Notices nécrologiques Par François-René Chateaubriand (1768-1848) Sur la mort de M. de La Harpe. (Février 1803) La littérature vient de perdre presque à la fois M. de Saint-Lambert et M. de La Harpe. Le premier était âgé de plus de quatre-vingt-quatre ans ; son lit de mort a été entouré de nombreux amis ; il a devancé dans la tombe ceux qui firent le bonheur de sa vie ; ses opinions, toujours les mêmes, l'ont mis à l'abri des outrages dont on a accablé les derniers ans de l'auteur de Philoctète et du Cours de Littérature : on ne pourra donc pas dire de M. de Saint-Lambert : Malheur à qui le ciel accorde de longs jours ! Tandis que l'auteur des Saisons mourait au milieu de toutes les consolations de la philosophie, M. de La Harpe expirait au milieu de toutes les consolations de la religion. L'un fut visité des hommes à son dernier soupir ; l'autre fut visité de Dieu , selon la belle et tendre expression du christianisme pour peindre la mort du fidèle. M. de La Harpe quitta ce monde le vendredi 11 février 1803, entre sept et huit heures du matin. Il conserva toute sa tête jusqu'à son dernier moment. Il put sentir avec reconnaissance ce que le ciel faisait pour lui ; plus heureux que M. de Saint-Lambert, qui ignora les derniers soins que lui rendait la terre. M. de La Harpe a montré le plus grand courage et la piété la plus sincère pendant sa longue maladie. Il se fit lire plusieurs fois les prières des agonisants. M. de Fontanes se présenta un jour au milieu de cette triste cérémonie : " Mon ami, lui dit le mourant en lui tendant une main desséchée, je remercie le ciel de m'avoir laissé l'esprit assez libre pour sentir combien cela est consolant et beau. " C'est à la fois le dernier regard du chrétien et de l'homme de lettres. Les obsèques de M. de La Harpe furent célébrées le dimanche matin, à Notre-Dame . Il s'était retiré depuis quelques années dans le cloître de cette cathédrale, comme s'il avait voulu se réfugier, loin d'un monde peu charitable, à l'ombre de la maison du Dieu de miséricorde. Ceux qui ont vu les restes de cet auteur célèbre renfermés dans un chétif cercueil ont pu sentir le néant des grandeurs littéraires, comme de toutes les autres grandeurs ; heureusement c'est dans la mort que le chrétien triomphe, et sa gloire commence quand toutes les autres gloires finissent. On eût dit que la présence du cercueil de cet homme, qui avait si bien senti les beautés de l'Ecriture, rendait encore plus belles les prières que le christianisme a consacrées à la mort. Tous ces cris d'espérance : Requiem dabo tibi, dicit Dominus : - Je vous donnerai le repos, dit le Seigneur ; - Expectabo, Domine, donec veniat immutatio mea : vocabis me, et ego respondebo tibi : operi manuum tuarum porriges dexteram : - J'attends, Seigneur, que mon changement arrive : Vous m'appellerez, et je Vous répondrai : Vous tendrez votre droite à l'ouvrage de Vos mains ; l'épître de saint Paul : O mort, où est ton aiguillon ! l'évangile de saint Jean : Le temps viendra que tous ceux qui sont dans les sépulcres entendront la voix du Fils de Dieu ; tous ces soupirs de la religion, toutes ces paroles prophétiques attendrissaient profondément les coeurs. Quand les prêtres ont chanté, à la communion, ut requiescant a laboribus suis , dès à présent ils se reposent de leurs travaux, les larmes sont venues aux yeux de tous les amis de M. de La Harpe. Le convoi est parti à une heure pour le cimetière de la barrière de Vaugirard. Nous avons sincèrement regretté de ne pas voir marcher à la tête du cortège cette croix qui nous afflige et nous console, et par laquelle un Dieu compatissant a voulu se rapprocher de nos misères. Lorsqu'on est arrivé au cimetière, on a déposé le cercueil au bord de la fosse, sur le petit monceau de terre qui devait bientôt le recouvrir. M. de Fontanes a prononcé alors un discours noble et simple sur l'ami qu'il venait de perdre. Il y avait dans l'organe de l'orateur attendri, dans les tourbillons de neige qui tombaient du ciel et qui blanchissaient le drap mortuaire du cercueil, dans le vent qui soulevait ce drap mortuaire, comme pour laisser passer les paroles de l'amitié jusqu'à l'oreille de la mort ; il y avait, disons-nous, dans ce concours de circonstances quelque chose de touchant et de lugubre. On va maintenant entendre parler M. de Fontanes lui-même [Voyez ci-après le Discours de M. de Fontanes . (N.d.A.)] , interprète bien plus digne que nous d'honorer la mémoire de M. de La Harpe. Nous ferons observer seulement que l'orateur s'est trompé lorsqu'il a dit que la mort éteint toutes les haines. Les restes de M. de La Harpe n'étaient pas encore recouverts de terre, nous pleurions encore autour de son cercueil, près de sa fosse ouverte, et dans le moment même où M. de Fontanes nous assurait que toutes les injustices allaient s'ensevelir dans cette tombe, que tout le monde partageait nos regrets, un journal insultait aux cendres d'un homme illustre : on l'accusait d'avoir déshonoré le commencement de sa carrière par ses neuf dernières années. Nous appliquerons aux auteurs de cet article les paroles de l'Ecriture que M. de La Harpe a citées à la fin de son dernier morceau sur l'Encyclopédie, et qui sont aussi les dernières paroles que ce grand critique ait fait entendre au public : Malheur à vous qui appelez mal ce qui est bien et bien ce qui est mal ! Discours prononcé par M. de Fontanes devant l'Institut aux funérailles de M. de La Harpe. Les lettres et la France regrettent aujourd'hui un poète, un orateur, un critique illustre... La Harpe avait à peine vingt-cinq ans, et son premier essai dramatique l'annonça comme le plus digne élève des grands maîtres de la scène française. L'héritage de leur gloire n'a point dégénéré dans ses mains, car il nous a transmis fidèlement leurs préceptes et leurs exemples. Il loua les grands hommes des plus beaux siècles de l'éloquence et de la poésie, et leur esprit comme leur langage se retrouva toujours dans celui d'un disciple qu'ils avaient formé : c'est en leur nom qu'il attaqua jusqu'au dernier moment les fausses doctrines littéraires ; et dans ce genre de combat sa vie entière ne fut qu'un long dévouement au triomphe des vrais principes. Mais si ce dévouement courageux fit sa gloire, il n'a pas fait son bonheur. Je ne puis dissimuler que la franchise de son caractère et la rigueur impartiale de ses censures éloignèrent trop souvent de son nom et de ses travaux la bienveillance et même l'équité ; il n'arrachait que l'estime où tant d'autres auraient obtenu l'enthousiasme. Souvent les clameurs de ses ennemis parlèrent plus haut que le bruit de ses succès et de sa renommée : mais à l'aspect de ce tombeau tous les ennemis sont désarmés. Ici les haines finissent, et la vérité seule demeure. Les talents de La Harpe ne seront plus enfin contestés, tous les amis des lettres, quelles que soient leurs opinions, partagent maintenant notre deuil et nos regrets. Les circonstances où la mort le frappe rendent sa perte encore plus douloureuse ; il expire dans un âge où la pensée n'a rien perdu de sa vigueur, et lorsque son talent s'était agrandi dans un autre ordre d'idées, qu'il devait aux spectacles extraordinaires dont le monde est témoin depuis douze ans. Il laisse malheureusement imparfaits quelques ouvrages dont il attendait sa plus solide gloire, et qui seraient devenus ses premiers titres dans la postérité. Ses mains mourantes se sont détachées avec peine du dernier monument qu'il élevait : ceux qui en connaissent quelques parties avouent que le talent poétique de l'auteur, grâce aux inspirations religieuses, n'eut jamais autant d'éclat, de force et d'originalité. On sait qu'il avait embrassé avec toute l'énergie de son caractère ces opinions utiles et consolantes sur lesquelles repose tout le système social ; elles ont enrichi non seulement ses pensées et son style de beautés nouvelles, mais elles ont encore adouci les souffrances de ses derniers jours. Le Dieu qu'adoraient Fénelon et Racine a consolé sur le lit de mort leur éloquent panégyriste et l'héritier de leurs leçons. Les amis qui l'ont vu dans ce moment où l'homme ne déguise plus rien savent quelle était la vérité de ses sentiments ; ils ont pu juger aussi combien son coeur, malgré la calomnie, renfermait de droiture et de bonté. Déjà même des sentiments plus doux étaient entrés dans ce coeur trop méconnu et si souvent abreuvé d'amertume : les injustices se réparaient ; nous étions prêts à le revoir dans ce sanctuaire des lettres et du goût, dont il était le plus ferme soutien ; lui-même se félicitait naguère encore de cette réunion si désirée : mais la mort a trompé nos voeux et les siens ; puissent au moins se conserver à jamais les traditions des grands modèles qu'il sut interpréter avec une raison si éloquente ! Puissent-elles, mes chers collègues, en formant de bons écrivains qui le remplacent, donner un nouvel éclat à cette Académie française qu'illustrèrent tant de noms fameux depuis cent cinquante ans, et que vient de rétablir un grand homme, si supérieur à celui qui l'a fondée. Sur la mort de M. de Saint-Marcellin. (Février 1819) M. de Saint-Marcellin, à peine âgé de vingt-huit ans, blessé à mort le 1er de ce mois, a expiré le 3, entre neuf et dix heures du soir. Il avait fait l'apprentissage des armes dans la campagne de 1812, en Russie. Il donna les premières preuves de sa valeur dans le combat qui eut pour résultat la prise du village de Borodino et de la grande redoute qui couvrait le centre de l'armée russe. Le rapport du prince Eugène au major général sur cette journée se termine par cette phrase : " Mon aide de camp de Sève et le jeune Fontanes de Saint- Marcellin méritent d'être cités dans ce rapport. " M. de Saint-Marcellin s'était précipité dans les retranchements de l'ennemi, et avait eu le crâne fendu de trois coups de sabre. Après le combat, il se présenta dans cet état à un hôpital encombré de quatre mille blessés, où il n'y avait que trois chirurgiens dénués de linge, de médicaments et de charpie ; il ne put même obtenir d'y être reçu. Il s'en retournait, baigné dans son sang, lorsqu'il rencontra Buonaparte : " Je vais mourir, lui dit-il ; accordez-moi la croix d'Honneur, non pour me récompenser, mais pour consoler ma famille. " Buonaparte lui donna sa propre croix. M. de Saint-Marcellin, jeté sur des fourgons, arriva à moitié mort à Moscou ; il y séjourna quelque temps, et fut assez heureux pour trouver le moyen de revenir en France, où nous l'avons vu, pendant plus de dix-huit mois porter encore une large blessure à la tête. La France ayant rappelé son roi légitime, M. de Saint-Marcellin fut fidèle aux nouveaux serments qu'il avait faits. Il était aide de camp du général Dupont à l'époque du 20 mars. Il se trouvait à Orléans avec son général, lorsque des soldats séduits quittèrent la cocarde blanche ; M. de Saint-Marcellin osa la garder : circonstance que peut avoir connue M. le maréchal Gouvion de Saint-Cyr, qui fit reprendre la cocarde blanche aux troupes égarées. Rentré à Paris, M. de Saint-Marcellin eut une altercation politique avec un officier, se battit, blessa son adversaire, et partit du champ clos pour aller rejoindre ceux à qui il avait engagé sa foi. Nommé capitaine à Gand, il sollicita l'honneur d'accompagner le général Donnadieu, chargé pour le roi d'une mission importante. Débarqué à Bordeaux, il fut arrêté et remis aux mains de deux gendarmes qui devaient le conduire à Paris pour y être fusillé. En passant par Angoulême, il échappa à ses gardes, excita un mouvement royaliste dans la ville, et rentra dans Paris avec le roi. M. de Saint-Marcellin fut alors envoyé comme chef de bataillon dans un régiment de ligne à Orléans. Blessé de nouveau, il fut obligé de revenir à Paris. Depuis ce moment il consacra ses loisirs aux lettres : il avait de qui tenir. Il donna quelques ouvrages à nos différents théâtres lyriques. Compris comme chef d'escadron dans la nouvelle organisation de l'état-major de l'armée, il avait refusé dernièrement un service actif qui l'eût éloigné de Paris. La Providence voulait le rappeler à elle. Pour des raisons faciles à deviner, l'administration avait subitement, dit-on, changé en rigueur sa bienveillance politique. On assure que M. de Saint-Marcellin allait perdre sa place de chef d'escadron quand la mort est venue épargner aux ennemis des royalistes une destitution de plus, et rayer elle-même ce brave militaire du tableau d'où elle efface également et les chefs et les soldats. M. de Saint-Marcellin n'a point démenti, à ses derniers moments, ce courage français qui porte à traiter la vie comme la chose la plus indifférente en soi et l'affaire la moins importante de la journée. Il ne dit ni à ses parents ni à ses amis qu'il devait se battre, et il s'occupa tout le matin d'un bal qui devait avoir lieu le soir chez M. le marquis de Fontanes. A trois heures il se déroba aux apprêts du plaisir pour aller à la mort. Arrivé sur le champ de bataille, le sort ayant donné le premier feu à son adversaire, il se met tranquillement au blanc, reçoit le coup mortel, et tombe en disant : " Je devais pourtant danser ce soir. " Rapporté sans connaissance chez M. de Fontanes, on sait qu'il y rentra à la lueur des flambeaux déjà allumés pour la fête. Lorsqu'il revint à lui, on lui demanda le nom de son adversaire : " Cela ne se dit pas, répondit-il en souriant ; seulement c'est un homme qui tire bien. " M. de Saint-Marcellin ne se fit jamais d'illusion sur son état ; il sentit qu'il était perdu, mais il n'en convenait pas, et il ne cessait de dire à ses parents et à ses amis en pleurs : " Soyez tranquilles, ce n'est rien. " Il n'a fait entendre aucune plainte ; il n'a témoigné ni regrets de la vie, ni haine, ni même humeur contre celui qui la lui arrachait ; il est mort avec le sang-froid d'un vieux soldat et la facilité d'un jeune homme. Ajoutons qu'il est mort en chrétien. Les lettres et l'armée perdent dans M. de Saint-Marcellin une de leurs plus brillantes espérances. On remarque dans les premiers essais échappés à sa plume une gaieté de bon goût appuyée sur un fonds de raison et sur des sentiments nobles. Lorsqu'il parle d'honneur on voit qu'il le sent, et quand il rit on s'aperçoit qu'il méprise. Sa destinée paraissait devoir être heureuse dans un ordre de choses différent de celui qui existe aujourd'hui ; mais aussitôt qu'il est entré dans la ligne des devoirs légitimes, il a été atteint par cette fatalité qui semble s'attacher aux pas de tout ce qui est devenu ou resté fidèle. Est-ce une raison pour renoncer à une cause sainte et juste ? Bien loin de là, c'est une raison pour s'y attacher : les hommes généreux sont tentés par les périls, et l'honneur est une divinité à laquelle on s'attache par les sacrifices mêmes qu'on lui fait. Devons-nous plaindre ou féliciter M. de Saint-Marcellin ? Il n'était pas fait pour vivre dans ces temps d'ingratitude et d'injustice. Le sang lui bouillait dans les veines ; son coeur se révoltait quand il voyait récompenser la trahison et punir la fidélité. Son indignation avait l'éclat de son courage, et il ne faisait pas plus de difficulté de montrer ses sentiments que de tirer son épée : avec une pareille disposition d'âme, nous ne l'eussions pas gardé longtemps. D'ailleurs nous marchons si vite, le système adopté nous prépare de tels événements, que Saint-Marcellin n'a peut-être perdu que des orages : il s'est hâté d'arriver au lieu de son repos, et du moins il n'entend plus le bruit de nos divisions. Mille raisons nous commandaient de payer ce tribut d'éloges à la mémoire de Saint-Marcellin ; mais il y en a surtout une qu'une vieille amitié sentira. Cette amitié a été éprouvée par la bonne et la mauvaise fortune ; elle nous retrouvera toujours, et particulièrement quand il s'agira de la consoler : Ille dies utramque duxit ruinam . Sur la mort de M. de Fontanes. (Mars 1821) A M. le rédacteur du Journal des débats. Monsieur, Il est de mon devoir de répondre à l'appel que vous avez fait à l'amitié dans votre journal du 19 de ce mois. J'y répondrai mal, car ce n'est pas quand on a le coeur brisé qu'on peut écrire. L'école à jamais célèbre fondée par Boileau, Racine et Fénelon, finit en M. de Fontanes ; notre gloire littéraire expire avec la monarchie de Louis XIV. Mon illustre ami laisse entre les mains de sa veuve inconsolable et de sa jeune et malheureuse fille les manuscrits les plus précieux et telle était son indifférence pour sa renommée, qu'il se refusait à les publier. Ces manuscrits consistent en un Recueil d'odes et de poèmes admirables, en des mélanges littéraires écrits dans cette prose où le bon goût ne nuit point à l'imagination, l'élégance au naturel, la correction à l'éloquence, et la chasteté du style à la hardiesse de la pensée. Devais-je être appelé sitôt à parler des derniers ouvrages de l'écrivain supérieur qui annonça mes premiers essais ! Personne (si ce n'est un de ses vieux amis, qui est aussi le mien, M. Joubert) n'a mieux connu que moi cette bonhomie, cette simplicité, cette absence de toute envie, qui distinguent les vrais talents et qui faisaient le fond du caractère de M. de Fontanes. Singulière fatalité ! notre amitié commença dans la terre étrangère, et c'est dans la terre étrangère que j'apprends la mort du compagnon de mon exil ! Comme homme public, M. de Fontanes a rendu à son pays des services inappréciables : il maintint la dignité de la parole sous l'empire du maître qui commandait un silence servile ; il éleva dans les doctrines de nos pères des enfants qu'on voulait séparer du passé pour bouleverser l'avenir. Vous aussi, monsieur, vous avez admiré, aimé ce beau génie, cet excellent homme, qui peut- être est déjà oublié dans la ville où tout s'oublie. Mais le temps de la mémoire reviendra ; la postérité reconnaissante voudra savoir quel fut ce dernier héritier du grand siècle dont elle lira les pages immortelles. Je suis incapable aujourd'hui d'entrer dans de longs détails sur la personne et les travaux de mon ami ; la perte que je fais est irréparable, et je la sentirai le reste de ma vie. Au moment même où votre journal est arrivé, j'écrivais à M. de Fontanes : je ne lui écrirai plus ! Pardonnez, monsieur, si je borne ma lettre à ce peu de mots que je vois à peine en les traçant. J'ai l'honneur, etc. Chateaubriand. Berlin, 31 mars. Sur M. le général Nansouty. (Février 1815) Nansouty (Etienne-Antoine-Marie Champion, comte de), né à Bordeaux le 30 mai 1768, descendait d'une famille noble originaire de Bourgogne, qui se distingua dans la double carrière des armes et de la magistrature. On trouve, au XVIe siècle, un seigneur de Nansouty, qui contribua puissamment à faire rentrer la Bourgogne sous l'autorité légitime. Pour récompenser ses services, Henri IV l'admit dans son conseil ; il accorda la même faveur à son fils, et ordonna que le château de Nansouty, à moitié détruit par les troubles de la Ligue, fût réparé aux frais du trésor. L'histoire remarquera que dans notre siècle, si fécond en vertus guerrières, les anciennes races militaires ne dégénérèrent point de leur valeur : chevaleresques à la Vendée, héroïques à l'armée de Condé, aussi brillantes et plus heureuses dans les légions de la république et de l'empire, elles ont fourni des généraux habiles, des maréchaux célèbres ; Buonaparte même est sorti de leurs rangs. Envoyé à l'âge de dix ans à l'école royale et militaire de Brienne, Etienne de Nansouty passa le 21 octobre 1779 à l'école militaire de Paris. Il obtint une sous-lieutenance d'infanterie le 30 mai 1785, et Monsieur, aujourd'hui le roi, le créa chevalier novice du Mont- Carmel. La croix de cet ordre ne s'accordait qu'à l'élève de l'école militaire qui pendant deux ans avait été le premier dans toutes les classes, et qui s'était autant distingué par sa conduite que par ses études. Etienne de Nansouty était destiné à recevoir ses premiers et ses derniers honneurs de la main de son roi. Conduit au régiment de Bourgogne par son père, qui avait laissé des souvenirs honorables dans son régiment, il obtint, en 1788, par la protection du maréchal de Beauvau, un brevet de capitaine de remplacement au régiment de Franche-Comté, cavalerie ; il parut à peine à ce corps, et entra le 24 mai de la même année dans le sixième régiment de hussards, commandé par le duc de Lauzun, depuis duc de Biron, personnage trop petit pour la révolution, mais qui vivra pourtant, parce qu'il réunit quelque chose des aventures et des malheurs dont son premier et son dernier nom rappellent le souvenir. Etienne de Nansouty se trouva mêlé à Nancy dans l'affaire du régiment de Châteauvieux, et courut des dangers en restant fidèle aux ordres du roi. La révolution commençait par accréditer ses doctrines ; elle mit d'abord quelque discernement dans ses choix. Etienne de Nansouty, malgré sa jeunesse, fut désigné par les officiers et les soldats pour commander une compagnie de son régiment : chaque régiment, devenu une espèce de république militaire, avait acquis ce droit d'élection. La guerre ayant éclaté, le capitaine Nansouty y fut successivement nommé lieutenant-colonel du 9e régiment de cavalerie (4 avril 1792), chef de brigade ou colonel du même régiment (19 brumaire an II, 1793), général de brigade ou maréchal de camp (17 fructidor an VII), général de division ou lieutenant général (3 germinal an XI, 1803) et enfin colonel des dragons (11 janvier 1813) ; tous grades qu'il acquit avec son épée. Il apprit en Allemagne avec le général Moreau et en Portugal avec le général Leclerc, ce qui fait les succès et les revers à la guerre ; il commandait la grosse cavalerie sous les ordres du général Mortier, à la conquête du Hanovre. Nommé premier chambellan de Mme Joséphine Buonaparte, alors impératrice, il donna bientôt sa démission d'une place peu compatible avec l'indépendance d'un soldat : il ne voulut ramper ni sous les crimes ni sous les honneurs de la révolution. Retourné aux camps, il attacha son nom à la plupart de ces grandes journées où nos soldats prodiguèrent leur sang pour faire oublier celui qu'on avait versé sur les échafauds. Il se battit à Wertinghen et à Ulm, acheva la victoire à Austerlitz, commença celle de Wagram, se trouva au feu à l'affaire de Friedland et fut blessé à la Moskowa ; la cavalerie de l'armée et de la garde l'avait pour chef à la bataille de Leipzig, et ce fut lui qui dans le défilé de Hanau rouvrit à nos étendards le chemin de la France. Dans la campagne de 1814, où Buonaparte manifesta pour la dernière fois son génie (car l'homme extraordinaire finit en lui au 20 mars, et Waterloo, placé hors des limites assignées à sa puissance, ne compte plus que dans sa destinée), nos soldats étaient rentrés dans la cause de la monarchie, accompagnés plutôt que repoussés par l'Europe, qui les suivait comme à la trace de leurs victoires. Après douze siècles, notre gloire militaire débordée sur toutes les nations, se retira vers sa source ; on se disputait la capitale des Gaules dans les lieux mêmes d'où les premiers Francs avaient marché à sa conquête. L'éclat de nos armes faisait sortir de l'obscurité les hameaux de l'Ile-de-France, comme il avait donné un nom aux villages inconnus des Arabes et des Moscovites : les derniers boulets de cette guerre de vingt-cinq années, qui nous avait soumis Berlin, Vienne, Moscou, Lisbonne, Madrid, Naples et Rome, vinrent tomber sur les boulevards de Paris. Le général Nansouty assiste à tous les combats livrés aux bords de la Marne et de la Seine, comme il s'était trouvé aux batailles données sur les rives du Borysthène et du Tage ; il protège la retraite à Brienne, ouvre l'attaque à Montmirail, à Berry-au-Bac, à Craonne, et voit enfin la couronne impériale tomber à Fontainebleau, dans ce même palais où Buonaparte avait retenu prisonnier le pontife qui l'avait marqué du sceau des rois. Ainsi s'écroula, après trente années, ce prodigieux édifice de gloire, de folies et de crimes qu'on appelle la révolution . Les conquêtes utiles de Louis XIV existent entières ; et de l'Europe envahie il ne restait à la république et à l'empire que le camp des cosaques autour du Louvre. Pendant la campagne de France, le général Nansouty ressentit les atteintes de la maladie à laquelle il devait bientôt succomber. Il manquait souvent des secours que son état exigeait ; mais il voulut rester à cheval tant qu'il y eut un champ de bataille ; il avait vécu sous la tente au milieu des triomphes et loin de nos malheurs, lorsque le bruit des armes cessa, il fit parvenir à l'autorité cette adhésion, remarquable par sa simplicité : " J'ai l'honneur de prévenir le gouvernement provisoire de ma soumission à la Maison de Bourbon. " Cette adhésion entraîna celle d'une grande partie de l'armée : en déterminant ses compagnons d'armes à rejoindre le drapeau blanc, le général Nansouty obtint pour sa patrie sa dernière et sa plus belle victoire. Les souverains de l'Europe, réunis à Paris en 1814, lui donnèrent des témoignages d'estime d'autant plus flatteurs, que si la faveur était venue quelquefois le trouver, il ne l'avait jamais recherchée. Mais un suffrage que le coeur d'un Français ambitionnera toujours lui était réservé : Monsieur l'accueillit avec bonté ; Louis XVIII l'honora de sa confiance ; le général parcourut la Bourgogne en qualité de commissaire du roi, et fut nommé, au retour de cette mission, capitaine-lieutenant de la 1re compagnie de mousquetaires. Le général Nansouty, un des meilleurs officiers de cavalerie que les guerres de la révolution aient produits, était brave, humain, désintéressé, et conservait au milieu de la rudesse des camps la politesse de nos anciennes moeurs. Il sauva constamment la vie aux émigrés que le sort des armes jetait entre ses mains ; il épargna au Tyrol les horreurs du pillage, et fit distribuer aux hôpitaux une somme considérable, que les autorités du pays avaient voulu lui faire accepter par reconnaissance. Logé à Moscou, avec des soldats affamés, dans le palais du prince Kourakin, on trouva, après son départ, les scellés intacts et tels qu'ils avaient été apposés sur les armoires par les ordres du prince. S'il avait souvent gémi des maux que la guerre avait fait souffrir sous ses yeux aux peuples étrangers, il fut plus sensible encore à ces mêmes maux quand il les vit retomber sur sa patrie. " On ne se figure pas, disait-il, ce que c'est que d'entendre de malheureux paysans se plaindre en français. " A une affaire près de Fontainebleau, Buonaparte lui commande d'enlever un retranchement d'où l'ennemi faisait un feu épouvantable : des files entières de cavaliers tombent dans cette entreprise désespérée et inutile. Tout à coup le général Nansouty arrête les escadrons et s'avance seul hors des rangs : Buonaparte lui envoie demander la raison de cet ordre, et pourquoi il cesse de marcher sur la redoute : " Dites-lui que j'y vais seul, répondit le général : il n'y a là qu'à mourir. " Le général Nansouty ne vit point les nouveaux malheurs de la France : une maladie dangereuse l'emporta le 12 février 1815. Il expira dans ces sentiments religieux qui font de la mort la plus simple une grande action, et qui, donnant de la noblesse aux moindres faits d'une vie chrétienne, les élèvent à la dignité de l'histoire. Le comte de Nansouty avait épousé, en 1802 Adélaïde de Vergennes, et, après avoir pu disposer d'une partie des dépouilles de l'Europe, il laissa un fils sans fortune, qu'il a recommandé, en mourant, aux bontés d'un roi qui a connu l'adversité. Notes Qu'il me soit permis de me citer, puisqu'on me met dans le cas de la défense personnelle. Qui a défendu la Charte plus que moi [Voyez les Réflexions politiques, La Monarchie selon la Charte . Dans le Génie du Christianisme même je parle avec admiration du gouvernement représentatif. (N.d.A.)] ? Qui a montré plus que moi d'opposition à la domination étrangère ? Je disais dans mon Rapport sur l'état de la France , fait au roi dans son conseil, à Gand, le 12 mai 1815 : " Sire, je sens trop combien tout ce que je viens de dire est déchirant pour votre coeur. Nous partageons dans ce moment votre royale tristesse. Il n'y a pas un de vos conseillers et de vos ministres qui ne donnât sa vie pour prévenir l'invasion de la France. Sire, vous êtes Français, nous sommes Français ! Sensibles à l'honneur de notre patrie, fiers de la gloire de nos armes, admirateurs du courage de nos soldats, nous voudrions, au milieu de leurs bataillons, verser jusqu'à la dernière goutte de notre sang pour les ramener à leur devoir, ou pour partager avec eux des triomphes légitimes. Nous ne voyons qu'avec la plus profonde douleur les maux prêts à fondre sur notre pays ; nous ne pouvons nous dissimuler que la France ne soit dans le plus imminent danger : Dieu ressaisit le fléau qu'avaient laissé tomber vos mains paternelles, et il est à craindre que la rigueur de sa justice ne passe la grandeur de votre miséricorde ! Ah ! sire, à la voix de Votre Majesté, les étrangers respectant le descendant des rois, l'héritier de la bonne foi de saint Louis et de Louis XII, sortirent de la France ! Mais si les factieux qui oppriment vos sujets prolongeaient leur règne, si vos sujets trop abattus ne faisaient rien pour s'en délivrer, vous ne pourriez pas toujours suspendre les calamités qu'entraîne la présence des armées. Du moins, votre royale sollicitude s'est déjà assurée, par des traités, qu'on respectera l'intégrité du territoire français, qu'on ne fera la guerre qu'à un seul homme. " Je disais, le 2 juin de la même année, à Gand, à propos de la déclaration du congrès : " Il est impossible de conquérir la France. Les Espagnols, les Portugais, les Russes, les Prussiens, les Allemands ont prouvé, et les Français, auraient prouvé à leur tour qu'on ne subjugue point un peuple qui combat pour son nom et son indépendance. " Si l'on remarque que ces passages étaient écrits et publiés au milieu même de l'armée confédérée, cette circonstance ajoutera peut-être quelque force aux sentiments qu'ils expriment. J'écrivais au mois d'août 1816, dans La Monarchie selon la Charte , en traitant de la politique extérieure : " Qui aurait jamais imaginé que des Français, pour conserver de misérables places, pour faire triompher les principes de la révolution, pour amener la destruction de la légitimité iraient, jusqu'à s'appuyer sur des autorités autres que celles de la patrie, jusqu'à menacer ceux qui ne pensent pas comme eux de forces qui, grâce au ciel, ne sont pas entre leurs mains ? " Mais vous qui nous assurez, les yeux brillants de joie, que les étrangers veulent vos systèmes (ce que je ne crois pas du tout), vous qui semblez mettre vos nobles opinions sous la protection des baïonnettes européennes, ne reprochiez-vous pas aux royalistes de revenir dans les bagages des alliés ?... Que sont donc devenus ces sentiments héroïques ? Français, si fiers, si sensibles à l'honneur, c'est vous-mêmes qui cherchez aujourd'hui à me persuader qu'on vous permet tels sentiments, ou qu'on vous commande telle opinion. Vous ne mouriez pas de honte, lorsque vous proclamiez pendant la session qu'un ambassadeur voulait absolument que le projet du ministère passât, que la proposition des chambres fût rejetée. Vous voulez que je vous croie quand vous venez me dire aujourd'hui (ce qui n'est sûrement qu'une odieuse calomnie) qu'un ministre français a passé trois heures avec un ministre étranger pour aviser un moyen de dissoudre la chambre des députés ? Vous racontez confidemment qu'on a communiqué une ordonnance à un agent diplomatique, et qu'il l'a fort approuvée : et ce sont là des sujets d'exaltation et de triomphe pour vous. Quel est le plus Français de nous deux, de vous qui m'entretenez des étrangers quand vous me parlez des lois de ma patrie, de moi qui ai dit à la chambre des pairs les paroles que je répète ici : Je dois sans doute au sang français qui coule dans mes veines cette impatience que j'éprouve quand pour déterminer mon suffrage on me parle d'opinions placées hors de ma patrie ; et si l'Europe civilisée voulait m'imposer la Charte, j'irais vivre à Constantinople . (...) " Et comment les mauvais Français qui soutiennent leurs sentiments par une si lâche ressource ne s'aperçoivent-ils pas qu'ils vont directement contre leur but ? Ils connaissent bien peu l'esprit de la nation. S'il était vrai qu'il y eût du danger dans les opinions royalistes, vous verriez par cette raison même toute la France s'y précipiter. Un Français passe toujours du côté du péril, parce qu'il est sûr d'y trouver la gloire. (...) " Ce n'est pas en se mettant sous les pieds d'un maître qu'on se fait respecter ; une conduite noble est sans danger. Tenez fidèlement vos traités ; payez ce que vous devez ; donnez, s'il le faut, votre dernier écu, vendez votre dernier morceau de terre, la dernière dépouille de vos enfants, pour payer les dettes de l'Etat ; le reste est à vous ; vous êtes nus, mais vous êtes libres. " Eloignons de vaines terreurs ; les princes de l'Europe sont trop magnanimes pour intervenir dans les affaires particulières de la France. (...) " Les alliés ont eux-mêmes délivré leur propre pays du joug des Français ; ils savent que les nations doivent jouir de cette indépendance qu'on peut leur arracher un moment, mais qu'elles finissent par reconquérir : Spoliatis arma supersunt . " Je prononçais à la tribune de la chambre des pairs, le 2 mars de cette année, ces paroles tirées de mon Opinion sur le projet de loi relatif au recrutement de l'armée : " Sans doute, quiconque a une goutte de sang français dans les veines doit désirer de toute la force de son âme, doit être prêt à acheter, par tous les sacrifices, l'affranchissement de son pays : nos coeurs palpiteront de joie quand le drapeau blanc flottera seul sur toutes les cités de la France. Mais, rendus au premier des biens pour un peuple, à un bien sans lequel il n'y en a point d'autres, à la dignité de notre indépendance, nous n'en aurons pas moins à guérir les plaies qu'un faux système nous a faites. " Il est impossible de tenir le lecteur au courant de toutes les prévarications comme de toutes les niaiseries de la censure. Un journal, dans une annonce des Oeuvres de M. Desaugiers, avait dit qu'il était le plus gai et le plus spirituel de nos chansonniers : la censure a biffé cette phrase, parce qu'un chansonnier est aujourd'hui censeur. Un autre journal avait cité un mauvais couplet de ce même censeur aussitôt le couplet est retranché, et sans blanc . Un ancien article d'un autre censeur, naguère opposant au ministère, avait été oublié dans un carton d'un journal indépendant ; cet article oublié est présenté malicieusement à la censure : le père reconnaît son enfant, et l'étouffe. La censure a aussi ses Brutus. M. Charles Dupin avait adressé à un excellent journal littéraire un morceau qu'il a fait depuis imprimer à part, et qui s'intitule Hommage aux habitants de la France méridionale ; l'article entier a été retranché sans qu'on puisse deviner pourquoi, sinon que M. Dupin invite les habitants de la France méridionale à apprendre à lire, et qu'il cite malencontreusement deux pairs de France. Voilà un échantillon de la niaiserie de la censure : on peut en avoir beaucoup d'autres dans un écrit piquant intitulé : Lettres de la Girafe au pacha d'Egypte . Voici maintenant ce que nos voisins pensent de cette censure ; les journaux ne nous le diront pas. Il me semble inutile de répéter ici l'article du Courrier anglais cité dans ma brochure sur le rétablissement de la censure , et l'article du Times , cité par l'auteur de la Lettre de la Girafe au pacha d'Egypte . Je reçois à l'instant d'un de mes nobles collègues les pièces suivantes, que je m'empresse de mettre sous les yeux du public. A M. le rédacteur de ***. " Monsieur, " Permettez-moi de me servir de votre journal pour exprimer ma profonde et sensible reconnaissance des nombreux témoignages d'estime et d'amitié que j'ai reçus de mes honorables frères d'armes de l'ancienne garde nationale parisienne. Etant dans l'impossibilité de répondre aux lettres multipliées et aux marques de bienveillance dont chaque jour ils daignent m'honorer, depuis l'opinion que j'ai prononcée le 19 juin à la tribune de la chambre des pairs, souffrez, monsieur, que je leur adresse ici les remerciements et l'hommage des sentiments que leur approbation m'inspire, et que je les supplie de croire que mon dévouement et ma reconnaissance égalent mon respectueux attachement et mon admiration pour cet illustre corps, dont la patrie garde le souvenir avec gloire et douleur. " Agréez, monsieur, l'assurance de mes sentiments et de ma considération très distinguée, " Le duc de Choiseul. " Paris, le 7 juillet 1827. M. Armand Bertin, par une lettre en date du 8 juillet, apprend à M. le duc de Choiseul que la lettre ci-dessus a été rayée à la censure dans le Journal des Débats . Lettre de M. le duc de Choiseul à M. le vicomte de Bonald . " Monsieur le Vicomte, " Pair de France , vous avez accepté des fonctions dans le comité supérieur de la censure ; permettez-moi, comme votre collègue à la Chambre des pairs , d'avoir l'honneur de vous consulter sur un fait qui m'est personnel. " Je dois d'abord avoir celui de vous informer que depuis le licenciement de la garde nationale parisienne j'ai reçu, après mon discours du 19 juin à la chambre haute, une multitude de lettres et de témoignages de reconnaissance de la part des personnes que j'ai eu l'honneur longtemps de commander. " Ne pouvant répondre à chacune d'elles en particulier, j'ai adressé avant-hier la lettre dont copie est ci-jointe à MM. les rédacteurs des Débats , du Courrier et du Constitutionnel . " J'apprends à l'instant que ma lettre a été biffée et son insertion refusée à la censure . " Sans entrer ici dans la discussion des droits d'un pair et des supériorités de la censure, discussion qui pourra trouver sa place ailleurs, j'ai cru devoir d'abord m'adresser à vous, monsieur le vicomte, pour vous prier de faire cesser ce scandale, bien persuadé que le sentiment de votre dignité et celui des convenances vous engageront à donner les ordres nécessaires, ordres que je réclame comme pair de France et comme citoyen français. " Agréez, monsieur le vicomte, l'assurance de ma haute considération, " Le duc de Choiseul. " Paris, le 9 juillet 1827. Réponse de M. le vicomte de Bonald à M. le duc de Choiseul . " Monsieur le duc, " Je mettrai sous les yeux du conseil la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire et la réclamation qu'elle contient, et j'aurai celui de vous faire part de sa décision. " Agréez, monsieur le duc, l'assurance de ma haute considération, " Le vicomte de Bonald. " Paris, 9 juillet 1827. Le lendemain ou surlendemain de la réponse ci-dessus de M. de Bonald à M. le duc de Choiseul, la censure effaça l'article ci-après, qui avait été inséré dans le Constitutionnel : " M. le duc de Choiseul a écrit, comme pair de France, à M. de Bonald, son collègue et président de la commission de censure, pour se plaindre du refus fait par la censure de laisser insérer une lettre qu'il a adressée au Constitutionnel relativement à la garde nationale parisienne. M. de Choiseul insiste sur tout ce qu'a d'étrange l'interdiction faite à un pair de France de la presse périodique pour manifester des sentiments qui n'ont rien que d'honorable et de patriotique. " Enfin, le 15 juillet, M. le duc de Choiseul reçut la lettre suivante de M. le vicomte de Bonald : Paris, le 14 juillet 1827. " Monsieur le duc, " Le conseil de surveillance de la censure, vu la lettre que vous avez fait à son président l'honneur de lui écrire, et dans laquelle Votre Seigneurie réclame contre la radiation faite par le bureau de censure de sa lettre à messieurs de la ci-devant garde nationale parisienne, envoyée aux journaux des Débats , du Courrier et du Constitutionnel , " Arrête à l'unanimité que le jugement du bureau de censure est maintenu, et charge son président de le communiquer à Votre Seigneurie. " Agréez, monsieur le duc, l'assurance de ma haute considération. " Le président du conseil de surveillance de la censure , " Le vicomte de Bonald, pair de France . A M. le duc de Choiseul, pair de France . Réponse de M. le duc de Choiseul à M. le vicomte de Bonald . Paris, 15 juillet 1827. " Monsieur le vicomte, " Je reçois la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire comme président du conseil de surveillance de la censure. " Vous m'y annoncez la confirmation à l'unanimité du jugement du bureau de censure , sans m'en faire connaître un seul motif. " L'inconvenance de cette forme est la suite naturelle de celle du premier procédé. " Ne pouvant, comme pair de France , reconnaître un tribunal dans un bureau de censure, ne pouvant me soumettre à d'autres jugements que ceux de la cour des pairs dans les cas extraordinaires, et dans les cas ordinaires que ceux des tribunaux, il est de mon devoir de ne point laisser avilir notre haute dignité et de protester contre cette coupable violation de nos droits. " Agréez, monsieur le vicomte, l'assurance de ma haute considération. " Le duc de Choiseul, pair de France . " Il faut espérer que tant de scandale finira avec la censure, et qu'on ne s'obstinera pas à prolonger un état de choses si révoltant. Discours prononcé à la chambre des pairs à l'occasion de la mort de M. le comte de Seze (Extrait du Moniteur du 20 juin 1828, pages 889-891.) Messieurs, Par une destinée qui n'a appartenu à aucun autre corps politique, il est arrivé maintes fois qu'en déplorant à cette tribune la perte de quelques-uns de nos collègues, notre douleur particulière était en même temps une douleur générale. Presque tout ce que la France a produit de plus remarquable depuis trente années s'est écoulé dans la Chambre des Pairs ; de sorte, Messieurs, que la mort, en étendant au hasard sa main sur vous, a souvent emporté quelque célébrité. J'obéis au voeu de notre nouveau collègue, M. le comte Romain de Seze, en venant vous entretenir aujourd'hui du défenseur du Roi-martyr. Ce n'est point par une ambition téméraire, mais pour obéir au voeu de l'amitié, que j'associe mon nom à des noms illustres : il y aurait ici matière au langage de Bossuet devant les autels, et je sens mon insuffisance. Raymond de Seze naquit à Bordeaux, le 26 septembre 1748. Il était fils de Jean de Seze, avocat au parlement, et de Marthe du Bergier, épouse de Jean. La famille de M. de Seze était originaire de Saint-Emilion : lorsque Louis XIII traversa cette ville en 1621, ce fut Antoine de Seze, quatrième aïeul du Pair de France, qui eut l'honneur de haranguer le fils de Henri IV. Raymond de Seze était le quatrième de neuf garçons, qui tous ont été distingués dans leurs carrières. En 1775, le maréchal de Mouchy, étant venu prendre possession de son gouvernement, choisit Raymond pour présenter au Parlement de Bordeaux les lettres que ce Parlement devait enregistrer. M. de Seze, jeune encore, fut attiré à Paris par l'amour des lettres : il y contracta des amitiés brillantes ; les orateurs qui se distinguaient alors au barreau cherchèrent à retenir auprès d'eux le jeune étranger. Retourné à ses foyers paternels, M. de Seze écrivit, en 1778, au célèbre Gerbier, une lettre où l'on remarque ce passage : " Je n'ignore point, Monsieur, les divers malheurs que vous avez éprouvés, et j'ai pris à chacun d'eux la part la plus vive. Vous avez perdu une femme qui vous était chère. La haine de quelques ennemis vous a poursuivi ; ne pouvant flétrir votre gloire, elle a tenté d'empoisonner au moins votre repos ; elle a surpris même la justice pour l'associer à sa vengeance, et peu s'en est fallu que vous n'en soyez enfin devenu victime. J'ai su tout cela, Monsieur, et j'en ai gémi pour notre misérable humanité. Trente années de la plus illustre carrière ne mettent donc pas toujours à couvert de la calomnie ! Un citoyen qui a vécu glorieux n'est donc pas sûr de mourir tranquille ! " C'est cet exemple effrayant qui, malgré le désir si flatteur pour moi que vous m'aviez montré de me voir fixé à Paris, m'a fortifié dans le dessein où j'étais de continuer à vivre dans ma patrie. C'est vous qui m'avez garanti de vous : vous m'avez appris que sur un grand théâtre on n'éprouvait que de grands orages : n'ayant pas vos ressources pour les surmonter, j'ai eu la sagesse de vouloir m'en mettre à l'abri j'aime mieux être utile avec moins d'éclat, mais aussi avec moins de danger. " Ne croit-on pas voir, Messieurs, l'auteur de cette lettre, par un pressentiment extraordinaire de sa destinée, se débattre contre les dangers et la gloire qui devaient l'atteindre ? Gerbier répond à M. de Seze, 11 janvier 1778 : " Vous augmentez mes regrets par les marques d'estime et d'amitié que vous me donnez. Pourquoi renoncer à un aussi beau théâtre avec tant de talent ? Je n'approuve point que vous ayez peur d'avoir mon sort. Il existera toujours des envieux et des fous, mais nous ne verrons pas de longtemps une seconde révolution de l'espèce de la dernière, et c'est bien assez pour chaque siècle d'avoir un Linguet ... Je n'aspire plus qu'à trouver, dans une entière retraite, le repos que je crois avoir mérité. Vous, Monsieur, qui ne faites que commencer votre carrière, vous devez la voir avec d'autres yeux... Je puis encore vous y aider ; j'ai même, dans ce moment, une très belle et très grande cause qui devait être ma dernière, et que je tâcherai de vous procurer. " M. de Seze était destiné à voir une révolution tout autre que les petites agitations au palais de justice, le siècle ne s'est pas trouvé épuisé par l'enfantement d'un Linguet, et cette très belle et très grande cause que Gerbier voulait remettre à M. de Seze n'était pas celle que le ciel réservait au jeune orateur. Revenu à Paris malgré ses résolutions, M. de Seze voulut savoir à quoi s'en tenir sur le talent qu'on lui supposait ; il rassembla ses plaidoiries et les envoya à Target. Target, consulté, lui répondit le 17 mars 1784 : " J'ai lu plusieurs des Mémoires dont vous avez bien voulu me gratifier, et j'y ai trouvé tout ce qu'il faut pour vous tranquilliser sur l'événement... La place que je laisserai ne sera pas bien grande... Si, néanmoins, quand je ne plaiderai plus, je pouvais croire qu'il y eût encore des causes à ma disposition, vous ne devez pas douter de l'usage que je ferais pour vous d'une partie de mon pouvoir. " Target avait raison : la place qu'il a laissée n'est pas bien grande, parce qu'il n'a pas voulu qu'elle le fût davantage. Dès 1784, il se sentait disposé à abandonner à son courageux collègue les causes qu'il renonçait à plaider. Le début de M. de Seze au barreau de Paris fut marqué par un succès. Un écrivain du temps en rend compte de cette manière : " Me de Seze est un avocat du barreau de Bordeaux ; il a débuté au Châtelet dans une cause de partage très ingrate, qui n'avait d'intéressant que le nom d'Helvétius, dont il a défendu la fille, madame la comtesse d'Andlau, et il l'a fait avec un éclat sans exemple... Pendant cinq quarts d'heure qu'il a parlé, les juges ne l'ont pas perdu de vue un seul instant, et il a été applaudi à la fin pendant plusieurs minutes. " C'est une chose intéressante, Messieurs, que le récit des triomphes obscurs d'un homme qui devait remporter des défaites égales aux victoires les plus éclatantes. Ils vinrent trop tôt les orages dont chacun de vous, nobles Pairs, a plus ou moins été la victime : nous sommes dans cette Chambre comme une troupe de naufragés que la légitimité a sauvés de l'abîme ; assis au rivage sur les lis du drapeau blanc, nous pouvons nous raconter nos aventures et signaler à nos fils les écueils où notre vaisseau est venu se briser. Quatre ou cinq grandes révolutions intellectuelles composent jusqu'à présent l'histoire du genre humain. Nous étions destinés, Messieurs, à assister à l'une de ces révolutions. Beaucoup d'entre nous sont nés à l'époque où le travail lent et graduel des siècles s'est manifesté. Le passé a lutté contre l'avenir ; les intérêts divers, en se combattant, ont multiplié les ruines ; le passé a succombé. Il n'est au pouvoir de personne de relever ce qui gît dans la poudre. Si la liberté avait pu périr en France, elle eût été ensevelie dans l'anarchie démocratique ou dans le despotisme militaire. Mais le temps ne se laisse enchaîner ni aux échafauds ni aux chars de triomphe ; il ne s'assied point aux spectacles du crime ; il ne s'arrête pas davantage pour admirer la gloire : il s'en sert, et passe outre. Nous sommes revenus, en 1814, aux doctrines de 1789 : nous aurions pu nous épargner le luxe de nos malheurs. M. de Seze était destiné à fixer, au milieu de ces malheurs, les regards de la postérité. Dès les premiers mouvements révolutionnaires, appelé à la défense des victimes, il sauva M. de Besenval : il était difficile alors d'empêcher un innocent de mourir. M. de Seze, après la dissolution du Parlement de Paris, s'ensevelit dans la retraite : il y fut trahi par sa renommée. Louis XVI, mis en accusation, avait indiqué MM. Tronchet et Target pour ses défenseurs. M. Target n'ayant pas accepté, M. de Malesherbes s'offrit et fut agréé par Sa Majesté. Le vénérable ministre proposa au Roi de lui adjoindre M. de Seze. Il était plus de minuit lorsqu'on se présenta chez ce dernier : on l'éveille ; il se met à une croisée sur la rue ; il reconnaît la personne qui demandait à lui parler. Cette personne, introduite, lui fait sa proposition. Voici en propres termes la réponse de M. de Seze : " Avant de me coucher, j'ai lu dans le Journal du soir un arrêté du conseil général qui porte que les défenseurs du Roi, une fois entrés au Temple, n'en sortiront plus qu'avec Sa Majesté. " Je regarde cet arrêté comme un acte de proscription contre les défenseurs du Roi, et je m'y voue de tout mon coeur. " L'arrêté du conseil général de la commune ne fut point mis à exécution. Les défenseurs eurent la permission de sortir du Temple : ils s'y renfermaient deux fois le jour avec le Roi. Ce ne fut que le 17 décembre que les commissaires de la Convention remirent aux conseils de la victime les volumineux papiers du procès : dès le 26 il fallut présenter la défense, Le discours de M. de Seze produisit le plus grand effet : on en rendit compte dans tous les journaux du temps. Voici comment s'exprime le Patriote français du 27 décembre 1792 : " L'exorde de Seze a répondu à la grandeur de la cause et à la célébrité de ses talents. Il a parlé de l'impartialité de ses juges avec confiance, de la situation de son client avec sensibilité ; il a intéressé en faveur de son infortune avant de prouver son innocence. " Il a établi ensuite, comme principe général de défense, l'inviolabilité constitutionnelle. La Constitution à la main, il a avancé que la plus grande peine que Louis ait pu encourir était la déchéance, puisque le plus grand crime qui y est prévu, la révolte à main armée contre la nation, n'y est soumis qu'à cette peine. Ou les délits dont Louis est prévenu, a dit l'orateur, sont prévus par la loi, ou ils ne le sont pas. S'ils ne le sont pas, vous ne pouvez pas le punir, pas même le juger ; s'ils le sont, la peine l'est aussi : c'est la déchéance. L'orateur a ajouté que l'abolition de la royauté ne changeait rien au sort de l'accusé, et ne pouvait faire créer une peine qui n'existait pas dans la loi. Vous avez certainement toute la puissance nationale, a-t-il dit à la Convention ; mais la puissance que vous n'avez pas, c'est celle de n'être pas justes. A ceux qui ont dit que Louis devait être puni parce qu'il était roi, Seze a répondu que si c'était là un crime, c'était celui de la nation, qui aurait dit à Louis : Je t'offre la royauté, et je te punirai de l'avoir acceptée. Il faut se souvenir, Messieurs, que ces gazettes étaient écrites en présence du bourreau ; que ce censeur, qui coupait des têtes au lieu de mutiler des articles, ne pouvait cependant enchaîner la liberté de la presse : liberté toujours vantée, toujours invoquée au moment du péril ; toujours calomniée, toujours repoussée, quand elle ne fait plus trembler que des vanités. " Citoyens, s'écria M. de Seze, je vous parlerai avec la franchise d'un homme libre : je cherche parmi vous des juges et je n'y vois que des accusateurs ! " Vous voulez prononcer sur le sort de Louis, et c'est vous-mêmes qui l'accusez ! " " Vous voulez prononcer sur le sort de Louis, et vous avez déjà émis votre voeu ! " Ce beau mouvement de l'orateur couvrit la Convention de confusion : le crime rougit, et Louis XVI, présent à la barre, reconnut un moment ses sujets. Nous avons tous, Messieurs, entendu M. de Seze nous redire les scènes du Temple ; il en perpétuait la tradition au milieu des générations nouvelles ; il n'en avait rien oublié : son coeur était venu au secours de sa mémoire. Ses yeux s'animaient à son récit ; pour ne pas frémir de ses périls passés, on était obligé de se souvenir qu'il les racontait à l'abri de sa gloire. L'abbé Morellet a inséré dans ses Mémoires une conversation de M. Devaines et de M. de Malesherbes. On y trouve des détails sur Louis XVI et sur son défenseur : " Dès que j'eus, me dit M. de Malesherbes (c'est M. Devaines qui parle), la permission d'entrer dans la prison du Roi, j'y courus. A peine m'eut-il aperçu qu'il quitta un Tacite ouvert devant lui, sur une petite table ; il me serra entre ses bras ; ses yeux devinrent humides, les miens se remplirent de larmes, et il me dit : " Votre sacrifice est d'autant plus généreux, que vous exposez votre vie, et que vous ne sauverez pas la mienne. " Je lui représentai qu'il ne pouvait y avoir de danger pour moi, et qu'il était trop facile de le défendre victorieusement pour qu'il y en eut pour lui. Il reprit : " J'en suis sûr, ils me feront mourir ; ils en ont le pouvoir et la volonté : n'importe, occupons- nous de mon procès comme si je pouvais le gagner. Je le gagnerai, en effet, puisque ma mémoire est sans tache. Mais quand viendront les deux avocats ? " " Il avait vu Tronchet à l'Assemblée constituante ; il ne connaissait pas de Seze. Il me fit plusieurs questions sur son compte ; il fut satisfait des éclaircissements que je lui donnai. Il parla sans amertume du refus de Target. Il ajouta : - " Croyez-vous qu'on nous laisse un temps suffisant pour la défense ? - Je l'espère, Sire " lui répondis-je. Il sourit et me dit : - " Il ne faut plus me donner ce titre-là ; les autres ne s'en serviraient pas, et ils pourraient me blâmer. " - " Quel autre, dis-je alors, puis-je employer ? Me permettez-vous de vous appeler citoyen ? " - Certainement, repartit le Roi, je me crois un " bon citoyen, et meilleur que ceux qui m'accusent. "... "... Quand de Seze eut fini son plaidoyer, il nous le lut. Je n'ai rien entendu de plus pathétique que sa péroraison. Tronchet et moi, nous en fûmes touchés jusqu'aux larmes. Le Roi dit : - " Il faut la supprimer ; je ne veux pas les attendrir. " Une fois que nous étions seuls, ce prince me dit : - " J'ai une grande peine. - Quelle est-elle, Sire ? - Je n'ai point de regret, répondit le Roi, de ne rien faire pour vous ; vous n'avez jamais voulu ni dignités, ni fortune. Je vous ai appelé au ministère ; je sais que vous ne le souhaitiez pas ; mais c'était le témoignage le plus distingué de ma confiance, et je vous l'ai donné. Vous avez cru remplir un devoir en venant à mon secours. Mais de Seze et Tronchet ne me doivent rien ; ils me donnent leur temps, leur travail, peut-être leur vie : comment reconnaître un tel service ? Je n'ai plus rien, et quand je leur ferais un legs, on ne l'acquitterait pas. - Sire, m'écriai-je, leur mémoire, l'Europe, la postérité se charge de leur récompense. Vous pouvez déjà leur en accorder une qui les comblera. - Laquelle ? " dit le Roi. - " Embrassez- les, " répondis-je. Le lendemain il les pressa contre son coeur, et tous deux fondirent en larmes. " Quel temps, Messieurs, mais quel magnifique prix du dévouement et de la vertu ! Le descendant de Henri IV, le petit-fils de Louis XIV n'a rien à donner, inspiré par cet ancien ministre de sa puissance, par l'ami de son infortune, il presse ses sujets sur son coeur. Un roi a-t-il jamais décerné plus de récompense et plus de gloire ? Messieurs, je ne veux point vous surprendre. Cette réflexion qui vous touche n'est pas de moi ; je l'ai trouvée dans les notes que M. le comte Romain de Seze a bien voulu me confier : elle prouve combien la piété filiale aurait été plus éloquente qu'une sincère mais impuissante admiration, si la douleur n'avait ses convenances et sa dignité, si l'on pouvait s'occuper à mesurer des paroles quand le coeur saigne. Le sacrifice fut consommé. Malgré les efforts de Kersain, de Lanjuinais, de Maynard et de plusieurs autres ; malgré des votes royalistes énergiquement exprimés ; malgré l'amendement de Mailhe, cinq voix envoyèrent le juste à l'échafaud : le martyr, épuisé de sang, monta au ciel. Que la France pleure à jamais au forfait qu'elle a toujours désavoué ; forfait qui allait même contre son but, car il tendait à rendre la liberté exécrable ; assassinat qui tuait deux ou trois millions de Français dans le père de famille ; crime qui n'avait pas même l'avantage d'être original, qui n'était qu'un infâme plagiat d'un crime étranger ! Du moins en Angleterre on masqua les bourreaux ; aveu tacite qu'un meurtre avait été accompli sur une tête qu'aucune créature à visage d'homme n'avait le droit de toucher. Apres le rejet de l'appel au peuple, M. de Seze se retira à Malesherbes avec le vieillard, son chef et son ami. J'aimerais à m'étendre sur ce moment de la vie de M. de Seze, sur ce court moment de repos passé, après une bonne et grande action, sous des arbres plantés de la main d'un magistrat philosophe ; mais mon nom, que je rencontrerais dans ce récit, m'avertit que mes douleurs de famille ne peuvent être celles de cette noble assemblée. Toutefois je ne puis taire, dût-on accuser d'orgueil mes souvenirs, qu'au rapport de M. de Seze les vers tracés au bas du portrait de M. de Malesherbes sont du compagnon de son échafaud. Il y avait ajouté pour épigraphe ce beau vers de Virgile : " Dicam equidem, licet arma mihi mortemque minetur. " La mort enleva bientôt à M. de Seze son hôte vénérable et toute sa famille. Que le jeune héritier de ces foyers déserts qui sont devenus les siens, que celui qui doit paraître après moi au milieu de vous, apprenne, Messieurs, par l'exemple de son père, de son aïeul et de son bisaïeul, comment on est fidèle à son roi, comment on sait mourir pour lui, sans rien sacrifier de ce que l'on doit aux libertés de la patrie ! M. de Seze fut plongé dans les cachots. Une sérénité d'âme, qui lui était particulière, lui permit de s'y livrer à la consolation des lettres : il commenta ce chapitre de Montaigne : Philosopher, c'est apprendre à mourir . Il transforma ses prisons en écoles ; il étudia l'anglais à la Force, l'italien à Picpus. Ses maîtres étaient des camarades d'infortune qui le quittaient pour aller eux-mêmes recevoir au supplice la grande et dernière leçon. A Picpus, les assassinats avaient lieu sous les fenêtres des prisonniers : les corps étaient jetés dans une fosse à quelque distance ; de sorte que M. de Seze voyait à la fois et la tombe et l'échafaud. Ce sont là, Messieurs, nos garanties pour l'avenir, garanties fournies par nos familles. Les crimes et les misères des révolutions ne seront pas des trésors de la colère divine dépensés en vain pour nous : ces crimes et ces misères, considérés comme enseignements de Dieu, affligent les nations, mais pour les instruire, pour les rendre circonspectes, pour les affermir dans la religion, dans les principes de la liberté légale, principes qu'elles seraient peut-être tentées de regarder comme insuffisants, si l'expérience douloureuse d'une liberté sans frein n'avait été faite. La journée du 9 thermidor vint affranchir la France : peu de temps après M. de Seze recouvra sa liberté. Rentré dans le sein de sa famille, il s'abandonna d'abord à ses goûts littéraires, et reprit ensuite les travaux de sa profession. Pendant plus de sept ans, il s'abstint de paraître dans aucun lieu public : il semblait craindre de profaner les souvenirs religieux qu'il conservait au fond de son âme. Une fois seulement, se trouvant à Marseille, en passant devant la Bourse, il fut reconnu : par un mouvement spontané, tous les négociants découvrirent leur tête, et contemplèrent avec un respect mêlé d'attendrissement le défenseur de leur roi ; et pourtant les jours de la restauration étaient encore loin. Marmontel connut M. de Seze à cette époque. " Rien dans ma solitude, dit-il, ne m'a plus occupé ni plus intéressé que lui. " Cependant les premiers acteurs d'une scène sanglante s'étaient mutuellement exterminés ; les partis ont un merveilleux instinct pour découvrir et pour perdre les hommes de taille à les combattre. Dans les grandes révolutions, le talent qui heurte de front ces révolutions est écrasé ; le talent qui les suit peut seul s'en rendre maître : il les domine lorsque, ayant épuisé leurs forces, elles n'ont plus pour elles le poids des masses et l'énergie des premiers mouvements. Mais cette sorte de talent complice appartient à des personnages plus grands par la tête que par le coeur, car ils sont longtemps obligés de se cacher dans le crime pour s'emparer de la puissance. Un géant, sorti du sein de la discorde, étouffa l'anarchie au dedans, terrassa l'ennemi au dehors ; la révolution et la vieille Europe mirent le genou en terre devant lui. Ce grand renégat de la liberté lui fut infidèle pour la gloire : il ne pouvait souffrir que celle-ci eût des complaisances pour d'autres que pour lui ; il s'inquiétait de toutes les renommées ; il les regardait comme un vol fait à la sienne. Aussi le défenseur de Louis XVI l'importunait. Vous n'avez point oublié, Messieurs, la belle conduite d'un homme, aujourd'hui votre collègue, d'un homme qui me permet de l'appeler mon noble et éloquent ami. Vous vous souvenez qu'en 1814 M. Lainé proposa au Corps législatif de déclarer que " la France ne faisait la guerre que pour l'indépendance du peuple français et pour l'inviolabilité de notre territoire ; que l'empereur devait être supplié de maintenir l'exécution pleine et entière des lois qui assurent aux Français les droits de la liberté personnelle et la sûreté des propriétés, ainsi que le libre développement de leurs droits politiques. " Aujourd'hui, Messieurs, il est aisé de dire ces choses, et il ne faut pas un grand courage pour parler de liberté. Mais ce langage tenu à un homme qui voulait que l'univers se tût devant lui, comme il se tut devant Alexandre, le mit en fureur ; le Corps législatif fut immédiatement dissous. Bonaparte prétendit " que le député Lainé n'était qu'un traître vendu aux Anglais, et qui conspirait avec les ennemis de la France dans les conciliabules tenus chez l'avocat de Seze. " Ce trouble d'un aussi haut génie annonçait une chute prochaine. Je dois rappeler, Messieurs, que la déchéance fut prononcée à la tribune même où je parle. Si les corps politiques commencent quelquefois les révolutions, toujours les corps politiques les terminent. Une assemblée délibérante a plus de puissance qu'une armée pour ramener un souverain au trône : sans un arrêté du parlement de la Ligue, qui déclara la couronne de France incommunicable à tout autre prince qu'à un prince français, Henri IV n'aurait jamais régné. Il y a dans la loi une force invincible, et c'est de la loi que les monarques doivent tirer leur vraie puissance. La restauration fut la couronne de M. de Seze ; il la porta avec joie, moins pour lui-même que pour l'héritier du Roi-martyr. Le 15 février 1815, il fut pourvu de la première présidence de la Cour de cassation, place éminente dans laquelle il vient de mourir. Peu de jours après, il reçut un nouvel honneur : il fut nommé grand trésorier commandeur des ordres du roi. Ces dates se rapprochent de celle du 20 mars. Notre collègue accompagna dans son nouvel exil l'auguste fille du prisonnier du Temple. Il se vint placer à Gand sous les yeux du Roi : partout où les Bourbons ont souffert, on rencontre M. de Seze. Après les Cent jours, la vie de cet homme de bien n'est plus qu'une suite de triomphes ; et, il faut le dire, il jouissait avec bonheur et naïveté de sa gloire. Elevé à la dignité de Pair de France, le 17 août 1815, vous l'avez vu, Messieurs, siéger treize années au milieu de vous, le plus obligeant, le plus affectueux de vos collègues, ne parlant presque jamais à cette tribune de ce qu'il avait fait ; mais aucun de vous ne l'avait oublié. L'opposition le compta dans ses rangs ; ce qui contribuait à nous rassurer sur la loyauté de notre politique. L'immortel auteur de la Charte avait, vous le savez, Messieurs, autant de grâce dans l'esprit que de raison et de sagesse. Il envoya un jour une tabatière à M. de Seze avec ce billet : " J'ai appris, Monsieur, avec le plus grand plaisir que vous vouliez vous convertir au tabac ; pour vous encourager dans ce bon sentiment, je vous envoie une tabatière, la seule digne d'être offerte à M. de Seze. " Cette tabatière était ornée d'un portrait de Louis XVI. Avec le titre de comte, M. de Seze reçut l'autorisation de placer des fleurs de lis sans nombre dans ses armes, et de graver ces mots autour de l'écusson : 26 décembre 1792. Jadis nos rois accordaient des fleurs de lis à quelques chevaliers pour de hauts faits d'armes. Louis XVIII jugea que M. de Seze avait été valeureux soldat.. : Le plus beau titre de ce soldat, c'est de trouver son nom dans le testament de Louis XVI : ce titre ne périra point, et personne n'en contestera la noblesse. A la mort du chef de la nouvelle monarchie, M. de Seze témoigna une douleur que partageait la France. Il suivit le char funèbre à Saint-Denis : il n'avait pu suivre le tombereau à la Madeleine. On remarquait, comme je l'ai dit ailleurs, à la tête de la première cour du royaume, le vieillard illustre qui, après avoir défendu la vie mortelle de Louis XVI au tribunal des hommes, allait demander la vie impérissable de Louis XVIII à un juge qui n'a jamais condamné l'innocence. La royauté ne meurt point en France ; toute la monarchie est dans ce cri : Le Roi est mort, vive le Roi ! Lorsque M. de Seze alla présenter ses félicitations au nouveau monarque, ce monarque lui dit : " J'avais deux frères ; vous avez servi l'un au péril de votre vie ; vous avez servi l'autre avec zèle et fidélité ; continuez-moi les mêmes sentiments. " C'est ainsi que Charles X puise dans la loyauté de son coeur la grâce de bien dire. Vous reconnaissez là, Messieurs, ce frère religieux, ce père tendre, si affligé dans l'un de ses fils, si consolé par l'autre ; ce Prince qui vint le premier, après nos malheurs, digne héraut de la vieille France, se jeter entre vous et l'Europe, une branche de lis à la main ; ce Prince qui, maintenant orné du diadème, n'est encore qu'un Français de plus au milieu de vous. M. de Seze parut au sacre de Charles X : comme le drapeau de Jeanne d'Arc, il avait été à la peine, il était juste qu'il fût à l'honneur. Que vous dirai-je de plus, nobles Pairs ? Votre illustre collègue, devenu ministre d'Etat, chargé d'ans et d'honneurs, est descendu dans la tombe. Quelque temps avant de nous quitter pour jamais, il avait éprouvé un de ces malheurs de famille dont rien ne console. Il est mort en chrétien ; c'est toujours le plus bel éloge qu'on puisse faire d'un mort, même après la plus glorieuse vie. J'ai vu, lorsqu'on le descendait dans le sépulcre, j'ai vu le cercueil de M. de Seze pressé par les mains tremblantes d'un fils, comme on touche une sainte relique, pour en retirer une vertu bienfaisante. Mais les lieux étaient trop riants ; cet élysée ne me semblait pas convenir aux mânes du défenseur de Louis XVI. C'est à Saint-Denis que j'aurais voulu voir déposer la dépouille de l'avocat courageux, sous la protection de la poussière de son royal client. Du temps de Bossuet, les rangs étaient trop pressés dans les caveaux de l'antique abbaye : la révolution est venue au secours de la mort, et maintenant il y a place dans les sépulcres des monarques. Mais ces regrets, Messieurs, sont effacés : si les cendres de M. de Seze ne reposent pas à Saint-Denis, Charles X a ordonné qu'un monument leur serait élevé à la Madeleine. N'est-ce pas là le plus grand honneur qu'on pouvait leur rendre, puisqu'elles vont, pour ainsi dire, remplacer dans ce lieu les cendres du Roi- martyr ? M. de Seze est le dernier témoin des malheurs du Temple : tout ce qui a vu la révolution achève de disparaître. Nous, qui sommes d'un autre siècle ; nous, dont les racines furent plantées dans d'autres moeurs, la main du Temps nous sarcle et nous arrache du sol. La race des anciens royalistes finit ; une race de royalistes nouveaux commence, royalistes d'une autre espèce que nous, mais plus aptes à soutenir et à consolider la monarchie représentative. Ne renions pas cette France nouvelle, si jeune, si brillante, si forte, si pleine d'avenir ; servons-lui de guide, conduisons-la vers ce trône dont nous connaissons les vieux chemins, et bannissons les vaines terreurs que l'on voudrait nous inspirer. En 1792, de grands citoyens comme M. de Seze furent appelés à combattre ; mais sommes-nous en 1792 ? Tout ce qu'on voulait conquérir n'est-il pas conquis ? Liberté de conscience, de pensée, de parole, de personne ; répartition égale de l'impôt ; admission de tous les citoyens à tous les emplois et à tous les honneurs ; le jury en matière criminelle ; la division des pouvoirs politiques ; l'impossibilité de toute motion d'ordre ; l'initiative laissée à la couronne ; le pouvoir de casser la chambre élective ? Et vous, Messieurs, ne comptez-vous pour rien ? Que vous importeraient les murmures des factions qui n'existent pas ? Ils viendraient expirer à vos portes. Ainsi pensait l'homme illustre dont je vous raconte les opinions, partie si belle de sa vie Que de fois, Messieurs, je l'ai vu repousser avec le dédain de la raison et de la fidélité des comparaisons aussi fausses qu'odieuses, entre notre histoire et celle d'une nation voisine ! Les Bourbons sont ils des Stuarts ? en ont-ils les préjugés, les moeurs, le caractère ? Les Stuarts n'étaient-ils pas une race nouvelle sur le trône de la Grande Bretagne ? Quand Jacques ler vint coucher dans le lit de la femme qui avait tué sa mère, n'était-il pas le souverain d'un peuple étranger, de tout temps rival et ennemi du peuple anglais ? Les Stuarts ne régnèrent en Angleterre que quatre-vingt-cinq ans. Et dites moi, Messieurs, depuis quand les Capets règnent-ils sur la France, eux qui ont vu naître la monarchie et l'ont formée, eux qui l'ont agrandie par leurs héritages et leurs conquêtes, qui ont vu plusieurs fois se modifier cette monarchie, leur ouvrage, sans changer eux-mêmes, qui ont vu s'écouler au pied de leur trône plus de quarante générations, et qui, à tant d'autres avantages, joignent encore celui d'être les plus vieux Français des Français. Il est vrai, une catastrophe sanglante, je l'ai déjà dit, a été imitée parmi nous d'une catastrophe étrangère ; mais cette triste ressemblance ne s'étend pas plus loin ; et ni les temps, ni les lieux, ni les choses, ni les hommes, ni les opinions, ni les faits, ne sont pareils dans les deux révolutions. Les Stuarts auraient pu régner après leur restauration, en ne laissant pas à faire à Guillaume III ce qu'ils auraient dû faire eux-mêmes, en faisant ce qu'a fait Louis XVIII en France, en octroyant un bill des droits ou une charte, en acceptant de la révolution ce qu'elle avait de bon, d'invincible, ce qui était accompli dans les esprits et dans le siècle, ce qui était terminé dans les moeurs, ce qu'on ne pouvait essayer de détruire sans remonter violemment les âges, sans imprimer à la société un mouvement rétrograde, sans bouleverser de nouveau la nation. Les révolutions qui arrivent chez les peuples dans le sens naturel, c'est-à-dire dans le sens de la marche progressive du temps, peuvent être terribles, mais elles sont durables ; celles que l'on tente en sens contraire, c'est-à-dire en rebroussant le cours des choses, ne sont pas moins sanglantes, mais, fléau d'un moment, elles ne fondent, elles ne créent rien tout au plus elles peuvent exterminer. Les Stuarts ont passé, les Bourbons resteront, parce que indépendamment de leur bon droit, en nous rapportant leur gloire, ils ont adopté les libertés récentes douloureusement enfantées par nos malheurs. Charles II débarqua à Douvres les mains vides : il n'avait dans ses bagages que des vengeances et le pouvoir absolu. Louis XVIII s'est présenté à Calais tenant d'une main l'ancienne loi, de l'autre la loi nouvelle, avec l'oubli des injures et le pouvoir constitutionnel : il était à la fois Charles II et Guillaume.III ; la légitimité déshéritait l'usurpation. Le loyal Charles X, imitant son auguste frère, n'a voulu ni changer le culte national, qui est le sien, ni détruire ce qu'il avait juré de maintenir. Alors le drame de la révolution s'est terminé ; la France entière s'est reposée avec joie, amour et reconnaissance, sous la protection de ses anciens monarques. Tout a été renversé par la tempête autour du trône de saint Louis, et ce trône est demeuré debout. Il s'élève au coeur de la France comme ces antiques et vénérables ouvrages de la patrie, comme ces vieux monuments des siècles qui dominent les édifices modernes, et au pied desquels vient se jouer la jeune postérité Il y a trois choses que les quatre-vingt-dix-neuvièmes de la France ne veulent pas : l'ancien régime, la république et l'usurpation. Notre illustre collègue peut dormir en paix, sa voix n'a manqué à ses princes légitimes que lorsqu'elle ne leur était plus nécessaire. Source: http://www.poesies.net