Poésies. Par Catulle Mendès. (1941-1909) TABLE DES MATIERES SOIREES MOROSES. Spleen D’Eté. Soror Dolorosa. L’Absente. Exhortation. Oubli. La Dernière Ame. PAGODE. Le Mystère Du Lotus. Dialogue D’Yama Et D’Yamî. Kamadéva. L’Enfant Et L’Etoile. LE SOLEIL DE MINUIT. A Emile M*** SOIREES MOROSES. Spleen D’Eté. L'orageux crépuscule oppresse au loin la mer Et les noirs sapins. L'ombre, hélas! revient toujours. Ah! je hais les désirs, les espoirs, les amours, Autant que les damnés peuvent haïr l'enfer. Car je n'étais point né pour vivre: j'étais né Pour végéter, pareil à la mousse ou pareil Aux reptiles, et pour me gorger de soleil Sur un roc d'un midi sans trêve calciné. Aux plantes contigu, voisin de l'animal, Famélique sans crainte et repu sans remord, Je n'aurais pas connu ce que c'est que la mort; Mais, je vis! et je sais qu'il est un jour fatal. Le soir qui m'avertit, lugubre et solennel, Que d'un soleil éteint le temps est plus âgé, Accable abondamment mon coeur découragé Du dégoût d'un bonheur qui n'est pas éternel. Ô pins! comme la nuit fonce vos mornes deuils! La cigale avec ses grêles cris obsédants Fait le bruit d'une scie aux innombrables dents Dans l'arbre détesté dont on fait les cercueils. * * * Soror Dolorosa. Reste. N'allume pas la lampe. Que nos yeux S'emplissent pour longtemps de ténèbres, et laisse Tes bruns cheveux verser la pesante mollesse De leurs ondes sur nos baisers silencieux. Nous sommes las autant l'un que l'autre. Les cieux Pleins de soleil nous ont trompés. Le jour nous blesse. Voluptueusement berçons notre faiblesse Dans l'océan du soir morne et délicieux. Lente extase, houleux sommeil exempt de songe, Le flux funèbre roule et déroule et prolonge Tes cheveux où mon front se pâme enseveli... Ô calme soir, qui hais la vie et lui résistes, Quel long fleuve de paix léthargique et d'oubli Coule dans les cheveux profonds des brunes tristes. * * * L’Absence. C’est une chambre où tout languit et s’effémine; L’or blême et chaud du soir, qu’émousse la persienne, D’un ton de vieil ivoire ou de guipure ancienne Apaise l’éclat dur d’un blanc tapis d’hermine. Plein de la voix mêlée autrefois à la sienne, Et triste, un clavecin d’ébène que domine Une coupe où se meurt, tendre, une balsamine, Pleure les doigts défunts de la musicienne. Sous des rideaux imbus d’odeurs fades et moites, De pesants bracelets hors du satin des boîtes Se répandent le long d’un chevet sans haleine. Devant la glace, auprès d’une veilleuse éteinte, Bat le pouls d’une blanche horloge en porcelaine, Et le clavecin noir gémit, quand l’heure tinte. * * * Exhortation. Être homme? tu le peux. Va-t'en, guêtré de cuir, L'arme au poing, sur les pics, dans la haute bourrasque, Et suis le libre isard aussi loin qu'il peut fuir! Fais-toi soldat; le front s'assainit sous le casque. Jeûnant pour avoir faim et peinant pour dormir, Sois un contrebandier dans la montagne basque! Mais, dans nos vils séjours, ne t'attends qu'à vieillir. Les pleurs mentent ainsi que le rire est un masque; Tout est faux: glas du deuil et grelots du plaisir. Et comme l'eau rechoit, par flaques, dans la vasque, C'est notre vieux destin qu'en un lâche loisir Se raffaisse toujours notre volonté flasque Entre l'ennui de vivre et la peur de mourir. * * * Oubli. Allez, vieilles amours, chimères, Caresses qui m'avez meurtri, Tourments heureux, douceurs amères, Abandonnez ce coeur flétri! Sous l'azur sombre, à tire-d'ailes, Dans l'espoir d'un gîte meilleur, Fuyez, plaintives hirondelles, Le nid désormais sans chaleur! Tout s'éteint, grâce aux jours moroses, Dans un tiède et terne unisson. Où sont les épines des roses? Où sont les roses du buisson? Après l'angoisse et la folie, Comme la nuit après le soir, L'oubli m'est venu. Car j'oublie! Et c'est mon dernier désespoir. Et mon âme aux vagues pensées N'a pas même su retenir De toutes ses douleurs passées La douleur de s'en souvenir. * * * La Dernière Ame. Le ciel était sans dieux, la terre sans autels. Nul réveil ne suivait les existences brèves. L'homme ne connaissait, déchu des anciens rêves. Que la Peur et l'Ennui qui fussent immortels. Le seul chacal hantait le sépulcre de pierre. Où, mains jointes, dormit longtemps l'aïeul sculpté; Et, le marbre des bras s'étant émietté, Le tombeau même avait désappris la prière. Qui donc se souvenait qu'une âme eût dit: Je crois! L'antique oubli couvrait les divines légendes. Dans les marchés publics on suspendait les viandes A des poteaux sanglants faits en forme de croix. Le vieux soleil errant dans l'espace incolore Était las d'éclairer d'insipides destins... Un homme qui venait de pays très lointains, Me dit: « Dans ma patrie il est un temple encore. « Antique survivant des siècles révolus, « Il s'écroule parmi le roc, le lierre et l'herbe, « Et garde, encor sacré dans sa chute superbe, « Le souvenir d'un Dieu de qui le nom n'est plus. » Alors j'abandonnai les villes sans église Et les coeurs sans élan d'espérance ou d'amour En qui le doute même était mort sans retour Et que tranquillisait la certitude acquise. Les jours après les jours s'écoulèrent. J'allais. Près de fleuves taris dormaient des cités mortes; Le vent seul visitait, engouffré sous les portes, La Solitude assise au fond des vieux palais. Ma jeunesse, au départ, marchait d'un pied robuste. Mais j'achevai la route avec des pas tremblants; Ma tempe desséchée avait des cheveux blancs Quand j'atteignis le seuil de la ruine auguste. Déchiré, haletant, accablé, radieux, Je dressai vers l'autel mon front que l'âge écrase, Et mon âme exhalée en un grand cri d'extase Monta, dernier encens, vers le dernier des dieux! * * * PAGODE. Le Mystère Du Lotus. Ta colère triomphe, ô Kâla! nul refuge. Bleue encor des poisons de l’océan lacté, Ta sombre gorge avait amassé le déluge. Telle qu’un grand ravin par Marût habité, Ta narine profonde a soufflé la tourmente Sur l’incendie issu de ton oeil irrité. Où sont les vastes cieux et la terre charmante? Hélas! toute la vie et toute la beauté Gisent sous l’onde morne où le vent se lamente. Les vastes cieux, Indra, que baignait la clarté Des étoiles, ont fui dans la tempête noire Comme un pavillon d’or par la bise emporté. Le Çwarga lumineux aux escaliers d’ivoire N’est plus. Les seuils de jaspe et les chars de cristal Sont brisés. O vainqueur, qu’as-tu fait de ta gloire! Les Gandharwîs, orgueil charmant du ciel natal, Ont cessé d’agiter les nûpûras sonores De leurs pieds que dorait la poudre de çantal. Les Açwins éclatants comme des météores Ne courbent plus au joug de leur char constellé Les Vaches aux poils roux qui portaient les Aurores; Et la terre, Prisni, comme un bloc descellé, Avec ses pics hautains et ses plaines fertiles, On ne sait où, dans l’ombre, éperdue, a roulé, Tandis que, hérissant sa tête de reptile Et le pied sur les flancs des dragons, le Dieu noir Brandissait le Çîras, destructeur des sept Iles! Maintenant l’arme auguste a rempli son devoir. Au sein de l’Être unique, étang de quiétude, Brahmâ s’est endormi, voyant tomber le soir. Répudiant l’orgueil et la sollicitude De l’oeuvre, il goûte, après mille âges évolus, L’anéantissement dans la béatitude. L’universelle mer précipite ses flux Ténébreux à travers l’horreur universelle, Cherchant la grève absente et l’île qui n’est plus. Chaque lame en bramant presse un flot qui harcèle Une vague tandis que la vague poursuit Une autre lame en pleurs qui vers un flot ruisselle; Et, sur la houle énorme au lamentable bruit, Comme un vaste étendard que la tempête arbore, Palpite l’épouvante obscure de la nuit. Oh! que d’âges suivis de tant d’âges encore Traverseront l’effroi du gouffre illimité, Sans souvenir de jour et sans espoir d’aurore! Hors du nombre, des lieux et de la qualité, L’Être unique et total s’est abîmé soi-même Dans l’informe infini de sa propre entité. Tel se concentre et gît parmi la cendre blême Le Feu rassasié des mystiques repas, Tel se recueille, oisif, le Principe suprême. Sous la forme du Temps, il est ce qui n’est pas. Sa présence a son lieu dans toutes les absences Et son réveil latent dort dans tous les trépas. L’angoisse des espoirs et des réminiscences Meurt au fond du Tîrtha sans rivage et stagnant Fait du fleuve dompté des tristes renaissances; Et chaque âge divin se déroule, enchaînant A d’innombrables nuits sa nuit démesurée, Sans vaincre ce repos immense et permanent. Mais enfin, du constant effort de la durée, L’Amour est né. Bientôt, mystérieux ferment, Sourdra la Force au sein de l’être demeurée. Par le Temps qui s’amasse accrue infiniment, La Passion pénètre en tout ce qui repose, Avec un convulsif et chaud frémissement. Tel se renforce Agni du çoma qui l’arrose, Tel s’enfle, imbu d’amour, le germe originel; Le désir de l’effet s’empare de la cause. Sous des voiles chargés d’influx passionnel Et pareils à la brume où l’aurore va naître, Flotte un contour étrange et vaguement charnel. Palpitante, Mâyâ s’efforce d’apparaître; Le vide, d’une transe ineffable agité, Voit s’accomplir l’hymen de la Forme avec l’Être; Et dans son adorable extériorité, Parmi l’effarement des ombres, sur la face De l’abîme sans bord, l’Esprit-Monde est porté! O Pûrûçha! la houle incessante déplace Et ramène ton lit souple, formé des noeuds Que le Roi des serpents enlace et désenlace! Clairs et resplendissants de métaux lumineux, Les mille chefs du grand Çécha, comme une ombrelle, S’abaissent vers ton front qui se reflète en eux! Tu médites, auguste, à travers la querelle Des noirs remous! portant les oeuvres dans ton flanc, Tu sens frémir au loin ta forme corporelle! Et de ton pur nombril, mystérieux étang, Le grand Lotus, berceau des trois Mondes, s’élève, Doux comme le soleil des jours d’automne, et blanc! Il éclaire, il féconde, ayant l’amour pour sève; Il verse la candeur et la limpidité De l’aube dans l’effroi de la nuit qui s’achève; Et de sa léthargie enfin ressuscité, Brahmâ, pistil géant de ce calice énorme, Détend ses membres faits de force et de bonté, D’où se dérouleront l’Étendue et la Forme! * * * Dialogue D’Yama Et D’Yamî. YAMÎ. Selon le rhythme lent de vers scandant ses pas, Le Riçhi matinal traverse la pelouse. Vers le sein d’Yamî, ta soeur et ton épouse, Remonte, fils des Eaux! le courant du trépas. YAMA. Pareil au faon mort-né d’une triste antilope, Je n’aurai pas d’épouse et je n’ai pas de soeur; Dans l’immobilité de sa noire épaisseur Le tronc de l’arani mystique m’enveloppe. YAMÎ. Les dix frères vaincront le mystique arani, Afin qu’au bleu retour des Aurores prospères Je puisse voir le fils auguste de mes pères S’allonger près de moi sur le gazon béni! YAMA. Nombre chétif épars dans l’infini des sommes, J’ai rendu mon essence au Nuage, au Soleil Mon regard, et je dors un ténébreux sommeil Loin de ta couche, ô toi qui veux le mal des hommes! YAMÎ. Tu sortiras plus clair de plus d’ombre, Yama, Car c’est en toi que l’Être auguste se recrée, Et l’amant glorieux dé la Coupe sacrée Dans le céleste flanc des ondes te forma! YAMA. On a vu s’abîmer les splendeurs éphémères Avec la troupe bleue et fauve des Haris; Sur les foyers obscurs, près des vases taris, Je suis né de ta mort, Agni, fils des deux mères! YAMÎ. Les cavales d’Indra s’élanceront encor! L’une à l’autre, mêlons nos âmes, divin couple. Tu sembleras, lié de ma ceinture souple, Un bel arbre envahi par des lianes d’or. YAMA. Les sept coursiers soumis à quatre jougs de flammes, Sans éclairer mon oeil, éblouiront le tien; La liane aux fleurs d’or n’aura pas de soutien; Nous ne mêlerons pas, l’une à l’autre, nos âmes. YAMÎ. Quand nous dormions encor au ventre originel. L’aïeul parla. « Vêtus d’une splendeur égale. Soyez époux, dit-il. Que la soeur conjugale Sans fin demeure unie au mari fraternel! » YAMA. Qui l’a su? qui l’affirme? Aucun ne peut connaître Son premier jour. Le ciel démesuré n’est pas Un champ d’orge qu’on peut traverser en trois pas, Et nul ne sait où gît la source de son être. YAMÎ. Cesse un discours amer. Ma main cherche ta main. Ranime d’un baiser la pâleur de mes joues, Et roulons doucement comme un char à deux roues Qui se livre à la pente heureuse du chemin. YAMA. Je ne baiserai point le jasmin de tes joues Ni ta bouche pareille à la fleur des âmras; Sous la tête d’un autre époux glisse ton bras, Et roulez doucement comme un char à deux roues. YAMÎ. Que deviendra l’amie, hélas! loin de l’ami, Et qu’est-ce qu’une soeur de son frère sevrée? L’âme veuve succombe, à Nirriti livrée; Sans l’amour d’Yama, c’en est fait d’Yami! YAMA. Meurs donc, et laisse-moi, femelle aux bras avides, Sous le ciel, à jamais dépourvu de matins, Que hantent les Dévas tristes des Feux éteints, M’exhaler sans retour en des ombres livides! * * * Kamadéva. Vent, flèche, oiseau, tu passes A travers les espaces Où le jour s’alluma, Brillant Kâma! L’ombre diminuée Voit flotter la nuée De tes parfums ravis Aux madhavîs. Ton étendard circule Parmi le crépuscule Et dans son blanc frisson Porte un poisson. A ta cheville teinte De laque, un anneau tinte, Imitant, pur métal, Le son du tal. Sur ton dos d’émeraude, Vibre un carquois où rôde L’haleine des cinq fleurs, Mères des pleurs. Ces flèches toujours sûres Méditent des blessures Que nul, ô fier Çmara, N’évitera, Et ton bras vert balance, Comme Kâla sa lance Et Rûdra son trident, Un arc strident! Tout s’effare et s’éveille: Une flamme, ô merveille! Pénètre les Açwins, Frères divins. Battant l’air de la queue, Dans la lumière bleue Les vaches ont des bonds Plus vagabonds. L’Himâlaya tressaille; Du chêne à la broussaille Circule un feu secret Dans la forêt. Sous l’âmra qui distille Une liqueur subtile Et descend vers le sol En parasol, La branche refleurie Du manguier se marie Aux rameaux délicats Du malicâs, Et, mourante femelle, Aspirant l’air que mêle Aux senteurs du matin L’époux lointain, L’onduleuse antilope Rampe et se développe En un long bâillement D’énervement. Pris de chaudes démences, Les éléphants immenses S’emportent à travers Les rotangs verts. Bleus Tîrthas, mers sauvages, Qu’ils sont loin, vos rivages Sans cesse caressés De flots glacés! Le vent âpre des flèches Gerce les trompes sèches Et fait claquer la peau Du noir troupeau. Sur les collines chères A Kriçhna, les vachères Baisent éperdument L’auguste amant. Seins dressés, cuisses nues, Elles jettent aux nues, A la cime, au ravin, Ce chant divin: « Ananga, dieu vorace Qui mords au coeur la race Des antiques Manûs, Déchire-nous! » Tes flèches parfumées Dispersent les armées Des héros qu’engendra L’astre Tchandra! » Tu corromps, ô Dieu jeune, L’austérité du jeûne Par où les Maharçhis Sont affranchis! » Les vierges qu’ont surprises Tes chaleureuses brises Défaillent dans tes bras Des vils Çûdras; » Comme de belles tentes Sous le vent palpitantes S’enflent leurs jeunes seins De perles ceints; » Et, l’oeil clos d’une larme, Les épouses qu’alarme Un rêve hasardeux, Vont, deux à deux, » Vers le bassin de marbre Endormi sous un arbre Où les aras siffleurs Mordent les fleurs, » Et deux à deux couchées, Pâles, sur des jonchées De roses kadambas, Se parlent bas! » Ainsi chante la foule Des vachères qui foule Et ravit de ses jeux Les pics neigeux. A leurs voix, sous l’austère Figuier, le Solitaire Sent revivre son coeur Et dit: « Vainqueur « Des Rackçhaças immondes, » Hari, dieu des trois Mondes, » Confonds les attentats » Des noirs Bhûtas! » Mais en vain. Kâma verse Une langueur perverse Dans le sein palpitant Du pénitent, Et toujours, sur le livre Auguste qui délivre, L’image passera D’une Apçara Demi-nue, en délire, Ouvrant, noir de collyre, Le lotus de ses yeux Fallacieux, Et, selon la cadence De l’onduleuse danse Qui fait tinter sans fin L’anneau d’or fin, Montrant sa gorge blonde Ou la cachant sous l’onde De ses cheveux épars De toutes parts! Cependant, vers le faîte A la splendeur parfaite, Çmara suit son chemin, L’arc à la main! Dans la pure lumière Où la Cause première Revêt le flamboiement Du diamant, Parmi des harmonies Où les voix sont unies Des cygnes aux beaux cous Et des coucous, L’arc sans miséricorde Fait crépiter sa corde Pareille au frisson clair D’un prompt éclair, Et Lakçhmî que décore Le pur éclat encore De la vague de lait Qui la roulait, Cédant à la mollesse De son désir, se laisse Tomber sur le genou Du noir Wiçhnû, Et des pleurs de délice Mouillent le bleu calice De son oeil immortel Ceint de bétel! * * * L’Enfant Et L’Etoile. À Madame Auguste Dumont. Un astre luit au ciel et dans l’eau se reflète. Un homme qui passait dit à l’enfant-poète: « Toi qui rêves avec des roses dans les mains Et qui chantes, docile au hasard des chemins, Tes vains bonheurs et ta chimérique souffrance, Dis, entre nous et toi quelle est la différence? -Voici, répond l’enfant. Levez la tête un peu; Voyez-vous cette étoile, au lointain du soir bleu? -Sans doute! -Fermez l’oeil. La voyez-vous, l’étoile? -Non certe. » Alors l’enfant pour qui tout se dévoile Dit en baissant son front doucement soucieux: « Moi, je la vois encor quand j’ai fermé les yeux. » * * * LE SOLEIL DE MINUIT (1876) À ÉMILE M*** Quand l'immémoriale antiquité des jours Commençait pour ce globe et ses vides séjours, L'obscure volonté selon qui la matière Se ruait à remplir sa destinée entière Faisait sur le désert universel des eaux Voguer des continents comme de grands vaisseaux; Et, la nuit, sous l'oeil clair des récentes étoiles, Les forêts s'emplissaient de vent, comme des voiles! Aucun pilote humain. Seul, le Hasard savant, Capitaine pensif qui veillait à l'avant, Par l'épaisseur des mers que le sillage échancre, Guidait les lentes nefs, et, parfois, jetait l'ancre, Soit quand l'Est bleuissait, soit quand avait grandi L'épanouissement des pourpres du Midi! Des îles, à l'arrière, ainsi que des chaloupes, Lourdes, traînaient, ou bien, plus légères, par groupes, Flottilles que l'on nomme à présent archipels, S'éloignaient sous l'azur ou la brume des ciels. Plus d'une, obéissant à son propre mystère, Tenta seule, ô destins! l'infini solitaire. Donc, au septentrion de la sphère, un îlot S'échoua dans la paix hivernale du flot. Pendant amas de blocs que la banquise épaule, Ni l'âpre vent qui sort de la bouche du pôle, Ni les souffles du sud épouvantés des mers Ou le givre fleurit sur les glaçons amers, N'ont pu, depuis les jours, faire bouger de place Cette oasis de roc dans le désert de glace. Là, l'espace est blafard sous les deuils persistants D'un long minuit! L'hiver a-t-il gelé le temps Dans le piège éternel d'une seule heure sombre? Blême à peine, vers l'ouest, s'ébauche une pénombre, Sépulcre de brouillard où gît le soleil mort; Et la neige aux grands plis, linceul royal du Nord, De la cime des monts aux profondeurs s'épanche. L'île déroule au loin sa solitude blanche Que prolonge la morne et terne inclinaison Des glaces de la mer vers le gris horizon, Et, miroir des pâleurs sans fin continuées, Le lourd ciel, en banquise agrégeant ses nuées, Stable ou s'entre-heurtant comme un glacier fendu, Semble un autre océan polaire, suspendu! Du sol mélancolique au dôme taciturne S'étage le profond crépuscule nocturne Où se meuvent des corps faits de neige et de nuit: Grand faucon, tourmentant l'air opaque, sans bruit; Renne qui sur le cap broute une maigre touffe; Pétrel pêcheur, dans l'ombre ou son râle s'étouffe Hérissant par faisceaux son court plumage brun Visqueux de la rosée amère de l'embrun; Loup hurleur, aux reins forts, fauve louve, qui rôde Vers un terrier trahi par une brume chaude, Pendant qu'au loin s'allonge et plane en soulevant Les plis du soir, le geste étrangement vivant D'un noir tronc d'arbre hors d'une rocheuse fente, Ou d'un mort que sa fosse ouverte réenfante! Mais des formes bientôt se dissout le semblant, Obscur, dans le brouillard, pâle, dans le sol blanc; Et, soit que pèse l'air sur la plaine dormante, Soit que, rude et rompant les sapins, la tourmente Roule aux gouffres, avec l'avalanche, les ours, La terre que poussa le vent des premiers jours Déploîra le désert de ses blancheurs funèbres Sous la lividité stagnante des ténèbres. * * * SNORRA. Le beau tueur de loups, le jeune homme aux bras forts Sur ma couche rompue a joui de mon corps. Ton choc fut rude, Agnar! sans prière ni piège, Soudain, hurlant, pareil à la trombe de neige Qui frappe, emporte, abat le sapin résistant; Et ma force, en tes bras soeur des joncs de l'étang, A subi ta vigueur redoutable, avec joie! Mais tu dors trop longtemps, jeune loup, sur ta proie, Car un dessein hardi qu'irrite ta langueur Rôde impatiemment dans l'ombre de mon coeur. AGNAR. Pendant que le vieillard, ton époux et mon hôte, Eventre du harpon les narvals de la côte, J'ai vu, des flancs profonds aux cimes des seins durs, Luire ta neige nue en tes cheveux obscurs. Mais quel penser semblable aux bêtes de carnage Rôde en ton sombre coeur sous le toit que j'outrage? SNORRA. J'ai dressé, pour ce jour, le faucon de la mort. AGNAR. La femme rêve au mal pendant que l'homme dort. SNORRA. Attends-tu que le bloc de glace, qui surplombe, Croulant, fasse au vieillard un couvercle de tombe? Ou que le bord fangeux qu'on sent trop tard plier Vers le geyser lui creuse un rapide escalier? AGNAR. Cesse de me tenter, femme aux sombres amorces. SNORRA. Il revient, le pêcheur de phoques et de morses, Le vieil époux, visqueux d'eau marine, cassé Sous le fardeau puant du poisson dépecé, Et sa barbe essuîra, d'huiles rances infecte, Ma bouche que le sang de tes baisers humecte Ah! le bloc au glacier tient trop ferme pour choir, Le vieux minuit n'a pas de brouillard assez noir Pour qu'à des yeux rusés le gouffre ouvert s'y cache: Mais ton bras est robuste, et j'aiguise ta hache! AGNAR. Grâce! Il est mon ami. SNORRA. Frappe! il est mon époux. AGNAR. Quoi! tu n'as point pitié? SNORRA. Quoi! tu n'es point jaloux? Chasseur, c'est un scrupule où la crainte se mêle Que d'épargner le mâle, ayant pris la femelle, Et tu ne m'aimes point si tu ne le hais pas! AGNAR. Je vis dans sa maison. SNORRA. J'y dors entre ses bras! AGNAR. Le meurtre laisse au fer une durable rouille. SNORRA. Homme, saisis la hache, ou, femme, la quenouille! AGNAR. La tête roulerait, sinistre, aux cheveux blancs. SNORRA. Je me suis éveillée un lâche sur les flancs! Quand passe un jeune ourson, bête à peine poilue, Ta bravoure se range, et, prudente, salue; Et si leur vil troupeau te mordait aux genoux, Pour en être épargné tu lécherais les loups! AGNAR. Paix! Le baiser sied mieux que l'injure à tes lèvres. SNORRA. Va t'accoupler avec les femelles des lièvres! Surtout, soyez prudents: pour vous apparier, Élisez un lieu calme et voisin du terrier; Là, pullulez, bon couple, et broutez, pêle-mêle, Prêts à fuir, les petits pendus à la mamelle, Quand la neige a craqué sous la chute des glands. - Tu ne m'embrasseras qu'avec des bras sanglants! * * * Qu'est-ce donc qu'a la nuit? un lent reflux circule Dans la paix du livide et stagnant crépuscule; Et comme soulevé par des ensevelis Le blanc linceul du Nord s'émeut en ses grands plis. C'est qu'une rougeur naît, vers l'est, dans la pénombre; Tel transpire un rayon du sépulcre moins sombre, Quand le ressuscité qui traîne un long lambeau Lève sur les degrés la lampe du tombeau! La rougeur s'épaissit, s'élargit, veut éclore, Pousse, opaque rondeur, les ombres, croît encore, Plane! et domine au loin les polaires pâleurs. C'est le soleil nocturne, effroi des loups hurleurs! Sur un blême sommet d'où la nuit se reploie L'astre, pesant, séjourne, et, large et plein, rougeoie. Fuite blanche, une brusque avalanche, par bonds, Roule, revient, ressaute et croule aux vais profonds: L'orbe morne, vermeil dans l'ombre refoulée, Dégorge sur la neige une rose coulée. SNORRA. Ce soir, du pis gonflé des rennes, par trois fois, Le sang, au lieu du lait, a jailli sous mes doigts: J'ai frémi d'espérance à ce riant présage! Certes, la mort attend le vieil homme au passage; Gravissant neige et roc, guettant à l'horizon Un filet de fumée au toit de sa maison, Lui-même il tend le cou sous la hache levée, Et son dernier retour n'aura pas d'arrivée. UNE VOIX LOINTAINE. Grâce! SNORRA. J'entends son cri! LA VOIX. Fils! me frapperas-tu? SNORRA. Quoi donc! Il parle encore? LA VOIX. Oh! je meurs! SNORRA. Il s'est tu. Son chef tombe, ressaute, et roule par secousses, Lutte, accroche ses poils aux ronces, mord les mousses, Lapidé d'un torrent de pierres qui le suit, Et tandis qu'il emporte aux gouffres dans la nuit La suprême clameur qu'un prompt silence abrège, Le tronc décapité saigne en haut sur la neige! Réjouis-toi, mon sein! tu ne serviras plus De couche humiliée au lourd dormeur perclus. Il est mort, son baiser stérile, aux lèvres blanches! Et mes flancs fécondés élargiront mes hanches, Fiers de porter, vivace et frappant de grands coups, Un mâle, où revivra le beau tueur de loups! Chaud du meurtre de l'autre, il vient, le nouveau maître: Il voit ses champs de neige où ses rennes vont paître; Il enjambe sa douve, il tire le barreau De sa porte. Salut, mon Agnar. - C'est Snorro! SNORRO. Femme! Ce jour fut bon pour le pêcheur des côtes. SNORRA. Qui donc jeta son râle aux solitudes hautes? SNORRO. Mon panier s est rompu, mais la proie est dedans! Ah! ah! le chef barbu, le morse aux longues dents, Croyait fuir le harpon qu'une corde ramène; J'ai hissé par son cou la bête à face humaine! Maintenant, mon vieux chien m'a léché sur le seuil; Je m'assieds sous mon toit; l'âtre me fait accueil; J'ai chaud; je vois tes yeux pleins de ton âme franche; Et Snorro satisfait rit dans sa barbe blanche. SNORRA. Quand le pétrel se plaint dans l'espace endormi, Parfois l'écho trompé croit qu'un homme a gémi. SNORRO. Levé d'orge et de miel, le suc brun de la baie Fait que l'oeil se rallume et que le coeur s'égaie; Je viderai vingt fois la tasse de bouleau! L'antique hiver transmue en glace toute l'eau Pour qu'aux liqueurs de feu l'homme garde ses lèvres. Verse, femme! le vin m'emplit de jeunes fièvres Et son flot répandu brunit mes poils grisons. On compte mal les ans dans le Nord sans saisons Comme on voit peu les plis d'une mare dormante, Et le sang n'est pas vieux qui dans mon coeur fermente! SNORRA. Tu t'abuses, vieillard glacé, dans la boisson. SNORRO. Le violent geyser couve sous un glaçon! SNORRA. L'âge a pétrifié l'eau vive et le bitume. SNORRO. Non, femme aux yeux plus chauds cent fois que de coutume! Et sache qu'en buvant j'ai formé le dessein De semer cette nuit ma race dans ton sein. SNORRA. La louve concevra, mais d'un loup plein de force. SNORRO. Parfois un rameau vert sort d'une vieille écorce! SNORRA. Dors plus loin ton sommeil par l'ivresse épaissi. SNORRO. Pourquoi Snorra, ce soir, m'est-elle rude ainsi? Veut-elle qu'on la prie et qu'on la complimente? Toi qui fus d'un vieillard la compagne clémente, Comme la polémoine au flanc du glacier dur Pour parfumer la neige ouvre sa fleur d'azur; Gardienne au coeur zélé des celliers économes, Qui fermes ton vadmel aux yeux des jeunes hommes, Et n'ouvres point l'oreille à leurs propos hardis, Femme! un fils te naîtra de moi, je te le dis! Afin qu'aux jours prochains, où, sans regard ni forme, 11 faudra qu'en Un lit solitaire je dorme, Tu baises sur un front de ta vue ébloui L'image de l'époux que tu n'as point trahi; Et que l'enfant, vivant retour d'une âme absente, Fidèlement te paie en tendresse innocente L'amour candide, et sûr, beau comme un jour vermeil, Dont rêvera le père en son obscur sommeil! * * * La belle jeune louve amoureuse du mâle Rampe, se tend, clôt l'oeil, bâille avec un doux râle. Ils vont bientôt, de faim moins que d'amour grondants, Mordre ensemble une proie où se cherchent les dents, Puis, quand le flanc repu sur le festin se vautre, Tendres, lécher du meurtre aux lèvres l'un de l'autre. Mais le loup, renversant la gorge, arquant les reins, Voit le soleil! L'horreur lui rebrousse les crins, Et cramponné de l'ongle au sol gelé qui craque Il hurle longuement à la vermeille flaque! Brusque, il s'enfuit. Le vent ne le précède point. Ses bonds roulent. Colère où la terreur se joint, Il se mord en claquant des dents dans les morsures. Il fuit toujours. L'abîme a des profondeurs sûres: Il y plonge, farouche, et plonge plus avant. Il se plaît dans la neige et dans le sombre vent. Quand repèse sur lui l'épais brouillard polaire, Il ne sait plus pourquoi sa fuite s'accélère; Oubliant l'orbe atroce, à vif dans le ciel froid, Il s'arrête, apaisé, se tourne, - et le revoit! La rougeur en ruisseau jusques à lui serpente Comme s'il eût laissé tout son sang sur la pente. Fou de peur, il jaillit et tente les lieux hauts! Ses vingt ongles de fer grincent sur les ressauts De la glace, et ses dents mordent les neiges dures. Les pointes d'un torrent gelé par les froidures Lui déchirent les flancs et ne l'arrêtent pas. Il s'amasse, ou s'allonge, il fait de petits pas Ou de grands bonds, et quand, noir fardeau qui se hisse, Il surmonte la cime au loin dominatrice, L'écarlate rondeur règne en face de lui! Alors il geint d'angoisse. Où donc n'a-t-il pas fui? Dans la neige. Des crocs, des griffes et du ventre Il défonce le sol où sa forme obscure entre. La dure blancheur casse, ou, sous la chaleur, fond. Il creuse encor. Autour du trou déjà profond S'élève en bords épais la neige qu'il déplace. Mais la fouille dénude une paroi de glace! Et la bête, devant l'inattendu miroir, Se pétrifie en la stupeur de toujours voir, Comme un disque de chair pourpre autour des vertèbres, Le soleil de minuit saigner dans les ténèbres! * * * SNORRA. Pendant que plein d'un songe où rit un nouveau-né Ronfle du lourd vieillard le sommeil aviné, J'ai déserté la couche et franchi les clôtures, Cherchant l'ami des loups, le jeune homme aux mains pures. Sans doute en un lieu calme il est couché, dormant, Ou bien prend son épieu, loin du fer, prudemment, Et du manche dressé sur qui pèse une pierre, Subtil, prépare un piège à la loutre guerrière, Ou de fils de bouleau qu'il croise et noue entre eux Trame une forte embûche aux lapins dangereux. AGNAR. Emporte-moi, tourmente! Ouvre-toi, fondrière! SNORRA. Écoute, homme qui fuis. AGNAR. Femme hideuse, arrière! SNORRA. Le lièvre même attend quand nul ne le poursuit. AGNAR. Le cou sans tête règne au milieu de la nuit! SNORRA. La peur de l'action a causé ta démence. AGNAR. L'épi rouge est sorti de ta noire semence: J'ai frappé le vieil homme au détour du chemin! SNORRA. Le vieil homme en son lit s'éveillera demain. AGNAR. Sa vie à mes doigts gèle, et, par caillots, s'arrête! SNORRA. Tu les trempas au ventre ouvert de quelque bête. AGNAR. Ce fut dans le silence un long gémissement! SNORRA. Le pétrel a râlé dans l'espace dormant. AGNAR. Elle a roulé, la tête à chevelure blanche! SNORRA. Parfois tombe, ressaute et croule l'avalanche. AGNAR. La pâle pente est rose au loin sous le ciel noir! SNORRA. Le soleil s'est levé sur les neiges, ce soir. AGNAR. Tu peux voir l'homme mort si tu tournes la roche! SNORRA. J'ai vu l'homme vivant, tout à l'heure, et trop proche. AGNAR. Tu mens: je l'ai tué! SNORRA. Ris, quand je te croirai. AGNAR. Tué! tué! - tiens, vois! SNORRA. Épouvante! il dit vrai. AGNAR. Oh! l'orbe atroce et plein qui dégorge un flot rouge! Pour ne l'avoir point vu, vif encore et qui bougé, Que n'as-tu, lâche Agnar, de tes doigts furieux, Hors de leurs trous creusés fait jaillir tes deux yeux! SNORRA. Donc les morts sont vivants. La mort est une porte Qui reste entre-bâillée afin que Ton ressorte. Hache de l'assassin! assaille l'homme, abats Sa tête sur ses pieds, son bras après son bras, Comme fait la cognée au sapin qu'elle émonde, Que le tronc reste en haut, festin de l'aigle immonde, Et que le crâne roule au fond du creux ravin, Le mort, calme, se dresse après le meurtre vain, Rattache ses deux bras, sans se hâter, rajuste Sa tête, dans le val ramassée, à son buste, Rentre au logis, d'un pas ni trop lent ni trop prompt, Donne le gai bonsoir, baise sa femme au front, Parle, écoute un récit dont il rit ou se fâche, N'en fait point de l'abîme effrayant qui le lâche! Et s'endort, souriant, les yeux clos à demi, Comme s'il n'était pas pour toujours endormi! L'étroit sépulcre même où le ver les travaille Ne retient pas des morts la sourde relevaille. L'être, sous les granits entassés, vains fardeaux Que disjoint la poussée horrible de son dos, Reprend son crâne aux rats, ses os à la belette, Et rassemblant sa chair autour de son squelette, Sans que l'odeur attire à son- toit le corbeau, Vient coucher dans son lit, étant las du tombeau! AGNAR. C'est une étrange foi qui succède à ton doute. SNORRA. Je parle à ce rusé cadavre qui m'écoute! J'ai dit vrai, n'est-ce pas, vieux Snorro? N'est-ce pas Que le mari posthume a dormi dans mes bras, Et qu'instruit dans la mort des trahisons vivantes, Tu vins, homme! vouant aux justes épouvantes L'épouse instigatrice et l'amant égorgeur, Dans mon ventre adultère enfanter ton vengeur! * * * Alors dans le minuit plein d'un vent de colère, S'empourpre horriblement le grand caillot solaire! Explosion haineuse, il crève, éclaboussant Toute l'immensité des ténèbres, de sang! Et sous lui sanglotante, une large coulée, Mare sur les plateaux, gave dans la vallée, Précipite aux bas-fonds son flot torrentiel Qui rejaillit, geyser de pourpre, vers le ciel! Sans bornes se répand l'effusion vermeille: Sous la brume aux vapeurs des massacres pareille, Les glaciers sont de grands miroirs érubescents; Tiède comme un linceul sur des meurtres récents, La neige en ses grands plis, sanglante, se dilate. L'île déroule au loin son désert d'écarlate Que prolonge la morne et rouge inclinaison Des glaces de la mer vers le rose horizon, Et doublant l'incarnat sans fin de l'étendue, La nuée, en glaçons de rubis suspendue, Semble une mer de sang figé, qui planerait! Vers la haute blessure, un loup hurle, en arrêt; Et la femelle, folle et mordant ses entrailles, Détestable berceau de proches funérailles, Va, revient, court, veut fuir le grand carnage épars; Mais toujours plus sanglant, s'étend de toutes parts Sous les frissons vermeils du brouillard qui s'effraie, Le deuil rouge, éclairé par une énorme plaie! Il cessa de couler, pourtant, le hideux flux! L'homme, était-il vengé? L'astre ne saigna plus. Du levant au ponant, des profondeurs au faîte, Sous le ciel rassombri la blancheur s'est refaite; Certes aux jours marqués pour ses retours fréquents L'astre polaire, au loin, sur d'anciens volcans, Se lève, mais spectral et pâle, et, sans colère, Dessillant dans la brume un oeil crépusculaire. Dans la lividité du minuit persistant, L'île blafarde, au loin solitaire, s'étend, Jusqu'à ce que les nefs de l'antique pilote, Dans l'orageux chaos où leur désastre flotte, Rompant l'ancre scellée aux rocs des vieux destins, Marquent, l'homme étant mort sous les soleils éteints, Le terme pour ce globe et ses vides demeures De l'immémoriale antiquité des heures. Source: http://www.poesies.net