Essai sur les révolutions de M. le Vte de Chateaubriand François-René Chateaubriand (1768-1848) AVERTISSEMENT DE L'AUTEUR T 1 p1 édition des oeuvres complètes. J' ai promis de réimprimer l' essai sans y changer un seul mot : à cet égard j' ai poussé le scrupule si loin, que je n' ai voulu ni corriger les fautes de langue, ni faire disparoître les hellénismes, latinismes et anglicismes qui fourmillent dans l' essai . On a demandé cet ouvrage ; on l' aura avec tous ses défauts. Il y a une omission dans le chiffre romain du millésime de l' édition de Londres : je l' ai maintenue, me contentant de la faire remarquer. L' essai historique n' a jamais été publié par moi qu' une seule fois : il fut imprimé à Londres en 1796, par Baylis, et vendu chez De Boffe en 1797. Le titre et l' épigraphe étoient exactement ceux qu' il porte dans la présente édition. L' essai formoit un seul volume de 681 pages grand in-8, sans compter l' avis, la notice, la table des chapitres et l' errata ; mais, comme je le faisois observer dans l' ancien avis , p11 c' étoit réellement deux volumes réunis en un. J' ai été obligé de diviser en deux cette énorme production dans la présente édition, parce que, avec les notes critiques et la préface nouvelle, l' essai , en un seul volume, auroit dépassé huit cents pages. Dans l' intérêt de mon amour-propre, j' aurois mieux aimé donner l' essai en un seul tome, et subir à la fois ma sentence, que me faire attacher deux fois au char de triomphe de ceux qui n' ont jamais failli ; mais je ne saurois trop souffrir pour avoir écrit l' essai . On a réimprimé cet ouvrage en Allemagne et en Angleterre. La contrefaçon angloise n' est qu' un abrégé fait sans doute dans une intention bienveillante, puisqu' on a supprimé ce qu' il y a de plus blâmable dans l' essai : la contrefaçon allemande est calquée sur la contrefaçon angloise. Ces omissions ne tournent jamais au profit d' un auteur : on pourroit dire, en faisant allusion à un passage de Tacite, qu' à ces funérailles d' un mauvais livre, les morceaux retranchés paroissent d' autant plus, qu' on ne les y voit pas. L' essai complet n' existe donc que dans l' édition de Londres faite par moi, en 1797, et dans l' édition que je donne aujourd' hui d' après cette première édition. PREFACE T 1 p111 édition des oeuvres complètes. Voici l' ouvrage que, depuis longtemps, j' avois promis de réimprimer ; promesse que des âmes charitables avoient regardée comme un moyen de gagner du temps, et d' imposer silence à mes ennemis, bien résolu que j' étois intérieurement, disoit-on, de ne jamais tenir ma parole. Avant de porter un jugement sur l' essai , commençons par faire l' histoire de cet ouvrage. J' avois traversé l' Atlantique avec le dessein d' entreprendre un voyage dans l' intérieur du Canada, pour découvrir, s' il étoit possible, le passage au nord-ouest du continent p1V américain. Par le plus grand hasard, j' appris, au milieu de mes courses, la fuite de Louis Xvi, l' arrestation de ce monarque à Varennes, et la retraite au delà de la Meuse, de la Moselle et du Rhin, de presque tout le corps des officiers françois d' infanterie et de cavalerie. Louis Xvi n' étoit plus qu' un prisonnier entre les mains d' une faction ; le drapeau de la monarchie avoit été transporté par les princes de l' autre côté de la frontière : je n' approuvois point l' émigration en principe, mais je crus qu' il étoit de mon honneur d' en partager l' imprudence, puisque cette imprudence avoit des dangers. Je pensai que, portant l' uniforme françois, je ne devois pas me promener dans les forêts du nouveau-monde, quand mes camarades alloient se battre. J' abandonnai donc, quoiqu' à regret, mes pV projets qui n' étoient pas eux-mêmes sans périls. Je revins en France ; j' émigrai avec mon frère, et je fis la campagne de 1792. Atteint, dans la retraite, de cette dyssenterie qu' on appeloit la maladie des prussiens, une affreuse petite vérole vint compliquer mes maux. On me crut mort ; on m' abandonna dans un fossé où, donnant encore quelques signes de vie, je fus secouru par la compassion des gens du prince de Ligne, qui me jetèrent dans un fourgon. Ils me mirent à terre sous les remparts de Namur, et je traversai la ville en me traînant sur les mains de porte en porte. Repris par d' autres fourgons, je retrouvai à Bruxelles mon frère qui rentroit en France, pour monter sur l' échafaud : on osoit à peine panser une blessure que j' avois à la cuisse, à cause de la contagion de ma double maladie. Je voulois cependant dans cet état me rendre à Jersey, afin de rejoindre les royalistes de la Bretagne. Au prix d' un peu d' argent que j' empruntai, je me fis porter à Ostende : j' y rencontrai plusieurs bretons mes compatriotes et mes compagnons d' armes, qui avoient formé le même projet que moi. Nous nolisâmes une petite barque pV1 pour Jersey, et l' on nous entassa dans la cale de cette barque. Le gros temps, le défaut d' air et d' espace, le mouvement de la mer achevèrent d' épuiser mes forces ; le vent et la marée nous obligèrent de relâcher à Guernesey. Comme j' étois près d' expirer, on me descendit à terre, et on m' assit contre un mur, le visage tourné vers le soleil, pour rendre le dernier soupir. La femme d' un marinier vint à passer ; elle eut pitié de moi ; elle appela son mari qui, aidé de deux ou trois autres matelots anglois, me transporta dans une maison de pêcheurs, où je fus mis dans un bon lit : c' est vraisemblablement à cet acte de charité que je dois la vie. Le lendemain on me rembarqua sur le sloop d' Ostende ; quand nous ancrâmes à Jersey, j' étois dans un complet délire. Je fus recueilli par mon oncle maternel, le comte de Bédée, et je demeurai plusieurs mois entre la vie et la mort. Au printemps de 1793, me croyant assez fort pour reprendre les armes, je passai en Angleterre, où j' espérois trouver une direction des princes ; mais ma santé, au lieu de se rétablir, continua de décliner : ma poitrine s' entreprit ; je respirois avec peine. pV11 D' habiles médecins consultés me déclarèrent que je traînerois ainsi quelques mois, peut-être même une ou deux années, mais que je devois renoncer à toute fatigue, et ne pas compter sur une longue carrière. Que faire de ce temps de grâce qu' on m' accordoit ? Hors d' état de tenir l' épée pour le roi, je pris la plume. C' est donc sous le coup d' un arrêt de mort, et pour ainsi dire entre la sentence et l' exécution, que j' ai écrit l' essai historique . Ce n' étoit pas tout de connoître la borne rapprochée de ma vie, j' avois de plus à supporter la détresse de l' émigration : je travaillois le jour à des traductions, mais ce travail ne suffisoit pas à mon existence, et l' on peut voir dans la première préface d' atala , à quel point j' ai souffert, même sous ce rapport. Ces sacrifices, au reste, portoient en eux leur récompense : j' accomplissois les devoirs de la fidélité envers mes princes ; d' autant plus heureux dans l' accomplissement de ces devoirs, que je ne me faisois aucune illusion, comme on le remarquera dans l' essai , sur les fautes du parti auquel je m' étois dévoué. Ces détails étoient nécessaires pour expliquer un passage de la notice placée à la tête de l' essai , et cet autre passage de l' essai pV111 même. " attaqué d' une maladie qui me laisse peu d' espoir, je vois les objets d' un oeil tranquille. L' air calme de la tombe se fait sentir au voyageur qui n' en est plus qu' à quelques journées. " j' étois encore obligé de raconter ces faits personnels, pour qu' ils servissent d' excuse au ton de misanthropie répandu dans l' essai : l' amertume de certaines réflexions n' étonnera plus. Un écrivain qui croyoit toucher au terme de la vie, et qui, dans le dénûment de son exil, n' avoit pour table que la pierre de son tombeau, ne pouvoit guère promener des regards riants sur le monde. Il faut lui pardonner de s' être abandonné quelquefois aux préjugés du malheur, car le malheur a ses injustices, comme le bonheur a sa dureté et ses ingratitudes. En se plaçant donc dans la position où j' étois lorsque je composai l' essai , un lecteur impartial me passera bien des choses. Cet ouvrage, si peu répandu en France, ne fut pas cependant tout-à-fait ignoré en Angleterre et en Allemagne ; il fut même question de le traduire dans ces deux pays, ainsi qu' on l' apprend par la notice : ces traductions commencées n' ont point paru. Le libraire De Boffe, éditeur de l' essai , en Angleterre, p1X avoit aussi résolu d' en donner une édition en France : les circonstances du temps firent avorter ce projet. Quelques exemplaires de l' édition de Londres parvinrent à Paris. Je les avois adressés à M M De La Harpe, Ginguené et De Sales, que j' avois connus avant mon émigration. Voici ce que m' écrivoit à ce sujet un neveu du poëte Lemière. " Paris, ce 15 juillet 1797. D' après vos instructions, j' ai fait remettre, par M Say, directeur de la décade philosophique et littéraire , à M Ginguené, propriétaire lui-même de ce journal, la lettre et l' exemplaire qui lui étoient destinés... etc. " pX malgré ce grand succès dont on flattoit ma vanité d' auteur, il est certain que si l' essai fut un moment connu en France, il fut presque aussitôt oublié. La mort de ma mère fixa mes opinions religieuses. Je commençai à écrire, en expiation de l' essai , le génie du christianisme. rentré en France en 1800, je publiai ce dernier ouvrage et je plaçai dans la préface la confession suivante : " mes sentiments religieux n' ont pas toujours été ce qu' ils sont aujourd' hui. Tout en avouant la nécessité d' une religion, et en admirant le christianisme, j' en ai cependant méconnu plusieurs rapports. Frappé des abus de quelques institutions et des vices de quelques hommes, je suis tombé jadis dans les pX1 déclamations et les sophismes. Je pourrois en rejeter la faute sur ma jeunesse, sur le délire des temps, sur les sociétés que je fréquentois ; mais j' aime mieux me condamner : je ne sais point excuser ce qui n' est point excusable. Je dirai seulement les moyens dont la providence s' est servie pour me rappeler à mes devoirs. " ma mère, après avoir été jetée à soixante-douze ans dans des cachots où elle vit périr une partie de ses enfants, expira sur un grabat où ses malheurs l' avoient reléguée. Le souvenir de mes égarements répandit sur ses derniers jours une grande amertume. Elle chargea, en mourant, une de mes soeurs de me rappeler à cette religion dans laquelle j' avois été élevé. Ma soeur me manda les derniers voeux de ma mère : quand la lettre me parvint au delà des mers, ma soeur elle-même n' existoit plus ; elle étoit morte aussi des suites de son emprisonnement. Ces deux voix sorties du tombeau, cette mort qui servoit d' interprète à la mort, m' ont frappé : je suis devenu chrétien ; je n' ai point cédé, j' en conviens, à de grandes lumières surnaturelles ; ma conviction est sortie du coeur : j' ai pleuré et j' ai cru. " pX11 ce n' étoit point là une histoire inventée pour me mettre à l' abri du reproche de variations, quand l' essai parviendroit à la connoissance du public. J' ai conservé la lettre de ma soeur. Madame De Farcy, après avoir été connue à Paris par son talent pour la poésie, avoit renoncé aux muses ; devenue une véritable sainte, ses austérités l' ont conduite au tombeau : j' en puis parler ainsi, car le philanthrope abbé Carron a écrit et publié la vie de ma soeur. Voici ce qu' elle me mandoit dans la lettre que la préface du génie du christianisme a mentionnée. " St-Servan, 1 er juillet 1798. " mon ami, nous venons de perdre la meilleure des mères : je t' annonce à regret ce coup funeste (ici quelques détails de famille)... etc. " pX111 voilà la lettre qui me ramena à la foi par la piété filiale. Tout alla bien pendant quelques années : mon second ouvrage avoit réussi au delà de mes espérances. N' ayant jamais manqué de sincérité, n' ayant jamais parlé que d' après ma conscience, n' ayant jamais raconté de moi que des choses vraies, je me croyois en sûreté par les aveux mêmes de la préface du génie du christianisme ; et l' essai étoit également oublié de moi et du public. Mais Buonaparte, qui s' étoit brouillé avec la cour de Rome, ne favorisoit plus les idées religieuses : le génie du christianisme avoit fait trop de bruit, et commençoit à l' importuner. L' affaire de l' institut survint ; une querelle littéraire s' alluma, et l' on déterra l' essai. la police de ce temps-là fut charmée de la découverte ; et, comme elle n' étoit pas arrivée à la perfection de la police de ce temps-ci, comme elle se piquoit sottement pX1V d' une espèce d' impartialité, elle permit à des gens de lettres de me prêter leur secours. Toutefois, elle ne vouloit pas, comme je le dirai à l' instant, que ma défense se changeât en triomphe ; ce qui étoit bien naturel de sa part. Je ne nommerai point l' adversaire qui me jeta le gant le premier, parce qu' au moment de la restauration, lorsqu' on exhuma de nouveau l' essai , il me prévint loyalement des libelles qui alloient paroître, afin que j' avisasse au moyen de les faire supprimer. N' ayant rien à cacher, et ami sincère de la liberté de la presse, je ne fis aucune démarche : je trouvai très-bon qu' on écrivît contre moi tout ce qu' on croyoit devoir écrire. Un jeune homme, appelé Damaze De Raymond, qui fut tué en duel quelque temps après, se fit mon champion sous l' empire, et la censure laissa paroître son écrit ; mais le gouvernement fut moins facile, quand, pour toute réponse à des extraits de l' essai , je lui demandai la permission de réimprimer l' ouvrage entier . Voici ma lettre au général baron de Pommereul, conseiller d' état, directeur général de l' imprimerie et de la librairie. pXV " monsieur le baron, " on s' est permis de publier des morceaux d' un ouvrage dont je suis l' auteur. Je juge d' après cela que vous ne verrez aucun inconvénient à laisser paroître l' ouvrage tout entier. " je vous demande donc, monsieur le baron, l' autorisation nécessaire pour mettre sous presse chez Le Normant, mon ouvrage intitulé : essai historique, politique et moral sur les révolutions anciennes et modernes, considérées dans leurs rapports avec la révolution françoise . Je n' y changerai pas un seul mot ; j' y ajouterai pour toute préface celle du génie du christianisme . " j' ai l' honneur d' être, etc. " Paris, ce 17 novembre 1812. " dès le lendemain, M De Pommereul me répondit la lettre suivante, écrite tout entière de sa main. En ce temps d' usurpation, on se piquoit de politesse, même avec un homme en disgrâce, même avec un émigré. M De Pommereul refuse la permission que je lui demande ; mais comparez le ton de sa lettre avec celui des lettres qui pXV1 sortent aujourd' hui des bureaux d' un directeur général, ou même d' un ministre. " Paris, ce 18 novembre 1812. " à Monsieur De Chateaubriand. " je mettrai mardi prochain, monsieur, votre demande sous les yeux du ministre de l' intérieur... etc. " signé baron de Pommereul. " pXV11 le 24 novembre, je reçus de M De Pommereul cette autre lettre : " Paris le 24 novembre 1812. " à Monsieur De Chateaubriand. " j' ai mis aujourd' hui, monsieur, sous les yeux du ministre de l' intérieur la lettre que vous m' avez fait l' honneur de m' écrire le 17 courant, et la réponse que je vous ai faite le 18... etc. " signé baron de Pommereul. " M De Pommereul reconnoît dans sa première lettre que mon ouvrage, fait en 1797, est bien peu convenable au temps présent (l' empire), et que s' il devoit paroître aujourd' hui (sous Buonaparte) pour la première fois, il doute que ce pût être avec l' assentiment de l' autorité . Quelle justification de l' essai ! Dans sa seconde lettre, m le directeur de la librairie m' ordonne de me soumettre à la censure si je veux réimprimer mon ouvrage. Il étoit clair que la censure m' auroit enlevé ce que je disois en éloge de Louis Xvi, des Bourbons, de la vieille monarchie, et toutes mes réclamations en faveur de la liberté ; il étoit clair que l' essai , ainsi dépouillé de ce qui servoit de contre-poids à ses erreurs, se seroit réduit à un extrait à peu près semblable à ceux dont je me plaignois. Force étoit donc à moi de renoncer à le réimprimer, puisqu' il auroit fallu le livrer aux mutilations de la censure. Après tout, le gouvernement impérial avoit grandement raison : l' essai n' étoit, ni sous le rapport des libertés publiques, ni sous celui de la monarchie légitime, un livre qu' on pût publier sous le despotisme et l' usurpation. La police se donnoit un air d' impartialité, en laissant dire quelque chose en ma faveur, et rioit secrètement de m' empêcher de faire la seule chose qui pût réellement me défendre. pX1X Enfin le roi fut rendu à ses peuples : je parus jouir d' abord de la faveur que l' on croit, mal à propos, devoir suivre des services qui souvent ne méritent pas la peine qu' on y pense ; mais enfin, en proclamant le retour de la légitimité, j' avois contribué à entraîner l' opinion publique, par conséquent j' avois choqué des passions et blessé des intérêts : je devois donc avoir des ennemis. Pour m' enlever l' influence qu' on craignoit de me voir prendre sur un gouvernement religieux, on crut expédient de réchauffer la vieille querelle de l' essai . On annonça avec bruit un Chateaubriantana , une brochure du sacerdoce , etc. C' étoient toujours des compilations de l' essai . Il y avoit dans ces nouvelles poursuites quelque chose qui n' étoit guère plus généreux que dans les premières ; j' étois en disgrâce sous le roi, comme je l' étois sous Buonaparte, au moment où ces courageux critiques se déchaînoient contre moi. Pourquoi m' ont-ils pXX laissé tranquille lorsque j' étois ministre ? C' étoit là une belle occasion de montrer leur indépendance. Je n' ai répondu à ces personnes bienveillantes que par cette note de la préface de mes mélanges de politique . " si je n' ai jamais varié dans mes principes politiques, je n' ai pas toujours embrassé le christianisme dans tous ses rapports, d' une manière aussi complète que je le fais aujourd' hui. Dans ma première jeunesse, à une époque où la génération étoit nourrie de la lecture de Voltaire et de J-J Rousseau, je me suis cru un petit philosophe, et j' ai fait un mauvais livre. Ce livre je l' ai condamné aussi durement que personne dans la préface du génie du christianisme . Il est bizarre qu' on ait voulu me faire un crime d' avoir été un esprit-fort à vingt ans et un chrétien à quarante. A-t-on jamais reproché à un homme de s' être corrigé ? L' écrivain vraiment coupable est celui qui ayant bien commencé finit mal, et non pas celui qui ayant mal commencé finit bien. Quoi qu' il en soit, si je pouvois anéantir l' essai historique , je le ferois, parce qu' il renferme, sous le rapport de la religion, des pages qui peuvent blesser quelques points de discipline ; pXX1 mais puisque je ne puis l' anéantir ; puisqu' on en extrait tous les jours un peu de poison, sans donner le contre-poison qui se trouve à grandes doses dans le même ouvrage ; puisqu' on l' a réimprimé par fragments, je suis bien aise d' annoncer à mes ennemis que je vais le faire réimprimer tout entier. Je n' y changerai pas un mot ; j' ajouterai seulement des notes en marge. " je prédis à ceux qui ont voulu transformer l' essai historique en quelque chose d' épouvantable, qu' ils seront très-fâchés de cette publication : elle sera tout entière en ma faveur (car je n' attache de véritable importance qu' à mon caractère) ; mon amour-propre seul en souffrira. Littérairement parlant, ce livre est détestable et parfaitement ridicule ; c' est un chaos où se rencontrent les jacobins et les spartiates, la marseilloise et les chants de Tyrtée, un voyage aux Açores et le périple d' Hannon, l' éloge de Jésus-Christ et la critique des moines, les vers dorés de Pythagore et les fables de M De Nivernois, Louis Xvi, Agis, Charles Ier, des promenades solitaires, des vues de la nature, du malheur, de la mélancolie, du suicide, de la politique, un petit commencement d' atala , pXX11 Robespierre, la convention, et des discussions sur Zénon, épicure et Aristote. Le tout en style sauvage et boursoufflé, plein de fautes de langue, d' idiotismes étrangers et de barbarismes. Mais on y trouvera aussi un jeune homme exalté plutôt qu' abattu par le malheur, et dont le coeur est tout à son roi, à l' honneur et à la patrie. " c' est cet engagement solennel de publier moi-même l' essai , que je viens remplir aujourd' hui. Telle est l' histoire complète de cet ouvrage, de son origine, de la position où j' étois en l' écrivant, et des tracasseries qu' il m' a suscitées. Il faut maintenant examiner l' ouvrage en lui-même et les critiques de mes aristarques. Qu' ai-je prétendu prouver dans l' essai ? Qu' il n' y a rien de nouveau sous le soleil , et qu' on retrouve dans les révolutions anciennes et modernes, les personnages et les principaux traits de la révolution françoise. On sent combien cette idée, poussée trop loin, a dû produire de rapprochements forcés, ridicules ou bizarres. Je commençai à écrire l' essai en 1794, et il parut en 1797. Souvent il falloit effacer la nuit le tableau que j' avois esquissé le jour : les événements couroient plus vite que ma plume ; il survenoit une révolution qui mettoit toutes mes comparaisons en défaut : j' écrivois sur un vaisseau pendant une tempête, et je prétendois peindre comme des objets fixes, les rives fugitives qui passoient et s' abîmoient le long du bord ! Jeune et malheureux, mes opinions n' étoient arrêtées sur rien ; je ne savois que penser en littérature, en philosophie, en morale, en religion. Je n' étois décidé qu' en matière politique : sur ce seul point je n' ai jamais varié. L' éducation chrétienne que j' avois reçue, avoit laissé des traces profondes dans mon coeur, mais ma tête étoit troublée par les livres que j' avois lus, les sociétés que j' avois fréquentées. Je ressemblois à presque tous les hommes de cette époque : j' étois né de mon siècle. Si l' on m' a trouvé une imagination vive dans un âge plus mûr, qu' on juge de ce qu' elle devoit être dans ma première jeunesse, pXX1V lorsque demi-sauvage, sans patrie, sans famille, sans fortune, sans amis, je ne connoissois la société que par les maux dont elle m' avoit frappé. Avant d' imprimer des extraits de l' essai , on colporta l' ouvrage entier mystérieusement, en répandant des bruits étranges. Pourquoi se donnoit-on tant de peine ? Loin d' enfouir l' essai , je l' exposois au grand jour et je le prêtois à quiconque le vouloit lire. On prétendoit que j' en rachetois partout les exemplaires au plus haut prix. Et où aurois-je trouvé les trésors que ces rachats m' auroient supposés ? J' avois voulu réimprimer l' essai sous Buonaparte, comme on vient de le voir : je n' en faisois donc pas un secret. Quoi qu' il en soit, les mains officieuses qui firent d' abord circuler l' essai historique , perdirent leur travail : on s' aperçut que l' ouvrage lu de suite produisoit un effet contraire à celui qu' on en espéroit. Il fallut en venir au parti moins loyal, mais plus sûr, de ne le donner que par lambeaux, c' est-à-dire d' en montrer le mal, et d' en cacher le bien. pXXV On résolut d' ouvrir l' attaque du côté religieux, d' opposer quelques pages de l' essai à quelques pages du génie du christianisme ; mais une chose déconcertoit ce plan : c' étoit la préface du dernier ouvrage. Que pouvoit-on opposer à un homme qui s' étoit condamné lui-même avec tant de franchise ? Arrêté par cette préface, il vint alors en pensée de détruire l' autorité de mes aveux au moyen d' une calomnie : on sema le bruit que ma mère étoit morte avant la publication de l' essai , et qu' ainsi la préface du génie du christianisme reposoit sur une fable. Ceux qui disoient ces choses étoient-ils mes amis, mes proches ? Avoient-ils vécu avec moi à Londres, reçu mes lettres, pénétré mes secrets ? Pouvoient-ils, par leur témoignage, déterminer l' instant où j' avois répandu des pleurs ? S' ils étoient étrangers à toute ma vie ; s' ils avoient ignoré mon existence jusqu' au jour où le public la leur avoit révélée ; s' ils étoient en France, lorsque je languissois dans la terre de l' exil, comment osoient-ils fonder une lâche accusation sur un fait qu' ils ne pouvoient ni savoir, ni prouver ? Ah ! Loin de moi la pensée que des hommes qui prétendoient fixer l' époque de mes malheurs, avoient des raisons particulières de la connoître ! pXXV1 J' ai cité le texte même de la lettre de ma soeur que j' ai entre les mains. Cette lettre est du 1 er juillet 1798. Voici un autre document dont on ne niera pas l' authenticité. " extrait du registre des décès de la ville de Saint-Servan, 1 er arrondissement du département d' Ile-Et-Vilaine, pour l' an 6 de la république... etc. " la date de la mort de Madame De Chateaubriand est du 12 prairial an 6 de la république, c' est-à-dire du 31 mai 1798. La publication de l' essai est des premiers mois de 1797 ; elle avoit dû même avoir lieu plus tôt, comme on le voit par le prospectus , qui l' annonçoit pour la fin de 1796. Quelle critique que celle qui force un honnête homme à entrer dans de pareils détails, qui oblige un fils à produire l' extrait mortuaire de sa mère ! Battu par les faits, repoussé par les dates, on n' eut plus que la ressource banale de tronquer des passages pour dénaturer un texte. C' étoit avec des brochures d' une quarantaine de pages que l' on prétendoit faire connoître un livre de près de 700 pages, grand in-8. Des fragments qui ne tenoient à rien de ce qui les précédoit ou de ce qui les suivoit dans le corps de l' ouvrage, pouvoient-ils donner une idée juste de cet ouvrage ? On transcrivoit quelques phrases hasardées sur le culte, mais on ne disoit pas que dans un chapitre adressé aux infortunés, on trouvoit cet éloge de l' évangile : " un livre vraiment utile au misérable, parce qu' on y trouve la pitié, la tolérance, la douce indulgence, l' espérance plus douce encore, qui composent le seul baume des blessures de l' âme, ce sont les évangiles. Leur divin auteur ne s' arrête point à prêcher vainement les infortunés : il fait plus, il bénit leurs larmes et boit avec eux le calice jusqu' à la lie. " pXX1X cela, ce me semble, n' étoit pourtant pas trop incrédule. Encore un passage de ce livre qui scandalisoit si fort ces chrétiens de circonstance lesquels ne croient peut-être pas en Dieu, et ces hypocrites qui font de la haine, de l' or et des places avec la charité, la pauvreté et l' humilité de la religion : " si la morale la plus pure et le coeur le plus tendre ; si une vie passée à combattre l' erreur et à soulager les maux des hommes, sont les attributs de la divinité, qui peut nier celle de Jésus-Christ ? Modèle de toutes les vertus, l' amitié le voit endormi dans le sein de Jean, ou léguant sa mère à ce disciple chéri ; la tolérance l' admire avec attendrissement dans le jugement de la femme adultère : partout la pitié le trouve bénissant les pleurs de l' infortuné ; dans son amour pour les enfants, son innocence et sa candeur se décèlent ; la force de son âme brille au milieu des tourments de la croix, et son dernier soupir dans les angoisses de la mort est un soupir de miséricorde. " essai histor, pag 578 de l' édition de Londres. Quoi ! C' est là ce que je disois quand je n' étois pas chrétien ? Cet essai doit être un livre bien étrange ! Il ne sera pas inutile de pXXX faire remarquer que j' ai transporté ce portrait de Jésus-Christ dans le génie du christianisme , ainsi que quelques autres chapitres de l' essai , et qu' ils n' y forment aucune disparate. Telle phrase amphigourique pouvoit faire croire que dans l' essai l' existence de Dieu est mise en doute ; on la saisissoit ; mais on taisoit le chapitre sur l' histoire du polythéisme , qui commence ainsi : " il est un Dieu : les herbes de la vallée et les cédres du Liban le bénissent, etc. L' homme seul a dit : il n' y a point de dieu. Il n' a donc jamais celui-là, dans ses infortunes, levé les yeux vers le ciel, etc. " je rassemble ailleurs, dans l' essai , les objections que l' on a faites en tout temps, contre le christianisme ; on croit que je vais conclure comme les esprits-forts, et tout à coup on lit ce passage : " moi, qui suis très-peu versé dans ces matières, je répéterai seulement aux incrédules, en ne me servant que de ma foible raison, ce que je leur ai déjà dit. Vous renversez la religion de votre pXXX1 pays, vous plongez le peuple dans l' impiété, et vous ne proposez aucun autre palladium de la morale. Cessez cette cruelle philosophie ; ne ravissez point à l' infortuné sa dernière espérance : qu' importe qu' elle soit une illusion, si cette illusion le soulage d' une partie du fardeau de l' existence, si elle veille dans les longues nuits à son chevet solitaire et trempé de larmes, si enfin, elle lui rend le dernier service de l' amitié en fermant elle-même sa paupière, lorsque seul et abandonné sur la couche du misérable, il s' évanouit dans la mort ? " essai, p 621 même édition. Retranchez ce paragraphe, et donnez le chapitre sans sa conclusion, je serai un véritable philosophe. Imprimez ces dernières lignes, et il faudra reconnoître ici l' auteur futur du génie du christianisme , l' esprit incertain qui n' attend qu' une leçon pour revenir à la vérité. En lisant attentivement l' essai , on sent partout que la nature religieuse est au fond, et que l' incrédulité n' est qu' à la surface. Au reste, cet ouvrage est un véritable chaos : chaque mot y contredit le mot qui le suit. On pourroit faire de l' essai deux analyses différentes : on prouveroit par l' une que je suis un sceptique décidé, un disciple de Zénon et d' épicure ; par l' autre, on me feroit connoître comme un chrétien bigot, un esprit superstitieux, un ennemi de la raison et des lumières. On trouve dans cette rêverie de jeune homme une profonde vénération pour Jésus-Christ et pour l' évangile, l' éloge des évêques, des curés, et des déclamations contre la cour de Rome et contre les moines ; on y rencontre des passages qui sembleroient favoriser toutes les extravagances de l' esprit humain, le suicide, le matérialisme, l' anarchie ; et, tout auprès de ces passages, on lit des chapitres entiers sur l' existence de Dieu, la beauté de l' ordre, l' excellence des principes monarchiques. C' est le combat d' Oromaze et d' Arimane : les larmes maternelles et l' autorité de la raison croissante, ont décidé la victoire en faveur du bon génie. La position de ceux qui m' attaquoient sous l' empire étoit extrêmement fausse : que me reprochoient-ils ? Des principes qui étoient les leurs ! Ils ne s' apercevoient pas qu' ils faisoient mon éloge, en essayant de me calomnier ; car s' il étoit vrai que l' essai renfermât les opinions dont on prétendoit me faire un crime, que prouvoient-elles ces opinions ? Que j' avois conservé dans toutes les positions de ma vie une indépendance honorable ; que moi-même, banni et persécuté, j' avois prêché la monarchie modérée à des gentilshommes bannis, et la tolérance à des prêtres persécutés ; que j' avois dit à tous la vérité ; que, partageant les souffrances sans partager entièrement les opinions de mes compagnons d' infortune, j' avois eu le courage assez rare, de leur déclarer que nous avions donné quelque prétexte à nos malheurs. Ces principes, en contradiction avec le parti même que j' avois embrassé, prouvoient que j' étois le martyr de l' honneur, plutôt que l' aveugle soldat d' une cause dont je connoissois le côté foible ; que je m' étois battu comme Falkland dans les camps de Charles Ier, bien que je n' eusse pas été aussi heureux que lui. Ces principes prouvoient encore que ces bannis que l' on représentoit comme de vils esclaves attachés à la tyrannie par amour de leurs priviléges , étoient pourtant des hommes, qui reconnoissoient ce qu' il peut y avoir de noble dans toutes les opinions ; qui ne rejetoient aucune idée généreuse ; qui ne condamnoient dans la liberté que l' anarchie ; qui confessoient loyalement leurs propres erreurs, en sachant supporter leurs infortunes ; qui, éclairés sur les abus de l' ancien gouvernement, n' en servoient pas moins leur souverain au péril de leur vie ; et qui participoient enfin aux lumières de leur siècle, sans manquer à leurs devoirs de sujets. Ne pouvois-je pas encore dire à mes adversaires du temps de l' empire : ou les principes philosophiques que vous me reprochez, sont dans l' essai , ou ils n' y sont pas. S' ils n' y sont pas, vous parlez contre la vérité ; s' ils y sont, ces principes sont les vôtres ; j' étois le disciple de vos erreurs : mes égarements sont de vous ; mon retour à la vérité est de moi. On a supposé des motifs d' intérêt à mes opinions. J' aurois dans ce cas été bien mal habile, car j' allois toujours enseignant des doctrines contraires à celles qui menoient à la faveur dans les lieux que j' habitois. Dans l' étranger, je n' avois, de l' émigration pour la cause de la monarchie, que l' exil et tous les genres de misère, m' obstinant à parler des fautes qui avoient contribué à la chute du trône, et prônant les libertés publiques. Dans ma patrie, lorsque j' y revins, je trouvai les temples détruits, la religion persécutée, la puissance et les honneurs du pXXXV côté de la philosophie ; aussitôt je me range du côté du foible, et j' arbore l' étendard religieux. Si je faisois tout cela dans des vues intéressées, ma méprise étoit grossière : quoi de plus insensé que de dire dans deux positions contraires, précisément ce qui devoit choquer les hommes dont je pouvois attendre la fortune ? J' avois annoncé dans ce que j' appelois, je ne sais pourquoi, la notice au lieu de la préface de l' essai , l' espèce de persécution que me susciteroit cet ouvrage. " que ce livre m' attire beaucoup d' ennemis , dis-je dans cette notice , j' en suis convaincu. Si je l' avois cru dangereux, je l' eusse supprimé ; je le crois utile, je le publie. Renonçant à tous les partis, je ne me suis attaché qu' à celui de la vérité : l' ai-je trouvée ? Je n' ai pas l' orgueil de le prétendre. Tout ce que j' ai pu faire a été de marcher en tremblant, de me tenir sans cesse en garde contre moi-même, de ne jamais énoncer une opinion, sans avoir auparavant descendu dans mon propre sein pour y découvrir le sentiment qui me l' avoit dictée. J' ai tâché d' opposer philosophie à philosophie, raison à raison, principe à principe : ou plutôt je n' ai rien fait de tout cela, j' ai seulement exposé les doutes d' un honnête homme. " cette prophétie d' un honnête homme date de trente ans. Enfin d' autres censeurs de l' essai vouloient bien me croire dégagé de tout intérêt matériel, mais ils m' accusoient de chercher le bruit. Si dans l' espoir d' immortaliser mon nom, j' avois embrassé la cause du crime et défendu des pervers, je me reconnoîtrois épris d' une coupable renommée. Mais si au contraire j' ai combattu en faveur des sentiments généreux partout où j' ai cru les apercevoir ; si j' ai parlé avec enthousiasme de tout ce qui me paroît beau et touchant sur la terre, la religion, la vertu, l' honneur, la liberté, l' infortune, il faudra convenir que ma passion supposée pour la célébrité, sort du moins d' un principe excusable : on pourra me plaindre, il sera difficile de me condamner. D' ailleurs, ne suis-je pas françois ? Quand j' aimerois un peu la gloire, ne pourrois-je pas dire à mes compatriotes : " qui de vous me jettera la première pierre. " ainsi donc sous les rapports religieux, l' essai paroîtra beaucoup moins condamnable qu' on ne l' a supposé, et sous les rapports politiques il sera tout en ma faveur. Loin de prêcher le républicanisme, comme d' officieux censeurs l' ont voulu faire entendre, l' essai cherche à démontrer au contraire que dans l' état des moeurs du siècle, la république est impossible. Malheureusement je n' ai plus la même conviction. J' ai toujours raisonné dans l' essai d' après le système de la liberté républicaine des anciens, de la liberté, fille des moeurs ; je n' avois pas assez réfléchi sur cette autre espèce de liberté, produite par les lumières et la civilisation perfectionnée : la découverte de la république représentative, a changé toute la question. Chez les anciens l' esprit humain étoit jeune, bien que les nations fussent déjà vieilles ; la société étoit dans l' enfance, bien que l' homme fût déjà courbé par le temps. C' est faute d' avoir fait cette distinction, que l' on a voulu, mal à propos, juger les peuples modernes d' après les peuples anciens, que l' on a confondu deux sociétés essentiellement différentes, que l' on a raisonné dans un ordre de choses tout nouveau, d' après des vérités historiques qui n' étoient plus applicables. La monarchie représentative est mille fois préférable à la république représentative ; elle en a tous les avantages sans en avoir les inconvénients ; mais si l' on étoit assez insensé pour croire qu' on peut renverser cette monarchie et retourner à la monarchie absolue, on tomberoit dans la république représentative, quel que soit l' état actuel des moeurs. Ces moeurs sont d' ailleurs loin d' être aussi corrompues qu' elles l' étoient au commencement de la révolution : les scandales domestiques sont aujourd' hui presque inconnus, la France est devenue plus sérieuse, et la jeunesse même a quelque chose d' austère. Les personnages historiques sont en général jugés impartialement dans l' essai . Il y a pourtant quelques hommes que j' ai traités avec trop de rigueur. Je les prie de pardonner à ces opinions sans autorité, nées du malheur et de l' inexpérience. La jeunesse est tranchante et présomptueuse ; ses arrêts sont presque toujours sévères. En vieillissant, on apprend à excuser dans les autres, les choses dont on s' est soi-même rendu coupable ; on ne transforme plus les foiblesses en crimes, et l' on aime moins à compter les fautes que les vertus. C' est surtout pour ces jugements irréfléchis que je regrette de n' avoir pu corriger l' essai ; mais je me suis trouvé dans la dure nécessité de reproduire mes erreurs, et de me montrer au public avec toutes mes infirmités. pXXX1 Je sais parfaitement que cette préface et les notes critiques de l' essai , ne changeront point l' opinion de la génération présente. Ceux qui aiment l' essai tel qu' il est, seront peut-être contrariés par les notes ; ceux qui trouvent l' ouvrage mauvais, ne seront point désarmés. Ces derniers regarderont mes aveux comme non avenus, et reproduiront leurs accusations avec une bonne foi digne de leur charité. Au fond, ces prétendus chrétiens ne disent pas ce qui leur déplaît. Ne croyez pas que ce soit le philosophisme de l' essai qui les blesse : ce qu' ils ne peuvent me pardonner, c' est l' amour de la liberté qui respire dans cet ouvrage. Sous ce rapport, les notes ne feront qu' aggraver mes torts. Loin d' être rentré dans le giron de l' absolutisme , je me suis endurci dans ma faute constitutionnelle. Qu' importe alors que je me sois amendé comme chrétien ? Soyez athée, mais prêchez l' arbitraire, la police, la censure, la sage indépendance de l' antichambre, les charmes de la domesticité, l' humiliation de la patrie, le goût du petit, l' admiration du médiocre : tous vos péchés vous seront remis. Aussi, en écrivant les notes , je n' ai point espéré reformer le sentiment de mes contemporains ; pXL mais la postérité viendra, et si j' existe pour elle, elle prononcera avec impartialité sur le livre et sur le commentaire. J' ose espérer qu' elle jugera l' essai comme ma tête grise l' a jugé ; car en avançant dans la vie, on prend naturellement de l' équité de cet avenir dont on approche. Cependant des personnes prétendent qu' il ne seroit pas impossible que l' essai fût reçu du public avec une faveur à laquelle je ne devrois pas m' attendre : j' avoue que les raisons présumées de cette faveur, si elle a lieu, m' attristent autant qu' elles m' effraient. Il me paroît certain à moi-même que si je publiois le génie du christianisme aujourd' hui pour la première fois, il n' obtiendroit pas le succès populaire qu' il obtint au commencement de ce siècle ; il est certain encore que si j' avois donné en 1801 l' essai historique au lieu du génie du christianisme , il eût été reçu avec un murmure d' improbation générale. Comment se fait-il maintenant que ce même essai soit plus près des idées du jour sous la légitimité, qu' il ne l' eût été sous l' usurpation ? Et comment arrive-t-il que le génie du christianisme est moins dans l' esprit de ce moment, qu' il ne l' étoit à l' époque où je l' ai fait paroître ? pXL1 Quelles causes menaçantes ont pu produire dans l' opinion un effet si contraire à l' ordre naturel des temps et des événements ? Par quelle fatalité l' essai seroit-il devenu le livre du présent, et le génie du christianisme le livre du passé ? Les oppresseurs et les opprimés auroient-ils changé de place ? Quelles fautes ont été commises, quelle route de perdition a-t-on suivie pour arriver à un pareil résultat ? Se seroit-on trompé sur les moyens de rendre à la religion son éclat et sa véritable puissance ? Auroit-on cru que cette religion éclairée et généreuse ne pouvoit prospérer que par l' extinction des lumières et la destruction des libertés publiques ? Seroit-on parvenu à inquiéter les hommes les plus paisibles, les esprits les plus calmes, les plus modérés, en nous menaçant d' un retour à des choses impossibles, en livrant le pouvoir à une petite coterie hypocrite qui amèneroit une seconde fois, et pour toujours, la ruine du trône et de l' autel ? Qu' on y prenne garde : s' il y a encore une cause de destruction pour la monarchie, elle se trouve là où je l' indique. Ce n' est pas avec des doctrines de calomnie et d' intolérance, que la religion trouvera des hommes capables pXL11 de la défendre. De foibles mains qui ne sentent pas même le poids du fardeau qu' elles ont à soulever, le laissent à terre sans pouvoir le déranger d' une seule ligne. Où sont les talents qui jadis venoient au secours des principes religieux et monarchiques quand ils étoient attaqués ? Repoussés, ils se retirent, et laissent le combat à l' intrigue et à l' incapacité. La France vouloit l' union dans la religion, la monarchie légitime, les libertés publiques, et l' on s' est plu à la désunir, à l' alarmer sur les objets de ses voeux. Le discrédit total du pouvoir administratif, la lassitude de tout, le mépris ou l' indifférence de l' opinion sur les choses les plus graves, voilà ce qui reste aujourd' hui de tant d' espérances. Derrière nous, une jeunesse ardente attend ce que nous lui laisserons pour le modifier ou le briser selon sa force, car elle ne continuera pas nos destinées. Dans cette position tout homme sage doit songer à lui ; il doit se séparer de ce qui nous perd, pour trouver un abri au moment de l' orage. C' est une triste chose que d' en être aux professions de foi, aux controverses religieuses, à ces querelles déplorables que l' on n' auroit jamais dû tirer de l' oubli ; mais enfin puisqu' on nous a menés là, il faut prendre son parti. Placé entre l' essai et le génie du christianisme , pour éviter toute fausse interprétation, je dois dire à quelles limites je suis arrêté, afin qu' on ne me cherche ni en dedans, ni en dehors de ces limites. Cette confession publique aura du moins l' avantage de montrer ce qui me paroissoit utile à faire pour le triomphe de la religion, sous le règne du fils de saint Louis. Je crois très-sincèrement : j' irois demain pour ma foi d' un pas ferme à l' échafaud. Je ne démens pas une syllabe de ce que j' ai écrit dans le génie du christianisme ; jamais un mot n' échappera à ma bouche, une ligne à ma plume qui soit en opposition avec les opinions religieuses que j' ai professées depuis vingt-cinq ans. Voilà ce que je suis. Voici ce que je ne suis pas. Je ne suis point chrétien par patentes de trafiquant en religion : mon brevet n' est que mon extrait de baptême. J' appartiens à la communion générale, naturelle et publique de tous les hommes qui depuis la création se sont entendus d' un bout de la terre à l' autre pour prier Dieu. pXL1V Je ne fais point métier et marchandise de mes opinions. Indépendant de tout, fors de Dieu, je suis chrétien sans ignorer mes foiblesses, sans me donner pour modèle, sans être persécuteur, inquisiteur, délateur, sans espionner mes frères, sans calomnier mes voisins. Je ne suis point un incrédule déguisé en chrétien, qui propose la religion comme un frein utile aux peuples. Je n' explique point l' évangile au profit du despotisme, mais au profit du malheur. Si je n' étois pas chrétien, je ne me donnerois pas la peine de le paroître : toute contrainte me pèse, tout masque m' étouffe ; à la seconde phrase, mon caractère l' emporteroit et je me trahirois. J' attache trop peu d' importance à la vie pour m' ennuyer à la parer d' un mensonge. Se conformer en tout à l' esprit d' élévation et de douceur de l' évangile, marcher avec le temps, soutenir la liberté par l' autorité de la religion, prêcher l' obéissance à la charte comme la soumission au roi, faire entendre du haut de la chaire des paroles de compassion pour ceux qui souffrent quels que soient leur pays et leur culte, réchauffer la foi par l' ardeur de la charité, voilà selon moi ce qui pXLV pouvoit rendre au clergé la puissance légitime qu' il doit obtenir : par le chemin opposé, sa ruine est certaine. La société ne peut se soutenir qu' en s' appuyant sur l' autel, mais les ornements de l' autel doivent changer selon les siècles, et en raison des progrès de l' esprit humain. Si le sanctuaire de la divinité est beau à l' ombre, il est encore plus beau à la lumière : la croix est l' étendard de la civilisation. Je ne redeviendrai incrédule que quand on m' aura démontré que le christianisme est incompatible avec la liberté ; alors je cesserai de regarder comme véritable une religion opposée à la dignité de l' homme. Comment pourrois-je le croire émané du ciel, un culte qui étoufferoit les sentiments nobles et généreux, qui rapetisseroit les âmes, qui couperoit les ailes du génie, qui maudiroit les lumières au lieu d' en faire un moyen de plus pour s' élever à l' amour et à la contemplation des oeuvres de Dieu ? Quelle que fût ma douleur, il faudroit bien reconnoître malgré moi que je me repaissois de chimères : j' approcherois avec horreur de cette tombe où j' avois espéré trouver le repos, et non le néant. Mais tel n' est point le caractère de la vraie religion ; le christianisme porte pour moi pXLV1 deux preuves manifestes de sa céleste origine : par sa morale il tend à nous délivrer des passions ; par sa politique il a aboli l' esclavage. C' est donc une religion de liberté : c' est la mienne. En vain les hommes qui combattent la monarchie constitutionnelle, nous disent qu' elle nous mènera au protestantisme, que le protestantisme à son tour nous conduira à la république, parce que le protestantisme, qui est l' indépendance en matière de religion, produit le républicanisme, qui est l' indépendance en matière de politique : cette assertion est repoussée par les faits. L' Allemagne est-elle républicaine, parce qu' elle est en partie protestante ? Les gouvernements les plus absolus ne se rencontrent-ils pas en Allemagne, tandis que plusieurs cantons de la Suisse sont catholiques ? Venise et Gênes n' étoient-elles pas catholiques ? La population catholique des états-Unis n' augmente-t-elle pas d' une manière incroyable sans troubler l' ordre établi ? Toutes les nouvelles républiques espagnoles ne sont-elles pas catholiques, et le clergé de ces républiques, à quelques exceptions près, ne s' est-il pas montré plein de zèle dans la cause de l' indépendance ? Il n' est donc pas vrai que la religion protestante soit plus favorable à la cause de la liberté que la religion catholique. Croire que notre liberté ne sera assurée que quand nous serons protestants, espérer que la monarchie absolue reviendroit si l' on rendoit au clergé catholique son ancien pouvoir politique, c' est une égale erreur. Les uns, à leur grand étonnement, pourroient voir la France protestante sous telle constitution despotique empruntée de telle principauté d' Allemagne, et les autres pourroient se réveiller républicains avec un clergé catholique, des moines mendiants, et des ordres religieux de toutes les sortes. Laissons donc là les théories pour ce qu' elles valent : en histoire comme en physique, ne prononçons que d' après les faits. Ne calomnions ni les protestants ni les catholiques, n' allons pas supposer que les premiers sont animés d' un esprit révolutionnaire, les seconds abrutis par un esprit de servitude. Renfermons-nous dans cet axiome : il n' y a point de véritable religion sans liberté, ni de véritable liberté sans religion. La querelle n' est point, après tout, entre les protestants et les catholiques, comme les habiles d' un parti voudroient le faire supposer ; elle est entre le philosophisme et le fanatisme. Deux espèces d' hommes sont aujourd' hui le fléau de la société : d' une part, ce sont ces vieux écoliers de Diderot et de d' Alembert qui se plaisent encore aux moqueries sur la bible, aux déclamations de l' athéisme, aux insultes au clergé ; de l' autre, ce sont ces esprits bornés et violents qui disent la religion en péril, parce que nous avons une charte, parce que les divers cultes chrétiens sont reconnus par l' état, et surtout parce que nous jouissons de la liberté de la presse. Les premiers nous ramèneroient les misérables moeurs du siècle de Louis Xv, ou les persécutions irréligieuses de la fin de ce siècle ; les seconds nous replongeroient dans la crasse, et dans l' ignorance du bon vieux temps ; ceux-là extermineroient philosophiquement les prêtres ; ceux-ci brûleroient charitablement les philosophes. Ces impies et ces fanatiques acharnés à se détruire, s' ils étoient les maîtres, ne s' arrêteroient qu' au dernier bourreau et à la dernière victime, faute de pouvoir occuper à la fois le dernier échafaud, et le dernier auto-da-fé. Je termine ici cette trop longue préface. Les notes critiques dont j' ai accompagné le texte de l' essai , achèveront de montrer ce pXL1X que je pense de cet ouvrage. Je me suis loué quelquefois ; on voudra bien me pardonner cette impartialité dont je n' ai pas d' ailleurs abusé : la brutalité de ma censure expiera la modération de ma louange. J' ose dire que je me suis traité avec une rigueur qui défiera la sévérité de la plus rude critique. Ce ne sont point de ces concessions auxquelles un auteur se résigne pour mettre à l' abri son amour-propre, pour se donner un air de franchise et de bonhomie, pour se glorifier en se rabaissant ; ce sont de ces aveux que la vanité ne fait jamais, et qui coûtent à la nature humaine. Si je ne parle point du style de l' essai , c' est qu' il ne m' appartient pas de le juger : je dirai seulement qu' il est plus incorrect que celui de mes autres ouvrages, qu' il rend avec moins de précision ce qu' il veut exprimer, mais qu' il a la verve de la jeunesse et qu' il renferme tous les germes de ce qu' on a bien voulu traiter avec quelque indulgence dans mes écrits d' un âge plus mûr. Il y a même un progrès sensible des premières pages de l' essai aux dernières : les trois ans que je mis à élever cette tour de babel, m' avoient profité comme écrivain. Un dernier mot. Si les préfaces de cette pL édition complète de mes oeuvres, tiennent de la nature des mémoires, c' est que je n' ai pu les faire autrement. J' écris vers la fin de ma vie : le voyageur prêt à descendre de la montagne, jette malgré lui un regard sur le pays qu' il a traversé et le chemin qu' il a parcouru. D' ailleurs mes ouvrages, comme je l' ai déjà fait observer, sont les matériaux et les pièces justificatives de mes mémoires : leur histoire est liée à la mienne de manière qu' il est presque impossible de l' en séparer. Qu' aurois-je dit dans des préfaces ordinaires ? Que je donnois des éditions revues et corrigées ? On s' en apercevra bien. Aurois-je pris occasion de ces réimpressions particulières, pour traiter quelque sujet général ? Mais de tels sujets entrent plus naturellement dans des espèces de mémoires qui peuvent parler de tout, que dans un morceau d' apparat amené de loin, et fait exprès. C' est au lecteur à décider : si ces préfaces l' ennuient, elles sont mauvaises ; si elles l' intéressent, j' ai bien fait de laisser aller ma plume et mes idées. NOTICE T 1 p5 Lorsque je quittai la France j' étois jeune : quatre ans de malheur m' ont vieilli. Depuis quatre ans, retiré à la campagne, sans un ami à consulter, sans personne qui pût m' entendre, le jour travaillant pour vivre, la nuit écrivant ce que le chagrin et la pensée me dictoient, je suis parvenu à crayonner cet essai . Je n' en ignore pas les défauts : si le moi y revient souvent, c' est que cet ouvrage a d' abord été entrepris pour moi , et pour moi seul. On y voit presque partout un malheureux qui cause avec lui-même ; dont l' esprit erre de sujets en sujets, de souvenirs en souvenirs ; qui n' a point l' intention de faire un livre, mais tient une espèce de journal régulier de ses excursions mentales, un registre de ses sentiments, de ses idées. Le moi se fait remarquer chez tous les auteurs qui, persécutés des hommes, ont passé leur vie loin d' eux. Les solitaires vivent de leur coeur, comme ces sortes d' animaux qui, faute d' aliments p6 extérieurs, se nourrissent de leur propre substance. Hors quelques articles, que j' ai insérés selon les circonstances, j' ai laissé cet essai , avec la brièveté des chapitres et la variété des notes, tel qu' il est originairement sorti de dessous ma plume, sans chercher à y mettre plus de régularité. Il m' a semblé que le désordre apparent qui y règne, en montrant tout l' intérieur d' un homme (chose qu' on voit si rarement), n' étoit peut-être pas sans une espèce de charme. Je ne sais cependant si on peut dire que cet ouvrage manque de méthode. Ce premier volume, ou plutôt ces deux premiers volumes contiennent les révolutions de la Grèce, et forment en eux-mêmes un tout, absolument indépendant des parties qui suivront. L' empressement avec lequel on a bien voulu demander cet ouvrage, me flatte moins qu' il ne m' effraie : ce qu' on commence par exalter sans raison, on finit souvent par le déprécier sans justice. D' ailleurs ma santé, dérangée par de longs voyages, beaucoup de soucis, de veilles, et d' études, est si déplorable, que je crains de ne pouvoir remplir immédiatement la promesse que j' ai faite, concernant les autres volumes de l' essai historique . Que ce livre m' attire beaucoup d' ennemis, j' en suis convaincu. Si je l' avois cru dangereux, je p7 l' eusse supprimé ; je le crois utile, je le publie. Renonçant à tous les partis, je ne me suis attaché qu' à celui de la vérité : l' ai-je trouvée ? Je n' ai pas l' orgueil de le prétendre. Tout ce que j' ai pu faire a été de marcher en tremblant, de me tenir sans cesse en garde contre moi-même, de ne jamais énoncer une opinion, sans avoir auparavant descendu dans mon propre sein, pour y découvrir le sentiment qui me l' avoit dictée. J' ai tâché d' opposer philosophie à philosophie, raison à raison, principe à principe : ou plutôt je n' ai rien fait de tout cela, j' ai seulement exposé les doutes d' un honnête homme. N' ayant aucune cabale pour moi, aucune coterie qui me porte, aucun moyen d' argent ou d' intrigues pour faire circuler ou prôner mon livre, je dois m' attendre à rencontrer tous les obstacles des préjugés et des opinions. Je ne mendie d' éloges, ni ne cours après des lecteurs. Si l' ouvrage vaut quelque chose, il sera connu assez tôt : s' il est mauvais, il restera dans l' oubli avec tant d' autres. Une circonstance particulière m' oblige de toucher ici un article dont autrement il m' auroit peu convenu de parler. Quelques étrangers ayant, sur le prospectus, jugé trop favorablement de l' essai historique , m' ont fait l' honneur de me le demander à traduire. L' homme de lettres allemand qui veut bien embellir mon ouvrage de son style, ne m' a rien objecté particulièrement ; mais la dame angloise qui traduit l' essai historique , m' a critiqué p8 avec autant de grâce que de politesse. Elle me mandoit, par exemple, qu' elle ne pourroit jamais se résoudre à traduire le passage qui se rapporte à M De La Fayette . Je fus étonné : je m' aperçus alors combien il est difficile d' entendre parfaitement tous les tours d' une langue qui n' est pas la nôtre. Cette dame avoit pris au sens littéral ces mots, La Fayette est un scélérat ! aucun françois ne se méprendra à la vraie signification de cette phrase ; mais, puisque cette dame a pu s' y tromper, il est possible que d' autres étrangers tombent dans la même erreur. J' invite donc ceux d' entre eux qui parcourront cet essai , à faire attention au passage indiqué ; ils verront sans doute aisément, que l' expression est bien loin de dire en effet ce qu' elle semble dire à la lettre. J' ose me flatter d' avoir mis assez de mesure dans cet écrit, pour qu' on ne m' accuse pas d' insulter grossièrement un homme qui n' est pas un grand génie sans doute, mais qu' on doit respecter, par cela seul qu' il est malheureux. INTRODUCTION 1ERE P T 1 p9 Qui suis-je ? Et que viens-je annoncer de nouveau aux hommes ? On peut parler des choses passées ; mais quiconque n' est pas spectateur désintéressé des événements actuels doit se taire. Et où trouver un tel spectateur p10 en Europe ? Tous les individus, depuis le paysan jusqu' au monarque, ont été enveloppés dans cette étonnante tragédie. " non-seulement, dira-t-on, vous n' êtes pas spectateur ; mais vous êtes acteur, et acteur souffrant, françois malheureux, qui avez vu disparoître votre fortune et vos amis dans le gouffre de la révolution ; enfin vous êtes un émigré. " à ce mot, je vois les gens sages, et tous ceux dont les opinions sont modérées ou républicaines, jeter là le volume sans chercher à en savoir davantage. Lecteurs, un moment. Je ne vous demande que de parcourir quelques lignes de plus. Sans doute je ne serai pas intelligible pour tout le monde ; mais quiconque m' entendra poursuivra la lecture de cet essai . Quant à ceux qui ne m' entendront pas, ils feront mieux de fermer le livre ; ce n' est pas pour eux que j' écris. Celui qui dit dans son coeur, " je veux être utile à mes semblables " doit commencer par se juger soi-même : il faut qu' il étudie ses passions, les p11 préjugés et les intérêts qui peuvent le diriger sans qu' il s' en aperçoive. Si malgré tout cela il se sent assez de force pour dire la vérité, qu' il la dise ; mais, s' il se sent foible, qu' il se taise. Si celui qui écrit sur les affaires présentes ne peut être lu également au directoire et aux conseils des rois, il a fait un livre inutile ; s' il a du talent, il a fait pis, il a fait un livre pernicieux. Le mal, le grand mal, c' est que nous ne sommes point de notre siècle. Chaque âge est un fleuve, qui nous entraîne selon le penchant des destinées quand nous nous y abandonnons. Mais il me semble que nous sommes tous hors de son cours. Les uns (les républicains) l' ont traversé avec impétuosité, et se sont élancés sur le bord opposé. Les autres sont demeurés de ce côté-ci sans vouloir s' embarquer. Les deux partis crient et s' insultent, selon qu' ils sont sur l' une ou sur l' autre rive. Ainsi, les premiers nous transportent loin de nous dans des perfections imaginaires, en nous p12 faisant devancer notre âge ; les seconds nous retiennent en arrière, refusent de s' éclairer, et veulent rester les hommes du quatorzième siècle dans l' année 1796. L' impartialité de ce langage doit me réconcilier avec ceux qui, de la prévention contre l' auteur, auroient pu passer au dégoût de l' ouvrage. Je dirai plus : si celui qui, né avec une passion ardente pour les sciences, y a consacré les veilles de la jeunesse ; si celui qui, dévoré de la soif de p13 connoître, s' est arraché aux jouissances de la fortune pour aller au delà des mers contempler le plus grand spectacle qui puisse s' offrir à l' oeil du philosophe, méditer sur l' homme libre de la nature et sur l' homme libre de la société, placés l' un près de l' autre sur le même sol ; enfin, si celui qui, dans la pratique journalière de l' adversité, a appris de bonne heure à évaluer les préjugés de la vie ; si un tel homme, dis-je, mérite p14 quelque confiance, lecteurs, vous le trouvez en moi. La position où je me trouve est d' ailleurs favorable à la vérité. Attaqué d' une maladie qui me laisse peu d' espoir, je vois les objets d' un oeil tranquille. L' air calme de la tombe se fait sentir au voyageur qui n' en est plus qu' à quelques journées. Sans désirs et sans crainte, je ne nourris plus les chimères du bonheur, et les hommes ne sauroient me faire plus de mal que je n' en éprouve. " le malheur, " dit l' auteur des études de la nature , " le malheur ressemble à la montagne noire de Bember, aux extrémités du royaume brûlant de Lahor : tant que vous la montez, vous ne voyez devant vous que de stériles rochers ; mais, quand vous êtes au sommet, vous apercevez le ciel sur votre tête, et le royaume de Cachemire à vos pieds. " le lecteur pardonnera aisément cette digression p15 qui ne sert après tout ici que de préface, et sans laquelle, plein de cette malheureuse défiance qui nous met en garde contre les opinions de l' auteur, il lui eût été impossible de continuer avec intérêt la lecture de cet ouvrage. Mais si j' ai pris tant de soin de lui aplanir l' entrée de la carrière, il doit à son tour me faire quelque sacrifice. ô vous tous qui me lisez, dépouillez un moment vos passions en parcourant cet écrit sur les plus grandes questions qui puissent, dans ce moment de crise, occuper les hommes. Méditez attentivement le sujet avec moi. Si vous sentez quelquefois votre sang s' allumer, fermez le livre, attendez que votre coeur batte à son aise avant de recommencer votre lecture. En récompense, je ne me flatte pas de vous apporter du génie, p16 mais un coeur aussi dégagé de préjugés qu' un coeur d' homme puisse l' être. Comme vous, si mon sang s' échauffe, je le laisserai se calmer avant de reprendre la plume : je causerai toujours simplement avec vous ; je raisonnerai toujours d' après des principes. Je puis me tromper sans doute ; mais si je ne suis pas toujours juste, je serai toujours de bonne foi. Ne vous hâtez pas de mépriser l' ouvrage d' un inconnu qui n' écrit que pour être utile. Enfin, si par des souvenirs trop tendres je laissois dans le cours de cet écrit tomber une larme involontaire, songez qu' on doit passer quelque chose à un infortuné laissé sans amis sur la terre, et dites : pardonnons-lui en faveur du courage qu' il a eu d' écouter la voix de la vérité, malgré les préjugés si excusables du malheur. Exposition. I quelles sont les révolutions arrivées autrefois dans les gouvernements des hommes ? Quel étoit alors l' état de la société, et quelle a été l' influence de ces révolutions sur l' âge où elles éclatèrent et les siècles qui les suivirent ? Ii parmi ces révolutions, en est-il quelques-unes qui, par l' esprit, les moeurs et les lumières p17 des temps, puissent se comparer à la révolution actuelle de France ? Iii quelles sont les causes primitives de cette dernière révolution, et celles qui en ont opéré le développement soudain ? Iv quel est maintenant le gouvernement de France ? Est-il fondé sur de vrais principes, et peut-il subsister ? V s' il subsiste, quel en sera l' effet sur les nations et autres gouvernements de l' Europe ? Vi s' il est détruit, quelles en seront les conséquences pour les peuples contemporains et pour la postérité ? Telles sont les questions que je me propose d' examiner. Quoiqu' on ait beaucoup écrit sur la révolution françoise, chaque faction se contentant de décrier sa rivale, le sujet est aussi neuf que s' il n' eût jamais été traité. p18 Républicains, constitutionnels, monarchistes, girondistes, royalistes, émigrés, enfin politiques de toutes les sectes, de ces questions bien ou mal entendues dépend votre bonheur ou votre malheur à venir. Il n' est point d' homme qui ne forme des projets de gloire, de fortune, de plaisir ou de repos ; et nul cependant, dans ce moment de crise, ne peut se dire, " je ferai telle chose demain, " s' il n' a prévu quel sera ce demain. Il est passé le temps des félicités individuelles : les petites ambitions, les étroits intérêts d' un homme, s' anéantissent devant l' ambition générale des nations et l' intérêt du genre humain. En vain vous espérez échapper aux calamités de votre siècle par des moeurs solitaires et l' obscurité de votre vie ; l' ami est p19 maintenant arraché à l' ami, et la retraite du sage retentit de la chute des trônes. Nul ne peut se promettre un moment de paix : nous naviguons sur une côte inconnue, au milieu des ténèbres et de la tempête. Chacun a donc un intérêt personnel à considérer ces questions avec moi, parce que son existence y est attachée. C' est une carte qu' il faut étudier dans le péril pour reconnoître en pilote sage le point d' où l' on part, le lieu où l' on est et celui où l' on va, afin qu' en cas de naufrage on se sauve sur quelque île où la tempête ne puisse nous atteindre. Cette île-là est une conscience sans reproche. Vue de mon ouvrage. Le défaut de méthode se fait ordinairement sentir dans les ouvrages politiques, bien qu' il n' y ait point de sujet qui demandât plus d' ordre et de clarté. Je tâcherai de donner une idée distincte de cet essai , en disant un mot de ma manière. 1 j' examinerai les causes éloignées et immédiates de chaque révolution ; 2 leurs parties historiques et politiques ; 3 l' état des moeurs et des sciences de ce peuple en particulier, et du genre humain en général, au moment de cette révolution ; p20 4 les causes qui en étendirent ou en bornèrent l' influence ; 5 enfin, tenant toujours en vue l' objet principal du tableau, je ferai incessamment remarquer les rapports ou les différences entre la révolution alors décrite et la révolution françoise de nos jours. De sorte que celle-ci servira de foyer commun, où viendront converger tous les traits épars de la morale, de l' histoire et de la politique. Cette intéressante peinture occupera la majeure partie des quatre premiers livres, et servira de réponse à la première question. L' examen de la troisième et celui de la seconde (déjà à moitié résolue) rempliront la troisième partie du quatrième livre. Le cinquième livre, écrit en dialogue, sera consacré aux recherches sur la quatrième question. Quelques sujets détachés se trouveront dans la première partie du livre sixième ; et la seconde du même livre contiendra les probabilités sur les deux dernières questions. p21 Ainsi l' ouvrage entier sera composé de six livres, les uns de deux, les autres de trois parties : formant en totalité quinze parties, subdivisées en chapitres. De cette esquisse générale, passons maintenant aux divisions particulières, et fixons d' abord la valeur que je donne au mot révolution , puisque ce mot reviendra sans cesse dans le cours de cet ouvrage. Par le mot révolution je n' entendrai donc, dans la suite, qu' une conversion totale du gouvernement d' un peuple, soit du monarchique au républicain, ou du républicain au monarchique. Ainsi, tout l' état qui tombe par des armes étrangères, tout changement de dynastie, toute guerre civile qui n' a pas produit des altérations remarquables dans une société, tout mouvement partiel d' une nation momentanément insurgée, ne sont point pour moi des révolutions. En effet, si l' esprit des peuples ne change, qu' importe qu' ils se soient agités quelques instants dans leurs misères et que leur nom, ou celui de leur maître, ait changé ? p22 Considérées sous ce point de vue, je ne reconnoîtrai que cinq révolutions dans toute l' antiquité, et sept dans l' Europe moderne. Les cinq révolutions anciennes seront : l' établissement des républiques en Grèce ; leur sujétion sous Philippe et Alexandre, avec les conquêtes de ce héros ; la chute des rois à Rome ; la subversion du gouvernement populaire par les césars ; enfin le renversement de leur empire par les barbares. La république de Florence, celle de la Suisse, les troubles sous le roi Jean, la ligue sous Henri Iv, l' union des provinces Belgiques, les malheurs de l' Angleterre durant le règne de Charles ier, et l' érection des états-Unis de l' Amérique en nation libre, formeront le sujet des sept révolutions modernes. Au reste, je crayonnerai rapidement la partie p23 de cet ouvrage consacrée à l' histoire ancienne, réservant les grands détails lorsque je parlerai des nations actuelles de l' Europe. Le génie des grecs et des romains diffère tellement du génie des peuples d' aujourd' hui, qu' on y trouve à peine quelques traits de ressemblance. J' aurois pu m' étendre sur les révolutions de Thèbes, d' Argos et de Mycènes ; les annales de la Suède et de la Pologne, celles des villes impériales, les insurrections de quelques cités d' Espagne et du royaume de Naples, me présentoient les matériaux suffisants pour multiplier les volumes. Mais, en portant un oeil attentif sur l' histoire, j' ai vu qu' une multitude de rapports qui m' avoient d' abord frappé, se réduisoient, après un mûr examen, à quelques faits isolés, totalement étrangers dans leurs causes et dans leurs effets à ceux de la révolution françoise. En m' arrêtant incessamment à chaque petite ville de la Grèce et de l' Allemagne, je serois tombé dans un cercle de répétitions, aussi ennuyeuses que peu utiles. Je n' ai donc saisi que les grands traits, ceux qui offrent des leçons à suivre, ou des exemples à imiter. Je n' ai pas prétendu écrire un roman, dans lequel, pliant de force les événements à mon système, je n' eusse laissé après moi qu' un de p24 ces monuments déplorables, où nos neveux contempleront avec un serrement de coeur l' esprit qui anima leurs pères, et béniront le ciel de ne les avoir pas fait naître dans ces jours de calamité. Je me suis proposé une fin plus noble, en écrivant ces pages, je l' avouerai ; l' espoir d' être utile aux hommes a exalté mon âme et conduit ma plume. Que si le plus grand sujet est celui dont on peut faire sortir le plus grand nombre de vérités naturelles ; que si, fixant en outre la somme des vérités historiques, ce sujet mène à la solution du problème de l' homme, fut-il jamais d' objet plus digne de la philosophie que le plan qu' on s' est tracé dans cet ouvrage ? Malheureusement l' exécution en est confiée à des mains trop inhabiles. J' ai fait, par mon titre d' essai , l' aveu public de ma foiblesse. Ce sera assez de gloire pour moi d' avoir montré la route à de plus beaux génies. CHAPITRE PREMIER 1ERE P T 1 p25 Première question. Ancienneté des hommes. Quelles sont les révolutions arrivées autrefois dans le gouvernement des hommes ; quel étoit alors l' état de la société ; et quelle a été l' influence de ces révolutions sur l' âge où elles éclatèrent et les siècles qui les suivirent ? Le seul énoncé de cette question suffit pour en démontrer l' importance. Le vaste sujet qu' elle embrasse remplira la majeure partie de cet ouvrage ; et, servant de clef à nos derniers problèmes, en fera naître une foule de vérités inconnues. Le flambeau des révolutions passées à la main, nous entrerons hardiment dans la nuit des révolutions futures. Nous saisirons l' homme d' autrefois malgré ses déguisements, et nous forcerons p26 le protée à nous dévoiler l' homme à venir. Ici s' ouvre une perspective immense ; ici j' ose me flatter de conduire le lecteur par un sentier encore tout inculte de la philosophie, où je lui promets des découvertes et de nouvelles vues des hommes. Du tableau des troubles de l' antiquité passant à celui des nations modernes, je remonterai par une série de malheurs, depuis les premiers âges du monde jusqu' à notre siècle. L' histoire des peuples est une échelle de misère dont les révolutions forment les différents degrés. Si l' on considère que depuis le jour mémorable où Christophe Colomb aborda sur les rives américaines, pas une des hordes qui vaguent dans les forêts du nouveau-monde n' a fait un pas vers la civilisation, que cependant ces peuples étoient déjà loin de l' état de nature à l' époque où on les a trouvés, on ne pourra s' empêcher de convenir que la forme la plus p27 grossière de gouvernement n' ait dû coûter à l' homme des siècles de barbarie. Qu' apercevons-nous donc au moment où l' histoire s' ouvre ? De grandes nations déjà sur leur déclin, des moeurs corrompues, un luxe effroyable, des sciences abstraites, telles que l' astronomie, l' écriture et la métaphysique des langues, arts dont l' achèvement semble demander la durée d' un monde ! Si on ajoute à cela les traditions des peuples : les pasteurs de l' antique égypte, paissant leurs gazelles dans les villes abandonnées et sur les monuments en ruines d' une nation inconnue, jadis florissante dans ces déserts ; p28 cette même égypte comptant plus de cinq mille ans, depuis la fin de l' âge bucolique et l' érection de la monarchie sous son premier roi Ménès jusqu' à Alexandre ; la Chine fondant son histoire sur un calcul d' éclipses qui remonte jusqu' au déluge, au delà duquel ses annales se perdent dans des siècles innombrables ; l' Inde enfin, offrant le phénomène d' une langue primitive, source de toutes celles de l' Orient, langue qui n' est plus entendue que des bramins, et qui fut p30 jadis parlée d' un grand peuple, dont le nom même a disparu de la terre ; il est certain que le premier coup d' oeil qu' on jette sur l' histoire des hommes, suffiroit pour nous convaincre que notre courte chronologie en remplit à peine la dernière feuille, si les monuments de la nature ne démontroient cette vérité au delà de toute contradiction. La destruction et le renouvellement d' une partie du genre humain, est une autre conjecture également fondée. Les corps marins transportés au sommet des montagnes, ou enfouis dans les entrailles de la terre ; les lits de pierres calcaires ; les couches parallèles et horizontales des sols, se réunissent avec les traditions des juifs, des indiens, des chinois, des égyptiens, des celtes, des nègres de l' Afrique et des sauvages p34 même du Canada, pour prouver la submersion du globe. Posons donc pour base de l' histoire ces deux vérités : l' antiquité des hommes, et leur renouvellement après la destruction presque totale de la race humaine. Mais en ne commençant l' histoire qu' à l' époque très-incertaine du déluge, vous êtes loin d' avoir vaincu toutes les difficultés. Sanchoniathon ne vous apprend d' abord que la fondation des villes et des états. Cronus, fils du roi Ouranus, saisit son père auprès d' une fontaine, le fait cruellement mutiler, entreprend de longs voyages, dispense à son gré les empires, donnant à sa fille Athéna, l' Attique, et au dieu Taautus, l' égypte. Hérodote et Diodore vous introduisent ensuite dans le pays des merveilles. Ce sont des villes de vingt lieues de circuit, élevées comme par enchantement, des jardins suspendus dans les airs, des lacs entiers creusés de la main des hommes. L' Orient se présente soudainement à nous, dans toute sa corruption et dans toute sa gloire. Déjà trois puissantes monarchies se sont assises sur les ruines les unes des autres ; partout des conquêtes démesurées, désastreuses aux vaincus, inutiles ou funestes aux vainqueurs. En Perse une nation avilie et des p35 satrapes exaltés ; en égypte un peuple ignorant et superstitieux, des prêtres savants et despotiques. Dans ce monde, où le palais du Sardanapale s' élève auprès de la hutte de l' esclave, où le temple de la divinité ne rassemble que des misérables sous ses dômes de porphyre ; dans ce chaos de luxe et d' indigence, de souffrances et de voluptés, de fanatisme et de lumières, d' oppression et de servitude, laissons dormir inconnus les crimes des tyrans et les malheurs des esclaves. Un rayon émané de l' égypte, après avoir lutté quelque temps contre les ténèbres de la Grèce, couvrit enfin de splendeur ces régions prédestinées. Les hordes errantes qu' Inachus, Cécrops, Cadmus avoient d' abord réunies, dépouillèrent peu à peu leurs moeurs sauvages, et se formant, à différentes époques, en républiques, nous appellent maintenant à la première révolution . CHAPITRE 2 1ERE P T 1 p37 Les républiques de la Grèce, considérées comme les premiers gouvernements populaires parmi les hommes, offrent un objet bien intéressant à la philosophie. Si les causes de leur établissement nous avoient été transmises par l' histoire, nous eussions pu obtenir la solution de ce fameux problème en politique ; savoir : quelle est la convention originale de la société ? Jean-Jacques prononce et rapporte l' acte ainsi : p38 " chacun de nous met en commun sa personne et toute sa puissance sous la suprême direction de la volonté générale ; et nous recevons en corps chaque membre, comme partie indivisible du tout. " pour faire un tel raisonnement ne faut-il pas supposer une société déjà préexistante ? Sera-ce le sauvage, vagabond dans ses déserts, à qui le mien et le tien sont inconnus, qui passera tout à coup de la liberté naturelle à la liberté civile, sorte de liberté purement abstraite, et qui suppose de nécessité, toutes les idées antérieures de propriété, de justice conventionnelle, de force comparée du tout à la partie, etc. Il se trouve donc un état civil intermédiaire, entre l' état de nature et celui dont parle Jean-Jacques. Le contrat qu' il suppose n' est donc pas l' original. Mais quel est, dira-t-on, ce contrat primitif ? C' est ici la grande difficulté. Que si on reçoit, pour un moment, celui de Rousseau comme authentique, du moins est-il certain que ce pacte fondamental remonte au delà des sociétés dont nous nous formions quelque idée, puisque pas une des hordes sauvages, qu' on a rencontrées sur le globe, n' existoit p39 sous un gouvernement populaire. Or, de ces deux choses l' une : ou il faut admettre avec Platon, que le gouvernement monarchique, établi sur l' image d' une famille, est le seul qui soit naturel ; que conséquemment le contrat social ne peut être que d' une date subséquente ; ou que, s' il est original : les peuples presque aussitôt fatigués de leur souveraineté, s' en sont déchargés sur un citoyen courageux ou sage. D' ici cette immense question : comment du gouvernement primitif, en le supposant monarchique, les hommes sont-ils parvenus à concevoir le phénomène d' une liberté autre que celle de la nature ? Ou si l' on veut dire que la constitution primitive ait été républicaine : par quels degrés l' esprit humain, après des siècles d' observation, après l' expérience des maux qui résultent de tout gouvernement, p41 a-t-il retrouvé la constitution naturelle, depuis si long-tems mise en oubli ? J' invite les lecteurs à méditer ce grand sujet. Le traiter ici, seroit faire un ouvrage sur un ouvrage, et je n' écris que des essais. Dans les causes du renversement de la monarchie en Grèce, peu de choses conduisent à l' éclaircissement de ces vérités. CHAPITRE 3 1ERE P T 1 p42 On ne peut jeter les yeux sur les premiers temps de la Grèce sans frémir. Si l' âge d' or coula dans l' Argolide, sous les pasteurs Inachus et Phoronée ; si Cécrops donna des lois pures à l' Attique ; si Cadmus introduisit les lettres dans la Béotie ; ces jours de bonheur fuirent avec tant de rapidité, qu' ils ont passé pour un songe chez la postérité malheureuse. Les muses ont souvent fait retentir la scène des noms tragiques des Agamemnon, des Oedipe et des Thésée. Qui de nous ne s' est attendri aux chefs-d' oeuvre des Crébillon et des Racine ? p43 à la peinture de ces fameux malheurs de rois, nous versions des larmes jadis, comme à des fables : témoins de la catastrophe de Louis Xvi et de sa famille, nous pourrons maintenant y pleurer comme à des vérités. Des massacres, des enlèvements, des incendies ; des peuples entiers forcés à l' émigration par leur misère ; d' autres se levant en masse pour envahir leurs voisins ; des rois sans autorité, des grands factieux, des nations barbares : tel est le tableau que nous présente la Grèce monarchie. Tout à coup sans qu' on en voie de raisons apparentes, des républiques se forment de toutes parts. D' où vient cette transition soudaine ? Est-ce l' opinion qui, comme un torrent, renverse subitement le trône ? Sont-ce des tyrans qui ont mérité leur sort à force de crimes ? Non. Ici on abolit la royauté par p44 estime pour cette royauté même ; " nul homme, disent les athéniens, n' étant digne de succéder à Codrus " : là c' est un prince héritier de la couronne, qui établit lui-même la constitution populaire. Cette révolution singulière, différente dans ses principes de toutes celles que nous connoissons, a été l' écueil de la plupart des écrivains qui ont voulu en rechercher les causes. Mably, effleurant rapidement le sujet, se jette aussitôt dans les constitutions républicaines, sans nous apprendre le secret qui fit trouver ces constitutions. Tâchons, malgré l' obscurité de l' histoire, de faire quelques découvertes dans ce champ nouveau de politique. CHAPITRE 4 1ERE P T 1 p45 La première raison qu' on entrevoit de la chute de la monarchie en Grèce, se tire des révolutions qui désolèrent si long-temps ce beau pays. Depuis la prise de Troie, jusqu' à l' extinction de la royauté à Athènes, et même long-temps après, un bouleversement général changea la face de la contrée. Dans ce chaos de choses nouvelles, l' ordre des successions au trône fut violé ; les rois perdirent peu à peu leur puissance, et les peuples l' idée d' un gouvernement légal. Toutes les humeurs du corps politique, allumées par la fièvre p46 des révolutions, se trouvoient à ce plus haut point d' énergie, d' où sortent les formes premières et les grandes pensées : le moindre choc dans l' état, étoit alors plus que suffisant pour renverser de frêles monarchies, qui pouvoient à peine porter ce nom. Nous trouvons dans l' esprit des riches une autre cause non moins frappante de la subversion du gouvernement royal en Grèce. Ceux-ci profitant de la confusion générale pour usurper l' autorité, semoient les factions autour des trônes où ils aspiroient. C' est un trait commun à toutes les révolutions dans le sens républicain, qu' elles ont rarement commencé par le peuple. Ce sont toujours les nobles qui, en proportion de leur force et de leurs richesses, ont attaqué les premiers la puissance souveraine : soit que le coeur humain s' ouvre plus aisément à l' envie p47 dans les grands que dans les petits, ou qu' il soit plus corrompu dans la première classe que dans la dernière, ou que le partage du pouvoir ne serve qu' à en irriter la soif ; soit enfin que le sort se plaise à aveugler les victimes qu' il a une fois marquées. Qu' arrive-t-il lorsque l' ambition des grands est parvenue à renverser le trône ? Que le peuple, opprimé par ses nouveaux maîtres, se repent bientôt d' avoir assis une multitude de tyrans à la place d' un roi légitime. Sans égard au prétendu patriotisme dont ces hommes s' étoient couverts, il finit par chasser la faction honteuse ; et l' état, selon sa position morale, se change en république ou retourne à la monarchie. Une troisième source de la constitution populaire chez les grecs, mérite surtout d' être p48 connue, parce qu' elle découle essentiellement de la politique, et qu' elle n' a pas encore, du moins que je sache, été découverte par les publicistes ; je veux dire, l' accroissement du pouvoir des amphictyons. Cette assemblée fédérative, instituée par le troisième roi d' Athènes, étendit peu à peu son autorité sur toute la Grèce. Or, par le principe, il ne peut y avoir deux souverains dans un état. Une monarchie n' est plus, là où il y a une convention souveraine en unité. Que si l' on dit que le conseil amphictyonique n' avoit que le droit de proposition, et ressembloit, dans ses rapports, aux diètes d' Allemagne, c' est faute d' avoir remarqué que, ce n' étoient pas les envoyés des princes qui composoient l' assemblée, mais les députés des peuples ; qu' une telle convention étoit propre à faire naître aux nations qu' elle représentoit, l' idée des formes républicaines ; enfin, que les amphictyons, favorisés de l' opinion publique, devoient, tôt ou tard, par p49 cet ambitieux esprit de corps, naturel à toute société particulière, s' arroger des droits hors de leur institution ; et que conséquemment les monarchies devoient aussi cesser tôt ou tard. Mais la grande et générale raison de l' établissement des républiques en Grèce, est qu' en effet, ces républiques ne furent jamais de vraies monarchies ; je m' expliquerai par la suite sur cet important sujet. Telles furent les causes éloignées et immédiates qui contribuèrent au développement de p50 cette grande révolution. Mais puisque l' histoire nous a laissé ignorer par quelle étonnante suite d' idées, les hommes, vivant de tous temps sous des monarchies, trouvèrent les principes républicains ; disons que quelques oppressions réelles, beaucoup d' imaginaires, la lassitude des choses anciennes et l' amour des nouvelles, des chances et des hasards, par qui tout arrive ; enfin cette nécessité qu' on appelle la force des choses, produisirent les républiques, sans qu' on sût d' abord distinctement ce que c' étoit : et, l' effet ayant dans la suite fait analyser la cause, les philosophes se hâtèrent d' écrire des principes. Au reste, il seroit superflu de faire remarquer aux lecteurs, que les sources d' où coula la révolution républicaine en Grèce, n' ont rien, ou presque rien de commun, avec celles de la dernière révolution en France. Nous allons passer maintenant aux conséquences de la première. Je ne m' attacherai, comme tous les autres écrivains, qu' à l' histoire de Sparte et d' Athènes. Les annales des autres petites villes sont trop peu connues pour intéresser. CHAPITRE 5 1ERE P T 1 p51 Effet de la révolution républicaine sur la Grèce. Athènes depuis Codrus jusqu' à Solon, comparée au nouvel état de la France. Cette révolution fut bien loin de donner le bonheur à la Grèce. La preuve que le principe n' étoit pas trouvé, c' est que toutes les petites républiques se virent immédiatement plongées dans l' anarchie, après l' extinction de la royauté. Sparte seule, qui fut assez heureuse pour posséder dans le même homme le révolutionnaire et le législateur, jouit tout à coup du fruit de sa nouvelle constitution. Partout ailleurs, les riches, sous le nom captieux de magistrats, s' emparèrent de l' autorité souveraine qu' ils avoient anéantie ; et les pauvres languirent dans les factions et la misère. p52 Depuis le dévouement de Codrus à Athènes jusqu' au siècle de Solon, l' histoire est presque muette sur l' état de cette république. Nous savons seulement que l' archontat à vie, que les citoyens substituèrent d' abord à la royauté, fut dans la suite réduit à dix ans, et qu' ils finirent par le diviser entre neuf magistrats annuels. Ainsi les athéniens s' habituèrent par degrés au gouvernement populaire. Ils passèrent lentement de la monarchie à la république. Le statut nouveau étoit toujours formé en partie du statut antique. Par ce moyen on évitoit ces transitions brusques, si dangereuses dans les états, et les moeurs avoient le temps de sympathiser avec la politique. Mais il en résulta aussi que les lois ne furent jamais très-pures, et que le plan de la constitution offrit un mélange continuel de vérités et d' erreurs, comme ces tableaux, où le peintre a passé par une gradation insensible des ténèbres à la clarté ; chaque nuance s' y succède doucement ; mais elle se compose sans cesse de l' ombre qui la précède, et de la lumière qui la suit. Cependant cette mobilité de principes devoit p53 produire de grands maux. Les athéniens, semblables aux françois sous tant de rapports, en changeant incessamment l' économie du gouvernement, comme ces derniers l' ont fait de nos jours, vivoient dans un état perpétuel de troubles : car dans toute révolution il se trouve toujours de chauds partisans des institutions nouvelles, et des hommes attachés aux antiques lois de la patrie, par les souvenirs d' une vie passée sous leurs auspices. Comme en France encore, l' antipathie des pauvres et des riches étoit à son comble. à dieu ne plaise que je veuille fermer les oreilles à la voix du nécessiteux. Je sais m' attendrir sur le malheur des autres : mais, dans ce siècle de philanthropie, nous avons trop déclamé contre la fortune. Les pauvres, dans les états, sont infiniment plus dangereux que les riches, et souvent ils valent moins qu' eux. p54 Le besoin d' une constitution déterminée se faisoit sentir de plus en plus. Dracon, philosophe inexorable, fut choisi pour donner des lois à l' humanité. Cet homme méconnut le coeur de ses semblables ; il prit les passions pour des crimes, et, punissant également du dernier supplice et le foible et le vicieux, il sembla prononcer un arrêt de mort contre le genre humain. Ces lois de sang, telles que les décrets funèbres de Robespierre, favorisèrent les insurrections. Cylon, profitant des troubles de sa patrie, voulut s' emparer de la souveraineté. On l' assiége aussitôt dans la citadelle, d' où il parvient à s' échapper. Ses partisans, réfugiés dans le temple de Minerve, en sortent sous promesse de la vie, et on les sacrifie aussitôt sur l' autel des euménides. La France n' est pas la première république qui ait eu des lois sauvages et de barbares citoyens. Ce régime de terreur passe, mais il ne reste à la place que relâchement et foiblesse. Les athéniens, p55 comme les françois, abhorrèrent ces atrocités, et, comme eux aussi, ils se contentèrent de verser des pleurs stériles. Cependant le peuple, effrayé de son crime, s' imaginoit voir les vengeances de Minerve suspendues sur sa tête. Les dieux, secondant le cri de l' humanité, remplissoient les consciences de troubles ; et tel qui n' eût été qu' un impitoyable anthropophage dans la France incrédule, fut touché de repentir à Athènes. Tant la religion est nécessaire aux hommes ! Pour apaiser ces tourments de l' âme, plus insupportables que ceux du corps, on eut recours à un sage, nommé épiménide. Si celui-ci ne ferma pas les plaies réelles de l' état, il fit plus encore, en guérissant les maux imaginaires. Il bâtit des temples aux dieux, leur offrit des sacrifices, et versa le baume de la religion dans le secret des coeurs. Il ne traitoit point de superstition ce qui tend à diminuer le nombre de nos misères ; il savoit que la statue populaire, que le pénate obscur qui console le malheureux, est plus utile à l' humanité que le livre p56 du philosophe, qui ne sauroit essuyer une larme. Mais ces remèdes, en engourdissant un moment les maux de l' état, ne furent pas assez puissants pour les dissiper. Peu après le départ d' épiménide, les factions se rallumèrent. Enfin les partis fatigués résolurent de se jeter dans les bras d' un seul homme. Heureusement pour la république, cet homme étoit Solon. Je n' entrerai point dans le détail des institutions de ce législateur célèbre, non plus que dans celui des lois de Lycurgue : de trop grands maîtres en ont parlé. Je dirai seulement ce qui tend au but de mon ouvrage. Pour ne pas couper le sujet, nous allons continuer l' histoire d' Athènes jusqu' au bannissement des pisistratides : nous reviendrons ensuite à Lacédémone. CHAPITRE 6 1ERE P T 1 p57 Quelques réflexions sur la législation de Solon. Comparaisons. Différences. Les gouvernements mixtes sont vraisemblablement les meilleurs, parce que l' homme de la société est lui-même un être complexe, et qu' à la multitude de ses passions, il faut donner une multitude d' entraves. Sparte, Carthage, Rome et l' Angleterre, ont été, par cette raison, regardées comme des modèles en politique. Quant à Athènes, nous remarquerons ici qu' elle a réellement possédé ce que la France prétend avoir de nos jours : la constitution la plus démocratique qui ait jamais existé chez p58 aucun peuple. Au mot démocratie on se figure une nation assemblée en corps, délibérant sur ses lois ? Non. Cela signifie maintenant deux conseils, un directoire, et des citoyens à qui l' on permet de rester chez eux, jusqu' à la première réquisition. Le législateur athénien et les réformateurs françois se trouvoient à peu près placés entre les mêmes dangers, au commencement de leurs ouvrages. Une foule de voix demandoient la répartition égale des fortunes. Pour éviter le naufrage de la chose publique, Solon fut forcé de commettre une injustice. Il remit les dettes, et refusa le partage des terres. Les assemblées nationales de France ont pensé différemment : elles ont garanti la créance à l' usurier, et divisé les biens des riches. Cela seul suffit pour caractériser la différence des deux siècles. p59 Dans les institutions morales nous trouvons les mêmes contrastes. Des femmes pures parurent indispensables à Athènes pour donner des citoyens vertueux à l' état, et le divorce n' étoit permis qu' à des conditions rigoureuses. La France républicaine a cru que la Messaline qui va offrant sa lubricité d' époux en époux, n' en sera pas moins une excellente mère. " qu' il soit chassé des tribunaux, de l' assemblée générale, du sacerdoce, disoit la loi à Athènes, qu' il soit rigoureusement puni, celui qui, noté d' infamie par la dépravation de ses moeurs, ose remplir les fonctions saintes de législateur ou de juge ; que le magistrat qui se montre en état d' ivresse aux yeux du peuple soit à l' instant mis à mort ! " ces décrets-là, sans doute, n' étoient pas faits pour la France. Que fût devenue, sous un pareil p60 arrêt, toute l' assemblée constituante dans la nuit du 4 août 1789 ? Ceci mène à une triste réflexion. Fanatiques admirateurs de l' antiquité, les françois semblent en avoir emprunté les vices, et presque jamais les vertus. En naturalisant chez eux les dévastations et les assassinats de Rome et d' Athènes, sans en atteindre la grandeur, ils ont imité ces tyrans qui, pour embellir leur patrie, y faisoient transporter les ruines et les tombeaux de la Grèce. Au reste nous entrons ici sur un sol consacré, où chaque pouce de terrain nous offrira un nouveau sujet d' étonnement. Peut-être même pourrois-je déjà beaucoup dire ; mais il n' est pas encore temps. Lecteurs, je le répète, veillez, je vous en supplie, plus que jamais sur vos préjugés. C' est au moment où un coin du rideau commence à se lever, que l' on est le plus sensible : surtout si ce que nous apercevons n' est pas p61 dans le sens de nos idées. On m' a souvent reproché de voir les objets différemment des autres : cela peut être. Mais si on se hâte de me juger, sans me laisser le temps de me développer à ma manière, si on se blesse de certaines choses, avant de connoître la place que ces choses occupent dans l' harmonie générale des parties, j' ai fini pour ces gens-là. Je n' ai ni l' envie, ni le talent, de tout penser et de tout dire à la fois. Je reviens. CHAPITRE 7 1ERE P T 1 p62 Origine des noms des factions : la montagne et la plaine. Solon voulut couronner ses travaux par un sacrifice. Voyant que sa présence faisoit naître des troubles à Athènes, il résolut de s' en bannir par un exil volontaire. Il s' arracha donc pour dix ans au séjour si doux de la patrie, après avoir fait promettre à ses concitoyens, qu' ils vivroient en paix jusqu' à son retour. On s' aperçut bientôt qu' on n' ajourne point les passions des hommes. Depuis long-temps l' état nourrissoit dans son sein trois factions qui ne cessoient de le déchirer. Quelquefois réunies par intérêt, ou tranquilles par lassitude, elles sembloient s' éteindre un p63 moment ; mais bientôt elles éclatoient avec une nouvelle furie. La première, appelée le parti de la montagne, étoit composée, ainsi que le fameux parti du même nom en France, des citoyens les plus pauvres de la république, qui vouloient une pure démocratie. Par l' établissement d' un sénat, et l' admission exclusive des riches aux charges de la magistrature, Solon avoit opposé une digue puissante à la fougue populaire ; et la montagne, trompée dans ses espérances, n' attendoit que l' occasion favorable de s' insurger contre les dernières institutions. C' étoient les jacobins d' Athènes. Le second parti, connu sous le nom de la plaine, réunissoit les riches possesseurs de terres qui, trouvant que le législateur avoit trop étendu le pouvoir du petit peuple, demandoient la constitution oligarchique, plus favorable à leurs intérêts. C' étoient les aristocrates. Enfin, sous un troisième parti, distingué par l' appellation de la côte, se rangeoient tous les négociants de l' attique. Ceux-ci, également p64 effrayés de la licence des pauvres et de la tyrannie des grands, inclinoient à un gouvernement mixte, propre à réprimer l' une et l' autre : ils jouoient le rôle des modérés. Athènes se trouvoit ainsi, à peu près, dans la même position que la France républicaine : nul ne goûtoit la nouvelle constitution ; tous en demandoient une autre ; et chacun vouloit celle-ci d' après ses vues particulières. On voit encore ici la source d' où les françois ont tiré les noms de partis qui les divisent. Comme si mes malheureux compatriotes n' avoient déjà pas trop de leurs haines nationales, sans aller remuer les cendres des factions étrangères parmi les ruines des états qu' elles ont dévorés ! CHAPITRE 8 1ERE P T 1 p65 Portraits des chefs. Des mêmes causes, les mêmes effets. Il devoit s' élever alors des tyrans à Athènes, comme il s' en est élevé de nos jours à Paris. Mais autant le siècle de Solon surpasse le nôtre en morale, autant les factieux de l' Attique furent supérieurs en talents à ceux de la France. à la tête des montagnards on distinguoit Pisistrate : brave, éloquent, généreux, d' une figure aimable et d' un esprit cultivé, il n' avoit de Robespierre que la dissimulation profonde, et de l' infâme d' Orléans que les richesses p66 et la naissance illustre. Il prit la route que ce dernier conspirateur a tâché de suivre après lui. Il fit retentir le mot égalité aux oreilles du peuple ; et tandis que la liberté respiroit sur ses lèvres, il cachoit la tyrannie au fond de son coeur. Lycurgue avoit la confiance de la plaine. Nous ne savons presque rien de lui. C' étoit apparemment un de ces intrigants obscurs, que le tourbillon révolutionnaire jette quelquefois au plus haut point du système, sans qu' ils sachent eux-mêmes p67 comment ils y sont parvenus. Les aristocrates d' Athènes ne furent pas plus heureux dans le choix et le génie de leurs chefs, que les aristocrates de France. Il semble qu' il y ait des hommes, qui renaissent à des siècles d' intervalles pour jouer, chez différents peuples et sous différents noms, les mêmes rôles, dans les mêmes circonstances : Mégaclès et Tallien en offrent un exemple extraordinaire. Tous deux redevables à un mariage opulent de la considération attachée à la fortune ; tous deux placés à la tête du parti modéré, dans leurs nations respectives, ils se font tous deux remarquer par la versatilité de leurs principes et la ressemblance de leurs destinées. Flottant, ainsi que le révolutionnaire françois, au gré d' une humeur capricieuse, l' athénien fut d' abord subjugué par le génie de Pisistrate, parvint ensuite à renverser le tyran, s' en repentit bientôt après ; rappela les montagnards, se brouilla de nouveau avec eux ; fut chassé d' Athènes, reparut encore, et finit par s' éclipser tout p68 à coup dans l' histoire. Sort commun des hommes sans caractère : ils luttent un moment contre l' oubli qui les submerge, et soudain s' engloutissent tout vivants dans leur nullité. Tel étoit l' état des factions à Athènes, lorsque Solon, après dix ans d' absence, revint dans sa malheureuse patrie. CHAPITRE 9 1ERE P T 1 p69 Pisistrate. Après avoir erré sur le globe, l' homme, par un instinct touchant, aime à revenir mourir aux lieux qui l' ont vu naître, et à s' asseoir un moment au bord de sa tombe, sous les mêmes arbres qui ombragèrent son berceau. La vue de ces objets, changés sans doute, qui lui rappellent, à la fois, les jours heureux de son innocence, les malheurs dont ils furent suivis, les vicissitudes et la rapidité de la vie, raniment dans son coeur ce mélange de tendresse et de mélancolie, qu' on nomme l' amour de son pays. Quelle doit être sa tristesse profonde, s' il a quitté sa patrie florissante, et qu' il la retrouve déserte, ou livrée aux convulsions politiques ! p70 Ceux qui vivent au milieu des factions, vieillissant pour ainsi dire avec elles, s' aperçoivent à peine de la différence du passé au présent ; mais le voyageur qui retourne aux champs paternels bouleversés pendant son absence, est tout à coup frappé des changements qui l' environnent : ses yeux parcourent amèrement l' enclos désolé, de même qu' en revoyant un ami malheureux après de longues années, on remarque avec douleur sur son visage les ravages du chagrin et du temps. Telles furent sans doute les sensations du sage athénien, lorsqu' après les premières joies du retour, il vint à jeter les regards sur sa patrie. Il ne vit autour de lui qu' un chaos d' anarchie et de misères. Ce n' étoient que troubles, divisions, opinions diverses. Les citoyens sembloient transformés en autant de conspirateurs. Pas deux têtes qui pensassent de même ; pas p71 deux bras qui eussent agi de concert. Chaque homme étoit lui tout seul une faction : et quoique tous s' harmoniassent de haine contre la dernière constitution, tous se divisoient d' amour sur le mode d' un régime nouveau. Dans cette extrémité, Solon cherchoit un honnête homme qui, en sacrifiant ses intérêts, pût rendre le calme à la république. Il s' imagina le trouver à la tête du parti populaire ; mais s' il se laissa tromper un moment par les dehors patriotiques de Pisistrate, il ne fut pas long-temps dans l' erreur. Il sentit que, de deux motifs d' une action humaine, il faut s' efforcer de croire à la bonne et agir comme si on n' y croyoit pas. Le sage, qui connoissoit les coeurs, sut bientôt ce qu' il devoit penser d' un homme riche et de haute naissance, attaché à la cause du peuple. Malheureusement il le sut trop tard. Sur le point de dénoncer la conspiration, il n' attendoit plus que de nouvelles lumières, lorsque Pisistrate se présente tout à coup sur la place publique, couvert de blessures qu' il s' étoit adroitement faites. Le peuple ému s' assemble en tumulte. Solon veut en vain faire entendre sa voix. On insulte le vieillard, on frémit de p72 rage, on décrète par acclamation une garde formidable à cette illustre victime de la démocratie, que les nobles avoient voulu faire assassiner. ô homines ad servitutem paratos ! nous avons vu un tyran de la convention employer la même machine. Quiconque a une légère teinture de politique, n' a pas besoin qu' on lui apprenne la conséquence de ce décret. Une démocratie n' existe plus là où il y a une force militaire en activité dans l' intérieur de l' état. Que penserons-nous donc des cohortes du directoire ? Pisistrate s' empara peu après de la citadelle, et, ayant désarmé les citoyens, comme la convention les sections de Paris, il régna sur Athènes avec toutes les vertus, hors celles du républicain. CHAPITRE 10 1ERE P T 1 p73 Règne et mort de Pisistrate. La victoire s' attachera au parti populaire, toutes les fois qu' il sera dirigé par un homme de génie : parce que cette faction possède au-dessus des autres, l' énergie brutale d' une multitude pour laquelle la vertu n' a point de charmes, ni le crime de remords. Après tout, le succès ne fait pas le bonheur : Pisistrate en est un exemple. Chassé de l' Attique par Mégaclès réuni à Lycurgue, il y fut bientôt rappelé par ce même Mégaclès qui, changeant une troisième fois de parti, se vit à son tour obligé de prendre la fuite. Deux fois les orages qui grondent autour des tyrans, renversèrent Pisistrate de son trône, et deux fois le peuple l' y replaça de sa main. La fin de sa carrière fut p74 plus heureuse, il termina tranquillement ses jours à Athènes, laissant à ses deux fils, Hipparque et Hippias, la couronne qu' il avoit usurpée. Au reste ces différentes factions avoient tour à tour, selon les chances de la fortune, rempli la terre de l' étranger d' athéniens fugitifs. à la mort de Pisistrate, les modérés et les aristocrates se trouvoient émigrés dans plusieurs villes de la Grèce : là, nous allons bientôt les voir remplir avec succès le même rôle que, de nos jours, les constitutionnels et les aristocrates de France, ont joué si malheureusement en Europe. CHAPITRE 11 1ERE P T 1 p75 Hipparque et Hippias. Assassinat du premier. Rapports. Hippias et Hipparque montèrent sur le trône aux applaudissements de la multitude. Sages dans leur gouvernement et faciles dans leurs moeurs, ils avoient ces vertus obscures que l' envie pardonne, et ces vices aimables qui échappent à la haine. Peut-être eussent-ils transmis le sceptre à leur postérité ; peut-être un seul anneau changé dans la chaîne des peuples, auroit-il altéré la face du monde ancien et moderne, si la fatalité qui règle les empires, n' avoit décidé autrement de l' ordre des choses. p76 Hipparque insulté par Harmodius, jeune athénien plein de courage, voulut s' en venger par un affront public, qu' il fit souffrir à la soeur de ce dernier. Harmodius, la rage dans le coeur, résolut, avec Aristogiton, son ami, d' arracher le jour aux tyrans de sa patrie. Il ne s' en ouvrit qu' à quelques personnes fidèles, comptant, au moment de l' entreprise, sur les principes des uns, les passions des autres, ou du moins sur ce plaisir secret qu' éprouvent les hommes à voir souffrir ceux qu' ils ont crus heureux. Par amour de l' humanité, il faut se donner de garde de remarquer que le vice et la vertu conduisent souvent aux mêmes résultats. Le jour de l' exécution étant fixé à la fête des panathénées, les assassins se rendirent au lieu désigné. Hipparque tomba sous leurs coups, mais son frère leur échappa. Heureux cependant s' il eût partagé la même destinée ! Aristogiton, présenté à la torture, accusa faussement p77 les plus chers amis d' Hippias, qui les livra sur-le-champ aux bourreaux. L' amitié offrit ce sacrifice, aussi ingénieux que terrible, aux mânes d' Harmodius massacré par les gardes du tyran. Depuis ce moment, Hippias désabusé du pouvoir des bienfaits sur les hommes, ne voulut plus devoir sa sûreté qu' à sa barbarie. Athènes se remplit de proscriptions : les tourments les plus cruels furent mis en usage ; et les femmes, comme de nos jours, s' y distinguèrent par leur constance héroïque. Les citoyens, poursuivis par la mort, se hâtèrent de quitter en foule une patrie dévouée ; mais, plus heureux que les émigrés françois, ils emportèrent avec eux leurs richesses et conséquemment leur vertu. C' est ainsi que nous avons vu en France les massacres se multiplier, et de nouvelles troupes de fugitifs joindre leurs infortunés compatriotes sur des terres étrangères, lorsqu' après le prétendu assassinat d' un des satellites de Robespierre, le monstre se crut obligé de redoubler de furie. CHAPITRE 12 1ERE P T 1 p78 Guerre des émigrés. Fin de la révolution républicaine en Grèce. Cependant les bannis sollicitoient au dehors les puissances voisines de les rétablir dans leurs propriétés. Ils firent parler l' intérêt de la religion et celui d' un peuple qu' ils représentoient opprimé par des tyrans. Les lacédémoniens prirent enfin les armes en leur faveur. D' abord repoussés par les athéniens, un hasard leur donna ensuite la victoire ; les enfants d' Hippias étant tombés entre leurs mains, celui-ci, père avant que d' être roi, consentit pour les racheter à abdiquer sa puissance et à quitter en cinq jours l' Attique. Cette chute-là tire des larmes : on est p79 fâché de voir un tyran finir par un trait dont bien peu d' honnêtes gens seroient capables. On peut fixer à la retraite d' Hippias l' époque des beaux jours de la Grèce, et la fin de la révolution républicaine : car, quoiqu' il s' élevât encore quelques factieux à Athènes, de même qu' après une longue tempête il se forme encore des écumes sur la mer, ils s' évanouirent bientôt dans le calme. N' oublions pas cependant que les lacédémoniens, qui en s' armant pour les émigrés n' avoient eu d' autre vue que de s' emparer de l' Attique, voyant leurs espérances déçues, voulurent rétablir sur le trône celui qu' ils en avoient chassé : tant ces grands mots de justice générale et de philanthropie veulent dire peu de chose ! La soif de la liberté et celle de la tyrannie ont été mêlées ensemble dans le coeur de l' homme par la main de la nature : indépendance pour soi seul, esclavage pour tous les autres, est la devise du genre humain. La réinstallation du tyran d' Athènes, proposée par les spartiates au conseil amphictyonique, en fut rejetée avec indignation. Le malheureux p80 Hippias se retira alors à la cour du satrape Artapherne, où bientôt, en attirant les armes du grand roi contre sa patrie, il ne fit que consolider la république qu' il prétendoit renverser. C' est un des premiers princes qui, descendu du rang des monarques à l' humble condition de particulier, traîna de contrée en contrée ses malheurs, à charge à la terre, ayant partout à dévorer l' insolence ou la pitié des hommes. Ici finit, comme je l' ai remarqué plus haut, la révolution populaire en Grèce. Mais, avant de passer aux caractères généraux et à l' influence de cette révolution sur les autres nations, il est nécessaire de revenir à Sparte. CHAPITRE 13 1ERE P T 1 p81 Sparte. -les jacobins. Sparte se présente comme un phénomène au milieu du monde politique. Là nous trouvons la cause du gouvernement républicain, non dans les choses, mais dans le plus grand génie qui ait existé. La force intellectuelle d' un seul homme enfanta ces nouvelles institutions, d' où est sorti un autre univers. Il n' entre pas dans mon plan de répéter ici ce que mille publicistes ont écrit de Lacédémone. Voici seulement quelques réflexions qui se lient à mon sujet. Le bouleversement total que les françois, et surtout les jacobins, ont voulu opérer dans les moeurs de leur nation, en assassinant les propriétaires, transportant les fortunes, changeant les p82 costumes, les usages et le dieu même, n' a été qu' une imitation de ce que Lycurgue fit dans sa patrie. Mais ce qui fut possible chez un petit peuple encore tout près de la nature, et qu' on peut comparer à une pauvre et nombreuse famille, l' étoit-il dans un antique royaume de vingt-cinq millions d' habitants ? Dira-t-on que le législateur grec transforma des hommes plongés dans le vice en des citoyens vertueux, et qu' on eût pu réussir également en France ? Certes, les deux cas sont loin d' être les mêmes. Les lacédémoniens avoient l' immoralité d' une nation qui existe sans formes civiles ; immoralité qu' il faut plutôt appeler un désordre qu' une véritable corruption : une telle société, lorsqu' elle vient à se ranger sous une constitution, se métamorphose soudainement, parce qu' elle a toute la force primitive, toute la rudesse vigoureuse d' une matière qui n' a pas encore été mise sur le métier. Les françois avoient l' incurable corruption des lois ; ils étoient légalement immoraux, comme tous les anciens peuples soumis depuis long-temps à un gouvernement régulier. Alors la trame est usée, et lorsque vous venez à tendre la toile, elle se déchire de toutes parts. Il y a plus, les grands changements que Lycurgue opéra à Lacédémone, furent plutôt dans les règlements moraux et civils, que dans les p84 choses politiques. Il institua les repas publics et les leschès, bannit l' or et les sciences, ordonna les requisitions d' hommes et de propriétés, fit le partage des terres, établit la communauté des enfants, et presque celle des femmes. Les jacobins, le suivant pas à pas dans ces réformes violentes, prétendirent à leur tour anéantir le commerce, extirper les lettres, avoir des gymnases, des philities, des clubs ; ils voulurent forcer la vierge, ou la jeune épouse, à recevoir malgré elle un époux ; ils mirent surtout en usage les réquisitions, et se préparoient à promulguer les lois agraires. Ici finit la ressemblance. Le sage lacédémonien laissa à ses compatriotes leurs dieux, leurs p85 rois et leurs assemblées du peuple, qu' ils possédoient, de temps immémorial, avec le reste de la Grèce. Il ne fit pas vibrer toutes les cordes du coeur humain, en brisant à la fois imprudemment tous les préjugés ; il sut respecter ce qui étoit respectable ; il se donna de garde d' entreprendre son ouvrage au milieu des troubles des guerres, qui engendrent toutes les sortes d' immoralités. Il eut à surmonter de grandes difficultés, sans doute : il fut même obligé d' employer une espèce de violence ; mais il n' égorgea point les citoyens pour les convaincre de l' efficacité des lois nouvelles ; il chérissoit ceux-là même qui poussoient la haine de ses innovations jusqu' à le frapper. C' est peut-être ici un des plus curieux, de même qu' un des plus grands sujets commémorés dans les annales des nations. Qu' y a-t-il en effet de plus intéressant, que de retrouver dans ce passage le plan original de cet étonnant édifice, sur lequel les jacobins ont calqué la fatale copie qu' ils viennent de nous en donner : il mérite bien la peine qu' on s' y arrête, pour en méditer les leçons. J' opposerai dans les chapitres suivants, le tableau des réformations des jacobins, à celui de ces réformations de Lycurgue p86 qui ont servi de modèle aux premières, et que j' ai brièvement exposées ci-dessus. Sans cette comparaison, il seroit impossible de se former une idée juste des rapports et des différences des deux systèmes, considérés dans le génie, les temps, les lieux et les circonstances : ce sera alors au lecteur à prononcer sur les causes qui consolidèrent la révolution à Sparte, et sur celles qui pourront l' établir ou la renverser en France. Celui qui lit l' histoire ressemble à un homme voyageant dans le désert, à travers ces bois fabuleux de l' antiquité qui prédisoient l' avenir. CHAPITRE 14 1ERE P T 1 p88 Suite. Quoique les jacobins se soient indubitablement proposé Lycurgue pour modèle, ils sont cependant partis d' un principe totalement opposé. La grande base de leur doctrine étoit le fameux système de perfection, que je développerai dans la suite ; p89 savoir que les hommes parviendront un jour à une pureté inconnue de gouvernement et de moeurs. Le premier pas à faire vers le système, étoit l' établissement d' une république. Les jacobins, à qui on ne peut refuser l' affreuse louange d' avoir été conséquents dans leurs principes, avoient aperçu avec génie que le vice radical existoit dans les moeurs, et que dans l' état actuel de la nation françoise, l' inégalité des fortunes, les différences d' opinion, les sentiments religieux, et mille autres obstacles, il étoit absurde de songer à une démocratie sans une révolution complète du côté de la morale. Où trouver le talisman pour faire disparoître tant d' insurmontables difficultés ? à Sparte. Quelles moeurs substituera-t-on aux anciennes ? Celles que Lycurgue mit à la place des antiques désordres de sa patrie. p90 Le plan étoit donc tracé depuis long-temps, et il ne restoit plus aux jacobins qu' à le suivre. Mais comment l' exécuter ? Au moment de la promulgation de ses lois nouvelles, la Laconie étoit dans une paix profonde. Il étoit aisé à Lycurgue, moitié de gré, moitié de force, de faire consentir les propriétaires d' un petit pays au partage des terres et à l' égalité des rangs ; il étoit aisé d' ordonner des armées en masse et des réquisitions forcées pour des guerres à venir, quand tout étoit tranquille autour de soi ; il étoit aisé de transformer une monarchie en un gouvernement populaire, chez une nation qui possédoit déjà les principes de ce dernier. Quelle différence de temps, de circonstances, entre l' époque de la réforme lacédémonienne, et celle où les jacobins prétendoient l' introduire chez eux ! Attaquée par l' Europe entière, déchirée par des guerres civiles, agitée de mille factions, ses places frontières ou prises ou assiégées, sans soldats, sans finances hors un papier discrédité qui tomboit de jour en jour, le découragement dans tous les états, et la famine presque assurée ; telle étoit la France, tel le tableau qu' elle présentoit, à l' instant même qu' on méditoit de la livrer à une révolution générale. Il falloit remédier à cette complication de maux ; il falloit établir à la fois par un miracle la république de p91 Lycurgue, chez un vieux peuple nourri sous une monarchie, immense dans sa population, et corrompu dans ses moeurs ; et sauver un grand pays sans armées, amolli dans la paix et expirant dans les convulsions politiques, de l' invasion de cinq cent mille hommes des meilleures troupes de l' Europe. Ces forcenés seuls pouvoient en imaginer les moyens, et, ce qui est encore plus incroyable, parvenir, en partie, à les exécuter. Moyens exécrables, sans doute, mais, il faut l' avouer, d' une conception gigantesque. Ces esprits raréfiés au feu de l' enthousiasme républicain, et pour ainsi dire réduits, par leurs scrutins épuratoires, à la quintessence du crime, déployèrent à la fois une énergie dont il n' y a jamais eu d' exemple, et des forfaits que tous ceux de l' histoire mis ensemble pourroient à peine égaler. Ils virent que, pour obtenir le résultat qu' ils se proposoient, les systèmes reçus de justice, les axiomes communs d' humanité, tout le cercle des principes adoptés par Lycurgue ne pouvoient être utiles, et qu' il falloit parvenir au même but par un chemin différent. Attendre que la mort p92 vînt saisir les grands propriétaires, ou que ceux-ci consentissent à se dépouiller, que les années déracinassent le fanatisme et vinssent changer les costumes et les moeurs, que des recrues ordinaires fussent envoyées aux armées, attendre tout cela, leur parut douteux et trop long ; et comme si l' établissement de la république et la défense de la France, pris séparément, eussent été trop peu pour leur génie, ils résolurent de tenter les deux à la fois. Les gardes nationales étant achetées, des agents placés à leurs postes dans tous les coins de la république, le mot communiqué aux sociétés affiliées, les monstres se bouchant les oreilles, ou s' arrachant pour ainsi dire les entrailles de peur d' être attendris, donnèrent l' affreux signal, qui devoit rappeler Sparte de ses ruines. Il retentit dans la France comme la trompette de l' ange exterminateur : les monuments des fils des hommes s' écroulèrent et les tombes s' ouvrirent. CHAPITRE 15 1ERE P T 1 p93 Suite. Au même instant, mille guillotines sanglantes s' élèvent à fois dans toutes les cités et dans tous les villages de la France. Au bruit du canon et des tambours, le citoyen est réveillé en sursaut au milieu de la nuit et reçoit l' ordre de partir pour l' armée. Frappé comme de la foudre, il ne sait s' il veille ; il hésite, il regarde autour de lui, il aperçoit les têtes pâles et les troncs hideux des malheureux qui n' avoient peut-être refusé de marcher à la première sommation, que pour dire un dernier adieu à leur famille ! Que fera-t-il ? Où sont les chefs auxquels il puisse se réunir pour éviter la réquisition ? p94 Privé de toute défense. D' un côté la mort assurée ; de l' autre des troupes de volontaires, qui, fuyant la famine, la persécution et l' intolérance de l' intérieur, vont chercher dans les armées, ivres de vin, de chansons et de jeunesse, du pain et la liberté. Ce citoyen, la guillotine sous les yeux, et ne trouvant qu' un seul asile, part le désespoir dans le coeur. Bientôt rendu aux frontières, la nécessité de défendre sa vie, le courage naturel au françois, l' inconstance et l' enthousiasme dont son caractère est susceptible, la paie considérable, la nourriture abondante, le tumulte, les dangers de la vie militaire, les femmes, le vin, et sa gaieté native, lui font oublier qu' il a été conduit là malgré lui ; il devient un héros. Ainsi la persécution d' un côté et les récompenses de l' autre, créent par enchantement des armées. Car une fois les premiers exemples faits et les réquisitions obéies, les hommes, par une pente imitative naturelle à leur coeur, s' empressent, p95 quelles que soient leurs opinions, de marcher sur les traces des autres. Voilà bien les rudiments d' une force militaire ; mais il falloit l' organiser. Un comité, dont on a dit que les talents ne pouvoient être surpassés que par les crimes, s' occupe à lier ces corps déjoints. Et ne croyez pas que les tactiques anciennes des César et des Turenne soient recherchées : non. Tout doit être nouveau dans ce monde d' une ordonnance nouvelle. Il ne s' agit plus de sauver la vie d' un homme et de ne livrer bataille que quand la perte peut être au moins réciproque ; l' art se réduit à un calcul de masse, de vitesse et de temps. Les armées se précipitent en nombre double ou triple, pour les masses ; les soldats et l' artillerie voyagent en poste de Nice à Lille, quant aux vitesses ; et les temps sont toujours uns et généraux dans les attaques. On perdra dix mille hommes pour prendre ce bourg ; on sera obligé de l' attaquer vingt fois et vingt jours de suite ; mais on le prendra. Quand le sang des hommes est compté pour rien, il est aisé de faire des conquêtes. Les déserteurs et les espions ne p96 sont pas sûrs ? C' est au milieu des airs que les ingénieurs vont étudier les parties foibles des armées, et assurer la victoire en dépit du secret et du génie. Le télégraphe fait voler les ordres, la terre cède son salpêtre, et la France vomit ses innombrables légions. CHAPITRE 16 1ERE P T 1 p97 Suite. Tandis que les armées se composent, les prisons se remplissent de tous les propriétaires de la France. Ici, on les noie par milliers ; là, on ouvre les portes des cachots pleins de victimes, et l' on y décharge du canon à mitraille. Le coutelas des guillotines tombe jour et nuit. Ces machines de destruction sont trop lentes au gré des bourreaux ; des artistes de mort en inventent qui peuvent trancher plusieurs têtes d' un seul coup. Les places publiques inondées de sang deviennent impraticables ; il faut changer le lieu des exécutions : en vain d' immenses carrières ont été ouvertes p98 pour recevoir les cadavres, elles sont comblées ; on demande à en creuser de nouvelles. Vieillards de quatre-vingts ans, jeunes filles de seize, pères et mères, soeurs et frères, enfants, maris, épouses meurent couverts du sang les uns des autres. Ainsi les jacobins atteignent à la fois quatre fins principales, vers l' établissement de leur république : ils détruisent l' inégalité des rangs, nivellent les fortunes, relèvent les finances par la confiscation des biens des condamnés, et s' attachent l' armée en la berçant de l' espoir de posséder un jour ces propriétés. Cependant le peuple, qui n' est plus entretenu que de conspirations, d' invasion, de trahisons, effrayé de ses amis mêmes et se croyant sur une mine toujours prête à sauter, tombe dans une terreur stupide. Les jacobins l' avoient prévu. Alors on lui demande son pain et il le donne, son vêtement et il s' en dépouille, sa vie et il la livre sans regret. Il voit au même moment p99 se fermer tous ses temples, ses ministres sacrifiés et son ancien culte banni sous peine de mort. On lui apprend qu' il n' y a point de vengeance céleste, mais une guillotine ; tandis que par un jargon contradictoire et inexplicable, on lui dit d' adorer les vertus, pour lesquelles on institue des fêtes, où de jeunes filles vêtues de blanc et couronnées de roses entretiennent sa curiosité imbécille, en chantant des hymnes en l' honneur des dieux. Ce malheureux peuple confondu, ne sait plus où il est, ni s' il existe. En vain il se cherche dans ses antiques usages, et il ne se retrouve plus. Il voit, dans un costume bizarre, une nation étrangère errer sur ses places publiques. S' il demande ses jours de fêtes ou de devoirs accoutumés, d' autres appellations frappent son oreille. Le jour de repos a disparu. Il compte au moins que le retour fixe de l' année ramènera l' état naturel des choses, et apportera quelques soulagements à ses maux : espérances p100 déçues ! Comme s' il étoit condamné pour jamais à ce nouvel ordre de misère, des mois ignorés semblent lui dire que la révolution s' étend jusqu' au cours des astres ; et dans cette terre de prodiges, il craint de s' égarer au milieu des rues de la capitale, dont il ne reconnoît plus les noms. En même temps que tous ces changements dérangent la tête du peuple, les notions les plus étranges viennent bouleverser son coeur. La fidélité dans le secret, la constance dans l' amitié, l' amour de ses enfants, le respect pour la religion, toutes les choses que depuis son enfance il souloit tenir bonnes et vertueuses, ne sont, lui dit-on, que de vains noms, dont les tyrans se servent pour enchaîner leurs esclaves. Un républicain ne doit avoir ni amour, ni fidélité, ni respect que pour la patrie. Résolus d' altérer la nation jusque dans sa source, les jacobins, sachant que l' éducation fait les hommes, obligent les citoyens à envoyer leurs enfants à des écoles militaires, où on va les abreuver de fiel et de haine contre tous les autres gouvernements. Là, préparés par les jeux de Lacédémone à la conquête du monde, on leur apprend à p101 se dépouiller des plus doux sentiments de la nature pour des vertus de tigres, qui ne leur nourrissent que des coeurs d' airain. Tel étoit, ballotté entre les mains puissantes de cette faction, ce peuple infortuné, transporté tout à coup dans un autre univers, étonné des cris des victimes et des acclamations de la victoire retentissant de toutes les frontières, lorsque Dieu, laissant tomber un regard sur la France, fit rentrer ces monstres dans le néant. CHAPITRE 17 1ERE P T 1 p103 Fin du sujet. Tels furent les jacobins. On a beaucoup parlé d' eux et peu de gens les ont connus. La plupart se jettent dans les déclamations, publient les crimes de cette société, sans vous apprendre le principe général qui en dirigeoit les vues. Il consistoit ce principe dans le système de perfection, vers lequel le premier pas à faire étoit la restauration des lois de Lycurgue. Nous avons trop donné aux passions et aux circonstances. Un trait distinctif de notre révolution, c' est qu' il faut admettre la voie spéculative et les doctrines abstraites pour infiniment dans ses causes. Elle a été produite en partie par des gens de lettres qui, plus habitants de Rome et d' Athènes que de leur pays, ont cherché à p104 ramener dans l' Europe les moeurs antiques. Par cette légère esquisse, j' ai essayé de donner un fil aux écrivains qui viendront après moi. Que de choses me resteroient encore à dire ! Mais le temps, ma santé, ma manière, tout me précipite vers la fin de cet ouvrage. Ainsi, dès notre premier début dans la carrière, tout fourmille autour de nous de leçons et d' exemples. Déjà Athènes nous a montré nos factions dans le règne de Pisistrate et la catastrophe de ses fils ; Sparte vient de nous offrir dans ses lois des origines étonnantes. Plus nous p105 avancerons dans ce vaste sujet, plus il deviendra intéressant. Nous avons vu l' établissement des gouvernements populaires chez les grecs ; nous allons parler maintenant du génie comparé de ces peuples et des françois, de l' état des lumières, de l' influence de la révolution républicaine sur la Grèce, sur les nations étrangères, enfin de la position politique et morale des mêmes nations à cette époque. CHAPITRE 18 1ERE P T 1 p106 Caractère des athéniens et des françois. Quels peuples furent jamais plus aimables dans le monde ancien et moderne, que les nations brillantes de l' Attique et de la France ? L' étranger, charmé à Paris et à Athènes, ne rencontre que des coeurs compatissants et des bouches toujours prêtes à lui sourire. Les légers habitants de ces deux capitales du goût et des beaux-arts, semblent formés pour couler leurs jours au sein des plaisirs. C' est là qu' assis à des banquets, vous les entendrez se lancer de fines railleries, rire avec grâce de leurs maîtres ; parler à la fois de politique et d' amour, de l' existence de Dieu et du succès de p107 la comédie nouvelle, et répandre profusément les bons mots et le sel attique, au bruit des chansons d' Anacréon et de Voltaire, au milieu des vins, des femmes et des fleurs. Mais où court tout ce peuple furieux ? D' où viennent ces cris de rage dans les uns, et de désespoir dans les autres ? Quelles sont ces victimes égorgées sur l' autel des euménides ? Quel coeur ces monstres à la bouche teinte de sang ont-ils dévoré ? ... ce n' est rien : ce sont ces épicuriens p108 que vous avez vus danser à la fête, et qui, ce soir, assisteront tranquillement aux farces de Thespis, ou aux ballets de l' opéra. à la fois orateurs, peintres, architectes, sculpteurs, amateurs de l' existence, pleins de douceur et d' humanité, du commerce le plus enchanteur dans la vie, la nature a créé ces peuples pour sommeiller dans les délices de la société et de la paix. Tout à coup la trompette guerrière p109 se fait entendre ; soudain toute cette nation de femmes lève la tête. Se précipitant du milieu de leurs jeux, échappés aux voluptés et aux bras des courtisanes, voyez ces jeunes gens, sans tentes, sans lits, sans nourriture, s' avancer en riant contre ces innombrables armées de vieux soldats, et les chasser devant eux comme des troupeaux de brebis obéissantes. p110 Les cours qui gouvernent sont pleines de gaieté et de pompe. Qu' importent leurs vices ? Qu' ils dissipent leurs jours au milieu des orages, ceux-là qui aspirent à de plus hautes destinées ; pour nous, chantons, rions aujourd' hui. Passagers inconnus, embarqués sur le fleuve du temps, glissons sans bruit dans la vie. La meilleure constitution n' est pas la plus libre, mais celle qui nous laisse de plus doux loisirs... ô ciel ! Pourquoi tous ces citoyens condamnés à la ciguë ou à la guillotine ? Ces trônes déserts et ensanglantés ? Ces troupes de bannis, fuyant sur tous les chemins p111 de la patrie ? -comment ! Ne savez-vous pas que ce sont des tyrans qui vouloient retenir un peuple fier et indépendant dans la servitude ? Inquiets et volages dans le bonheur, constants et invincibles dans l' adversité, nés pour tous les arts, civilisés jusqu' à l' excès durant le calme de l' état, grossiers et sauvages dans leurs troubles politiques, flottants comme un vaisseau sans lest au gré de leurs passions impétueuses, à présent dans les cieux, le moment d' après dans l' abîme, enthousiastes et du bien et du mal, faisant le premier sans en exiger de reconnoissance, le second sans en sentir de remords, ne se rappelant ni leurs crimes, ni leurs vertus, amants pusillanimes de la vie durant la paix, prodigues de leurs jours dans les batailles, vains, railleurs, ambitieux, novateurs, méprisant tout ce qui n' est pas eux, individuellement les plus aimables des hommes, en corps les plus détestables de tous ; charmants dans leur propre pays, insupportables chez l' étranger, tour à tour plus doux, p112 plus innocents que la brebis qu' on égorge, et plus féroces que le tigre qui déchire les entrailles p114 de sa victime : tels furent les athéniens d' autre-fois, et tels sont les françois d' aujourd' hui. Au reste, loin de moi la pensée de chercher à diffamer le caractère des françois. Chaque peuple a son vice national, et si mes compatriotes sont cruels, ils rachètent ce grand défaut par mille qualités estimables. Ils sont généreux, braves, pères indulgents, amis fidèles ; je leur donne d' autant plus volontiers ces éloges, qu' ils m' ont plus persécuté. CHAPITRE 19 1ERE P T 1 p115 De l' état des lumières en Grèce au moment de la révolution républicaine. Siècle de Lycurgue. Lorsque je parlerai des lumières dans cet essai, je ne m' attacherai principalement qu' à la partie morale et politique. Ce qui regarde les arts n' est pas, à proprement parler, de mon sujet : cependant j' en toucherai quelque chose, selon l' influence qu' ils auront eue sur les hommes dont j' écrirai alors l' histoire. En commençant nos recherches au siècle de Lycurgue et les finissant à celui de Solon, nous voyons d' abord paroître Homère et Hésiode. Je n' entretiendrai point le lecteur de ces deux fameux poëtes. Qui n' a lu l' iliade et l' odyssée ? Qui ne connoît les travaux et les jours , la théogonie, le bouclier d' Hercule ? Homère a donné Virgile à l' antique Italie, et Le Tasse à la p116 nouvelle, le Camoëns au Portugal, Ercilla à l' Espagne, Milton à l' Angleterre, Voltaire à la France, Klopstock à l' Allemagne : il n' a pas besoin de mes éloges. Pour nous le côté intéressant des poëmes de ce sublime génie, est leur action sur la liberté de la Grèce. Lycurgue les apporta à Sparte et voulut que ses compatriotes y puisassent cet enthousiasme guerrier qui met les peuples à l' abri de la servitude étrangère. Solon fit des lois expresses en faveur de ce même Homère qui, comme historien, ne s' offre pas sous des rapports moins précieux. Aux seuls athéniens il donne le nom de peuple, aux scythes l' appellation des plus justes des hommes, et souvent caractérise ainsi par un seul trait, la politique et la morale de l' antiquité. Les ouvrages d' Hésiode sont pleins des plus excellentes maximes. Le poëte ne voyoit pas les hommes sous des couleurs riantes. Il respire cette mélancolie antique qui semble être le partage des grands génies. On sait que Virgile a puisé dans les travaux et les jours , l' idée de ses géorgiques . C' est de la belle description de l' âge d' or qu' il a tiré ce morceau ravissant : p117 l' influence d' Hésiode sur son siècle dut être considérable, dans un temps où l' art d' écrire en prose étoit à peine connu. Ses poésies tendoient à ramener les hommes à la nature ; et la morale, revêtue du charme des vers, a toujours un effet certain. Thalès de Crète, poëte et législateur, dont nous ne connoissons plus que le nom, fut le précurseur des lois à Lacédémone. Il consentit par amitié pour Lycurgue à se rendre à Sparte et à préparer par la douceur de ses chants et la pureté de ses dogmes, les esprits à la révolution. Ces grands hommes savoient qu' il ne faut pas précipiter tout à coup les peuples dans les extrêmes, si l' on veut que les réformes soient durables. Il n' est point de révolution, là où elle n' est pas opérée dans le coeur : on peut détourner un moment par force le cours des idées ; mais si la source dont elles découlent, n' est changée, elles reprendront bientôt leur pente ordinaire. Ainsi les philosophes de l' antiquité adoucissoient p118 les traits de la sagesse, en lui prêtant les grâces des muses. Parmi les modernes, les anglois ont eu l' honneur d' avoir appliqué les premiers la poésie à des sujets utiles aux hommes. Quant à nous, nous avons été préparés aux bonnes moeurs par la pucelle et d' autres ouvrages que je n' ose nommer. CHAPITRE 20 1ERE P T 1 p119 Le siècle qui suivit immédiatement celui de Lycurgue fournit les noms de quelques législateurs : mais leurs écrits ne nous sont pas parvenus. Dans l' âge subséquent, parut Tyrtée dont les chants firent triompher l' injustice ; Archiloque plein de crimes et de génie, qui donna le premier exemple d' un homme qui ose publier l' histoire intérieure de sa conscience à la face de l' univers ; p120 Hipponax, exhalant le fiel et la haine. L' esprit des temps perce à chaque vers de ces poëtes. La véhémence et l' enthousiasme dominent dans les passions qu' ils ont peintes. Ce fut le siècle de l' énergie, quoique ce ne fût pas celui de la plus grande liberté. La remarque n' est pas frivole : elle décèle cette fermentation qui devance et annonce le retour périodique des révolutions des peuples. Dracon florissoit aussi à la même époque. Il avoit composé un ouvrage que J-J Rousseau nous a donné dans son sublime émile . C' étoit un traité de l' éducation, où, prenant l' homme à sa naissance, il le conduisoit à travers les misères de la vie jusqu' à son tombeau. Le destin des deux révolutions grecque et françoise fut d' être précédées à peu près par les mêmes écrits. épiménide chercha, comme Fénélon, à ramener les hommes au bonheur par l' amour et le respect des dieux. Si je ne craignois de mêler p121 les petites choses aux grandes, je dirois encore, qu' il a payé son tribut à notre révolution, en fournissant à M Flins le sujet de son ingénieuse comédie. Malheureusement nous n' avons ici que des différences. Quelle comparaison pourrions-nous découvrir entre les livres d' un âge moral et ceux des temps du régent et de Louis Xv ? C' est en vain que nous nous abusons : si, malgré Condorcet et la troupe des philosophes modernes, nous jugeons du présent par le passé ; si un siècle renferme toujours l' histoire de celui qui le suit, je sais ce qui nous attend. CHAPITRE 21 1ERE P T 1 p122 C' est ici l' époque d' une des plus grandes révolutions de l' esprit humain, de même qu' elle le fut d' un des plus grands changements en politique. Toutes les semences des sciences, fermentées depuis long-temps dans la Grèce, y éclatèrent à la fois. Les lumières ne parvinrent pas, comme de nos jours, au zénith de leur gloire ; mais elles atteignirent cette hauteur médiocre, d' où elles éclairent les hommes sans les éblouir. Ils y voient alors assez pour tenir le chemin de la liberté, et non pas trop pour s' égarer dans les routes inconnues des systèmes. Ils ont cette juste quantité de connoissances qui nous montrent les principes, sans avoir cet excès de savoir qui nous porte à douter de leur vérité. p123 La tragédie prit naissance sous Thespis, la comédie sous Susarion, la fable sous ésope, l' histoire sous Cadmus, l' astronomie sous Thalès, la grammaire sous Simonide. L' architecture fut perfectionnée par Memnon, Antimachide, la sculpture par une multitude de statuaires : mais surtout la philosophie et la politique prirent un essor inconnu. Une foule de publicistes et de législateurs parurent tout à coup dans la Grèce et donnèrent le signal d' une révolution générale. Ainsi les Locke, les Montesquieu, les J-J Rousseau, en se levant en Europe, appelèrent les peuples modernes à la liberté. Jetons d' abord un coup d' oeil sur les beaux-arts. CHAPITRE 22 1ERE P T 1 p124 Poésie à Athènes. Anacréon, Voltaire. Simonide, Fontanes. Sapho, Parny. Alcée. ésope, Nivernois. Solon, les deux Rousseau. Pisistrate, en usurpant l' autorité souveraine, avoit senti que, pour la conserver chez un peuple volage, il falloit l' amuser par des fêtes : on retient plus facilement les hommes avec des fleurs qu' avec des chaînes. Il remplit sa patrie des monuments du génie et des arts. Ses fils, imitant son exemple, firent de leur cour le rendez-vous des beaux esprits de la Grèce. La capitale de l' Attique retentissoit, comme celle de la France, du bruit des vers et des orgies. écoutons le chantre octogénaire de Téos, et le vieillard de Ferney, p125 au milieu des cercles brillants de Paris et d' Athènes : " que m' importent les vains discours de la rhétorique ? Qu' ai-je besoin de tant de paroles inutiles ? ... etc. " p126 si ces deux petits chefs-d' oeuvre du goût et des grâces prouvent que la bonne compagnie est partout une et la même, et qu' on s' exprimoit à la cour d' Hipparque comme à celle de Louis Xv et de Louis Xvi, ils montrent aussi qu' un peuple, qui pense avec tant de délicatesse, s' éloigne à grands pas de la simplicité primitive et par conséquent, approche des temps de révolutions. Auprès d' Anacréon on voyoit briller Simonide, dont le coeur épanchoit sans cesse la plus douce philosophie : il excelloit à chanter les dieux. Mais lorsqu' il venoit à toucher sur sa lyre les notes plaintives de l' élégie, la tristesse et la volupté de ses accents jetoient l' âme en un trouble inexprimable. Sa morale étoit vraie, quoiqu' elle tendît un peu à éteindre l' enthousiasme du grand. Il disoit que la vertu habite p127 des rochers escarpés, où l' homme ne sauroit atteindre sans être entraîné dans l' abîme ; qu' il n' y a point de perfection, qu' il faut plaindre, et non censurer nos foiblesses ; que nous ne vivons qu' un moment, mourons pour toujours, et que ce moment appartient aux plaisirs. Si quelque chose peut nous donner une idée de ce mélange ineffable de religion et de mélancolie, répandu dans les vers du poëte de Céos, ce sont les fragments qu' on va lire. M De Fontanes peut être appelé, avec justice, le Simonide françois. Tout mon regret est de ne pouvoir insérer le morceau dans son entier. Malheureusement le plan de cet essai ne le permet pas. Le poëme est intitulé jour des morts , et retrace une fête de l' église romaine, qui se célèbre le second jour de novembre de chaque année. p128 Ici, se trouve la peinture du prêtre, pasteur vénérable, qui console le vieillard mourant et soulage le pauvre affligé. L' homme juste se rend ensuite au temple. Après un discours analogue à la cérémonie, il dit, et prépara l' auguste sacrifice. tantôt ses bras tendus montroient le ciel propice ; tantôt il adoroit humblement incliné... etc. p129 la foule, précédée de la croix, et mêlant ses chants sacrés au murmure lointain des tempêtes, marche vers l' asile des morts. Là, la veuve pleure un époux, la jeune fille un amant, la mère un fils à la mamelle. Trois fois l' assemblée fait le tour des tombes ; trois fois l' eau lustrale est jetée. Alors le peuple saint se sépare, les brouillards de l' automne s' entr' ouvrent, et le soleil reparoît dans les cieux. Simonide eut une destinée à peu près semblable p130 à celle des poëtes françois de nos jours. Il vit les deux régimes à Athènes : la monarchie sous les pisistratides, et la république après leur expulsion. Témoin des victoires des grecs sur les perses, il les célébra dans des hymnes triomphales. Comblé des faveurs d' Hipparque, il l' avoit chanté ; et il loua sans mesure les assassins de ce prince. Les monarques tombés doivent s' attendre à plus d' ingratitude que les autres hommes, parce qu' ils ont conféré plus de bienfaits. Cependant Anacréon et Simonide n' étoient pas les seuls poëtes qui eussent acquis l' immortalité. Toute la Grèce répétoit alors les vers de cette Sapho, si célèbre par ses vices et son génie. p131 Il étoit encore donné à notre siècle de nous rappeler l' immoralité des goûts de la dixième muse. Je veux croire que ces moeurs ne se rencontroient pas parmi nous dans les rangs élevés, où la calomnie qui s' attache au malheur s' est plû à les peindre. Sapho eut encore une influence plus directe sur son siècle, en inspirant aux lesbiennes l' amour des lettres. C' est ce qui fit naître les soupçons, que l' ode suivante n' est pas propre à dissiper. à son amie. heureux qui près de toi pour toi seule soupire, qui jouit du plaisir de t' entendre parler, qui te voit quelquefois doucement lui sourire ! les dieux, dans son bonheur, peuvent-ils l' égaler... etc. opposons à ce fragment de la muse de Mytilène, un passage du seul poëte élégiaque que p132 la France ait encore produit. Les moeurs des peuples se peignent souvent aussi bien dans des sonnets d' amour que dans des livres de philosophie. délire. il est passé, ce moment des plaisirs dont la vitesse a trompé mes désirs : il est passé ! Ma jeune et tendre amie, ta jouissance a doublé mon bonheur... etc. p133 je laisse à décider au lecteur, qui, du Tibulle de la France, ou de l' amante de Phaon, a peint la passion avec plus d' ivresse. Les deux poëtes semblent avoir fait couler dans leurs vers la flamme de ces soleils sous lesquels ils prirent naissance. Il eût été curieux de voir comment Alcée, chassé de Mytilène par une révolution, chantoit les malheurs de l' exil et de la tyrannie. Malheureusement il ne nous reste rien de ce poëte. Le fabuliste ésope fleurissoit aussi dans cet âge célèbre. Passant un jour à Athènes et trouvant les citoyens impatients sous le joug de Pisistrate, il leur dit : " les grenouilles, s' ennuyant de leur liberté, demandèrent un roi à Jupiter. Celui-ci se moqua de leur folle prière... etc. " p134 oh ! Comme toute la vérité de cette fable tombe sur le coeur d' un françois ! Comme c' est là notre histoire ! Outre son immortel fabuliste, la France en compte un autre, qui a vu de près les malheurs de la révolution. M De Nivernois n' a ni la simplicité d' ésope ni la naïveté de La Fontaine ; mais son style est plein de raison et d' élégance ; on y retrouve le vieillard et l' homme de bonne compagnie. p136 Il est temps de donner au lecteur une relique précieuse de littérature. Comme législateur, Solon est connu du monde entier ; comme poëte, il ne l' est que d' un petit nombre de gens de lettres. Il nous reste plusieurs fragments de ses élégies. Je vais les traduire ou les extraire, selon leur mérite ou leur médiocrité. " illustres filles de Mnémosyne et de Jupiter Olympien ! Muses habitantes du mont Piérus ! écoutez ma prière. Faites que les dieux immortels m' envoient le bonheur ; que je possède l' estime de l' honnête homme. Pour mes amis toujours aimable et enjoué, que pour mes ennemis mon caractère soit triste et sévère : qu' aux uns je paroisse respectable ; aux autres, terrible. " un peu d' or satisferoit mes désirs ; mais je ne voudrois pas qu' il fût le prix de l' injustice : tôt ou tard elle est punie. Les richesses que les dieux dispensent sont durables ; celles que les hommes amassent... les suivent, pour ainsi dire, à regret, p137 et se perdent bientôt dans les malheurs... le triomphe du crime s' évanouit : Dieu est la fin de tout. " semblable au vent qui trouble, jusque dans les profondeurs de l' abîme, les vastes ondes de la mer ; au vent, qui, après avoir ravagé les campagnes, s' élève tout à coup dans les cieux, séjour des immortels, et y fait renaître une sérénité inattendue : le soleil, dans sa mâle beauté, sourit amoureusement à la terre virginale, et les nuages brisés se dissipent : telle est la vengeance de Jupiter... " toi qui caches le crime dans ton coeur, ne crois pas demeurer toujours inconnu. Immédiat, ou suspendu, le châtiment marche à ta suite. Si la justice céleste ne peut t' atteindre, un jour viendra que tes enfants innocents porteront la peine des forfaits de leur père coupable. Hélas ! Tous tant que nous sommes, vertueux ou méchants, notre propre opinion nous semble toujours la meilleure, jusqu' à ce qu' elle nous soit fatale. Alors nous nous plaignons des dieux, parce que nous avions nourri de folles espérances ! " le poëte continue à peindre l' imbécillité humaine : le malade incurable croit guérir, le pauvre attend des richesses ; les uns s' exposent sur les flots, d' autres déchirent le sein de la terre, etc. " la destinée dispense et les biens et les maux ; p138 nous ne pouvons nous soustraire à ce qu' elle nous réserve. Il y a du danger dans les meilleures actions... souvent les projets du sage échouent, et ceux de l' insensé réussissent. " le passage suivant est extrêmement intéressant, en ce qu' il peint l' état moral d' Athènes, au moment de sa révolution. " la ville de Minerve ne périra jamais par l' ordre des destinées : mais elle sera renversée par ses propres citoyens. Peuple et chefs insensés, qui ne pouvez ni rassasier vos désirs ni jouir en paix de vos richesses, méritez vos malheurs à force de crimes ! ... sans respect pour le droit sacré des propriétés, ou pour les trésors publics, chacun s' empresse de spolier le bien de l' état, insouciant des saintes lois de la justice. Celle-ci, cependant, dans le silence, compte les événements passés, observe le présent, et arrive à l' heure marquée pour la punition du crime. Voilà la première cause des maux de l' état : c' est là ce qui le fait tomber dans l' esclavage ; ce qui allume le feu de la sédition et réveille la guerre qui dévore la jeunesse. Hélas ! La chère patrie est soudain accablée d' ennemis ; des batailles, sources de pleurs, se livrent et sont perdues ; ... le peuple indigent est vendu dans la terre de l' étranger, et indignement chargé de fers. " p139 Solon finit par exhorter ses concitoyens à changer de moeurs, et recommande surtout la justice : " cette mère des bonnes actions, qui tempère les choses violentes, prévient l' exaltation, corrige les lois, réprime l' enthousiasme, et retient le torrent de la sédition dans des bornes. " ces élégies politiques (qu' on me passe l' expression) sont accompagnées de quelques autres pièces de poésie d' une teinte différente. Le morceau sur l' homme, rapproché des stances de Jean-Baptiste Rousseau, offrira une comparaison piquante. " Jupiter donne les dents à l' homme dans les sept premières années de sa vie. Avant qu' il ait parcouru sept autres années, il annonce sa virilité. Durant la période suivante, ses membres se développent et un duvet changeant ombrage son menton. La quatrième époque le voit dans toute sa vigueur et fait éclater son courage. La cinquième l' engage à solenniser la pompe nuptiale et à se créer une postérité. Dans la sixième, son génie se plie à tout et ne se refuse qu' aux ouvrages grossiers du manoeuvre. Dans la septième, il acquiert le plus haut degré de sagesse et d' éloquence. La huitième y ajoute la pratique des hommes. à la neuvième, commence son déclin. Que si p140 quelqu' un parcourt les sept derniers ans de sa carrière, qu' il reçoive la mort sans l' accuser de l' avoir surpris. " ode sur l' homme. que l' homme est bien, pendant sa vie, un parfait miroir de douleurs ! dès qu' il respire, il pleure, il crie, et semble prévoir ses malheurs... etc. p141 Solon et Jean-Baptiste n' ont pas dû représenter le même homme : ils se servoient de différents modèles. L' un travailloit sur le beau antique ; l' autre, d' après les formes gothiques de son siècle. Leurs pinceaux se sont remplis de leurs souvenirs. Il me reste une chose pénible à dire. Le sévère auteur des lois contre les mauvaises moeurs, le restaurateur de la vertu dans sa patrie, Solon enfin, avoit pollué la sainteté du législateur, par la licence de sa muse. Le temps a dévoré ces écrits, mais la mémoire s' en est conservée avec soin. Quelques lignes, qui bien qu' innocentes décèlent le goût des plaisirs, ont été avidement recueillies. " pour toi, commande long-temps dans ces lieux. Mais que Vénus, au sein parfumé de violettes, me p142 fasse monter sur un vaisseau léger et me renvoie de cette île célèbre. Qu' en faveur du culte que je lui ai rendu, elle m' accorde un prompt retour dans ma patrie. " les présents de Vénus et de Bacchus me sont chers, de même que ceux des muses qui inspirent d' aimables folies. " c' est ainsi que l' auteur du contrat social et de l' émile a pu écrire : " ô mourons, ma douce amie ! Mourons, la bien-aimée de mon coeur ! Que faire désormais d' une jeunesse insipide, dont nous avons épuisé toutes les délices ? ... p143 bon jeune homme, qui lis ceci, et dont les yeux brillent de larmes, à cet exemple de la fragilité humaine, cultive cette précieuse sensibilité, la marque la plus certaine du génie. Pour toi, homme parfait, que je vois dédaigneusement sourire, descends dans ton intérieur, applaudis-toi seul, si tu peux, de ta supériorité : je ne veux de toi, ni pour ami, ni pour lecteur. CHAPITRE 23 1ERE P T 1 p144 Poésie à Sparte. Premier chant de Tyrtée ; Lebrun. Second chant de Tyrtée ; hymne des marseillois. Choeur spartiate ; strophe des enfants. Chanson en l' honneur d' Harmodius ; épitaphe de Marat. Tandis que Pisistrate et ses fils cherchoient, par les beaux-arts, à corrompre les athéniens, pour les asservir, les mêmes talents servoient à maintenir les moeurs à Lacédémone. C' est ainsi que le vice et la vertu savent faire un différent usage des présents du ciel. Les vers de Tyrtée, qui commandoient autrefois la victoire, étoient encore redits par les spartiates. Ils méritent toute la réputation dont ils jouissent. Rien de plus beau, de plus noble, que les fragments qui nous en restent. Je m' empresse de les donner au lecteur. p145 premier chant guerrier. celui-là est peu propre à la guerre, qui ne peut d' un oeil serein voir le sang couler, et ne brûle d' approcher l' ennemi... etc. ce morceau est sublime. Il n' y a là ni fausse chaleur, ni torture de mots, ni toute cette enflure moderne dont Voltaire commençoit déjà p146 à se plaindre, et que les La Harpe, et après lui plusieurs littérateurs distingués cherchèrent en vain à contenir. Les françois ont aussi célébré leurs combats. Voici comment M Lebrun a chanté les victoires de la république. chant du banquet républicain. pour la fête de la victoire. ô jour d' éternelle mémoire, embellis-toi de nos lauriers ! siècles ! Vous aurez peine à croire les prodiges de nos guerriers... etc. p148 dans le second chant de Tyrtée qu' on va lire, ce poëte a déployé toutes les ressources de son génie. à la fois pathétique et élevé, son vers gémit avec la patrie, ou brûle de tous les feux de la guerre. Pour exciter le jeune héros à la défense de son pays, il appelle toutes les passions, touche toutes les cordes du coeur. Ce fut sans doute un pareil chant qui ramena une troisième fois à la charge les lacédémoniens vaincus, et leur fit conquérir la victoire, en dépit de la destinée. second chant guerrier. qu' il est beau de tomber au premier rang en combattant pour la patrie ! Il n' est point de calamité pareille à celle du citoyen forcé d' abandonner son p150 pays... etc. l' hymne des marseillois n' est pas vide de tout mérite. Le lyrique a eu le grand talent d' y mettre de l' enthousiasme sans paroître ampoulé. D' ailleurs cette ode républicaine vivra parce qu' elle fait époque dans notre révolution. Enfin elle mena tant de fois les françois à la victoire, qu' on ne sauroit mieux la placer qu' auprès des chants du poëte qui fit triompher Lacédémone. Nous en tirerons cette leçon affligeante : que, dans tous les âges, les hommes ont été des machines qu' on a fait s' égorger avec des mots. p153 Aux fêtes de Lacédémone, les citoyens chantoient en choeur : les vieillards. nous avons été jadis jeunes, vaillants et hardis... etc. c' est de là que les françois ont pu emprunter l' idée de la strophe des enfants, ajoutée à l' hymne des marseillois. p154 Si les françois paroissent l' emporter ici, à Sparte on voit les citoyens ; à Paris, le poëte. Nous finirons cet article par les vers qu' on chantoit en l' honneur des assassins d' Hipparque, en Grèce ; et par l' épitaphe que les françois ont écrite à la louange de Marat. La misère et la méchanceté des hommes se plaisent à répéter les noms qui rappellent les malheurs des princes : la première y trouve une espèce de consolation ; la seconde se repaît des calamités étrangères : il n' y a qu' un petit nombre d' êtres obscurs qui pleurent et se taisent. chanson en l' honneur d' Harmodius et d' Aristogiton. je porterai mon épée couverte de feuilles de myrte, comme firent Harmodius et Aristogiton, quand ils tuèrent le tyran, et qu' ils établirent dans Athènes l' égalité des lois... etc. p155 épitaphe de Marat. Marat, l' ami du peuple et de l' égalité, échappant aux fureurs de l' aristocratie, du fond d' un souterrain, par son mâle génie, foudroya l' ennemi de notre liberté... etc. je demande pardon au lecteur de lui rappeler l' idée d' un pareil monstre, par des vers aussi misérables ; mais il faut connoître l' esprit des temps. CHAPITRE 24 1ERE P T 1 p156 Philosophie et politique. Les sages : les encyclopédistes. Opinions sur le meilleur gouvernement : Thalès, Solon, Périandre, etc. ; J-J Rousseau, Montesquieu. Morale : Solon, Thalès ; La Rochefoucault, Chamfort. Parallèle de J-J Rousseau et d' Héraclite. Lettre à Darius ; lettre au roi de Prusse. Tandis que les beaux-arts commençoient à briller de toutes parts dans la Grèce, la politique et la morale marchoient de concert avec eux. Il s' étoit formé une espèce de compagnie connue sous le nom des sages, de même que de nos jours, en France, nous avons vu l' association des encyclopédistes. Mais les sages de l' antiquité méritoient cette appellation ; ils s' occupoient sérieusement du bonheur des peuples, non de vains systèmes : bien différents des p157 sophistes qui les suivirent, et qui ressemblèrent si parfaitement à nos philosophes. à la tête des sages paroissoit Thalès, de Milet, astronome et fondateur de la secte ionique. Il enseignoit que l' eau est le principe matériel de l' univers, sur lequel Dieu a agi. Ce fut lui qui jeta en Grèce les premières semences de cet esprit métaphysique, si inutile aux hommes, qui fit tant de mal à son pays dans la suite, et qui a, depuis, perdu notre siècle. Chilon, Bias, Cléobule sont à peine connus. Pittacus et Périandre, malgré leurs vertus, consentirent à devenir les tyrans de leur patrie ; le premier régna à Mitylène, le second à Corinthe. Peut-être pensoient-ils, comme Cicéron, que la souveraineté préexiste, non dans le peuple, mais dans les grands génies. Voici les opinions de ces philosophes sur le meilleur des gouvernements. Selon Solon, c' est celui où la masse collective des citoyens prend part à l' injure offerte à l' individu. Selon Bias, celui où la loi est le tyran. Selon Thalès, celui où règne l' égalité des fortunes. p158 Selon Pittacus, celui où l' honnête homme gouverne et jamais le méchant. Selon Cléobule, celui où la crainte du reproche est plus forte que la loi. Selon Chilon, celui où la loi parle au lieu de l' orateur. Selon Périandre, celui où le pouvoir est entre les mains du petit nombre. Montesquieu laisse cette grande question indécise. Il assigne les divers principes des gouvernements, et se contente de faire entendre qu' il donne la préférence à la monarchie limitée. p159 Posons la morale des sages : " qu' en tout la raison soit votre guide. Contemplez le beau. Dans ce que vous entreprenez, considérez la fin... etc. " montrons notre philosophie : " il n' est pas si dangereux de faire du mal à la plupart des hommes que de leur faire du bien... etc. " p161 Solon, prévoyant le danger des spectacles pour les moeurs, disoit à Thespis : " si nous souffrons vos mensonges, nous les retrouverons bientôt dans les plus saints engagements. " Jean-Jacques écrivoit à d' Alembert : " je crois qu' on peut conclure de ces considérations : que l' effet moral des théâtres et des spectacles ne sauroit jamais être bon... etc. " p163 après ces premiers sages nous trouvons Héraclite d' éphèse, qui semble avoir été la forme originale sur laquelle la nature moula, parmi nous, le grand Rousseau. De même que l' illustre citoyen de Genève, le philosophe grec fut élevé sans maître, et dut tout à la vigueur de son génie. Comme lui, il connut la méchanceté de nos institutions, et pleura sur ses semblables ; comme lui ; il crut les lumières inutiles au bonheur de la société ; comme lui encore, invité à donner des lois à un peuple, il jugea que ses contemporains étoient trop corrompus pour en admettre de bonnes ; comme lui enfin, accusé d' orgueil et de misanthropie, il fut obligé de se cacher dans les déserts, pour éviter la haine des hommes. Il sera utile de rapprocher les lettres que ces génies extraordinaires écrivoient aux princes de leur temps. p164 Darius, fils d' Hystaspes, avoit invité Héraclite à sa cour. Le philosophe lui répondit : Héraclite, au roi Darius, fils d' Hystaspes, salut. Les hommes foulent aux pieds la vérité et la justice. Un désir insatiable de richesses et de gloire les poursuit sans cesse. Pour moi, qui fuis l' ambition, l' envie, la vaine émulation attachée à la grandeur, je n' irai point à la cour de Suze, sachant me contenter de peu, et dépensant ce peu selon mon coeur. au roi de Prusse. à Motiers-Travers, ce 30 octobre 1762. sire, -vous êtes mon protecteur, mon bienfaiteur, et je porte un coeur fait pour la reconnoissance ; je veux m' acquitter avec vous si je puis... etc. p165 la noble franchise de ces deux lettres est digne des philosophes qui les ont écrites. Mais l' humeur perce dans celle d' Héraclite ; celle de Jean-Jacques, au contraire, est pleine de mesure. On se sent attendrir par la conformité des destinées de ces deux grands hommes, tous p166 deux nés à peu près dans les mêmes circonstances, et à la veille d' une révolution ; et tous deux persécutés pour leurs opinions. Tel est l' esprit qui nous gouverne : nous ne pouvons souffrir ce qui s' écarte de nos vues étroites, de nos petites habitudes. De la mesure de nos idées, nous faisons la borne de celles des autres. Tout ce qui va au delà nous blesse. " ceci est bien, ceci est mal, " sont les mots qui sortent sans cesse de notre bouche. De quel droit osons-nous prononcer ainsi ? Avons-nous compris le motif secret de telle ou telle action ? Misérables que nous sommes, savons-nous ce qui est bien, ce qui est mal ? Tendres et sublimes génies d' Héraclide et de Jean-Jacques ! Que sert-il que la postérité vous ait payé un tribut de stériles honneurs ? ... lorsque, sur cette terre ingrate, vous pleuriez les malheurs de vos semblables vous n' aviez pas un ami. p167 Cherchons le résultat de ce tableau comparé des lumières. Voyons d' abord quelle différence se fait remarquer entre les définitions du meilleur gouvernement. Les sages de la Grèce aperçurent les hommes sous les rapports moraux ; nos philosophes d' après les relations politiques. Les premiers vouloient p168 que le gouvernement découlât des moeurs ; les seconds que les moeurs fluassent du gouvernement. Les légistes athéniens, subséquents au temps des Lycurgue et des Solon, s' énoncèrent dans le sens des modernes : la raison s' en trouve dans le siècle. Platon, Aristote, Montesquieu, Jean-Jacques vécurent dans un âge corrompu ; p169 il falloit alors refaire les hommes par les lois : sous Thalès, il falloit refaire les lois par les hommes. J' ai peur de n' être pas entendu. Je m' explique : les moeurs, prises absolument, sont l' obéissance ou la désobéissance à ce sens intérieur qui nous montre l' honnête et le déshonnête, pour faire celui-là et éviter celui-ci. La p170 politique est cet art prodigieux par lequel on parvient à faire vivre en corps, les moeurs antipathiques de plusieurs individus. Il faudroit savoir à présent ce que ce sens intérieur commande ou défend rigoureusement. Qui sait jusqu' à quel point la société l' a altéré ? Qui sait si des préjugés si inhérents à notre constitution p171 que nous les prenons souvent pour la nature même, ne nous montrent pas des vices et des vertus, là où il n' en existe pas ? Quel nom, par exemple, donnerons-nous à la pudeur, la lâcheté, le courage, le vol ? Si cette voix de la conscience n' étoit elle-même... ? Mais, gardons-nous de creuser plus avant dans cet épouvantable abîme. J' en ai dit assez pour montrer en quoi les publicistes des temps d' innocence de la Grèce, et les publicistes de nos jours diffèrent ; il est inutile d' en dire trop. En morale nous trouvons les mêmes dissonances. Les sages considérèrent l' homme sous les relations qu' il a avec lui-même ; ils voulurent qu' il tirât son bonheur du fond de son âme. Nos philosophes l' ont vu sous les connexions p172 civiles ; et ont prétendu lui faire prélever ses plaisirs, comme une taxe, sur le reste de la communauté. De là ces résultats de leurs sortes de maximes : " respectez les dieux, connoissez-vous ; achetez au minimum de la société et vendez-lui au plus haut prix. " voici, en quelques mots, la somme totale des deux philosophies : celle des beaux jours de la Grèce s' appuyoit tout entière sur l' existence du grand être : la nôtre sur l' athéisme. Celle-là considéroit les moeurs, celle-ci la politique. La première disoit aux peuples : " soyez vertueux, vous serez libres. " la seconde leur crie : " soyez libres, vous serez vertueux. " la Grèce, avec de tels principes, parvint à la république et au bonheur ; qu' obtiendrons-nous avec une philosophie opposée ? Deux angles de différents degrés ne peuvent donner deux arcs de la même mesure. p173 Nous examinerons l' état des lumières chez les nations contemporaines, lorsque nous parlerons de l' influence de la révolution républicaine de la Grèce sur les autres peuples. Nous allons considérer maintenant cette influence sur la Grèce elle-même. CHAPITRE 25 1ERE P T 1 p174 Influence de la révolution républicaine sur les grecs. Les biens. Les grecs et les françois, dans une tranquillité profonde, vivoient soumis à des rois qu' une longue suite d' années leur avoit appris à respecter. Soudain un vertige de liberté les saisit. Ces monarques, hier encore l' objet de leur amour, ils les précipitent à coups de poignard de leurs trônes. La fièvre se communique. On dénonce guerre éternelle contre les tyrans. Quel que soit le peuple qui veuille se défaire de ses maîtres, il peut compter sur les régicides. La propagande se répand de proche en proche. Bientôt il ne reste pas un seul prince dans la p175 Grèce ; et les françois de notre âge jurent de briser tous les sceptres. L' Asie prend les armes en faveur d' un tyran banni : l' Europe entière se lève pour replacer un roi légitime sur le trône : des provinces de la Grèce, de la France se joignent aux armes étrangères : et l' Asie, et l' Europe, et les provinces soulevées viennent se briser contre une masse d' enthousiastes, qu' elles sembloient devoir écraser. à l' hymne de Castor, à celle des marseillois, les républicains s' avancent à la mort. Des prodiges s' achèvent au cri de vive la liberté ! Et la Grèce et la France comptent Marathon, Salamine, Platée, Fleurus, Weissembourg, Lodi. Alors ce fut le siècle des merveilles. également ingrats et capricieux, les athéniens jettent dans les fers, bannissent ou empoisonnent p176 leurs généraux ; les françois forcent les leurs à l' émigration ou les massacrent. Et ne croyez pas que les succès s' en affoiblissent : le premier homme, pris au hasard, se trouve un génie. Les talents sortent de la terre. Les Thémistocle succèdent aux Miltiade, les Aristide aux Thémistocle, les Cimon aux Aristide : les Dumouriez remplacent les Luckner, les Custine les Dumouriez, les Jourdan les Custine, les Pichegru les Jourdan, etc. Ainsi, l' effet immédiat de la révolution sur les grecs et sur les françois fut : haine implacable à la royauté, valeur indomptable dans les combats, constance à toute épreuve dans l' adversité. Mais ceux-là, encore pleins de morale, n' ayant passé de la monarchie à la république, que par de longues années d' épreuves, durent recevoir de leur révolution des avantages que ceux-ci ne peuvent espérer de la leur. Les p177 âmes des premiers s' ouvrirent délicieusement aux attraits de la vertu. Là, l' esprit de liberté épura l' âge qui lui donna naissance et éleva les générations suivantes à des hauteurs que les autres peuples n' ont pu atteindre. Là, on combattoit pour une couronne de laurier ; là, on mouroit pour obéir aux saintes lois de la patrie ; là, l' illustre candidat rejeté se réjouissoit que son pays eût trois cents citoyens meilleurs que lui ; là, le grand homme injustement condamné écrivoit son nom sur la coquille ou buvoit la ciguë ; là enfin, la vertu étoit adorée ; mais malheureusement les mystères de son culte furent dérobés avec soin du reste des hommes. CHAPITRE 26 1ERE P T 1 p178 Suite. Les maux. Si telle fut l' influence de la révolution républicaine sur la Grèce, considérée du côté du bonheur ; sous le rapport de l' adversité, elle n' est pas moins remarquable. L' ambition, qui forme le caractère des gouvernements populaires, s' empara bientôt des républiques, comme il en arrive à présent à la France. Les athéniens, non contents d' avoir délivré leur patrie, se laissèrent bientôt emporter à la fureur des conquêtes. Les armées des grecs se multiplièrent sur tous les rivages. Nul pays ne fut en sûreté contre leurs soldats. On les vit courir comme un feu dévorant dans les îles de la mer égée, en égypte, en Asie. p179 Les peuples, d' abord éblouis de leurs succès gigantesques, revinrent peu à peu de leur étonnement, lorsqu' ils virent que de si grands exploits ne tendoient pas tant à l' indépendance qu' aux conquêtes, et que les grecs, en devenant libres, prétendoient enchaîner le reste du monde. Par degrés il se fit contre eux une masse collective de haine, comme ces balles de neige, qui, d' abord échappées à la main d' un enfant, parviennent, en se roulant sur elles-mêmes, à une grosseur monstrueuse. D' un autre côté, les athéniens, enrichis de la dépouille des autres nations, commencèrent à perdre le principe du gouvernement populaire : la vertu. Bientôt les places publiques ne retentirent plus que des cris des démagogues et des factieux. Les dissensions les plus funestes éclatèrent. Ces petites républiques, d' abord unies par le malheur, se divisèrent dans la prospérité : chacune voulut dominer la Grèce. Des guerres cruelles, entretenues par l' or de la Perse, plus puissant que ses armes, s' allumèrent de toutes parts. p180 Pour mettre le comble aux désordres, l' esprit humain, libre de toute loi par l' influence de la révolution, enfanta à la fois tous les chefs-d' oeuvre des arts et tous les systèmes destructeurs de la morale et de la société. Une foule de beaux-esprits arrachèrent Dieu de son trône et se mirent à prouver l' athéisme. Des multitudes de légistes publièrent de nouveaux plans de république ; tout étoit inondé d' écrits sur les vrais principes de la liberté : Philippe et Alexandre parurent. CHAPITRE 27 1ERE P T 1 p181 état politique et moral des nations contemporaines, au moment de la révolution républicaine en Grèce. Cette révolution, considérée dans ses rapports avec les autres peuples. Causes qui en ralentirent, ou en accélérèrent l' influence. Il est difficile de tracer un tableau des nations connues, au moment de la révolution républicaine en Grèce, l' histoire, à cette époque, n' étant pleine que d' obscurités et de fables. J' essaierai cependant d' en donner une idée générale au lecteur. D' abord, nous considérerons ces peuples séparément ; ensuite, nous les verrons agir en masse, à l' article de la Perse, au temps de la guerre médique. Prenant notre point de départ en égypte, de là tournant au midi, et décrivant un cercle par l' ouest et le nord, nous reviendrons p182 à la Perse, finir en Orient où nous aurons commencé. Placés à Athènes comme au centre, nous suivrons les rayons de la révolution qui en partent, et qui vont aboutir aux nations placées sur les différents degrés de cette vaste circonférence. CHAPITRE 28 1ERE P T 1 p183 L' égypte. Au moment du renversement de la tyrannie à Athènes, l' égypte n' étoit plus qu' une province de la Perse. Ainsi elle fut exposée, comme le reste de l' état dont elle formoit un des membres, à toute l' influence de la révolution grecque. Elle se trouvera donc comprise en général, dans ce que je dirai de l' empire de Cyrus. Nous examinerons seulement ici quelques circonstances qui lui sont particulières. De temps immémorial, les égyptiens avoient été soumis à un gouvernement théocratique. Ainsi que les nations de l' Inde, dont ils tiroient p184 vraisemblablement leur origine, ils étoient divisés en trois classes inférieures, de laboureurs, de pasteurs et d' artisans. Chaque homme étoit obligé de suivre, dans l' ordre où le sort l' avoit jeté, la profession de ses pères, sans pouvoir changer d' études selon son génie ou les temps. Que dis-je ? Ce n' eût pas été assez. Dans ce pays d' esclavage, l' esprit humain devoit gémir sous des chaînes encore plus pesantes : l' artiste ne pouvoit suivre qu' une ligne de ses études, et le médecin, qu' une branche de son art. Mais, en redoublant les liens de l' ignorance autour du peuple, ses chefs avoient aussi multiplié ceux de la morale. Ils savoient qu' il est inutile de donner des entraves au génie pour éviter les révolutions, si on ne gourmande en même temps les vices, qui conduisent au même but, par un autre chemin. Le respect des rois et de la religion, l' amour de la justice, la vertu p185 de la reconnoissance, formoient le code de la société chez les égyptiens ; et s' ils étoient les plus superstitieux des hommes, ils en étoient aussi les plus innocents. L' égypte, de tous les temps, avoit fait un commerce considérable avec les Indes. Ses vaisseaux alloient, par les mers de l' Arabie et de la Perse, chercher les épices, l' ivoire et les soies de ces régions lointaines. Ils s' avançoient jusqu' à la Taprobane, la Ceylan des modernes. Sur cette côte les chinois et les nations situées au delà du cap Comaria, apportoient leurs marchandises, à l' époque du retour périodique des flottes égyptiennes, et recevoient en échange l' or de l' Occident. Mais tandis que le peuple étoit livré, par système, aux plus affreuses ténèbres, les lumières se trouvoient réunies dans la classe des prêtres. Ils reconnoissoient les deux principes de l' univers : p186 la matière et l' esprit. Ils appeloient la première Athor , et la seconde Cneph . Celui-ci, par l' énergie de sa volonté, avoit séparé les éléments confondus, produit tous les corps, tous les effets, en agissant sur la masse inerte. Le mouvement, la chaleur, la vie répandue sur la nature, leur fit imaginer une infinité de moyens, où ils voyoient une multitude d' actions. Ils crurent que des émanations du grand être flottoient dans les espaces, et animoient les diverses parties de l' univers. Ils tenoient l' âme immortelle ; et Hérodote prétend que ce furent eux qui enseignèrent les premiers ce dogme fondamental de toute moralité. Ils adressoient cette prière au ciel dans leurs pompes funèbres : " soleil ! Et vous, puissances qui dispensez la vie aux hommes ! Recevez-moi, et accordez-moi une demeure, parmi les dieux immortels. " d' autres sectes des prêtres enseignoient la doctrine de la transmigration des âmes. p187 La physique, considérée dans tous les rapports de l' astronomie, la géométrie, la médecine, la chimie, etc., étoient cultivées par les prêtres égyptiens avec un succès inconnu aux autres peuples, et surtout aux grecs au moment de leur révolution. La science sublime des gouvernements leur étoit aussi révélée. Pythagore, Thalès, Lycurgue, Solon, sortis de leur école, prouvent également cette vérité. Les égyptiens comptèrent des auteurs célèbres : les deux Hermès, le premier, inventeur, le second, restaurateur des arts, Sérapis qui enseigna à guérir les maux de ses semblables. Leurs livres ont péri dans les révolutions des empires, mais leurs noms sont conservés parmi ceux des bienfaiteurs des hommes. Si l' on en croit les alchimistes, la transmutation des métaux fut connue des savants d' égypte. Au reste, c' est dans ce pays, dont tout amant des lettres ne doit prononcer le nom qu' avec respect, que nous trouvons les premières bibliothèques. Comme si la nature eût destiné cette p188 contrée à devenir la source des lumières, elle y avoit fait croître exprès le papyrus pour y fixer les découvertes fugitives du génie. Malheureusement les signes mystérieux, dans lesquels les prêtres enveloppoient leurs études, ont privé l' univers d' une foule de connoissances précieuses. J' ai un doute à proposer aux savants. Les égyptiens étoient vraisemblablement indiens d' origine : la langue philosophique du premier peuple n' étoit-elle point la même que la langue Hanscrite des derniers ? Celle-ci est maintenant entendue, ne seroit-il point possible d' expliquer l' autre par son moyen ? En rangeant sous sa puissance les diverses nations disséminées sur les bords du Nil, Cambyses favorisa la propagation des arts. Jusqu' alors les égyptiens, jaloux des étrangers, ne les admettoient qu' avec la plus grande répugnance p189 à leurs mystères. Lorsqu' ils furent devenus sujets de la Perse, l' entrée de leur pays s' ouvrit alors aux amants de la philosophie. C' est de ce coin du monde que l' aurore des sciences commença à poindre sur notre horizon ; et l' on vit bientôt les lumières s' avancer de l' égypte vers l' Occident, comme l' astre radieux qui nous vient des mêmes rivages. CHAPITRE 29 1ERE P T 1 p190 Obstacles qui s' opposèrent à l' effet de la révolution grecque sur l' égypte. Ressemblance de ce dernier pays avec l' Italie moderne. En considérant attentivement ce tableau, on aperçoit deux grandes causes qui durent amortir l' action de la révolution grecque sur l' égypte. La première se tire de la subdivision régulière des classes de la société. Cette institution donne un tel empire à l' habitude chez les peuples où elle règne, que leurs moeurs semblent éternelles comme leurs états. En vain de telles nations sont subjuguées ; elles changent de maître, sans changer de caractère. Elles ne sont pas, il est vrai, totalement à l' abri des mouvements internes : le génie des hommes, tout affaissé qu' il soit du poids des p191 chaînes, les secoue par intervalles avec violence, comme ces Titans de la fable, qui, bien qu' ensevelis dans les abîmes de l' etna, se retournent encore quelquefois sous la masse énorme, et ébranlent les fondements de la terre. Auprès de ce premier obstacle s' en élevoit un second, d' autant plus insurmontable à l' esprit de liberté, qu' il tient à un ressort puissant de notre âme : la superstition. Les prêtres avoient trop d' intérêt à dérober la vérité au peuple, pour ne pas opposer toutes les ressources de leur art à l' influence d' une révolution qui eût démasqué leur artifice. L' homme n' a qu' un mal réel : la crainte de la mort. Délivrez-le de cette crainte, et vous le rendez libre. Aussi, toutes les religions d' esclaves sont-elles calculées pour augmenter cette frayeur. La caste sacerdotale égyptienne avoit eu soin de s' entourer de mystères redoutables, et de jeter la terreur dans les esprits crédules de la multitude, par les images les plus monstrueuses. C' est ainsi, encore, qu' ils appuyoient le trône de toute la force de leur magie, afin de gouverner et le prince, dont ils commandoient le respect au peuple, et le peuple, qu' ils faisoient obéir au prince. Si p192 l' égypte eût été une puissance indépendante au moment de la révolution grecque, elle auroit peut-être échappé à son influence ; mais elle ne formoit plus qu' une province de la Perse, et elle se trouva enveloppée dans les malheurs de l' empire auquel le sort l' avoit asservie. L' antique royaume de Sésostris offroit alors des rapports frappants avec l' Italie moderne : gouverné en apparence par des monarques, en réalité par un pontife maître de l' opinion, il se composoit de magnificence et de foiblesse ; on y voyoit de même de superbes ruines et un peuple esclave, les sciences parmi quelques-uns, l' ignorance chez tous. C' est sur les bords du Nil que les philosophes de l' antiquité alloient puiser les lumières ; c' est sous le beau ciel de Florence que l' Europe barbare a rallumé le flambeau des lettres ; dans les deux pays elles s' étoient conservées sous le voile mystérieux d' une langue savante, inconnue au vulgaire. Ce fut encore le lot de ces contrées, d' être, dans leur âge respectif, les seuls canaux d' où les richesses des p193 Indes coulassent pour le reste des peuples. Avec tant de conformité de moeurs, de circonstances, l' égypte et l' Italie durent éprouver à peu près le même sort, l' une au temps des troubles de la Grèce, l' autre dans la révolution présente. Entraînées, malgré elles, dans une guerre désastreuse, par l' impulsion coercitive d' une autre puissance, la première, province du grand empire des perses, la seconde, soumise en partie à celui d' Allemagne, il leur fallut livrer des batailles pour la cause d' une nation étrangère, et s' épuiser dans des querelles qui n' étoient pas les leurs. Bientôt les ennemis victorieux tournèrent leurs armes et leurs intrigues, encore plus dangereuses, contre elles. Ils soulevèrent l' ambition de quelques particuliers ; et l' on vit la terre sacrée des talents ravagée par des barbares. Les perses cependant parvinrent à arracher l' égypte des mains des athéniens et de leurs alliés, p194 mais ce ne fut qu' après six ans de calamités. Elle finit par passer sous le joug de ces mêmes grecs, au temps des conquêtes d' Alexandre, conquêtes qu' on peut regarder elles-mêmes comme l' action éloignée de la révolution républicaine de Sparte et d' Athènes. CHAPITRE 30 1ERE P T 1 p195 Carthage. Nous trouvons sur la côte d' Afrique les célèbres carthaginois qui, de tous les peuples de l' antiquité, présentent les plus grands rapports avec les nations modernes. Aristote a fait un magnifique éloge de leurs institutions politiques. Le corps du gouvernement étoit composé : de deux suffètes ou consuls annuels ; d' un sénat ; d' un tribunal des cent, qui servoit de contre-poids aux deux premières branches de la constitution ; d' un conseil des cinq, dont les pouvoirs s' étendoient à une espèce de censure générale sur toute la législature ; enfin, p196 de l' assemblée du peuple, sans laquelle il n' y a point de république. Carthage adopta en morale les principes de Lacédémone. Elle bannit les sciences et défendit même qu' on enseignât le grec aux enfants. Elle se mit ainsi à l' abri des sophismes et de la faconde de l' Attique. Il seroit inutile de rechercher l' état des lumières chez un pareil peuple. Je parlerai incessamment de la partie des arts, dans laquelle il avoit fait des progrès considérables. Atroces dans leur religion, les carthaginois jetoient, en l' honneur de leurs dieux, des enfants dans des fours embrasés ; soit qu' ils crussent que la candeur de la victime étoit plus agréable à la divinité ; soit qu' ils pensassent faire un acte d' humanité, en délivrant ces êtres innocents de la vie, avant qu' ils en connussent l' amertume. Leurs principes militaires différoient aussi de p197 ceux du reste de leur siècle. Ces marchands africains, renfermés dans leurs comptoirs, laissoient à des mercenaires, de même que les peuples modernes, le soin de défendre la patrie. Ils achetoient le sang des hommes au prix de l' or acquis à la sueur du front de leurs esclaves, et tournoient ainsi au profit de leur bonheur, la fureur et l' imbécillité de la race humaine. Mais les habitants des terres puniques se distinguoient surtout par leur génie commerçant. Déjà, ils avoient jeté des colonies en Espagne, en Sardaigne, en Sicile, le long des côtes du continent de l' Afrique, dont ils osèrent mesurer la vaste circonférence ; déjà, ils s' étoient aventurés jusques au fond des mers dangereuses des Gaules et des îles Cassitérides. Malgré l' état imparfait de la navigation, l' avarice, plus puissante que les inventions humaines, leur avoit servi de boussole sur les déserts de l' océan. CHAPITRE 31 1ERE P T 1 p198 Parallèle de Carthage et de l' Angleterre. Leurs constitutions. J' ai souvent considéré avec étonnement les similitudes de moeurs et de génie qui se trouvent entre les anciens souverains des mers et les maîtres de l' océan d' aujourd' hui. Ils se ressemblent et par leurs constitutions politiques, et par leur esprit à la fois commerçant et guerrier. Examinons le premier de ces deux rapports. Que leurs gouvernements étoient les mêmes, c' est ce qui se prouve évidemment par les principes. La chose publique se composoit à Carthage, p199 ainsi qu' en Angleterre, d' un roi et de deux chambres : la première appellée le sénat, et représentant les communes ; la seconde connue sous le nom du conseil des cent. Cette puissance, en s' ajoutant, ou se retranchant, selon les temps, aux deux autres membres de la législature, devenoit, de même que les pairs de la Grande-Bretagne, le poids régulateur de la balance de l' état. Mais comment arrivoit-il que la constitution punique fût républicaine, et la constitution angloise monarchique ? Par une de ces opérations merveilleuses de politique, que je vais tâcher d' expliquer. Supposons une proportion politique, dont les moyens soient p, s, r. Si vous intervertissez l' ordre de ces lettres, vous aurez des rapports différents, mais les termes resteront les mêmes. Le gouvernement de Carthage étoit composé de trois parties : le peuple, le sénat et les rois, p200 p, s, r. Elle étoit une république, parce que le peuple en corps étoit législateur et formoit le premier terme de la proportion. Pour rendre cette constitution monarchique, sans en altérer les principes, c' est-à-dire sans la rendre despotique, qu' auroit-il fallu faire ? Changer notre proportion, p, s, r, en cette autre, r, s, p, c' est-à-dire, transposant les moyens extrêmes, p et r : le pouvoir législatif se trouvant alors dévolu aux rois et au sénat, en même temps que le peuple en retient encore une troisième partie. Mais si le peuple, n' étant plus qu' un tiers du législateur, continue d' exercer en corps ses fonctions, la proportion est illusoire, car là où la nation s' assemble en masse, là existe une république. Le peuple, dans ce cas, ne peut donc qu' être représenté. De là, la constitution angloise. Et l' un et l' autre gouvernement seront excellents : le premier à Carthage chez un petit peuple simple et pauvre ; le second en Angleterre, chez une grande nation, cultivée et riche. p201 à présent, si dans notre proportion politique, après avoir changé les deux termes extrêmes, toujours en conservant les trois moyens primitifs p, s, r, nous voulions trouver la pire des combinaisons, que ferions-nous ? Ce seroit de n' admettre ni de roi ni de peuple, mais d' avoir je ne sais quoi qui en tiendroit lieu : et c' est précisément ce que nous avons vu faire en France. En laissant dehors les deux termes p et r, la convention a rejeté les deux principes sans lesquels il n' y a point de gouvernement. Les françois ne sont point sujets, puisqu' ils n' ont point de roi ; ni républicains, parce que le peuple est représenté. Qu' est-ce donc que leur constitution ? Je n' en sais rien : un chaos qui a toutes les formes sans en avoir aucune ; une masse indigeste où les principes sont tous confondus. Ou plutôt c' est le terme moyen de notre proportion s, multiplié par les deux extrêmes p et r ; c' est le sénat enflé de tout le pouvoir du roi et du peuple. Que sortira-t-il de ce corps gros de puissance et de passions ? Une foule de sales tyrans qui, nés et nourris dans ses entrailles, en sortiront tout à coup pour dévorer le peuple et le monstre politique qui les aura enfantés. p202 Quant aux autres colonnes de la législation punique, simples appendices à l' édifice, elles ne servoient qu' à en obstruer la beauté, sans ajouter à la solidité de l' architecture. Au reste, les gouvernements de Carthage et d' Angleterre, qui ont joui des mêmes applaudissements, ont aussi partagé les mêmes censures. Les peuples contemporains leur reprochèrent la vénalité et la corruption dans les places de sénateurs. Polybe remarque que ce peuple p203 africain, si jaloux de ses droits, ne regardoit pas un pareil usage comme un crime. Peut-être avoit-il senti que de toutes les aristocraties, celle des richesses, lorsqu' elle n' est pas portée à un trop grand excès, est la moins dangereuse en elle-même, le propriétaire ayant un intérêt personnel au maintien des lois, tandis que l' homme sans propriétés tend sans cesse, par sa nature, à bouleverser et à détruire. CHAPITRE 32 1ERE P T 1 p204 Les deux partis dans le sénat de Carthage. Hannon. Barca. Mêmes institutions, mêmes choses, mêmes hommes, comme de moules pareils il ne peut sortir que des formes égales. Le sénat de Carthage, tel que le parlement d' Angleterre, se trouvoit divisé en deux partis, sans cesse opposés d' opinions et de principes. Dirigées par les plus grands génies et par les premières familles de l' état, ces factions éclatoient surtout en temps de guerres, et de calamités nationales. Il en résultoit pour la nation cet avantage, que les rivaux, se surveillant afin de se surprendre, avoient un intérêt personnel p205 à aimer la vertu, en tant qu' elle leur étoit personnellement utile, et à haïr le vice dans les autres. L' histoire de ces dissensions politiques, au moment de la révolution républicaine en Grèce, ne nous étant pas parvenue, nous la considérerons dans un âge postérieur à ce siècle, en en concluant, par induction, l' état passé de la métropole africaine. C' est à l' époque de la seconde guerre punique, que nous trouvons la flamme de la discorde, brûlant de toutes parts dans le sénat de Carthage. Hannon, distingué par sa modération, son amour du bien public et de la justice, brilloit à la tête du parti qui, avant la déclaration de la guerre, opinoit aux mesures pacifiques. Il représentoit les avantages d' une paix durable, sur les hasards d' une entreprise dont les succès incertains coûteroient des sommes immenses, et finiroient peut-être par la ruine de la patrie. Amilcar, surnommé Barca, père d' Annibal, d' une famille chère au peuple, soutenu de beaucoup de crédit et d' un grand génie, entraînoit après lui la majorité du sénat. Après sa mort la faction Barcine continua de se prononcer en faveur des armes. Sans doute elle faisoit valoir p206 l' injustice des romains qui, sans respecter la foi des traités, s' étoient emparés de la Sardaigne. Ainsi la Hollande a amené de nos jours la rupture entre la France et l' Angleterre. Durant le cours des hostilités, la minorité ne cessa de combattre les résolutions adoptées : tantôt elle s' efforçoit de diminuer les victoires d' Annibal, tantôt d' exagérer ses revers. Elle jetoit mille entraves dans la marche du gouvernement ; et, sans le génie du général carthaginois, son armée, faute de secours, périssoit totalement en Italie. Vers la fin de la guerre, les partis changèrent d' opinions. Annibal, bien que de la majorité, après la bataille de Zama, parla avec chaleur en faveur de la paix. Un seul sénateur eut le courage de s' y opposer : Gisgon représenta que ses concitoyens devoient plutôt périr généreusement les armes à la main, p207 que se soumettre à des conditions honteuses. L' homme illustre répliqua qu' on devoit remercier les dieux, qu' en des circonstances si alarmantes, les romains se montrassent encore disposés à des négociations. Son avis prévalut. L' on dépêcha en Italie des ambassadeurs du parti d' Hannon, qui, amusant leurs vainqueurs du récit de leurs querelles domestiques, sa vantoient que, si l' on eût d' abord suivi leurs conseils, ils n' auroient pas été obligés de venir mendier la paix à Rome. CHAPITRE 33 1ERE P T 1 p208 Suite. Minorité et majorité dans le parlement d' Angleterre. Les troubles qui commencèrent à agiter l' Angleterre vers la fin du règne de Jacques Ier, donnèrent naissance aux deux divisions qui sont, depuis cette époque, restées distinctes dans le parlement de la Grande-Bretagne. L' opposition, d' abord connue sous le nom du parti de la campagne country party , traîna peu après le malheureux Charles Ier à l' échafaud. Sous le règne de son successeur, la minorité prit la célèbre appellation de whig ; et sous un homme dévoré de l' esprit de faction, lord Shaftesbury, fut sur le point de replonger p209 l' état dans les malheurs d' une révolution nouvelle. Jacques Ii par son imprudence fit triompher le parti des whigs, et Guillaume Iii s' empara d' une des plus belles couronnes de l' Europe. La reine Anne, long-temps gouvernée par les whigs, retourna ensuite aux torys. Le rappel du duc de Marlborough sauva la France d' une ruine presque inévitable. Georges Ier, électeur de Hanovre, soutenu de toute la puissance des premiers qui le portoient au trône, se livra à leurs conseils. Ce fut sous le règne de Georges Ii que la minorité commença à se faire connoître sous le nom de parti de l' opposition, qu' elle retient encore de nos jours. Elle obtint alors plusieurs victoires célèbres. Elle renversa sir Robert Walpole, ministre qui, par son système pacifique, s' étoit rendu cher au commerce. Bientôt elle parvint à mettre à la tête du cabinet, le grand lord Chatham, qui éleva la gloire de sa patrie à son comble, dans la guerre p210 de 1754, si malheureuse à la France. Lord Bute ayant succédé à lord Chatham, peu après l' avénement de sa majesté régnante au trône d' Angleterre, l' opposition perdit son crédit. Elle tâcha de le recouvrer dans l' affaire de M Wilkes, membre du parlement, décrété pour avoir écrit un pamphlet contre l' administration. Mais le fatal impôt du timbre qui rappelle à la fois la révolution américaine et celle de la France, lui donna bientôt une nouvelle vigueur. Telle est la chaîne des destinées : personne ne se doutoit alors qu' un bill de finance, passé dans le parlement d' Angleterre en 1765, élèveroit un nouvel empire sur la terre, en 1782 ; et feroit disparoître du monde un des plus antiques royaumes de l' Europe, en 1789. p211 L' opposition crut avoir remporté un avantage signalé sur le ministre, lorsqu' elle eut obtenu le rappel de ce trop fameux impôt ; et il n' est pas moins certain que ce fut ce rappel même, encore p213 plus que le bill, qui a causé la révolution des colonies. Trois ministres se succédèrent rapidement, après cette première irruption du volcan américain. Les rênes du gouvernement s' arrêtèrent enfin entre les mains de lord North, qui, de même que ses prédécesseurs, avoit adopté le système des taxes d' outre-mer. L' insurrection des bostoniens, lors de l' envoi du thé de la compagnie des Indes, ne fut pas plus tôt connue en Angleterre, que l' opposition redoubla de zèle et d' activité. Lord Chatham reparut dans la chambre des pairs, et parla avec chaleur contre les mesures du cabinet. Sa motion étant rejetée par une majorité de cinquante-huit voix, les moyens coercitifs restèrent adoptés dans toute leur étendue. Bientôt après le sang coula en Amérique. J' ai vu les champs de Lexington ; je m' y suis arrêté en silence, comme le voyageur aux Thermopyles, à contempler la tombe de ces guerriers des deux mondes qui moururent les premiers, pour obéir aux lois de la patrie. En foulant cette terre philosophique, qui me disoit, dans sa muette éloquence, comment les empires se perdent et s' élèvent, j' ai confessé mon néant devant les voies de la providence, et baissé mon front dans la poussière. Grand exemple des malheurs qui suivent tôt ou tard une action immorale en elle-même, p214 quels que soient d' ailleurs les brillants prétextes dont nous cherchions à nous fasciner les yeux, et la politique fallacieuse qui nous éblouit ! La France, séduite par le jargon philosophique, par l' intérêt qu' elle crut en retirer, par l' étroite passion d' humilier son ancienne rivale, sans provocation de l' Angleterre, viola, au nom du genre humain, le droit sacré des nations. Elle fournit d' abord des armes aux américains, contre leur souverain légitime, et bientôt se déclara ouvertement en leur faveur. Je sais qu' en subtile logique, on peut argumenter de l' intérêt général des hommes dans la cause de la liberté ; mais je sais que, toutes les fois qu' on appliquera la loi du tout à la partie, il n' y a point de vice qu' on ne parvienne à justifier. La révolution américaine est la cause immédiate de la révolution françoise. La France déserte, noyée de sang, couverte de ruines, son roi conduit à l' échafaud, ses ministres proscrits ou assassinés, prouvent que la justice éternelle, sans laquelle tout périroit en dépit des sophismes de nos passions, a des vengeances formidables. C' est une tâche pénible et douloureuse pour un françois, dans l' état actuel de l' Europe, que la lecture de cette période de l' histoire américaine. Souvent ai-je été obligé de fermer le volume, oppressé par les comparaisons les plus p215 déchirantes, par un profond et muet étonnement, à la vue de l' enchaînement des choses humaines. Chaque syllabe de Ramsay retentit amèrement dans votre coeur, lorsqu' on voit l' honnête citoyen vanter, contre sa propre conviction, la duplicité de la conduite de la France envers l' Angleterre. Mais, lorsqu' avec un coeur brûlant de reconnoissance, il vient à verser les bénédictions sur la tête de l' excellent Louis Xvi ; lorsqu' il arrive à cet endroit où M De Lafayette, recevant la première nouvelle du traité d' alliance, se jette avec des larmes de joie dans les bras de Washington ; qu' au même instant, la nouvelle volant dans l' armée au milieu des transports, le cri de " longue vie au roi de France ! " s' échappe involontairement à la fois de mille bouches et de mille coeurs ; le livre tombe des mains, le coup de poignard pénètre jusqu' au fond des entrailles. Américains ! Lafayette, votre idole, n' est qu' un scélérat ! Ces gentilshommes françois, jadis le sujet de vos éloges, qui ont versé leur sang dans vos batailles, ne sont que des misérables couverts de votre mépris, et à qui peut-être vous refuserez un asile ! Et le père auguste de votre liberté... un de vous ne l' a-t-il pas jugé ? N' avez-vous pas p216 juré amour et alliance à ses assassins sur sa tombe ! Durant tout le reste de la guerre, l' opposition ne cessa de harceler les ministres, et devint de plus en plus puissante, en proportion des calamités nationales. C' étoit alors que M Burke lançoit, comme la foudre, son éloquence sur la tête des ministres. Ce grand orateur, qui possède un des plus beaux talents dont l' homme ait été jamais dignifié, se surpassa lui-même dans ces circonstances. Il remonta jusqu' à la source des troubles des colonies, en traça fièrement les progrès, et avec ce génie inspiré, qui p217 lui a fait tant de fois prévoir l' avenir, plaida la cause de la liberté américaine, dans le langage sublime et pathétique de Démosthènes. Enfin, le 27 de mars 1782, l' opposition remporta une victoire complète : le cabinet fut changé et le marquis de Rockingham placé à la tête du gouvernement. La paix étant rétablie entre les puissances belligérantes, l' opposition se joignit au parti du ministre disgracié. M Fox et lord North formèrent ce qu' on appela la coalition des chefs , qui entraînoit après elle la majorité du parlement. Lord Shelburne, successeur du marquis de Rockingham, mort le 1 er juillet 1782, fut obligé de se retirer, et M Fox, lord North et le duc de Portland se saisirent du timon de l' état. M Fox n' occupa que quelques instants le ministère. Son fameux bill de la compagnie des Indes ayant été rejeté dans la chambre des pairs, il remit peu après les sceaux de son emploi, et M Pitt remplaça le duc de Portland, comme premier lord de la trésorerie. Les principales opérations du gouvernement depuis l' ascension de M Pitt aux affaires ont été : 1 le bill de ce ministre concernant la compagnie des Indes, du 5 juillet 1784 ; 2 celui p218 du 18 avril 1785, en faveur d' une réforme parlementaire, rejeté par une majorité de soixante-quatorze voix ; 3 le plan de liquidation de la dette nationale, par l' établissement d' un fonds d' amortissement, 1786 ; 4 l' acte de la traite des nègres et de l' amélioration du sort de ces esclaves, 21 mai 1788. La nation étoit au faîte de la prospérité, et M Pitt, qui n' avoit pas encore atteint sa trentième année, avoit montré ce que peut un seul homme pour la prospérité d' un état. La maladie du roi, qui suivit peu de temps après, arracha la faveur du public à l' opposition, et couvrit le ministre de gloire. Sa majesté, rendue aux voeux de tout un peuple, qui lui témoigna par des marques de joie (d' autant plus touchantes, qu' elles couloient naturellement du coeur) à quel point elle étoit adorée, reprit bientôt les rênes de son empire, et elle continue à faire le bonheur de ceux qu' une fortune p220 amie a rangés au nombre des sujets britanniques. à la fin de cette courte histoire de l' opposition, nous placerons les portraits des deux hommes célèbres, depuis si long-temps l' objet des regards de l' Europe, et qui ont eu une si grande influence sur la révolution françoise. CHAPITRE 34 1ERE P T 1 M Fox. M Pitt. Tels que nous avons vu paroître, à la tête de la minorité et de la majorité, dans le sénat de Carthage, les plus beaux talents et les premiers hommes de leur siècle ; tels, différents de moeurs, d' opinions et d' éloquence, brillent, dans le parlement d' Angleterre, les deux grands orateurs dont nous essayons d' ébaucher une foible peinture. M Fox, plein de sensibilité et de génie, écoute son coeur lorsqu' il discourt et se fait entendre ainsi aux coeurs sympathiques. Savant dans les lois de son pays, modéré dans ses sentiments politiques, connoissant la fragilité humaine, et réclamant pour les autres la même indulgence dont il peut avoir besoin pour lui, on le trouve p221 rarement dans les extrêmes, ou, s' il s' y laisse entraîner quelquefois, ce n' est que par cette chaleur des temps, dont il est presque impossible de se défendre. Mais quand il vient à élever une voix touchante en faveur de l' infortuné, il règne, il triomphe. Toujours du parti de celui qui souffre, son éloquence est une richesse gratuite, qu' il prête sans intérêt au misérable ; alors il remue les entrailles ; alors il pénètre les âmes ; alors une altération sensible dans les accents de l' orateur décèle tout l' homme ; alors l' étranger dans la tribune résiste en vain, il se détourne et pleure. Haine d' un parti, idole de l' autre, ceux-là reprochent à M Fox des erreurs, ceux-ci exaltent ses vertus ; il ne nous appartient pas de prononcer. Lorsque le fracas des opinions et les fatigues d' une vie publique auront cessé pour cet homme célèbre, le moment de la justice sera venu ; mais, quel que soit le jugement de la postérité, les malheureux des temps à venir, qui forment la majorité dans tous les siècles, diront : " il aima nos frères d' autrefois, il parla pour eux. " lorsque M Pitt prend la parole dans la chambre des communes, on se rappelle la comparaison qu' Homère fait de l' éloquence d' Ulysse, à des flocons de neige, descendant silencieusement du ciel. émue, échauffée à la voix du représentant opposé, l' assemblée, pleine d' agitation, p222 flotte dans l' incertitude et le doute : le chancelier de l' échiquier se lève, et sa logique, qui tombe avec grâce et abondance, vient éteindre une chaleur inutile, toujours dangereuse aux législateurs ; chacun étonné sent ses passions se refroidir ; le prestige du sentiment se dissipe, il ne reste que la vérité. Placé à la tête d' une grande nation, M Pitt doit avoir pour ennemis, et les hommes dont son rang élevé attire l' envie, et ceux dont il combat les opinions. Le texte des déclamations contre le ministre britannique, est la guerre funeste dans laquelle l' Europe se trouve maintenant enveloppée. Les principes en ont été souvent discutés ; quant à la manière dont elle a été conduite, l' injustice des reproches qu' on a faits là-dessus au chancelier de l' échiquier, doit frapper les esprits les plus prévenus. Veut-on prendre pour exemple des hostilités présentes, les combats réguliers d' autrefois ? Où sont ces petits esprits qui calculent pertinemment ce qu' on auroit dû faire, par ce qu' on a fait jadis, qui ne voient dans la lutte actuelle que des batailles perdues ou gagnées, et non le génie de la France dans les convulsions d' une crise amenée par la force des choses, déchirant, comme l' Hercule d' Oeta, ceux qui osent l' approcher, lançant leurs membres ensanglantés sur les plaines cadavéreuses de l' Italie et de la p223 Flandre, et s' apprêtant à tourner sur lui-même des mains forcenées ? On pourroit soupçonner qu' il existe des époques inconnues, mais régulières, auxquelles la face du monde se renouvelle. Nous avons le malheur d' être nés au moment d' une de ces grandes révolutions : quel qu' en soit le résultat, heureux ou malheureux pour les hommes à naître, la génération présente est perdue : ainsi le furent celles du cinquième et du sixième siècle, lorsque tous les peuples de l' Europe, comme des fleuves, sortirent soudainement de leur cours. Qui seroit assez absurde pour exiger que M Pitt pût vaincre, par des mesures ordinaires, la fatalité des événements ? Il y a des circonstances où les talents sont entièrement inutiles : qu' on me donne le plus grand ministre, un Ximenès, un Richelieu, un J De Witt, un Chatham, un Kaunitz, et vous le verrez se rapetisser, et pour ainsi dire disparoître sous la pondération des choses et des temps actuels. Il ne s' agit plus des cabales obscures ou coupables de quelques cabinets intrigants, d' un champ disputé dans les déserts de l' Amérique : ce sont maintenant les masses irrésistibles des nations, qui se heurtent et se choquent au gré du sort. Guerres au dehors, factions au dedans, mésintelligence de toutes parts ; des ennemis dont les opinions ne font pas moins de ravages que p226 leurs armes, des peuples corrompus, des cours vicieuses, des finances épuisées, des gouvernements chancelants ; pour moi, je l' avouerai, ce n' est pas sans étonnement que je vois M Pitt portant seul, comme Atlas, la voûte d' un monde en ruine. CHAPITRE 35 1ERE P T 1 Suite du parallèle entre Carthage et l' Angleterre. La guerre et le commerce. Annibal, Marlborough. Hannon, Cook ; traduction du voyage du premier, extrait de celui du second. Il ne nous reste plus qu' à considérer Carthage et l' Angleterre, dans leur esprit guerrier et commerçant. J' ai déjà touché quelque chose de cet intéressant sujet. Ajoutons que, par un jeu singulier de la fortune, la rivale de Rome et celle de la France ne comptèrent chacune qu' un grand général : la première, Annibal ; la seconde, Marlborough. Un parallèle suivi entre ces hommes illustres nous écarteroit trop de notre sujet ; il suffira de remarquer que, tous les deux employés p227 contre l' antique ennemi de leur patrie, ils le réduisirent également à la dernière extrémité, et furent sur le point d' entrer en triomphe dans la capitale de son empire ; qu' on leur reprocha le même défaut, l' avarice ; enfin, que tous deux rappelés dans leur pays, ils n' y trouvèrent que l' ingratitude. Quant au commerce, en ayant déjà décrit l' étendue, je me contenterai de citer un fait peu connu. Carthage est la seule puissance maritime de l' antiquité qui, de même que l' Angleterre, ait imaginé les lois prohibitives pour ses colonies. Celles-ci étoient obligées d' acheter aux marchés de la mère-patrie, les divers objets dont elles se faisoient besoin, et ne pouvoient s' adonner à la culture de telle ou telle denrée. On juge par ce trait jusqu' à quel degré la vraie nature du commerce et les calculs du fisc étoient p228 entendus de ce peuple africain ; peut-être aussi y trouveroit-on la cause des troubles qui ne cessoient d' agiter les colonies puniques. Que si encore deux gouvernements se livrent aux mêmes entreprises suggérées par des motifs semblables, on doit en conclure que ces gouvernements sont animés d' une portion considérable du même génie ; or, nous voyons que ceux de Carthage et d' Angleterre, furent souvent mus d' après de semblables principes, vers des objets de prospérité nationale. Nous allons rapporter les deux voyages entrepris pour l' agrandissement du commerce dans l' ancien monde et dans le monde moderne : le premier, fait par ordre du sénat de Carthage, à une époque qui n' est pas exactement connue ; le second, exécuté de nos jours par la munificence du roi de la Grande-Bretagne. Hannon, qui commandoit l' expédition carthaginoise, devoit, en entrant dans l' océan par le détroit de Gades ou de Gadir, découvrir les terres inconnues en faisant le tour de l' Afrique et jetant çà et là des colonies sur ses rivages. Sans l' usage p229 de la boussole, avec une imparfaite connoissance du ciel, et de frêles barques souvent conduites à la rame, lorsqu' on se représente qu' il auroit fallu affronter les tempêtes du cap de bonne-espérance si long-temps la borne redoutable des navigateurs modernes, on ne peut que s' étonner du génie hardi qui poussoit les carthaginois à ces entreprises périlleuses. Le dessein échoua en partie : de retour dans sa patrie, Hannon publia une relation de son voyage, et son journal étant traduit en grec par la suite, nous a, par ce moyen, été conservé. La brièveté et l' intérêt de l' unique monument de littérature punique, qui soit échappé aux ravages du temps, m' engagent à le donner ici dans son entier ; nous placerons, selon notre méthode, un des morceaux les plus piquants du voyage de Cook, auprès de celui de l' amiral carthaginois : on sait que le premier de ces deux navigateurs fut employé à la découverte d' un passage de la mer du sud dans l' Atlantique, par les mers septentrionales de l' Amérique et de l' Asie. p230 voyage par mer et par terre, au delà des colonnes d' Hercule, fait par Hannon, roi des carthaginois, qui, à son retour, voua dans le temple de Saturne, la relation suivante : le peuple de Carthage m' ayant ordonné de faire un voyage au delà des colonnes d' Hercule , pour y fonder des villes Liby-Phoeniciennes, je mis en mer avec une flotte de 60 vaisseaux à 50 rames ; ayant à bord une grande quantité de vivres, d' habits, et environ trente mille personnes, tant hommes que femmes. Deux jours après que nous eûmes fait voile, nous passâmes le détroit de Gades , et jetâmes le lendemain, sur la côte d' Afrique, dans un lieu où s' étend une plaine considérable, une colonie que nous appellâmes Thymiaterium. De là, cinglant à l' ouest, nous fîmes le cap Soloent, sur la côte de Libye, promontoire couvert d' arbres, où nous élevâmes un temple à Neptune. Dirigeant notre course à l' Orient, après un demi-jour de navigation nous atteignîmes, à peu de distance p231 de la mer, la hauteur d' un lac plein de grands roseaux, où nous vîmes des éléphants et plusieurs autres animaux sauvages paissant çà et là. à un jour de navigation de ce lac, nous fondâmes plusieurs villes maritimes : Cytte, Acra, Mélisse, etc. Durant notre relâche nous avançâmes jusqu' au grand fleuve Lixa, qui sort de la Libye, non loin des nomades, nous y trouvâmes des lixiens qui s' occupent de l' éducation des troupeaux. Je demeurai quelque temps parmi eux et conclus un traité d' alliance. Au-dessus de ces peuples, habitent les aethiopiens, nation inhospitalière, dont le pays est rempli de bêtes féroces et entrecoupé de hautes montagnes, où l' on dit que le Lixa prend sa source. Les lixiens nous racontoient que ces montagnes sont fréquentées par les troglodytes, hommes d' une forme étrange, et plus légers que les chevaux à la course. Je fis ensuite, avec des interprètes, deux journées au midi dans le désert. à mon retour j' ordonnai qu' on levât l' ancre, et nous courûmes pendant vingt-quatre heures à l' est. Au fond d' une baie, nous trouvâmes une petite île de cinq stades de tour, à laquelle nous donnâmes le nom de Cernes et y laissâmes quelques habitants. p232 J' examinai mon journal, et je trouvai que Cernes devoit être située sur la côte opposée à Carthage : la distance de cette île aux colonnes d' Hercule, étant la même que celle de ces mêmes colonnes à Carthage. Nous reprîmes notre navigation, et, après avoir traversé une rivière appelée Chrèles, nous entrâmes dans un lac, où se formoient trois îles plus considérables que Cernes. Nous mîmes un jour à parvenir de ces îles jusqu' au fond du lac. De hautes montagnes en bordoient l' enceinte ; nous y rencontrâmes des hommes couverts de peaux et habitants des bois, qui nous assaillirent à coups de pierres. Longeant les rives de ce lac, nous touchâmes à un autre fleuve large, couvert de crocodiles et de chevaux-marins. De là nous revirâmes et gagnâmes l' île de Cernes. De Cernes, portant le cap au sud, nous rangeâmes pendant douze jours, une côte habitée par des aethiopiens qui paroissoient extrêmement effrayés, et se servoient d' un langage inconnu même à nos interprètes. Le douzième jour nous découvrîmes de hautes montagnes, chargées de forêts, dont les arbres de différentes espèces sont parfumés. Après avoir doublé ces montagnes, en deux jours de navigation, nous entrâmes dans une mer immense. Dans les parages avoisinant au continent, s' élevoit une espèce de champ d' où nous voyions durant la nuit sortir, par intervalles, des flammes, les unes plus p233 petites, les autres plus grandes. Les équipages ayant fait de l' eau, nous serrâmes le rivage pendant quatre jours, et le cinquième nous louvoyâmes dans un grand golfe que nos interprètes appeloient hesperum ceras (la corne du soir). Nous nous trouvâmes par le gisement d' une île d' une latitude considérable. Un lac salin, dans lequel se formoit un îlot, occupoit l' intérieur de cette grande île. Nous mouillâmes par le travers de la terre et nous n' aperçûmes qu' une forêt. Mais pendant la nuit nous voyions des feux, et nous entendions le son des fifres, le bruit des timbales, et les clameurs d' un peuple innombrable. Saisis de frayeur, et recevant de nos devins l' ordre d' abandonner cette île, nous appareillâmes sur-le-champ, et côtoyâmes la terre de feu de Thymiaterium, dont les torrents enflammés se déchargent dans la mer. Le sol étoit si brûlant, qu' on ne pouvoit y arrêter le pied. Nous tournâmes promptement le cap au large, et dans quatre jours nous fûmes portés de nuit à la hauteur d' un pays couvert de flammes, du milieu desquelles s' élevoit un cône de feu, qui sembloit se perdre dans les nues. Au jour nous reconnûmes que c' étoit une haute montagne, nommée Theon Ochema. Ayant doublé les régions ignées, nous ouvrîmes, trois jours après, le golfe notu ceras (la corne de l' Orient) au fond duquel gisoit une île, avec p234 un lac, un îlot, semblable à celle que nous avions déjà découverte. Ayant touché à cette île, nous la trouvâmes habitée par des sauvages. Le nombre des femmes dominoit infiniment celui des hommes. Celles-ci étoient toutes velues, et nos interprètes les appeloient gorilles. Nous les poursuivîmes, mais sans pouvoir les atteindre. Ils fuyoient par des précipices avec une étonnante agilité, en nous jetant des pierres. Nous réussîmes cependant à prendre trois femmes. Nous fûmes obligés de les tuer pour éviter d' en être déchirés ; nous en avons conservé les peaux. -ici nous tournâmes nos voiles vers Carthage, les vivres commençant à nous manquer. Cook n' est plus. Ce grand navigateur a péri aux îles Sandwich, qu' il venoit de découvrir. Ses vaisseaux, maintenant commandés par les capitaines Clerke et Gore, prêts à appareiller, attendent en rade un vent favorable, tandis que le lieutenant de la résolution fait, à la vue de la terre, la description suivante : les habitants des îles Sandwich sont certainement de la même race que ceux de la Nouvelle Zélande , des îles de la Société et des Amis , de l' île de Pâques et des Marquises , race qui occupe, sans aucun mélange, toutes les terres qu' on connoît entre le quarante-septième degré de latitude p242 nord, et le vingtième degré de latitude sud, et les cent quatre-vingt quatre degrés, et les deux cent soixante degrés de longitude orientale... etc. J' aurois en vain multiplié les mots pour faire sentir la disparité des siècles, aussi bien qu' on l' aperçoit par le rapprochement de ces deux voyages. Rien ne montre mieux l' esprit, les lumières de l' âge, le caractère des anciens, et surtout celui des carthaginois, que le journal du suffète Hannon. L' ignorance de la nature et de la géographie, la superstition, la crédulité, s' y décèlent à chaque ligne. On ne sauroit encore s' empêcher de remarquer la barbarie des marins puniques. Bien que les femmes velues dont ils parlent, ne fussent vraisemblablement qu' une espèce de singes, il suffisoit que l' amiral africain les crût de nature humaine, pour rendre son action atroce. Quelle différence entre ce mélange grossier de cruautés et de fables et le bon p243 Cook cherchant des terres inconnues, non pour tromper les hommes, mais pour les éclairer, portant à de pauvres sauvages les besoins de la vie, jurant tranquillité et bonheur sur leurs rives charmantes à ces enfants de la nature, semant parmi les glaces australes les fruits d' un plus doux climat, soigneux du misérable que la tempête peut jeter sur ces bords désolés, et imitant ainsi, par ordre de son souverain, la providence, qui prévoit et soulage les maux des hommes ; enfin, cet illustre navigateur resserré de toutes parts par les rivages de ce globe, qui n' offre plus de mers à ses vaisseaux, et connoissant désormais la mesure de notre planète, comme le dieu qui l' a arrondie entre ses mains. p244 Cependant, il faut l' avouer, ce que nous gagnons du côté des sciences, nous le perdons en sentiment. L' âme des anciens aimoit à se plonger dans le vague infini ; la nôtre est circonscrite par nos connoissances. Quel est l' homme sensible qui ne s' est trouvé souvent à l' étroit, dans une petite circonférence de quelques millions de lieues ? Lorsque, dans l' intérieur du Canada, je gravissois une montagne, mes regards se portoient toujours à l' ouest, sur les déserts infréquentés qui s' étendent dans cette longitude. à l' Orient, mon imagination rencontroit aussitôt l' Atlantique, des pays parcourus, et je perdois mes plaisirs. Mais, à l' aspect opposé, il m' en prenoit presque aussi mal. J' arrivois incessamment à la mer du Sud, de là en Asie, de là en Europe, de là... j' eusse voulu pouvoir dire, comme les grecs : " et là-bas ! Là-bas ! La terre inconnue, la terre immense ! " tout se balance dans la nature : s' il falloit choisir entre les lumières de Cook et l' ignorance d' Hannon, j' aurois, je crois, la foiblesse de me décider pour la dernière. CHAPITRE 36 1ERE P T 1 p245 Influence de la révolution grecque sur Carthage. Carthage, au moment de la fondation des républiques en Grèce ; se trouvoit, par rapport à celle-ci, dans la même position que l' Angleterre vis-à-vis de la France actuelle. Possédant à peu près la même constitution, les mêmes richesses, le même esprit guerrier et commerçant que la Grande-Bretagne, séparée comme elle du pays en révolution par des mers, aussi libre, ou plus libre, que ce pays même, elle étoit garantie de l' influence miltaire de Sparte et d' Athènes par la supériorité de ses vaisseaux, et du danger de leurs opinions politiques par l' excellence de son propre gouvernement. Les peuples maritimes ont cet avantage inestimable, d' être moins exposés que les nations p246 agricoles, à l' action des mouvements étrangers. Outre la barrière naturelle qui les protège contre une force invasive, s' ils sont insulaires, ou placés sur un continent éloigné, la superfluité de leur population trouve sans cesse un écoulement au dehors, sans demeurer en un état croupissant de stagnation dans l' intérieur. Le reste des citoyens, occupés du commerce de la patrie, a peu le temps de s' embarrasser de rêveries politiques. Là où les bras travaillent, l' esprit est en repos. Carthage encore, lors de la chute des pisistratides, élevée à l' empire des mers, et à la traite du monde entier sur les débris du commerce de Tyr, comme l' Angleterre de nos jours sur les ruines de celui de la Hollande, approchoit du faîte de la prospérité. Par une autre ressemblance de fortune, non moins singulière, elle crut devoir prendre une part active contre la révolution républicaine d' Athènes, en faveur de la monarchie. Xerxès, qui, en prétendant rétablir Hippias sur le trône, méditoit la conquête de l' Attique et du Péloponèse, engagea les carthaginois à attaquer en même temps les colonies grecques en Sicile. Amilcar, à la tête de plus de trois cent mille hommes et d' une p247 flotte nombreuse, aborde à Panorme et met le siège devant Himère. Gélon accourt de Syracuse avec cinquante mille citoyens au secours de la place, tombe sur le général africain, détruit son armée, et le force de se jeter lui-même dans un bûcher allumé pour un sacrifice. C' est ainsi qu' une fortune ennemie voulut nommer ensemble Himère et Dunkerque. L' enthousiasme dans la victoire, le découragement dans la défaite, est un trait de caractère que les souverains des mers d' autrefois ont possédé avec les maîtres de l' océan de nos jours : que de fois durant le cours des hostilités présentes, sans la mâle fermeté des ministres, l' Angleterre ne se seroit-elle pas jetée aux pieds de sa rivale ? La nouvelle de la destruction de l' armée n' arriva pas plus tôt en Afrique, que le peuple tomba dans le désespoir. Il voulut la paix à quelque prix que ce fût. On députa humblement vers Gélon, qui mérita sa victoire, par la modération dont il en usa envers ses ennemis : il exigea seulement qu' ils payassent les frais de la campagne, p248 qui ne s' élevoient pas au-dessus de deux mille talents. Ainsi se termina pour les carthaginois, cette guerre si funeste à tous les alliés, qui eut encore cela de remarquable, qu' elle cessa peu à peu, telle que la guerre actuelle a déjà fini en partie, par les paix forcées et partielles des différents coalisés. Depuis le traité entre l' Afrique et la Grèce, les deux pays vécurent long-temps en intelligence, et l' influence de la révolution républicaine du dernier, se trouvant arrêtée par les causes que j' ai ci-dessus assignées, se borna, quant à Carthage, au malheur passager que je viens de décrire. CHAPITRE 37 1ERE P T 1 p251 L' Ibérie. Sur le bord opposé du détroit de Gades, qui séparoit les possessions africaines de Carthage de ses colonies européennes, on trouvoit l' Ibérie, pays sauvage et à peine connu des anciens, à l' époque dont nous retraçons l' histoire. Il étoit habité par plusieurs peuples, celtes d' origine, dont les uns se distinguoient par leur courage et leur mépris de la mort ; les autres, pleins d' innocence, passoient pour les plus justes des hommes. Malheureusement p252 leurs fleuves rouloient un métal qui les décela à l' avarice. Les tyriens, pour l' obtenir, trompèrent d' abord leur simplicité. Les carthaginois, bientôt les asservirent, et les forçant à ouvrir les mines, les y plongèrent tout vivants. Si ce livre traversoit les mers ; s' il parvenoit jusqu' à l' indien enseveli sous les montagnes du Potose ; il apprendroit que ses cruels maîtres ont autrefois, comme lui, péri esclaves sous leur terre natale, qu' ils y ont fouillé ce même or pour une nation étrangère apportée chez eux par les flots. Cet indien adoreroit en secret la providence et reprendroit son hoyau moins pesant. Au reste, il est probable que les troubles de la Grèce réagirent sur les malheureux habitants de l' Ibérie. Carthage, pour payer les frais de la guerre contre la Sicile, multiplia sans doute les sueurs de ses esclaves. à chaque écu dépensé par le vice en Europe, des larmes de sang coulent dans les abîmes de la terre en Amérique. C' est ainsi que tout se lie, et qu' une révolution, comme le coup électrique, se fait sentir au même instant à toute la chaîne des peuples. CHAPITRE 38 1ERE P T 1 p253 Les celtes. Par delà les Pyrénées habitoit un peuple nombreux, connu sous le nom de celte, dont la puissance s' étendoit sur la Bretagne, les Gaules et la Germanie. Uni de moeurs et de langage, il ne lui manquoit que de se gouverner en unité, pour enchaîner le reste du monde. Le tableau des nations barbares offre je ne sais quoi de romantique, qui nous attire. Nous aimons qu' on nous retrace des usages différents des nôtres, surtout si les siècles y ont imprimé cette grandeur qui règne dans les choses antiques, comme ces colonnes qui paroissent plus belles lorsque la mousse des temps s' y est attachée. Plein d' une horreur religieuse, avec le gaulois à la chevelure bouclée, aux larges bracha, à la tunique courte et serrée par la ceinture p254 de cuir, on se plaît à assister, dans un bois de vieux chênes, autour d' une grande pierre, aux mystères redoutables de Teutatès. La jeune fille, à l' air sauvage et aux yeux bleus, est auprès : ses pieds sont nus, une longue robe la dessine ; le manteau de canevas se suspend à ses épaules ; sa tête s' enveloppe du kerchef, dont les extrémités ramenées autour de son sein et passant sous ses bras, flottent au loin derrière elle. Le druide, sur le Cromleach, se tient au milieu, en blanc sagum, un couteau d' or à la main, portant au cou une chaîne et aux bras des bracelets de même métal : il brûle avec des mots magiques quelques feuilles du gui sacré, cueilli le sixième jour du mois, tandis que les eubages préparent dans la claie d' osier la victime humaine, et que les bardes, touchant foiblement leurs harpes, chantent à demi-voix dans l' éloignement Odin, Thor, Tuisco et Hela. Le grand corps des celtes se divisoit en une multitude de petits états, gouvernés par des p255 iarles ou chefs militaires. La partie politique et civile étoit abandonnée aux druides. Cet ordre célèbre semble avoir existé de toute antiquité, et quelques auteurs même en ont fait la source d' où découlèrent les sectes sacerdotales de l' Orient. Il se partageoit en trois branches : les druides, dépositaires de la sagesse et de l' autorité ; les bardes, rémunérateurs des actions des héros, les eubages, veillant à l' ordre des sacrifices. Ces prêtres enseignoient l' immortalité de l' âme, la récompense des vertus, le châtiment des vices, et un terme de la nature fixé pour un général bonheur. Plusieurs nations ont cru dans ce dernier dogme, qui tire sa source de nos misères. L' espérance peut nous faire oublier nos maux, mais comme une liqueur enivrante qui nous tue. Ce n' est pas ici le lieu de nous étendre sur les moeurs, les lumières, les coutumes des nations barbares, elles fourniront ailleurs un chapitre intéressant. à présent notre description formeroit un anachronisme, ce que nous savons d' elles, p256 étant postérieur au règne de Xerxès. Nous devons seulement montrer que les révolutions de la Grèce étendirent leur influence jusque sur ces peuples sauvages. Une colonie phocéenne, pleine de l' amour de la liberté qu' elle ne pouvoit conserver sur les rivages de l' Asie, chercha l' indépendance sous un ciel plus propice, et fonda dans les Gaules l' antique Marseille. Bientôt les lumières et le langage de ces étrangers se répandirent parmi les druides. Il seroit impossible de suivre dans l' obscurité de l' histoire les conséquences de ces innovations, mais elles durent être considérables ; nous savons que souvent la moindre altération dans le costume d' un peuple, suffit seule pour le dénaturer. Sans recourir aux conjectures, l' établissement des phocéens dans les Gaules devint une des causes secondaires de l' esclavage de ces derniers. Fidèles alliés des romains, les marseillois ouvroient une porte aux armées des césars, et une retraite assurée en cas de revers. Leur connoissance p257 du pays, leur courage, leurs lumières, tout tournoit au désavantage des peuples galliques. C' est ainsi que les hommes sont ordonnés les uns aux autres. Les fils de leurs destinées viennent aboutir dans la main de Dieu ; l' un ne sauroit être tiré, sans que tous les autres soient mus. Je finirai cet article par une remarque. Les marseillois, différents d' origine des autres peuples de la France, ont aussi un caractère à eux. Ils semblent avoir conservé le génie factieux de leurs fondateurs, leur courage bouillant et éphémère, leur enthousiasme de liberté. On nie maintenant le pouvoir du sang, parce que les principes du jour s' y opposent, mais il est certain que les races d' hommes se perpétuent comme les races d' animaux. C' est pourquoi les anciens législateurs vouloient qu' on n' élevât que des enfants forts et robustes, comme on prend soin de ne nourrir que des coursiers belliqueux. CHAPITRE 39 1ERE P T 1 p258 L' Italie. L' Italie, à l' époque de la révolution républicaine en Grèce, étoit ainsi que de nos jours divisée en plusieurs petits états à peu près semblables de moeurs et de langage. Nous les considérerons à la fois, pour éviter les détails inutiles. La constitution monarchique régnoit généralement chez tous ces peuples. Leur religion ressembloit à celle des grecs ; ils y ajoutèrent l' art des augures. p259 Leurs coutumes n' étoient pas sans luxe, leurs usages sans corruption ; l' un et l' autre y avoient été introduits par les cités de la grande Grèce. Déjà ces nations comptoient quelques philosophes : Tagès, le plus ancien d' entre eux, fut un imposteur, ou un insensé, qui inventa la science des présages. Un autre auteur inconnu écrivit sur le système de la nature. Il disoit, que le monde visible mit soixante siècles à éclore, avant d' être habité, qu' il en dureroit encore soixante avant de se dissoudre ; fixant à douze mille ans la période complète de son existence. En politique, Romulus et Numa avoient brillé. Plutarque a comparé celui-là à Thésée, et celui-ci à Lycurgue. Le premier parallèle est aussi heureux que le second semble intolérable. Qu' avoient de commun les lois théocratiques du roi de Rome, avec les institutions sublimes p260 du législateur de Sparte ? Plusieurs philosophes se sont enthousiasmés de Numa sur la seule idée qu' il étudia sous Pythagore. La chronologie a prouvé un intervalle de plus d' un siècle entre l' existence de ces deux sages. Que devient le mérite du premier ? Il y a beaucoup d' hommes qu' on cesseroit d' estimer, si on pouvoit ainsi relever toutes les erreurs de compte. CHAPITRE 40 1ERE P T 1 p261 Influence de la révolution grecque sur Rome. à l' époque de l' établissement des républiques en Grèce, une grande révolution s' étoit pareillement opérée en Italie. L' année qui vit bannir le tyran de l' Attique, vit aussi tomber celui du Latium. Que si l' on considère les conséquences de ces deux événements, cette année passera pour la plus fameuse de l' histoire. La réaction du renversement de la monarchie à Athènes fut vivement sentie à Rome. Brutus avoit été envoyé par Tarquin vers l' oracle de Delphes à l' époque de la chute d' Hippias. p262 Je ne puis croire que le coeur du patriote ne battit pas avec plus d' énergie, lorsqu' en sortant de son pays esclave, il mit le pied sur cette terre d' indépendance. Le spectacle d' un peuple en fermentation et prêt à briser ses fers, dut porter la flamme dans le sang du magnanime étranger. Peut-être au récit de la mort d' Harmodius, raconté par quelque prêtre du temple, le front rougissant de Brutus dévoila-t-il toute la gloire future de Rome. Il retourna aux bords du Tibre, non vainement inspiré de cet esprit qui agite une foible Pythie, mais plein de ce dieu qui donne la liberté aux empires, et ne se révèle qu' aux grands hommes. Rome dans la suite eut encore recours à la Grèce, et les athéniens devinrent les législateurs du premier peuple de la terre. Ceci tient à l' influence p263 éloignée de la révolution dont je parlerai ailleurs. Mais la politique verbeuse de l' Attique, qui entroit en Italie par le canal de la grande Grèce, trouva une barrière insurmontable dans l' heureuse ignorance des peuples de l' intérieur. Le citoyen, accoutumé aux exercices du champ de mars, à l' obéissance des lois et à la crainte des dieux, n' alloit point dans des écoles de démagogie apprendre à vociférer sur les droits de l' homme et à bouleverser son pays. Les magistrats veilloient à ce que ces lumières inutiles ne corrompissent pas la jeunesse. Rome enfin opposa à la Grèce, république à république, liberté à liberté et se défendit des vertus étrangères avec ses propres vertus. Que si l' on s' étonne de ceci : je n' ai pas dit vertu , mais vertus , choses totalement différentes, et que nous confondons sans cesse. La première est immuable, de tous les temps, de toutes les choses ; les secondes sont locales, conventionnelles, vices ici, vertus ailleurs. Distinction peu juste, répliquera-t-on, puisqu' alors vous faites de la vertu un sentiment inné, et que p264 cependant les enfants semblent n' en avoir aucune. Et pourquoi demander du coeur ses fonctions les plus sublimes, lorsque le merveilleux ouvrage est entre les mains de l' ouvrier ? Qu' on ne dise pas qu' il soit futile de s' attacher à montrer le peu d' influence que l' établissement des gouvernements populaires, parmi les grecs, dut avoir à Rome, objectant que celle-ci étant républicaine, des républiques ne pouvoient agir sur elle. La France n' a-t-elle pas détruit Genève et la Hollande, ébranlé Gènes, Venise et la Suisse ? N' a-t-elle pas été sur le point de bouleverser l' Amérique même ? Sans vous, grand homme, qui avez daigné me recevoir, et dont j' ai visité la demeure avec le respect qu' on porte dans un temple, que seroit devenu tout votre beau pays ? CHAPITRE 41 1ERE P T 1 p265 La grande Grèce. Sur les côtes de l' Italie, les athéniens, les achéens, les lacédémoniens, à différentes époques, avoient fondé plusieurs colonies et c' est ce qu' on appelloit la grande Grèce . Entre ces cités, Sybaris, Crotone, Tarente, devinrent bientôt célèbres par leurs dissensions politiques, leurs mauvaises moeurs et leurs lumières. De même que les peuples dont elles tiroient leur origine, elles chérissoient la liberté qu' elles ne savoient retenir. Tour à tour républiques, ou soumises à des tyrans, elles passoient, par un cercle de révolutions continuelles, de la licence la plus effrénée, au plus honteux esclavage. p266 Vers le temps de la révolution des pisistratides à Athènes, Pythagore de Samos, après de longs voyages, s' étoit enfin fixé à Crotone. Ce philosophe, un des plus beaux génies de l' antiquité, et le fondateur de la secte qui porte son nom, avoit puisé ses lumières parmi les prêtres de l' égypte, de la Perse et des Indes. Ses notions de la divinité étoient sublimes : il regardoit Dieu comme une unité, d' où le sujet qu' il employa pour création s' étoit écoulé. De son action sur ce sujet sortit ensuite l' univers. De ceci, il résultoit : que tout émanant de Dieu, tout en formoit nécessairement partie ; et cette doctrine tomboit ainsi dans les absurdités du spinosisme ; avec cette différence, que Pythagore admettoit le principe comme esprit, Spinosa comme matière. Le dogme de la transmigration des âmes, que le sage Samien emprunta des brachmanes et des p267 gymnosophistes de l' Orient, est trop connu pour m' y arrêter. Quelque absurde qu' il nous paroisse cependant, puisqu' il est impossible de concevoir comment la mémoire, qui n' est qu' une image déposée par les sens, pût appartenir à l' esprit dégagé des premiers, on ne sauroit pas plus nier ce système que mille autres. Outre que la métempsycose réelle des corps le favorise, il donne en même temps la solution des difficultés concernant une autre vie, l' univers n' étant plus qu' un grand tout éternel, où rien ne s' anéantit, ni ne se crée. Ainsi la doctrine de Pythagore formoit un cercle, ramenant de nécessité au même point ; car des principes de la transmigration, on se retrouvoit à l' idée primitive que ce philosophe avoit du (...), ou ce qui est. si Pythagore s' étoit contenté de sonder l' abîme de la tombe, il auroit peu mérité la reconnoissance des hommes. Mais il s' occupa d' autres études plus utiles à la société. Son système p268 de la nature étoit celui des harmonies développé de nos jours par Bernardin de saint-Pierre, qui a revêtu du style le plus enchanteur la morale la plus pure. Le sage Samien, de même que l' ami de Jean-Jacques, représentoit l' univers comme un grand corps, parfait dans sa symétrie, mû d' après des lois musicales et éternelles. Des nombres harmoniques, dont le plus parfait étoit le quatre, selon Pythagore, et le cinq, d' après saint-Pierre, p269 formoient dans les choses une arithmétique mystérieuse, d' où découloient les secrets et les grâces de la nature. L' éther étoit plein de la mélodie des sphères roulantes, et des dieux bienfaisants daignoient quelquefois se communiquer aux mortels dans leurs songes. Le sage de la grande Grèce voulut joindre à la gloire du physicien la gloire plus dangereuse du législateur. Ainsi que celle de Bernardin, sa politique étoit douce et religieuse. Il ne recommandoit pas tant la forme du gouvernement, que la simplicité du coeur ; sûr qu' une bonne constitution découle toujours des moeurs pures. Avec une barbe vénérable descendant à sa ceinture, une couronne d' or dans ses cheveux blancs, une longue robe de lin d' égypte, le vieillard Pythagore, délivrant au son des instruments la plus aimable des morales aux peuples assemblés, offre un tout autre tableau que celui des p270 législateurs de notre âge. Les succès du sage furent d' abord prodigieux. Une révolution générale s' opéra dans Crotone ; mais, bientôt fatigués de leurs réformes, les citoyens dont il censuroit la vie l' accusèrent de conspirer contre l' état, ou plutôt contre leurs vices. Ils brûlèrent vivants ses disciples dans leur collège, et le forcèrent lui-même à s' enfuir dans les bois, où il fit une fin malheureuse. Les savants doutent que Pythagore ait laissé quelques ouvrages. Je vais donner au lecteur les vers dorés qu' on lui attribue ; ou du moins qui renferment sa doctrine. Ils sont au nombre de soixante-douze. Voici les plus remarquables : p271 honore les dieux immortels tels qu' ils sont établis, ou ordonnés par la loi. Respecte le serment avec toute sorte de religion. Il faut mourir, c' est le décret de ta destinée. La puissance habite auprès de la nécessité. Les gens de bien n' ont pas la plus grande part des souffrances. Les hommes raisonnent bien, les hommes raisonnent mal ; n' admire les uns, ni ne méprise les autres. Ne te laisse jamais éblouir. Fais au présent ce qui ne t' affligera pas au passé. Commence le jour par la prière, tu connoîtras alors la constitution de Dieu et des hommes, la chaîne des êtres, ce qui les contient, ce qui les lie ; tu connoîtras, selon la justice, que l' univers est le même dans tous les lieux ; tu n' espéreras point alors ce qui n' est point, car tu sauras ce qui est : tu sauras que nos maux sont volontaires ; que nous ignorons que le bonheur soit près de nous ; qu' un bien petit nombre sait se délivrer de ses peines ; que nous roulons au gré du sort, comme des cylindres mus par la discorde. Si l' on médite attentivement les vers dorés, l' on trouvera qu' ils renferment tous les principes des vérités morales, souvent enveloppés d' un voile de mystère qui leur prête un nouvel attrait. On trouve dans Bernardin De saint-Pierre une multitude de pensées vraies, de réflexions p272 attendrissantes, toujours revêtues du langage du coeur. CHAPITRE 42 1ERE P T 1 p274 Suite. Zaleucus. Charondas. Pythagore fut suivi de deux autres législateurs, Zaleucus et Charondas, qui brillèrent dans la grande Grèce, au moment de la gloire de la mère-patrie. Charondas s' appliqua moins à la politique qu' à la réforme de la morale : car telles moeurs, tel gouvernement. Voici ses principes : " frappez le calomniateur de verges. Livrez le méchant à son propre coeur dans une profonde solitude : que quiconque se lie d' amitié p275 avec lui soit puni. Que le novateur proposant un changement dans les lois antiques, se présente la corde au cou, afin d' être étranglé si son statut est rejeté. " Zaleucus fondoit sa législation sur le principe du théisme : " Dieu, excellent, demande des âmes pures, charitables et aimant les hommes. " les lois somptuaires de ce philosophe montrent son peu de connoissance de l' humanité. Il crut bannir le luxe et dévoiler la corruption, en laissant aux gens de mauvaises moeurs, l' usage exclusif des riches parures. Il ne vit pas qu' il n' en coûtoit au citoyen diffamé qu' un masque de plus, l' hypocrisie, pour paroître honnête homme. Ce n' étoit pas la peine de lui laisser ses vices, et d' en faire de plus un comédien. CHAPITRE 43 1ERE P T 1 p276 Influence de la révolution d' Athènes sur la grande Grèce. L' influence de la révolution de la Grèce sur ses colonies d' Italie fut considérable et dans un sens excellent. Crotone et Sybaris, au moment du renversement de la monarchie à Athènes, étoient, de même que les colonies actuelles de la France, plongées dans les horreurs des guerres civiles, et ravagées par des brigands. C' est une chose remarquable, que les rameaux d' un état surpassent bientôt le tronc p277 paternel en luxe et en beauté vicieuse. Des hommes laissés sur une côte déserte se croient tout à coup délivrés du frein des lois ; et, loin de l' oeil du magistrat, s' abandonnent aux désordres de la société, sans avoir les vertus de la nature. La fertilité d' un sol nouveau les élève bientôt à la prospérité : et de ces deux causes combinées résulte ce mélange de richesses et de mauvaises moeurs, qu' on trouve dans les colonies. Quoi qu' il en soit, la révolution républicaine de France a précipité la destruction des îles de l' Amérique, tandis que l' établissement du gouvernement populaire à Athènes retarda au contraire celle des villes grecques d' Italie. Athènes, plaignant le sort de ces malheureuses cités, fit partir une nouvelle association de ses citoyens qui rétablit le calme et bâtit une ville à laquelle Charondas donna des lois. Mais ces réformes ne furent que passagères. La corruption avoit jeté des racines trop profondes, pour être désormais extirpées, et la maladie du corps politique ne pouvoit finir que par sa mort. CHAPITRE 44 1ERE P T 1 p278 La Sicile. à l' extrémité de la grande Grèce se trouvoit l' île de Sicile, où l' on comptoit déjà plusieurs villes célèbres. Nous ne nous arrêterons qu' à Syracuse, qui occupe une place si considérable dans l' histoire des hommes. Archias, Corinthien, avoit jeté les fondements de cette colonie, vers la quatrième année de la dix-septième olympiade. Depuis cette époque, jusqu' aux beaux jours de la liberté en p279 Grèce, on ignore presque sa destinée. Si l' obscurité fait le bonheur, Syracuse fut heureuse. Il lui en coûta cher pour ces instants de calme : on ne jouit point impunément de la félicité ; ce n' est qu' une avance que la nature vous a faite, sur la petite somme des joies humaines. On n' est heureux que par exception et par injustice ; si vous avez eu beaucoup de prospérités, d' autres ont dû beaucoup souffrir, parce que, la quantité des biens étant mesurée, il a fallu prendre sur eux pour vous donner ; mais tôt ou tard vous serez tenus à rembourser à gros intérêts : quiconque a été très-fortuné, doit s' attendre à de très-grands revers. De ceci les syracusains sont un exemple. Depuis le moment de l' invasion de Xerxès en Grèce, jamais peuple n' offrit un plus étonnant spectacle ; une révolution étrange et continuelle commença son cours, et ne finit qu' à la prise de la métropole par les romains. Ce fut une chose commune que de voir les rois tombés du faîte des grandeurs au plus bas degré de fortune : monarques aujourd' hui, pédagogues demain. N' anticipons pas ce grand sujet. La forme du gouvernement en Sicile avoit été républicaine jusque vers le temps de la chute des pisistratides à Athènes. Les moeurs, la politique, la religion, étoient celles de la mère-patrie. p280 Un historien, nommé Antiochus, plusieurs sophistes, quelques poëtes, avoient déjà paru. Bientôt cette île célèbre devint le rendez-vous des beaux-esprits de la Grèce. Ils y accoururent de toutes parts, alléchés par l' or des tyrans qui s' amusoient de leur bavardage politique et de leurs dissensions littéraires. CHAPITRE 45 1ERE P T 1 p281 Suite. Que la réaction du renversement de la monarchie en Grèce fut grande, prompte et durable sur la Sicile, c' est ce que nous avons déjà entrevu ailleurs. Syracuse, par le contre-coup de la chute d' Hippias, se vit attaquée des carthaginois. Elle obtint la victoire en même temps qu' elle se forgea des chaînes. Les syracusains, par reconnoissance, élevèrent Gélon, leur général, à la royauté. Ainsi au gré de ces chances mères des vertus et des vices, de la réputation et de l' obscurité, du bonheur et de l' infortune, la même révolution qui p282 donna la liberté à la Grèce, produisit l' esclavage en Sicile. Un sujet plus aimable nous appelle. Il est doux de ramener ses yeux, fatigués du spectacle des vices, sur les scènes tranquilles de l' innocence. En traversant la mer Adriatique, nous allons chercher aux bords de l' Ister, les vertus que nous n' avons su trouver sur les rivages de l' Italie. On peut s' arrêter quelques instants avec une sorte d' intérêt dans une société corrompue, mais le coeur ne s' épanouit qu' au milieu des hommes justes. CHAPITRE 46 1ERE P T 1 p283 Les trois âges de la Scythie et de la Suisse. Premier âge : la Scythie heureuse et sauvage. Les heureux scythes, que les grecs appeloient barbares, habitoient ces régions septentrionales qui s' étendent à l' est de l' Europe, et à l' ouest de l' Asie. Un roi ou plutôt un père guidoit la peuplade errante. Ses enfants le suivoient plutôt par amour que par devoir. N' ayant que leur simplicité pour justice, pour lois que leurs bonnes moeurs, ils trouvoient en lui un arbitre pendant la paix, et p284 un chef durant la guerre. Et qu' auroient gagné les monarques voisins à attaquer une nation qui méprisoit l' or et la vie ? Darius fut assez insensé pour le faire. Il reçut de ses ennemis le symbole énergique, présage de sa ruine. Il les envoya défier au combat par une vaine forfanterie ; -" viens attaquer les tombeaux de nos pères, " lui répondirent ces hommes pauvres et vertueux. C' eût été une digne proie pour un tyran. Libre comme l' oiseau de ses déserts, le scythe, reposé à l' ombrage de la vallée, voyoit se jouer autour de lui sa jeune famille et ses nombreux troupeaux. Le miel des rochers, le lait de ses chèvres suffisoient aux nécessités de sa vie ; l' amitié aux besoins de son coeur. Lorsque les collines prochaines avoient donné toutes leurs herbes à ses brebis, monté sur son chariot couvert de peaux, avec son épouse et ses enfants, il émigroit à travers les bois au rivage de quelque fleuve ignoré, où la fraîcheur des gazons et p285 la beauté des solitudes l' invitoient à se fixer de nouveau. Quelle félicité devoit goûter ce peuple aimé du ciel ! à l' homme primitif sont réservées mille délices. Le dôme des forêts, le vallon écarté qui remplit l' âme de silence et de méditation, la mer se brisant au soir sur des grèves lointaines, les derniers rayons du soleil couchant sur la cime des rochers, tout est pour lui spectacle et jouissance. Ainsi je l' ai vu sous les érables de l' Erié, ce favori de la nature qui sent beaucoup et pense peu, qui n' a d' autre raison que ses besoins, et qui arrive au résultat de la philosophie comme l' enfant, entre les jeux et le sommeil. Assis insouciant, les jambes croisées à la porte de sa hutte, il laisse s' écouler ses jours sans les compter. L' arrivée des oiseaux passagers de l' automne, qui s' abattent à l' entrée de la nuit sur le lac, ne lui annoncent point la fuite des années, et la chute des feuilles de la forêt ne l' avertit que du retour des frimas. Heureux jusqu' au fond de l' âme, ou ne découvre point sur p286 le front de l' indien comme sur le nôtre, une expression inquiète et agitée. Il porte seulement avec lui cette légère affection de mélancolie qui s' engendre de l' excès du bonheur, et qui n' est peut-être que le pressentiment de son incertitude. Quelquefois, par cet instinct de tristesse particulier à son coeur, vous le surprendrez plongé dans la rêverie, les yeux attachés sur le courant d' une onde, sur une touffe de gazon agitée par le vent, ou sur les nuages qui volent fugitifs par-dessus sa tête, et qu' on a comparés quelque part aux illusions de la vie : au sortir de ces absences de lui-même, je l' ai souvent observé jetant un regard attendri et reconnoissant vers le ciel, comme s' il eût cherché ce je ne sais quoi inconnu, qui prend pitié du pauvre sauvage. Bons scythes, que n' existâtes-vous de nos jours ! J' aurois été chercher parmi vous un abri contre la tempête. Loin des querelles insensées des hommes, ma vie se fût écoulée dans tout le calme de vos déserts ; et mes cendres, peut-être honorées de vos larmes, eussent trouvé sous vos ombrages solitaires le paisible tombeau que leur refusera la terre de la patrie. CHAPITRE 47 1ERE P T 1 p287 Suite du premier âge. La Suisse pauvre et vertueuse. Le voyageur qui pour la première fois entre sur le territoire des suisses, gravit péniblement quelque montée creuse et obscure. Tout à coup, au détour d' un bois, s' ouvre devant lui un vaste bassin, illuminé par le soleil. Les cônes blancs des Alpes couverts de neige percent à l' horizon l' azur du ciel. Les fleuves et les torrents descendent de la cime des monts glacés, des plantes saxatiles pendent échevelées du front des grands blocs de granit, des chamois sautent une cataracte, de vieux hêtres sur la corniche d' une roche se groupent dans les airs, des capillaires lèchent les flancs d' un marbre éboulé, des forêts de pins s' élancent du fond des abîmes, et la cabane du suisse agricole p288 et guerrier se montre entre des aulnes dans la vallée. Lorsque les moeurs d' un peuple s' allient avec le paysage qu' il vivifie, alors nos jouissances redoublent. L' ancien laboureur de l' Helvétie auprès de ses plantes alpines, d' autant plus robustes qu' elles sont plus battues des vents, végéta vigoureusement sur ses montagnes, toujours plus libre en proportion des efforts des tyrans pour courber sa tête. Adorer Dieu, défendre la patrie, cultiver son champ, chérir et l' épouse et les enfants que le ciel lui a donnés, telle étoit la profession religieuse et morale du suisse. Ignorant le prix de l' or, de même que le scythe, il ne connoissoit que celui de l' indépendance. S' il paroissoit quelquefois au milieu p289 des cours, c' étoit dans le costume simple et naïf du villageois, et avec toute la franchise de l' homme sans maîtres. " et j' en ay veu, " dit Philippe de Comines, " de ce village (suitz) un estant ambassadeur, avec autres, en bien humble habillement, et néantmoins disoit son avis comme les autres. " les scythes dans le monde ancien, les suisses dans le monde moderne, attirèrent les yeux de leurs contemporains, par la célébrité de leur innocence. Cependant la diverse aptitude de leur vie dut introduire quelques différences dans leurs vertus. Les premiers, pasteurs, chérissoient la liberté pour elle ; les seconds, cultivateurs, p290 l' aimoient pour leurs propriétés. Ceux-là touchoient à la pureté primitive ; ceux-ci étoient plus avancés d' un pas vers les vices civils. Les uns possédoient le contentement du sauvage ; les autres y substituoient peu à peu des joies conventionnelles. Peut-être cette félicité qui se trouve sur les confins où la nature finit, et où la société commence, seroit-elle la meilleure, si elle étoit durable. Au delà des barrières sociales, les peuples restent long-temps à la même distance de nos institutions ; mais ils n' ont pas plus tôt franchi la ligne de marque, qu' ils sont entraînés vers la corruption sans pouvoir se retenir. p291 C' est ainsi que, malgré soi, on s' arrête à contempler le tableau d' un peuple satisfait. Il semble qu' en s' occupant du bien-être des autres, on s' en approprie quelque petite partie. Nous vivons bien moins en nous que hors de nous. Nous nous attachons à tout ce qui nous environne. C' est à quoi il faut attribuer la passion que des misérables ont montrée pour des meubles, des arbres, des animaux. L' homme avide de bonheur, et souvent infortuné, lutte sans cesse contre les maux qui le submergent. Comme le matelot qui se noie, il tâche de saisir son voisin heureux, pour se sauver avec lui. Si cette ressource lui manque, il s' accroche au souvenir même de ses plaisirs passés, et s' en sert comme d' un débris avec lequel il surnage sur une mer de chagrins. CHAPITRE 48 1ERE P T 1 p292 Second âge : la Scythie et la Suisse philosophiques. J' eusse voulu m' arrêter ici ; j' eusse désiré laisser au lecteur l' illusion entière. Mais en retraçant la félicité des hommes, à peine a-t-on le temps de sourire que les yeux sont déjà pleins de larmes. Il n' est point d' asile contre le danger des opinions. Elles traversent les mers, pénètrent dans les déserts, et remuent les nations d' un bout de la terre à l' autre. Celles de la Grèce républicaine parvinrent dans les forêts de la Scythie ; elles en chassèrent le bonheur. L' innocence d' un peuple ressemble à la sensitive ; on ne peut la toucher sans la flétrir. Le malheur des scythes fut de donner naissance à des philosophes qui ignorèrent cette vérité. Zamolxis, p293 à une époque inconnue, introduisit parmi eux un système de théologie, dont les principales teneurs étoient : l' existence d' un être suprême ; l' immortalité de l' âme, et la doctrine de la prédestination pour les héros moissonnés sur le champ de bataille. Ce père de la sagesse des scythes fut suivi d' Abaris, député de sa nation à Athènes. Il pratiqua la médecine, et prétendoit voyager dans les airs sur une flèche qu' Apollon lui avoit donnée. Il devint célèbre dans les premiers siècles de l' église, pour avoir été opposé à Jésus-Christ par les platonistes. Toxaris succéda en réputation à Abaris. Il abandonna sa femme et ses enfants, pour aller étudier à Athènes, où il mourut honoré pour sa probité et ses vertus. Mais le corrupteur de la simplicité antique des scythes fut le célèbre Anacharsis. Il s' imagina que ses compatriotes étoient barbares, parce qu' ils vivoient selon la nature. Sa philosophie étoit de cette espèce, qui ne voit rien au delà p294 du cercle de nos conventions. Enthousiaste de la Grèce, il déserta sa patrie, et vint s' instruire auprès de Solon, dans l' art de donner des lois à ceux qui n' en avoient pas besoin. Il ne tarda pas à s' acquérir le nom de sage, qui convient si peu aux hommes, et se fit connoître par ses maximes. Il disoit que la vigne porte trois espèces de fruits : le premier, le plaisir ; le second, l' ivresse ; le troisième, le remords. à un athénien d' une réputation flétrie, qui lui reprochoit son extraction barbare, il répondit : mon pays fait ma honte ; vous faites la honte de votre pays. L' orgueil et la bassesse de ce mot sont également intolérables ; celui qui peut être assez lâche pour renier sa patrie est indigne d' être écouté d' un honnête homme. Ce philosophe disoit encore que les lois sont semblables aux toiles d' araignées qui ne prennent que les petites mouches et sont rompues par les grosses. Au reste, il écrivit en vers de l' art de la guerre, et dressa un code des institutions scythiques. Les épîtres qui portent son nom sont controuvées. Ainsi, la philosophie fut le premier degré de la corruption des scythes. Lorsque les suisses p296 étoient vertueux, ils ignoroient les lettres et les arts. Lorsqu' ils commencèrent à perdre leurs moeurs, les Haller, les Tissot, les Gessner, les Lavater parurent. CHAPITRE 49 1ERE P T 1 Suite. Troisième âge : la Scythie et la Suisse corrompues. Influence de la révolution grecque sur la première, de la révolution françoise sur la seconde. Ainsi la Scythie vit naître dans son sein des hommes qui, se croyant meilleurs que le reste de leurs semblables, se mirent à moraliser aux dépens du bonheur de leurs compatriotes. La révolution républicaine de la Grèce, en déterminant le penchant de ces génies inquiets, agit puissamment, par leur ressort, sur la destinée des nations nomades. Enflés du vain savoir puisé dans les écoles d' Athènes, les Abaris, les Anacharsis rapportèrent dans leur pays une foule d' opinions et d' institutions étrangères, avec lesquelles ils corrompirent les coutumes nationales. Il n' est point de petit changement, même en bien, chez un peuple : pour p297 dénaturer tels sauvages, il suffit d' introduire chez eux la roue du potier. Anacharsis paya ses innovations de sa vie ; mais le levain qu' il avoit jeté continua de fermenter après lui. Les scythes, dégoûtés de leur innocence, burent le poison de la vie civile. Long-temps celle-ci paroît amère à l' homme libre des bois ; mais l' habitude ne la lui a pas plus tôt rendue supportable, qu' elle se tourne pour lui en une passion enivrante ; le venin coule jusqu' à ses os ; un univers étrange, peuplé de fantômes, s' offre à sa tête troublée : simplicité, justice, vérité, bonheur, tout disparoît. Le torrent des maux de la société ne se précipita pas chez les scythes par une seule issue. Ces nations guerrières et pastorales trafiquoient de leur sang avec les puissances voisines, trop lâches ou trop foibles pour défendre elles-mêmes leur territoire. Athènes entretenoit une garde p298 scythe, de même que les rois de France se sont long-temps entourés de braves paysans de la Suisse. Ce fut le sort des anciens habitants du Danube et de ceux de l' Helvétie, de se distinguer au temps de l' innocence par les mêmes qualités, la fidélité et la simplesse ; et par les mêmes vices au jour de la corruption, l' amour du vin et la soif de l' or. Ces deux peuples combattirent à la solde des monarques pour des p299 querelles autres que celles de la patrie. Neutres dans les grandes révolutions des états qui les environnoient, ils s' enrichirent des malheurs d' autrui, et fondèrent une banque sur les calamités humaines. Soumis en tout à la même fatalité, ils durent la perte de leurs moeurs aux peuples, ancien et moderne, qui ont eu le plus de ressemblance, les athéniens et les françois. à la fois objet de l' estime et des railleries de ces nations satiriques, le montagnard des Alpes et le pasteur de l' Ister apprirent à rougir de leur simplicité dans Paris et dans Athènes. Bientôt il ne resta plus rien de leur antique vertu brisée sur l' écueil des révolutions. La tradition seule s' en élève encore dans l' histoire, comme on aperçoit les mâts d' un vaisseau qui a fait naufrage. CHAPITRE 50 1ERE P T 1 p301 La Thrace. Fragments d' Orphée. L' Ister divisoit la Scythie de ces régions qui descendent en amphithéâtre jusqu' aux rivages du Bosphore. Ce pays, connu sous le nom général de Thrace, et conquis dernièrement par Darius fils d' Hystaspes, se partageoit en plusieurs petits royaumes, les uns barbares, les autres civilisés. Plusieurs colonies grecques y avoient transporté les arts, et Miltiade l' avoit long-temps honoré de sa présence. Nous savons peu de chose de ses premiers habitants, sinon qu' ils étoient cruels et guerriers. p302 Un de leurs usages mérite cependant d' être rapporté : à la naissance d' un enfant, les parents s' assembloient et versoient abondamment des larmes. Cet usage est aussi philosophique qu' il est touchant. Au reste, c' est à la Thrace que la Grèce doit le plus ancien, et peut-être le meilleur de ses poëtes. Ce que la fable ingénieuse a raconté de la douceur des chants d' Orphée, est connu de tous les lecteurs. Sans doute la magie des prodiges attribués à sa muse, consistoit en une vraie peinture de la nature. Ce poëte vivoit dans un siècle à demi sauvage, au milieu des premiers défrichements des terres. Les regards étoient sans cesse frappés du grand spectacle des déserts, où quelques arbres abattus, un bout de sillon mal formé à la lisière d' un bois, annonçoient les premiers efforts de l' industrie humaine. Ce mélange de l' antique nature et de l' agriculture naissante, d' un champ de blé nouveau au milieu d' une vieille forêt, d' une cabane couverte de chaume auprès de la hutte native d' écorce de p303 bouleaux, devoit offrir à Orphée des images consonnantes à la tendresse de son génie ; et lorsqu' un amour malheureux eut prêté à sa voix les accents de la mélancolie, alors les chênes s' attendrirent et l' enfer même parut touché. De plusieurs ouvrages qu' on attribue à ce poëte, il n' y a que les fragments que je vais donner, qui soient vraiment de lui. Les Argonautes n' en sont pas. Tout ce qui appartient à l' univers : l' arche hardie de l' immense voûte des cieux, la vaste étendue des flots indomptés, l' incommensurable océan, le profond tartare, les fleuves et les fontaines les immortels même, dieux et déesses, sont engendrés dans Jupiter. Jupiter tonnant est le commencement, le milieu p304 et la fin ; Jupiter immortel est mâle et femelle ; Jupiter est la terre immense et le ciel étoilé ; Jupiter est la dimension de tout corps, l' énergie du feu et la source de la mer ; Jupiter est roi, et l' ancêtre général de ce qui est. Il est un et tout ; car tout est contenu dans l' être immense de Jupiter. Il seroit difficile d' exprimer avec plus de grandeur un sujet plus sublime. Comme province de l' empire des perses, la Thrace eut sa part des malheurs que l' influence de la révolution grecque causa au genre humain. Les troupes marchèrent à travers ses campagnes : et l' on peut juger des ravages que dut y commettre une armée de trois millions d' hommes indisciplinés. Mais ces calamités ne furent que passagères ; et les Thraces, abrités de leurs forêts et de leurs moeurs sauvages, échappèrent à l' action prolongée de la chute de la monarchie à Athènes. CHAPITRE 51 1ERE P T 1 p305 La Macédoine. La Prusse. Près de la Thrace se trouvoit le petit royaume de Macédoine, dont la destinée a porté des ressemblances singulières avec la Prusse. D' abord, aussi obscur que la patrie des chevaliers teutoniques, il n' étoit connu des grecs que par la protection qu' ils vouloient bien lui accorder. Peu à peu, agrandi par des conquêtes, sa considération augmenta dans la proportion de celle de l' électorat de Brandebourg. Enfin, sous Philippe, il devint maître de la Grèce, et sous Alexandre, de l' univers. On ne sauroit conjecturer jusqu' à quel degré de puissance la Prusse, en suivant son système actuel, peut atteindre. p306 Le même génie semble avoir animé les souverains de ces deux états. La guerre, et surtout la politique, furent le trait qui les caractérisa. L' histoire nous peint les rois de Macédoine changeant de parti selon les temps et les circonstances ; endormant leurs voisins par des traités et envahissant leur pays le moment d' après. Je parlerai ailleurs du monarque régnant lors de l' expédition de Xerxès. à l' époque dont nous retraçons l' histoire, les moeurs, la religion, les usages des macédoniens ressembloient à ceux du reste des grecs. Seulement plus reculés que ces derniers vers la barbarie, et par conséquent moins près de la corruption, ils n' avoient produit aucun philosophe dont le nom mérite d' être rapporté. Que la chute d' Hippias à Athènes eut des conséquences sérieuses pour la Macédoine, c' est ce dont on ne sauroit douter. Le politique Alexandre, profitant des calamités des temps, sut se p307 ménager adroitement entre les perses et les grecs ; et tandis qu' ils se déchiroient mutuellement, il recevoit l' or de Xerxès, et protestoit amitié à ses ennemis. Maintenant ainsi son pays tranquille, il l' enrichissoit de la dépouille de tous les partis, et durant que ceux-ci s' épuisoient dans une guerre funeste, il jeta les fondements de la grandeur future d' Alexandre. Destinée incompréhensible ! Xerxès fuit à Salamine devant le génie de la liberté ; et son or resté dans un petit coin de la Grèce, va anéantir cette même liberté, et renverser l' empire des Cyrus ! CHAPITRE 52 1ERE P T 1 p308 îles de la Grèce. L' Ionie. Entre les côtes de l' Europe et de l' Asie se trouvent une multitude d' îles, qui, au temps dont nous parlons, avoient reçu leurs habitants des différents peuples de la Grèce. Je n' entreprendrai point de les décrire, puisqu' elles forment elles-mêmes partie de l' empire des grecs, et sont, conséquemment, comprises dans ce que je dis de la révolution générale de ces derniers. Cependant il est nécessaire de faire quelques remarques sur les différences morales et politiques qui pouvoient se trouver entre ces insulaires, et leurs compatriotes sur les deux continents d' Europe et d' Asie, au moment de l' invasion des perses. p309 La Crète étoit la plus considérable, comme la plus renommée de toutes ces îles. On sait que Lycurgue y avoit calqué ses institutions sur celles de Minos ; mais les lois de ce monarque, par diverses causes de décadence, étoient tombées en désuétude. Une démocratie turbulente avoit pris la place du gouvernement royal mixte, et les crétois passoient, au temps de l' expédition de Xerxès, pour le peuple le plus faux et le plus injuste de la Grèce. Ils refusèrent de secourir les athéniens contre les mèdes. Les autres îles, tour à tour soumises à de petits tyrans, ou plongées dans la démocratie, flottoient dans un état perpétuel de troubles. Rhodes se distinguoit par son commerce, Lesbos par sa corruption, Samos par ses richesses. p310 Quelques-unes joignirent les perses ; d' autres furent subjuguées ; un petit nombre adhéra au parti de la liberté. Enfin, on peut regarder les insulaires de la Grèce, comme tenant le milieu entre la vertu de Sparte et d' Athènes, et les vices des villes ioniennes, formant la demi-teinte par où l' on passoit des bonnes moeurs des lacédémoniens, à la corruption des grecs asiatiques. Quant à ces derniers, nous verrons bientôt comment ils devinrent les causes de la guerre médique. En ne les considérant ici que du côté moral, la vertu n' étoit plus parmi les peuples de l' Ionie : voluptueux, riches, énervés par les délices du climat, on les eût pris pour ces esclaves que Xerxès traînoit à sa suite, si leur langage n' avoit décelé leur origine. CHAPITRE 53 1ERE P T 1 p311 Tyr. La Hollande. Ainsi, après avoir fait le tour de l' Europe, nous rentrons enfin en Asie. Avant de décrire les grandes scènes que la Perse va nous offrir, il ne nous reste plus qu' à dire un mot d' une puissance maritime, qui, bien que soumise à l' empire de Cyrus, a joué un rôle trop fameux dans l' antiquité, pour ne pas mériter un article séparé dans cet ouvrage. En quittant les villes de l' Ionie et s' avançant le long des côtes de l' Asie Mineure vers le nord, on trouve Tyr, cité célèbre dans tout l' Orient par son commerce et ses richesses. Hypsuranius, dans les siècles les plus reculés, avoit jeté les fondements de cette capitale de la p312 Phoenicie. Elle se trouva déterminée vers le commerce par la même position qui y entraîne ordinairement les peuples, l' âpreté de son sol. Rarement les pays très-favorisés de la nature ont eu le génie mercantile. Bientôt ce village formé, comme les premières cités de la Hollande, de méchantes huttes de pêcheurs couvertes de roseaux, devint une métropole superbe. Ses vaisseaux alloient lui chercher le produit crû des terres plus fécondes, et ses industrieux habitants le convertissoient, par leurs manufactures, aux voluptés ou aux nécessités de la vie. Le Batavia des phoeniciens étoit la Bétique, d' où l' or couloit dans leurs états. Ils recevoient de l' égypte le lin, le blé, et les richesses de l' Inde et de l' Arabie : les côtes p313 occidentales de l' Europe leur fournissoient l' étain, le fer et le plomb. Ils achetoient aux marchés d' Athènes l' huile, le bois de construction et les balles de livres ; à ceux de Corinthe les vases, les ouvrages en bronze. Les îles de la mer égée leur donnoient les vins et les fruits ; la Sicile, le fromage ; la Phrygie, les tapis ; le Pont-Euxin, les esclaves, le miel, la cire, les cuirs ; la Thrace et la Macédoine, les bois et le poisson sec. Ces marchands avides reportoient ensuite ces denrées chez les différents peuples ; et Tyr ainsi qu' Amsterdam étoit devenu l' entrepôt général des nations. La constitution de Phoenicie paroît avoir été monarchique ; mais il est probable que l' oligarchie dominoit dans le gouvernement. La p314 richesse des tyriens, que les écritures comparent aux princes de la terre, donne lieu à cette conjecture. Dans les contrées où les hommes s' occupent exclusivement du commerce, les belles-lettres sont ordinairement négligées ; l' esprit mercantile rétrécit l' âme ; le commis qui sait tenir un livre de compte, ouvre rarement celui du philosophe. Cependant la Phoenicie fournit quelques noms célèbres. On y trouve Moschus et Sanchoniathon. Le premier est l' auteur du système des atomes, qui, d' abord reçu par Pythagore, fut ensuite adopté et étendu par épicure. Le second écrivit l' histoire de Phoenicie, dont j' ai déjà cité plusieurs fragments, et de laquelle je vais extraire encore quelques nouveaux passages. Et alors Hypsuranius habita à Tyr, et il inventa la manière de bâtir des huttes de roseaux. Et une grande inimitié s' éleva entre lui et son frère Usoüs, qui le premier avoit couvert sa nudité de la peau des bêtes sauvages. Et une violente tempête de vent et de pluie ayant frotté les branches les unes contre les autres, elles s' enflammèrent. Et la forêt fut consumée à Tyr. Et Usoüs prenant un arbre, p315 après en avoir rompu les branches, fut le premier assez hardi pour s' aventurer sur les flots. Ils engendrèrent Agrus (un champ) et Agrotes (laboureur). La statue de celui-ci étoit particulièrement honorée ; une ou plusieurs couples de boeufs promenoient son temple par toute la Phoenicie. Et il est nommé dans les livres le plus grand des dieux. Indépendamment des origines curieuses de la navigation et de l' agriculture que l' on trouve dans ce passage, la simplicité antique du récit, si bien en harmonie avec les moeurs qu' il rappelle, a quelque chose d' aimable. La Hollande se glorifie d' avoir produit érasme, Grotius et une foule de savants, connus par leurs recherches laborieuses. CHAPITRE 54 1ERE P T 1 p316 Suite. La Phoenicie avoit éprouvé de grandes révolutions. De même que la Hollande, elle eut à soutenir des guerres mémorables, et les différents sièges de sa capitale reportent à la mémoire ceux de Harlem et d' Anvers au temps de Philippe Ii. Vers le p317 milieu du sixième siècle avant notre ère, Tyr, après une résistance de treize années, fut prise et détruite de fond en comble par un roi d' Assyrie. Les habitants échappés à la ruine de leur patrie, bâtirent une nouvelle Tyr sur une île, non loin du continent où la première avoit fleuri. Cette cité passa tour à tour sous le joug des mèdes et des perses et resta débile et obscure jusqu' au temps de Darius qui la rétablit dans ses anciens priviléges. Ce fut durant cette époque de calamité, que Carthage s' étoit élevée sur ses débris. à l' époque de la guerre médique, la Phoenicie fut contrainte par ses maîtres à entrer dans la ligue générale contre la Grèce. Sans opinion à elle, elle prêta ses vaisseaux au grand roi, comme elle les auroit joints aux républiques, si celles-ci eussent été d' abord les plus fortes. p318 Vaincue à la bataille de Salamine, le commerce ferma bientôt cette plaie, et l' influence immédiate de la révolution grecque se borna pour les tyriens, à ce malheur passager, quoiqu' elle s' étendît sur eux par la suite, et que Tyr tombât comme le reste de l' Orient devant Alexandre. Les froids négociants continuèrent à importer et exporter de pays en pays le superflu des nations, sans s' embarrasser des vains systèmes qui tourmentoient ces peuples. Tout leur génie étoit dans leurs balles d' étoffes, et on les voyoit, comme les bataves, colporter les livres des beaux esprits des temps, sans en avoir jamais ouvert un seul. Peut-être aussi l' habitant de Tyr trafiquoit-il de ses principes politiques, car dans les temps de révolutions les opinions sont les seules marchandises dont on trouve la défaite. CHAPITRE 55 1ERE P T 1 p319 La Perse. Nous montons enfin sur le grand théâtre. Après avoir considéré en détail les états, par rapport à l' établissement des républiques en Grèce, et réciproquement, cet établissement par rapport à ces divers états, nous allons maintenant contempler tous ces peuples se mouvant en masse, sous l' influence générale de cette même révolution et ne faisant plus qu' un seul corps. Nous allons les voir se lever ensemble, pour renverser des principes et un gouvernement qu' ils ne feront que consolider ; et les efforts de ces alliés viendront, mal dirigés, tièdes et partiels, se perdre contre une communauté peu nombreuse, mais unie ; peu riche, mais libre. p320 Je passe sous silence les éthiopiens, les juifs, les chaldéens, les indiens, quoiqu' à l' époque de la révolution grecque, ils eussent déjà fait des progrès considérables dans les sciences. La somme de leur philosophie et de leurs lumières se réduisoit généralement à la foi dans un être suprême, à la connoissance des astres et des secrets de la nature. Ils étoient, comme le reste du monde oriental, gouvernés par des rois et des sectes de prêtres qui, de même que leurs frères d' égypte, se conduisoient d' après le système de mystère, afin de dompter les peuples par l' ignorance, au joug de la tyrannie civile et religieuse. En éthiopie, les membres de cette caste sacrée portoient le nom de gymnosophistes ; en Judée, celui de lévites ; dans la Chaldée, celui de prêtres ; en Arabie, celui de zabiens ; aux Indes, celui de brachmanes. Chaque pays comptoit aussi ses grands hommes : les éthiopiens reconnoissoient Atlas ; les arabes, Lokman ; les juifs, Moïse ; les chaldéens, Zoroastre ; p321 l' Inde, Buddas. Les uns avoient écrit de la nature, les autres de l' histoire, plusieurs de la morale. De tous ces ouvrages, les fables de Lokman et l' histoire de Moïse, sont les seuls qui nous soient parvenus. Les livres qu' on attribue à Zoroastre ne sont pas originaux. La plupart de ces différentes contrées étant ou soumises à la cour de Suze ou ignorées des grecs, il seroit inutile de nous y arrêter : revenons aux vastes états de Cyrus. L' empire des perses et des mèdes, au moment de la chute d' Hippias, s' étendoit depuis le fleuve Indus, à l' est, jusqu' à la Méditerranée à l' Occident ; et depuis les frontières de l' éthiopie et de Carthage, au midi, jusqu' à celles des Scythes au nord ; comprenant un espace de 40 degrés p322 en latitude et de plus de seize en longitude. Formé par degrés des débris de plusieurs états, peu d' années s' étoient écoulées depuis que cet énorme colosse pesoit sur la terre. L' empire des assyriens, qui en composoit d' abord la plus grande partie, fut conquis par les mèdes vers le sixième siècle avant notre ère. Le célèbre Cyrus, ayant réuni sur sa tête les couronnes de Perse et de Médie, renversa le trône de Lydie, qui florissoit sous Crésus dans l' Asie Mineure, vers le règne de Pisistrate à Athènes. Cambyse, successeur de Cyrus, ajouta l' égypte à ses possessions ; et Darius, fils d' Hystaspes, sous lequel commence la guerre mémorable des perses et des grecs, réunit à ses immenses domaines quelques régions de la Thrace et des Indes. CHAPITRE 56 1ERE P T 1 p323 Tableau de la Perse au moment de l' abolition de la monarchie en Grèce. Gouvernement. Finances. Armées. Religion. Principem dat deus, maxime qui conduisit Charles Ier à l' échafaud, formoit tout le droit politique de la Perse. De là nous pouvons concevoir le gouvernement. Cependant l' autorité du grand roi n' étoit pas aussi absolue que celle des sultans de Constantinople p324 de nos jours ; il la partageoit avec un conseil qui composoit une partie du souverain. Au civil, les lois étoient pures, et la justice scrupuleusement administrée par des juges tirés de la classe des vieillards. Dans les cas graves, la cause étoit portée devant le roi. Au criminel, la procédure se faisoit publiquement. On confrontoit l' accusateur à l' accusé, et celui-ci obtenoit tous les moyens de défense qu' il pouvoit croire favorables à son innocence, ou à l' excuse de son crime. Cette admirable coutume, que nous retrouvons en Angleterre, étoit remplacée en France par l' exécrable loi des interrogations secrètes. p325 Au moment de l' abolition de la monarchie en Grèce, la société avoit peut-être fait plus de progrès en Perse vers la civilisation, qu' en aucune autre partie du globe. Un cours régulier d' administration mouvoit en harmonie tous les ressorts de l' empire. Les provinces se gouvernoient par des satrapes ou commandants délégués de la couronne. Les armées et les finances étoient réduites en système ; et, ce qui n' existoit alors chez aucun peuple, des postes établies par Cyrus sur le principe de celles des nations modernes, lioient les membres épars de ce vaste corps. Cet institut, après la découverte de l' imprimerie, tient le second rang parmi les inventions qui ont changé pour ainsi dire la race humaine ; et il n' entre pas pour peu dans les causes de l' influence rapide que la révolution grecque eut sur la Perse. Il ne faudroit que l' usage des p326 courriers employés aux relations communes de la vie, pour renverser tous les trônes d' Orient d' aujourd' hui. Chez les mèdes, ils étoient réservés aux affaires d' état. Les perses différoient en religion du reste de la terre alors connue. Ils adoroient l' astre dont la flamme productive semble l' âme de l' univers. Ils n' avoient ni les solennités de la Grèce, ni des monuments élevés à leurs dieux. Le désert étoit leur temple, une montagne leur autel, et la pompe de leurs sacrifices, le soleil levant suspendu aux portes de l' est, et jetant un premier regard sur les forêts, les cataractes et les vallées. CHAPITRE 57 1ERE P T 1 p327 Tableau de l' Allemagne au moment de la révolution françoise. à l' époque de la chute de la royauté en France, l' Allemagne, de même que la Perse d' autrefois, présentoit un corps composé de diverses parties réunies sous un chef commun. Bien que Léopold n' eût pas, de droit, le même pouvoir sur les cercles que Darius sur les satrapies, il l' avoit néanmoins de fait. Le même abus prévaloit à l' égard de la dignité suprême ; l' empire germanique, quoique électif, pouvant être regardé comme héréditaire. p328 Le système militaire de Joseph Ii jouissoit parmi nous de la même réputation que celui de Cyrus chez les anciens. Ces deux princes firent consister leurs principales forces en cavalerie, mais le second mettoit la sûreté de ses états dans les places fortifiées ; le premier crut devoir les détruire. Les anabaptistes, les hernutes, les protestants, les catholiques, se partageoient les opinions religieuses du moderne empire d' Occident, de même que les adorateurs de Mithra de Jéhova, de Jupiter, de Brahma, d' Apis, occupoient l' antique puissance orientale. Le régime féodal écrasoit le laboureur germanique, à peu près de la même manière que l' esclavage persan abattoit le sujet du grand roi. Cependant une différence considérable se fait sentir entre ces hommes malheureux. Elle consiste dans les moeurs. Celles du premier sont justes et pures, par la grande raison de son indigence. Il ne faut pas en conclure que l' Allemagne p329 manque de lumières. J' ai trouvé plus d' instruction, de bon sens chez les paysans de cette contrée que chez toute autre nation européenne, sans en excepter l' Angleterre où le peuple est plein de préjugés. Une des principales causes qui sert à maintenir la morale parmi les allemands, vient de la vertu de leur clergé. J' en parlerai ailleurs. CHAPITRE 58 1ERE P T 1 p330 Suite. Les arts en Perse et en Allemagne. Poésie. Kreeshna. Klopstock. Fragment du poëme Mahabarat, tiré du Sanscrit. Fragments du Messie. Sacontala. évandre. Les jardins suspendus de Babylone, les vastes palais des rois, décorés de peintures et de statues, attestent le règne des beaux-arts dans l' empire de Cyrus. Ses immenses états, formés de mille peuples divers, devoient fournir une mine inépuisable de poésie, différente dans ses coloris, selon les moeurs et la nature dont elle réfléchissoit les teintes. Efféminée dans l' Ionie, superbe dans la pourpre du Mède, simple et agreste sur les montagnes de la Perse, voluptueuse dans les Indes, elle chantoit, avec l' arabe, le patriarche, au milieu de ses p332 troupeaux et de sa famille, assis sous le palmier du désert. Je vais faire connoître aux lecteurs quelques morceaux précieux de littérature orientale. Je les tire du sanscrit, dont j' ai eu déjà occasion de parler plusieurs fois. J' y suis d' ailleurs autorisé, puisque l' empire persan s' étendoit sur une partie considérable des Indes. Le premier fragment est extrait du mahabarat, poëme épique, d' environ quatre cent mille vers, composé par le Brachmane Kreeshna Dioypayen Veïas, trois mille ans avant notre ère. De ce poëme, l' épisode appelée baghvat-geeta, étoit le seul morceau publié par le traducteur anglois, M Wilkins, en 1785. p333 Le sujet de cet ancien monument du génie indien, est une guerre civile entre deux branches de la maison royale de Bhaurat. Les deux armées, rangées en bataille, se disposent à en venir aux mains, lorsque le dieu Kreeshna qui accompagne Arjoon, l' un des deux rois, comme Minerve Télémaque, invite son élève à faire avancer son char entre les combattants. Arjoon regarde : il n' aperçoit de part et d' autre que des pères, des fils, des frères, des p334 amis prêts à s' égorger ; saisi de pitié et de douleur, il s' écrie : ô Kreeshna ! En voyant ainsi mes amis impatients du signal de la bataille, mes membres m' abandonnent, mon teint pâlit, le poil de ma chair se hérisse, tout mon corps tremble d' horreur ; Gandew même, mon arc, échappe à ma main, et ma peau collée à mes os se desséche... etc. La simplicité et le pathétique de ce fragment sont d' une beauté vraie ; on s' étonne surtout de n' y point trouver cette imagination déréglée, ce luxe de coloris, caractère dominant de la poésie orientale. Tout y est dans le ton d' Homère ; mais, après cette apostrophe d' Arjoon, p335 Kreeshna, pour lui prouver qu' il doit combattre, s' étend sur les devoirs d' un prince, s' engage avec son élève dans une longue controverse théologique et morale. Ici le mauvais goût et le prêtre se décèlent. Nous choisirons pour pendant à l' épique indien l' épique de la Germanie. La muse allemande, nourrie de la méditation des écritures, a souvent toute la majesté, toute la simple magnificence hébraïque : et l' on retrouve dans les froides régions de l' empire l' enthousiasme et la chaleur du génie des poëtes d' Israël. Klopstock, dans son poëme immortel, a peint la conjuration de l' enfer contre le Messie. Le sacrifice est prêt à s' accomplir ; les prêtres triomphent et le fils de l' homme est condamné. Suivi de sa mère, de ses disciples, des gardes romaines et de toute la Judée, il s' avance, chargé de sa croix, au lieu du supplice : il arrive sur Golgotha. Alors éloa, envoyé par l' éternel, distribue les anges de la terre autour de la montagne. Les uns s' assemblent sur des nuages, les autres planent dans les airs. Gabriel va chercher les âmes des patriarches, et les place sur la montagne des oliviers, pour être témoins du grand sacrifice ; Uriel en même temps amène toutes celles des races à naître. Le globe immense qu' elles habitoient reçoit l' ordre de voler vers le soleil et d' intercepter sa lumière. p336 Satan, et tout l' enfer caché dans la mer morte sous les ruines de Gomorrhe, contemple la rédemption. Les innombrables esprits célestes qui peuplent les étoiles et les soleils, ceux qui environnent Jéhova ont l' oeil attaché sur le sauveur ; et le saint des saints, retiré dans sa profondeur incompréhensible, compte les heures du grand mystère ; alors les bourreaux s' approchent de Jésus. Dans ce moment tous les mondes, avec un bruit qui retentissoit au loin, parvinrent au point de leur course, d' où ils devoient annoncer la réconciliation. Ils s' arrêtent ; insensiblement le mouvement des pôles se ralentit, et cessa tout à coup... etc. p340 Les enfers, les cieux, les hommes, les générations écoulées, et les générations à naître, les globes arrêtés dans leurs révolutions, le cours de l' univers suspendu, la nature couverte d' un voile, un dieu expirant, quel tableau ! Sa sublimité fera excuser la longueur de la citation. Le second fragment qui me reste à donner du sanscrit est d' un genre totalement opposé au premier. On a découvert parmi les indiens une foule de pièces de théâtre écrites dans la langue sacrée, régulières dans leur marche, et intéressantes dans leurs sujets. S' il étoit possible de douter de la haute civilisation des anciennes Indes, cette particularité seule suffiroit pour la prouver, en même temps qu' elle dépouille les grecs de l' honneur d' avoir été les inventeurs du genre dramatique. La scène indienne non-seulement admet le masque et le cothurne, mais elle emprunte encore la houlette. Elle se plaît à représenter les p341 moeurs champêtres, et ne craint point de s' abaisser en peignant les tableaux de la nature. Sacontala, princesse d' une naissance illustre, avoit été élevée par un hermite dans un bocage sacré, où les premières années de sa vie s' étoient écoulées au milieu des soins rustiques et de l' innocence pastorale. Prête à quitter sa retraite chérie pour se rendre à la cour d' un grand monarque auquel elle étoit promise, les compagnes de sa jeunesse déplorent ainsi leur perte et font des voeux pour le bonheur de Sacontala : écoutez, ô vous, arbres de cette forêt sacrée ! écoutez et pleurez le départ de Sacontala pour le palais de l' époux ! Sacontala ! Celle qui ne buvoit point l' onde pure avant d' avoir arrosé vos tiges ; celle qui, par tendresse pour vous, ne détacha jamais une seule feuille de votre aimable verdure, quoique ses beaux cheveux en demandassent une guirlande ; celle qui mettoit le plus grand de tous ses plaisirs dans cette saison qui entremêle de fleurs vos rameaux flexibles. p342 Sacontala sortant du bois et demandant à Cana, l' hermite, la permission de dire adieu à la liane Madhavi, dont les fleurs rouges enflamment le bocage, après avoir baisé la plus radieuse de toutes les fleurs , et l' avoir priée de lui rendre ses embrassements avec ses bras amoureux , s' écrie : ah ! Qui tire ainsi les plis de ma robe ? ... etc. p343 Si ce dialogue n' est pas dans nos moeurs, du moins il respire le calme et la fraîcheur de l' idylle. La dernière leçon de Cana, dans le style de l' apologue oriental, quoique venant inapropos, est pleine d' une aimable philosophie. Le Théocrite des Alpes va nous fournir pour l' Allemagne le parallèle de ce morceau. Pyrrhus, prince de Krissa, et Arates, ami de Pyrrhus, ont envoyé, par ordre des dieux, le premier, son fils évandre, le second, sa fille Alcimne, afin d' être élevés secrètement chez des bergers. L' amour touche le coeur d' évandre et d' Alcimne, ils s' aiment sans connoître leur rang illustre. Les princes arrivent, révèlent le secret, p344 les amants s' unissent. L' évandre de Gessner n' est pas son meilleur ouvrage, mais il est curieux à cause de sa ressemblance avec Sacontala. Il y a quelque chose qui ouvre un vaste champ de pensées philosophiques à trouver l' esprit humain reproduisant les mêmes sujets, à cinq mille ans d' intervalle, d' un bout du globe à l' autre. Lorsque l' auteur de Sacontala florissoit sous le beau ciel de l' Inde, qu' étoit la barbare Helvétie ? Alcimne a appris sa naissance, elle est entourée de suivantes qui lui parlent des moeurs de la cour. Elle regrette, comme la princesse indienne, ses bois, ses moutons, sa houlette, et surtout ses amours. La deuxième suivante. Permettez-moi de vous dire qu' il faut que vous renonciez aux moeurs de la campagne, pour suivre celles de la cour. Une grande dame doit savoir tenir son rang. Nous avons ordre de ne point vous quitter et de vous donner des leçons. Alcimne. J' aime mieux nos moeurs ; elles sont simples, naturelles et s' apprennent toutes seules... etc. CHAPITRE 59 1ERE P T 1 p348 Philosophie. Les deux Zoroastres. Politique. Le nom du célèbre Zoroastre rappelle le fondateur de la philosophie persane et celui de l' ordre des mages. De même que sa morale, ses dogmes étoient sublimes. Il enseignoit l' existence des deux principes, l' un bon, l' autre méchant, qui se disputoient l' empire de la nature ; la durée du premier embrassoit tous les temps écoulés et à venir. L' existence du second devoit passer avec le monde. Cet ancien sage fut suivi, vers le temps de p349 Darius fils d' Hystaspes, d' un autre philosophe du même nom, qui altéra quelque chose à la doctrine de son prédécesseur. Tel que le premier Zoroastre, il admettoit les deux natures ; mais il les dérivoit d' un être primitif, dont les regards immenses ne tomboient jamais sur la race imperceptible des hommes. Il disoit que ces pouvoirs subordonnés régneroient tour à tour sur la terre, chacun durant une période de 6000 années ; que le méchant génie seroit à la fin subjugué par le bon, et qu' alors les habitants d' ici-bas, dépouillés de leur enveloppe grossière, sans besoins et dans un parfait état de bonheur, erreroient parmi des bois enchantés comme des ombres légères. Les écrits du premier Zoroastre ont péri dans la révolution des empires ; quelques-uns de ceux du second ont été sauvés. Le plus considérable d' entre eux est le zend , qui existe encore parmi les anciens persans dispersés sur les frontières des Indes. Ce livre sacré se divise en deux parties : l' une traite des cérémonies religieuses, l' autre renferme les préceptes moraux. Nous possédons en outre les fragments d' un p350 autre ouvrage du même philosophe, sous le titre des oracles de Zoroastre. la théorie des gouvernements semble aussi avoir été familière aux sages de la Perse. Quelques auteurs représentent Zoroastre l' ancien, sous les traits d' un législateur, et Hérodote introduit ailleurs les seigneurs persans, après l' assassinat du mage, délibérant sur le mode de gouvernement à adopter pour l' empire. Othanès propose la démocratie. " le tyran, dit-il, tantôt gonflé de haine, tantôt d' orgueil, commet des actions horribles. " Mégabyze opine à l' oligarchie, et représente les fureurs du peuple. Darius parle en faveur de la royauté, et l' emporte. Les mages et les autres prêtres soumis aux perses, excelloient dans les études de la nature. On peut juger de leurs connoissances en astronomie par une série d' observations de dix-neuf cent trois années, que Callisthène, philosophe grec attaché à la suite d' Alexandre, trouva à p351 Babylone. N' oublions pas la science mystérieuse appelée du nom de la secte qui la pratiqua. La magie prouve deux choses : l' ignorance des peuples de l' Orient, et les malheurs des hommes d' autrefois. On ne cherche à sonder l' avenir, que lorsqu' on souffre au présent. Il est impossible de supposer que tant de lumières pesassent dans un des bassins de la balance, sans un contrepoids égal de corruption. Aussi trouvons-nous qu' un affreux despotisme s' étendoit sur l' empire de Cyrus ; que les satrapes, devenus autant de petits tyrans dans leurs provinces, écrasoient les peuples prosternés à leurs pieds, et qu' un virus de luxe et de p352 misère dévoroit et les grands et les petits. Il résulte de ce tableau moral et politique de l' Orient, considéré au moment de l' établissement des républiques en Grèce, qu' il étoit arrivé à ce point de maturité où les révolutions sont inévitables, ou du moins à ce degré de connaissances et de vices qui rend une nation plus susceptible d' être ébranlée, par la commotion des troubles politiques des états qui l' environnent. Favorisée par ces causes internes, l' influence de la révolution républicaine de la Grèce sur la Perse fut directe, prompte et terrible, parce qu' elle se trouva déterminée vers les armes, en conséquence des événements que je vais décrire. p353 Remarquons encore que le principal effet de la révolution françoise sur l' Allemagne, s' est aussi dirigé par la voie militaire. Mais cet empire, étant dans une autre position morale que celui de Cyrus, ne peut ni n' a à craindre les mêmes maux. Voulez-vous prédire l' avenir, considérez le passé. C' est une donnée sûre qui ne trompera jamais, si vous partez du principe : les moeurs. Avant d' entrer dans le détail de la guerre médique et de la guerre présente, il faut dire un mot de la situation politique de la Perse et de l' Allemagne, vues quelques moments avant ces grandes calamités. CHAPITRE 60 1ERE P T 1 p354 Situation politique de la Perse à l' instant de la guerre médique ; -de l' Allemagne à l' instant de la guerre républicaine. Darius, Joseph, Léopold. Ce fut sous le règne de Darius, fils d' Hystaspes, qu' éclata la fameuse guerre médique dont nous allons retracer l' histoire. Ce monarque semble avoir réuni dans sa personne les différentes qualités des empereurs d' Allemagne, Joseph et Léopold. Réformateur p355 et guerrier comme le premier, législateur comme le second, il eut à combattre à peu près la même fortune que celle des deux princes germaniques. Le roi des perses, en parvenant à la couronne, opéra une grande révolution religieuse. Les mages, jusqu' alors maîtres de l' opinion, et qui s' étoient même emparés du pouvoir suprême, reçurent de la main de Darius un coup mortel. Non content de les avoir précipités d' un trône usurpé, il les attaqua à la source de leur puissance, et, substituant superstition à superstition, le culte des étoiles à l' ancienne adoration du soleil, il les supplanta adroitement dans le coeur du peuple. Ce fait, qui, si l' on considère la circonstance des troubles de la Grèce, devient extrêmement remarquable, et qui par lui-même est un très-grand p356 événement, a à peine été recueilli des écrivains. Cependant les conséquences durent en être vivement senties. Si la science des hommes demeure en tous temps la même, et qu' il soit permis de raisonner de l' effet des passions, d' après la connoissance de ces passions, on peut hardiment conjecturer que l' insurrection de la Babylonie, peut-être même celle de l' Ionie, par des causes maintenant impossibles à découvrir, provinrent de ces innovations. Qui sait jusqu' à quel degré elles n' influèrent point sur le sort des armes dans la guerre médique, et par conséquent sur la destinée des perses ? Ces réformes sacerdotales de Darius et de Joseph dans leurs états, presqu' au moment de l' abolition de la monarchie en Grèce et en France, présentent un des rapports les plus intéressants de l' histoire. p357 Ce dernier prince n' eut pas plus tôt touché aux hochets sacrés, que les prêtres, alarmant les villes des Pays-Bas, leur persuadèrent qu' on en vouloit à leur liberté, lorsqu' il ne s' agissoit que de quelques couvents de moines inutiles. La révolte du Brabant a eu les suites les plus funestes. Le peuple, dompté seulement par la force des armes, froid dans la cause de ses maîtres, qu' il regardoit comme ses tyrans, loin d' épouser la querelle des alliés, a présenté aux françois une proie facile. Observons encore la réaction de la justice générale : le clergé flamand soulève les brabançons contre leurs souverains légitimes, pour sauver quelques parties de ses immenses richesses ; les républicains arrivent et s' emparent du tout. Une guerre malheureuse venoit de désoler la Perse, -de ruiner l' Allemagne. Darius, dans son p358 expédition de Scythie, avoit perdu une armée florissante. -les états de Joseph s' étoient épuisés pour seconder son entreprise contre la porte. Mais ici se trouve une différence locale essentielle. Les troupes persanes, en se rendant par la Thrace aux bords de l' Ister, se rapprochèrent de la Grèce. -l' armée autrichienne, en se jetant sur la Turquie, s' éloignoit au contraire des frontières de France. Cette chance de position a décidé en partie du succès de la guerre présente. Car, ou les empereurs se fussent déclarés plus tôt contre la république, et l' eussent trouvée moins préparée ; ou les françois eux-mêmes n' auroient su pénétrer dans le Brabant. Autres données, autres effets. Joseph étant mort à Vienne, son frère Léopold, grand-duc de Toscane, lui succéda. Celui-ci, accoutumé, dans une position moins élevée, à un horizon peu étendu, ne put saisir l' immensité de la perspective, lorsqu' il eut atteint à de plus hautes régions. La nature l' avoit doué de cette vue microscopique qui distingue les parties de l' infiniment petit, et ne sauroit embrasser les dimensions plus nobles du grand. Il porta cependant avec Darius quelques traits de ressemblance : l' amour de la justice et la connoissance p359 des lois. Mais le prince persan considéra ses sujets du regard du monarque qui dirige des hommes, et le prince germanique de l' oeil du maître qui surveille un troupeau. L' un possédoit la chaleur et la libéralité du chef qui donne ; l' autre la froideur et l' économie du dépositaire qui compte. Tels étoient les monarques et l' état des deux empires, lorsque la révolution républicaine de la Grèce, et celle de la France, firent éclater la guerre médique dans l' ancien monde, -la guerre présente dans le monde moderne. Nous allons essayer d' en développer les causes. CHAPITRE 61 1ERE P T 2 p1 Influence de la révolution républicaine de la Grèce sur la Perse-et de la révolution républicaine de la France sur l' Allemagne. Causes immédiates de la guerre médique-de la guerre républicaine. L' Ionie. Le Brabant. Les différentes colonies que les grecs avoient fondées sur les côtes de l' Asie Mineure, étoient tombées peu à peu p2 sous la puissance des rois de Lydie. Celle-ci ayant été à son tour renversée par Cyrus, les villes d' Ionie passèrent alors sous le joug de la Perse. Elles ne connurent cependant que le nom de l' esclavage. Leurs maîtres leur laissèrent leur ancien gouvernement populaire, et n' exigeoient d' elles qu' un léger tribut ; mais les habitants de ces cités, incapables de modération, ne connoissoient pas de plus grand tourment que le repos. Amollis dans le luxe et les voluptés, ils n' avoient conservé de la pureté de leurs moeurs primitives qu' une inquiétude toujours prête à les plonger dans les malheurs des révolutions, sans qu' ils fussent jamais assez vertueux pour en recueillir les fruits. Les colonies grecques-asiatiques formoient un corps de républiques qui se gouvernoient par leurs propres lois, sous la protection de la cour de Suze, de même que les états fédératifs des Pays-Bas sous la puissance des empereurs d' Allemagne. p3 Plusieurs fois les premières avoient cherché à se soustraire à la domination de la Perse sans avoir pu y parvenir. Dans la dix-neuvième année du règne de Darius, les peuples de l' Ionie se soulevèrent à la fois. Le motif général de l' insurrection étoit ces plaintes vagus de tyrannie, le grand texte des factieux, et qui ne veut dire autre chose, sinon qu' on a besoin d' expressions figurées pour éviter d' employer au sens propre, haine, envie, vengeance, et tous ces mots qui composent le vrai dictionnaire des révolutions. -le Brabant, autrefois partie du duché de Bourgogne, étant passé, après plusiers successions, à la maison d' Autriche, demeura en possession de ses priviléges politiques, formant une espèce de république soumise à un grand empire. Le caractère des flamands, considéré au civil, présentoit encore des analogies frappantes avec celui des grecs asiatiques. Indomptables dans leur humeur, les habitants des Pays-Bas tendoient sans cesse à s' insurger, sans autre raison qu' une impossibilité d' être paisibles. La république du brasseur Artavelle, le bannissement de p4 plusieurs de leurs comtes, les révoltes sous Charles Le Téméraire, les grands troubles sous Philippe Ii, ne prouvent que trop cette vérité. Les innovations de Joseph étoient plus que suffisantes pour soulever un peuple impatient et superstitieux. Dans un instant les Pays-Bas furent en armes ; et l' empereur germanique s' aperçut trop tard qu' il avoit méconnu le génie des hommes. CHAPITRE 62 1ERE P T 2 p6 Déclaration de la guerre médique, l' an premier de la soixante-neuvième olympiade (505 ans av J-C.) -déclaration de la guerre présente, 1792. Premières hostilités. Durant ue ceci se passoit en Ionie et dans le Brabant, de grandes scènes s' étoient ouvertes en Grèce et en France. Soulevées au nom de la liberté, ces deux contrées avoient chassé leurs princes et changé la forme de leur gouvernement. Dans le moment le plus chaud de cet enthousiasme, les athéniens voient tout à coup arriver les ambassadeurs de l' Ionie révoltée, qui les supplient de secourir leurs concitoyens dans la cause commune de l' indépendance. -les députés du Brabant en insurrection p7 font à Paris la même prière à l' assemblée nationale. L' impétuosité attique et françoise auroit bien désiré se précipiter dans la mesure proposée, mais l' heure n' étoit pas venue. On ne comptoit encore que des préparations pu avancées : un reste de crainte retenoit ; d' ailleurs il étoit impossible, sans renoncer à toute pudeur, de rompre la paix avec la Perse, -avec l' Allemagne, dont on n' avoit aucun sujet de plainte. On renvoya donc les députés aec des paroles obligeantes, se contentant de fomenter sous main des troubles auxquels on ne pouvoit encore prendre de part ouverte. p8 Le prétexte ne tarda pas à se présenter. Hippias, dernier roi d' Athènes, s' étoit retiré à la cour d' Artapherne, frère de Darius, et satrape de Lydie. -les princes, frères de Louis Xvi, avoient cherché un refuge à la cour de Coblentz. Aussitôt les athéniens disent que Darius favorise le tyran ; que celui-ci intrigue pour susciter des ennemis à sa patrie. On députe vers Artapherne, on lui signifie qu' il ait à cesser de protéger la cause d' Hippias. Les françois exigent de Léopold qu' il défende les rassemblements d' émigrés dans ses états, et abandonne les princes fugitifs. -Artapherne répond ouvertement que, si les athéniens désirent se concilier la faveur du grand roi, il faut qu' ils rétablissent le fils de Pisistrate sur le trône. -l' empereur germanique semble obéir aux ordres de l' assemblée nationale, en même temps qu' il tient secrètement une conduite opposée. p9 D' un autre côté, Darius se plaignoit de ce que les grecs entretenoient la révolte des villes d' Ionie, et s' arrogeoient le droit de se mêler du gouvernement intérieur de ses provinces, à peu près de même que les princes allemands réclamoient contre les décrets de l' assemblée nationale, qui s' étendoient sur leur territoire. Il étoit impossible qu' au milieu de ces reproches mutuels, les esprits conservassent longtemps la modération dont ils affectoient encore de se parer. Les partis, protestant toujours le désir de paix, se préparoient secrètement à la guerre. On s' aigrissoit de plus en plus. Hippias, à la cour de Suze, représentoit les grecs comme des factieux ennemis de l' ordre et des rois. -les émigrés invoquoient l' Europe contre des régicides qui avoient juré haine éternelle à tous les trônes. -les grecs et les frnçois disoient qu' on devoit se lever contre des tyrans qui menaçoient la liberté des peuples. Les uns p10 crient au républicanisme ; les autres à l' esclavage ; on s' insulte ; on vole aux armes. Les athéniens et les patriotes de France, gagnant de vitesse le flegme oriental t allemand, se hâtent d' attaquer la Perse-la Germanie. L' an 1 er de la 69 e olympiade, et l' année 1792 de notre ère, virent les premières hostilités de ces guerres trop mémorables. Les athéniens se précipitèrent sur l' Asie Mineure, où ils brûlèrent Sardes ; -les françois sur le Brabant, où ils se signalèrent de même par des incendies. Les uns et les autres, bientôt forcés à une fuite honteuse, se retirèrent, laissant après eux des flammes que des torrents de sang pouvoient seuls éteindre. CHAPITRE 63 1ERE P T 2 p11 Premières campagnes. An trois de la soixante-douzième olympiade. -1792. Portrait de Miltiade. -portrait de Dumouriez. Bataille de Marathon. -bataille de Gemmapes. Accusation de Miltiade ; -de Dumouriez. Les perses, ainsi que les autrichiens, se déterminèrent à tirer de leurs ennemis une vengeance éclatante. Les premiers firent partir Datis à la tête de cent dix mille hommes, ayant sous lui le prince athénien Hippias. -les seconds s' avancèrent sous le roi de Prusse conduisant le frères de Louis Xvi. L' armée asiatique, après s' être emparée de quelques îles voisines de l' Attique, descendit victorieusement à Marathon. -les troupes coalisées contre la France, s' étant saisies de plusieurs places p12 frontières, se déployèrent dans les plaines de Champagne. La plus extrême confusion se répandit alors en Grèce-en France. Les uns, partisans de la royauté, se réjouissoient en secret de l' approche des légions étrangères ; d' autres, dont les opinions varient avec les événements, commençoient de s' excuserde leur patriotisme passé ; enfin, les amants de la liberté, exaltés par le danger des circonstances, sentoient leur courage s' augmenter en proportion des malheurs de la patrie, et je ne sais quoi de sublime qui tourmentoit leurs âmes. Au nom de Miltiade, on frissonne d' un saint respect, non que l' éclat de ses victoires nous éblouisse, mais parce qu' il arracha son pays à la servitude. Les qualités guerrières de cet homme fameux, furent l' activité et le jugement. p13 Connoissant le caractère de ses compatriotes, il ne balança pas à les précipiter sur les perses, à Marathon, certain que la réflexion étoit dangereuse à ces bouillants courages. Les traits du général athénien brilloient de ses vertus, dirai-je de ses vices ? Un front large, un nez un peu aquilin, une bouche ferme et compressée, une vigueur de génie répandue sur tout son visage, montroient le redoutable ennemi des tyrans, mais peut-être l' homme un peu enclin lui-même à la tyrannie. Le poignard d' un Brutus peutêtre aisément forgé dans le sceptre de fer d' un César ; et les âmes énergiques, comme les volcans, jettent de grandes lumières et degrandes ténèbres. De petites formes, de petits traits, un air remuant et pertinent, cachent cependant dans M Dumouriez des talents peu ordinaires. On p14 lui a fait un crime de la versatilité de ses principes ; supposé que ce reproche fût vrai, auroit-il été plus coupable que le reste de son siècle ? Nous autres romains de cet âge de vertu, tous tant que nous sommes, nous tenons en réserve nos costumes politiques pour le moment de la pièce ; et moyennant un demi-écu qu' on donne à la porte, chacun peut se procurer le plaisir de nous faire jouer avec la toge ou la livrée, tour à tour, un Cassius ou un valet. p15 Rassurés par la noble confiance de Miltiade, les athéniens volèrent au combat. -les françois, conduits par Dumouriez, cherchèrent l' armée combinée. Les perses et les prussiens, par la plus incroyable des inactions, sembloient paralysés dans leurs camps. Bientôt les derniers furent contraints de se replier, en abandonnant leurs conquêtes, et les républicains marchèrent aussitôt en Flandre. Marathon et Gemmape p16 ont appris au monde que l' homme qui défend ses foyers, et l' enthousiaste qui se bat au nom de la liberté, sont des ennemis formidables. Un calme de peu de durée succéda à ces premières tempêtes. Les athéniens et les françois le remplirent de leur ingratitude. Miltiade et Dumouriez, ayant éprouvé quelques revers, furent accusés de royalisme, et de s' être laissés corrompre par l' or de la Perse et de l' Autriche. Le premier expira dans les fers des blessures qu' il avoit reçues à la défense de la patrie, le second n' échappa à la mort que par la fuite. CHAPITRE 64 1ERE P T 2 p17 Xerxès-françois. Ligue générale contre la Grèce -contre la France. Révolte des provinces. Cependant l' empire d' Orient et celui d' Allemagne avoient changé de maîtres. Darius et Léopold n' étoient plus. à ces monarques, savants dans la connoissance des hommes et dans l' art de gouverner, succédèrent leurs fils, Xerxès et François. Ces jeunes princes, p18 placés au timon de deux grands états dans des circonstances orageuses, égaux en fortune, se montrèrent différents en génie. Le roi des perses, élevé dans la mollesse, étoit aussi pussillanime que l' empereur germanique, nourri dans les camps de Joseph, est courageux. Ils semblent seulement avoir partagé en commun l' obstination de caractère. Ils eurent aussi le malheur d' être trompés par leurs ennemis, qui s' introduisirent jusque dans leurs conseils. Résolu de poursuivre vigoureusement la guerre, que son père lui avoit laissée avec la couronne, p19 Xerxès assemble son conseil ; il y montre la nécessité de rétablir dans tout son lustre l' honneur de la Perse, terni aux champs de Marathon. " j' irai, dit-il, je traverserai les mers, je raserai la ville coupable, et j' emmènerai ses citoyens captifs dans les fers. " les alliés ont aussi tenu à peu près le même langage. Après un tel discours, on ne songea plus qu' aux immenses préparatifs de l' expédition projetée. Des courriers chargés des ordres de la cour de Suze ! Se rendent dans les provinces pour hâter la marche des troupes. En même temps une ligue générale de tous les états de l' Asie, de l' Afrique et de l' Europe se forme contre le petit pays de la Grèce. Les carthaginois, prenant à leur solde des gaulois, des italiens, des ibériens, se déclarent et signent un traité d' alliance offensive avec le grand roi. La Phoenicie et l' égypte équipent leurs vaisseaux pour la coalition. La Macédoine y joint ses forces. De ses états proprement dits, la Médie et la Perse, Xerxès tire des troupes aguerries. La Babylonie, l' Arabie, la Lydie, la Thrace et les diverses Satrapies p20 fournissent leur contingent à la ligue, et une armée de trois millions de combattants s' assemble dans la plaine de Doriscus. Au bruit de ces préparatifs formidables, des provinces de la Grèce, soit par lâcheté, soit par opinion, se rangent du parti des étrangers. Et l' on vit bientôt la Béotie, l' Argolide, la Thessalie, et plusieurs îles de la mer égée, joindre leurs efforts à ceux des tyrans. François, de son côté, faisoit des préparatifs immenses. Ses états de Hongrie, de Bohême, de Lombardie, etc., lui donnent d' excellents soldats ; la Prusse le soutient de tout son pouvoir ; les cercles de l' empire mettent sur pied leurs légions ; l' Angleterre, la Hollande, l' Espagne, la Sicile, la Sardaigne, la Russie, se combinent dans la ligue générale, et de nombreuses armées s' avancent sur toutes les frontières de la France. Aussitôt la Vendée, le Lyonnois, le Languedoc s' insurgent ; et la république naissante, attaquée au dedans et au dehors, se voit menacée d' une ruine prochaine. p21 Un très-petit nombre de peuples restèrent tranquilles spectateurs de ces grandes scènes. Dans le monde ancien on ne compta que ceux de la Crète, de l' Italie, de la Scythie. -le Danemarck, la Suède, la Suisse, et quelques autres petites républiques, demeurèrent neutres dans le monde moderne. Ni les grecs, ni les françois, n' eurent d' alliés au commencement de la guerre. Leurs armes leur en firent par la suite. Afin que le lecteur puisse parcourir d' un coup d' oeil ce tableau intéressant, je vais joindre ici une carte, où l' on a rangé les alliés de la guerre médique et de la guerre républicaine sur deux colonnes, les peuples qui se correspondent opposés les uns aux autres, les provinces soulevées, les dates des batailles, des paix partielles, etc., etc. CHAPITRE 65 1ERE P T 2 p22 Campagne de la 4 me année de la 74 me olympiade (480 av J-C.) -campagne de 1793. Consternation à Athènes et à Paris. Bataille de Salamine. -bataille de Maubeuge. Tout étant disposé pour l' invasion préméditée, Xerxès lève son camp et s' avance vers l' Attique, suivi de ses innombrables cohortes. -Cobourg, généralissime p23 des forces combinées, marche de même sur la France. Dans les armées florissantes de la Perse et de l' Autriche on voyoit briller également une foule de princes. Les Alexandre, les Artémise, les rois de Cilicie, de Tyr, de Sidon ; -les York, les Orange, les Saxe. Bien différentes étoient les troupes opposées. Des citoyens obscurs, dont les noms même avoient été jusqu' alors ignorés, commandoient d' autres citoyens pauvres et leurs égaux. Je ne ferai point le portrait de Thémistocle et d' Aristide, qui sauvèrent alors la Grèce. Si j' avois eu des hommes à leur opposer dans mon siècle, je n' eusse pas écrit cet essai. Tout céda à la première impulsion des forces combinées. Les Thermopyles, Thèbes, Platée, Thespies tombèrent devant les perses ; -Valenciennes, Condé, le Quesnoi, devant les autrichiens. Pour les premiers, il ne restoit plus qu' à marcher sur l' Attique ; -pour les seconds, qu' à se jeter dans l' intérieur de la France. p24 Le trouble, la consternation, le désespoir qui régnoient alors à Athènes et à Paris, ne sauroient se peindre. Les frontières forcées, les étrangers prêts à pénétrer dans le coeur de l' état, des soulèvements dans plusieurs provinces, tout paroissoit inévitablement perdu. Pour comble de maux, une division fatale d' opinions parmi les patriotes, achevoit d' éteindre jusqu' au moindre rayon d' espérance. La mort d' Hippias à Marathon-la prise de Valenciennes au nom de l' empereur, ne laissoient plus aux royalistes de la Grèce et de la France, des moyens de douter des intentions des puissances coalisées. Tous les citoyens tomboient donc d' accord de la défense, mais personne ne s' entendoit sur le mode. Les lacédémoniens opinoient à se renfermer dans le Péloponèse ; un parti des athéniens vouloit qu' on défendît la cité ; un autre qu' on mît toutes ses forces dans la marine. L' ambition des particuliers venoit à la traverse. Des hommes sans talents prétendoient à des places auxquelles les plus grands génies suffisoient à peine. Thémistocle écarta ses rivaux, p25 détermina les citoyens à se porter sur leurs galères, et la patrie fut sauvée. -en France, les avis étoient encore plus partagés. Chaque tête enfantoit un projet et s' efforçoit de le faire adopter aux autres. Ceux-ci ne voyoient de salut que dans les places fortifiées ; ceux-là parloient de se retirer dans l' intérieur. Un plus grand nombre vouloit que la république se précipitât en masse sur les alliés. Ce dernier plan parut le meilleur, et son adoption ramena la victoire. Cependant les diversités de sentiments, non moins fatales à leurs causes, frappoient les armées conquérantes d' imbécillité et de foiblesse. Xerxès, épouvanté du combat des Thermopyles, flottoit incertain de la conduite qu' il devoit tenir. Il apprenoit qu' une partie de la Grèce étoit assise tranquillement aux jeux olympiques, tandis qu' il ravageoit leur contrée, et il ne savoit qu' en croire. Dans son conseil, le roi p26 de Sidon se déclaroit en faveur d' une attaque immédiate sur les galères athéniennes. Artemise, au contraire, représentoit qu' en tirant la guerre en longueur, les ennmis étoient infailliblement perdus. -parmi les autrichiens et leurs alliés, plusieurs maintenoient qu' il falloit s' emparer des villes frontières ; le duc d' York se rangeoit de l' avis de marcher sur la capitale. Le sentiment de la reine d' Halicarnasse, -celui du prince anglois furent rejetés et les opinions contraires adoptées. Ainsi, par cette destinée qui dispose des empires, des diverses mesures en délibéation, les grecs et les françois choisirent celles qui pouvoient seules es sauver ; les perses et les autrichiens celles qui devoient nécessairement les perdre. Aussitôt Xerxès se prépare à la célèbre action de Salamine. -Cobourg divise ses forces, bloque Maubeuge et envoie les anglois attaquer Dunkerque. Il se passoit alors sur la flotte réunie des grecs, de ces grandes choses qui peignent les siècles, et qu' on ne retrouve qu' à des intervalles considérables dans l' histoire. La division p27 s' étoit mise entre les généraux. Les spartiates, toujours obstinés dans leurs projets, vouloient abandonner le détroit de Salamine, et se retirer sur les côtes du Péloponèse. à cette mesure qui eût perdu la patrie, Thémistocle s' opposoit de tous ses efforts. Le gééral s' emportant lève la canne sur l' athénien : " frappe, mais écoute, " lui crie le grand homme, et sa magnanimité ramène Eurybiade à son opinion. C' étoit la veille de la bataille de Salamine. p28 La nuit étoit obscure. Les coeurs, sur la petite flotte des grecs, agités par tout ce qu' il y a de cher aux hommes, la liberté, l' amour, l' amitié, la patrie, palpitoient sous un poids d' inquiétudes, de désirs, de craintes, d' espérances. Aucun oeil ne se ferma dans cette nuit critique, et chacun veilloit en silence les feux des galères ennemies. Tout à coup on entend le sillage d' un vaisseau qui se glisse dans le calme des ténèbres. Il aborde à Salamine ; un homme se présente à p29 Thémistocle : " savez-vous, lui dit-il, que vous êtes enveloppé, et que les perses font le tour de l' île pour vous fermer le passage ? " -" je le sais, répond le général athénien, cela s' exécute par mon avis. " Aristide admira Thémistocle : celui-ci avoit reconnu le plus juste des grecs. -la veille de l' attaque du camp des autrichiens, par Jourdan, devant Maubeuge, fut un jour de crainte et d' anxiété. Jusques-là, les alliés victorieux n' avoient trouvé aucun obstacle, et p30 les troupes françoises découragées, ne rendoient presque plus de combat ; cependant le salut de la France tenoit à celui de la forteresse assiégée. Cette place tombée, entraînoit la prise de plusieurs autres ; et les alliés, réunissant les forces qu' ils avoient eu l' imprudence de diviser, pénétroient sans opposition dans l' intérieur du pays. Il falloit donc saisir le moment, et faire un dernier effort pour arracher la patrie des mains des étrangers, ou s' ensevelir sous ses ruines. Jourdan, le général françois chargé de cette importante expédition, est un froid militaire dont les talents, moins brillants que solides, n' ont été couronnés de succès que dans cette action importante et à Fleurus. Ayant tout disposé pour l' attaque, le soldat passa la nuit sous les armes, attendant, avec plus de crainte que d' espérance, le résultat de cette grande journée. Du côté des alliés, tout étoit joie et certitude. -Xerxès, assis sur un trône élevé pour contempler sa gloire, fait placer des soldats dans les îles adjacentes, afin qu' aucun grec sauvé de la ruine de ses vaisseaux, ne puisse échapper à sa vengeance. -on comptoit tellement sur la victoire parmi les nations coalisées contre la France, qu' à chaque instant on annonçoit la prise de Dunkerque et de Maubeuge. -entre la côte orientale de l' île de Salamine p31 et le rivage occidental de l' Attique se forme un détroit en spirale, d' environ 40 stades de long, et de 8 de large. L' extrémité du détroit se trouve presque fermée par le promontoire Trophée de l' île, qui se jette à travers les flots dans la forme d' une lance. La première ligne des galères grecques s' étendoit depuis cette pointe au port Phoron, qui lui correspond sur la côte du continent opposé. La seconde ligne, parallèle à la première, se plaçoit immédiatement derrière, et ainsi successivement des autres, en remontant dans l' intérieur du détroit. La première ligne des galères persanes, faisant face à celle des grecs, se formoit en demi-lune, depuis la même pointe Trophée jusqu' au port Phoron ; et les autres se rangeoient derrière, en dehors du détroit. Non-seulement, par cette disposition, les perses perdoient l' avantage du nombre, mais encore leur ordre de bataille se trouvoit coupé par la petite île Psyttalie, qui gît un peu au-dessous et en avant de l' embouchure du canal. à l' aile gauche de l' armée navale des perses p32 étoient placés les phoeniciens, ayant en tête les athéniens ; à l' aile droite, les ioniens qui devoient combattre les lacédémoniens, les mégariens, les éginètes. Ariabignès avoit le commandement général des galères médiques ; Eurybiade, celui des vaisseaux des grecs. -les autrichiens, après avoir pris Valenciennes, s' avancèrent sur Maubeuge, dont ils formèrent aussitôt le blocus. Le prince de Cobourg, avec une armée d' observation, couvroit les troupes qui se préparoient à assiéger la forteresse. -Xerxès ayant donné le signal de la bataille, les athéniens attaquèrent avec impétuosité les phoeniciens qui leur étoient opposés. Le combat fut opiniâtre, et soutenu long-temps avec une égale valeur. Mais enfin l' amiral persan, Ariabignès, s' étant élancé sur une galère ennemie, y demeura percé de coups. Alors la confusion, augmentée par la multitude des vaisseaux que la position locale rendoit inutile, devint générale chez les Mèdes. Tout fuit devant les grecs p33 victorieux ; et la flotte innombrable du grand roi, qui, un moment auparavant, obscurcissoit la mer, disparut devant le génie d' un peuple libre. -à Maubeuge, les françois recouvrèrent ce brillant courage, qu' ils avoient perdu depuis Gemmapes. Ils se précipitèrent sur les lignes ennemies, avec cette volubilité qui distingue leur première charge de celles de tous les autres peuples. Fossés, canons, baïonnettes, montagnes, fleuves, marais, rien ne les arrête. Ils se trouvent en mille lieux à la fois. Ils se multiplient comme les soldats de la terre. Ils grimpent, ils sautent, ils courent. Vous les avez vus dans la plaine, et ils sont au haut du retranchement emporté. Les autrichiens soutinrent le choc avec leur valeur accoutumée. Ces braves soldats, qu' aucun revers ne peut désespérer, qui seroient battus vingt ans de suite, et qui se battroient la vingtième année comme la première, repoussèrent partout leurs nombreux assaillants. Mais le prince de Cobourg, jugeant une plus longue résistance p34 inutile, abandonna sa position, et Maubeuge fut délivré. Bientôt une colonne, commandée par Houchard, obligea les anglois à lever le siége de Dunkerque ; et les espérances de conquêtes s' évanouirent pour cette année. C' est ainsi que la flotte persane, composée de diverses natins, -l' armée autrichienne, formée de même de différents peuples ; ces coalisés, les uns traîtres, les autres pusillanimes, ceux-ci craignant des succès qui refléteroient trop de gloire sur tel ou tel général, telle ou telle nation ; toute cette masse indigeste d' alliés, fut brisée à Salamine et à Maubeuge. -le grand roi repassa dans une petite barue en fugitif, cette même mer à laquelle il avoit donné des chaînes ; -Cobourg mit ses troupes en quartier d' hiver, et tous les partis, en attendant les événements futurs d' une nouvelle campagne, eurent le temps de méditer sur l' inconstance de la fortune, et de déplorer leur folie. CHAPITRE 66 1ERE P T 2 p35 Préparation à une nouvelle campagne. Portraits des chefs. Mardonius-Cobourg. Pausanias-Pichegru. Alexandre, roi de Macédoine. Il s' en falloit beaucoup que le danger fût passé pour la Grèce et pour la France. Xerxès, en laissant après lui une armée de trois cent mille hommes choisis, avoit plus fait pour sa cause qu' en y traînant trois millions d' esclaves. -l' échec que les alliés avoient reçu devant les places assiégées, n' étoit qu' un léger revers, qui pouvoit même tourner à leur profit, en leur enseignant une leçon utile. Ainsi on n' attendoit que le retour de la nouvelle année pour recommencer de toutes parts les hostilités : avant d' entrer dans le détail de cette campagne, nous dirons un mot des chefs qui s' y distinguèrent. Mardonius, qui commandoit les troupes persanes demeurées en Grèce, étoit un satrape p36 d' un rang élevé, et allié au sang de ses maîtres. Son ambition, trop immense pour son génie, en faisoit un de ces êtres disproportionnés qui paroissent grands parce qu' ils sont difformes. Vain, impatient, orgueilleux, il ne possédoit que le courage brutal du grenadier qui donne la mort sans pitié, et la reçoit sans crainte. -placé à la tête des troupes alliées de l' Autriche, le prince de Cobourg, d' une naissance encore plus illustre que Mardonius, le surpassoit de même en qualités personnelles. à la fois brave et prudent, il réunissoit les talents et les vertus militaires : l' art du général et la loyauté du soldat. p37 Pausanias, de la famille royale de Lacédémone, généralissime des armées combinées des grecs, étoit un homme plein de jactance et de paroles magnifiques ; toujours prêt à faire valoir ses grands services et à trahir son pays. Il sauva la patrie au champ de Platée, et la vendit quelques mois après au tyran de Suze. -Pichegru, dont le nom plébéien, l' humble fortune, et la modestie contrastent avec l' éclat de sa renommée, conduisoit les françois aux combats. Cet homme extraordinaire, enfanté par la révolution, sut s' élever, de l' obscurité d' une classe inférieure, à la place la plus brillante de son pays, et redescendre, avec non moins de grandeur, à l' ombre de sa condition première. Enfin, dans l' armée des perses on remarquoit un homme appelé Alexandre, roi de Macédoine, qui, traître aux deux partis qu' il savoit p38 ménager, trafiquoit de son honneur et de sa conscience avec le plus riche ou le plus fort. Avant le combat des Thermopyles, il donna avis aux grecs du danger de leur position à la vallée de Tempé, et marcha avec Xerxès à Salamine. Après la défaite du monarque de l' Orient, il se dit l' ami des athéniens, et les invita, par humanité, à se soumettre au tyran de l' Asie. Aux champs de Platée, accompagnant Mardonius, il trahit ce général, pour se ménager une ressource en cas de revers ; et avertit en personne Pausanias qu' il seroit attaqué le lendemain par les Mèdes. Les grecs, malgré leur haine des rois, respectèrent Alexandre par mépris. Ils daignèrent peser sur les ressorts du mannequin vénal, tandis qu' il pouvoit leur être bon à quelque chose. Je ne parlerai point du roi de Prusse. CHAPITRE 67 1ERE P T 2 p39 Campagne de l' an 479 avant notre ère, 1 re année de la 75 me olympiade. -campagne de 1794. Bataille de Platée-bataille de Fleurus. Succès et vices des grecs-des françois. Différentes paix. Paix générale. Tels étoient les généraux qui commandoient dans les campagnes mémorables dont nous retraçons l' histoire. Au retour de la saison favorable aux armes, les perses et les autrichiens reprirent le champ avec une nouvelle vigueur. Mardonius ravagea une seconde fois l' Attique ; -de son côté, le prince de Cobourg emporta Landrecies et obtint plusieurs avantages. Mais bientôt la fortune changea de face. Pausanias, évitant de combattre dans la plaine, attira enfin les ennemis sur un terrain qui leur étoit défavorable. -Pichegru, en envahissant la Flandre maritime, p40 obligea les alliés à abandonner leur conquête. Après des marches et des actions multipliées, les grandes armées grecques et persanes-françoises et autrichiennes, se rencontrèrent au lieu marqué par la destinée. La cause ordinaire des guerres est si méprisable, que le récit d' une bataille, où vingt mille bêtes féroces se déchirent pour les passions d' un homme, dégoûte et fatigue. Mais des citoyens s' ébranlant au moment de la charge, contre une horde de conquérants ; d' un côté, des fers, ou un anéantissement politique par un démembrement ; de l' autre, la liberté et la patrie : si jamais quelque chose de grand a mérité d' attirer les yeux des hommes, c' est sans doute un pareil spectacle. On le retrouve à platée et à Fleurus, mais en des degrés d' intérêt fort différents. Les françois, sans moeurs, ayant signalé leur révolution par les crimes les plus énormes, n' offrent pas le touchant tableau des grecs innocents et pauvres, d' ailleurs infiniment plus exposés que les premiers. Athènes n' existoit plus ; un camp sacré renfermoit tout ce qui restoit des fils, des pères, des dieux, de la patrie ; desséchée par le souffle stérile de la servitude, une terre indépendante ne promettoit plus de subsistance en cas de revers. Mais les héros de Platée s' embarrassoient peu de l' avenir : prêts à faire un dernier p41 sacrifice de sang à Jupiter libérateur, qu' avoient-ils besoin de s' enquérir, s' ils auroient pu vivre demain esclaves, lorsqu' ils étoient sûrs de mourir aujourd' hui libres ? Au midi de la ville de Thèbes, en Béotie, s' étend une grande plaine, traversée dans son extrémité méridionale par l' Asopus, dont le cours se dirige d' occident en orient, déclinant un degré nord. De l' autre côté du fleuve, la plaine continue, et va se terminer au pied du mont Cithéron ; formant ainsi, entre la rivière et la montagne, une étroite lisière d' environ douze stades dans sa plus grande largeur. Les perses, occupant la rive gauche de l' Asopus p42 avec trois cent cinquante mille hommes, déployoient leur nombreuse cavalerie dans la plaine, ayant des retranchements sur leur front, Thèbes et un pays libre sur leur derrière. Les troupes combinées des lacédémoniens, des athéniens et des autres alliés, consistant en cent dix mille hommes d' infanterie, campoient sur le penchant du Cithéron. à peu près sur la même ligne on apercevoit à l' ouest les ruines de la petite ville de Platée, et, entre cette ville et le camp des grecs, se trouvoit à moitié chemin la fontaine Gargaphie : de sorte que l' Asopus divisoit les deux armées ennemies. Il s' y fit deux mouvements avant l' action générale. Pausanias, manquant d' eau dans son premier emplacement, fit défiler ses troupes par la lisière dont j' ai parlé, et prit une nouvelle position aux environs de la fontaine Gargaphie. Les perses exécutèrent une marche parallèle sur le bord opposé du fleuve. Le général lacédémonien, inquiété par l' ennemi, leva une seconde fois son camp, dans le dessein de se saisir d' une île formée à l' occident par deux branches de l' Asopus ; mais à peine avoit-il atteint Platée, p43 que Maronius, ayant traversé la rivière, vint fondre sur lui avec toute sa cavalerie. Il fallut se former à la hâte. Les lacédémoniens composant l' aile droite, se trouvèrent opposés aux perses et aux saces. Les athéniens à l' aile gauche eurent en tête les grecs alliés de Xerxès. Le centre de l' armée, se trouvant rompu par des collines, n' avoit pu se développer. -Charleroi venoit d' être emporté par les françois, mais on ignoroit encore cette nouvelle dans le camp autrichien. Le prince de Cobourg, déterminé à secourir la place, et ayant reçu la veille un renfort de vingt mille prussiens, s' avança le 26 uin (8 messidor) à trois heures du matin sur la Sambre. Son armée se montoit à cent mille hommes. La droite se trouvoit commandée par le prince d' Orange ; la gauche, composée de hollandois et d' émigrés, par Beaulieu ; le prince de Lambesc étoit à la tête de la cavalerie. L' armée françoise se formoit de la réunion de l' armée de la Moselle, des Ardennes et du Nord. Jourdan avoit le commandement en chef. Enfin, le 3 de boédromion, 2 e année de la 75 e olympiade, et le 12 messidor de l' an 3 p44 de la république se levèrent : jours destinés par celui qui dispose des empires, à renverser les projets de l' ambition et à étonner les hommes. Les combats muets des anciens, où de longs hurlements s' élevoient par intervalles du milieu du silence de la mort, étoient peut-être aussi formidables que nos batailles rugissantes des détonations de la foudre. Le paysan du Cithéron, et celui des rives de la Sambre, purent en contempler les diverses horreurs, et bénir en même temps le sort qui les fit naître sous le chaume. Platée et Fleurus brillèrent de toutes les vertus guerrières. Là, le perse exposé sous un frêle bouclier aux armes des lacédémoniens, brise de ses mains, avec le courage le plus intrépide, la pique dont il est percé. -ici le grenadier hongrois assomme avec la crosse de son mousquet les françois qui se multiplient autour de lui. -ailleurs les athéniens peuvent p45 à peine surmonter leurs compatriotes qui combattent dans les rangs ennemis. -les émigrés opposent aux soldats de Robespierre une valeur indomptée. La fortune enfin se déclare. Mardonius tombe au premier rang. Ses troupes plient, sont enfoncées, poursuivies dans leur camp, où on les égorge. -le prince de Cobourg se reformant sous le feu de l' ennemi, se dispose à retourner à la charge, lorsqu' il apprend que Charleroi a capitulé, et il fait sonner la retraite. Deux cent mille perses tombèrent à Platée, -une multitude d' autrichiens et de françois à Fleurus ; et les grecs, et les françois perdent leurs vertus sur le même champ où ils obtiennent la victoire. Depuis ce moment, l' ambition des conquêtes et la soif de l' or remplacèrent l' enthousiasme de la liberté. Les grecs, conduits par d' autres p46 généraux, non moins célèbres que les premiers, parcoururent le rivages de l' Asie, de l' Afrique, de l' Europe, brûlant, pillant, détruisant tout sur leur passage, levant des contributions forcées, et faisant vivre leurs armées à discrétion chez les nations vaincues. -je n' ai pas besoin de rappeler au lecteur l' incendie de l' Italie, les réquisitions, les spoliations des temples ; les ravages des françois dans le Brabant, en Allemagne, en Hollande, etc. J' ai dit ailleurs quelle fut la conséquence d' une telle conduite pour la Grèce. Le peuple d' Athènes, volage et cruel, qui s' étoit le plus distingué dans ses coupables excès, s' attira d' abord la guerre des alliés, et finit par succomber dans celle du Péloponèse. Depuis la bataille de Platée jusqu' à la pacification générale, il s' écoula trente années. Mais, dans cet intervalle, les différents coalisés avoient traité partiellement avec le vainqueur. Les carthaginois commencèrent, la Macédoine suivit ; ensuite les îles voisines, et différents états. Les p47 uns se rachetèrent à force d' argent, d' autres furent contraints de se déclarer contre les perses. Ceci nous retrace la Prusse, l' Espagne, les petits princes d' Italie et d' Allemagne. Enfin, Artaxerxès, fatigué d' une guerre inutile, s' abaissa à demander la paix en suppliant. Voici les conditions qu' on daigna lui dicter : 1 que ses galères armées ne pourroient naviguer dans les mers de la Grèce ; 2 que ses troupes ne s' approcheroient jamais à plus de trois jours de marche des côtes de l' Asie-Mineure ; 3 qu' enfin, les villes ioniennes seroient déclarées indépendantes. Puisque les perses avoient eu la folie d' entreprendre la guerre, ils devoient la soutenir noblement, n' eût-ce été que pour obtenir des conditions moins honteuses. Ce traité d' Artaxerxès fut le coup mortel qui livra l' empire de Cyrus à Alexandre. Il en arriva au grand roi, comme à plusieurs souverains de l' Europe actuelle : il conclut, par lassitude, une paix ignominieuse au moment où il auroit pu en commander une en vainqueur. Les grecs n' étoient déjà plus les grecs de Platée. On ne parloit plus à Athènes que de la conquête de l' égypte, de Carthage, de la Sicile : p48 agrandir la république, amener toutes les puissances enchaînées à ses pieds, étoit la seule idée qui demeurât en possession des esprits. -ainsi, nous avons vu les françois ne savoir plus où fixer les limites de leur empire. Le Rhin, durant un moment, leur offroit une frontière trop resserrée. Lorsqu' Athènes se flatta de conquérir le monde, le jour qui devoit la livrer à Lysander étoit venu. Ainsi passa ce fléau terrible, né de la révolution républicaine de la Grèce. Depuis la première invasion des perses, sous Darius, l' an 490 avant notre ère, jusqu' à l' époque du traité de paix sous Artaxerxès, l' an 449, même chronologie, il étendit ses ravages dans une période de quarante-une années. Jamais guerre (de même que la présente) ne commença avec de plus flatteuses espérances de succès, et ne finit par de plus grands revers. CHAPITRE 68 1ERE P T 2 p49 Différence générale entre notre siècle et celui où s' opéra la révolution républicaine de la Grèce. Après avoir examiné les rapports qui se trouvent entre la révolution républicaine de la Grèce et celle de la France, on ne peut, sans partialité, s' empêcher de considérer aussi leurs différences. Nous ne cherchons point à surprendre la foi de nos lecteurs, et à diriger leur opinion. Notre désir est d' éloigner de cet ouvrage tout esprit de système, en exposant avec candeur la vérité. Non que nous croyons, qu' en cas que nous eussions le bonheur p50 d' en approcher, elle nous valut autre chose que la haine des partis ; mais il n' y a qu' une règle certaine de conduite : faire, autant qu' il est en nous, du bien aux hommes, et mépriser leurs clameurs. Il en est des corps politiques comme des corps célestes ; ils agissent et réagissent les uns sur les autres, en raison de leur distance et de leur gravité. Si le moindre accident venoit à déranger le plus petit des satellites, l' harmonie se romproit en même temps partout ; les corps se précipiteroient les uns sur les autres ; un chaos remplaceroit un univers ; jusqu' au moment où toutes ces masses, après mille chocs et mille destructions, recommenceroient à décrire des courbes régulières dans un nouveau système. En Grèce, une petite ville exile un tyran, et la commotion se fait sentir aussitôt aux extrémités de l' Europe et de l' Asie ; mille peuples brisent leurs fers ou tombent dans l' esclavage ; le trône de Cyrus est ébranlé, et le germe de tous les événements, de tous les troubles futurs se déploie. Chaque révolution est à la fois la conséquence et le principe d' une autre ; en sorte qu' il seroit vrai à la rigueur de dire que la première révolution du globe a produit de nos jours celle de France. Veut-on se convaincre de cette fatalité qui règle tout, qui se trouve en raison dernière de p51 tout, et qui fait que si vous retranchiez un pied à l' insecte qui rampe dans la poussière, vous renverseriez des mondes ? Supposez, pour un moment, que l' événement le plus frivole se fût passé autrement à Athènes qu' il n' est réellement arrivé ; qu' il y eût existé un homme de moins, ou que cet homme n' eût pas occupé la même place ; par exemple, épycide l' emportant sur Thémistocle ? Xerxès réduisoit la Grèc en servitude ; c' en étoit fait des Socrate, des Platon, des Aristote ; le rusé Philippe vieillissoit sous le fouet de son maître, Alexandre mouroit sur le cothurne, ou brigand sur la croix tyrienne ; d' autres chances se développoient, d' autres états se levoient sur la scène ; les romains rencontroient d' autres obstacles à combattre ; l' univers étoit changé. Lorsqu' on vient à jeter les yeux sur l' état des hommes, lors de l' établissement des gouvernements p52 populaires à Sparte et à Athènes, et sur la position des peuples, à l' instant de l' abolition de la royauté en France, on est d' abord frappé d' une différence considérable. Au moment de la révolution de la Grèce, tout, ou presque tout, se trouvoit république ; -tout, ou presque tout, monarchie, à l' époque de la révolution françoise. Dans le premier cas, c' étoit desgouvernements populaires qui devoient agir sur des gouvernements populaires ; dans le second, une constitution républicaine heurtoit des constitutions royales. Or, plus les corps en collision sont de matière hétérogène, plus l' inflammation est rapide. Il faut donc s' attendre que l' effet des mouvements actuels de la France surpasse infiniment celui des troubles de la Grèce. N' avançons rien sans preuves. Où la plus grande secousse se fit-elle sentir à l' époque des troubles de ce dernier pays ? En Perse. Pourquoi ? Parce que ce fut là que les principes politiques se choquèrent avec le plus de violence. Mais ceci nous découvre une seconde disparité. p53 Le serf persan devint la proie du citoyen de la Grèce. Comment les républiques anciennes subsistoient-elles ? Par des esclaves. Comment nos pères barbares vivoient-ils si libres ? Par des esclaves. Il est même impossible de comprendre sur quel principe une vraie démocratie pourroit s' établir sans esclaves. Ainsi nos systèmes modernes excluent de fait toute république parmi nous. Je m' étonne que les françois, imitateurs des anciens, n' aient pas réduit les peuples conquis en servitude. C' est le seul moyen de retrouver ce qu' on appelle la liberté civile. Voilà donc deux différences fondamentales dans les siècles : l' une de gouvernement, l' autre de moeurs. N' y a-t-il point dans le concours p54 fortuit des choses, des circonstances qui déterminent, éloignent, hâtent, ou ralentissent l' effet de tel ou tel événement ? C' est ce qu' il faut maintenant examiner. La plupart des états contemporains des athéniens et des spartiates étoient éloignés de ces peuples célèbres. Par quel canal les lumières de ce petit coin du monde se seroient-elles répandues sur le globe ? Les grecs même se soucioient-ils de les communiquer, ces lumières ? Les anciens, attachés à la patrie, vivant et mourant sur le sol qu' ils savoient cultiver et défendre avec des mains libres, entretenoient à peine quelques liaisons les uns avec les autres. Parlant divers dialectes, sans le secours des postes, des grands chemins, de l' imprimerie, les nations vivoient comme isolées. De là une découverte en morale, en politique, ou en toute autre science, périssoit aux lieux qui l' avoient vu naître, ou devenoit la proie d' un petit nombre d' hommes, qui n' avoient souvent que trop d' intérêt à la cacher au reste de la foule. Les peuples d' ailleurs, par leurs préjugés nationaux, et par amour de la patrie, renfermoient soigneusement dans leur sein leurs connoissances et leur bonheur. Je doute que cette fraternité universelle des républicains du jour soit du bon coin de la grande antiquité. p55 Ici, la dissemblance des temps se fait sentir dans toute sa force. Nos courriers, nos voies publiques, notre imprimerie ont rendu presque tous les européens citoyens du même pays. Une idée nouvelle, une découverte intéressante a-t-elle pris naissance à Londres, à Paris ? Quelques semaines après elle parvient au paysan du Danube, à l' habitant de Rome, au sujet de Pétersbourg, à l' esclave de Constantinople qui se l' approprient, la commentent, et en font leur profit en bien ou en mal. Les anciens visitoient rarement les contrées étrangères, parce que les difficultés du déplacement étoient presque insurmontables. De nos jours, un voyage en Russie, en Allemagne, en Italie, en France, en Angleterre, que dis-je ? Autour du globe, n' est qu' une affaire de quelques semaines, de quelques mois, de quelques années calculées à une minute près. Il en est résulté, que la diversité des langues, qui formoit dans l' antiquité un autre obstacle à la propagation des connoissances, n' en est plus un chez les modernes, les idiomes étrangers étant réciproquement entendus de tous les peuples. Ainsi, lorsqu' une révolution arrivoit dans l' ancien monde, les livres rares, les monuments p56 des arts disparoissoient ; la barbarie submergeoit une autre fois la terre, et les hommes qui survivoient à ce déluge, étoient obligés, comme les premiers habitants du globe, de recommencer une nouvelle carrière, de repasser lentement par tous les degrés de leurs prédécesseurs. Le flambeau expiré des sciences ne trouvoit plus de dépôt de lumières où reprendre la vie. Il falloit attendre que le génie de quelque grand homme vînt y communiquer le feu d nouveau, comme la lampe sacrée de Vesta, qu' on ne pouvoit rallumer qu' à la flamme du soleil, lorsqu' elle venoit à s' éteindre. Il n' en est pas de même pour nous ; il seroit impossible de calculer jusqu' à quelle hauteur la société peut atteindre, à présent que rien ne se perd, que rien ne sauroit se perdre : ceci nous jette dans l' infini. Je semble donc détruire dans ce chapitr ce que j' ai avancé dans le précédent ; car je montre une telle différence de siècle, qu' on ne sauroit conclure de l' un pour l' autre ? Sans doute, pour plusieurs lecteurs que le système de perfection éblouit. Si c' étoit ici le lieu d' entrer dans cette discussion intéressante, je pourrois prouver aisément p57 que notre position est réellement la même, quant aux résultats, que celle des anciens peuples ; que nous avons perdu en moeurs ce que nous avons gagné en lumières. Celles-ci semblent tellement disposées par la nature, que les unes se corrompent toujours, en proportion de l' agrandissement des autres : comme si cette balance étoit destinée à prévenir la perfection parmi les hommes. Or, il est certain que les lumières ne donnent pas la vertu ; qu' un grand moraliste peut être un mal honnête homme. La question du bonheur reste donc la même pour les peuples modernes et pour les anciens, puisqu' elle ne peut se trouver que dans la pureté de l' âme. Nous revenons donc à la même donnée, quant aux conséquences heureuses qu' on peut espérer de la révolution présente, quelles que soient d' ailleurs nos lumières, l' esprit n' agissant point sur le coeur. Et qui vous dira le secret de changr par des mots et des sciences la nature de l' âme ? De déraciner les chagrins de ce sol défriché pour eux ? Si l' homme, en dépit de la philosophie, est condamné à vivre avec ses désirs, il sera à jamais esclave, à jamais l' homme des temps d' adversité qui furent, l' homme de l' heure douloureuse où je vous parle, et des nouveaux siècles de misères qui s' avancent. Lorsque l' être puissant qui tient dans sa main le p58 coeur des hommes, a voulu, dans les voies profondes de sa sagesse, resserrer cet organe de leur félicité, qu' importe que, pour les confondre, il ait élevé leurs têtes gigantesques au-dessus des sphères roulantes ? Si le coeur ne peut se perfectionner, si la morale reste corrompue malgré les lumières : république universelle, fraternité des nations, paix générale, fantôme brillant d' un bonheur durable sur la terre, adieu ! Si l' influence immédiate de la révolution républicaine de la Grèce, fut retardée par toutes les causes que nous venons d' assigner, il est à croire que la révolution françoise, dégagée de ces obstacles, aura un effet encore plus rapide en cas qu' il ne se trouve point d' autres forces d' amortissement, plus puissantes que la vélocité de son action. Ce n' est pas ici le lieu d' entrer dans cet examen. Mais on peut douter que l' extinction p59 de la royauté en France produise, pour le genre humain, des effets éloignés plus grands, plus durables que ceux qui résultèrent de l' abolition de la monarchie en Grèce. L' Attique, rendue à la liberté, se couvrit de tous les monuments des arts. Les Praxitèle, les Phidias, les Xeuxis, les Apelle, unirent les efforts de leur génie à ceux des Sophocle, des Euripide. Les lumières, disséminées dans les différentes parties du monde, vinrent se concentrer dans ce foyer commun, d' où les divers peuples les ont empruntées par la suite. Sans la Grèce, Rome demeuroit barbare : l' éloquence d' un Démosthène contenoit le germe de celle d' un Cicéron ; il falloit le sublime d' un Homère, la simplicité d' un Hésiode, et les grâces d' un Théocrite, pour former le triple génie d' un Virgile ; les loups de Phèdre n' eussent point parlé comme les hommes, si ceux d' ésope avoient été muets ; enfin, nous autres Celtes grossiers, sortis des forêts, nous ne compterions ni les Racine, ni les Boileau, ni les Montesquieu, ni les Pope, ni les Dryden, ni les Sidney, ni les Bacon, et mille autres ; et nous serions encore, comme nos pères, soumis à des druides, ou à des tyrans. Heureux si les grecs, en acquérant des lumières, n' eussent pas perdu la pureté des moeurs ! Heureux s' ils n' eussent échangé les vertus quiles sauvèrent de Xerxès contre les vices qui les p60 livrèrent à Philippe ! Nous allons maintenant commencer cette seconde révolution, et nous terminerons ici la première partie du premier livre, après un dernier chapitre de réflexions. Nous passerons souvent ainsi, dans le cours de cet ouvrage, des lumières aux ténèbres, et du bonheur du genre humain à sa misère. Et pourquoi nous en plaindrions-nous ? Il est à croire que notre félicité a été calculée sur l' inconstance de nos désirs : la dose du bonheur nous a été mesurée, parce que notre coeur est insatiable. La nature nous traite comme des enfants malades, dont on refuse de satisfaire les appétits, mais dont on apaise les pleurs par des illusions et des espérances. Elle fait danser autour de nous une multitude de fantômes, vers lesquels nous endons les mains sans pouvoir les atteindre ; et elle a poussé si loin l' art de la perspective, qu' elle a peint des élysées jusque dans le fond de la tombe. CHAPITRE 69 1ERE P T 2 p61 Récapitulation. Ainsi j' ai montré l' action immédiate de la révolution républicaine de l' Attique sur la Perse. Elle fit insurger les peuples soumis à cet empire par le ressort des opinions, l' enveloppa dans une guerre funeste qui coûta la vie à des millions d' hommes, sans que les nations y gagnassent beaucoup de bonheur ou beaucoup de liberté. Il est vrai que la cour de Suze fut humiliée. Mais la Grèce en fut-elle plus heureuse ? Ses succès ne la corrompirent-ils pas ? Et le résultat de ces actions, si glorieuses en apparence, ne fut-il pas des vices et des fers ? Quant à l' effet éloigné produit sur l' empire de Cyrus par la chute de la royauté à Athènes, p62 il n' est personne qui ignore la conquête de l' Asie, et le nom d' Alexandre. Tâchons de récapituler en eu de mots les différentes influences que l' établissement du gouvernement populaire en Grèce eut sur les nations contemporaines. De la somme de ces données doivent naître les vérités qui forment le but de nos recherches dans cet essai. La révolution républicaine de la Grèce agit sur l' égypte, par la voie des armes. Elle y causa quelques malheurs passagers. Elle ne put avoir de prise sur les opinions, la subdivision des classes de la société et le système théocratique lui opposant des obstacles insurmontables. sur Carthage, encore au militaire. La position locale, l' excellence du gouvernement punique sauvèrent celui-ci du danger des innovations et de l' exemple. dans l' Ibérie, la réaction des troubles de l' Attique ne causa que des malheurs. Vraisemblablement l' esclave au fond de ses mines paya la liberté d' Athènes par des larmes et des sueurs. p63 chez les Celtes, elle apporta des lumières, et partant de la corruption. Elle devint aussi la cause éloignée de la servitude de ces peuples, en facilitant les conquêtes des romains. en Italie, l' influence de l' établissement des républiques grecques se dirigea vers la politique, il n' est pas même impossible qu' elle n' y eut produit la révolution de Brutus, par la circonstance du voyage de ce grand homme à Delphes presqu' au moment de l' assassinat d' Hipparque par Harmodius. Ceux qui savent comment les grandes conceptions naissent souvent des causes les plus triviales, ne mépriseront pas cette conjecture. dans la grande Grèce, la révolution dont nous recherchons les effets agit au moral. Elle y occasionna quelques réformes utiles, mais passagères. p64 en Sicile, elle produisit la guerre et la monarchie : l' une ne fut qu' un fléau d' un moment,' autre coûta long-temps des pleurs et du sang à Syracuse. en Scythie, son influence agit philosophiquement, dans le sens vicieux ; les pasteurs pauvres et vertueux de l' Ister se laissèrent corrompre par l' attrait des sciences, et finirent par se livrer à celui de l' or. dans la Thrace, elle e causa que quelques ravages ; heureusement la barbarie des peuples les mit à couvert des effets politiques et moraux de la révolution républicaine de la Grèce. Tyr, enfin, n' échappa pas aux armes de cette révolution, mais elle en évita la séduction par l' esprit commerçant et occupé de ses citoyens. p65 Nous avons parlé de la Perse au commencement de ce chapitre. Le lecteur sans doute, en parcourant cette échelle, a déjà trouvé avec étonnement la vérité qui résulte de ses parties. Cette révolution si vantée, cette révolution qui mérite de l' être, cette révolution toute vertu, toute vraie liberté, n' a donc produit, en exceptant Rome et la grande Grèce, que des maux chez tous les autres peuples ? Quoi ! Lorsqu' une nation devient indépendante, n' est-ce qu' aux dépens du reste des hommes ? La réaction du bien seroit-elle le mal ? L' histoire ne s' offre-t-elle pas ici sous une perspective nouvelle ? Un rayon de lumière ne pénètre-t-il pas dans le système obscur des choses, et n' entrevoit-on pas comment les nations sont respectivement ordonnées les unes aux autres ? Si les grecs du temps d' Aristide, en brisant leurs chaînes, n' ont apporté que des maux au genre humain, que peut-on raisonnablement espérer (système de perfection à part) de l' influence de la révolution françoise ? Croirons-nous que tout va devenir vertueux et libre, parce qu' il a plu aux françois corrompus d' échanger un roi contre cinq maîtres ? Ici l' avenir p67 s' entrouvre. Je laisse le lecteur à l' abîme de réflexions pénibles, de conjectures, de doutes, où ceci conduit. CHAPITRE 70 1ERE P T 2 Sujets et réflexions détachées. Après avoir parcouru un ouvrage, il nous reste ordinairement une multitude de pensées confuses et de réflexions incohérentes ; les unes immédiatement liées au sujet du livre, les autres s' étendant au delà, et seulement formées par association. Je vais présenter ici cet effet naturel d' une première lecture, en rapportant mes idées détachées, telles que je les jetai sans ordre sur le papier, après avoir revu moi-même l' esquisse de mon travail. Je n' y ajouterai que ces nuances nécessaires pour diviser des couleurs trop heurtées. Il n' y a point d' ailleurs de perception si brusque, dont on ne découvre la connexion intermédiaire avec une précédente, en y réfléchissant un peu ; et c' est p68 quelquefois une étude très-instructive, de rechercher les passages secrets par où on arrive tout à coup d' une idée à une autre totalement opposée. Lorsque, pour la première fois, je conçus le plan de ce livre, je revis les classiques, qui m' introduisoient aux révolutions de la Grèce. à chaque page une mer de réflexions, de rapports nouveaux, s' ouvroient devant moi. étant parvenu à crayonner' ébauche de la révolution décrite dans ce premier livre de l' essai, je commençai à voir les objets un peu moins troubles, surtout lorsque j' eus examiné le côté de l' influence de cette révolution : partie toute nouvelle dans l' histoire, et à laquelle je ne sache pas que personne ait encore songé. élaguant une multitude de pensées secondes, je jetai sur le papier les notes suivantes qui forment une espèce de résultat des vérités générales, qu' on peut tirer de la révolution républicaine de la Grèce. Est-il une liberté civile ? J' en doute. Les grecs furent-ils plus heureux, furent-ils meilleurs après leur révolution ? Non. Leurs maux changèrent de valeur nominale, la valeur intrinsèque resta la même. Malgré mille efforts pour pénétrer dans les causes des troubles des états, on sent quelque chose qui échappe ; un je ne sais quoi, caché je ne sais où, et ce je ne sais quoi paroît être la p69 raison efficiente de toutes les révolutions. Cette raison secrète est d' autant plus inquiétante, qu' on ne peut l' apercevoir dans l' homme de la société. Mais l' homme de la société n' a-t-il pas commencé par être l' homme de la nature ? C' est donc celui-ci qu' il faut interroger. Ce principe inconnu ne naît-il point de cette vague inquiétude, particulière à notre coeur, qui nous fait nous dégoûter également du bonheur et du malheur, et nous précipitera de révolution en révolution, jusqu' au dernier siècle ? Et cette inquiétude d' où vient-elle à son tour ? Je n' en sais rien : peut-être de la conscience d' une autre vie ; peut-être d' une aspiration secrète vers la divinité. Quelle que soit son origine, elle existe chez tous les peuples. On la rencontre chez le sauvage et dans nos sociétés. Elle s' augmente surtout par les mauvaises moeurs, et bouleverse ls empires. J' en trouve une preuve bien frappante dans les causes de notre révolution. Ces causes ont différé totalement de celles des troubles politiques de la Grèce, au siècle de Solon. On ne voit pas que les athéniens fussent très-malheureux, ou très-corrompus alors. Mais nous, qu' étions-nous au moral, dans l' année 1789 ? Pouvions-nous espérer échapper à une destruction épouvantable ? Je ne parlerai point du gouvernement : p70 je remarque seulement que, partout où un petit nombre d' hommes réunit, pendant de longues années, le pouvoir et les richesses, quels que soient d' ailleurs la naissance de ces gouvernants, plébéïenne ou patricienne, le mantau dont ils se couvrent, républicain ou monarchique, ils doivent nécessairement se corrompre, dans la même progression qu' ils s' éloignent du premier terme de leur institution. Chaque homme alors a ses vices, plus les vices de ceux qui l' ont précédé : la cour de France avoit treize cents ans d' antiquité. Un monarque foible et amateur de son peuple, étoit aisément trompé par des ministres incapables ou méchants. L' intrigue faisoit et défaisoit chaque jour des hommes d' état ; et ces ministres éphémères, qui apportoient dans le gouvernement leur ineptie et leurs coeurs, y apportoient encore la haine de ceux qui les avoient précédés. De là ce changement continuel de systèmes, de projets, de vues ; ces nains politiques étoient suivis d' une nuée famélique de commis, de laquais, de flatteurs, de comédiens, de maîtresses. Tous ces êtres d' un moment se hâtoient de sucer le sang du misérable, et s' abîmoient bientôt devant une autre génération d' insectes, aussi fugitive et dévorante que la première. Tandis que les folies et les imbécillités du gouvernement p71 exaspéroient l' esprit du peuple, les désordres de l' ordre moral étoient montés à leur comble, et commençient à attaquer l' ordre social d' une manière effrayante. Les célibataires avoient augmenté dans une proportion démesurée, et étoient devenus communs, même parmi les dernières classes. Ces hommes isolés, et par conséquent égoïstes, cherchoient à remplir le vide de leur vie, en troublant les familles des autres. Malheur à un état où les citoyens cherchent leur félicité hors de la morale et des plus doux sentiments de la nature. Si, d' un côté, les célibataires se multiplioient, de l' autre les gens mariés avoient adopté des idées pour le moins aussi destructives de la société. Le principe du petit nombre d' enfants étoit presque généralement reçu dans les villes en France : chez quelques-uns par misère, chez le plus grand nombre par mauvaises moeurs. Un père et une mère ne vouloient pas sacrifier les aisances de la vie à l' éducation d' une nombreuse famille, et l' on couvroit cet amour de soi, des apparences de la philosophie. Pourquoi créer des êtres malheureux ? Disoient les uns : pourquoi faire des gueux ? S' écrioient les autres. Je jette un voile sur d' autres motifs secrets de cette dépravation. Je ne dirai rien des femmes : meilleures que nous, elles n' ont que la foiblesse d' être p72 ce que nous voulons qu' elles soient ; la faute est à nous. Si ces moeurs affectoient la société en général, elles influoient encore davantage sur chacun de ses membres en particulier. L' homme, qui ne trouvoit plus son bonheur dans l' union d' une famille, qui souvent se défioit même du doux nom de père, s' accoutumoit à se former une félicité indépendante des autres. Rejeté du sein de la nature par les moeurs de son siècle, il se renfermoit dans un dur égoïsme qui flétrit jusqu' à la racine de la vertu. Pour comble de maux, en perdant le bonheur sur la terre, des bourreaux philosophes lui avoient enlevé l' espérance d' une meilleure vie. Dans cette situation, se trouvant seul au milieu de l' univers, n' ayant à dévorer qu' un coeur vide et solitaire, qui n' avoit jamais senti un autre coeur battre contre lui, faut-il s' étonner que le françois fût prêt à embrasser le premier fantôme qui lui montroit un univers nouveau ? On s' écriera qu' il est absurde de représenter le peuple de la France comme isolé et malheureux ; qu' il étoit nombreux, florissant, etc. La population qui semble détruire mon assertion, est une preuve pour elle, car elle n' étoit réelle que dans les campagnes, parce qu' il y existoit encore des moeurs ; or, on sait assez que ce ne p73 sont pas les paysans qui ont fait la révolution. Quant à la seconde objection, il n' est pas question de ce que la nation sembloit être, mais de ce qu' elle étoit réellement. Ceux qui ne voient dans un état que des voitures, des grandes villes, des troupes, de l' éclat et du bruit, ont raison de penser que la France étoit heureuse. Mais ceux qui croient que la grande question du bonheur est le plus près possible de la nature, que plus on s' en écarte, plus on tombe dans l' infortune ; qu' alors on a beau avoir le sourire sur les lèvres devant les hommes, le coeur, en dépit des plaisirs factices, est agité, triste, consumé dans le secret de la vie ; dans ce cas, on ne peut disconvenir que ce mécontentement général de soi-même, qui augmente l' inquiétude secrète dont j' ai parlé ; que ce sentiment de malaise que chaque individu porte avec soi, ne soient, dans un peuple, l' état le plus propre à une révolution. Eh bien, c' étoit au moment que le corps politique, tout maculé des taches de la corruption, tomboit en une dissolution générale, qu' une race d' hommes, se levant tout à coup, se met, dans son vertige, à sonner l' heure de Sparte et d' Athènes. Au même moment, un cri de liberté se fait entendre ; le vieux Jupiter, réveillé d' un sommeil de quinze cents ans, dans la poussière d' Olympie, s' étonne de se trouver à Sainte-Geneviève ; p74 on coiffe la tête du badaud de Paris du bonnet du citoyen de la Laconie ; et tout corrompu, tout vicieux qu' il est, poussant de force le petit françois dans les grandes vertus lacédémoniennes, on le contraint à jouer le pantalon aux yeux de l' Europe, dans cette mascarade d' arlequin. ô grands politiques, qui, prenant la raison inverse des Lycurgue, prétendez établir la démocratie chez un peuple, à l' époque même où toutes les nations retournent par la nature des choses à la monarchie, je veux dire à l' époque de la corruption ! ô fameux philosophes, qui croyez que la liberté existe au civil, qui préférez le nombre cinq à l' unité, et qui pensez qu' on est plus heureux sous la canaille du faubourg Saint-Antoine que sous celle des bureaux de Versailles ! Mais que falloit-il donc faire ? Je l' ignore. Tout ce que je sais, c' est que, puisque vous aviez la fureur de détruire, il falloit au moins rebâtir un édifice propre à loger des françois, et surtout vous garder de l' enthousiasme des institutions étrangères. Le danger de l' imitation est terrible. Ce qui est bon pour un peuple est rarement bon pour un autre. Et moi aussi je voudrois passer mes jours sous une démocratie telle que je l' ai souvent rêvée, comme le plus sublime des gouvernements en théorie ; et moi aussi j' ai vécu citoyen de l' Italie et de la Grèce ; p75 peut-8 tre mes opinions actuelles ne sont-elles que le triomphe de ma raison sur mon penchant. Mais prétendre former des républiques partout, et en dépit de tous les obstacles, c' est une absurdité dans la bouche de plusieurs, et une méchanceté dans celle de quelques-uns. J' ai réfléchi long-temps sur ce sujet : je ne hais point une constitution plus qu' une autre, considérée abstraitement. Prises en ce qui me regarde comme individu, elles me sont toutes parfaitement indifférentes : mes moeurs sont de la solitude et non des hommes. Eh ! Malheureux, nous nous tourmentons pour un gouvernement parfait, et nous sommes vicieux ! Bon, et nous sommes méchants ! Nous nous agitons aujourd' hui pour un vain système, et nous ne serons plus demain ! Des soixante années que le ciel peut-être nous destine à traîner sur ce globe, nous en dépenserons vingt à naître, et vingt à mourir, et la moitié des vingt autres s' évanouira dans le sommeil. Craignons-nous que les misères inhérentes à notre nature d' homme, ne remplissent pas assez ce court espace, sans y ajouter des maux d' opinion ? Est-ce un instinct indéterminé, un vide intérieur que nous ne saurions remplir, qui nous tourmente ? Je l' ai ussi sentie cette soif vague de quelque chose. Elle m' a traîné dans les solitudes muettes de l' Amérique, p76 et dans les villes bruyantes de l' Europe ; je me suis enfoncé pour la satisfaire dans l' épaisseur des forêts du Canada, et dans la foule qui inonde nos jardins et nos temples. Que de fois elle m' a contraint de sortir des spectacles de nos cités, pour aller voir le soleil se coucher au loin sur quelque site sauvage ! Que de fois, échappé à la société des hommes, je me suis tenu immobile sur une grève solitaire, à contempler durant des heures, avec cette même inquiétude, le tableau philosophique de la mer ! Elle m' a fait suivre autour de leurs palais, dans leurs chasses pompeuses, ces rois qui laissent après eux une longue renommée ; et j' ai aimé, avec elle encore, à m' asseoir en silence à la porte de la hutte hospitalière, près du sauvage qui passe inconnu dans la vie, comme les fleuves sans nom de ses déserts. Homme, si c' est ta destinée de porter partout un coeur miné d' un désir inconnu ; si c' est là ta maladie, une ressource te reste. Que les sciences, ces filles du ciel, viennent remplir le vide fatal qui te conduira tôt ou tard à ta perte. Le calme des nuits t' appelle. Vois ces millions d' astres étincelants, suspendus de toutes parts sur ta tête ; cherche, sur les pas des Newton, les lois cachées qui promènent magnifiquement ces globes de feu à travers l' azur céleste ; ou, si la divinité touche ton âme, médite en l' adorant sur cet être incompréhensible p77 qui remplit de son immensité ces espaces sans bornes. Ces études sont-elles trop sublimes pour ton génie, ou serois-tu assez misérable pour ne point espérer dans ce père des affligés qui consolera ceux qui pleurent ? Il est d' autres occupations aussi aimables et moins profondes. Au lieu de t' entretenir des haines sociales, observe les paisibles générations, les douces sympathies, et les amours du règne le plus charmant de la nature. Alors tu ne connoîtras que des plaisirs. Tu auras du moins cet avantage, que chaque matin tu retrouveras tes plantes chéries ; dans le monde, que d' amis ont pressé le soir un ami sur leur coeur, et ne l' ont plus trouvé à leur réveil ! Nous sommes ici-bas comme au spectacle : si nous détournons un moment la tête, le coup de sifflet part, les palais enchantés s' évanouissent ; et lorsque nous ramenons les yeux sur la scène, nous n' apercevons plus que des déserts et des acteurs inconnus. Mais quelles que puissent être nos occupations, soit que nous vieillissions dans l' atelier du manoeuvre, ou dans le cabinet du philosophe, rappelons-nous que c' est en vain que nous prétendons être politiquement libres. Indépendance, indépendance individuelle, voilà le cri intérieur qui nous poursuit. écoutons la voix de la conscience. Que nous dit-elle selon la nature ? " sois libre. " selon p78 la société ? " règne. " que si on le nie, on ment. Ne rougissons point, parce que j' arrache d' une main hardie le voile dont nous cherchions à nous couvrir à nos propres yeux. La liberté civile n' est qu' un songe, un sentiment factice que nous n' avons point, qui n' habite point dans notre sein : apprenons à nous élever à la hauteur de la vérité, et à mépriser les sentences de l' étroite sagesse des hommes. On nous insultera peut-être, parce qu' on ne nous entendra pas ; les gens de bien nous accuseront de principes dangereux, parce que nous aurons été les chercher jusqu' au fond de leur âme, où ils se croyoient en sûreté, et que nous saurons exposer à la vue toute la petite machine de leur coeur. Rions des clameurs de la foule, contents de savoir que, tandis que nous ne retournerons pas à la vie du sauvage, nous dépendrons toujous d' un homme. Et qu' importe alors que nous soyons dévoré par une cour, par un directoire, par une assemblée du peuple ? Nous nous apercevons continuellement que nous nous trompons ; que l' heur qui succède, accuse presque toujours l' heure passée d' erreur ; et nous irions déchirer et nous-mêmes et nos semblables, pour l' opinion fugitive du matin, avec laquelle le soir ne nous retrouvera plus ! Tout gouvernement est un mal, tout gouvernement est un joug ; mais n' allons pas en conclure p79 qu' il faille le briser. Puisque c' est notre sort que d' être esclaves, supportons notre chaîne sans nous plaindre, sachons en composer les anneaux de roi ou de tribuns selon les temps, et surtout selon nos moeurs. Et soyons sûrs, quoi qu' on en publie, qu' il vaut mieux obéir à un de nos compatriotes riche et éclairé, qu' à une multitude ignorante, qui nous accablera de tous les maux. Et vous, ô mes concitoyens ! Vous, qui gouvernez cette patrie toujours si chère à mon coeur, réfléchissez ; voyez s' il est dans toute l' Europe une nation digne de la démocratie ? Rendez le bonheur à la France, en la rendant à la monarchie, où la force des choses vous entraîne. Mais si vous persistez dans vos chimères, ne vous abusez pas. Vous ne réussirez jamais par le modérantisme. Allons, exécrables bourreaux, en horreur à vos compatriotes, en horreur à toute la terre, reprenez le système des jacobins ; tirez de leurs loges vos guillotines sanglantes ; et, faisant rouler les têtes autour de vous, essayez d' établir, dans la France déserte, votre affreuse république, comme la patience de Shakspeare, " assise sur un monument, et souriant à la douleur ! " CHAPITRE 1 2E P T 2 p81 seconde révolution. Philippe et Alexandre. Le théâtre change ; de la ressemblance des événements nous passons à celle des hommes. Jusqu' ici les tableaux se sont rapprochés par les sites, mais presque toujours les personnages ont différé. Maintenant, au contraire, p82 les similitudes se montreront dans les groupes, les oppositions dans les fonds. Plus nous avancerons vers les temps de corruption, de lumières et de despotisme, plus nous retrouverons nos temps et nos moeurs. Souvent nous nous croirons transportés dans nos sociétés, au milieu des grandes femmes et des petits hommes, des philosophes et des tyrans ; des gens rongés de vice pousseront de grands cris de vertu ; de beaux livres sur la science de la liberté conduiront les peuples à l' esclavage : enfin nous allons nous revoir parmi les deux tiers et demi de sots et le demi-tiers de fripons, dont nous sommes sans cesse entourés. Périclès avoit pris le vrai sentier pour arriver au bonheur. Traitant le monde selon sa portée, lorsque la nécessité le forçoit d' y paroître, il s' y présentoit avec des idées communes et un coeur de glace. Mais le soir, renfermé secrètement avec Aspasie et un petit nombre d' amis choisis, il leur découvroit ses opinions cachées, et un coeur de feu. Les sots s' aperçurent de son mépris pour eux, car les sots ont un tact singulier sur cet article, et rien ne les chagrine tant que l' indifférence du mépris. Ils accusèrent donc la tendre amie de Périclès ; celui-ci parvint à p83 peine à la sauver par ses larmes. Et qui cependant devoit prétendre plus que lui à la gratitude de ses concitoyens ? Il y comptoit peu, ayant étudié les hommes. La reconnoissance est nulle chez le très-nécessiteux, parce que le sentiment du premier besoin absorbe tous les autres ; elle existe quelquefois comme vertu chz le mécanique pauvre, mais non indigent ; elle se change en haine dans l' individu placé immédiatement un rang au-dessous du bienfaiteur ; elle pèse aux philosophes ; les courtisans l' oublient. Il suit delà qu' il faut faire du bien au petit peuple par devoir, obliger l' artiste par satisfaction de coeur, n' avoir qu' une extrême politesse avec les classes mitoyennes, prêter seulement aux gens de lettres ce qu' ils peuvent exactement vous rendre, et ne donner aux grands que ce qu' on compte jeter par la fenêtre. p84 à ces petites caricatures de nos sociétés, se mêleront aussi nos grandes scènes tragiques : la tyrannie, les proscriptions, les rois jugés et massacrés par les peuples, d' autres tombés du trône et réduits à gagner leur vie du travail de leurs mains : enfin nos hideuses révolutions, entourées du cortége de nos vices. Expliquons le plan de cette partie. On sent qu' il est impossible de suivre maintenant le cours régulier de l' histoire, ni même de s' attacher à de grands détails. Ce qui nous reste à peindre des grecs consiste en cette partie qui s' étend depuis l' époque que nous avons traitée, jusqu' au règne de Philippe et d' Alexandre, où Athènes et Lacédémone perdirent leur liberté, non de nom, mais de fait. Dans cette période, qui, à la compter de l' année de la paix avec les perses jusqu' à la bataille de Chéronée, renferme un espace de cent onze ans, nous saisirons seulement trois traits caractéristiques : le renversement e la constitution et le règne des trente tyrans à Athènes, la chute de Denys le jeune à Syracuse, et, par extension, la condamnation d' Agis à Sparte. Nous verrons ainsi l' âge de corruption dans les trois principales villes grecques de l' ancien monde. Quant à la révolution même de Philippe, nous ne ferons que l' indiquer, parce qu' elle ne va pas directement p85 au but de cet ouvrage ; mais, en même temps, nous nous étendrons sur le siècle d' Alexandre, dont les rapports avec le nôtre ont été si grands, considérés sous le jour philosophique. Au reste, nous avons donné, pour abrége, à cette seconde partie, le nom général de révolution de Philippe et d' Alexandre : elle forme la seconde de cet essai. CHAPITRE 2 2E P T 2 p86 Athènes. Les quatre-cents. Déjà vingt années de guerre ont désolé l' Attique ; une peste, non moins destructive, en a enlev la plus grande partie des habitants, et plongé le reste dans tous les vices ; Périclès n' est plus ; et Alcibiade, fugitif depuis la malheureuse expédition de Sicile, après avoir dirigé quelque temp la ligue du Péloponèse contre son pays, est maintenant retiré auprès de Tisaphernes, satrape de Lydie. Là, touché des malheurs dont il fut en partie p87 l' instrument, il commence à tourner les yeux vers sa patrie. De leur côté, les citoyens d' Athènes, accablés sous le poids de leurs calamités, ayant à lutter à la fois contre toutes les forces du Péloponèse et de l' Asie, ne voyoient de ressource que dans le génie de leur illustre compatriote. On entama donc des négociations avec Alcibiade ; mais celui-ci, banni par le peuple, refusa de rtourner à Athènes, à moins qu' on ne changeât la forme du gouvernement, en substituant l' oligarchie à la constitution démocratique. Le tyran vouloit faire sa couche avant de s' y reposer. Une prompte réconciliation, à quelque prix que ce fût, étoit devenue d' une nécessité absolue. Agis, avec les forces lacédémoniennes, bloquoit Athènes par terre et occupoit les campagnes voisines, dont les abitants s' étoient réfugiés dans la capitae. D' un autre côté, l' armée athénienne tenoit l' île de Samos, qu' elle venoit d' emporter. De manière que les habitants de l' Attique se trouvoient divisés en deux parties : l' une servant aux expéditions du dehors, l' autre demeurée à la défense de la ville. La proposition d' Alcibiade, malgré ces circonstances calamiteuses, ne passa pas sans une forte opposition de la part du peuple et des soldats ; mais, comme il ne restoit que ce seul p88 moyen d' échapper à une ruine presque inévitable, il fallut enfin se soumettre, et consentir à l' abolition de la démocratie. Alors commencèrent à Athènes les scènes tragiques, qui se renouvelèrent bientôt après sous les trente tyrans. On ne saurait se figurer une position plus affreuse que celle de cette malheureuse cité, ni qui ressemblât davantage à l' état de la France durant le règne de la convention. Attaquée au dehors par mille ennemis, et prête à succomber sous des armes étrangères, une aristocratie dévorante vint consumer au dedans le reste de ses habitants. D' abord il fut décrété qu' il n' y auroit plus que les soldats et cinq mille citoyens à prendr part aux affaires de la république ; et, pour faire perdre à jamais l' envie de s' opposer aux mesures des conjurs, on se hâta de dépêcher tous ceux qui passoient pour être attachés à l' ancienne constitution. Le peuple et le sénat s' assembloient encore ; mais si quelqu' un osoit délivrer une opinion contraire à la faction, il étoit immédiatement assassiné. Environnés d' espions et de traîtres, les citoyens craignoient de se communiquer ; le frère redoutoit le frère, l' ami se taisoit devant l' ami, et le silence de la terreur régnoit sur la ville désolée. p89 Ayant établi cette tyrannie provisoire, les conspirateurs procédèrent à l' achèvement d' une constitution. On nomma un comité des dix, chargé de faire incessamment un rapport à ce sujet. Celui-ci, à l' époque fixée, donna son plan, qui consistoit à établir un conseil de quatre-cents avec un pouvoir absolu, et le droit de convoquer les cinq-mille à sa volonté. On jugea par le premier acte du nouveau gouvernement ce qu' on devoit attendre de sa justice. Les quatre cents, armés de poignards et suivis de leurs satellites, entrèrent au sénat dont ils chassèrent les membres. Ils renversèrent ensuite les anciens établissements, firent massacrer ou exilèrent les ennemis de leur despotisme ; mais ils ne rappelèrent aucun des anciens bannis, dont ils avoient d' abord embrassé la cause, soit dans la crainte d' Alcibiade, soit pour jouir des biens de ces infortunés. Je me figure le monde comme un grand bois, où les hommes s' entr' attendent pour se dévaliser. Cependant l' armée, en apprenant les troubles d' Athènes, se déclara contre la nouvelle constitution. Alcibiade, que les tyrans avoient négligé, qui ne se soucioit ni de la démocratie ni de l' aristocratie, p90 et n' entretenoit pour les hommes qu' un profond mépris, ne se trouva pas plus disposé à favoriser les conspirateurs. Les soldats, de même que les troupes françoises, fiers de leurs exploits, remarquoient que loin d' être payés par la république, c' étoit eux au contraire qui la faisoient subsister de leurs conquêtes, et qu' il étoit temps de mettre fin à tant de calamités, en marchant à la ville coupable. Tandis que ces pensées agitoient les esprits, arrive un transfuge d' Athènes. On s' empresse autour de lui, les nouvelles les plus sinistres sortent de sa bouche. Il rapporte que le crime est à son comble ; que les tyrans ravissent les épouses, égorgent les citoyens, et jettent dans les cachots les familles unies aux soldats par les liens du sang. à ces mots, un cri d' indignation e de fureur s' élève du milieu de l' armée ; elle jure d' exterminer les scélérats, chasse ses officiers, partisans de la faction aristocratique, en nomme de plus populaires, et rappelle à l' instant Alcibiade. Tout annonçoit la chute des quatre-cents. Il se trouvoit parmi eux des hommes d' un talent extraordinaire : Antiphon parlant peu, mais réviseur des discours de ses collègues ; Phrynique, d' un esprit audacieux et entreprenant ; Théramènes, p91 plein d' éloquence et de génie. La discorde ne tarda pas à se mettre parmi eux. Les hommes ressemblent peu à ces animaux justes, dont parlent les voyageurs, qui, après avoir chassé en commun, divisent également le fruit de leurs fatigues : les factieux s' entendent sur la proie, presque jamais sur la dépouille. Théramènes, sentant que le pouvoir leur échappoit, revenoit peu à peu à l' ancienne constitution, et se rangeoit du côté du peuple. Phrynique, par des motifs d' ambition, soutenoit le nouvel ordre de choses ; et, pour se ménager des ressources, il députa secrètement à Sparte et se mit à bâtir une forteresse au Pirée, afin d' y recevoir les ennemis, et de s' y retirer lui-même en cas d' événement. Sur ces entrefaites, on apprend tout à coup qu' il vient d' être assassiné sur la place publique, comme Marat au milieu de ses triomphes. Théramènes, maintenant à la tête du parti populaire, insurge les citoyens, et se saisit du général de la faction opposée. Les quatre-cents courent aux armes pour leur défense. à l' instant même la flotte lacédémonienne se montre à l' entrée du Pirée ; le tumulte est à son comble. Théramènes vole au port ; il parle aux soldats ; il leur représente que le fort a été élevé par les tyrans, non pour la sûreté de la place, mais pour y introduire l' ennemi de la p92 patrie, dont les vaisseaux sont déjà en vue. La rage s' empare des troupes ; le fort, rasé jusqu' aux fondements, disparoît sous la main empressée d' une multitude furieuse ; l' abolition u tribunal des quatre-cents est prononcée par acclamation ; les conjurés épouvantés s' échappent de la ville ; et la constitution populaire se rétablit au milieu des bénédictions et des cris de joie de la foule. Tels furent ces troubles passagers, où nous retrouvons si bien le caractère de ceux de la France. On y sent le même fond d' immoralité et de vice intérieur. Nous apercevons un gouvernement flattant la soldatesque, et s' entourant du militaire, signe certain de ruine et de tyrannie. On y découvre un je ne sais quoi d' étroit en choses et en idées, qui fait qu' on s' imagine lire l' histoire de notre propre temps. Ce ne sont plus les Thémistocle, les Aristide, les Cimon : ce sont les Robespierre, les Couthon, les Barrère. Au reste, cette révolution d' Athènes tient à un principe politique que nous allons examiner avant de passer aux trente tyrans. CHAPITRE 3 2E P T 2 p93 Examen d' un grand principe en politique. Par un principe généralement adopté des publicistes, les nations ont le droit de se choisir un gouvernement, et par un autre principe aussi fameux " que tout pouvoir vient du peuple " , elles peuvent reprendre leurs droits et changer leur constitution. C' est ce que firent les athéniens qui consentirent à l' abolition de la démocratie, et la rétablirent ensuite. Voyons où ces principes nous mènent. Des trois partis qui composent la foule, les uns adoptent absoluent ces propositions et disent : une nation a le droit de se choisir un gouvernement, parce que celle-ci étoit avant celui-là : que la première est un corps réel, existant dans la nature, dont l' autre n' est qu' une modification, qu' une pensée. La loi ne peut être en ascension p94 de l' effet à la cause, mais descendante du principe à la conséquence. Tout pouvoir découle ainsi du peuple, et il ne sauroit aliéner sa liberté, car le contrat est nul entre celui qui donne tout, et celui qui n' engage rien ; entre tel qui ne sauroit acheter, et tel qui n' a pas droit de vendre. Les autres nient le tout, et les modérateurs jettent un voile religieux sur ces axiomes. Je ne puis penser de même ; cet air secret fait beaucoup de mal. Le peuple est un enfant ; présentez-lui un hochet dont il sorte des sons, si vous ne lui en expliquez la cause, il le brisera pour voir ce qui les produit. Pour moi, j' avoue hautement ce que je crois, et suis persuadé qu' en toute occasion la vérité, bien expliquée, est bonne à dire. Je reçois donc les deux principes, inattaquables dans leur base, et indisputables dans le raisonnement : mais en adoptant la majeure avec les républicains, voyons si nous admettrons la corollaire. Conclurai-je que ce qui est rigoureusement vrai en logique, soit nécessairement salutaire dans l' application ? Il y a des vérités abstraites qui seroient absurdes si on vouloit les réduire en vérités de pratique. Il y a des vérités négatives et des vérités de maux, que le titre de vérités ne rend pas pour cela meilleures. J' ai la fièvre, p95 c' est une vérité ; est-ce une bonne chose que d' avoir la fièvre ? Le chaos où les deux propositions nous plongent est évident de soi. Le peuple a le pouvoir de se choisir un gouvernement, mais il a aussi celui de changer ce gouvernement, puisque toute souveraineté émane de lui. Ainsi, hier une république, aujourd' hui une monarchie, et demain encore une république. Par le premier droit, dira-t-on, une nation courroit les risques de tomber dans l' esclavage, comme à Athènes, si elle n' avoit le second pour se sauver. D' accord. Mais cette seconde faculté ne le livre-t-elle pas à la merci des factieux sans nombre, ui ne vivent que dans les orages ? Des factieux qui, connoissant trop le penchant inquiet de la multitude, lui persuaderont incessamment que sa constitution du moment est la pire de toutes, par cela même qu' elle en jouit ; et un éternel carnage, et une éternelle révolution règneront parmi les hommes. Est-il d' ailleurs quelque puissance qui puisse rompe le soir les serments solennels que vous avez faits le matin ? L' honneur, les engagements les plus sacrés, que dis-je ? La morale même, ne sont qu' une folie si j' ai le droit incontestable de les violer, et si par cette violation je crois mériter, non des reproches, mais des louanges. Quoi ! Le manque de foi que vous puniriez dans l' individu, vous le récompenserez p96 dans le corps collectif ? Y a-t-il donc deux vertus, l' une de l' homme et l' autre des nations ? ô vertu ! Peux-tu être autre qu' une ? Que si tu es double, tu es triple, quadruple, ou plutôt tu n' es rien qu' un être de raison qui nivelle le scélérat et l' honnête homme ; qu' un vain fantôme omniforme, modifié selon les coeurs, et variant au souffle de l' opinion. Que deviendra l' univers ? Tel est l' abîme où nous font accourir ceux qui tiennent de loin devant nous ces lumières funestes, comme ces phares trompeurs que les brigands allument la nuit sur des écueils pour attirer les vaisseaux au naufrage. Voulez-vous encore vous convaincre davantage de l' illusion de ces préceptes ? Examinez les contradictions où est tombée la convention en voulant les faire servir à l' économie politique. C' étoit un crime digne de mort en France, à une certaine époque, d' oser soutenir qu' une nation n' eût pas le droit de se constituer. L' anarchie est venue, et les révolutionnaires n' ont point eu de honte de nier la proposition au soutien de laquelle ils avoient versé tant de sang. Ainsi ils sont réduits à abandonner la base de leur propre édifice, tandis qu' ils continuent d' en suspendre en l' air la coupole. Est-ce supériorité de talent ou foi menteuse ? Pour moi, qui, simple d' esprit et de coeur, tire tout mon génie de ma conscience, j' avoue que p99 je crois en théorie au princip de la souveraineté du peuple ; mais j' ajoute aussi que si on le met rigoureusement en pratique, il vaut beaucoup mieux pour le genre humain redeveir sauvage, et s' enfuir tout nu dans les bois. CHAPITRE 4 2E P T 2 Les trente tyran. Critias, Marat. Téramènes, Syeyes. Quelques années après la révolution des quatre-cents, Athènes fut prise par les lacédémoniens. Lysander, ayant fait abattre les murailles de la ville, y abolit la démocratie, et y nomma trente citoyens qui devoient s' occuper du soin de faire une nouvelle constitution. Ces hommes pervers s' emparèrent bientôt de l' autorité remise entre leurs mains. Faisons connoître les principaux acteurs de cette scène sanglante. à la tête des trente tyrans paroissoit Critias, p100 philosophe et bel-esprit de l' école de Socrate. Ce despote avoit tous les vices de ceux qui désolèrent si long-temps la France. Athée par principe, sanguinaire par plaisir, tyran par inclination, il renioit, comme Marat, Dieu et les hommes. Théramènes, son collègue, avec plus de talents, avoit aussi plus de souplesse. De même que Syeyes, amateur de la démocratie, il consentit cependant à devenir l' un des quatre-cents, renversa bientôt après leur autorité, et fut choisi de nouveau l' un des trente, après la reddition d' Athènes. La première opération de ces misérables fut de s' associer trois mille brigands et de tirer une garde de Lacédémone, prête à exécuter leurs ordres. Lorsqu' ils se crurent assez forts, ils désarmèrent la cité, ainsi que la convention les sections de Paris, excepté les trois-mille, qui conservèrent les droits de citoyens. C' est encore de cette manière que les conjurés de France avoient fait des jacobins, les seuls citoyens actifs de la république, tandis que le reste du peuple, plongé dans p101 la nullité et la terreur, trembloit sous un gouvernement révolutionnire. Désormais certains de leur empire, les trente lâchèrent la main au crime. Tous les athéniens soupçonnés d' attachement à l' ancienne liberté, tous ceux qui possédoient quelque fortune furent enveloppés dans la proscription générale. Critias disoit, comme Marat, qu' il falloit, à tout hasard, faire tomber les principales têtes de la ville. Les monstres en vinrent au point de choisir tour à tour un riche habitant qu' ils condamnoient à mort, afin de payer de la confiscation de ses biens les satellites de leur tyrannie. Et comme si tout, dans cette tragédie, devoit ressembler à celle de Robespierre et de la convention en France, les corps des citoyens massacrés étoient privés des honneurs funèbres. Cependant Athènes n' étoit plus qu' un vaste tombeau habité par la terreur et le silence. Le geste, le coup d' oeil, la pensée même devenoient funestes aux malheureux citoyens. On étudioit p102 le front des victimes ; et sur ce bel organe de vérité, les scélérats cherchoient la candeur et la vertu, comme un juge tâche d' y découvrir le crime caché du coupable. Les moins infortunés des athéniens furent ceux qui, s' échappant dans les ténèbres de la nuit alloient, dépouillés de tout, traîner le fardeau de leur vie chez les nations étrangères. L' énormité de cette conduite ouvrit enfin les yeux à quelques-uns des tyrans. Théramènes, quoique facile, avoit au fond du courage et du penchant à bien faire ; ces atrocités le firent frémir. Il s' y opposa avec magnanimité, et sa perte fut résolue. Tallien, de même, détesté de Robespierre, se vit sur le point de succomber sous une dénonciation ; mais, plus heureux ou plus adroit que l' athénien, il détourna le poignard contre l' accusateur même. C' est ainsi que les chances disposent de la vie des hommes. Je vais rapporter l' une auprès de l' autre ces deux accusations célèbres, nous y verrons que les factions ont toujours parlé le même langage, cherché à s' accuser par les mêmes raisons, et à s' excuser sur les mêmes principes. Je ne puis donner une meilleure leçon aux ambitieux, aux partisans des p103 révolutions, que de leur montrer que dans tous les siècles elles n' ont eu qu' une issue pour ceux qui s' y sont engagés, la tombe. CHAPITRE 5 2E P T 2 p104 Accusation de Théramènes, son discours et celui de Critias. Accusation de Robespierre. En abolissant les autorités constituées à Athènes, les trente avoient laissé subsister le sénat, qui, subjugué par la terreur, ne pouvoit leur faire d' ombrage. Ce fut devant ce tribunal que Critias dénonça Héramènes. Le peuple, dans un morne silence, assistoit en tremblant au jugement de son dernier défenseur, tandis que les émissaires des tyrans, cachant des poignards sous leurs robes, occupoient les avenues et entouroient les juges. Les parties étant arrivées, Critias prit ainsi la parole : " sénateurs, on accuse notre gouvernement de sévérité, et on ne considère pas que c' est une malheureuse p105 nécessité qui suit la réforme de tout état. Mais Théramènes, lui, membre de ce gouvernement, n' est-il pas, en nous faisant ce reproche, plus coupable qu' un autre ? Ah ! Il n' a pas appris d' aujourd' hui à conspirer. Se disant l' ami du peuple, il établit le pouvoir des quatre-cents. Jugeant que ceux-ci finiroient par succomber, il les abandonna bientôt et se rangea du parti contraire, d' où il en acquit le surnom de cothurne . Sénateurs, celui qui trahit sa foi par intérêt seroit-il digne de vivre ? Otez par sa mort un chef aux factieux, dont il entretient les espérances par son audace. " alors Théramènes : " qui de Critias, ou de moi, sénateurs, est réellement votre ennemi ? Je vous en fais juges. J' ai été de son avis lorsqu' il fit punir les délateurs ; mais je me suis opposé à ce qu' on proscrivît les honnêtes gens : un Léon de Salamine, un Nicias, dont la mort épouvante les propriétaires, un Antiphon, dont la condamnation fait encore frémir tous ceux qui ont bien mérité de la patrie. J' ai réprouvé la confiscation des biens comme injuste, le désarmement des citoyens comme tendant à affoiblir l' état ; j' ai opiné contre les gardes étrangères comme tyranniques, p106 contre le bannissement des athéniens comme dangereux à la sûreté de l' état. Ceux qui s' emparent de la fortune des autres, condamnent les innocents au supplice, ne ruinent-ils pas en effet votre autorité, sénateurs ? On m' accuse de versatilité. Est-ce à Critias à me faire ce reproche ! Ennemi du peuple dans la démocratie, ennemi des hommes vertueux dans le gouvernement du petit nombre, il ne veut de la constitution populaire qu' avec la canaille, de la constitution aristocratique qu' avec la tyrannie. " Critias, s' apercevant que ce discours faisoit impression sur le sénat, appela ses satellites : " voilà, dit-il, des patriotes qui ne sont pas disposés à laisser échapper le coupable. En vertu de ma souveraineté, jefface Théramènes du rôle des citoyens et le condamne à mort. " -" et moi, s' écrie celui-ci, s' élançant sur l' autel, je demande que mon procès me soit fait selon la loi ? Ne voyez-vous, pas athéniens, qu' il est aussi aisé d' effacer votre nom du rôle des citoyens, que celui de Théramènes ! " Critias ordonne aux assassins de s' avancer ; on arrache Théramènes de l' autel ; le sénat, sous le coup du poignard est obligé de garder le silence ; Socrate seul s' oppose courageusement, p107 mais en vain, à l' infâme décret. Le malheureux colègue de Critias, entraîné par les gardes, cherchoit en passant à travers la foule à attendrir le peuple ; mais le peuple se souvient-il des bienfaits ? Arrivé aux cachots p108 des trente, Théramènes but avec intrépidité la cigüe, et en jetant en l' air les dernières gouttes comme à un festin : " voilà, dit-il, pour le beau Critias. " n' est-ce pas là la convention ? N' est-ce pas ainsi que ses membres se sont tant de fois traînés dans la boue, qu' ils se sont couverts d' accusations infâmes, tandis que l' opinion étoit enchaînée par des tribunes pleines d' assassins ? Le philosophe y voit plus : il remarque que partout où les révolutions ont été durables, jamais de pareilles scènes ne les déshonorèrent. Que conclut-il de cette observation ? Une des époques les plus mémorables de notre révolution, est sans doute celle de la chute de Robespierre. Ce tyran, auquel il ne restoit plus qu' un degré à franchir pour s' asseoir sur le trône, résolut d' abattre la tête du modéré Tallien, de même que Critias s' étoit défait de Théramènes. Il reparut à la convention après une longue absence. On aurait dit que le froid de la tombe colloit déjà la langue du misérable à son palais ; obscur, embarrassé, confus, il sembla parler du ond d' un sépulcre. Une autre circonstance non moins remarquable, c' est que son discours, dont on avoit ordonné l' impression p109 par la plus indigne des flatteries, n' étoit pas encore sorti de la presse, que déjà l' homme tout-puissant qui l' avoit prononcé avoit péri du dernier supplice. ô altitudo ! enfin le our des vengeances arriva. On conçoit à peine comment Robespierre, qui devoit connoître le coeur humain, fit dénoncer aux jacobins les députés qu' il vouloit perdre ; c' étoit les réduire au désespoir, et les rendre par cela même formidables. Ils allèrent donc à la convention, résolus de périr, ou de renverser le despote. Celui-ci exerçoit encore un tel empire sur ses lâches collègues, qu' ils n' osèrent d' abord l' attaquer en face ; mais s' encourageant peu à peu les uns les autres, l' accusation prit enfin un caractère menaçant. Robespierre veut parler, les cris d' à bas le tyran retentissent de toutes parts. Tallien, sautant à la tribune : " voici, dit-il, un poignard pour enfoncer dans le sein du tyran, si le décret d' accusation est rejeté. " il ne le fut pas. Barrère, abandonnant son ami et se portant lui-même pour délateur, fit pencher la balance contre le malheureux Robespierre. On l' arrête. Délivré par les jacobins, il se réfugie à l' hôtel-de-ville, où il essaie vainement d' assemblr un parti. Mis hors de la loi par un décret de la convention, déserté de toute la terre, il ne put même échapper à ses ennemis p110 par ce moyen qui nous soustrait à la persécution des hommes, et la fortune le trahit jusqu' à lui refuser un suicide. Arraché par les gardes de derrière une table où il avoit voulu attenter à ses jours, il fut porté, baigné dans son sang, à la guillotine. Robespierre sans doute n' offroit par sa mort qu' une foible expiation de ses forfaits ; mais quand un scélérat marche à l' échafaud, la pitié alors compte les souffrances, et non les crimes du coupable. CHAPITRE 6 2E P T 2 p111 Guerre des émigrés. Exécution à éleusine. Massacre du 2 septembre. Après l' exécution de Théramènes, aucun citoyen, hors le seul Socrate, n' osa s' opposer aux mesures des trete. Cependant les émigrés, chassés au dehors par la tyrannie, n' avoient pu trouver un lieu où reposer leur tête. Lacédémone menaçoit de sa puissance quiconque recevroit ces infortunés ; c' est ainsi que la convention a poursuivi les françois expatriés, et que plusieurs états ont eu la lâcheté d' obéir. Thèbes et Mégare seules donnèrent p112 le courageux exemple que l' Angleterre a renouvelé de nos jours, et se firent un devoir d' accueillir l' humanité souffrante. Bientôt les fugitifs se réunirent sous Thrasybule, citoyen distingué par ses vertus. Leur petite troupe, grosse seulement de soixante-dix héros, s' empara du fort Phylé. Les trente y accoururent avec leur cavalrie, furent repoussés avec perte, et, craignant un soulèvement dans Athènes, se retirèrent à élusine. La manière dont ils en usèrent avec les habitants de cette ville (apparemment soupçonnés d' attachement au parti contraire), rappelle une des scènes les plus tragiques de la révolution françoise. Ayant fait ériger leur tribunal sur la place publique, on publia que chaque citoyen eût à venir inscrire son nom, sous prétexte d' un enrôlement. Lorsque la victime s' étoit présentée, on la faisoit passer par une petite porte qui donnoit sur la mer, derrière laquelle la cavalerie se trouvoit rangée sur deux haies. Le malheureux étoit à l' instant saisi et livré au juge criminel pour être exécuté : à quelques différences p113 près, on croit voir les massacres du 2 septembre. Thrasybule ayant augmenté son parti, s' avança jusqu' au Pirée dont il se saisit. L' opinion commençoit à se tourner vers lui, et l' on se sentoit attendrir en voyant cette poignée d' honnêtes citoyens lutter contre une tyrannie puissante. Il n' y eut pas jusqu' à l' orateur Lysias qui n' envoyât cinq cents hommes aux émigrés d' Athènes. Les trente avec leur armée se hâtèrent de veir déloger Thrasybule. Celui-ci rangea aussitôt en bataille ses soldats, infiniment inférieurs en nombre à ceux de Critias, et posant à terre son bouclier : " allons, mes amis, " s' écria-t-il en se montrant à se compagnons p114 d' infortune, " allons, combattons pour arracher par la victoire nos biens, notre famille, notre pays, des mains des tyrans. Heureux qui jouira de sa gloire, ou recouvrera la liberté par la mort ! Rien de si doux que de mourir pour la patrie ! " les fugitifs à ces mots se précipitèrent sur les troupes ennemies. Le combat étoit trop inégal, pour que le succès fût long-temps douteux. D' un côté la vengeance et la vertu ; de l' autre le crime et sa conscience. Les tyrans furent renversés : Critias y perdit la vie, et le reste des trente épouvanté se rnferma dans Athènes. Après l' action, les soldats des deux partis se parlèrent, ceux qui combattirent sous Critias étoient du nombre des cinq mille habitants, qui, comme je l' ai dit, avoient seuls conservé le droit de citoyens. Cléocrite, attaché au parti de Thrasybule, leur fit sentir la folie de se déchirer pour des maîtres. Les trois-mille, mécontents de leurs anciens tyrans, en élurent dix autres qui ne se conduisirent pas moins criminellement que les premiers. Les trente et leur faction s' enfuirent à éleusine. CHAPITRE 7 2E P T 2 p115 Abolition de la tyrannie. Rétablissement de' ancienne constitution. C' étoit une maxime du peuple libre de Sparte de soutenir partout la tyrannie. Si le principe n' est pas généreux, du moins est-il naturel. Nous cherchons à être heureux, mais nous ne pouvons souffrir le bonheur dans nos voisins. Les hommes ressemblent à ces enfants avides, qui, non contents de leurs propres hochets, veulent encore saisir ceux des autres. Les lacédémoniens volèrent au secours des trente ; Lysander bloqua le Pirée ; c' en étoit fait des émigrés athéniens, lorsque les passions humaines vinrent les sauver et rendre la paix à leur patrie. Pausanias, roi de Sparte, jaloux de la gloire de Lysander, eut l' adresse de se faire envoyer à Athènes avec une armée. Il livra un combat pour p116 la forme à Thrasybule, et en même temps l' invita sous main à députer à Sparte quelques-uns de ses amis. Ceux-ci y conclurent un traité, par lequel la tyrannie fut abolie, et l' ancien gouvernement rétabli dans sa première forme. Cette heureuse nouvelle étant apportée à Athènes, les partis se réconcilièrent, et Thrasybule, après avoir offert un sacrifice à Minerve, termina ainsi le discours qu' il adressoit à l' ancienne faction des trente et des dix : " pourquoi voulez-vous nous commander, citoyens ? Valez-vous mieux que nous ? Avons-nous, quoique pauvres, convoité vos biens ? Et ne commîtes-vous pas mille crimes pour nous dépouiller des nôtres ? ... je ne veux point rappeler le passé, ais apprenez de nous que souvent l' opprimé a plus de foi et de vertu que l' oppresseur. " les trente et les dix retirés à éleusine voulurent encore lever des troupes pour se rétablir. Un tyran dans l' impuissance est un tigre muselé qui n' en devient que plus féroce. On marcha à ces misérables. Ils furent massacrés dans une entrevue. Ceux qui les avoient suivis firent un accommodement avec les vainqueurs, et une sage amnistie ferma toutes les plaies de l' état. CHAPITRE 8 2E P T 2 p117 Un mot sur les émigrés. Je me suis fait une question en écrivant le règne des trente. Pourquoi élève-t-on Thrasybule aux nues ? Et pouquoi ravale-t-on les émigrés françois au plus bas degré ? Le cas est rigoureusement le même. Les fugitifs des deux pays, forcés à s' exiler par la persécution, prirent les armes sur des terres étrangères en faveur de l' ancienne constitution de leur patrie. Les mots ne sauroient dénaturer les choses : que les premiers se battissent pour la démocratie, les seconds pour la monarchie, le fait reste le même en soi. Ces différences d' opinions sur des objets semblables, naissent de nos passions : nous jugeons le passé selon la justice, le présent selon nos intérêts. p118 Les émigrés françois, comme toute chose en temps de révolution, ont de violents détracteurs et de chauds partisans. Pour les uns, ce sont des scélérats, le rebut et la honte de leur nation : pour les autres, des hommes vertueux et braves, la fleur et l' honneur du peuple françois. Cela rappelle le portrait des chinois et des nègres : tout bons, ou tout méchants. Si l' on convient qu' un grand seigneur peut être un fripon, qu' un royaliste peut être un malhonnête homme, cela ne suffit pas actuellement : un ci-devant gentilhomme est de nécessité un scélérat. Et pourquoi ? Parce que, un de ses ancêtres, qui vivoit du temps du roi Dagobert, pouvoit obliger ses vassaux à faire taire les grenouilles de l' étang voisin, lorsque sa femme étoit en couche. Un bon étranger au coin de son feu, dans un pays bien tranquille, sûr de se lever le matin comme il s' est couché le soir, en possession de sa fortune, la porte bien fermée, des amis au dedans et la sûreté au dehors, prononce, en buvant un verre de vin, que les émigrés françois ont tort, et qu' on ne doit jamais quitter sa patrie : et ce bon étranger raisonne conséquemment. Il est à son aise, personne ne le persécute, il peut se promener où il veut sans crainte d' être insulté, même assassiné ; on n' incendie point sa demeure, on ne le chasse point comme une bête féroce, p119 le tout parce qu' il s' appelle Jacques et non pas Pierre, et que son grand-père, qui mourut il y a quarante ans, avoit le droit de s' asseoir dans tel banc d' une église, avec deux ou trois arlequins en livrée derrière lui. Certes, dis-je, cet étranger pense qu' on a tort de quitter son pays. C' est au malheur à juger du malheur. Le coeur grossier de la prospérité ne peut comprendre les sentiments délicats de l' infortune. Nous nous croyons forts au jour de la félicité ; nous nous écrions : " si nous étions dans cette position, nous ferions comme ceci, nous agirions de cette manière. " l' adversité vient-elle ? Nous sentons bientôt notre foiblesse, et, avec des larmes amères, nous nous rappelons les vaines forfanteries, et les paroles frivoles du temps du bonheur. Si l' on considère sans passion ce que les émigrés ont souffert en France, quel est l' homme, maintenant heureux, qui, mettant la main sur son coeur, ose dire : " je n' eusse pas fait comme eux. " la persécution commença en même temps dans toutes les parties de la France ; et qu' on ne croie pas que l' opinion en fût la cause. Eussiez-vous p120 été le meilleur patriote, le démocrate le plus extravagant, il suffisoit que vous portassiez un nom connu pour être noble, pour être persécuté, brûlé, lanterné ; témoins les Lameth et tant d' autres dont les propriétés furent dévastées, quoique révolutionnaires et de la majorité de l' assemblée constituante. Des troupes de sauvages, excitées par d' autres sauvages, sortirent de leur atre. Un malheureux gentilhomme, dans sa maison de campagne, voyoit tour à tour accourir les paysans effrayés : " monsieur, on sonne le tocsin ; monsieur, les voici ; monsieur, ils ont résolu de vous tuer ; monsieur, fuyez, fuyez, ou vous êtes perdu ! ... " au milieu de la nuit, réveillés par des cris de feu et de meurtre, si ces infortunés, échappés à travers mille périls de leurs châteaux réduits en cendres, vouloient, avec leurs épouses et leurs enfants à demi nus, se retirer dans les villes voisines, ils étoient reçus avec les cris de mort : " à la lanterne, l' aristocrate. " aussitôt la municipalité en ruban rouge, et à la tête de la populace, venoit, dans une visite solennelle, examiner s' ils n' avoient point d' armes. Que malheureusement un vieux couteau de chasse rouillé, un pistolet sans batterie, se trouvassent en leur possession, les vociférations de traîtres , de conspirateurs , de scélérats , retentissoient de toutes p121 parts. Ici on les traînoit à la maison-commune, pour rendre compte de prétendus discours contre le peuple ; là, pour avoir entendu la messe, selon la foi de leurs pères ; ailleurs, on les surchargeoit de taxes arbitraires, par d' infmes décrets qui les obligeoient de payer sur le pied de leurs anciennes rentes, tandis que d' autres décrets, en abolissant ces rentes mêmes, ne leur avoient quelquefois rien laissé ; taxes qui souvent surpassoient le revenu de la terre entière, tant ils étoient absurdes et méchants ! Dans l' abandon général et la persécution attachée à leurs pas, il restoit aux gentilshommes une ressource : la capitale. Là, perdus dans la foule, ils espéroient échapper par leur petitesse, contents de dévorer en paix, dans quelque coin obscur, le triste morceau de pain qui leur restoit : il n' en fut pas ainsi. Il semble que l' on fit tout ce que l' on pût pour les forcer à s' expatrier, et plusieurs pensent que c' étoit un plan de l' assemblée pour s' emparer de leurs biens. Ces victimes dévouées étoient obligées de quitter Paris dans un certain temps donné. Le matin ils voyoient leur hôtel marqué de rouge ou de noir, signes de meurtre p122 ou d' incendie. Ce fut alors qu' ils se trouvèrent dans une position si horrible, que j' essaierois en vain de la peindre. Où aller ? Où fuir ? Où se cacher ? Réduits à la plus profonde misère, encore pleins de l' amour de la patrie, on les vit à pied sur les grands chemins, retourner dans les villes de province, où, plus connus, ils éprouvèrent tout ce qu' une haine raffinée peut faire souffrir. D' autres rentrèrent dans les ruines de leurs châteaux dévastés par la flamme. Ils y furent saisis et assassinés ; quelques-uns rôtis, comme sous le roi Jean, à la vue de leur famille ; plusieurs y virent leurs épouses violées avec la plus inhumaine barbarie. En vain les malheureux gentilshommes qui survécurent crioient : nous sommes patriotes, nous vous cédons nos biens, notre vêtement, notre demeure ; on insultoit à leurs cris, on redoubloit de rage : le désespoir les prit, et ils émigrèrent. Voilà une partie des raisons sans réplique de l' émigration. Qui seroit assez absurde pour se laisser prendre aux déclamations des révolutionnaires, qui joignent la moquerie à la férocité, en condamnant des misérables sur un principe qu' ils ne leur ont pas permis de suivre ? Vous m' assassinez, et vous m' appelez un traître si je crie ? Vous mettez le feu à ma maison, et vous me condamnez à mort parce que je me sauve par p123 la fenêtre ! Et quel droit avez-vous de me punir comme déserteur ? Laissant un moment à part votre barbarie, ne m' avez-vous pas, par des décrets multipliés, rendu incapable de toutes fonctions ? Ne m' avez-vous pas condamné à la plus parfaite inactivité sous les peines les plus sévères ? Et vous osez dire que la patrie avoit besoin de moi ! Grand dieu ! Quand la pudeur est perdue jusqu' à cet excès, tout raisonnement est inutile. Comme le philosophe dont parle Jean-Jacques, nous nous bouchons les oreilles de peur d' entendre le cri de l' humanité, et nous argumentons. Mais c' est dans cette conduite même que je découvre la vraie raison qui nous force à calomnier les émigrés. Nous avons été cruels envers eux ; ils sont malheureux, et leur misère nous est à charge. Quand les hommes ont commis, ou veulent commettre une injustice, ils commencent par accuser la victime : lorsqu' on jetoit des enfants dans le bûcher à Carthage, on faisoit battre les tambours et sonner les trompettes. Lorsqu' on m' a dit : tel se plaint violemment de vous ; j' en ai toujours conclu que ce tel méditoit de me faire quelque mal, ou que je lui avois fait du bien. CHAPITRE 9 2E P T 2 p125 Denys Le Jeune. D' autres scènes nous appellent à Syracuse. Après avoir considéré long-temps des républiques, nous allons examiner des monarchies. Au reste, ce sont les mêmes passions, les mêmes vices, les mêmes vertus que nous retrouverons sous des appellations différentes. Le bandeau royal, celui de la religion, le bonnet de la liberté, peuvent déformer plus ou moins la tête des hommes, mais leur coeur reste toujours le même. Tandis que la tyrannie s' étoit glissée à Athènes, elle avoit aussi levé l' étendard en Sicile. Tranquille possesseur d' une autorité usurpée par la ruse, Denys L' Ancien soutint trente-huit années sa puissance par des vices et des vertus ; avec les p126 premiers il extermina ses ennemis ; avec les secondes il rendit son joug supportable : en cela, comme Auguste, il proscrivit et régna. à sa mort, son fils le remplaça sur le trône. Esprit médiocre, il ne se distinguoit de la foule que par l' habit qu' il portoit, et le rang où le sort l' avoit fait naître. De même que plusieurs autres princes du monde ancien et du monde moderne, c' étoit un bon et aimable jeune homme, qui savoit caresser une femme, boire du Chio, rire agréablement, et qui croyoit qu' il suffisoit de s' appeler Denys et de ne faire de mal à personne, pour être à la tête d' une nation. Denys eût trouvé très-doux de jouer ainsi le roi à Syracuse, et peut-être les peuples l' auroient-ils souffert : car, après tout, il importe peu qui nous gouverne. Malheureusement p127 le nouveau prince avoit un oncle philosophe. p129 Dion commit une grande erreur : il méconnut le génie de Denys amant de la philosophie, il s' imagina que chacun devoit en avoir le goût comme lui. En voulant forcer le tyran de Sicile à s' élever au-dessus des bornes que la nature lui avoit prescrites, il ne fit que lui mettre mille idées indigestes dans la tête, et peut-être lui donner des vices dont les semences n' étoient pas dans son coeur. Savoir bien juger d' un homme, du langage qu' il faut lui parler, est un art extrêmement difficile. Un esprit d' un ordre supérieur est trop porté à supposer dans les autres les qualités qu' il se trouve, et va se communiquant sans cesse, sans s' apercevoir qu' il n' est pas entendu. C' est une nécessité absolue pour l' homme de génie de sacrifier à la sottise ; quelqu' un me disoit qu' il se voyoit prodigieusement recherché de la société, parce qu' il étoit toujours plus nul que son voisin. La réputation de Platon s' étendoit alors dans toute la Grèce. Dion pesuada à Denys d' attirer le philosophe en Sicile. Celui-ci, après quelques difficultés, consentit à venir donner des leçons au jeune prince. Bientôt la cour se transforma en une académie ; Denys, du soir au matin, p130 argumentoit du meilleur et du pire des gouvernements, mais il se lassa enfin de déraisonner sur ce qu' il ne comprenoit pas. Les courtisans murmurèrent ; les soldats ne se soucioient pas beaucoup du monde d' idées , et la vertu philosophique étoit trop chaste pour le tyran. Dion fut exilé, et Platon le rejoignit peu de temps après en Grèce. Le moraliste eut à peine quitté Syracuse, que Denys brûla du désir de le revoir. Dans les rois les désirs sont des besoins. Cette fois-ci il fallut que les philosophes de la grande Grèce engageassent, pour sûreté, leur parole au vieillard de l' académie. Il y a je ne sais quoi d' aimable et de touchant dans cet intérêt de tout le corps des sages en un de leurs membres : lorsque Jean-Jacques fuyoit de pays en pays, peu p131 importoit aux savants de la France, de l' Angleterre et de l' Italie. Platon de retour auprès du tyran voulut obtenir de lui le rappel de Dion. Non-seulement Denys se montra inexorable, mais, sous un prétexte frivole, confisqua les biens de celui-ci que jusqu' alors il avoit respectés. Le philosophe, piqué de l' injustice qu' on faisoit à son ami, demanda la permission de se retirer ; il l' obtint avec beaucoup de peine. Le prince, demeuré seul avec ses vices et ses courtisans, se replongea dans les excès du despotisme et de la débauche. La mesure des maux du peuple monta à son comble, et l' heure de la vengeance approchoit. CHAPITRE 10 2E P T 2 p132 Expédition de Dion. Fuite de Denys. Troubles à Syracuse. Dion dépouillé de ses biens, et blessé au coeur par le divorce de son épouse, que Denys avoit donnée en mariage à l' un de ses favoris, résolut d' arracher la Sicile à la tyrannie. Il se mit en mer avec deux vaisseaux et huit cents hommes pour attaquer un prince qui possédoit des escadres et des armées : p133 mais il comptoit sur les vices du roi de Syracuse et sur l' inconstance du peuple : il ne s' étoit pas trompé. p135 Tout réussit, Denys se trouvoit absent, les syracusains se soulevèrent. Dion entra dans la cité, et proclama le rétablissement de la république. Le tyran, accouru au bruit de cette nouvelle, hasarda une action où il fut défait. Après plusieurs pourparlers, il se retira en Italie, laissant la citadelle, dont il avoit eu le bonheur de s' emparer, entre les mains de son fils. Cependant la division régnoit dans la ville. Les uns soutenoient Dion, ler libérateur ; les autres s' attachoient à Héraclide, qui proposoit des mesures populaires. Celui-ci l' emporte, et Dion, poursuivi par les plus ingrats de tos les hommes, est obligé de se retirer avec un petit nombre d' amis fidèles, au milieu d' une populace furieuse, prête à le déchirer. Ce grand patriote avoit à peine abandonné Syracuse, que le parti de Denys, toujours bloqué dans la citadelle, fait une vigoureuse sortie, force les lignes des assiégeants ; et les citoyens épouvantés députent humblement vers Dion, qui a la magnanimité de revenir à leur secours. Il s' avançoit au milieu de la nuit vers la capitale, lorsqu' il reçoit tout à coup des courriers qui lui apportent l' ordre de se retirer de nouveau. Les soldats de Denys étoient rentrés dans la citadelle ; le peuple, toujours lâche, avoit repris p136 son audace ; et le parti d' Héraclide, s' étant saisi des portes de la ville, comptoit en disputer l' entrée à la troupe de Dion. Cependant un bruit sourd vient, roulant de proche en proche. Bientôt des cris affreux se font entendre. Des hurlements confus, des sons aigus entrecoupés de grands silences, durant lesquels on distingue quelque voix lamentable et solitaire, comme d' un homme égorgé dans une rue écartée ; enfin, tout l' effroyable murmure d' une ville en insurrection et en proie à l' ennemi, monte à la fois dans les airs. Un incendie général vient éclairer les horreurs de cette nuit, que le pinceau seul de Virgile pourroit rendre. Les teintes scarlatines et mouvantes du ciel annoncent à Dion, encore loin dans la campagne, l' embrasement de la patrie. Un messager arrive à la hâte ; il apprend aux soldats du philosophe guerrier que la garnison de la citadelle a fait une seconde sortie ; qu' elle p137 égorge femmes, enfants, vieillards ; qu' elle a mis le feu à la ville ; que le parti même d' Héraclide sollicite Dion de précipiter sa marche, et d' étouffer, dans le danger commun, tout ressentiment des injures passées. Dion, ne balance plus. Il entre dans Syracuse avec sa petite troupe de héros, aux acclamations des citoyens prosternés à ses pieds, qui le regardoient, non comme un homme, mais comme un dieu, après leur ingratitude. Le philosophe patriote s' avançoit dans les rues à travers mille dangers, sur les cadavres des habitants massacrés, à la réverbération des flammes, entre des murs rouges et crevassés, tantôt plongés dans des tourbillons de fumée et de cendres brûlantes, tantôt exposé à la chute des toits et des charpentes embrasés qui crouloient de toutes parts autour de lui. Il parvint enfin à la citadelle, où les troupes du tyran s' étoient rangées en bataille. Il les attaque ; les force de se renfermer dans leur repaire, d' où elles ne sortirent plus que pour remettre la place, par capitulation, entre les mains des citoyens de Syracuse. Dion ayant rétabli le calme dans sa patrie, ne jouit pas long-temps du fruit de ses travaux. p138 Il périt assassiné, après s' être lui-même rendu coupable d' un assassinat. Callippe, le meurtrier, fut à son tour chassé par le frère de Denys, et Denys lui-même, sortant de sa retraite après dix ans d' interrègne, remonta sur le trône. Platon connut mieux que Dion les hommes de son siècle. Il lui prédit qu' il ne causeroit que des maux, sans réussir. C' est une grande folie que de vouloir donner la liberté républicaine à un peuple qui n' a plus de vertu. Vous le traînez de malheur en malheur, de tyran en tyran, sans lui procurer l' indépendance. Il me semble qu' il existe un gouvernement particulier, pour ainsi dire naturel à chaque âge d' une nation : la liberté entière aux sauvages, la république royale aux pasteurs, la démocratie dans l' âge des vertus sociales, l' aristocratie dans le relâchement des moeurs, la monarchie dans l' âge du luxe, le despotisme dans la corruption. Il suit de là, p139 que, lorsque vous voulez donner à un peuple la constitution qui ne lui est pas propre, vous l' agitez sans parvenir à votre but, et il retourne tôt ou tard au régime qui lui convient, par la seule force des choses. Voilà pourquoi tant de prétendues républiques se transforment tout à coup en monarchies sans qu' on en sache bien la raison ; de tel principe, telle conséquence : de telles moeurs, tels gouvernements. Si des hommes vicieux bouleversent un état, quels que soient d' ailleurs leurs prétextes, il en résulte le despotisme. Les tyrans sont les remords des révolutions des méchants. CHAPITRE 11 2E P T 2 p140 Nouveaux troubles à Syracuse. Timoléon. Retraite de Denys. Denys ne resta que deux années en possession de son trône. Les intraitables syracusains se soulevèrent de nouveau. Ils appelèrent à leur secours un tyran voisin, nommé icétas. Celui-ci, loin de combattre pour la liberté de la Sicile, ne cherchant qu' à se substituer à Denys, traita sous main avec les carthaginois. Bientôt la flotte punique parut à la vue du port. L' ancien tyran étoit alors renfermé dans la citadelle, où il se défendoit contre le nouveau maître de la ville. Dans cette conjoncture, les citoyens opprimés envoyèrent demander du secours à Corinthe, leur mère-patrie, et contre Denys, et contre Icétas et ses alliés. p141 Les corinthiens, touchés des malheurs de leur ancienne colonie, firent partir Timoléon avec dix vaisseaux. Le grand homme aborda en Sicile et remporta un avantage sur Icétas. Denys, voyant s' évanouir ses espérances, se rendit au général corinthien, qui fit passer en Grèce, sur une seule galère, sans suite, avec une petite somme d' argent, celui qui avoit possédé des flottes, des trésors, des palais, des esclaves, et un des plus beaux royaumes de l' antiquité. Peu de temps après, Timoléon se trouva maître de Syracuse, battit les carthaginois, et, appelant le peuple à la liberté, fit publier qu' on eût à démolir les citadelles des tyrans. Les syracusains se précipitent sur ces monuments de servitude ; ils les nivellent à la terre ; et, fouillant jusque dans les sépulcres des despotes, dispersent leurs os dans les campagnes, comme on suspend dans les moissons la carcasse des bêtes de proie pour épouvanter leurs semblables. On érigea des tribunaux de justice nationale, sur l' emplacement même de cette forteresse, d' où émanoient les ordres arbitraires p142 des rois. Leurs statues furent publiquement jugées et condamnées à être vendues. Une seule, celle de Gélon, fut acquittée par le peuple. Le bon, le patriote Henri Iv, qui n' étoit pas comme Gélon un usurpateur, n' a pas échappé aux républicains de la France. Les anciens respectoient la vertu, même dans leurs ennemis ; et ceux qui accordèrent les honneurs de la sépulture à l' étranger Mardonius, n' auroient pas laissé les cendres d' un Turenne, leur compatriote, au milieu d' une ostéologie de singes. Nous avons beau nous élever sur la pointe des pieds pour imiter les géants de la Grèce, nous ne serons jamais que de petits hommes. CHAPITRE 12 2E P T 2 p143 Denys à Corinthe. Les Bourbons. Cependant Denys étoit arrivé à Corinthe. On s' empressa de venir repaître ses regards du spectacle d' un monarque dans l' adversité. Nous chérissons moins la liberté que nous ne haïssons les grands, parce que nous ne pouvons souffrir le bonheur dans les autres, et que nous nous imaginons que les grands sont heureux. Comme les rois semblent d' une autre espèce que le reste de la foule, au jour de l' affliction ils ne trouvent pas une larme de pitié. Voilà donc, dit chacun en soi-même, cet homme qui commandoit aux hommes, et qui d' un coup d' oeil auroit pu me ravir la liberté et la vie. Toujours bas, nous rampons sous les p144 princes dans leur gloire, et nous leur crachons au visage lorsqu' ils sont tombés. Qu' eût dû faire Denys dans ses revers ? Il eût dû savoir que les tigres et les déserts sont moins à craindre pour les misérables que la société. Il eût dû se retirer dans quelque lieu sauvage pour gémir sur ses fautes passées, et surtout pour cacher ses pleurs ; ou plutôt il pouvoit, comme les anciens, se coucher et mourir. Un homme n' est jamais très à plaindre lorsqu' il a le droguiste, ou le marchand de poignards à sa porte, et qu' il lui reste quelques mines . p145 L' âme de Denys n' étoit pas de cette trempe. Le tyran abandonné tenoit, on ne sait pourquoi, à l' existence. Peut-être quelqu lien caché qu' il n' osoit découvrir, quelque sentiment secret... Denys n' étoit-il pas père ? Et les foiblesses du coeur n' attachent-elles pas à la vie ? C' est un effet cruel de l' adversité, qu' elle redoble notre sensibilité, en même temps qu' elle l' éteint pour nous dans le coeur des autres, et qu' elle nous rend plus susceptibles d' amitié lorsque l' heure des amis est passée. Le prince de Syracuse offroit une grande leçon à Corinthe, où les étrangers s' empressoient de venir méditer ce spectacle extraordinaire. Le malheureux roi, couvert de haillons, passoit ses jours sur les places publiques ou à la porte des cabarets, où on lui distribuoit, par pitié, quelque reste de vin et de viande. La populace s' assembloit autour de lui, et Denys avoit la lâcheté de l' amuser de ses bons mots. Il se rendoit ensuite dans les boutiques de parfumeurs, ou chez des chanteuses auxquelles il aisoit répéter leurs rôles, s' occupant à disputer avec elles sur les règles de la musique. Bientôt, pour ne pas mourir de faim, il fut obligé de donner des leçons de grammaire dans les faubourgs aux p146 enfants du petit peple, et ce ne fut pas le dernier degré d' avilissement où le réduisit la fortune. Une conduite aussi indigne a porté les hommes à en rechercher les causes. Cicéron fait là-dessus une remarque cruelle. Denys, dit-il, voulut dominer sur des enfants, par habitud de tyrannie. Justin, au contraire, croit qu' il n' agissoit ainsi, que dans la crainte que les corinthiens ne prissent de lui quelque ombrage. Ne seroit-ce point plutôt le désespoir qui jeta le roi de Syracuse dans cet excès de bassesse ? à force de l' insulter on le rendit digne d' insultes. Le malheur est une maladie de l' âme, qui ôte l' énergie nécessaire pour se défaire de la vie ; et lorsqu' un misérable sent que son caractère s' avilit, que la pitié des hommes ne s' étend plus sur lui, alors il se plonge tout entier dans le mépris, comme dans une espèce de mort. Malgré le masque d' insensibilité que le monarque de Sicile portoit sur son visage, je doute que la borne de la place publique, qui lui servoit d' oreiller durant la nuit, et qu' il partageoit peut-être avec quelque mendiant de Corinthe, p147 fût entièrement sèche le matin. Plusieurs mots échappés à ce prince, justifient cette conjecture. Diogène le rencontrant un jour, lui dit : " tu ne méritois pas un pareil sort ! " Denys, se trompant sur le motif de cette exclamation, et étonné de trouver la pitié parmi les hommes, ne put se défendre d' un mouvement de sensibilité. Il repartit : " -tu me plains donc ? Je t' en remercie. " la simplicité de ce mot, qui devoit briser l' âme de Diogène, ne fit qu' irriter le féroce cynique. -" te plaindre ! " s' écria-t-il, " tu te trompes, esclave. Je suis indigné de te voir dans une ville où tu puisses jouir encore de quelques plaisirs. " à Dieu ne plaise qu' une pareille philosophie soit jamais la mienne ! Dans une autre occasion le même prince, importuné par un homme qui l' accabloit de familiarités indécentes, dit tranquillement : " heureux ceux qui ont appris à souffrir ! " quelquefois il savoit repousser une injure grossire par une raillerie piquante. Un corinthien soupçonné de filouterie, s' approche de lui en secouant sa tunique, pour montrer qu' il ne cachoit point de poignard (manière dont on en p148 usoit en abordant les tyrans) : " fais-le en sortant, " lui dit Denys. La fortune voulut mêler quelques douceurs à l' amertume de ses breuvages, pour en rendre le déboire plus affreux. Denys obtint la permission de voyager, et Philippe le reçut dans son royaume avec tous les honneurs dus à son rang. Pédagogue à Corinthe, roi encore à la table de celui de Macédoine, réduit de nouveau à la mendicité, ces étranges vicissitudes devoient bien apprendre au prince de Sicile, la folie de la vie et la vanité des rôles qu' on y remplit. Du moins le père d' Alexandre s' honora-t-il en respectant l' infortune. Il ne put s' empêcher de dire à son hôte en le voyant, avec une espèce de chaleur : " comment avez-vous perdu un empire que votre père sut conserver si long-temps ? " " -j' héritai de sa puissance, " répondit Denys, " et non de sa fortune. " ce mot-là explique l' histoire du genre humain. Un soir que les deux tyrans s' entretenoient familièrement dans ne orgie, celui de la Grèce demanda à celui de Sicile, quel temps son père, Denys L' Ancien, prenoit pour composer un si grand nombre de poëmes ? " le temps que vous et moi p149 mettons ici à boire, " répliqua gaiement le roi détrôné. Le sort voulut enfin terminer ce grand drame de l' école des rois, par un dénoûment non moins extraordinaire que les autres scènes. Denys réduit au dernier degré de misère, ou rendu fou de chagrin, s' engagea dans une troupe de prêtres de Cybèle, et l' on vit le monarque de Syracuse, avec sa grosse taille, et ses yeux à moitié fermés, parcourant les villes et les bourgs de la Grèce, sautant et dansant en frappant un tympanon, et allant après tendre la main à la ronde, pour recevoir les chétives aumônes de la populace. p150 Si je me suis arrêté long-temps aux infortunes de Denys, on en sent assez la raison. Outre la grande leçon qu' elles présentent, l' Europe a devant les yeux, au moment où j' écris ceci, un exemple frappant, non des mêmes vices, mais presque des mêmes malheurs. Déjà un Bourbon, qui devoit être le plus riche particulier de l' Europe, a été obligé, pour vivre, d' avoir recours en Suisse au moyen employé par Denys à Corinthe. Sans doute le duc d' Orléans aura enseigné à ses pupilles les dangers d' une ambition coupable, et surtout les périls d' une mauvaise éducation. Il se sera fait une loi de leur répéter, que le premier devoir de l' homme n' est pas d' être roi, mais d' être probe. Si ce mot paroît sévère, j' en appelle à ce prince lui-même, qu' on dit d' ailleurs plein de courage et de vertus naturelles. Qu' il jette les regards autour de lui en Europe, qu' il contemple les milliers de victimes sacrifiées chaque jour à l' ambition de sa famille : j' aurois voul éviter de nommer son père. Le reste de la famille des Bourbons a éprouvé diverses calamités. L' héritier des rois, le souverain légitime de la France, erre maintenant en Europe à la merci des hommes ; et le maître p151 de tant de palais seroit trop heureux de posséder dans quelque coin de la terre la moindre des cabanes de ses sujets. Cependant si un royaume florissant, un peuple nombreux, une naissance illustre se réunissent pour augmenter l' amertume des regrets de Louis, il ne sauroit craindre, comme les rois de l' antiquité, l' excès de l' indigence. Cette différence tient à l' état relatif des constitutions. Chez les anciens, un prince fugitif ne rencontroit que des républiques qui insultoient à sa misère ; dans le monde moderne, il trouve du moins d' autres princes qui lui procurent les nécessités de la vie. p152 S' il arrivoit que l' Europe se formât en démocraties, le dernier des monarques détrônés seroit aussi malheureux que Denys. Depuis les premiers âges du monde jusqu' à la catastrophe des Bourbons en France, l' histoire nous offre un grand nombre de princes fugitifs et en proie aux douleurs, le partage commun des hommes. On remarque particulièrement, chez les anciens, le monarque aveugle qui parcouroit la Grèce appuyé sur son Antigone ; Thésée le législateur, le défenseur de sa patrie, et banni par un peuple ingrat ; Oreste, suivi d' un seul ami ; Idoménée, chassé de Crète ; Démarate, roi de Sparte, retiré auprès de Darius ; Hippias, mort au champ de Marathon, en cherchant à recouvrer sa couronne ; Pausanias Ii, roi de Sparte, condamné à mort et sauvé par la fuite ; Denys à Corinthe ; Darius, fuyant seul devant Alexandre, et assassiné par ses courtisans ; Cléomène, digne successeur d' Agis, crucifié en égypte, où il s' étoit retiré ; Antiochus Hiérax, réfugié chez Ptolémée, qui le jette dans les cachots ; p153 Antiochus X, errant chez les Parthes et en Cilicie ; Mithridate, cherchant en vain un asile auprès de Tigrane son gendre, et réduit à s' empoisonner ; à Rome, Tarquin chassé par Brutus, et soulevant en vain l' Italie en sa faveur ; une foule d' empereurs des deux empires qu' il seroit trop long d' énumérer. Parmi les peuples modernes, on reconnoît en Afrique Gélimer, p154 chassé du trône des Vandales et réduit à cultiver un champ de ses propres mains ; en Italie, Lamberg, premier prince fugitif de l' Europe moderne ; Pierre De Médicis, qui, sans Philippe De Comines, n' eût pu trouver une retraite à Venise ; l' empereur Henri Iv, fuyant devant son fils ; le comte de Flandre, chassé par Artavelle ; Charles V De France, dépouillé par la faction de Charles De Navarre ; Charles Vii, réduit à sa ville d' Orléans ; Henri Vi D' Angleterre, détrôné, puis rétabli, puis détrôné encore ; édouard Iv, errant dans les Pays-Bas, privé de tout secours ; Henri Iv De France, chassé par la ligue ; Charles Ii D' Angleterre, obligé de dormir sur un chêne dans ses états, tandis que sa famille sur le continent étoit forcée de se tenir au lit, faute de feu ; Gustave Vasa, retiré dans les mines ; Stanislas, roi de Pologne, s' échappant déguisé de son palais ; Jacques Ii, trouvant une cour en France, mais dont les descendants n' avoient pas un lieu où reposer leur tête ; Marie, portant p155 son fils dans les rangs hongrois ; enfin les Bourbons, terminant cette liste d' illustres infortunés. Dans ce catalogue de misères, chacun pourra satisfaire le penchant de son coeur : l' envie y verra des rois, la pitié des malheureux, et la philosophie des hommes. CHAPITRE 13 2E P T 2 p156 Aux infortunés. Ce chapitre n' est pas écrit pour tous les lecteurs ; plusieurs peuvent le passer sans interrompre le fil de cet ouvrage : il est adressé à la classe des malheureux ; j' ai tâché de l' écrire dans leur langue qu' il y a long-temps que j' étudie. Celui-là n' étoit pas un favori de la prospérité qui répétoit les deux vers qu' on voit à la tête de p157 ce chapitre. C' étoit un monarque, le malheureux Richard Ii, qui, le matin même du jour où il fut assassiné, jetant à travers les soupiraux de sa prison un regard sur la campagne, envioit le pâtre qu' il voyoit assis tranquillement dans la vallée auprès de ses chèvres. Quelles qu' aient été tes erreurs, innocent ou coupable, né sur un trône ou dans une chaumière, qui que tu sois, enfant du malheur, je te salue. On a beaucoup disputé sur l' infortune comme sur toute autre chose. Voici quelques réflexions que je crois nouvelles. Comment le malheur agit-il sur les hommes ? Augmente-t-il la force de leur âme ? La diminue-t-il ? S' il l' augmente, pourquoi Denys fut-il si lâche ? S' il la diminue, pourquoi la reine de France déploya-t-elle tant de fortitude ? Prend-il le caractère de la victime ? Mais, s' il le prend, pourquoi Louis, si timide au jour du bonheur, se montra-t-il si courageux au jour de l' adversité ? Et pourquoi ce Jacques Ii, si brave p158 dans la prospérité, fuyoit-il sur les bords de la Boyne lorsqu' il n' avoit plus rien à perdre ? Seroit-ce que le malheur transforme les hommes ? Sommes-nous forts parce que nous étions foibles, foibles parce que nous étions forts ? Mais le pusillanime empereur romain, qui se cachoit dans les latrines de son palais au moment de sa mort, avoit toujours été le même ; et le breton Caractacus fut aussi noble dans la capitale du monde que dans ses forêts. Il paroît donc impossible de raisonner d' après une donnée certaine sur la nature de l' infortune. Il est vraisemblable qu' elle agit sur nous par des causes secrètes qui tiennent à nos habitudes et à nos préjugés, et par la position où nous nous trouvons relativement aux objets environnants. Denys, si vil à Corinthe, eût peut-être été très-grand entre les mains de ses sujets à Syracuse. Autre recherche. Voilà le malheur considéré en lui-même, examinons-le dans ses relations extérieures. La vue de la misère cause différentes sensations chez les hommes. Les grands, c' est-à-dire les riches, ne la voient qu' avec un dégoût extrême ; p159 il ne faut attendre d' eux qu' une pitié insolente, que des dons, des politesses, mille fois pires que des insultes. Le marchand, si vous entrez dans son comptoir, ramassera précipitamment l' argent qui se trouve atteint : cette âme de boue confond le malheureux et le malhonnête homme. Quant au peuple, il vous traite selon son génie. L' infortuné rencontre en Allemagne la vraie hospitalité ; en Italie la bassesse, mais quelquefois des éclairs de sensibilité et de délicatesse ; en Espagne, la morgue et la lâcheté, parfois aussi de la noblesse ; le peuple françois, malgré sa barbarie, lorsqu' il s' assemble en masse, est le plus charitable, le plus sensible de tous envers le misérable, parce qu' il est sans contredit le moins avide d' or. Le désintéressement est une qualité que mes compatriotes possèdent éminemment au-dessus des autres nations de l' Europe. L' argent n' est rien pour eux, pourvu qu' ils aient exactement la vie. En Hollande, le malheureux ne trouve que brutalité ; en Angleterre, le peuple méprise souverainement l' infortune. Il ne rêve que guinées ; il sent, il frotte, il mord, il examine, il fait sonner son shilling, il ne voit partout que du cuivre ou de l' argent. Au reste, il est précisément le contraire du françois. Autant les individus qui le composent feroient de p160 bassesses pour quelques demi-couronnes, autant ils sont généreux pris en corps. Au fait, je ne connois point deux nations plus antipathiques de génie, de moeurs, de vices et de vertu, que les anglois et les françois, avec cette différence, que les premiers reconnoissent généreusement plusieurs qualités dans les derniers, tandis que ceux-ci refusent toute vertu aux autres. Examinons mainteant, si de ces diverses remarques on ne peut tirer quelques règles de conduite dans le malheur. J' en sais trois : un misérable est un objet de curiosité pour les hommes. On l' examine, on aime à toucher la corde des angoisses, pour jouir du plaisir d' étudier son coeur au moment de la convulsion de la douleur, comme ces chirurgiens qui suspendent des animaux dans des tourments, afin d' épier la circulation du sang et le jeu des organes. La première règle est donc de cacher ses pleurs. p161 Qui peut s' intéresser au récit de nos maux ? Les uns les écoutent sans les entendre, les autres avec ennui, tous avec malignité. La prospérité est une statue d' or dont les oreilles ressemblent à ces cavernes sonores, décrites par quelques voyageurs : le plus léger soupir s' y grossit en un son épouvantable. La seconde règle, qui découle de la première, consiste à s' isoler entièrement. Il faut éviter la société lorsqu' on souffre, parce qu' elle est l' ennemie naturelle du malheureux ; sa maxime est : infortuné- coupable. Je suis si convaincu de cette vérité sociale, que je ne passe guère dans les rues sans baisser la tête. Troisième règle : fierté intraitable. L' orgueil est la vertu du malheur. Plus la fortune nous abaisse, plus il faut nous élever, si nous voulons sauver ntre caractère. Il faut se ressouvenir que partout on honore l' habit et non l' homme. Peu importe que vous soyez un fripon, si vous êtes riche ; un honnête homme, si vous êtes pauvre. Les positions relatives font dans la société l' estime, la considération, la vertu. Comme il n' y a rien d' intrinsèque dans la naissance, vous fûtes roi à Syracuse, et vous devenez particulier malheureux à Corinthe. Dans la première position, vous devez mépriser ce que vous êtes ; dans la seconde, vous enorgueillir de ce que vous p162 avez été ; non qu' au fond vous ne sachiez à quoi vous en tenir sur ce frivole avantage, mais pour vous en servir comme d' un bouclier contre le mépris attaché à l' infortune. On se familiarise aisément avec le malheureux ; et il se trouve sans cesse dans la dure nécessité de se rappeler sa dignité d' homme, s' il ne veut que les autres l' oublient. Enfin vient une grande question sur le sujet de ce chapitre : que faut-il faire pour soulager ses chagrins ? Voici la pierre philosophale. D' abord, la nature du malheur n' étant pas parfaitement connue, cette question rese pour ainsi dire insoluble. Lorsqu' on ne sait où gît le siége du mal, où peut-on appliquer le remède ? Plusieurs philosophes anciens et modernes ont écrit sur ce sujet. Les uns nous proposent la lecture, les autres la vertu, le courage. C' est le médecin qui dit au patient : portez-vous bien. Un livre vraiment utile au misérable, parce qu' on y trouve la pitié, la tolérance, la douce indulgence, l' espérance plus douce encore, qui composent le seul baume des blessures de l' âme, ce sont les évangiles. Leur divin auteur ne s' arrête point à prêcher vainement les infortunés, il p163 fait plus : il bénit leurs larmes, et boit avec eux le calice jusqu' à la lie. Il n' y a point de panacée universelle pour le chagrin, il en faudroit autant que d' individus. D' ailleurs la raison trop dure ne fait qu' aigrir celui qui souffre, comme la garde maladroite qui, en tournant l' agonisant dans son lit pour le mettre plus à son aise, ne fait que le torturer. Il ne faut rien moins que la main d' un ami pour panser les plaies du coeur, et pour vous aider à soulever doucement la pierre de la tombe. Mais si nous ignorons comment le malheur agit, nous savons du moins en quoi il consiste : en une privation. Que celle-ci varie à l' infini ; que l' un regrette un trône, l' autre une fortune, un troisième une place, un quatrième un abus ; n' importe, l' effet reste le même pour tous. M me disoit : je ne vois qu' une infortune réelle : celle de manquer de pain. Quand un homme a la vie, l' habit, une chambre et du feu, les autres maux s' évanouissent. Le manque du nécessaire absolu est une chose affreuse, parce que l' inquiétude du lendemain empoisonne le présent. M avoit raison, mais cela ne tranche pas la question. p164 Car que faudroit-il faire pour se procurer ce premier besoin ? Travailler, répondent ceux qui n' entendent rien au coeur de lhomme. Nous supportons l' adversité, non d' après tel ou tel principe, mais selon notre éducation, nos goûts, notre caractère, et surtout notre génie. Celui-ci, s' il peut gagner passablement sa vie par une occupation quelconque, s' apercevra à peine qu' il a changé de condition ; tandis que celui-là, d' un ordre supérieur, regardera comme le plus grand des maux de se voir obligé de renoncer aux facultés de son âme, de faire sa compagnie de manoeuvres dont les idées sont confinées autour du bloc qu' ils scient, ou de passer ses jours, dans l' âge de la raison et de la pensée, à faire répéter des mots aux stupides enfants de son voisin. Un pareil homme aimera mieux mourir de faim, que de se procurer à un tel prix les besoins de la vie. Ce n' est donc pas chose si aisée que d' associer le nécessaire et le bonheur : tout le monde n' entendra pas ceci. p165 Ainsi nous ne sommes pas juges compétents du bon et du mauvais pour les autres : il ne s' agit pas de l' apparence, mais de la réalité. Je m' imagine que les malheureux qui lisent ce chapitre, le parcourent avec cette avidité inquiète, que j' ai souvent portée moi-même dans la lecture des moralistes, à l' article des misères humaines, croyant y trouver quelque soulagement. Je m' imagine encore que, trompés comme moi, ils me disent : vous ne nous apprenez rien ; vous ne nous donnez aucun moyen d' adoucir nos peines ; au contraire vous prouvez trop qu' il n' en existe point. ô mes compagnons d' infortune ! Votre reproche est juste : je voudrois pouvoir sécher vos larmes, mais il vous faut implorer le secours d' une main plus puissante que celle des hommes. Cependant ne vous laissez point p166 abattre ; on trouve encore quelques douceurs parmi beaucoup de calamités. Essaierai-je de montrer le parti qu' on peut tirer de la condition la plus misérable ? Peut-être en recueillerez-vous plus de profit que de toute l' enflure d' un discours stoïque. Un infortuné armi les enfants de la prospérité, ressemble à un gueux qui se promène en guenilles au milieu d' une sociét brillante : chacun le regarde et le fuit. Il doit donc éviter les jardins publics, le fracas, le grand jour ; le plus souvent même il ne sortira que la nuit. Lorsque la brume commence à confondre les objets, notre infortuné s' aventure hors de sa retraite, et, traversant en hâte les lieux fréquentés, il gagne quelque chemin solitaire, où il puisse erreren liberté. Un jour il va s' asseoir au sommet d' une colline qui domine la ville et commande une vaste contrée ; il contemple les feux qui brillent dans l' étendue du paysage obscur, sous tous ces toits habités. Ici, il voit éclater le réverbère à la porte de cet hôtel, dont les habitants, plongés dans les plaisirs, ignorent qu' il est un misérable, occupé seul à regarder de loin la lumière de leurs fêtes : lui qui eut aussi des fêtes et des p167 amis ! Il ramène ensuite ses regards sur quelque petit rayon tremblant dans une pauvre maison écartée du faubourg, et il se dit : là, j' ai des frères. Une autre fois, par un clair de lune, il se place en embuscade sur un grand chemin, pour jouir encore à la dérobée de la vue des hommes, sans être distingué d' eux ; de peur qu' en apercevant un malheureux, ils ne s' écrient, comme les gardes du docteur anglois, dans la chaumière indienne : un paria ! Un paria ! Mais le but favori de ses courses sera peut-être un bois de sapins, planté à quelques deux milles de la ville. Là il a trouvé une société paisible, qui comme lui cherche le silence et l' obscurité. Ces sylvains solitaires veulent bien le souffrir dans leur république, à laquelle il paie un léger tribut ; tâchant ainsi de reconnoître, autant qu' il est en lui, l' hspitalité qu' on lui a donné. Lorsque les chances de la destinée nous jettent hors de la société, la surabondance de notre âme, faute d' objet réel, se répand jusque sur l' ordre muet de la création, et nous y trouvons p168 une sorte de plaisir que nous n' aurions jamais soupçonné. La vie est douce avec la nature. Pour moi je me suis sauvé dans la solitude, et j' ai résolu d' y mourir, sans me rembarquer sur la mer du monde. J' en contemple encore quelquefois les tempêtes, comme un homme jeté seul sur une île déserte, qui se plaît, par une secrète mélancolie, à voir les flots se briser au loin sur les côtes où il fit naufrage. Après la perte de nos amis, si nous ne succombons à la douleur, le coeur se replie sur lui-mêe ; il forme le projet de se détacher de tout autre sentiment, et de vivre uniquement avec ses souvenirs. S' il devient moins propre à la société, sa sensibilité se développe aussi davantage. Le malheur nous est utile ; sans lui les facultés aimantes de notre âme resteroient inactives : il la rend un instrument tout harmonie, dont, au moindre souffle, il sort des murmuresinexprimables. Que celui que le chagrin mine s' enfonce dans les foêts ; qu' il erre sous leur voûte mobile ; qu' il gravisse la colline, d' où l' on découvre, d' un côté de riches campagnes, de l' autre le soleillevant sur des mers p169 étincelantes, dont le vert changeant se glace de cramoisi et de feu, sa douleur ne tiendra point contre un pareil spectacle : non qu' il oublie ceux qu' il aima, car alors ses maux seroient préférables, mais leur souvenir se fondra avec le calme des bois et des cieux : il gardera sa duceur et ne perdra que son amertume. Heureux ceux qui aiment la nature : ils la trouveront, et trouveront seulement elle, au jour de l' adversité. Telle est la première sorte de plaisir qu' on peut tirer du malheur ; mais on en compte plusieurs autres. Je recommanderois particulièrement l' étude de la botanique, comme propre à camer l' âme en détournant les yeux des passions des hommes, pour les porter sur le peuple innocent des fleurs. Armé de ses ciseaux, de son style, de sa lunette, on s' en va tout courbé, longeant les fossés d' un vieux chemin, s' arrêtant au massif d' une tour en ruine, aux mousses d' une antique fontaine, à l' orée septentrionale d' un bois ; ou peut-être on parcourt des grèves que les algues festonnent de leurs grands falbalas frisés et couleur d' écaille fondue. Notre botanophile se plaît à rencontrer la tulipa silvestris qui se retire comme lui sous les ombrages les plus solitaires ; il s' attache à ces lis mélancoliques, dont le front penché semble rêver sur le courant des eaux. à l' aspect attendrissant du convolvulus , p170 qui entoure de ses fleurs pâles quelque aulne décrépit, il croit voir une jeune fille presser de ses bras d' albâtre son vieux père mourant ; l' ulex épineux, couvert de ses papillons d' or, qui présente un asile assuré aux petits des oiseaux, lui montre une puissance protectrice du foible ; dans les thyms et les calamens , qui embellissent généreusement un sol ingrat de leur verdure parfumée, il reconnoit le symbole de l' amour de la patrie. Parmi les végétaux supérieurs, il s' égare volontiers sous ces arbres dont les sourds mugissements imitent la triste voix des mers lointaines ; il affecte cette famille américaine, qui laisse pendre ses branches négligées comme dans la douleur ; il aime ce saule au port languissant, qui ressemble avec sa tête blonde et sa chevelure en désordre, à une bergère pleurant au brd d' une onde. Enfin il recherche de préférence dans ce règne aimable, les plantes qui, par leurs accidents, leurs goûts, leurs moeurs, entretiennent des intelligences secrètes avec son âme. Oh ! Qu' avec délices, après cette course laborieuse, p171 on rentre dans sa misérable demeure chargé de la dépouille des champs ! Comme si l' on craignoit que quelqu' un ne vînt ravir ce trésor, fermant mystérieusement la porte sur soi, on se met à faire l' analyse de sa récolte, blâmant ou approuvant Tournefort, Linné, Vaillant, Jussieu, Solander, du Bourg. Cependant la nuit approche. Le bruit commence à cesser au dehors, et le coeur palpite d' avance du plaisir qu' on s' est préparé. Un livre qu' on a eu bien de la peine à se procurer, un livre qu' on tire précieusement du lieu obscur où on le tenoit caché, va remplir ces heures de silence. Auprès d' un humble feu et d' une lumière vacillante, certain de n' être point entendu, on s' attendrit sur les maux imaginaires des Clarisse, des Clémentine, des Héloïse, des Cécilia. Les romans sont les livres des malheureux : ils nous nourrissent d' illusions, il est vrai ; mais en sont-ils plus remplis que la vie ? Eh bien, si vous le voulez, ce sera un grand crime, une grande vérité, dont notre solitaire s' occupera : Agrippine assassinée par son fils. Il veillera au bord du lit de l' ambitieuse romaine, maintenant retirée dans une chambre obscure à p172 peine éclairée d' une petite lampe. Il voit l' impératrice tombée faire un reproche touchant à la seule suivante qui lui reste, et qui elle-même l' abandonne ; il observe l' anxiété augmentant à chaque minute sur le visage de cette malheureuse princesse qui, dans une vaste solitude, écoute attentivement le silence. Bientôt on entend le bruit sourd des assassins qui brisent les portes extérieures ; Agrippine tressaille, s' assied sur son lit, prête l' oreille. Le bruit approche, la troupe entre, entoure la couche ; le centurion tire son épée et en frappe la reine aux tempes ; alors : ventrem feri ! s' écrie la mère de Néron : mot dont la sublimité fait hocher la tête. Peut-être aussi, lorsque tout repose, entre deux ou trois heures du matin, au murmure des vents et de la pluie qui battent contre vos fenêtres, écrivez-vous ce que vous savez des hommes. L' infortuné occupe une place avantageuse pour les bien étudier, parce qu' étant hors de leur route, il les voit passer devant lui. Mais, après tout, il faut toujours en revenir à ceci : sans les premières nécessités de la vie, point de remèdes à nos maux. Otway, en mendiant le morceau de pain qui l' étouffa ; Gilbert, la tête troublée par le chagrin, avalant une clef à l' hôpital, sentirent bien amèrement, à cet égard, p174 quoique hommes de lettres, toute la vanité de la philosophie. CHAPITRE 14 2E P T 2 Agis à Sparte. La révolution des trente tyrans à Athènes eut des conséquences funestes pour la république imprudente qui l' avoit favorisée. Lysander, en faisant porter à Lacédémone l' or et l' argent de l' Attique, introduisit les vices de ce dernier pays dans sa patrie. Bientôt la simplicité des moeurs y passa pour grossièreté, la frugalité pour sottise, l' honnêteté pour duperie ; et, l' éphore épitadès ayant publié une loi par laquelle on pouvoit aliéner le patrimoine de ses pères, toutes les propriétés passèrent entre les mains des riches ; et les spartiates, jadis si égaux en rang et en fortune, se trouvèrent divisés en un vil troupeau d' escaves et de maîtres. Tel étoit l' état de la république de Lycurgue, lorsqu' il s' éleva à Lacédémone un roi digne des p175 grands siècles de la Grèce. Agis, épris des charmes de la vertu, entreprit, dans l' âge où la plupart des hommes sentent à peine leur existence, de rétablir les lois et les moeurs de l' antique Laconie. Il s' ouvrit de ses desseins à la jeunesse lacédémonienne, qu' il trouva, contre son attente, plus disposée que les vieillards à favoriser son entreprise. On a remarqué la même chose en France au commencement de la révolution : il y a dans le bel âge une chaleur généreuse qui nous porte vers le bien, tant que la société n' a point encore dissipé la douce illusion de la vertu. Cependant le roi de Lacédémone parvnt à gagner trois hommes d' une grande influence, Lysander, Mandroclides et Agésilas ; il réussit de même auprès de sa mère Agésistrata. Tout sembloit favoriser l' entreprise. Lysander avoit été nommé éphore, les dettes publiquement abolies, le roi Léonidas s' étoit vu forcé à la fuite, après une vaine opposition aux projets de son collègue Agis, et l' on avoit élu son gendre Cléombrotus à sa place. Enfin, il ne restoit p176 plus qu' à procéder au partae des terres, lorsqu' Agésilas, qui jusqu' alors avoit secondé la révolution, trahit la cause de son parti, et fit changer la fortune. Ce spartiate possédoit de grandes propriétés, et se trouvoit en même temps écrasé de dettes. Il embrassa donc avidemnt l' occasion de se décharger de celles-ci, mais il ne voulut plus de la réforme aussitôt qu' elle atteignit ses biens. Ayat eu l' adresse de se faire nommer éphore, et Agis se trouvant absent, il exerça mille tyrannies. Les citoyens se voyant joués par Agésilas, et croyant que le jeune roi s' entendoit avec lui, se liguèrent ensemble et rappelèrent sous main Léonidas, ce roi exilé dont Cléombrotus occupoit la place. Cependant Agis étoit de retour à Lacédémone ; bientôt Léonidas y rentra lui-même en triomphe, et il ne resta plus pour Agis et Cléombrotus qu' à éviter sa vengeance et celle de la faction des riches, maintenant toute-puissante. Le dernier se rendit suppliant dans le temple de Neptune ; et, sauvé peu après par la vertu de son épouse, il fut seulement condamné à l' exil. Il n' en arriva pas ainsi du jeune et malheureux prince Agis, réfugié dans le temple de Minerve. Je laisse parler le bon Amyot. CHAPITRE 15 2E P T 2 p177 Condamnation et exécution d' Agis et de sa famille. Ainsi, Léonidas ayant chassé Cléombrotus hors de la ville, et au lieu des premiers éphores qu' il déposa, en ayant substitué d' autres, se mit incontinent à penser les moyens comment il pourroit avoir Agis : si tascha de luy persuader premièrement qu' il sortist de la franchise du temple, et qu' il s' en allast avec luy à seureté exercer sa royauté, lui donnant à entendre que ses citoyens luy avoient pardonné tout le passé, à cause qu' ils cognoissoient bien qu' il avoit esté deceu et circonvenu par Agesilaus, comme jeune homme desireux d' honneur qu' il estoit. Toutefois pour cela Agis ne bougeoit point de sa franchise, ains avoit pour suspect tout ce que l' autre lui alleguoit : au moyen de p178 quoi Léonidas se desporta de tascher de l' attirer et l' abuser par belles paroles : mais Amphares, Demochares et Arcesilaus alloient souvent le visiter et deviser avec luy, tant quelquefois qu' ils le menoient jusques aux estuves, puis quand il s' y estoit estuvé et lavé ils le ramenoient dedans la franchise du temple, car ils estoient ses familiers. Mais Amphares ayant de naguères emprunté d' Agesistrata quelques précieux meubles, comme tapisseries et vaisselle d' argent, entreprint de le trahir, luy, sa mere, et son ayeule, sous espérances que ses meubles qu' il avoit empruntez lui demoureroient. Et dit-on que ce fut luy qui, plus que nul autre, presta l' oreille à Léonidas, et incita et irrita les éphores, du nombre desquels il estoit, à l' encontre de luy. Comme donques Agis eust accoustumé de se tenir tousiours le reste du temps dedans le temple, excepté que quelquesfois il alloit jusques aux estuves, ils proposerent de le surprendre quand il seroit hors de la franchise. Si espierent un jour qu' il s' estoit estuvé, ainsi qu' ils avoient accoustumé lui allerent au-devant, et le saluerent, faisant semblant de le vouloir reconvoyer, en devisant et raillant avec lui comme avec un jeune homme duquel ils se tenoient fort familiers ; mais quand ils furent à l' endroit du destour d' une ruë tournante qui alloit à la prison, Amphares p179 mettant la main sur luy pourcequ' il étoit magistrat, luy dit : je te fais prisonnier, Agis, et te mène devant les éphores pour rendre compte et raison de ce que tu as innové en l' état de la chose publique. Et lors, Demochares, qui estoit grand et puissant homme luy jeta aussitost sa robe à l' entour du col et le tira par devant, les autres le poussoient par derrière comme ils avoient conspiré entre eux. Ainsi n' y ayant personne auprès d' eux qui peust secourir Agis, ils firent tant, qu' ils le traînerent en prison, et incontinent y arriva Léonidas avec bon nombre de soldats étrangers, qui environnerent la prison par le dehors. Les éphores entrèrent dedans et envoyèrent querir ceux du sénat, qu' ils sçavoient bien estre de même volonté qu' eux : puis, ils commandèrent à Agis, comme par forme de procès, de dire pour quelle cause il avoit fait ce qu' il avoit remué en l' administration de la chose publique. Le jeune homme se prit à rire de leur simulation : et adonc Amphares luy dit qu' il n' estoit pas temps de rire, et qu' il falloit qu' il payast la peine de sa folle temerité. Un autre éphore faisant semblant de luy favoriser et de luy monstrer un expédient pour échapper de cette criminelle procédure, lui demanda s' il n' avoit pas esté seduit et constraint à ce faire par Agesilaus et par Lysander. Agis respondit qu' il n' avoit esté enduit p180 ne forcé de personne : mais qu' il l' avoit fait seulement pour ensuivre l' ancien Lycurgus, ayant voulu remettre la chose publique en mesme estat que lui jadis l' avoit ordonnée. Le mesme éphore lui demanda s' il se repentoit pas de ce qu' il avoit fait. Le jeune homme respondit franchement qu' il ne se repentiroit jamais de chose si sagement et si vertueusement entreprinse, encore qu' il vist la mort toute certaine devant ses yeux. Alors ils le condamnèrent à mourir et ommandèrent aux sergents de le mener dans la decade, qui est un certain lieu de la prison, là où on étrangle ceux qui sont condamnez à mourir par justice. Et Demochares voyant que les sergents n' osoient mettre la main sur luy, et que semblablement les soldats étrangers refuyoient et avoient en horreur une telle exécution, comme chose contraire à tout droit divin e humain, de mettre la main sur la personne d' un roi, en les menaçant et leur disant injures, traîna luy-mesme Agis dedans ceste chartre : car plusieurs avoient desia entendu sa prinse, et y avoit jà grand tumulte à la porte de la prison, et force lumieres, torches, et y accoururent aussitost la mere et l' ayeule d' Agis, qui crioyent et requeroient que le roy de Sparte peust avoir justice, et que son procès lui soit fait par ses citoyens. Cela fut cause de faire haster et précipiter p181 son exécution, pour que ses ennemis eurent peur qu' on ne le recourust par force la nuict d' entre leurs mains s' il arrivoit encore plus de gens. Ainsi estant Agis mené à la fourche, aperçut en allant l' un des sergents qui ploroit et se tourmentoit, auquel il dit : mon ami, ne te tourmente point pour pitié de moi, car je suis plus homme de bien que ceux qui me font mourir si meschamment et si malheureusement ; et en disant ces paroles, il bailla volontairement son col au cordeau. Cependant Amphares sortit à la porte de la prison, là où il trouva Agesistrata, mere d' Agis, qui se jeta à ses pieds, et luy la relevant comme pour la familiarité et l' amitié qu' il avoit euë avec elle, lui dit qu' on ne feroit force ni violence à Agis, et qu' elle le pouvoit aller voir si bon lui sembloit ; elle pria qu' on laissast entrer sa mere quand et elle. Amphares respondit que rien ne l' empeschoit, et ainsi les met dedans toutes deux, faisant refermer les portes de la prison après elles. Mais entrées qu' elles furent, il bailla au sergent Archidamia la première à exécuter, laquelle estoit fort ancienne et avoit vescu jusqu' à son extrême vieillesse en plus grand honneur et plus de dignité qu' aucune autre dame de la ville. Celle-là exécutée, il commanda à Agesistrata d' entrer après, et elle voyant le corps de son fils mort et estendu et p182 sa mere encore pendue au gibet, aida elle-mesme aux bourreaux à la despendre, et l' estendit au long du corps de son fils ; et après l' avoir acoustrée et couverte, se jetta par terre auprès du corps de son fils en le baisant au visage : helas ! Dit-elle, ta trop grande bonté, douceur et clemence, mon fils, sont cause de ta mort et de la nostre. à donc Amphares, qui regardoit de la porte ce qui se passoit au dedans, oyant ce qu' elle disoit, entra sur ce poinct et lui dict en colere : puisque tu as esté consentante du faict de ton fils, tu souffriras aussi mesme peine que luy. Lors Agesistrata se relevant pour estre estranglée : au moins, dit-elle, puisse cecy profiter à Sparte. Ce cas estant divulgué par la ville et les trois corps portez hors de la prison, la crainte des magistrats ne peut estre si grande que les citoyens de Sparte ne montrassent évidemment qu' ils en estoient fort desplaisants, et qu' ils ne haïssent de mort Léonidas et Amphares, estimant qu' il n' avoit onques esté commis un si cruel, si malheureux ni si damnable forfait en Sparte, depuis que les doriens estoient venus habiter le Peloponese : car les ennemis mesme en bataille ne mettoient pas volontiers les mains sur les rois lacedemoniens, ains s' en destournoient s' il leur estoit possible pour la crainte et reverence qu' ils portoient à leur majesté... p183 il est certain que cet Agis fut le premier des rois que les éphores firent mourir, pour avoir voulu faire de très-belles choses et très-convenables à la gloire et dignité de Sparte estant en l' aage en laquelle, quand les hommes faillent, encore leur pardonne-t-on, et ayant eu ses amis plus juste occasion de se plaindre de lui que non pas ses ennemis pour ce qu' il sauva la vie à Léonidas et se fia aux autres comme la plus douce et la plus humaine créature du monde qu' il estoit. " on a pu remarquer dans cette histoire touchante, plusieurs circonstances semblables à celles qui ont accompagné la mort de Louis : l' appel au peuple refusé, l' injustice et l' incompétence des juges, etc. Je vais donnerl' esquisse rapide de la condamnation de Charles Ier, roi d' Angleterre, et de celle de Louis Xvi, roi de France, afin que le lecteur trouve ici rassemblés sous un seul point de vue les trois plus grands événements de l' histoire. CHAPITRE 16 2E P T 2 p184 Jugement et condamnation de Charles Ier, roi d' Angleterre. Le grand projet de juger Charles avoit depuis long-temps été développé dans le conseil secret de Cromwell ; mais soit que celui-ci ne pût faire tremper le parlement dans son crime, tandis que ce corps étoit encore p185 intègre, soit par tout autre motif, l' exécution du dessein s' étoit trouvée suspendue. Aussitôt que les communes furent réduites à un petit nombre de scélérats dévoués aux ordres du tyran, il lui fut aisé de faire jouer l' étonnante tragédie. On chargea un comité d' enquérir dans la p186 conduite de sa majesté Britannique, et, sur le rapport qui en fut fait, lachambre basse nomma une haute cour de justice, composée de cent trente-trois membres, pour juger Charles Stuart, roi d' Angleterre, comme coupable de trahison envers la nation. Cromwell et Ireton p187 étoient du nombre des juges, Cook accusateur pour le peuple, Bradshaw président. Le bill fut rejeté par les pairs, mais les communes passèrent outre ; et le colonel Harrison, fils d' un boucher, et le plus furieux démagogue d' Angleterre, reçut ordre d' amener son souverain à Londres. p188 La cour étoit séante à Westminster. Charles parut dans cet antre de mort au milieu de ses assassins avec les cheveux blacs de l' infortune et la sérénité de l' innocence. Depuis dix-huit mois accoutumé à contempler les scènestrompeuses de la vie du fond d' une prison solitaire, il n' espéroit plus rien des hommes, et il parut devant ses juges dans toute la splendeur du i 189 malheur. Il seroit difficile d' imaginer une conduite plus noble et plus touchante. De prince ordinaire devenu monarque magnanime, il refusa avec dignité de reconnoître l' autorité de la cour. Trois fois il fut conduit devant ses bourreaux, et trois fois il déploya les talents d' un homme supérieur, la majesté d' un roi et le calme d' un héros. Il eut à y souffrir des peines de plusieurs espèces. Des soldats demandoient sa mort à grands cris et lui crachoient au visage, tandis que le peuple fondoit en larmes et l' accabloit de bénédictions. Charles étoit trop grand pour être ému de ces injures atroces, mais trop tendre pour n' être pas touché de ces témoignages d' amour : ce ne sont pas les outrages, ce sont les marques de bienveillance qui brisent le coeur des infortunés. p190 à la quatrième confrontation, les juges condamnèrent à mort Charles Stuart, roi d' Angleterre, comme traître, assassin, tyran et ennemi de la république. Trois jours lui furent accordés pour se préparer. De toute la famille royale il ne restoit en Angleterre que la princesse élisabeth et le duc de Glocester. Charles obtint la permission de dire un dernier adieu à cet aimable enfant, qui sous les traits naïfs de l' innocence sembloit déjà porter le coeur sympathique d' un homme. Durant les trois jours de grâce, l' intrépide monarque dormit d' un profond sommeil au bruit des ouvriers qui dressoient l' appareil de son supplice. Le trente de janvier 1649 le roi d' Angleterre fut conduit à l' échafaud élevé à la vue de son palais, raffinement de barbarie qui n' a pas été p191 oublié par les régicides de France. On avoit eu soin d' entourer le lieu du sacrifce d' une foule de soldats, de peur que la voix de la victime ne parvînt jusqu' au peuple, rangé au loin dans une morne épouvante. Charles, voyant qu' il ne pouvoit se faire entendre, voulut du moins laisser en mourant une grande leçon à la postérité : il reconnut que le sang de l' innocent, qu' il avoit autrefois permis de répandre, rejaillissoit justement sur lui. Après cet aveu, il présenta hardiment la tête au bourreau, qui la fit voler d' un seul coup. CHAPITRE 17 2E P T 2 p193 M De Malesherbes. Exécution de Ouis Xvi. La monarchie françoise n' existoit plus. Le descendant d' Henri Iv attendoit à chaque instant que les régicides consommassent le crime, et le crime fut résolu. De tous les serviteurs de Louis Xvi un seul étoit resté à Paris. Ce digne vieillard, le plus onnête homme de la France, de l' aveu même des révolutionnaires, s' étoit tenu éloigné de la cour durant la prospérité du monarque. Ce fut sans doute un beau spectacle, que de voir M De Malesherbes, honoré de soixante-douze années de probité, se rendre, non au palais de Versailles, mais dans les prisons du temple pour défendre seul son souverain infortuné, lorsque les flatteurs et les gardes avoient disparu. De quel front les p194 prétendus républicains osoient-ils regarder à leur barre l' ami de Jean-Jacques ? Celui qui, dans tout le cours d' une longue vie, s' étoit fait un devoir de prendre la défense de l' opprimé contre l' oppresseur, et qui, de même qu' il avoit protégé le dernier individu du peuple contre la tyrannie des grands, venoit à présent plaider la cause d' un roi innocent contre les despotes plébéiens du faubourg Saint-Antoine. Ah ! Il étoit donné à notre siècle de contempler le vénérable magistrat revêtu de la chemise rouge, monté sur un tombereau sanglant, et mené à la guillotine entre sa fille, sa petite-fille, et son petit-fils, aux acclamations d' un peuple ingrat, dont il avoit tant de fois pleuré la misère. Qu' on me pardonne ce moment de foiblesse : vertueux Malesherbes ! S' il est vrai qu' il existe quelque part une demeure préparée pour les bienfaiteurs des hommes, vos mânes illustres, réunis à ceux de l' auteur de l' émile , habitent maintenant ce séjour de paix. D' autres, plus heureux p196 que moi, ont mêlé leur sang au vôtre : c' étoit ma destinée de traîner après vous sur la terre une vie désormais sans illusions et pleine de regrets. Mais pourquoi parlerois-je du jugement de Louis Xvi ; qui en ignore les circonstances ? Qui ne sait que tout fut inutile contre un torrent de crimes et de factions. Agis, Charles et Louis périrent avec tout l' appareil et toute la moquerie de la justice. Laissons d' Orléans observer son roi et son parent, la lorgnette à la main, et prononçant la mort à l' effroi même des scélérats. Fions-nous-en à la postérité, dont la voix tonnante gronde déjà dans l' avenir ; à la postérité qui, juge incorruptible des âges écoulés, p197 s' apprête à traîner au supplice la mémoire pâlissante des hommes de mon siècle. Le fatal 21 de janvier 1793 se leva pour le deuil éternel de la France. Le monarque, averti qu' il falloit mourir, se prépara avec sérénité à ce grand acte de la vie : sa conscience étoit pure et la religion lui ouvroit les cieux. Mais que de liens il avoit eu auparavant à rompre sur la terre ! Louis avoit vu son épouse, il avoit vu aussi sa fille et son jeune fils qui couroit parmi les gardes en demandant la grâce de son père ; tant d' agoisses ne déchirèrent jamais le coeur d' un autre homme. L' heure étoit venue. Le carrosse attendoit à la porte. Louis descendit avec son confesseur. p198 Il ne put s' empêcher, dans la cour, de jeter un regard vers les fenêtres de la reine où il ne vit personne : ce regard-là dut peindre bien de la douleur. Cependant le roi étoit monté dans la voiture qui rouloit lentement au milieu d' un morne silence ; Louis, répétant avec son confesseur les prières des agonisants, savouroit à longs traits la mort. Il arrive enfin à la place où l' instrument de destruction étoit élvé à la vue du palais de Henri Iv. Louis, descendu de la voiture, voulut au moins protester de son innocence : " vous n' êtes pas ici pour parler, mais pour mourir, " lui dit un barbare. Ce fut alors que l' on vit un des meilleurs rois qui ait jamais régné sur la France, lié sur une planche ensanglantée, comme le plus vil des scélérats, la tête passée de force dans un croissant de fer et attendant le coup qui devoit le délivrer de la vie : et comme s' il ne fût pas resté un seul françois attaché à son souverain, ce fut un étranger qui assista le monarque à sa dernière heure au milieu de tout son peuple. Il se fait un grand silence : " fils de Saint Louis ! Vous montez aux cieux, " s' écrie le pieux ecclésiastique en se penchant à l' oreille du monarque. On entend le bruit du coutelas qui se précipite. CHAPITRE 18 2E P T 2 p205 Triple parallèle : Agis, Charles et Louis. Ainsi les grecs virent tomber Agis, roi de Sparte ; ainsi nos aïeux furent témoins de la catastrophe de Charles Stuart, roi d' Angleterre ; ainsi a péri sous nos yeux, Louis De Bourbon, roi de France. Je n' ai rapporté en détail l' exécution du second que pour montrer jusqu' à quel point les jacobins ont porté l' imitation dans l' assassinat du dernier. J' ose dire plus : si Charles n' avoit pas été décapité à Londres, Louis n' eût vraisemblablement pas été guillotiné à Paris. Si nous comparons ces trois princes, la balance, quant à l' innocence, penche évidemment en faveur d' Agis et de Louis. L' un et l' autre furent p206 pleins d' amour pour leurs peuples ; l' un et l' autre succombèrent en voulant ramener leurs sujets à la liberté et à la vertu ; tous les deux méconnurent les moeurs de leur siècle. Le premier dit aux spartiates corrompus, redevenez les citoyens de Lycurgue, et les spartiates le sacrifièrent : le second donna aux françois à goûter le fruit défendu : " tout ou rien " fut le cri. Chrles, dans une monarchie limitée, avoit envahi les droits d' une nation libre : Louis, dans une monarchie absolue, s' étoit continuellement dépouillé des siens en faveur de son peuple. Les trois monarques, bons, compatissants, moraux, religieux, eurent toutes les vertus sociales. Le premier étoit plus philosophe, le second plus roi, le troisième plus homme privé. La destinée se servit de défauts diamétralement opposés dans leurs caractères, pour leur faire commettre les mêmes erreurs et les conduire à la même catastrophe : l' esprit de système dans Agis, l' obstination dans Charles, et le manque de vouloir dans Louis. Tous les trois modérés et sincères, se firent accuser tous les trois de despotisme et de duplicité : le roi de Lacédémone en s' attachant avec trop d' ardeur à ses notions exaltées, le roi d' Angleterre p207 en n' écoutant que sa volonté, le roi de France en ne suivant que celle des autres. Quant aux souffrances, Louis, au premier coup d' oeil, semble avoir laissé loin derrière lui Agis et Charles. Mais qui nous transportera à Lacédémone ? Qui nous fera voir le digne imitateur de Lycurgue obligé de se tenir caché dans un temple pour prix de sa vertu, et, en attendant la mort, méditant au pied des autels sur l' ingratitude des hommes ? Qui nous introduira auprès du malheureux Charles, abandonné de l' univers entier ? Qui nous le montrera à Carisbrook avec sa barbe négligée, sa tête vénérable blanchie par les chagrins, aidant le matin un pauvre vieillard, sa seule compagnie, p208 à allumer son feu ; le reste du jour livré à une vaste solitude, et veillant dans les longues nuits sur sa triste couche, pour entendre retentir les pas des assassins, dans les corridors de sa prison ? Enfin qui nous ouvrira les portes du temple ? Qui nous introduira auprès du roi de France, à peine vêtu, livré à des barbares qui l' obsédoient sans cesse, et le coeur fendu de douleur, au spectacle des misères de son épouse et de ses enfants, incessamment sous ses yeux ! Voyons agis trahi par ses amis, traîné à travers les rues de Sparte, au tribunal du crime ; le tendre Charles dans whitehall, tenant son fils sur ses genoux, et donnant à l' enfant attentif un dernier conseil et un dernier baiser ; Louis, dans le temple, disant le fatal adieu à sa famille : le roi de Lacédémone étranglé ignominieusement dans le cachot des scélérats, et bientôt suivi au tombeau par sa mère et son aïeule auguste ; le roi d' Angleterre sur l' échafaud, se dépouillant à la vue de son peuple, et se préparant à la mort ; le roi de France au pied de la guillotine, les cheveux coupés, la chemise ouverte, et les mains liées derrière le dos. Terminons ce parallèle affligeant pour l' humanité. Monarque ou esclave, guerrier ou philosophe, p209 riche ou pauvre, souffrir et mourir, c' est toute la vie. Entre les malheurs du roi et ceux du sujet, il n' y a, pour la postérité, que cette différence qui se trouve entre deux tombeaux, dont l' un, chargé d' un marbre douloureux, se fait voir durant quelques années, tandis que l' autre, couvert d' un peu d' herbe, ne forme qu' un petit sillon que les enfants du voisinage, en se jouant, ont bientôt effacé sous leurs pas. CHAPITRE 19 2E P T 2 p212 Quelques pensées. Je ne ferai que qelques courtes réflexions sur ces événements fameux. Les grands crimes comme les grandes vertus nous étonnent. Tout ce qui fait événement plaît à la multitude. On aime à être remué, à s' empresser, à faire foule ; et tel honnête homme qui plaint son souverain légitime massacré par une faction, seroit cependant bien fâché de manquer sa part du spectacle, peut-être même trompé s' il n' alloit pas à avoir lieu. Voilà la raison pour laquelle les révolutions où il a péri des rois éblouissent tant les hommes, et pour laquelle les générations suivantes sont si fort tentées de p213 les imiter : lorsqu' on mène des enfants à une tragédie, ils ne peuvent dormir à leur retour, si l' on ne couche auprès d' eux l' épée ou le poignard des conspirateurs qu' ils ont vus. D' ailleurs il y a toujours quelque chose de bon dans une révolution, et ce quelque chose survit à la révolution même. Ceux qui sont placés près d' un événement tragique sont beaucoup plus frappés des maux que des avantages qui en résultent : mais pour ceux qui s' en trouvent à une grande distance, l' effet est précisément inverse ; pour les premiers, le dénouement est en action, pour les seconds en récit. Voilà pourquoi la révolution de Cromwell n' eut presque point d' influence sur son siècle, et pourquoi aussi elle a été copiée avec tant d' ardeur de nos jours. Il en sera de même de la révolution françoise, qui, quoi qu' on en dise, n' aura pas un effet très-considérable sur les générations contemporaines, et peut-être bouleversera l' Europe future. p214 Mais la grande différence qui se fait sentir entre les troubles de Sparte sous Agis, ceux de l' Angleterre sous Charles Ier et ceux de la France sous Louis vient surtout des hommes. à qui peut-on comparer parmi nous un lysander, patriote ferme, intègre et modèle des vertus antiques ? Un Cromwell, cachant, sous une apparence vulgaire, tout ce qu' il y a de grand dans la nature humaine ; profond, vaste et secret comme un abîme, roulant une ambition de César dans une âme immense, trop supérieur pour être connu de ses collègues, hors du seul Hampden, qui l' avoit su pénétrer ? Lui opposerons-nous le sombre Robespierre, méditant des crimes dans la cavernosité de son coeur, et grand de cela même qu' il n' avoit pas une vertu ? Rapprocherons-nous du vertueux Hampden, qu' il l' eût été même dans la Rome du premier Brutus, ce Mirabeau à la fois législateur, chef de parti, orateur, nouvelliste, historien, d' une politique incommensurable, savant dans la connoissance des hommes, à la fois le plus grand génie, et le coeur le plus corrompu de la révolution ? p215 Lorsqu' il se trouve de telles disproportions entre les hommes, il doit en exister de très-grandes entre les temps où ces hommes ont vécu. Mais nous verrons ceci ailleurs ; et il faut maintenant revenir sur nos pas au siècle d' Alexandre. CHAPITRE 20 2E P T 2 p216 Philippe et Alexandre. Tandis que Denys tomboit à Syracuse, qu' Athènes étoit en proie aux factions, un tyran s' étoit élevé en Macédoine. Le caractère de Philippe est trop connu, et n' entre pas assez dans le plan de cet essai, pour que je m' y arrête. Il me suffira de remarquer que Philippe est le père de cette politique moderne, qui consiste à troubler pour recueillir, à corrompre pour régner. En vain Démosthènes le foudroya de son éloquence, le roi de Macédoine, avançant dans l' ombre tant qu' il se sentit foible, leva le masque aussitôt qu' il se trouva fort. Les grecs alors se réveillèrent, mais trop tard ; et leur bel édifice à la liberté, élevé avec tant de périls au milieu de mille tempêtes, s' écroula dans les plaines de Chéronée, devant le génie de deux hommes, qui vinrent encore changer la face de l' univers. CHAPITRE 21 2E P T 2 p217 Siècle d' Alexandre. Si l' âge d' Alexandre diffère du nôtre par la partie historique, il s' en rapproche du côté moral. Ce fut alors que s' éleva, comme de nos jours, une foule de philosophes, qui se mirent à douter de Dieu, de l' univers, et d' eux-mêmes. Jamais on ne poussa plus loin l' esprit de recherches. On écrivoit sur tout, on analysit tout, on disséquoit tout. Point de petit sentier de politique, point de subtilité métaphysique, qu' on n' eût soigneusement examinés. Les peuples, instruits de leurs droits, connoissant toutes les espèces de gouvernement, possédoient bien plus que des livres qui leur apprenoient à être libres ; ils avoient les traditions de leurs ancêtres, et leurs tombeaux aux champs de Marathon. p218 Ils jouissoient même des formes républicaines, vains jouets que leurs tyrans leur laissèrent, comme on permet aux enfants de toucher des armes dont ils n' ont pas la force de faire usage : grand exemple qui renverse nos systèmes sur l' effet des lumières. Il prouve qu' il ne suffit pas de raisonner sciemment sur la vertu pour parvenir à l' indépendance ; qu' il faut l' aimer cette vertu, et que tous les moralistes de l' univers ne sauroient en donner le goût, lorsqu' on l' a une fois perdu. Les siècles de lumières, dans tous les temps, ont été ceux de la servitude ; par quel enchantement le nôtre sortiroit-il de la règle commune ? Les rapprochements des philosophes anciens et modernes qui vont suivre, mettront le lecteur à même de juger jusqu' à quel point l' âge d' Alexandre ressembla au nôtre. On verra que, oin d' avoir rien imaginé de nouveau, nous sommes demeurés, excepté en histoire naturelle, fort au-dessous de p220 la Grèce. On remarquera qu' à l' instant où les sophistes commencèrent à attaquer la religion et les idées reçues du peuple, celui-ci se trouva lié des chaînes de Philippe. D' après les données de l' histoire, je ne puis m' empêcher de trembler sur la destinée future de la France. CHAPITRE 22 2E P T 2 Philosophes grecs. Deux beaux génies, vivant à peu près dans le même temps, devinrent les fondateurs des diverses classes philosophiques de la Grèce. Thalès fut le père de l' école ionique, Pythagore celui de l' école italique ; j' ai parlé ailleurs d leurs systmes. Traçons rapidement la philosophie p221 des fondateurs des principales sectes de ces deux écoles, nous bornant à Platon, Aristote, Zénon, épicure, et Pyrrhon. Platon. la sagesse prise dans toute l' étendue platonique du mot est la connoissance de ce qui est. Philosophie, selon Platon, veut dire, désir de science divine. Elle se divise en trois classes : philosophie de pratique. Je passe la première. philosophie de théorie. rien ne se fait de rien. De là deux principes de toute éternité : Dieu et la matière. Le premier imprima le mouvement et l' ordre à la seconde. Dieu ne peut rien créer, il a tout arrangé. Dieu, le principe opposé à la matière, est un p222 être entièrement spirituel, bon par excellence, intelligent dans le degré le plus supérieur, mais non omnipuissant, car il ne peut subjuguer la propension au mal de la matière. Dieu a arrangé le monde d' après le modèle existant de toute éternité en lui-même, d' après cette raison de la divinité, qui contient les moules incréés de choses passées, présentes et àvenir. Les idées de l' essence spirituelle vivent d' elles-mêmes, comme êtres distincts et réels. Les objets visibles de cet univers ne sont que les ombres des idées de Dieu, qui forment seules les vraies substances. Enfin, outre ces idées préexistantes, la divinité fit couler un souffle de sa vie dans l' univers, et en composa un troisième principe mixte, à la fois esprit et matière, appelé l' âme du monde. Tel est le système théologique de Platon, d' où l' on prétend que les chrétiens ont emprunté leur mystère de la trinité. Au reste, Platon admettoit l' immortalité de l' âme, qui devoit retourner, après la mort du p223 corps, à Dieu, dont elle étoit émanée. Quant à la politique j' en parlerai ailleurs ; j' observe seulement ici que Platon admettoit la monarchie comme le meilleur gouvernement. Aristote divisoit la philosophie en trois sortes, de même que Platon ; sans parler de sa malheureuse dialectique, qui a si long-temps servi de retraite à l' ignorance, je ne m' arrête qu' à sa métaphysique. La doctrine des péripatéticiens est le système célèbre de la chaîne des êtres. Aristote remonte d' action en action, et prouve qu' il faut qu' il existe quelque part un premier agent du mouvement. Or ce premier mobile de toute chose incréée et mue, est la seule substance en repos. Elle n' a, de nécessité, ni quantité, ni matière. Quant au problème insoluble, savoir : comment l' âme agit sur le corps ? Le stagyrite croyoit avoir répondu, en attribuant le phénomène à un acte immédiat de la volonté du moteur universel. Il n' en savoit pas davantage sur la nature de l' âme qu' il appeloit une parfaite énergie ; non le p224 premier mouvement, mais un principe de mouvement, etc. Il la tenoit immortelle. Zénon, père de la secte stoïcienne. la philosophie est un effort de l' âme vers la sagesse, et dans cet effort consiste la vertu. Le monde s' arrangea par sa propre énergie. La nature est ce tout, qui comprend tout, et dont tout ne peut être que membre ou partie. Ce tout se compose de deux principes, l' un actif, l' autre passif, non existant séparés, mais unis ensemble. Le premier s' appelle Dieu, le second matière. Dieu est un pur éther, un feu qui enveloppe la surface extérieure et convexe du ciel : la matière est une masse inerte et à repos. Outre les deux principes, il en existe un troisième, auquel Dieu et la matière sont également soumis. Ce principe est la chaîne nécessaire de choses ; cest cet effet qui résulte des événements, et en est en même temps la cause inévitable : c' est la fatalité. Dieu, la matière, la fatalité ne font qu' un. Ils composent à la fois les roues, le mouvement, p225 les lois de la machine, et obéissent comme parties, aux lois qu' ils dictent comme tout. Les stoïciens affirmoient encore que le monde périra alternativement par l' eau et le feu, pour renaître ensuite sous la même forme ; que l' homme a une âme immortelle, et ils admettoient, comme l' église romaine, les trois états de récompense, de purification et de punition, dans une autre vie, ainsi que la résurrection des corps après l' embrasement général du monde. épicure. la philosophie est la recherche du bonheur. Le bonheur consiste dans la santé et la paix de l' âme. Deux espèces d' études y conduisent : celle de la physique et celle de la morale. L' univers subsiste de toute éternité. Il n' y a que deux choses dans la nature : les corps et le vide. Les corps se composent de l' agrégation de p226 parties de matière infiniment petites, ou d' atomes. Les atomes ont un mouvement interne : la gravité. Leur motion se feroit dans le plan vertical, si, par une loi particulière, ils ne décrivoient une ellipse dans le vide. La terre, le ciel, les planètes, les étoiles, les animaux, l' homme compris, naquirent du concours fortuit de ces atomes ; et lorsque la vertu séminale du globe se fut évaporée, les races vivantes se perpétuèrent par la génération. Les membres des animaux, formés au hasard, n' avoient aucune destination pariculière. L' oreille concave n' étoit point creusée pour entendre, l' oeil convexe poli pour voir ; mais ces organes se trouvant propres à ces différents usages, les animaux s' en servirent machinalement et de préférence à un autre sens. Il y a des dieux, non que la raison nous les montre ; l' instinct seul nous le dit. Mais ces dieux, p227 extrêmement heureux, ne se mêlent ni ne peuvent se mêler des choses humaines. Ils résident au séjour inconnu de la pureté, des délices et de la paix. morale. deux espèces de plaisirs : le premier consiste en un parfait repos d' esprit et de corps ; l' autre en une douce émotion des sens qui se communique à l' âme. Par plaisir, il ne faut pas entendre cette ivresse de passions qui nous subjugue, mais une tranquille absence de maux. Cet état de calme à son tour ne doit pas être une profonde apathie, un marasme de l' âme, mais cette position où l' on se sent, lorsque toutes les fonctions mentales et corporelles s' accomplissent avec une paisible harmonie. Une vie heureuse n' est ni un torrent rapide, ni une eau léthargique, mais un ruisseau qui passe lentement et en silence, répétant dans son onde limpide les fleurs et la verdure de ses rivages. Tel étoit le système charmant d' épicure, si long-temps calomnié. Quant à Pyrrhon, le vrai scepticisme antique n' étoit pas tant une négative universelle, qu' une indifférence de tout. Le pyrrhonien ne rejetoit pas l' existence des corps, p228 les accidents du chaud et du froid, etc. ; mais il disoit qu' il croyoit aperceoir et sentir telle ou telle chose, sans savoir si cette chose étoit réellement, et sans qu' il importât qu' elle fût ou qu' elle ne fût pas. Dieu est ou n' est pas, tel corps paroît rond, carré, ovale ; il semble qu' il neige, que le soleil brille ; voilà le langage du sceptique. Nous devons moins considérer ce qu' il y a de vrai ou de faux dans ces systèmes, que l' influence qu' ils ont eue sur le bonheur des peuples où ils furent enseignés. Nous examinerons ailleurs cette influence. Nous remarquerons seulement ici que, par leur teneur, ils s' élevoient directement contre les institutions morales, religieuses et politiques de la Grèce. Aussi les prtres p229 et les magistrats de la patrie s' y opposèrent-ils avec vigueur ; ils sentoient qu' ils attaquoient l' édifice jusqu' à la base ; que des livres qui prêchoient monarchie dans une république, athéisme, ou déisme chez des nations pleines de foi, devoient amener, tôt ou tard, la destruction de l' ordre social. Ainsi les philosophes grecs, de même que les nôtres, se trouvoient en guerre ouverte avec leur siècle. Mais ils disoient la vérité ? Et qu' importe. La vérité simple et abstraite ne fait pas toujours la vérité complexe et relative. Ne précipitons point le cours des choses par nos opinions. N gouvernement est-il mauvais, une religion superstitieuse ? Laissos agir le temps, il y remédiera mieux que nous. Les corps politiques, quand on les abandonne à eux-mêmes, p230 ont leurs métamorphoses naturelles, comme les chrysalides. Long-temps l' animal, entouré des chaînes qu' il s' est lui-même forgées, languit dans le sommeil de l' abjection, sous l' apparence la plus vile, lorsqu' un matin, aux regards surpris, il perce les murs de sa prison et, déployant deux ailes brillantes, s' envole dans les champs de la liberté : mais si, par une chaleur factice, vous cherchez à hâter le phénomène, souvent le ver meurt dans l' opération délicate ; et, au lieu de reproduire la vie et la beauté, il ne vous reste qu' un cadavre et des formes hideuses. Avant de passer à ce grand sujet, de l' influence des opinions sur les moeurs et les gouvernements des peuples, rapprochons nos philosophes de ceux de la Grèce. CHAPITRE 23 2E P T 2 p231 Philosophes modernes. Depuis l' invasion des barbares, jusqu' à la renaissance des lettres. L' Italie, la France, la Grande-Bretagne, étant tombées sous le joug des peuples du Nord, une philosophie barbare s' étendit sur l' occident, en même temps que la haine des sciences régnoit dans ceux qui auroient pu les protéger. C' étoit alors que des empereurs faisoient des lois pour bannir les mathématiciens et les sorciers ; que les papes incendioient les bibliothéques de Rome. On p232 étudioit avec ardeur dans les cloîtres le trivium et le quadrivium . Un moine inventoit les notes de musique sur l' ut queant laxis ; et pour comble de maux, vers le douzième siècle, reparurent les ouvrages d' Aristote. Alors on vit se former cette malheureuse philosophie scolastique, qui se composoit des subtilités de la dialectique péripatéticienne, et du jargon mystique de Platon. Bientôt la nouvelle secte se divisa en nominalistes, p233 albertistes, occamistes, réalistes . Souvent les champions en vinrent aux mains, et les papes et les rois prenoient parti pour et contre. Entre les nouveaux philosophes brillèrent Thomas D' Aquin, Albert, Roger Bacon, et avant eux Abailard, qu' il ne faut pas oublier. Il y a des morts dont le simple nom nous dit plus qu' on ne sauroit exprimer. p237 Cependant Constantinople venoit de passer sous le joug des turcs, et le reste des philosophes grecs fugitifs trouvèrent un asile en Italie. Les lettres commencèrent à revivre de toutes parts. Dante et Pétrarque avoient paru. Celui-ci st plus connu par ses canzones que par ses traités de contemptu mundi, de suâ ipsius et aliorum ignorantiâ , quoique ce dernier ouvrage p239 vaille mieux que la plupart de ses sonnets. Mais Laure Vaucluse, sont de doux noms, et les hommes se prennent plus aisément par le coeur que par la tête. Pic De La Mirandole, Politien, Ficinus et mille autres, furent des prodiges d' érudition. érasme suivit : ses lettres et son éloge de la folie sont pleins d' esprit et d' élégance. Bientôt les réformateurs de l' église romaine attaquèrent plus vigoureusement encore la secte scolastique. On commença à faire revivre p240 les autresphilosophies de la Grèce. Gassendi renouvela peu après la secte d' épicure et se rendit célèbre par son génie astronomique. Trois hommes enfin, Jordan Bruno, Jérôme Cardan et Franços Baon, s' élevèrent en Europe, et, dédaignant de marcher sur les pas des grecs, se frayèrent une route nouvelle : en eux commence la philosophie moderne . CHAPITRE 24 2E P T 2 p241 Suite. Depuis Bacon jusqu' aux encyclopédistes. Le chancelier lord Bacon, un de ces hommes dont le genre humain s' honore, a laissé plusieurs ouvrages. C' est à son traité, on the advancement of learning et à celui du novum organon scientiarum , qu' il doit particulièrement son immortalité. Dans le premier, il examine en son entier le cercle des sciences, classant chaque chose sous sa faculté, facultés dont il reconnoît quatre : l' âme, la mémoire, l' imagination, l' entendement. Les sciences s' y trouvent réduites à trois : la poésie, l' histoire, la philosophie. Dans le second ouvrage, il rejette la méthode de raisonner par syllogismes ; il propose seulement la physique p242 expérimentale pour seul guide dans la nature. C' est ainsi que ce grand homme ouvrit à ceux qui l' ont suivi, le vrai chemin de la philosophie ; et que chacun, écoutant son génie, sut désormais où se placer. Tandis que Bacon brilloit en Angleterre, Campanella florissoit en Italie. Cet homme extraordinaire attaqua vigoureusement les préjugés de son siècle, et tomba lui-même dans le vague des systèmes. Plongé vingt-sept ans dans les cachots, il y vécut, comme une salamandre, au milieu du feu de son génie, n' ayant ni plume ni papier pour lui ouvrir une issue au dehors. Ses écrits étincellent, mais on y remarque une tête déréglée. Au reste, il admettoit l' âme du monde de Platon, etc. Hobbes, contemporain de Bacon, publia plusieurs ouvrages : son livre de la nature humaine , son traité de corpore politico , son leviathan et sa dissertation sur l' homme , sont les plus considérables. En politique, il trouva à peu près les principes du contrat social p243 de J-J Rousseau ; mais il soutient les opinions les plus destructives de la société. Il avance que l' autorité, non la vérité, doit faire le principe de la loi ; que le magistrat suprême, qui punit l' innocent, pêche contre Dieu, mais non contre la justice ; qu' il n' y a point de propriétés, etc. En morale, il dit que l' état de nature est un état de guerre, que la félicité consiste en un continuel passage de désir en désir. Descartes fit revivre le pyrrhonisme, et ouvrit les sources du déluge de la philosophie moderne. La seule vérité, selon lui, consistoit en son fameux argument, je pense, donc j' existe . Il admettoit les idées innées, l' existence de la matière. Il expliquoit l' action de l' âme sur le corps d' après les principes de Platon. On connoit ses tourbillons en physiqe. Leibnitz publia son système des monades , par lesquelles il entendoit une simple substance sans parties. Mais cette substance varie en propriétés et relations, et c' est de ces diverses modifications apparentes que résultent plusieurs dans l' unité. Cela rentre dans les nombres de p244 Pythagore et les idées de Platon. Leibnitz est l' auteur du calcul différentiel . Spinosa rappelle l' athée par excellence. Il admettoit une substance universelle, laquelle substance a en elle-même tous les principes de modification : elle est Dieu. Tout vient ainsi de Dieu : le mort t le mourant, le riche et le pauvre, l' homme qui sourit et celui qui pleure, la terre, les astres, tout cela se passe et est en Dieu. Locke, a laissé dans son traité on human understanding , un des plus beaux monuments du génie de l' homme. On sait qu' il y détruit la doctrine des idées innées ; qu' il explique la nature de ces idées, les dérivant de deux sources : la sensation et la réflexion. Grotius après Machiavel, Mariana, Bodin, p245 fut un des premiers à faire revivre en Europe la politique. Son livre de jure belli et pacis manque de méthode, et s' étend au delà de son titre. Il part d' ailleurs d' une majeure douteuse : la sociabilité de l' homme. Au reste, on y trouve du génie et de l' érudition. Puffendorf a déployé moins de génie que Grotius dans son traité de jure naturoe et gentium , mais on y apprend davantage, par l' excellent plan de l' ouvrage. Il y part de la morale pour remonter à la politique (le seul chemin par où on puisse arriver à la vérité), considérant l' homme dans ses rapports avec Dieu lui-même et ses semblables. L' universel scepticisme de Bayle se fait apercevoir dans ses écrits. Il y détruit tous les systèmes des autres, sans en élever un lui-même. Il passe avec raison pour le plus grand dialecticien qui ait existé. p246 Malebranche a laissé un nom célèbre. Les deux opinions les plus extraordinaires, qui aient peut-être été jamais avancées par aucun philosophe, se trouvent dans sa recherche de la vérité . Il y affirme que la pensée ne se produit pas de l' entendement, mais découle immédiatement de Dieu ; et que l' esprit humain communique directement avec la divinité et voit tout en elle. Rappeler ces grands hommes qui travailloient en même temps à l' histoire naturelle, seroit trop long et hors du sujet de cet ouvrage. Copernic, qui rendit à l' univers son vrai système, perdu depuis Pythagore ; Galilée, qui inventa le télescope, découvrit les satellites de Jupiter, l' anneau de Saturne, etc. ; enfin l' immortel Newton, qui traça le chemin aux comètes, vit se mouvoir tous les mondes, pénétra dans le principe des couleurs, et vola pour ainsi dire à Dieu le secret de la nature ; tous ces p247 hommes illustres précédèrent les encyclopédistes, dont il me reste à parler. CHAPITRE 25 2E P T 2 p248 Les encyclopédistes. Il seroit impossible d' entrer dans le détail de la philosophie des encyclopédistes ; la plupart sont déjà oubliés, et il ne reste d' eux que la révolution françoise. Traiter de leurs livres, n' est pas plus facile ; ils n' y ont point exposé de systèmes complets. Nous voyons seulement, par plusieurs ouvrages de Diderot, qu' il admettoit le pur athéisme, sans en p249 apporter que de mauvaises raisons. Voltaire n' entendoit rien en métaphysique : il rit, fait de beaux vers, et distille l' immoralité. Ceux qui se rapprochent encore plus de nous, ne sont guère plus forts en raisonnement. Helvétius a écrit des livres d' enfants, remplis de sophismes que le moindre grimaud de collége pourroit réfuter. J' évite de parler de Condillac et de Mably, je ne dis pas de Jean-Jacques et de Montesquieu, deux hommes d' une trempe supérieure aux encyclopédistes. Quel fut donc l' esprit de cette secte ? La destruction. Détruire, voilà leur but ; détruire, leur argument. Que vouloient-ils mettre à la place de choses présentes ? Rien. C' étoit une rage contre les institutions de leur pays, qui, à la vérité, p250 n' étoient pas excellentes ; mais enfin quiconque renverse doit rétablir, et c' est la chose difficile, la chose qui doit nous mettre en gard contre les innovations. C' est un effet de notre foiblesse que les vérités négatives sont à la portée de tout le monde, tandis que les raisons positives ne se découvrent qu' aux grands hommes. Un sot vus dira aisément une bonne raison contre, presque jamais une bonne raison pour. Ayant à parler ailleurs des encyclopédistes, je finirai ici leur article, après avoir remarqué : que si l' on trouve que je parle trop durement de ces savants, estimables à beaucoup d' autres égards, et moi aussi je leur rends justice de ce côté-là. Mais j' en appelle à tout homme impartial : qu' ont-ils produit ? Dois-je me passionner pour leur athéisme ? Newton, Locke, Bacon, Grotius, étoient-ils des esprits foibles, inférieurs à l' auteur de Jacques le fataliste , à celui des contes de mon cousin Vadé ? n' entendoient-ils rien en morale, en physique, en métaphysique, en politique ? J-J Rousseau étoit-il une petite âme ? Eh bien, tous croyoient a dieu de leur patrie ; tous prêchoient religion et vertu. D' ailleurs, il y a une réflexion désolante : étoit-ce bien l' opinion p251 intime de leur conscience, que les encyclopédistes publioient ? Les hommes sont si vains, si foibles, que souvent l' enie de faire du bruit les fait avancer des choses dont ils ne possèdent pas la conviction, et après tout je ne sais si un homme est jamais parfaitement sûr de ce qu' il pense réellement. Avant de parler de l' influence que les beaux esprits du siècle d' Alexandre et ceux du nôtre eurent sur leur âge respectif, nous allons les présenter au lecteur rassemblés. Nous choisirons les plus aimables, pour donner une idée de leurs ouvrages et de leur style : de là nous passerons au tableau de leurs moeurs ; et nous aurons ainsi une petite histoire complète de la philosophie et des philosophes. CHPITRE 26 2E P T 2 p252 Platon, Fénélon, J-J Rousseau. La république de Platon, le Télémaque, l' émile. Si les grâces de la diction, la chaleu de l' imagination, un je ne sais quoi dans l' expression de mystique et d' intellectuel, qui ressemble au langage des anges, font le grand, le sublime écrivain, Platon en mérite le titre. Peut-être sa manière ressemble-t-elle davantage à celle du vertueux archevêque de Cambrai, qu' au style de Jean-Jacques ; mais celui-ci, d' une autre part, s' en est rapproché davantage par son sujet. Nous allons offrir le beau groupe de ces trois génies qui renferme tout ce qu' il y a d' aimable dans la vertu, de grand dans les talents, de sensible dans le caractère des hommes. Platon dans sa république , Fénélon dans son p253 Télémaque , Jean-Jacques dans son émile , ont cherché l' homme moral et politique. Le premier divise sa république en trois classes. Le peuple, ou les mécaniques ; les guerriers qui défendent la patrie ; et les magistrats qui la dirigent. L' éducation du citoyen commence à sa naissance. Sans dute de tendres parents s' empressent autour de son berceau ? Non, porté dans un lieu commun, il attend qu' un lait inconnu vienne atisfaire à ses besoins ; et sa propre mère, qui ne le reconnoît plus, nourrit auprès de lui le fils de l' étrangère. Lorsque le citoyen commence à entrer dans l' âge de l' adolescence, le gymnase occupe ses instants. La première chose qui y frappe sa vue, c' est la pudeur sans voile, et les formes de la jeune fille souillées, comme une rose, dans la poussière de l' arène. Son oeil s' accoutume à parcourir les grâces nues, et son imagination perd les traits du beau idéal. Privé d' une famille, il ne pourra avoir une amante ; et lorsque la patrie aura choisi pour lui une compagne, il sera p254 peu après obligé de rompre ses premiers liens, pour recevoir dans la couche nuptiale, non une vierge timide et rougissante, mais une épouse banale, pour qui les baisers n' ont plus de chasteté, ni l' amour de mystères. Si, parmi ces enfants communs de la patrie, il s' en trouve un qui, par la beauté de ses traits, les indices de son génie, décèle le grand homme futur, on l' enlève à la foule ; on l' instruit dans les sciences ; il va ensuite combattre avec les autres à la défense de la patrie. à mesure qu' il avance en âge, on lui confie les plus importants emplois, et bientô on lui découvre les causes secrètes de la nature. Un philosophe lui dévoile le grand-être. Il apprend à se détacher des choses humaines : voyageur dans le monde intellectuel, il se dépouille pour ainsi dire de son corps, il s' associe à la sagesse divine, dont la nôtre n' est que l' ombre ; et lorsque cinquante années d' étude et de méditations l' ont rendu d' une nature supérieure à ses semblables, alors il redescend sur la terre, et devient un des magistrats de la patrie. Tel est l' homme politique de Platon. Le divin p255 disciple de Socrate, dans le délire de sa vertu, vouloit spiritualiser les hommes terrestres ; et pour les rendre pareils à Dieu, il commençoit par opprimer le peuple, en établissant un corps de janissaires, par faire des législateurs métaphysiciens, et par enlever à tous la piété maternelle, l' amour conjugal, que la nature donne aux tigres même dans leurs déserts. Des enfants communs ! ô blasphème philosophique ! Plus heureuse cent fois, la femme indigente de nos cités, qui mendie ses premiers besoins en portant son fils dans ses bras ! La société l' abandonne, mais la nature lui reste ; elle ne sentira point l' inclémence des hivers, si, dans ses haillons, elle peut trouver un coin de manteau pour envelopper son tendre fruit. La faim même qui la dévore elle l' oublie, si sa mamelle donne encore la nourriture accoutumée au cher enfant qui sourit à ses larmes, et presse le sein maternel de ses petites mains. Fénélon vit mieux que Platon l' état de la société. Son jeune homme moral quitte le lieu de sa naissance pour aller chercher son père. La sagesse, sous la figure de Mentor, l' accompagne. p256 Le premier pas qu' il fait dans la carrière est, comme dans la vie, vers le malheur. La mort le menace en Sicile ; échappé à ce danger, l' esclavage et la pauvreté l' attendent en égypte : les dieux et les lettres viennent à son secours. Prêt à retourner dans sa patrie, la main du sort le saisit de nouveau, et le replonge dans les achots. Là, du haut d' une tour, il passe ses jours à conempler les flots qui se brisent au loin sur les rivages, et les mortels agités par la tempête. Tout à coup un grand combat attire ses regards ; il voit tomber un roi despotique, dont la tête sanglante, secouée par les cheveux, est montrée en spectacle au peuple qu' il opprimoit. Télémaque quitte l' égypte, et la tyrannie la plus affreuse se montre à lui en Phoenicie. Il abandonne cette terre d' esclavage, et arrive à celle des plaisirs. Le jeune homme va succomber ; tout à coup, la sagesse se présente à lui ; il fuit avec elle cette île empoisonnée, et, durant une navigation tranquille, il écoute des discours divins sur Dieu et la vertu, qui rouvrent son coeur aux voluptés morales. Bientôt à l' horizon on découvre des montagnes, dont le sommet se colore des premières réfractions de la lumière. Peu à peu la Crète s' avance au-devant du vaisseau. Des moissons p257 verdoyantes, des champs d' oliviers, des villages champêtres, des cabanes riantes, entrecoupées de bouquets de bois, toute l' île enfin se déploie en amphithéâtre sur l' azur calme et brillant de la mer. Quelle baguette magique a créé cette terre enchantée ? Un bon gouvernement. Ici le spectacle d' un peuple heureux développe au jeune homme le secret des lois et de la politique. Il y apprend que le gouverné n' est pas fait pour le gouvernant, mais celui-ci pour le premier. Toujours croissant en sagesse, Télémaque refuse par amour de la patrie, la royauté qu' on lui offre. Il s' embarque, après avoir mis un philosophe à la tête des crétois ; et Vénus, irritée de ses mépris, l' attend avec l' amour à l' île de Calypso. Ici il ne sent point cette volupté grossière qui subjuguoit son corps à Cypre. Ce qu' il éprouve tient d' une nature céleste, et règne à la fois dans son âme et dans ses sens. Ce ne sont plus des beautés hardies, dont les grâces faciles n' offrent rien à deviner au désir ; ce sont les tresses flottantes d' Eucharis qui voilent des charmes inconnus ; c' est la modestie, c' est la udeur de la vierge qui aime, et n' ose avouer son amour, mais l' exhale comme un parfum autour d' elle. p258 D' une autre part, une passion dévorante consume la malheureuse Calypso. La jalousie, plus dévorante encore, marbre ses yeux de taches livides. Ses joues se creusent ; elle rugit comme une lionne. Télémaque effrayé ne trouve d' abri qu' auprès d' Eucharis, que la déesse est prête à déchirer, tandis que l' enfant Cupidon, au milieu de cette troupe de nymphes, s' applaudit en riant des maux qu' il a faits. C' en est fait ; le jeune homme succombe, il va périr : la sagesse se présente à lui, l' entraîne vers le rivage. Insensible à la vertu, Télémaque ne voit qu' Eucharis, il voudroit baiser la trace de ses pas, et il demande à lui dire au moins un dernier adieu. Mais des flammes frappent soudain sa vue ; elles s' élèvent du vaisseau que Minerve avoit bâti, et que l' amour vient de consumer. Une secrète joie pénètre dans le coeur du fils d' Ulysse ; la sagesse prévoit le retour de sa foiblesse, saisit l' instant favorable, et poussant son élève du haut d' un roc dans les flots, s' y précipite avec lui. Télémaque aborde à la nage un vaisseau arrêté à la vue de l' île. Là il retrouve un ancien ami. Celui-i lui raconte la mort d' un tyran, et lui fait la peinture d' un peuple heureux selon la nature. Le jeune homme, au milieu de ces doux entretiens, croyant arriver dans sa patrie, p259 touche à des rives étrangères. Des tours à moitié élevées, des colonnes entourées d' échafauds, des temples sans combles, annoncent une ville qui s' élève. Là règne Idoménée, chassé de Crète par ses sujets. Ici Télémaque reçoit les dernières leçons. Le tableau des cours et de leurs vices passe devant ses yeux ; l' homme vertueux banni, le fripon en place, les ambitions, les préjugés, les passions des rois, les guerres injustes, les plans faux de législation, enfin, non l' excès de la tyrannie, mais ce mal général, peut-être pis encore, qui règne dans les gouvernements corrompus, est développé aux yeux de l' élève de Minerve. Après être descendu aux enfers, après y avoir vu les tourments réservés aux despotes, et les récompenses accordées aux bons rois ; après avoir supporté les fatigues de la guerre, et chéri une flamme licite pour l' épouse qu' il se choisit, Télémaque retourne dans sa patrie, instruit par la sagesse et l' adversité ; également fait désormais pour commander ou obéir aux hommes, puisqu' il a vaincu ses passions. Le défaut de cet immortel ouvrage vient de la hauteur de ses leçons, qui ne sont pas calculées pour tous les hommes. On y trouve des longueurs, surtout dans les derniers livres. Mais p260 ceux qui aiment la vertu, et chérissent en même temps le beau antique, ne doivent jamais s' endormir sans avoir lu le second livre du Télémaque . L' influence de cet ouvrage de Fénélon a été considérable ; il renferme tous les principes du jour : il respire la liberté, et la révolution même s' y trouve prédite. Que l' on considère l' âge où il a paru, et l' on verra qu' il est un des premiers écrits qui ont changé le cours des idées nationales en France. " tout est bien sortant des mains de l' auteur des choses, tout dégénère entre les mains de l' homme. " c' est ainsi que commence l' émile , et cette phrase explique tout l' ouvrage. Jean-Jacques prend, comme Platon, l' homme dans ses premiers langes, il recommande le sein maternel. Il veut qu' aussitôt que l' enfant ouvre les yeux à la lumière, il soit soumis sur-le-champ à la nécessité, la seule loi de la vie : s' il pleure, on ne l' apaise point ; s' il demande un objet, on l' y porte. La louange, le blâme, la frayeur, le courage, sont des ressorts de l' âme, dont il ignore même le nom. Dieu demande toute la force de la raison pour le comprendre, p261 on n' en parle donc point à l' émile de Jean-Jacques. Aussitôt qu' il sort des mains des femmes, on le remet entre les mains de son ami, non de son maître, il n' en a point. L' étude difficile de celui-ci est de ne rien lui apprendre. émile ne sait ni lire, ni écrire, mais il connoît sa foiblesse ; et tous les jours, dans ses jeux, quelques accidents lui font désirer de s' instruire des lettres, des mathématiques et des autres arts. Il en est ainsi pour lui des idées morales et civiles. On a bien pris garde de lui enseigner ce que c' est que la justice, la propriété ; mais un joueur de gobelets, un jardinier, et mille autres hasards, développent graduellement dans son cerveau le système des choses relatives. émile ne sait point rester où il s' ennuie, veiller lorsqu' il veut dormir. S' il a faim, il mange ; s' il ne peut satisfaire ses besoins ou ses désirs, il ne murmure point : ne connoît-il pas la nécessité ? Courageux, il ne l' est point parce qu' il faut l' être, mais parce qu' il ignore le danger. La mort, il ne sait ce que c' est. Il a vu mourir, et cela lui p262 semble bon, parce que c' est une chose naturelle, et surtout une nécessité. Cependant émile a appris une question. à quoi cela est-il bon ? Demande-t-il lorsqu' il voit faire quelque chose qu' il ne connoît pas. Souvent on ne répond point à cette question ; et émile, par hasard, ne manque pas de trouver tôt ou tard lui-même la raison dont il s' enquiéroit. Mais l' âge des passions s' avance, et l' on commence à entendre gronder l' orage. L' élève de Jean-Jacques a appris dans ses jeux, non-seulement les principes des sciences abstraites, mais ceux des artsmécaniques, tels que la menuiserie ; car quoiqu' émile soit riche, il peut être exposé aux révolutions des états. " vous vous fiez, dit Jean-Jacques, à l' ordre actuel de la société, sans songer que cet ordre est sujet à des révolutions inévitables, et qu' il vous est impossible de prévenir celle qui peut regarder vos enfants. Le grand devient petit, le riche devient pauvre, le monarque devient sujet. Les coups du sort sont-ils si rares que vous puissiez compter d' en être exempt ? Nous approchons de l' état de crise, et du siècle des révolutions. je tiens pour impossible que les grandes monarchies de l' Europe aient encore long-temps à durer ; toutes ont brillé, et tout état qui brille est sur son déclin. J' ai de mon opinion des p263 raisons plus particulières que cette maxime ; mais il n' est pas à propos de les dire, et chacun ne le voit que trop. " p265 enfin, émile parvient à l' âge de la raison, et Dieu va lui être dévoilé. Un philosophe sensible se rend un matin au sommet d' une haute colline, au bas de laquelle coule le Pô, tandis que le soleil levant projette l' ombre des arbres dans la vallée. Après quelques instants de silence et de recueillement, inspirés par ce beau spectacle, et par les idées qu' il fait naître de la divinité, le vicaire Savoyard prouve l' existence du grand être, non d' après des raisonnements métaphysiques, mais sur le sentiment qu' il en trouve dans son coeur. Un dieu juste, bienfaisant et aimant les humains, est le seul que reconnoisse émile. Il confesse dans les évangiles une morale tendre et sublime, mai il n' y voit qu' un homme. L' amour a ses droits sur le coeur de l' élève de Jean-Jacques, mais il veut une femme telle que son imagination éprise de la vertu se plaît à la lui peindre. Il la rencontre enfin dans une etraite. p266 La modestie, la grâce, la beauté, règnent sur le front de Sophie. émile brûle, et ne peut l' obtenir. Son ami l' arrache à son ivresse pour le mener parcourir l' Europe. La passion du jeune homme amoureux rvit au temps et à l' absence ; il revient, épouse sa maîtresse, et trouve le bonheur. Quoi ! C' est à cela que se réduit l' émile ? Sans doute ; et émile est autant au-dessus des hommes de son siècle, qu' il y a de différence entre nous et les remiers romains. Que dis-je ? émile est l' homme par excellence ; car il est l' homme de la nature. Son coeur ne connoît point les préjugés. Libre, courageux, bienfaisant, ayant toutes les vertus sans y prétendre ; s' il a un défaut, c' est d' être isolé dans le monde, et de vivre comme un géant dans nos petites sociétés. Tel est le fameux ouvrage qui a précipité notre révolution. Son principal défaut est de n' être écrit que pour peu de lecteurs. Je l' ai quelquefois vu entre les mains de certaines femmes, qui y cherchoient des règles pour l' éducation de leurs enfants ; et j' ai souri. Ce livre n' est point un livre pratique ; il seroit de toute impossibilité p267 d' élever un jeune homme sur un système qui demande un concours d' êtres environnants, qu' on ne sauroit trouver ; mais le sage doit regarder cet écrit de J-J comme son trésor. Peut-être n' y a-t-il dans le monde entier que cinq ouvrages à lire : l' émile en est un. Je commettrois un péché d' omission impardonnable, si je finissois cet article sans parler de l' influence que l' émile a eue sur ce siècle. J' avance hardiment qu' il a opéré une révolution complète dans l' Europe moderne, et qu' il fome époque dans l' histoire des peuples. L' éducation, depuis la publication de cet ouvrage, s' altéra totalement en France ; et qui change l' éducation change les hommes. Quel dut être l' étonnement des nations, lorsque Rousseau, sortant du cercle obscur des opinions reçues, aperçut au delà la lumière de la vérité ; que, brisant l' édifice de nos idées sociales, il montra que nos principes, nos sentiments même, tenoient à des habitudes conventionnelles sucées avec le lait de nos mères ; que par conséquent nos meilleurs livres, nos plus justes institutions, n' avoient point encore montré la créature de Dieu ; que nous p268 existions comme dans une espèce de monde factice : l' étonnement, dis-je, dut être grand, lorsque Rousseau vint à jeter parmi ses contemporains abâtardis, l' homme vierge de la nature. Je ne fais point ces réflexions sur l' immortel émile , sans un sentiment douloureux. La profession de foi du vicaire savoyard, les principes politiques et moraux de cet ouvrage, sont devenus les machines qui ont battu l' édifice des gouvernements actuels de l' Europe, et surtout celui de la France, maintenant en ruines. Il s' ensuit que la vérité n' est pas bonne aux hommes méchants ; qu' elle doit demeurer ensevelie dans le sein du sage, comme l' espérance au fond de la boîte de Pandore. Si j' eusse vécu du temps de p270 Jean-Jacques, j' aurois voulu devenir son disciple ; mais j' eusse conseillé le secret à mon maître. Il y a plus de philosophie qu' on ne pense au système de mystère adopté par Pythagore et par les anciens prêtres de l' Orient. CHAPITRE 27 2E P T 2 Moeurs comparées des philosophes anciens et des philosophes modernes. Si les philosophes anciens et modernes ont eu, par leurs opinions, la même influence sur leur siècle, ils n' eurent cependant ni les mêmes passions, ni les mêmes moeurs. Tout le monde a entendu parler du tonneau de Diogène. Ménédus De Lampsaque paroissoit en public revêtu d' une robe noire, un chapeau d' écorce sur la tête, où l' on voyoit gravé les douze signes du zodiaque ; une longue barbe descendoit à sa ceinture ; et monté sur le cothurne tragique, il tenoit un bâton de frêne à la main. Il se prétendoit un esprit revenu des enfers pour prêcher la sagesse aux hommes. p271 Anaxarque, maître de Pyrrhon, étant tombé dans une ravine, celui-ci refusa gravement de l' en retirer, parce que toute chose est indifférente de soi ; et qu' autant valoit demeurer dans un trou que sur la terre. Lorsque Zénon marchoit dans les villes, ses amis l' accompagnoient, dans la crainte qu' il ne fût écrasé par les voitures : il ne se donnoit pas la peine d' échapper à la fatalité. Démocrite s' enfermoit, pour étudier, dans les tombeaux ; et Héraclite broutoit l' herbe de la montagne. Empédocle, voulant passer pour une divinité, se précipita dans l' Etna ; mais le volcan ayant rejeté les sandales d' airain de cet impie, sa fourbe fut découverte. Cette fable des grecs est ingénieuse. Ne veut-elle pas dire que les dieux savent punir l' orgueil du philosophe superbe, en le dénonçant à l' humanité, par quelques parties viles et honteuses de son caractère ? Nos philosophes modernes gardèrent au moins p272 plus de mesure. Spinosa, il est vrai, vivoit avec ses chiens, ses oiseaux, ses chats ; et J-J Rousseau portoit l' habit arménien ; mais aucun ne s' en est allé dans les faubourgs prêchant la sagesse à la canaille assemblée, et je doute que celui qui auroit voulu se loger dans un tonneau, eût été laissé tranquille par la populace de nos villes : tant nos moeurs diffèrent de celles des anciens. Mais si les sophistes de la Grèce affectèrent l' originalité de conduite, ils ne se distinguèrent pas moins par la chasteté et la pureté de leurs moeurs. Ils s' occupoient tous des autres exercices des citoyens, et supportoient comme eux les travaux de la patrie. Solon, Socrate, Charondas, et mille autres, furent non-seulement de grands philosophes, mais de grands guerriers. La frugalité, le mépris des plaisirs, toutes les vertus morales brilloient dans leur caractère. Nos philosophes, bien différents, enfermés dans leur cabinet, brochoient le matin des livres sur la guerre où ils n' avoient jamais été ; sur le gouvernement où ils n' avoient jamais eu de part ; sur l' homme naturel qu' ils n' avoient p273 jamais étudié que dans les sociétés de la capitale ; et, après avoir écrit un chapitre rigide contre le luxe, la corruption du siècle, le despotisme des grands, ils s' en alloient le soir flatter ceux-ci dans nos cercles, corrompre la femme de leur voisin, et partager tous les vices du monde. " vieux fou, vieux gueux ! " se disoit Diderot, âgé de soixante-deux ans, et amoureux de toutes les femmes, " quand cesseras-tu donc de t' exposer à l' affront d' un refus ou d' un ridicule ? " " voici de quoi composer votre paradis, " disoit Madame De Rochefort à Duclos, " du pain, du vin, du fromage et la première venue. " Helvétius, par ailleurs honnête homme et bon homme, (mot dont on a trop mésusé, et qu' il faut faire revenir à sa première valeur), Helvétius marié, se faisoit amener chaque nuit une nouvelle maîtresse, par son valet de chambre, qui les cherchoit, autant qu' il pouvoit, dans la classe honnête du peuple. Madame De n' a pas, dit-on, été à l' abri des caresses du vieillard de Ferney, dont l' immoralité est d' ailleurs bien connue. p274 J' ai entendu Chamfort conter une anecdote curieuse sur Jean-Jacques. Il avoit vu (Chamfort) des lettres du philosophe génevois à une femme, dans lesquelles celui-ci employoit toute la séduction de son éloquence, pour prouver à cette même femme que l' adultère n' est pas un crime. Voulez-vous savoir le secret de ces lettres ? Ajoutoit Chamfort, " l' ami des moeurs étoit amoureux. " enfin personne n' ignore que les mains du grand chancelier Bacon n' étoient pas pures : que Hobbes, ce philosophe si hardi dans ses écrits, ne put se résoudre à mourir ; et, qu' excepté p275 Fénélon et Catinat, les moeurs des philosophes de notre âge, diffèrent totalement de celles des anciens sages de la Grèce. à Dieu ne plaise que je révèle la turpitude de ces grands hommes, par une malignité que je ne trouve point dans mon coeur. Malgré leurs foiblesses, je les crois des plus honnêtes gens de notre siècle ; et il n' y a pas un de nous qui les blâmons, qui les valions au fond du coeur : mais j' ai été contraint, contre mon goût, de faire apercevoir ces différences, parce qu' elles mènent à des vérités essentielles au but de cet essai. Il doit résulter de ce tableau, que nos philosophes modernes, vivant plus dans le monde et selon le monde que les anciens, ont dû mieux peindre la société, et connoître davantage les passions et leurs ressorts. De là il résulte que leurs ouvrages, plus calculés pour leur siècle, ont dû avoir une influence plus rapide sur leurs contemporains que les livres des Platon et des p276 Aristote. Aussi voyons-nous qu' il s' est écoulé moins d' années entre la subversion des principes en France, et le règne des encyclopédistes, qu' entre la même subversion des principes en Grèce, et le triomphe des sophistes. Cependant, et les premiers et les seconds parvinrent à renverser les lois et les opinions de leur pays. La recherche de l' influence des philosophes de l' âge d' Alexandre sur leur siècle, et de celle des philosophes modernes sur notre propre temps, demande à présent toute l' attention du lecteur. CHAPITRE 28 2E P T 2 p277 De l' influence des philosophes grecs de l' âge d' Alexandre sur leur siècle, et de l' influence des philosophes modernes sur le nôtre. C' est une grande question que celle-là : savoir comment la philosophie agit sur es hommes ? Si elle produit plus de bien que de mal, plus de mal que de bien ? Comment elle détermine les révolutions, et dans quel sens elle les détermine ? Et jusqu' à quel point un peuple qui ne se conduiroit que d' après des systèmes philosophiques, seroit heureux ? Nous n' embrasserons pas cette question générale, qui nous mèneroit trop loin, et nous considérerons seulement la philosophie, par l' influence qu' elle a eue sur la Grèce et sur la France, en nous bornant à la politique et à la p278 religion. Un essai est un livre pour faire des livres ; il ne peut passer pour bon qu' en raison du nombre de fétus d' ouvrages qu' il renferme. D' ailleurs, le sujet que je traite s' étend si loin, et mes talents sont si foibles, que je tâche de me circonscrire ; d' une autre part, le temps se précipite, et je me fatigue. CHAPITRE 29 2E P T 2 p279 Influence politique. On aperçoit une différence considérable entre l' âge philosophique d' Alexandre et le nôtre, considérés du côté de leur influence politique. Les divers écrits sur le gouvernement, qui parurent en Grèce à cette époque, devinrent le signal d' une révolution générale dans les constitutions des peuples. L' Orient commua ses institutions despotiques en des monarchies plus modérées, tadis que les républiques grecques rentrèrent sous le joug des tyrans. Les livres de nos publicistes modernes ont développé au contraire une révolution totalement opposée. Des états populaires se sont érigés sur les débris des trônes ; ceci naît d' une position relative différente dans les siècles. p280 Lorsque les Platon, les Aristote, publièrent leurs républiques , la Grèce possédoit encore les formes de ce gouvernement. Le disciple de Socrate et le stagyrite n' apprenoient donc rien de nouveau aux peuples ; et n' avoient-ils pas les lois des Solon et des Lycurgue ? Nous pénétrons ici dans les replis du coeur de l' homme. Quel gouvernement les philosophes légistes d' Athènes exaltèrent-ils dans leurs écrits comme le meilleur ? Le monarchique. Pourquoi ? Parce qu' ils avoient senti les inconvénients du populaire ; mais non, disons plutôt parce qu' ils ne possédoient pas le monarchique. L' état où nous vivons nous semble toujours le pire de tous ; et mille petites passions honteuses, que nous n' osons nous avouer, nous font continuellement haïr et blâmer les institutions de notre patrie. Si nous descendions plus souvent dans notre conscience pour examiner les grandes passions du patriotisme et de la liberté, qui nous éblouissent, peut-être découvririons-nous la fourbe. En les touchant avec l' anneau de la vérité, nous verrions ces magiciennes, comme celle de l' Arioste, perdre tout à coup leurs charmes empruntés, et reparoître sous les formes naturelles et dégoûtantes de l' intérêt, de p281 l' orgueil et de l' envie. Voilà le secret des révolutions. Du moins les philosophes grecs, en vantant la monarchie, suivoient-ils en cela les moeurs du peuple, désormais trop corrompues pour admettre la constitution démocratique. Les livres de ces hommes célèbres durent avoir une très-grande influence sur les opinions de ceux qui, se trouvant à la tête de l' état, pouvoient beaucoup pour en altérer les formes. Démosthène eut beau crier contre Philippe, plusieurs pensoient à Athènes, que son gouvernement n' étoit pourtant pas si mauvais. Leurs préjugés contre les rois s' étoient adoucis par la lecture des ouvrages politiques, et bientôt la Grèce passa sans murmurer sous l' autorité royale. Jean-Jacques, Mably, Raynal, en embouchant la trompette républicaine, trouvèrent l' Europe endormie dans la monarchie. Le peuple réveillé ouvrit les yeux sur des livres qui ne prêchoient qu' innovations et changements ; un torrent de nouvelles idées se précipita dans les têtes. Le relâchement des moeurs, l' enthousiasme des choses nouvelles, l' envie des petits et la corruption des p282 grands, le souvenir des oppressions monarchiques, et plus que cela, la fureur des systèmes, qui s' étoit glissée parmi les courtisans même, tout seconda l' influence de l' esprit philosophique, et jeta la France dans une révolution républicaine. Car, par la même raison que les publicistes grecs vantèrent le gouvernement royal, les publicistes françois célébrèrent la constitution populaire. Ainsi l' influence politique des philosophes de l' âge d' Alexandre et de ceux de notre siècle, agit dans le sens le plus contraire. En Grèce, elle produisit la monarchie, en France la république ; mais il ne faut pas admettre trop promptement ces vérités. La France affecte maintenant des formes qu' on appelle démocratiques ; les conservera-t-elle ? Voilà la question. Si nous partons des moeurs, nous trouvons que p283 celles des peuples de la Grèce, au moment de la révolution d' Alexandre, étoient à peu près au même degré de corruption que les moeurs des françois, à l' instant de l' institution de leur république ; or, ces moeurs produisirent l' esclavage à Athènes, sera-ce un livre de plus ou de moins qui les rendra mères de la liberté à Paris ? Passons à l' influence religieuse des philosophes. Je n' ai pas besoin de faire remarquer que religion et politique se tiennent de si près, que beaucoup de choses, que j' ai supprimées dans ce chapitre et qu' on trouvera dans les suivants, auroient pu tomber également sous l' article que je viens de traiter. CHAPITRE 30 2E P T 2 p284 Influence religieuse. C' est ici que les philosophes de la Grèce et ceux de la France ont eu, par leurs écrits, une influence absolument la même sur leur âge respectif. Ils renversèrent le culte de leur pays, et, en introduisant le doute et l' athéisme, amenèrent les deux plus grandes révolutions dont il soit resté des traces dans l' histoire. Ce fut l' altération des opinions religieuses qui produisit en partie la chute du colosse romain ; altération commencée par les sectes dogmatiques d' Athènes : et c' est le même changement d' idées religieuses dans le peuple, qui a causé de nos jours le bouleversement de la France, et renouvellera dans peu la face de l' Europe. Je vais essayer de rappeler toutes mes forces, p285 pour terminer ce volume par ce grand sujet. Il faut, pour bien l' entendre, donner l' histoire du polythéisme et du christianisme. Loin d' ici celui qui chérit ses préjugés. Que nul qui n' a un coeur vrai et simple ne lise ces pages. Nous allons toucher au voile qui couvre le saint des saints, et nos recherches demandent à la fois le recueillement de la religion, l' élévation de la philosophie et la pureté de la vertu. CHAPITRE 31 2E P T 2 p286 Histoire du polythéisme depuis son origine, jusqu' à son plus haut point de grandeur. Il est un dieu. Les herbes de la vallée et les cédres du Liban le bénissent, l' insecte bruït ses louanges, et l' éléphant le salue au lever du soleil ; les oiseaux le chantent dans le feuillage, le vent le murmure dans les forêts, la foudre tonne sa puissance, et l' océan déclare son immensité ; l' homme seul a dit : il n' y a point de dieu. Il n' a donc jamais celui-là, dans ses infortunes, levé les yeux vers le ciel ? Ses regards n' ont donc jamais erré dans ces régions étoilées, où les mondes furent semés comme des sables ? Pour moi, j' ai vu, et c' en est assez, j' ai vu le soleil suspendu aux portes du couchant dans des p287 draperies de pourpre et d' or. La lune, à l' horizon opposé, montoit comme une lampe d' argent dans l' orient d' azur. Les deux astres mêloient au zénith leurs teintes de céruse et de carmin. La mer multiplioit la scène orientale en girandoles de diamants, et rouloit la pompe de l' occident en vagues de roses. Les flots calmés, mollement enchaînés l' un à l' autre, expiroient tour à tour à mes pieds sur la rive, et les premiers silences de la nuit et les derniers murmures du jour luttoient sur les coteaux, au bord des fleuves, dans les bois et dans les vallées. ô toi, que je ne connois point ! Toi, dont j' ignore et le nom et la demeure, invisible architecte de cet univers, qui m' a donné un instinct pour te sentir, et refusé une raison pour te comprendre, ne serois-tu qu' un être imaginaire ? Que le songe doré de l' infortune ? Mon âme se dissoudra-t-elle avec le reste de ma poussière ? Le tombeau est-il un abîme sans issue, ou le portique d' un autre monde ? N' est-ce que par une cruelle pitié que la nature a placé dans le coeur de l' homme' espérance d' une meilleure vie à côté des misères humaines ? Pardonne à ma p288 foiblesse, père des miséricordes ! Non, je ne doute point de ton existence ; et soit que tu m' aies destiné une carrière immortelle, soit que je doive seulement passer et mourir, j' adore tes décrets en silence, et ton insecte confesse ta divinité. Lorsque l' homme sauvage, errant au milieu des déserts, eut satisfait aux premiers besoins de la vie, il sentit je ne sais quel autre besoin dans son coeur. La chute d' une onde, la susurration du vent solitaire, toute cette musique qui s' exhale de la nature, et qui fait qu' on s' imagine entendre les germes sourdre dans la terre, et les feuilles croître et se développer, lui parut tenir à cette cause cachée. Le hasard lia ces effets locaux à quelques circonstances heureuses p289 ou malheureuses de ses chasses ; des positions relatives d' un objet ou d' une couleur, le frappèrent aussi en même temps : de là le manitou du canadien, et la fétiche du nègre, la première de toutes les religions. Cet élément du culte une fois développé, ouvrit la vaste carrière des superstitions humaines. Les affections du coeur se changèrent bientôt dans les plus aimables des dieux ; et le sauvage en élevant le mont du tombeau à son ami, la mère en rendant à la terre son petit enfant, vinrent, chaque année à la chute des feuilles de l' automne, le premier, répandre des larmes, la seconde épancher son lait sur le gazon sacré. Tous les deux crurent que ce qu' ils avoient tant aimé, ne pouvoit être insensible à leur souvenir ; ils ne purent concevoir que ces absents si regrettés, toujours vivants dans leurs pensées, eussent entièrement cessé d' être ; qu' ils ne se réuniroient jamais à cette autre moitié d' eux-mêmes. Ce fut sans doute l' amitié en pleurs sur un monument, qui imagina le dogme de l' immortalité de l' âme et la religion des tombeaux. p290 Cependant l' homme, sorti de ses forêts, s' étoit associé à ses semblables. Des citoyens laborieux, secondés par des chances particulières, trouvèrent les premiers rudiments des arts, et la reconnoissance des peuples les plaça au rang des divinités. Leurs noms, prononcés par différentes nations, s' altérèrent dans des idiômes étrangers. De là le Thoth des phéniciens, l' Hermès des égyptiens, et le Mercure des grecs. Des législateurs fameux par leur sagesse, des guerriers redoutés par leur valeur, Jupiter, Minos, Mars, montèrent dans l' Olympe. Les passions des hommes se multipliant avec les arts sociaux, chacun déifia sa foiblesse, ses vertus ou ses vices : le voluptueux sacrifia à Vénus, le philosophe à Minerve, le tyran aux déités infernales. D' une autre part, quelques génies favorisés du ciel, quelques âmes sensibles aux attraits de la nature, un Orphée, un Homère, augmentèrent les habitants de l' immortel séjour. Sous leurs pinceaux, les accidents p291 de la nature se transformèrent en esprits célestes : la dryade se joua dans le cristal des fontaines ; les heures, au vol rapide, ouvrirent les portes du jour ; l' aurore rougit ses doigts et cueillit ses pleurs sur les feuilles de roses humectées de la fraîcheur du matin ; Zéphir à son aspect se réfugia dans les bois ; Thétis rentra dans ses palais humides ; et Vénus, qui cherche l' ombre et le mystère, enlaçant de sa ceinture le beau chasseur Adonis, se retira, avec lui et les grâces, dans l' épaisseur des forêts. Des hommes adroits, s' apercevant de ce penchant de la nature humaine à la superstition, en profitèrent. Il s' éleva des sectes sacerdotales, dont l' intérêt fut d' épaissir le voile de l' erreur. Les philosophes se servirent de ces idées des peuples, pour sanctifier de bonnes lois par le sceau de la religion ; et le polythéisme, rendu sacré par le temps, embelli du charme de la poésie, et de la pompe des fêtes, favorisé par les passions du coeur et l' adresse des prêtres, atteignit, vers le siècle de Thémistocle et d' Aristide, à son plus haut point d' influence et de solidité. CHAPITRE 32 2E P T 2 p292 Décadence du polythéisme chez les grecs, occasionée par les sectes philosophiques et plusieurs autres causes. Mais tandis que le polythéisme voyoit se multiplier ses temples, une cause de destruction avoit germé dans son sein. Les écoles de Thalès et de Pythagore voyoient chaque jour s' augmenter leurs disciples. Les ravages de la peste, les malheurs de la guerre du Péloponèse, la corruption des moeurs toujours croissante, avoient relâché graduellement les liens sociaux. Bientôt la philosophie, qui s' étoit long-temps traînée dans l' ombre, se montra à découvert. Platon, Aristote, Zénon, épicure, et mille autres, levèrent l' étendard contre la religion de leur pays, et érigèrent l' autel du matérialisme, du théisme, de l' athéisme. Le lecteur se rappelle leurs systèmes. p293 Qu' y avoit-il de plus opposé aux opinions reçues sur la nature des dieux ? N' ébranloient-ils pas les idées religieuses de la Grèce jusqu' à la base ? Et pourquoi ce déchaînement contre le culte national ? Des atomes, des mondes d' idées, des chaînes d' êtres, valoient-ils mieux qu' un Jupiter vengeur du crime et protecteur de l' innocence ? Il y avoit bien peu de philosophie, dans cette philosophie-là. Les poëtes, imitant les sophistes de leur âge, osèrent mettre sur le théâtre des principes métaphysiques. Les prêtres et les magistrats firent quelques efforts pour arrêter le torrent : on obligea les dramatistes à se rétracter ; plusieurs philosophes furent condamnés à l' exil, d' autres même à la mort. Mais ils trouvèrent le moyen d' échapper, et bientôt ils devinrent trop nombreux pour avoir rien à craindre. La même chose est exactement arrivée parmi nous, et dans les deux cas une grande révolution a eu lieu : toutes les fois que la religion d' un état change, la constitution politique s' altère de nécessité. p294 Nous voyons, par l' exemple de la Grèce, à quel point l' esprit systématique peut nuire aux hommes : les sectaires ne pouvoient pas, comme les nôtres, avoir le prétexte des mauvaises institutions de leur pays, puisqu' ils vivoient sous les lois des Solon et des Lycurgue, et cependant ils ne purent s' empêcher d' en saper les fondements. C' est qu' il faut que les hommes fassent du bruit, à quelque prix que ce soit. Peu importe le danger d' une opinion, si elle rend son auteur célèbre ; et l' on aime mieux passer pour un fripon que pour un sot. p295 Les changements moraux et politiques des états vinrent à leur tour attaquer les principes du polythéisme. Les peuples, désormais soumis à des maîtres, n' avoient plus les grands intérêts de la patrie à consulter à Delphes. Que leur faisoit d' apprendre de l' oracle, si ce seroit Alexandre, Antipater, Démétrius, ou d' autres tyrans qui les gouverneroit ? Ceux-ci de leur côté, sûrs de leur puissance, en voyant la corruption des nations, s' embarrassoient peu d' envoyer de riches présents à la pythie ; et, la superstition ne leur étant plus nécessaire, ils se firent eux-mêmes philosophes. Ainsi l' ancien culte tomboit de jour en jour : il ne se soutenoit désormais que par la machine extérieure des fêtes. Plus on devenoit tiède en matière de religion, plus on en apercevoit l' absurdité. Le double sens de l' oracle n' étoit plus la majesté d' un dieu, mais la fourberie d' un prêtre ; on s' amusoit à le surprendre en défaut ; les phénomènes de la nature, expliqués par la physique, perdirent leur divinité, et les lumières arrachèrent du panthéon les dieux que l' ignorance y avoit placés. Telle étoit la décadence du polythéisme en Grèce, lorsque les romains p297 soumirent la terre à leur joug. Les religions naissent de nos craintes et de nos foiblesses, s' agrandissent dans le fanatisme et meurent dans l' indifférence. CHAPITRE 33 2E P T 2 Le polythéisme à Rome jusqu' au christianisme. La réduction de la Grèce en province romaine fut l' époque de la décadence de la religion en Italie. L' esprit philosophique émigra à la capitale du monde. Bientôt tout ce qu' il y eut de grand à Rome en fut attaqué. Les Caton, les Brutus en pratiquèrent les vertus ; les Lucrèce, les Cicéron en développèrent les principes ; et les Tibère et les Néron les vices. Une autre cause, particulière aux romains, p298 contribua à la chute du polythéisme ; l' admission des dieux étrangers au panthéon national. En répandant la confusion dans les objets de foi, on affoiblit la religion dans les coeurs. Bientôt les romains, encore républicains, mais corrompus, tombèrent dans l' apathie du culte. Il n' y a que les peuples très-libres ou très-esclaves, qui soient essentiellement religieux. Les premiers, par leurs vertus, se rapprochent de la divinité ; les seconds se réfugient au pied de son trône, par l' instinct de leurs malheurs. L' honnête homme et l' infortuné sont rarement incrédules : le vice l' est presque toujours. Mais un homme extraordinaire avait paru dans l' Orient. Le commencement du christianisme étant la fin du polythéisme, l' histoire de celui-ci va désormais se trouver réunie à celle du premier. CHAPITRE 34 2E P T 2 p299 Histoire du christianisme, depuis la naissance du Christ, jusqu' à sa résurrection. Il existoit un peuple haï des autres peuples ; nation esclave et cruelle, qui, hors un législateur, un roi et quelques poëtes d' un beau génie, n' avoit jamais produit un seul grand homme. Le dieu de Sinaï étoit son dieu. Ce n' étoit point, comme le Jupiter des grecs, une divinité revêtue des passions humaines ; mais un dieu tonnant, un dieu sublime, qui, entre toutes les cités de la terre, choisit la fille de Jacob pour y être adoré. Parmi ce peuple juif, l' éternel avoit dit qu' une vierge, de la maison de David, écraseroit la tête du serpent, et enfanteroit un homme-dieu. Et cependant les siècles s' étoient écoulés ; et Jérusalem gémissoit sous le joug d' Auguste ; et le p300 grand monarque, tant attendu n' avoit point encore paru. Tout à coup le bruit se répand que le sauveur a vu le jour dans la Judée. Il n' est point né dans la pourpre, mais dans l' humble asile de l' indigence ; il n' a point été annoncé aux grands et aux superbes, mais les anges l' ont révélé aux petits et aux simples ; il n' a point réuni autour de son berceau les heureux du monde, mais les infortunés ; et, par ce premier acte de sa vie, il s' est déclaré de préférence le dieu du misérable. Si la morale la plus pure, et le coeur le plus tendre ; si une vie, passée à combattre l' erreur, et à soulager les maux des hommes, sont les attributs de la divinité, qui peut nier celle de Jésus-Christ ? Modèle de toutes les vertus, l' amitié le voit endormi sur le sein de Jean, ou léguant sa mère à ce disciple chéri ; la tolérance l' admire avec attendrissement, dans le jugement de la femme adultère ; partout la pitié le trouve bénissant les pleurs de l' infortuné ; dans son amour pour les enfants, son innocence et sa candeur se décèlent ; la force de son âme brille au milieu des tourments de la croix ; et son dernier soupir, dans les angoisses de la mort, est un soupir de miséricorde. CHAPITRE 35 2E P T 2 p301 Accroissement du christianisme jusqu' à Constantin. Le Christ, dans sa glorieuse ascension, ayant disparu aux yeux des hommes, ses disciples, doués de son esprit, se disséminèrent dans les contrées voisines : bientôt ils passèrent en Grèce et en Italie. Nous avons vu les diverses raisons qui tendoient alors à affoiblir le culte de Jupiter ; quelle fut la surprise des peuples, lorsque les apôtres, sortis de l' Orient, vinrent étonner leur esprit par des récits de prodiges, et consoler leurs coeurs par la plus aimable des morales ? Ils étoient esclaves, et la nouvelle religion ne prêchoit qu' égalité ; souffrants, et le dieu de paix ne chérissoit que ceux qui répandent des larmes ; ils gémissoient écrasés par des tyrans, et le prêtre p302 leur chantoit, deposuit potentes de sede et exaltavit humiles . Enfin Jésus avoit été pauvre comme eux ; et il promettoit un asile aux misérables dans le royaume de son père. Quelle divinité du paganisme pouvoit, dans le coeur du foible et du malheureux, balancer le nouveau dieu qu' on offroit à ses adorations ? Qu' avoit le plébéien à espérer d' un élysée où l' on ne comptoit que des princes et des rois ? Voilà les grands moyens qui favorisèrent la propagation du christianisme. Aussi est-il remarquable qu' il se glissa d' abord dans les classes indigentes de la société. Les disciples furent bientôt assez nombreux pour former une secte. On la persécuta, et conséquemment on l' accrut. Les premiers chrétiens, trompant les bourreaux, se déroboient au supplice, et s' affermissoient dans leur culte. Une religion a bien des charmes, lorsque, prosterné aux pieds des autels, dans le silence redoutable des catacombes, on dérobe aux regards des humains un dieu persécuté ; tandis qu' un prêtre saint, échappé à mille dangers, et nourri dans quelque souterrain par des mains pieuses, célèbre peut-être à la lueur des flambeaux, devant un petit nombre de fidèles, des mystères que le péril et la mort environnent. Des martyrs, des miracles populaires, les p304 vices des Néron et des Caligula, tout concourut à multiplier la nouvelle doctrine. Après avoir essayé de la détruire, les empereurs songèrent à s' en servir. Constantin arbora l' étendard de la croix, et les dieux du paganisme tombèrent du capitole. CHAPITRE 36 2E P T 2 Suite. Depuis Constantin jusqu' aux barbares. La religion chrétienne ne fut pas plus tôt solidement établie, qu' elle se divisa en plusieurs sectes. On vit alors ce qu' on avoit ignoré jusqu' à ce temps, je veux dire, un caractère nouveau de culte. On vit des hommes se jeter dans tous les écarts de l' imagination, et se persécuter les uns les autres, pour des mots qu' ils n' entendoient pas. Les prêtres, durant ces troubles, commencèrent à acquérir une influence que ceux du polythéisme n' avoient jamais eue, et à jeter les fondements de la grandeur des papes. Julien voulut faire un dernier effort en faveur p305 des dieux de l' Olympe. Il abjura le christianisme ; et, en qualité de guerrier, de politique et de philosophe, il avoit une triple raison de s' opposer aux progrès du christianisme. Il sentoit que, partout où une nouvelle religion s' établit, l' état court à une révolution inévitable ; mais il étoit trop tard pour y remédier, et en cela Julien se trompa. Il ne se contenta pas d' attaquer le christianisme par la force civile, il le fit encore par le sel de ses écrits. Plusieurs philosophes s' exercèrent p306 aussi sur le même sujet : on opposoit aux miracles de Jésus, ceux de divers imposteurs. Les poëtes, d' un autre côté, trouvant que Belzébuth et Astaroth entroient mal dans le mètre de Virgile, regrettoient Pluton et l' ancien Tartare. Les chrétiens ne manquoient pas de champions, qui réussissent à railler les dieux du panthéon, que Lucien avoit déjà traînés dans la boue. Julien ayant péri dans son expédition contre les perses, la croix sortit triomphante. Mais le moment critique étoit arrivé. Constantin, en divisant l' empire et réformant les légions, lui avoit porté un coup mortel. Les malheurs de la famille de ce prince ébranlèrent le système romain ; les opinions religieuses vinrent augmenter le désordre ; des myriades de barbares se précipitèrent sur toutes les frontières. Théodose soutint un moment le choc ; le calme avoit reparu, quand tout à coup le destructeur de l' empire, le génie des Huns, qui du mur de la Chine s' étoit, durant trois siècles, avancé en silence à travers les forêts, jeta un cri formidable dans le désert. à la p307 voix du fantôme, les Goths épouvantés se précipitèrent dans l' empire. Valens tomba du trône de l' Orient, et peu après, un roi d' Italie régna sur le patrimoine des Brutus. CHAPITRE 37 2E P T 2 p308 Suite. Conversion des barbares. Si le christianisme avoit trouvé dans les malheurs des hommes une cause de ses premiers succès, cette cause agit dans sa plus grande force au moment de l' invasion des barbares. Un bouleversement général de propriétés et de libertés eut lieu en même temps dans tout le monde connu. On écrasoit les hommes comme des insectes : lorsque les Vandales ne pouvoient prendre une ville, ils massacroient leurs prisonniers ; et, abandonnant leurs cadavres à l' ardeur du soleil autour de la cité assiégée, ils y communiquoient la peste. Toute autorité étant donc dissoute au civil, les prêtres seuls pouvoient protéger les peuples. Ce qui restoit encore d' habitants attachés à l' ancien p309 culte, se rangea sous la bannière du christianisme. Si jamais la religion a paru grande, c' est lorsque, sans autre force que sa vertu, elle opposa son front auguste à la fureur des barbares, et, les subjuguant d' un regard, les contraignit de dépouiller à ses pieds leur férocité native. On conçoit aisément comment des sauvages sortis de leurs forêts, n' ayant aucun préjugé religieux antérieur à déraciner, se soumirent à la première théologie que le hasard leur offrit. L' imagination est une faculté active, à la fois écho et miroir de la nature qui l' environne : celle de l' homme des bois, frappée du spectacle des déserts, des cavernes, des torrents, des montagnes, se remplit de murmures, de fantômes, de grandeur. Présentez-lui alors des objets intellectuels, elle les saisira avidement, surtout s' ils sont incompréhensibles, car la mort de l' imagination, c' est la connoissance de la vérité. D' autres raisons facilitoient encore la conversion des barbares au christianisme. à mesure qu' ils émigroient vers le sud, en quittant les régions sombres et tempestueuses du septentrion, p310 ils perdoient l' idée de leur culte paternel, inhérent au climat qu' ils habitoient. Un ciel rasséréné ne leur montroit plus dans les nuages les âmes des héros décédés ; ils ne traversoient plus, à la pâle lueur de la lune, des bruyères désertes, des vallées solitaires, où l' on entendoit derrière soi les pas légers des fantômes ; des ombres irritées ne saisissoient plus la cime des pins dans leur course ; le météore ne reposoit plus entre les rameaux du cerf, au bord du torrent bleuâtre ; le brouillard du soir avoit cessé d' envelopper les tours, la bouffée de la nuit de siffler dans les salles abandonnées du guerrier ; le vent du désert, de soupirer dans l' herbe flétrie, et autour des quatre pierres moussues de la tombe : enfin la religion de ces peuples s' étoit dissipée avec les orages, les nues et les vapeurs du Nord. p311 D' ailleurs le nouveau culte qu' on leur offroit n' étoit pas si étranger aux dogmes de leurs pères qu' on l' a généralement cru. Si Jéhova créa Adam et ève, Odin aussi avoit formé de limon le brave Askus, et la belle Emla ; Henoerus leur donna la raison ; et Loedur, versant dans leurs veines les flots d' un sang pur, ouvrit leurs yeux à la vie. Enfin les rois barbares, déjà politiques, embrassèrent le christianisme pour obtenir des empires ; et les hommes, ayant changé de moeurs, de langage, de religion, ayant perdu jusqu' au souvenir du passé, crurent être nouvellement créés sur la terre. CHAPITRE 38 2E P T 2 p312 Depuis la conversion des barbares jusqu' à la renaissance des lettres. Le christianisme atteint à son plus haut point de grandeur. Au milieu de ces orages, les prêtres croissant de plus en plus en puissance, étoient parvenus à s' organiser dans un système presque inébranlable. Des sectes de solitaires, vivant à l' abri des cloîtres, formoient les colonnes de l' édifice ; le clergé régulier, classé de même en ordres distincts et séparés, exécutoit les décrets du pontife romain, qui, sous le nom modeste de pape, s' étoit placé par degrés à la tête du gouvernement ecclésiastique. L' ignorance, redoublant alors ses voiles, servoit à donner à la superstition une apparence plus formidable ; et l' église, environnée de ténèbres qui agrandissoient p313 ses formes, marchoit, comme un géant, au despotisme. Ce fut après le règne de Charlemagne et la division de son empire, que le christianisme atteignit à son plus haut point de grandeur. Les guerres civiles d' Italie, connues sous le nom des guerres des guelfes et des gibelins offrent un caractère neuf, à quiconque n' a pas étudié les hommes. Les papes, attaqués par les empereurs, avoient contre eux la moitié des peuples d' Italie, qui les regardoient comme des tyrans et des scélérats ; et cependant un édit de la cour de Rome détrônoit tel ou tel souverain, l' obligeoit à venir, pieds et tête nus, se morfondre en hiver sous les fenêtres du pontife, qui daignoit enfin lu accorder une absolution, humblement demandée à genoux. Rome religieuse se trouvoit alors mêlée dans toutes les affaires civiles, et disposoit des couronnes, comme des hochets de sa puissance. Les croisades, qui suivirent bientôt après, forment époque dans l' histoire du christianisme, parce qu' en adoucissant les moeurs par l' esprit de chevalerie, elles préparèrent la voie p314 au retour des lettres. C' étoit alors que les sires de Créqui, embrassant leur écu, abandonnoient leur manoir pour aller en quête de royaumes et d' aventures. Ces bons chevaliers se trouvoient-ils sans armes dans un péril imminent, ils se jetoient tous aux pieds les uns des autres, comme le rapporte le sire de Joinville, en s' entredemandant naïvement l' absolution. Avoient-ils la lance au poing au milieu des dangers, ils se disoient en riant : " biaux sires, et en fairons moult recits à les damselles. " CHAPITRE 39 2E P T 2 p315 décadence du christianisme occasionée par trois causes : les vices de la cour de Rome, la renaissance des lettres, et la réformation. C' est de l' époque des croisades qu' il faut dater la décadence de la religion chrétienne. Les papes, expulsés d' Italie, s' étoient retirés pendant quelque temps à Avignon ; et la création des anti-papes, en faisant naître des schismes, affoiblissoit l' autorité de l' église. D' une autre part, les pontifes, subjugués par le luxe et l' ivresse de la puissance, s' étoient plongés dans tous les vices. L' athéisme public de quelques-uns, l' effronterie et le scandale de leurs vies privées, ne devoient pas beaucoup servir au maintien du culte chez les peuples. Le clergé, aussi dépravé que son chef, se livroit à tous les excès ; et les couvents servoient de repaire à la crapule et à la débauche. p316 Dans ces circonstances, un grand événement vint porter un coup mortel au christianisme. L' empire d' Orient étant tombé sous le joug des turcs, le reste des savants grecs se réfugia auprès des Médicis en Italie. Par un concours singulier de choses, l' imprimerie avoit été découverte en Occident quelque temps avant l' arrivée de ces philosophes, comme si elle eût été préparée pour la réception des illustres fugitifs. J' ai parlé ailleurs de la renaissance des lettres et de ses effets. Elle fut bientôt suivie de la réformation ; de sorte que le christianisme eut à soutenir coup sur coup des attaques dont il ne s' est jamais relevé. CHAPITRE 40 2E P T 2 p317 La réformation. C' est une grande époque dans l' Europe moderne que celle de la réformation. Dès que les hommes commencent à douter en religion ils doutent en politique. Quiconque ose rechercher les fondements de son culte, ne tarde pas à s' enquérir des principes de son gouvernement. Quand l' esprit demande à être libre, le corps aussi veut l' être : c' est une conséquence naturelle. p318 érasme avoit préparé le chemin à Luther ; Luther ouvrit la voie à Calvin ; celui-ci à mille autres. L' influence politique de la réformation se trouvera dans les révolutions qui me restent à décrire. En la considérant seulement ici sous le rapport religieux, on peut remarquer que les diverses sectes qu' elle engendra produisirent sur le christianisme le même effet que les écoles philosophiques de la Grèce sur le polythéisme : elles affoiblirent tout le système sacerdotal. L' arbre, partagé en rameaux, ne poussa plus vigoureusement sa tige unique, et devint ainsi plus aisé à couper branche à branche. Je ne puis quitter l' article de la réformation sans faire une réflexion de plus. Pourquoi toutes p319 ces scènes de carnage ? La ligue où l' on vit, comme de nos jours, les françois traîner les entrailles p323 fumantes de leurs victimes ; dévorer leurs coeurs encore palpitants, leurs chairs encore tièdes ; et, fouillant dans les sépulcres, couvrir le sol de la patrie des carcasses à moitié consumées de leurs pères ? Pourquoi ces troubles des Pays-Bas, où le duc d' Albe joua le premier acte de la tragédie de Robespierre ? Les massacres des paysans d' Allemagne ? Les guerres civiles d' écosse ? La révolution de Cromwell, durant laquelle des malheureux, entassés dans les cales humides des vaisseaux, périssoient empoisonnés les uns par les autres ? Pourquoi, dis-je, ces abominables spectacles ? Parce qu' un moine s' avisa de trouver mauvaisque le pape n' eût pas donné à son ordre, plutôt qu' à un autre, la commission de vendre des indulgences en Allemagne. Pleurons sur le genre humain. CHAPITRE 41 2E P T 2 p324 Depuis la réformation jusqu' au régent. Lorsque les tempêtes élevées par la réformation se furent apaisées, le vatican reparut, mais à moitié en ruines. Il avoit perdu l' orgueil de ses murs, et ses combles entr' ouverts étoient sillonnés de ses propres foudres, que la fureur de l' orage avoit repoussées contre lui. Les rois et les papes, en s' opposant par des mesures violentes aux innovations religieuses, n' avoient fait qu' irriter les esprits. Petite et foible dans le calme, la liberté devient un géant dans la tempête. Entre les conséquences funestes qui résultèrent de ces troubles pour la religion, une ne doit pas être omise. Les révolutions ravagent les moeurs dans leurs cours, comme ces sources empoisonnées, qui font mourir les fleurs sur leurpassage. L' oeil de la loi, fermé pendant les convulsions p325 d' un état, ne veille plus sur le citoyen qui lâche les rênes à ses passions et se plonge dans l' immoralité ; il faut ensuite des années, quelquefois des siècles, pour épurer un tel peuple. Ce fut évidemment le cas en Europe, après les troubles dont je viens de parler ; et la religion, qui se calcule toujours sur les moeurs, dut, en proportion de la relaxation de celles-ci, perdre beaucoup de son influence. Cependant, l' harmonie s' éant rétablie, les hommes reportèrent les yeux en arrière, et commencèrent à rougir de leur folie. Les lumières, toujours croissantes, secondoient ce penchant à haïr ce qui sembloit la cause de tant de maux. En matière de foi il n' est point de bornes ; aussitôt qu' on cesse de croire quelque chose, oncesera bientôt de croire le tout. Rabelais, Montaigne, Mariana étonnèrent les esprits par la nouveauté et la hardiesse de leurs opinions politiques et religieuses. Hobbes et Sinosa, levant ensuite le masque, se montrèrent à découvert ; et bientôt après Louis Xiv donna à l' Europe le dernier exemple de fanatisme national, par la révocation de l' édit de Nantes. CHAPITRE 42 2E P T 2 p326 Le régent. La chute du christianisme s' accélère. Enfin le régent parut, et de cette époque il faut dater la chute presque totale du christianisme. Le duc d' Orléans brilloit de génie, de grâces, d' urbanité, mais il étoit l' homme le plus immoral de son siècle, et le moins fait pour gouverner une nation volage, sur laquelle les vices de ses chefs avoient tant d' influence, lorsqu' ils étoient aimables. Ce fut alors qu' on vit naître la secte philosophique, p327 cause première et finale de la révolution présente. Lorsque les nations se corrompent, il s' élève des hommes qui leur apprennent qu' il n' y a point de vengeance céleste. Le bouleversement que Law opéra dans l' état par son papier, ne contribua pas peu à ébranler la morale du peuple. Intérêt et coeur humain sont deux mots qu' en changer les fortunes. Dans les accès du désespoir, et dans le délire des succès, tout sentiment de l' honnête s' éteint, avec cette différence que le parvenu conserve ses vices, et l' homme tombé perd ses vertus. La presse, cette invention céleste et diabolique, commençoit à vomir les chansons, les pamphlets, les livres philosophiques. Chaque poste annonçoit au citoyen, tantôt l' inceste d' un p328 père, l' exécrable mort d' un cardinal, des débauches que la plume d' un suétone rougiroit de décrire ; et, en payant les taxes, il soldoit à la fois et les vils courtisans, et les troupes qui le forçoient à leur obéir. Le mépris, puis la rage, étoient les sentiments qui devoient s' emparer du coeur de ce citoyen. Que le peuple alors apprenne le secret de sa force, et l' état n' est plus. Ce fut sous le règne suivant qu' éclata la secte encyclopédique, dont j' ai déjà touché quelque chose. Je vais, comme je l' ai promis, la considérer à présent dans ses rapports religieux et politiques avec les institutions de la France. CHAPITRE 43 2E P T 2 p329 La secte philosophique sous Louis Xv. Cet esprit d' innovation et de doute qui prit naissance sous le régent, fit en peu de temps des progrès rapides. On vit enfin sous Louis Xv se former une société des plus beaux génies que la France ait produits : les Diderot, les D' Alembert, les Voltaire. Deux grands hommes seulement, et les deux plus grands, refusèrent d' en être, Jean-Jacques Rousseau et Montesquieu ; de là la haine de Voltaire contre eux, et surtout contre le premier, p330 l' apôtre de Dieu et de la morale. Cette société disoit avoir pour fin la diffusion des lumières et le renversement de la tyrannie : rien de plus noble, sans doute ; mais le vrai esprit des encyclopédistes étoit une fureur persécutante de systèmes, une intolérance d' opinions, qui vouloit détruire dans les autres jusqu' à la liberté de penser ; enfin, une rage contre ce qu' ils appeloient l' infâe , ou la religion chrétienne qu' ils avoient résolu d' exterminer. Ce qu' l y a de bien étonnant dans l' histoire du coeur humain, c' est que le despote Frédéric étoit de cette coalition qui sapoit la base du pouvoir des princes. Le monument le lus extraordinaire de littérature qui existe, est peut-être la correspondance entre Diderot, Voltaire, D' Alembert et le roi de Prusse. C' est là qu' à p331 chaque page, on s' étonne de voir les philosophes jetant l manteau dont ils se revêtoient pour la foule, le monarque déposant le masque royal, traiter de fable la morale de la terre, parler hardiment de liberté entre eux, en réservant l' esclavage pour le peuple stupide, se jouer de ce qu' il y a de plus sacré, et se jeter les us aux autres, ballotter d' une main criminelle et puissante, les hommes et leurs opinions comme de vains jouets. Telle étoit cette fameuse secte, qui sous Louis Xv commença à s' étendre, et à détruire la morale en France ; ses progrès furent étonnants. L' infatigable Voltaire ne cessoit de répéter : frappons, écrasons l' infâme ; une foule de petits auteurs, pour être regardés du grand homme, se mirent à écrivailler à l' exemple de leur maître. Le bon ton fut bientôt d' être incrédule. Jean-Jacques avoit beau crier d' une voix sainte : " peuple, on vous égare ; il est un dieu vengeur des crimes et rémunérateur des vertus ; " les efforts du sublime athlète furent vains contre le torrent des philosophes et des prêtres, ennemis mortels réunis pour persécuter le grand homme. p332 Tandis que les principes religieux étoient combattus par une troupe de philosophes, d' autres attaquoient la politique, car il est remarquable que la secte athée déraisonnoit pitoyablement en matière d' état. Montesquieu, J-J Rousseau, Mably, Raynal, vinrent, malheureusement, éclairer des hommes qui avoient perdu cette force et cette pureté d' âme, nécessaire pour faire un bon usage de la vérité. Epuis la révolution, chaque faction a déchiré ces illustres citoyens, les jacobins Montesquieu, les royalistes Jean-Jacques ; cela n' empêchera pas que l' immortel esprit des lois , et le sublime émile si peu entendu, ne passent à la dernière postérité. Quant au contrat social , comme on en retrouve une partie dans l' émile , que ce n' est d' ailleurs qu' un extrait d' un grand ouvrage, qu' il rejette tout et ne conclut rien ; je crois que, dans son état actuel d' imperfection, il a fait peu de bien et beaucoup p333 de mal : je suis seulement étonné que les républicains du jour l' aient pris pour leur règle : il n' y a pas de livre qui les condamne davantage. Ainsi, au moment que le peuple commença à lire, il ouvrit les yeux sur des écrits qui ne prêchoient que politique et religion : l' effet en fut prodigieux. Tandis qu' il perdoit rapidement ses moeurs et son ignorance, la cour, sourde au bruit d' une vaste monarchie qui commençoit à rouler en bas vers l' abîme où nous venons de la voir disparoître, se plongeoit plus que jamais dans les vices et le despotisme. Au lieu d' élargir ses plans, d' élever ses pensées, d' épurer sa morale, en progression relative à l' accroissement des lumières, elle rétrécissoit ses petits préjugés, ne savoit ni se soumettre à la force des choses, ni s' y opposer avec vigueur. Cette misérable politique, qui fait qu' un gouvernement se resserre quand l' esprit public s' étend, est remarquable dans toutes les révolutions : c' est vouloir inscrire un grand cercle dans une petite circonférence ; le résultat en est certain. La tolérance s' accroît, et les prêtres font juger à mort un jeune homme qui, dans une orgie, avoit insulté un crucifix ; le peuple se montre incliné à la résistance, et tantôt on lui cède mal à propos, tantôt on le p33 contraint iprudemment l' esprit de liberté commence à paroître, et on multiplie les lettres de cachet. Je sais que ces lettres ont fait plus de bruit que de mal ; mais, après tout, une pareille institution détruit radicalement les principes. Ce qui n' est pas loi, est hors de l' essence du gouvernement, est criminel. Qui voudroit se tenir sous un glaive suspendu par un cheveu sur sa tête, sous prétexte qu' il ne tombera pas ? à voir ainsi le monarque endormi dans la volupté, des courtisans corrompus, des ministres méchants ou imbécilles, le peuple perdant ses moeurs ; les philosophes, les uns sapant la religion, les autres l' état ; des nobles ou ignorants, ou atteints des vices du jour ; des ecclésiastiques, à Paris la honte de leur ordre, dans les provinces pleins de préjugés, on eût dit d' une foule de manoeuvres s' empressant à l' envi à démolir un grand édifice. Depuis le règne de Louis Xv, la religion ne fit plus que décliner en France ; et elle s' est enfin évanouie, avec la monarchie, dans le gouffre de la révolution. p335 Pour compléter l' histoire duchristianisme, je vais maintenant montrer les armes avec lesquelles les philosophes modernes sont parvenus à le renverser, de même que j' ai expliqué les systèmes, par lesquels les sophistes grecs ébranlèrent le polythéisme. Il y a cependant entre eux cette différence : que les Platon et les Aristote se contentèrent de publier des dogmes nouveaux, sans attaquer directement la religion de leur pays ; tandis que les Voltaire et les D' Alembert, sans énoncer d' autres opinions, se déchaînèrent contre le culte de leur patrie : en cela, bien plus immoraux que les sectaires d' Athènes. J' avertis que, dans les chapitres qui vont suivre, je n' y suis pls pour rien. Simple narrateur des faits, je rapporte, comme mon sujet m' y oblige, les raisonnements des autres, sans les admettre. Il est nécessaire de faire connoître p337 les causes qui nous ont plongés dans la révolution actuelle ; or, celles-ci sont d' entre les plus considérables. CHAPITRE 44 2E P T 2 Objections des philosophes contre le christianisme. Objections philosophiques. On peut diviser les différentes objections des philosophes contre le christianism' a l 1 philosophes contre le christianisme en quatre sortes : 1 ojections philosophiques proprement dites ; 2 objections historiques et critiques ; 3 objections contre le dogme ; 4 objections contre la discipline. Voyons les premières. objections philosophiques. la création est absurde. Quelle volonté peut tirer une parcelle de matière du néant ? Toutes les raisons imaginables p338 ne renverseront jamais cet axiome commun : rien ne se fait de rien. Mais les écritures même ne l' admettent pas, le néant : et l' esprit de Dieu reposoit sur les eaux . Voilà donc la matière coexistante avec l' esprit ; voilà donc un chaos. Dieu, dites-vous, a été l' architecte ? Ce n' est plus le système chrétien. Mais voyons si cela même peut être admis. Si Dieu a arrangé la matière, c' est un être impuissant et borné. Le chaos étant la première forme, et de nécessité la meilleure, puisqu' elle est la forme naturelle ; puisque les vices, les souffrances, les chagrins y dorment passifs. Qu' a fait Dieu ? Il a tout séparé, tout divisé, et, en classant les maux, il n' a fait qu' un monde vulnérable dans toutes ses parties, d' un univers engourdi et tranquille, il a donné une âme à la douleur, et rendu les peins sensibles. Il s' est donc mépris ; et son prétendu ordre est un affreux désordre. Mais nous vous abandonnons la majeure. Nous supposons, pour un moment que tout est émané de Dieu. Ce dieu, en créant l' homme p339 lui a dit : tu ne pécheras point, ou tu mourras ; et il avoit prévu qu' il pécheroit, et qu' il mourroit ; tu seras bon, vertueux, ou je te condamnerai aux peines de l' enfer ; et Dieu savoit qu' il ne seroit ni bon, ni vertueux, et c' étoit lui qui l' avoit créé ! Dieu, répondez-vous, vous a fait libr ? Ce n' est pas là la question. A-t-il prévu que je tomberois, que je serois à jamais malheureux ? Oui, indubitablement. Eh bien ! Votre dieu n' est plus qu' un tyran horrible et absurde. Il donne aux hommes des passions plus fortes que leur raison, et il s' écrie : je t' ai donné la raison ! -sans doute, et les passions aussi ; et tu savois que celles-ci l' emporteroient ; et tu prévis, des millions d siècles avant ma naissance, que je serois vicieux, que je serois condamné à ton tribunal aux éternelles douleurs. Qui t' obligeoit à me tirer du néant ? Qui te forçoit, être tout-puissant, à faire un misérable ? Ne pouvois-tu me rendre fort et vertueux, au degré nécessaire pour me rendre heureux ? Tu te crées des victimes, et tu les insultes au milieu des tourments, en leur parlant d' un franc arbitre, sur des choses que ta prescience t' avoit fait connoître de toute éternité ; et qui, par la raison même que tu les avis prévues, devoient nécessairement arriver ! Dieu ne pouvoit vous empêcher de naître dans p340 la chaîne des êtres où votre place se trouvoit marquée : -d' accord ; mais ceci n' est plus le dieu des juifs, c' est la destinée, autre système qui a ses inconvénients. Vous vous retranchez dans le grand argument, et vous dites que, nous ne pouvons pas plus comprendre le grand être, qu' un ciron ne sauroit comprendre un homme : cette raisn, excellente en elle-même, ne prouve rien pour les écritures. Je m' en tiens à ce que je ne puis comprendre Dieu ; et là-dessus je n' ai pas plu de motifs d' en croire Moïse que Platon, excepté que celui-ci raisonne mieux que celui-là. Je passe une multitude d' autres raisons philosophiques, telles que celles tirées des diverses esèces de l' homme, de l' ancienneté du globe, etc. ; et je viens aux raisons historiques et critiques. CHAPITRE 45 2E P T 2 p341 Objections historiques et critiques. Lesprophètes d' Israël avoient, depuis long-temps, annoncé la mission du fils de Dieu. Et il est venu, ce fils de Dieu ; et la lettre des prophéties a été accompie. Une chose n' est pas prédite parce qu' elle arrivera, mais elle arrive parce qu' elle est prédite. De cela les évangiles même font preuve ; ils ont la naïveté de nous dire à chaque ligne : " et Jésus fit cette chose, afin que la parole du prophète fut accomplie . " mais sans nous arrêter à combattre votre futile argument, nous vous montrerons que cette annonce du Christ ne vient que de la honteuse ignorance des juifs : ils convertirent en prédictions le calendrier céleste des égyptiens, qu' ils n' entendoient pas. Là, on voyoit tout le p342 mystère de la Vierge et de son fils, qui ne signifioit autre chose que le lever et le coucher de diverses constellations. Les hébreux, en sortant d' égypte, emportèrent ces signes, et les transformèrent bientôt en des fables les plus absurdes. Il y a bien plus. C' est qu' il n' est pas du tout démontré qu' il exista jamais un homme appelé Jésus, qui se fit crucifier à Jérusalem. Quelles sont vos preuves de ce fait ? Les évangiles. Admettriez-vous, dans un procès, comme valides, des papiers visiblement écrits par une des parties ? Nous raisonnons ici, comme si nous croyions à l' authenticité du nouveau testament, (ce que nous sommes bien loin de faire, comme on le verra par la suite). Loin de rien trouver dans l' histoire qui admette la vérité de l' existence du Christ, nous voyons, d' après les auteurs latins, qui parlent avec le dernier mépris de la secte naissante, que les évangiles n' étoient pas même entendus à la lettre par les premiers chrétiens. C' étoit des espèces d' allégories, des mystères auxquels on se faisait initier comme à ceux d' éleusis. Mais encore, il vous a plu de supprimer une multitude d' évangiles, que vousappelez apocryphes, p343 qui cependant ne le sont pas plus que les autres. Là, on remarque tant de contradictions (contradictions que vous n' avez pu même faire disparoître des évangiles que vous nous avez laissés), qu' il faut nécessairement en conclure, que dans le principe l' histoire du Christ étoit un conte qu' on brodoit selon son bon plaisir. Les premiers schismes de l' église viennent à l' appui de cette opinion. Les pères ne s' entendoient pas plus sur le fond que sur la forme. Comment se peut-il qu' étant si près de l' événement, ils ignorassent la vérité ? Il est trop clair, par ce choc de sentiments opposés, que le système chrétien n' étant pas encore formé, chacun le modifioit à sa manière. Rien ne paroît donc moins prouvé que l' existence du Christ. Allons plus loin. Admettons la réalité de sa vie, et l' authenticité des évangiles. De la simple lecture de ceux-ci résulte le renversement de la divinité de Jésus. Nous voyons que tout ce qu' il y avoit d' honnêtes gens à Jérusalem, les prêtres, les magistrats, enfin cette classe d' hommes que, dans tous les temps, on croit de préférence à la populace, regardoit le Christ comme un imposteur, qui cherchoit à se faire un parti. On lui demanda des miracles publics, et il ne put en faire ; mais il ressuscitoit, il est vrai, des morts parmi la canaille. Dans ses réponses il p344 ne s' explique jamais clairement, il parle obscurément, comme l' oracle de Delphes. Quant à sa résurrection, un peu de vin et d' argent aux gardes, en explique tout le mystère. à qui apparut-il après sa sortie triomphante du tombeau ? à ses disciples, à des femmes crédules, à des gens qui avoient intérêt à prolonger l' imposture. Il ne se montra pas aux prêtres, au peuple, aux magistrats qui le virent expirer, et qui étoient bien sûrs qu' il n' étoit plus. Passons aux dogmes. CHAPITRE 46 2E P T 2 p345 Objectionscontre le dogme. Il paroît, par les preuves internes et externes, que les évangiles ne furent jamais prêchés par Jésus, ni écrits par ses disciples. Ils furent, en toute probabilité, composés à Alexandrie dans les premiers siècles del' église. Après les conquêtes d' Alexandre, et l' érection du royaume égyptien par les Ptolémée, les écoles de la Grèce furent transférées à Alexandrie, où elles prirent un nouvel éclat. De la situation de cette cité, qui formoit le passage entre l' Orient et l' Occident, il en résulta que les opinions des brachmanes des Indes, des mages de la Perse, des anciens prêtres de l' égypte, et des philosophes de l' Ouest, vinrent p346 se concentrer dans ce foyer commun d' erreurs et de lumières. C' est au milieu de la bibliothéque d' Alexandrie et de cette foule de sectes, que les évangiles furent visiblement compilés. Ils sont un mélange de diverses doctrines recueillies dans un corps et revêtues du langage figuré de l' Orient. Leur auteur, ou leurs auteurs, furent sans doute doués d' un beau génie et d' une âme sensible. En rassemblant la morale de tous les sages, la simplicité et la pureté des leçons e Socrate, l' élévation des principes de Confucius, de Zoroastre, de Moïse, ils y mêlèrent une tendresse de coeur qui leur étoit propre ; et, en y faisant entrer le roman touchant et allégorique du Christ, ils parvinrent à répandre le plus grand charme sur leur ouvrage. Telle est l' histoire de la partie morale des évangiles ; quant aux dogmes, les voici : le mystère de la trinité est emprunté de l' école de Platon : Dieu, l' esprit, ou les idées, l' âme du monde, où le fils incorporé à la matière. Du wistnou des brachmanes, vient p348 le mystère de l' incarnation, qui correspond d' ailleurs à l' âme du monde des académiques. La Vierge, comme nous l' avons déjà dit, renferme un emblème astronomique. La persécution, le martyre, et la résurrection du Christ ne sont que le dogme allégorique persan, concernant le bon et le mauvais principe, dans lequel le méchant triomphe et détruit d' abord le bon ; ensuite le bon renaît, et subjugue à son tour le méchant. La doctrine de la rénovation des choses, et de la résurrection des corps, après l' incendie générale du globe, se tire de la secte de Zénon, ou des fatalistes. Il seroit aisé, disoient les philosophes, de morceler ainsi tous vos évangies et d' en montrer les pièces de rapport, mais tenons-nous-en ici : il suffit d' avoir fait voir où vos dogmes fondamentaux ont été puisés. Nous allons maintenant parler de la discipline de votre église. CHAPITRE 47 2E P T 2 p349 Objections contre la discipline. Vous dites que c' est Dieu lui-même qui a établi votre église, où tout respire une origine divine. En vérité, il faut que vous supposiez les hommes bien sots ou biens ignorants. Votre hiérarchie de cardinaux, d' archevêques, d' évêques, de prêtres, e diacres, de sous-diacres, sont des institutions égyptiennes. Là, se trouvoit un iérophante, d' où découloit une suite de prêtres, qui diminuoient d' ordres et de pouvoir, en raison de leur plus ou moins d' éloignement du chef suprême. L' Occident, et l' Orient surtout, vous fournirent le modèle de vos cérémonies, et de vos costumes. Vous imitâtes les choeurs d' enfants, la marche sur deux p350 colonnes, les oscillations de l' encensoir, la génuflexion et le chant à de certains signaux réguliers, d' après les pompes attiques et romaines. Vous retenez de nos jurs, dans vos cérémonies funèbres, l' air qu' on chantoit à Athènes dans des occasions semblables au siècle de Périclès ; et plusieurs de vos sectes marchent encore dans la sandale grecque. La tenture, l' exposition des tableaux, la suspension des lampes, le dais, les vases d' or et d' argent, vous viennent de l' Orient. Mais que disons-nous ! Vous portez sur vous-mêmes les marques du paganisme, sans vous en apercevoir ! La tonsure sur votre tête, l' étole à votre cou, l' hoste et le sacrement rayonnant dans vos mains, ne sont-ils pas les mêmes symboles qui, parmi les prêtres de la Perse, représentoient le disque et les rayons de l' astre qu' on y adoroit ? Si les mages revenoient parmi nous, ne croiraient-ils pas, en voyant vos mitres, vos robes, vos surplis, vos chapes, que vous êtes des membres de leurs sectes, disséminés chez des peuples barbares ? Les détails de vos cérémonies offrent les mêmes rapports. On sait que la communion est une institution judaïque. L' époque de vos fêtes correspond exactement à celle des fêtes chez les anciens. Vou avez conervé même dans vos p351 prières les formes latines. La messe des rameaux, dans le onzième siècle, où le peuple répétoit trois fois en chorus le cri d' un âne après l' ite missa est , cachoit une des allégories les plus obscènes de l' antiquité. Le carnaval, avant le jour des cendres, n' étoit qu' un reste des bacchanales. Enfin il est clair que vous dérivez votre discipline des prêtres du polythéisme. Nous ne condamnons pas ceci absolument, ajoutoient les philosophes, nous vous en voulons seulement de n' être pas de bonne foi, et de vouloir faire passer tout cela comme provenant d' une origine céleste. Nous sentons fort bien que vous n' auriez jamais converti les peuples au christianime sans la solennité du culte. C' est en quoi nous préférons la secte romaine. Il est ridicule d' être luthérien, calviniste, quaker, etc., de recevoir, à quelques différences p352 près, l' absurdité du dogme, et de rejeter la religion des sens, la seule qui convienne au peuple. Il n' est pas plus difficile de croire le tout qu' une partie, et lorsqu' on admet l' incarnation, il n' en coûte pas davantage d' adopter la présence réelle. Telles étoient les objections des philosophes modernes contre le christianisme : objections dont je n' ai extrait qu' une très-petite partie. Je suis bien fâché que mon sujet ne me permette pas de rapporter les raisons victorieuses avec lesquelles les Abadie, les Houteville, les Bergier, les Warburton ont combattu leurs antagonistes, et d' être obligé de renvoyer à leurs ouvrages. Moi, qui suis très-peu versé dans ces matières, je répéterai seulement aux incrédules, en ne me servant que de ma foible raison, ce que je leur ai déjà dit. " vous renversez la religion de votre pays, vous plongez le peuple dans l' impiété, et vous ne proposez aucun autre palladium de la morale. Cessez cette cruelle philosophie ; ne ravissez point à l' infortuné sa dernière espérance : qu' importe qu' elle soit une illusion, si cette illusion p353 le soulage d' une partie du fardeau de l' existence ; si elle veille dans les longues nuits à son chevet solitaire et trempé de larmes ; si enfin elle lui rend le dernier service de l' amitié, en fermant elle-même sa paupière, lorsque, seul et abandonné sur la couche du misérable, il s' évanouit dans la mort ! " CHAPITRE 48 2E P T 2 p354 de l' esprit des prêtres, chez les anciens et chez les modernes, considéré dans un gouvernement populaire. Nous avons consacré la fin de ce premier livre à des recherches sur les religions. Les prêtres tiennent de si près à ce sujet, et leur influence a été si grande dans tous les siècles, qu' on ne peut s' empêcher d' en dire un mot en parlant du culte. Au reste, ceci demanderoit un volume, et je n' ai que quelques chapitres à y consacrer. J' entends par prêtres des ministres dévoués au servicede l' autel, qui ont souvent des vertus, quelquefois des vices, vivent des préjugés du peuple, comme mille autres états, ne sont ni moins ni plus fripons que le reste de leur siècle, ni meilleurs ni pires que les autres hommes. p355 Eux de l' antiquité nous offrent un esprit un peu différent de ceux de notre âge : ceci tient aux positions politiques des nations. Distinguons donc entre les prêtres dans un état monarchique et les prêtres dans une république. Commençons par les derniers. Chez les grecs et chez les romains, l' influence du sacerdoce étoit considérable, mais l' état se trouvant administré sous une forme populaire, l' intérêt des prêtres penchoit du côté de la liberté. Lorsqu' on alloit consulter l' oracle de Delphes, les réponses du dieu se faisoient généralement dans le sens de l' indépendance ; cependant il se ménageoit toujours adroitement une porte de retraite, et les trépieds des tyrans étoient suspendus aux voûtes du temple, comme ceux des patriotes. En cela, les prêtres anciens et les prêtres modernes se ressembloient parfaitement. Autre ressemblance. La caste religieuse d' Athènes n' étoit guère moins persécutante que les ministres du christianisme. Les sophistes s' en trouvoient aussi mal en Grèce que les encyclopédistes en France ; mais comme la loi dans le premier pays protégeoit le citoyen, lorsque la p356C renvoyoit l' accusé. Pour claquemurer parmi nous un philosophe à la bastille, il ne falloit pas tant de cérémonies. Venons maintenant aux différences. D' abord une très-importante se présente. Les prêtres des grecs avoient un pouvoir considérable sur la masse du peuple ; mais ils n' en exerçoient aucun sur les particuliers : les nôtres, au contraire, nous environnoient, nous assiégeoient. Ils nous prenoient au sortir du sein de nos mères, et ne nous quittoient plus qu' après nous avoir déposés dans la tombe. Il y a des hommes qui font le métier de vampires, qui vous sucent de l' argent, le sang et jusqu' à la pensée. p357 Seconde différence. Chez les anciens, surtout à Rome, les prêtres ignoroient ce système d' association, qui communique tant de force aux choses religieuses. Les ministres des dieux, dispersés dans l' état, ne s' appuyoient point les uns les autres, et par conséquent ne pouvoient, comme individus, devenir dangereux à la liberté. La constitution hiérarchique de l' église romaine, chez les peuples modernes, infusoit dans tout le clergé un esprit de corps trop formidable. Au reste, les gardiens du culte en Grèce, graves, posés, verteux, se tenoient dans la mesure de leur profession. Nos abbés en manteau court exhiboient à Paris le vice, le ridicule et la sottise ; et l' on concevroit à peine comment des hommes pouvoient ainsi se donner en spectacle, si l' on ne connoissoit la bêtise et la friponnerie p358 du monde. Lorsque je vois les différents personnages de la société, je me figure ces escrocs qui se rendent exprès sur les promenades publiques, bizarrement vêtus. Tandis que la foule hébétée se rassemble à considérer le bout de ruban rouge, bleu, noir dont le pasquin est bariolé, celui-ci lui vide adroitement ses poches ; et c' est toujours le plus chargé de décorations qui fait fortune. Tout considéré, les prêtres sont nécessaires aux moeurs, et excellents dans une république ; ils ne sauroient y causer de mal, et peuvent y faire beaucoup de bien. CHAPITRE 49 2E P T 2 p359 De l' esprit des prêtres, chez les anciens et chez les modernes, considéré dans un gouvernement monarchique. Mais si l' esprit du sacerdoce peut être salutaire dans une république, il devient terrible dans un état despotique ; parce que servant d' arrière-garde au tyran, il p360 rend l' esclavage légitime et saint aux yeux du peuple. Les prêtres de la Perse et de l' égypte ressemblèrent parfaitement aux nôtres. Leur esprit se composoit également de fanatisme et d' intolérance. Les mages firent brûler et ravager les temples de la Grèce lors de l' expédition de p361 Xerxès. Ils gouvernoient le trône, et avoient exclusivement l' oreille des rois : deux traits cependant les distinguoient des ministres du culte chez les chrétiens. Ils ne croyoient pas à la religion qu' ils enseignoient ; ils professoient secrètement une autre doctrine, et adressoient leurs prières au vrai dieu qui gouverne le monde. Nos prêtres, pour la plupart, admettent les dogmes qu' ils publient. La seconde différence se trouve dans les lumières. Les mages étudioient particulièrement les sciences ; notre clergé, au contraire, faisoit voeu d' y renoncer. Les deux chemins conduisent au même but : l' on domine également du fond du tonneau de Diogène, et du haut de l' observatoire babylonien. Mais une institution particulière a contribué à donner à nos ministres un esprit différent de p362 celui des prêtres de l' antiquité, je veux dire la confession auriculaire. Cet usage a été un des grands textes des déclamations des philosophes. Comment, disoient-ils, l' innocence allant peut-être déposer ses secrets dans le sein du crime, la pudeur dans celui de l' immoralité, l' homme libre révélant sa pensée à l' oreille du tyran ; les intimités entre deux amis, entre l' époux et l' épouse, enfin, tout ce qui ne doit être connu que du ciel et de nous, le confier à un homme foible, à un homme sujet à nos passions ! Prêtre, je m' agenouille à ton tribunal : j' ai péché ; j' ai trahi l' amitié, la beauté, la jeunesse, l' innocence... mais je te vois pâlir ! Et toi aussi serois-tu coupable ? Et n' es-tu pas homme ? Sois donc mon ami, et ne sois pas mon juge ; console-moi, laisse-moi te consoler ; prions ce dieu qui nous créa foibles, afin que nous nous appuyions l' un sur l' autre ; ce dieu, qui, pour toute pénitence, nous a donné le remords. Ainsi raisonnoient les philosophes. p364 Finissons par quelques remarques générales. L' esprit dominant du sacerdoce doit être l' égoïsme. Le prêtre n' a que lui seul dans le monde ; repoussé de la société, il se concentre ; et voyant que tous les hommes s' occupent de leurs intérêts, il cherche le sien. Sans femme et sans enfants, il peut rarement être bon citoyen, parce qu' il prend peu d' intérêt à l' état. Pour aimer la patrie, il faut avoir fait le tour de la chambre sur ses mains, comme Henri Iv. Autre trait général du caractère des prêtres : le fanatisme. En cela, ils ressemblent au reste du monde ; chacun fait valoir le chaland dont il vit. Nous sommes assis dans la société comme des marchands dans leurs boutiques : l' un vend des lois, l' autre des abus, un troisième du mensonge, un quatrième de l' esclavage ; le plus honnête homme est celui qui ne falsifie point sa drogue, et qui la débite toute pure, sans en déguiser l' amertume avec de la liberté, du patriotisme, de la religion. Enfin, la haine doit dominer chez les prêtres, parce qu' ils forment un corps. Il n' est point de la nature du coeur humain de s' associer pour faire du bien ; c' est le grand danger des clubs p366 et des confréries. Les hommes mettent en commun leurs haines, et presque jamais leur amour. CHAPITRE 50 2E P T 2 Du clergé actuel en Europe. Du clergé en France. Nous allons maintenant examiner l' état du clergé en Europe. Commençons par l France. Le clergé gallican peut se diviser en trois classes, les évêques, les abbés et les curés. Les évêques conservoient peut-être encore trop de l' ancien esprit de leur ordr, mais ils étoient généralement instruits et charitables ; ils connoissoient mieux l' état de l' opinion que les grands, parce qu' ils vivoient davantage avec le peuple ; et si tous avoient imité quelques-uns d' entre eux, si éminents pour la pureté des moeurs, ils seroient encore à la tête de leur troupeau. Mais malgré leur connoissance du génie national, ils ne furent pas assez au niveau p367 de leur siècle ; en cela pourtant moins ignorants que la cour dont l' ineptie étoit révoltante sur cet article. J' ai vu des hommes me dire en 1789 : la révolution ! On en parlera dans deux ou trois ans d' ici, comme du mesmérisme et de l' affaire du collier ! Dès lors je prévis de grands malheurs. Les abbés, qui forment la seconde classe, ont été en partie la cause de ce déluge de haines qui a fondu sur la tête du clergé. N' oublions pas cependant que les Raynal, les Mably, les Condillac, les Barthélemy, et mille autres, se trouvoient dans l' ordre des abbés. Quant aux curés, ils étoient pleins de préjugés et d' ignorance : mais la simplicité du coeur, la sainteté de la vie, la pauvreté évangélique, la charité céleste, en faisoient la partie la plus respectable de la nation. J' en ai connu quelques-uns qui sembloient moins des hommes que des esprits bienfaisants descendus sur la terre pour soulager les maux de l' humanité. Souvent ils se dépouillèrent de leurs vêtments pour en couvrir la nudité de leurs semblables ; souvent ils se refusèrent la vie même pour nourrir le nécessiteux. p368 Qui oseroit reprocher à de tels hommes quelque sévérité d' opinion ? Qui de nous, superbes philanthropes, voudroit, durant la rigueur des hivers, dans l' épaisseur des ténèbres, se voir réveillé au milieu de la nuit, pour aller porter, au loin dans la campagne, un dieu de vie à l' indigent expirant sur un peu de paille ? Qui de nous voudroit avoir sans cesse le coeur brisé du spectacle d' une misère qu' on ne peut secourrr ? Se voir environné d' une faille à moitié nue, dont les joues creuses, les yeux haves annoncent l' ardeur de la faim et de tous les besoins ? Consentirions-nous à suivre le curé de la ville dans le séjour du crime et de la douleur, pour consoler le vice et l' impureté, sous ses formes les plus dégoûtantes ? Pour verser l' espérance dans un coeur désespéré ? Qui de nus enfin voudroit se séquestrer du monde des heureux, pour vivre éternellement parmi les souffrances ; et ne recevoir en mourant, pour tant de bienfaits, que l' ingratitude des pauvres et la calomnie des riches ? p369 On peut conjecturer de cet état du clergé en France, que le christianisme y subsistera encore long-temps. Le prêtre vivant au milieu du petit peuple, étant presque aussi indigent que lui, est un compagnon d' infortune que le misérable se résoudr difficilement à perdre. Le protestantisme seroit mal calculé pour mes compatriotes ; ils détesteroient un ministre distant, qu' ils n' apercevroient qu' un moment chaque dimanche : ils demandent un curé populaire, qu' ils puissent adorer et couvrir d' injures. Le françois est la plus aimante des créatures ; il lui faut des gestes, des expressions chaudes, de l' intimité. Au reste, cette communication du pasteur avec l' indigent, est un des liens les plus respectables qui se soient jamais formés entre des hommes. Le christianisme a repris une nouvelle vigueur en France, par la persécution du p371 bas-clergé ; et il est à présumer qu' il durera quelques années de plus qu' il n' auroit fait dans le calme. CHAPITRE 51 2E P T 2 Du clergé en Italie. La multiplicité des sectes monastiques en Italie sert à y nourrir la superstition. Qui croiroit qu' à la fin du dix-huitième siècle, les nobles de Rome font encore des pèlerinages, pieds nuds et la hart au cou, pour racheter le paron d' un assassinat ? Mais comme les contraires existent toujours l' un près de l' autre, il suit de cette crédulité, que les liens de la religion sont aussi plus près de se rompre. De tous les temps les italiens furent divisés en deux sectes, l' une athée, l' autre superstitieuse : voisins des abus et des vices de la cour de Rome, c' est nécessairement le résultat de leur position p373 locale. La dégénération du caractère moral, plus avancée en Italie que dans le reste de l' Europe, y accélèrera aussi la chute du christianisme. CHAPITRE 52 2E P T 2 Du clergé en Allemagne. C' est en Allemagne que la religion trouvera son dernier refuge. Elle s' y soutient par la force morale du peuple, et par les vertus et les lumières du clergé. J' y ai souvent vu quelque vénérable pasteur à la porte de son presbytère champêtre, faire un prône naïf à de bonnes gens qui sembloient tout attendris, et je me suis cru transporté à ces temps où le dieu de Jacob se communiquoit aux patriarches, au bord des fontaines. CHAPITRE 53 2E P T 2 p374 Du clergé en Angleterre. Le christianisme expirera en Angleterre dans une profonde indifférence. La raison de cette tiédeur, en matière religieuse, si remarquable dans la Grande-Bretagne, se tire de deux causes : du culte et du clergé. du culte. la religion n' y a pas assez d' extérieur : défaut de toutes les religions réformées ; les exercices de piété n' y sont pas assez multipliés : dans les campagnes, les temples restent fermés pendant la semaine, et tout s' y borne à quelques courtes prières le dimanche. Johnson se plaint souvent de cet usage, et en prédit la chute du christianisme. p375 du clergé. le ministre anglois, riche et homme du monde, ne se rapproche pas assez du peuple ; à peine ses paroissiens le connoissent-ils. L' abus de non-résidence est aussi au grand détriment de la religion : un ministre va desservir en hâte deux ou trois églises le dimanche dans la campagne, ensuite se retire dans la ville voisine, où il disparoît pour huit jours. Vu sous le jour philosophique, on ne sauroit blâmer le mode de vie qu' a choisi le clergé britannique : considéré sous le jour religieux, il accélère certainement la chute du christianisme. On ne peut se figurer l' étonnement des étrangers, lorsqu' on leur apprend que les ministres anglois dansent au bal, donnent des fêtes, font des parties de vin et de femmes ; que rien en un mot ne distingue leurs moeurs de celles de leurs compatriotes. Les lumières, l' érudition, la p376 philosophie, la générosité, que j' ai rencontrées parmi quelques membres de l' église anglicane, me font déplorer du fond du coeur la ruine où je vois que la force des choses et le train du siècle les précipitent. Il me semble impossible que leur manière de vivre s' accorde long-temps avec leurs grands revenus, parce que la première est d' eux, et que les seconds sont du peuple. Si je parle sévèrement, qu' on m' excuse : j' ai fait profession de vérité ; c' est par reconnoissance même que j' ose m' expliquer avec cette franchis, afin que le clergé cherche, dans sa sagesse, les moyens les plus propres à éloigner la catastrophe que je lui prédis. CHAPITRE 54 2E P T 2 p377 Du clergé en Espagne et en Portugal. Voyage aux Açores. Anecdote. Je considère les prêtres espagnols et portugais comme ne formant qu' un seul corps, et je vais raconter un fait dont j' ai été témoin, qui servira plus à faire connoître leurs moeurs que tout ce que je pourrois en dire. Manquant d' eau et de povisions fraîches, et nous trouvant au printemps de 1791 par la hauteur des Açores, il fut résolu que nous y relâcherions. Dans le vaisseau sur lequel je passois alors en Amérique, il y avoit plusieurs prêtres françois qui émigroient à Baltimore, sous la conduite du supérieur de St, M N. Parmi ces prêtres se trouvoient quelques étrangers, en particulier M T, jeune anglois d' une excellente p378 famille, qui s' étoit nouvellement converti à la religion romaine. p381 Le 6 mai, vers les huit heures du matin, nous découvrîmes le pic de l' île du même nom, qui, dit-on, surpasse en hauteur celui de Ténériffe ; bientôt nous aperçûmes une terre plus basse, et, entre onze heures et midi, nous jetâmes l' ancre dans une mauvaise rade, sur un fond de roches, par quarante-cinq brasses d' eau. L' île Gracioza , devant laquelle nous étions p382 mouillés, se forme de petites collines un peu renflées au sommet, comme les belles courbes des vases corinthiens. Elles étoient alors couvertes de la verdure naissante des blés, d' où s' exhaloit une odeur suave, particulière aux moissons des Açores. On voyoit paroître, au milieu de ces tapis onduleux, les divisions symétriques des champs, ormés de pierres volcaniques mi-partie blanches et noires et entassées les unes sur les autres, comme des murs à hauteur d' appui bâtis à froid. Des figuiers sauvages, avec leurs feuilles violettes, et leurs petites figues pourprées arrangées comme des noeuds de chapelets sur les branches, étoient semés çà et là dans la campagne. Une abbaye se montroit au haut d' un mont ; au pied de ce mont, dans une anse cailloteuse, apparoissoient les toits rouges de la petite ville de Santa-Crux. Toute l' île, avec ses découpures de baies, de caps, de criques, de promontoires, répétoit son paysage inverti dans les flots. De grands rochers nus, verticaux au plan des vagues, lui servoient de ceinture extérieure, et contrastoient par leurs couleurs enfumées, avec les festons d' écume qui s' y appendoient au soleil comme une dentelle d' argent. Le pic de l' île du même nom, par de là Gracioza, s' élevoit majestueusement dans le fond du tableau au-dessus d' une coupole de nuages. Une p383 mer couleur d' émeraude, et un ciel du bleu le plus pur, formoient la tenture de la scène ; tandis que des goëlands, des mauves blanches, des corneilles marbrées des Açores planoient pesamment en criant au-dessus du vaisseau à l' ancre, coupoient la surface des vagues avec leurs grandes ailes recourbées en manière de faux, et augmentoient autour de nous le bruit, le mouvement et la vie. Il fut décidé que j' irois à terre comme interprète avec T, un autre jeune homme, et le second capitaine ; on mit la chaloupe en mer, et nos matelots ramèrent vers le rivage, dont nous étions à environ deux milles. Bientôt nous aperçûmes du mouvement sur la côte, et un large canot s' avança vers nous. Aussitôt qu' il parvint à la portée de la voix, nous distinguâmes une quantité de moines. Ils nous hélèrent en portugais, en italien, en anglois, et nous répondîmes, dans ces trois langues, que nous étions françois. L' alarme régnoit dans l' île : notre vaisseau étoit le premier bâtiment d' un grand port qui y eût jamais abordé et qui eût osé mouiller dans la rade dangereuse où nous nous trouvions ; d' une autre part, notre pavillon tricolor n' avoit point encore flotté dans ces parages, et l' on ne savoit si nous sortions d' Alger ou de Tunis. Quand on vit que nous portions figures humaines, p384 et que nous entendions ce qu' on nous disoit, la joie fut universelle : les moines nous firent passer dans leur batau, et nus arrivâmes à Sata-Crux, où nous débarquâmes avec difficult 2 ! â cause d 4 un ressac assez violent qui se forme â terre. Toute l' île accourut pour nous voir. Quatre ou cinq malheureux, qu' on avoit armés de vieilles piques à la hâte, s' emparèrent de nous. L' uniforme desa majesté m' attirant particulièrement les honneurs, je passai pour l' homme important de la députation. On nous conduisit chez le gouverneur, dans une misérable maison où son éminence, vêtue d' un méchant habit vert autrefois galonné d' or, nous donna notre audience de réception. Il nous permit d' acheter les différents articles dont nous nous faisions besoin. On nous relâcha après cette cérémonie, et nos fidèles religieux nous menèrent à un hôtel large, commode et éclairé, qui ressembloit bien plus à celui du gouverneur que le véritable. T avoit trouvé un compatriote. Le principal p385 frère, qui se donnoit tous les mouvements pour nous, étoit un matelot de Jersey, dont le vaisseau avoit péri sur Gracioza plusieurs années auparavant. Lorsqu' il se fut sauvé seul à terre, ne manquant pas d' intelligence, il s' aperçut qu' il n' y avoit qu' un métier dans l' île, celui de moine. Il se résolut de le devenir ; il se montra extrêmement docile aux leçons des bons pères, apprit le portugais, et à lire quelques mots de latin ; enfin, sa qualité d' anglois parlant pour lui, on sacra cette brebis ramenée au bercail. Le matelot jerseyois, nourri, logé, chauffé, à ne rien faire, et à boire du fayal , trouvoit cela beaucoup plus doux, que d' aller ferler la misaine sur le bout de la vergue. Il se ressouvenoit encore de son ancien métier. Ayant été long-temps sans parler sa langue, il étoit enchanté de trouver enfin quelqu' un qui l' entendît ; il rioit, juroit, nous racontoit en vrai marin l' histoire scandaleuse du père tel, qui se trouvoit présent, et qui ne se doutoit guère du genre de conversation dont le frère anglois nous régaloit. Il nous promena ensuite dans l' île, et à son couvent. La moitié de Gracioza, sans beaucoup d' exagération, me sembla peuplée de moines ; et le reste des habitants doit aussi leur appartenir par de tendres liens. De cela j' ai non-seulement p386 l' aveu de plusieurs femmes, mais ce que j' ai vu de mes yeux ne peut me laisser là-dessus aucun doute. Je passe plusieurs anecdotes plaisantes, et je m' en tiens à ce qui regarde le clergé. Le soir étant venu, on nous servit un excellent souper. Nous eûmes pour échansons de très-jolies filles ; il fallut avaler du fayal à grands flots. On prévoit assez ce qui nous arriva : à une heure du matin pas un convive ne pouvoit se tenir dans sa chaise. à six heures, notre moine de Jersey nous déclara en balbutiant, et avec un serment anglois fort connu, qu' il prétendoit dire sur-le-champ la messe : ous l' accompagnâmes à l' église, ou dans moins de p387 cinq minutes il eut expédié le tout. Plusieurs portugais assistèrent très-dévotement au saint-sacrifice, et en nous en retournant nous rencontrâmes beaucoup de peuple, qui baisoit religieusement la manche du père. L' impudence avec laquelle ce matelot, encore épris de vin et de débauche, présentoit son bras à la foule, me divertissoit, en même temps que je ne pouvois m' empêcher de déplorer au fond du coeur la stupidité humaine. Ayant embarqué nos provisions vers les midi, nous retournâme nous-mêmes à bord accompagnés de nos inséparables religieux, qui nous présentèrent un compte énorme, qu' il fallut payer ; ils se chargèrent ensuite de nos lettres pour l' Europe, et nous quittèrent avec de grandes p388 protestations d' amitié. Le vaisseau s' étoit trouvé en danger la nuit précédente, par la levée d' une forte brise de l' est ; on voulut virer l' ancre ; mais, comme on sy attendoit, on la perdit. Telle fut la fin de notre expédition. Je veux croire que ces moeurs du clergé espagnol et portugais ne soient pas générales ; mais on sait qu' elles ne sont pas pures. On pourroit en prédire la chute de la religion, si en même temps le peuple n' étoit si avili, si superstitieux, qu' on conçoit à peine où il pourroit trouver assez d' énergie pour se soustraire aux abus qui le ronget. Le christianisme subsistera donc encore long-temps en Espagne, à moins que quelques aisons étrangères ne viennent en hâter la chute. Il est curieux qu' à Gracioza les moines parlassent aussi de réformes qui devoient avoir lieu dans leurs couvents : ils avoient ouï dire quelque chose des affaires de France. Quant à la conduite du matelot de Jersey ! Elle ne manquoit ni d 4 esprit ! Ni d 4 une esp 7 ce de philosophie. Il poss 2 doit du moins celle qui consiste â se ranger du c 1 t 2 des fripons plut 1 t que du parti des dupes. En cela, il étoit toujours sûr d' avoir pour lui la voix d' une majorité respectable de la société. CHAPITRE 55 2E P T 2 p390 Quelle sera la religon qui remplacera le christianisme. à la fin de cette histoire abrégée dupolythéisme et du christianisme, une question se présente : quelle sera la religion qui remplacera le christianisme ? Toute intéressante que soit cette question, elle p391 demeure presque insoluble d' après les données communes. Le christianisme tombe de jour en jour, et cependant nous ne voyons pas qu' aucune secte cachée circule sourdement en Europe, et envahisse l' ancienne religion : Jupiter ne sauroit revivre ; la doctrine de Swedenbrg ou des illuminés ne deviendra point un culte dominant ; un petit nombre peut prétendre aux inspirations, mais non la masse des individus ; un culte moral, où l' on personnifieroit seulement les vertus, comme la sagesse, la valeur, est absurde à supposer. La religion naturelle n' offre pas plus de probabilités ; le sage peut la suivre, mais elle est trop au-dessus de la foule : un dieu, une âme immortelle, des peines et des récompenses, ramènent le peuple de nécessité à un culte composé ; d' ailleurs cette métaphysique ne sera jamais à sa portée. Peut-on supposer que quelque imposteur, quelque nouveau Mahomet, sorti d' Orient, s' avance p392 la flamme et le fer à la main, et vienne forcer les chrétiens à fléchir le genou devant son idole ? La poudre à canon nous a mis à l' abri de ce malheur. S' élèvera-t-il parmi nous, lorsque le christianisme sera tombé en un discrédit absolu, un homme qui se mette à prêcher un culte nouveau ? p393 Mais alors les nations seront trop indifférentes en matières religieuses, et trop corrompues pour s' embarrasser des rêveries du nouvel evoyé, et sa doctrine mourroit dans le mépris, comme celle des illuminés de notre siècle. Cependant il faut une religion, ou la société périt : en vérité, plus on envisage la question, plus on s' effraie ; il semble que l' Europe touche au moment d' une révolution, ou plutôt d' une dissolution, dont celle de la France n' est que l' avant-coureur. Autre hypothèse. Ne seroit-il pas possible que les peuples atteignissent à un degré de lumières et de connoissances morales, suffisant pour n' avoir plus besoin de culte ? La découverte de l' imprimerie ne change-t-elle pas à cet égard toutes les anciennes donnée ? Ceci tombe dans le système de perfection que j' examinerai ailleurs ; je n' ai qu' un mot à en dire ici. Lorsqu' on réfléchit que la grande cause qui renouvela si souvent la face du monde ancien a entièrement cessé, que l' irruption des peuples sauvages n' est plus à craindre pour l' Europe, on voit s' ouvrir devant soi un abîme immense de conjectures. Que deviendront les hommes ? Deux solutions : ou les nations, après un amas énorme de lumières, deviendront toutes éclairées, et s' uniront p394 sous un même gouvernement, dans un état de bonheur inaltérable ; ou, déchirées intérieurement par des révolutions partielles, après de longues guerres civiles et une anarchie afreuse, elles retourneront tour à tour à la barbarie. Durant ces troubles, quelques-unes d' entre elles, moins avancées dans la corruption et les lumières, s' élèveront sur les débris des premières, pour devenir à leur tour la proie de leurs dissensions et de leurs mauvaises moeurs : alors les premières nations tombées dans la barbarie, en émergeront de nouveau, et reprendront leurs places sur le globe ; ainsi de suite dans une révolution sans terme. Si nous jugeons du futur par le passé, il faut avouer que cette solution convient mieux que l' autre à notre foiblesse : si l' on demandoit à présent quels sont les peuples qui se détruiront les premiers, je répondrois, ceux qui sont p395 les plus corrompus. Cependant, il y a des chances et des événements incalculables qui peuvent précipiter une nation à sa ruine avant l' époque marquée par la nature. Mais ces visions politiques sont trop incertaines ; elles servent tout au plus à satisfaire ce penchant de notre âme, qui la porte à s' arrêter à des perspectives infinies : puisqu' on ne sauroit rien apprendre d' utile, cessons d' interroger des siècles à naître, top loin pour que nous puissions les entendre, et dont la foible voix expire en remontant jusqu' à nous, à travers l' immensité de l' avenir. Ici j' ai rempli la première partie de ma tâche. On a maintenant sous les yeux une histoire à peu près complète des révolutions de la Grèce, considérées dans leurs rapports avec la révolution françoise. Nous allons maintenant quitter, pour n' y plus revenir, la terre sacrée des talents ; si j' y ai fait voyager le lecteur avec un peu d' intérêt, p396 peut-être consentira-t-il à me suivre dans mes nouvelles courses en Italie et chez les peuples modernes : mais avant de les commencer, ces courses, il faut dire un dernier adieu à Sparte et à Athènes, et tâcher de résumer ce que nous avons appris. CHAPITRE 56 2E P T 2 p397 Résumé. Dans la première partie de ce premier livre, nous avons étudié l révolution républicaine de la Grèce, recherché son influence sur les nations contemporaines, et suivi ses ramifications aussi loin que nous avons pu les découvrir. Dans la seconde partie de ce même livre, comprise sous le titre de révolution de Philippe et d' Alexandre , nous venons de passer en revue les tyrans d' Athènes, Denys à Syracuse, Agis à Sparte, les philosophes grecs, leur influence politique et religieuse, l' histoire de la naissance, de l' accroissement et de la chute du polythéisme ; et pour parallèle nous avons eu la convention en France, les Bourbons fugitifs, Louis Xvi à p398 Paris, les philosophes modernes et leur influence sur leur siècle, enfin l' histoire du christianisme et du clergé. La première partie forme un tout compacte qui se lie ; la seconde, un assemblage de pièces de rapport, non moins instructif. Ce qui nous reste à faire ici est de reconnoître le point où nous sommes parvenus, et jusqu' à quel degré nous nous trouvons avancés vers le but général de cet essai . Nous sommes toujours occupés à la recherche de ces questions (et nous le serons encore longtemps) ; savoir : 1 quelles sont les révolutions arrivées autrefois dans les gouvernements des hommes ? Quel étoit alors l' état de la société, et quelle a été l' influence de ces révolutions sur l' âge où elles éclatèrent, et les siècles qui les suivirent ? 2 parmi ces révolutions en est-il quelques-unes qui, par l' esprit, les moeurs et les lumières des temps, puissent se comparer à la révolution françoise ? Il s' agit maintenant de savoir si nous avons fait quelques pas vers la solution de ces questions. Certainement un pas considérable : quoique ce volume ne forme qu' une très-petite partie de l' immense sujet de cet ouvrage, on peut prononcer hardiment que déjà la majorité des choses p399 qu' on vouloit faire passer pour nouvelles dans la révolution françoise, se retrouve presque à la lettre dans l' histoire des grecs d' autrefois. Déjà nous possédons cette importante vérité, que l' homme, foible dans ses moyens et dans son génie, ne fait que se répéter sans cesse ; qu' il circule dans un cercle, dont il tâche en vain de sortir ; que les faits même qui ne dépendent pas de lui, qui semblent tenir au jeu de la fortune, sont incessamment reproduits : en sorte qu' il deviendroit possible de dresser une table, dans laquelle tous les événements imaginables de l' histoire d' un peuple donné, se trouveroient réduits avec une exactitude mathématique ; et je doute que les caractères primitifs en fussent extrêmement nombreux, quoique de leur composition résulteroit une immense variété de calculs. p400 Mais quel fruit tirer de cette observation pour la révolution françoise ? Un très-grand. Premièrement, il s' ensuit qu' un homme bien persuadé qu' il n' y a rien de nouveau en histoire, perd le goût des innovations : goût que je regarde comme un des plus grands fléaux qui affligent l' Europe dans ce moment. L' enthousiasme vient de l' ignorance ; guérissez celle-ci, l' autre s' éteindra : la connoissance des choses est un opium qui ne calme que trop l' exaltation. Mais outre ce grand avantage, qui ne voit que ce tableau général des causes, des effets, des fins des révolutions, mène par degrés à la solution de la question dernière, proposée pour but de cet ouvrage, savoir : " si la révolution p401 françoise se consolidera ? " en effet, si nous trouvons des peuples qui, dans la même position que celle des françois, aient tenté les mêmes choses ; si nous voyons les raisons qui firent réussir, ou renversèrent leurs projets ; n' est-ce pas un motif d' en conjecturer l' établissement ou la chute de la république en France ? On a déjà pu entrevoir mon opinion à ce sujet, mais il n' est pas temps de la développer : elle doit résulter de l' ensemble des révolutions, et non d' une partie. Quelle qu' elle puisse être, il demeure certain que j' ai pris la seule route qui mène à la découverte de cette vérité qui intéresse, non-seulement l' Europe, mais le reste du monde. Mais je dois observer que, pour juger sainement, le lecteur ne sauroit trop se donner de garde de se méprendre : il faut onsidérer les p402 objets sous leur vrai jour. Il est bien moins question de la ressemblance de position en politique et de la similitude d' événements que de la situation morale du peuple : les moeurs, voilà le point où il faut se tenir, la clef qui ouvre le livre secret du sort. Que si je me prends à répéter souvent les moeurs , c' est qu' elles sont le centre autour duquel tournent les mondes politiques : en vain ceux-ci prétendent s' en éloigner, il faut, malgré eux, décrire autour de ce point leur courbe obligée, ou, détachés de ce foyer commun d' attraction, tomber dans un vide incommensurable. Le second volume de cet essai va s' ouvrir avec les révolutions romaines, sujet peut-être encore plus magnifique que celui que nous venons de quitter ; on a pu s' apercevoir que je cherche, autant qu' il est en moi, à varier la marche de cet ouvrage : tout sujet a son vice ; le défaut de celui-ci, malgré sa grandeur, est de tomber dans p403 les répétitions ; je tâcherai donc d' écrire chaque révolution sur un plan différent des autres, comme je l' ai déjà fait, à l' égard des deux parties de ce premier livre. Après avoir montré ce qui résulte de la lecture de ce volume pour la vérité générale de l' ouvrage, voici quelques vérités particulières qu' o peut en tirer, sur la nature de l' homme considéré dans ses rapports moraux et politiques ; je vais les donner, comme je les trouve dans mon manuscrit, en pensées détachées, indiquant seulement le sujet qui me les a fournies. L' homme est composé de deux organes différents dans leur essence, sans relations dans leur pouvoir : la tête et le coeur. Le coeur sent, la tête compare. Le coeur juge du bon et du méchant, la tête des rapports et des effets. La vertu découle donc du coeur ; les sciences fluent de la tête. p404 La vertu est la science écoutée et obéie ; la science, la nature éclairée. Le vice et la vertu, d' après l' histoire, paroissent une somme donnée qui n' augmente ni ne diminue ; les sciences, au contraire, des inconnues qui se dégagent sans cesse. Que devient le système de perfection ? pensées résultantes de la considération de l' âge philosophique d' Alexandre, plein de lumières et de corruption. il n' y a que deux principes de gouvernement : l' assemblée générale du peuple, la non-assemblée générale du peuple. Dans le premier cas, l' état est une république ; dans le second, une monarchie. Si le peuple s' assemble partiellement, la constitution demeure monarchique, ou un assemblage de petites républiques. La réunion des suffrages n' est pas alors la p405 voix du peuple, mais un nombre collectif de voix. Chacune de ces assemblées, ayant en elle-même toutes les propriétés du corps politique, devient une petite république parfaite, et vivante dans son tout ; et cette petite république n' a pas plus le droit de soumettre son opinion à celle de la section voisine, qu' elle n' est tenue elle-même à adopter celle de cette autr section. D' ici la France, avec ses assemblées primaires, n' est point une république. Et comment ces assemblées primaires représenteroient-elles le peuple ? N' est-ce pas la lie des villes qui se réunit et qui, écartant les honnêtes gens, nomme tel ou tel député, pour une quantité donnée d' assignats ? N' est-ce pas de cela même que les représentants prennent le prétexte de se prolonger dans leurs fonctions ? En livrant leur république à ces hommes sans moeurs, les gouvernants de France semblent ne chercher qu' une raison légale de la détruire : cela me rappelle ce tyran de Rome qui, pour sauver la lettre de la loi qui défendoit de mettre une vierge à mort, la faisoit violer auparavant par le bourreau. réflexions tirées de l' examen p406 des gouvernements de la Grèce où la représentation étoit inconnue. n' êtes-vous pas étonné des prodiges de la révolution françoise : l' Europe vaincue, etc., etc. ? Sans doute : j' assiste à ses tours de force, comme devoient le faire les romains à la danse des éléphants sur la corde, bien moins surpris de la merveille qu' effrayé de voir un colosse suspendu en l' air sur une base élastique de quelques pouces, et menaçant d' écraser les spectateurs dans sa chute. tiré du parallèle de la guerre médique et de la guerre républicaine. de quoi s' agissoit-il entre Harmodius et Hipparque ? D' une affaire, comme nous dirions, d' étiquette. Hipparque avoit forcé la soeur d' Harmodius de se retirer d' une procession publique : voilà la guerre médique. La politique est au moral ce que le feu est au physique, un élément universel qui se tire de tous les chocs, naît de toutes les collisions. on voit d' où cela est tiré. comme ces enfants qu' on est forcé d' enlever p407 à leur mère vicieuse, pour les confier à un lait plus pur, la liberté, fille de la vertu guerrière, ne sauroit vivre qu' elle ne soit nourrie au sein des bonnes moeurs. de la considération de l' état d' Athènes après la guerre médique. pourquoi Agis périt-il à Sparte ? Pourquoi Denys fut-il chassé de Syracuse ? Pourquoi Thrasybule erra-t-il loin d' Athènes, sa patrie ? Pourquoi, etc. ? Parce qu' à Sparte, à Syracuse et à Athènes il y avoit des hommes, et qu' avec le coeur de cet incompréhensible bipède on explique tout. Sparte, Athènes, Syracuse. liberté ! Le grand mot ! Et qu' est-ce que la liberté politique ? Je vais vous l' expliquer. Un homme libre, à Sparte, veut dire un homme dont les heures sont réglées, comme celles de l' écolier sous la férule ; qui se lève, dîne, se promène, lutte sous les yeux d' un maître en cheveux blancs qui lui raconte qu' il a été jadis jeune, vaillant et hardi ; si les besoins de la nature, si les droits d' un chaste hymen parlent à son coeur, il faut qu' il les couvre du voile dont on se sert pour le crime ; il doit sourire lorsqu' il apprend la mort de son ami ; et si la douce pitié se fait entendre à son âme, on l' oblige d' aller égorger un ilote innocent, un ilote son esclave, dans le champ que cet infortuné labouroit péniblement pour son maître. p408 Vous vous trompez, ce n' est as là la liberté politique ; les athéniens ne l' entendoient pas ainsi. -et comment ? -chez eux il falloit avoir un certain revenu pour être admis aux charges de l' état ; et lorsqu' un citoyen avoit fait des dettes, on le vendoit comme un esclave. Un orateur à la tribune, pourvu qu' il sût enfiler des phrases, faisoit aujourd' hui empoisonner Socrate, demain bannir Phocion, et le peuple libre avoit toujours à sa tête, et seulement pour la forme, Pisistrate, Hippias, Thémistocle, Périclès, Alcibiade, Philippe, Antigonus, ou quelque autre. Je voudrois bien savoir enfin combien il y a de libertés politiques : car toutes les autres petites villes grecques possédoient aussi leurs libertés, et n' expliquoient pas le mot dans le même sens que les athéniens et les spartiates ? C' est un singulier gouvernement qu' une république où il faut que tous les membres de la communauté soient des Caton ou des Catilina : si parmi les premiers il se trouve un seul coquin, ou parmi les derniers un seul honnête homme, la république n' existe plus. liberté. p409 on s' écrie : les citoyens sont esclaves, mais esclaves de la loi. Pure duperie de mots. Que m' importe que ce soit la loi ou le roi qui me traîne à la guillotine ? On a beau se torturer, faire des phrases et du bel-esprit, le plus grand malheur des hommes c' est d' avoir des lois et un gouvernement. L' état de société est si opposé à celui de nature, que dans le premier les êtres foibles tendent toujours au gouvernement : l' enfant bat les domestiques ; l' écolier veut en montrer à son maître ; le sot aspire aux emplois, et les obtient presque toujours ; l' hypocondriaque sacrifie son cercle à sa goutte ; le vieillard réclame la première place ; et la femme domine le tout. Dans l' état de nature, l' enfant se tait et attend ; la femme est soumise ; le fort et le guerrier p410 commandent ; le vieillard s' assied au pied de l' arbre, et meurt. pensées relatives provenantes du même sujet. soyons hommes, c' est-à-dire libres ; apprenons à mépriser les préjugés de la naissance et des richesses, à nous élever au-dessus des grands et des rois, à honorer l' indigence et la vertu ; donnons de l' énergie à notre âme, de l' élévation à notre pensée ; portons partout la dignité de notre caractère, dans le bonheur et dans l' infortune ; sachons braver la pauvreté et sourire à la p411 mort : mais, pour faire tout cela, il faut commencer par cesser de nous passionner pour les institutions humaines, de quelque genre qu' elles soient. Nous n' apercevons presque jamais la réalité des choes, mais leurs images réfléchies faussement par nos désirs ; et nous passons nos jours, à peu près comme celui qui, sous notre zone nuageuse, ne verroit le ciel qu' à travers ces vitrages coloriés qui trompent l' oeil, en lui présentant la sérénité d' une plus douce latitude. Tandis que nous nous berçons ainsi de chimères, le temps vole et la tombe se ferme tout à coup p412 sur nous. Les hommes sortent du néant, et y retournent : la mort est un grand lac creusé au milieu de la nature ; les vies humaines, comme autant de fleuves, vont s' y engloutir ; et c' est de ce même lac que s' élèvent ensuite d' autres générations qui, répandues sur la terre, viennent également, après un cours plus ou moins long, se perdre à leur source. Profitons donc du peu d' instants que nous avons à passer sur ce globe, pour connoître au moins la vérité. Si c' est la vérité politique que nous cherchons, elle est facile à trouver. Ici, un ministre despote me bâillonne, me plonge au fond des cachots, où je reste vingt ans sans savoir pourquoi : échappé de la bastille, plein d' indignation, je me précipite dans la démocratie ; un anthropophage m' y attend à la guillotine. Le républicain, sans cesse exposé à être pillé, volé, déchiré par une populace furieuse, s' applaudit de son bonheur ; le sujet, tranquille esclave, vante les bons repas et les caresses de son maître. ô homme de la nature, c' est toi seul qui me fais me glorifier d' être p413 homme ! Ton coeur ne connoît point la dépendance ; tu ne sais ce que c' est que de ramper dans une cour, ou de caresser un tigre populaire. Que t' importe nos arts, notre luxe, nos villes ? As-tu besoin de spectacle : tu te rends au temple de la nature, à la religieuse forêt ; les colonnes moussues des chênes en supportent le dôme antique ; un jour sombre pénètre la sainte obscurité du sanctuaire ; et de foibles bruits, de légers soupirs, de doux murmures, des chants plaintifs, ou mélodieux, circulent sous les voûtes sonores. On dit que le sauvage ignore la douceur de la vie. Est-ce l' ignorer que de n' obéir à personne ? Que d' être à l' abri des révolutions ? Que de n' avoir ni à avilir ses mains par un travail mercenaire, ni son âme par un métier encore plus vil, celui de flatteur ? N' est-ce rien que de pouvoir se montrer impunément toujours grand, toujours fier, toujours libre ? De ne point connoître les odieuses distinctions de l' état civil ? Enfin, de n' être point obligé, lorsqu' on se sent né avec l' orgueil et la noble franchise d' un homme, de passer une partie de sa vie à cacher ses sentiments, p414 et l' autre à être témoin desvices et des absurdités sociales ? Je sens qu' on va dire : vous êtes donc de ces sophistes qui vantent sans cesse le bonheur du sauvage aux dépens de celui de l' homme policé ? Sans doute, si c' est là ce que vous appelez être un sophiste, j' en suis un ; j' ai du moins de mon côté quelques beaux génies. Quoi ! Il faudra que je tolère la perversité de la société, parce qu' on prétend ici se gouverner en république plutôt qu' en monarchie ; là, en monarchie pltôt qu' en république ? Il faudra que j' approuve l' orgueil et la stupidité des grands et des riches ; la bassesse et l' envie du pauvre et des petits ? Les corps politiques, quels qu' ils soient, ne sont que des amas de passions putréfiées et décomposées ensemble ; les moins mauvais sont ceux dont les dehors gardent encore de la décence, et blessent moins ouvertement la vue ; comme ces masses impures destinées à fertiliser les champs, sur lesquelles on découvre quelquefois un peu de verdure. p415 Mais il n' y donc point de gouvernement, point de liberté ? De liberté ? Si ! Une délicieuse ! Une céleste ! Celle de la nature. Et quelle est-elle, cette liberté que vous vantez comme le suprême bonheur ? Il me seroit impossible de la peindre ; tout ce que je puis faire est de montrer comment elle agit sur nous. Qu' on vienne passer une nuit avec moi chez les sauvages du Canada, peut-être alors parviendrai-je à donner quelque idée de cette espèce de liberté. Cette nuit aussi pourra délasser le lecteur de la scène de misères à travers laquelle je l' ai conduit dans ce volume : elle en sera la conclusion. On fermera alors le livre dans une disposition d' âme plus calme et plus propre à distinguer les vérités, des erreurs contenues dans cet ouvrage : mélange inévitable à la nature humaine, et dont la foiblesse de mes lumières me rend plus susceptible qu' un autre. CHAPITRE 57 2E P T 2 p416 Et dernier. Nuit chez les sauvages de l' Amérique. C' est un sentiment naturel aux malheureux de chercher à rappeler les illusions du bonheur, par le souvenir de leurs plaisirs passés. Lorsque j' éprouve l' ennui d' être, que je me sens le coeur flétri par le commerce des hommes, je détourne involontairement la tête, et je jette en arrière un oeil de regret. Méditations enchantées ! Charmes secrets et ineffables d' une âme jouissante d' elle-même, c' est au sein des immenses déserts de l' Amérique que je vous ai goûtés à longs traits ! On se vante d' aimer la liberté, et presque personne n' en a une juste idée. Lorsque, dans mes voyages parmi les nations indiennes du Canada, je quittai les habitations européennes et me p417 trouvai, pour la première fois, seul au milieu d' un océan de forêts, ayant pour ainsi dire la nature entière prosternée à mes pieds, une étrange révolution s' opéra dans mon intérieur. Dans l' espèce de déire qui me saisit, je ne suivois aucune rote ; j' allois d' arbre en arbre, à droite et à gauche indifféremment, me disant en moi-même : " ici, plus de chemins à suivre, plus de villes, plus d' étroites maisons, plus de présidents, de républiques, de rois, surtout plus de lois, et plus d' hommes. Des hommes ? Si : quelques bons sauvages qui ne s' embarrassent de moi, ni moi d' eux ; qui, comme moi encore, errent libres où la pensée les mène, mangent quand ils veulent, dorment où et quand il leur plaît. " et pour essayer si j' étois enfin rétabli dans mes droits originels, je me livrois à mille actes de volonté, qui faisoient enrager le grand hollandois qui me servoit de guide, et qui, dans son âme, me croyoit fou. Délivré du joug tyrannique de la société, je compris alors les charmes de cette indépendance de la nature, qui surpassent de bien loin tous les plaisirs dont l' homme civil peut avoir l' idée. p418 Je compris pourquoi pas un sauvage ne s' est fait européen, et pourquoi plusieurs européens se sont fait sauvages ; pourquoi le sublime discours sur l' inégalité des conditions , est si peu entendu de la plupart de nos philosophes. Il est incroyable combien les nations et leurs institutions les plus vantées, paroissoient petites et diminuées à mes regards ; il me sembloit que je voyois les royaumes de la terre avec une lunette invertie, ou plutôt, moi-même agrandi et exalté, je contemplois d' un oeil de géant le reste de ma race dégénérée. Vous, qui voulez écrire des hommes, transportez-vous dans les déserts ; redevenez un instant enfant de la nature, alors, et seulement alors, prenez la plume. Parmi les innombrables jouissances que j' éprouvai dans ces voyages, une surtout a fait une vive impression sur mon coeur. p419 J' allois alors voir la fameuse cataracte de Niagara, et j' avois pris ma route à travers les nations indiennes qui habitent les déserts à l' ouest des plantations américaines. Mes guides étoient le soleil, une boussole de poche et le hollandois dont j' ai parlé ; celui-ci entendoit parfaitement cinq dialectes de la langue huronne. Notre équipage consistoit en deux chevaux auxquels nous attachions le soir une sonnette au cou, et que nous lâchions ensuite dans la forêt : je craignois d' abord un peu de les perdre, mais mon guide me rassura en me faisant remarquer que, par un instinct admirable, ces bons animaux ne s' écartoient jamais hors de la vue de notre feu. Un soir que, par approximation ne nous estimant p420 plus qu' à environ huit ou neuf lieues de la cataracte, nous nous préparions à descendre de cheval avant le coucher du soleil, pour bâtir notre hutte et allumer notre bûcher de nuit à la manière indienne, nous aperçûmes, dans le bois, les feux de quelques sauvages, qui étoient campés un peu plus bas, au bord du même ruisseau où nous nous trouvions. Nous allâmes à eux. Le hollandois leur ayant demandé par mon ordre la permission de passer la nuit avec eux, ce qui fut accordé sur-le-champ, nous nous mîmes alors à l' ouvrage avec nos hôtes. Après avoir coupé des branches, planté des jalons, arraché des écorces pour couvrir notre palais, et rempli quelques autres travaux publics, chacun de nous vaqua à ses affaires particulières. J' apportai ma selle, qui me servit de fidèle oreiller durant tout le voyage ; le guide pansa mes chevaux ; et quant à so appareil de nuit, comme il n' étoit pas si délicat que moi, il se servoit ordinairement de quelque tronçon d' arbre sec. L' ouvrage étant fini, nous nous assîmes tous en rond, les jambes croisées à la manière de tailleurs, autour d' un feu immense, afin de rôtir nos quenouilles de maïs, et de préparer le souper. J' avois encore un flacon d' eau-de-vie, qui ne servit pas peu à égayer nos sauvages ; eux se trouvoient avoir des jambons p421 d' oursins, et nous commençâmes un festin royal. La famille étoit composée de deux femmes avec deux petits enfants à la mamelle, et de trois guerriers : deux d' entre eux pouvoient avoir de quarante à quarante-cinq ans, quoiqu' ils parussent beaucoup plus vieux ; le troisième étoit n jeune homme. La conversation devint bientôt générale, c' est-à-dire, par quelques mots entrecoupés de ma part, et par beaucoup de gestes : langage expressif que ces nations entendent à merveille, et que j' avois appris parmi elles. Le jeune homme seul gardoit un silence obstiné ; il tenoit constamment les yeux attachés sur moi. Malgré les raies noires, rouges, bleues, les oreilles découpées, la perle pendante au nez dont il étoit défiguré, on distinguoit aisément la noblesse et la sensibilité qui animoient son visage. Combien je lui savois gré de ne pas m' aimer ! Il me sembloit lire dans son coeur l' histoire de tous les maux dont les européens ont accablé sa patrie. Les deux petits enfants, tout nus, s' étoient endormis à nos pieds, devant le feu ; les femmes les prirent doucement dans leurs bras, et les couchèrent sur des peaux, avec ces soins de mère, si délicieux à voir chez ces prétendus sauvages : p422 la conversation mourut ensuite par degrés, et chacun s' endormit dans la place où il se trouvoit. Moi seul je ne pus fermer l' oeil : entendant de toutes parts les aspirations profondes de mes hôtes, je levai la tête, et, m' appuyant sur le coude, contemplai à la lueur rougeâtre du feu mourant, les indiens étendus autour de moi et plongés dans le sommeil. J' avoue que j' eus peine à retenir des larmes. Bon jeune homme, que ton repos me parut touchant ! Toi, qui semblois si sensible aux maux de ta patrie, tu étois trop grand, trop supérieur, pour te défier de l' étranger. Européens, quelle leçon pour nous ! Ces mêmes sauvages que nous avons poursuivis avec le fer et la flamme ; à qui notre avarice ne laisseroit pas même une pelletée de terre, pour couvrir leurs cadavres, dans tout cet univers, jadis leur vaste patrimoine ; ces mêmes sauvages, recevant leur ennemi sous leurs huttes hospitalières, partageant avec lui leur misérable repas, leur couche infréquentée du remords, et dormant auprès de lui du sommeil profond du juste ! Ces vertus-là sont autant au-dessus de nos vertus conventionnelles, que l' âme de ces hommes de la nature est au-dessus de celle de l' homme de la société. Il faisoit clair de lune. échauffé de mes idées, p423 je me levai et fus m' asseoir, à quelque distance, sur une racine qui traçoit au bord du ruisseau : c' étoit une de ces nuits américaines que le pinceau des hommes ne rendra jamais, et dont je me suis rappelé cent fois le souvenir avec délices. La lune étoit au plus haut point du ciel : on voyoit çà et là, dans de grands intervalles épurés, scintiller mille étoiles. Tantôt la lune reposoit sur un groupe de nuages, qui ressembloit à la cime de hautes montagnes couronnées de neige ; peu à peu ces nues s' allongeoient, se dérouloient en zones diaphanes et onduleuses de satin blanc, ou se transformoient en légers flocons d' écume, en innombrables troupeaux errants dans les plaines bleues du firmament. Une autre fois, la voûte aérienne paroissoit changée en une grève où l' on distinguoit les couces horizontales, les rides parallèles tracées comme par le flux et le reflux régulier de la mer : une bouffée de vent venoit encore déchirer le voile, et partout se formoient dans les cieux de grands p424 bancs d' une ouate éblouissante de blancheur, si doux à l' oeil, qu' on croyoit ressentir leur mollesse et leur élasticité. La scène sur la terre n' étoit pas moins ravissante : le jour céruséen et velouté de la lune, flottoit silencieusement sur la cime des forêts, et descendant dans les intervalles des arbres, poussoit des gerbes de lumières jusque dans l' épaisseur des plus profondes ténèbres. L' étroit ruisseau qui couloit à mes pieds, s' enfonçant tour à tour sous des fourrés de chênes-saules et d' arbres à sucre, et reparoissant un peu plus loin dans des clairières tout brillant des constellations de la nuit, ressembloit à un ruban de moire et d' azur, semé de crachats de diamants, et coupé transversalement de bandes noires. De l' autre côté de la rivière, dans une vaste prairie naturelle, la clarté de la lune dormoit sans mouvement sur les gazons où elle étoit étendue comme des toiles. Des bouleaux dispersés çà et là dans la savane, tantôt, selon le caprice des brises, se confondoient avec le sol, en s' enveloppant de gazes pâles, tantôt se détachoient du fond de craie en se couvrant d' obscurité, et formant comme des îles d' ombres flottantes sur une mer immobile de lumière. Auprès, tout étoit silence et repos, hors la chute de quelques feuilles, le passage brusque d' un vent subit, les gémissements p425 rares et interrompus de la hulotte ; mais au loin, par intervalle, on entendoit les roulements solennels de la cataracte de Niagara, qui, dans le calme de la nuit, se prolongeoient de désert en désert, et expiroient à travers les forêts solitaires. La grandeur, l' étonnante mélancolie de ce tableau, ne sauroient s' exprimer dans les langues humaines ; les plus belles nuits en Europe ne peuvent en donner une idée. Au milieu de nos champs cultivés, en vain l' imagination cherche à s' étendre, elle rencontre de toutes parts les habitations des hommes : mais, dans ces pays déserts, l' âme se plaît à s' enfoncer, à se perdre dans un océan d' éternelles forêts ; elle aime à errer, à la clarté des étoiles, aux bords des lacs immenses, à planer sur le gouffre mugissant des terribles cataractes, à tomber avec la masse des ondes, et pour ainsi dire à se mêler, à se fondre avec toute une nature sauvage et sublime. Ces jouissances sont trop poignantes : telle est notre foiblesse, que les plaisirs exquis deviennent des douleurs, comme si la nature avoit peur que nous oubliassions que nous sommes hommes. Absorbé dans mon existence, ou plutôt répandu tout entier hors de moi, n' ayant ni sentiment, ni pensée distincte, mais un ineffable p426 je ne sais quoi qui ressembloit à ce bonheur mental dont on prétend que nous jouirons dans l' autre vie, je fus tout à coup rappelé à celle-ci. Je me sentis mal, et je vis qu' il falloit finir. Je retournai à notre ajouppa, où, me couchant auprès des sauvages, je tombai bientôt dans un profond sommeil. Le lendemain, à mon réveil, j' aperçus la troupe déjà prête pour le départ. Mon guide avoit scellé les chevaux ; les guerriers étoient armés, et les femmes s' occupoient à rassembler les bagages, consistant en peaux, en maïs, en ours fumés. Je me levai, et tirant de mon portemanteau un peu de poudre et de balles, du tabac et une boîte de gros rouge, je distribuai ces présents parmi nos hôtes, qui parurent bien contents de ma générosité. Nous nous séparâmes ensuite, non sans des marques d' attendrissement et de regret, touchant nos fronts et notre poitrine, à la manière de ces hommes de la nature, ce qui me paroissoit bien valoir nos cérémonies. Jusqu' au jeune indien, qui prit cordialement la main que je lui tendois, nous nous quittâmes tous le coeur plein les uns des autres. Nos amis prirent leur route au nord, en se dirigeant par les mousses, et nous à l' oues, par ma boussole. Les guerriers partirent devant, poussant le cri de marche ; les femmes cheminoient p427 derrière, chargées des bagages, et des petits enfants qui, suspendus dans des fourrures aux épaules de leurs mères, se détournoient en souriant pour nous regarder. Je suivis long-temps des yeux cette marche touchante et maternelle, jusqu' à ce que la troupe entière eût disparu lentement entre les arbres de la forêt. Bienfaisants sauvages ! Vous qui m' avez donné l' hospitalité, vous que je ne reverrai sans doute jamais, qu' il me soit permis de vous payer ici un tribut de reconnoissance. Puissiez-vous jouir long-temps de votre précieuse indépendance, dans vos belles solitudes où mes voeux pour votre bonheur ne cessent de vous suivre ! Inséparables amis, dans quel coin de vos immenses déserts habitez-vous à présent ? êtes-vous toujours ensemble, toujours heureux ? Parlez-vous quelquefois de l' étranger de la forêt ? Vous dépeignez-vous les lieux qu' il habite ? Faites-vous des souhaits pour son bonheur au bord de vos fleuves solitaires ? Généreuse famille, son sort est bien changé depuis la nuit qu' il passa avec vous ; mais du moins est-ce une consolation pour lui, si, tandis qu' il existe au delà des mers, persécuté des hommes de son pays, son nom, à l' autre bout de l' univers, au fond de quelque solitude ignorée, est encore prononcé p428 avec attendrissement, par de pauvres indiens. Source: http://www.poesies.net