LETTRES EN PROSE Par Charles Coypeau D'Assoucy (1605-1677) TABLE DES MATIERES A DVCHESSE DE SAVOYE A MONSEIGNEVR DE LYONNE A COMTE DE SERVIEN A DVCHESSE DE CHAVNE A MONSEIGNEVR A ZENOBIE A M. SCARRON A M. DE MOLIERES A M. A UN DEBITEVR A MELLITE A MELLITE SORTANT DE MALADIE A MADAME A UN BRAVE A MONSEIGNEVR DE METS A MONSIEVR A MADAME MAMIE RESPONSE A UNE MESDISANCE A MELLITE A M. ESTIENNE L'HERMITE A DVCHESSE DE SAVOYE madame, ce n'est plus par ouyr dire, mais par experience, que le plus grand de tous les maux est celuy de la priuation. Depuis que nous auons perdu nostre souuerain bien, et que l'astre qui nous luisoit nous a caché sa lumiere, nous auons appris par nos souffrances, que pour voir des vautours et des Prometheez, il ne faut point aller aux enfers, mais qu'il suffit de contempler, ceux qui comme nous sont esloignez de vostre auguste presence. Aussi ce ne sont plus nos larmes qui manifestent nostre douleur, de- puis que le desespoir en a tary la source, c'est à faire à nostre coeur et à nostre sang d'en ex- primer la violence, encores si parmy nos dis- graces, nous pouuions meriter cette consola- tion d'en apprendre la cause; possible que la douleur qui iusques icy ne nous a laissé la vie que pour nous l'oster, en vous disant adieu, nous en continuëroit l'vsage iusques en France, pour nous donner le loisir d'y publier l'excel- lence de vos vertus, et le merite de vos bontez. Nous sçaurions aussi bien que les criminels la cause de nostre mort, et nous aprendrions qu'elle si terrible puissance, a bien pû faire succomber la vertu en presence de la vertu mesme, pour destruire des creatures qu'une affection si pure et un amour si des-interessé, pouuoient rendre digne de vostre royal seruice. Estant plustost loisible de penser que le soleil qui est le pere de la vie et de la lumiere, deuienne le ministre des tenebres et de la mort, que de croire que vostre bonté à qui la terre doit tout ses autels, eust iamais consenty à nostre anneantissement, apres nous auoir esleuez à une si glorieuse ser- uitude, sans quelque trame dautant plus mortel- le, que la tissure en est imperceptible, souffrez donc madame, que nous nous iettions à vos pieds, pour supplier vostre altesse plus diuine que royalle, de ne nous point chasser du para- dis terrestre sans nous faire sçauoir de quel fruict deffendu, nous auons mangé afin que la France qui a des-ja eu le vent de nostre bon- heur, ne nous renuoye point le visage couuert de honte, sans l'auoir merité, et que nous ne fassions point de part de nostre confusion au prince qui partageoit à nostre gloire, ainsi nos voix ne cesseront iamais de vous esleuer au des- sus de toutes les puissances couronnées, et cele- brer vostre pieté et vostre iustice, c'est madame, C D. Madame, bien que Dieu vous ayt constituée sou- ueraine dans le plus beau pays du monde, pour y enfermer comme dans un paradis terrestre, tout ce qu'il fist iamais de plus grand et de plus augu- ste, ce n'est pas pourtant (madame) ny pour la beauté, ny pour la bonté de vos estats, que la terre vous recognoist auiourd'huy pour sa plus grande princesse, si vous n'auiez d'autres auanta- ges que ceux que la fortune deuoit à vostre nais- sance, vostre reputation que la renommée à por- té iusques au bout de l'uniuers, n'auroit point passé les destroits de vos montagnes, et vostre vertu qui fournit continuellement de si noble matiere, à la fabrique de tant d'autels, à peine seroit connuë et reuerée, que de vos peuples, mais le ciel qui vous ayant fait naistre du grand Henry, fait reuiure en vous toutes les heroïques qualitez, du plus grand monarque du monde; bien qu'il ayt prescript quelques bornes à vo- stre pouuoir et recompense, a donné telle esten- duë à vostre gloire, qu'il n'est aujourd'huy terre si esloignée, n'y climat si reculé, qui n'en ayt ado- ré la splendeur: aussi n'est-ce pas sans raison que pour s'en approcher on trauerse les mers, on af- fronte les dangers, et que l'on quitte parens et patrie, quoy que mon destin me prepare grande princesse, je ne me repentiray iamais d'en auoir fait autant. Souffrez donc que je vous aborde sous les auspices d'un prince qui n'a planté ses plus beaux lauriers si prés de vos murailles, que pour estre conserué dans l'honneur de vostre sou- uenir; c'est de par luy que je vous presente ces vers, dont le stile n'est pas moins agreable à no- stre cour, qu'il est estrange et nouueau dans celle cy, que si ce fruict nouueau pour estre transplanté ne reüssit pas au gré de quelques uns. je m'asseure qu'il n'en sera pas de mesme en presence des di- uins rayons de vostre bel esprit, que le ciel ayant accompagné de toutes ses graces fait briller à l'enuy de l'incomparable beauté de vostre corps, c'est ce que i'attend de vostre altesse royalle, madame, C D. A MONSEIGNEVR DE LYONNE Monseignevr, covrir depuis un mois sans attra- per un trait de plûme, que monseignevr, le sur-intendant me veut bien donner, mais qu'il ne me donne pas, vzer tous les carreaux de sa salle, et par consequent mes souliers a faire des reuerences, donner tous mes liures, escrire tout le iour, et resver toute la nuit, pour obtenir ce qui est des-ja obtenu, c'est ce qui ne peut arriuer qu'à moy, ayant affaire aux plus ra- res et plus honnestes gens de nostre siecle. I'ay dedié un liure à monseignevr vostre oncle, appuyé de vostre protection, secondé de vostre estime, et escorté de ma reputation, si pour reüssir auprés de vous, et de Monseignevr Le Conte De S Agnan, je n'ay pas eu besoin de toutes ces choses que n'ay-je pas deu es- perer auec de si grands auantages, d'un si grand esprit, et d'un si grand homme, n'estoit-ce pas du bled en grenier, et de l'argent tout contant, et tout conté: cependant il est encor en lingot, et le croyant dans ma pochette, i'ay esté assés fol pour hazarder celuy que i'auois le meilleur, et le mieux marqué, et si i'auois gagné, aussi bien que i'ay perdu, je serois des-ja bien loin, tant il me desplaist de faire un personnage, qui ne sçauroit plaire à personne, et où je n'entens rien, mais qu'il faut bien pourtant que i'aprenne, puis que c'est auiourd'huy ma principale re- source. Vous sçaués monseignevr, que Je suis à vous, et que ma muse vous doit toute sa gloi- re, c'est à vous que i'en ay consacré les premices, et c'est vous qui dans toutes les occasions l'aués tousiours daigné maintenir et faire valoir; c'est pourquoy, monseignevr, Je vous prie de ne la point abandonner en cette rencontre: ie voy Monsieur Mogé trois fois le iour, qui trois fois le iour me donne de nouuelles paroles et de nouuelles esperances. Qui n'aboutissent à rien, qu'à me faire admirer la fecondité de son es- prit. Et à me remplir de tristesse et d'amertume, de ce chagrin personne n'en profite que Monsieur Lasne; car je le blasmois de m'auoir fait au com- mencement de mon liure dix ans plus vieux que je ne suis: mais maintenant je suis contraint de loüer sa preuoyance, qui ayant sçeu que i'au- rois à faire aux finances, à bien iugé que dans quinze jours je serois semblable à mon portrait; c'est pourquoy, de peur de vieillir d'auanta- ge, il seroit bien de raison, et de saison aussi monseignevr, de terminer ce passetemps, monseignevr le sur-intendant peut beaucoup à me remettre en mon premier estat, et Je m'assure s'il voyoit comme Je me tuë sans rien faire, et combien despines je rencontre pour cueillir une rose, qu'il me presteroit la main, c'est tout ce que je luy demande il y a long-temps, que la France admire ses écrits, et il y a long-temps que je les adore, iugés main- tenant qu'il n'escrit plus qu'en lettres d'or, ce que ie dois faire, et si je n'ay pas raison de passionner si fort de voir un traict de sa plume, je luy escris une lettre, je croy que vous aurés la bonté de luy faire voir, et que vous obtiendrés de sa iusti- ce la fin de mes trauaux, et le courronnement de cette oeuure en faueur de celuy qui est monseignevr, V S C D. A COMTE DE SERVIEN Monseigneur, je ne vous demande ny les charmes de vostre bource, ny les charmes de vostre esprit, ny de vostre bouche, qu'aujourd'huy le roy pour le bien de ses affaires, ne doit pas moins priser que les plus riches brillans de sa couronne, il me suffit, monseignevr, des charmes de vostre plume, et quand la mienne n'en auroit point eu pour vous, vous me les deués, puis que vous me les aués promis: c'est sur cette promesse que je me fonde, et que je redouble la ferueur de mes prieres, pour essayer de meriter de vous un de ses momens si precieux que i'attens depuis une éternité, c'est ainsi que i'appelle le mois de temps, pendant lequel en me consommant moymesme, j'ay consumé ce qui m'auroit bien ser- uy à ratraper le pain, qu'une grande princesse me fait cuire de là les monts. Mais que i'ay grand peur de trouuer trop dur, si vostre bonté ny met ordre; mon mauuais genie qui à pressenty mon bon-heur en à grand dépit, et connoissant qu'un autre plus fort que luy, est sur le point de me deliurer pour iamais de sa tyrannie, ne pouuant detourner le cours de vos graces, il en retarde l'ef- fet pour me faire perir de langueur: c'est pour- quoy, je vous prie, monseignevr, selon la hayne que vous aués pour les meschans, de ne point fauoriser ses mauuais desseins, et puis que c'est comme je crois, vostre intention de me donner durant ma vie, d'autant que je n'en auray point affaire apres ma mort, je supplie vo- stre bonté de m'expedier promptement, non pas selon les formes de vostre merueilleuse sur-in- tendance, qui sous vostre admirable conduite, va faire trembler tous les ennemis de l'estat; mais selon vostre courtoisie de qui i'attens une grace d'autant plus particuliere, que je sçay que vous honorés les muses. Apollon qui en est le pere, l'est encor de ce noble metal, et ce seroit une chose bien estrange, si un si sçauant, et si riche Apollon que vous n'en auoit un peu de re- serue pour ses pauures enfans qui ont essayé de le meriter. je sçay que les necessités sont grandes, que les fonds sont petits, et que les affaires du roy vous touchent beaucoup, plus que les vo- stres, mais il n'est pas moins de son interest de re- compenser ceux qui l'ont seruy vtilement com- me moy, qu'il est de vostre gloire d'y consentir. Et puis je vous diray, monseignevr, Que pour mettre en ma tirelire, Quelque peu d'argent monnoyé, Pas moins n'en sera soudoyé, Le soldat qui pour son empire. Vers la Flandre ses chausses tire, Ny le titan moins foudroyé Qui ce dit-on pour nous destruire, Fait le grand diable deschesné: Ny le gascon qui mutiné, A son ognon se va reduire, Moins destruit et moins ruiné, Ses cuisiniers boutes tout cuire, Pas moins n'en auront dequoy frire, Et son potage assaisonné, Pas moins n'en sera mitonné, Et vous que tout esprit admire; Tousiours de gloire enuironné, Pas moins n'en aurez dequoy rire, Ny moindre plume pour escrire, Que prompt argent me soit donné. C'est par ces mots, monseignevr, que je vous prie de conclure comme je conclus cette lettre, en vous assurant que je suis monseignevr, C D. A DVCHESSE DE CHAVNE Madame, à peine ay-je eu le loisir de remercier la fortune de m'auoir restably en l'honneur de vos bonnes graces que je suis contraint de luy reprocher sa legereté et son inconstance, apres trois ans de tenebres, le iour que je reuis vostre visage, i'y remarquay tant de bonté et de dou- ceur, que je me resolus en reuanche du bon ac- cueil que i'en receus, d'en tracer le diuin por- trait, que i'ay à mon aduis acheué assez heureu- sement, pour pouuoir me donner la vanité de vous dire, qu'à peine en pourroit-on tracer en si petit espace, un plus conuenable à son original, ce pendant quand je le contemple, i'y vois au- iourd'huy si peu de rapport à mon ouurage, que sans quelque indignation, qui sans doute en effa- ce les plus beaux traicts, je croirois m'estre mes- conté. Malheureux que je suis, aurois-je bien causé ce changement. Non madame, quoy que vous ayez changé de visage, je n'ay point chan- gé de coeur. Quelque sourde pratique qui m'ex- pose encore une fois à vostre indignation. Ie vous honnoreray et vous aimeray constamment, ie vous auray veuë comme une diuinité, qu'il n'est pas loisible de considerer long-tems. Et moy ie disparoistray pour la seconde fois comme un fantosme malheureux consacré à la nuict et à l'obscurité. Madame, C D. A MONSEIGNEVR Monseignevr, vous n'ignorez pas que la grandeur ne soit composée de deux parties, l'une exterieure et l'autre interieure, cette premiere ressemble à ces diamans d'Alençon, qui de leur faux esclat es- blouyssent les ignorans, et les prennent pour duppes, elle est comme le verre foible, fragile et caduque, et pour tout dire un corps sans ame, sans la seconde, laquelle est une essence spirituelle, qui par l'entremise des bonnes actions, subsiste en l'opinion des hommes, et se respand par la bou- che de la renommée: on l'appelle bonne reputa- tion, entre tant de qualitez qui luy donnent l'estre, la liberalité est celle dont je croy qu'elle tire son principal esclat, comme la baze et le fondement de toutes les vertus, par où la crea- ture se tirant de sa bassesse, aproche le plus prés de son principe. Par elle il n'est point de mortel à qui la gloire n'ayt esleué des autels et des tem- ples, sans elle point de si noble sujet, dont l'infa- mie n'eust renuersé les temples et les autels, point de gloire qui n'ayt esté flestrie, n'y de bel- les actions qui n'ayent esté estouffées, c'est l'ay- mant qui attire les coeurs, le charme qui force les inclinations et maistrise les volontez. La pierre de touche par qui l'homme se manifeste de bon ou de mauuais alloy, soeur de la valeur, compa- gne de la jeunesse, et tresoriere de Dieu en terre, sans laquelle toute grandeur n'est que chimere, fausseté et tirannique vsurpation, ce n'est pas pour vous monseigneur, que je dis ces choses, qui estes le modelle accomply de toute perfe- ction, et que le ciel a iustement choisi pour le- gitime dispensateur des biens d'une honneste for- tune, i'ayme mieux accuser autruy dans ce petit rencontre, que de soubçonner vostre vertu, ou de croire que vous ayez voulu faire tort à la mien- ne, laquelle bien qu'inutile au iugement de la commune, ne l'est point pourtant, et sur tout aux gens de vostre sorte, de qui les belles actions fournissent les plus riches materiaux dont elle bastist les temples à l'immortalité: c'est mon- seigneur ce qui est bien veritable, et ce que ie vous prie de croire de celuy qui vous ayme et qui vous reuere plus que tout autre, en qualité de monseignevr, C D. A ZENOBIE Ovy Zenobie, vous faites bien de ne vous point marier, mais il faut donc espouser un cloistre, autrement cette liberté que vous pre- tendez conseruer au milieu des perils de la chair et du monde, sera tousiours suspecte et de mau- uaise grace en presence de la malice des hommes, vous pourriez estre plus chaste qu'une vestale, que vostre bon ange mesme n'en croira rien, et plus sage que Saincte Elizabeth, que viuant com- me une amazonne, on vous attribuëra tousiours quelque prisonnier de guerre, vous serez la moc- querie du peuple, et la raillerie des courtisans, car il est vray que le monde ne voit rien de plus ridicule, qu'une vieille fille, un vieux singe, et un vieux chastré. Où pensez vous que fut l'esprit si retenu, qui vous voyant dans un sentiment si fa- rouche et si contraire à la nature, ne s'imagine que vous ne soyés un hermaphrodite, ou du moins ne vous soubçonne de quelque estrange deffaut, qui vous fait abhorrer cette union si saincte et si sacrée, autrement qu'elle apparance que vous fussiez tant ingratte à la nature, qui semble s'estre espuisée pour vous enrichir de toutes ses perfe- ctions. Non Zenobie, il n'est pas permis de dis- poser de vous mesme à son preiudice, elle est vo- stre mere et tous les sentimens que vous auez contre elle sont autant de crimes capitaux, qui se conuertiront un iour en autant d'horribles ser- pens pour vous deschirer les entrailles et vous faire mourir dans les angoisses d'un repentir éternel; songez y donc auant que le temps meur- trier de toutes choses, ayt commis en vos beau- tez un assassinat irreparable, et que l'amour ayt rapporté à sa mere les attraits qu'il luy desrobe tous les jours pour en embellir vostre visage; (songez y belle Zenobie,) l'honneur aux filles se perd tant plus il est gardé, et l'on n'en fait non plus de compte que d'une vieille pomme pourrie quand il est suranné, pensez que vous ne serez pas tousiours de mesme humeur, que vous chan- gerez de goust, et voudrez mais trop tard retenir en hyuer, ce que trop legerement vous auez mes- prisé durant les plus beaux jours de vostre prin- temps; songez y je vous en prie, tant par les larmes de vos parens, que par la raison dont vous estes si capable, souuenez vous que vous n'estes point fille du cerueau de Iupiter, pour trancher de la Minerue, et que les muses ne seroient pas vierges si elles auoient comme vous des thre- sors à porter en mariage, quittez donc cét a- mour que vous auez pour la solitude, qui pour vous ne doit rien auoir que d'effroyable, et qui n'est bonne que pour les saincts ou pour les poë- tes, ou pour celles qui font profession de parler à la lune, et de desenterrer les morts. Laissez tous ces romans qui ne font que troubler la cer- uelle, et blesser l'imagination, pour les changer en des outils plus necessaires à la gloire de Dieu, et à l'accroissement de son empire. Euitez la ma- lediction que Dieu a donnée à l'arbre qui ne por- te point de fruict. Voicy Dieu qui vous tend les mains, pour vous conduire au sommet de toutes les felicitez, ou pour vous precipiter dans un abysme d'ennuys et de desespoir, si vous mesprisez l'aduis que vous donne de sa part madamoiselle, C D. A M. SCARRON Monsievr, ie serois bien mary que parmy vos ado- rateurs, il s'en trouuast quelqu'un plus re- ligieux à vous rendre le culte qui vous est deu, que moy qui fais gloire de vous suiure, et vertu de vous imiter, chacun sçait que je ne suis riche que des tresors que i'ay pillez à vostre genie, et que mes escrits ne doiuent pas moins aux vostres la gloire de leur naissance, que vous ne deuez celle de vos diuins ouurages, qu'à vous mesme, aussi ma lan- gue ne desauoura iamais n'y ce que je tiens de vo- stre plume, n'y ce que je doibs à vostre generosité, ce tesmoignage que je vous rends d'une vertu si cognuë, seroit une satisfaction assez authentique pour meriter l'abolition de mon crime, si i'auois changé quelque chose au present qu'il vous a plu me faire: mais i'honore trop les traicts de vostre pinceau pour auoir eu la pensée d'en changer le moindre carractere, car bien que i'aye augmenté de quatre vers la piece dont il vous a plus m'hon- norer, je m'asseure que lors que vous sçaurez ce qui m'y a obligé, vous ne direz pas que i'aye vou- lu adiouster quelque brillant à vostre ouurage, et que vous n'appellerez pas enfans de ma temerité, ceux qui se tiennent trop glorieux d'estre habil- lez de vos liurées, et de paroistre à vostre suitte, en qualité d'enfans d'honneur aussi bien que leur pere, qui est monsievr, C D. A M. DE MOLIERES Monsievr, je vous demande pardon, de n'auoir pas pris congé de vous, Monsieur Fresart le plus froit en l'art d'obliger qu'homme qui soit au monde, me fit partir auec trop de precipitation pour m'aquitter de ce deuoir, i'eus bien de la peine seulement à me sauuer des rouës entrant dans son carosse, et c'est bien merueille, qu'il m'ait pû souffrir auec toutes mes bonnes quali- tés, pour la mauuaise qualité de mon manteau qui luy sembloit trop lourd; cela vient du grand amour qu'il à pour ses cheuaux, qui doit surpas- ser infiniment celuy qu'il à pour Dieu, puis qu'il a veu presque perir deux de ses plus genti- les creatures, sans daigner les soulager d'une lieuë. je ne vous sçaurois exprimer auecque qu'elle grace, le plus agile de mes pages faisoit dix lieuës par iour, ny les loüanges qu'il a em- portées de sa gentillesse et de sa disposition, pour celuy qu'il y a si long temps que je nourris, peu s'en est fallu qu'il n'ait fait comme le chien de Xantus qui rendit l'ame pour auoir suiuy son maistre auec trop de deuotion. je ne m'estonne pas si la cour la deputé aux estats pour le bien du peuple le connoissant si ennemy des charges. Ie luy suis pourtant fort obligé de m'auoir souf- fert auec mon bonnet de nuit, n'ayant promis que pour ma personne. je remercie Dieu de cette rencontre, et suis monsievr, C D. A M. Monsievr, ie vous enuoye ce papier tout trempé de mes larmes, et du sang des deux innocens que vous aués esgorgés; je croy que ce present fune- ste contribura beaucoup à vostre ioye, puis que vous estes si auide du mal-heur d'autruy, mais ie crains que cette ioye ne vous soit pas de du- rée; car Dieu hait la cruauté et l'iniustice, et vous en aués commis une en leur endroit qui n'a point d'exemple, vous aués fait comme la vipe- re, puis qu'estant fils de la vertu vous aués de- struit en leurs personnes, et déchiré les entrail- les de celle qui vous à mis au monde. Mais je me console de ce que vostre iniquité donne à ma pa- tience matiere pour meriter enuers Dieu, le priant que vostre mauuais sort ne vous fasse ia- mais rencontrer deuant les parens de ses enfans, qui sont de terribles gens, et qui vous pourroient bien un iour faire rendre conte de leur fortune: car il y a beaucoup de barbares comme vous: mais peu de chrestiens comme moy, qui aprés tous vos outrages, ne laisse pas de demeurer monsievr, C D. A UN DEBITEVR Monsievr, je suis un homme enragé, et la raison qui vous doit obliger à me payer sans remise, c'est que je n'ay plus de raison. Au nom de Dieu euites les persecutions d'un homme desesperé la force de l'estime que i'ay pour vous est gran- de, mais la force de mes disgraces, l'est enco- re plus. je vous honnore tout de bon: mais pour sortir de l'extremité, où je suis il n'y a point d'extremité ny de voye, que je ne tente; ie ne vous eusse pas presté vingt pistolles; mais toute ma bource si vous m'en eussiés requis, et je n'eusse pas creu auoir failly en suitte de l'es- time que chacun fait de vostre prud'hommie de vous auoir fié tout mon bien, cependant vous estes disparu. Et n'estoit que je croy que vous estes trop auisé pour prendre, un dessein qui vous donneroit de l'ennuy; je croirois que vous m'auriés oublié qui seroit vous oublier vous mesme. Vous sçaués que dans cette rencontre, i'ay vzé de toute modestie, qui est à mon aduis la voye qui doit piquer d'honneur ceux qui com- me vous, en font profession: je vous prie donc de m'enuoyer cét argent, et sans differer; car ce me seroit une chose bien fascheuse que mes respects se terminassent en importunités monsievr, C D. A MELLITE à la verité je possede quelque talens, mais ie n'en fais nul conte, puis que je n'ay pas ce- luy de vous plaire, c'est presque le seul art que i'ignore, et c'est pourtant le seul qui me peut sauuer, puis que sans luy je ne me peus conser- uer la vie, le iour est beau, mais je le hay auec toutes ses graces, si je suis esloigné de ce qui me le peut faire aymer, et je n'ay que faire du soleil auec tous ses appas si mon astre me cache sa lu- miere, je vous vois parmy les ruës et dans les assemblées, mais c'est que vous ne le sçauriés empescher, et je croy qu'il ne tiendroit pas à vous que vous ne fussiés inuisible, pour me pri- uer tout à fait de l'honneur de vostre veuë, i'a- uouë que ce traittement me sembleroit bien ru- de, si connoissant l'excellente bonté de vostre naturel, je n'excusois le peu de connoissance que vous aués du mien, et le mauuais iugement que vous faites de l'estime que je fais de vostre ver- tu, mais ayès un peu de patience ma douleur va bien tost seconder vostre dessein, je mourray puis que vous le desirés, et bien que ce soit une estran- ge preuue de mon affection, je ne laisseray pas de vous la rendre, puis que je n'ay en moy que cela qui vous puisse estre agreable. Mellite, C D. Je suis prest à mourrir, et je n'ay plus qu'à vous dire adieu, cette resolution est l'effet de mon desespoir, que vous ne deués point trouuer étran- ge, puis que vous mesme me l'aués procuré, toute franchise est perduë vous redoutés mes a- ctions, comme si vous n'estiés pas la maistresse des vostres, si je vous rends des visites elles vous importunent, et si vous m'en rendés ce n'est pas par pitié, mais pour donner au coeur ioye de ceux qui vous gouuernent, et qui disposant entiere- ment de vous, peuuent ainsi disposer de mon sort, vous riés auec eux et possible de moy, ce- pendant que je me consomme, et que je me noye dans mes larmes, attendant l'heure de ma mort dont vous m'eussiés peu exempter, et à peu de frais si vostre coeur impitoyable par une felonnie plus que barbare, n'auoit formé le dessein de voir respandre tout le sang qui vous estoit de- uoüé, et de sacrifier à vos petites connoissances vostre plus fidelle et plus parfait amy; aussi je ne vous appelleray plus mon astre dont i'adorois les benignes influences. Mais la comette originaire de toutes mes disgraces, et du mortel accident dont je suis menacé, le demon qui sous une trompeuse apparance d'un ange de lumiere ma deceu, et le fatal ardant qui m'ayant fait esgarer de mon droit chemin ma precipité. je meurs au- tant d'indignation que d'amour, mais ne croyés pas que le ciel laisse vostre cruauté impunie, et que celuy qui connoist le fonds de mon coeur et de ma pensée ne vange sur vous, quoy qu'à mon grand regret, la mort que je n'ay point meritée Mellite, C D. J'ay cette nuit espuisé toutes mes larmes, et il ne m'en reste plus pour implorer vostre pitié; mais quand il m'en resteroit encor, elles ne me seruiroient de rien pour vous demander la vie, puis qu'estant tombé entre vos cruelles mains. Ie n'ay plus d'esperance qu'en la mort, s'en est fait vous ne me verrés plus, ny aux ieux, ny par- my les ruës, et ma chambre pleine de tenebres, ne sera plus desormais que l'espace ou je prome- neray ma douleur et mon desespoir attandant l'heure de partir pour aller à la sepulture. je ne vous en auois iamais tant dit; mais il n'est plus temps de rien celer, oüy je meurs, mais en mou- rant ce qui m'afflige le plus, c'est de ne mettre point ietté cent fois à vos pieds et n'auoir point respandu toutes mes larmes sur vos genoux, car quand par cette voye, je ne vous aurois rien per- suadé, cette tolerance de vostre part m'auroit tenu lieu d'une faueur aussi chere que la vie, et si mon repentir estoit capable d'adoucir vostre cholere, une semblable bonté me donneroit en- cor le desir de reuoir le iour; car vous sçaués que ma mort ou ma vie, ma ioye ou ma douleur, ne consiste pas en ce que tout le monde recherche; mais simplement dans l'opinion d'estre bien ou mal dans vostre esprit, je vous le iure sur tout ce qu'il y a de plus saint et de plus sacré, et je vous prie de le croire, de celuy qui n'a plus de part au monde; adieu donc pour iamais, je vous rends les vers que i'ay faits pour vous, ne pouuans ia- mais estre appliqués à un plus digne sujet, con- serués-les auec cette lettre toute trempée de mes larmes, qui me seruira sans doute quand il n'en sera plus temps, c'est le dernier témoi- gnage de l'affection de celuy qui est Mellite, C D. A MELLITE SORTANT DE MALADIE Ne croyés pas que la perte des graces de vo- stre corps, m'ait fait oublier les charmes de vostre esprit, vous aués bien changé de visage, mais je n'ay point changé de coeur: je suis im- muable iusques à vous aymer non seulement ma- lade, mais encores sous l'escorce d'un arbre, si mes poursuittes estoient capables de vous faire changer en laurier, si vous n'estiés instruite de la nature de l'affection que i'ay pour vous, cet- te continuation de mes seruices, dans l'estat ou vous estes, vous feroit assés connoistre, que la chesne qui mattache à vous, n'est autre que celle de l'amitié qui ne se rompra iamais qu'auec celle de ma vie Mellite, C D. A MADAME Madame, ie i'auois eu la moindre intention de vous offencer, je me condamnerois moy-mes- me, et i'approuuerois mes souffrances, mais comme il est certain, que bien loin d'auoir eu seulement la pensée de vous deplaire. je n'ay iamais consideré mon honneur, ny ma vie qu'au- tant qu'elle vous pourroit estre vtile en quelque chose, et qu'aprés vous je n'estime plus rien au monde, i'ay bien de la peine à m'empescher de me plaindre de l'excés de mes malheurs, et d'ac- cuser vostre seuerité de trop d'iniustice, qui de- puis trois mois me fait souffrir les peines de la mort, me refusant l'honneste accés, que i'auois en vostre maison. je vous supplie donc, mada- me, d'auoir pitié du plus mal-heureux de tous les hommes, et de permettre qu'aprés une si lon- gue nuit, je puisse comparoistre pour un mo- ment aux rayons de la lumiere, c'est à dire en vo- stre presence, c'est la seule grace qu'il y a si long- temps que je vous demande, et que je ne sçau- rois plus vous demander auec mes larmes, puis que les ayant toutes espuisées, il ne me re- ste plus que mon sang à verser madame, C D. A UN BRAVE Monsievr, dites moy si i'auois eu dessein de vous mal traitter qui m'en auroit empesché, lors que iettois en puissance de me ressentir de vos mena- ces, ne le dirois-je pas plus iustement de vous, qui aués fait assemblée, et m'estes venu cher- cher pour c'est effet, au contraire il y a assés de témoins, qui sçauent que vostre vie estoit en mon pouuoir, si i'eusse esté assés lasche pour me preualoir du nombre, et que i'ay vzé de toute modestie en vostre endroit, dequoy je ne me re- pens point, tant à cause de la bonté de l'action que pour le respect de vostre frere que i'ay tous- iours estimé, si iettois assés foible pour estre vin- dicatif, il y a long-temps que vostre valeur vous auroit esté inutile, et que i'aurois changé de demeure pour vous faire voir ce que peut un homme offencé de qui l'establissement est à plus de cinquante lieuës hors de France. Mais outre que je ne suis pas assés irrité pour cela, c'est que ie crains Dieu, et je méprise la vengeance à cau- se que la peine y passe le plaisir, parlés donc mieux, s'il vous plaist, et tirés de meilleures con- sequences de ma patience; si je recherche la paix, c'est un effet de ma prudence qui pourroit bien vous estre vtile autant qu'à moy. je ne doute pas que vous ne soyés un petit Mars, et le braue des braues: mais si vous aués de la hardiesse pour m'attaquer, sçachés que i'ay de la resolution pour me deffendre, et que la iustice estant de mon costé, i'ay bien de l'auantage sur vous qui ne sembles vouloir vous seruir du talent que Dieu vous a donné, que pour en faire piece au tiers et au quart, si vous estiés bien conseillé vous em- ploiriés mieux vostre courage, et apprendriés par l'exemple de tous les honnestes gens qu'a- uoir du coeur, c'est n'offencer personne monsievr, C D. A MONSEIGNEVR DE METS Monseignevr, ce petit page qui a l'honneur d'apparte- nir à son altesse royalle Madame La Duchesse De Sauoye, vous va prier pour son cousin, que M D iadis capitaine tres-redouté, mais maintenant iuge beaucoup plus redoutable à fait emprisonner, à la requeste du plus renommé coupeur-de-bource de Paris, qui pretend auoir este offencé en son honneur, il n'y a ny playe, ny bosse, ny lesion, ny contusion, ny charges, ny informations. Et s'il n'a pas laissé de decre- ter contre luy, et mesme contre moy qui n'y estois pas. Sans cela, monseigneur, je serois à cette heure à vos pieds pour vous supplier de calmer c'est orage, et de destourner cette fou- dre gripeminaudiere qui ne gronde que de l'ar- gens on me demande... qui est plus que tout le sang de mes veines, et que toute la moüelle de mes os, je supplie donc vostre bonté qui tant de fois m'a esté propice, de vouloir retirer ce mal- heureux innocent, qui a esté trop bien battu pour selon l'ordre de telle iustice ne pas payer l'amande. Et je proteste à Dieu non seulement de pardon- ner desormais tous les outrages que l'on pour- roit perpetrer en ma personne, mais encores d'auoir en particuliere veneration tous les en- fans de la courte espée de la matte et de la ma- nicle, c'est monseignevr, C L. A MONSIEVR Monsievr, ie n'enuie point vostre bon-heur, je suis trop genereux pour une telle foiblesse, je vous cede de bon coeur la part que je pretens en la per- sonne que vous sçaués, mais pour son amitié el- le me la doit toute entiere, et si vous aués dessein de me la rauir, il est necessaire pour vostre con- seruation que vous m'ostiés auparauant la vie. Vous n'aués que trop veu de mes lettres et de mes vers pour ne pas sçauoir que i'en fais mon souuerain bien: et que ce qui n'est à vous qu'une rencontre est à moy une fatale necessité, con- tentés vous dons de la raison; car je serois marry vous connoissant la source de mes disgraces d'e- stre obligé de vous accuser de la continuation de mes maux, je vous le demande auec instance, en recompense, asseurés vous que je ne rompray iamais vostre commerce, je rends hommage à toutes ses volontés je reuere ses inclinations, et i'estime tous ceux qui luy veulent du bien pour- ueu qu'il ne me procurent point de mal, il ne tiendra qu'à vous que, je ne vous en rende des preuues en qualité, de monsievr, C D. A MADAME MAMIE Madame Mamie, ie croy que vous aués enuie de nous don- ner la peste d'enuoyer ainsi vostre fils à Paris. Asmodée est plus honneste que luy et Belsebut moins medisant. je fis le signe de la croix, l'au- tre iour quand je le rencontray par la ruë, et ie ne sors plus le matin sans prendre de l'eau beni- te de peur d'une pareille rencontre. Vrayment vous aués porté un beau fruit, et vous aués bien raison de craindre que l'on ne vous le corrom- pe; aymant le vice comme je fais, je le deurois bien aymer; car il est le vice mesme: je ne l'ay- me guerres pourtant, puis que je luy ay refusé le couuert, et que je ne luy ay pas fait donner les estriuieres qui sont les deux choses, dont il a le plus de besoin en ce monde, comme je suis de ces meschans qui font le bien contre le mal. Ie l'ay voulu placer chés l'un de mes parens qui n'est pas un homme de petite importance; mais il s'en est incontinent rebuté, s'il se taist l'impu- dence qui est escrite sur son visage parle pour luy, et s'il parle il infecte aussi-tost l'air de la corruption de ses parolles, la verité dedans sa bouche passe pour le mensonge, et qui croit en luy peut bien croire au diable, vrayment on vous deuroit auoir mise en iustice pour auoir fait un monstre, lequel si vous ne le fussiés venu reque- rir dedans ma chambre, où il trouuoit sa pastu- re ordinaire, sans doute il m'eust deuoré: ex- cusés si je ne vous enuoye qu'un extraict de ses perfections. je vous en iray bien-tost porter moy-mesme une plus ample coppie, en reuan- che des bontés que vous aués euës pour moy, c'est Madame Mamie, C D. RESPONSE A UNE MESDISANCE Madame Mamie, quoy vous m'appellés meschant, vous qui aués porté dans vos entrailles, un fils le plus meschant et le plus perdu de tous les hommes, vous qui l'aués esleué dans l'ordure, et qui par vostre belle conduite et vertueuse education l'a- ués rendu à vingt ans, le plus accomply vilain et le plus parfait infame de nostre siecle. Quoy Mamie vous m'osés donner ce titre, com- ment donc appellera ton vostre vilain fils, luy de qui la meschanceté est en horreur aux plus méchans, comment vous appellera-t'on vous mes- me, vous qui aués donné le sang et le laict, qui a seruy de premier aliment à la meschanceté de la meschanceté mesme. Ha madame, corrigés vo- stre langue de vipere, et croyés que si je suis mé- chant, c'est de n'auoir pas fuy plutost vostre vi- lain fils, comme la sentine, le receptacle, et le cloaque de toute ordure, la turpitude, l'abomi- nation et la honte de vostre ville, et le des-hon- neur de vostre nation, quoy vous ne sçaués pas, que la gourmandise, l'yurognerie, et la luxure, sont en luy des accidens inseparables, et que l'impudence, le libertinage, et l'impieté, ne regnent pas moins en luy que la modestie, la vertu et la pieté au fils de... Dieu le void, vous le sçaués et chacun le sçait pour cela ses compa- gnons le fuyent, ses parens l'haborrent, et les plus méchans le detestent, vous l'aués ainsi éleué, ainsi fait et ainsi nourry, et cependant vous faignés d'auoir peur qu'il ne se gaste, comme s'il luy re- stoit quelque partie saine qui peust estre gastée, où que le diable se peut empirer, vous luy def- fendés de me frequenter comme s'il y auoit quel- que rapport de vostre vilain fils qui n'est qu'un gredin et qu'un maraut à moy de qui la compa- gnie est recherchée, de tout ce qu'il y a de plus choisi et de plus vertueux en France, où comme si vous ne sçauiés pas que je luy ay premierement deffendu mon logis, et que je donnerois plutost entrée au demon qu'à luy que i'haborre plus que la peste. Hé depuis quand M Mamie aués vous tant d'orgueil de penser que je voulusse de vostre vilain fils seulement pour mon laquais. Luy qui sauf l'honneur du nom, qui m'est en ve- neration qu'il porte; mais que je luy deffends de porter à Paris sur peine des estriuieres, ne se- roit pas mesme digne de seruir de vallet à mai- stre Iean-Guillaume. Depuis quand estes vous si fiere et si outrecuidée vous qui n'aués pas seu- lement dequoy fournir à ses necessités, d'vser auec moy de ce mot de frequentation, cela se- roit bon à de qui le rare et spirituel fils, peut auoir quelques conuenance auec mes bon- nes qualités, aprenés Mamie que je n'ay souffert vostre vilain fils, qu'autant qu'il m'a peu seruir à m'aduertir, pour me precautionner contre l'empesté poison de vostre langue pestiferé, et que lors qu'il ne ma plus esté vtile de ce coste-là. Ie l'ay chassé de ma table comme une harpie, et de ma chambre comme un bouc, n'aués-vous point de honte, vous qui aués enfanté la bruta- lité mesme, de m'appeller meschant sans m'a- uoir iamais reconnu pour tel ou vostre sale et vi- lain fils, tout meschant et menteur qu'il est n'en sçauroit ny n'en voudroit dire autant, qu'elle impieté ou quel blaspheme a t'on oüy sortir de ma bouche, quelles actions ai-je commises con- tre l'honneur et la bien-seance, et quel mauuais exemple ai-je donné durant six mois de seiour que i'ay fait en vostre pays, pour me donner un titre qui n'appartient qu'à vous et aux vostres, qui ne faites aucun scrupule de sacrifier à vostre hayne, ceux qui ne vous ont iamais offencés, qui ne faites aucune conscience de deschirer leur reputation, et qui faites encore bien pire, si l'on en veut croire ceux qui disent que vous allés au sabat, et que vous desenterés les morts. Et vous osés encore apres cela dire que je suis un méchant vous en aués menty. Le fils de M de qui vous n'oseriés soustenir ny l'esclat ny l'as- pect. Et qui est comme chacun sçait l'opposé de vostre vilain fils, comme le soleil l'est des tene- bres dira que vous en aués menty. je n'eux ia- mais de commerce qu'auec l'honneur, c'est de luy dont je fais profession publique et authenti- que; et qui fust tousiours la regle de mes actions, comme la vertu de mes moeurs, l'aduersion que j'ay pour vostre vilain fils, et l'estime que i'ay pour son tres-antipatique cousin, en est une preuue euidente chacun ayme son semblable, et si i'auois eu quelque pente à la débauche vostre vilain fils est un bouc tellement disposé à tous les outrages de la nature qu'il n'en failloit point chercher d'autre; mais je le defie qu'il me puisse rien reprocher, je luy enuoiray auiourd'huy la copie de cette belle lettre, afin de l'obliger à de- clamer contre moy, et de dire le mal qu'il y au- ra reconnu, vous dites que vos parens se sont sçandalisés de ma lettre, vous en aués manty. Ils sont trop honnestes gens pour trouuer mau- uais que je fasse la guerre au vice. Ma lettre ne porte point de sçandale, mais bien les moeurs corrompuës et deprauées de vostre vilain fils qui scandalise en la personne de ses honnestes parens tout ce qu'il y a de plus gens de bien dans vostre ville. Vous dites que i'y ay des ennemis, ie dis que vous en aués menty, je ny en ay fait aucun. Et si i'y en ay-ils sont comme vous en- nemis de l'honneur et de la vertu, si par mes garde i'en ay fait, et qu'ils soient honnestes gens ils m'attaqueront en gens d'honneur, et pour lors ils trouueront à qui parler, s'ils ne le sont pas, i'ay le roy et la iustice de mon costé pour les traitter selon leur merite. Vous m'appellés demon, il y a des demons de lumiere aussi bien que des anges de tenebres, si c'est de ceux-cy que vous entendés parler, je dis que vous aués menty. Et si vous mirrités d'auantage femme meschante vieille et barbuë, je ne me contente- ray pas de mettre au iour vos plus secrettes infa- mies et celles de vostre vilain fils; mais encore je vous ferai sentir par d'autres moyens que je me sçai venger de ceux que je n'ay point obligés à me nuire, et que je sçay bien vser de ma fureur quand ma patience est vaincuë Mamie, C D. A MELLITE Mellite, si vous pouuiés ignorer que ma vie et ma mort ne fust entre vos mains, et que celuy qui ma creé ne dispose pas plus absolument de mon bon et de mon mauuais sort, que vous à qui je me suis donné tout entier. I'espererois que lors que vous l'auriés apris, je pourrois voir aussi la fin de mes souffrances: mais vous ne doutés pas, que l'ame n'est pas plus attachée au corps. Que je suis attaché à l'honneur de vo- stre amitié que si vous mourriés auiourd'huy, ie mourrois demain. Et que je me suis transfor- mé en vous mesme, pour vous seruir et vous honorer iusques à la sepulture, ce- la estant je ne puis comprendre ce que vous vou- lés faire de moy. Si vous m'en vouliés croire vous en feriés quelque chose de bon, cependant ie ne voy pas que vous en ayés beaucoup d'en- uie, puis que vous euités les occasions de me voir possible, apprehendés vous l'effet de mon de- sespoir. Mais vous ne deués rien craindre auiour- d'huy que mes larmes, qui vous doiuent faire plus de pitié que de peur, vous aués receu mon affection et i'ay pleine boëte de vos lettres, dont les lignes m'en sont autant de fidelles preu- ues, cette amitié est une pate sacrée où vous ne sçauriés plus toucher sans crime, et que vous ne sçauriés plus retirer du profond de mon coeur sans arracher ce mesme coeur qui en est le fidel- le et sacré reliquaire. Il est vray que i'ay si gran- de peur de la perdre qu'au milieu du plus beau calme, je crains la tempeste, et je suis si accou- stumé à l'orage, que je ne croy pas reuoir ia- mais le beau temps, depuis huit mois que i'ay l'honneur de vous seruir de forcat, et de ne man- ger mon pain qu'auecques mes larmes, vous sçaués bien qu'au lieu des fleurs dont vous deus- siés auoir couronné mon amitié, qui peut seruir d'une vertu sans exemple, je n'ay encores cueil- ly que des espines. I'appelle ainsi les disgraces qui m'ont tousiours suiuy. Et vous ne voudriés pas retracter ce que vous témoignés en recon- noistre dans vos lettres, où vous me faites es- perer de plus beaux jours apres de si longues nuits. Cependant vous aués pû sçauoir le bel ouurage que depuis peu a pensé produire l'excés de ma douleur. Vous m'aués dit quelquefois que cette affection extraordinaire estoit une pre- science du ciel, si vous le croyés ainsi comme il est vray, vous deués croire aussi qu'il n'a pas mis mon coeur entre vos mains que pour vostre vtilité, et pour vostre gloire, et non pas pour estre deschiré et mis en pieces, vsés donc de ma vie et de ma mort, en sorte que l'une et l'autre vous puisse estre vtiles. Et je seray toute ma vie Mellite, C D. A M. ESTIENNE L'HERMITE Monsievr ce gentil-homme m'escrit qu'il a despencé quatre pistolles pour vous regaler, s'il est ainsi je trouue qu'il a fort mal em- ployé son argent, puis qu'il n'a pas eu le credit de vous obliger à me rescrire, il faut que ce- luy qui vous en a empesché en ait despencé d'a- uantage, et que ainsi vostre plume soit au plus offrant et dernier encherisseur, si je le sçauois i'en enuoiroys encore quatre à ce mesme gentil- homme, pour en faire despencer huit à l'autre, qui peut estre n'a pas mieux moyen d'en despen- cer huit que moy quatre, il arriueroit ou que vous m'escririez ou que je serois vangé sur la bource de ce fier ennemy de l'escriture. Mais ie trouue plus à propos que nous fassions marché, combien voulez vous mon amy pour me faire voir un trait de vostre plume? De graces traittez moy doucement, je ne suis pas en fonds, il y a plus d'un mois que je poursuis monseigneur le sur-intendant pour la mesme chose: mais il faut auoüer que vous auez tous deux le coeur bien dur; car je ne vous demande à tous deux qu'un trait de plume que vous me refusez, que seroit-ce donc si je vous demandois la plume toute entiere, i'en ay pourtant vsé plus de quatre pour vostre seruice, et si vous me continués vos refus, i'auray sujet de me plaindre de l'ingratitude du siecle, puis que le public peut estre tesmoin, que i'ay donné de la proze à l'un, et des vers à l'autre, vsez-en pourtant comme il vous plaira, je ne laisseray pas d'estre monsievr, vostre tres-humble et tres-obeïssant seruiteur, C Dassovcy. Source: http://www.poesies.net