Caliste. Par Charles-Pierre Colardeau. (1732-1776) TABLE DES MATIERES ACTE I SCENE I SCENE II SCENE III SCENE IV SCENE V ACTE II SCENE I SCENE II SCENE III SCENE IV ACTE III SCENE I SCENE II SCENE III SCENE IV SCENE V SCENE VI SCENE VII SCENE VIII SCENE IX SCENE I0 ACTE IV SCENE I SCENE II SCENE III SCENE IV SCENE V SCENE VI SCENE VII ACTE V SCENE I SCENE II SCENE III SCENE IV ACTE I SCENE I La scène est à Gênes, dans le palais de Sciolto. Lothario, Montalde. Lothario. Montalde est étonné de suivre avant l' aurore Le fier Lothario dans des murs qu' il abhorre. Sorti, depuis deux ans, de ce séjour fatal, J' y déteste un tyran, j' y déteste un rival: Mais mon persécuteur malgré moi m' y rappelle, Peut-être il me prépare une injure nouvelle. Sciolto, sur l' avis qu' il doit me déclarer Un ordre glorieux dont on veut m' honorer, Chez lui-même, en ces lieux m' oblige de l' attendre. Du palais de Frégose il doit bientôt s' y rendre. Lui chez Frégose, ami! Quel seroit son dessein? Quoi! De ce sénateur l' orgueil républicain À ramper sous le doge auroit pu se réduire! Ah! Puisqu' il s' humilie, il veut encor me nuire. Montalde. Du plus grand des génois respecte les vertus. Ingrat Lothario, ne te souvient-il plus Que ce même mortel, objet de ta colère, Éleva ton enfance et te servit de père? Sa fille de ses jours l' espoir et le bonheur, De plus doux sentimens n' a point rempli son coeur. Lothario. Caliste! Montalde. Eh bien! Ton ame encor plus inhumaine, Confond-elle aujourd' hui Caliste dans sa haine? Lothario. Montalde, que dis-tu? Qui? Moi!... moi la haïr! Son père fut injuste... il osa me trahir. De ma haine pour lui Caliste est séparée; Autant que je le hais, Caliste est adorée. D' un tyran déguisé ne vante plus les dons; Sa main les infecta des plus cruels poisons. Gênes vit ma jeunesse, errante en son enceinte, Languir près des tombeaux de ma famille éteinte; Crois-moi, de Sciolto la trompeuse amitié M' accueillit par orgueil et non pas par pitié. Ses bienfaits sur mes jours versés avec mesure Pour ce coeur né jaloux n' ont été qu' une injure. Entre Altamont et moi ses dons mal divisés Prévenoient mon rival et m' étoient refusés. Tu le sais, ce mortel, sûr de la préférence, M' opposa de tout temps sa fière concurrence. Sans parler des honneurs qu' il usurpa sur moi, Caliste, dont l' amour m' avoit donné la foi, Caliste à ce rival alloit être enchaînée; Déjà de leur hymen on pressoit la journée. Jour cruel! Jour affreux que prévint ma fureur! Rappelle-toi ces temps de révolte et d' horreur. Dans nos remparts alors mes secrètes intrigues Rallumèrent le feu des complots et des ligues. Le père d' Altamont, par ce glaive égorgé, Paya le désespoir de mon coeur outragé, Et de l' hymen du fils la pompe suspendue En appareil de mort fut changée à ma vue. Montalde. Des malheureux génois tel est le triste sort: Le foible est abattu sous les coups du plus fort, Et parmi les horreurs du tumulte anarchique Tout pouvoir est sacré lorsqu' il est tyrannique. J' ai vu nos citoyens, dans nos murs embrasés, L' un sur l' autre expirans, l' un par l' autre écrasés. Mais, hélas, j' ignorois qu' en ces jours de carnage Altamont immolé l' eût été par ta rage. Quoi! Dans les flancs glacés d' un timide vieillard Ta main dénaturée enfonça le poignard? Tigre qui dans la nuit dévores tes victimes, Tu n' as d' autre vertu que de cacher tes crimes. Que dis-je? Tes fureurs s' empressent d' éclater; Le frein le plus sacré ne peut les arrêter. Déjà foulant aux pieds les lois que tu dédaignes, Tu traînes après toi, sous d' horribles enseignes, Cet amas d' étrangers et de brigands obscurs Que Gênes à regret recèle dans ses murs. Voilà de quels soutiens appuyant ton suffrage, Des rangs et des honneurs tu règles le partage. C' est par toi que Frégose envahissant l' état, Ceint la tiare au temple, et préside au sénat; Tyran dont la grandeur, par le crime usurpée, Profane l' encensoir, déshonore l' épée. Nous voyons chaque jour les plus grands des génois Opprimés, exilés ou proscrits par vos lois. C' en est trop: si ton bras, lâchement homicide, Étend sur Sciolto la rage qui le guide; Ton aspect désormais est horrible pour moi. Je ne suis plus l' ami d' un monstre tel que toi. Lothario. Ces reproches amers n' ont rien qui m' épouvante: Des crimes de ma main cette image effrayante, Ces concurrens punis, et ce sang et ces morts, Rien, quand je suis vengé, n' excite mes remords. Peins-moi plutôt, peins-moi Caliste dans les larmes, Du deuil le plus lugubre enveloppant ses charmes; Peins-moi son désespoir, mes forfaits, ses vertus; Peins-moi Caliste, enfin, que je ne verrai plus; Dis-moi que furieux et contraire à moi-même, Indignement jaloux, j' ai perdu ce que j' aime. C' est par l' amour qu' il faut intimider mon coeur; C' est par l' amour, enfin, que je me fais horreur. Caliste!... ah! Dieux! Montalde. Quels cris échappent de ta bouche! L' amour, dans ses chagrins, prend-il ce ton farouche? Ah! Tu me fais frémir! Lothario. Frémis de mes transports, De mon désordre affreux, du crime et des remords. Plût au ciel que mon bras, bornant sa violence, Eût pu dans le carnage assouvir ma vengeance. Mais ce coeur né sensible autant qu' infortuné, Dévoré par l' amour, de rage empoisonné, A-t-il pu s' arrêter dans le juste équilibre Où se repose une ame indifférente et libre? C' est peu d' avoir éteint dans le sang et les pleurs Les flambeaux d' un hymen rompu par mes fureurs. Craignant de perdre encore une amante adorée, Malgré tous mes sermens, malgré sa foi jurée, Je courus vers Caliste... à l' aspect du courroux, Qui peignoit dans mes yeux mes sentimens jaloux, Voyant encor ma main de meurtre dégouttante, La victime à mes pieds interdite, expirante, Tombe sans mouvement... ô transports criminels! Dieux! Il est donc des coeurs que l' amour rend cruels! De ce lâche attentat mon ame est obsédée. Tout m' en rappelle ici l' épouvantable idée. Sortons. Montalde. Quel crime? Arrête. Lothario. Au nom de l' amitié, Par respect pour Caliste, et pour moi par pitié, N' arrache point l' aveu de ce honteux mystère. Ah! Laisse-moi du moins la gloire de le taire: Si même malgré moi mon trouble en a parlé, Frappe, tu dois la mort à qui l' a révélé. Montalde. Eh bien! Lothario, que la nuit la plus sombre Enveloppe à jamais ton secret dans son ombre; En faveur d' un ami ne trahis point l' amour. Mais les coeurs offensés le sont-ils sans retour? Aux genoux de Caliste, aux genoux de son père, Va, cours désavouer ton injuste colère; Amant respectueux et digne de leur choix, Sur eux, sur leurs bontés, va reprendre tes droits. Lothario. Moi porter à leurs pieds mes remords pour hommage! Caliste!... après le voeu de punir mon outrage, Après l' ordre éternel de fuir loin de ses yeux, Les imprécations chargèrent ses adieux. Tout ce qu' un grand courroux peut répandre d' injures, Tout ce que l' on peut dire à des amans parjures, Les reproches, les cris, les larmes, les refus, Regrets d' avoir aimé, sermens de n' aimer plus, Caliste employa tout, et ses douleurs funestes Dévouèrent ma tête aux vengeances célestes. Ah! Du moins sauvons-lui mon aspect odieux. C' est son père, en un mot, que j' attends en ces lieux. Il ignore un amour détesté par sa fille. Mes feux, toujours cachés au sein de sa famille, Dans l' ombre et le silence avec soin renfermés, Ne brillèrent qu' aux yeux qui les ont allumés. Mais cependant, ami, que prévoir et que craindre? Que me veut Sciolto? Lasse de se contraindre, Caliste, abandonnée aux cris du désespoir, A-t-elle révélé l' attentat le plus noir? Ah! Peut-être Altamont, ce rival que j' abhorre, Au temple de l' hymen l' appelle-t-il encore. Ce doute est trop affreux! Quel que soit mon malheur, Allons, que Sciolto m' en découvre l' horreur. SCENE II Sciolto, Lothario, Montalde. Lothario. Injurieux mortel, dont l' aspect m' importune, Viens-tu m' apprendre ici toute mon infortune? Caliste a-t-elle mis le glaive dans tes mains? Parle; il faut éclairer la nuit de mes destins. Sciolto. Ma fille, vertueuse autant qu' elle m' est chère, Tremblante pour les jours de son malheureux père, Frémit épouvantée au bruit de ta fureur, Barbare: ton nom seul la remplit de terreur. Oui, si je consultois sa tendresse alarmée, Ta mort auroit vengé ma famille opprimée. Mais tout impur qu' il est, ton sang est à l' état, Et dans le citoyen je pardonne à l' ingrat. Gênes veut à sa gloire employer ton courage; De la guerre sous moi tu fis l' apprentissage. Je ne te parle point de tant d' autres vertus Dont tu reçus l' exemple, et qu' enfin tu n' as plus. Grâces à l' ascendant de ton destin funeste, Ton coeur est né féroce, et la valeur te reste. Au nom de la patrie et de ton souverain, Du glaive de l' état je viens armer ta main. Ce peuple méprisé, ce perfide insulaire, Ennemi des génois, dont il est tributaire, Le corse qui, cédant à la nécessité, Nous vendit tant de fois sa foible liberté, À l' abri des rochers de son île sauvage, Vient de briser encor les fers de l' esclavage. Gênes, pour le punir, demande ton appui. La flotte est préparée et l' on part aujourd' hui. Lothario. À cet illustre emploi je n' eusse osé prétendre. Je le croyois promis à l' orgueil de ton gendre. Sans doute qu' à ce titre en secret destiné, Altamont n' attend plus que l' instant fortuné. Pourquoi lui dérober l' honneur d' une victoire? Ce mortel, autrefois si jaloux de ma gloire, Aux genoux de Caliste est-il moins généreux? Ne sait-il plus enfin que lui vanter ses feux? Sciolto. Pourquoi renouveler nos disputes cruelles? Acceptes-tu l' honneur de vaincre des rebelles? Décide, ou ce jour même, au défaut de ton bras, Le héros que tu hais va venger nos états. Lothario. À ce mot j' obéis; mais l' ordre qu' on m' impose Ne peut être scellé qu' au palais de Frégose, Et j'y cours. SCENE III Sciolto, Lothario, Montalde, Lucile. Lucile. ô terreur! ô père infortuné! Sciolto. Pourquoi ces cris plaintifs et ce front consterné? Que voulez-vous, Lucile? Lucile. à peine à la lumière Caliste vient d' ouvrir sa timide paupière, Que ses gémissemens élancés vers les cieux... Voyant Lothario. Venez, seigneur... quel monstre épouvante mes yeux! Lothario. Ah! Lucile, écoutez! ô désespoir! ô rage! On me flatte, on m' appelle, et ma présence outrage! Achevez et comblez le désordre où je suis. Caliste, est-il bien vrai, succombe à ses ennuis? Sciolto. Que t' importent, cruel, les maux de ma famille? Lothario. Que m' importe, grands dieux! Sciolto. Retournez vers ma fille. Lucile, dites-lui, pour calmer ses douleurs, Que mes ambrassemens vont essuyer ses pleurs. Lucile sort. À Lothario. Allez... toi, cours au port. Lothario. Ah! Je dois fuir sans doute. Caliste me déteste, et je pars... mais écoute: Si de tes derniers ans le cours t' est précieux, Ne précipite point un hymen odieux. Attends le jour auguste où mes mains fortunées Tourneront vers ces bords nos poupes couronnées, Ou que ce même ami, qui doit suivre mes pas, À ta fille vengée annonce mon trépas. Sciolto. Quel intérêt... Lothario. Connois ce funeste mystère. Je l' aime, tu ne vis qu' autant qu' elle m' est chère. Tremble qu' à mon retour, amant fier et jaloux, Je n' immole avec toi deux perfides époux. Adieu. SCENE IV Sciolto. Quel jour affreux a passé dans mon ame! Il brûle pour Caliste, et j' ignorois sa flamme! A-t-il un seul instant humilié son coeur? L' aveu de son amour est un cri de fureur. Mais ce front paternel, sous les rides de l' âge, De ses coupables feux ne ressent point l' outrage. Caliste le déteste, et cent fois son courroux Voulut sur le perfide appesantir mes coups. Oui, je dois le punir, il y va de ma gloire. Quoi! J' allois m' enchaîner au char de sa victoire? Ah! Changeons mes desseins. Banni de nos climats, Qu' on l' entraîne à l' exil et non plus aux combats. Sachons mettre à profit l' ambition d' un traître. Lothario, Frégose, et l' esclave et le maître, Ennemis de l' état sous des noms différens, Connoîtront aujourd' hui si je hais les tyrans. SCENE V Sciolto, Altamont, Fiesque, Doria, et autres génois. Altamont. Protecteur d' Altamont, ô mon auguste père, Il luit, enfin, ce jour si lent pour ma colère, Ce jour où par l' honneur mon courage excité, Au sénat avili rendra sa majesté. Ordonnez, disposez. Sciolto. Héros, l' espoir de Gênes, Craignons, en les brisant, d' ensanglanter nos chaînes. Tout nous seconde, amis. Ce farouche oppresseur, Du trône et de l' autel profane usurpateur, Frégose, pour punir des peuples infidèles, Fait sortir de nos ports ses légions cruelles. L' affreux Lothario, son invincible appui, Sous le même prétexte est éloigné de lui. Doria, sur la flotte accompagnez le traître: Écartez-le à jamais des murs qui l' ont vu naître. Les chefs de nos vaisseaux, instruits de mes desseins, Contre ce fier mortel seconderont vos mains. Cet ordre est rigoureux, mais il est nécessaire; Un outrage nouveau, que mon orgueil doit taire, Force enfin ma justice à bannir cet ingrat. Je le plains, mais je sauve et ma gloire et l' état. Altamont. La peine de l' exil suffit-elle à ses crimes? Qu' il périsse, ou craignons d' être un jour ses victimes. Sans vos ménagemens, sans vos ordres sacrés, J' allois plonger ce fer dans ses flancs abhorrés. Des murs de ce palais il repassoit l' enceinte. Sur son front menaçant l' audace étoit empreinte: Je ne sais, mais, seigneur, j' ai cru voir sur ses pas Les mânes paternels qui me tendoient les bras. Qu' on accuse aisément un mortel qu' on déteste! Mon père, enveloppé dans un piége funeste, Par un bras inconnu mourut assassiné. Je hais Lothario, lui seul est soupçonné. Ah! Seigneur! Ah! Pourquoi le soustraire à ma rage? Pourquoi la politique où suffit le courage? Commandez, ce colosse, appesanti sur nous, Renversé, dispersé, périra sous mes coups; Et Frégose, avec lui, couché sur la poussière, N' osera plus ici lever sa tête altière. Sciolto. Non, mon fils; apprenez des desseins importans. Connoissez mes motifs et les malheurs des temps. Gênes, toujours esclave et toujours divisée, Quitta, reprit cent fois sa chaîne mal brisée. Nos murs tumultueux renferment dans leur sein Une noblesse, un peuple indociles au frein; Deux partis opposés, qui des droits de l' épée Soutiennent tour à tour leur puissance usurpée, Mais qui, d' un oeil jaloux l' un par l' autre observés, Sont souvent abattus aussitôt qu' élevés. Les nobles, décorés des plus superbes titres, Sous des noms différens ont été les arbitres. Les ducs anéantis, les comtes ont régné; Mais bientôt de ses fers le génois indigné Osa se révolter, osa se rendre libre, Entre les grands et lui mit un juste équilibre, Créa pour leur orgueil l' honneur du consulat Et fit asseoir près d' eux ses tribuns au sénat. Heureux jours, Altamont, où les aigles romaines Sembloient revivre encor pour s' envoler vers Gênes! Où des débris fumans du trône des Césars Nos aïeux construisoient d' invincibles remparts! Hélas! Tout fut détruit, et les guerres civiles D' un feu plus dévorant consumèrent nos villes. Lasse des longs débats et du peuple et des grands, Gênes à ses voisins mendia des tyrans, Et l' on vit dans nos murs le français et l' ibère Établir tour à tour leur puissance étrangère; Mais tous, pour gouverner l' impétueux génois, Apportèrent ici d' insuffisantes lois. Enfin, parmi les cris, le meurtre et le ravage, Un doge fut élu dans des jours de carnage. De ce titre funeste un prêtre est revêtu. Sur les débris épars de son siége abattu, Relevons le sénat et l' antique tribune. Mais pourquoi des combats éprouver la fortune? Malheureux le vengeur entouré de tombeaux, Qui porte chez les siens le glaive et les flambeaux! N' allons point, ô mon fils! Au milieu des ruines, Rappeler les horreurs des guerres intestines. Vide de légions, Gênes peut aujourd' hui Rejeter sans efforts un tyran sans appui. Enfin, pour mieux tromper sa prudence étonnée, De ma fille avec vous célébrons l' hyménée, Et que ces noeuds si chers, préparés par l' amour, De notre liberté consacrent le retour. Altamont. Ô mon père! Attendons des momens plus propices; Formons ces noeuds sacrés sous de plus doux auspices. Non, non, n' attachez point le sort de deux amans À la fatalité de ces grands changemens. Que vous dirai-je, enfin? Caliste, que j' adore, Caliste à mon bonheur ne consent point encore: Mon père, et ses beaux yeux, dans les larmes noyés, Détournent loin de moi leurs regards effrayés. Sciolto. Depuis le jour funeste où le destin contraire Me ravit une épouse, à ma fille une mère, Il est vrai qu' aux ennuis son coeur abandonné, Sous les lois d' un époux a craint d' être enchaîné: Mais enfin j' ai mes droits; ma volonté suprême Obtint hier l' aveu d' une fille qui m' aime. Tandis que ma prudence, au sein de ce rempart, Du fier Lothario va presser le départ, Allez, de votre amante appaiser les alarmes. Cet heureux jour, mon fils, n' est point fait pour les larmes. ACTE II SCENE I Caliste, Altamont, Lucile. Altamont. Eh quoi! Belle Caliste, et mes soins et mes voeux, Mes respects si long-temps opposés à mes feux, L' intérêt de l' état, l' autorité d' un père, Rien ne peut m' obtenir un aveu nécessaire? Cependant pour l' hymen les autels sont parés; Le jour luit, tout est prêt, hélas! Et vous pleurez. Caliste. Non, non: je n' irai point, épouse infortunée, Serrer, en frémissant, les noeuds de l' hyménée. Sur la foi de mes pleurs approuvez mes refus. Altamont, j' ai rendu justice à vos vertus; Nul mortel à mes yeux ne parut plus aimable: Mais telles sont les lois du destin qui m' accable, Que même par honneur, insensible à vos soins, Je dois trahir vos feux ou vous estimer moins. Altamont. Qu' entends-je? Savez-vous quels desseins on Prépare? Caliste. Périssent les autels et leur pompe barbare! Je maudis le moment où le sort en courroux Viendra vous accabler du nom de mon époux. Ah! Si l' amour pour moi vous intéresse encore, Cet amour que je crains, mon désespoir l' implore: Mon père commandoit; hier j' ai tout promis. Mais je vois de plus près l' hymen dont je frémis; Je cède à mes terreurs. Par pitié pour vous-même, Changez l' ordre émané d' un mortel qui vous aime. Qu' entre Caliste et vous tous liens soient rompus. Allez, priez, pressez, et ne me voyez plus. Altamont. Quoi! Madame, ce noeud si pur, si légitime... Caliste. S' il m' unit avec vous, est la chaîne du crime. Les horreurs du sommeil, les présages du jour, Sur ce fatal hymen m' alarment tour à tour. Cette nuit même encor du sein de la poussière, J' ai vu sortir, seigneur, l' ombre de votre père. " suis-moi, " m' a-t-elle dit... j' hésite, mais son bras Vers le temple aussitôt précipite mes pas. J' y monte avec effroi, j' entre... ô trouble!... ô surprise! Sur l' autel renversé la mort étoit assise. Je n' ai point de l' hymen vu briller les flambeaux; C' étoient ces feux obscurs destinés aux tombeaux: Une lampe lugubre et des torches funèbres Mêloient un jour horrible à d' horribles ténèbres. J' avance, et tout à coup devenu plus cruel, Le fantôme indigné m' écarte de l' autel; Ses menaces, ses cris du temple m' ont chassée, Et vous-même, seigneur, vous m' avez repoussée. La peur hâtoit mes pas incertains, égarés À peine je sortois des portiques sacrés, Le tonnerre a grondé, les voûtes ébranlées Sur mille malheureux soudain sont écroulées; Et le choc imprévu de leurs vastes débris Du plus affreux réveil a frappé mes esprits. Altamont. Jamais la politique, à ma tendresse unie, Du pouvoir paternel n' arma la tyrannie: Altamont ne sait point l' art d' usurper les coeurs: Il ne s' est plaint qu' à vous de toutes vos rigueurs, Il est vrai, je croyois que mes soins, ma constance Avoient de vos mépris forcé la résistance; Et quand le temple est prêt, je ne m' attendois pas Qu' un obstacle nouveau dût enchaîner vos pas. D' un plus beau feu sans doute en secret prévenue, Vous... Caliste. Caliste, seigneur, vous est-elle connue? Altamont ne peut-il, sans les interpréter, Souscrire à des refus qu' il devroit respecter? Cédez à des motifs que ma vertu doit taire. Ah! Ce n' est pas à vous d' en percer le mystère. Ils sont affreux. Altamont. Sortez du trouble où je vous voi. Caliste, éclaircissez... Caliste. Altamont, laissez-moi. Altamont. Quel prix de mon amour! SCENE II Caliste, Lucile. Caliste. Il faut hâter ma perte, Lucile. C' en est fait; ma honte est découverte. On n' avoit point encor soupçonné mes douleurs; À la mort d' une mère on imputoit mes pleurs. Tout est connu, te dis-je, et si ma prévoyance À la voix d' Altamont n' eût imposé silence, Il accusoit mon coeur pour un autre enflammé: Lothario sans doute alloit être nommé. Cent fois dans mes transports ton bras m' a désarmée; Sous mes pas fugitifs la tombe s' est fermée. Tu vois quel est le fruit de tes cruels secours; Au mépris, à la honte on condamne mes jours. Lucile. Pourquoi du sein de l' ombre et de la solitude Traîner ici le poids de votre inquiétude? Pourquoi vous refuser aux soins de ma pitié? Si vous en eussiez cru les voeux de l' amitié, Au fond de ce palais renfermant vos alarmes, On n' eût point en ces lieux interrogé vos larmes. Caliste. Sais-je où le désespoir précipite mes pas? On presse mon hymen ou plutôt mon trépas. L' instant fatal approche... eh quoi! Devois-je attendre Qu' au fond de ma retraite on osât me surprendre, Que mon époux, mon père ardent à m' y chercher, Les flambeaux à la main vinssent m' en arracher? Qu' auroit pu leur répondre une femme éperdue, Le front couvert de honte, à leurs pieds confondue? Caliste, de ses pleurs les baignant tour à tour, N' auroit su que maudire et l' hymen et l' amour. Malheureuse, où traîner une vie importune? Où fuir et dans quels lieux cacher mon infortune? Que ne puis-je, Lucile, au bout de l' univers, Habiter des rochers, des antres, des déserts; Là, de mon lâche amant expier les outrages, N' entendre autour de moi que le bruit des orages, Ne voir à la clarté d' un ciel chargé de feux, Que des monstres sanglans, que des spectres hideux, Des mânes, des tombeaux, ou quelqu' infortunée Aux larmes, comme moi, par l' amour condamnée! Lothario, voilà le fruit de tes forfaits, Les remords que j' éprouve et les voeux que je fais! Lucile. Les remords!... ah! Pourquoi vous imputer son crime? L' audace avilit-elle une vertu sublime? Non, madame, un perfide, au gré de son ardeur, Ne peut dans son amante anéantir l' honneur: L' honneur est dans notre ame, et quoi qu' on entreprenne, C' est avec notre aveu qu' il faut qu' on l' y surprenne. Quand un coeur noble et pur par la force est vaincu, Sa défaite devient un titre de vertu. Caliste. Le ciel m' en est témoin, l' ennemi de ma gloire Ne peut s' enorgueillir d' une injuste victoire: Le triomphe odieux, surpris par sa fureur, Fut celui d' un tyran et non pas d' un vainqueur. Mais je mourrai, Lucile, et sans doute l' envie Répandra ses poisons sur le cours de ma vie. D' un sexe qu' on adore, injurieux destin! On se fait de nos maux un plaisir inhumain: Ce monde séducteur, qui nous vantoit nos charmes, Empoisonne bientôt la source de nos larmes, Et satisfait de voir nos fronts humiliés, Il profane l' encens qu' il brûloit à nos pieds. Lucile, c' est à toi de conter ma disgrâce, De venger ma vertu des transports de l' audace. Dis que Lothario, dans ces murs élevé, À la main de Caliste en secret réservé, Dévoila tout à coup son affreux caractère, Qu' il outragea la fille, et poursuivit le père. Ne dissimule point que son coeur déguisé, Fut cher (et j' en rougis) à mon coeur abusé. Dans quel temps, par quel art le fourbe m' a trompée De soins respectueux sa tendresse occupée, L' égal empressement et de plaire et d' aimer, Les sermens si flatteurs de toujours m' estimer; Ma mère, qui, près d' elle élevant notre enfance, De nos premiers penchans approuvoit l' innocence, Entre l' ingrat et moi les noeuds les plus sacrés, Les droits de la vertu, toujours si révérés, Tout m' abusoit, Lucile; et mon ame charmée S' abandonnoit sans crainte au plaisir d' être aimée. Lucile. Que l' hymen aujourd' hui par des liens plus doux... Caliste. Quoi! Porter mes affronts pour dot à mon époux! Dans le sein des vertus la fortune ennemie Aura marqué mes jours du sceau de l' infamie, Et moi j' ajouterois, par des noeuds pleins d' horreur, Au crime involontaire un crime de mon coeur! De tant de maux, Lucile, amassés sur ma tête, Le plus cruel sans doute est l' hymen qu' on apprête. Lucile. Eh bien! Je l' avouerai, moi-même j' en frémis: Mais un père commande, et vous avez promis. Caliste. Hélas! Tu le connois; sévère en ses tendresses, De l' amour et du sang il n' a point les foiblesses: En vain j' ai devant lui fait parler mes douleurs; Sa fière volonté résistoit à mes pleurs: Hier même à travers un silence farouche, Le nom de mon perfide est sorti de sa bouche. À ce nom menaçant j' ai pâli, j' ai cédé; Un refus m' eût trahie, et j' ai tout accordé. Lucile. Cent fois vous m' avez lu la lettre attendrissante Que vous remit, madame, une mère expirante. Vous aviez dans son ame épanché vos malheurs; Elle en prévit dès-lors la suite et les horreurs. À son superbe époux cette lettre adressée, Pour le fléchir un jour en vos mains fut laissée: Montrez-lui cet écrit garant de vos vertus; La nature a ses droits. Caliste. Espoir que je n' ai plus! La nature, crois-moi, dans le sein d' une mère Jette un cri plus plaintif que dans celui d' un père. Eh! Comment annoncer au plus fier des mortels Qu' on a chargé mon front d' opprobres éternels? Vengeant, à cet aveu, l' honneur de sa famille, Du crime de l' amant il puniroit sa fille. Que dis-je? Ce n' est pas sa fureur que je crains. Puisse mon trépas seul ensanglanter ses mains! Je tremble de porter dans son ame abattue Ce désir de la mort, ce poison qui me tue. Je crains son désespoir à ma douleur égal, Et son courroux vengeur à lui-même fatal. Lucile. Sans doute il est affreux, sans avoir part au crime, D' en avouer la honte à ceux que l' on estime; Mais enfin le temps presse, et bientôt sur ses pas, Sciolto... vous pleurez!... vous ne m' écoutez pas! Caliste. Des apprêts de l' hymen déjà l' on m' environne, Aux feux de son rival un traître m' abandonne; Mais ne m' as-tu pas dit que ce monstre odieux Tantôt par sa présence a profané ces lieux? Dans ce séjour de pleurs quel motif le ramène? Est-ce le repentir... ou l' amour... ou la haine? Si jaloux... lui jaloux!... il le fut, mais, hélas! Du faste des honneurs qu' il ne méritoit pas. Cependant, à quel but a-t-il revu mon père? S' il avoit de ma honte éclairci le mystère? Voilà ce que je crains, ce que je veux savoir. Quoi! Sentir mille maux, et toujours en prévoir! SCENE III Sciolto, Caliste, Lucile. Sciolto. Au pied de nos autels, ma fille, il faut me suivre. Le sombre désespoir où ton ame se livre, Le refus d' un hymen consacré par mon choix, Tes vains retardemens, le trouble où je te vois, Tout m' offense. Caliste. Seigneur! Sciolto. D'où naissent tes alarmes? Caliste. Ces apprêts... cet hymen... pardonnez à mes larmes! Sciolto. Quel secret! Quelle horreur que je ne conçois pas! Altamont éperdu s' est jeté dans mes bras; Il vient de m' implorer pour toi contre lui-même; Il consent de te perdre, et cependant il t' aime. Je suis trop indigné d' essuyer ses refus; Viens. Caliste. Quoi! Vous ordonnez... Sciolto. Ne me résiste plus. Caliste. Non, non: j' ose embrasser les genoux de mon père: Malgré votre courroux Caliste vous est chère. C' est de vous, c' est pour vous que j' ai reçu le jour; Quel bienfait, s' il n' est point un gage de l' amour! Oui, seigneur, vous m' aimez! Pour émouvoir votre ame Ce sont les droits du sang que ma douleur réclame. Caliste n' a jamais, indocile à vos lois, En faveur d' un amant combattu votre choix. Ce n' est point Altamont, c' est l' hymen que j' abhorre. Qui? Moi, me séparer d' un père que j' adore! De vos nobles destins ne me détachez pas. Mon père, je vivrai, je mourrai dans vos bras; Que m' importe un époux et le reste du monde? Sciolto. Lève-toi... sors enfin de ta douleur profonde. Va, je t' aime toujours... mais vois si ma bonté Doit au gré de tes pleurs changer ma volonté. Un monstre, dans ces murs, opprime ma vieillesse, Non content de trahir, de punir ma tendresse, Sa haine, enveloppant l' état dans ses forfaits, A vendu la patrie aux tyrans que je hais. Ma fille, tu frémis! Lothario... Caliste. Ce traître! On dit qu' à vos regards il vient de reparoître. L' ingrat, que vouloit-il?... ah! Mon père, combien Mon coeur a redouté ce fatal entretien! Sciolto. À l' oubli de mes dons il ajoute l' outrage; Il t' aime. Caliste. Lui!... l' amour s' unit-il à la rage? Ah! Qu' importe, après tout? Dans les coeurs corrompus L' amour même, l' amour est un crime de plus. Qu' il meure! Punissez et ses feux et sa haine, Vengez l' état et vous. Sciolto. Loin de nous on l' entraîne. J' ai marqué son exil au bout de l' univers. Aux corses mutinés il croit porter des fers. Il va partir... il part. Caliste. Tombe sur moi la foudre! Il part!... vous l' ordonnez... il a pu s' y résoudre! Sciolto. Qu' entends-je? Me trompé-je? Où s' égarent tes voeux? Caliste. Ce n' est pas son exil, c' est sa mort que je veux. Qu' il périsse!... à ma honte, à la vôtre, il respire! Du fond de ses déserts il peut encor vous nuire; Chaque instant de sa vie est un instant d' horreur. Sciolto. Réserve à nos tyrans cette noble fureur. Ô ma chère Caliste! ô toi, l' espoir de Gêne! Poursuis, ma fille, et prends l' ame d' une romaine; L' ame de ces héros, de ces grands citoyens, La gloire de nos murs, mes aïeux et les tiens. Sais-tu que dans ce jour tombe la tyrannie, Que d' un doge odieux l' ambition punie Va voir dans nos remparts triompher le sénat, Et remettre en nos mains les rênes de l' état? De notre liberté ton hymen est le gage, Nous brisons aujourd' hui le joug de l' esclavage. Déjà même Altamont, pour prix de sa vertu, Du rang de sénateur vient d' être revêtu. Fiesque, Doria, ces fils de la patrie, Voilà les conjurés que l' honneur t' associe. Marche d' un pas superbe à côté des héros. Sois mon sang, sois ma fille, et viens finir nos maux. Caliste. Jour affreux! Sciolto. Dans une heure aux autels on s' assemble. Ton hymen célébré, le fer brille. Caliste. Je tremble! Sciolto. On court dans leurs palais enchaîner nos tyrans. Caliste. Ainsi du bien public mes malheurs sont garans. Ah! Sans doute il manquoit à l' hymen qu' on apprête Le sanglant appareil de cette horrible fête? Dieux! Parmi les combats, les flammes, les débris... Vous me glacez d' effroi! Sciolto. Tu sauves ton pays. J' ai souffert jusqu' ici tes pleurs, ta résistance; Mais j' attends plus de zèle et plus d' obéissance. Il y va de ta gloire, il y va de tes jours, Je suis las de souffrir ces éternels retours. Enfin, parmi les soins dont mon ame est remplie, Songe que les plus grands sont ceux de la patrie, Et qu' un républicain, qui se livre à ta foi, Si tu trahis l' état, le vengera sur toi. Je te laisse y penser; dans une heure on t' appelle. SCENE IV Caliste, Lucile. Caliste. Dans une heure, Lucile! ô disgrâce cruelle! Lucile. Madame, désormais quels affronts craignez-vous? Lothario banni fuit loin de votre époux. Caliste. Nos noeuds en seront-ils moins souillés par le crime? Va, cet exil ajoute au malheur qui m' opprime. Il semble que mes pas, d' écueils environnés, Dans des piéges nouveaux soient sans cesse entraînés. Quels sont donc ces projets de haine et de vengeance? On s' arme dans le temple! On attend ma présence! C' est moi qui dois guider un peuple d' assassins! Pompe digne en effet de l' hymen que je crains! Viens! Il est des momens où notre ame égarée Veut mériter les maux dont elle est déchirée. Je ne sais qui m' arrête... ah! Ce fatal départ... Mais, s' il étoit encore au sein de ce rempart! Lucile. Madame, quel projet? Dieux! Et qu' osez-vous dire? Caliste. Je rougis des transports que le malheur m' inspire. Mais l' innocence est-elle encore en mon pouvoir? Allons, Lucile, allons; suivons mon désespoir. ACTE III SCENE I Caliste, Montalde. Caliste. Non, je ne puis souffrir le départ du perfide. Ne me demandez point quel intérêt me guide; Ce monstre, malgré moi, préside à mes destins. Qu' il demeure... il le faut. Montalde. Madame, que je crains... Caliste. Il fuit! Montalde. Déjà la voile aux vents abandonnée... Mais, de quel soin votre ame est-elle importunée? Ah! Que Lothario quitte à jamais ces bords! Cruel dans ses forfaits, il l' est dans ses remords. Caliste. Quel discours! Montalde. Pardonnez... votre vertu... son crime... Caliste. J' entends! Il a comblé le malheur qui m' opprime! De son lâche triomphe il a semé le bruit! On ose m' en parler! Montalde en est instruit! Ah! Du moins, inconnue au milieu de mes peines, Je cachois dans la nuit la honte de mes chaînes. Mais, qu' un monstre aux affronts dont il put m' accabler, Ajoute encor celui d' oser les révéler, Qu' il veuille que Caliste, en spectacle livrée, Aux yeux du monde entier vive déshonorée, Qu' il m' oblige à souffrir, dans ces momens d' horreurs, L' offensante pitié du témoin de mes pleurs, C' en est trop! Je succombe à cet excès d' injure! Montalde. Le repentir... Caliste. N' est point dans son ame parjure. Ô ciel! Et sur nos bords j' allois le retenir! Non, non: je m' abandonne à mon triste avenir. Ah! Tout cède au tourment de le voir, de l' entendre! Qu' eût-il fait, après tout, et qu' en pouvois-je attendre? Sa haine et son amour ont d' égales fureurs. Oui, qu' il fuie et me livre à toutes mes douleurs. Le regret n' a point part au courroux qui m' anime, Il est affreux d' aimer ceux que l' on mésestime. Montalde. Lothario... Caliste. Qu' il parte... il est un ciel vengeur! Sur ces mers, où déjà l' entraînoit son malheur, Que son vaisseau, brisé par l' effort des orages, Le laisse, sans secours, éloigné des rivages! Que d' écueils en écueils, de rochers en rochers, Sa mort se multiplie ainsi que ses dangers, Et qu' enfin le tonnerre, ouvrant le sein des ondes, Le consume englouti sous leurs vagues profondes. Vous, foible et digne ami du tyran que je hais, Vous m' avez fait rougir... ne me voyez jamais. Montalde, en s' éloignant. Respectons sa douleur. SCENE II Caliste. Cruelle destinée, Je suis donc sans retour à tes lois enchaînée! Du gouffre de mes maux de quel côté sortir? Quoi, partout des forfaits! Partout le repentir! Dans le temple où m' entraîne un père inexorable, Il faut m' humilier sous le joug qui m' accable; Il faut à mon pays sacrifier l' honneur. Tout, jusqu' à la vertu, coûte un crime à mon coeur! D' un sexe impérieux esclaves que nous sommes, Dépendrons-nous toujours du caprice des hommes? Dans eux les noms sacrés et de père et d' époux, Nous cachent des tyrans ou des maîtres jaloux. Heureuses, cependant, lorsque notre imprudence Des titres de l' amour n' accroît point leur puissance! Ces fiers adorateurs, ces superbes mortels, Sous le faux nom d' amans sont encor plus cruels. SCENE III Caliste, Lucile. Caliste. Qu' a-t-on dit? Que sais-tu? N' est-il plus d' espérance? Lucile. Madame, le temps fuit, et le moment s' avance. Caliste. Altamont et mon père? Lucile. Ils sortent de ces lieux, Le courage et l' amour éclatent dans leurs yeux. Caliste. Marchons donc aux autels où m' attend l' infamie, Et là chargeons le ciel des horreurs de ma vie. SCENE IV Caliste, Lothario, Montalde, Lucile. Lothario. Non, je ne reçois point ses barbares adieux. A Montalde qui se retire. Ami, veille sur nous. Caliste. Où suis-je? Hélas! Lothario. Tes yeux Ne peuvent soutenir ma funeste présence: Au ciel épouvanté tu demandes vengeance; Mais je viens te l' offrir. Caliste. Lucile, soutiens-moi. Lothario, présentant un poignard à Caliste. Prends ce fer vengeur, frappe et calme ton effroi. Caliste. C' est moi qui veux la mort, moi qui vis méprisable. Cruel, Montalde sait... Lothario. Que je suis seul coupable. Toi, mourir!... si je fus et barbare et jaloux, Si la peur de te perdre égara mon courroux, Tremble, n' augmente point le trouble où je me livre. Ton coeur est innocent, il est pur, tu dois vivre. Tu le dois, je le veux. Caliste. Hélas! Ces tristes jours, Dont ta flamme odieuse empoisonna le cours, À de nouveaux périls tu les livres encore. Mon père... Lothario. Le barbare! Ah! Combien je l' abhorre! À mes vrais sentimens garde-toi d' imputer Les coupables excès où j' ai pu m' emporter. Ton père!... va, sans lui l' amour t' eût respectée. Sur l' heureux Altamont sa faveur arrêtée, Son choix, qui du perfide autorisoit les voeux, L' aspect de mon rival, son audace, ses feux, Tout frappa mes esprits d' une fureur soudaine: Le crime de l' amour fut commis par la haine. Ne crois pas que je veuille excuser mes transports; Tremblant, désespéré, suivi de ses remords, L' amant impétueux, qui te plaint, qui t' outrage, Frémit à tes genoux de douleur et de rage. Tu le connois, pardonne et crains de l' irriter. Caliste. Le refus de la mort peut seul m' épouvanter. Ah! Si de la pitié la voix plaintive et tendre À ton ame inflexible eût pu se faire entendre, Ton bras auroit fini mes jours infortunés, Mes lamentables jours au mépris destinés. Tant d' affronts, tant de maux n' ont-ils pu te suffire? Penses-tu m' émouvoir, penses-tu me séduire Par ces larmes, ces cris, ces vains emportemens, Prestige accoutumé des vulgaires amans? C' est en vain que ta rage, au comble parvenue, Sous le nom de remords se déguise à ma vue. Au travers de ce voile, utile à tes fureurs, Je lis tes noirs chagrins, tes honteuses douleurs, Barbare, qui peut-être, en implorant ta grâce, Gémis de ma vertu plus que de ton audace. Né fourbe, né cruel, nourri dans les forfaits, Tu respires ma honte, et ne m' aimas jamais. Lothario. Je ne t' ai point aimée!... arrête! Cette injure Mêle trop d' amertume aux regrets d' un parjure. Amant audacieux, sans honneur et sans foi, J' ai mérité ce titre, et je l' attends de toi. Mais nier mon amour, désavouer ma flamme, Croire ton infortune étrangère à mon ame, Quand je remplis ces lieux des cris du repentir, Quand je sens tous les maux qu' un mortel peut sentir; Ne voir dans mes douleurs que des peines légères, Dans des larmes de sang voir des pleurs volontaires; C' en est trop! Tu m' as fait, par ces nouveaux transports, Souffrir plus que mon crime et plus que mes remords. Caliste. Fuis donc, et loin de moi remplis ta destinée. Pars. Lothario. Ah! Qu' ordonnes-tu? Caliste. Laisse une infortunée, Je me livre à mon sort, je t' abandonne au tien. Fuis, dis-je... je rougis de ce lâche entretien. Lothario. Quel trouble! Caliste. Je m' arrache au crime où tu m' entraînes. De ton fatal aspect purge les murs de Gênes. Crains mon père, crains-moi, ne revois point ces lieux: Va, pars, meurs, je mourrai; voilà tous mes adieux. Lothario. Je ne te quitte point: à ces cris, à ces larmes, À la mort, dont les traits défigurent tes charmes, J' entrevois des malheurs que tu veux me cacher. Ton ame dans mon sein n' ose les épancher. Mais j' en crois ce courroux, ces plaintes, ces menaces. Mes yeux plus éclairés s' ouvrent sur tes disgrâces. Sciolto... son nom seul glace mes sens d' effroi! Que fait-il, et d' où vient qu' il s' éloigne de moi? Peut-être t' accablant du poids de sa colère... Ah! Je cours me venger. Caliste. Et de qui? Lothario. De ton père. Tu pleures! Ah! Pardonne au trouble où tu me vois. Malheureux, je menace et supplie à la fois! Indigne de t' aimer, je sens que je t' adore; Je redoute un rival, ou plutôt je l' abhorre. Dans ce désordre affreux retiens ici mes pas: Que sais-je? Je craindrois d' ensanglanter mon bras. Eh bien! Ose venger l' amour et la nature. Caliste, que ce fer, teint du sang d' un parjure, Atteste au monde entier mes remords, tes vertus; Préviens un furieux qui ne se connoît plus. Caliste. N' en doute point, ingrat; j' ai désiré ta perte. À mes voeux empressés les mortels l' ont offerte: Le ciel, moins équitable, a pu la négliger; Que dis-je? Il m' intéresse à ton propre danger. Je n' envisage, hélas! Dans ma triste vengeance, Qu' un malheur plus certain, des maux sans espérance, Et, libre d' obtenir ta fuite ou ton trépas, Mon coeur intimidé ne les accepte pas. Tout se présente à moi sous un aspect barbare! Ces armes... ces soldats... ces vaisseaux qu' on prépare... Dans le piége où tu cours, mes pas embarrassés... Que sais-je?... mes sanglots doivent t' en dire assez. Quelle femme jamais fut plus infortunée? De quels liens affreux m' as-tu donc enchaînée? L' instant qui doit les rompre est horrible pour moi. Lothario. Quel étrange discours? Achève, explique-toi. Ces mots interrompus... Caliste. Dans ma douleur extrême, Sais-je ce que je dis? Je m' ignore moi-même. Lothario. Ah! Détermine... Caliste. Eh bien! Je n' ai plus qu' un espoir, D' autant plus incertain qu' il est en ton pouvoir; Voudras-tu le remplir? Lothario. ô doute qui m' offense! Quel est-il? Parle, et cède à mon impatience. Commande, exige tout. Caliste. Abaisse ta fierté. Viens aux genoux d' un maître et d' un père irrité; Suis mes pas, tu le dois: viens m' épargner un crime. Mais, jure... Lothario. Que dis-tu? Le tyran qui m' opprime, Me verroit à ses pieds baisser un front soumis! Caliste. Quoi! Tu peux balancer? Lothario. Il est vrai, je frémis. Mais, tu le veux... je cours... quel crime?... ah! Le perfide! Que lui dirai-je? Hélas! Caliste. Laisse à ma voix timide, Laisse à mes cris plaintifs le soin de l' attendrir. Va, ce n' est pas à toi de vouloir le fléchir, Malheureux, qui t' armant des bienfaits de mon père, Ravis à son amour la fille la plus chère. Dissimule ta haine, et du moins à ses yeux Affecte les respects dont tu trompas mes feux. Lothario. À quel abaissement l' amour va me réduire! Ta bouche me l' ordonne, et je dois y souscrire; Mais, après cet effort sur mon orgueil, sur moi, Puis-je implorer ma grâce et l' obtenir de toi? Caliste. Qu' oses-tu demander? Dans ta fureur extrême, Ne m' as-tu pas rendue indigne de toi-même? Méprisable à tes yeux, aux yeux de l' univers, J' irai loin de ces murs, dans l' ombre des déserts, Ensevelir ma vie et ton crime et ma honte. Heureuse, si le ciel, par la mort la plus prompte, Retranche au gré des voeux de ce coeur opprimé, Les jours où je te hais et ceux où je t' aimai! Mais, le temps presse, viens. Lothario. Oui, je te suis. SCENE V Caliste, Lothario, Montalde. Montalde. Arrête. Au fer des assassins vas-tu porter ta tête? De gardes, de soldats ce palais est rempli. Je te sauve à regret. Lothario. Mon sort est accompli. Je péris trop heureux. Montalde. Eh quoi! Loin de te plaindre... Lothario. Va, ma mort est trop belle, et je ne puis la craindre. Caliste, il est donc vrai? Tu plaignois mes malheurs! Ton père veut ma tête et tu verses des pleurs! Caliste. Qu' entends-je? Jour affreux! Lothario. Qu' il vienne et me punisse, Je mourrai... tu vivras... on nous rendra justice. SCENE VI Caliste, Lothario, Montalde, un génois de la suite De Sciolto. Le Génois. À Caliste. Apercevant Lothario. Madame... vous, seigneur, tranquille en ce palais! Doria, sur la flotte accusant vos délais, Se plaint d' une lenteur qui l' enchaîne au rivage. On vous attend; volez. Lothario. Quel étonnant langage! Le Génois, à Caliste. Vous, madame, aux autels allez joindre un époux. Caliste. Malheureux, qu' as-tu dit? Le Génois. Altamont... Caliste. Laissez-nous. À Lothario. Eh bien! Tout est connu: tu vois ma destinée. Lothario. De cet indigne hymen la pompe est ordonnée? Caliste. De ton funeste amour voilà quels sont les fruits. Heureuse, cependant, si ta haine... Lothario. Poursuis, Ou plutôt, cours, ingrate, aux autels du parjure. Va, tu n' entendras plus ni plainte ni murmure. Après un silence. C' est donc à ce dessein qu' on pressoit mon départ? La fête commençoit et je fuyois trop tard. On craignoit que mes mains, vengeant tes perfidies, Ne troublassent le cours de ces noces impies. À ces coupables noeuds ton coeur a consenti. Le temple... tout est prêt... que ne suis-je parti! Non, non, je ne veux point rompre cet hyménée. Va rejoindre l' époux à qui tu t' es donnée. Ma juste inimitié se ranime aujourd' hui. Que ta honte me venge et retombe sur lui. Caliste. Oui, j' embrasse en mourant l' écueil où je me brise: Je vois qu' en vains efforts mon désespoir s' épuise; Je vois tous les malheurs dont tu vas m' accabler. Ô ciel! Quel vain prestige avoit pu m' aveugler! À ces lâches transports il eût fallu m' attendre. Je frémis à ta vue et frémis de t' entendre. N' importe, viens au temple, et là, d' un oeil serein, Observe si mon coeur suit le don de ma main. Lothario. Moi, souffrir cet hymen! Tu l' espères peut-être; Tu me hais... mais, enfin, je veux punir un traître. Si jamais à l' amour un plaisir fut égal, Je le sens, c' est celui d' immoler son rival, D' arracher de son coeur le coeur de son amante. Ah! Je vais le goûter, et ma rage contente Dans ce jour de terreur ne suspendra ses coups Qu' après avoir uni ton père à ton époux. Caliste. Barbare! Lothario. C' en est fait. SCENE VII Sciolto, Caliste, Lothario, Montalde, gardes. Sciolto, à Lothario. Toi dans ces murs, perfide! Viens-tu pour m' y braver? Quelle fureur te guide? Au palais des tyrans porte tes pas impurs; Ou plutôt vers le port... Lothario. Je reste dans nos murs; Tremble! SCENE VIII Sciolto, Caliste, Lucile, gardes. Sciolto. Parle, à tes yeux quel motif la ramène? Caliste. Ne connoissez-vous pas son amour et sa haine? Caliste à vos projets cesse de s' opposer; Mon père, de ma main vous pouvez disposer. Lothario vous brave, et sa rage égarée Ose encor menacer votre tête sacrée. Donnez, seigneur, donnez ou retenez ma foi; Songez à vous sauver, vengez-vous, vengez-moi. SCENE IX Sciolto, gardes. Sciolto. Que dois-je présumer? ô père déplorable. Quoi! Mon sang! Quoi! Ma fille... elle seroit coupable! Tant de soins, tant d' amour n' auroient... ciel! SCENE X Sciolto, Altamont, gardes. Sciolto. Ah! Mon fils! Lothario demeure, et nous sommes trahis. Altamont. Je le sais; mais Caliste, à vos ordres soumise, Va nous suivre aux autels, et tout nous favorise. Les traîtres périront. Sciolto. Il n' y faut plus penser. Altamont. À d' illustres desseins pourquoi donc renoncer? Un ennemi de plus, si foible dans sa haine, De vos vastes projets doit-il rompre la chaîne? Ah! Qu' il reste en ces lieux: je sens que mon courroux S' irrite, impatient de lui porter mes coups. Du mépris des tyrans donnons l' exemple au monde: Un peuple libre et fier dans ces murs nous seconde; Fiesque et Doria commandent dans le port: Nos heureux conjurés sont les maîtres du fort. Enfin, n' avons-nous pas, pour venger la patrie, Ces braves habitans des monts de Ligurie; Qui, du haut des rochers cultivés par leurs mains, Fondent sur les tyrans et changent nos destins? Sciolto. Oui, j' embrasse un parti cruel, mais nécessaire. De nos desseins peut-être on connoît le mystère: Peut-être à nos tyrans sont-ils sacrifiés. Dans des temps orageux ces murs fortifiés, Du moins à leur abri nous permettront d' attendre Un peuple de vengeurs armé pour nous défendre. Au temple et dans ces lieux disposez mes soldats. Mon fils, puisqu' il le faut, soyons prêts aux Combats. ACTE IV SCENE I Lucile. Ô triomphe du crime! ô jour épouvantable! Plus d' honneur, plus de gloire, et Caliste est coupable! Caliste est dans le temple; elle-même a voulu L' hymen que rejetoit son coeur irrésolu. Tantôt, malgré mes pleurs, inflexible et sévère, Sa vertu résistoit aux volontés d' un père: Et lorsque Sciolto veut révoquer ses lois, Elle exige des noeuds dédaignés tant de fois: Mais, pourquoi sa douleur, plus sombre et plus tranquille, Vient-elle d' éloigner sa fidèle Lucile? Pourquoi ne puis-je au temple accompagner ses pas? Ces apprêts de la mort, cet hymen, ces combats, Caliste, qui, peut-être éperdue, égarée, Saisit l' instant d' armer sa main désespérée, Tout me remplit d' effroi... seule dans ce palais, Je frissonne... je cours et ne sais où je vais. Mais quel mortel ici fond et se précipite! Vient-il mettre le comble au trouble qui m' agite? SCENE II Montalde, Lucile. Lucile. Ah! Montalde! Montalde. Caliste est-elle dans ces lieux? Parlez. Lucile. Que voulez-vous? Montalde. Parlez, au nom des cieux! Venez, guidez mes pas vers cette infortunée. Lucile. Caliste est aux autels. Montalde. Non, non, plus d' hyménée. Lucile. Ô ciel! Se pourroit-il... Montalde. Entendez-vous ces cris, Ce choc tumultueux d' armes et de débris? Caliste!... son malheur m' arrache encor des larmes! Ah! Si vous l' aviez vue, au milieu des alarmes, Embrasser les autels pour l' hymen préparés, Frapper, meurtrir son sein... Lucile, vous pleurez! Oui, pleurez... voyez-la, victime involontaire, Aux genoux d' Altamont, aux genoux de son père, Loin d' oser prononcer de coupables sermens, Ne pousser que sanglots, que longs gémissemens. Du torrent de ses pleurs leurs mains sont arrosées. Du temple, cependant, les portes sont brisées: Lothario paroît suivi de ces vengeurs, De ces mêmes brigands vendus à ses fureurs; Il se fait jour, il entre au fond du sanctuaire. Mon criminel ami, d' une main sanguinaire, Saisit Caliste aux yeux du pontife en courroux. Que d' affreuses clameurs! Que d' effroyables coups! Sciolto, qui sans doute avoit prévu l' orage, Menace, et donne enfin le signal du carnage. Des antres du trépas, de ces noirs souterrains Où la mort sous le marbre enferme les humains, Soulevant tout à coup ces tombes révérées, Sortent des légions au combat préparées. Figurez-vous Caliste au milieu des poignards, Le front pâle, l' oeil sombre et les cheveux épars, Courir et s' élancer, se jeter pour barrière Entre Lothario, son époux et son père, Retenir tour à tour leurs bras ensanglantés, S' écrier en pleurant: " arrêtez! Arrêtez! C' est Caliste, c' est moi qu' il faut qu' on sacrifie, Moi qui vous trahis tous, qui déteste la vie! " On répond à ces cris par ces cris différens: Vive la liberté! Périssent les tyrans! Frégose alors, Frégose, en prêtre sacrilége, Vient souiller du lieu saint l' auguste privilége. Le beau-père, le gendre et son cruel rival, Gêne entière combat dans ce moment fatal. Lucile. Au milieu des horreurs de ce trouble funeste, Que fait Caliste?... hélas! Que m' importe le Reste? Montalde. Et voilà le motif qui m' amène en ces lieux: J' ai cru que ce palais l' offriroit à mes yeux. Pendant ces mouvemens du temple elle est sortie; Lothario suivoit sa marche appesantie; Peut-être épioit-il l' instant de l' enlever. SCENE III Caliste, Lothario, Montalde, Lucile. (Lothario poursuit Caliste, et l' arrête lorsqu' elle Est vers le milieu de la scène; Montalde s' oppose Aux efforts de Lothario.) Montalde. Arrête. Lothario, furieux. Laisse-moi. Montalde. Non, je veux t' observer. Lucile. Courons vers Sciolto. Caliste, se jetant dans un fauteuil. Suis-je assez confondue? Quoi! Tu poursuis encore une femme éperdue! Monstre, sors de ces lieux. Lothario. Non, ne l' espère pas. La vengeance et l' amour m' attachent sur tes pas. De ton hymen, ici, je veux laver l' outrage. Caliste. Eh bien! Venge-toi, frappe, épuise enfin ta rage. Lothario. Je dédaigne tes cris, perfide: tu n' as plus Cet empire usurpé par tes fausses vertus, Ce pouvoir inconnu, cet ascendant suprême Que mon coeur étonné te donnoit sur lui-même. Je viens de t' arracher des bras de ton époux; Le crime désormais est égal entre nous. Tu perds par ton hymen le droit de me confondre; Je t' accuse à mon tour, c' est à toi de répondre. Caliste. Quoi! J' étois réservée à ce comble d' horreur! Du moins, en l' arrachant, n' avilis point mon coeur! Tu m' accuses, barbare, et si l' on veut t' en croire, J' ai cherché dans l' hymen mon bonheur et ma gloire, Moi-même de ces noeuds je formai le tissu. Tigre, que les rochers dans leurs flancs ont conçu, Ne pouvois-tu tantôt lire ma résistance Dans mes pleurs, dans mes cris, même dans mon silence? Juge si cet hymen me remplissoit d' effroi: Cruel, j' ai souhaité qu' il fût rompu par toi, Par toi qui, n' inspirant ni l' amour ni l' estime, Aux vertus d' Altamont n' opposes que ton crime, Qui n' as sur ton rival que l' avantage affreux D' avoir trompé le coeur qu' il voulut rendre heureux. Ta haine pour mon père, inflexible, obstinée, Aux pieds de nos autels malgré moi m' a traînée. J' ai cru que Sciolto, poursuivant ses desseins, T' uniroit aux tyrans combattus par ses mains; J' ai cru que dans le trouble où Gênes est plongée, Je serois aisément ou perdue ou vengée. Le ciel anéantit et l' un et l' autre espoir. Je vis encore et vis soumise à ton pouvoir. Non que de mon hymen la honte prévenue, Te rende désormais plus coupable à ma vue. Mais que t' a fait mon père, et pourquoi ta fureur L' a-t-elle environné du glaive destructeur? Hélas! Il ignoroit que tes feux sacriléges Avoient sur Altamont de honteux priviléges? Des tyrans qu' il combat ne deviens-tu l' appui Que pour l' assassiner et me perdre avec lui? J' espérois... Lothario. Connois donc le pouvoir de tes larmes. Cette ville est en proie au tumulte des armes. On attaque, on repousse; une égale valeur Ne laisse aucun parti ni vaincu ni vainqueur. La victoire étendant ses ailes incertaines, Plane, sans se fixer, sur les remparts de Gênes. Je puis seul décider des destins de l' état, Favoriser le doge ou servir le sénat. Un signal, un seul mot échappé de ma bouche Pourroit... n' irrite point un mortel né farouche; Et si de Sciolto tu veux sauver les jours, Viens, suis-moi. Caliste. Dans quels lieux? Parle, achève et j' y cours. Lothario. À ces mêmes autels parés pour mon injure Viens me jurer la foi que mon amour te jure. Viens m' unir à ton sort par un noeud solennel, M' épouser, en un mot. Caliste. T' épouser! Toi, cruel! Lothario. Ton père à ce prix seul obtiendra la victoire. Caliste. Un triomphe à ce prix seroit acquis sans gloire; Il m' en désavoueroit. Lothario. Ingrate, que dis-tu? Caliste. Je ne me pare point d' un faste de vertu. Voici l' affreux moment où tu dois me connoître: Perfide, je t' aimai, j' en rougis; mais peut-être Le ciel attachoit-il le bonheur de mes jours À celui de te plaire et de t' aimer toujours. Mais tu sais quel affront j' ai reçu de ta rage, Et ma main deviendroit le prix de cet outrage! Dût ton bras ou la foudre ensanglanter ces lieux, Dût Caliste elle-même en ce jour odieux, Sur les restes fumans de sa famille entière, Mourir de mille morts et mourir la dernière, J' ose ici t' annoncer ma haine et mes refus. Qui me put avilir ne m' estimeroit plus, Et dans les longs dégoûts d' un bonheur légitime, Rougiroit d' un hymen précédé par le crime. Rien n' égale l' horreur de m' unir avec toi. Montalde. À quels titres peux-tu redemander sa foi? Les tiens ne sont fondés que sur la violence, Malheureux, qui toujours opprimant l' innocence, Crois par des attentats justifier tes droits, Qui place sous ses yeux, pour contraindre son choix, Près des flambeaux d' hymen la torche funéraire, Et mets encore à prix la tête de son père! Lothario. La cruelle! Ses voeux vont être satisfaits: Pour la première fois je sens que je la hais. S' il lui restoit encor quelques droits sur mon ame, C' est dans des flots de sang que j' éteindrai ma flamme. Je vais punir... Caliste. Eh bien! Par mes funestes jours De tes assassinats commence ici le cours. De mon père irrité sauve-moi les approches; Épargne-moi ses cris, ses plaintes, ses reproches, Ses reproches affreux d' avoir trahi pour toi Le secret de l' état, sa tendresse et ma foi. Le poids de l' infortune entraîne vers le crime L' ame la plus constante et la plus magnanime. Mets un terme aux tourmens de mon coeur éperdu: Je tombe à tes genoux; que mon sang répandu... SCENE IV Sciolto, Caliste, Lothario, Montalde, Lucile. Sciolto. Lucile, il n' est plus temps... que vois-je? Quoi, ma fille Aux pieds de ce barbare avilit sa famille! Quel spectacle d' horreur s' offre encore à mes yeux? Caliste. Mon père! Sciolto. Fuis, perfide, et fuis loin de ces lieux. Tu m' as trahi. Caliste. Mon père! Sciolto. ôte-toi de ma vue. Caliste. Ne désespérez point votre fille éperdue. Sciolto. Tu m' as trahi, te dis-je, et le doge a vaincu. Frégose enfin l' emporte. Lothario. Il triomphe, dis-tu! Sciolto. Va de ce vil tyran partager la victoire. Il triomphe, il est vrai, mais sans honneur, sans gloire. Ministre audacieux, du haut de ses autels Il inspire la crainte aux timides mortels. Le fourbe tonne au nom du dieu qui le condamne; À l' abri d' un pouvoir moins sacré que profane, Ce monstre fait servir à son ambition Les dehors imposans de la religion. Le crédule génois tremble sous l' anathême. J' ai vu ce peuple esclave, ennemi de lui-même, Quitter mes étendards, revoler dans les fers, Adorer à genoux le tyran que tu sers. Va, cours, vole, te dis-je... et toi, fille infidèle, Dévoile à mes regards la vérité cruelle: Apprends-moi des forfaits que j' ai dû soupçonner; Vaincu, trahi par toi, rien ne peut m' étonner. Lothario. Caliste! Caliste. Puisqu' il faut que mon sort s' éclaircisse, Que la honte du moins soit ton premier supplice. Vous, mon père, croyez qu' il en coûte à mon coeur Pour porter le flambeau dans cette nuit d' horreur, Pour ouvrir à vos yeux l' impénétrable abîme Où j' ai caché long-temps les outrages du crime. Mais il le faut... hélas! Mon silence a produit Les maux accumulés dont la foule nous suit. Cette lettre fatale... Elle tire de son sein la lettre dont il est question au second acte, et dont le contenu est indiqué. Lothario. Arrête! Caliste. Non, perfide. De ton sort et du mien que ce moment décide. Seigneur, dans cet écrit mes malheurs sont tracés. Sciolto. Donne... quoi! Tu frémis. Caliste. Vous-même frémissez. Sciolto. Je reconnois les traits d' une épouse adorée. Il lit. Lothario. À quel emportement ta douleur s' est livrée! Caliste. Ô terre, entr' ouvre-toi: que ton obscurité Me dérobe aux regards d' un père épouvanté. Ah! Lucile, où fuir? Sciolto, tirant son épée, et s' élançant vers Lothario. Frappe, ou donne-moi la vie. Lothario, tirant aussi son épée. Fier et foible ennemi, que prétend ta furie? Sciolto. Frappe, te dis-je, ou meurs. Caliste, se jetant entre son père et Lothario. Arrêtez, inhumains! Ah! Tournez contre moi vos parricides mains. Elle tombe évanouie dans un fauteuil. Je succombe à mes maux. Sciolto. Que ce palais s' embrase! De ces murs écroulés que la chute m' écrase! Ô ma fille!... ce nom ne fait plus naître en moi Que d' affreux sentimens de douleur et d' effroi. Lâche, tu m' as rendu le plus malheureux père. Lothario. L' un et l' autre étouffons une aveugle colère: Sans m' excuser ici sur ta propre fureur, Je m' offre à réparer mon crime et ton malheur. Ah! Du moins, prends pitié de ta fille expirante: Qu' un lien plus heureux... Sciolto. Quoi! Ta bouche insolente Ose attester des droits acquis par des forfaits! Va, tu peux me haïr autant que je te hais. Ce coeur sait mieux que toi ce que l' honneur commande: Ce n' est point ton hymen que ma gloire demande; C' est ta mort: entre nous il n' est que ce traité. Si la loi des tyrans, si la nécessité Entraînoit aux autels ma fille infortunée, N' en doute point, cruel, ma main déterminée Sur le marbre du temple orné pour vous unir, Immoleroit Caliste, et sauroit t' en punir. Va, l' honneur offensé ne veut que des victimes. Lothario. N' impute donc qu' à toi ton opprobre et mes crimes. J' allois finir tes maux, et je vais les combler: Tu demandes du sang, et le sang va couler. Que dis-je? Je connois ton orgueil inflexible; Lui seul en ces instans rend ton ame sensible. Eh bien! Pour te punir il faut t' humilier: J' avois caché ta honte, il faut la publier; Je veux que mon rival de tes bienfaits rougisse, Et qu' immolé pour toi, lui-même te maudisse. SCENE V Sciolto, Caliste, évanouie, Lucile. Sciolto. Quoi! Le barbare encore insulte à ma douleur! Où va-t-il? Je frémis!... dieu puissant, dieu vengeur! Veille sur Altamont, et punis le coupable. Cher et fatal objet, ô fille déplorable, Caliste! Je devrois dans ce fatal moment Où son coeur oppressé se ferme au sentiment, Je devrois... quoi! Faut-il m' armer pour son supplice? Épargne-moi, grand dieu, ce sanglant sacrifice, Ou, si l' ordre éternel le réserve à mon bras, Donne-moi des vertus que je ne connois pas. Caliste. Où suis-je, et quelle voix me rappelle à la vie? Ô mon père, est-ce vous? Sciolto. Ton funeste génie Nous abandonne au glaive, et je crains qu' égorgé... SCENE VI Sciolto, Altamont, entrant l' épée à la main, Caliste, Lucile. Altamont. Nature, amour, honneur, enfin tout est vengé. Caliste. Ô ciel! Lothario... Altamont. Je triomphe, il expire. Ah! De quels attentats sa voix vient de m' instruire? Ma trop juste fureur le cherchoit dans ces lieux. Je l' aperçois... le crime étoit peint dans ses yeux. Je fonds sur le perfide, et lui-même il s' élance. J' ai plongé dans son sein le fer de la vengeance. Il ne lui reste plus, dans les bras de la mort, Que le poids des forfaits, et l' horreur du remord. Sciolto, regardant Caliste, et voulant pénétrer ses sentimens. Tu pleures! Tu le plains! Caliste. Vous observez mes larmes! Barbares... laissez-moi me saisir de ces armes. Elle se jette sur l' épée d' Altamont, qui s' oppose à ses efforts. Ah! Finissez les maux à mes jours attachés: Je l' aimois. Sciolto. Quel aveu! Caliste. C' est vous qui l' arrachez. N' en doutez point, cruels; sans votre tyrannie, Sans l' hymen dont j' ai dû craindre l' ignominie, Mon malheureux amour, combattu par l' honneur, Alloit s' anéantir au sein de ma douleur. L' ombre de ma retraite environnoit ma vie, Dans son obscurité vous m' avez poursuivie. On m' a rendue au jour, et mes yeux effrayés N' ont vu qu' un vaste abîme entr' ouvert sous mes pieds. À l' opprobre, aux affronts j' ai préféré le crime. J' ai trahi vos desseins... frappez votre victime. Sachez, s' il faut encore exciter vos fureurs, Qu' à Lothario seul je donne ici des pleurs. Il n' est plus: soit amour, soit la honte de vivre, Dans la nuit du tombeau Caliste veut le suivre. Elle sort. Sciolto. Oui, sans doute, et c' est là que je dois vous unir. Mais il faut disposer ton coeur au repentir. Va, j' en sais un moyen. SCENE VII Sciolto, Altamont, le génois. Sciolto, au génois. Quel trouble vous égare? Le Génois. À forcer le palais le doge se prépare. Lui-même aux assiégeans prescrit l' ordre fatal, Et de Lothario le nom sert de signal. On l' appelle à grands cris. Sciolto. Oui, je vais le leur rendre, Mais sanglant, tel enfin qu' ils auroient dû l' attendre. Malheureux! Nos vengeurs vont recevoir des fers. Nos fronts, chargés du joug, d' opprobres sont couverts. Fille ingrate, c' est toi qui combles nos murailles De ruines, de feux, d' horribles funérailles: Ta tête en répondra. Altamont. Quoi! Vous pourriez, seigneur... Sciolto. Les droits les plus sacrés sont les droits de l' honneur. La nuit vient, et déjà ses épaisses ténèbres Enveloppent ces lieux de leurs voiles funèbres. De l' ombre et du silence empruntons le secours. Au fond de ce palais, à l' abri de nos tours, Vendons à nos tyrans leur sanglante victoire. Au sein de l' infamie expirons avec gloire. Ce poignard dans mes flancs est près de s' enfoncer; Mais ce n' est pas par moi que je dois commencer. Allons. Altamont. Où courez-vous? ô trop malheureux père! Sciolto. Ah! Je ne le suis plus: ce nom me désespère. Altamont. Quels funestes desseins il me laisse entrevoir? Volons: pour les sauver il me reste un espoir. ACTE V SCENE I (le théâtre est tendu de noir, et n' est que foiblement éclairé. Une lampe pend au milieu. à l' un des côtés est une espèce de lit funèbre où est le corps de Lothario. De l' autre, on voit une table sur laquelle est une coupe empoisonnée.) Caliste, le génois de la suite de Sciolto. Caliste, au génois qui la conduit. Éclaircissez mon sort, parlez, rien ne m' étonne. Le génois sort. Où me conduisez-vous?... il fuit!... il m' abandonne! Caliste, après avoir considéré l' horreur du lieu où elle se trouve. Ces terribles objets dont mes sens sont frappés, Des voiles de la mort ces murs enveloppés, Ce lugubre flambeau dont le jour pâle et sombre Luit à peine et s' éteint dans l' épaisseur de l' ombre, Ce sinistre appareil, le silence, la nuit, Tout convient aux forfaits dont l' horreur me poursuit. Qu' il est dur, cependant, que la main paternelle Ait disposé pour moi cette pompe cruelle! Ah! Pour m' épouvanter, étoit-il donc besoin Que de ces noirs apprêts mon oeil fût le témoin? Mon père, accables-tu ta fille désolée? Apercevant le tombeau de Lothario, et levant le voile qui le couvre. Mais, qu' entrevois-je encor? Quel est ce mausolée? Hélas! Pour qui ce deuil, ces festons odieux? Auroit-on préparé... Lothario! Grands dieux! Fantômes de la nuit, redoutables ténèbres, Ô spectres qui traînez vos dépouilles funèbres, Des enfers avec vous dût sortir la terreur, Jamais de cet objet vous n' atteindrez l' horreur. Voyez-vous sur ce front, où se peignoit l' audace, Cette pâleur livide et ce froid qui le glace? Est-ce là le mortel dont le fatal amour Me coûte l' innocence, et la gloire, et le jour? De quel spectacle affreux me vois-je environnée? Elle s' éloigne du tombeau, et se trouve près de la table sur laquelle est la coupe. Mais à qui cette coupe est-elle destinée? Elle s' avance auprès de la table. Ah! C' est à moi sans doute... il est temps que mon coeur S' apprête au sacrifice exigé par l' honneur; Dans le fond de mon ame osons porter la vue. Mes malheurs, mes combats, ma honte inattendue, Mes sentimens de haine et ceux de ma pitié, La pesanteur du joug où mon sort fut lié, L' illusion, l' amour, mon hymen déplorable, Mon infortune, enfin, me rend-elle coupable? Oui, Caliste, tu l' es... le sénat dispersé; Dans son propre palais, Sciolto menacé; Frégose, ce barbare égorgeant ses victimes; Ton pays dans les fers: tremble, voilà tes crimes! Viens donc, ô mort, entends mon lamentable cri! Elle porte la main à la coupe. Viens, mes jours sont à toi!... mon père! SCENE II Sciolto, Caliste. Sciolto. La voici. Ô soutien des héros, amour de la patrie, Étouffe dans mon sein la nature attendrie. Qu' un père qui punit a besoin de vertu! Caliste. Relevons à ses yeux mon courage abattu. Qu' il reconnoisse en moi l' éclat de sa famille. Soyons digne de lui. Sciolto, froidement. Tu fus jadis ma fille. Caliste. Malheureux le moment où mon coeur égaré Cessa de mériter ce nom doux et sacré! Sciolto. Sais-tu que, dans la nuit, retenus par la crainte, Nos tyrans, pour forcer cette fatale enceinte, N' attendent que l' instant où dans l' obscurité L' aurore répandra sa première clarté? Sous nos murs démolis, sous nos tours embrasées, Ils vont ensevelir nos têtes écrasées, Ou, croyant te payer mes secrets découverts, En vainqueurs dédaigneux te proposer des fers. Le mépris ou la mort, voilà notre espérance. J' oppose à nos destins une vaine prudence. Altamont, loin de nous par son zèle entraîné, Peut-être en ces instans expire assassiné. As-tu prévu ces maux? Caliste. Ah! Pourquoi me les peindre? Je les ai tous causés; je vois ce qu' il faut craindre; Et ma honte... Sciolto. La honte est un de ces malheurs Que ne réparent point les regrets ni les pleurs. Involontaire ou libre, apprends qu' on mésestime Et celui qui la souffre, et celui qui l' imprime. Dis-moi: de tous les biens dispensés par le sort, Quel bien préfères-tu? Caliste. L' honneur. Sciolto. Sans lui? Caliste. La mort. Sciolto. J' applaudis à ton choix... ainsi donc ton courage De cette affreuse coupe a pressenti l' usage? Caliste. Oui, mon père, et, sans vous, ce bras déterminé Eût versé dans mon sein le vase empoisonné. Sciolto. Sur les bords du cercueil l' humanité succombe. L' oeil mesure, en tremblant, l' abîme de la tombe. Des lenteurs du poison le supplice à souffrir, Le regret de la vie et l' horreur de mourir, Tout peut t' intimider. Caliste. Eh bien! Frappez vous-même; Percez ce triste coeur qui vous craint, mais vous aime. Sciolto. Quand je compare, hélas! à des jours plus sereins L' horreur de cette nuit et nos cruels destins, Quand la pitié rappelle à ma triste mémoire Le temps de tes vertus et celui de ma gloire, Le temps où ma fierté rendoit grâces aux cieux D' avoir transmis en toi le sang de mes aïeux, Incertain, déchiré, je flotte et délibère. Je n' ose te punir, et frémis d' être père; Tumultueux combat où, d' une égale voix, La nature et l' honneur se disputent leurs droits? Ma fille!... ah! Malheureux! Caliste. Quoi! Vous versez des larmes! Sciolto. Les traits du repentir, ta jeunesse, tes charmes, Hélas! Tout m' attendrit! Caliste. La mort est mon espoir. Sciolto, portant la main à son poignard, et lui présentant la coupe en détournant les yeux. Eh bien! Je vais... mais, non! Tiens, prends, fais ton devoir. Caliste. Ah! J' y consens. Sciolto. Arrête! ô nature! ô tendresse! Ô ma chère Caliste, épargne ma foiblesse! Hélas! Je me croyois un coeur plus inhumain. J' ai tenu la balance avec un bras d' airain. Vengeur de mon pays, vengeur de ma famille, En juge indifférent, j' ai condamné ma fille. Ma farouche vertu se borne à cet effort. Mes yeux ne seront point les témoins de ta mort. Caliste. Pourquoi me fuir? Vos mains... Sciolto. Non, fille infortunée. Que ta seule vertu règle ta destinée. Le danger presse... entends ces cris sourds et confus. Caliste. Ô mon père! Sciolto. Je sors, et ne te verrai plus. Adieu, Caliste, adieu! Caliste. Suis-je encor votre fille? Sciolto. Oui, je t' aime toujours et te plains. Caliste. Le fer brille. Fuyez, de nos tyrans évitez le courroux. Sciolto. Je mourrai de ta mort, ou mourrai par leurs coups: N' importe. Caliste. Ayez pitié de ma douleur amère. Sciolto. Pour la dernière fois viens embrasser ton père. Caliste, en se jetant dans ses bras. Ô joie!... ô désespoir! Sciolto. Adieu!... je vais mourir! SCENE III Caliste. Oui, je n' aspire plus qu' au moment de périr; Mais quelle solitude enferme la victime? Hélas! Le remords seul accompagne le crime! Le plus vil des humains, au terme de ses jours, Voit d' autres malheureux lui prêter des secours, Et moi seule en ces murs, tremblante et consternée, De l' univers entier je meurs abandonnée. Le souffle de ma vie est prêt à s' exhaler: Regardant le tombeau de Lothario. Et c' est sur ce tombeau que mon sang doit couler! L' autel est, après tout, digne du sacrifice. Non, non: la mort pour moi ne peut être un supplice. Elle prend la coupe. Que sais-je? En préparant ces poisons destructeurs, Peut-être que mon père y mêla quelques pleurs? Ah! Cette douce idée affermit mon courage. Elle boit le poison, et après un silence: C' en est fait, et la mort est enfin mon partage. Déjà d' un voile épais mes yeux sont obscurcis. Où vais-je? Où reposer mes pas appesantis? Où me traîner?... je cède... et ma force succombe. En s' égarant, elle est arrivée au pied du tombeau où elle se précipite. Mais où suis-je?... ah! Grands dieux! Au pied de cette tombe! Infortuné mortel, que je n' ose nommer, Dont j' ai plaint le trépas... que mon coeur put aimer, Au fond de ton cercueil tu triomphes encore: Plus coupable que moi, c' est toi que je déplore. SCENE IV Caliste, Lucile. Lucile. Ô père impitoyable autant que malheureux! S' élançant vers Caliste. Ah! Madame! Caliste. Il est fait, ce sacrifice affreux! Lucile, arrache-moi de ce tombeau funeste. Mourir près de mon père est l' espoir qui me reste. Lucile. Il n' est plus. Caliste. Il n' est plus! Lucile. Vainqueur de nos tyrans, Altamont l' eût sauvé du fer des assiégeans; Le fidèle Altamont venoit, couvert de gloire, Partager avec lui les fruits de sa victoire, Et suivi des héros les soutiens de l' état, Triomphant et vengé le conduire au sénat; Mais l' auteur de vos jours a craint de vous survivre: Il a cherché la mort. Caliste. Mon ame va le suivre. Honore ma mémoire, en plaignant mes malheurs. Victime de l' amour, de la vertu... je meurs. Source: http://www.poesies.net