Quand la tempête survient, ils secouent leurs trésors sur les mers, et les mers les roulent à des côtes habitées, où ils se transforment en beaux arbres. Telle une petite société d'infortunés nourrit de larmes amères les doux fruits de la vertu, et ce n'est qu'au souffle de l'orage qu'elle laisse tomber ces fruits pur les hommes. En plaçant les sexes sur des individus différents dans plusieurs familles de plantes, la Providence a multiplié les mystères et les beautés de la nature. Les colons de la Virginie croient que les érables à fleurs rouges sont des mâles, et que ceux dont la fleur est blanche sont des femelles ; quoi qu'il en soit, on voit souvent dans quelque vallée des Alleghanys croître sur le même tronc deux de ces arbres solitaires. La brise, qui descend de l'escarpement de la montagne en se laissant rouler sur des nappes de verdure, et en apportant la fraîcheur des sources hautaines, tire des tiges blanches et roses des deux érables ; tantôt s'inclinant, pour s'unir, ils ferment leurs cimes en berceau ; s'entrouvrant avec lenteur, ils dévoilent l'azur céleste. Si ce n'est pas l'épouse et l'époux, du moins c'est la soeur et le frère ; on les reconnaît aisément à leur air de famille et au délicieux langage du désert dans lequel ils s'entretiennent ensemble. Sur les branches de ces érables, on aperçoit quelquefois une plante parasite qui ressemble à une joubarbe ou à une tête d'artichaut ; cette plante est creuse en dedans et contient un verre d'une excellente eau. Les sauvages qui la connaissent trouvent une source dans la tige d'un arbre ; mais il y a quelque chose de plus miraculeux encore : si le vent arrache ce fongus, il prend racine partout où il tombe. On en a vu qui, par un hasard singulier, semblaient s'attacher aux pas des chasseurs, comme des fontainiers voyageant à leur suite. Certes, les échansons qui marchaient autrefois avec les cours servaient aux rois des vivres bien moins rares : la Providence est le génie bienfaisant qui tous les soirs fait sortir de la terre devant le sauvage une table chargée de mets et de liqueurs. Presque tous les arbres de la Floride et de la Louisiane, en particulier le cyprès, le cèdre et le chêne vert, sont couverts d'une espèce de mousse blanche, qui descend de l'extrémité de leurs rameaux jusqu'à terre. Quand la nuit, au clair de la lune, vous apercevez, sur la nudité d'une savane, une yeuse isolée revêtue de cette draperie, vous croiriez voir un fantôme traînant après lui ses longs voiles. La scène n'est pas moins pittoresque au grand jour, car une foule de brillants scarabées, de colibris, de petites perruches vertes, de cardinaux empourprés, viennent s'accrocher à ces mousses, et présentent avec elles l'effet d'une tapisserie en laine blanche, où l'ouvrier aurait brodé des insectes et des oiseaux éclatants. Les Espagnols se font des lits de cette barbe des vieux chênes, et les Indiens y trouvent des maisons de campagne durant l'été. Quelquefois vous rencontrez sous ces berceaux mouvants, à l'ombre d'un cèdre, une famille de Sioux logée tout entière aux frais de la Providence. Les mousses, en s'abaissant de toutes parts, forment les divers appartements du palais ; les jeunes garçons montent sur les rameaux de l'arbre, et se couchent dans les espèces de hamac que le chevelu végétal forme en s'entrelaçant ; au- dessous, au pied du tronc, habitent le père et la mère : les filles sont dans une arcade retirée. Quand Dieu envoie les vents pour balancer ce grand cèdre ; que le château aérien bâti sur ses branches va flottant avec les oiseaux et les sauvages qui dorment dans ces abris ; que mille soupirs sortent de tous les corridors et de toutes les voûtes du mobile édifice, les sept merveilles du monde n'ont rien de comparable à ce monument du désert. Mais pour qu'aucune sorte de magie ne manquât à ces mousses américaines, ou plutôt afin que les peuples de la solitude en partageassent le bienfaits la nature les a rendues voyageuses. Le vent, en les enlevant d'un chêne, ente leurs débris sur un autre chêne. Il y a telle mousse qui a fait ainsi le tour d'une forêt, et qui est arrivée du golfe Mexicain aux côtes de l'océan Pacifique. On nous a montré au bord de l'Yar, petite rivière du comté de Suffolk, en Angleterre, une espèce de cresson fort curieux : il change de place et s'avance comme par bonds et par sauts. Il porte plusieurs chevelus dans ses cimes. Quand ceux qui se trouvent à l'une des extrémités de la masse sont assez longs pour atteindre au fond de l'eau, ils y prennent soudainement racine. Tirées par l'action de la plante, qui s'abaisse sur son nouveau pied, les griffes du côté opposé lâchent prise, et la cressonnière, tournant sur son nouveau pivot, se déplace de toute la longueur de son banc. Le lendemain le botaniste cherche en vain sa plante où il l'avait laissée ; il l'aperçoit avec étonnement plus haut ou plus bas sur le cours de l'onde, formant avec le reste des familles fluviatiles de nouveaux effets et de nouvelles beautés. Nous n'avons malheureusement ni la floraison ni la fructification de ce cresson singulier : nous l'avons nommé voyageur à cause de nos propres destinées. Les plantes marines sont plus sujettes à changer de climat que les autres ; elles semblent partager l'esprit d'aventure des peuples que leur position a rendus commerçants. Le fucus giganteus sort des antres du nord, avec les tempêtes : il part, il s'avance sur les mers, en enfermant dans ses bras des espaces immenses. Comme un filet tendu de l'un à l'autre rivage de l'Océan, il entraîne avec lui des moules, des phoques, des raies, des tortues, des légions de maquereaux, et jusqu'à d'énormes souffleurs, qui se trouvent sur sa route. Quelquefois, fatigué de nager sur les vagues, il allonge un pied au fond de l'abîme, et s'arrête debout ; puis recommençant sa navigation avec un vent favorable, après avoir flotté sur mille latitudes diverses, il vient tapisser les côtes du Pérou des guirlandes enlevées aux rochers de la Norvège. Les varechs sont amis du malheur, ils décorent les débris des naufrages. Une pauvre femme errante sur les grèves voit arriver de loin le funèbre convoi : elle s'en approche, elle le considère, elle cherche à deviner la vieillesse du tombeau par l'antiquité de son gazon. Elle découvre, à moitié enseveli sur les galets, quelque meuble trop connu, quelque petite boîte qu'elle avait elle-même remplie de cordiaux, achetés du fruit de ses voiles et de ses épargnes. Des algues, des mousserons de mer, remplacent maintenant ces chers présents de sa tendresse. A ce spectacle le coeur lui manque, et lisant l'époque de son veuvage dans l'âge des plantes attachées à cette ruine, elle tombe évanouie sur le sable. Aussi, tandis que le bruit du canon apprend aux grands le naufrage des grands du monde, la Providence, annonçant au même bord quelque deuil aux petits et aux fables, leur dépêche secrètement un brin d'herbe et un débris. Il est arrivé plus d'une fois qu'on s'est vu forcé d'abandonner un vaisseau en pleine mer. Aussitôt que l'équipage s'est retiré dans les chaloupes, un équipage d'une tout autre espèce s'empare du navire demi-submergé. Les plantes marines montent à l'abordage de toutes parts : elles entrent par les sabords, par les dalles, par les dunettes. Les unes grimpent sur le bec des ancres ; les autres s'attachent aux bois : toutes s'occupent à réparer les avaries. Celles-ci bouchent les voies d'eau ; celles-là garnissent les pompes ; les mousses étendent dans les cadres leurs lits de verdure ; de petits fongus garnissent de leurs coussins les coffres des matelots, les étuis de mathématiques, les octants, les compas, les quartiers de réduction. Sur les cartes géographiques, des moisissures colorées dessinent de nouveaux continents et de nouvelles mers ; les éponges emballent dans leur bourre humide les étoffes de l'Inde, les soies de la Chine, les cafés de l'Arabie. Cependant on voit pendre en dehors de riches tapis de varechs aux galeries de la chambre du capitaine ; les fucus filent le long des cordages, circulent d'un mât à l'autre, et forment des voiles, des manoeuvres, des haubans ; les poireaux plantent des girouettes, et les algues déroulent leurs banderoles et leurs oriflammes. La machine réparée s'avance en triomphe sur les mers, au murmure des vents qui sifflent dans ses merveilleux cordages, ou qui font tinter sa cloche abandonnée. Ainsi vogue le vaisseau du commerce de la nature ; il vogue sous le pavillon de celui-là même qui creusa le vaste Océan ; il passe, sans craindre le naufrage, sur ces gouffres qui ont englouti tant de flottes, tant de trésors, tant de villes, tant de royaumes, et porte d'un rivage à l'autre les richesses de la Providence. Mais c'est dans l'Amérique septentrionale que se voient les grandes migrations des plantes. C'est là que les forêts entières changent pour ainsi dire de patrie, et ce sont encore les eaux qui fournissent les moyens du voyage. Il est difficile de se faire une idée de la navigation intérieure, dont la nature a disposé les canaux dans cette partie du Nouveau Monde. Des millions de fleuves se croisent, se quittent, se mêlent de nouveau, se nouent, se dénouent en cent manières. Les uns tombent du sommet d'une montagne, tels que le Kanhaway ; les autres forment des rapides tumultueux sous des rives perpendiculaires de cinq cents pieds d'élévation, tels que le Kentucky ; d'autres ouvrent lentement leurs vastes plis à travers les forêts et les savanes, tels que la Kauk. Tous ces fleuves, en descendant les uns dans les autres et formant les branches d'une seule chaîne, varient leurs confluents selon leur plus ou moins de pureté et le plus ou moins de vitesse de leur cours. L'Ohio apporte tranquillement au Meschacebé la collection des belles ondes qu'il dérobe aux urnes du Kentucky, du Scioto, du Ouabache et du Tenate ; tandis que le Missouri darde, comme une écluse, son eau blanche à travers l'antre des fleuves, le coupe obliquement en Y, dont une large barre va frapper le bord opposé, rebondit, et, contraint alors de se mêler à son rival, le précipite avec lui vers la mer en décolorant ses ondes. Quand tous ces fleuves se sont gonflés des déluges de l'hiver, quand les tempêtes ont abattu des pans entiers de forêts, c'est alors qu'il se fait dans les eaux de la solitude des embarcations dignes de sa pompe sauvage. Le temps, comme un puissant bûcheron, assemble sur toutes les sources les arbres déracinés : il les unit avec des lianes, il les cimente avec des vases et des argiles ; il y plante de jeunes arbrisseaux et lance son ouvrage sur les ondes. Charriés par les vagues écumantes, ces radeaux débouchent de toutes parts sur le Meschacebé. Le vieux fleuve s'en empare à son fer, et se charge d'aller les placer à son embouchure, pour y former une nouvelle branche et multiplier ses cornes avec ses années. Monté sur ces vastes trains de bois, il les dirige avec son trident et repousse l'un et l'autre rivage ; par intervalles il élève sa grande voix en passant sous les monts, et répand ses eaux débordées autour des tombeaux indiens et des troncs des arbres, comme le Nil autour des pyramides et des colonnes égyptiennes. Mais comme la grâce est toujours unie à la magnificence dans les scènes de la nature, tandis que le courant du milieu entraîne rapidement vers la mer les cadavres des pins et des chênes, on voit sur les deux courants latéraux remonter tranquillement, le long des rivages, des îles de pistia et de nénuphar, dont les roses jaunes s'élèvent comme de petits pavillons, à l'extrémité d'un mât de quinze à seize pouces. Des serpents verts, des hérons bleus, des flamants roses, de jeunes crocodiles, s'embarquent passagers sur ces vaisseaux de fleurs, et la colonie, déployant aux vents ses voiles d'or, va aborder endormie dans quelque anse retirée du fleuve. Spectacle d'une nuit Oserions-nous peindre une nuit dans les solitudes du Nouveau Monde, et mêler notre voix à celle de tant d'hommes illustres qui ont glorifié les couvres du Tout-Puissant ? On trouve quelquefois dans les forêts de hauts chênes qui rendent des sons sublimes, tandis qu'un petit buisson, né sous leur ombre, murmure faiblement à leurs pieds. Je voyageais avec une famille sauvage que j'avais rencontrée dans les bois à quelque distance de la cataracte de Niagara ; nous avions pris le repas du soir, et nous nous préparions à dormir ensemble. Et que pouvions-nous craindre les uns des autres ? Le Grand Esprit n'avait-il pas vu la fumée de notre couche commune s'élever au-dessus des arbres, et son soleil couchant ne l'avait-il pas dorée ? Pour lui dérober la connaissance d'un crime, il aurait fallu un toit plus épais qu'une écorce de chêne rongée de mousse et percée par les hermines qui l'habitaient avant nous. Bientôt la nuit sortit de l'orient, et la solitude sembla faire silence pour admirer la pompe céleste. La lune monta peu à peu au zénith du ciel ; tantôt elle reposait sur un groupe de nues, qui ressemblait à la cime des hautes montagnes couronnées de neiges, tantôt elle s'enveloppait dans ces mêmes nues, qui se déroulaient en zones diaphanes de satin blanc, ou se transformaient en légers flocons d'écume. Quelquefois un voile uniforme s'étendait sur la voûte azurée ; mais soudain une bouffée de vent déchirant ce réseau, on voyait se former dans les cieux des bancs d'une ouate éblouissante de blancheur, si doux à l'oeil, qu'on croyait ressentir leur mollesse et leur élasticité. La scène sur la terre n'était pas moins ravissante : le jour bleuâtre et velouté de la lune flottait silencieusement sur la cime des forêts, descendait dans les intervalles des arbres, et poussait des gerbes de lumière jusque dans l'épaisseur des plus profondes ténèbres ; une rivière qui coulait devant nos huttes tantôt se perdait dans les bois, tantôt reparaissait brillante des constellations de la nuit qu'elle répétait dans son sein. De l'autre côté de cette rivière, dans une vaste prairie naturelle, la clarté de la lune dormait sans mouvement sur les gazons ; des bouleaux agités par les brises, et dispersés çà et là dans la savane, formaient des îles d'ombres flottantes sur une mer immobile de lumière. Auprès tout était silence et repos, hors la chute de quelques feuilles, le passage brusque d'un vent subit, les gémissements rares et interrompus de la hulotte ; mais au loin, par intervalles, on entendait les roulements solennels de la cataracte de Niagara, qui, dans le calme de la nuit, se prolongeaient de désert en désert, et expiraient à travers les forêts solitaires. La grandeur, l'étonnante mélancolie de ce tableau, ne sauraient s'exprimer dans les langues humaines ; les plus belles nuits en Europe ne peuvent en donner une idée. En vain, au milieu de nos champs cultivés, l'imagination cherche à s'étendre, elle rencontre de toutes parts les habitations des hommes ; mais dans ces pays déserts l'âme se plaît à s'enfoncer, à se perdre dans un océan de forêts ; elle aime, à la clarté des étoiles, à errer aux bords des lacs immenses, à planer sur le gouffre des cataractes, à tomber avec la masse des ondes, et pour ainsi dire à se mêler, à se fondre avec toute cette nature sublime. Telle fut cette nuit passée au milieu d'une famille de sauvages. Mes hôtes me quittèrent au lever du jour. Nous nous séparâmes, non sans des marques d'émotion et de regrets, touchant notre front et notre poitrine à la façon du désert. Immobile et sentant des larmes prêtes à couler, je suivis longtemps des yeux la troupe demi-nue qui s'éloignait à pas lents : les petits enfants suspendus aux épaules de leurs mères se détournaient en souriant pour me regarder, et je leur faisais des signes de la main en manière de derniers adieux. Cette marche touchante et maternelle s'enfonça peu à peu dans la forêt, où on la voyait paraître et disparaître tour à tour entre les arbres : elle se perdit enfin totalement dans leur épaisseur. Puissent ces sauvages conserver de moi quelque souvenir ! Je trouve je ne sais quelle douceur à penser que, tandis que j'existe persécuté des hommes de mon pays, mon nom, au fond d'une solitude ignorée, est encore prononcé avec attendrissement par de pauvres Indiens. Désir de bonheur dans l'homme Quand il n'y aurait pas d'autres preuves de l'existence de Dieu que celle que nous avons développée dans le chapitre précédent, elle est si forte, qu'elle suffirait pour convaincre tout homme qui ne cherche que la vérité ; aussi les athées de bonne foi conviennent-ils que les arguments qu'on tire de la pensée sont les seuls difficiles à résoudre. mais ces malheureux incrédules, quoi qu'ils en disent, sont encore plus embarrassés de répondre aux objections de leur propre coeur. Qu'ils nous déclarent, s'ils le peuvent, d'où leur vient ce désir de bonheur dont ils sont sans cesse tourmentés, ou nous allons faire encore de ce désir une preuve invincible d'un Dieu, d'une âme, d'une autre vie. Nous avons déjà traité ce sujet avec quelque étendue ; il est certain que tous les sentiments de l'âme peuvent aisément se rassasier : l'amour, l'ambition, la colère, la vengeance, ont une plénitude assurée de jouissance. Le désir de bonheur est le seul qui manque de satisfaction comme de but, car on ne sait ce que c'est que ce bonheur qu'on désire. Il faut convenir que si tout est matière, la nature s'est ici étrangement trompée : elle a fait un objet sans cause finale. Il y a des sophistes qui, pour éluder l'argument, le nient, et soutiennent qu'ils sont heureux. D'abord, comme étant les seuls à avoir cette prétention, on pourrait bien n'en tenir aucun compte ; mais sans vouloir nous sauver par là, nous dirons que ces athées déguisent la vérité en faveur de leur système. Approchez, vous tous gens heureux, qui refusez de croire à l'âme et à la Providence, ouvrez-nous votre sein, apprenez-nous ce que vous faites dans les heures occultes de votre vie ; venez nous révéler les moments de vos insomnies, quand seuls, sur votre couche inquiète, vous vous agitez dans le vide de votre coeur, hélas ! que votre système ne peut remplir. Que de désirs vagues ! Que d'instants douloureux ! Qu'elle est lamentable cette voix qui s'élève du fond de votre âme et qui vous crie : " Voilà tout ; demain c'est comme aujourd'hui : se lever, vaquer au soin du moment, se coucher, recommencer le cercle, et puis mourir ". Cessons ces blasphèmes. Non, cette voix est lointaine ; elle vient du côté de la tombe elle vous appelle à des jours plus heureux, si vous ne continuez pas à la méconnaître. " Homme, vous dit-elle dans son vrai langage, pourrais-tu nier ton immortalité et la dignité de ta nature en sentant combien le monde est peu fait pour toi ? Elle se calmera cette inquiétude de bonheur qui te tourmente ; la raison te dit que tu ne l'as pas reçue en vain, sois vertueux et espère. " On ajoute que le peuple n'a point cette inquiétude. Sans doute, il est moins malheureux que nous, car il est distrait de ses désirs par un travail pénible ; il boit ses sueurs pour apaiser sa soif de félicité. Mais quand vous le voyez se consumer six jours de la semaine pour jouir de quelques plaisirs le septième ; quand, toujours espérant le repos et ne le trouvant jamais, il arrivé à la mort sans cesser de désirer, direz-vous qu'il ne partage pas la secrète aspiration de tous les hommes vers un bien-être inconnu ? Que si l'on prétend que ce souhait est du moins borné pour lui aux choses de la terre, cela n'est rien moins que certain ; donnez à l'homme le plus pauvre tous les trésors du monde, suspendez ses travaux, satisfaites tous ses besoins, et avant que quelques mois se soient écoulés il en sera encore à l'espérance. D'ailleurs, est-il vrai que le peuple ne connaisse pas ce désir de bonheur ? L'avez-vous suivi au milieu de ses travaux ? Avez-vous surpris le laboureur assis à midi à l'ombre du pommier, et regardant l'herbe agitée par le vent ou le nuage fuyant au-dessus de sa tête ? Pourquoi cet instinct mélancolique dans l'homme champêtre ? Nous l'avons vu seul à la porte de sa cabane, tandis que le reste de sa famille était allé prier le Moissonneur qui séparera le bon grain de l'ivraie. Il prêtait l'oreille au son de la cloche ; son attitude était pensive, il n'était distrait ni par les passereaux de l'aire voisine, ni par les insectes qui bourdonnaient autour de lui. Celui qui laboure la terre a les yeux attachés à la terre. Qu'on nous dise quelle était la pensée qui roulait alors dans l'âme de ce fils d'Adam ? Cette noble figure de l'homme, plantée comme la statue d'un Dieu sur le seuil d'une chaumière, ce front sublime, quoique chargé de soucis, ces épaules ombragées d'une noire chevelure qui s'élevaient comme pour soutenir le ciel, quoique courbées sous le fardeau de la vie ; tout cet être si majestueux, encore que misérable, ne pensait-il à rien, ou songeait-il seulement aux choses du siècle ? Ah ! ce n'était pas l'expression de ces lèvres entrouvertes, de ce regard baissé, de ce corps immobile ! Dieu était là avec le son de la cloche de son culte ; l'oeil de l'homme était fixé sur la poussière du monde, et son désir était dans le ciel. Donc s'il est impossible de nier que l'homme espère jusqu'au tombeau, et espère encore en exhalant son dernier souffle ; s'il est certain que tous les biens de la terre, loin de combler ce désir, ne font que creuser l'âme et en augmenter le vide, il faut en conclure qu'il y a quelque chose au delà du temps. Vincula hujus mundi (dit saint Augustin) asperitatem habent veram, jucunditatem falsam ; certum dolorem, incertam voluptatem ; durum laborem, timidam quietem ; rem plenam miseriae, bem beatitudinis inanem . " Les liens du monde ont une véritable âpreté et une fausse douceur, des douleurs certaines, des plaisirs incertains ; un travail dur, un repos inquiet ; des choses pleines de misère et une espérance vide de bonheur. " Et cette espérance, vide de bonheur dans ce monde, n'est-elle pas visiblement faite pour l'autre ? et cette chose espérée peut-elle être autre que Dieu ? et cette chose qui espère peut-elle être autre qu'une âme ? Comment supposer que ce besoin de la divinité, que l'homme manifeste de toutes parts, soit un pur souhait de la matière ? Si la matière est unique, d'où lui viendrait l'idée d'un principe étranger à elle-même et placé hors d'elle-même ? Non, si Dieu n'existait pas jamais homme n'en eut pu concevoir la pensée ; on ne pense que ce qui existe. Si l'on disait que tous les jours l'imagination crée des objets fantastiques, cette objection serait faible ; car on bâtit sans doute des palais dans les nuages ; mais si l'architecture est imaginaire, les éléments en sont pourtant réels. Cette preuve de l'existence de Dieu résout en même temps l'objection des athées au sujet des maux de la vie. Il est aisé de juger que nous formons dans l'univers une très petite partie d'un tout que nous ne comprenons pas. Nos maux ont un but : ils concourent à un bien général qui nous est inconnu, mais dont nous recueillerons certainement notre part. Ne voyons-nous pas même au moral que le malheur est nécessaire ? C'est de lui que naissent toutes nos vertus ; les vertus sont des pleurs brillants qui tombent des yeux de l'adversité, comme les perles de la rosée sont des larmes de la nuit. Si vous considérez d'ailleurs la brièveté de vos jours, et combien votre tombe est près de votre berceau ; s'il vous semble à soixante années que vous n'êtes encore que d'hier ; si sur votre tête, ce matin brunie par les feux de la jeunesse, le temps élève ce soir, comme au haut d'une tour emportée d'assaut, ce pavillon blanc, signal de sa victoire et de votre défaite ; si vous songez enfin qu'à peine votre chair, touchée par la mort, sera refroidie, vous serez déjà oublié, trouverez-vous encore que la joie ou les pleurs, la pauvreté ou la richesse, la justice ou l'injustice, la liberté ou l'esclavage, le pouvoir ou la sujétion, soient en eux-mêmes quelque chose ? Tout cela ne sera-t-il pas à vos yeux plus vain qu'un vain sable ? Ne rirez-vous pas vous-même de ces mots éclatants de bonheur et d'infortune, de bien et de mal, que vous alliez prodiguant aux haleines inconstantes de l'air ? " Il se trouve encore une autre vanité sur la terre, dit le sage : il y a des justes qui éprouvent des malheurs, comme s'ils avaient fait les actions des méchants, et des méchants qui prospèrent, comme s'ils avaient fait les oeuvres des justes ; mais je crois que c'est encore là une très grande vanité. " Notre soif de bonheur ou notre soif d'un Etre suprême nous explique les maux de la condition humaine, et nous donne la clef de cette apparente injustice dans la répartition des biens, la plus violente des tentations à l'incrédulité. Loin de nous plaindre que le désir de félicité ait été placé dans ce monde, et son objet dans l'autre, admirons en cela la bonté de Dieu. Puisqu'il faut tôt ou tard sortir de la vie, et que le tombeau se trouve sur notre chemin, la Providence a mis au delà du terme fatal un objet qui nous attire, afin de diminuer nos terreurs de la mort. Quand une mère veut faire franchir une barrière à son enfant, elle lui tend la main de l'autre côté de cette barrière, en lui présentant un fruit pour l'engager à passer. Objections contre la Providence Les incrédules, par exemple, produiront en triomphe la folie, les blessures au cerveau, les maladies, les fièvres délirantes ; afin d'étayer leur triste système, ces hommes infortunés sont obligés d'enrôler pour auxiliaires dans leur cause tous les malheurs de l'humanité ; ils ont discipliné nos misères pour les mener avec eux au combat. Eh bien donc, ces fièvres, cette folie, que l'athéisme ou le génie du mal a fort raison d'appeler en preuve de sa réalité, que démontrent-elles après tout ? Je vois une imagination déréglée, mais un entendement sain ; le fou et le malade aperçoivent des objets qui n'existent pas ; mais raisonnent-ils faux sur ces objets ? ils tirent d'une cause infirme des conséquences saines. Cet insensé croit être un roi puissant, et tandis qu'il se berce de cette triste illusion, il fait des lois pour ses sujets, il veut qu'on l'appelle sire, qu'on le serve avec respect, heureux du moins, dans son infortune, que toutes ses grandeurs ne soient que le songe d'un songe. Pareille chose arrive à l'homme attaqué de la fièvre : son âme se dérange dans la partie où se réfléchissent les images, parce que l'imbécillité de ses sens ne lui laisse plus parvenir que des notons trompeuses ; mais la région des idées reste entière et inaltérable. Et tout de même qu'un feu allumé dans une ville entière n'en est pas moins un feu pur, quoique nourri d'impurs aliments ; ainsi la pensée, flamme céleste, s'élance incorruptible du milieu de la chair troublée, de la pourriture et de la mort. La religion chrétienne, bien entendue, n'est que la nature primitive, lavée de la tache originelle. Les philosophes modernes, éveillés sur cette morale par l'Evangile, et croyant mieux faire que le Dieu des doux et des petits, n'ont plus vu d'instinct de la patrie : ils se sont mis à aimer le genre humain, c'est-à-dire à n'aimer personne. Alors tout a retenti de philanthropie ; on eût cru que les coeurs, subitement embrasés d'un amour inextinguible gémissaient faute de savoir où placer tout ce trésor. C'était mon frère le nègre ! mon frère le Japonais ! Et cependant la vérité est que jamais il n'y eut plus de Caïns qu'au temps des encyclopédistes, que jamais siècle plus froid n'a roulé sur un peuple. Il n'y a pas de milieu avec ces gens-là ; ou tout est frappé de glace dans leurs écrits, ou toute la chaleur n'y vient que de la tête ; jamais un seul mouvement du coeur. Il faut en excepter J.-J. Rousseau, qui toutefois montre plus souvent un cerveau allumé qu'une âme ardente. Ce qu'il y a de pis, et ce qu'on ne saurait voir sans indignation, c'est que ces philosophes débonnaires, qui étendaient leurs généreux soucis jusqu'aux habitants de Saturne, ne cessent, dans leurs ouvrages, de dénigrer leur patrie. Ils disaient du bien du Congo, pour dire du mal de la France. - C'était pour la réformer ! s'écrie-t-on. Certes, voici de singuliers réformateurs que ces auteurs de la Pucelle et de tant d'autres oeuvres qu'on rougit de nommer ! Où donc ces chastes et rares législateurs avaient-ils appris qu'il faut commencer par avilir un peuple, afin de parvenir à l'élever ? Etait-ce dans quelque manuscrit inconnu de Lycurgue ou de Solon qu'ils avaient lu qu'on doit enseigner une nation à se mépriser elle même, pour quelle devienne, par ce moyen, moins méprisable ? Quoi ! il était nécessaire de rendre la France la fable et la risée des hommes pour la corriger ? On révèle en secret à un ami ses défauts, mais on les cache au reste du monde. Qu'on nous montre un seul auteur anglais, allemand, italien, espagnol, qui ait jamais pris plaisir à dégrader son pays dans l'estime de l'Europe ! Et qui ne sait pourtant que les sarcasmes de M. de Voltaire contre sa patrie sont dans la bouche de tous les étrangers ? Qui ne sait qu'on répète partout à vos oreilles son mot fameux sur les Français, moitié tigres et moitié singes . Et J.-J. Rousseau, que ne restait-il dans sa Genève, au lieu de venir vilipender la nation qui l'avait reçu et la troubler de ses rêveries ! Pense-t-on l'excuser en disant qu'il était soûl ? Il y avait une loi de charondas qui punissait doublement le crime commis dans l'ivresse. Ce n'était pas de cette sorte que les écrivains du siècle de Louis XIV parlaient de la France. Ouvrez les livres de ces suppôts de la tyrannie, des Bossuet, des Fénelon, des Fléchier, des Boileau, des Racine ; voyez avec quel haut respect, avec quelle magnifique opinion ils parlent de l'empire français ! Aussi quelle idée n'ont-ils point donnée de leur siècle à l'Europe entière ; idée si grande, qu'elle dure encore. Un Français était alors respecté sur tout le globe ; aujourd'hui il est insulté partout. C'est cependant au nom des hommes qui ont le moins aimé leur patrie, qu'on a fait une révolution dont l'amour du pays natal est, dit-on, le fondement. Malheur à qui insulte son pays ; que la patrie se lasse d'être ingrate avant que nous nous lassions de l'aimer ; ayons le coeur plus grand encore que ses injustices ; respectons-la, c'est le moyen d'être respectés nous-mêmes. Le Riche athée Que le riche et l'homme de prospérité n'aient aucun intérêt à être athées, c'est ce qu'il est aisé d'apercevoir. Quiconque habite avec la fortune doit savoir combien elle est volage ; mais vous, pour qui la terre donne sa graisse et le ciel répand sa rosée, en ne plaidant que la cause de vos plaisirs, ne vous est- il pas bien doux de songer que vos jours se prolongeront au delà de la vie ? Avec quel désespoir ne quitteriez-vous pas ce monde si vous croyiez vous séparer pour toujours du bonheur ? En vain tous les biens du siècle s'accumuleraient sur vos têtes, ils ne serviraient qu'à vous rendre le néant plus affreux. La mort aurait tant d'amertume que sa seule pensée vous ferait suer de douleur au milieu de vos voluptés. D'ailleurs, si vous niez la Providence, sur qui compterez-vous pour la continuation de vos joies ? Ce que le hasard a donné, le hasard peut le reprendre. Au contraire, en vous soumettant à la volonté de Dieu, s'il vous arrive quelque revers, du moins l'aurez-vous prévu, et alors vous aurez tout lieu de croire que la bonté divine vous traitera favorablement à cause de la droiture de votre coeur. Dieu rendit à Job deux fois autant de bien qu'il en avait perdu. Le riche doit encore tenir pour certain que la foi augmentera ses plaisirs en y mêlant une tendresse ineffable. Son coeur ne s'endurcira point, ne sera point rassasié par la jouissance, grand écueil des longues prospérités. La religion possède une huile sainte qui prévient la sécheresse de l'âme ; et c'est avec cette huile qu'elle consacre les rois, la jeunesse et la mort, pour les empêcher d'être stériles. Enfin, il viendra le jour des chagrins, le jour inévitable à l'homme, il viendra ! Un souffle d'en haut fera disparaître les palais et les trésors ; et le maître de tant de granges comblées sera pour toujours relégué parmi ceux qui n'ont pas un épi de froment. Que fera-t-il alors de son athéisme ? C'est une relique de peu de vertu dans le malheur. Il verra ses nouveaux compagnons assis autour de la table de l'espérance, buvant sans cesse à la coupe enchantée qu'ils renouvellent sans cesse avec leurs larmes ; lui seul ne pourra prendre part au banquet : sombre et désespéré, il se tiendra à l'écart ; et à la vue de la source où il ne pourra boire, comme ces animaux frappés de rage, il se roulera écumant sur la poussière, dans les convulsions de la mort. Le riche tombé, mais religieux, ne connaîtra point cette douleur ; il quittera sans peine le manteau de pourpre pour vêtir la serge grossière. Ses pieds, que couvrait la soie et que protégeaient les cuirs moelleux, ne seront point blessés par l'inflexible chaussure de chêne, ou par la pierre qu'ils fouleront à nu. Que lui importera la solitude ? Il n'avait point compté sur les hommes ; il savait depuis longtemps qu'ils détourneraient leur face quand le jour serait venu. Si la couche de duvet lui manque, il sait dormir sur la paille ; si le coussin d'édredon ne soutient plus sa tête, une bonne conscience est un oreiller fort doux. Il n'a plus ces habitations pompeuses, ces longues salles où retentissait la voix des flatteurs et des faux amis ; mais il a la maison de Dieu, les églises, où les anges ne lui donnent que des louanges sincères, et où Jésus- Christ dit à son coeur les mots de la véritable amitié. Ce sont ses galeries, ce sont ses palais : c'est là que recueilli dans sa pensée, tandis que tout est calme et silencieux sous les voûtes du temple, il entend gronder au dehors les flots du monde qui ne peuvent plus l'atteindre. Le riche doit donc croire. Les Rois athées Mais enfin c'est peut-être aux maîtres des empires que l'incrédulité est favorable. Ceux qui gouvernent les peuples doivent-ils nier la vérité ? Et en vertu de qui règnent-ils donc ? d'où leur est venue leur puissance ? quels droits ont-ils de commander, et qui force les autres de se soumettre ? La religion , dit Spinosa, peut seule expliquer le miracle de l'obéissance : grand mot dans la bouche d'un athée. Bien loin que l'athéisme soutienne les grands, c'est l'athéisme qui les renverse. Et comment un chef contempteur du ciel pourrait-il se faire aimer ? quelle foi voulez-vous qu'on repose en ses promesses ? Pour lui, le bien et le mal n'est qu'un être de raison forgé par les lois humaines : or s'il est au-dessus de ces lois, qui l'empêchera de les braver ? Si Dieu ne le lie pas, celui qui n'est lié par personne aura-t-il d'autre règle que son bon plaisir et son pur caprice ? Comment sera-t-il le père des malheureux, cet homme puissant qui ne croit point aux affections de l'âme, qui rit quand on parle de pitié et de sentiment pieux, qui n'établit aucune différence entre le vice et la vertu, qui regarde le plus fripon comme le plus habile, et qui ne craint rien dans le présent ni rien dans l'avenir. On aura beau réclamer, il est certain que tous les préjugés sont en faveur de l'homme religieux, tandis que l'incrédule, quoi qu'il fasse, est toujours en butte aux soupçons. Dites à un homme : " Voici un chrétien, voilà un athée ; ils passent tous deux pour de très honnêtes gens ; vous avez une somme à déposer : entre les mains duquel de ces deux hommes voulez-vous la remettre ? " Nous engagerions notre tête que cet homme, fût-il lui-même athée, confiera son argent au chrétien. Nier le fait ne détruirait pas l'assertion ; car, en supposant qu'il se trouvât un incrédule qui, par amour-propre et pour soutenir son système, remît sa fortune au dépositaire athée, le reste du genre humain ferait le contraire. Est-ce qu'une telle supériorité avouée de tout le monde ne devrait pas sur-le-champ décider la question ? On dira peut-être que si on donne au chrétien la garde de l'argent, ce n'est pas qu'il soit plus honnête homme que l'athée, mais parce qu'on a une sûreté de plus dans ses préjugés . Ah ! vous reconnaissez donc qu'on ne se peut fier à l'humanité toute seule ; qu'il faut quelque chose de plus qu' un honnête athéisme pour être un parfait honnête homme ? Heureux préjugés , saintes erreurs de la religion, continuez longtemps sur la terre ! Vous nous direz encore : Nous n'avons jamais nié que la religion comme instrument de morale, n'ait en soi quelque chose de bon ; nous soutenons seulement qu'elle est absurde en philosophie, et lorsqu'on veut la faire recevoir comme pure vérité. Malheureux sophistes, qui voulez qu'une chose soit bonne et mauvaise à la fois, qui prétendez qu'une vertu puisse naître d'un mensonge, qui fondez la morale sur une vaine illusion ! accordez-vous donc avec vous-mêmes. Votre langage sera-t-il uniforme ? prêcherez vous ouvertement l'athéisme, ou bien direz-vous ici qu'il y a un Dieu, et là qu'il n'y en a pas ? Si la religion est bonne, pourquoi écrivez vous contre elle ? A qui persuaderez-vous d'être vertueux au nom d'un être souverain que vous déclarez n'être qu'un fantôme ? Et comme nous l'avons déjà dit, vous reconnaissez les effets de la morale, et vous niez les causes ; vous admettez une conséquence qui n'a point de principe. Hélas ! il est trop aisé de voir que l'erreur qui vous domine trouble également vos sentiments et votre raison. Détruisant par une proposition ce que vous avancez par l'autre, perplexes dans vos idées, faibles dans vos arguments, vous marchez, en tâtonnant, dans les ténèbres. Cessez d'errer dans ces régions de l'éternelle nuit, où tout est plein d'aspérités et de précipices, où vous n'êtes éclairés qu'à la lueur de la foudre qui vous menace, et où vous vous perdrez sans retour. Il y a deux sortes d'athées bien distincts : les premiers déclarent qu'il n'y a point de Dieu, etc. ; Les derniers joignent aux vices de l'athée l'intolérance de sectaire et l'amour- propre de l'auteur. Ce sont ces derniers hommes qui vous disent naïvement que le chef athée sera obligé de maintenir la justice pour se maintenir lui-même en pouvoir. A qui viennent-ils raconter ces choses ? Quoi ! ils pensent qu'un incrédule maître de six cent mille hommes se souciera de leur justice relative et de leurs subtilités sur la nécessité de la morale ! C'est en vérité bien peu connaître le coeur humain que de raisonner ainsi ! Mais voyons si le chef ennemi du ciel peut être athée pour lui seul et religieux pour le peuple. S'il est athée pour le peuple même, il faut qu'il persécute la religion de ce peuple. Or, s'il a quelque envie d'être en horreur, il ne saurait prendre un meilleur chemin. S'il est athée pour lui seul quelle confiance la nation prendra-t-elle dans un souverain qui n'est pas de son culte ? - Il en pratiquera les dehors, direz vous. Ne vous y trompez pas ; on est clairvoyant sur cette matière. On devinera bientôt votre dérision, et on vous détestera cent fois plus que si vous étiez un ennemi ouvert L'insulte qu'on fait à Dieu par l'hypocrisie est plus horrible à l'homme de foi qu'une persécution déclarée. Après tout, direz-vous encore, qu'importe le peuple et ce qu'il pense ? Nous entendons, mais quand vous aurez besoin d'augmenter ou vos finances ou vos armées, songez que pour chaque écu et pour chaque homme il vous faudra une baïonnette et un gendarme. Le chef athée se voit donc exposé à être renversé par le peuple religieux ou par l'athéisme lui-même, ou enfin à être forcé de régner par la tyrannie : fausse position dans laquelle il ne peut trouver ni sûreté ni bonheur. Enfin ce grand, ce puissant de la terre, tout souverain qu'il est, tout environné de glaives et de foudres qu'il puisse être, s'est-il assuré de la fortune ? Ouvrez ce registre des misères humaines, l'histoire. Cherchez le chapitre des rois : quel long catalogue d'infortunés ! Sont-ce là les maîtres des empires, que tous ces hommes traînés dans le sang et la fange, abandonnés du ciel et de la terre, abreuvés de fiel et rassasiés du pain des douleurs ? La religion est surtout faite pour ceux qui s'élèvent entre les hommes : elle est placée auprès des trônes comme ces vulnéraires qui croissent sur le sommet des Alpes, là où les chutes sont plus fréquentes et plus terribles. A qui les grands auront-ils recours dans leurs épouvantables calamités ? Sera-ce en ces flatteurs qui vont adorer la nouvelle fortune, et qui, dans leur soif intarissable, non satisfaits des mépris d'une première cour, boivent à longs traits les mépris d'une seconde ? Ah ! qu'ils ne reposent point leur confiance dans leurs bienfaits, ceux qui commandent à la terre ! Qu'ils sèment, mais sans compter de recueillir. Dans le champ de l'ingratitude il ne lève que des moissons trompeuses. La récolte paraît abondante tandis qu'elle se dore au soleil des beaux jours ; mais quand le temps est venu de battre la gerbe, il se trouve que l'épi est vide, et il ne reste sous les coups du fléau qu'une paille inutile. Aussi n'est-ce ni dans les courtisans ni encore moins dans les athées que les souverains tombes ont mis leur espoir. Que fait cette Marie d'Ecosse, cette douairière de France et de Navarre, dans le château de Fothringay ? Elle prie. Que fait ce Charles en cheveux blancs, dans la solitude de Carisbrooke ? Il prie : O Lord, s'écrie-t-il, let the voice of his blood (Christ) be heard of my murderers, louder than the City of mine against them. " Seigneur, que le sang de Jésus-Christ élève la voix en faveur de mes meurtriers, plus haut que le cri de mon sang ne se fait entendre contre eux. " Ce n'est pas là la prière d'un athée. Charles avait été maître de trois royaumes, Charles avait eu des armées et des serviteurs. Que lui restait-il maintenant de toute cette pompe ? Un vieillard qui l'aidait à allumer son feu le matin. Bientôt on lui cracha au visage, ses vêtements furent tirés au sort, et le bourreau répandit son sang : Charles se fût-il consolé s'il n'avait cru partager ces honneurs avec le monarque des cieux ? Il suffit donc que les grands puissent être malheureux, et malheureux plus que les autres hommes, pour que l'athéisme leur soit tout à fait mauvais. Et de ces infortunes des grands qui est-ce qui doute encore aujourd'hui ? Avons-nous besoin d'entasser exemple sur exemple ? Qu'il nous serait aisé d'en trouver d'autres ! Non, vous n'êtes point à l'abri des maux qui consument le pauvre, puissances et souverains du monde. " Job repose, dans son sommeil, avec les rois et les consuls de la terre, qui se bâtissent des solitudes. " Cum regibus et consulibus terrae, qui ædificant sibi solitudines [Job. (N.d.A.)] . La nature ne fait pas des rois, elle fait des hommes ; vous n'emporterez au cercueil que vos os, et rien de vos grandeurs. " Nus vous êtes sortis du ventre de votre mère ; nus vous rentrerez dans son sein [Job. (N.d.A.)] . " Alors tous vos serviteurs se retireront. La mort seule, comme le grand officier de votre couronne, restera pour vous présenter la coupe du sommeil, et vous étendre sur votre lit d'argile. C'est là que dépouillé par ses mains, l'oeil cherchera en vain sur votre chair les marques de votre royauté, jusqu'à ce que la terre vous couvre de son voile, et que l'éternité tire ses rideaux autour de votre dernière couche. Croyez donc en Dieu, puisqu'il faut mourir ; soyez donc religieux, puisque vous pouvez être misérables. Prenez garde surtout de vous laisser tenter à la prospérité ; ne vous assurez point dans un bonheur qu'un seul instant peut détruire. Souvent ceux qui ont habité les palais en sont sortis les mains liées derrière le dos ; les reines ont été vues pleurant comme de simples femmes, et l'on s'est étonné de la quantité de larmes que contiennent les yeux des rois. La Femme athée O femmes ! j'en appelle à vos entrailles maternelles, le système de l'athée ne sera point le vôtre ; il n'est fait que pour des coeurs de glace : celui qui l'inventa n'avoir jamais aimé. Vous croirez à cette religion qui couvre de lin blanc et de fleurs le cercueil de vos nourrissons, qui chante des cantiques de joie sur leurs aimables tombeaux ; qui vous apprend qu'ils ne sont point morts, mais transformés en petits anges. Vous chérirez cette foi divine, qui pour objet d'adoration vous offre une femme de douceur et de joie qui tient dans ses bras son nouveau-né : c'est là le véritable culte des mères. Corruption du goût Mais la plus funeste des conséquences qui résultent de l'engouement pour les littératures étrangères, c'est la perte irréparable du goût. Il y a des Français qui osent maintenant trouver fades les vers de Racine, de ce grand homme qui ressemble si fort à Virgile, que la muse elle même pourrait les prendre l'un pour l'autre : tels étaient ces deux jumeaux dont parle le cygne de Mantoue, qui trompaient doucement leur mère. On préfère dans les longues descriptions modernes les détails fastidieux et bas aux traits rapides, au beau choix de circonstances de l'auteur des Géorgiques. On dit que cela est dans la nature. Et sans doute cela est dans la nature ; mais ne sait-on pas qu'un poème n'est qu'un tableau où l'on ne demande pas la simple nature , mais la nature idéale ? Certes, une enseigne de cabaret et un magot de la Chine sont beaucoup plus dans la nature que la Transfiguration de Raphaël et l'Apollon du Belvédère. Il en est de même du théâtre. Les drames atroces, les monstruosités des étrangers sont vantés aux dépens des Phèdre et des Athalie. On s'écrie encore que cela est dans la nature. Un auteur vous demande : " Avez-vous pleuré à ma pièce ? - Oui. Eh bien, laissez là donc vos règles éternelles, votre Aristote et votre Racine. - Eh bon Dieu ! j'ai pleuré à votre pièce, mais j'ai pleuré aussi en me promenant dans cet hôpital, j'ai aussi pleuré en voyant pendre ce scélérat : si l'on me casse un bras, je pleurerai ; si on comprime mon coeur, si on le déchire, je verserai des larmes. " Dirais-je que tout cela est beau parce que tout cela est violent, et que le méchant écrivain qui me met à la torture est le plus grand auteur du monde ? En ce cas, pourquoi tant chercher l'art ? Le bourreau de Paris est le premier auteur dramatique du siècle. Il est faux que le premier des arts soit de faire pleurer , dans le sens où l'on entend ce mot aujourd'hui. Les vraies larmes sont celles que fait couler une belle poésie : il faut qu'il s'y mêle autant d'admiration que de douleur. Que si Sophocle me présente Oedipe tout sanglant, mon coeur va se briser ; mais tout à coup mon oreille se remplit d'une douce mélodie, mes yeux sont enchantés par un spectacle souverainement beau : j'éprouve à la fois du plaisir et de la peine ; je pleure, et je voudrais je vois devant moi une affreuse vérité et cependant je sens que ce n'est qu'une ingénieuse imitation d'une action qui n'est plus, qui peut-être n'a jamais été : alors mes larmes coulent avec délices ; mon coeur, loin d'être oppressé, se dilate ; je pleure, mais c'est au son de la lyre d'Orphée ; je pleure, mais c'est ; aux accents des Muses. Ces filles célestes pleurent aussi, car il n'y a rien de si poétique que le malheur ; mais elles ne défigurent point leurs beaux visages par des grimaces, et leurs larmes sont toujours mêlées de danses et de guirlandes d'hyacinthe. Faire pleurer ainsi est sans doute le premier des arts. Ah ! revenons vite à l'étude de l'antique ; reprenons l'aimable simplicité du style et des sujets. Tenons-nous toujours dans la région du beau ; représentons la nature mais a nature dans sa grandeur et dans l'idéal de l'art. Alors nos théâtres cesseront d'être des écoles d'infidélité pour les femmes et d'immoralité pour les hommes, lorsque nous en aurons banni toutes ces vertueuses adultères et tous ces honnêtes indigents qui n'apprennent qu'à tromper la couche nuptiale et à voler son voisin. Une des sources de l'erreur où sont tombés les gens de lettres qui cherchent des routes inconnues vient de l'incertitude qu'ils ont cru remarquer dans les principes du goût. On est un grand homme dans un journal et un misérable écrivain dans un autre, ici un génie brillant, là un pur déclamateur. Les nations entières varient. Tous les étrangers refusent du génie à Racine et de l'harmonie à nos vers. Nous nous jugeons des Anglais tout différemment des Anglais eux-mêmes. Qui croirait que Richardson passe pour avoir un style bas, et qu'il est à peine lu ; que Le Spectateur est presque abandonné ; que Pope, regardé comme un pur versificateur, est mis fort au-dessous de Dryden ? On ne sait plus ce que c'est que Hobbes. Locke est médiocrement estimé il est douteux que les oeuvres philosophiques de Hume aient jamais été ouvertes, on rit d'Ossian, qui nous tourne la tête. Il n'y a que les étrangers qui s'obstinent à croire que ces poèmes soient véritablement du barde écossais : toute la littérature anglaise est convaincue que c'est l'ouvrage de M. Macpherson. On demandait à Johnson s'il connaissait beaucoup d'hommes dans le cas d'écrire comme Ossian : - Yes , répondit-il, many men, many women, many children . Beaucoup d'hommes, beaucoup de femmes, beaucoup d'enfants. Résurrection et Jugement dernier Les enfers des nations infidèles sont aussi capricieux que leur ciel ; les récompenses que le christianisme promet à la vertu et les châtiments qu'il annonce au crime se font au premier coup d'oeil reconnaître pour les véritables ; car le ciel et l'enfer de notre sainte religion ne sont point bâtis, comme ceux des païens sur les moeurs particulières d'un seul peuple, mais sur des idées générales qui conviennent à toutes les nations et à toutes les classes de la société. Ecoutez ce qu'il y a de plus simple et de plus sublime en quelques mots : le bonheur du chrétien vertueux consistera dans l'autre monde à posséder Dieu avec sa plénitude ; le malheur de l'impie sera de connaître les perfections de l'Eternel et d'en être à jamais privé. Voilà sans doute une conception digne de la religion révélée. On dira que les philosophes de l'antiquité ont enseigné les mêmes dogmes. Outre que cette assertion n'est pas rigoureusement vraie, car Platon et Pythagore n'ont jamais rien avancé de si clair ni de si positif, il y a une grande différence entre un dogme renfermé dans un cercle étroit de disciples choisis ou une vérité qui est devenue la manne commune du petit peuple. Ce que les plus beaux génies de la Grèce ont trouvé par un dernier effort de raison de pensée s'enseigne publiquement aux carrefours des cités chrétiennes ; et le manoeuvre achète tous les jours pour quelques deniers, dans le catéchisme de ses enfants, les secrets les plus sublimes des écoles antiques. Bénissons cette religion merveilleuse qui réunit les vérités métaphysiques les plus profondes aux dogmes moraux les plus purs, aux mystères les plus ineffables, à la doctrine et au culte les plus poétiques. Feuilletez toutes les annales du monde, parcourez tous les livres sacrés des prêtres égyptiens, grecs, romains, indiens, persans, et montrez-nous quelque chose de plus frappant que ce moment de la fin des siècles, annoncé par la religion de nos pères ? L'univers est un immense vaisseau. Dieu, pilote souverain, assis à la poupe de l'arche merveilleuse, tient dans sa main le sablier qui marque les minutes de sa route ; l'éternité est contenue dans les deux verres opposés de l'horloge, et le temps, qui passe sans cesse d'un globe à l'autre, comme un vain sable découlant de l'éternité, tombe dans l'éternité. Mais tout à coup l'heure de la course de l'univers finit, le temps s'arrête, l'horloge se brise, le soleil et les astres sanglants se détachent de leur voûte, se plongent dans la nuit primitive ; tout ce qui naquit par le temps meurt avec lui, et l'éternité envahit son empire. Alors les quatre trompettes se font entendre aux quatre points de ce qui fut jadis les régions de la terre absente. Une poussière épaisse s'élève subitement de l'abîme produit par le genre humain, qui sort à la fois du tombeau. Les justes revivent, avec un corps tout lumineux de l'éclat de leurs vertus ; les méchants traînent des membres hideux et rouges des ulcères du crime. Mais la vaste coupole d'un ciel sans horizon abaisse lentement sa hauteur dans les espaces, et voici apparaître le Fils de l'Homme, sur les nuées, accompagné de l'armée de ses saints et des anges. L'enfer remonte en même temps du puits de l'abîme, et vient assister à ce dernier arrêt prononcé sur les siècles : le partage des boucs et des brebis s'opère. Oh ! qu'alors ils désireront vainement pour les ensevelir, ces masses qui pesaient sur la terre, ces montagnes qui ne seront plus, tous les philosophes qui verront Dieu face à face, après l'avoir renié pendant leur vie ! Il les foudroiera de sa présence, il leur criera : " Troupe impie, niez donc à présent mon existence, venez m'attaquer sur mon trône ! Comment s'est dissipée dans un instant toute votre audace ? " En disant ces mots, il les couvrira de tels épanchements de lumière, qu'ils se sentiront remplis de la divinité jusqu'aux extrémités de leurs doigts, que leurs cheveux même prendront douloureusement la parole pour confesser l'existence de Dieu ; et cette conviction sera l'éternel tourment, le tourment épouvantable de ces coeurs incrédules. Tel sera le terrible jugement du Créateur sur les infidèles. Tous les crimes porteront en eux-mêmes la nature de leur punition : l'impureté se trouvera condamnée aux plus infâmes souillures, en souhaitant alors l'innocence dont elle connaîtra toute la beauté ; les oreilles du fourbe qui aura faim et soif de la vérité ne retentiront que de mensonges ; l'homicide verra avec un coeur tendre les spectacles les plus cruels, et sentira par là les mêmes maux qu'il aura causés ; l'honnête homme en apparence, ces hommes profondément orgueilleux qui, sauvant les dehors, se contentent de n'avoir point de vices sans avoir de vertus, seront rejetés du troupeau des fidèles. Le souverain juge dira à ces philanthropes " Vous ne fîtes point de mal, mais vous ne fîtes point de bien. Qu'il passe à ma droite, cet homme qui fut faible, mais qui secourut et aima véritablement ses frères, cet homme qui tomba, mais qui vêtit l'orphelin, protégea la veuve, réchauffa le vieillard et donna à manger au Lazare ; car c'est ainsi que j'en agissais, lorsque j'habitais entre les hommes. " Voilà quel sera le langage du Fils du Très-Haut ; et le grand tourment de l'enfer consistera en un désir inextinguible de beauté et de vertu sans pouvoir damais y atteindre. Paradis chrétien Mais avant ce dernier moment de la dissolution de l'univers le juste chrétien n'est point privé de sa récompense, et il entre immédiatement dans le bel héritage que Jésus-Christ promit à ses vertus. Son âme, après avoir comparu au tribunal secret du Seigneur, est conduite à la céleste Jérusalem, comme celle de l'ermite Paul que saint Antoine vit dans le désert, au milieu d'une troupe d'archanges. " Elle suit ce chemin tracé en losange de lumière par qui les messagers célestes remontent vers le Saint des saints, et descendent sur notre globe de pleurs ; elle traverse les régions inconnues ou les planètes exécutent des chants des danses mélodieuses, sous la conduite du soleil qui règle leurs concerts, ainsi que la poétique antiquité représentait le choeur des Muses, sous leur beau maître Apollon, ou telles que les sept cordes de la lyre résonnaient sous les doigts et Homère. Cette âme fortunée laisse bientôt derrière elle le grand essieu de cristal sur lequel roule harmonieusement l'univers. C'est là que trois anges vêtus de robes plus blanches que la neige, chantent avec des voix éclatantes le passé, le présent et l'avenir. Leur ineffable voix du temps que des sages ont quelquefois entendue sur la terre en approchant et un tombeau, durant le silence des nuits ; ou plutôt c'est cette sorte de musique révélée par Pythagore, et qu'on ne peut ouïr avec l'oreille, mais avec l'entendement et la pensée. " Tantôt l'esprit bienheureux s'ouvre une voie glorieuse à travers des sables d'étoiles ; tantôt il se plonge dans ces routes ignorées ou les comètes promènent leurs pas vagabonds. Et cependant il n'est encore que sur les derniers confins du royaume de Jéhovah ; et des soleils après des soleils sortent incessamment de l'immensité, à mesure qu'il avance ; et des univers inconnus succèdent à des univers plus ignorés encore ; l'infini suit l'infini, et l'espace succède à l'espace. Il voit des globes de toutes les formes, de tous les feux, de toutes les couleurs ; les uns avec des anneaux, les autres avec une multitude de satellites. Il atteint à ces étoiles reculées qu'habitent les exemplaires de ces âmes qui doivent un jour animer des corps sur la terre et que Dieu créa toutes à la fois par sa féconde idée après avoir pensé les anges. Enfin une clarté plus vive, des harmonies plus riches et plus pures lui annoncent la céleste Jérusalem. Cet immense séjour des bienheureux flotte dans la mer de l'immensité, et n'a d'autre point d'appui que la volonté immédiate de Dieu. Ses murailles sont de jaspe, de pierres vivantes. Il a douze portes de perles, et douze fondements de saphir, de calcédoine, d'émeraude, d'onyx, de topaze, d'hyacinthe et d'améthyste : là, dans des campagnes d'un or pur, semblable à du verre très clair, serpente un fleuve d'eau divine, ombragé par l'arbre de vie, qui porte douze fruits et donne son fruit chaque mois. Au bord de ce fleuve s'élèvent des forêts pleines de merveilles, et dont les arbres sont habités par des anges qui chantent sur des harpes d'or. Mais ces eaux et ces arbres n'ont rien qui ressemble aux nôtres, ce sont des ondes de perles, des arbres de corail avec des fruits de diamant, et qui toutefois surpassent la solitude, les charmes et la verdure de nos bois les plus délicieux. " Une musique ravissante s'élève sans fin de toutes ces choses. Tantôt ce sont des frémissements interrompus, et pareils aux vibrations rares d'une harpe éolienne, que la faible haleine du zéphyr toucherait pendant une nuit silencieuse d'été ; tantôt un mortel croirait entendre les plaintes d'un harmonica divin, ces soupirs de verres, qui semblent ne tenir à rien de terrestre. Quelquefois encore des voix inconnues sortent longuement du fond des forêts, et leurs ondulations lointaines imitent ces choeurs de bardes, dont les chants, à demi formés venaient expirer à l'oreille d'Ossian solitaire. Ce n'est point, de même qu'ici-bas, un Jour grossier et corporel qui luit sur ces régions de la souveraine beauté, c'est quelque chose d'enchanté, d'inexplicable : une molle clarté, tombant sans bruit sur ces terres mystiques, s'y fond ainsi qu'une neige virginale, s'insinue dans tous les objets, en les faisant briller du jour le plus suave et leur donnant à la vue une douceur et une rondeur parfaite. Aucun soleil ne se lève ni ne se couche sur ces royaumes de béatitude. Une espèce d'aurore éternelle ou d'ineffable orient en borde seulement les horizons entrouverts, s'attache aux arbres célestes, comme un phosphore. L'éther, si subtil, serait trop matériel pour ces lieux ; aussi l'air qu'on y respire est-il l'amour divin lui-même, et cet air mystérieux est une sorte de mélodie visible et lumineuse qui remplit de clarté et de concerts toutes les blanches campagnes des âmes. " Sur les rivages de l'éternité, les passions, filles du temps, ne pénètrent jamais. Quiconque recueilli en soi-même n'a eu avec son corps que le moindre commerce possible, quiconque apprenant de bonne heure à méditer et à mourir s'est retiré pur au tombeau des pollutions de la chair, celui-là s'envole aussitôt à ce lieu de vie ; délivrée de ses craintes, de son ignorance, de ses tristesses, cette âme parfaite, dans les ravissements infinis de ce séjour, contemple à jamais ce qui est vrai, divin, immuable et au-dessus de l'opinion. Elle s'enchante d'une espérance heureuse, et atteint sans cesse à cette espérance qui renaît sans cesse et qui la nourrit toujours. Le bonheur de cet héritier des béatitudes se compose de la quadruple extase, du jeune homme qui pour la première fois conçoit l'amour, du vieillard qui contemple le soleil couchant, en méditant les plus belles lois pour un peuple, et du poète et de l'artiste qui sentent toutes les fureurs du génie toutes ces grandes pensées qui noyèrent de délices un Homère, un Phidias, un Michel-Ange. Toutefois si les prédestinés n'ont plus les passions du monde, ils ont encore le sentiment de leurs tendresses, car que serait l'éternité, si nous y perdions la mémoire de nos amis ? Dieu, la source de l'amour, a laissé à ses élus toute la sensibilité, même ce qu'elle peut avoir de faible ; les plus heureux comme les plus grands saints sont sans doute ceux qui ont beaucoup aimé. " Ainsi s'écoulent rapidement les siècles des siècles pour ces hommes de la vertu Tous leurs moments sont remplis par des délices sans fin et sans mesure ;. ils pensent, ils voient tout en Dieu, et les torrents de félicité dont cette union intime les remplit sont indicibles, A la source de la vraie science, ils y puisent sans cesse à longs traits et pénètrent dans tous les artifices de la sagesse. Les secrets les plus cachés et les plus sublimes de la nature sont déroulés à leurs yeux. Ils connaissent les causes des mouvements de l'abîme et de la Vie des mers ; avec le grand chimiste ils voient l'or se filtrer dans les entrailles de la terre ; avec le premier astronome ils font le dénombrement de l'armée des soleils. ils savent les raisons de l'existence et les lois de la mort ; ils assistent à la contexture du vermisseau et à celle de l'éléphant ; leur oeil suit la sève dans les canaux des plantes ; et le cèdre du Liban et l'hysope de la vallée ne peuvent leur dérober la navette qui croise le fil de leur écorce ou de leurs feuilles. Ils peuvent parcourir l'atelier où l'air est tissu et le feu jeté en moule ; mais le plus merveilleux spectacle dont ils jouissent, c'est celui du coeur de l'homme, de cet organe mystérieux de la douleur et de la joie ; de ce tout contracté dans un point, de cette fabrique mortelle où se travaille l'immortalité, de ce métier vivant de lui-même, comme le char qui porte le Fils de Dieu. de ce coeur, enfin, à la fois chef-d'oeuvre et ouvrage le plus imparfait du grand maître. " A des distances incommensurables, par delà toutes ces régions trois fois fortunées, se retire la Première Essence. Les puissances célestes les plus sublimes, les roues à quatre visages, l'un de chérubin, l'autre d'homme, le troisième de lion, le quatrième d'aigle, les faces impétueuses qui portent quatre ailes, et comme une main d'homme sous leurs ailes ; ces autres esprits qui ne sont qu'un seul bras, tel que celui qui saisit Ezéchiel par les cheveux, ou traça les mots sinistres sur la muraille de Balthazar ; toutes ces hautes Ardeurs ne pourraient cependant entrer dans les espaces du Père sans être anéanties ; le Fils seul peut y pénétrer ; ces régions formidables retentissent éternellement de la mécanique des êtres, ou du bruit des mondes qui se font et qui se détruisent. La voix de la vertu monte aussi jusqu'à ce lieu ; et à travers le fracas des sphères et des mugissements de l'abîme, le vermisseau qui demande son grain de blé s'y fait entendre. Dans la profondeur la plus ignorée de ces gouffres sublimes, où sont les poids, les leviers cachés de l'univers, réside le Saint des saints ; une nuée vivante le couvre à jamais de son épaisse obscurité. Dans cette nuée se lit en caractères de feu le nom mystérieux, le nom redoutable de Jéhovah. Ces mots aussi s'en vont flamboyant alentour : Je suis le serment Je celui qui est, l'ancien des jours est mon nom. Un terrible J trois fois multiplié par lui-même brille et retentit comme la foudre à trois pointes, dans ces abîmes de vie. Derrière la nuée on découvre de temps en temps l'arche avec ses douze voiles d'azur. Du fond de l'arche sortent une voix et un fleuve de lumière : c'est Jéhovah. " Dans les moments de conception ou de travail du grand principe, le Verbe se plonge dans la nuée ardente, qui se referme sur lui avec des éclairs, le Père reçoit le Fils dans ses bras, et s'unit à lui au centre de l'arche. L'Esprit descend à son tour et se mêle aux deux Essences ; alors le grand mystère s'accomplit ; à l'entrée du Saint des saints le triangle de feu s'imprime dans les noirs espaces. A ce signal redouté la nature s'émeut jusque par delà le chaos ; les déserts les plus reculés de l'infini frémissent ; tout le ciel tombe prosterné sur sa face, les chérubins sont confondus, les anges tendent leurs ailes entre la création et la clarté qui sort du Saint des saints, et tâchent de sauver tous les mondes. Ils craignent que le triple Dieu, versant des torrents d'existence, ne change les modifications de l'univers, ou que, rappelant à lui les diverses parties de la nature, il ne les force à rentrer dans son sein, et à s'unir en un seul tout avec lui. " Cependant le ciel demeure suspendu dans une sainte épouvante, l'éternité tremblante attend la pensée qui va naître, Jéhovah, revêtu de ses essences, est muet encore dans le travail de l'enfantement Bientôt la conception de Dieu s'achève ; l'arche s'entrouvre, et voici venir un oracle au milieu des éclairs et des foudres. Dans un instant il a fait le tour de l'étendue sans bornes, et des millions d'univers nouveaux naissent dans les espaces incréés. Mais soudain le triangle de feu se dissipe, les essences se séparent ; les milices divines se relèvent ; un universel alléluia ébranle les profondeurs de la céleste Jacob. Ce poète saint, que les hommes appellent du doux nom d'Ambroise, cette bouche éloquente qui, dormant jeune encore au milieu des rieurs de l'Ausonie, servit, dit-on, de retraite à des abeilles ; ce majestueux prélat entonne le sacré cantique des anges ; le grand choeur du ciel s'unit à sa voix, et Dieu même chante avec lui : Le choeur Saint ! Saint ! Saint ! Seigneur Sabbaoth ! Dieu des armées ! Hosanna ! Strophe première. Gloire à Dieu dans l'exaltation du ciel, et paix aux hommes de bonne volonté sur la terre. Nous vous louons, nous vous bénissons, nous vous adorons, ô seigneur Dieu roi du ciel. Vous commandez à toute la nature ; à votre voix les ténèbres enfantent le soleil ; à votre voix cet astre radieux paraît dans les régions de l'aurore. Tel qu'un superbe navire, il appareille dans le grand port de l'Orient du monde ; au signal d'un pilote inconnu, de divins nautoniers arrachent son ancre ; ses cordages de pourpre s'allongent, et un souffle venu du ciel enfle ses larges voiles d'or ; il commence à cingler majestueusement sur la mer céleste en laissant après lui un long sillon de feu sur une surface azurée. Soleil sacré, vaisseau de lumière, tu portes le pavillon d'un roi puissant ; les étoiles abaisseront devant toi leurs couleurs, et nul ennemi n'osera l'attaquer sur ta route. Tu toucheras à tous les rivages de la terre, et dans ta navigation rapide tu n'auras besoin que de deux fois douze heures pour achever le tour de l'univers ! Le choeur. Cieux, chantez éternellement, éternellement chantez : Saint ! Sain ! Saint ! Seigneur Sabbaoth ! Dieu des armées ! Hosanna ! Hosanna ! Antistrophe. C'est vous qui domptez la fierté des yeux de l'impie, c'est vous qui lui criez du milieu du tourbillon : Où étaies-tu quand je jetais les fondements de la terre ? Où étais-tu quand les astres de la nuit s'éveillèrent dans les cieux ? Est-ce toi qui as lié la mer, comme un enfant enveloppé de bandelettes ? L'autruche aux plumes de fer, le cheval de bataille, qui frémit, mange la terre et dit : Allons ; le Béhemoth qui absorbe l'onde des fleuves ; le Léviathan qui éternue le feu et fait bouillir l'abîme comme l'eau d'un pot, sont-ils des enfants de tes mains ? Fils de la poussière, chante donc avec le ciel : Saint ! Saint !Saint ! Seigneur Sabbaoth !Dieu des armées ! Hosanna ! Hosanna ! Strophe deuxième. Bénissez le Seigneur, habitants des déserts ; bénissez le Seigneur hôtes muets des mers ; bénissez le Seigneur, rapides fils des airs ! C'est lui qui est la force et la grâce, la colombe lui doit ses gémissements et l'aigle ses cris altiers ; il rugit dans le lion, il bêle dans l'agneau, il verdit dans le cyprès de la tombe, il mûrit sur la gerbe dorée, il ondoie dans la chevelure de la vestale, il brille sous les sourcils noirs du héros. Ce n'est pas le bruit du vent que vous entendez dans la forêt, c'est Jéhovah qui soupire ; ce n'est point une formidable solitude qui règne dans le désert, c'est Jéhovah qui s'y promène ; ce n'est point une grande tristesse qui est assise sur les rochers de la montagne, c'est l'esprit de Dieu qui les couvre. Sa voix sort en même temps du tranquille ruisseau et des flots de l'Océan. Vent léger, il court sur les moissons légères ; pesant orage, il fait plier le dos des mers et leur épine courbée va toucher les sables de l'abîme. Le choeur. Cieux, chantez mélodieusement, répétez sans cesse, répétez : Saint ! Saint ! Saint ! Seigneur Sabbaoth ! le juste Dieu des armées, le doux, le glorieux ! Hosanna ! Antistrophe. Mais la colère de Dieu s'allume ; il affermit son bras comme un homme qui va attaquer. Le ciel sue de terreur. Portes des cités, asseyez-vous dans la solitude ! Pleurez vos citoyens, rues désertes ! que la muraille de la ville étende ses bras et qu'elle sèche de douleur. Fontaines publiques, où sont les matrones qui parlaient à vos lavoirs ? Temples abandonnés, qu'avez-vous fait de vos vieillards et de vos prêtres ? Ne chanteront-elles plus le lit de l'époux, ces jeunes femmes bannies dans la terre de l'exil ? Pourquoi ces petits enfants qui tombent morts des bras de leurs mères à la porte de leur lieu natal ? O mon coeur, répandez-vous à terre comme une eau ! O ma prunelle, ne cessez de parler le langage des larmes, et bannissez la mémoire du sourire, car le renard habite mes palais ; le silence et l'ingratitude veillent à leurs portes, et l'herbe croît dans le lit des rois et des reines ! Le choeur. Ma chair et ma peau sont vieillies. La douleur consume mes os, et c'est en vain que je chante d'une voix lamentable, en versant deux torrents de pleurs : Saint ! Saint ! Saint ! Sabbaoth, Dieu jaloux ! Dieu fort des armées ! Hosanna ! Hosanna ! Epode. Jéhovah est le Dieu de toute puissance. Toutes les chaînes d'or des astres viennent se lier autour de son doigt ; il peut les rompre comme une soie fragile, et souffler sur les univers ainsi que sur de vains sables ; l'oeil de Jéhovah embrasse des millions de mondes. Jéhovah gouverne la race des hommes répandue dans des millions d'étoiles. Il ordonne à la poudre des tombeaux de parler et de marcher, et la poudre des tombeaux parle et se lève. Il tue la mort et la ressuscite. Il dit au néant : Soyez ; et à l'être : Ne soyez plus. Il fait et défait la lumière ; il la dévide comme un peloton de fil. Il appelle par leurs noms toutes les comètes, et les comètes tremblantes viennent recevoir ses ordres au pied de son trône ; ministres de ses hautes vengeances, elles partent avec des regards affreux et des signes effroyables, pour aller à travers les mondes heurter quelque globe pervers. Choeur général. O Jéhovah ! que ta puissance est infinie ! Gloire à toi, au Fils et à l'Esprit dans tous les siècles des siècles ! Cieux, criez sans cesse, criez éternellement : Saint ! Saint ! Saint ! Seigneur Sabbaoth ! Dieu des armées ! Hosanna ! Hosanna ! Ainsi chantent les vastes cieux, les saints et les milices divines, les hommes, les plantes, les métaux, les animaux de tous les univers les mers et les océans, les montagnes et les vallées, la lumière et les ténèbres, les tonnerres et les silences ; les anges placés dans toutes les planètes répètent l'ode consacrée ; les innombrables étoiles accompagnent le chorus immense avec des lyres d'or et des roulements. mélodieux ; le chaos et l'enfer même, forcés de louer le Seigneur, forment sourdement la basse de l'universel cantique, tandis que des millions de soleils et de nombreuses comètes, comme de belles femmes échevelées, exécutent devant le Très-Haut des danses mystiques en redisant eux-mêmes : Saint ! Saint ! Saint ! Seigneur Sabbaoth ! Dieu des armées ! Hosanna ! Hosanna ! La Henriade Il ne faut pas accuser la religion chrétienne si La Henriade considérée comme poème épique est la production la plus sèche qui soit jamais sortie du cerveau d'un auteur. M. de Voltaire doit au christianisme le peu de beaux traits répandus dans son épopée ; et c'est précisément pour n'avoir pas cru à Jésus- Christ qu'il ne nous a laissé que l'amplification d'un écolier qui se trouvait assez savant en sortant du collège pour faire L'Iliade et pour ne pas croire au Dieu de ses pères. Lorsque prenant La Henriade nous venons à ces vers : Descends du haut des cieux, auguste Vérité, le livre nous tombe des mains. Un poème épique où l'on invoque la Vérité ! Cet ouvrage qui Se soutient par la fable et vit de fiction. Est-il possible qu'on ait loué cette sottise philosophique comme une chose qui annonçait la supériorité de notre siècle sur ceux d'Homère, d'Aristote et d'Horace ? Comment n'a-t-on pas été frappé au premier coup d'oeil de la bévue du poète ? N'est-ce pas pour avoir été des conteurs trop fidèles que Stace et Silius Italicus sont restés De froids historiens d'une fable insipide. Le Tasse, qui traitait, comme M. de Voltaire, un sujet chrétien, s'y est pris d'une tout autre façon dans l'invocation de son poème, lorsqu'il a fait ces vers charmants, d'après Platon et Lucrèce : Sai, che là corre il mondo ove più versi Di sue dolcezze il lusinghier Parnaso, etc. " Là il n'y a pas de poésie où il n'y a point de menterie, " dit Plutarque dans son traité de la manière de lire les poètes. Si nous examinons d'abord le plan de La Henriade , il est clair que M. de Voltaire n'a pas même vu une seule fois son sujet. Est-ce que cette France à demi barbare n'était plus assez couverte de forêts pour qu'on n'y put rencontrer quelques-uns de ces châteaux du vieux temps, avec des mâchicoulis, des souterrains, des tours verdies par le lierre, et toutes pleines d'histoires merveilleuses ? Est-ce qu'on ne pouvait trouver quelque temple gothique dans une vallée, au milieu des bois ? Les montagnes de la Navarre n'avaient-elles point quelque barde, enfant du rocher, qui sur le tombeau du druide chantât les exploits des Gaules sauvages ? Je m'assure qu'il y avait encore quelque ancien chevalier du règne de Français Ier qui regrettait dans son manoir les tournois de la vieille cour et ces beaux temps où la France s'en allait en guerre contre les Elégants et les infidèles.. Que de choses à tirer de cette révolution des Bataves contemporaine, voisine, et pour ainsi dire soeur de la Ligue ! Les âge commençaient à s'établir aux Indes, et Philippe recueillît les premiers trésors du Pérou. Coligny lui-même avait envoyé une colonie dans la Caroline, et le chevalier de Gourgues offrait à l'auteur de La Henriade un superbe et touchant épisode. Tels étaient les moyens que M. de Voltaire avait d'étendre son épopée au dehors ; car une épopée doit renfermer l'univers. En Europe, le plus heureux des contrastes lui donnait les moeurs primitives et pastorales en Helvétie, le peuple commerçant en Angleterre, et le siècle des arts en Italie. L'intérieur de la France lui présentait aussi l'époque la plus heureuse pour un poème épique, époque qu'il faut toujours choisir à la lin des moeurs antiques d'un âge et à la naissance des nouvelles moeurs d'un autre âge la barbarie expirait et le siècle de Louis le Grand commençait à poindre : Malherbe était venu. Nous ne voyons pas pourquoi ce héros, à la fois barde et chevalier, n'eût pu conduire les Français aux combats en chantant de beaux hymnes à la victoire. Quant aux épisodes, on n'est embarrassé que du choix : pour n'en citer que deux, si faciles à lier au sujet, c'était une admirable chose à traiter en vers que l'histoire du Corse San-Pietro et de sa femme [Shakespeare en a profité dans Otello. (N.d.A.)] ; l'aventure du gouverneur qui venge d'une si étrange manière l'honneur de sa soeur outragée, était également propice aux muses [ Esprit de la Ligue. (N.d.A.)] . Le merveilleux venait à son tour sans effort. Satan, sans doute furieux des triomphes de la croix, cherchait à perdre les chrétiens, en suscitant au milieu d'eux le démon de l'hérésie : de là toute la machine du poème. M. de Voltaire ne s'est pas douté de tout cela ; sa composition est chétive ; il suit la marche des événements avec la timidité d'un annaliste ; et, par une bizarrerie sans exemple, il ne s'écarte un moment de l'histoire que pour la choquer d'une manière monstrueuse en conduisant Henri IV à la cour d'Elisabeth. Les caractères de La Henriade ne sont que des portraits, et l'on a trop vanté cet art de peindre, dont Rome en décadence a donné le premier modèle [c.f. Lucain et Tacite (N.d.A.)] . Le portrait n'est nullement épique ; il ne fournit que des beautés sans action et sans mouvement ; il est d'ailleurs d'un genre fort médiocre, et les moindres auteurs y réussissent passablement : il ne s'agit que de contraster quelques traits, de presser la phrase et de faire briller le mot ; or, dans ce siècle de philosophie quel est l'homme qui ne sache un peu arranger des sons ? Comment M. de Voltaire a-t-il oublié d'introduire un prêtre et un médecin dans son épopée ? La figure de quelque vénérable ermite, qu'on eût aperçue partout, n'eut point effrayé les Muses : Homère depuis longtemps les a réconciliées aux barbes blanches ; elles aiment les têtes chenues, et trouvent qu'une couronne de laurier cueillie sur le Pinde par leurs mains divines fait assez bien sur un front chauve. La vraisemblance des moeurs est violée d'un bout à l'autre de La Henriade . A quel temps appartiennent les héros de ce poème ? Sont-ils plus du XVIème que du XVIIIème siècle ? Sans physionomie, sans caractère, ils débitent de temps en temps d'assez beaux vers, qui servent à mettre en lumière les principes philosophiques du poète, mais nullement à nous montrer des guerriers tels qu'ils étaient dans leur âge. Qu'on ne dise pas que plusieurs discours des ligueurs et des royalistes font éclater l'esprit des temps ; c'étaient les actions des personnages, et non leurs paroles, qui devaient nous déceler cet esprit : le chantre d'Achille n'a pas mis l'Iliade en harangues. Le merveilleux est aussi maigre que le reste. Il fallait être frappé d'un singulier vertige pour préférer (et nous ne parlons que sous les rapports poétiques) des divinités allégoriques aux machines puisées dans le christianisme. Cette Politique, cette Envie, ce temple de l'Amour, sont si bizarres dans une épopée dont les héros sont chrétiens, qu'on se demande comment jamais pareille idée a pu tomber dans la tête de M. de Voltaire. Nous ne dirons rien de la froideur que ces êtres de raison répandent sur tout un ouvrage. Le poète va lancer son héros sur une frêle barque au milieu de l'Océan. Quelle tempête ne va-t-il pas élever ! quels périls ne menacent pas les jours d'Henri IV ! Ne craignez rien ; notre siècle est plus judicieux, il n'admet pas ces extravagances homériques, par qui un dieu arrive en trois pas au bout de la terre. Soufflez, enfant d'Orythie ! mais que la philosophie vous rappelle que Bourbon s'est embarqué à Dieppe, et que conséquemment il est dans la Manche ; donnez-vous de garde d'égarer le héros dans les poétiques solitudes d'Amphitrite. La raison doit toujours vous guider ; la vérité, qui n'était autrefois que dans l'ivresse de Bacchus, est maintenant dans celle des Muses. D'après cette apostrophe, que l'auteur de l'épopée dédiée à la Vérité semble avoir faite à sa muse, les vents furieux ont conduit Bourbon par delà les portes du jour, dans des lieux vagues, couverts de ténèbres, à une île lointaine, inconnue, à Jersey enfin. Telle est cependant l'influence des idées philosophiques ; il n'y a pas de si heureux génie qu'elle n'étouffe : les seuls endroits où M. de Voltaire se soit élevé dans La Henriade sont ceux-là même où il a cessé d'être philosophe pour devenir chrétien. Aussitôt qu'il a touché à la source de toute poésie, la religion, la source a immédiatement coulé. Le serment des Seize dans le souterrain, l'apparition du fantôme de Guise qui vient armer Clément d'un poignard, sont de belles choses et des choses fort épiques, puisées dans les opinions du XVème siècle. Voyez comme le poète s'est trompé lorsqu'il a voulu transporter la philosophie dans les cieux. Son Eternel est sans doute un dieu fort juste, qui juge le bonze et le derviche ; mais ce n'est pas cela qu'on attendait de la muse, on lui demandait de la poésie, un ciel chrétien, des cantiques, Jéhovah enfin, le mens divinior , la religion. Il nous semble que M. de Voltaire a repoussé fort mal à propos cette milice sacrée, cette armée des martyrs et des anges qui lui aurait fourni de fort belles choses ; et parmi nos saintes il eût pu trouver des puissances aussi grandes que celles des déesses antiques, et des noms aussi doux que ceux des Grâces. Une bergère apparaît sur un nuage d'or ; ses tempes ne se couronnent plus des roses fugitives qu'elle glanait jadis au champ des hommes, mais des roses durables qu'elle cueille maintenant sur la montagne du Seigneur. Son vêtement est un tissu de vapeur azurée, sa chevelure est formée du plus beau rayon de l'aurore. A travers sa brillante immortalité on reconnaît encore les lieux qui l'ont vue naître et les charmes d'une vierge de France. En vérité, il nous semble que si nous étions poète, nous trouverions quelque chose à dire sur ces bergères transformées par leurs vertus en bienfaisantes divinités ; sur ces Geneviève, qui du haut du ciel protègent avec une houlette le sceptre des Clovis et des Charlemagne. Est-ce donc qu'il n'y a point d'enchantement pour les Muses à voir le peuple le plus spirituel et le plus brave du monde consacré par la religion à la fille de la simplicité et de la paix ? Et de qui les gentilles Gaules tiendraient-elles leurs troubadours, leur parler naïf et leur penchant aux grâces, si ce n'était du chant pastoral, de l'innocence et de la beauté de leur patronne ! Vicieuse par le plan, par les caractères, par le merveilleux, il ne restait plus à La Henriade que de pécher encore par la poésie ; or, on convient que M. de Voltaire faisait mal les vers épiques. On trouve dans son épopée de beaux vers, quelques tirades entières que tout le monde sait par coeur, une superbe image [Imitée même du P. Lemoine (N.d.A.)] (Henri s'éloignant de Paris, comparé au soleil qui paraît plus grand en se retirant à l'horizon) ; enfin, le style de La Henriade est correct, la narration parfaite et la diction généralement pure ; mais, après tout, il y a au moins une moitié des chants écrite à la hâte en prose rimée. N'est-ce pas se moquer des lecteurs que de leur dire dans une épopée : Sur les bords fortunés de l'antique Idalie, Lieux où finit l'Europe et commence l'Asie. Nous ne parlons que du style, et nous ne demandons pas ce que M. de Voltaire a voulu dire par ce palais de l'Amour, dont l'art, ornant depuis la simple architecture, Par ses travaux hardis surpassa la nature. Certainement l'auteur ne s'est jamais bien entendu quand il s'est enfoncé dans un pareil galimatias. Concluons : " Un poème excellent, où tout marche et se suit, N'est pas de ces travaux qu'un caprice produit. Il veut du temps, des soins ; et ce pénible ouvrage Jamais d'un écolier ne fut l'apprentissage. " De tout ce que nous avons dit sur La Henriade , il résulte que si M. de Voltaire a échoué dans l'épopée, ce n'est pas parce qu'il l'a tenté sur un sujet pris dans le christianisme, comme on nous le voudrait faire croire, mais, au contraire parce qu'il n'a pas lui-même été chrétien. Toutefois, en traitant si rigoureusement La Henriade , nous ne nions pas que son auteur n'eût reçu de la nature les talents nécessaires pour faire un beau poème épique. S'il a manqué son sujet, la faute en est tout entière à la philosophie. Chrysès ou le Prêtre Il n'y a peut-être pas de tableau plus chaste dans toute L'Iliade que cet endroit du premier livre où Homère représente Chrysès, prêtre d'Apollon, venant redemander sa fille aux Grecs devant Troie. On voit cet antique serviteur des dieux arriver seul au camp des Atrides : une couronne de laurier est dans ses cheveux blancs, et il tient à la main un rameau vert entouré des sacrées bandelettes de laine. Menacé par Agamemnon et forcé de quitter les vaisseaux, il reprend le chemin de Chrysa ; il marche en silence le long des flots bruyants de la mer. Lorsqu'il est à quelque distance du camp, il s'arrête, et étendant ses bras vers les eaux, il prie Apollon le sagittaire de venger l'injure de son prêtre. Ne semble-t-il pas que tout cela se passe sous vos yeux ? Mais voici un solitaire chrétien qui peut lutter de beauté avec Chrysès lui-même Guelfe et Ubalde sont allés chercher le jeune héros qu'Armide retient dans les déserts des îles Fortunées ; les deux guerriers arrivent au bord d'un fleuve. . . . . . . . . Alor d'aspetto. . . . . . . . . Il corso il varca . " Soudain apparût un vieillard d'un aspect simple et vénérable. Son front est couronné de feuilles de hêtre, une longue draperie de lin blanc flotte autour de lui. Sa main agite une baguette, et il foule à pied sec la surface du fleuve, en remontant contre son cours. " Tantôt cet anachorète habite les antres de la terre et le sein des fleuves ; tantôt il fixe sa demeure sur les sommets aériens (au Ramagion) du Carmel et du Liban ; ici il contemple les astres et mesure leur course ; là, pénétrant dans les trésors de la foudre, il suit les pas insidieux des vents. La montagne n'a point de fossiles dans ses flancs, point de végétaux sur ses cimes, dont le solitaire ne connaisse les vertus. Dans le fol orgueil de son savoir, cet habitant des solitudes s'était épris de lui-même ; mais l'eau du baptême éclaira son âme, et il connut que toutes les lumières des hommes ne sont que de trompeuses ténèbres : voilà le trait chrétien, le trait admirable. Le Guerrier athée Qu'un capitaine rassemble ses soldats, et leur dise la veille d'une bataille : " mes amis, le boulet qui vous tranchera demain par le milieu du corps ne laissera rien de vous dans ce monde. On vous jettera dans une fosse avec les chevaux où vous pourrirez pêle-mêle parce que vous ne valez pas mieux qu'eux. La fatigue que vous avez éprouvée, les dangers que vous avez courus, les privations que vous avez souffertes, ont été très bien payés par douze sous que la patrie vous a donnés par jour. Quant à Dieu et à un monde meilleur, n'y comptez pas, c'est une pure rêverie de vos prêtres : tout se réduit à vous faire casser la tête pour ma propre gloire. Fantassins obscurs vous serez oubliés ; je recueillerai seul le fruit de votre mort. " Que ce capitaine mène ses soldats à la charge après ce beau discours et le premier coup de canon de l'ennemi dispersera toutes ses légions philosophiques. Mais si quelque antique solitaire, aumônier de l'armée, qui depuis trente ans chante le Te Deum sur le champ de bataille, et célèbre le sacrifice de paix sur un autel formé de tambours ; si ce père, à barbe blanche, qui tant de fois a fait descendre le Dieu fort sur un camp français, qui tant de fois, étalant les humbles vertus chrétiennes au milieu des nobles vertus militaires, a invoqué le Jésus des petits enfants au lit de mort d'un grenadier et pratiqué les choses de l'ermitage sous une tente ; si cet homme pieux dit aux soldats : " Mes enfants voila l'ennemi ; défendez votre religion. Ceux qui tomberont dans cette cause sacrée seront reçus par leurs pères, qui les regardent du haut du ciel. Pour une vie d'un moment et pleine de trouble, ils jouiront d'une vie éternelle et pleine de délices. Toutes leurs peines seront finies, et nous les regarderons comme des saints. Leurs os reposeront dans une terre bénite, et le ciel répandra ses grâces sur leur famille. Marchez donc, je vous remets tous vos péchés, marchez à la voix de votre Dieu, qui vous commande la victoire est entre ses mains, il vous la donnera. " Nous parierons que l'aumônier aura raison contre le capitaine, et qu'en effet les soldats du prêtre battront les soldats du philosophe. L'Amour Ce que nous appelons proprement amour parmi nous est un sentiment dont la haute antiquité a ignoré jusqu'au nom. Ce n'est que dans les siècles modernes qu'on a vu se former des sens et de l'âme cette espèce d'amour dont l'amitié est la partie morale. C'est encore au christianisme que l'on doit ce sentiment perfectionné ; c'est lui qui, tendant sans cesse à épurer le coeur, est parvenu à jeter la spiritualité jusque dans le penchant qui en paraissait le moins susceptible. Voici donc un nouveau moyen de situations poétiques que nos auteurs doivent à ce culte qu'ils s'épuisent à décrier : on peut voir dans une foule de romans les beautés que cette passion demi-chrétienne a fait naître. Le caractère de Clémentine, par exemple est un chef-d'oeuvre dont l'antiquité n'offre point de modèle. Mais pénétrons un peu dans ce sujet : considérons d'abord l' amour passionné , nous verrons ensuite l' amour champêtre . Nous examinons donc à présent cette sorte d'amour qui n'est ni aussi saint que la piété conjugale, ni aussi gracieux que le sentiment des bergers, mais qui, plus poignant que l'un et l'autre, dévaste les âmes où il règne. Ne s'appuyant point sur la religion du mariage ou sur l'innocence des moeurs champêtres, et ne mêlant aucun autre prestige au sien, il est à soi-même sa propre illusion, sa propre folie, sa propre substance ; ignorée de l'artisan, trop occupé, et du laboureur, trop simple, cette passion n'existe que dans ces rangs de la société ou l'oisiveté nous laisse surchargés de tout le poids de notre coeur, avec son immense amour-propre et ses éternelles Inquiétudes. C'est alors que presque seul au milieu du monde avec une surabondance de vie, on sent en soi une force dévorante qui consomme l'univers sans être rassasiée. On cherche quelque chose d'inconnu, l'idéal objet et une flamme future ; on l'embrasse dans les vents, on le saisit dans les gémissements du fleuve : tout est fantôme imaginaire, et les globes dans l'espace, et le principe même de vie dans la nature. Tels sont les sinistres symptômes qui annoncent l'amour passionné, cette grande maladie de l'âme chez les riches de la terre : elle se déclare avec fureur aussitôt que se montre l'objet qui doit en développer le germe. Didon s'occupe encore des travaux de la cité naissante : la tempête se lève ; un héros sort de ses flancs. La reine se trouble, un feu aveugle ronge ses os ; les imprudences commencent, les plaisirs suivent le désenchantement et les remords viennent après eux. Bientôt Didon se trouve abandonnée sur le bord d'un précipice ; effrayée de ce changement subit, elle regarde avec horreur autour d'elle, et ne voit que des abîmes. Comment s'est-il évanoui tout cet édifice de bonheur dont une imagination exaltée avait été l'amoureux architecte ? Quoi ces merveilleuses structures n'étaient que des palais de nuages, dorés par un soleil qui devait si promptement s'éteindre ? Que de combats dans le sein de la reine infortunée ! une pensée désapprouve ce que l'autre conseille. Les larmes, les imprécations, les prières, sont tout ce qui lui reste. Dans ces moments de folie, les passions, incapables de supporter leur propre fougue et d'exprimer clairement leurs transports, croient déclarer tous leurs accents. Didon vole, cherche, appelle, aborde Enée : Dissimulare etiam sperasti, etc . . . . . " Perfide ! espérais-tu me cacher une chose si détestable et t'échapper clandestinement de cette terre ? Ni notre amour, ni cette main que je t'ai donnée, ni Didon prête à étaler de cruelles funérailles, ne peuvent arrêter tes pas ! Non, tu aimes mieux livrer ton vaisseau aux hivers ! Homme dur ! il te tarde d'errer au milieu des tempêtes ! Quoi ! si tu n'allais pas supplier un sillon étranger et des toits inconnus à tes pères, quand ton unique Ilion serait encore, tes vaisseaux oseraient-ils maintenant redemander Ilion à cette mer furieuse ? Par ces larmes, par ta main, par toi-même (hélas ! c'est déjà tout ce qui me reste dans ma misère), par notre union, par notre hymen projeté, si j'ai bien mérité de toi, si je t'ai laissé de moi quelque douce mémoire, prends pitié de mon toit désert. Ah ! si mes prières peuvent encore trouver grâce, je t'en conjure, change, change la fatale résolution. Pour toi, j'ai bravé la haine des peuples de Libye, des tyrans nomades et de mes suets irrités ; pour toi, j'ai éteint ma pudeur, et ce flambeau par qui je resplendissais jusqu'aux astres, la gloire. A quelles ans me livres-tu mourante, ô mon hôte ? Ce nom étranger est tout ce qui remplace aujourd'hui un nom plus doux. Que résoudre ? Attendrai-je que mon frère Pygmalion vienne renverser cette cité naissante, ou que le Gétulien Iarbas me traîne à sa suite, épouse et esclave ? Du moins si avant ta fuite l'hymen eût détaché pour moi un tendre bouton de ta tige ; si je voyais se jouer dans ma cour un petit Enée qui me retraçât ton image, je ne me croirais ni tout à fait aussi captive ni tout à fait aussi délaissée. Quel trouble, quelle passion, quelle vérité dans l'éloquence de cette femme trahie ! Son discours est plein d'ellipses, de réticences, de parenthèses ; car les idées se pressent tellement dans sa tête, et les sentiments dans son coeur, qu'elle les produit en désordre, incohérents et séparés, tels qu'ils s'accumulent sur ses lèvres. Remarquez bien les autorités qu'elle emploie dans ses prières. Est-ce au nom des dieux, au nom d'un vain sceptre qu'elle parle ? Non ! elle ne fait pas même valoir Didon dédaignée : mais, plus humble et plus amante, elle ne conjure le fils de Vénus que par des larmes, que par la propre main du perfide ; si elle y joint le souvenir de l'amour, ce n'est encore qu'en l'étendant sur Enée : par notre hymen, par notre union commencée , dit-elle ; per connubia nostra, per inceptos hymenæos . Mais elle atteste aussi ce toit, ce foyer hospitalier, où naguère elle accueillit l'ingrat. Ce sont là en effet les vrais dieux pour Didon. Ensuite, avec l'adresse d'une femme, et d'une femme amoureuse, elle rappelle tour à tour le souvenir de Pygmalion et celui de Iarbas, pour réveiller ou la générosité, ou la jalousie du héros troyen. Enfin, ayant épuisé la rhétorique des larmes, pour dernier trait de passion et de misère, la superbe souveraine de Carthage va jusqu'à souhaiter que du moins un petit Ente, parvulus Æneas , restât dans sa cour pour consoler sa douleur, même en portant témoignage de sa honte. Paul et Virginie Il est certain que le charme de ce tableau, et en général de tout le livre, gît dans une certaine morale mélancolique, qui se trouve fondue dans l'ensemble de l'ouvrage comme cet uniforme éclat que la lune répand sur une solitude parée de fleurs. Or, quiconque s'est rendu familier la lecture des Evangiles ne peut nier que ce ne soit là leur caractère. M. Bernardin de Saint-Pierre, qui a écrit les Etudes de la Nature, pour justifier les voies de Dieu et pour prouver la vérité de la foi, a dû nourrir son génie de la méditation des livres saints. Son églogue n'a tant de charme que parce qu'elle représente une petite famille chrétienne exilée, vivant entre la parole de Dieu dans les Ecritures et les ouvrages de ce même Seigneur , dans le désert des cocotiers. Joignez-y l'indigence et les infortunes de l'âme dont la religion est le seul remède, et vous aurez tout le sujet. Les personnages n'y sont pas plus nombreux que les intrigues, et ils y ont la même simplicité ; ce sont deux beaux enfants dont on aperçoit le berceau et la tombe, deux bons esclaves et deux pieuses maîtresses. Ces honnêtes gens ont un historien tout à fait digne de leur vie ; c'est un solitaire qui raconte les malheurs de ses amis, sur les débris de leur cabane. Sa tête est chauve ses ans sont antiques ; il a survécu à tout ce qu'il aima. Demeuré seul dans la montagne, sa vertu semble attendre le siècle pour s'épanouir au soleil de l'éternité, comme l'aloès de ces mêmes terres indiennes qui n'ouvre qu'au bout de cent printemps sa fleur aux regards de l'aurore. Songe d'Enée C'était l'heure où le premier sommeil engourdit sous ses ailes les douleurs de l'homme et fait couler dans son sein les gracieuses faveurs des dieux. Tout à coup le fantôme d'Hector m'apparaît dans un songe ; il attache sur moi des regards pleins d'une profonde tristesse ; de larges pleurs tombent de ses yeux. Le guerrier était tel qu'en ce jour où tout noir de poudre, les pieds enflés et percés d'une courroie, nous le vîmes cruellement traîné par un char autour de nos murailles. O combien différent de cet Hector qui revenait couvert des armes d'Achille après avoir lancé les feux d'Ilion sur la flotte des Grecs ! Sa barbe était sale et hérissée, sa chevelure collée par un sang épaissi, et son corps tout couvert des plaies qu'il reçut en mourant pour sa patrie. Sans faire de vains efforts pour retenir mes larmes, il me sembla que je lui adressais ces tristes mots : " O lumière des Dardanides ! ô fidèle espérance de Teucer ! pourquoi as-tu tardé si longtemps ? quelle région a pu nous cacher notre Hector ? Faut-il te revoir après les funérailles de tous tes proches, après que tant de malheurs ont ravi tant de citoyens à Troie ? Mais quel nuage trouble les sérénités de ton front ? pourquoi ces innombrables blessures ? Ainsi je parlais, et muet était le héros, nul son de sa bouche ne répondait à mes questions inutiles ; mais, amenant du fond de son coeur un pesant soupir sur ses lèvres : " Fuis, Enée, fuis, sauve-toi des flammes ; l'ennemi est dans ces murs : Ilion touche à sa fin. Ils sont passés les jours de Priam et de ta patrie. Si Troie eût pu être sauvée, elle l'eût été par mon bras. A toi sont confiés les dieux tutélaires de cette ville sacrée ; à toi sont commis ses destins. Pars : va chercher de lointains climats, où tu bâtiras des murs fameux, après avoir erré sur toutes les mers. " Il dit, et saisissant dans la chapelle secrète la bandelette du prêtre, la statue de Vesta et le feu éternel, il les emporte avec lui. Enfer du Dante Le Dante, descendu dans la vallée des Serpents, où sont punis les brigands qui ont usé de mensonge, voit une multitude d'ombres courir épouvantées sur des reptiles de toutes races et de toutes formes. Deux coupables s'arrêtent auprès de lui : Com'el ramano sotta la gran fersa, etc . " Comme on voit sous l'ardente canicule le lézard, désertant ses buissons, fuir en éclair à travers les sentiers ; tel parut, s'échappant vers les deux autres coupables, un reptile enflammé, noir et luisant comme l'ébène. Il frappa l'un d'eux au nombril, premier passage des aliments dans nous, et tomba vers ses pieds étendu. L'homme frappé le vit, et ne cria point ; mais, immobile et debout, il bâillait comme aux approches du sommeil ou d'une brûlante fièvre, il bâillait et fixait le reptile qui le fixait lui-même. Tous deux se contemplaient : la bouche de l'un et la blessure de l'autre fumaient comme deux soupiraux, et les deux fumées s'élevaient ensemble. Qu'ici, témoin du prodige, Lucain se taise sur les malheurs de Sabellus et de Nasidius ; qu'Ovide ne parle plus de Cadmus et d'Aréthuse, car s'il changea l'un en dragon et l'autre en fontaine, jamais il n'opposa deux natures de front, les forçant d'échanger entre elles leur matière et leur forme ; mais le serpent et l'homme firent cet horrible accord. " Je vis la croupe de l'un se fendre et se diviser, et les jambes de l'autre s'unir sans intervalle ; ici la peau s'étendre et s'amollir, et là se durcir en écailles ; ensuite les bras du coupable décroissant à ses côtés le monstre allongea deux de ses pieds vers ses flancs, et les deux autres, réunis plus bas, lui donnèrent le sexe que perdait l'ombre malheureuse. " Sous la fumée qui les voilait toujours, les deux spectres se coloraient diversement ; et l'un quittant enfin les cheveux dont l'autre ombrageait sa tête, le reptile tomba sur son ventre, et l'homme se dressa sur ses pieds ; alors, et sans détourner leurs affreux regards l'un se montra sous une face et des traits moins informes, et l'autre pareil au limaçon qui replie ses yeux, n'offrait déjà plus qu'une tête effilée, où disparaissaient tour à tour le nez, la bouche et les oreilles. " Mais la fumée s'évanouit, et soudain le nouveau reptile, dardant une langue acérée, fuit en sifflant dans la nuit profonde. L'homme nouveau l'insulte en crachant après lui, et se tournant ensuite vers l'autre compagnon : Je veux, lui dit-il, que Bosc rampe dans la vallée aussi longtemps que moi. " " Ainsi j'ai vu le septième habitacle se former et se transformer ; et si mes tableaux sont horribles, ils ont au moins la nouveauté. " M. de Rivarol a dit dans ses notes que ce morceau approchait du Laocoon, et ce jugement est modéré. Tel peut devenir un enfer chrétien sous un pinceau habile. Si tout ceci ne forme pas un corps de preuves sans réplique en faveur des beautés poétiques de notre religion, jamais rien ne sera prouvé en littérature. Et qu'on ne dise pas qu'un Grec ou un Romain eût pu faire un Tartare tout semblable à l'enfer du Dante. Non seulement cette remarque, fût-elle véritable, ne conclurait rien contre le christianisme ; mais quiconque aura la moindre critique reconnaîtra que la couleur sombre de l'enfer du Dante ne se trouve point dans la théologie païenne, et qu'elle appartient indubitablement aux dogmes formidables de notre foi. M. Bodmer Si M. Bodmer n'a pas mis dans son poème du Déluge tout ce qu'on pouvait y mettre, personne sans doute ne s'en prendra au sujet. Quelle carrière pour une imagination féconde qu'un monde antédiluvien ! Elle n'a pas même tout à créer ; car, si on veut bien fouiller le Critias, les chronologies d'Eusèbe, quelques traités de Lucien et de Plutarque,on trouvera une ample moisson. Scaliger a cité un fragment de Polyhistor où cet auteur parle de certaines tables écrites avant le déluge, et conservées à Sippary, la même vraisemblablement que la Sipphara de Ptolémée. Les Muses sont des divinités polyglottes, et elles pourraient lire bien des choses sur ces tables. Lorsqu'on écrit et qu'on veut vivre, il ne faut pas craindre d'ouvrir ces gros in-folio du bon temps des Estiennes et des Etrevits, qui contiennent des miracles d'érudition. Mais s'il fut jamais un magnifique sujet d'épopée, soit chez les anciens, soit chez les modernes, un sujet où tout se trouve, un sujet à la fois le plus pathétique, le plus grand, le plus merveilleux de tous les sujets, c'est l'histoire de Joseph, dans cette même bible objet du dégoût des ignorants et des incrédules. Certes ce ne sont pas ici les matériaux qui manquent au poète. Voyez d'un côté toute cette mystérieuse Egypte, dont le sol creusé n'est qu'un vaste temple souterrain qui porte à sa surface d'autres temples. Voyez ces forêts de colonnes, d'obélisques, de pyramides ; ces lacs faits de main d'homme, ce Sphinx, ces statues colossales ; voyez tous ces monuments des arts qui se mêlent aux sables du désert, aux moissons du Delta, aux boeufs pesants, aux légers dromadaires. Ici le souffle créateur de l'aurore enfle le sein des statues et une poitrine de pierre pousse de mélodieux soupirs. Là le Phénix, sublime symbole de l'homme, vient se brûler sur l'autel du Soleil : il compose son bûcher d'aromates précieux ; et c'est pour nous apprendre que nous devons faire de vertus notre dernière couche, afin que, réduits en cendres par la mort, nous puissions renaître à une seconde vie. Plus loin on s'entretient avec ces prêtres qui conservent les sciences hermétiques ; par eux sont expliqués les hiéroglyphes inexplicables. Aux ports du golfe Arabique, on s'embarque pour Ophir, on vogue à l'Atlantide de Platon, on aborde à la quatrième partie de la terre, où se trouvent encore les fourneaux du roi Salomon [Colomb prétendait en avoir vu les restes dans les mines de Cibao. (N.d.A.)] ; on fait le tour entier de l'Afrique, et on voit le soleil au septentrion [Vid. Hérodote. (N.d.A.)] . La Trapobane et le cap Comaria nous appellent, et nous conversons avec les prêtres de l'Inde. L'Ethiopie nous reçoit à notre retour pour nous introduire à l'antre de ses gymnosophistes. Avec les caravanes de Pharaon, nous nous enfonçons dans l'intérieur de l'Afrique ; nous parvenons jusqu'à ce grand lac de l'ouest où se décharge le Tigre [Ptol., ap.Geo. min. (N.d.A.)] , et nous visitons les énormes cités découvertes depuis peu par les modernes voyageurs [Mungo-park. (N.d.A.)] . Tournant nos regards vers l'Europe, nous les fixons sur des scènes non moins admirables. Voilà Cécrops qui part pour fonder Athènes [L'anachronisme ne serait que de 134 ans au plus. (N.d.A.)] , et nous allons balancer à notre gré le merveilleux berceau de l'Attique. L'Etrurie, avec ses sciences et ses beaux vases, est de même livrée à notre muse, car nous la réclamons comme colonie égyptienne [Suid., verb. Tyrrhen. (N.d.A.)] ; et qui nous empêcherait d'aller demander, en passant, l'hospitalité à Saturne qui règne sur l'âge d'or en Ausonie [ Aurea quoe perhibent illo sub rege fuerunt Soecula . (Virg., lib. VIII, v. 324.) - (N.d.A.)] ? De retour en Egypte, nous ne manquerons pas de combats si nous en désirons ; nous assistons en même temps à toutes les fêtes des dieux de la Grèce, originaires de la terre de Mitzraïm. Nous suivons les processions superbes, sur les ruines antiques et inconnues des villes des rois pasteurs [Maneth, apud Joseph., etc. Afric.Herod., lib. II Diod., lib. I, etc. (N.d.A.)] . Nous sommes initiés aux mystères d'Isis ; nous allons au temple d'Ammon dans l'Oasis du désert ; nous pénétrons dans l'intérieur de la grande pyramide où peut-être nous apprenons d'étranges histoires. Que ne voyons-nous point ? Quelles sciences ne nous sont point révélées ? Quels secrets de la nature restent cachés pour nous ? On pourrait croire qu'une telle richesse suffit pour épuiser un sujet ! Eh bien ; ce n'est pas tout : par un contraste unique et qui ne se retrouve nulle part, les sciences de la vie patriarcale viennent se placer auprès de ces tableaux : c'est le vieux Jacob pleurant son fils à l'entrée de sa tente ; ce sont les filles du puits de l'étranger donnant à boire aux chameaux et aux ânes robustes ; c'est la pierre du serment ; c'est l'autel d'alliance ; c'est un mariage accordé auprès de la fontaine ; c'est le champ du glaneur ; c'est le vrai Dieu, c'est le sublime Jéhovah, parlant à son peuple sur les hauts lieux et lui envoyant ses anges sous la figure de beaux jeunes hommes ; c'est la future Sion ; c'est le mont flamboyant de Sinaï et tous les miracles hébreux aisément retracés par une machine poétique ; enfin, pour lier les deux étonnantes parties d'un poème de Joseph, l'histoire la plus merveilleuse, la plus touchante, la plus pathétique, vient vous présenter sa chaîne. M. de Bitaubé a traité ce fameux sujet [Ainsi qu'un auteur allemand et un vieil auteur français. (N.d.A.)] . D'après cette vue rapide des poèmes fondés sur des sujets chrétiens, il nous semble prouvé qu'il ne faut pas rejeter sur la prétendue barbarie de notre religion le peu de succès de ces ouvrages. Est-il rien après tout qui soit plus plein d'enchantement et de délices que la Jérusalem délivrée ? Architecture Mais voici une chose remarquable. Chez les Grecs il n'y avait point d'architecture qu'on pût appeler proprement religieuse. Un temple et un palais se ressemblaient. Par là on voit d'un coup d'oeil que la religion chez ces peuples ne s'élevait pas au dessus de la politique, et qu'elle n'avait rien de divin et de mystérieux. Le christianisme, au contraire, a distingué ses monuments de ceux des hommes, et plus les âges qui les ont élevées ont eu de piété et de foi, plus ces monuments ont été frappants par la grandeur et la noblesse de leur caractère. On peut voir un bel exemple de cette vérité dans les Invalides et dans l' Ecole Militaire . Les premiers sont du siècle de la religion, la seconde est du temps de l'incrédulité. Ces deux édifices sont placés l'un auprès de l'autre comme par un dessein de la Providence, afin qu'ils se servent de commentaire, et qu'on puisse juger du génie du christianisme et du génie de la philosophie. Vous est- il arrivé quelquefois de vous promener, en été, aux Champs-Elysées, le long de la rivière, et avez-vous remarqué le dôme des Invalides ? Comme il est beau ce dôme, enflé dans la vapeur du soir ! Majestueux et immobile, il domine les fumées et les bâtiments qui l'environnent comme la tête arrondie d'une vieille montagne. Qu'il y a haut de son pinacle religieux aux mansardes philosophiques de l'Ecole Militaire ! On dirait que le nom de Dieu, répété dans cette enceinte par la bouche des Bossuet, en a dilaté les voûtes en cherchant un passage vers le ciel, tandis que l'édifice voisin s'est accroupi sur la terre à la parole d'un siècle athée. Mais voici que le soleil se couche par delà les hauteurs de Meudon, à travers la poussière d'or élevée en nuage dans le chemin de la nouvelle Babylone. La Seine avec ses ponts, les grands marronniers des Tuileries, les statues de bronze et de marbre, sont entrecoupées de bandes noires et de rayons de pourpre. Bientôt l'astre du jour, se plongeant sous l'horizon, laisse tout dans les ombres, hors le dôme sacré, qui réfléchit encore les feux de l'occident dans quelques-uns de ses antiques vitraux. Dans ce moment même vous croiriez voir apparaître sur le dôme l'âge immortel de la France, et entendre une voix qui vous crie du haut du superbe monument : " Je suis du grand siècle ! " Musique Si l'on fait attention à la musique moderne, on verra qu'elle exprime rarement la vérité des passions, parce que les passions chez nous sont dénaturées. Nos airs d'amour, par exemple, imitent la volupté des sens, mais ils sont faux dans le moral ou dans la partie de l'âme. Nous n'avons pas un morceau où l'amitié soit bien peinte. Pylade et Oreste poussent des cris dans l' Iphigénie en Tauride . Ce n'est nullement là cette paix, cette modestie, ce ton simple et grand, qui caractérisent l'amitié. Le christianisme, en rencontrant les passions qui sont les cordes de notre âme, a rétabli les harmonies de cette harpe céleste ; il en a fait sortir des sons au-dessus de tous les bruits de la terre. Ecoutez cette jeune religieuse murmurer des airs dans sa cellule ; surprenez-la lorsqu'elle ne chante pas distinctement, mais lorsqu'elle soupire je ne sais quoi de vague, qu'elle compose elle-même à moitié, vous entendrez la mélodie des anges. Le culte évangélique est tellement formé pour l'harmonie, qu'il a rempli ses temples de musique, inventé l'orgue et donné des soupirs à l'airain même. La nature publie sans cesse les louanges du Créateur, et il n'y a rien de plus religieux que ces cantiques que chantent avec les vents les chênes et les roseaux du désert. Ainsi le musicien qui veut suivre la religion dans tous ses rapports est obligé d'apprendre l'imitation des symphonies de la solitude. Il faut qu'il connaisse ces notes mélancoliques que rendent les eaux et les arbres ; il faut qu'il ait étudié le bruit des vents dans les cloîtres, et ces murmures qui règnent dans l'herbe des cimetières, dans les souterrains des morts et dans les temples gothiques ; il ne doit pas ignorer les grandes harmonies des mers, celles des globes dans les espaces, et celles des séraphins dans les cieux ; car ces harmonies sont essentiellement du ressort de la religion. Nous ne parlerons point de la mélodie intérieure de l'âme, et, pour ainsi dire, de la musique des pensées. Heureux l'artiste qui pourra faire éclater au dehors cette mélodie inconnue, que le juste entend dans son coeur. Au reste, si le christianisme était ennemi des concerts, eût-il dès son berceau pris tant de soins de s'en entourer ? Ignore-t-on que c'est lui qui a sauvé le chant dans les siècles barbares ? Là où il a placé son trône, là s'est formé le peuple le plus mélodieux de la terre. Les anciens Romains étaient sans génie pour la musique, et en vérité il n'est guère probable qu'en mêlant leur sang au sang des Huns et des Goths ils aient acquis ce génie. Le même phénomène se remarque chez les Allemands, qui ne semblent pas formés pour les arts,et qui cependant sont musiciens. Il faut donc qu'une cause morale et secrète ait déterminé ce talent ; cette cause n'est autre que la religion. Partout où elle s'est montrée elle a fait naître l'harmonie, et l'on voit que cela devait être ainsi : le chant est fils des prières, et les prières sont les compagnes de la religion. Réunit-elle trois hommes, au désert ou dans un temple, elle entonne aussitôt les louanges du Créateur. Quand elle a civilisé les sauvages, ce n'a été que par des cantiques, et l'Iroquois, qui n'avait point cédé à ses dogmes, a cédé à ses concerts. O religion de paix et de mélodie ! vous n'avez pas, comme les autres cultes, dicté aux humains des préceptes de haine et de discorde ; vous leur avez seulement appris à aimer et à chanter. Que si de ces idées générales sur l'influence du christianisme dans la musique nous descendons à l'effet immédiat de la religion sur cet art, nous trouverons des choses intéressantes, tant pour l'antiquité des souvenirs que pour la valeur intrinsèque du chant d'église. Pénétrons un peu à la source. Les Grecs distinguèrent dans leur musique quatre modes principaux qu'ils appelèrent chants authentiques . Le dorien renfermait les airs graves ; on s'en servait pour louer les dieux, et c'était le seul que Platon voulût conserver dans sa république. Ces quatre chants authentiques, subdivisés en plusieurs classes, donnèrent naissance à la mélopée. Cette mélopée se partage elle-même en trois branches ; la seconde de ces branches fut affectée au récitatif de la tragédie et aux harmonies funèbres. Les Romains n'apportèrent aucun changement au génie de la musique : ce ne fut que vers l'an 415 de la fondation de la cité que cet art parut à Rome. Il fut introduit dans les jeux scéniques par des mimes et des joueurs de flûte, que le sénat avait envoyé chercher en Toscane. Nous ignorons quel était le caractère de cette musique. Si les Etrusques étaient Egyptiens d'origine, comme il y a quelque lieu de le croire, il est vraisemblable qu'ils ne connaissaient que le premier système d'Hermès ou Mercure. Mais Polymnie, avec les autres Muses, envahit dans la suite l'empire des vainqueurs de la Grèce. La seule altération que les Romains se permirent dans l'art d'Olympe fut de substituer l'alphabet latin à l'alphabet grec pour faciliter la lecture de l'échelle musicale. Ce fut dans cet état que le christianisme trouva la musique sur la terre. Les premiers fidèles, s'apercevant combien l'âme attendrie par les sons s'ouvre plus facilement aux influences religieuses, célébrèrent les louanges de Dieu sur les plus beaux airs de la Grèce. Saint Ambroise et le pape Damase réformèrent dans la suite l'harmonie, que le temps avait corrompue. Boèce, au retour de ses voyages, l'an 502 de notre ère, fit part à l'Eglise latine des chants qu'il avait recueillis à Athènes. Enfin, saint Grégoire le Grand, corrigeant le troisième système des Grecs et des Latins, c'est-à-dire le système d'Olympe, fixa pour toujours la musique sacrée ; musique que l'ignorance et l'esprit d'irréligion se sont plu à ravaler, mais qui n'en fait pas moins les délices de tous ceux qui goûtent encore la simplicité, la mélancolie, la majesté, la grandeur, et qui aiment à égarer leur pensée dans la nuit des temps et dans le vague des souvenirs. S'il y a quelque chose de médiocre dans la musique sacrée, ce sont en général les chants d'allégresse. Le christianisme est sérieux comme l'homme, et son sourire même est mélancolique. L' O filii et filiae , les divers alleluia , sont bien inférieurs aux soupirs et aux prières que nos maux arrachent à la religion : tout l'office des morts est un chef-d'oeuvre ; les artistes conviennent qu'il est du style le plus sublime, et qu'il fait entendre les sourds retentissements du tombeau. Il reste une tradition dans l'Eglise, que le chant qui délivre les morts , comme l'appelle un de nos plus grands poètes, est celui-là même qui servait aux pompes funèbres des Athéniens ; vers le temps de Périclès. On remarque aussi quelquefois dans les hymnes d'église je ne sais quel génie à la fois religieux et sauvage. Composées par des solitaires qui vivaient au milieu des bois, ces hymnes ont des silences, des renflements et des dimensions graduelles de sons ; vous croiriez reconnaître dans leur murmure monotone le bourdonnement des Ifs et des vieux pins qui ombrageaient les cimetières et les cloîtres des abbayes. Presque tous les chants de la semaine sainte sont parfaits dans le style de la douleur ; la passion de saint Matthieu est encore aujourd'hui le désespoir des maîtres ; le récitatif de l'historien, les cris de la populace juive, la noblesse des réponses de Jésus, forment un drame pathétique dont la musique moderne n'a point approché. Et quelle est donc cette religion qui, représentant sans cesse une sublime tragédie, compose son culte de la réunion de tous les arts ? Fragment d'un épisode L'étranger était assis sous un papaya, au bord du lac de Tindaé. Le jour approchait de sa fin, et tout était calme, superbe, solitaire et mélancolique au désert. Les montagnes de Jore, les forêts de cèdres des Chéroquois, les nuages dans les cieux, les roseaux dans les savanes, les fleuves dans les vallées, se rougissaient des feux du couchant. Par delà les rivages du lac, le soleil s'enfonçait avec majesté derrière les montagnes. On le voyait encore suspendu à l'horizon entre la fracture de deux hauts rochers : son globe élargi, d'un rouge pourpre mouvant et environné d'une auréole glorieuse, semblait osciller lentement dans un fluide d'or, comme le pendule de la grande horloge des siècles. Prête à se livrer au silence, la solitude exécutait un dernier concert : les forêts, les eaux, les brises, les quadrupèdes, les oiseaux, les monstres, faisaient les diverses parties de ce choeur unique. La nom pareille chantait dans le copalme, l'oiseau moqueur gazouillait dans le tulipier : on entendait à la fois et les flots expirants sur leurs grèves et les crocodiles qui rugissaient sourdement. Nichées dans les feuillages des tamarins, des grenouilles d'un vert de porphyre imitaient par un cri singulier le tintement d'une petite cloche ; et de beaux serpents, qui vivent sur les arbres, sifflaient suspendus aux dômes des bois,, en se balançant dans les airs comme des festons de lianes. Enfin, de longues bandes de cariboux, d'originaux, de buffles sauvages, venaient en bramant, en mugissant, se baigner dans les eaux du lac. Toutes ces bêtes défilaient sous l'oeil de l'universel Pasteur, qui conduit la chevrette de la montagne avec la même houlette dont il gouverne dans les plaines du ciel l'innombrable troupeau des astres. Tandis que l'étranger contemplait ce rare spectacle, et les forêts autour de lui, et le soleil dans l'ouest, et le lac à ses pieds, il entendit marcher dans le bois : c'était le vieux sauvage son hôte. Outalissi s'avançait en s'appuyant sur son arc détendu, et ses cheveux, noués sur le sommet de sa tête avec des plumes et aigle, ressemblaient à une touffe de filasse argentée ; il salua le jeune Européen selon la coutume du désert en l'agitant légèrement par l'épaule, il lui souhaita un ciel bleu, beaucoup de chevreuils, un manteau de castor et l'espérance . Il poussa la fumée du calumet de paix vers le soleil couchant et vers la terre : cela étant fait, il s'assit sous le papaya. L'homme des forêts et l'homme des cités s'entretinrent des choses de la solitude ; ils louèrent le dieu des fleuves, le dieu des rochers, le dieu des hommes justes ; leurs pensées remontèrent vers le berceau du monde, vers ces temps où l'homme de trente années suçait encore le lait de sa mère, c'est-à-dire qu'il se nourrissait d'innocence, et l'étranger pria son hôte de lui raconter ce qu'il savait de l' ancienne parole [La tradition. (N.d.A.)] . - " Fils de l'étranger, enfant des mille cabanes, répondit le sauvage, je te parlerai dans toute la sincérité de mon coeur ; mais je ne pourrai mettre dans ma chanson [La tradition est chantée. (N.d.A.)] la cadence que j'y aurais mise autrefois, dans ce temps où nos cheveux ne comptaient encore que deux fois dix chutes de feuilles. J'ai bien changé depuis ces jours : les jarrets du vieux cerf se sont raidis, il a pris sa parure d'hiver, son poil est devenu blanc, et il va bientôt se retirer dans l'étroite caverne. O mon fils ! si je fleuris encore aujourd'hui, ce n'est plus que par la mémoire : un vieillard avec ses souvenirs ressemble à l'arbre décrépit de nos bois, qui ne se décore plus de son propre feuillage, mais qui couvre quelquefois sa nudité de la verdure des plantes qui ont végété sur ses antiques rameaux. " L'ancien des hommes ayant ainsi fait l'apologie de son grand âge, avec cette douce prolixité si naturelle aux vieillards, commença son chant religieux. Son chef caduc se balançait sur ses épaules arrondies, comme cette étoile du soir qui paraît trembler sur le dos des mers où elle est prête à s'éteindre. D'abord il raconta les guerres du Grand Esprit contre le cruel Kitchimanitou , dieu du mal. Ensuite il célébra le jour fameux qui commence les temps, jour où le Grand Lièvre , milieu des quadrupèdes de sa cour, se plut à former l'univers d'un grain de sable, qu'il tira, du fond de l'abîme, et à transformer en homme les corps des animaux noyés. Il dit le premier homme et la belle Atahensie , la première de toutes les femmes, précipités pour avoir perdu l'innocence ; la terre rougie du sang fraternel ; Jouskeka l'impie immolant le juste Tahouitsavon ; le déluge descendant à la voix du Grand Esprit pour punir la race de Jouskeka ; Massou sauvé seul, dans son canot d'écorce, du naufrage du genre humain ; le corbeau envoyé à la découverte de la terre, et ce même corbeau revenant à son maître sans avoir trouvé où se reposer. Plus heureux que le volatile, le rat musqué rapporta à Massou un peu de terre pétrie dont Massou forma le nouvel univers. Ses flèches, lancées contre le tronc des arbres dépouillés, se changèrent en branches verdoyantes. Massou, par reconnaissance, épousa la femelle du rat musqué, et de cet étrange hyménée sortit la nouvelle race des hommes, qui tiennent de leur mère terrestre l'instinct et les passions animales, et se rapprochent de la divinité par l'âme et la raison qu'ils tiennent de leur père. Tel fut le chant du vieux sauvage, qui remplit d'étonnement l'Européen en retrouvant dans le plus profond des déserts, dans un monde séparé des trois autres parties de la terre, les traditions de notre sainte religion. Cependant la nuit américaine sortant de l'orient s'avançait sur les forêts du Nouveau Monde, dans toute la pompe de son costume sauvage, et l'on n'entendait plus que le roucoulement de la colombe de la Virginie. L'Indien et le voyageur se levèrent pour retourner à la cabane ; ils passèrent près d'un tombeau qui formait la limite de deux nations dans la solitude : c'était celui d'un enfant ! On l'avait placé au bord du sentier public, afin que les jeunes femmes, en allant à la fontaine, pussent recevoir dans leur sein l'âme de l'innocente créature, et la rendre à la patrie. Il s'y trouvait alors une mère, toute semblable à Niobé, qui, à la clarté des étoiles, arrosait de son lait le gazon sacré et y déposait une gerbe de mais et des fleurs de lis blanc. On y voyait aussi des épouses nouvelles, qui, désirant les douceurs de la maternité, venaient puiser les semences de la vie à un tombeau, et cherchaient, en entrouvrant leurs lèvres, à recueillir l'âme du petit enfant, qu'elles croyaient voir errer sur les fleurs. J'admirai avec des pleurs dans les yeux ces moeurs très merveilleuses et ces dogmes attendrissants d'une religion qui semblait avoir été inventée par des mères... Humbles monuments de l'art des Indiens, vous n'invitez point une science fastueuse à vos tombes inconnues. Vous n'avez d'autres portiques que ceux des forêts, d'autres pilastres que le granit des rochers d'autres ciselures que les guirlandes des vignes et des scolopendres. L'Ohio, silencieux et rapide, coule nuit et jour à votre base ; un bois de sapins conduit à vos sépulcres, et ses colonnes, marbrées de vert et de feu, forment le péristyle de ce temple de la mort. Dans ce bois règne sans cesse un bruit solennel, comme le sourd mugissement de l'orgue ; mais lorsqu'on pénètre au fond du sanctuaire, on n'entend plus que le chant des oiseaux, qui célèbrent à la mémoire des mort une fête éternelle. Esquisse Au jour de nos calamités, la patrie en travail de la révolution jeta un cri de douleur, comme une femme qui enfante un fruit mort-né dans son sein. En ce temps-là l'exil s'avança au-devant de ses nouvelles tribus, et les absorba dans sa dévorante solitude. L'esprit de Dieu s'étant retiré du milieu du peuple, il ne resta de force que dans la tache originelle, qui reprit tout son empire comme aux jours de Caïn et de sa race. Quiconque voulait être raisonnable sentait en lui je ne sais quelle impuissance du bien ; quiconque étendait une main pacifique voyait cette main subitement séchée. Le drapeau rouge flotte aux remparts de toutes les cités ; la guerre est déclarée à tous les potentats de la terre ; les os des rois de Juda, les os des prêtres, les os des habitants de Jérusalem sont jetés hors de leurs sépulcres le sang ruisselle de toutes parts, les âmes deviennent dures, les yeux secs et arides. Sacrilège envers les souvenirs, on efface toutes les institutions antiques ; sacrilège envers les espérances, on ne fonde rien pour la postérité : les tombeaux et les enfants sont également profanés. Dans cette ligne de vie, qui nous fut transmise par nos ancêtres, et que nous devons prolonger au delà de nous, on ne saisit que le point présent, et chacun se consacrant au débordement de ses coeurs, comme à un sacerdoce abominable, vit comme si rien ne l'eût précédé et que rien ne le dût suivre ! Défense On nous impose aujourd'hui une tâche que nous nous sentons fort peu capable de remplir avec la dignité de style et la sainteté de moeurs qu'elle demande. Il s'agit de défendre le christianisme contre les sarcasmes et les blasphèmes des philosophes ; de montrer que ses dogmes, sa doctrine et son culte, loin d'être ridicules, froids, barbares et ennuyeux, se prêtent, au contraire, merveilleusement aux choses de l'âme, et peuvent enchanter l'esprit plus divinement encore par leur nature que tous ces dieux de Virgile et d'Homère, que l'impiété voudrait faire revivre. En effet, il faut avoir vécu comme nous au milieu des gens de lettres pour savoir combien cette fausse idée, que le christianisme est dépouillé de charme et de poésie, a fait d'incrédules. On s'est persuadé peu à peu, sans examen, qu'une religion qui n'avait ni beaux noms à reproduire ni rites sublimes ou gracieux à offrir devait être une religion de moines et de Vandales. De là la conjuration de tous les hommes qui prétendent au bel esprit, de tous les artistes, de tous les talents contre elle. Les trois divines personnes, leurs mystères profonds, les saints et les anges sont devenus un sujet éternel de railleries aussi cruelles que dégoûtantes. Le roseau et la couronne d'épines ont meurtri de nouveau la tête du Fils de l'Homme, et les gardes des tyrans se sont écriés comme autrefois : " Salut, Roi des Juifs. " Salve, Rex Judoeorum . Le Temps Le temps écoulé est une profonde solitude où apparaissent çà et là quelques ruines imposantes ; les hommes sont déjà vieux sur la terre, et cependant on voit à peine s'élever cinq ou six grands législateurs dans l'histoire. Il est bien humiliant pour notre orgueil de penser que toutes les maximes de la sagesse humaine peuvent se renfermer dans quelques pages. Et dans ces pages, encore, combien d'erreurs et d'absurdités ! Que trouve-t-on dans le bel édifice des lois des Lycurgue et des Pythagore, sinon la cendre même de ces sociétés dont elles devaient éterniser la vie ? Ces lois n'ont survécu aux peuples pour lesquels elles furent faites que comme les pyramides des déserts, immortels palais de la mort ! Source: http://www.poesies.net