Lettre à M. de Fontanes, sur l'ouvrage de Mme de Staël Par François-René Chateaubriand (1768-1848) J'attendais avec impatience, mon cher ami, la seconde édition du livre [ De la littérature dans ses rapports avec la morale , etc. (1801) - N.d.A.] de Mme de Staël, sur la littérature . Comme elle avait promis de répondre à votre critique, j'étais curieux de savoir ce qu'une femme aussi spirituelle dirait pour la défense de la perfectibilité . Aussitôt que l'ouvrage m'est parvenu dans ma solitude, je me suis hâté de lire la préface et les notes, mais j'ai vu qu'on n'avait résolu aucune de vos objections [M. de Fontanes avait fait trois extraits d'une excellente critique sur la première édition de l'ouvrage de Mme de Staël. (N.d.A.)] . On a seulement tâché d'expliquer le mot sur lequel roule tout le système. Hélas ! il serait fort doux de croire que nous nous perfectionnons d'âge en âge, et que le fils est toujours meilleur que son père. Si quelque chose pouvait prouver cette excellence du coeur humain, ce serait de voir que Mme de Staël a trouvé le principe de cette illusion dans son propre coeur. Toutefois, j'ai peur que cette dame, qui se plaint si souvent des hommes en vantant leur perfectibilité, ne soit comme ces prêtres qui ne croient point à l'idole dont ils encensent les autels. Je vous dirai aussi, mon cher ami, qu'il me semble tout à fait indigne d'une femme du mérite de l'auteur d'avoir cherché à vous répondre en élevant des doutes sur vos opinions politiques. Et que font ces prétendues opinions à une querelle purement littéraire ? Ne pourrait-on pas rétorquer l'argument contre Mme de Staël, et lui dire qu'elle a bien l'air de ne pas aimer le gouvernement actuel [Le consulat, en 1801. (N.d.A)] , et de regretter les jours d'une plus grande liberté ? Mme de Staël était trop au-dessus de ces moyens pour les employer. A présent, mon cher ami, il faut que je vous dise ma façon de penser sur ce nouveau cours de littérature ; mais en combattant le système qu'il renferme, je vous paraîtrai peut-être aussi déraisonnable que mon adversaire. Vous n'ignorez pas que ma folie est de voir Jésus-Christ partout, comme Mme de Staël la perfectibilité . J'ai le malheur de croire, avec Pascal, que la religion chrétienne a seule exprimé le problème de l'homme. Vous voyez que je commence par me mettre à l'abri sous un grand nom, afin que vous épargniez un peu mes idées étroites et ma superstition antiphilosophique. Au reste, je m'enhardis en songeant avec quelle indulgence vous avez déjà annoncé mon ouvrage [ Génie du Christianisme. (N.d.A.)] ; mais cet ouvrage, quand paraîtra-t-il ? Il y a deux ans qu'on l'imprime, et il y a deux ans que le libraire ne se lasse point de me faire attendre ni moi de corriger. Ce que je vais donc vous dire dans cette lettre sera tiré en partie de mon livre futur sur les beautés de la religion chrétienne. Il sera divertissant pour vous de voir comment deux esprits partant de deux points opposés sont quelquefois arrivés aux mêmes résultats. Mme de Staël donne à la philosophie ce que j'attribue à la religion ; et, en commençant par la littérature ancienne, je vois bien, avec l'ingénieux auteur que vous avez réfuté, que notre théâtre est supérieur au théâtre ancien ; je vois bien encore que cette supériorité découle d'une plus profonde étude du coeur humain. Mais à quoi devons-nous cette connaissance des passions ? - Au christianisme et non à la philosophie. Vous riez, mon ami ; écoutez-moi : S'il existait une religion dont la qualité essentielle fût de poser une barrière aux passions de l'homme, elle augmenterait nécessairement le jeu de ces passions dans le drame et dans l'épopée ; elle serait, par sa nature même, beaucoup plus favorable au développement des caractères que toute autre institution religieuse qui, ne se mêlant point aux affections de l'âme, n'agirait sur nous que par des scènes extérieures. Or, la religion chrétienne a cet avantage sur les cultes de l'antiquité : c'est un vent céleste qui enfle les voiles de la vertu et multiplie les orages de la conscience autour du vice. Toutes les bases du vice et de la vertu ont changé parmi les hommes, du moins parmi les hommes chrétiens, depuis la prédication de l'Evangile. Chez les anciens, par exemple, l'humilité était une bassesse et l'orgueil une qualité. Parmi nous, c'est tout le contraire : l'orgueil est le premier des vices et l'humilité la première des vertus. Cette seule mutation de principes bouleverse la morale entière. Il n'est pas difficile de voir que c'est le christianisme qui a raison, et qui lui seul a rétabli la véritable nature. Mais il résulte de là que nous devons découvrir dans les passions des choses que les anciens n'y voyaient pas, sans qu'on puisse attribuer ces nouvelles vues du coeur humain à une perfection croissante du génie de l'homme. Donc, pour nous la racine du mal est la vanité et la racine du bien la charité ; de sorte que les passions vicieuses sont toujours un composé d'orgueil et les passions vertueuses un composé d'amour. Avec ces deux termes extrêmes, il n'est point de termes moyens qu'on ne trouve aisément dans l'échelle de nos passions. Le christianisme a été si loin en morale, qu'il a pour ainsi dire donné les abstractions ou les règles mathématiques des émotions de l'âme. Je n'entrerai point ici, mon cher ami, dans le détail des caractères dramatiques, tels que ceux du père, de l'époux, etc. Je ne traiterai point aussi de chaque sentiment en particulier : vous verrez tout cela dans mon ouvrage. J'observerai seulement à propos de l'amitié, en pensant à vous, que le christianisme en développe singulièrement les charmes, parce qu'il est tout en contrastes comme elle. Pour que deux hommes soient parfaits amis, ils doivent s'attirer et se repousser sans cesse par quelque endroit, il faut qu'ils aient des génies d'une même force, mais d'un genre différent, des opinions opposées, des principes semblables, des haines et des amours diverses, mais au fond la même dose de sensibilité ; des humeurs tranchantes et pourtant des goûts pareils ; en un mot, de grands contrastes de caractère et de grandes harmonies de coeur. En amour, Mme de Staël a commenté Phèdre : ses observations sont fines, et l'on voit par la leçon du Scoliaste qu'il a parfaitement entendu son texte. Mais si ce n'est que dans les siècles modernes que s'est formé ce mélange des sens et de l'âme, cette espèce d'amour dont l'amitié est la partie morale, n'est-ce pas encore au christianisme que l'on doit ce sentiment perfectionné ? N'est-ce pas lui qui, tendant sans cesse à épurer le coeur, est parvenu à répandre de la spiritualité jusque dans le penchant qui en paraissait le moins susceptible ? Et combien n'en a-t-il pas redoublé l'énergie en le contrariant dans le coeur de l'homme ? Le christianisme seul a établi ces terribles combats de la chair et de l'esprit, si favorables aux grands effets dramatiques. Voyez dans Héloïse la plus fougueuse des passions luttant contre une religion menaçante. Héloïse aime, Héloïse brûle ; mais là s'élèvent des murs glacés ; là, tout s'éteint sous des marbres insensibles ; là, des châtiments ou des récompenses éternelles attendent sa chute ou son triomphe. Didon ne perd qu'un amant ingrat : oh ! qu'Héloïse est travaillée d'un tout autre soin ! Il faut qu'elle choisisse entre Dieu et un amant fidèle, et qu'elle n'espère pas détourner secrètement, au profit d'Abailard, la moindre partie de son coeur : le Dieu qu'elle sert est un Dieu jaloux, un Dieu qui veut être aimé de préférence, il punit jusqu'à l'ombre d'une pensée, jusqu'au songe qui s'adresse à d'autres qu'à lui. Au reste, ou sent que ces cloîtres, que ces voûtes, que ces moeurs austères, en contraste avec l'amour malheureux, en doivent augmenter encore la force et la mélancolie. Je suis fâché que Mme de Staël ne nous ait pas développé religieusement le système des passions. La perfectibilité n'était pas, du moins selon moi, l'instrument dont il fallait se servir pour mesurer des faiblesses. J'en aurais plutôt appelé aux erreurs mêmes de ma vie : forcé de faire l'histoire des songes, j'aurais interrogé mes songes ; et si j'eusse trouvé que nos passions sont réellement plus délices que les passions des anciens, j'en aurais seulement conclu que nous sommes plus parfaits en illusions. Si le temps et le lieu le permettaient, mon cher ami, j'aurais bien d'autres remarques à faire sur la littérature ancienne : je prendrais la liberté de combattre plusieurs jugements littéraires de Mme de Staël. Je ne suis pas de son opinion touchant la métaphysique des anciens : leur dialectique était plus verbeuse et moins pressante que la nôtre mais en métaphysique ils en savaient autant que nous. Le genre humain a-t-il fait un pas dans les sciences morales ? Non il avance seulement dans les sciences physiques : encore, combien il serait aisé de contester les principes de nos sciences ! Certainement Aristote, avec ses dix catégories, qui renfermaient toutes les forces de la pensée, était aussi savant que Bayle et Condillac en idéologie ; mais on passera éternellement d'un système à l'autre sur ces matières : tout est doute, obscurité, incertitude en métaphysique. La réputation et l'influence de Locke sont déjà tombées Angleterre. Sa doctrine, qui devait prouver si clairement qu'il n'y a point d'idées innées, n'est rien moins que certaine, puisqu'elle échoue contre les vérités mathématiques, qui ne peuvent jamais être entrées dans l'âme par les sens. Est-ce l'odorat, le goût, le toucher, l'ouïe, la vue, qui ont démontré à Pythagore que, dans un triangle rectangle, le carré de l'hypoténuse est égal à la somme des carrés faits sur les deux autres côtés ? Tous les arithméticiens et tous les géomètres diront à Mme de Staël que les nombres et les rapports des trois dimensions de la matière sont de pures abstractions de la pensée, et que les sens, loin d'entrer pour quelque chose dans ces connaissances, en sont les plus grands ennemis. D'ailleurs, les vérités mathématiques, si j'ose le dire, sont innées en nous, par cela seul qu'elles sont éternelles. Or, si ces vérités sont éternelles, elles ne peuvent être que les émanations d'une source de vérité qui existe quelque part. Cette source de vérité ne peut être que Dieu. Donc l'idée de Dieu, dans l'esprit humain, est à son tour une idée innée ; donc notre âme, qui contient des vérités éternelles, est au moins une immortelle substance. Voyez, mon cher ami, quel enchaînement de choses, et combien Mme de Staël est loin d'avoir approfondi tout cela. Je serai obligé, malgré moi, de porter ici un jugement sévère. Mme de Staël, se hâtant d'élever un système, et croyant apercevoir que Rousseau avait plus pensé que Platon, et Sénèque plus que Tite- Live, s'est imaginé tenir tous les fils de l'âme et de l'intelligence humaine ; mais les esprits pédantesques, comme moi, ne sont point du tout contents de cette marche précipitée. Ils voudraient qu'on eût creusé plus avant dans le sujet, qu'on n'eût pas été si superficiel, et que dans un livre ou on fait la guerre à l'imagination et aux préjugés, dans un livre ou on traite de la chose la plus grave du monde, la pensée de l'homme, on eût moins senti l'imagination, le goût du sophisme et la pensée inconstante et versatile de la femme. Vous savez, mon cher ami, ce que les philosophes nous reprochent, à nous autres gens religieux ; ils disent que nous n'avons pas la tête forte. Ils lèvent les épaules de pitié quand nous leur parlons du sentiment moral . Ils demandent qu'est-ce que tout cela prouve ? En vérité, je vous avouerai, à ma confusion, que je n'en sais rien moi-même, car je n'ai jamais cherché à me démontrer mon coeur ; j'ai toujours laissé ce soin à mes amis. Toutefois, n'allez pas abuser de cet aveu et me trahir auprès de la philosophie. Il faut que j'aie l'air de m'entendre, lors même que je ne m'entends pas du tout. On m'a dit, dans ma retraite, que cette manière réussirait. Mais il est bien singulier que tous ceux qui nous accablent de leur mépris pour notre défaut d' argumentation , et qui regardent nos misérables idées comme les habitués de la maison [Phrase de Mme de Staël. (N.d.A.)] , oublient le fond même des choses dans le sujet qu'ils traitent, de sorte que nous sommes obligés de nous faire violence et de peser , au péril de nos jours, contre notre tempérament religieux, pour rappeler à ces penseurs ce qu'ils auraient dû penser. N'est-il pas tout à fait incroyable qu'en parlant de l'avilissement des Romains sous les empereurs, Mme de Staël ait négligé de nous faire valoir l'influence du christianisme naissant sur l'esprit des hommes ? Elle a l'air de ne se souvenir de la religion, qui a changé la face du monde, qu'au moment de l'invasion des barbares. Mais bien avant cette époque, des cris de justice et de liberté avaient retenti dans l'empire des Césars. Et qui est-ce qui les avait poussés, ces cris ? Les chrétiens. Fatal aveuglement des systèmes ! Mme de Staël appelle la folie du martyre des actes que son coeur généreux louerait ailleurs avec transport : je veux dire de jeunes vierges préférant la mort aux caresses des tyrans, des hommes refusant de sacrifier aux idoles, et scellant de leur sang, aux yeux du monde étonné, le dogme de l'unité d'un Dieu et de l'immortalité de l'âme ; je pense que c'est là de la philosophie. Quel dut être l'étonnement de la race humaine lorsqu'au milieu des superstitions les plus honteuses, lorsque tout était Dieu, excepté Dieu même, comme parle Bossuet, Tertullien fit tout à coup entendre ce symbole de la foi chrétienne : " Le Dieu que nous adorons est un seul Dieu, qui a créé l'univers avec les éléments, les corps et les esprits qui le composent, et qui par sa parole, sa raison et sa toute-puissance, a transformé le néant en un monde pour être l'ornement de sa grandeur... Il est invisible, quoiqu'il se montre partout ; impalpable, quoique nous nous en fassions une image ; incompréhensible, quoique appelé par toutes les lumières de la raison... Rien ne fait mieux comprendre le souverain Etre que l'impossibilité de le concevoir : son immensité le cache et le découvre à la fois aux hommes [Tertul., Apologet ., cap. XVII. (N.d.A.)] . " Et quand le même apologiste osait seul parler la langue de la liberté au milieu du silence du monde, n'était-ce point encore de la philosophie ? Qui n'eût cru que le premier Brutus, évoqué de la tombe, menaçait le trône des Tibères, lorsque ces fiers accents ébranlèrent les portiques où venaient se perdre les soupirs de Rome esclave : " Je ne suis point l'esclave de l'empereur. Je n'ai qu'un maître c'est le Dieu tout-puissant et éternel, qui est aussi le maître de César [ Ceterum liber sum illi. Dominus enim meus unus est, Deus omnipotens, et aeternus, idem qui et ipsius . ( Apologet ., cap. XXXIV.) - N.d.A.] ... Voilà donc pourquoi vous exercez sur nous toutes sortes de cruautés ! Ah ! s'il nous était permis de rendre le mal pour le mal, une seule nuit et quelques flambeaux suffiraient à notre vengeance. Nous ne sommes que d'hier, et nous remplissons tout : vos cités, vos îles, vos forteresses, vos camps, vos colonies, vos tribus, vos décuries, vos conseils, le palais, le sénat, le forum [ Apologet ., cap. XXXVII. (N.d.A.)] ; nous ne vous laissons que vos temples. " Je puis me tromper, mon cher ami, mais il me semble que Mme de Staël, en faisant l'histoire de l'esprit philosophique, n'aurait pas dû omettre de pareilles choses. Cette littérature des pères, qui remplit tous les siècles, depuis Tacite jusqu'à saint Bernard, offrait une carrière immense d'observations. Par exemple, un des noms injurieux que le peuple donnait aux premiers chrétiens était celui de philosophe [Saint-Just., Apologet . ; Tert., Apologet ., etc. (N.d.A.)] . On les appelait aussi athées [Athenagor., Legat. pro Christ. ; Arnob., lib. I. (N.d.A.)] , et on les forçait d'abjurer leur religion en ces termes : Aire touz zQeouz, confusion aux athées [Euseb., lib. IV, cap. XV. (N.d.A.)] . Etrange destinée des chrétiens ! Brûlés sous Néron pour cause d'athéisme ; guillotinés sous Robespierre pour cause de crédulité : lequel des deux tyrans eut raison ? Selon la loi de la perfectibilité , ce doit être Robespierre. On peut remarquer, mon cher ami, d'un bout à l'autre de l'ouvrage de Mme de Staël, des contradictions singulières. Quelquefois elle paraît presque chrétienne, et je suis prêt à me réjouir. Mais l'instant d'après, la philosophie reprend le dessus. Tantôt, inspirée par sa sensibilité naturelle, qui lui dit qu'il n'y a rien de touchant, rien de beau sans religion, elle laisse échapper son âme. Mais tout à coup l' argumentation se réveille et vient contrarier les élans du coeur, l'analyse prend la place de ce vague infini où la pensée aime à se perdre ; et l' entendement cite à son tribunal des causes qui ressortissaient autrefois à ce vieux siège de la vérité que nos pères gaulois appelaient les entrailles de l'homme. Il résulte que le livre de Mme de Staël est pour moi un mélange singulier de vérités et d'erreurs. Ainsi, lorsqu'elle attribue au christianisme la mélancolie qui règne dans le génie des peuples modernes, je suis absolument de son avis ; mais quand elle joint à cette cause je ne sais quelle maligne influence du Nord, je ne reconnais plus l'auteur qui me paraissait si judicieux auparavant. Vous voyez, mon cher ami, que je me tiens dans mon sujet, et que je passe maintenant à la littérature moderne. La religion des Hébreux, née au milieu des foudres et des éclairs, dans les bois d'Horeb et de Sinaï, avait je ne sais quelle tristesse formidable. La religion chrétienne, en retenant ce que celle de Moïse avait de sublime, en a adouci les autres traits. Faite pour les misères et pour les besoins de notre coeur, elle est essentiellement tendre et mélancolique. Elle nous représente toujours l'homme comme un voyageur qui passe ici-bas dans une vallée de larmes et qui ne se repose qu'au tombeau. Le dieu qu'elle offre à nos adorations est le Dieu des infortunés ; il a souffert lui-même, les enfants et les faibles sont les objets de sa prédilection, et il chérit ceux qui pleurent. Les persécutions qu'éprouvèrent les premiers fidèles augmentèrent sans doute leur penchant aux méditations sérieuses. L'invasion des barbares mit le comble à tant de calamités, et l'esprit humain en reçut une impression de tristesse qui ne s'est jamais effacée. Tous les liens qui attachent à la vie étant brisés à la fois, il ne reste plus que Dieu pour espérance et les déserts pour refuge. Comme au temps du déluge, les hommes se sauvèrent sur le sommet des montagnes, emportant avec eux les débris des arts et de la civilisation. Les solitudes se remplirent d'anachorètes, qui, vêtus de feuilles de palmier, se dévouaient à des pénitences sans fin pour fléchir la colère céleste. De toutes parts s'élevèrent des couvents où se retirèrent des malheureux trompés par le monde, et des âmes qui aimaient mieux ignorer certains sentiments de l'existence que de s'exposer à les voir cruellement trahis. Une prodigieuse mélancolie dut être le fruit de cette vie monastique, car la mélancolie s'engendre du vague des passions, lorsque ces passions, sans objet, se consument d'elles-mêmes dans un coeur solitaire. Ce sentiment s'accrut encore par les règles qu'on adopta dans la plupart des communautés. Là des religieux bêchaient leurs tombeaux, à la lueur de la lune, dans les cimetières de leurs cloîtres ; ici, ils n'avaient pour lit qu'un cercueil : plusieurs erraient comme des ombres sur les débris de Memphis et Babylone, accompagnés par des lions qu'ils avaient apprivoisés au son de la harpe de David. Les uns se condamnaient à un perpétuel silence ; les autres répétaient, dans un éternel cantique, ou les soupirs de Job, ou les plaintes de Jérémie, ou les pénitences du roi-prophète. Enfin, les monastères étaient bâtis dans les sites les plus sauvages : on les trouvait dispersés sur les cimes du Liban, au milieu des sables de l'Egypte, dans l'épaisseur des forêts des Gaules et sur les grèves des mers britanniques. Oh ! comme ils devaient être tristes, les tintements de la cloche religieuse qui dans le calme des nuits appelaient les vestales aux veilles et aux prières, et se mêlaient sous les voûtes du temple aux derniers sons des cantiques et aux faibles bruissements des flots lointains ! Combien elles étaient profondes les méditations du solitaire qui, à travers les barreaux de sa fenêtre rêvait à l'aspect de la mer, peut-être agitée par l'orage ! la tempête sur les flots, le calme dans la retraite ! des hommes brisés par des écueils au pied de l'asile de la paix ! l'infini de l'autre côté du mur d'une cellule, de même qu'il n'y a que la pierre du tombeau entre l'éternité et la vie !... Toutes ces diverses puissances du malheur, de la religion, des souvenirs, des moeurs, des scènes de la nature, se réunirent pour faire du génie chrétien le génie même de la mélancolie. Il me paraît donc inutile d'avoir recours aux barbares du Nord pour expliquer ce caractère de tristesse que Mme de Staël trouve particulièrement dans la littérature anglaise et germanique, et qui pourtant n'est pas moins remarquable chez les maîtres de l'école française. Ni l'Angleterre, ni l'Allemagne, n'a produit Pascal et Bossuet, ces deux grands modèles de la mélancolie en sentiments et en pensées. Mais Ossian, mon cher ami, n'est-il pas la grande fontaine du Nord où tous les bardes se sont enivrés de mélancolie, de même que les anciens peignaient Homère sous la figure d'un grand fleuve où tous les petits fleuves venaient remplir leurs urnes ? J'avoue que cette idée de Mme de Staël me plaît fort. J'aime à me représenter les deux aveugles, l'un sur la cime d'une montagne d'Ecosse, la tête chauve, la barbe humide, la harpe à la main, et dictant ses lois, du milieu des brouillards, à tout le peuple poétique de la Germanie ; l'autre, assis sur le sommet du Pinde, environné des Muses qui tiennent sa lyre, élevant son front couronné sous le beau ciel de la Grèce, et gouvernant avec un sceptre orné de lauriers la patrie du Tasse et celle de Racine. " Vous abandonnez donc ma cause ? " allez-vous vous écrier ici. Sans doute, mon cher ami ; mais il faut que je vous en dise la raison secrète : c'est qu'Ossian lui-même est chrétien . Ossian chrétien ! Convenez que je suis bien heureux d'avoir converti ce barde, et qu'en le faisant entrer dans les rangs de la religion j'enlève un des premiers héros à l' âge de la mélancolie. Il n'y a plus que les étrangers qui soient encore dupes d'Ossian. Toute l'Angleterre est convaincue que les poèmes qui portent ce nom sont l'ouvrage de M. Macpherson lui-même. J'ai été longtemps trompé par cet ingénieux mensonge : enthousiaste d'Ossian comme un jeune homme que j'étais alors, il m'a fallu passer plusieurs années à Londres, parmi les gens de lettres, pour être entièrement désabusé. Mais enfin je n'ai pu résister à la conviction, et les palais de Fingal se sont évanouis pour moi, comme beaucoup d'autres songes. Vous connaissez toute l'ancienne querelle du docteur Johnson et du traducteur supposé du barde calédonien. M. Macpherson, poussé à bout, ne put jamais montrer le manuscrit de Fingal, dont il avait fait une histoire ridicule, prétendant qu'il l'avait trouvé dans un vieux coffre chez un paysan ; que ce manuscrit était en papier et en caractères runiques. Or Johnson démontra que ni le papier ni l'alphabet runique n'étaient en usage en Ecosse à l'époque fixée par M. Macpherson. Quant au texte qu'on voit maintenant imprimé avec quelques poèmes de Smith, ou à celui qu'on peut imprimer encore [Quelques journaux anglais ont dit et des journaux français ont répété, que le texte véritable d'Ossian allait enfin paraître ; mais ce ne peut être que la version écossaise faite sur le texte même de Macpherson. (N.d.A.)] , on sait que les poèmes d'Ossian ont été traduits de l'anglais dans la langue calédonienne ; car plusieurs montagnards écossais sont devenus complices de la fraude de leur compatriote. C'est ce qui a trompé. Au reste, c'est une chose fort commune en Angleterre que tous ces manuscrits retrouvés. On a vu dernièrement une tragédie de Shakespeare, et, ce qui est plus extraordinaire, des ballades du temps de Chaucer, si parfaitement imitées pour le style, le parchemin et les caractères antiques, que tout le monde s'y est mépris. Déjà mille volumes se préparaient pour développer les beautés et prouver l'authenticité de ces merveilleux ouvrages, lorsqu'on surprit l' éditeur écrivant et composant lui-même ces poèmes saxons. Les admirateurs en furent quittes pour rire et pour jeter leurs commentaires au feu ; mais je ne sais si le jeune homme qui s'était exercé dans cet art singulier ne s'est point brûlé la cervelle de désespoir. Cependant il est certain qu'il existe d'anciens poèmes qui portent le nom d'Ossian. Ils sont irlandais ou erses d'origine. C'est l'ouvrage de quelque moine du XIIIe siècle. Fingal est un géant qui ne fait qu'une enjambée d'Ecosse en Irlande, et les héros vont en Terre Sainte pour expier les meurtres qu'ils ont commis. Et pour dire la vérité, il est même incroyable qu'on ait pu se tromper sur l'auteur des poèmes d'Ossian. L'homme du XVIIIe siècle y perce de toutes parts. Je n'en veux pour exemple que l'apostrophe du barde au soleil : " O soleil ! lui dit-il, qui es-tu ? d'où viens-tu ? où vas-tu ? ne tomberas-tu point un jour ? etc [J'écris de mémoire, et je puis me tromper sur quelques mots ; mais c'est le sens et cela suffit. (N.d.A.)] . " Mme de Staël, qui reconnaît si bien l'histoire de l'entendement humain, verra qu'il y a là dedans tant d'idées complexes sous les rapports moraux, physiques et métaphysiques, qu'on ne peut presque sans absurdité les attribuer à un sauvage. En outre, les notions les plus abstraites du temps , de la durée, de l' étendue , se trouvent à chaque page d'Ossian. J'ai vécu parmi les sauvages de l'Amérique, et j'ai remarqué qu'ils parlent souvent des temps écoulés, mais jamais des temps à naître. Quelques grains de poussière au fond du tombeau leur restent en témoignage de la vie dans le néant du passé ; mais qui peut leur indiquer l'existence dans le néant de l'avenir ? Cette anticipation du futur, qui nous est si familière, est néanmoins une des plus fortes abstractions où la pensée de l'homme soit arrivée. Heureux toutefois le sauvage qui ne sait pas, comme nous, que la douleur est suivie de la douleur, et dont l'âme, sans souvenir et sans prévoyance, ne concentre pas en elle-même, par une sorte d'éternité douloureuse, le passé, le présent et l'avenir ! Mais ce qui prouve incontestablement que M. Macpherson est l'auteur des poèmes d'Ossian, c'est la perfection, ou le beau idéal de la morale dans ces poèmes. Ceci mérite quelque développement. Le beau idéal est né de la société. Les hommes très près de la nature ne le connaissent pas. Ils se contentent dans leurs chansons de peindre exactement ce qu'ils voient. Mais comme ils vivent au milieu des déserts, leurs tableaux sont toujours grands et poétiques. Voilà pourquoi vous ne trouvez point de mauvais goût dans leurs compositions. Mais aussi elles sont monotones, et les sentiments qu'ils expriment ne vont pas jusqu'à l'héroïsme. Le siècle d'Homère s'éloignait déjà de ces premiers temps. Qu'un sauvage perce un chevreuil de sa flèche ; qu'il le dépouille au milieu de toutes les forêts ; qu'il étende la victime sur les charbons du tronc d'un chêne, tout est noble dans cette action. Mais dans la tente d'Achille il y a déjà des bassins, des broches, des couteaux. Un instrument de plus, et Homère tombait dans la bassesse des descriptions allemandes ; ou bien il fallait qu'il cherchât le beau idéal physique, en commençant à cacher . Remarquez bien ceci. L'explication suivante va tout éclaircir. A mesure que la société multiplia les besoins et les commodités de la vie, les poètes apprirent qu'ils ne devaient plus, comme par le passé, peindre tout aux yeux, mais voiler certaines parties du tableau. Ce premier pas fait, ils virent encore qu'il fallait choisir ; ensuite, que la chose choisie était susceptible d'une forme plus belle et d'un plus bel effet dans telle ou telle position. Toujours cachant et choisissant, retranchant ou ajoutant, ils se trouvèrent peu à peu dans des formes qui n'étaient plus naturelles, mais qui étaient plus belles que celles de la nature, et les artistes appelèrent ces formes le beau idéal . On peut donc définir le beau idéal l' art de choisir et de cacher . Le beau idéal moral se forma comme le beau idéal physique . On déroba à la vue certains mouvements de l'âme, car l'âme a ses honteux besoins et ses bassesses comme le corps. Et je ne puis m'empêcher de remarquer que l'homme est le seul de tous les êtres vivants qui soit susceptible d'être représenté plus parfait que nature et comme approchant de la Divinité. On ne s'avise pas de peindre le beau idéal d'un aigle, d'un lion, etc. Si j'osais m'élever jusqu'au raisonnement, mon cher ami, je vous dirais que j'entrevois ici une grande pensée de l'Auteur des êtres et une preuve de notre immortalité. La société où la morale atteignit le plus vite tout son développement dut atteindre le plus tôt au beau idéal des caractères. Or c'est ce qui distingue éminemment les sociétés formées dans la religion chrétienne. C'est une chose étrange, et cependant rigoureusement vraie, qu'au moyen de l'Evangile la morale avait acquis chez nos pères son plus haut point de perfection, tandis qu'ils étaient de vrais barbares dans tout le reste. Je demande à présent où Ossian aurait pris cette morale parfaite qu'il donne partout à ses héros ? Ce n'est pas dans sa religion, puisqu'on convient qu'il n'y a point de religion dans ses ouvrages. Serait-ce dans la nature même ? et comment le sauvage Ossian, sur un rocher de la Calédonie, tandis que tout était cruel, barbare, sanguinaire, grossier autour de lui, serait-il arrivé en quelques jours à des connaissances morales que Socrate eut à peine dans les siècles les plus éclairés de la Grèce, et que l'évangile seul a révélées au monde, comme le résultat de quatre mille ans d'observations sur le caractère des hommes ? La mémoire de Mme de Staël l'a trahie, lorsqu'elle avance que les poésies scandinaves ont la même couleur que les poésies du prétendu barde écossais. Chacun sait que c'est tout le contraire. Les premières ne respirent que brutalité et vengeances. M. Macpherson lui-même a bien soin de remarquer cette différence, et de mettre en contraste les guerriers de Morven et les guerriers de Lochlin . L'ode que Mme de Staël rappelle dans une note a même été citée et commentée par le docteur Blair, en opposition aux poésies d'Ossian. Cette ode ressemble beaucoup à la chanson de mort des Iroquois : " Je ne crains point la mort, je suis brave : que ne puis-je boire dans le crâne de mes ennemis et leur dévorer le coeur ! etc. " Enfin M. Macpherson a fait des fautes en histoire naturelle qui suffiraient seules pour découvrir le mensonge. Il a planté des chênes où jamais il n'est venu que des bruyères, et fait crier des aigles où l'on n'entend que la voix de la barnache et le sifflement du courlieu. M. Macpherson était membre du parlement d'Angleterre. Il était riche ; il avait un fort beau parc dans les montagnes d'Ecosse, où, à force d'art et de soin, il était parvenu à faire croître quelques arbres ; il était en outre très bon chrétien et profondément nourri de la lecture de la Bible [N L 2 1] ; il a chanté sa montagne, son parc et le génie de sa religion. Cela, sans doute, ne détruit rien du mérite des poèmes de Temora et de Fingal ; ils n'en sont pas moins le vrai modèle d'une sorte de mélancolie du désert, pleine de charmes. J'ai fait venir la petite édition qu'on vient de publier dernièrement en Ecosse ; et, ne vous en déplaise, mon cher ami, je ne sors plus sans mon Homère de Westein dans une poche, et mon Ossian de Glascow dans l'autre. Mais cependant il résulte de tout ce que je viens de vous dire que le système de Mme de Staël touchant l'influence d'Ossian sur la littérature du Nord s'écroule ; et quand elle s'obstinerait à croire que le barde écossais a existé, elle a trop d'esprit et de raison pour ne pas sentir que c'est toujours un mauvais système que celui qui repose sur une base aussi contestée [D'ailleurs, quand ces poèmes auraient existé avant Macpherson (ce qui est sans vraisemblance), ils n'étaient point rassemblés, et les poètes célèbres de l'Angleterre ne les connaissaient pas. Gray lui-même, si voisin de nous, dans son ode du Barde , ne rappelle pas une seule fois le nom d'Ossian. (N.d.A.)] . Pour moi, mon cher ami, vous voyez que j'ai tout à gagner par la chute d'Ossian, et que chassant la perfectibilité mélancolique des tragédies de Shakespeare, des Nuits d'Young, de l' Héloïse de Pope, de la Clarisse de Richardson, j'y rétablis victorieusement la mélancolie des idées religieuses. Tous ces auteurs étaient chrétiens, et l'on croit même que Shakespeare était catholique. Si j'allais maintenant, mon cher ami, suivre Mme de Staël dans le siècle de Louis XIV, c'est alors que vous me reprocheriez d'être tout à fait extravagant. J'avoue que sur ce sujet je suis d'une superstition ridicule. J'entre dans une sainte colère quand on veut rapprocher les auteurs du XVIIIe siècle des écrivains du XVIIe ; et même, à présent que je vous en parle, ce seul souvenir est prêt à m'emporter la raison hors des gonds , comme dit Blaise Pascal. Il faut que je sois bien séduit par le talent de Mme de Staël pour rester muet dans une pareille cause. Mon ami, nous n'avons pas d'historien, dit-elle. Je pensais que Bossuet était quelque chose ! Montesquieu lui-même lui doit son livre de la Grandeur et de la décadence de l'empire romain, dont il a trouvé l'abrégé sublime dans la troisième partie du Discours sur l'Histoire universelle. Les Hérodote, les Tacite, les Tite-Live sont petits, selon moi, auprès de Bossuet ; c'est dire assez que les Guichardin, les Mariana, les Hume, les Robertson, disparaissent devant lui. Quelle revue il fait de la terre ! il est en mille lieux à la fois : patriarche sous le palmier de Tophel, ministre à la cour de Babylone, prêtre à Memphis, législateur à Sparte, citoyen à Athènes et à Rome, il change de temps et de place à son gré ; il passe avec la rapidité et la majesté des siècles. La verge de la loi à la main, avec une autorité incroyable, il chasse pêle-mêle devant lui et Juifs et gentils au tombeau ; il vient enfin lui-même à la suite du convoi de tant de générations, et, marchant appuyé sur Isaïe et sur Jérémie, il élève ses lamentations prophétiques à travers la poudre et les débris du genre humain. Sans religion on peut avoir de l'esprit, mais il est presque impossible d'avoir du génie. Qu'ils me semblent petits, la plupart de ces hommes du XVIIIe siècle, qui, au lieu de l'instrument infini dont les Racine et les Bossuet se servaient pour trouver la note fondamentale de leur éloquence, emploient l'échelle d'une étroite philosophie, qui subdivise l'âme en degrés et en minutes, et réduit tout l'univers, Dieu compris, à une simple soustraction du néant ! Tout écrivain qui refuse de croire en un Dieu auteur de l'univers et juge des hommes, dont il a fait l'âme immortelle, bannit l'infini de ses ouvrages. Il enferme sa pensée dans un cercle de boue, dont il ne saurait plus sortir. Il ne voit plus rien de noble dans la nature. Tout s'y opère par d'impurs moyens de corruption et de régénération. Le vaste abîme n'est qu'un peu d'eau bitumineuse ; les montagnes sont de petites protubérances de pierres calcaires ou vitrescibles . Ces deux admirables flambeaux des cieux, dont l'un s'éteint quand l'autre s'allume, afin d'éclairer nos travaux et nos veilles, ne sont que deux masses pesantes formées au hasard par je ne sais quelle agrégation fortuite de matière. Ainsi, tout est désenchanté, tout est mis à découvert par l'incrédule : il vous dira même qu'il sait ce que c'est que l'homme ; et si vous voulez l'en croire, il vous expliquera d'où vient la pensée, et ce qui fait que votre coeur se remue au récit d'une belle action ; tant il a compris facilement ce que les plus grands génies n'ont pu comprendre ! Mais approchez, et voyez en quoi consistent les hautes lumières de la philosophie ! Regardez au fond de ce tombeau ; contemplez ce cadavre enseveli, cette statue du néant, voilée d'un linceul : c'est tout l'homme de l'athée. Voilà une lettre bien longue, mon cher ami, et cependant je ne vous ai pas dit la moitié des choses que j'aurais à vous dire. On m'appellera capucin, mais vous savez que Diderot aimait fort les capucins. Quant à vous, en votre qualité de poète, pourquoi seriez-vous effrayé d'une barbe blanche ? Il y a longtemps qu'Homère a réconcilié les muses avec elle. Quoi qu'il en soit, il est temps de mettre fin à cette épître : Mais comme vous savez que nous autres papistes avons la fureur de vouloir convertir notre prochain, je vous avouerai en confidence que je donnerais beaucoup de choses pour voir Mme de Staël se ranger sous les drapeaux de la religion. Voici ce que j'oserais lui dire si j'avais l'honneur de la connaître : " Vous êtes sans doute une femme supérieure : votre tête est forte, et votre imagination quelquefois pleine de charmes, témoin ce que vous dites d'Herminie déguisée en guerrier. Votre expression a souvent de l'éclat et de l'élévation. " Mais, malgré tous ces avantages, votre ouvrage est bien loin d'être ce qu'il aurait pu devenir. Le système en est monotone, sans mouvement et trop mêlé d'expressions métaphysiques. Le sophisme des idées repousse, l'érudition ne satisfait pas, et le coeur surtout est trop sacrifié à la pensée. D'où proviennent ces défauts ? De votre philosophie. C'est la partie éloquente qui manque essentiellement à votre ouvrage. Or, il n'y a point d'éloquence sans religion. L'homme,a tellement besoin d'une éternité d'espérance, que vous avez été obligée de vous en former une sur la terre par votre système de perfectibilité, pour remplacer cet infini, que vous refusez de voir dans le ciel. Si vous êtes sensible à la renommée, revenez aux idées religieuses. Je suis convaincu que vous avez en vous le germe d'un ouvrage beaucoup plus beau que tous ceux que vous nous avez donnés jusqu'à présent. Votre talent n'est qu'à demi développé ; la philosophie l'étouffe ; et si vous demeurez dans vos opinions, vous ne parviendrez point à la hauteur où vous pouvez atteindre en suivant la route qui a conduit Pascal, Bossuet et Racine à l'immortalité. " Voilà comme je parlerais à Mme de Staël sous les rapports de la gloire. Quand je viendrais à l'article du bonheur, pour rendre mes sermons moins ennuyeux, je varierais ma manière. J'emprunterais cette langue des forêts qui m'est permise en ma qualité de sauvage. Je dirais à ma néophyte : " Vous paraissez n'être pas heureuse : vous vous plaignez souvent, dans votre ouvrage, de manquer de coeurs qui vous entendent. Sachez qu'il y a de certaines âmes qui cherchent en vain dans la nature les âmes auxquelles elles sont faites pour s'unir, et qui sont condamnées par le Grand-Esprit à une sorte de veuvage éternel. " Si c'est là votre mal, la religion seule peut le guérir. Le mot philosophie , dans le langage de l'Europe, me semble correspondre au mot solitude dans l'idiome des sauvages. Or, comment la philosophie remplira-t-elle le vide de vos jours ! Comble-t-on le désert avec le désert ? " Il y avait une femme des monts Appalaches qui disait : Il n'y a point de bons génies, car je suis malheureuse, et tous les habitants des cabanes sont malheureux. Je n'ai point encore rencontré d'homme, quel que fût son air de félicité, qui n'entretint une plaie cachée. Le coeur le plus serein en apparence ressemble au puits naturel de la savane Alachua : la surface vous en paraît calme et pure, mais lorsque vous regardez au fond du bassin tranquille, vous apercevez un large crocodile que le puits nourrit dans ses ondes. " La femme alla consulter le jongleur du désert de Scambre pour savoir s'il y avait de bons génies. Le jongleur lui répondit : Roseau du fleuve, qui est-ce qui t'appuiera s'il n'y a pas de bons génies ? Tu dois y croire par cela seul que tu es malheureuse. Que feras-tu de la vie si tu es sans bonheur, et encore sans espérance ? Occupe-toi, remplis secrètement la solitude de tes jours par des bienfaits. Sois l'astre de l'infortune ; répands tes clartés modestes dans les ombres ; sois témoin des pleurs qui coulent en silence, et que les misérables puissent attacher les yeux sur toi sans être éblouis. Voilà le seul moyen de trouver ce bonheur qui te manque. Le Grand-Esprit ne t'a frappée que pour te rendre sensible aux maux de tes frères et pour que tu cherches à les soulager. Si notre coeur est comme le puits du crocodile, il est aussi comme ces arbres qui ne donnent leur baume pour les blessures des hommes que lorsque le fer les a blessés eux-mêmes. " Le jongleur du désert de Scambre , ayant ainsi parlé à la femme des monts Appalaches, rentra dans le creux de son rocher. " Adieu, mon cher ami, je vous aime et vous embrasse de tout mon coeur. ( L'Auteur du Génie du Christianisme .) Note Plusieurs morceaux d'Ossian sont visiblement imités de la Bible, et d'autres traduits d'Homère, tels que la belle expression the joy of grief ; zruepoio tetzrpwmesta joito. Od ., lib. II, v. 211, le plaisir de la douleur . J'observerai qu'Homère a une teinte mélancolique dans le grec que toutes les traductions ont fait disparaître. Je ne crois pas, comme Mme de Staël, qu'il y ait un âge particulier de la mélancolie ; mais je crois que tous les grands génies ont été mélancoliques. (N.d.A.) Source: http://www.poesies.net