Poésies. De Charles De Vion Dalibray (1600-1653) TABLE DES MATIERES. SONNETS Que l'on ne puisse... Gros et rond... Sur Un Cabinet En Saillie. Sur Le Feu Fait A Luxembourg. Sur Une Cérémonie Funèbre. En vain Phoebus... N'use point de tant... Phyllis... On dit que... N'ay-je donc... Sur Un Départ Caché. Sur Une Horloge De Sable. Je m'en estois... Grand Docteur... Cher Amy... Je fus hyer... Pour montrer ma... Lorsque d'un baiser... Tandis que... Ton corps plus doux... Me voicy seule... Puisque ny vos lis... Vous avez... L'embonpoint... Jean t'appelloit... Jean, debiteur... Guy, jaloux... Le gros Jean... J'ay songé... J'aurois perdu... POEMES DIVERS Aime, si tu le veux... Songe, songe, mortel... Bienheureux les soupirs... Chanson. Cher ami... Cléon, depuis le temps... C’est trop te suivre... Gros et rond... Je fus hier... Je ne veux plus... J’ai fait des vers... Maintenant qu’un air doux... Quel embarras... Si c’est Phébus qui trotte... Tirsis, laisse parler... Ton corps plus doux que ton esprit... Sonnet. SONNETS I Que l'on ne puisse... Que l'on ne puisse voir nos vers Que quand nos corps en pourriture Seront la matière des vers, Et leur serviront de pasture; Tirsis, est-ce un de ces advis Que tu juges qu'il faille suivre, Et qui, s'ils n'estaient par suivis, Nous empescheroient de bien vivre. Depuis que nous ne sommes plus, Tous ces honneurs sont superflus Dont nostre ame estoit si ravie. Et Eon doit faire plus de cas D'une seule fleur en la vie, Que d'une couronne au trépas. II Gros et rond... Gros et rond dans mon Cabinet, Comme un ver à Soie en sa coque, Je te fabrique ce Sonnet, Qui de nos vanités se moque, De quoi servent ces vastes lieux, Où l’un l’autre on se perd de vue? Ne saurions-nous apprendre mieux À mesurer notre étendue? Dedans ce trou qui me comprend, Je suis plus heureux et plus grand Que si j’occupais un Empire. J’atteins de l’un à l’autre bout, Et s’il m’est permis de le dire, J’y suis un Dieu qui remplit tout. III Sur Un Cabinet En Saillie Que Fit Faire Mon Seigneur Le Duc D'Enghien Et Qui Offusquoit Celui De L'Auteur. (1) Dedans un petit Cabinet Que je remplis de ma personne, Comme Diogène, sa tonne, Je compose en paix un Sonnet. Mais quoi, de ma clarté première, Je ne me voy plus éclaire! Le Soleil s'est-il retire ! Qui me dérobe la lumière ! Ah je voy bien ce qui me nuit; C'est un grand Prince dont le bruit S'est desja partout fait entendre: Mon bonheur estoit sans pareil, Falloit-il qu'un autre Alexandre Vint aussi master mon Soleil? IV Sur Le Feu Fait A Luxembourg Pour La Prise De Graveline. Pourrais-je espérer dans la guerre, Faveur des Estoilles des Cieux, Si de celles qu'on fait sur Terre Je sens l’effet malicieux ? Au feu qu'on alluma de joye Chez le victorieux Gaston (2), L'Estoille dont je fus la proye, Me brûla chausse et hoçqueton. Ma misère n'est pas si grande, Qu'un nouvel habit je demande En l'estat oh le feu m'a mis. Mais suffit-il pas à ce Prince Lorsqu'il prend ou Ville ou Province, De dépouiller ses Ennemis? V Sur Une Cérémonie Funèbre. Quel embarras k cette porte! Que de Suisses a traverser! II faudrait pour les enfoncer, Une prodigieuse escorte. Dieu mercy, me voila passe, Pius par faveur, que par mérite, Nef et choeur, tout est tapisse Des bandes d'un velours d'élite! Que de flambeaux brûlent en vain ! Que de Tune et de l'autre main D'Officiers de Cours souveraines ! L'ambitieux amusement! Mourez-vous moins, âmes hautaines, Pour mourir si pompeusement? (3) VI En vain Phoebus... En vain Phoebus me sollicite A l'ombre de ces rameaux verts; Celuy pour qui j'aimois les vers Erre sur le bord du Cocyte. II est mort cet amy fidelle En la fleur de ses jeunes ans, Juge et tesmoin des passe-temps De ma Muse encore nouvelle. II est mort et dans cet ennuy Ma Muse est morte avecques luy, Heureux de l'avoir peu suivre. Le Ciel ne me l’a pas permis, Insensé qui demande a vivre II veut voir périr ses amis. VII N'use point de tant... N'use point de tant de prudence, Amy, j'en parle comme expert, Le soin trop diligent nous pert Autant que trop de négligence. Au Tric-trac de qui la science Te nuit plus qu'elle ne te sert, Cent fois pour t'estre trop couvert As-tu pas perdu ta finance ? Souviens-toy done que le hazard Ainsi qu'au jeu veut avoir part En tout ce qu'on void sous la Lune, Et que e'est un precepte a tous, Qu'il faut donner k la Fortune Afin qu'elle se donne a nous. VIII Phyllis... Phyllis, que j'aime ce miroir! Non point pour sa glace polie, Non pour I'argent qu'il nous fait voir. Dont son 6bene est embellie. Non pour ce qu'il rend a mes yeux Trop esblouys de ta lumière. Cet éclat vif et radieux Que tu possèdes la première. Non pour ce qu'il sert de conseil A ce noble et riche appareil Dont l'aspect t'est une M6duse: Je le trouve aimable en cecy, Qu'en t'y voyant, tu vois aussi Avec ta beauté mon excuse. IX On dit que... On dit que la facilité Peut rebuter les plus fidelles, Et que des maistresses cruelles, Tiennent mieux l'esprit arresté: Mais Phyllis, cette vérité Ne doit point s'entendre de celles Qui, soit faciles ou rebelles, Forcent d'adorer leur beauté. Ouy, la rigueur est un remède Dont une faible beauté s'aide Contre ceux que sa bonte pert: L'orgueil en elle est légitime, Comme en vous Phyllis, c'est un crime Qui vous nuit plus qu'il ne vous sert. X N'ay-je donc... N'ay-je donc pas assez souffert Dessous les loix de ton Empire? Faut-il encore que j'expire? Frappe, voila mon sein ouvert. Ton secours devoit m'estre offert Depuis le temps que je souspire, Cependant au mal qui me pert Ta fierte devient tousjours pire. Esperes-tu que nos neveux Voyant ta rigueur et mes feux, Disent un jour que tu fus belle? Peut-estre on dira seulement, Damon aimoit fidellement, Mais Phyllis estoit trop cruelle. XI Sur Un Départ Caché. DAMON He quoi! sans le faire scavoir Fuyr un Amant qui t'adore. PHYLLIS Et je fuy ces baisers encore Qu'exige de nous le devoir. DAMON Quelle esperance puis-je avoir De flechir un coeur qui m'abhorre? PHYLLIS Nulle, le feu qui te devore Doit ailleurs qu'icy se pourvoir. DAMON Si faut-il bien que je te baise. PHYLLIS Ces baisers-la n'ont rien qui plaise Qui se donnent par compliment. DAMON Las ! il n'est que trop véritable, Mais que feroit un misérable Qui n'en peut avoir autrement? XII Sur Une Horloge De Sable. Cette poussière que tu vois, Qui tes heures compasse. Et va recourant tant de fois Par un petit espace: Jadis Damon je m'appellois, Que la divine grâce De Phyllis pour qui je brulois, A mis en cette place. Le feu secret qui me rongea En cette poudre me changea Qui jamais ne repose; Apprends, Amant, que par le sort L'espérance t'est close De reposer mesme en ta mort (4), XIII Je m'en estois. . . Je m'en estois tousjours douté Qu'elle me seroit infidelle, Je connus sa legereté Si tost que je la vy si belle. Hélas que mon coeur agité Receut une att[e]inte mortelle, Alors qu'il me fut rapporté Qu'elle avoit une amour nouvelle. Maintenant j'y suis résolu, Je le veux, elle l'a voulu, II faut 1'arracher de mon âme: Il faut I'esloigner de mes sens; Ah ! bon Dieu qu'une belle Dame Se resouvient peu des absents! IX (5) Grand Docteur... Grand Docteur au fait de la Cave Cher Tirsis (6), qui trinques des mieux, Sinon quand ton oeil bilieux Sous le mal tient ta soif esclave. Laisse, laisse ton humeur grave Et prends de ce jus précieux: Pour le mieux recevoir des Cieux La vigne avec ses pleurs se lave. Fais donc laver ton verre aussi; Si ton oeil devient obscurcy, L'eau de la vigne est salutaire; Peux-tu jamais mieux t'enyvrer Qu'alors que du mal qu'il peut faire Bacchus s'offre a te délivrer? XV (7) Cher Amy... Cher Amy, si tu m'en veux croire, Nous quitterons ces jeunes sots, Qui ne parlent que de la gloire Des combats qu'on fait sur les flots. Eternisons nostre mémoire A vuider un nombre de bros Si nous sommes gros de trop boire, Nous en tiendrons plus, estant gros. Mocquons-nous de cette fumée Qu'on appelle la Renommée, Et dont se moque l'Esprit fort. Un verre plein durant la vie Est cent fois plus digne d'envie Qu'un tombeau vuide après la mort (8). XVI Je fus hyer... Je fus hyer, chere Sylvie, Pour vous rendre un de ces devoirs Que je vay rendre tous les soirs, Et mesme au peril de ma vie. Mais en vain; je perdis mes pas, Car j'appris que cette soirée On ne voyait point vos appas, Et que vous estiez retirée. Vous estiez toute nue au lit, Au moins a ce que Ton me dit, Quoy qu'& peine il fit nuit bien noire. Je m'en allay sans Pavoir creu, Heureux, si je l'avois peu croire, Plus heureux si je l'avois veu. XVII Pour montrer ma... Pour montrer ma facilité Et qu'on est long-temps a ta porte ; Voicy des vers que je t'apporte Faits dans le temps que j'ay heurté. Tes gens, peut estre par mystère, Font attendre ainsi tes Amants, Mais j'ay desja trop de tourmens, Pour souffrir encore et me taire. L'hyver exerce sa rigueur Et nous demeurons en langueur Exposez aux traits de sa rage ; Ah ! si j'ay bien peu penetrer, Ta porte est de ton cceur l'image Ou l'on frappe tant sans entrer. XVIII Lorsque d'un baiser... Lorsque d'un baiser je vous prie, Vous dites pour vous excuser, Que vous n'oseriez me baiser, De peur que cela vous decrie. Mais, Cloris, quelle reverie ! Quoy pour cela me refuser ! Me croyez-vous homme a causer Et qui sur son heur se recrie ? Non, non, sans prendre aucun soucy, Vous pouvez m'accorder icy Ce que cherche un Amant fidelle. Vous n'en aurez point de regret, Je suis jeune, vous estes belle, Nous sommes seuls, je suis discret. XIX Tandis que... Tandis que nous sommes en vie Jouissons des plaisirs du jour, Le gay printemps est de retour Et nostre aage nous y convie. Que nostre ame soit assouvie De toutes les douceurs d'amour, Mieux avoir suivy sa Cour Que de ne Pavoir pas suivie. Sens-tu pas un feu dans ton sein Qui Penfle et pousse a ce dessein Et qui demande qu'on l'appaise? Ouy Cloris, il faut Pappaiser, Ce sein pour dire qu'on le baise Cherche luy-mesme à te baiser. XX Ton corps plus doux... Ton corps plus doux que ton esprit S'exposoit hyer à ma veue, Et d'un tranport qui me surprit Soulageoit Pardeur qui me tue. Ton visage masqu£ me rit Ainsi qu'au travers d'une nue, Et sous le gand qui la couvrit Ta main m'apparut demy-nue. Mesme pour mieux flatter mes sens De mille plaisirs innocents Ton sein poussoit hors de ta robe. Cloris, n'est-ce pas proprement Que ton corps de toi se dérobe Pour se donner à ton Amant ? XXI Me voicy seule... Me voicy seule et sans amour, Disait une Nymphe innocente, Je veux esprouver en ce jour Les traits de ma beauté naissante. Je considère en ce Ruisseau Les grâces dont je suis pourveue, Et ne sens aucun mal nouveau Qui me tourmente ou qui me tue. J'ay mille plaisirs innocens, Ah l si c'est amour que je sens, Amour est un bien doux supplice! Et je m'estonne seulement Pourquoi Ton a dit que Narcisse Mourut si misérablement. XXII Puisque ny vos lis... Puisque ny vos lis ny vos roses N'ont pour vous assez d'appas, Et que tant d'agréables choses, Vous semblent dignes du trépas. Ne souhaitez point les accez De quelque fièvre violente Dont souvent les douteux succez Sont suivis d'une fin sanglante: Demandez plustost à l'Amour Qu'il fasse de vous son sejour, Son ardeur est plus naturelle. Vous perdrez de vostre embonpoint Et si la pasleur rend plus belle, Vous l'aurez et n'en mourez point. (9) XXIII Vous avez... Vous avez les pasles couleurs, Aimable et belle Pasithée; Mais, dites-vous, c'est des douleurs D'avoir la campagne quittée. Elle est indigne de vos pleurs Cette raison mal inventée, Car dans la ville comme ailleurs Vous serez toujours respectée. Que si quelque plus doux objet De vos maux est le vray subjet Dont pourtant il se faille taire: Que le Ciel nous envoye à tous Ce qui nous est plus necessaire, Vous aurez bien-tost un Espoux. XXIV L'embonpoint... L'embonpoint de vostre visage Vous rendoit agréable a tous, Mais vostre mary, dites-vous, En concevoit beaucoup d'ombrage. II est sec, le pauvre Jaloux, Et vous, Aminthe, estes si sage Que pour lui plaire davantage Vous sechez comme vostre Espoux. Cependant nul ne vous caresse, Nul ne vous nomme sa maistresse, Que ce bon mary seulement. Vous faites plus qu'on ne doit faire Et pourrez bien-tost luy déplaire, Si vous n'avez que luy d'Amant. XXV Jean t'appelloit... Jean t'appelloit, jeune Phryné, Son petit coeur, sa petite âme Et bruloit pour toy d'une flame Dont il s'est cent fois estonné: Il estoit ta bonne fortune Et te faisoit maint riche don, Mais tu t'enquis trop, importune, Et de sa vie et de son nom. Tu les s$ais et dis a cette heure Son nom, sa vie et sa demeure Et luy te quitte bien fasché. Apprens désormais à te taire: Tu nous découvres le mystère De Cupidon et de Psyché. (10) XXVI Jean, debiteur... Jean, debiteur des moins niais, Et tels qu'ils sont en Normandie, A payé Guy du beau biais Qu'il faut Tircis que je te die. Il prit à femme une Beauté Que Guy prenoit pour sa maistresse Et que, malgré sa cruauté, Au lieu de luy, Guy tousjours presse: Il la va voir à son deceu, Et, de crainte d'estre apperceu, Esquive d&s que Jean se montre. Quels changemens cause l'amour, Devant, Jean fuyoit sa rencontre, Et Guy fuyt la sienne à son tour. XXVII .Guy, jaloux... Guy, jaloux avecques raison De sa femme trop amoureuse, Veut I'empescher d'estre coureuse Et l'arrester à la maison: Mais quelque chose que Guy fasse II n'en scauroit venir à bout, On trouve tousjours la Bagasse Aux bleds, aux vignes et par tout. Cependant le bon-homme enrage Et, pour souffrir un tel outrage, Dit qu'il n'a pas le front d'acier. Veux-tu faire meilleure garde, Croy moy, Guy, prends une hallebarde Et fais l’office de Messier. XXVIII Le gros Jean... Le gros Jean assomme de coups Jacquette sa chère maistresse; Le pauvre Janin est jaloux Qu'un autre que luy la carresse. Jacquette s'excuse humblement, Mais quoy, Jean est juge et partie, Il la frappe et dit seulement Que qui bien aime, bien chastie. Je ris de la simplicité De cette Nymphe au cul crotté, Qui desja souffre un tel outrage. De Jean, Ton ne s'en doit moquer, S'il frappe, c'est le seul langage Dont son amour peut s'expliquer. XXIX J'ay songé... J'ay songé, petite Isabelle, Que nous estions dedans un bois Ou je te trouvois bien plus belle Que je n'ay pas fait autrefois. Nostre amour estoit mutuelle, Nous vivions sous les mesmes loix, Tu ne m'estois point trop cruelle Et voulois ce que je voulois. Depuis une telle avanture Je meurs de desir, je le jure, D'aller aux champs te retrouver. Car quoy que ce soit un mensonge, Le plus souvent on void en songe Ce qui doit après arriver. XXX J'aurois perdu... J'aurois perdu ma liberté Si la vénérable Amarante Avoit les yeux pleins de clarté Comme sa bouche est é1oquente. Mais quoy que son nom soit vanté, C'est une vérité constante, Qu'une jeune et sotte beauté Vaut mieux qu'une vieille sçavante. J'admire ses discours nouveaux, Mais quand je voy ces vieux flambeaux Rien de ses discours ne me touche: Amarante, pour dire mieux, A du miel assez dans la bouche Mais trop de cire dans les yeux. * * * POEMES DIVERS Aime, si tu le veux... Aime, si tu le veux, je ne l'empesche pas Cleon, depuis le temps que tu perdis ton pere J'ay fait des vers toute ma vie Je ne t'impute point l'amour que je te porte Je ne vay point aux coups exposer ma bedaine Maintenant qu'un air doux nous ramene un beau Jour Songe, songe Mortel, que tu n'es rien que cendre Tirsis, laisse parler le vulgaire insensé Ton corps plus doux que ton esprit. Songe, songe, mortel... Songe, songe, mortel, que tu n’es rien que cendre Et l’assuré butin d’un funeste cercueil ; Porte haut tes desseins, porte haut ton orgueil, Au gouffre du néant il te faudra descendre. Qu’est enfin un César, et qu’est un Alexandre Dont les armes ont mis tant de peuples en deuil ? Ils sont où les grandeurs doivent toutes se rendre Et toutes se briser comme sur un écueil. Que ces exemples donc ton esprit humilient, Et que tes vanités sous de tels rois se plient ; Ils furent dans leur temps plus que tu n’es au tien. Cependant il n’en reste, après tant de merveilles Qui furent des humains la perte et le soutien. Qu'un peu de poudre au vent et de bruit aux oreilles Bienheureux les soupirs... Bienheureux les soupirs qui passent par ta bouche ; (Si quelque chose au moins t’oblige à soupirer) Bienheureux le doux air que tu viens respirer Et bienheureux le vent que ton haleine touche. Bienheureux le souris qui sort tout couronné De perles d’Orient au point de sa naissance, Et bienheureux encor, bienheureux le silence Qui dessous ces rubis se tient emprisonné. Bienheureux qui vous voit, belles lèvres de roses, Bienheureux qui vous oit quand vous êtes décloses, Plus heureux qui sur vous peut sa flamme apaiser. L’une de vous paraît un peu plus avancée, Mais je l’en aime mieux d’être ainsi rehaussée, Car elle en est ainsi plus proche du baiser. Chanson. Laquais, que l’on me donne à boire Je veux m’enivrer aujourd’hui Je veux que ce vin ait la gloire D’avoir étouffé mon ennui ; Verse-m’en donc à tasse pleine, Que je boive, à perte d’haleine. Douze ou treize coups seulement ; Quiconque aime une fière dame Jette de l’huile sur la flamme S’il pense boire sobrement. Ô que cette boisson vermeille Chatouille doucement le coeur ! Je veux mourir, chère bouteille, Si rien égale ta liqueur : Tu vaux cent fois mieux que Sylvie ; Cette cruelle ôte la vie Et toi tu fais ressusciter ; Aussi désormais l’inhumaine Ne me doit plus causer de peine, Car pour toi je la veux quitter. Toutefois s’il faut qu’elle voie Que je ne vis plus sous sa loi, Comme c’est la plus courte voie Pour tirer une dame à soi, S’il faut, dis-je, que cette belle À mes premiers feux me rappelle En me promettant guérison, Souffre, bouteille, que je die Que pour m’ôter ma maladie Tu m’avais ôté la raison. Cher ami... Cher ami, si tu m’en veux croire, Nous quitterons ces jeunes sots Qui ne parlent que de la gloire Des combats qu’on fait sur les flots. Éternisons notre mémoire À vider un nombre de brocs ; Si nous sommes gros de trop boire Nous en tiendrons plus, étant gros. Moquons-nous de cette fumée Qu’on appelle la Renommée Et dont se gausse l’esprit fort. Un verre plein durant la vie Est cent fois plus digne d’envie Qu’un tombeau vide après la mort. Cléon, depuis le temps... Cléon, depuis le temps que tu perdis ton père, Tu vivais avec nous, comme l’un d’entre nous, On ne t’en a point vu d’une humeur plus austère, On ne t’en a point vu d’un visage moins doux. Quand l’heure du dîner te retirait d’affaire Ainsi que tu soulais, tu buvais treize coups, Et quand tu te sentais las de la bonne chère, Le Cours ou Luxembourg étaient tes rendez-vous. Cependant je ne sais quelle morne pensée Tient depuis quelques jours ton âme embarassée Et te vêt d’un manteau jusqu’aux talons porté. Il ne se vit jamais un habit de la sorte, Il ne se vit jamais une douleur si forte, Dis-nous, Cléon, ton père est-il ressuscité ? C’est trop te suivre... C’est trop te suivre, amour : souffre que je te laisse. Je ne demande rien de mes travaux passés ; Et je tiendrai mes soins fort bien récompensés, Si je puis en repos jouir de la vieillesse. Aussi bien, qu’aurais-tu d’un corps pleins de faiblesse, Et dont l’âge rendrait tous les esprits glacés ? Ainsi qu’aux grands seigneurs, ne t’est-ce pas assez, Que je t’aie immolé le temps de ma jeunesse ? Grand Prince, es-tu vraiment puissant maître d’Amour, Et, comme aux cours des grands, on ne trouve en ta cour Qu’abus, que trahisons, que fraude et qu’artifices. Las ! tu devais payer ma foi d’un si haut prix : Et voilà, je n’emporte après tant de services, Qu’un peu d’expérience avec des cheveux gris. Je fus hier... Je fus hier, chère Sylvie, Pour vous rendre un de ces devoirs Que je vais rendre tous les soirs, Et même au péril de ma vie. Mais en vain, je perdis mes pas ; Car j’appris que cette soirée On ne voyait point vos appas, Et que vous étiez retirée. Vous étiez toute nue au lit, Au moins à ce que l’on me dit, Quoiqu’à peine il fit nuit bien noire. Je m’en allai sans l’avoir cru ; Heureux si je l’avais pu croire ! Plus heureux si je l’avais vu. Je ne veux plus... Je ne veux plus, Pailleur, me rompre tant la tête, Je suis lassé de lire et de faire des vers ; L’homme est vraiment stupide et pire qu’une bête Si pour vivre il s’attend d’être mangé des vers. Au sage chaque jour est une grande fête Qu’il coule avecque joie en passe-temps divers, Je consens qu’Apollon me lorgne de travers Pourvu que de Bacchus la faveur me soit prête. Je me rendrai du moins fameux au cabaret. On parlera de moi comme on fait de Faret, Qu’importe-t-il, Ami, d’où nous vienne la gloire ? Je la puis acquérir sans beaucoup de tourment, Car, grâces à mon Dieu, déjà je sais bien boire, Et je bois tous les jours avecques Saint-Amant. J’ai fait des vers... J’ai fait des vers toute ma vie Et j’ai toute ma vie aimé ; Ma pauvre veine en est tarie, Et mon coeur en est consumé. J’étais glorieux de te suivre, Père du savoir et du jour, Et croyais aussi que l’Amour Me ferait heureusement vivre. Maintenant près de mes vieux ans J’ai mille repentirs cuisants De n’avoir pris un meilleur maître : Phoebus et l’Amour m’ont trahi, Mes vers, vous le faites connaître Combien tous les deux m’ont hai. Maintenant qu’un air doux... Maintenant qu’un air doux nous ramène un beau jour, Considère, Philis, cette Saison nouvelle, Comme elle rit au Ciel, et lui parle d’amour, C’est parce qu’elle est jeune, et parce qu’elle est belle. Cette fleur qui blanchit les arbres d’alentour, Ce n’est pas une fleur qui doive être éternelle : Déjà dedans son sein la terre la rappelle, Déjà le chaud été la brûle à son retour : Et tu perds cependant le temps de ta jeunesse Sans suivre les avis d’une bonne Maîtresse, De Nature, qui montre à chacun son devoir : Ah ! si cette saison ne fond enfin ta glace, Si pour te faire aimer elle a peu de pouvoir, Qu’elle t’apprenne au moins comme la beauté passe. Quel embarras... Quel embarras à cette porte ! Que de Suisses à traverser ! Il faudrait pour les enfoncer Une prodigieuse escorte. Dieu merci, me voilà passé. Plus par faveur que par mérite, Nef et choeur, tout est tapissé Des bandes d’un velours d’élite ! Que de flambeaux brûlent en vain ! Que de l’une et de l’autre main D’Officiers de Cours souveraines ! L’ambitieux amusement ! Mourez-vous moins, âmes hautaines, Pour mourir si pompeusement ? Si c’est Phébus qui trotte... Si c’est Phébus qui trotte à l’entour de la terre, Ou la terre en son lieu qui roule dans les cieux. Cher Pailleur, tu le sais, et tes soins glorieux T’ont rendu vieux soldat en cette vieille guerre. Mais moi de qui l’esprit ne va pas si grand erre Et qui suis seulement ce que je vois des yeux. Je puis bien m’y tromper et ferais beaucoup mieux De ne jamais parler que du pot et du verre. Toutefois dans le vin je trouve une raison, Ou, si tu l’aimes mieux, une comparaison Qui me range aisément du parti de ce livre : Car, après avoir bu treize ou quatorze coups, Des esprits tournoyant dans notre cervelle ivre Font que tout semble aussi tourner autour de nous. Tirsis, laisse parler... Tirsis, laisse parler le vulgaire insensé Et n’écoute jamais sinon ta conscience, Chez elle seulement est le siège dressé Qui doit te condamner ou prendre ta défense, Le plus beau de tes ans s’en va tantôt passé, Et tu n’as pas de vivre encore la science ; Ton esprit hors de soi se trouve balancé Et suit d’un faux honneur la trompeuse apparence. De moi, que les clameurs d’un vulgaire indiscret, Viennent pour me troubler dans mon calme secret, Mon calme n’en sera que plus grand et plus ferme. Ce n’est qu’un vent qui bruit autour de ma maison Et qui frappant en vain la porte que je ferme En fait mieux reposer mes sens et ma raison. Ton corps plus doux que ton esprit... Ton corps plus doux que ton esprit S’exposait hier à ma vue, Et d’un transport qui me surprit Soulageait l’ardeur qui me tue. Ton visage masqué me rit Ainsi qu’au travers d’une nue, Et sous le gant qui la couvrit Ta main m’apparut demi-nue. Même pour mieux flatter mes sens De mille plaisirs innocents, Ton sein poussait hors de ta robe. Cloris, n’est-ce pas proprement Que ton corps de toi se dérobe Pour se donner à ton amant ? Sonnet. Ainsi que l’arc-en-ciel tout regorgeant de pleurs Prend devant le soleil cent couleurs incertaines, Et périt quand se cache ou s’en va luire ailleurs Cet astre dont le feu rend fertiles nos plaines ; Tout de même à l’aspect du sujet de mes peines, Je prends en un instant cent diverses couleurs, Je pâlis, je rougis sous l’effort des douleurs, Et de l’eau de mes pleurs sens regorger mes veines. Mais ni de voir en moi ce triste changement, Ni de savoir combien j’aime fidèlement, Ne touche mon ingrate ou d’amour ou de honte ; Tant s’en faut, elle rit de me voir endurer, Et pour en rendre même encor ma fin plus prompte, Elle fuit et s’en va d’autres lieux éclairer. Notes. (1) Le due d'Enghien surnomme le grand Condi (1621-1686). (2) Gaston de France, due d'Orléans, fils puiné de Henri IV et frère de Louis XIII. L'accident consigné dans ce sonnet nous reporte à l'année 1644. Un feu de joie avait été tiré dans le palais du héros de Gravelines. (3) Notre poète fait peut être allusion aux obsèques de Henri II, prince de Condé, qui eurent lieu en 1646. (4) Cette pièce se retrouve dans les oeuvres poétiques de 1653 (Vers amoureux, pref. p. 21). Elle appartient au genre dit des " Métamorphoses ", fort a la mode au XVII siècle. Le sujet de ce poème a été repris par Malleville. Voir dans les oeuvres de ce poète (Paris, chez Nicolas Bessin, 1659, bi-12, P 186) un sonnet intitule : Sur un Horloge de Sable, et commencant par ces vers: La poudre que l'on void en ce verre enfermée, Fut Olympe, autrefois du monde l'ornement, Que le Soleil quitta trop infidèlement, Alors qu'un autre objet eut son âme charmée. On trouvera encore dans la seconde partie du présent ouvrage un autre sonnet sur ce même thème (Cf. Vers amoureux, sonnet I.) (5) Cette pi&ce se trouve réimprimée parmi les Vers bachiques de l'ed. de 1653, p. 20. (6) Var. (Ed. de 1653) : Cher Pailleur. (7) Réimprime parmi les Vers bachiques de l'ed. de 1653, p. (8) Voir dans les Meslanges, de Pierre de Ronsard (Ed. de 1555, f. 43), une Ode bachique qui finit sur ces vers: II vaut mieux yvre se coucher Dans le lict, que mort dans la tombe. On trouve en outre dans le Parnasse satyrique de 1623, une pièce anonyme sur le même sujet: Briffaut, ce bon beuveur, cet esprit tout divin, Ce suppost de Bacchus ce grand amy du vin, Se rit a tout propos de ceux-la qui, peu sages, Vont rechercher la mort dans le milieu des flots ; II dit qu'il ne veut pas imiter leurs courages, Et qu'il vaut beaucoup mieux mourir entre les pots. (9) Pour: et n'en mourrez point. (10) On connait cette fable touchante. Cupidon aima Psyché et la fit transporter par Zéphire dans un lieu de délices, ou elle demeura longtemps avec lui sans le connaitre. V£nus, jalouse de ce qu'elle avait s£duit son fils, la persécuta tant qu'elle la fit mourir. Jupiter lui rendit la vie et lui donna l’immortalité en faveur de Cupidon. Source: http://www.poesies.net