Contes Epiques. (1872) Catulle Mendès. (Édition 1885) TABLE DES MATIERES Le Vaincu. L'Orgueil. Les Fils Des Anges. Le Consentement. Les Imprécations D'Agar. La Patrie. L'Enfant Kriçhna. Le Disciple. Penthésilée. Parvulus. La Femme Adultère. La Dernière Abeille. Le Lion. Un Miracle De Notre-Dame. Salëun Ou Le Petit Ermite. Le Prédestiné. Le Mendiant De Son Honneur. Don Ruy Diaz. La Bonne Infante. L'Épée. La Fille Du Domn. Le Landgrave De Fer. Les Deux Évêques. La Charité. Le Baptême. La Mère. Note De L’Editeur. Les premiers Contes épiques, peu nombreux, parurent en 1870 dans le Parnasse contemporain. Ils formèrent ensuite, augmentés de quelques pièces, un petit volume publié en 1872 par l’éditeur Jouaust; cette édition est depuis longtemps épuisée. Ils firent partie de les Poésies de Catulle Mendès (1876, chez Sandoz et Fiscbacher), ouvrage également épuisé. L’édition actuelle, -définitive, -des Contes épiques, contient six poëmes nouveaux: les Imprécations d’Agar, la Patrie, le Mendiant de son honneur, l’Épée, le Petit Salëun, la Mère. Le Vaincu. Tout ce que la clarté peut engendrer de foudre, Tout ce que l'Eternel a de colère en lui, Dans un immense éclair venait de se résoudre. Champ des premiers combats, le chaos ébloui Avait porté le duel resplendissant des Anges, Et Lucifer tombait pour n'avoir pas dit: oui. Dans une profondeur de flammes et de fanges S'obscurcissait l'antique égal des astres d'or, L'aïeul des révoltés, inhabile aux louanges. Trop avant dans l'abîme acharnant leur essor, Deux Chérubins hâtaient la fuite de sa gloire; Mais le vaincu lutta dans sa défaite encor. Il vainquit! joie unique en l'infini déboire! Sur les deux serviteurs du maître contesté Plana, démesuré drapeau, son aile noire! L'un des Chérubins dit: « Puisque tu m'as dompté, « Puisqu'en nous le divin triomphe a laissé prendre « Un instant de victoire à son éternité: « Eteins notre lueur sidérale en ta cendre, « Et, le coeur consolé par de communs tourments, « Dans ta chute avec toi force-nous à descendre. » Autour de lui, les siens, dans ces mornes moments, Les fils de son orgueil, les aiglons de son aire, Tombaient, brûlés d'éclairs et de foudre fumants, Lui-même, expiateur marqué par le tonnerre, Il se voyait le long des temps illimités Traîner un désespoir mille fois centenaire! Il saurait l'infernal amour des cieux quittés, Et du jour, dans la nuit, le souvenir acerbe... « Anges, dit-il, ouvrez votre aile, et remontez! » Alors les cieux vainqueurs frémirent! O doux verbe! O grandeur du premier maudit, compatissant! Les serviteurs du Trône, émus dans leur superbe, Interrogeaient les yeux troublés du Tout-Puissant. L’Orgueil. La matière et la forme étaient encor futures. Le Seigneur désira l'amour des créatures; Il fit l'Éden, le lieu magnifique et charmant, Disant: « L'Homme y vivra dans le contentement De respirer mon souffle et de voir ma lumière. » Et, du pied, le Seigneur fit rouler une pierre, Et la pierre prit vie, et ce fut l'homme. Dieu Dit à l'homme: « Ton nom est Adam. Le ciel bleu Et ses astres, la terre et ses bêtes sans haine, Celles des monts, des bois, et celles de la plaine, Et les fleuves, et l'air sacré qui t'investit, Et la femme dont l'oeil est un ciel plus petit Mais aux rayons plus doux que ceux des astres mêmes, Afin qu'humble et ravi, tu m'adores et m'aimes, Je te les donne, ainsi que le nom qui te sied. » L'homme cria: « Pourquoi m'as-tu poussé du pied? » Les Fils Des Anges. Un jour, les fils du Ciel, bravant la règle austère, S'unirent clandestins aux filles de la Terre, Pendant que celles-ci dormaient leur doux sommeil. « Qui nous à mis, Seigneur, ces flammes de soleil Et ces nimbes parmi nos longues chevelures? Quels étaient ces baisers chauds comme des brûlures Que la nuit chaste a vus se poser sur nos fronts? C'est d'un mal inconnu, divin, que nous souffrons, Et nous n'avons jamais été comme nous sommes. » Ainsi dirent tout bas les épouses des hommes, Le matin, en peignant leurs cheveux. Et depuis, On les voyait rester longtemps autour des puits, Immobiles, avec la cruche de grès rose A l'épaule, disant parfois: « C'est une chose Grave! » et se concertant jusqu'au soleil couché; Hélas! pendant la nuit du mystique péché, Elles avaient conçu sous le baiser des Anges! « Holà! femmes, voici des rejetons étranges, Crièrent les époux quand les fils furent nés, Et c'est mal à propos que vous nous les donnez. Leur front a des lueurs d'étoile qui se lève; Leur oeil jette l'éclair comme l'acier du glaive Que les jeunes guerriers portent pour le combat; Une aile impatiente et grand ouverte bat Leurs flancs, aile de cygne ou de colombe ou d'aigle! Et quand leur chevelure ardente se dérègle, C'est comme un bélier d'or secouant sa toison! Voici le déshonneur entré dans la maison; Mais d'où qu'il soit venu, nous voulons qu'il en sorte. Nous ne fîmes jamais enfants de cette sorte, Les nôtres sont cagneux, bossus, ils ont le pied De travers et les yeux sans flammes, comme il sied Aux légitimes fils des honnêtes familles. » Là-dessus les époux firent venir les filles Que l'esclavage courbe aux travaux les plus vils, « Vous allez emporter ces bâtards, dirent-ils. Vous les exposerez loin de toute citerne, Dans un bois que le cri des lionnes consterne, Sans eau, sans fruits, sans pain, et si l'un d'eux survit, Un seul! vous périrez toutes. » Alors on vit Les servantes verser des larmes sur les langes En emportant les fils adorables des Anges! Le Consentement. Ahod fut un pasteur opulent dans la plaine. Sa femme, un jour d'été, posant sa cruche pleine, Se coucha sous un arbre au pays de Béthel, Et, s'endormant, elle eut un songe, qui fut tel: D'abord il lui sembla qu'elle sortait d'un rêve Et qu'Ahod lui disait: « Femme, allons, qu'on se lève. Aux marchands de Ségor, l'an dernier, j'ai vendu Cent brebis, et le tiers du prix m'est encor dû. Mais la distance est grande et ma vieillesse est lasse. Qui pourrais-je envoyer à Ségor en ma place? Rare est un messager fidèle et diligent. Vas, et réclame-leur trente sicles d'argent. » Elle n'objecta point le désert, l'épouvante, Les voleurs. « Vous parlez, maître, à votre servante. » Et quand, montrant la droite, il eut dit: « C'est par là! » Elle prit un manteau de laine, et s'en alla. Les sentiers étaient durs et si pointus de pierres Qu'elle eut du sang aux pieds et des pleurs aux paupières. Pourtant elle marcha tout le jour, et, le soir, Elle marchait encor, sans entendre ni voir, Quand tout à coup, de l'ombre, avec un cri farouche; Quelqu'un bondit, lui mit une main sur la bouche, D'un geste forcené lui vola son manteau Et s'enfuit, lui laissant dans la gorge un couteau! A ce coup, le sursaut d'une transe mortelle La réveilla. L'époux se tenait devant elle. « Aux marchands de Ségor, lui dit-il, j'ai vendu Cent brebis, et le tiers du prix m'est encor dû. Mais la distance est grande et ma vieillesse est lasse. Qui pourrais-je envoyer à Ségor en ma place? Rare est un messager fidèle et diligent. Vas, et réclame-leur trente sicles d'argent. » La femme dit: « Le maître a parlé, je suis prête. Elle appela ses fils, mit ses mains sur la tête Du fier aîné, baisa le front du plus petit, Et, prenant son manteau de laine, elle partit. Les Imprécations D’Agar. Quand la centième année aggrava les vieux ans D'Abraham (ainsi tombe une gerbe à la meule), Sara fut mère enfin dans son âge d'aïeule, Les Eloïm ayant béni ses flancs pesants. « -Le Verbe du Seigneur, ô pasteur de chamelles, « Germa durant neuf mois en mon ventre élargi, « Et voici que ta race innombrable a vagi « Dans le cri de l'enfant qui cherche mes mamelles. « Un mâle étant sorti de moi, jusques à quand « Garderas-tu le fils impur de l'étrangère, « Qui, tout jaune du fiel que l'orgueil lui suggère, « Cligne de l'oeil dans l'ombre et rôde en se moquant? « Va, chasse avec le fils la mère égyptienne « Comme on jette la branche avec son fruit gâté; « Sans doute il n'est pas bon qu'à ma fécondité « Se confronte l'opprobre insolent de la sienne. « Puisque l'on voit encor sous le lin gracieux « Sa jeunesse mûrir en deux rondeurs égales, « Qu'elle parte! emportant des tentes conjugales « La honte de ma face et l'amour de tes yeux! « Certes, le faon de la servante, qui put naître « Sans lui rider les flancs ni lui creuser les seins, « Avec l'homme que Dieu réserve à ses desseins « Ne partagera pas l'héritage du maître. » Ainsi parla la Vieille en son orgueil cruel; Et vers Beel-Sheba sans eau ni halte verte, Agar, un cri muet dans sa bouche entr'ouverte, Partit, morne, et menant par la main Ismaël. Un pacifique vent sous le firmament calme Refoulait l'ombre avec son astre décliné, Comme si dans le vague orient eût plané Le large battement d'une invisible palme. Les tentes frémissaient dans le camp du pasteur; Sur les seuils gris, voiles de brouillards déjà roses, Les femmes soulevaient la toile avec des poses Où le sommeil récent a laissé sa lenteur. Le tintement léger qui sort des bergeries Fut doublé par un cri d'oiseau, grêle et charmant, Dans le cèdre aux grands bras où tremblaient longuement Les lents lambeaux de brume envolés des prairies. Puis, brusque, et dans une âpre explosion d'éveil, Comme un fauve lion se cabre hors de l'antre De l'or dans la crinière et de la pourpre au ventre, Au sanglant horizon surgit le beau soleil! Avec un grouillement de fourmilière en marche, Les prospères loisirs et les labeurs contents S'émurent, clairs et vifs, sous les cieux éclatants, Autour des pavillons bénis du patriarche. Sous les grands seaux d'argile où le lait ruissela, Les servantes passaient, laissant pendre leurs manches; Des groupes d'enfants nus tétaient les chèvres blanches; Et les deux exilés, de loin, voyaient cela. Alors Agar: « Malheur à ceux qui m'ont chassée! « Ils séjournent, pleins d'aise, au creux des gras vallons, « Et moi, vers le désert aride, à reculons « Je fuis, chienne battue et du pied repoussée! « Sur l'herbe fraîche où l'eau glisse et bruit sans fin, « Il se partageront les pains de miel et d'orge; « Comme un boeuf ruminant le vide dans sa gorge, « Moi, je boirai ma soif et mangerai ma faim! « Et si, lasse, et n'ayant que le sable pour couche, « Je défaille en mordant le vent dans un long cri, « Mon fils, rampant vers moi, mon fils, hâve et maigri, « D'un baiser affamé menacera ma bouche! « O centenaire chef des errantes tribus! « Puisque dans la famine et les deuils tu m'exiles, « Moi qui, belle, et courbant mes pudeurs indociles, « Toujours te fis plaisir autant que je le pus, « Tremble en ton double espoir, ancêtre des deux races! « Car la haine va naître et jamais ne mourra « Entre les fils d'Agar -et les fils de Sara « Vil bétail lourd de graisse en proie aux loups voraces! « Tremble! ils seront hardis, et forts, et violents, « Et libres sous les deux, les bâtards de l'esclave! « La revanche, comme un ruissellement de lave, « Jaillira du cratère antique de mes flancs. « Tes Isaacs repus, souvent, d'un oeil oblique, « Regarderont parmi les vapeurs du festin « S'ils ne voient pas surgir à l'horizon lointain « Les maigres cavaliers du désert famélique! « Puis, sans nombre, et debout sous le ciel insulté, « Tous les vaincus pour qui les défaites sont belles « Et tous les vagabonds avec tous les rebelles « Peupleront l'infini de ma postérité. « Vainqueurs! craignez leur rage et leur joie encor pire! « Gais, ils ricaneront vers Dieu: Non, tu n'es pas! « Dans l'énorme édifice humain, du haut en bas, « Se tordra la lézarde affreuse de leur rire. « Et mes filles seront plus fortes que mes fils! « Maîtresse au corps flétri, qui chassas ta servante « A cause de sa bouche ouverte en fleur vivante « Et de son jeune sein ferme et frais comme un lys, « Austère épouse, aïeule auguste des familles, « Loin de vanter, crédule en l'avenir peu sûr, « Ton nouveau-né pareil au ver d'un fruit trop mûr, « Lamente-toi sur lui, Sara!... J'aurai des filles! « Blanches, aux grands cheveux lourds et doux et flottants, « En longues robes d'or toujours mal refermées, « Elles iront, laissant dans les foules charmées, « Un sillage d'odeur et de chaleur, longtemps! « Pour l'amour de leur gorge entrevue, et de l'ombre « Que font les duvets fins sous les beaux bras levés, « Les plus forts ramperont, lâchement énervés, « Les plus purs connaîtront les bassesses sans nombre, « Et tous, furtifs, cachant sous leurs doigts leur rougeur, « Pleins encore du regret des débauches jalouses, « Rapporteront au lit des pleurantes épouses « Des corps vidés de sang par le baiser vengeur! » Telle, sous l'épouvante éparse des nuées Que déchirait le vent dans le désert du ciel, Prophétisait la grande Agar pleine de fiel, Mère des révoltés et des prostituées; Et vers les lieux lointains où seront les Sions, Les opulentes Tyrs, les Romes triomphales, Les souffles, emportant sa voix dans leurs rafales, Fuyaient, sombres semeurs de malédictions! La Patrie. Ces Juifs criaient vers Dieu dans l'Ile de l'exil. Car, pareil au boucher sanglant jusqu'au nombril Qui s'assied n'ayant pu saigner toutes les bêtes, L'affreux Titus, campé sur des monceaux de têtes, N'acheva point le reste éperdu des Hébreux; Et les uns avaient fui vers la Crète, nombreux, S'étonnant, sur le pont des nefs aux blanches toiles, Qu'avec les mêmes yeux on vit d'autres étoiles. O roses de Saron, ils ne vous cueillaient plus! Ville aux toits hauts, colline, oliviers chevelus, Si doux à la fatigue après les jours de marche, Sépulture des Rois, ruines où fut l'Arche, Logis familiaux aux coins accoutumés, Berceaux des chers vivants, tombes des morts aimés, Fleuve, vallons rougis par la grappe meurtrie, Comme vous étiez loin de leurs regards, patrie! Le soir, ils s'assemblaient, mornes, pleins de sanglots, Quand le couchant se creuse à l'horizon des flots, Croyant dans les splendeurs de la céleste ornière Voir des Jérusalems de pourpre et de lumière! Et les vieillards sentant venir leur jour dernier Echangeaient leurs plus chers trésors contre un panier De sable ou: de limon porté de Samarie, Pour dormir dans un peu de la terre chérie. Or quelqu'un se leva d'entre eux. « Dans sa pitié « Le Seigneur se souvient d'Israël châtié; « Le Dieu qui suscita les prophètes m'envoie, « Peuple! pour te mener hors du deuil dans la joie: « Pareil au fils d'Amram, je lèverai la main « Et les flots divisés t'ouvriront un chemin « Vers le beau Chanaan où les cèdres murmurent! » Celui qui leur parlait ainsi, ces Juifs le crurent. Au jour fixé, la foule énorme des proscrits, Gravement, trois par trois, sans tumultes, sans cris, Suivit l'homme de Dieu sur le long promontoire Qui s'incline et se perd dans la mer bleue et noire. L'homme, parmi l'écume ayant borné ses pas, Leva la main! Les flots ne s'écartèrent pas. Il fit le signe encor! L'onde resta fermée. Mais lui, calme, et marchant vers la patrie aimée, Sans recul, sans frisson, il entra dans la mer Qui nous prend et nous roule en son abîme amer, Et les Juifs vers les flots où leur tombe était prête Le suivaient, trois par trois, sans retourner la tête. L’Enfant Kriçhna. Çûrya fait resplendir et fumer les rivages. Avec les jeunes paons et les chèvres sauvages, Se joue au bord de l’eau Kriçhna, l’enfant divin. Là-bas, roulant son ombre aux pentes du ravin, Dans une brume vague où l’aspect se déforme, L’escarpement confus d’une montagne énorme Porte le Bhandîra qui semble une forêt; Et le mont si hautain se dresse qu’il pourrait, Faîte rocheux, verdi d’açokas et d’yeuses. Voir la Gangâ rouler ses eaux mélodieuses A travers les cheveux effrayants de Çiva! Kriçhna, l’enfant divin, le long des berges, va Plein d’aise. La liane et la brise au passage Caressent le lotus sombre de son visage Épanoui. Pieds nus sur les galets luisants, Il court avec le souffle et l’onde. Il a six ans. Il court. Pleines de fleurs, ses mains sont des corbeilles. Il jase avec le flot profond et les abeilles. Sa nourrice le suit et dit souvent: « Kriçhna, Prends garde! » Mais l’enfant rase le bord et n’a Point souci de la voix grondeuse qui s’effraie. Or, près de l’eau, teignant de sang la verte haie, Les fruits ronds d’un vimba sauvage, par milliers, Rougissent. On pourrait croire que des colliers De corail, au milieu des madhavîs écloses. Ont dénoué leurs fils et semé leurs grains roses. Sous les feuilles du blanc jasmin qui la voila Kriçhna ne cherche plus l’abeille. Le voilà Mordant la chair, buvant le sang des graines mûres. Et les roux écureuils, enfuis sous les ramures, Jaloux, songent: « Quand donc en aura-t-il assez? » -Fils de mon maître, dit la nourrice, laissez Cet arbre. Cet arbre. Mais le fils de Vaçû continue Son repas. Une branche est déjà toute nue Et reflète dans l’eau son squelette épineux. -Les vimbas, quelquefois, ont des fruits vénéneux, Mon cher seigneur! Mon cher seigneur! Kriçhna dépouille une autre branche. -Dans la jatte d’ivoire où votre soif s’étanche. Je verserai le miel odorant du mangou! Kriçhna rit. Les deux pieds dans le fleuve, le cou Dans les ronces, il mange et nargue le reproche Et rit. La femme alors, en colère, s’approche. Le saisit, et: « Quittez cet arbre! Je le veux! » Lui dit-elle. Lui dit-elle. Kriçhna ne rit plus. Des cheveux Farouches, sur son front où s’allume le signe Du Soleil, imprévus, se dressent! Il trépigne. L’oeil noir de sang, le sein renflé, les bras tordus, Il ouvre, toute rose encor des fruits mordus, Sa bouche, et la nourrice, avec un cri, recule, Car, dans la profondeur rouge d’un crépuscule Plein d’astres et d’éclairs qui remplit le dedans De la bouche, au delà des quatre-vingt-dix dents, Elle a vu, sombre choc de monts, de ciels et d’ondes, Passer la vision terrible des trois Mondes! Le Disciple. Le Bouddha rêve, ayant dans ses mains ses orteils. Pourna dit: « Les esprits affranchis sont pareils Au libre vent du nord dans le ciel sans nuage! Grimpant les rocs, passant les fleuves à la nage, Aux peuples très-lointains des bords très-reculés, Pour qu'ils soient délivrés et qu'ils soient consolés, Maître, j'apporterai ton dogme secourable. -Si ces peuples, répond le Bouddha vénérable, T'outragent, ô disciple aimé, que diras-tu? -Ces peuples sont doués, dirai-je, de vertu, Car ils n'ont point jeté de sable à mes paupières, Et, doux, ne m'ont frappé ni des mains ni de pierres. -Mais s'ils t'osent frapper de pierres ou des mains? -Ces peuples sont très-bons, dirai-je, et très-humains. Car leurs mains à lancer des pierres occupées N'ont point levé sur moi de bâtons ni d'épées. -Mais si leur fer t'atteint? -Je dirai: Qu'ils sont doux De frapper sans me faire expirer sous les coups! -Mais si tu meurs? -Heureux ceux qui cessent de vivre! -C'est bien, dit le Bouddha. Va, console, et délivre. » Penthésilée Reine des Amazones. La reine au coeur viril a quitté les cieux froids De la Scythie. Avec ses soeurs vierges comme elle, Elle gagne la plaine où la bataille mêle Les courages sanglants et les blêmes effrois. Qu'une autre en son logis file les lentes laines! Elle, un désir la mord, indocile aux retards, De vaincre le plus fort, le plus beau des Hellènes, Achille! Et son cheval bondit, les crins épars, Et l'emporte vers la mêlée, Et le cri de Penthésilée S'ajoute au bruit montant des armes et des chars! « Achille! Achille! Achille! ô héros! voici l'heure Où ton sang coulera comme un ruisseau vermeil! Tout plein d'un songe horrible, et fuyant le sommeil, Ton père aux cheveux gris hurle dans sa demeure! Tu fus comme un lion dans une bergerie; Tu fus comme un vent noir dans un bois de roseaux; Que de rois, ô guerrier! mangés par les oiseaux Sur un sol qui n'est pas celui de la patrie. Les festins te plaisaient après les chocs d'épées; Tu domptais, jeune dieu! les coeurs de vierge aussi. Quand sur tes bras charmants noirs d'un sang épaissi, Roulaient les boucles d'or de ton casque échappées! Mais frémis à ton tour! Le glaive enfin se dresse Qui percera ton sein comme un sein d'enfant nu; Car l'amazone vient qui n'a jamais connu La peur ni la tendresse! » Telle en sa course, hélas! qui n'eut point de retour, Par dessus les fracas criait la vierge fière; Elle ne savait pas qu'avant la fin du jour, Mourante, elle mordrait la sanglante poussière, En jetant au vainqueur beau comme une guerrière Un regard moins chargé de haine que d'amour! Parvulus. Le Seigneur enseignait le peuple au bord des mers. Sa voix douce apaisait les ouragans amers Et sa parole ôtait l’amertume des âmes, Versant la joie aux bons et l’espoir aux infâmes, « Quiconque d’un coeur vrai, disait-il, m’aimera, Dans la gloire verra mon Père, et me verra. » Et le peuple écoutait dans une humble attitude. Mêlée au dernier rang de cette multitude, Une femme tenait son enfant par la main. Ils s’étaient, pour entendre, arrêtés en chemin, Elle vieille déjà, glaneuse qui défaille Sous une gerbe, hélas! non de blé, mais de paille, Mère au sein soulevé par des soupirs profonds; Lui, très petit, blond, rose, et vêtu de chiffons, Et souriant à tout dans sa misère en fête. Or, l’enfant dit: « Là-bas, qui donc parle? -Un prophète, Mon fils, un homme saint qui prêche un saint devoir. – Un prophète, ma mère? Oh! je voudrais le voir. » Et voilà qu’il se glisse et se soulève et pousse Afin de voir le Maître à la parole douce; Mais la foule est profonde et ne s’écarte pas. « Mère, si vous vouliez me prendre dans vos bras, Je le verrais. --Je suis trop lasse », dit la mère. Alors l’enfant fut pris d’une tristesse amère, Et des pleurs se formaient dans son oeil obscurci. Jésus fendit la foule et lui dit: « Me voici. » La Femme Adultère. Un vieillard est assis dans l’ombre sur un banc. Autour de lui la salle est immense et déserte. On pourrait voir au loin par la fenêtre ouverte Jérusalem rougir sous le soleil tombant. L’oeil clos, les bras croisés, et sans qu’un poil ne bouge De sa barbe touffue ou de ses blancs sourcils. Cet homme a l’air d’un mort qui se tiendrait assis, Tant sa forme est rigide en sa tunique rouge. Mais sous la dureté livide de la chair Se débat en hurlant l’angoisse intérieure, Comme un chacal captif qui miaule et qui pleure Bondit sans l’ébranler dans sa cage de fer. Il voit en son esprit, Dieu voulant qu’il le voie, Hommes, femmes, enfants que l’on tient par la main, Tout un peuple courir sur le même chemin Avec des cris de haine et des clameurs de joie. Devant la multitude une femme s’enfuit, Frissonnante, éperdue, et courbant vers la terre Le front déshonoré de la femme adultère Que lapident déjà la menace et le bruit. Elle fuit, demie nue, et sa pudeur tardive Sous des lambeaux pressés de ses voiles épars Voudrait cacher aux yeux braqués de toutes parts La beauté déplorable où leur fureur s’avive. Parfois elle s’arrête et tombe à deux genoux, Tendant les mains, criant, plus morte que vivante, Les suprêmes appels que la détresse invente; Mais le peuple hideux amasse des cailloux. Le vieillard voit cela sans lever la paupière. Son chef n’a point tremblé. Son sein ne s’enfle pas. Seulement, de sa manche il tire un maigre bras, Comme pour ramasser et lancer une pierre. Alors la porte s’ouvre, et, debout sur le seuil, Ayant le flamboiement du couchant derrière elle, Une femme apparaît, blanche et surnaturelle, Le sourire à la lèvre et l’extase dans l’oeil. Le vieillard, en sursaut, se dresse vers la porte! Il regarde et s’étonne, il touche et ne croit pas; Puis, les deux bras au ciel, et reculant d’un pas: « Dieu de Jacob, dit-il, que nous veut cette morte? -Morte? non, prêtez-moi l’oreille, ouvrez les yeux. J’étais morte en naissant, mais ce jour me délivre, Et mille nouveaux-nés ont moins d’heures à vivre Que je ne compterai de siècles dans les cieux! -Tu vis! qui l’a permis? Par quels juges absoute. Offenses-tu mon seuil de ton pied criminel? Ô Seigneur! n’est-il plus de lois dans Israël? Ô peuple! n’est-il plus de pierres sur la route? -Un nouveau laboureur ensemence les champs Le Fils pardonne à ceux, que le Père châtie, Et pour que son Eglise, un jour, en soit bâtie. Les cailloux du chemin ne seront plus méchants. Il a dit: « Qu’il lui jette une première pierre, « Celui-là d’entre vous qui vécut sans péché! » Un scribe qui tenait un pavé l’a lâché; Et sur les pieds du Christ j’ai béni la poussière. -Le Christ, dis-tu! Quel est ce prophète subtil Qui du péché de l’un l’ait à l’autre un refuge! C’est la Loi qui condamne, et. parce que le juge N’était pas innocent, le coupable l’est il! -Aux yeux du Rédempteur ineffable qui donne À notre antique nuit l’aube d’un nouveau jour. Et qui, haï de tous, offre à tous son amour, Le pardon est meilleur que l’équité n’est bonne. -Moi seul, à qui justice était due en effet, J’aurais pu pardonner. Mais lui, d’où vient qu’il l’ose? De quel droit se fait-il arbitre dans ma cause, Puisqu’il n’a pas souffert du mal que tu m’as fait! Est ce lui qui t’aima, jeune et belle, de sorte Qu’ayant livré la charge en or de trois chameaux, Il posséda l’épouse avec qui plus de maux Qu’il n’avait de deniers entrèrent par sa porte! A-t-il, pendant quatre ans. savouré le poison De ta voix qui mentait, et béni le mensonge! A-t-il, quand vint le jour où le soupçon nous ronge, Comme on traque un renard, guetté la trahison? Non, c’est moi qui, jaloux, furtif, l’oeil aux serrures, T’ai vue enfin livrer aux plaisirs d’un amant Et ta ceinture d’or, et ton beau vêtement. Et ton liane découvert plus beau que les parures. C’est à moi que, féconde en des bras dissolus. Cependant que, vieillard étonné d’être père, Je m’enorgueillissais de notre lit prospère, Tu donnas des enfants que je n’embrasse plus! Ah! quand tous mes agneaux bêlent dans mon étable, Quand il ne manque pas à ma vigne un raisin. Au larron qui pilla les trésors du voisin Je puis facilement me montrer charitable! Mais ils sont moins cléments, ceux à qui l’on fit tort; Le voleur subira la prison et l’amende. Donc, plus dépouillé qu’eux, j’approuve et je demande Que, pesant le dommage, on m’accorde ta mort. On me doit, au milieu des femmes indignées, Sous les pavés tombant drus comme des grêlons. Ta belle chair qui saigne et tes beaux cheveux longs, Aux mains de tes bourreaux, dispersés par poignées! Et ton nom exécrable au souvenir humain. Et tes os sans sépulcre, aux chairs évanouies, Écrasés par la roue et blanchis par les pluies, Devenus des jouets aux enfants du chemin! -Hélas! pardonnez-la, comme il l’a pardonnée. L’injure que j’ai faite à lui bien plus qu’à vous! Puisqu’il vous a montré l’exemple d’être doux. Laissez au repentir ma jeune destinée. -Le péché qu’une femme a commis contre lui. Il peut le pardonner, si telle est sa pensée. Mais puisqu’enfin sa loi n’est pas seule offensée, Qu’il laisse agir en paix la justice d’autrui! » À ces mots, assemblant sa force rajeunie, Vers l’épouse qui fuit blême en ses voiles blancs Il marche, et ses vieux bras qui ne sont pas tremblants Emportent d’un effort l’adultère impunie. La fenêtre est ouverte et le gouffre apparaît. « Les pierres de la route en des mains infidèles N’osèrent pas aller jusqu’à toi, va vers elles! Dit le vieillard, et meurs selon l’antique arrêt. » Le vide ayant reçu le corps de l’adultère. Il revient sur ses pas sans paraître attristé. Et, s’asseyant dans l’ombre avec tranquillité: « Qu’Il soit clément au ciel! je fus juste sur terre. » La Dernière Abeille. Vents, pluie, éclairs faisaient rage de telle sorte Qu'on n'avait jamais vu de tempête aussi forte. Sous l'épaisseur des bois par la bise ployés, Dans les nids, les petits oiseaux mouraient noyés, Et l'ouragan broyait toutes les créatures Qui n'ont point pour abri de solides toitures: L'abeille dans la fleur brisée, et le grillon Transi sous le léger brin d'herbe du sillon. Or, Maria, qu'on nomme autrement Myrième, Vit, ce soir, un point d'or frôler la vitre blême. Et c'était une abeille, hélas! près de mourir, Qui heurtait, espérant que l'on viendrait ouvrir. La Mère du Sauveur entr'ouvrit la fenêtre. Elle prit dans ses doigts le pauvre petit être. Reconnut que c'était la reine d'un essaim, L'essuya d'un baiser et la mit dans son sein Pour qu'elle y réchauffât ses deux ailes vermeilles Sans cela, les étés n'auraient plus eu d'abeilles. Le Lion. Comme elle était chrétienne et n'avait pas voulu, Pour de vains dieux d'argile ou de bois vermoulu, Allumer de l'encens ni célébrer des fêtes, Le préteur ordonna de la livrer aux bêtes; Et comme elle était jeune et vierge, et rougissait Quand l'oeil du juge impur sur elle se fixait, Une clause formelle en l'édit contenue Précisa qu'au supplice on la livrerait nue. Nue, et le sein voilé de ses chastes cheveux, Elle entra dans le cirque. En quatre bonds nerveux Un lion famélique et rugissant de joie Jaillit de la carcère et vint flairer la proie. Le peuple regardait, étrangement jaloux, Palpiter ce corps blanc près de ce muffle roux. Et montrait, allumé d'une affreuse luxure, Des rictus de baiser, peut-être de morsure. Elle, chaste, tirait ses cheveux sur son sein. Cependant le lion, instinctif assassin, Entrebâillait déjà sa gueule carnassière. « Lion! » dit la chrétienne. Alors, dans la poussière On le vit se coucher, doux et silencieux; Et comme elle était nue, il ferma les deux yeux. Un Miracle De Notre-Dame. La cellule est triste et la nonne aussi. O nonne mignonne, est-ce un grand souci Qui vous fait veiller et, par la cellule, Rôder en tremblant, brune libellule? Minuit sonne: il faut détacher enfin La guimpe rigide et le voile fin; Du sombre cocon de laine et de serge, Papillon de soie, un corps frêle émerge, Et, morte au coeur vif, qui s'ensevelit, Elle glisse au froid linceul de son lit. Mais, pieuse, avant de souffler sa lampe, Son regard admire au mur une estampe Où l'on voit la Vierge et l'enfant Jésus, Le serpent dessous, le nimbe dessus. « O pleine de grâce! ô Vierge des vierges! Mon âme à jamais sera l'un des cierges Allumés devant votre pâle autel! Aucun souffle issu du monde mortel N'inclinera l'âme au ciel dirigée, Hors de la paisible et blême rangée. Loin du cloître obscur, disent les échos, Dans la plaine et dans les bois musicaux Il est des rayons, des ailes, des roses; Mais nous réprouvons la beauté des choses, Car le Diable en fait, à l'occasion, Un commencement de perdition. . Au couvent parfois les pensionnaires Tiennent des propos extraordinaires: Bals et fiancés sont leur entretien; Le Malin les trompe, et nous savons bien, Nous qui vous gardons des âmes sans taches, Que les démons seuls portent des moustaches. Adorer sans fin votre Sacré Coeur; Dans le demi-jour étoile du choeur, Hors de l'encensoir, corbeille enflammée, Voir s'épanouir des fleurs de fumée; Jeûner; apporter le lys virginal De son rêve au noir confessionnal; Subir, s'il le faut, le rouge cilice; Bénir l'amertume, aimer le calice, Et de tout son être, heureux paria, Ne faire qu'un long Ave Maria Jusqu'à la clarté de la dernière heure: Telle est notre part, et c'est la meilleure! Pourtant un désir, éclos d'un regret, M'occupe l'esprit plus qu'il ne faudrait, Et j'en sens toujours la fine piqûre. Quand s'ouvrit pour moi la demeure obscure, Jeune et m'effrayant de l'antique seuil, J'eus pour le bas monde un dernier coup d'oeil. Le joli printemps venait de renaître: Dans le cadre en fleur d'une humble fenêtre Une mère, avec un air triomphant, Baisait les cheveux d'un petit enfant. Cette vision, hélas, m'est restée. Chevelure pâle et presque argentée, Doux yeux où l'on voit sourdre et s'aviver Un clair tremblement d'âme à son lever, Bouche étroite au sein qui de lait l'arrose S'ouvrant comme un coeur de petite rose, Vous faites ma joie et ma peine un peu. L'ange dans l'enfant descend du ciel bleu. Il est chérubin, mais il est poupée. D'une mouche noire au vol attrapée Ou d'un hanneton savamment lié Guérir son chagrin bientôt oublié, Le fuir, le saisir, feindre qu'on l'évite, Oh! les jolis jeux qu'on apprendrait vite! Oiselet sans plume, aux ailerons blancs, Il bat l'air avec des gestes tremblants Dès que monte aux cieux l'aurore vermeille; Aurore comme elle, il veut qu'on s'éveille, Riant, et pleurant si l'on ne rit pas. Il fait sur le lit mille petits pas; On le gronde! Il va se blesser, s'il tombe; Vois donc, tu n'as point d'ailes, ma colombe! Mais lui, tout fâché qu'on l'ait retenu, Il vous clôt la bouche avec son pied nu. Vierge qui m'entends, telle est ma chimère; Je souffre et languis, et je trouve amère La douceur d'aimer votre nom divin, A cause d'un rêve aussi doux que vain! Certes, le désir dont je suis marrie N'est qu'un léger mal, ô vierge Marie, Au prix des longs deuils et des longs ennuis Qui furent vos jours et furent vos nuits; Mais pour compenser le malheur sans trêves Qui fit, vous perçant le coeur de Sept Glaives, Une rose rouge, hélas! de ce lys, Dame des Douleurs, vous aviez un fils! » Elle dit. Son oeil s'éteint, et sa lampe. Un miracle alors descend de l'estampe. Quels rêves plus beaux a-t-on jamais eus? Noël! c'est la Vierge et l'enfant Jésus. Des rayons autour sont comme une averse, Et dans la splendeur que son pas traverse, Elle traîne un bruit royal de satin! Sa robe, couleur d'astre et de matin, Eblouit, de tant de perles brodée Que l'on ne peut pas s'en faire une idée; Et le manteau, certe, est plus riche encor! L'enfant Jésus porte une blouse d'or: Sans elle, il aurait aussi bonne mine. Ses mignons souliers furent dans l'hermine Taillés par Crépin, cordonnier du Ciel; Et d'un seul rubis ayant goût dé miel, Le hochet heureux que pressent ses lèvres Fut fait par Eloi, patron des orfèvres. Marie est assise au bord du chevet. « J'accorde souvent plus qu'il ne rêvait A qui m'invoqua d'une âme sincère. Mais en vain mon coeur maternel se serre, Vierge sans enfant, de pitié pour vous: N'aura point de fils qui n'a point d'époux. Pourtant il faut bien qu'on vous réconforte: Voici mon Jésus que je vous apporte; Chaque nuit, jusqu'au lever du jour bleu, Vous aurez pour fils votre petit Dieu, Et vous gronderez celui que l'on prie... Baise-la, mignon, pour qu'elle sourie, Et jouez tous deux, je regarderai. » Et depuis, Jésus, en habit doré, Sans faute descend, dès que minuit sonne, Jouer sur le lit de l'heureuse nonne. Salëun Ou Le Petit Ermite. Conte Breton. Quand il avait grand'faim, ayant longtemps mangé De l'herbe comme un faon, des mûres comme un geai, Le petit Salëun s'en allait à l'aumône. A Dol, à Saint-Briac, dès qu'on sortait du prône, Lui, comme un passereau qui quête un grain de mil, « Maria! Maria! Maria! » disait-il; Rien de plus, mais d'un air si plaintif et si tendre Que tous avaient chagrin et plaisir à l'entendre. Ou, s'il voyait quelqu'un devant l'âtre attablé, Il disait en montrant le pain d'orge et de blé, Mais tout bas, car le bruit peut fâcher quand on mange: « J'y mordrais bien aussi, si j'en avais! » Pauvre ange! Or, de Dol à Kergloff, il n'est que bons chrétiens; Nul ne criait: « Va-t'en! » Plus d'un répondait: « Tiens,. Prends! » Et, le soir, tout seul, dans la lande lointaine, Il mangeait sous un arbre, au bord de sa fontaine. Quand il avait grand froid, -les hivers sont plus durs Si c'est les quatre vents qui sont les quatre murs, - Le petit Salëun se hissait dans son arbre. Il neigeait, il gelait à fendre pierre et marbre, Et l'enfant, comme après la tonte une brebis, N'avait que sa peau rose hélas! pour tous habits. Mais il se cramponnait des doigts aux branches grêles, Allait, venait, montait, planait, avait des ailes, En chantant: « Maria! Maria! » sous les cieux. Le charreton qui passe avec un bruit d'essieux S'imaginait, n'osant regarder en arrière, Qu'un bel oiseau faisait dans l'arbre sa prière. A présent qu'on l'a mis en la châsse d'or fin, Le petit Salëun n'a plus ni froid ni faim. Seulement, sous son arbre, au bord de sa fontaine, Un beau lys a poussé dans la lande lointaine, Un lys si beau que nul n'en vit jamais de tel; L'été, l'hiver, n'importe, il fleurit, immortel, Plein d'un parfum plus doux qu'un encens de chapelle; Et si, passant par là, le soir, quelqu'un appelle: « Salëun! Salëun! » le frêle lys mouvant Murmure: « Maria! Maria! » dans le vent... Le Prédestiné. Cette nuit-là, le vent, par tonnantes saccades, D'un bout à l'autre bout de l'horizon roulait, Et les nuages bas s'effondraient en cascades. Nuit lugubre. Parfois un éclair violet, Bref comme un coup de fouet, cinglait les vastes ombres Alors le long Volga, fugace, étincelait. Car c'était dans les bois et dans les steppes sombres Où Blida, subjuguant les antiques Germains, De leurs libres hameaux avait fait des décombres. Lents, courbés, et sous leurs manteaux croisant leurs mains, Deux prêtres, blancs vieillards appuyés l'un à l'autre, Traversaient, cette nuit, le désert sans chemins. Ils pensaient: « Cette voie, étant dure, est la nôtre. » Celui qu'on nommait Jean comptait le plus de jours; Le plus jeune avait nom Pierre, comme l'apôtre. Ils apportaient le Verbe à ces barbares sourds, Les Huns, fils des Mogols, lesquels eurent pour pères Les Tatars accouplés aux femelles des ours. Constantinople, en proie aux bassesses prospères, Avait exilé Jean, et Pierre était venu De Rome, où l'hérésie a ses plus sûrs repaires. Dans l'ombre sans étoile et dans le désert nu L'orage les' ayant assaillis loin des tentes, Ils se hâtaient sans peur vers un but inconnu, Disputant aux vents froids leurs robes palpitantes, Comme on fait devant l'âtre ils parlaient en marchant De leurs soucis, de leurs regrets, de leurs attentes. Pierre disait: « Mon Dieu! Sur ce double penchant, « Luxure et Cruauté, Rome branle et s'écroule; « Qui n'est pas débauché, dans ce siècle, est méchant. « Une infâme descente emporte prince et foule; « Et vers l'Enfer qui s'ouvre en bas visiblement « L'universel salut est la pierre qui roule. » Jean disait: « Qu'elle tombe et soit un lac fumant, « La ville, ô Constantin, qui maintenant caduque « Pour charpente eut ta force et ta foi pour ciment! « Le front sous ta couronne et le pied sur ta nuque, « Des nains règnent: l'enfant Théodose et sa soeur, « Et Chrysaphe; le seul qui soit homme est eunuque. « Cependant, protégé par leur lâche douceur, « Nestorius insuffle aux âmes sa démence, « Du Diable ou de soi-même infâme confesseur! « Donc il est temps. Suspends, ô Dieu bon, ta clémence! « L'impiété, le vice et le crime étant mûrs, « Il faut que la moisson formidable commence. « Suscite un moissonneur aux bras rudes et sûrs « Qui fauche sans pitié ni relâche, et remplisse « Les granges de l'enfer jusqu'à rompre les murs! « Dût le vengeur, atroce et se faisant complice « Du mal universel châtié par le mal, « De ceux qu'il punira mériter le supplice! » Jean se tut. Pierre dit: « Amen! » D'un pas égal Les deux vieillards marchaient dans l'ombre à l'aventure, Flagellés par l'averse et par le vent brutal. Une bâtisse ancienne et que le vent torture Devant les voyageurs se dressa brusquement, Croulante, et d'un seul mur soutenant sa toiture. L'orage la heurtait d'un bond si véhément Que Jean se détourna par prudence, et que Pierre Dit tout d'abord: « Le mur va choir dans un moment. « Quiconque, la fatigue ayant clos sa paupière, « Se coucherait ici sur l'herbe et les gravats, « S'éveillerait bientôt dans un linceul de pierre. -Certes! » repartit Jean. Comme ils pressaient le pas Avec peine, leurs pieds s'alourdissant de fange, Une Voix dit ces mots: « Mur! ne t'écroule pas! » La voix qui proférait cette parole étrange Leur sembla très terrible et très douce à la fois. Qui donc parlait, sinon le Seigneur ou son ange? Tremblants, ils s'étaient mis à genoux, et leurs doigts Tâtaient sous le manteau les crucifix d'ivoire. « Mur! ne t'écroule point! » dit encore la Voix. Démon qui disputait au Seigneur la victoire, L'âpre ouragan d'éclairs et d'averses s'armait: Pas un bloc ne tomba de la muraille noire. Pierre, en la contemplant de la base au sommet, Tressaillit tout à coup et s'écria: « Regarde! » Ils virent sur la terre un enfant qui dormait. Il dormait. Eux, béants, la prunelle hagarde, Penchés vers l'inconnu qui s'était couché là, Dirent: « Quel est ton nom, ô dormeur que Dieu garde? » L'enfant, ouvrant les yeux, répondit: « Attila. » Le Mendiant De Son Honneur. Devant Bivar. Le fils et les petits-fils île Diego Laynez parlent entre eux, ignorant encore que le comte Gomez de Gormaz a frappé au visage le chef de leur maison. Un Mendiant monte la côte. BERMUDO Vois donc, frère, sur le chemin Ce mendiant qui tend la main. Qu'il a l'air triste! HERNAN Comme sous de très lourds fardeaux Il courbe la tête et le dos. Que Dieu l'assiste! Le Mendiant s'approche. Vois! il défaille à tous moments. Ses vieilles mains, ses vêtements Sont noirs de boue. HERNAN Il a honte, le pauvre vieux! Son manteau lui pend sur les yeux Et sur la joue. Le Mendiant est devant eux, courbé. LE MENDIANT La chanté, Seigneurs, la charité! RODRIGUEZ Que te faut-il? parle, vieil homme. HERNAN As-tu faim? As-tu soif? BERMUDO Veux-tu faire un bon somme? HERNAN Le pain nous rend la force et le vin la gaîté. BERMUDO Le sommeil est plein de beaux rêves. LE MENDIANT Je n'ai ni soif ni faim. Je dois veiller sans trêves. La charité, Seigneurs, la charité! RODRIGUEZ Que te faut-il? parle, vieil homme. HERNAN Un cheval pour la route? BERMUDO Ou quelque forte somme? HERNAN Un cheval porte vite au gîte souhaité. BERMUDO L'argent tente les plus austères. LE MENDIANT Je ne voyage point. J'ai de l'or et des terres. La charité, Seigneurs, la charité! RODRIGUEZ Que veux-tu donc, passant étrange? HERNAN Ni le pain, ni le vin? BERMUDO Ni la nuit dans la grange? HERNAN Ni le bel étalon tout de feu moucheté? BERMUDO Ni l'or ou l'argent que l'on compte? Le Mendiant jette sa cape et son chapeau. Les jeunes hommes reconnaissent Diego Laynez. DIEGO LAYNEZ L'aumône qu'il me faut, c'est la tête du comte! La charité, mes fils, la charité! Don Ruy Diaz. Bardé de fer, botté de cuir et casqué d'or, Don Ruy Diaz appelé le Cid Campéador, Etant à Rome, entra pour dire une prière Dans l'église du chef des saints apôtres, Pierre. Sept fauteuils étaient la pour les sept rois chrétiens Conviés par le pape à de longs entretiens Touchant les intérêts de l'Église et sa gloire. Un fauteuil, le plus haut de tous, était d'ivoire, Et, s'approchant, don Ruy, le bon justicier, Vit les trois fleurs de lys peintes sur le dossier, Dont il conçut dans l'âme une amère souffrance. « Quoi! dit-il, on verrait siéger le roi de France Sur ce trône, tandis que mon roi s'assiérait, Lui, le fier Castillan, sur un vil tabouret? » Et le Cid, secouant, car son courroux s'allume, Tout son habit de fer comme un oiseau sa plume, Vers le siège éclatant sous les sombres arceaux Marche, et d'un coup de poing en fait quatre morceaux. Un duc -ce fut, dit-on, le bon duc de Savoie - Etant présent, lui dit: « Maudite soit la voie Où tes pieds ont marché pour te mettre en ce lieu, Car tu viens d'offenser mon roi, le pape, et Dieu. » Mais Ruy Diaz lui répond d'une telle poussée Que l'autre roule à terre, une côte cassée, Et, sans plus demander ni comment ni pourquoi, Rajuste son habit et, prudent, se tient coi. Le lendemain, le pape ayant su la nouvelle, Dit tout haut: « Ce Ruy Diaz est fou par la cervelle, » Et l'excommunia, s'étant fâché très fort. Mais don Ruy Diaz jugea que le Pape avait tort. Il l'alla voir. « Salut, Pape. Je te conseille De m'absoudre. Les gens de la Castille-Vieille, Pape, sont violents parfois, quoique très doux. -Je t'absous de bon gré, don Ruy Diaz! je t'absous. » La Bonne Infante. Un jour (que Dieu les veuille absoudre du péché!) Un jeune More avec la reine était couché. Ils folâtraient, croyant le lieu sûr. Mais l'infante, Au mur collant son front, les voit par une fente. Elle entre et dit: « Ma mère! il sied mal, sur ma foi, Que, mon père vivant, mon père, le bon roi, Tu t'accouples avec ce juif de Morérie. Eh! l'infante, viens çà. N'en dis rien, je te prie, Et sache, mon doux oeil, que je te donnerai Une cape écarlate au revers bien doré, Pour qu'à Noël tu sois jolie et triomphante. -Gardez votre manteau, répond la bonne infante, Et quant à celui-ci qui te requiert d'amour Dans le propre lit, mère, où tu m'as mise au jour, Il se peut bien qu'avant une heure Dieu m'accorde De le voir, roide et long, pendre au bout d'une corde. » Là-dessus, les laissant muets et gourds d'effroi, L'infante alla trouver son père, le bon roi. « Je venais de m'asseoir devant la nappe blanche, Quand un More, passant par là, d'un coup de hanche Jette à terre escabeau, vaisselle et gobelet. Bon père, châtiez ce païen, s'il vous plaît. -Infante, je suis roi. Je suis chrétien, ma fille. Ce More, fils d'un prince, est otage en Castille, Et le punir d'un mal léger comme le tien, Certes, ne serait pas le fait d'un roi chrétien. -Je ne demande rien, bon roi, que d'équitable. Je suis tombée avec la vaisselle et la table, Et ce païen maudit (sachez la vérité, Père!) a cueilli la fleur de ma virginité. -L'infâme! il expira sa lâche effronterie! » Voilà comment Tarfé, ce juif de Morérie, Avec la reine ayant, comme j'ai dit, couché, Fut pendu. Dieu les veuille absoudre du péché! L’Épée. Très fidèle à son roi, plus fidèle à l'honneur, Don Alonzo Perez de Guzman, gouverneur De Tarifa célèbre entre les villes fortes, Fait sa ronde, exhortant les officiers des portes, Surveillant les cuviers de bitume et de poix, Parlant bas aux veilleurs et saluant les croix Qu'on a peintes de sang païen sur les murailles. Vieux, mais dur, le cuir brun et balafré d'entailles, On le cite parmi les plus fiers batailleurs; A Tolose, à Figuère, à Saragosse, ailleurs, La mort et lui se sont regardés face à face; Si nombreux que l'on soit, quoi qu'on veuille ou qu'on fasse, On ne lui prendra pas la ville qu'il défend. Un soin le trouble; il a, lui vieillard, un enfant, Suprême et frêle fleur de son arbre héraldique. C'est la seule faiblesse où son orgueil abdique. Il vécut sans amour, à sa tâche adonné, Mais le jour où naquit son fils, son coeur est né. Or l'enfant est malade, une âme éclose à peine! Vers la sierra d'Arcos où la brise est plus saine, Chétif, maigre à tenir en l'étui d'un poignard, On l'a porté dans un village montagnard. De là naît le souci dont le vieillard s'attriste: Les Mores sont venus, de nuit, à l'improviste; Peut-être ont-ils, troupeau forcené de démons, Brûlé huttes et bourgs à travers bois et monts, Égorgé les enfants sur le sein des nourrices; Et des pleurs par instants mouillent ses cicatrices. Tout à coup, au delà du rempart, dans le camp, Un héraut vêtu d'or et l'air très arrogant Fait ce Cry que don Juan de Castille, son maître, (Les païens ont pour chef ce chrétien fourbe et traître) Veut parler à Perez de Guzman, gouverneur. Celui-ci monte au mur. « Que me veux-tu, Seigneur? -Regarde! » dit don Juan. On voit luire une lame Dans sa main droite, et dans ses bras, comme une femme, Il élève un enfant qui se tord demi-nu Et pleure. Cet enfant, Guzman l'a reconnu. « Çà, dit l'autre, choisis. Livre ta ville, ou tremble, Car je frappe ton fils sous tes yeux. Que t'en semble Et qu'en dis-tu? » Guzman répond: « Je dis, damné, Que même pour percer le coeur d'un nouveau-né Ta lame ne fut pas, lâche, assez bien trempée. » Et du haut du rempart il lui jette une épée. La Fille Du Domn. Les Mogols sont entrés dans les marches dalmates. L'air roule une vapeur opaque d'aromates A cause des forêts dont on a vu, trois jours, Les arbres résineux fumer sous les cieux lourds; Et la plaine est en feu, vignes, blés et sésames, Car les diables mogols aiment les grandes flammes. Entre l'aïeul assis dans les cendres du toit Et les petits-enfants mi-nus qui n'ont plus froid Malgré le temps prochain des rafales d'automne, Le vaincu voit d'un oeil où la douleur s'étonne L'incendie allumé par des torches de pin Lui vendanger sa vigne et lui cuire son pain. Aux cavaliers de l'Est, mangeurs de viandes crues, Qui vinrent comme roule un fleuve au temps des crues, Éliache, le Domn des Dalmates, n'a pu Résister, mur branlant par d'anciens chocs rompu. Maintenant le vieux chef tremble dans sa demeure, Non pour lui (que peut-il craindre, pourvu qu'il meure?) Mais pour sa fille, enfant pareille aux fleurs de lin. « Elle était le débile appui de mon déclin, Et son trépas fidèle, hélas! suivra ma perte! » Tel ce chêne tombé songe à sa branche verte. Or un guerrier mogol, soudain, sans compagnon, Paraît devant le Domn et dit: « Sais-tu mon nom? Je suis le Khan, seigneur de plus de têtes franches Que ton champ n'eut d'épis et ta forêt de branches. Fermes dans le vallon, maisons dans la cité, Tes richesses étaient grandes, en vérité! Mes guerriers ont pillé la maison et la ferme. Tes sept fils étaient beaux, d'un coeur fort, d'un bras ferme, J'avais sept chiens: ce fut un corps pour chaque chien. Mais, moi, qu'ai-je gagné dans la bataille? rien. Donc il est fort heureux que ta fille soit belle. Fais-la venir. -Jamais! -Je suis le maître: appelle Ta fille. -Elle est si jeune! -Obéis. -Dix-sept ans! » Et le Domn se prosterne, et supplie, et longtemps Pleure sur les genoux que son bras faible entoure. Parfois, comme cherchant quelqu'un qui le secoure, Il jette des regards furtifs autour de lui; Mais les braves sont morts et les lâches ont fui. « Ta fille! crie encor le Khan mogol, appelle Ta fille, ou mes dix doigts à ton gosier rebelle Arracheront un cri qui la fasse accourir! » Pendant qu'il parle, on voit une porte s'ouvrir. Le seuil s'éclaire. Ayant derrière lui l'espace, Les bois, les monts, le ciel où l'oiseau libre passe, Et lumineux comme un divin justicier, Quelqu'un est là, debout, dans un habit d'acier, Appuyant les deux poings sur le bois d'une hache. « Je suis le champion de ta fille, Éliache! -Qui? toi? » dit le Mogol, et vers cet inconnu Il bondit, en grinçant des dents, le glaive nu. Alors l'air retentit du fracas des armures. Le tonnerre des coups se prolonge en murmures. Puis les rivaux froissant entre eux l'acier bombé S'enlacent. Un cri part. L'un des deux est tombé. Le Khan lui met le pied sur le ventre, le glaive Dans la gorge, et, d'un coup de gantelet, soulève La visière. O stupeur: une femme, une enfant! Son sang (le tien, vieux Domn!) bouillonne en l'étouffant, Et dans ses yeux éteints, seule, une larme brille. « Père, dit-elle, adieu. J'ai sauvé votre fille. » Le Landgrave De Fer. À Philippe Reichel. Ludwig, qu'on appelait le Landgrave de fer, Ayant chassé les loups sous la bise d'hiver, Errait, le soir tombant, dans une étroite gorge. Il vit luire à cent pas la vitre d'une forge, Courut, poussa la porte, et dit au forgeron: « Mon cheval éventré d'un seul coup d'éperon Se débat, tout sanglant, dans la bruyère rouge; Je suis las; loge-moi cette nuit dans ton bouge. » L'autre dit: « Si tu veux mal dormir, dans ce coin Tu trouveras un lit fait de paille et de foin. Cependant, étranger, parle et fais-toi connaître. » Le Landgrave hésita. « J'ai nom Albrecht. Mon maître, Ludwig, que vous nommez le Landgrave de fer, Gouverne la Thuringe et la Saxe. -Et l'Enfer! S'écria le manoeuvre avec un air farouche. Qui proféra ce nom doit s'essuyer la bouche; Et j'aurais préféré, certes, n'avoir pas su De quel maître est valet l'homme que j'ai reçu. N'importe! Quel qu'il soit, d'où qu'il vienne, où qu'il aille, Honneur à l'hôte! Étends ton manteau sur la paille. » Le Landgrave Ludwig, couché, ne dormit pas, Non qu'à sa tête lourde et qu'a ses membres las Le repos ne fut doux que sur un lit de plume, Mais à cause du bruit du marteau sur l'enclume. Dans le rougeâtre soir où la flamme, d'un jet Brusque, brille et s'éteint, le forgeron forgeait, En scandant son labeur de paroles étranges. « O Landgrave, seigneur des forêts, qui te venges, Par un homme pendu, d'un cerf pris dans ton bois; Seigneur de la cité, qui voles les bourgeois; Seigneur des champs féconds, de qui les mains avides Font que le manant pleure auprès des granges vides; Toi qui, le soir, sortant de ton nid de vautour, T'embusques, pour piller les marchands, au détour Des chemins, et t'en vas sans laver tes mains rouges; Prince que l'on redoute, au point que, quand tu bouges, Tout s'ébranle de peur autour de tes desseins; Tortureur des vivants, blasphémateur des saints; Oh! ton âme de fer, Landgrave, que n'est-elle Le fer docile et chaud que mon marteau martèle! » Ainsi, sans plus songer qu'un autre homme était là, L'étrange forgeron, forgeant toujours, parla Jusqu'à l'heure où, luisant sous l'aube reparue, Le fer qu'il martelait fut un soc de charrue. Le Landgrave rentra dans son château, pensif. « Le père sous un chêne et l'enfant sous un if Attendent, Monseigneur, qu'on avise à les pendre. -Ils ont leur grâce, vas! et, de plus, fais-leur rendre Le sanglier qu'ils ont tué dans ma forêt. -Les bourgeois d'Eisenach affirment qu'il serait Dur d'exiger déjà, la misère étant grande, Le paîment de l'impôt sur le vin. -Qu'on attende. -Les marchands que l'on fit captifs ces jours derniers Offrent d'or cent écus et d'argent cent deniers Pour leur rançon. -Qu'ils soient libres! et que chaque homme Emporte en s'en allant quatre fois cette somme. » Ainsi parlait le maître aux vassaux étonnés De cette humeur nouvelle et des ordres donnés. Puis, quand la nuit monta sur la tourelle noire, Il se glissa, tremblant et seul, dans l'oratoire, Et demeura longtemps en des rêves plongé. Le Landgrave de fer avait été forgé. Les Deux Évêques. À Léon Cladel. Les fidèles priaient, prosternés sur les dalles: Manants, reîtres, bourgeois venus de la cité, Et seigneurs descendus des aires féodales. Près d'eux, sur un drap noir de larmes argenté, Un cadavre portant la mitre pastorale Semblait, rigide et blême, un évêque sculpté. Un prêtre vint, monta les marches en spirale De la chaire, s'assit, ayant toussé d'abord, Et remplit de sa voix la grande cathédrale. « Frères, votre pasteur fut très doux, et très fort, « Très fort contre les loups, très doux pour les ouailles, » Dit l'évêque vivant louant l'évêque mort. « Tendre, il dissuadait les hommes des batailles, « Prêchant aux paysans de subir les impôts, « Conseillant aux seigneurs de réduire les tailles. « Il égalait, dans son amour toujours dispos, « Au noble le vilain, le serviteur au maître; « Et ce berger chrétien n'avait pas deux troupeaux. « Il était charitable et se cachait de l'être; « Il priait pour celui qui l'avait insulté; « Donner et pardonner, n'est-ce pas tout le prêtre? « Et maintenant, reçu dans le ciel mérité, « Assis entre le Père et le Fils, il contemple, « Prie et célèbre Dieu pendant l'éternité! » Ainsi parlait l'évêque en rhythmant sa voix ample, Quand un cri par la foule en délire poussé Fit trembler les vitraux et les piliers du temple. Du catafalque noir le mort s'était dressé! Ses yeux rouverts par un effrayant privilège Regardèrent le peuple à ses pieds renversé. Il était morne et blanc comme un spectre de neige, Et, tendant la longueur de son bras décharné Vers l'évêque vivant qui tremblait sur son siège, L'évêque mort cria: « Tu mens! je suis damné. » La Charité. Sans relâche, depuis mille et huit cents années, Sous tous les ciels, le long des routes étonnées De ce passant ancien qui revenait toujours, Ahasvérus marchait, la tête et les pieds lourds. L'antique lassitude écrasait ce pauvre homme; Et, tandis que, sans halte et sans espoir de somme, Il se traînait comme un blessé qui voudrait fuir, Cinq sous tintaient dans son escarcelle de cuir. Un jour, il gravissait une côte, en Norwège. La barbe dans la bise et les pieds dans la neige, Il cria vers les cieux, marcheur désespéré: « Qu'il sera doux, le roc où je m'endormirai, Dût la neige y glacer la sueur de ma face! Dieu qui me châtias, n'est-il donc rien qui fasse Que je puisse m'asseoir, ô Dieu bon, et mourir? » En ce moment, non loin du Juif las de souffrir, Un mendiant passait, blanc vieillard qui chancelle. Ahasvérus tendit au vieux son escarcelle Et lui mit son manteau sur l'épaule en marchant. Cela fait, il s'assit et mourut sur-le-champ. Le Baptême. À Auguste Vacquerie. Dans Vérone la rousse où les pampres sont d'or Sous la brûlure d'un éternel messidor, Où l'attendrissement épars, que tout reflète, D'avoir vu Roméo mourir et Juliette, Donne sur le tombeau guerrier des Scaliger Une teinte plus rose à la rouille du fer, Les palais, ce jour-là, de l'Adige aux Arènes, S'épanouissaient mieux dans les chaleurs sereines, Marmoréennes fleurs du sol italien. Sous l'arc double qui fut bâti pour Gallien Quelqu'un, dans un manteau, passait, vieillard robuste. D'une maison chétive, au balcon de bois fruste, Une femme, (elle avait un enfant dans les bras) Sortit vers le passant, et lui dit, le front bas: « Salut, Père! » L'enfant souriait, gras et rose; La femme, au corps maigri, défaillait, pâle, à cause Sans doute de ce fils que, mère au coeur vaillant, Au bras faible, il fallait nourrir en travaillant. Mais qu'importaient labeurs, veilles et repas chiches, Pourvu qu'il mangeât, lui, comme les petits riches, Et, joufflu comme on peint les chérubins vermeils, Eût de fins oreillers pour ses légers sommeils! II riait; elle était demi-morte, et ravie. La mort est moins pénible à qui donna la vie, Et, mère, on a le coeur plus fort qu'auparavant. Elle reprit: « Daignez baptiser mon enfant. » Le vieillard s'arrêta, puis d'un ton de surprise: « J'ai donc sous ce manteau l'air d'un homme d'église, Ou n'est-il point de prêtre au pays véronais? -Baptisez mon enfant, Père! je vous connais. » Et, grave, elle tendait le fils de sa misère. Alors l'homme comprit cette femme sincère Et leva son visage auguste, aux longs cheveux! Le front disait: J'espère, et la lèvre: Je veux; L'oeil que, certe, alluma d'amour ou de colère Le bien que l'on proscrit ou le mal qu'on tolère, Doux pourtant, recelait dans son azur serein Des visions: fumée à l'horizon marin De vaisseaux éventrés qu'incendia la bombe, Marches, assauts, combats où la plaine se bombe De cadavres hardis qui rirent en tombant; Et tandis que, d'un bras qui tremble, sur son banc, Un moine mendiait l'aumône accoutumée, Lui, d'un geste qui semble évoquer une armée, Il étendit ses mains puissantes, et parla. « Je consacre au devoir l'homme enfant que voilà! Par l'amour d'être libre et l'horreur de l'entrave, Au nom de l'ignorant, du pauvre, et de l'esclave, De quiconque, courbé, se lamente d'effroi, Sous la fourbe du prêtre et la force du roi, Moi, le vieux champion des nations que couvre D'ombre le Vatican et de faux-jour le Louvre, Je t'impose ces mains qui portèrent trente ans Aux heureux le défi des peuples sanglotants, Et, pour le fier salut des hommes, je te voue Aux labeurs, aux combats, aux soufflets sur la joue, Aux mépris, à l'exil, jeune âme! à l'échafaud. Apôtre s'il suffit, mais, soldat s'il le faut, Partout où retentit le cri d'une torture, Va! sois l'aventurier de la grande aventure Qu'enfin terminera le glaive justicier! Que notre aube s'allume aux éclairs de l'acier, Et qu'il te soit donné d'en voir les lueurs sûres, Fils baptisé du sang de mes vieilles blessures! » Ayant dit, il poussa plus loin ses pas errants. Or, sous l'arc autrefois bâti pour les tyrans, Le moine, gras et lourd, et traînant la sandale, S'était dressé. « Maudit qui causa le scandale! Il est la fourche même attisant le grand feu. Quoi donc? cet homme est-il Jésus-Christ, Fils de Dieu? » Mais la mère, en baisant son fils sous la dentelle « Non, c'est Garibaldi, fils du peuple, » dit-elle. La Mère. Quand le Seigneur forma l'homme, le Seigneur Dieu Ne prit pas le limon terrestre en un seul lieu; Mais il prit de la terre aux quatre coins du monde: Au sud où l'air brûlant sèche la lande blonde, A l'est vert de feuillée, au nord blanc de frimas, A l'ouest où ce briseur de chênes et de mâts, L'ouragan, tord la pluie et la nuée en trombe; Afin qu'en nul pays, la terre de la tombe, A l'homme qui s'incline et meurt, voyageur las, Ne dît: « Qui donc es-tu? je ne te connais pas; » Mais pour qu'en tout pays, la terre maternelle, A l'homme heureux enfin de reposer en elle Sa tête qui se courbe et son coeur qui se fend, Pût dire: « Couche-toi dans mon sein, mon enfant! Source: http://www.poesies.net