Monologues. (1881) Par Charles Cros (1842-1888) Paris Tresse, Éditeur, Galerie Du Théâtre-Français, -Palais Royal. L'Obsession. Autrefois. L'Affaire De La Rue Beaubourg. Le Capitaliste. Le Hareng Saur. Notes. L'Obsession. Monologue. (Texte extrait de "Saynetes et Monologues, Nouvelle Edition") Personnages. L'OBSÉDÉ. La scène est à Paris. L'OBSÉDÉ Il entre pâle et défait. Ah! Je suis bien malade. Et pourtant, avant-hier j'étais d'un gai ! J'étais au théâtre, aux Délassements. On a joué une petite pièce amusante! Oh, amusante! Il y avait une jeune fille (dans la pièce), et puis un jeune homme qui voulait épouser la jeune fille, et puis des gens qui voulaient empêcher le mariage, et puis encore des gens qui étaient pour le mariage, enfin je ne sais plus bien comment ça se passe, mais ils se marient à la fin. C'est la qu'ils sont tous contents et qu'ils chantent un air, oh! Un air! Tra la la la, la la, la la 1ère, etc. Il chante tout l'air. En sortant du théâtre j'étais gai; une si jolie pièce. Il faisait un froid!... Je relève mon col, je marche vite, la lère, je faisais sonner mes bottes sur le trottoir, la la, la la. Je demeure à une heure du théâtre. J'arrive à ma porte, je sonne, bing, bing, bing, bing, bing. Même air. Le portier met trois quarts d'heure à m'ouvrir. Enfin! Je grimpe mon escalier, (je demeure au cinquième) la, la, la, la. J'allume ma bougie, la la; je me déshabille; je jette mon paletot sur un meuble, la lère, mon pantalon sur un autre, la la; je me fourre dans mon lit et je m'endors. Ronflement sur le même air. Le matin, je me réveille; un temps superbe; j'avais un rayon de soleil dans le nez. Je bondis, tra, la, la, la, la; je plonge ma tête dans l'eau, flou, flou, flou, flou. Même air. Je m'essuie, je noue ma cravate, la, lère; j'étais gai! On frappe à ma porte, je vais ouvrir, la, la, la, la. Mon concierge! Ah! Ah! C'est vous? Vous m'avez fait rudement droguer à la porte hier au soir, la lère. Qu'est-ce que que c'est que ça? Une lettre. Versailles. Geste de décacheter et de lire. Ta, la, ta lère. Ah! Mon Dieu ma pauvre tante... Dernière extrémité...! Mon chapeau pardessus, parapluie! Je suis en bas; j'attrape un fiacre: cocher! Gare Saint-Lazare, cinq francs de pourboire, la, la; la lère. J'arrive à la gare; j'oublie mon parapluie dans la voiture, tur, tur, tur, tur. Même air. On fermait le guichet, j'avais tout de même mon billet, me voilà dans le train, ouf, ouf, ouf, Même air. le train qui part, c'est l'express press, press, press, press. Même air. Ma pauvre tante! J'aime bien ma pauvre tante; quoique ce soit ma tante par alliance. J'arrive; elle me meurt dans les bras! Oh c'est désolant, lan, lan, lan, lan. Oh! Cet air m'ennuie. Il m'a fallu courir partout; déclaration, lon, lon, lon, lère, billets de faire part, la, la, la, la, comme cet air m'agace; même en l'accompagnant à sa dernière demeure il me poursuivait. Le quincaillier me disait: Vous avez bien du chagrin, monsieur? Oh ! Ne m'en parlez pas, pa, pa, pa, pa. C'est horrible cet air. Enfin puisqu'il ne me lâche pas, il va me servir à exprimer ma douleur. Il chante. Je viens de perdr'ma pauvre tante. Je viens de la mettre au cercueil. Ell' me laisse un' petite rente, Qui m'permettra d'porter son deuil. J'lui ai fait faire un' boite en chêne Pour qu'ell' puiss' se r'muer à loisir, Pour qu'ell' n'éprouve pas de gêne: Où y a d'la gên', n'y a pas d'plaisir! Enfin c'était fini. Je remonte dans le train, trin, trin, trin, trin qui siffle, qui part. Ma tête éclate, klat, klat, klat, klat ; j'arrive à la gare, gar, gar, gar, gar, Saint-Lazare, zar, zar, comme un fou, fou, fou! Oh, cet air, tère, tère, tère, tère! Je bouscule tout le monde, je prends la rue en face, une rue à gauche, une à droite, droite, droite, droite, droite, encore une à gauche; je débouche sur la Seine; un pont, pon, pon, pon, pon j'enfile le pont au milieu du pont, je regarde l'eau, lo, lo, lo, lo. Ah! Plus chanter ça! Mourir! Je me jette à l'eau, je me noie, glou, glou, glou, glou. Soupir de satisfaction. Quand je suis revenu à moi, j'étais dans le poste des noyés et asphyxiés. Mes habits séchaient devant le feu. J'ai eu quelque chose qui me remontait; j'ai rendu l'eau, mais j'ai gardé l'air lère, 1ère, 1ère, 1ère. Il s'en va déplorable en chantant l'air. Autrefois. (Paru dans "Saynètes et monologues.") Personnages. LE RÉCITANT À Coquelin-Cadet. LE RÉCITANT. En homme pressé. Il y a longtemps - mais longtemps ce n'est pas assez pour vous donner l'idée. Pourtant comment dire mieux? Il y a longtemps, longtemps, longtemps; mais longtemps, longtemps. Alors, un jour... non, il n'y avait pas de jour, ni de nuit. Alors une fois, mais il n'y avait... Si, une fois, comment voulez-vous parler? Alors il se mit dans la tête (non, il n'y avait pas de tête) dans l'idée... Oui, c'est bien cela, dans l'idée de faire quelque chose. Il voulait boire. Mais boire quoi? Il n'y avait pas de vermouth, pas de madère, pas de vin blanc, pas de vin rouge, pas de bière Dréher, pas de cidre, pas d'eau! C'est que vous ne pensez pas qu'il a fallu inventer tout ça, que ce n'était pas encore fait, que le progrès a marché. Oh! Le progrès! Ne pouvant pas boire, il voulait manger. Mais manger quoi? Il n'y avait pas de soupe à l'oseille, pas de turbot sauce aux câpres, pas de rôti, pas de pommes de terre, pas de boeuf à la mode, pas de poires, pas de fromage de Roquefort, pas d'indigestion, pas d'endroits pour être seul... Nous vivons dans le progrès! Nous croyons que ça a toujours existé tout ça! Alors ne pouvant ni boire, ni manger, il voulut chanter. Gaiement. Chanter. Chanter. Triste. Oui, mais chanter quoi? Pas de chansons, pas de romances, mon coeur! petite fleur! Pas de coeur, pas de fleur, pas de laï-tou : tu t'en ferais claquer le système! Pas d'air pour porter la voix, pas de violon, pas d'accordéon, pas d'orgue. Geste. Pas de piano! Vous savez pour se faire accompagner par la fille de sa concierge; pas de concierge! Oh! Le progrès! Peux pas chanter; impossible? Eh bien je vais danser. Mais danser où? Sur quoi? Pas de parquet ciré, vous savez pour tomber. Pas de soirées avec des lustres, des girandoles aux murs qui vous jettent de la bougie dans le dos, des verres, des sirops qu'on renverse sur les robes! Pas de robes! Pas de danseuses pour porter les robes! Pas de pères ronfleurs, pas de mères couperosées pour empêcher de danser en rond. Alors pas boire, pas manger, pas chanter, pas danser. Que faire? - Dormir! Eh bien, je vais dormir. Dormir, mais il n'y avait pas de nuit, pas de ces moments qui ne veulent pas passer. Vous savez, quand on baille. Il baille. Qu'on bâille, qu'on bâille le soir. Il n'y avait pas de soir, pas de lit, pas d'édredons, pas de couvre-pieds piqué, pas de boule d'eau chaude, pas de table de nuit, pas de assez! Oh! Le progrès! Alors il voulut aimer! Il se dit je vais me mettre amoureux je soupirerai; c'est une distraction; je serai même jaloux; je battrai ma... Ma quoi? Battre quoi? Qui? Être jaloux de quoi? De qui? Amoureux de qui? Soupirer pour qui? Pour,une brune? Il n'y avait pas de brunes. Pour une blonde? Il n'y avait pas de blondes, ni de rousses; il n'y avait pas même de cheveux ni de fausses nattes, puisqu'il n'y avait pas de femmes! On n'avait pas inventé les femmes! Oh! Le progrès! Alors mourir! Oui, il se dit: Résigné. Je veux mourir. Mourir comment? Pas de canal Saint-Martin, pas de cordes, pas de revolvers, pas de maladies, pas de potions, pas de pharmaciens, pas de médecins! Alors il ne voulut rien Plaintif. Quelle plus malheureuse situation! Se ravisant. Mais non, ne pleurez pas! Il n'y avait pas de situation, pas de malheur. Bonheur, malheur, tout ça c'est moderne! La fin de l'histoire? Mais il n'y avait pas de fin. On n'avait pas inventé de fin. Finir, c'est une invention, un progrès! Oh! Le progrès! Le progrès! II sort stupide. L'Affaire De La Rue Beaubourg. (Paru dans "Saynètes Et Monologues.") Comédie. F. Aureau, Imprimerie de Lagny. Personnages. L'AVOCAT. LA VICTIME. L'AVOCAT, d'un ton éloquent. Et d'ailleurs, messieurs de la Cour, messieurs les jurés, oui, nous avons assassiné, lâchement assassiné même, avec préméditation, avec astuce. Et si la victime a survécu à notre attentat, c'est par un malheur. Se reprenant. C'est par un effet de la Providence dont les voies sont impénétrables. - Maintenant j'en appelle à chacun de vous messieurs de la Cour, messieurs les jurés... Vous avez vu il n'y a qu'un instant la victime s'avancer à la barre parfaitement guérie de sa blessure... Qu'est-ce que disait cette victime manquée? Oh ! Mon Dieu! Rien de mal! Ces êtres-là ont ils jamais pensé rien de bien ou de mal. Vous l'avez vu se présenter à vous avec cet air bienveillant particulier aux personnes ineptes, vous avez cru voir un pâle reflet de ces types à la mode dont oh s'égaie dans les vaudevilles et dans les chansons. Il fredonne quelques mesures de l'Amant d'Amanda. J'ai vu, ne le niez pas! La stupeur d'abord et ensuite le profond ennui se peindre sur vos visages, quand les bras ballants, l'oeil vague, il a ôté son carreau... qui ne lui sert à rien, il n'est pas myope! Tenez, permettez-moi, pour mieux rappeler à votre souvenir les points saillants de cette affaire... Permettez-moi, dis-je, messieurs de la cour, messieurs les jurés, de vous réciter, en allant jusqu'à l'imitation vocale, les paroles prononcées par la victime dans l'instruction. LA VICTIME, d'un ton un peu gâteux. Mon Dieu, monsieur le président, c'est bien simple. Je n'ai pas du tout compris pourquoi monsieur qui était mon ami et qui est encore mon ami.... L'AVOCAT. Vous avez vu à l'audience mon client tressaillir sous cette parole. LA VICTIME. Qui est encore mon ami, a voulu attenter à mes jours. Nous étions tous deux camarades depuis six mois. Nous nous voyions tous les jours. J'arrivais chez lui vers les huit heures du matin et je me mettais à causer, car il faut vous dire que j'aime à causer. (Je suis comme ça.) Je lui racontais généralement ce que j'avais fait la veille; c'est vrai qu'il avait été avec moi presque tout le temps mais il est si distrait qu'on dirait qu'il ne voit ni n'entend rien de ce qui nous arrive quand nous sommes ensemble. Et puis d'ailleurs je lui racontais aussi ce que j'avais fait en le quittant pas grand'chose puisque je le quittais le plus tard possible, et aussi ce que j'avais vu le matin depuis mon réveil jusqu'à mon arrivée chez lui. Vous savez, monsieur le juge d'instruction, il n'arrive pas à tout le monde des aventures de roman. Il ne m'en est jamais arrivé à moi. (Je suis comme ça.) Mais au contraire, il se passe presque tous les jours dans ma vie des coïncidences bizarres. Ainsi, par exemple, j'ai rencontré, je ne sais combien de fois, au tournant de la rue Beaubourg, en allant chez l'accusé, un fiacre à numéro impair traîné par un cheval blanc. C'était comme une fatalité. Ça n'arrivait pas absolument tous les jours! Aussi quand j'en rencontrais un, je disais à mon ami,? je veux dire à l'accusé,? ce matin j'ai rencontré mon fiacre impair et son cheval blanc, c'est bizarre; quand je n'en rencontrais pas, je lui disais ce matin je n'ai pas rencontré de fiacre impair ni de cheval blanc, au tournant de la rue Beaubourg, c'est bizarre. L'AVOCAT. Messieurs de la Cour, messieurs, les jurés, ce régime a duré six mois. LA VICTIME. Le jour de la tentative j'ai été chez fui le matin comme d'habitude,?c'est-à-dire non, non, ce jour-là c'était un peu plus tôt, vers sept heures un quart, sept heures vingt. Il dormait je l'ai réveillé et je l'ai trouvé un peu souffrant; alors je me suis mis à causer pour le distraire. Ce matin-là, j'avais justement rencontré deux fiacres à cheval blanc, au tournant de la rue Beaubourg, mais il y en avait un de numéro pair, c'était bizarre. Je lui ai dit tout ça d'abord et puis je lui ai raconté ce que j'avais fait la veille au soir. Je me rappelle qu'alors mon ami, Se reprenant. ... t'accusé s'est levé et s'est mis à repasser le rasoir sur le cuir... Il a même mis de la pâte. L'AVOCAT. Messieurs, si je vous raconte tout ça, c'est pour vous montrer combien il est regrettable que la victime ait été manquée. LA VICTIME. Quand tu m'asquitté hier soir si brusquement, - il m'avait en effet, quitté très brusquement - il était neufheures moins vingt, neuf heures moins un quart. J'ai été rue Montmartre n° 47, chez un fabricantde chaussettes, pour lui dire de m'envoyer aujourd'hui à sept heures précises, la demi-douzaine que je lui avais commandée. Moi j'aime qu'on me livre mes commandes exactement. (Je suis comme ça.) Le marchand m'a dit qu'il était en retard parce qu'un employé avait été obligé d'aller aux Ternes livrer une grosse de caleçons à un ancien mercier qui s'est retiré des affaires, et qui, je crois, a envie de reprendre le commerce. En sortant de chez le marchand de chaussettes, il était neuf heures dix, neuf heures un quart, j'ai pris l'omnibus pour rentrer chez moi, - vous savez qu'il faisait très humide hier soir? J'essaie d'allumer une allumette, elle ne prend pas; la seconde ne prend pas non plus, la troisième prend, mais elle s'éteint. Figurez-vous que ma femme de ménage avait mis le bougeoir à côté de la fenêtre entr'ouverte ; enfin il y en a une qui prend - une allumette. J'allume ma bougie qui pétille un peu, - baisse, baisse, et s'éteint. Alors je choisis les allumettes les plus sèches et je- vais au placard où j'ai soin d'avoir toujours un paquet de bougies. (Je suis comme ça.) Je ne sais pas pourquoi l'accusé qui était mon ami et qui est encore mon ami a trouvé quelque chose de mal à ce que je lui racontais là. Il s'est avancé sur moi, en tenant le rasoir avec lequel il venait de faire sa barbe, il m'a regardé attentivement et il l'a remis dans l'étui. Je n'y ai pas fait attention sur le moment; mais j'ai réfléchi depuis qu'il avait déjà de mauvais projets. (Je réfléchis souvent après les choses), (je suis comme ça.) Quand il a été habillé, nous sommes sortis tous les deux pour prendre un peu d'appétit avant déjeuner; moi j'aime bien à causer en me promenant. Je causais beaucoup ce matin pour distraire l'accusé qui était de plus en plus bizarre, les yeux semblaient lui sortir de la tête, il était rouge, rouge. Alors, à partir de ce moment-là, et pendant le déjeuner, lui qui ne disait jamais rien, il s'est mis constamment à me couper la parole en récitant un tas de tragédies, de comédies, je ne sais pas quoi, moi. Ça a duré toute la journée. Enfin dix minutes avant l'heure du diner, six heures moins dix, il s'est arrêté tout d'un coup, il semblait très abattu, et avait gagné une extinction de voix. Alors comme il ne mangeait pas, je me suis mis à causer pour le distraire: - Ce matin je me suis réveillé à six heures, six heures un quart, il ne faisait pas encore bien clair. J'ai mis mon pantalon et mes pantoufles, parce que ma femme de ménage ne vient qu'à six heures et demie me faire le café au lait et me cirer mes bottines. Je me suis lavé les pieds à l'eau froide. (Je suis comme ça.) Du reste à cette saison-ci, ça n'a rien de dangereux pour personne. Après ça je me suis mis à brosser mon gilet parce que j'ai remarqué que ma femme de ménage brosse bien mon paletot, brosse bien mon pantalon, brosse bien mon chapeau, mais... Il ne m'a pas laissé achever: « Il y a six mois que ça dure, c'est trop ! a-t-il dit à voix très-basse. C'est à ce moment qu'il s'est jeté sur moi, il avait l'air gai, je croyais qu'il voulait plaisanter; mais il m'a pris par le nez qu'il a serré vigoureusement, et il a voulu me tuer en m'enfonçant dans l'oreille une fourchette pour les huîtres! J'ai crié à l'assassin! » On l'a arrêté; mais vous pouvez le condamner, il sera toujours mon ami! Un temps. L'AVOCAT, avec joie. Nous remercions messieurs de la Cour, messieurs les Jurés, de l'acquittement à l'unanimité qui vient d'être prononcé, mais en exprimant au jury toute notre gratitude, nous posons la question subsidiaire de l'internement, par précaution, de la prétendue victime, (cela dans l'intérêt de la tranquillité publique,) et nous supplions qu'il soit statué sur cette question séance tenante. Un temps. L'avocat se jetant dans les bras de son client. Il est interné, nous sommes sauvés. Le Capitaliste. (Paru dans "Saynètes et monologues.") Monologue. À Coquelin-Cadet. Personnages. LE CAPITALISTE. LE CAPITALISTE. En homme pressé. Je suis très ennuyé. Je viens vous demander un conseil; et donnez-le moi trèsvite parce que j'ai placé la plus grande partie de mes capitaux, c'est vrai, mais j'ai encore une somme de deux millions cinq cent mille francs, sans compter les intérêts qui courent, qui courent, qui courent pendant que je vous parle et qui ne sont pas payés, à raison de six pour cent (on place à sept, même huit dans le commerce) mais je ne suis pas exigeant, je me contenterai de cinq, seulement en placements sûrs. Je ne fais que ceux-là. J'aimerais mieux perdre sur un placement sûr que gagner sur un placement aléatoire. Vous croyez que c'est amusant d'être capitaliste. C'est vrai, quelquefois c'est amusant, mais il faut qu'on n'ait pas un instant à soi il faut que tous vos capitaux soient engagés. - Et c'est difficile On n'en veut pas du capital; personne ne veut d'argent ; alors votre argent dort et vous ne dormez pas! - Une dinde rôtie peut attendre; une fiancée (sans comparaison) peut attendre devant l'autel; une mère (sans comparaison encore) peut attendre son fils qui ne revient pas de la guerre, elle peut attendre; l'argent seul n'attend pas! Et j'ai ces deux millions cinq cent mille francs qui n'ont rien rapporté depuis le temps que je vous parle. Donnez-moi donc vite un conseil, mais un conseil sérieux. On m'a proposé de la rente sur l'État. Sur l'État! On dit sur une table; on dit sur le parquet, on sait ce qu'on veut dire; - mais sur l'État, qu'est-ce que c'est que ça? C'est une abstraction, personne ne s'appelle l'État.? C'est de la métaphysique, l'État. C'est pas pratique. Une révolution; qu'est-ce qui reste? Le commerce, les bateaux, les vaisseaux! C'est sur la mer, - sur l'eau ça danse sur l'eau! La mer, qu'est-ce que c'est que ça la mer? C'est de l'eau qui remue, c'est jamais la même eau! Et puis, il y a les bateaux qui vont sur cette eau qui n'est jamais la même! Ils s'en vont: ils sont gros d'abord quand on les voit de près, ces bateaux, On se dit c'est un bon, c'est un gros placement! Et puis ils s'en vont un petit point qui se perd à l'horizon. Qu'est-ce qui reste? Pas sérieux. Les chemins de fer? Mon Dieu, vous voyez comme une allée sablée où il y a des rails, où il y a quatre rails généralement. C'est solide, les rails, c'est du fer, c'est vrai; mais il n'y en a pas beaucoup de fer; - et puis il y a aussi les gares, mais c'est construit en bois; en fonte, c'est de la camelote. Maintenant vous me direz les trains, les wagons, les locomotives, le matériel... Mais oui, c'est gentil à voir comme ça, de près. Je ne nie pas que ça ait de la valeur; il y a encore du fer des bouillottes pour se chauffer les pieds, c'est solide, (et encore il n'y en a pas dans les troisièmes, des bouillottes). (1) On se dit l'argent est bien placé là-dessus. Mais le train part sur ces sacrés rails de fer. Un point noir à l'horizon encore. Qu'est-ce qui reste? La fumée? C'est pas sérieux, c'est pas un placement. Acheter des maisons, des terrains des champs? Parce que ça reste ? Mais les propriétaires de ces immeubles, pourquoi les vendent- ils? Si c'est bon, pourquoi ne les gardent-ils pas? Donc, c'est mauvais, pas sérieux! Les télégraphes? Des fils dans la campagne ou bien des cables sous-marins.? Les fils? C'est exposé aux ordures des oiseaux; ça rouille, ça ronge le fer. Et puis qu'est-ce qui passe dans les fils? L'électricité? Ça se vend-il au kilo? Non, c'est comme l'État; encore de la métaphysique! Les câbles? Il y a un tas de moules et d'huîtres qui s'incrustent là-dessus. Ça n'a l'air de rien, tout ça, ça ronge le câble. Et les poissons? Les requins, les cachalots, les baleines? S'ils mangent le câble, irez-vous le leur chercher dans l'estomac? Ou bien leur réclamer des dommages et intérêts? C'est pas un placement, c'est pas sérieux! On m'a conseillé de monter une écurie de courses. Eh bien! Vous avez un cheval, il est coté à 20 contre 1, vous vous dites « il peut se casser une patte ». Vous vous engagez contre. On l'oblige à courir. Il gagne la course, et vous perdez tout votre argent. - C'est du jeu. C'est du pari. On pourrait peut-être avec un boni convenable réparti aux jockeys, on pourrait faire des affaires positives. Et si les jockeys ne veulent pas? Vous êtes flambé. Je sais bien, ça m'est arrivé. On croit l'affaire faite tous les chevaux partent: les jockeys, les rouges, les verts, les bleus en pincettes sur leurs étriers passent devant vous comme la foudre. Il y a des poteaux, on vous dit qui est arrivé premier, second. Je veux bien le croire, mais enfin, on peut se tromper, un cheval ressemble tellement à un autre cheval! Qui a gagné? Ils rentrent à l'écurie et qu'est-ce qui reste? Mauvais placement. (2) Les rivières? Les canaux? Le touage? Les écluses? Tout ça, c'est de l'eau, ça coule sous les ponts, ça ne revient jamais. (3) On m'a parlé d'une affaire, mon Dieu! Pas bien importante, les boues de Paris! Vous savez ce qu'on appelle la gadoue, qu'on ramasse comme ça. Coup de balai. D'abord il n'y en [a] pas, il n'y en a pas de boue à Paris. C'est pas une affaire, parce que ça s'évapore dans les tombereaux... Et puis, les balayeurs ne sont pas surveillés, ils en mettent la moitié dans leurs poches. Les mines? De grands trous dans la terre; où tout est noir, impossible d'y rien comprendre! Les ouvriers descendent là- dedans, ils se perdent dans toutes les directions, à 300, à 600 mètres de profondeur, allez donc les chercher ils y mangent les trois quarts de l'argent avec des femmes; ils remontent et vous disent que c'est le grisou! Qu'est-ce qui reste? C'est pas sérieux, c'est pas un placement. Non, au fond, je, vous demande conseil, c'est pour la forme - parce que j'ai trouvé une excellente affaire; mais positive! Solennel. C'est l'exploitation des masses pierreuses qui sillonnent, qui jonchent la rive gauche de l'Yénisséi. Qu'est-ce que c'est que ça l'Yénisséi. L'Yénisséi? Eh mon Dieu, c'est une rivière, un fleuve même, oui. Mais pas un fleuve comme les autres, (vous savez l'eau qui coule tout le temps?) Non, non. C'est comme ça (une ligne horizontale avec la main.) ça ne coule pas, ça ne bouge pas, c'est gelé toute l'année! Et gelé!!! Je le sais bien, j'ai été le voir moi-même, j'ai dépensé 25,000 francs de voyage: je ne regarde pas à dépenser mon argent quand il s'agit de le placer. (4) J'ai été voir cette rivière étonnante qui ne perd pas une goutte d'eau, - j'ai touché ces masses pierreuses (j'ai même eu deux doigts et le nez gelés.) Figurez-vous des grosses pierres, vous cognez dessus, on sent que c'est solide. C'est énorme, énorme! Vous voudriez les emporter, c'est impossible à cause de cette masse immense, et puis d'ailleurs, il n'y a personne dans le pays. Ce seraient des sacs d'argent, on lie les emporterait pas. It n'y a personne, absolument personne. Tout le pays est complètement blanc sans une habitation. Il y a des ours, mais ils meurent de faim; qui manger? Il n'y a rigoureusement personne! Songez que ces masses pierreuses resteront là éternellement! Dans cent ans, dans deux cents ans! Ce sera la même chose, ce seront les mêmes masses pierreuses! Sur la même rive gauche de l'Yénisséi! Le même fleuve avec la même glace qui n'aura pas bougé depuis ce temps-là! C'est admirable! Or, un capital qu'on ne déplace pas pendant cent ans, pendant deux cents ans, même à un intérêt d'un taux extrêmement modeste, s'accroît et fructifie au delà de toute limite. Je viens de placer cinquante millions dans cette affaire-là et en vous parlant, je m'aperçois que décidément ces 2 millions 500 mille francs qui me restent ne seront bien placés que là! - Vous m'avez écouté, vous n'avez rien dit, vous m'avez fait perdre mon temps, (le temps, c'est de l'argent) vous me coûtez peut-être 500,000 francs d'intérêts qui ne courent pas, les intérêts, faut que ça coure. C'est moi qui cours placer mes 2 millions 500,000 francs sur les masses pierreuses. C'est plus sérieux que vous. - Vous ne comprenez pas ça? Je n'ai qu'un regret, c'est d'être venu, je me ruine ici et je m'en vais. Les intérêts courent... je les entends courir, je me ruine ici, je m'en vais, je ne vous salue pas! Il sort outré. Le Hareng Saur. (Paru dans "Saynètes et monologues.") Fantaisie. Personnages. LE RÉCITANT. LE RÉCITANT. Il était un grand mur blanc - nu, nu, nu, Contre le mur une échelle - haute, haute, haute, Et, par terre, un hareng saur - sec. sec, sec. Il vient, tenant dans ses mains - sales, sales, sales, Un marteau lourd, un grand clou - pointu, pointu, pointu, Un peloton de ficelle - gros, gros, gros. Alors il monte à l'échelle? haute, haute, haute, Et plante le clou pointu - toc, toc, toc, Tout en haut du grand mur blanc - nu, nu, nu. Il laisse aller le marteau - qui tombe, qui tombe, qui tombe, Attache au clou la ficelle - longue, iongue, tongu~ Et, au bout, le hareng saur - sec, sec, sec. Il redescend de l'échelle? haute, haute, haute, L'emporte avec le marteau - lourd, lourd, lourd, Et puis, il s'en va ailleurs - loin, loin, loin. Et, depuis, le hareng saur - sec, sec, sec, Au bout de cette ficelle - longue, longue, longue, Très lentement se balance - toujours, toujours, toujours. J'ai composé cette histoire simple, simple, simple, Pour mettre en fureur les gens - graves, graves, graves, Et amuser les enfants - petits, petits, petits. Notes. (1) Camelote: Ouvrage mal fait; marchandise de mauvaise qualité. (2) Boni: Terme de finance. La somme restée sans emploi sur une dépense. (3) Touage: action de tirer un navire pour l'amarrer. (4) Iénisséi: Fleuve de Sibérie de plus 5000 km de long, dont la source se trouve en Mongolie et l'embouchure dans l'océan arctique. Ce fleuve est libre de glace de 155 à 200 jours par an. Source: http://www.poesies.net