Poèmes. Par Charles Beltjens. (1832-1890) TABLE DES MATIERES Le Condor captif. À Beethoven. Midi. Nox. Aurore. Sonnets à Lamartine. Vénus et Minerve. Tantale. Lamento. À l’Auteur des Chansons des Rues et des Bois. Inferno. Ursum Corda! Le Condor Captif. (1870) Excelsior. C’était le premier Mai, dans le Jardin des Plantes. Le matin parfumé riait, frais et vermeil; Son doux souffle courait sous les feuilles tremblantes, Comme un soupir d’enfant sortant de son sommeil. La rosée et le jour éclataient en féeries; Chaque fleur, tout brin d’herbe avait son diamant, Et, comme un vaste écrin semé de pierreries, Tout l’enclos scintillait dans l’or du firmament. Les arbres secouaient la nocturne paresse, De chaleur lumineuse heureux de s’imprégner; Le ciel bleu n’était plus qu’une immense caresse Où la terre éblouie aimait à se baigner. Les jets d’eau murmurants en gerbes prismatiques Au soleil s’élançaient plus luisants que l’acier, Accompagnés du choeur des oiseaux aquatiques, Ou des rugissements lointains d’un carnassier. Tout au loin, sous l’azur, la cité dont le faîte En un brouillard doré nageait confusément, Ruche énorme, aux splendeurs de la nature en fête Mêlait son éternel et sourd bourdonnement. La verdure, les fleurs, les bois, dans la lumière Qui leur versait à flots joie et vitalité, Aussi frais, aussi purs qu’à l’aurore première, S’enivraient de jeunesse et d’immortalité. C’était un de ces jours où tout chagrin morose En espoir s’évapore aux rayons du printemps; Où le vieillard lui-même, à l’odeur de la rose, Se rappelle, charmé ses rêves de vingt ans. J’errais seul, au hasard, sous les branches fleuries, Le coeur de molle extase et d’oubli pénétré, La pensée éperdue en vagues rêveries, Quand j’entendis soudain un cri désespéré, Un de ces cris d’angoisse, alarme épouvantable D’un être qui succombe au bout de tous ses voeux, Dont l’accent se prolonge en écho lamentable, Et d’horreur aux passants fait dresser les cheveux. La chanson des oiseaux qui vibrait gaie et vive, Suspendue à l’instant, s’éteignit par degrés, Comme dans un banquet, où se meurt un convive, Se taisent tout-à-coup les rieurs effarés. Les sinistres appels de cette voix mourante Retentissaient au loin, d’autres appels suivis; De l’endroit, d’où partait leur clameur déchirante, Je m’étais vivement approché, quand je vis, Dans sa cage de fer, grande et triste figure, Le Condor qui cherchait à fuir de sa prison : Les barreaux avaient peur de sa vaste envergure; On eût dit l’ouragan qui monte à l’horizon; Et l’on croyait ouïr, à sa voix sibylline, Comme aux jours disparus des chevaliers errants, Un de ces étrangers, debout sur la colline, Qui prédisaient la chute ou la mort des tyrans. Accourue en tumulte, une foule grotesque De niais radieux, de badauds aux fronts plats, Autour de l’animal tragique et gigantesque, Hurlait, gesticulait ou riait aux éclats. Quelques rares passants à ce navrant spectacle Assistaient d’un air triste, et, plaignant avec moi Le courage du fort brisé contre l’obstacle, Sentaient pour le captif un douloureux émoi. Avec son manteau fauve aux reflets de ténèbres, Ses yeux bruns qui dardaient un rayon fulgurant, Et le frémissement de ses ailes funèbres Qu’il secouait pareil au Phénix expirant. Devant mes yeux encor, -des spectateurs honnie, - Revit son imposante et sombre majesté, Jetant aux quatre vents son hymne d’agonie, Dont l’écho pour jamais dans mon coeur est resté. Sous les vibrations de ses ailes puissantes La poussière à ses pieds volait en tourbillons, Les arbustes courbaient leurs tiges frémissantes, Comme au souffle du vent les blés dans les sillons. On voyait se crisper ses serres convulsives Par la fièvre gonflant les muscles de son cou; Son perchoir monstrueux et les barres massives De son cachot tremblaient et craquaient; -tout-à-coup, Dans un cri formidable, il s’éleva, terrible, Comme s’il eût tenté d’en briser le plafond; Sa tête alla frapper la barrière inflexible Et, poussant un long râle, il tomba sur le fond. Tel qu’un ange déchu, les ailes pantelantes, Le colossal oiseau gisait silencieux; Par moment, relevé sur ses jambes tremblantes, Il geignait tristement, en regardant les cieux. Comme je contemplais, prosterné sur la pierre, Le superbe lutteur vaincu, mort à moitié, Une larme furtive humecta ma paupière, Et mon coeur attendri déborda de pitié. Te voilà donc, lui dis-je, ô toi que la nature Fit sortir de ses mains si puissant et si beau, Dans ta fière jeunesse, à la noble stature, Enseveli vivant dans ce morne tombeau! Oh! sur ces monts lointains dont la neige éternelle Couronne les sommets de sa blanche épaisseur, Où, guettant son absence, à l’aile maternelle, Pour te mettre à l’encan, t’a ravi le chasseur; Parmi les pics altiers des vastes Cordillères Que le ciel, s’il croulait, choisirait pour soutien, Là-haut, là-haut, bien loin de ces tristes volières, Quels beaux jours t’attendaient, quel sort était le tien! Enfant de ces hauts lieux gardés par le tonnerre, Dans leur splendide horreur grandir en liberté, Jusqu’au jour où leur cime, intronisant ton aire, À son tour aurait vu régner ta puberté; Le matin, quand le sud de sa croix triomphale Éteint devant le jour son grand phare étoilé, T’éveiller en sursaut, et, voyant la rafale T’entr’ouvrir l’infini par le brouillard voilé, Avec ta jeune épouse escalader les nues, Et, couple titanique et souverain des airs, Des sauvages pampas sondant les avenues, De leurs monstres hideux nettoyer ces déserts; Des hauteurs du Pérou que le soleil calcine, À midi, de l’espace aller fier conquérant, Aux flots du Niagara rafraîchir ta poitrine Et regagner ton gîte avant le jour mourant : Essuyer sur les rocs de ces hautains parages Ton grand bec satisfait de son royal festin, Et t’endormir le soir au dessus des orages, Bercé par l’aquilon, c’était là ton destin! De ta force à présent, sous cette grille immonde, La fierté se consume en impuissant chagrin, Et ton vol qui sans peine eût fait le tour du monde Un cercle de vingt pieds comme un étau l’étreint. D’une riche pâture on a beau dans ta geôle Régaler ton royal appétit; vainement Comme un enfant chéri le soleil te cajole : Veuf de ta liberté, tu languis tristement. Mais quand vient la saison où la suave haleine Du jeune Avril s’épand dans l’azur attiédi, Où la sérénité de l’atmosphère est pleine Des magiques parfums qui montent du Midi; Qu’un navire parti de ces brillants rivages Dans quelque port voisin vienne abriter ses mâts, Balançant les trésors, les fruits, les fleurs sauvages Et les bois odorants de ces heureux climats, Et qu’un souffle enjoué de la brise marine, À travers les barreaux de ce cachot fatal, Aux premiers feux du jour apporte à ta narine L’arôme inquiétant venu du sol natal, C’en est fait; que le joug endorme un coeur vulgaire! Le sang qui parle en toi regimbe sous l’affront; Tu tressailles pareil au grand cheval de guerre, Quand de son écurie il entend le clairon. Le grandiose aspect de tes Andes sublimes, Où parmi les volcans sont couchés tes aïeux, Où ta mère, nichée au bord des noirs abîmes, Couva tes premiers jours, surgit devant tes yeux; Et ton oreille entend, livrant en longs tonnerres Leur hymne pindarique aux grands vents orageux, La cataracte énorme et les bois centenaires Qui de ta belle enfance accompagnaient les jeux! Une immense espérance allume ta prunelle; Un long frisson d’amour parcourt ton dos nerveux; C’est le mal du pays qui soulève ton aile, Et vers ton cher Pérou tu sens aller tes voeux! Le pays, le pays! dans ta cage accablante, Fou de joie et d’horreur, c’est lui seul que tu vois! Chaque souffle du vent à ta fièvre brûlante En apporte de loin les parfums et les voix! Tu voudrais les revoir ces régions lointaines; Tu dis au vent qui passe : accours et viens m’ouvrir! Tu voudrais boire encore aux anciennes fontaines, Il te faut retourner au pays ou mourir! Si ton geôlier voulait; à ton vol athlétique Si de ton noir cachot les froids barreaux s’ouvraient, En un jour ton élan franchirait l’Atlantique, Au coucher du soleil les tiens te reverraient. La destinée, hélas! autrement en décide; Ce qui te reste à faire, infortuné géant, C’est de te résigner et d’attendre, placide, Que la mort te délivre et te jette au néant! Aujourd’hui te voilà, les deux ailes brisées, De ton stérile effort stupide, anéanti, Pauvre grandeur déchue au milieu des risées D’un peuple applaudissant le sort qui t’a menti. Demain tu renaîtras de ta chute et, paisible, Sur ce morne perchoir, pour y souffrir encor, Tu reviendras, pareil au perroquet risible, Empereur d’un théâtre où tu sers de décor! Pour ton malheur du moins le poète a des larmes; Je reconnais en toi, noble oiseau que je plains, Un symbole effrayant des pleurs et des alarmes Dont, sous le poids du sort, nos propres coeurs sont pleins. Nous aussi, nous mortels qu’une aveugle sagesse, Sans autre espoir, condamne aux terrestres séjours, En nous disant : vivez, usez avec largesse De l’heure qui s’enfuit, -d’où vient que certains jours, Entourés de plaisirs et de bouches rieuses, À travers les refrains des plus folles chansons, Nous entendons des bruits d’ailes mystérieuses Dont notre chair frémit et dont nous pâlissons? Quand même autour de nous la vie en fleurs foisonne, D’où nous vient ce dégoût, cet incurable ennui? Et quel est ce beffroi qui dans nos seins résonne, Plus triste et plus profond que la voix de minuit, Pareil à ces accords qu’avec de sourds murmures Exhale au vent du soir longeant les noirs coteaux, Dans la salle déserte où pendent les armures, La harpe ossianique au fond des vieux châteaux? Quand du bal rayonnant le magique vertige Devant nous se pavane aux sons des instruments, Quand l’essaim gracieux de cent beautés voltige, Et que le vin déborde aux verres écumants; Quand tout nous dit : amour, gloire, beauté, fortune, Quand la joie ensorcelle à la fois tous nos sens, Quel est ce trouble-fête à la voix importune Qui gâte nos concerts de ses mornes accents? Pourquoi ces pleurs soudains, ces pleurs de nostalgie, Mêlant leur amertume à nos bonheurs humains, Et qui font au milieu de la folâtre orgie La coupe de l’ivresse échapper de nos mains? C’est qu’un instinct sublime au fond de nous sommeille, Taciturne, immobile, aussi longtemps qu’il dort, Mais qu’un choc imprévu subitement réveille, Et fait crier d’horreur, semblable à ce Condor. Que faut-il? C’est la nuit, une fleur dont la brise Nous apporte en fuyant le triste et doux parfum, Invisible cercueil où, d’une aile surprise, Ressuscite un amour depuis longtemps défunt... C’est la flûte du pâtre assis dans la vallée, Évoquant par ses airs nos jours d’adolescent, Cher printemps dont la fleur au vent s’en est allée, Sans retour en allée au gouffre où tout descend! C’est une mélodie, une strophe éplorée, Où du coeur amoureux chantent les doux frissons, Qu’autrefois nous disait une bouche adorée, Qui n’a plus de sourire et n’a plus de chansons. C’est l’angelus lointain couvrant de ses volées Les feux du jour mourant sur les coteaux flétris, Lorsque le soir soupire autour des mausolées, Où sont couchés les morts que nous avons chéris. C’est dans le port, auprès du navire qui fume. Le signal précédant les suprêmes saluts; C’est le steamer qui fuit, emportant dans la brume Des amis que peut-être on ne reverra plus. C’est le cri des oiseaux de passage en automne, Quand l’hiver est prochain, partant vers d’autres cieux, Cri puissant qui soulève en nos seins qu’il étonne Un retentissement d’échos mystérieux! C’est toute joie, hélas! d’une ombre en deuil suivie; Tout ce qui brille un jour et meurt en ce bas lieu; C’est tout ce que l’on aime un instant dans la vie, Qu’on voudrait retenir et qui nous dit adieu! Aux palais d’Orient c’est la voix des prophètes Qui sortent du sérail, le coeur épouvanté, Criant de leur terrasse aux gardes stupéfaites : Vanité, vanité, tout n’est que vanité! Alors, à notre tour, d’une âpre inquiétude L’assaut vient nous saisir, poignant comme un remord, Nous entendons passer dans notre solitude Une effroyable voix plus triste que la mort. Que veux-tu, que veux-tu, toi dont rien sur la terre N’assouvit les désirs aux cris impérieux? Que faut-il à ta soif que rien ne désaltère, Et quel es-tu, chez nous, hôte mystérieux? Dans nos âmes qu’emplit ta voix sombre et plaintive, Dans nos coeurs par ton bec et tes ongles tordus, C’est toi qui veux rouvrir ta grande aile captive, Ô Souvenir, oiseau des Paradis perdus! Mai 1870 À Beethoven (1886) Magna testatur voce per ambras. Virgilius. J’écoutai, j’entendis et jamais voix pareille Ne sortit d’une bouche et n’émut une oreille. Victor Hugo. Quand des sommets glacés, où l’Hécla solitaire Ouvre en vaste entonnoir son effrayant cratère, Soupirail d’un enfer morne et silencieux, L’Ouragan, escorté de ses soeurs les Tempêtes, Vers l’azur qui s’ébranle aux voix de leurs cent têtes, Reprend son vol audacieux; Sous ses ailes vibrant à ses noires épaules, De l’aurore au couchant, de l’équateur aux pôles, Le ciel que le tonnerre emplit de sourds appels, Les fuyants, horizons du globe qui tressaille Et des Ilots mugissant, ainsi qu’une bataille Au sein des profonds archipels, Tout l’espace est à lui; -les continents énormes, Les villes dont la brume estompe au loin les formes, Les déserts étalant leur sauvage beauté, Cimes et profondeurs, vallon, montagne et plaine, Sombres forêts courbant leurs fronts sous son haleine, Tout reconnaît sa royauté. La foudre le précède, et les vagues marines, Hurlant comme une foule aux cent mille poitrines, Lorsqu’un triomphateur entre dans la cité, En concert formidable acclamant son passage, De leurs clameurs tonnant de rivage eu rivage Fout retentir l’immensité. S’il en prend fantaisie à sa course homérique, D’un seul coup d’aile il va d’Europe en Amérique, Et l’Islande sauvage, où partit sou élan, Du bruit de son essor tremble encore et résonne, Que déjà sous son vol en tumulte frissonne Toute la mer de Magellan. Quand repliant alors sa puissante envergure, Dans les rougeurs du soir, sur quelque rive obscure, Il finit, triomphant, son glorieux chemin, L’Océan à ses pieds secouant sa crinière, Comme un lion soumis devant le belluaire, Soupire et vient lécher sa main. Les miasmes ont fui, balayés par son aile; L’air embaumé murmure, et la nuit solennelle, Dans le ciel rajeuni, chastement dévoilé, Guidant les matelots qui voguent sur les ondes, Fait reluire à leurs yeux de clartés plus profondes L’azur de son dôme étoile. Ainsi, quand dans l’essaim de tes neuf Symphonies, O Beethoven, Orphée au front mystérieux, L’une ou l’autre, épandant ses larges harmonies, Gigantesque alouette, est envolée aux cieux; Quand l’éclatant prodige aux ailes colossales De sa voix titanique émerveille nos salles, Faisant vibrer sous lui, d’un vol impétueux, L’orchestre qui déborde en bruits majestueux, Comme à ce roi des airs les gouffres et les cimes, L’âme humaine est à toi, l’âme et tous ses abîmes; L’âme humaine! -océan plus sombre que celui Qui bouillonne à nos yeux sous la foudre qui luit, Plus hérissé d’écueils, plus semé de naufrages Que l’autre dans son lit n’a de flots et d’orages! Dans ce domaine obscur, par tous interrogé, Nul regard plus avant que le tien n’a plongé; Jamais aucun sondeur n’a dans cette eau profonde, Si loin que tu l’as fait, laissé filer la sonde; Nul bras, comme le tien, scruté d’un tel flambeau Les ombres du secret gardé par le tombeau, Que l’inflexible loi du destin qui nous mène Défend de pénétrer à la sagesse humaine. Et jamais autre voix n’en saurait raconter Ce que la tienne en put nous dépeindre et chanter; Oh! les divins instants que l’on savoure, extase Ineffable, bonheur que l’on boit à plein vase, Quand les effluves d’or de tes créations Se répandent sur nous, riches d’émotions, Et nous parlent, ainsi qu’aux plages effarées Les flots tumultueux des superbes marées! Tout ce que le silence au plus profond de nous Enveloppe de grand, de terrible et de doux : Les essaims fugitifs de brumeuses pensées, Visions de la nuit par l’aurore effacées, Les aspirations vers un ciel inconnu, Monde mystérieux dans nos seins contenu, Souvenir, espérance et vague nostalgie. Soudain tout se réveille au coups de ta magie. Tout se met à vibrer; -en soubresauts nerveux L’enthousiasme ardent fait dresser nos cheveux; Un lointain paradis luit dans un crépuscule; Une fièvre divine en nos veines circule; De tendresse et d’horreur nous frémissons, -nos yeux S’emplissent par degrés de pleurs délicieux, Et notre esprit, nos sens que ta musique enivre. Tout ce qui vit en nous, doublement se sent vivre! -Oui! lorsque traduisant ton génie inspiré, Pythonisse debout sur le trépied sacré, De ses plus beaux concerts ta Muse nous régale, C’est une volupté qui n’a point son égale, D’ouvrir, au gré des vents soufflant de toutes parts, Son âme à tous les bruits dans l’univers épars, A toutes les rumeurs sombres ou triomphales, Aux souffles des zéphyrs, aux souffles des rafales. Avec leurs mille accents, éplorés ou joyeux. Venant des profondeurs ou venant des hauts lieux. Et d’entendre à la fois, se déroulant ensemble, Comme deux vastes mers qu’un même lit rassemble, Dans un hymne de gloire et de fraternité, Les voix de la Nature et de l’Humanité! -Aussi, vienne un des jours, trop rares dans la vie, Où quelque ville en fête à tes chants nous convie, Tous ceux dont l’idéal, en ce siècle moqueur. Echauffe encor la tête et tait battre le coeur. Tous accourent en foule, et . dédaignant le monde. Loin du théâtre obscène, où la Venus immonde Epoumone à grands cris plus d’un vil histrion, Assiègent ton festin, ô noble amphytrion; Car la table est royale, et c’est, ô maître auguste, Le vin des forts, du vrai nectar qu’on y déguste. Que l’on boit à longs traits, et dont l’ivresse en feu Nous enlève à la terre et fait de l’homme un dieu! . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . O musique, pouvoir inexpliqué, mystère Que la science en vain scrute d’un oeil austère; Langue où le verbe cesse, où commence le cri Du gouffre que nul mot n’articule et n’écrit; Rendez-vous merveilleux où convergent dans l’ombre L’espace avec le temps, la forme avec le nombre, Et traduits en accords de leur mélange issus, Se pénétrant l’un l’autre en magiques tissus, Comme les flots couvrant les sables de la grève, Laissent apercevoir le réel sous le rève! Fleuve au large murmure, où cent peuples divers Viennent se retrouver des bouts de l’univers. Et que chaque homme ému jusqu’au fond de son être, Aussitôt qu’il l’entend, comprend sans le connaître! -Par quel rapport étrange et quel chemin subtil, Par quelle loi secrète, un tel accord fait-il, Eveillant mille échos dans nos fibres intimes, Chanter et résonner la joie aux cris sublimes, Et tel autre en sanglots éclater la douleur? Et d’où vient que le son, comme aux yeux la couleur, En détours inconnus arrivant par l’oreille, Sait parler à l’esprit une langue pareille? Si bien que nous voyons, lorsqu’en flots écumants L’orchestre ouvre l’écluse à tous ses instruments, Apparaître tantôt des ligures rieuses, Tantôt des visions graves et sérieuses! -Dans le scherzo badin le plaisir fugitif Secouant ses grelots, et, d’un rythme furtif. Amenant après lui la folie et sa danse, Et les masques joyeux sautillant en cadence; Et le sarcasme, fifre au rire étincelant, Qui sait punir les sots, et, comme un fouet sifflant, Sur le dos des bassons qu’en jouant il étrille, Faire claquer l’arpège et rebondir le trille; Et la plaisanterie, avec ses gais propos, Où la verve déborde, où le choeur des pipeaux, Des flûtes, des haut bois, des violons alterne Avec les cors profonds grondant d’un air paterne! -Puis, dans l’adagio plaintif et solennel. Le regret, le chagrin et le pleur éternel; -De ses doigts convulsifs, le désespoir livide Se cramponnant aux bords du gouffre où luit le vide; -L’amour doux et cruel, maître du coeur humain; Ange d’Eden qu’un jour on rencontre en chemin, Nous offrant quelques fleurs du jardin de délices, Pour nos larmes d’exil ent’rouvant leurs calices! -Et vous, désirs trompés aux sourires amers. Plongeurs, qui n’apportez du gouffre obscur des mers. Sans la perle ou la coupe aux promesses divines, Qu’un peu de sable pris au fond de ses ravines! -Dans un coin, à l’écart, la haine aux yeux ardents, Qui rêve la vengeance et qui grince des dents; -Puis, d’un sourire en pleurs consolant la souffrance, Montrant du doigt les cieux, l’immortelle Espérance; -Ici de blancs essaims d’Archanges radieux, Et là des groupes noirs de monstres odieux : Des goules vomissant, ave des bruits d’orage, Et la pluie et la grêle et la foudre et la rage : La forêt ténébreuse où, dans l’horreur du soir, Le passant croit entendre, ayant peur de s’asseoir. A travers le taillis du hallier qui murmure, Les pas mystérieux du stryge et du lémure! -Puis encor les tyrans, les martyrs, les héros, Et la procession sinistre des bourreaux; Et les veuves en deuil, les plaintives amantes, Et les traîtres cachant des poignards sous leurs mantes; Aux sons des harpes d’or, ou des lyres de fer, Montant au ciel, ou bien descendant à l’enfer; -Tous avec leurs discours, leurs gestes, leurs visages, Leurs crimes, leurs exploits, posant pour tous les âges, Dont les hommes futurs, ô sublime Louis, Comme nous, devant eux resteront éblouis; -Tous vivants, immortels; par ton souille olympique Doués d’une existence idéale et typique; Par ta main de géant d’un tel cachet frappés, Qu’en des traits plus saillants, plus justement drapés, Ceux-ci marqués d’opprobre et ceux-là de l’étoile, Un peintre ne pourrait les fixer sur la toile! -O prodige inouï! le maître souverain, Faisant parler les bois, les cordes et l’airain, Par son art formidable arrive à tel prestige Que l’esprit s’épouvante, et, saisi de vertige, Eperdu, s’interroge, et doute par instant Si par l’oreille émue il voit, ou s’il entend! . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Heureux, trois fois heureux! dira-t-on, le génie Qui trouve au fond de soi ces trésors d’harmonie, Et fait, par mille accords de voix et d’instruments, Eclater tout un peuple eu applaudissements, Mieux qu’aux temps orageux, dans Rome ou dans Athènes, L’éloquent Cicéron, le puissant Démosthènes; Mieux qu’un tragédien qui nous montre vivant, Par son air, sa parole et par son jeu savant, Un des types sortis des mains du grand Shakspeare; Jamais triomphateur, au faîte de l’empire Majestueusement traîné par huit chevaux, Jamais poète illustre, au milieu des bravos, Le laurier sur le front ainsi qu’une auréole, Descendant à pas lents du haut du Capitole. N’ont d’une multitude en pompeux appareil Goûté d’enthousiasme à celui-là pareil : Un tel enivrement touche à l’apothéose; L’homme s’évanouit; le maître grandiose Apparaît, ceint d’éclairs, dans un nimbe sacré, Et plus d’un jeune artiste au regard inspiré Qui cherche encor sa voie, avec un oeil d’envie Contemple son image. -A-t-il fouillé sa vie? -Sur les marches du trône où siège, radieux, Ce César, empereur parmi les demi-dieux, Voit-il encor percer l’ancien débris des claies? Sous son manteau do pourpre a-t-il compté ses plaies? A-t-il vu, l’entravant dans ses jeunes travaux, L’infâme chausse-trape, où d’impuissants rivaux Ont fait, à ses débuts, choir avec des huées Son jeune esprit prenant son vol vers les nuées? L’a-t-il, comme un Sisyphe, ardent à s’approcher Des fiers sommets de l’Art, vu rouler son rocher, Dévorant en secret la plus sombre torture Que puisse a l’être humain infliger la nature? A-t-il, pendant les nuits de décembre, assisté Aux lamentations de son coeur attristé, Quand plus rien désormais ne pouvait sur la terre Consoler l’abandon de ce grand solitaire? -Regardez cette bouche, aujourd’hui dans l’or fin Savourant l’ambroisie et le nectar sans fin; Sur ce coin ironique où la lèvre se plisse On lit le souvenir enfiellé du calice; Ces yeux d’aigle ont pleuré, consternés par l’affront, Les pleurs du désespoir, et sur ce noble front, Sous le laurier vainqueur du vol et des rapines On pourrait retrouver la trace des épines! O malheur! Jusqu’au fond noir poison consommé! Dans le martyrologe ô supplice innommé! Hideux raffinement du sort, rançon fatale A faire frissonner Ixion et Tantale! Dans l’empire des Sons ce maître illimité Fut en son plein Zénith frappé dé surdité!... -Est-ce qu’on s’imagine, ô tourment exécrable, Entre son oeuvre et lui ce mur inexorable? Par ce rempart d’airain, qu’il ne franchira plus, De sa création ce dieu lui-même exclus? Est-ce qu’on se figure, au milieu d’un musée, Rubens, roi des couleurs, dont la prunelle usée Cherche en vain, à travers un brouillard odieux, Ses grands tableaux, Kermesse immortelle des yeux? Ou Michel Ange aveugle et penché vers la tombe, Une dernière fois, à l’heure où le jour tombe, Conduit dans la Sixtine ou dans Saint Pierre, et là, Navré de ne plus voir ces murailles qu’il a D’innombrables splendeurs autrefois revêtues, Dans l’ombre en sanglotant tâtonnant ses statues? Lui, l’aède suprême, à la beauté des cieux Il lui restait encor d’assister par les yeux; Ce visible univers, dont il était le mage, Avec son âme encor conversait en image, Mais il ne vivait plus, pour ses chants à venir, Dans le monde des sons que par le souvenir. Sur la rive, où des flots du Danube arrosée, Vienne sourit, charmante , au sein d’un Elysée, Les beaux jours de printemps ou d’été, grave et seul, De son affreux malheur secouant le linceul, Il sortait. -O vallons, jardins, pentes fleuries, Aspect sauvage et doux des fuyantes prairies, Abîme ensoleillé du magique lointain Ouvrant ses portes d’or, quand le vent du matin Découvrant devant lui l’immense paysage, De bonheur et d’amour éclairait son visage! Paradis encadré de coteaux onduleux Que le fleuve ébloui baignait de ses flots bleus. Ourlant dans le soleil d’un bord de pierreries, Comme un manteau royal, leurs vertes draperies! Molles senteurs des prés, acres parfums des monts, Dont l’air pur à grands flots inondait ses poumons, Forêt, chênes touffus dont jadis les ramures Epandaient sur son front tant de profonds murmures, Tant de concerts d’oiseaux, et, dans l’ombre entendus, Des bruits si doux, pour lui sans plus d’espoir perdus! Frais viviers où glissait une brise plaintive Qu’il semblait écouter d’une oreille attentive, Et qu’il accompagnait, ivre de renouveau, Des longs accords vibrant tout bas dans son cerveau! Clairière au fond des bois, où sortaient des ravines. Le saluant en choeur, des figures divines, Qui, sur l’herbe imprimant leurs pas mystérieux, Fuyaient dans la lumière en lui montrant les cieux; Halliers profonds, rochers muets, grottes furtives, Riants taillis, sentiers aux mille perspectives, Jeux de lumière et d’ombre épars sur le gazon, Chatoyantes couleurs, grâces de l’horizon, Oh! comme il savourait d’une extase enivrée Tes beautés, ô Nature, et, l’oreille sevrée De ta voix vers laquelle il s’inclinait en vain, Plus tendre amant, buvait ton sourire divin! Comme il songeait! -suivant de regards idolâtres La bergère au milieu de ses agneaux folâtres, Et sur les verts étangs bordés de frais roseaux. Les grands cygnes neigeux, fleurs nageantes des eaux! Et les bruns moissonneurs à l’oeil fier, dont les bustes Dominaient les poitrails des étalons robustes, Et sur les chars faisant ployer leurs lourds essieux. Assises, les pieds nus, en essaims gracieux, Les glaneuses riant parmi les gerbes blondes De sentir les cahots des ornières profondes! O champêtres douceurs, Joie immense des champs! Près d’un humble ruisseau, sous des rameaux penchants, Comme il oubliait tout, même son infortune, Loin du fourmillement de la foule importune, Heureux de fuir la ville et son brumeux séjour. Au milieu des parfums et des splendeurs du jour! Puis, à l’heure où le soir, envahissant les mies, Fait naître en nous la soif des choses inconnues. Comme il se recueillait, tout pensif, regardant Les voiles qu’emportait le fleuve, et l’Occident, Gigantesque bûcher plein de flamme et de cendre, Où comme un roi mourant le jour allait descendre! Rentré chez lui, bientôt, devant quelques amis, Groupe vaillant et sûr, dans sa demeure admis, Tel qu’un peintre à sa toile, épris de son modèle, Rêveur, il s’asseyait à son piano fidèle. - -Les visions du jour, sous son crâne inspiré, Panorama chantant revivant par degré, Comme un vin généreux des raisins mûrs qu’on foule, En hymnes éclatants de lui sortaient en foule, Et du clavier sonore, où palpitaient ses mains, À pleins bords jaillissaient des accents surhumains; Par son art magistral les phrases cadencées, Oiseaux de paradis, traduisaient ses pensées, Et de leurs ailes d’or les ombres par instants Venaient se refléter aux fronts des assistants; Selon qu’il célébrait la douleur ou la joie, La tempête sinistre ou l’aube qui rougeoie, De ses chants, tour à tour sombres ou pleins d’attraits Les visibles échos se peignaient sur leurs traits. De plus près ses amis, retenant leurs haleines, L’entouraient, -et, pareils à des urnes trop pleines, Par son puissant génie enlevés jusqu’aux cieux, Epanchaient leur extase en pleurs silencieux. Sur les touches d’ivoire alors ses mains moins vives Ralentissaient leur jeu splendide, -ses convives Tout-à-coup le voyaient pâlir, son oeil profond, Tout plein de désespoir, se fixer au plafond, Et ses bras dans le vide en frissonnant s’étendre Vers une ombre qu’en vain il s’efforçait d’entendre! Adieu la Mélodie! adieu pour tout jamais Ta Muse aux blonds cheveux, qui de ses blancs sommets Descendait sur ton coeur, prophétesse ravie, Et fascinait ton âme, et faisait de ta vie Un tissu radieux de longs enchantements! Adieu, mer d’Harmonie où, comme deux amants Vous tenant embrassés, l’orchestre des abîmes Vous emparadisait parmi les Kéroubimes! Au milieu des accords séraphiques des flots Adieu sa voix céleste unie à tes sanglots, Et sous sa bouche en fleur la tienne extasiée. De ses baisers meilleux jamais rassassiée! Adieu! pour un mortel ton sort était trop beau! N’espère son retour qu’au delà du tombeau! -Ecce homo! -vivant, descends dans l’ossuaire, En guise de manteau drape toi d’un suaire, Et poursuis, couronné d’épines, dans ta main Un sceptre de roseau, ton lugubre chemin! Prends ta croix, suis le Christ dans sa route sévère! Ta résurrection n’est qu’au prix du Calvaire. Résigne toi, subis la loi du noir destin! En plein midi frappé vois Mozart qui s’éteint; Tous les deux sur nos fronts, perçant nos nuits obscures, Désormais vous brillez, immortels Dioscures; Mais avant de surgir dans les cieux étoiles. Par l’aile d’Azrael à votre insu voilés, Vous avez composé pour vos propres Ténèbres, Lui, son grand Requiem, toi, tes marches funèbres! Tout génie est martyr; -accablé de douleurs, C’est dans son propre sang arrosé de ses pleurs Que la gloire, vengeant l’outrage et l’anathème. De l’immortalité lui donne le baptême. -N’importe! il faut qu’il marche, il a sa mission; En avant à Florence, en avant à Sion, Toi, de l’exil aux pieds traînant la chaîne, ô Dante, Vengeur terrible, et toi, dont par la braise ardente L’Esprit sacra la bouche, et que, vivant lambeau, L’horrible scie en deux mettra dans le tombeau, Isaie, ô prophète à la voix irritée! Et toi, chantre géant du titan Prométhée. Toi qu’Athènes bannit, et que l’Humanité Inscrit au premier rang dans son droit de cité! Et toi, par la sottise et la bassesse immonde Tant bafoué, poète aussi grand que le monde, Divin Shakspeare! et toi, Corneille, à qui le prix Du pain quotidien semblait cher à Paris, Quand Versailles repu nageait dans les délices! Forçats sacrés, martyrs, videz vos noirs calices! Le pélican ne meurt qu’en versant jusqu’au bout Le pur sang de son coeur, et le Volcan qui bout Jamais n’éteint le feu dont son enceinte est pleine, Que le jour où sa lave a fécondé la plaine. Toi, Maître, quels sommets te fallut-il gravir, Quel immense ouragan parfois dut te ravir Loin du monde réel, -quels éclairs de leur flamme Entrouvrir à tes yeux ces arcanes de l’âme Où la passion lutte et pleine, aigle ou vautour, Pour que ton coeur ait pu nous jeter, tour à tour, Avec cette suave ou terrible harmonie, Et ces hymnes d’extase et ces cris d’agonie! Qu’il t’a fallu souffrir, aimer, douter, pleurer, Dans le silence obscur des nuits désespérer : Quel effort surhumain, de sueurs solitaires Dut inonder ton crâne et raidir tes artères. Dans ta lutte avec l’Ange où plus d’un succomba, Pour être avec Jacob triomphant du combat, Pour trouver ces accents de ta grande Neuvième, Où ton génie altier atteint son vol suprême; Concert où l’on entend, comme le bruit des flots, Gronder, rire, chanter, se plaindre en longs sanglots. Tout ce qui peut jamais, si grand qu’on la renomme, S’agiter dans la tête et dans le coeur d’un homme -Le superbe défi de l’âpre volonté Foulant d’un pied vainqueur l’obstacle surmonté; La noble ambition que le monde humilie : L’amour qui dans sa coupe enfin trouve la lie, Et l’ironie au rire amer, masque moqueur Qu’on met sur son visage, alors qu’au fond du coeur La chaste illusion pose, belle éplorée, Et clôt dans le cercueil sa chimère adorée! Et puis, après l’orgueil au geste menaçant, Fronçant vers le tonnerre un sourcil impuissant, La résignation qui, la tête inclinée, Accepte tes rigueurs, sévère Destinée, Et, le sourire en pleurs, écartant de la main Le morne désespoir qui l’accoste en chemin, Soeur attendrie, aux bras des doux regrets ses frères, Se console avec eux de tous les vents contraires; Mais aussi la révolte indomptable, l’essor Aquilin du désir qui s’indigne du sort, Et, dans l’affreux néant plutôt que de descendre, Ardent Phénix, renaît plus vivant, de sa cendre, D’un grand vol au soleil remonte épanoui, Et célèbre, enivré, sur un mode inouï, Dans la sphère idéale au mal inaccessible, La Joie, hélas! la Joie ici bas impossible! -Cette fille du ciel, inconnue aux humains Aurait peur de fouler nos lugubres chemins; Pas de vin assez pur ne croit sur nos collines Que boiraient sans frémir ses lèvres sibyllines; Pas une fleur sans tache où pourrait se poser Sans l’acre odeur du sang son lumineux baiser, Et son aile, fuyant nos discordes sans trêves, Ose à peine la nuit se risquer dans nos rêves. Mais, évoquée un jouir par ton frère Schiller, Tu la vis de si près passer dans un éclair, Que le nimbe, où sa gloire à nos yeux se dérobe, Fit tressaillir ton front au contact de sa robe, Et que ton coeur ému sous son vol de condor Se mit à résonner comme une harpe d’or. Tel qu’Orphée, aux accents de sa voix surhumaine, Sut ravir Eurydice à l’infernal domaine, Toi, nouveau Prométhée, à ses chastes autels Tu l’aurais enlevée, et parmi les mortels, Du ciel avec la terre annonçant l’hyménée, Tu l’aurais, souriante, en triomphe amenée, Si l’homme au paradis pouvait rentrer, vivant, Si l’Archange, debout sur le seuil, glaive au vent, Sentinelle placée aux abords du mystère, N’en défendait l’entrée aux enfants de la terre. Pourtant, maître sublime, aux chants consolateurs. Titan qui sous tes pieds abaissas des hauteurs Où l’air à nos poumons devient irrespirable, De ce divin séjour, qu’un voile impénétrable Cache à tous les regards, -grâce à toi, parmi nous, Des échos sont venus qu’on adore à genoux; Le croyant les écoute et murmure : j’espère! La veuve à l’orphelin dit : Dieu reste ton père; Et le tyran pâlit; l’esclave sent le droit Protester sous ses fers; le sceptique à l’oeil froid, Tout étonné, tressaille en essuyant ses larmes, Et l’athée à son tour, lui-même pris d’alarmes, Entend d’une voix sourde, en son coeur soucieux, Gémir « le dieu tombé qui se souvient des cieux ». O chantre sans égal, pic au milieu des cimes, Où de plus de hauteur l’oeil voit le plus d’abîmes, O poète, ô penseur, noble musicien Que désormais la terre appellera le sien, Voilà cette oeuvre immense, en sa vaste stature, Grande, idéale et vraie ainsi que la nature; Drame intime, profond, joyeux, plaintif, amer, Brillant comme l’azur, sombre comme la mer Et que tu déroulas de ta voix inspirée, Les pieds dans le chaos, le front dans l’empyrée! Gloire à toi, gloire à toi! -comme un arbre ses fruits, Le monde verra choir les empires détruits, Et les fiers conquérants suivis de leurs escortes S’en aller dans la nuit comme des feuilles mortes. Les siècles passeront; trônes, lois, moeurs, autels, Rien ne sera jamais stable chez les mortels. Avec leurs Panthéons, leurs dômes, leurs portiques, Fières de surpasser les Ninives antiques, Si superbes que soient les cités des vivants Jetant leurs millions de voix aux quatre vents, Le temps avec son char aux terribles ornières Les viendra niveler comme des taupinières, Et sur les noirs débris de leurs entassements Les autans jongleront avec leurs ossements. Au bout de leurs destins, malheureux ou prospères, Les rois iront dormir le sommeil de leurs pères, Et le bruit de leur nom chaque jour affaibli, Sans laisser un écho, s’éteindra dans l’oubli. -Mais toi; tant qu’ici bas de bonheurs ou de peines S’agiteront encor des poitrines humaines; Tant que le long des bois, l’ombre des soirs charmants Prêtera son silence à de jeunes amants : Tant qu’au pied des autels de blanches fiancées Courberont leurs fronts purs et leurs chastes pensées; Tant que sur les genoux des aïeuls triomphants Sautilleront, joyeux, de beaux groupes d’enfants; Tant qu’en habits de deuil des veuves désolées Regarderont la nuit les voûtes étoilées; Tant que des jeunes gens les coeurs pleins de fierté Battront pour la Justice et pour la Liberté, Maître tu régneras! ta majesté sans tache, Ton fier prestige auquel nulle ombre ne s’attache, Ton immense magie au charme si puissant, D’âge en âge toujours iront s’agrandissant. Grâce au progrès sacré, les sombres multitudes S’élèveront un jour jusqu’à tes altitudes, Et les haines d’en bas aux sinistres terreurs, Et talions d’eu liant, rancunes et fureurs. Eteindront à la lin leurs torches insensées Dans le Niagara de tes vastes pensées! Oh! maintenant qu’absous des terrestres soucis, Vêtu de pourpre et d’or, et sur un trône assis, Dans l’insondable azur de la clarté sereine Face à face tu vois la Beauté Souveraine; Maintenant qu’au milieu des sphères sans confins, En écoutant, ravi, le choeur des Séraphins, Tu sièges, accoudé sur tes oeuvres bénies, Tranquille et bienheureux, parmi les purs Génies, Permets moi, chantre obscur, dé suspendre humblement Ma modeste couronne à ton fier monument! Car tu m’as consolé dans mes jours de souffrance, Tes chants de désespoir m’ont rendu l’espérance, Et j’ai repris courage à ton Gethsémani, En l’écoutant crier : Lama Sabactani! Tu m’as rendu ma force, et, sûr du lendemain, Grâce à toi, je connais désormais mon chemin; Mais avant d’y marcher, aux pieds de ton image, Suzerain, ton vassal dépose son hommage! Ainsi, lorsqu’au désert la sauvage tribu, Après que ses chameaux aux fontaines ont bu, Sort du Irais oasis et reprend sa carrière, Quelque nomade enfant parfois reste en arrière; Sur l’écorce de l’arbre où sa tête a dormi, Pendant qu’au loin soufflait le Simoun ennemi, Avant que de laisser son ombre hospitalière. Il grave avec son nom une sainte prière, Et, bénissant la palme aux divines senteurs Qui lui versa, la nuit, des rêves en chanteurs, Le coeur empli de joie il quitte la savane, Il rejoint à pas lents la grande caravane. Midi (1880) Vox clamantis in deserto. Après une lecture de la Mécanique céleste de Laplace. I Quelquefois en Juillet, lorsque Midi rutile, Et s’élance à travers les champs demi-fauchés, Quand le brun moissonneur cherche une ombre inutile, Sous les arbres poudreux dans la plaine ébauchés; À cette heure brûlante où l’azur qui flamboie Semble un baiser de feu sur le globe vermeil; Lorsque dans les hameaux, plus aucun chien n’aboie, Et que sur tous les fronts descend un lourd sommeil; Je sors; -je vais chercher, à travers la campagne, Le heu le plus tranquille et le plus écarté, Avec la solitude immense pour compagne, Assouvissant mes yeux d’espace et de clarté. Le soleil, a grands traits, sous sa touche mordante, De chaque objet crûment fait saillir le contour; L’ombre a peur et se cache à son approche ardente, Ainsi qu’une colombe à l’aspect du vautour. Le long des seigles d’or, ébloui, je chemine, Par les sentiers crayeux, ourlés d’un fin gazon, Jusqu’au haut de la côte où mon regard domine Le spectacle changeant du superbe horizon. Au premier plan, la pente accostant la vallée Avec de frais buissons plein de molles senteurs; Quelques chaumes épars; une ferme isolée; Des vergers en talus; -plus loin, sur les hauteurs, Des villages charmants, dont les rouges toitures Dans un lit de feuillage ont l’air de sommeiller; Leurs clochers au milieu, pareils à des mâtures De grands vaisseaux à l’ancre et près d’appareiller. Aux alentours, à droite, à gauche, on voit s’étendre, Bizarrement jetés parmi les blonds épis, Des carrés de sainfoin et d’avoine vert-tendre, Sur le flanc du coteau déroulant leurs tapis. Devant moi, comme un flot qu’épanche une urne pleine, Un pré, luisant encor des perles du matin, De sa large émeraude envahissant la plaine, Va se perdre dans l’or éclatant du lointain. Au milieu, dans son lit, où lu chaleur l’accable, Le fleuve irradié des feux du firmament, Sous les traits du soleil, sagittaire implacable, Vaste Python d’acier, rampe languissamment. Tout au fond, la forêt de chênes et d’érables, Aux durs contours tranchant sur la verdure et l'eau, Avec ses troncs touffus au jour impénétrables, Dessinée en eau-forte, achève le tableau. Immobile et sans voix, comme après une orgie, La nature s’endort, l’air stupide et brisé; Pareil au papillon autour de la bougie, Le Zéphyr tombe et meurt dans l'éther embrasé. Seul, au rebord des champs, l’aigre cri des cigales, Sous la splendeur des cieux, que ne trouble aucun bruit, Choeur strident, de son hymne aux strophes inégales M’avertit que toujours le temps coule et s’enfuit. Par moments dans les blés une brise paisible Glisse avec un frisson lent et mystérieux; Tel, au milieu des nuits, de son aile invisible, Un ange fait gémir la harpe des saints lieux. Tout semble méditer. Nul souffle ne balance Les grands bois recueillis, dans leur sérénité; Le ciel écoute, et l’hymne enflammé du silence De sa langue ineffable emplit l’immensité. Et formes et couleurs, vallon, coteau, chaumière, Fondus devant mes yeux en splendide unité, Tout l’horizon n’est plus qu’un gouffre de lumière Ou luit, comme un lac d’or stagnant, l’éternité. II Maintenant, à cette heure, en d’autres lieux, la Vie, Loin, bien loin du silence imposant des déserts, Comme par une meute une hydre poursuivie, De cent mille clameurs épouvante les airs. Tandis que l’Océan, aux voix tumultueuses, Dans les gouffres obscurs parle aux profonds écueils; Que sur les monts, croisant leurs branches tortueuses, Les bois, chêne ou sapin, l’ont pousser les cercueils, De l’est à l’occident, de l’un à l’autre pôle, Partout où sous le chaste azur illimité De cette radieuse et sublime coupole, Pleine de pas confus, bourdonne une cité, Le Travail gigantesque, ardent et fier cyclope, Tord l’énorme machine aux rapides leviers, Forge immense, qu’un bruit formidable enveloppe D’un concert monstrueux d’innombrables claviers. Londres, Paris, New-York, fourmilières humaines, Leurs milliers de vaisseaux sur les flots écumants, Leur millions de chars qui traversent les plaines, Mêlent tous à la fois leurs vastes grondements. Un âpre essor émeut les hommes et les choses; Vers un but inconnu tout va selon son goût, Les aigles au soleil, les papillons aux roses, Les Dons Juans au plaisir, les ruisseaux à l’égout. La pâle courtisane à son miroir se farde; L’ivrogne ouvre ses yeux stupides, pleins d’ennuis; Le voleur inquiet, à la mine cafarde, Aiguisant son poignard, fait son plan pour la nuit. Et c’est voire heure aussi de voluptés intimes, Usuriers! Harpagon , voici l’heure ou tu cours. Blême, et serrant des doigts les pleurs de tes victimes, A la Bourse effarée interroger le cours. Sur l’autel du Veau d’or, bravant les flétrissures, C’est là qu’un vil ramas d’Aruspices épais, De la patrie en deuil escomptant les blessures, Trafiquent de la guerre ou marchandent la paix. Et les foules, bourgeois, artisans, prolétaires, Gens affairés, flâneurs, maîtres, cochers, laquais, - Flux et reflux, pareils au sang dans les artères, - Pêle-mêle, couvrant les ponts, longeant les quais, A travers le dédale entortillé des rues, Ceux-ci riants, ceux-là mornes et soucieux, Vont et viennent, -rumeurs incessamment accrues, Innombrables et noirs sous la clarté des cieux! Les modernes Molochs, debout dans les usines, Où la faim nuit et jour dans ses bras les étreint, Au milieu des vapeurs de leurs sombres cuisines, Font grincer lourdement leurs mâchoires d’airain. Et les voix s’élevant des bazars, des tavernes, Des marchés, des trottoirs, des gares, des perrons, Près des temples déserts les clameurs des casernes, Et des bagnes hideux les cris et les jurons; Et pesants chariots et carrosses de fête, Attelages piaffant au milieu des bravos, Et régiments, drapeaux au vent, musique en tète, Fourmillantes rumeurs d’hommes et de chevaux, Parfois dans une brusque et rapide rafale, Tous ces bruits vont ensemble en un seul s’entasser, Puis s’écroulent pareils à la voix triomphale Qui précède te char d’un roi qui va passer. Et la brise des mers emportant dans l’espace, Le concert des fourneaux et l’hymne des clairons, Demande à la fumée effroyable qui passe : Qu’est-ce qu’ils font là-bas, tous ces noirs forgerons? III Plus loin, c’est la Bataille, horrible, folle, immense, Qui dès l’aube mugit, rouge de sang humain, Heurtant dans les éclairs deux peuples en démence Dont la moitié sera chair à corbeaux demain. La Géante aux cent bras, fille des Briarées, Tournant sa double meule aux sinistres parois, Emporte en tourbillons, les laces effarées, Cent mille combattants, sombre enjeu de deux rois. Au centre du duel sa roue affreuse roule, Invisible aux regards des lutteurs furieux; A chacun de ses tours un mur d’hommes s’écroule, Butin de la meunière au front mystérieux. La Mort, comme un croupier, autour d’elle chemine, Raflant avec sa faulx les funèbres épis, Bataillons, escadrons, que le canon fulmine, De leurs tronçons sanglants jonchant le vert tapis. Pour orchestre, les feux tonnants des batteries, Gorgones vomissant l’horreur dans tous les rangs, Les clairons, les tambours et les mousqueteries, Et les cris des blessés sur les corps des mourants. Carrousel infernal! chocs terribles, carnage! Comme un boucher à l’oeuvre essuyant son étal, L’ouvrière sans yeux, halète, tout en nage, Et, flairant la chair fraîche, attend le coup fatal. Rien ne va plus! -Mêlée, aux étreintes féroces, Voici ton tour! Hourra, cavaliers, fantassins! Pied contre pied, dehors les sabres, haut les crosses, Et les yeux dans les yeux, tels que des assassins! Ecoutez, regardez! Comme deux mers sauvages, Sur qui deux ouragans hurlent échevelés, A l’étroit dans l’abîme, aux roches des rivages Brisent en mugissant leurs flots amoncelés, Les deux camps l’un dans l’autre avec de sourds murmures Enroulent le massacre en puissants tourbillons; L’acier brise l’acier; tout le long des armures Le sang coule en ruisseaux, la chair vole en haillons; Noir linceul, la fumée enveloppe l’arène, Bouillonnante fournaise en proie à deux volcans; La victoire qui tient la palme souveraine Hésite et plane encore au-dessus des deux camps. Tout à coup l’un des deux plie et croule en arrière; Sauve qui peut! -Sus aux fuyards! -Point de merci! La vengeance le veut, et, brisant sa barrière, Bondit comme un enfer, d’un autre enfer grossi. C’en est fait; la déroute en ses serres avides A déchiré sa proie en milliers de lambeaux, Hâtez-vous fossoyeurs! -Aux cadavres livides Les fosses de chaux vive ou les becs des corbeaux! Et maintenant sonnez, trompettes et cymbales! De par la loi du fer tout un peuple a vécu; Montez au Capitole, exploits des cannibales! Gloire au triomphateur et malheur au vaincu! IV Tout ceci passera comme un torrent d’automne. Cris, blasphèmes, fureurs, tous les bruits des vivants, La fanfare éclatante et le canon qui tonne, Seront tous à jamais dispersés par les vents. Les bois profonds, les monts ailiers, les vastes plaines, Les vallons pleins de Heurs, gracieux encensoirs, Sentiront quelque jour de funestes haleines Se mêler brusquement aux grands souffles des soirs. Vous les verrez venir, ô villes stupéfaites, Les essaims d’ouragans à la terre inconnus; Ils s’abattront sur vous au milieu de vos fêtes Et diront : « Nous voici, car les temps sont venus! » Ils sont venus les temps d’équité vengeresse, » D’Idée incorruptible et de droit souverain, » Où la Justice aux yeux formidables se dresse, » Dans sa droite élevant sa balance d’airain. » Elle a pesé le monde et tout ce qui l’habite : » Lourd de forfaits, son poids vers l’abîme a fléchi, » Et la Mort, l’arrachant de son immense orbite, » Va marquer du sceau noir le sépulcre blanchi. » Car rien n’a prospéré chez vous, hormis l’ivraie; - » Sourds à l’enseignement des sages confondus, » A la voix des martyrs, dont la parole est vraie, » Ivres, tournant les dos aux paradis perdus, » Déchirant la nature avec vos mains ingrates, » Sans pouvoir assouvir vos grossiers appétits, » Faisant sonner bien haut vos exploits; de pirates, » Rampant devant les forts, écrasant les petits, » Sans vergogne foulant les lois saintes tuées, » À tout ce qui fut grand prodiguant les affronts, » Lâches, menteurs, plus vils que des prostituées, » Le fiel aux coeurs, la l’ange aux mains, les fleurs aux fronts, » Vous avez ricané devant le sort sévère, » Et ri du droit chemin par le juste enseigné : » En vain sur le Caucase, en vain sur le Calvaire, » Prométhée et Jésus pour vous tous ont saigné. » Vous avez préféré les lieux où la débauche » De Vénus animale allume les fanaux, » Et, soldats que Mammon au ventre d’or embauche, » Grossi les légions des esprits infernaux. » Les pleurs des orphelins ont engraissé vos treilles;. » Vos crimes combleraient tout le gouffre marin; » Phalaris, Phalaris, pour charmer vos oreilles, » Les veuves ont gémi, dans vos taureaux d’airain! » Polype affreux, le Mal chez, vous grouille et fourmille, » Vous tenant enlacés dans ses vastes réseaux; » Satan seul vous gouverne et sa noire famille, » Assise à vos foyers, tourne en paix ses fuseaux. » Et l’Envie, et l’Orgueil, hantant l’homme et la femme, » L’Avarice au teint jaune écorchant les troupeaux, » La Paresse, et l’Orgie, et la Luxure infâme » En triomphe ont sur vous arboré leurs drapeaux. » Et l’oeil en feu, pareille au tigre solitaire, » Si longtemps parmi vous la Colère a rugi, » Qu’il n’est plus désormais le moindre coin de terre » Que du sang d’un Abel un Caïn n’ait rougi! » L’acre vapeur du meurtre ou se complaît la haine » Monte criant vengeance au grand ciel obscurci; » Sa gueule toute grande ouverte, la Géhenne » Est là qui vous attend; -c’est pourquoi nous voici! » Ils viendront ces huissiers des divines colères, Les grands exécuteurs, les sombres lendemains, Sous un linceul, taillé dans les neiges polaires, Chassant vers l’équateur tous les pâles humains. Ils viendront du couchant, ils viendront de l’aurore, Du midi radieux, du noir septentrion, Dispersant l’assemblée où le tribun pérore, Et la salle où, fardé, déclame l’histrion. Les sénateurs assis sur leurs chaises curules, Discutant et parquant les peuples par milliers, Sous leurs verges d’éclairs, gigantesque férules. Trembleront en pleurant comme des écoliers. Sur les peuples hagards que la guerre extermine, Et fuyant éperdus à travers les halliers, Ils iront, secouant la peste et la famine, Pareils à des semeurs vidant leurs tabliers. Comme le Christ chassant à grands coups de lanières, Hors du temple, vendeurs, trafiquants et filous, Au fond de vos palais, au fond de vos tanières, Ils sauront vous trouver, pasteurs pareils aux loups! Qu’est-ce que vous direz, faiseurs de solitudes. De qui le monde était le sanglant escabeau, Sombres dominateurs des pâles multitudes, Dont le seul geste ouvrait les portes du tombeau? Les cèdres du Liban sont couchés dans les herbes; La mer, ta mer entière est une urne qui bout; Les trombes ont rasé les archipels superbes; Sur les noirs continents les volcans sont debout! A quoi vous serviront, altières Babylones, Vos bastions, vos tours, vos remparts si vantés, Quand le Nord formidable et les ardents cyclones Soudain prendront d’assaut vos murs épouvantés? Sur l’océan pareil au cheval qui se cabre, Et prend le mors aux dents sous l’éperon d’acier, Il accourt, le voici, le cavalier macabre Qu’a vu Jean de Pathmos, le divin justicier! Où vous cacherez-vous, conquérants, chasseurs d’hommes Quand l’archange fera sonner sou grand clairon, Et lorsque vous verrez vos Tyrs et vos Sodomes Crouler comme des nids qu’abat le bûcheron? Car cet arrêt figure au livre indélébile; Après tant de forfaits monstrueux entassés, Ainsi que l’ont prédit David et la Sibylle, Le Juge appellera vivants et trépassés. Vers les bleus paradis, avec des chants de gloire Les martyrs monteront, revêtus de clartés; Les méchants, dans la nuit inexorable et noire, Descendront sous le poids de leurs iniquités. Et la Mort dans un coin de l’espace accroupie, Avec d’affreux éclats de rire triomphant, Verra rouler la Terre ainsi qu’une toupie, Qui tournoie et bondit sous le fouet d’un enfant. Et toi-même, ô Soleil, sultan de l’empyrée, Toi qui luis sur nos fronts si superbe et si beau, Déjà le temps, jaloux de ta gloire azurée, Dans l’abîme inconnu te prépare un tombeau! Comme un ange tombé des hauteurs sidérales Que le trépas vengeur marque de son affront, Tu sentiras les mains des heures sépulcrales De ses fières clartés découronner ton front; Et suivi du convoi des planètes funèbres, De tes rayons éteints sérail déshérité, Au fond du morne oubli, gardé par les ténèbres Tu t’en iras dormir pour une éternité! V Toi, triomphe à jamais, triomphe, âme immortelle! Au-dessus de la vie et de ses flots fangeux. Elève-toi, triomphe en cette heure, fût-elle La dernière qui sonne à tes jours orageux! Par delà le soleil, et par delà l’espace, Et tous les univers destinés à périr, Sur un trône éclatant, vainqueur du temps rapace, D’avance va t’asseoir, toi qui ne peux mourir! Rien n’atteindra jamais ton essence éternelle. Qu’importe que le monde ait brisé ton essor! A travers les barreaux de la prison charnelle Brille un autre soleil plus puissant que le sort. Le doute a beau nier la vérité céleste, O Justice! son ombre affirme ton flambeau; La minute s’écoule, et l’éternité reste; L’immortel avenir pour socle a le tombeau! Triomphez avec moi, vous tous, âmes blessées, Coeurs gonflés d’amertume et d’amour méconnu, Amans trahis, et vous, amantes délaissées, Pleurant un rêve enfui qui n’est point revenu. Triomphez, orphelins, triomphez, pauvres veuves, Qui sanglotez tout bas sur un bonheur détruit, Exilés qui le jour errez le long des fleuves, Et qui le soir montez par l’escalier d’autrui! Vous tous, héros obscurs, déshérités du monde, Qui vivez de chagrins et de pleurs étouffés, Poètes et penseurs que sous sa griffe immonde L’égoïsme brutal asservit, triomphez! Aux plats adorateurs de la vile matière, L’amer dégoût, l’ennui stupide et le remord! Chantons tous a la fois devant le cimetière Un hymne de triomphe en face de la Mort! Que les siècles futurs entrechoquent les astres S’envolant en éclats dans l’abîme béant, Nous marcherons sans peur à travers les désastres; Et vous, -silence à vous, ô docteurs du néant! A vous le désespoir de la décrépitude, Jouets anticipés de la destruction! A vous le doute affreux, à nous la certitude Qui dit : Ame éternelle et résurrection! Montons tranquillement l’échelle expiatoire Qui descend sous nos pieds à chacun de nos jours; Plus les coups du destin sont durs, plus la victoire Nous tresse de lauriers en de meilleurs séjours. Et quand viendra l’hiver, comme les hirondelles, Nous partirons joyeux vers les bleus infinis; Le monde peut mentir, les cieux restent fidèles; Pour nos ailes toujours ils garderont des nids. Toujours pour notre soif ils auront des fontaines, Pour nos coeurs des amours et des printemps plus doux; Les clartés de là-haut sont des clartés certaines, Et l’espace et le temps ne peuvent rien sur nous! Juillet 1880. Médaille de vermeil. 2ème prix au Concours des "Soirées populaires" de Verviers, 1883-1884. Publié à Verviers en 1885. Nox (1878) The mind which is immortal makes it self. Requital for its good or evil thoughts. Lord Byron, Manfred. L'explication sainte et calme est dans la tombe. Victor Hugo. I. LE POÈTE Le soleil qui descend dans la pourpre des nues, Darde un rayon livide au flanc noir du coteau, Et se couche, escorté de splendeurs inconnues, Comme un César mourant drapé dans son manteau. C’est la saison rêveuse où les feuilles jaunissent; L’oiseau plus tristement dans les arbres gémit; Pâle et dernier reflet des choses qui finissent, Le crépuscule a l’air d’un linceul qui frémit. Sur la nature en deuil, comme un voile de veuve, L’obscur brouillard qui monte étend ses longs réseaux; Tout se tait, excepté le lent soupir du fleuve, Et la brise plaintive à travers les roseaux. Les ormes rabougris, le long des fondrières Que rougit le couchant de reflets empourpres, Comme un convoi funèbre aux muettes prières, Tordent sinistrement leurs bras désespérés. Sous l’ombre envahissant le morne paysage La clarté lutte encor dans le vague lointain, Puis s’efface en tremblant, comme sur un visage Un sourire d’adieu qui dans les pleurs s’éteint. Du jour mourant qui jette un reste de lumière, Le soir ferme les yeux par la brume assoupis; La pauvresse à pas lents regagne sa chaumière, Où pleurent ses enfants sur le seuil accroupis. Tandis que les vapeurs au teint grisâtre atteignent Les bailleurs se noyant dans l’azur affaibli, Chaque forme s’estompe et les couleurs s’éteignent, Comme des souvenirs que submerge l’oubli. Et les étangs blafards, les champs noirs, les prairies, Les sentiers, les hameaux, les coteaux, la forêt Penchant vers le vallon ses larges draperies, En un rêve confus tout flotte et disparaît. Par moments dans la plaine un vaste et long; murmure Court en tourbillonnant de la ronce au buisson, Et dans les grands bois sourds, de ramure en ramure, Passe un mystérieux et lugubre frisson! Tout à coup l’Occident, obstrué de bruines, Se déchire en abîme énorme et rougissant, Comme une ville en feu qui s’écroule en ruines, Au milieu d’un chaos de fumée et de sang! Tout l’horizon flamboie à ce vaste incendie Que l’Orient reflète, étrange vision, Par l’ombre fantastique et terrible agrandie, Fournaise de bitume et d’or en fusion. Sous son porche entr’ouvrant sa colossale arcade, Soudain, rouge et cuivré dans ses rives de fer, Un large Phlégéton de laves en cascade, Se précipite et roule, enfer dans un enfer. Au-dessus du brasier des forêts qu’il charrie, Se tordent, blocs d’ébène, en épais tourbillons; Tout s’embrase; on dirait la mêlée en furie, Qui d’un choc formidable étreint cent bataillons. Sous l’Etna qui l’écrase on croit voir Encelade, Rassemblant les tronçons de ses membres broyés, Pour tenter vers le ciel sa seconde escalade, Réveiller du sommeil les Titans foudroyés. Et du fond ténébreux de sa forge en démence, S’avancent les deux bras monstrueux d’un géant Qui saisit le Soleil dans sa tenaille immense Et, tout en feu, le plonge au fond de l’Océan. Et tout redevient noir, et la Nuit gigantesque D’un pôle à l’autre étend ses ailes de corbeau; Et la lune, à travers l’obscurité dantesque, Laisse errer la lueur de son morne flambeau. Et dans mon âme aussi, brisé par la souffrance, Je sens tomber le soir de l’arrière-saison, Et ton dernier soleil, chère et douce Espérance. Disparaître à jamais derrière l’horizon. Maintenant que je touche au sommet de la vie, Qui dans l’or du matin m’apparaissait si beau, De cette cime à pas si pénibles gravie, Je n’aspire à plus rien qu’à descendre au tombeau. De tous mes voeux déçus c’est le seul qui me reste, C’est le seul qui sera par le sort écouté; O Sphinx, j’ai deviné ton énigme funeste, Et je sais ton secret, triste Nécessité! Je ne crois plus à rien qu’à vous, sombres fantômes, Fatalité, Hasard, au sceptre souverain; C’est vous seuls qui réglez la danse des atomes Sur le rythme éternel de vos lyres d’airain. Rien n’est vrai, rien n’est faux; sous ta roue, ô Fortune, Le lâche et le martyr sont broyés tour à tour; Dans la mer des humains tu fais comme la lune, Le flux et le reflux, sans haine et sans amour! La Force est au plus fort, la Justice est un leurre; Seul, le glaive décide. A quoi bon s’indigner? Le lion est le maître, et la brebis qui pleure N’a qu’à baisser la tête et qu’à se résigner. Pénélope sans yeux, la matière ignorante Fait et défait le monde à son obscur métier; Crime impuni, Vertu dans les cachots souffrante, Pêle-mêle la Mort vous pile en son mortier! Est-il de ses désirs quelqu’un qui soit le maître? Comme l’eau qui s’en va, chacun suit son penchant, D’une cendre lui-même un Phénix doit renaître; Du tombeau qui l’enfante il sort bon ou méchant. L’humble ruisseau des bois porte envie au Pactole Et la bure ouvrière à la pourpre qui luit; Brutus frappa César au haut du Capitole, Mais Brutus à sa place eût agi comme lui. A quoi bon t’invoquer, Liberté, vain mirage, Si jamais l’oasis n’est au bout du chemin? Le sort d’un siècle entier dépend d’un coup d’orage, Et l’esclave d’hier sera tyran demain. Et ceux qui le plus fort au milieu de la foule, Levant les bras aux cieux qu’ils prennent pour témoins, Font hurler leur fureur sous le pied qui les foule, A sa place peut-être ils vaudraient encor moins! Sages, répondez-moi; qu’est-ce donc qui persiste Ici-bas, si ce n’est l’éternel changement? Et que peut m’importer de savoir que j’existe, Si je dois disparaître inévitablement? Dans l’immense étendue avoir six pieds d’espace; Au sortir du berceau marcher vers le cercueil; Entre ce double pôle être une ombre qui passe, Un navire certain de rencontrer recueil; Sur la foi d’une étoile émergeant de la nue Croire à l’aspect lointain de radieux sommets; Voguer à tour de bras vers la rive inconnue D’une terre promise et... n’arriver jamais; Poussé par le désir d’atteindre ce rivage, D’inutiles fardeaux se lester en chemin; Jeter en holocauste à la houle sauvage Les seuls bonheurs, les vrais, qu’on avait sous la main; Voir un instant l’abîme, avant que l’on y sombre, D’un rayon fugitif d’espoir illuminé, Et sous ce pâle éclair qui rend la nuit plus sombre S’apercevoir soudain que tout est terminé; Penser; user ses jours à déchiffrer l’empreinte Du palimpseste obscur do son propre cerveau; Etre un sphinx de soi-même, un vivant labyrinthe Où, sans trouver d’issue au plafond du caveau, A travers cent détours, l’âme désespérée Se cogne à tous les murs, triste chauve-souris, Qui soulève en passant de son aile effarée La cendre des bonheurs depuis longtemps pourri; Etre un chaos formé de fange et de lumière; Ignorer d’où l’on vient, sans savoir où l’on va, Puis disparaître un jour, s’en aller en poussière, Sans rien avoir atteint de tout ce qu’on rêva; Hélas! voila la vie, Ygrec inexplicable; Adversité, bonheur, voilà les deux chemins; Nous y marchons, poussés par le sort implacable, Mais nul n’y peut choisir parmi tous les humains. Pour entrée ici-bas j’eus la porte fatale, La porte aux gonds de bronze, où, sur un fond noirci, L’inscription terrible en traits de feu s’étale : « Désespérez-vous tous qui venez par ici. » Ceux-là, que leur destin soit obscur ou célèbre, Qu’ils soient nés dans un bouge ou bien dans un palais, L’infortune d’avance avec sa main funèbre De leur triste carrière a fixé les relais. Marâtre pour eux seuls, la Vie, aux autres mère, Refuse d’allaiter ces pâles nourrissons; La Tristesse les prend sous sa tutelle amère Et berce leur esprit de ses vagues chansons. Ils sucent à longs traits de leur bouche morose Son lait qui les prépare au vase des douleurs, Forts comme des rochers que la tempête arrose, Où germe lentement le sourd torrent des pleurs. Tout enfants, on les voit, fuyant la multitude, Pour lire dans un livre interrompre leurs jeux, Cherchant par on ne sait quel âpre inquiétude A savoir le secret de leurs coeurs orageux. D’un idolâtre amour épris de la nature, Pensifs, l’âme éperdue en de vagues soucis, Tout un soleil gardant une même posture, Dans quelque lieu sauvage on les rencontre assis, Sur le bord d’un torrent regardant l’eau qui passe, Ecoutant sous les bois la brise murmurer, Suivant des yeux l’oiseau qui s’enfuit dans l’espace, Et sans savoir pourquoi se mettant à pleurer. Regardez-les grandir, fiers et mélancoliques! Est-ce un pressentiment, serait-ce un souvenir, Cette flamme qui luit dans leurs yeux nostalgiques, Ces regards anxieux vers l’obscur avenir? Sombres plantes avant leur époque accomplies, L’hiver caduc en sait moins long que leur printemps; Ils font des questions d’amertume remplies - A faire frissonner des vieillards de cent ans. D’où leur vient ce dégoût et cette lassitude Qu’ils portent sur leurs traits avant d’avoir vécu? Avant d’avoir souffert, pourquoi cette attitude Do découragement qu’on voit chez le vaincu? Peut-être n’auraient-ils, pour laisser une empreinte Attestant leur passage à la Postérité, Qu’à vouloir, qu’à saisir de leur virile étreinte Le marbre dur et froid de la réalité : Car à vaincre l’obstacle ils ont la patience, Le souffle, le bras fort et l’esprit indompté; Mais leur coeur du triomphe est dégoûté d’avance Et devant l’action tombe leur volonté. Tandis que vers la mer le temps au flot rapide Emporte sans retour tout un peuple bouffon, Ils suivent du regard, à travers l’eau limpide, Les dragons inconnus qui rampent sur le fond. Si la foule, abordant quelque riant parage Avec des cris joyeux descend sur le gazon, Ils écoutent, pensifs, -messager de l’orage, - Le tonnerre lointain qui monte à l’horizon. Et, pendant que l’on boit, que l’on rit, que l’on danse, Célébrant la folie et narguant le chagrin, Sous l’orchestre du bal qui s’agite en cadence, Ils entendent gronder le volcan souterrain. Eux seuls prêtent l’oreille à la voix de Cassandre Prédisant que Pergame est marquée au charbon; D’Achille et de Priam leur main pèse la cendre, Et, la trouvant légère, ils disent : A quoi bon? A quoi bon s’élancer sur ta croupe fumante, Roi des sables brûlants, Désir, ardent coursier; Et secouer le mors dans ta bouche écumante, Et rougir tes flans noirs sous l’éperon d’acier Et galoper toujours dans ce désert stérile, De sa houle torride éternel vagabond, Sans repos, sans laisser de ta course inutile Qu’une trace de bave et de sang... à quoi bon? Puisqu’enfin pour ta soif la plaine infranchissable Ne recèle aucun puits connu du chamelier, Et qu’un soir le simoun d’un grand linceul de sable Doit couvrir sans retour cheval et cavalier! Que sert d’avoir vécu? puisque la caravane Dans un cercle fatal, où rien no s’accomplit, Tourne éternellement, sans trouver de savane, Que celle où pour jamais la mort lui fait son lit! -Ainsi de l’existence ils mesurent le vide; Ils délaissent la table et la coupe et le vin, Sûrs que la Vie a tort et que leur lèvre avide Pour étancher leur soif s’y tremperait en vain. Et pourtant il faut vivre, empoigner la charrue, Manier le pressoir, la lime ou le marteau; Le pain de chaque jour veut l’étal sur la rue, L’usine, ou sur la mer la voile et le bateau. - Un traître nuitamment faussera leur boussole; L’enclume sous leur main se brise au premier coup; Allant dire à Socrate un mot qui le console, Dans une embûche infâme ils tombent jusqu’au cou. De l’antique Sysiphe ils auront le courage En roulant leur fardeau jusqu’au haut du rocher : D’aucuns se trouveront parmi leur entourage Qui viendront par derrière à leur poids s’accrocher! D’autres arriveront -car leur chute est certaine - Triomphant de les voir se débattre et fléchir, Et mêlant de la fange à l’eau de la fontaine Où, dévorés de soif, ils vont se rafraîchir! Mais n’attendez chez eux ni plainte, ni bassesse! Ils reprendront leur tâche, accablés et meurtris, Au sort qui les harcelle et les poursuit sans cesse Opposant le rempart de leurs sombres mépris. Plaie au flanc et front haut, ils marchent au supplice; Insultant la douleur sur la foi de Zénon; Jusqu’à la lie affreuse ils boiront leur calice, Avant de s’écrier : Vertu, tu n’es qu’un nom! Ils sèment le froment : ils récoltent l’ivraie; La ronce avant tout autre aimera leur gazon; Leur joyeux colombier sert d’asile à l’orfraie, Et la foudre en tombant choisira leur maison. Dans leur triste verger qu’un espoir vienne à naître, Le tronc pourrit avant quo le fruit ne soit mûr; Pour voir mourir la treille au bord de leur fenêtre, Il suffit que leur ombre ait passé sur le mur! La Trahison qu’enfante une lutte civile Viendra de préférence habiter leurs paliers; La Peste qui voyage, en entrant dans la ville, A leur seuil tout d’abord essuyera ses souliers Leur esprit du condor eût atteint l’envergure : Ils auront pour consorts les hiboux odieux, Et seront déclarés funestes par l’augure, Eux, les frères de l’aigle et du ciel radieux! Comme un mancenillier qui fascine et qui tue, L’Amour épand la mort sur leurs songes d’amants : Pygmalions maudits, la chair devient statue Sous leurs baisers de flamme et leurs embrassements! Et leur unique ami, leur hôte inévitable, Leur ombre, leur Sosie, éternel compagnon Qui s’attache à leurs pas, qui s’assied à leur table Et couche dans leur lit, c’est toi, fatal Guignon! Quelque jour, secouant leur tristesse importune, Comme un habit use que l’on jette un matin, Vers de lointains climats ils vont chercher fortune C’est leur perdition qu’ils trouvent, c’est certain. L’irrésistible vent qui pousse leur navire Les ballotte sans lin de Charybde en Scylla; C’est en entrant au port que leur esquif chavire... Et je les connais bien, car je suis de ceux-là! J’ai semé sur le roc, j’ai bâti sur le sable; Le malheur m’attendait au sortir du berceau; J’ai sur mon front d’enfant, stigmate ineffaçable, Senti son froid baiser s’imprimer comme un sceau! Et depuis lors circule en mes fibres intimes, A travers tous mes voeux de toute chance exclus, Ce ténébreux amour qu’il a pour ses victimes, Dans les mornes troupeaux dont il fait ses élus! Partout son oeil de lynx me surveille et m’épie; Si j’ose seulement regarder mon voisin, Cet écart passager, durement je l’expie Sous le bâton fatal du terrible argousin! En dévorant mes pleurs, dès que je me déplace, L’amer bourreau me suit; quand je me crois tout seul, Je sens une atmosphère étrange qui m’enlace, Et souffle sur mon front le vent froid d’un linceul! L’araignée inconnue étend sur moi sa toile : Espoirs, projets, travaux, rien ne me réussit; Que dans mon ciel sinistre apparaisse une étoile, Une ombre monstrueuse à l’instant l’obscurcit. Qu’une pensée en moi s’élève, audacieuse A ce point de vouloir interroger le sort, L’horrible filandière est là, silencieuse, Qui la guette au passage et lui brise l’essor! Je rencontre la guerre au lieu le plus paisible; Mes plus simples désirs sont d’avance maudits; Si je tourne la tête, une Parque invisible Soudain coupe les fils des trames que j’ourdis! Chaque fleur s’étiole aussitôt que j’y touche; Tout rameau sur mon front sera bois mort demain; Tout miel devient poison au souffle de ma bouche, Chaque coupe se brise au contact de ma main. O Malheur, sombre archer qui fais de moi ta cible, Tant de pleurs, tant de cris n’ont donc pu te lasser? Regarde! je n’ai plus en moi d’endroit sensible Où ton arc ait encore une flèche à placer! Comme un cerf que poursuit une meute acharnée, Et qui court tout saignant, de tous côtés mordu, Je me hâte à travers ma sombre destinée, Recherchant les chemins de mon bonheur perdu. Vers ce qui reste, en vain, je tends mes bras avides; Mon bonheur, l’ennemi me l’a pris tout entier! Tous mes fruits sont tombés et tous mes nids sont vides! Plus rien que le bois mort craquant dans le sentier! Rien que le bruit du vent dans les feuilles d’automne Que j’arrose en marchant de mes pleurs superflus; Le torrent les emporte et sa voix monotone Pleure, stérile écho des jours qui ne sont plus. Je vois pousser l’ortie où j’ai semé des roses; Mes lis ont disparu par la ronce engloutis; Dans mes ruches à miel, sous mes beaux lauriers-roses, Aujourd’hui la vipère a niché ses petits. L’auberge est en ruine où ma tête était sûre De trouver un abri, ma soif de s’étancher, Et la main n’est plus là qui sur chaque blessure Savait trouver toujours un baume à m’épancher. La tempête a détruit ma plus chaste retraite; De tout ce que j’aimais rien n’est resté debout; Un débris de mon coeur à chaque pas m’arrête, Et j’ai peur d’avancer et d’aller jusqu’au bout! Je cherche la maison, dans la brume indécise, Où de l’hymen pour moi s’allumait le flambeau : J’aperçois sur le seuil la Solitude assise Qui me dit : « N’entre pas, car je garde un tombeau! « Un sépulcre plus noir que ceux du cimetière « Qu’enfin l’herbe recouvre et qu’efface le vent « Ici-gît ton passé, ton existence entière « Sous la forme d’un spectre, et le spectre est vivant! « Va, n’importune point d’objurgations vaines « Ce marbre où sont ta vie et ses liens dissous : « Toute l’eau de tes yeux, tout le sang de tes veines, « Ne pourraient ranimer ce qui dort là-dessous! « Laisse en paix ce séjour d’où le destin t’exile; « Passe outre, comme Adam do son jardin banni; « Tais-toi, courbe la tête et vers un autre asile « Tout seul poursuis ta route et dis-toi : C’est fini! » Ne verrai-je donc plus, jamais plus, ô Jeunesse, Ton rêve aux ailes d’or par l’orage emporté? Dois-je laisser aussi tout espoir qu’il renaisse, Et m’as-tu pour jamais, à tout jamais quitté? Un jour, dans le désert funèbre de ma vie, Oasis enchanteur, Amour, tu m’apparus; L’azur s’illumina sur ma tête ravie, Tout le ciel à mes yeux s’entr’ouvrit... et je crus. Je disais : C’est ici qu’après ma longue attente. Je vais cueillir le fruit dont je veux me nourrir; C’est ici qu’à jamais je fixerai ma tente, Ici que je veux vivre et que je veux mourir! O doux commencements de l’amoureuse lièvre; O regards messagers d’un bonheur surhumain, Allouette du coeur, chaste aveu que la lèvre Tient captif, mais qu’un jour ose lâcher la main! Jours fortunés remplis de célestes revanches, Après l’heureux tourment trop longtemps enduré! O terrasse, où ses doigts, eu cueillant des pervenches, M’ont glissé mon triomphe â jamais assuré! O tilleuls, verte allée à mes pas familière, Où mon coeur a vécu tant de félicité; Haie en fleurs, mur franchi que tapissait le lierre, Emblème de constance et de fidélité! Premiers adieux, départ, retour, tendres alarmes, Fenêtre où m’attendait un signal imploré, Bruns cheveux de sa tète inondés de mes larmes, Ecria qui renfermait son visage adoré! Voix du soir qu’épiait une amante inquiète, Clair de lune magique inondant l’horizon, Rossignol amoureux qu’écoutait Juliette, Quand Roméo rôdait autour de sa maison! Jardin où le zéphyr m’apportait son haleine Et. défaillait d’ivresse en passant près de nous, Quand, dégonflant mon coeur comme une urne trop pleine, Dans l’ombre, de bonheur, je tombais à genoux! Banc où je m’asseyais, enviant la pelouse Où le matin, joyeuse, elle avait folâtré; Arbres dont j’attirais vers ma lèvre jalouse L’ombrage favori d’un front idolâtré! Roses dont le printemps entr’ouvrait les corolles, Où pour elle pleuvaient mes pleurs et mes baisers, Divins parfums des fleurs, moins doux que les paroles Où s’épanchaient alors nos voeux inapaisés! Astres du firmament, qui faisiez sentinelle Autour du trône d’or des belles nuits d’été, Qui tramaient lentement sous la voûte éternelle Le merveilleux tissu de mon sort enchante! O palmiers, confidents de nos longues ivresses, Profonds ravissements que j’ai trop bien connus, O voluptés, soupirs, sanglots, baisers, tendresses, Bonheurs de paradis, qu’êtes-vous devenus! O désillusion, que ta coupe est amère! Rêve éteint dont mon coeur, mais trop tard se repent; Un jour, près d’embrasser la menteuse chimère, Je me suis réveillé mordu par un serpent! J’ai jeté loin de moi la funeste couleuvre, Souillure du chemin que l’on secoue au vent, Et, comme un ouvrier qui se remet à l’oeuvre, J’ai repris mon bâton et j’ai dit : En avant! Stoïque, à tous les yeux dérobant la morsure, J’ai marche, le regard tourné vers l’avenir : Le temps avec sa main peut fermer ma blessure, Mais je ne puis en moi tuer le Souvenir. Le Souvenir, démon, Protée insaisissable, Registre dans ma tète, et flamme dans mon coeur, De tous mes pas anciens vestige ineffaçable, Du vase où je m’abreuve éternelle liqueur! Dans tout ce que j’entends et vois, sans fin ni trêve, Bruits du jour, voix du soir, formes, couleurs, parfums, Implacable sorcier plus puissant que le rêve, Évoquant devant moi tous mes beaux jours défunts! La mémoire du coeur est pareille à la glace Qu’un homme furieux frappe et brise à grands cris; Sa colère apaisée il retrouve sa face Dans mille autres miroirs jaillissant dos débris. A l’ombre du silence et de la solitude, Loin du monde abritant mon front triste et pâli, Au voyage, aux plaisirs, au travail, à l’étude, Sans jamais le trouver, j’ai demandé l’oubli. Oh! l’oubli du passé! comme un sable torride Qu’une onde fraîche abreuve an plus fort de l’été, Si ma lèvre brûlante et si mon coeur aride Pouvaient se rajeunir dans les eaux d’un Léthé, A la vie, au bonheur, je pourrais croire encore, Et voir, comblant mes voeux, une chaste beauté, Une femme aux doux yeux que la grâce décore, Jusqu’au terme fatal marcher à mon côté. Sur l'écorce d’un hêtre, en mes jeunes années, Ma main grava mon chiffre, un beau jour de printemps, Bien des fois l’arbre a vu fuir ses feuilles fanées, L’inscription résiste et croit, avec le temps. Ainsi le souvenir de ma jeunesse heureuse Et d’un être à genoux trop longtemps adoré, Chaque jour plus avant dans moi-même se creuse, Signe autrefois béni, maintenant abhorré. Dans ma chair, dans mon sang, il glisse, il enracine, Il incruste vivants ses funeste réseaux; C’est ma robe de feu qui brûle et qui calcine Jusqu’à les dessécher la moelle de mes os! Voilà pourquoi je hais ton air que je respire, Et ton sol que je foule, ô terre, affreux séjour; Et ta clarté perfide, exécrable vampire Que je ne veux plus voir, astre maudit du jour! Soyez maudits, cent fois maudits, ciel taciturne, Toi, marâtre Nature, aux cachots étouffants; Univers, cauchemar d’un aveugle Saturne Qui dévore, aussitôt qu’ils sont nés, ses enfants! Toi, si tu vis là-haut, Créateur de mon être, Dieu sourd-muet, chez qui vainement nous frappons, Si je ne puis te voir, te parler, te connaître, Pourquoi de mon néant m’as-tu tiré? Réponds! Dieu! si ton nom n’est pas le nom d’une chimère Que le mensonge impose à l’imbécillité, Un frêle épouvantait, un fétiche éphémère Dont l’homme se délivre à sa virilité; Qui que tu sois enfin, foyer où se condense La vie universelle et de qui nous sortons, Volontaire ou fatal, Destin ou Providence, Tyran stupide ou père impuissant d’avortons; N’importe, tu ne peux m’empêcher que je fasse Divorce avec la Vie et d’en prendre congé, Et, libre de partir, je te jette à la face Cet être, ce fléau que tu m’as infligé! Dans la tombe éternelle au moins je puis descendre Sans que de mon malheur je laisse un héritier; Nuit sans fin, Nuit sans borne, à jamais prends ma cendre Grande Nuit sans réveil, reçois-moi tout entier! II. NOX Me voici! qui m’appelle?... Un enfant de la terre, D’une triste planète un funèbre habitant, Lassé de l’existence, et, devant son mystère, Maudissant le fardeau qui l’accable un instant! O pauvre voyageur qui, par un soir d’orage, De récif en récif, jeté sur cet écueil, De ta barque échouée, au sortir du naufrage, Rassembles les débris pour t’en faire un cercueil; Est-ce à moi que tu viens, moi, la chaste Vestale Qui garde les autels et les sacrés flambeaux, Demander ce néant, cette éclipse totale Que tu voudrais trouver au milieu des tombeaux! Puisque le Désespoir de sa torche livide Ne te montre aucun port, nocher battu du vent, Est-ce que tu me crois la prêtresse du vide, D’un abîme où plus rien ne serait do vivant; Où le silence affreux couvrirait de son ombre L’étendue immobile et le temps aboli; Où le rayon, la force, et la forme, et le nombre Seraient les naufragés de l’éternel oubli? - De mon temple muet, vois, j’écarte les voiles; D’un geste de ma main je t’ouvre l’infini; Regarde : as-tu des yeux?... ces millions d’étoiles, Ce chaste firmament d’aucune ombre terni, Cet insondable azur où, sans fond ni rivage, Océan de soleils, l’espace illimité S’engouffre, où la pensée, avec un cri sauvage, Recule de terreur devant l’éternité; Ces coupoles sans fin portent sur leurs pilastres Des Babels d’univers l’un sur l’autre entassés; Ces zéniths, ces nadirs, effroi des Zoroastres Qui tombent à genoux, criant : « Assez! assez! » Ces infinis peuplés d’ineffables histoires, Que même un séraphin aurait peur d’explorer : Radieux paradis, noirs enfers, purgatoires, - Est-ce là ce néant que tu viens implorer? Le néant! mot stupide, horreur de la pensée, Rugissement d’un fou qui ne sait ce qu’il dit; Vain blasphème qui sort de la bouche insensée D’un aveugle niant le jour en plein midi! En présence des cieux, réponds, peux-tu le dire, Peux-tu le concevoir : que le fer, le poison, L’éclair d’un pistolet suffirait pour détruire Ton moi, ta volonté, ton âme, ta raison? T’imagines-tu donc que la personne humaine Ne soit rien qu’un produit de la chair et du sang, Un flambeau passager, un fuyant phénomène, Pareil au flot des mers qui monte et qui descend Crois-tu pouvoir l’éteindre ainsi que la bougie Qu’à la pâle clarté du jour qui le confond, Le libertin blasé souffle après son orgie, Quand il jette son masque et son verre au plafond! Te prends-tu pour l’enfant d’une aveugle nourrice, Sans loi, sans liberté, sans but, sans avenir? Te crois-tu le jouet d’un tout-puissant caprice, D’un Dieu qui se ferait un plaisir de punir? Il en est temps : reviens de ton erreur première Où tu vas tâtonnant, ivre d’obscurité; Au fond de ton esprit laisse entrer la lumière Et courbe tes genoux devant la Vérité. Quelque mal, ici-bas, qui t’assiège et t’étreigne Et te fasse crier dans ses cercles de fer, Tu subis la Justice éternelle qui règne De la cime des cieux jusqu’au fond de l’enfer. Comme à la pesanteur que nul astre n’évite, Chaque atome obéit inéluctablement; Autour de ce soleil chaque homme aussi gravite. A travers des chemins qu’il s’est faits librement. Nul ne peut éluder son algèbre impeccable, Où la moindre pensée, et la moindre action, Comme un chiffre à son rang, méritante ou coupable. Trouve sa récompense ou sa punition. Chaque homme a dans sa vie un coin plein de mystère, Comme dans un vieux livre un passage effacé, Où brusquement revit en saillant caractère Une image perçant les brouillards du passé. C’est la terrible main qu’en sa fête nocturne, Au mur de son palais Balthasar voit traçant : Mena, Tekel, Pérès, -oracle taciturne, Accompli le matin dans la fange et le sang. C’est l’ombre de Banco qui s’en vient redoutable, Dans la salle où Macbeth rit, bravant le destin, Convive inattendu, présider à sa table, Et changer en linceul la nappe du festin. C’est la blanche statue, alors que minuit sonne, Du sombre Commandeur qui descend de cheval, Et vient pendant l’orgie, où d’horreur tout frisonne, Annoncer à don Juan la fin du carnaval. C’est la pâle Astarté qui surgit de la tombe, Avec ce lamentable appel à son amant : « Manfred, Manfred, adieu! voici le soir qui tombe, Et ton dernier soleil qui luit au firmament! » Rappelle-toi Manfred en tes heures funèbres; Ses terreurs, ses combats, ses remords, ses tourments; Et son défi sublime aux esprits des ténèbres Qui viennent l’assaillir à ses derniers moments. Vois sa haute leçon se dresser, comme un phare Au-dessus de l’abîme où sa clarté reluit, Et dans la sombre angoisse où la raison s’effare, Tu sauras l’élever plus haut même que lui! Si ta barque, jouet d’une mer orageuse, Près de toucher le port sombra sous l’aquilon; Si jamais ta pioche à fouiller courageuse, Dans la mine n’a pu mettre à nu le filon; Si l’Amour qui berça de sa voix infidèle Ton âme épanouie à ses belles chansons, Jette à tes pieds sa harpe et fuit à tire d’aile, Laissant au désespoir tirer les derniers sons; Si tu vois sous les vents l’assiégeant par cohortes Tes rêves les plus chers déchirés en haillons, S’en aller loin de toi comme des feuilles mortes Que l’autan furieux emporte en tourbillons; Si le monde insensible au fardeau qui t’oppresse N’offre plus de refuge à tes pas isolés; Si plus rien ne répond à ta noire détresse Que le lugubre écho de tes cris désolés; Si, trahi par les tiens, étendu sur la terre, Rassasié de fiel, même par l’amitié, Sans espoir, implorant le rocher solitaire Et la ronce des bois de te prendre en pitié, Tu gis là palpitant, avec la mort dans l’âme, De tout secours humain morne déshérité, Du poignard dans ton coeur n’enfonce point la lame .. Pleure et résigne-toi, car tu l’as mérité, Mais, me répondras-tu, quelle est ma forfaiture? Du denier de la veuve ai-je donc trafiqué? Ai-je à tromper la foule assisté l’imposture? Contre le vrai, le juste ai-je prévariqué? Au prix d’un sac d’écus, d’un manteau d’écarlate, M’a-t-on vu de l’honneur quitter l’étroit sentier? Ai-je vendu Jésus traîné devant Pilate, Et payé le vignoble ou le champ du potier? Ai-je à Moloch ouvert un temple dans mon âme? Ai-je de mon voisin renversé la cloison? Ai-je au Veau d’or porté la myrrhe et le cinname, Chassé le mendiant du seuil de ma maison? Ai-je entr’ouvert ma porte à l’épouse adultère? Ai-je livré les miens aux sbires ennemis? Du sang de mon semblable ai-je rougi la terre? Pour être châtié, quel crime ai-je commis? - Dans le divin registre insensé qui veut lire Avant l’heure marquée à l’éternel cadran; Interroger son juge est orgueil ou délire ... Le sage sait attendre et dit : « Dieu seul est grand! Sache que la Justice, infaillible, éternelle, T’échappe, inaccessible, au fond de l’infini : Ce soleil fulgurant brûlerait ta prunelle; Souffre, et, courbant le front, dis-toi : Je suis puni. Poursuis, sans murmurer, ta voie expiatoire; Si l’orage redouble, apprends à l’affronter : Dans la sombre spirale où va ton purgatoire, Veux-tu descendre encore, ou veux-tu remonter? Alors, debout! forçat de la chiourme humaine! De ton rachat sublime acquitte le tribut, Et marche sans faiblir dans la roule qui mène A l’auguste sommet où rayonne le but! Quand tu vas sanglotant, traînant, tête baissée, Tes regrets, les espoirs trompés, ton abandon, Invisible gardien de ton âme affaissée, Toujours quelqu’un te suit : c’est l’Ange du pardon. Parfois, lorsque les pieds tout meurtris par la chaîne, N’en pouvant plus, tu fais une halte en marchant, Comme le moissonneur qui pour reprendre haleine, En aiguisant sa faulx s’arrête au bord du champ; Dis-moi, devant tes yeux, ne sens-tu pas sur l’heure Comme un souffle divin de baiser sur l’affront? De son aile céleste, éventail qui t’effleure, C’est lui qui vient sécher la sueur de ton front. Quand, reprenant alors ta tâche moins ardue, Plus légère à ton pied et moins lourde à ta main, Tu dirais qu’un parfum do joie inattendue Embaume les buissons le long de ton chemin; Et si, le coeur soumis à la loi souveraine Tu trouves que le sort a moins d’inimitié, C’est que derrière toi, pour soulager ta peine, De la charge d’opprobre il porte la moitié! Chaque soir, en rentrant, sa main qui te délivre Met un verrou de moins à ton noir cabanon, Et, comptant tes soupirs qu’il annote en son livre, Pour chacun de ta chaîne il détache un chaînon. Et quand tu sens tes pleurs, gouttes silencieuses, Ruisseler lentement de ta paupière en feu, En secret il en fait des perles précieuses Qu’il baise avec amour et qu’il apporte à Dieu! Trêve au blasphème! trêve à la révolte impie! Cultive sans repos, d’un bras jamais lassé, Le champ de la souffrance où ta sueur expie Tes péchés inconnus que voile le passé! Creuse en paix ton sillon, sème et cueille en silence, Une gerbe à jeter dans le divin plateau; Et tu verras sans peur l’éternelle Balance Quand je t’endormirai dans mon large manteau! Sittard (Pays-Bas), Octobre 1878. [Publié à Paris en 1881] Aurore (1862) Idylle Mauno flourido, ur de fourtuno Qu’i pacan coume i reï Dièu li mando abaundous. MISTRAL. MIRÉO CANT. V. Les bras nus, le teint frais, et la lèvre vermeille, Dans son berceau d’azur l’Aurore encor sommeille; Le jeune Crépuscule, espiègle et triomphant. Ainsi qu’un frère aîné près d’une soeur enfant. Sur la pointe des pieds, et le doigt sur la bouche, Furtif, s’avance, et glisse en riant vers sa couche, Ecarte les rideaux, se penche, va poser Sur son beau front qui tremble un rapide baiser, Et fuit. -Elle s’éveille, et feint d’être en colère; De ses charmants regards tout l’horizon s’éclaire; La nuit rentre chez elle, et, père souriant, Le soleil de sa gloire emplit tout l’orient. De son ordre du jour une brise légère. Près la gent emplumée alerte messagère, Parcourt les bois, les champs, les vergers, les hameaux, Sans pitié des donneurs, cogne à tous les rameaux, Et souffle à tous les coins, dans la langue des brises : « Grand concert matinal à six heures précises! Avis aux musiciens : par ordre exprès du roi. » - On s’éveille, on s’habille, avec ce désarroi Dont on est coutumier les jours de grande fête; La toilette en ces cas n’est jamais trop bien faite, Car le bonheur voulant qu’on ait un air bissé, A bon chanteur convient plumage bien lissé. Donc à l’étang voisin on se mire au passage, Et pour gagner du temps, on déjeune en voyage. De la sorte on s’assemble, on arrive en causant, Et, lorsque vient l’appel, on peut dire : présent! C’est la veille de Mai. -Maître Avril, gentilhomme S’il en fut, en dépit de plus d’un astronome, Veut fêter dignement le jour de ses adieux. Pour se désennuyer dans les jours pluvieux, Et combattre le spleen, dont la bise cruelle Souvent des gens d’esprit taquine la cervelle, Cet hiver, dans sa grotte, il composa sous main Une grande cantate, un morceau surhumain, Où la romance alterne avec des barcarolles; Le poète Ariel en rima les paroles; C’est vous dire que texte et musique, sortie Des mains de gens pareils et si bien assortis, Feront une oeuvre d’art en tous points sérieuse. Plus d’un corbeau, le soir, en cause avec l’yeuse. Du nord au sud, de l’est à l’ouest, en tous lieux, Les veufs en ont semé tant de bruits merveilleux. Que l’école Avenir tout entière en frissonne. D’ailleurs le maître vient diriger en personne, Et voici! c’est lui-même; un Mozart de vingt ans, Chevalier grand cordon de l’ordre du printemps, Couronné de lilas mêlé de tubéreuse, Et coiffé par les doigts d’une fée amoureuse, En grand gala vert-pomme à ganse de carmin. Et sa flûte -enchantée à coup sûr -à la main. Il fait les trois saluts. Hêtres, chênes, érables, Les vieux de la forêt, graves et vénérables, Se penchent pour le voir; on cause, on s’entretient De son air grave et doux, de son noble maintien. Les buissons muscadins, coquetant dans leur loge, Quoiqu’en secret jaloux, tout haut font son éloge. L’ondine aux flots du lac soupire : Est-il charmant! La sylphide gémit : Que n’est-il mon amant! Même la vieille ortie et la ronce chagrine Murmurent : Qu’il est bien! et l’une à sa voisine Demandant : Quel est-il? -un tilleul, un ancien. Dit : Mais c’est maître Avril, le grand musicien! Les vieux saules pleureurs cessant leur élégie, Vont discutant tout bas sa généalogie. Certains vents étrangers, on ne sait d’où venus, Prétendent qu’il est fils de Mars et de Vénus. Faix! riposte un sapin, laissons-là ce chapitre Et, galant, de ses bras il lui fait un pupitre. Le Maître en souriant y pose son cahier; Un tout petit Zéphyr, sans se faire prier. Accourt auprès de lui, frais, joufflu comme un page, De sa partition prêt à tourner la page. Lui regarde l’orchestre, et d’un geste nerveux, Après avoir passé la main dans ses cheveux, Il donne le signal. L’alouette commence : Sa voix d’un joyeux trille emplit le ciel immense : Mlle monte, elle monte, en un chant vif et clair Monte encor, puis soudain descend comme un éclair. Le maître dit : C’est bien. -A l’instant l’auditoire De la jeune soliste applaudit la victoire, Laissant dans les blés verts la caille et la perdrix Du duo concertant se disputer le prix. Et maintenant à vous, faites vos chansonnettes, Chardonnerets, bouvreuils, sveltes bergeronnettes, Rouges-gorges, verdiers, mésanges, sansonnets, Fauvettes qui mettez de travers vos bonnets, Roitelets pétulants, sémillantes linottes, Et toi, charmant moqueur, effroi des croque-notes; Pinsons dans le jardin, martinets sur la tour, Fredonnez, babillez, et laissez vos ramages, Sinon les surpasser, égaler vos plumages! Et pas tous à la fois! En son petit solo Que chacun se conforme au conseil de Boileau : Hâtez-vous lentement; redoutez la censure, Et surtout, et partout observez la mesure! La science du maître a d’ailleurs tout prévu. Si tel jeune premier de bon goût dépourvu, Veut que de ses talents chaque belle s’étonne. Et d’un maigre fausset ou criaille ou détonne; Si tel autre, jaloux, le voulant corriger, Dans le bel art du chant ne fait que patauger, Si messieurs les canards et mesdames les canes, Du lac, séjour du cygne, envahisseurs profanes, Barbotant dans la vase, ou fiers de leurs plongeons, De leurs cris nasillards épouvantent les joncs; Si le dindon bouffi, dont le gosier s’enroue, Chicane l’aigre accent du paon qui fait la roue. Et si le geai glapit : Vous manquez de brio Tous deux! si dans un coin, à ce charmant trio On entend riposter le coq d’Inde imbécile : La critique est aisée et l’art est difficile! Si ma commère l’oie est prise tout-à-coup D’un frisson historique, et, dressant son long cou, Se met à trompeter de sa voix la plus folle : Mon aïeule autrefois sauva le Capitole! Si maître Aliboron fermant l’oeil, et, vainqueur, Montrant à tous qu’il sait sa romance par coeur, Fait entre deux chardons qu’à son aise il savoure, D’un hi-han trop pompeux retentir la bravoure, Le merle, adroit siffleur, à leurs couplets ratés Mêle son gai refrain disant : Vous m’embêtez! Et l’écho dans sa grotte, où tout ce bruit l’éveille, En éclatant de rire, y répond : A merveille! Pourtant si le combat, s’animant un peu trop, Sort des bornes de l’art, l’illustre maestro, Elevant son bâton, -je veux dire sa flûte, Ramène tout au calme et fait cesser la lutte. Au tumulte succède un doux decrescendo Oui laisse la parole au moindre filet d’eau. De cent joyeux discours enjolivant son thème, Le frais ruisseau vient dire à sa rive : Je t’aime! Pendant que sous l’azur, parmi les verts sillons, Le gai soleil badine avec les papillons; On dirait un entr’acte. En suaves murmures, L’air timide ose à peine effleurer les ramures. Entendez-vous monter ces légers cliquetis? Abeilles, moucherons, c’est le choeur des petits, Musiciens furtifs que sous l’herbe on devine. Le silence qui dort au fond de la ravine Se réveille charmé de leur chuchotement; L’orchestre se repose, et la brise gaiement, D’un voile de parfums couvrant le paysage, Ment du maître en sueur essuyer le visage. Maintenant, écoutez! Rossignol, chantre exquis, Toi qu’Orphée, empereur, ferait au moins marquis, Toi qui sais, doux rêveur, quand ta voix charmeresse D’un poème d’amour enivre ta maîtresse, Tenir toute une nuit de la belle saison Le clair de lune assis sur un banc de gazon, Et faire, au balcon d’or où l’ombre étend ses toiles, Venir, pour t’écouter, se pencher les étoiles, Mais qui ne sais pas moins, dès que le jour paraît, Garçon spirituel, aux sots de la forêt, Aux cuistres, écorcheurs de la sainte harmonie, Décrocher l’épigramme et lancer l’ironie, Voici ton tour! D’abord un prélude badin, Comme pour essayer ton instrument; soudain L’arpège éblouissant part, éclate en fusée, Se disperse en éclairs; la cadence rusée, Vole après eux, les suit, les rattrape aussitôt, Les saisit, les suspend au bout du staccato, Jongle avec eux, les lance en roulade hardie, Et les fait retomber, perles de mélodie! Le chant monte et s’accroît; comme un flot suit le flot, De la strophe achevée une autre strophe éclot; L’air est comme ébloui d’un amoureux vertige; Le rosier voit la rose émerger de sa tige; Le ramier confondu n’ose plus roucouler; Le vieux roc attendri sent ses larmes couler, Tant l’aimable enchanteur, qu’il rie ou qu’il soupire, Sur l’assemblée entière exerce un tendre empire; Et pendant qu’un ensemble un instant l’interrompt, Les vieux chênes entre eux, en agitant le front, Se murmurent tout bas : « Comme il monocordise! Après tout, c’est bien lui le plus fort, quoiqu’on dise. » Et le maître enchanté, rayonne; seulement, Il en veut, par endroits, à l’accompagnement; Le ruisseau ralentit, la source précipite La mesure indiquée; il s’indigne, il palpite, D’une main il apaise, et l’autre avec hauteur Du chantre paresseux gourmande la lenteur; Il se penche en avant, se rejette en arrière, Au souffle inspirateur donne pleine carrière. Si l’on manque un passage, il le fait répéter; Plusieurs lui font la moue; alors de s’irriter, Fougueux, l’oeil pétillant comme le vin qui mousse, Il relève sa manche, il gronde, il se trémousse, Tape des pieds, des mains, branle du corps entier, Comme tout chef-d’orchestre expert en son métier. Aussitôt du ravin la profondeur tressaille, Une brusque secousse émeut chaque broussaille; La forêt tout entière aux souffles du matin, Se met à bourdonner comme un orgue lointain. Voici le choeur final. Dans l’azur qui s’effare, Les coqs, joyeux clairons, entonnent leur fanfare. Tout s’ébranle à la fois; l’eau tournant les moulins A ses vives chansons fait hennir les poulains; Les grands boeufs mugissants sortant des métairies, Avec leur basse énorme emplissent les prairies, Tandis que les bergers à la voix des troupeaux Mêlent allègrement leurs agrestes pipeaux. La nature au soleil, étonnée et ravie, De ses robustes flancs sent déborder la vie; Une immense rumeur, tumulte harmonieux De murmures confus, d’appels, de cris-joyeux, Comme le chant lointain des vagues sur la plage, Roule à flots éperdus de village en village; Et les coteaux boisés, les-vallons aux prés verts. Le fleuve, les ruisseaux, d’un brouillard d’or couverts. Chantant tous à la fois la terre au ciel unie, Elèvent leur paisible et vaste symphonie. Par moments on croirait au fond du bois sacré Voir passer, grave, auguste et le front entouré D’un nimbe éblouissant de gloire sidérale, L’ombre de Beethoven rêvant sa pastorale. Et moi, fuyant la ville et ses mille soucis, Pendant ces doux concerts au pied d’un chêne assis, A toi je songe, à toi, ma jeune fiancée, Aurore de mes jours, printemps de ma pensée; Toi que je vis surgir dans mon obscur destin, Avec tes yeux plus beaux que l’astre du matin, Ton sourire plus frais que la rose vermeille, Et la voix aux chansons des fontaines pareille! Tes lettres à la main, je pleure et je souris; Quand je lis en tremblant la page où sont écrits Tes serments de tendresse et d’amour éternelle. Un nuage céleste obscurcit ma prunelle; Le parfum pénétrant du tiède renouveau Comme un divin nectar m’envahit le cerveau; Dans le souffle embaumé qui monte de la plaine Il me semble à longs traits aspirer ton haleine; D’extase, de bonheur je sens mon coeur ployer; Et je rêve; et déjà, reine de mon foyer, Et reine de mon coeur enchanté de sa chaîne, Par la grâce de Dieu doublement souveraine, Je te vois jeune épouse et jeune mère aussi : Deux enfants, une fille, un garçon, cher souci, Dans le frais clair-obscur où ton ombre circule. L’une pareille à l’aube et l’autre au crépuscule, Je les vois, je les tiens tous deux sur mes genoux. Joyeux et beaux tous deux; et toi derrière nous, Au baiser du matin tes lèvres déjà prêtes, Avec tes bras charmants tu viens joindre nos têtes! Alors de ma tendresse ô transports infinis! Quelle joie ineffable, et comme je bénis, Par l’hymne intérieur qui dans mon sein bourdonne, Dieu qui te donne à moi, comme à toi je me donne! Accours, dis-je à la brise, accours, prends ce baiser, Prends tous ces doux parfums et les va déposer Au front de la beauté qui m’a sous son empire, Pour qui seule je vis, qui pour moi seul respire, A qui j’ai dit : accepte à jamais mon soutien, Et qui m’a répondu : nul autre que le tien! Qu’importe la distance à deux amants fidèles? Leur amour par les airs les franchit d’un coup d’ailes. Malgré l’arrêt jaloux du sort injurieux Partout ta chère image est présente à mes yeux; Et ces lieux ravissants chers à mes rêveries, Ces bois ont moins d’oiseaux, moins de fleurs ces prairies, Moins d’épis dans ces champs vont dorer les moissons Que mon coeur et ma tête ont pour toi de chansons! Comme un triomphateur qui de pourpre étincelle, Je retourne à la tâche où mon devoir m’appelle, Et certe un empereur, un empereur romain, Pendant que je m’en vais, m’accostant en chemin, Avec toute sa cour que la gloire environne, Je lui dirais : Va-t-en! s’il m’offrait sa couronne, Son char et ses drapeaux, son peuple de valets, Et son sceptre et son trône avec tous ses pains Pour l’humble fleur des champs qui brille à ta ceinture. - -Il fait beau dans mon coeur comme dans la nature. Mai 1862 Sonnets A Lamartine. (1888) I. Et Mammon se fraie sa route là où'un chérubin désespère. Lord Byron (Childe-Harold). Béni cent fois le jour où le sol de la France, Aux premiers braillements de ton sacré berceau, Frémit comme un captif que réveille en sursaut, Dans sa prison lugubre, un cri de délivrance. L’Ange de la patrie, affolé de souffrance, Voyait alors le sang rougir chaque ruisseau, Les cadavres français s’entasser par monceau. Et près des noirs, charniers sangloter l’Espérance. Sur ta couche d’enfant épanchant ses douleurs, Soudain il reconnut, en essuyant ses pleurs, Un de ceux que le ciel aux grandeurs prédestine; Et, te baisant au front, il murmura : grandis! Tu seras le vengeur des échafauds maudits, Le justicier futur; -tu seras Lamartine. II. Lamartine, quel nom! -barde, tribun, prophète, Quel génie, unissant tant de charmes divers, Put ainsi que le tien éblouir l’univers, Et si pur de la gloire escalader le faîte? Qui n’a senti plus fort battre son coeur en fête, Et se mouiller ses yeux, en savourant tes vers, Et, jetant l’anathème à ton siècle pervers, Pleuré de ta vertu la sublime défaite? Mais va! -si la tempête à ton chaste renom Fit d’un injuste oubli subir la morne atteinte, La clarté du soleil là-haut n’est pas éteinte; L’orage se dissipe, et voici que Memnon, En revoyant son dieu vainqueur de la rafale, Acclame son retour d’une voix triomphale. III. Aucun front ici-bas n’a dépassé le tien. Toi, le chantre inspiré des grandes solitudes, Ta voix sut au Forum dompter les multitudes, De l’Etat chancelant ton bras fut le soutien. Parmi les noms fameux que le monde retient, Sur l’Olympe éclatant, dont nos vicissitudes Ne peuvent plus ternir les blanches altitudes, Un trône inviolable à jamais t’appartient. Et nous, qui t’invoquons en disciples fidèles, Pendant que, pour garder les nobles citadelles Du Beau, du Vrai, du Grand, ton drapeau nous conduit, Lamartine, sur nous étends tes ailes d’ange! Et nous saurons combattre et noyer dans leur fange Les reptiles impurs qui règnent aujourd’hui. IV. Ont-ils assez piaffé dans leur boue, insulté La vergogne publique et la sainte nature. Ces affreux myrmidons, ces nains dont la stature Veut hausser sa misère à l’immortalité! Ces charlatans du Mal, ivres d’insanité, Ces pourceaux dégradés qui salissent l’ordure Elle-même indignée, -est-ce qu’on les endure Une minute encore dans leur impunité? Lamartine, au secours! -avec les fiers génies Dont la France a mené les illustres convois, Apprends-nous à flétrir ce tas d’ignominies; Et nous verrons le peuple, aux accords de nos voix, Pleurant de repentir, nous remettre au pavois, Et traîner tous les dieux du jour aux gémonies. V. Quand la première fois résonna sur la terre, Comme le chant lointain d’un autre firmament, Ta douce voix de cygne, où vibraient vaguement D’ineffables échos de l’éternel mystère; Le malheureux pleurant dans son coin solitaire, Le penseur, le poète, et l’amante et l’amant, Et le prêtre à l’autel, pleins de ravissement, En regardant les cieux, ne purent que se taire. Alors ils sont venus, leur hotte sur le dos. Les chiffonniers de l’Art, chargés d’impurs fardeaux, Dans le temple, en hurlant, brocanter leurs scandales; Mais j’aperçois le Temps, près des tables d’airain, Qui se lève, et d’un coup de son pied souverain Va les mettre dehors, tous ces hideux Vandales! VI. Dans la coupe terrestre, où notre soif s’abreuve, Quand le sort à flots noirs nous verse le chagrin, Quand le Juge d’en haut de son bras souverain Tord notre impur métal au creuset de l’épreuve; Lorsque l’eau de nos yeux est la seule qui pleuve Sur notre vie aride où brûle un ciel d’airain. Et que l’âpre désir sans merci nous étreint Comme un cerf altéré cherchant le cours du fleuve; Nous revenons à toi, Lamartine! -Oh! rends-nous. Divin consolateur qu’on écoute à genoux, Tes Méditations, rends-nous tes Harmonies! Afin que nous puissions, dans le voyage humain. Fort de ton viatique, en faisant le chemin, Monter sans défaillance aux clartés infinies? À Mes Chers Confrères De L’Académie Lamartine. (1888) Quand l’immonde laideur enfle son insolence A ce point de vouloir, sous le dôme immortel Du sacré Panthéon, conquérir un autel, Et chez les demi-dieux asseoir sa pestilence, Honte à qui parmi nous garderait le silence! Félon qui souffrirait cet infâme cartel, Sans bondir, furieux, comme un Charles-Martel, En brandissant son arc, son épée ou sa lance! Amis, serrons nos rangs! et, s’il est sous les cieux Des vivants dont le coeur supporte, insoucieux, Cet opprobre inconnu dans nos saintes annales, Epargnons-nous au moins l’exécrable remords D’avoir en paix laissé sur la gloire des morts Les Ilotes vainqueurs danser leurs Saturnales! Publiés dans le Bulletin de l'Académie Lamartine, n°3 (10 Septembre 1888). Vénus Et Minerve (1881) Étude Antique. Alma Venus! Glaukopis Athènè. Quand du sein de la mer Aphrodite la blonde Sortit comme d’un vase un grand lys argenté, Et, ruisselante encor des pleurs nacrés de l’onde, Marbre vivant, marcha vers le monde enchanté, De chacun de ses pas empreints sur le rivage Une rose pourprée en souriant jaillit, Et du fond de l’abîme à la forêt sauvage D’un long frisson d’amour la terre tressaillit. Quand de ses cheveux d’or aux molles avalanches Le nuage odorant, par ses bras écarté, Laissa voir le contour de ses formes plus blanches Que la neige où du jour scintille la clarté, L’Aurore, à son aspect, d’étonnement saisie, Derrière ses rideaux cacha son front charmant; Au souffle de sa bouche un parfum d’ambroisie Répandit dans les airs un vaste enivrement. La reine des frimas, Orythie, interdite, S’enfuit avec Borée à l’horizon lointain : Un sourire effleura les lèvres d’Aphrodite, Et le printemps naquit dans l’or pur du matin. Eveillée au doux bruit des eaux, la jeune Flore, Accostant la déesse et lui tendant la main, Sur les riants tapis qui s’empressaient d’éclore, De ses temples futurs lui montra le chemin. Et mille oiseaux chanteurs, zéphyrs que l’aube éveille, Frais ruisseaux, choeur immense aux sons mélodieux, Célébraient à l’envi l’éclatante merveille, Vénus, la volupté des hommes et des dieux. En la voyant passer, la Nayade surprise Rendit plus doux le cours de ses flots fugitifs, Et, plus molle en parfums, la Dryade à la brise Livra ses verts cheveux dans les sentiers furtifs; Et le pampre, aux tissus du lierre et des acanthes Mêlant sous les ormeaux ses larges frondaisons, Pour les thyrses futurs des légères Bacchantes, S’éleva triomphant parmi les frais gazons. Les cygnes sur le lac se disaient : qu’elle est belle! Un vertige magique étourdissait les fleurs, Et le rocher lui-même, aux tendresses rebelle, Mollissait à sa vue et répandait des pleurs, Et Pan, sous les grands bois pleins d’odeurs langoureuses Qu’épandait la Déesse au beau corps chaste et nu, Ecartant pour la voir les branches amoureuses, Tressaillait, fasciné par un charme inconnu. Alors, comme elle errait au milieu des pelouses, Eblouissant le monde à ses pas radieux, Les Heures dans leur char l’emportèrent jalouses, Au sommet de l’Olympe où séjournent les Dieux. Comme tout l’Océan s’emplit de doux murmures, Et scintille joyeux dans son gouffre écumant, Comme aux flancs de l’Ida résonnent les ramures, Quand le char d’Hélios remonte au firmament, Ainsi, lorsqu’aux regards de. l’auguste assemblée, Souriante et sans voile, Aphrodite apparut, Parmi les immortels, qu’elle conquit d’emblée, Un long chuchotement de triomphe courut. En la voyant, la grande et superbe matrone, Junon pâlit d’envie; et Zeus à son côté, Zeus lui-même ne put, du sommet de son trône, Se garder de sourire à la jeune Beauté. Et Mars le Dieu cruel qui se plaît aux alarmes, Au bruit des chars fauchant par milliers les humains, Quand passa la Déesse, ébloui par ses charmes, Laissa choir en tremblant les armes de ses mains. Et Phoebus-Apollon, le maître de la lyre, Le conducteur du jour, de son char descendu, Au milieu des neuf soeurs que charmait son délire, Et devant tout l’Olympe à sa voix suspendu. Chantait : « Gloire a Vénus, la Beauté souveraine! » Comme un hymne à deux voix et de moelleux accords, » La clarté plus joyeuse, et l’ombre plus sereine » Glissent avec amour le long de son beau corps. » L’Océan monstrueux, quand son pied les caresse, » De ses flots soulevés aplanit le courroux, » Le vent de ses cheveux fait pleurer de tendresse » Les tigres indomptés et les grands lions roux! » A son aspect les coeurs les plus durs s’amollissent; » Sa démarche royale enivre et fait aimer; » Devant ses yeux charmants les astres d’or pâlissent, » Et le profond Chaos sent ses gouffres germer! » Le parfum de la rose est fait de son haleine; » Les ruisseaux à sa voix rêvent silencieux; » Le Rhythme universel, avec son urne pleine, » Baigne a flots cadencés tous ses pas gracieux. » A toi, Vénus, à toi, sur la cime éthérée, » Le trône le plus haut et le plus éclatant; » C’est toi, chez les mortels, divine Cythérée, » Qu’aux temples les plus beaux tout l’avenir attend! » Mortels aimés des Dieux, Phidias, Cléomène, » Qui verrez fuir un jour sa conque sur les eaux, » Pour fixer à jamais sa forme surhumaine, » Les grands blocs de Paros attendent vos ciseaux. » Amathonte, Paphos, Lesbos, Gnide, Cythère, » Dans vos bosquets sacrés, chéris des Immortels, » Nuit et jour, on verra tout l’encens de la terre, » En l’honneur de Cypris, fumer sur vos autels. » Car la force et la grâce, en elle sont unies, » Versant aux coeurs la joie et la sérénité; » Le flot mélodieux des saintes Harmonies, » De tous ses mouvements suit l’essor enchanté; » Et le globe superbe et la ligne candide » Enfermant ses contours purs et délicieux, » Des artistes épris de l’idéal splendide » Toujours dans l’avenir fascineront les yeux. » La Beauté régnera; de la laideur immonde » Les noirs Pythons d’accord en vain tordront leurs noeuds » Tous les peuples futurs qu’enfantera le monde » Resteront prosternés sous ses pieds lumineux. » Tel, Apollon-Phoebus, le puissant musagète. - Sur l’aile des Zéphyrs, de l’Olympe à l’Athos, Du Pinde à l’Hélicon, de l’Hymette au Taygète, Des caps d’Hellas aux prés qu’arrose le Xanthos, Par les monts, par les bois, de ravine en ravine, L’écho porta son hymne au monde rajeuni, Et l’applaudissement de la troupe divine De soleil en soleil, roula dans l’infini. Or, pendant qu’il chantait et que sa voix sonore, Charmait dieux et mortels, rois et peuples rampants, Des bords de l’Eurotas aux rives de l’Anaure, D’Ithaque à Ténédos, l’île aux vastes serpents, La fille du grand Zeus, la vierge invulnérable Qui sait tous les secrets du cerveau paternel, Minerve, dont la vue, à tous impénétrable, Scrute l’azur céleste et l’Erèbe éternel, Sans incliner l’oreille à la voix du prophète Qu’invoque la prêtresse auprès des saints trépieds, Indifférente et calme au milieu de la fête, La chouette pensive immobile à ses pieds, Pallas, debout, l’égide au bras, au poing la lance, Sous son casque d’airain que rien ne peut ternir, Se tenait à l’écart et gardait le silence, Ses deux grands yeux fixés sur le vaste avenir. Paris, musée du Louvre, Juin 1881. Premier prix, médaille d’or au concours des "Soirées populaires" de Verviers 1883-1884. Tantale. I Supplice affreux! la soif et la faim! -Son haleine Brûle comme un volcan. -Il regarde, éperdu, L’étang qui l’environne ainsi qu’une urne pleine, Et l’arbre aux fruits vermeils sur son front suspendu. Il rêve. Il songe au vin dont s’enivre Silène. Il veut boire; l’eau fuit, et l’arbre défendu, Avec ses fruits dorés, les plus beaux de la plaine, Toujours l’agace et rit de son effort perdu. Alors, d’une voix sombre et nue la fièvre enroue : -« Que ne suis-je Ixion étalé sur sa roue, « Ou Sisyphe, roulant son Éternel fardeau! « O dieux! que je vous hais! dieux dont la main m’opprime! Votre noir châtiment a dépassé mon crime. Je donnerais mon sang pour une goutte d’eau. *** « Vous, qui vous ébattez dans les vagues marines, « O tritons chevelus, rois des flots transparents, « Qui, soûlés d’eau profonde, au vent de vos narines, « Lancez à gros bouillons les rapides courants; « Sur vos champs de corail aux lueurs purpurines, « Défiant du soleil les rayons déchirants, « Vous humez à longs traits dans vos larges poitrines « L’humide et vaste azur des gouffres murmurants! « Que ne suis-je un de vous! -Oh! dans l’onde écumante « Me plongeant sans retour comme aux bras d’une amante « Et dans son lit neigeux me tordant de plaisir, « Que ne puis-je, absorbé par sa molle caresse, « Dans sa fraîcheur immense, au gré de mon ivresse, « Eteindre pour jamais les feux de mon désir! *** « La voilà devant moi! -Dans l’air que je respire, « Je pressens sa fraîcheur qui pourrait m’apaiser; « Comme une amante en pleurs, je l’entends qui soupire, « Inondant tout mon corps de son divin baiser! « Captif dans mes liens, quand vers elle j’aspire, « Je vois, pour la saisir, mes vains efforts s’user. « Raffinement, des dieux! tout contre moi conspire : « L’eau perfide à fraîchir, mon corps à s’embraser. « Noir Phlégéton, à toi je me voue en pâture! « Ouvre comme un refuge, accorde à ma torture « L’asile hospitalier de tes brûlants réseaux! « Sois maudite à jamais, toi dont je suis l’esclave, « Eau fatale, où mon sang bout plus fort qu’une lave « O robe de Nessus qui calcines mes os! » *** Il dit : -l’onde, plus fraîche, autour de lui murmure, Délicieux breuvage à sa bouche interdit; Un vent plus embaumé fait chanter la ramure De l’arbre, qui soudain plus fraîchement verdit. La pomme à ses regards se balance plus mûre; Un désir plus ardent dans ses yeux resplendit; L’eau qui baigne ses flancs, tiède et perfide armure, Attise le brasier dans le sein du maudit. Il est là, comme un roc de chaux vive qu’ébrèche Le trait brûlant du jour, et l’eau toujours plus fraîche, Baptise tout son corps d’un vaste embrasement. L’onde est son idéal, sa plus chère pensée, Son rêve, son tourment, sa blanche fiancée... Mais toujours elle échappe à son embrassement. II Amour! fleuve étoilé de visions charmantes, Où, longuement bercés de mille enchantements, Dans des nacelles d’or, aux bras de leurs amantes, Descendent vers la mer tant de jeunes amants; Sorcier cruel et cher aux chansons alarmantes, Miroir fascinateur des premiers firmaments, Souffre qui tous les soirs de bonheur te lamentes, Comme un immense orchestre aux divins instruments; Enchaîné sur la rive où ta beauté s’étale, Plus dévoré d’ardeur et de soif que Tantale, Je consume en désirs et mes nuits et mes jours! Comme un désert torride après l’ondée aspire, L’aveugle après le jour, après toi je soupire; Vers toi je tends les bras et tu me fuis toujours! *** Oh! si jamais le voeu qui vers tes flots m’entraîne, Si jamais le désir, charmant et redouté, Qui remplit tout mon coeur de sa voix souveraine, Du sévère destin ne petit être écouté; Si jamais, pour voguer sur ton onde sereine, Vers le calme Océan, mon unique beauté Ne doit à ce rivage amarrer sa carène Où ma part de bonheur m’attend à son côté; Si, méconnu de ceux que j’avais crus mes frères, Je dois voir s’effeuiller, au gré des vents contraires, Mon printemps, qui déjà décline vers l’été : Si le sort m’interdit le doux épithalame, Sois pour moi le Leucate où s’éteigne ma flamme, O fleuve de l’Amour, sois pour moi le Léthé! Publié dans L'Impartial de Nice. Lamento. (1891) Nevermore! nevermore! Jamais plus! jamais plus! (Edgar Poe. Chant du Corbeau) Si tu l’avais voulu, mon amour eût fleuri, Beau vignoble au soleil sur les grands monts nourri; Toi seule avec ta main, rivale de l’abeille, Eûsses de grappes d’or enrichi ta corbeille. Si tu l’avais voulu, mon amour eût fleuri, Beau vignoble au soleil sur les grands monts nourri. La coupe de tes jours maintenant serait pleine D’un vin pur ignoré par les gens de la plaine; Pour assouvir ton âme, amante des sommets Où fleurit loin des yeux ce qui ne meurt jamais, La coupe de tes jours maintenant serait pleine D’un vin pur ignoré par les gens de la plaine. Mon amour eût coulé dans ta coupe à l’instar De la boisson des dieux, le céleste nectar; A cette heure si triste où le fiel de la vie Fait crisper de dégoût la lèvre inassouvie, Mon amour eût coulé dans ta coupe à l’instar De la boisson des dieux, le céleste nectar. Plus doux que le Léthé, dans son flot taciturne Il eût de tes chagrins noyé l’affreux Minturne [1]. Pour rendre à tes désirs, cet beaux cygnes plaintifs, Les fleuves étoilés des jardins primitifs. Plus doux que le Léthé, dans son flot taciturne II eût de tes chagrins noyé l’affreux Minturne. Mon beau vignoble, hélas! n’a jamais pu fleurir; Par la pluie et le vent tu l’ai laissé flétrir. Sa feuille avant l’automne, un jour s’en est allée Parmi les tourbillons de la sombre vallée. Mon beau vignoble, hélas, n’a jamais pu fleurir; Par la pluie et le vent tu l’as laissé flétrir. Pourquoi donc n’as-tu pas cultivé ma colline? La vendange est venue et le soleil décline. La Mort s’est introduite au sein de mon enclos; Sous son pressoir fatal mon sang coule à longs flots. Pourquoi donc n’as-tu pas cultivé ma colline? La vendange est venue et le soleil décline. Si tu l’avais voulu, comme un luth enchanté, Sous tes doigts caressants mon amour eût chanté. Quand la jeune espérance au fond du coeur expire, Sur le bonheur détruit quand l regret soupire, Si tu l’avais voulu, comme un luth enchanté, Sous tes doigts caressants mon amour eût chanté. Sa voix, écho profond de la grande harmonie, Eût de ton coeur mourant conjuré l’agonie. Ainsi que la nourrice avec un doux refrain Endort le nourrisson que la douleur étreint. Sa voix, écho profond de la grande harmonie, Eût de ton coeur mourant conjuré l’agonie. Mais un jour que j’errais sur mon triste chemin, Le luth aux chants si doux est tombé de ma main; Le char de la Fortune, en passant dans l’orage, Du sonore instrument a fracassé l’ouvrage; Car tu n’étais pas là, lorsque sur mon chemin Le luth aux chants si doux est tombé de ma main. Tu l’aurais pu soustraire à la roue odieuse; Mais la roue a vaincu la voix mélodieuse. Sur ses débris muets tes pleurs sont superflus : Le luth aux chants si doux tu ne l’entendras plus. Tu ne l’as pas pu soustrait à la roue odieuse; Et la roue a vaincu la voix mélodieuse. Si tu l’avais voulu, mon amour, pur flambeau, Mon amour eût guidé tes pas jusqu’au tombeau. Dans ce dédale humain plein de sourdes colères. Comme une lampe aux pieds des autels tutélaires, Si tu l’avais voulu, mon amour, pur flambeau, Mon amour eût guidé tes pas, jusqu’au tombeau. Mais tu n’as pas voulu de ton urne orgueilleuse Epancher un peu d’huile à ma pauvre veilleuse. Tu dors : voici venir les clartés du matin; Le vent ouvre ma porte et la flamme s’éteint; Car tu n’as pas voulu de ton urne orgueilleuse Epancher un peu d’huile à ma pauvre veilleuse. Si tu l’avais voulu, mon amour de vingt ans Aurait comme un rosier embaumé ton printemps. Dans cet égout fangeux qu’on appelle le monde, Dans ce cloaque obscur plein d’une odeur immonde, Si tu l’avais voulu, mon amour de vingt ans Aurait comme un rosier embaumé ton printemps. Sa racine, en plongeant dans la triste matière, Eût pompé le secret qui dort au cimetière; Sa fleur eût évoqué de set larges parfums Au fond de ion cerveau les paradis défunts. L’amour seul peut dompter l’inflexible matière, Et pomper le secret qui dort au cimetière. Ayez soin du rosier, quand ses rameaux sont verts; Car après le printemps arrivent les hivers! Il n’est rien d’aussi doux, quand le coeur est morose, A respirer le soir que le parfum de la rose. Ayez soin du rosier, quand ses rameaux sont verts; Car après le printemps arrivent les hivers! Un jour, dans mon rosier s’est glissé le reptile; Maintenant il décroît comme une herbe inutile; La rose est passagère, et pour sa floraison Il n’est dans l’occident qu’une seule saison. Un jour, dans mon rosier s’est glissé le reptile; Maintenant il décroît comme une herbe inutile; Soin embaumés de rose au coin du feu passés, Dîtes, vous connaît-on parmi les trépassés? Un tronc flétri qui meurt, une feuille qui tombe, Peuvent-ils refleurir au-delà de la tombe? Soin embaumés de rose au coin du feu passés, Dîtes, vous connaît-on parmi les trépassés? Je ne me plaindrai pas, si tu ne peux renaître, Mon amour, doux rosier qui meurs sur ma fenêtre, Toi pour qui j’ai soigné sa tige, hélas! en vain. Moi du moins j’ai connu son arôme divin. C’est toi que je plaindrai, s’il ne peut pas renaître, Mon amour, ce rosier qui meurt sur ma fenêtre. Car souvent on oublie, alors qu’on a vingt ans. Qu’un long et triste hiver accède au court printemps. Comme un enfant gâte, l’Illusion folâtre Vient te baiser au front de sa bouche idolâtre, Et te fait oublier, ô belle de vingt ans, Qu’un long et triste hiver succède au court printemps! -tf, En te voyant passer, l’Espérance ravie De son oeil de Chimère illumine ta vie. Moi, j’ai pour compagnon dans mon âpre chemin Le morne Désespoir au front de parchemin. En te voyant passer, l’Espérance ravie De son oeil de Chimère illumine ta vie. Tu dors sur l’édredon; un ange au front vermeil Vient de ses ailes d’or ombrager ton sommeil. La nuit, à mon chevet, les mauvaises Pensées Me conseillent tout bas des choses insensées. Tu dors sur l’édredon; un ange au front vermeil Vient de ses ailes d’or ombrager ton sommeil. La table où tu t’assieds aux feux d’un lustre étale De fruits et de bons vins la pompe orientale. Avant d’avoir vécu, brisés par les douleurs, En me traînant je mange un pain trempé de pleurs. La table où tu t’assieds aux feux d’un lustre étale De fruits et de bons vins la pompe orientale. Tu n’échapperas pas à la loi du Destin : Ce trouble-fête arrive à tout joyeux festin. Sa main taille un linceul dans la nappe rougie, En cierge funéraire il change la bougie. Tu n’échapperas pas à la loi du Destin : Ce trouble-fête arrive à tout joyeux festin. La joie épanouit les fronts les plus sévères, Le bachique refrain se mêle au choc des verres. Comme un large Océan, l’orchestre aux bruits vainqueurs De flots harmonieux envahit tous les coeurs. La joie épanouit les fronts les plus sévères, Le bachique refrain se mule ou choc des verres. D’où vient qu’on se regarde avec un air surpris? Sans doute que l’ivresse a troublé leurs esprits. On entend un bruit sourd s’élever de la rue, Soudain de tous les fronts la joie est disparue. D’où vient qu’on se regarde ainsi d’un air surpris? Sans doute que l’ivresse a troublé leurs esprits. Un inconnu soudain s’est glissé dans la salle, Et le lustre dessine une ombre colossale. On voit des mots de feu se tracer sur le mur. On sent le vin s’aigrir et pourrir le fruit mur. Un étrange inconnu s’est glissé dans la salle, Et le lustre dessine une ombre colossale. C’est le vieux Thanatos [2] sur son pâle cheval : Adieu, lorsqu’il arrive, adieu le carnaval! Il attache un matin son cheval à la porte. Il choisit un convive, il le prend et l’emporte; Moi, j’entends le galop de son pâle cheval : Adieu, lorsqu’il arrive, adieu le carnaval! Toi qui restes encor, couvre ton front de cendre : Où tous nous descendons tu devras bien descendre. Le rosier s’est flétri, le luth est fracassé. Le flambeau s’est éteint, le vignoble est passé. Toi qui restes encor. couvre ton front de cendre : Où tous nous descendons tu devras bien descendre. Mon amour eût été la barque de Charon, Pour te faire passer le Styx et l’Achéron. Oh! les fleuves sont noirs sur les terrestres grèves! Dante n’en a pas vu de plus noirs dans ses rêves. Mon amour eût été la barque de Charon, Pour te faire passer le Styx et l’Achéron. Mais tu n’as pas voulu m’octroyer ton obole : Jeune fille dis-moi, comprends-tu le symbole? Bientôt viendra la nuit sinistre et sans fallots, Je ne sais pas comment tu pourras passer l’eau. Car tu n’as pas voulu m’octroyer ton obole; Jeune fille, dis-moi, comprends tu le symbole? Quand on n’a pas offert l’obole au nautonnicr. Cent ans au bord du Styx on reste prisonnier. Je vois s’enfler ma voile aux brises alisées : Adieu! je pars tout seul pour les champs élysées. Quand on n’a pas offert l’obole au nautonnier, Cent ans au bord du Styx on reste prisonnier. Le Phlégéton dans l’ombre au loin se réverbère, Et dans l’affreuse nuit hurle le chien Cerbère. Sur la rive du Styx la foule des captifs Se démène en poussant des cris longs et plaintifs. Le Phlégéton dans l’ombre au loin se réverbère, Et dans l’affreuse nuit hurle le chien Cerbère. Tu verras Lachésis, Atropos et Clotho Assises en baillant au pied d’un noir coteau. Ainsi qu’un bon génie au dévouement d’un drame Tu voudras de mes jours recomposer la trame. Tu verras Lachésis, Atropos et Clotho Qui t’attendent là-bas au pied d’un noir coteau. Mais tu surviens à l’heure où Clotho la fileuse A vidé la quenouille avec sa main calleuse; Lachésis a rempli les sinistres fuseaux; Atropos dans ta main posera les ciseaux; Car tu surviens à l’heure où Clotho la fileuse A vidé la quenouille avec sa main calleuse. Auras-tu quelquefois un tendre souvenir Pour celui dont l’amour ne doit plus revenir? J’ai noyé dans l’oubli mon amour virginale. Qui donc m’appelle encor sur la rive infernale? Auras-tu quelquefois un tendre souvenir Pour celui dont l’amour ne doit plus revenir? Des rives du Léthé j’entrevois le mystère, Je romps le dernier noeud qui m’attache à la terre. Dans mon coeur agité par les derniers adieux, Je sens filtrer le calme invincible des dieux. O rives de Léthé, bosquets pleins de mystère. Je romps le dernier noeud qui m’attache à la terre. Pourtant j’hésite encore : au delà du tombeau L’amour éteint peut-il rallumer son flambeau? O femme, dans mes bras pâmée et demi-nue, Divine volupté que je n’ai pas connue! C’est pour vous que j’hésite : au delà du tombeau L’amour éteint peut-il rallumer son flambeau? Toi que j’ai tant aimée, adieu! plus d’espérance! Mon amour harcelé succombe à la souffrance. A peine si vingt fois j’ai vu les fleurs s’ouvrir Et les bois verdoyer! pourtant je vais mourir! Toi que j’ai trop aimée, adieu! plus d’espérance! Mon amour harcelé succombe à la souffrance. Mon amour eût couvert ton front comme un palmier Où gémit la colombe à côté du ramier. Dans la chaleur du jour, dans les nuits langoureuses, Où l’âme s’abandonne aux choses amoureuses, Mon amour eût couvert ton front comme un palmier Où gémit la colombe à côté du ramier. Le palmier s’est brisé sous les coups de l’orage : Tu ne pourras jamais t’asseoir sous son ombrage! Sa racine est séchée et son feuillage est mort! Souvent tu songeras la nuit, avec remord, Au beau palmier brisé sous les coups de l’orage : Tu ne pourras jamais l’asseoir sous son ombrage! Publié dans La Revue Belge, n°84 (15 oct. 1891) p. 95-96. Notes de l'auteur (1) Marais. (2) Nom grec de la Mort. À l’Auteur des Chansons des Rues et des Bois. Pourquoi venir, quand dans les Rues Novembre, au front de parchemin, Nous défend de bayer aux grues. Cigare aux lèvres, canne en main? Quand de l’hiver dans le bocage On voit courir les noirs frissons, O maître, pourquoi de leur cage Laisser s’envoler tes chansons? Quand l’hirondelle s’est enfuie, Quand le soleil d’un air narquois Voit s’estomper au parapluie Les flèches d’or de son carquois, Au ciel brumeux quand les chouettes Disent : bravo! -pourquoi lâcher Ces jeunes soeurs des alouettes? Tout le printemps va se fâcher. Tu fais la concurrence aux roses. -Narguant l’hiver qui nous surprit, Tu fais voir aux cuitres moroses Que le génie a de l’esprit. Quand la Saint-Martin fait naufrage. Quand dans les bois que nous aimons Messieurs les aquilons font rage, lit que nos Saints font des sermons; Quand du sommet des Alpes blanches L’hiver brutal met au concours, Pour les autans, les avalanches, Et pour nos Solons, les discours; Quand les gamins joyeux, prospères. Pour les coups qu’ils vont échangeant Choisissent la neige, et leurs pères Le fer, le plomb et de l’argent; Quand, plus bête qu’un veau qui tète, Brutus dans l’ombre se tient coi; Quand on se casse encor la tète. Sans qu’on nous dise au moins pourquoi; Quand l’Ane chargé de reliques Se sent tout fier sous ses paniers D’avoir sur les places publiques Le droit de braire ses aniers; Quand le bourgeois, turbot étrange, Admis à dire son avis Sur la sauce dont ou l’arrange, Veut que ses conseils soient suivis; Quand toujours le peuple-grenouille S’enroue à quémander des rois; Quand Hercule change en quenouille Sa massue aux puissants effrois, Et comme un lâche, aux pieds d’Omphale, En souillant de pleurs pénitents Sa peau de lion triomphale, File un linceul pour les Titans; Quand la gloire de mal en pire Tombe et s’achève en carnaval; Quand les grands hommes de l’empire Sont éclipsés par un cheval; Quand la France assiste au scandale D’une querelle d’Allemands Sur l’amputation caudale Des renards gascons et normands; Quand le bon sens se met en grève Comme ses cochers mal appris, Toi, tu nous dit : « Faisons un rêve. Loin de Londres, loin de Paris, Loin des réalités amères, Des temples et des parlements. Vers l’Eldorado des chimères, Des poètes et des amants. Faisons sans tambour ni trompette Une excursion dans le Bleu. » - Au premier coup de ta baguette, Voilà l’idylle au coin du feu. A ton caprice obéissante Comme Ariel à Prospéro, File accourt joyeuse et dansante Au doux refrain d’un boléro. Elle arrive droit de Sicile, Sans crinoline et sans volants : Etre à la mode est difficile. Quand on a dormi deux mille ans. Eve vêtue en Andalouse Ainsi qu’on la rêve à vingt ans. De son regard l’aube est jalouse. De son sourire le printemps De nos chambres son frais visage Emplit d’aurore l’horizon; Le mur se change en paysage Et le plancher devient gazon. Et nous voilà dans les prairies, Nous voilà dans les verts buissons, Dans les vergers, cages fleuries Des gais bouvreuils et des pinsons. Le jour s’éveille, le coq sonne La diane au nouveau printemps; La blancheur des cygnes frissonne Sur l’émeraude des étangs. Un tumulte emplit la campagne, Dans les prés hennit le poulain; La voix des grands boeufs accompagne La vive chanson du moulin. La grande ivresse qui commence Coule dans l’onde des ruisseaux. On entend dans l’azur immense Vagir d’invisibles berceaux. Les grands bois sont pleins de murmures Soupirs, baisers, bruits alarmants; On voit faire aux jeunes ramures Je ne sais quels gestes charmants. Vive la grande République, Où, sans faire ombrage â Caton, Le poète, roi sans réplique, Est citoyen, malgré Platon! Vive l’école buissonnière! Vive la Bible où tout sourit, La vulgate qu’à sa manière Dieu dicte au Soleil qui l’écrit! Ce n’est de l’hébreu pour personne; Pour la comprendre aimer suffit. Ce qu’on y sème on le moissonne, Comme toujours cela se fit. L’amant la murmure à l’amante; Le rossignol tendre et moqueur Pour les chouettes la commente, Et la rose la sait par coeur. Et l’abeille qui l’analyse Trouve en son teste plus de miel Que tous les cuistres de l’Eglise N’en n’ont jamais tiré de fiel. L’Etoile du malin paraphe Son énigme au noir guet-apens; L’aigle en corrige l’orthographe Gâchée un peu par les serpents. Les plus doux fruits, très-peu rebelles, A dents que veux-tu sont mordus, Pourvu que les bouches soient belles, Les poisons seuls sont défendus, Mais non pas l’arbre de science. Quand de sa pomme, heureux effet, On a chargé sa conscience, On sait du moins ce que l’on fait. On lit sa genèse fleurie Sans s’exposer au mal de dents : Le blanc pommier de la prairie En sait plus long que les pédants. Le Ciel en vivants caractères Y manifeste ses desseins; Les nids y cachent des mystères Port embarrassants pour les Saints. La jeune Eve fière et candide. Nue avec ses seins enchanteurs, Défie en sa beauté splendide Tous les mouchoirs des imposteurs. Que Tartufe se scandalise En sa pudeur de philistin! Dieu seul est maître en son église. Et ne veut pas de sacristain. Avec les clartés sidérales Que fait Vénus à l’horizon Quel cierge de leurs cathédrales Soutiendrait la comparaison? L’aurore en sa robe irisée Donne aux blés verts dans les sillons L’aperges me de la rosée Sans le secours du goupillon. Et le lac pur où l’hirondelle Joue au milieu des nénufars. Est un miroir assez fidèle Pour faire enrager les cafards. Mais leur plus funeste anathème N’y ferait pas plier un jonc. Qu’ils aillent donc parler baptême Au canard qui fait le plongeon! Il s’en passe, comme Aphrodite. Elle y perdrait tout son latin, Cette nature tant maudite Que Dieu bénit chaque matin, Et qui, malgré tout virginale, Toujours s’obstine à refleurir, Dans l’impénitence finale De ne jamais vouloir mourir. Sa beauté, qui toujours surnage, Rit du déluge et du destin; Le noir tocsin du moyen-âge Devient son urne de festin. Au Titan qui demande à boire, A Promothée, au fier proscrit, Elle élève ce grand ciboire Tout plein du sang de Jésus-Christ. Les Dieux s’en vont, race malade. Sur tous ces immortels défunts Elle achève son escalade Dans les rayons, dans les parfums. De joie et d’amour couronnée, Malgré tyrans, vautours, corbeaux, Elle va montant vers l’hyménée Dont les astres sont les flambeaux. C’est la croisade universelle : De chaque fleur sort un aveu; Dans l’ombre où la clarté ruisselle Tous les nids chantent : Dieu le veut Puisque la nature est faite, Je daigne, modeste embryon, Demander ma place à sa fête Et je bois à l’amphytrion. O Maître, gloire à tes soixante! Ton chemin fut bien âpre, mais Jeunesse à ce point florissante lit si belle vit-on jamais? Pour saluer la primevère. Quand les grands bois te reverront, Tout le monde aura l’air sévère, Tous les oiseaux te siffleront. L.’alouette dira : « C’est lâche, On finira par nous manger». L’hirondelle : « C’était relâche, je voyageais à l’étranger ». Le rossignol : « J’avais la mue. Connaissez vous cet intrigant? » Et sur l’air du pied qui remue Le merle dira : « Ce brigand! » Prends garde au merle, oiseau frivole Qui prend les choses à rebours; Souvent son esprit, quand il voie, Laisse tomber des calembours. Maître, prends garde à la chicane : On complote au bois de Meudon. Déjà le moineau franc ricane : Je sais qui sera le dindon. Est-ce permis, dit le grand chêne, - Tandis qu’à travers les vallons La froide brise se déchaîne, - De colporter dans les salons Tous les parfums de mes pelouses, Et, quoiqu’habile à me choyer, De rendre mes brandies jalouses Des bûches qu’on jette au foyer! La Belle au bois s’éveille en songe Et fait la moue à Cendrillon; La cigale crie au mensonge, lit cherche querelle au grillon. « On est en pleine décadence, » Fait en sourdine la fourmi. « Ayant chanté, ce grillon danse. On ne fait plus rien à demi. » Aux mois condamnés à la prose Ta Muse offrant ce fin ragoût Donne au pauvre Avril la névrose Et la jaunisse au mois d’Août. A l’Hippocrène de Sologne, Voyant Novembre se griser. Mai dit : « C’est de l’eau de Cologne. Et se démène à tout briser. Il exhibe son monopole De parfumeur accrédité Que, sous la céleste coupole, Il tient de toute éternité. Juin, flairant les fraîches corbeilles De tes quatrains, doux échansons, D’avance avertit les abeilles, Et murmure : « Contre-façons! » Dans le Moniteur du Parnasse Lisant ta liste d’invités, Juillet s’écrie : « Oh! le bonasse! » Et roule des yeux irrités. Août bougonne : « Quel profane! Est-ce qu’on met sa bête au vert, Après que le regain se fane, A la Toussaint, en plein hiver? Qu’il consulte un vétérinaire, - Et sans tarder, -s’il ne veut pas Que sa bourrique poitrinaire S’en aille de vie à trépas. Septembre aussi lâche sa thèse Et dit d’un air professoral : « Il ma volé mon antithèse, » Ombre et rayon, c’est immoral! Octobre, qui remplit son verre. En riant, leur propose en vain De vider, comme Jean Sévère, Leurs différents avec son vin. Avec ces gens-là puisqu’en somme On n’en aurait jamais fini; Puisqu’au Zodiaque on s’assomme Comme autrefois à Hernani; Puisqu’il faut que je me courrouce Pour ou contre les mécontents, Pour ou contre la lune rousse, Pour la pluie ou pour le beau temps; Puisqu’une leçon de jeunesse Me vient d’un ancien, -aimant mieux Le vin pur que le lait d’ânesse, Je m’attable parmi les vieux; Et je jette, pour reconnaître Ta Didacture au pays bleu, Les almanachs par la fenêtre Et toute la critique au feu. Point de pitié, faiseurs d’embûches! Tous au feu, c’est la Saint-Martin. Mettons les bûches sur les bûches, D’Aurevilly sur Pontmartin. Ils sont plusieurs, là, sur ma planche, Pour le bûcher plus d’un fagot; Avec Veuillot j’allume Planche, Le Pédant avec le Cagot. Point de péchés irrémédiables : La flamme vous purge en entier. Allons, flambez! soyez bons diables, Ceci n’est pas un bénitier. Regardez donc ces étincelles : Pour des martyrs c’est trop d’émoi. Tout y passe, jusqu’aux ficelles. Sainte Critique, éclaire-moi! Mais là, qu’entends je? Un pas folâtre A retenti dans l’escalier La bûche a tressailli dans l’âtre : C’est ton cher esprit familier. C’est lui! Maintenant que m’importe Bise ou zéphir, pluie ou beau temps, Et que l’hiver soit à ma porte, Lorsqu’à huit clos j’ai le printemps? Inferno. (1886) À Charles Fuster. « E porchè la sua mano alla mia pose, Con lieto volto, ond' i' mi confortai, Mi mise deiitro alle secrete, cose.» Dante. Inferno. -Canto III. Ainsi que l'a décrit de sa plume de fer, Aux jours de son exil, le géant de Florence, Dans un rêve j'ai vu m'apparaître l'Enfer. J'ai vu l'abîme où geint l'incurable souffrance; J'ai passé par la porte où ces mots sont inscrits : Sur mon seuil, en entrant, laissez tous l'espérance. J'entendais clairement les blasphèmes, les cris, Les exécrations qu'arrachait la torture A ceux que pour toujours la Justice proscrits. Ils étaient tous encor dans la même posture Où les a burinés l'immortel florentin, Pour servir de leçon à la race future. Or, comme je plaignais en mon coeur le destin De ceux qui se tordaient dans la braise ou la glace, De l'aube au soir, sans cesse, et du soir au matin, Et de ceux que sans trêve une tempête enlace, Et d’autres que leur crime à l’immobilité Condamne, sans jamais pouvoir changer de place, Me disant, tout en pleurs, c’est pour l’éternité Que de ces malheureux l’Enfer fait sa pâture, -Un homme vint à moi dans l’horrible Cité. Mais quoiqu’il eût de nous la forme et la stature, Je sentis à l’instant qu’un être surhumain Se cachait à mes yeux au fond de sa nature. Tout d’abord il me prit doucement par la main, Et me dit, d’une voix auguste et fraternelle : Ami, continuons ensemble le chemin. Une aurore d’amour luisait dans sa prunelle, Et d’un charmant reflet de vague paradis Illuminait au loin la Géhenne éternelle. Partout où nous passions, les geôliers interdits Interrompaient le cours des terribles supplices, Au fond de chaque fosse où hurlaient des maudits. Et les chapes de plomb, et les brûlants cilices, Soudain se détachant de leurs corps, les damnés Se croyaient un instant au jardin des délices. Comme on verrait dormir des bourreaux avinés, Ayant bu leur salaire au fond d’une taverne, Tels cessaient les démons leurs cris de forcenés. Et l’Achéron, le Styx plus infect que l’Averne, Et l’ardent Phlégéton, pleurant l’Humanité, Au Cocyte roulaient, de caverne en caverne. Parfois, dans un détour de la sombre Dité, Un fantôme passait, en flamboyant costume, Qui nous montrait le poing, d’un visage irrité. Pendant que j’avançais dans ces lieux d’amertume, Soutenu par la main du céleste étranger, Le long des lacs bouillants de flamme et de bitume, D’un air compatissant il paraissait songer, Et chacun de ses pas dans l’obscur labyrinthe Laissait comme une odeur de rose et d’oranger. Quand parfois j’hésitais, arrêté par la crainte, Aux coins où surgissaient de plus hideux essaims, Je sentais de ses doigts une plus molle étreinte. J’ignorais quels étaient avec moi ses desseins; Mais lorsqu’à nos regards parut dans l’ombre immense Le cercle redoutable où sont les assassins, Je vis son beau visage où brillait la clémence, Pâlir, comme quelqu’un qui s’en vient dans les champs Voir comment un orage a détruit sa semence. Lui-même eut des frissons à l’aspect des méchants, Qui, d’un lambeau de pourpre et d’un peu d’or avides, Dans le meurtre ont vautré leurs féroces penchants. Dans un fleuve profond baignaient, nus et livides, Du sang jusqu’à leur cou, ces dresseurs d’échafauds Qui ne pouvaient laisser dormir les tombes vides; Qui du spectre macabre ont aiguisé la faulx, Pour avoir des palais remplis de courtisanes, Et pour se pavaner sur des chars triomphants, Cependant que, traqués à coups de pertuisanes, Les manants affamés, tombant sur les chemins, S’arrachaient les chardons dédaignés par les ânes! Et mon guide, tournant vers tous ces inhumains Ses regards qui disaient à chacun d’eux : je t’aime, -Tandis qu’en suppliant ils lui tendaient les mains,- Sur leurs fronts réprouvés, flétris par l’anathème, Les rayons de ses yeux tout ruisselants de pleurs, Descendaient lentement, comme un nouveau baptême. Alors je vis le fleuve aux sinistres couleurs Se changer en eau pure, et ses rives fanées Se couvrir aussitôt de gazons et de fleurs. Et mon doux compagnon me dit : assez d’années La Justice a sévi; hâtons-nous maintenant De secourir encor d’autres âmes damnées. -Et toujours la clarté de son front rayonnant Croissait, et les parfums de sa robe de laine Mollissaient sur ses pas dans l’ombre résonnant. Nous parvînmes bientôt dans une morne plaine; Le sol était de glace, et, dans l’air obscurci, Si froid le vent soufflait que j’en perdis l’haleine; Et j’entendis, tout près de moi, d’horreur transi, Comme un sourd grondement qu’un vieux vampyre ivrogne Ferait auprès d’un mort qu’il fouille sans merci. Avec moins de fureur, de sa gueule qui grogne, Un dogue attaque et broie, en son acharnement, La nuit, sous un gibet, un restant de charogne. O terreur! -devant moi, sous le noir firmament, Dans un des trous glacés, où la funeste engeance Des traîtres odieux reçoit son châtiment, Ugolin se dressait, blême, et, sans indulgence, Dans la chair de Roger faisait grincer ses dents Dont six siècles n’avaient pu lasser la vengeance! Les yeux hors de l’orbite et de rancune ardents, Il tenait par les crins sa proie, et, dans un râle, Il lui rongeait le crâne et mangeait le dedans. Mais quand du forcené la figure spectrale, En triturant les os que j’entendais crier, Vit mon guida aux doux yeux pleins d’aube sidérale, Il laissa de ses mains tomber son meurtrier, Et le bourreau terrible, à la face âpre et dure, Fléchit les deux genoux, et se mit à prier. Et sur l’étang glacé je sentis la froidure S’attiédir, comme aux jours de printemps, quand l’oiseau S’en revient pour chanter dans la jeune verdure. Et moi-même, tremblant, comme un faible roseau, Quelque chose de doux, que je ne puis décrire, Enveloppait mon coeur d’un céleste réseau, Tellement me charmait avec son beau sourire, En me tenant la main, l’être mystérieux Qui conduisait mes pas dans le funèbre empire. Et toujours nous marchions plus avant; -mais les lieux Que j’avais vus, semblaient n’être qu’un purgatoire, Quand l’affreuse Caine apparut à mes yeux. A l’endroit où finit le gouffre expiatoire, Au-dessus du Cocyte à mi-corps s’élevant, Comme au bord de la mer un vaste promontoire, Le vieux Satan dressait ses trois gueules au vent, Si hautes qu’on eût dit des tours de cathédrales : -Comment à cet aspect suis-je resté vivant? - Il tenait dans ses deux mâchoires latérales Brutus et Cassius; la gueule du milieu, Toute rouge et jetant des lueurs sépulcrales, Broyait le plus coupable en ce sinistre lieu, Judas, l’Iscariote exécrable, le traître, Qui pour un sac d’argent aux Juifs livra son Dieu. O prodige! -Aussitôt que Satan vit paraître Mon guide qui joignait, sous ses longs cheveux d’or, La majesté royale à la douceur du prêtre, Le démon monstrueux, comme l’Etna qui dort Et s’éveille en sursaut, avec un bruit d’orage, De chaque gueule ouvrit le large corridor, Et dans le noir Cocyte, insondable parage, Que si lugubrement le vieux maître décrit, Laissa choir sa pâtura, en se tordant de rage. Et j’entendis dans l’ombre un lamentable cri; -Judas, d’un seul regard de sa fauve prunelle, Avait à mon côté reconnu Jésus-Christ. Car c’était lui, debout, dans la nuit solennelle, Mon compagnon, mais tel qu’il siège au paradis, Enveloppé d’aurore et de gloire éternelle. A genoux, et baisant sa robe j’attendis. -O nuit! O souvenir qui jamais ne s’efface! - Judas criait, maudit parmi tous les maudits : » Rabbi, Rabbi, c’est toi! je reconnais ta face! » Entends moi sangloter! -C’est moi qui t’ai vendu! » O Rabbi, parle moi! -que veux-tu que je fasse? » Tu sais qu’avant le jour où ta bouche a rendu » Le suprême soupir sur la triste colline, » En horreur à moi-même, on m’a trouvé pendu! » J’ai, de ta loi d’amour souillant la discipline, » Et d’un peu de métal honteusement jaloux, » Sept fois navré le coeur de ta mère orpheline! » Plus vil que le ramas des sordides filous » Hors du temple chassés, j’ai dans ta bergerie, » Chien odieux, laissé s’introduire les loups! » Doux Pasteur! si ta chair sans tache fut meurtrie, » Flagellée à grands coups, et liée au poteau, » Comme un agneau saignant dans une boucherie; » Si, couronné d’épine, affublé d’un manteau » Risible, un jonc pour sceptre, en roi de bacchanale » Travesti, pour marcher vers l’infâme coteau, » Tu sentis, sur ta joue auguste et virginale, » Les soufflets, les crachats, au milieu des jurons, » S’ajouter au baiser de ma bouche infernale; » Si, cloué sur ta croix, de tourments et d’affronts » Brisé, n’en pouvant plus, ô cher Sauveur du monde. » Tu mourus de détresse entre les deux larrons, » C’est par moi, l’Apostat fétide, l’être immonde, » Justement par le Ciel rejeté dans l’Enfer, » Comme un rameau pourri d’un arbre qu’on émonde! » O Jésus, ce n’est rien tout ce que j’ai souffert; » Et que mon châtiment encor s’appesantisse, » Que Satan me reprenne entre ses dents de fer; » L’éternité durant, que nul ne compatisse » A mon irréparable et suprême abandon,... » -Je reconnais en tout l’infaillible Justice, » Mais toi, qui prends pitié du plus humble chardon. » En voyant mes remords, que ta bonté m’accorde, » Avant de t’en aller, un seul mot de pardon! » Un seul, ô Dieu d’amour et de miséricorde! » -Alors, Jésus ayant écouté le maudit, J’aperçus qu’il tira de sa robe une corde, Et, penché sur l’abîme, à Judas il tendit, Par une chaîne d’or du haut des cieux venue, Le noeud avec lequel le traître se pendit. Judas saisit la corde, et, l’ayant reconnue, Vers la haute paroi qu’il eût voulu briser, Bondit comme un éclair qui déchire la nue. Assisté du Sauveur, dès qu’il vint se poser Sur l’âpre escarpement de la morne ravine, Jésus, ouvrant les bras, lui rendit son baiser. -Oh! qui peindrait jamais cette scène divine? Pendant que, sous les yeux du céleste Martyr, L’Apôtre se pâmait, mêlant sur sa poitrine, Aux larmes du Pardon les pleurs du Repentir, Une immense rumeur à travers tout l’abîme, De cercle en cercle, au loin se mit à retentir; Le Christ resplendissait d’une clarté sublime, Et Judas, ébloui, stupéfait, radieux, En buvant ses regards, semblait un Kéroubime. Tout l’Enfer à genoux pleurait, silencieux, En écoutant chanter le coeur lointain des Anges Disant : Gloire au Seigneur, gloire au plus haut des Cieux! Et Satan, aux accords de leurs saintes louanges, Taciturne et pensif, songeait aux jours passés, Où, le plus beau de tous, il guidait leurs phalanges! Soudain, l’ombre profonde, aux contours effacés, Vit par un brusque éclair s’écarter tous ses voiles; Et Jésus et Judas, se tenant embrassés, Éperdus de bonheur, montaient vers les étoiles. Sittard, janvier 1886. Ursum Corda! Nuit. -Un jeune poète dans son cabinet d’études. LE POÈTE C’en est fait: je me rends! Cette lyre inutile, Je la brise. -Fuyez, fantômes imposteurs! Droit, Justice, Idéal chimérique et futile, Qu’un siècle divinise et qu’un autre mutile, Arrière! -Et toi, Science, à qui je fus hostile, Grâce aux propos mielleux de poètes menteurs, Désormais reçois-moi parmi tes serviteurs! Vaste Chimie aux bras puissants, Physique austère, Venez me révéler les secrets dont la terre À nos yeux, dans ses flancs, dérobe le mystère. Apprendre pour jouir, profiter aujourd’hui Et marcher dans la voie où l’instinct nous conduit, Hors de là, rien n’est vrai; dans la nature entière, Tout naît, tout vit, tout meurt; tout est Force et Matière; Il n’est point d’autres lois. -A-t-on du cimetière Vu quelqu’un revenir? -Eh bien, puisque la mort Est le terme fatal, bannissons tout remord, Épuisons les plaisirs où le sort nous convie, Et combattons gaîment le combat pour la vie! UNE VOIX Ô la belle sagesse, en vérité!... L’effort Que sa pratique exige, est facile au moins fort, Et les cerveaux les plus obtus, les plus ineptes, Sans peine iront s’ouvrir à ses joyeux préceptes. Mais, par les temps passés pour l’avenir instruits, Ceux qui jugent toujours l’arbre d’après ses fruits, Sur l’écorce du vôtre osent, pour qu’on y songe, D’une main ferme écrire en traits de feu: « Mensonge! » Grâce à qui, -vos docteurs s’en sont-ils souvenus? - Jusqu’au siècle présent sommes-nous parvenus? Qui donc a mis un frein aux passions sauvages? Apôtres du néant! aux grossiers appétits Des hommes, par l’aveugle ignorance abrutis, À ces flots comprimés, en proie aux durs servages, Un jour de brusque assaut de leur prison sortis, Est-ce vous, dont la voix cria sur les rivages: « C’est ici que viendront expirer vos ravages? » -Allez le demander aux peuples engloutis! L’incorruptible Histoire est là, dans ses annales De vos sombres aînés montrant les saturnales, Et je la vois pleurer, quand son doigt frémissant Tourne ces noirs feuillets pleins de fange et de sang! Avec tout son savoir, dont il fait l’étalage, L’athée est impuissant à fonder un village: Et vous, derniers venus, qui prétendez bâtir La cité merveilleuse où tout doit aboutir, Pour asseoir ses remparts, pour garder son enceinte, Voyons, qu’apportez-vous? Quelle est votre arche sainte? Souffrez que, la raison me prêtant son flambeau, Je m’en informe un peu. Sur le morne tombeau Où vous enfouissez l’antique Conscience, L’arbre que vous plantez, votre arbre de science, Quel que soit son ombrage, est funeste à mes yeux, Si, pour vous abriter, il doit cacher les cieux; S’il ne doit s’élargir que pour être un refuge À ceux qui vont disant: « Après nous le déluge! » Si tout essor divin de son ombre est banni, S’il n’a point de lucarne ouverte à l’infini. Attendez! -C’est en vain que votre orgueil murmure, Lorsque, pour vos neveux, l’arbuste ayant grandi, Pourra braver les vents; mancenillier maudit, Lorsqu’il aura pompé, dans sa vaste ramure, Tous les sucs généreux de votre sol natal; Lorsqu’il sera forêt, et que son tronc fatal Aura couvert au loin vos villes et vos plaines; Quand le peuple, assez haut pour cueillir à mains pleines Et mordre à belles dents ses fruits empoisonnés, La tête en feu, les sens de fièvre aiguillonnés, À sa façon voudra commenter vos oracles, Chers maîtres, ce jour-là l’on verra des miracles! Cet avenir sinistre où l’oeil craint de plonger, Quelqu’un de vous peut-il sans frémir y songer? Ou bien, jusqu’à ce point poussez-vous le délire, Que, dans ce livre ouvert, vous refusez de lire? Savez-vous calculer? Forts en abstraction, Est-ce qu’un froid mortel n’emplit pas vos vertèbres, Apôtres de mensonge et de négation, Quand vous voyez du sein de vos tristes algèbres, Formidable zéro fait de destruction, Ouvrant pour vous saisir sa gueule de ténèbres, Surgir comme un volcan l’horrible équation?... Adieu la Liberté! L’impur libertinage, Sous un niveau sanglant prouvant l’Égalité, Dressera l’échafaud ruisselant de carnage Sur l’autel aboli de la Fraternité!... Déjà Catilina chez vous a fait des siennes! Voulez-vous donc rouvrir les blessures anciennes? Vous en faut-il encor de ces atrocités? Dont l’ouragan de feu désola vos cités?... Alors, continuez votre triste Évangile! Prêchez: « L’homme n’est rien qu’une pensante argile, « Un produit du hasard, dont l’unique souci « Doit être de se faire un sort plus adouci; « Le reste: âme immortelle, existence future, « Justice, châtiment, récompense, -imposture! « Ô peuple! n’en crois rien; d’un coeur impétueux « Embrasse le réel, lui seul est fructueux; « D’un arbre chimérique il n’est nul fruit qui tombe, « Et tout à fait pour l’homme en entrant dans la tombe. » Puis après, dites-lui: « Peuple, sois vertueux! » Dérision! En vain le pouvoir légifère; Quand on ne croit à rien, on est prêt à tout faire. Ô moraliste athée! à qui donc parles-tu? Dupe ou fripon, victime ou bourreau, flèche ou cible, Nulle autre alternative à l’homme n’est possible. Ô science stupide! -Ah! vous semez les vents, Mais vous ne voulez point des tempêtes, savants! Une foule incrédule a d’étranges audaces; Prenez garde! souvent du plus profond des masses, Au loin, dans l’ombre arrive, à qui veut écouter, Un bruit qu’on aurait tort de ne pas redouter, Bruit terrible, mêlé d’une rumeur sinistre, Que l’Histoire en tremblant, l’air pensif, enregistre, Car ce sourd grondement dit à son souvenir Qu’un hôte inattendu s’annonce et va venir. Pendant que vous buvez le doux jus de la treille, Plein de vagues soucis, moi, j’y prête l’oreille; Je l’entends qui s’avance, énorme et menaçant; C’est le prochain déluge, un déluge de sang! LE POÈTE Qui donc me parle ainsi? Puissance mystérieuse, Sous qui je sens fléchir mon esprit combattu, Toi, dont la voix m’est douce autant que sérieuse, Montre-moi ton visage, et dis-moi qui es-tu? UNE VISION Je suis l’Ange qui veille au salut de la France; Ma devise est: « Justice, » et mon nom: « Délivrance! » Au bord du mal j’ai vu ta raison chanceler, Mais ton coeur m’est fidèle, et je viens lui parler. Je suis en deuil; tu sais pourquoi. Sous ma cuirasse, De plus d’un trait mortel tu trouverais la trace; Mais aucun ne m’a fait dévier de mon but. Ils le savent très bien, les plus grands de ta race, Le courage indomptable est mon fier attribut, Et plus les vents jaloux s’acharnent sur ma tête, Plus fort le lendemain je sors de la tempête. Je ne sais si du fiel que mes lèvres ont bu, L’abominable coupe à la fin est vidée: Mais je ne puis mourir, car je suis une Idée. Je sais où Dieu m’envoie, et même aux jours mauvais, Sans peur et sans reproche, à travers tout j’y vais, Et dût le monde entier me faire banqueroute, Seul, sans fléchir, j’irai jusqu’au bout de ma route. Ma bannière au soleil, vers l’Idéal sacré, Tel j’ai marché toujours, et tel je marcherai. T’en faut-il des témoins? Enfant, va donc au Louvre! Tous ces fronts, devant qui l’étranger se découvre, Cet auguste Sénat de penseurs, de héros, De martyrs souriant à leurs tristes bourreaux. Dis, peux-tu regarder cette épopée en pierre, Sans que des pleurs d’orgueil inondent ta paupière? Ah! dans leur foule illustre, où s’élèvent tes yeux, Peut-être aperçois-tu quelqu’un de tes aïeux, Et son sang dans ton coeur te murmure à voix basse: Un jour auprès de lui tu dois avoir ta place! Si c’est ton voeu, jeune homme, écoute! ouvre à ma voix Ton coeur et ton esprit, et vois ce que je vois. Ton siècle est grand, ton siècle est fort, et qui le nie, Ou bien est un aveugle, ou bien le calomnie; Mais s’il court à l’abîme au lieu de remonter, Sache être de ton siècle en osant l’affronter, Et, sans peur des partis, à leur ivresse folle, Fais entendre et sonner une mâle parole! Quand le Forum se livre à leurs chocs hasardeux, L’homme juste les brave et plane au-dessus d’eux, Va! dis à ces Français que le passé divise: Honte, opprobre éternel, à quiconque s’avise, Pour faire un jour ou deux sonner sa vanité, De semer la discorde à travers la cité, Quand la Patrie en deuil est là, dans sa devise, Montrant d’un doigt sanglant ce mot: Fraternité! Est-il bien à propos, pour des questions mortes, Sous l’oeil de l’ennemi, de desserrer vos rangs? Attendez qu’Annibal ne soit plus à vos portes, Et vous pourrez après vider vos différends! D’ailleurs, l’avenir presse et veut des soins plus graves, Au peuple élucidez ce qu’il a mal compris; Relâchez de vos lois les trop rudes entraves, Assainissez les coeurs et haussez les esprits! D’une époque néfaste effacez tout vestige; Sur ses hontes jetez le voile de l’oubli, Et rendez par vos moeurs son antique prestige Au foyer chaste et pur qu’elle avait avili. Et puis, l’École est là, moitié fermée encore, Où filtre un jour douteux par la brume effacé: Ouvrez-la toute grande, et laissez-y l’Aurore Secouer son flambeau sur la nuit du passé! Au livre de l’histoire apprenez à mieux lire Vous-mêmes, qui dictez ses sévères leçons; Du Vrai, du Grand, du Beau, par la Plume et la Lyre Inoculez l’amour à vos fiers nourrissons! Dans la forêt du Dogme enténébré sur l’homme, Que tout noir carrefour enfin soit éclairci; Laissez se disputer Luther, Genève et Rome; Le Calvaire est plus haut, et le Caucase aussi. Par delà ces torrents de disputes frivoles, Que par un tel massacre ont rougis vos aïeux, Regardez sur vos fronts ces deux vivants symboles, Immense enseignement, se dresser vers les cieux! Ces époques d’horreurs, comme un déluge immonde Ont fui, ne vous laissant qu’un amer souvenir; Ces montagnes toujours sont debout sur le monde Pour enseigner la route à ceux qui vont venir. Ne quittez pas des yeux ces cimes fraternelles; Sous le bec du vautour, le sang du proscrit Doit faire épanouir les palmes éternelles Avec celui qui coule aux flancs de Jésus-Christ. Ces tragiques martyrs se complètent l’un l’autre; Du grand drame terrestre ils forment l’unité, Et le voleur du feu, comme le doux apôtre, Chacun parfait ton oeuvre, ô vaste Humanité! Devant le sort funeste ils sont ta conscience, Le même bras fatal les cloua sur la croix; Le Prophète au Titan murmure: « Patience! » L’un dit: « Je veux connaître, » et l’autre dit: « Je crois. » Le Titan comme l’aigle a mesuré le gouffre; Ignorance partout, esclavage odieux! L’Olympe l’exaspère, et, pour l’homme qui souffre, Magnifique brigand, il détrousse les dieux. Sur les flots de la vie, en lutte aux vents contraires, Le doux Nazaréen, comme un cygne plaintif, Suavement murmure: « Aimez-vous, soyez frères, « Si vous voulez renaître au bonheur primitif. » Sur leurs deux fronts l’Amour étend sa blanche enseigne, Foulant aux pieds le glaive et le joug détesté; Leur trône est un gibet, et leur pourpre qui saigne, Lave de tout soupçon leur sainte majesté. Les siècles passeront, marquant de leurs outrages Les plus fières cités et leurs arcs triomphaux; Mais les peuples toujours, au-dessus des orages, Verront dans le ciel bleu trôner des échafauds. Et du problème humain, escaladant les faîtes, Les penseurs soucieux, chercheurs du lendemain, Ne trouveront jamais, plus hauts que ces prophètes, Deux phares lumineux leur montrant le chemin. Ô Français! c’est à vous de traduire en langage Accessible à l’effort du plus humble cerveau, De ces deux piloris le sens qui se dégage, Pour la race future Évangile nouveau. Que votre histoire un jour, trait-d’union sublime, Entre ces deux sommets où l’on peut tout savoir, Comme un vaste arc-en-ciel rayonne sur l’abîme, Portant en lettres d’or ces mots: « Droit et Devoir! » Droit et Devoir! synthèse éternelle, équilibre De tous les poids rivaux l’un par l’autre amortis! Splendide accouplement, pour l’homme juste et libre S’imposant, pacifique, au-dessus des partis! Ces mots contiennent tout; -sur les vagues obscures, Nul pilote des vents ne domptera l’assaut, S’il ne suit pas des yeux ces brillants Dioscures, Dont la seule clarté peut guider son vaisseau. Les sombres passions n’ont qu’à faire silence Devant leur sens auguste, où luit la Vérité; Ils sont les deux plateaux rivés à la balance Que, dans sa forte main, tient la chaste Équité. Sous le doigt de l’aïeul, ravi de les entendre, Qu’ils soient les premiers mots épelés par l’enfant. Le Droit, bien expliqué, rendra son coeur plus tendre; Le Devoir contiendra son esprit triomphant. De vos législateurs, assemblés dans leur temple, Pour marquer sur vos moeurs un coin de pur aloi, Que le regard longtemps les scrute et les contemple, Avant de corriger le livre de la Loi. Toi, prêtre, quels que soient ton culte et ton Église, De tes dogmes qu’enfin leur jour pur éclaira, Permets qu’à ces clartés le texte obscur se lise: Du haut de son gibet Jésus t’approuvera. Seuls, les faux dieux ont peur de voir sur leurs bannières Se projeter ces traits de lumières offusquants; Mais le Christ, de nos jours, en ferait des lanières Pour son fouet, qui chassa dehors les trafiquants. Au Panthéon de l’Art, comme une double étoile, Guidant vers l’avenir ciseaux, brosses, crayons, Sur le marbre et l’airain, sur la fresque et la toile, Que leur charme céleste épande ses rayons! Peintres, rois des couleurs, dans votre âme inspirée Laissez ces deux splendeurs s’épancher à grands flots, Et le soleil ravi, du haut de l’empyrée, D’un baiser immortel signera vos tableaux! Statuaires, cherchant dans vos nobles extases L’attitude héroïque et le conteur divin, Sculptez sur vos autels ces mots, et dans vos vases, La Muse, en souriant, viendra verser son vin. Si vous voulez monter au milieu des génies, Jeunes tribuns, dompteurs du Forum irrité, Accourez! venez boire à ces urnes bénies Le nectar de la Force et de la Probité. Et vous, musiciens, dont le brûlant délire Émeut l’enthousiasme au plus profond des coeurs, De vos doigts palpitants ne touchez pas la Lyre, Sans vous être enivrés de leurs saintes liqueurs! Poètes, à vos luths! écrivains, à vos plumes! Partout du grand rappel soyez les fiers clairons! Tous à l’oeuvre! Frappez, marteaux; sonnez, enclumes! La Patrie a besoin de tous ses forgerons. Sursum corda! Sursum corda! dans la fournaise, C’est le sacré métal de l’Avenir qui bout; Il faut, pour accomplir sa superbe genèse, Que chaque citoyen, l’arme au poing, soit debout. Un siècle va finir, et l’heure est solennelle: Aujourd’hui, fils d’hier, est père de demain; Vers demain, vers demain, tournez tous la prunelle; À ses pas de géant préparez le chemin! Il importe d’agir, de faire sentinelle Dans l’immense atelier du grand Progrès humain. Quand la mine a plongé sous l’oeuvre fraternelle, Honte à l’indifférent qui n’y tend pas la main! Ah! si ma voix s’adresse à des coeurs infidèles, Autels déserts, pareils à des foyers sans feu, Vers des cieux moins ingrats je déploîrai mes ailes, Ô Français! je vous quitte et je vous dis adieu! LE POÈTE Non! non! tu resteras, Ange de ma Patrie! Au nom de tous ses fils, vois, je tombe à genoux. Pour rendre tout son lustre à sa gloire meurtrie, Désormais notre amour et notre idolâtrie, Soutiens, exhorte, assiste, inspire et conduis-nous! J’en atteste le ciel du doux pays de France, Ses montagnes, ses bois, ses vallons et ses fleurs, Ses fleuves teints de sang, ses longs jours de souffrance! J’en atteste les yeux de la jeune Espérance, Qui console tout bas ses augustes malheurs! J’irai, j’enflammerai de l’ardeur qui m’entraîne Tous mes frères debout au soleil de demain, Et pour tes droits sacrés, descendus de l’arène, Sous tes yeux souriants, ô France, ô mère, ô reine! Nous marcherons, la lyre ou l’épée à la main! Sittard (Pays-Bas) Source: http://www.poesies.net