Le Coeur Solitaire Par Charles Guérin (1873-1907) TABLE DES MATIERES RECUEIL I ô Mon Ami Poème I Poème II Poème III Poème IV Poème V Poème VI Poème VII Poème VIII Poème IX Poème X RECUEIL II A FRANCIS JAMMES Poème XI Poème XII RECUEIL III FENETRES, A M. MAGRE Poème XIII Poème XIV Poème XIII Poème XIII Poème XIV Poème XV Poème XVI Poème XVII Poème XVIII Poème XIX RECUEIL IV MELANCOLIES A VIOLLIS Poème XX Poème XXI Poème XXII Poème XXIII Poème XXIV Poème XXV Poème XXVI Poème XXVII Poème XXVIII Poème XXIX Poème XXX Poème XXXI Poème XXXII Poème XXXIII Poème XXXIV Poème XXXV Poème XXXVI Poème XXXVII Poème XXXVIII RECUEIL V A LA MEMOIRE DE SAMAIN Poème XXXIX Poème XL Poème XLI Poème XLII Poème XLII Poème XLIV Poème XLV Poème XLVI RECUEIL VI A EMILE KRANTZ Poème XLVII Poème XLVIII Poème XLIX Poème L poème LI Poème LII Poème LIII RECUEIL VII AUTOMNE, A MR LAFARGUE Poème LIV Poème LV Poème LVI Poème LVII Poème LVIII Poème LIX Poème LX Poème LXI RECUEIL VIII INQUIETUDE, A P FORT Poème LVII Poème LVIII Poème LIX Poème LX Poème LXI oème LXII Poème LXIII oème LXIV Poème LXV Poème LXVI RECUEIL I Poème I ô Mon Ami ô mon ami, mon vieil ami, mon seul ami, d'entre tout ce passé déjà mort à demi rappelle-toi nos soirs de détresse commune, l'été, dans un jardin public baigné de lune. Après avoir de rue en rue longtemps erré, nous nous asseyions là, le coeur désespéré, sous le feuillage noir entouré de nuit claire. Il faut croire, être bon, sourire, admirer, plaire, aimer, soupiraient l'ombre et l'eau, toutes les voix nocturnes, qui parlaient et chantaient à la fois. Il faut aimer, venez, nous avons d'enlaçantes caresses, murmuraient près de nous des passantes; et la brise, à travers les fleurs et les rameaux, faiblement répétait encor les mêmes mots. Il faut aimer, disaient les bouches sur les bouches; mais leurs tendres conseils nous rendaient plus farouches, et nous restions crispés par un orgueil pervers. Un air léger glissait sur nos yeux entr'ouverts, la lune bleuissait les bosquets immobiles, et, dans l'obscurité des berceaux, les idylles chuchotaient. ô railleur, nous aurions dû pleurer, nous laisser vivre enfin, tressaillir, respirer l'arôme sensuel du foin coupé, des roses; avec avidité jouir de toutes choses, et répondre à la chair qui nous cherchait ce soir. Mais les coeurs trop subtils savent mal s'émouvoir. En regardant passer les formes vaporeuses des amants suspendus aux bras des amoureuses, nous ricanions, les poings levés contre le ciel; tu tendais à ma soif des paroles de fiel, et j'offrais à ta faim des mots pétris de cendre. Ah! Pourquoi donc toujours en soi-même descendre? Pourquoi prétendre aller au fond de ses douleurs ou saisir les raisons de la grâce des fleurs? Pourquoi dans un creuset jeter l'âme et le monde et dans l'être infini laisser tomber la sonde? Nous n'aurions donc pas pu sentir plus simplement, et, livrés sans pensée au charme du moment, obéir au destin qui veut parfois qu'on vive, pleins d'ivresse, en suivant la nature naïve? Hélas! Dans la langueur de ces longs soirs d'été où tant d'amants depuis l'éden ont sangloté, nos veines ne roulaient qu'un sang libre de fièvres; un dur orgueil scellait le baiser sur nos lèvres et réprimait les pleurs qui nous venaient aux yeux. Au milieu des massifs d'arbres mystérieux une pâle clarté flottait sur les pelouses. L'air était doux. Amants et pensives épouses, tout être s'en allait sur un autre penché. Seuls, mon coeur solitaire et ton coeur desséché, gorgés de désespoir, d'amertume et de haine, reniaient cette nuit si saintement humaine. Poème II Souffrir Infiniment. . . souffrir infiniment, souffrir, souffrir assez pour que le soc tranchant et fort de la douleur ouvre à fond ce coteau de vigne desséché et qu'au prochain automne on vendange mon coeur! Souffrir? Je ne sais plus souffrir, j'ai trop pensé; et j'envie en mon dur sépulcre intérieur, ô lamentable Dieu des croix, ton front penché où des filets de sang versent de la fraîcheur. J'implore un coup de lance au flanc, j'ai soif de fiel. Qu'une femme, implacable entre toutes les femmes, me tende sa chair froide et sa bouche où je puisse me blesser d'un atroce amour! L'étoile au ciel palpite d'un éclat plus vif après la pluie, et notre âme renaît plus claire dans les larmes. Poème III Soirs De Stérilité. . . soirs de stérilité qui font l'âme plus sèche qu'une route où le vent de décembre a soufflé! Soirs où sous la douleur âcre le coeur gelé fait le cri d'une terre aride sous la bêche! On se sent seul, on se sent las, on se sent vieux, avec des mains sans foi pour lever le calice. On attend vainement qu'une larme jaillisse des paupières de plomb qui pèsent sur les yeux. Il fait si froid vraiment, vraiment si froid dans l'âme, si froid. On tourne en rond dans un grand pays noir, en rond, toujours en rond, et sans même l'espoir de voir, là-bas, surgir la colonne de flamme. il fait noir, il fait froid, car les dieux sont partis, emportant l'idéal foyer et la lumière. L'humanité s'endort en pleurant, et la terre reste sourde aux profonds sanglots de ses petits. Dieu qu'on a descendu des croix, dieux qu'on exile, ignorez-vous pourquoi, d'un coeur débile, au soir, le poète, mauvais jardinier, va s'asseoir et se croise les bras devant le sol stérile? C'est que malgré la femme, hélas! On est trop seul. Et l'orgueil souffle à l'homme écrasé qui succombe: " prends le lit nuptial pour mesurer ta tombe; découpe, dans tes draps de noces, ton linceul. Tout est vain; laisse là le labeur et la lutte. Rêve; épuise ta vie en baisers inféconds. Regarde s'iriser le vin dans les flacons. Souris; chante ta peine en mineur sur la flûte. Le conclave hideux des péchés capitaux chuchote sous le dôme altier du temple: écoute dans un bris de vitrail craquer la clef de voûte et les piliers s'ouvrir du sol aux chapiteaux. L'hostie a déserté son refuge de verre. Sois athée, et regarde, en face de la mort, les empires crouler sous les sabots du sort et le temps aiguiser sa faux sur le calvaire. " ainsi, sans l'espérance éternelle, sans dieux, l'humanité vieillie et lasse des étreintes, avec des aboiements d'épouvante et des plaintes, tourne en rond dans un champ aride et ténébreux; champ qui restera noir, à moins qu'une foi fraîche, vive rosée, y trace un chemin lumineux, ou que l'amour tombant en étoiles des cieux, divine manne ardente, embrase l'herbe sèche. poème iv " stériles nuits d'hiver ": stériles nuits d'hiver où ton âme trop pauvre, haineuse et lâche, éparse au vent, boueuse et noire, fuyant l'âtre où les chats obséquieux se chauffent et le thé musical et blond des rêveurs sobres, dans la rue où l'impur amour chuchote et rôde porte comme une croix son lourd désir de gloire! Retourne boire alors dans les tavernes, boire les vins de pourpre où l'oeil voit fleurir sous des roses les jeunes seins légers des danseuses d'Hérode, les vins d'ambre pareils aux feuillages d'octobre, et la liqueur de lait, d'opale et d'émeraude. ô ruches de rumeur inféconde, tavernes où vont mortellement rire jusqu'au jour terne les rêveurs qui sont veufs d'amour et de génie! On dément sa douleur et son coeur, on renie la foi qui réconforte et le bel art sincère, et les âcres poisons qu'on puise dans les verres accroissent l'impuissance et les sourdes colères. ô fins des nuits, départs lugubres des tavernes quand le vent fait tinter les vitres des lanternes! Un train siffle, la neige est noire dans les rues, et les arbres plaintifs croisent leurs ombres nues le long des murs où le poète, enfant divin, titube pesamment de tristesse et de vin. Va-t'en, la pierre humide est bonne au sang qui brûle, va-t'en, rêveur, poser tes coudes et ton front sur le granit rugueux du parapet d'un pont. Ta bouche desséchée aspirera la brume, la fraîcheur de la mort remplira tes narines, et tu verras, funèbre et forte volupté, le fleuve, sombre, large et lourd comme un léthé, grand voyageur qui roule embrasser d'autres villes, le fleuve lent mêler en remous sur les piles l'ombre, le sang et l'or qu'il ne peut emporter. Poème V Le Grain De Blé. . . le grain de blé qu'on va moudre contient l'hostie. Le vin se change au sang divin de la victime. Le fruit tire son suc de la branche brisée. La rose, vierge en pleurs, fléchit sous la rosée, et le miel alourdit l'abeille suspendue qu'un souffle d'air balance aux lèvres de la rose. La nuit, épouse obscure, est grosse de l'aurore, et la mer sourdement couve un nouveau déluge. Chaque être, de la plante au poète qui prie, supporte son anneau dans la chaîne infinie: l'enfant déjà mûrit au coeur des fiancées, et le vieillard, tout près de Dieu, traîne sa vie. Poète, sois un arbre aux fruits lourds de pensée. Poème VI Aime. . . aime: la bouche aimée est savoureuse et chaude, et ton amante nue est un rosier vermeil; mais sache que le miel enivre de sommeil la cétoine, émeraude amoureuse des roses. La gloire te sourit en aïeule ridée: reste obscur. Passe vite auprès des philosophes qui t'offrent sous un jour propice leurs idées comme les marchands font miroiter leurs étoffes. Les dieux sont paternels au mortel pieux: prie, afin qu'autour de ta maison les arbres ploient sous les fruits, que ta ruche accroisse sa rumeur. Attends la mort comme une amie, et que ton coeur te soit un calme ciel intérieur où brille la lumière toujours égale des étoiles. Poème VII Je Voudrais Etre Un Homme. . . je voudrais être un homme: or rien, dans mes poèmes, ne touche au fond sacré de l'humanité même. Aux heures de paresse on s'arrête à ce livre comme on entre dans une auberge somptueuse, pour y goûter un peu la paix voluptueuse qui coule des chansons et des belles musiques. Les affligés s'en vont bercer leur peine ailleurs, la femme reste indifférente, et les railleurs gardent le pli crispé de leur sourire amer. On dit: " ce sont des mots, des mots, de simples mots. C'est un enfant qui crie avant d'avoir souffert; peut-être un baladin qui mime les sanglots... que vient-il nous parler de l'amour, celui-là, avec sa flûte et ses sonnets à falbalas? Oh! Ce cortège exquis de petites douleurs qu'il précède en jetant sur leur chemin des fleurs! " hélas! Ceux qui m'ont lu ne disent que trop vrai. Que n'ai-je le génie âpre qu'il me faudrait pour émouvoir profondément leurs coeurs secrets? Hélas! Oui, je voudrais leur offrir en écho le livre où chaque amant revivrait ses baisers, et, puisqu'au fond tout est des mots, rien que des mots, savoir au moins les mots divins qui font pleurer. poème viii " avec le ciel doré ": avec le ciel doré, le vent, la voix des chênes, l'ombre qui redescend les collines et l'homme qui redescend l'amour, j'écrirais des poèmes pareils par la douleur aux soirs d'extrême automne. Ceux qui portent le poids d'un coeur mélancolique y viendraient dans la fin solennelle des choses, les uns, prier, rêver, d'autres, pleurer, et d'autres, remplir leurs yeux pensifs du couchant de la vie. " le déclin du soleil, diraient-ils, nous est bon, à nous qui sommes pleins d'ennuis et solitaires, et le parfum de mort qui monte de la terre enivre en nous tes fils amers, ô vieux limon. Ah! Qu'il fut vain d'aimer, de lutter et de croire! Le sépulcre sans cesse a faim des belles formes; l'homme efface en riant ses antiques symboles, et le temps a bouché les clairons de la gloire. Enfin le soleil meurt dans la cendre nocturne, le jour las s'abandonne entre les bras du soir, la vieille année expire, et nous allons pouvoir nous mêler au sommeil de l'immense nature. " et les mortels plaintifs, remâchant leurs soucis, boiraient la froide nuit aux pages de mon livre: au bord d'une eau qui roule un ciel lugubre, ainsi les roseaux jaunissants gémissent sur la rive. Mais je renonce à t'enfanter, livre infécond qui courberais encor plus bas le dos des faibles, car j'ai vu les puissants travailleurs de la glèbe semer d'un bras qui semble écarter l'horizon; et je veux, en dépit de la mort souveraine, affirmer qu'il est beau de vivre et d'être fort, et marcher parmi ceux que l'espérance entraîne au delà des chemins jonchés de feuilles d'or. Poème IX Le Soleil Disparu. . . le soleil disparu rayonne sur la mer, le navire propage un remous d'émeraude, le sable garde empreint le rampement du ver. ève est nue, et derrière ève le serpent rôde. Déjà l'étoile errante éclaire d'autres cieux quand son sillage encor nous éblouit les yeux. Le soir l'ombre de l'arbre est plus longue que l'arbre. La source s'élargit dans le ruisseau, le marbre jette au vent son manteau de lierre souple et noir. La douleur sur un sein meurtri berce l'espoir, la volupté nourrit pour fille la tristesse, et la femme qui marche, harmonieuse, laisse après elle un sillon d'amour et de parfum. Ainsi tout se survit dans un écho, dans un reflet ou dans une ombre, hélas! Quand l'homme est seul à ne pas rayonner à travers son linceul. L'aile agile du temps obscurcit sa pensée d'une ride à l'instant par une autre effacée, et ses rêves, au coeur des races qui viendront, ne feront même pas le bruit lointain que font les chutes de cailloux dans l'eau d'un puits profond. Aussi, lorsque, épuisant nos âmes inquiètes, nous, les plus douloureux des hommes, les poètes, les doigts entrelacés sur le front, nous songeons que les élans plaintifs de nos coeurs vers la gloire tariront comme l'eau qui pleure entre les joncs, que nos livres détruits pleuvront en cendre noire sur la terre féconde et les bois toujours verts, que le temps laissera mourir dans sa mémoire le son de plus en plus affaibli de nos vers. Alors le spectre amer du doute nous visite, la stance suspendue à notre plume hésite, et, devant la croisée ouverte sur le ciel dont l'azur sans écho nous dicte le silence, nous mêlons nos sanglots au soupir fraternel que forme le feuillage ému qui se balance dans l'ombre des jardins profonds, obscurément. Le vent fait palpiter au bord de la fenêtre nos strophes où le sens dans les mots s'enchevêtre: qu'il les balaie au loin pour que notre tourment sublime n'aille pas divertir un moment l'ennui d'un siècle impur en qui rien ne réveille l'intérieur écho de la divinité! Tel, chanteur inutile à l'époque trop vieille, le poète, pesant enfin sa vanité, prie et pleure, le coeur gonflé comme une voile, jusqu'à l'heure où, baignant les toits de la cité, l'aube naissante éteint l'étoile après l'étoile. Poème X Sur Nos Pas. . . sur nos pas le profond enfer s'est refermé. ô compagnon pensif qui m'enseignes la route, moins réprouvés que nous, les morts au fond du gouffre blasphèment: " Dieu nous hait, mais nous avons aimé. " sur l'extrême plateau qu'une aube obscure teinte, nous desserrons nos mains qui vont se désunir, et nos funèbres coeurs roulent des souvenirs plaintifs comme le vol des âmes dans les limbes. Vois s'étoiler le ciel terrestre au carrefour où Virgile attristé se sépare de Dante. Un grand rêve t'arrête au seuil du monde humain; tu restes dans la nuit quand je vais vers le jour: pour me guider hors des ténèbres du chemin, élève ton esprit sur moi, comme une lampe. RECUEIL II A FRANCIS JAMMES Poème XI ô Jammes. . . ô Jammes, ta maison ressemble à ton visage. Une barbe de lierre y grimpe; un cèdre ombrage de ses larges rameaux les pentes de ton toit, et comme lui ton coeur est sombre, fier et droit. Le mur bas de ta cour est habillé de mousse. La maison n'a qu'un humble étage. L'herbe pousse dans le jardin autour du puits et du laurier. Quand j'entendis, comme un oiseau mourant, crier ta grille, un tendre émoi me fit défaillir l'âme. Je m'en venais vers toi depuis longtemps, ô Jammes, et je t'ai trouvé tel que je t'avais rêvé. J'ai vu tes chiens joueurs languir sur le pavé, et, sous ton chapeau noir et blanc comme une pie, tes yeux francs me sourire avec mélancolie. Ta fenêtre pensive encadre l'horizon; une vitrine, ouverte auprès d'elle, reflète la campagne parmi tes livres de poète. Ami, puisqu'ils sont nés, les livres vieilliront; où nous avons pleuré d'autres hommes riront: mais que nul de nous deux, malgré l'âge, n'oublie le jour où fortement nos mains se sont unies. Jour égal en douceur à l'arrière-saison; nous écoutions chanter les mésanges des haies, les cloches bourdonnaient, les voitures passaient... ce fut un triste et long dimanche des rameaux: toi, pleurant ton amour et plaintif comme une eau qui dans l'herbe, la nuit, secrètement sanglote; moi, plein de mort, rêvant d'un suprême départ sur la mer où tournoient les barques sans pilotes. Nous écoutions tinter les sonnailles des chars, pareillement émus de diverses pensées, et le ciel gris pesait sur nos âmes blessées. Reviendrai-je dormir dans ta chambre d'enfant? Reviendrai-je, les cils caressés par le vent, attendre la première étoile sous l'auvent, et respirer dans ton coffret en bois de rose, parmi l'amas jauni des vieilles lettres closes, l'amour qui seul survit dans la cendre des choses? Jammes, quand on se met à ta fenêtre, on voit des villas et des champs, la montagne et ses neiges; au-dessous c'est la place où ta mère s'assoit. Demeure harmonieuse, ami, vous reverrai-je? Demain? Hélas! Mieux vaut penser au temps d'hier. Une âme sans patrie habite dans ma chair. Ce soir, un des plus lourds des soirs où j'ai souffert, tandis que, de leur flamme éparse sur la mer, les rayons du soleil couchant doraient la grève, les cheveux trempés d'air et d'écume, j'allais, roulé comme un caillou par la force du rêve. La terrible rumeur des vagues m'appelait, voix des pays brûlés, des volcans et des îles; et, le coeur plein de toi, j'ai marqué d'un galet, veiné comme un bras pur et blanc comme du lait, le jour où je passai ton seuil, fils de Virgile. Poème XII Si Virgile. . . si Virgile habitait la douce Parthénope, Francis Jammes, poète anxieux, misanthrope qui dois ton franc génie à la douleur, tu vis dans Orthez, humble ville au nom sifflant et rude. Je rêve au jour déjà lointain où je t'y vis, défait, avec le front penché d'un crucifix. Ma solitude errante aima ta solitude qui demeure les yeux fixés au ciel natal, et tu me fis pleurer en me parlant du mal qui trame tes cheveux noirs de fils de la Vierge. Coeur pâle que l'amour consume comme un cierge, ô coeur trop délicat qui voudrais te briser dans le quotidien souvenir d'un baiser, je ne sais pas de mots qui puissent t'apaiser. Pourtant si le feuillage insigne de la gloire, ô Jammes, flatte encor tes rêves désolés, qu'il éclaire, baigné de lune, ta nuit noire, qu'il soupire avec toi des vers purs ou voilés, et qu'en lien touffu, laurier vert, il se noue du rossignol d'Orthez au cygne de Mantoue. Vois, l'automne déjà visite les jardins, et les jours où les bois seront nus sont prochains. Les fruits pèsent, la vigne est transparente et blonde. Les feuilles, papillons plaintifs, mêlent leur ronde aux jeux que font les clairs enfants près des maisons. Voici, Jammes, la plus pensive des saisons qui répand sur nos coeurs sa nappe de lumière. Des fils blancs par le vent bercés brodent l'azur. Les cimes des forêts trempent dans l'éther pur qui baigne l'horizon d'une grise poussière; et le ciel doux bénit la vieillesse de l'an. Le village en rumeur vaque aux travaux d'automne. La batteuse en broyant les épis pleins ronronne, le blé qu'on vanne vole en poudre hors du van, les fléaux bondissants résonnent; tout à l'heure on versera le grain luisant dans les greniers. Jours d'automne, vous les plus beaux et les derniers! La nature en mourant nous apparaît meilleure. Ce soir, ami, d'un pas qui s'attarde, je vais, le coeur gonflé, les yeux pensifs, cherchant la paix sur ces coteaux déserts que mon âme importune remplit de voix, de cris, de sanglots et de chants. La nuit tombe, le vent s'élève; dans les champs un soc luit tristement comme un quartier de lune, et l'angelus qui tinte au loin ses premiers coups entrecroise mes doigts et courbe mes genoux. La nature sereine et sûre de sa force se repose à mes pieds dans un sommeil fécond. Le monde harmonieux des formes qui naîtront circule en tourbillon sans fin sous son écorce. La nature éternelle engendre sans tourment; sévère ou souriante, elle rêve, et la vie déborde de son rêve inépuisablement. Je l'écoute, au sommet de la pente gravie, d'un grand souffle paisible et profond respirer. Mesurant son labeur et mesurant le nôtre, poète, je voudrais défaillir et pleurer; pleurer comme le Christ trahi par son apôtre, comme un pilote errant sous un ciel sans clartés, comme un amant que l'âge arrache aux voluptés; car, pour s'épanouir, tu le sais, flamme brève où le passant d'un soir se réchauffe, le rêve saigne, déraciné vivant de notre coeur, tel qu'un pin mutilé qui prodigue sa sève; car le labour, poussé dans l'âme en profondeur, en épuise le suc et la vigueur secrète. Que laisse-t-il, hélas! Notre sublime effort? Une glèbe, stérile après la moisson faite, de la cendre, une paille envolée... ô poète, et c'est ainsi qu'on meurt encore après la mort. Jammes, je songe ainsi. Mes yeux vont à la plaine obscure; j'y vois luire une lampe lointaine dont le feu tour à tour s'élève et disparaît. Ici-même le sol que mon pied foule est prêt à recevoir le grain des futures récoltes. Je marche, l'âme en proie aux plus âpres révoltes, pareil, dans les replis flottants de mon manteau, aux formes que la nuit sculpte aux flancs du coteau; et j'écoute en rêvant retentir dans la combe le caillou qui dévale et la pomme qui tombe. RECUEIL III FENETRES, A M. MAGRE Poème XIII Qu'On Ouvre La Fenêtre Au Large. . . qu'on ouvre la fenêtre au large, qu'on la laisse large ouverte à l'air bleu qui vient avant la nuit! Je voudrais, ah! Marchez autour de moi sans bruit, entendre ce que dit l'automne à ma tristesse; car voici la saison où la sève s'épuise. C'est un des derniers soirs de septembre; la brise promène sur les champs les cheveux de la vierge; l'ombre des peupliers est longue sur les berges; l'herbe humide vacille et tombe au fil des faux; les feuilles des rameaux frissonnent, le ruisseau bouillonne au loin d'écluse en écluse; on entend l'écho sourd des fléaux qui s'abattent sur l'aire, des voix, des pas d'enfants qui font craquer les faînes. Soirs de l'automne, soirs de douceur tendre et claire! Septembre met l'anneau d'or rouge au doigt de l'an. Vous qui passez là-bas, connaissez-vous ma peine, la peine que je porte au fond de l'âme? Elle est pâle comme un soleil déclinant sur la vigne, fraîche comme le grès d'une jarre de lait, et frémissante aussi comme un duvet de cygne. Peine qu'on ne saurait nommer, chagrin sans cause d'orphelin qu'à la nuit nulle chanson ne berce, pareille sous les pleurs aux fléchissantes roses dont le calice est lourd de pluie après l'averse, ma peine qui jadis ressemblait à l'hostie éblouissante et nue au coeur de l'ostensoir, cette peine est vraiment trop obscure ce soir: qu'on ouvre la fenêtre au large, sur la vie! Poème XIV Ce Soir. . . ce soir après la pluie est doux; soir de septembre si doux qu'on en voudrait pleurer, si plein d'abeilles qu'on fuit tout défaillant la pénombre des chambres. C'est un soir de septembre un peu triste, et c'est veille de dimanche, et c'est l'heure où ceux de la maison viennent s'asseoir parmi les roses du perron. C'est un soir de septembre et veille de dimanche. On se tait; la maison et les roses sont blanches. L'automne, enlumineur silencieux et lent, à déjà sur les murs rougi la vigne vierge. La brise aux doigts furtifs fait trembler de l'argent sur la feuille, paupière agitée, et sur l'herbe; avec l'angelus grave et résigné chemine le multiple retour, au lointain, des clarines; des chariots de foin oscillent sur la route; les peupliers d'or clair frémissent; on écoute retomber le marteau sur le contre-heurtoir, et le plaintif appel des mendiants du soir. Les fleurs lasses se font plus lourdes sur leurs tiges; une étrange langueur, souffle à souffle, voltige de l'aïeule, songeuse à cause de la mort, à la vierge, pensive à cause de l'amour. Nul ne parle; la chair s'inquiète; le jour impalpable s'efface et fond, comme un accord expire... et la nuit monte, hélas! Au coeur des hommes. à cette heure indécise où rampent les ténèbres, la prière en secret nous écarte les lèvres, comme la source entr'ouvre un sable amer; nous sommes humbles, nous voudrions être pareils, mon Dieu, à ce candide azur qui forme le ciel bleu Et que nos reins, comme la chair des chastes veuves, n'aient plus pour lit d'amour qu'une tombe où s'étendre. Quand détacherons-nous notre coeur de la femme, pour employer à vous servir des forces neuves? ô poignante douceur de ce soir de septembre! à présent le silence est grand sur la campagne. Il est tard, et voici que la nuit est venue et que nous frissonnons d'une angoisse inconnue. ô seigneur, accablez notre âme et nos paupières d'un sommeil plus pesant et plus sourd que la pierre; faites autour de nous à travers l'ombre noire marcher à pas muets des heures sans mémoire, et que la paix des morts nous gagne, et qu'on oublie toute cette tristesse immense de la vie! Poème XV Vieilles Femmes. . . vieilles femmes des champs, vos âmes sont plus simples que la brebis qui bêle et l'angelus qui tinte, et vos yeux, ignorants du rêve, sont naïfs comme le bleu passé des faïences anciennes. L'automne est là qui fait les vieilles gens pensifs. Votre bras tremble à puiser l'eau quotidienne, et la source qui fuit et murmure à vos pieds confond votre visage avec les feuilles mortes. La vierge tend ses fils de la vigne aux rosiers. La lumière du jour est pâle sur les portes. C'est l'automne, le soir, et vous êtes assises, en oraison pour vos défunts, contre l'église. L'enclos silencieux sent la mort; des colombes y viennent becqueter la terre autour des tombes, et le vent sur le mur effeuille encor des roses. Là, marqués pour la vie éternelle, reposent les moissonneurs dorés qui jadis vous aimaient dans l'ombre violette et chaude autour des meules. Quand vos époux, chargés du parfum de la glèbe, entre leurs bras vous renversaient, faibles aïeules, dans les miroirs déjà troubles de vos prunelles la campagne, le ciel et le soleil tournaient; puis l'amour vous fermait les yeux comme un sommeil. Et vous voici, ce soir d'automne, dans le vieil enclos à réciter lentement le rosaire pour les bons laboureurs qui dorment dans la terre. Le soleil, d'un sinistre et long rayon sans feu, fait briller vos doigts secs et vos bagues d'épouses; il sombre. Le couchant s'obscurcit peu à peu. Le vent nocturne, plein de soupirs inconnus, entre les tertres noirs lustre l'herbe qui bouge, et la fraîcheur scintille au front des croix de pierre. à l'occident demeure une pâle lumière. Il est tard; tout se tait. La nuit au large flux couvre d'un sable d'or les plages du ciel bleu. Les aïeules vers leurs foyers vont et se traînent; et cependant, plus haut que la ténèbre humaine, leur âme lasse aspire à l'aurore suprême qui bientôt les fondra dans le soleil de Dieu. Poème XVI Le Ciel Est Pur. . . le ciel est pur, l'eau transparente, et l'air du soir léger comme un baiser fugitif sur ma joue. Le vent dans mes cheveux semble un enfant qui joue, et je vais, parmi l'herbe encore chaude, m'asseoir en face du limpide et pensif horizon. Haleine de la nuit qui dévale, silence, espace où d'un agile essor l'âme s'élance, solitude! Une cloche aux derniers nids répond. Dans les champs où le soir traîne ses voiles bleus un attelage au pas sûr et lent se balance. Le soleil met de l'or sur les cornes des boeufs, le soleil qui descend au delà des collines verse l'adieu de ses rayons mélancoliques sur la mouvante mer sans fin des moissons mûres dont la houle, semblable au vaste rêve humain, roule, se gonfle et meurt et frissonne et murmure vers la ligne de ciel qu'elle n'atteint jamais. Je regarde, et mon front retombe dans mes mains comme un fruit délicat s'abrite sous ses feuilles. ô silence des soirs d'été, profonde paix où, comme en un miroir, l'esprit qui se recueille voit flotter l'horizon nocturne du passé! Nous nous sommes aimés un jour, et ce fut vain comme un rosier sur un tombeau. Je me souviens; j'écoute bourdonner en moi l'amour ancien; j'ai peur de cette guêpe impossible à chasser. Coeur lacéré, pareil à l'arbre qui renforce en vieillissant les noms gravés sur son écorce, quand pourrons-nous aimer sans mémoire? En quel lit saurai-je enfin trouver le véritable oubli? Le soleil sur les blés et les coteaux se couche, mais ses rayons mourants me rendront-ils la bouche comme eux voluptueuse et large et tiède et rouge de l'amante qui m'a pressé dans ses bras forts? Les épis aux lourds flots fauves me rendront-ils ses cheveux déroulés sur elle en ondes d'or? Les coteaux dont la nuit découpe le profil n'ont pas l'inflexion charmante de son corps, et les parfums de fleurs que ces plaines exhalent ne sont pas doux à respirer comme son âme. Un éclair de chaleur fouille le crépuscule: ainsi le souvenir me déchire et me brûle. Dans ces soirs de splendeur pacifique où l'on souffre à sentir sa bassesse et sa pauvreté d'homme, où l'esprit aveuglé de lumière tâtonne, où le coeur enivré d'azur et d'air étouffe, on a des mots d'enfant qui pleurent et supplient vers ce vaste univers qu'on voudrait croire Dieu. " ah! Dit-on, remplir l'orbe immense de la vie, ouvrir comme l'étoile un jour sur d'autres cieux, comme le roc porter le fer, l'or et le feu, tressaillir au printemps nouveau, pousser des feuilles, être la brume, l'eau du puits, le fruit qu'on cueille, vivre enfin sans se voir vivre! Puissante mère, prends-moi, terre des morts, terre des blés, ô terre! Mêle mon corps vivant à ta grande poussière! " mais la nature avec orgueil poursuit son rêve: elle n'alliera pas notre sang à ses sèves. Le jeune avril, le bel été, le vieil automne mènent leur ronde autour du linceul de l'hiver sans savoir qu'ils font naître, aimer et souffrir l'homme. Dans sa joie égoïste et pleine, l'univers reste sourd au désir fraternel de la chair; l'âme contre le noir grillage qui l'enferme s'élance, oiseau captif, et se brise les ailes: nous ne connaîtrons rien de la mère éternelle. Et nous aurons un mal secret de la voir belle, d'épier vainement l'obscur travail des germes dont la sourde harmonie échappe à nos oreilles; nous ne mûrirons pas dans les grappes des treilles, ni dans le fruit, ni dans le blé, ni dans la pierre; l'eau nous refusera son étreinte, le chêne ne nous livrera pas la nymphe qu'il enchaîne, et si nous prions trop le soleil, sa lumière calcinera nos yeux à travers nos paupières. La nature, d'un geste ennuyé de marâtre, écarte notre soif de ses larges mamelles. Elle va; nos amours, nos rêves et nos peines étendus à ses pieds craquent comme les faînes éclatent sous les pas indifférents du pâtre. Et pourtant, sous le ciel des soirs d'été sans fin, encor, toujours, jusqu'à la nuit où le destin voudra fermer les yeux à l'humanité lasse, d'autres viendront, pareils à moi dans leur chair veuve, le coeur amer d'un vieil amour resté vivace, voir, parmi les corbeaux qui volent vers sa face, le soleil se coucher sur des moissons heureuses. Poème XVII Charme Indéfinissable. . . charme indéfinissable et fin, le soir d'été se glisse, souffles, fleurs et voix, par les fenêtres. Comme sa paix se pose en baume sur les lèvres! Comme son calme apprend aux âmes la bonté! Il est profond, il est limpide, son azur enseigne que, miroir du ciel, le coeur soit pur; il est le visiteur invisible qui passe, se penche, et dont les doigts de douceur entrelacent, comme aux roses des murs ils mêlent les glycines, notre sourire humain à nos douleurs divines. Il parle; il nous remplit de tendresses confuses, pour rien, pour la chanson d'un pauvre qui s'éloigne, ou pour une fumée au ciel, pour une voile sur la mer. Le soir seul est notre hôte, on refuse d'ouvrir aux passions qui frappent à la porte; l'âme qui laisse au loin s'affaiblir leurs voix fortes répand un chaste éclat d'étoile solitaire, mais devant la muette ivresse de la terre, devant le Dieu caché qui déborde la vie, on pleure, on s'agenouille, on joint les mains, on prie. Souffles, voix... on croyait écouter Dieu qui parle, quand le seul vieil instinct charnel, hélas! Chuchote. Le soir est plein de bras ouverts, de lèvres chaudes, d'yeux trop grands qu'on voudrait fermer avec des larmes. Des murmures venus du fond de l'ombre appellent... le jardin défaillant cède à l'universelle volupté qui ravit les sphères dans leurs orbes. La brise en effeuillant des roses fuit, agite la treille; l'air bleuit, les rossignols accordent le fébrile cristal de leurs flûtes magiques; l'herbe ondule au vent, l'eau bruit, et de la cime aux branches basses, l'arbre éperdu balbutie des mots que le désir secret de l'homme achève. L'heure est comme une vierge avant les noces; puis la dernière clarté remonte au ciel: la nuit frissonnante descend sur le jardin qui rêve; elle se pose, endort l'herbe; l'arbre s'apaise; et désormais, parmi l'immobile feuillage, le coeur ivre et gonflé reste seul inquiet. Hélas! Aimer, aimer encore, aimer toujours... on lutte à peine, et sur l'appel de la chair lâche, sincèrement, comme on pleurait, comme on priait, on reprend la chanson impure de l'amour. Fièvre du sang qui va créer, mélancolie de l'âme qui se sent mortelle et se délie et se fond dans un lourd sanglot de volupté! Vers l'immense tristesse et l'immense bonté, vers la femme, fruit d'or où brûle tout l'été, on tend ses mains enfin plus simplement humaines, et la nuit bienheureuse alors, paisible et pâle, emportant la terrestre idylle sous son aile, autour de ses tremblants enclos d'étoiles mène le choeur mystérieux des heures nuptiales. Poème XVIII Du Seuil De Sa Prison. . . du seuil de sa prison charnelle, l'âme écoute venir le soir; porteur d'un message angélique il chemine vers elle et l'enveloppe toute de parfums, de tendresse, et d'ombre et de musique. L'âme, attentive au pas du visiteur nocturne, a dépouillé ses vieux désirs comme des feuilles; et, docile au divin semeur, elle recueille la cendre et le sommeil qu'il puise dans son urne. Le soir silencieux souffle à souffle s'écoule. Son amoureux émoi ferme les jeunes roses et berce, d'un baiser furtif qu'à peine il pose, la langueur des ramiers qui longuement roucoulent. Le soir mêle les voix claires aux robes blanches; il fait rire d'échos en échos les collines. Le soir d'or se suspend à l'âme qu'il incline comme le fruit trop lourd fait se ployer la branche; il attriste l'adieu du soleil sur les tuiles, et sa grave rumeur recueille au bord des routes la limpide chanson qui tinte, goutte à goutte, des lèvres sur la chair et de l'eau sur l'argile. Le soir souple s'enroule au rouet des servantes, et l'aïeule aux cheveux d'hiver, aux mains d'automne, remplit sa cruche au puits d'argent clair qui frissonne et sa prunelle obscure aux étoiles naissantes. ô soir d'amour, soir de bonté, qui pacifies les visages amers et durs des misérables, soir divin dont le simple angelus ineffable terrasse les genoux d'orgueil devant la vie, arrête la clarté de tes mondes en marche sur le front des porteurs de lyres et des sages, dont les rêves profonds s'ouvrent comme des arches au-dessus du funèbre et sourd fleuve des âges où notre nef d'exil s'engouffre à toutes voiles; tandis que Dieu, pensif, d'un invisible geste, versera pour leur soif dans la cuve céleste les fruits de l'âme humaine et des grappes d'étoiles. Poème XIX Le Soir Léger. . . le soir léger, avec sa brume claire et bleue, meurt comme un mot d'amour aux lèvres de l'été, comme l'humide et chaud sourire heureux des veuves qui rêvent dans leur chair d'anciennes voluptés. La ville, pacifique et lointaine, s'est tue. Dans le jardin pensif où descend le repos frissonne avec un frais murmure un épi d'eau dont la tige se rompt parfois au vent nocturne des jupes font un bruit de feuilles sur le sable. Des couples amoureux se parlent à voix basse; les roses que leurs doigts songeurs ont effeuillées répandent une odeur enivrante de miel. Un pâle jour occupe encor le bas du ciel et mêle, charme étrange et confidentiel, de la lumière en fuite à de l'ombre étoilée. Que me font les soleils à venir, que me font l'amour et l'or et la jeunesse et le génie! ... laissez-moi m'endormir d'un doux sommeil, d'un long sommeil, avec des mains de femme sur mon front: ah! Fermez la fenêtre ouverte sur la vie! RECUEIL IV MELANCOLIES A VIOLLIS Poème XX Le Ciel Pâlit. . . le ciel pâlit. La terre humide et reposée respire. Messager du matin, le vent pur agite faiblement la vigne sur le mur et d'une main timide entr'ouvre ma croisée. Une lueur d'argent lustre l'herbe brisée, car, des coteaux de l'est au val encore obscur, dénouant ses cheveux de genêt dans l'azur, l'aube en riant chemine à travers la rosée. Le brouillard se déchire aux branches du verger; le soleil qui se lève y jette un or léger et baigne au bord du toit les grappes de glycine. à l'orient d'un coeur nocturne, ainsi l'amour déploiera son plumage éblouissant de cygne; et j'en ai peur comme une étoile a peur du jour. Poème XXI Voici Dans Le Couvent Voisin. . . voici dans le couvent voisin qui se recueille le rosaire et le bruit d'abeilles des avé; voici le vent du soir qui joue avec la feuille: ô bien-aimée, un jour encor s'est achevé. Joignons les mains, joignons nos coeurs, et, bouche à bouche puisque le tendre amour nous parle, écoutons-le, rêvons. Vesper sourit, la colombe se couche, et le tilleul embaume et baigne dans l'air bleu. Poème XXII L'Amour Nous Fait Trembler. . . l'amour nous fait trembler comme un jeune feuillage, car chacun de nous deux a peur du même instant. " mon bien-aimé, dis-tu très bas, je t'aime tant... laisse... ferme les yeux... ne parle pas... sois sage... " je te devine proche au feu de ton visage. Ma tempe en fièvre bat contre ton coeur battant, et, le cou dans tes bras, je frissonne en sentant ta gorge nue et sa fraîcheur de coquillage. écoute au gré du vent la glycine frémir. C'est le soir; il est doux d'être seuls sur la terre, l'un à l'autre, muets et faibles de désir. D'un baiser délicat tu m'ouvres la paupière; je te vois, et, confuse, avec un long soupir, tu souris dans l'attente heureuse du mystère. Poème XXIII Le Ciel Profond. . . le ciel profond reflète en étoiles nos larmes, car nous pleurons, ce soir, de nous sentir trop vivre. La brume est chaude, la plus blanche rose enivre, la chair baigne en un lac balsamique, et le calme nocturne ajoute à la confusion des âmes. La peine d'un lointain violon nous arrive en longs sanglots qui font la volupté pensive. On entend le jardin mystérieux qui parle. Nulle haleine. Là-bas, le rossignol égoutte ses perles vives; l'ombre est claire; toute flûte soupire... il faut nous taire, il faut aimer, les heures ont suspendu leur vol à tes lèvres: écoute s'effeuiller en frissons de nacre sous la lune les frêles hampes d'eau des cours intérieures. Poème XXIV Je Te Vois Anxieuse. . . je te vois anxieuse et belle de pâleur; le sang fiévreux afflue et palpite à tes tempes. Ferme les yeux, prends-moi plus près de toi, sois tendre, et que ma chair se fonde à ta bonne chaleur. La force du désir gonfle ta gorge en fleur; un sanglot fait mourir tes caresses plus lentes, et le bruit de nos coeurs tombe au fond du silence. Mes lèvres à tes cils cherchent le sel des pleurs; un grillon chante, l'âtre est noir, la lampe éteinte. Tu m'attires vers toi dans un demi-sommeil et mon baiser t'arrache une amoureuse plainte. L'heure, comme un ruisseau dans les herbes, s'écoule; et je rêve d'un seuil accablé de soleil où le fidèle essaim des colombes roucoule. Poème XXV J'Ecris. . . j'écris; entre mon rêve et toi la lampe chante. Nous écoutons, muets encor de volupté, voleter un phalène aveugle dans la chambre. Ton visage pensif est rose de clarté. Tu caresses les doigts que je te laisse et songes: " si vraiment il m'aimait ce soir, écrirait-il? " tu soupires, tes mains tressaillent, et tes cils palpitent sous tes yeux en fines grilles d'ombre. Je devine un chagrin secret, et je t'attire; tu fais sous mon baiser un effort pour sourire, et voici que, longtemps, le coeur lourd de sanglots, silencieuse et sans vouloir être calmée, tu pleures, inquiète et jalouse des mots qui te parlent de notre amour, ma bien-aimée. Poème XXVI Souvent, Le Front Posé. . . souvent, le front posé sur tes genoux, je pleure, plus faible que ton coeur amoureux, faible femme, et ma main qui frémit en recevant tes larmes se dérobe aux baisers de feu dont tu l'effleures. " mais, dis-tu, cher petit enfant, tu m'inquiètes; j'ai peur obscurément de cette peine étrange: quel incurable rêve ignoré des amantes l'infini met-il donc au coeur de ces poètes? " il ne faut plus parler, ma bien-aimée. Ah! Laisse... la douceur de tes doigts à mes tempes me blesse. Sache qu'il est ainsi d'immenses nuits d'étoiles où j'implore, malgré mon coeur, que tu t'éloignes, où ta voix, tes serments, ta bouche et ta chair nue ne font qu'approfondir ma détresse inconnue. Poème XXVII Tu Sommeilles. . . tu sommeilles; je vois tes yeux sourire encor. Ta gorge, ainsi deux beaux ramiers prennent l'essor, se soulève et s'abaisse au gré de ton haleine. Tu t'abandonnes, lasse et nue et tout en fleur, et ta chair amoureuse est rose de chaleur. Ta main droite sur toi se coule au creux de l'aine, et l'autre sur mon coeur crispe ses doigts nerveux. Ce taciturne émoi flatte ma convoitise. Ta bouche est entr'ouverte et ton souffle m'attise et le mien qui s'anime agite tes cheveux. Vivant sachet rempli de nard, de myrrhe et d'ambre, tu répands tes parfums irritants dans la chambre. Je te respire avec ivresse en caressant, comme un sculpteur modèle une onctueuse argile, ton corps flexible et plein de jeune bête agile. La lumière étincelle à tes cils, et le sang peint une branche bleue à ta tempe fragile. La courbe qui suspend à l'épaule ton sein emprunte aux purs coteaux nocturnes leur dessin. Ta peau ferme a le grain du marbre et de la rose; et moi je dis tout bas, pendant que je repose mon regard amoureux sur tes charmes choisis: " la gazelle couchée au frais de l'oasis n'est pas plus douce à voir que la femme endormie, et les lys du matin jalousent mon amie. " Poème XXVIII La Maison. . . la maison serait blanche et le jardin sonore de bruits d'eaux vives et d'oiseaux, et le lierre du mur qui regarde l'aurore broderait d'ombres les rideaux du lit tiède où, mêlés comme deux tourterelles, las d'un voluptueux sommeil, nous souririons, heureux de nous sentir des ailes aux premiers rayons du soleil. Cette maison n'aurait sous l'auvent qu'un étage au balcon noyé de jasmins. Les fleurs, le miel, ô mon amie, et le laitage aromatiseraient tes mains. Un fleuve baignerait nos vergers, et sa rive cacherait parmi les roseaux une barque bercée et dont la rame oisive miroite en divisant les eaux. Nous resterions longtemps assis sur la terrasse, le soir, lorsqu'entre ciel et champ le piétinant troupeau pressé des brebis passe dans la lumière du couchant; et nos coeurs répondraient à l'angelus qui sonne avec la foi des coeurs à qui la vie est bonne. Plus tard, sur le balcon rempli d'ombre, muets, l'oreille ouverte au bruit des trains dans la vallée, goûtant tout ce qu'un sage amour contient de paix, nos âmes se fondraient dans la nuit étoilée. écoutant nos enfants dormir derrière nous, pâle dans tes cheveux libres où l'air se joue, ta main fraîche liée aux miennes: " qu'il est doux, qu'il est doux, dirais-tu, les cils contre ma joue, quand on sait où poser la tête, d'être las! " mes lèvres fermeraient ta paupière endormie. Cher asile, jardin, maison rustique... hélas! Car nous rêvons quand il faut vivre, ô mon amie! Poème XXIX Ah! Le Navrant Sourire. . . ah! Le navrant sourire où monte un flot de larmes, et nos coeurs douloureux et lourds qui battent l'heure détourne ton visage et laisse-moi. Qu'il pleure, le pauvre enfant blotti sur ton sein, pauvre femme! Dérobe-moi tes yeux: les suprêmes regards brisent la faible force amoureuse en sanglots. La lampe jaunit; vois, poindre entre les rideaux, amer et gris, le jour éternel du départ. épargne-moi les mots charitables qui mentent si mal, qui font si mal en vain, ô mon amante! Adieu, sache me dire adieu, tout simplement. Mais la femme est adroite à duper la douleur, et je rêve, apaisé par ton courage aimant, qu'une mère sourit à son enfant qui meurt. Poème XXX Encore Un Peu. . . encore un peu ta bouche en pleurs, encore un peu tes mains contre mon coeur et ta voix triste et basse; demeure ainsi longtemps, délicieuse et lasse, auprès de moi, ma pauvre enfant, ce soir d'adieu. Les formes du jardin se fondent dans l'air bleu, le vent propage en l'étouffant l'aveu qui passe; l'heure semble éternelle au couple qui s'enlace, et l'ivresse de vivre unit les chairs en feu: ah! Qu'il nous faut souffrir, ce soir, ma bien-aimée! Doigt par doigt, jeu pensif, j'ouvre ta main fermée; nous n'osons pas songer à l'approche du jour. Tu sanglotes, ta calme étreinte se dénoue; et sur la pauvre humilité de notre amour le ciel, nocturne paon étoilé, fait la roue. Poème XXXI Ma Douce Enfant. . . ma douce enfant, ma pauvre enfant, sois forte et calme. Pense à Dieu, pense à notre amour éternel. Lève les yeux, souris, et vois, d'un battement si faible mes cils mouillés répondre à ton sourire pâle. Dis-moi: je t'aime, encor: je t'aime, et puis ne parle plus; les mots font mal à ceux qui vont mourir. Laisse ta gorge se gonfler sur mon coeur, à mes lèvres laisse ta main qui tremble en essuyant des larmes. Tristement, âprement, nos bouches s'enveloppent dans un dernier baiser surhumain qui sanglote. Et maintenant, adieu, tout est fini. Silence. Une feuille en tombant fait ombre sur la lune. Des pas. Un souffle d'air. Et le calme nocturne est si pur, si profond, que nos âmes s'entendent. Poème XXXII Je T'Apporte. . . je t'apporte, buisson de roses funéraires, ces vers, à toi déjà lointaine et presque morte, ô douloureuse enfant qui passes dans mes rêves; moi qui t'ai vue heureuse et belle, je t'apporte ces vers, comme un bouquet de lys sur ta beauté. Tu sus trop tôt que l'homme est âprement mauvais, et le sel de la vie à ta bouche est resté. Ton sourire autrefois s'ouvrait en ciel de mai, et les voiles de tes paupières renfermaient des prunelles d'azur pareilles sous les cil à des vierges en fleur dans l'ombre nuptiale. Et quelqu'un te laissa solitaire, Ariane sur la grève, vouée à l'éternel exil! La chaude volupté qui couvait dans ta chair trempait d'un flot de pourpre ardente et magnifique ton teint si délicat qu'il semblait tissé d'air, et ton âme faisait frémir tes lèvres fines. Je t'ai secrètement aimée, ô pauvre fille, dans tes heures de joie, à tes heures de peine surtout, et j'ai pitié de toi puisque je t'aime. Ces vers voudraient pleurer la splendeur de ton corps qui ne connaîtra pas l'amour: accepte-les, et dans ton morne exil sois longtemps belle encor, comme un joyau royal dans un coffre scellé. Adieu, tu ne peux pas m'aimer, tu ne dois pas savoir... j'aurais voulu m'endormir dans tes bras. Hélas! Il faut pourtant recommencer à vivre! Adieu, mélancolique enfant, âme automnale, ciel du soir traversé de colombes plaintives, ô belle et douce et pure et solitaire femme. Poème XXXIII Quel Est Ce Lied. . . quel est ce lied qui fait son nid dans mon silence et qu'une femme au loin, délicate, apprivoise? Ah! Quel lied monotone a crispé mes mains moites au long des draps léchés de flamme agonisante? Nulle ne berce mon chagrin et ne me parle. Ailleurs, je le sais bien, au fond de claires chambres, les mères ont des voix apaisantes qui chantent pour endormir les enfants tristes dans leurs larmes. ô cris des nouveau-nés vers les larges mamelles! Quand sentirai-je ainsi rouler en lourdes vagues les seins, dorés comme l'automne et les rivages, de la féconde épouse aux lèvres maternelles? Lied calme, écho lointain d'anciennes musiques, chapelet que les doigts d'amoureuses égrènent, buire d'où s'évapore un philtre léthargique, cil du page oublié dans le lit de la reine; recèles-tu le sens secret de ma jeunesse qui se fane à vouloir des voluptés phtisiques, et qui se pleure et qui déchire par faiblesse sa chair païenne avec la haire catholique? ... l'humble et doux grillon chante aigûment dans la cendre; son cri plaintif contient l'immense été: les routes et la plaine où les blés pacifiques déroulent leurs flots lourds jusqu'aux monts où les soleils descendent. Un voile de sommeil m'enveloppe et m'apaise; à fleur d'ombre je sens trembler des lueurs d'aube; je devine à travers mes yeux clos une chose qui palpite et qui meurt; et n'est-ce pas ma peine? Poème XXXIV Que La Nuit M'Enveloppe. . . que la nuit m'enveloppe et dorlote ma peine de toute sa bonté, de toute sa douceur; que les flocons légers de la neige à mon coeur s'enroulent comme au noir rouet la blanche laine. La chambre est une tendre aïeule qui me berce des chansons qui berçaient mon enfance première, et ces chansons font battre et mouillent mes paupière, avec l'anxiété des feuilles sous l'averse. C'est déjà le sommeil où soupirent les choses, une agonie indéfinie et le silence et l'ombre où l'on entend tinter d'un timbre étrange l'horloge au cadran jaune enguirlandé de roses. Nue et câline, sous son voile de dentelles, l'heure aux doigts sourds, au pas flexible, ah! Vienne-t-elle, qui fait mourir les feux au fond des chambres lasses, qui fait mourir l'amour dans la cendre des âmes. Poème XXXV Parfois, Sur Les Confins. . . parfois, sur les confins du sommeil qui s'achève, à l'heure où l'âme est triste et flotte au bas du rêve, un souvenir d'amour nous étreint à la gorge, vivant et si profond qu'on en voudrait mourir. Le coeur, rempli de pleurs voluptueux, déborde; on mord en sanglotant les draps, la chair sans force se fond dans la langueur exquise de souffrir: " mon enfant, mon enfant d'autrefois, mon enfant! D'où reviens-tu vers notre lit, ma bien-aimée? Sèche à ma bouche en feu tes paupières mouillées et referme tes bras sur mon corps doucement. ô ma maîtresse, enfin, te voilà revenue, tendre comme aux beaux jours de notre amour, et nue. Mêle sans me parler tes larmes à mes larmes et que leur chaude pluie entre en nous jusqu'à l'âme. Que faisais-tu, sans moi, si loin? As-tu souffert, prié, passé les mers, hélas! Peut-être aimé? Mais qu'importe! Au bon pain il faut le sel amer; ton coeur bat sur mon coeur et nos bras sont fermés, et ton émoi me fait revivre ma jeunesse. Mon enfant, mon enfant, ô maîtresse, maîtresse! " l'âme ainsi se souvient et chuchote en rêvant comme un arbre agité murmure sous le vent. Or l'aube a moissonné les étoiles, le jour déjà contre la vitre étend ses ailes grises, et dans son lit le solitaire obscur et triste pleure encor sur le vain fantôme de l'amour. ô rêveur, tu dormis trop longtemps, lève-toi! Range ta lampe éteinte et rouvre la fenêtre, que le vent du matin te baigne et te pénètre avec l'arome jeune et vierge du sol. Vois, l'orient au-dessus des collines s'allume; le firmament doré s'emplit comme une coupe où la lumière à flots ruissellerait. écoute le métal des marteaux tinter sur les enclumes, les cloches bourdonner dans leurs ruches de pierre, et le peuple rouler son fleuve de rumeurs: noblement, sous le dais sonore des prières, la probe humanité retourne à son labeur, et la chair du divin artisan se consomme. Descends parmi la foule en marche, apprends des hommes qu'on peut vivre chargé d'amour et de douleur, toi qui, subtilisant l'art viril en malade, secret orfèvre, autour d'un esprit sombre enlaces les magiques anneaux de cristal des syllabes. Ah! Lève-toi, Lazare, et romps tes bandelettes! Que, miroirs élargis, tes prunelles reflètent, pour faire au fond des coeurs chanter le sang plus fort, le funèbre soleil du royaume des morts; et, comme un enfant nu trempé dans une eau vive, avec un grand frisson plonge-toi dans la vie! Poème XXXVI Qui De Vous N'a Connu. . . qui de vous n'a connu les soirs où l'on écoute l'orgueil gronder en soi comme un orgue funèbre, les soirs d'ombre et d'effroi, d'impuissance et de doute qui remuent au plus bas du coeur la cendre amère? Alors on est haineux et dur comme Satan, on crispe en dieu tombé ses poings contre le ciel, on voudrait voir finir le monde dans le sang et tout l'azur crever en déluge de fiel. Or vient, très ignorante et très douce, une femme dont le corps jeune est frais comme l'eau des fontaines. Sa bouche rit et chante et murmure: " je t'aime, je t'aime, fais-moi place aux côtés de ton âme; je suis la bonne alcôve où tu pourras dormir. Voici mes seins gonflés de chair pour te nourrir; viens dans mes bras profonds, homme, éternel enfant, que je te berce, hors de l'espace et du temps. " elle dit et s'enroule, anxieuse et lascive, -le chèvrefeuille ainsi frissonne autour du cippe- elle s'enroule et tremble autour de notre orgueil. Cependant sa tendresse a forcé notre accueil et dénoué les noeuds qui nous serraient le coeur. Le sang tumultueux fait bourdonner les tempes, on sent courir en soi comme une vie ardente; et, les yeux enfouis dans ces genoux de femme, défaillant à mourir d'une immense langueur, le mauvais orgueilleux frémit et fond en larmes. Poème XXXVII Lasse Et Les Cils Battants. . . lasse et les cils battants, heureuse, elle se penche, abandonne son corps au bras qui le soutient, ouvre à demi des yeux que le plaisir éteint, et frissonne en offrant sa jeune gorge blanche aux baisers du héros qui tremble à ses genoux. Hélas! Tu sais pourtant qu'elle est fertile en ruses, tu sais qu'en laissant voir tes larmes tu l'amuses et que son coeur te trompe à chacun de ses coups: et tu mets à ses pieds ta plus fière tendresse! " maîtresse, lui dis-tu, douce et belle maîtresse, blotti dans le brûlant oreiller de ta chair, j'attends, ce soir, avec un grand orgueil amer, que ta lampe s'éteigne et que tu me trahisses. Femme, joie incertaine et perfides délices, soulève mes cheveux pesants sur tes bras lisses; d'un charme sûr endors le héros résigné qui berce dans ton lit sa force humiliée. " tu parlais; et sa main, des tiennes déliée, aux philistins furtifs déjà t'a désigné. Dans l'ombre de l'alcôve où la trahison rampe Samson, las de l'effort, abdique, et, dédaigneux, frémit sous l'acier froid qui le baise à la tempe. Il sommeille et sourit, rêve et ferme les yeux, pardonne... et Dalila lui tranche les cheveux. Oublieux des labeurs ardus et de la lutte, ainsi l'homme souvent qu'une fausse douceur presse de renoncer son destin et son coeur s'abandonne soudain à consommer sa chute. Les chaudes voluptés enivrent son remords, et, vaincu par le miel de ta bouche embaumée, il se laisse lier les poings, ô bien-aimée, et courbe en soupirant sa tête désarmée devant l'harmonieux mensonge de ton corps. Poème XXXVIII Ne Mêle Pas L'Esprit. . . ne mêle pas l'esprit aux choses de la chair. Sache, aux moments secrets où le corps est en fête, redescendre à l'obscur délire de la bête. Tumultueux et sourd et fort comme la mer, laisse gronder tes sens en orgues de tempête, et que sous l'onde en feu de tes baisers halète l'orgueilleuse impudeur de la beauté parfaite. Il faut qu'au fond des soirs lourds et silencieux où la bouche à la bouche enfin veut être unie, tu puisses concentrer tout en toi l'harmonie qui fait chanter le char des nuits sur ses essieux, que l'éternel effort des êtres t'aide à vivre au delà du désir humain, que ton sang ivre murmure comme l'eau, les blés et la forêt: emplis-toi, comme un broc qu'on plonge au puits, d'un trait; alors la nuit d'amour éteindra ta pensée, ta chair que la nature étreint en épousée bourdonnera sans fin d'une immense rumeur: sois simple et grand; ton grain porte un monde, semeur! Le ciel des premiers jours rit dans la femme nue pour qui l'adore avec les yeux naïfs d'Adam; mais lorsque, à tisonner le désir moins ardent, l'esprit rêve un baiser de saveur inconnue, le démon dans l'amour comme un ver s'insinue. Aussi reste le fort qui se rue au tournoi, n'obéis qu'au superbe instinct; que ton émoi éclate en grand sanglot d'aveugle. Garde-toi d'ouvrager le plaisir charnel comme un orfèvre. évite que ta lèvre, agile à ce jeu mièvre, en papillon lascif erre autour de la lèvre, évite les langueurs où le toucher subtil à fleur de peau palpite à peine comme un cil, et les baisers que l'on suspend avec paresse, et le regard plus délicat que la caresse: que ta fougue ingénue et puissante d'amant ignore l'âcreté des larmes libertines; à raffiner le vieil amour trop savamment tu trouverais l'enfer au fond de tes courtines, car le maître des eaux, de la terre et des cieux, qui souffle le pollen sur le pistil, n'assure l'auréole et la paix éternelles qu'à ceux pour qui la volupté ne fut pas la luxure. RECUEIL V A LA MEMOIRE DE SAMAIN Poème XXXIX Avec Ses Espaliers De Luxure. . . avec ses espaliers de luxure et de fastes le jardin merveilleux où règne ton infante dans la grande lumière étage ses terrasses et domine mon val aux vergers de silence. Val paisible où le vol léger des feuilles lentes soupire sous l'adieu d'un ciel d'automne chaste... au bord des sources dont l'azur miroite et tremble les tourterelles d'or trempent leurs ailes lasses; parmi le clair chagrin des trembles qui s'égouttent, le groupe harmonieux des amantes écoute décroître au fond des bois l'humain sanglot des cors; et, dans la brume où le poète aux doigts pensifs de roses sans parfum enguirlande les ifs, plane l'impérial épervier de la mort. Poème XL Les Rossignols Chantaient. . . les rossignols chantaient sur le tombeau d'Orphée. L'âme de l'univers vint aux lèvres des choses. La mer qui se mourait de langueur, soulevée comme une jeune gorge en volupté, la mer caressante roula de l'écume et des roses et des rameaux légers de myrte sur la rive. Les lumineux vergers d'étoiles au ciel clair s'émurent, les forêts d'ombre furent plaintives. Les rossignols chantaient sur le tombeau d'Orphée. La poussière des morts tressaillit dans les urnes. La pente d'un coteau secoua ses rosées, tout frémit; le matin semblait venir déjà. Une vague amoureuse en voguant rapprocha le choeur triste et voilé des sirènes nocturnes. Bercé par le soupir des eaux vives, un pâtre dont la lune argentait le visage rêva que d'invisibles doigts se posaient sur sa flûte. La terre près des cieux était paisible et pâle, et dans une vapeur de brumes et d'effluves la mer proche faisait sonner sa grande voix. Les rossignols chantaient sur le tombeau d'Orphée. La terre se mêlait aux cieux comme un sourire se mouillerait de pleurs. Des colombes ouvrirent en un soyeux essor leurs ailes sur la lune, et le souffle d'un faune à travers la feuillée longtemps fit tournoyer de bleus duvets de plumes. La brise de la mer soudain flatta les arbres, et, baiser par baiser, courut de cime en cime. Un tiède espoir gonflait la poitrine des marbres. Tout se tut, tout chantait cependant: car dans l'hymne pieux des rossignols sur le tombeau d'Orphée, les ravins et les monts et la terre et les eaux, l'univers éperdu reconnaissait l'écho de la divine lyre à jamais étouffée. Poème XLI Comme un Roseau. . . comme un roseau plaintif au bord de la rivière, tu gémissais: " ô le méchant seigneur Hamlet! Pourquoi m'a-t-il trahie et se peut-il qu'il ait tué, lui qui m'aimait, Polonius mon père? Adieu donc, tendres jours de joie et de lumière où ma vieille nourrice à mon côté filait. " tu dis; et ton beau corps de roses et de lait rendit, en s'y plongeant soudain, l'onde plus claire. Les libellules, l'aile humide, par essaims, effleurèrent tes yeux, clos, hélas! Et tes seins, parmi le flot dont les remous chatoient et virent. Ta couronne de fleurs des champs se délia; et l'amour depuis lors éprouve ceux qui virent descendre au fil de l'eau ta bouche, Ophélia. Poème XLII La Nuit. . . la nuit, quand le vieux chêne aux flancs jaloux sommeille, la nymphe forestière en sort comme une abeille, légère, frémissante, heureuse de baigner dans l'air vierge son corps trop longtemps prisonnier de l'infécond amour du geôlier séculaire. Ses pas font soupirer la mousse humide, elle erre, à cette heure où les bois profonds n'ont pas d'échos, sous les arbres obscurs recourbés en berceaux. Elle songe; elle prête une oreille incertaine au vent qui fuit de feuille en feuille, à la fontaine qui tinte goutte à goutte au creux de son rocher. Soudain elle tressaille, et cesse de marcher, et demeure, éblouie, au bord d'une clairière qui creuse là dans l'ombre un cirque de lumière. Sous la lune, éclatante et large nappe d'or, endormi près d'un feu couvert qui fume encor, un bûcheron couché figure un dieu de marbre. La nymphe qui le voit se glisse d'arbre en arbre, l'épie, hésite, approche enfin, penche le front, s'agenouille, et, fermant les yeux, d'un geste prompt jette un baiser craintif sur une âpre moustache; puis, pour miroir prenant le plat d'un fer de hache, elle tresse des brins d'herbe dans ses cheveux, se peigne, ou, variant la grâce de ses jeux, hausse les bras, attire un rameau plein de force, étreint avec un long frisson la froide écorce, se balance, et, laissant sa tête défaillir, regarde au firmament les étoiles pâlir. Déjà l'aube en ouvrant ses vastes ailes blanches dessine sur le ciel les noirs contours des branches. La forêt par degrés renaît de son sommeil, et bientôt d'un rayon oblique le soleil empourpre au flanc d'un chêne une serpe enfoncée. L'arbre saignant trahit la dryade blessée. Expirante, les doigts tranchés, frappée au coeur, par la voix du feuillage elle nomme sa soeur. " hélas! Le temps pieux n'est plus, gémissent-elles, où la foi des humains faisait des immortelles! Alors la source vive offrait au faune en feu sa bouche épanouie en urne de lys bleu, les montagnes, les bois, les antres, les ravines, étaient le libre lieu de nos amours divines, et l'homme, saintement rêveur comme un enfant, écoutait battre un coeur dans l'univers vivant; alors il respectait des dieux dans la nature. Mais son génie athée aujourd'hui nous torture. Aux travaux de la forge il a vaincu Vulcain, il l'enferme, il l'attelle à ses monstres d'airain. Ses coins, sa serpe fourbe et sa hache qui vibre dénudent jusqu'au coeur nos chênes fibre à fibre. Il a dompté la mer fougueuse, il a dompté la foudre, et les torrents servent sa volonté. Hélas! L'heure est fatale et nos plaintes sont vaines, car la sève immortelle abandonne nos veines. " or, tout à coup, pendant que les nymphes du bois accordent leurs soupirs et confondent leurs voix, la forêt, solitaire et d'aurore baignée, répercute le bruit puissant d'une cognée. Poème XLIII Pour Couronner La Blonde. . . pour couronner la blonde enfant aux yeux d'azur, de toutes la plus chaste ensemble et la plus belle, car sa gorge orgueilleuse a pour hôte un coeur pur, que l'azur du bleuet au fauve épi se mêle. Quand le ciel d'août torride accable les moissons, qu'au sein des blés houleux s'enfoncent les faucilles, son labeur et sa force étonnent les garçons, sa sévère beauté rend jalouses les filles. Le blé tombe; elle va, courbant les reins. Son bras d'un geste calme fauche à pleins faisceaux les tiges. Elle avance; derrière elle le chaume est ras: les pauvres seuls pourront glaner sur ses vestiges. Son sillon large au bord du ciel illimité se perd. Elle s'arrête et relève son buste; et sur l'horizon pâle où brûle tout l'été le poète croit voir surgir Cérès auguste. Les jeunes moissonneurs sont pensifs, ne sachant qui d'entre eux, au prochain automne, élu par elle, dénouera cette gerbe intacte, honneur du champ, où le bleuet d'azur aux blonds épis se mêle. Poème XLIV Dans Ton Décor. . . dans ton décor naïf tu m'apparais, Jenny, doux fantôme où revit la romance, ouvrière qui brodais en levant parfois sur l'infini des cils-rêveurs et deux yeux purs pleins de prière. Ta mansarde fleurie ouvre sur l'orient; prompte à quitter ton lit de vierge, tu vois naître l'aube qui te regarde à son tour en riant arroser, ô Jenny, les lys de ta fenêtre. à ton poignet glissant déjà ta boîte au lait, devant le bruit que font tes colombes entre elles tu hausses ton bras nu pour suspendre au volet la cage de ces tourterelles. Puis tu descends d'un pas léger d'ombre ou d'oiseau l'escalier pauvre où flotte une triste lumière, svelte fille, et ta main balance le réseau que va gonfler d'achats modestes la crémière. Assise à ta croisée et sa plus fraîche fleur, tu courberas, Jenny, tout le jour, sur l'ouvrage ce cou dont un ruban relève la pâleur, ce front blanc qu'un bandeau de noirs cheveux ombrage; tout le jour, détournant tes songes du baiser, au lieu d'un compagnon fidèle qui t'enlace, sur tes chastes genoux tu sentiras peser la toile âpre aux doigts qu'elle lasse. Mais que le soir, voilé de bleu, sur la cité répande sa tendresse obscure et son mystère, ton coeur secrètement alors sollicité regrettera l'amour et d'être solitaire; et, réduite aux langueurs d'un plaisir décevant, sombre, avec un soupir de feu, la nuit venue, tu laisseras le souffle insidieux du vent émouvoir d'un désir amer ta gorge nue. Poème XLV Deux Papillons. . . deux papillons faisaient l'amour sur une rose. Voyant venir notre ombre ils s'enfuirent soudain de la fleur, où leur couple aérien se pose quand il descend du ciel de mai dans le jardin. Un moment tu suivis des yeux leur vol qui danse, puis sur mon coeur cachant ton front vite abattu et mêlant de soupirs ta tendre confidence: " que n'avons-nous comme eux des ailes! " me dis-tu. Poème XLVI A José-Maria De Hérédia. être le jeune Adam, grâce et force première, dont les yeux lourds encor s'ouvrent à la lumière. Il s'étonne, se tait, regarde autour de lui, marche avec les lenteurs d'un enfant ébloui, se voit nu, se caresse et s'admire, et soudain, enivré par l'odeur des sèves de l'éden, gravit d'un jarret prompt les collines bleuâtres parmi l'herbe mouillée et les troupeaux sans pâtres, il s'arrête à goûter l'ombre de la forêt, et, couchant, près d'une eau qui murmure en secret, son corps souple où la ronce inoffensive glisse, il respire l'air neuf de l'aube avec délice, chevauche le rayon, chante, éveille l'écho, sourit à l'inconnu qu'il voit, dans le ruisseau, vermeil et languissant de bonheur, lui sourire. Un large papillon qui se pose l'attire, deux chevreaux affrontés le charment par leurs jeux. Mais le rouge zénith épanouit ses feux. Adam que le désir caresse de son aile étreint entre ses bras la terre maternelle. Sar chair où le limon se mêle avec le jour appelle sourdement une épouse et l'amour; il meurtrit de baisers l'arbre, embrasse l'écorce, s'épuise à déplorer son inutile force... bientôt la lente nuit, le remplissant d'horreur, recouvre d'une ruche obscure la rumeur que font les eaux des mers et le vent des ravines. La lune, pâle encor, change sur les collines toute rosée en perle et toute fleur en lys. La brise porte au loin des échos affaiblis de ramages, d'appels amoureux, de murmures. Le flot paresseux roule un ciel d'étoiles pures, et, sous les voûtes d'ombre où les grands animaux d'un front lourd en passant écartent les rameaux, le jeune Adam, muet d'ivresse et d'épouvante, dans ses flancs douloureux sent vivre ève naissante. Adam, le front rougi du soleil levant, rêve auprès du corps humide et voluptueux d'ève. ève dort sur un lit fléchissant de roseaux, dans l'azur frais, au bruit du feuillage et des eaux. ève est nue, ève est blanche, ève a les lignes pures des longs cygnes cambrés aux neigeuses voilures. Comme une aile elle agite un bras, puis l'autre, et rit. Sa bouche, rose en feu, lente à s'ouvrir, fleurit. ève est nue; elle dort. Sa chevelure blonde sur ses formes répand les mollesses d'une onde. Son haleine paisible élève un double fruit gonflé qui tour à tour se rapproche et se fuit. Adam parcourt des yeux sa fille et la convoite. Il ose la flatter d'une main maladroite. Jamais dans la nature heureuse il n'a connu le délice qu'il goûte à toucher ce sein nu. Les cheveux qu'il respire ont une odeur obscure; ni le miel, ni le col des cygnes qu'il capture, ni la feuille du lys, ni l'enivrant pollen, ne lui semblent si doux sous le ciel de l'éden que cette large fleur de chair épanouie. Il la caresse encor d'une vue éblouie, y porte son désir de contour en contour; enfin, docile aux lois secrètes de l'amour qui font qu'un même nid cache deux tourterelles et que les fleurs de loin se fécondent entre elles, Adam, fort de la joie immortelle du sang, presse le corps promis, et déjà rougissant, d'un long baiser qui laisse une trace vermeille. ève, les bras ouverts au jeune époux, s'éveille. RECUEIL VI A EMILE KRANTZ Poème XLVII Dans La Soudaine Nuit. . . dans la soudaine nuit d'une jarre de terre plongé par des enfants cruels, ce papillon, regrettant le natal azur et la lumière, remplit d'un délicat bruit d'ailes sa prison. Ainsi, captive au creux d'une forme d'argile qui rompt à chaque élan son essor anxieux, fille du jour ravie à l'existence agile, l'âme se plaint du sort qui la tient loin des cieux. Poème XLVIII Sois Pure. . . sois pure comme la rosée, comme le ciel que tu reflètes; sois légère aux herbes brisées, âme tremblante du poète. Colore-toi du sang de l'aube, scintille en larme aux cils des feuilles; et si des roses te recueillent, qu'une vierge cueille ces roses. Sois lumineuse et résignée, rafraîchis le pied qui te foule; souris au soleil hostile, ourle les rosaces des araignées. Comme la froide et radieuse rosée enivre les cigales, tristesse du poète, abreuve l'harmonieux concert des âmes! Poème XLIX Il A Plu. . . il a plu. Soir de juin. écoute, par la fenêtre large ouverte, tomber le reste de l'averse de feuille en feuille, goutte à goutte. C'est l'heure choisie entre toutes où flotte à travers la campagne l'odeur de vanille qu'exhale la poussière humide des routes. L'hirondelle joyeuse jase. Le soleil déclinant se croise avec la nuit sur les collines; et son mourant sourire essuie sur la chair pâle des glycines les cheveux d'argent de la pluie. Poème L Qui Pleure A Ma porte. . . qui pleure à ma porte à la fin du jour? Ouvre: c'est l'amour. Quel est ce front pâle à ma vitre noire? Ouvre: c'est la gloire. On frappe. Qui frappe et frappe si fort? Ouvre: c'est la mort. poème LI Chansons. . . chansons, chansons, chansons, chansons; des larmes avec des baisers... puis vient l'automne et nous passons: l'herbe des champs a bien passé. J'ai pleuré comme font les autres pour l'amour de deux lèvres fraîches; je ne sais plus, peut-être était-ce, ma douce amante, pour les vôtres. J'ai pleuré des larmes sincères en considérant mes péchés; mais le vent du doute a séché toutes ces humbles larmes claires. Il est tard, trop tard. à quoi bon l'effort de l'homme sous les cieux? La vertu, l'amour et les dieux? Chansons, chansons, chansons, chansons. Je veux mourir un soir de pluie dans une auberge solitaire, sans avoir à mon agonie ceux qui m'ont aimé sur la terre; et qu'on ne laisse auprès de moi que mon fidèle vieux chagrin, un rameau de sapin des bois et des branches de romarin. Poème LII Puisque l'ennui. . . puisque l'ennui, pauvre homme, te jette encore à de nouveaux voyages, emporte au moins dans l'âme l'adieu doré des beaux jours de l'automne. Comme un baiser l'après-midi s'achève; la brise est large et pure, et toute voix se fond dans le murmure religieux des chênes. Le meunier passe, écoute, son grelot clair tinte au loin sur la route; et l'eau mélodieuse se baise et rit dans les canaux d'yeuse. L'ombre descend les berges. Déjà les champs sont pleins de brumes bleues; le ruisseau dans les herbes y fait briller ses reflets de couleuvre. Ton esprit se recueille; secrètement le cristal de ton âme s'émeut des cris d'oiseaux, d'un pas de femme qui craque dans les feuilles... regagne la maison; comme toujours elle est blanche, humble et calme, et sur son mur les branches du platane entrecroisent leurs ombres. Le vieux soleil, tombant en molles nappes, bénit les vieilles pierres; la vigne jaune à sa tiède lumière mûrit encore des grappes; et dans la chambre basse, au souffle d'air qui pousse la fenêtre, obscurément celles qui t'ont vu naître parlent de leurs voix lasses. En maniant leurs crochets à dentelle aux derniers feux du jour: " reverrons-nous notre enfant? " disent-elles; et la tristesse, aux joues des aïeules pensives, suspend des pleurs lourds comme les années; le soir ainsi fait trembler sa rosée sur les roses tardives. Séjour, heures paisibles! Demain pourtant les premières étoiles verront ton navire arrondir ses voiles et voguer vers les îles. Avant d'aller traîner ta vieille peine sur de lointains rivages, écoute encor la voix grave des chênes, contemple le village. Harmonie et douceur! Le toit natal fume dans la lumière... parle, dis-moi, mon frère, pourquoi si loin chercher la paix du coeur? Poème LIII Ce Coeur Plaintif. . . ce coeur plaintif, ce coeur d'automne, qui veut l'aimer? Ma belle enfant, on vous le donne pour un baiser. Amusez-vous, car je vous vois inoccupée, à le briser, comme autrefois votre poupée. Ce sera moins long que les roses à déchirer, puis vous irez à d'autres choses, et moi pleurer. RECUEIL VII AUTOMNE, A MR LAFARGUE Poème LIV ô Veille De Toussaint. . . ô veille de Toussaint et dernier soir d'octobre! Le ciel est une ruche où bourdonnent les cloches, et le soleil pâlit sur le jardin doré: de même, à l'occident large et pur de ma vie, dans un suprême adieu d'amour je descendrai. La glycine, crispée, avec mélancolie se balance au perron de la maison natale, et, des arbres, du sol, des massifs nus, s'exhale l'amer et froid parfum du vieil âge des choses. Je viens, boutons de miel, de chair, de nacre mauve, vous cueillir pour ma belle enfant, roses tardives; car mes doigts prévoyants, demain, arquant les tiges, confieront les rosiers délicats à la terre. Des cristaux meurtriers de l'hiver, nulle main ne sut garder ta sève, arbuste solitaire, fier rosier qu'étoilaient des roses merveilleuses: tu n'es plus qu'un bois sec, inutile au jardin; et les printemps pressés comme les flots d'un fleuve, les printemps lumineux et riches qui fécondent dans les sillons du ciel d'obscurs germes de mondes, et comme un front humain aux battements du rêve font palpiter le coeur de l'arbre sous la sève, tous les printemps, souffles d'air chauds et soleils d'or, ne rendront pas ses fleurs de chair au rosier mort. Dans le jardin jauni des anciennes années, parfois, quand le jour las tend ses bras à la nuit, la belle enfant qui fut jadis ma bien-aimée passe en glissant d'un pas léger le long des buis. Elle s'arrête auprès du rosier nu, lui parle, lève les cils, remplit d'étoiles ses yeux pâles, et sourit dans son rêve aux calices rosés où ses lèvres, un jour, apprirent le baiser. Poème LV Le Tiède Après-midi. . . le tiède après-midi paisible de septembre languit sous un ciel gris, mélancolique et tendre, pareil aux derniers jours d'un amour qui s'achève. Après les longs et vains et douloureux voyages, le solitaire, ouvrant sans bruit la grille basse, rentre ce soir dans le logis de sa jeunesse. Ah! Comme tout est lourd, comme tout sent l'automne! Comme ton coeur d'enfant prodigue bat, pauvre homme, Devant ces murs où tu laissas ta vie ancienne! La vigne vierge rouge étreint les persiennes, le seuil humide et froid est obscur sous les arbres, et le portail, vêtu de lierre, se lézarde. Le voyageur, avant de rouvrir les fenêtres, respire en défaillant l'odeur des chambres closes; il regarde onduler les rideaux des alcôves et le miroir verdi briller dans les ténèbres. Il pèse sur le bois gonflé, les volets crient, la poussière voltige à la lumière triste; l'âme émue et les doigts tremblants, pieux, il touche les roseaux desséchés, le clavecin qui vibre, les estampes, les maroquins ouatés de mousses: ah! Ces mousses qui sont les cheveux blancs des livres! L'enfant morne, oppressé de souvenirs, étouffe, et son fragile coeur frémit comme une vitre. Il descend au jardin qui rêve après la pluie. Le feuillage où l'eau perle encor chuchote et luit, et les pesants rameaux mouillés des buissons rampent comme un vivace et long chagrin d'âme souffrante. Les duvets des fruits sont en pleurs, toute rose est fraîche au baiser comme une vierge après le bain. On entend clairement dans le soir qui se tait des tuiles se briser au bord d'un toit lointain. L'air est tiède et chargé d'odeurs, et de la vigne dorée aux résédas bourdonne la sourdine que l'abeille interrompt en plongeant dans les fleurs. Le jardin languissant se gonfle comme un coeur où mûrit un tardif amour. Mais le passant s'émeut d'être oublié par la nature; il sent que la vie à ses pieds poursuit un autre rêve plus éternel et plus robuste que le sien: les choses n'ont qu'un mot d'indifférence aux lèvres, et leurs pleurs ne sont point frères des pleurs humains. ô cieux, terre jadis maternelle, dit-il, pourquoi donc m'êtes-vous plus amers que l'exil? Jardin, logis désert où sont morts mes parents, vous qui m'avez aimé, vous ne me parlez pas, (...) mon coeur parmi vous se cherche, plus absent qu'en ses plus lourdes nuits d'angoisse au bord des lacs. J'ai tant prié d'autels et de femmes, j'ai vu vieillir tant de soleils sur des flots inconnus, en espérant, comme un malade attend le jour, qu'il descendrait enfin des cieux, le clair amour! Le doute pour un soir m'a fait l'égal du christ, et mon âme au gibet a jeté le grand cri. Or l'automne au pays natal m'a ramené, plus sanglotant et faible et nu qu'un nouveau-né. ô triste voyageur si tendre qui croyais pacifier ici ton esprit inquiet: les choses qui t'aimaient ne t'ont pas reconnu! Les oiseaux des vieux jours ne sont pas revenus; c'est la même chanson et ce sont d'autres voix: malgré ses treilles d'or et ses arbres chargés, le caressant et bon septembre d'autrefois ne m'est plus aujourd'hui qu'un vieillard étranger, et j'ai peur de mon coeur qui ne peut plus aimer. Aussi, maison, jardin, adieu, je vous bénis. Que les printemps futurs jusqu'aux âges lointains vous remplissent tous deux et d'enfants et de nids! Que les roses te soient toujours belles, jardin, tes longs couloirs toujours sonores, ô maison! Adieu, pesant verger de l'arrière-saison, charmille... effacez-vous, ô chères visions, car mes yeux sont un port de fumée où l'on voit à travers la forêt vacillante des mâts les grands vaisseaux appareiller pour les climats qui bercent la douleur sous des cieux azurés. Demain, plus seul, plus triste et vieux, je partirai mettre au tombeau le Dieu secret qui souffre en moi. L'enfant d'exil se tait, baisse ses cils mouillés; il s'enivre à mourir de son amer émoi, et dans son coeur le souvenir des jours dorés fond comme un peu de sable tiède entre les doigts. Poème LVI A La Mémoire D'Henry Carmouche. (30.9.1897) je pense à la maison tranquille, ô mon ami, où tu vivais parmi tes roses et tes livres, songeur et souriant et robuste, affermi dans le large bonheur d'être jeune et de vivre. Ta maison claire, tes mains franches, ton visage et tes livres s'ouvraient pour un exquis accueil: on entrait dans ton coeur quand on passait ton seuil. Esprit subtil, tu fus un bon entre les sages. La mort paisiblement est venue, elle a mis ses lèvres sur ton front comme un baiser d'ami. Hélas! ... mais si nos coeurs tremblent au vent d'automne, sache, toi qu'on aimait en aimant la bonté, dans l'espace où se fond en Dieu l'âme de l'homme, jouir du plein soleil de l'immortel été. RECUEIL VIII INQUIETUDE, A P FORT Poème LVII Ce Serait Non. . . ce serait bon: donner toute sa vie à Dieu avec des mains d'humilité calmes et jointes; ouvrir son coeur comme une rose à blanche guimpe qui naît à la douceur de mai sous le ciel bleu; épouser le destin naïf des êtres simples qui partagent les fruits de leur verger, un peu de lait, et dont la huche obscure près du feu s'entrebâille au pater des cueilleuses de simples... hélas! ô voeux d'enfant craintif perdu dans l'ombre! Ne sais-je pas qu'aux bras liés du divin geste il faut les rubis bruts et l'âpre métal sombre du bracelet pesant des voluptés humaines, et que la pauvre chair de faiblesse reprenne son chemin vers l'amour et sa toute tristesse! Poème LVIII En Vérité. . . en vérité, je vous le dis, heureux les simples qui, suivant ma doctrine, ont vécu loin des villes, et, les reins alourdis du poids des grappes saintes, jusqu'au soleil couchant ont vendangé ma vigne. Heureux la femme forte et l'époux aux mains jointes dont ma demeure accueille et le fils et les filles; heureux, dis-je, sur tous, l'homme qui se résigne et range, en bénissant ma loi, sa lampe éteinte. J'aime ceux qui sont nus et j'aime ceux qui m'aiment, et je prête ma force à leur faiblesse humaine. La lèpre des enfants de luxure m'éloigne; mais l'esprit qui m'assiste et me tient sous son aile guide dans les chemins de la vie éternelle ceux dont le coeur est pur comme un ciel plein d'étoiles. Poème LIX Jardinier. . . jardinier, jardinier, que ta maison soit gaie, ton rucher en rumeur et ta chambre à fruits pleine, et que le thym s'argente au fil de ta fontaine! Si quelque mendiant pleure contre ta haie, ouvre un coeur attentif au pauvre homme et l'accueille; ses larmes béniront ta bêche avant la tâche: que ta vie, ô mon fils, sous tes actes se cache, odorante senteur de rose entre les feuilles. Sois simple. Prie à l'heure où rentrent les colombes. Laisse la foi paisible avec le soir qui tombe grandir en toi comme un pan d'ombre sur le sable; et Dieu te fasse pur et bon, Dieu veuille rendre l'âme qu'on voit au fond de tes yeux clairs semblable au caillou blanc qui luit sous une eau transparente. Poème LX Ce Coeur. . . ce coeur, mon Dieu, qu'avec des pleurs de sang je t'offre et dont j'ai dans mes yeux le sinistre reflet, ce coeur qui pèse au fond de ma poitrine, il est sourd, barbare et bardé de lames, comme un coffre. Occulte gouffre, au bas de ses cercles d'enfer, la luxure se mord les ailes et blasphème. Pitié! Seigneur, pitié! Je te l'offre quand même, ce coeur, coffre de haine et sépulcre de fer. Attise pour dissoudre à la flamme ses tares la forge où tu refonds le sceptre et les tiares: il faut, car le métal est adultère et dur, le rompre, le remettre au feu, le battre encore. ô ce coeur qui t'appelle en vain et qui t'adore! Tout le sel de la mer ne le rendrait pas pur. Poème LXI L'Amour Humain. . . l'amour humain, seigneur, est un jardin stérile, et c'est, hélas! En vain que nous aurons bêché cet âpre sol, pétri de pierre et desséché, où l'astuce en rampant siffle comme un reptile. Terre en feu, le rosier sauvage de l'idylle y meurt avant le soir d'un insecte caché, et les flancs de la femme encor chauds du péché y sont pour le bon grain un sépulcre d'argile. Nous n'aurons pas rempli les coffres du grenier. Il est tard; sur les mains lasses du jardinier le soucieux automne effeuille ses quinconces; et l'homme au coeur déjà plein d'ombre rêve et voit, là-bas, sous les derniers feux purs du jour, la foi rayonner comme un fer de bêche dans les ronces. Poème LXII Le Sable Clair. . . le sable clair du temps fuit des plus larges mains. Les serments et les blocs de pierre se disjoignent. Quand les héros dorment veillés par la victoire, la mort, tambour brutal, roule un rappel d'airain. On sonde le profond secret de l'être en vain, et le poète, ivre d'azur, d'or et de gloire, qui va, les bras levés, pour cueillir les étoiles, heurte son front au cintre bas du rêve humain. L'heure, hélas! Glace et clôt les lèvres bien-aimées. Les feux de belle pourpre expirent en fumées; et le soleil se couche au fond de tous les cieux. On se retourne, un soir, sur la route suivie: il fait froid, la nuit tombe, on est seul... pauvre vie qu'on n'a pas dévouée au service de Dieu! Poème LXIII A J. Guy Ropartz. . . celui qui n'a que sa tristesse pour génie, las d'être comme un saule au feuillage flottant qui pâlit sous la lune et tremble sous le vent, sort par un crépuscule attendri du printemps. L'heure est pensive et pure et simple, elle est bénie; toute chose au sommeil s'incline, et c'est la fin du jour et des rumeurs et du labeur humain. Le soir avant la nuit se prolonge, tranquille comme au pas de sa porte une aïeule qui file; l'acier net d'un soc luit sur la glèbe; un oiseau chante encore parmi l'éternel bruit de l'eau; une étoile apparaît au ciel... le solitaire respire la senteur puissante de la terre. Ce soir limpide et bleu lui semble trop obscur, malgré là-bas l'oiseau qui chante et l'eau qui pleure, et malgré la première étoile dans l'azur; ce soir n'apporte pas la paix intérieure, ce doux soir de printemps que traverse un vent clair ravive le brasier défaillant de la chair; et l'homme à qui l'amour mouvant comme la mer en fuyant ne laissa que l'âcreté d'un rêve pareil au sel que l'onde a laissé sur la grève, et qui, près de l'amour encor, reste indécis à murmurer comme une abeille au bord d'un lys, le poète subtil et maladif qu'enivre, par ce soir vaporeux et caressant d'avril, à lui fondre le coeur la volupté de vivre, regrette l'impassible austérité des livres. Ton serviteur est là, seigneur, murmure-t-il, un serviteur, hélas! Luxurieux et vil, mais qui sanglote et te supplie et qui s'accuse; il tend ses pauvres mains pleines de péchés. Or je te sais humble avec les humbles, dur au fort; sois rude au pénitent, flagelle mes sens, use mes genoux sur ton seuil et mon coeur à t'aimer, mais laisse mon banc vide aux noces de la terre; veuille que je demeure à jamais solitaire, épi choisi pour le bon pain par l'ouvrier. Ah! La vie est ce soir trop vivante et trop belle, le désir alanguit l'épouse qui m'appelle... je suis faible, et ce soir de printemps m'a tenté. Seigneur, protège-moi contre la volupté, donne à l'arbre la fleur et le fruit, donne aux femmes la grâce de régler la musique des âmes, donne aux prés la rosée et la pluie, à l'amant la tendresse et la force, et l'aube au firmament: à celui que sa chair perverse embrase, donne la paix chaste, seigneur, d'un immortel automne. Poème LXIV Entrerai-Je Ce Soir. . . entrerai-je, ce soir, seigneur, dans ta maison, sans craindre que ma chair, vouée aux oeuvres viles, apporte le relent de luxure des villes à la candeur des jupes d'ombre en oraison? Je songe à d'autres jupes d'ombre qui sont douces pour endormir l'effroi des poètes malades, à des doigts alourdis d'anneaux aux pierres troubles, troubles comme des yeux menteurs, comme mon âme. Entrerai-je, ce soir, seigneur, dans ta maison, si mon haleine tord l'humble flamme des cierges, si ma prière même inquiète les vierges, eau claire où s'élargit la chute d'un poison? Je songe à des toisons souples de courtisanes où les désespérés enfouissent leur songe, bonnes toisons qui font la nuit sur les visages, lourdes comme l'amour, sourdes comme des tombes. Que votre main soit rude et juste et me châtie, seigneur, seigneur, moi qui voudrais tant vous aimer! Laissez, lasse de cris, ma bouche se fermer, pour la rouvrir vous-même ensuite avec l'hostie. Je songe aux nuits de joie ivres et douloureuses où ma soif, accoudée à des tables mauvaises, se versait les boissons de flamme dont s'abreuvent ceux que serre à la gorge un ancien sacrilège. Je viens vers vous, du fond de mon iniquité, je viens vers vous, seigneur, à qui les enfants parlent, de tout mon bon vouloir et de toutes mes larmes, être triste avec vous, moi qui vous attristai. L'immémorial faix de péchés, le fardeau de luxure et d'orgueil creuse mes reins qui saignent. Aux margelles des puits nulle samaritaine n'a tendu vers ma soif ses paumes pleines d'eau. Oubliez que je fus des serviteurs indignes; et dans l'ombre que font les collines, le soir, celui qui cherche l'âtre et la pierre où s'asseoir sentira qu'un pardon se couche sur les vignes. La nuit tombe et m'arrête où dort votre maison; les ramiers se sont tus, mais les fontaines chantent, fraîcheur obscure, en palpitant pour que j'y trempe mes mains, l'aridité de ma bouche et mon front. L'eau froide et pure emportera vers les ténèbres le souvenir fiévreux d'un passé de caresses, la mémoire des voix, des regards et des gestes, et le souffle de feu qui brûle encor mes lèvres. Faites, seigneur, miséricorde à ma faiblesse, à cette toute faiblesse des pauvres âmes qui n'ont pleuré que pour la chair tiède des femmes. Que je souffre, seigneur, des ronces qui vous blessent; que la croupe des boucs crispés sur le portail serve d'éternel lieu d'exil à mes péchés, et que la palme offerte aux coeurs purifiés exalte en moi l'azur des vierges du vitrail. Je serai digne alors de gravir, humble et pâle, le seuil de gloire où les rois même parlent bas, et mon coeur et mes pieds nus ne sentiront pas le froid de la divine espérance et des dalles. ... cette prière, hélas! N'est-ce pas seulement le glas que sur soi-même agite une âme simple à qui les yeux naïfs de ses chagrins d'enfant ont souri tristement du plus loin de leurs limbes? N'est-ce pas le glas lourd du vain rêve que font dans leurs soirs douloureux les vieilles fois qui meurent: entrerai-je, nocturne et las, dans la maison où le maître de vie ineffable demeure? Poème LXV Le Sombre Ciel. . . le sombre ciel lacté se voûte en forme d'arche. Un grand silence ému berce les choses; l'arbre palpite au vent léger qui passe, et dans l'étable on entend remuer les bêtes dans la paille. La confuse rumeur des sèves qui travaillent traverse le sommeil de l'homme après la tâche. Comme un laboureur las qui s'arrache à la glèbe, l'humble poète alors sort de la chair et lève vers la vivante nuit, radieuse et profonde, un front qui porte aussi sa lumière et ses mondes. Hélas! Interroger ce qui ne peut répondre, dit-il! Ah! Tout mon coeur débile et sa misère! J'ai laissé sous mon toit s'endormir mon aïeule, et me voici, devant le songe de la terre, frissonnant comme un brin de foin sec sur la meule. Le rythme intérieur qui régit la matière comme l'illustre lyre antique émeut les pierres, les sèves en tumulte écartent les écorces, autour de moi la ruche invisible bourdonne, et, frêle comme un jonc dans le fleuve des forces, je doute en fléchissant de mon âme immortelle: ô nuit, le temps s'écoule, et je ne suis qu'un homme! Plus faible et sanglotant qu'au jour de mon baptême, je pense à vous, qui, hauts et droits, ô mes ancêtres, vécûtes avec l'âme et la force des cèdres. La voix du créateur sur vos fibres vibrantes chantait comme un vent pur dans les rameaux sonores. Votre coeur large et plein s'ouvrait comme une grange; vous aimiez l'oraison du pauvre à votre porte, et votre foi d'enfants pleurait sur l'évangile. Béni soit notre pain de chaque jour, bénies la journée et la nuit, disiez-vous, et la vie coulait pour vous comme une eau claire sur l'argile. L'été brûlait; et vous veniez avec l'épouse vous asseoir où je suis, aux heures où le jour s'enfuit en ne laissant au ciel que des étoiles. Alors le vieux désir humain joignait les bouches. Sans penser que la mort est au fond de l'amour, vous laissiez puissamment tressaillir dans vos moelles la saine volupté qui fait les fortes races. Plus tard, quand, jardinier ridé, l'automne passe, vous voyiez à vos bras les enfants se suspendre comme un bouquet de fruits dorés après la branche. Simples et droits, ô mes ancêtres, vous portiez des âmes que le soir de la chair trouvait grandes. Large ivresse! J'entends chuchoter les halliers, et la terre en amour rit au céleste abîme. Le temps plane sur moi comme un aigle immobile. Je voudrais me confondre avec les choses, tordre mes bras contre la pierre et les fraîches écorces, être l'arbre, le mur, le pollen et le sel, et me dissoudre au fond de l'être universel. Je ne veux pas de femme en pleurs sur ma poitrine: toute chair à ma bouche a le goût du péché, et mon coeur est amer comme un fruit desséché. Que Dieu jette son nom sonore à la ravine, et mon esprit, coteau pierreux et désolé, ne rendra pas l'écho des paroles divines. C'est que dans l'ivre et large émoi des belles nuits où tout bruit, palpite et soupire à la fois, où le silence même a sa rumeur, les voix couvrent la mélodie absolue; et l'esprit qu'on a tenu penché trop longtemps sur la foi s'y trouble comme un clair visage au fond d'un puits. Celui qui frappe au seuil et prie avec des larmes se voit un étranger qu'aucun hôte n'accueille; on se sent faible; on tremble, on doute que son âme dans la création pèse plus que la feuille; on craint que la clarté divine ne soit plus qu'une dernière étoile au coeur des hommes purs. Le monde est triste et vieux, et les nouveaux venus pour qui le ciel est vain comme un mot inconnu ont recouché le Christ dans son sépulcre obscur. Mais je veux, ô mon Dieu, malgré tout, croire en toi. Prête-moi la candeur de la vierge et la foi de l'enfant. Que je sois vigilant, bon et simple. Accorde-moi sur tous les dons l'humilité, afin que j'offre au vent de ta volonté sainte le docile et profond émoi d'un champ de blé. Permets-moi d'oublier qu'un soir des temps anciens le doute déborda du calice divin. Enfin rends à mon coeur la jeunesse d'aimer; que le grain germe encor dans ce jardin fermé! Je cherche en égaré ta croix au carrefour, je t'appelle à travers la nature vivante; il est temps de m'entendre, ô Dieu! Ne sois pas sourd, réconforte mon âme obscure, ta servante, car, pareille à l'abîme étoilé de l'amour, l'immensité des cieux nocturnes m'épouvante. Poème LXVI Heureux L'Homme. . . heureux l'homme qui vit dans la simplicité et n'a jamais franchi les murs de la cité où ses parents près des aïeux semblent attendre que sa poussière enfin se confonde à leur cendre. Heureux l'homme des champs qui fume de sueur: il est beau comme Adam à son premier labeur. Enfant il ramassait les glanes, patriarche malgré l'âge il engrange encor les blés et marche, en écoutant le cri des chariots bourbeux, d'un pas égal et grave à côté de ses boeufs. Après la faux il prend le soc, sa force drue pousse à travers le sol l'aile de la charrue; il disperse le pain futur dans les sillons où le soleil couchant dépose ses rayons; d'un pied souple il pétrit les grappes dans la tonne; sa hache sur le tronc des vieux chênes résonne dans le silence d'or des clairières d'automne. Ainsi le long des ans qui passent les saisons nouent et dénouent leur ronde et mêlent leurs chansons, mais l'âpre laboureur penché sur la nature n'y voit qu'un opulent grenier de nourriture et ne rêve jamais devant les horizons. Quand la bise plaintive et noire de décembre chante avec le rouet des vieilles dans la chambre, les paumes de ses mains se tournent vers le feu; sa bible s'ouvre seule à la page qu'il aime, et son esprit d'enfant l'épelle en priant Dieu. Un soir le viatique et l'onction suprême adouciront cette âme et ce corps de labeur, et fortement, ainsi qu'au temps de sa verdeur il pesait de ses bras puissants sur la charrue et raidissait les reins contre le joug des boeufs. Il nouera sur le corps du Christ ses doigts calleux et mourra les yeux pleins d'une aurore inconnue. Heureux cet homme. Heureux l'homme d'un seul amour; jamais son pas égal n'hésite au carrefour, car la marche qu'il suit dans la vie est guidée par le même visage et par la même idée. Heureux le simple et doux poète du foyer qui respire l'air frais de la nuit à sa porte et tresse, au bruit que font la vigne et le rosier, ses strophes, vers à vers, comme un flexible osier, pour y garder l'amour que son âme en fleur porte. Il s'ouvre largement à l'existence, il croit que la nature est belle et sainte et maternelle, et son esprit se baigne et se confie en elle. Son corps s'épanouit dans l'arbuste qui croît, ses lèvres balbutient dans l'eau de la fontaine, il mêle la rosée à ses larmes d'enfant, rit avec le soleil et court avec le vent. L'heure en passant le prend par la main et l'entraîne où va la paille d'or qui s'envole du van. Il vit sans faste, aimant les fleurs, cueillant les femmes, et fait son oeuvre pure avec le miel des âmes qui vont à lui comme un essaim rentre au rucher. Heureux cet homme, heureux d'avoir su que le sage doit accueillir la vie et ne la pas chercher, qu'il faut jouir des jours en hôte de passage, trancher le pain, goûter et des fruits et du vin comme du dernier don qui chargera la table, et juger l'art pensif du poète aussi vain que les lignes qu'on trace en rêvant sur le sable. Ce soir, à l'heure large et calme du couchant où la montagne au loin fuit laiteuse et dorée, un vieillard sur la borne encor chaude d'un champ songeait, le front caché dans ses mains. La soirée comme une vie heureuse et longue s'achevait. Avec des voix et des grelots dans les prairies, avec l'odeur des foins coupés et le duvet d'azur qui tourbillonne aux toits des métairies. La vallée était bleue et le vieillard rêvait. " le soir, dit-il, avait une douceur pareille, quand je vins, le coeur lourd de larmes et d'adieux, saluer ce pays où dorment mes aïeux; les rayons du couchant me caressaient les yeux, les cloches des troupeaux enchantaient mon oreille; comme aujourd'hui les foins coupés sentaient l'amour. La colline en fuyant poursuivait les montagnes comme une vierge enfant joue avec ses compagnes, et mon âme était pure avec la fin du jour. Reste au val du bonheur, disait-elle, poète! " ô rêveur, murmurait ma jeunesse inquiète, derrière l'horizon s'ouvre un monde inconnu. Là-bas des villes d'or siègent dans la lumière et l'océan polit leurs ceintures de pierre. Les ports font la rumeur d'une immense volière, les mâts dressent des croix noires sur le ciel nu, et les vaisseaux pour fuir arrondissent leurs ailes: respire un air déjà plein de senteurs nouvelles. D'un coeur ferme en chantant lever l'ancre et partir! .. passager, d'un pied sûr descends sous ces portiques d'où les marchands pieux et forts des temps antiques, ivres d'azur, mettaient à la voile pour Tyr: les pays où tu vas verseront dans ta cale un rêve où n'atteint pas la pourpre sans égale. Refuse le destin vulgaire de vieillir bûcheron ou semeur, pâtre ou chasseur d'abeilles, d'attendre, sous l'auvent sombre, pour les cueillir, qu'un même soleil ait mûri les mêmes treilles. Embarque! L'orient t'ouvre un porche de feu. " comme on voit fuir à vol perdu sur le ciel bleu une cigogne blanche aux ailes immobiles, les gens d'un port un soir regardaient peu à peu s'effacer un voilier qui cinglait vers les îles. ô navire, oiseau clair des flots, oiseau géant dont la vaste envergure amoureuse du vent se courbe avec effort sur la mer transparente, mon âme sans les voir, laissait, indifférente, les voyageurs pensifs à ton bord embarqués répondre aux longs adieux des mouchoirs sur les quais. Mon âme s'accordait à ta carène errante, à tes mâts pleins de cris plaintifs, au tourbillon qui bouillonne à ta poupe et marque ton sillon. Muet, le front posé contre un cordage rude, je contemplais le ciel, la mer, le ciel encor, fondus dans une même immense solitude. Les ans comme les flots ont fui. Mais aucun port n'a pu m'emprisonner dans sa large ceinture. J'ai glissé de rivage en rivage, emportant dans mes yeux une ville entrevue un instant, les formes, les couleurs d'une étrange nature, ainsi le grand navire ailé, berceau léger, me roulait aux confins du monde, passager solitaire, attentif seulement à songer. Par les heureuses nuits où l'atmosphère est pure, où tous les feux du ciel fourmillent sur la mer, la proue en bondissant entrait dans les étoiles. Souffle immense qui vient aboutir dans les voiles, un vent tiède chargé de sel embaumait l'air et debout à mes pieds dans l'ombre, ombre (...), le pilote observant la boussole semblait un confident penché sur une âme inquiète. Il est dans la substance universelle, il est un invincible aimant vainqueur des destinées; son obscure vertu tourmente sans repos les âmes dans leur route infinie obstinées. ô Dieu, c'est toi que sous des cieux toujours nouveaux, que d'étoile en étoile et durant des années, c'est toi que je sentais, mon Dieu, que j'ai cherché, taciturne et pareil au pilote, penché sur mon âme oscillante et noire de tristesse. Et j'ai, trop tard, hélas! Compris que la sagesse mûrit dans les seuls coeurs fécondés par l'amour, qu'il faut, comme un semeur sur un profond labour, répandre hors de soi son âme avec largesse afin que le blé germe où le soc a passé; et j'ai compris que Dieu dérobe son visage au voyageur sans foi dont le rêve insensé s'épuise à le saisir dans les jeux d'un mirage. ô seigneur, Dieu promis aux humbles, le compas que la pensée humaine élargit d'âge en âge dans son cercle orgueilleux ne t'enfermera pas. Mais l'homme au coeur vraiment pieux qui te confie le soin de sa raison et le cours de sa vie, l'homme dont l'esprit clair n'a jamais reflété que l'étoile du ciel où luit ta volonté et dont l'âme, fontaine invisible qui chante, laisse jaillir l'amour comme une eau débordante, celui-là vit heureux et libre d'épouvante, car il porte en vivant ta certitude en lui. Oui, seigneur. Voilà donc que ta main aujourd'hui dans les lieux qui m'ont vu jeune et fort me ramène, solitaire et courbé sur ma tombe prochaine. Comme un pêcheur pensif incliné sur son bord, le soleil en passant la ligne des montagnes retire avec lenteur ses larges filets d'or. La grise et molle nuit envahit les campagnes. L'amer parfum des pins m'arrive des hauteurs, et, s'accordant aux sons de l'angelus qui cesse, toutes ces visions, hélas! Et ces senteurs, me font monter au coeur le sang de ma jeunesse. Je voudrais vivre encore, aimer. " Il est trop tard! " ceci fut dit un soir d'été par un vieillard, à l'heure où, répandant le silence autour d'elle, la nuit qui s'obscurcit de moments en moments, miséricordieuse au désir des amants, étend sur leurs baisers son ombre maternelle. Source: http://www.poesies.net