La Tentation De L’Homme. (1903) Par Sébastien-Charles Leconte. (1865-1934) À MON CHER MAÎTRE JOSÉ-MARIA DE HEREDIA EN TÉMOIGNAGE DE RESPECTUEUSE AFFECTION TABLE DES MATIERES Quelques Lignes Pour Servir D’Argument. Au Dieu Qui S’Eloigne. Après La Chute. Le Foudroyé. Résignation. Les Voix de ma solitude. I La Tentation d’orgueil. L’Héritage. La Raison. Hymne A La Raison. Hymne A L’Orgueil. L’OEuvre Humaine. L’Enfer. Les Damnés. Invocation. II La Tentation du mystère. L’Abîme intérieur Les Mains Le Spectre La Douleur de notre soeur notre ombre Le Cirque Les Prières Le Mur Peut-être ils s’en iront... Il faudrait... III. La Tentation de beauté. L’OEuvre consolatrice. La Beauté. L’Hécatombe. Les Ancêtres. Le Cavalier. La Cataracte Glacée. L’Invocation Au Verbe. Le Servage. Agir? IV. La Tentation de science. La Sagesse D’Orient. Le Rêve D’Occident. L’Exemple. Le Vaisseau. Les Ténèbres Suprêmes. La Vérité. À Ceux Qui Viendront. Aux Sages A Venir. La Réponse Du Dernier Sage. Au Dieu Inconnu. Quelques Lignes Pour Servir D’Argument. L’Esprit de l’Homme a compris qu’il ne pouvait dépasser ses propres limites, et que, s’il tentait une explication du Problème, il se heurtait à cet infranchissable cercle qui,-pour lui, du moins,-est à la fois sa forme et la forme du Monde. Vaincu, foudroyé, il accepte sa défaite; sa stoïque résignation lui rend amèrement joyeuse la constatation de son impuissance, et transforme en attitude superbe la perception de l’inévitable vanité de son effort. Et c’est la TENTATION D’ORGUEIL. Mais voici que, réaction nécessaire, le sollicitent d’irréductibles forces qui hantent quand même sa pensée, et qui, pour ne plus rien représenter d’extérieur, n’en existent pas moins, et raccompagnent comme son ombre. Et le regret lui vient de savoir qu’elles ne sont que des fantômes, Et c’est la TENTATION DU MYSTÈRE. Il se réfugie alors dans la conception d’une oeuvre dont sa douleur et sa fierté légitimes seront la chair et le métal, à laquelle le Verbe souverain donnera la forme, et qui évoluera dans l'âme successive des générations. Et il se consolera dans cette illusion d’avoir créé un aspect nouveau du Monde, que sa vanité dérisoire pensera éternel, Et c’est la TENTATION DE BEAUTÉ. Ou bien l’inquiétude d’élargir les frontières de l’expérience le jettera dans les travaux qui pourront, au moins, lui asservir les forces de la Nature, sinon lui en faire pénétrer l’essence. Et, si puissant qu’il devienne, il pourra sans cesse avancer,-marcher à jamais, sans atteindre à la connaissance entière. Et c’est la TENTATION DE SCIENCE. Et ce sera l’oeuvre de ses descendants, héritiers de tant d’oeuvres, de s’élever à jamais vers cette connaissance, jusqu’au moment où, peut-être, l’Esprit humain sera près de se confondre avec l’Unité totale. S’abîmeront-ils dans cet océan, où, égalés au savoir intégral, ils s’y anéantiraient? Dureront-ils autant que l’aspect actuel du Monde? ces HOMMES QUI VIENDRONT? Puissent les Poètes,-mes Maîtres et mes Frères,-faire à ce livre le même accueil indulgent qu’ils firent à mes premiers travaux, et les Philosophes, qui voudront bien le lire, ne pas être trop sévères pour la philosophie d’un poète! Au Dieu Qui S’Eloigne. Toi dont nous poursuivons, au profond de toi-même, L’inconnaissable essence et la pure entité, Que la crainte, la foi, l’amour et le blasphème Nomment du même nom auguste et redouté, Ô Dieu dont la présence autour de nous recule Dans l’orbe incessamment élargi de nos cieux, Chaque fois que pour nous s’allume, au crépuscule, Un astre nouveau pour nos yeux, Devrons-nous donc, de ton image qu’on mutile, Voiler, en fils pieux, le simulacre vain, Et te rayer d’un mot, comme un terme inutile, Du problème éternel dont nous voulons la fin? Devrons-nous, parvenus aux confins du possible, Comprendre que notre âme est ton dernier linceul, Et qu’au jour où ses sens auront vu l’invisible L’Homme en lui-même sera seul? Seul devant la nature et devant sa pensée, Devant les mondes morts et les cieux à venir, Et, sous la grande nuit d’astres ensemencée, Prisonnier de ce tout qui ne peut pas finir? Seul dans l’immensité qui toujours renouvelle Son effort sans limite et sans commencement, Inconscient désert où rien ne se révèle Que les formes du mouvement? Certe, il regrettera ta sublime chimère, La sainte volonté dont il cherchait les lois, L’éternité promise à son être éphémère Et le songe infini des voyants d’autrefois, L’intelligence unique où son intelligence Comme au foyer divin rêvait de s’abîmer, L’espoir de ta justice et jusqu’à ton silence Qui permettait de blasphémer. Peut-être, maudissant l’oeuvre de son étude, Sentira-t-il sur lui descendre, comme un deuil, Voûte aux arches de glace et d’or, la solitude Géante de sa gloire et de son libre orgueil, Et s’attristera-t-il, lorsque sages et prêtres Auront courbé leur front devant la vérité, De ne pouvoir, au moins, comme nous, ses ancêtres, Douter de ta réalité. Qu’importe! nous marchons, souffle, esprit et matière, Vers les monts de l’ultime et suprême douleur, Où croît sur le roc nu la certitude entière De l’arbre de science altière et chaste fleur: La voie inéluctable est devant nous ouverte, Notre devoir grandit avec la vision Où frissonne, victime au sacrifice offerte, Notre chétive illusion. Qu’importe! Précurseurs que l’avenir écoute, Nous irons, jalonnant de nos corps les sillons, Et dût le désespoir, au terme de la route, Nous accueillir du grondement de ses lions, Dussiez-vous, conquérants de la future histoire, Triomphateurs laurés d’un jour sans lendemain, Mourir du battement d’ailes de la victoire, Nous vous montrerons le chemin! Après La Chute. Les Poètes se consolent toujours. . . FR. NIETZSCHE. Le Foudroyé. Je suis tombé des cieux ardents de ma pensée, Et je gis, faible et nu, sous la haine glacée Du seuil où se brisa l’orgueil des chars de feu, Comme, en l’horreur qui le protège, Gît le cadavre foudroyé du sacrilège Qu’ont jeté dans la nuit les vengeurs de leur Dieu. J’ai voulu m’évader de moi-même, et connaître La réalité pure et l’essence de l’être; Et, partout, mon espoir obstiné s’est heurté Aux formes mêmes de mon songe, Me renvoyant, en perspectives de mensonge, Mon spectre à l’infini par elles reflété. L’illusion sensible en ses mailles m’enserre; Je n’en ai pas rompu le réseau nécessaire, Je n’ai pu rejeter, comme un triste linceul, Sa trame subtile et tenace, Qui, sur ma conscience, épaissît la menace D’un monde aveugle où l’Homme à l’Homme apparaît seul. Je suis vaincu: j’ai vu, de ténèbres chargée, Se fermer sur mon front la nue interrogée; Et l’Esprit, qui se lève en moi, fut impuissant À dissiper l’ombre qui monte, En tourbillons de vie instinctive et de honte, De l’autel de mon coeur toujours rouge de sang. Et là-bas, la terreur des arches défendues Garde, sous la Nuit sainte aux ailes étendues, Plus loin que mon rêve et plus haut que ma raison, Aux confins sacrés du problème, Malgré tout l’inconnu que je sens en moi-même, Le secret interdit du suprême horizon. Résignation. Je me levai sur mes deux mains, avec effort, Et mon regard chercha, dans l’ombre indifférente, La déroute confuse et la mêlée errante Des enfants de la femme en marche vers la mort. Je les vis. Ils allaient, en troupeaux inutiles, Où des doigts s’arrachaient des hampes d’étendards, Bestiaire de bronze et de soie, où, hagards, Des bras nus s’enlaçaient à des croupes reptiles. Et je me mis debout, parmi l’impiété Solennelle de la pierre déserte, et toute L’ironique splendeur des nuits où rien n’écoute. Et je sentis grandir en moi la volonté D’unir à leur néant servile ma poussière, De n’être plus qu’un homme au milieu d’eux, l’obscur Passant qui longe en tâtonnant l’énorme mur De sa vie, et qui sait de nouveau la prière, Et d’aller, résigné comme eux, vers un demain Fait d’espérance, jusqu’au terme du chemin. Les Voix De Ma Solitude. Parole De Songe. O Foudroyé, tombé des gloires de tes cieux, Tentateur des parvis sans ombre, audacieux! Qui voulus reculer les limites du rêve, Et déplacer, d’un bras que tu savais mortel, Sur le sable inconnu de la dernière grève, Les piliers consacrés qui supportent ton ciel! O vaincu, dont le doute injurieux blasphème, Etais-tu donc venu du profond de toi-même, Des confins de ton Être intérieur, pareil A l'éternel errant des routes, pour apprendre Qu’avant l’heure où mourra ton suprême soleil Ta Mémoire est un gouffre où tu ne peux descendre? O Sage! ignores-tu qu’en toi sont des sommets Que tes regards humains ne connaîtront jamais, Et qu’il est, sous la nuit de ton âme profonde, Visible en vain du mont où t’ont conduit tes pas, Tant que la vie ardente en toi halète et gronde, Une terre interdite où tu n’entreras pas? Parole D'Intelligence. Au plus profond des solitudes de ton âme, Désert blanc que calcine un âpre vent de flamme, Lourd de la vie apprise et du destin souffert, Frondaison immobile et veuve de murmures, Dont les souffles du ciel évitent les ramures, L’arbre de la science étend son dais de fer. L’inféconde splendeur de son ombre mortelle Couvre la plaine immense et formidable, et telle Que le pavé d’un temple oublié de ses dieux, Où le seul pas d’un prêtre inconscient éveille, Sous les lambris obscurs, la terrible merveille De simulacres d’or sans pensée et sans yeux. Tout ce qui l’habitait et la faisait vivante, Innombrable et pareille à la forêt mouvante Ouvrant son sanctuaire au jour épanoui, Tout ce qui la hantait et laissait transparaître Le visage du songe indéfini de l’être S’est lentement, et par degrés, évanoui. Le mirage affaibli des visions divines, Qui s’éloigne en rasant les pentes des ravines, Va retourner au sein de ses limbes voilés; L’orbe sacré du Monde antique est vide, et seule, L’onduleuse torpeur des sables enlinceule L'ampleur des horizons désormais dépeuplés. Et déjà la Circé fatale, enchanteresse Impie et douce, et qui se nomme ta détresse, Au pied du tronc funèbre et morne va s’asseoir, Et s’apprête à broyer, pour endormir ta peine, Dans ses philtres subtils, la liqueur pure et vaine Qu’instillent les pavots de ton vain désespoir. Relève-toi! Puisque ta libre intelligence Voit que cet univers, qui se meut en silence Dans le retour prévu des cycles renaissants, Evolue à jamais et jamais ne s’achève, Sache enfin le comprendre et l’abstraire du rêve Dont la vie animait tes derniers Tout-Puissants. Homme des temps, Démiurge ardent de l’invisible, Qui, du fond du probable ou bien de l’impossible, Evoquas tant de fois mon furieux essor, La genèse dans ta pensée écume et gronde, L’oeuvre ancienne agonise en te léguant le Monde... O sombre Créateur! tu peux créer encor. Puisque le firmament enfin conquis dépasse Les sphères dont la courbe étonnait ton audace, Puisque, vertigineux à ton pas enhardi, Les problèmes creusés s’élargissent en gouffres, Puisque le ciel des Dieux s’efface, et que tu souffres De le croire inégal à l’esprit agrandi, Puisqu’il te faut un songe où s’exprime, voilée, La vérité conçue, en toi renouvelée, O faiseur d’Immortels, qui pourtant dois mourir! Laisse, dans ta mémoire où la borne recule, Hors de l’Illusion d’un divin crépuscule L’Illusion d’une aube humaine refleurir. Regarde! Dans l’aurore à l’orient surgie, L’espoir ressuscité mène la sainte orgie Du verbe triomphant et de ses choeurs rivaux, Et le rythme apparent des sidérales ondes, Répété par l’écho de tes strophes profondes, Appelle enfin la lyre à sacrer tes travaux. La sens-tu tressaillir toute, et, pour lui répondre, L’âme entière de l’Etre en son âme confondre Et la vie éternelle et l’éternelle mort, Cependant que palpite au loin l’immense ombrage, Vers qui souffle en tempête ou s’exalte en orage L’ode aux buccins de bronze ou l’hymne aux cordes d’or! Chante! et pour oublier le regret qui te raille, Tu pourras reconstruire et refaire à ta taille Le total infini qui fait trembler ta voix, Et rebâtir, dans l’immesurable Nature, Une beauté qui soit enfin à la mesure Et de ce que tu sais et de ce que tu vois. Parole De Puissance. Ta pensée est debout au seuil du sanctuaire: Les tombeaux violés t’ouvrent leurs secrets noirs, Et livrent au Héros, venu du fond des soirs, Trésor en vain commis à la paix mortuaire, Le sommeil des aïeux et la fierté des hoirs. Les dogmes et les lois sous tes pieds agonisent; Les dieux captifs, pleures des pâles asservis, En long cortège d’ombre, à leurs autels ravis, S’en iront deux à deux, sous les lampes qui luisent, Et de leur vanité peupleront tes parvis. Que les passés conquis encombrent ta demeure! La dépouille du monde, écrasée en monceaux, Pourra de tes palais submerger les arceaux. L’Empire est dans ta main. Maître! voici ton heure! Devant toi tes destins inclinent leurs faisceaux, Entre! la Ville est prise, et la brèche est béante. Ton soir victorieux tombe, et, de rang et rang, Embrase l’aigle d’or des étendards. Plus grand Qu’hier, le soleil meurt, et la cité géante Tremble comme une femme au pas du conquérant. Le massacre en grondant roule comme un orage; Avec cent mille bras, l’incendie effaré Tord ses cheveux de sang sur le pavé sacré, Et les vainqueurs, lourds de haine, las de carnage, S’engouffrent pesamment dans le temple éventré. La gerbe de granit des colonnades croule Sous ses entablements aux emblèmes haïs, Et ta volonté, sur les remparts envahis, S’abat, quand ta sandale aux clous étoiles foule Les Protecteurs du seuil par leur force trahis. Viens! dans la fange humaine où fleurissent les roses Ecarlates de la guerre, où fume l’encens De la mêlée, autour des murs incandescents, Les grands chevaux rués, ouvrant leurs naseaux roses, Flairent la fade odeur des cadavres récents. Regarde! sur les morts qui jonchent les terrasses, Sur le hérissement des lances, empourpré Par les reflets soudains d’un ciel d’éclairs zébré, Sur les escaliers blancs qu'emplit l’ombre des races, Ton étalon royal jette un défi cabré, Cependant qu’apparus dans un vol de désastres, Des cavaliers, debout sur les siècles détruits, Proclamateurs armés des triomphales nuits, Pour annoncer ton nom, lèvent vers l'or des astres Des bouches de buccins rondes comme des puits. Parole De Sagesse. Songe! les derniers Dieux quittent le sol du Monde, Oublies de ceux qui les firent immortels, Mais, avant d’emporter parmi l’ombre inféconde L’espoir d’astres nouveaux et de nouveaux autels, Sur les suprêmes tours de leur suprême temple, Mâts sacrés du nocturne vaisseau, Leur esprit se repose et contemple La Terre qui chanta jadis à leur berceau. Là, de leurs yeux voilés, ils te saluent, ô Maître! Assis, le front obscur de science et d’orgueil, Sur les plus hauts degrés des terrasses en deuil; Ils saluent, comme leur dernier prêtre, Ou bien comme quelqu’un qu’ils ont cru reconnaître, L’initié pâli qui gardera leur seuil, Qui, lorsqu’il entendra, dans les foules sauvages, L’opprobre se ruer et la haine hennir, Sur les tueurs de saints et les briseurs d’images, Tendra ses bras pour mépriser et pour bénir, Et qui, dans le viol rouge des multitudes, Dominateur comme son destin, De ses éternelles attitudes Epouvantera les torchères du festin. L’âme immémoriale, antique et sombre mère, Hantera leur conseil assemblé sous ton front, Et, trésor que les ans te redemanderont, Que nul signe connu n’énumère, Rançon par l’Eternel commise à l’Ephémère, Elle consolera les justes qui viendront. Sa présence immanente éclairant tes pensées, Tu marcheras, étant un de ceux de demain, De ceux qui verront, sur les foules terrassées, Grandir, comme une nuit que conduit une main, Jusqu’aux cintres béants de ces salles célèbres Où l’orgie humaine écume et bout, Les ailes de bronze des ténèbres, Et, dans leurs plis, la Mort, innombrable, debout. Quand la terreur alors descendra de la voûte, Où la fête en sueur tord son rut impuissant, Ceux-là, dont l’ignorance obscène te pressent Le porteur du secret de leur doute, Malgré eux, devinant que l’ombre les écoute, Se détourneront, pour laver leurs mains de sang. Mais tu tairas en toi ta sagesse inutile: Tu n’avertiras pas, de tes cinq doigts levés, L’inquiète misère et le sourire hostile Des maudits qui ne veulent pas être sauvés; Et tu n’écriras pas au mur des existences, O Passant du silence et du soir, Qui ne parles qu’aux Intelligences! Les trois lettres de feu qu’ils ne pourraient pas voir. Parole De Gloire. Hors des mondes jaillis du volcan des genèses, Du gouffre sans paroi des derniers firmaments. Où les astres, nouveau-nés du feu, par moments, De la nuit sidérale empourprent les fournaises, Hors du bûcher de l’espace dévorateur, Hors des immensités de l’abîme, comblées Par les créations toujours renouvelées, Sphères dont aucun lieu ne ferme l'équateur, Où vont des archipels de mondes, invisibles Même au choeur des esprits qui gardent nos soleils, Où passent d’effrayants astérismes, pareils A des béliers heurtant les créneaux des possibles, Hors de l’illimité des constellations Plus loin encor que les régions de problème Où tremblerait d'horreur religieuse même Le vol glorifié des Dominations, Tu bâtis dans ton rêve un monde de lumière, Plus grand que l’univers dont l’horizon te fuit, Et cette vision, qui t’entr’ouvre la Nuit, Comme un ciel en tes yeux, tiendrait là toute entière. Hors des jours et des ans, de l’orbe solennel Que, sur le sable ardent des étoiles, mesure Le stylet d’ombre errante de la Terre obscure, Marquant la mort de l’heure aux déserts d’or du ciel, Hors du cycle inconnu des essences solaires, De ce livre dont Dieu seul brisera le sceau, Quand la droite de justice, comme un vaisseau, Grandira parmi les cendres crépusculaires, Hors des temps racontés par les grands astres noirs, Par les astres éteints comme des mauvais anges, Consumés dans les plis de leurs robes étranges, Et qui fument encor sur les marches des soirs, Tu construis l’oeuvre unique où veille ta présence Avec tout le futur, avec tout le passé, Et sachant, ô Poète! en qui tous ont pensé, Que, hors ce que Le verbe appelle à l’existence, Tout, et même le ciel visible, est vanité, Donne, pour consoler l’immortelle bannie, À cette âme d’un jour, qui se veut infinie, L’illusion d’avoir fixé l’éternité. I. La Tentation D’Orgueil. Dieu, comme l’Univers, qui ne peut se connaître, N’a de conscience qu’en nous. . . L’Héritage. Alors il me sembla que j’étais sur la tour La plus haute de ma pensée intérieure, Et qu’en mes yeux, fermés à la chute de l’heure, La froide éternité naissait avec le jour. Solitudes que des solitudes prolongent, Les cercles de la vie, à mes pieds étages, S’élargissaient jusqu’aux horizons où, rangés Comme des dieux, les sphinx de la science songent. Et là-bas, déformés par les lointains, pareils Au débris colossal des cités que le sable Des déserts engloutit dans sa marche inlassable, Terribles et brûlés par la mort des soleils, Entassements jetés dans la nuit du peut-être, Amoncelés en blocs, tels qu’en les bâtissant, Avec sa chair, avec ses os, avec son sang, L’esprit humain s’était usé comme un ancêtre, Les matériaux: bruts du Temple inachevé, Arraches par l’Idée aux carrières de l’ombre, Pris à l’Espace, pris aux Causes, pris au Nombre, Tout ce que l’Homme a vu, tout ce qu’il a rêvé, Tout l’Infini conçu dans les veilles sacrées, Les vérités sans nom qu’élabore en grondant Et que marque du sceau de son vouloir ardent Le séculaire effort dont elles sont créées, L’épouvante d’avoir deviné, la terreur Du conquérant qui marche au fond du sanctuaire, Et sur qui pèse, ainsi qu une paix mortuaire, Tout le faix écrasant des voûtes de l’erreur, Tout était là, savoir ou foi, doute ou blasphème, Les siècles à leur oeuvre immortelle voues, Et l’amas sombre des systèmes échoués, Bossuant le désert énorme du problème, Et, confondant en moi son génie et ses dieux, Par l'hymne de la pierre et par la voix du livre, Saluait, en l’esprit qui les fera revivre, L’Héritier de l’Empire accru par les aïeux. Un vertige monta du gouffre qu’en moi-même Creusait le pur orgueil d’être à la fin venu Aux confins crépusculaires de l’inconnu, Dont le vent balaya le roc du mont suprême. Et je sentis alors, du zénith au nadir, Inentendue et formidable, avec des ailes Qui s’étendaient jusqu’aux étoiles éternelles, L’ombre du Tentateur derrière moi grandir. La Raison. Écoute-moi, Passant des heures, toi qui foules L’immesurable bloc qu’en ton rêve dompté Erigèrent les cent bras de ta volonté, Montagne d’or debout sur la brume des foules: Écoute-moi, quêteur du dernier horizon! Je suis cela qui parle au plus profond de l’Homme, Cela par quoi mourront tes dieux, et que l'on nomme, Dans la terrible nuit d’où je viens: Ta Raison. Le seul fait que j’existe a réglé la balance Dont rien ne troublera l’équilibre voulu, Et, par leur propre poids, au ciel de l’absolu, Oscillent lentement mes plateaux de silence, Mon pouvoir est égal à mon droit souverain: L’immanence des lois en moi-même est latente, Et nulle main rebelle impunément n’attente A la sombre équité de mon fléau d’airain. Mon immobilité laisse le choeur des lyres S’accorder aux accents des mortelles douleurs, Et le désir crédule, en tunique de fleurs, Effeuiller dans les vents le printemps des sourires. Au firmament futur je ne daigne pas voir Ces lueurs que les Temps prennent pour une aurore, Et mon indifférence aux yeux calmes ignore Les bras tendus de la détresse et de l’espoir. Je n’entends pas les pleurs des souffrances mystiques; Les martyrs à mes pieds, dans leur robe de sang, Sans un regard de moi, meurent, en bénissant Le mirage anxieux des veilles extatiques. Je suis à qui me sert et je n’ai pas d’élus: Mais le fier révolté, dont le hautain génie, Sur les bûchers du verbe ou de l’acte, me nie, Est un esclave enfui que je ne connais plus. Ma limite est en moi: nul vouloir ne dépasse L’inexorable borne où mon règne unit: Et quiconque s’exile est de mes yeux banni Et devient l’égaré vacillant de l’espace. De quelque glaive ardent que son bras soit armé, Si grand que soit celui qui brise mon étreinte, Il n’élargit jamais ma redoutable enceinte, Car le cercle rompu sur lui s'est refermé. Mais j’appartiens à qui marchera dans mes voies, À qui peut affronter, sans trembler dans sa chair, Le rayonnement de mes prunelles de fer... Et, sous la forme en qui je veux que tu me voies, J’incline vers ton front pâli, mais indompté, Où la foudre en tombant a mis de la lumière, La sévère splendeur de ma beauté plénière, Et, seule dans ma force et dans ma vérité, Épouse aux bras sacrés, j’apporte pour douaire Au chaste conquérant dont j’ai guidé les pas, Qui m’attendait dans l’ombre et ne me craindra pas, La royauté du Monde aux plis de mon suaire. Si les routes du ciel ont brisé ton essor, Si les rouges éclats de la foudre lancée Du chariot de feu qui portait ta pensée Ont fracassé l’ardent essieu d’ébène et d’or, Si ta chute a rayé la nuée écarlate D’un triple rayon d’ombre et de flamme et de sang, Si tes coursiers, cabrés dans leur vol impuissant, Ont mesuré, d’un oeil que la terreur dilate, L’abîme d’épouvante où t’a précipité, En ta pourpre d'orgueil dérisoire et qu’embrase La mystique splendeur des gloires de l’extase, De tes espoirs trahis l’immense vanité; Relève-toi, Vaincu que mon geste consacre! L’épreuve t'a trempé pour de nouveaux combats: Je viens à toi, sereine et tranquille, et là-bas, La nuit des dieux descend sur un soir de massacre, Je t’apporte la force avec la liberté; Du désert de tes jours j’ai chassé les présages, Dominateur! qui du labeur entier des âges, As, du droit que t'a fait ta naissance, hérité: Je t’appartiens: je suis aussi la délivrance: Toi qui, le front nimbé d’un joug de flamme et d’or, Fus l’esclave superbe et frémissant encor De ton propre désir et de ton espérance, Sors de l’armure dont t’aveuglaient les éclairs; Brise l'épée horrible où ta main s’ensanglante, Et dépouille la panoplie étincelante Forgée au même bronze où se forgeaient tes fers. Je te donne, s’il faut que quelque jour tu venges Le désastre fatal de ton rêve divin, Le bouclier sur qui s’émousseront en vain Et l'épieu des maudits et le glaive des anges. Et sache, dans cette heure où j’arme enfin ton bras, Que le sceptre de l'oeuvre humaine est au plus digne; Les lettres de mon nom désormais sont le signe Par lequel si tu veux être à moi, tu vaincras. Sur ce roc que la nuit visionnaire ronge, Monte sans crainte au trône ardent où je me sieds; Laisse, comme la mer, expirer à tes pieds Les assauts monstrueux du doute et du mensonge, Et, par dessus l’amas lourd des morts ennemis, Vois s’élargir, au vol de l’aigle vexillaire, Jusqu’aux confins derniers que ma présence éclaire, Cet empire ancestral à ton destin promis. Hymne A La Raison. Puisque tu viens, Épouse austère, Immortelle et sainte Raison, Châtier des dieux de la Terre L’inconsciente trahison, Dépouille, ô flamme solitaire, La sombre forêt du mystère De sa malsaine frondaison, Et chasse l’ombre délétère Des désirs dont la brume altère Le cercle entier de l’horizon. Mes mains au vol ont pris la trombe Des rêves qui troublaient mes sens, Et mon âme sera la tombe De leur foule aux cris impuissants: Que sur les captifs qu’il surplombe Le roc de mon vouloir retombe, Et que les souffles mugissants, Où, dans un orage, succombe Le courroux de leur hécatombe, Fument vers toi comme un encens. Et, de ce sol, que leur supplice Consacre pour ton culte pur, Je veux qu’à mes accents jaillisse L’assise du temple futur: Qu’un linceul de pierre complice À tout jamais ensevelisse Les destins de mon songe obscur, Pour qu’attestant le sacrifice, Les murs du suprême édifice Éclairent le suprême azur. Vaincu, je suis encor le maître De qui les terribles travaux, Dignes de l’athlétique ancêtre Des races dont je me prévaux, Au frein sacré savent soumettre Du rythme, du nombre et du mètre Les fougueux et divins chevaux, Et peuvent, pour les temps à naître, Appeler aux gloires de l’être La strophe aux quadriges rivaux, Et ma force accepte t’augure De cette aurore pleine d’yeux, Où le choeur des odes fulgure De l’or des buccins radieux, Où, des visions que j’abjure Repoussant vers la nuit obscure La foule aux regards odieux, Frissonne l’immense envergure Du Verbe en qui se transfigure La face morte de mes Dieux. Pour Celle dont la main délivre Quiconque a reconnu ses lois Éveillez-vous, vous dont s'enivre L’auguste majesté des bois, Paroles d’or, hymnes de cuivre, Que l'aile des vents ne peut suivre! Et toi, qui vibres et qui vois, Esprit de la pierre et du livre, Souffle sans qui rien ne peut vivre, Ame des lyres et des voix, Toi, que vainement répudie L’exacte et sévère beauté, Gardant, en ses voiles roidie, L’inexorable vérité, Chante, et gronde, et sois l’incendie, D’où surgira, haute et hardie, L’immortelle et calme cité, Que, dans ma pensée agrandie, Ma libre volonté dédie À la dernière Déité. Hymne A L’Orgueil. Orgueil! ô loi suprême et suprême devoir, Fait de majesté sainte et de beauté pensive, Seul culte dont la foi ne puisse décevoir, Seul rêve d’infini qui, dans le tombeau noir, Au vieux rêve divin survive! Sombre consolateur de notre coeur blessé, Qui viens à nous, les bras lourds de palmes augustes, Seul rédempteur que les dieux morts nous aient laissé,. Unique prix dont soit encor récompensé Le martyre inconnu des justes, Feu dérobé par l’homme à l’éternel bûcher, Vengeur des maux soufferts et des haines subies, Mystérieux et noir et formidable archer, Que l'horreur de notre âme écoute encor marcher Dans ses ténèbres assoupies, Toi, par qui, dans l’absence impassible des Dieux, Celui dont les regards sont purs trouve en lui-même, À la seule clarté dont brûlent dans ses yeux Les flambeaux d'or de son dédain silencieux, Et sa cause et sa fin suprême! Si l'antique promesse a désormais menti, S’il faut que la matière inerte ensevelisse Dans son muet linceul notre être anéanti, Si, sans échos, l’appel de l’homme a retenti Du futur au passe complice; Et si le nouveau-né farouche, et que la nuit Vomit dans le torrent de l’existence sombre, Du fond de ce qu’il fut ne rapporte avec lui Que cette soeur spectrale et qui toujours nous suit, Et que nous appelons notre ombre, Et si, pour le vieillard courbé sur le sol nu, La mort béante bâille avec des crocs qui saignent, Au creux du puits tranquille et froid de l’inconnu, Dans l’abîme d’où nul n’est jamais revenu, Avec des mots qui nous enseignent, Orgueil! dernière foi qui ne nous peux faillir, Chante! et fais dans nos coeurs, comme une pourpre gerbe, La colère au flot rouge et grondant tressaillir, Et de tes buccins d’or en révolte jaillir La malédiction superbe; Mure dans mon mépris calme et silencieux Tout ce qui frappe encore et bat à grands coups d’aile Les portes de lumière et d’azur de mes yeux, Fais qu’en ma vision, aux prestiges des cieux Close comme une citadelle, Dans l’ombre intérieure et qui le voile encor, Seul, le choeur tout puissant des forces, cadencées Par l’immuable loi qui guide leur essor, Obéisse et se meuve et règle son accord Sur la lyre de mes pensées, Pour qu’en une oeuvre unique et multiple à la fois, L’intelligence humaine au verbe humain réponde, Et, par les éléments ordonnés à ma voix, Qu’en l'âme universelle et totale, je sois L’Amphion monstrueux d’un monde! L’OEuvre humaine. La cité monstrueuse et funèbre de l'oeuvre Grandissait lentement dans les cieux envahis, Où, par l’éclair nacré des écailles trahis, Rampaient les anneaux de l’éternelle couleuvre. Enracinant au sol ses terribles halliers, La muette forêt des hautes colonnades Surgissait, étendant toujours, par myriades, Le taillis pullulant des fûts et des piliers. La courbe immesurée et lointaine des dômes S’élargissait jusqu’aux frontières de la nuit, Et leur ligne, effrayant le regard qu’elle fuit, Semblait s’évanouir en un vol de fantômes. Des murailles vivaient où flamboyaient des yeux Glacés, et qui semblaient de froides pierreries, Où, sous l’écrasement lourd des maçonneries, S’arcboutaient en craquant des muscles anxieux. Sous mes pas, succombant au poids des arcatures Colossales, grondait, au fond des souterrains, Une rébellion de souffles et d’airains, Comme si, dans le bloc de ces architectures, Un géant, bâtisseur de son rêve impuissant, Eût mêlé, pour garder à sa vie éphémère L’éternité promise aux fastes de la pierre, La chair et le granit, le ciment et le sang. Car l’Homme, l’Homme seul au monde qui l’opprime Ajouta sa souffrance en ajoutant ses Dieux, Quand, dans la vie énorme aux torrents furieux, Cria, sous les couteaux, la première victime. Seuls, son rêve sinistre et sa rouge douleur Ont peuplé lentement de terreurs ambiguës, De vénéneux épis et de flèches aiguës, Le temple calme et blanc de la nature en fleur, Seul, s'enivrant du bruit vain de ses vains tumultes, Son esprit, créateur des Esprits, a construit L’Autel, et déchaîné dans la sereine nuit L’impiété sanglante et grave de ses cultes. Seules, les mains d’airain de ce forgeron noir, Autour de la beauté radieuse et suprême, À tordu les serpents venimeux du blasphème Et fait siffler les cent gueules du désespoir... Telle, elle s’érigeait la cité monstrueuse, Avec ses tours, avec ses murs et ses remparts Dominateurs, et qui, montant de toutes parts, Faisaient, sous les cieux plus vides, l’ombre plus creuse. Et c’était là la Ville où sont encor les Dieux Forgés dans le métal de l’épouvante, obscène Vision de lumière et de gloire et de haine, OEuvre surnaturelle et sainte des aïeux. Et je lus, dans le vol des astres de présages, Que, pour cette Babel des dogmes et des lois, Dont l’âme agonisait sans flambeaux et sans voix, L’heure allait s’arrêter sur le sable des âges. Et voici, défiant la stridente fureur Des ouragans lovés, sifflant comme des bêtes, Que, masse dont la Mort a âgé les arêtes Dans l’immobilité fixe de la terreur, La néfaste cité d’ombre, où plus rien ne bouge, S’empourpra de reflets sanglants, que le roc brut Brusquement devînt braise, et qu’elle m’apparut Tout entière de lave ardente et de fer rouge, Et telle je la vis, telle qu’en vérité, Dès l'aube où s’éveilla, dans la splendeur de l’être, L’inquiétude étrange et triste de connaître, Au fond du coeur de l’Homme elle a toujours été. L’Enfer. Et j’ai connu l’Enfer intérieur de l’Homme, La géante cité d’éternel désespoir, Qui lève, dans un jour sans aurore et sans soir, Son amoncellement de terrasses, que somme Une mitre de tours, rouges sous le ciel noir, L’inébranlable bloc dont la fatale assise, Ainsi qu’une forêt prodigieuse, étreint Le roc fondamental du monde souterrain, Et les remparts de flamme, où la flamme s’attise Des neuf fleuves cerclant son triple orbe d’airain. Et c’est une fournaise écarlate, qu’embrase D’éclats de pourpre vive et de lueurs de sang Le flamboiement figé des palais, roidissant Leurs murs de métal fauve où ruisselle et s’écrase Le bronze en fusion dans l’or incandescent. Là, parmi l’immobile et muet incendie, Dans une salle ardente aux horribles piliers, Réverbérant, en arcs éblouissants liés A des plafonds de braise où l’éclair irradie, Sur des dalles de feu leurs feux multipliés, Le Maître ténébreux que son supplice sacre De l’hostile splendeur des diamants royaux, Sur son trône que garde un peuple de féaux, Brûle, torche immortelle, ainsi qu’un simulacre De chair incorruptible et de vivants joyaux. La majesté de ses regards verse l’insulte A la foule prostrée et monstrueusement Fourmillante aux parois du morne monument, Où sa gloire maudite, en lignes dures, sculpte La triomphale horreur de son rayonnement Le diadème igné ceint son front: sous la chape De nitre bouillonnant, un cilice lépreux, Enduit de poix liquide et d’éther sulfureux, L’enveloppe... et jamais une plainte n’échappe À l’impassible foi du divin Malheureux. L’impérial manteau de douleur qui le drape En plis de plomb fondu s’incruste sur ses reins.., Mais c’est au pur mêlai des contours souverains Que le lent balancier de l’Eternité frappe La beauté de sa face et de ses traits sereins. Devant la colossale et flambante effigie, Comme une lave où des remous font ondoyer Les fulgurations de son secret foyer, Une silencieuse et lumineuse orgie S’éploie eu nappe chaude aux pieds du Foudroyé. Sous les voûtes au loin miroitantes, forgées D’acier vermeil, mêlant, en un luxe d'émaux, Des muffles d’hommes à des visages d’animaux, Frondaison somptueuse aux grappes égorgées, La vigne du massacre étend ses lourds rameaux. Pendant que, submergeant les remparts et les crêtes, La multitude, qui s’écroule par monceaux, Bat, comme l’agonie aux profonds soubresauts De quelque bête, dont les millions de têtes Crèveraient un filet de piliers et d’arceaux. La tempête du naphte emplit les avenues, De ses flammèches d’or crible les toits squammeux, Condense son averse en ruisseaux écumeux, Et grésille, inondant des peuples aux chairs nues D’une pluie inquiète et qui souffre comme eux. Et l’immense nuée aux clartés de phosphore, Dont l’orbe illuminé s’étoile en débordant, Sphère sans orient comme sans occident, Semble, d’un empyrée inaltérable, enclore La cité de fer rouge et de basalte ardent. Les Damnés. Des lampes de la crypte aux torchères du faîte, Cette ruée étrange aux spectres anxieux, Sous un ciel désormais sans ténèbre et sans yeux, Monte, s’enfle, et dévale, et sombre, et c’est la fête De l’Homme épouvanté de survivre à ses Dieux; La profonde marée au flux inépuisable Des générations destructrices d’autels, Qui voient avec terreur, sous leurs talons cruels, Tomber et se résoudre aux poussières du sable Tout ce que l’Ephémère a créé d’Immortels, Et qui, ne sachant pas, devant l’oeuvre accomplie, Se taire et se croiser les bras sur leur caveau, Cherchent, en déblayant le funèbre niveau Des cendres où leur foi s’endort ensevelie, La formule promise à leur destin nouveau. Là, d’austères fervents d’un sanctuaire impie, Où la Vertu, dans sa pompe vaine, apparaît, Adorent, au profond de leur temple secret, La détresse voulue et la douleur subie, Martyrs sans espérance et damnés sans regret; Et, derniers sectateurs de la dernière idole, Dont l’âme, résignée à ne plus rien savoir, Garde au culte hautain du stoïque devoir, Pour symbole dernier et dernière parole, De leur stérile orgueil l’infécond désespoir, Leur démence a peuplé des ombres de sa haine, Par delà la splendeur de leur soir sans remord, Au seuil toujours béant des portes de la Mort, L’Enfer intérieur du coeur, seule géhenne Que l’Esprit délivré n’ait pas éteinte encor: Le Coeur, seule cité dolente, seul abîme Qui fume, inextinguible, et s’ouvre, illimité, Où, comme un Dieu captif de son rêve irrité, Brûle l'âme des temps, éternelle victime Qui souffrira toujours, de par sa volonté. Invocation. O Toi que notre attente implore, évoque et nomme, Qui, seule, peux briser l’aiguillon du trépas, Raison libératrice, Epouse aux calmes pas Rédemptrice vraiment, vraiment Fille de l’Homme, Qui, ne pouvant mourir, ne ressuscites pas! Ce jour nous luira-t-il où les astres augustes Te verront, du parvis que les Dieux ont quitté, Descendre, lumineuse en ta grave équité, Pour le pardon des Saints et le rachat des Justes. Vers les ténèbres d’or de notre Humanité? Où le Vaincu, dont le silence est un blasphème, Dont la bouche a mâché de la terre et du sang Pour un défi haineux et qu’il sait impuissant, Affranchi de son oeuvre et sauvé de lui-même, Voudra se reconnaître en te reconnaissant; Où, saluant en Toi sa pensée éternelle, Indulgente au maudit, clémente au réprouvé, Oubliant le remord dans son rêve couvé, Il verra resplendir sa gloire originelle Dans l’azur reconquis de son ciel retrouvé, Pour que s’éveille et monte aux cimes absolues Que hante ta présence et qu’habite ta foi, Evadée à jamais, de par ta seule loi, De l’Enfer accepté des souffrances voulues, L’Ame du Règne humain, transfigurée en Toi! II. La Tentation Du Mystère. O Sage! ignores-tu qu’en toi sont des sommets Que tes regards humains ne connaîtront jamais, Et qu’il est, sous les cieux de ton âme profonde, Une terre interdite où tu n’entreras pas... L’Abîme Intérieur. Les étoiles, au Nord lentement effacées, Sont des tisons mourants sur des piliers d’airain, Et l’ombre, plus profonde autour de mes pensées, S’abaisse sur mon front comme un ciel souterrain. Et, spirale attirante et que semblent descendre Des lumières qu’effare une haleine d’en bas, Comme un gouffre se creuse en un sol fait de cendre, L’abîme intérieur a bâillé sous mes pas. Tout s’absorbe aux remous enveloppants du vide. Comme pour mieux, autour de moi, multiplier Le tourbillon sans fin que sans terme dévide Le centre d’un intarissable sablier. Car elles sont si loin de moi, les pâles lampes, Toujours plus pâles, et dans l’espace tournant, Que, m’arcboutant des reins au vertige des rampes, Je les vois comme des points d’or, et, maintenant, Leur lueur, qui défaille au fond du puits accore, Un instant se ranime et palpite et s’éteint, En un scintillement funèbre où brille encore L’éphémère rayon sous nos cils incertain. Ma conscience alors s’étonne d’être seule Et chétive, dans le formidable réseau D’un ouragan qui l’aspire, comme la gueule Épouvantable d’un antre boit un ruisseau. Et mon rêve, enlacé dans une trombe d’ombre, Se disperse de marche en marche, ainsi que font Des feuilles d’arbre au vent du crépuscule sombre, Dans la vrille sans fin des ténèbres sans fond. Et, parmi les ressauts des terres éboulées, Hagard et cramponné du poing et de l’orteil Au hasard effrayant des roches ébranlées, J’admire, d’un regard ivre encor de soleil, La chute frissonnante, à peine ralentie Par le vent glacial soufflant de l’inconnu, De la poussière de mon songe, anéantie Dans l’engloutissement du précipice nu. Mes ongles en vain crient sur la muraille lisse, Mes nerfs vibrent, tendus en sursauts forcenés; Je ne veux pas tomber; je veux, sans que faiblisse Le furieux effort des muscles obstinés, Embrasser d’une étreinte aux noeuds inextricables Les bords déchiquetés du funeste entonnoir, Et lier de mes doigts, bandés comme des câbles, Ma chair vive au rocher étincelant et noir, Qui découpe en créneaux la frange du cratère, Je ne veux pas tomber! car enfin j’ai compris Que cette vision où, béante, la Terre, Se dérobe à mes pieds et dévale en débris, Où s’enfoncent, en perspectives nostalgiques Les pentes déroulant leurs abruptes parois, N’est rien que le miroir aux ténèbres magiques Où vient se réfléchir mon Ame d’autrefois, Car cette âme est minée ainsi qu’une montagne Par un peuple de nains, dont le pullulement Patient et subtil bourdonne, s’enfle et gagne, D’heure en heure, la veine où luit le diamant. Leur tenace labeur, enchevêtrant les mailles D’un sinistre filet de couloirs et de puits, À rompu l’équilibre inconscient des failles Et fait fléchir les arcs des voûtes sans appuis. Leurs innombrables bras ont fait leur oeuvre. Il semble Que le mont colossal, déraciné par eux, Chancelle, en oscillant sur sa base qui tremble, Pour s’affaisser d'un bloc an néant ténébreux. Les paliers effondrés de l’abîme qui s’ouvre Apparaissent, montrant, en monstrueux lacis, Ces chemins souterrains que leur déroute couvre D’une tumultueuse évasion noircis... Tout s’apaise: la mort me frôle, familière. La solitude aux plis muets s’appesantit Sur la surnaturelle et vague fourmilière Soudain abandonnée et vide. Et j’ai senti Que, sous le sol de l’âme humaine, quand la sonde Plonge, elle va troubler, en son profond retrait, Dans ses caves aux murs vacillants, tout un monde Qui vit, se multiplie et garde son secret, Qui cependant, au coeur de ses mornes carrières, Menace, d’une sape où ne se tait jamais L’obsédante rumeur des stridentes tarières, Le roc fondamental de nos sacrés sommets; Et qui, parfois, fouillant la masse qui l’opprime, Chemine, évide et ronge, et, d’un effort sans bruit, Jette le pic, velu de sa neige sublime, Comme une pierre blanche, à l’éternelle nuit. Les Mains. L’incendie agonise au fond du palais sombre... L’énigme de ma vie et celle de mon ombre Côte à côte s’en vont sous les lambris éteints, Et, des murs calcinés où la cendre s’effeuille, Comme des mains de paix dont le geste m’accueille, Sortent confusément les mains de nos destins. Sous les plafonds obscurs, où tâtonnent nos lampes, Des doigts cherchent nos doigts sur l’usure des rampes, Des ongles, s’agriffant au col de nos manteaux, Glissent sans retenir la trame qui s’éraille, Et nos pas étonnés, dont le rythme nous raille, Frappent le clair silence ainsi que des marteaux. La nef insidieuse a peuplé ses travées De faces de médaille étrangement gravées, Ainsi qu’au plus profond de nos songes défunts; Nous aspirons l’air chaud de nos vieilles pensées, Et du tiède sommeil des urnes renversées S’échappe la douleur ancienne des parfums. Le dédale anxieux des voûtes sans issue Se multiplie en la futaie inaperçue Des piliers, et voici que des bras plus nombreux, Tendus pour menacer nos veilleuses fidèles, Font frissonner, ainsi que de brusques coups d’ailes, La flamme vacillante et triste de nos yeux. O Mains de l’inconnu qui frôlez nos détresses! Mains effrayantes, Mains pâles, Mains charmeresses, Vous qui tentez nos mains sans jamais les saisir, Venez-vous, vous aussi, des profondeurs de l’être, Ou bien nous faites-vous seulement apparaître, Dans notre illusion, notre propre désir? Est-ce pour nous sauver? est-ce pour nous conduire Que vous nous appelez et semblez nous séduire? Ou, larves de mensonge au malfaisant savoir, Nous menez-vous vers des salles noires d’abîmes, Pour que bâille, sous vos confiantes victimes, Le puits où s’endort l’eau morte du désespoir? Le Spectre. Les tisseuses d’ombre, au ciel taciturne, Ont tramé de deuil les franges du soir. Parmi l’inexpliqué de mon songe nocturne, Tranquille et souriant, je suis venu m’asseoir. J’ai franchi sans peur des portes étranges Dont l’arche sonnait à mon pas connu. Je viens ici t’offrir, prince des mauvais anges, La rançon d’un pari que nul ne m’a tenu. La forêt se meurt, et, feuille par feuille, Comble les étangs des vents obsédés. Hôte mystérieux du vivant qui t’accueille, Mon destin, qui t’attend, a fait sonner ses dés. L’air est sans écho: l’heure bat plus vite: J’entends les cailloux sous des pieds crier, Fantôme fraternel à celui qui t’invite, Apparais au crédule et svelte aventurier. Nul homme, si loin que Ion se souvienne, Pour te retrouver n’est venu si loin. Maître dont la douleur enseignera la mienne, Notre duel muet n’aura pas de témoin. Les créneaux sont lourds, la roche escarpée, J’écoute gémir l’invisible mer. Je suis seul: aux flots sûrs j’ai jeté mon épée, Ma médaille bénite avec mon gant de fer. Je suis pâle et blond, et ma main loyale Cherche insolemment ton infâme main... Hamlet de Danemark, dans Elseneur royale, A vu marcher un spectre en costume romain. La Douleur De Notre Soeur Notre Ombre. Les ténèbres du soir sont l’obscure muraille Que chaque nuit élève entre la vie et nous, Derrière qui, fugace et sinistrement doux, L’invisible se meut comme un spectre, et nous raille. L’homme se trouble alors et n’ose pas savoir Si cette Soeur muette a nos pas attachée, Et que nous appelons notre ombre, s’est cachée Pour nous laisser plus seuls dans le silence noir, Ou si, reine sans yeux d’un aveugle royaume, Elle ne trône pas au coeur de la forêt Des songes, acceptant, de son geste distrait, L’hommage sans regards de son peuple fantôme. Mais, lorsque sous la lampe active, à notre seuil, Elle revient errer, triste et moraine honteuse, Elle n’est plus que la hâtive visiteuse Qui tremble sous le froid de sa robe de deuil. Et qui parfois, à l’heure où s’attardent nos veilles, Sourdement suppliante, attend, souvent en vain, L’instant où le foyer, en s’éteignant enfin, La laissera partir au pays des merveilles. Peut-être qu’elle souffre au soleil, elle aussi; Peut-être voudrait-elle aussi marcher et vivre, Et ne plus être la captive, qui doit suivre Le pas indifférent d’un maître sans merci. Compagne patiente et toujours taciturne, Dont ma seule pitié devine le tourment, Ah! ne serais-tu pas heureuse infiniment De fondre ta douleur dans la douleur nocturne? Et lorsque tu languis sous l’éclat des flambeaux, N’est-ce pas que tu crains la minute dernière, Qui peut te faire, à tout jamais, la prisonnière D’une lampe allumée au fond de nos tombeaux? Le Cirque. Autour de toi la vie est comme un cirque immense, Où le troupeau stupide et fauve des humains, Depuis l’aube des temps, se rue, avec des mains De haine, avec des fronts et des yeux de démence. Un nuage de feu vivant, d’éclairs zébré, De la vapeur du sang versé couvre l’arène, Et, voile triomphal drapé de terreurs, traîne Sa pourpre aux pans roidis sur le sable altéré. Et le combat oscille, et l’élan unanime Ondule en longs remous, où l’enchevêtrement Des formes et des noms mêle, innombrablement, Le défi du stoïque aux blasphèmes du crime. La horde intérieure, avec ses visions Sacrilèges, est là. L’Ame est là, tout entière, Les monstres aux cent bras et tout le bestiaire Formidable et hideux des rauques passions. Droits sur leurs bases par le carnage inondées, Des simulacres d’or vierge et de bronze noir, Indifférents et sourds, regardent sans le voir Le duel anxieux de l'Homme et des idées. Et, comme un dais de fer, écrasant l'horizon De la superbe horreur de sa splendeur mauvaise, Sur le massacre ardent qu’il couvre d’ombre, pèse L’infranchissable cercle enfermant la Raison. Cependant que, scandant des prières suprêmes, D’idolâtres clameurs, hors des fanges du sol, Montent, et, par instants, élargissant leur vol, Balaient les deux avec le vent des anathèmes. Une foule invisible et qu'on entend gronder, Qu’on nie, et qui pourtant est là, surnaturelle, A peuplé les gradins ténébreux, et, sur elle, L’énigme de la nuit semble encor s’attarder. Et dans le tourbillon hurlant qui s’accélère, Latente, elle contemple, à ses pieds déferlant, L’écume du combat qui ruisselle, roulant La servile sueur aux eaux de sa colère. Et parfois, de ce monde à face d’éléments L’indécise mêlée évente le mystère, Quand, prise d’un frisson qui l’oblige à se taire, La multitude fait silence, et par moments, Ecoute, dans l’effroi du jour muet qui tombe Sur les fronts des martyrs, des dieux et des bourreaux, Derrière un inconnu fermé de noirs barreaux Et d’où souffle l’odeur étrange de la tombe, Sur le charnier toujours accru, prêts à surgir, Au geste deviné de quelque belluaire Inaperçu, mais qui rôde dans l’ossuaire, Les Lions de la Mort haleter et rugir. Toi seul, Dominateur de cette tourbe infâme, Héros silencieux et que rien n’a troublé Dans ton effort tendu vers ton ciel étoilé, Faible comme eux pourtant, comme eux fils de la femme, Mais qui, seul dans ton Rêve et dans ta Volonté, Sans demander à la Nature maternelle Ce que notre envieuse étude cherche en elle, N’attends pas de réponse et n’as jamais douté, Ceins-toi du calme orgueil des vertus ascétiques, Que ta Foi soit plus haute et plus haut ton Devoir, Pour que, ton jour venu, tu dédaignes devoir, L’ombre marquer ton heure au sable des portiques, Et tu pourras t’étendre en ta couche aux plis froids, Sans qu’un regret te hante ou qu’un cri te roidisse, Si tu n’abdiques rien, jusqu’au soir de justice, Et de ce que tu sais et de ce que tu crois. Les Prières. Elles montent toujours, candides et lustrales, Animant du frisson où s’étouffent leurs râles La volute d’argent des encens attiédis, Vers l'illusoire azur que fleurit de lumières Le prestige ancestral des ferveurs coutumières, Par l’apparition des pâles paradis, Elles montent, et, comme une onde, Elles enveloppent le monde D’un attentif recueillement, Et leurs essaims, en lente ronde Apaisant leur frémissement, Sous l’orage des destinées Ployant leurs ailes fascinées, D’un cercle aux têtes inclinées Geignent l’orbe du firmament. Elles vont, les yeux clos, terribles et roidies Dans le brutal émoi crispant leurs mains hardies, Dardant des bras tendus sur leurs fronts convulsés, Exaltant aux plis durs de leurs faces fatales, Avec l’inique orgueil des croyances natales, L’impiété des voeux hautement professés. Et, dans l’espace en vain ruées, Elles s’écroulent en nuées Au sillon de l’astre laissant L’odeur des haines, embuées Par l'horrible effluve du sang, Afin que leur démence appende Comme une insultante guirlande L'insolence de son offrande Aux murs du ciel incandescent. Suppliantes jetant en rumeurs insensées L’inexpiable aveu de leurs vaines pensées, Avec le cri des maux en sacrifice offerts, Elles vont, sans que leur tempête grossissante Sur son obsession avide et morne, sente Peser, comme un mépris, le muet univers. Que leur bouche implore ou menace, La même espérance tenace, Par son enivrante vertu, Soutient l’injurieuse audace De leur foule au regard têtu, Sans que jamais leur foi comprenne Que l’indifférence sereine Est la réponse souveraine De l’Inconscient qui s’est tu, Tourments de l’innocence ou remords légitimes; Voix des bourreaux, chants des martyrs, pleurs des victimes, Tout un orage aux flancs du globe suspendu, Par chaque accent distinct de sa clameur confuse, Sollicite, dénonce, exige ou bien accuse, S’enfle dans l’éther vide et meurt inentendu. Au fond du fiévreux crépuscule La nue obscure s’accumule Et, flottant, lourde de poison, Voûte mouvante où l’ombre ondule, Cerne, par delà l’horizon, Notre planète maternelle D’une auréole criminelle, Et qui semble à notre prunelle Le cintre de notre prison. O Pensée! élargis l'ordre qui nous enserre! Donne-nous l’équité, dont la loi nécessaire, N’ayant pas de maudits, ne connaît pas d’élus, Pour qu’abjurant la peur ou l’espoir, enfin libre, Et se sachant des droits que le droit équilibre Une Humanité vienne, et qui ne priera plus! Le Mur. Le long d’une muraille aux pierres immobiles, Tous, anxieux de vivre et joyeux de souffrir, Nous traînons notre honte et nos espoirs débiles, Entre l’horreur de naître et l’horreur de mourir. Ce mur est là depuis si longtemps, et si sombre Est le morne appareil de son bloc fruste et noir, Que des siècles sans âge et des vivants sans nombre, Fleuve stupide et lent, le côtoient sans le voir. Or quelques-uns, roulés vers cette rive inerte, Ont laissé de leur chair vive sur la paroi, Et leur douleur, qui bat comme une plaie ouverte, En ondes autour d’eux fait refluer l’effroi, Et frissonner, au coeur des meutes assoupies, Comme un soudain réveil de l’instinct languissant, L’insolente ferveur des voluptés impies, La saveur de l’amour avec l’odeur du sang. Mais lorsque s’est éteint le triomphe funeste, Quand les aigles ont fui dans les drapeaux mouvants, L’horizon est toujours le même, et rien ne reste Qu’un croissant de pourpre aux ongles des survivants. Quelques-uns, à genoux, usent leurs lèvres chaudes Sur le granit par des baisers anciens poli, Et, complices pieux de merveilleuses fraudes, Disent que le mur sous leur bouche a tressailli. Peut-être savent-ils qu’ils nous mentent, peut-être L’ombre a-t-elle trompé leurs regards imprudents: Mais leur rêve est hideux et nous fait apparaître Des lézardes où des gueules grincent des dents. D’autres, les bras tendus, gonflant leur face vaine, Et sachant que le rôti ne leur répondra pas, Lui jettent un défi sonore et lourd de haine, Que la foule répète en frémissant tout bas. Car ce mur nous fait peur, ce mur où rien ne bouge, Et dans les joints duquel nous cherchons, à tâtons, S'il est fait de chaux vive ou bien de ciment rouge... O Rhéteurs fastueux! et quand nous insultons À cet amas muet de pierres souveraines, C’est, unique dictame à l’affre de nos maux, C’est l’applaudissement des lâchetés humaines, Que nous quêtons des yeux, en assemblant des mots. Peut-Etre Ils S’En Iront... Quand nous aurons levé la pierre de la tombe, Quand nous saurons quels dieux nous attendent demain, Quand nos regards pourront suivre, sur son chemin, La marche sans retour de l’humaine hécatombe... Quand les frères muets que nous croyons partis, Qui hantent l’autre face invisible du monde, Comme le sol des mers au toucher de la sonde, Sentiront, sur leurs os par la terre engloutis, S’effarer la lueur des torches haletantes... Alors peut-être, et comme effrayés de nous voir, Ils se redresseront, immense peuple noir, Et,-telle une tribu dans l’aube abat ses tentes, Et s’éloigne, en hâtant le pas de ses troupeaux, - Ils s’en iront, parmi quelque ombre inviolée, Vers quelque nuit par les ténèbres mieux voilée, Chercher une autre forme obscure de repos. Il Faudrait... Ces Mots venus vers nous du fond de l’Invisible, Il faudrait les creuser dans un métal terrible Tailler au coeur du roc vierge, en plein bloc massif, Leurs arêtes de grès et de diamant vif, Et marteler, avec des morceaux de montagne, Des clous pour tes fixer» aux murs du firmament, Pour que l’éclat fatal de leur embrasement, Dans la brume stupide où l'Humanité stagne, Fit s’éclairer des fronts marbrés d'ombre et de feux Sous les torches soudain flambantes des cheveux. Ces Formes qui vers nous viennent du fond de l’Être, Il faudrait les saisir avec des bras d’ancêtre, Et puis, bêtes de songe ou bien larves d’enfer, Les écraser du poing sur les vantaux de fer De la nuit souterraine où nos pensers stoïques Ont l’âpre désespoir des siècles pour chevet, Et, dompteurs sans remords, après avoir lavé Dans leur sang la blancheur des muscles héroïques, Les écarteler, en témoins prodigieux, Sur la herse aux crocs d’or qui nous barre les cieux. Ces Espoirs revenus du plus loin de nous-même, Il faudrait les broyer aux meules du blasphème, Les lapider avec des collines, et puis Les lier dans l’eau morte et ronge, dans le puits Redoutable d’où rien jamais plus ne remonte, Afin qu’enchevêtrant, avec d’horribles noeuds, Sur leur agonie aux sursauts vertigineux, Le granit des douleurs aux laves de la honte, L’Homme sût que son libre orgueil a maçonné, Dans l’ombre, cela dont sa chair a frissonné. Tous ces noirs Inconnus qui traversent notre âme, Il faudrait les courber sous des carcans de flamme, Faire, dans l’immobile et servile repos, Claquer leurs dents, crier leurs reins, craquer leurs os, Pour qu’enchaînés vivants, par faisceaux tricéphales, Aux clefs de voûte du silencieux éther, Sous le faste étoilé des frises triomphales, Leurs yeux fussent de bronze et leurs faces de fer. Et nous pourrions, vêtus de tristesse splendide, Seuls maîtres des palais par nos bras dépeuplés, Seuls, mais enveloppés par la haine timide Des captifs éblouis et des destins troublés, Parmi les glaives droits et les fleurs délétères, Dédaigneux de cette heure où, pour nous terrasser, L’innombrable Mort tend ses rets dans nos artères, Indifférents et doux, et sans regards, passer. III. La Tentation de beauté. Et, lorsque descendront les ténèbres, puissé-je M’abîmer en chantant au noir illimité, Environné du grave et merveilleux cortège À qui j’ai donné l’être en donnant la Beauté! L’OEuvre Consolatrice. Qu’importe à ce vivant que je suis, et qui passe Sous la stupidité lumineuse du ciel, Le muet flamboiement des torches de l’espace Et la marche que rien ne lasse D’un monde indifférent qu’on nous dit éternel? Qu’importe au créateur d’un univers qu’anime Cette fixé splendeur dont le rythme est la voix, L’incessant mouvement des forces de l’abîme, Et, sur cet astre qu’il opprime, Le retour ordonné des causes et des lois? S’il est stoïquement resté le maître austère De ce divin conseil qui siège sous son front, Et s’il a, dans son âme où tombent pour se taire Les rumeurs vaines de la Terre, Regardé, par delà les choses qui seront, La mer des temps roulant les sables de l’histoire, Et, quand le soleil mort ne sera qu’un tison, Par delà les destins où sombre sa mémoire, Sur le suprême promontoire Le Temple de son oeuvre éclairant l’horizon? S’il a, dans la ténèbre où sa pensée essaime, Forcé d’être un morceau du néant stupéfait, Et contemplé, montant du profond de lui-même, De par sa volonté suprême, Un rêve éblouissant que nul Dieu n’aurait fait? La Beauté. D’autres hommes, parmi ceux-là qui sont mes frères, Saisiront dans leurs poings, la houe au dur tranchant, Et du sombre terroir des larves funéraires Défricheront la glèbe et rouvriront le champ. D’autres encore, avec des ongles redoutables, Fouilleront l’inconnu des antiques limons, Et, de leurs doigts sanglants, déchiffreront les tables Du grand livre de pierre écrit au coeur des monts, Et, penchés sur la vie innombrable et profonde, Admireront, aux murs de l’abîme anxieux, L’hydre aux bras pullulants que traquera leur sonde Les attirer avec un fourmillement d’yeux. D’autres agiteront, dans les ténèbres blêmes, L’échevèlement roux des torchères d’airain, Et verront vaciller la lampe des problèmes Sous le souffle spectral de leur ciel souterrain. D’autres, qui veilleront sur la stupeur des gnoses, Epelleront le mot des arcanes perdus, Et viendront demander l’unique fin des causes Au stérile trésor des textes défendus. Mais mon rêve, indulgent à leur rêve inutile, N’entend, sur le chantier de leurs puissants travaux Que le heurt bref des pics frappant le sol hostile, Et la pioche sonnant sur le creux des caveaux. Loin du roc implacable et qu’à peine égratigne Le furieux effort de leurs muscles bandés, Mes strophes fixeront, dans leur splendeur insigne, Les derniers chants divins dans le soir attardés. Et même de ceux-là mon accueil sait n’élire Que les seuls mots sacrés dont mon songe à fait choix, De qui l’âme s’accorde à l’âme de la lyre Et les voix où le Verbe a fait passer sa voix, Les nobles suppliants aux bras tendus qu’accable L’opprobre des fardeaux ou l’horreur des liens, Les passants de la foule inerte et lamentable, En qui la Beauté sainte a reconnu les siens. Car je ne veux, de l’Homme et de ses vains langages, Rien, sinon qu’attentive au geste de ma main, La théorie ardente et sombre des images Se lève et m’accompagne et suive mon chemin, Et déroulant sa marche et ses pompes, guidées Par le sévère esprit de mon rêve mortel, Fasse du peuple obscur et pâle des idées Un seul choeur triomphal autour d’un seul autel. Je ne veux rien des Dieux qui sont morts et qui meurent, Rien, sinon que leurs noms, éclatants ou brutaux, Sur les parvis profonds du poème, demeurent, Avec des formes d’or sur de blancs piédestaux; Rien, sinon l’immuable et hautaine ordonnance Des portiques de marbre au fond, d’un bois sacré, Et, sur le calme azur, la grave permanence Du temple pacifique où mes pas ont erré. Je ne veux rien savoir des momies dogmatiques Egouttant sur nos fronts la poix de leurs flambeaux,, Rien, sinon que la flamme aux ailes despotiques A des reflets de pourpre et des plis de drapeaux, Rien, sinon que, ployant sous l’effort qui les arque, Des archanges maudits en gardent les créneaux, Et qu’un voyant lauré s’est assis dans la barque Qui fendit le flot noir des fleuves infernaux Mais je garde aux splendeurs de l’oeuvre souveraine L’inviolable foi dont mon coeur s’est armé, Pour que la Vie, autour de mon destin, se traîne, Comme un choeur de douleurs près d’un cercueil fermé. Et, pour mieux ignorer quelle énigme se pose Le sphinx aux yeux d’argent de la réalité, Que la neige des lys et le sang de la rose Se mêlent dans ma coupe à l’eau de vérité! Car j’ai voué, fût-elle une ombre d’un mensonge, Ma pensée ascétique à ce labeur sacré D’appeler à la pure éternité du songe Le monde que les voix de mon âme ont créé, Et, fût-elle un reflet d’un prestige illusoire, Né des limbes profonds de mon terrestre ennui, Vécu la vision aux étoiles de gloire Dont mon rêve innombrable ensemença ma nuit. Et, lorsque descendront les ténèbres, puissé-je M’abîmer en chantant au noir illimité, Environné du grave et merveilleux cortège A qui j’ai donné l’être en donnant la beauté! L’Hécatombe. Houles des océans éternels, millions De croupes d’ombre et d’or par la révolte arquées, Hurlant l’horreur de vos vaines rébellions Dans un fracas d’éclairs et de chaînes choquées, Qu’aux mailles de ses lourds filets aux noeuds de fer La pesanteur fatale étreint, et broie, et traîne, Vous qui criez vers nous, avec des voix de haine, L’éternelle agonie aveugle de la mer; Hécatombes des eaux farouches, douloureuses Peut-être de n’avoir jamais su le sommeil, Et qui clamez sans fin, vers le muet soleil, Votre épouvante d’être à jamais ténébreuses; Houles que bat le fouet strident des aquilons, Que cinglent en fuyant les tourmentes perdues, Que l’ouragan, ce noir veneur des étendues, Ecrase du sabot de ses grands étalons, O troupeau harassé des flots! géantes hardes! Bétail aux monstrueux fanons, qui secouez Les festons par l'écume ironique noués Aux plis rugueux de vos encolures hagardes, Qui, chaque nuit, comme un égorgement sacré, Comme un entassement piétiné de chairs nues Et rouges, encombrez les mornes avenues, Du palais où se meurt l’Astre Roi massacré, Houles de pourpre et d’or, ô victimes! vouées Au bûcher colossal du funèbre occident, Que, sur sa route d’ombre et de gloire, en grondant Chasse et roule l’armée en marche des nuées, Vous qu’emporte l’informe Invisible, au milieu D’un lent déroulement de pompes triomphales, Et qu’abat la massue atroce des rafales Sur le pavé divin du crépuscule en feu; Pourquoi donc jetez-vous à notre âme profonde Tout l’inutile effroi de vos mugissements, Qui n’ébranleront pas les noirs entablements Des salles où s’éteint l’Autel sanglant du Monde! Pourquoi donc avez-vous ces voix de désespoir, Si le supplice vous couronne, et si vous êtes, Sous les torches d’airain dont s’éclairent vos crêtes, Le sacrifice offert à la beauté du soir! Les Ancêtres. Vous dont le sang nourrit encor nos muscles souples, Héroïques dompteurs de géants étalons, De qui la race garde à l’orgueil de ses couples L’honneur de ses yeux bleus et de ses cheveux blonds, Aïeux obscurs, en qui ma chair eût voulu vivre, Sous les bardes de bronze ou sous les torques d’or, Dont mon songe obstiné croit encore poursuivre La barque au dur taillant sur les vagues du Nord, Guerriers chastes, conçus au flanc des mères graves, Et qui passez, au fond des mémoires, courbés Sur le col des chevaux ou le soc des étraves, Par-delà tant de jours sous l’horizon tombés, Avez-vous avec moi respiré le vent libre Des torrides déserts ou des désertes eaux? Est-ce votre âme encor qui revient, chante et vibre, Et fait crier en moi la fibre de mes os, Dans un élan sauvage et de force et de joie, Quand se cabre la bête ou quand hennit la mer, Pour ces rébellions inutiles que broie Ou l’éperon d’acier ou l’hélice de fer? Créez-vous sous mon front les fabuleux mirages Dont s’embrase le porche ardent de l’équateur? Me clamez-vous, parmi la splendeur des orages, La haine au souffle impur du sol dévorateur? Si vous vous redressez parfois sur votre couche, Barbares d’Occident! le reconnaissez-vous, S’enivrant du galop de son mustang farouche, Le frêle descendant des grands cavaliers roux?... Tueurs d’aigles, chasseurs d’hommes, marcheurs des plaines, Qui suiviez, lourds de pluie et de givre marin, La sente des aurochs ou la piste des rennes Et dont le casque avait des ailerons d’airain, Rôdeurs des flots, chercheurs d'îles, veilleurs des hunes, Qui hantiez la banquise hyperborée, où dort Le mystère du pôle et le secret des runes, Passants de la tempête et des horizons d’or, Vous que l’hiver suprême a couverts de sa neige, Ancêtres disparus et qu’en vain j’animais! Je n’évoquerai plus votre muet cortège, Car je sais que les morts ne reviennent jamais... Mais ils vivent en moi; c’est en moi que s’achève, Parmi l’éclat tonnant des rythmes furieux, La vision de l’oeuvre où s’efforça leur rêve, Et dont la nuit fatale a délivré leurs yeux. Ils sont ce qu’ils étaient: entre leurs mains fantômes, Tournoie, étincelante au fond de mes regards, La hache à deux tranchants dont se jouaient leurs paumes, Et le combat cruel enchevêtre ses dards. Ils vont, spectres armés qu’un éclair me découvre, Et, sur le monceau nu des grands cadavres froids, Parmi les chariots aux madriers de rouvre, Leurs chevaux hérissés renâclent, les crins droits. Ils sont ce qu’ils étaient aux jours profonds du monde, Comme si, doux et forts, et tristement altiers, Ils étaient au soleil, dont l’éclat les inonde, Du creux des tertres sourds resurgis tout entiers. Leur pourpre dans mon coeur s’exalte en rouge gerbe, Quand je lie, ouvrier de mon art souverain, Les nerfs de la pensée et les muscles du verbe Au sonore appareil de mes strophes d’airain, Quand, dans la forge ardente où mon destin se mure, Laissant le bruit humain expirer à mon seuil, Ma main marie, ainsi que le corps à l’armure, La chair de la douleur au métal de l’orgueil. Le Cavalier. Il me semble parfois, quand des mains forcenées Saisissent aux naseaux mon cheval qui hennit, Que je suis une forme équestre et de granit Debout sur l’arche d’ombre où passent les années. Haut cabré, l’étalon colossal que j’étreins Domine une perspective monumentale, Où sa queue héroïque, ainsi qu’un fleuve, étale Sur le pavé sacré les ondes de ses crins, L’art exact et savant de cette statuaire A, sous les cheveux courts et le laurier latins, Uni le dur profil des patrices hautains A la splendeur athlétique d’un belluaire. Et, pendant que l’orgueil des muscles meurtriers, Éclatant sous l’ampleur redoutable du torse, Atteste cet obscur mensonge d’une force Dont l’action jamais ne prendra les leviers, La paix des longs desseins et la volonté calme Hantent ce front mûri dans la sérénité, Et les yeux d’argent pur couvrent de leur clarté La victoire d’airain qui leur offre une palme. Mais un coeur vivant bat sous l’immobilité Superbe de la pierre auguste et triomphale, Et, dans les pectoraux sculptés, court en rafale Le flot muet et sourd de mon sang irrité. Mais, sous l’or figuré qui les cuirasse et sangle, Les poumons tendent leur double effort pour crier Le péan olympique ou le bardit guerrier, Sans même que le son dans la gorge s’étrangle; Et, futile témoin du rêve inaccompli, Dont il garde à jamais l’inutile attitude, Lassé d’avoir traîné sa lente incertitude De l’impossible espoir à l’impossible oubli, Mon bras, dont le ciseau fixe le geste, élève, Dans son impériale emphase éternisé, Ainsi qu’un vain défi vers le ciel apaisé, L’impuissance fragile et massive du glaive. Car l’Esprit, bâtisseur de ce songe, a construit Cette effigie avec de la matière inerte Que le rayonnement des étoiles déserte, Par une nuit de glace et d’or, par une nuit Dont ses ailes de bronze ont étouffé les souffles, Et, dressant cavalier et cheval d’un seul bloc Terrible, sur leur base encastrée en plein roc, Roidi les cabestans et fait crier les mouffles, Pour qu’à chaque soleil éveillant le matin, Tout homme, qu’il pût en comprendre ou non l’exemple, Admirât, plus haut que l’acropole et le temple, Le simulacre mort de son propre destin. La Cataracte Glacée. Là-bas, dans la stupeur de la forêt arctique, Entre deux murs, taillés en plein roc granitique Des monts sombres creusés en défilés béants, Gonflé du flux fangeux de sa dernière crue, Un énorme fleuve se rue Vers le sépulcre ouvert des profonds océans. Il semble qu’un déluge est en marche, et l’armée Innombrable des flots roule, comme lamée D’un étincellement d’écaillés jet de nuit; Et le désert sacré des étoiles écoute Crouler la hurlante déroute De l'onde monstrueuse et qui brame, et qui fuit. Elle passe, affouillant sa route séculaire, Usant eu vains défis son obscure colère, Déracinant les troncs échevelés, que mord L’impuissance obstinée et triste de sa haine, Sous l’indifférence sereine De sept astres muets tournant au fond du Nord. Elle va, nivelant le coteau, comblant l’autre, Inconsciente des continents qu'elle éventre, Des artères de l’or ou des veines du fer, Ignorant quels sommets elle ronge à la base. . . Sous son propre poids qui 1'écrase, On croirait l'agonie informe d’une mer. L’énorme fleuve court à l’abîme où l’emporte, En de stridents remous noyés dans l’ombre morte, La fatalité de l’aveugle pesanteur, Où la masse des eaux oscillantes surplombe Un instant le mur de sa tombe, Et plonge d’un bond au gouffre dévorateur. Mais, voici qu’aux solitudes que l’Ourse éclaire Se lève le vent pur de la plante polaire. Il vient, et tourbillonne, et siffle par endroit, Et saisit, troupeau las de vagues fugitives, Le chaos des houles rétives, Sous les mille réseaux invisibles de froid. Et l’âpre cataracte aux formidables nappes, Sous ses glaçons rugueux reflétant dans leurs grappes L’impassibilité flamboyante du ciel, Rébellion tonnante aux vapeurs de vertige, Se tait, et, d’un seul bloc, se fige Dans l’immobile paix du silence et du gel. Ainsi, lorsque jaillit, en gerbes éclatantes, L’impérieux appel de nos strophes chantantes, L’Esprit qui nous possède, et qui dormait en nous, S’éveille, et, descendant des cimes foudroyées, Fond, les deux ailes éployées, Sur les grondantes eaux de notre âme en courroux; Et ce qui, sous nos fronts, reste encore invincible, Stérile désespoir ou révolte impossible, L’élément en tumulte ou l’orage irrité, S’apaise au souffle pur du Verbe, et la pensée Se fixe, pour jamais glacée, En son inaltérable attitude, ô Beauté! L’Invocation Au Verbe. Verbe furieux qui m’appelles, Et qui, pour mon oreille, épèles Ce que les ouragans rebelles Disent aux océans en deuil, Apaise tes ailes battantes, Et, comme un esclave à mon seuil, Du ciel du monde que tu tentes Redescends en strophes chantantes Vers le rocher de mon orgueil. Sous l’arc des rythmes qu’elle embrase Courbe ta magnifique emphase, Et, vers les cimes de l’extase, D’un plus retentissant essor, Parmi les souffles du tonnerre Qui se cabre et hennit encor, Que ta clameur visionnaire Remonte, élargissant son aire, Par tes ondes de bronze et d’or. Des profondeurs de la pensée Par ton passage ensemencée, Surgis, ô Parole exaucée! Pour ordonner les éléments, Et, des blocs qu’elle entasse, érige Aux silencieux firmaments Toute une cité de prodige, Dont les aquilons du vertige Hanteront les entablements, Grandissez, portes triomphales, Où les vents hécatoncéphales Viendront égarer leurs rafales, Et que les fabuleux métaux Où vos bases furent forgées, Enracinant leurs piédestaux Aux clefs des voûtes hypogées, Se lient, en cryptes étagées, Au roc des murs fondamentaux. Montez, ô portes de victoire! Où chante l’ode évocatoire, Qui, dans la pierre et dans l’histoire, Sculpte les fastes asservis, Et que les trésors funéraires Au bûcher des siècles ravis, De mes cours encombrant les aires, Jonchent des dépouilles des ères La paix splendide des parvis. Esprit du Monde et de la Terre, Qui, hors de l’ombre élémentaire, Lèves les torches du mystère Sur un univers qui s’éteint, De ton éternelle attitude Étonne le désert lointain, Et que ta haute servitude Anime encor la solitude Où s’ensevelit mon destin. Et pour que l'horizon s’éclaire Du flamboiement de ta colère, Au front du portique angulaire Cloue en formidables faisceaux, Sur les chapiteaux des pilastres, Un essaim d’aigles colossaux Dont les yeux brûlent, tels des astres, Dans la pierre où tu les encastres Comme des rostres de vaisseaux. Et vous, dont la présence crée La sainte lumière éthérée, Princes de la Beauté sacrée Qui priez sous le grand ciel noir, Vous à qui seul je pourrai rendre Les pompes du suprême soir, O vous seuls qui pouvez comprendre, Prêtres de vos autels en cendre, Un culte à jamais sans espoir! Vous tous dont le geste m’enseigne, Que votre mémoire dédaigne La Terre désertée où saigne La vanité du vieux soleil; Et, hors de l’antique mensonge De l’occident et du réveil, Que les assises de mon songe Où jamais l’ombre ne s’allonge Gardent votre dernier Conseil! Car je veux bâtir l’épouvante De mes tours que l’orage évente, Tombeau de mon âme vivante, Pour cette heure où, de toutes parts, Emplissant l’enceinte, fermée Du triple orbe de mes remparts, Debout, en ma veille alarmée, La Mort, belle comme une armée, Surgira dans les étendards. Le Servage. De quels pôles viens-tu, Souffle! âme du Poème? Noir ouragan lyrique où la nuée essaime Par vols de strophes en fureur, O sombre esprit de l’Ode, ô chevaucheur d’orages! Dont l’ombre, épouvantant des océans sans plages Plane sur des eaux de terreur? Ma force a trop longtemps souffert l’âpre et superbe Rébellion de ta folie ardente, ô Verbe! Trop longtemps je fus enivré De ton fracas de bronze où des foudres s’écrasent, Et du déroulement de triomphes qu’embrasent Les feux de ton courroux sacré. O Nombre! trop longtemps j’ai laissé mon oreille Retentir des échos que ta révolte éveille, Et s’emplir du tumulte armé Des rythmes que ta voix jette aux cieux de l’espace, Quand le rauque aquilon de la Parole passe Par l’orgueil des buccins clamé, Aujourd’hui, c’est mon tour! Et l’effort qui te brise Pèse sur ton effort de toute la maîtrise Sereine de ma volonté, Et je veux, opprimant ta sauvage détresse, Que ton servage illustre, en frémissant, caresse Les deux bras qui t’auront dompté. La gloire de tes noms divins en vain flamboie! Et je vais te lier, vivant, comme une proie, A l’arc de fer de mes arçons, Pour que puissent mes mains, joyeusement cruelles, Mêler en se jouant les pennes de tes ailes Et leurs tempétueux frissons Aux crins éblouissants de mon cheval terrible... Rien n’arrachera plus de l’étreinte, insensible Ainsi qu’un étau de métal, Des rets profonds de la pensée étincelante, Ton désespoir cabré dont l’horreur ensanglante Les mailles du filet brutal. Allons! la route est longue et la tâche commence! Sous les cieux où planait ta royale démence Marchons, chercheurs de vérités, Et je serai le maître et tu seras l’esclave, De qui la pourpre vive à mes bras qu’elle lave Mettra des joyaux irrités, Et, si jamais ton obéissance assouplie Souffre que, sans péril, ma clémence délie Tes entraves aux lacs d’airain, Tu marcheras devant mon rêve et dans ma voie, Vêtu de bronze, armé de fer, drapé de soie, Ainsi qu un héraut souverain, Tu marcheras, tenant mon cheval par la bride, Et quand, porteur du globe et du glaive splendide, Tu t’inclineras devant moi, Ma face accueillera ton redoutable hommage De ce sourire blanc et lumineux d’image, Qui désormais sied à ton roi. Agir? Certes, le rêve est grand de celui qui s’isole Entre les murs massifs de son caveau d'airain, Et, forgeron cyclopéen de la parole, Bâtit dans sa pensée un monde souterrain, Et dont l’orgueil jaloux, superbement timide, Veut, loin du bruit sans nom des maux inexpiés, Ignorer si son oeuvre, inutile et splendide, Rayonne sur la Terre ou se meurt à ses pieds. Mais celui qui, dressé sur les foules sauvages, Va leur clamer des mots qu’elles ne savent pas, Et, comme un cap debout au rempart des rivages, Entend mugir la mer des haines sous ses pas, Celui dont la vertu hautaine et douce affronte La colère civique aux tumultes hideux, L’ironique mépris des sages, et la honte D’avoir parlé trop tôt pour être compris d’eux, Celui-là n’est-il pas de plus haute stature? Son nom injurieux, aujourd'hui détesté, N’éblouira-t-il pas l’humanité future, Dans le temple à venir de la sainte équité? Mais toi! sombre rhéteur ou radieux poète, Si l’Esprit, oppresseur de ta pensée en deuil, Ne lui permet même pas de lever la tête, Quand la pourpre des saints éclabousse ton seuil, Si ton geste, captif du cercle blanc des lampes, A l’heure où la nuit tiède épuise ses parfums, A, d’une main distraite, écarté de tes tempes, Comme un bourdonnement d’insectes importons, L’écho du bruit que font, dans l’arène civile, À des jours où Lucain, du moins, a su mourir. Dans le silence lâche et la stupeur servile, Le rire du Héros et le chant du martyr; À la cynique impiété si tu n’opposes Que les altiers dégoûts de ta propre vertu, Si, parmi les bourreaux, devant les justes causes, Tu t’es croisé les bras et n'a pas combattu, Si, doreur de joyaux ou ciseleur d’armures, Oubliant ton coeur d’homme et ce que tu lui dois, Tu détournes les yeux et te crois les mains pures, Pour n’avoir pas de sang aux ongles de tes doigts, Si tu n’as su, perdu sur nos routes banales, Quel exemple choisir où le droit s’incréa, Et, s’il faut préférer, pour graver des annales, Le style de Tacite au fer de Chéréa... Ne crains-tu pas qu’au fond de ton âme ne glisse Un réveil onduleux de remords endormis, Et que ta conscience en toi trouve un complice Au crime inconscient que d’autres ont commis?. . . IV. La Tentation De Science. . À l’oeuvre donc! ô sombre et pur esprit de l’Homme! À l’oeuvre jusqu’au jour encore inaperçu, Où, du possible en toi réalisant la somme, Tu te reposeras dans l’infini conçu... La Sagesse D’Orient. L'Illusion. Laisse à ceux qui se croient des vivants, l’épouvante De sentir, dans leur forme innombrable et mouvante, Leur fibre s’endurcir et s’assécher leurs os, Dans ses lacis profonds aux mailles refroidies, Leur chair se faire pierre, et des veines roidies Epaissir les tissus et figer les réseaux. Laisse-leur la douleur qui s’étonne et mesure Par quelle inéluctable et fatidique usure La force doit décroître et le coeur s’appauvrir, Et, comme dans l’argile une eau qui s’évapore, Par le soleil des jours filtrée en chaque pore, Leur pourpre lentement s’épuiser et tarir. Laisse ceux-là que la vaine lumière enivre S’attarder à la lutte inutile, et poursuivre, Dans le taillis vital que peuple un combat noir, L’envahisseur muet dont l’approche tenace Enveloppe, de son invisible menace, La citadelle rouge où défaille l’espoir. Si leur main patiente en s’effrayant décompte, Dans le soir qui descend ou dans l’aube qui monte, Chaque jour qui s’ajoute à leurs jours révolus, C’est qu’ils ne savent pas, eux dont le doigt dénombre Les moments d’une année et les ombres d’une ombre, Que voici bien longtemps déjà qu’ils ne sont plus. Si, pour leurs yeux que le regret stérile voile, Les feuilles d’or bruni, dont la jonchée étoile Les sentiers chauds et doux de leur précoce été, Marquent la fuite obscure et la détresse intime De la sève qui manque aux formes qu’elle anime, C’est qu’ils ne savent pas qu’ils n’ont jamais été. Nous, de qui la pensée a fixé l’existence Dans l’immanente paix de l’unique substance, Délivrés de la vie, affranchis du trépas, Nous qui ne pouvons plus ni mourir ni renaître, O Rêveurs d’Occident! nous avons cessé d’être Dès l’heure où nous avons su que nous n’étions pas. Si, comme nous, bravant l’Apre foi de ta race, Tu veux que l’être entier, qui fut le tien, s’efface Dans l’instant éternel que ton rêve a conçu, Ferme sur tes regards les deux portes du monde, Et comprends, d’autant mieux que l’ombre est plus profonde, Que tu n’as plus été dès l’heure où tu l’as su. Comme un nageur vaincu par la fureur marine, Qui croise ses deux bras lassés sur sa poitrine, Et renonce à souffrir en cessant de lutter, Repousse le servage affreux de l’espérance, Pour qu’aux flots infinis sombre ton apparence, Sans que d’elle jamais rien puisse remonter. Ceux Qui S'endorment. O Maître! nous dormons sous l’aile des tempêtes Que berce la ramure immense du savoir, Le vent de l’infini, qui te parle ce soir, A, sans nous éveiller, fait neiger sur nos têtes Les fleurs de ta pensée et de ton désespoir. Nous ne voulons plus rien de la vie et du monde; L’oeuvre entière des temps sombre dans nos yeux clos: Ainsi qu’un vain mirage absorbé par les flots, A l’occident voilé de notre nuit profonde, L’inutile soleil brise ses javelots. Rien n’écartera plus le linceul volontaire Que tisse sur nos corps la calme horreur des monts: Depuis les jours premiers des antiques limons, Le temple sidéral et la divine Terre Sont une ombre du rêve où nous nous abîmons, Le flot illimité des formes et des causes, Battant à coups rythmés les grèves du trépas, Efface en se jouant la marque de nos pas, Mais nous sommes si loin des êtres et des choses Que, le sachant présent, nous ne l’entendons pas. L’heure vient, qui n’est plus lumière ni ténèbres, Où nous ne verrons plus, nous qui voyons sans yeux, Luire sinistrement, dans le soir odieux, Sur le chevet sacré de nos couches funèbres, Le visage du songe indéfini des dieux; Où nous-mêmes, dé qui le sommeil n’a pas d’âge, Mais qui gardons, de la vaine réalité, L’illusion d’un monde un moment reflété, Abolirons en nous, sans que rien en surnage, Cet instant éternel que nous avons été. Ne parle plus. Ta voix, en qui vibrent encore Le bronze des tocsins et l’acier des combats, N’est rien qu’un bruit semblable à tous ceux de là-bas, Pareil aux autres bruits de la foule sonore, Qui frappe l’air mortel et ne nous trouble pas. Mais les ombres par ton verbe ardent remuées, Forces dont ta pensée est le vivant levain, Fourmillement farouche où s’ordonnent en vain Des monstres nés d’un accouplement de nuées, T’interdisent le seuil où t’attendait ta fin. Fais comme nous. Bientôt, par degrés insensibles, Porté sur l’orbe d’or que ton songe a tracé, Tu t’évanouiras comme un astre glacé, Comme, au gouffre lacté des univers visibles, Un soleil décroissant lentement effacé. Le Rêve d’Occident. Vous qui dormez, laissez à l’Occident son Rêve! O Sages abîmés au sommeil sans mémoire, Sous les nappes sans fond que la réalité, Par son intermittente et fugace clarté, Argente de lumière et de ténèbres moire; En qui survit peut-être, au sein des absolus, Vacillant souvenir de la terrestre voie, La conscience ultime et la suprême joie, D’être enfin de ceux-là qui ne renaîtront plus, Qui, dans l’Être total ayant conquis un être Que les cycles futurs ne vous reprendront pas, Ne retournerez plus dans les sphères d’en-bas Combattre pour savoir et souffrir pour connaître! O Sages délivrés du rêve et de l’effort, Que ne jettera plus au flanc sacré des mères Le retour cadencé des formes éphémères, Affranchis de la vie et sauvés de la mort! Oubliez-nous! laissez nos sonores écumes Battre le roc des temps par les siècles lavé!... Là-bas, le vent ne s’est pas encore levé Qui vous rapportera la vague que nous fûmes, Quand, lassé d’avoir si longtemps senti frémir Dans ses pennes l’ivresse auguste du tonnerre, L’Esprit, qui fut le nôtre, aura, gagnant son aire, Ployé son cou sous son aile pour s’endormir. La lumière a jailli pour la genèse humaine. Comme le créateur des vieux livres hébreux, Où l’enfant qu’il était lut des mots monstrueux, L’Homme de l’Occident commence sa semaine. Voici le premier jour et le premier matin Qui le verra, devant sa forge qui s’allume, Frapper, sous les marteaux dont sonne son enclume, Le monde à l’effigie âpre de son destin; Pour que, corps profané qu’entament les tenailles, En son assise où la vie antique a frémi, Le globe éventré jette à son frêle ennemi La rançon dérobée aux filons de ses failles, Que le métal vaincu râle comme une chair, Que la matière, ainsi que le tronc sous la hache, Geigne, et que la machine étincelante crache Aux vents la toux en feu de ses poumons de fer. En vain l’ouragan crie et la tempête vole: La foudre est prisonnière et l'orage est dompté, La stridente vapeur meut notre volonté, Et le ductile éclair s’est fait noire parole. Et, du cercle torride au double arc des glaciers, Des continents massifs à la mer fugitive, Notre Terre surprise a frissonné, captive Aux mailles d’un réseau de cuivres et d’aciers. C’est le premier moment de l’effort qui nous livre La force aux mille pieds et la flamme aux cent yeux, Et, si la mort enfin nous a repris nos Dieux, Nous allons faire un Monde, et ce monde va vivre. Les Eléments, sachant que le maître est venu, Résignant dans nos mains leur liberté sauvage, Protégeront, de leur volontaire esclavage, Ce seuil d'où la science a chassé l’inconnu. Les voix sans nombre de la Nature, perdues Dans l’immobile songe où le passé s’endort, Comme la foule au fond d’un sanctuaire d’or, Pour mieux laisser parler l’Homme, se seront tues. D’un pôle à l’autre alors l’immortelle cité, Promise au style altier des Histoires futures, Rassemblera, sous ses hautes architectures, Le règne humain, conquis à la sainte unité. Et, du sol où la race aux yeux bleus, la première, A voué son génie au labeur souverain, Surgira la futaie aux ramures d’airain Dont la sève est de flamme et la fleur de lumière, La géante forêt du travail, débordant Sur tous les horizons et toutes les frontières, Dont l’âme aux générations, ses héritières, Léguera le secret du Rêve d’occident. Et ces autres viendront, qui, vivant notre idée, Feront, du globe obscur et froid où nous campons, Le triomphal vaisseau dont les mille entreponts À l’écho sidéral jetteront leur bordée; Qui, tel un équipage en révolte, à la voix De ces Porteurs de Feu qui veillent à la proue, Du gouvernail terrestre arracheront la roue Aux invisibles mains des invisibles lois. Alors notre planète entière, enveloppée Du sacré flamboiement de notre oeuvre accompli, Sur l’univers dans l’ordre antique enseveli, Etincellera comme une pointe d’épée. Et les Astres tournant au vide ténébreux, Systèmes qu’à jamais gardent à l’existence D’inflexibles rapports de masse et de distance, Soudain épouvantés, se montreront entre eux Cette Terre, échappée à la chaîne des causes, Qu’en des orbes nouveaux, par son vouloir élus, Conduit une Raison mortelle, qui n’est plus L’éternelle Raison des êtres et des choses, Cependant que, débout à la barre, parmi L’embrun incandescent des pâles nébuleuses, Ephémère pilote aux rides douloureuses, L’Esprit prométhéen, en qui l’espoir frémit, Lira, dans l’ombre ardente au loin ensemencée D’une averse sans fin d’astérismes épars, Les chiffres dont l’ardent essaim, de toutes parts, Sur le vol du calcul portera sa pensée. Et peut-être, à cette heure où, sur son front, le soir Couvrira le treillis des noires arcatures, Et marquera, de ses clous d’or, leurs lignes dures, Croira-t-il, au lointain du possible, entrevoir L’heure où nos fils, guidés par le choeur des poëtes, Pourront, réalisant enfin le rêve ailé, Armer, pour envahir l’archipel étoilé, Aux rades du soleil, l’escadre des comètes. L’Exemple. A l’oeuvre donc, ô sombre et pur esprit humain! Debout! Rhéteurs couchés dans les fleurs du chemin, Sages assis sous les grands arbres de la route! Empédocles de la connaissance, debout! A l’horizon sanglant le volcan gronde et bout; Que vos pieds, secouant la poussière du doute, Sans que tremblent les os ou blêmisse la chair, Chaussent du héros mort les sandales de fer. Vers le mont embrasé dont frissonnent les pentes, Marchez! L’impiété fut agréable aux dieux De celui qui tenta ces sommets, dédaigneux Des basaltes sifflants et des laves rampantes. Et s’il a succombé sous un ciel ennemi, Si les noirs soupiraux de l’abîme ont vomi Sa cendre calcinée à la face des astres, La Mémoire, inutile au deuil de tels désastres, Ne saura pas vous dire, ô vivants d’aujourd’hui! De quel suprême orgueil ses yeux mourants ont lui. Seul, le Martyr est grand qu’un sort aveugle accable, Et qui, les bras levés vers l’azur implacable, Sachant que de son sang fécond devra germer La semence à venir des hautes découvertes, Se drape au flux vermeil de ses veines ouvertes, Et, souffrant sans se plaindre, est mort sans blasphémer. Mais, si sa volonté, par ses affres trahie, Se sentit par le froid de l’angoisse envahie, Ses fils pieux devront l’ignorer, et du moins, S’il a faibli devant la révolte des choses, Son sépulcre de feu n’a, sous ses voûtes closes, Scellé qu’un désespoir digne de tels témoins. Le Héros à sa race a légué son exemple. Mais le bûcher plus haut fait la pourpre plus ample: La lyre antique avait sept voix, et sept flambeaux Illuminaient jadis l’éther. Notre pensée, Par le monde entrouvert à nos yeux dépassée, Promet son nouveau ciel à des rythmes nouveaux. A l’oeuvre donc, ô sombre et pur Esprit de l’Homme! A l’oeuvre! jusqu’au jour encore inaperçu, Où, du possible en toi réalisant la somme, Tu te reposeras dans l’infini conçu. Tu sais que désormais l’unique récompense, Qui t’attend dans les cieux du secret dévoilé, Sera, dans le moment exact où ce qui pense S’absorbera dans l’être à toi-même égalé, L’arrêt instantané, sur le cadran du monde, Du stylet, jusqu’alors impossible à fixer, De qui le pas fatal, de seconde en seconde, Mesure ton devoir et t’oblige à penser. Et, délivré de l’âpre aiguillon qui te presse, Du vouloir nécessaire et de l’effort moral, Tu te confondras en l’immobile sagesse, Total inconscient du savoir intégral. Le Vaisseau. Pour Madame Delarue-Mardrus. Aujourd’hui notre terre est une nef, que guide L’équipage invisible et muet à la fois Des forces sans regards et des aveugles lois, Et que couvre une foule anxieuse et timide. Comme un troupeau bêlant, sous le tillac de fer, Écoute gronder l’âme énorme du navire, L’Humanité stupide en frémissant admire Haleter, dans la nuit de l’implacable éther, Tout l’inconnu sinistre et vague, que recèle En ses flancs mugissants le vaisseau de granit, De qui l’effort obscur emporte à l’infini Sa vie où se confond la vie universelle. Mais quelques-uns voudraient savoir, et, par moments, Les conducteurs de ces multitudes profondes, Dressés sur le fumier de leurs couches immondes, Interrogent des yeux l’horreur des éléments. Mais tout est sombre. Au loin, dans les ténèbres closes, Leur pensée inquiète écoute, sans rien voir, Battre? à coups réguliers, dans le silence noir, Le balancier fatal, régulateur des causes: Et la tourbe, tassée au pied des mâts, parmi La fade abjection du sang et de l’ordure, Parfois, sous l’âpre fouet de la bise plus dure, Semble de son sommeil s’éveiller à demi. Un remous de terreur inconsciente et folle La saisit, et, dans un écrasement brutal, La broie aux angles des parois, dont le métal Paraît soudainement rouge comme une idole. Puis tout rentre au néant accoutumé: le vent Apporte à temps égaux, par rapides bouffées, L’haleine étrange avec les plaintes étouffées Du monstre aux mille bras et qui n’est pas vivant. Sur la poupe déserte où luit, par intervalles, Comme un sillon d’acier, l’éclair vertigineux, La barre est sans gardiens, et seuls, d’horribles noeuds La tiennent droite et haute à l’assaut des rafales, A peine, inentendus du ciel illimité, Un murmure, et, parfois, un cri de chair souffrante, Et, d’instant en instant, dans l’ombre indifférente, Le choc sourd d’un cadavre aux flots pâles jeté... Les siècles ont passé: la science élargie Nimbe de feux ardents notre front souverain: Mais, toujours, sous la tente aux pilastres d’airain De la mort, vainement par nos torches rougie, Nous écoutons plonger dans l’éternelle nuit Les trépassés, aux flots lancés comme des pierres, Et la même épouvante a cousu leurs paupières, Et le heurt de leur corps a fait le même bruit. Pourtant l’Homme, debout sur le pont qu’il encombre, À travers les barreaux qu’il s’obstine à ronger, Sur la mer sidérale a pu voir s’allonger Un double cône, noir comme un sillage d’ombre, Pendant que, du zénith au nadir éployé, Le Monde, océan d’or où confondant leurs lignes Les constellations cinglent, comme des cygnes, Dans notre vision d’une heure a flamboyé. L’inconnu sur ses gonds tourne comme une porte... Humanité des jours, n’as-tu pas entendu? Une détresse à ta détresse a répondu, Et le vent de l’espace immesuré t’apporte L’écho d’une lointaine et pareille douleur,.. Avec les morts flottants aux plis blancs de leur tombe, Le plomb de ta pensée au gouffre insondé tombe... Ah! nous ne sommes donc pas les seuls!... ô terreur! Soleils! avons-nous bien compris? Devons-nous croire Que la houle des cieux roule innombrablement La flotte astrale en marche au fond du firmament, Sous ses pavois de flamme et ses fanaux de gloire, Pour que chacun de ces prodigieux vaisseaux, Porteur aussi de vie et de chairs torturées, Vogue, en abandonnant, sur les routes sacrées Que son étrave creuse en sillons colossaux, Un ténébreux essaim d’âmes désespérées!... Les Ténèbres Suprêmes. Pour Pierre de Bouchaud. Sur quelles mers, sous quels caps de l’infini sombre, La flotte des soleils, aux pavois bardés d’or, Eteindra-t-elle enfin ses feux, sanglants encor Des suprêmes combats livrés aux Dieux de l’ombre? Combien d’humanités, nombrant par millions Leurs âmes, lasses et lourdes de combien d’âges, Auront donc fourmillé sur les puissants bordages Des planètes tanguant au creux de leurs sillons? Que de fois aurez-vous, ô vivaces fournaises! À l’étrave de feu des mondes, arboré, Comme une enseigne aux crins chevelus, la forêt Renaissante toujours des mortelles genèses, Avant que le froid noir de l’abîme glacé, Sur vos mâtures de flamme, n’appesantisse L’étreinte du linceul implacable, que tisse Chaque heure descendue aux limbes du passé? Vous qui cinglez, parmi la gloire de vos voiles, Savez-vous, ô vaisseaux qu’enveloppe l’éclair! Si la houle sans fond de l’impalpable éther N’est pas faite déjà de cadavres d’étoiles? Vous qu’emporte le vent de l’espace et qu’endort, Comme un souffle nocturne un essaim d’éphémères, Le retour mesuré des cycles et des ères, Galères de la nuit, que n’attend aucun port, Savez-vous si, là-bas, par delà la pensée, Quelque obscur inconnu, dans ses gouffres en deuil, Ne garde pas, aveugle et multiforme écueil, La route sans retour à votre essor tracée, Si de votre tombeau le ciel n’est pas le seuil? Alors, ô Terre! quand tes peuples éperdus Verront pâlir, par l’ombre éternelle étouffées, Les constellations, ces antiques trophées Aux arcs du firmament par leur rêve appendus, Quand, pris dans les remous des ultimes désastres, Ils ne pourront plus que deviner autour d’eux, Eparse aux profondeurs du vide monstrueux, La spectrale présence invisible des astres, Alors, sous l’assaut lourd du funèbre océan, Debout encor, prête à sombrer, sous la marée Des ténèbres, la Vie entière, exaspérée, Cloûra-t-elle, en défi formidable au néant, Le pavillon de l’Homme à l'axe de tes pôles Quand ils t’apparaîtront, fendant de leurs épaules L’épaisseur du suaire écrasant des soleils, Les farouches esprits du silence, pareils Aux figures armant le soc dressé des môles; Quand la Nuit te dira: « Tu n’iras pas plus loin! Vaisseau sacré, porteur de Dieux et porteur d’âmes! » Sur tes ponts envahis, où crouleront les lames, Tes suprêmes combats seront-ils sans témoins? Et quand dérivera, sous les muettes ondes, Sans doigt pour le compter et sans yeux pour le voir, Noyé dans l’insensible éternité du soir, Le débris du naufrage inaperçu des mondes, Cette heure viendra-t-elle où le ciel sera noir? Ou bien, dans l’agonie énorme des systèmes, O derniers combattants des nefs de flamme et d’or! Verrez-vous s’abaisser et fuir sous votre essor L’envergure d’airain des ténèbres suprêmes? Verrez-vous, ô vainqueurs de l’ombre aux larges lacs! S’éployant parmi la déroute des rafales, Vos voilures de pourpre aux hunes triomphales Couronner d’étendards l’orgueil de vos tillacs? Dans l'air où vibreront vos armures tendues, N'apercevrez-vous pas, sous les cieux entr’ouverts, Le fraternel essaim des nouveaux univers Appareillant au vent sacré des étendues? Alors, derrière vous ne pourrez vous laisser Ce tourbillon lacté, qui fut notre patrie, Et qui semble, avec les sables noirs qu’il charrie, Au fond du crépuscule infini s’effacer, Afin qu’abandonnant au vol de vos étraves, Les mondes disparus dans l’abîme sombres, Sous la stupeur des temps par le trépas murés, De la vie éternelle inutiles épaves, Dans votre vision vous regardiez grandir, Vers l’inconnu futur élargissant ses ailes, Hors de l’océan mort des étoiles mortelles, Hors de votre zénith, hors de votre nadir, L’être renouvelé des genèses nouvelles? La Vérité. O Toi dont nul mortel n’a soulevé les voiles, Dont nul porteur de Dieux, nul ravisseur d’étoiles N’a vu frémir encor la vierge nudité, Vers qui, du fond des temps, monte, jamais lassée, Par l’ouragan des jours, comme un aigle, bercée, Toute notre espérance avec notre pensée, Unique et multiforme et sainte Vérité! Ne descendras-tu pas de ton trône de gloire, En quelque nuit où des planètes de victoire Palpiteront comme l’écume de la mer, Où ton temple intégral, des assises au faîte, Te redira, sous ses lampadaires de fête, Et l’angoisse du monde et les chants du prophète, Par les gueules du bronze et les bouches du fer, Où les foules, battant sous la houle des astres, Encombrant l’arcature aux terribles pilastres Des pourpres équateurs et des septentrions, De leurs millions de voix acclamant ta venue, Jetteront, dans l’accent de quelque hymne inconnue, Vers l’arche de flamme où dort ta majesté nue, Ce que, depuis les jours, seuls vers toi nous crions? Ne surgiras-tu pas comme une destinée, Belle ainsi qu’une mère aux bras blancs, inclinée Sur la détresse humaine à tes pieds vagissant, Et ta pitié clémente enfin cèdera-t-elle Au seul désir divin par qui soit immortelle, Sous l’armure de chair où notre coeur pantèle, La rouge argile vive où naît la fleur du sang? Tu nous apparaîtras, fulminante et parée De la seule splendeur de ton aube sacrée; Les soleils flamboieront comme des signes lus, Les chevaux de l’éclair retiendront leur haleine, L’ombre, attentive enfin aux heures qu’elle égrène, Un instant cessera de marcher dans la plaine, Pour fixer la seconde où l’inconnu n’est plus. Et, tombant sous tes pas en ondes élargies Qu’alourdit le secret de toutes les magies, Les nuages jaloux qui te gardent encor De l’épreuve toujours promise à nos prunelles, Te livrant à nos mains saintement criminelles, Traceront, autour de tes lignes éternelles, Le nimbe fulgurant d’un zodiaque mort. Alors, selon des lois qui seront tes servantes, O force harmonieuse en tes phases mouvantes, À notre vision tu te révéleras Du gouffre intérieur à l’abîme suprême, Fermant d’un cercle d’or l’orbe entier du problème, Tu te fondras en nous, égalée à toi-même, Dans l’unité parfaite où tu t’accompliras. Alors, ô bâtisseurs de la cité des hommes, O créateurs d’efforts, ô constructeurs de sommes, O porteurs de flambeaux, ô porteurs de destin! Vous verrez, sous la fuite énorme des nuées, Vos torches, d’une vie étrange secouées, S’animer, mariant, en gerbes dénouées, La gloire de leurs feux aux gloires du matin, Soit qu’au bûcher ardent des mystiques merveilles, Vous ayiez allumé la lampe de vos veilles Et d’un foyer caché fait luire le rayon, Soit qu’en vos forges d’or, pour les ères rebelles, Vos bras aient martelé des paroles nouvelles, Tous, vous avez créé des heures éternelles, Et tous, vous comprendrez que votre oeuvre était bon. Car la flamme dont l'âme enveloppe vos têtes, Quelle soit arrachée aux serres des tempêtas Et tourne sur vos fronts comme un vol de vautours, Qu’elle soit au brasier des astres morts ravie, Où qu’étincelle prise aux laves de la vie, Elle brûle, à l’effort de vos mains asservie, La flamme est toujours pure, et l'autel saint toujours. Car toute fleur de feu que le chiffre ou l’extase Dérobent à ce ciel innombrable, qu’embrase L'écumante ferveur de l’océan lacté, Est une étoile où brille, eu sa puissance entière, Forme, idée ou pensée, esprit, souffle ou matière, Le firmament divin comblé de ta lumière, Unique et multiforme et sainte vérité! À Ceux Qui Viendront. O Temps futurs! de qui nos temps sont la genèse! Moissonneurs à venir pour qui nous labourons, Fondeurs, pour qui nos bras allument la fournaise, Marcheurs des jours nouveaux qu’annoncent nos clairons. . . POUR ALBERT LANTOINE. Oh! pourquoi suis-je né dans la première aurore D’un avenir que nul prophète n'a prédit, Pour qu’en entrevoyant ce qui n’est pas encore, Je trébuche à ce seuil que la lumière dore, Et que la mort inévitable m’interdit! O siècles, millions et millions d’années! Pourquoi donc, arrêtant mon âme dans son vol, M’avoir jeté parmi les mornes destinées De ces races à tout ignorer condamnées, Et que leur âge lie aux fanges de leur sol? Pourquoi sitôt tomber dans la tourmente humaine, Quand, devant l’infini s’ouvrant comme un vaisseau, L’intelligence hésite au bord de son domaine, Quand la science neuve et qui s’éveille à peine Vagit comme un enfant dans son humble berceau? Plus tard j’aurais vécu dans la cité future, Dans le règne prévu du savoir à venir: J’aurais été la voix qui formule et mesure Les éléments de l’orbe où la vérité pure Dans l’absolu du monde au monde ira s’unir. Plus tard j’aurais vécu sans amour et sans haine, Sans mépris pour des dieux qu’on n’adorera plus, J’aurais, roi par l’esprit et la lyre hautaine, Contemplateur serein de la nuit souterraine, Eventré le tombeau des cycles révolus. J’aurais, sur la misère immense de leur songe, De l’équité promise allumé le flambeau, Et pardonné, dans l'âme où ma justice plonge, Sous les ténèbres d’or et de sang du mensonge, À l'erreur qui fut grande, au rêve qui fut beau. J’aurais, sur des passés qui ne sont pas encore, Promené la lueur de ma pitié de feu; J’aurais, Prêtre lauré des cultes qu’on instaure, Cherché, sur les autels dont l’encens s’évapore, Celui qui de leurs dieux fut le moins loin de Dieu. Et, dans ces jours d’horreur retrouvant quelque ancêtre, Quêteur aux yeux ardents de l’éternel secret, Réveillé sa pensée altière et fait, peut-être, A ceux-là qui sont morts sans pouvoir se connaître, L’aumône merveilleuse et grave d’un regret. Humanité qu’un jour verra surgir de l’ombre, Ainsi que le soleil hors de l’océan noir, Et qui, du bloc géant de tes oeuvres sans nombre, Monteras vers un ciel que leur ruine encombre, Toi qui pourras comprendre et qui pourras savoir, Fleur des siècles sur les siècles épanouie, Poètes qui serez les princes qui viendront, Sages qui marcherez dans la gloire éblouie, O confesseurs futurs d’une église inouïe, Légions dont l’Esprit aura marqué le front! Mon âme vous salue et ma chair vous envie Et vous jette un appel que vous n’entendez pas, Bienheureux qui dormez aux limbes de la vie, Que des créations la ronde inassouvie Laisse encor sommeiller loin du bruit de nos pas. S’il nous est défendu de le deviner même, Cet inconnu sacré qui s’ouvrira pour vous, Et si la mort, dont vous résoudrez le problème, Sépare nos destins de votre fin suprême, O frères qui SAUREZ! souvenez-vous de nous! Aux Sages A Venir. Mais quand vous reviendrez du profond de vos veilles, Maîtres de la pensée et du savoir futurs, O calmes découvreurs des suprêmes azurs, Quand, las du faix conquis des lointaines merveilles, Lourds des derniers secrets des derniers univers, Vous déploierez, pour les nations étonnées, Devant le peuple humain, roi de ses destinées, Les registres du monde à ses regards ouverts, Quand vous redescendrez dans la cité de gloire Où les vivants d’alors pour vous s’assembleront, Quand, princes de ces temps, le diadème au front, Déjà sacrés par le génie et la victoire, Vous laisserez tomber, comme d’un firmament, Sur la muette nuit des parvis et l’attente De la foule pieuse à vos pieds haletante, Du mystère vaincu l’entier enseignement; Alors vos lyres, en des rythmes, dont la langue, Au marbre le plus pur qu’aient autrefois sculpté Les prêtres somptueux de l’antique beauté, Sommeille encore, ainsi que la gemme en sa gangue, Vos lyres, dans les vents qui se tairont, ainsi Que font silence les multitudes profondes, Jetteront des accents aux grandissantes ondes, Et qui diront des mots comme ceux que voici: « Les ombres du problème ont déserté les cimes Où l’esprit impuissant si longtemps a rêvé, Et, des splendeurs des pics à l’horreur des abîmes, Le voile entier d’Isis, par nos bras soulevé, N’est plus qu’un haillon mort qu’emportera l’orage, Et dont se vêtira, sur quelque étrange plage, La détresse éblouie ou la honte sauvage Des mondes qui l’auront trouvé. « Nos yeux ont vu plus loin que le ciel et la vie: Des éléments captifs étreignant le faisceau, L’Homme désormais règne, et la Terre asservie Tressaille sous nos pas comme un pont de vaisseau. En vain l’immensité tourne comme une roue, Nous connaissons la route, et, penchés à la proue, Nous guidons dans l’éther, que son sillage troue, L’astre qui fut notre berceau. « Si nos aïeux, dompteurs de boeufs et de cavales, Sentaient se rallumer pour nous leurs yeux éteints, Ils pourraient admirer, dans nos nuits triomphales, A l’heure où s’assemblaient leurs songes incertains. Seuls quadriges qui soient dignes de nos arènes, Les chevaux du soleil entravés dans nos plaines, Et, courbé sous le joug de nos mains souveraines, L’attelage de nos destins ». Lorsque retentiront des paroles pareilles, De quel effroi nouveau seront-ils donc glacés, Ces survivants debout parmi tant de passés, Et de quelles clameurs s’empliront leurs oreilles! « Si l’inconnu n’est plus qu’un sépulcre comblé, Si l’hydre de l’abîme a clos ses mille gueules, Si les pôles tournants, dont les géantes meules Broient les soleils épars comme des grains de blé, Désormais dans nos mains sont des leviers dociles De qui notre pouvoir a maîtrisé l’effort, Si, par delà le phare allumé de la mort, L’océan du secret nous a livré ses îles; Si, dignes héritiers des antiques aïeux Qui vainquirent la foudre et soumirent ta Terre, Nous avons exploré l’orbe entier du mystère, Et fait parler enfin le sphinx silencieux; Si vous ne nous laissez, Rois de l’ombre abolie, Maîtres nimbés des feux du suprême savoir, Plus rien à désirer et plus rien à vouloir, Si tout est consommé de la tâche remplie, Que nous sert-il de vivre et d’être désormais? Et puisque l’heure sonne où notre solitude Se fige en immobile et blanche certitude, Regardez en bas, et voyez de vos sommets, Vous dont les torches d’or ne sont que de la cendre, Dédaigneuse d’un ciel où l’infini muré Ne répond plus à son rêve démesuré, La vieille Humanité sur sa couche s’étendre, Et, devant l’oeuvre faite où tout va s’accomplir, Sous les astres témoins de sa seule présence, Dans l’inutilité de sa toute-puissance L’Esprit de l’Homme en lui-même s’ensevelir! Mais que son cri dernier vers vos tombes célèbres Monte, et que votre nom soit enfin réprouvé, Princes de notre orgueil, qui n’avez rien trouvé Dans l’absolu conquis qu’un néant sans ténèbres!... » La Réponse Du Dernier Sage. Peut-être alors ces Rois du lointain avenir, Dédaigneux des clameurs et des fouies trompées, Laissant la colère aux voix de bronze barrir Et siffler sur leurs fronts l’haleine des épées, Formes par l’ascétisme inique enveloppées, S’enfermeront dans le silence pour mourir. Mais peut-être l’un d’eux, vainement outragé, Qui sera le plus grand parmi ces hommes d’ombre Sur qui les astres et les temps auront neigé, Se lèvera, superbe et blanc, dans l’air chargé De la poussière d’une Humanité sans nombre, Sur la vie attentive et le monde changé. Spectre dominateur du funèbre niveau Des nations, fantôme aux gestes de clémence, Qui jettera, du seuil prochain de son caveau, Aux sillons noirs des multitudes en démence, Avec le blé de sa parole, la semence De l’espoir renaissant et du rêve nouveau; Il apparaîtra seul et calme, surgissant De l’épouvante des houles blasphématoires, Sur l’occident drapé de ténèbres de sang, Et le vol orageux des futures histoires, Sur ses lèvres que les ans font évocatoires, Du verbe salutaire élargira l’accent: « Ne désespère pas encor, poussière humaine, Qui roules en monceaux sur les routes du temps! Si l’espace intégral, devenu ton domaine, Pèse sur ta pensée aux orbes haletants, Si devant nous, dont l’âme a rempli la Nature, L’illusion des Dieux, comme la foudre, a fui, Si l’antique Démiurge est notre créature, Si, des feux du Centaure aux gloires de l'Arcture, Rien ne nous a parlé de lui; Si nous ne rapportons, de ces déserts de cendre, Pas même une étincelle à tes flambeaux éteints, Si, sur tes temples morts, tu nous vois redescendre, Sans même une promesse offerte à tes destins, Ne devines-tu pas, hors des choses sensibles, Parmi cet infini qui n’est plus qu'un bûcher, Un monde intérieur aux cercles invisibles Où d’autres infinis, encore inaccessibles, Nous pénètrent sans nous toucher? Si tu ne peux plus lever les yeux vers les astres Pour y chercher un nom par nos mains effacé, Aux voûtes de la Nuit sombre, où tu les encastres, Si les lettres du nom divin même ont passé, Etends ces bras que tu dressais vers la lumière, Et cherche autour de toi, dans ton ombre, à tâtons; Dans l’enceinte du rêve où s’ouvre ta paupière, Il est des seuils secrets dont nul ne sait la pierre, Et que jamais nous ne heurtons. Des univers, aux sens interdits, et qu’éclairent Des étoiles que tes yeux ne contemplent pas, Ralentissent leur cours fatal ou l’accélèrent Selon le rythme ardent qui balance leurs pas. Où la torche a brûlé, les ténèbres plus grandes S’élargissent de leur inconnu révélé; Si purs que soient tes voeux et si haut que tu tendes, Au Temple dont nos doigts ont compté les guirlandes, Le saint des saints reste voilé. Tu n’aspireras plus à ces lointaines cimes D’où nous te revenons sans avoir rien trouvé, Tu ne lanceras plus, sur la mer des abîmes, Ces vaisseaux que l'éclair, par nos bras entravé, Guide sur un rayon de flamme au promontoire Où la création semble enfin se lasser, Tu n’imposeras plus le joug de ta victoire Aux archipels lactés dont s’étonne la gloire D’avoir vu nos drapeaux passer. Le mystère étoilé qui troublait tes ancêtres, Mirage d’or éteint par l’or de ton flambeau, A la source éternelle où retournent les êtres Retourne, comme un mort qui rentre en son tombeau. Mais si, dans l’air nouveau que ta pensée explore, Un premier crépuscule endort l’espoir humain, Ton oeuvre peut attendre une seconde aurore, Où ce monde, qui pour l’Homme n’est pas encore, Sera l’inconnu de demain. Jamais tes fils, si grands que ta foi les pressente, N’en pourront pénétrer la suprême raison, Que t’importe! Vois-tu leur volonté puissante A l’assaut des remparts cernant leur horizon Monter, et leur effort décupler son étreinte, Comme un bélier géant sur des créneaux rué?... Mais le mur abattu découvre une autre enceinte, Et le bloc noir des tours fermant la cité sainte N’en paraît pas diminué... Car le monde est sans borne et sans borne ton rêve. Car ce qui fut toujours ne finira jamais, Si rien n’a commencé, rien non plus ne s’achève: Il n’est pas de premiers ni de derniers sommets. Et ton ascension vers la gloire intégrale Se poursuivra sans fin, sur les orbes de feu Que trace à tout jamais, sans terme ni milieu, De l’esprit éternel l’éternelle spirale, Infinie, ainsi qu’ÉTAIT Dieu. » Au Dieu Inconnu. Nous qui ne verrons pas les vainqueurs revenir, Ceints de palmes de flamme et de gloires ailées, Et qui n’entendrons pas, sur nos tombes scellées, Leurs quadriges, dans le soir triomphal, hennir; Qui n'admirerons pas, du fond des foules blêmes, Quelles haines aux bras furieux tresseront La couronne d’épine et de sang à leur front, Qui ne connaîtrons pas nos Héritiers suprêmes, Nous, courbés sur l'emblave où nous nous acharnons, Fléchissant sous le faix de notre oeuvre grossière, Devanciers oubliés de qui l’humble poussière Ignorera toujours leurs faces et leurs noms; Puisque, pour la pensée, en soi-même affranchie, L’idéal réclamé par notre rêve errant Sera notre Raison humaine, réfléchie En ce qu’elle aura de plus grand, Puisque, pour la justice à nous-même affrontée, Le parfait pressenti par notre songe obscur N’est que notre vertu mortelle, reflétée En ce qu'elle aura de plus pur, Puisque, pour cet Esprit dont nous sommes la lyre, L’immobile Beauté dont le Verbe est l'autel N’est rien que ce poème ineffable, où se mire Ce que nous avons d’éternel, Puisque tout ce qui fut la créature et l’Être, Et Celui que la Vie adorait à genoux, Comme cet Univers qui ne peut se connaître, N’a de conscience qu’en nous, Nous que n’éclairera pas l’aube qui se lève, Nous qu’appelle la tombe en ses ombres de fer, Remettant notre espoir et notre exemple offert Aux mains de descendants dignes de notre rêve, Avant que meure en nous l’être aux langues de feu, Comme le Sage fit, dans l’agora d’Athènes, Dédions les travaux de nos mains incertaines A l’inconnu de ces Humanités lointaines, Peut-être en genèse de Dieu. 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