Essai Sur La Littérature Angloise. Par François-René Chateaubriand (1768-1848) Avertissement Introduction Du latin comme source des langues de l'Europe latine langue anglaise divisée en cinq époques Moyen âge Lois et monuments Costumes. Fêtes et jeux Repas Moeurs Suite des moeurs. Vigueur et fin des siècles barbares Première Partie (1) Première et seconde époque de la littérature anglaise Littérature sous le règne des Anglo-Saxons, des Danois, et pendant le moyen-âge. - Des Anglo-Saxons à Guillaume le Conquérant. - Bretons. - Tacite. - Poésies erses Anglo-Saxons et Danois Première Partie (2) Troisième et quatrième époque de la littérature anglaise Epoque anglo-normande et normande-française, de Guillaume le Conquérant et de Henri II à Henri VIII. Trouvères anglo-normands Paradis terrestre. - Descente aux enfers Miracles. - Mystères. - Satires Changement dans la littérature. - Lutte des deux langues Retour par la loi à la langue nationale Chaucer. - Bower. - Barbour Sentiment de la liberté politique ; pourquoi différent chez les écrivains anglais et chez les écrivains français des XVIe et XVIIe siècles. - Place occupée par le peuple dans les anciennes institutions des deux monarchies Jacques Ier, roi d'Ecosse. - Dumbard. - Douglas. - Worcester. - Rivers Ballades et chansons populaires Childe-Waters Deuxième Partie Cinquième et dernière époque de la langue anglaise Littérature sous les Tudors Hérésies et schismes qui précédèrent le schisme de Luther Attaques contre le clergé Luther Mariage. - Vie privée de Luther Portraits de Luther Portrait de Luther par Mainbourg, Bossuet et Voltaire Ce qu'il faut penser de Luther La Réformation Commencement de la littérature protestante. - Knox. - Buchanan Henri VIII auteur Henri VIII ; suite Surrey. - Thomas More Edouard VI et Marie Elisabeth. - Spenser Shakespeare Que j'ai mal jugé Shakespeare autrefois. - Faux admirateurs du poète Opinion de Voltaire sur Shakespeare. - Opinion des Anglais Que les défauts de Shakespeare tiennent à son siècle. - Langue de Shakespeare. - Langue de Dante Etat matériel du théâtre en Angleterre au XVIe siècle Caractère du génie de Shakespeare Que la manière de composer de Shakespeare a corrompu le goût. - Ecrire est un art Citations de Shakespeare Suite des citations. - Femmes Modèles classiques Siècle de Shakespeare Poètes et écrivains contemporains de Shakespeare Vie de Shakespeare Shakespeare au nombre des cinq ou six grands génies dominateurs Troisième Partie Littérature sous les deux premiers Stuarts et pendant la république Ce que l'Angleterre doit aux Stuarts Jacques Ier. - Basilicon Doron Raleigh. - Cowley Ecrits politiques sous Charles Ier et Cromwell L'Abbé de Lamennais Killing no murder. - Locke. - Hobbes. - Denham. - Harrington. - Harvey. - Sieyès. - Mirabeau. - Benjamin Constant. - Carrel Milton. - Sa naissance. - Collège Milton chez son père. - Ouvrages de sa jeunesse Milton en Italie Milton revenu en Angleterre. - Ses occupations et ses premiers ouvrages de controverse Mariage de Milton Traité de Milton sur le divorce Discours sur la liberté de la presse Mort du père de Milton. - Evénements historiques. - Traité sur l'état des rois et des magistrats Milton secrétaire latin du conseil d'Etat de la république. - L'Iconoclaste Défense du peuple anglais contre Saumaise Seconde défense Affranchissement de la Grèce Milton aveugle. - Ses dépêches Richard Cromwell. - Opinion de Milton sur la république, sur les dîmes, sur la réforme parlementaire Restauration. - Milton arrêté et remis en liberté. - Fidélité du poète à Cromwell Nouveaux travaux de Milton. - Son dictionnaire latin. Sa Moscovie. Son Histoire d'Angleterre Travaux poétiques de Milton. - Plan du Paradis perdu pour une tragédie Autres détails sur Milton Publication du Paradis perdu Samson Agoniste. Paradis reconquis. Nouvelle logique. Vraie religion. Mort de Milton Paradis perdu. - De quelques imperfections de ce poème Plan du Paradis perdu Caractères des personnages du Paradis perdu. - Adam et Eve L'Eternel et le Fils Anges Les démons et les personnages allégoriques Milton dans le Paradis perdu Quatrième Partie (1) Littérature sous les deux derniers Stuarts Hommes et choses de la révolution anglaise et de la révolution française comparés Clubs Danton Quatrième Partie (2) Peuple des deux nations à l'époque révolutionnaire Paysans royalistes anglais Portrait d'un Vendéen Cromwell. Bonaparte Lovelace. - Ma détention à la préfecture de police. God save the King Quatrième Partie (3) Prose Tillotson. Temple. Burnet. Clarendon. Algernon Sidney Quatrième Partie (4) Poésie Dryden. Prior. Waller. Buckingham. Roscommon. Rochester. Shaftesbury, etc Butler. Ecrivains abandonnés Fin des Stuarts Cinquième Partie Littérature sous la maison de Hanovre Achèvement et perfectionnement de la langue anglaise. Mort des langues Effet de la critique sur les langues. Critique en France. Nos vanités. Mort des langues Qu'il n'y aura plus de renommées littéraires universelles, et pourquoi Autres causes qui tendent à détruire les renommées universelles Marie. Guillaume. La reine Anne. Ecole classique Presse périodique. Addison. Pope. Swift. Steele Passage de la littérature classique à la littérature didactique, descriptive et sentimentale. Poèmes de différents auteurs Young Gray. Thomson. Delille. Fontanes Réaction. Transformation littéraire. - Historiens Philosophes. Poètes. Politiques économistes Théâtre. Mistriss Siddons. Parterre. Invasion de la littérature allemande Eloquence politique. Fox. Burke. Pitt Changement des moeurs anglaises. - Gentlemen-Farmers. Clergé. Grand monde. Georges III Voyages. Le capitaine Ross. Jacquemont. Lamartine Romans. - Tristes vérités qui sortent des longues correspondances. Style épistolaire Nouveaux romans Walter Scott. Les Juives Ecole des lacs. Poètes des classes industrielles La princesse Charlotte. Knox Chansons. Lord Dorset. Béranger Beattie Lord Byron. Orme d'Harrow Les deux nouvelles écoles littéraires. Quelques ressemblances de destinée Ecole de lord Byron Lord Byron au Lido Conclusion Milton Avertissement L' Essai sur la Littérature anglaise se compose : 1- De quelques morceaux détachés de mes anciennes études, morceaux corrigés dans le style, rectifiés pour les jugements, augmentés ou resserrés quant au texte ; 2- De divers extraits de mes Mémoires , extraits qui se trouvaient avoir des rapports directs ou indirects avec le travail que je livre au public ; 3- De recherches récentes relatives à la matière de cet Essai. J'ai visité les Etats-Unis ; j'ai passé huit ans exilé en Angleterre ; j'ai revu Londres comme ambassadeur après l'avoir vu comme émigré : je crois savoir l'anglais autant qu'un homme peut savoir une langue étrangère à la sienne. J'ai lu en conscience tout ce que j'ai dû lire sur le sujet traité dans ces deux volumes ; j'ai rarement cité les autorités, parce qu'elles sont connues des hommes de lettres, et que les gens du monde ne s'en soucient guère : que font à ceux-ci Warton, Evans, Jones, Percy, Owen, Ellis, Leyden, Edouard Williams, Tyrwhit, Roquefort, Tressan, les collections des historiens, les recueils des poètes, les manuscrits, etc. ? Je veux pourtant mentionner ici un ouvrage français, précisément parce que les journaux me semblent l'avoir trop négligé : on consacre de longs articles à des écrits futiles ; à peine accorde-t-on une vingtaine de lignes à des livres instructifs et sérieux. Les Essais historiques sur les Bardes, les Jongleurs , etc., de M. l'abbé de La Rue, méritent de fixer l'attention de quiconque aime une critique saine, une érudition puisée aux sources et non composée de bribes de lectures, dérobées à quelque investigateur oublié. Un de mes honorables et savants confrères de l'Académie française n'est pas toujours, il est vrai, d'accord avec l'historien des bardes ; M. de La Rue est trouvère et M. Raynouard troubadour : c'est la querelle de la langue d'oc et de la langue d'oïl [Au moment même où j'écris cet éloge de l'abbé de La Rue, dont je ne connais que les ouvrages, je reçois, comme un remerciement, le billet de part qui m'annonce la mort de cet ami de Walter Scott. (N.d.A.)] . L' Idée de la Poésie anglaise (1749) de l'abbé Yart, la Poétique anglaise (1806) de M. Hennel peuvent être consultées avec fruit. M. Hennel sait parfaitement la langue dont il parle. Au surplus, on annonce diverses collections ; et pour les vrais amateurs de la littérature anglaise, la Bibliothèque anglo-française de M. O'Sullivan ne laissera rien à désirer. J'ai peu de chose à dire de ma traduction. Des éditions, des commentaires, des illustrations , des recherches, des biographies de Milton, il y en a par milliers. Il existe en prose et en vers une douzaine de traductions françaises et une quarantaine d'imitations du poète, toutes très bonnes ; après moi viendront d'autres traducteurs, tous excellents. A la tête des traducteurs en prose est Racine le fils, à la tête des traducteurs en vers l'abbé Delille. Une traduction n'est pas la personne , elle n'est qu'un portrait : un grand maître peut faire un admirable portrait : soit ; mais si l'original était placé auprès de la copie, les spectateurs le verraient chacun à sa manière et différeraient de jugement sur la ressemblance. Traduire, c'est donc se vouer au métier le plus ingrat et le moins estimé qui fut oncques ; c'est se battre avec des mots pour leur faire rendre dans un idiome étranger un sentiment, une pensée autrement exprimés, un son qu'ils n'ont pas dans la langue de l'auteur. Pourquoi donc ai-je traduit Milton ? Par une raison que l'on trouvera à la fin de cet Essai . Qu'on ne se figure pas d'après ceci que je n'ai mis aucun soin à mon travail : je pourrais dire que ce travail est l'ouvrage entier de ma vie, car il y a trente ans que je lis, relis et traduis Milton. Je sais respecter le public ; il veut bien vous traiter sans façon, mais il ne permet pas que vous preniez avec lui la même liberté : si vous ne vous souciez guère de lui, il se souciera encore moins de vous. J'en appelle au surplus aux hommes qui croient encore qu' écrire est un art : eux seuls pourront savoir ce que la traduction du Paradis perdu m'a coûté d'études et d'efforts. Quant au système de cette traduction, je m'en suis tenu à celui que j'avais adopté autrefois pour les fragments de Milton, cités dans le Génie du Christianisme . La traduction littérale me parait toujours la meilleure : une traduction interlinéaire serait la perfection du genre, si on lui pouvait ôter ce qu'elle a de sauvage. Dans la traduction littérale, la difficulté est de ne pas reproduire un mot noble par le mot correspondant qui peut être bas, de ne pas rendre pesante une phrase légère, légère une phrase pesante, en vertu d'expressions qui se ressemblent, mais qui n'ont pas la même prosodie dans les deux idiomes. Milton, outre les luttes qu'il faut soutenir contre son génie, offre des obscurités grammaticales sans nombre ; il traite sa langue en tyran, viole et méprise les règles : en français, si vous supprimiez ce qu'il supprime par l'ellipse ; si vous perdiez sans cesse comme lui votre nominatif , votre régime ; si vos relatifs perplexes rendaient indécis vos antécédents , vous deviendriez inintelligible. L'invocation du Paradis perdu présente toutes ces difficultés réunies : l'inversion suspensive qui jette à la césure du septième vers le Sing, heavenly Muse , est admirable ; je l'ai conservée afin de ne pas tomber dans la froide et régulière invocation grecque et française, Muse céleste, chante , et pour que l'on sente tout d'abord qu'on entre dans des régions inconnues : Louis Racine l'a conservée également, mais il a cru devoir la régulariser à l'aide d'un gallicisme qui fait disparaître toute poésie : c'est ce que je t'invite à chanter, Muse céleste . Milton, après ce début, prend son vol, et prolonge son invocation à travers des phrases incidentes et interminables, lesquelles produisant des régimes indirects, obligent le lecteur à des efforts d'attention antipathiques à l'esprit français. Point d'autre moyen de s'en tirer que de couper l'invocation et l'exposition, de régénérer le nominatif dans le nom ou le pronom. Milton, comme un fleuve immense, entraîne avec lui ses rivages et les limons de son lit, sans s'embarrasser si son onde est pure ou troublée. On peut s'exercer sur quelques morceaux choisis d'un ouvrage, et espérer en venir à bout avec du temps ; mais c'est tout une autre affaire lorsqu'il s'agit de la traduction complète de cet ouvrage, de la traduction de 10 467 vers, lorsqu'il faut suivre l'écrivain non-seulement à travers ses beautés, mais encore à travers ses défauts, ses négligences et ses lassitudes ; lorsqu'il faut donner un égal soin aux endroits arides et ennuyeux, être attentif à l'expression, au style, à l'harmonie, à tout ce qui compose le poste ; lorsqu'il faut étudier le sens, choisir celui qui paraît le plus beau quand il y en a plusieurs, ou deviner le plus probable par le caractère du génie de l'auteur ; lorsqu'il faut se souvenir de tels passages souvent placés à une grande distance de l'endroit obscur, et qui l'éclaircissent : ce travail fait en conscience lasserait l'esprit le plus laborieux et le plus patient. J'ai cherché à représenter Milton dans sa sévérité ; je n'ai fui ni l'expression horrible, ni l'expression simple, quand je l'ai rencontrée : le Péché a des chiens aboyants, ses enfants, qui rentrent dans leur chenil, dans ses entrailles ; je n'ai point rejeté cette image. Eve dit que le serpent ne voulait point lui faire du mal, du tort , je me suis bien gardé de poétiser cette naïve expression d'une jeune femme qui fait une grande révérence à l'arbre de la science après en avoir mangé du fruit : c'est comme cela que j'ai senti Milton. Si je n'ai pu rendre les beautés du Paradis perdu , je n'aurai pas pour excuse de les avoir ignorées. Milton a fait une foule de mots qu'on ne trouve pas dans les dictionnaires : il est rempli d'hébraïsmes, d'hellénismes, de latinismes : il appelle, par exemple, un Commandement, une Loi de Dieu, la première fille de sa voix ; il emploie le nominatif absolu des Grecs, l'ablatif absolu des Latins. Quand ses mots composés n'ont pas été trop étrangers à notre langue dans leur étymologie tirée des langues mortes ou de l'italien, je les ai adoptés : ainsi j'ai dit emparadisé, fragrance , etc. Il y a quelques idiotismes anglais, que presque tous les traducteurs ont passés, comme planet-struck : j'ai du moins essayé d'en faire comprendre le sens, sans avoir recours à une trop longue périphrase. Au reste, les changements arrivés dans nos institutions nous donnent mieux l'intelligence de quelques formes oratoires de Milton. Notre langue est devenue aussi plus hardie et plus populaire. Milton a écrit, comme moi, dans un temps de révolution et dans des idées qui sont à présent celles de notre siècle : il m'a donc été plus facile de garder ces tours que les anciens traducteurs n'ont pas osé hasarder. Le poète use de vieux mots anglais, souvent d'origine française ou latine ; je les ai translatés par le vieux mot français, en respectant la langue rythmique et son caractère de vétusté. Je ne crois pas que ma traduction soit plus longue que le texte ; je n'ai pourtant rien passé. Enfin, j'ai pris la peine de traduire moi-même de nouveau jusqu'au petit article sur les vers blancs , ainsi que les anciens arguments des livres, parce qu'il est probable qu'ils sont de Milton. Le respect pour le génie a vaincu l'ennui du labeur ; tout m'a paru sacré dans le texte, parenthèses, points, virgules : les enfants des Hébreux étaient obligés d'apprendre la Bible par coeur depuis Bérésith jusqu'à Malachie . Qui s'inquiète aujourd'hui de tout ce que je viens de dire ? qui s'avisera de suivre une traduction sur le texte ? qui saura gré au traducteur d'avoir vaincu une difficulté, d'avoir pâli autour d'une phrase des journées entières ? Lorsque Clément mettait en lumière un gros volume à propos de la traduction des Géorgiques , chacun le lisait et prenait parti pour ou contre l'abbé Delille : en sommes-nous là ? Il peut arriver cependant que mon lecteur soit quelque vieil amateur de l'école classique, revivant au souvenir de ses anciennes admirations, ou quelque jeune poète de l'école romantique allant à la chasse des images, des idées, des expressions pour en faire sa proie, comme d'un butin enlevé à l'ennemi. Au reste, je parle fort au long de Milton dans l' Essai sur la Littérature anglaise , puisque je n'ai écrit cet essai qu'à l'occasion du Paradis perdu . J'analyse ses divers ouvrages ; je montre que les révolutions ont rapproché Milton de nous : qu'il est devenu un homme de notre temps ; qu'il était aussi grand écrivain en prose qu'en vers : pendant sa vie, la prose le rendit célèbre, la poésie après sa mort ; mais la renommée du prosateur s'est perdue dans la gloire du poète. Je dois prévenir que dans cet Essai je ne me suis pas collé à mon sujet comme dans la traduction : je m'occupe de tout, du présent, du passé, de l'avenir ; je vais çà et là ; quand je rencontre le moyen âge, j'en parle ; quand je me heurte contre la Réformation, je m'y arrête ; quand je trouve la révolution anglaise, elle me remet la nôtre en mémoire, et j'en cite les hommes et les faits. Si un royaliste anglais est jeté en geôle, je songe au logis que j'occupais à la Préfecture de police. Les poètes anglais me conduisent aux poètes français ; lord Byron me rappelle mon exil en Angleterre, mes promenades à la colline d'Harrow et mes voyages à Venise ; ainsi du reste. Ce sont des mélanges qui ont tous les tons, parce qu'ils parlent de toutes les choses ; ils passent de la critique littéraire élevée ou familière à des considérations historiques, à des récits, à des portraits, à des souvenirs généraux ou personnels. C'est pour ne surprendre personne, pour que l'on sache d'abord ce qu'on va lire, pour qu'on voie bien que la littérature anglaise n'est ici que le fond de mes stromates ou le canevas de mes broderies ; c'est pour tout cela que j'ai donné un second titre à cet Essai. Introduction Du latin comme source des langues de l'Europe latine Lorsqu'un peuple puissant a passé, que la langue dont il se servait n'est plus parlée, cette langue reste monument d'un autre âge, où l'on admire les chefs- d'oeuvre d'un pinceau et d'un ciseau brisés. Dire comment les idiomes des peuples de l'Ausonie devinrent l'idiome latin, ce que cet idiome retint du caractère des tribus sauvages qui le formèrent, ce qu'il perdit et gagna par la conversion d'un gouvernement libre en un gouvernement despotique, et plus tard par la révolution opérée dans la religion de l'Etat ; dire comment les nations conquises et conquérantes apportèrent une foule de locutions étrangères à cet idiome, comment les débris de cet idiome formèrent la base sur laquelle s'élevèrent les dialectes de l'ouest et du midi de l'Europe moderne, serait le sujet d'un immense ouvrage de philologie. Rien en effet ne pourrait être plus curieux et plus instructif que de prendre le latin à son commencement et de le conduire à sa fin à travers les siècles et les génies divers. Les matériaux de ce travail sont déjà tout préparés dans les sept traités de Jean-Nicolas Funck : De Origine linguae latinae tractatus ; de Pueritia latinae linguae tract. ; de Adolescentia latinae linguae tract. ; de virili Aetate latinae linguae tract. ; de imminenti latinae linguae Senectute tract. ; de vegeta latinae linguae Senectute tract. ; de inerti et de crepita latinae linguae Senectute tractatus . La langue grecque dorique, la langue étrusque et osque des hymnes des Saliens et de la Loi des Douze Tables, dont les enfants chantaient encore les articles en vers du temps de Cicéron, ont produit la langue rude de Duillius de Caecilius et d'Ennius, la langue vive de Plaute, satirique de Lucilius, grécisée de Térence, philosophique, triste, lente et spondaïque de Lucrèce, éloquente de Cicéron et de Tite Live, claire et correcte de César, élégante d'Horace, brillante d'Ovide, poétique et concise de Catulle, harmonieuse de Tibulle, divine de Virgile, pure et sage de Phèdre. Cette langue du siècle d'Auguste (je ne sais à quelle date placer Quinte-Curce) devint, en s'altérant, la langue énergique de Tacite, de Lucain, de Sénèque, de Martial, la langue copieuse de Pline l'ancien, la langue fleurie de Pline le jeune, la langue effrontée de Suétone, violente de Juvénal, obscure de Perse enflée ou plate de Stace et de Silius Italicus. Après avoir passé par les grammairiens Quintilien et Macrobe ; par les épitomistes Florus, Velleius Paterculus, Justin, Orose, Sulpice Sévère ; par les Pères de l'Eglise et les auteurs ecclésiastiques Tertullien, Cyprien, Ambroise, Hilaire de Poitiers, Paulin, Augustin, Jérôme, Salvien ; par les apologistes Laclance, Arnobe, Minutius Felix ; par les panégyristes Eumène, Mamertin, Nazairius ; par les historiens de la décadence, Ammien Marcellin et les biographes de l' Histoire auguste , par les poètes de la décadence et de la chute, Ausone, Claudien, Rutilius, Sidoine Apollinaire, Prudence, Fortunat ; après avoir reçu de la conversion des religions, de la transformation des moeurs, de l'invasion des Goths, des Alains, des Huns, des Arabes, etc., les expressions obligées des nouveaux besoins et des idées nouvelles, cette langue retourna à une autre barbarie dans le premier historien de ces Francs qui commencèrent une autre langue, après avoir détruit l'empire romain chez nos pères. Les auteurs ont noté eux-mêmes les altérations successives du latin de siècle en siècle : Cicéron affirme que dans les Gaules on employait beaucoup de mots dont l'usage n'était pas reçu à Rome : verba non trita Romoe ; Martial se sert d'expressions celtiques, et s'en vante ; saint Jérôme dit que de son temps la langue latine changeait dans tous les pays : regionibus mutatur ; Festus, au Ve siècle, se plaint de l'ignorance où l'on est déjà tombé touchant la construction du latin ; saint Grégoire le Grand déclare qu'il a peu de souci des solécismes et des barbarismes ; Grégoire de Tours réclame l'indulgence du lecteur pour s'être écarté, dans le style et dans les mots, des règles de la grammaire, dont il n'est pas bien instruit : non sum imbutus ; les serments de Charles le Chauve et de Louis le Germanique nous montrent le latin expirant ; les hagiographes du VIIe siècle font l'éloge des évêques qui savent parler purement le latin, et les conciles du IXe siècle ordonnent aux évêques de prêcher en langue romane rustique . C'est donc du VIIe au IXe siècle, entre ces deux époques précises, que le latin se métamorphosa en roman de différentes nuances et de divers accents, selon les provinces où il était en usage. Le latin correct, qui reparaît dans les historiens et les écrivains à compter du règne de Charlemagne, n'est plus le latin parlé , mais le latin appris . Le mot latin ne signifia bientôt plus que roman ou langue romance , et fut pris ensuite pour le mot langue en général : les oiseaux chantent en leur latin . Une langue civilisée née d'une langue barbare diffère, dans ses éléments, d'une langue barbare émanée d'une langue civilisée : la première doit rester plus originale, parce qu'elle s'est créée d'elle-même mère ; et qu'elle a seulement développé son germe ; la seconde (la langue barbare), entée sur une langue civilisée, perd sa sève naturelle et porte des fruits étrangers. Tel est le latin relativement à l'idiome sauvage qui l'engendra ; telles sont les langues modernes de l'Europe latine, par rapport à la langue polie dont elles dérivent. Une langue vivante qui sort d'une langue vivante continue sa vie ; une langue vivante qui s'épanche d'une langue morte prend quelque chose de la mort de sa mère ; elle garde une foule de mots expirés : ces mots ne rendent pas plus les perceptions de l'existence que le silence n'exprime les sons. Y a-t-il eu vers la fin de la latinité un idiome de transition entre le latin et les dialectes modernes, idiome d'un usage général de ce côté-ci des Alpes et du Rhin ? La langue romane rustique , si souvent mentionnée dans les conciles du IXe siècle, était-elle cette langue romane , ce provençal parlé dans le midi de la France ? Le provençal était-il le catalan , et fut-il formé à la cour des comtes de Barcelone ? Le roman du nord de la Loire, le roman wallon ou le roman des trouvères , qui devint le français, précéda-t-il le roman du midi de la Loire ou le roman des troubadours ? La langue d'oc et la langue d'oïl empruntèrent-elles le sujet de leurs chansons et de leurs histoires à des lais armoricains et à des lais gallois ? Matière d'une controverse qui ne finira qu'au moment où le savant ouvrage de M. Fauriel aura répandu la lumière sur cet obscur sujet. langue anglaise divisée en cinq époques Parmi les langues formées du latin, je compte la langue anglaise, bien qu'elle ait une double origine ; mais je ferai voir que depuis la conquête des Normands jusque sous le règne du premier Tudor la langue franco-romane domina, et que dans la langue anglaise moderne une immense quantité de mots latins et français sont demeurés acquis au nouvel idiome. La langue romane rustique se divisa donc en deux branches : la langue d'oc et la langue d'oïl. Quand les Normands se furent emparés de la province à laquelle ils ont laissé leur nom, ils apprirent la langue d'oïl ; on parlait celle-ci à Rouen ; on se servait du danois à Bayeux. Guillaume porta les deux idiomes français en Angleterre, avec les aventuriers accourus des deux côtés de la Loire. Mais dans les siècles qui précédèrent, tandis que les Gaules formaient leur langage des débris du latin, la Grande-Bretagne, d'où les Romains s'étaient depuis longtemps retirés, et où les nations du Nord s'étaient successivement établies, avait conservé ses idiomes primitifs. Ainsi donc, l'histoire de la langue anglaise se divise en cinq époques : 1 o L'époque anglo-saxonne, de 450 à 780. Le moine Augustin, en 570, fit connaître en Angleterre l'alphabet romain ; 2 o L'époque danoise-saxonne de 780 à l'invasion des Normands. On a principalement de cette époque des manuscrits dits d'Alfred, et deux traductions des quatre évangélistes ; 3 o L'époque anglo-normande commencée en 1066. La langue normande n'était autre chose que le neustrien, c'est-à-dire la langue française de ce côté-ci de la Loire, ou la langue d'oïl. Les Normands se servaient, pour garder la mémoire de leurs chansons, de caractères appelés runstabath : ce sont les lettres runiques ; on y joignit celles qu'Ethicus avait inventées auparavant et dont saint Jérôme avait donné les signes ; 4 o L'époque normande-française : lorsque Eléonore de Guyenne eut apporté à Henri II les provinces occidentales de la France, depuis la Basse-Loire jusqu'aux Pyrénées, et que des princesses du sang de saint Louis eurent successivement épousé des monarques anglais, les Etats, les propriétés, les familles, les coutumes, les moeurs, se trouvèrent si mêlés, que le français devint la langue commune des nobles, des ecclésiastiques, des savants et des commerçants des deux royaumes. Dans le Domesday-Book, carte topographique et cadastre des propriétés, dressé par ordre de Guillaume le Conquérant, les noms des lieux sont écrits en latin, selon la prononciation française. Ainsi une foule de mots latins entrèrent directement dans la langue anglaise par la religion et par ses ministres, dont la langue était latine, et indirectement par l'intermédiaire des mots normands et français. Le normand de Guillaume le Bâtard retenait aussi des expressions scandinaves ou germaniques que les enfants de Rollon avaient introduites dans l'idiome du pays frank par eux conquis ; 5 o L'époque purement dite anglaise, quand l' anglais fut écrit et parlé tel qu'il existe aujourd'hui. Ces cinq époques se trouveront placées dans les cinq parties qui divisent cet Essai. Ces cinq parties se rangent naturellement sous ces titres : 1 o Littérature sous le règne des Anglo-Saxons, des Danois et pendant le moyen âge ; 2 o Littérature sous les Tudors ; 3 o Littérature sous les deux premiers Stuarts et pendant la république ; 4 o Littérature sous les deux derniers Stuarts ; 5 o Littérature sous la maison d'Hanovre . Lorsqu'on étudie les diverses littératures, une foule d'allusions et de traits échappent si les usages et les moeurs des peuples ne sont pas assez présents à la mémoire. Une vue de la littérature isolée de l'histoire des nations créerait un prodigieux mensonge : en entendant des poètes successifs chanter imperturbablement leurs amours et leurs moutons, on se figurerait l'existence non interrompue de l'âge d'or sur la terre. Et pourtant dans cette même Angleterre dont il s'agit ici ces concerts retentissaient au milieu de l'invasion des Romains, des Pictes, des Saxons et des Danois ; au milieu de la conquête des Normands, du soulèvement des barons, des contestations des premiers Plantagenètes pour la couronne, des guerres civiles de la Rose rouge et de la Rose blanche, des ravages de la Réformation, des supplices commandés par Henri VIII, des bûchers ordonnés par Marie ; au milieu des massacres et de l'esclavage de l'Irlande, des désolations de l'Ecosse, des échafauds de Charles Ier et de Sidney, de la fuite de Jacques, de la proscription du prétendant et des jacobites ; le tout mêlé d'orages parlementaires, de crimes de cour et de mille guerres étrangères. L'ordre social, en dehors de l'ordre politique, se compose de la religion, de l'intelligence et de l'industrie matérielle : il y a toujours chez une nation au moment des catastrophes, et parmi les plus grands événements, un prêtre qui prie, un poète qui chante, un auteur qui écrit, un savant qui médite, un peintre, un statuaire, un architecte, qui peint, sculpte et bâtit, un ouvrier qui travaille. Ces hommes marchent à côté des révolutions, et semblent vivre d'une vie à part : si vous ne voyez qu'eux, vous voyez un monde réel, vrai, immuable, base de l'édifice humain, mais qui parait fictif et étranger à la société de convention, à la société politique. Seulement, le prêtre dans son cantique, le poète, le savant, l'artiste, dans leurs compositions, l'ouvrier dans son travail, révèlent, de fois à autre, l'époque où ils vivent, marquent le contrecoup des événements qui leur firent répandre avec plus d'abondance leurs sueurs, leurs plaintes et les dons de leur génie. Pour détruire cette illusion de deux vues présentées séparément, pour ne pas créer le mensonge que j'indique au commencement de ce chapitre, pour ne pas jeter tout à coup le lecteur non préparé dans l'histoire des chansons, des ouvrages et des auteurs des premiers siècles de la littérature anglaise, je crois à propos de reproduire ici le tableau général du moyen âge : ces prolégomènes serviront à l'intelligence du sujet. Moyen âge Lois et monuments Le moyen âge offre un tableau bizarre, qui semble être le produit d'une imagination puissante, mais déréglée. Dans l'antiquité, chaque nation sort, pour ainsi dire, de sa propre source ; un esprit primitif, qui pénètre tout et se fait sentir partout, rend homogènes les institutions et les moeurs. La société du moyen âge était composée des débris de mille autres sociétés : la civilisation romaine, le paganisme même y avaient laissé des traces ; la religion chrétienne y apportait ses croyances et ses solennités ; les barbares franks, goths, burgondes, anglo-saxons, danois, normands, retenaient les usages et le caractère propres à leurs races. Tous les genres de propriété se mêlaient, toutes les espèces de lois se confondaient, l'aleu, le fief ; la mainmorte, le code, le digeste, les lois salique, gombette, visigothe, le droit coutumier ; toutes les formes de liberté et de servitude se rencontraient ; la liberté monarchique du roi, la liberté aristocratique du noble, la liberté individuelle du prêtre, la liberté collective des communes, la liberté privilégiée des villes, de la magistrature, des corps de métiers et des marchands, la liberté représentative de la nation, l'esclavage romain, le servage barbare, la servitude de l'urbain. De là ces spectateurs incohérents, ces usages qui se paraissent contredire, qui ne se tiennent que par le lien de la religion. On dirait de peuples divers sans aucun rapport les uns avec les autres, mais seulement convenus de vivre sous un commun maître, autour d'un même autel. Jusque dans son apparence extérieure, l'Europe offrait alors un tableau plus pittoresque et plus national qu'elle ne le présente aujourd'hui. Aux monuments nés de notre religion et de nos moeurs, nous avons substitué, par affectation de l'architecture bâtarde romaine, des monuments qui ne sont ni en harmonie avec notre ciel ni appropriés à nos besoins ; froide et servile copie, laquelle a introduit le mensonge dans nos arts, comme le calque de la littérature latine a détruit dans notre littérature l'originalité du génie frank. Ce n'était pas ainsi qu'imitait le moyen âge ; les esprits de ce temps-là admiraient aussi les Grecs et les Romains ; ils recherchaient et étudiaient leurs ouvrages, mais au lieu de s'en laisser dominer, ils les maîtrisaient, les façonnaient à leur guise, les rendaient français, et ajoutaient à leur beauté par cette métamorphose pleine de création et d'indépendance. Les premières églises chrétiennes dans l'Occident ne furent que des temples retournés : le culte païen était extérieur, la décoration du temple fut extérieure ; le culte chrétien était intérieur, la décoration de l'église fut intérieure. Les colonnes passèrent du dehors au dedans de l'édifice, comme dans les basiliques où se tinrent les assemblées des fidèles quand ils sortirent des cryptes et des catacombes. Les proportions de l'église surpassèrent en étendues celles du temple, parce que la foule chrétienne s'entassait sous la voûte de l'église, et que la foule païenne était répandue sous le péristyle du temple. Mais lorsque les chrétiens devinrent les maîtres, ils changèrent cette économie, et ornèrent aussi du côté du paysage et du ciel leurs édifices. Et afin que les appuis de la nef aérienne n'en déparassent pas la structure, le ciseau les avait tailladés ; on n'y voyait plus que des arches de pont, des pyramides, des aiguilles et des statues. Les ornements qui n'adhéraient pas à l'édifice se mariaient à son style : les tombeaux étaient de forme gothique, et la basilique, qui s'élevait comme un grand catafalque au-dessus d'eux, semblait s'être moulée sur leur forme. Les arts du dessin participaient de ce goût fleuri et composite : sur les murs et sur les vitraux étaient peints des paysages, des scènes de la religion et de l'histoire nationale. Dans les châteaux, les armoiries coloriées, encadrées dans des losanges d'or, formaient des plafonds semblables à ceux des beaux palais du cinque cento de l'Italie. L'écriture même était dessinée ; l'hiéroglyphe germanique, substitué au jambage rectiligne romain, s'harmoniait avec les pierres sépulcrales. Les tours isolées, qui servaient de vedettes sur les hauteurs ; les donjons enserrés dans les bois, ou suspendus sur la cime des rochers comme l'aire des vautours, les ponts pointus et étroits jetés hardiment sur les torrents ; les villes fortifiées que l'on rencontrait à chaque pas, et dont les créneaux étaient à la fois les remparts et les ornements ; les chapelles, les oratoires, les ermitages, placés dans les lieux les plus pittoresques au bord des chemins et des eaux ; les beffrois, les flèches des paroisses de campagne, les abbayes, les monastères, les cathédrales ; tous ces édifices que nous ne voyons plus qu'en petit nombre et dont le temps a noirci, obstrué, brisé les dentelles, avaient alors l'éclat de la jeunesse ; ils sortaient des mains de l'ouvrier : l'oeil, dans la blancheur de leurs pierres, ne perdait rien de la légèreté de leurs détails, de l'élégance de leurs réseaux, de la variété de leurs guillochis, de leurs gravures, de leurs ciselures, de leurs découpures et de toutes les fantaisies d'une imagination libre et inépuisable. Dans le court espace de dix-huit ans, de 1136 à 1154, il n'y eut pas moins de onze cent quinze châteaux bâtis dans la seule Angleterre. La chrétienté élevait à frais communs, au moyen des quêtes et des aumônes, les cathédrales dont chaque Etat particulier n'était pas assez riche pour payer les travaux, et dont presque aucune n'est achevée. Dans ces vastes et mystérieux édifices se gravaient en relief et en creux, comme avec un emporte-pièce, les parures de l'autel, les monogrammes sacrés, les vêtements et les choses à l'usage des prêtres. Les bannières, les croix de divers agencements, les calices, les ostensoirs, les dais, les chapes, les capuchons, les crosses, les mitres dont les formes se retrouvent dans le gothique, conservaient les symboles du culte en produisant des effets d'art inattendus. Assez souvent les gouttières et les gargouilles étaient taillées en figures de démons obscènes ou de moines vomissants. Cette architecture du moyen âge offrait un mélange du tragique et du bouffon, du gigantesque et du gracieux, comme les poèmes et les romans de la même époque. Les plantes de notre sol, les arbres de nos bois, le trèfle et le chêne décoraient aussi les églises, de même que l'acanthe et le palmier avaient embelli les temples du pays et du siècle de Périclès. Au dedans, une cathédrale était une forêt, un labyrinthe dont les mille arcades, à chaque mouvement du spectateur, se croisaient, se séparaient, s'enlaçaient de nouveau. Cette forêt était éclairée par des rosaces à jour incrustées de vitraux peints, qui ressemblaient à des soleils brillants de mille couleurs sous la feuillée : en dehors cette même cathédrale avait l'air d'un monument auquel on aurait laissé sa cage, ses arcs-boutants et ses échafauds. Costumes. Fêtes et jeux La population en mouvement autour des édifices est décrite dans les chroniques et peinte dans les vignettes. Les diverses classes de la société et les habitants des différentes provinces se distinguaient, les uns par la forme des vêtements, les autres par des modes locales. Les populations n'avaient pas cet aspect uniforme qu'une même manière de se vêtir donne à cette heure aux habitants de nos villes et de nos campagnes. La noblesse, les chevaliers, les magistrats, les évêques, le clergé séculier, les religieux de tous les ordres, les pèlerins, les pénitents gris, noirs et blancs, les ermites, les confréries, les corps de métiers, les bourgeois, les paysans offraient une variété infinie de costumes : nous voyons encore quelque chose de cela en Italie. Sur ce point, il s'en faut rapporter aux arts : que peut faire le peintre de notre vêtement étriqué, de notre petit chapeau rond et de notre chapeau à trois cornes ? Du XIIe au XIVe siècle, le paysan et l'homme du peuple portèrent la jaquette ou la casaque grise liée aux flancs par un ceinturon. Le sayon de peau, le péliçon d'où est venu le surplis, étaient communs à tous les états. La pelisse fourrée et la robe longue orientale enveloppaient le chevalier quand il quittait son armure ; les manches de cette robe couvraient les mains ; elle ressemblait au cafetan turc d'aujourd'hui ; la toque ornée de plumes, le capuchon ou chaperon, tenaient lieu de turban. De la robe ample on passa à l'habit étroit, puis on revint à la robe, qui fut blasonnée. Les hauts-de-chausses, si courts et si serrés qu'ils en étaient indécents, s'arrêtaient au milieu de la cuisse ; les bas-de-chausses étaient dissemblables ; on avait une jambe d'une couleur, une jambe d'une autre couleur. Il en était de même du hoqueton mi-parti noir et blanc, et du chaperon mi-parti bleu et rouge. " Et si étaient leurs robes si étroites à vêtir et à dépouiller qu'il semblait qu'on les écorchât. Les autres avaient leurs robes relevées sur les reins comme femmes, si avaient leurs chaperons découpés menuement tout en tour. Et si avaient leur chausse d'un drap et l'autre de l'autre. Et leur venaient leurs cornettes et leurs manches près de terre, et semblaient mieux être jongleurs qu'autres gens. Et pour ce ne fut pas merveilles si Dieu voulut corriger les méfaits des Français par son fléau (la peste). " Par-dessus la robe, dans les jours de cérémonie, on attachait un manteau, tantôt court, tantôt long. Le manteau de Richard Ier était fait d'une étoffe à raies, semée de globes et de demi-lunes d'argent, à l'imitation du système céleste (Winesalf). Des colliers pendants servaient également de parure aux hommes et aux femmes. Les souliers pointus et rembourrés à la poulaine furent longtemps en vogue. L'ouvrier en découpait le dessus comme des fenêtres d'église ; ils étaient longs de deux pieds pour le noble, ornés à l'extrémité de cornes, de griffes ou de figures grotesques : ils s'allongèrent encore, de sorte qu'il devint impossible de marcher sans en relever la pointe et l'attacher au genou avec une chaîne d'or ou d'argent. Les évêques excommunièrent les souliers à la poulaine et les traitèrent de pêché contre nature . On déclara qu'ils étaient contre les bonnes moeurs, et inventés en dérision du Créateur . En Angleterre, un acte du parlement défendit aux cordonniers de fabriquer des souliers ou des bottines dont la pointe excédât deux pouces. Les larges babouches carrées par le bout remplacèrent la chaussure à bec. Les modes variaient autant que celles de nos jours ; on connaissait le chevalier ou la dame qui, le premier ou la première, avait imaginé une haligote (mode) nouvelle : l'inventeur des souliers à la poulaine était le chevalier anglais Robert le Cornu. ( W. Malmesbury .) Les gentilfames usaient sur la peau d'un linge très fin ; elles étaient vêtues de tuniques montantes enveloppant la gorge, armoriées à droite de l'écu de leur mari, à gauche de celui de leur famille. Tantôt elles portaient leurs cheveux ras, lissés sur le front et recouverts d'un petit bonnet entrelacé de rubans ; tantôt elles les déroulaient épars sur leurs épaules ; tantôt elles les bâtissaient en pyramide haute de trois pieds ; elles y suspendaient ou des barbettes, ou de longs voiles, ou des banderoles de soie tombant jusqu'à terre et voltigeant au gré du vent ; au temps de la reine Isabeau, on fut obligé d'élever et d'élargir les portes pour donner passage aux coiffures des châtelaines. Ces coiffures étaient soutenues par deux cornes recourbées, charpente de l'édifice : du haut de la corne, du côté droit, descendait un tissu léger que la jeune femme laissait flotter, ou qu'elle ramenait sur son sein comme une guimpe, en l'entortillant à son bras gauche. Une femme en plein esbattement étalait des colliers, des bracelets et des bagues. A sa ceinture, enrichie d'or, de perles et de pierres précieuses, s'attachait une escarcelle brodée : elle galopait sur un palefroi, portait un oiseau sur le poing, ou une canne à la main. " Quoi de plus ridicule, dit Pétrarque dans une lettre adressée au pape en 1366, que de voir les hommes le ventre sanglé ! En bas, de longs souliers pointus ; en haut, des toques chargées de plumes : cheveux tressés allant de ci, de là, par derrière comme la queue d'un animal, retapés sur le front avec des épingles à tête d'ivoire. " Pierre de Blois ajoute qu'il était du bel usage de parler avec affectation. Et quelle langue parlait-on ainsi ? La langue de Robert Wace ou du Roman du Rou, de Ville-Hardouin, de Joinville et de Froissart ! Le luxe des habits et des fêtes passait toute croyance ; nous sommes de mesquins personnages auprès de ces barbares des XIIIe et XIVe siècles. On vit dans un tournoi mille chevaliers vêtus d'une robe uniforme de soie, nommée cointise , et le lendemain ils parurent avec un accoutrement nouveau aussi magnifique ( Mathieu Paris ). Un des habits de Richard II, roi d'Angleterre, lui coûta trente mille marcs d'argent ( Knyghton ). Jean Arundel avait cinquante-deux habits complets d'étoffe d'or ( Hollingshed chron .). Une autre fois, dans un autre tournoi, défilèrent d'abord, un à un, soixante superbes chevaux richement caparaçonnés, conduits chacun par un écuyer d'honneur et précédés de trompettes et de ménestriers ; vinrent ensuite soixante jeunes dames montées sur des palefrois, superbement vêtues, chacune menant en lesse, avec une chaîne d'argent, un chevalier armé de toutes pièces. La danse et la musique faisaient partie de ces bandors (réjouissances). Le roi, les prélats, les barons, les chevaliers, sautaient au son des vielles, des musettes et des chiffonies . Aux fêtes de Noël arrivaient de grandes mascarades. En 1348, en Angleterre, on prépara quatre-vingts tuniques de bougran, quarante-deux masques et un grand nombre de vêtements bizarres, pour les mascarades. En 1377, une mascarade, composée d'environ cent trente personnes, déguisées de différentes manières, offrit un divertissement au prince de Galles. La balle, le mail, le palet, les quilles, les dés, affolaient tous les esprits. Il reste une note d'Edouard II de la somme de cinq shillings, laquelle somme il avait empruntée à son barbier pour jouer à croix ou pile. Repas Quant au repas, on l'annonçait au son du cor chez les nobles : cela s'appelait corner l'eau , parce qu'on se lavait les mains avant de se mettre à table. On dînait à neuf heures du matin, et l'on soupait à cinq heures du soir. On était assis sur des banques ou bancs, tantôt élevés, tantôt assez bas, et la table montait et descendait en proportion. Du banc est venu le mot banquet . Il y avait des tables d'or et d'argent ciselées ; les tables de bois étaient couvertes de nappes doubles appelées doubliers ; on les plissait comme rivière ondoyante qu'un petit vent frais fait doucement soulever . Les serviettes sont plus modernes. Les fourchettes, que ne connaissaient point les Romains, furent aussi inconnues des Français jusqu'à la fin du XIVe siècle ; on ne les trouve que sous Charles V. On mangeait à peu près tout ce que nous mangeons, et même avec des raffinements que nous ignorons aujourd'hui ; la civilisation romaine n'avait point péri dans la cuisine. Parmi les mets recherchés, je trouve le dellegrous , le maupigyrum , le karumpie . Qu'était-ce ? On servait des pâtisseries de formes obscènes, qu'on appelait de leurs propres noms ; les ecclésiastiques, les femmes et les jeunes filles rendaient ces grossièretés innocentes par une pudique ingénuité. La langue était alors toute nue ; les traductions de la Bible de ces temps sont aussi crues et plus indécentes que le texte. L'instruction du chevalier Geoffroy la Tour Landry, gentilhomme angevin, à ses filles , donne la mesure de la liberté des enseignements et des mots. On usait en abondance de bière, de cidre et de vin de toutes les sortes : il est fait mention du cidre sous la seconde race. Le clairet était du vin clarifié mêlé à des épiceries, l'hypocras du vin adouci avec du miel. Un festin donné en Angleterre par un abbé, en 1310, réunit six mille convives devant trois mille plats. Au repas de noce du comte de Cornouailles, en 1243, trente mille plats furent servis, et en 1251 soixante boeufs gras furent fournis par le seul archevêque d'York pour le mariage de Marguerite d'Angleterre avec Alexandre III, roi d'Ecosse. Les repas royaux étaient mêlés d'intermèdes : on y entendait toutes ménestrandies ; les clercs chantaient chansons , rondeaux et virelais. " Quand le roi (Henri II d'Angleterre) sort dans la matinée, dit Pierre de Blois, vous voyez une multitude de gens courant çà et là, comme s'ils étaient privés de la raison ; des chevaux se précipitent les uns sur les autres, des voitures renversent des voitures ; des comédiens, des filles publiques, des joueurs, des cuisiniers, des confiseurs, des baladins, des danseurs, des barbiers, des compagnons de débauches, des parasites, font un bruit horrible ; en un mot, la confusion des fantassins et des cavaliers est si insupportable, que vous diriez que l'abîme s'est ouvert et que l'enfer a vomi tous ses diables. " Lorsque Thomas Becket (saint Thomas de Cantorbéry) allait en voyage, il était suivi d'environ deux cents cavaliers, écuyers, pages, clercs et officiers de sa maison. Avec lui cheminaient huit chariots tirés chacun par cinq forts chevaux ; deux de ces chariots contenaient la bière, un autre portait les meubles de sa chapelle, un autre ceux de sa chambre, un autre ceux de sa cuisine ; les trois derniers étaient remplis de provisions, de vêtements et de divers objets. Il avait en outre douze chevaux de bât, chargés de coffres qui contenaient son argent, sa vaisselle d'or, ses livres, ses habillements, ses ornements d'autel. Chaque chariot était gardé par un énorme mâtin surmonté d'un singe. ( Salisb .) On avait été obligé de frapper la table par des lois somptuaires : ces lois n'accordaient aux riches que deux services et deux sortes de viandes, à l'exception des prélats et des barons, qui mangeaient de tout en toute liberté ; elles ne permettaient la viande aux négociants et aux artisans qu'à un seul repas ; pour les autres repas, ils se devaient contenter de lait, de beurre et de légumes. Moeurs On rencontrait sur les chemins des baternes ou litières, des mules, des palefrois et des voitures à boeufs : les roues des charrettes étaient à l'antique. Les chemins se distinguaient en chemins péageaux et en sentiers ; des lois en réglaient la largeur : le chemin péageau devait avoir quatorze pieds ; les sentiers pouvaient être ombragés, mais il fallait élaguer les arbres le long des voies royales, excepté les arbres d'abris . Le service des fiefs creusa cette multitude infinie de chemins de traverse dont nos campagnes sont sillonnées. C'était le temps du merveilleux en toute chose : l'aumônier, le moine, le pèlerin, le chevalier, le troubadour, avaient toujours à dire ou à chanter des aventures. Le soir, autour du foyer à bancs, on écoutait ou le roman du roi Arthur, d'Ogier le Danois, de Lancelot du Lac, ou l'histoire du gobelin Orthon, grand nouvelliste qui venait dans le vent et qui fut tué dans une grosse truie noire. ( Froissart .) Avec ces contes on écoutait encore le sirvante du jongleur contre un chevalier félon, ou le récit de la vie d'un pieux personnage. Ces vies de saints recueillies par les Bollandistes, n'étaient pas d'une imagination moins brillante que les relations profanes : incantations de sorciers, tours de lutins et de farfadets, courses de loups-garous, esclaves rachetés, attaques de brigands, voyageurs sauvés, et qui à cause de leur beauté épousent les filles de leurs hôtes ( Saint-Maxime ) ; lumières qui pendant la nuit révèlent au milieu des buissons le tombeau de quelque vierge ; châteaux qui paraissent soudainement illuminés. ( Saint Viventius ; Maure et Brista .) Saint Déicole s'était égaré ; il rencontre un berger et le prie de lui enseigner un gîte : " Je n'en connais pas, dit le berger, si ce n'est dans un lieu arrosé de fontaines, au domaine du puissant vassal Weissart. - Peux-tu m'y conduire ? répondit le saint. - Je ne puis laisser mon troupeau, répliqua le pâtre. " Déicole fiche son bâton en terre, et quand le pâtre revint, après avoir conduit le saint, il trouve son troupeau couché paisiblement autour du bâton miraculeux. Weissart, terrible châtelain, menace de faire mutiler Déicole ; mais Berthilde, femme de Weissart, a une grande vénération pour le prêtre de Dieu. Déicole entre dans la forteresse ; les serfs, empressés, le veulent débarrasser de son manteau ; il les remercie, et suspend ce manteau à un rayon du soleil qui passait à travers la lucarne d'une tour. ( Boll ., t. II, p. 202.) Giralde, natif du pays de Galles, raconte, dans sa Topographie de l'Irlande , que saint Kewen priant Dieu, les deux mains étendues, une hirondelle entra par la fenêtre de sa cellule et déposa un oeuf dans une de ses mains. Le saint n'abaissa point sa main ; il ne la ferma que quand l'hirondelle eut déposé tous ses oeufs et achevé de les couver. En souvenir de cette bonté et de cette patience, la statue du solitaire en Irlande porte une hirondelle dans une main. L'abbé Turketult avait en sa possession le pouce de saint Barthélemi, et il s'en servait pour se signer dans les moments de danger, de tempête et de tonnerre. Les barbares aimaient les anachorètes : c'étaient des soldats de différentes milices, également éprouvés, également durs à eux-mêmes, dormant sur la terre, habitant le rocher, se plaisant aux pèlerinages lointains, à la vastité des déserts et des forêts. Aussi les ermites conduisaient-ils les batailles : campés le soir dans les cimetières, ils y composaient et chantaient à la foule armée le Dies irae et le Stabat mater . Les Anglo-Saxons ne virent pas moins de dix rois et de onze reines abandonner le monde et se retirer dans les cloîtres. Cependant il ne faudrait pas se laisser tromper par les mots, ces reines étaient des femmes de pirates du Nord, arrivées dans des barques, célébrant leurs noces sur des chariots, comme les filles de Clodion le Chevelu, de belles et blanches Norvégiennes passées des dieux de l'Edda au dieu de l'Evangile, et des walkiries aux anges. Suite des moeurs. Vigueur et fin des siècles barbares Chercher à dérouler avec méthode le tableau des moeurs de ce temps serait à la fois tenter l'impossible et mentir à la confusion de ces moeurs. Il faut jeter pêle-mêle toutes ces scènes telles qu'elles se succédaient, sans ordre, ou s'enchevêtraient dans une commune action, dans un même moment : il n'y avait d'unité que dans le mouvement général qui entraînait la société vers son perfectionnement, par la loi naturelle de l'existence humaine. D'un côté la chevalerie, de l'autre le soulèvement des masses rustiques ; tous les dérèglements de la vie dans le clergé et toute l'ardeur de la foi. Des gyrovagues, ou moines errants, cheminant à pied ou chevauchant sur une petite mule, prêchaient contre tous les scandales ; ils se faisaient brûler vifs par les papes, auxquels ils reprochaient leurs désordres, et noyer par les princes, dont ils attaquaient la tyrannie. Des gentilshommes s'embusquaient sur les chemins et dévalisaient les passants, tandis que d'autres gentilshommes devenaient, en Espagne, en Grèce, en Dalmatie, seigneurs des immortelles cités dont ils ignoraient l'histoire. Cours d'amour où l'on raisonnait d'après toutes les règles du scotisme, et dont les chanoines étaient membres ; troubadours et ménestrels vaguant de château en château, déchirant les hommes dans des satires, louant les dames dans des ballades ; bourgeois, divisés en corps de métiers, célébrant des solennités patronales où les saints du paradis étaient mêlés aux divinités de la fable ; représentations théâtrales, miracles et mystères , dans les églises ; fêtes des fous ou des cornards ; messes sacrilèges ; soupes grasses mangées sur l'autel ; l' Ite missa est répondu par trois braiements d'âne ; barons et chevaliers s'engageant, dans des repas mystérieux, à porter la guerre chez des peuples, faisant voeu sur un paon ou sur un héron d'accomplir les faits d'armes pour leurs mies ; juifs massacrés et se massacrant entre eux, conspirant avec les lépreux pour empoisonner les puits et les fontaines ; tribunaux de toutes les sortes condamnant, en vertu de toutes les espèces de lois, à toutes les sortes de supplices ; accusés de toutes les catégories, depuis l'hérésiarque écorché et brûlé vif, jusqu'aux adultères attachés nus l'un à l'autre et promenés au milieu de la foule ; le juge prévaricateur substituant à l'homicide riche condamné un prisonnier innocent ; pour dernière confusion, pour dernier contraste, la vieille société, civilisée à la manière des anciens, se perpétuant dans les abbayes ; les étudiants des universités faisant renaître les disputes philosophiques de la Grèce ; le tumulte des écoles d'Athènes et d'Alexandrie se mêlant au bruit des tournois, des carrousels et des pas d'armes ; placez, enfin, au-dessus et en dehors de cette société si agitée un autre principe de mouvement, un tombeau objet de toutes les tendresses, de tous les regrets, de toutes les espérances, qui attirait sans cesse au delà des mers les rois et les sujets, les vaillants et les coupables ; les premiers pour chercher des ennemis, des royaumes, des aventures ; les seconds pour accomplir des voeux, expier des crimes, apaiser des remords : voilà tout le moyen âge. L'Orient, malgré le mauvais succès des croisades, resta longtemps pour les peuples de l'Europe le pays de la religion et de la gloire ; ils tournaient sans cesse les yeux vers ce beau soleil, vers ces palmes de l'Idumée, vers ces plaines de Rama où les infidèles se reposaient à l'ombre des oliviers plantés par Baudoin, vers ces champs d'Ascalon qui gardaient encore les traces de Godefroi de Bouillon, de Coucy, de Tancrède, de Philippe-Auguste, de Richard Coeur de Lion, de saint Louis, vers cette Jérusalem un moment délivrée, puis retombée dans ses fers, et qui se montrait à eux comme à Jérémie, insultée des passants, noyée de ses pleurs, privée de son peuple, assise dans la solitude. Tels furent ces siècles d'imagination et de force qui marchaient avec cet attirail au milieu des événements les plus variés, au milieu des hérésies, des schismes, des guerres féodales, civiles et étrangères ; ces siècles doublement favorables au génie ou par la solitude des cloîtres, quand on la recherchait, ou par le monde le plus étrange et le plus divers, quand on le préférait à la solitude. Pas un seul point où il ne se passât quelque fait nouveau, car chaque seigneurie laïque ou ecclésiastique était un petit Etat qui gravitait dans son orbite et avait ses phases ; à dix lieues de distance, les coutumes ne se ressemblaient plus. Cet ordre de choses, extrêmement nuisible à la civilisation générale, imprimait à l'esprit particulier un mouvement extraordinaire : aussi toutes les grandes découvertes appartiennent-elles à ces siècles. Jamais l'individu n'a tant vécu : le roi rêvait l'agrandissement de son empire, le seigneur la conquête du fief de son voisin, le bourgeois l'augmentation de ses privilèges, et le marchand de nouvelles routes à son commerce. On ne connaissait le fond de rien ; on n'avait rien épuisé ; on avait foi à tout ; on était à l'entrée et comme au bord de toutes les espérances, de même qu'un voyageur sur une montagne attend le lever du jour dont il aperçoit l'aurore. On fouillait le passé ainsi que l'avenir ; on découvrait avec la même joie un vieux manuscrit et un nouveau monde ; on marchait à grands pas vers des destinées ignorées, comme on a toute sa vie devant soi dans la jeunesse. L'enfance de ces siècles fut barbare, leur virilité pleine de passion et d'énergie, et ils ont laissé leur riche héritage aux âges civilisés qu'ils portèrent dans leur sein fécond. Première Partie (1) Première et seconde époque de la littérature anglaise Littérature sous le règne des Anglo-Saxons, des Danois, et pendant le moyen-âge. - Des Anglo-Saxons à Guillaume le Conquérant. - Bretons. - Tacite. - Poésies erses Entrons maintenant dans les diverses époques de la langue et de la littérature anglaises. Le lecteur placera facilement sur le tableau que je viens de tracer les auteurs et leurs ouvrages à mesure que je les ferai passer devant ses yeux. Il s'agit d'abord de l'époque anglo-saxonne ; mais avant de nous en occuper voyons s'il ne reste aucune trace de la langue des Bretons sous la domination romaine. César ne nous parle que des moeurs de ces insulaires, Tacite nous a conservé quelques discours des chefs bretons ; j'omets la harangue de Caractacus à Claude, et ne citerai, en l'abrégeant, que le discours de Galgacus dans les montagnes de la Calédonie : " (...) Le jour de votre liberté commence... La terre nous manque et le refuge de la mer nous est interdit par la flotte romaine ; il ne nous reste que les armes. Dans le lieu le plus retiré de nos déserts, n'apercevant pas même de loin les rivages assujettis, nos regards n'ont point été souillés du contact de la domination étrangère. Placés aux extrémités de la terre et de la liberté, jusqu'à présent la renommée de notre solitude et de ses replis nous a détendus : à présent les bornes de la Bretagne apparaissent. Tout ce qui est inconnu est magnifique ; mais au delà de la Calédonie, aucune nation à chercher hormis les rien, hormis les flots et les écueils, et les Romains sont arrivés jusqu'à nous. " (...) Dans la famille des esclaves, le dernier venu est le jouet de ses compagnons : nous, les plus nouveaux, et conséquemment les plus méprisés dans cet univers de la vieille servitude, nous ne pourrions attendre que la mort, car nous n'avons ni guérets, ni mines, ni ports où l'on puisse user nos bras. Courage donc, vous qui chérissez la vie ou la gloire ! Les épouses des Romains ne les ont point suivis ; leurs pères ne sont pas là pour leur faire honte de la fuite : ils regardent en tremblant ce ciel, cette mer, ces forêts qu'ils n'ont jamais vus. Enfermés et déjà vaincus, nos dieux les livrent entre nos mains... Ici votre chef, ici votre armée ; là le tribut, les travaux, les souffrances de l'esclavage : des maux éternels ou la vengeance sont pour vous dans ce champ de bataille. Marchez au combat ! pensez à vos ancêtres et à votre postérité. " Après Tacite, qui a paraphrasé quelques mots de Galgacus conservés par tradition dans les camps romains, un abîme se creuse : on traverse quinze siècles avant d'entendre parler de nouveau du génie des Bretons, et encore comment ! Macpherson transportant en Ecosse le barde irlandais Ossian, défigurant la véritable histoire de Fingal, cousant trois ou quatre lambeaux de vieilles ballades à un mensonge, nous représente un poète de la Calédonie tout aussi réellement que Tacite nous en a représenté un guerrier. Puisque après tout nous n'avons qu'Ossian ; puisque les fragments qu'on pourrait donner comme venant des bardes appartiennent plutôt aux diverses espèces de chanteurs que je rappellerai tout à l'heure, il faut bien faire usage du travail de Macpherson. Mais comme les poèmes que John Smith ajouta à ceux qu'avait publiés le premier éditeur du barde écossais sont moins connus, j'en extrairai de préférence quelques passages : " Filles des champs aériens de Trenmor, préparez la robe de vapeur transparente et colorée. Dargo, pourquoi m'avais-tu fait oublier Armor ? Pourquoi l'aimais-je tant ? Pourquoi étais-je tant aimée ? Nous étions deux fleurs qui croissaient ensemble dans les fentes du rocher ; nos têtes humides de rosée souriaient aux rayons du soleil. Ces fleurs avaient pris racine dans le roc aride. Les vierges de Morven disaient : Elles sont solitaires, mais elles sont charmantes. Le daim, dans sa course, s'élançait par-dessus ces fleurs, et le chevreuil épargnait leurs tiges délicates. " Le soleil de Morven est couché pour moi. Il brilla pour moi ce soleil dans la nuit de mes premiers malheurs, au défaut du soleil de ma patrie ; mais il vient de disparaître à son tour ; il me laisse dans une ombre éternelle. " " Dargo, pourquoi t'es-tu retiré si vite ? " (...) " (...) Partout sur les mers, au sommet des collines, dans les profondes vallées, j'ai suivi ta course. En vain mon père espéra mon retour, en vain ma mère pleura mon absence ; leurs yeux mesurèrent souvent l'étendue des flots, souvent les rochers répétèrent leurs cris. Parents, amis, je fus sourde à votre voix ! Toutes mes pensées étaient pour Dargo ; je l'aimais de toute la force de mes souvenirs pour Armor. Dargo, l'autre nuit j'ai goûté le sommeil à tes côtés sur la bruyère. N'est-il pas de place cette nuit dans ta nouvelle couche ? Ta Crimoïna veut reposer auprès de toi, dormir pour toujours à tes côtés. " Le chant de Crimoïna allait en s'affaiblissant à mesure qu'il approchait de sa fin ; par degrés s'éteignait la voix de l'étrangère : l'instrument échappa aux bras d'albâtre de la fille de Lochlin ; Dargo se lève : il était trop tard ! l'âme de Crimoina avait fui sur les sons de la harpe. " On croira ce que l'on pourra des traductions calédoniennes de Tacite et de John Smith. Les historiens mentent un peu plus que les poètes, sans en excepter Tacite, qui toutefois répandait sa parole brûlante sur les tyrans, comme on jette de la chaux vive sur les cadavres pour les consumer. Anglo-Saxons et Danois Les Anglo-Saxons ayant succédé aux Romains, et les Danois étant venus à leur tour au partage de la Grande-Bretagne, il serait presque impossible de séparer littérairement l'époque des Anglo-Saxons de celle des Danois ; c'est pourquoi je les confonds ici. Les Danois amenèrent avec eux leurs scaldes : ceux-ci se mêlèrent aux bardes galliques. Trois choses ne pouvaient être saisies pour dette, chez un homme libre du pays de Galles : son cheval, son épée et sa harpe. Les nations entières, dans leur âge héroïque, sont poètes : on chantait à la guerre, on chantait aux festins, on chantait à la mort ; on redoutait surtout de mourir dans son lit comme une femme. Starcather n'ayant pu trouver sa fin dans les combats, se mit une chaîne d'or au cou, et déclara la donner aux passants assez charitables pour le débarrasser de sa tête. Siward, comte danois du Northumberland, honteux de vieillir et craignant d'être emporté d'une maladie, dit à ses amis : " Revêtez-moi de ma cotte de mailles ; ceignez-moi mon épée ; placez mon casque sur ma tête, mon bouclier dans ma main gauche, ma hache dorée dans ma main droite ; que je tombe dans la garbe d'un guerrier. " Sur le champ de bataille, les hymnes, accompagnés du choc des armes, éclataient d'une manière si terrible, que les Danois, pour empêcher leurs chevaux d'en être effrayés, les rendaient sourds. Les croyances étaient à l'avenant de ces moeurs poétiques. Quinze jeunes femmes et dix-huit jeunes hommes ballaient [Verbe signifiant danser, faire une ronde.] un jour dans un cimetière ; le prêtre Robert, qui disait la messe, les fit inviter à se retirer, ils se moquèrent du prêtre. L'officiant pria Dieu et saint Magnus de punir la troupe impie, en l'obligeant à chanter et à danser une année entière : sa prière fut exaucée ; un des condamnés prit par la main sa soeur, qui figurait avec lui ; le bras se sépara du corps sans que l'invalide de Dieu perdit une goutte de sang, et elle continua de sauter. Toute l'année les quadrilles ne souffrirent ni du froid, ni du chaud, ni de la faim, ni de la soif, ni de la fatigue ; leurs vêtements ne s'usèrent pas. Commençait-il à pleuvoir ? il s'élevait autour d'eux une maison magnifique. Leur danse incessante creusa la terre, et ils s'y enfoncèrent jusqu'à mi-corps. Au bout de l'an, l'évêque Hubert brisa les liens invisibles dont les mains des danseurs et danseuses étaient enchaînées : la troupe tomba dans un sommeil qui dura trois jours et trois nuits. Une vieille, nommée Thorbiorga, fameuse sorcière, fut invitée au château du comte Torchill, afin de dire quand se termineraient la peste et la famine du comté. Thorbiorga arriva sur le soir : robe de drap vert boutonnée du haut jusqu'en bas ; collier de grains de verre ; peau d'agneau noir, doublée d'une peau de chat blanc, sur la tête ; souliers de peau de veau, le poil en dessus, liés avec des courroies ; gants de peau de chat blanc, la fourrure en dedans ; ceinture huntandique , au bout de laquelle pendait un sac rempli de grimoires. La sorcière soutenait son corps grêle sur un bâton à viroles de cuivre. Elle fut reçue avec beaucoup de respect : assise sur un siège élevé, elle mangea un potage de lait de chèvre, et un ragoût de coeurs de différents animaux. Le lendemain Thorbiorga, après avoir symétrisé ses instruments d'astrologie selon le thème céleste, ordonna à la jeune Godréda, sa compagne, d'entonner l'invocation magique vardlokur . Godréda chanta d'une voix si douce, que le manoir du laird [Titre honorifique dans l'écosse ancienne.] Torchill en fut ravi. Il eût été bien malheureusement né celui qui ne fût pas né poète en ce temps-là. Les rois mêmes l'étaient : Alfred le Grand, Canut le Grand furent l'honneur des walkiries. Les bardes et les scaldes s'éjouissaient à la table des princes, qui les comblaient de présents : " Si je demandais la lune à mon hôte, s'écrie un barde, il me l'accorderait. " Les poètes ont toujours été affriandés par la lune. Coedmon rêvait en vers et composait des poèmes en dormant : poésie est songe. " Je sais, dit un autre barde, un chant pour émousser le fer ; je sais un chant pour tuer la tempête. " On reconnaissait ces inspirés à leur air ; ils semblaient ivres ; leurs regards et leurs gestes étaient désignés par un mot consacré : Skallviengl , " folie poétique. " La chronique saxonne donne en vers le récit d'une victoire remportée par les Anglo-Saxons sur les Danois, et l'histoire de Norvège conserve l'apothéose d'un pirate de Danemark, tué avec cinq autres chefs de corsaires sur les côtes d'Albion. " Le roi Ethelstan, le chef des chefs, celui qui donne des colliers aux braves, et son frère, le noble Edmond, ont combattu à BrunanBurgh avec le tranchant de l'épée. Ils ont fendu le mur des boucliers, ils ont abattu les guerriers de renom, la race des Scots et les hommes des navires. " Olaf s'est enfui avec peu de gens, et il a pleuré sur les flots. L'étranger ne racontera point cette bataille, assis à son foyer, entouré de sa famille, car ses parents y succombèrent, et ses amis n'en revinrent pas. Les rois du Nord, dans leurs conseils, se lamenteront de ce que leurs guerriers ont voulu jouer au jeu du carnage avec les enfants d'Edward. " Le roi Ethelstan et son frère Edmond retournent sur les terres de Ouest-Sex. Ils laissent derrière eux le corbeau se repaissant de cadavres, le corbeau noir au bec pointu, et le crapaud à la voix rauque, et l'aigle affamé de chair, et le milan vorace, et le loup fauve des bois. " Jamais plus grand carnage n'eut lieu dans cette île ; jamais plus d'hommes n'y périrent par le tranchant de l'épée, depuis le jour où les Saxons et les Angles vinrent de l'est à travers l'Océan, où ils entrèrent en Bretagne, ces nobles artisans de guerre, qui vainquirent les Welches [Ancien peuple des îles anglaises, synonyme de barbare.] et prirent le pays. " Maintenant la chanson en l'honneur du pirate : " Il m'est venu un songe : je me suis vu, au point du jour, dans la salle du Valhalla, préparant tout pour la réception des hommes tués dans les batailles. " J'ai réveillé les héros dans leur sommeil ; je les ai engagés à se lever, à ranger les bancs, à disposer les coupes à boire, comme pour l'arrivée d'un roi. " D'où vient tout ce bruit ? s'écrie Bragg ; d'où vient que tant d'hommes s'agitent et que l'on remue tous les bancs ? C'est qu'Erik doit venir, répond Oden ; je l'attends. Qu'on se lève, qu'on aille à sa rencontre. " Pourquoi donc sa venue te plaît-elle davantage que celle d'un autre roi ? C'est qu'en beaucoup de lieux il a rougi son épée de sang ; c'est que son épée sanglante a traversé beaucoup de lieux. " Je te salue, Erik, brave guerrier ; entre, sois le bienvenu dans cette demeure. Dis-nous quels rois t'accompagnent, combien viennent avec toi du combat ? " Cinq rois viennent, répond Erik, et moi je suis le sixième. " Je ne pouvais mieux faire que d'emprunter cette traduction à l' Histoire de la Conquête d'Angleterre par les Normands . Jouissons des travaux de M. A. Thierry, mais apprenons de lui ce qu'ils lui ont coûté, notre admiration s'augmentera de notre reconnaissance : " Je venais d'entrer avec ardeur dans une série de recherches toutes nouvelles pour moi. Quelque étendu que fût le cercle de ces travaux, ma cécité complète ne m'aurait pas empêché de le parcourir : j'étais résigné, autant que doit l'être un homme de coeur ; j'avais fait amitié avec les ténèbres. Mais d'autres épreuves survinrent. (...) Aveugle et souffrant sans espoir et presque sans relâche, je puis rendre ce témoignage, qui de ma part ne sera pas suspect : il y a au monde quelque chose qui vaut mieux que les jouissances matérielles, mieux que la fortune, mieux que la santé elle-même, c'est le dévouement à la science. " Graves et touchantes paroles pour lesquelles je ne me reproche point de m'être écarté de mon sujet. J'ai déjà dit quelque chose de ce sujet dans mes études historiques . Les nautoniers [Celui qui conduit une barque, un navire.] normands célébraient eux- mêmes leurs courses : " Je suis né dans le haut pays de Norvège, chez des peuples habiles à manier l'arc ; mais j'ai préféré hisser ma voile, l'effroi des laboureurs du rivage. J'ai aussi lancé ma barque parmi les écueils, loin du séjour des hommes . " Ce scalde des mers avait raison, puisque les Danes ont découvert le Vineland ou l'Amérique loin du séjour des hommes . Angelbert gémit sur la bataille de Fontenay et sur la mort de Hugues, bâtard de Charlemagne. La fureur de la poésie était telle qu'on trouve des vers de toutes mesures jusque dans les diplômes du VIIIe, du IXe et du Xe siècle. Un chant teutonique conserve le souvenir d'une victoire remportée sur les Normands, l'an 881, par Louis, fils de Louis le Bègue. " J'ai connu un roi appelé le seigneur Louis, qui servait Dieu de bon coeur, parce que Dieu le récompensait..... Il saisit la lance et le bouclier, monta promptement à cheval, et vola pour tirer vengeance de ses ennemis. " Personne n'ignore que Charlemagne avait fait recueillir les anciennes chansons des Germains. La parole usitée dans les forêts est dès sa naissance une parole complète pour la poésie : sous le rapport des passions et des images, elle dégénère en se perfectionnant. Les chants nationaux des barbares étaient accompagnés du son du fifre, du tambour et de la musette. Les Scythes, dans la joie des festins, faisaient résonner la corde de leur arc. La cithare ou la guitare était en usage dans les Gaules, et la harpe dans l'île des Bretons. L'oreille dédaigneuse des Grecs et des Romains n'entendait, dans les entretiens des Franks et des Bretons, que des croassements de corbeaux ou des sons non articulés sans aucun rapport avec la voix humaine. Quand les nations du Nord eurent triomphé, force fut de trouver ce langage harmonieux, et de comprendre les ordres que le maître dictait à l'esclave. Les rythmes militaires se viennent terminer à la chanson de Roland, dernier chant de l'Europe barbare. " A la bataille d'Hastings, dit encore le grand peintre d'histoire que j'ai cité, un Normand, appelé Taillefer, poussa son cheval en avant du front de bataille, et entonna le chant des exploits, fameux dans toute la Gaule, de Charlemagne et Roland. En chantant il jouait de son épée, la lançait en l'air avec force et la recevait dans sa main droite. Les Normands répétaient ces refrains, ou criaient : Dieu aide ! Dieu aide ! " " Taillefer, qui mult bien chantout, Sor un cheval qui tost alout, Devant le duc alout chantant De Karlemagne et de Rollant Et d'Olivier et des vassaux Qui moururent à Roncevaux. " Ces rimes sont de Wace, mais Geoffroy Gaimar a de plus longs détails sur Taillefer. Il est curieux d'observer comment les usages se transforment et cependant se perpétuent : le tambour maître, qui jette sa canne en l'air et qui la reçoit dans sa main à la tète d'un régiment, est la traduction du jongleur militaire. Avant même la bataille d'Hastings, il existe un autre témoignage des provocations de la chanson du soldat : en 1054, Guillaume battit les Français à Mortemer en Normandie ; un de ses serviteurs, monté dans un arbre, cria toute la nuit : Franceis, Franceis levez ! levez ! Tenez vos veies ; trop dormez ; Allez vos amis enterrer Ki sont occis à Mortemer. Ce singulier héraut d'armes, insultant du haut d'un chêne l'ennemi vaincu, offre un tableau naïf des moeurs de ce temps. Première Partie (2) Troisième et quatrième époque de la littérature anglaise Epoque anglo-normande et normande-française, de Guillaume le Conquérant et de Henri II à Henri VIII. Trouvères anglo-normands Après la conquête des Normands, le moyen âge commence, et les choses changent de face. L'Angleterre a éprouvé dans son idiome des révolutions inconnues aux autres pays : le teutonique des Angles refoula le gallique des Bretons dans les vallées du pays de Galles ; le danois , le scandinave , ou le goth , renferma l' erse parmi les highlanders écossais et altéra le pur saxons ; le normand ou le vieux français , relégua l' anglo-saxon chez les vaincus. Sous Guillaume et ses premiers successeurs, on écrivit et l'on chanta en latin, en calédonien, en gallique, en anglo-saxon, en roman des trouvères, et quelquefois en roman des troubadours. Il y eut des poètes, des bardes, des jongleurs, des ménestrels, des contéors, des fabléors, des gestéors, des harpéors. La poésie prit toute espèce de formes, et donna à ses oeuvres toutes sortes de noms : lais, ballades, rotruënges, chansons à carole, chansons de gestes, contes, sirventois, satires, fabliaux, jeux-partis, dictiés. Dès le VIe siècle, Fortunat donne le nom de lais, leudi , aux chants des barbares. On comptait des romans d'amour, des romans de chevalerie, des romans du Saint-Graal, des romans de la Table-Ronde, des romans de Charlemagne, des romans d'Alexandre, des pièces saintes. Dans le Songe du dieu d'amour , le pont qui conduit au palais du dieu est composé de rotruëngues stances accompagnées de la vielle ; les planches sont faites de dits et de chansons, les solives de sons de harpe , les piles des doux lais des Bretons . Robert de Courte-Heuse, duc de Normandie, fils aîné de Guillaume le Conquérant, enfermé pendant vingt-huit ans dans le château de Cardiff, au bord de la mer, apprit la langue des bardes gallois. A travers les fenêtres de sa prison, il voyait un chêne dominer la forêt dont le promontoire de Penarth était couvert. Il disait à ce chêne : " Chêne, planté au sein des bois, d'où tu vois les flots de la Saverne lutter contre la mer ; chêne, né sur ces hauteurs où le sang a coulé en ruisseaux ; chêne, qui as vécu au milieu des tempêtes, malheur à l'homme qui n'est pas assez vieux pour mourir ! " Un autre prince anglais, Richard Coeur de Lion, fut couronné comme troubadour. Il avait composé en langue romane du midi, sa langue maternelle, un sirvente sur sa captivité à Worms. Parmi les poètes ses contemporains, Richard n'est pas fils d'Eléonore de Guienne, mais de la princesse d'Antioche, trouvée en pleine mer sur un vaisseau tout d'or, dont les cordages étaient de soie blanche. Ce vaisseau est la grande serpente des romanciers. Quand les enfants des femmes arabes étaient méchants, elles les menaçaient du roi Richard, et quand un cheval ombrageux tressaillait, le cavalier sarrasin le frappait de l'éperon en lui disant : Et cuides-tu que ce soit le roi Richard ? Guillaume Blondel (qu'il ne faut pas confondre avec le trouvère Blondel de Nesle) était un des ménestrels de Richard : nous n'avons pas sa chanson fidèle ; il n'en est resté que la tradition. Rien n'était plus célèbre que l'histoire populaire du marquis au court nez . Guillaume, trouvère anglo-normand, a laissé dans son poème des Joies de Notre- Dame une description curieuse de Rome et de ses monuments au XIe siècle. Il composa un petit poème, fort ingénieux, sur ces trois mots : fumée, pluie et femme , qui chassent un homme de sa maison : la maison c'est le ciel, la fumée l'orgueil, la pluie, la convoitise, la femme la volupté : trois choses qui empêchent d'entrer dans le ciel, maison de l'homme. Un moine du mont Saint-Michel, dans la description qu'il fait des fêtes de ce monastère (alors sous la domination anglaise), nous apprend que " dessous Avranches, vers Bretagne, étoit la forêt de Cuokelunde, remplie de cerfs, mais où il n'y a à présent que des poissons. En la forêt avoit un monument. " Le poète place l'irruption de la mer sous le règne de Childebert. Geoffroy Gaimar, auteur de l'Histoire des Rois anglo-saxons, emprunta des bardes gallois le Brut d'Angleterre , que Wace traduisit du latin de Geoffroy de Montmouth. Celui-ci, selon M. l'abbé de la Rue, l'avait traduit de l'original bas-breton apporté en Angleterre par Gautier Galenius, archidiacre d'Oxford. Brut ou Brutus est un arrière-petit-fils d'Enée, premier roi des Bretons. Du roi Brut descendit Arthur ou Arthus, roi de l'Armorique, dont nous autres Bretons attendons le retour comme les juifs attendent le messie. Arthur institua l'ordre de chevalerie de la Table-Ronde : tous les chevaliers de cet ordre ont leur histoire, d'où il advient qu'un premier roman a ce que les ménestrels appelaient des branches, ainsi que dans Arioste un conte en engendre un autre. Arthur et ses chevaliers sont un calque de Charlemagne et de ses preux. Mais n'est-il pas inconcevable qu'on cherche toujours l'origine de ces merveilles dans le faux Turpin, qui écrivait en 1095, sans s'apercevoir qu'elle se trouve dans l'histoire des Faits et gestes de Karle le Grand , compilés en 884 par le moine de Saint-Gall ? Le roman du Rou est encore de Robert Wace. Là se lit l'histoire authentique des fées de ma patrie, de la forêt de Bréchéliant, remplie de tigres et de lions : l'homme sauvage y règne, et le roi Arthur le veut percer avec l' escalibar , sa grande épée. Dans cette forêt de Bréchéliant murmure la fontaine Barenton. Un bassin d'or est attaché au vieux chêne dont les rameaux ombragent la fontaine ; il suffit de puiser de l'eau avec la coupe et d'en répandre quelques gouttes pour susciter des tempêtes. Robert Wace eut la curiosité de visiter la forêt, et n'aperçut rien : Fol m'en revins, fol y allai. Un charme mal employé fit périr l'enchanteur Merlin dans la forêt de Bréchéliant. Pieux et sincère Breton, je ne place pas Bréchéliant près Quintin, comme le veut le roman du Rou ; je tiens Bréchéliant pour Becherel, près de Combourg. Plus heureux que Wace, j'ai vu la fée Morgen et rencontré Tristan et Yseult ; j'ai puise de l'eau avec ma main dans la fontaine (le bassin d'or m'a toujours manqué), et en jetant cette eau en l'air, j'ai rassemblé les orages : on verra dans mes Mémoires à quoi ces orages m'ont servi. Le trouvère anonyme continuateur du Brut d'Angleterre est un Anglo-Saxon : il s'exprime avec la verve de la haine contre Guillaume, venu " non élever des villes, mais les détruire ; non bâtir des hameaux, mais semer des forêts. " Le poème offre un ingénieux épisode. Le conquérant veut savoir quel sera le sort de sa postérité : il convoque une assemblée de notables et des principaux membres du clergé d'Angleterre et de Normandie. Le conseil, fort embarrassé, mande séparément les trois fils du roi Robert de Courte-Heuse paraît le premier. Un sage clerc lui dit : " Beau fils, si Dieu tout-puissant avait fait de vous un oiseau, quel oiseau voudriez-vous être ? " " Un épervier, répond Robert. Cet oiseau, pour sa valeur, est chéri des princes, aimé des chevaliers, porté sur la main des dames. " Après Robert de Courte-Heuse vient Guillaume le Roux : " Il aurait voulu être un aigle, parce que l'aigle est le roi des oiseaux. " Après Guillaume le Roux se présenta Henri, son jeune frère : " Il voudrait être un estournel, parce que l'estournel (l'étourneau) est un oiseau simple, qui ne fait de mal à personne et vole de concert avec ses semblables ; s'il est mis en cage, il se console en chantant. " Courte-Heuse, vaillant comme l'épervier, mourut dans les fers ; Guillaume, roi comme l'aigle, fut cruel et finit mal ; Henri fut doux, bienfaisant comme l'estournel ; il eut des peines, mais les années (complainte longue, triste et à même refrain) les adoucirent. Paradis terrestre. - Descente aux enfers Un trouvère anonyme célèbre le voyage de saint Bradan, l'Irlandais, au paradis terrestre. Le saint, accompagné de ses moines, découvre dans une île le paradis des oiseaux : ces oiseaux répondent à la psalmodie du saint ; c'étaient apparemment les ancêtres de l'oiseau des jardins d'Armide. Dans une autre île est un arbre à feuilles d'un rouge pâle ; des volatiles blancs se perchent sur l'arbre. Un de ces cygnes, interrogé par Bradan, lui répond : " Mes compagnons et moi nous sommes des anges chassés du ciel avec Lucifer. Nous lui avions obéi comme à notre chef, en sa qualité d'archange ; mais n'ayant point partagé son orgueil, Dieu nous a seulement exilés dans cette île. " Voilà l'ange repentant de Klopstock. Du paradis des oiseaux , saint Bradan, toujours avec ses moines, arrive dans une autre île, où s'élève l'abbaye de Saint-Alban. Il court de nouveau au large, est attaqué par un serpent, qu'une bête envoyée de Dieu combat, puis par un griffon, qu'un dragon avale. Des poissons étranges viennent écouter le solitaire célébrant la Saint Pierre en haute mer. La barque aborde aux enfers : les ténèbres obscurcissent la région maudite ; la fumée, les étincelles, les flammes, forment un voile impénétrable à la clarté du jour. Sur une roche escarpée on aperçoit un homme nu, lacéré de coups de fouet, la chair en lambeaux, le visage couvert d'un drap : ce damné est Judas ; il raconte au saint ses inexprimables tourments ; pour chaque jour de la semaine, il y a une nouvelle douleur. Marie, dite de France, dont nous avons un recueil de lais, mit en vers Le Purgatoire de saint Patrick d'Irlande , qu'Henri, moine de Saltry, composa primitivement en latin dans le XIIe siècle. Par une caverne au-dessus de laquelle saint Patrick bâtit un couvent, on descendait au lieu d'expiation. Deux autres trouvères traitent le même sujet : ils mènent O'Wein au purgatoire ; le chevalier passe auprès de l'enfer, dont il voit les tourments, parvient au paradis terrestre, et s'approche du paradis céleste. Adam de Ross chante à son tour la descente de saint Paul aux enfers. L'archange saint Michel sert de guide à l'apôtre. Il lui dit " Bonhomme, suis-moi sans effroi, sans peur et sans soupçon. Dieu veut que je te montre les grincements de dents, le travail et la tristor que souffrent les pécheurs. " Michel va devant ; Paul le suit, disant les psaumes. A la porte de l'enfer croît un arbre de feu ; à ses branches sont suspendues les âmes des avares et des calomniateurs. L'air est rempli de diables volants, qui conduisent les méchants aux brasiers. Les deux voyageurs parcourent les régions désolées. L'archange explique à l'apôtre les tourments infligés à différents crimes : au sein d'une immense forge, d'une vaste mine, où grondent et brillent des fournaises ardentes, coulent des fleuves de métaux fondus dans lesquels nagent des démons. A mesure que les envoyés du ciel s'enfoncent dans le giron du globe, les supplices deviennent plus terribles : saint Paul est saisi de pitié. Un puits scellé de sept sceaux présente son orbite : l'archange lève les sceaux, en écartant l'apôtre pour laisser s'exhaler la vapeur pestilentielle. Au fond du puits gémissent les plus grands coupables ; saint Paul demande combien dureront les peines ; saint Michel répond : " Cent quarante mille ans ; mais je n'en suis pas bien sûr. " L'apôtre invite l'archange à conjurer Dieu d'adoucir les souffrances des réprouvés ; des anges compatissants se joignent à leurs prières ; elles sont écoutées ; le Seigneur ordonne qu'à l'avenir les supplices cesseront depuis le samedi jusqu'au lundi matin. Saint Bradan, dans son voyage au paradis terrestre, avait obtenu la même grâce pour Judas. La durée de cette suspension des supplices est la même que la durée fixée par les premières trêves que l'on appelait paix de Dieu . Le moyen âge n'est pas le temps du style proprement dit, mais c'est le temps de l'expression pittoresque, de la peinture naïve, de l'invention féconde. On voit avec un sourire d'admiration ce que des peuples ingénus tiraient des croyances qu'on leur enseignait : à leur imagination, grande, vive et vagabonde, à leurs moeurs cruelles, à leur courage indomptable, à leur instinct de conquérants et de voyageurs mal comprimé, les prêtres, missionnaires et poètes offraient de merveilleux tourments, des périls éternels, des invasions à tenter, mais sans changer de place, dans des régions inconnues. Le paradis terrestre que la muse chrétienne montrait en perspective aux barbares (lieu de délices où ils ne pouvaient arriver que par un long chemin et après de rudes travaux) était comme cette Rome qu'ils avaient cherchée jadis au bout du monde, à travers mille périls, la torche et l'épée à la main. Le voyage d'Ulysse aux champs Cimmériens et la descente d'Enée au Tartare renferment l'idée primitive de ces fictions. Cette idée fut communiquée aux siècles chrétiens par la littérature classique ; on la retrouve dans tout le moyen âge sous le titre de visio inferni . L'arbre de feu aux branches duquel sont suspendues les âmes des avares est l'orme où les songes viennent se réfugier dans le vestibule du Tartare ( Enéid ., liv. VI.) Les trois ouvrages du trouvère de Saint-Bradan, de Marie de France et d'Adam de Ross, rappellent le paradis , le purgatoire et l' enfer de La divina Commedia . Saint Paul est conduit aux enfers par l'archange saint Michel, comme Dante par Virgile ; saint Paul est saisi de pitié, comme Dante ; saint Bradan trouve judas, comme Dante le rencontre, le plus tourmenté des damnés : la douleur varie pour Judas chez le trouvère (le trouvère ne donne que cent quarante mille années à la durée des tourments) ; la douleur est une et constante comme l'éternité, chez le poète. Cancellieri prétend que Dante a pris le fond de sa composition dans les Visions de l'Enfer d'Alberic, moine au mont Cassin vers l'an 1120. Qu'est-ce que cela prouve ? Que Dante a travaillé sur les idées et les croyances de son temps, ainsi qu'Homère avec les traditions de son siècle. Mais le génie, à qui est-il ? A Dante et à Homère. Dante a visiblement emprunté quelques traits de son Ugolin au Tydée de Stace : qu'importe ? Dans le moyen âge, Virgile est surnommé Le poète ; il se retrouve partout. Les moines auteurs de la tragédie de Saint-Martial de Limoges font apparaître l'auteur de L'Enéide avec les prophètes ; il chante au berceau du Messie un Benedicamus rimé. Dante a naturellement été conduit à prendre le poète latin pour guide aux enfers ; c'était comme quelqu'un de son temps : Virgile ne fut-il pas déclaré seigneur de Mantoue en 1227 ? Dante naquit en 1265. Dans l'ordre historique du moyen âge, ainsi que dans l'ordre religieux, deux ou trois idées générales dominent : les barbares ont voulu descendre d'Enée ; nous venons tous des Troyens ; personne ne tire son origine des Huns, des Goths, des Francs, des Angles. D'un côté, les nations barbares, civilisées par les prêtres chrétiens, ont eu honte de leur barbarie ; de l'autre, elles ont tenu à l'honneur d'être sorties de la même source que cet empire romain dont elles s'étaient faites les héritières après l'avoir mis à mort : les filles de Jason déchirèrent leur père pour le rajeunir. Miracles. - Mystères. - Satires Les miracles et les mystères firent une partie essentielle de la littérature de tous les chrétiens, depuis le Xe jusqu'au XVIe siècle. Geoffroi, abbé de Saint- Alban, composa en langue d'oïl Le Miracle de sainte Catherine : c'est le premier drame écrit en français dont jusque ici on ait connaissance. L'auteur le fit jouer dans une église en 1110, et emprunta, pour en revêtir les acteurs, les chapes de l'abbaye de Saint Alban. Le clergé encourageait ces spectacles, comme un enseignement public de l'histoire du christianisme : le théâtre grec eut la même origine religieuse. Les miracles et les mystères se donnaient en plein jour dans les églises, dans les cours des palais de justice, aux carrefours des villes, dans les cimetières ; ils étaient annoncés en chaire par le prédicateur ; souvent un abbé ou un évêque y présidait la crosse à la main. Le tout finissait quelquefois par des combats d'animaux, des joutes, des luttes, des danses et des courses. Clément VI accorda mille ans d'indulgence aux personnes pieuses qui suivraient le cours des pièces saintes à Chester. Ces spectacles étaient pour les plébéiens ce qu'étaient les tournois pour les nobles. Le moyen âge comptait beaucoup plus de solennités que les siècles modernes : les véritables joies naissent partout des croyances nationales. La révolution n'a pas eu le pouvoir de créer une seule fête durable, et s'il est encore des jours fériés populaires, en dépit de l'incrédulité ils appartiennent tous au vieux christianisme : on ne prend bien qu'aux plaisirs qui sont en même temps des souvenirs et des espérances. La philosophie attriste les hommes ; un peuple athée n'a qu'une fête : celle de la mort. Les représentations théâtrales passèrent de la clergie aux laïques. Des marchands drapiers donnèrent à Londres La Création . Adam et Eve paraissaient tout nus. Des teinturiers jouèrent Le Déluge . La femme de Noé refusait d'entrer dans l'arche, et souffletait son mari. Le cours que M. Magnin fait aujourd'hui avec autant de savoir que de talent complétera le cercle des connaissances sur les mystères et sur l'époque qui les a précédés : sujet plein d'intérêt et inhérent aux entrailles de notre histoire. Les satires occupaient une grande place dans les poésies de l'Angleterre normande. Les dames, respectées des chevaliers, l'étaient fort peu des jongleurs ; ceux-ci leur reprochaient l'amour de la parure et des petits chiens. " Si vous voulez faire une visite à une dame, enveloppez-vous bien, empruntez même la chape de Saint-Pierre de Rome, car en entrant vous serez assailli des chiens de toutes espèces : vous en trouverez de petits sautant comme griffillons, et d'énormes lévriers rampant comme des lions. " ( L'abbé de La Rue .) On maltraite encore les dames dans Les Noces des Filles du Diable , dans L'Apparition de saint Pierre , stances contre le mariage. Le Pape, les évêques, les moines, les nobles, les riches, les médecins, les divers états de la vie, ont leur lot dans Le Roman des Romans , dans Le Bezant de Dieu , dans Le Pater noster des Gourmands , dans les Litanies des Vilains, Le Credo du Juif, L'Epître et L'Evangile des Femmes , et surtout dans ces satires générales qui portaient le nom de Bible : An other abbai is their bi For soth a goret nunnerie, etc. " Auprès d'une abbaye se trouve un couvent de nonnes, au bord d'une rivière douce comme du lait. Aux jours d'été les jeunes nonnes remontent cette rivière en bateaux ; et quand elles sont loin de l'abbaye, le diable se met tout nu, se couche sur le rivage et se prépare à nager, agile. Il enlève les jeunes moines, et revient chercher les nonnes. Il enseigne à celles-ci une oraison : le moine bien disposé aura douze femmes à l'année, et il deviendra bientôt le père abbé. " Je supprime de grossières obscénités. Le Credo de Pierre le Laboureur [Pierre le laboureur est un nom générique sous lequel la plupart des poètes du XIIIe et du XIVe siècle ont donné leurs satires : ainsi on a La vision de Pierre Plowman de Robert Langland, le Credo de Pierre Plowman composé vers l'an 1390, etc., etc. Il ne faut pas confondre ces divers ouvrages. (N.d.A.)] (Peter Plowman) est une satire amère contre les moines mendiants : I fond in a freture a frere on a benche, etc. " J'ai rencontré, assis sur un banc, un frère affreux ; il était gros comme un tonneau ; son visage était si plein qu'il avait l'air d'une vessie remplie de vent, ou d'un sac suspendu à ses deux joues et à son menton. C'était une véritable oie grasse, qui faisait remuer sa chair comme une boue tremblante. " Les châtelains et les châtelaines chantaient, aimaient, se gaudissaient, et par moments ne croyaient pas trop en Dieu. Le vicomte de Beaucaire menace son fils Aucassin de l'enfer ; s'il ne se sépare de Nicolette, sa mie. Le damoiseau répond qu'il se soucie fort peu du Paradis, rempli de moines fainéants demi-nus, de vieux prêtres crasseux et d'ermites en haillons ; il veut aller en enfer, où les grands rois, les paladins, les barons tiennent leur cour plénière ; il y trouvera de belles femmes, qui ont aimé des ménestriers et des jongleurs, amis du vin et de la joie. Un troubadour dit son Pater , pour que Dieu accorde à tous ceux qui aiment le plaisir qu'il eut une nuit avec Ogine. Changement dans la littérature. - Lutte des deux langues L'époque des bardes, des trouvères, des troubadours, des jongleurs, des ménestrels anglo-galliques, anglo-saxons, anglo-normands, dura près de trois cents ans, de Guillaume le Conquérant à Edouard III. La féodalité altéra peu à peu son esprit et ses coutumes ; les croisades agrandirent le cercle des idées et des images, la poésie suivit le mouvement des moeurs ; l'orgue, la harpe et la musette prirent de nouveaux sons dans les abbayes, dans les châteaux et sur les montagnes. Selon la tradition populaire, Edouard Ier ordonna de mettre à mort les ménestrels du pays de Galles, qui nourrissaient au fond du coeur des vieux Bretons le sentiment de la patrie et la haine de l'étranger Gray a fait chanter le dernier de ces bardes : Ruin seize thee, ruthless king ! " Que la destruction te saisisse, roi cruel ! ", Les lais , les sirvantois , les romans versifiés, etc., devinrent des pièces de vers séparées, des histoires plus courtes, proportionnées à l'étendue de la mémoire. On sent par la forme même des poèmes, autant que par le style et l'expression des sentiments, qu'une révolution s'est accomplie, que déjà des siècles se sont écoulés. L'introduction, à l'aide des troubadours et des jongleurs normands, de la poésie provençale et française eut l'inconvénient d'enlever aux compositions saxonnes leur originalité native : elles ne furent plus qu'une imitation, quelquefois charmante, il est vrai, d'une nature étrangère. Un poète compare l'objet de son amour à un oiseau dont le plumage ressemble à toutes sortes de pierreries et de fleurs. L'amant trop discret pour faire connaître sa maîtresse au profane vulgaire dit gracieusement : " Son nom est dans une note du rossignol. " Hire nome is in a note of the nyghtingale ; et ce nom, il envoie les curieux le demander à Jean . La langue d'oil, en usage parmi les vainqueurs, tenait le Pouillé des richesses aristocratiques, célébrait les faits d'armes des chevaliers et les amours des nobles dames . Guillaume le Conquérant, dit Sugulphe, détestait la langue anglaise. Il ordonna que les lois et les actes judiciaires fussent écrits en français, et que l'on enseignât aux enfants dans les écoles les premiers rudiments des lettres en français. J'ai dit que les propriétés de France et d'Angleterre furent mêlées par la conquête, et que les propriétaires français transportèrent leur idiome avec eux. Voici la preuve du fait : des religieux bretons, manceaux, normands, possédaient des couvents et des abbayes dans la Grande-Bretagne ; les familles de Ponthieu, de la Normandie, de la Bretagne, et ensuite de toutes les provinces apportées par Léonore de Guyenne, ou conquises par Edouard III et Henri V, eurent des terres dans le royaume anglo-normand. Guillaume le Bâtard fit présent à Alain, duc de Bretagne, son gendre, de quatre cent quarante deux seigneuries dans le Yorskshire ; elles formèrent depuis le comté de Richemond ( Domesday-Book ). Les ducs de Bretagne, successeurs d'Alain, inféodèrent ces domaines à des chevaliers bretons, cadets des familles de Rohan, de Tinteniac, de Châteaubriand, de Goyon, de Montboucher ; et longtemps après le comté de Richemond ( honor Richemundiae ) fut érigé en duché sous Charles II pour un bâtard de ce roi. La langue française méprisait et persécutait la langue anglo-saxonne. " Tantôt c'était un évêque saxon chassé de son siège parce qu'il ne savait pas le français ; tantôt des moines dont on lacérait les chartes, comme de nulle valeur, parce qu'elles étaient en langue saxonne ; tantôt un accusé que les juges normands condamnaient, sans vouloir l'entendre, parce qu'il ne parlait qu'anglais ; tantôt une famille dépouillée et recevant d'eux, à titre d'aumône, une parcelle de son propre héritage. " (Aug. Thierry.) Les deux langues rivales étaient comme les drapeaux des deux partis sous lesquels on combattait à outrance. Elles luttaient partout ; elles fournissaient aux barbarismes du latin d'alors : Guillaume Wyrcester écrivait du duc d'York : et arrivavit apud Redbanke prope Cestriam , " et il arriva chez Redbank près Chester. " Jean Rous dit que le marquis de Dorset et le chevalier Thomas Grey furent obligés de prendre la fuite, pour avoir machiné la mort du duc (le duc d'York, régent sous Henri VI), protecteur des Anglais, quod ipsi contrivissent mortem ducis protectoris Angliae . Contrive, mot anglais, machiner . Quelquefois les deux langues alternent dans la même pièce de vers et riment ensemble ; les jongleurs vantaient incessamment le beau français ; ils célébraient Mainte belle dame courtoise Bien parlant en langue françoise. Il est, disaient-ils, Il est sages, biaux et courtois Et gentiel hom de par françois Miex valt sa parole françoise Que de Glocestre la ricoise. Seïez de bouere et cortois Et sachez bien parler françois. Le françois amenait toujours à la rime le courtois , à la grande déplaisance des Anglo-Saxons. Edouard Ier écouta très respectueusement la lecture d'une bulle latine de Boniface VIII, et ordonna de la traduire en français , parce qu'il ne l'avait pas comprise. Pierre de Blois nous apprend qu'au commencement du XIIe siècle Gillibert ne savait pas l'anglais ; mais, versé dans le latin et le français , il prêchait au peuple les dimanches et fêtes. Wadington, historien poète du XIIIe siècle, déclare qu'il écrit ses ouvrages en français , non en anglais, afin d'être mieux entendu des petits et des grands ; preuve que l'idiome étranger était prêt à étouffer l'ancien idiome du pays. On trouve en manuscrit dans la bibliothèque harleyenne une grammaire française et épistolaire pour tous les états ; une autre en vers français, et un glossaire roman-latin. On traduisait quelquefois en anglais les ouvrages écrits en français : c'était, comme le disaient les poètes, par commisération pour les lewed , la classe basse et ignorante. For lewed men ! undyrtoke In englyshe tonge to make this boke. Les pauvres scaldes, battus par les trouvères des vainqueurs, et retirés au sein des vaincus, travaillaient à reprendre le dessus au moyen des masses. Ils chantaient les aventures plébéiennes et mettaient en scène, dans une suite de tableaux, Peter Ploughman . Ainsi se partageaient les deux muses et les deux peuples. La muse nationale reprochait au gentilhomme de ne se servir que du français : French use this gentleman And never english can. " Ce gentilhomme ne fait usage que du français, et jamais de l'anglais. " Un proverbe disait : " Il ne manque à Jacques pour jouer le seigneur que de savoir le français. " Ces divisions venaient de loin. Le comte anglo-saxon Guallève (c'est le célèbre Waltheof) avait été décapité, sous le règne du conquérant, pour s'être associé à la conspiration de Roger, comte de Hereford, et de Ralph, comte de Norfolk. Guallève, comte de Northampton, était fils de Siward, duc de Northumbrie. Son corps fut transporté à Croyland par l'abbé Ulfketel. Quelques années après, le corps ayant été exhumé, on le trouva entier et la tête réunie au tronc : une petite ligne rouge indiquait seulement au cou le passage du fer ; à ce collier du martyre, les Anglo-Saxons reconnurent Guallève pour un saint. Les Normands se moquaient du miracle. Audin, moine de cette nation, s'écriait que le fils de Siward n'avait été qu'un méchant traître, justement puni : Audin mourut subitement d'une colique. L'abbé Goisfred, successeur d'Ingulf, eut une vision : une nuit il aperçut au tombeau du comte l'apôtre Barthélemy, et Guthlac l'anachorète, revêtus d'aubes blanches. Barthélemy tenant la tête de Guallève, remise à sa place, disait : " Il n'est pas décapité. " Guthlac, placé aux pieds de Guallève, répondait : " Il fut comte. " L'apôtre répliquait : " Maintenant il est roi. " Les populations anglo-saxonnes accouraient en pèlerinage au tombeau de leur compatriote. Cette histoire fait voir d'une manière frappante la séparation et l'antipathie des deux peuples. ( Orderic Vital .) Enfin, selon Milton, l'usage du français remonte beaucoup plus haut, car il en fixe la date au règne d'Edouard le Confesseur. " Alors, dit-il, les Anglais commencèrent à laisser de côté leurs anciens usages et à imiter les manières des Français dans plusieurs choses ; les grands à parler français dans leurs maisons, à écrire leurs actes et leurs lettres en français, comme preuve de leur politesse, honteux qu'ils étaient de leur propre langage ; présage de leur sujétion prochaine à un peuple dont ils affectaient les vêtements, les coutumes et le langage. " ( Hist. of Eng ., lib. VI.) Retour par la loi à la langue nationale Edouard III, au moment où le français prenait le dessus par les victoires mêmes de ce monarque, par la permanence des armées anglaises sur le sol français, par l'occupation des villes enlevées à notre patrie, Edouard, ayant besoin de la pédaille et de la ribaudaille anglaises, accorda l'usage de l'idiome insulaire dans les plaidoiries civiles ; toutefois les arrêts résultant de ces plaidoiries se rendaient toujours en français. L'acte même du parlement de 1362, qui ordonne de se servir à l'avenir de l'idiome anglais, est rédigé en français. Les fléaux du ciel furent obligés de se mêler à la puissance des lois pour tuer la langue des vainqueurs : on remarque que le français commença à décliner dans la grande peste de 1349. Tandis qu'Edouard tolérait, dans son intérêt, un usage fort borné de l'anglo- saxon, lui et sa cour continuaient à parler français. Il était fils d'une princesse de France, au nom de laquelle il réclamait la couronne de saint Louis : sur les champs de bataille, on n'aperçoit aucune différence entre les combattants ; dans les deux armées, les frères sont opposés aux frères, les pères aux enfants ; Créci, Poitiers, Azincourt, ne présentent que les désastres d'une vaste guerre civile. Philippine de Hainaut, femme d'Edouard III, parlait français ; elle avait Froissart pour secrétaire, et le curé de Lestines écrivait dans un français charmant les amours d'Edouard et d'Alix de Salisbury. Les convives du voeu du héron parlent français : le trop fameux Robert d'Artois est le héros de la fête. Edouard, entre les mains de Philippe de Valois, avait accepté par le mot voire (oui) ce serment français qu'il viola : " Sire, vous devenez homme du roi de France, mon seigneur, de la Guienne et de ses appartenances, que vous reconnaissez tenir de lui, comme pair de France, selon la forme des paix faites entre ses prédécesseurs et les vôtres, selon ce que vous et vos ancêtres avez fait pour le même duché à ses devanciers rois de France. " Après la bataille de Créci, on fit le recensement des morts ; c'est un Anglais, Michel de Northburgh, qui parle de la sorte ( Avesburg hist .) : " Fusrent mortz le roi de Beaume (de Bohême), le ducz de Loreigne, le counte d'Alescun (d'Alençon), le counte de Flandres, le counte de Bloys, le counte de Harcourt et ses II filtz ; et Phelippe de Valois et le markis qu'est appelé le Elitz (Elu) du Romayns, eschappèrent navfrés, à ceo qe homme (on) dist. La summe des bones gentz d'armes qi fusrent mortz en le chaumpe à ceste jour, sans comunes et pédailles (gens de pied), amonte à mille DXLII acomptés. " Les Anglais , en faisant en français le dénombrement des morts de l'armée française purent se souvenir qu'ils n'avaient pas toujours été vainqueurs, et qu'ils conservaient dans leur langue la preuve même de leur asservissement et de l'inconstance de la fortune. Dans les actes de Rymer, les originaux depuis l'an 1101 jusque vers l'an 1460 sont presque exclusivement latins et français. Les nombreux statuts des règnes de Henri IV, Henri V, Henri VI et Edouard IV furent composés, transcrits sur les rôles et promulgués en français. Il faut descendre aussi bas que l'an 1425 pour trouver le premier acte anglais de la chambre des communes. Cependant, lorsque Henri V assiégeait Rouen, en 1418, les ambassadeurs qu'il semblait vouloir envoyer aux conférences du Pont-de-l'Arche déclinèrent la mission sous prétexte qu'ils ignoraient la langue du pays ; mais ce fait n'a aucune valeur : Henri ne voulait pas la paix . Après sa mort, on voit les soldats de son armée s'exprimer dans la même langue que la Pucelle, et déposer comme témoins à charge dans le procès de cette femme héroïque. Enfin, le parlement, convoqué le 20 janvier 1483 à Westminster sous Richard III, rédigea les bills en anglais, et son exemple fut suivi par les parlements qui lui succédèrent. Il n'a tenu à rien que les trois royaumes de la Grande-Bretagne ne parlassent français : Shakespeare aurait écrit dans la langue de Rabelais. Chaucer. - Bower. - Barbour En même temps que les tribunaux retournèrent par ordonnance au dialecte du sol, Chaucer fut appelé à réhabiliter la harpe des bardes. mais Bower, son devancier de quelques années, et son rival, composait encore dans les deux langues : il réussissait beaucoup mieux en français qu'en anglais. Froissart, contemporain de Bower, n'a rien qui puisse se comparer pour l'élégance et la grâce à cette ballade du poète d'outre-mer : Amour est chose merveileuse Dont nul porra avoir le droit certain : Amour de soi est la foi trichereuse Qui plus promet, et moins aporte en main ; Le riche est povre, et le courtois vilain, L'épine est molle et la rose est ortie, En toutz errours l'amour se justifie. L'amer est doulz, la douceur furieuse, Labour est aise, et le repos grevein, Le doel plaisant, la seurté perileuse ; Le halt est bas ; si est le bas haltein, Quant l'en mieulx quide avoir, tout est en vein ; Le ris en plour, le sens torne en folie, En toutz errours l'amour se justifie. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Ore est amour salvage, ore est soulein, N'est qui d'amour poet dire la sotie, Amour est serf, amour est souverein, En toutz errours amour se justifie. La langue anglaise de Chaucer est loin d'avoir ce poli du vieux français, lequel a déjà quelque chose d'achevé dans ce petit genre de littérature. Cependant l'idiome du poète anglo-saxon, amas hétérogène de patois divers, est devenu la souche de l'anglais moderne. Courtisan, lancastrien, wiclefiste, infidèle à ses convictions, traître à son parti, tantôt banni, tantôt voyageur, tantôt en faveur, tantôt en disgrâce, Chaucer avait rencontré Pétrarque à Padoue : au lieu de remonter aux sources saxonnes, il emprunta le goût de ses chants aux troubadours provençaux et à l'amant de Laure, et le caractère de ses contes à Boccace. Dans La Cour d'amour , la dame de Chaucer lui promet le bonheur au mois de mai : tout vient à point à qui sait attendre. Le 1er mai arrive : les oiseaux célèbrent l'office en l'honneur de l'amour du poète, menacé d'être heureux : l'aigle entonne le Veni, Creator , et le rossignol soupire le Domine, labia mea aperies . Le Plough-man (toujours le canevas du vieux Pierre Plowman ) a de la verve : le clergé, les leadies et les lords sont l'objet de l'attaque du poète : Suche as can nat ysay ther Crede, With prayer shul be made prelutes : Nother canne thei the Gospell rede, Suche shul now weldin hie estates. There was more mercy in Maximine And Nero, that never was gode, Than there is now in some of them, Whan he hath on his furred hode. " Tel qui ne sait pas son Credo est fait prélat par des sollicitations ; tel qui ne peut pas lire l'Evangile est pourvu d'un riche état forestier. " Il y avait plus d'humanité dans Maxime et dans Néron, qui ne fut jamais bon, qu'on n'en trouve dans tel d'entre eux, aussitôt qu'il porte sa hotte fourrée. " ( Chaperon .) Le poète écrivait à son château de Dunnington, sous le chêne de Chaucer , ses Contes de Cantorbéry , dans la forme du Décaméron. A son début la littérature anglaise du moyen âge fut défigurée par la littérature romane ; à sa naissance, la littérature anglaise moderne se masqua en littérature italienne. En France, cette rage d'imitation enleva peut-être au siècle de Louis XIV une originalité regrettable : heureusement Racine, Boileau, Bossuet, Fénelon, n'ayant étudié que les Grecs et les Latins, le génie du grand roi et le génie de Rome et d'Athènes se marièrent ; il résulta de cette haute alliance des ouvrages qui eurent des modèles et qui en serviront à jamais. Wiclef doit être compté parmi les auteurs anglais de l'époque de Chaucer. Pour premier acte de sa réforme, il fit sur la Vulgate une traduction anglaise de la Bible que l'on consulte encore comme monument de la langue. Luther, marchant sur ses traces, traduisit en allemand la Bible, mais d'après l'hébreu. Depuis Alfred le Grand, fondateur des libertés britanniques, la nation ne fut jamais totalement exclue du pouvoir. Les poésies, les chroniques et les romans de l'Angleterre ont un élément qui manquait anciennement aux nôtres, l'élément populaire : l'action dramatique des ouvrages de nos voisins en est vivifiée, et il en sort des beautés de contraste avec les moeurs religieuses, aristocratiques et chevaleresques. On est tout étonné de trouver dans l'Ecossais Barbour, contemporain de Chaucer, ces vers sur la liberté : un sentiment immortel semble avoir communiqué au langage une immortelle jeunesse ; le style et les mots n'ont presque point vieilli : Ah ! freedom is a noble thing ! Freedom makes man to have a liking : Freedom all solace to man gives... He lives at ease that freely lives : A noble heart may have none ease, Nor nought else that may it please, If freedom fail. " Ah ! la liberté est une noble chose ! la liberté rend l'homme content de lui ; la liberté donne à l'homme toute consolation. Il vit satisfait celui qui vit libre. Un noble coeur ne peut avoir ni jouissance, ni rien qui puisse plaire, si la liberté manque. " Nos poètes, en France, étaient loin alors de la dignité de ce langage, que Dante avait fait connaître à l'Italie. Sentiment de la liberté politique ; pourquoi différent chez les écrivains anglais et chez les écrivains français des XVIe et XVIIe siècles. - Place occupée par le peuple dans les anciennes institutions des deux monarchies Les institutions politiques ont autant d'influence que les moeurs sur la littérature. Si le sentiment de la liberté se montre moins à cette époque dans les écrivains de notre nation que dans ceux de l'Angleterre, c'est que les deux peuples n'étaient pas placés dans des conditions semblables : arrivés à une portion différente de l'autorité publique par des routes diverses, ils ne pouvaient avoir le même langage. Ceci vaut la peine de s'arrêter un moment, pour faire sortir de la poésie la philosophie de l'histoire, qui s'y trouve souvent cachée : nous sentirons mieux comment les poètes français et les poètes anglais ont été conduits à parler de la liberté ou à se taire sur elle lorsque nous nous rappellerons mieux le rôle que chacun des deux peuples jouait dans les institutions nationales. En ce qui touche l'Angleterre, je n'aurai qu'à transcrire quelques pages d'un ouvrage fort court, mais, excellent, intitulé : Vue générale de la Constitution de l'Angleterre, par un Anglais [Frisel. (N.d.A.)] , ouvrage très supérieur à tout ce que brocha jadis le théoricien genevois Delolme, appuyé de Blackstone. " Pendant plus de deux cents ans après Guillaume le Conquérant, le parlement anglais était presque le même dans sa composition et dans ses fonctions principales que le parlement de Paris, depuis Hugues Capet jusqu'à saint Louis, avec cette différence pourtant que le parlement français, quoique quelquefois censé national, n'était réellement que le parlement du duché de France et de quelques autres pays des environs, tandis que le parlement anglais était une assemblée des principaux personnages du royaume, et que son autorité était reconnue partout. " Les membres des deux parlements, anglais et français, étaient les barons, les chevaliers et les prélats, et un certain nombre de gens de justice, tous convoqués, pour un temps limité, par des lettres du roi. Les deux parlements ne formaient chacun qu'une seule chambre, et étaient aussi bien une cour de justice suprême qu'une assemblée politique. Mais tandis que les membres du parlement d'Angleterre acquéraient tous les jours plus d'importance politique, et que leur voix consultative se changeait insensiblement en voix délibérative , au point qu'ils finirent par établir légalement qu'ils pouvaient refuser toutes les demandes des rois, comme ceux-ci pouvaient refuser les leurs, les membres du parlement de Paris perdaient graduellement de leur considération par l'accroissement progressif du pouvoir royal : au lieu d'obtenir une voix délibérative dans les grandes affaires nationales. ils furent chaque jour moins consultés sur les questions politiques, et ils finirent par être regardés principalement comme des juges de la cour baronniale du duché de France. " (...) " Philippe-Auguste établit l'institution de la pairie, et rendit les pairs membres du parlement de Paris, pour en augmenter l'importance par un simulacre de l'ancien baronnage national, sans diminuer en rien, par ce moyen, l'influence royale. Si en réunissant la Normandie à la couronne il avait donné aux principaux barons et ecclésiastiques normands le droit d'être membres du parlement de Paris, et que ses successeurs eussent fait de même dans les différentes provinces dont ils se rendirent successivement les maîtres, le parlement de Paris serait devenu un vrai parlement national, comme celui d'Angleterre, et les députés des villes principales auraient fini naturellement par y être admis. Mais Philippe, comme ses successeurs, trouva qu'il valait mieux de laisser exister séparément les parlements ou états des provinces qu'il réunit, que de les agréger au gouvernement de France. Les provinces aussi étaient jalouses de la conservation de leurs parlements. Saint Louis appela une fois dans le parlement un bon nombre de grands seigneurs et prélats de tout le royaume, et des députés de plusieurs villes ; de manière que ce parlement fut exactement pareil au parlement d'Angleterre de la même époque ; mais cet exemple ne fut suivi ni par lui-même ni par son successeur, Philippe le Hardi, qui, au contraire, dégoûta, autant qu'il put, les grands seigneurs de se rendre au parlement. " Ce fut Philippe le Bel qui donna le plus grand coup à l'autorité du parlement par son invention des états généraux, lesquels, quoi qu'en disent les auteurs à système, n'ont jamais existé avant son règne. En ne laissant venir aux états les prélats et les grands seigneurs que par députation, et en les confondant ainsi avec le reste de la noblesse et du clergé, il leur ôta toute leur importance ; bornant aussi les fonctions des états à émettre des doléances , il les réduisit presque à rien. " (...) " Quelque temps après l'introduction régulière des députés ou chevaliers des comtés dans le parlement, il s'y opéra un changement considérable, qui eut des effets très importants. Ce changement consista dans la formation de la chambre des communes ; formation due au hasard, et dont les politiques d'alors ne prévirent sûrement pas les résultats. En outre des subsides fournis par le parlement, depuis que les villes étaient devenues des corporations politiques, jouissant de différents privilèges, les rois étaient dans l'usage de leur demander de temps en temps, et sans l'avis du parlement, différentes sommes d'argent, selon le plus ou moins d'importance et de richesse de ces villes. Ces sommes d'argent étaient réglées de gré à gré avec des commissaires royaux et les principaux habitants de chaque ville Enfin, sous Henri III, vers le milieu du XIIIe siècle, le fameux comte de Leicester fit convoquer au parlement les députés des villes principales, espérant par ce moyen les mieux engager à lui fournir l'argent dont il avait besoin pour soutenir ses entreprises criminelles. Cet exemple pourtant ne fut pas suivi dans les parlements suivants. Ce ne fut qu'à la fin du XIIIe siècle (l'an 1295) qu'Edouard Ier, pressé par le besoin d'argent et fatigué des négociations partielles avec les bourgeois des différentes villes, imagina de convoquer régulièrement deux députés de chaque ville en même temps et dans le même endroit que le parlement. Ces députés ne faisaient pas partie du parlement, et n'avaient aucune voix dans les délibérations nationales. Leurs fonctions se bornaient à fixer la somme d'argent qu'ils pouvaient fournir entre eux pour le taillage de leurs villes respectives. Ces députés étaient en même temps autorisés à exposer les besoins de leurs villes ; et pour les engager à payer le plus possible on écoutait leurs doléances avec attention, et on accordait toutes celles de leurs demandes qui paraissaient raisonnables. Dans les commencements ils délibéraient séparés des barons et des chevaliers, et suivaient les instructions de leurs commettants pour les besoins qu'ils avaient à exposer et le maximum de l'impôt qu'ils devaient accorder. " (...) " On ne sait pas au juste quand les députés des comtés s'assemblèrent pour la première fois dans la même salle avec les députés des villes. Quoique ces deux espèces de députés différassent beaucoup entre eux sous les rapports de leur existence politique, ils se ressemblaient cependant par leur qualité commune de mandataires de leurs concitoyens ; et il est probable que les chevaliers des comtés aussi bien que les bourgeois des villes étaient souvent obligés de suivre les instructions de leurs commettants. On trouva donc qu'il était plus commode pour l'expédition des affaires de les assembler dans la même salle, et d'envoyer ensuite le résultat de leurs délibérations aux pairs, que de laisser les chevaliers délibérer à part dans la salle de ces derniers. Il est probable aussi que les grands barons, qui commençaient à regarder les chevaliers comme leurs inférieurs, étaient bien aises d'avoir un prétexte honnête pour les éloigner de leur salle. Des raisons plus accidentelles, comme le plus ou moins de grandeur de la salle où s'assemblaient les pairs, peuvent avoir occasionné la séparation des membres du parlement. Quoi qu'il en soit, il est certain que les députés des comtés et ceux des villes étaient réunis dans la même salle au commencement du XIVe siècle. Cependant, malgré cette réunion, il exista une très grande différence entre eux : les chevaliers des comtés faisaient partie intégrante du parlement et délibéraient sur toutes les affaires quelconques de la même manière que les grands barons ou pairs, tandis que les députés des villes n'avaient d'autres pouvoirs que celui de régler l'impôt que leurs commettants devaient payer ; et une fois cette affaire terminée, ils pouvaient s'en aller sans attendre la fin de la session. Il est pourtant naturel de supposer qu'à mesure que les villes devenaient plus riches leurs députés acquéraient plus d'importance, et qu'au lieu de retourner chez eux quand ils avaient réglé l'impôt ils restaient pour écouter les délibérations des chevaliers sur les lois générales, dont aucune n'était sans intérêt pour eux. Peu à peu on les consulta sur ces lois. De la consultation à la délibération il n'y a qu'une nuance ; aussi vers la fin du XIVe siècle les députés des villes avaient acquis tous les droits politiques de ceux des comtés, et ils étaient tous confondus sous le nom général de députés des communes . " On ne peut exposer avec plus de netteté la manière dont le parlement anglais s'est formé, et comment, au moment d'arriver aux mêmes institutions, nous fûmes jetés dans une autre route. Le reste de la brochure, où l'auteur examine le principe de l'aristocratie anglaise, la nature du prétendu veto , et la balance imaginaire des trois pouvoirs, est de la même rectitude de jugement et de la même vérité de faits. En France, le parlement dit de Paris et ensuite les états généraux ne se divisèrent pas en deux chambres : le clergé, formé en ordre ne se mêla pas aux barons, aux pairs et à la noblesse de chevalerie ; celle-ci ne se réunit pas aux députés des villes, et resta avec les barons. Le tiers demeura à part. De là, trois ordres, qui se classèrent par numéros, premier, second, troisième. Cette constitution des états généraux, dont la France entière ne reconnut jamais le pouvoir national, se répétait dans les états particuliers des provinces, véritables souverains de ces provinces. Mais le tiers état, qui dans les états généraux ou particuliers n'acquit jamais d'importance que dans les temps de trouble, s'emparait du pouvoir public d'une autre manière. On parle toujours des trois ordres comme constituant essentiellement les états dits généraux . Néanmoins, il arrivait que des bailliages ne nommaient des députés que pour un ou deux ordres. En 1614, le bailliage d'Amboise n'en nomma ni pour le clergé ni pour la noblesse, le bailliage de Châteauneuf en Thimerais n'envoya ni pour le clergé ni pour le tiers état ; Le Puy, La Rochelle, le Lauraguais, Calais, la haute Marche, Chatellerault, firent défaut pour le clergé, et Montdidier et Roy pour la noblesse. Néanmoins, les états de 1614 furent appelés états généraux . Aussi, les anciennes chroniques, s'exprimant d'une manière plus correcte, disent en parlant de nos assemblées nationales, ou les trois états , ou les notables bourgeois , ou les barons et les évêques , selon l'occurrence, et elles attribuent à ces assemblées ainsi composées la même force législative. Dans les diverses provinces, souvent le tiers, tout convoqué qu'il était, ne députait pas, et cela par une raison inaperçue, mais fort naturelle : le tiers s'était emparé de la magistrature. Il en avait chassé les gens d'épée ; il y régnait d'une manière absolue, comme juge, avocat, procureur, greffier, clerc, etc. ; il faisait les lois civiles et criminelles, et, à l'aide de l'usurpation des parlements, il exerçait même le pouvoir politique. Les ministres de la monarchie étaient aux trois quarts pris dans son sein ; plusieurs fois il commanda les armées dans la dignité militaire du maréchalat. La fortune, l'honneur, la vie des citoyens relevaient de lui ; tout obéissait à ses arrêts, toute tête tombait sous le glaive de ses justices. Quand donc il jouissait seul ainsi d'une puissance sans bornes, qu'avait-il besoin d'aller chercher une faible portion de cette puissance dans des assemblées où on l'avait vu paraître à genoux ? Le peuple, métamorphosé en moine, s'était réfugié dans les cloîtres, et gouvernait la société par l'opinion religieuse ; le peuple, métamorphosé en collecteur, en ministre du commerce et des manufactures, s'était réfugié dans la finance, et gouvernait la société par l'argent ; le peuple, métamorphosé en magistrat, s'était réfugié dans les tribunaux, et gouvernait la société par la loi. Ce grand royaume de France, aristocrate dans ses parties, était démocrate dans son ensemble, sous la direction de son roi, avec lequel il s'entendait à merveille et marchait presque toujours d'accord c'est ce qui explique sa longue existence. Maintenant on comprend pourquoi le tiers état en 1789 s'est rendu subitement maître de la nation il s'était saisi de toutes les hauteurs, emparé de tous les postes. Le peuple, n'ayant pris que peu de part à la constitution de l'Etat, mais incorporé dans les autres pouvoirs, s'est trouvé en mesure de conquérir la seule liberté qui lui manquait, la liberté politique. En Angleterre, au contraire, le peuple, occupant depuis plusieurs siècles une place importante dans la constitution, ayant mis à mort des nobles et des rois, donné et retiré des couronnes, se trouve arrêté actuellement qu'il prétend étendre ses droits. Il a à se combattre lui-même ; il se fait obstacle, il se trouve sur son propre chemin. C'est évidemment la liberté populaire britannique dans sa vieille forme qui lutte aujourd'hui contre la liberté populaire dans sa forme nouvelle. Barbour a donc pu chanter cette liberté dans les nobles vers que j'ai cités à la fin du dernier chapitre ; il a donc pu la chanter dans un temps où elle était inconnue en France de l'auteur du Dillié de l'Epinette amoureuse, ballades, virelais, Plaidoyer de la rose et de la violette ; liberté ignorée, à cette même époque, de la Vénitienne Christine de Pisan et du traducteur des fables d'Esope, qui les publia sous le titre de Bestiaire . Jacques Ier, roi d'Ecosse. - Dumbard. - Douglas. - Worcester. - Rivers Jacques Ier, le roi le plus accompli et le plus infortuné de ces princes malheureux qui régnèrent en Ecosse, surpassa, comme poète, Barbour, Occlève et Lydgate. Dix-huit ans captif en Angleterre, il composa dans sa prison son King's Quair (le Livre du Roi), ouvrage en six chants, divisés par strophes, chacune de sept vers. Lady Jeanne Beaufort le lui inspira. " Un matin d'un jour de mai, dit le roi poète, appuyé sur la fenêtre de ma prison et regardant le château de Windsor, j'écoutais les chants du rossignol. J'admirais ce que peut la passion de l'amour, que je n'avais jamais sentie. En abaissant mes regards, je vis se promener au pied de la tour la plus belle et la plus fraîche des jeunes fleurs. " Le premier a des visions ; il est transporté sur un nuage à la planète de Vénus ; il voyage au palais de Minerve. Revenu de ses extases, il s'approche de la fenêtre ; une tourterelle d'une blancheur éclatante se vient poser sur sa main ; elle porte dans son bec une fleur ; elle la lui donne, et s'envole. Sur les feuilles de la fleur sont écrits ces mots : " Eveille-toi, ô amant ! je t'apporte de joyeuses nouvelles. " On doit à Jacques Ier le mode d'une musique plaintive inconnue avant lui. Ce fut sous le règne de Jacques Ier, vers l'an 1446, que Henri le Ménestrel ou Harry l'Aveugle ( Blind Harry ) chanta le guerrier Guillaume Wallace, si populaire en Ecosse. Quelques critiques préfèrent le ménestrel Henry à Barbour et à Chaucer. Dumbard et Douglas fleurirent encore en Ecosse. En Angleterre, le comte de Worcester et le comte de Rivers, tous deux protecteurs des lettres et les cultivant eux-mêmes, perdirent la tête sur l'échafaud. Rivers et Caxton, son imprimeur et son panégyriste, sont les premiers autours dont les écrits aient été donnés par la presse anglaise. Les ouvrages de Rivers consistaient en traductions du français, notamment des Proverbes de Christine de Pisan. Sous Henri VII, le premier Tudor, il y eut beaucoup de poètes sans génie : un des serviteurs de ce roi, qui mit fin aux guerres des maisons d'York et de Lancastre, avait quelque talent pour la satire. Ballades et chansons populaires Les ballades et chansons populaires, tant écossaises qu'anglaises et irlandaises, du XIVe et du XVe siècle, sont simples sans être naïves : la naïveté est un fruit de la Gaule. La simplicité vient du coeur, la naïveté, de l'esprit : un homme simple est presque toujours un bon homme ; un homme naïf peut n'être pas toujours bon ; et pourtant la naïveté ne cesse jamais d'être naturelle, tandis que la simplicité est souvent l'effet de l'art. Les plus renommées des ballades anglaises et écossaises sont Les Enfants dans le Bois ( The Children in the Wood ), et la Chanson du Saule , altérée par Shakespeare. Dans l'original, c'est un amant qui se plaint d'être abandonné. " Une pauvre âme était assise en soupirant sous un sycomore : O saule, saule, saule ! la main sur son sein, la tête sur ses genoux ; ô saule, saule, saule ! ô saule, saule, saule ! Chantez : Oh ! le saule vert sera ma guirlande, etc. " Cette chanson s'est emparée si fortement de l'imagination des poètes anglais, que Rowe n'a pas craint de l'imiter après Shakespeare. Robin Hood , voleur célèbre, est un personnage favori des ballades : il y a vingt chansons sur sa naissance, sur son prétendu combat avec le roi Richard et sur ses exploits avec Petit-John : sa longue histoire rimée et celle d'Adam Bell ressemblaient aux complaintes latines de la Jacquerie ou aux confessions de potence que le peuple répétait dans nos rues : Or prions le doux Rédempteur Qu'il nous préserve de malheur, De la potence et des galères, Et de plusieurs autres misères. Lady Anne Bothwell est le Dors, mon enfant , de Berquin ; le Friar (le Moine) est l'aventure du père Arsène, et celle-ci vient du Comte de Comminges . Le Hunting in Chevy-Chace , très belle ballade (la chasse dans Chevy-Chasse), décrit le combat du comte de Douglas et du comte Percy dans une forêt sur la frontière d'Ecosse. Selon moi, les deux ballades qui sortent le plus des lieux communs sont Sir Cauline et Childe Waters : pour en sentir le rythme, on n'a pas besoin de savoir l'anglais ; la mesure tombe aussi marquée que celle d'une valse. Chaque strophe se forme de quatre vers, alternativement de huit et de six syllabes ; quelques vers redondants sont ajoutés aux strophes du Sir Cauline . La langue de ces ballades n'est pas tout à fait du temps où elles furent composées ; le style en paraît rajeuni. Sir Cauline, chevalier à la cour d'un roi d'Irlande, est devenu amoureux de Christabelle, fille unique de ce roi ; Christabelle, comme toutes les princesses bien élevées de ce temps-là, connaît la vertu des simples. Sir Cauline est malade d'amour. Le roi, après avoir entendu la messe, un dimanche, s'en va dîner. Il s'enquiert du chevalier Cauline, chargé de lui verser à boire ; un courtisan répond que l'échanson est au lit. Le roi ordonne à sa fille de visiter le chevalier, et de lui porter du pain et du vin. Christabelle se rend à la chambre du chevalier. " Comment vous portez-vous, mylord ? - Oh ! bien malade, belle lady. - Levez-vous, homme, et ne restez pas couché comme un poltron, car on dit dans la salle de mon père que vous mourez d'amour pour moi. - Belle lady ! c'est pour l'amour de vous que je me dessèche. Si vous vouliez me réconforter d'un baiser, je passerais de la peine au bonheur. - Sire chevalier, mon père est un roi, et je suis sa seule héritière. - O lady ! tu es la fille d'un roi, et je ne suis pas ton égal ! mais qu'il me soit permis d'accomplir quelque fait d'armes pour devenir ton bachelier. " Christabelle envoie Cauline sur le coteau d'Eldridge, à l'endroit où croît une épine isolée au milieu d'une bruyère. Le seigneur d'Eldridge est un chevalier païen d'une force prodigieuse. Sir Cauline le combat, lui coupe une main et le désarme. Christabelle déclare qu'elle n'aura d'autre mari que le vainqueur. Dans la seconde partie de la ballade, le roi, étant allé prendre l'air sur le soir, rencontre par malheur Christabelle et Cauline in dalliance sweet (dans un doux abandon). Il renferme Cauline au fond d'une cave, Christabelle au haut d'une tour ; il voulait tout d'abord occire le chevalier, car ce roi était " un homme colère, " dit la chanson, an angrye man was he . Mais, adouci par les prières de la reine, il se contenta de le bannir à perpétuité. Cependant, il cherche à consoler sa fille, qui pleure ; il fait proclamer un tournois. A ce tournois se présentent un chevalier inconnu, couvert d'une armure noire, puis un géant, qui se propose de venger l'autre géant d'Eldridge. Le chevalier noir ose seul se mesurer avec le mécréant provocateur ; il le tue, et meurt lui-même de ses blessures. Christabelle meurt aussi, après avoir reconnu sir Cauline dans le chevalier noir et pansé ses plaies. " Un profond soupir brisa son gentil coeur en deux. " A deep-fette sighe That burst her gentle heart in twayne. Ainsi trépassèrent les deux amants, comme Pyrame et Thisbé. La complainte française a célébré ceux-ci : Ils étoient si parfaits, Qu'on disait qu'ils étoient Les plus beaux de la ville. Vers naturels et tels, grâce à Dieu, qu'on s'est mis à les faire aujourd'hui. Le sujet de la ballade de sir Cauline se retrouve à peu près partout. La ballade Childe-Waters peint la vie privée dans ce qu'elle a d'intime et de pathétique. Le mot Childe ou Chield , maintenant Child (enfant), est employé par les vieux poètes anglais comme une sorte de titre ; ce titre est donné au prince Arthur dans la Fairie Queen (La Reine des Fées) ; le fils du roi est appelé Childe- Tristram . Voici cette ballade à quelques strophes près. Vous remarquerez qu' Ellen répète presque mot à mot les paroles de Childe-Waters , de même que les héros d'Homère répètent totidem verbis les messages des chefs. La nature, lorsqu'elle n'est pas sophistiquée, a un type commun dont l'empreinte est gravée au fond des moeurs de tous les peuples. Childe-Waters Childe-Waters était dans son écurie, et flattait de sa main son coursier, blanc comme du lait. Vers lui s'avance une jeune lady, aussi belle que quiconque porta jamais habillement de femme. Elle dit : " Le Christ vous sauve, bon Childe-Waters ! " Elle dit : " Le Christ vous sauve, et voyez ! ma ceinture d'or, qui était trop longue, est maintenant trop courte pour moi. " " Et tout cela est que d'un enfant de vous je sens le poids à mon côté. Ma robe verte est trop étroite ; auparavant elle était trop large. " - " Si l'enfant est mien, belle Ellen, dit-il, s'il est mien, comme vous me le dites, prenez pour vous Cheshire et Lancashire ensemble ; prenez-les pour être votre bien. " Si l'enfant est mien, belle Ellen, dit-il, s'il est mien, comme vous le jurez, prenez pour vous Cheshire et Lancashire ensemble, et faites cet enfant votre héritier. " Elle dit : " J'aime mieux avoir un baiser, Childe-Waters, de ta bouche que d'avoir ensemble Cheshire et Lancashire, qui sont au nord et au sud. " Et j'aime mieux avoir un regard, Childe-Waters, de tes yeux que d'avoir Cheshire et Lancashire ensemble et de les prendre pour mon bien. " - " Demain, Ellen, je dois chevaucher loin dans la contrée du nord : la plus belle lady que je rencontrerai, Ellen, il faudra qu'elle vienne avec moi. " - " Quoique je ne sois pas cette belle lady, laisse-moi aller avec toi ; et je vous prie, Childe-Waters, laissez-moi être votre page à pied. " - " Si vous voulez être mon page à pied, Ellen, comme vous me le dites, il faut alors couper votre robe verte un pouce au-dessus de vos genoux. " Ainsi ferez de vos cheveux blonds, un pouce au-dessus de vos yeux. Vous ne direz à personne quel est mon nom, et alors vous serez mon page à pied. " Elle tout le long du jour que Childe-Waters chevaucha courut pieds nus à son côté, et il ne fut jamais assez courtois chevalier pour dire : " Ellen, voulez- vous chevaucher ? " " Chevauchez doucement, dit-elle, ô Childe-Waters ! pourquoi chevauchez-vous si vite ? L'enfant qui n'appartient à d'autre homme qu'à toi brisera mes entrailles. " Il dit : - " Vois-tu cette eau, Ellen, qui coule à plein bord ? " - " J'espère en Dieu, ô Childe-Waters ! vous ne souffrirez jamais que je nage. " Mais quand elle vint à la rivière, elle y entra jusqu'aux épaules. " Que le Seigneur du ciel soit maintenant mon aide, car il faut que j'apprenne à nager. " Les eaux salées enflèrent ses vêtements ; notre lady souleva son sein. Childe- Waters était un homme de malheur : bon Dieu ! obliger la belle Ellen à nager ! Et quand elle fut de l'autre côté de l'eau, elle vint à ses genoux. Il dit : " Viens ici, toi, belle Ellen : vois là-bas ce que je vois. " Ne vois-tu pas un château, Ellen, dont la porte brille d'un or rougi ? De vingt-quatre belles ladies qui sont là, la plus belle est ma compagne. " - " Je vois maintenant le château, Childe-Waters, d'or rougi brille la porte. Dieu vous donne bonne connaissance de vous-même et de votre digne compagne ! " Là étaient vingt-quatre belles ladies folâtrant au bal, et Ellen, la plus belle lady de toutes, mena le destrier à l'écurie. Et alors parla la soeur de Childe-Waters. Voici les mots qu'elle dit : " Vous avez le plus joli petit page, mon frère, que j'aie jamais vu. " Mais ses flancs sont si gros, sa ceinture est placée si haut ! Childe-Waters, je vous prie, laissez-le coucher dans ma chambre. " - " Il n'est pas convenable qu'un petit page à pied, qui a couru à travers les marais et la boue, couche dans la chambre d'une lady qui porte de si riches atours. " Il est plus convenable pour un petit page à pied, qui a couru à travers les marais et la boue, de souper sur ses genoux, devant le feu de la cuisine. " Quand chacun eut soupé, chacun prit le chemin de son lit. Il dit : " Viens ici, mon petit page à pied, et écoute ce que je dis ; " Descends à la ville et reste dans la rue : la plus belle femme que tu pourras trouver, arrête-la pour dormir dans mes bras. Apporte-la dans tes deux bras, de peur qu'elle ne se salisse les pieds. " Ellen est allée à la ville ; elle a demeuré dans la rue : la plus belle femme qu'elle a pu rencontrer, elle l'a arrêtée pour dormir dans les bras de Childe- Waters. Elle l'a apportée dans ses deux bras, de peur qu'elle ne se salît les pieds. " Je vous prie maintenant, bon Childe-Waters, de me laisser coucher à vos pieds, car il n'y a pas de place dans cette maison où je puisse essayer de dormir. " Il lui accorda la permission, et la belle Ellen se coucha au pied de son lit. Cela fait, la nuit passa vite, et quand le jour approcha, Il dit : " Lève-toi, mon petit page à pied ; va donner à mon cheval le blé et le foin ; donne-lui à présent la bonne avoine noire, afin qu'il m'emmène mieux. " Lors se leva la belle Ellen, et donna au cheval le blé et le foin : elle en fit ainsi de la bonne avoine noire, afin que le cheval emmenât mieux Childe-Waters . Elle appuya son dos contre le bord de la mangeoire ; et gémit tristement ; elle appuya son dos contre le bord de la mangeoire, et là elle fit sa plainte. Et elle fut entendue de la mère chérie de Childe-Waters. La mère entendit la dolente douleur ; elle dit : " Debout, toi, Childe-Waters ! et va à l'écurie. " Car dans ton écurie est un spectre qui gémit péniblement, ou bien quelque femme est en travail d'enfant ; elle commence la douleur. " Childe-Waters se leva promptement ; il revêtit sa chemise de soie, et mit ses autres habits sur son corps blanc comme du lait. Et quand il fut à la porte de l'écurie, il s'arrêta tout court pour entendre comment sa belle Ellen faisait ses lamentations. Elle disait : " Lullabye, mon cher enfant ! Lullabye, cher enfant ! cher ! Je voudrais que ton père fût un roi, et que ta mère fût enfermée dans une bière. " - " Paix à présent, dit Childe-Waters, bonne et belle Ellen ! prends courage, je te prie, et les noces et les relevailles auront lieu ensemble le même jour. " Un caractère sauvage se décèle dans cette chanson. Childe-Waters est atroce : il se plaît à mettre sa maîtresse à l'épreuve des plus abominables tortures du corps et de l'âme. Ellen, ensorcelée, s'y soumet avec la résignation d'un amour qui compte pour rien les sacrifices. Elle fait une longue course à pied ; elle traverse un fleuve à la nage ; elle subit toutes les humiliations dans le château des vingt-quatre femmes ; elle s'entend dire, de la bouche même de son amant moqueur, qu'il aime la plus belle de ces femmes ; d'après son ordre, elle va lui chercher une courtisane ; elle, pauvre Ellen, qu'il força de courir pieds nus dans la fange, doit enlever dans ses bras cette courtisane, de peur qu'elle ne se salisse les pieds. Jamais une plainte, pas un reproche ; et quand elle met au jour son enfant, au milieu de ses douleurs, elle le berce des paroles d'une nourrice ; elle demande un trône pour Childe-Waters, un cercueil pour elle. L'homme cruel est touché, et se croit enfin le père de l'innocente créature. Mais les noces et les relevailles ne viendront-elles pas trop tard ? Childe-Waters et Childe-Harold n'ont-ils pas quelques traits de ressemblance ? Lord Byron aurait-il moulé son caractère sur un ancien héros de ballade, comme il monta sa lyre sur le vieux mode des poètes du XVe siècle ? Il serait possible que la première idée de cette ballade eût été empruntée de la dixième nouvelle, dixième journée du Décaméron. Griselda, éprouvée par Gualtieri, serait Ellen, et le nom même de Waters n'est qu'une forme de celui de Gautier . Mais entre les deux nouvelles il y a la différence de la nature humaine anglaise et de la nature humaine italienne. Avant de quitter le moyen âge, je mentionnerai une chose dont on a pu s'apercevoir : je n'ai point parlé des auteurs qui ont écrit en latin pendant les sept ou huit siècles que nous venons de parcourir. Cela n'entrait point dans le plan que je me suis tracé, parce qu'en effet la littérature latine du moyen âge, et avant le moyen âge, appartient également à l'Europe de cette époque ; or, il ne s'agit ici que de l'idiome ou des idiomes particuliers aux Anglais. Ainsi je n'ai rien dit de Gildas dans le VIe siècle ; de Nennius, abbé de Banchor, d'Aldhelm, dans le VIIe ; de Bède, d'Alcuin, de Boniface, archevêque de Mayence et Anglais, de Willebald, d'Eddius, moine de Cantorbery, de Dungal et de Clément, dans le VIIIe ; de Jean Scot Erigène, d'Asser, à qui l'on doit la vie d'Alfred le Grand, dont il était le favori, dans le IXe ; de saint Dunstan, d'Elfrie le grammairien, dans le Xe ; d'Ingulphe, dans le XIe, de Lanfranc, d'Anselme, de Robert White, de Guillaume de Malmesbury, de Huntington, de Jean de Salisbury, de Pierre de Blois, de Géraud-Barry, dans les XIIe et XIIIe ; de Roger Bacon, de Michel Scot, de Guillaume Ockam, de Matthieu Paris, de Thomas Wykes, d'Hemmingford, d'Avesbury, dans les XIIIe et XIVe siècles. Ce n'est pas que ces écrivains ne soient remplis des choses les plus curieuses pour l'étude de l'histoire, pour celle des moeurs, des sciences et des arts. Il serait à désirer que nous eussions des traductions des principaux ouvrages de ces auteurs. Ici finit la première partie de cet essai. La littérature anglaise, pour ainsi dire orale dans ses quatre premières époques, est parlée plutôt qu'écrite ; transmise à la postérité au moyen d'une sorte de sténographie, elle a les avantages et les défauts de l'improvisation : la poésie est simple, mais incorrecte ; l'histoire curieuse, mais renfermée dans le cercle individuel. Maintenant nous allons voir la haute poésie étouffer la poésie intime, et la grande histoire tuer la petite : cette révolution littéraire va s'opérer par la marche graduelle de la civilisation, au moment où une révolution religieuse va rompre l'unité catholique et la fraternité européenne. Deuxième Partie Cinquième et dernière époque de la langue anglaise Littérature sous les Tudors Jusque ici la poésie anglaise s'est montrée à nous catholique : les muses habitaient au Vatican et chantaient sous le dôme à moitié formé de Saint-Pierre, que leur élevait Michel-Ange : maintenant elles vont apostasier et devenir protestantes. Leur changement de religion ne se fit pourtant pas sentir d'une manière bien tranchée, car la réformation eut lieu avant que la langue fût sortie de la barbarie : tous les écrivains du premier ordre parurent après le règne de Henri VIII. On verra ma remarque au sujet de Shakespeare, de Pope et de Dryden. Quoi qu'il en soit, un grand fait domine l'époque où nous entrons : de même que j'ai peint au lecteur le moyen âge avant de lui parler des auteurs de ces bas siècles, il me semble convenable d'ouvrir la seconde partie de cet Essai par quelques recherches sur la réformation. Comment fut-elle préparée ? Quelles en ont été les conséquences pour l'esprit humain, pour les lettres, les arts et les gouvernements ? Questions dignes de nous arrêter. Hérésies et schismes qui précédèrent le schisme de Luther Depuis le moment où la croix fut plantée à Jérusalem, l'unité de l'Eglise ne cessa point d'être attaquée. Les philosophies des Hébreux, des Perses, des Indiens, des Egyptiens s'étaient concentrées dans l'Asie sous la domination de Rome : de ce foyer allumé par l'étincelle évangélique jaillit cette multitude d'opinions aussi diverses que les moeurs des hérésiarques étaient dissemblables. On pourrait dresser un catalogue des systèmes philosophiques, et placer à côté de chaque système l'hérésie qui lui correspond. Tertullien l'avait reconnu : les hérésies furent au christianisme ce que les systèmes philosophiques furent au paganisme. avec cette différence que les systèmes philosophiques étaient les vérités du culte païen, et les hérésies les erreurs de la religion chrétienne. Saint Augustin comptait de son temps quatre-vingt-huit hérésies, en commençant aux Simoniens et finissant aux Pélagiens. L'Eglise faisait tête à tout : sa lutte perpétuelle donne la raison de ces conciles, de ces synodes, de ces assemblées de tous les noms, de toutes les sortes, que l'on remarque dès la naissance du christianisme. C'est une chose prodigieuse que l'infatigable activité de la communauté chrétienne : occupée à se défendre contre les édits des empereurs et contre les supplices, elle était encore obligée de combattre ses enfants et ses ennemis domestiques. Il y allait, il est vrai, de l'existence même de la foi : si les hérésies n'avaient été continuellement retranchées du sein de l'Eglise par des canons, dénoncées et stigmatisées par des écrits, les peuples n'auraient plus su de quelle religion ils étaient. Au milieu des sectes se propageant sans obstacles, se ramifiant à l'infini, le principe chrétien se fût épuisé dans ses dérivations nombreuses, comme un fleuve se perd dans la multitude de ses canaux. Le moyen âge, proprement dit, n'ignora point le schisme. Plusieurs novateurs en Italie, Wiclef en Angleterre, Jérôme de Prague et Jean Huss en Allemagne, furent les précurseurs des réformateurs du XVIe siècle. Une foule d'hérésies se trouvaient au fond des doctrines qui donnèrent lieu aux horribles croisades contre les malheureux albigeois. Jusque dans les écoles de théologie, un esprit de curiosité ébranlait les dogmes de l'Eglise : les questions étaient tour à tour obscènes, impies et puériles. Valfrède, au Xe siècle, s'éleva contre la résurrection des corps. Béranger expliqua à sa manière l'Eucharistie. Les erreurs de Roscelius, d'Abailard, de Gilbert de la Porée, de Pierre Lombard et de Pierre de Poitiers, furent célèbres : on demandait si Jésus-Christ, comme homme, était quelque chose ; ceux qui le niaient furent appelés Nihilianistes . On en vint à ne plus lire les Ecritures et à ne tirer les arguments en preuve de la vérité chrétienne que de la doctrine d'Aristote. La scolastique domina tout, et Guillaume d'Auxerre se servit le premier des termes de materia et de forma , appliqués à la doctrine des sacrements. Héloïse voulait savoir d'Abailard pourquoi les quadrupèdes et les oiseaux furent les seuls animaux amenés à Adam pour recevoir des noms ; Jésus- Christ, entre sa mort et sa résurrection, fut-il ce qu'il avait été avant sa mort et depuis sa résurrection ? Son corps glorieux était-il assis ou debout dans le ciel ? Son corps que l'on mangeait dans l'Eucharistie était-il nu ou vêtu ? Telles étaient les choses dont les esprits les plus orthodoxes s'enquéraient, et Luther lui-même, dans ses investigations, avait moins d'audace. Attaques contre le clergé Avec les hérésies contre l'Eglise marchaient de tout temps, comme je l'ai dit ailleurs, les satires contre le clergé, mêlées aux reproches fondés qu'on pouvait faire aux prêtres : Luther sur ce point encore n'approcha pas de ses devanciers. Les pasteurs s'étaient dépravés comme le troupeau ; si l'on veut pénétrer à fond l'intérieur de la société de ces temps-là, il faut lire les conciles et les chartes d'abolition (lettres de grâce accordées par les rois) ; là se montrent à nu les plaies de la société. Les conciles reproduisent sans cesse les plaintes contre la licence des moeurs ; les chartes d'abolition gardent les détails des jugements et des crimes qui motivaient les lettres royaux. Les capitulaires de Charlemagne et de ses successeurs sont remplis de dispositions pour la réforme du clergé. On connaît l'épouvantable histoire du prêtre Anastase, enfermé vivant avec un cadavre, par la vengeance de l'évêque Caulin (Grégoire de Tours). Dans les canons ajoutés au premier concile de Tours, sous l'épiscopat de saint Perpert, on lit : " Il nous a été rapporté, ce qui est horrible ( quod nefas ), qu'on établissait des auberges dans les églises, et que le lieu où l'on ne doit entendre que des prières et des louanges de Dieu retentit de bruit de festins, de paroles obscènes, de débats et de querelles. " Baronius, si favorable à la cour de Rome, nomme le Xe siècle le siècle de fer, tant il voit de désordres dans l'Eglise. L'illustre et savant Gherbert, avant d'être pape sous le nom de Sylvestre II, et n'étant encore qu'archevêque de Reims, disait : " Déplorable Rome, tu donnas à nos ancêtres les lumières les plus éclatantes, et maintenant tu n'as plus que d'horribles ténèbres... Nous avons vu Jean Octavien conspirer, au milieu de mille prostituées, contre le même Othon qu'il avait proclamé empereur. Il est renversé, et Léon le Néophyte lui succède. Othon s'éloigne de Rome, et Octavien y entre ; il chasse Léon, coupe les doigts, les mains et le nez au diacre Jean, et, après avoir ôté la vie à beaucoup de personnages distingués, il périt bientôt lui-même... Sera-t-il possible de soutenir encore qu'une si grande quantité de prêtres de Dieu, dignes par leur vie et leur mérite d'éclairer l'univers, se doivent soumettre à de tels monstres, dénués de toute connaissance des sciences divines et humaines ? " Saint Bernard ne montre pas plus d'indulgence aux vices de son siècle ; saint Louis fut obligé de fermer les yeux sur les prostitutions et les désordres qui régnaient dans son armée. Pendant le règne de Philippe le Bel, un concile est convoqué exprès pour remédier au débordement des moeurs. L'an 1351, les prélats et les ordres mendiants exposent leurs mutuels griefs à Avignon devant Clément VII. Ce pape, favorable aux moines, apostrophe les prélats : " Parlerez-vous d'humilité, vous, si vains et si pompeux dans vos montures et vos équipages ? Parlerez-vous de pauvreté, vous, si avides, que tous les bénéfices du monde ne vous suffiraient pas ? Que dirai-je de votre chasteté ?... Vous haïssez les mendiants, vous leur fermez vos portes, et vos maisons sont ouvertes à des sycophantes et à des infâmes ( lenonibus et truffatoribus ). " La simonie était générale, les prêtres violaient presque partout la règle du célibat ; ils vivaient avec des femmes perdues, des concubines et des chambrières ; un abbé de Noréis avait dix-huit enfants. En Biscaye on ne voulait que des prêtres qui eussent des commères, c'est-à-dire des femmes supposées légitimes. Pétrarque écrit à l'un de ses amis : " Avignon est devenu un enfer, la sentine de toutes les abominations. Les maisons, les palais, les églises, les chaires du pontife et des cardinaux, l'air et la terre, tout est imprégné de mensonge ; on traite le monde futur, le jugement dernier, les peines de l'enfer, les joies du paradis, de fables absurdes et puériles. " Pétrarque cite à l'appui de ces assertions des anecdotes scandaleuses sur les débauches des cardinaux. Dans un sermon prononcé devant le pape en 1364, le docteur Nicolas Orem prouva que l'Antechrist ne tarderait pas à paraître, par six raisons tirées de la perte de la doctrine, de l'orgueil des prélats, de la tyrannie des chefs de l'Eglise et de leur aversion pour la vérité. Ces reproches, perpétués de siècle en siècle, furent reproduits par Erasme et Rabelais. Tout le monde apercevait ces vices, qu'un pouvoir longtemps sans contrôle et la grossièreté du moyen âge introduisirent dans l'Eglise. Les rois ne se soumettaient plus au joug des papes ; le long schisme du XIVe siècle avait attiré les regards de la foule sur le désordre et l'ambition du gouvernement pontifical ; les magistrats faisaient lacérer et brûler les bulles ; les conciles mêmes s'occupaient des moyens de remédier aux abus. Ainsi, lorsque Luther parut la Réformation était dans tous les esprits ; il cueillit un fruit mûr et près de tomber. Mais voyons quel était Luther : il nous ramènera naturellement à Henri VIII, car il tient à ce roi par ses innovations religieuses et par les querelles qu'il eut avec le fondateur de l'Eglise anglicane. Luther Martin Luther, créateur d'une religion de princes et de gentilshommes, était fils d'un paysan. Il raconte en peu de mots son histoire, avec cette humilité effrontée qui vient du succès de toute une vie [Ce que je vais citer de Luther est tiré en grande partie de l'ouvrage dernièrement publié par M. Michelet, et intitulé : Mémoires de Luther . (N.d.A.)] : " J'ai souvent conversé avec Mélanchthon, et lui ai raconté ma vie de point en point. Je suis fils d'un paysan ; mon père, mon grand-père, mon aïeul, étaient de vrais paysans. Mon père est allé à Mansfeld et y est devenu mineur. Moi, j'y suis né. Que je dusse être ensuite bachelier, docteur, etc., cela n'était point dans les étoiles. N'ai-je pas étonné des gens en me faisant moine ? Puis en quittant le bonnet brun pour un autre ? Cela vraiment a bien chagriné mon père, et lui a fait mal. Ensuite je me suis pris aux cheveux avec le pape, j'ai épousé une nonne échappée, et j'en ai eu des enfants. Qui a vu cela dans les étoiles ? Qui m'aurait annoncé d'avance qu'il en dût arriver ainsi ? " Né à Eisleben le 10 novembre 1483, envoyé dès l'âge de six ans à l'école à Eisenach, Luther chantait de porte en porte pour gagner son pain : " Et moi aussi, dit-il, j'ai été un pauvre mendiant, j'ai reçu du pain aux portes des maisons " Une dame charitable, Ursule Schweikkard, en eut pitié et le fit élever ; il entra en 1501 à l'université d'Erfurth : enfant pauvre et obscur, il ouvrit cette ère nouvelle qui commence à lui ; ère que tant de changements et de calamités devaient rendre impérissable dans la mémoire des hommes. Luther se livra d'abord à l'étude du droit ; il la prit en aversion, et s'occupa de théologie, de musique et de littérature : il vit un de ses compagnons tué d'un coup de foudre, promit à sainte Anne de se faire moine, et, le 17 juillet 1505, entra la nuit dans le couvent des Augustins à Erfurth : il s'enferma dans le cloître avec un Plaute et un Virgile pour changer le monde chrétien. Deux ans après, il fut ordonné prêtre. " Lorsque je dis une première messe, j'étais presque mort, car je n'avais aucune foi ; puis vinrent les dégoûts, les tentations, les doutes. " Dans le dessein de raffermir ses croyances, Luther partit pour Rome. Là il trouva l'incrédulité assise sur le tombeau de saint Pierre, et le paganisme ressuscité au Vatican. Jules II, le casque en tête, ne rêvait que combats, et les cardinaux, cicéroniens de langage, étaient transformés en poètes, en diplomates et en guerriers. La papauté, prête à devenir gibeline, avait, sans s'en apercevoir, abdiqué l'autorité temporelle : le pape, en se faisant prince à la manière des autres princes, avait cessé d'être le représentant de la république chrétienne ; il avait renoncé à ce terrible tribunat des peuples dont il était auparavant investi par l'élection populaire. Luther ne vit pas cela ; il ne saisit que le petit côté des choses : il revint en Allemagne, frappé seulement du scandale de l'athéisme et des moeurs de la cour de Rome. A Jules II succéda Léon X, rival de Luther ; le siècle fut divisé entre le pape et le moine : Léon X lui imposa son nom, Luther sa puissance. Il s'agissait de faire achever Saint-Pierre ; l'argent manquait. Sans avoir la foi qui faisait au moyen âge jaillir des trésors, on se souvint à Rome du temps où la chrétienté contribuait de ses aumônes à la construction des cathédrales et des abbayes. Léon X fit vendre en Allemagne, par les Dominicains, les indulgences que vendaient auparavant les Augustins. Luther, devenu vicaire provincial des Augustins. s'éleva contre l'abus de ces indulgences. Il s'adressa à l'évêque de Brandebourg, à l'archevêque de Mayence : il n'obtint qu'une réponse évasive du premier ; le second ne répondit point. Alors il proposa publiquement les thèses qu'il prétendait soutenir contre les indulgences. L'Allemagne fut ébranlée : Tetzel brûla les propositions de Luther ; les étudiants de Wittemberg brûlèrent les propositions de Tetzel. Etonné de son succès, Luther aurait volontiers reculé. Léon X entendit de loin un bruit qui s'élevait de l'autre côte des Alpes, une rumeur survenue chez les barbares : " Rivalité de moines, " disait-il. Les Athéniens se moquaient des barbares de la Macédoine. Le goût du prince de l'Eglise pour les lettres l'emportait sur de plus hautes considérations ; il trouvait que frère Luther était " un beau génie ". Fra Martino haveva un bellissimo ingenio [Bandello. (N.d.A.)] . Néanmoins, pour complaire à ses théologiens, il somma ce beau génie de comparaître à Rome. Luther, fort de l'appui de l'électeur de Saxe, éluda cet ordre. Cité à Augsbourg, il y vint avec un sauf-conduit de l'empereur. Il disputa avec le légat Caïetano de Vio : on ne s'entendit point ; on ne s'entendait jamais dans ces joutes de paroles. Luther en appela au pape mieux informé : il avoue qu'avec un peu moins de hauteur de la part du légat il se fut rendu, parce que dans ce temps-là il voyait encore bien peu les erreurs du pape . Léon X sollicitait l'électeur de Saxe de lui livrer Luther : Frédéric résista. Luther rassuré écrivit au pape : " J'en atteste Dieu et les hommes ; je n'ai jamais voulu ; je ne veux pas davantage aujourd'hui toucher à l'Eglise romaine ni à votre sainte autorité. Je reconnais pleinement que cette Eglise est au- dessus de tout, qu'on ne peut rien préférer, de ce qui est au ciel et sur la terre, si ce n'est Jésus-Christ, Notre-Seigneur. " Luther était sincère, quoique les apparences fussent contre lui ; car en même temps qu'il s'explique ainsi avec le Pape il disait à Spalatin : " Je ne sais si le pape n'est pas l'Antechrist ou l'apôtre de l'Antechrist. " Bientôt il publia son livre De la Captivité de Babylone . Il y déclare que l'Eglise est captive, le Christ profané dans l'idolâtrie de la messe, méconnu dans le dogme de la transsubstantiation et prisonnier du pape. Et tenant à constater qu'il attaquait encore plus la papauté que le pape, il disait dans une nouvelle lettre à Léon X : " Il faut bien qu'une fois pourtant, très honorable Père, je me souvienne de toi. Ta renommée tant célébrée des gens de lettres, ta vie irréprochable te mettrait au-dessus de toute attaque. Je ne suis pas si sot que de m'en prendre à toi, lorsqu'il n'est personne qui ne te loue. Je t'ai appelé un Daniel dans Babylone ; j'ai protesté de ton innocence... Oui, cher Léon, tu me fais l'effet de Daniel dans la fosse, d'Ezéchiel parmi les scorpions. Que pourrais-tu seul contre ces monstres ? Ajoutons encore trois ou quatre cardinaux, savants et vertueux. Vous seriez empoisonnés infailliblement, si vous osiez entreprendre de remédier à tant de maux... C'en est fait de la cour de Rome. " Il y a plus de trois siècles que cette prédiction est échappée à Luther, et la cour de Rome existe encore. Les lettres du moine trouvaient Léon X occupé avec Michel-Ange à élever Saint- Pierre, et écrivant à Raphael : " Vous ferez l'honneur de mon pontificat. " Léon X , dit Palavicini, con maggior cuia chiamo coloro à cui fosser note le favole della Grecia e le delizie de Poeti, che l'istorie della chiesa et la dottrina de Padri . Les croassements germaniques de Luther impatientaient le Médicis au milieu des arts, sous le beau ciel de l'Italie. Pour étouffer ces bruits importuns, et ne se pouvant persuader qu'il s'agissait d'un schisme, il prépara la bulle de condamnation . La bulle arrivée en Allemagne, le peuple se soulève : à Erfurth, on la jette à l'eau ; elle est brûlée à Wittemberg ; première flamme d'un embrasement qui de l'Europe devait se répandre dans les autres parties de la terre. Ici un beau combat entre Luther et Luther, car, encore une fois, Luther était un homme de conviction. Ce combat est bien reproduit dans M. Michelet, la part faite à la traduction, qui donne inévitablement et nécessairement à la littérature et aux idées l'expression de la littérature moderne et des idées de notre siècle. Au commencement de son traité De servo Arbitrio , Luther dit à Erasme : " Sans doute, tu te sens quelque peu arrêté en présence d'une suite si nombreuse d'érudits, devant le consentement de tant de siècles, où brillèrent des hommes si habiles dans les lettres sacrées, où parurent de si grands martyrs, glorifiés par de nombreux miracles. Ajoute encore les théologiens plus récents, tant d'académies, de conciles, d'évêques, de pontifes. De ce côté se trouvent l'érudition, le génie, le nombre, la grandeur, la hauteur, la force, la sainteté, les miracles ; et que n'y a-t-il pas ? Dumien Wiclef et Laurent Valla (et aussi Augustin, quoique tu l'oublies), puis Luther : un pauvre homme, né d'hier, seul avec quelques amis qui n'ont ni tant d'érudition, ni tant de génie, ni le nombre, ni la grandeur, ni la sainteté, ni les miracles : à eux tous ils ne pourraient guérir un cheval boiteux... " Dans ce traité De servo Arbitrio , Luther se déclare pour la grâce contre le libre arbitre ; celui qui étendit, s'il n'établit pas, le libre examen chargeait la volonté de chaînes : ces contradictions sont naturelles aux hommes. Il n'y a d'ailleurs aucune liaison directe entre la fatalité providentielle et le despotisme social ; ce sont deux ordres de faits distincts : l'un appartient au domaine de la philosophie et de la théorie, l'autre est du ressort de la politique et de la pratique. L'Allemagne est le pays de l'honnêteté, du génie et des songes : plus les abstractions des esprits brumeux sont inintelligibles, plus elles excitent d'enthousiasme parmi les rêveurs qui les croient comprendre. Les compatriotes de Luther firent des opinions de saint Augustin ressuscitées la règle de leur foi. Luther s'adressa surtout aux nobles : il dédia sa défense des articles condamnés au seigneur Fabien de Feilitzsch : " Que cet écrit me recommande à toi et à toute votre noblesse. " Il publia son pamphlet : A la noblesse chrétienne d'Allemagne sur l'amélioration de la chrétienté . Les principaux nobles, amis de Luther, étaient Silvestre de Scauenberg, Franz de Sickingen, Taubenheim et Ulrich de Hutten. Le margrave de Brandebourg sollicitait la faveur de voir le nouvel apôtre. C'est ainsi qu'en France et en Angleterre les réformistes furent des rois, des princes et des nobles : en France, la soeur de François Ier, Jeanne d'Albret, Henri IV, les Châtillon, les Bouillon, les Rohan ; en Angleterre, Henri VIII, ses évêques et sa cour. Quand j'avançai cela dans les Etudes historiques , j'eus le malheur, contre mon intention, de blesser des susceptibilités ; j'en conviens, dans nos temps de démocratie, il est peut-être dur pour ceux qui se disent les fondateurs de la liberté populaire de se trouver, par origine, des aristocrates descendus d'une race de princes et de nobles : qu'y faire ? C'est la stricte vérité ; on la pourrait appuyer d'une masse de faits irrécusables. La diète de Worms fut le triomphe de Luther : il y comparut devant l'empereur Charles Quint six électeurs, un archiduc, deux landgraves, vingt-sept ducs, un grand nombre de comtes, d'archevêques et d'évêques. Il entra dans la ville monté sur un char, escorté de cent gentilshommes armés de toutes pièces. On chantait devant lui un hymne, la Marseillaise du temps : Notre dieu est une forteresse, Une épée et une bonne armure [M. Heine, Revue des Deux Mondes . (N.d.A.)] . Le peuple était monté sur les toits pour voir passer Martin. Ferme et modéré, le docteur ne voulut rien rétracter de ce qu'il avait avancé touchant les doctrines, mais il offrit de désavouer ce qui pouvait lui être échappé d'inconvenant contre les personnes. Ainsi, comme l'a dit M. Mignet d'une manière remarquable, Luther dit non au pape, non à l'empereur. Cela prouve de la conviction et du courage, mais de ce courage facile quand on est bien défendu, quand on est environné de beaucoup d'éclat, quand on est excité par l'ambition de devenir chef de secte et par l'espoir d'une grande renommée. Au surplus, tous les sectaires ont dit non . L'hérésie d'Arius dura plus de trois siècles dans sa vigueur et subsiste encore ; elle divisa le monde civilisé et s'empara de tout le monde barbare, les Francs de Clovis exceptés : Alaric et Genseric, qui saccagèrent Rome catholique, étaient ariens. Arius avait dit non bien avant Luther, dont les doctrines n'ont pas encore atteint l'âge de celles du prêtre d'Alexandrie. Luther était encouragé dans le sein de la diète même : des nobles et des comtes étaient allés le visiter. " Le Pape, dit Luther, avait écrit à l'empereur de ne point observer le sauf-conduit. Les évêques y poussaient ; mais les princes et les états n'y voulurent point consentir ; car il en fût résulté bien du bruit. J'avais tiré un grand éclat de tout cela ; ils devaient avoir peur de moi plus que je n'avais d'eux . En effet, le landgrave de Hesse, qui était encore un jeune seigneur, demanda à m'entendre, vint me trouver, causa avec moi, et me dit à la fin : " Cher docteur, si vous avez raison, que Notre-Seigneur Dieu vous soit en aide ! " Quoi qu'il en soit, l'apparition de Luther à la diète montrait quelque force d'âme, car Jean Huss, malgré le passeport d'un empereur, n'en avait pas moins été brûlé vif. Quand le Christ parut devant Pilate, il était seul, abandonné même de ses douze disciples : toutes les puissances de la terre s'élevaient contre lui, et l'on n'eut point égard au sauf-conduit qu'il avait du ciel. La diète publia le ban impérial ; il frappait Luther et ses adhérents. Voltaire prétend que Charles Quint hésita entre le moine d'Erfurth et Rome. Le sauf- conduit fut maintenu dans l'acte du ban. Le même Charles Quint qui accorda une audience solennelle à Luther refusa d'entendre Fernand Cortès. Le réformateur se retira : l'électeur de Saxe, pour le soustraire à tout danger, et peut-être d'accord avec Martin lui-même, le fit enlever et l'enferma dans le château de Wartbourg. Du haut de sa forteresse, Luther lança une multitude d'écrits, imitant Athanase, qui combattait pour la foi du fond des grottes de l'Egypte. Il était tenté : sa chair indomptée le brûlait d'un feu dévorant . Dans son Pathmos (ainsi ce nouveau saint Jean appelle-t-il le château de Wartbourg), il croyait ouïr, la nuit, des noisettes se heurter dans un sac, et entendre un grand bruit sur les marches d'un escalier que fermaient des chaînes et une porte de fer : c'était l'apostasie qui revenait. Luther, rendu impétueux par cette captivité bienveillante, qui lui donnait l'air d'un martyr, ne parlait plus que de briser les cèdres, d'abaisser les Pharaons superbes et endurcis . Il écrivait rudement à l'archevêque de Mayence, et datait ainsi : " Donné en mon désert, le dimanche après la sainte Catherine, 25 novembre 1521. " Le cardinal archevêque de Mayence répondait humblement, ou fièrement : " Cher docteur, j'ai reçu votre lettre... ; je souffre volontiers une réprimande fraternelle et chrétienne. " Prêchant son nouvel Evangile, Martin disait : " J'espère qu'ils me tueront ; mais mon heure n'est pas encore venue : il faut qu'auparavant je rende encore plus furieuse cette race de vipères. " Il hésite d'abord à se prononcer contre les voeux monastiques ; puis, se fortifiant dans ses idées, il déclare qu'il a formé a une vigoureuse conspiration pour les détruire et les mettre au néant ". Il n'approuvait pas les théologiens démagogues, qui marchaient sur ses traces et qui brisaient les images. " Si tu veux éprouver leurs inspirations, écrit-il à Mélanchthon, demande s'ils ont ressenti ces angoisses spirituelles et ces naissances divines, ces morts et ces enfers. " Il avait commencé à publier sa traduction de la Bible : des princes et des évêques la prohibèrent ; comme sectaire et comme auteur, il s'irrita, la colère lui donna la prévision de l'avenir. " Le peuple s'agite de tous côtés, il a les yeux ouverts ; il ne veut plus, il ne peut plus se laisser opprimer. C'est le Seigneur qui mène tout cela et qui ferme les yeux des princes sur ces symptômes menaçants ; c'est lui qui consommera tout par leur aveuglement et leur violence : il me semble voir l'Allemagne nager dans le sang. " Qu'ils sachent bien que le glaive de la guerre civile est suspendu sur leurs têtes. " Et qui suspendait le glaive de la guerre civile sur la tête de ces princes, si ce n'était Luther ? Dans cette année 1522, Henri VIII, encore orthodoxe, fit paraître le livre dont je parlerai ailleurs et qu'il avait fait faire ou revoir peut-être par son chapelain et ses ministres théologiens. Le moine réformateur malmène son collègue le roi réformateur. " Quel est donc ce Henri, ce nouveau Thomiste, ce disciple du monstre, pour que je respecte ses blasphèmes et sa violence ? Il est le défenseur de l'Eglise, oui, de son Eglise à lui, qu'il porte si haut, de cette prostituée qui vit dans la pourpre, ivre de débauches, de cette mère de fornications. Moi, mon chef est Christ ; je frapperai du même coup cette Eglise et son défenseur, qui ne font qu'un ; je les briserai. " Henri VIII, ne pouvant brûler Luther, répliqua : ses bûchers étaient plus redoutables que ses écrits. La réformation s'étendait à l'aide de l'imprimerie, qui semblait avoir été découverte à temps pour la propagation des nouvelles doctrines ; l'Eglise luthérienne s'établissait ; on sait ce qu'elle a rejeté et ce qu'elle a conservé des dogmes de l'Eglise romaine. Mais le schisme entrait de toutes parts dans la nouvelle communion ; Calvin paraissait à Genève ; Luther se brouillait avec Carlostadt, et écrivait contre lui des pamphlets amers. Les paysans se soulevèrent contre leurs seigneurs, et se jetèrent sur les biens des princes ecclésiastiques : de là les troubles de la Souabe, de Francfort, du pays de Bade, de l'Alsace, du Palatinat, de la Bavière, de la Hesse. En vain Luther fit ce qu'il put pour désarmer la foule ; en vain s'écriait-il que la révolte n'a jamais eu une bonne fin, que qui se sert de l'épée périra par l'épée : le glaive était tiré ; il ne devait rentrer dans le fourreau qu'après deux siècles d'immolation. Dans la réponse de Luther aux douze articles des paysans de la Souabe, il y a des choses justes et raisonnables il dit aussi aux seigneurs des vérités qui pouvaient leur sembler hardies ; mais entraîné par le caractère de sa réformation, ennemi du peuple, il se montre d'une dureté révoltante contre les paysans ; il ne donne pas une larme à leurs malheurs. " Je crois, dit-il, que tous les paysans doivent périr plutôt que les princes et les magistrats, parce que les paysans prennent l'épée sans l'autorité divine... Nulle miséricorde, nulle tolérance n'est due aux paysans, mais l'indignation de Dieu et des hommes... Les paysans sont dans le ban de Dieu et de l'empereur. On peut les traiter comme des chiens enragés. " Et cependant ces chiens enragés avaient été déchaînés par la parole de Luther. Pour ces hommes mis au ban de Dieu , on ne sent dans l'émancipateur de l'esprit humain aucune sympathie des libertés populaires. Il se brouilla avec tous les sectaires qui sortirent de sa réforme ; il ne pardonna jamais à Erasme son De libero Arbitrio . " Dès que je reviendrai en santé, je veux, avec l'aide de Dieu, écrire contre lui, et le tuer. Nous avons souffert qu'il se moquât de nous et nous prît à la gorge, mais aujourd'hui qu'il en veut faire autant au Christ, nous voulons nous mettre contre lui... Il est vrai qu'écraser Erasme, c'est écraser une punaise ; mais mon Christ dont il se moque m'importe plus que le péril d'Erasme. " Si je vis, je veux, avec l'aide de Dieu, purger l'Eglise de son ordure. C'est lui qui a semé et fait naître Crotus, Egranus, Witzeln, Oecolampade, Campanus et d'autres visionnaires ou épicuriens. Je ne veux plus le reconnaître dans l'Eglise, qu'on le sache bien... " " S'il prêche, cela sonne faux comme un vase fêlé ; il a attaqué la papauté, et maintenant il tire sa tête du sac. " Erasme et Luther avaient été longtemps amis et regardés tous deux comme des hérétiques. " Voilà, dit très bien M. Nisard, de petites questions pour les partisans du fatalisme historique, qui grossissent et grandissent un homme de tout ce qui s'est fait après lui, et par des causes qu'il n'aurait ni voulues ni prévues : mais je ne les trouve pas déjà si mauvaises pour l'heure où nous sommes. A cette heure-là, en effet, de qui pensez-vous qu'il soit demeuré le plus de choses, de Luther niant le libre arbitre et remplaçant le dogme par le dogme, ou, plus crûment, la superstition par la superstition, ou d'Erasme revendiquant pour l'homme la liberté de la conscience [D. Nisard, Erasme , 2e partie ; Revue des Deux Mondes , 15 septembre 1835. (N.d.A.)] ? " Les Turcs ayant assiégé Vienne, Luther appela noblement les Allemands à la défense de la patrie. Puis vinrent les ligues de Smalkade, les anabaptistes de Munster. Ceux-ci prêchèrent contre le pape et contre Luther ; ils préféraient même le premier au dernier : ils considéraient Luther comme l'ami de la noblesse, et il fut maudit par eux, de même qu'il l'avait été par les paysans de la Souabe. Mariage. - Vie privée de Luther Luther devait à ses opinions une démarche qui en était la conséquence et la suite. Il avait ouvert la porte des cloîtres, il en sortait une foule d'hommes et de femmes dont il ne savait que faire : il se maria donc, tant pour leur donner un bon exemple que pour se débarrasser de ses tentations. Quiconque a enfreint les règles cherche à entraîner les faibles avec soi et à se couvrir de la multitude : par ce consentement d'un grand nombre, on se flatte de faire croire à la justice et au droit d'une action qui souvent ne fut que le résultat d'un accident ou d'une passion irréfléchie. Des voeux saints furent doublement violés ; Luther épousa une religieuse. Tout cela est peut-être bien selon la nature, mais il y a une nature plus élevée : il est difficile, quelles que soient d'ailleurs les vertus de deux époux, qu'ils inspirent la confiance et le respect en faisant le serment de l'union conjugale au même autel où ils prononcèrent les voeux de chasteté et de solitude. Jamais le chrétien ne déposera dans le coeur d'un prêtre le fardeau caché de sa vie si ce prêtre a une autre épouse que cette Eglise mystérieuse qui garde le secret des fautes et console les douleurs. Le Christ, pontife et victime, vécut dans le célibat, et quitta la terre à la fin de la jeunesse. La religieuse que Luther épousa se nommait Catherine de Bora : il l'aima, vécut bien avec elle, et travailla de ses propres mains pour la nourrir. Celui qui fit des princes et dépouilla le clergé de ses richesses resta pauvre ; il s'honora par son indigence, comme nos premiers révolutionnaires. On lit ces paroles touchantes dans son testament : " Je certifie que nous n'avons ni argent comptant ni trésor d'aucune espèce. En cela rien d'étonnant, si l'on veut considérer que nous n'avons eu d'autre revenu que mon salaire et quelques présents. " On suit avec intérêt Luther dans sa vie privée et dans ses opinions particulières. Il a plusieurs belles pensées sur la nature, sur la Bible, sur les écoles, sur l'éducation, sur la foi, sur la loi. Ce qu'il dit de l'imprimerie est curieux. Une idée individuelle le conduit à une vérité générale et à une vue de l'avenir : " L'imprimerie est le dernier et le suprême don, le summum et postremum donum , par lequel Dieu avance les choses de l'Evangile. C'est la dernière flamme qui luit avant l'extinction du monde. Grâce à Dieu, elle est venue à la fin. " Il faut entendre Luther dans l'intimité des sentiments domestiques : " Cet enfant (son fils) et tout ce qui m'appartient est haï de leurs partisans, haï des diables. Cependant tous ces ennemis n'inquiètent guère le cher enfant ; il ne s'inquiète pas de ce que tant et de si puissants seigneurs lui en veulent, il suce gaiement la mamelle, regarde autour de lui en riant tout haut, et les laisse gronder tant qu'ils veulent. " Ailleurs, parlant encore de ses enfants, il dit : " Telles étaient nos pensées dans le paradis, simples et naïves, innocentes, sans méchanceté ni hypocrisie ; nous eussions été véritablement comme cet enfant quand il parle de Dieu et qu'il en est si sûr. " " Quels ont dû être les sentiments d'Abraham, lorsqu'il a consenti à sacrifier et égorger son fils unique ? Il n'en aura rien dit à Sara. " Le dernier trait est d'une familiarité et d'une tendresse presque sublimes. Il déplore la mort de sa petite fille Elisabeth : " Ma petite fille Elisabeth est morte ; je m'étonne comme elle m'a laissé le coeur malade, un coeur de femme, tant je suis ému. Je n'aurais jamais cru que l'âme d'un père fût si tendre pour son enfant. " Dans le plus profond de mon coeur sont encore gravés ses traits, ses paroles, ses gestes, pendant sa vie et sur son lit de mort ; mon obéissante et respectueuse fille ! La mort même du Christ (et que sont toutes les morts en comparaison !) ne peut me l'arracher de la pensée comme elle le devrait... " Chère Catherine, songe pourtant où elle est allée. Elle a certes fait un heureux voyage. La chair saigne sans doute, c'est sa nature ; mais l'esprit vit et se trouve selon ses souhaits. Les enfants ne disputent point ; comme on leur dit, ils croient : chez les enfants tout est simple. Ils meurent sans chagrin ni angoisses, sans disputes, sans tentations de la mort, sans douleur corporelle, tout comme s'ils s'endormaient. " En lisant des choses si douces, si religieuses, si pénétrantes, on se sent désarmé ; on oublie la fougue du sectaire. On trouve, sur la mort de son père, ces paroles d'une profondeur et d'une simplicité bibliques : " Je succède à son nom ; voici maintenant que je suis pour ma famille le vieux Luther : c'est mon tour, c'est mon droit de le suivre par la mort. " Luther, devenu malade et triste, disait : " L'empire tombe, les rois tombent, les prêtres tombent, et le monde entier chancelle, comme une grande maison qui va crouler annonce sa ruine par de petites lézardes. " La mort de Luther fut paisible ; il désirait mourir, et disait : " Que notre Seigneur vienne donc vite et m'emmène. Qu'il vienne surtout avec son jugement dernier, je tendrai le cou ; qu'il lance le tonnerre, et que je repose. (...) Fi de nous ! sur notre vie, nous ne donnons pas même la dîme à Dieu ; et nous croirions avec nos bonnes oeuvres mériter le ciel ! Qu'ai-je fait, moi ? (...) " Ce petit oiseau a choisi son abri et va dormir bien paisiblement ; il ne s'inquiète pas ; il ne songe point au gîte du lendemain ; il se tient bien tranquille sur sa petite branche et laisse Dieu songer pour lui. " " Je te recommande mon âme, ô mon Seigneur Jésus-Christ ! Je quitterai ce corps terrestre, je vais être enlevé de cette vie ; mais je sais que je resterai éternellement auprès de toi. " " Il répéta encore trois fois : In manus tuas commendo spiritum meum ; redemisti me, Domine, Deus veritatis . Soudain il ferma les yeux, et tomba évanoui. Le comte Albrecht et sa femme, ainsi que les médecins, lui prodiguèrent des secours pour le rendre à la vie ; ils n'y parvinrent qu'avec peine. Le docteur Jonas lui dit alors : Révérend père, mourez-vous avec constance dans la foi que vous avez enseignée ? Il répondit par un oui distinct, et se rendormit. Bientôt il pâlit, devint froid, respira encore une fois profondément, et mourut [Extrait de la Relation de Jonas et de Coebius , dans M. Michelet. (N.d.A.)] . " Portraits de Luther Voilà le oui final qui suivit le non prononcé à Worms. Oui Luther persista, et avec lui les sectes dont il fut le père ; mais la preuve qu'il ne sentait pas la portée du mouvement qu'il avait produit, c'est qu'il se refusa à tout accord avec ces sectes. Ainsi chez le landgrave de Hesse, il ne voulut rien céder à Zwingli, à Bucer et à Oecolampade, qui le suppliaient de s'entendre avec eux : ils lui auraient donné la Suisse et les bords du Rhin ; ainsi il blâma Mélanchthon qui essayait entre les catholiques et les protestants, une conciliation à peu près pareille à celle dont s'occupa Bossuet avec Leibnitz. ainsi il condamna les paysans de la Souabe et les anabaptistes de Munster, beaucoup moins à cause des désordres dont ils s'étaient rendus coupables que parce qu'ils ne voulaient pas se renfermer dans le cercle par lui tracé. Un homme à grandes conceptions, désirant changer la face du monde, se serait élevé au-dessus de ses propres opinions ; il n'aurait pas arrêté les esprits qui cherchaient la destruction de ce que lui-même prétendait détruire. Luther fut le premier obstacle à la réformation de Luther. Quant au caractère, le réformateur n'en manqua pas, mais après tout il ne fit point éclater ce courage dominateur que montrèrent dans la religion catholique et dans l'hérésie tant de martyrs et d'enthousiastes ; il ne fut ni l'invincible Arius, ni l'indomptable Jean Huss : il ne s'expose qu'une fois, après laquelle il se tient à l'écart, menace beaucoup de loin, s'écrie qu'il bravera tout, et ne brave rien. Il refuse d'aller à la diète d'Augsbourg, et demeure prudemment renfermé dans la forteresse de Wartbourg. Il dit souvent qu'il est seul , qu'il va descendre de son Sinaï, de sa Sion, et il y reste. Quand il disait cela, loin d'être seul , il était derrière les ducs de Mecklembourg et de Brunswick, derrière le grand-maître de l'ordre Teutonique, derrière l'électeur de Saxe, le landgrave de Hesse ; il avait devant lui l'incendie par lui-même allumé, et l'on ne pouvait plus l'atteindre à travers cette barricade de flammes. Reconnaissons dans Luther un homme d'esprit et d'imagination, écrivain, poète, musicien, et d'ailleurs très bon homme. Il a fixé la prose allemande ; sa traduction de la Bible, infidèle, parce qu'il savait mal l'hébreu, est restée ; on chante encore dans les églises luthériennes ses psaumes composés d'après les Saintes Ecritures. Il était désintéressé, doux mari, père tendre, abstraction faite du moine et de la nonne épousée. On sent en lui cette candide et simple nature allemande, pleine des meilleurs sentiments de l'humanité, et qui inspire la confiance au premier abord ; mais aussi on retrouve en Luther la grossièreté germanique, ces vertus et ces talents, lesquels s'inspirent, encore même aujourd'hui, de ce faux Bacchus maudit par un autre réformateur, Julien l'Apostat. Luther était de bonne foi ; il ne tomba dans le schisme qu'après de longs combats ; il exprime souvent ses doutes, presque ses remords ; il conserve les tentations du cloître. Un homme léger, qui se fait religieux pour avoir vu un de ses amis tué d'un coup de foudre, peut bien jeter le froc pour avoir assisté à la vente des indulgences : il ne faut prêter à tout cela ni hautes idées ni vues profondes. C'était très sérieusement que Luther se croyait attaqué du diable ; il le combattait la nuit à la sueur de son front : Multas noctes mihi satis amarulentas et acerbas reddere ille novit . Quand il était trop tourmenté du démon, il le mettait en fuite en lui disant trois mots que je n'oserais répéter et qu'on peut lire dans les curieux extraits de M. Michelet [ Mémoires de Luther , t. III, p. 186, ligne 4. (N.d.A.)] . Le Christ avait parlé autrement à Satan ; il s'était contenté de lui dire : " Tu ne tenteras point le Seigneur ton Dieu. " Quelquefois Luther, dans son exaltation, se pensait envahi par la Divinité, se dépouillait de son moi et s'écriait : " Je ne connais pas Luther : que le diable emporte Luther ! " Luther ne composait pas son éloquence de termes choisis, et à propos du pape il se souvient trop du lama. Sa doctrine en faveur des grands est aussi relâchée que son éloquence est quelquefois souillée : il admit presque la polygamie, et permit deux femmes au landgrave de Hesse. S'il n'eût renoncé à l'autorité papale, il aurait pu s'appuyer d'une décrétale de 762, du pape Grégoire II. Portrait de Luther par Mainbourg, Bossuet et Voltaire On peut remarquer, à l'honneur des écrivains catholiques et des prêtres, la justice qu'ils ont rendue à Luther dans les portraits qu'ils ont faits de lui. " C'était un homme d'un esprit vif et subtil, dit le père Mainbourg dans son style un peu vieilli, naturellement éloquent, disert et poli dans sa langue, infiniment laborieux, et si assidu à l'étude, qu'il y passait quelquefois des jours entiers, sans même se donner le loisir de prendre un morceau ; ce qui lui acquit une assez grande connaissance des langues et des Pères, à la lecture desquels, et surtout à celle de saint Augustin, dont il fit un très mauvais usage, il s'était fort attaché, contre l'ordinaire des théologiens de son temps. Il avait la complexion forte et robuste pour durer au travail sans détriment de la santé ; tempérament bilieux et sanguin ; ayant l'oeil pénétrant et tout de feu, le ton de voix agréable et fort élevé quand il était une fois échauffé, l'air fier, intrépide et hautain, qu'il savait pourtant radoucir quand il voulait, pour contrefaire l'humble, le modeste et le mortifié, ce qui ne lui arrivait pas trop souvent... Voilà le véritable caractère de Martin Luther, dans lequel on peut dire qu'il y eut un grand mélange de quelques bonnes et de plusieurs mauvaises qualités, et qu'il fut bien plus débauché encore dans l'esprit que dans les moeurs et dans sa vie, laquelle il passa toujours assez régulière. " Bossuet a fait de Luther un portrait qu'on pourrait croire flatté à force d'être impartial : " Les deux partis qui partagent la réforme l'ont également reconnu pour leur auteur. Ce n'a pas été seulement les luthériens, ses sectateurs, qui lui ont donné à l'envi de grandes louanges ; Calvin admire souvent ses vertus, sa magnanimité, sa constance, l'industrie incomparable qu'il a fait paraître contre le pape : c'est la trompette ou plutôt le tonnerre ; c'est la foudre qui a tiré le monde de sa léthargie ; ce n'était pas Luther qui parlait, c'était Dieu qui foudroyait par sa bouche. Il est vrai qu'il eut de la force dans le génie, de la véhémence dans ses discours, une éloquence vive et impétueuse qui entraînait les peuples et les ravissait ; une hardiesse extraordinaire quand il se vit soutenu et applaudi, avec un air d'autorité qui faisait trembler devant lui ses disciples ; de sorte qu'ils n'osaient le contredire ni dans les grandes choses ni dans les petites. Ce ne fut pas seulement le peuple qui regarda Luther comme un prophète, les doctes du parti le donnaient pour tel. Mélanchthon, qui se rangea sous sa discipline dès le commencement de ces disputes, se laissa d'abord tellement persuader qu'il y avait en cet homme quelque chose d'extraordinaire et de prophétique qu'il fut longtemps sans en pouvoir revenir, malgré tous les défauts qu'il découvrait de jour en jour dans son maître, et il écrivait à Erasme, en parlant de Luther : Vous savez qu'il faut éprouver et non pas mépriser les prophètes . Cependant, ce nouveau prophète s'emportait à des excès inouïs. Il outrait tout : parce que les prophètes, par l'ordre de Dieu, faisaient de terribles invectives, il devint le plus violent de tous les hommes et le plus fécond en paroles outrageuses. Luther parlait de lui-même de manière à faire rougir tous ses amis. Enflé de son savoir, médiocre au fond, mais grand pour le temps, et trop grand pour son salut et pour le repos de l'Eglise, il se mettait au-dessus de tous les hommes, et non-seulement de ceux de son siècle, mais des plus illustres siècles passés. Il faut avouer qu'il avait beaucoup de force dans l'esprit : rien ne lui manquait que la règle, que l'on ne peut avoir que dans l'Eglise, et sous le joug d'une autorité légitime. Si Luther se fût tenu sous ce joug, si nécessaire à toutes sortes d'esprits. et surtout aux esprits bouillants et impétueux comme le sien ; s'il eût pu retrancher de ses discours ses emportements, ses plaisanteries, ses arrogances brutales, ses excès, ou, pour mieux dire, ses extravagances, la force avec laquelle il manie la vérité n'aurait pas servi à la séduction. C'est pourquoi on le voit encore invincible quand il traite les dogmes anciens qu'il avait pris dans le sein de l'Eglise ; mais l'orgueil suivait de près ses victoires. " Le patriarche de l'incrédulité , Voltaire, a traité Luther moins favorablement que le jésuite Mainbourg et l'évêque de Meaux. " On ne peut, dit-il, sans rire de pitié lire la manière dont Luther traite tous ses adversaires et surtout le pape : Petit pape, petit papelin, vous êtes un âne, un ânon ; allez doucement, il fait glacé ; vous vous rompriez les jambes, et on dirait : Que diable est ceci ? le petit ânon de papelin est estropié. Un âne sait qu'il est âne, une pierre sait qu'elle est pierre ; mais ces petits ânons de papes ne savent pas qu'ils sont ânons. " Ces moqueries de Voltaire sont justes, mais elles ne comptent pas. Ce qu'il faut penser de Luther Le mouvement que Luther opéra ne vint point de son génie : il n'avait point de génie ; il faut se souvenir que le mot de génie au temps de Bossuet ne signifiait pas ce qu'il signifie aujourd'hui. Luther, je l'ai dit, avait seulement beaucoup d'esprit et surtout beaucoup d'imagination. Il céda à l'irascibilité de son caractère, sans comprendre la révolution qu'il opérait, et laquelle même il entrava en s'obstinant à la concentrer dans sa personne : il eût échoué comme tous ses prédécesseurs si la dépouille du clergé ne se fût trouvée là pour tenter la cupidité du pouvoir. Après l'événement on a systématisé la réformation ; le caractère de notre siècle est de systématiser tout, sottise, lâcheté, crime : on fait honneur à la pensée de bassesses ou de forfaits auxquels elle n'a pas songé, et qui n'ont été produits que par un instinct vil ou un dérèglement brutal : on prétend trouver du génie dans l'appétit d'un tigre. De là ces phrases d'apparat, ces maximes d'échafaud, qui veulent être profondes, qui, passant de l'histoire ou du roman au langage vulgaire, entrent dans le commerce des crimes au rabais, des assassins pour une timbale d'argent ou pour la vieille robe d'une pauvre femme. On a prétendu que le libre examen fut le principe constitutif de la réformation. Il faudrait d'abord s'entendre sur ce qu'on appelle le libre examen : le libre examen de quoi ? De la religion, des idées philosophiques ? Il y avait longtemps que l'on en avait usé. Le libre examen des questions sociales, de la liberté politique ? Non, certes ; et c'est ce que je montrerai dans le chapitre suivant. Il est même douteux que le libre examen en religion ait hâté cette révolution anti-chrétienne qui est au fond de la pensée de ceux dont le libre examen est la doctrine favorite. Bayle, qui ne sera pas suspect en cette matière, fait cette observation pleine de profondeur et de sagacité : " On peut assurer que le nombre des esprits tièdes, indifférents, dégoûtés du christianisme, diminua beaucoup plus qu'il n'augmenta par les troubles qui agitèrent l'Europe à l'occasion de Luther. Chacun prit parti avec chaleur : les uns demeurèrent dans la communion romaine, les autres embrassèrent la protestante. Les premiers conçurent pour leur communion plus de zèle qu'ils n'en avaient, les autres furent tout de feu pour leur nouvelle créance. On ne saurait nombrer ces personnes qui, au dire de Coeffeteau, rejetaient le christianisme à la vue de tant de disputes. " Si l'on dit que dans un temps donné le libre examen de la vérité religieuse entraîna comme déduction, comme corollaire, le libre examen de la vérité politique ; si l'on dit avec Voltaire que ce n'est qu'après Luther que les séculiers ont dogmatisé , j'en conviendrai : mais on fût arrivé là par le progrès naturel de la civilisation : on n'avait nullement besoin de passer à travers les fureurs de la Ligue, les massacres de l'Irlande et de l'Ecosse, les tueries des paysans de l'Allemagne, les guerres civiles de la Suisse et la guerre de Trente ans. Ces torrents de sang, au lieu de précipiter la marche de l'esprit humain, l'ont arrêté deux siècles sur leurs bords et l'ont empêché d'avancer : les horreurs de 1793 retarderont pour des temps infinis l'émancipation des peuples. La réformation eut tout simplement pour origine l'orgueilleuse colère d'un moine et l'avidité des princes : les changements opérés depuis un siècle avant la réformation, dans les lois et dans les moeurs, amenaient de nécessité des changements dans le culte ; Luther vint en son temps, voilà tout. C'est un exemple de plus de cette renommée des choses et du hasard, qui s'attache à des capacités peu supérieures. Bayle encore fait cette autre remarque judicieuse : " Wiclef et plusieurs autres... n'avaient pas moins d'habileté ni moins de mérite que Luther : mais ils entreprirent la guérison de la maladie avant la crise. " Berington, dans son Histoire littéraire , juge, comme moi, que l'on fût arrivé à toutes les réformes nécessaires sans être obligé de passer par tant de malheurs. " Dans l'Angleterre, ma patrie, dit-il, ces nobles édifices qui étaient les monuments de la généreuse piété de nos ancêtres auraient été préservés de la destruction et seraient devenus non l'asile de la fainéantise monacale, mais celui du loisir studieux, du mérite modeste et de la philosophie chrétienne. " Le protestantisme peut à bon droit revendiquer des vertus, il n'est pas aussi heureux dans ses fondateurs : Luther, moine apostat approbateur du massacre des paysans ; Calvin, docteur aigre qui brûla Servet ; Henri VIII, réviseur du Missel et qui fit périr soixante-douze mille hommes dans les supplices : voilà ses trois Christs. La Réformation Mais laissant à part l'ouvrier, et ne considérant que l'oeuvre, il est des vérités qu'il serait injuste de nier. La réformation, en ouvrant les siècles modernes, les sépara du siècle limitrophe et indéterminé qui suivit la disparition du moyen âge : elle réveilla les idées de l'antique égalité ; elle servit à métamorphoser une société toute militaire en une société rationnelle, civile et industrielle ; elle fit naître la propriété moderne des capitaux, propriété mobile, progressive, sans bornes, qui combat la propriété bornée, fixe et despotique de la terre. Ce bien est immense : il a été mêlé de beaucoup de mal, et ce mal, l'impartialité historique ne permet pas de le taire. Le christianisme commença chez les hommes par les classes plébéiennes, pauvres et ignorantes. Jésus-Christ appela les petits, et ils allèrent à leur maître. La foi monta peu à peu dans les hauts rangs, et s'assit enfin sur le trône impérial. Le christianisme était alors catholique ou universel ; la religion, dite catholique, partit d'en bas pour arriver aux sommités sociales : la papauté n'était que le tribunat des peuples, lorsque l' âge politique du christianisme arriva. Le protestantisme suivit une route opposée : il s'introduisit par la tête du corps politique, par les princes et les nobles, par les prêtres et les magistrats, par les savants et les gens de lettres, et il descendit lentement dans les conditions inférieures ; les deux empreintes de ces deux origines sont restées distinctes dans les deux communions. La communion réformée n'a jamais été aussi populaire que le culte catholique ; de race princière et patricienne, elle ne sympathise pas avec la foule. Equitable et moral, le protestantisme est exact dans ses devoirs, mais sa bonté tient plus de la raison que de la tendresse : il vêtit celui qui est nu, mais il ne le réchauffe pas dans son sein ; il ouvre des asiles à la misère, mais il ne vit pas et ne pleure pas avec elle dans ses réduits les plus abjects ; il soulage l'infortune, mais il n'y compatit pas. Le moine et le curé sont les compagnons du pauvre ; pauvres comme lui, ils ont pour leurs compagnons les entrailles de Jésus-Christ : les haillons, la paille, les plaies, les cachots, ne leur inspirent ni dégoût ni répugnance ; la charité en a parfumé l'indigence et le malheur. Le prêtre catholique est le successeur des douze hommes du peuple qui prêchèrent Jésus-Christ ressuscité ; il bénit le corps du mendiant expiré, comme la dépouille sacrée d'un être aimé de Dieu et ressuscité à l'éternelle vie. Le pasteur protestant abandonne le nécessiteux sur son lit de mort ; pour lui les tombeaux ne sont point une religion, car il ne croit pas à ces lieux expiatoires où les prières d'un ami vont délivrer une âme souffrante. Dans ce monde, le ministre ne se précipite point au milieu du feu, de la peste ; il garde pour sa famille particulière ces soins affectueux que le prêtre de Rome prodigue à la grande famille humaine. Sous le rapport religieux, la réformation conduit insensiblement à l'indifférence ou à l'absence complète de foi : la raison en est que l'indépendance de l'esprit aboutit à deux abîmes : le doute ou l'incrédulité. Et, par une réaction naturelle, la réformation, à sa naissance, ressuscita le fanatisme catholique qui s'éteignait : elle pourrait donc être accusée d'avoir été la cause indirecte des meurtres de la Saint-Barthélemy, des fureurs de la Ligue, de l'assassinat de Henri IV, des massacres d'Irlande, de la révocation de l'édit de Nantes et des dragonades. Le protestantisme criait à l'intolérance de Rome, tout en égorgeant les catholiques en Angleterre et en France, en jetant au vent les cendres des morts, en allumant les bûchers à Genève, en se souillant des violences de Munster, en dictant les lois atroces qui ont accablé les Irlandais, à peine aujourd'hui délivrés après trois siècles d'oppression. Que prétendait la réformation relativement au dogme et à la discipline ? Elle pensait bien raisonner en niant quelques mystères de la foi catholique, en même temps qu'elle en retenait d'autres tout aussi difficiles à comprendre. Elle attaquait les abus de la cour de Rome ? Mais ces abus ne se seraient-ils pas détruits par les progrès de la civilisation ? Ne s'élevait-on pas de toutes parts et depuis longtemps contre ces abus, comme je viens de le montrer ? La réformation, pénétrée de l'esprit de son fondateur, se déclara ennemie des arts ; elle saccagea les tombeaux, les églises et les monuments ; elle fit en France et en Angleterre des monceaux de ruines. En retranchant l'imagination des facultés de l'homme, elle coupa les ailes au génie et le mit à pied. Elle éclata au sujet de quelques aumônes destinées à élever au monde chrétien la basilique de Saint-Pierre. Les Grecs auraient-ils refusé les secours demandés à leur piété pour bâtir un temple à Minerve ? Si la réformation, à son origine, eût obtenu un plein succès, elle aurait établi, du moins pendant quelque temps, une autre espèce de barbarie ; traitant de superstition la pompe des autels, d'idolâtrie les chefs-d'oeuvre de la sculpture, de l'architecture et de la peinture, elle tendait à faire disparaître la haute éloquence et la grande poésie, à détériorer le goût par la répudiation des modèles, à introduire quelque chose de froid, de sec, de doctrinaire, de pointilleux dans l'esprit ; à substituer une société guindée et toute matérielle à une société aisée et tout intellectuelle, à mettre les machines et le mouvement d'une roue en place des mains et d'une opération mentale. Ces vérités se confirment par l'observation d'un fait. Dans les diverses branches de la religion réformée, cette communion s'est plus ou moins rapprochée du beau, selon qu'elle s'est plus ou moins éloignée de la religion catholique. En Angleterre, où la hiérarchie ecclésiastique s'est maintenue, les lettres ont eu leur siècle classique. Le luthéranisme conserve des étincelles d'imagination que cherche à éteindre le calvinisme, et ainsi de suite en descendant jusqu'au quaker, qui voudrait réduire la vie sociale à la grossièreté des manières et à la pratique des métiers. Shakespeare, selon toutes les probabilités, s'il était quelque chose, était catholique ; Pope et Dryden le furent ; Milton a imité quelques parties des poèmes de saint Avite et de Masenius ; Klopstock a emprunté la plupart des croyances romaines. De nos jours, en Allemagne, la haute imagination ne s'est manifestée que quand l'esprit du protestantisme s'est affaibli et dénaturé : les Goethe et les Schiller ont montré leur génie en traitant des sujets catholiques. Rousseau et Mme de Staël, en France, font une brillante exception à la règle ; mais étaient-ils protestants à la manière des premiers disciples de Calvin ? C'est à Rome que les peintres, les architectes et les sculpteurs des cultes dissidents viennent aujourd'hui chercher des inspirations que la tolérance universelle leur permet de recueillir. L'Europe, que dis-je ? le monde est couvert de monuments de la religion catholique. On lui doit cette architecture gothique, qui rivalise par les détails et qui efface en grandeur les monuments de la Grèce. Il y a plus de trois cents ans que le protestantisme est né ; il est puissant en Angleterre, en Allemagne, en Amérique ; il est pratiqué de plusieurs millions d'hommes. Qu'a-t- il élevé ? Il vous montrera les ruines qu'il a faites, au milieu desquelles il a planté quelques jardins ou établi quelques manufactures. Rebelle à l'autorité des traditions, à l'expérience des âges, à l'antique sagesse des vieillards, le protestantisme se détacha du passé et planta une société sans racines. Avouant pour père un moine allemand du XVIe siècle, le réformé renonça à la magnifique généalogie qui fait remonter le catholique, par une suite de saints et de grands hommes, jusqu'à Jésus-Christ, de là jusqu'aux patriarches et au berceau de l'univers. Le siècle protestant dénia à sa première apparition toute parenté avec le siècle de ce Léon protecteur du monde civilisé contre Attila, et avec le siècle de cet autre Léon qui, mettant fin au monde barbare, embellit la société lorsqu'il n'était plus nécessaire de la défendre. Si la réformation rétrécissait le génie dans l'éloquence, la poésie et les arts, elle comprimait les grands coeurs à la guerre ; l'héroïsme est l'imagination dans l'ordre militaire. Le catholicisme avait produit les chevaliers ; le protestantisme fit des capitaines, braves et vertueux comme La Noue, mais sans élan (Falkland excepté), souvent cruels à froid et austères moins de moeurs que d'esprit : les Châtillon furent toujours effacés par les Guise. Le seul guerrier de mouvement et de vie que les protestants comptassent parmi eux, Henri IV, leur échappa. La réformation ébaucha Gustave-Adolphe, Charles XII et Frédéric elle n'aurait pas fait Bonaparte, de même qu'elle avorta de Tillotson et du ministre Claude, et n'enfanta ni Fénelon ni Bossuet, de même qu'elle éleva Inigo Jones et Web, et ne créa point Raphael et Michel-Ange. On a écrit que le protestantisme avait été favorable à la liberté politique ; qu'il avait émancipé les nations : les faits parlent-ils comme les écrivains ? Il est certain qu'à sa naissance la réformation fut républicaine, mais dans le sens aristocratique, parce que ses premiers disciples furent des gentilshommes. Les calvinistes rêvèrent pour la France une espèce de gouvernement à principautés fédérales, qui l'auraient fait ressembler à l'empire germanique : chose étrange ! on aurait vu renaître la féodalité par le protestantisme. Les nobles se précipitèrent par instinct dans ce culte nouveau et à travers lequel s'exhalait jusqu'à eux une sorte de réminiscence de leur pouvoir évanoui. Mais cette première ferveur passée, les peuples ne recueillirent du protestantisme aucune liberté politique. Jetez les yeux sur le nord de l'Europe, dans les pays où la réformation est née, où elle s'est maintenue, vous verrez partout l'unique volonté d'un maître : la Prusse, la Saxe, sont restées sous la monarchie absolue ; le Danemark était devenu un despotisme légal. Le protestantisme échoua dans les pays républicains, il ne pénétra point dans la monarchie élective et républicaine de Pologne ; il ne put envahir Gênes ; à peine obtint-il à Venise et à Ferrare une petite Eglise clandestine, qui mourut : les arts et le beau soleil du midi lui étaient mortels. En Suisse. il ne réussit que dans les cantons aristocratiques, analogues à sa nature, et encore avec une grande effusion de sang. Les cantons populaires ou démocratiques, Schwitz, Ury et Underwald berceau de la liberté helvétique, le repoussèrent. En Angleterre, il n'a point été le véhicule de la constitution, formée bien avant le XVIe siècle dans le giron de la foi catholique. Quand la Grande- Bretagne se sépara de la cour de Rome, le parlement avait déjà jugé et déposé des rois ; les trois pouvoirs étaient distincts ; l'impôt et l'armée ne se levaient que du consentement des communes et des lords ; la monarchie représentative était trouvée et marchait : le temps, le civilisation, les lumières croissantes, y auraient ajouté les ressorts qui lui manquaient encore, tout aussi bien sous l'influence du culte catholique que sous l'empire du culte protestant. Le peuple anglais fut si loin d'obtenir une extension de ses libertés par le renversement de la religion de ses pères que jamais le sénat de Tibère ne fut plus vil que le parlement de Henri VIII : ce parlement alla jusqu'à décréter que la seule volonté du tyran fondateur de l'Eglise anglicane avait force de loi. L'Angleterre fut-elle plus libre sous le sceptre d'Elisabeth que sous celui de Marie ? La vérité est que le protestantisme n'a rien changé aux institutions : là où il a trouvé une monarchie représentative ou des républiques aristocratiques, comme en Angleterre et en Suisse, il les a adoptées ; là où il a rencontré des gouvernements militaires, comme dans le nord de l'Europe, il s'en est accommodé, et les a même rendus plus absolus. Si les colonies anglaises ont formé la république plébéienne des Etats-Unis, elles n'ont point dû leur émancipation au protestantisme ; ce ne sont point des guerres religieuses qui les ont délivrées ; elles se sont révoltées contre l'oppression de la mère patrie, protestante comme elles. Le Maryland, Etat catholique et très peuplé, fit cause commune avec les autres Etats, et aujourd'hui la plupart des Etats de l'ouest sont catholiques ; les progrès de cette communion dans ce pays passent toute croyance, parce qu'elle s'y est rajeunie dans son élément évangélique, la liberté populaire, tandis que les autres communions y meurent dans une indifférence profonde. Enfin, auprès de cette grande république des colonies anglaises protestantes, viennent de s'élever les grandes républiques des colonies espagnoles catholiques : certes celles-ci, pour arriver à l'indépendance, ont eu bien d'autres obstacles à surmonter que les colonies anglo-américaines, nourries au gouvernement représentatif avant d'avoir rompu le faible lien qui les attachait au sein maternel. Une seule république s'est formée en Europe à l'aide du protestantisme, la république hollandaise ; mais la Hollande appartenait à ces communes industrielles des Pays-Bas qui pendant plus de quatre siècles luttèrent pour secouer le joug de leurs princes, et s'administrèrent en forme de républiques municipales, toutes zélées catholiques qu'elles étaient. Philippe II et les princes de la maison d'Autriche ne purent étouffer dans la Belgique cet esprit d'indépendance, et ce sont des prêtres catholiques qui l'ont rendue un moment, aujourd'hui même, à l'état républicain. Une branche de luthéranisme a seule été politique, la branche calviniste avec ses rameaux divers, en allant de l'anabaptiste au socinien ; néanmoins, cette branche n'a dans le fait rien produit pour la liberté populaire. En France, le calvinisme eut pour disciples des prêtres et des nobles. Si Knox et Buchanan, en Ecosse, prêchèrent la souveraineté du peuple, le jésuite Mariana, La Boëtie et Bodin répandirent les mêmes doctrines parmi les catholiques. On verra que Milton, ennemi de ces rois protestants qu'il ne put cependant empêcher de remonter sur le trône, était aussi partisan de la république aristocratique et grand adversaire de l'égalité et de la démocratie. Concluons de l'étroite investigation des faits que le protestantisme n'a point affranchi les peuples : il a apporté aux hommes la liberté philosophique, non la liberté politique : or la première liberté n'a conquis nulle part la seconde, si ce n'est en France, vraie patrie de la catholicité. Comment arrive-t-il que l'Allemagne, très philosophique de sa nature, et déjà armée du protestantisme, n'ait pas fait un pas vers la liberté politique dans le XVIIIe siècle, tandis que la France, très peu philosophique de tempérament, et sous le joug du catholicisme, a gagné dans le même siècle toutes ses libertés ? Descartes, fondateur du doute raisonné, auteur de la Méthode et des Méditations , destructeur du dogmatisme scolastique ; Descartes, qui soutenait que pour atteindre à la vérité il fallait se défaire de toutes les opinions reçues, Descartes fut toléré à Rome, pensionné du cardinal Mazarin et persécuté par les théologiens de la Hollande. L'homme de théorie méprise souverainement la pratique : de la hauteur de sa doctrine, jugeant les choses et les peuples, méditant sur les lois générales de la société, portant la hardiesse de ses recherches jusque dans les mystères de la nature divine, il se sent et se croit indépendant parce qu'il n'a que le corps d'enchaîné. Penser tout et ne faire rien, c'est à la fois le caractère et la vertu du génie philosophique : ce génie désire le bonheur du genre humain., le spectacle de la liberté le charme, mais peu lui importe de le voir par les fenêtres d'une prison. Comme Socrate, le protestantisme a été un accoucheur d'esprits ; malheureusement, les intelligences qu'il a mises au jour n'ont été jusque ici que de belles esclaves. Au surplus, la plupart de ces réflexions sur la religion réformée ne se doivent appliquer qu'au passé : aujourd'hui les protestants, pas plus que les catholiques, ne sont ce qu'ils ont été ; les premiers même ont gagné en imagination, en poésie, en éloquence, en raison, en liberté, en vraie piété, ce que les seconds ont perdu. Les antipathies entre les diverses communions n'existent plus ; les enfants du Christ, de quelque lignée qu'ils proviennent, se sont resserrés au pied du Calvaire, souche commune de la famille. Les désordres et l'ambition de la cour romaine ont cessé ; il n'est plus resté au Vatican que la vertu des premiers évêques, la protection des arts et la majesté des souvenirs. Tout tend à recomposer l'unité catholique ; avec quelques concessions de part et d'autre, l'accord serait bientôt fait. Pour jeter un nouvel éclat, le christianisme n'attend qu'un génie supérieur venu à son heure et dans sa place. La religion chrétienne entre dans une ère nouvelle ; comme les institutions et les moeurs, elle subit la troisième transformation ; elle cesse d'être politique selon le vieil artifice social : elle marche au grand principe de l'Evangile, l'égalité démocratique naturelle devant les hommes, comme elle l'avait déjà reconnue devant Dieu ; elle devient philosophique, sans cesser d'être divine ; son cercle flexible s'étend avec les lumières et les libertés, tandis que la Croix marque à jamais son centre immobile. Commencement de la littérature protestante. - Knox. - Buchanan Quand une fois une route est ouverte, il ne manque pas d'hommes qui s'y viennent précipiter : Henri VIII suivit bientôt Luther. En établissant la plus rude des tyrannies religieuses et politiques, il montra combien la réformation était favorable à l'indépendance des opinions et à la liberté. Bien que je vienne d'avancer que le beau subsista de préférence dans les lettres là où les auteurs se rapprochèrent davantage du génie de l'Eglise romaine, il faut convenir toutefois que le changement de religion n'apporta pas une altération immédiate dans la littérature anglaise : pourquoi ? Parce que la réformation eut lieu, comme je l'ai dit plus haut, avant que la langue fût sortie de la barbarie : tous les grands écrivains parurent après le règne de Henri VIII. Mais si les innovations dans le culte, en raison de l'époque où elles furent introduites, n'établirent pas une ligne de démarcation très visible dans l'échelle ascendante de la littérature, elles en tracèrent une très profonde dans l'échelle descendante. La littérature en Europe fut coupée en deux par la réformation ; chaque part forma une littérature rivale et souvent ennemie l'une de l'autre. Ce serait le sujet d'un ouvrage utile pour le goût, curieux pour la critique, philosophique pour l'histoire de l'esprit humain, que l'examen et la comparaison de la littérature catholique et de la littérature protestante, depuis la division des idées par le schisme. Les lettres en Angleterre, en Ecosse, en Allemagne, en Hollande, dans la France calviniste, ne sont ni les lettres dans la France restée fidèle à ses autels, ni les lettres en Espagne et en Italie. Qu'auraient été Milton, Addison, Hume, Robertson, catholiques ? Que seraient devenus Racine, Bossuet, Massillon, Bourdaloue, protestants ? Ces deux littératures opposées ont agi et réagi l'une sur l'autre. L'éloquence de la chaire, par exemple, a changé de route depuis la réformation : les pasteurs ont prêché la morale, les prêtres le dogme ; ces derniers ne parurent plus occupés qu'à se défendre, pressés entre Luther, qui les poursuivait, et Voltaire, qui s'avançait au-devant d'eux. Les protestants allèrent trop loin ; les catholiques restèrent trop en arrière. La politique et la philosophie envahirent la littérature de la réformation ; cette littérature devint raide et raisonneuse. Knox, prêtre écossais apostat, qui fit pleurer l'infortunée Marie Stuart par son menaçant fanatisme, qui publia Le premier son de la trompette contre le gouvernement des femmes , qui établit le dogme de la souveraineté du peuple en matière religieuse et politique : plebis est religionem reformare ; principes ob justas causas deponi possunt , etc. L'évêque de Luçon, depuis cardinal de Richelieu, réfuta les principes de Knox dans un ouvrage de controverse : " Les vostres, dit-il, ont escrit que par droict divin et humain, il est permis de tuer les roys impies, que c'est chose conforme à la parole de Dieu, qu'un homme privé par spécial instinct peut tuer un tyran, doctrine détestable en touts poincts, qui n'entrera jamais en la pensée de l'Eglise catholique. " Buchanan développa les mêmes principes que Knox dans son Traité De Jure regni apud Scotos ; Knox et Buchanan vivaient au commencement de la réformation ; ils étaient liés avec Calvin et Théodore de Beze ; tous deux, contemporains de Henri VIII, avaient écrit comme catholiques avant d'écrire comme protestants. - Knox fut prêtre , Buchanan précepteur domestique de Montaigne : on peut voir dans les écrits en prose du premier et dans les poésies du second comment les doctrines nouvelles avaient modifié leur génie. Henri VIII auteur On pourrait étudier dans les propres ouvrages de Henri VIII la même métamorphose du style et des idées. Il y avait loin de " l'Instruction du Chrétien " ( Institution of a Christian man ) : de " la Science du Chrétien " ( Erudition of a Christian man ), à l' Assertio septem Sacramentorum ; traité, dit Hume, qui ne fait pas tort à sa capacité (de Henri VIII), " which does ne discredit to his capacity ". L'apôtre-roi, dans son impartialité, faisait brûler ensemble un luthérien et un catholique. Nous avons vu comment la colère de Luther fut provoquée par l'ouvrage de Henri VIII. On ne sait guère aujourd'hui que l' Assertio eut une multitude d'éditions : publiée en 1521, on la trouve encore réimprimée quarante ans après, à Paris, en 1562. Elle est précédée d'une dédicace de l' invincible Henri au pape Léon X. Henri prie Sa Sainteté de l'excuser d'avoir, tout jeune qu'il est (lui Henri), au milieu de l'occupation des armes et des soins divers du trône, osé défendre la religion ; mais il n'a pu voir attaquer les choses saintes, l'hérésie déborder de toutes parts, sans en être indigné : il envoie son travail au vrai juge, afin qu'il le corrige s'il y trouve des erreurs. Le doux et benin roi s'adresse ensuite aux lecteurs ; il leur déclare que sans éloquence et sans savoir, seulement excité par la fidélité et la piété envers sa mère, l'Eglise, épouse du Christ, il vient combattre pour elle ; il leur demande si jamais une pareille peste (la doctrine luthérienne) s'est répandue parmi le troupeau du Seigneur ; si jamais serpent eut un poison pareil à celui que distille le livre de la Captivité de Babylone ? De là, entrant en matière, il dit un mot des indulgences et soutient la croyance du purgatoire. Il met Luther en opposition avec lui-même, et affirme qu'il falsifie le Nouveau Testament ; il établit par l'autorité des canons et par la tradition historique le pouvoir universel de la papauté ; il argumente en faveur des sept sacrements. Quant à l'eucharistie, il répond à l'objection contre l' eau , que si l'Eglise catholique mêle l'eau au vin dans le calice, c'est que du côté du Christ mourant il sortit du sang et de l'eau, quia aqua cum sanguine de latere morientis effluxit . Il invite enfin dans sa péroraison tous les chrétiens à se réunir contre Luther, comme ils se réuniraient contre les Turcs, les Sarrasins et tous les infidèles, adversus Turcas, adversus Saracenos, adversus quicquid est uspiam infidelium consisterint . Le docteur Martin se fâcha et outragea le docteur Henri. Henri en écrivit à son cousin le duc de Saxe. Celui-ci prêcha Luther, et le moine consentit à adresser au roi une lettre plus modérée. Elle est datée de Wittemberg, le 1er septembre 1525 : à entendre le réformateur repentant, il ne s'est pas emporté contre le souverain, mais contre des misérables qui ont osé mettre un libelle sous le nom d'un auguste monarque. Il espère que le roi voudra bien lui faire une réponse clémente et bénigne : " de ta majesté royale, le très soumis Martin Luther, signé de ma propre main. " Dans sa réplique, Henri s'excuse de n'avoir pas répondu plus tôt ; la lettre de Luther ne lui est pas arrivée directement : elle s'est égarée en chemin. Il dit ensuite au nouvel apôtre que ses erreurs sont honteuses et ses hérésies insensées ; que son érudition et ses raisonnements, ni appuyés ni soutenus, prouvent une impudence obstinée : " Si tu as une véritable repentance, Luther, ce n'est pas à mes pieds qu'il faut te prosterner, mais aux pieds de Dieu. " Le roi qui fut le mari de six femmes, qui envoya deux reines à l'échafaud, qui chassa les religieuses et les moines de leurs couvents, qui fonda une église où le clergé se marie, où les voeux monastiques sont abolis, crie à Luther : " Rends au cloître la chétive femme ( muliercula ), épouse adultère du Christ, avec laquelle tu vis sous le nom d'époux dans une très scélérate débauche et une double damnation. Passe le reste de tes jours dans les larmes et les gémissements pour la foule de tes péchés ; retourne à ton monastère : là tu pourras rétracter tes erreurs, et, par le salut de ton âme, racheter les périls de ton corps. Là, gémissant sur tes hérésies pestilentielles, sur tes erreurs dissolues, implore la miséricorde divine, non avec une confiante arrogance, un geste, un verbe, un esprit publicains, mais avec une pénitence assidue. Change- toi ; amende-toi : jusque là je serai contristé ; toi tu seras perdu, et par toi, malheureux, une multitude périra. " Afin qu'il ne manquât rien à cette scène, Léon X décerna à Henri VIII le titre de défenseur de la foi , porté par les rois protestants d'Angleterre presque jusqu'à nos jours. On voyait au Vatican une harpe qu'un chieftain d'Irlande avait jadis fait passer au saint-siège, en signe de vassalité : Léon X la renvoya au défenseur de la foi , pour inféoder l'Irlande à la couronne britannique. L'Irlande ne devait pas se tenir offensée d'être donnée comme une harpe lorsque l'investiture de Rome elle-même se faisait par un camail, prefecturae Romanae investitura fiebat per mantum (Décret. Innoc. III, liv. 1). Si Henri VIII avait mis la main sur Luther, il y aurait eu un réformateur de moins en Europe. N'oublions pas que tandis que Henri VIII était déclaré défenseur de la foi par la cour de Rome Luther était élu Pape dans une des chapelles du Vatican par les soldats luthériens du catholique Charles Quint. L'histoire présente des spectacles bien divers : en offre-t-elle un plus extraordinaire que celui de la querelle de Luther et de Henri VIII, quand on songe à ce que furent ces deux champions et à la révolution qu'ils ont produite ? Voilà les instituteurs des peuples, les anachorètes du rocher, les austères enfants des doctes déserts d'une nouvelle Thébaïde, auxquels les hommes de raison, de lumière, de vertu, de liberté, ont soumis leur conscience et leur génie ! Qui mène donc le genre humain ? Henri VIII ; suite Henri VIII était auteur en vers comme il l'était en prose : il jouait de la flûte et de l'épinette ; il mit en musique des ballades pour sa cour, des messes pour sa chapelle : il reste de lui un motet, une antienne et beaucoup d'échafauds. N'était-ce pas un troubadour d'une grande imagination que cet homme, lequel se servit d'une statue de bois de la Vierge pour matière du bûcher de l'ancien confesseur de Catherine d'Aragon ; que cet homme qui manda à son tribunal le cadavre de saint Thomas de Cantorbery, le jugea, le condamna à mort, malgré la maxime de droit, non bis in idem ; qui fit lier des fagots sur le dos de cinq anabaptistes hollandais, et se donna le joyeux spectacle de cinq autodafés errants ? Il eut un jour un beau sujet de sonnet romantique : du haut d'une colline solitaire du parc de Richemont, il épia la nouvelle du supplice d'Anne Boleyn ; il tressaillit d'aise au signal parti de la Tour de Londres. Quelle volupté ! le fer avait tranché le cou délicat, ensanglanté les beaux cheveux auxquels le roi poète avait attaché ses fatales caresses. Surrey. - Thomas More Sous Henri VIII nous trouvons Surrey et Thomas More. Le comte de Surrey détacha la poésie anglaise des formes du moyen âge ; il acheva de la jeter dans le cadre italien, en composant des sonnets, à la manière de Pétrarque, pour Géraldine. On a cru que Géraldine avait été Elisabeth Fitz-Gérald ; d'autres la font fille de lord Cildair : toujours ces femmes belles et aimées ont été ; elles ne sont plus. Surrey, se trouvant à Florence, envoya un cartel de défi à tout chrétien, juif, maure, turc et cannibale, soutenant, lui Surrey, envers et contre tous, l'incomparable beauté de Géraldine : Pétrarque soupirait pour Laure, et ne se battait pas. Les Anglais promenaient alors leur chevalerie et leurs passions sur ces ruines où ils traînent aujourd'hui leurs modes et leur ennui. Revenu à Londres, Surrey fut d'abord enfermé dans le château de Windsor par l'orthodoxe Henri VIII ; le comte était accusé d'avoir fait gras en carême : Here noble Surrey felt the sacred rage. Pope. La dernière victime du premier roi protestant de la Grande-Bretagne fut le noble amant de Géraldine : le prince réformateur prouva l'attachement qu'il portait aux lettres, en livrant à la hache du bourreau Thomas More et le poète qui commence la série des poètes anglais modernes. On montre à la Tour de Londres les épées qui abattirent des têtes illustres : un morceau de fer survit au moule qui renfermait la puissance ou le génie. Surrey, dans sa traduction de quelques passages de l' Enéide , inventa le vers blanc, que Milton et Thomson adoptèrent, que le lord Byron a rejeté. Thomas More, en latin Morus , était, comme son bon roi, poète et prosateur. La plupart de ses ouvrages sont écrits en latin. La tête du chancelier fut exposée pendant quatorze jours sur le pont de Londres. Henri VIII, dans sa clémence, avait commué la peine de la potence, prononcée contre l'auteur de l' Utopie , en celle de la décapitation, à quoi le magistrat lettré répondit : " Dieu préserve mes amis de la même faveur ! " A cette époque, dans un espace d'environ vingt-cinq années, la prose fut moins heureuse que la poésie. Il est difficile de lire avec quelque profit, ou quelque plaisir, Wolsey, Crammer, Habington, Drummong et Joseph Hall, le prédicateur. Edouard VI et Marie Edouard VI et la reine Marie, qui succédèrent à Henri VIII et précédèrent Elisabeth, sont aussi comptés au nombre des auteurs dans la Grande-Bretagne. Le jeune roi, mort à seize ans, élevé par deux savants de cette époque, John Cheke et Antony Cooke, et enseigné par Cardan, laissa un journal écrit de sa main et utile à l'histoire. Tenu à l'écart et comme exilé dans sa jeunesse, Edouard jouissait des loisirs que d'autres princes ont trouvés dans le bannissement en terre étrangère. Edouard était zélé réformateur et sa soeur Marie fut violente catholique : elle ramena de force la nation à la communion romaine. Gardiner et tant d'autres, qui avaient brûlé les catholiques pour la réformation, brûlèrent pour le catholicisme les protestants qu'eux-mêmes avaient faits : on voit ainsi, dans les révolutions, de vieux hommes fidèles à tous les pouvoirs, ranimer leur carcasse pour radoter leur bassesse. Les communes se prostituaient aux volontés de Marie, comme elles s'étaient livrées aux ordres de son père. On changeait de foi plus que d'habit ; on jura, puis on rejura le contraire de ce qu'on avait déjà juré ; puis on retourna aux premiers serments sous Elisabeth. Combien faut- il de parjures pour faire une fidélité ? Marie a laissé des lettres latines et françaises : Erasme a loué les premières, et elles ne valent rien du tout ; les secondes sont illisibles. Elisabeth. - Spenser C'est de l'époque de Spenser que date la poésie anglaise moderne. La Fairie Queen est, comme chacun sait, un ouvrage allégorique : il s'agit de douze Vertus morales privées, classées comme dans l'Arioste ; ces Vertus sont transformées en chevaliers, et le roi Arthur est à la tête de l'escadron. La reine des fées, Gloriana, est Elisabeth, et Philippe Sidney, le roi Arthur. Lord Buckhurst, dans Le Miroir des Magistrats , a pu fournir la première idée de La Reine des Fées . La forme du poème de Spenser est calquée sur l' Orlando et la Gerusalemme . Chaque chant se compose de stances de neuf vers. Les six derniers chants manquent, sauf deux fragments. L'allégorie fut en vogue dans les lais, réputés élégants et polis, du moyen âge. Vous trouvez partout dames Loyauté, Raison, Prouesse, écuyer Désir, chevalier Amour et la châtelaine sa mère, empereur Orgueil, etc. Qui pouvait mettre ces choses-là dans les esprits des XIIIe, XIVe, XVe et XVIe siècles ? L'éducation classique. Elevés parmi les dieux de l'antiquité et au fond d'un monde passé, il sortait de l'enceinte des colléges des hommes subtils, sans rapport avec la foule vivante. Ne pouvant employer les divinités païennes parce qu'ils étaient chrétiens, ils inventaient des divinités morales, ils faisaient prendre à ces graves songes les moeurs de la chevalerie, et les mêlaient aux fées populaires : ils leur ouvraient les tournois, les châteaux des barons et des comtes, la cour des ducs et des rois, ayant soin de les conduire à Lisieux et à Pontoise, où l'on parlait le beau français . Spenser a l'imagination brillante, l'invention féconde, l'abondance rythmique ; avec tout cela, il est glacé et ennuyeux. Nos voisins trouvent sans doute dans La Reine des Fées ce charme d'un vieux style qui nous plaît tant dans notre propre langue, mais que nous ne pouvons sentir dans une langue étrangère. Spenser commença son poème en Irlande, dans le château de Kilcoman, et dans une concession de trois mille vingt-huit acres de terre, confisqués à la propriété du comte de Desmond. C'est là qu'assis à des foyers qui n'étaient pas les siens, et dont les héritiers erraient sans asile, il célébra la montagne de Mole et les rives de la Mulla, sans songer que des orphelins fugitifs ne voyaient plus ces champs paternels. Virgile aurait dû se rappeler au poète : Nos patriae fines et dulcia linquimus arva ; Nos patriam fugimus... On a de Spenser une espèce de mémoire sur les moeurs et les antiquités de l'Irlande, que je préfère à la Fairie Queen (Vue sur la situation de l'Irlande , 1633). Les Anglais faisaient autrefois le commerce de leurs enfants, et les vendaient, surtout en Irlande. Un concile tenu à Armach, en 1117, par les ecclésiastiques irlandais, déclara " qu'afin d'éviter la colère de Jésus-Christ, ennemi de la servitude, on affranchirait dans toute l'île les esclaves anglais, et on leur rendrait leur ancienne liberté. " ( Wilkin, Concil ., tom. Ier.) Comment les Irlandais ont-ils été payés de cette résolution de leurs pères ? On le sait. Le temps de l'affranchissement du Christ est enfin venu pour eux. Shakespeare Nous arrivons à Shakespeare ! parlons-en tout à notre aise, comme dit Montesquieu d'Alexandre. Je cite seulement ici pour mémoire Everyman , joué sous Henri VIII, l' Aiguille de la mère Gurton , par Stell, en 1551. Les auteurs dramatiques contemporains de Shakespeare étaient Robert Green, Heywood, Decker, Rowley, Peal, Chapman, Ben- Johnson, Beaumont, Fletcher : jacet oratio ! Pourtant la comédie du Fox et celle de L'Alchimiste , de Ben-Johnson, sont encore estimées. Spenser fut le poète célèbre sous Elisabeth. L'auteur éclipsé de Macbeth et de Richard III se montrait à peine dans les rayons du Calendrier du Berger et de La Reine des Fées . Montmorency, Biron, Sully, tour à tour ambassadeurs de France auprès d'Elisabeth et de Jacques Ier, entendirent-ils jamais parler d'un baladin acteur dans ses propres farces et dans celles des autres ? Prononcèrent-ils jamais le nom, si barbare en français, de Shakespeare ? Soupçonnèrent-ils qu'il y avait là une gloire devant laquelle leurs honneurs, leurs pompes, leurs rangs, viendraient s'abîmer ? Hé bien ! le comédien de tréteaux, chargé du rôle du spectre dans Hamlet , était le grand fantôme, l'ombre du moyen âge qui se levait sur le monde, comme l'astre de la nuit, au moment où le moyen âge achevait de descendre parmi les morts : siècles énormes que Dante ouvrit, que ferma Shakespeare [Shakespeare écrit lui-même son nom Shakspeare : l'autre orthographe a prévalu. On trouve aussi souvent Shakespear . (N.d.A.)] . Dans le précis historique de Witheloke, contemporain du chantre du Paradis perdu , on lit : " Un certain aveugle, nommé Milton, secrétaire du parlement pour les dépêches latines. " Molière, l' histrion , jouait son Pourceaugnac, de même que Shakespeare, le bateleur , grimaçait son Falstaff. Camarade du pauvre Mondorge, l'auteur du Tartufe avait changé son illustre nom de Poquelin pour le nom obscur de Molière , afin de ne pas déshonorer son père le tapissier. Avant qu'un peu de terre obtenu par prière Pour jamais sous la terre eût enfermé Molière, Mille de ses beaux traits, aujourd'hui si vantés, Furent des sots esprits à nos yeux rebutés. Ainsi ces voyageurs voilés qui viennent de fois à autre s'asseoir à notre table sont traités par nous en hôtes vulgaires. nous ignorons leur nature immortelle jusqu'au jour de leur disparition. En quittant la terre ils se transfigurent, et nous disent, comme l'envoyé du ciel à Tobie : " Je suis l'un des Sept qui sommes présents devant le Seigneur. " Ces divinités méconnues des hommes à leur passage ne se méconnaissent point entre elles. Qu'a besoin mon Shakespeare, dit Milton, pour ses os vénérés de pierres entassées par le travail d'un siècle, ou faut-il que ses saintes reliques soient cachées sous une pyramide à pointe étoilée [C'est la traduction mot pour mot : on peut aussi traduire (par un de ces souvenirs classiques si familiers au génie de Milton) une pyramide dont le sommet frappe les astres, porte les astres, perce les astres . (N.d.A.)] ? Fils chéri de la mémoire, grand héritier de la gloire, que t'importe un si faible témoignage de ton nom, toi qui t'es bâti, à notre merveilleux étonnement, un monument de longue vie.... ? Tu demeures enseveli dans une telle pompe, que les rois pour avoir un pareil tombeau souhaiteraient mourir. " What needs my Shakspear, for his honour'd bones, The labour of an âge in piled stones ? Or that his hallow'd reliques should be hid Under a star-ypointing pyramid ? Dear son of memory, great heir of fame, What needst thou such weak witness of thy name ? Thou in our wonder and astonishment Hast built thyself a live-long monument. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . And so sepulchred in such pomp dost lie, That Kings for such a tomb would wish to die. Michel-Ange, enviant le sort et le génie de Dante, s'écrie : Pur fuss'io tal : . . . . . . . . . . . . . . Per l'aspro esilio suo con sua virtute, Darei del mondo il piu felice stato. " Que n'ai-je été tel que lui !... Pour son dur exil avec sa vertu, je donnerais toutes les félicités de la terre. " Le Tasse célèbre Camoëns encore presque ignoré, et lui sert de renommée en attendant la messagère aux cent bouches : Vasco. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . buon Luigi Tant'oltre stende il glorioso volo, Che i tuoi spalmati legni andar men lunge. (Camoëns.) " Vasco (...) Camoëns a tant déployé son vol glorieux, que tes vaisseaux spalmés ont été moins loin. " Est-il rien de plus admirable que cette société d'illustres égaux se révélant les uns aux autres par des signes, se saluant et s'entretenant ensemble dans une langue d'eux seuls connue ? Mais que pensait Milton des prédictions heureuses faites aux Stuarts à travers le terrible drame du Prince de Danemark ? L'apologiste du jugement de Charles Ier, était à même de prouver à son Shakespeare qu'il s'était trompé ; il pouvait lui dire, en se servant de ces paroles d'Hamlet : L'Angleterre n'a pas encore usé les souliers avec lesquels elle a suivi le corps ! La prophétie a été retranchée : les Stuarts ont disparu d'Hamlet comme du monde. Que j'ai mal jugé Shakespeare autrefois. - Faux admirateurs du poète J'ai mesuré autrefois Shakespeare avec la lunette classique ; instrument excellent pour apercevoir les ornements de bon ou de mauvais goût, les détails parfaits ou imparfaits ; mais microscope inapplicable à l'observation de l'ensemble, le foyer de la lentille ne portant que sur un point et n'embrassant pas la surface entière. Dante, aujourd'hui l'objet d'une de mes plus hautes admirations, s'offrit à mes yeux dans la même perspective raccourcie. Je voulais trouver une épopée selon les règles dans une épopée libre qui renferme l'histoire des idées, des connaissances, des croyances, des hommes et des événements de toute une époque ; monument semblable à ces cathédrales empreintes du génie des vieux âges, où l'élégance et la variété des détails égalent la grandeur et la majesté de l'ensemble. L'école classique, qui ne mêlait pas la vie des auteurs à leurs ouvrages, se privait encore d'un puissant moyen d'appréciation. Le bannissement de Dante donne une clef de son génie : quand on suit le proscrit dans les cloîtres où il demandait la paix ; quand on assiste à la composition de ses poèmes sur les grands chemins, en divers lieux de son exil ; quand on entend son dernier soupir s'exhaler en terre étrangère, ne lit-on pas avec plus de charme les belles strophes mélancoliques des trois destinées de l'homme après sa mort ? Qu'Homère n'ait pas existé ; que ce soit la Grèce entière qui chante au lieu d'un de ses fils, je pardonne aux érudits cette poétique hérésie ; mais toutefois je ne veux rien perdre des aventures d'Homère. Oui, le poète a nécessairement joué dans son berceau avec neuf tourterelles ; son gazouillement enfantin ressemblait au ramage de neuf espèces d'oiseaux. Niez-vous ces faits incontestables ? Comment comprendrez-vous alors la ceinture de Vénus ? Nargue des anachronismes ! Je tiens que la vie du père des fables a été retracée par Hérodote, père de l'histoire. Pourquoi donc serais-je allé à Chio et à Smyrne, si ce n'eût été pour y saluer l'école et le fleuve de Mélésigène, en dépit de Wolf, de Woold, d'Ilgen, de Dugaz-Montbel et de leurs semblables ? Des traditions relatives au chantre de l'Odyssée, je ne repousse que celle qui fait du poète un Hollandais. Génie de la Grèce, génie d'Homère, d'Hésiode, d'Eschyle, de Sophocle, d'Euripide, de Sapho, de Simonide, d'Alcée, trompez-nous toujours : je crois ferme à vos mensonges ; ce que vous dites est aussi vrai qu'il est vrai que je vous ai vu assis sur le mont Hymète, au milieu des abeilles, sous le portique d'un couvent de caloyers : vous étiez devenu chrétien, mais vous n'en aviez pas moins gardé votre lyre d'or, et vos ailes couleur du ciel où se dessinent les ruines d'Athènes. Toutefois, si jadis on resta trop en deçà du romantique, maintenant on a passé le but ; chose ordinaire à l'esprit français, qui sautille du blanc au noir comme le cavalier au jeu d'échecs. Le pis est que notre enthousiasme actuel pour Shakespeare est moins excité par ses clartés que par ses taches ; nous applaudissons en lui ce que nous sifflerions ailleurs. Pensez-vous que les adeptes soient ravis des traits de passion de Roméo et Juliette ? Il s'agit bien de cela ! Vous n'avez donc pas entendu Mercutio comparer Roméo à un hareng saure sans ses oeufs ? Without his roe, like a dried herring. Pierre n'a-t-il pas dit aux musiciens : " Je ne vous apporterai pas des croches , je ferai de vous un ré , je ferai de vous un fa ; notez -moi bien ? " I will carry ne crotchets : I'll re you, I'll fa you ; de you note me . Pauvres gens qui ne sentez pas ce qu'il y a de merveilleux dans ce dialogue : la nature elle-même prise sur le fait ! Quelle simplicité ! quel naturel ! quelle franchise ! quel contraste comme dans la vie ! quel rapprochement de tous les langages, de toutes les scènes, de tous les rangs de la société ! Et toi, Shakespeare, je te suppose revenant au monde, et je m'amuse de la colère où te mettraient tes faux adorateurs. Tu t'indignerais du culte rendu à des trivialités dont tu serais le premier à rougir, bien qu'elles ne fussent pas de toi, mais de ton siècle ; tu déclarerais incapables de sentir tes beautés des hommes capables de se passionner pour tes défauts, capables surtout de les imiter de sang-froid, au milieu des moeurs nouvelles. Opinion de Voltaire sur Shakespeare. - Opinion des Anglais Voltaire fit connaître Shakespeare à la France. Le jugement qu'il porta d'abord du tragique anglais fut, comme la plupart de ses premiers jugements, pleins de mesure, de goût et d'impartialité. Il écrivait à lord Bolingbroke vers 1730 : " Avec quel plaisir n'ai-je pas vu à Londres votre tragédie de Jules César , qui depuis cent cinquante années fait les délices de votre nation ! " Il dit ailleurs : " Shakespeare créa le théâtre anglais. Il avait un génie plein de force et de fécondité, de naturel et de sublime, sans la moindre étincelle de bon goût et sans la moindre connaissance des règles. Je vais vous dire une chose hasardée, mais vraie : c'est que le mérite de cet auteur a perdu le théâtre anglais. Il y a de si belles scènes, des morceaux si grands et si terribles répandus dans ses farces monstrueuses qu'on appelle tragédies , que ces pièces ont toujours été jouées avec un grand succès. " Telles furent les premières opinions de Voltaire sur Shakespeare ; mais lorsqu'on eut voulu faire passer ce génie pour un modèle de perfection, lorsqu'on ne rougit point d'abaisser devant lui les chefs-d'oeuvre de la scène grecque et française, alors l'auteur de Mérope sentit le danger. Il vit qu'en révélant des beautés il avait séduit des hommes qui, comme lui, ne sauraient pas séparer l'alliage de l'or. Il voulut revenir sur ses pas ; il attaqua l'idole par lui-même encensée ; il était trop tard, et en vain il se repentit d'avoir ouvert la porte à la médiocrité, déifié le sauvage ivre, placé le monstre sur l'autel . Irons-nous plus loin dans notre engouement que nos voisins eux-mêmes ? En théorie, admirateurs sans réserve de Shakespeare, leur zèle en pratique est beaucoup plus circonspect : pourquoi ne jouent-ils pas tout entier l'oeuvre du dieu ? Par quelle audace ont-ils resserré, rogné, altéré, transposé des scènes d' Hamlet , de Macbeth , d' Othello , du Marchand de Venise, de Richard III , etc. ? Pourquoi ces sacrilèges ont-ils été commis par les hommes les plus éclairés des trois royaumes ? Dryden assure que la langue de Shakespeare est hors d'usage , et il a repétri avec Davenant les ouvrages de Shakespeare. Shaftesbury déclare que le style du vieux ménestrel est grossier et barbare, ses tournures et son esprit tout à fait passés de mode . Pope remarque qu'il a écrit pour la populace , sans songer à plaire à des esprits d'une meilleure sorte ; qu'il présente à la critique le sujet le plus agréable et le plus dégoûtant . Tate s'était approprié Le roi Lear , alors si complètement oublié qu'on ne s'aperçut pas du plagiat. Rowe dans sa Vie de Shakespeare prononce aussi bien des blasphèmes. Sherlock a osé dire qu' il n'y a rien de médiocre dans Shakespeare ; que tout ce qu'il a écrit est excellent ou détestable ; que jamais il ne suivit ni même ne conçut un plan, mais qu'il fait souvent fort bien une scène . Lansdown a poussé l'impiété jusqu'à refaire Le Marchand de Venise . Prenons bien garde à d'innocentes méprises : quand nous nous pâmons à telle scène du dénouement de Roméo et Juliette , nous croyons brûler d'un pur amour pour Shakespeare, et nos ardents hommages s'adressent à Garrick. Comme le jeune Diafoirus, nous nous trompons de caresses, de personnes et de compliments : - " Madame, c'est avec justice que le ciel vous a concédé le nom de belle-mère. - Ce n'est pas ma femme, monsieur, c'est ma fille à qui vous parlez. - Où donc est-elle ? - Elle va venir. - Attendrai-je, mon père, qu'elle soit venue ? " Ecoutons Johnson, le grand admirateur de Shakespeare, le restaurateur de sa gloire : " Shakespeare avec ses qualités a des défauts, et des défauts capables d'obscurcir et d'engourdir tout autre mérite que le sien... Les effusions de la passion, quand la force de la situation les fait sortir de son génie, sont pour la plupart frappantes et énergiques ; mais, lorsqu'il sollicite son invention, et qu'il tend ses facultés, le fruit de cet enfantement laborieux est l'enflure, la bassesse, l'ennui et l'obscurité, tumour, meanness, tediousness and obscurity . Dans la narration, il affecte une pompe disproportionnée de diction... Il a des scènes d'une excellence continue et non douteuse ; mais il n'a pas peut-être une seule pièce qui, si elle était aujourd'hui représentée comme l'ouvrage d'un contemporain, pût être entendue jusqu'au bout. " Sommes-nous meilleurs juges d'un auteur anglais que le célèbre critique Johnson ? Et néanmoins, si nous venions dire maintenant en France des choses aussi crues, ne serions-nous pas lapidés ? Le malin Aristarque n'aurait-il pas raison, quand il soupçonne certains enthousiastes de caresser leurs propres difformités sur les bosses de Shakespeare ? Si vous vous rappelez ce que j'ai dit des changements survenus dans la langue écrite et parlée en Angleterre et des deux époques où le normand et l'italien envahirent l'idiome anglo-saxon, vous aurez déjà une idée des compositions de l'Eschyle britannique. On y retrouve le mélange des sujets et des styles du midi et du nord. Dans les sujets empruntés de l'Italie, Shakespeare transporte le naturel de sentiment des nations scandinaves et calédoniennes ; dans les sujets tirés des chroniques septentrionales, il introduit l'affectation du style des populations transalpines ; passant de la ballade écossaise à la nouvelle italienne, il n'a en propre que son génie : ce présent du ciel était assez beau pour s'en contenter. Que les défauts de Shakespeare tiennent à son siècle. - Langue de Shakespeare. - Langue de Dante Mais s'il n'est pas raisonnable d'offrir pour modèle, dans les Oeuvres de Shakespeare, ce que l'on stigmatise dans les autres monuments de la même époque, il serait injuste d'attribuer au poète seul des infirmités de goût et de diction auxquelles son temps était sujet. L'orateur de la chambre des communes compare Henri VIII à Salomon pour la justice et la prudence, à Samson pour la force et le courage, à Absalon pour la grâce et la beauté. Un autre orateur, de la même chambre, déclare à la reine Elisabeth que parmi les grands législateurs on a compté trois femmes : la reine Palestina avant le déluge, la reine Cérès après, et la reine Marie, mère du roi Stilicus ; la reine Elisabeth sera la quatrième. Le roi Jacques Ier parle comme le tragique lorsqu'il dit à son parlement : " Je suis l'époux, et la Grande- Bretagne est mon épouse légitime : je suis la tête, elle est le corps. L'Angleterre et l'Ecosse étant deux royaumes dans une même île, je ne puis, moi, prince chrétien, tomber dans le crime de bigamie. " Le beau style , vers le milieu du XVIe siècle, était un canevas scolastique et subtil, brodé de sentences, de jeux de mots et de concetti italiens. Elisabeth aurait pu donner à son poète des leçons de collège ; elle parlait latin, composait des épigrammes en grec, traduisait des tragédies de Sophocle et des harangues de Démosthène. A sa cour galante, guindée, quintessenciée, pesante et réformatrice, il était du bon ton d'entremêler les locutions anglaises d'expressions françaises, et d'articuler de manière à laisser un doute dans les sons, pour produire une équivoque dans les mots. En France, même afféterie : Ronsard est à sa manière une espèce de Shakespeare, non par son génie, non par son néologisme grec, mais par le tour forcé de sa phrase. Les Mémoires, charmants d'ailleurs, de la savante Marguerite ou Margot de Valois, jargonnent une métaphysique sentimentale qui couvre assez mal des sensations très physiques. Un demi-siècle plus tôt, la soeur de François Ier avait donné des contes , lesquels ont du moins le naturel de ceux de Boccace. La Guisiade , de Pierre-Mathieu, tragédie classique, avec des choeurs, sur un sujet national, reproduit la phraséologie de Shakespeare : d'Epernon s'écrie : Venez, mes compagnons, monstres abominables, Jetez sur Blois l'horreur de vos traits effroyables : Prenez pour mains des crocs, pour yeux des dards de feux, Pour voix un gros canon, des serpents pour cheveux ; Changez Blois en enfer, apportes-y vos gènes, Vos roues, vos gibets, vos feux, vos fouets, vos peines. Coligny, dans la tragédie qui porte son nom : O mânes noircissants ès enfers impiteux ! O mes chers compagnons, hé ! que je suis honteux Qu'un enfant ait bridé mon effroyable audace ! Que me reste-t-il, chétif, pour hontoyer ma race, Sinon que me cacher et du vilain licol, De mes bourrelles mains hault estraindre mon col ? Il est bon de faire ici une observation sur deux hommes que les imaginations à la fois vagues et systématiques de nos jours confondent souvent et fort mal à propos, mêlant les temps, les positions, les supériorités et les souvenirs. Il n'en fut pas de Shakespeare comme il en fut de Dante : le tragique anglais rencontra une langue non achevée, il est vrai, mais aux trois quarts faite, déjà employée par de grands esprits et des poètes célèbres, Bacon et Thomas More, Surrey et Spenser. Cette langue était devenue une espèce de barbare maniérée, grotesquement attifée, surchargée de modes étrangères. Se figure-t-on ce que souffrait Shakespeare lorsque, au milieu d'une vive conception, il était obligé d'introduire dans sa phrase inspirée quelques mots d'outre-mer : Bon ! je proteste ! ou tel autre. Se représente-t-on ce colosse obligé d'enfoncer ses pieds énormes dans de petits sabots chinois, trébuchant avec des entraves qu'il rompait en rugissant, comme un lion brise ses chaînes ? Dante, venu deux siècles et demi avant Shakespeare, ne trouva rien en arrivant au monde. La société latine expirée avait laissé une langue belle, mais d'une beauté morte ; langue inutile à l'usage commun, parce qu'elle n'exprimait plus le caractère, les idées, les moeurs et les besoins de la vie nouvelle. La nécessité de s'entendre avait fait naître un idiome vulgaire employé des deux côtés des Alpes du midi, et aux deux versants des Pyrénées orientales. Dante adopta ce bâtard de Rome, que les savants et les hommes du pouvoir dédaignaient de reconnaître ; il le trouva vagabond dans les rues de Florence, nourri au hasard par un peuple républicain, dans toute la rudesse plébéienne et démocratique. Il communiqua au fils de son choix sa virilité, sa simplicité, son indépendance, sa noblesse, sa tristesse, sa sublimité sainte, sa grâce sauvage. Dante tira du néant la parole de son esprit ; il donna l'être au verbe de son génie ; il fabriqua lui-même la lyre dont il devait obtenir des sons si beaux, comme ces astronomes qui inventèrent les instruments avec lesquels ils mesurèrent les cieux. L' italien et la Divina Commedia jaillirent à la fois de son cerveau ; du même coup l'illustre exilé dota la race humaine d'une langue admirable et d'un poème immortel. Etat matériel du théâtre en Angleterre au XVIe siècle Du temps de Shakespeare de jeunes garçons remplissaient encore les rôles de femmes, les acteurs ne se distinguaient des spectateurs que par les plumes dont ils ornaient leurs chapeaux et les noeuds de rubans qu'ils portaient sur leurs souliers : point de musique dans les entractes. Les pièces se jouaient souvent dans la cour des auberges : les fenêtres de la maison donnant sur cette cour servaient de loges. Lorsqu'on représentait une tragédie à Londres, la salle était tendue de noir, comme la nef d'une église pour un enterrement. Quant aux moyens d'illusion, Shakespeare les rappelle, en s'en moquant, dans Le Songe d'une nuit d'été : un homme enduit de plâtre figurait la muraille interposée entre Pyrame et Thisbé, et l'écartement des doigts de cet homme, la crevasse formée dans cette muraille. Un comparse avec une lanterne, un buisson et un chien, signifiaient le clair de la lune. La scène, sans changer, était supposée tantôt un jardin rempli de fleurs, tantôt un rocher contre lequel se brisait un vaisseau, tantôt un champ de bataille où quatre matamores désignaient deux armées. Pour attirail dramatique, dans l'inventaire d'une troupe de comédiens, on trouve un dragon, une roue pour le siège de Londres, un grand cheval avec ses jambes, des membres de Maures, quatre têtes de Turcs, une bouche de fer, chargée apparemment de prononcer les accents les plus doux et les plus sublimes du poète. On avait aussi de fausses peaux à l'usage des personnages qu'on écorchait vifs sur la scène, comme le juge prévaricateur dans Cambyse : un pareil spectacle ferait aujourd'hui courir tout Paris. Au reste, la vérité du théâtre et l'exactitude du costume sont beaucoup moins nécessaires à l'art qu'on ne le suppose. Le génie de Racine n'emprunte rien de la coupe de l'habit ; dans les chefs-d'oeuvre de Raphael, les fonds sont négligés et les costumes inexacts. Les fureurs d'Oreste ou la prophétie de Joad lues dans un salon par Talma en frac faisaient autant d'effet que déclamées sur la scène par Talma en manteau grec ou en robe juive. Iphigénie était accoutrée comme Mme de Sévigné, lorsque Boileau adressait ces beaux vers à son ami ; Jamais Iphigénie, en Aulide immolée, N'a coûté tant de pleurs à la Grèce assemblée, Que dans l'heureux spectacle à nos yeux étalé En a fait sous son nom verser la Chanmêlé. Cette exactitude dans la représentation de l'objet inanimé est l'esprit de la littérature et des arts de notre temps : elle annonce la décadence de la haute poésie et du vrai drame ; on se contente des petites beautés, quand on est impuissant aux grandes ; on imite, à tromper l'oeil, des fauteuils et du velours, quand on ne peut plus peindre la physionomie de l'homme assis sur ce velours et dans ces fauteuils. Cependant, une fois descendu à cette vérité de la forme matérielle, on se trouve forcé de la reproduire, car le public, matérialisé lui-même, l'exige. A l'époque de Shakespeare les gentlemen se tenaient sur le théâtre, ayant pour siège les planches mêmes, ou un tabouret dont ils payaient le prix. Le parterre, debout et pressé, roulait dans un trou noir et poudreux : c'étaient deux camps hostiles en présence. Le parterre accueillait les gentlemen avec des huées, leur jetait de la boue et leur crachait au nez en criant : " A bas les sots ! " Les gentlemen ripostaient par les épithètes de stinkards et d'animaux. Les stinkards mangeaient des pommes et buvaient de la bière ; les gentlemen jouaient aux cartes, et fumaient le tabac, nouvellement introduit. Le bel air était de déchirer les cartes, comme si l'on avait fait quelque grande perte, d'en jeter avec colère les débris sur l'avant-scène, de rire, de parler haut, de tourner le dos aux acteurs. Ainsi furent accueillies et respectées, à leur apparition, les tragédies du grand maître : John Bull lançait des trognons de pomme à la divinité dont il encense aujourd'hui les images. L'insulte de la fortune fit de Shakespeare et de Molière deux comédiens, afin de donner, pour quelques oboles, au dernier des misérables le droit d'outrager à la fois des chefs-d'oeuvre et deux grands hommes. Shakespeare a retrouvé l'art dramatique ; Molière l'a porté à sa perfection : semblables à deux philosophes anciens, ils s'étaient partagé l'empire des ris et des larmes, et tous les deux se consolaient peut-être des injustices du sort, l'un en peignant les travers, l'autre les douleurs des hommes. Caractère du génie de Shakespeare Shakespeare est donc admirable encore en raison des obstacles qu'il lui fallut surmonter. Jamais esprit plus vrai n'eut à se servir d'une langue plus fausse ; heureusement il ne savait presque rien, et il échappa par son ignorance à l'une des contagions de son siècle : des chants populaires, des extraits de l'histoire d'Angleterre, puisés dans Le Miroir des Magistrats , de lord Buckhurst, des lectures des Nouvelles françaises de Belleforest, des versions des poètes et des conteurs de l'Italie, composaient toute son érudition. Ben Johnson, son rival, son admirateur et son détracteur, était au contraire très instruit. Les cinquante-deux commentateurs de Shakespeare ont recherché curieusement les traductions des auteurs anciens qui pouvaient exister de son temps. Je ne remarque, comme pièces dramatiques, dans le catalogue, qu'une Jocaste , tirée des Phéniciennes d'Euripide, l' Andria et L'Eunuque de Térence, Les Ménechmes de Plaute et les tragédies de Sénèque. Il est douteux que Shakespeare ait eu connaissance de ces traductions ; car il n'a pas emprunté le fond de ses pièces des originaux translatés en anglais , mais de quelques imitations anglaises de ces mêmes originaux : c'est ce qu'on voit par Roméo et Juliette , dont il n'a pris l'histoire ni dans Girolamo de la Corte ni dans la nouvelle de Bandello , mais dans un petit poème anglais intitulé La tragique Histoire de Roméo et Juliette . Il en est ainsi du sujet d' Hamlet , qu'il n'a pu tirer immédiatement de Saxo Grammaticus . La réforme sous Henri VIII, en faisant tomber les miracles et les mystères , hâta la renaissance du théâtre en dehors du cercle des croyances religieuses ; et si l'antiquité grecque n'eût rencontré Shakespeare pour l'empêcher de passer, le classique se fût emparé des lettres anglaises un siècle avant son triomphe en France. Au jugement de Samuel Johnson, et c'est en général l'opinion des Anglais, Shakespeare était plutôt doué du génie comique que du génie tragique : la critique remarque que dans les scènes les plus pathétiques le rire prend au poète, tandis que dans les scènes comiques une pensée sérieuse ne lui vient jamais. Si nous autres Français nous avons de la peine à sentir le vis comica de Falstaff, tandis que nous comprenons la douleur de Desdémone, c'est que les peuples ont différentes manières de rire, et qu'ils n'en ont qu'une de pleurer. Les poètes tragiques trouvent quelquefois le comique, les poètes comiques s'élèvent rarement au tragique : il y a donc quelque chose de plus vaste dans le génie de Melpomène que dans l'esprit de Thalie. Quiconque représente le côté souffrant de l'homme peut aussi représenter le côté gai, parce que celui qui saisit le plus peut saisir le moins . Au contraire, le peintre qui s'attache aux choses plaisantes laisse échapper les rapports sévères, parce que la faculté de distinguer les petits objets suppose presque toujours l'impossibilité d'embrasser les grands. Un seul poète comique marche l'égal de Sophocle et de Corneille, Molière : mais, chose remarquable, le comique du Tartufe et du Misanthrope , par son extrême profondeur et, si j'ose le dire, par sa tristesse , se rapproche de la gravité tragique. Il y a deux manières de faire rire : l'une est de présenter d'abord les défauts, et de mettre ensuite en relief les qualités ; ce comique mène quelquefois à l'attendrissement ; l'autre manière consiste à donner d'abord des louanges, et à couvrir ensuite la personne louée de tant de ridicules, qu'on finit par perdre l'estime qu'on avait conçue pour de nobles talents ou de hautes vertus. Ce comique est le nihil mirari , qui flétrit tout. Le caractère dominant du fondateur du théâtre anglais se forme de la nationalité, de l'éloquence, des observations, des pensées, des maximes tirées de la connaissance du coeur humain et applicables aux diverses conditions de l'homme ; il se forme surtout de l'abondance de la vie. On comparait un jour le génie de Racine à l'Apollon du Belvédère, et le génie de Shakespeare à la statue équestre de Philippe IV à Notre-Dame de Paris : " Soit, répondit Diderot : mais que penseriez-vous si cette statue de bois, enfonçant son casque, secouant ses gantelets, agitant son épée, se mettait à chevaucher dans la cathédrale ? " Le poète d'Albion, doué de la puissance créatrice, anime jusqu'aux objets inanimés ; décorations, planches de la scène, rameau d'arbre, brin de bruyère, ossements, tout parle : rien n'est mort sous son toucher, pas même la mort. Shakespeare fait un grand usage des contrastes ; il aime à mêler les divertissements et les acclamations de la joie à des pompes funèbres et à des cris de douleur. Que des musiciens appelés aux noces de Juliette arrivent précisément pour accompagner son cercueil ; qu'indifférents au deuil de la maison, ils se livrent à d'innocentes plaisanteries et s'entretiennent des choses les plus étrangères à la catastrophe, qui ne reconnaît là toute la vie, qui ne sent toute l'amertume de ce tableau et qui n'a été témoin de pareilles scènes ? Ces effets ne furent point inconnus des Grecs ; on retrouve dans Euripide des traces de ces naïvetés que Shakespeare mêle au plus haut ton tragique. Phèdre vient d'expirer ; le choeur ne sait s'il doit entrer dans l'appartement de la princesse. Premier demi-choeur. Compagnons, que ferons-nous ? Devons-nous entrer dans le palais pour aider à dégager la reine de ses liens étroits ? Second demi-choeur. Ce soin appartient à ses esclaves. Pourquoi ne sont-ils pas présents ? Quand on se mêle de beaucoup d'affaires, il n'y a plus de sûreté dans la vie. Dans Alceste , La Mort et Apollon échangent des plaisanteries. La Mort veut saisir Alceste tandis qu'elle est jeune, parce qu'elle ne se soucie pas d'une proie ridée. Ces contrastes touchent de près au terrible ; mais aussi une seule nuance, ou trop forte ou trop faible dans l'expression, les rend bas ou ridicules. Que la manière de composer de Shakespeare a corrompu le goût. - Ecrire est un art Shakespeare joue ensemble, et au même moment, la tragédie dans le palais, la comédie à la porte : il ne peint pas une classe particulière d'individus ; il mêle, comme dans le monde réel, le roi et l'esclave, le patricien et le plébéien, le guerrier et le laboureur, l'homme illustre et l'homme ignoré ; il ne distingue pas les genres, il ne sépare pas le noble de l'ignoble, le sérieux du bouffon, le triste du gai, le rire des larmes, la joie de la douleur, le bien du mal. Il met en mouvement la société entière, ainsi qu'il déroule en entier la vie d'un homme. Le poète semble persuadé que notre existence n'est pas renfermée dans un seul jour, qu'il y a unité du berceau à la tombe : quand il tient une jeune tête, s'il ne l'abat pas, il ne vous la rendra que blanchie ; le temps lui a remis ses pouvoirs. Mais cette universalité de Shakespeare a, par l'autorité de l'exemple et l'abus de l'imitation, servi à corrompre l'art ; elle a fondé l'erreur sur laquelle s'est malheureusement établie la nouvelle école dramatique. Si pour atteindre la hauteur de l'art tragique il suffit d'entasser des scènes disparates sans suite et sans liaison, de brasser ensemble le burlesque et le pathétique, de placer le porteur d'eau auprès du monarque, la marchande d'herbes auprès de la reine, qui ne peut raisonnablement se flatter d'être le rival des plus grands maîtres ? Quiconque se voudra donner la peine de retracer les accidents d'une de ses journées, ses conversations avec des hommes de rangs divers, les objets variés qui ont passé sous ses yeux, le bal et le convoi, le festin du riche et la détresse du pauvre, quiconque aura écrit d'heure en heure son journal aura fait un drame à la manière du poète anglais. Persuadons-nous qu'écrire est un art, que cet art a des genres, que chaque genre a des règles. Les genres et les règles ne sont point arbitraires : ils sont nés de la nature même ; l'art a seulement séparé ce que la nature a confondu ; il a choisi les plus beaux traits sans s'écarter de la ressemblance du modèle. La perfection ne détruit point la vérité : Racine, dans toute l'excellence de son art , est plus naturel que Shakespeare, comme l' Apollon , dans toute sa divinité , a plus les formes humaines qu'un colosse égyptien. La liberté qu'on se donne de tout dire et de tout représenter, le fracas de la scène, la multitude des personnages, imposent, mais ont au fond peu de valeur ; ce sont liberté et jeux d'enfants. Rien de plus facile que de captiver l'attention et d'amuser par un conte : pas de petite fille qui sur ce point n'en remontre aux plus habiles. Croyez-vous qu'il n'eût pas été aisé à Racine de réduire en actions les choses que son goût lui a fait rejeter en récit ? Dans Phèdre , la femme de Thésée eût attenté, sous les yeux du parterre, à la pudeur d'Hippolyte ; au lieu du beau récit de Théramène ; on aurait eu les chevaux de Franconi et un terrible monstre de carton ; dans Britannicus , Néron, au moyen de quelque stratagème de coulisse, eût violé Junie sous les yeux des spectateurs ; dans Bajazet , on eût vu le combat de ce frère du sultan contre les eunuques ; ainsi du reste. Racine n'a retranché de ses chefs-d'oeuvre que ce que des esprits ordinaires y auraient pu mettre. Le plus méchant drame peut faire pleurer mille fois davantage que la plus sublime tragédie. Les vraies larmes sont celles que fait couler une belle poésie, les larmes qui tombent au son de la lyre d'Orphée ; il faut qu'il s'y mêle autant d'admiration que de douleur : les anciens donnaient aux Furies même un beau visage, parce qu'il y a une beauté morale dans le remords. Cet amour du laid qui nous a saisis, cette horreur de l'idéal, cette passion pour les bancroches, les culs-de-jatte, les borgnes, les moricauds, les édentés ; cette tendresse pour les verrues, les rides, les escarres, les formes triviales, sales, communes, sont une dépravation de l'esprit ; elle ne nous est pas donnée par cette nature dont on parle tant. Lors même que nous aimons une certaine laideur, c'est que nous y trouvons une certaine beauté. Nous préférons naturellement une belle femme à une femme laide, une rose à un chardon, la baie de Naples à la plaine de Montrouge, le Parthenon à un toit à porc : il en est de même au figuré et au moral. Arrière donc cette école animalisée et matérialisée qui nous mènerait, dans l'effigie de l'objet, à préférer notre visage moulé avec tous ses défauts par une machine à notre ressemblance produite par le pinceau de Raphaël. Toutefois, je ne prétends pas ôter aux temps et aux révolutions les changements forcés qu'ils apportent dans les opinions littéraires comme dans les opinions politiques ; mais ces changements ne justifient pas la corruption du goût ; ils en montrent seulement une des causes. Il est tout simple que les moeurs en changeant fassent varier la forme de nos peines et de nos plaisirs. Le silence intérieur régna dans la monarchie absolue sous le pouvoir de Louis XIV et sous la somnolence de Louis XV : manquant d'émotions au dedans, les poètes en cherchaient au dehors ; ils empruntaient des catastrophes à Rome et à la Grèce, pour faire pleurer une société assez malheureuse pour n'avoir que des sujets de rire. A cette société si peu accoutumée aux événements tragiques, il ne fallait pas même présenter des scènes fictives trop sanglantes ; elle aurait reculé devant des horreurs, eussent-elles eu trois mille ans de date, eussent- elles été consacrées par le génie de Sophocle. Mais aujourd'hui que le peuple, n'étant plus à l'écart, a pris sa place dans notre gouvernement, comme le choeur dans la tragédie grecque ; que des spectacles terribles et réels nous ont occupés depuis quarante années, le mouvement communiqué à la société tend à se communiquer au théâtre. La tragédie classique, avec ses unités et ses décorations immobiles, paraît et doit paraître froide : de la froideur à l'ennui il n'y a qu'un pas. Par là s'explique, sans l'excuser, l'outré de la scène moderne, le fac-simile de tous les crimes, l'apparition des gibets et des bourreaux, la présence des assassinats, des viols, des incestes, la fantasmagorie des cimetières, des souterrains et des vieux châteaux. Il n'existe ni un acteur pour jouer la tragédie classique, ni un public pour la goûter, l'entendre et la juger. L'ordre, le vrai, le beau, ne sont ni connus, ni sentis, ni appréciés. Notre esprit est si gâté par le laisser-aller et l'outrecuidance du siècle, que si l'on pouvait faire renaître la société charmante des Lafayette et des Sévigné, ou la société des Geoffrin et des philosophes, elles nous paraîtraient insipides. Avant et après la civilisation, lorsqu'on n'a pas ou qu'on n'a plus le goût des jouissances intellectuelles, on cherche la représentation des objets sensibles : les peuples commencent et finissent par des gladiateurs et des marionnettes ; les enfants et les vieillards sont puérils et cruels. Citations de Shakespeare S'il me fallait choisir parmi les plus beaux ouvrages de Shakespeare, je serais bien embarrassé entre Macbeth, Richard III, Roméo et Juliette, Othello, Jules César, Hamlet ; non que j'estime beaucoup dans la dernière pièce le monologue tant vanté, et pour cause, de l'école voltairienne : je me demande toujours comment le prince très philosophe du Danemark pouvait avoir les doutes qu'il manifeste sur l'autre vie : après avoir causé avec la " pauvre ombre ", poor ghost , du roi son père, ne devait-il pas savoir à quoi s'en tenir ? Une des plus fortes scènes qui soient au théâtre est celle des trois reines dans Richard III , Marguerite, Elisabeth et la duchesse. Ecoutez Marguerite retraçant ses adversités pour s'endurcir aux misères de sa rivale, et finissant par ces mots : " Tu usurpes ma place, et tu ne prendrais pas la part qui te revient de mes maux ? Adieu, femme d'York ! reine des tristes revers ! Farewell, York's wife, and queen of sad mischance ! " C'est là du tragique, et du tragique au plus haut degré. Je ne sais si jamais homme a jeté des regards plus profonds sur la nature humaine que Shakespeare. Troisième scène du quatrième acte de Macbeth . Macduff. Qui s'avance ici ? Malcolm. C'est un Ecossais, et cependant je ne le connais pas. Macduff. Cousin, soyez le bienvenu ! Malcolm. Je le reconnais à présent. Grand Dieu, renverse les obstacles qui nous rendent étrangers les uns aux autres ! Rosse. Puisse votre souhait s'accomplir ! Macduff. L'Ecosse est-elle toujours aussi malheureuse ? Rosse. Hélas ! déplorable patrie ! elle est presque effrayée de connaître ses propres maux. Ne l'appelons plus notre mère, mais notre tombe. On n'y voit plus sourire personne, hors l'enfant qui ignore ses malheurs. Les soupirs, les gémissements, les cris frappent les airs, et ne sont point remarqués. Le plus violent chagrin semble un mal ordinaire ; quand la cloche de la mort sonne, on demande à peine pour qui. Macduff. Oh ! récit trop véritable ! Malcolm. Quel est le dernier malheur ? Rosse, à Macduff . ... Votre château est surpris ; votre femme et vos enfants sont inhumainement massacrés... Macduff. Mes enfants aussi ? Rosse. Femmes, enfants, serviteurs, tout ce qu'on a trouvé. Macduff. Et ma femme aussi ? Rosse. Je vous l'ai dit. Malcolm. Prenez courage ; la vengeance offre un remède à vos maux. Courons, punissons le tyran. Macduff. Il n'a point d'enfants ! Ce dialogue rappelle celui de Flavian et de Curiace dans Corneille. Flavian vient annoncer à l'amant de Camille qu'il a été choisi pour combattre les Horaces. Curiace. Albe de trois guerriers a-t-elle fait le choix ? Flavian. Je viens pour vous l'apprendre. Curiace. Eh bien ! qui sont les trois ? Flavian. Vos deux frères et vous. Curiace. Qui ? Flavian. Vous et vos deux frères. Les interrogations de Macduff et de Curiace sont des beautés du même ordre : Mes enfants aussi ? - Femmes, enfants. - Et ma femme aussi ? - Je vous l'ai dit . - Eh bien ! Qui sont les trois ? - Vos deux frères et vous. - Qui ? - Vous et vos deux frères.. Mais le mot de Shakespeare : Il n'a point d'enfants ! reste sans parallèle. Le même homme qui a tracé ce tableau a soupiré la scène charmante des adieux de Roméo et Juliette : Roméo, condamné à l'exil, est surpris par le jour naissant chez Juliette, à laquelle il est marié secrètement : Will thou be gone ? It is not yet near day : It was the nightingale, and not the lark That pierced the fearful hollow of thine ear, etc. Juliette. " Veux-tu déjà partir ? Le jour ne parait point encore : c'était le rossignol et non l'alouette dont la voix a frappé ton oreille alarmée : il chante toute la nuit sur cet oranger lointain. Crois-moi, mon jeune époux, c'était le rossignol. Roméo. C'était l'alouette qui annonce l'aurore, ce n'était pas le rossignol. Regarde, ô mon amour ! regarde les traits de lumière qui pénètrent les nuages dans l'orient. Les flambeaux de la nuit s'éteignent, et le jour se lève sur le sommet vaporeux des montagnes. Il faut ou partir et vivre, ou rester et mourir. Juliette. La lumière que tu vois là-bas n'est pas celle du jour : c'est quelque météore qui te servira de flambeau et t'éclairera sur la route de Mantoue. Reste encore ; il n'est pas encore nécessaire que tu me quittes. Roméo. Eh bien, que je sois arrêté ! que je sois conduit à la mort ! si tu le désires, je suis satisfait. Je dirai : " Cette blancheur lointaine n'est pas celle du matin ; ce n'est que le pâle reflet de la lune ; ce n'est pas l'alouette dont les chants retentissent si haut au-dessus de nos têtes, dans la voûte du ciel ! " Ah ! je crains moins de rester que de partir. Viens, ô mort ! Mais que regardes-tu, ma bien-aimée ? Parlons, parlons encore ensemble ; il n'est pas encore jour ! Juliette. Il est jour ! il est jour ! Fuis, pars, éloigne-toi ! C'est l'alouette qui chante ; je reconnais sa voix aiguë. Ah ! dérobe-toi à la mort : la lumière croit de plus en plus. " Ce contraste des charmes ou matin et des derniers plaisirs des deux jeunes époux avec la catastrophe qui va suivre est bien touchant : le sentiment dramatique en est plus naïf encore que celui des pièces grecques, et moins pastoral que celui des tragi-comédies italiennes. Je ne connais qu'une scène indienne de quelque ressemblance lointaine avec la scène de Roméo et Juliette ; encore n'est-ce que par la fraîcheur des images, la simplicité des regrets et des adieux, nullement par l'intérêt de la situation. Sacontala , prête à quitter le séjour paternel, se sent arrêtée par son voile. Sacontala. " Qui saisit ainsi les plis de mon voile ? Un vieillard. C'est le chevreau que tu as tant de fois nourri des grains du synmaka. Il ne veut pas quitter les pas de sa bienfaitrice. Sacontala. Pourquoi pleures-tu, tendre chevreau ? Je suis forcée d'abandonner notre commune demeure. Lorsque tu perdis ta mère, peu de temps après ta naissance, je te pris sous ma garde. Retourne à ta crèche, pauvre jeune chevreau ; il faut à présent nous séparer. " La scène des adieux de Roméo et de Juliette n'est point indiquée dans Bandello , elle appartient à Shakespeare. Bandello raconte en peu de mots la séparation des deux amants. A la fine cominciando l'aurora a voler uscire, si basciarono, estrettamente abbraciarono gli amanti, e pieni di lagrime e sospiri si dissero adio . " Enfin, l'aurore commençant à paraître, les deux amants se baisèrent et s'embrassèrent étroitement, et, pleins de larmes et de soupirs, ils se dirent adieu. " Suite des citations. - Femmes Rapprochez lady Macbeth et Marguerite de Desdémone, d'Ophelia, de Miranda, de Cordelia, de Jessica, de Perdita, d'Imogène, et vous serez émerveillés de la souplesse du talent du poète. Ces jeunes femmes ont une idéalité ravissante : le vieux roi Lear, aveugle, dit à sa fidèle Cordelia : " Quand tu me demanderas ma bénédiction, je me mettrai à genoux et je te demanderai pardon ; nous vivrons ainsi en priant et en chantant. " Ophelia, bizarrement parée de brins de paille et de fleurs, prenant son frère pour Hamlet qu'elle aime et qui a tué son père, lui adresse ces paroles : " Voilà du romarin ; c'est pour la mémoire : je vous en prie, cher amour, souvenez-vous de moi... Je vous donnerais bien des violettes, mais elles se sont toutes fanées quand mon père est mort. " Dans Hamlet , dans cette tragédie des aliénés, dans ce Bedlam royal où tout le monde est insensé et criminel, où la démence simulée se joint à la démence vraie, où le fou contrefait le fou, où les morts eux-mêmes fournissent à la scène la tête d'un fou ; dans cet odéon des ombres, où l'on ne voit que des spectres, où l'on n'entend que des rêveries, que le qui vive des sentinelles, que le criaillement des oiseaux de nuit et le bruit de la mer, Gertrude raconte qu'Ophelia s'est noyée. " Au bord du ruisseau croît un saule qui réfléchit son feuillage gris dans le cristal de l'onde. Elle fit avec ce feuillage de capricieuses guirlandes entrelacées de coquelicots, d'orties, de marguerites et de ces longues fleurs pourpres que nos simples bergers appellent d'un nom grossier, mais que nos froides vierges nomment des doigts de mort. Là, grimpant pour attacher aux rameaux pendants sa couronne d'herbes sauvages, une jalouse éclisse se rompt ; Ophelia et son trophée rustique tombent dans le ruisseau en pleurs ; ses robes s'étalent larges, et la soutiennent un moment semblable à une mermaid [Vierge de la mer, fée de mer, sirène. (N.d.A.)] . Pendant ce temps, elle chantait des morceaux de vieilles ballades, comme une personne incapable de sentir son propre péril, ou comme une créature née et revêtue de l'élément qu'elle habite. Mais cela ne pouvait durer ; ses vêtements, appesantis par l'eau qu'ils avaient bue, entraînèrent la pauvre infortunée de ses lais mélodieux à une fangeuse mort : From melodious lay to muddy death . " On apporte le corps d'Ophelia dans le cimetière. La coupable reine s'écrie : " Des parfums au parfum ! adieu ! Sweets to sweet ! Farewell ! " Elle répand des fleurs sur le corps de la jeune fille. " J'avais espéré que tu serais la femme de mon Hamlet ; je pensais, aimable fille, que je sèmerais de fleurs ton lit nuptial et non ton cercueil. " C'est un enchantement que tout cela. Othello, au milieu de son délire, dit à Desdémone : " O toi, fleur des bois, qui es si belle et exhales un parfum si doux ! ton approche enivre les sens !... je voudrais que tu ne fusses jamais née... " Le Maure, prêt à tuer sa femme endormie, s'approche du lit : " Je veux respirer encore la rose sur sa tige... encore un baiser ; encore un ! Sois telle que tu es là quand tu seras morte, et je veux te tuer et je t'aimerai après. I will kill thee, and love thee after . " Dans Le Conte d'Hiver , on retrouve la même grâce appliquée au bonheur. Perdita s'adressant à Florizel : " Et vous, le plus beau de mes amis, je voudrais bien avoir quelques fleurs de printemps qui pussent aller avec votre jeunesse... Je suis dépourvue de toutes les fleurs dont je voudrais entrelacer les festons pour vous en couvrir tout entier, vous, mon doux ami. " Florizel répond : " Quand vous parlez, je voudrais vous entendre parler toujours ; si vous chantez, je voudrais vous entendre chanter toujours ; je voudrais vous voir donner l'aumône, prier, régler votre maison, tout faire en chantant. Lorsque vous dansez, je voudrais que vous fussiez une vague de la mer toujours mobile. " Dans Cymbeline, Imogène est accusée d'infidélité par Posthumus : " Infidèle à sa couche ! Qu'est-ce qu'être infidèle ? Est-ce d'y veiller et d'y penser à lui ; d'y pleurer au son de chaque heure ? " A la caverne, Arviragus croit Imogène morte et la rapporte dans ses bras ; alors Guiderius : - " O le plus charmant, le plus beau des lis, mon frère ne te soutient pas la moitié si bien que tu te soutenais toi-même ! " - O Mélancolie ! dit Belarius, qui jamais a pu sonder ton sein, trouver la terre qui indique la côte accessible à ta barque languissante ? " Imogène se jette au cou de Posthumus détrompé : " Reste, lui dit-il, ô mon âme ! suspendue là comme un fruit, jusqu'à ce que l'arbre meure. " ... Hang there like fruit, my soul, Till the tree die ! " Eh quoi ! s'écrie Cymbeline, Imogène, ma fille, n'as-tu rien à demander à ton père ? - Votre bénédiction, seigneur, " répond Imogène en tombant à ses pieds. Your blessing, sir . Je ne considère ici que le style et je n'entre point dans la composition du drame ; je ne montre point ce qu'il y a de poignant dans l'égarement d'Ophelia, de résolution d'amour dans l'adolescente Juliette ; ce qu'il y a de nature, de passion et de frayeur dans Desdémone, quand Othello la réveille pour la tuer ; ce qu'il y a de pieux, de tendre et de généreux dans Imogène, bien qu'en tout cela le romanesque prenne la place du tragique et que le tableau tienne plus des sens que de l'âme. Modèles classiques Mais enfin pleine et entière justice étant rendue à des suavités de pinceau et d'harmonie, je dois dire que les ouvrages de l'ère romantique gagnent beaucoup à être cités par extraits : quelques pages fécondes sont précédées de beaucoup de feuillets arides. Lire Shakespeare jusqu'au bout sans passer une ligne, c'est remplir un pieux mais pénible devoir envers la gloire et la mort : des chants entiers de Dante sont une chronique rimée dont la diction ne rachète pas toujours l'ennui. Le mérite des monuments des siècles classiques est d'une nature contraire : il consiste dans la perfection de l'ensemble et la juste proportion des parties. Force est encore de reconnaître une autre vérité : Shakespeare n'a qu'un type pour ses jeunes femmes, toutes si jeunes, qu'elles sont presque des enfants : soeurs jumelles, elles se ressemblent (à part la différence des caractères de fille , d' amante , d' épouse ) ; elles ont le même sourire, le même regard, le même son de voix ; si l'on effaçait leurs noms, ou si l'on fermait les yeux, on ne saurait laquelle d'entre elles a parlé ; leur langage est plus élégiaque que dramatique. Ces têtes charmantes d'éphèbes sont des croquis tels que ces dessins tracés par Raphael, lorsqu'il voulait fixer la physionomie d'une figure céleste au moment où elle apparaissait à son génie ; il se promettait de convertir ce trait en tableau. Shakespeare, obligé de s'en tenir à ses premiers crayons, n'a pas toujours eu le temps de peindre. N'allons donc pas comparer les ombres ossianiques du théâtre anglais, ces victimes si tendres et cependant si hardies qui se laissent immoler comme de courageux agneaux ; n'allons pas comparer ces Délie de Tibulle, ces Chariclée d'Héliodore, aux femmes de la scène grecque et française, soutenant à elles seules le poids d'une tragédie. Autres sont des situations isolées, des effets heureux d'un instant, des touches vives ; autres des rôles écrits d'un bout à l'autre avec la même supériorité, des caractères fortement accusés, occupant leur vraie place dans le tableau. Les Desdémone, les Juliette, les Ophelia, les Perdita, les Cordelia, les Miranda, ne sont ni des Antigone, ni des Electre, ni des Iphigénie, ni des Phèdre, ni des Andromaque, ni des Chimène, ni des Roxane, ni des Monime, ni des Bérénice, ni des Esther, ni même des Zaïre et des Aménaïde. Quelques phrases d'une passion émue, plus ou moins bien rendues en prose poétique, ne sauraient l'emporter sur les mêmes sentiments exprimés dans le pur langage des dieux. Iphigénie dit à son père : Peut-être assez d'honneurs environnaient ma vie Pour ne pas souhaiter qu'elle me fût ravie, Ni qu'en me l'arrachant un sévère destin Si près de ma naissance en eût marqué la fin. Fille d'Agamemnon, c'est moi qui la première, Seigneur, vous appelai de ce doux nom de père. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Hélas ! avec plaisir je me faisais conter Tous les noms des pays que vous allez dompter ; Et déjà d'Ilion présageant la conquête, D'un triomphe si beau je préparois la fête. Monime dit à Phoedime : Si tu m'aimais, Phoedime, il fallait me pleurer Quand d'un titre funeste on me vint honorer, Et lorsque, m'arrachant du doux sein de la Grèce, Dans ce climat barbare on traîna ta maîtresse. Retourne maintenant chez ces peuples heureux Et si mon nom encor s'est conservé chez eux, Dis-leur ce que tu vois, et de toute ma gloire, Phoedime, conte-leur la malheureuse histoire. La romance du saule approche-t-elle de cette complainte exhalée du doux sein de la Grèce ? Voulez-vous des combats de l'âme pour les opposer à l'amour de Juliette et de Desdémone ? Pauline répond à Polyeucte, qui lui conseille de retourner à Sévère : Que t'ai-je fait, cruel, pour être ainsi traitée, Et pour me reprocher, au mépris de ma foi, Un amour si puissant que j'ai vaincu pour toi ? . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Souffre que de toi-même elle obtienne ta vie Pour vivre sous tes lois à jamais asservie. Polyeucte est allé à la mort, à la gloire ; Pauline dit à Félix : Mon époux, en mourant, m'a laissé ses lumières ; Son sang, dont tes bourreaux viennent de me couvrir, M'a dessillé les yeux et me les vient d'ouvrir. Je vois, je sais, je crois, je suis désabusée, De ce bienheureux sang tu me vois baptisée ; Je suis chrétienne ! . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Que cela est beau ! quelle lutte de toutes les affections de la nature humaine, au milieu desquelles intervient la Divinité pour créer miraculeusement une passion nouvelle dans le coeur de Pauline, l'enthousiasme religieux ! On sent qu'on habite des régions plus élevées que la terre où demeurent Desdémone et Juliette. Ce je suis chrétienne est une déclaration d'amour dans le ciel. Et Chimène ? Il faudrait citer le rôle entier. Corneille compose le caractère du Cid et de Chimène d'un mélange d'honneur, de piété filiale et d'amour. J'aimais, j'étais aimée, et nos pères d'accord ; Et je vous en contais la première nouvelle Au malheureux moment que naissait leur querelle. La passion, l'entraînement, l'intérêt dramatique vont croissant et s'échauffant de scène en scène jusqu'à ce vers fameux : Sors vainqueur d'un combat dont Chimène est le prix ! lequel amène ce cri de bonheur, de courage, d'orgueil et de gloire : Paroissez, Navarrois, Maures et Castillans ! Que sont enfin toutes les filles de Shakespeare auprès d'Esther ? Est-ce toi, chère Elise ? O jour trois fois heureux ! Que béni soit le Ciel qui te rend à mes voeux ! Toi qui, de Benjamin comme moi descendue, Fus de mes premiers ans la compagne assidue, Et qui, d'un même joug souffrant l'oppression, M'aidois à soupirer les malheurs de Sion. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . On m'élevoit alors, solitaire et cachée, Sous les yeux vigilants du sage Mardochée. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Du triste état des Juifs, jour et nuit agité, Il me tira du sein de mon obscurité, Et sur mes foibles mains fondant leur délivrance, Il me fit d'un empire accepter l'espérance. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Cependant mon amour pour notre nation A rempli ce palais des filles de Sion, Jeunes et tendres fleurs par le sort agitées, Sous un ciel étranger comme moi transplantées. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Aux pieds de l'Eternel je viens m'humilier Et goûter le plaisir de me faire oublier. Mais à tous les Persans je cache leurs familles Il faut les appeler. Venez, venez, mes filles, Compagnes autrefois de ma captivité, De l'antique Jacob jeune postérité. S'il était des Huns, Hottentots, Hurons, Wendes, Wilzes et Welches insensibles à la pudeur, à la noblesse, à la mélodie de cet ineffable langage, qu'ils soient septante fois sept fois heureux du charme de leurs propres ouvrages ! " J'ai cru, dit Racine dans sa préface d' Esther , que je pourrais remplir toute mon action avec les seules scènes que Dieu lui-même, pour ainsi dire, a préparées. " Racine avait raison de le croire : lui seul avait cette harpe de David consacrée aux scènes préparées de Dieu. En jugeant avec impartialité dans leur ensemble les ouvrages étrangers et les nôtres (si toutefois on peut juger les ouvrages étrangers, ce dont je doute beaucoup), on trouverait qu'égaux en force de pensée, nous l'emportons par l'ordre et la raison de la composition. Le génie enfante, le goût conserve. Le goût est le bon sens du génie ; sans le goût, le génie n'est qu'une sublime folie. Ce toucher sûr, par qui la lyre ne rend que le son qu'elle doit rendre, est encore plus rare que la faculté qui crée. L'esprit et le génie diversement répartis, enfouis, latents, inconnus, passent souvent parmi nous sans déballer , comme dit Montesquieu : ils existent en même proportion dans tous les âges ; mais dans le cours de ces âges il n'y a que certaines nations, chez ces nations qu'un certain moment où le goût se montre dans sa pureté : avant ce moment, après ce moment, tout pèche par défaut ou par excès. Voilà pourquoi les ouvrages accomplis sont si rares ; car il faut qu'ils soient produits aux heureux jours de l'union du goût et du génie. Or, cette grande rencontre, comme celle de quelques astres, semble n'arriver qu'après la révolution de plusieurs siècles, et ne durer qu'un instant. Siècle de Shakespeare Le moment de l'apparition d'un grand génie doit être remarqué, afin d'expliquer plusieurs affinités de ce génie, de montrer ce qu'il a reçu du passé, puisé dans le présent, laissé à l'avenir L'imagination fantasmagorique de notre époque, qui pétrit des personnages avec des nuées ; cette imagination maladive, dédaignant la réalité, s'est engendré un Shakespeare à sa façon : l'enfant du boucher de Stratford est un géant tombé de Pélion et d'Ossa au milieu d'une société sauvage, et dépassant cette société de cent coudées ; que sais-je ? Shakespeare est, comme Dante, une comète solitaire qui traversa les constellations du vieux ciel, retourna aux pieds de Dieu, et lui dit comme le tonnerre : " Me voici. " L'amphigouri et le roman n'ont point droit de cité dans le domaine des faits. Dante parut en un temps qu'on pourrait appeler de ténèbres ; la boussole conduisait à peine le marin dans les eaux connues de la Méditerranée ; ni l'Amérique ni le passage aux Indes par le cap de Bonne-Espérance n'étaient trouvés ; la poudre à canon n'avait point encore changé les armes, et l'imprimerie le monde ; la féodalité pesait de tout le poids de sa nuit sur l'Europe asservie. Mais lorsque la mère de Shakespeare accoucha d'un enfant obscur, en 1564, déjà s'étaient écoulés les deux tiers du fameux siècle de la Renaissance et de la Réformation, de ce siècle où les principales découvertes modernes étaient accomplies, le vrai système du monde trouvé, le ciel observé, le globe exploré, les sciences étudiées, les beaux-arts arrivés à une perfection qu'ils n'ont jamais atteinte depuis. Les grandes choses et les grands hommes se pressaient de toutes parts : des familles allaient semer dans les bois de la Nouvelle- Angleterre les germes d'une indépendance fructueuse ; des provinces brisaient le joug de leurs oppresseurs et se plaçaient au rang des nations. Sur les trônes, après Charles Quint, François Ier, Léon X, brillaient Sixte Quint, Elisabeth, Henri IV, don Sébastien, et ce Philippe qui n'était pas un tyran vulgaire. Parmi les guerriers, on comptait : don Juan d'Autriche, le duc d'Albe, les amiraux Veniero et Jean André Doria, le prince d'Orange, les deux Guise, Coligny, Biron, Lesdiguières, Montluc, La Noue. Parmi les magistrats, les légistes, les ministres, les politiques : L'Hôpital, Harlay, Du Moulins, Cujas, Sully, Olivarez, Cécil, d'Ossat. Parmi les prélats, les sectaires, les savants, les érudits, les gens de lettres : saint Charles Borromée, saint François de Sales, Calvin, Théodore de Bèze, Buchanan, Tycho-Brahé, Galilée, Bacon, Cardan, Kepler, Ramus, Scaliger, Etienne, Manuce, Just Lipse, Vida, Baronius, Mariana, Amyot, Du Haillan, Montaigne, Bignon, De Thou, d'Aubigné, Brantôme, Marot, Ronsard et mille autres. Parmi les artistes : Titien, Paul Véronèse, Annibal Carrache, Sansovino, Jules Romain, le Dominiquin, Palladio, Vignole, Jean Goujon, le Guide, Poussin, Rubens, Van Dyck, Velasquez : Michel-Ange avait voulu attendre pour mourir l'année de la naissance de Shakespeare. Loin d'être un chef de civilisation rayonnant au sein de la barbarie, Shakespeare, dernier-né du moyen âge, était un barbare se dressant dans les rangs de la civilisation en progrès, et la rentraînant au passé. Il ne fut point une étoile solitaire, il marcha de concert avec des astres dignes de son firmament, Camoëns, Tasse, Ercilla, Lope de Vega, Calderon, trois poètes épiques et deux tragiques du premier ordre. Examinons tout cela en détail, et commençons d'abord par le matériel de la société. Aux jours de Shakespeare, si la culture de l'esprit était poussée plus loin, en différentes branches, qu'elle ne l'est même de notre temps, la société matérielle s'était également raffinée. Sans parler de l'Italie, où les palais, chefs-d'oeuvre des arts, étaient meublés d'autres chefs-d'oeuvre ; de l'Italie, enrichie du commerce de Florence, de Gènes, de Venise, étincelante de ses manufactures d'étoffes de soie, d'or et de velours ; sans aller chercher une civilisation complète au delà des Alpes, restons dans la patrie du poète ; nous y verrons les améliorations considérables dues à l'administration d'Elisabeth. Erasme nous apprend que sous Henry VII et Henry VIII on pouvait à peine respirer dans les appartements ; ils ne recevaient l'air et le jour qu'au travers de treillis extrêmement serrés ; les vitraux étaient réservés au fenestrage des châteaux et des églises. Chaque étage des maisons s'avançait en saillie et abritait l'étage au-dessous : portés ainsi sur deux lignes obliques et à redans, les toits se touchaient presque, et les rues, noires, se trouvaient quasi fermées par le haut. La plupart des habitations n'avaient point de cheminées ; le plain-pied des chambres consistait en un mastic de terre recouvert de joncs ou d'une couche de sable, destinée à absorber les immondices des chats et des chiens. Erasme attribue les pestes, fréquentes alors en Angleterre, à la malpropreté des Anglais. Chez les riches, l'ameublement se composait de tapisseries d'Arras, de longues planches portées sur des tréteaux en guise de tables de réfectoire, d'un buffet, d'une chaise, de quelques bancs et de plusieurs escabelles. Les pauvres dormaient sur une claie ou sur une paillasse, ayant pour couverture une serpillière, pour traversin une bûche. Celui qui possédait un matelas de laine et un oreiller rempli de son excitait l'envie de ses voisins. Harrison déclare tenir ces détails de la bouche des vieillards, et il ajoute : " A présent (règne d'Elisabeth) les fermiers ont trois ou quatre lits de plume garnis de couvertures et de tapis, de tentures de soie ; leurs tables sont parées de linge blanc, leurs buffets garnis de vaisselle de terre, d'une salière d'argent, d'une timbale et d'une douzaine de cuillères du même métal. " Les fermiers de notre France actuelle, si fière de sa civilisation, ne sont pas encore tous arrivés à une pareille aisance. Shakespeare s'éleva sous la protection de cette reine qui envoyait le matelot chercher au bout du monde la richesse du laboureur. Assez de paix et de gloire florissait dans l'intérieur de l'Angleterre pour qu'un poète chantât en sûreté, sans toutefois que la société manquât au dedans et au dehors de spectacles propres à remuer l'âme et à échauffer la pensée. Au dedans, Elisabeth offrait en sa personne un caractère historique. Shakespeare avait vingt-trois ans lorsque Marie Stuart fut décapitée. Né de parents catholiques, peut-être catholique lui-même, il ouït raconter sans doute à ses coreligionnaires qu'Elisabeth essaya de faire séduire sa captive par Rolstone, afin de la déshonorer, et que, profitant du massacre de la Saint-Barthélemy, elle fut tentée de livrer la reine d'Ecosse au talion des Ecossais protestants. Qui sait si la curiosité n'avait pas attiré le jeune William de Stratford à Fotheringay, au moment de la catastrophe ? Qui sait s'il n'avait pas vu le lit, la chambre, les voûtes tendues de noir, le billot, la tête de Marie séparée du tronc et dans laquelle un premier coup de hache mal appliqué avait enfoncé la coiffe et des cheveux blancs ? Qui sait si ses regards ne s'étaient pas arrêtés sur l'élégant cadavre, objet de la curiosité et de la souillure du bourreau ? Plus tard Elisabeth jeta une autre tête aux pieds de Shakespeare ; Mahomet II décapitait un Icoglan pour faire poser la mort devant un peintre. Etrange composé d'homme et de femme, Elisabeth ne paraît avoir eu dans sa vie enveloppée d'un mystère qu'une passion et jamais d'amour : " La dernière maladie de cette reine, disent les mémoires du temps, procédait d'une tristesse qu'elle a toujours tenue fort secrète ; elle n'a jamais voulu user de remèdes quelconques, comme si elle eut pris cette résolution de longue main de vouloir mourir, ennuyée de sa vie par quelque occasion secrète qu'on a voulu dire être la mort du comte d'Essex. " Ce XVIe siècle, printemps de la civilisation nouvelle, germait en Angleterre plus qu'ailleurs ; il développait, en les éprouvant, les générations puissantes dont les entrailles portaient déjà la liberté, Cromwell et Milton. Elisabeth dînait au son des tambours et des trompettes, tandis que son parlement faisait des lois atroces contre les papistes, et que le joug d'une sanglante oppression s'appesantissait sur la malheureuse Irlande. Les hautes oeuvres de Tiburn se mêlaient aux ballets des nymphes, les austérités des puritains aux fêtes de Kenilworth, les comédies aux sermons, les libelles aux cantiques, les critiques littéraires aux discussions philosophiques et aux controverses des sectes. Un esprit d'aventures agitait la nation comme à l'époque des guerres de la Palestine : des volontaires croisés protestants s'embarquaient pour aller combattre les idolâtres , c'est-à-dire les catholiques ; ils suivaient sur l'Océan sir Francis Drake, sir Walter Raleigh, ces Pierre l'Ermite des mers, amis du Christ, ennemis de la croix. Engagés dans la cause des libertés religieuses, les Anglais servaient quiconque cherchait à s'affranchir ; ils versaient leur sang sous le panache blanc d'Henri IV, sous le drapeau jaune du prince d'Orange. Shakespeare assistait à ce spectacle : il entendit gronder les orages protecteurs qui jetèrent les débris des vaisseaux espagnols sur les grèves de sa patrie délivrée. Au dehors, le tableau ne favorisait pas moins l'inspiration du poète : en Ecosse, l'ambition et les vices de Murray, le meurtre de Rizzio, Darnley étranglé et son corps lancé au loin, Bothwell épousant Marie dans la forteresse de Dunbar, obligé de fuir et devenant pirate en Norvège, Morton livré au supplice. Dans les Pays-Bas, tous les malheurs inséparables de l'émancipation d'un peuple : un cardinal de Granvelle, un duc d'Albe, la fin tragique du comte d'Egmont et du comte de Horn. En Espagne, la mort de don Carlos, Philippe II bâtissant le sombre Escurial, multipliant les autodafés, et disant à ses médecins : " Vous craignez de tirer quelques gouttes de sang à un homme qui en fait répandre des fleuves. " En Italie, l'histoire de la Cenci renouvelée des anciennes aventures de Venise, de Vérone, de Milan, de Bologne, de Florence. En Allemagne, le commencement de Wallenstein. En France, la plus prochaine terre de la patrie de Shakespeare, que voyait-il ? Le tocsin de la Saint-Barthélemy sonna la huitième année de la vie de l'auteur de Macbeth : l'Angleterre retentit de ce massacre ; elle en publia des détails exagérés, s'ils pouvaient l'être. On imprima à Londres et à Edimbourg, on vendit dans les villes et dans les campagnes des relations capables d'ébranler l'imagination d'un enfant. On ne s'entretenait que de l'accueil fait par Elisabeth à l'ambassadeur de Charles IX. " Le silence de la nuit régnait dans toutes les pièces de l'appartement royal. Les dames et les courtisans étaient rangés en haie de chaque côté, tous en grand deuil, et quand l'ambassadeur passa au milieu d'eux, aucun ne jeta un regard de politesse, ni ne lui rendit son salut. " Marloe mit sur la scène Le Massacre de Paris , et Shakespeare à son début put s'y trouver chargé de quelque rôle. Après le règne de Charles IX, vint celui d'Henri III, si fécond en catastrophes : Catherine de Médicis, les mignons, la journée des Barricades, l'égorgement des deux Guise à Blois, la mort d'Henri III à Saint-Cloud, les fureurs de la Ligue, l'assassinat d'Henri IV, variaient sans cesse les émotions d'un poète qui vit se dérouler cette longue chaîne d'événements. Les soldats d'Elisabeth, le comte d'Essex lui-même, mêlés à nos guerres civiles, combattirent au Havre, à Ivry, à Rouen, à Amiens. Quelques vétérans de l'armée anglaise pouvaient conter au foyer de William ce qu'ils avaient su de nos calamités et de nos champs de bataille. C'était donc le génie même de son temps qui soufflait à Shakespeare son génie. Les drames innombrables joués autour de lui préparaient des sujets aux héritiers de son art : Charles IX, le duc de Guise, Marie Stuart, don Carlos, le comte d'Essex, devaient inspirer Schiller, Ottway, Alfieri, Campistron, Thomas Corneille, Chénier, Raynouard. Shakespeare naquit entre la révolution religieuse commencée sous Henri VIII et la révolution politique prête à s'opérer sous Charles Ier. Tout était meurtre et catastrophe au-dessus de lui ; tout fut meurtre et catastrophe au-dessous. Au règne d'Edouard VI : Sommerset, le protecteur du royaume et oncle du jeune roi, envoyé au supplice. Au règne de Marie : les martyrs du protestantisme, Jane Gray décapitée, Philippe, l'exterminateur des protestants, débarquant en Angleterre, comme pour passer en revue et dévouer à la mort le camp ennemi. Au règne d'Elisabeth : les martyrs du catholicisme, Elisabeth elle-même, marquée de l'onction sainte, selon le rite romain, et devenue la persécutrice de la foi qui lui posa la couronne sur la tête ; Elisabeth, fille de cette Anne Boleyn, cause du schisme, sacrifiée après Thomas Morus, morte à demi-folle, priant, riant, comparant la petitesse de son cou à la largeur du coutelas de l'exécuteur. Shakespeare, dans sa jeunesse, rencontra de vieux moines, chassés de leurs cloîtres, lesquels avaient vu Henri VIII, ses réformes, ses destructions de monastères, ses fous , ses épouses, ses maîtresses, ses bourreaux : lorsque le poète quitta la vie, Charles Ier comptait seize ans. Ainsi, d'une main, Shakespeare avait pu toucher les têtes blanchies que menaça le glaive de l'avant-dernier des Tudor ; de l'autre, la tête brune du second des Stuarts, que peignit Van-Dyck, et que la hache des parlementaires devait abattre. Appuyé sur ces fronts tragiques, le grand tragique s'enfonça dans la tombe ; il remplit l'intervalle des jours où il vécut de ses spectres, de ses rois aveugles, de ses ambitieux punis, de ses femmes infortunées, afin de joindre par des fictions. analogues les réalités du passé aux réalités de l'avenir. Poètes et écrivains contemporains de Shakespeare Jacques Ier gouverna entre l'épée qui l'avait effrayé dans le ventre de sa mère et l'épée qui fit mourir, mais ne fit pas trembler son fils. Son règne sépara l'échafaud de Fotheringay de celui de White-Hall ; espace obscur où s'éteignirent Bacon et Shakespeare. Ces deux illustres contemporains se rencontrèrent sur le même sol ; je vous ai nommé plus haut les étrangers leurs compagnons de gloire. La France, la moins bien partagée alors dans les lettres, ne nous offre qu'Amyot, de Thou, Ronsard et Montaigne ; esprits d'un moindre vol, Hardy et Garnier balbutiaient à peine les premiers accents de notre Melpomène. Toutefois, la mort de Rabelais n'avait précédé que de quinze années la naissance de Shakespeare : le bouffon eut été de taille à se mesurer avec le tragique. Celui-ci avait déjà passé trente-un ans sur la terre, quand l'infortuné Tasse et l'héroïque Ercilla la quittèrent, tous deux morts en 1595. Le poète anglais fondait le théâtre de sa nation, lorsque Lope de Vega établissait la scène espagnole mais Lope eut un rival dans Calderon. L'auteur du Meilleur Alcade était embarqué en qualité de volontaire sur l'invincible Armada, au moment où l'auteur de Falstaff calmait les inquiétudes de la belle Vestale assise sur le trône d'Occident . Le dramatiste castillan rappelle cette fameuse flotte dans la Fuerza lastimosa : " Les vents, dit-il, détruisirent la plus belle armée navale qu'on ait jamais vue. " Lope venait l'épée au poing assaillir Shakespeare dans ses foyers, comme les ménestrels de Guillaume le Conquérant attaquèrent les Scaldes d'Harold. Lope a fait de la religion ce que Shakespeare a fait de l'histoire : les personnages du premier entonnent sur la scène le Gloria Patri entrecoupé de romances ; ceux du second chantent des ballades égayées des lazzi du fossoyeur. Blessé à Lépante en 1570, esclave à Alger en 1575, racheté en 1581, Cervantes, qui commença dans une prison son inimitable comédie, n'osa la continuer que longtemps après, tant le chef-d'oeuvre avait été méconnu ! Cervantes mourut la même année et le même mois que Shakespeare : deux documents constatent la richesse des deux auteurs. William Shakespeare, par son testament, lègue à sa femme le second de ses lits après le meilleur ; il donne à deux de ses camarades de théâtre trente-deux shellings pour acheter une bague ; il institue sa fille aînée, Suzanne, sa légataire universelle ; il fait quelques petits cadeaux à sa seconde fille, Judith, laquelle signait une croix au bas des actes, déclarant ne savoir écrire. Michel Cervantes reconnaît, par un billet, qu'il a reçu en dot de sa femme, Catherine Salazor y Palacios, un dévidoir, un poêlon de fer, trois broches, une pelle, une rape, une vergette, six boisseaux de farine, cinq livres de cire, deux petits escabeaux, une table à quatre pieds, un matelas garni de sa laine, un chandelier de cuivre, deux draps de lit, deux enfant-Jésus avec leurs petites robes et leurs chemises, quarante-quatre poules et poulets avec un coq. Il n'y a pas aujourd'hui si mince écrivain qui ne crie à l'injustice des hommes, à leur mépris pour les talents, s'il n'est gorgé de pensions dont la centième partie aurait fait la fortune de Cervantes et de Shakespeare. Le peintre du fou du roi Lear alla donc, en 1616, chercher un monde plus sage, avec le peintre de Don Quichotte ; dignes compagnons de voyage. Corneille était venu pour les remplacer dans cette famille cosmopolite de grands hommes dont les fils naissent chez tous les peuples, comme à Rome les Brutus succédaient aux Brutus, les Scipion aux Scipion. Le chantre du Cid , enfant de six ans, vit les derniers jours du chantre d' Othello , comme Michel-Ange remit sa palette, son ciseau, son équerre et sa lyre à la mort l'année même où Shakespeare, le cothurne au pied, le masque à la main, entra dans la vie, comme le poète mourant de la Lusitanie salua les premiers soleils du poète d'Albion. Lorsque le jeune boucher de Stratford, armé du couteau, adressait, avant de les égorger, une harangue à ses victimes, les brebis et les génisses, Comoëns faisait entendre au tombeau d'Inès, sur les bords du Tage, les accents du cygne : " Depuis tant d'années que je vous vois chantant, ô nymphes du Tage, ô vous, Lusitaniens ! la fortune me traîne errant à travers les malheurs et les périls, tantôt sur la mer, tantôt au milieu des combats (...), tantôt dégradé par une honteuse indigence, sans autre asile qu'un hôpital. (...) Il ne suffisait pas que je fusse voué à tant de misères, il fallait encore qu'elles me vinssent de ceux-là même que j'ai chantés. (...) Poëtes ! vous donnez la gloire ; en voilà le prix. (...) Vao os annos descendo, e ja de estio Ha pouco que passar até o outono, etc. Mes années vont déclinant ; avant peu j'aurai passé de l'été à l'automne. Les chagrins m'entraînent au rivage du noir repos et de l'éternel sommeil. " Faut-il donc que chez toutes les nations et dans tous les siècles les plus grands génies arrivent à ces dernières paroles du Camoëns ! Milton, âgé de huit ans quand Shakespeare mourut, s'éleva comme à l'ombre du tombeau de ce grand homme ; Milton se plaint aussi d'être venu dans de mauvais jours, un siècle trop tard. Il craint que la froideur du climat ou des ans n'ait engourdi ses ailes humiliées ; (...) cold climat, or years damp, my intended wing deprest. Il a cette frayeur au moment même où il écrit le neuvième livre du Paradis perdu , qui renferme la séduction d'Eve et les scènes les plus pathétiques entre Eve et Adam ! Ces hommes divins, prédécesseurs ou contemporains de Shakespeare, ont quelque chose en eux qui participe de la beauté de leur patrie : Dante était un citoyen illustre et un guerrier vaillant ; le Tasse eût été bien placé dans la troupe brillante qui suivait Renaud ; Lope et Caldéron portèrent les armes ; Ercilla est à la fois l'Homère et l'Achille de son épopée ; Cervantes et le Camoëns montraient les cicatrices glorieuses de leur courage et de leur infortune. Le style de ces poètes soldats a souvent l'élévation de leur existence : il aurait fallu à Shakespeare une autre carrière ; il est passionné dans ses compositions, rarement noble : la dignité manque quelquefois à son style, comme elle manque à sa vie. Vie de Shakespeare Et quelle a été cette vie ? Qu'en sait-on ? peu de chose. Celui qui l'a portée l'a cachée, et ne s'est soucié ni de ses travaux ni de ses jours. Si l'on étudie les sentiments intimes de Shakespeare dans ses ouvrages, le peintre de tant de noirs tableaux semblerait avoir été un homme léger, rapportant tout à sa propre existence : il est vrai qu'il trouvait assez d'occupation dans une aussi grande vie intérieure. Le père du poète, probablement catholique, d'abord chef bailli et alderman à Stratford, était devenu marchand de laine et boucher. William, fils aîné d'une famille de dix enfants, exerça le métier de son père. Je vous ai dit que le dépositaire du poignard de Melpomène saigna des veaux avant de tuer des tyrans, et qu'il adressait des harangues pathétiques aux spectateurs de l'injuste mort de ces innocentes bêtes. Shakespeare dans sa jeunesse livra, sous un pommier resté célèbre, des assauts de cruchons de bière aux trinqueurs de Bidford. A dix-huit ans il épousa la fille d'un cultivateur, Anna Hathway, plus âgée que lui de sept années. Il en eut une première fille, et puis deux jumeaux, un fils et une fille. Cette fécondité ne le fixa et ne le toucha guère ; il oublia si bien et si vite Mme Anna, qu'il ne s'en souvint que pour lui laisser, par interligne , dans son testament mentionné plus haut, le second de ses lits après le meilleur . Une aventure de braconnier le chassa de son village. Appréhendé au corps dans le parc de sir Thomas Lucy, il comparut devant l'offensé, et se vengea de lui en placardant à sa porte une ballade satirique. La rancune de Shakespeare dura ; car de sir Thomas Lucy il fit le bailli Shallow, dans la seconde partie de Henri VI , et l'accabla des bouffonneries de Falstaff. La colère de sir Thomas ayant obligé Shakespeare de quitter Stratford, il alla chercher fortune à Londres. La misère l'y suivit. Réduit à garder les chevaux des gentlemen à la porte des théâtres, il disciplina une troupe d'intelligents serviteurs, qui prirent le nom de garçons de Shakespeare (Shakespeare's boys). De la porte des théâtres se glissant dans la coulisse, il y remplit la fonction de call boy (garçon appeleur). Green, son parent, acteur à Black-Friars, le poussa de la coulisse sur la scène, et d'acteur il devint auteur. On publia contre lui des critiques et des pamphlets, auxquels il ne répondit pas un mot. Il remplissait le rôle de frère Laurence dans Roméo et Juliette , et jouait celui du spectre dans Hamlet d'une manière effrayante. On sait qu'il joutait d'esprit avec Ben Johnson au club de la Sirène, fondé par sir Walter Raleigh. Le reste de sa carrière théâtrale est ignoré ; ses pas ne sont plus marqués dans cette carrière que par des chefs-d'oeuvre qui tombaient deux ou trois fois l'an de son génie, bis pomis utilis arbos , et dont il ne prenait aucun souci. Il n'attachait pas même son nom à ces chefs-d'oeuvre, tandis qu'il laissait écrire ce grand nom au catalogue de comédiens oubliés, entre-parleurs (comme on disait alors) dans des pièces encore plus oubliées. Il ne s'est donné la peine ni de recueillir ni d'imprimer ses drames : la postérité, qui ne lui vint jamais en mémoire, les exhuma des vieux répertoires, comme on déterre les débris d'une statue de Phidias parmi les obscures images des athlètes d'Olympie. Dante se joint sans façon au groupe des grands poètes : Vidi quattro grand ombre a moi venire ; le Tasse parle de son immortalité ; ainsi des autres. Shakespeare ne dit rien de sa personne, de sa famille, de sa femme, de son fils (mort à l'âge de douze ans), de ses deux filles, de son pays, de ses ouvrages, de sa gloire ; soit qu'il n'eût pas la conscience de son génie, soit qu'il en eût le dédain, il paraît n'avoir pas cru au souvenir : " Ah ! ciel, s'écrie Hamlet, mort depuis deux mois et pas encore oublié ! On peut espérer alors que la mémoire d'un grand homme lui survivra six mois ; mais, par Notre-Dame, il faudra pour cela qu'il ait bâti des églises ; autrement, qu'il se résigne à ce qu'on ne pense plus à lui. " Shakespeare quitta brusquement le théâtre à cinquante ans, dans la plénitude de ses succès et de son génie. Sans chercher des causes extraordinaires à cette retraite, il est probable que l'insouciant acteur descendit de la scène aussitôt qu'il eut acquis une petite indépendance. On s'obstine à juger le caractère d'un homme par la nature de son talent, et réciproquement la nature de ce talent par le caractère de l'homme ; mais l'homme et le talent sont quelquefois très disparates sans cesser d'être homogènes. Quel est le véritable homme de Shakespeare le tragique ou de Shakespeare le joyeux vivant ? Tous les deux sont vrais ; ils se lient ensemble au moyen des mystérieux rapports de la nature. Lord Southampton fut l'ami de Shakespeare, et l'on ne voit pas qu'il ait rien fait de considérable pour lui. Elisabeth et Jacques Ier protégèrent l'acteur, et apparemment le méprisèrent. De retour à ses foyers, il planta le premier mûrier qu'on ait vu dans le canton de Stratford. Il mourut en 1616, à Newplace, sa maison des champs. Né le 23 avril 1564, ce même jour, 23 avril, qui l'avait amené devant les hommes le vint chercher, en 1616, pour le conduire devant Dieu. Enterré sous une dalle de l'église de Stratford, il eut une statue assise dans une niche comme un saint, peinte en noir et en écarlate, repeinte par le grand- père de mistress Siddon, et rebarbouillée de plâtre par Malone. Une crevasse se forma, il y a plusieurs années, dans le sépulcre ; le marguillier de surveillance ne découvrit ni ossements ni cercueil ; il aperçut de la poussière, et l'on a dit que c'était quelque chose que d'avoir vu la poussière de Shakespeare. Le poète, dans une épitaphe, défendait de toucher à ses cendres : ami du repos, du silence et de l'obscurité, il se mettait en garde contre le mouvement, le bruit et l'éclat de son avenir. Voici donc toute la vie et toute la mort de cet immortel : une maison dans un hameau, un mûrier, la lanterne avec laquelle l'auteur-acteur jouait le rôle de frère Laurence dans Roméo et Juliette , une grossière effigie villageoise, une tombe entrouverte. Castrell, ministre protestant, acheta la maison de Newplace ; l'ecclésiastique bourru, importuné du pèlerinage des dévots à la mémoire du grand homme, abattit le mûrier ; plus tard il fit raser la maison, dont il vendit les matériaux. En 1740, des Anglaises élevèrent à Shakespeare dans Westminster un monument de marbre ; elles honorèrent ainsi le poète qui tant aima les femmes, et qui avait dit dans Cymbeline : " L'Angleterre est un nid de cygnes au milieu d'un vaste étang. " Shakespeare était-il boiteux comme lord Byron, Walter Scott et les Prières, filles de Jupiter ? Les libelles publiés contre lui de son vivant ne lui reprochent pas un défaut si apparent à la scène. Lame se disait d'une main comme d'un pied : lame of one hand. Lame signifie, en général, imparfait, défectueux , et se prend dans le même sens au figuré. Quoi qu'il en soit, le boy de Stratford, loin d'être honteux de son infirmité comme Childe-Harold, ne craint pas de la rappeler à l'une de ses maîtresses : . . . . . lame by fortune's dearest spite. " Boiteux par la moquerie la plus chère de la fortune. " Shakespeare aurait eu beaucoup d'amours si l'on en comptait une par sonnet : total, cent cinquante-quatre. Sir William Davenant se vantait d'être le fils d'une belle hôtelière, amie de Shakespeare, laquelle tenait l'auberge de la Couronne à Oxford. Le poète se traite assez mal dans ses petites odes, et dit des vérités désagréables aux objets de son culte. Il se reproche à lui-même quelque chose ; gémit-il mystérieusement de ses moeurs, ou se plaint-il du peu d'honneur de sa vie ? C'est ce qu'on ne peut démêler. " Mon nom a reçu une flétrissure, my name receives a brand . Ayez pitié de moi, et souhaitez que je sois renouvelé, tandis que, comme un patient volontaire, je boirai un antidote d'Eysell contre ma forte corruption. (...) Je ne puis toujours t'avouer, de peur que ma faute déplorée ne te fasse honte. Et toi, tu ne peux m'honorer d'une faveur publique sans ravir l'honneur à ton nom, unless thou take that honour from thy name . " Des commentateurs se sont figuré que Shakespeare rendait hommage à la reine Elisabeth ou à lord Southampton transformé symboliquement en une maîtresse. Rien de plus commun au XVe siècle que ce mysticisme de sentiment et cet abus de l'allégorie : Hamlet parle d'Yorick comme d'une femme, quand les fossoyeurs retrouvent sa tête : " Hélas ! pauvre Yorick ! je l'ai connu, Horatio : c'était un compagnon joyeux et d'une imagination exquise. (...) Là étaient attachées ces lèvres que j'ai baisées je ne sais combien de fois ! That ! have kiss'd, ! know not how oft . " Au temps de Shakespeare l'usage de s'embrasser sur la joue était inconnu : Hamlet dit à Yorick ce que Marguerite d'Ecosse disait à Alain Chartier. Quoi qu'il en soit, beaucoup de sonnets sont visiblement adressés à des femmes. Des jeux d'esprit gâtent ces effusions érotiques ; mais leur harmonie avait fait surnommer l'auteur le poète à la langue de miel . Depuis Catulle il est question chez les nourrissons des muses d'une rose qu'il se faut hâter d'enlever à sa tige avant qu'elle soit effeuillée : Shakespeare parle plus clair ; il invite son amie à renaître dans une belle petite fille, laquelle renaîtra à son tour dans une autre belle petite fille, et ainsi de suite ; moyen sûr pour que la rose, toujours cueillie, ne soit jamais fanée. Le créateur de Desdémone et de Juliette vieillissait sans cesser d'être amoureux. La femme inconnue à laquelle il s'adresse en vers charmants était-elle fière et heureuse d'être l'objet des sonnets de Shakespeare ? On peut en douter : la gloire est pour un vieil homme ce que sont les diamants pour une vieille femme : ils la parent et ne peuvent l'embellir. My love is strengthen'd, though more weak in seeming, etc. " Mon amour est augmenté, quoique plus faible en apparence ; (...) notre amour nouveau n'était encore qu'au printemps quand j'avais accoutumé de le saluer de mes vers ; ainsi Philomèle chante au commencement de l'été, et retient ses soupirs à mesure que les jours mûrissent ; non que l'été soit maintenant moins doux qu'il était quand les hymnes mélancoliques du rossignol silenciaient la nuit ! Mais une musique du désert s'élève à présent de chaque rameau, et les choses agréables, devenues communes, perdent leurs plus chères délices. Comme l'oiseau, je me tais quelquefois pour ne pas vous fatiguer de mes chansons. " That time of year thou may'st in me behold When yellow leaves, or none, or few, de hang, etc. " Tu peux voir en moi ce temps de l'année où quelques feuilles jaunies pendent aux rameaux qui tremblent à la bise, voûtes en ruine et dépouillées, où naguère les petits oiseaux gazouillaient. (...) Tu vois en moi le rayon d'un feu qui s'éteint sur les cendres de sa jeunesse, comme sur un lit de mort où il expire, consumé par ce qui le nourrissait. Ces choses que tu vois doivent rendre ton amour plus empressé d'aimer un bien que si tôt tu vas perdre. No longer mourn for me when I am dead, Than you shall hear the surly sullen bell, etc. " Ne pleurez pas longtemps pour moi, quand je serai mort : vous entendrez la triste cloche, suspendue haut, annoncer au monde que j'ai fui ce monde vil, pour habiter avec les vers plus vils encore. Si vous lisez ces mots, ne vous rappelez pas la main qui les a tracés ; je vous aime tant que je veux être oublié dans vos doux souvenirs si en pensant à moi vous pouviez être malheureuse. Oh ! si vous jetez un regard sur ces lignes quand peut-être je ne serai plus qu'une masse d'argile, ne redites pas même mon pauvre nom, et laissez votre amour se faner avec ma vie. " Il y a plus de poésie, d'imagination, de mélancolie dans ces vers que de sensibilité, de passion et de profondeur. Shakespeare aime, mais il ne croit pas plus à l'amour qu'il ne croyait à autre chose : une femme pour lui est un oiseau, une brise, une fleur ; chose qui charme et passe. Par l'insouciance ou l'ignorance de sa renommée, par son état, qui le jetait à l'écart de la société, en dehors des conditions où il ne pouvait atteindre, il semble avoir pris la vie comme une heure légère et désoccupée, comme un loisir rapide et doux. Les poètes aiment mieux la liberté et la muse que leur maîtresse : le pape offrit à Pétrarque de le séculariser, afin qu'il pût épouser Laure. Pétrarque répondit à l'obligeante proposition de Sa Sainteté : " J'ai encore bien des sonnets à faire. " Shakespeare, cet esprit si tragique, tira son sérieux de sa moquerie, de son dédain de lui-même et de l'espèce humaine : il doutait de tout. Perhaps est un mot qui lui revient sans cesse. Montaigne, de l'autre côté de la mer, répétait : " Peut-être. Que sais-je ? " Shakespeare au nombre des cinq ou six grands génies dominateurs Pour conclure, Shakespeare est au nombre des cinq ou six écrivains qui ont suffi aux besoins et à l'aliment de la pensée : ces génies mères semblent avoir enfanté et allaité tous les autres. Homère a fécondé l'antiquité ; Eschyle, Sophocle, Euripide, Aristophane, Horace, Virgile sont ses fils. Dante a engendré l'Italie moderne, depuis Pétrarque jusqu'au Tasse. Rabelais a créé les lettres françaises ; Montaigne, La Fontaine, Molière viennent de sa descendance. L'Angleterre est toute Shakespeare, et, jusque dans ces derniers temps, il a prêté sa langue à Byron, son dialogue à Walter Scott. On renie souvent ces maîtres suprêmes ; on se révolte contre eux ; on compte leurs défauts ; on les accuse d'ennui, de longueur, de bizarrerie, de mauvais goût, en les volant et en se parant de leurs dépouilles ; mais on se débat en vain sous leur joug. Tout se teint de leurs couleurs ; partout s'impriment leurs traces : ils inventent des mots et des noms qui vont grossir le vocabulaire général des peuples ; leurs dires et leurs expressions deviennent proverbes, leurs personnages fictifs se changent en personnages réels, lesquels ont hoirs et lignée. Ils ouvrent des horizons d'où jaillissent des faisceaux de lumière ; ils sèment des idées, germes de mille autres ; ils fournissent des imaginations, des sujets, des styles à tous les arts : leurs oeuvres sont des mines inépuisables ou les entrailles mêmes de l'esprit humain. De tels génies occupent le premier rang ; leur immensité, leur variété, leur fécondité, leur originalité les font reconnaître tout d'abord pour lois, exemplaires, moules, types des diverses intelligences, comme il y a quatre ou cinq races d'hommes, dont les autres ne sont que des nuances ou des rameaux. Donnons-nous garde d'insulter aux désordres dans lesquels tombent quelquefois ces êtres puissants, n'imitons pas Cham le maudit ; ne rions pas si nous rencontrons nu et endormi, à l'ombre de l'arche échouée sur les montagnes d'Arménie, l'unique et solitaire nautonnier de l'abîme. Respectons ce navigateur diluvien qui recommença la création après l'épuisement des cataractes du ciel : pieux enfants bénis de notre père, couvrons-le pudiquement de notre manteau. Shakespeare de son vivant, n'a jamais pensé à vivre après sa vie : que lui importe aujourd'hui mon cantique d'admiration ? En admettant toutes les suppositions, en raisonnant d'après les vérités ou les erreurs dont l'esprit humain est pénétré ou imbu, que fait à Shakespeare une renommée dont le bruit ne peut monter jusqu'à lui ? Chrétien, au milieu des félicités éternelles s'occupe- t-il du néant du monde ? Déiste, dégagé des ombres de la matière, perdu dans les splendeurs de Dieu, abaisse-t-il un regard sur le grain de sable où il a passé ? Athée, il dort de ce sommeil sans souffle et sans réveil qu'on appelle la mort. Rien donc de plus vain que la gloire au delà du tombeau, à moins qu'elle n'ait fait vivre l'amitié, qu'elle n'ait été utile à la vertu, secourable au malheur, et qu'il ne nous soit donné de jouir dans le ciel d'une idée consolante, généreuse, libératrice, laissée par nous sur la terre. Troisième Partie Littérature sous les deux premiers Stuarts et pendant la république Ce que l'Angleterre doit aux Stuarts A ce nom des Stuarts, l'idée d'une longue tragédie vient à l'esprit. On se demande si Shakespeare n'aurait pas du naître à leur époque : Non. Shakespeare, enveloppé dans le mouvement révolutionnaire, n'eût pas eu assez de loisir pour développer les diverses parties de son génie : peut-être même, devenu homme politique, n'eût-il rien produit, les faits auraient dévoré sa vie. La Grande-Bretagne doit à la race des Stuarts deux choses inappréciables pour une nation : la force et la liberté. Jacques Ier en apportant la couronne d'Ecosse à l'Angleterre réunit les peuples de l'île en un seul corps, et fit disparaître du sol la guerre étrangère. L'Ecosse avait des alliances continentales ; presque toutes les fois que des hostilités éclataient entre la France et l'Angleterre, l'Ecosse faisait une puissante diversion en faveur de la première. Si l'Ecosse n'eût pas été réunie en 1792 à l'Angleterre, celle-ci n'aurait pu soutenir la longue guerre de la révolution. Quant à la liberté anglaise, les Stuarts la fixèrent en la combattant : Charles Ier la paya de sa tête, Jacques II de sa race. Jacques Ier. - Basilicon Doron A l'époque où l'on existe on tient compte des médiocrités, par la raison que les médiocrités sont hargneuses, intrigantes, envieuses, et que du commun des choses et des hommes se compose le train du monde ; mais lorsqu'il s'agit du passé, rien n'oblige à ressusciter le troupeau vulgaire qui, désabusé sur lui-même par la bonne foi de la mort, serait stupéfait de revivre et incapable de se tenir debout. Quelques personnages demeurent sur la vieille toile du temps quand le reste du tableau est effacé ; c'est d'eux qu'il se faut uniquement occuper : il suffit de nommer les individus secondaires, en ne s'arrêtant qu'aux grandes figures qui, à de longs intervalles, succèdent aux grandes figures. Cependant, il est essentiel de noter, chemin faisant, les révolutions survenues dans le fond ou dans la forme de la pensée humaine. Je dis essentiel pour parler comme les importants et les doctes, car, hors la religion et ses vertus, qui seules peuvent produire la liberté, est-il quelque chose d' essentiel dans ce monde ? Le premier des quatre Stuarts qui monta sur le trône d'Angleterre a laissé des ouvrages plus estimés que sa mémoire ; je le nomme : il faut mentionner les rois qui peuvent écrire sur l' Apocalypse, la vraie loi des monarchies libres , et le Don Royal, Basilicon Doron . Si Jacques Ier ne se fût pas donné tant de peine afin d'établir le droit divin et conquérir le titre de Majesté sacrée , on n'aurait peut-être pas eu l'occasion de faire passer son malheureux fils pour l'auteur de l' Icon, Basiliké . Toutefois le Don Royal , Basilicon Doron, mérite un examen particulier : il contient des choses historiques intéressantes, et fait voir Jacques Ier sous un nouveau jour. Le Don ou le Présent Royal est dédié à Henri, fils aîné de Jacques. Le roi, dans une épître au jeune prince, lui dit d'abord (je me sers d'une vieille traduction française, fidèle et naïve) : " Et afin que cette instruction soulage votre mémoire, je l'ai divisée en trois parties. La première vous dira votre devoir envers Dieu comme chrétien, la seconde votre devoir envers votre peuple comme roi, et la dernière vous enseignera comment vous avez à vous porter ès choses communes et ordinaires de notre vie, lesquelles de soi ne sont ni bonnes ni mauvaises, sinon en tant que l'on en use bien ou mal, et qui serviront toutefois à augmenter votre réputation et autorité, si vous en usez bien. " Le roi s'adresse ensuite au lecteur : " Or, parmi mes plus secrètes actions, lesquelles, outre mon attente, sont venues à la connaissance du public, il en est ainsi arrivé à mon écrit auquel je donnai le titre de Don Royal , parce que je l'adressais à mon fils aîné, destiné de Dieu, comme je crois, pour seoir un jour sur mon trône après moi. " Pour tenir cet écrit plus caché, j'avais pris serment du libraire de n'en imprimer que sept copies pour les distribuer et faire garder secrètement par sept de mes plus confidents serviteurs, afin que si par le temps, qui perd et consume toutes choses, les unes étaient perdues, il en restât encore quelqu'une après ma mort, pour servir de gage à mon fils de la sincérité de mon affection envers lui, même du soin que j'ai eu de son éducation. " Mais puisque, contre mon dessein, cet écrit est publié partout et ensuite sujet à la censure de tous (car chacun en jugera selon son humeur et sa passion), je suis maintenant contraint d'en permettre l'impression. " La première partie de l'ouvrage, Devoirs d'un roi chrétien envers Dieu , renferme des choses bonnes, mais communes ; on n'y trouve guère de remarquable que ce passage : " J'ai nommé la conscience gardienne de la religion. C'est un oeil que Dieu a mis dans l'homme toujours veillant sur toutes les actions de sa vie, pour lui donner joie et contentement du bien qu'il a fait, et un vif ressentiment au contraire quand il a mal fait. Car comme la conscience sert aux méchants de torture et de bourreau, aussi est-elle pour consolation aux gens de bien. N'est- ce pas un avantage grand d'avoir chez nous, et avec nous, pendant notre vie, le registre de tous les péchés desquels nous sommes accusés ou à l'heure de la mort, ou bien au jour du jugement ? " Gardez donc votre conscience nette, même de deux taches et imperfections auxquelles les hommes sont sujets pour la plupart, ou de stupidité qui engendre l'athéisme, ou de superstition, mère des hérésies. Par la première, j'entends une âme infectée de lèpre, une conscience cautérisée, devenue sans sentiment de son mal, et endormie dans son péché. Par la superstition, j'entends ceux qui se lient eux-mêmes à une autre règle et forme de servir Dieu, que celle qui est ordonnée en sa parole. " La seconde partie du Présent Royal : Devoirs d'un roi en sa charge , s'ouvre par ce bel exorde : " Comme vous portez ces deux qualités de chrétien et de roi, aussi faut-il que vous mettiez peine à vous en bien acquitter, afin que vous soyez et bon chrétien et bon roi tout ensemble, gardant justice et équité en votre administration, ce qui se fera par deux moyens : l'un à établir de bonnes lois et les faire bien observer, car l'un sans l'autre ne sert de rien, puisque l'observation de la loi est la vie de la loi ; l'autre, que par vos moeurs et votre vie vous soyez en bon exemple à vos sujets, car naturellement le peuple forme ses moeurs au moule de son prince : même les lois n'ont tant de pouvoir et d'effet sur les hommes que la vie et l'exemple de ceux qui leur commandent. " Jacques semble être un prophète de famille quand il écrit ces paragraphes sur la mort d'un bon roi et sur celle d'un tyran : " Pour le premier, considérez la différence qu'il y a entre le roi légitime et le tyran ; et par ce moyen, vous entendrez beaucoup mieux quel est votre devoir, car les contraires mis à l'opposite l'un de l'autre se font mieux voir et discerner. L'un sait qu'il est ordonné pour son peuple, et que Dieu lui en a commis la charge et le gouvernement, duquel il est comptable : l'autre croit que le peuple est fait pour lui, afin de s'en servir pour ses passions et ses appétits déréglés ; en un mot, que son peuple est sa proie, sa tyrannie le fruit de sa domination. " Et ores qu'il y en ait que la déloyauté des sujets fait mourir avant le temps (ce qui arrive rarement), si est-ce que leur réputation vit après eux ; et la déloyauté de ces traîtres est toujours suivie de sa punition en leurs corps, biens et renommée ; car l'infamie en reste même à leur postérité. Mais, quant au tyran, sa méchante vie arme et anime enfin ses sujets à devenir ses bourreaux. Et bien que la révolte ne soit jamais loisible de leur part, si est-on si las et rebuté de ses déportements que sa chute n'est guère regrettée par la plupart de son peuple, moins par ses voisins. Et, outre la mémoire honteuse qu'il laisse au monde après soi, et les peines éternelles qui l'attendent en l'autre, il arrive souvent que les auteurs de cet assassinat demeurent impunis, et le fait ratifié par les lois, approuvé par la postérité. Il vous est donc fort facile, mon fils, de choisir de ces deux façons de vivre la meilleure ; et, élisant plutôt le chemin de la vertu, assurer votre vie et votre état : et ores qu'il vous arrive quelque infortune, vous soyez pour le moins regretté des gens de bien, votre vie approuvée, et votre nom en bonne odeur à tout le monde. " En parlant des excès qu'il faut réprimer, Jacques dit à son héritier : " Puisque vous avez l'autorité du magistrat légitime et souverain, ne souffrez point que ceux desquels vous avez l'honneur d'être issu, et qui auront eu puissance et autorité sur vous, soient diffamés par qui que ce soit : mêmement, puisque le fait vous touche aussi en particulier, pour ne laisser à ceux qui viendront après vous sujet de vous traiter à la même mesure que vous aurez mesuré les autres. " Ayant donc l'honneur de tirer votre origine d'aussi illustres aïeux qu'autre prince de la chrestienté, réprimez l'insolence des médisants, qui sous titre de taxer un vice dans la personne, essayent malicieusement de tacher la race et la famille entière pour la rendre odieuse à la postérité. Car quel amour pouvez- vous espérer de ceux qui veulent mal à ceux desquels vous êtes né ? Et pour quelle raison détruit-on tant qu'on peut les louveteaux et renardeaux sous la mère, sinon parce qu'on n'en peut aimer la race malfaisante ? Et d'ailleurs pourquoi sera le poulain d'un coursier de Naples de plus grand prix en un marché que celui d'une haridelle, sinon pour l'estime qu'on fait de la race dont il est ? Aussi est-ce une chose monstrueuse de voir une personne haïr le père et aimer les enfants ; et à la vérité le plus court chemin pour rendre le fils méprisé est de diffamer le père et l'exposer en haine. En un mot, j'en parle comme savant par mon expérience propre. Car, outre les jugements de Dieu que j'ai vus à l'oeil, et remarqués sur les principaux chefs des conspirations faites contre mes pères et aïeux, je puis dire avec vérité n'en avoir point trouvé de plus fidèles et affectionnés à mon service, même au plus fort de mes affaires et afflictions, que ceux qui les ont fidèlement servis jusqu'à la fin, et particulièrement la reine, ma mère. J'entends de ceux qui lors étaient en âge de discrétion. Ainsi, mon fils, je vous décharge mon coeur et ma conscience, en vous ouvrant la vérité, et ne me soucie de ce qu'en diront ou penseront les traîtres, leurs fauteurs et complices. " Ces énergiques paroles font voir que Jacques a été calomnié lorsqu'on a prétendu qu'il avait été indifférent à la catastrophe de sa mère. Ces paroles ont d'autant plus de mérite qu'il n'était pas roi d'Angleterre lorsqu'il les écrivait. En Ecosse les ennemis de Marie Stuart l'environnaient, et Elisabeth, dont il attendait le trône, vivait encore. Le paragraphe suivant donne une idée de l'état de l'Ecosse à cette époque : " Ce propos me ramentait de parler des excès et ravages qui se font au haut pays d'Ecosse et aux frontières. De ces gens il y a de deux sortes. Les uns en la terre ferme, qui sont grossiers pour la plupart, et toutefois non sans quelque reste et apparence de civilité. L'autre sorte est aux isles, entièrement sauvage et incivile. Faites valoir étroitement mes ordonnances contre telles gens, leurs chefs et conducteurs, et sans doute vous les dompterez. Quant aux autres, suivez ma piste et mon dessein à y faire des peuplades et colonies de gens civilisés du dedans de notre isle, afin de ramener ces barbares à quelque douceur et civilité ; ou bien les transporter ailleurs. " Mais quant à la frontière, d'autant que je sais si vous n'êtes un jour roi de toute l'isle, selon que le droit de votre succession vous y appelle, que malaisément viendrez-vous à bout de jouir paisiblement de cette plus rude et stérile partie septentrionale, d'icelle même de bien assurer la couronne sur votre tête propre, il me serait ensuite superflu de vous en parler davantage. Mais si un jour vous êtes seigneur de toute l'isle, vous en chevirez aussi facilement que de tout le reste ; car cette frontière viendra à être le milieu de votre royaume. " La réformation de la religion fut faite en Ecosse assez extraordinairement, et par oeuvre de Dieu. " Le changement ne se fit point ainsi que chez nos voisins d'Angleterre, en Danemark et plusieurs autres lieux de l'Allemagne, avec ordre et par l'autorité du prince ou magistrat souverain. Aussi quelques esprits brouillons et bouillants parmi les désordres empiétèrent tellement l'autorité sur le peuple, qu'ayant après goûté la douceur du commandement, commencèrent à se figurer entre eux-mêmes une forme de gouvernement populaire, et s'y trouvant amorcés premièrement par le naufrage de ma grand-mère, puis par celui de feu ma mère, et après par la licence du long temps de ma minorité, avancèrent tellement l'oeuvre de leur démocratie imaginaire, qu'ils ne se nourrissaient plus de là en avant que de l'espérance de se faire tribuns du peuple. " Ce que dit ici Jacques Ier de la faction puritaine explique la théorie du droit divin qu'il fit si malheureusement soutenir dans la suite. N'ayant vu que les troubles et les désolations occasionnés par le principe de la souveraineté du peuple , il se réfugia dans le droit divin : il ne se trouvait pas assez en sûreté dans le principe de l'hérédité monarchique. Jacques discourt de la noblesse ; il en examine les défauts et les qualités. Le système du roi sur les grandes charges de l'Etat est d'un esprit judicieux. A l'égard des classes industrielles, Jacques devance les idées de son siècle : il veut que l' on donne et que l'on publie toute liberté de commerce aux étrangers . Traitant du mariage des princes, Jacques recommande la pureté à son fils : un conseil politique d'une vérité frappante se trouve mêlé à ces instructions morales : " Il vous faut principalement avoir égard aux raisons principales de l'institution du mariage, et toutes autres choses vous seront ajoutées, qui me fait désirer que vous en preniez une qui soit entièrement de votre religion, si son rang et ses autres qualités sont sortables à votre état et dignité. Car bien qu'à mon grand regret le nombre des grands princes faisant profession de notre religion soit petit, et à cette cause que ce mien avis réussira plus difficilement, si vous faut-il penser à bon escient à ces difficultés : à savoir comment vous et votre femme serez une chair, pour tenir cette union et amitié nécessaire, si vous êtes membres de deux Eglises opposites : diversité de religions apporte quand et soi diversité de moeurs ; et la division de vos pasteurs causera division parmi vos sujets, qui prendront exemple sur votre maison et famille, outre la conséquence d'une mauvaise éducation de vos enfants. Et ne présumez pas de pouvoir toujours manier et former une femme à vos moeurs. - Salomon s'y trompa et se laissa tromper aux femmes, le plus sage toutefois de tous les rois ; et à la vérité le don de persévérance est de Dieu, non pas de nous. " Si Charles Ier eût suivi le conseil que Jacques donnait à Henri, il se fût épargné bien des malheurs. Au reste, l'horreur avec laquelle le roi d'Ecosse parle de certaines dépravations me fait croire que sur ce point il a été encore mal jugé : un mot soldatesque de notre Henri IV ne peut pas faire autorité historique ; il ne faut prendre ce mot que pour un ventre-saint-gris . L'abandonnement aux favoris prouve la faiblesse, et ne suppose pas nécessairement la corruption : quand on est livré à des vices honteux, on les cache, mais on ne fait pas avec un certain accent l'éloge des vertus contraires : le voile des paroles couvrirait mal la rougeur du front. La troisième partie du Basilicon Doron, Des déportements d'un roi ès choses communes et indifférentes , amuse par sa naïveté. Jacques instruit son fils à être attentif à sa grâce et sa façon à table : Henri ne doit être ni friand ni gourmand ; son vivre doit être apprêté sans beaucoup de sauces, " car ces compositions et meslinges ressemblent mieux à médecine qu'à viande, et l'usage en était anciennement blâmé par les Romains ". Henri doit éviter l'ivrognerie, vice qui croît avec l'âge et ne meurt qu'avec la vie : " En votre manger, mon fils, ne soyez grossier et incivil comme un cynique, ni mignard et délicat comme une épousée ; mais mangez d'une façon franche, virile et honnête. " Soyez pareillement modéré en votre dormir (...) ; ne vous arrêtez point aux songes ni aux présages (...) Votre habillement doit être modeste, non superflu comme d'un débauché, non chétif et mécanique comme d'un faquin, non trop curieusement enrichi et façonné comme d'un galant de cour, ni d'une façon grossière et rustique comme d'un manant, ni bigarré comme d'un gendarme éventé ou d'un mignon frisé, ni trop grave et simple comme d'un homme d'Eglise. (...) En temps de guerre que votre vêtement soit plus brave et votre contenance plus gaillarde et relevée. Toutefois, que ce soit sans porter vos cheveux longs ou laisser croître vos ongles, qui ne sont qu'excrément de nature. " Quant aux jeux et aux exercices, Jacques veut que son fils y mette du choix ; il recommande le courir , le sauter , le tirer des armes , le tirer de l'arc , le jouer à la paume . " Exercez-vous, mon fils, à dompter les grands chevaux, et qui ont le plus de fougue, afin que je puisse dire de vous ce que Philippe disait de son fils Alexandre : " La Macédoine est trop peu de chose pour lui. " Jacques permet aussi la chasse, mais la chasse aux chiens courants, qu'il trouve plus noble et plus propre à un prince. Au reste, il renvoie sur ce point son fils à Xénophon, " auteur ancien et renommé, lequel n'a eu dessein, dit-il, de flatter ni vous ni moi. " " Quant au langage, mon fils, soyez franc en votre parler, naïf, net, court et sentencieux, évitant ces deux extrémités, ou de termes grossiers et rustiques, ou de mots trop recherchés qui ressentent l'écritoire.... Si votre esprit vous porte à composer en vers ou en prose, c'est chose que je ne veux blâmer. N'entreprenez point de trop long ouvrage ; que cela ne vous divertisse de votre charge. " Pour écrire dignement, il faut élire un sujet digne de vous, plein de vertu et non de vanité, vous rendant toujours clair et intelligible le plus que vous pourrez. Et si ce sont vers, souvenez-vous que ce n'est la partie principale de la poésie de bien rimer et couler doucement avec mots bien propres et bien choisis ; mais plutôt, lorsqu'elle sera tournée en prose, d'y faire voir une riche invention des fleurs poétiques et des comparaisons belles et judicieuses, afin que la prose même retienne le lustre et la grâce du poème. Je vous avise aussi d'écrire en votre langue propre ; car il ne nous reste quasi rien à dire en grec et en latin, et prou de petits écoliers vous surpasseront en ces deux langues. Joint qu'il est plus séant à un roi d'orner et enrichir sa langue propre, en laquelle il peut et doit devancer tous ses sujets, comme pareillement en toutes autres choses honnêtes et recommandables. " Ces derniers conseils sont curieux : ce roi auteur qui s'exprimait avec tant d'emphase devant ses parlements montre ici du goût et de la mesure. Son ouvrage finit par une grande vue : Jacques croit que tôt ou tard la réunion de l'Ecosse et de l'Angleterre produira un puissant empire. Je me suis étendu sur le traité du Don Royal , presque ignoré aujourd'hui ; on ne le connaît guère que par un de ces jugements composés à l'usage de ceux qui ne lisent rien par ceux qui n'ont point lu. Voltaire feuilletait tout, sans se donner le temps d'étudier ; il a jeté dans le monde une foule de ces opinions de prime-abord, qu'adoptent l'ignorance et la paresse : si quelquefois l'auteur de l' Essai sur les Moeurs rencontre juste, c'est qu'il devine. Ainsi, de siècle en siècle, des choses d'une fausseté évidente sont crues et répétées comme articles de foi ; elles acquièrent par le temps une sorte de vérité et d'authenticité de mensonge que rien ne saurait détruire. Henri, ce nom me fait mal à écrire, Henri, à qui le Basilicon Doron est adressé, mourut à l'âge de dix-huit ans. S'il eût vécu, Charles Ier n'eût pas régné ; les révolutions de 1649 et de 1688 n'auraient pas eu lieu ; notre révolution n'aurait pas eu les mêmes conséquences : sans l'antécédent du jugement de Charles Ier, l'idée ne serait venue à personne en France de conduire Louis XVI à l'échafaud ; le monde était changé. Ces réflexions qui se présentent à l'occasion de toutes les catastrophes historiques sont vaines : il y a toujours un moment dans les annales des peuples où si telle chose n'était pas advenue, si tel homme n'était pas mort ou était mort, si telle mesure avait été prise, si telle faute n'avait été faite, rien de ce qui est arrivé ne serait arrivé. Mais Dieu veut que les hommes naissent avec le caractère propre à l'événement qu'ils doivent amener : Louis XVI a cent fois pu se sauver ; il ne s'est pas sauvé, tout simplement parce qu'il était Louis XVI. Il est donc puéril de se lamenter sur des accidents qui produisent ce qu'ils sont destinés à produire : à chaque pas dans la vie, mille lointains divers, mille futuritions s'ouvrent devant nous ; cependant, vous n'atteignez qu'un horizon, vous ne courez qu'à un avenir. Raleigh. - Cowley Jacques Ier tua le fameux Walter Raleigh : l' Histoire universelle est encore lue à cause de sir Walter lui-même : s'il y a des livres qui font vivre le nom de leurs auteurs, il y a des auteurs dont le nom fait vivre leurs livres. Cowley dans l'ordre des poètes arrive immédiatement après Shakespeare, bien qu'il fût né plus tard que Milton : royaliste d'opinion, il travailla pour le théâtre, et composa des poèmes, des satires et des élégies. Il abonde en traits d'esprit ; sa versification manque, dit-on, d'harmonie ; son style, souvent recherché, est cependant plus naturel et plus correct que celui de ses prédécesseurs. Cowley nous attaque : depuis Surrey jusqu'à lord Byron, il n'y a peut-être pas un écrivain anglais qui n'insulte le nom, le caractère et le génie français. Nous, avec une impartialité et une abnégation admirables, nous acceptons l'outrage : confessant humblement notre infériorité, nous célébrons à son de trompe l'excellence de tous les auteurs d'outre-mer nés ou à naître, petits ou grands, mâles ou femelles. Dans son poème de la guerre civile, Cowley s'écrie : It was not so when Edward prov'd his cause, By a sword stronger than the salique laws, . . . . . . ; when the French did fight, With women's hearts, against the women's right. " Il n'en était pas ainsi quand Edouard soutenait sa cause par une épée plus forte que la loi salique, alors que les Français combattaient avec des coeurs de femme contre le droit des femmes. " Le roi Jean, Charny, Ribeaumont, Beaumanoir, les trente Bretons, Duguesclin, Clisson et cent mille autres, avaient des coeurs de femme. De tous les hommes qui ont illustré la Grande-Bretagne, celui qui m'attire le plus est lord Falkland : j'ai souhaité cent fois avoir été ce modèle accompli de lumières, de générosité, d'indépendance, de n'avoir jamais paru sur la terre dans ma propre forme et sous mon nom. Doué du triple génie des lettres, des armes et de la politique, fidèle aux muses sous la tente, à la liberté dans le palais, dévoué à un monarque infortuné, sans méconnaître les fautes de ce monarque, Falkland a laissé un souvenir mêlé de mélancolie et d'admiration. Les vers que Cowley lui adresse au retour d'une expédition militaire sont nobles et vrais : le poète commence par énumérer les vertus et les talents de son héros, puis il ajoute : Such is the man whom we require, the same We lent the north, untouch'd, as is his fame. He is too good for war, and ought to be As far from danger, as from fear he's free. Those men alone, . . . . . . . . . . . . . . . Whose valour is the only art they know, Were for sad war and bloody battles born ; Let them the state defend, and he adorn. " Voilà l'homme que nous redemandons aux Ecossais, tel que nous le leur avons prêté, exempt de blessures comme sa gloire. Trop bon pour la guerre, il doit être tenu aussi loin du danger qu'il l'est de la crainte. Les guerriers dont la valeur est le seul art... sont nés pour la triste guerre et les batailles sanglantes : qu'ils défendent l'Etat et que Falkland l'embellisse. " Inutiles voeux ! la vie au milieu des malheurs de son pays devint à charge à l'ami des muses. Sa tristesse se laissait remarquer jusque dans la négligence de ses vêtements. Le matin de la première bataille de Naseby, on devina son dessein de mourir au changement de ses habits : il se para comme pour un jour de fête ; il demanda du linge blanc : " Je ne veux pas, dit-il en souriant, que mon corps soit trouvé dans du linge sale : je prévois de grands malheurs, mais j'en serai dehors avant la fin de la journée. " Il se mit au premier rang du régiment de lord Byron : une balle de la liberté qu'il aimait l'affranchit des serments de l'honneur dont il était l'esclave. Il reste quelques discours et quelques vers de Falkland : secrétaire d'Etat de Charles Ier, il rédigeait avec Clarendon les proclamations royales. Il aida Chilling Worth dans son Histoire du Protestantisme . La Bible, traduite en partie sous Henri VIII, fut retraduite sous Jacques II par les quarante-sept savants : cette dernière traduction est un chef-d'oeuvre. Les auteurs de cette immense ouvrage firent pour la langue anglaise ce que Luther fit pour la langue allemande, ce que les écrivains sous Louis XIII firent pour la langue française ; ils la fixèrent. Ecrits politiques sous Charles Ier et Cromwell Chercher les lettres dans les temps d'orage, c'est demander un abri à ces vallées paisibles que les poètes placent au bord de la mer ; mais si l'on est mené par quelque génie heureux dans ces retraites, d'autres esprits vous poussent au milieu de la tempête et des flots. La politique monte sur le trépied et se transforme en sibylle ; les pamphlets, les libelles, les vers satiriques abondent, s'imprègnent de haine et sont écrits avec le sang des factions. Les guerres civiles d'Angleterre firent pulluler des productions déplorables. Un de ces fanatiques que Butler a livrés au ridicule, s'écrie : " An alarm to all flesh, etc. " Howle, howle, bawl and roar, ye lust full, cursing, swearing, drunken, lewd, superstitious, devilish, sensual ; earthly inhabitants of the whole earth ; bow, bow, you most surly trees and lofty oaks ; ye tall cedars and low shrubs, cry out aloud ; hear, ye proud waves, and boistrous seas ; also listen, ye uncircumcised, stiff-necked, and madraging bubbles, who even hate to be reformed. " " Alarme à toute chair, etc. " Hurlez, hurlez ; criez, beuglez, rugissez, ô vous, libidineux, maudits jureurs, ivrognes, impurs, superstitieux, diaboliques, sensuels habitants terrestres de la terre. Courbez-vous, courbez-vous, ô vous arbres très dédaigneux ; et vous, chênes élevés, vous, hauts cèdres et petits buissons, criez de toutes vos forces ; écoutez, écoutez, vagues orgueilleuses, et vous, mers indomptables ; écoutez aussi, vous, incirconcis, écume raide, nue et enragée, qui haïssez la réforme. " Les poètes égalaient les orateurs. Dear friend J. C., with true unfeigned love I thee salute. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . dear friend ; a member joyntly knit To all, in Christ, in heavenly places sit ; And there, to friends ne stranger would I be, . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . For truly, friend, I dearly love, sod own, All travelling souls, who truly sigh and groan For the adoption which sets free from sin, etc. " Cher ami J. C., je te salue avec un amour sans réserve. (...) Cher ami, moi membre conjointement uni à tous en Christ, qui est assis aux lieux célestes. Là, je ne serais point étranger parmi les amis ; j'aime tendrement, et je l'avoue, les âmes voyageuses qui soupirent et gémissent véritablement pour l'adoption qui rachète les péchés. " Cromwell ne s'élevait guère au-dessus de cette éloquence ; on peut en juger par ses discours obscurs et ses lettres diffuses. Sa poésie était dans les faits et dans son épée il fut poète quand il regarda Charles Ier dans son cercueil. Sa muse était cette femme qui, à son dire, lui était apparue dans son enfance et lui avait annoncé la royauté. L'Abbé de Lamennais La révolution française a produit aussi des écrivains qui ont vu la liberté dans la religion ; mais ici notre supériorité est manifeste. C'est dans les champs de la Croix que l'abbé de Lamennais a recueilli cet intérêt si tendre pour la nature humaine, pour les classes laborieuses, pauvres et souffrantes de la société ; c'est en errant avec le Christ sur les chemins, en voyant les petits rassemblés aux pieds du Sauveur du monde qu'il a retrouvé la poésie de l'Evangile. Ne dirait-on pas que ce tableau est une parabole détachée du sermon de la Montagne ? " C'était une nuit d'hiver. Le vent soufflait au dehors, et la neige blanchissait les toits. " Sous un de ces toits, dans une chambre étroite, étaient assises, travaillant de leurs mains, une femme à cheveux blancs et une jeune fille. " Et de temps en temps la vieille femme réchauffait à un petit brasier ses mains pâles. Une lampe d'argile éclairait cette pauvre demeure, et un rayon de la lampe venait expirer sur une image de la Vierge, suspendue au mur. " Et la jeune fille leva les yeux, regarda en silence pendant quelques moments la femme à cheveux blancs ; puis elle lui dit : Ma mère, vous n'avez pas été toujours dans ce dénuement ? " Et il y avait dans sa voix une douceur et une tendresse inexprimables. " Et la femme à cheveux blancs répondit : Ma fille, Dieu est le maître : ce qu'il fait est bien fait. " Ayant dit ces mots, elle se tut un peu de temps ; ensuite elle reprit : " Quand je perdis votre père, ce fut une douleur que je crus sans consolations : cependant vous me restiez ; mais je ne sentais qu'une chose alors. " Depuis, j'ai pensé que s'il vivait et qu'il nous vît en cette détresse, son âme se briserait, et j'ai reconnu que Dieu avait été bon envers lui. " La jeune fille ne répondit rien, mais elle baissa la tête, et quelques larmes, qu'elles s'efforçait de cacher, tombèrent sur la toile qu'elle tenait entre ses mains. " La mère ajouta : Dieu qui a été bon envers lui a été bon aussi envers nous. De quoi avons-nous manqué, tandis que tant d'autres manquent de tout ? " Il est vrai qu'il a fallu nous habituer à peu, et ce peu, le gagner par notre travail ; mais ce peu ne suffit-il pas, et tous n'ont-ils pas été dès le commencement condamnés à vivre de leur travail ? " Dieu, dans sa bonté, nous a donné le pain de chaque jour : et combien ne l'ont pas ! un abri : et combien ne savent où se retirer ! " Il vous a, ma fille, donnée à moi : de quoi me plaindrais-je ? " A ces dernières paroles, la jeune fille tout émue tomba aux genoux de sa mère, prit ses mains, les baisa, et se pencha sur son sein en pleurant. " Et la mère, faisant un effort pour élever la voix : Ma fille, dit-elle, le bonheur n'est pas de posséder beaucoup, mais d'espérer et d'aimer beaucoup. " Notre espérance n'est pas ici-bas, ni notre amour non plus, ou, s'il y est, ce n'est qu'en passant. " Après Dieu, vous m'êtes tout en ce monde ; mais ce monde s'évanouit comme un songe, et c'est pourquoi mon amour s'élève avec vous vers un autre monde. " Lorsque je vous portais dans mon sein, un jour j'ai prié avec plus d'ardeur la vierge Marie, et elle m'apparut pendant mon sommeil, et il me semblait qu'avec un sourire céleste elle me présentait un petit enfant. " Et je pris l'enfant qu'elle me présentait, et lorsque je le tins dans mes bras, la Vierge Mère posa sur sa tête une couronne de roses blanches. " Peu de mois après vous naquîtes, et la douce vision était toujours devant mes yeux. " Ce disant, la femme aux cheveux blancs tressaillit, et serra sur son coeur la jeune fille. " A quelque temps de là, une âme sainte vit deux formes lumineuses monter vers le ciel, et une troupe d'anges les accompagnait, et l'air retentissait de leurs chants d'allégresse. " Nous vivons, comme au siècle de Cromwell, dans un siècle de réforme : si l'on remarque au temps de Cromwell plus de morale et plus de conviction dans les âmes, on remarque en notre temps plus de mansuétude et de douceur dans les esprits. Le sentiment du puritain est loin de cette harmonie et de cette paix que la philosophie religieuse de M. Ballanche introduit dans le christianisme. Killing no murder. - Locke. - Hobbes. - Denham. - Harrington. - Harvey. - Sieyès. - Mirabeau. - Benjamin Constant. - Carrel Le pamphlet le plus célèbre de cette époque fut le Killing no murder , " Tuer n'est pas assassiner. " L'auteur, le colonel républicain Titus, invite, dans une dédicace ironique, son Altesse Olivier Cromwell à mourir pour le bonheur et la délivrance des Anglais. Depuis la publication de cet écrit, on ne vit plus le Protecteur sourire ; il se sentait abandonné de l'esprit de la révolution, d'où lui était venue sa grandeur. Cette révolution qui l'avait pris pour guide ne le voulait pas pour maître. La mission de Cromwell était accomplie ; sa nation et son siècle n'avaient plus besoin de lui : le temps ne s'arrête pas pour admirer la gloire ; il s'en sert et passe outre. J'ai lu (dans Gui Patin peut-être) un fait curieux ; il n'a jamais été remarqué, que je croie : le docteur affirme que Killing no murder fut d'abord écrit en français par un gentilhomme bourguignon. Voici Locke comme poète : il fit de très mauvais vers en l'honneur de Cromwell ; Waller en avait fait de très beaux. La bassesse de la flatterie qui survit à l'objet de l'adulation n'est que l'excuse d'une conscience infirme : on exalte un maître qui n'est plus pour justifier par l'admiration la servilité passée. Cromwell trahit la liberté dont il était sorti : si le succès était réputé l'innocence ; si, débauchant jusqu'à la postérité, le succès la chargeait de ses chaînes ; si, esclave future, engendrée d'un passé esclave, cette postérité subornée devenait la complice de quiconque aurait triomphé, où serait le droit ? où serait le prix des sacrifices ? Le bien et le mal n'étant plus que relatifs, toute moralité s'effacerait des actions humaines. D'un autre côté, qui voudrait défendre la sainte indépendance et la cause du faible contre le fort, si le courage, exposé à la vengeance des abjections du présent, devait encore subir le blâme des lâchetés de l'avenir ? L'infortune sans voix perdrait jusqu'à l'organe de la plainte, et ces deux grands avocats de l'opprimé, la probité et le génie. Hobbes, royaliste par haine des doctrines populaires, se jeta dans une extrémité opposée ; il dériva tout de la force et de la nécessité, réduisant la justice à une des fonctions de la puissance, et ne la faisant pas sortir du sens moral. Il ne s'aperçut pas que la démocratie avait autant de droit que l' unité à partir de ce même principe. La société, qui allait selon sa pente naturelle vers l'établissement populaire, ne rétrograda point avec le système de Hobbes, malgré les excès de la révolution anglaise ; elle ne fut arrêtée dans sa marche que par Louis XIV, qui lui barra le chemin avec sa gloire. Hobbes enseignait le scepticisme ainsi que nos philosophes du XVIIIe siècle, d'un ton impérieux et de toute la hauteur dogmatique. Il voulait qu'on crût ferme à ce qu'il ne croyait pas, et il prêchait le doute en inquisiteur. Son style a de l'énergie, et son Thucydide est trop décrié. Cet esprit fort était le plus faible des hommes ; il tremblait à la pensée de la tombe : la nature le conduisit jusqu'à l'âge de quatre-vingt-douze ans, pour le livrer évanoui à la mort, comme un patient tombé en défaillance est porté sous le fer fatal. Sir John Denham vit encore un peu dans son poème descriptif de Cooper's Hill. Il était royaliste et agent à Londres de la correspondance de Charles Ier avec la reine ; Cowley l'était à Paris ; les Muses servaient la tendresse conjugale et le malheur. L'Oceana d'Harrington est une répétition de l'Utopie de Thomas More. Où un gouvernement parfait se trouve-t-il ? En Utopie, nulle part , comme le nom le signifie. Harvey écrivit sa découverte de la grande circulation du sang. Aucun médecin en Europe, ayant atteint l'âge de quarante ans, ne voulut adopter la doctrine d'Harvey, et lui-même perdit ses pratiques à Londres, parce qu'il avait trouvé une importante vérité. Harvey fut encouragé de Charles Ier, et lui demeura fidèle. Servet, brûlé en effigie par les catholiques et en personne par Calvin, avait indiqué la circulation du sang dans le poumon : le siècle ne fit d'un savant de génie qu'un hérétique vulgaire, lequel un autre hérétique conduisit au bûcher. Au reste, quant aux pamphlets anglais de pure politique, lorsqu'ils ne sont point infectés du jargon théologique de l'époque, ce qui est rare, ils restent à une immense distance de nos investigations modernes. Si vous en exceptez Milton, aucun publiciste de la révolution de 1649 n'approche de Sieyès, de Mirabeau, de M. Benjamin Constant, encore moins de M. Carrel : ce dernier, serré, ferme, habile et logique écrivain, a dans sa manière quelque chose de l'éloquence positive des faits : son style creuse et grave ; c'est de l'histoire par les monuments. Milton. - Sa naissance. - Collège Au-dessus d'une foule de prosateurs et de poètes, pendant les règnes orageux de Charles Ier et du Protecteur, s'élève la belle tête de Milton. Où sont les contemporains de ce génie, les Cowley, les Waller, les Denham, les Marvel, les Suckling, les Crashaw, les Lovelace, les Davenant, les Wither, les Habington, les Herbert, les Carew, les Stanley ? Excepté deux ou trois de ces noms, quel lecteur français connaît les autres ? Le Génie du Christianisme parle raisonnablement du Paradis perdu ; j'avais à faire amende honorable d'une partie de mes jugements sur Shakespeare et Dante : je n'ai rien à réparer auprès de l'homme dont le poème a été l'occasion de ces recherches sur la littérature anglaise ; il ne me reste qu'à développer les motifs d'une admiration accrue par un examen plus approfondi d'un chef-d'oeuvre. Obligé de m'arrêter à des beautés que j'essayais de faire passer dans notre langue, je les ai mieux appréciées, en désespérant de les reproduire telles que je les sentais. Milton n'était plus ; on ne le connaissait pas : son génie, sorti du tombeau comme une ombre, vint demander au monde pourquoi on l'ignorait sur la terre. Etonné, on regarda ces grands mânes ; on se demanda si réellement l'auteur de douze mille vers oubliés était immortel. La vision éclatante et majestueuse fit d'abord baisser les yeux ; puis on se prosterna et on adora. Alors il fallut savoir ce qu'avait été ce secrétaire de Cromwell, ce pamphlétaire apologiste du régicide, détesté des uns, méprisé des autres. Bayle commença, et s'enquit des faits touchant la taille et la mine de Milton : cette mine-là était fière, et valait bien celle d'un roi. Une malédiction était dans la famille noble de Milton, dépouillée de sa fortune pendant les guerres civiles de la Rose rouge et de la Rose blanche : le père de Milton était protestant et son grand-père catholique ; celui-ci avait déshérité son fils. La malédiction de l'aïeul, sautant une génération, se reposa sur la tête du petit-fils. Le père de Milton, établi à Londres, où il devint notaire ( scrivener ), épousa Sarah Caston, de l'ancienne famille de Bradshaw ou des Haughton, dont il eut une fille, Anne, et deux fils, Jean et Christophe. Christophe, le cadet, fut royaliste, devint un des barons de l'échiquier et juge des common pleas sous Jacques II ; il s'éteignit dans l'obscurité, dépouillé ou démissionnaire de sa place, peu de temps après ou avant la révolution de 1688 ; Jean, l'aîné, fut républicain, et mourut non aperçu, comme son frère ; mais la raison de la nuit qui l'environnait était d'une tout autre nature ; on peut dire de lui ce qu'il a dit de la Montagne sainte dans le ciel : " On ne la voyait point, parce qu'elle était obscurcie par l'excès de la lumière. " Le père de Milton aimait les arts : il avait composé un in Nomine à quarante parties ; quelques vieux airs de lui ont été conservés dans le recueil de Wilby. Apollon, partageant ses présents entre le père et le fils, avait donné la musique au père, la poésie au fils. Dividuumque Deum, genitorque puerque tenemus. ( Milto ad patrem .) Milton, le père, était peut-être né en France. Son immortel fils naquit le 9 décembre 1608, dans la Cité de Londres, Bread-street, à l'enseigne de l' Aigle , augure et symbole. Shakespeare vivait encore : Milton reçut une éducation domestique lettrée, à l'ombre du tombeau de ce grand génie inculte. Il acheva ses humanités à l'école de Saint-Paul à Londres, sous le docteur Alexandre Gill ; il eut pour tuteur Young, puritain. Son extrême application à l'étude lui donna de bonne heure des douleurs de tête et une grande faiblesse de vue ; maux habituels de sa vie, dont il avait reçu le germe de sa mère. A dix-sept ans il passa au collège de Christ à Cambridge en qualité de pensionnaire minor , et à la surveillance du savant William Chappel, depuis évêque de Cork et Ross en Irlande. La beauté de Milton le fit surnommer " la dame du collège de Christ " : the lady of Christ's college ; il rappelle complaisamment ce nom dans un de ses discours à l'université. Il tonna des marques de ses dispositions poétiques en composant des pièces latines et des paraphrases des psaumes en vers anglais. L'hymne sur la Nativité est admirable de rythme, et d'un effet inattendu : " C'était l'hiver ; l'enfant né du ciel était venu enveloppé dans de rudes et pauvres langes ; la Nature s'était dépouillée de sa riante parure pour sympathiser avec son maître : ce n'était pas le moment pour elle de se livrer aux plaisirs avec le Soleil, son amant ; seulement elle avait caché sa faiblesse sous l'innocente neige, et jeté sur elle le saint et blanc voile des vierges. (...) La terre était en paix ; les rois demeuraient en silence, comme s'ils sentaient l'approche de leur souverain. Les vents caressaient les vagues, annonçant tout bas de nouvelles joies au doux océan. Les étoiles, regardant immobiles et surprises, ne voulaient pas s'enfuir : malgré toute la lumière du matin, elles s'obstinaient à briller dans le ciel, jusqu'à ce que leur Seigneur leur parlât lui-même, et leur dît de s'en aller. " Reçu bachelier en 1628, Milton, maître en 1632, quitta Cambridge par esprit d'indépendance, et refusa d'entrer dans le clergé. " Celui qui s'engage dans les ordres , dit-il, souscrit à son esclavage et prête un serment : il lui faut alors ou devenir parjure ou briser sa conscience. " Quelques passages de sa première élégie latine, où il a l'air de préférer les plaisirs de Londres aux ennuis de Cambridge, devinrent la source des calomnies que l'on répandit contre lui dans la suite : on l'accusa d'avoir été vomi de l'université après les désordres d'une impure jeunesse ; des pamphlets assurèrent qu'il avait été forcé d'aller cacher sa vie en Italie. Johnson pense que Milton fut le dernier étudiant de l'université puni d'une peine corporelle. Rien de tout cela n'est vrai, et ne s'accorde même pas avec les dates d'une vie aussi correcte que religieuse. Milton chez son père. - Ouvrages de sa jeunesse Le père de Milton, ayant fait une petite fortune, s'était retiré à la campagne d'Horton, près Colebrooke, en Buckinghamshire, Milton l'y rejoignit, et passa cinq années enseveli dans la lecture des auteurs grecs et latins. Il faisait de temps en temps quelques courses à Londres pour acheter des livres et prendre des leçons de mathématiques, d'escrime et de musique. Il écrivait à un ami qui lui reprochait de vivre dans la retraite : " Vous croyez qu'un trop grand amour d'apprendre est une faute ; que je me suis abandonné à rêver inutilement mes années dans les bras d'une solitude lettrée, comme Endymion perdait ses jours avec la lune sur le mont Latmus... Mais ces belles espérances dont vous m'entretenez, qui flattent la vanité et la jeunesse, ne s'accordent point avec ce casque obscur de Pluton dont parle Homère. Je mettrais bas ce casque si dans ma vie cachée je n'avais d'autre vue que de satisfaire une frivole curiosité. Mais l'exemple terrible rapporté dans l'Evangile, du serviteur qui avait enfoui son talent, est présent à mes yeux : ce n'est pas le plaisir d'une étude spéculative, c'est la considération même du commandement évangélique qui m'empêche d'aller aussi vite que d'autres et me retient par un religieux respect. Cependant, afin que vous voyiez que je me défie quelquefois de moi-même et que je prends note de certain retardement en moi, j'ai la hardiesse de vous envoyer quelques-unes de mes rêveries de nuit, dans la forme des stances de Pétrarque. How soon hath Time, the subtle thief of youth, Stol'n on his wing my three and twentieth year ! My hasting days fly on with full career, But my late spring ne bud or blossom shew'th. " Combien vite le temps, adroit voleur de la jeunesse, a dérobé sur son aile mes vingt-trois années ! Mes jours hâtés fuient en pleine carrière ; mais mon dernier printemps ne montre ni boutons ni fleurs.... " De 1624 à 1638 il composa l' Arcades, Comus ou le Masque, Lycidas dans lequel il semble prophétiser la mort tragique de l'évêque Laud, l' Allegro et le Penseroso , des Elégies latines et des Sylves . Johnson a fait de l' Allegro et du Penseroso une vive analyse. " L' homme gai entend l'alouette le matin ; l'homme pensif entend le rossignol le soir. " L' homme gai voit le coq se pavaner ; il prête l'oreille à l'écho qui répète le bruit du cor et de la meute dans le bois ; il voit le soleil s'élever avec gloire ; il écoute le chant de la laitière ; il regarde les travaux du laboureur et du faucheur ; il jette les yeux sur une tour éloignée où réside quelque belle dame : la nuit il fait ses délices de quelque conte fabuleux. " L'homme pensif tantôt se promène à minuit pour rêver, tantôt écoute le triste son de la cloche du couvre-feu. Si le mauvais temps l'oblige de rentrer chez lui, il s'assied dans une chambre éclairée par la lueur du foyer. Ayant près de lui une lampe solitaire, il épie l'étoile du pôle pour découvrir l'habitation des âmes séparées de leur corps, ou bien il lit les scènes pathétiques de la tragédie ou de l'épopée. Quand vient le matin, matin obscurci par la pluie et le vent, il erre dans les sombres forêts où il n'y a pas de sentier ; il tombe assoupi au bord de quelque eau qui murmure, et, dans un enthousiasme mélancolique, il attend un rêve d'avenir ou une musique exécutée par quelques personnages aériens. " La gaieté et la mélancolie sont toutes les deux solitaires, silencieuses habitantes des coeurs qui ne reçoivent ni ne transmettent des sentiments. " L' homme gai assiste à la ville aux fêtes brillantes, aux savantes comédies de Ben Jonson et aux drames sauvages de Shakespeare ( wild dramas of Shakespeare ). " Le pensif , loin de la foule, se promène dans les cloîtres ou fréquente les cathédrales. " Pour le vieil âge de la gaieté , Milton ne fait point de provisions ; mais il conduit la mélancolie avec une grande dignité jusqu'à la fin de la vie. Je ne sais si les deux caractères sont suffisamment distincts ; on ne peut trouver, il est vrai, de la gaieté dans la mélancolie du poète, mais j'ai peur qu'on ne rencontre quelque mélancolie dans sa gaieté. Le Penseroso et l' Allegro sont deux nobles efforts d'imagination. Milton a emprunté plusieurs images de ses beaux poèmes à l' Anatomie de la Mélancolie , par Burton, imprimée en 1624. Milton en Italie En 1638 Milton obtint de son père la permission de voyager. Le vicomte Scudamore, ambassadeur de Charles Ier, reçut à Paris l'apologiste futur du meurtre de ce roi ; il le présenta à Grotius. A Florence, Milton visita Galilée, presque aveugle et demi-prisonnier de l'inquisition ; il a souvent rappelé le courrier céleste, nuncius sidereus , dans Le Paradis perdu , lui rendant ainsi l'hospitalité des grands hommes. A Rome il se lia avec Holstein, bibliothécaire du Vatican. Chez le cardinal Barberini il entendit chanter Léonora ; il lui adressa des vers inspirés par les lieux qui avaient entendu la voix d'Horace : Altera Torquatum cepit Leonora poetam, Cujus ab insano cessit amore furens. Ah ! miser ille tuo quanto felicius aevo Perditus, et propter te, Leonora, foret ! " Une autre Léonore ravit le Tasse, qui devint insensé par l'ardeur de l'amour. Ah ! qu'avec bonheur, de ton temps, Léonore, l'infortuné se serait perdu pour toi ! " Milton s'est plu à renfermer son génie dans quelques sonnets italiens ; on aime à voir le terrible chantre de Satan se jouer à travers les doux nombres de Pétrarque : Canto, dal mio buon popol non inteso ; E'l bel Tamigi cangio col bel Arno. Amor lo volse . . . . . . . . . . . . . Seppi ch'amor cosa mai volse indarno. " Je chante, non entendu de mon bon peuple ; j'ai changé la belle Tamise pour le bel Arno. L'amour l'a voulu ; l'amour n'a jamais voulu une chose en vain. " Milton connut à Naples Manso, marquis de Villa, vieillard qui eut le double honneur d'être l'ami du Tasse et l'hôte de Milton : il adressa à ce dernier un distique renouvelé du pape saint Grégoire ; Ut mens, forma, decor, facies, mos, si pietas sic, Non Anglus, verum Hercle, Angelus ipse fores. " Si la piété répondait au génie, à la forme, à la bonne grâce, à la beauté, aux manières, par Hercule ! tu ne serais pas un Anglais, mais un Ange. " Milton lui paya sa dette de reconnaissance dans une églogue latine pleine de charme : Diis dilecte senex, te Jupiter aequus oportet Nascentem, et miti lustrarit lumine Phoebus, Atlantisque nepos ; neque enim nisi charus ab ortu Dis superis poterit magno favisse poetae. " Vieillard aimé des dieux, il faut que Jupiter (j'emprunte ici l'élégante traduction de M. Villemain) ait protégé ton berceau, et que Phoebus l'ait éclairé de sa douce lumière ; car il n'y a que le mortel aimé des dieux dès sa naissance qui puisse avoir eu le bonheur de secourir un grand poète. " Le chantre à venir des innocentes joies d'Eden priait le ciel de lui accorder un pareil ami ; il promettait alors de célébrer les rois de la Grande-Bretagne, cet Arthur qui " livra des combats sur la terre ", terris bella moventem . Milton n'obtint pas la faveur qu'il implorait ; il n'a eu pour ami et pour défenseur de son nom que la postérité. Le poète convie Manso de ne pas trop mépriser une muse hyperboréenne ; car, lui dit-il gracieusement, " dans l'ombre obscure de la nuit nous croyons avoir entendu des cygnes chanter sur la Tamise : " Nos etiam in nostro modulantes flumine cycnos Credimus obscuras noctis sensisse per umbras. Milton avait formé le projet de parcourir la Sicile et la Grèce : quel précurseur de Byron ! Les troubles de sa patrie le rappelèrent : il ne rentra point en Angleterre sans avoir vu Venise, cette beauté de l'Italie, aujourd'hui si belle encore, bien que mourante au bord de ses flots. Milton revenu en Angleterre. - Ses occupations et ses premiers ouvrages de controverse Le voyageur revenu à Londres ne prit aucune part active aux premiers mouvements de la révolution. Ecoutons Johnson : " Que notre respect pour Milton ne nous défende pas de regarder avec quelque degré d'amusement de grandes promesses et de petits effets, un homme qui revient en hâte au logis, parce que ses compatriotes luttent pour leur liberté, et qui, arrivé sur le théâtre de l'action, évapore son patriotisme dans une école privée. Cette période de la vie du poète est celle devant laquelle tous ses biographes ont reculé : il leur est désagréable d'abaisser Milton au rang de maître d'école ; mais comme on ne peut nier qu'il enseigna des enfants, l'un trouve qu'il les instruisit pour rien, l'autre pour le seul amour de la propagation du savoir et de la vertu. Tous disent ce qu'ils savent n'être pas vrai, afin d'excuser une condition à laquelle un homme sage ne peut trouver aucun reproche à faire. " L'esprit satirique et la malveillance de Johnson se font ici remarquer. Le docteur, qui n'avait pas vu de révolution, ignorait que dans ces grands troubles les champs de bataille sont partout, et que chacun choisit celui où l'appelle son inclination ou son génie : l'épée de Milton n'aurait pas fait pour la liberté ce que fit sa plume. Le docteur, grand royaliste, oublie encore que tous les royalistes ne prirent pas les armes ou ne montèrent pas sur l'échafaud, comme le duc d'Hamilton, le lord Holland et lord Capel ; que lord Arundel, par exemple, ami des muses comme Milton, et à qui la science doit les marbres d'Oxford, quitta Londres, tout grand-maréchal d'Angleterre qu'il était, au commencement de la guerre civile, et alla mourir paisiblement à Padoue : il est vrai que son malheureux neveu, Guillaume Howard, lord Strafford, paya pour lui tribut au malheur, et l'on sait trop par qui son sang fut répandu. Pendant trois ans Milton donna des soins à l'éducation des deux fils de sa soeur et à quelques jeunes garçons de leur âge. Il habita successivement au cimetière de Saint-Bride dans Fleet-street et un grand hôtel avec un jardin dans Aldersgate. Il se fortifia dans les langues anciennes en les enseignant ; il apprit l'hébreu, le chaldéen et le syriaque. En 1640, à l'époque de la convocation du long parlement, il débuta dans la polémique, et plaida la cause de la liberté religieuse contre l'Eglise établie. Son ouvrage, divisé en deux livres, adressé à un ami, a pour titre : Of Reformation touching church discipline , etc., " De la Réformation touchant la discipline de l'Eglise en Angleterre et des causes qui jusque ici l'ont empêchée ". Il publia ensuite trois traités : Episcopat anglais, Raison du Gouvernement de l'Eglise, Apologie pour Smectymnus ; ce nom était composé de la réunion de six lettres prises des noms des six théologiens auteurs du Traité de Smectymnus . Pour les lecteurs d'aujourd'hui, il n'y a rien à tirer de ces ouvrages, si ce n'est ce que Milton dit dans la Raison du gouvernement de l'Eglise , de son dessein de composer un poème en anglais . " Peut-être avec le temps, le travail et le penchant de la nature, j'enverrai quelque chose d'écrit à la postérité, qu'elle ne laissera pas volontiers mourir : je suis possédé de cette idée. Peu m'importe d'être célèbre au loin, je me contenterai des îles Britanniques, mon univers. Mais il ne suffit pas d'invoquer les filles de mémoire, il faut par des prières ferventes implorer l'Esprit éternel ; lui seul peut envoyer le séraphin qui du feu sacré de son autel touche et purifie nos lèvres. " Milton ne faisait pas aussi bon marché de sa renommée que Shakespeare : celui-ci plaît par l'insouciance de sa vie ; d'un autre côté on aime à voir un génie encore inconnu se prophétiser lui-même, quand la postérité, confirmant la prédiction, lui répond : " Non ! je n'ai pas laissé mourir ce quelque chose que tu as écrit. " Malheureusement, Milton, cédant à l'ardeur de son caractère dans cette dispute religieuse, parle avec dédain du savant et vénérable évêque anglican Usher, à qui la science doit des travaux admirables sur l'histoire de la chronologie. Mariage de Milton Milton, à l'âge de dix-neuf ans, avait composé sa septième élégie latine, dans laquelle il dit : " Un jour de mai, dans une promenade aux environs de Londres, je rencontrai une jeune femme d'une beauté extraordinaire. J'en devins passionnément amoureux ; mais soudain je la perdis de vue : je n'ai jamais su qui elle était et ne l'ai jamais retrouvée. Je fis le serment de ne jamais aimer. " Si le poète tint son serment, il faudrait supposer qu'il n'aima aucune de ses trois femmes, car il se maria trois fois. En ce cas qu'aurait été la vierge si promptement évanouie ? Peut-être cette compagne céleste qui visitait l'Homère anglais pendant la nuit et lui dictait ses plus tendres vers. Dans un beau portrait de Milton, M. Pichot raconte que cette sylphide mystérieuse était Léonora, l'Italienne : l'auteur du Pèlerinage à Cambridge brode là-dessus une touchante nouvelle historique. W. Bowles et M. Bulwer ont développé la même fiction. Le comte d'Essex ayant pris Reading en 1643, le père et le frère de Milton, qui s'étaient retirés dans cette ville, retournèrent à Londres et vinrent demeurer chez le poète. Milton avait alors trente-cinq ans : un jour il se dérobe de sa maison, sans être accompagné de personne ; son absence dura un mois, au bout duquel il rentra marié sous le toit d'où il était sorti garçon. Il avait épousé la fille aînée de Richard Powell, juge de paix de Forest-Hill, près Shotover, dans Oxfordshire Richard Powell avait emprunté du père de Milton 500 liv. sterl. qu'il ne lui rendit jamais, et qu'il crut payer en donnant sa fille au fils de son créancier. Ces noces, aussi furtives que des amours, en eurent l'inconstance : Milton ne quitta pas sa femme, comme Shakespeare, ce fut sa femme qui l'abandonna. La famille de Marie Powell était royaliste : soit que Marie ne voulût pas vivre avec un républicain, soit tout autre motif, elle retourna chez ses parents. Elle avait promis de revenir à la Saint-Michel, et elle ne revint pas : Milton écrit lettres sur lettres, point de réponse ; il dépêche un messager, qui perd son éloquence et son temps, Alors l'époux délaissé se résout à répudier l'épouse fugitive : pour faire jouir les autres maris de l'indépendance qu'il se propose, son esprit le porte à changer en une question de liberté une question de susceptibilité personnelle ; il publie son traité sur le divorce. Traité de Milton sur le divorce Ce traité est divisé en deux livres : The Doctrine and discipline of Divorce, restored to the good of both sexes , etc. " Doctrine et discipline du divorce, rétablies pour le bien des deux sexes. " Il s'ouvre par une adresse au long parlement. " S'il était sérieusement demandé, ô parlement renommé, assemblée choisie ! qui de tous les docteurs et maîtres a jamais attiré à lui un plus grand nombre de disciples en matière de religion et de moeurs, on répondrait avec une apparence de vérité : C'est la coutume. La théorie et la conscience recommandent pour guide la vertu ; cependant, que cela arrive par le secret de la volonté divine ou par l'aveuglement originel de notre nature ? la coutume est silencieusement reçue comme le meilleur instructeur. " L'écrivain pose ensuite divers principes, qu'il ne prouve pas tous également. " L'homme est l'occasion de ses propres misères, dans la plupart de ses maux, qu'il attribue à la main de Dieu. Ce n'est pas Dieu qui a défendu le divorce, c'est le prêtre. La loi de Moïse permet le divorce, la loi du Christ n'a pas aboli cette loi de Moïse. La loi canonique est ignorante et inique lorsque, en stipulant les droits du corps, elle n'a rien fait pour la réparation des injustices et des souffrances qui naissent de l'esprit. Le mariage n'est pas un remède contre les exigences de la nature ; il est l'accomplissement d'un amour conjugal et d'une aide mutuelle : l'amour et la paix de la famille font le mariage aux yeux de Dieu. Or, si l'amour et la paix n'existent pas, il n'y a plus de mariage. Rien ne trouble et ne désole plus un chrétien qu'un mariage où l'incompatibilité de caractère se rencontre ; l'adultère corporel n'est pas la plus grande offense faite au mariage : il y a un adultère spirituel, une infidélité des intelligences antipathiques, plus cruelle que l'adultère corporel. Prohiber le divorce pour cause naturelle est contre nature. Deux personnes mal engagées dans le mariage passent les nuits dans les discordes et les inimitiés, se réveillent dans l'agonie et la douleur ; ils traînent leur existence de mal en mal, jusqu'à ce que le meilleur de leurs jours se soit épuisé dans l'infortune, ou que leur vie se soit évanouie dans quelque peine soudaine. Moïse admet le divorce pour dureté de coeur ; le Christ n'a pas aboli le divorce, il l'a expliqué ; saint Paul a commenté les paroles du Christ. Le Christ ne faisait pas de longs discours, souvent il parlait en monosyllabes ; il semait çà et là comme des perles les grains célestes de sa doctrine ; ce qui demande de l'attention et du travail pour les recueillir. On peut dire à celui qui renvoie sa femme pour cause d'adultère : Pardonnez-lui. - Vous pouvez montrer de la miséricorde ; vous pouvez gagner une âme : ne pourriez-vous donc divorcer doucement avec celle qui vous rend malheureux ? Dieu n'aime pas à labourer de chagrin le coeur de l'homme ; il ne se plaît pas dans nos combats contre des obstacles invincibles. Dieu le Fils a mis toute chose sous ses pieds ; mais il a commandé aux hommes de mettre tout sous les pieds de la Charité. " Milton ne résout ici aucune question particulière. il n'entre point dans les difficultés touchant les enfants et les partages : son esprit large était contraire à l'esprit anglais, qui se renferme dans le cercle de la société pratique. Milton généralise les idées, les applique à la société dans son ensemble, à la nature humaine entière. il fait liberté de tout, et prêche l'indépendance de l'homme sous quelque rapport que ce soit. Et cependant cet ardent champion du divorce a divinement chanté la sainteté et les délices de l'amour conjugal : " Salut, amour conjugal, mystérieuse loi, véritable source de l'humaine postérité. " ( Paradis perdu , livre IV.) D'après ses principes sur le divorce, Milton voulut épouser une fille du docteur Dawis, jeune et spirituelle ; mais elle ne se souciait pas du beau génie qui la recherchait. La première femme du poète se ressouvint de lui alors : la famille Powell, devenue moins royaliste à mesure que la cause royale devenait moins victorieuse, désirait un raccommodement. Milton étant allé chez un de ses voisins nommé Blackborough, soudain la porte d'une chambre s'ouvre : Marie Powell se jette en larmes aux pieds de son mari, et confesse ses torts ; Milton pardonne à la pécheresse : aventure qui nous a valu l'admirable scène entre Adam et Eve au Xe livre du Paradis perdu . Soon his heart relented Tow'rds her, his life so late and sole delight, Now at his feet submissive in distress ! " Son coeur bientôt s'attendrit pour elle, naguère sa vie et ses seules délices, à présent à ses pieds soumise dans la douleur. " La postérité a profité d'une tracasserie de ménage. Un mariage romanesque commencé dans le mystère, renoué dans les larmes, eut pour résultat la naissance de trois filles, et deux de ces Antigone rouvrirent les pages de l'antiquité à leur père aveugle. Après le triomphe des parlementaires, Milton offrit un asile à la famille de sa femme. Todd a retrouvé des papiers dans les archives publiques, par lesquels on voit que Milton prit possession du reste de la fortune de son beau-père lorsqu'il mourut, fortune qui lui revenait comme hypothèque d'une somme prêtée par le père du poète. La veuve de Powell pouvait réclamer son douaire ; elle ne l'osa, " car, dit-elle, M. Milton est un homme dur et colère, et ma fille qu'il a épousée serait perdue si je poursuivais ma réclamation. " Les presbytériens ayant attaqué l'écrit sur le divorce, l'auteur, irascible, se détacha de leur secte, et devint leur ennemi. Discours sur la liberté de la presse Milton fit bientôt paraître son Areopagitica , le meilleur ouvrage en prose anglaise qu'il ait écrit ; cette manière de s'exprimer, liberté de la presse , n'étant pas encore connue, il intitula son ouvrage : A speech for the liberty of unlicens'd printing . To the parliament of England. Discours pour la liberté d'imprimer sans licence (permission) au parlement d'Angleterre. Après avoir remarqué que la censure est inutile contre les mauvais livres, puisqu'elle ne les empêche pas de circuler, l'auteur ajoute : " Tuer un homme, c'est tuer une créature raisonnable ; tuer un livre, c'est tuer la raison, c'est tuer l'immortalité plutôt que la vie. Les révolutions des âges souvent ne retrouvent pas une vérité rejetée, et faute de laquelle des nations entières souffrent éternellement. " Le peuple vous conjure de ne pas rétrograder, d'entrer dans le chemin de la vérité et de la vertu. Il me semble voir dans ma pensée une noble et puissante nation se lever, comme un homme fort après le sommeil ; il me semble voir un aigle muant sa puissante jeunesse, allumant ses regards non éblouis au plein rayon du soleil de midi, ôtant à la fontaine même de la lumière céleste les écailles de ses yeux longtemps abusés, tandis que la bruyante et timide volée des oiseaux qui aiment le crépuscule fuit en désordre. Supprimerez-vous cette moisson fleurie de connaissances et de lumières nouvelles qui ont grandi et qui grandissent encore journellement dans cette cité ? Etablirez-vous une oligarchie de vingt monopoleurs, pour affamer nos esprits ? N'aurons-nous rien au delà de la nourriture qui nous sera mesurée par leur boisseau ? Croyez-moi, lords et communes, je me suis assis parmi les savants étrangers ; ils me félicitaient d'être né sur une terre de liberté philosophique, tandis qu'ils étaient réduits à gémir de la servile condition où le savoir était réduit dans leur pays. J'ai visité le fameux Galilée devenu vieux, prisonnier de l'inquisition pour avoir pensé en astronomie autrement qu'un censeur franciscain ou dominicain. La liberté est la nourrice de tous les grands esprits : c'est elle qui éclaire nos pensées comme la lumière du ciel. " A cet énergique langage on reconnaît l'auteur du Paradis perdu . Milton est un aussi grand écrivain en prose qu'en vers ; les révolutions l'ont rapproché de nous ; ses idées politiques en font un homme de notre époque : il se plaint dans ses vers d'être venu un siècle trop tard ; il aurait pu se plaindre dans sa prose d'être venu un siècle trop tôt. Maintenant l'heure de sa résurrection est arrivée ; je serais heureux d'avoir donné la main à Milton pour sortir de sa tombe comme prosateur ; depuis longtemps la gloire lui a dit comme poète : " Lève-toi ! " Il s'est levé, et ne se recouchera plus. La liberté de la presse doit tenir à grand honneur d'avoir pour patron l'auteur du Paradis perdu ; c'est lui qui le premier l'a nettement et formellement réclamée. Avec quel art pathétique le poète ne rappelle-t-il pas qu'il a vu Galilée, sous le poids de l'âge et des infirmités, près d'expirer dans les fers de la censure pour avoir osé affirmer le mouvement de la Terre ! C'était un exemple pris à la hauteur de Milton. Où irions-nous aujourd'hui si nous tenions un pareil langage ? Regardez, regardez, peuples du nouveau monde : N'apercevez-vous rien sur votre mer profonde ? Ne vient-il pas à vous du fond de l'horizon Un cétacé informe au triple pavillon ? Vous ne devinez pas ce qui se meut sur l'onde : C'est la première fois qu'on lance une prison [Loi de la presse. M. A. Musset. (N.d.A.)] . Mort du père de Milton. - Evénements historiques. - Traité sur l'état des rois et des magistrats En 1645 Milton recueillit les poèmes latins et anglais de sa jeunesse. Les chansons furent mises en musique par Henri Lawes, attaché à la chapelle de Charles Ier : la voix de l'apologiste allait bientôt se faire entendre au cercueil du monarque à la chapelle de Windsor. Le père de Milton mourut ; les parents de la femme du poète retournèrent chez eux, et sa maison, dit Philips, redevint encore une fois le temple des muses. A cette époque, Milton fut au moment d'être employé en qualité d'adjudant dans les troupes de sir William Waller, général du parti presbytérien, dont nous avons des Mémoires. Lorsque, au mois d'avril 1647, Fairfax et Cromwell se furent emparés de Londres, Milton, pour continuer plus tranquillement ses études, quitta son grand établissement de Berbicane, et se retira dans une petite maison de High Holborne , près de laquelle j'ai longtemps demeuré. Et c'est ici le lieu de rappeler une observation que j'ai faite au commencement de cet Essai : " Une vue de la littérature, isolée de l'histoire des nations, ai-je dit, créerait un prodigieux mensonge ; en entendant des poètes successifs chanter imperturbablement leurs amours et leurs moutons, on se figurerait l'existence non interrompue de l'âge d'or sur la terre. (...) Il y a toujours chez une nation au moment des catastrophes et parmi les plus grands événements un prêtre qui prie, un poète qui chante, etc. " Nous voyons Milton se marier, s'occuper de l'étude des langues, élever des enfants, publier des opuscules en prose et en vers, comme si l'Angleterre jouissait de la plus profonde paix : et la guerre civile était allumée, et mille partis se déchiraient, et l'on marchait dans le sang parmi des ruines. En 1644 les batailles de Marstonmoor et de Newbury avaient été livrées ; la tête du vieil archevêque Laud était tombée sous le fer du bourreau. Les années 1645 et 1646 virent le combat de Naseby, la prise de Bristol, la défaite de Montross, la retraite de Charles Ier à l'armée écossaise, qui livra aux Anglais leur monarque pour 400,000 livres sterling. Les années 1647, 1648, 1649, furent plus tragiques encore ; elles renferment dans leur période fatale le soulèvement de l'armée, l'enlèvement du roi par Joyce, l'oppression du parlement par les soldats, la seconde guerre civile, l'évasion du roi, la seconde arrestation de ce monarque, l'épuration violente du parlement, le jugement et la mort de Charles Ier. Qu'on se reporte à ces dates, et l'on y placera successivement ces ouvrages de Milton dont je viens de parler. Milton assista peut-être comme spectateur à la décapitation de son souverain ; il revint peut-être chez lui faire quelques vers ou arranger pour ses enfants un paragraphe de sa grammaire latine : Genders are three : masculine, feminine and neuter ; " il y a trois genres, le masculin, le féminin et le neutre. " Le sort des empires et des hommes ne compte pas plus que cela dans le mouvement qui entraîne les sociétés. En France, en 1793, il y avait aussi des poètes qui chantaient Thyrsis , un des personnages du Masque, et qui n'étaient pas des Milton ; on allait au spectacle, peuplé de bons villageois ; les bergers occupaient la scène quand la tragédie courait les rues. On sait que les terroristes étaient d'une bénignité de moeurs extraordinaire : ces tendres pastoureaux aimaient surtout les petits enfants. Fouquier-Tinville et son serviteur Samson, qui sentait le sang, se délassaient le soir au théâtre, et pleuraient à la peinture de l'innocente vie des champs. Charles Ier n'eut pas plus tôt été exécuté, que les presbytériens crièrent au meurtre, à l'inviolabilité de la personne royale : bien que ces girondins de l'Angleterre eussent puissamment contribué à la catastrophe, du moins ils ne votèrent pas, comme les girondins français, la mort du prince dont ils déploraient la perte. Pour répondre à leur clameur, Milton écrivit son Tenure of kings and magistrates , " Etat des rois et des magistrats. " Il n'eut pas de peine à démontrer que ceux qui se lamentaient le plus du sort de Charles l'avaient eux-mêmes conduit à l'échafaud. Ainsi qu'il arrive dans toutes les révolutions, les partis essayent de tenir à certaines bornes où ils ont fixé le droit et la justice ; mais les hommes qui les suivent les renversent et franchissent ce but, comme dans une charge de cavalerie le dernier escadron passe sur le ventre du premier, si celui-ci vient à s'arrêter. Milton cherche à prouver qu'en tout temps et sous toutes les formes de gouvernement il a été légal de faire le procès à un mauvais roi, de le déposer ou de le condamner à mort. " Si un sujet, dit-il, en raison de certains crimes, est frappé par la loi dans lui-même, dans sa postérité, dans son héritage dévolu au roi, quoi de plus juste que le roi, en raison de crimes analogues, perde ses titres, et que son héritage soit dévolu au peuple ? Direz-vous que les nations sont créées pour le monarque, et que celui-ci n'est pas créé pour les nations ; que ces nations sont regardées, dans leur multitude, comme inférieures à l'Individu royal ? Cette doctrine serait une espèce de trahison contre la dignité de l'espèce humaine. Soutenir que les rois ne doivent rendre compte de leur conduite qu'à Dieu, c'est abolir toute société politique. C'est alors que les serments que les princes ont prêtés à leur couronnement sont de pures moqueries, et que les lois qu'ils ont juré de garder sont comme non avenues. " Milton dans ces doctrines n'allait pas plus loin que Mariana, et il les appuyait des textes de l'Ecriture : la révolution anglaise, en cela toute contraire à la notre, était essentiellement religieuse. Milton secrétaire latin du conseil d'Etat de la république. - L'Iconoclaste Les écrits politiques de Milton le recommandèrent enfin à l'attention des chefs du gouvernement ; il fut appelé aux affaires et nommé secrétaire latin du conseil d'Etat de la république : quand celui-ci se changea en Protectorat, Milton se trouva tout naturellement secrétaire du Protecteur pour la même langue latine. A peine entré dans ses nouvelles fonctions, il reçut l'ordre de répondre à l' Eikon Basilike , publié à Londres après la mort de Charles, comme le testament de Louis XVI se répandit dans Paris après la mort du roi martyr. Une traduction française de l'Eikon parut sous ce titre : Pourtraict de sa sacrée majesté durant sa solitude et ses souffrances . Milton intitula spirituellement sa réponse au Pourtraict : L'Iconoclaste . Tout en immolant de nouveau le monarque, il prétend n'avoir aucun dessein de souffleter une tête coupée, mais enfin les circonstances l'obligent à parler, et il préfère au roi Charles la reine Vérité : Reginam Veritatem Regi Carolo anteponendam arbitratus . L'ouvrage est écrit avec méthode et clarté ; l'auteur y semble moins dominé par son imagination que dans ses autres traités politiques. " Discourir sur les malheurs d'une personne tombée d'un rang si élevé, et qui a payé sa dette finale à ses fautes et à la nature, n'est pas une chose en elle-même recommandable ; ce n'est pas non plus mon intention. Je ne suis poussé ni par l'ambition ni par la vanité de me faire un nom en écrivant contre un roi : les rois sont forts en soldats et faibles en arguments, ainsi que tous ceux qui sont accoutumés dès le berceau à user de leur volonté comme de leur main droite, et de leur raison comme de leur main gauche. Cependant, pour l'amour des personnes d'habitude et de simplicité, qui croient les monarques animés d'un souffle différent des autres mortels, je relèverai au nom de la liberté et de la république le gant qui a été jeté dans l'arène, quoiqu'il soit le gant d'un roi. " Milton, d'autant plus cruel pour Charles Ier dans L'Iconoclaste qu'il est plus contenu, oppose à l' Eikon ce raisonnement au sujet de la mort de Strafford : " Charles se repent, nous dit-il, d'avoir donné son consentement à l'exécution de Strafford : il est vrai que Charles déclara aux deux chambres qu'il ne pouvait condamner son favori pour haute trahison ; que ni la crainte ni aucune considération ne lui feraient changer une résolution puisée dans sa conscience. Mais ou la résolution de Charles n'était pas puisée dans sa conscience, ou sa conscience reçut de meilleures informations, ou enfin sa conscience et sa forme résolution plièrent les voiles devant quelque crainte plus forte ; car peu de jours après ses fermes et glorieuses paroles à son parlement il signa le bill pour l'exécution de Strafford. " Milton appelle l' Eikon un livre de pénitence. " Charles était un diligent lecteur de poésie plus que de politique ; peut-être l' Eikon n'est qu'une pièce de vers : les mots en sont bons, la fiction claire ; il n'y manque que la rime. Charles donne la rudesse au parlement anglais, la vertu à la reine, dans des paroles qui arrivent presque à la douce autorité du sonnet. " Milton se joue des réflexions du roi à Holmby et de sa lettre testamentaire au prince de Galles : il rappelle encore à ce propos les condamnations de diverses têtes couronnées, et descend impitoyable jusqu'à l'exécution de Marie Stuart, aïeule de Charles ; souvenir sans courage, car Charles dormait à Windsor et n'entendait pas ce que son ennemi lui disait. " Vous parlez, s'écrie le poète, de la couronne d'épines de notre Sauveur ! Les rois peuvent sans doute trouver assez de couronnes d'épines cueillies et tressées par eux ; mais la porter comme Christ la porta n'est pas donné à ceux qui ont souffert pour leurs propres démérites. " Malgré son intrépidité républicaine, le publiciste parait embarrassé quand il arrive au dernier chapitre de l' Eikon . Ce dernier chapitre a pour titre : Méditations sur la mort . Que fait Milton ? Il fuit devant ces méditations. " Toutes les choses humaines, dit-il, peuvent être controversées : les jugements seront divers jusqu'à la fin du monde. mais cette affaire de la mort est un cas simple, et n'admet pas de controverse : dans ce centre commun toutes les opinions se rencontrent. " C'est ainsi que Milton prit part à la gloire du régicide : le bourreau fit jaillir jusqu'à lui le sang de Charles Ier, comme l'immolateur, dans les sacrifices antiques, arrosait les spectateurs du sang de la victime. Milton soupçonnait l' Eikon de n'être pas du roi : ce qu'il avait pressenti s'est trouvé vrai : l'ouvrage est du docteur Gauden. L' Eikon renferme une prière empruntée, mot pour mot, de celle de Pamela, dans l' Arcadie de Philippe Sidney. Ce fut un grand sujet de moquerie pour les républicains et de confusion pour les royalistes qui avaient cru à l'authenticité du Pourtraict de leur maître. Dans la suite, un nommé Henri Hills, imprimeur de Cromwell, prétendit que Milton et Bradshaw avaient obtenu de Dugar, éditeur de l' Eikon , l'insertion de la prière de Pamela, afin de détruire l'effet de l' Eikon . Rien dans le caractère de Milton n'autorise à croire qu'il eût pu se rendre coupable d'une pareille lâcheté. Comment aurait-il su qu'on imprimait le Portrait royal ? Comment les parlementaires qui auraient connu l'existence du manuscrit ne l'auraient-ils pas arrêté ? Les violences arbitraires étaient fort en usage parmi ces gens libres, non les fourberies : dans la correspondance secrète du roi avec la reine, qu'ils surprirent et imprimèrent, ils ne changèrent rien. Les interpolations, les falsifications, les suppressions, sont des moyens bas, que la révolution anglaise a laissés à notre révolution. Toutefois, Johnson a cru qu'on avait dépravé le texte de l' Eikon Basiliké : " Les factions, dit-il, laissent rarement un homme honnête, quoi qu'il puisse y être entré tel.... Les régicides s'emparèrent des papiers que le roi donna à Juxon sur l'échafaud, de sorte qu'ils furent au moins les éditeurs de cette prière (la prière prise de l' Arcadie de Sidney), et le docteur Biche, qui a examiné ce sujet avec beaucoup de soin, croit qu'ils en furent les fabricateurs. " Pour moi, en examinant de près l' Eikon Basiliké , il m'est venu une autre espèce de doute sur cet ouvrage : je ne puis me persuader que l' Eikon soit sorti tout entier de la plume du docteur Gauden. Le ministre aura vraisemblablement travaillé sur des notes laissées par Charles Ier. Des sentiments intimes ne trompent pas ; on ne peut se mettre si bien à la place d'un homme, que l'on reproduise les mouvements d'esprit de cet homme dans telle ou telle circonstance de sa vie. Il me semble, par exemple, que Charles Ier a pu seul écrire cette suite de pensées : " Sous prétexte d'arrêter une bourrasque populaire, j'ai excité une tempête dans mon sein. (Charles se reproche ici la mort de Strafford.) " O Dieu, que ta bénédiction m'octroie d'être toujours raisonnable comme homme, religieux comme chrétien, constant et juste comme roi ! " Les événements de toutes les guerres sont incertains, ceux de la guerre civile inconsolables : puis donc que, vainqueur ou vaincu, il me faut toujours souffrir, donne-moi de ton esprit au double. " J'ai besoin d'un coeur propre à beaucoup souffrir ? " Ils m'ont bien peu laissé de cette vie, et seulement l'écorce. " Mon fils, s'il faut que vous ne voyiez plus ma face, et que ce soit l'ordre de Dieu que je sois enterré pour jamais dans cette obscure et si barbare prison, adieu ! " Je laisse à vos soins votre mère : souvenez-vous qu'elle a été contente de souffrir pour moi, avec moi et avec vous aussi, par une magnanimité incomparable. " Quand ils m'auront fait mourir, je prie Dieu qu'il ne verse point les fioles de son indignation sur la généralité du peuple. " J'aimerais mieux que vous fussiez Charles le Bon que Charles le Grand . J'espère que Dieu vous aura destiné à pouvoir être l'un et l'autre. " Vous ferez plus paraître et exercerez plus légitimement votre autorité en relâchant un peu de la sévérité des lois qu'en vous y attachant si fort ; car il n'y a rien de pire qu'un pouvoir tyrannique exercé sous les formes de la loi. " Que ma mémoire et mon nom vivent en votre souvenir. " Adieu ! jusqu'à ce que nous puissions nous rencontrer au ciel, si nous ne le pouvons pas en la terre. " J'espère qu'un siècle plus heureux vous attend. " Défense du peuple anglais contre Saumaise Bientôt parut celui des ouvrages de Milton qui de son vivant lui donna le plus de renommée : c'est sa Défense du peuple anglais , contre l'écrit de Saumaise en faveur de la mémoire de Charles Ier. " Les attaques contre un roi qui n'est plus, dit avec raison et éloquence M. Villemain, ces insultes au delà de l'échafaud avaient quelque chose d'abject et de féroce, que l'éblouissement du faux zèle cachait à l'âme enthousiaste de Milton. " Defensio pro populo anglicano est écrit en prose latine, élégante et classique ; mais Milton ne s'y montre que le traducteur de ses propres sentiments pensés en anglais, et il perd ainsi son originalité nationale. Tous ces chefs-d'oeuvre de latinité moderne feraient bien rire les écoliers de Rome s'ils venaient à ressusciter. Milton dit d'abord à Saumaise que lui Saumaise ne sait pas le latin ; il lui demande comment il a écrit persona regia . Milton affectait de faire remonter, en bonne latinité, persona à la signification classique, un masque , bien que Saumaise eût pour lui l'autorité de Varron et de Juvénal ; mais se relevant tout à coup, il ajoute : " Ton expression, Saumaise, est plus juste que tu ne l'imagines ; un tyran est en effet le masque d'un roi. " Cette querelle sur le latin est une querelle commune entre les érudits ; tout homme habile en grec et en latin prétend que son voisin n'en sait pas un mot. " Tu commences, Saumaise, ton écrit par ces mots : Une horrible nouvelle a dernièrement frappé nos oreilles ! un parricide a été commis en Angleterre ! Mais cette horrible nouvelle doit avoir eu une épée beaucoup plus longue que celle de saint Pierre, et tes oreilles doivent être d'une étonnante longueur, car cette nouvelle ne peut frapper que celles d'un âne... O avocat mercenaire ! ne pouvais-tu écrire la défense de Charles le père, selon toi le meilleur des rois défunts, à Charles le fils, le plus indigent de tous les rois vivants, sans mettre ton écrit à la charge de ce roi piteux ? Quoique tu sois un coquin, tu n'as pas voulu te rendre ridicule et appeler ton écrit : Défense du roi , car ayant vendu ton écrit, il n'est pas à toi ; il appartient à ton roi, lequel l'a trop payé au prix de cent jacobusses , grande somme pour ce pauvre hère de monarque ! " Milton ne reçut-il pas de ses maîtres mille livres sterling pour sa réponse à Saumaise ? C'était plus de cent jacobusses . Heureusement tout n'est pas de ce ton dans la défense. " Je vais discourir sur des choses considérables et non communes : je dirai comment un roi très puissant, après avoir foulé aux pieds les lois de la nation et ébranlé le culte, gouverna selon sa volonté et son bon plaisir, et fut enfin vaincu sur le champ de bataille par ses sujets : ils avaient souffert sous ce roi une longue servitude. Je dirai comment il fut jeté en prison ; comment, n'ayant pu donner dans ses paroles ou ses actions l'espoir d'obtenir de lui une meilleure règle, il fut finalement condamné à mort par le suprême conseil du royaume, et décapité devant la porte même de son palais. Je dirai en vertu de quel droit et de quelles lois particulières à ce pays ce jugement fut prononcé, et je défendrai facilement mes dignes et vaillants compatriotes contre les calomnies domestiques et étrangères... " La nature et les lois seraient en danger si l'esclavage parlait et que la liberté fût muette, si les tyrans rencontraient des hommes prêts à plaider leur cause, tandis que ceux qui ont vaincu ces tyrans ne pourraient trouver un avocat. Chose déplorable en vérité si la raison, présent de Dieu dont l'homme est doué, ne fournissait pas plus d'arguments pour la conservation et la délivrance des hommes que pour leur oppression et leur ruine ! " De là l'auteur passe aux réponses directes. Saumaise avance qu'on a vu des rois, des tyrans assassinés dans leur palais ou tués dans des émeutes populaires, mais qu'on n'en a point vu conduits à l'échafaud. Milton lui demande s'il est meilleur de tuer un prince par violence et sans jugement que de le mener à un tribunal où il n'est condamné, comme tout autre citoyen, qu'après avoir été entendu dans sa défense ? Saumaise soutient que la loi de nature est imprimée dans le coeur des hommes : Milton répond que le droit de succession n'est point un droit de nature ; qu'aucun homme n'est roi par la loi de nature. Il cite à cette occasion tous les rois jugés, et surtout en Angleterre " Dans un ancien manuscrit, " dit-il, appelé Modus tenendi parlamenta , on lit : " Si le roi dissout le parlement avant que les affaires pour lesquelles le conseil a été convoqué ne soient dépêchées, il se rend coupable de parjure et sera réputé avoir violé le serment de son couronnement. " " A qui la faute si Charles a été condamné ? N'a-t-il pas pris les armes contre ses peuples ? N'a-t-il pas fait massacrer cent cinquante- quatre mille protestants dans la seule province d'Ulster en Irlande ? " Hobbes prétend que dans la Défense du peuple anglais le style est aussi bon que les arguments sont mauvais. Voltaire dit que Saumaise attaque en pédant, et que Milton répond comme une bête féroce. " Aucun homme, selon Johnson, n'oublie son premier métier : les droits des nations et des rois deviennent des questions de grammaire, si des grammairiens les discutent. " La Défense fut traduite du latin dans toutes les langues de l'Europe : le traducteur anglais s'appelle Washington . Les ambassadeurs des puissances étrangères à Londres s'empressèrent d'aller faire leurs compliments à Milton sur son admirable ouvrage : c'est une chose si heureuse pour les rois que de tuer les rois ! Philaras, Athénien de naissance, et ambassadeur du duc de Parme auprès du roi de France, écrivit des éloges sans fin à l'apologiste du jugement de Charles Ier. Nous avons vu les ambassadeurs ramper à Paris aux pieds des secrétaires de Bonaparte. Abstraction faite des hommes, les corps diplomatiques, qui ne sont plus en rapport avec le système de la nouvelle société, ne servent souvent qu'à troubler les cabinets auprès desquels ils sont accrédités, et à nourrir leurs maîtres d'illusions. Milton a remué d'une main puissante toutes les idées agitées dans notre siècle. Ces idées ont dormi pendant cent cinquante années, et se sont réveillées en 1789. Ne croirait-on pas que les ouvrages politiques du poète ont été écrits de nos jours, sur des sujets que nous voyons traiter chaque matin dans les feuilles publiques ? Saumaise se vantait d'avoir fait perdre la vue à Milton, et Milton d'avoir fait mourir Saumaise. Une réplique de celui-ci ne parut qu'après sa mort ; il y traite Milton de prostitué , de larron fanatique , d' avorton , de chassieux , de myope , d' homme perdu , de fourbe , d' impur , de scélérat audacieux , de génie infernal , d' imposteur infâme ; il déclare qu'il voudrait le voir torturer et expirer dans de la poix fondue ou dans de l'huile bouillante. Saumaise n'oublie pas quelques vers latins où Milton a manqué à la quantité. Vraisemblablement la colère du savant venait moins de son horreur du régicide que des mauvaises plaisanteries de Milton contre le latin de la Defensio regia . Seconde défense Milton répliqua peut-être encore avec plus de violence à la brochure de Pierre Du Moulin, chanoine de Canterbury, publiée par le ministre François Morus : Cri du sang royal vers le ciel contre les régicides anglais . Les royalistes croyaient émouvoir les princes étrangers en appelant Cromwell régicide et usurpateur ; ils se trompaient : les souverains sont fort accommodants en fait d'usurpation ; ils n'ont horreur que de la liberté. Defensio secunda est plus intéressante pour nous que la première : dans ce second traité, Milton a passé de la défense des principes à la défense des hommes : il raconte l'histoire de sa vie, et repousse les reproches qu'on lui adresse ; il établit ainsi magnifiquement le lieu de sa plaidoirie : " Il me semble commander, comme du sommet d'une hauteur, une grande étendue de mer et de terre. Des spectateurs se pressent en foule : leurs visages inconnus trahissent des pensées semblables aux miennes. Ici des Germains dont la mâle force dédaigne la servitude ; ici des Français d'une impétuosité vivante et généreuse au nom de la liberté ; de ce côté-ci le calme et la valeur de l'Espagnol ; de ce côté-là la retenue et la circonspecte magnanimité de l'Italien. Tous les amants de l'indépendance et de la vertu, le courageux et le sage, dans quelque endroit qu'ils se trouvent, sont pour moi. Quelques-uns me favorisent en secret, quelques-uns m'approuvent ouvertement ; d'autres m'accueillent par des applaudissements et des félicitations ; d'autres qui s'étaient refusés longtemps à toute conviction se livrent enfin captifs à la force de la vérité. Entouré par la multitude, je m'imagine à présent que des colonnes d'Hercule aux extrémités de la terre je vois toutes les nations recouvrant la liberté dont elles avaient été si longtemps exilées, je crois voir les hommes de ma patrie transporter dans d'autres pays une plante d'une qualité supérieure et d'une plus noble croissance que celle que Triptolème transporta de région en région : ils sèment les avantages de la civilisation et de la liberté parmi les cités, les royaumes et les nations. Peut-être n'approcherai-je pas inconnu de cette foule, peut-être en serai-je aimé si on lui dit que je suis cet homme qui soutient un combat singulier contre le fier avocat du despotisme " N'est-ce pas là ce qu'on appelle aujourd'hui la propagande révolutionnaire éloquemment annoncée ? Milton avait seul ces idées ; on n'en trouve aucune trace dans les révolutionnaires de son temps. Sa fiction s'est réalisée : l'Angleterre a répandu ses principes et les formes de son gouvernement sur toute la terre. L'auteur de Defensio secunda , en parcourant son sujet, trace plusieurs portraits historiques : Bradshaw. " Jean Bradshaw, dont la liberté même recommande le nom à une éternelle mémoire, est sorti, comme chacun le sait, d'une noble famille.... Appelé par le parlement à présider le procès du roi, il ne se récusa pas, et accepta cette charge pleine de péril. Il joignait à la science des lois un esprit généreux, une âme élevée, des moeurs intègres qui ne déplaisaient à personne. Il s'acquitta de son devoir avec tant de gravité, de constance, de présence d'esprit, qu'on eût pu croire que Dieu, comme autrefois dans son admirable providence, l'avait désigné de tous temps parmi son peuple pour conduire ce jugement. " Voilà ce que les partis font d'un homme ! Bradshaw était un avocat bavard et médiocre. Fairfax. " Il ne serait pas juste de passer sous silence Fairfax, qui unit le plus grand courage à la plus grande modestie, à la plus haute sainteté de sa vie, et qui fut l'objet des faveurs de Dieu et de la nature. Ces louanges te sont justement dues, quoique tu te sois retiré à présent du monde, comme autrefois Scipion à Literne. Tu as vaincu non-seulement l'ennemi, mais l'ambition, mais la gloire, qui ont vaincu tant d'éclatants mortels. La pureté de tes vertus, la splendeur de tes actions consacrent la douceur de ce repos dont tu jouis, et qui constitue la récompense désirée des travaux des hommes. Tel était le repos que possédaient les héros de l'antiquité. après une vie de gloire : les poètes, désespérant de trouver des idées et des expressions propres à exprimer la paix de ces guerriers, disaient qu'ils avaient été reçus dans le ciel et admis à la table des dieux. Mais quelles que soient les causes de ta retraite, soit la santé, comme je le crois principalement, soit tout autre motif, je suis convaincu que rien ne t'aurait fait abandonner le service de ton pays, si tu n'avais su que dans ton successeur la liberté trouverait un protecteur, l'Angleterre un refuge et une colonne de gloire. " Les efforts de Milton sont visibles ; il appelle à lui toute la poésie de l'histoire pour masquer la véritable cause de la retraite de Fairfax, le jugement de Charles Ier. On sait la comédie que Cromwell fit jouer auprès de cet honnête mais pauvre homme. Cromwell. Milton parle d'abord de la noble naissance du protecteur : la naissance joue un grand rôle dans les idées républicaines du poète, lui-même noble. " Il me serait impossible de compter toutes les villes qu'il a prises toutes les batailles qu'il a gagnées. La surface entière de l'empire britannique a été la scène de ses exploits et le théâtre de ses triomphes. A toi notre pays doit ses libertés ; tu ne pouvais porter un titre plus utile et plus auguste que celui d'auteur, de gardien, de conservateur de nos libertés. Non-seulement tu as éclipsé les actions de tous nos rois, mais celles qui ont été racontées de nos héros fabuleux. Réfléchis souvent au cher gage que la terre qui t'a donné la naissance a confié à tes soins : la liberté qu'elle espéra autrefois de la fleur des talents et des vertus, elle l'attend maintenant de toi ; elle se flatte de l'obtenir de toi seul. Honore les vives espérances que nous avons conçues, honore les sollicitudes de ta patrie inquiète. Respecte les regards et les blessures de tes braves compagnons, qui sous ta bannière ont hardiment combattu pour la liberté ; respecte les ombres de ceux qui périrent sur le champ de bataille ; respecte les opinions et les espérances que les Etats étrangers ont conçues de nous, de nous qui leur avons promis pour eux-mêmes tant d'avantage de cette liberté ; laquelle, si elle s'évanouissait, nous plongerait dans le plus profond abîme de la honte ; enfin respecte-toi toi-même ; ne souffre pas, après avoir bravé tant de périls pour l'amour des libertés, qu'elles soient violées par toi-même ou attaquées par d'autres mains. Tu ne peux être vraiment libre que nous ne le soyons nous-mêmes. Telle est la nature des choses : celui qui empiète sur la liberté de tous est le premier à perdre la sienne et à devenir esclave. " Milton aurait pu écrire l'histoire comme Tite-Live et Thucydide. Johnson n'a cité que les louanges données au Protecteur par le poète, pour mettre en contradiction le républicain avec lui-même : le beau passage que je viens de traduire montre ce qui faisait le contrepoids de ces louanges. Aux jours de la toute-puissance de Bonaparte, qui aurait osé lui dire qu'il n'avait obtenu l'empire que pour protéger la liberté ? Cependant, Milton aurait mieux fait d'imiter quelques fermes démocrates, qui ne se rapprochèrent jamais de Cromwell et le regardèrent toujours comme un tyran ; mais Milton n'était pas démocrate. Sur ces ouvrages, aujourd'hui complètement oubliés, reposa la réputation du grand écrivain pendant sa vie ; triste réputation, qui empoisonna ses jours et que n'a point consolés l'impérissable renommée sortie de la tombe du poète. Tout ce qui tient aux entraînements des partis et aux passions du moment meurt comme eux et avec elles. Les réactions de la restauration en Angleterre furent beaucoup plus vives que les réactions de la restauration en France, parce que les convictions étaient plus profondes et les caractères plus prononcés. Le retour des Bourbons n'a point étouffé les réputations de la république ou de l'empire, comme le retour des Stuarts étouffa la renommée de Milton. Il est juste aussi de dire que le poète ayant écrit en latin la plupart de ses disquisitions, elles restèrent inaccessibles à la foule. Affranchissement de la Grèce De même qu'il avait demandé la liberté de la presse, l'Homère anglais remplit un devoir filial en se déclarant pour l'affranchissement de la Grèce. Camoëns avait déjà dit : " Et nous laissons la Grèce dans la servitude ! " Milton écrit à Philarès " qu'il voudrait voir l'armée et les flottes de l'Angleterre employées à délivrer du tyran ottoman la Grèce, patrie de l'éloquence, " ut exercitus nostros et classes ad liberandam ab ottomanico tyranno Graeciam, eloquentiae patriam . Si ces voeux avaient été exaucés, le plus beau monument de l'antiquité existerait encore : les Vénitiens ne firent sauter une partie du temple de Minerve qu'en 1682 ; Cromwell aurait conservé le Parthenon, dont lord Elgin n'a dérobé que les ruines. Milton avait encore ici une de ces idées qui appartiennent aux générations actuelles et qui de nos jours a porté son fruit. Qu'il soit permis au traducteur de Milton de lui faire hommage de quelques lignes qui ont préparé la délivrance de la Grèce : " Il s'agit de savoir si Sparte et Athènes renaîtront, ou si elles resteront à jamais ensevelies dans leur poussière. Malheur au siècle témoin passif d'une lutte héroïque, qui croirait qu'on peut sans péril, comme sans pénétration de l'avenir, laisser immoler une nation ! cette faute ou plutôt ce crime serait tôt ou tard suivi du plus rude châtiment. " Des esprits détestables et bornés, qui, s'imaginant qu'une injustice, par cela seul qu'elle est consommée, n'a aucune conséquence funeste, sont la peste des Etats. Quel fut le premier reproche adressé pour l'extérieur, en 1789, au gouvernement monarchique de la France ? Ce fut d'avoir souffert le partage de la Pologne. Ce partage, en faisant tomber la barrière qui séparait le Nord et l'Orient du Midi et de l'Occident de l'Europe, a ouvert le chemin aux armées qui tour à tour ont occupé Vienne, Berlin, Moscou et Paris. " Une politique immorale s'applaudit d'un succès passager : elle se croit fine, adroite, habile ; elle écoute avec un mépris ironique le cri de la conscience et les conseils de la probité. Mais tandis qu'elle marche et qu'elle se dit triomphante, elle se sent tout à coup arrêtée par les voiles dans lesquels elle s'enveloppait ; elle tourne la tête et se trouve face à face avec une révolution vengeresse qui l'a silencieusement suivie. Vous ne voulez pas serrer la main suppliante de la Grèce ? Eh bien ! sa main mourante vous marquera d'une tache de sang, afin que l'avenir vous reconnaisse et vous punisse [ Opinion, Chambre des Pairs, 13 mars 1826, et Réponse au garde des sceaux . (N.d.A.)] . " A la chambre des pairs j'obtins un amendement pour qu'on ne vendît plus en Egypte sous le pavillon français les victimes enlevées à la Morée : " Considéré dans ses rapports avec les affaires du monde, disais-je, mon amendement est aussi sans le moindre inconvénient. Le terme générique que j'emploie n'indique aucun peuple particulier. J'ai couvert le Grec du manteau de l'esclave, afin qu'on ne le reconnût pas et que les signes de sa misère rendissent au moins sa personne inviolable à la charité du chrétien. (...) " J'ai lu hier une lettre d'un enfant de quinze ans datée des remparts de Missolonghi. - " Mon cher compère, écrit-il dans sa naïveté à un de ses camarades à Zante, j'ai été blessé trois fois ; mais je suis, moi et mes compagnons, assez guéri pour avoir repris nos fusils. Si nous avions des vivres, nous braverions des ennemis trois fois plus nombreux. Ibrahim est sous nos murs ; il nous a fait faire des propositions et des menaces ; nous avons tout repoussé. Ibrahim a des officiers français avec lui ; qu'avons-nous fait aux Français pour nous traiter ainsi ? " " Messieurs, ce jeune homme sera-t-il pris, transporté par des chrétiens aux marchés d'Alexandrie ? S'il doit encore nous demander ce qu'il a fait aux Français, que notre amendement soit là pour satisfaire à l'interrogation de son désespoir, au cri de sa misère, pour que nous puissions lui répondre : Non, ce n'est pas le pavillon de saint Louis qui protège votre esclavage, il voudrait plutôt couvrir vos nobles blessures. " Pairs de France, ministres du roi très chrétien, si nous ne pouvons pas par nos armes secourir la malheureuse Grèce, séparons-nous du moins par nos lois des crimes qui s'y commettent ; donnons un noble exemple qui préparera peut-être en Europe les voies à une politique plus élevée, plus humaine, plus conforme à la religion et plus digne d'un siècle éclairé ; et c'est à vous, messieurs, c'est à la France qu'on devra cette noble initiative [ Opinion, Chambre des Pairs, 13 mars 1826, et Réponse au garde des sceaux . (N.d.A.)] . " Le combat de Navarin acheva de réaliser le souhait de Milton. Milton aveugle. - Ses dépêches Hume a, je crois, remarqué le premier la phrase de Whitlocke, relative à Milton dans son emploi de secrétaire du conseil d'Etat. " Un certain Milton, aveugle, occupé à traduire en latin un traité entre la Suède et l'Angleterre. " L'historien ajoute : These forms of expression are amusing to posterity, who consider how obscure Whitlocke himself, though lord-keeper and ambassador, and indeed a man of great abilities and merit, has become in comparison of Milton . " Ces formules d'expression sont amusantes pour la postérité, qui remarque combien Whitlocke, quoique garde des sceaux et ambassadeur, d'ailleurs homme d'une grande habileté et d'un grand mérite, est devenu obscur en comparaison de Milton. " Un ambassadeur se plaignait à Cromwell du retard d'une réponse diplomatique ; le Protecteur lui répondit : " Le secrétaire ne l'a point encore expédiée, parce qu'étant aveugle il va lentement. " L'ambassadeur répliqua : " Pour écrire convenablement en latin, n'a-t-on pu dans toute l'Angleterre trouver qu'un aveugle ? " Cromwell, par un instinct de gloire, découvrit la gloire cachée de Milton et enchaîna la renommée du héros à celle du poète : c'est quelque chose dans l'histoire du monde que Cromwell ayant pour secrétaire Milton. On attribue à Milton les huit vers si connus que Cromwell envoya avec son portrait à Christine de Suède, et qui se terminent par ce trait : Nec sunt hi vultus regibus usque truces . Mon front n'est pas toujours l'épouvante des rois. Les notes du cabinet de Saint-James avaient été jusque alors écrites en français ; Milton les rédigea en latin, et voulut faire du latin la langue diplomatique universelle : il n'y réussit pas. Le français a généralement repris le dessus, à cause de sa clarté ; mais l'orgueil national du cabinet de Londres suit aujourd'hui en anglais la correspondance officielle, ce qui la rend perplexe, comme je le sais par expérience. Cromwell mourut ; la mort aime la gloire : les entraves que le Protecteur avait mises à l'opinion furent brisées. Si l'on peut tuer pendant quelques jours la liberté, elle ressuscite : le Christ rompit les chaînes de la mort, en dépit de la garde romaine qui veillait à son sépulcre. On fit part aux souverains de l'avènement nominal de Richard à la puissance de son père : dans le recueil des lettres de Milton se trouvent celles qu'il adressa à la cour de France. De telles dépêches sont un monument par la nature des faits et par la nature des hommes. L'auteur du Paradis perdu , au nom du fils de Cromwell, écrit ainsi à Louis XIV et au cardinal Mazarin : Richard, Protecteur de la république d'Angleterre, etc., au sérénissime et puissant prince Louis, roi de France . " Sérénissime et puissant roi, notre ami et confédéré, " Aussitôt que notre sérénissime père Olivier, Protecteur de la république d'Angleterre, par la volonté de Dieu l'ordonnant ainsi, quitta cette vie le 3e jour de septembre, nous, déclaré légalement son successeur dans la suprême magistrature (quoique dans les larmes et l'extrême tristesse), nous n'avons pu faire moins à la première occasion que de faire connaître par nos lettres cette matière à Votre Majesté. Comme vous avez été un très cordial ami de notre père et de cette république, nous avons la confiance que cette nouvelle douloureuse et inattendue sera reçue par vous avec autant de chagrin qu'elle nous en a causé. Notre affaire à présent est de requérir Votre Majesté d'avoir une telle opinion de nous, comme d'une personne déterminée religieusement et constamment à garder l'amitié et l'alliance contractées entre vous et notre père renommé et, avec le même zèle et la même bonne volonté, à maintenir les traités par lui conclus, et entretenir les mêmes rapports et intérêts avec Votre Majesté. A cette intention, c'est notre plaisir que notre ambassadeur résidant à votre cour y reste accrédité par les pouvoirs qu'il avait autrefois. Vous lui accorderez le même crédit pour agir en notre nom, comme si tout était fait par nous-même. En même temps nous souhaitons à Votre Majesté toutes sortes de prospérités. " De notre cour, à Whitehall, 5 septembre 1658. " A l'éminentissime seigneur cardinal Mazarin . " Quoique rien ne puisse nous arriver de plus amer et de plus douloureux que d'écrire les tristes nouvelles de la mort de notre sérénissime et très renommé père, cependant nous ne pouvons ignorer la haute estime qu'il avait pour Votre Eminence et le grand cas que vous faisiez de lui. " Nous n'avons aucune raison de douter que Votre Eminence, de l'administration de laquelle dépend la prospérité de la France, ne gémisse comme nous sur la perte de votre constant ami et très dévoué allié. Nous pensons qu'il est important, par nos lettres, de vous faire connaître un accident qui doit être aussi profondément déploré de Votre Eminence que du roi. Nous assurons Votre Eminence que nous observerons très religieusement toutes les choses que notre père, de sérénissime mémoire, s'était engagé par les traités à confirmer et à ratifier. Nous ferons en sorte, au milieu de votre deuil pour un ami si fidèle, si florissant et applaudi de toutes les vertus, que rien ne manque à la foi de notre alliance, pour la conservation de laquelle, et pour le bien des deux nations, puisse le Seigneur Dieu tout-puissant conserver Votre Eminence ! " Westminter, septembre 1658. " Milton est ici un grand historien de l'histoire de France et d'Angleterre ! Il est curieux de voir Richard faire, comme un vieil héritier des trois couronnes, ses préparatifs pour régner. Milton écrivait, au nom d'un homme investi d'un pouvoir de quelques heures, à un jeune souverain qui devait conduire son arrière-petit-fils, par la monarchie non contrôlée, à l'échafaud du premier Stuart. Cet échafaud de Whitehall se changea en trône lorsqu'un sang royal l'eut couvert de sa pourpre, et le Protecteur s'y assit. La France, sous le petit-fils d'Henri IV, allait monter de tout ce que l'Angleterre devait descendre sous Charles II et son frère. Il faut toujours que la gloire soit quelque part : en s'envolant de la tête de Cromwell, elle se posa sur celle de Louis XIV. Louis XIV porta le deuil d'un régicide, et ce fut le chantre de Satan, le républicain apologiste de la mort de Charles Ier, l'ennemi des rois et des catholiques, qui fit part au monarque absolu, auteur de la révocation de l'édit de Nantes, de la mort d'Olivier, le Protecteur. Ce qui paraît contraste ici est harmonie : les hautes renommées se mêlent comme enfants d'une même famille. Tout ce qui a de la grandeur se touche : deux hommes de sentiments semblables, mais d'esprits inégaux, sont plus antipathiques l'un à l'autre que ne le sont deux hommes, d'esprit supérieur, quoique opposés d'opinions et de conduite. Richard Cromwell. - Opinion de Milton sur la république, sur les dîmes, sur la réforme parlementaire Tandis que Milton, au nom de Richard, rappelait aux souverains et à leurs ministres le tendre amour et l'admiration profonde qu'ils avaient pour le juge d'un roi, les factions renaissaient en Angleterre. Les gouvernements qui ne tiennent qu'à l'existence d'un homme tombent avec cet homme : l'effet cesse avec la cause. L'ancien parti républicain de l'armée se souleva ; les officiers que Cromwell avait destitués se réunirent. Lambert se mit à la tête de la bonne vieille cause . Menacé par les officiers, Richard eut la faiblesse de dissoudre la chambre des communes : la chambre des pairs était nulle. Les assemblées aristocratiques règnent glorieusement lorsqu'elles sont souveraines et seules investies, de droit ou de fait, de la puissance : elles offrent les plus fortes garanties à la liberté, à l'ordre et à la propriété ; mais dans les gouvernements mixtes elles perdent la plus grande partie de leur valeur, et sont misérables quand arrivent les grandes crises de l'Etat. Elles n'ont jamais rien arrêté : faibles contre le roi, elles n'empêchent pas le despotisme ; faibles contre le peuple, elles ne préviennent pas l'anarchie. Toujours prêtes à être chassées dans les commotions populaires, elles ne rachètent leur existence qu'au prix de leurs parjures et de leur esclavage. La chambre des lords sauva-t-elle Charles Ier ? sauva-t-elle Richard Cromwell, auquel elle avait prêté serment ? sauva-t-elle Jacques II ? sauvera-t-elle aujourd'hui les princes de Hanovre ? se sauvera-t-elle elle-même ? Ces prétendus contrepoids aristocratiques ne font qu'embarrasser la balance, et seront jetés tôt ou tard hors du bassin. Une aristocratie ancienne et opulente, ayant l'habitude de la tribune et des affaires, n'a qu'un moyen de garder le pouvoir quand il lui échappe : c'est de passer par degrés à la démocratie et de se placer insensiblement à sa tête, à moins qu'elle ne se croie encore assez forte pour jouer à la guerre civile ; terrible jeu ! Peu après la dissolution de la chambre des communes, Richard abdiqua : il était écrasé sous la renommée d'Olivier. Détestant le joug militaire, il n'avait pas la force de le secouer ; sans conviction aucune, il ne se souciait de rien ; il laissait ses gardes lui dérober son dîner, et l'Angleterre aller toute seule. Il emporta deux grandes malles remplies de ces adresses et de ces congratulations en l'honneur de tous les hommes puissants, et à l'usage de tous les hommes serviles. On lui disait dans ces félicitations que Dieu lui avait donné l'autorité pour le bonheur des trois royaumes. " Qu'emportez-vous dans ces malles ? " lui demanda-t-on. - " Le bonheur du peuple anglais, " répondit-il en riant. Le conseil des officiers rappela le Rump ; le Rump attaqua aussitôt l'autorité militaire, qui lui avait rendu la vie. Lambert bloqua, selon l'usage, les communes. Ce parlement dissous, le peuple brûla en réjouissance sur les places publiques des monceaux de croupions de divers animaux. Monck parut, et tout annonça la restauration. Que faisait Milton pendant cette décomposition sociale ? Voyant la liberté rétrograder, rêvant toujours la république, oubliant qu'il y a des moments où les écrits ne peuvent plus rien, il publia une brochure sur le moyen prompt et facile d'établir une société libre . Dans un exposé rapide, il rappelle ce que les Anglais ont fait pour abolir la monarchie : " Si nous nous relâchons, dit-il, nous justifierons les prédictions de nos ennemis : ils ont condamné nos actions comme téméraires, rebelles, hypocrites, impies ; nous ferons voir qu'un esprit dégénéré s'est soudainement répandu parmi nous. Préparés et faits pour un nouvel esclavage, nous serons en mépris à nos voisins ; le nom anglais deviendra un objet de risée. D'ailleurs, si l'on retourne à la monarchie l'on n'y restera pas longtemps ; il faudra bientôt combattre ce que l'on a déjà combattu, sans parvenir jamais au point où l'on était parvenu ; on perdra les batailles que l'on avait déjà gagnées : Dieu n'écoutera plus ces ardentes prières qu'on lui adressait pour être délivrés de la tyrannie, puisque nous n'aurons pas su mieux nous en tenir à la victoire. Ainsi sera rendu vain et plus méprisable que la boue le sang de tant d'Anglais vaillants et fidèles qui achetèrent la liberté de leur pays au prix de leur vie. Un roi veut être adoré comme un demi-dieu : il sera entouré d'une cour hautaine et dissolue, il dissipera l'argent de l'Etat en festins, en bals et en mascarades ; débauchant notre première noblesse, mâles et femelles, il transformera les lords en chambellans, en écuyers et en grooms de la garde-robe. " L'esprit pénétrant de Milton lui découvrait l'avenir, il voyait les longs combats que l'on serait obligé de livrer pour reconquérir ce qu'on allait perdre : ce n'est qu'aujourd'hui même que l'Angleterre revient sur ce terrain, défendu pied à pied par le grand poète publiciste. Et ce roi, entouré d'une cour hautaine et dissolue , que l'auteur du Paradis perdu peignait si bien d'avance, était prêt à débarquer à Douvres. Quelques mois avant la publication de cet ouvrage, il en avait donné deux autres, le premier sur l'autorité civile en matière ecclésiastique , le second sur le meilleur moyen de chasser les mercenaires hors de l'Eglise : il examine le fait des dîmes, des redevances et des revenus de l'Eglise ; il doute que les ministres du culte puissent être maintenus par le pouvoir de la loi. Son opinion sur la réforme parlementaire mérite d'être rappelée : " Si l'on donne le droit à tous de nommer tout le monde, ce ne sera pas la sagesse et l'autorité, mais la turbulence et la gloutonnerie qui élèveront bientôt les plus vils mécréants de nos tavernes et de nos lieux de débauche, de nos villes et de nos villages, au rang et à la dignité de sénateur. Qui voudrait confier les affaires de la république à des gens à qui personne ne voudrait confier ses affaires particulières ? Qui voudrait voir le trésor de l'Etat remis aux soins de ceux qui ont dépensé leur propre fortune dans d'infâmes prodigalités ? Doivent-ils être chargés de la bourse du peuple, ceux qui la convertiraient bientôt dans leur propre bourse ! Sont-ils faits pour être les législateurs de toute une nation, ceux qui ne savent pas ce qui est loi ou raison, juste ou injuste, oblique ou droit, licite ou illicite ; ceux qui pensent que tout pouvoir consiste dans l'outrage, toute dignité dans l'insolence, qui négligent tout pour satisfaire la corruption de leurs amis, ou la vivacité de leurs ressentiments, qui dispersent leurs parents et leurs créatures dans les provinces, pour lever des taxes et confisquer des biens ? hommes les plus dégradés et les plus vils, qui achètent eux-mêmes ce qu'ils prétendent exposer en vente, d'où ils recueillent une masse exorbitante de richesses détournées des coffres publics ; ils pillent le pays et émergent en un moment de la misère et des haillons à un état de splendeur et de fortune. Qui pourrait souffrir de tels fripons de serviteurs, de tels vice-régents de leurs maîtres ? Qui pourrait croire que les chefs de bandits seraient propres à conserver la liberté ? Qui se supposerait devenu d'un cheveu plus libre par une telle race de fonctionnaires (ils pourraient s'élever à cinq cents élus de telle sorte par les comtés et les bourgs), lorsque parmi ceux qui sont les vrais gardiens de la liberté il y en a tant qui ne savent ni comment user ni comment jouir de cette liberté qui ne comprennent ni les principes ni les mérites de la propriété ? " On n'a jamais rien dit de plus fort contre la réforme parlementaire. Cromwell avait essayé cette réforme ; il fut bientôt obligé de dissoudre le parlement produit d'une loi d'élection élargie. Mais ce qui était vrai du temps de Milton n'est pas également vrai aujourd'hui. La disproportion entre les propriétaires et les classes populaires n'est plus aussi grande. Les progrès de l'éducation et de la civilisation ont commencé à rendre les électeurs d'une classe moyenne plus aptes à comprendre des intérêts qu'ils ne comprenaient pas autrefois. L'Angleterre de ce siècle a pu, quoique non sans péril, conférer des droits à une classe de citoyens qui au XVIIe siècle auraient renversé l'Etat en entrant dans les communes. Ainsi, toutes les questions générales et particulières agitées aujourd'hui chez les peuples du continent et dans le parlement d'Angleterre avaient été traitées et résolues par Milton dans le sens où notre siècle les résout. Il a créé jusqu'à la langue constitutionnelle moderne : les mots de fonctionnaires , de décrets , de motions , etc., sont de lui. Quel était donc ce génie capable d'enfanter à la fois un monde nouveau et une parole nouvelle de politique et de poésie ? Restauration. - Milton arrêté et remis en liberté. - Fidélité du poète à Cromwell Milton eut la douleur de voir le fils de Charles Ier remonter sur le trône ; non que son coeur ferme fût effrayé, mais ses chimères de liberté républicaine s'évanouissaient : toute chimère qui s'évanouit fait du mal et laisse un vide. Charles II, dans sa déclaration de Breda, annonçait qu'il pardonnait à tout le monde, s'en remettant aux communes du soin d'excepter les indignes du pardon. Les vengeances sanglantes sous les Stuarts et sous la maison de Hanovre ne purent être imputées à la couronne : elles furent l'oeuvre des chambres. Les corps sont plus implacables que les individus, parce qu'ils réunissent en eux plus de passions et qu'ils sont moins responsables. A l'avènement de Charles II, Milton se démit de la place de secrétaire latin, et quitta son hôtel de Petty-France, où pendant huit années il avait reçu tant d'hommages. Il se retira chez un de ses amis, dans Bartholomew-Close , aux environs de West-Smithfield . Des poursuites furent commencées contre la Défense du peuple anglais et L'Iconoclaste , et le 27 juin 1660 le parlement ordonna l'arrestation de l'auteur de ces ouvrages. On ne le trouva point d'abord ; mais peu de mois après on le voit remis entre les mains d'un sergent d'armes : il fut néanmoins bientôt relâché. Le 17 décembre de la même année il eut l'audace de s'adresser à cette terrible chambre qui pensait l'avoir généreusement traité en ne faisant pas tomber sa tête : il réclama contre l'excès du salaire requis par le sergent ; il croyait qu'on l'avait plus outragé en lui ôtant la liberté qu'en le privant de la vie. Les registres du parlement constatent ces deux faits : Samedi, 15 décembre 1660. " Ordonné que M. Milton, à présent à la garde d'un sergent d'armes de cette chambre, soit relâché en payant les honoraires. " Lundi, 17 décembre 1660. " Une plainte ayant été faite que le sergent d'armes a demandé des honoraires excessifs pour la garde de M. Milton, " Ordonné qu'il en sera référé au comité des privilèges pour examiner cette affaire. " Davenant sauva Milton : histoire honorable aux muses sur laquelle j'ai rimaillé jadis des vers détestables. Cunningham raconte autrement la délivrance du poète : il prétend que Milton se déclara trépassé et qu'on célébra ses funérailles : Charles aurait applaudi à la ruse d'un homme échappé à la mort en faisant le mort. Le caractère de l'auteur de la Défense et les monuments de l'histoire ne permettent pas d'admettre cette anecdote. Milton fut oublié dans la retraite où il s'ensevelit ; et à cet oubli nous devons Le Paradis perdu . Si Cromwell eût vécu dix ans de plus, comme le remarque M. Mosneron, il n'aurait jamais été question de son secrétaire. Les fêtes de la restauration passées, les illuminations éteintes, vinrent les supplices. Charles s'était déchargé sur les communes de toute responsabilité de cette nature, et celles-ci n'épargnèrent pas les réactions violentes. Cromwell fut exhumé et sa carcasse pendue, comme si l'on eût hissé le pavillon de sa gloire sur les piliers du gibet. L'histoire a gardé dans le trésor de ses chartes la quittance du maçon qui brisa par ordre le sépulcre du Protecteur, et qui reçut une somme de 15 shellings pour sa besogne : May the 4th day, 1661, recd then in full, of the worshipful serjeant Norforke fiveteen shillinges, for taking up the corpes of Cromwell, et Jerton et Brassaw. Rec. by me , John Lewis. " Mai, le 4me jour, 1661, reçu alors en totalité, du respectable sergent Norforke, quinze schellings pour enlever le corps de Cromwell, et Jerton et Brassaw. " Reçu par moi, John Lewis. " Milton seul resta fidèle à la mémoire de Cromwell : tandis que de petits auteurs bien vils, bien parjures, bien vendus au pouvoir revenu insultaient les cendres du grand homme aux pieds duquel ils avaient rampé, Milton lui donnait un asile dans son génie, comme dans un temple inviolable. Milton put rentrer dans les affaires : sa troisième femme (car il avait épousé successivement deux autres femmes après la mort de Marie Powell) le suppliant d'accepter son ancienne place de secrétaire du conseil, il lui répondit : " Vous êtes femme, et vous voulez avoir des équipages ; moi je veux mourir honnête homme. " Demeuré républicain, il s'enferma dans ses principes avec sa muse et sa pauvreté. Il disait à ceux qui lui reprochaient d'avoir servi un tyran : " Il nous a délivré des rois. " Il affirmait n'avoir combattu que pour la cause de Dieu et de la patrie. Un jour, se promenant dans le parc de Saint-James, il entendit tout à coup répéter autour de lui : Le roi ! le roi ! " Retirons-nous, dit-il à son guide ; je n'ai jamais aimé les rois. " Charles II aborde l'aveugle : " Monsieur, voilà comme le ciel vous a puni d'avoir conspiré contre mon père. " - " Sire, si les maux qui nous affligent dans ce monde sont le châtiment de nos fautes : votre père devait être bien coupable. " Nouveaux travaux de Milton. - Son dictionnaire latin. Sa Moscovie. Son Histoire d'Angleterre La saison la plus favorable aux inspirations de Milton était l'automne, plus en rapport avec la tristesse et le sérieux de ses pensées : il dit cependant dans quelques vers qu'il renaît au printemps . Il se croyait recherché la nuit par une femme céleste. Il avait eu trois filles de Marie Powell : l'une d'elles, Deborah, lui lisait Isaïe en hébreu, Homère en grec, Ovide en latin, sans entendre aucune de ces langues : l'anecdote est contestée par Johnson. Aussi savant qu'il était grand poète, on a vu qu'il écrivait en latin comme en anglais ; il faisait des vers grecs, témoin quelques-uns de ses opuscules. C'est dans le texte même des prophètes qu'il se pénétrait de leur feu ; la lyre du Tasse ne lui était point étrangère. Il parlait presque toutes les langues vivantes de l'Europe. Antoine Francini, Florentin, s'exprime sur Milton comme si le poète d'Albion, à son passage en Italie, jouissait déjà de tout son éclat : Nell'altera Babelle Per te il parlar confuse Giove in vano, . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Ch'ode oltr'all Anglia il tuo più degno idioma, Spagna, Francia, Toscana, e Grecia e Roma. " Dans une autre Babel, la confusion des langues serait vaine pour toi, qui outre l'anglais, ton plus noble idiome, entends l'espagnol, le français, le toscan, le grec et le latin. " Milton, vers la fin du protectorat, avait commencé sérieusement à écrire Le Paradis perdu : il menait de front avec ce travail des muses des travaux d'histoire, de logique et de grammaire. Il a rassemblé en trois volumes in-folio les matériaux d'un nouveau Thesaurus Linguae Latinae , qui ont servi aux éditeurs du dictionnaire de Cambridge imprimé en 1693. On a de lui une grammaire latine pour les enfants : Bossuet faisait le catéchisme aux petits garçons de Meaux. L'auteur du Paradis perdu est dominé du sujet de son poème jusque dans le traité d' éducation adressé à Hartlib, en 1650 : " La fin de tout savoir, dit- il, est d'apprendre à réparer les ruines de nos premiers parents, en retrouvant la vraie connaissance de Dieu. " Ces travaux, qui auraient fait honneur à du Cange ou à un bénédictin de la congrégation de Saint-Maur, n'accablaient pas le génie de Milton et ne lui suffisaient pas : de même que Leibniz, il embrassait l'histoire dans ses recherches. Sa Moscovie est un abrégé amusant par de petits détails de la nature des voyages. " Il fait si froid l'hiver en Moscovie, que la sève des branches mises au feu gèle en sortant du bout opposé à celui qui brûle. Moscou a un beau château à quatre faces, bâti sur une colline ; les murs de brique en sont très hauts : on dit qu'ils ont dix-huit pieds d'épaisseur, seize portes et autant de boulevards. Ce château renferme le palais de l'empereur et neuf belles églises avec des tours dorées. " C'est le Kremlin, d'où la fortune de Bonaparte s'envola. L' Histoire d'Angleterre de Milton se compose de six livres ; elle ne va pas au delà de la bataille d'Hasting. L'Heptarchie, quoi qu'en dise Hume, y est fort bien débrouillée : le style de l'ouvrage est mâle, simple, entremêlé de réflexions presque toujours relatives au temps où l'historien écrivait. Le troisième livre s'ouvre par une description de l'état de la société dans la Grande-Bretagne au moment où les Romains abandonnèrent l'île ; il compare cet état à celui de l'Angleterre lorsqu'elle se trouva délaissée du véritable pouvoir sous le règne de Charles Ier. A la fin du cinquième livre, Milton déduit les causes qui firent tomber les Anglo-Saxons sous le joug des Normands : il demande si les mêmes causes de corruption ne pourraient pas faire retomber ses compatriotes sous le joug de la superstition et de la tyrannie. L'imagination du poète ne dédaigne pas les origines fabuleuses des Bretons ; il consacre plusieurs pages aux règnes de ces monarques de romans qui depuis Brutus, arrière-petit-fils d'Enée, jusqu'à Cassibelan, ont gouverné la Grande- Bretagne. Sur son chemin il rencontre le roi Leir (Lear) : " Leir, qui régna après Bladud, eut trois filles. Etant devenu vieux, il résolut de marier ses filles et de diviser son royaume entre elles ; mais il voulut auparavant connaître celle de ses trois filles qui l'aimait le mieux. Gonorille, l'aînée, interrogée par son père, lui répondit, en invoquant le ciel, qu'elle l'aimait plus que son âme . Ainsi, dit le vieil homme plein de joie, puisque tu honores mon âge défaillant, je te donne, avec un mari que tu choisiras, la troisième partie de mon royaume. Regan, la seconde fille interrogée, répondit à son père qu'elle l'aimait au-dessus de toutes les créatures ; et elle reçut une récompense égale à celle de sa soeur. Mais Cordeilla, la plus jeune et jusque là la plus aimée, lit cette sincère et vertueuse réponse : Mon père, mon amour pour vous est comme mon devoir l'ordonne : que peut demander de plus un père ? que peut promettre de plus un enfant ? ceux qui vont au delà vous flattent. " Le vieillard, fâché d'entendre cela, et désirant que Cordeilla reprît ses paroles, répéta sa demande ; mais Cordeilla, avec une loyale tristesse pour les infirmités de son père, répondit, faisant allusion à ses soeurs, plutôt qu'en révélant ses propres sentiments : Comptez ce que vous avez, dit-elle, telle est votre valeur , et je vous aime ce que vous valez . - Eh bien, s'écria le roi Leir dans une grande colère, écoute ce que ton ingratitude te vaut : puisque tu n'as pas révéré ton vieux père comme ont fait tes soeurs, tu n'auras pas ta part de mon royaume. " Cependant la renommée de la sagesse et des grâces de Cordeilla s'étant répandue au loin, Aganippus, grand monarque dans les Gaules, la demanda en mariage. Après quoi, le roi Leir, tombant de plus en plus dans les années, devint la proie de ses deux autres filles et de leurs maris. Il demeurait chez sa fille aînée, et il n'avait pour serviteurs que soixante chevaliers, et ils furent bientôt réduits à trente. Leir, ne pouvant digérer cet affront, se retira chez sa seconde fille ; mais la discorde s'étant mise parmi les serviteurs de différents maîtres, on ne laissa au roi que cinq chevaliers, il retourna chez sa fille aînée, espérant qu'elle aurait pitié de ses cheveux blancs ; mais elle refusa de le recevoir, à moins qu'il ne se contentât d'un seul chevalier. Alors Cordeilla, sa plus jeune fille, revint en pensée au roi Leir ; il reconnut le sens caché de ses paroles, et il espéra qu'elle aurait pitié de sa misère. Il s'embarqua pour la France. Cordeilla, poussée de son amour et sans compter sur la plus petite récompense, se prit à verser des larmes au récit des malheurs de son père. Ne voulant pas qu'il fût vu dans la détresse ni par elle ni par personne, elle envoya secrètement un de ses plus fidèles serviteurs, qui le conduisit dans quelque bonne ville au bord de la mer, afin de le baigner, de le vêtir, de lui faire bonne chère, de le fournir d'une suite convenable à sa dignité. Cela étant fait, Cordeilla avec le roi son mari et tous les barons de son royaume allèrent au-devant de lui en grande fête et en grande joie, Cordeilla passa en Angleterre avec une armée, et remit son père sur le trône. Elle vainquit ses soeurs impies avec leurs ducs, et le roi Leir porta la couronne pendant trois ans. Il mourut après, et Cordeilla, menant une grande pompe et un grand deuil, l'enterra dans la ville de Leicester. Cordeilla régna cinq ans, jusqu'à ce que Marganus et Canedagius, fils de ses soeurs, lui firent la guerre, la dépossédèrent, l'emprisonnèrent, et elle se tua. " Il m'a été impossible de faire sentir dans cette traduction le charme de l'original. Le conteur a vieilli son style à l'égal des chroniques dont il emprunte ce récit ; il m'aurait fallu reproduire l'histoire du roi Leir dans la langue de Froissart. Milton s'est plu à lutter avec Shakespeare comme Jacob avec l'ange. Travaux poétiques de Milton. - Plan du Paradis perdu pour une tragédie Ce n'est pas tout : les compositions poétiques de Milton étaient aussi gigantesques que ses études en prose. Et ce n'était pas de ces fantaisies de la médiocrité abondante dont les vers ruissellent aussi facilement que des paroles : soit qu'il quittât la lyre pour la plume, ou la plume pour la lyre, Milton accroissait toujours en quelque chose les moissons de la postérité. On eut dit qu'il avait résolu de mettre, comme certains Pères de l'Eglise, la Bible entière en tragédies. On conserve, à la bibliothèque du collège de la Trinité à Cambridge, des manuscrits du poète : parmi ces manuscrits se trouvent les titres de trente-six tragédies à prendre dans l'histoire d'Angleterre depuis Vertiger jusqu'à Edouard le Confesseur, et de quarante-huit tragédies à tirer des Livres Saints. Quelques notes et des indications de discours, de chants, de caractères, sont assez souvent jointes à ces titres. Parmi les sujets sacrés choisis par Milton, j'ai remarqué celui d'Athalie. Milton n'eut point surpassé Racine ; mais il eût été curieux de voir comment ce mâle génie aurait conduit une action qui a produit le chef-d'oeuvre de la scène. - Le poète républicain aurait-il donné aux rois des avertissements plus nobles et plus sévères que le poète royaliste : Loin du trône nourri, de ce fatal honneur, Hélas ! vous ignorez le charme empoisonneur. De l'absolu pouvoir vous ignorez l'ivresse, Et des lâches flatteurs la voix enchanteresse. Bientôt ils vous diront que les plus saintes lois, Maîtresses du vil peuple, obéissent aux rois : Qu'un roi n'a d'autre frein que sa volonté même ; Qu'il doit immoler tout à sa grandeur suprême ; Qu'aux larmes, au travail le peuple est condamné, Et d'un sceptre de fer veut être gouverné ; Que s'il n'est opprimé, tôt ou tard il opprime. Milton avait aussi formé le projet de traduire Homère. Voici un des plans du Paradis perdu pour une tragédie, tel qu'il existe écrit de la main du poète dans les manuscrits du collège de la Trinité : Plan du Paradis perdu . Tragédie. Personnages. Michel. L'Amour divin. Choeur d'anges. Lucifer. Adam avec le Serpent. Eve avec le Serpent. La Conscience, (muet) La Mort, (muet) Le Travail, (muet) La Maladie, (muet) Le Mécontentement, (muet) L'Ignorance, (muet) La Foi. L'Espérance. La Charité. Autres personnages. Moïse. La divine Justice, la Miséricorde, la Sagesse, l'Amour divin. Hespérus, l'Etoile du soir. Choeurs d'anges. Lucifer. Adam. - Eve. La Conscience, (muet) Le Travail, (muet) La Maladie, (muet) Le Mécontentement, (muet) L'Ignorance, (muet) La Peur, (muet) La Mort, (muet) La Foi. - L'Espérance. - La Charité. Acte I. Moïse, prologiste , raconte qu'il a son vrai corps ; que ce corps ne se corrompt point, parce qu'il habite avec Dieu sur la montagne ; que lui, Moïse, est semblable à Elie et à Enoch ; qu'outre la pureté du lieu qu'il habite, les vents purs, la rosée et les nuages le préservent de la corruption. De là, il exhorte les hommes à parvenir à la vue de Dieu ; il leur dit qu'ils ne peuvent voir Adam dans l'état d'innocence, à cause de leurs péchés. La Justice, la Miséricorde, la Sagesse s'enquièrent de ce qui arrivera à l'homme s'il tombe. Choeur d'anges qui chantent un hymne à la création. Acte II. L'Amour céleste, l'Etoile du soir et le Choeur chantent le cantique nuptial et décrivent le paradis. Acte III. Lucifer machine la ruine d'Adam. Le Choeur craint pour Adam, et raconte la rébellion et la chute de Lucifer. Acte IV. Adam et Eve tombés. La Conscience les cite à l'examen de Dieu. Le Choeur se lamente et dit les biens qu'Adam a perdus. Acte V. Adam et Eve chassés du paradis. Un ange présente à Adam le Travail, la Peine, la Haine, l'Envie, la Guerre, la Famine, la Maladie, le Mécontentement, l'Ignorance, la Peur et la Mort, entrés dans le monde : Adam leur donne leurs noms, ainsi qu'à l'Hiver, à la Chaleur, à la Tempête, etc. La Foi, l'Espérance et la Charité consolent Adam et l'instruisent. Le Choeur conclut rapidement. Dans ce plan, la plupart des personnages surnaturels du Paradis perdu sont remplacés par des personnages allégoriques . Lucifer, dans la tragédie, projette la ruine d'Adam comme Satan la machine dans le poème ; mais toutes les grandes scènes de l'Enfer sont supprimées, de même que les grandes scènes du Ciel : on ne voit point les conseils tenus dans l'Abîme ; on n'entend point les oracles du Père, les paroles du Fils sur la sainte montagne : le drame ne comportait pas ces développements de l'épopée. Le choeur raconte la rébellion et la chute de Lucifer ; mais il est évident qu'il n'aurait pu le faire que d'une manière fort courte, non dans un long récit, et comme celui de Raphael. Dans la tragédie, l'Amour céleste et l'Etoile du soir chantent le cantique nuptial ; dans le poème, c'est le poète lui-même qui entonne le cantique : on peut regretter le chant de l'Etoile du soir et en présumer la beauté. Mais Milton ne peut se passer de génie, témoin ce trait remarquable jeté dans une simple note : l'ange présente à Adam, après sa chute, toutes les calamités de la terre, depuis le Travail jusqu'à la Mort ; Adam pécheur les nomme , comme dans son innocence il avait imposé des noms aux innocents animaux de la création. Cette sublime allégorie ne se trouve point dans le Paradis perdu . Autres détails sur Milton Le chantre d'Eden disait que le poète doit être " un vrai poème, " ought himself to be a true poem , c'est-à-dire un modèle des choses les meilleures et les plus honorables. Milton se levait à quatre heures du matin en été, à cinq en hiver. Il portait presque toujours un habit de gros drap gris ; il étudiait jusqu'à midi, dînait frugalement, se promenait avec un guide, chantait le soir en s'accompagnant de quelque instrument : il savait l'harmonie et avait la voix belle. Il s'était longtemps livré à l'exercice des armes. A en juger par Le Paradis perdu , il aimait passionnément la musique et le parfum des fleurs. Il soupait de cinq ou six olives et d'un peu d'eau, se couchait à neuf heures et composait la nuit dans son lit. Quand il avait fait quelques vers, il sonnait, et les dictait à sa femme ou ses filles. Les jours de soleil, il se tenait assis sur un banc à sa porte : il demeurait dans Bunhill-Row, au bord d'une espèce de chemin. Au dehors, on accablait d'outrages le lion malade et abandonné ; on lui disait : " Parricide de ton roi, si, par la clémence de Charles II, tu as échappé à ton supplice, tu n'es maintenant que plus puni. Vieux, infirme, pauvre, privé des yeux, réduit à écrire pour vivre, rappelle donc, pour gagner ta vie, Saumaise de la mort. " On lui reprochait son âge, sa laideur, sa petitesse ; on lui appliquait ce vers de Virgile : Monstrum horrendum, informe, ingens, cui lumen ademptum, observant que le mot ingens était le seul qui ne s'appliquât pas à sa personne. Il avait la simplicité de répondre ( Defensio autoris ) qu'il était pauvre parce qu'il ne s'était jamais enrichi ; qu'il n'était ni petit ni grand ; qu'à aucun âge il n'avait été trouvé laid ; que dans sa jeunesse, l'épée au côté, il n'avait jamais craint les plus hardis. En effet, il avait été très beau, et l'était encore dans sa vieillesse : le portrait d'Adam était le sien (livre IV du Paradis perdu ). Ses cheveux étaient admirables, ses yeux d'une pureté extraordinaire ; on n'y voyait aucune tache, et il eût été impossible de le croire aveugle. Si l'on ne connaissait la rage des partis, croirait-on qu'on pût jamais faire un crime à un homme d'être aveugle ? Mais remercions ces abominables haines, elles nous ont valu quelques lignes admirables. Milton répond d'abord qu'il a perdu la vue à la défense de la liberté, et il ajoute ces paroles de sublimité et de tendresse : " Dans la nuit qui m'environne, la lumière de la divine présence brille pour moi d'un plus vif éclat. Dieu me regarde avec plus de tendresse et de compassion parce que je ne puis plus voir que lui. La loi divine non-seulement doit me servir de bouclier contre les injures, mais me rendre plus sacré ; non à cause de la privation de la vue, mais parce que je suis à l'ombre des ailes divines qui semblent produire en moi ces ténèbres. - J'attribue à cela les affectueuses assiduités de mes amis, leurs attentions consolantes, leurs bonnes visites et leurs égards respectueux. " On voit à quelle extrémité il était réduit pour écrire, par le passage d'une de ses lettres à Pierre Heimbach : " Celle de mes vertus, que vous appelez ma vertu politique, et que j'aimerais mieux que vous eussiez appelée mon dévouement à ma patrie (doux nom qui me charme toujours), ne m'a pas trop bien récompensé. En finissant ma lettre, si vous en trouvez quelque partie tracée incorrectement, vous en imputerez la faute au petit garçon qui écrit pour moi : il ignore absolument le latin, et je suis forcé misérablement de lui épeler chaque lettre que je dicte. " Les maux de Milton étaient encore aggravés par des chagrins domestiques. J'ai déjà dit qu'il avait perdu sa première femme, Marie Powell, morte en couches ; sa seconde femme, Catherine Woodcock de Hackney, mourut aussi en couches, au bout d'un an. Sa troisième femme, Elisabeth Minshul, lui survécut, et le servit bien. Il paraît qu'il fut peu aimé : ses filles, qui jouent un si beau rôle poétique dans sa vie, le trompaient et vendaient secrètement ses livres. Il s'en plaignait. Malheureusement, son caractère semble avoir eu l'inflexibilité de son génie. Johnson a dit avec précision et vérité que Milton croyait la femme faite seulement pour l' obéissance et l'homme pour la rébellion . Publication du Paradis perdu Il touchait à l'âge de cinquante-neuf ans, lorsqu'en 1667 il songea à publier Le Paradis perdu . Il en avait montré le manuscrit, alors divisé en dix livres, à Ellwood, quaker, qui a laissé à la littérature anglaise l' Histoire sacrée et la Davidéide . Le manuscrit du Paradis perdu n'était pas de la main de l'auteur : Milton n'ayant pas le moyen de payer un copiste, quelques amis avaient écrit alternativement sous sa dictée. Le censeur refusait l' imprimatur à cet autre Galilée, découvreur d'astres nouveaux ; il chicanait à chaque vers ; il lui semblait surtout que le crime de haute trahison ressortait du magnifique passage où la gloire obscurcie de Satan est comparée à une éclipse, laquelle alarme les rois par la frayeur des révolutions . Mais comment le docteur Tomkyns ne s'aperçut-il pas des allusions aux moeurs de la dynastie restaurée, allusions si sensibles dans ces vers, qui font partie de la belle invocation à l'amour conjugal ? " Il n'a point ses plaisirs (l'amour) dans le sourire acheté des prostituées, dans de rapides jouissances sans passion, sans joie, et que rien ne rend chères ; il ne les a point dans la danse des favorites ou sous le masque lascif, ou dans le bal de minuit, ou dans la sérénade donnée par un amant famélique à sa fière beauté, qu'il serait mieux de quitter avec mépris. " Milton peint encore plus clairement la cour de Charles dans la cour de Bacchus , lorsqu'il représente les courtisans prêts à le déchirer, lui Milton, comme les Bacchantes déchirèrent Orphée sur les monts de la Thrace : " Chasse au loin les barbares discords de Bacchus et de ses enfants de la joie, race de cette horde forcenée qui déchira sur le Rhodope le chantre de la Thrace : il ravit l'oreille des bois et des rochers, jusqu'à ce qu'une clameur sauvage noya et la voix et la lyre : la muse ne put défendre son fils. " Il est probable que l'ingénieuse lâcheté du censeur sauva Le Paradis perdu : Tomkyns n'osa point reconnaître le roi et ses amis dans un portrait dont la ressemblance frappait tous les yeux. Les libraires, intimidés, ne se pressaient pas d'acquérir le manuscrit d'un auteur pauvre, presque inconnu comme poète, suspect et détesté comme prosateur. Enfin il y en eut un plus hardi que les autres : il osa se charger en tremblant de l'ouvrage fatal. On a conservé le contrat de vente et le manuscrit du poème souillé de l' imprimatur ; le contrat porte ce titre : Milton's agreement with Mr Symons for Paradise lost. Dated 27th april 1667. Convention de Milton avec M. Symons pour Le Paradis perdu , datée du 27 avril 1667. Il est dit dans cette convention que Jean Milton, gentleman, cède à Samuel Symons, imprimeur, en propriété et pour toujours, pour la somme de 5 liv. st., à lui, Milton, présentement payée, tous les exemplaires, copies et manuscrits d'un poème intitulé : Paradis perdu , ou de quelque titre ou nom que ledit poème est ou sera nommé . Clause singulière, par laquelle on voit que Milton, son poème fait et vendu hésitait encore sur le titre qu'il lui donnerait. Samuel Symons s'engage, en considération ( in consideration ) de l'acquisition du Paradis perdu , à payer une autre somme de 5 liv. st. à la fin de la première impression, quand il aura vendu 1,300 exemplaires de l'ouvrage. Il s'engage de plus à payer à Jean Milton ou à ses héritiers, à la fin d'une seconde édition, après la vente aussi de 1,300 exemplaires, une troisième somme de 5 liv. st. A la suite de ce contrat on voit trois quittances : l'une datée du 26 avril 1669, et signée Jean Milton , qui reconnaît avoir reçu les secondes 5 liv. st. mentionnées au contrat ; l'autre signée d'Elisabeth, veuve Milton, le 21 décembre 1680, qui reconnaît avoir reçu la somme de 8 liv. st., en cession de tous ses droits sur l'édition en douze livres du Paradis perdu ; enfin, une troisième quittance, ou plutôt des espèces de lettres patentes d'Elisabeth Milton, du 29 avril 1681, laquelle renonce à jamais à toute reprise contre Samuel Symons, à toutes réclamations qui pourraient être à faire, from the beginning of the world unto the day of these presents , " depuis le commencement du monde jusqu'au jour de ces présentes ". Faites dans la trente-troisième année du règne de notre souverain seigneur Charles, par la grâce de Dieu roi d'Angleterre, d'Ecosse, d'Irlande et de France, et défenseur de la foi . Ainsi Milton reçut 10 liv. sterl. pour la cession de la propriété du Paradis perdu , et sa veuve 8. Les dernières lettres de cette veuve sont datées de la trente-troisième année du règne de Charles second , c'est-à-dire que la révolution de 1649 est non avenue ; que Cromwell n'a pas régné, et que Milton, secrétaire de la république et du Protecteur, n'a point écrit, sous la république et le Protectorat, le poème immortel vendu pour 10 liv. st., payées dans l'espace de deux ans. Et c'est la veuve de Milton qui signe tout cela ! Qu'importe ? Il n'appartenait pas plus à Charles II d'effacer les temps dont Cromwell et Milton avaient fixé la date, qu'à Louis XVIII de rayer de son règne celui de Napoléon. Samson Agoniste. Paradis reconquis. Nouvelle logique. Vraie religion. Mort de Milton Le Paradis perdu pendant toute la vie du poète demeura enseveli au fond de la boutique du libraire aventureux. En 1667, dans toute la gloire de Louis XV, lorsque Andromaque faisait son apparition sur la scène, John Milton était-il connu en France ? Oui : peut-être de quelques gens de justice, comme un coquin d'écrivassier dont les diatribes avaient été dûment brûlées par la main du bourreau à Paris et à Toulouse. Milton survécut sept ans à la publication de son poème, et n'en vit point le succès. Johnson, qui retranche au poète tout ce qu'il lui peut retrancher, ne lui veut pas même laisser l'amer plaisir d'avoir cru qu'il s'était trompé d'avoir pensé qu'il avait perdu sa vie, ou qu'un âge indifférent et jaloux méconnaissait son génie. Le docteur prétend que Le Paradis perdu eut un succès véritable durant la vie de l'auteur ; que celui-ci " vit les progrès silencieux de son ouvrage ; qu'il ne fut point découragé, se reposant sur son propre mérite avec une confiance intime dans son talent, attendant sans impatience les vicissitudes de l'opinion et l'impartialité de la génération suivante ". Cette supposition est contraire aux faits matériels, et l'on va voir par le Samson si Milton se croyait apprécié de ses contemporains. Milton avait cette force d'âme qui surmonte le malheur et se sépare d'une illusion : ayant jeté tout son génie au monde dans son poème, il continua ses travaux comme s'il n'avait rien donné aux hommes, comme si Le Paradis perdu était un pamphlet tombé, un accident dont il ne fallait plus s'occuper. Il publia successivement Samson, Le Paradis reconquis, Une nouvelle Logique , un traité sur la vraie religion . Le Paradis reconquis est une oeuvre de lassitude, quoique calme et belle ; mais la tragédie de Samson respire la force et la simplicité antique. Le poète s'est peint dans la personne de l'Israélite aveugle, prisonnier et malheureux : noble manière de se venger de son siècle ! Le jour de la fête de Dagon, Samson obtient la permission de respirer un moment à la porte de sa prison, à Gaza ; là, il se lamente de ses misères : " Je cherche ce lieu infréquenté pour donner quelque repos à mon corps ; mais je n'en trouve point à mes pensées inquiètes : comme des frelons armés, elles ne m'ont pas plus tôt rencontré seul, qu'elles se précipitent sur moi en foule et me tourmentent de ce que j'étais au temps passé et de ce que je suis à présent. (...) Le plus grand de mes maux est la perte de la vue. Aveugle au milieu de mes ennemis ! oh ! cela est pire que les chaînes, les donjons, la mendicité, la décrépitude ! Le plus vil des animaux est au-dessus de moi : le vermisseau rampe, mais il voit. Mais moi, plongé dans les ténèbres au milieu de la lumière ! O ténèbres ! ténèbres ! ténèbres ! en pleins rayons du midi ! Ténèbres irrévocables, éclipse totale sans aucune espérance de jour ! Si la lumière est si nécessaire à la vie, si elle est presque la vie ; s'il est vrai que la lumière soit dans l'âme, pourquoi la vue est-elle confinée au tendre globe de l'oeil, si aisé à éteindre ? (...) Ah ! s'il en eût été autrement, je n'aurais pas été exilé de la lumière pour vivre dans la terre de la nuit, exposé à toutes les insultes de la vie, captif chez des ennemis inhumains . " On croit que par ces dernières paroles le poète faisait allusion à l'exécution du second Henri Vane. Samson, mené à la fête de Gaza pour amuser les convives, prie Dieu de lui rendre sa force ; il ébranle les colonnes de la salle du banquet, et périt sous les illustres ruines dont il écrase les Philistins, comme Milton, en mourant, a enseveli ses ennemis sous sa gloire. Milton dans ses derniers jours fut obligé de vendre sa bibliothèque. Il approchait de sa fin. Le docteur Wright l'étant allé voir, le trouva retiré au premier étage de sa petite maison, dans une toute petite chambre : on montait à cette chambre par un escalier tapissé momentanément d'une moquette verte, afin d'assourdir le bruit des pas et de commencer le silence de l'homme qui s'avançait vers le silence éternel. L'auteur du Paradis perdu , vêtu d'un pourpoint noir, reposait dans un fauteuil à coude : sa tête était nue ; ses cheveux argentés tombaient sur ses épaules, et ses beaux yeux noirs d'aveugle brillaient sur la pâleur de son visage. Le 10 novembre 1674, la divinité qui parlait la nuit au poète le vint chercher. il se réunit dans l'Eden céleste à ces anges au milieu desquels il avait vécu, et qu'il connaissait par leurs noms, leurs emplois et leur beauté. Milton trépassa avec tant de douceur qu'on ne s'aperçut pas du moment où, à l'âge de soixante-six ans moins un mois, il rendit à Dieu un des souffles les plus puissants qui animèrent jamais l'argile humaine. Cette vie du temps ni longue ni courte servit de base à une vie immortelle : le grand homme traîna assez de jours sur la terre pour s'ennuyer, pas assez pour épuiser son génie, qu'il posséda tout entier jusqu'à son dernier soupir. Bossuet, comme Milton, avait cinquante-neuf ans lorsqu'il composa le chef-d'oeuvre de son éloquence ; avec quel feu et quelle jeunesse il parle de ses cheveux blancs ! Ainsi l'auteur du Paradis perdu se plaint d'être glacé par les années, en peignant les amours d'Adam et d'Eve. L'évêque de Meaux prononça l' Oraison funèbre de la reine d'Angleterre en 1669, l'année même où Milton donna quittance des secondes 5 livres sterling reçues pour la vente de son poème. Ces incomparables génies, qui tous les deux, dans des rangs opposés, avaient fait le portrait de Cromwell, s'ignoraient l'un l'autre, et n'entendirent peut-être jamais prononcer leurs noms : les aigles, qui sont vus de tous, vivent un à un et solitaires dans la montagne. Milton mourut juste à moitié terme entre deux révolutions, quatorze ans après la restauration de Charles II, et quatorze ans avant l'avènement de Guillaume. Il fut enterré près de son père, dans le choeur de l'église de Saint-Gilles. Longtemps après les curieux allaient voir une petite pierre dont l'inscription n'était plus lisible : cette pierre gardait les cendres délaissées de Milton ; on ne sait si le nom de l'auteur du Paradis perdu n'avait point été effacé. La famille du poète s'enfonça vite dans l'obscurité. Trente ans s'étaient écoulés depuis la mort de Milton, lorsque Déborah, voyant pour la première fois le portrait du poète, alors devenu célèbre, s'écria : " O mon père ! mon cher père ! " Déborah avait épousé Abraham Clarke, tisserand dans Spithfields ; elle mourut âgée de soixante-seize ans, au mois d'août 1727. Une de ses filles se maria à Thomas Foster, tisserand aussi. Réduite à la misère, un critique proposa une souscription en sa faveur : " Cette proposition, dit-il, doit être bien reçue, puisqu'elle est faite par moi, qu'on pourrait regarder comme le Zoïle de l'Homère anglais. " Zoïle n'eut pas le plaisir de nourrir la petite-fille d'Homère des outrages qu'il avait prodigués au père de l'épopée biblique. Le parterre anglais devint le tuteur de l'orpheline ; elle eut à son bénéfice une représentation du Masque , dont Samuel Johnson, d'ailleurs assez dur dans son jugement sur Milton, fit le prologue. Déborah fut connue du professeur Ward et de Richardson, à qui nous devons une vie de Milton. Addison se fit le patron de Déborah, et obtint pour elle de la reine Caroline cinquante guinées. Un fils de Déborah, Caleb Clarke, passa aux Indes dans les premières années du XVIIIe siècle. On a su par sir James Mackintosh que ce petit-fils de Milton avait été clerc de paroisse à Madras. Caleb Clarke eut de sa femme Marie trois enfants : Abraham, Marie, morte en 1706, et Isaac. Abraham, arrière-petit-fils de Milton, épousa, au mois de septembre 1725, Anna Clarke ; il en eut une fille, Marie Clarke, portée sur les registres des naissances, à Madras, 2 avril 1727. Là disparaît toute trace de la famille de Milton. On ne sait ce que sont devenus Abraham et Isaac, qui ne moururent point à Madras et dont jusqu'à présent on n'a point fait vérifier le décès sur les registres de Calcutta et de Bombay. S'ils étaient retournés en Angleterre, ils n'auraient point échappé aux admirateurs et aux biographes de Milton : ils se sont donc perdus dans les vastes régions de l'Inde, au berceau du monde chanté par leur aïeul. Peut-être quelques gouttes inconnues du sang libre de Milton animent aujourd'hui le coeur d'un esclave ; peut-être aussi coulent-elles dans les veines d'un prêtre de Buddha, ou dans celles d'un de ces bergers indiens, qui se retire au frais sous un figuier " et surveille ses troupeaux à travers les entaillures coupées dans le feuillage le plus épais. " Shelters in cool, and tends his pasturing herds At loopholes cut thro'thickest shade.... Paradise lost , 13, IX. Rien de plus naturel que la curiosité qui nous porte à nous enquérir de la famille des hommes illustres : celle de Bonaparte n'a point péri, parce qu'il a laissé après lui les reines et les rois qu'il fit avec son épée. J'ai recherché ailleurs ce qu'étaient devenus les descendants de ce Cromwell dont le nom se trouve inséparablement uni dans la gloire à celui de Milton. " Il est possible, ai-je dit, qu'un héritier direct d'Olivier Cromwell par Henri soit maintenant quelque paysan irlandais inconnu, catholique peut-être, vivant de pommes de terre dans les tourbières d'Ulster, attaquant la nuit les orangistes et se débattant contre les lois atroces du Protecteur. Il est possible encore que ce descendant inconnu de Cromwell ait été un Franklin ou un Washington en Amérique [Les Quatre Stuarts. (N.d.A.)] . " Paradis perdu. - De quelques imperfections de ce poème Le comte de Dorset, cherchant des livres, entra chez le libraire de Milton, et mit par hasard la main sur Le Paradis perdu . Le libraire pria humblement Sa Seigneurie de le lire et de lui procurer des acheteurs. Le comte l'emporta, le lut, le fit passer à Dryden, qui le lui renvoya avec ces mots : Cet homme nous efface, nous et les anciens . Cependant, la renommée du Paradis perdu , ne marcha qu'avec lenteur ; des moeurs frivoles et corrompues, l'aversion qu'on portait à des sectes religieuses dont les excès avaient fait naître l'esprit d'incrédulité s'opposaient au succès d'un poème aussi sévère par le sujet, le style et la pensée : ni le duc de Buckingham, ni le comte de Rochester, ni le chevalier Temple, ne s'occupent de Milton. Mais en 1688 une édition in-folio du Paradis perdu , sous le patronage de lord Sommers, fit du bruit : on eût dit que la gloire de l'ennemi des Stuarts par eux opprimée avait attendu l'année de leur chute pour éclater. Si Milton eût vécu, comme son frère, jusqu'à l'époque de la révolution de 1688, eût-il trouvé grâce devant le gouvernement nouveau ? J'en doute ; on ne fit que changer de roi. Le vieux régicide Ludlow, accouru de Lausanne, se trouva aussi étranger sous Guillaume III qu'il l'eût été sous Jacques II : homme d'un autre temps, il retourna mourir dans sa solitude. Peu à peu les éditions du Paradis perdu se multiplièrent. Addison lui consacra dix-huit articles du Spectateur . Alors il n'y eut plus assez d'autels pour le dieu ; Milton prit dans le culte public sa place à côté de Shakespeare. Quelques voix opposantes se firent entendre pourtant : aucune grande renommée ne s'élève sans contradicteurs. On prétendit que Milton avait imité Mosenius, Ramsay, Vida, Sannazar, Romoeus, Flecther, Staforst, Taubman, Andreini, Quintianus, Malapert, Fox ; on aurait pu ajouter à cette liste Saint-Avit, Dubartas et le Tasse : Saint-Avit a de très belles scènes dans Eden . Il est probable que Milton à Naples, dans la compagnie de Manso, avait lu les Sette giornale del Mondo creato du Tasse. Le chantre de la Jérusalem fait sortir Eve du sein d'Adam, tandis que Dieu arrosait d'un sommeil paisible les membres de notre premier père assoupi : Ed irrigo di placida quiete Tutte le membra al sonnacchioso..... Le Tasse amollit l'image biblique, et dans ses douces créations la femme n'est plus que le premier songe de l'homme. Que fait tout cela à la gloire de Milton ? Ces prétendus originaux ont-ils ouvert leurs ouvrages par le réveil de Satan dans l'enfer ? ont-ils traversé le chaos avec l'Ange rebelle, aperçu la création du seuil de l'Empyrée, apostrophé le soleil, contemplé le bonheur de l'homme dans sa primitive innocence, deviné les majestueuses amours d'Eve et d'Adam ? Soit qu'en traduisant Milton l'habitude d'une société intime m'ait accoutumé à ses défauts, soit qu'élargissant la critique je juge le poète d'après les idées qu'il devait avoir, je ne suis plus blessé des choses qui me choquaient autrefois. La découverte de l'artillerie dans le ciel me semble aujourd'hui découler d'une idée fort naturelle : Milton fait inventer par Satan ce qu'il trouve de pire parmi les hommes. Il revient souvent sur cette invention, à propos de la conspiration des poudres ; il a cinq pièces latines in Proditionem bonbardicam, in inventorem bombardae . Les railleries des démons sont une imitation des railleries des héros d'Homère. J'aime à voir l' Iliade apparaître au travers du Paradis perdu . Les démons changés en serpents qui sifflent leur chef lorsqu'il se vient vanter d'avoir (sous la figure d'un serpent) perdu la race humaine sont les caprices, d'ailleurs étonnamment bien exprimés, d'une imagination surabondante. Dans les critiques que l'on a faites de ce passage, on n'a pas vu ou on n'a pas voulu voir l'explication que le poète lui-même donne de la métamorphose : elle est conforme au sujet de l'ouvrage et aux traditions les plus populaires du christianisme. C'est pour la dernière fois que l'on aperçoit Satan : le prince des ténèbres, superbe intelligence au commencement du poème, avant la séduction d'Adam, devient hideux reptile à la fin du poème après la chute de l'homme : au lieu de l'esprit qui brillait encore à l'égal du soleil éclipsé, il ne vous reste plus que l' ancien serpent , que le vieux dragon de l'abîme. Il serait moins injuste de reprocher à Milton quelques traits de mauvais goût. " Ce dîner (de fruits) qui ne refroidit pas, " par exemple. J'aurais voulu pouvoir supprimer les vers ou Adam dit à Eve qu'elle est une côte tortueuse que lui Adam avait de trop , et malheureusement cette injure se trouvait placée dans un morceau dramatique d'une beauté achevée. Le poète abuse un peu de son érudition ; mais après tout, mieux vaut être trop instruit que de ne l'être pas assez : Milton a tiré plus de beautés de son savoir que Shakespeare de son ignorance. N'est-il pas surprenant qu'au milieu de la mauvaise physique de son temps il annonce l' attraction , démontrée depuis par Newton ? Kepler, Boullian et Hook, il est vrai, avaient mis sur la voie de la découverte, et Milton aurait pu connaître ce qu'on appelait alors la force tractoire . Dans l'antiquité, Aristarque fait du Soleil le centre unique de l'univers. Des nuances et des lumières manquent de fois à autre dans les tableaux du poète ; on devine que le peintre ne voit plus, comme en musique on reconnaît le jeu d'un aveugle à l'indéfini de certaines notes. Les descriptions du Paradis perdu ont quelque chose de doux, de velouté, de vaporeux, d'idéal, comme des souvenirs : les soleils couchants de Milton en rapport avec son âge, la nuit de ses paupières et la nuit approchante de sa tombe ont un caractère de mélancolie qu'on ne retrouve nulle part. Lui demanderez-vous rien de plus, lorsqu'en peignant une nuit dans Eden il vous dit " Le rossignol répétait ses plaintes amoureuses, et le silence était ravi " ? Cinq ou six vers, hors de tous les lieux communs, lui suffisent pour offrir le spectacle religieux du matin. " La lumière sacrée commença de poindre dans l'orient parmi les fleurs humides ; elles exhalaient leur encens matinal, alors que tout ce qui respire sur le grand autel de la terre élève vers le Créateur des louanges silencieuses et une odeur qui lui est agréable. " On croit lire un verset des psaumes : Jubilate Deo, omnis terra ; Benedic, anima mea, Domino . Enfin, si le poète montre quelquefois de la fatigue ; si la lyre échappe à sa main lassée, il repose, et je me repose, avec lui : je ne voudrais pas que les beaux endroits du Cid et des Horaces fussent joints ensemble par des harmonies élégantes et travaillées ; les simplicités de Corneille sont un passage à ses grandeurs, qui me charme encore. Plan du Paradis perdu Que dirai-je du Paradis perdu qui n'ait déjà été dit ? Mille fois on en a cité les traits sublimes, les discours, les combats, la chute des anges et cet enfer qui eût fui épouvanté si Dieu n'en avait creusé si profondément l'abîme . J'insisterai donc principalement sur la composition générale de l'ouvrage, pour faire remarquer l'art avec lequel le tout est conduit. Satan s'est réveillé au milieu du lac de feu (et quel réveil !). Il rassemble le conseil des légions punies ; il rappelle à ses compagnons de malheur et de désobéissance un ancien oracle qui annonçait la naissance d'un monde nouveau, la création d'une nouvelle race, formée à dessein de remplir le vide laissé par les anges tombés : chose formidable ! c'est dans l'Enfer que l'on entend prononcer pour la première fois le nom de l' Homme . Satan propose d'aller à la recherche de ce monde inconnu, de le détruire ou de le corrompre. Il part, explore l'Enfer, rencontre le Péché et la Mort, se fait ouvrir les portes de l'abîme, traverse le chaos, découvre la création, descend au soleil, arrive sur la Terre, voit nos premiers parents dans Eden, est touché de leur beauté et de leur innocence, et donne par ses remords et son attendrissement une idée ineffable de leur nature et de leur bonheur. Dieu aperçoit Satan du haut du Ciel, prédit la faiblesse de l'homme, annonce sa perte totale, à moins que quelqu'un ne se présente pour être sa caution et mourir pour lui : les anges restent muets d'épouvante. Dans le silence du Ciel, le Fils seul prend la parole, et s'offre en sacrifice. La victime est acceptée, et l'homme est racheté avant même d'être tombé. Le Tout-Puissant envoie Raphael prévenir nos premiers pères de l'arrivée et des projets de leur ennemi. Le messager céleste fait à Adam le récit de la révolte des anges, arrivée au moment où le Père annonça du haut de la montagne sainte qu'il avait engendré son Fils , et qu'il lui remettait tout pouvoir. L'orgueil et la jalousie de Satan, excités par cette déclaration, l'entraînent au combat ; vaincu avec ses légions, il est précipité dans l'Enfer. Milton n'avait aucune donnée pour trouver le motif de la révolte de Satan ; il a fallu qu'il tirât tout de son génie. Ainsi, avec l'art d'un grand maître, il fait connaître ce qui a précédé l'ouverture du poème. Raphael raconte encore à Adam l'oeuvre des six jours. Adam raconte à son tour à Raphael sa propre création. L'ange retourne au ciel. Eve se laisse séduire, goûte au fruit, et entraîne Adam dans sa chute. Au dixième livre, tous les personnages reparaissent ; ils viennent subir leur sort. Au onzième et au douzième livre, Adam voit la suite de sa faute et tout ce qui arrivera jusqu'à l'Incarnation du Christ : le Fils doit en s'immolant racheter l'homme. Le Fils est un des personnages du poème : au moyen d'une vision, il reste seul et le dernier sur la scène, afin d'accomplir dans le monologue de la croix l'action définitive : consummatum est . Voilà l'ouvrage en sa simplicité. Les faits et les récits naissent les uns des autres ; on parcourt l'Enfer, le Chaos, le Ciel, la Terre, l'éternité, le temps, au milieu des blasphèmes et des cantiques, des supplices et des joies ; on se promène dans ces immensités tout naturellement, sans s'en apercevoir, sans ressentir aucun mouvement, sans se douter des efforts qu'il a fallu pour vous porter si haut sur des ailes d'aigle, pour créer un pareil univers. Cette observation touchant la dernière apparition du Fils montre, contre l'opinion de certains critiques, que Milton aurait eu tort de retrancher les deux derniers livres. Ces livres, que l'on regarde, je ne sais pourquoi, comme les plus faibles du poème, sont selon moi tout aussi beaux que les autres ; ils ont même un intérêt humain qui manque aux premiers. Du plus grand des poètes qu'il était, l'auteur devient le plus grand historien, sans cesser d'être poète. Michel annonce à nos premiers pères qu'il faut sortir du Paradis. Eve pleure ; elle se désole de quitter ses fleurs : " O fleurs, dit-elle, qui toutes avez reçu de moi vos noms. " Trait charmant, qu'on a cru d'un dernier poète germanique, et qui n'est qu'une de ces beautés dont les ouvrages de Milton fourmillent. Adam se plaint aussi, mais c'est d'abandonner les lieux que Dieu avait daigné honorer de sa présence : " J'aurais pu dire à mes enfants : Sur cette montagne il m'apparut ; sous cet arbre il se rendit visible à mes yeux ; entre ces pins j'entendis sa voix ; au bord de cette fontaine je m'entretins avec lui. " Cette idée de Dieu dont l'homme est dominé dans Le Paradis perdu est d'une sublimité extraordinaire. Eve en naissant à la vie n'est occupée que de sa beauté, et ne voit Dieu qu'à travers l'homme ; Adam aussitôt qu'il est créé, devinant qu'il n'a pas pu se créer seul, cherche et appelle aussitôt son Créateur. Eve demeure endormie au pied de la montagne : Michel, au sommet de la même montagne, montre à Adam, dans une vision, toute sa race. Alors se déroule la Bible. D'abord vient l'histoire de Caïn et d'Abel : " O maître, s'écrie Adam à l'ange, en voyant tomber Abel, est-ce là la mort ? est-ce par ce chemin que je dois retourner à ma poussière natale ? " Remarquons que dans l'Ecriture il n'est plus question d'Adam après sa chute ; un grand silence s'étend entre son péché et sa mort : pendant 930 années, il semble que le genre humain, sa postérité malheureuse, n'a osé parler de lui ; saint Paul même ne le nomme pas parmi les saints qui ont vécu de la foi ; l'apôtre n'en commence la liste qu'à Abel. Adam passe pour le chef des morts, parce que tous les hommes sont morts en lui, et néanmoins durant neuf siècles il vit défiler ses fils vers la tombe dont il était l'inventeur et qu'il leur avait ouverte. Après le meurtre d'Abel, l'ange montre à Adam un hôpital et les différentes espèces de mort, tableau plein de vigueur, à la manière du Tintoret. " Adam pleure à cette vue, dit le poète, quoiqu'il ne fût pas né d'une femme. " Réflexion pathétique, inspirée au poète par ce passage de Job : " L'homme né de la femme ne vit que peu de temps, et il est rempli de beaucoup de misère. " L'histoire des géants de la montagne, que séduisent les femmes de la plaine, est merveilleusement contée. Le déluge offre une vaste scène. Dans ce XIe livre, Milton imite Dante par ces formes d'interpellations du dialogue : Maître ? Dante aurait invité Milton, comme un frère, à entrer avec lui dans le groupe des grands poètes. Au XIIe livre, ce n'est plus une vision , c'est un récit . La Tour de Babel, la vocation d'Abraham, la venue du Christ, son incarnation, sa résurrection, sont remplies de beautés de tous les genres. Le livre se termine par le bannissement d'Adam et d'Eve et par les vers si tristes que tout le monde sait par coeur. Dans ces deux derniers livres, la mélancolie du poète s'est augmentée ; il paraît sentir davantage le poids du malheur et des ans. Il met dans la bouche de Michel ces paroles : " Tu jouiras de la vie, et, pareil à un fruit parvenu à sa maturité, tu retomberas dans le sein de la terre dont tu es sorti. Tu seras non pas durement arraché, mais doucement cueilli par la mort, quand tu seras parvenu à cette maturité qui s'appelle vieillesse. Mais alors il te faudra survivre à ta jeunesse, à ta force, à ta beauté, qui se changera en laideur, en faiblesse, en maigreur. Tes sens émoussés auront perdu ces goûts et ces douceurs qui les flattent maintenant, et au lieu de cet air de jeunesse, de gaieté, de vivacité qui t'anime, régnera dans ton sang desséché une froide et stérile mélancolie, qui appesantira tes esprits et consumera enfin le baume de ta vie. " Un commentateur, à propos du génie de Milton, dans ces derniers livres du Paradis perdu , dit : " C'est le même océan, mais dans le temps du reflux ; le même soleil, mais au moment où il finit sa carrière. " Soit. La mer me paraît plus belle lorsqu'elle me permet d'errer sur ses grèves abandonnées et qu'elle se retire à l'horizon avec le soleil couchant. Caractères des personnages du Paradis perdu. - Adam et Eve Milton a placé dans le premier homme et la première femme le type original de leurs fils et de leurs filles sur la terre. " Dans leurs regards divins brillait l'image de leur glorieux auteur, avec la vérité, la sagesse, la sainteté sévère et pure ; sévère, mais placée dans cette véritable liberté filiale d'où vient la véritable autorité dans les hommes. Ils ne sont pas égaux, comme leur sexe n'est pas semblable : Lui formé pour la contemplation et le courage ; Elle pour la mollesse et la douce grâce séduisante ; Lui pour Dieu seulement ; Elle pour Dieu en Lui . Le beau large front de l'homme et son oeil sublime déclaraient sa suprême puissance ; ses cheveux d'hyacinthe, partagés autour de son front, pendent en grappe d'une manière mâle, mais non au-dessous de ses larges épaules. La femme porte comme un voile sa chevelure d'or qui descend éparse et sans ornement jusqu'à sa ceinture déliée : ses tresses roulent en capricieux anneaux, comme la vigne replie ses attaches ; ce qui implique la dépendance, mais une dépendance demandée avec un doux empire, par la femme accordée, par l'homme mieux reçue ; accordée avec une soumission modeste, un décent orgueil, une tendre résistance ; amoureux délai ! (...) " Ainsi ils passaient nus ; ils n'évitaient ni la vue de Dieu ni celle de l'ange, car ils ne songeaient point au mal ; ainsi en se tenant par la main, passait le plus charmant couple qui s'unit jamais depuis dans les embrassements de l'amour, Adam, le plus beau des hommes qui furent ses fils, Eve, la plus belle des femmes qui naquirent ses filles. " ( Paradis perdu , liv. IV.) Adam, simple et sublime, instruit du Ciel et tirant son expérience de Dieu, n'a qu'une faiblesse, et l'on voit que cette faiblesse le perdra : après avoir raconté sa propre création à Raphael, ses conversations avec Dieu sur la solitude, il peint ses transports à la première vue de sa compagne. " Il me sembla voir, quoique endormi, le lieu où j'étais et la figure glorieuse devant laquelle je m'étais tenu éveillé En se baissant elle m'ouvrit le côté gauche, y prit une côte chaude des esprits du coeur, et ruisselant du sang nouveau de la vie. Large était la blessure, mais soudain remplie de chair et guérie. Il pétrit et modela cette côte avec ses mains : sous ses mains se forma une créature semblable à l'homme, mais d'un sexe différent. Elie était si agréablement belle, que tout ce qui avait paru beau dans le monde ne parut plus rien maintenant, ou sembla confondu en elle, réuni en elle, et dans ses regards qui depuis ce temps ont répandu dans mon coeur une douceur non auparavant éprouvée. Sa présence inspira à toutes choses l'esprit d'amour et les amoureuses délices. Cette créature disparut et me laissa sombre : je m'éveillai pour la trouver ou pour déplorer à jamais sa perte et abjurer tous les autres plaisirs. Lorsque j'étais hors de tout espoir, la voici non loin, telle que je la vis dans mon songe, ornée de tout ce que le ciel et la terre pouvaient prodiguer pour la rendre aimable. Elle s'avança conduite par son divin Créateur (quoique invisible). Elle n'était pas ignorante de la nuptiale sainteté et des rites du mariage ; la grâce était dans tous ses pas, le ciel dans ses yeux, dans chacun de ses mouvements la dignité et l'amour. Moi, transporté de joie, je ne pus m'empêcher de m'écrier à voix haute : " Tu as rempli ta promesse, Créateur bon et doux, donateur de toutes choses belles ! Mais celui-ci est le plus beau de tes présents, et tu n'y as rien épargné ! Je vois maintenant l'os de mes os, la chair de ma chair, moi-même devant moi. " Elle m'entendit ; et quoiqu'elle fût divinement amenée, son innocence, sa modestie virginale, sa vertu, la conscience de son prix.... pour tout dire enfin, la nature elle-même, toute pure qu'elle était de pensée pécheresse, produisit dans Eve un tel effet, qu'en me voyant elle se détourna. Je la suivis ; elle connut ce que c'était que l'honneur et avec une soumission majestueuse il lui plut d'agréer mes raisons. Je la conduisis au berceau nuptial, rougissant comme le matin. Tous les cieux et les étoiles fortunées versèrent sur cette heure leur influence choisie. La terre et chaque colline donnèrent un signe de congratulation ; les oiseaux furent joyeux ; les fraîches brises, les vents légers, murmurèrent dans les bois ; en se jouant, leurs ailes nous jetèrent des roses, nous jetèrent les parfums du buisson embaumé, jusqu'à ce que l'amoureux oiseau de la nuit chanta les noces et ordonna à l'étoile du soir de se hâter sur le sommet de sa colline, pour allumer la lampe nuptiale. " Ainsi je t'ai raconté ma condition et j'ai amené mon histoire jusqu'au comble de la félicité terrestre dont je jouis. Je dois avouer que dans toutes les autres choses je trouve à la vérité du bonheur, mais, soit que j'en use ou non, il ne produit dans mon esprit ni changement ni véhéments désirs. (...) Mais ici tout autrement ! transporté je vois, transporté je touche ! Ici pour la première fois j'ai senti la passion, commotion étrange ! Supérieur et calme dans toute autre joie ici faible contre le charme d'un regard puissant de la beauté. Ou la nature a failli en moi et m'a laissé quelque partie non à l'épreuve d'un pareil objet ; ou, soustraite de mon côté, on m'a peut-être pris trop de vie, du moins on a prodigué à la femme trop d'ornements. (...) Quand j'approche de ses charmes, elle me paraît si absolue et si accomplie en elle-même, si instruite de ses droits, que tout ce qu'elle veut faire ou dire me semble le plus sage, le plus vertueux, le plus discret, le meilleur. Tout savoir plus élevé tombe abaissé en sa présence ; la sagesse discourant avec elle se perd déconcertée et parait folie. L'autorité et la raison la suivent comme si elle avait été créée la première. Enfin, pour tout achever, la grandeur d'âme et la noblesse ont établi en elle leur demeure la plus charmante, et créé autour d'elle un respect mêlé de frayeur comme une garde angélique. " Qui a jamais dit ces choses-là ? quel poète a jamais parlé ce langage ? Combien nous sommes misérables dans nos compositions modernes, auprès de ces fortes et magnifiques conceptions ? Milton a soin d'écarter Eve quand Adam raconte à Raphael sa faiblesse ; mais Eve curieuse, cachée sous la feuillée, entend ce qui doit servir à la perdre. Eve a une séduction inexprimable ; elle respire à la fois l'innocence et la volupté ; mais elle est légère, présomptueuse, vaine de sa beauté : elle s'obstine à aller seule à ses ouvrages du matin, malgré les supplications d'Adam ; elle est offensée des craintes qu'il lui témoigne ; elle se croit capable de résister au prince des ténèbres. Le faible Adam lui cède, il la suit tristement des yeux à mesure qu'elle s'éloigne parmi les bocages. Eve n'est pas plus tôt arrivée auprès de l'arbre de science, qu'elle est séduite, en dépit des avertissements d'Adam et du Ciel, en dépit des images d'un rêve qui l'avait pourtant effrayée, et dans lequel l'esprit de mensonge lui avait dit ce que lui répète le serpent : quelques louanges de sa beauté l'enivrent ; elle tombe. La stupeur d'Adam, la résolution qu'il prend de goûter lui-même au fruit fatal pour mourir avec Eve, le désespoir des époux, les reproches, le pardon, le raccommodement, la proposition qu'Eve fait à son tour de se donner la mort ou de se priver de postérité, tout cela est du plus haut pathétique. Au surplus, Eve rappelle les femmes de Shakespeare ; elle a quelque chose d'extrêmement jeune, une naïveté qui touche à l'enfance : c'est l'excuse d'une séduction accomplie avec tant de facilité. Le style de ces scènes n'a jamais appartenu qu'à Milton. On sait par quels vers délicieux Eve rend compte de son premier réveil, en sortant des mains du Créateur. Dans ce même IVe livre, Eve dit à notre premier père : " Doux est le souffle du matin, son lever doux avec le charme des oiseaux matineux ; agréable est le soleil quand d'abord dans ce délicieux jardin il déploie ses rayons de l'orient sur l'herbe, les arbres, les fruits et les fleurs brillants de rosée ; parfumée est la terre fertile après de molles pluies ; charmant est le venir d'un soir paisible et gracieux ; charmante la nuit silencieuse avec son oiseau solennel, et cette lune si belle, et ces perles du ciel, sa cour étoilée : mais ni le souffle du matin, quand il monte avec le charme des oiseaux matineux ; ni le soleil levant sur ce délicieux jardin ; ni l'herbe, ni le fruit, ni la fleur brillante de rosée ; ni le parfum après de molles pluies, ni le soir paisible et gracieux, ni la nuit silencieuse avec son oiseau solennel, ni la promenade à la clarté de la lune ou à la tremblante lumière de l'étoile n'ont de douceur sans toi. " A l'entrée du berceau nuptial et près d'y entrer, Adam s'arrête et cache le bonheur qu'il va goûter dans ce chaste et religieux souhait. " Créateur, ton fortuné paradis est trop vaste pour nous, ton abondance manque de mains qui la partagent ; elle tombe sur le sol sans être moissonnée : mais tu nous as promis à tous deux une race pour remplir la terre, une race qui glorifiera avec nous ta bonté infinie, et quand nous nous éveillons, et quand nous cherchons, comme à cette heure, le sommeil, ton présent. " Adam s'éveille avant Eve sous le berceau : " Il se soulève, appuyé sur le coude, et, suspendu sur sa bien-aimée, il contemple avec le regard d'un cordial amour la beauté qui éveillée ou endormie, brille de toutes les sortes de grâces. Alors, avec une voix douce, comme quand Zéphyre souffle sur Flore, touchant doucement la main d'Eve, il murmure ces mots : " Eveille-toi, ma beauté, mon épouse, mon dernier bien trouvé, le meilleur et le dernier présent du ciel ! Mes délices toujours nouvelles, éveille-toi ? Le matin brille, la fraîche campagne nous appelle ; nous perdons les prémices du jour ! " Lorsque Raphael aperçoit Eve, il lui adresse les paroles de la Salutation angélique : " Je te salue, mère des hommes, dont les entrailles fécondes rempliront le monde de fils plus nombreux que ne seront jamais les fruits variés dont les arbres de Dieu ont chargé cette table. " Ainsi tout se sanctifie par les souvenirs de la religion dans les hymnes du poète. Ces suaves peintures de la béatitude sont d'autant plus dramatiques que Satan en est le témoin : il apprend de la bouche même des époux heureux leur secret et le moyen de les perdre. La félicité d'Adam et d'Eve est redoutable ; chaque instant de leur bonheur fait frémir, puisqu'il doit être suivi de la perte de la race humaine : " Ah ! couple charmant, dit le prince de l'Enfer, vous ne vous doutez guère combien votre changement approche ! Toutes vos délices vont s'évanouir et vous livrer au malheur ; malheur d'autant plus grand que vous goûtez maintenant plus de joie ! Couple heureux, mais trop mal gardé pour continuer d'être toujours si heureux ! Non que je sois votre ennemi décidé ; je pourrais avoir pitié de vous, abandonnés comme vous l'êtes, bien qu'on soit sans pitié pour moi ! " Si l'art du poète se montre quelque part, c'est dans la peinture des amours de nos premiers parents après le péché. Le poète emploie les mêmes couleurs ; mais l'effet n'en est plus le même : Eve n'est plus une épouse, c'est une maîtresse ; la vierge mariée des berceaux d'Eden est entrée dans les bosquets de Paphos ; la volupté a remplacé l'amour ; les blandices ont tenu lieu des chastes caresses. Comment la poète a-t-il opéré cette métamorphose ? Il n'a banni qu'un seul mot de ses descriptions : Innocence. Les deux époux sortent accablés de fatigue, du sommeil que leur a procuré l'enivrement du fruit défendu ; on voit qu'ils viennent d'engendrer Caïn. Ils découvrent avec honte sur leur visage les pâles traces du plaisir ils s'aperçoivent qu'ils sont nus, et ils ont recours au figuier. L'homme tombé, le globe est dérangé sur son axe ; les saisons s'altèrent, et la mort fait son premier pas dans l'univers. L'Eternel et le Fils Le caractère du Père tout-puissant est obscurément tracé. Il faut admirer la retenue de l'auteur : il a craint de prêter une parole mortelle à l'Etre impérissable ; il ne met dans la bouche de Jéhovah que des discours consacrés par le texte des livres saints et par les commentaires de l'élite des esprits chrétiens dans la suite des âges : tout roule sur les questions les plus abstraites de la grâce, du libre arbitre, de la prescience. L'Eternel s'agrandit au fond des ténèbres théologiques et philosophiques où la main du respect et du mystère le tient caché. Nous verrons que Milton, dans l'embarras de ses systèmes, ne s'était pas fait une idée bien distincte de la divinité unique. Mais le caractère du Fils est une oeuvre dont on n'a pas assez remarqué la perfection. Dans le Christ il y a de l'homme ; l'homme peut donc mieux comprendre le Christ, et comme aussi dans le Christ il y a de la nature divine, c'est à travers l'homme que Milton s'est élevé à la connaissance réelle de l'Homme-Dieu. La tendresse du Fils est ineffable et ne se dément jamais. Dès le troisième livre, il s'offre en victime expiatoire, même avant que l'homme soit tombé ; il dit au Père : " Me voici, moi pour lui, vie pour vie, je me présente. Que ta colère tombe sur moi ; prends-moi pour l'homme. Afin de le sauver, je quitterai ton sein ; j'abandonnerai librement la gloire dont je jouis auprès de toi ; pour lui, je mourrai satisfait : que la mort exerce sur moi sa fureur ! " " Ses paroles cessèrent ; mais dans son aspect miséricordieux le silence parle encore ; il respire un immortel amour pour les hommes mortels. " Au dixième livre, le Père envoie le Fils juger le couple criminel : " Je vais donc, dit le Fils, vers ceux qui t'ont offensé ; mais tu sais que quel que soit le jugement c'est sur moi que retombera la plus grande peine. Je m'y suis engagé en ta présence ; je ne m'en repens point, puisque j'espère obtenir de mon innocence l'adoucissement du châtiment quand il sera exercé sur moi. " Le Fils refuse tout cortège : à la sentence qu'il va prononcer ne doivent assister que les deux coupables. Il descend dans le jardin comme un vent doux du soir ; sa voix, loin d'être effrayante, est portée par la brise aux oreilles d'Eve et d'Adam. L'homme et la femme se cachent ; il les appelle : " Adam, où es-tu ? " Adam hésite ; puis il s'avance avec peine suivi d'Eve ; il répond enfin : " Je me suis caché parce que j'étais nu. " Le Fils ne lui fait aucun reproche, il réplique avec douceur : " Tu as souvent entendu ma voix ; au lieu de te causer de la crainte, elle te remplissait de joie ; pourquoi est-elle devenue pour toi si terrible ? Tu dis que tu es nu : qui te l'a appris ? " " Ainsi jugea l'homme, dit le poète, celui qui était à la fois son juge et son sauveur !... Ensuite, voyant ces deux criminels debout et nus, au milieu d'un air qui allait souffrir de grandes altérations, il en eut compassion ; il ne dédaigna pas de prendre dès ce moment la forme de serviteur, qu'il prit lorsqu'il lava les pieds de ses serviteurs. Avec l'attention d'un père de famille, il couvrit leur nudité de peaux de bêtes. (...) Il eut aussi pitié de leur nudité la plus ignominieuse ; il couvrit leur nudité intérieure de sa robe de justice, l'étendant entre eux et les regards de son père, vers lequel il retourna aussitôt. " L'expression manque pour louer des choses si divines. A la fin de ce même livre X, Eve et Adam ; réconciliés et pénitents, vont prier Dieu à la même place où ils ont été jugés. Leurs prières volent au ciel ; le grand intercesseur les présente au Père, embaumées de l'encens qui fume sur l'autel d'or : " Considérez, ô mon père, quels sont les premiers fruits qu'a fait germer sur la terre cette grâce que vous avez fait entrer dans le coeur humain : ce sont des soupirs et des prières ; je vous les présente, moi qui suis votre prêtre. (...) L'homme ignore en quels termes il doit parler pour lui-même ; permettez que je sois son interprète, son avocat, sa victime de propitiation. Gravez en moi toutes ses actions, bonnes ou mauvaises : je perfectionnerai les premières ; j'expierai les autres par ma mort. " Ici la beauté de la poésie égale la beauté du sentiment. Enfin, dans le XIIe livre, Milton, quittant les hauteurs de la Bible, descend à la mansuétude évangélique pour peindre le mystère de la Rédemption. " C'est afin de porter ton châtiment, dit Michel à Adam, qu'il se fera chair, qu'il s'exposera à souffrir une vie méprisée et une mort honteuse. (...) Sur la terre il se voit trahi, blasphémé, arrêté avec violence, jugé, condamné à la mort, mort d'ignominie et de malédiction. Il est élevé sur une croix par son propre peuple ; mais il meurt pour donner la vie, et il cloue à sa croix tes ennemis. " Milton attendrit son génie aux rayons du christianisme : comme il a peint ce qui a précédé le temps, il vous laisse dans ce temps où il vous a introduit à la chute de l'homme. Pour lui, il passe à travers ce monde intermédiaire, qu'il dédaigne ; il se hâte d'annoncer la destruction du temps, auquel il donne des ailes d' heures , de proclamer le renouvellement des choses, la réunion de la fin et du commencement dans le sein de Dieu. Anges Parmi les anges il y a une grande variété de caractères : Uriel, Raphael, Michel, ont des traits qui les distinguent les uns des autres. Raphael est l'ange ami de l'homme. La peinture que le poëte en fait est pleine de pudeur et de grâce. Envoyé par Dieu vers nos premiers pères, en arrivant dans Eden il secoue ses six ailes, qui répandent au loin une odeur d'ambroisie. Adam appelle Eve : " Eve, approche-toi vite ! Regarde entre ces arbres du côté de l'orient : vois-tu cette forme éclatante qui s'avance vers nous ? On dirait d'une nouvelle aurore qui se lève. " Raphael aborde Adam, comme dans l'antiquité biblique des anges demandent l'hospitalité aux patriarches, ou comme dans l'antiquité païenne les dieux viennent s'asseoir à la table de Philémon et de Baucis. Raphael salue notre première mère des mêmes paroles dont Gabriel salua Marie, seconde Eve. Il raconte ensuite, comme je l'ai dit, ce qui s'est passé dans le Ciel, la chute des esprits rebelles et la création du monde ; il contente la curiosité du père des hommes, et rougit, comme rougit un ange, quand Adam ose lui faire des questions sur les amours des esprits. Lorsqu'il retourne au Ciel, Adam lui dit : " Partez, hôte divin, soyez toujours le protecteur et l'ami de l'homme, et revenez souvent nous visiter. " Michel, chef des milices du Ciel, est envoyé à son tour, mais pour bannir du Paradis les deux coupables. Il a pris la forme humaine et l'habillement d'un guerrier ; son visage, quand la visière de son casque était levée, montre l'âge où la virilité commence et finit la jeunesse. Son épée pend comme un éclatant zodiaque à son coté, et dans sa main il porte négligemment une lance. Adam l'aperçoit de loin : " Il n'a point l'air terrible, dit-il à Eve : je ne dois pas être effrayé ; mais il n'a pas non plus l'air doux et sociable de Raphael. " Le poète connaît familièrement tous ces anges, et vous fait vivre avec eux. L'ange fidèle dans l'armée de Satan est énergique : je citerai bientôt un de ses discours. Il n'y a pas jusqu'au chérubin de ronde qui surprend Satan à l'oreille d'Eve dont le trait ne soit correctement dessiné. Satan insulte ce chérubin : " Ne pas me connaître prouve que toi-même es inconnu et le dernier de ta bande. " Zéphon lui répond : " Esprit révolté, ne t'imagine pas que ta figure soit la même, et qu'on puisse te reconnaître ; tu n'as plus cet éclat qui t'environnait, lorsque tu restais pur dans le Ciel. Ta gloire t'a quitté avec ton innocence ; le moindre d'entre nous peut tout contre toi ; ton crime fait ta faiblesse. " Quand Satan lui-même se transforme en esprit de lumière, le poète répand sur lui toutes les harmonies de son art. " Sous une couronne, les cheveux de l'archange flottent en boucles, et ombragent ses deux joues ; il porte des ailes dont les plumes, de diverses couleurs, sont semées d'or ; son habit court est fait pour une marche rapide, et il appuie ses pas pleins de décence sur une baguette d'argent. " Tous ces esprits d'une variété et d'une beauté infinies, ont l'air d'être peints, selon leurs caractères, par Michel-Ange et par Raphael ; ou plutôt on voit que Milton les a vêtus et représentés d'après les tableaux de ces grands maîtres : il les a transportés de la toile dans sa poésie, en leur donnant avec le secours de la lyre la parole que le pinceau avait laissée muette sur leurs lèvres. Les démons et les personnages allégoriques Il est inutile de rappeler ce que chacun sait des esprits de ténèbres tels que Milton les a produits : il est reconnu que Satan est une incomparable création. Louis Racine fait cette remarque, en parlant des quatre monologues de Satan : " A quelle occasion l'esprit de fureur, le roi du mal, fait-il quelques réflexions qu'on peut appeler sages ? 1 o en contemplant la beauté du soleil ; 2 o en contemplant la beauté de la terre ; 3 o en contemplant la beauté de deux créatures qui, dans une conversation tranquille, s'assurent mutuellement de leur amour ; 4 o en contemplant une de ces créatures, qui seule dans un bosquet, cultivant des fleurs, est l'image de l'innocence et de la tranquillité. Tout ce qui est beau, tout ce qui est bon excite d'abord son admiration ; cette admiration produit des remords, par le souvenir de ce qu'il a perdu, et le fruit de ces remords est de s'endurcir toujours. Le roi du mal devient par degrés digne roi de son nouvel empire. Eve cueillant des fleurs lui paraît heureuse. Sa tranquillité est le plaisir de l'innocence ; il va détruire ce qu'il admire, parce qu'il est le destructeur de tout plaisir. Dans ces quatre monologues, le poète conserve à Satan le même caractère et ne se copie point. Satan n'est pas le héros de son poème, mais le chef-d'oeuvre de sa poésie. " Milton a presque donné un mouvement d'amour à Satan pour Eve ; l'archange est jaloux à la vue des caresses que se prodiguent les deux époux, Eve séduisant un moment le rival de Dieu, le chef de l'Enfer, le roi de la haine, laisse dans l'imagination une idée incompréhensible de la beauté de la première femme. Les personnages allégoriques du Paradis perdu sont le Chaos, la Mort et le Péché. Tel est le feu du poète, que de la Mort et du Péché il a fait deux êtres réels et formidables. Rien n'est plus étonnant que l'instinct du Péché, lorsque du seuil de l'Enfer, entre les flammes du Tartare et l'océan du Chaos, ce fantôme devine que son père et son amant ont fait la conquête d'un monde. La Mort elle-même, avertie, dit au Péché, sa mère : " Quelle odeur je sens de carnage, proie innombrable ! je goûte la saveur de la mort de toutes les choses qui vivent.... La forme pâle, renversant en haut ses larges narines dans l'air empesté, huma sa curée lointaine. " Le péché (j'en ai fait l'observation dans Le Génie du Christianisme ) est du genre féminin en anglais, et la mort du genre masculin. Racine a voulu sauver en français cette difficulté des genres, en donnant à la Mort et au Péché des noms grecs ; il appelle le péché Ate , et la mort Ades : je n'ai pas cru devoir me soumettre à ce scrupule ; contre Louis Racine, j'ai l'autorité de Jean Racine : La Mort est le seul dieu que j'osais implorer. Il m'a semblé que les lecteurs, accoutumés d'avance à cette fiction, se prêteraient au changement de genres, qu'ils feraient facilement la mort du genre masculin et le péché du genre féminin, en dépit de leurs articles. Voltaire critiquait un jour, à Londres, cette célèbre allégorie ; Young, qui l'écoutait, improvisa ce distique : You are so witty, profligate and thin, At once we think you Milton, Death and Sin. " Vous êtes si spirituel, si silencieux et si maigre, que nous vous croyons à la fois Milton, la Mort et le Péché. " Il ne me reste plus qu'à parler d'un autre personnage du Paradis perdu , je veux dire de Milton lui-même. Milton dans le Paradis perdu Le républicain se retrouve à chaque vers du Paradis perdu ; les discours de Satan respirent la haine de la dépendance. Mais Milton, qui, enthousiaste de la liberté, avait néanmoins servi Cromwell, fait connaître l'espèce de république qu'il comprenait : ce n'est pas une république d'égalité, une république plébéienne : il veut une république aristocratique et dans laquelle il admet des rangs. " Si nous ne sommes pas tous égaux, dit Satan, nous sommes tous également libres : rangs et degrés ne jurent pas avec la liberté, mais s'accordent avec elle . Qui donc, en droit ou en raison, peut prétendre au pouvoir sur ceux qui sont par droit ses égaux, sinon en pouvoir et en éclat, du moins en liberté ? Qui peut promulguer des lois et des édits parmi nous, nous qui même sans lois n'errons jamais ? Qui peut nous forcer à recevoir celui-ci pour maître, à l'adorer au détriment de ces titres impériaux qui prouvent que nous sommes faits pour gouverner, non pour obéir ? " ( Paradis perdu , livre V.) S'il pouvait rester quelques doutes à cet égard, Milton, dans son Moyen facile d'établir une société libre , s'explique de manière à éclaircir ces doutes : il y déclare que la république doit être gouvernée par un grand conseil perpétuel ; il ne veut pas du remède populaire propre à combattre l'ambition de ce conseil permanent, car le peuple se précipiterait dans une démocratie licencieuse et sans frein, a licentious and unbridled democracy . Milton, ce fier républicain, était noble ; il avait des armoiries : il portait un aigle d'argent éployé de sable à deux têtes de gueules, jambes et bec de sable : un aigle était du moins pour le poète des armes parlantes. Les Américains ont des écussons plus féodaux que ceux des chevaliers du XIVe siècle ; fantaisies qui ne font de mal à personne. Les discours qui forment plus de la moitié du Paradis perdu ont pris un nouvel intérêt depuis que nous avons des tribunes. Le poète a transporté dans son ouvrage les formes politiques du gouvernement de sa patrie : Satan convoque un véritable parlement dans l'Enfer ; il le divise en deux chambres ; il y a une chambre des pairs au Tartare. L'éloquence forme une des qualités essentielles du talent de l'auteur : les discours prononcés par ses personnages sont souvent des modèles d'adresse ou d'énergie. Abdiel, en se séparant des anges rebelles, adresse ces paroles à Satan : " Abandonné de Dieu, esprit maudit, dépouillé de tout bien, je vois ta chute certaine ; ta bande malheureuse, enveloppée dans cette perfidie, est atteinte de la contagion de ton crime et de ton châtiment. Ne t'agite plus pour savoir comment tu secoueras le joug du Messie de Dieu ; ses indulgentes lois ne peuvent plus être invoquées ; d'autres décrets sont déjà lancés contre toi sans appel. Ce sceptre d'or que tu repousses est maintenant changé en une verge de fer pour meurtrir et briser ta désobéissance. Tu m'as bien conseillé : je fuis, non toutefois par ton conseil et devant tes menaces ; je fuis ces tentes criminelles et réprouvées dans la crainte que l'imminente colère, venant à éclater dans une flamme soudaine, ne fasse aucune distinction. Attends-toi à sentir bientôt sur ta tête la foudre, feu qui dévore ! Alors, gémissant, tu apprendras à connaître celui qui t'a créé par celui qui peut t'anéantir ". Il reste dans le poème quelque chose d'inexplicable au premier aperçu : la république infernale veut détruire la monarchie céleste, et cependant Milton, dont l'inclination est toute républicaine, donne toujours la raison et la victoire à l'Eternel ? C'est qu'ici le poète était dominé par ses idées religieuses ; il voulait, comme les indépendants, une république théocratique ; la liberté hiérarchique sous l'unique puissance du Ciel ; il avait admis Cromwell comme lieutenant général de Dieu, protecteur de la république. Cromwell, our chief of men, who through a cloud Not of war only, but detractions rude, Guided by faith and matchless fortitude, To peace and truth thy glorious way hast plough'd, And on tho neek of crowned fortune proud Hast rear'd God's trophies, and his work pursued, While Darwen stream with blood of Scotes imbrued, And Dunbar field resounds thy praises loud, And Worcester's laureat wreath. Yet much remains To conquer still ; peace hath her victories No less renown'd than war : new foes arise Threat'ning to bind our souls with secular chains : Help us to save free conscience from the paw Of hireling wolves, whose gospel is their maw. " Cromwell, chef des hommes, qui à travers le nuage non-seulement de la guerre, mais encore d'une destruction brutale, guidé par la foi et une grandeur d'âme incomparable, as labouré ton glorieux chemin vers la paix et la vérité ! toi qui sur le cou de l'orgueilleuse Fortune couronnée as planté les trophées de Dieu et continué son ouvrage, tandis que le cours du Darwen se teignait du sang des Ecossais, que le champ de Dunbar retentissait de tes louanges, et des lauriers tressés à Worcester ! il te reste encore beaucoup à conquérir ; la paix a ses victoires non moins renommées que celles de la guerre. De nouveaux ennemis s'élèvent menaçant de lier nos âmes avec des chaînes séculaires : aide-nous à sauver notre libre conscience des ongles des loups mercenaires, dont l'Evangile est leur ventre. " Dans la pensée de Milton, Satan et ses anges pouvaient être les orgueilleux presbytériens qui refusaient de se soumettre aux saints, à la faction desquels Milton appartenait, et dont il reconnaissait l'inspiré Cromwell comme le chef en Dieu. On sent dans Milton un homme tourmenté : encore ému des spectacles et des passions révolutionnaires, il est resté debout après la chute de la révolution réfugiée en lui et palpitante dans son sein. Mais le sérieux de cette révolution le domine ; la gravité religieuse fait le contrepoids de ses agitations politiques. Et néanmoins, dans l'étonnement de ses illusions détruites, de ses rêves de liberté évanouis, il ne sait plus où se prendre ; il reste dans la confusion, même à l'égard de la vérité religieuse. Il résulte d'une lecture attentive du Paradis perdu que Milton flottait entre mille systèmes. Dès le début de son poème, il se déclare socinien par l'expression fameuse un plus grand homme . Il ne parle point du Saint-Esprit ; il ne parle jamais de la Trinité, il ne dit jamais que le Fils est égal au Père. Le Fils n'est point engendré de toute éternité ; le poète place même sa création après celle des anges. Milton est arien, s'il est quelque chose : il n'admet point la création proprement dite ; il suppose une matière préexistante, coéternelle avec l'Esprit. La création particulière de l'univers n'est à ses yeux qu'un petit coin du chaos arrangé, et toujours prêt à retomber dans le désordre. Toutes les théories philosophiques connues du poète ont pris plus ou moins de place dans ses croyances : tantôt c'est Platon avec les exemplaires des idées, ou Pythagore avec l'harmonie des sphères ; tantôt c'est Epicure ou Lucrèce avec son matérialisme, comme quand il montre les animaux à moitié formés sortant de la terre. Il est fataliste lorsqu'il fait dire à l'ange rebelle que lui Satan naquit de lui-même dans le cercle fatal amenant l'heure de sa création . Milton est encore panthéiste ou spinosiste ; mais son panthéisme est d'une nature singulière. Le poète paraît d'abord supposer le panthéisme connu mêlé de matière et d'esprit ; mais si l'homme n'eût point péché, Adam, se dégageant peu à peu de la matière, serait devenu de la nature des anges. Adam pèche. Pour racheter la partie spirituelle de l'homme, le Fils de Dieu, tout esprit, se matérialise ; il descend sur la terre, meurt et remonte au ciel, après avoir passé à travers la matière. Le Christ devient ainsi le véhicule au moyen duquel la matière, mise en contact avec l'intelligence, se spiritualise. Enfin les temps étant accomplis, la matière, ou le monde matériel, cesse et va se perdre dans l'autre principe. " Le Fils, dit Milton, s'absorbera dans le sein du Père avec le reste des créatures : Dieu sera tout dans tout ; " c'est le panthéisme spirituel succédant au panthéisme des deux principes. Ainsi notre âme s'engloutira dans la source de la spiritualité. Qu'est-ce que cette mer de l'intelligence dont une faible goutte renfermée dans la matière était assez puissante pour comprendre le mouvement des sphères et s'enquérir de la nature de Dieu ? Qu'est-ce que l'infini ? Quoi ! toujours des mondes après des mondes ! L'imagination éprouve des vertiges en essayant de se plonger dans ces abîmes, et Milton y fait naufrage. Cependant, au milieu de cette confusion de principes, le poète reste biblique et chrétien il redit la chute et la rédemption. Puritain d'abord, ensuite indépendant, anabaptiste, il devient saint , quiétiste et enthousiaste ce n'est plus qu'une voix qui chante l'Eternel. Milton n'allait plus au temple, ne donnait plus aucun signe extérieur de religion : dans le Paradis perdu , il déclare que la prière est le seul culte agréable à Dieu. Ce poème, qui s'ouvre aux Enfers et finit au Ciel en passant sur la terre, n'a, dans le vaste désert de la création nouvelle, que deux personnages humains : les autres sont les habitants surnaturels de l'abîme des félicités sans fin, ou du gouffre des misères éternelles. Eh bien, le poète a osé entrer dans cette solitude ; il s'y présente comme un fils d'Adam, député de la race humaine perdue par la désobéissance ; il y paraît comme l'hiérophante, comme le prophète chargé d'apprendre l'histoire de la chute de l'homme et de chanter sur la harpe consacrée aux pénitences de David. Il est si rempli de génie, de sainteté et de grandeur, que sa noble tête n'est point déplacée auprès de celle de notre premier père, en présence de Dieu et des anges. En sortant de l'abîme des ténèbres, il salue cette lumière sacrée interdite à ses yeux. " Salut, lumière sacrée, fille du ciel, née la première, ou de l'Eternel coéternel rayon ! Puis-je te nommer ainsi sans blâme ? Puisque Dieu est lumière, et que de toute éternité il n'habite jamais que dans une lumière impénétrable, il habite donc en toi, brillante effusion d'une brillante essence incréée ! Ou si tu préfères t'entendre appeler le ruisseau de pur éther, qui dira ta source ? Avant le soleil, avant les cieux, tu étais : à la voix de Dieu tu couvris, comme d'un manteau, le monde qui naissait des eaux noires et profondes, conquête faite sur le vide infini et sans forme. " Maintenant je te visite de nouveau sur une aile plus hardie : échappé du lac Stygien. (...) je sens l'influence de ton vivifiant et souverain flambeau. Mais toi tu ne visites point ces yeux qui roulent en vain pour trouver ton rayon perçant et ne rencontrent aucune aurore, tant ils sont profondément éteints dans leur orbite, ou voilés d'un sombre tissu ! " Cependant, je ne cesse d'errer aux lieux fréquentés des muses... Je n'oublie pas non plus ces deux mortels semblables à moi en malheur. (Puissé-je les égaler en gloire !) L'aveugle Thayris et l'aveugle Méonides, et Tyrésias et Phrynée, devins antiques. Nourri des pensées qui mettent en mouvement les nombres harmonieux, je suis semblable à l'oiseau qui veille et chante dans l'obscurité : caché sous le plus épais couvert, il soupire ses nocturnes complaintes. " Ainsi avec l'année reviennent les saisons ; mais le jour ne revient pas pour moi, ni ne reviennent la douce approche du matin ou du soir, la vue de la fleur du printemps, de la rose de l'été, des troupeaux et de la face divine de l'homme. Des nuages et des ténèbres qui durent toujours m'environnent. Les chemins agréables des hommes me sont coupés ; le livre du beau savoir ne me présente qu'un blanc universel, où les ouvrages de la nature sont pour moi effacés et rayés. La sagesse à son entrée m'est entièrement fermée ! " Brille donc davantage intérieurement, ô céleste lumière ! que toutes les facultés de mon esprit soient pénétrées de tes rayons ; mets des yeux à mon âme ; écarte et disperse tous les brouillards, afin que je puisse voir et dire les choses invisibles aux yeux des mortels. " Ailleurs, non moins pathétique, il s'écrie : " Ah ! si j'obtenais de ma céleste patronne un style qui répondît à ma pensée ! Elle daigne me visiter la nuit sans que je l'implore. Il me reste à chanter un sujet plus élevé ; il suffira pour immortaliser mon nom, si je ne suis venu un siècle trop tard, si la froideur du climat ou des ans n'engourdit mes ailes humiliées. " Quelle hauteur d'intelligence ne faut-il pas à Milton pour soutenir ce tête-à- tête avec Dieu et les prodigieux personnages qu'il a crées ! Il n'a jamais existé un génie plus sérieux et en même temps plus tendre que celui de cet homme. " Milton, dit Hume, pauvre, vieux, aveugle, dans la disgrâce, environné de périls, écrivit le poème merveilleux qui non-seulement surpasse tous les ouvrages de ses contemporains, mais encore tous ceux qu'il écrivit lui-même dans sa jeunesse et au temps de sa plus haute prospérité. " On sent en effet dans ce poème, à travers la passion des légères années, la maturité de l'âge et la gravité du malheur ; ce qui donne au Paradis perdu un charme extraordinaire de vieillesse et de jeunesse, d'inquiétude et de paix, de tristesse et de joie, de raison et d'amour. Quatrième Partie (1) Littérature sous les deux derniers Stuarts Hommes et choses de la révolution anglaise et de la révolution française comparés En quittant Milton, si nous passions sans transition aux écrivains sous les deux derniers Stuarts, nous trébucherions de plus haut que les anges du Paradis perdu , qui tombèrent du Ciel dans l'abîme. Mais il nous reste à jeter un regard sur la révolution d'où sortit le poète, et à la comparer à notre révolution : en nous entretenant encore du siècle de Milton, nous parviendrons à descendre ainsi d'un mouvement insensible jusqu'au niveau des règnes de Charles et de Jacques. On a de la peine à se détacher de ces temps de 1649 ; ils eurent de curieuses affinités avec les nôtres ; nous allons voir par le parallèle des choses et des hommes, que nos jours révolutionnaires conservent sur les jours révolutionnaires de la république et du protectorat anglais, une incontestable, mais souvent malheureuse supériorité. La révolution française a été vaincue dans les lettres par la révolution anglaise ; la république, l'empire, la restauration, n'ont rien à opposer au chantre du Paradis perdu : sous les autres rapports, excepté sous le rapport moral et religieux, notre révolution a laissé loin derrière elle la révolution de nos voisins. Quand la révolution de 1649 s'accomplit, les communications entre les peuples n'étaient point arrivées au point où elles le sont aujourd'hui ; les idées et les événements d'une nation n'étaient pas rendus communs à toute la terre par la multiplicité des chemins, la rapidité des courriers, l'extension du commerce et de l'industrie, les publications de la presse périodique. La révolution de la Grande-Bretagne ne mit point l'Europe en feu : renfermée dans une île, elle ne porta point ses armes et ses principes aux extrémités de l'Europe ; elle ne prêcha point la liberté et les droits de l'homme le cimeterre à la main, comme Mahomet prêcha le Coran et le despotisme ; elle ne fut ni obligée de repousser au dehors une invasion ni de se défendre au dedans contre un système de terreur : l'état religieux et social n'était pas tel qu'aujourd'hui. Aussi les personnages de cette révolution n'atteignirent point la hauteur des personnages de la révolution française mesurée sur une bien plus grande échelle, et menée par une nation bien plus liée au destin général du monde. Est-ce Hampden ou Ludlow que l'on pourrait comparer à Mirabeau ! Supérieurs en morale, ils lui étaient fort inférieurs en génie [Jusques et y compris le parallèle de Bonaparte et de Cromwell, tout ce qui suit est extrait, mais fort en abrégé, de mes Mémoires . Le commencement de chaque paragraphe est guillemeté. (N.d.A.)] . " Mêlé par les désordres et les hasards de sa vie aux plus grands événements et à l'existence des repris de justice, des ravisseurs et des aventuriers, Mirabeau, tribun de l'aristocratie, député de la démocratie, avait du Gracchus et du don Juan, du Catilina et du Gusman d'Alfarache, du cardinal de Richelieu et du cardinal de Retz, du roué de la régence et du sauvage de la révolution ; il avait de plus du Mirabeau , famille florentine exilée, qui gardait quelque chose de ces palais armés et de ces grands factieux célébrés par Dante ; famille naturalisée française, où l'esprit républicain du moyen âge de l'Italie et l'esprit féodal de notre moyen âge se trouvaient réunis dans une succession d'hommes extraordinaires. " La laideur de Mirabeau appliquée sur le fond de beauté particulière à sa race produisait une sorte de puissante figure du Jugement dernier de Michel-Ange, compatriote des Arrighetti . Les sillons creusés par la petite vérole sur le visage de l'orateur avaient plutôt l'air d'escarres laissées par la flamme. La nature semblait avoir moulé sa tête pour l'empire ou pour le gibet, taillé ses bras pour étreindre une nation ou pour enlever une femme. Quand il secouait sa crinière en regardant le peuple, il l'arrêtait ; quand il levait sa patte et montrait ses ongles, la plèbe courait furieuse. Au milieu de l'effroyable désordre d'une séance, je l'ai vu à la tribune, sombre, laid et immobile : il rappelait le chaos de Milton, impassible et sans forme au centre de sa confusion. " Deux fois j'ai rencontré Mirabeau à un banquet, une fois chez la nièce de Voltaire, madame la marquise de Villette, une autre fois au Palais-Royal avec des députés de l'opposition que Chapelier m'a fait connaître. Chapelier est allé à l'échafaud dans le même tombereau que mon frère et M. de Malesherbes. " En sortant de notre dîner on discutait des ennemis de Mirabeau : jeune homme timide et inconnu, je me trouvais à côté de lui et n'avais pas prononcé un mot. Il me regarda en face avec ses yeux de vice et de génie, et m'appliquant sa main épatée sur l'épaule, il me dit : " Ils ne me pardonneront jamais ma supériorité ! " Je sens encore l'impression de cette main, comme si Satan m'eût touché de sa griffe de feu [Mirabeau se vantait d'avoir la main très belle : je ne m'y oppose pas ; mais j'étais fort maigre et il était fort gros, et sa main me couvrait toute l'épaule. (N.d.A.)] . " Trop tôt pour lui, trop tard pour elle, Mirabeau se vendit à la cour, et la cour l'acheta. Il risqua l'enjeu de sa renommée devant une pension et une ambassade : Cromwell fut au moment de tronquer son avenir contre un titre et l'ordre de la jarretière. Malgré sa superbe, il ne s'évaluait pas assez haut : depuis, l'abondance du numéraire et des places a élevé le prix des consciences. " La tombe délia Mirabeau de ses promesses et le mit à l'abri des périls que vraisemblablement il n'aurait pu vaincre : sa vie eût montré sa faiblesse dans le bien ; sa mort l'a laissé en puissance de sa force dans le mal. " Clubs Il y eut des factieux et des partis en Angleterre ; mais qu'est-ce que les meetings des saints, des puritains, des niveleurs, des agitateurs, auprès des clubs de notre révolution ? J'ai dit ailleurs ( Génie du Christianisme ) que Milton avait placé dans son enfer une image des perversités dont il avait été le témoin : qu'eût-il peint s'il avait vu ce que je vis à Paris dans l'été de 1792, lorsque revenant d'Amérique je traversais la France pour aller à mes destinées. " La fuite du roi du 21 juin 1791 [ Mes Mémoires . (N.d.A.)] fit faire à la révolution un pas immense. Ramené à Paris le 25 du même mois, il avait été détrôné une première fois, puisque l'Assemblée nationale déclara que les décrets auraient force de loi, sans qu'il fût besoin de la sanction ou de l'acceptation royale. Une haute cour de justice devançant le tribunal révolutionnaire était établie à Orléans. Dès cette époque madame Roland demandait la tête de la reine, en attendant que la révolution lui demandât la sienne. L'attroupement du champ de Mars avait eu lieu contre le décret qui suspendait le roi de ses fonctions au lieu de le mettre en jugement. L'acceptation de la constitution, le 14 septembre, ne calma rien. Le décret du 29 septembre pour le règlement des sociétés populaires ne servit qu'à les rendre plus violentes : ce fut le dernier acte de l'Assemblée constituante ; elle se sépara le lendemain, et laissa à la France une révolution éternelle. " L'Assemblée législative, installée le 1er octobre 1791, roula dans le tourbillon qui allait balayer les vivants et les morts. Des troubles ensanglantèrent les départements : à Caen on se rassasia de massacres et l'on mangea le coeur de M. de Belzunce. Le roi apposa son veto au décret contre les émigrés, et cet acte légal augmenta l'agitation. Pétion était devenu maire de Paris. Les députés décrétèrent d'accusation le 1er janvier 1792 les princes émigrés ; le 2 ils fixèrent à ce 1er janvier le commencement de l'an IVe de la liberté. Vers le 13 février les bonnets rouges se montrèrent dans les rues de Paris, et la municipalité fit fabriquer des piques. Le manifeste des émigrés parut le 1er mars. L'Autriche armait. Le traité de Pilnitz et la convention entre l'empereur et le roi de Prusse étaient connus. Paris était divisé en sections, plus ou moins hostiles les unes aux autres. Le 20 mars 1792 l'Assemblée législative adopta la mécanique sépulcrale sans laquelle les jugements de la terreur n'auraient pu s'exécuter : on l'essaya d'abord sur des morts, afin qu'elle apprît d'eux son oeuvre. On peut parler de cet instrument comme d'un bourreau, puisque des personnes touchées de ses bons services lui faisaient présent de sommes d'argent pour son entretien [ Moniteur , n o 108. (N.d.A.)] . " Le ministre Roland (ou plutôt son étonnante femme) avait été appelé au conseil du roi. Le 20 avril la guerre fut déclarée au roi de Hongrie et de Bohême, Marat publiait L'Ami du peuple malgré le décret dont lui Marat était frappé. Le régiment royal allemand et le régiment de Berchini désertèrent. Isnard parlait de la perfidie de la cour. Gensonné et Brissot dénonçaient le comité autrichien. Une insurrection éclata à propos de la garde du roi, qui fut licenciée. Le 28 mai l'Assemblée se forma en séances permanentes. Le 20 juin le château des Tuileries fut forcé par les masses des faubourgs Saint-Antoine et Saint-Marceau ; le prétexte était le refus de Louis XVI de sanctionner la proscription des prêtres : le roi courut risque de la vie. La patrie était décrétée en danger. On brûlait en effigie M. de Lafayette. Les fédérés de la seconde fédération arrivaient ; les Marseillais, attirés par Danton étaient en marche : ils entrèrent dans Paris le 30 juillet, et furent logés par Pétion aux Cordeliers. " Auprès de la tribune nationale s'étaient élevées deux tribunes concurrentes, celle des Jacobins et celle des Cordeliers, la plus formidable alors, parce qu'elle donna des membres à la fameuse commune de Paris et qu'elle lui fournissait des moyens d'action. " Le club des Cordeliers était établi dans ce monastère, dont une amende en réparation d'un meurtre avait servi à bâtir l'église sous saint Louis, en 1259 [Elle fut brûlée en 1580. (N.d.A.)] ; elle devint en 1590 le repaire des plus fameux ligueurs. En 1792 les tableaux, les images sculptées ou peintes, les voiles, les rideaux du couvent des cordeliers avaient été arrachés : la basilique écorchée ne présentait aux yeux que ses ossements et ses arêtes. Au chevet de l'église, où le vent et la pluie entraient par les rosaces sans vitraux, des établis de menuisier servaient de bureau au président, quand la séance se tenait dans l'église. Sur ces établis étaient déposés des bonnets rouges dont chaque orateur se coiffait avant de monter à la tribune. La tribune consistait en quatre poutrelles arc-boutées et traversées d'une planche, dans leur x, comme un échafaud. Derrière le président, avec une statue de la Liberté, on voyait de prétendus instruments de supplice de l'ancienne justice ; instruments remplacés par un seul, la machine à sang, comme les mécaniques compliquées sont remplacées par le bélier hydraulique. Le club des Jacobins épurés emprunta quelques-unes de ces dispositions des Cordeliers. " Les orateurs, unis pour détruire, ne s'entendaient ni sur les chefs à choisir ni sur les moyens à employer : ils se traitaient de gueux, de gitons, de filous, de voleurs, de massacreurs, à la cacophonie des sifflets et des hurlements de leurs différents groupes de diables. Les métaphores étaient prises du matériel des meurtres ; empruntées des objets les plus sales, de tous les genres de voirie et de fumier, ou tirées des lieux consacrés aux prostitutions des hommes et des femmes. Les gestes rendaient les images sensibles, tout était appelé par son nom avec le cynisme des chiens, dans une pompe obscène et impie de jurements et de blasphèmes : détruire et produire, mort et génération, on ne démêlait que cela à travers l'argot sauvage dont les oreilles étaient assourdies. Les harangueurs à la voix grêle ou tonnante avaient d'autres interrupteurs que leurs opposants : les petites chouettes noires du cloître sans moines et du clocher sans cloches s'éjouissaient aux fenêtres brisées, en espoir du butin ; elles interrompaient les discours. On les rappelait d'abord à l'ordre par le tintamarre de l'impuissante sonnette ; mais ne cessant point leur criaillement, on leur tirait des coups de fusil pour leur faire faire silence : elles tombaient palpitantes, blessées et fatidiques, au milieu du Pandaemonium. Des charpentes abattues, des bancs boiteux, des stalles démantibulées, des tronçons de saints roulés et poussés contre les murs, servaient de gradins aux spectateurs crottés, poudreux, soûls, suants, en carmagnole percée, la pique sur l'épaule, ou les bras nus croisés. Danton " Les scènes des Cordeliers étaient dominées et souvent présidées par Danton, Hun à taille de Goth, à nez camus, à narines au vent, à méplats couturés. On parviendrait à peine à former cet homme dans la révolution anglaise, en pétrissant ensemble Bradshaw, président de la commission qui jugea Charles Ier, Ireton, le fameux gendre de Cromwell, Axtel, grand exterminateur en Irlande, Scott, qui voulait qu'on gravât sur sa tombe : Ci-gît Thomas Scott, qui condamna le feu roi à mort , Harisson, qui dit à ses juges : " Plusieurs d'entre vous, mes juges, furent actifs avec moi dans les choses qui se sont passées en Angleterre ; ce qui a été fait l'a été par l'ordre du parlement, alors la suprême loi . " " Dans la coque de son église, comme dans la carcasse des siècles, Danton organisa l'attaque du 10 août et les massacres de septembre ; auteur de la circulaire de la commune, il invita les hommes libres à répéter dans les départements l'énormité perpétrée aux Carmes et à l'Abbaye. Mais Sixte-Quint n'égala-t-il pas pour le salut des hommes le dévouement de Jacques-Clément au mystère de l'Incarnation, de même que l'on compara Marat au Sauveur du monde ? Charles IX n'écrivit-il pas aux gouverneurs des provinces d'imiter les massacres de la Saint-Barthélemy, comme Danton manda aux patriotes de copier les massacres de septembre ? Les Jacobins étaient des plagiaires ; ils le furent encore en immolant Louis XVI à l'instar de Charles Ier. Des crimes s'étant trouvés mêlés au mouvement social de la fin du dernier siècle, quelques esprits se sont figuré mal à propos que ces crimes avaient produit les grandeurs de la révolution, dont ils n'étaient que d'affreuses inutilités : d'une belle nature souffrante on n'a admiré que la convulsion. " A l'époque où les enfants avaient pour jouets de petites guillotines à oiseaux, où un homme en bonnet rouge conduisait les morts au cimetière [Arrêté du conseil général de la commune, 27 brum. 93. (N.d.A.)] ; à l'époque où l'on criait vive l'enfer ! vive la mort ! où l'on célébrait les joyeuses orgies du sang, de l'acier et de la rage, où l'on trinquait au néant, il fallait, en fin de compte, arriver au dernier banquet, à la dernière facétie de la douleur. " Danton fut pris au traquenard qu'il avait tendu : amené devant le tribunal, son ouvrage, il ne lui servit de rien de lancer des boulettes de pain au nez de ses juges, de répondre avec courage et noblesse, de faire hésiter la cour révolutionnaire, de mettre en péril et en frayeur la Convention, de raisonner logiquement sur des forfaits par qui la puissance même de ses ennemis avait été créée. " Il ne lui resta qu'à se montrer aussi impitoyable à sa propre mort qu'il l'avait été à celle des autres, qu'à dresser son front plus haut que le coutelas suspendu. Du théâtre de la terreur, où ses pieds se collaient dans le sang épaissi de la veille, après avoir promené un regard de mépris sur la foule, il dit au bourreau : " Tu montreras ma tête au peuple ; elle en vaut la peine. " Le chef de Danton demeura aux mains de l'exécuteur, tandis que l'ombre acéphale alla se mêler aux ombres décapitées de ses victimes : c'était encore de l'égalité. " Quatrième Partie (2) Peuple des deux nations à l'époque révolutionnaire Paysans royalistes anglais Le peuple anglais, rangé derrière les Hampden et les Ireton, n'avait rien de la force du peuple qui marchait avec les Mirabeau et les Danton, de ce peuple qui fit magnifiquement son devoir à la frontière, qui rejeta les nations étrangères dans leur propre foyer ; elles l'éteignirent de leur sang, au moment où elles se flattaient de s'asseoir à notre feu et d'y boire le vin de nos treilles. Pris collectivement, le peuple est un poète : auteur et acteur ardent de la pièce qu'il joue ou qu'on lui fait jouer, ses excès même ne sont pas tant l'instinct d'une cruauté native que le délire d'une foule enivrée de spectacles, surtout quand ils sont tragiques ; chose si vraie que dans les horreurs populaires il y a toujours quelque chose de superflu donné au tableau et à l'émotion. Il y eut des guerres civiles en Angleterre : ressemblèrent-elles à celles de nos provinces de l'ouest ? Là même où notre peuple se déchirait de ses propres mains, il était encore prodigieux. Mais voyons d'abord le paysan anglais. La cause de Charles Ier et de son fils produisit de courageux défenseurs parmi les populations rustiques. Le fermier Pendrell, ou plutôt Pendrill, et ses quatre frères, se sont noblement placés dans l'histoire. Il existe un petit livre intitulé Boscobel, ou abrégé de ce qui s'est passé dans la retraite mémorable de S. M . (Charles II) après la bataille de Worcester : là se trouve consignée la fidélité des Pendrell. Charles II, parti de Worcester le 3 septembre 1651, à six heures du soir, après la perte de la bataille, arriva à quatre heures du matin à Boscobel avec le comte de Derby. " Ils frappèrent dans l'obscurité, dit la relation, à la porte d'un certain Pendrell, paysan catholique et concierge de la ferme appelée White-Ladies (les Dames blanches), laquelle avait été une abbaye de filles bernardines ou de l'ordre de Cîteaux, éloignée d'un jet de pierre dans le bois. " Le paysan reçut son jeune roi au péril de sa vie. " Aussitôt, continue la relation, on coupa les cheveux du roi ; on lui noircit les mains. On mit ses habits dans la terre ; il en prit un de paysan en échange. On mena le roi dans le bois ; il se trouva seul dans un lieu inconnu une serpe à la main. Ce jour-là Charles ne vit personne, parce que le temps fut humide, si ce n'est la belle- soeur de Pendrell, qui lui porta quelque chose dans le taillis pour se couvrir et aussi pour manger. Quand le roi ne pouvait sortir de la ferme, à cause de quelque danger, on l'enfermait dans une cache qui servait aux prêtres catholiques pour y dire en secret leur messe. Cette cache se trouvait dans une espèce de masure qui portait le nom d'Hobbal et qu'habitait Richard Pendrill, un des quatre frères de Guillaume. " Charles II voulut se rendre à Londres ; Richard Pendrell lui servit de guide ; ils furent obligés de revenir, tous les passages étant gardés. " Le gravier qui était entré dans les souliers du roi avait ensanglanté ses pieds, et la nuit était si noire qu'à deux pas de Richard il ne pouvait l'apercevoir : il le suivait, conduit par le bruit de son haut-de-chausse qui était de cuir. Ils furent de retour à Boscobel avant le jour. Richard, ayant caché le roi dans les broussailles, alla voir s'il n'y aurait pas quelques soldats dans sa maison : il n'y trouva qu'un seul homme, le colonel Careless. " Ici je change d'historien : un homme fut mon ami et l'ami de M. Fontanes : je ne sais si au fond de sa tombe il me saura gré de révéler la noble et pure existence qu'il a cachée. Quelques articles qu'il ne signait pas ont seulement paru dans diverses feuilles publiques : parmi ces articles se trouve un examen de Boscobel . Qu'il soit permis à l'amitié de citer de courts fragments de cet examen ; ils feront naître des regrets chez les hommes sensibles au mérite véritable : c'est le seul vestige des pas qu'un talent solitaire et ignoré a laissé sur le rivage en traversant la vie. " Careless, dit M. Joubert, était un des plus illustres chefs de l'armée du roi : il avait combattu jusqu'à l'extrémité à la journée de Worcester. Quand il avait vu tout perdu, il s'était intrépidement placé avec le comte de Clives et Jacques Hamilton à l'une des portes de la ville conquise, pour arrêter le vainqueur et pour s'opposer à la poursuite des vaincus. Il garda ce poste qu'il s'était lui-même assigné, jusqu'à ce qu'il put croire que le temps avait permis à son maître de s'éloigner et de se mettre hors de danger. Alors seulement il se retira : il allait chercher un asile dans ses propres foyers, ignorant ce qu'était devenu Charles et s'il pourrait jamais le revoir, quand le sort l'offrit à sa vue. " Qu'on juge de leur joie à cette rencontre inespérée. C'est alors qu'ils habitèrent ce fameux chêne, qui fut depuis regardé avec tant d'admiration, et dont on disait en le montrant au voyageur : Ce fut là le palais du roi . Ce chêne était si gros et si touffu de branches, que vingt hommes auraient pu tenir sur sa tête. Charles, accablé de fatigue, avait besoin de repos ; il n'osait s'y livrer sur cet arbre, et quitter cet arbre était risquer d'être reconnu. Suspendu comme sur un abîme et caché parmi les rameaux, un instant de sommeil l'en eût précipité. Careless était robuste, il se chargea de veiller. Le roi se plaça dans ses bras, s'appuya contre son sein, et soutenu par ses mains vaillantes s'endormit dans les airs. " Quel spectacle touchant ! Ce prince dans la fleur et dans la force de la jeunesse, réduit par le sommeil à la faiblesse de l'enfance, plongé dans l'assoupissement avec l'abandon de cet âge, tranquillement endormi, au milieu de tant de périls, entre les bras d'un homme austère, d'un guerrier attentif et veillant sur son roi, âgé de vingt-et-un ans, avec toutes les inquiétudes d'une mère ! Ainsi les lieux, les arbres, les forêts, ont leur destin comme les hommes. " Charles quitta bientôt Boscobel. Un jour, étant dans la salle d'une hôtellerie, comme il levait son chapeau à la dame du logis qui passait par ce lieu, le sommelier l'ayant attentivement regardé, le reconnut. Cet homme le prit à l'écart, le pria de descendre avec lui dans la cave, et là, tenant une coupe, la remplit de vin, et but à la prospérité du roi. Je sais ce que vous êtes, lui dit-il ensuite en mettant un genou en terre, et vous serai fidèle jusqu'à ma mort. " Ainsi a fait revivre ces scènes oubliées l'ami que j'ai perdu : il est allé rejoindre ces hommes d'autrefois. N'a-t-on pas cru lire un épisode de nos guerres de l'ouest pendant la révolution ? La fidélité semble être une des vertus de l'ancienne religion chrétienne : les Pendrill gardaient le culte de leurs aïeux ; ils avaient une cachette où le prêtre disait la messe ; leur roi protestant y trouvait un asile inviolable au pied du vieil autel catholique. Pour achever la ressemblance, la comtesse de Derby, qui défendit si vaillamment l'île de Man ; et qui fut la dernière personne des trois royaumes à se soumettre à la république, était de la famille de La Tremoille : le prince de Talmont fut une des dernières victimes des guerres vendéennes. Portrait d'un Vendéen Quoi qu'il en soit des bûcherons de Boscobel, près du chêne royal maintenant tombé, les Pendrell sont-ils des paysans vendéens ? " Un jour [ Mes Mémoires . (N.d.A.)] , en 1798, à Londres, je rencontrai chez le chargé d'affaires des princes français une foule de vendeurs de contre- révolutions. Dans un coin de cette foule était un homme de trente à trente- quatre ans, qu'on ne regardait point, et qui lui-même ne faisait attention qu'à une gravure de la mort du général Wolf. Frappé de son air, je m'enquis de sa personne. Un de mes voisins me répondit : " Ce n'est rien ; c'est un paysan vendéen, porteur d'une lettre de ses chefs. " " Cet homme qui n'était rien avait vu mourir Cathelineau, premier général de la Vendée et paysan comme lui ; Bonchamp, en qui revivait Bayard ; Lescure, armé d'un cilice non à l'épreuve de la balle ; d'Elbée, fusillé dans un fauteuil, ses blessures ne lui permettant pas d'embrasser la mort debout ; La Rochejaquelein, dont les patriotes ordonnèrent de vérifier le cadavre, afin de rassurer la Convention au milieu de ses victoires sur l'Europe. Cet homme qui n'était rien avait assisté aux deux cents prises et reprises de villes, villages et redoutes, aux sept cents actions particulières et aux dix-sept batailles rangées ; il avait combattu trois cent mille hommes de troupes réglées, six à sept cent mille réquisitionnaires et gardes nationaux ; il avait aidé à enlever cinq cents pièces de canon et cent cinquante mille fusils ; il avait traversé les colonnes infernales , compagnies d'incendiaires commandées par des conventionnels ; il s'était trouvé au milieu de l'océan de feu qui, à trois reprises, roula ses vagues sur les bois de la Vendée ; enfin il avait vu périr trois cent mille Hercules de charrue, compagnons de ses travaux, et se changer en un désert de cendres cent lieues carrées d'un pays fertile. " Les deux Frances se rencontrèrent sur ce sol nivelé par elles. Tout ce qui restait de sang et de souvenir dans la France des croisades lutta contre ce qu'il y avait de nouveau sang et d'espérance dans la France de la révolution. Le vainqueur sentit la grandeur du vaincu : Thurot, général des républicains, déclarait que " les Vendéens seraient placés dans l'histoire au premier rang des peuples soldats ". Un autre général écrivait à Merlin de Thionville : " Des troupes qui ont battu de tels Français peuvent bien se flatter de vaincre tous les autres peuples. " Les légions de Probus, dans leur chanson, en disaient autant de nos pères. Bonaparte appela les combats de la Vendée " des combats de géants ". " Dans la cohue du parloir, j'étais le seul à considérer avec admiration et respect le représentant de ces anciens Jacques , qui, tout en brisant le joug de leurs seigneurs, repoussaient, sous Charles V, l'invasion étrangère : il me semblait voir un enfant de ces communes du temps de Charles VII, lesquelles avec la petite noblesse de province reconquirent pied à pied, de sillon en sillon, le sol de la France. Il avait l'air indifférent du sauvage ; son regard était grisâtre et inflexible comme une verge de fer ; sa lèvre inférieure tremblait sur ses dents serrées ; ses cheveux descendaient de sa tête en serpents engourdis, mais prêts à se dresser ; ses bras, pendant à ses côtés, donnaient une secousse nerveuse à d'énormes poignets tailladés de coups de sabre ; on l'aurait pris pour un scieur de long. Sa physionomie exprimait une nature populaire rustique, mise par la puissance des moeurs au service d'intérêts et d'idées contraires à cette nature ; la fidélité naïve du vassal, la simple foi du chrétien s'y mêlaient à la rude indépendance plébéienne accoutumée à s'estimer et à se faire justice. Le sentiment de sa liberté paraissait n'être en lui que la conscience de la force de sa main et de l'intrépidité de son coeur. Il ne parlait pas plus qu'un lion ; il se grattait comme un lion, baillait comme un lion, se mettait sur le flanc comme un lion ennuyé, et rêvait apparemment de sang et de forêts : son intelligence était du genre de celle de la mort. Quels hommes dans tous les partis que les Français d'alors, et quelle race aujourd'hui nous sommes ! Mais les républicains avaient leur principe en eux, au milieu d'eux, tandis que le principe des royalistes était hors de France. Les Vendéens députaient vers les exilés ; les géants envoyaient demander des chefs aux pygmées. L'agreste messager que je contemplais avait saisi la révolution à la gorge, il avait crié : " Entrez ; passez derrière moi ; elle ne vous fera aucun mal, elle ne bougera pas ; je la tiens. " Personne ne voulut passer : alors Jacques Bonhomme relâcha la révolution, et Charette brisa son épée. " Cromwell. Bonaparte Délivrée des mains rustiques, la révolution tomba dans des mains guerrières : Bonaparte se jeta sur elle, et l'enchaîna. J'ai déjà mesuré la taille de cet homme extraordinaire à celle de Washington ; il reste à dire si Napoléon trouva son pendant en Angleterre dans le protecteur. Cromwell eut du prêtre, du tyran et du grand homme : son génie remplaça pour son pays la liberté. Il avait trop d'énergie pour parvenir à créer une autre puissance que la sienne ; il ruina les institutions qu'il rencontra ou qu'il voulut donner, comme Michel-Ange brisait le marbre sous son ciseau. Transporté sur le théâtre de Napoléon, le vainqueur des Irlandais et des Ecossais aurait-il été le vainqueur des Autrichiens, des Prussiens et des Russes ? Cromwell n'a pas créé des institutions comme Bonaparte ; il n'a pas laissé un code et une administration par qui la France et une partie de l'Europe sont encore régies. Napoléon réagit avec une force outrée ; mais il avait pour excuse la nécessité de tuer le désordre : son bras vigoureux enfonça trop avant son épée, et il perça la liberté qui se trouvait derrière l'anarchie. " Les peuples vaincus ont appelé Napoléon un fléau [ Mes Mémoires . (N.d.A.)] : les fléaux de Dieu conservent quelque chose de l'éternité et de la grandeur du courroux dont ils émanent : Ossa arida... dabo vobis spiritum, et vivetis ; " Ossements arides, je vous donnerai mon souffle, et vous vivrez. " Ce souffle ou cette force s'est manifestée dans Bonaparte tant qu'il a vécu. Né dans une île pour aller mourir dans une île aux limites de trois continents ; jeté au milieu des mers où Camoëns sembla le prophétiser en y plaçant le génie des tempêtes, Bonaparte ne se pouvait remuer sur son rocher que nous n'en fussions avertis par une secousse ; un pas du nouvel Adamastor à l'autre pôle se faisait sentir à celui-ci. Si Napoléon, échappé aux mains de ses geôliers, se fût retiré aux Etats-Unis, ses regards attachés sur l'Océan auraient suffi pour troubler les peuples de l'ancien monde. Sa seule présence sur le rivage américain de l'Atlantique eût forcé l'Europe à camper sur le rivage opposé. " Quand Napoléon quitta la France une seconde fois, on prétendit qu'il aurait dû s'ensevelir sous les ruines de sa dernière bataille. Lord Byron, dans son ode satirique contre Napoléon, disait : To die a prince - or live a slave, Thy choice is most ignobly brave. " Mourir prince ou vivre esclave, ton choix est ignoblement brave. " " C'était mal juger la force de l'espérance dans une âme accoutumée à la domination et brûlante d'avenir. Lord Byron crut que le dictateur des rois avait abdiqué sa renommée avec son glaive, qu'il allait s'éteindre oublié : lord Byron aurait dû savoir que la destinée de Napoléon était une muse, comme toutes les grandes destinées ; cette muse sut changer un dénouement avorté dans une péripétie qui renouvelait et rajeunissait son héros. La solitude de l'exil et de la tombe de Napoléon a répandu sur une mémoire éclatante une autre sorte de prestige. Alexandre ne mourut point sous les yeux de la Grèce, il disparut dans les lointains pompeux de Babylone : Bonaparte n'est point mort sous les yeux de la France, il s'est perdu dans les fastueux horizons des zones torrides. L'homme d'une réalité si puissante s'est évaporé à la manière d'un songe ; sa vie, qui appartenait à l'histoire, s'est exhalée dans la poésie de sa mort. Il dort à jamais, comme un ermite ou comme un paria, sous un saule, dans un étroit vallon entouré de rochers escarpés, au bout d'un sentier désert. La grandeur du silence qui le presse égale l'immensité du bruit qui l'environna. Les nations sont absentes, leur foule s'est retirée. L'oiseau des tropiques attelé, dit magnifiquement Buffon, au char du soleil , se précipite de l'astre de la lumière, et se repose seul un moment sur des cendres dont le poids a fait pencher le globe. " Bonaparte traversa l'Océan pour se rendre à son dernier exil ; il s'embarrassait peu de ce beau ciel qui ravit Christophe Colomb, Vasco et Camoëns. Couché à la poupe du vaisseau, il ne s'apercevait pas qu'au-dessus de sa tête étincelaient des constellations inconnues ; leurs rayons rencontraient pour la première fois ses puissants regards. Que lui faisaient des astres qu'il ne vit jamais de ses bivouacs et qui n'avaient pas brillé sur son empire ? Et néanmoins, aucune étoile n'a manqué à sa destinée : la moitié du firmament éclaira son berceau ; l'autre était réservée pour illuminer sa tombe. " Lovelace. - Ma détention à la préfecture de police. God save the King En revenant à travers ces incidences politiques à la littérature, reprenant celle-ci au commencement de la restauration de Charles II sous lequel nous avons vu Milton mourir, une observation se présente d'abord. Dans le combat que se livrèrent la royauté et le peuple, le principe républicain eut Milton pour son poète, le principe monarchique Lovelace pour son barde : tirez de là la conséquence de l'énergie relative des deux principes. Enfermé dans Gate-House à Westminster, sur un mandat des communes, Lovelace composa une élégante et loyale chanson, longtemps redite par les cavaliers : " Quand, semblable à la linotte, je suis renfermé, je chante d'une voix plus perçante la mansuétude, la douceur, la majesté et la gloire de mon roi. Quand je proclame de toute ma force combien il est bon, combien il est grand, les larges vents qui roulent la mer ne sont pas aussi libres que moi. (...) " Des murs de pierre ne font pas une prison, des barreaux de fer une cage ; un esprit innocent et tranquille compose de tout cela une solitude. Si je suis libre en mon amour, si dans mon âme je suis libre, les anges seuls, qui prennent leur essor dans les cieux, jouissent d'une liberté semblable à la mienne. " Nobles et généreux sentiments ! pourtant ils n'ont point fait vivre Lovelace, tandis que l'apologiste du meurtre de Charles Ier s'est placé à côté d'Homère. D'abord Lovelace n'avait pas le génie de Milton, ensuite il appartenait par sa nature à des idées mortes. La fidélité est toujours admirable ; mais les récentes générations conçoivent à peine ce dévouement à un individu, cette vertu resserrée dans les limites d'un système ou d'un attachement particulier ; elles sont peu touchées de l'honneur, soit qu'elles manquent de cet honneur même nécessaire pour le comprendre, soit qu'elles n'aient de sympathie qu'avec l'humanité prise dans le sens général, ce qui, du reste ; justifie toutes les lâchetés. Montrose n'était point un personnage de Plutarque, comme l'a dit le cardinal de Retz ; c'était un de ces hommes restés d'un siècle qui finit dans un siècle qui commence ; leurs anciennes vertus sont aussi belles que les vertus nouvelles, mais elles sont stériles : plantées dans un sol épuisé, les moeurs nationales ne les fécondent plus. Le colonel Richard Lovelace, rempli de mille séductions, et dont peut-être Richardson emprunta le nom en souvenir de ses grâces, mourut abandonné dans l'obscurité et la misère. Sans être jeune et beau comme le colonel Lovelace, j'ai été comme lui enfermé. Les gouvernements qui depuis 1800 jusqu'à 1830 ont dominé la France avaient usé de quelque ménagement envers le serviteur des muses : Bonaparte, que j'avais violemment attaqué dans le Mercure , eut envie de me tuer ; il leva l'épée, et ne frappa pas. Une généreuse et libérale administration toute lettrée, toute composée de poètes, d'écrivains, de rédacteurs de feuilles publiques, n'a pas fait tant de façon avec un vieux camarade. " Ma souricière, un peu plus longue que large, était haute de sept à huit pieds [ Mes Mémoires . (N.d.A.)] . La prose et les vers de mes devanciers barbouillaient les cloisons tachées et nues. Un grabat à draps sales remplissait les trois quarts de ma loge : une planche supportée par deux tasseaux, placée à deux pieds au-dessus du lit contre le mur, servait d'armoire au linge, bottes et souliers des détenus. Une chaise, une table et un petit tonneau, meuble infâme, composaient le reste de l'ameublement. Une fenêtre grillée s'ouvrait fort haut ; j'étais obligé de monter sur la table pour respirer l'air et jouir de là lumière. A travers les barreaux de ma cage à voleur, je n'apercevais qu'une cour sombre, étroite, des bâtiments noirs autour desquels tremblotaient des chauves- souris. J'entendais le cliquetis des clefs et des chaînes, le bruit des sergents de ville et des espions, le pas des soldats, le mouvement des armes, les cris, les rires, les chansons dévergondées des prisonniers mes voisins, les hurlements de Benoît, condamné à mort comme meurtrier de sa mère et de son obscène ami. Je distinguais ces mots de Benoît, entre les exclamations confuses de la peur et du repentir : " Ah, ma mère ! ma pauvre mère ! " Je voyais l'envers de la société, les plaies de l'humanité, les hideuses machines qui font mouvoir ce monde, si beau à regarder en face quand la toile est levée. " Le Génie de mes grandeurs passées et de ma gloire âgée de trente ans ne m'apparut point ; mais ma muse d'autrefois, bien pauvre, bien ignorée, vint rayonnante m'embrasser par ma fenêtre : elle était charmée de mon gîte et tout inspirée ; elle me retrouvait comme elle m'avait vu dans ma misère à Londres, lorsque les premiers songes de René flottaient dans ma tête. Qu'allions-nous faire, la solitaire du Pinde et moi ? une chanson à l'instar de Lovelace ? Sur qui ? Sur un roi ? Non ! La voix d'un prisonnier eût été de mauvais augure : c'est du pied des autels qu'il faut adresser des hymnes au malheur. Et puis il faudrait être un grand poète pour être écouté en disant : O toi, de ma piété profonde Reçois l'hommage solennel, Humble objet des regards du monde, Privé du regard paternel ! Puisses-tu, né dans la souffrance, Et de ta mère et de la France Consoler la longue douleur [V. Hugo, Odes et Ballades . (N.d.A.)] . " Je ne chantai donc pas la couronne tombée d'un front innocent ; je me contentai de dire une autre couronne, blanche aussi, déposée sur le cercueil d'une jeune fille [Elisa Trisell. (N.d.A.)] : Tu dors, pauvre Elisa, si légère d'années ! Tu ne sens plus du jour le poids et la chaleur : Vous avez achevé vos fraîches matinées, Jeune fille et jeune fleur. " M. le préfet de police, des procédés duquel je n'ai qu'à me louer m'offrit un meilleur asile aussitôt qu'il eut connu le lieu de plaisance où les amis de la liberté de la presse avaient eu la bonté de me loger pour avoir usé de la liberté de la presse. La fenêtre de mon nouveau réduit s'ouvrait sur un joli jardin. La linotte de Lovelace n'y gazouillait pas ; mais il y avait force moineaux fringants, lestes, babillards effrontés, querelleurs : on les trouve partout, à la campagne, à la ville aux balustrades d'un château, à la gouttière d'une geôle. ils se perchent tout aussi gaiement sur l'instrument de mort que sur un rosier. A qui peut s'envoler qu'importent les souffrances de la terre ? " Ma chanson ne vivra pas plus que celle de Lovelace. Les jacobites n'ont laissé à l'Angleterre que le motet du God save the King . L'histoire de cet air est singulière : on le croit de Lulli ; les jeunes filles des choeurs d' Esther charmèrent à Saint-Cyr l'oreille et l'orgueil du grand roi par les accords du Domine, salvum fac Regem . Les serviteurs de Jacques emportèrent la majestueuse invocation dans leur patrie ; ils l'adressaient au Dieu des armées, en allant au combat pour leur souverain banni. Les Anglais de la faction de Guillaume, frappés de la beauté du Bardit des Fidèles, s'en emparèrent. Il resta à l'usurpation et à la souveraineté du peuple, lesquelles ignorent aujourd'hui qu'elles chantent un air étranger, l'hymne des Stuarts, le cantique du droit divin et de la légitimité. Combien de temps l'Angleterre priera-t-elle encore le maître des hommes de sauver le Roi ? Comptez les révolutions entassées dans une douzaine de notes survivantes à ces révolutions ! Le Domine salvum du rite catholique est aussi un chant admirable : on l'entonnait en grec au Xe siècle, lorsque l'empereur de Constantinople paraissait dans l'hippodrome. Du spectacle il passa à l'Eglise : autre temps fini. Quatrième Partie (3) Prose Tillotson. Temple. Burnet. Clarendon. Algernon Sidney Avec le règne de Charles II une révolution s'opéra dans le goût et dans la manière des écrivains anglais. Abandonnant les traditions nationales, ils commencèrent à prendre quelque chose de la régularité et du caractère de la littérature française. Charles avait retenu de ses courses un penchant aux moeurs étrangères : Madame Henriette, soeur du roi, la duchesse de Portsmouth, maîtresse de ce roi, Saint-Evremond et le chevalier de Grammont, exilés à Londres, poussèrent de plus en plus la restauration des Stuarts à l'imitation de la cour de Louis XIV : la prose gagna à ce mouvement du dehors ; la poésie y perdit. Tillotson épura la langue de la chaire sans s'élever à l'éloquence. Le chevalier Temple fut le d'Ossat de l'Angleterre, mais il est fort inférieur à notre grand diplomate, par les vues et le style de ses Observations, Mélanges et Mémoires . La philosophie compta Locke, la littérature proprement dite Hamilton, modèle d'élégance et de grâce, Shaftesbury, élève de Locke, et fils d'un père corrompu. Voltaire vante Shaftesbury ; ennemi de la religion chrétienne. Les ouvrages de cet auteur ont été réunis sous le titre de Characteristics of Men . Les idées des Characteristics , que voile d'ailleurs une élocution embarrassée, sont tombées dans le domaine des lieux communs par les apports continuels des ans. Burnet écrivit l'histoire de la réformation d'Angleterre d'une manière partiale et caustique, mais intéressante : son plus grand honneur est d'avoir été réfuté par Bossuet. Burnet était un brouillon et un factieux à la manière des Frondeurs : il n'a dans ses mémoires ni la candeur révolutionnaire de Whitelock, ni l'exaltation républicaine de Ludlow. Le nom de Clarendon réveille le double souvenir d'une ingratitude royale et populaire. L' Histoire de la Rebellion est un ouvrage où les traces du talent disparaissent sous l'empreinte de la vertu. Quelques portraits sont vivement colorés, mais le genre des portraits est facile ; les esprits les plus communs y réussissent. Clarendon lui-même se réfléchit dans ses tableaux ; on ne se lasse pas de retrouver son image. Algernon Sidney créa la langue politique : ses Discours sur le Gouvernement ont vieilli : Sidney n'est qu'un grand nom, et n'est pas une grande renommée. La mort tragique du fils du comte de Leicester est le fait saisissable qui donna un corps à des principes encore vagues dans l'opposition errante des Whigs. Dalrymple et après lui M. Mazure ont prouvé les disparates de Sidney ; il avait le malheur de recevoir l'argent de la France : Louis XIV, par un très mauvais jeu, ne croyait qu'entraver Charles, et renversait Jacques ; la corruption de sa politique portait en soi son châtiment. Chez Bacon, l'intégrité n'était pas au niveau de la science ; chez Sidney le désintéressement n'égala pas la fermeté. Dieu nous garde de triompher des misères dont les natures les plus élevées ne sont point exemptes ! Le ciel ne nous donne des vertus et des talents qu'en y attachant des infirmités ; expiations offertes au vice, à la sottise et à l'envie. Les faiblesses d'un homme supérieur sont ces victimes noires, nigrae pecudes , que l'Antiquité sacrifiait aux dieux infernaux : et pourtant ils ne se laissent jamais désarmer ! La révolution de 1688 s'éleva de l'échafaud de Sidney dans la vapeur du sang de l'holocauste : aujourd'hui la rosée sanglante retombe, et l'Angleterre de 1688 s'évanouit. Quatrième Partie (4) Poésie Dryden. Prior. Waller. Buckingham. Roscommon. Rochester. Shaftesbury, etc Il peut sembler paradoxal de dire que la poésie anglaise souffrit de l'invasion du goût français, au moment même où Dryden parait sur la scène ; mais toute langue qui se dépouille de son originalité pour s'adonner à l'imitation se gâte, même en se perfectionnant. A quelle distance Shakespeare et Milton, restés anglais, ne laissent-ils pas Dryden derrière eux ! L'esprit de la révolution de 1649 avait été l'exaltation religieuse et l'austérité morale la restauration de 1660 fut l'indifférence et le libertinage. " Tu es le plus mauvais sujet de mon royaume, " disait Charles II à Shaftesbury. - " Oui, sire, répondait celui-ci : Votre Majesté n'est pas un sujet. " Ces réactions sont inévitables : la corruption de la régence suivit la morosité de la fin du règne de Louis XIV. Au sortir de la terreur, le dévergondage fut complet : les cadavres encore chauds et palpitants des pères, leur tête dans leurs bras et à leurs pieds, regardaient danser leurs enfants. Dryden rendit la poésie anglaise correcte à la manière de toutes les langues civilisées, où l'art est venu régulariser la nature. Pope caractérise le mérite de Dryden : Dryden taught to join The varying verse, the full resounding line, The long majestic march, and energy divine. " Dryden apprit à unir le mètre varié, le vers plein d'harmonie, la longue et majestueuse période et l'énergie divine. " Ce jugement fait sentir qu'on n'est plus au siècle libre de l'auteur de Macbeth , et qu'on est arrivé au siècle académique de Boileau. Dryden est lui-même le fondateur de la critique parmi ses compatriotes : ses dialogues sur la poésie dramatique sont encore lus. Il travailla trente ans pour le théâtre sans atteindre à la vie de Shakespeare et au pathétique d'Otway. " Dryden, qui d'ailleurs était un très grand génie, dit Voltaire, met dans la bouche de ses héros amoureux ou des hyperboles de rhétorique, ou des indécences, deux choses également opposées à la tendresse. " Shirley, Davenant, Otway, Congrève, Farquhar, Cibber, Steele, Colman. Foote, Rowe, Addison, Moore, Aaron Hill, Sheridan, Coleridge, etc., offrent la succession des poètes dramatiques anglais jusqu'à nos jours. Tobin, Johanna Baillie, et quelques autres, ont essayé de ressusciter l'ancien style et l'ancienne forme du théâtre. L'homme chez Dryden était misérable ; Prior, jeune orangiste, attaqua le vieux poète devenu catholique et resté fidèle à ses anciens maîtres. Le duc de Buckingham, aidé de ses amis, composa la jolie comédie The Rehearsal (La Répétition) : l'auteur de Don Sébastien et de l'ode La Fête d'Alexandre était attaqué dans cette pièce. Buckingham se félicitait d'avoir nui à la réputation de Dryden. C'est donc un grand bonheur que d'affliger le génie, que de lui ravir une part de sa gloire acquise au prix de tant de travaux, de dégoûts et de sacrifices ! Waller, Buckingham, Roscommon, Rochester, Shaftesbury et quelques autres poètes licencieux et satiriques ne furent pas les premiers hommes de lettres de leur époque ; mais ils donnèrent le ton à la littérature à la mode pendant le règne de Charles II. Le fils de Charles Ier fut un de ces hommes légers, spirituels, insouciants, égoïstes, sans attachement de coeur, sans conviction d'esprit, qui se placent assez souvent entre deux périodes historiques pour finir l'une et commencer l'autre ; un de ces princes dont le règne sert de passage aux grands changements d'institutions, de moeurs et d'idées chez les peuples ; un de ces princes tout exprès créés pour remplir les espaces vides qui dans l'ordre politique disjoignent souvent la cause de l'effet. Des exhumations et des exécutions ouvrirent un règne que des exécutions devaient clore. Vingt-deux années de débauche passèrent sous des fourches patibulaires ; dernières années de joie à la façon des Stuarts, et qui avaient l'air d'une orgie funèbre. La liberté méconnue sous Jacques Ier, ensanglantée sous Charles Ier, déshonorée sous Charles II, attaquée sous Jacques II, avait pourtant été conservée dans les formes constitutionnelles, et ces formes la transmirent à la nation, qui continua de féconder le sol natal après l'expulsion des Stuarts. Ces princes ne purent jamais pardonner au peuple anglais les maux qu'il leur avait faits ; le peuple ne put jamais oublier que ces princes avaient essayé de lui ravir ses droits : il y avait de part et d'autre trop de ressentiments et trop d'offenses. Toute confiance réciproque étant détruite, on se regarda en silence pendant quelques années. Les générations qui avaient souffert ensemble, également fatiguées, consentirent à achever leurs jours ensemble ; mais les générations nouvelles, qui n'éprouvaient pas cette lassitude, ne nourrissant plus d'inimitiés, n'avaient pas besoin d'entrer dans ces compromis de malheur ; elles revendiquèrent les fruits du sang et des larmes de leurs pères : il fallut dire adieu aux choses du passé. Les écrivains ci-dessus nommés avaient tout ce qu'il fallait pour briller au bivouac d'une halte de nuit, entre le règne populaire de Cromwell et le règne des parlements de Guillaume et de ses successeurs. La servile chambre des communes n'existait plus que pour tuer les hommes de liberté qui naguère avaient fait sa puissance ; la monarchie de son côté laissait mourir ses plus dévoués serviteurs. Le peuple et le roi semblaient s'abandonner mutuellement pour faire place à l'aristocratie : l'échafaud de Charles Ier les séparait à jamais. Butler. Ecrivains abandonnés Butler se présente en première ligne, comme témoin à charge dans le procès d'ingratitude intenté à la mémoire de Charles II : Charles savait par coeur les vers d' Hudibras , Don Quichotte politique. Cette satire pleine de verve contre les personnages de la révolution charmait une cour où se montraient la débauche de Rochester et la grâce de Grammont : le ridicule était une espèce de vengeance à l'usage des courtisans. Lorsqu'on est placé à distance des faits, qu'on n'a pas vécu au milieu des factions et des factieux, on n'est frappé que du côté grave et douloureux des événements ; il n'en est pas ainsi quand on a été soi-même acteur ou spectateur compromis dans des scènes sanglantes. Tacite, que la nature avait formé poète, eût peut-être crayonné la satire de Pétrone s'il eût siégé au sénat de Néron ; il peignit la tyrannie de ce prince parce qu'il vécut après lui. Butler, doué d'un génie observateur, eût peut-être écrit l'histoire de Charles Ier s'il fût né sous la reine Anne ; il se contenta de rimer Hudibras , parce qu'il avait vu les personnages de la révolution de Cromwell ; il les avait vus, toujours parlant d'indépendance, présenter leurs mains à toutes les chaînes, et après avoir immolé le père se courber sous le joug du fils. Cependant, le sujet du poème de Butler, de ce poème auquel travailla le fils aîné du duc de Buckingham, n'est pas aussi heureux que celui de la Satire ménippée . On se pouvait railler de la Ligue malgré ses horreurs ; les railleries dont elle était l'objet avaient des chances de durée, parce que la Ligue n'était pas une révolution : elle n'était qu'une sédition dont le genre humain ne tirait aucun profit. Les hommes de cette longue sédition, L'Hospital excepté, ne furent grands qu'individuellement ; ils ne jalonnèrent leur passage par aucune idée, aucun principe, aucune institution politiques utiles à la société. La Ligue assassina Henri III, plus dévot qu'elle, et combattit Henri IV qui la vainquit et l'acheta. Evanouie qu'elle fut, rien n'apparut derrière : elle n'eut pour écho que la Fronde, misérable brouillerie qui se perdit dans le plein pouvoir de Louis XIV. Mais les troubles de 1649, en Angleterre, étaient d'une nature autrement grave ; on n'assistait pas au duel de quelques princes ambitieux : la lutte existait entre le peuple et le roi, entre la république et la monarchie : le souverain fut jugé solennellement et mis à mort ; le chef populaire qui le conduisit à l'échafaud et qui lui succéda n'était rien moins que Cromwell : Un homme s'est rencontré . La dictature du peuple personnifiée dans un tribun dura neuf années : en se retirant elle emporta la monarchie absolue et déposa dans l'industrie anglaise le germe de sa puissance, l'acte de navigation . Le contrecoup de la révolution de 1649 produisit la révolution de 1688, résultat immense. Voilà pourquoi nous ne rions plus aux gausseries d' Hudibras , comme nous rions aux plaisanteries de la Satire ménippée . Les conséquences des troubles du règne de Charles Ier se font encore sentir au monde ; les abominations de la Saint- Barthélemy, les énormités de la corruption d'Henri III et de l'ambition des Guise n'ont laissé que l'effroi de la mémoire de ces abominations et de ces énormités. Un auteur qui essayerait de faire un poème burlesque sur la révolution de 1789 parviendrait-il à égayer la terreur ou à rapetisser Bonaparte ? Les parodies qui restent ne sont fournies que par des événements qui ne restent pas ; elles ressemblent à ces masques moulés sur le visage d'un mort tombé depuis en poussière ou sur celui d'un satyre dont le buste ne se retrouve plus. On a dressé le catalogue des royalistes qui souffrirent pour la cause de Charles Ier ; il est long : Charles II l'augmenta. Waller, conspirateur poltron sous la république, poète adulateur de l'usurpation heureuse, obtenait tout de la légitimité restaurée, tandis que Butler mourait de faim. Les couronnes ont leurs infirmités comme les bonnets rouges. Une destinée fatale s'attache aux muses : Valeriano Bolzani a composé un traité De Litteratorum Infelicitate ; Israeli a publié The Calamities of Authors : ils sont loin d'avoir épuisé la matière. Dans la seule liste des poètes anglais que j'ai nommés, on trouve : Jacques, roi d'Ecosse, dix-huit ans prisonnier et ensuite assassiné ; Rivers, Surrey et Thomas More, portant leur tête à l'échafaud ; Lovelace et Butler, que la pauvreté dévora. Clarendon mourut à Rouen, exilé par Charles II. On condamna à être brûlé par la main du bourreau le mémoire justificatif du vertueux magistrat dont les écrits, mêlés à ceux de Falkland, avaient fait triompher la cause royale. Milton, demi-proscrit, descendit aveugle au tombeau. Dryden, vers la fin de ses jours, était obligé de vendre, morceau à morceau, son talent pour vivre : " Je n'ai guère lieu, disait-il, de remercier mon étoile d'être né Anglais ; c'est assez pour un siècle d'avoir négligé Cowley et vu Butler mourir de faim. " Otway, depuis, s'étouffa en avalant trop vite le morceau de pain qu'on jeta à sa misère. Que n'a pas souffert Savage, composant au coin des rues, écrivant ses vers sur des morceaux de papier ramassés dans le ruisseau, expirant dans une prison et laissant son cadavre à la piété d'un geôlier, qui le fit enterrer à ses frais ? Chatterton, après avoir été plusieurs jours sans manger, s'empoisonna. Dans le cloître de la cathédrale de Worcester, on remarque une plaque sépulcrale, elle ne porte ni date, ni prière, ni symbole ; on y lit ce seul mot : Miserrimus .Cet inconnu, ce miserrimus sans nom, n'est-ce point le génie ? Fin des Stuarts Jacques II, après la mort de son frère, voulut tenter en faveur de l'Eglise romaine ce que son père n'avait pu même exécuter pour l'épiscopat : il se croyait le maître d'opérer un changement dans la religion de l'Etat aussi facilement qu'Henri VIII ; mais le peuple anglais n'était plus le peuple des Tudors, et quand Jacques eût distribué à ses sujets tous les biens du clergé anglican, il n'aurait pas fait un seul catholique. Son plus grand tort fut de jurer en parvenant à la couronne ce qu'il n'avait pas l'intention de tenir : la foi gardée n'a pas toujours sauvé les empires ; la foi mentie les a souvent perdus. Jacques, naturellement cruel, trouva un bourreau : Jefferys avait commencé ses oeuvres, vers la fin du règne de Charles II, dans le procès où Russel et Sidney perdirent la vie. Cet homme, qui à la suite de l'invasion de Monmouth fit exécuter dans l'ouest de l'Angleterre plus de deux cent cinquante personnes, ne manquait pas d'un certain esprit de justice : une vertu qu'on n'aperçoit pas dans un homme de bien se fait remarquer quand elle est placée dans un homme de malheur. La Hollande était depuis longtemps le foyer des intrigues des divers partis anglais : les émissaires de ces partis s'y rassemblaient sous la protection de Marie, fille aînée de Jacques, femme du prince d'Orange, homme qui n'inspire aucune admiration et qui pourtant a fait des choses admirables. Souvent averti par Louis XIV, Jacques ne voulait rien croire. La flotte de Guillaume mit à la voile ; il aborda avec treize mille hommes à Broxholme, dans Torbay. A son grand étonnement, il n'y trouva personne ; il attendit dix jours en vain. Que fit Jacques pendant ces dix jours ? Rien : il avait une armée de vingt mille hommes, qui se fût battue d'abord, et il ne prit aucune résolution. Sunderland, son ministre, le vendait ; le prince Georges de Danemark, son gendre, et Anne, sa fille favorite, l'abandonnaient, de même que sa fille Marie, et son autre gendre Guillaume. La solitude commençait à croître autour du monarque qui s'était isolé de l'opinion nationale. Jacques demanda des conseils au comte de Bedfort, père de lord Russel, décapité sous le règne précédent à la poursuite de Jacques : " J'avais un fils, répondit le vieillard, qui aurait pu vous secourir. " Jacques s'enfuit ; il débarqua à Ambleteuse, le 2 janvier 1689 ; hôte fatal, il enseigna l'exil aux foyers dont il embrassa l'autel. On a retrouvé les os de Jacques II à Saint-Germain. Où sont les cendres de Louis XIV ? Où sont ses fils ? Au surplus, qu'importent toutes ces choses ? Lord Russel embrassant lady Russel pour la dernière fois lui dit : " Cette chair que vous sentez encore dans peu d'heures sera glacée. " Les générations que je viens d'indiquer, combien occupent-elles de place dans le monde et dans cette page ? A mon retour en France en 1800, une nuit je voyageais en diligence ; la voiture fit un léger tressaut, que nous sentîmes à peine ; elle avait rencontré un paysan ivre couché en travers dans le chemin ; nous avions passé sur une vie, et la roue s'était à peine élevée de terre de quelques lignes. Les Francs, nos pères, égorgèrent à Metz les Romains surpris au milieu d'une fête ; nos soldats ont valsé, il n'y a pas encore vingt-cinq ans, au monastère d'Alcobaça, avec le squelette d'Inès de Castro : malheurs et plaisirs, crimes et folies, quatorze siècles vous séparent, et vous êtes aussi complètement passés les uns que les autres ! L'éternité commencée tout à l'heure est aussi ancienne que l'éternité datée de la première mort, du meurtre d'Abel. Néanmoins, les hommes, durant leur apparition éphémère sur ce globe, se persuadent qu'ils laissent d'eux quelque trace : sans doute ! Chaque mouche a son ombre. Les quatre Stuarts passèrent dans l'espace de quatre-vingt-quatre ans ; les six derniers Bourbons ayant porté, ou ayant droit de porter la couronne, à compter de la mort de Louis XV, ont disparu dans la période de cinquante-quatre années. Dans l'un et dans l'autre royaume, un roi a péri sur l'échafaud, deux restaurations ont eu lieu et ont été suivies du bannissement des souverains légitimes, et pourtant il est vrai que loin d'être au bout des révolutions l'Europe, ou plutôt le monde, ne fait que les commencer. Cinquième Partie Littérature sous la maison de Hanovre Achèvement et perfectionnement de la langue anglaise. Mort des langues En quittant les Stuarts nous entrons dans le repos des cent quarante années qui suivit la chute de ces princes et laissa aux muses le temps d'épurer leur langage à l'abri de la liberté. Au commencement de cet Essai, j'ai parlé de l'origine de la langue anglaise ; on a pu en remarquer les changements successifs dans notre course rapide à travers les siècles. Maintenant que j'approche de la fin de mon travail, voyons à quel degré de perfection cette langue était parvenue, et comment, après avoir été l'idiome des conteors , des fableors , des harpeors , elle devint l'idiome des Pope, des Addison, des Swift, des Gray, des Fielding, des Walter Scott et des Byron. Le vieille langue anglaise me paraît avoir eu plus de douceur que la langue anglaise moderne : le th y termine une foule de mots et la troisième personne des verbes au singulier du présent de l'indicatif. Le th emprunté de l'Orient ne fut prononcé (sinon introduit dans l'alphabet grec avec le X chi , le K kappa , l'W oméga ) que vers le commencement de la guerre du Peloponèse, à l'époque où Alcibiade rendait Athènes folle comme une femme, par la difficulté gracieuse avec laquelle il exprimait quelques lettres. Le th était une lettre composée que la molle Ionie semblait fournir en aide à l'élégant élève de Périclès. Le grec moderne a retenu le Q, le thèta . Le th de l'ancien anglais, à la fin du mot, ne pouvait être que le th doux, comme il se prononce dans mouth, sooth, teeth , et non le th rude du commencement du mot, comme dans thunder, throbbing, thousand . La lettre se redoublait souvent dans l'ancien anglais. L' e qui abonde et qui dispute la fin des mots au th était l' e muet retenu du français ; il contribuait à émousser le son trop aigu. La preuve que ces lettres n'étaient point étymologiques, mais euphoniques, c'est que l'orthographe variait de comté en comté et presque de village en village, selon l'oreille, écho de l'accent. Les mots mêmes variaient dans un rayon de quelques lieues : un marchand embarqué sur la Tamise descendit à terre, et demanda des oeufs, egges , à une paysanne ; elle répondit qu'elle n'entendait pas le français . Le compagnon de ce marchand requit à son tour des ceyren , des oeufs ; la bonne femme répliqua qu'elle le comprenait bien : thenne the good wyf sayd that shee understode him well . Ainsi, à une soixantaine de milles de la ville où Johnson composa son dictionnaire, des oeufs s'appelaient des ceyren . A mesure que l'anglais changea de prononciation et de forme, et qu'il perdit de sa sobriété, il s'enrichit des tributs du temps. Le génie d'une langue se compose de la religion, des institutions politiques, du caractère, des moeurs et des usages d'un peuple. Si ce peuple étend au loin sa domination, il reçoit un accroissement d'idées et de sentiments des pays avec lesquels il entre en contact. Et voyez d'abord tout ce que peut recueillir une langue de la durée et de la variété des lois. Il était de principe en Angleterre qu'une loi n'est jamais abolie : de cette sorte, l'histoire passée demeurait présente au milieu des événements nouveaux, comme une aïeule immortelle au milieu de ses innombrables enfants et petits- enfants. Au commencement de ce siècle, un Anglais jeta le gant en pleine audience, et demanda le combat judiciaire contre son antagoniste. Le droit coutumier anglais ( common law ) régit l'Angleterre en général. Dans l'île de Man, on suit les établissements des anciens rois de cet Etat. A Jersey et à Guernesey, les statuts de Rollon sont en vigueur. Les procès des Indous et des Mogols sont jugés en appel à la cour du banc du roi à Londres, et se décident d'après les articles des Puranas et de l'Alcoran. Dans les îles Ioniennes, le code de Justinien se mêle aux décisions de la cour de l'amirauté. Au Canada les ordonnances des rois de France fleurissent, comme au temps de saint Louis. Dans l'Ile-de-France le Code Napoléon règne, le droit castillan et aragonais dans les colonies anglo-espagnoles, la loi hollandaise au Cap de Bonne- Espérance. La politique, l'industrie, le commerce, ont mêlé les mots particuliers de leurs dictionnaires à ceux du dictionnaire général. La tribune fournit au trésor commun les discours de Strafford, de Vanes, de Bolingbroke, de Walpole, des deux Pitt, de Burke, de Fox, de Sheridan, de Canning, de Brougham. L'économie sociale, les recherches d'Adam Smith, de Malthus, de Thornton, de Ricardo, de Macculloch, augmentent le vocabulaire. Le service des possessions anglaises dans les quatre parties de la terre a naturellement multiplié les voyageurs : quelle nouvelle source d'importation d'idées et d'images ! Cent-et-un négociants de Londres, en 1600, réunissent une somme de 800,000 fr., et voilà les Bacchus et les Alexandre qui deviennent les maîtres et les conquérants de l'Inde. Les Anglais eurent des grammaires et des dictionnaires samaritains, arabes, syriaques, presque avant d'avoir des dictionnaires grecs et latins : ils préludaient de la sorte à l'étude des langues mortes et vivantes de l'Asie ; ils obéissaient à l'instinct de leur génie, qui les portait à la pompe des images et à l'indépendance des règles. Wilkins, Colbrooke, Carey [Il y a un autre Carey, poète et musicien, auquel les Anglais attribuent, mal à propos, l'air du God save the king . (N.d.A.)] , Marsden, Morrison, Lockert, Gladwin, Lumsden, Gilchrist, Hadley, William Jones, se sont occupés du sanscrit, du bengali vulgaire, de la langue malaise, du persan, du chinois et de la langue commune de l'Indoustan. Ainsi, avec des lois qui ne meurent point, des colonies placées aux quatre vents du ciel, la langue anglaise embrasse le temps et l'espace. Nous possédions autrefois d'immenses contrées outre-mer ; elles offraient un asile à l'excédant de notre population, un marché à notre commerce, une carrière à nos sciences, un aliment à notre marine : aujourd'hui nous sommes contraints d'ensevelir nos convicts dans des prisons infectes, faute d'un coin sur le globe pour y déposer ces malheureux ; nous sommes exclus du nouvel univers où le genre humain recommence. Les langues anglaise, portugaise, espagnole, servent en Afrique, en Asie, dans l'Océanie, dans les îles de la mer du Sud, sur le continent des deux Amériques, à l'interprétation de la pensée de plusieurs millions d'hommes, et nous, déshérités des conquêtes de notre génie, à peine entendons-nous parler dans quelque bourgade de la Louisiane et du Canada, sous une domination étrangère, la langue de Colbert et de Louis XIV : elle y reste comme un témoin des revers de notre fortune et des fautes de notre politique. Mais si la langue de Milton et de Shakespeare tire des avantages réels de cette diffusion de puissance, elle en reçoit aussi des atteintes. Lorsqu'elle se resserrait dans son camp natif, elle était plus individuelle, plus originale, plus énergique elle se charge aux rives du Gange et du fleuve Saint-Laurent, au Cap de Bonne-Espérance, au Port Jackson dans l'Océanie, à l'île de Malte dans la Méditerranée, à l'île de La Trinité dans le golfe du Mexique, de locutions qui la dénaturent. Pickering a fait un traité des mots en usage aux Etats-Unis : on y peut voir avec quelle rapidité une langue s'altère sous un ciel étranger, par la nécessité où elle est de fournir des expressions à une culture nouvelle, à une industrie, à des arts du sol, à des habitudes nées du climat, à des lois, à des moeurs qui constituent une autre société. Si un pareil travail pouvait intéresser, je suivrais ici l'histoire des mots anglais ; je montrerais chez quels auteurs ils ont pris naissance, comment ils se sont perdus ou comment ils ont changé d'acception en s'éloignant de leur sens primitif ; je parlerais des mots composés, des mots négatifs, opposés aux mots positifs qui manquent trop à notre langue, des mots à la fois substantifs et verbes : silence , par exemple, signifie à la fois " silence ", ou " faire faire silence ", " to silence silencer . " Mais de telles recherches, extrêmement curieuses si elles avaient notre langue pour objet (comme on peut le voir dans le savant tableau de M. Chasles [ Tableau de la marche et des progrès de la Langue et de la Littérature françaises , etc. (N.d.A.)] ), seraient, à propos d'une langue étrangère, fatigantes ou inintelligibles au lecteur français. Les langues ne suivent le mouvement de la civilisation qu'avant l'époque où leur perfectionnement s'achève : une fois arrivées là, elles s'arrêtent quelque temps, puis elles descendent et se détériorent. Il est à craindre que les talents supérieurs n'aient à l'avenir pour faire entendre leurs harmonies qu'un instrument discord ou fêlé. Une langue peut, il est vrai, acquérir des expressions nouvelles à mesure que les lumières s'accroissent ; mais elle ne saurait changer sa syntaxe qu'en changeant son génie. Un barbarisme heureux reste dans une langue sans la défigurer ; des solécismes ne s'y établissent jamais sans la détruire. Nous aurons des Tertullien, des Stace, des Silius Italicus, des Claudien : aurons-nous désormais des Bossuet, des Corneille, des Racine, des Voltaire ? Dans une langue jeune, les auteurs ont des expressions et des images qui charment comme le premier rayon du matin ; dans une langue formée, ils brillent par des beautés de toutes les sortes ; dans une langue vieillie, les naïvetés du style ne sont plus que des réminiscences, les sublimités de la pensée que le produit d'un arrangement de mots péniblement cherches, contrastés avec effort. Effet de la critique sur les langues. Critique en France. Nos vanités. Mort des langues La critique, d'abord si utile, est devenue à Londres, par son abondance et sa diversité, une autre source d'altération dans les monuments de la langue anglaise, en rendant les idées perplexes sur les expressions, les tours, les mots qu'on doit rejeter, ou dont il est bon de se servir Comment un auteur pourrait-il reconnaître la vérité au milieu de ces jugements divers prononcés sur le même ouvrage par le Monthly Review , le Critical Review , le Quarterly Review , l' Edinburgh Review , le British Review , l' Eclectic Review , le Retrospective Review , le Foreign Review , le Quarterly Foreign Review , par la Literary Gazette , par le London Museum , par le Monthly Censor , par le Gentleman's magazine , le Monthly Magazine , le New Monthly Magazine , l' Edinburgh Magazine , le Literary Magazine , le London Magazine , le Blachwood's Magazine , le Brighton Magazine , par l' Annual Register , par le Classical Journal , le Quarterly Journal , l' Edinburgh philosophical Journal , par le Monthly Repertory . Il serait aisé d'ajouter cent autres noms à cette fastidieuse liste, à laquelle on pourrait joindre encore les articles littéraires des journaux quotidiens. En France, nous sommes moins riches, et nos jugements actuels sont moins sévères. Il est possible que la littérature paraisse une occupation puérile à l'âge politique et positif qui commence parmi nous : si tel est le fait, on conçoit qu'on n'est guère tenté de se créer une multitude d'ennemis, pour la satisfaction de maintenir les vrais principes de l'art et du goût, dans une carrière où il n'y aurait plus ni gloire ni honneurs à recueillir. Un critique a osé dans ces dernières années exercer la censure rigoureuse : quels cris n'a-t-il pas excités ! Qu'auraient donc dit les auteurs d'aujourd'hui, si on les avait traités comme on nous traitait autrefois ? Me sera-t-il permis de me citer pour exemple ? J'ai eu contre moi une foule d'hommes de mérite : lorsque Atala parut, l'armée classique, M. l'abbé Morellet à sa tête, fondit sur ma Floridienne. Le Génie du Christianisme souleva le monde voltairien : il me fallut recevoir les admonitions des membres les plus distingués de l'Académie française. M. Ginguené, examinant mon ouvrage deux mois après sa publication, craint que sa critique n'arrive trop tard, le Génie du Christianisme étant déjà oublié. Le très spirituel M. Hoffmann écrasa les Martyrs dans cinq ou six articles du Journal de l'Empire , enlevé alors à ses propriétaires, et lequel journal annonçait ainsi ma fin prochaine dans le vaste cercle tracé par l'épée de Napoléon. Que faisions-nous, nous pauvres prétendants à la renommée ? Pensions-nous que le monde était ébranlé sur sa base ? Avions- nous recours au charbon ou au pistolet pour nous débarrasser de nous-mêmes ou du censeur ? Pleins de notre mérite, nous obstinions-nous fièrement dans nos défauts, déterminés à dompter le siècle, à le faire passer sous les fourches caudines de nos sottises ? Hélas ! non ; plus humble, parce que nous ne possédions pas les talents sans pareils qui courent les rues maintenant, nous cherchions d'abord à nous justifier, ensuite à nous corriger. Si nous avions été attaqués d'une manière trop injuste, les larmes des muses lavaient et guérissaient nos blessures ; enfin, nous étions persuadés que la critique n'a jamais tué ce qui doit vivre, et que l'éloge surtout n'a jamais fait vivre ce qui doit mourir. N'attendez pas à cette heure une si modeste et si sotte condescendance des écrivains : les vanités se sont exaltées jusqu'au délire. L'orgueil est la maladie du temps : on ne rougit plus de se reconnaître et d'avouer tous les dons que nous a prodigués la libérale nature. Ecoutez-nous parler de nous-mêmes : nous avons la bonté de faire tous les frais des éloges qu'on s'apprêtait à nous donner ; nous éclairons charitablement le lecteur sur nos mérites ; nous lui apprenons à sentir nos beautés ; nous soulageons son enthousiasme ; nous cherchons son admiration au fond de son coeur . Nous lui épargnons la pudeur De nous la découvrir lui -même. Tous, un à un, nous nous croyons en conscience et avec candeur l'homme de notre siècle, l'homme qui a ouvert une nouvelle carrière, l'homme qui a fait disparaître le passé, l'homme devant qui toutes les réputations se sont évanouies, l'homme qui restera et restera seul, l'homme de la postérité, l'homme de la rénovation des choses, l'homme de l'avenir. Heureux le jour qui nous a vus naître ! Heureuse la société qui nous a portés dans ses entrailles ! Il arrive qu'au milieu de notre superbe les bonnes gens courent le risque d'être étouffés : ils sont presque obligés de s'armer eux-mêmes de vanité pour se défendre de celle du passant, comme on fume dans un estaminet pour repousser la fumée de la pipe du voisin. Cependant, il faut dire, afin d'être juste, que si la critique de détail a perdu sa puissance par le manque de règles reconnues, par la révolte de l'amour-propre endurci, la critique historique et générale a fait des progrès considérables : je ne sache pas qu'à aucune époque on ait jamais rencontré dans un même pays une réunion d'hommes aussi savants, aussi distingués que ceux qui honorent aujourd'hui, en France, les chaires publiques. Que deviendra la langue anglaise ? Ce que deviennent tontes les langues. Vers l'an 1400, un poète prussien, au banquet du grand-maître de l'Ordre teutonique, chanta, en vieux prussien, les faits héroïques des anciens guerriers du pays : personne ne le comprit et on lui donna à titre de récompense cent noix vides. Aujourd'hui le bas-breton, le basque, le gallique meurent de cabane en cabane, à mesure que meurent les chevriers et les laboureurs. Dans la province anglaise de Cornouailles, la langue des indigènes s'éteignait vers l'an 1676 : un pécheur disait à des voyageurs : " Je ne connais guère que quatre ou cinq personnes qui parlent breton, et ce sont de vieilles gens comme moi, de soixante à quatre- vingts ans. " Des peuplades de l'Orénoque n'existent plus ; il n'est resté de leur dialecte qu'une douzaine de mots prononcés dans la cime des arbres par des perroquets redevenus libres ; la grive d'Agrippine gazouillait des mots grecs sur les balustrades des palais latins. Tel sera tôt ou tard le sort de nos jargons modernes : quelque sansonnet de New-Place sifflera sur un pommier des vers de Shakespeare, inintelligibles au passant ; quelque corbeau envolé de la cage du dernier curé franco-gaulois dira, du haut de la tour en ruines d'une cathédrale abandonnée, dira à des peuples étrangers, nos successeurs : " Agréez les accents d'une voix qui vous fut connue ; vous mettrez fin à tous ces discours. " Soyez donc Shakespeare ou Bossuet, pour qu'en dernier résultat votre chef- d'oeuvre survive dans la mémoire d'un oiseau à votre langage et à votre souvenir chez les hommes. Qu'il n'y aura plus de renommées littéraires universelles, et pourquoi La multiplicité et la diversité des langues modernes doivent faire faire cette triste question aux hommes tourmentés de la soif de vivre : Peut-il y a avoir maintenant dans les lettres des réputations universelles, comme celles qui nous sont venues de l'antiquité ? Dans l'ancien monde civilisé deux langues dominaient, deux peuples jugeaient seuls et en dernier ressort les monuments de leur génie. Victorieuse des Grecs, Rome eut pour les travaux de l'intelligence des vaincus le même respect qu'avaient Alexandrie et Athènes. La gloire d'Homère et de Virgile nous fut religieusement transmise par les moines, les prêtres et les clercs, instituteurs des barbares dans les écoles ecclésiastiques, les monastères, les séminaires et les universités. Une admiration héréditaire descendit de race en race jusqu'à nous, en vertu des leçons d'un professorat dont la chaire ouverte depuis quatorze siècles, confirme sans cesse le même arrêt. Il n'en est plus ainsi dans le monde moderne civilisé : cinq langues y fleurissent ; chacune de ces cinq langues a des chefs-d'oeuvre qui ne sont pas reconnus tels dans les pays où se parlent les quatre autres langues : il ne s'en faut pas étonner. Nul dans une littérature vivante n'est juge compétent que des ouvrages écrits dans sa propre langue. En vain vous croyez posséder à fond un idiome étranger ; le lait de la nourrice vous manque, ainsi que les premières paroles qu'elle vous apprit à son sein et dans vos langes : certains accents ne sont que de la patrie. Les Anglais et les Allemands ont de nos gens de lettres les notions les plus baroques ; ils adorent ce que nous méprisons ; ils méprisent ce que nous adorons : ils n'entendent ni Racine ni La Fontaine, ni même complètement Molière. C'est à rire de savoir quels sont nos grands écrivains à Londres, à Vienne, à Berlin, à Pétersbourg, à Munich, à Leipzig, à Goettingue, à Cologne ; de savoir ce qu'on y lit avec fureur, et ce qu'on n'y lit pas. Je viens d'énoncer mon opinion sur une foule d'auteurs anglais : il est fort possible que je me sois trompé, que j'aie admiré et blâmé tout de travers, que mes arrêts paraissent impertinents et grotesques de l'autre côté de la Manche. Quand le mérite d'un auteur consiste spécialement dans la diction, un étranger ne comprendra jamais bien ce mérite. Plus le talent est intime, individuel, national, plus ses mystères échappent à l'esprit qui n'est pas, pour ainsi dire, compatriote de ce talent. Nous admirons sur parole les Grecs et les Romains ; notre admiration nous vient de tradition, et les Grecs et les Romains ne sont pas là pour se moquer de nos jugements de barbares. Qui de nous se fait une idée de l'harmonie de la prose de Démosthène et de Cicéron, de la cadence des vers d'Alcée et d'Horace, telles qu'elles étaient saisies par une oreille grecque et latine ? On soutient que les beautés réelles sont de tous les temps, de tous les pays : oui, les beautés de sentiment et de pensée ; non, les beautés de style. Le style n'est pas, comme la pensée, cosmopolite ; il a une terre natale, un ciel, un soleil à lui. Les peuples du Nord, écrivant toutes les langues, n'ont dans ces langues aucun style. Les vocabulaires variés qui encombrent la mémoire rendent les perceptions confuses : quand l'idée vous apparaît, vous ne savez de quel voile l'envelopper, de quel idiome vous servir pour la mieux rendre. Si vous n'aviez connu que votre langue et les glossaires grecs et latins de sa source, cette idée se serait présentée revêtue de sa forme naturelle : votre cerveau ne l'ayant pas pensée à la fois dans différentes langues, elle n'eût point été l'avorton multiple, le produit indigeste de conceptions synchrônes ; elle aurait eu ce caractère d'unité, de simplicité, ce type de paternité et de race, sans lesquels les oeuvres de l'intelligence restent des masses nébuleuses, ressemblant à tout et à rien. Le moyen d'être un méchant auteur, c'est de siffler à l'écho de la mémoire, comme à un perroquet, plusieurs dialectes : un esprit polyglotte ne charme guère que les sourds-muets. Il est très bon, très-utile d'apprendre, d'étudier, de lire les langues vivantes quand on se consacre aux lettres, assez dangereux de les parler et surtout très dangereux de les écrire. Ainsi, plus ne s'élèveront de ces colosses de gloire dont les nations et les siècles reconnaissent également la grandeur. Il faut donc entendre dans un sens limité à l'égard des modernes ce que j'ai dit plus haut de ces génies mères, qui semblent avoir enfanté et allaité tous les autres : cela reste vrai quant au fait , non quant à la renommée universelle . A Vienne, à Pétersbourg, à Berlin, à Londres, à Lisbonne, à Madrid, à Rome, à Paris, on n'aura jamais d'un poète allemand, anglais, portugais, espagnol, italien, français, l'idée une et semblable que l'on s'y forme de Virgile et d'Homère. Nous autres grands hommes, nous comptions remplir le monde de notre renommée ; mais, quoi que nous fassions, elle ne franchira guère la limite où notre langue expire. Le temps des dominations suprêmes ne serait-il point passé ? Toutes les aristocraties ne seraient-elles pas finies ? Les efforts infructueux que l'on a tentés dernièrement pour découvrir de nouvelles formes, pour trouver un nouveau nombre, une nouvelle césure, pour raviver la couleur, rajeunir le tour, le mot, l'idée, pour envieillir la phrase, pour revenir au naïf et au populaire, ne semblent-ils pas prouver que le cercle est parcouru ? Au lieu d'avancer on a rétrogradé ; on ne s'est pas aperçu qu'on retournait au balbutiement de la langue, aux contes des nourrices à l'enfance de l'art. Soutenir qu'il n'y a pas d'art, qu'il n'y a point d'idéal ; qu'il ne faut pas choisir, qu'il faut tout peindre ; que le laid est aussi beau que le beau, c'est tout simplement un jeu d'esprit dans ceux-ci, une dépravation du goût dans ceux-là, un sophisme de la paresse dans les uns, de l'impuissance dans les autres. Autres causes qui tendent à détruire les renommées universelles Enfin, outre cette division des langues qui s'oppose chez les modernes aux renommées universelles, une autre cause travaille à détruire les réputations : la liberté, l'esprit de nivellement et d'incrédulité, la haine des supériorités, l'anarchie des idées, la démocratie enfin est entrée dans la littérature, ainsi que dans le reste de la société. Or ces choses favorisant la passion de l'amour- propre et le sentiment d'envie agissent dans la sphère des lettres avec une vivacité redoublée. On ne reconnaît plus de maîtres et d'autorités ; on n'admet plus de règles ; on n'accepte plus d'opinions faites ; le libre examen est reçu au Parnasse, ainsi qu'en politique et en religion, comme conséquence du progrès du siècle. Chacun juge et se croit le droit de juger, d'après ses lumières, son goût, son système, sa haine ou son amour. De là une foule d'immortels, cantonnés dans leur rue, renfermés dans le cercle de leur école et de leurs amis, et qui sont inconnus ou sifflés dans l'arrondissement voisin. La vérité avait jadis de la peine à percer, elle manquait de véhicule, la presse quotidienne et libre n'existait pas ; les gens de lettres formaient un monde à part, ils s'occupaient les uns des autres presque à l'insu du public. A présent que des journaux dénigrants ou admiratifs sonnent la charge ou la victoire , il faudrait avoir bien du guignon pour ignorer de son vivant ce que l'on vaut. Avec ces sentences contradictoires, si notre gloire commence plus tôt, elle finit plus vite : le matin un aigle, le soir un butor. Telle est la nature humaine, particulièrement en France : si nous possédons quelques talents, nous nous empressons de les déprécier. Après les avoir élevés au pinacle, nous les roulons dans la boue ; puis nous y revenons, puis nous les méprisons de nouveau. Qui n'a vu vingt fois depuis quelques années les opinions varier sur le même homme ? Y a-t-il donc quelque chose de certain et de vrai sur la terre à présent ? On ne sait que croire : on hésite en tout, on doute de tout ; les convictions les plus vives sont éteintes au bout de la journée. Nous ne pouvons souffrir de réputations ; il semble qu'on nous vole ce qu'on admire : nos vanités prennent ombrage du moindre succès, et s'il dure un peu, elles sont au supplice. On n'est pas trop fâché, à part soi, qu'un homme de mérite vienne à mourir : c'est un rival de moins, son bruit importun empêchait d'entendre celui des sots et le concert croassant des médiocrités. On se hâte d'empaqueter le célèbre défunt dans trois ou quatre articles de journal, puis on cesse d'en parler ; on n'ouvre plus ses ouvrages ; on plombe sa renommée dans ses livres comme on scelle son cadavre dans son cercueil, expédiant le tout à l'éternité par l'entremise du temps et de la mort. Aujourd'hui tout vieillit dans quelques heures : une réputation se flétrit, un ouvrage passe en un moment. La poésie a le sort de la musique ; sa voix, fraîche à l'aube, est cassée au coucher du soleil. Chacun écrit ; personne ne lit sérieusement. Un nom prononcé trois fois importune. Où sont ces illustres qui en se réveillant un matin, il y a quelques années, déclarèrent que rien n'avait existé avant eux, qu'ils avaient découvert des cieux et un monde ignorés, qu'ils étaient décidés à rendre pitoyables par leur génie les prétendus chefs-d'oeuvre jusque alors si bêtement admirés ? Ceux qui s'appelaient la jeunesse en 1830, où sont-ils ? Voici venir des grands hommes de 1835, qui regardent ces vieux de 1830 comme des gens de mérite dans leur temps, mais aujourd'hui usés, passés, dépassés. Les maillots arriveront bientôt dans les bras de leur nourrice : ils riront des octogénaires de seize ans, de ces dix mille poètes, de ces cinquante mille prosateurs, lesquels se couvrent maintenant de gloire et de mélancolie dans les coins et recoins de la France. Si par hasard on ne s'aperçoit pas que ces écrivains existent, ils se tuent pour attirer l'attention publique. Autre chimère ! on n'entend pas même leur dernier soupir. Qui cause ce délire et ces ravages ? L'absence du contrepoids des folies humaines, la religion. A l'époque où nous vivons, chaque lustre vaut un siècle ; la société meurt et se renouvelle tous les dix ans. Adieu donc toute gloire longue universellement reconnue. Qui écrit dans l'espoir d'un nom sacrifie sa vie à la plus sotte comme à la plus vaine des chimères. Bonaparte sera la dernière existence isolée de ce monde ancien qui s'évanouit : rien ne s'élèvera plus dans les sociétés nivelées, et la grandeur de l'individu sera désormais remplacée par la grandeur de l'espèce. La jeunesse est ce qu'il y a de plus beau et de plus généreux ; je me sens puissamment attiré vers elle, comme à la source de mon ancienne vie ; je lui souhaite succès et bonheur : c'est pourquoi je me fais un devoir de ne pas la flatter. Par les fausses routes où elle s'égare, elle ne trouvera en dernier résultat que le dégoût et la misère. Je sais qu'elle manque aujourd'hui de carrière, qu'elle se débat au milieu d'une société obscure : de là ces brillantes lueurs de talent qui percent subitement la nuit et s'éteignent : mais de longues et laborieuses études poursuivies à l'écart et en silence rempliraient bien les jours, et vaudraient mieux que cette multitude de vers trop vite faits, trop tôt oubliés. En achevant ce chapitre il me prend des remords et il me vient des doutes, remords d'avoir osé dire que Dante, Shakespeare, Tasse, Camoëns, Schiller, Milton, Racine, Bossuet, Corneille et quelques autres, pourraient bien ne pas vivre universellement comme Virgile et Homère ; doutes d'avoir pensé que le temps des individualités universelles n'est plus. Pourquoi chercherais-je à ôter à l'homme le sentiment de l'infini, sans lequel il ne ferait rien et ne s'élèverait jamais à la hauteur qu'il peut atteindre ? Si je ne trouve pas en moi la faculté d'exister, pourquoi mes voisins ne la trouveraient-ils pas en eux ? Un peu d'humeur contre ma nature ne m'a-t-il pas fait juger d'une manière trop absolue les facultés possibles des autres ? Eh bien, remettons le tout dans le premier état : rendons aux talents nés ou à naître l'espoir d'une pérennité glorieuse, que quelques écrivains hommes et femmes, peuvent justement nourrir aujourd'hui : qu'ils aillent donc à l'avenir universel , j'en serai charmé. Resté en route, je ne me plaindrai pas, surtout je ne regretterai rien : Si post fata venit gloria, non propero. Marie. Guillaume. La reine Anne. Ecole classique L'invasion du goût français, commencée au règne de Charles II, s'acheva sous Guillaume et la reine Anne. La grande aristocratie qui s'élevait prit du caractère noble et imposant de la grande monarchie, sa voisine et sa rivale. La littérature anglaise, jusque alors presque inconnue à la France, passa le détroit. Addison vit Boileau en 1701, et lui présenta un exemplaire de ses poésies latines. Voltaire, obligé de se réfugier en Angleterre, au sujet de sa querelle avec le chevalier de Rohan-Chabot, dédia la Henriade à la reine Anne, et se gâta l'esprit par les idées philosophiques de Collins, de Chubb, de Tindal, de Wolston, de Tolland, de Bolingbroke. Il nous fit connaître Shakespeare, Milton, Dryden, Shaftesbury, Swift, et les présenta à la France comme des hommes d'une nouvelle espèce, découverts par lui dans un nouveau monde. Racine le fils traduisit Le Paradis perdu , et Rollin parla de ce poème dans son Traité des Etudes . Guillaume III étant parvenu à la couronne britannique, les écrivains de Londres et de Paris s'engagèrent dans la querelle des princes et des guerriers : Boileau dit le passage du Rhin ; Prior répond que le régent du Parnasse occupe les neuf muses à chanter que Louis n'a pas passé le Rhin , ce qui était vrai. Philips traduisait le Pompée de Corneille, et Roscommon en écrivait le prologue ; Addison célébrait les victoires de Marlborough et rendait hommage à Athalie ; Pope publiait son Essai sur la Critique dont l' Art poétique est le modèle : il donne à peu près les mêmes règles qu'Horace et Boileau ; mais tout à coup, se souvenant de sa dignité, il déclare fièrement que " les braves Bretons méprisent les lois étrangères : " But we, brave Britons, foreign laws despis'd . " Foam traduisit l' Art poétique du poète français ; Dryden en revit le texte, et remplaça seulement les noms des auteurs français par des noms d'auteurs anglais : il rend le hatez-vous lentement par gently make haste . La Boucle de cheveux enlevée fut inspirée par Le Lutrin , et La Dunciade imitée des Satires de l'ami de Racine. Butler a traduit une de ces satires. Le siècle littéraire de la reine Anne est un dernier reflet du siècle de Louis XIV. Et comme si le grand roi avait eu pour destinée de rencontrer toujours Guillaume et de faire des conquêtes, ne pouvant envahir l'Angleterre avec des gens d'armes, il y pénétra avec des gens de lettres : le génie d'Albion, qui ne céda pas à nos soldats, céda à nos poètes. Presse périodique. Addison. Pope. Swift. Steele Une autre révolution, dont les conséquences ont été et sont encore incalculables, s'opéra : la presse périodique, à la fois politique et littéraire, fut fondée aux bords de la Tamise. Steele composa dans l'intérêt des wighs le Tatler , le Spectator , le Mentor , l' Englishman , le Lover , le Reader , le Town-Talk , le Chit-Chat , le Plebeian ; il combattait l' Examiner , écrit par Swift dans l'esprit tory. Addison, Congreve, Walsh, Arbuthnot, Gay, Pope, King, se rangeaient selon leur opinion sous les étendards de Swift et de Steele. Jonathan Swift, né en Irlande, le 30 novembre 1667, est fort mal à propos appelé par Voltaire le Rabelais de l'Angleterre. Voltaire n'était sensible qu'aux impiétés de Rabelais et à sa plaisanterie, quand elle est bonne ; mais la profonde satire de la société et de l'homme, la haute philosophie, le grand style du curé de Meudon, lui échappaient, comme il ne voyait que le petit côté du christianisme, et ne se doutait pas de la révolution intellectuelle et morale accomplie dans l'humanité par l'Evangile. Le Tonneau , où le Pape, Luther et Calvin, sont attaqués ; Gulliver , où les institutions sociales sont stigmatisées, n'offrent que de pâles copies de Gargantua . Les siècles où vécurent les deux auteurs mettent d'ailleurs entre eux une immense différence : Rabelais commença sa langue, Swift acheva la sienne. Il n'est pas certain d'ailleurs que le Tonneau soit de Swift ou qu'il l'ait fait seul. Swift s'amusa à fabriquer des vers de vingt, trente et soixante syllabes. L'historien Velly a traduit la satire sur la paix d'Utrecht intitulée : John Bull . Guillaume III, qui fit tant de choses, instruisit Swift dans l'art de cultiver les asperges à la manière hollandaise. Jonathan aima Stella, l'emmena dans son doyenné de Saint-Patrick, et au bout de seize ans, quand il fut au bout de son amour, il l'épousa. Esther van Homrigh se prit d'une passion pour Swift, bien qu'il fût vieux, laid et dégoûtant : lorsqu'elle sut qu'il était sérieusement marié avec Stella, dont il ne se souciait guère, elle mourut. Stella suivit de près Esther. Le vilain homme qui tua ces deux belles jeunes femmes n'a pu, a l'exemple des grands poètes, leur donner une seconde vie. Steele, compatriote de Swift, devint son rival en politique. Parvenu à la chambre des communes, il en fut expulsé comme auteur de libelles séditieux. A l'occasion de la création des douze pairs sous l'administration d'Oxford et de Bolingbroke, il écrivit une lettre mordante à sir Miles Wharton sur les Pairs de circonstance . La liaison de Steele avec le grand corrupteur Walpole ne l'enrichit pas ; faisant trêve à ses pamphlets, il commença la littérature industrielle, et inventa une machine pour transporter du saumon frais à Londres. On a su gré à Steele d'avoir purgé le théâtre des obscénités dont l'avaient infecté les écrivains de Charles II : le mérite était d'autant plus grand dans l'auteur des Conscious Lovers , qu'il avait des moeurs très-peu régulières. Cependant son contemporain Gay, le fabuliste, faisait représenter son Beggar , dont le héros est un voleur et l'héroïne une prostituée. Le Beggar est l'original de nos mélodrames d'aujourd'hui. Passage de la littérature classique à la littérature didactique, descriptive et sentimentale. Poèmes de différents auteurs La littérature anglaise classique, qui ressemblait à la nôtre, à la différence près des moeurs nationales, dégénéra vite, et passa du classique à l'esprit du XVIIIe siècle. Alors nous devînmes à notre tour imitateurs ; nous nous mîmes à copier nos voisins avec un engouement qui nous reprend encore par accès. Ici, la matière est si connue et tellement épuisée, qu'il serait fastidieux de procéder dans un ordre chronologique et de répéter ce que chacun sait. La poésie morale, technique, didactique, descriptive, compte Gay, Young, Akenside, Goldsmith, Gray, Bloomfield, Glover, Thomson, etc. ; le roman rappelle Richardson et Fielding ; l'histoire, Hume, Robertson et Gibbon, qu'ont suivis Smollett et Lingard. En outre de tous ces poètes, on a lu, dans leur temps, L'Art de conserver La santé , par Armstrong ; la Chasse , par Somerville ; L'Acteur , par Lloyd ; L'Art poétique , de Roscommon ; L'Art poétique , de Francis ; L'Art de la Politique , de Bramston ; L'Art de la cuisine , de King. L'Art de la Politique a de la verve. L'exorde de ces poèmes divers est imité du début de l'Art poétique d'Horace : Bramston compare un homme à la fois wigh et tory à une figure humaine, à sein de femme et à queue de morue. A lady's bosom, and a tail of cod. Delacourt, dans son Prospect of Poetry , essaya l'harmonie imitative technique, comme en composa depuis, en France, M. Piis. RR's jar untuneful'ver the quiv'ring tongue And serpent S with hissings spoils the song. Les Plaisirs de l'Imagination , par Akenside, manquent d'imagination ; et le poème sur la Conversation , de Stillingfleet, n'a pu être composé que chez un peuple qui ne sait pas causer. Il faut encore rappeler Le Naufrage , par Falconer ; Le Voyageur, Le Village abandonné , de Goldsmith ; La Création , de Blackmore ; Le Jugement d'Hercule , de Shenstone. Je nomme Dyer et Denham. Il faut lire la Complainte du poète , par l'infortuné Otway, et le Wanderer , par le plus malheureux Savage : c'est là qu'il a peint la furie du suicide : " Le sourcil à moitié brisé par l'agonie de la pensée, elle crie à l'homme : Pâle misérable, attends de moi ton soulagement ; née du désespoir, le suicide est mon nom. " Born of Despair, and Suicid my name. Young Young a fait une mauvaise école, et n'était pas lui-même un bon maître. Il dut une partie de sa première réputation au tableau que présente l'ouverture de ses Nuits . Un ministre du Tout-Puissant, un vieux père qui a perdu sa fille unique, s'éveille au milieu de la nuit pour gémir sur des tombeaux ; il associe à la mort, au temps et à l'éternité, la seule chose que l'homme ait de grand en soi- même, la douleur. Ce tableau frappe. Mais avancez un peu : quand l'imagination, éveillée par le début du poète, a déjà créé un monde de pleurs et de rêveries, vous ne trouvez rien de ce qu'on vous a promis. Vous voyez un homme qui tourmente son esprit pour enfanter des idées tendres et tristes, et qui n'arrive qu'à une philosophie morose. Young, que le fantôme du monde poursuit jusqu'au milieu des tombeaux, ne décèle dans ses déclamations sur la mort qu'une ambition trompée ; il prend son humeur pour de la mélancolie. Point de naturel dans sa sensibilité, d'idéal dans sa douleur ; c'est toujours une main pesante qui se traîne sur la lyre. Young a cherché à donner à ses méditations le caractère de la tristesse : ce caractère se tire de ces trois sources : les scènes de la nature, le vague des souvenirs, les pensées de la religion. Quant aux scènes de la nature, Young a voulu les faire servir à ses plaintes : il apostrophe la lune, il parle aux étoiles, et l'on ne se sent point ému. Je ne pourrais dire où gît cette tristesse qu'un poète fait sortir des tableaux de la nature ; elle est cachée dans les déserts ; c'est l'Echo de la fable, desséchée par la douleur et habitante invisible de la montagne. Ceux de nos bons écrivains qui ont connu le charme de la rêverie ont surpassé le docteur anglais. Chaulieu a mêlé, comme Horace, les pensées de la mort aux illusions de la vie : Grotte, d'où sort ce clair ruisseau, De mousse et de fleurs tapissée, N'entretiens jamais ma pensée Que du murmure de ton eau. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Muses qui dans ce lieu champêtre Avec soin me fîtes nourrir ; Beaux arbres qui m'avez vu naître, Bientôt vous me verrez mourir. La page la plus rêveuse d'Young ne peut être comparée à cette page de Rousseau : " Quand le soir approchait, je descendais des cimes de l'île, et j'allais volontiers m'asseoir au bord du lac, sur la grève, dans quelque asile caché ; là, le bruit des vagues et l'agitation de l'eau, fixant mes sens et chassant de mon âme toute autre agitation, la plongeaient dans une rêverie délicieuse où la nuit me surprenait souvent sans que je m'en fusse aperçu. Le flux et le reflux de cette eau, son bruit continu, mais renflé par intervalle, frappant sans relâche mon oreille et mes yeux, suppléaient aux mouvements internes que la rêverie éteignait en moi, et suffisaient pour me faire sentir avec plaisir mon existence, sans prendre la peine de penser. De temps à autre naissait quelque faible et courte réflexion sur l'instabilité des choses du monde, dont la surface des eaux m'offrait l'image ; mais bientôt ces impressions légères s'effaçaient dans l'uniformité du mouvement continu qui me berçait, et qui, sans aucun concours actif de mon âme, ne laissait pas de m'attacher au point, qu'appelé par l'heure et le signal convenu, je ne pouvais m'arracher de là sans efforts. " Young a mal profité des rêveries qu'inspirent de pareilles scènes, parce que son génie manquait de tendresse. Quant aux souvenirs du malheur, ils sont nombreux dans le poète, mais sans vérité, comme le reste. Ils n'ont rien de ces accents de Gilbert, expirant à la fleur de l'âge, dans un hôpital, et abandonné de ses amis : Au banquet de la vie, infortuné convive, J'apparus un jour, et je meurs ! Je meurs, et sur ma tombe, où lentement j'arrive, Nul ne viendra verser des pleurs. Adieu, champs fortunés, adieu, douce verdure, Adieu, riant exil des bois ; Ciel, pavillon de l'homme, admirable nature, Adieu pour la dernière fois ! Ah ! puissent voir longtemps votre beauté sacrée Tant d'amis sourds à mes adieux ! Qu'ils meurent pleins de jours, que leur mort soit pleurée, Qu'un ami leur ferme les yeux ! Dans plusieurs endroits Young déclame contre la solitude : l'habitude de son coeur n'était donc ni du prêtre ni du poète : les saints nourrissent leurs méditations au désert, et le Parnasse est aussi une montagne solitaire. Bourdaloue suppliait le chef de son ordre de lui permettre de se retirer du monde. " Je sens que mon corps s'affaiblit et tend à sa fin, écrivait-il. J'ai achevé ma course ; et plût à Dieu que je pusse ajouter, j'ai été fidèle !... Qu'il me soit permis d'employer uniquement pour Dieu et pour moi-même ce qui me reste de vie... Là, oubliant toutes les choses du monde, je passerai devant Dieu toutes les années de ma vie dans l'amertume de mon âme. " Si Bossuet, vivant au milieu des pompes de Versailles, a su pourtant répandre dans ses écrits une sainte et majestueuse tristesse, c'est qu'il avait trouvé dans la religion toute une solitude. Au surplus, dans ce genre descriptif élégiaque, notre siècle a surpassé le précédent. Ce n'est plus comme autrefois des descriptions vagues, mais des observations précises qui s'harmonisent aux sentiments, qui charment par leur vérité et laissent dans l'âme comme une sorte de plainte. Regretter ce qu'il a perdu, habiter dans ses souvenirs, marcher vers la tombe, en s'isolant, c'est l'homme. Les images prises dans la nature ont mille rapports avec nos fortunes : celui-ci passe en silence, comme l'épanchement d'une source ; celui-ci attache un bruit à son cours, comme un torrent ; celui-ci jette sa vie, comme une cataracte : elle épouvante et disparaît. Young pleure donc sur les cendres de Narcissa sans attendrir le lecteur. Une mère était aveugle ; on lui avait caché que sa fille allait mourir : elle ne s'aperçut de son malheur qu'en embrassant cette fille, et en trouvant sous ses lèvres maternelles l'huile sainte dont le prêtre avait touché un front virginal. Voilà ce qui saisit le coeur plus que toutes les pensées des nuits du père de Narcissa. Gray. Thomson. Delille. Fontanes De l'auteur des Nuits je passe au chantre des morts champêtres. Gray a trouvé sur la lyre une série d'accords et d'inspirations inconnus de l'antiquité. A lui commence cette école de poètes mélancoliques qui s'est transformée de nos jours dans l'école des poètes désespérés. Le premier vers de la célèbre élégie de Gray est une traduction presque littérale du dernier vers de ces délicieux tercets du Dante : Era già l'ora che volge'l disio A'naviganti e'ntenerisce il cuore Lo di ch'han detto a'dolci amici addio, E che lo nuovo peregrin d'amore Punge, se ode squilla di lontana Che paja'l giorno pianger che si muore. Gray dit : The curfew tolls the knell of parting day. Dans mon temps, j'ai aussi imité Le Cimetière de campagne . (Qui ne l'a pas imité ?) . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Eh ! que sont les honneurs ? L'enfant de la victoire, Le paisible mortel qui conduit un troupeau Meurent également ; et les pas de la gloire, Comme ceux du plaisir, ne mènent qu'au tombeau. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Peut-être ici la mort enchaîne en son empire De rustiques Newtons de la terre ignorés, D'illustres inconnus dont les talents sacrés Eussent charmé les dieux sur le luth qui respire : Ainsi brille la perle au fond des vastes mers ; Ainsi meurent aux champs des roses passagères, Qu'on ne voit point rougir, et qui, loin des bergères, D'inutiles parfums embaument les déserts. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . L'exemple de Gray prouve qu'un écrivain peut rêver sans cesser d'être noble et naturel, sans mépriser l'harmonie. L'ode sur Une Vue lointaine du college d'Eton est digne, dans quelques strophes, de l'élégie sur Le Cimetière de campagne . Ah happy hills ! ah pleasing shade ! Ah fields belov'd in vain ! Where once my careless childhood stray'd, A stranger yet to pain ! I feel the gales that from you blow A momentary bliss bestow ; As, waving fresh their gladsome wing, My weary soul they seem to soothe, And, redolent of joy and youth, To breathe a second spring. Say, father Thames, for thou hast seen Full many a sprightly race, Disporting on thy margent green, The paths of pleasure trace ; Who foremost now delight to cleave, With pliant arms, thy glassy wave ? The captive linnet which enthrall ? What idle progeny succeed To chase the rolling circle's speed, Or urge the flying ball ? . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Alas ! regardless of their doom, The little victims play ! No sense have they of ills to come, Nor care beyond to-day. " Heureuses collines, charmants bocages, chants aimés en vain, où jadis mon enfance insouciante errait étrangère à la peine ! je sens les brises qui viennent de vous ; elles m'apportent un bonheur d'un moment : tandis qu'elles battent fraîchement de leur aile joyeuse, elles semblent caresser mon âme abattue, et, parfumées de joie et de jeunesse, me souffler un second printemps. " Dis, paternelle Tamise (car tu as vu plus d'une race éveillée se jouant sur ta rive verdoyante y tracer les pas du plaisir), dis quels sont aujourd'hui les plus empressés à fendre d'un bras pliant ton onde cristalline, à enlacer la linotte captive. Dis quelle génération volage l'emporte à précipiter la course du cerceau roulant, ou à lancer la balle fugitive. " Hélas ! sans souci de leur destinée, folâtrent les petites victimes ! Elles n'ont ni prévision des maux à venir, ni soin d'outre-journée. " Qui n'a éprouvé les sentiments et les regrets exprimés ici avec toute la douceur de la muse ? Qui ne s'est attendri au souvenir des jeux, des études, des amours de ses premières années ? Mais peut-on leur rendre la vie ? Les plaisirs de la jeunesse reproduits par la mémoire sont des ruines vues au flambeau. Gray avait la manie du gentleman-like ; il ne pouvait souffrir qu'on lui parlât de ses vers, dont il rougissait. Il se piquait d'être savant en histoire, et il l'était ; il s'occupait aussi des sciences naturelles ; il avait des prétentions à la chimie, comme dernièrement sir Davie ambitionnait le renom de poète, mais avec raison. Où sont la gentilhommerie, l'histoire et la chimie de Gray ? Il ne vit que dans un sourire mélancolique de ces muses qu'il méprisait. Thomson a exprimé, comme Gray, mais d'une autre manière, ses regrets des jours de l'enfance : Welcome, kindred glooms ! Congenial horrors hail ! with frequent foot, Pleas'd have I, in my cheerful morn of life, When nurs'd by careless solitude ! liv'd, And sung of nature with unceasing joy, Pleas'd have ! wander'd thro'your rough domain ; Trod the pure virgin-snows, myselfas pure. " Bienvenues, ombres apparentes ! sympathiques horreurs, salut ! Que de fois, charmé au joyeux matin de ma vie, lorsque je vivais nourri par une solitude insouciante, chantant la nature dans une joie sans fin, que de fois j'ai erré charmé à travers les rudes régions des tempêtes et foulé les neiges virginales, moi-même aussi pur ! etc. " Comme les Anglais avaient leur Thomson, nous avions notre Saint-Lambert et notre Delille. Le chef-d'oeuvre du dernier est sa traduction des Géorgiques (aux morceaux de sentiments près), mais c'est comme si vous lisiez Racine traduit dans la langue de Louis XV. On a des tableaux de Raphael, copiés par Mignard ; tels sont les tableaux de Virgile calqués par l'abbé Delille. Les Jardins sont un charmant ouvrage. Un style plus large se fait remarquer dans quelques chants de la traduction du Paradis perdu . Quoi qu'il en soit, cette école technique, placée entre l'école classique du XVIIe siècle et l'école romantique du XIXe, est finie : ses hardiesses trop cherchées, ses labeurs pour ennoblir des choses qui n'en valent pas la peine, pour imiter des sons et des objets qu'il est inutile d'imiter, n'ont donné à l'école technique qu'une vie factice, passée avec les moeurs factices dont elle était née. Cette école, sans manquer de naturel, manque de nature ; vouée à des arrangements puérils de mots elle n'est ni assez originale comme école nouvelle, ni assez pure comme école antique. L'abbé Delille était le poète des châteaux modernes, de même que le troubadour était le poète des vieux châteaux : les vers de l'un, les ballades de l'autre font sentir la différence entre l'aristocratie dans la force de l'âge et l'aristocratie dans la décrépitude : l'abbé peint des lectures et des parties d'échecs dans les manoirs où le troubadour chantait des croisades et des tournois. La prose et les vers de M. de Fontanes se ressemblent et ont un mérite de même nature. Ses pensées et ses images ont une mélancolie ignorée du siècle de Louis XIV, qui connaissait seulement l'austère et sainte tristesse de l'éloquence religieuse. Cette mélancolie se trouve mêlée aux ouvrages du chantre du Jour des Morts , comme l'empreinte de l'époque où l'auteur a vécu ; elle fixe la date de sa venue, elle montre qu'il est né depuis Rousseau, non immédiatement après Fénelon. Si l'on réduisait les écrits de M. de Fontanes à deux petits volumes, l'un de prose, l'autre de vers, ce serait le plus élégant monument funèbre qu'on pût élever sur la tombe de l'école classique. Parmi les odes posthumes de M. de Fontanes, il en est une sur l' Anniversaire de sa naissance ; elle a le charme du Jour des Morts , avec un sentiment plus pénétrant et plus individuel. Je ne me souviens que de ces deux strophes : La vieillesse déjà vient avec ses souffrances. Que m'offre l'avenir ? De courtes espérances. Que m'offre le passé ? Des fautes, des regrets. Tel est le sort de l'homme ; il s'instruit avec l'âge : Mais que sert d'être sage, Quand le terme est si près ? Le passé, le présent, l'avenir, tout m'afflige : La vie à son déclin est pour moi sans prestige ; Dans le miroir du temps elle perd ses appas. Plaisirs ! allez chercher l'amour et la jeunesse Laissez-moi ma tristesse, Et ne l'insultez pas ! Si quelque chose au monde devait être antipathique à M. de Fontanes, c'était ma manière d'écrire. En moi commençait, avec l'école dite romantique, une révolution dans la littérature française : toutefois mon ami, au lieu de se révolter contre ma barbarie, se passionna pour elle. Je voyais bien de l'ébahissement sur son visage quand je lui lisais des fragments des Natchez , d' Atala , de René , il ne pouvait ramener ces productions aux règles communes de la critique ; mais il sentait qu'il entrait dans un monde nouveau ; il voyait une nature nouvelle ; il comprenait une langue qu'il ne parlait pas. Je reçus de lui d'excellents conseils : je lui dois ce qu'il peut y avoir de correct dans mon style ; il m'apprit à respecter l'oreille ; il m'empêcha de tomber dans l'extravagance d'invention et le rocailleux d'exécution de mes disciples, si j'ai des disciples. Le 18 fructidor jeta M. de Fontanes à Londres. Nous allions souvent nous promener dans la campagne ; nous nous arrêtions sous quelques-uns de ces larges ormes répandus dans les prairies. Appuyé contre le tronc de ces ormes, mon ami me contait son ancien voyage en Angleterre, avant la révolution ; il me redisait les vers qu'il adressait alors à deux jeunes ladies, devenues vieilles à l'ombre des tours de Westminster ; tours qu'il retrouvait debout comme il les avait laissées, durant qu'à leur base s'étaient ensevelies les illusions et les heures de sa jeunesse. Nous dînions dans quelque taverne solitaire, à Chelsea sur la Tamise, en parlant de Shakespeare et de Milton. . . . . . . . . . . . Au pied de Westminster, Et devinait Cromwell et rêvait Lucifer [ Les Consolations , Sainte-Beuve. (N.d.A.)] . Milton et Shakespeare avaient vu ce que mon ami et moi nous voyions ; ils s'étaient assis comme nous au bord de ce fleuve, pour nous fleuve étranger de Babylone, pour eux fleuve nourricier de la patrie. Nous rentrions de nuit à Londres, aux rayons défaillants des étoiles, submergées l'une après l'autre dans le brouillard de la ville. Nous regagnions notre demeure, guidés par d'incertaines lueurs qui nous traçaient à peine la route, à travers la fumée de charbon rougissante autour de chaque réverbère : ainsi s'écoule la vie du poète. Réaction. Transformation littéraire. - Historiens Quand nous devînmes enthousiastes de nos voisins, quant tout fut anglais en France, habits, chiens, chevaux, jardins et livres, les Anglais, par leur instinct de haine pour nous, devinrent anti-Français ; plus nous nous rapprochions d'eux, plus ils s'éloignaient de nous. Livré à la risée publique sur leur théâtre, on voyait dans toutes les parades de John-Bull un Français maigre, en habit de taffetas vert-pomme, chapeau sous le bras, jambes grêles, longue queue, air de danseur ou de perruquier affamé ; on le tirait par le nez, et il mangeait des grenouilles. Un Anglais, sur notre scène, était toujours un mylord ou un capitaine, héros de sentiment et de générosité. La réaction à Londres s'étendit à la littérature entière ; on attaqua l'école française : tantôt cherchant à reproduire le passé, tantôt essayant des routes inconnues, d'innovation en innovation on arriva à l'école moderne anglaise. Lorsque, en 1792, je me réfugiai en Angleterre, il me fallut réformer la plupart des jugements que j'avais puisés dans les critiques de Voltaire, de Diderot ; de La Harpe et de Fontanes. En ce qui touche les historiens, Hume était réputé écrivain tory-jacobite, lourd et rétrograde ; on l'accusait, ainsi que Gibbon, d'avoir surchargé la langue anglaise de gallicismes ; on lui préférait son continuateur Smolett, esprit wigh et progressif . Gibbon venait de disparaître ; il passait pour un rhéteur : philosophe pendant sa vie, devenu chrétien à sa mort, il demeurait, en cette qualité, atteint et convaincu de pauvre homme ; Hallam et Lingard n'avaient pas encore paru. On parlait encore de Robertson parce qu'il était sec ; on ne peut pas dire de la lecture de son histoire ce que dit M. Lerminier de la lecture de l'histoire d'Hérodote aux Jeux Olympiques : " La Grèce tressaillit et Thucydide pleura. " Le ministre écossais se serait en vain efforcé de trouver ce discours que Thucydide met dans la bouche des Platéens, plaidant leur cause devant les Lacédémoniens, qui les condamnèrent à mort pour être restés fidèles aux Athéniens : " Tournez les yeux sur les tombes de vos pères : immolés par les Mèdes, ensevelis dans nos sillons, c'est à eux que chaque année nous rendions les honneurs publics, comme à nos anciens compagnons d'armes. Pausanias les inhuma, ici, croyant les déposer dans une terre hospitalière. Si vous nous ôtez la vie, si du champ de Platée vous faites un champ de Thèbes, ne sera-ce pas abandonner vos proches dans une terre ennemie au milieu de leurs meurtriers ? N'asservirez- vous pas le sol où les Hellènes conquirent leur liberté ? N'abolirez-vous pas les antiques sacrifices des fondateurs de ces temples ? Nous devenons suppliants des cendres de vos aïeux ; nous implorons ces morts pour n'être pas asservis aux Thébains. Nous vous rappellerons la journée ou les actions les plus éclatantes nous illustrèrent, et nous terminerons ce discours, fin nécessaire et terrible, puisque nous allons peut-être mourir en cessant de parler. " Avons-nous au milieu de nos campagnes des tombeaux où nous fassions chaque année des libations ? Avons-nous des temples qui rappellent des faits mémorables ? L'histoire grecque est un poème, l'histoire latine un tableau, l'histoire moderne une chronique. Philosophes. Poètes. Politiques économistes De 1792 à 1800, j'ai rarement entendu citer Locke en Angleterre : son système, disait-on, était vieilli, et il passait pour faible en idéologie . Quant à Newton, en tant qu'écrivain, on lui refusait la terre, et on le renvoyait au ciel, ce qui était juste. Il vint : il révéla le principe suprême, Constant, universel, un comme Dieu lui-même ; L'univers se taisait ; il dit : Attraction ! Ce mot, c'était le mot de la création [ Contemplation. A mon père . J.-J. Ampère. (N.d.A.)] . Pour ce qui regarde les poètes, les élégants extraits servaient d'exil à quelques pièces de Dryden. On ne pardonnait point aux vers rimés de Pope, bien qu'on visitât sa maison à Twickenham, que l'on coupât des morceaux du saule pleureur planté par lui, et dépéri comme sa renommée. Blair ? Ennuyeux critique à la française : on le mettait bien au-dessous de Johnson. Le vieux Spectateur ? Au grenier. La littérature philosophique ? En classe à Edimbourg. Les ouvrages des politiques anglais ont peu d'intérêt général. Les questions générales y sont rarement touchées : ces ouvrages ne s'occupent guère que des vérités particulières à la constitution des peuples britanniques. Les traités des économistes sont moins circonscrits : les calculs sur la richesse des nations, l'influence des colonies, le mouvement des générations, l'emploi des capitaux, la balance du commerce et de l'agriculture, s'appliquent en partie aux sociétés européennes. Cependant, à l'époque dont je parle, M. Burke sortait de l'individualité nationale politique : en se déclarant contre la révolution française, il entraîna son pays dans cette longue voie d'hostilités qui aboutit aux champs de Waterloo. Isolée pendant vingt-deux ans, l'Angleterre défendit sa constitution contre les idées qui l'envahissent aujourd'hui et l'entraînent au sort commun de l'ancienne civilisation. Théâtre. Mistriss Siddons. Parterre. Invasion de la littérature allemande Il y avait pourtant de l'ingratitude envers les classiques que l'on dédaignait : on était revenu à Shakespeare et à Milton : eh bien, les écrivains du siècle de la reine Anne avaient rendu à la lumière ces deux poètes, qui attendirent cinquante ans dans les limbes le moment de leur entrée dans la gloire. Dryden, Pope et Addison furent les promoteurs de l'apothéose. Ainsi Voltaire a contribué à l'illustration des grands hommes du règne de Louis XIV : cet esprit mobile, curieux, investigateur, ayant beaucoup de renommée, en prêtait un peu à son prochain, à condition qu'elle lui serait rendue à de gros intérêts. Durant les huit années de mon émigration à Londres, je vis Shakespeare dominer la scène ; à peine Rowe, Congrève, Otway, y paraissent-ils quelquefois : ce peintre sublime et inégal des passions ne permettait à personne de se placer auprès de lui. Mistriss Siddons, dans le rôle de lady Macbeth, jouait avec une grandeur extraordinaire : la scène du somnambulisme glaçait d'effroi le spectateur. Talma seul était au niveau de cette actrice ; mais son talent avait quelque chose de la correction grecque, qui ne se retrouvait pas dans celui de Mistriss Siddons. Invité à une soirée chez lord Lansdown en 1822, Sa Seigneurie me présenta à une dame sévère, âgée de soixante-treize ans : elle était habillée de crêpe, portait un voile noir comme un diadème sur ses cheveux blancs, et ressemblait à une reine abdiquée. Elle me salua d'un ton solennel et de trois phrases estropiées du Génie du Christianisme ; puis elle me dit, avec non moins de solennité : " Je suis mistriss Siddons. " Si elle m'avait dit : " Je suis lady Macbeth, " je l'aurais cru. Il suffit de vivre pour rencontrer ces débris d'un siècle, jetés par les flots du temps sur le rivage d'un autre siècle. Le parterre anglais était en mes jours d'exil turbulent et grossier ; des matelots buvaient de la bière au parterre, mangeaient des oranges, apostrophaient les loges. Je me trouvais un soir auprès d'un matelot entré ivre dans la salle ; il me demanda où il était : je lui dis : A Covent-Garden : " Pretty garden, indeed ! - Joli jardin, vraiment ! " s'écria-t-il, saisi comme les dieux d'Homère d'un rire inextinguible. Mais John Bull, dans sa brutalité, était meilleur juge des beautés de Shakespeare que ces dandys qui préfèrent actuellement les pièces de Kotzebue et de nos boulevards, traduites en anglais, aux scènes de Richard III et d' Hamlet . La littérature germanique a envahi la littérature anglaise, comme la littérature italienne d'abord, et la littérature française ensuite, firent autrefois irruption dans la patrie de Milton. Walter Scott débuta dans la carrière des lettres par la traduction du Berlichingen de Goethe. Puis les drames de Kotzebue profanèrent la scène de Shakespeare : on aurait pu choisir autrement, puisqu'on avait Goethe, Schiller et Lessing. Quelques poètes écossais ont imité mieux, dans leur courage et dans leurs montagnes, ces chants guerriers de la nouvelle Germanie que M. Saint-Marc-Girardin nous a fait connaître, comme M. Ampère nous a initiés aux Edda, aux Sagas et aux Nibelungen. " Comme elle dort (la reine de Prusse) doucement ! Ses traits respirent encore je ne sais quel air de vie. Ah ! puisses-tu dormir jusqu'au jour où ton peuple lavera dans le sang la rouille de son épée, dormir jusqu'à la nuit, la plus belle des nuits, qui verra briller sur les montagnes les signaux de la guerre. Eveille-toi alors, éveille-toi, sainte patronne de l'Allemagne : sois son ange, l'ange de la liberté et de la vengeance [Kaerner, Notices sur l'Allemagne . M. Saint-Marc-Girardin. (N.d.A.)] ! " Eloquence politique. Fox. Burke. Pitt L'éloquence politique pourrait être considérée comme faisant partie de la littérature britannique [Tout ce qui suit, jusqu'au chapitre Voyages , est extrait de mes Mémoires , et marqué de guillemets. (N.d.A.)] : j'ai été à même de la juger à deux époques bien différentes de ma vie. " L'Angleterre de 1688 était vers la fin du siècle dernier à l'apogée de sa gloire. Pauvre émigré à Londres de 1792 à 1800, j'ai entendu parler les Pitt, les Fox, les Sheridan, les Wilberforce, les Grenville, les Whitbread, les Lauderdale, les Erskine ; magnifique ambassadeur à Londres en 1822, je ne saurais dire à quel point je fus frappé lorsque, au lieu des grands orateurs que j'avais admirés autrefois, je vis se lever ceux qui étaient leurs seconds à la date de mon premier voyage, les écoliers à la place des maîtres. Albion s'en va, comme le reste ; les idées générales ont pénétré dans cette société particulière , et la mènent. Mais l'aristocratie éclairée, placée à la tête de ce pays depuis cent quarante ans, aura montré au monde une des plus belles et des plus puissantes sociétés qui aient fait honneur à l'espèce humaine, depuis le patriciat romain. Les derniers succès de la couronne britannique sur le continent ont précipité sa chute : l'Angleterre victorieuse, de même que Bonaparte vaincu, a perdu son empire à Waterloo. " En 1796 j'assistai à la mémorable séance de la chambre des communes où M. Burke se sépara de M. Fox. Il s'agissait de la révolution française, que M. Burke attaquait et que M. Fox défendait. Jamais les deux orateurs, qui jusque alors avaient été amis, ne déployèrent autant d'éloquence. Toute la chambre fut émue, et des larmes remplirent les yeux de M. Fox quand M. Burke termina sa réplique par ces paroles : " Le très honorable gentleman, dans le discours qu'il a fait, m'a traité à chaque phrase avec une dureté peu commune ; il a censuré ma vie entière, ma conduite et mes opinions. Nonobstant cette grande et sérieuse attaque, non méritée de ma part, je ne serai pas épouvanté ; je ne crains pas de déclarer mes sentiments dans cette chambre, ou partout ailleurs. Je dirai au monde entier que la constitution est en péril. C'est certainement une chose indiscrète en tout temps, et beaucoup plus indiscrète encore à cet âge de ma vie, que de provoquer des ennemis ou de donner à mes amis des raisons de m'abandonner. Cependant, si cela doit arriver pour mon adhérence à la constitution britannique, je risquerai tout, et, comme le devoir public et la prudence publique me l'ordonnent, dans mes dernières paroles je m'écrierai : Fuyez la constitution française ! " ( Fly from the French constitution .) " M. Fox ayant dit qu'il ne s'agissait pas de perdre des amis . M. Burke s'écria : " Oui ! il s'agit de perdre des amis ! Je connais le résultat de ma conduite ; j'ai fait mon devoir au prix de mon ami, notre amitié est finie : I have done my duty at the price of my friend ; our friendship is at an end . J'avertis les très honorables gentlemen qui sont les deux grands rivaux dans cette chambre, qu'ils doivent à l'avenir (soit qu'ils se meuvent dans l'hémisphère politique, comme deux flamboyants météores, soit qu'ils marchent ensemble, comme deux frères), je les avertis qu'ils doivent préserver et chérir la constitution britannique ; qu'ils doivent se mettre en garde contre les innovations, et se sauver du danger de ces nouvelles théories " ( from the danger of these new theories ). " Pitt, Fox, Burke, ne sont plus, et la constitution anglaise a subi l'influence des nouvelles théories . Il faut avoir vu la gravité des débats parlementaires à cette époque, il faut avoir entendu ces orateurs dont la voix prophétique semblait annoncer une révolution prochaine, pour se faire une idée de la scène que je viens de rappeler. La liberté contenue dans les limites de l'ordre semblait se débattre à Westminster, sous l'influence de la liberté anarchique qui parlait à la tribune encore sanglante de la Convention. " M. Pitt, grand et maigre, avait un air triste et moqueur. Sa parole était froide, son intonation monotone, son geste insensible ; toutefois, la lucidité et la fluidité de ses pensées, la logique de ses raisonnements subitement illuminés d'éclairs d'éloquence, faisaient de son talent quelque chose hors de ligne. " J'apercevais assez souvent M. Pitt lorsque de son hôtel, à travers le parc Saint-James, il allait à pied chez le roi. De son côté, Georges III arrivait de Windsor, après avoir bu de la bière dans un pot d'étain avec les fermiers du voisinage ; il franchissait les vilaines cours de son vilain châtelet, dans une voiture grise que suivaient quelques gardes à cheval : c'était là le maître des rois de l'Europe, comme cinq ou six marchands de la Cité sont les maîtres de l'Inde. M. Pitt, en habit noir, épée à poignée d'acier au côté, chapeau sous le bras, montait enjambant deux ou trois marches à la fois. Il ne trouvait sur son passage que trois ou quatre émigrés désoeuvrés : laissant tomber sur nous un regard dédaigneux, il passait le nez au vent, la figure pâle. " Ce grand financier n'avait aucun ordre chez lui ; point d'heures réglées pour ses repas ou son sommeil. Criblé de dettes, il ne payait rien, et ne se pouvait résoudre à faire l'addition d'un mémoire. Un valet de chambre conduisait sa maison. Mal vêtu, sans plaisir, sans passion, avide de pouvoir, il méprisait les honneurs et ne voulait être que William Pitt . " Lord Liverpool, au mois de juin 1822, me mena dîner à sa campagne : en traversant la bruyère de Pulteney, il me montra la petite maison où mourut pauvre le fils de lord Chatham, l'homme d'Etat qui avait mis l'Europe à sa solde et distribué de ses propres mains tous les milliards de la terre. " Changement des moeurs anglaises. - Gentlemen-Farmers. Clergé. Grand monde. Georges III " Séparés du continent par une longue guerre [Extrait de mes Mémoires . (N.d.A.)] , les Anglais conservaient à la fin du dernier siècle leurs moeurs et leur caractère national. Tout n'était pas encore machine dans les classes industrielles, folie dans les hautes classes. Sur ces mêmes trottoirs où l'on voit maintenant se promener des figures sales et des hommes en redingote passaient de petites filles en mantelet blanc, chapeau de paille noué sous le menton avec un ruban, corbeille au bras, dans laquelle étaient des fruits ou un livre ; toutes tenant les yeux baissés, toutes rougissant lorsqu'on les regardait. Les redingotes sans habit étaient si peu d'usage à Londres en 1793, qu'une femme qui pleurait à chaudes larmes la mort de Louis XVI me disait : " Mais, cher monsieur, est-il vrai que le pauvre roi était vêtu d'une redingote quand on lui coupa la tête ? " " Les gentlemen-farmers n'avaient point encore vendu leur patrimoine pour habiter Londres ; ils formaient encore dans la chambre des communes cette fraction indépendante qui, se portant de l'opposition au ministère, maintenait les idées d'ordre et de propriété. Ils chassaient le renard ou le faisan en automne, mangeaient l'oie grasse à Noël, criaient Vivat au roast-beef , se plaignaient du présent, vantaient le passé, maudissaient Pitt et la guerre, laquelle augmentait le prix du vin de Porto, et se couchaient ivres pour recommencer le lendemain la même vie. Ils se tenaient assurés que la gloire de la Grande-Bretagne ne périrait point, tant qu'on chanterait God save the King , que les bourg-pourris seraient maintenus, que les lois sur la chasse resteraient en vigueur, et que l'on vendrait furtivement au marché les lièvres et les perdrix, sous le nom de lions et d' autruches . " Le clergé anglican était savant, hospitalier et généreux ; il avait reçu le clergé français avec une charité toute chrétienne. L'université d'Oxford fit imprimer à ses frais, et distribuer gratis aux curés, un Nouveau Testament, selon la leçon romaine, avec ces mots : A l'usage du clergé catholique exilé pour la religion . " Quant à la haute société anglaise, chétif exilé, je n'en apercevais que les dehors. Lors des réceptions à la cour, ou chez la princesse de Galles, passaient des ladies assises de côté dans des chaises à porteur ; leurs grands paniers sortaient par la porte de la chaise, comme des devants d'autel ; elles ressemblaient elles-mêmes, sur ces autels de leur ceinture, à des madones ou à des pagodes. Ces belles dames étaient les filles dont le duc de Guines et le duc de Lauzun avaient adoré les mères, et ces filles étaient en 1822 les mères et grand-mères des petites-filles qui dansaient chez moi, en robe courte, au son du galoubet de Colline. Il y a de cela onze années : onze années attachées au bas d'une robe doivent avoir rendu les pas moins légers. Et chacune de ces petites- filles a peut-être à présent onze petites filles, les plus vieilles âgées de onze ans et prêtes à se marier bientôt sur la célèbre bruyère ; rapides générations de fleurs. " Georges III survécut à M. Pitt, mais il avait perdu la raison et la vue. Chaque session, à l'ouverture du parlement, les ministres lisaient, aux chambres silencieuses et attendries, le bulletin de la santé du roi. On rencontrait le monarque aveugle, errant comme le roi Léar dans ses palais, tâtonnant avec ses mains les murs des salles du château de Windsor, ou assis devant un piano, jouant, en cheveux blancs, une sonate de Haendel, ou l'air favori de Shakespeare : C'est une belle fin de la vieille Angleterre , " old England [Les extraits des Mémoires sont interrompus ici. (N.d.A.)] . " Voyages. Le capitaine Ross. Jacquemont. Lamartine Voyage ! grand mot ! il me rappelle ma vie entière. Les Américains veulent bien me regarder comme le chantre de leurs anciennes forêts, et l'Arabe Abou-Gosh se souvient encore de ma course dans les montagnes de la Judée. J'ai ouvert la porte de l'Orient à lord Byron et aux voyageurs qui depuis moi ont visité le Céphise, le Jourdain et le Nil ; postérité nombreuse, que j'ai envoyée en Egypte, comme Jacob y envoya ses fils. Mes vieux et jeunes amis ont élargi le petit sentier qu'avait laissé mon passage : M. Michaud, dernier pèlerin de ces croisades s'est présenté au saint-sépulcre ; M. Lenormant a visité les tombeaux de Thèbes pour nous conserver la langue de Champollion ; il a vu renaître parmi les ruines de la Grèce la liberté que j'y avais vue expirer sous le turban, ivre de fanatisme, d'opium et de femmes. Mes traces en tous pays ont été effacées par d'autres traces ; elles ne sont restées solitaires que dans la poussière de Carthage, comme les vestiges d'un hôte du désert sur les neiges canadiennes. Dans les savanes même d'Atala, les herbes sont remplacées par des moissons : trois grands chemins mènent au Natchez ; et si Chactas vivait encore, il pourrait être député au congrès de Washington. Enfin j'ai reçu une brochure des Chéroquois : ces sauvages me complimentent en anglais, comme un " éminent écrivain et le conducteur de la presse publique ", Eminent writer and conductor of the public press . Les voyages doivent être compris dans la littérature anglaise. Il s'est opéré bien des changements dans la manière de les écrire depuis Shaw, Chandeler, Raleph, Hudson, Baffine, Anson, etc., jusqu'aux derniers explorateurs de terre et de mer. Il faudrait faire un volume sur les capitaines Cock et Van Couver, sur les mille et une courses à travers l'Inde, sur les découvertes de Claperton et de Laing, de Mungo-Park et des frères Lander, sur celles des capitaines Francklin Parry et Ross. Si je me laissais entraîner à mon goût pour les voyages, il me serait impossible de sortir de Tombouctou, des bords du Niger ou des vallées de l'Himalaya. Cependant, et afin de ne pas omettre cette grande branche de la littérature anglaise, je citerai quelques passages extraits du journal du capitaine Ross : je m'intéresse particulièrement à ce monde arctique dont je rêvai la découverte dans ma jeunesse. Le capitaine Ross, parti d'Angleterre en 1829, à la recherche du passage du nord-ouest, pénétra dans le détroit de Lancaster et l' Inlet du Prince-Régent. Arrêté par les glaces dans le golfe auquel il a donné le nom de Boothia, il demeura quatre ans enfermé sur la côte occidentale de ce golfe. Obligé d'abandonner son navire, La Victoire il revint, sur la surface d'un océan gelé, chercher la baie de Baffin où il eut le bonheur de rencontrer le vaisseau baleinier L'Isabelle , qui le reçut à son bord : par un concours de circonstances extraordinaires, L'Isabelle était le vaisseau même que montait le capitaine Ross lors de son premier voyage en 1828. Pendant les quatre années de sa détention dans les glaces, le capitaine découvrit le pôle magnétique et la mer polaire de l'ouest, séparée seulement de la mer de l'est par un isthme fort étroit. Voyons maintenant les souffrances des voyageurs et l'espèce de poésie désolée de ces régions. Le capitaine peint de cette manière la nature hyperboréenne ; je me sers de la traduction de M. Defauconpret : " La neige détruit l'effet de tout le paysage et en fait disparaître l'ensemble, en confondant les distances, les proportions, et surtout l'harmonie du coloris ; en nous donnant une misérable mosaïque de noir et de blanc, au lieu de ces douces dégradations de teintes et de ces combinaisons de couleurs que produit la nature dans sa parure d'été, au milieu des paysages les moins attrayants et les plus agrestes. " Telles sont mes objections contre une vue de neige. L'expérience d'un jour suffit pour les suggérer. A plus forte raison devaient-elles se présenter à nous dans une misérable région où pendant plus de la moitié de l'année on n'a au- dessus de la tête que de la neige, où l'ouragan a des ailes de neige, où le brouillard est de la neige, où le soleil ne se montre que pour briller sur la terre que couvre la neige, quoiqu'il n'en tombe pas ; où l'haleine qui sort de la bouche se change en neige ; où la neige s'attache aux cheveux, aux cils et à tous les vêtements, où elle remplit nos chambres ; nos plats et nos lits, si nous ouvrons une porte pour donner accès à l'air extérieur ; où le cristal liquide qui doit étancher notre soif sort d'une bouilloire remplie de neige et suspendue sur une lampe ; où nous avons des sofas, des lits, des maisons de neige ; où la neige couvre le pont et le toit de notre navire, et forme nos observatoires et nos garde-manger enfin, où la neige, quand elle ne pourrait plus nous être d'aucun autre usage, servirait à former nos cercueils et nos tombes. " Le commandant Ross, neveu du capitaine, était allé faire une course chez une horde d'Esquimaux : " Nos guides étaient complètement en défaut, car la neige qui tombait était si épaisse, qu'ils ne pouvaient voir à dix toises devant eux. Nous fûmes donc forcés de renoncer à toute tentative ultérieure et de consentir à ce qu'ils construisissent une hutte de neige. " Elle fut terminée en une demi-heure, et jamais nous n'eûmes lieu d'être plus satisfaits de ce genre d'architecture, qui en si peu de temps nous procura un abri contre le vent et la neige aussi bien qu'aurait pu faire la meilleure maison construite en pierre. " Nos vêtements avaient été tellement pénétrés par la neige qui s'y était ensuite gelée, que nous ne pûmes les ôter que lorsque la chaleur de nos corps les eut rendus plus souples. Nous souffrions beaucoup de la soif, et tandis que les Esquimaux construisaient la hutte, nous fîmes fondre de la neige à l'aide d'une lampe à l'esprit de vin. Nous en eûmes bientôt une quantité suffisante pour nous quatre, et nos guides en furent aussi enchantés que surpris, car la même opération, qu'ils font dans un vase de pierre suspendu sur leur lampe, est pour eux l'ouvrage de trois à quatre heures. " Notre habitation n'était pourtant pas sans inconvénient. Son extrême petitesse en était déjà un ; mais le plus grand était que les murs se fondaient, et que l'eau tombant sur nos habits les mouillait à un tel point que nous fûmes obligés de les ôter et de nous glisser dans les sacs de fourrure dont nous étions munis. Par ce moyen nous écartâmes l'ennemi, et nous pûmes dormir. " (...) " Nous eûmes un ouragan venant du nord, et il dura toute la journée avec tant de force, que nous ne pûmes sortir de la hutte... Le vent hurlait autour de nos murs de neige, et celle qu'il chassait battait contre eux avec un sifflement que j'étais charmé de pouvoir oublier en me livrant à une conversation qui m'empêchait d'y faire attention. " Le moment où le commandant Ross découvre l'Océan de l'ouest est remarquable : " Mes compagnons, que j'avais quittés un moment, avaient annoncé leur arrivée sur les bords de l'Océan occidental par trois acclamations. C'était en effet pour eux, et encore plus pour moi, leur chef, un spectacle palpitant d'intérêt, et qui méritait bien le salut ordinaire du marin. C'était cet Océan que nous avions cherché ; l'objet de notre ambition et de nos efforts ; l'espace d'eau libre qui, comme nous l'avions espéré, devait nous porter autour du continent de l'Amérique et nous procurer le triomphe si désiré par nos prédécesseurs, et que nous-mêmes nous avions si longtemps et si inutilement travaillé à obtenir. Notre but eût été atteint si la nature n'y eût mis obstacle ; si notre chaîne de lacs eût été un bras de mer ; si cette vallée eût ouvert une communication libre entre les deux mers. Du moins, nous en avions reconnu l'impossibilité. Cet Océan tant désiré était à nos pieds ; nous allions bientôt voyager sur sa surface, et au milieu de notre désappointement nous avions du moins la consolation d'avoir écarté tous les doutes, banni toute incertitude, et de sentir que lorsque Dieu a dit non il ne reste à l'homme autre chose à faire qu'à se soumettre et à lui rendre grâces de ce qu'il a accordé. C'était un moment solennel, un moment à ne jamais oublier ; les acclamations des marins ne produisirent jamais une impression plus profonde qu'en ce moment où elles interrompaient le silence de la nuit, au milieu d'un désert de glace et de neige, où il n'y avait pas un seul objet qui put rappeler qu'il existait des êtres vivants, et où il semblait qu'aucun son n'eut jamais été entendu. " (...) " On peut s'imaginer combien il me répugnait de retourner au vaisseau, du point où nous étions parvenus, à l'instant où nous touchions presque à l'objet principal de notre expédition ; mais il faudrait être dans la situation où nous nous trouvions pour concevoir toute l'étendue de nos regrets et de notre désappointement. Notre distance du cap Turnagain n'était pas alors plus grande que l'espace que nous avions déjà parcouru, et quelques jours de plus à notre disposition nous auraient permis d'achever tout ce qui restait à faire, de retourner triomphants à La Victoire , et de reporter en Angleterre un fruit véritablement digne de nos longs et pénibles travaux. Mais ce peu de jours n'étaient pas en notre pouvoir. (...) " Nous déployâmes donc notre drapeau pour accomplir le cérémonial d'usage, et nous prîmes possession de tout le pays que nous apercevions jusqu'à cette pointe éloignée. Nous donnâmes à celle sur laquelle nous étions le nom de Pointe de la Victoire ; c'était le nec plus ultrà de nos travaux. (...) " Nous élevâmes sur la Pointe de la Victoire un monticule de pierres de six pieds de hauteur, et dans l'intérieur nous plaçâmes une caisse d'étain contenant une courte relation de ce que nous avions fait depuis notre départ d'Angleterre. Telle est la coutume, et nous devions nous y conformer, quoiqu'il n'y eût pas la moindre apparence que notre petite histoire tombât jamais sous les yeux d'un Européen. Nous aurions pourtant travaillé à cet ouvrage avec une sorte d'espoir, si nous avions su alors qu'on nous regardait déjà comme des hommes perdus, sinon morts, et que notre ancien ami Back, notre ami éprouvé, était sur le point de partir pour nous chercher et nous rendre à la société et à notre patrie. S'il arrive que le cours des recherches qu'il continue en ce moment le conduise au cap Turnagain, en cet endroit, et qu'il y trouve la preuve de la visite que nous y avons faite, nous savons ce que c'est pour le voyageur errant dans ces solitudes de trouver des traces qui lui rappellent sa patrie et ses amis, et nous pourrions presque lui envier ce bonheur imaginaire. " Le sentiment de patrie exprimé au milieu de ces souffrances inouïes et de ces affreux climats ; ces noms confiés à un monument de neige et qui ne seront pas retrouvés ; cette gloire inconnue reposant sous quelques pierres, s'adressant du fond d'une solitude éternelle à une postérité qui n'existera jamais ; ces paroles écrites qui ne parleront point dans ces régions muettes, ou qui s'éteindront sous le bruit des glaces brisées par une tempête qu'aucune oreille n'entendra : tout cet ensemble de choses étonne. Mais la première émotion passée, on trouve, en dernier résultat, que la mort est au bout de tout : la vie et la mémoire de l'homme se perdent sur tous les rivages, dans le silence et les glaces de la tombe. Voyez l'infortuné Jacquemont mourir loin de la France, environné de toutes les populations de l'Indostan : sa voix est-elle moins poignante que celle de ces marins se souvenant de leur pays, dans les solitudes hyperboréennes ? Couché sur le dos, parce qu'il n'avait plus la force de se tenir assis, il traçait au crayon, le 1er décembre 1832, ce billet à son frère : " Ma fin, si c'est elle qui s'approche, est douce et tranquille. Si tu étais là assis sur le bord de mon lit, avec notre père et Frédéric, j'aurais l'âme brisée et ne verrais pas venir la mort avec cette résignation et cette sérénité. Console-toi ; console notre père ; consolez-vous mutuellement, mes amis. " Mais je suis épuisé par cet effort d'écrire. Il faut vous dire adieu ! adieu ! Oh ! que vous êtes aimés de votre pauvre Victor ! - Adieu pour la dernière fois ! " Les voyageurs modernes de la France peuvent lutter dans leurs descriptions avec les tableaux présentés par les voyageurs anglais : vous ne trouveriez dans les peintures de l'Inde rien d'aussi brillant que cette description de M. de Lamartine. Sous les pins, dans le sable foulé des chameaux, au milieu des caravanes, aux rayons du soleil de la Syrie, le lecteur aimera à se réchauffer en sortant de cette terre sans arbres, de ce sable de neige, marqué par les pas des renards et des ours, de ces huttes de frimas éclairées par ce que le capitaine Ross appelle le crépuscule du midi : " A une demi-lieue environ de la ville, du côté du levant, l'émir Fakardin a planté une forêt de pins parasols sur un plateau sablonneux, qui s'étend entre la mer et la plaine de Baghdad, beau village arabe au pied du Liban : l'émir planta, dit-on, cette magnifique forêt pour opposer un rempart à l'invasion des immenses collines de sable rouge qui s'élèvent un peu plus loin et qui menaçaient d'engloutir Bayruth et ses riches plantations. La forêt est devenue superbe ; les troncs des arbres ont soixante et quatre-vingts pieds de haut d'un seul jet, et ils étendent de l'un à l'autre leurs larges têtes immobiles qui, couvrent d'ombre un espace immense ; des sentiers de sable glissent sous les troncs des pins et présentent le sol le plus doux aux pieds des chevaux. Le reste du terrain est couvert d'un léger duvet de gazon semé de fleurs du rouge le plus éclatant ; les ognons de jacinthes sauvages sont si gros, qu'ils ne s'écrasent pas sous le fer des chevaux. A travers les colonnades de ces troncs de sapins, on voit d'un coté les dunes blanches et rougeâtres de sable qui cachent la mer, de l'autre la plaine de Bagdad et le cours du fleuve dans cette plaine, et un coin du golfe, semblable à un petit lac, tant il est encadré par l'horizon des terres et les douze ou quinze villages arabes jetés sur les dernières pentes du Liban, et enfin les groupes du Liban même, qui font le rideau de cette scène. La lumière est si nette et l'air si pur, qu'on distingue à plusieurs lieues d'élévation les formes des cèdres ou des caroubiers sur les montagnes, ou les grands aigles qui nagent sans remuer leurs ailes dans l'océan de l'éther. Ce bois de pins est certainement le plus magnifique de tous les sites que j'aie vus dans ma vie. Le ciel, les montagnes, les neiges, l'horizon bleu de la mer, l'horizon rouge et funèbre du désert de sable, les lignes serpentantes du fleuve, les têtes isolées des cyprès, les grappes des palmiers épars dans la campagne, l'aspect gracieux des chaumières couvertes d'orangers et de vignes retombant sur les toits, l'aspect sévère des hauts monastères maronites, faisant de larges taches d'ombre ou de larges jets de lumière sur les flancs ciselés du Liban ; les caravanes de chameaux chargés des marchandises de Damas, qui passent silencieusement entre les troncs d'arbres ; des bandes de pauvres juifs montés sur des ânes, tenant deux enfants sur chaque bras ; des femmes enveloppées de voiles blancs, à cheval, marchant au son du fifre et du tambourin, environnées d'une foule d'enfants vêtus d'étoffes rouges bordées d'or, et qui dansent devant leurs chevaux ; quelques cavaliers arabes courant le dgérid autour de nous sur des chevaux dont la crinière balaye littéralement le sable, quelques groupes de Turcs assis devant un café bâti en feuillage, et fumant la pipe ou faisant la prière ; un peu plus loin les collines désertes de sable sans fin, qui se teignent d'or aux rayons du soleil du soir, et où le vent soulève des nuages de poussière enflammée ; enfin, le sourd mugissement de la mer, qui se mêle au bruit musical du vent dans les têtes de sapins, et au chant de milliers d'oiseaux inconnus, tout cela offre à l'oeil et à la pensée du promeneur le mélange le plus sublime, le plus doux, et à la fois le plus mélancolique qui ait jamais enivré mon âme ; c'est le site de mes rêves, j'y reviendrais tous les jours. " Le lecteur sera sur ce site de l'avis du poète : il y reviendra. Romans. - Tristes vérités qui sortent des longues correspondances. Style épistolaire Les romans, toujours à la fin du dernier siècle, avaient été compris dans la proscription générale. Richardson dormait oublié : ses compatriotes trouvaient dans son style des traces de la société inférieure, au sein de laquelle il avait vécu. Fielding se soutenait bien ; Sterne, entrepreneur d'originalité, était passé. On lisait encore Le Vicaire de Wakefield . Si Richardson n'a pas de style (ce dont nous ne sommes pas juges, nous autres étrangers), il ne vivra pas, parce qu'on ne vit que par le style. En vain on se révolte contre cette vérité : l'ouvrage le mieux composé, orné de portraits d'une bonne ressemblance, rempli de mille autres perfections, est mort-né si le style manque. Le style, et il y en a de mille sortes, ne s'apprend pas ; c'est le don du ciel, c'est le talent. Mais si Richardson n'a été abandonné que pour certaines locutions bourgeoises, insupportables à une société élégante, il pourra renaître ; la révolution qui s'opère en abaissant l'aristocratie et en élevant les classes moyennes rendra moins sensibles ou fera disparaître les traces des habitudes de ménage et d'un langage inférieur. Les romans en lettres (vu l'espace étroit dans lequel l'action et les personnages sont renfermés) manquent d'un intérêt triste et d'une vérité philosophique qui sortent de la lecture des correspondances réelles. Prenez, par exemple, les oeuvres de Voltaire ; lisez la première lettre, adressée en 1715 à la marquise de Mimeure, et le dernier billet écrit le 26 mai 1778, quatre jours avant la mort de l'auteur, au comte de Lally Tollendal ; réfléchissez sur tout ce qui a passé dans cette période de soixante-trois années. Voyez défiler la longue procession des morts : Chaulieu, Cideville, Thiriot, Algarotti, Genonville, Helvétius ; parmi les femmes, la princesse de Bareith, la maréchale de Villars, la marquise de Pompadour, la comtesse de Fontaine, la marquise Du Châtelet, madame Denis, et ces créatures de plaisir qui traversent en riant la vie, les Lecouvreur, les Lubert, les Gaussin, les Sallé, les Camargo, Terpsichores aux pas mesurés par les Grâces , dit le poète, et dont les cendres légères sont aujourd'hui foulées par les danses aériennes de Taglioni. Quand vous suivez quelque temps la même correspondance, vous tournez la page, et le nom écrit d'un côté ne l'est plus de l'autre ; un nouveau Genonville, une nouvelle Du Châtelet paraissent et vont, à vingt lettres de là, s'abîmer sans retour : les amitiés succèdent aux amitiés, les amours aux amours. L'illustre vieillard s'enfonçant dans ses années cesse d'être en rapport, excepté par la gloire, avec les générations qui s'élèvent ; il leur parle encore du désert de Ferney, mais il n'a plus que sa voix au milieu d'elles. Qu'il y a loin des vers au fils unique de Louis XIV : Noble sang du plus grand des rois, Son amour et notre espérance, etc., aux stances à madame Du Deffant : Eh quoi ! vous êtes étonnée Qu'au bout de quatre-vingts hivers Ma muse faible et surannée Puisse encor fredonner des vers ! . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Quelquefois un peu de verdure Rit sous les glaçons de nos champs ; Elle console la nature, Mais elle sèche en peu de temps. Le roi de Prusse, l'impératrice de Russie, toutes les grandeurs, toutes les célébrités de la terre reçoivent à genoux, comme un brevet d'immortalité, quelques mots de l'écrivain qui vit mourir Louis XIV, passer Louis XV et son siècle, naître et régner Louis XVI, et qui, placé entre le grand roi et le roi martyr, est à lui seul toute l'histoire de France de son temps. Mais une correspondance particulière entre deux personnes qui se sont aimées offre peut-être encore quelque chose de plus triste, car ce ne sont plus les hommes , c'est l' homme que l'on voit. D'abord les lettres sont longues, vives, multipliées ; le jour n'y suffit pas : on écrit au coucher du soleil ; on trace quelques mots au clair de la lune, chargeant la lumière chaste, silencieuse, discrète, de couvrir de sa pudeur mille désirs. On s'est quitté à l'aube ; à l'aube on épie la première clarté pour écrire ce que l'on croit avoir oublié de dire dans des heures de délices. Mille serments couvrent le papier où se reflètent les roses de l'aurore ; mille baisers sont déposés sur les mots brûlants qui semblent naître du premier regard du soleil : pas une idée, une image, une rêverie, un accident, une inquiétude qui n'ait sa lettre. Voici qu'un matin quelque chose de presque insensible se glisse sur la beauté de cette passion, comme une première ride sur le front d'une femme adorée. Le souffle et le parfum de l'amour expirent dans ces pages de la jeunesse, comme une brise s'allanguit le soir sur des fleurs ; on s'en aperçoit, et l'on ne veut pas se l'avouer. Les lettres s'abrègent, diminuent en nombre, se remplissent de nouvelles, de descriptions. de choses étrangères ; quelques-unes ont retardé, mais on est moins inquiet ; sûr d'aimer et d'être aimé, on est devenu raisonnable, on ne gronde plus, on se soumet à l'absence. Les serments vont toujours leur train, ce sont toujours les mêmes mots mais ils sont morts ; l'âme y manque : Je vous aime n'est plus là qu'une expression d'habitude, un protocole obligé, le j'ai l'honneur d'être de toute lettre d'amour. Peu à peu le style se glace ou s'irrite. Le jour de poste n'est plus impatiemment attendu, il est redouté : écrire devient une fatigue. On rougit en pensée des folies que l'on a confiées au papier ; on voudrait pouvoir retirer ses lettres et les jeter au feu. Qu'est-il survenu ? Est-ce un nouvel attachement qui commence, ou un vieil attachement qui finit ? N'importe : c'est l'amour qui meurt avant l'objet aimé. Vivent les romans en lettres et sans lettres, où les sentiments ne se détruisent que par la violence, où ils ne cèdent jamais à ce travail caché au fond de la nature humaine ; fièvre lente du temps qui produit le dégoût et la lassitude, qui dissipe toute illusion et tout enchantement, qui mine nos passions, fane nos amours et change nos coeurs comme elle change nos cheveux et nos années. Cependant, il est une exception à cette infirmité des choses humaines : il arrive quelquefois que, dans une âme forte, un amour dure assez pour se transformer en amitié passionnée, pour devenir un devoir, pour prendre les qualités de la vertu ; alors il perd sa défaillance de nature et vit de ses principes immortels. Richardson a merveilleusement représenté une passion de cette sorte dans le caractère de Clémentine. Au surplus, en laissant à part les lettres fictives des romans et ne considérant que la langue épistolaire, les Anglais n'ont rien à comparer aux lettres de madame de Sévigné : les lettres de Pope, de Swift, d'Arbuthnot, de Bolingbroke, de Lady Montague, et enfin celles de Junius, que l'on croit être de sir Philip Francis, sont des ouvrages et non des lettres ; elles ont plus ou moins de rapport avec les lettres de Pline le jeune et de Voiture. Je préférerais pour mon goût, quelques lettres de l'infortuné lord Russel, de lady Russel, de miss Anne Seward, et le peu que l'on connaît des lettres de lord Byron. Nouveaux romans De Clarisse et de Tome Jones sont sorties les deux principales branches de la famille des romans modernes anglais, les romans à tableaux de famille et drames domestiques, les romans à aventures et à peintures de la société générale. Après Richardson les moeurs de l' ouest de la ville firent une irruption dans le domaine des fictions : les romans se remplirent de châteaux, de lords et de ladies, de scènes aux eaux, d'aventures aux courses de chevaux, au bal à l'Opéra, au Ranelagh, avec un chit-chat , un caquetage qui ne finissait plus. La scène ne tarda pas à se transporter en Italie ; les amants traversèrent les Alpes avec des périls effroyables et des douleurs d'âme à attendrir les lions : le lion répandit des pleurs ! Un jargon de bonne compagnie fut adopté : or, les modes de mots, les affectations d'un certain langage, d'une certaine prononciation, changeant dans la haute société anglaise presque à chaque session parlementaire, un honnête lecteur est tout ébahi de ne plus savoir l'anglais qu'il croyait savoir six mois auparavant. En 1822, lors de mon ambassade à Londres, le fashionable devait offrir au premier coup d'oeil un homme malheureux et malade, il devait avoir quelque chose de négligé dans sa personne, les ongles longs, la barbe non pas entière, non pas rasée, mais grandie un moment par surprise, par oubli, pendant les préoccupations du désespoir : mèche de cheveux au vent, regard profond, sublime, égaré et fatal ; lèvres contractées en dédain de la nature humaine ; coeur ennuyé, byronnien, noyé dans le dégoût et le mystère de l'être. Aujourd'hui le dandy doit avoir un air conquérant, léger, insolent ; il doit soigner sa toilette, porter des moustaches ou une barbe taillée en rond comme la fraise de la reine Elisabeth, ou comme le disque radieux du soleil ; il décèle la fière indépendance de son caractère en gardant son chapeau sur sa tête, en se roulant sur les sophas, en allongeant ses bottes au nez des ladies assises en admiration sur des chaises devant lui. Il monte à cheval avec une canne, qu'il porte comme un cierge, indifférent au cheval qui est entre ses jambes, par hasard. Il faut que sa santé soit parfaite, et son âme toujours au comble de cinq ou six félicités. Quelques dandys radicaux, les plus avancés vers l'avenir, ont une pipe. Mais sans doute tout cela est changé, dans le temps même que je mets à le décrire. Le roman est obligé, sous peine de mort, de suivre le mouvement de l' ouest de Londres. Vingt jeunes femmes, travaillant jour et nuit, n'écrivent pas assez vite pour rester dans la vérité des moeurs d'un bout du roman à l'autre : si malheureusement leur ouvrage a trois petits volumes, nombre exigé par les libraires, le premier chapitre est déjà vieilli lorsqu'elles arrivent au dernier. Dans ces milliers de romans qui ont inondé l'Angleterre depuis un demi-siècle, deux ont gardé leur place, Caleb William et Le Moine . Dans tous les autres, beaucoup de talent et d'esprit est disséminé comme on éparpille des dons précieux, des qualités rares, dans des feuilletons et des articles de journaux. Les ouvrages d'Anne Radcliffe font une espèce à part. Ceux de mistriss Barbauld, de miss Edgeworth, de miss Burnett, etc., ont, dit-on, beaucoup de chances de vivre. " Il y devrait, dit Montaigne, avoir coertion des loix contre les escrivains ineptes et inutiles, comme il y a contre les vagabonds et fainéants. On bannirait des mains de notre peuple et moy et cent autres. L' escrivaillerie semble estre quelque symptosme d'un siècle desbordé. Quand écrivismes-nous tant que depuis que nous sommes en trouble ? Quand les Romains tant que lors de leur ruine ? " Je n'ai presque point parlé des femmes anglaises qui ont brillé jadis ou qui brillent maintenant dans les lettres, parce que j'aurais été entraîné, en suivant mon plan, à des parallèles que je ne veux point faire. Madame de Staël domine son époque, et ses ouvrages sont restés. Quelques Françaises se distinguent aujourd'hui par un rare mérite d'écrivain : une d'entre elles a ouvert une route où elle sera peu suivie, mais par laquelle elle arrivera certainement à l'avenir. Les femmes, quand elles ont du génie, y mêlent des secrets qui font une partie du charme de leur talent et qu'on n'en peut séparer : or personne n'a le droit d'entrer dans ces mystères de la femme et de la muse. Enfin, le talent change souvent d'objet et de nature, il faut savoir attendre pour l'admirer dans ses modes divers. Plusieurs ont été séduites et comme enlevées par leurs jeunes années : ramenées au foyer maternel par le désenchantement, elles ont ajouté à leur lyre la corde grave ou plaintive sur laquelle s'exprime la religion ou le malheur. Walter Scott. Les Juives Mais ces écoles diverses de romanciers sédentaires, de romanciers voyageurs en diligence ou en calèche, de romanciers de lac et de montagne, de romanciers de ruines et de fantômes, de romanciers de villes et de salons, sont venues se perdre dans la nouvelle école de Walter Scott, de même que la poésie s'est précipitée sur les pas de lord Byron. L'illustre peintre de l'Ecosse me semble avoir créé un genre faux ; il a, selon moi, perverti le roman et l'histoire : le romancier s'est mis à faire des romans historiques, et l'historien des histoires romanesques. J'en parle avec un peu d'humeur, parce que moi, qui tant décrivis, aimai, chantai, vantai les vieux temples chrétiens, à force d'en entendre rabâcher, j'en meurs d'ennui : il me restait pour dernière illusion une cathédrale ; on me la fait prendre en grippe. Quand un auteur jouit d'une réputation générale dans son pays, quand cette réputation s'est soutenue pendant un grand nombre d'années, il n'appartient à personne, et surtout il n'appartient pas à un étranger, de contester les titres de cette réputation ; ils sont établis sur les bases les plus solides : le vrai génie de la langue, l'instinct national et le consentement de l'opinion. Cela suppose toujours des qualités du premier ordre. Je me récuse donc comme juge de tel auteur anglais dont le mérite ne me paraît pas atteindre ce degré de supériorité qu'il a aux yeux de ses compatriotes. Si dans Walter Scott je suis obligé de passer souvent des conversations interminables ; si je n'y rencontre pas toujours cette nature choisie, cette perfection de scènes, cette originalité, ces pensées, ces traits que je trouve dans Manzoni et dans plusieurs de nos romanciers modernes, c'est ma faute. Mais un des grands mérites de Walter Scott à mes yeux, c'est de pouvoir être mis entre les mains de tout le monde : il faut de plus grands efforts de talent pour intéresser, en restant dans l'ordre, que pour plaire en passant toute mesure ; il est moins facile de régler le coeur que de le troubler. Burke retint la politique de l'Angleterre dans le passé ; Walter Scott refoula les Anglais jusqu'au moyen âge : tout ce qu'on écrivit, fabriqua, bâtit, fut gothique : livres, meubles, maisons, églises, châteaux. Mais les lairds de la Grande Charte sont aujourd'hui des fashionables de Bond-Street, race frivole qui campe dans des manoirs antiques, en attendant l'arrivée des deux grands barons modernes, l'égalité et la liberté, qui s'apprêtent à les en chasser. Walter Scott ne moule pas, comme Richardson, sur le type intérieur de l'homme ; il reproduit de préférence l'extérieur du personnage ; ses fantaisies ont un grand charme, témoin le portrait de la juive dans Ivanhoe . " Rebecca montrait avec avantage sa taille, d'une proportion exquise, dans une espèce d'habillement oriental, à la mode des femmes de sa nation. Son turban de soie jaune seyait à son teint rembruni. L'éclat de ses yeux, l'arc superbe de ses sourcils, son nez aquilin parfaitement formé, ses dents aussi blanches que des parles, ses tresses noires, chacune roulée en spirale, tombant avec profusion sur son sein et son col de neige, comme une simarre de la plus riche soie de Perse, entremêlée de fleurs, tout cela composait un ensemble de charmes qui ne le cédait point aux agréables vierges dont la belle juive était entourée. Un corset d'or et de perles serrait la taille de Rebecca depuis la gorge jusqu'à la ceinture, s'entrouvrait dans la partie supérieure, et laissait voir un collier de diamants orné de pendants d'un prix inestimable. Une plume d'autruche se rattachait avec une agrafe de pierrerie au turban de la fille de Sion... elle ressemblait à l'épouse des cantiques : The very bride of the canticles . " Fontanes, cet ami que je regretterai éternellement, me demandait un jour pourquoi dans la race juive les femmes sont plus belles que les hommes : je lui en donnai une raison de poète et de chrétien. Les juives, lui dis-je, ont échappé à la malédiction dont leurs pères, leurs maris et leurs fils ont été frappés. On ne trouve aucune juive mêlée dans la foule des prêtres et du peuple qui insulta le Fils de l'Homme, le flagella, le couronna d'épines, lui fit subir les ignominies et les douleurs de la croix. Les femmes de la Judée crurent au Sauveur, l'aimèrent, le suivirent, l'assistèrent de leur bien, le soulagèrent dans ses afflictions. Une femme, à Béthanie, versa sur sa tête le nard précieux qu'elle portait dans un vase d'albâtre ; la pécheresse répandit une huile de parfum sur ses pieds, et les essuya avec ses cheveux. Le Christ, à son tour, étendit sa miséricorde et sa grâce sur les juives ; il ressuscita le fils de la veuve de Naïm et le frère de Marthe ; il guérit la belle-mère de Simon et la femme qui toucha le bas de son vêtement : pour la Samaritaine il fut une source d'eau vive, un juge compatissant pour la femme adultère. Les filles de Jérusalem pleurèrent sur lui, les saintes femmes l'accompagnèrent au Calvaire, achetèrent du baume et des aromates, et le cherchèrent au sépulcre en pleurant : Mulier, quid ploras ? Sa première apparition après sa résurrection fut à Madeleine ; elle ne le reconnaissait pas ; mais il lui dit : " Marie ! " Au son de cette voix, les yeux de Madeleine s'ouvrirent, et elle répondit : " Mon maître ! " Le reflet de quelque beau rayon sera resté sur le front des juives. Fontanes parut satisfait de ces raisons, concluantes en effet pour les doctes soeurs . Ecole des lacs. Poètes des classes industrielles En même temps que le roman passait à l'état romantique , la poésie subissait une transformation semblable. Cowper abandonna l'école française pour faire revivre l'école nationale ; Burns, en Ecosse, commença la même révolution. Après eux vinrent les restaurateurs des ballades : Coleridge, Wordsworth, Southey, Wilson, Campbell, Thomas Moore, Crabbe, Morgan, Rogers, Sheil, Hogg, ont amené cette poésie jusqu'à nos jours. Gertrude of Wyoming de Thomas Campbell, Lalla-Rookh de Thomas Moore, Les Plaisirs de la Mémoire , par Rogers, ont obtenu un grand succès. Plusieurs de ces poètes appartiennent à ce qu'on appelait lake school , parce qu'ils demeuraient aux bords des lacs de Cumberland et de Westmoreland, et qu'ils les chantaient quelquefois. Thomas Moore, Campbell, Rogers, Crabbe, Wordsworth, Southey, Hunt, Knowles, lord Holland, vivent encore pour l'honneur des lettres anglaises ; mais il faut être né Anglais pour apprécier tout le mérite d'un genre intime de composition, qui se fait particulièrement sentir aux hommes du sol. Je ne sais s'il serait possible de bien rendre en français les mélodies de Thomas Moore, le barde d'Erin : appliquez cette remarque à ces petites pièces de poésie de noms divers qui charment l'esprit et l'oreille d'un Anglais, d'un Irlandais, d'un Ecossais. Le lyrique Burns, dont Campbell a célébré la mort, et le chansonnier des matelots, sont des enfants de la terre britannique ; ils ne pourraient vivre dans leur énergie et leur grâce sous un autre soleil. Nous prétendons comprendre Anacréon et Catulle : je suis persuadé que la finesse attique et l'urbanité romaine nous échappent. L'Angleterre a vu de temps en temps des poètes sortir des classes industrielles : Bloomfield, garçon cordonnier, est auteur du Garçon de ferme ( The Farmer's Boy ), poème dont la langue est extrêmement savante. Aujourd'hui c'est un forgeron qui brille : Vulcain était fils de Jupiter [On peut lire dans un des numéros du National un article excellent sur ces auteurs anglais de la classe du peuple. (N.d.A.)] . Hogg, qui vient de mourir, le premier poète de l'Ecosse après Burns, était un fermier. Nous avons aussi nos muses du peuple : je ne parlerai point de la belle Cordière et de Clémence de Bourges, parce qu'en dépit de leurs talents et de leurs noms elles étaient riches ; maître Adam, menuisier de Nevers, s'oppose mieux au cordonnier anglais. A présent même, J.-C. Jouvenot, ancien artisan serrurier , a donné deux volumes de poèmes, de comédies et de tragédies. Reboul, boulanger à Nîmes, adresse à une mère ces stances d'une poétique et touchante inspiration : L'ange et l'enfant. A une mère. Un ange au radieux visage Penché sur le bord d'un berceau, Sembloit contempler son image Comme dans l'onde d'un ruisseau. " Charmant enfant, qui me ressemble, " Disoit-il, oh ! viens avec moi : " Viens, nous serons heureux ensemble " La terre est indigne de toi. " Là, jamais entière allégresse " L'âme y souffre de ses plaisirs " Les cris de joie ont leur tristesse ; " Les voluptés ont leurs soupirs. " Eh quoi ! les chagrins, les alarmes " Viendroient troubler ce front si pur, " Et par l'amertume des larmes " Se terniroient ces yeux d'azur ! " Non, non ; dans les champs de l'espace " Avec moi tu vas t'envoler " La Providence te fait grâce " Des jours que tu devois couler. " Et secouant ses blanches ailes, L'ange à ces mots a pris l'essor Vers les demeures éternelles..... Pauvre mère, ton fils est mort. Si M. Reboul a pris femme parmi les filles de Cérès et que cette femme devienne sa muse, la France aura sa Fornarina. Voici quelques vers d'un facteur de la poste aux lettres, au bureau de Puligny : Elégie aux mânes de Marie Grand. Son aurore étoit belle ; elle étoit à cet âge Où l'aimable langueur qui pâlit le visage Donne aux yeux tant de charme et parle à tant de coeurs ! Elle étoit à cet âge où l'on verse des pleurs. O pleurs délicieux !... Sa paupière arrosée Payoit à la nature une douce rosée ; Déjà dans ses yeux bleus on voyoit chaque jour Eclore, puis mourir un beau rayon d'amour. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Elle étoit . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Tendre comme l'agneau qui bêle à la colline Quand son dos caressant vers la brebis s'incline. Hélas ! tant de vertus ne devroient point finir. Pourquoi n'en reste-t-il, hélas ! qu'un souvenir ? . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Elle tendit les bras, et nos coeurs s'enlacèrent ; Nos soupirs confondus ensemble s'étouffèrent ! Cette heure si cruelle étoit pour nous des jours : Cette heure vit encore, et je pleure toujours. La princesse Charlotte. Knox Je viens de nommer Hogg le dernier poète des chaumières des trois royaumes ; je dirai quelques mots de la dernière muse des palais britanniques, afin qu'on voie tout mourir dans ce siècle de mort. La princesse Charlotte d'Angleterre a chanté les beautés de Claremont en leur appliquant ces vers d'un grand poète : To Claremont's terraced heights and Esher groves, Where, in the sweet solitude, embraced By the soft windings of the silent muse, From courts and cities Charlotte finds repose : Enchanting vale ! beyond whate'er the muse Has of Achaia, of Hesperia sung. O vale of bliss ! O softly swelling hills, On which the power of cultivation lies And joys to see the wonders of this soil ! " Terrasses élevées de Claremont ! bocages d'Esher ! c'est dans votre paisible solitude que, bercée par les doux accents de sa muse modeste, Charlotte trouve le repos loin des cités et des cours ! Vallon enchanteur ! bien au-dessus de tout ce qu'ont célébré les chantres de la Grèce et de l'Ausonie ! O vallée du bonheur ! ô collines doucement inclinées, sur lesquelles le génie de la culture s'enorgueillit de voir éclore les merveilles de sa puissance [J'emprunte ce texte et cette traduction à une biographie nouvellement publiée. (N.d.A.)] ! " Quand on voit cette reine présumée rêver si jeune et si heureuse dans les bocages d'Esher, on peut croire qu'elle eût descendu dans la tombe avec moins de peine du haut du trône d'Elisabeth que du haut des terrasses de Claremont. J'avais vu cette princesse enfant dans les bras de sa mère ; je ne l'ai point retrouvée en 1822, à Windsor, auprès de son père. Ces vols, que la mort commet sans cesse au milieu de nous, nous surprennent toujours ; mais qui sait si ce n'est pas par un effet de sa miséricorde que la Providence a retiré si tôt du monde la fille de Georges IV ? Que de bonheur en apparence attendait Marie- Antoinette, quand elle vint poser à Versailles, sur sa belle tête, la plus belle couronne du monde ! Abreuvée d'outrages quelques années plus tard, elle ne trouvait pas une voix en France qui dît : Paix à ses douleurs ! L'auguste victime n'était chantée qu'en terre étrangère par des fugitifs ou par des étrangers : l'abbé Delille demandait des expiations à sa lyre fidèle ; Alfieri composait l'admirable sonnet : Regina sempre ! Knox pleurait la captivité de la reine veuve et martyre : If thy breast soft pity knows, O ! drop a tear with me ; Feel for th'unexampled woes Of widow'd royalty. Fallen, fallen from a throne ! Lo ! beauty, grandeur, power ; Hark !'tis a queen's, a mother's moan ; From yonder dismal tow'r, I hear her say, or seem to say " Ye who listen to my story, Learn how transient beauty's day, How unstable human glory ! " " Si ton sein connaît la douce pitié, oh ! répands avec moi une larme ! laisse- toi toucher par les malheurs sans exemple de la veuve royale. " Tombée, tombée du trône ! Regardez la beauté, la grandeur, la puissance ! Ecoutez ! c'est le gémissement d'une reine, d'une mère : Là, du fond de cette affreuse tour, " Je l'entends qui dit, ou qui semble dire : Vous qui prêtez l'oreille à mon histoire, apprenez combien est rapide le jour de la beauté, combien inconstante la gloire humaine ! " Chansons. Lord Dorset. Béranger La chanson, aussi ancienne en Angleterre qu'elle l'est dans le royaume de saint Louis, a pris toutes les formes : elle se change en hymne pour la religion ; elle reste chanson pour les mille riens et les mille accidents de la vie, gais ou tristes. Les Marins (The Seamen) de lord Dorset sont une composition d'une verve élégante. J'en prends la traduction littérale dans la poétique anglaise de M. Hennet : A vous, mesdames, qui êtes à présent sur terre, Nous, qui sommes sur mer, nous écrivons ; Mais d'abord nous voudrions vous faire comprendre Combien il est difficile d'écrire ; Tantôt les muses, et tantôt Neptune, Nous devons implorer pour vous écrire Avec un fa, la, la, la, la, la. Car les muses auroient beau nous être propices Et remplir nos cerveaux vides, Si le fier Neptune soulève le vent Pour agiter la plaine azurée, Nos papier, plume, encre, et nous, Roulons avec le vaisseau sur la mer, Avec un fa, la, la, la, la, la. Donc, si nous n'écrivons pas à chaque poste, Ne nous accusez pas d'indifférence ; N'en concluez pas non plus que nos vaisseaux sont pris Par les Hollandois ou par le vent : Nous vous enverrons nos larmes par un chemin plus prompt ; Le flux vous les portera deux fois par jour Avec un fa, la, la, la, la, la. Mais à présent nos craintes deviennent plus orageuses Et renversent nos espérances, Lorsque vous, sans égard pour nos maux, Vous vous asseyez avec insouciance au spectacle, Et permettez peut-être à quelque homme plus heureux De vous baiser la main ou de jouer avec votre éventail Avec un fa, la, la, la, la, la. Or maintenant que nous avons exprimé tout notre amour Et en même temps toutes nos craintes, Dans l'espoir que cette déclaration excitera Quelque pitié pour nos pleurs, Puissions-nous n'apprendre jamais d'inconstance ; Nous en avons assez sur mer, Avec un fa, la, la, la, la, la. Un couplet de l'original donnera l'idée du rythme : And now we've told you all our loves And likewise all our fears, In hope this declaration moves Some pity for our tears ; Let's hear of ne inconstancy ; We have too much of that at sea With a fa, la, la, la, la, la. C'est la chanson française au XVIIIe siècle. Une très jolie chansonnette, Le Pigeon , représente une jeune femme envoyant un message à son amant : Why tarries my love, Why tarries my love, Why tarries my love from me ? Come hither, my dove, I'll write to my love And send him a letter by thee, etc. Pourquoi tarde mon amour, Pourquoi tarde mon amour, Pourquoi tarde mon amour loin de moi ? Viens ici, ma colombe ; J'écrirai à mon amour, Et lui enverrai la lettre par toi. Je l'attacherai à ta patte, Je l'attacherai à ta patte, Je l'attacherai bien fort avec un ruban. - Ah ! non pas à ma patte Belle lady, je vous prie, Mais attachez-la sous mon aile. Elle mit à son cou, Elle mit à son cou Un grelot et un collier si jolis. Elle attacha à son aile Le rouleau avec un ruban, Et le baisa, puis l'envoya dehors. Le God save the King , le Rule Britannia , de Thomson, la ballade de Burns, Scots, who have with Wallace bled . Ecossais, qui avez répandu votre sang avec Wallace, etc., doivent rester dans leur langue naturelle. On admire surtout de Burns les Two dogs, Cottier's Saturday night : il y a plusieurs chansons à boire ; quelques- unes décrivent des scènes de village. Toutes ces pièces, pleines d' humour , n'ont pas la verve des refrains de Desaugiers. Mais si Thibaut, comte de Champagne, l'emporta sur tous les Thibauts anglais du XIIIe siècle, Béranger, dans le XIXe, laisse loin derrière lui tous les Bérangers de la Grande-Bretagne. L'art n'ôte rien au succès auprès de la foule quand il est réuni au vrai talent : les chansons de Béranger, composées avec le soin que Racine mettait à ses vers, et qui sont, pour ainsi dire, travaillées à la loupe, sont descendues aux classes inférieures de la société ; le peuple les a apprises par coeur, comme les écoliers apprennent le récit de Théramène . Ainsi que La Fontaine dans la fable, Béranger dans la chanson s'élève au plus haut style. La popularité attachée à des vers de circonstance, à des moqueries spirituelles passera, mais des beautés supérieures resteront. On sent dans les ouvrages de Béranger, sous une surface de gaieté, un fond de tristesse qui tient à ce qu'il y a de sincère et de permanent dans l'âme humaine. Des couplets tels que ceux-ci seront de toutes les Frances futures et redits dans tous les temps : Vous vieillirez, ô ma belle maîtresse ! Vous vieillirez, et je ne serai plus. Pour moi le temps semble, dans sa vitesse, Compter deux fois les jours que j'ai perdus. Survivez-moi ; mais que l'âge pénible Vous trouve encor fidèle à mes leçons ; Et bonne vieille, au coin d'un feu paisible. De votre ami répétez les chansons. Lorsque les yeux chercheront sous vos rides Les traits charmants qui m'auront inspiré, Des doux récits les jeunes gens avides Diront : Quel fut cet ami tant pleuré ! De mon amour, peignez, s'il est possible, L'ardeur, l'ivresse, et même les soupçons ; Et bonne vieille, au coin d'un feu paisible, De votre ami répétez les chansons. On vous dira : Savait-il être aimable ? Et sans rougir vous direz : Je l'aimois. D'un trait méchant se montra-t-il capable ? Avec orgueil vous répondrez : Jamais. Ah ! dites bien qu'amoureux et sensible D'un luth joyeux il attendrit les sons ; Et bonne vieille, au coin d'un feu paisible, De votre ami répétez les chansons. Objet chéri, quand mon renom futile De vos vieux ans charmera les douleurs, A mon portrait quand votre main débile Chaque printemps suspendra quelques fleurs, Levez les yeux vers ce monde invisible Où pour toujours nous nous réunissons ; Et bonne vieille, au coin d'un feu paisible, De votre ami répétez les chansons. En sortant de Dieppe, le chemin qui conduit à Paris monte assez rapidement : à droite, sur la berge élevée, on voit le mur d'un cimetière ; le long de ce mur est établi un rouet de corderie. Un soir du dernier été, je me promenais sur ce chemin, deux cordiers marchant parallèlement à reculons, et se balançant d'une jambe sur l'autre, chantaient ensemble à demi-voix. Je prêtai l'oreille ; ils en étaient à ce couplet du Vieux Caporal : Qui là-bas sanglote et regarde ? Eh ! c'est la veuve du tambour. En Russie, à l'arrière-garde, J'ai porté son fils nuit et jour. Comme le père, enfant et femme Sans moi restoient sous les frimas. Elle va prier pour mon âme. Conscrits, au pas. Ne pleurez pas, Ne pleurez pas. Marchez au pas. Au pas, au pas, au pas, au pas ! Ces hommes prononçaient le refrain : Conscrits, au pas. Ne pleurez pas... Marchez au pas, au pas, au pas , d'un ton si mâle et si pathétique, que les larmes me vinrent aux yeux : en marquant eux-mêmes le pas et en dévidant leur chanvre, ils avaient l'air de filer le dernier moment du Vieux Caporal . Qui leur avait appris cette complainte ? Ce n'était pas assurément la littérature, la critique, l'admiration enseignée, tout ce qui sert au bruit et au renom ; mais un accent vrai, sorti de quelque part, était arrivé à leur âme du peuple. Je ne saurais dire tout ce qu'il y avait dans cette gloire particulière à Béranger, dans cette gloire solitairement révélée par deux matelots qui chantaient, au soleil couchant, à la vue de la mer, la mort d'un soldat. Beattie Burns, Mason, Cowper moururent pendant mon émigration à Londres avant 1800 et en 1800 ; ils finissaient le siècle : je le commençais. Darwin et Beattie moururent deux ans après mon retour de l'exil. Beattie avait annoncé l'ère nouvelle de la lyre. Le Minstrel , ou le progrès du génie, est la peinture des premiers effets de la Muse sur un jeune barde, lequel ignore encore le génie dont il est tourmenté. Tantôt le poète futur va s'asseoir au bord de la mer pendant une tempête, tantôt il quitte les jeux du village pour écouter à l'écart et dans le lointain le son des musettes : le poème est écrit en stances rimées comme les vieilles ballades. (...) " Si je voulais invoquer une muse savante, mes doctes accords diraient ici quelle fut la destinée du barde dans les jours du vieux temps ; je le peindrais portant un coeur content sous de simples habits : on verrait ses cheveux flottants et sa barbe blanchie ; sa harpe modeste, seule compagne de son chemin, répondant aux soupirs des brises, serait suspendue à ses épaules voûtées ; le vieillard, en marchant, chanterait à demi-voix quelque refrain joyeux. " Mais un pauvre minstrel inspire aujourd'hui mes vers. (...) Dans les siècles gothiques (comme les vieilles ballades le racontent) vivait autrefois un berger. Ses ancêtres avaient peut-être habité une terre aimée des muses, les grottes de la Sicile ou les vallées de l'Arcadie ; mais, lui, il était né dans les contrées du Nord, chez une nation fameuse par ses chansons et par la beauté de ses vierges ; nation fière quoique modeste, innocente quoique libre, patiente dans le travail, ferme dans le péril, inébranlable dans sa foi, invincible sous les armes. (...) " Edwin n'était pas un enfant vulgaire : son oeil semblait souvent chargé d'une grave pensée ; il dédaignait les hochets de son âge, hors un petit chalumeau, grossièrement façonné ; il était sensible, quoique sauvage, et gardait le silence quand il était content ; il se montrait tour à tour plein de joie et de tristesse, sans qu'on en devinât la cause. Les voisins tressaillaient et soupiraient à sa vue, et cependant le bénissaient. Aux uns il semblait d'une intelligence merveilleuse ; aux autres il paraissait insensé. " Mais pourquoi dirais-je les yeux de son enfance ? Il ne se mêlait point à la foule brillante de ses jeunes compagnons ; il aimait à s'enfoncer dans la forêt, ou à s'égarer sur le sommet solitaire de la montagne. Souvent les détours d'un ruisseau sauvage conduisent ses pas à des bocages ignorés. Tantôt il descend au fond des précipices, du sommet desquels se penchent de vieux pins ; tantôt il gravit des cimes escarpées, où le torrent brille de rocher en rocher, où les eaux, les forêts, les vents forment un concert immense, que l'écho grossit et porte jusqu'aux cieux. " Quand l'aube commence à blanchir les airs, Edwin, assis au sommet de la colline, contemple au loin les nuages de pourpre, l'océan d'azur, les montagnes grisâtres, le lac qui brille faiblement parmi les bruyères vaporeuses, et la longue vallée étendue vers l'occident, où le jour lutte encore avec les ombres. " Quelquefois, pendant les brouillards de l'automne vous le verriez escalader le sommet des monts. O plaisir effrayant ! debout sur la pointe d'un roc, comme un matelot sauvé du naufrage sur une côte déserte, il aime à voir les vapeurs se rouler en vagues énormes, s'allonger sur les horizons, là se creuser en golfe, ici s'arrondir autour des montagnes. Du fond du gouffre, au-dessous de lui, la voix de la bergère et le bêlement des troupeaux remontent jusqu'à son oreille, à travers la brume épaissie. (...) " Le romanesque enfant sort de l'asile où il s'était mis à couvert des tièdes ondées du midi. Elle est passée la pluie de l'orage ; maintenant l'air est frais et parfumé. Dans l'orient obscur, déployant un arc immense, l'iris brille au soleil couchant. Jeune insensé qui croit pouvoir saisir le glorieux météore ! combien vaine est la course que ton ardeur a commencée ! La brillante apparition s'éloigne à mesure que tu la poursuis. Ah ! puisses-tu savoir qu'il en est ainsi dans la jeunesse lorsque nous poursuivons les chimères de la vie. " Quand la cloche du soir chargeait de ses gémissements la brise solitaire, le jeune Edwin, marchant avec lenteur et prêtant une oreille attentive, se plongeait dans le fond des vallées ; tout autour de lui, il croyait voir errer des convois funèbres, de pâles ombres, des fantômes traînant des chaînes ou de longs voiles ; mais bientôt ces bruits de la mort se perdaient dans le cri lugubre du hibou, ou dans les murmures du vent des nuits, qui ébranlait par intervalles les vieux dômes d'une église. " Si la lune rougeâtre se penchait à son couchant sur la mer mélancolique et sombre, Edwin allait chercher les bords de ces sources inconnues où s'assemblaient sur les bruyères les magiciennes des temps passés. Là, souvent le sommeil venait le surprendre, et lui apportait ses visions. " Le songe a fui... Edwin, réveillé avec l'aurore, ouvre ses yeux enchantés sur les scènes du matin ; chaque zéphyr lui apporte mille sons délicieux ; on entend le bêlement du troupeau, le tintement de la cloche de la brebis, le bourdonnement de l'abeille ; la cornemuse fait retentir les rochers, et se mêle au bruit sourd de l'Océan lointain qui bat ses rivages. " Le chien de la cabane aboie en voyant passer le pèlerin matinal ; la laitière, couronnée de son vase, chante en descendant la colline ; le laboureur traverse les guérets en sifflant ; le lourd chariot crie en gravissant le sentier de la montagne ; le lièvre étonné sort des épis vacillants ; la perdrix s'élève sur son aile bruyante ; le ramier gémit dans son arbre solitaire, et l'alouette gazouille au haut des airs. (...) " Quand la jeunesse du village danse au son du chalumeau, Edwin ; assis à l'écart, se plaît à rêver au bruit de la musique. Oh ! comme alors tous les jeux bruyants semblent vains et tumultueux à son âme ! Céleste mélancolie, que sont près de toi les profanes plaisirs du vulgaire ! (...) " Le chant fut le premier amour d'Edwin ; souvent la harpe de la montagne soupira sous sa main aventureuse, et la flûte plaintive gémit suspendue à son souffle. Sa muse, encore enfant, ignorait l'art du poète, fruit du travail et du temps. Edwin atteignit pourtant cette perfection si rare ainsi que mes vers le diront quelque jour. " La citation est longue ; mais elle est importante pour l'histoire de la poésie. Beattie a parcouru la série entière des rêveries et des idées mélancoliques dont cent autres poètes se sont crus les discoverers . Beattie se proposait de continuer son poème ; en effet, il en a écrit le second chant ; Edwin entend un soir une voix grave s'élevant du fond d'une vallée, c'est celle d'un solitaire qui, après avoir connu les illusions du monde, s'est enseveli dans cette retraite, pour y recueillir son âme et chanter les merveilles du Créateur. Cet ermite instruit le jeune minstrel , et lui révèle le secret de son génie. L'idée était heureuse, mais l'exécution n'a pas répondu au bonheur de l'idée. Les dernières strophes du nouveau chant sont consacrées au souvenir d'un ami. Beattie était destiné à verser des larmes ; la mort de son fils brisa son coeur paternel : comme Ossian après la perte de son Oscar, il suspendit sa harpe aux branches d'un chêne. Peut-être le fils de Beattie était-il ce jeune minstrel qu'un père avait chanté, et dont il ne voyait plus les pas sur la montagne. Lord Byron. Orme d'Harrow On retrouve dans les premiers vers de lord Byron [Tout ce qui suit, jusqu'à la Conclusion , est tiré de mes Mémoires ; j'ai seulement abrégé quelques passages quand il s'est agi de moi, ne pouvant dire de mon vivant tout ce que j'en dirai dans ma tombe : c'est une chose fort commode que d'être mort pour parler à son aise. Je n'ai point cette fois guillemetté le commencement des paragraphes pour annoncer la citation des Mémoires , parce que des citations de lord Byron étant insérées dans le texte même des Mémoires , il y aurait eu confusion de guillemets. (N.d.A.)] des imitations frappantes du Minstrel . A l'époque de mon exil en Angleterre, lord Byron habitait l'école de Harrow, dans un village à dix milles de Londres. Il était enfant ; j'étais jeune et aussi inconnu que lui : je le devais précéder dans la carrière des lettres et y rester après lui. Il avait été élevé sur les bruyères de l'Ecosse, au bord de la mer, comme moi dans les landes de la Bretagne, au Lord de la mer ; il aima d'abord la Bible et Ossian, comme je les aimais ; il chanta dans Newstead-Abbey les souvenirs de l'enfance, comme je les chantai dans le château de Combourg. When ! roved, a young highlander, o'er the dark heath And climb'd thy steep summit, oh ! Morven of snow, etc, " Lorsque j'explorais, jeune montagnard, la noire bruyère et gravissais ta cime penchée, ô Morven couronné de neiges, pour m'ébahir au torrent qui tonnait au- dessous de moi, ou aux vapeurs de la tempête qui s'amoncelaient à mes pieds. (...) " Je me levais avec l'aube. Mon chien pour guide, je bondissais de montagne en montagne. Je fendais avec ma poitrine les vagues de la marée envahissante de la Dee, et j'écoutais de loin la chanson du highlander . Le soir, à mon repos, sur ma couche de bruyère, aucun songe, si ce n'est celui de Marie, ne se présentait à ma vue. (...) " J'ai quitté ma givreuse demeure ; mes visions sont passées, mes montagnes évanouies : ma jeunesse n'est plus. Comme le dernier de ma race, je dois me faner seul et ne trouver de délices qu'aux jours dont je fus jadis le témoin. Ah ! l'éclat est venu, mais il a rendu mon lot amer ! Plus chères furent les scènes que mon enfance a connues ! (...) " Adieu donc, vous, collines où mon enfance fût nourrie ! et toi, douce fluente Dee , adieu à tes eaux ! Aucun toit dans la forêt n'abritera ma tête. Ah ! Marie, aucun toit ne peut être le mien qu'avec vous ! " Dans mes longues courses solitaires aux environs de Londres, j'ai traversé plusieurs fois le village de Harrow, sans savoir quel génie il renfermait. Je me suis assis dans le cimetière, au pied de l'orme sous lequel, en 1807, lord Byron écrivait ces vers au moment où je revenais de la Palestine : Spot of my youth ! whose hoary branches sigh, Swept by the breeze that fans thy cloudless sky, etc. " Lieu de ma jeunesse, où soupirent les branches chenues effleurées par la brise qui rafraîchit ton ciel sans nuage ! Lieu où je vague aujourd'hui seul, moi qui souvent ai foulé avec ceux que j'aimais ton gazon mol et vert, avec ceux qui, dispersés au loin, regrettent comme moi, par aventure, les heureuses scènes qu'ils connurent jadis ! Oh ! lorsque de nouveau je fais le tour de ta colline arrondie, mes yeux t'admirent, mon coeur t'adore, ô toi, orme affaissé sous les rameaux duquel je m'étendais, en livrant aux songes les heures du crépuscule ! J'y délasse aujourd'hui mes membres fatigués comme j'avais coutume, mais, hélas ! sans mes pensées d'autrefois ! (...) " Quand la destinée glacera ce sein qu'une fièvre dévore ; quand elle en aura calmé les soucis et les passions, (...) ici où il palpita, ici mon coeur pourra reposer. Puissé-je m'endormir où s'éveillèrent mes espérances, (...) mêlé à la terre où coururent mes pas, (...) pleuré de ceux qui furent en société avec mes jeunes années, oublié du reste du monde ! " Et moi je dirai : Salut, antique ormeau des songes, au pied duquel Byron enfant s'abandonnait aux caprices de son âge, alors que je rêvais René sous ton ombre, sous cette même ombre ou plus tard le poète vint, à son tour, rêver Childe- Harold ! Byron demandait au cimetière témoin des premiers jeux de sa vie une tombe ignorée : inutile prière, que n'a point exaucée la gloire. Les deux nouvelles écoles littéraires. Quelques ressemblances de destinée Il y aura peut-être [Suite de la citation des Mémoires . (N.d.A.)] quelque intérêt à remarquer dans l'avenir (si pour moi il y a avenir) la rencontre des deux chefs de la nouvelle école française et anglaise, ayant un même fonds d'idées, des destinées, sinon des moeurs, à peu près pareilles : l'un pair d'Angleterre, l'autre pair de France ; tous deux voyageurs dans l'Orient, assez souvent l'un près de l'autre, et ne se voyant jamais : seulement la vie du poète anglais a été mêlée à de moins grands événements que la mienne. Lord Byron est allé visiter après moi les ruines de la Grèce : dans Childe- Harold il semble embellir de ses propres couleurs les descriptions de l' Itinéraire . Au commencement de mon pèlerinage je reproduis l'adieu du sire de Joinville à son château ; Byron dit un égal adieu à sa demeure gothique. Dans les Martyrs , Eudore part de la Messénie pour se rendre à Rome. " Notre navigation fut longue, dit-il. (...) Nous vîmes tous ces promontoires marqués par des temples ou des tombeaux. (...) Nous traversâmes le golfe de Mégare. Devant nous était Egine, à droite le Pirée, à gauche Corinthe. Ces villes jadis si florissantes n'offraient que des monceaux de ruines. Les matelots mêmes parurent touchés de ce spectacle. La foule accourue sur le pont gardait le silence : chacun tenait ses regards attachés à ces débris ; chacun en tirait peut-être secrètement une consolation dans ses maux, en songeant combien nos propres douleurs sont peu de chose comparées à ces calamités qui frappent des nations entières, et qui avaient étendu sous nos yeux les cadavres de ces cités. " " (...) Mes jeunes compagnons n'avaient entendu parler que des métamorphoses de Jupiter, et ils ne comprirent rien aux débris qu'ils avaient sous les yeux ; moi, je m'étais déjà assis, avec le prophète, sur les ruines des villes désolées, et Babylone m'enseignait Corinthe. " Lisez maintenant lord Byron, quatrième chant de Childe-Harold : . . . . . . . . . . . . . As my bark did skim The bright blue waters with a fanning wind, Came Megara before me, and behind Aegina lay, Piraeus on the right And Corinth on the left ; ! lay reclined Along the prow, and saw all these unite In ruin . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . The Roman saw these tombs in his own âge, These sepulchres of cities, which excite Sad wonder, and this yet surviving page The moral lesson bears, drawn from such pilgrimage. " (...) Lorsque ma barque effleurait le brillant azur des vagues sous une fraîche brise, Mégare vint devant moi, Egine restait derrière, le Pirée à ma droite, Corinthe à ma gauche. J'étais appuyé sur la proue, et je vis ces ruines réunies. (...) " Le Romain vit ces tombes dans son propre temps, ces sépulcres des cités qui excitent un triste étonnement ; et cette page qui leur survit porte la morale leçon tirée d'un tel pèlerinage. " Le poète anglais est ici, comme le prosateur français, derrière la lettre de Sulpicius à Cicéron ; mais une rencontre si parfaite m'est singulièrement glorieuse, puisque j'ai devancé le chantre immortel au rivage où nous avons eu les mêmes souvenirs, et où nous avons commémoré les mêmes ruines. J'ai encore l'honneur d'être en rapport avec lord Byron dans la description de Rome : Les Martyrs et ma Lettre sur la campagne romaine ont l'inappréciable avantage pour moi d'avoir deviné les inspirations d'un beau génie. M. de Béranger, notre immortel chansonnier, a placé dans le dernier volume de ses chansons une note trop obligeante pour que je la rapporte en entier ; il a osé dire, en rappelant le mouvement que j'ai imprimé, selon lui, à la poésie française : " L'influence de l'auteur du Génie du christianisme s'est fait ressentir également à l'étranger, et il y aurait peut-être justice à reconnaître que le chantre de Childe-Harold est de la famille de René [Dans un excellent article ( Biograph . univers., suppl .) sur lord Byron, M. Villemain a renouvelé la remarque de M. de Béranger : qu'on me pardonne si je cite la phrase qui me concerne ; je cherche une excuse à ce que je dis ici dans ces pages extraites de mes Mémoires : le lecteur voudra bien compter pour rien une louange donnée par l'indulgence du talent : " Quelques pages incomparables de René avaient, il est vrai, épuisé ce caractère poétique. Je ne sais si Byron les imitait ou les renouvelait de génie. " (N.d.A.)] . " S'il était vrai que René entrât pour quelque chose dans le fond du personnage unique mis en scène sous des noms divers dans Childe-Harold, Conrad, Lara, Manfred, le Giaour ; si par hasard lord Byron m'avait fait vivre de sa vie, il aurait donc eu la faiblesse de ne jamais me nommer ? J'étais donc un de ces pères qu'on renie quand on est arrivé au pouvoir ? Lord Byron peut-il m'avoir complètement ignoré, lui qui cite presque tous les auteurs français ses contemporains ? N'a-t-il jamais entendu parler de moi, quand les journaux anglais comme les journaux français ont retenti vingt ans auprès de lui de la controverse sur mes ouvrages, lorsque le New Times a fait un parallèle de l'auteur du Génie du christianisme et de l'auteur de Childe-Harold ? Point de nature, si favorisée qu'elle soit, qui n'ait ses susceptibilités, ses défiances : on veut garder le sceptre ; on craint de le partager ; on s'irrite des comparaisons. Ainsi un autre talent supérieur a évité mon nom dans un ouvrage sur la littérature. Grâce à Dieu, m'estimant à ma juste valeur, je n'ai jamais prétendu à l'empire ; comme je ne crois qu'à la vérité religieuse dont la liberté est une forme, je n'ai pas plus de foi en moi qu'en toute autre chose ici-bas. Mais je n'ai jamais senti le besoin de me taire quand j'ai admiré : c'est pourquoi je proclame mon enthousiasme pour madame de Staël et pour lord Byron. Au surplus, un document trancherait la question si je le possédais. Lorsque Atala parut, je reçus une lettre de Cambridge, signé G. Gordon, lord Byron . Lord Byron, âgé de quinze ans, était un astre non levé : des milliers de lettres de critiques ou de félicitations m'accablaient ; vingt secrétaires n'auraient pas suffi pour mettre à jour cette énorme correspondance. J'étais donc contraint de jeter au feu les trois quarts de ces lettres, et à choisir seulement, pour remercier ou me défendre, les signatures les plus obligatoires. Je crois cependant me souvenir d'avoir répondu à lord Byron ; mais il est possible aussi que le billet de l'étudiant de Cambridge ait subi le sort commun. En ce cas mon impolitesse forcée se sera changée en offense dans un esprit irascible ; il aura puni mon silence par le sien. Combien j'ai regretté depuis les glorieuses lignes de la première jeunesse d'un grand poète ! Ce que je viens de dire sur les affinités d'imagination et de destinée entre le chroniqueur de René et le chantre de Childe-Harold n'ôte pas un seul cheveu à la tête du barde immortel. Que peut à la muse de la Dee , portant une lyre et des ailes, ma muse pédestre et sans luth ? Lord Byron vivra, soit qu'enfant de son siècle comme moi, il en ait exprimé comme moi (et comme Goethe avant nous) la passion et le malheur, soit que mes périples et le falot de ma barque gauloise aient montré la route au vaisseau d'Albion sur des mers inexplorées. D'ailleurs, deux esprits d'une nature analogue peuvent très-bien avoir des conceptions pareilles, sans qu'on puisse leur reprocher d'avoir marché servilement dans les mêmes voies. Il est permis de profiter des idées et des images exprimées dans une langue étrangère, pour en enrichir la sienne : cela s'est vu dans tous les siècles et dans tous les temps. Moi-même ai-je été sans devanciers ? Je reconnais tout d'abord que dans ma première jeunesse Ossian, Werther , les Rêveries du promeneur solitaire , les Etudes de la Nature ont pu s'apparenter à mes idées, mais je n'ai rien caché, rien dissimulé du plaisir que me causaient des ouvrages où je me délectais. Quoi de plus doux que l'admiration ? C'est de l'amour dans le ciel, de la tendresse élevée jusqu'au culte ; on se sent pénétré de reconnaissance pour la divinité qui étend les bases de nos facultés, qui ouvre de nouvelles vues à notre âme, qui nous donne un bonheur si grand, si pur, sans aucun mélange de crainte ou d'envie. Ecole de lord Byron Lord Byron a laissé une déplorable école [Suite de la citation des Mémoires . (N.d.A.)] : je présume qu'il serait aussi désolé des Childe-Harold auxquels il a donné naissance que je le suis des René qui rêvassent autour de moi. Les sentiments généraux qui composent le fond de l'humanité, la tendresse paternelle et maternelle, la piété filiale, l'amitié, l'amour, sont inépuisables ; ils fourniront toujours des inspirations nouvelles au talent capable de les développer ; mais les manières particulières de sentir, les individualités d'esprit et de caractère ne peuvent s'étendre et se multiplier dans de grands et nombreux tableaux. Les petits coins non découverts du coeur de l'homme sont un champ étroit ; il ne reste rien à cueillir dans ce champ, après la main qui l'a moissonné la première. Une maladie de l'âme n'est pas un état permanent et naturel ; on ne peut la reproduire, en faire une littérature , en tirer parti comme d'une passion incessamment modifiée au gré des artistes divers qui la manient et en changent la forme. La vie de lord Byron a été l'objet de beaucoup d'investigations et de calomnies. Les jeunes gens ont pris au sérieux des paroles magiques ; les femmes se sont senties disposées à se laisser séduire avec frayeur par ce monstre , à consoler ce Satan solitaire et malheureux. Qui sait ? Il n'avait peut-être pas trouvé la femme qu'il cherchait, une femme assez belle, un coeur vaste comme le sien. Byron, d'après l'opinion fantasmagorique, est l'ancien serpent séducteur et corrupteur, parce qu'il a vu la corruption incurable de l'espèce humaine ; c'est un génie fatal et souffrant placé entre les mystères de la matière et de l'intelligence, qui ne voit point de mot à l'énigme de l'univers, qui regarda la vie comme une affreuse ironie sans cause, comme un sourire pervers du mal : c'est le fils aîné du désespoir qui méprise et renie, qui, portant en lui une incurable plaie, se venge en menant à la douleur par la volupté tout ce qui l'approche ; c'est un homme qui n'a point passé par l'âge de l'innocence, qui n'a jamais eu l'avantage d'être rejeté et maudit de Dieu ; un homme qui, sorti réprouvé du sein de la nature, est le damné du néant. Tel est le Byron des imaginations échauffées. Tout personnage qui doit vivre ne va point aux générations futures tel qu'il était en réalité ; à quelque distance de lui, son épopée commence : on idéalise ce personnage, on le transfigure ; on lui attribue une puissance, des vices et des vertus qu'il n'eut jamais ; on arrange les hasards de sa vie, on les violente, on les coordonne à un système. Les biographes répètent ces mensonges ; les peintres fixent sur la toile ces inventions, et la postérité adopte le fantôme. Bien fou qui croit à l'histoire ! L'histoire est une pure tromperie ; elle demeure telle qu'un grand écrivain la farde et la façonne. Quand on trouverait des mémoires qui démontreraient jusqu'à l'évidence que Tacite a débité des impostures en racontant les vertus d'Agricola et les vices de Tibère, Agricola et Tibère resteraient ce que Tacite les a faits. Deux hommes distincts se rencontrent dans lord Byron : l'homme de la nature et l'homme du système . Le poète, s'apercevant du rôle que le public lui faisait jouer, l'accepta, et se mit à maudire le monde qu'il n'avait pris d'abord qu'en rêverie : cette marche est sensible dans l'ordre chronologique de ses ouvrages. Quant au caractère de son génie , loin d'avoir l'étendue qu'on lui attribue, il est plutôt assez resserré. Sa pensée poétique et passionnée n'est qu'un gémissement, une plainte, une imprécation ; en cette qualité, elle est admirable : il ne faut pas demander à la lyre ce qu'elle pense, mais ce qu'elle chante. Lord Byron a beaucoup d' esprit et de l'esprit très varié, mais d'une nature qui agite et d'une influence funeste ; il a bien lu Voltaire, et il l'imite souvent. En suivant pas à pas le grand poète anglais, on est forcé de reconnaître qu'il vise à l'effet, qu'il se perd rarement de vue, qu'il est presque toujours en attitude, qu'il pose complaisamment devant lui ; mais l'affectation de bizarrerie, de singularité, d'originalité tient en général au caractère anglais. Si lord Byron a d'ailleurs expié son génie par quelques faiblesses, l'avenir s'embarrassera peu de ces misères, ou plutôt il les ignorera : le poète cachera l'homme, et interposera le talent entre l'homme et les races futures : à travers ce voile divin, la postérité n'apercevra que le dieu. Lord Byron a fait époque ; il laissera une trace profonde et ineffaçable : l'accident qui le rendit boiteux, et qui augmenta sa sauvagerie n'aurait pas du l'affliger, puisqu'il ne l'empêcha pas d'être aimé. Malheureusement le poète ne plaçait pas toujours assez haut ses attachements et les recevait de trop bas. Plaignons Rousseau et Byron d'avoir encensé des autels peu dignes de leurs sacrifices : peut-être, avares d'un temps dont chaque minute appartenait au monde, n'ont-ils voulu que le plaisir, chargeant leur talent de le transformer en passion et en gloire. A leur lyre, la mélancolie, la jalousie, les douleurs de l'amour ; à eux, sa volupté et son sommeil sous des mains légères : ils cherchaient de la rêverie, du malheur, des larmes, du désespoir dans la solitude, les vents, les ténèbres, les tempêtes, les forêts, les mers, et venaient en composer pour leurs lecteurs les tourments de Childe-Harold et de Saint-Preux, sur le sein de la Padoana , et del Can de la Madona . Quoi qu'il en soit, dans le moment de leur ivresse, l'illusion de l'amour était complète : du reste, ils savaient bien qu'ils tenaient l'infidélité même dans leurs bras, qu'elle allait s'envoler avec l'aurore : elle ne les trompait pas par un faux semblant de constance ; elle ne se condamnait pas à les suivre, lassée de leur tendresse ou de la sienne. Somme toute, Jean-Jacques et lord Byron ont été des hommes infortunés : c'était la condition de leur génie ; le premier s'est empoisonné ; le second, fatigué de ses excès et sentant le besoin d'estime, est retourné aux rives de cette Grèce où sa muse et la mort l'ont tour à tour si bien servi. Lord Byron au Lido J'ai précédé lord Byron dans la vie, il m'a précédé dans la mort [Suite de la citation des Mémoires . (N.d.A.)] : il a été appelé avant son tour ; mon numéro primait le sien, et pourtant le sien est sorti le premier. Byron aurait dû rester sur la terre : le monde me pouvait perdre sans s'apercevoir de ma disparition et sans me regretter. Tout ce que j'ai vu passer, ou tout ce qui a passé autour de moi, depuis que j'existe ne se peut dire. Que de tombeaux se sont ouverts et fermés sous mes yeux ! Cent fois par le soleil ou par la pluie, au bord d'une fosse ouverte dans laquelle on descendait une bière avec des cordes, j'ai entendu le râlement de ces cordes ; j'ai ouï le bruit de la première pelletée de terre tombant sur la bière ; à chaque nouvelle pelletée le bruit creux s'assourdissait et diminuait. La terre, en comblant la sépulture, faisait peu à peu monter le silence éternel à la surface du cercueil. Il n'y a pas encore deux années qu'un jour, au lever de l'aube, j'errais au Lido où tant de fois avait erré lord Byron. Il ne sortit de la mer qu'une aurore ébauchée et sans sourire ; la transformation des ténèbres en lumière, avec ses changeantes merveilles, ses étoiles éteintes tour à tour dans l'or et les roses du matin, ne s'opéra point. Quatre ou cinq barques serraient le vent à la côte ; un grand vaisseau disparaissait à l'horizon. Des mouettes posées marquetaient en troupe la plage mouillée ; quelques-unes volaient pesamment au-dessous de la houle du large. Le reflux avait laissé le dessin de ses arceaux concentriques sur la grève ; le sable guirlandé de fucus était ridé par chaque flot, comme un front sur lequel le temps a passé. La lame déroulante enchaînait ses festons blancs à la rive abandonnée. Les vagues que je retrouvais ont été partout mes fidèles compagnes ; ainsi que de jeunes filles, se tenant par la main dans une ronde, elles m'avaient entouré à ma naissance ; je saluai ces berceuses de ma couche. Je me promenai au limbe des flots, écoutant leur bruit dolent, familier et doux à mon oreille. Souvent je m'arrêtais pour contempler l'immensité pélagienne : un mât, un nuage, c'était assez pour réveiller mes souvenirs. J'avais jadis passé sur cette mer : en face du Lido une tempête m'avait accueilli : je me disais au milieu de cette tempête que j'en avais affronté d'autres, mais qu'à l'époque de ma traversée de l'océan j'étais jeune, et qu'alors les dangers m'étaient des plaisirs [ Itinéraire . (N.d.A.)] . Je me regardais donc comme bien vieux, lorsque du port de Trieste je voguais vers la Grèce et la Syrie ! Sous quel amas de jours suis-je donc enseveli ! Lord Byron chevauchait le long de ce rivage solitaire : quels étaient ses pensers et ses chants, ses abattements et ses espérances ? Elevait-il la voix pour confier à la tourmente les inspirations de son génie ? Est-ce au murmure de cette vague qu'il trouva ces accents mélancoliques ? . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . If my fame should be, as my fortunes are, Of hasty growth and blight, and dull oblivion bar My name from on the temple where the dead Are honoured by the nations. - Let it be. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . " Si ma renommée doit être comme le sont mes fortunes, d'une croissance hâtive et frêle [ Blight , niellée. (N.d.A.)] ; si l'obscur oubli doit rayer mon nom du temple où les morts sont honorés par les nations : - soit. " Byron sentait que ses fortunes étaient d'une croissance frêle et hâtive ; dans ses moments de doute sur la gloire, puisqu'il ne croyait pas à une autre immortalité, il ne lui restait de joie que le néant. Ses dégoûts eussent été moins amers, sa fuite ici-bas moins stérile, s'il eût changé de voie : au bout de ses passions épuisées, quelque généreux effort l'aurait fait parvenir à une existence nouvelle. On est incrédule parce qu'on s'arrête à la surface de la matière : creusez la terre, vous trouverez le ciel. Déjà j'étais revenu des forêts américaines, lorsque, auprès de Londres, sous l'orme de Childe-Harold enfant, je rêvai les ennuis de René et le vague de sa tristesse. J'avais vu la trace des premiers pas de Byron dans les sentiers de la colline d'Harrow ; j'ai rencontré les vestiges de ses derniers pas à l'une des stations de son pèlerinage ; non : je les cherchais en vain, ces vestiges. Soulevé par l'ouragan, le sable a couvert l'empreinte des fers du coursier demeuré sans maître : " Pêcheur de Malamoco, as-tu entendu parler de lord Byron ? - Il chevauchait presque tous les jours ici. - Sais-tu où il est allé ? " Ce fut un jour d'orage : prêt à périr entre Malte et les Sirtes, j'enfermai dans une bouteille vide ce billet : F.-A. de Chateaubriand, naufragé sur l'île de Lampedouse, le 26 décembre 1806, en revenant de la Terre Sainte [ Itinéraire . (N.d.A.)] . Un verre fragile, quelques lignes ballottées sur un abîme sans fond, est tout ce qui convenait à ma fortune et à ma mémoire. Les courants auraient peut-être poussé mon épitaphe vagabonde au Lido, à la borne même où Byron avait marqué sa sépulture, comme le flot des ans a rejeté à ce bord ma vie errante. Venise, quand je vous vis pour la première fois, vous étiez sous l'empire du grand homme, votre oppresseur et le mien : une île attendait sa tombe ; une île est la vôtre. Vous dormez l'un et l'autre immortels dans vos Sainte-Hélène. O Venise ! nos destins ont été pareils ! mes songes s'évanouissent à mesure que vos palais s'écroulent ; les heures de mon printemps se sont noircies, comme les arabesques dont le faîte de vos monuments est orné. Mais vous périssez à votre insu ; moi, je sais mes ruines. Votre ciel voluptueux, la vénusté des flots qui vous lavent m'ont retrouvé dans ces derniers jours aussi sensible à vos charmes que je le fus jamais. Inutilement je vieillis ; l'énergie de ma nature s'est resserrée au fond de mon coeur ; les ans n'ont réussi qu'à chasser ma jeunesse extérieure, à la faire entrer dans mon sein. Mais que me font ces brises du Lido, si chères au poète de la fille de Ravenne ? Le vent qui souffle sur une tête à demi dépouillée ne vient d'aucun rivage heureux [Fin de la citation des Mémoires . (N.d.A.)] . Conclusion Au surplus, la petite chicane que j'ai faite dans mes Mémoires d'outre-tombe au plus grand poète que l'Angleterre ait eu depuis Milton ne prouve qu'une chose : le haut prix que j'aurais attaché au moindre souvenir de sa muse. Maintenant, lecteur, ne vous semble-t-il pas que nous achevons une course rapide parmi des ruines, comme celle que je fis autrefois sur les débris d'Athènes, de Jérusalem, de Memphis et de Carthage ? En passant de renommée en renommée, en les voyant s'abîmer tour à tour, n'éprouvez-vous pas un sentiment de tristesse ? Regardez derrière vous ; demandez-vous que sont devenus ces siècles éclatants et tumultueux où vécurent Shakespeare et Milton, Henri VIII et Elisabeth, Cromwell et Guillaume, Pitt et Burke : tout cela est fini ; supériorités et médiocrités, haines et amours, félicités et misères, oppresseurs et opprimés, bourreaux et victimes, rois et peuples, tout dort dans le même silence et dans la même poussière. Et cependant de quoi nous sommes-nous occupés ? de la partie la plus vivante de la nature humaine, du génie qui reste à peine comme une ombre des vieux jours au milieu de nous, mais qui ne vit plus pour lui-même, et ignore s'il a jamais été. Combien de fois l'Angleterre, dans ce tableau de dix siècles, a-t-elle été détruite sous nos yeux ! A travers combien de révolutions n'avons-nous point passé pour arriver au bord d'une révolution plus grande, plus profonde, et qui enveloppera la postérité ! J'ai vu ces fameux parlements britanniques dans toute leur puissance : que deviendront-ils ? J'ai vu l'Angleterre dans ses anciennes moeurs et son ancienne prospérité : partout la petite église solitaire avec sa tour, le cimetière de campagne de Gray, des chemins étroits et sablés, des vallons remplis de vaches, des bruyères marbrées de moutons, des parcs, des châteaux, des villes ; peu de grands bois, peu d'oiseaux, le vent de la mer. Ce n'étaient pas là ces champs de l'Andalousie où je trouvais les vieux chrétiens et les jeunes amours, parmi les débris voluptueux du palais des Maures, au milieu des aloès et des palmiers ; ce n'était pas là cette campagne romaine dont le charme irrésistible me rappelait sans cesse ; ces flots et ce soleil n'étaient pas ceux qui baignent et éclaire le promontoire sur lequel Platon enseignait ses disciples, ce Sunium où j'entendais chanter le grillon qui demandait en vain à Minerve le foyer des prêtres de son temple ; mais enfin telle qu'elle était, cette Angleterre, entourée de ses navires, couverte de ses troupeaux et professant le culte de ses grands hommes, était charmante. Aujourd'hui ses vallées sont obscurcies par les fumées des forges et des manufactures, ses chemins changés en ornières de fer, et sur ces chemins, au lieu de Milton et de Shakespeare, on voit passer des chaudières errantes. Déjà ces pépinières de la science où grandirent les palmes de la gloire, Oxford et Cambridge, qui seront bientôt dépouillées, prennent un air désert : leurs colléges et leurs chapelles gothiques, demi abandonnés, affligent les regards ; dans leurs cloîtres poudreux, auprès des pierres sépulcrales du moyen âge, reposent oubliées les annales de marbre de ces peuples de la Grèce qui ne sont plus ; ruines qui gardent les ruines. La société telle qu'elle est aujourd'hui n'existera pas : à mesure que l'instruction descend dans les classes inférieures, celles-ci découvrent la plaie secrète qui ronge l'ordre social depuis le commencement du monde ; plaie qui est la cause de tous les malaises et de toutes les agitations populaires. La trop grande inégalité des conditions et des fortunés a pu se supporter tant qu'elle a été cachée d'un côté par l'ignorance, de l'autre par l'organisation factice de la cité ; mais aussitôt que cette inégalité est généralement aperçue, le coup mortel est porté. Recomposez, si vous le pouvez, les fictions aristocratiques ; essayez de persuader au pauvre, quand il saura lire, au pauvre à qui la parole est portée chaque jour par la presse, de ville en ville, de village en village, essayez de persuader à ce pauvre, possédant les mêmes lumières et la même intelligence que vous, qu'il doit se soumettre à toutes les privations, tandis que tel homme, son voisin, a sans travail mille fois le superflu de la vie, vos efforts seront inutiles : ne demandez point à la foule des vertus au delà de la nature. Le développement matériel de la société accroîtra le développement des esprits. Lorsque la vapeur sera perfectionnée, lorsque, unie au télégraphe et aux chemins de fer, elle aura fait disparaître les distances, ce ne seront pas seulement les marchandises qui voyageront d'un bout du globe à l'autre avec la rapidité de l'éclair, mais encore les idées. Quand les barrières fiscales et commerciales auront été abolies entre les divers Etats, comme elles le sont déjà entre les provinces d'un même Etat ; quand le salaire , qui n'est que l' esclavage prolongé, se sera émancipé à l'aide de l'égalité établie entre le producteur et le consommateur ; quand les divers pays prenant les moeurs les uns des autres, abandonnant les préjugés nationaux, les vieilles idées de suprématie ou de conquête, tendront à l'unité des peuples, par quel moyen ferez-vous rétrograder la société vers des principes épuisés ? Bonaparte lui-même ne l'a pu : l'égalité et la liberté, auxquelles il opposa la barre inflexible de son génie, ont repris leur cours et emportent ses oeuvres ; le monde de force qu'il créa s'évanouit ; ses institutions défaillent ; sa race même a disparu avec son fils. La lumière qu'il fit n'était qu'un météore ; il ne demeure et ne demeurera de Napoléon que sa mémoire : A toi, Napoléon, l'Eternel en sa force T'arrachera ton peuple ainsi qu'un vain lambeau : Sa colère entrera dans ton étroit tombeau [ Napoléon , par Edgar Quinet. (N.d.A.)] . Il n'y avait qu'une seule monarchie en Europe, la monarchie française ; toutes les autres en étaient filles, toutes s'en iront avec leur mère. Les rois, jusque ici, à leur insu, avaient vécu derrière cette monarchie de mille ans, à l'abri d'une race incorporée, pour ainsi dire, avec les siècles. Quand le souffle de la révolution eut jeté à bas cette race, Bonaparte vint ; il soutint les princes chancelants sur des trônes par lui abattus et relevés. Bonaparte passé, les monarques restants vivent tapis dans les ruines du Colisée napoléonien, comme les ermites à qui l'on fait l'aumône dans le Colisée de Rome ; mais bientôt ces ruines mêmes leur manqueront. La légitimité eût pu encore conduire le monde pendant plus d'un siècle à une transformation insensiblement accomplie, sans secousse et sans catastrophe : plus d'un siècle était encore nécessaire pour achever, sous une tutelle paternelle, l'éducation libre des peuples. Contre des fautes très réparables se sont armées des passions qui n'ont pas vu d'abord que tout pouvait s'arranger, et que le monde pouvait être encore redevable à la légitimité d'un immense et dernier bienfait. Au lieu de descendre sur une pente douce et facile, il faudra donc continuer de marcher par des voies fangeuses ou coupées d'abîmes. Qu'est-ce que des haltes de quelques mois, de quelques années, pour une nation lancée à l'aventure dans un espace sans bornes ? Quel esprit assez peu clairvoyant pourrait prendre ces intervalles de repos pour un repos définitif ? Une étape est-elle un festin permanent ? Le voyageur qui s'assied sur le bord de la route afin de se délasser est-il arrivé au bout de sa course ? Tout pouvoir renversé, non par le hasard, mais par le temps, par un changement graduellement opéré dans les convictions ou dans les idées, ne se rétablit plus ; en vain vous essayeriez de le relever sous un autre nom, de le rajeunir sous une forme nouvelle, il ne peut rajuster ses membres disloqués dans la poussière où il gît, objet d'insulte ou de risée. De la divinité qu'on s'était forgée, devant laquelle on avait fléchi le genou, il ne reste que d'ironiques misères : lorsque les chrétiens brisèrent les dieux de l'Egypte, ils virent s'échapper des rats de la tête des idoles. Tout s'en va : il ne sort pas aujourd'hui un enfant des entrailles de sa mère qui ne soit un ennemi de la vieille société. Mais quand atteindra-t-on à ce qui doit rester ? Quand la société, composée jadis d'agrégations et de familles concentriques, depuis le foyer du laboureur jusqu'au foyer du roi, se recomposera-t-elle dans un système inconnu, dans un système plus rapproché de la nature, d'après des idées et à l'aide de moyens qui sont à naître ? Dieu le sait. Qui peut calculer la résistance des passions, le froissement des vanités, les perturbations, les accidents de l'histoire ? Une guerre survenue, l'apparition à la tête d'un Etat d'un homme d'esprit ou d'un homme stupide, le plus petit événement, peuvent refouler, suspendre ou hâter la marche des nations. Plus d'une fois la mort engourdira des races pleines de feu, versera le silence sur des événements prêts à s'accomplir, comme un peu de neige tombée pendant la nuit fait cesser les bruits d'une grande cité. Le manque d'énergie à l'époque où nous vivons, l'absence des capacités, la nullité ou la dégradation des caractères, trop souvent étrangers à l'honneur et voués à l'intérêt, l'extinction du sens moral et religieux, l'indifférence pour le bien et le mal, pour le vice et la vertu, le culte du crime, l'insouciance et l'apathie avec laquelle nous assistons à des événements qui jadis auraient remué le monde, la privation des conditions de vie qui semblent nécessaires à l'ordre social, toutes ces choses pourraient faire croire que le dénouement approche, que la toile va se lever, qu'un autre spectacle va paraître ; nullement. D'autres hommes ne sont pas cachés derrière les hommes actuels ; ce qui frappe nos yeux n'est pas une exception, c'est l'état commun des moeurs, des idées et des passions ; c'est la grande et universelle maladie d'un monde qui se dissout. Si tout changeait demain avec la proclamation d'autres principes, nous ne verrions que ce que nous voyons : rêveries dans les uns, fureur dans les autres, également impuissantes, également infécondes. Que quelques hommes indépendants réclament et se jettent à l'écart pour laisser s'écouler un fleuve de misères, ah ! ils auront passé avant elles ! Que de jeunes générations remplies d'illusions bravent le flot corrompu des lâchetés ; qu'elles marchent tête baissée vers un avenir pur qu'elles croiront saisir, et qui fuira incessamment ; rien de plus digne de leur courageuse innocence : trouvant dans leur dévouement la récompense de leur sacrifice, arrivées de chimère en chimère au bord de la fosse, elles consigneront le poids des années déçues à d'autres générations abusées, qui le porteront jusqu'aux tombeaux voisins, et ainsi de suite. Un avenir sera, un avenir puissant, libre dans toute la plénitude de l'égalité évangélique ; mais il est loin encore, loin, au delà de tout horizon visible : on n'y parviendra que par cette espérance infatigable, incorruptible au malheur, dont les ailes croissent et grandissent à mesure que tout semble la tromper, par cette espérance plus forte, plus longue que le temps, et que le chrétien seul possède. Avant de toucher au but, avant d'atteindre l'unité des peuples, la démocratie naturelle, il faudra traverser la décomposition sociale, temps d'anarchie, de sang peut-être, d'infirmités certainement : cette décomposition est commencée ; elle n'est pas prête à reproduire de ses germes, non encore assez fermentés, le monde nouveau. Milton En finissant, revenons par un dernier mot au premier titre de cet ouvrage, et redescendons à l'humble rang de traducteur. Quand on a vu comme moi Washington et Bonaparte ; à leur niveau, dans un autre ordre de puissance, Pitt et Mirabeau ; parmi les hauts révolutionnaires, Robespierre et Danton ; parmi les masses plébéiennes, l'homme du peuple marchant aux exterminations de la frontière, le paysan vendéen s'enfermant dans les flammes de ses récoltes, que reste-t-il à regarder derrière la grande tombe de Sainte-Hélène ? Pourquoi ai-je survécu au siècle et aux hommes auxquels j'appartenais par la date de l'heure où ma mère m'infligea la vie ? Pourquoi n'ai-je pas disparu avec mes contemporains, les derniers d'une race épuisée ? Pourquoi suis-je demeuré seul à chercher leurs os dans les ténèbres et la poussière d'un monde écroulé ? J'avais tout à gagner à ne pas traîner sur la terre. Je n'aurais pas été obligé de commencer et de suspendre ensuite mes justices d'outre-tombe, pour écrire ces Essais afin de conserver mon indépendance d'homme. Lorsqu'au commencement de ma vie l'Angleterre m'offrit un refuge, je traduisis quelques vers de Milton pour subvenir aux besoins de l'exil : aujourd'hui, rentré dans ma patrie, approchant de la fin de ma carrière, j'ai encore recours au poète d'Eden. Le chantre du Paradis perdu ne fut cependant pas plus riche que moi. Assis entre ses filles, privé de la clarté du ciel, mais éclairé du flambeau de son génie, il leur dictait ses vers. Je n'ai point de filles ; je puis contempler l'astre du jour, mais je ne puis dire comme l'aveugle d'Albion : . . . . . How glorious once above thy sphere ! " Soleil ! j'eusse autrefois éclipsé ta lumière ! " Milton servit Cromwell, j'ai combattu Napoléon ; il attaqua les rois, je les ai défendus ; il n'espéra point en leur pardon, je n'ai pas compté sur leur reconnaissance. Maintenant que dans nos deux pays la monarchie penche vers sa fin, Milton et moi n'avons plus rien de politique à démêler ensemble ; je viens me rasseoir à la table de mon hôte ; il m'aura nourri jeune et vieux. Il est plus noble et plus sûr de recourir à la gloire qu'à la puissance. Source: http://www.poesies.net