La Dunciade. Poème En Dix Chants. Par Charles Palissot De Montenoy (1730-1814) CHANT I La lorgnette; Messieurs les sots dont la prose et les vers Depuis longtems fatiguent mes oreilles, Vous que Fréron, l'orateur des deserts, Trois fois par mois met au rang des merveilles, Voici les jours par Apollon prédits. Égayez-vous, messieurs les beaux esprits. Vous qui craignez le sel de la satyre, Sel qui jamais n'anima vos écrits, Égayez-vous, voici l'instant de rire. Si l'on m'a vu, dès mes plus jeunes ans, Suivre tes loix, te consacrer ma vie, Dieu des beaux arts, si tes soins bienfaisans Me consolaient du courroux de l'envie, Quand sur la scène amené par Thalie, Je démasquai les sophistes du tems, Reviens encore inspirer mon génie, Prête à mes vers le charme des bons mots. Je veux chanter les ténébreux complots De la sottise et de sa confrairie. Venger le goût c'est servir sa patrie. Je n'attends pas de plus digne loyer. Quel prix plus beau pourrait flatter un sage? Il n'en est point malgré l'abbé Coyer, Et mon pays a mon premier hommage. Ô mes amis rendez grace à Merlin, Si cet écrit mérite de vous plaire, Remerciez cet enchanteur divin, Du beau présent qu'il a daigné me faire : J'en dois conter le surprenant mistère, Pour obéïr aux ordres du destin. Vous connaissez l'agréable domaine, Le Tivoli que je dois à Mécène, Vous avez vû souvent ces lieux chéris, Paisible empire où notre souveraine, La liberté, conduite par les ris, Vient présider aux plaisirs qu'elle amène. Mille côteaux, par Bacchus enrichis, Forment, au loin, une riante scène. L'oeil enchanté, s'égarant dans la plaine, Découvre enfin le superbe Paris, Ses toits dorés, et cette pompe vaine, Dont en secret mon coeur n'est plus épris. Je vis en sage, et j'ai brisé ma chaîne. Jardins charmans, gazons toujours fleuris, Que maintenant je foule avec lisette, Par qui mes jours désormais embellis, Coulent en paix au sein de la retraite, Ombrages frais, beaux lieux que j'ai choisis, Vous n'êtes rien au prix de ma lorgnette. Cette lorgnette où le nom de Merlin Se lit encore écrit en vieux celtique, Fut de son art un monument unique, Long-tems célébre, et que dans sa chronique Mal-à-propos a négligé Turpin. Le sort jaloux, au fonds d'un souterrain, Tenait caché ce chef-d'oeuvre magique. La main d'un rustre en bêchant mon jardin, Rendit au jour cette merveille antique. Or ce bijou que le savoir profond Du grand Merlin forma pour mon usage, Devinez tous son plus bel avantage. Ce don si rare où l'esprit se confond, C'est de montrer les objets tels qu'ils sont. Le sot a beau se déguiser en sage, Le charlatan s'ériger en Caton, On les connaît. Vainement un poltron Prendrait les traits d'un homme de courage, Envain Bardus se croirait Cicéron, Le masque tombe. Et maître Aliboron Qui se rengorge en jugeant un ouvrage, Et qui prétend régenter Apollon, Lorgnez le bien, n'est qu'un sot au visage : Vous concevez que jamais Jean Fréron N'eut de Merlin la lorgnette en partage. Ô maintenant jugez, mes chers amis, Imaginez quelle fut ma surprise, Lorsque mon oeil dirigé vers Paris, Eut découvert l'antre de la sottise! Combien d'auteurs elle a pour favoris! Combien d'entr'eux que ma simple franchise Mettait au rang de nos plus beaux esprits, Sont à ses pieds incessamment admis! Combien je vis, riant de ma méprise, De sots enfans, de sots à barbe grise, En robe, en froc, en soutane, en plumet : Que de Cotins, et que d'abbés Trublet. Dans cette foule à l'oubli condamnée, Tous ont l'espoir de l'immortalité. Qui le croirait! Par cette vanité L'espèce humaine est partout gouvernée. Chez les sots même on veut avoir un nom. Le moindre auteur d'un opéra bouffon, D'une chanson, au mercure inhumée, Croit occuper toute la renommée; Et Diderot pense égaler Buffon. Que de plaisirs je dois à ma lorgnette! Qu'elle embellit ma paisible retraite! J'ai vu par elle un peuple tout nouveau. J'en vais tracer les moeurs, le caractère. Le bien public veut que je sois sincère, Et qu'aucun trait ne manque à mon tableau. Sage Merlin, c'est en toi que j'espère, C'est à ta main de guider mon pinceau. Viens des élus de la sotte immortelle Placer ici tous les noms au grand jour; Mais il convient de commencer par elle; Ses courtisans après auront leur tour. Stupidité (c'est un nom de la belle) Paraît aux yeux un vrai caméléon, Toujours changeant d'habitude et de ton, Variant tout, excepté sa prunelle Où l'on ne vit jamais une étincelle Du feu divin que l'on nomme raison. Tel que Virgile a peint le vieux Protée, Qui pour tromper les efforts d'Aristée, À ses regards devenait tour à tour Arbre ou rocher, quadrupéde ou reptile, Telle aux regards de la stupide cour, La déïté, plaisamment versatile, Change de forme à chaque instant du jour. Ainsi l'on voit sa burlesque nature De chaque sot adopter la figure. A-t'elle pris les traits de Marmontel? Elle sourit à sa métamorphose, Traduit Lucain, fait des contes en prose, Des vers bien durs et d'un ennui mortel; Puis (et jamais a-t'on rien vû de tel! ) Stupidité soudain se décompose, Et par un choix non moins original, Vous la voyez Baculard, ou Raynal Quand un grand homme a fait un plat ouvrage Elle ose même emprunter son visage Pour quelque tems; et j'en connais plus d'un Dont le portrait lui fut souvent commun. Mais revenant à sa forme première, On la revoit sous les traits de le M. Elle s'y plait. Il est certains minois Plus maltraités; car, pour ne vous rien taire, La déïté, dans ses goûts singulière, Les assortit, en dispose à son choix; Elle varie à son gré leurs emplois. Du moins un jour, j'ai crû voir son derrière Prendre un moment les traits de la Morlière. Pour elle, hélas! J'en ai rougi cent fois, Car, entre nous, je la croyais plus fière. Mais parmi ceux dont le masque hébêté Prête à son front le plus de majesté, Celui de tous qui la coëffe à merveilles, Le plus plaisant sous ses longues oreilles, Qu'elle préfère à tout autre patron, C'est comme on sait celui de Jean Fréron. Mais son cortège est sur-tout remarquable. Le lourd ennui, couronné de pavots, Et s'endormant sur des contes moraux, L'aveugle haine et l'envie implacable Que tout succès, que tout mérite accable, Le sot orgueil aux regards effrontés, Et l'ignorance, et la mode frivole, De nos français capricieuse idole, La louche erreur, les folles nouveautés, Les songes vains marchent à ses côtés. Près de son trône on voit la calomnie Versant du fiel sur les dons du génie, Le fanatisme encor plus criminel, Monstre sanglant qui frappe au nom du ciel, Les préjugés qui corrompent la vie, Et l'imposture, et la licence impie Qui foule aux pieds et le trône et l'autel. CHANT II Les menus plaisirs. Sans les plaisirs, sans leur charme suprême, Chez les humains il n'est pas de bonheur. Insolemment, auprès du diadême L'ennui se place, et dans l'olympe même Mêle au nectar son fiel empoisonneur. Pour dissiper sa maligne vapeur, Les jeux piquans, la folâtre jeunesse, Des ris badins le cortège enchanteur, Et les amours, et les dieux du permesse, Et tous les arts sont occupés sans cesse À varier, par leurs dons précieux, Tous les momens du monarque des cieux. Stupidité, qui doit vivre en déesse, Rassemble aussi des goûts de toute espèce; Et Beaumarchais, pour charmer ses loisirs, Est l'intendant de ses menus plaisirs. Nul mieux que lui, ne lui prouve son zèle. Les voluptés sont en foule autour d'elle. L'art s'étudie à prévenir ses goûts. Elle a ses jeux, ses acteurs, son orchestre; Elle y nota tous les vers d'Hypermnestre. À des concerts si flatteurs et si doux Rob s'enflamme, et Marmontel jaloux Qu'on eut si bien imité son génie, S'extasiait sur la noble harmonie. À son théâtre on n'entendit jamais Les sons divins de Phèdre et d'Athalie. Ces vers charmans, ces accords si parfaits, Fatigueraient son oreille engourdie. Jamais Cinna, Camille, Cornélie, Ni les enfans du sombre Crébillon N'ont abordé cette terre ennemie. On y frémit seulement à leur nom. Mérope en pleurs, ni la tendre Zaïre, N'ont point d'accès dans ce bizarre empire. Mais tour à tour les singes de Pradon, Les Marmontel, les Saurin, les Le Mére Y sont fêtés en dépit d'Apollon, Et sont vengés de l'importune guerre Que leur faisaient les sifflets du parterre. Dans ses plaisirs qu'elle aime à varier, La déïté veut aussi du comique. Elle a raison. Le style amphigourique De ces messieurs au cothurne tragique A quelquefois le malheur d'ennuyer; Et Coligny l'a prouvé sans réplique. (????) Sottise donc a des auteurs choisis D'un vol moins fier, et d'un sens plus rassis. Naïvement, son ame un peu grossière A peu de goût pour le sel de Molière. Régnard n'est point au rang de ses amis. Dans son palais Piron n'est point admis. Il fut exclus pour la métromanie, Chef-d'oeuvre où l'art s'approcha du génie. Ses fils ingrats auraient été permis. Le naturel, la piquante finesse, Les tours heureux, les bons mots sont proscrits Au tribunal de la triste déesse. Les Dufrêny lui semblent odieux, Voisenon lourd, Collé fastidieux. Le seul Scarron est plaisant à ses yeux, Et la fait rire à force de grimaces : Aussi jamais ne vit-on sur ses traces De Turcaret l'auteur ingénieux, Ni les Gresset, ni ce peintre des graces, Cet écrivain charmant, voluptueux, Le favori de Minerve et des jeux. Par son jargon Marivaux sçut lui plaire. Peut-être même un excès de froideur Eut à Destouche acquis le même honneur, Si d'une verve et plus mâle et plus fière, Il n'avait peint le comte de Tufière, Et cet époux bizarre en son humeur, Ce philosophe amoureux de sa femme, Mais qui rougit d'avouer son bonheur, Et par orgueil craint de montrer sa flamme. La déïté, peu fidèle à ses choix, Laisse au hazard incliner sa balance. Elle applaudit pourtant de préférence Aux inventeurs du tragique bourgeois, Genre bâtard qui s'établit en France, Lorsque du goût on méconnut les loix. Avec éclat Mélanide et Cénie Se distinguaient sur la scène amphibie : Chez l'immortelle un autre en a l'honneur. C'est ce héros de la philosophie, Cet écrivain dont l'esprit rédacteur Depuis vingt ans compile avec génie, Pour élever à sa juste hauteur, Le monument de l'encyclopédie. Il convenait qu'une fois en sa vie Ce bel esprit passât pour créateur. L'heureux mortel, par un brevet flatteur, Fut décoré du titre d'inventeur; Et ce brevet, en forme d'apostille, Fut mis au bas du père de famille, Signé par Gr, et scellé par l'auteur. Quand à Paris la critique maligne Se déchaînait contre ce drame insigne, Par la sottise il était protégé. L'ami Fréron, pour l'avoir outragé, De camouflets et de coups d'étrivières Vit en un jour tripler ses honoraires. Mais Diderot, suffisamment vengé, Intercéda pour le pauvre affligé. Depuis ce tems, chacun rendit hommage Au rare auteur de ce drame immortel. Même on prétend que ce grand personnage De la déesse eut un fils naturel Qui de sa mère est la vivante image. L'événement fut marqué par des jeux. Sur un théâtre élevé par Sédaine On fit chanter, pour amuser la reine, Les racolleurs, Sancho, Gille amoureux. Ces jolis riens dictés par la folie, Sont modulés sur des airs d'Italie. Qui n'aimerait ces impromptus joyeux? Sottise en fait ses plus chères délices. Ses courtisans inondaient les coulisses, Et répétaient le soir à ses soupés Les airs brillans qui les avaient frappés. De ces fredons l'étrangère harmonie Chez la déesse a droit de l'emporter Sur ces accords, nobles fruits du génie, Au grand rameau dictés par Polymnie, Et qu'Arnould seule est digne de chanter. Ô du public aveuglement stupide, J'ai vu Roland, Castor, Atys, Armide, Sacrifiés à messieurs Taconnet, Quétant, Bienfait, Nicolet, Poinsinet, Sots autrefois hébergés par Monnet. Ouvertement Fréron les préconise, Et la déesse en tout les favorise. Dans leurs chansons elle trouve plus d'art Qu'à ces couplets répétés par les graces, Que tant de fois la muse de Favart A recueillis en jouant sur leurs traces. Mon cher lecteur, convenez maintenant Qu'on peut mener une assez douce vie Chez la sottise; et j'avourai pourtant Que ses plaisirs ne me font point envie. J'ai vu souvent son superbe palais. Placés sans choix, répandus sans mesure, Les ornemens, le vernis, la dorure, De tous côtés y brillent à grands frais. L'art du burin, celui de la peinture, Pour l'embellir ont épuisé leurs traits. Vous croiriez voir ces demeures brillantes, Où nos Laïs, de leur honte insolentes, À nos Plutus prodiguent leurs attraits. Mais je préfère à ce luxe cynique Mon humble toît et mon jardin rustique. Elle n'a point de ces savans tableaux, Tels que souvent au louvre on en expose, Qui des La Tour, des Greuze, des Vanloos, Font admirer les magiques pinceaux. Stupidité, despote en toute chose, Veut que l'on cède à ses bizarres loix; Il faut traiter les sujets qu'elle impose, Ou renoncer à l'honneur de son choix. Indifférente aux sublimes peintures Où sous nos yeux Vernet a présenté Les flots émus de Neptune irrité, Sottise veut de petites figures. Des grands tableaux la noble majesté Flatte son goût moins que des mignatures. Elle applaudit à de faibles pastels, Pour les Téniers quitte les Raphaëls, Et n'aime en tout que les caricatures. La déïté veut que ses favoris Soient excités par l'amour de la gloire. Impatiens d'une illustre victoire, Vous les voyez accourir à grands cris, Et le ciseau transmet à la mémoire Les combattans qui remportent des prix. On applaudit à des honneurs si justes. Leurs noms fameux sont gravés sous leurs bustes; Au premier rang j'apperçus cet auteur, De Jérémie ennuieux traducteur; Et ce pédant, au style énigmatique, De la nature interprête emphatique; Et d'acajou le grave historien, Prosateur sec et froid grammairien, Qui se flattait d'éclypser La Bruyère. À ses côtés je distinguai le M, Rival heureux des talens de Boyer. Je reconnus le docte abbé C Qui se permet, dans sa verve légère, De persifler La Fontaine et Molière. Ô mes amis, parmi tous ces héros, Qui ne rirait de voir les traits falots Du gros Fréron tiré d'après Sylène! Mais, croyez moi, le burin des Callots Doit attrister quand on a vû Sédaine. Tous ces messieurs, assis sur leurs pivots, Branlent la tête ainsi que nos magots; Et la déesse en rit à perdre haleine. Lorgnette en main, je parcourais ces lieux Où la bêtise a fondé son empire. Merlin sur moi veillait du haut des cieux; J'observais tout afin de tout écrire, Lorsque soudain il parût à mes yeux De tant de sots une telle affluence, Qu'à les compter je perdrais patience. Sur quelques-uns je me tais à regret. Les nommer tous serait une imprudence; Et malgré moi je garde mon secret... Peut-être un jour romprai-je le silence. En attendant apprenez leur projet. Je vais conter de plus grandes merveilles, Messieurs les sots, c'est un voeu que j'ai fait. Accourez donc et dressez les oreilles. Dans cette foule il n'est aucun de vous, Petit ou grand, qui put fuir ma lorgnette. Elle m'apprit à vous connaître tous, À vous braver du sein de ma retraite; Mais je ne pus, malgré l'art de Merlin, Appercevoir ni de Rose, ni Blin. CHANT III La harangue. Pope l'anglais fit une dunciade : Ce bel ouvrage éternisa son nom. En son pays plus d'un cerveau malade, Plus d'un Philips, d'un Cibber, d'un Norton, Troupe stupide et d'orgueil enyvrée, De la sottise arborant la livrée, Osaient juger un Dryden, un Milton! Et du Parnasse à ces fils d'Apollon Insolemment ils disputaient l'entrée. Pope lui-même en butte au noir poison Qui distillait de leur langue acérée, Les berna tous, et vengea la raison. Seconde-moi, dieu de la raillerie, Je veux berner les sots de ma patrie. Aigle du Pinde, emporté si loin d'eux, Toi, cher Le Brun, dont le front touche aux cieux, Et dont la muse, en ce siècle barbare, Nous rend ensemble et Lucrèce et Pindare, Puissent mes chants quelquefois t'égayer! À mon projet, toi que j'ai vu sourire, Puissent ces vers dignement te payer : Sans tes conseils j'allais briser ma lyre. Et vous aussi prenez part à mes jeux, Vous du bon goût partisans courageux, Et dont lui-même a tracé la carrière; Du dieu du Pinde aimables favoris, Ô vous, La Harpe, adopté par Voltaire, Jeune François, l'honneur de mon pays, Et vous, Sivry, digne élève d'Homère, Vous, cher Clément, disciple de Boileau, Vous tous enfin qu'un Zoïle vulgaire Peut outrager, mais que Minerve éclaire. Marchez toujours guidés par son flambeau, Et des Cotins dédaignez le troupeau : Vous plaisez trop pour ne pas leur déplaire. Que je suis loin d'être injuste comme eux! Que j'aime à voir les nymphes du Parnasse, Plaçant vos noms parmi les noms fameux, Encourager votre savante audace! Mais que je hais ces frélons vénimeux, Qui, dans la fange et dans l'ignominie, Ont l'oeil blessé des rayons du génie. Ils oseront, reptiles insolens, D'un souffle impur profaner vos talens. Importunés de l'éclat de vos veilles, Ils vont siffler sans cesse à vos oreilles. Eh! Qui pourrait faire un crime à mes vers D'humilier ces insectes pervers? Le vrai mérite est sûr de mon suffrage; Mais de l'or pur je distingue le faux. Guidé par Pope, instruit par Despréaux, Mon Apollon, sage dans ses bons mots, Loue avec joye, et blâme avec courage. Grace à Merlin, vous savez, mes amis, Ce qui se passe où régne la sottise. Je vous ai dit quelle fut ma surprise, Quand tous ces sots, par d'autres sots suivis, Vinrent en foule inonder ses parvis. Tous n'attendaient qu'un regard de leur reine Qui souriait de voir grossir sa cour; Et Charpentier leur servait de tambour, (????) Frappant des mains sur sa lourde bedaine. Quoique son air parut un peu pesant, On admirait son maintien imposant, Son geste noble, et sa démarche fière, Quand, pour hâter un bataillon trop lent, À ses côtés, Mouhy se mit à braire. Chaumet jaloux l'imita sur le champ. (????) Aliboron reconnaît son plein-chant, Et courroucé contre le téméraire De qui la bouche osait le contrefaire, À son larinx donnant un libre essor, Fit résonner ses poumons de stentor. Tels que les flots soulevés par l'orage, Sont, à grand bruit, poussés vers le rivage, Tels à ces cris on les voit accourir. Tous s'empressaient autour de la déesse; Tous à l'envi juraient de la servir, Et s'excitaient par des chants d'allégresse. Muse, dis-moi ce qui les conduisait, Quel noble espoir alors les séduisait; Révéle moi leur fameuse entreprise, Et le discours que leur tint la sottise. La déïté, d'un air sombre et rêveur, En elle-même un moment recueillie, Se composant ainsi qu'un orateur Qui va parler dans une académie, Leur dit ces mots sur un ton d'élégie : " ô mes enfans, je me flattais en vain De triompher de la France asservie, D'y ramener l'antique barbarie, Et d'établir mon pouvoir souverain Sur les débris du temple d'Uranie. Mon sceptre échappe à ma débile main. De tous côtés le flambeau du génie, De mon empire annonçant le déclin, Offre à mes yeux sa lumière ennemie. Mes chers enfans, élevés dans mon sein, Qu'avec plaisir du moins je me rappelle Ce que pour vous avait tenté mon zèle! Souvenez-vous de mes derniers succès. À mes genoux voyez mes chers français. Reconnaissez leur aimable démence Dans ces cartons dérobés à l'enfance, Enluminés et taillés par mes mains. Voyez mouvoir ces agiles pantins. Rappellez-vous mes bouffons d'Italie, Ces chars brillans conduits par la folie, Ces boulevarts, aujourd'hui si peuplés, Séjour bruyant que la cour et la ville, Et les catins ont choisi pour azyle, Où tous mes jeux sont en pompe étalés. Quittez, quittez ces riantes parades, Venez jouir d'un spectacle plus beau : Voyez danser de nouvelles ménades : Voyez la France accourir au tonneau, Qui sert de trône à Monsieur Ramponneau. Fut-il jamais un plus heureux délire? Quel autre tems marqua mieux mon empire? De mon pouvoir ce sont les moindres traits. Prêtez l'oreille à de plus nobles faits. Mes ennemis cimentent ma puissance. Vous avez vu ce Rousseau que je hais, Ce génevois dont le nom seul m'offense, Lui qui pouvait arrêter mes progrès, Vous l'avez vu, par son inconséquence, En ma faveur armer son éloquence. Mais c'est à vous, ô mes braves guerriers, À qui mon front doit ses plus beaux lauriers! Si de nos jours un code poëtique, Par son volume étonna la critique, Et réglant tout, en dépit de Boileau, De l'art des vers fit un art tout nouveau; Si ce Boileau, dont j'ai craint le génie, Est décrié même à l'académie; Si les honneurs dûs au chantre romain, Sont aujourd'hui prodigués à Lucain; Si le rival de Pindare et d'Horace Paraît tomber du faîte du Parnasse, Tant de succès, tant d'illustres exploits, C'est à vous seuls, à vous que je les dois! Par vous, mes fils, sur l'une et l'autre scène J'espère enfin régner en souveraine. Ô fort heureux! Je pourrais aux français Faire abjurer Thalie et Melpomène! Je verrais Phèdre et Tartuffe et Chimène, Ensevelis sous mes drames anglais! Eh! Qu'a produit la gaïté de Molière? Est-ce en riant qu'on réforme les moeurs? Il faut tracer d'énergiques horreurs. Il faut montrer, pour briser tous les coeurs, Un Barnevelt, à son heure dernière, (????) Sur l'échaffaut prêchant les spectateurs. C'est peu d'avoir changé la comédie. Pour triompher de l'envie et du tems, J'ai dû porter des coups plus éclatans. Elle a paru cette encyclopédie Où les savans que j'ai su réunir Dictent mes loix aux siècles avenir. Sa masse énorme, immense, impénétrable, Est à ma gloire un monument durable. Ce beau recueil, dont en vain l'on médit, Dit, à lui seul, tout ce qu'on avait dit. Pourrait-il craindre une aveugle critique? C'est la raison par ordre alphabétique. C'est un chef-d'oeuvre, un livre tout divin, Un livre d'or... un livre... un livre enfin! Mais que me font ces fréles avantages? Un Montesquieu, de la nuit du trépas, Menace encor mes timides états. Dans sa retraite, à l'abri des orages, Voltaire enfin unit tous les suffrages. Toute l'Europe a les yeux sur Buffon. La renommée est fidèle à leur nom, Et va partout publiant mes outrages. J'eusse espéré quelque accès à la cour : Mais vain projet! Les nymphes de mémoire Près de Louis ont fixé leur séjour. Tous les Bourbons sont amans de la gloire. Les Richelieux, les Choiseuls, les d'Ayens, Du dieu des arts invincibles soutiens, Et Nivernois son disciple fidèle, M'ont voué tous une haine immortelle. Pour mon rival quels hommages flatteurs! D'un seul regard enchaînant tous les coeurs, D'Egmont, Brionne embrassent sa querelle. Ce dieu triomphe. Il oppose à mes traits Leurs noms chéris, adorés des français. Ce souvenir a r'ouvert mes blessures. Ah! C'est enfin dévorer trop d'injures. Venez, mes fils, venez venger l'affront Dont votre reine a vu rougir son front. Dans vos regards je vois briller l'audace; Votre dépit a peine à se cacher : Vous aspirez à régner au Parnasse. C'est là, mes fils, que je prétends marcher. " À ce discours unique en son espèce, De bâillemens un murmure confus Se fit entendre autour de la déesse Tant les esprits étaient encore émus! Fréron surtout, par qui l'on bâille en France, Bâilla si fort qu'il perdit connaissance. CHANT IV Le dénombrement. Dans les festins de la troupe immortelle, Tandis qu'Hébé remplit les coupes d'or, À sa gaïté Momus donnant l'essor Par ses bons mots rend la fête plus belle. Ses traits malins, piquans, ingénieux, À longs éclats font rire tous les dieux. Loin de blâmer leur joyeuse folie, En ce moment Jupiter même oublie Les soins divers dont il est agité, Et de son front désarme la fierté. Tel on a vu, dans un siècle de gloire, Autour de lui rassemblant tous les arts, Le grand Louis, de son char de victoire, Sur Despréaux arrêter ses regards, Et de ses vers, utiles au Parnasse, Encourager la satyrique audace. C'était Momus près du maître des dieux. Si, de son tems, un cynique odieux Eut érigé la satyre en libelle, S'il eut osé d'une main criminelle, Versant les flots d'un fiel empoisonneur, Des citoyens calomnier l'honneur, Il eut reçu le prix de sa licence. Mais Despréaux, ce poëte divin, Savait toujours, ami de la décence, Respecter l'homme en bernant l'écrivain. Des mêmes loix observateur fidèle, Dans sa réserve imitant mon modèle, Ô mes amis, m'avez-vous jamais vu D'un vers profane outrager la vertu? Ai-je, invoquant la fureur à mon aide, Blessé les dieux, effrêné Diomède? Et cependant des cyniques obscurs Qui plus que moi sentit les traits impurs? Ils vont encore, effrayés de mes rimes, Renouveller leurs cris calomnieux. Eh! Qu'ai-je fait? On les trouve ennuyeux, J'osai le dire, et voilà tous mes crimes. Mais que m'importe et leur triste courroux, Et les complots de leur orgueil jaloux? Ma muse en paix dédaignant leurs murmures, Venge le goût, plutôt que mes injures. Revenons donc à notre peuple oison, Que j'ai laissé bâillant à l'unisson, Si qu'on disait chez la sotte immortelle : L'abbé Trublet n'eut pas mieux parlé qu'elle. Tout en bâillant, chacun portait aux cieux Ce beau discours et sa douce éloquence; Mais Marmontel attira tous les yeux. Brûlant déja d'exercer sa vaillance, Son regard fier, son geste audacieux, Dans tous les coeurs fait naître l'espérance. À son abord régne un profond silence. " oui, leur dit-il, oui, c'est sur l'Hélicon Que nous attend une gloire certaine. Mon intérêt n'est pas ce qui m'amène : On rend justice à l'éclat de mon nom. Ô des grands coeurs unique passion, Noble amitié, ton pouvoir seul m'entraîne. Si mon bras s'arme en faveur de la reine, Si je prétends attaquer Apollon, Et de son trône arracher Melpomène, Tout mon espoir est d'y placer Pradon : Il régnera. J'en jure Aristomène! " À ce discours qu'il prononce en héros, On applaudit au beau feu qui l'anime. On rend hommage à ce transport sublime : Tous à l'envi célèbrent ses travaux, Tous sont flattés de l'exemple qu'il donne. Pradon, voulant égaler son grand coeur, Lui dit : " mon fils, j'accepte la couronne Pour la poser sur le front du vainqueur. " D'étonnement l'assemblée est saisie. On se récrie à ces nobles propos. Stupidité de plaisir s'extasie, Se partageant entre les deux rivaux, Et dans l'instant veut qu'on leur expédie Un beau brevet pour son académie. Ah! Si la gloire a pour vous des attraits, N'oubliez pas, mélodieux Sédaine, Dans vos chansons qu'on ne chanta jamais, De célèbrer ces héros de la scène; Et que vos noms, également fameux, Passent ensemble à nos derniers neveux. Pour Marmontel à la fois tout conspire. Son air guerrier, sa grace, ses exploits, Sa fierté même; et, par un digne choix, Il est nommé chef du stupide empire. On se promet de vaincre sous ses loix. De toutes parts on l'entoure, on l'admire. L'air retentit du bruit confus des voix. Tel croassa tout le peuple aquatique, Quand pour régir leur état anarchique, Tomba du ciel le grand roi Soliveau. Stupidité confirme un choix si beau, Et tout à coup, ô prodige! ô merveilles! La déïté, par un excès d'honneur, Voulant sur lui signaler sa faveur, Fait allonger ses superbes oreilles. De son armet ce mobile ornement Donne à ses traits un air plus imposant. À ce signal, les Saurin, les Le Mére, Les Colardeau s'empressent sur ses pas. (????) Diderot même en gémissant tout bas D'accompagner un chef qu'on lui préfère, Fait éclater une ardeur qu'il n'a pas. Didon rougit d'un sentiment si bas. (????) Pour Marmontel son amitié sincère Plus que l'espoir l'entraînait aux combats. Et vous Saurin , votre jeune courage (????) Sous ce héros fit son apprentissage! Il vous appelle. Il reconnaît en vous Un digne émule, un rival qui le flatte; Consolez-vous du malheur de Socrate, De vos talens il est presque jaloux. D'Arnaud les suit, et fier de leur estime, (????) D'un air balourd médite un chant sublime. Tels s'assemblaient autour d'Agamemnon, Tous ces héros célèbrés par Homère, Portant la flamme aux remparts d'Ilion, Telle à grand bruit accourt dans la carrière Du peuple sot l'élite avanturière. Dans cette foule on entrevoit Légier: Il est doué du malheur d'ennuyer. On apperçoit le romancier Bastier (????) Qui se flattait de réformer les moeurs, S'il parvenait à trouver des lecteurs; Et ce De Ros dont la muse invalide, (????) Depuis dix ans, cherche en vain des acteurs. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . (????) À ses côtés on voit le lourd Sédaine Triste bouffon, que suivaient Charpentier, (????) L'obscur Suard, et l'inconnu Bergier. (????) Chaumet, brûlant en secret pour la reine, (????) Amant fidèle et pourtant dédaigné, Des deux Amaths marchait accompagné. (????) Faible, débile et se traînant à peine, Roch paraît son Hylas à la main. Non loin de lui, je crus voir ramper Blin. Il est suivi du guerrier Portelin, Qui des sifflets épuisa l'inclémence; Mais son orgueil, loin d'en être étourdi, Garde l'espoir d'être un jour applaudi. Est-ce donc vous que j'apperçois ici, Mon cher Rob, chantre du mal immonde, Vous dont la muse en dégoûtait le monde? Ah! Je conçois d'où vous vient cet honneur. La dureté n'est pas toujours vigueur. Il faut en vers allier l'énergie Avec les sons de la douce harmonie. Vous n'avez pas observé ce grand art, Ami Rob, dans votre poësie. Je vous le dis peut-être un peu trop tard; Mais je vous laisse en bonne compagnie. Le seul Fréron voyait avec douleur De ce grand jour l'appareil mémorable. De commander il se croyait capable; Ses voeux hardis dévoraient cet honneur. De Marmontel l'éclatante faveur Egoute encor le chagrin qui l'accable. Secrettement contre ce fier rival Il ameutait la Morlière et Jonval. Mouh l'excite à venger son injure. Avec d'Ac il cabale, il murmure. D'Arnaud les suit; et la sédition Sur tout le camp répandait son poison, Lorsqu'à leurs yeux se montra la déesse. À son aspect ils sentent leur faiblesse. Par une oreille elle saisit Fréron, Le terrassa de sa main vengeresse, Et sur son dos laissa tomber à plomb L'énorme poids de son sceptre de plomb. On vit soudain son orgueil disparaître. Tel qu'un barbet menacé du bâton, Soumis, rampant, humble devant son maître, Semble vouloir implorer son pardon, Non moins confus, le triste Aliboron Se débattait étendu sur la place. L'air retentit de ses cris douloureux. À ce spectacle, à sa laide grimace, À cet objet grotesquement affreux, De tous côtés, un rire impitoyable S'élève encor contre le pauvre diable. CHANT V Le bouclier. Que les vergers, que les champs ont d'attraits! Que la retraite au sage est nécessaire! Dans mes jardins, sous mes tilleuls épais, J'ai retrouvé la nature et la paix. J'y foule aux pieds les erreurs du vulgaire; Et détrompé du faste des palais, Je sais enfin, sous mon toît solitaire, Apprécier les faveurs de Palès. Et cependant, au sein de ma retraite, Il est encor des jours que je regrette; Ces jours heureux, où, malgré mes rivaux, D'illustres noms protégeaient mes travaux. Ah! Faut-il donc s'étonner si l'envie Osait tenter d'empoisonner ma vie! Ségur, Beauveau, Luxembourg et Boufflers, Daignaient alors applaudir à mes vers. Ô souvenir de mon destin prospère! Ce fut Choiseul qui m'ouvrit la carrière. Brancas, d'Aumont, Noailles, Villeroi, M'ont accueilli d'un regard favorable. Mars et Vénus s'intéressaient pour moi. Mais tout à coup quel revers déplorable À ces beaux jours joignit un jour d'effroi! Dieux! Je revois ce triste mausolée Où la beauté plaintive, désolée, Où les amours, en sanglots superflus, Disent encor : Montmorency n'est plus. Ô de mes chants protectrice adorée, À ma mémoire ombre toujours sacrée, C'en est donc fait, hélas! Comme autrefois, Tu ne peux plus encourager ma voix. Mais écartons ces funestes images. Si des vertus l'olympe est le séjour, Des dieux sans doute elle embellit la cour. Oui, je le crois; et ma muse en ce jour Lui voue encor sa lyre et ses hommages. Dieu d'Hélicon, je poursuis mes projets. Pour t'accabler une déesse altière Sous ses drapeaux rassemble ses sujets. Je vais passer à ces graves objets; Et sous mes pas s'aggrandit la carrière. Stupidité voyant un peuple entier Impatient de venger sa querelle, Fait apporter le vaste bouclier Qu'elle forgea de sa main immortelle. Dans ses états, il n'est aucun guerrier Qui ne fléchît sous ce rempart d'acier : Jamais Vulcain n'en fit sur ce modèle. Vous connaissez ce tissu merveilleux Qui de Vénus compose la ceinture. Tout ce qui peut embellir la nature, Les ris badins et les folâtres jeux, L'art de charmer; cet éloquent silence Qui d'un amant enhardit l'espérance; Les doux instans réservés pour les dieux, La volupté, plus piquante peut-être, Et ces refus, non moins délicieux, Avant-coureurs du plaisir qui va naître; De la beauté le sourire ingénu, Tous les attraits, les graces, la jeunesse, Et des amours la troupe enchanteresse, Sont renfermés dans ce divin tissu. Le bouclier, par un effet contraire, Impénétrable à tout ce qui doit plaire, Rend hébêté quiconque en est couvert. L'oreille est sourde au plus charmant concert. L'ame devient stupide, appésantie, Inaccessible aux attraits du génie. Ce talisman est le palladium De la déesse. Il plonge en léthargie. La jusquiame, ou le froid opium Dans le cerveau porte un moins lourd poison. Stupidité, triplant son énergie, Le rembourra de feuilles de Fréron, De froids discours lûs à l'académie, Et de fragmens de l'encyclopédie. Pour se venger des mépris d'Apollon, Elle y traça les fastes de sa gloire. Vous y voyez cette illustre victoire Que remporta son favori Pradon, Malgré Boileau, Racine et la raison. Sous les efforts d'une ligue ennemie, On voit tomber la superbe Athalie. Plus loin, on voit sous un parti jaloux, Le misantrope atteint des mêmes coups. Là, tout Paris accourt à Timocrate. Britannicus est quitté pour l'Astrate. L'oeil étonné contemple les portraits Des Scudéris, des Tristans, des Mairets. Vils détracteurs de l'aîné des Corneilles, Ils balançaient ses naissantes merveilles, Ici la main de tes lâches rivaux, Ô le sueur, digne héritier d'Apelle, Leur main jalouse et follement cruelle Ose outrager tes sublimes tableaux : Console-toi, ta gloire en est plus belle. Plus loin, Rousseau, banni, persécuté, Noble victime immolé à l'envie, Vaincu par elle, et par l'adversité, Meurt, en tournant les yeux vers sa patrie. On voit frémir l'ombre de Crébillon. La Parque à peine a terminé sa vie, Que sa mémoire est lâchement flétrie. La haine encor s'arme contre un vain nom. Même au tombeau la gloire est poursuivie! Pour se soustraire à de pareils dangers, L'auteur d'alzire abandonne la France. Ses ennemis ont lassé sa constance, Il va languir sur des bords étrangers. Que n'ose point l'affreuse jalousie! De vils bouffons au chantre de Castor Ont disputé le prix de l'harmonie. Le grand rameau, brisant sa lyre d'or, Las des affronts réservés au génie, Succombe enfin sous leur brigue ennemie, Qui lui survit, et qui l'outrage encor. Du bouclier tels étaient les trophées. Partout la haine y poursuit les Orphées; Partout on voit de nouveaux Marsyas Encouragés par de nouveaux Mydas. Vous y brillez, modernes dramatiques, Qui secouant les préjugés antiques, Sur le Parnasse illustres novateurs, Avez tenté de réformer nos moeurs. Vous qu'on a vus, sur la scène annoblie, Mettre un poignard dans la main de Thalie. On court en foule à vos drames anglais. Un peuple entier vous dresse des statues. Vos noms fameux sont portés jusqu'aux nues. Enyvrez-vous de vos heureux succès : Bientôt en France il n'est plus de français. Ce bouclier de la fière immortelle Dans tous les rangs allume un nouveau zèle. Sur tous les fronts on voit briller l'espoir. Chacun s'excite à remplir son devoir : Un noble orgueil tour à tour les enflamme. L'abbé Trublet vient bénir l'oriflamme, Non toutefois sans un peu de frayeur; Il est né doux, les combats lui font peur. L'abbé Morlaix lui servait d'acolyte; Sa vision lui valut cet honneur; Et ce n'est pas la première faveur Que cet ouvrage attire à son mérite. L'abbé Le Blanc, leur illustre rival, Y figurait près de l'abbé Raynal. Et vous aussi, mignon de la déesse, Gentil, piquant, badin, folâtre abbé, Vous qu'à son char j'avais cru dérobé, Vous qui l'aimez, qui la suivez sans cesse. Sur son bureau j'ai vu Sobieski Que votre plume a si bien travesti. J'ai vu sa cour bailler par intervalles, Mais applaudir à vos oeuvres morales. Nul mieux que vous d'un joli vermillon N'enlumina la sévère raison. À chaque instant sottise s'extasie Au beau discours sur le vieux mot patrie. J'en suis témoin; et j'entendis crier Plus d'une fois : place à l'abbé C! Mais Marmontel semble se reproduire. D'un pas agile il court de rang en rang. Vous le voyez en tête, en queuë, en flanc, Tout ordonner, tout presser, tout conduire, Fier ennemi de tout retardement. Tel et moins leste aux vallons d'Arcadie, Un fier onagre arrive en bondissant. Il voit au loin des anesses paissant : D'un pas rapide il franchit la prairie. Les voir, les suivre, en devenir l'amant, Leur partager tour à tour sa tendresse, S'en faire aimer n'est pour lui qu'un moment. Ô Marmontel, vous parutes charmant, En ce grand jour, aux yeux de la déesse! Elle ne peut cacher son allégresse. " ah! Lui dit-elle, ah! Si le sort jaloux M'eut conservé trois guerriers tels que vous, Du monde entier je serais la maîtresse. " Son front superbe, à ce discours flatteur, Se colora d'une aimable rougeur. Modestement il baissa ses oreilles : Tel on le vit témoigner sa pudeur, Lorsqu'au théatre enrichi de ses veilles, Avec fracas, on demandait l'auteur. CHANT VI Le bucher. Je l'avourai, ma lorgnette m'est chère, Comment Turpin, ce chroniqueur sincère, Admirateur du grand art de Merlin, Oublia-t'il cet instrument divin? J'estime fort nos douze pairs de France, Roland, surtout, et Renaud son cousin. J'aime à les voir contre le sarrasin, Le casque en tête, et la lance à la main, Par mille exploits signaler leur vaillance. Le bon Turpin, moine de saint Denis, A très-bien fait d'en orner ses récits. Mais de Merlin puisqu'il aimait la gloire, Devait-il donc à la postérité D'un talisman si rare et si vanté Faire un secret honteux à sa mémoire? Voilà pourtant comme on écrit l'histoire, Et nous croyons savoir la vérité! Sage enchanteur, j'ai voulu par mes veilles, Te consoler d'un silence odieux. Je le devais. Ton art ingénieux De mon sujet prépara les merveilles. Que tout m'en plait! Combien de traits frappans Tiennent toujours le lecteur en suspens! Vous n'y voyez jamais un caractère Se démentir. De Marmontel à Blin, Tous mes héros gardent jusqu'à la fin De tous leurs traits l'attitude première. Eh! Quel censeur jaloux, atrabilaire, Quel noir pédant ennemi de Merlin, Ne sourirait à ce tableau badin? Ô de Ferney sublime solitaire, Honneur des arts, Virgile des français, C'est toi surtout à qui je voudrais plaire. Tu le sais bien. Ton suffrage, ô Voltaire, Dans tous les tems fut mon plus beau succès. Ma muse icy te choisit pour modèle : C'est en lisant ta joyeuse pucelle, En m'échauffant du feu de tes bons mots, Que j'entrepris d'humilier les sots. À ta gaité de bon coeur j'abandonne Roc Grisbourdon, Bonifoux et Lourdis, Les combattans de Londre et de Paris, Et Jeanne encor la robuste amazone, Quoiqu'elle soit l'honneur de mon pays. Mais à ton tour livre à mes traits caustiques Tes bas flatteurs et tes lâches critiques : Également ils sont tes ennemis. Mon cher lecteur, reprenons notre histoire. Assez longtems je m'en suis écarté. Jusqu'à présent, si j'ai bonne mémoire, Je vous ai peint la sotte déïté, Ses doux loisirs, son bouclier magique. De point en point je vous ai raconté Son beau discours en style académique. Or, maintenant, je dois vous dire en bref Un grand dessein de son illustre chef. Vous l'avez vu radieux, plein de gloire, Tout ébloui de son généralat. Par un projet qu'on aura peine à croire, Il veut encore en rehausser l'éclat. " amis, dit-il, qui, sous d'heureux auspices Malgré Minerve, en dépit d'Apollon, Allez régner sur le sacré vallon, Rendons les dieux à nos voeux plus propices : Honorons nous par de grands sacrifices. Que ce jour prouve à la postérité Tout notre amour pour la stupidité. Depuis longtems de cette heureuse idée, Même en dormant, mon ame est obsédée. Hier encor, ce n'est point une erreur, Vous m'en voyez plein d'une sainte horreur, À mes regards une ombre s'est montrée En noirs lambeaux, pâle, défigurée. C'était Cotin! Son vénérable aspect M'a penétré d'amour et de respect. À l'instant même, en sanglots lamentables, Il m'adressa ces mots épouvantables : Tu dors, mon fils, et je suis outragé! Et de Boileau Cotin n'est pas vengé! C'est peu d'avoir, en pleine académie, Fait une insulte à sa muse ennemie : Pour consoler mes mânes éperdus, Apprens enfin quels honneurs me sont dûs, Apprens, mon fils, ce que j'ose prétendre : Sois sans pitié. Sacrifie à ma cendre Boileau, Racine et Molière et Rousseau. Que leurs écrits brulés sur mon tombeau Me tiennent lieu d'une heureuse hécatombe. Point de quartier. Point de lâche pardon. Tu dois, d'ailleurs, cet hommage à Pradon. Et si tu veux que Melpomène tombe, Cours, va remplir ce projet immortel, Et que ton coeur soit mon premier autel. L'ombre à ces mots s'évanouit. Tout change. Je ne vois plus qu'un odieux mélange De bout-rimés et de sonnets poudreux, De madrigaux dispersés dans la fange, Et que des vers se disputaient entre eux. Jugez, amis, par ce récit horrible, De quel effroi ce songe m'accablait. Quand tout à coup, ô presage terrible! Il a fini par un coup de sifflet. Vaillans guerriers, vous partagez mon zèle. Peut on défendre une cause plus belle? Cher Diderot, moderne Lycophron, Vous de Cotin, l'imitateur fidèle, Ô Baculard, et vous aussi Fréron, Suivez moi tous. Vengeons notre modèle. À ce discours, à ces profonds desseins, Stupidité, dans un transport barbare, Se pâme d'aise; et Légier bat des mains. En un moment le bucher se prépare. Chacun accourt; et sans plus différer Le feu s'allume. Il allait dévorer Ce que la France a produit de plus rare. Quel doux plaisir se promettaient les sots! Ils comptaient voir Racine, Despréaux, Le grand Corneille et le divin Molière, Buffon, Pascal, Montesquieu, La Bruyère, L'aigle de Meaux, le cygne de Cambray, Et notre Phèdre, et Rousseau notre Horace, Et même aussi l'Apollon de Ferney, Servir de proye à la flamme vorace. Mais, ô miracle, ô prodige éclatant, Qui confondit leur fureur insensée! Déjà dans l'air ondoyante, élancée, La flamme vole; et dans le même instant, Loin du bucher on la voit repoussée Vers le dépôt où de ses favoris Stupidité renferma les écrits. Ô qui pourrait exprimer ses ravages! Quel tas poudreux d'insipides ouvrages Fut dévoré dans cet embrasement! Que de travaux détruits en un moment! Déjà Le Mié est réduit à deux pages. Son dur poëme, hélas! N'existe plus. Ô pleurs! ô cris! ô regrêts superflus! Il voit bruler ses vers qu'il idolâtre. Il court, il vole à travers les débris, De son courage au moins reçoit le prix, Et du bucher sauve un coup de théâtre. Mes chers lecteurs, soyez bien attentifs À ce tableau. Vous concevez sans peine Le désespoir, les transports convulsifs Des courtisans de l'imbécille reine, Qui frémissaient de se voir brulés vifs. Tel un hibou dont l'oiseau du tonnerre, Au bec tranchant, à la robuste serre, A dérobé les monstrueux enfans, Pousse dans l'air d'affreux gémissemens. L'Young français par la flamme ennemie Voit consumer son triste Jérémie, Et son Cominge avec son Euphémie; Et son recueil qu'il a désavoué, Son Coligny qui ne fut point joué, Et son Fayel, par Fréron tant loué, Mais du public obstinément hué. Ô quel fatras de fades poësies, De petits vers, d'aimables fantaisies; Que d'opéras bouffons et non joyeux, Que de romans, de journaux ennuieux, De beaux discours en style de ruelle, Sont le jouet de la flamme cruelle! L'abbé Coyer expire anéanti. Namir périt. Caliste est consumée. Tout Diderot à la fois englouti, S'évanouït en épaisse fumée. Le feu vengeur de moment en moment Trouvait partout un nouvel aliment. Même on vit l'heure où le vaste incendie Allait atteindre à l'encyclopédie. Stupidité, pour la première fois, Sent émouvoir sa pitié maternelle. Elle perdit l'usage de la voix. Non moins troublés, de frayeur tout panthois, Ses courtisans sont en foule autour d'elle. Muse dis moi comment le général Sçut prévenir ce désastre fatal. Ah! Cet effort mérite qu'on le loue! Au bien public lui seul il se dévoue. De Curtius émule glorieux, Le général, en détournant les yeux, Et dépouillant ses entrailles de père, Dans le bucher jette son Bélisaire. Du froid volume ô pouvoir surprenant! Il éteignit l'immense embrasement. " quoi! C'est donc vous, dit la reine charmée, C'est vous encor qui sauvez mes états! Vaillant guerrier, ne m'abandonnez pas. Votre nom seul me vaut presque une armée. Oui, je le jure, avant que de mon coeur Le tems efface un bienfait si flatteur, Le Mière même aura de l'harmonie, Saurin du goût, Colardeau du génie. Et cependant, ô mes braves amis, Suivez moi tous; et que cette journée, Par un festin, par des jeux terminée, Rende le calme à vos sens interdits. " CHANT VII Le soupé. Qui peut marcher sur les traces d'Homère? Est-il un sage admiré de nos jours, Qui son émule en sa noble carrière, Sçut, comme lui, varier ses discours, Prendre un essor qu'on croirait téméraire, Planer aux cieux, troubler le sein des mers, Faire pâlir Pluton dans les enfers, Ou prescrivant des chemins à la foudre, Bruler le Xanthe étonné d'être en poudre? Ce qui me plaît dans ce chantre fameux, C'est que partout la nature est son guide. Quand il a peint la victoire homicide, Et les combats des héros et des dieux, Sa muse alors prend un vol plus timide, Il peint les ris, les festins et les jeux. Tel est encore Arioste mon maître, Et son rival, si quelqu'un le peut être. Combien d'objets et de tableaux divers Sont tour à tour embellis par ses vers! Tout charme en lui. Les paladins, les belles, Les enchanteurs moins redoutables qu'elles; Ces jeux guerriers où préside à la fois Et la valeur et la galanterie; Tout l'appareil des superbes tournois; Tous les trésors de l'antique féerie, Et de Roland la jalouse furie, Et ses malheurs, et surtout ses exploits. Ô du poëte illusion divine! Comme on croit voir tout ce qu'il imagine! Que son lecteur avec plaisir le suit Dans ces palais habités par Alcine, Qu'un souffle élève et qu'un souffle détruit! Qu'on se plaît même au récit apocriphe Et de son ogre et de son hypogrife! Homère et lui sur le sacré vallon Donnent l'exemple aux enfans d'Apollon. De traits nouveaux sans cesse ils nous réveillent. Ils sont divins, même alors qu'ils sommeillent. J'aime à les voir fatigués des combats, Nous amuser des apprêts d'un repas : Pour imiter leur aimable délire, C'est un festin que je vais vous décrire. Stupidité connait ses favoris. Tout rimailleur est un peu famélique. Elle propose à la troupe héroïque Un soupé-fin. Messieurs les beaux esprits Conviendront tous qu'un soupé vaut son prix. La déïté, d'ailleurs, est magnifique. Elle prétend que ses mignons chéris, Bien restaurés, seront plus aguerris. Elle a besoin d'aiguillonner leur zèle : Car le héros le plus déterminé Combat fort mal s'il n'a pas bien diné. Dans tous les rangs l'agréable nouvelle De bouche en bouche est portée à l'instant. Ils viennent tous se ranger auprès d'elle. Ainsi qu'on voit un essain bourdonnant Fondre à grand bruit sur la neige liquide D'un lait nouveau qui tombe en bouillonnant, Telle accourait la cohorte stupide. On a servi le céleste banquet. Au premier rang stupidité se place, Et veut avoir son général en face. Plus d'un guerrier en murmure en secret; Mais M de cet honneur insigne, Malgré l'envie, est jugé le plus digne. À ce festin que doit suivre un combat, On ne voyait ni le ramier sauvage, Ni la perdrix qui charme l'odorat, Ni le faisan au superbe plumage. Cet appareil d'un goût trop délicat, Et tous ces mets vantés par la molesse, Flatteraient peu la robuste déesse. Un surtout d'or forgé sur les dessins Qu'elle a tracés de ses pesantes mains, Offre aux besoins de ses guerriers avides Un choix heureux d'alimens plus solides. Aux conviés il présente à la fois Tous les trésors d'un potager fertile. On applaudit du geste et de la voix Cet art d'unir l'agréable à l'utile. Le vin de Brie et l'auvergnat fumeux Sont prodigués à la troupe imbécille, Qui croit jouïr du nectar précieux, Des mains d'Hèbé préparé pour les dieux. Tous de leur reine observent le visage. On voit s'enfler d'un légitime orgueil Ceux qu'elle daigne honorer d'un coup d'oeil : Tous sont jaloux d'un si noble avantage. Vous avez vu peut-être dans Paris De ces bureaux ouverts aux beaux esprits. Communément, une sybille antique Fait les honneurs du cercle académique. Tous les talens confus, humiliés, Sont étonnés de ramper à ses piés : Car la sybille est surtout despotique. Il faut lui plaire. écoutez ses flatteurs, C'est Calliope, Euterpe ou Polymnie. Stupidité, par ses admirateurs, Est prise aussi pour le dieu du génie. On se récrie à ses moindres propos. On porte aux cieux et sa galanterie, Et du festin la noble oeconomie. On boit, on rit, on chante, on s'extasie : C'était vraiment le paradis des sots. Pour redoubler leur joyeuse folie, La déïté, complaisante à leurs jeux, Veut à l'instant que Beaumarchais publie Le digne choix, encor secret pour eux, Des candidats de son académie. Il prend la feuille. à peine il croit ses yeux. Il voit son nom parmi ces noms fameux. Sa romanesque et dolente Eugénie, Qu'il décora du nom de comédie, Ses deux amis encor plus ennuieux, Autre présent qu'il crut faire à Thalie, De la déesse ont fixé tous les voeux. Pour Diderot son dévoument sincère, Son froid mépris, son dégoût pour Molière, Lui mérita le brevet littéraire; Et Diderot en secret s'applaudit De cet honneur qu'on rend à son crédit. Vous présidiez à la savante liste, Peintre galant des bijoux indiscrets. Vous Colardeau, noble auteur de caliste, Et vous Saurin de qui le drame anglais, Grace à Molé, surmonta les sifflets. La docte lice est ouverte à Sédaine, Qui tour à tour pathétique et bouffon, D'un double éclat a brillé sur la scène. Fréron s'approche, il croit trouver son nom. Espoir trompeur! Tel que l'hébreu Moyse, Il est exclus de la terre promise. Il en soupire; et voit l'abbé Le Blanc, Du même honneur éternel postulant, Orner enfin le catalogue illustre. Quoiqu'il atteigne à son douziéme lustre, Il ne croit pas y parvenir trop tard. De ses travaux le fameux Baculard Obtient aussi le glorieux salaire. Didon rougit de l'avoir pour confrère. (????) On attendait le grand nom de Le Mié; Mais la déesse en ses profonds desseins, Lui réservait de plus nobles destins. Mon cher lecteur, vous concevez, je pense, Combien la troupe avec attention Prêta l'oreille à la promotion : Bientôt succéde à leur profond silence Un bruit confus. On boit à la santé Des candidats qui soupirent d'avance Pour les jettons de l'immortalité. Les flots de vin coulent de tout côté. Enfin l'ardeur du bacchique délire Allume en eux le besoin de médire. Stupidité de cerveaux en cerveaux Porte l'yvresse et le feu des bons mots. La gaïté brille aux dépens de Voltaire. Le dur sarcasme et l'ironie amère Sont épuisés sur ce chantre divin. Fréron pourtant, avec un ris malin, Veut qu'on le mette au-dessus de Le Mié. Ce jugement est frondé par S, Qui, sur les mots jouant d'un ton badin, Dit que Le Mié est l'unique lumière Du goût français qui touche à son déclin; Qu'il est des arts l'espérance dernière, L'honneur du Pinde, et que Voltaire enfin, Depuis longtems, n'a qu'un vol-terre-à-terre. Ces calembours, dignes de Trissotin, Sont à leur goût du meilleur sel attique. Par Béverley! Voilà de bon comique, Dit la sottise; et ce plaisant refrein Est répété par la troupe héroïque. Mais la satyre a pour eux plus d'attraits. Contre Buffon le bataillon caustique Forme le plan d'un vaudeville unique On se partage un nombre de couplets En bout-rimés; et Fréron les commence Avec gaité sur un air de romance. Chacun le suit en élevant la voix. Le seul D'Arnaud garde un profond silence. Plus occupé du nombre que du choix, Sur tous les mets il s'élance à la fois. Il est doué de la faim des Harpies, Présent fatal qu'il reçut des Furies! Il se flattait d'égaler par ses vers Du Phlégéton les lugubres concerts. Il s'en vanta. Cet orgueil téméraire De Tysiphone alluma la colère. Depuis ce tems, l'auteur infortuné Se plaint toujours d'avoir trop peu diné. Tel fut puni cet imprudent satyre, Ce Marsyas, au chant lourd et grossier, Quand, follement, il osa défier Les doux accords du maître de la lyre. Ce chatiment, mortels audacieux, Doit vous apprendre à respecter les dieux. CHANT VIII Le boudoir. Ô que l'amour sur nos sens a d'empire! Dès qu'en ses lacs on est emprisonné, La raison fuit. On se trouble, on soupire, On n'entend plus; on ne voit, on n'admire Que l'objet seul dont on est fasciné. Au fonds du coeur, vainement mutiné, À chaque instant le trait enraciné S'enfonce encor, le flatte et le déchire. Un faible enfant produit tout ce délire! Ainsi que moi sans doute, cher lecteur, Vous connaissez cet aimable enchanteur. Pas n'est besoin qu'avec plus d'énergie J'expose ici ses prestiges divers. Il n'est recoin, dans ce vaste univers, Inaccessible à sa douce magie, Et son nom seul en dit plus que mes vers. C'est au milieu de la stupide orgie, Parmi la joye et les cris des buveurs, Que maintenant il répand ses faveurs. Tandis qu'en proye à leur verve imbécille, Ils détonnaient leur bruyant vaudeville, D'un autre soin M occupé, Prenait alors peu de part au soupé. L'oeil allumé de plaisir et d'yvresse, Il contemplait la stupide déesse. Il soupirait. Une vive rougeur De ses desirs manifestait l'ardeur. Stupidité, qui se sentait confondre, Dissimulant sa douce émotion, Jouait le trouble et la distraction; Et commençait pourtant à lui répondre : Levant les yeux avec précaution, Puis les baissant avec discrétion, Et découvrant d'une main complaisante De son gros sein la blancheur séduisante. Peut-être ici quelque importun censeur M'accusera d'un peu d'irrévérence. Quoi! Sans combats, oubliant la décence; Une déesse au penchant de son coeur Céder ainsi!... je conviens, cher lecteur, Que cet excès d'amoureuse indulgence, Que tant d'ardeur pour un simple mortel Doit étonner... mais c'était M Nul mieux que lui d'une beauté sévère, Par une audace aux amans nécessaire, Ne connut l'art de vaincre les mépris. Il sait d'ailleurs (car il a lu l'histoire) Qu'un général doit suivre sa victoire, Et qu'Annibal vit ses lauriers flétris, Pour n'avoir pas assez connu le prix Du seul instant qui décidait sa gloire. De M le regard amoureux Était si tendre, annonçait tant de feux, Qu'on oublia qu'il était téméraire. C'était la force unie à l'art de plaire. Notre héros aurait déconcerté Dans ses rigueurs la prude la plus fière : Pouvait-il moins sur la stupidité? Sexe charmant, osez être sincère. Sans doute, il est plus d'un moment par jour Où votre orgueil a peine à se défendre, Où la raison ne se fait plus entendre, Où tout conspire en faveur de l'amour. Ce trouble heureux que lui-même a fait naître, Ce doux transport est facile à connaître. Le sein palpite, un feu séditieux Brille, s'allume, étincelle en vos yeux. Un vif éclat colore le visage : Des sens émus ce désordre est l'ouvrage. Stupidité, dans le fond de son coeur, De cet instant connait la violence. De ses guerriers elle craint la présence, Leur jalousie; et surtout elle a peur Que son amant, par un excès d'yvresse, Ne fasse trop éclater sa tendresse. La déïté se devait cet égard; Mais par malheur elle y songea trop tard. Ce n'était plus un secret que sa flamme, Fréron jaloux avait lu dans son ame : Non qu'il osât ni témoigner ses feux, Ni déranger ce tête à tête heureux; Et cependant le choix de l'immortelle Porte à son coeur une atteinte cruelle! Mais, dédaignant de s'en appercevoir, Stupidité, dans ce moment critique, Faisant parler un regard énergique, De son amant encourage l'espoir, Et le conduit à son galant boudoir. Lieu favorable à l'amoureux mystère, Et décoré par la main des plaisirs, Où la beauté cesse d'être sévère, Où tout l'invite à flatter ses desirs; Et dont l'aspect, même à la plus austère, A quelquefois dérobé des soupirs. La déïté, dans ce lieu de délices, A de son goût prodigué les caprices. Tous les objets dont il est embelli Sont répétés par le crystal poli De cent miroirs, dont le reflet magique Étonne l'oeil abusé par l'optique. Ici, le nain parait être un géant. Là, le cyclope a les traits d'un enfant; Et d'un art faux la bisarre imposture De toutes parts y masquait la nature. Sur les lambris mille artistes rivaux, Favorisés des regards de leur reine, Ont déployé le feu de leurs pinceaux. Le général voit son Aristomène, Dont le succès affligea Melpomène. Il voit l'aspic qui, par un sifflement, De Cléopatre a fait le dénoument, Et ce tyran de mémoire abhorrée, Qui but la mort dans la coupe sacrée. Tel de Didon le fugitif amant, Sur les lambris du temple de Carthage, Considérait avec étonnement De ses exploits l'intéressante image; Dans le boudoir, ainsi notre héros, De son théâtre admirait les tableaux. On y voyait l'aveugle Bélisaire Embéguiné du bonnet doctoral Dont l'affubla son Apollon moral. Auprès de lui, l'auteur de sa misère, Justinien, qui l'écoute à regret, Paraissait dire : ah! Que n'est-il muet! D'autres sujets, empruntés de la fable, Ornaient encor ce séjour délectable. C'était Protée et ses pesans troupeaux. Non loin de là, sous l'amant qu'elle adore, Pasiphaé travaille au Minotaure. Enfin d'Alcide on voyait les travaux. Par la vigueur de ses amours rapides, Il étonnait toutes les Danaïdes. Ô M un spectacle si doux Témoigne assez ce qu'on attend de vous! Dans ce grand jour, soyez le digne émule, Et, s'il se peut, l'heureux vainqueur d'Hercule. Songez, surtout, au triomphe éclatant, Que vous promet ce glorieux instant. Vous savez bien que lorsqu'une déesse Veut d'un mortel honorer la tendresse, Si, dans l'ardeur de ses premiers desirs, Sans éprouver ni langueur, ni faiblesse, Il la conduit de plaisirs en plaisirs; S'il vient à bout d'étonner sa maîtresse; S'il porte, au moins, ses amoureux exploits Au nombre heureux formé de trois fois trois, Le destin veut qu'avec elle il partage Le noble don de l'immortalité. Ce don sublime est le prix du courage. Jeune Adonis, ta fragile beauté, Ni la déesse objet de ton hommage, Ni ses baisers, n'ont pu du sort jaloux En ta faveur adoucir le courroux; Et M du beau feu qui le guide Se promet bien un bonheur plus solide. Toi qui traças de si galans tableaux, Législateur d'Amathonte et de Gnide, Gentil Bernard, prête moi tes pinceaux, Car mon sujet demande un autre Ovide. Le général s'élance dans les bras De l'immortelle. " ô vous que j'idolâtre, Lui disait-il, ma chére Cléopatre, Cessez enfin d'inutiles combats. À mes transports livrez ce sein d'albatre. Quittez, quittez ce timide embarras. " D'un oeil avide où la volupté brille, De la déesse il parcourt les appas. Stupidité, qui riait aux éclats, Se laisse aller sur un sopha jonquille. 0 Baculard ( Dorat en fut jaloux ) Vous concouriez a des des plaisirs si doux: Je vis fouler par l'auguste derrière Tous vos écrits si bien mis en lumière, Si décorés par l'élégant burin Des Gravelot, des Longueil, des Cochin. Le beau volume, aux deux amans propice Sous la déesse officieux coussin, À M rendit un doux service. Enfin il touche au terme de ses voeux. Il s'oriente; et, sans que rien l'arrête, Il s'établit dans sa noble conquête, Et des mortels se croit le plus heureux. De cent baisers il couvre la déesse, Qui les reçoit avec des yeux distraits. Cette indolence a pour lui des attraits, Et redoublait son amoureuse yvresse. Il est des goûts de différente espèce. Moi, je voudrais, dans mes tendres accès, Être excité par ma vive maîtresse, En recevoir caresse pour caresse, Et que son feu ne s'éteignit jamais. J'avais peut-être, en ma belle jeunesse, D'autres desirs et des sens plus parfaits; Mais le tems fuit, et nous changeons sans cesse. Déjà pourtant aux charmes du plaisir Stupidité se montrait plus sensible. Son feu caché, trahi par un soupir, Encourageait son amant invincible. Il franchissait l'instant déterminé Par qui sa gloire allait être certaine. Huit fois de suite il s'était couronné D'un beau laurier dans les bras de la reine. Il atteignait au nombre fortuné; Mais un malheur dérangea sa neuvaine. Le sort jaloux voulut que M N'eut pas l'honneur d'être un sot immortel. Il faut, lecteur, qu'ici je vous confie Ce qui causa cette étrange avanie. Le M alors, dans un sallon voisin, S'était glissé sans nul mauvais dessein; Mais seulement ayant la fantaisie De combiner un plan de tragédie. Depuis longtems il méditait envain, Quand tout à coup, poussé par le destin, Dans son accès se croyant roi de Perse, Il déclama quelques vers d'Artaxerce, Du mieux qu'il put contrefaisant Le Kain, Criant, beuglant et se trouvant divin. Du général, ô soudaine merveille! Ces vers à peine avaient frappé l'oreille, Que tout son feu s'éteignit à l'instant. Il devint froid, énervé, languissant, Pétrifié sur la sotte amazone, Tel que Phinée en voyant la Gorgone. Stupidité, perdant son doux espoir, Quitte aussi-tôt le céleste boudoir, Court au sallon, saisit l'auteur tragique, Autour de lui trace un cercle magique; Et tout à coup, ô prodige imprévu! Sous la baguette il reste confondu. Ne pouvant fuir, ni parer sa disgrace, Dans la terreur il parait absorbé. Déjà son corps occupe un moindre espace, Son nez s'allonge en un bec recourbé, Il voit ses bras se couvrir de plumage, Oiseau de nuit, il en a le langage. Ses cris aigus, mais moins durs que ses vers, D'un bruit perçant font retentir les airs; Et cependant sous sa forme nouvelle, À la déesse il est encor fidèle. Quand le courroux de l'auguste immortelle Fut adouci, quand elle eut consolé De son amant l'affliction cruelle, Lorsqu'à ses yeux il parut moins troublé, Pour réveiller sa belliqueuse audace, Elle l'invite à marcher au Parnasse, Lui promettant un succès plus flatteur. Ce grand projet ranime sa valeur. Le jour naissant vient frapper sa paupière : L'ambition qui lui parle à son tour, Efface en lui les regrets de l'amour. Trompette en bouche et clairon au derrière, Pour annoncer ses illustres exploits, On voit partir la déesse aux cent voix. Stupidité, qui redevient plus fière, Fait appeller sa cohorte guerrière, Et déployant son superbe étendart, Elle donna le signal du départ. CHANT IX Les amazones. Sexe enchanteur, à qui tout rend hommage, Si j'ai passé le printems des amours, Si, malgré moi, j'ai l'honneur d'être sage, Je me souviens encor de ces beaux jours Où j'ai subi votre doux esclavage. Qui n'eut alors envié mon partage! La volupté fidèle à mes desirs, En m'égarant de plaisirs en plaisirs, Se conformait à mon humeur volage. Fière Daphné, pour vaincre tes rigueurs, Du sentiment j'empruntais le langage. À moins de frais j'allumais tes ardeurs, Folâtre Eglé, tes plus tendres faveurs Étaient le prix d'un léger badinage. Mais, croyez moi, sexe fait pour charmer, Contentez vous d'un si noble avantage, Et n'allez pas vous laisser enflammer Pour les faux biens qui sont à notre usage. Ne quittez point l'aiguille de Pallas, Pour le compas de la grave Uranie. N'enviez point les palmes du génie. Le ciel vous fit pour de plus doux combats. Donnez des loix, et n'en recevez pas. N'allez jamais, d'une ardeur indiscrette, De Calliope emboucher la trompette. Si quelquefois, pour le docte Côteau, Vous négligez les myrthes de Cythère, Suivez plûtot la tendre Deshoulière. Les sons légers de l'humble chalumeau Offrent assez de quoi vous satisfaire. Je n'aime point une femme guerrière; J'aime encor moins celle qui sur les bancs Va se mêler au troupeau des pédans. Signalez vous dans une autre carrière. Que dans les cieux Prométhée ou Newton Aillent encor dérober la lumière, Il est plus doux d'égarer la raison. Du bel esprit l'importune chimère, Même à nos yeux, ne vaut pas l'art de plaire. Stupidité ne pense point ainsi. Elle a sans cesse autour de sa personne Un bataillon qu'elle même a choisi. Ce fut jadis la prude Scudéri Qui commanda cette troupe amazone. À cet emploi succéda Coligny. Sottise après fit choix de du feuillage, Fière beauté, l'ornement d'un autre âge. Elle y viendra cette Rni, Qui n'a point fait le marquis de Cressi, Qui n'a point fait les lettres de Fanni, Qui n'a point fait Juliette Catesbi. Puys, peut-être, aura son tour aussi. Vous étiez là, vaillante hermaphrodite, Belle Malcrais, mais ennuieux Maillard. Pour célébrer votre double mérite, Il me faudrait le goût de Ba. Telles marchaient ces superbes rivales, De la déesse intrépides vestales, Se souvenant d'avoir eu pour guidon Dans ses beaux jours la comtesse Fréron. En lettres d'or, sur leur noble bannière On voit écrit : muse limonadière; Et le hibou qui fut jadis Le Mié, Servait de guide à la troupe guerrière. Stupidité, qui connait leur valeur, Veut à leur tête envahir le Parnasse. Le bataillon, sensible à cet honneur, Fait éclater sa belliqueuse audace. Mais la déesse a besoin d'un coursier. Ne voyant point son Pégase ordinaire, Elle eut d'abord le projet singulier De transmuer Chaumet en dromadaire; (????) Lorsqu'avisant Fréron son chancelier, Qui soupirait encor de son injure, " viens, lui dit-elle, et sers moi de monture. " Au même instant le grave Aliboron Fut possesseur de deux superbes aîles. Il les déploye : il admire le don De la déesse; et croit que sans façon Il va franchir les voutes éternelles. Il voit déjà les vastes cieux ouverts, Quand un malheur, qu'il ne prévoyait guère, Dérangea bien ce projet téméraire. Stupidité, qui fait tout de travers, Avait placé les aîles à l'envers : Si que Fréron, loin de fendre les airs, Était porté, par un essor étrange, Non vers le ciel, mais toujours vers la fange. Plus l'animal s'obstinait à grimper, Plus il luttait contre son caractère, Et plus son aîle, agile en sens contraire, Dans le bathos le forçait à ramper. Mon cher lecteur, à ce tableau risible Arrêtons nous. Contemplez un moment Mon hypogrife en sa marche pénible : Suivez des yeux le reptile volant. De son instinct toujours prédominant Voyez agir la force irrésistible. La déïté, lui lâchant le bridon, L'excite envain à grands coups d'aiguillon. Tout le pouvoir de la fière immortelle Est épuisé sur l'animal rebelle. Elle ne peut qu'au bruit du fouet vengeur, Du lourd coursier hâter la pesanteur. Un mot pourtant dont se souvient la belle, Du quadrupède éveille un peu l'ardeur. Ce mot puissant lui rend quelque vigueur. Dès qu'il l'entend sa marche est plus honnête : Wasp est le mot qui fait aller la bête. Stupidité désigne à ses soldats La docte enceinte où s'adressent leurs pas. Déjà leurs yeux étincellent de joye, Et Marmontel croyait saisir sa proye : Quand tout à coup de glapissantes voix, Qui s'efforçaient de parler à la fois, Font arrêter la superbe déesse. À ce tumulte on accourt, on s'empresse. On veut savoir d'où naît ce mouvement. Le bruit s'accroit de moment en moment. Las! Il partait du bataillon femelle! Sage Merlin, faut-il que je révèle Ce qui causait cette étrange rumeur? Dois-je trahir le secret d'une belle? Comment pourrais-je, ô prudent enchanteur, Conter un fait qui n'a pas de modèle? Faut-il ici vous dire ingénument Qu'une amazone, une docte pucelle Faisait alors... quoi, lecteur?... un roman? Une ballade? Un plan de comédie? Une héroïde, ou quelque tragédie? Un madrigal?... non, c'était un... enfant. J'ai dit le mot. Or c'est à vous, mesdames, D'après ce fait qu'il fallait publier, À décider si le ciel fit les femmes Pour guerroyer, ou pour versifier. De ce grand jour l'événement sublime Fit que l'auteur ne put être anonyme. Recevez donc, douce Rini, Mon compliment sur cet enfant chéri : On ne pourra vous nier celui-ci. B vole aux cris de la guerrière. Rien ne l'arrête. à ce tendre intérêt On voit assez qu'il était du secret : Heureux enfant, égalez votre père. Stupidité descendit de Fréron, Mit pied à terre et reçut le poupon. La déïté n'est rien moins que sévère : Elle embrassa le gentil nourrisson, Qui, pour signal de sa gloire future, Se met soudain à beugler comme un veau, Miaule en chat, et croasse en corbeau. Stupidité, pour confirmer l'augure, Plonge l'enfant dans un marais voisin. " deviens, dit-elle, insensible aux blessures, Invulnérable aux affronts, aux injures, Comme les wasps de Quimpercorentin. Jouïs en paix de ton noble destin, Et défends toi la plainte et les murmures. " Telle autrefois l'immortelle Thétis Dans l'onde noire avait plongé son fils, Tel, aux regards de la sotte phalange, Le nourrisson de la stupidité Fut, par trois fois, replongé dans la fange, Et son talon ne fut pas excepté. Son goût naissant aussitôt se déclare. Déjà dans l'air il pousse un cri bisarre : D'après ce cri dont retentit le lac, Par la déesse il fut nommé Kakouac. Ô noble enfant, né dans ce jour de guerre, De quels exploits tu vas remplir la terre! La déïté t'accorda l'heureux don De plaire aux sots en choquant la raison; De déployer, dans une hebdomadaire, Et la bassesse et l'orgueil d'un corsaire; De plaisanter, sans craindre les arrêts, Mieux que Zoïle, ou que l'abbé Morlaix; De colorer la noire calomnie, De déchaîner contre la vérité Tous les serpens dont se nourrit l'envie, Et d'insulter avec impunité, Au noble essor des enfans d'Uranie. Il eut le don de trouver tout mauvais, Hors les écrits que lui-même aurait faits. Il eut enfin tout l'esprit de sa mère, Et les talens de B son père. Ainsi nâquit cet antechrist du goût : Puissent ces vers le démasquer partout! Ô souverains qui chérissez la gloire, Méfiez vous de ce nouveau Python. C'est l'ennemi des filles de mémoire, Qu'il soit percé des flêches d'Apollon. Il a des arts conjuré la ruïne; Tout est perdu si jamais il domine. Stupidité remet le nourrisson Entre les mains de l'illustre guerrière, Puis reprenant son audace première, Elle remonte aussitôt sur Fréron, Qui se battait alors pour un chardon Avec Légier, Suard et La Morlière. Aliboron, cette fois, fut vainqueur; Il s'étonnait d'avoir eu du courage; Il en conçoit un fortuné présage, Et dans son vol il montre plus d'ardeur. CHANT X Le sifflet. Je vais finir sans aucun préambule, Ami lecteur; ma muse, en ce moment, S'impatiente et court au dénoûment. Fréron m'appelle, et j'aurais du scrupule De retenir son lourd individu Dans son essor plus longtems suspendu. Tout de son mieux, il porte sa maîtresse Qui croît déjà commander au permesse. Elle sourit à ce frivole espoir Qui la trompait, comme vous l'allez voir. Très bien savez que la mythologie Ne permet pas qu'un dieu du premier rang D'un autre dieu subisse l'ascendant. Par cette loi sagement établie, L'olympe en paix maintient son harmonie. Sottise donc se méprit lourdement, Quand elle crut, avec tant d'assurance, Du dieu du jour tromper la vigilance. Déjà ce dieu méditait sa vengeance : Il observait, sur Pégase monté, Le bataillon qui marchait en silence. Il fut d'abord un peu déconcerté, Quand il eut vu leur nombreuse affluence. Sur cette foule il n'avait pas compté, Et tant de sots passaient son espérance. Stupidité l'apperçut dans les cieux. À son aspect, Fréron et la guerrière Voudraient déjà retourner en arrière : Mais à l'envi se rassurant tous deux : " c'est bien à toi, dieu faible et téméraire, D'oser, dit-elle, irriter ma colère, Soeur du cahos, je régnais avant toi; Je commandais à la nature entière, Quand sur le Pinde on ignorait ta loi. Longtems la nuit précéda la lumière, Et le destin te fit naître après moi : Fuis ton aînée, et crains de me déplaire. " Elle parlait : Apollon né railleur, Lui répondit par un regard moqueur, Accompagné d'un sourire ironique. Ce froid mépris, ce silence énergique Fit son effet; et la déesse eut peur. Pour s'en tirer, ne sachant comment faire, D'un ton plus doux, elle lui dit : " mon frère, Entendons nous. Oublions nos débats. Faisons régner la paix dans nos états. Pour le repos, pour le bien de la terre, Unissons nous par un accord nouveau Eh! Plût au ciel, comme a dit Colardeau, Eh! Plût au ciel que dans l'âge où nous sommes, L'aménité rapprochât tous les hommes! " À ces propos, messer Aliboron, Pensant déjà que la paix était sure, Voulut traiter de monture à monture, Et s'allier au coursier d'Apollon. En sa présence il gambade, il s'exerce, Et jusqu'à lui portant son vol inverse, Il veut agir de pair à compagnon. Mais le coursier, blessé d'un tel commerce, Et dédaignant l'ex-jésuite étalon, Tournant le dos, d'une fière ruade, Du lourd grison repoussa l'accolade. Cherchez, lecteur, dans Pline ou dans Buffon, Ce qu'ils ont dit à l'article Fréron: Vous y verrez que l'animal est traitre. C'est ce qu'alors mon vilain fit paraitre; Plein de dépit, mais le dissimulant, Aliboron toujours caracolant, Tourne Pégase, et bouillant de colère, Vint lâchement le mordre par derrière. Toute l'armée applaudit à grands cris. De son audace Apollon fut surpris : Pour un moment il le crut redoutable; Car il pouvait entraîner par son poids Phébus, Pégase et l'Olympe à la fois. Le bataillon d'ailleurs est formidable : Vers le Parnasse il avançait toujours. Apollon voit qu'il faut être implacable. Muse, dis moi qui vint à son secours, À quel prodige il eut enfin recours; Révèle moi ce combat mémorable, Et de Fréron la chute épouvantable. Mon cher lecteur, vous saurez qu'Apollon N'est pas réduit seulement à sa lyre, Il a de plus une arme qui déchire, Arme fatale à plus d'un avorton Qui croit régner dans le sacré vallon. C'est un gardien qui veille à son empire. Ce n'est pourtant que le sifflet du goût : Mais ce sifflet l'accompagne partout. Lorsqu'un rimeur en proye à son délire, Prend son accès pour le talent d'écrire, Tout aussitôt Phébus en est instruit Par son sifflet, et mon sot éconduit. Pour Marmontel il siffla de lui-même Quand sur le Pinde on entendit sa voix. Il redoubla, quand son orgueil extrême Osa donner de poëtiques loix. Il est doué de ce pouvoir suprême. Tels ces trépiés, chefs-d'oeuvre de Vulcain, Marchaient sans guide au conseil du destin. Apollon siffle : et le bruit énergique Qui retentit du sifflet satyrique, Par les échos est au loin répété. Jamais Astolphe, avec son cor magique, Ne fit d'effet si prompt, si redouté. Déjà tout céde à l'instrument critique. Ô grand pouvoir du terrible sifflet! Vous verriez fuir et Raynal et Trublet, Et Beaumarchais, et le pesant Sédaine. Le général interdit et confus Croit assister à son Aristomène. Il se souvient des sifflets d'égyptus, Ce dernier fruit de sa noble carrière, Si maltraité par l'ennui du parterre. Déjà d'Arnaud, trop pressé de courir, Est renversé sous l'auteur de Namir. Le Mière entend la troupe conjurée Des sifflemens qui poursuivaient Térée. Didon lui-même est contraint de céder. (????) Nul n'obéit, nul ne veut commander. Sur Diderot Saurin se précipite. Le bruit perçant les atteint dans leur fuite. L'abbé Le Blanc se retire à grands pas, En maudissant le démon des combats. La peur se met au quartier des femelles. L'abbé Coyer, leur disant des fadeurs, En ce moment redoublait leurs vapeurs; Il est réduit à s'enfuir avec elles : Et cependant l'apôtre des ruelles, Même en fuyant, s'égayait sur les moeurs. Une amazone... ah! J'en rougis de honte! Tombe en courant, et produit au grand jour Ce qui n'est fait que pour l'oeil de l'amour. Quoi! Vous aussi, mes beaux esprits de cour, Pour l'Hélicon déserteurs d'Amathonte, Quoi! Votre orgueil se dément à son tour? Auteurs ambrés, un sifflet vous surmonte! Les chefs partis, on voit fuir les soldats. En un moment la frayeur les disperse. Les deux Amaths tombent à la renverse (????) Avec Légier qui leur tendait les bras. Le barbouilleur dont la muse grossière A célébré la chandelle d'Arras, Suard, Bergier, De Ros, La Morlière, (????) L'abbé Morlaix, qui n'en conviendra pas, Et Charpentier roulent dans la poussière. (????) Lors disparut le petit Poinsinet. Il fut dissous par un coup de sifflet. Telle au matin une vapeur légère S'évanouit aux premiers feux du jour, Tel Poinsinet se perdit sans retour. Au même instant, la stupide immortelle Sentit Fréron se dérober sous elle. Il est contraint de céder à la fois À son instinct, à sa honte, à son poids. Il obéit à la loi qui le guide. En descendant son vol est plus rapide. Il s'abyma dans le marais profond Où fut plongé le fils de l'amazone : Jamais depuis on ne vit sa personne; Sa pesanteur l'entraîna jusqu'au fond. Stupidité, des siens abandonnée, Dans son palais retourna consternée; Et cependant Phébus victorieux Prend congé d'elle, et plane au haut des cieux. Messieurs les sots, nous voilà quitte à quitte. Chacun de nous a le lot qu'il mérite. Dans vos écrits vous m'avez outragé. J'en suis content; ma gloire est votre ouvrage. Par son sifflet Apollon m'a vengé; Et les regrets seront votre partage. Je goute enfin le repos du vrai sage; Pour le troubler vos cris sont impuissans. Vivons en paix désormais, j'y consens; Mais respectez mon tranquille hermitage, Ou je reviens terrible à l'abordage. N'espérez pas éviter mon coup d'oeil, Messieurs les sots, je vous vois d'Argenteuil. Épilogue. Ainsi j'osais, sans crainte et sans scrupule, Mais respectant et les loix et les moeurs, Sur les écrits de nos fades rimeurs, En me jouant, lancer le ridicule. Dans ma retraite, oubliant leurs clameurs, Exempt de fiel, j'opposais à leur rage Quelques bons mots (innocent badinage) Et l'amitié qu'on ignore à Paris Venait régner sous mes berceaux fleuris. Et cependant, ô siècle déplorable! Ô de forfaits assemblage exécrable! Quelles horreurs, que de fléaux divers Se déchaînaient sur ce triste univers! N'a-t'on pas vu le fanatisme impie, Dans sa fureur, non encore assoupie, Fouler aux piés les plus augustes droits, Et menacer la majesté des rois? N'a-t'on pas vu les élémens en guerre Se réunir pour effrayer la terre, Pour agiter, jusqu'en ses fondemens, Le globe entier par de longs tremblemens? De l'Amérique à l'Europe ébranlée, N'a-t'on pas vu Bellone échevelée, Teinte de sang, secouant ses flambeaux, Creuser partout d'innombrables tombeaux? Quittez, quittez ces armes que j'abhorre, Faibles mortels, formés pour les douleurs! Votre séjour est baigné de vos pleurs : Faut-il, hélas! L'ensanglanter encore! Sage Choiseul, c'est toi qui, loin de nous, As de Bellone écarté le courroux. C'est par tes soins que nos heureux rivages Sont désormais fermés à ses ravages Lorsqu'on la voit, chez les peuples du nord, Porter l'effroi, la discorde et la mort. Viens ranimer nos muses qui sommeillent. Que tous les arts, à ta voix, se réveillent. À peine, hélas! Les a-t'on vu fleurir, Qu'un sort jaloux les condamne à périr. Il en est tems, préviens leur décadence. Les protéger, c'est honorer la France; De ton grand nom c'est assurer l'éclat. Le dieu des vers ne fut jamais ingrat. Il fit jadis la gloire de Mécène : Il doit, sans doute, éterniser la tienne. L'ami d'Auguste, indulgent aux bons-mots, Aux traits d'Horace abandonnait les sots. Ainsi que lui, daigne un moment sourire À la gaïté d'une utile satyre; Et délassé de tes soins importans, Livre à mes vers les Chapelain du tems. Source: http://www.poesies.net