Petites Lettres Sur De Grands Philosophes Par Charles Palissot De Montenoy (1730-1814) TABLES DES MATIERES LETTRE 1 LETTRE 2 LETTRE 1 Depuis quelques années, madame, il s' est formé dans cette capitale une association entre plusieurs gens de lettres, les uns d' un mérite reconnu, les autres d' une réputation plus contestée, qui travaillent à ce fameux dictionnaire de toutes les connaissances : ouvrage qui en suppose beaucoup à ceux qui le rédigent. Personne n' a peut-être plus de vénération que moi pour les mains laborieuses qui construisent ce pénible monument à la gloire de l' esprit humain. Tous ces messieurs se disent philosophes, et quelques-uns le sont. Mais parmi ceux même d' entre eux à qui l' on accorde le plus de talens, on est fâché d' avouer qu' il s' en trouve qui ont presque rendu le mérite et la raison haïssables dans leurs écrits. Ils ont annoncé la vérité, ou ce qu' ils ont pris pour elle, avec un faste qu' elle n' eut jamais. On vit à la tête de quelques productions philosophiques, un ton d' autorité et de décision, qui, jusqu' à présent, n' avait appartenu qu' à la chaire. On transporta à des traités de morale, ou à des spéculations métaphysiques, un langage que l' on eût condamné, par-tout ailleurs, comme celui du fanatisme. j' ai vécu, disait l' un ; j' écris de Dieu, disait fastueusement l' autre ; jeune homme, prends et lis, écrivait-il encore ; ô homme ! écoute, voici ton histoire, s' écriait un troisième. Ce ton d' inspiration dans les uns, d' emphase dans les autres, si éloigné de celui de la raison qui doute, ou de la vérité qui persuade, révolta quelques gens sensés. En examinant de près des ouvrages qui promettaient de si grandes choses, ils trouvèrent que les uns étaient servilement copiés de Bacon, sans que l' on ait jugé à propos d' en prévenir le public ; et que d' autres ne contenaient que des pensées mille fois rebattues, mais rajeunies, ou par un tour épigrammatique et de mauvais goût, fort à la mode aujourd' hui, ou par un certain ton d' audace bien propre à séduire les simples. On donna de nouvelles définitions de quantité de choses déjà très-bien définies. On affecta pour jouer la concision et le style nerveux, d' embrouiller ce qui était clair. On confondit tous les genres ; et cet étrange bouleversement dans les idées et dans le style parut à quelques esprits vulgaires, la preuve d' un siècle abondant en génies lumineux et hardis, digne d' être appelé siècle philosophique. On déclara que l' on estimait très-peu le public ; que l' on n' écrivait plus pour lui, et que des pensées qui pourraient... etc. . On oublia que, malgré ce petit nombre de connaisseurs, tant de fois exagéré, le meilleur livre est, à la longue, celui qui est le plus répandu, où se trouvent des beautés proportionnées à toutes les classes de lecteurs, des connaissances utiles à tous les hommes ; en un mot, qui contient le plus de vérités universellement entendues et senties. C' est là ce qui distingue nos bons ouvrages du siècle de Louis Xiv, et la très-petite quantité de ceux qui leur ressemblent. Le public fut donc outragé dans des préfaces. On témoigna beaucoup d' indifférence pour cette sublime chimère que l' on appelle gloire ; et cependant on écrivait, on cabalait, et l' on tâchait de se rendre intéressant, en affectant de s' attendre à des persécutions qui n' arrivèrent point. Mais il est si doux de jouer le mérite persécuté, ou prêt à l' être ! On se rend si considérable, en renonçant à la considération ! Ce charlatanisme a quelque chose de si séduisant pour ce même public que l' on méprise ! Il est si naturellement dupe de tous ces stratagêmes, qu' en vérité ces messieurs ont prouvé que leur indifférence pour lui ne les avait pas empêchés de bien étudier sa nature, et les moyens de le subjuguer. Comme il est des grands qui sont peuple , il fallut bien aussi leur dire des vérités dures, et rappeler cette puérile et dangereuse question de l' égalité primitive. Il est des gens du caractère des femmes moscovites, qui n' aiment que lorsqu' elles sont battues. Cette manoeuvre fit encore son effet ; et quelques grands accordèrent de la considération, précisément parce qu' on leur en refusait. C' est une nouvelle preuve de la vieille maxime : que, pour réussir dans le monde, le choix est assez indifférent entre la flatterie et l' audace. On était insensible à la gloire ; cependant on formait des partis, même pour des bouffons ; et tandis que l' on affichait une égale insensibilité pour la critique que l' on affectait de mépriser, on sollicitait des ordres pour l' interdire à ceux qui l' exerçaient avec le plus de succès. On tâchait de donner le change au public, en réunissant sous une même idée les noms de critique, de satyre, de personnalité, de libelle : à force de crier à la persécution, on devenait effectivement persécuteur ; et l' intolérance, incommode par-tout ailleurs, allait se placer dans le sanctuaire des muses. Quelques personnes éclairées riaient de voir des philosophes, qui auraient dû pardonner des libelles, montrer un amour-propre si délicat, si susceptible, et s' efforcer cependant de masquer leur ressentiment et leur crainte sous l' apparence du mépris. Leur sensibilité se trahissait quelquefois tout-à-fait. Venait-on, par exemple, à revendiquer pour Bacon le plan de l' encyclopédie, il paraissait une petite lettre contre le journaliste de Trévoux, mais mille fois plus sanglante, plus amère, plus atroce, que tant de critiques que l' on essayait de rendre odieuses, et qui ne l' étaient point. Souvent même on ne se contentait pas de ces réponses injurieuses à de bonnes raisons. On se mettait, sans nécessité, au rang de ces mêmes critiques si méprisés ; et l' on prêtait sa plume à un peintre, pour disputer à un homme vraiment respectable le fruit de ses recherches, la découverte d' un secret des anciens, deviné sur un passage obscur de Pline : le secret de la peinture en caustique. Mais toutes les idées des choses variaient au gré de ces messieurs. Ce qui indisposait le plus ce petit nombre de personnes sensées qui, dans le silence, pèsent et apprécient les réputations, c' était cette espèce de trône littéraire que ces messieurs s' érigeaient, et la convention sourde qui transpirait de leur société dans le monde, et qui voulait dire : nul n' aura de l' esprit, hors nous et nos amis. On commença d' abord par s' arroger le droit de louer tous les grands hommes, mais de manière à faire croire que l' on avertissait le public de les admirer. Lisez l' éloge de M De Montesquieu ; il y règne un ton qui révolte. C' est moins l' expression de l'admiration publique, qu' un ordre à la nation de croire au mérite de cet illustre écrivain ; lui, qui tempérait par sa simplicité ce que la supériorité de son génie pouvait avoir de trop humiliant pour le reste des hommes. On parle beaucoup dans ce panégyrique d' un petit nombre de censeurs qui s' élevèrent contre l' immortel ouvrage de l' esprit des lois , qui pouvait effectivement essuyer quelques critiques, puisqu' enfin l' auteur était homme ; mais on n' exagère ces critiques que pour se placer, modestement, dans cette partie du public qui forme à la longue les jugemens de la postérité . On ne dit pas un mot de ce cri général qui s' éleva en faveur de cet ouvrage dès l' instant de sa naissance. On se tait sur quantité de gens de lettres qui, dans ce moment-là même, écrivirent avec simplicité, à l' occasion de ce monument de génie, des choses que ces messieurs ont redites avec faste. Il fallait bien humilier de pauvres critiques, qui ont eu le malheur de remarquer aussi quelques fautes dans les écrits de nos philosophes, et laisser ignorer des jugemens qui avaient devancé leurs éloges, pour se conserver un air d' arbitres de la littérature, et de dépositaires des sceaux de l' immortalité. S' ils parlaient d' un autre homme bien supérieur encore, parce qu' il est plus universel, ils se faisaient les députés de la nation auprès de lui. nous rappellerons à M De Voltaire, disaient-ils au nom de la nation, les engagemens qu' il a pris avec nous . Il fallait louer pour obtenir des éloges. Eh ! Comment ne pas louer un Voltaire, un Montesquieu, un Rameau, qui depuis... ces messieurs l' admiraient alors ; c' était avant la lettre sur la musique française . Mais à quoi le public ne s' attendait pas, c' est à ce refrain de louanges fastidieuses que ces messieurs se renvoient les uns aux autres, et à ces brevets de célébrité qu' ils se distribuent tour-à-tour dans leurs ouvrages. Le philosophe de Genève donnait-il ce livre où il met l' homme au rang de la brute ? ah ! Si l' on eût fait voyager,... etc. cet éloge lui était exactement rendu dans la première brochure de ces messieurs ; et avec beaucoup de mérite, ils ne laissaient pas de rappeler une fable très-plaisante et très-connue. Tant un seul ridicule peut nuire même à des talens supérieurs. Le public n' était pas moins excédé d' un autre refrain, qui menaçait de devenir éternel. Comme ces petites lunes que le télescope a fait découvrir, et qui sont emportées par le tourbillon d' une grande planète, il est dans le tourbillon de ces messieurs un essain de petits sous-philosophes , qui pensent de bonne foi participer à leur célébrité, et qui sont dans le parti ce que des enfans perdus sont dans une armée. Ces insectes philosophiques, que l' on pourrait encore comparer à ces pailles qui s' amassent autour d' un corps électrique, se jettent quelquefois dans la mêlée au nom de leurs maîtres ; ils perdent le sentiment de leur nullité par l' appui auquel ils se sentent attachés, et prennent leur bourdonnement pour du bruit. Divisés en deux bandes, ils partageaient Paris entre eux, et semblaient former un motet à deux choeurs. On entendait d' un côté : l' heureux siècle qui a produit la henriade et l' esprit des lois ! et de l' autre, l' heureux siècle qui a produit cet immortel Ndictionnaire de l' encyclopédie ! Ces trois ouvrages, dans un degré bien différent, feront sans doute l' éloge de leurs auteurs; mais si le dégoût des bonnes choses est quelquefois naturel, ce serait peut-être à cette manière de les présenter qu' il faudrait s' en prendre. à combien de rôles singuliers n' expose pas ce prétendu mépris de la gloire, qu' il faut cependant concilier avec les intérêts de l' amour-propre ! Enfin, ce peuple, cette multitude, ce vulgaire, qui pourtant a quelquefois les yeux assez perçans, crut entrevoir que ces messieurs avaient trouvé le secret de ramener tout à eux, dans des ouvrages même qui semblaient faits pour louer les autres. On était, par exemple, surpris de rencontrer dans l' éloge de M De Montesquieu celui d' un peintre célèbre, loué précisément sur son attention à conserver à la postérité la figure des grands hommes : mais on se rappela que certains philosophes s' étaient fait peindre. On se rappela l' éloge plus délicat que le même peintre avait fait de l' encyclopédie , en plaçant cet ouvrage dans un tableau sous les yeux de cette protectrice des arts, digne de réunir à-la-fois les attributs de Minerve et des graces ; et l' on crut retrouver cette navette de louanges données et rendues. Un autre éloge d' un grand prince, inconsidérément amené aux dépens de toute une nation, laissait douter encore s' il en rejaillissait plus d' éclat sur le souverain que sur le philosophe qu' il a pensionné. Ce n' est pas assurément que l' on croie la reconnaissance au-dessous d' un philosophe, ni que, d' après certains écrits, on imagine que l' histoire des bienfaiteurs ajouterait un beau chapitre à celle des tyrans . Mais on voudrait que l' on évitât cette reconnaissance fastueuse, qui a plutôt l' air d' annoncer le bienfait qui honore, que le sentiment modeste d' un coeur pénétré. Vous ne croirez pas, madame (ce que vous entendrez bientôt dire sans doute), que quelques-unes de ces vérités soient échappées par l' envie de nuire, ou par cette basse jalousie qui naît du sentiment de sa médiocrité. On respecte sincèrement les talens et les écrits vraiment estimables de quelques-uns de ces messieurs. On voudrait plus, on souhaiterait de les aimer. On leur eût peut-être accordé tout naturellement ce qu' ils n' obtiendront jamais pour avoir tenté de l' usurper. Ce ne sont ni les cabales, ni l' enthousiasme, ni le manège, ni l' audace, ni la singularité, qui donnent aux réputations cet éclat durable qui s' accroît par le temps. Tel homme élevé trop haut par de petites intrigues, a fini par n' être pas même placé dans son rang. On ne disputera point à ces messieurs que le projet de l' arbre encyclopédique des connaissances humaines, ne fût une idée sublime digne d' être mise en oeuvre par eux, puisqu' ils l' ont découverte dans Bacon, et qu' ils n' ont pas été effrayés d' un travail immense, et peut-être utile. Mais on se réserve la liberté de penser qu' un dictionnaire, quelque bon qu' il puisse être, ne fût jamais un ouvrage de génie. La juste réputation de quelques-uns des chefs de cette grande entreprise ne donnera pas le moindre degré de valeur à ces listes d' éloges de leurs associés, qu' ils impriment à la tête de chacun de leurs volumes. On ne les croira point les dispensateurs de l' immortalité ; et certains noms, pour être cités avec honneur, ou dans quelques préfaces, ou dans quelques articles de leur dictionnaire, ne seront point pour cela réputés à l' abri des injures du temps ; de même que certains auteurs qu' ils n' aiment point, pour raison, et dont ils disent et écrivent le plus de mal qu' ils peuvent, ne seront point pour cela ensevelis dans l' obscurité où ils croient bonnement les plonger. Il sera permis de trouver des fautes, même dans ce grand dictionnaire, qui est leur ouvrage de prédilection ; et de ne pas croire, par exemple, sur leur parole, que les cerfs atteignent, au bout d' un certain temps, l' âge de raison , etc. LETTRE 2 Le fils naturel. Si messieurs de l' encyclopédie s' étaient bornés, madame, à leurs travaux philosophiques, plus admirés que lus, mais placés dans leur véritable sphère, environnés de leurs savantes ténèbres, ils pouvaient, sans doute, parvenir à la considération dont ils semblent si jaloux. Quelques articles de leur dictionnaire, toujours préconisés d' avance, suffisaient à leur réputation ; et personne n' eût songé à leur disputer une gloire achetée par tant de volumes, et mise en quelque sorte à couvert sous leur immensité. Eh ! Qui ne les eût point appréciés à leur gré ? Comment ne les pas croire sur leur parole ? Ils ont opéré tant de prodiges avec la simple méthode de se donner pour ce qu' ils veulent être, et d' associer modestement à ce privilége quiconque a la bonté de penser comme eux ! La raison y a si visiblement gagné, l' honnêteté, les moeurs ont fait de si grands progrès, le siècle enfin a pris un essor si sublime, que nous avons vu tout-à-coup des femmes qui dans leur jeunesse lisaient des contes de fées, et des importans qui ne lisaient rien, se mettre à portée de faire secte avec ces messieurs ; se réveiller philosophes ; protéger l' encyclopédie, et la juger ; décider de tout avec tant de finesse ; analyser le systême moral, l' utile , le beau , l' honnête , avec tant d' intelligence ; remplacer de vieux préjugés par de si plaisans paradoxes, l' ancienne ignorance par un pédantisme si délicat ; débrouiller avec tant de succès le chaos de la métaphysique ; raisonner si despotiquement et si juste ; devenir en un mot des êtres si décens, si profonds, si universels, que Diogène, les yeux bandés, trouverait ici plus de philosophes, plus de sages, qu' il ne fit de pas inutiles avec sa lanterne pour en chercher un dans Athènes. D' où naissent, dans la littérature, tant d' hommes nouveaux ? On ne les soupçonnait pas. Qui les a jetés dans le monde ? Où sont leurs preuves ? Quelques brochures ignorées ? Mais la célébrité coûterait-elle aujourd' hui si peu ? Comment donc ces petits prophètes se sont-ils établis juges dans Israël ? Voici leur secret. écoutez, et profitez, auteurs infortunés que vingt ans de travaux obscurs n' ont point encore tirés de l' oubli. Sortez de vos cabinets ; devenez encyclopédistes ; attelez-vous au char de la nouvelle philosophie ; colportez seulement quelques ouvrages de ces messieurs ; rompez des lances, et faites confesser aux passans que le fils naturel est un chef-d' oeuvre, une merveille, une découverte plus précieuse au monde littéraire, que ne le fut à l' Europe celle de l' Amérique : et vous voilà célèbres, immortels, et peut-être un jour académiciens. Vous pourrez, à la vérité, en imposer plus difficilement sur cette pièce que sur les autres productions de ces messieurs. Il n' est point ici question de ces rapports secrets et cachés que toutes les sciences peuvent avoir entre elles, ni de ces méditations abstraites et profondes où l' imagination plane à vide, et s' égare impunément dans le rien. C' est un ouvrage de goût, soumis aux lumières de tout le monde, fait pour la représentation, si l' on en juge par les noms des acteurs imprimés avec ceux des personnages, et par quelques flatteries adressées de temps en temps aux comédiens. Le droit de critiquer, de siffler même, est ici par conséquent dans toute sa force. N' importe ; ne vous découragez point : vous serez appuyés, soutenus par une infinité de personnes de toute condition, qui ont bien voulu compromettre leur jugement, dans l' espérance de quelques éloges promis ou déjà donnés. Vous serez agrégés à ce petit troupeau qui se connaît à tout, que la nation honore, et que le gouvernement doit protéger plus que jamais . On imposera silence à quiconque oserait vous contredire ; et, comme l' a dit un vrai philosophe, on intéressera les dieux dans la guerre des rats et des grenouilles. S' il en revient quelque ridicule à la nation, il se trouvera des plumes toutes prêtes pour répéter en mille manières, que l' intention du gouvernement doit se porter, non pas à faire fleurir les lettres en général, ni à leur conserver quelque liberté, ce qui serait trop simple ; mais à protéger exclusivement tels ou tels élus, telle ou telle secte, comme si la vérité pouvait en faire, et s' appuyait jamais du manège et de l' intrigue. Pour moi, madame, que la célébrité ne tente pas au point de me faire déroger au sens commun ; moi qui pense de bonne foi que l' esprit humain a ses bornes, et qu' il est un terme auquel nécessairement il s' arrête ; moi qui regarde la fureur d' innover comme une marque déjà trop sensible de décadence, et qui crois difficilement aux nouvelles découvertes, dans un siècle où des hommes qui s' appellent eux-mêmes des hommes de génie, ne sont occupés que d' un dictionnaire ; moi à qui cette manie de traiter en abrégé toutes les sciences ne paraît propre qu' à faire des demi-savans, et à dispenser de recourir aux sources ; moi, madame, enfin qui suis fortement convaincu que, dans un siècle où l' on penserait beaucoup, on travaillerait moins sur ce que les autres ont pensé ; que l' on y verrait plus de productions, et moins de législateurs : j' en demande pardon à ces messieurs ; mais le sentiment de M Diderot ne balance point du tout à mon égard celui de M De Voltaire. Je crois, avec ce grand homme, si capable d' en prévoir et d' en éloigner le moment, que presque tous les genres de littérature sont épuisés,et qu' il reste peu de choses à faire, même au génie. J' ai pour moi l' expérience de tous les siècles, où l' on a vu les arts fleurir, et tomber après de certaines périodes. Il me semble, madame, que depuis long-temps nous sommes fort loin d' atteindre nos grands modèles ; et j' ai la faiblesse d' en conclure que vraisemblablement nous ne les surpasserons jamais. Le fils naturel me confirme encore dans cette pensée. En effet, quelle pièce ! Qu' elle serait au-dessous de la critique, si le nom de l' auteur n' y donnait un certain poids, si toute la secte ne s' était pas réunie pour l' élever aux dépens des plus belles productions de l' esprit humain, et s' il ne devenait important d' affaiblir enfin le crédit d' une cabale puissante ! Peut-être tant d' efforts en faveur de cette pièce ne sont-ils, madame, qu' un aveu de sa médiocrité. Les enfans les plus disgraciés sont quelquefois les plus chéris. Mais il est temps d' analyser cette merveille. Je crois entrer dans une place publique ; je vois une foule de peuple qui se précipite tumultueusement autour d' un théâtre. J' entends une voix bruyante : " accourez, passans ; jeunes médecins, écoutez. Vos Vernage , vos Lorry , sont d' habiles gens, si vous voulez ; mais ils ont fait trop de progrès dans l' art de guérir : il faut rester au-dessous d' eux, ou quitter leur méthode. Venez à moi, j' ai des secrets universels dont je fais bon marché " . Je m' approche, et j' aperçois un charlatan qui montre un singe, et qui distribue quelques boîtes d' orviétan. La comparaison pourra faire sourciller nos philosophes ; et j' avoue qu' à beaucoup d' égards elle serait injuste : mais ici c' est un tableau fidèle. Aussi, pourquoi ces messieurs sont-ils sortis de leur genre ? Ils ne sont pas heureux en comédies, ni même en romans. L' auteur du fils naturel en a donné un, où la philosophie s' était encore plus compromise. Elle eut beau se travestir en courtisane, elle n' étrenna point. La comédie, au contraire, prend ici le masque le plus décent et le plus grave. Les personnages sont fondus dans un même moule, et sont tous des êtres sérieux, moraux et métaphysiques. L' humanité , les moeurs , la vertu , le goût de l' ordre , etc. Ces mots combinés en mille manières, répétés en lieux communs, à chaque ligne, cette superfétation philosophique tient ici lieu d' intérêt, de style, et même d' esprit. Qu' est-ce en effet, madame, que cette burlesque pantomime du théâtre, si fidèlement notée à toutes les pages de la pièce, dans un jargon où la langue est si cruellement outragée ? " après un moment de silence, Dorval se lève,... etc. " et ce sont là les expressions de M Diderot ! Qu' est-ce qu' un homme qui se couvre le visage avec ses mains, qui est comme un fou,... etc. . Et c' est là ce que M Diderot appelle des tableaux ! Qu' est-ce qu' un Clairville qui paraît sur un canapé , dans l' attitude d' un homme désolé, et qui ensuite se lève et s' en va comme un homme qui erre ? Qu' est-ce enfin qu' un vieillard qui vient, à la fin de la pièce, se faire reconnaître de ses enfans, qui s' approchent de lui gravement , à qui il impose les mains en versant des larmes de plaisir, et s' essuyant les yeux avec sa main ? Qui croirait, madame, que c' est là le secret de cette merveilleuse pantomime, que l' auteur nous annonce comme une découverte ? Ces puérilités, prises à la lettre, ne feraient-elles pas de notre scène un spectacle digne de Bedlam ? C' est pourtant ce tableau d' un vieillard qui reconnaît ses enfans, et qui leur impose les mains, que M Diderot trouve d' un intérêt si touchant, qu' il assure que l' on ne pourrait qu' à peine en soutenir la représentation. Vous connaissez trop bien, madame, et le théâtre et notre littérature, pour ignorer que rien n' est plus vulgaire que ces sortes de reconnaissances. Il en est peut-être trois ou quatre d' un grand effet dans nos auteurs dramatiques ; et le succès qu' elles ont eu a tellement affriandé (si j' ose employer ce mot) le troupeau servile des imitateurs, elles sont devenues si fréquentes, qu' il faut les regarder à présent comme un de ces lieux communs que le bon goût doit proscrire et reléguer à jamais dans la poussière des colléges. D' ailleurs où ne trouverait-on pas le modèle de ce vieillard tombé des nues pour reconnaître ses enfans ? Une situation toute pareille termine, si je ne me trompe, la pièce de Cénie . Nous en avons cent exemples, ou dans nos tragédies, ou dans nos romans ; et ce qui prouve le plus la petitesse du moyen, c' est qu' il a réussi, non-seulement aux auteurs célèbres, qui s' en sont servis en hommes de génie, mais aux écrivains les plus médiocres. Rien de plus facile en effet que d' exciter un attendrissement momentané par des tableaux de cette espèce, amenés presque toujours aux dépens de la vraisemblance ; et rien de plus insipide, sur-tout dans ces tragédies bourgeoises, qui ne peuvent être soutenues, comme la grande tragédie, de la magie des grandes passions, de l' illusion du merveilleux et de la pompe du style. Cette machine n' est pas le seul moyen trivial auquel l' auteur ait eu recours. Vous vous rappellerez, madame, quelle fut notre surprise en ne trouvant dans sa pièce que de ces ressorts usés et rebattus jusqu' au dégoût. Elle redoublait encore au ton de confiance des réflexions qui terminent l' ouvrage, et qui feraient penser, ou que M Diderot n' est pas sincère, ou qu' il n' a pas la moindre idée du genre qu' il a voulu traiter. Auteurs que l' émulation excite, ne faites pas, comme on semble vous le prescrire, des comédies sérieuses, ou des tragédies domestiques. Peignez seulement les passions que vous avez senties ; exprimez-en toute l' énergie ; que chaque spectateur retrouve son propre coeur dans vos personnages ; que sur-tout ils ne disent, dans la situation où vous les représentez, que ces choses simples qu' une même situation arracherait à tous les hommes ; mais qu' ils les disent avec noblesse, et les applaudissemens vous attendent. Voyez Mérope , qui croit retrouver quelques traits de son fils dans un malheureux qu' on lui présente. Qui n' imaginerait s' exprimer comme elle ? C' est la nature dans sa plus grande naïveté ; mais qu' elle est sublime! Tendons à sa jeunesse une main bienfaisante ; ... etc. Si Mérope , à la place de ces expressions si vraies et si touchantes, analysait sa compassion pour cet infortuné ; si elle disait qu' une ame tendre n' envisage point... etc. , n' entendez-vous pas le bruit des sifflets s' élever de tous côtés, et poursuivre l' héroïne métaphysicienne jusque dans les coulisses ? Quelle ingrate organisation, madame, que celle de ces gens qui vont chercher si loin, au lieu des mouvemens que leur indiquerait leur propre coeur, de froides moralités, enfilées fastidieusement les unes aux autres, et qui, dans un ouvrage où la conversation devrait être imitée, terminent symétriquement chaque phrase par une sentence ou par une épigramme ! Je vous en rapporterais cent exemples dans la pièce que j' examine ; ou plutôt elle n' est, d' un bout à l' autre, qu' un tissu de ces vicieuses superfluités. Qui s' exprima jamais, en effet, comme Dorval ou comme Constance ? Est-ce donc dans le tumulte des passions que l' on disserte sur les notions du juste et de l' injuste, sur ce goût de l' ordre plus ancien dans nos coeurs qu' aucun sentiment réfléchi ? Doit-on rechercher dans une action théâtrale, si c' est ce goût qui nous rend sensibles à la honte, et si la honte nous fait redouter le mépris ? Enfin, est-ce la place de ces maximes lancées avec tant de confiance, et qui toutes, prises à part, auraient besoin d' être éclaircies ou prouvées ? Quel est donc cet abus insensé, de vouloir travestir tous les hommes en philosophes, et quels philosophes encore ? La vraie philosophie n' est-elle pas depuis long-temps au théâtre ? Ne suffit-il pas d' instruire par l' action, sans l' ensevelir sous un fatras de déclamations pédantesques, aussi tristes qu' elles voudraient être sublimes ? Voilà donc, immortel Corneille, tendre Racine, divin Molière, ce que l' on se propose de substituer à vos savantes productions ! Ce n' est plus une femme agitée par une passion malheureuse et coupable, que les remords déchirent dans le sein même de cette passion ; tableau si touchant et si vrai de nos faiblesses et de leurs ravages. Ce ne sont plus ces chefs-d' oeuvre du misanthrope et de l' avare ; tableaux non moins frappans des ridicules que nous avons sous les yeux. Ce sont des Dorval , des Constance que l' on va nous donner. Mais dans quelle société trouvera-t-on le modèle de ces êtres de raison, de ces philosophes en cornettes, dont on veut affubler nos théâtres ? Qui n' irait s' ensevelir dans quelque désert, si des êtres de cette nature devenaient jamais communs parmi nous ? L' auteur a-t-il voulu, en nous peignant tous ces personnages vertueux avec faste, en leur prêtant des caractères qu' il croit si parfaits, des moeurs si graves, a-t-il voulu, dis-je, nous représenter tels que nous devrions être, et remplacer la piquante vérité de la nature, par ces romans fastidieux du coeur humain ? Voici ce que lui répondrait le célèbre Rousseau : eh ! Ventrebleu ! Pédagogue infidèle,... etc. Ne croirait-on point, madame, que ce législateur du goût avait prévu l' ouvrage dont je vous parle ? Et s' il ne l' a point prévu, de quel front ose-t-on nous donner comme une découverte ce genre sérieux déjà connu dans l' ancienne Rome, mais traité par des mains habiles, et tant de fois ébauché sans succès parmi nous ? Ce n' est pas que je prétende exclure d' une comédie ces scènes intéressantes où le coeur est ému par la naïveté des passions et par des situations naturelles et touchantes. Loin de nous l' idée de borner nos plaisirs ! Il est dans Térence des scènes qui arrachent des larmes. Il en est dans l' enfant prodigue qui équivalent presque à tout ce que M De Voltaire a donné de plus pathétique au théâtre. Mais qu' alors l' intérêt naisse, non pas d' un échafaudage romanesque et sans vraisemblance, non pas de ces lieux communs rajeunis, et qui ne doivent plus trouver place que sur des écrans, mais de ces événemens ordinaires dans la vie, que les ames sensibles savent saisir et rendre avec le coloris qui leur convient. M Diderot, en indiquant à chaque page le jeu pantomime de ses acteurs, et tous les endroits où les personnages doivent pleurer, frémir, ou pousser l' accent inarticulé du désespoir , pense-t-il avoir rempli son objet par ces indications frivoles ? En serait-il besoin, si l' objet était rempli ? Tout comédien, tout lecteur ne se sentirait-il pas ému, sans qu' on l' avertît qu' il doit l' être ? N' est-ce pas ressembler à ce peintre dont parle Sancho, qui croyait avoir peint un coq, lorsque, sous une figure de fantaisie, il avait écrit : c' est un coq ? Que cet auteur n' imagine donc plus avoir fait une découverte par ce prétendu genre sérieux dont sa pièce lui paraît un modèle. Qu' il cesse de l' annoncer dans ses réflexions avec tant d' enthousiasme. Mélanide, Cénie, la gouvernante , tous ces romans dramatiques, aujourd' hui si communs, déposeraient trop visiblement contre lui. N' y aurait-il donc rien d' original dans sa pièce ? Je vous demande pardon, madame ; et c' est précisément ce qu' il y a de plus minutieux, ou de plus mauvais. C' est ce jargon philosophique et glacial, mis toujours à la place de ce que les personnages devraient dire. C' est un dialogue symétriquement uniforme, où tous les acteurs se répliquent par sentences : et dès-lors ce n' en est plus un ; car on n' entend nulle part de pareils entretiens. C' est un salon où l' on doit voir un clavecin, des chaises, des tables de jeu ; sur une de ces tables, un trictrac, des brochures, un métier à tapisserie, un canapé, etc. Enfin, c' est du thé que l' on apporte, et que l' on prend sur le théâtre ; ce qui serait neuf, sans l' opéra comique du chinois . Voilà, madame, les merveilles dont Molière ne s' était point douté. C' est par ces détails, apparemment sublimes et philosophiques, que l' on se propose de perfectionner nos spectacles. Une des singularités de ce chef-d' oeuvre, c' est son titre : cela s' appelle le fils naturel , on ne sait pourquoi. Vous connaissez la marche de la pièce. La condition de Dorval influe-t-elle en rien dans l' ouvrage ? Y fait-elle un événement ? Amène-t-elle une situation ? Fournit-elle seulement un remplissage ? Non. Quel peut donc avoir été le but de l' auteur ? De renouveler des grecs deux ou trois réflexions sur l' injustice des préjugés de naissance ? Mais qui ne sait que l' homme sage ne compte point parmi les vrais biens les hasards de la fortune ? Je vous ai dit, madame, que tous les caractères de cette pièce semblaient fondus dans le même moule. En effet, nul contraste : le vieux Lisimon, Dorval, Constance, Rosalie et jusqu' au valet André , sont tous les plus honnêtes gens du monde. à peine y remarquerait-on les plus légères différences. Rosalie est, à la vérité, un peu naïve dans sa première scène ; mais dans celles qui suivent, elle est comme les autres personnages. C' est toujours M Diderot, un philosophe, un métaphysicien qui parle à sa place. Cette uniformité de caractères est la source d' un grand défaut. Rien ne fonde l' inconstance de Rosalie en faveur de Dorval . Entre des personnages si ressemblans, le choix est impossible, ou l' avantage serait même du côté de Clairville . Aussi vertueux que Dorval , il est plus jeune, plus aimable ; sa philosophie paraît moins sombre, moins austère, moins sauvage. Dorval (si l' on peut se servir de ce mot) est un pédant de sagesse, amer d' un bout à l' autre, ne parlant que de malheurs qu' il a, dit-il, essuyés, mais dont il ne rend jamais compte. Cependant ce Dorval , ce sévère Dorval , tient dans la pièce une conduite bien inconséquente. Il semble justifier cet aphorisme placé si convenablement dans la bouche du valet Charles : les conduites bizarres sont rarement sensées . En effet, pourquoi ne pas exécuter le dessein qu' il a pris de partir ? Ne doit-il pas craindre le naufrage de sa philosophie, lui qui traite si délicatement l' amour de sophiste dangereux ? Il est retenu par l' amitié, j' y consens : mais il s' expose au risque de la trahir. Enfin, ce philosophe scrupuleux, qui analyse tous les devoirs avec la précision d' un traité de morale, ne laisse pas d' être faux envers Clairville , et plus encore envers Constance . Quelles moeurs, quel ton, quel langage, madame, que celui de cette précieuse Constance ! Je dis précieuse, et dix fois plus que toutes celles de Molière. Ce n' est pas toutefois dans la déclaration d' amour qu' elle fait elle-même à Dorval ; les précieuses y font plus de façon. Au reste, ce Dorval est heureux en déclarations. L' ingénue Rosalie lui en fait une à son tour. L' auteur a beau vouloir justifier ces moeurs étranges, en opposant Constance à ces femmes perdues qui font volontiers des déclarations ; je conseille toujours, même aux plus honnêtes femmes, d' attendre qu' on leur en fasse, et elles s' en trouveront bien. Les préjugés, qui ont fixé les règles des bienséances entre les deux sexes, sont encore de ces préjugés que la philosophie doit endurer. Constance n' a pas aussi la répugnance des précieuses pour la conclusion du roman. Elle s' occupe de bonne foi du mariage, et c' est elle qui vient presser Dorval de lui donner la main. Mais tout ce jargon, si finement joué dans la comédie de Molière, est beaucoup au-dessous du sien. Relisez, madame, relisez, si cela se peut, la longue scène du quatrième acte. Tout le dictionnaire du néologisme ne comprendrait pas celui de cette scène. Je la choisis exprès, comme le morceau que l' auteur affectionne le plus. Dorval convient qu' il a de la vertu, mais elle est austère ; des moeurs, mais sauvages... ; une ame tendre, mais aigrie par de longues disgraces. Il peut encore verser des larmes, mais elles sont rares et cruelles ... abandonné presque en naissant entre le désert et la société , il errait depuis trente ans parmi les hommes, isolé, inconnu, négligé..., lorsque Clairville vint à lui. Mon ame, dit-il, attendait la sienne. Constance reconnaît qu' il a été malheureux, mais lui représente que tout a son terme. Nous nous sommes, lui répond-il, assez éprouvés, le sort et moi . Il ne s' agit plus de bonheur. Il veut finir ses jours dans une retraite. Que ces êtres , lui dit Constance , qui se meuvent dans la société sans objet, qui l' embarrassent sans la servir, s' en éloignent, s' ils veulent ; mais vous, vous ne le pouvez sans crime. C' est à Constance à conserver à la vertu opprimée un appui,... etc. . Vous renoncer à la société ! J' en appelle à votre coeur, interrogez-le ; il vous dira que l' homme de bien est dans la société, et qu' il n' y a que le méchant qui soit seul . Que signifie cette dernière maxime si enveloppée ou si fausse ? Qui peut être cet appui de la vertu, ce fléau du vice, ce frère de tous les gens de bien, ce père que les malheureux attendent, cet ami du genre humain, etc. ? Est-ce un souverain de qui le bonheur d' un grand peuple va dépendre, ou du moins son premier ministre ? Non, c' est Dorval , fils naturel du négociant Lisimon ; mais philosophe comme M Diderot, et tout cela par conséquent. Dorval répète encore qu' il est malheureux. Constance lui répète aussi que tout a son terme. Le ciel s' obscurcit quelquefois ; et si nous sommes sous le nuage , un instant l' a formé ce nuage , un instant le dissipera ; mais quoi qu' il arrive, l' homme sage reste à sa place . Enfin Dorval avoue qu' il n' est point trop étranger à cette pente si générale et si douce... etc. , que dans ses accès de mélancolie, il appelait une compagne. Et le ciel vous l' envoie, lui répond avec résignation Constance , qui n' est pas plus étrangère que lui à cette pente si générale et si douce, etc. Où sommes-nous, madame ? Que deviennent les bienséances ? Voilà donc le langage philosophique que doit parler l' amour sur nos théâtres. C' est l' amour envisagé comme le besoin de multiplier l' espèce, mis sur la scène, comme il est peint dans le tableau de l' amour conjugal . Oui, madame, et c' est encore une des singularités brillantes de cet ouvrage. C' est l' homme ramené à l' état de pure nature, l' homme dessiné dans le nud, qu' on nous présente. je serais père... j' aurais des enfans, dit Dorval ... des enfans ! ... il craint pour eux ce chaos de préjugés, d' extravagances, de vices et de misères où nous sommes jetés en naissant. Vous êtes obsédé de fantômes, lui replique la sublime Constance. L' histoire de la vie est si peu connue,... etc. Dorval , vos enfans ne sont point destinés à tomber dans ce chaos que vous redoutez. Ils passeront sous vos yeux leurs premières années... ils tiendront de vous ces notions si justes que vous avez... etc. . Ils nous verront agir ; ils m' entendront parler quelquefois. Dorval, vos filles seront honnêtes et décentes ; ... etc. ce sont donc ces enfans à venir qui forment le sujet d' une immense conversation. Pour comble de ridicule, le spectateur sait que cette femme, qui se propose si modestement de faire avec Dorval ces filles honnêtes et ces fils nobles et fiers ; le spectateur sait, dis-je, que cette femme, qui se jette ainsi à la tête, n' est point aimée de ce Dorval . M Diderot a bien raison de dire, dans ses réflexions, que, pour les genres qu' il voudrait introduire, il faudrait des auteurs,... etc. . En effet, je doute que des sauvages mêmes souffrissent rien d' aussi révoltant. A la fin, Dorval, apparemment pour se défendre d' épouser une femme qu' il n' aime point (car ces réflexions ne lui viennent jamais à propos de Rosalie ), se souvient de sa condition, et assure que sa fortune vient d' être réduite à la moitié. Rien ne rebute Constance . La naissance nous est donnée, dit-elle. Pour les besoins, ceux de la fantaisie sont sans bornes : mais les réels ont une limite. Quelque fortune que vous accumuliez, Dorval, si la vertu manque à vos enfans, ils seront toujours pauvres. "Dorval. La vertu ? On en parle beaucoup... etc." Je m' arrête, madame. J' ai voulu vous analyser cette scène, pour vous donner une idée des moeurs et du style. la douce vapeur de la vertu ! quel langage ! Est-ce donc là l' ouvrage d' un siècle éclairé ? Si la nation pouvait admirer de telles inepties, ne devrions-nous pas nous regarder comme replongés dans la plus profonde barbarie ? J' ai pourtant abrégé cette scène ; et ce n' est pas, à beaucoup près, le morceau le plus négligé de la pièce. Je laisse à faire à d' autres une critique plus étendue encore que la mienne. Je vous fais grace, madame, d' une infinité de fautes ; car mes observations formeraient bientôt un volume plus considérable que l' ouvrage. Je vous l' ai dit, il serait au-dessous de l' examen, sans le bruit qu' a fait l' auteur, appuyé de ses partisans. Je me contente de remarquer que le style est en général embarrassé et contraint ; que les mêmes tours reparaissent fréquemment ; que les pensées en sont communes et monotones, comme les caractères ; qu' il y a une foule de mots parasites, tels que ceux d' êtres , de préjugés , de vertu , d' accent inarticulé, etc. Qui reviennent à chaque page ; que la langue y est souvent maltraitée. J' ai pu vous en donner quelque idée dans les phrases même que j' ai empruntées de l' auteur, lorsqu' il établit sa merveilleuse pantomime. Il en est de purement germaniques. Le néologisme et l' obscurité sont presque par-tout. Enfin, je vous envoie, madame, un exemplaire de la pièce, où vous trouverez environ deux cents notes qui tombent toutes sur des expressions louches, précieuses, déplacées ou peu françaises. Les mêmes défauts sont, avec plus de profusion encore, dans les réflexions. Pour atteindre au plus grand ridicule, figurez-vous, madame, l' auteur dont je viens de parler, contrefaisant le législateur, et créant exprès une poétique pour louer son ouvrage ; y faisant modestement remarquer des traits de génie ; proposant aux auteurs de nouvelles vues, et leur promettant de la gloire, s' ils les adoptent. Ce qu' il y a de mieux, madame, dans ces réflexions, est tiré mot à mot de M De Voltaire. Ce sont des souhaits pour que la nation se donne enfin un théâtre plus vaste, plus étendu, où l' illusion soit mieux conservée, et qui prête à des situations plus fortes, plus tragiques, plus terribles. Lisez la préface de la belle tragédie de Sémiramis ; lisez, dans les mélanges philosophiques, un chapitre des embellissemens de Cachemire ; lisez-en un autre intitulé : sur ce qu' on ne fait pas, et sur ce qu' on pourrait faire : vous verrez, madame, que M Diderot n' a fait que transcrire. C' est Sylvie , pièce sifflée il y a douze ou quinze ans, que l' auteur propose comme le modèle inconnu du genre sérieux à perfectionner. Eh ! Pourquoi citer des modèles si obscurs ? N' avons-nous pas Cénie, Mélanide , etc. ? L' auteur de Sylvie est apparemment quelque encyclopédiste ignoré, que l' on a voulu charitablement retirer de l' oubli. Ces messieurs perdent si peu d' occasions de se rappeler ! Ne voilà-t-il pas que l' on cite ici le ballet du devin du village , pour donner l' idée d' une prétendue découverte en ce genre ? Eh bien, madame, ce ballet si neuf, dont on prend la peine de dessiner un plan, est précisément ce que nous voyons tous les jours à nos théâtres, au point qu' en le lisant, je me suis trouvé compositeur moi-même, et que j' aurais pu dire comme le Corrège : (...) tant les idées qu' il a réveillées chez moi sont communes. Toutes les nouveautés que l' auteur propose sont à-peu-près de cette force. Il voudrait bannir la fable de l' opéra, pour y placer la vraie tragédie ; mais n' avons-nous pas une infinité de poëmes lyriques, où le merveilleux n' est qu' un accessoire ? La belle reconnaissance d' Iphigénie et d' Oreste , les scènes touchantes de Sangaride et d' Atys , de Renaud et d' Armide , prouvent bien que l' auteur n' a pas eu besoin d' exalter prodigieusement son imagination pour proposer cette réforme. On sait que l' illustre Métastasio a enrichi la scène lyrique italienne d' un grand nombre de tragédies : mais en attendant que nos auteurs l' imitent, songeons que l' opéra français, bien exécuté, est une merveille pour tous les sens ; que tous les arts concourent à l' embellir ; que ces changemens subits de décorations, qui supposent un pouvoir surnaturel, sont le charme des yeux, et qu' il y aura de l' intérêt, autant qu' il en faut, dans nos opéra, toutes les fois que le merveilleux y sera ménagé par une main habile. Gardons-nous de croire, comme on veut nous le persuader, que le merveilleux de l' ancienne mythologie n' ait pas une poétique fixe et déterminée. Ces êtres, créés par les poètes, ont un vrai caractère qu' ils doivent à l' imagination même de leurs inventeurs. Jupiter, Apollon, Mars, Vénus, les Parques , les Furies , ont leurs différences aussi marquées que le misanthrope , le jaloux , l' avare , etc. : et ces différences sont fondées sur des principes d' une convention générale dans toute l' Europe. Gardons-nous bien aussi de confondre les immortelles fictions d' Homère, de Virgile et d' Ovide, avec l' impertinent conte de la barbe-bleue ; et de dire, après l' auteur, que dans le genre merveilleux, il n' y a pas d' ouvrage où l' on ne trouve quelques poils de cette barbe. Rien ne peut affaiblir le ridicule d' une expression d' aussi mauvais goût. Enfin, l' auteur veut que nous ayons des tragédies bourgeoises. Pourquoi pas, pourvu qu' elles ne ressemblent point au fils naturel ? Les anglais en ont bien. Mélanide en est une, ou peu s' en faut. Que l' on en fasse où le tragique domine encore davantage, j' y consens : mais que l' auteur ne se donne point l' honneur de l' invention, et qu' il ne propose pas sérieusement, dans ces tragédies, un lit de repos, une mère, un père endormi, un crucifix, un cadavre, etc. ; ou qu' il aille faire représenter ses pièces dans sa petite île de Lampedouse . Qu' il ne bannisse pas nos valets de comédie, sous prétexte qu' ils sont toujours plaisans, et que c' est une preuve qu' ils sont froids. Ce n' est pas être froid que d' être plaisant dans une comédie ; et l' auteur nous permettra de croire que les valets de Molière et de Regnard valent bien son Charles et son André . Une idée qui est entièrement de l' auteur, mais qui est bien aussi la chose la plus singulière que l' on ait dite, c' est ce qu' il appelle des comédies de condition . Jusqu' à présent on a fait, dit-il, des pièces de caractère, et les caractères sont épuisés. Nous avons des financiers dans nos comédies, mais le financier n' est pas fait. Il y a des pères de famille au théâtre, mais le père de famille reste à faire ; et l' auteur part de là pour nous donner libéralement vingt sujets de comédies : l' homme de lettres , le philosophe , le commerçant , le juge , l' avocat , le politique , le citoyen , le magistrat , le financier , le grand seigneur , l' intendant , le père de famille , l' époux , la soeur , les frères , etc. En vérité, je ne sais plus de quel nom appeler ce délire d' imagination. Si je choisis un de ces sujets, le magistrat, par exemple, il faudra bien que je lui donne un caractère : il sera triste ou gai, grave ou frivole, affable ou brusque ; et ce sera ce caractère qui en fera un personnage réel, qui le tirera de la classe des abstractions métaphysiques. Voilà donc le caractère qui redevient la base de l' intrigue et de la morale de la pièce, et la condition qui n' est plus que l' accessoire. Il en est de même de tous les sujets proposés. Le projet de l' auteur n' est donc qu' une chimère, et l' une des plus bizarres peut-être qui ait jamais pris naissance dans une tête humaine. En honneur, madame, je pense que M Diderot s' est moqué de nous ; car il n' est pas possible qu' il ait écrit sérieusement ces choses étranges. C' est une expérience qu' il a voulu faire sur le degré d' ascendant que la qualité de philosophe peut lui donner sur le public. Non, madame, non : les caractères ne sont point aussi épuisés qu' il le dit. écoutez parler Molière lui-même dans une de ses comédies. Voici comme il répond à quelqu' un qui pensait, comme M Diderot, que les sources du comique allaient lui manquer. Remarquez combien ce grand homme était loin de deviner les comédies de condition. " eh ! Mon pauvre marquis,... etc. " est-il bien possible, madame, que M Diderot ne voie que des comédies de condition, où Molière a vu si rapidement tant de choses ? La philosophie rétrécirait-elle les idées, au lieu de les étendre ? Molière, à la vérité, pouvait avoir quelque génie ; mais son siècle avait-il les lumières du nôtre ? De son temps, songeait-on à l' encyclopédie ? M Diderot n' est-il pas un des chefs de cette grande entreprise, et ce mérite ne renferme-t-il pas tous les autres ? S' il était permis d' ajouter aux idées du grand homme que je viens de citer, je ne sais, madame, si cette lettre n' indiquerait pas un sujet de comédie, même assez piquant. Je croirais en trouver encore un dans ce vers du méchant : des protégés si bas, des protecteurs si bêtes. L' homme déplacé, l' homme fin, dont la finesse échoue toujours contre la naïveté d' un homme simple ; le faux philosophe ; l' homme singulier, manqué par Destouches ; le tartuffe de société, comme on a fait celui de religion : voilà, ce me semble, des sujets qui n' attendent que des hommes, et qui valent bien le frère , la soeur , l' époux , etc. Ce sont eux, madame, que je proposerais modestement, et non comme des découvertes. Il est trop triste d' annoncer la pierre philosophale avec des haillons ; et l' auteur du fils naturel me corrigerait de l' égoïsme, si j' avais quelque pente à m' y livrer. Ses réflexions, dont vous avez un précis, et jusqu' à sa courte préface, tout en est rempli. le sixième volume de l' encyclopédie venait de paraître, dit-il,... etc. Quel début, madame ! Quelle emphase dans ce peu de mots : le sixième volume de l' encyclopédie venait de paraître ! Dans ses dialogues imaginaires avec Dorval , tout est marqué au coin du même amour-propre. Il y manque même de l' adresse. L' auteur fait des objections contre sa pièce ; et dieu sait s' il fait patte de velours ! Le prétendu Dorval y répond d' une manière si satisfaisante, que M Diderot est toujours obligé d' être de son avis. Est-ce donc là ce ton de simplicité et de bonhomie dont il se gratifie si modestement à la fin de sa pièce ? Voilà pourtant les petites mortifications auxquelles on s' expose, en voulant sortir de son genre ; en se faisant annoncer, ou plutôt en s' annonçant soi-même si impérieusement ; en affectant la tyrannie, dans une carrière qui doit tout son éclat à la liberté. On s' expose, en donnant un ouvrage de cette nature, un ouvrage à la portée de tout le monde, à faire conclure que, puisqu' il est si mal écrit d' un bout à l' autre, on pourrait bien trouver les mêmes fautes dans les productions que l' on admire, et qu' on ne lit point. On compromet dans un jour une réputation de plusieurs années. On indispose des savans modestes, et qui vont prouver que l' essai sur le mérite et sur la vertu n' est pas, comme on l' a dit, une imitation, mais une traduction servile et fautive de Milord Shafstersbury; que les pensées philosophiques sont, presque mot pour mot, tirées du même auteur ; que l' interprétation de la nature est toute entière dans Bacon ; que le fils naturel lui-même n' est qu' une copie défigurée du vero amico , de M Goldoni ; enfin, que l' encyclopédie, au lieu de former un corps de doctrine, n' est qu' un chaos de contradictions, où l' on trouve autant de systêmes et de principes différens, qu' il y a d' auteurs qui ont fourni des articles. Tout cela est d' une digestion dure pour l' amour-propre. Il est vrai qu' on a la ressource de se faire louer dans le mercure. Source: http://www.poesies.net