Poésies. Par Cécile Sauvage. (1883-1927) TABLE DES MATIERES Fuite D'Automne. La Tasse. La Corbeille. La Maison Sur La Montagne. La Tête Le Jour. Musique. Poésie. Voeux Simples. Je me souviens. . . Beauté, dans ce vallon. . . Je t'apporte ce soir. . . Je t'ai écrit. . . Jusqu'au ciel d'azur. . . Dans l'ombre. . . Enfant. . . Il est né. . . Je suis née. . . L'enchantement lunaire. . . Le coeur tremblant. . . Ma maison est assise au vent. . . Ma tête, penche-toi. . . Mais je suis belle. . . Nature, laisse-moi. . . Ô Beauté nue. . . Peut-être serai-je. . . Pourquoi crains-tu. . . Que je repose en toi. . . Que ton fruit de sang. . . Souvent le coeur. . . Tu tettes le lait pur. . . Voilà que je me sens. . . Le bonheur est mélancolique. . . Laisse couler mes pleurs. . . Destin. Fuite D'Automne. Sors de ta chrysalide, ô mon âme, voici L'Automne. Un long baiser du soleil a roussi Les étangs; les lointains sont vermeils de feuillage, Le flexible arc-en-ciel a retenu l'orage Sur sa voûte où se fond la clarté d'un vitrail; La brume des terrains rôde autour du bétail Et parfois le soleil que le brouillard efface Est rond comme la lune aux marges de l'espace. Mon âme, sors de l'ombre épaisse de ta chair C'est le temps dans les prés où le silence est clair, Où le vent, suspendant son aile de froidure, Berce dans les rameaux un rêve d'aventure Et fait choir en jouant avec ses doigts bourrus La feuille jaune autour des peupliers pointus. La libellule vole avec un cri d'automne Dans ses réseaux cassants; la brebis monotone A l'enrouement fêlé des branches dans la voix; La lumière en faisceaux bruine sur les bois. Mon âme en robe d'or faite de feuilles mortes Se donne au tourbillon que la rafale apporte Et chavire au soleil sur la pointe du pied Plus vive qu'en avril le sauvage églantier; Cependant que de loin elle voit sur la porte, Écoutant jusqu'au seuil rouler des feuilles mortes, Mon pauvre corps courbé dans son châle d'hiver. Et mon âme se sent étrangère à ma chair. Pourtant, docilement, lorsque les vitres closes Refléteront au soir la fleur des lampes roses, Elle regagnera le masque familier, Et, servante modeste avec un tablier, Elle trottinera dans les chambres amères En retenant des mains le sanglot des chimères. La Tasse. Dans cette tasse claire où luit un cercle d'or J'ai versé du lait blanc pour ta lèvre vermeille. Comme un enfant dolent le long du corridor Un rayon de soleil s'étant couché sommeille. Vois, la mouche gourmande est plus sage que toi. Perchée au bord du vase où son aile se mouille, Avec sa trompe fine et subtile elle boit Tandis que le jour bleu dévide sa quenouille. Ah! si la nuit venait, comme nous aurions peur; La nuit fait les gros yeux avec la lune ronde Et tous les astres blonds qui pressent leur lueur Sur le front noir de l'ombre où l'angoisse est profonde. Vite! bois cette tasse avant que soit le soir; Le moineau de la cage aime l'eau que je verse, La fleur du pot d'argile accueille l'arrosoir, Comme les champs nouveaux se plaisent à l'averse. Et surtout ne va pas avec tes doigts fripons Déranger le niveau de la crème dormante; On apporte la lampe et son nimbe au plafond Bouge comme au matin une source mouvante. Dieu! c'est l'ombre déjà! Déjà le ver luisant Répand sa goutte d'or sur la verdure moite. . . Vite! l'étoile fait les cornes en passant Et la lune a caché le soleil dans sa boîte. La Corbeille. Choisis-moi, dans les joncs tressés de ta corbeille, Une poire d'automne ayant un goût d'abeille, Et dont le flanc doré, creusé jusqu'à moitié, Offre une voûte blanche et d'un grain régulier. Choisis-moi le raisin qu'une poussière voile Et qui semble un insecte enroulé dans sa toile. Garde-toi d'oublier le cassis desséché, La pêche qui balance un velours ébréché Et cette prune bleue allongeant sous l'ombrage Son oeil d'âne troublé par la brume de l'âge. Jette, si tu m'en crois, ces ramures de buis Et ces feuilles de chou, mais laisse sur tes fruits S'entre-croiser la mauve et les pieds d'alouette Qu'un liseron retient dans son fil de clochettes. La Maison Sur La Montagne. Notre maison est seule au creux de la montagne Où le chant d'une source appelle des roseaux, Où le bout de jardin plein de légumes gagne La roche qui nous tient dans son âpre berceau. Septembre laisse choir sur les molles argiles La pomme abandonnée aux pourceaux grassouillets. Nous avons dû poser des cailloux sur les tuiles; Car la bise souvent s'aiguise aux peupliers, Le volet bat la nuit, le crochet de la porte Danse dans son anneau. Nous avons peur et froid. La mare des moutons réveille son eau morte Et soudain un caillou branlant tombe du toit. J'aime, sous mon poirier rongé de moisissures, Des champignons serrés voir surgir le hameau, Un petit dahlia me plaît par ses gaufrures, Mes brebis ont le nez et les yeux du chameau. Notre univers s'étend au gré de notre rêve, Le silence est mouillé par la voix du torrent, La lune de rondeur sort quand elle se lève D'un nid de thym perché sur les monts déclinants. Assise dans le jour de la porte qui pose Son reflet sur la cruche verte et le chaudron, Pour la pomme de terre au ventre dur et rose Je couds des sacs. Je vois blondir le potiron. Les pruneaux violets se rident sur leurs claies, La salade du soir est dans le seau de bois Et des corbeaux goulus qui frôlent les futaies Font en se querellant tomber de vieilles noix. C'est le temps où la feuille aux ramures déborde, La montagne nourrit des herbes de senteur, Notre chèvre s'ennuie et tire sur sa corde Pour atteindre aux lavandes fines des hauteurs. Le maître près d'ici laboure un champ de pierres; Je vais pour son retour tremper le pain durci, Préparer à sa faim une assiette fruitière Et le verre où le vin palpite et s'assoupit. Nous nous plaisons de vivre à côté de l'espace; Un vol d'abeilles tourne avec des cris de fleurs, La neige qui l'été reste dans les crevasses Semble se détacher des nuages bougeurs. Des guêpes au long corps tettent les sorbes mûres, La maison qui se hâle a des mousses au dos, La cloche des béliers sonne nos heures pures. Pour nous chauffer, sitôt que la lune a l'oeil clos, Le soleil comme un boeuf fume dans l'aube nue; Car sur nos pics le ciel de lin tiède est tendu Et notre front obscur est touché par la nue Lorsqu'elle vient dormir dans les chênes tordus. La Tête. Ô mon fils, je tiendrai ta tête dans ma main, Je dirai: j'ai pétri ce petit monde humain; Sous ce front dont la courbe est une aurore étroite J'ai logé l'univers rajeuni qui miroite Et qui lave d'azur les chagrins pluvieux. Je dirai: j'ai donné cette flamme à ces yeux, J'ai tiré du sourire ambigu de la lune, Des reflets de la mer, du velours de la prune Ces deux astres naïfs ouverts sur l'infini. Je dirai: j'ai formé cette joue et ce nid De la bouche où l'oiseau de la voix se démène; C'est mon oeuvre, ce monde avec sa face humaine. Ô mon fils, je tiendrai ta tête dans ma main Et, songeant que le jour monte, brille et s'éteint, Je verrai sous tes chairs soyeuses et vermeilles Couverts d'un pétale à tromper les abeilles, Je verrai s'enfoncer les orbites en creux, L'ossature du nez offrir ses trous ombreux, Les dents rire sur la mâchoire dévastée Et ta tête de mort, c'est moi qui l'ai sculptée. Le Jour. Levons-nous, le jour bleu colle son front aux vitres, La note du coucou réveille le printemps, Les rameaux folichons ont des gestes de pitres, Les cloches de l'aurore agitent leurs battants. La nuit laisse en fuyant sa pantoufle lunaire Traîner dans l'air mouillé plein de sommeil encor Et derrière les monts cachant sa face claire Le soleil indécis darde trois flèches d'or. Il monte. Notre ferme en est tout éblouie, Les volets sont plus verts et le toit plus vermeil, La crête des sapins dans la brume enfouie S'avive de clarté. Voilà le plein soleil Avec son blanc collier de franges barbelées, Avec ses poudroiements de cristal dans les prés, Avec ses flots nacrés, ses cascades brûlées, Ses flûtes, ses oiseaux et ses chemins pourprés. L'abeille tôt levée, attendant sa venue, Essayait d'animer les boutons engourdis, Dérangeait l'ordre neuf de la rose ingénue, Pressait de toutes parts les lilas interdits. Dès qu'elle vit au ciel fuser la bonne gerbe, Son gorgerin blondit, son aile miroita, Et, tandis que les fleurs se découpaient dans l'herbe, Sur un lis qui s'ouvrait son ivresse pointa. Quel massacre badin de vierges cachetées! La nonnain-violette en conserve un frisson, Les corbeilles d'argent aux blancheurs dépitées S'inquiètent du vent rural et sans façon. Sur l'églantine fraîche aux saveurs paysannes Voici que les frelons éthiopiens vont choir, Les bambous en rumeur entre-choquent leurs cannes, Sur un brin d'amandier sifflote un merle noir. Levons-nous. Notre chien lappe son écuelle, Les chevaux affamés piaffent après le foin, On entend barboter un refrain de vaisselle Et des appels de coqs s'égosiller au loin. Déjeunons sur le seuil de tartines miellées, Dans nos verres en feu le soleil boit sa part, Les arbres font danser leurs feuilles déroulées Et teignent leurs bourgeons d'un petit point de fard. C'est l'heure puérile où la margelle est rose, Où la jeune campagne éclose au jour nouveau Dans ses terrains bêchés brille comme une alose, Où l'araignée étend son lumineux réseau. C'est l'heure où les lapins se grisent de rosée, Où l'enfant matinal aux gestes potelés, Agitant le soleil de sa tête frisée; Rit tenant à deux mains un pesant bol de lait. La montagne se vêt de légères buées Et semble perdre un peu de son austérité, Les cyprès accusant leurs grâces fuselées Dressent des cierges verts sur l'autel de l'été. Ô rajeunissement du réveil, ô lumière Qui laves les noirceurs, les fanges, les chagrins, Qui donnes des splendeurs au bourbier de l'ornière Et mets une ombre d'or sur nos charniers humains. Musique. Une lente voix murmure Dans la verte feuillaison; Est-ce un rêve ou la nature Qui réveille sa chanson? Cette voix dolente et pure Glisse le long des rameaux: Si fondue est la mesure Qu'elle se perd dans les mots, Si douces sont les paroles Qu'elles meurent dans le son Et font sous les feuilles molles Un mystère de chanson. Ô lente voix réveillée Qui caresse la feuillée Comme la brise et le vent; Voix profondes de la vie Et de l'âme réunies Qui murmurez en rêvant. Une forme s'effaçant Dont les gestes nus et blancs Flottent dans l'ombre légère Sous un rideau de fougères Semble exhaler à demi De ses lèvres entr'ouvertes Un chant de silence aussi Berceur que les branches vertes. À peine si le murmure De la muette chanson Poursuit sa note et s'épure Dans la douce feuillaison; Et la main passe en silence Sur la tige d'un surgeon Dont le rythme fin balance Les branches de ce vallon. Ô musique qui t'envoles Sur les papillons glissants Et dans la plainte du saule Et du ruisseau caressant! Passe, chant grêle des choses, Coule, aile fluide qui n'ose Peser sur l'azur pâli, Sur les rameaux endormis; Efface-toi, chant de l'âme Où se mêlent des soupirs Dans la fuite molle et calme Des voix qu'on ne peut saisir. Poésie. Dans la pelouse endormie Sous l'azur pâle et rêveur, Les brises en accalmie Bercent les bouleaux pleureurs. En ce silence de rêve Une voix d'oiseau Seule et divine s'élève Des bouleaux. Au jour bas de l'avenue Lointaine sous les rameaux Deux formes sont apparues, Deux corps enlacés et beaux. La femme blanche, légère Dans sa souple nudité, Détourne sur les fougères Un long regard velouté. Sa tombante chevelure Entoure son sein poli Et, svelte, sa jambe pure, Dans la marche, sort des plis De la longue chevelure. Elle marche avec cadence Comme la ramure danse; Son bras d'un fin mouvement Sur l'épaule musculeuse De l'homme allonge, indolent, Une caresse harmonieuse. Quel léger ruissellement De lueur coule des branches Et vient dorer mollement La cambrure de la hanche? Et l'oiseau chante à demi, Retenant la mélodie Dans le murmure assoupi Des brises en accalmie. Elle dit d'une âme fière: Avec ma pâleur lunaire Dans les bois Je danse et chante à la fois. Que la branche me réponde D'une plainte balancée; Que la lumière soit blonde Comme ma claire pensée; Que la tombante feuillée Imite mes longs cheveux; Que la brise réveillée Ait la langueur de mes jeux; Et si, lointaine, je pense Dans mon vallon familier, Que l'ombre, que le silence Viennent s'allonger au pied De mon corps blanc replié. L'oiseau jette un cri de gloire Et l'homme ayant joint les doigts A l'air de dire une histoire D'autrefois. Ô plus haute que la vie, Froide et pâle Poésie, Lève-toi Et pleure et danse à la fois. Allonge vers les bouleaux Tes bras si longs et si beaux, Insaisissable pensée, Et sur ta chair offensée Ramène le triste flot De tes tresses délacées. Ô tristes et longs sanglots De l'oiseau. L'homme est mort d'avoir osé Un baiser. Il gît blême sur la mousse À jamais dormante et douce Pour ses membres reposés. Cache à demi dans l'écorce Du plus fort de ces bouleaux, Rêve, ton flexible torse, Tes deux seins jeunes et beaux Et que l'ombre molle effleure L'arbre pâle où l'oiseau pleure. De la tête qui s'incline Que la chevelure fine Retombe avec les rameaux Comme un long flot de pensées Divines et balancées Au mouvement des bouleaux. Voeux Simples. Vivre du vert des prés et du bleu des collines, Des arbres racineux qui grimpent aux ravines, Des ruisseaux éblouis de l'argent des poissons; Vivre du cliquetis allègre des moissons, Du clair halètement des sources remuées, Des matins de printemps qui soufflent leurs buées, Des octobres semeurs de feuilles et de fruits Et de l'enchantement lunaire au long des nuits Que disent les crapauds sonores dans les trèfles. Vivre naïvement de sorbes et de nèfles, Gratter de la spatule une écuelle en bois, Avoir les doigts amers ayant gaulé des noix Et voir, ronds et crémeux, sur l'émail des assiettes, Des fromages caillés couverts de sarriettes. Ne rien savoir du monde où l'amour est cruel, Prodiguer des baisers sagement sensuels Ayant le goût du miel et des roses ouvertes Ou d'une aigre douceur comme les prunes vertes À l'ami que bien seule on possède en secret. Ensemble recueillir le nombre des forêts, Caresser dans son or brumeux l'horizon courbe, Courir dans l'infini sans entendre la tourbe Bruire étrangement sous la vie et la mort, Ignorer le désir qui ronge en vain son mors, La stérile pudeur et le tourment des gloses; Se tenir embrassés sur le néant des choses Sans souci d'être grands ni de se définir, Ne prendre de soleil que ce qu'on peut tenir Et toujours conservant le rythme et la mesure Vers l'accomplissement marcher d'une âme sûre. Voir sans l'interroger s'écouler son destin, Accepter les chardons s'il en pousse en chemin, Croire que le fatal a décidé la pente Et faire simplement son devoir d'eau courante. Ah! vivre ainsi, donner seulement ce qu'on a, Repousser le rayon que l'orgueil butina, N'avoir que robe en lin et chapelet de feuilles, Mais jouir en son plein de la figue qu'on cueille, Avoir comme une nonne un sentiment d'oiseau, Croire que tout est bon parce que tout est beau, Semer l'hysope franche et n'aimer que sa joie Parmi l'agneau de laine et la chèvre de soie. Je me souviens. . . Je me souviens de mon enfance Et du silence où j'avais froid; J'ai tant senti peser sur moi Le regard de l'indifférence. Ô jeunesse, je te revois Toute petite et repliée, Assise et recueillant les voix De ton âme presque oubliée. Beauté, dans ce vallon... Beauté, dans ce vallon étends-toi blanche et nue Et que ta chevelure alentour répandue S'allonge sur la mousse en onduleux rameaux; Que l'immatérielle et pure voix de l'eau, Mêlée au bruit léger de la brise qui pleure, Module doucement ta plainte intérieure. Une souple lumière à travers les bouleaux Veloute ta blancheur d'une ombre claire et molle; Grêle, un rameau retombe et touche ton épaule Dans le fin mouvement des arbres où l'oiseau Voit la lune glisser sous la pâleur de l'eau, Ô silence et fraîcheur de la verte atmosphère Qui semble dans son calme envelopper la terre Et t'endormir au sein d'un limpide univers, Ô silence et fraîcheur où tes yeux sont ouverts Pour suivre longuement ta muette pensée Sur l'eau, dans le feuillage et dans l'ombre bercée. Immortelle beauté, Pensée harmonieuse embrassant la nature, Endors sereinement ton rêve et ton murmure Au-dessus des clameurs lointaines des cités. Le monde à ton regard s'efface et se balance Autour de ces bouleaux pleureurs Et l'hymne de ton âme infiniment s'élance Dans l'insaisissable rumeur. Vallon, pelouse, silence Où l'ombre vient s'allonger; Une pâle lueur danse Et de son voile léger Effleure ta forme claire Sur qui rêvent les rameaux Et le mouvement de l'eau Paisible entre les fougères. Je t'apporte ce soir... Je t'apporte ce soir ma natte plus lustrée Que l'herbe qui miroite aux collines de juin; Mon âme d'aujourd'hui fidèle à toi rentrée Odore de tilleul, de verveine et de foin; Je t'apporte cette âme à robe campagnarde. Tout le jour j'ai couru dans la fleur des moissons Comme une chevrière innocente qui garde Ses troupeaux clochetant des refrains aux buissons. Je fis tout bas ta part de pain et de fromage; J'ai bu dans mes doigts joints l'eau rose du ruisseau Et dans le frais miroir j'ai cru voir ton image. Je t'apporte un glaïeul couché sur des roseaux. Comme un cabri de lait je suis alerte et gaie; Mes sonores sabots de hêtre sont ailés Et mon visage a la rondeur pourpre des baies Que donne l'aubépine quand les mois sont voilés. Lorsque je m'en revins, dans les ombres pressées Le soc bleu du croissant ouvrait un sillon d'or; Les étoiles dansaient cornues et lactées; Des flûtes de bergers essayaient un accord. Je t'offre la fraîcheur dont ma bouche était pleine, Le duvet mauve encor suspendu dans les cieux, L'émoi qui fit monter ma gorge sous la laine Et la douceur lunaire empreinte dans mes yeux. Je t'ai écrit. . . Je t'ai écrit au clair de lune Sur la petite table ovale, D'une écriture toute pâle, Mots tremblés, à peine irisés Et qui dessinent des baisers. Car je veux pour toi des baisers Muets comme l'ombre et légers Et qu'il y ait le clair de lune Et le bruit des branches penchées Sur cette page détachée. Jusqu'au ciel d'azur. . . Jusqu'au ciel d'azur gris le pré léger s'élève Comme une route fraîche inconnue aux vivants; La mouillure de l'herbe et de la jeune sève Répand dans l'air rêveur son haleine d'argent. Sur les bords de ce pré le bouleau se balance Avec le merisier profond dans ses rameaux Où des moineaux dorés sautillent en silence Comme aux pures saisons d'un univers nouveau. Je te pénètre, ô pré que longent des collines Où la fougère étend son feuillage en réseau. Et j'écoute parler la voix molle et divine De la calme nature au milieu des oiseaux. Dans l'ombre. . . Dans l'ombre de ce vallon Pointent les formes légères Du Rêve. Entre les bourgeons Et du milieu des fougères Émergent des fronts songeurs Dans leurs molles chevelures, Et des mamelles plus pures Que le calice des fleurs. Ô rêve, de cette écorce Dégage ton souple torse, Tes deux seins roses et blancs, Et laisse dans le branchage Retomber le long feuillage De tes cheveux indolents. Ne sors jamais qu'à demi De cette écorce native Et reste à jamais captive De ce silence endormi, Ô Beauté triste et pensive. Enfant. . . Enfant, pâle embryon, toi qui dors dans les eaux Comme un petit dieu mort dans un cercueil de verre. Tu goûtes maintenant l'existence légère Du poisson qui somnole au-dessous des roseaux. Tu vis comme la plante, et ton inconscience Est un lis entr'ouvert qui n'a que sa candeur Et qui ne sait pas même à quelle profondeur Dans le sein de la terre il puise sa substance. Douce fleur sans abeille et sans rosée au front, Ma sève te parcourt et te prête son âme; Cependant l'étendue avare te réclame Et te fait tressaillir dans mon petit giron. Tu ne sais pas combien ta chair a mis de fibres Dans le sol maternel et jeune de ma chair Et jamais ton regard que je pressens si clair N'apprendra ce mystère innocent dans les livres. Qui peut dire comment je te serre de près? Tu m'appartiens ainsi que l'aurore à la plaine, Autour de toi ma vie est une chaude laine Où tes membres frileux poussent dans le secret. Je suis autour de toi comme l'amande verte Qui ferme son écrin sur l'amandon laiteux, Comme la cosse molle aux replis cotonneux Dont la graine enfantine et soyeuse est couverte. La larme qui me monte aux yeux, tu la connais, Elle a le goût profond de mon sang sur tes lèvres, Tu sais quelles ferveurs, quelles brûlantes fièvres Déchaînent dans ma veine un torrent acharné. Je vois tes bras monter jusqu'à ma nuit obscure Comme pour caresser ce que j'ai d'ignoré, Ce point si douloureux où l'être resserré Sent qu'il est étranger à toute la nature. Écoute, maintenant que tu m'entends encor, Imprime dans mon sein ta bouche puérile, Réponds à mon amour avec ta chair docile Quel autre enlacement me paraîtra plus fort? Les jours que je vivrai isolée et sans flamme, Quand tu seras un homme et moins vivant pour moi, Je reverrai les temps où j'étais avec toi, Lorsque nous étions deux à jouer dans mon âme. Car nous jouons parfois. Je te donne mon coeur Comme un joyau vibrant qui contient des chimères, Je te donne mes yeux où des images claires Rament languissamment sur un lac de fraîcheur. Ce sont des cygnes d'or qui semblent des navires, Des nymphes de la nuit qui se posent sur l'eau. La lune sur leur front incline son chapeau Et ce n'est que pour toi qu'elles ont des sourires. Aussi, quand tu feras plus tard tes premiers pas, La rose, le soleil, l'arbre, la tourterelle, Auront pour le regard de ta grâce nouvelle Des gestes familiers que tu reconnaîtras. Mais tu ne sauras plus sur quelles blondes rives De gros poissons d'argent t'apportaient des anneaux Ni sur quelle prairie intime des agneaux Faisaient bondir l'ardeur de leurs pattes naïves. Car jamais plus mon coeur qui parle avec le tien Cette langue muette et chaude des pensées Ne pourra renouer l'étreinte délacée: L'aurore ne sait pas de quelle ombre elle vient. Non, tu ne sauras pas quelle Vénus candide Déposa dans ton sang la flamme du baiser, L'angoisse du mystère où l'art va se briser, Et ce goût de nourrir un désespoir timide. Tu ne sauras plus rien de moi, le jour fatal Où tu t'élanceras dans l'existence rude, Ô mon petit miroir qui vois ma solitude Se pencher anxieuse au bord de ton cristal. Il est né... Il est né, j'ai perdu mon jeune bien-aimé, Je le tenais si bien dans mon âme enfermé, Il habitait mon sein, il buvait mes tendresses, Je le laissais jouer et tirailler mes tresses. À qui vais-je parler dans mon coeur à présent? Il écoutait mes pleurs tomber en s'écrasant, Il était le printemps qui voit notre délire Gambader sur son herbe et qui ne peut en rire. Il me donnait la main pour sauter les ruisseaux, Nous avions des bonheurs et des peines d'oiseaux; Son sommeil s'étendait comme un aveu candide. Mon oeil grave flottait sur son âme limpide, Je couvais dans son coeur les oeufs de la bonté, J'effeuillais sur son front des roses de clarté. Le silence des fleurs reposait sur sa bouche, Son doux flanc se gonflait de mon orgueil farouche; Son souffle était le mien, il voyait par mes yeux. Son petit crâne avait la courbure des cieux. Je le tenais des dieux que j'ai conçus moi-même; C'était le jardin clos où la vérité sème, C'était le petit livre où des contes naïfs Me reposaient de l'ombre et des rayons pensifs. Ses doigts tendres savaient caresser ma misère. Devant ce front de lait, devant cette âme claire Mon coeur n'éprouvait point de honte d'être nu, Mon être était l'instinct dans son geste ingénu, J'étais bonne d'avril nouveau comme la terre, Je donnais mes ruisseaux, mes feuilles, ma lumière; La mort cachait ses os sous les duvets herbeux, Nous étions le mystère et la vie à nous deux. Notre âme, au ras du sol mollement étendue, Était un blé qui berce une vague pelue. Maintenant il est né. Je suis seule, je sens S'épouvanter en moi le vide de mon sang; Mon flair furète dans son ombre Avec le grognement des femelles. Je sombre D'un bonheur plus puissant que l'appel d'un printemps Qui ferait refleurir tous les mondes des temps. Ah! que je suis petite et l'âme retombée, Comme lorsque la graine ayant pris sa volée La capsule rejoint ses tissus aplanis. Ô coeur abandonné dans le vent, pauvre nid! Je suis née. . . Je suis née au milieu du jour, La chair tremblante et l'âme pure, Mais ni l'homme ni la nature N'ont entendu mon chant d'amour. Depuis, je marche solitaire, Pareille à ce ruisseau qui fuit Rêveusement dans les fougères Et mon coeur s'éloigne sans bruit. L'enchantement lunaire... L'enchantement lunaire endormant la vallée Et le jour s'éloignant sur la mer nivelée Comme une barque d'or nombreuse d'avirons, J'ai rassemblé, d'un mot hâtif, mes agneaux ronds, Mes brebis et mes boucs devenus taciturnes Et j'ai pris le chemin des chaumières nocturnes. Que l'instant était doux dans le tranquille soir! Sur l'eau des rayons bleus étant venus s'asseoir Paraissaient des sentiers tracés pour une fée Et parfois se plissaient d'une ablette apeurée. Le troupeau me suivait, clocheteur et bêlant. Je tenais dans mes bras un petit agneau blanc Qui, n'ayant que trois jours, tremblait sur ses pieds roses Et restait en arrière à s'étonner des choses. Le silence était plein d'incertaines rumeurs, Des guêpes agrafaient encor le sein des fleurs, Le ciel était lilas comme un velours de pêche. Des paysans rentraient portant au dos leur bêche D'argent qui miroitait sous un dernier rayon, Et des paniers d'osier sentant l'herbe et l'oignon. Les champs vibraient encor du jeu des sauterelles. Je marchais. L'agneau gras pesait à mes bras frêles. Je ne sais quel regret me mit les yeux en pleurs Ni quel émoi me vint de ce coeur sur mon coeur, Mais soudain j'ai senti que mon âme était seule. La lune sur les blés roulait sa belle meule; Par un même destin leurs jours étant liés, Mes brebis cheminaient auprès de leurs béliers; Les roses défaillant répandaient leur ceinture Et l'ombre peu à peu devenait plus obscure. Le coeur tremblant. . . Le coeur tremblant, la joue en feu, J'emporte dans mes cheveux Tes lèvres encore tièdes. Tes baisers restent suspendus Sur mon front et mes bras nus Comme des papillons humides. Je garde aussi ton bras d'amant, Autoritaire enlacement, Comme une ceinture à ma taille. Ma maison est assise au vent. . . Ma maison est assise au vent Dans une plaine sombre et nue Comme un tombeau pour un vivant Où s'agite ma chair menue. Les longs brouillards viennent frôler Au soir ma porte solitaire, Et je ne sais rien de la terre Que ma tristesse d'exilé. Ma tête, penche-toi. . . Ma tête, penche-toi sur l'eau blanche et dénoue Dedans tes longs cheveux et que l'eau passe et joue Au travers, les emporte au mouvement des vagues Dans le sommeil flottant et végétal de l'algue. Que le glissement calme et murmurant de l'eau Entraîne hors de ton front cet impalpable flot De pensée et de rêve avec tes longues tresses Qui mêlent au courant leur fuyante souplesse. Mais je suis belle. . . Mais je suis belle d'être aimée, Vous m'avez donné la beauté, Jamais ma robe parfumée Sur la feuille ainsi n'a chanté, Jamais mon pas n'eut cette grâce Et mes yeux ces tendres moiteurs Qui laissent les hommes rêveurs Et les fleurs même, quand je passe. Nature, laisse-moi... Nature, laisse-moi me mêler à ta fange, M'enfoncer dans la terre où la racine mange, Où la sève montante est pareille à mon sang. Je suis comme ton monde où fauche le croissant Et sous le baiser dru du soleil qui ruisselle, J'ai le frisson luisant de ton herbe nouvelle. Tes oiseaux sont éclos dans le nid de mon coeur, J'ai dans la chair le goût précis de ta saveur, Je marche à ton pas rond qui tourne dans la sphère, Je suis lourde de glèbe, et la branche légère Me prête sur l'azur son geste aérien. Mon flanc s'appesantit de germes sur le tien. Oh! laisse que tes fleurs s'élevant des ravines Attachent à mon sein leurs lèvres enfantines Pour prendre part au lait de mes fils nourrissons; Laisse qu'en regardant la prune des buissons Je sente qu'elle est bleue entre les feuilles blondes D'avoir sucé la vie à ma veine profonde. Personne ne saura comme un fils né de moi M'aura donné le sens de la terre et des bois, Comment ce fruit de chair qui s'enfle de ma sève Met en moi la lueur d'une aube qui se lève Avec tous ses émois de rosée et d'oiseaux, Avec l'étonnement des bourgeons, les réseaux Qui percent sur la feuille ainsi qu'un doux squelette, La corolle qui lisse au jour sa collerette, Et la gousse laineuse où le grain ramassé Ressemble à l'embryon dans la nuit caressé. Enfant, abeille humaine au creux de l'alvéole, Papillon au maillot de chrysalide molle, Astre neuf incrusté sur un mortel azur! Je suis comme le Dieu au geste bref et dur Qui pour le premier jour façonna les étoiles Et leur donna l'éclair et l'ardeur de ses moelles. Je porte dans mon sein un monde en mouvement Dont ma force a couvé les jeunes pépiements, Qui sentira la mer battre dans ses artères, Qui lèvera son front dans les ombres sévères Et qui, fait du limon du jour et de la nuit, Valsera dans l'éther comme un astre réduit. Ô Beauté nue. . . Ô Beauté nue, Les oiseaux volent dans le calme Où la digitale remue, Où la fougère aux fines palmes Est encor d'un vert tendre au pied de l'aulne obscur. Une molle buée enveloppe l'azur, Allège les lointains, les arbres, les maisons, Noie à demi la ferme et le dormant gazon Et fait de la montagne une ombre aux lignes pures. Pas un souffle, pas un soupir, pas un murmure, Tu rêves. Le vallon s'apaise solitaire Dans l'ombre et le repos qui caressent la terre; Tu rêves et la terre est faite de ton rêve Et ta forme à jamais se répand et s'élève Et semble s'allonger sur les espaces bleus, Ton corps limpide et clair flottant au-dessus d'eux, Avec tes nobles bras entr'ouverts et ta tête S'appuyant sur les monts indolente et muette. Les rochers et les bois dorment sous ta grande ombre D'un sommeil plus divin, Car pâle elle s'étend, épure et rend moins sombre Le rêve des lointains. L'univers à demi dans la brume tranquille Élève les sommets et les fumeuses villes Où passent les humains, Et c'est dans une vaste et pensive harmonie Que répond longuement à ta mélancolie La courbe des confins. Peut-être serai-je. . . Peut-être serai-je plus gaie Quand, dédaigneuse du bonheur, Je m'en irai vieille et fanée, La neige au front et sur le coeur: Quand la joie ou les cris des autres Seront mon seul étonnement Et que des pleurs qui furent nôtres Je n'aurai que le bavement. Alors, on me verra sourire Sur un brin d'herbe comme au temps Où sans souci d'apprendre à lire Je courais avec le printemps. Pourquoi crains-tu. . . Pourquoi crains-tu, fille farouche De me voir nue entre les fleurs? Mets une rose sur ta bouche Et ris avec moins de rougeur. Ne sais-tu pas comme ta robe Est transparente autour de toi Et que d'un clair regard je vois Ta sveltesse qui se dérobe? Triste fantôme de pudeur, Que n'es-tu nue avec la fleur D'un lis blanc dans ta chevelure, Un doigt sur ta mamelle pure. Que je repose en toi... Que je repose en toi, mon beau logis d'amour, Dans la nuit de ton coeur sur mon être scellée. Tu seras mon tombeau. Oubliant les détours, Ombre, je vais descendre, en ton ombre effacée. Tu seras mon tombeau. Enfin je vais dormir, Prise dans le linceul que me fera ton âme, Goûtant, morte sacrée, au sein du souvenir, L'amour intérieur que ma vie réclame. Grave, mon coeur descend en ton coeur qui m'enserre, Me voile, me chérit, me recueille à jamais, Et, bleu soleil dont le baiser perce la terre, Ton oeil étincelant luit sur mes yeux fermés. Que ton fruit de sang. . . Que ton fruit de sang qui loge en mon sein Soit pareil, amour, à ton être humain, Que le petit nid ombreux qui se ferme Pour envelopper et mûrir le germe Sente remuer ta plus jeune enfance Comme elle le fit dans l'avant-naissance Au flanc maternel en un temps lointain. Et que ce soit toi, dans mon doux jardin, Ô mon bien-aimé, qui bouges, piétines; Que pour toi le lait pèse à ma poitrine, Que je sente en moi la genèse humaine De ton être mâle et que tu me tiennes Au sein, lourd de chair, mon intime noeud. Que dans mon secret s'éveillent tes yeux Nébuleux d'abord et d'une eau troublée, Puis fraîcheur d'un astre à l'aube étonnée. Que ce soit ta bouche en fleur d'églantine Qui bâille un parfum d'haleine enfantine, Que ce soit, amour, tes petites mains Qui pressent mon coeur d'un toucher câlin, Comme les chatons de leurs frêles pattes Pétrissent sans voir les tétins de chatte. Que je sache ainsi comment ta pensée Fut rêveusement dans l'oeuf caressée, Comment se forma ton goût des baisers, Ton génie humain encore effacé Dressant faiblement sa jeune envolée; Que ta forme en moi réduite et bercée Me révèle enfin quel rêve en ton coeur S'attriste aujourd'hui et quel frais bonheur De vivre agitait tes jambes légères Lorsque tu bougeais au sein de ta mère. Oh! tenir en moi, fruit d'âme et de chair, Notre enfant, ton sang, ton coeur et tes nerfs, De ton abandon forme rajeunie, Te sentir, amour, éclos de ma vie, Te bercer, t'aimer, te garder vivant, Couché tout à moi au creux de mon flanc! Souvent le coeur. . . Souvent le coeur qu'on croyait mort N'est qu'un animal endormi; Un air qui souffle un peu plus fort Va le réveiller à demi; Un rameau tombant de sa branche Le fait bondir sur ses jarrets Et, brillante, il voit sur les prés Lui sourire la lune blanche. Tu tettes le lait pur... Tu tettes le lait pur de mon âme sereine, Mon petit nourrisson qui n'as pas vu le jour, Et sur ses genoux blancs elle, berce la tienne En lui parlant tout bas de la vie au front lourd. Voici le lait d'esprit et le lait de tendresse, Voici le regard d'or qu'on jette sur les cieux; Goûte près de mon coeur l'aube de la sagesse; Car sur terre jamais tu ne comprendras mieux. Vois, mon âme sur toi s'inclinant plus encore, Dans le temps que tu dors au berceau de mon flanc, Brode des oiseaux blonds avec des fils d'aurore Pour draper sur ton être un voile étincelant; Elle forme en rêvant ton âme nébuleuse Dont le jeune noyau est encore amolli Et t'annonce le jour, prudente et soucieuse, En le laissant filtrer entre ses doigts polis. Ouvre d'abord tes yeux à mon doux crépuscule, Prépare-les longtemps à l'éclat du soleil; Vole dans mes jardins, léger comme une bulle, Afin de ne pas trop t'étonner au réveil. Cours après les frelons, joue avec les abeilles Que pour toi ma pensée amène du dehors, Soupèse entre tes mains la mamelle des treilles, Souffle sur cette eau mauve où la campagne dort. Entre dans ma maison intérieure et nette Où de beaux lévriers s'allongent près du mur, Vois des huiles brûler dans une cassolette Et le cristal limpide ainsi qu'un désir pur. Ce carré de clarté là-bas, c'est la fenêtre Où le soleil assied son globe de rayons. Voici tout l'Orient qui chante dans mon être Avec ses oiseaux bleus, avec ses papillons; Sur la vitre d'azur une rose s'appuie. En dégageant son front du feuillage élancé; Ma colombe privée y somnole, meurtrie De parfum, oubliant le grain que j'ai versé. Entr'ouvre l'huis muet, petit mage candide. Toi seul peux pénétrer avec tes légers pas Dans la salle secrète où, lasse et le coeur vide, Sur des maux indécis j'ai sangloté tout bas. Ou bien, si tu le veux, descends par la croisée Sur le chemin poudreux du rayon de midi, Ainsi qu'un dieu poucet à la chair irisée Qui serait de la rose et du soleil sorti. Je suis là, je souris, donne-moi ta main frêle, Plus douce à caresser que le duvet des fleurs; Je veux te raconter la légende éternelle Du monde qui comprend le rire et les douleurs. Écoute et souviens-toi d'avoir touché mon âme; Quelque jour je pourrai peut-être dans tes yeux La retrouver avec son silence et sa flamme Et peut-être qu'alors je la comprendrai mieux. Ô toi que je cajole avec crainte dans l'ouate, Petite âme en bourgeon attachée à ma fleur, D'un morceau de mon coeur je façonne ton coeur, Ô mon fruit cotonneux, petite bouche moite. Voilà que je me sens... Voilà que je me sens plus proche encor des choses. Je sais quel long travail tient l'ovaire des roses, Comment la sauterelle au creux des rochers bleus Appelle le soleil pour caresser ses neufs Et pourquoi l'araignée, en exprimant sa moelle, Protège ses petits d'un boursicot de toile. Je sais quels yeux la biche arrête sur son faon, Tellement notre esprit s'éclaire avec l'enfant; Je sais quels orgueils fous se cramponnent aux ventres, Dans les nids, les sillons, les océans, les antres, Quels sourds enfantements déchirent les terrains, Quelles clameurs de sang s'élèvent des ravins. Nous avons le regard des chattes en gésine Quand le flux maternel nous gonfle la poitrine, Quand l'embryon mutin bouge dans son étui Comme un nouveau soleil sur qui pèse la nuit. Nos seins lourds et féconds comme la grappe mûre Offrent leur doux breuvage à toute la nature Et notre obscur penchant voudrait verser son lait À l'abeille, à la fleur, au ver, à l'agnelet. Plaine grosse de sève et d'ardeurs printanières, Écume salivant le désir des rivières, Prunier croulant de miel, pesantes fenaisons, Geste courbe et puissant des vertes frondaisons, J'épouse la santé de votre âme charnelle À présent que je vais forte comme Cybèle, Que je suis le figuier qui pousse ses figons, Qu'ayant connu l'essor hésitant du bourgeon Et déployé la fleur où la guêpe vient boire, Je m'achemine au fruit dans l'ampleur de sa gloire. Le monde n'a plus rien de trop profond pour moi, J'ai démêlé le sens des heures et des mois, Et ma main qui s'arrête aux fentes des murailles Sent dans le flanc du roc palpiter des entrailles. Je n'aurais pas voulu, desséchant sur mon pied, Être l'arbre stérile au tronc atrophié Où l'abeille maçonne aurait creusé sa chambre, Où quelque cep noueux gonflant sa grappe d'ambre Aurait mis sur ma branche un air pâlot d'été Sans que je participe à sa divinité. Comme la riche nuit entre ses légers voiles Voit dans son tablier affluer les étoiles, Comme le long ruisseau abondant de poissons, Je brasse en épis drus les humaines moissons. Hommes, vous êtes tous mes fils, hommes, vous êtes La chair que j'ai pétrie autour de vos squelettes. Je sais les plis secrets de vos coeurs, votre front Cherche pour y dormir mon auguste giron, Et ma main pour flatter vos douleurs éternelles Contient tous les nectars des sources maternelles. Le bonheur est mélancolique. . . Le bonheur est mélancolique. Le cri des plus joyeux oiseaux Paraît lointain comme de l'eau Où se noierait une musique. À l'oeil qui s'en repaît longtemps La couleur des fleurs est moins fraîche; L'herbe a parfois l'air d'être sèche Sur le sein même du printemps. L'allégresse comme un mensonge Hausse sa note d'un degré Et l'angoisse au coeur se prolonge Sous un jour trop longtemps doré. Laisse couler mes pleurs. . . Laisse couler mes pleurs tendres sur ton visage. Bois-les, je suis ta soeur humaine dans la vie, Le sang coule en ma chair pour être ta pâture Et l'amour de la créature M'a pour jamais vers toi, ô mon frère, inclinée. Quel intime frisson de chair nous réunit, Quelle nudité d'âme et de chair nous assemble, Ô toi seul devant qui je demeure plus nue Qu'au jour de ma naissance ignorante et naïve. Destin. (Fragment) Quand j'aurai bien souffert de mon âme muette Qui contenait le rythme et les rayons humains, Sans l'avoir jamais vue, en des planches secrètes, Des hommes la cloueront, ironique destin! Car ce que j'ai chanté n'est encor que silence, Et mon coeur et mes yeux, mon élan contenu, À travers la torpeur de la matière immense, Sombreront sans un mot, à jamais inconnus. Quand le fier mouvement sera le froid rigide, Quand les beaux yeux pleins d'univers seront creusés, Quand la danse des pieds, quand le baiser humide Seront le sec, l'immobile, le décharné, C'est cela, c'est cela, ô ma pure lumière, Lumière interne, ô ma musique des confins, Quand il faudra que, citadin au cimetière, Ton pauvre coeur pourrisse avec tes jeunes mains! Quand le plaisir a fui de la bouche muette, Le sourire ignoré ne vit que sur le front, Lumière de l'esprit et de l'âme secrète, Appel mystérieux de l'aurore aux rayons... Source: http://www.poesies.net