Le Bouclier D’Arès. Livre D’Études. (1893-1896) Par Sébastien-Charles Leconte. (1865-1934) AUX MÂNES DE ANDRÉ DE CHÉNIER JE DÉDIE CES POÈMES, SIMPLES ÉTUDES DU MONDE ANTIQUE TABLE DES MATIERES Le Bouclier D’Arès. La Gloire De Shin-Akhé-Irib Ninive. LES VAINCUS. SHIN-AKHÉ-IRIB, ROI DANS ASSHOUR. LES VILLES. LES NATIONS. L’Acclamation Des Armées. LES CHASSEURS. LES CAVALIERS. L’Exaltation Sacerdotale. LES HIÈRODOULES. L’HYMNE À ISHTAR. INVOCATION. CONJURATION. LES PRÊTRES D’ISHTAR-AUX-LIONS. L’IMPRÉCATION SERVILE, LES CAPTIFS. Le Reniement Des Dieux. Le Nabi. LES BOURREAUX. LES SUPPLICES. Les Paroles Du Prophète. La Tête De Kyros. Le Sacrifice D’Hamilkar. Salamine. LES FEMMES. LES GUERRIERS. LES MARINS. LES CHEFS DU PEUPLE. LE POÈTE. Le Tombeau. Le Bouclier D’Arès. L’Orbe du monde, aux jours des Héros et des Dieux Était un Bouclier ciselé de batailles, Disque d’or qu’enserrait de ses glauques écailles L’hydre océane, fleuve aux replis furieux. Ombilic de la Terre où le trépied pythique S’environnait de monts par la foudre sacrés, Dont nul impie en vain n’eût tenté les degrés, L’Autel central fumait dans l’horreur prophétique. Autour du Roc vénérable, trois arcs d’airain Splendide étreignaient l’Ile antique des Pélasges, La grève étincelante aux conques des rivages, Les promontoires clairs sur l’horizon marin, Le tumulte de l’homme, et, dans les cités vastes, La Demeure où les Chefs siégeaient, chargés de jours, Les sommets couronnés d’akropoles, les tours Et les tombeaux cyclopéens des vieux dynastes. Et, par delà la courbe écumeuse des mers, De nouveaux horizons cernant d’étranges villes. Heptanomides aux cités hécatompyles, Surgissaient, et leur cercle enfermait l’univers. Et partout, clair sonnante et par l’éclair forgée, La mêlée aux lueurs de carreaux, et le choc Des assauts secouant les portes dans le bloc Crénelé des remparts sous la pourpre égorgée. Partout le heurt des chars de fer, martellement De combats orfèvres de pavois et d’armures, Et de cimiers vermeils haussant des envergures Que l’âme des buccins soulevait par moment. Et des Rois imbriqués de bronze, sagittaires Bardés de métal fauve et rouges de sang pur, Qui passaient, lourds de proie et d’orgueil, sous l’azur, Et poussaient les captifs aux seuils héréditaires. L’orbe du monde, aux jours des Héros et des Dieux, Était le Bouclier d’Ares, et, dans l’or sombre Des soirs, élargissait son disque d’or et d’ombre Parmi la panoplie éclatante des cieux. La Gloire De Shin-Akhé-Irib Ninive. LE LIVRE N’étant pas de matière, est en dehors des temps. S. CH. L. Or, Shin-Akhé-Irib est rentré dans Ninive. Dans le sang, dans la boue humaine et la chair vive, Il a taillé sa route et creusé son sillon, Et de Kar-Dounyas au rocher de Sion La fange du massacre a rougi ses semelles : Il a pris les petits, éventré les femelles De l’ours noir, du chacal, de l’homme et des lions, Et, sous les fouets de fer, poussé par millions Les captifs hébétés et la tourbe vaincue Des nations qu’on marque et qu’on vend, et qu’on tue. La Terre sous ses pieds bâille d’effroi ; les faulx, Tournoyant sous l’essieu de ses chars triomphaux, Ont, sur le sol brûlé, rasé comme des chaumes Les peuples et les dieux, les rois et les royaumes, Et foulé l’univers comme un champ de maïs Des cimes du Liban aux monts d’Elymaïs. La colère d’Asshour a débordé ses rives, Et, sous le pas vainqueur de ses hordes massives, L’extermination a roulé comme l’eau Des tours de Shoshannah aux palais de Millô. LES VAINCUS. Il a vu les vieillards, prisonniers inutiles. Se rouler dans le sable ainsi que des reptiles, En crispant des moignons coupés, et, sur les croix, Se tordre mutilés les cadavres des Rois. Il a versé le plomb fondu dans les entrailles Des chefs, et cimenté les fentes des murailles Avec la chair encor tremblante des captifs, Foulé sous le sabot des étalons rétifs Des ventres convulsés et blancs de jeunes filles Qui sursautaient, ainsi que d’atroces chenilles. Lui-même, observateur du rite ancien, s’armant Du fer rougi qui siffle et du charbon fumant, A fait sauter les yeux hors des orbites vives Et scellé d’un anneau de bronze les gencives De milliers de vaincus liés à des poteaux. La peau des écorchés criait sous les couteaux, En lanières de cuir lentement rabattues ; Et, rouges, pantelants, pareils à des statues De viande, ils ont montré, hideusement mouvants, Dans des trous pleins de vers leurs yeux encor vivants. Il a, dans son palais, qu’enserrent trois enceintes, Maçonné des blessés parmi les briques peintes ; Il a bâti d’Asshour l’indestructible écueil, Et nivelé l’Asie entière. Son orgueil Entend, sous les sabots de ses cavaleries, Le choeur tumultueux des dernières tueries, Et, dominant la voix des acclamations, Le râle épouvanté des générations Scandant à l’horizon sa marche triomphale. SHIN-AKHÉ-IRIB, ROI DANS ASSHOUR. Sous le cintre éployé de la Porte Royale, Dans un muet flamboiement d’or, Dominateur Mitre, qu’enveloppe une immobile splendeur, Shin-Akhé-Irib, Roi d’Asshour, haussant sa taille Colossale, est debout sur son char de bataille ; Sa main maîtrise encor l’arc aux cornes de fer : Son glaive est d’un géant ou bien d’un dieu. L’éclair Merveilleux des joyaux sur son col rampe et tremble. Son geste, sans roidir les rênes qu’il assemble, Contient deux étalons dont sonnent les sabots. Ses muscles, que détend leur orgueilleux repos, Par la calme vigueur de leur force décèlent, Sous l’étoffe sacerdotale qu’ils bossèlent De la robe lamée et qui tombe en plis droits, Le Chasseur de lions et le Chasseur de rois. LES VILLES. Asshour sous son regard s’étend en plaines jaunes Où d’énormes cités, étageant leurs pylônes, Barrent l’horizon noir de leur entassement Monstrueux, et pareil au fauve accouplement Des bêtes de la nuit dans le sable accroupies. Les millions de bras des nations impies Et la sueur de sang des générations, Sous le grand ciel muet aux imprécations Du vil bétail courbé sous l’étreinte des sangles, Ont scellé sur la pierre aux redoutables angles Le haut soubassement des colossales tours : Leur fourmillement sombre effrayait les vautours, Et, la nuit, sous le jet dardé des phalariques, Aux lueurs de l’asphalte et des fourneaux de briques, Vingt peuples, mutilés par la forge, et noircis, Et marqués d’un fer chaud entre les deux sourcils, Entravés, un carcan de bronze sur la nuque, Sous le bâton du maître et du hideux eunuque, Avec les noirs granits, les marbres et les grès, Ont bâti ces amas de murs démesurés : Ressen, Kalah, Singar, que gardent des colosses, Où le chasseur Ximroud a parqué ses molosses, Et qui montrent, scellés aux fûts de leurs piliers, Les anneaux de métal rivés à leurs colliers Terribles, et pareils aux étranges ceintures Qui pendent aux plafonds des chambres de tortures. Mais ces villes, dressant au fond du firmament, De leur base de fange à leur entablement, L’amoncellement noir de leurs architectures, Et des Rois disparus les hautes sépultures, Ces villes, encombrant la face du désert, Des plaines du Shinar au rivage d’Azer, Et dont l’ombre, pareille à l’ombre des montagnes, D’Elam et d’Elassar envahit les campagnes, Ces villes, où la tour s’étage sur la tour, Auprès de Ninoua la grande, où règne Asshour, Sont comme des aiglons sous les ailes de l’aigle. LES NATIONS. Telles que sur le van des poussières de seigle, Le Roi d’Asshour contemple, ondulant à ses pieds, La houle des vaincus aux flots multipliés, Du fond de l’horizon venant, lourdes marées, Se heurter, avec des clameurs exaspérées, Au mur de la terrasse, où, debout sur son char, Victorieux de ceux qu’a condamnés Ishtar, Le conquérant du monde agenouillé soulève Sa stature de dieu dans le soleil du glaive. Ils viennent, muets sous les expiations, Ces troupeaux qui longtemps furent des nations Les yeux étincelants de fièvre et de famine, Sales, mangés de lèpre et rongés de vermine, Et d’ulcères hideux et noirs qui sont des trous, Sous les carcans de fer qui labourent leurs cous, Avec des mains sans doigts atrocement crispées Et des regards cherchant leurs paupières coupées : Ils viennent, hébétés de peur, courbant le dos Aux lanières de cuir qui font craquer leurs os, Stupides sous l'épieu qui les broie et les chasse. Et la vague grossit, épouvantable masse, Avec de longs remous qui laissent derrière eux Des cadavres luisants et des moignons affreux, Des petits enfants morts sur les gorges séchées, Et des paquets vivants d’entrailles arrachées, Comme un nid de serpents lovés sur le sol noir, Où les derniers venus trébuchent sans les voir. Telle, emplissant les airs de son intense haleine Et de ses pas confus, l’énorme écume humaine, Gonflant son onde accrue ainsi qu’un élément, Vers Shin-Akhé-Irib roule innombrablement. Et, comme sur la dalle où pourrissent les claies, Où, rampant dans le flux fétide de leurs plaies, Se tordent en râlant d’affreux suppliciés Sur leurs membres rompus déjà putréfiés, On voit danser, dans la torpeur des cieux farouches, Le strident tourbillon des venimeuses mouches Étincelantes dans leurs corselets d’azur, Ainsi, droits sous la mitre encerclant leur front dur, Multipliant l’éclair du cimeterre courbe, Les Cavaliers d’Asshour, qui poussent cette tourbe De chair presque insensible et qui palpite encor, Resplendissent dans leur cuirasse aux squammes d’or, Et les chefs, étalant leurs amples robes peintes, Avec leurs cils fardés et leurs paupières teintes Et leurs cheveux lissés à l’huile de santal, Semblent des baalim d’ivoire et de métal. Et, dans ce fleuve épais mêlant ses longues lignes, Les étalons cabrés montrent, comme des cygnes, Leurs ventres, par l’éclair un moment embrasés, Et leurs sabots battants sur les rangs écrasés, Où des haillons de peau tournent avec les roues Des chariots sculptés et hauts comme des proues. L’Acclamation Des Armées. Pendant trois jours entiers et trois nuits, sans repos, Défilèrent toujours les lugubres troupeaux : Et cet amas de boue et de souffrance vive S’engouffra sous les arcs de la grande Ninive, Et Shin-Akhé-Irib resta droit sur son char. La quatrième aurore éclaira le Shinar : Le Conquérant, toujours splendide et taciturne En son manteau roidi par la fraîcheur nocturne, Fut un geste. La Terre à genoux salua Le disque de Shamas montant sur Xinoua, Et les tours de Ximroud de nuit enveloppées, Ainsi que du fourreau s’échappent les épées, Flambèrent, comme si le Dieu gardien d’Asshour Se levait, dans la gloire implacable du jour. Alors, du sombre amas des hordes aguerries, De ces blocs bigarrés, faits de cavaleries, D’archers et de soldats, de fauves combattants, De ce tumulte enflé d’une rumeur d’autans, De ces rangs en sueur, lourds de meurtre et de proie, Sur qui Râman, l’esprit des batailles, flamboie, De cette immense armée étagée en croissant, Une acclamation au ciel éblouissant Jaillit, et des chevaux soulevant la crinière, S’éploya comme l’aile immense du tonnerre. Le Roi d’Asshour semblait, droit sur son char de fer, Un lion écoutant la clameur de la mer. LES CHASSEURS. Nous venons du Shinar, la terre d’émeraude, Du Naharaï qui tremble en ses taillis épais Quand le tigre, parmi les roselières, rôde : Nos épaules, ô Roi, fléchissent sous le faix Des énormes toisons et des fourrures fraîches, Et la fauve dépouille entassée en monceaux. Nous jetons à tes pieds, transpercés de nos flèches, La lionne au poil roux et ses grands lionceaux, Nos épieux carnassiers teints du sang des panthères, Les peaux de l’ourse brune et des fiers léopards, Et, pour orner ta salle aux voûtes solitaires, Les andouillers géants aigus comme des dards. Nous fumerons ce soir de lourds quartiers de buffle Aux lueurs des brasiers allumés sur les tours, Et, sous l’anneau de fer qui fait saigner leur mufle, Les taureaux de l’Elam mugiront dans tes cours. Nous peuplerons tes parcs, pour tes chasses royales, Des bêtes des déserts, des bêtes des forêts ; Et le jour, offensant leurs prunelles ovales, Les trouvera roidis aux mailles de nos rets. Quand, pareil à l’Aïeul Nimroud, le chasseur d’hommes, Eveillant les juments dans l’ombre des haras, De cette même voix qui brise les royaumes, O Shin-Akhé-Irib, tu nous appelleras, Nous saisirons l’épée au dur tranchant, la hache Et les épieux durcis aux flammes des bûchers, Et le bouclier long fait de sept peaux de vache ; Le carquois sonnera sur le dos des archers. Nous forcerons pour toi, le Royal Sagittaire, Les fauves pleins de soif qui rugissent le soir, Et dont la voix salue en l’ombre solitaire Shin, qui des hauts parvis balance l’encensoir. Et tu verras bondir en hurlant, sur les croupes De l'Ourartou terrible et de l'Elam impur, Rabattus vers ton char, effarés et par troupes, Tous les monstres promis à tes traits au vol sûr. O Roi ! dans tes palais le ciseau perpétue Par le basalte et les porphyres éclatants, Ton image qui frappe et ton regard qui tue, Et tes coursiers, cabrés dans un souffle d’autans. Sur les pages de pierre où s’inscrivent tes fastes, Dans les grands corridors en bois de Libanon, Quand l’avenir, tremblant au seuil des salles vastes, Asshour ! épellera tes gestes et ton nom, Il te contemplera dans ta haute effigie, Grave, vêtu des plis éternels du rocher, Et, dans la nuit de fer par ses torches rougie, Il croira voir ton ombre, effrayante, marcher. Et, déroulant ton cycle et tes chasses de pierre, Il se détournera de ta face, ô Tueur ! Craignant de voir encor passer sous ta paupière, Des jours où tu vivais la terrible lueur. LES CAVALIERS. Au choc des boucliers heurtant les larges glaives, Au galop furieux du cheval qui hennit, O Shin-Akhé-Irib, ô Roi ! quand tu te lèves, Le disque ailé d’Asshour flamboie à ton zénith. La guerre à ton appel ouvre ses rouges gueules, O chef dévastateur, nourricier des aiglons, Qu’environnent nos chars tournant, sinistres meules, Dans un vol d’aquilons. Quand vers les occidents tu baissas ton visage, Nous partîmes, roulant sur les peuples broyés, En contemplant, avec des cris, sur ton passage, Les éclairs de Râman dans ton ombre éployés. Des tentes de Moab aux murs de Samarie, Ta colère passa comme un feu dans les blés, Et le jaune Iardèn dans ses ondes charrie Les coeurs des mutilés. La somptueuse Zour en pleurant s’est assise Sur sa grève sans fin que bat la Grande Mer : Et nous avons scellé, dans Kenaan conquise, Arvad sur son îlot par un carcan de fer. L’hyène a nettoyé la blancheur des squelettes, Et l’eau des torrents clairs n’éveille que l’écho ; Car nous avons, joyeux, avec des cris de fête, Aux défilés d’Ekko, De l’épervier d’Ammon, surpris dans sa caverne, Écrasé la couvée et les oeufs non éclos, Comblé la source fraîche et tari la citerne, Scié les dattiers verts et brûlé les silos. Les impurs circoncis, en crachant des insultes, Ont pourri dans les puits ou séché dans les fours, Et Lakish est tombée, au choc des catapultes Battant ses rondes tours. Ils barraient comme un mur le désert qui les garde, Les princes de Sais, les princes du Delta, Et les Ethiopiens à la face camarde Venus de la lointaine et noire Napata. Tous avaient ceint le glaive et bouclé la cuirasse Sur leur torse de cuivre aux larges pectoraux : Les rouges cavaliers suivaient, la lance basse, Les enseignes d’émail à têtes de taureaux : Les cavales du Nil, les juments bolbitines Hennissaient dans le souffle épais des étendards, Et, des tours d’Ascalon, les vierges philistines Cherchaient les Rois de Kem dans la forêt des dards. Devant tous, contenant son écumant quadrige, Dans son manteau sacré par les émaux fleuri, Coiffé du pshent conique où rayonnant s’érige Le divin uraeos des maîtres de Mousri, Tahraq, noir héritier de vingt-deux dynasties, Prince de Koush, seigneur du Fleuve et de la Mer Lointaine, menait ses hordes appesanties Par le pillage des temples de Manofer. Autour de lui, debout dans la clameur des sistres, Kdom et Qir-Moab, Ashod et Beth-Dagon Vomissaient le blasphème et brandissaient, sinistres, Des javelots trempés dans le sang de dragon. Mais Asshour s’est levé : comme devant l’aurore, L’essaim des visions s’efface épouvanté, Aux splendeurs de son jour voici que s’évapore Le prestige des dieux de Misraim dompté. Ils avaient, soulevant leurs forces innombrables, Bravé le nom d’Asshour et méprisé ses dieux, Et nous les avons vus se tordre, misérables, Empalés sur les croix et cloués sur les pieux. Nous avons des vaincus qui râlaient d’épouvante Crevé les yeux, scié les pieds, coupé les mains, Et, des troncs empilés sur la plaine mouvante, Fait trente tours de chair et de débris humains, Sur les angles des rocs et les ronces des haies, Tendu d’horribles peaux qui craquent dans les vents, Et dans le sable ardent roulé, comme des plaies, Sur leurs muscles entiers les écorchés vivants ; Et, quand le soir tomba sur la Shéféla rouge, De supplices repus et de carnage las, Cherchant parmi les morts quelque blessé qui bouge, Aiguisé sur ses os le fil des coutelas. O Maître ! les captifs tordaient leur langue épaisse Sous la boucle rivée à leurs dents, et, fouillés Par le fer qui découpe et l’airain qui dépèce, Hurlaient leur agonie aux quatre vents souillés. Et ce soir, nous cloûrons aux formidables poutres De la Salle où s’endort ta calme majesté Des cuirs tannés de Rois qui, pareils à des outres Vides, balanceront sur toi leur nudité : Cependant qu’aux lueurs de les nuits enflammées, Sous la dérision des éternels enduits, Leurs têtes aux yeux creux, de parfums embaumées, Aux palmiers de tes parcs pendront comme des fruits. L’Exaltation Sacerdotale. LES HIÈRODOULES. Mais voici qu’au sommet des tours quadrangulaires, Sur les hauts parapets arquant leurs reins cambrés, Avec leurs mitres d’or aux lourdes jugulaires Et de légers réseaux sur leurs torses ambrés, Les filles de Kaldée et les filles d’Arbelles, Sous l’oeil des bleus ramiers chers à Shammouramit, Livrant au vent l’éclat de leurs gorges rebelles, Apparaissent debout dans l’azur qui frémit : Joueuses de kinnor, joueuses de sambuques, Prêtresses de Babel aux lèvres de carmin, Que, de leur rose orteil au cuivre de leurs nuques, Voilent de longs cheveux doux comme le jasmin, Avec leurs profils courts sculptés dans les chairs mates, Leur regard irréel et cerné par le fard, Leurs membres onctueux imprégnés d’aromates, Leur bouche ivre d’amour, de lumière et de nard ; Qui déroulent le soir, hurlantes et lascives, Les danses de Tammouz dans les jardins royaux, Et, sur leurs fronts cerclés de tiares massives, Font tinter les shekels et les pesants joyaux. La chaude volupté descend en longs effluves Aux palpitations de leurs cils alourdis, Les créneaux de Nimroud fument comme des cuves Dans la torpeur du jour et des cieux engourdis ; Pendant que le rayon qui joue entre les trames Fait, dans chaque embrasure effrayante, fleurir, Comme un lys somptueux, un doux groupe de femmes. Et jusqu’aux pieds du Roi leur hymne vint mourir. L’HYMNE À ISHTAR. Quand Asshour tout entier dans les plis de ta gloire Frissonne, comme un fleuve où le tigre vient boire, Ishtar ! vers ton mystère infini nous crions ; Et ton orteil, dont l’ongle est une perle rose, Divine fleur, se pose Sur la croupe formidable des noirs lions. Quand sur Nimroud, ourlé de l’or crépusculaire, Tu descends, lumineuse, et que sous toi s’éclaire La blanche nudité des dômes de Sargon, Dans la céleste nuit d’hécatombes fumante, Toi, l’immortelle Amante Du géant Isdoubar qui vainquit le Dragon, Ton pâle diadème est fait d’étoiles doubles, O Zarpanit ! dormeuse équivoque, qui troubles, Comme les eaux des lacs, et les reins et les sens, Qui mêles, en l’effluve inquiet des terrasses, L’odeur des plantes grasses, Les senteurs de la faune et l’âme de l’encens. Tu fais, dans la torpeur des calices nocturnes, En tes temples trapus, fumants comme des urnes, Bâiller les grands lotos des fûts épanouis, Et tu confonds, dans l’ombre où flottent leurs arômes, Ainsi que des fantômes, Les couples enlacés des dieux évanouis. En ta robe rigide aux plis hiératiques, Tu foules le croissant dont les cornes mystiques Veillent sur l’Ourartou par les démons hanté Et l’orgueil douloureux des voluptés stériles Traîne en odeurs subtiles Sur le muet sommeil du monde épouvanté. Des générations dormant dans le suaire Tu fermes à jamais l’immobile ossuaire, Et tu scelles les morts dans les cercueils d’étain ; Mais en tes reins féconds bouillonne, fleuve immense, L’éternelle semence De la vie à venir qui jamais ne s’éteint. Les germes, par milliers, du fond de la substance, En tes flancs maternels montent à l’existence, D’une ascension lente et d’un vol continu. La palpitation de leurs millions d’ailes, Dans les brises fidèles, Épand l’obscur vertige et le charme inconnu. Sous tes pieds, ô Déesse ! au ciel des nuits sereines, Entends vibrer, avec les souffles des haleines, Des cimes de l’aurore aux flancs du Libanon, Le choeur universel des choses et des êtres, Et, comme d’anciens prêtres, Les cèdres orageux s’incliner à ton nom. INVOCATION. Descends sur Ninive, ô Reine aux yeux glauques, Au son des tambours et des sistres rauques ; Dans les cieux calmés, Verse tes parfums par les chaudes brises Et fais tressaillir, sous les hautes frises, Les désirs pâmés. Éclatez au vent, cuivres des cymbales ! Sur les tambourins, rythmez, ô crotales, Les sourds tympanons, Répétez, échos des murs fatidiques, Les nombres divins aux lettres mystiques Qui forment tes noms. Ta Ville t’appelle, et nous, tes servantes, Dénouant au vent nos tresses mouvantes, Au souffle d’Asshour, Ouvrant sur nos seins nos robes lamées, Nous crions vers toi, pâles affamées D’extase et d’amour. CONJURATION. Mystiquement bercée au rythme de nos danses, Dans l’ondulation des rayons familiers Et des bois assoupis que frôlent les cadences Des rites singuliers, Tu descendras ce soir dans les vents pacifiques, En ton linceul de rêve et tes divins lampas, Et de tes hauts parvis les pavés magnifiques Frémiront sous tes pas. Déesse ! sur ton front, avec des ailes lentes, La nuptiale brise en soupirant s’endort, Reine d’amour qui fais les nuits étincelantes Et palpitantes d’or ! LES PRÊTRES D’ISHTAR-AUX-LIONS. Règne sur Ninoua, voluptueuse et souple, Toi, l'Amante éternelle, ô formidable Ishtar ! Que Shin-Akhé-Irib, comme un géant, découple Les Rois des Nations attelés à ton char. Pour la fille de Shin, chantez, ô courtisanes ! Voici les lourds guerriers qui reviennent du Sud, Et, sous les arcs béants, en longues caravanes, Les dépouilles de Kern et les thrésors de Lud. Que les muscles des Forts s’enlacent à vos nuques, Et furieusement, dans un sauvage accord, Rythmant de vos baisers la plainte des sambuques, Ouvrez, sur les parvis où veillent les eunuques, Vos bras blancs et vos robes d’or. Règne éternellement : qu’en ta cité jalouse, Les autels des vaincus fument devant ta tour. De Shin-Akhé-Irib sois la Dame et l’Epouse, Et qu’il siège à tes pieds sous le disque d’Asshour. Mais dans Arba-Ilou sur neuf degrés s’élève Le temple préféré de ta divinité, D’où rayonne à ta voix, ô Maîtresse du glaive ! Sur le monde asservi ta double royauté : Tu descends sur Nimroud dans les nuits éclatantes Où brûlent les désirs ainsi que des flambeaux, Mais, dans Arba-Ilou, les guerres haletantes S’échappent de tes mains et, vers les rondes tentes, S’envolent avec les corbeaux. Règne ! et dans l’Ourougal, comme des bêtes mortes, Jette tes ennemis sous tes pieds triomphants : Car Shin-Akhé-Irib a, dans les villes fortes, Crucifié l’aïeul et les petits enfants. Il a brisé les dents des nations impies Et chassé leurs troupeaux criards sous les bâtons. Dans les charniers de mort, les vieilles, accroupies, Cherchent, les yeux crevés, stupides, à tâtons Dans les flaques de sang, avec des doigts farouches, Quelque lambeau de chair humaine pour leur faim. Mais leur langue coupée est muette en leurs bouches, Et le seul bruit vivant est la rumeur des mouches Tournoyant en joyeux essaim. Règne ! et vois déchirer les corps des vierges nues Aux ronces des buissons, aux griffes des nopals, Et Shin-Akhé-Irib bordant tes avenues De torturés râlant sur les croix et les pals. Des races qui niaient et ton nom et ta force Il a jusques au sol courbé le front têtu, Tranché les rameaux verts et dépouillé l’écorce Et rompu les troncs noirs, comme on rompt un fétu. Il a pour te servir, ô Mère des épées, Du profond Naharai fouillé les nids d’aiglons, Pourchassé les fuyards dans l’ombre des cépées, Et cloué le blasphème à leurs lèvres coupées De sa sandale aux durs talons. Règne ! et contemple, ô Reine en ta puissance assise, Tes temples par degrés envahissant les cieux, Car Shin-Akhé-Irib en cimente l’assise Avec le sang des Rois et la cendre des Dieux. Effaçant la splendeur des mortelles étoiles, Ta constellation resplendit au zénith. Et les prophètes d’Our, en dépliant tes voiles, Pâlissent de terreur, ô Nana-Zarpanit ! Comme, aux sables d’Aram, la dune qui s’écroule Rejaillit, brume d’or dans la splendeur des soirs, Au firmament des cieux qu’elle emplit de sa houle, La poussière des nuits que ton pied divin foule S’allume pour tes encensoirs. Règne ! ô glaive d’Ishtar, que nul venin ne rouille ! Quand le cycle éternel accomplira son tour, De Shin-Akhé-Irib la royale dépouille Dans ta crypte, ô Nimroud ! ira dormir un jour. Mais tu le recevras, ô Dame des batailles, Au seuil épouvanté des murs de l’Aral-lou, Et quand se déploieront ses hautes funérailles, Des tours de Ninouah aux tours d’Arba-Ilou, Désertant les hauts lieux où luit ton simulacre, Toi, l'Ishtar-aux-Lions, seule, tu descendras Dans l’ombre où sera seul le Pasteur du massacre, Et, sous la pourpre en feu qui l’inonde et le sacre, Pour lui seul s’ouvriront tes bras. Règne éternellement sous les voûtes de pierre, Où s’agenouillera la stupeur des vaincus, Où Shin-Akhé-Irib fermera sa paupière, Parmi les grands aïeux et les siècles vécus. Car tu le trouveras dans la chambre, où l’Ancêtre Nimroud avait scellé le rocher sur son front : Et les blancs étalons couchés auprès du Maître, Pour te lécher les mains, Ishtar ! s’éveilleront. Et ton geste, où l’épée éternelle flamboie, Le redressera pur comme un céleste amant, Dans la beauté de ceux qui suivirent ta voie : Et tu remporteras, comme une fière proie, Sur les marches du firmament. Tu régneras alors dans les nuits étoilées ! Tu seras le Chasseur descendu de son char, O Shin-Akhé-Irib, ô Seigneur des mêlées, Dans la gloire d’Asshour et sur le sein d’Ishtar. L’IMPRÉCATION SERVILE. LES CAPTIFS. Nous que ta volonté foule comme la paille, Dont les membres hideux, où l’ulcère s’écaille, S’useront sur l’arête atroce des grès durs, Pour bâtir, défiant le flot des temps futurs, Qui vainement déferle aux pieds de ta mémoire, L’indélébile Temple où siégera ta gloire ; Dont les pleurs, goutte à goutte en l’ombre ensevelis, Pourront creuser des trous dans les marbres polis, Dont les os sont vannés au vent de ta colère, Nous sommes, ô Faucheur ! ta gerbe et ton salaire. Dédaignés par l’Esprit des exterminations, Nous, le confus débris de trente nations, Nous sommes, dans ta main qui nous pèse et nous juge, Ainsi que les derniers échappés du déluge. Nous vacillons au vent sous les fouets de la peur, Et notre vision garde encor la stupeur Des nuits, où, porté par le souffle des armées, Sur l’azur pavé d’or des villes enflammées, Sur Arvad et Gebal, sur Zour, sombre vaisseau, Le disque de Râman fulgura comme un sceau De fer rouge, imprimé dans le ciel des Patries. Courbant sous les fardeaux nos épaules flétries, Comme des ânes sous le bâton des âniers, Oubliant nos petits pourris dans les charniers, Nous nous engouffrerons dans la nuit des carrières : Nos ongles de nos doigts tomberont, et les pierres Prendront la forme avec l’empreinte de nos dos, La sueur fumera sur nos corps, et nos os Perceront la maigreur de nos chairs déformées. Des uns, dans la lueur des forges allumées, Près des fourneaux de brique enchaînés par le cou, Veilleront jour et nuit, hâves, le regard fou. Leur peau se séchera sous la chaleur des grilles, Et les rendra pareils, de la nuque aux chevilles, A des cadavres noirs, embaumés, mais vivants, Si frêles, que leurs mains obéissent aux vents, Et que le sable fin, aux vagues nonchalantes, Ne garde même pas la trace de leurs plantes. Leur mort ne salira pas même les pavés. D’autres, l’orbite vide, avec les yeux crevés Et l’angoisse tendue en leurs gestes d’aveugle, Dans la stupidité lourde du boeuf qui beugle, Sous les sangles de cuir brisant leurs reins ployés Tourneront le cylindre où les épis broyés Gémissent, comme sur la plaine blanche et rase, Les peuples et les rois que ta puissance écrase. D’autres encor, rivés au carcan, par milliers, Doreront de leur sang, pour tes hautains piliers, Les rocs démesurés arrachés aux collines. Et, sur tes escaliers peuplés de javelines, Où les chefs d’orient t’apportent leurs tributs, Où viennent effarés et peuples et tribus, Où devant ton courroux le monde s’agenouille, Quand ton pied glissera sur des taches de rouille, Peut-être qu’en ton âme, ô Roi dominateur, Tu sentiras frémir et palpiter le coeur Des générations qui scièrent ses dalles Et leur pourpre humecter tes superbes sandales. Ainsi nous dresserons dans l’azur radieux Le mont où siégera la Gloire de tes Dieux, Au bruit des fouets, au cri des pals, au son des chaînes, Dans la sérénité des victoires prochaines Et la clameur des vents noirs d’imprécations. O Dieux d’Asshour ! vainqueurs des Dieux des Nations, De qui nos nouveaux-nés, écrasés sous les pierres, Ont vu passer la foudre au fond de leurs paupières, Dieux qu’assiège le flot des exécrations, O Dieux d’Asshour ! vainqueurs des Dieux des Nations ! De nos temples rasés méprisant les symboles, Nous brisons devant vous nos trompeuses idoles, Qui, pour orner d’Ishtar le hautain piédestal, Vont crouler en monceaux d’ivoire et de métal, Cependant que, dans l’ombre et le néant voraces, Leurs cultes descendront, suivis du cri des races, Et reniés par nous, les pâles envahis, Avec leurs dieux menteurs et qui nous ont trahis ! Le Reniement Des Dieux. Maudite à jamais soit ton inutile image, Devant qui s’inclinait la mitre du faux sage ! Maudit sois-tu, Melqart, implacablement sourd A la clameur montant du rivage de Zoûr, A ton peuple expirant sous le fouet des colères ! Toi dont la Force armait l’éperon des galères Et qu’invoquaient, les yeux sur l’océan lointain, Nos matelots, cinglant vers les lies d’Étain : Qui dévorais, avec des ronflements de braises, Les membres de nos fils saignant dans tes fournaises, Toi qui nous a livrés à la Force d’Asshour, Sois maudit dans Zidon et sois maudit dans Zoûr ! Maudits les baalim et maudits les kabires, Maudits les dieux des mers et les dieux des navires ! Par les carcans de fer qui rampent sur nos cous, Par nos reins écrasés et broyés sous les coups, Par nos ulcères, par nos lièvres, par nos plaies, Par nos aïeuls râlant sur le sable et les haies, Par les ailes du feu, du meurtre et de la faim, L’abomination des crimes et l’essaim Des pestes, des fléaux, des faulx et des supplices, Dieux fourbes, Dieux menteurs, Dieux traîtres et complices Dieux qui hier encor vous disiez immortels, Soyez maudits, et des pierres de vos autels ! Dieux des Hâtti, Dieux des bergers et des Nomades, Adorés sous la tente et sous les colonnades Des palmiers d’Amaleq et des dattiers de El, Que, des rochers d’Edom à la plaine de Sel, Les aigles montagnards saluaient à l’aurore, Par la cendre qui fume et le feu qui dévore, Par la citerne fraîche et par les puits comblés, Par la torche courant dans la pâleur des blés, Par l’aire du faucon veuve de cris et d’ailes, Par le vol triomphant des lances infidèles Du torrent d’Isréel aux flots d’Ezion-Gueber, Maudits, soyez maudits des sables du désert ! Et toi, sombre Elohim, unique et solitaire, Dont l’invisible face inquiète la terre, O Jaloux d’Israël, inabordable et seul Sous la tente d’éclairs et sous l’épais linceul De tes lois par l’épée et le feu proclamées ; Sabaoth, qui te dis le Seigneur des armées, Le maître de ton peuple et la verge des tiens, Le pourvoyeur sacré des chacals et des chiens, Le tueur des enfants dans le ventre des mères, Et le seul éternel parmi les éphémères ; Toi qui faisais hurler aux gibets des chemins Tes insulteurs cloués par la paume des mains, Qui vouais au tranchant des glaives lévitiques Les pâles sectateurs des aschéras antiques, Et jetais au bûcher, dans les lieux consacres, Leurs squelettes blanchis et leurs os déterrés ; Qui, pour venger l’offense infligée à tes rites, Brûlais sur le pavé les dépouilles proscrites, Faisais fumer, au seuil ravagé des maisons, La graisse des troupeaux conquis et les toisons, Et livrais, dans l’orgueil de tes vains sacrifices, Quand le sang ennemi comblait les précipices, Au couteau de silex les jarrets des juments ; Violateur du pacte et des anciens serments, Entends-tu dans Shekem, dans nos murailles blanches, Le cri de tes nabis sciés entre deux planches Sur le parvis du Temple où s’usaient leurs genoux ! O Fort ! puisque ton bras s’est retiré de nous, Que tu nous as vomis ainsi qu’une eau fétide, Et poussés du talon jusqu’à l’égout sordide, Comme la peau d’un bouc sur le fumier crevé ; Puisque, de ton partage exclus et réprouvé, Aux fossés de ta route, au pied de tes murailles, Rejeté de ton seuil comme un monceau d’entrailles Immondes, où les chiens lépreux des carrefours Disputeront leur proie odieuse aux vautours, Ton peuple agonisant et hurlant de famine Pourrit tel qu’un ulcère où grouille la vermine ; Par le palais d’Ahab et les Rois lapidés, Par les vieilles serrant sur leurs ventres ridés Les tout petits enfants écrasés sous les poutres, Par les crucifiés gonflés comme des outres, Par l’étal empesté dans les airs corrompus, Par les crânes ouverts et les membres rompus, Par l’opprobre exécré du mal héréditaire Et l’imprécation qui monte de la terre, Sois maudit, Iahvé Sabaoth, sois maudit ! Le Nabi. Mais de la foule un homme, un prisonnier, bondit. L’extase qui le dompte emplit ses yeux arides : En vain un siècle entier dans l’ampleur de ses rides Inscrit en plis d’airain son orbe révolu, Les calmes pectoraux de son torse velu Roulent superbement sur sa large poitrine. Le souffle prophétique, en gonflant sa narine, D’un surhumain orgueil sous ses sourcils puissants Anime sa prunelle aux jets éblouissants, Et fait son front pareil, sous le dieu qui le hante, Au chêne échevelé grondant dans la tourmente. Seul, dans la foule abjecte et folle de stupeur, Il redresse sa taille effrayante, et, sans peur, Droit au regard du Maître et du Chef invincible, Son regard a volé comme un trait vers la cible. Tout s’est tu. L’ombre seule a marché sur le sol. Les chevaux ont cessé de souffler, et leur col A senti ; sur leur poil que l’épouvante ride, Passer comme une main qui les prend à la bride. Mais Shin-Akhé-Irib fait un signe, et, muet, Sur sa face de pierre où rien n’a remué Le peuple entier d’Asshour voit sa volonté luire. LES BOURREAUX. Sans que l'on ait ouï le fer froissé bruire, Hors des rangs entr’ouverts silencieusement Des hommes sont sortis, et, sous le firmament, Ils se tiennent debout dans leur nudité rouge : Et sur leurs bras noueux nulle fibre ne bouge. Leurs poignets de géants semblent d’horribles gonds, Et leur face, brûlée au reflet des charbons, Qu’une ride féroce orgueilleusement barre, Mufle brutal sculpté dans un métal barbare, Est terrible, et semblable aux faces des taureaux. Leur front est sans pensée. Et ce sont les bourreaux. La stupidité lâche emplit leurs yeux obscènes, Comme un rayon glissant sur les fanges malsaines. Des esclaves du Sud, plus vils que le chien vil Accroupi dans l’ordure infâme du chenil, Sont debout derrière eux, et leurs mains hébétées Traînent, avec effort, sur les dalles sculptées, Où le soleil, saignant dans les airs corrompus, Fait mieux étinceler sur leurs membres trapus Les plaques de métal et les bracelets lisses, L’abominable et lourd appareil des supplices. LES SUPPLICES. Les larges coutelas et les minces couteaux, Férocement luisants, rayés d’éclairs brutaux, Savamment effilés pour les lentes tortures, Ont le fil ébréché d’atroces dentelures, Pour mieux scier les chairs et détacher les peaux, Et, découper, avec d’effroyables repos, Longuement, en faisant, dans l’ombre inassouvie, Vaciller, sans l’éteindre, une flamme de vie, Jusqu’au dernier lambeau de leurs muscles détruits, Les ventres convulsifs ouverts comme des fruits. Les tenailles, dont les mâchoires recourbées Bâillent, ressemblent à d’odieux scarabées, Et miroitent à l’air d’un éclat singulier. Ce tas d’airains luisants est l’atroce atelier Où l’on forge l’horreur des souffrances hurlantes, Où l’affreux patient, fou de tortures lentes, Appelle le trépas qui vient, à pas tardifs, Arracher l’âme au fond des corps écorchés vifs, Comme du coeur lépreux d’une infâme blessure Un fer tout dégouttant d’abjecte pourriture ; Où s’exhale la vie en un rugissement. De joie, où la douleur est un enfantement, Où des corps dépecés que roidit l’agonie, Des intestins fouillés, écaillés de sanie, Et des nerfs écrasés sous les ongles vibrants, S’évade, avec des cris d’angoisse déchirants, La dernière lueur de ce qui fut un être. Comme des dogues noirs guettant le front du maître, Cette meute demeure immobile, épiant De Shin-Akhé-Irib le silence effrayant. Et les grands parasols frissonnent sur sa tête. Mais voici ce qu’au Roi d’Asshour dit le Prophète : Les Paroles Du Prophète. Tu m’entendras, Géant héritier du Rebelle ! Je hurlerai si haut dans la nue et le vent, Que, dans ma voix, grondant du couchant au levant, Des créneaux de Ninive aux pylônes d’Arbèle, Tu sentiras passer le cri du Dieu vivant. Tu m’entendras, ô peuple insensé qui renies L’Elphim qui te livre aux mâchoires des loups. Et, sous les fouets de fer et la pointe des clous, Dans la sueur de sang des rouges agonies, Tu sentiras passer l’esprit du Dieu jaloux. Tu m’entendras, repaire où les prostituées De leur vomissement inondent le saint lieu, Et quand tu crouleras sous la flamme et l'épieu, Sur les nuques au joug du crime habituées Tu sentiras passer la haine de ton Dieu. Ma voix étouffera ta superbe démence, Ir-David ! que le bras vengeur a dédaigné : Tu seras comme un porc dans l’ordure baigné ; Les petits du renard, dans ta ruine immense, Lécheront la muraille où ton front a saigné : Et là-bas, dans Millô, le palais du mensonge, Tes Rois, adorateurs des Dieux des nations, Bercés aux bras impurs des fornications, Ecouteront venir, dans les clairons de songe, L’Exterminateur des abominations. Tu sais que tu mourras, Dominateur du monde ! Et que tes ouvriers, d’un compas assuré, Dans ta crypte royale ont déjà mesuré Quelques pieds où tiendra, parmi la nuit profonde Ton cadavre pourri dans ton caveau muré. Tu sais que sur ton front repoussant et livide Les hommes à venir se pencheront un jour, Et, frissonnants, avec un balbutiement sourd, Murmureront devant ton sarcophage vide : « Où donc est le Géant qui régnait dans Asshour ? Où donc le conquérant que précédaient naguères Les chars de bronze et les étendards chevelus ? Après les jours, les ans, les siècles révolus, Comme il faut peu de place à l’oiseleur des guerres Qui de son lourd sommeil ne s’éveillera plus ! Ses os dans le cercueil font la même poussière Que les os des vaincus dans le sable roulant, Et les vers de la tombe attachés à son flanc, Tenaces fossoyeurs, de leur dent carnassière, Ont dénudé l’horreur de son squelette blanc. Retenez votre voix, car les faibles haleines De vos lèvres pourraient, aux poudres du chemin, Disperser ce qui fut le héros surhumain, Et son talon de fer, qui fit trembler les plaines, Est comme un peu de rouille au creux de votre main Eteignez la lueur des torches enflammées : Ouvrez la porte grande aux rayons de l’azur, Car le Maître est tombe dans le Shëol obscur ; Ne craignez plus, vivants ! car le Roi des Armées Ne peut plus même faire une ombre sur le mur. » Tu le sais : mais ton coeur, comme un dieu dans son Temple Enivré de l’encens qui monte sous tes pieds Du grandissant amas des maux inexpiés, Hors des âges futurs superbement contemple Ta gloire impérissable aux flots multipliés. Je lis dans ton silence et ton dédain farouche, O Shin-Akhé-Irib, impur incirconcis, L’impénétrable paix des pensers endurcis ; Et voici ce que dit, lorsque se tait ta bouche, L’esprit d’orgueil qui siège entre tes deux sourcils : « Je mourrai. Dans ma tombe aux voûtes colossales, Avec mon arc de fer, moi, le puissant Archer, A mon heure, j’irai m’étendre et me coucher ; Et, sur mes lourds créneaux et dans mes hautes salles, L’univers affranchi n’entendra plus marcher, Sur ma couche de pierre, auprès de mes ancêtres, Ceint du glaive, entouré de mes noirs lévriers, Je fermerai mes yeux éteints, et mes guerriers, Mieux qu’au chant du kinnor ou qu’aux hymnes des prêtres Berceront mon sommeil de leurs pas meurtriers. Ainsi qu’un cavalier, la tête sur sa selle, D’Asshour et de Nimroud l’éponyme et l’aïeul Dort sur son lit de roc, épouvantable et seul ; Et, quand il m’entendra venir, le grand Rebelle Étendra sous mes pas les plis de son linceul. Superposant les arcs de pierre et les étages, Plus haut que la clameur des montagnes du Nord, Plus haut que l’ouragan, plus haut que le remord, Mon sépulchre éternel, dominateur des âges, De mon nom monstrueux encombrera la mort. Car si profondément, dans la peur et la haine, J’ai tracé mon ornière et creusé mon sillon, Que, soufflant sur ma tombe en épais tourbillon, L’inexpiable cri de la souffrance humaine Éploiera dans mon ciel ses ailes d’aquilon ; Que j’apparaîtrai seul sur la stupeur du monde, Dans l’opprobre éternel des générations, Et que, sur mon caveau, les pâles nations, Cortège aux bras levés, voueront ma gloire immonde A l’immortalité des exécrations. Et quand, au soir des jours, la nuit évocatoire Roulera dans son deuil l’univers finissant, Les peuples à venir liront en frémissant Aux murs de mon palais, aux plis de leur mémoire, Et mes fastes de pierre et mes fastes de sang. » Non ! ta gloire, ô Vainqueur ! est faite de mensonge ; Devant les Elohim, Asshour, altier monceau, Est moins qu’un gland pourri dans l’auge du pourceau Et le ver, qui t’attend et qui déjà te ronge, Du registre de vie effacera ton sceau. Et quand les jours seront passés, et les années, Comme flambe la paille à la chaleur des fours, Les os des nations germeront dans tes cours, Et les morts, se levant sur leurs mains décharnées, Ne sentiront plus l’ombre énorme de tes tours, Les peuples, aujourd’hui ployés sous tes étreintes, Verront crouler d’Asshour le temple inachevé, Ainsi que sur son aire un tas de sénevé, Et, brasier refroidi, noir de haines éteintes, T’oublieront, ô Géant ! comme un chacal crevé, Et le pâtre, en sifflant, dressant sa hutte neuve Sur le sol où tes Dieux partagent ton sommeil, Fera, dans la splendeur de l’orient vermeil, Mêlant le roseau souple aux vases de ton fleuve, L’argile de ton nom sécher au grand soleil. Déjà bien des Tueurs ont rougi cette plaine, Dont le pas ébranlait la Ville aux murs de fer, Et secouait les monts de l’une à l’autre mer : Et le vent de la nuit, apaisant son haleine, Ne sait plus de quels sons leurs titres frappaient l’air, Et bien des conquérants, comme un troupeau qui bêle, Ont poussé des captifs le bétail ébloui, Et fait blanchir les os comme un chanvre roui ; Mais le bouvier qui passe, indifférent, épèle Leur chiffre sous le sable et la glaise enfoui. Les fondateurs sont morts des hautes dynasties Dont le monde en tremblant épiait le courroux : La porte de leur tombe a perdu ses verroux, Et la chambre royale, où verdoient les orties, Voit les scorpions noirs pulluler dans ses trous. Leur nom n’est plus, et leur grande mémoire est morte, Ainsi qu’un vent du sud s’éteint dans les roseaux. Et nul ne saurait plus qu’ils eurent des caveaux, Si les chiens affamés qui rôdent à ta porte Pour les ronger, parfois, ne déterraient leurs os. Et pourtant, tu vivras ! et ta gloire se lève En moi, captif promis aux crocs du poteau vil, Dont la chair des couteaux ébréchera le fil. Cette immortalité, dont tu poursuis le rêve, O Chien ! je te l’apporte au fond de ton chenil. Parmi ceux que ton oeil indifférent dénombre, Un peuple est là, vaincu comme un boeuf énervé, Qui, maudit entre tous, entre tous réprouvé, Traîne sur les chemins qu’il souille de son ombre, La malédiction jalouse d’Iahvé. Il a vu d’un front morne et stupide, en silence, La flamme dévorer sa ville, et dans ton camp, Ses épouses, le sein froissé sous le carcan, Les mâles des tribus percés de coups de lance, Les vieillards au gibet, les vierges à l’encan. Haletant sous l’opprobre et perdu sous la honte, Il a brisé ses dents sur tes freins détestés, Pour renier son Dieu dans ses cieux dévastés. Et ce Dieu, qui le frappe et l’écrase, lui compte Le salaire des jours par son crime empestés. Obstinément tendu vers les choses charnelles, Son cou dur s’est roidi dans la rébellion ; Et, vaine comme toi, ta Victoire, ô Lion ! Oscillant lentement dans les mains éternelles, Est le fléau de fer du divin Talion. Car ce peuple, râlant la bouche dans le sable, Immonde comme un porc et lépreux comme un chien, C’est lui qui doit sauver ta mémoire, et qui tient Entre ses viles mains ton Nom impérissable, Ce nom victorieux et qui sera le tien. L’odeur de sa misère offense ton quadrige, Et devant cette ordure et devant ce fumier, Comme sur son col bleu la plume du ramier, La mitre de Nimroud se détourne, où s’érige Le cercle d’or vivant, éclair de ton cimier, Et ton fier attelage en hennissant recule. Mais quand tes Dieux, pareils à des astres jumeaux, Sentant leur front pâlir sous l’ambre et les émaux, S’effaceront au ciel du divin crépuscule, L’arbre de ta grandeur gardera ses rameaux. Et l’Homme, soulevant la pierre primitive, Un pied sur les degrés de ton sépulchre sourd, Songera que Celui qui régnait dans Asshour, Que Shin-Akhé-Irib, Roi d’Our et de Ninive, Fut le Fléau de El et sa droite un seul jour. Ce peuple est le gardien de l’éternel registre : Et sur ses rouleaux si tu pouvais te pencher, Tu sentirais en toi le reflet s’ébaucher Du métal inconnu de la feuille sinistre, Et l’ombre du futur sur le présent marcher. Le cylindre est de boue et le cône est d’argile Où le stylet du scribe inscrit, terrifié, Le nom du Maître, à peine encor putréfié, Le basalte éphémère et le marbre fragile Au prix du Verbe ardent, à l’Esprit confié. Le colosse chancelle ainsi qu’un géant ivre, Et l’Homme et le rocher écoutent, haletants, Goutte à goutte le jour se résoudre en instants, Et la pierre et la chair s’écrouler ; mais le LIVRE, N’étant pas de matière, est en dehors des temps. Si quelque autre que Nous s’essayait à l’écrire, Et, courbé sous la lampe au fond du souterrain, Taillait le granit vif et les tables d’airain, Le bronze et le grès dur fondraient comme la cire Au contact foudroyant du Verbe souverain. Et si quelque autre osait annoncer à la Terre Ce que Nous savons seuls et seuls Nous proclamons, La Parole ferait, en descendant des monts, Sur sa tempe brûlée éclater son artère, Et, comme un ouragan, briserait ses poumons. Ton nom va flamboyer sur une de ses pages, O Fléau de mon peuple ! et, quand nous passions, Haletants sous le faix des expiations, J’ai vu marcher devant nous, précédant tes Mages, La colonne de feu guidant les nations. Ton nom va resplendir sur une de ses lignes ; Chef ! ta récolte est mûre, et, sous le pampre noir, Ta vendange fera déborder ton pressoir. Et, Maître somptueux, en tes royales vignes, Au seuil de ta maison tu peux aller t’asseoir. Car je t’inscris ici sur une de ses tables, O Shin-Akhé-Irib ! et désormais ta chair, Indifférente aux dents invisibles du ver, En ta crypte orgueilleuse aux arcs épouvantables, Peut aller reposer sur ta couche de fer. Lors le Nabi se tut : les molosses hurlèrent ; Les minces coutelas dans l’ombre étincelèrent. Et Shin-Akhé-Irib, sans un mot, regarda Les bourreaux entraîner l’homme de Iehouda. La Tête De Kyros. Le désert est immense : une houle de pierres Vers le septentrion déferle en blanchissant, Et le jour acéré, qui brûle les paupières, Sur le roc calciné tombe resplendissant. C’est l’heure où le Touran, sol d’argile et de braise, Dans l’air mat où seul vibre un soleil desséchant, Fauve océan figé par un vent de fournaise, Flamboie en plis de feu du levant au couchant. Un silence à la mort pareil emplit l’espace ; La chaleur, qui descend de l’implacable ciel, Seule, fait éclater, comme une carapace, Les blocs étincelants de basalte et de sel. Les cavaliers de Tour, dans leurs cottes étroites, A l’ombre des chevaux en cercle agenouillés Les naseaux dans le sable et les oreilles droites Dorment sur leurs pavois que le sang a rouillés. La tête sur l’arçon, le poing au cimeterre, Harassés, lourds de meurtre, ils se sont assoupis ; Et leurs longs javelots, la pointe dans la terre, Montent dans l’air, pareils à de grêles épis. Seule, en la vaste plaine uniformément nue, Une tente de peaux de buffles et d’aurochs Sur des épieux croisés se dresse, maintenue Par des cordes de poil et des quartiers de rocs. De sauvages toisons et des haillons farouches Noircissent aux rayons du soleil carnassier, Et sur le seuil, où siffle un tourbillon de mouches, S’élève un pieu carré, garni de crocs d’acier. Une tête d’un fer reluisant transpercée Est clouée au milieu du poteau meurtrier : La moustache est pendante et de sang hérissée ; La mâchoire est roidie, et, comme pour crier, S’ouvre, hideusement tordue et convulsée Sur les muscles gonflés de ce visage blanc, Tandis que, sous la langue exsangue et retroussée, Le rire affreux des dents éclate, étincelant. Goutte à goutte, la pourpre horrible de ses veines, Figée en flaque rouge, élargit lentement Son croissant d’écarlate et de fanges malsaines, Dans la poussière sèche et le sable fumant. Sur le front jaune et dur et sur les tempes rêches, Glissent de noirs rubis de boue entremêlés, Et les cheveux tressés gardent, parmi les mèches, Les repoussants fleurons des caillots violets. Immobiles et droits, les grands pans de la tente, S’affaissent dans l’air chaud et le silence épais, Et la nue embrasée, en longs jets haletante, Des torrides midis verse la lourde paix. Mais dans l’ombre des peaux, sur d’énormes fourrures, Gît un blanc corps de femme, adorable et vermeil, Et des étendards, fiers comme des chevelures, D’une aurore de gloire éclairent son sommeil. Sa gorge altière bat et bombe son armure, Comme un couple d’aiglons qui dans l’aire s’endort, Sa lèvre fraîche rit, et son haleine pure Soulève à temps égaux son torse imbriqué d’or. La masse de combat, de grands clous constellée, Chaude encor du massacre et du tumulte humain, A ses côtés repose, et sa main fuselée Enserre de ses doigts l’arc aux cornes d’airain. Sur la belle amazone en l’ombre étincelante L’horrible tête rouge et qui voudrait crier Semble, dans la lumière atroce pantelante, Comme une sentinelle effrayante, veiller. Celle qui sommeille est la Reine massagète, Tomyris, qui commande aux cavaliers de Tour, Dont le cimier d’argent dans la bataille jette Plus d’ombre que la nuit, plus d’éclairs que le jour Et la tête pendue aux crocs noirs de la barre Est celle de Kosrou, le maître de l’Iran, Que les fils d’Iavan, dans leur parler barbare, Ont salué Kyros, seigneur et conquérant. Le Sacrifice D’Hamilkar. Le Suffète Hamilkar gravit la rude pente Où l’autel consacré s’érige d’un seul bloc : Il s’arrête et s’adosse à la haute charpente Du bûcher, où déjà le feu gronde et serpente, Et jette au ciel des monts la gloire de Molok. La plaine d’Himera sous ses yeux durs s’allonge : Et le coeur du héros, comme son bras, est las, Car son regard pensif dans la bataille plonge, Et cherche, écueil debout sous le flot qui le ronge L’inébranlable mur des hoplites d’Hellas. Et, dans l’air lourd de meurtre où lentement tournoie, En cercles bas, un noir pygargue au bec béant, Le vent lui porte, avec un sourd accent de joie, Dominant le massacre et les clameurs de proie, L’écho religieux et grave du poean. En vain, sur la phalange aux armures massives, Il a poussé trois fois les pesants cavaliers ; Trois fois, la honte au front et l’écume aux gencives, Il a vu les juments ibères, convulsives, Écraser leurs poitrails sur les grands boucliers. En vain il a laissé les blessures vermeilles Empourprer le byssos de sa robe au poil long, Et, défiant l’épais vol des flèches, pareilles A l’essaim bourdonnant des stridentes abeilles, Dispersé le troupeau des archers de Gélon. Toujours, vivant rempart où la sarisse ondule, Les hétaïres sont là que nul choc n’a rompus ; Et leurs panaches, plus hauts dans le crépuscule, Jettent l’ombre à la plaine, où, pas à pas, recule Le cercle épouvanté des éléphants trapus. Ses mercenaires, ses vétérans et sa garde Cataphracte ont comblé de leurs corps les sillons, Où le vol des vautours déjà plane et s’attarde, Et l’Etrusque, et le Celte, et le Volsque, et le Sarde Engraisseront demain les chiens et les aiglons. Pourtant l’or que Tarshish recèle en ses carrières A ruisselé sur les grilles en feux ardents ; Les thrésors entassés sur ses hautes trières Et les captifs, percés de ses mains meurtrières, Ont nourri le Taureau de fer aux blanches dents. Mais l’hécatombe en vain succède à l’hécatombe Depuis que le soleil sur les lances a lui ; Le suffète Hamilkar sent, dans le soir qui tombe, La victoire s’enfuir et, comme d’une tombe, La face de ses Dieux se détourner de lui : Pendant que, sur la crête où son cheval sans selle Hennit, flairant les morts épars dans les ravins, Le Tyran dorien, dont le casque étincelle, Près des boeufs égorgés que son glaive amoncelle, Attend l’heure, et sourit, tranquille, à ses devins. Car déjà, dans l’azur occidental que barre La montagne où l’idole embrasée a surgi, L’Héraklide entrevoit la déroute barbare, Et, du roc d’Akragas aux créneaux de Mégare, Le sol trinakrien libre et de sang rougi. Or, pour fléchir le Dieu jaloux, dont les colères Sifflent dans la fumée aux acres tourbillons, Le Chef a dépouillé ses royales galères : Maintenant il déchire et livre aux flammes claires Son manteau de bataille en somptueux haillons. Sa mitre et ses colliers que l'escarboucle irise Se tordent dans l’haleine atroce des tisons, Et le Suffète voit, sous sa main qui l’attise, L’incendie entr’ouvrir ses ailes dans la brise, Et de son souffle intense emplir les horizons. Il se dresse, les bras en croix sur la falaise : Et, dans sa nudité formidable debout, Il écoute, empourpré par un reflet de braise, Le courroux de Molok ronfler dans la fournaise, Et la mêlée, au pied du mont, qui gronde et bout. Il évoque en son coeur l’orgueil des hautes races, Le sacrifice vain, le ciel toujours fermé, Et la Patrie en deuil sur ses noires terrasses : Et, suprême holocauste aux baalim voraces, Hamilkar a bondi dans le gouffre enflammé. Nul cri n’a révélé l’offrande volontaire, Et la divinité garde, en ses plis mouvants, La muette victime arrachée à la Terre, Pendant que s’épaissit, sur le roc solitaire, L’épouvante sacrée éparse dans les vents. Car dans la nuit, parmi les vapeurs du carnage, Le bûcher colossal flamboie, horrible et seul ; La montagne s’éclaire, et, d’étage en étage, Sur les guerriers tombés pour les Dieux de Carthage, La gloire de Molok descend comme un linceul. Salamine. LE SOIR DE LA BATAILLE, SUR LES GRÈVES DE L’ILE. FEMMES D’ATHÈNES RÉFUGIÉES A SALAMINE. LES GUERRIERS. LES MARINS. LES CHEFS DU PEUPLE. UN POÈTE. Apollon à portes ouvertes Laisse indifféremment cueillir Les belles feuilles toujours vertes Qui gardent les noms de vieillir ; Mais l’art d’en faire des couronnes N’est su que de quelques personnes, Et trois ou quatre seulement, Parmi lesquelles on me range, Peuvent donner une louange Qui demeure éternellement. (MALHERBE). LES FEMMES. O vous, qui revenez victorieux et graves, Les mains libres du glaive aux autels suspendu, Purifiés du sang par vos bras répandu, Et pieux, comme il sied que soient pieux les braves, Saluez cette terre, Époux vaillants et las, Et dites-nous, à nous qui, pendant la mêlée, Invoquions la Peur sainte et la Vengeance ailée, Quels Dieux ont combattu pour le salut d’Hellas. Quand l’aube de ce jour, empourprant les Cyclades, Ouvrit ses portes d’or au radieux Archer, L’Akropolis là-bas fumait comme un bûcher Et la torche courait parmi les colonnades. Sur le sol déserté de la Patrie en deuil, Pallas ne veillait plus, sévère Protectrice ; L’égide que Gorgô de ses cheveux hérisse Des temples profanés ne gardait plus le seuil. Les corps des suppliants, percés de coups de lance, S’amoncelaient aux pieds du vainqueur insolent, Et, seul, l’orgueilleux cri du Mède violent De la cité sacrée emplissait le silence. Pour que fût accompli l’oracle, aux horizons, Sous le char syrien la terre ensanglantée Tremblait ; l’olivier blanc du divin Erekhthée Tordait en jets de feu ses impuissants tisons. Et, quand le Pythien foula les monts de neige, Sous les tours de Kékrôps, vides comme un tombeau, L’incendie éteignait son suprême flambeau Avec les derniers feux de la nuit sacrilège, Où, mitres, dans l’armure aux squammes de métal, Sur nos autels conquis dormirent les satrapes, Où le sang d’Iakkhos, pleuré par l’or des grappes, Versa l’ivresse aux Rois du ciel oriental. De l’Aigalée ardent couvrant les âpres pentes, Dans un tumulte lourd de combattants bardés De fer, de cavaliers haussant leurs arcs bandés, De machines levant leurs étranges charpentes, Les innombrables rangs en croissant étages, Sous un mur incliné d’enseignes et d’images, Ceignaient l’autel du Feu vivant, où les grands Mages Interrogeaient le coeur des chevaux égorgés.. Cependant qu’attentifs aux augurales marques, Droits sur leurs étalons nyséens, imbriqués De bronze, dans l’éclair des javelots choqués, Resplendissaient, géants, les durs myriontarques. Et peut-être, songeant à leurs sacrés aïeux, Tous croyaient voir, chassant au ciel l’ombre inféconde, La gloire de Kyros, le dynaste du monde, Dans le rouge levant monter avec ses Dieux. Et, sur le promontoire enveloppé d’armées, Le Maître de l’Asie, et de l’Inde et de Tyr, Dans l’azur fulgurant qui semblait retentir De l’éclat souverain des victoires clamées, Immobile comme un Dieu d’or, le Conquérant, Parmi ses Ariens qu’il passait de la tête, Dominateur vêtu pour la dernière fête Et le plus beau de tous comme aussi le plus grand, Xerxès, le Roi des Rois, l’Archer akhéménide, Entouré des dix mille Immortels, et pareil Au disque éblouissant et muet du soleil, Siégeait, silencieux, sur son thrône splendide. Mais aux pieds du Grand Roi, sinistre et flamboyant, Sur l’Aigée écumeux dressant sa haute barre, L’entassement confus de la flotte barbare Montait vers nous, farouche et sombre, en s’éployant, Avec ses avirons battants, ses hautes guibres, Qui heurtaient des tridents de bronze, au rauque appel Du sistre et de la conque aiguë : et l’archipel Des carènes domptait l’essor de nos eaux libres. Tous étaient là ; l’Egypte et Sidon et Byblos, Chypre et la Cilicie et l’Ionie esclave, Et Tyr dont les vaisseaux portent à leur étrave L’emblème avec les noms du laboureur des flots. Et nous, les bras tendus vers les Vengeurs suprêmes, Nous écoutions venir, sous le ciel haletant Où le cri des buccins s’envolait par instant, L’égal et calme effort de douze cents trirèmes. Et pourtant, dans le soir panique, tout a fui. L’immense armée au vent roule comme une écume : Le Mode a succombé, cependant que s’allume Sur les sommets divins la triomphale nuit. Qui donc a dispersé les nefs sans nombre, et livre Les cadavres sanglants des Rois vêtus de fer A tes enfants muets, incorruptible Mer ? Quels Dieux, quand la clameur des trompettes de cuivre Plana sur la forêt des mâts, ont revêtu L’armure et ceint le glaive, et bondi dans l’aurore Des lances ? Dites-nous, Chefs de la mer sonore, Pour le salut d’Hellas quels Dieux ont combattu ? LES GUERRIERS. L’inévitable Arès avait saisi l’épée Étincelante, avec le bouclier de cuir : Il marchait devant nous, car nous avons vu fuir, Comme des faons surpris au flanc d’une cépée, Parmi les avirons dressés et les agrès Rompus, parmi les mâts que broie et qu’enchevêtre Le heurt grinçant et sourd des bordages de hêtre, Les royaux Immortels et les Archers mitres. Quand l’aile de nos nefs, blanches comme des cygnes, Dans l’aube à l’occident plus pâle s’éploya, Quand l’éclair propagé des glaives flamboya Sur le balancement cadencé de nos lignes, Et que, dominateur de l’antique océan, Des parois de l’Hymette aux rocs de Salamine, Monta, comme un orage en la splendeur marine, Avec cent mille voix le rythme du poean, La plaine de la sainte Eleusis, alarmée D’un confus cliquetis de lances et de dards Inaperçus, sonnait ainsi que sous les chars Et les pas, et les cris d’une invisible armée. Une immense nuée aux soudains tourbillons Enveloppait les champs déserts d’une épouvante Nouvelle, et qu’on eût dit la poussière mouvante De tout un peuple en marche épars dans les sillons. Ainsi venaient vers nous les ombres magnanimes Des ancêtres, ainsi, vers nos rangs en péril, Le Prince des guerriers guidait l’essaim viril Des Héros protecteurs et des Rois éponymes : Et tous, les grands dompteurs de monstres, les tueurs De fléaux, aux yeux pleins des reflets de l’Eau noire Et des souffles épais du Styx, et qu’en la gloire Du jour, nous devinions aux sereines lueurs Des boucliers heurtés en un ciel de présage, Tous précédaient l’essor des galères d’airain, Et nous, calmes et fiers sous le dieu souverain, Nous suivions, hérissés de lances, leur passage. Ainsi le mur des nefs croula sous les assauts Furieux des guerriers de niellas, ainsi l’ombre Emporta le débris de la flotte sans nombre, Et qui semblait la ville effrayante des eaux. O Femmes de l’Attique, ô nobles Erekhthides, Au jour levant, Ares était à nos côtés ; Et voici que descend, sur nos champs dévastés, La nuit victorieuse aux planètes splendides. LES MARINS. Le sang des Immortels, des Gardes et des Braves Venge l’impiété du Prince injurieux Qui de chaînes chargea, pour mépriser nos Dieux, L’Hellespont flagellé par le bras des esclaves. Poséidon, le Roi de la profonde mer, Conduisait le vol sûr de no$ hautes carènes, Et, pour nos avirons, les vagues souveraines S’apaisaient en grondant sous son sceptre de fer. Les vaisseaux tyriens apparus sur les croupes Onduleuses des flots avaient des tours de bois, Et les dards hérissaient, ainsi que des carquois, Les citadelles dont se couronnaient les poupes. Leurs éperons étaient de bronze, et la lueur De leur rouge voilure empourprait le carnage, Et des rameurs, courbés sur le puissant sillage, Ensanglantait la face et le torse en sueur. Centenaires nochers de merveilleux périples, Dont l’écume et le vent ont brûlé les sourcils, Leurs pilotes, au iront de neige, étaient assis Sous l’image d’un dieu dardant des langues triples. Et dédaigneux du gouffre et des flots soulevés, Ne vivant plus que par leurs prunelles arides, Ils laissaient voir, écrit dans leurs terribles rides, L’inconnu fabuleux des océans bravés. Mais, sous le disque ailé des Mages, dont émane La gloire du dynaste akhéménide, encor Plus effrayants étaient les Chefs écaillés d’or, Ceux de Bactres et ceux de Suse et d’Ekbatane, Qui debout sur le soc des étraves, haussant Dans les glaives leurs fronts cerclés de la tiare, Semblaient, vêtus de pourpre et de métal barbare, Les vendangeurs sacrés de la vigne de sang. Et cependant le vent triste des nuits disperse Leurs cadavres roidis aux épaves noués, Et la vorace mer roule en ses plis muets Les flottes du Liban et les armes du Perse. La colère des flots victorieux décroît : Et le Dieu protecteur des galères hellènes, Poséidon se lève et contemple ses plaines Que jonche lé désastre immense du Grand Roi. Tempêtes qui fuyez ce soir l’Ile divine, Portez vers le Dompteur ancien des vastes eaux L’hymne éclatant, jailli de nos trois cents vaisseaux Que berce en frissonnant la mer de Salamine. LES CHEFS DU PEUPLE. Fille du Souverain des Hommes et des Dieux, Immortelle conçue au fond de sa pensée, Qui jadis, aux éclats de la foudre lancée, Naquis au jour du front du Père radieux ; Telle, aux feux de l’éclair, dans la nue enflammée, Lance en main, sous l’armure et le casque aux clous d’or, Tu surgis, ô Pallas Athèna ! telle encor, O vierge pacifique en ta splendeur armée, Sur le rocher des Rois Erekhthides, levant Dans la clarté l’égide horrible et chevelue De serpents, tu nous es, ô Déesse ! apparue, A l’aube où nos vaisseaux s’éveillaient dans le vent. Et quand l’hymne éclata, vengeur, enflant nos voiles, Au faite de ces murs massifs, où, tant de jours, Ta présence a veillé sur nos antiques tours, Nous vîmes, effaçant les lointaines étoiles, Ta pique, formidable et droite dans l’azur, Étinceler de feux sanglants et, comme un astre, Près d’échapper au sol où ton socle l’encastre, S’animer et grandir ton simulacre pur. Ainsi tu te dressas dans l’aurore éblouie, Seule debout parmi le vaste écroulement De ta cité votive, au seuil encor fumant Des temples désertés à ta voix obéie. Car ta Prudence, à l’heure obscure du conseil, Quand stratèges et chefs assemblés sur la grève, Tous, Anciens porte-sceptre, Ephèbes porte-glaive, Invoquant ta sagesse, oubliaient le sommeil, Ta Prudence a plané sur nos desseins, et l’ombre De ton égide était visible sur nos fronts, Quand les chevaux divins d’Hélios, aux pieds prompts, Gravissaient les sommets du Kithérôn moins sombre. Ce soir, blême et troublé, le Roi des Rois a fui, Et, courbé sur le char qui l’emporte, il devine, Dans l'horreur qui descend de ta haute colline, D’invisibles terreurs qui frappent dans la nuit. Demain se lèvera sur la libre Patrie, Sauvée, et qui se voue à ton culte immortel ; Et les Vierges d’Ion, ô Vierge, à ton autel Gravement s’en viendront, en blanche théorie. Et sur les siècles vains quand tu resplendiras, Dans les temples nouveaux dont la Cité se pare, L’homme apprendra les noms du conquérant barbare, Que ta sainte sagesse a vaincu par nos bras. LE POÈTE. Je te salue, Arès, Roi du festin des lances, Et toi, Poséidon, qui sur nos fronts balances Le trident redouté des mers, Et toi, chaste Athèna, qui gardes, fière et pure, L’ivoire de ta chair à l’or de ton armure, Pallas, ô Déesse aux yeux pers. Quand la gloire du bronze à la nuit triomphale A jeté le défi de sa haute rafale, Hellas a reconnu ses dieux ; Mais l’Aède, qui seul dans les âges peut lire, Te célèbre, Apollon, Roi des Porteurs de Lyre, Comme le seul victorieux. Car le tumulte armé des Strophes vengeresses, Menant le divin choeur de tes blondes prêtresses, Planait sur la cime des flots ; Et l'Ode aux seins altiers, aux cheveux de lumière, Bondissait, l’aile ouverte, en la clameur guerrière, Avec le vol des javelots. Et lorsque tu parus, brandissant l’arc rapide, Autour du Conquérant, comme un troupeau stupide, Tombèrent ses fiers défenseurs, Qui, rudes contempteurs de ton plectre héroïque, Méprisaient, ignorants de la fureur lyrique, La majesté des vierges Soeurs, Ils tombaient, et, jonchant de morts les vagues claires, Se demandaient en vain quel Dieu de nos galères Guidait l’inévitable essor, Car ils n’entendaient pas, ces fils du sol barbare, Vibrante en l’aquilon des lances, la Cithare Chanter avec sept cordes d’or. Mais, ô Toi qui la sais souveraine et vivante, Hellas ! écoute-la frémir, et, d’épouvante Emplissant les vents inspirés, Jeter en purs accords au ciel de la victoire, Ame de la Patrie et voix de notre Histoire, L’Harmonie aux nombres sacrés. Car, dans les temps nouveaux dont s’éveille l’aurore, Tu la verras grandir et s’éployer encore ; Et, sous l’aube éclairant ton front, Les peuples, qu’Océan ceint de son orbe immense, Comme la nuit, autour de toi, feront silence Quand tes Poètes parleront. Frémissez de son souffle, ô flots de Salamine ! L’Hymne de la Beauté retentit et domine Le cri farouche des clairons. De l’auguste avenir nous apportons l’offrande ; La Terre des Héros ne sera sainte et grande Que par ce que nous en dirons. Car nous te bâtirons, ô noble Hellas, un temple, Où les siècles pieux, adorant ton exemple, Viendront prier à ta clarté, Où les Prêtres du Verbe, en qui vit ton image, Consacreront l’orgueil divin de leur hommage À ta seule immortalité. Salut, ô grande Lyre, en qui vibre le monde ! Tu dompteras la nuit et la mort inféconde, Et, lorsque le Temps odieux Sur nos autels éteints aura fermé son aile, A jamais tu feras la Mémoire éternelle De ceux qui défendaient la Patrie et les Dieux. Le Tombeau. Quand je m’endormirai sous la splendeur des astres, Mes strophes flamboieront auprès de mon cercueil ; Les torchères de fer de mon farouche orgueil Jetteront dans le vent la pourpre des désastres ; Et les aigles du Verbe, apaisant leur essor, Grouperont leurs faisceaux en un vol de victoire, Pendant que se tairont, autour de ma mémoire, Les trompettes de bronze et les cymbales d’or. Aux quatre angles du lit funéraire dressées, Témoins en qui revit mon rêve surhumain, Surgiront, de leur glaive éclairant le chemin, Des figures de Dieux créés de mes pensées. Et, brasier colossal où s’accumuleront Les dépouilles du Temple et les thrésors des Tentes, Mes rhythmes, ouvrant leurs envergures battantes, Voileront de leurs feux la terreur de mon front. Solitude de pierre aux formidables arches, Mon oeuvre étagera ses rampes et ses tours Enormes, et, jonchant le pavement des cours, Les siècles enchaînés en garderont les marches. Et, quand j’aurai quitté le Sol du Monde, en vain La foule impie, avec des bras tremblants de haine, Insultera la paix sainte et la tombe vaine Où ma chair de douleur rentre au néant divin. Car la horde, acculée à son forfait célèbre, Croira voir, dans la cendre ardente du bûcher, La main de l’Inconnu s’animer, et chercher La hache de l’éclair sous mon chevet funèbre. Source: http://www.poesies.net