Louis Onze. Par Casimir Delavigne (1793-1843) Tragédie En Cinq Actes Et En Vers TABLE DES MATIERES ACTE I SCENE I ACTE I SCENE II ACTE I SCENE III ACTE I SCENE IV ACTE I SCENE V ACTE I SCENE VI ACTE I SCENE VII ACTE I SCENE VIII ACTE I SCENE IX ACTE II SCENE I ACTE II SCENE II ACTE II SCENE III ACTE II SCENE IV ACTE II SCENE V ACTE II SCENE VI ACTE II SCENE VII ACTE II SCENE VIII ACTE II SCENE IX ACTE II SCENE X ACTE II SCENE XI ACTE II SCENE XII ACTE II SCENE XIII ACTE III SCENE I ACTE III SCENE II ACTE III SCENE III ACTE III SCENE IV ACTE III SCENE V ACTE III SCENE VI ACTE III SCENE VII ACTE III SCENE VIII ACTE III SCENE IX ACTE III SCENE X ACTE III SCENE XI ACTE III SCENE XII ACTE III SCENE XIII ACTE IV SCENE I ACTE IV SCENE II ACTE IV SCENE III ACTE IV SCENE IV ACTE IV SCENE V ACTE IV SCENE VI ACTE IV SCENE VII ACTE IV SCENE VIII ACTE IV SCENE IX ACTE V SCENE I ACTE V SCENE II ACTE V SCENE III ACTE V SCENE IV ACTE V SCENE V ACTE V SCENE VI ACTE V SCENE VII ACTE V SCENE VIII ACTE V SCENE IX ACTE V SCENE X ACTE V SCENE XI ACTE V SCENE XII ACTE V SCENE XIII ACTE V SCENE XIV ACTE V SCENE XV ACTE V SCENE XVI ACTE I SCENE I Une campagne; le château du Plessis au fond sur le côté; quelques cabanes éparses. Il fait nuit. Tristan, Richard, gardes. Tristan, à Richard. Ton nom? Richard. Richard, le pâtre. Tristan. Arrête; et ta demeure? Richard, (montrant sa cabane.) J' en sors. Tristan. Le roi défend de sortir à cette heure. Richard. J' allais, pour assister un malade aux abois, Chercher le desservant de Saint-Martin-Des-Bois. Tristan. Rentre, ou les tiens verront avant la nuit prochaine La justice du roi suspendue à ce chêne. Richard. Mon fils... Tristan. Rentre! Richard. Il se meurt. Tristan. Tu résistes, je croi! Obéis, ou Tristan... Richard, (avec terreur, en regagnant sa cabane.) Dieu conserve le roi! ACTE I SCENE II Tristan, gardes. Une Voix De L' Intérieur. Qui vive? Tristan. Grand-prévôt! La Même Voix. Garde à vous, sentinelle! Et vous, archers, à moi! Un Officier, qui sort du château à la tête de Plusieurs soldats. le mot d'ordre? Tristan, (à voix basse.) fidèle! L' Officier, (de même.) France! (ils entrent dans le château.) ACTE I SCENE III Commine, (seul.) (il tient un rouleau de parchemin, et vient S' asseoir au pied d' un chêne. -le jour Commence.) reposons-nous sous cet ombrage épais; Ce travail a besoin de mystère et de paix. Calme heureux! Aucun bruit ne frappe mon oreille, Hors le chant des oiseaux que la lumière éveille, Et le cri vigilant du soldat écossais Qui défend ces créneaux et garde un roi français. Je suis seul, relisons: du jour qui vient de naître Cette heure m' appartient; le reste est à mon maître. (il ouvre le manuscrit.) Mémoires de Commine! ... ah! Si les mains du roi Déroulaient cet écrit qui doit vivre après moi, Où chacun de ses jours, recueilli pour l' histoire, Laisse un tribut durable et de honte et de gloire, Tremblant, on le verrait, par le titre arrêté, Pâlir devant son règne à ses yeux présenté. De vices, de vertus quel étrange assemblage! (il lit; le médecin Coitier passe au fond de la Scène, le regarde et entre dans la cabane de Richard.) (interrompant sa lecture.) Là, quel effroi honteux! Là, quel brillant courage! Que de clémence alors, plus tard que de bourreaux! Humble et fier, doux au peuple et dur aux grands vassaux, Crédule et défiant, généreux et barbare, Autant il fut prodigue, autant il fut avare. (il passe à la fin du manuscrit.) Aujourd' hui quel tableau! Je tremble en décrivant Ce château du Plessis, tombeau d' un roi vivant, Comme si je craignais qu' un vélin infidèle Ne trahît les secrets que ma main lui révèle. Captif sous les barreaux dont il charge ces tours, Il dispute à la mort un reste de vieux jours; Usé par ses terreurs, il se détruit lui-même, S' obstine à porter seul un pesant diadême, S' en accable, et jaloux de son jeune héritier, Ne vivant qu' à demi, règne encor tout entier. Oui, le voilà: c' est lui. (il reste absorbé dans sa lecture.) ACTE I SCENE IV Commine, Coitier. Coitier, (sortant d' une cabane, à Richard et à Quelques paysans.) rentrez, prenez courage; Des fleurs que je prescris composez son breuvage: Par vos mains exprimés, leurs sucs adoucissans Rafraîchiront sa plaie et calmeront ses sens. Commine, (sans voir Coitier.) Effrayé du portrait, je le vois en silence Chercher un châtiment pour tant de ressemblance. Coitier, lui frappant sur l' épaule. Ah! Seigneur D' Argenton, salut! Commine. Qui m' a parlé? Vous! Pardon! ... je rêvais. Coitier. Et je vous ai troublé? Commine. D' un règne à son déclin l' avenir est sinistre. Coitier. Sans doute, un roi qui meurt fait rêver un ministre. Commine. Mais vous, maître Coitier, dont les doctes secrets Ont des maux de ce roi ralenti les progrès, Cette heure à son lever chaque jour vous rappelle; Qui peut d' un tel devoir détourner votre zèle? Coitier. Le roi! Toujours le roi! Qu' il attende. Commine. Du moins, Autant qu' à ses sujets vous lui devez vos soins. Coitier. À qui souffre par lui je dois plus qu' à lui-même. Commine. Vous l' accusez toujours. Coitier. Vous le flattez. Commine. Je l' aime. Qui vous irrite? Coitier. Un crime: hier, sur ces remparts, Un pâtre que je quitte arrêta ses regards; Des archers du Plessis l' adresse meurtrière Faillit, en se jouant, lui ravir la lumière. Commine. Qu' il se plaigne; le roi deviendra son appui. Coitier. Qu' il se taise; Tristan pourrait penser à lui. Commine. Sur ce vil instrument jetez votre colère. Coitier. J' impute au souverain les excès qu' il tolère. Commine. La crainte est son excuse. Il craint un assassin, Et la mort qu' il veut fuir, il la porte en son sein. La terreur qu' il répand sur son coeur se rejette; Il tourne contre lui sa justice inquiète; Lui-même est le bourreau de ses nuits, de ses jours; Lui, dont l' ordre inhumain... ah! Malheureux Nemours! Nemours était coupable. Coitier. Et je le crois victime. Je rends à sa mémoire un culte légitime. Moi, serviteur obscur, nourri dans sa maison, Je l' ai vu cultiver ma précoce raison. Ses dons m' ont soutenu dans une étude ingrate. Quand Montpellier m' admit sur les bancs d'Hippocrate, L' hermine des docteurs conquise lentement Para ma pauvreté d' un stérile ornement. Je crus Nemours: j' osai, séduit par ses paroles, Secouer pour la cour la poudre des écoles. Ma rudesse étonna: ma brusque liberté Heurta ce vieux respect par la foule adopté. On me vit singulier et l' on me crut habile. La stupeur à mes pieds mit cette cour servile, Quand j' osai gouverner, sans prendre un front plus doux, La santé de celui qui vous gouvernait tous. Nemours fit ma fortune, et moi, moi, son ouvrage, Je n' ai pu de son roi fléchir l' aveugle rage! Brillant de force alors, Louis, plein d' avenir, Méprisa cette voix qui devait l' en punir, Frappa mon bienfaiteur, et jeta sa famille Dans la nuit des cachots creusés sous la bastille. Un de ses fils, un seul, voit la clarté des cieux; J' ai soustrait avec vous ce dépôt précieux, Je vous l' ai confié; soit pitié, soit justice, De ce pieux larcin Commine fut complice. Oui, vous! Commine. Coitier! Coitier. Vous-même! Commine. Au nom du ciel, plus bas! Coitier. Eh bien! Plaignez Nemours, et ne l' accablez pas. Mon coeur saigne, je souffre, et ne puis me contraindre Lorsque, seul avec moi, je vous surprends à feindre, Et que sur un ami vos yeux n' osent verser Quelques pleurs généreux qu' on pourrait dénoncer. Commine. Peu jaloux d' étaler une douleur stérile, Je tais la vérité qui nuit sans être utile; Notre intérêt commun exige cet effort. Coitier. Vous la tairez toujours, à moins qu' après la mort, Affranchi des terreurs qu' un trône vous inspire, Vos mânes du tombeau ne sortent pour la dire. Commine. Peut-être... mais, Coitier, quand de mon dévoûment Un gage trop certain vous parle à tout moment, Qu' importe si des cours un long apprentissage Fait mentir à dessein mes yeux et mon visage? À Nemours, comme vous, uni par l' amitié, N' ai-je montré pour lui qu' une oisive pitié? Ses fils ne craignaient plus: leur père était sans vie, La vengeance du roi vous semblait assouvie: Quelle voix dissipa votre commune erreur? La mienne; de leur sort j' avais prévu l' horreur. Un seul voulut nous croire, et préparant sa fuite, À des amis zélés j' en remis la conduite. Quel refuge assuré s' ouvrit devant ses pas? C' est ma famille encor qui lui tendit les bras. Le duc Charle, à Péronne, instruit avec prudence, Reçut de ses malheurs l' entière confidence, Le vit, et l' accueillit comme un hôte fatal Dont il pourrait un jour s' armer contre un rival. Si la fortune alors lui devint moins sévère, Plus j' ai fait pour le fils, plus j' ai blâmé le père. Courageux sans danger, vous régnez sur le roi; Mais un sort différent m' impose une autre loi, Et quand, près de Louis, le devoir nous rassemble, Il tremble devant vous, et devant lui je tremble. Coitier. Et c' est par crainte encor que, forcé d' accepter, D' un fief des armagnacs on vous vit hériter, Apanage sanglant que leur bourreau vous donne, Et dont les échafauds ont doté la couronne. Commine. Ma fille, en épousant Nemours que j' ai sauvé, Lui rendra ce dépôt sous mon nom conservé. Elle était dans l' exil sa compagne chérie: Ils s' aimaient, je le sus; et rappelant Marie, J' approuvai qu' un hymen, aujourd' hui dangereux, Les unît par mes mains dans des temps plus heureux. Coitier. Quand il ne sera plus? Commine. Eh! Qui donc? Coitier, montrant les tours du Plessis. lui! Commine. Silence! Eh bien! M' accusez-vous d' un excès d' indulgence? Blâmez-vous cet hymen? Coitier. J' admire, en y songeant, Le politique adroit dans le père indulgent. Qui sait? Des armagnacs la grandeur peut renaître; Admis dans les secrets de votre premier maître, Nemours est cher au duc, adoré du soldat; Ce gendre tout-puissant ne sera point ingrat, Et, si votre fortune essuyait quelque orage, Vous prépare en Bourgogne un port dans le naufrage. Commine. C' est chercher, je l' avoue, un but trop généreux Au soin tout paternel qui m' a touché pour eux. À la cour sous ces traits que n' allez-vous me peindre? Coitier. Vous n' eussiez point parlé si vous pouviez le craindre. Mes amis les plus chers sont par moi peu flattés, Mais je garde pour eux ces dures vérités. Commine. Épargnez-les du moins à Louis qui succombe. Coitier. Quand les entendrait-il? Serait-ce dans la tombe? Commine. Vous, son persécuteur, devenez son soutien. Coitier. Il serait mon tyran, si je n' étais le sien. Vrai Dieu! Ne l' est-il pas? Sait-on ce qu' on m' envie? Du médecin d' un roi sait-on quelle est la vie? Cet esclave absolu qui parle en souverain Ment lorsqu' il se dit libre, et porte un joug d' airain. Je ne m' appartiens pas; un autre me possède: Absent, il me maudit, et présent, il m' obsède; Il me laisse à regret la santé qu' il n' a pas; S' il reste, il faut rester; s' il part, suivre ses pas, Sous un plus dur fardeau baissant ma tête altière Que les obscurs varlets courbés sous sa litière. Confiné près de lui dans ce triste séjour, Quand je vois sa raison décroître avec le jour, Quand de ce triple pont, qui le rassure à peine, J' entends crier la herse et retomber la chaîne, C' est moi qu' il fait asseoir au pied du lit royal Où l' insomnie ardente irrite encor son mal; Moi, que d' un faux aveu sa voix flatteuse abuse S' il craint qu' en sommeillant un rêve ne l' accuse; Moi, que dans ses fureurs il chasse avec dédain; Moi, que dans ses tourmens il rappelle soudain; Toujours moi, dont le nom s' échappe de sa bouche, Lorsqu' un remords vengeur vient secouer sa couche. Mais s' il charge mes jours du poids de ses ennuis, Du cri de ses douleurs s' il fatigue mes nuits, Quand ce spectre imposteur, maître de sa souffrance, De la vie en mourant affecte l' apparence, Je raille sans pitié ses efforts superflus Pour jouer à mes yeux la force qu' il n' a plus. Misérable par lui, je le fais misérable: Je lui rends en terreur l' ennui dont il m' accable; Et pour souffrir tous deux nous vivrons réunis, L' un de l' autre tyrans, l' un par l' autre punis, Toujours prêts à briser le noeud qui nous rassemble, Et toujours condamnés au malheur d' être ensemble, Jusqu' à ce que la mort qui rompra nos liens, Lui reprenant mes jours dont il a fait les siens, Se lève entre nous deux, nous désunisse, et vienne S' emparer de sa vie et me rendre la mienne. Commine. On s' avance vers nous: veillez sur vos discours! Coitier. Craignez-vous votre fille? ACTE I SCENE V Les précédens, Marie. Commine. Ah! Viens, approche, accours, Tu ne nous troubles point. Marie. Je vous revois, mon père! (à Coitier.) salut, maître; du roi que faut-il qu' on espère? Coitier. Son âme le soutient; sa sombre activité Nous tourmente des maux dont il est tourmenté. Marie. Croyez-vous que sur eux votre savoir l' emporte? Coitier. Que peut notre savoir où la nature est morte? Il s' agite, il se plaint, il accuse mon art, Commine, vous.... Marie. Lui-même a permis mon départ. Commine. Il n' a pu résister à ton ardente envie De voir l' homme de Dieu dont il attend la vie; Puis, il s' est plaint de toi. Coitier. Voilà les souverains. Commine. Ton enjoûment naïf amuse ses chagrins, Et le corps souffre moins quand l' esprit est tranquille. Il est seul dans la tour où sa terreur l' exile; La dame de Beaujeu n' est plus auprès de lui. Elle eût mieux supporté le poids de son ennui, Si Louis D' Orléans, chevalier plus fidèle, Eût voulu l' alléger en s' enchaînant près d' elle. Commine. Que dites-vous, Coitier? Coitier. Mais ce qu' on dit partout, Commine Commine. Je l' ignore. Coitier. Ah! Vous ignorez tout. (à Marie). Eh bien! Vous l' avez vu ce pieux solitaire! François De Paule arrive; et chaque monastère, Chaque hameau voisin, qui le fête à son tour, Fait résonner pour lui les clochers d' alentour. À grand' peine arraché de sa retraite obscure, Lui seul peut rétablir, du moins Rome l' assure, La royale santé que nous, pauvres humains, Nous voyons par lambeaux s' échapper de nos mains. Qu' il fasse mieux que nous, ce médecin de l' ame; C' est mon maître, et pour tel ma bouche le proclame, S' il ranime un fantôme, et si de ce vieux corps Son art miraculeux raffermit les ressorts. Marie. Osez-vous en douter? Le bruit de ses merveilles Est-il comme un vain son perdu pour vos oreilles? Un vieillard, qu' à Fondi le saint avait touché, Vit refleurir les chairs de son bras desséché. Il rencontra dans Rome une femme insensée, Et chassa le démon qui troublait sa pensée. Il veut, et pour l' aveugle un nouveau jour a lui, Le muet lui répond, l' infirme court vers lui; Et s' il parle aux tombeaux, ils s' ouvrent pour nous rendre Les morts qu' il ressuscite en soufflant sur leur cendre. Coitier. Je vous crois. Marie. Et pourtant que de simplicité! Le saint n' empruntait pas sa douce majesté Au sceptre pastoral dont la magnificence Des princes du conclave atteste la puissance, À la mitre éclatante, aux ornemens pieux Que le nonce de Rome étale à tous les yeux. Point de robe à longs plis dont la pourpre chrétienne Réclame le secours d' un bras qui la soutienne. Pauvre, et pour crosse d' or un rameau dans les mains, Pour robe un lin grossier traînant sur les chemins, C' est lui, plus humble encor qu' au fond de sa retraite. Coitier. Et que disait tout bas cet humble anachorète, En voyant la litière où le faste des cours Prodiguait sa mollesse au vieux prélat de Tours, Et ce cheval de prix, dont l' amble doux et sage Pour monseigneur de Vienne abrégeait le voyage? Marie. Tous les deux descendus marchaient à ses côtés; Le dauphin le guidait vers ces murs redoutés. Puis venaient en chantant les pasteurs des villages; Les seigneurs suzerains, appuyés sur leurs pages, Les rênes dans les mains, devançaient leurs coursiers. J' ai vu les écussons de nos preux chevaliers, J' ai vu les voiles blancs des jeunes châtelaines Confondre leurs couleurs sur les monts, dans les plaines. La croix étincelait aux rayons d' un ciel pur; Des bannières du roi l' or, les lis et l' azur, Que paraient de nos bois les dépouilles fleuries, Courbaient autour du saint leurs nobles armoiries. Des enfans devant lui faisaient fumer l' encens; Le peuple s' inclinait sous ses bras bénissans. Ainsi des murs d' Amboise au pied de ces tourelles Il traînait sur ses pas la foule des fidèles. Long-temps j' ai contemplé cet imposant tableau... Et quand le chemin tourne au penchant du coteau, Reprenant avec Berthe un sentier qui l' abrége, J' ai sur mon palefroi devancé le cortége. Commine. Viens donc, viens faire au roi ce récit qu' il attend. Marie, à Commine. Un mot, mon père! Coitier. Adieu; j' y cours en vous quittant. Commine. C' est prendre trop de soin. Coitier. Le maître s' inquiète; Il est là, sur le seuil de la porte secrète, Qui s' ouvre dans sa tour pour lui seul et pour moi, Et depuis trop long-temps se souvient qu' il est roi. Commine. Il apprendra de vous ce qu' il eût su par elle. Coitier. J' entends... si quelques dons récompensaient mon zèle, Votre fille aurait part, Commine, à ses bontés. Commine. Je ne réclamais rien. Coitier. Non, mais vous acceptez? (lui serrant la main.) Adieu donc! ACTE I SCENE VI Commine, Marie. Marie. Que je hais sa raillerie amère! Commine. Il faut souffrir de lui ce que le roi tolère. Dans sa soif de connaître il crut pénétrer tout: Le doute, en l' irritant, l' a conduit au dégoût; Nous mesurons autrui sur ce peu que nous sommes, Et le dégoût de soi mène au mépris de hommes. Mais quel fut ton motif pour craindre un indiscret? Nous voilà seuls, réponds et dis-moi ton secret. Marie. Ma joie à vos regards d' avance le révèle; Devinez! .. Commine. Quelle est donc cette heureuse nouvelle? Marie. Heureuse pour vous-même! Commine. Et plus encor pour toi. Marie. L' envoyé de Bourgogne attendu par le roi, De son nombreux cortége il remplit le village; Ses armes, son héraut, son brillant équipage, J' ai tout vu. Commine. Quel est-il? Marie. Le comte De Réthel. Berthe, dont je le tiens, l' a su du damoisel Qui portait la bannière, où, vassal de la France, Sous la fleur de nos rois le lion d' or s' élance. Commine. Le comte De Réthel! Cette antique maison N' avait plus d' héritier qui soutînt son grand nom; À Péronne du moins je n' en vis point paraître, Et je suis étonné de ne le pas connaître. Marie. Il a laissé, dit-on, sous les murs de Nanci Le duc, ses chevaliers, son camp... Commine. Nemours aussi, N' est-ce pas, chère enfant? Marie. Une lettre, j' espère, Sur le sort d' un proscrit va rassurer mon père. Commine. Et quelques mots pour toi te diront que Nemours Regrette son pays bien moins que ses amours. Marie. Le croyez-vous? Qui sait? Dans l' absence on oublie. Commine. Oui, quand on est heureux; mais sa mélancolie De te garder sa foi lui laissera l' honneur; Il n' a qu' un souvenir pour rêver le bonheur, C' est le tien. Marie. J' aime plus que je ne suis aimée. Sans guérir de son coeur la plaie envenimée, Que de fois j' essayai, dans un doux entretien, De lui rendre son père en lui parlant du mien! Il souriait alors, mais avec amertume. Contre un chagrin cuisant, dont l' ardeur le consume, Dans ma pitié naïve il cherchait un appui, Et m' aimait de l' amour que je montrais pour lui. Toujours morne, il fuyait au fond des basiliques La cour, ses vains plaisirs et ses jeux héroïques. Vengeance! Disait-il, dans la sombre ferveur Qui fixait son regard sur la croix du sauveur. Parlait-on de Louis, à ce nom qu' il abhorre, Il rêvait la vengeance, et, plus terrible encore, La main sur son poignard, il menaçait tout bas Celui... Commine. Par tes discours tu le calmais? Marie. Hélas! Tremblante, je pleurais, et lui, trouvait des charmes À me nommer sa soeur en essuyant mes larmes. Commine. Ah! Qu' il laisse à la mort le soin de le venger! Sous un règne nouveau son destin peut changer. Marie. Oui, je n' en doute pas, pour peu que je l' en prie, Monseigneur le dauphin... Commine. écoute-moi, Marie: Le dauphin, je le sais, ne se plaît qu' avec toi, Il s' attache à tes pas; trop peut-être. Marie. Pourquoi? Un enfant! Commine. Cet enfant sera le roi de France. Marie. Faut-il donc l' éviter, quand dans son ignorance, La rougeur sur le front et les pleurs dans les yeux, Il vient me demander les noms de ses aïeux? Commine. Les leçons d' une femme ont un danger qu' on aime; Un si noble disciple est dangereux lui-même; Ton amour te défend, mais crains ta vanité: Sois plus prudente. Agnès, la dame de beauté, En donnant à son roi des leçons de courage, Crut n' aimer que la gloire, et quel fut son partage? Un brillant déshonneur suivit ces jours heureux. Quand ses mains enlaçaient des chiffres amoureux, Que de pleurs sont tombés sur ces trames légères, D' un fortuné lien images mensongères! Un bras puissant contre elle arma la trahison; Agnès, l' aimable Agnès mourut par le poison. Marie. Ô crime! Quel est donc celui qu' on en soupçonne? Qui doit-on accuser? Commine. Qui? ... personne, personne. Rentrons: viens consoler le captif du Plessis; Il sent moins ses douleurs quand tu les adoucis. Marie. Entendez-vous ces chants dans la forêt voisine? Le cortège s' avance et descend la colline. Commine. Viens, rentrons. ACTE I SCENE VII François De Paule, le dauphin, Nemours, Richard, Marcel, Marthe, Didier, clergé, châtelaines, Chevaliers, peuple. Paysans qui chantent un cantique. "Des affligés divin recours, Notre-dame de délivrance, Louis réclame vos secours; Vierge, prêtez votre assistance Aux lis de France! Dieu, qui récompensez la foi, Sauvez le roi!" François De Paule (à Nemours, qui s' est Approché de lui.) Oui, mon fils, je veux vous écouter. (au dauphin.) Prince, de ce devoir laissez-moi m' acquitter: Mes soins, comme au monarque, appartiennent encore Au plus humble de ceux dont la voix les implore. Le Dauphin. Faites selon vos voeux, mon père; demeurez: Nous devançons vos pas, et, quand vous nous joindrez, Louis viendra lui-même, au seuil de cette enceinte, Courber son front royal sous la majesté sainte. (aux chevaliers.) Suivez-moi. ACTE I SCENE VIII Les précédens, excepté le dauphin et sa suite. (les paysans sont aux pieds de saint François De Paule. Une Paysanne. De ma soeur apaisez les tourmens, Mon père! Marcel. Laissez-moi toucher vos vêtemens. Didier. La santé! Marthe. De longs jours! Richard. Entrez dans ma chaumière, Homme de Dieu, mon fils reverra la lumière. François De Paule. C' est Dieu seul, mes enfans, qu' on implore à genoux; Moi je ne suis qu' un homme et mortel comme vous. Regardez, j' ai besoin qu' un appui me soulage: Infirme comme vous, je cède au poids de l' âge; Il a courbé mon corps et blanchi mes cheveux. Voyant ce que je suis, jugez ce que je peux. Homme, je compâtis à la souffrance humaine; Vieillard, je plains les maux que la vieillesse amène. Le remède contre eux est de savoir souffrir; Je peux prier pour vous, Dieu seul peut vous guérir. Ne vous aveuglez point par trop de confiance; Consoler et bénir c' est toute ma science. Richard, à Marcel. Si j' étais comte ou duc, il eût guéri mon fils. Marcel. Il l' eût ressuscité. François De Paule. Laissez-moi, mes amis; Plus tard j' irai mêler mes prières aux vôtres. Marcel, à Richard. Il guérira le roi. Richard. Dès demain. Marcel. Mais nous autres, Valons-nous un miracle? (les paysans s' éloignent.) ACTE I SCENE IX François De Paule, Nemours. François De Paule. Approchez. Nemours. Dans ce lieu Nul ne peut m' écouter? François De Paule. Hors moi, mon fils, et Dieu. Nemours. Le Dieu qui nous exauce est avec vous, mon père. François De Paule. Comme avec tous les coeurs dont le zèle est sincère. Nemours. Eh bien! Priez pour moi. François De Paule. Je le dois. Nemours. Aujourd' hui Que je repose en paix si Dieu m' appelle à lui! François De Paule. Qui, vous, mon fils? Nemours. Priez! François De Paule. Pour vos jours? Nemours. Pour mon ame. François De Paule. J' ai tant vécu, la tombe avant vous me réclame. Nemours. Peut-être. D' un combat redoutez-vous le sort? Nemours. Chaque pas dans la vie est un pas vers la mort. François De Paule. Jeune, on la croit si loin! Nemours. Elle frappe à tout âge. Mais au vôtre, on espère. Nemours. On ose davantage, On doit plus craindre aussi. François De Paule. Que voulez-vous tenter? Nemours. Ce que par le martyre il faut exécuter. François De Paule. Un vieillard peut donner un avis salutaire: Parlez. Nemours. Je ne le puis. François De Paule. Qui vous force à vous taire? Nemours. Celui qui m'envoya m'en impose la loi. François De Paule. Qui donc? Nemours. C' est un secret entre son ombre et moi. François De Paule. Vous allez accomplir quelques projets funestes. J' obéis. François De Paule. A quel ordre? Nemours. Aux vengeances célestes. Quand le sang crie... François De Paule. Eh bien? Nemours. Ne veut-il pas du sang? François De Paule. Laissez Dieu le verser: n' est-il pas tout-puissant? Nemours. D' un forfait impuni peut-il rester complice? S' il attendait toujours, où serait sa justice? François De Paule. Pour attendre et punir il a l' éternité; S' il n' était patient, où serait sa bonté? Nemours. Un prêtre confident d' un prince de la terre, Dans le lieu d' où je viens a connu ce mystère. François De Paule. Un prêtre! Nemours. Et quand l' hostie a passé dans mon sein, Lui-même a dit tout bas: accomplis ton dessein. François De Paule. Il est donc juste? Nemours. Oui, juste, et le ciel l' autorise; Consacrez par vos voeux ma pieuse entreprise. (il s' agenouille.) François De Paule. L' éternel, ô mon fils! Te voit à mes genoux; Que son esprit t' éclaire et descende entre nous! Nemours. Maudissez l' assassin pour qu' il me l' abandonne. François De Paule. Serviteur de celui qui meurt et qui pardonne, Je ne sais pas maudire. Nemours. Alors bénissez-moi. François De Paule. J' y consens, sois béni; mais que puis-je pour toi? Si ton coeur veut le mal, à ton heure dernière De quoi te serviront mes voeux et ma prière? Et si tu fais le bien, tes oeuvres parleront: Mieux que moi, dans les cieux, elles te béniront. Adieu! Nemours, se relevant. qu' il soit ainsi; je m' y soumets d' avance. François De Paule. Vous reverrai-je encor? Nemours. C' est ma seule espérance. François De Paule. Dans ce lieu même? Nemours. Ailleurs. François De Paule. Près du roi? Nemours. Devant Dieu. Mais j' irai vous attendre. Nemours. Ou me rejoindre. Adieu. ACTE II SCENE I La salle du trône au Plessis-Les-Tours. Marie, seule. (elle est près d' une table, et arrange des fleurs Qu' elle prend dans une corbeille.) D' abord les buis sacrés, puis les feuilles de chêne; Là, ces roses des champs; bien: qu' un noeud les enchaîne. Plaçons entre des lis et des épis nouveaux Ce lierre qui plus sombre... il croît sur les tombeaux; Un malade y verrait quelque funèbre image: Non; près du lys royal, la fleur d' heureux présage, Celle qui ne meurt pas! ... ACTE II SCENE II Marie, le dauphin. Le Dauphin, (tout bas, après s' être approché Doucement.) comme on flatte les rois! Marie, se retournant. Monseigneur m' écoutait! Le Dauphin. Enfin je vous revois! Marie, qui veut se retirer. Pardon! ... Le Dauphin. Vous me quittez? Marie. Un soin pieux m' appelle; Notre-Dame-Des-Bois m' attend dans sa chapelle. Je lui porte une offrande; on la fête aujourd' hui, Et le roi va lui-même implorer son appui. Le Dauphin. Voyez comme en ses voeux son ame est incertaine! Il devait ce matin fatiguer, dans la plaine, Ces levriers nouveaux qu' il nourrit de sa main; Il voudra se distraire en essayant demain Cet alezan doré que l' Angleterre envoie, Ce faucon sans rival quand il fond sur sa proie, Ou récréer ses yeux d' une chasse aux flambeaux Contre l' oiseau des nuits caché sous ces créneaux. Pour tromper ses dégoûts, hélas! Peine inutile! Je le plains: le bonheur me paraît si facile. Il est partout pour moi: dans mes rêves, la nuit, Dans le son qui m' éveille et le jour qui me luit, Dans l' aspect de ces champs, dans l' air que je respire, Marie, et dans vos yeux, quand je vous vois sourire. Marie. Tout plaît à dix-sept ans, monseigneur, et plus tard L' avenir, qui vous charme, épouvante un vieillard. Mais un beau jour, des fleurs, les danses du village, Vont égayer pour lui ce saint pèlerinage. Il faut que je me hâte. Le Dauphin. Achevons à nous deux. Marie. Seule, j' irai plus vite. Le Dauphin. Arrêtez, je le veux. Marie, en souriant. Le roi dit: nous voulons. Le Dauphin. Eh bien! Je vous en prie, Restez. Marie. Pour un moment. Le Dauphin. J' ai du chagrin, Marie. Marie. Vous! Se peut-il? Le Dauphin. Sans doute, et j' ai droit d' en avoir: Mon amour pour mon père est sur lui sans pouvoir. Lorsqu' à son grand lever j' attends avec tristesse Une douce parole, un regard de tendresse, Vers moi, pour me parler, fait-il jamais un pas? Me voit-il seulement? Il ne m' aime donc pas. Marie. Quel penser! Le Dauphin. Je le crains; pourquoi, depuis l' enfance, Me laisser, loin de lui, languir dans l' ignorance? Ce noir château d' Amboise, où j' étais confiné, M' a vu grandir, Marie, aux jeux abandonné, Sans qu' on m' ait rien appris, sans que jamais l' histoire Fît palpiter mon coeur à des récits de gloire. Que sais-je? à peine lire, et chacun en sourit. Mais comment à l' étude appliquer mon esprit? Je n' avais sous les yeux que le rosier des guerres. Marie. Le roi l' a fait pour vous. Le Dauphin. Des maximes sévères, De beaux préceptes, oui; mais... Marie. Quoi? Le Dauphin. C' est ennuyeux. Marie, effrayée. Un ouvrage du roi! Le Dauphin. Près de lui, dans ces lieux, Je ne suis pas plus libre; et dès que je m' éveille, D' un regard inquiet je vois qu' on me surveille. Me craint-on? Qu' ai-je fait? Pourquoi me confier Aux soins avilissans de ce maître Olivier? Marie. Depuis qu' il est ministre, on l' appelle messire. Il me laisse ignorer ce qu' il devrait me dire: Mon oncle d' Orléans ne lui ressemble pas. Marie. C' est un nom qu' à la cour on prononce tout bas. Le Dauphin. Des leçons de tous deux voyez la différence: Olivier dit toujours que le roi c' est la France; Et lui: mon beau neveu, me disait-il ici, La France c' est le roi, mais c' est le peuple aussi. Je crois qu' il a raison. Marie. C' est mon avis. Le Dauphin. Je l'aime, Mais moins que vous, amie! Marie. Il vous chérit lui-même. Le Dauphin. Le jour de son départ il m' a fait un présent; (il tire un livre de son sein.) Regardez. Marie. Juste ciel! C' est un livre... Le Dauphin. Amusant; Qui parle de combats, de faits d' armes. Marie. Je tremble. Si le roi le savait! Le Dauphin. Voulez-vous lire ensemble? Marie. Non, non. Le Dauphin. Pourquoi? Marie. J' ai peur. Le Dauphin. Nous sommes sans témoins. Marie, s' en allant. Non. Le Dauphin. Je lirai donc seul? Marie, (revenant et regardant par-dessus l' épaule Du dauphin.) voyons le titre au moins. Le Dauphin. Curieuse! Marie. Lisez. Le Dauphin. Il faudra me reprendre Si je dis mal. Marie. D'accord. Le Dauphin. Ah! Qu' il est doux d' apprendre! Je le sens près de vous. Marie, (allant s' asseoir près de la table.) Commençons. Le Dauphin, (posant le livre sur les genoux de Marie.) M' y voici. Marie. Levez-vous, monseigneur. Le Dauphin. Je suis bien. Marie, le relevant. Mieux ainsi. Le Dauphin, (lisant tandis que Marie tient le Doigt sur la page.) " la chronique de France écrite en l' an de grace... Marie. En l' an de grace... eh bien? Le Dauphin. Des chiffres, je les passe. Marie, en riant. Et pour cause. Le Dauphin. Méchante! (il lit.) " ou récit des tournois, " prouesses et hauts faits des comtes De Dunois, " Lahire... " Marie. Après? Le Dauphin. " Lahire, et... " Marie. Courage! Le Dauphin. " et... Marie. " Xaintrailles. " Le Dauphin. C' est un nom difficile. Marie. Un beau nom. Le Dauphin, lisant. " des batailles, " où l' on vit comme quoi la fille d' un berger " sauva ledit royaume et chassa l'étranger." Marie. Sous votre aïeul. Le Dauphin. C' est Jeanne! Marie. On vous a parlé d' elle? Le Dauphin. Et puis d' une autre encor. Marie. Qui donc? Le Dauphin. Elle était belle, Oh! Belle... comme vous. Marie. Reprenons. Le Dauphin. Du feu roi, Qui l' aimait d' amour tendre, elle reçut la foi. Marie. Qui vous a dit cela? Le Dauphin. Tout le monde et personne: On raconte, j' écoute; et, sans qu' on le soupçonne, Je répète à part moi chaque mot que j' entend; Mais dès qu' on parle d' elle, inquiet, palpitant, Un trouble qui m' étonne à ce doux nom m' agite: Je sens mon front rougir et mon coeur bat plus vite. Je sais que pour lui plaire il défit les anglais, Qu' il lui donna des fiefs, des joyaux, des palais: Car un roi peut donner tout ce que bon lui semble, Tout, son coeur, sa couronne et son royaume ensemble. Moi, pauvre enfant de France, à qui rien n' est permis, Sans pouvoir dans le monde et presque sans amis, Qui ne possède rien, ni joyaux, ni couronne, Je n' ai que cette bague, eh bien! Je vous la donne. Marie. Que faites-vous? Le Dauphin. Prenez. Marie. Monseigneur! Le Dauphin. La voilà. Elle a peu de valeur: n' importe, acceptez-la, Et si je règne un jour... Marie, avec effroi. paix! Le Dauphin. Montrez-moi ce gage, Ma parole royale, ici, je vous l' engage; Ma foi de chevalier, je vous l' engage encor, Qu' il n' est titre si noble ou si riche trésor, Ni faveur, ni merci, ni grace en ma puissance, Qui vous soient refusés par ma reconnaissance. Marie. Votre altesse le jure: en lui rendant ce don, Même d' un exilé j' obtiendrai le pardon? Le Dauphin, vivement. Quel est-il? Marie. Un français qui pleure sa patrie. Le Dauphin. Vous l' aimez? Marie. Pourquoi non? Le Dauphin. Vous l' aimez, vous, Marie! Rendez-moi cet anneau. Marie. J' obéis, monseigneur. Le Dauphin. Non: trahir un serment, c' est forfaire à l' honneur. Le mal que je ressens, je ne puis le comprendre; Mais ce qu' on a donné ne saurait se reprendre. Gardez: de mon bonheur advienne que pourra; Le dauphin a promis, le roi s' en souviendra. Marie. On vient. ACTE II SCENE III Les précédens, Commine. Commine. Sa majesté fait chercher votre altesse. Le Dauphin. Elle a parlé de moi! Comment? Avec tendresse? Dites, mon bon Commine, est-ce un juge en courroux, Un père qui m' attend? Commine. Prince, rassurez-vous. Précédé des hérauts de Bourgogne et de Flandre, L' envoyé du duc Charle au Plessis doit se rendre: Jaloux de l' honorer, le roi veut aujourd' hui Qu' il soit par votre altesse amené devant lui. Le Dauphin. Surpris, j' ai malgré moi tremblé comme un coupable. Grand dieu! Que pour son fils un père est redoutable! Quand j' aborde le mien, immobile, sans voix, Je me soutiens à peine, et lorsque je le vois Fixer sur mon visage, en serrant la paupière, Ses yeux demi-fermés, d' où jaillit la lumière, Pour dompter mon effroi tout mon amour est vain: Je l' aime et je frissonne en lui baisant la main. Commine. Cher prince! Le Dauphin. Mais je cours... (revenant prendre son livre sur la table.) ô ciel! Quelle imprudence! Commine. Qu' avez-vous donc? Le Dauphin. Marie est dans ma confidence: (à Marie.) J' ai mon ministre aussi. Vous ne direz rien? Marie. Non. Le Dauphin, en sortant. c' est un secret d' état, messire D' Argenton. Adieu! ACTE II SCENE IV Commine, Marie. Commine. Laissez-moi seul. Marie. Pourquoi ce front sévère? Commine. Vous oubliez trop tôt ce que dit votre père. Souvenez-vous du moins que Louis veut plus tard Vous revoir au Plessis avant votre départ. Marie, d' un air caressant. Pas un mot d' amitié, quoi! Pas même un sourire? Plus de courroux! ... pardon! Commine, lui donnant un baiser. j' ai tort. Marie. Je me retire; Et quant à monseigneur, je saurai l' éviter: Oui, je vous le promets, dussé-je l' irriter. Commine, vivement. L' irriter! Non pas, non; tout pousser à l' extrême, C' est nuire à vous, ma fille, et peut-être... à moi-même Quand le présent finit, ménageons l' avenir: Du roi qu' on a vu prince on peut tout obtenir. Oubli! C' est le grand mot d' un règne qui commence, Et pour un exilé j' ai besoin de clémence. Pensez-y quelquefois. Marie. Ah! J' y pense toujours, Et je porte à mon doigt la grace de Nemours. ACTE II SCENE V Commine. Le comte De Réthel devant moi va paraître: Achetons son secours; j' en ai l' ordre: mon maître A, d' un seul trait de plume au bas d' un parchemin, Conquis plus de duchés que le glaive à la main. Aussi, bien convaincu du néant de la gloire, Il sait qu' un bon traité vaut mieux qu' une victoire. L' or est un grand ministre: il agira pour nous. Un Officier Du Château. Le comte De Réthel! ACTE II SCENE VI Commine, Nemours. Commine. Dieu! Qu' ai-je vu? C' est vous, Vous, Nemours! Nemours. Voilà donc le tombeau qu' il habite! C' est ici! Commine. Cachez mieux l' horreur qui vous agite: Ici l' écho dénonce et les murs ont des yeux. Nemours. Digne séjour d' un roi! J' ai vu près de ces lieux Des oeuvres de Tristan la trace encor sanglante: L' eau du Cher, où flottait sa justice effrayante; Ces piéges, qui des tours défendent les abords; Ces rameaux qui pliaient sous les restes des morts. Commine. Et vous avez franchi le seuil de cet asile! Nemours. Je l' ai fait. Commine. Malheureux! Nemours. Qui, moi? Je suis tranquille: Hormis vous et Coitier nul ne sait mon secret. Commine, de vous deux quel sera l' indiscret? Commine. Aucun. Nemours. Comment le roi peut-il donc reconnaître Celui qu' en sa présence il n' a fait comparaître Qu' une fois, que le jour où, conduits par la main, Mes deux frères et moi... des enfans! ... l' inhumain! ... Sous leur père expirant! ... Commine. Calmez-vous. Nemours. Je frissonne. Vous lui pardonnerez, grand dieu! Comme il pardonne. Commine. Pourquoi chercher celui qui vous fut si fatal? Nemours. Pour lui parler en maître au nom de son vassal. Commine. Tout autre eût pu le faire. Nemours. Il eût séduit tout autre. Commine. Il est mon souverain, Nemours; il fut le vôtre. Nemours. Oui; quand j' ai tant pleuré. Mon dieu! Qu' aurai-je fait? Au deuil d' un faible enfant des pleurs ont satisfait: Je suis consolé. Commine. Vous! Nemours. Je vais le voir en face; Je vais le voir mourant. Commine. Mais ferme. Nemours. La menace Pour en troubler la paix dans son coeur descendra: Je le connais. Commine. Tremblez! Nemours. C' est lui qui tremblera. Commine. Peut-être. Nemours, avec emportement. il tremblera. N' eût-il que ce supplice, Je veux que devant moi son front royal pâlisse. (avec douleur.) il m' a vu pâlir, lui! Commine. De braver votre roi, Charle, en vous choisissant, vous a-t-il fait la loi? Nemours. Charle, en me choisissant, a cru venir lui-même: C' est lui qui vient dicter sa volonté suprême; C' est lui, mais survivant à toute sa maison; C' est lui, mais sans parens, sans patrie et sans nom; C' est lui, mais orphelin par le meurtre! Commine. De grace, Écoutez la raison qui vous parle à voix basse. Tout l' or d' un ennemi ne vous eût point tenté: J' approuve vos refus; mais, par vous accepté, Le don d' un vieil ami, d' un sauveur et d' un père, Ne peut-il désarmer votre juste colère? Marie... Nemours. Ah! Ce doux nom fait tressaillir mon coeur. Elle! Mon dernier bien, ma compagne, ma soeur! Pour embellir mes jours le ciel l' avait formée. Mais c' est un rêve; heureux, que je l' aurais aimée! Commine. Heureux! Vous pouvez l' être: après tant de combats, D' un effroi mutuel affranchir deux états, Rapprocher deux rivaux divisés par la haine, Qu' un intérêt commun l' un vers l' autre ramène, Non, ce n' est point trahir le plus saint des sermens; C' est immoler à Dieu vos longs ressentimens; C' est remplir un devoir. Cette union chérie, Qui vous rend à la fois biens, dignités, patrie, Avec votre devoir peut se concilier. Cédez: le roi pardonne, et va tout oublier. Nemours. Oublier! Lui! Qu' entends-je? Oublier! Quoi? Son crime, Ce supplice inconnu, l' échafaud, la victime? Quoi! Trois fils à genoux sous l' instrument mortel, Vêtus de blanc tous trois comme au pied de l' autel? On nous avait parés pour cette horrible fête. Soudain le bruit des pas retentit sur ma tête: Tous mes membres alors se prirent à trembler; Je l' entendis passer, s' arrêter, puis parler. Il murmura tout bas ses oraisons dernières; Puis, prononçant mon nom et ceux de mes deux frères: Pauvres enfans! Dit-il, après qu' il eût prié; Puis... plus rien. ô moment d' éternelle pitié! Tendant vers lui mes mains, pour l' embrasser sans doute, Je crus sentir des pleurs y tomber goutte à goutte; Les siens... non, non: ses yeux, éteints dans les douleurs, Ses yeux n' en versaient plus, ce n' était pas des pleurs! ... Commine. Nemours! Nemours. C' était du sang, du sang, celui d' un père. Oublier! Il le peut, ce roi dont la colère A pu voir sur mon front jusqu' au dernier moment Le sang dont je suis né s' épuiser lentement: Moi! Jamais. C' est folie, ou Dieu le veut, Commine: Mais soit folie enfin, soit volonté divine, Je touche de mes mains, je vois ce qui n' est pas; Rien ne se meut dans l' ombre, et moi, j' entends ses pas. Je me soulève encor vers sa mourante image; Une rosée affreuse inonde mon visage. Le jour m' éclaire en vain: sur ce vêtement blanc, Sur mon sein, sur mes bras, du sang! Partout du sang! Dieu le veut, Dieu le veut: non, ce n' est pas folie; Dieu ne peut oublier, et défend que j' oublie; Dieu me dit qu' à venger mon père assassiné Ce baptême de sang m' avait prédestiné. Ah! Mon père! Mon père! Commine. On vient: de la prudence! Le dauphin vous attend; fuyez. Nemours, (se remettant par degrés.) en leur présence Vous verrez qu' au besoin je suis maître de moi. Commine, (tandis que Nemours sort par une porte Latérale.) Si je parle, il est mort; si je me tais... Un Officier Du Château, annonçant. Le roi! ACTE II SCENE VII Louis, Commine, Coitier, Olivier-Le-Daim, Le conte De Dreux, bourgeois, chevaliers. Louis, au comte De Dreux. Ne vous y jouez pas, comte; par la croix sainte! Qu' il me revienne encor un murmure, une plainte, Je mets la main sur vous, et, mon doute éclairci, Je vous envoie à Dieu pour obtenir merci. Le salut de votre ame est le point nécessaire: Dieu la prenne en pitié! Le corps, c' est mon affaire: J' y pourvoirai. Le Comte De Dreux. Du moins je demande humblement Que votre majesté m' écoute un seul moment. Louis. Ah! Mon peuple est à vous! Et roi sans diadème Vous exigez de lui plus que le roi lui-même! Mais mon peuple, c' est moi; mais le dernier d' entre eux, C' est moi; mais je suis tout; mais quand j' ai dit: je veux, On ne peut rien vouloir passé ce que j' ordonne, Et qui touche à mon peuple attente à ma personne. Vous l' avez fait. Le Comte De Dreux. Croyez... Louis. Ne me dites pas non. Enrichi des impôts qu' on perçoit en mon nom, Pour cinq cents écus d' or vous en levez deux mille Sur d' honnêtes bourgeois, et de ma bonne ville, (en les montrant.) Gens que j' estime fort, pensant bien, payant bien. Regardez ce feu roi que vous comptez pour rien; Est-il mort ou vivant? Regardez-moi donc! Le Comte De Dreux, en tremblant. sire... Louis. Je ne suis pas si mal qu' on se plaît à le dire: Quelque feu brille encor dans mon oeil en courroux; Je vis, et le malade est moins pâle que vous. Quoique vieux, je suis homme à lasser votre attente, Beau sire; et, moi régnant, le bon plaisir vous tente. Qui s' en passe l' envie affronte un tel danger Que le coeur doit faillir seulement d' y songer. À moi de droit divin, à moi par héritage, Il n' appartient qu' à moi de fait et sans partage. Pour y porter la main c' est un mets trop royal: À de plus grands que vous il fut jadis fatal. J' ai réduit au devoir les vassaux indociles; Olivier, tu m' as vu dans ces temps difficiles? Olivier. Oui, sire, et tel encor je vous vois aujourd' hui. Louis. Plus nombreux, ils levaient le front plus haut que lui. La moisson fut sanglante et de noble origine; Mais j' ai fauché l' épi si près de la racine, Chaque fois qu' un d' entre eux contre moi s' est dressé, Qu' on cherche en vain la place où la faux a passé. Elle abattit Nemours: trop rigoureux peut-être, Je le fus pour l' exemple et je puis encor l' être. (au comte.) Avez-vous des enfans? Le Comte De Dreux, (bas à Coitier.) de grace... Coitier. Eh! Chassez-nous, Chassez-moi le premier, sire, ou ménagez-vous; La colère fait mal. Louis. Il est vrai, je m' emporte; Je le peux: je suis bien, très bien; j' ai la voix forte. L' aspect de ce saint homme a ranimé mon sang. Coitier. N' ayez donc foi qu' en lui; mais cet oeil menaçant, Et de tous ces éclats l'inutile bravade Ne vont pas mieux, je pense, au chrétien qu'au malade. Louis. Coitier! Coitier. N' espérez pas m' imposer par ce ton; Vous avez tort. Louis, avec plus de violence. Coitier! Coitier. Oui, tort, et j' ai raison; Tenez, le mal est fait, vous changez de visage. Louis. Comment, tu crois? Coitier. Sans doute. Louis, avec douceur. Eh bien! Je me ménage. Coitier. Non pas; souffrez, mourez, si c' est votre désir. Louis. Allons! ... Coitier. Dites: je veux; tranchez du bon plaisir. Louis. La paix! Coitier. Vous êtes roi: pourquoi donc vous contraindre? Mais après, jour de dieu! Ne venez pas vous plaindre. Louis, (à Coitier, en lui prenant la main.) La paix! (au comte, froidement.) Pour vous, rendez ce que vous avez pris: Rachetez sous trois jours votre tête à ce prix; Autrement, convaincu que vous n' y tenez guère, Je la ferai tomber, et cela sans colère. (à Coitier.) La colère fait mal. Le Comte De Dreux. Je me soumets. Louis, aux bourgeois. eh bien! De mon peuple opprimé suis-je un ferme soutien? Sur ce qu' on vous rendra récompensez le zèle De messire Olivier, mon serviteur fidèle: Cinq cents écus pour lui qui m'a tout dénoncé! Olivier, avec humilité. Sire! Louis. N'en veux-tu pas? Olivier. Votre arrêt prononcé, Que justice ait son cours. Louis, à Coitier. Et si ton roi t' en presse, N' accepteras-tu rien, toi qui grondes sans cesse? Coitier, avec un reste d' humeur. Je n' en ai guère envie, à moins d' être assuré Que mon malade enfin se gouverne à mon gré. Louis, à Coitier. D' accord. (aux bourgeois.) Deux mille écus ne sont pas une affaire, Et c' est pour des sujets une bonne oeuvre à faire. Vous les lui compterez, n' est-ce pas, mes enfans? Il veille jour et nuit sur moi, qui vous défends, Qui vous rends votre bien, qui vous venge et vous aime. Quelque vingt ans encor je compte agir de même. Je me sens rajeunir, qu' on le sache à Paris; En portant ma santé, dites que je guéris, Et que vers les rameaux, vienne un jour favorable, Chez un de mes bourgeois j' irai m' asseoir à table. Le ciel vous soit en aide! (au comte qui se retire avec eux.) un mot! (à Coitier.) Je n'en dis qu'un. (au comte.) Pareil jeu coûta cher au seigneur de Melun. Il était comte aussi; partant, prenez-y garde; Votre salaire est prêt, et Tristan vous regarde. Même orgueil, même sort. J' ai dit, retirez-vous. (aux chevaliers et aux courtisans.) Ce que j' ai dit pour un, je le ferais pour tous. ACTE II SCENE VIII Louis, Commine, Coitier, Olivier-Le-Daim, Chevaliers, courtisans. Olivier. Sire, les envoyés des cantons helvétiques... Louis. Qu' ils partent! Olivier. Sans vous voir? Louis. Je hais les républiques. Commine. Leurs droits sont reconnus par votre majesté, Et libres... Louis. Je le sais: liberté! Liberté! Vieux mot qui sonne mal, que je suis las d' entendre. Il veut dire révolte à qui sait le comprendre. Libres! Des paysans, des chasseurs de chamois! Leur pays ne vaut pas mes revenus d' un mois. Commine. Ils n' en savent pas moins le défendre avec gloire, Et le duc De Bourgogne... Louis. On devait, à les croire, Pour ménager leur temps, m' éveiller ce matin. Montagnards sans respect! Et sur leur front hautain, Brûlé des vents du nord, dans leurs glaciers stériles, Une santé! ... Olivier. Mon dieu! Sire, les plus débiles Sont celles qui souvent tiennent le plus long-temps: Sans m' en porter moins bien je meurs depuis vingt ans. Louis. Pauvre Olivier! Mais va, reçois-les; fais en sorte Que ces pâtres armés n' assiégent plus ma porte. Libres! Soit; mais ailleurs. Qu' ils partent, je le veux. Contre mon beau cousin prendre parti pour eux! Moi! J' en suis incapable, et je prétends le dire Au comte De Réthel, pour peu qu' il le désire. (bas à Olivier.) Traite avec eux. Olivier, de même. Comment? Louis. A ton gré; mais sois prompt. Donne ce qu' il faudra, promets ce qu' ils voudront. Olivier. Il suffit. Louis, haut. Des égards, et fais-leur bon visage; Qu' un splendide banquet les dispose au voyage. Mes écossais et toi, chargez-vous de ce soin. (à voix basse.) Avec nos vins de France on peut les mener loin; Des suisses, c' est tout dire. (à Coitier.) où vas-tu? Coitier. De la fête Je veux prendre ma part. Louis. Va donc leur tenir tête; Mais de par tous les saints, Coitier, veille sur toi. Coitier. Répondez-moi de vous, je vous réponds de moi. Louis, pendant que Coitier s' éloigne. Indulgens pour leurs goûts, sans pitié pour les nôtres, Voilà les médecins. Coitier, revenant. Oui, sire, eux et bien d' autres, Dont votre majesté cependant fait grand cas, Qui prêchent l' abstinence et ne l' observent pas. Louis. Va, railleur! ACTE II SCENE IX Les précédens, excepté Coitier et Olivier-Le-Daim. Marie entre vers le milieu de cette scène. Louis, (s' approchant de Commine.) Eh bien donc, ce comte? Commine. Incorruptible. Louis. Erreur! Commine. J' affirme... Louis. Eh non! Commine. Sire... C' est impossible. Commine. Il repoussait vos dons. Louis. Refus intéressés! Commine. Pour qu' il les acceptât, que faire? Louis. Offrir assez. Je traiterai moi-même et serai plus habile. Qu' il vienne. Commine. Croyez-moi, le voir est inutile, Ne le recevez pas, sire. Louis. J' aurais grand tort: Vrai dieu! Mon bon parent me croirait déjà mort. Allez chercher le comte. ACTE II SCENE X Les précédens, excepté Commine. Louis. Ah! Te voilà, Marie! As-tu fait dans les champs une moisson fleurie? Marie. J' en puis prendre à témoin les buissons d' alentour; S' il y reste une fleur! ... Louis. J' attendais ton retour; Parle-moi du saint homme: a-t-il en ta présence De quelque moribond ranimé l' existence? Quel miracle as-tu vu? Marie. Pas un, sire. Louis. On m' a dit Qu' il voulait pour moi seul réserver son crédit. En fait de guérisons, qu' il n' en demande qu' une, La mienne; Dieu ni roi ne veut qu' on l' importune. Mais va, ma belle enfant, offrir un nouveau don À la vierge des bois dont tu portes le nom; Je te joindrai bientôt dans son humble chapelle. Marie. Je pars, sire. Louis, (lui donnant une chaîne d' or.) Ah! Tiens, prends; c' est mon présent. Marie. Pour elle? Louis. Pour toi. Marie. Grand merci! (elle fait quelques pas pour sortir. Nemours Entre avec le dauphin, Commine, Toison-D' Or et Sa suite.) Marie, reconnaissant Nemours. Ciel! Louis, qui l' observe. Qu' a-t-elle donc? (à Marie.) Sortez. Sur vos gardes, Tristan; messieurs, à mes côtés. (il va s' asseoir.) ACTE II SCENE XI Louis, le dauphin, Nemours, Commine,Toison-D'Or, chevaliers français et bourguignons. Nemours, sur le devant de la scène. Je sens mon corps trembler d' une horreur convulsive; C'est lui, c'est lui, mon père! Et Dieu souffre qu'il vive! Louis, (après avoir parcouru les lettres de Créance que le héraut lui présente à genoux.) Largesse à Toison-D' Or! ... interdit devant nous, Vous paraissez troublé, comte, rassurez-vous. Nemours. On pâlit de colère aussi bien que de crainte; Et tels sont les griefs dont je viens porter plainte, Sire, que sur mon front, où vous voyez l' effroi, La fureur qui m' agite a passé malgré moi. Louis. Ces griefs, quels sont-ils? Nemours. Vous allez les connaître; Pour très puissant seigneur le duc Charles, mon maître, Premier pair du royaume, et prince souverain... Louis. Je connais les états dont je suis suzerain; Comte, passons aux faits. Nemours. A vous donc, roi de France, Son frère par le sang, comme par l' alliance, Moi, venu sur son ordre et parlant en son nom, J' expose ici les faits pour en avoir raison. Je me plains qu' au mépris de la foi mutuelle, Vous avez des cantons embrassé la querelle. Prêtant aide et secours à leurs déloyautés, Vous les protégez, sire; et quand ces révoltés Nous jettent fièrement le gage des batailles, Vous recevez leurs chefs, présens dans ces murailles. Louis, vivement. Je ne les ai pas vus, et ne les verrai pas. Poursuivez. Nemours. Je me plains que Chabanne et Brancas, Comme à la paix jurée, à l' honneur infidèles, Ont la lance à la main surpris nos citadelles, Et malgré les sermens que Louis De Valois, Que le roi très chrétien a prêtés sur la croix, Ont, en lâches qu' ils sont, par force et félonie Fait prévaloir des droits qu' un traité lui dénie. Louis. S' ils l' ont fait, que le tort leur en soit imputé; Ils ont agi tous deux contre ma volonté. Nemours. J' en demande une preuve. Louis. Et vous l' aurez. Nemours. Mais prompte, Mais décisive. Louis. Enfin? Nemours. Leur châtiment. Louis. Vous, comte! Quels que soient vos pouvoirs, c' est par trop exiger: Car je dois les entendre avant de les juger. Nemours, avec emportement. Eh! Sire, dans vos mains la hache toujours prête A frappé pour bien moins une plus noble tête. Louis, se levant. Laquelle? Nemours. Dieu le sait; quand il vous jugera, Dieu qui condamne aussi vous la présentera. Louis. La vôtre est dans mes mains. Nemours. Et vous la prendrez, sire; Mais écoutez d' abord ce qui me reste à dire. Commine. Comte! .. Louis, qui s' assied. Le Téméraire est bien représenté: Jamais ce nom par lui ne fut mieux mérité; Convenez-en, messieurs! (à Nemours.) Mais achevez. Nemours. Je l' ose, Quoi qu' il puisse advenir pour mes jours ou ma cause. Soyez donc attentifs, vous leur maître après Dieu, Vous féaux chevaliers, vous seigneurs de haut lieu, Dont jamais l' écusson, terni par une injure, Lui vînt-elle du roi, n' en garda la souillure. Charles, sur les griefs dont cet écrit fait foi, Attend et veut justice, ou déclare par moi Qu' au nom du bien public et de la France entière, Des lions de Bourgogne il reprend la bannière. Pour tout duché, comté, fief ou droit féodal, Qu' il tient de la couronne à titre de vassal, De l' hommage envers vous lui-même il se relève, Et sa foi qu' il renie, il la rompt par le glaive. Il s' érige en vengeur du présent, du passé, Du sang des nobles pairs traîtreusement versé; Devant Dieu contre vous et vos arrêts injustes Se fait le champion de leurs ombres augustes, Les évoque à son aide; et comme chevalier, Comme pair, comme prince, en combat singulier, Au jugement du ciel pour ses droits se confie: Sur quoi, voici son gage, et ce gant vous défie! Qui le relève? Le Dauphin, qui s' élance et le ramasse. moi, pour Valois et les lys! Tous Les Chevaliers. Moi, moi, sire! Louis, qui s' est levé. Vous tous! Lui le premier, mon fils! Mon fils, si jeune encore, et son bras les devance! Bien, Charles! .. pâque-Dieu! C' est un enfant de France! Le Dauphin, attendri. Mon père! .. Louis, froidement. Assez! Assez! (au héraut.) Prends ce gant, Toison-D' Or: (montrant le dauphin.) Froissé par cette main, il est plus noble encor. (à Nemours.) Vous à qui je le rends, bénissez ma clémence: Si je ne pardonnais un acte de démence, Quand ce gage en tombant m' insultait aujourd' hui, Votre tête à mes pieds fût tombée avec lui. J' estime la valeur, et j' excuse l' audace. (aux chevaliers.) Que nul de vous, messieurs, ne soit juste à ma place! C' est le roi qu' on outrage, et je laisse à juger Si je me venge en roi de qui m' ose outrager. (à Nemours.) Je garde cet écrit; nous le lirons ensemble, Comte; ce jour permet qu' un lieu saint nous rassemble; Nous nous y reverrons en amis, en chrétiens, Et j' oublîrai vos torts pour m' occuper des miens. Nemours, en sortant. J' ai fait mon devoir, sire, et j' aurai le courage Fût-ce au prix de mes jours, d' achever mon ouvrage. Louis, qui fait signe à tout le monde de se Retirer et à Tristan d' attendre au fond. Commine, demeurez! ACTE II SCENE XII Louis, Commine; Tristan, au fond. Commine. Que ne m' avez-vous cru, Sire? Devant vos yeux il n' aurait point paru. Louis. Je ne hais pas les gens que la colère enflamme: On sait mieux et plus tôt tout ce qu' ils ont dans l' ame. Il faut rassurer Charle en signant ce traité; J' entrevois qu' il se perd par sa témérité. Son digne lieutenant, Campo-Basso, qu' il aime, Se vendrait au besoin et le vendrait lui-même: Pour trahir à propos il n' a pas son égal. L' orgueil de mon cousin doit le mener à mal; Et si, comme à Morat, le ciel veut qu' il l' expie, L' arrêter en chemin serait une oeuvre impie. (après une pause.) Mais mon fils... Commine. Que d' espoir dans sa jeune valeur! Digne appui de son père, avec quelle chaleur Il s' armait pour venger une cause si belle! Louis. Il serait dangereux s' il devenait rebelle. Commine. Quoi, sire... Louis. Je m' entends, et par moi-même enfin Je sais contre son roi ce que peut un dauphin. Mais, dites-moi, ce comte, il connaît votre fille? Commine, étonné. Lui! Louis, vivement. Répondez. Commine, avec embarras. J' ai su qu' admis dans ma famille... J'étais en France. Louis. Après? Commine. J' ai su confusément Qu' il la vit. Louis. Qu' il l' aima? Parlez-moi franchement. Commine. Le comte à sa beauté ne fut pas insensible. Louis. Il l' aime, et vous croyez qu' il est incorruptible! ... Renfermez-vous chez moi; sur ma table en partant J' ai préparé pour vous un travail important. Commine. Ne vous suivrai-je pas? Louis. Non: montrez-moi du zèle, Mais ici même; allez! (pendant que Commine s' éloigne.) J' en saurai plus par elle. ACTE II SCENE XIII Louis, Tristan. Louis. Viens! Tristan. Me voici! Louis. Plus près. Tristan. Là, sire? Louis. Encore un pas. Tristan. J' écouterai des yeux, vous pouvez parler bas. Louis. Eh bien! De ce vassal j' ai pardonné l' outrage. Vous l' avez dit. Louis. C' est vrai. Tristan. J' en conclus que c' est sage. Louis. Je traite avec lui. Tristan. Vous! Louis. Ce mot te surprend? Tristan. Non: Quoi que fasse mon maître, il a toujours raison. Louis. Pourtant à mon cousin si l' avenir réserve Un revers décisif... que le ciel l' en préserve! Tristan. Moi, le voeu que je fais, c' est qu' il n' y manque rien. Louis. Tu n' es pas bon, Tristan; ton voeu n' est pas chrétien. Mais si Dieu l' accomplit, tout change alors. Tristan. Sans doute. Louis. Laisser aux mains du comte un traité qui me coûte, Est-ce prudent? Tristan. Tous deux sont à votre merci. Louis. Respect au droit des gens! Non pas: non, rien ici. Tristan. Comment anéantir un acte qu' il emporte? Louis. Je lui donne au départ une brillante escorte. Tristan. Pour lui faire honneur? Louis. Oui: moi, son hôte et seigneur, Comme tu dis, Tristan, je veux lui faire honneur. Tristan. Qui doit la commander? Louis. Toi, jusqu' à la frontière. Tristan. Ah! Moi. Louis. Compose-la. Tristan. Comment? Louis. A ta manière. Tristan. D' hommes que je connais? Louis. D' accord. Tristan. Intelligens? Louis. D' hommes à toi. Tristan. Nombreux? Louis. Plus nombreux que ses gens: Pour lui faire honneur. Tristan. Certe. Louis. Et qui sait? ... mais écoute: C' est l' angélus? Tristan. Oui, sire. (Louis retire son chapeau pour faire une prière Et Tristan l' imite.) (Louis, se rapprochant de Tristan après avoir Prié.) et qui sait? Sur la route... Il est fier. Tristan Arrogant. Louis. Dans un bois écarté, Par les siens ou par lui tu peux être insulté? Tristan. Je le suis. Louis. Défends-toi. Tristan. Comptez sur moi. Louis. J' y compte. Tu reprends le traité. Tristan. C' est fait. Louis. Bien! Tristan. Mais le comte... Louis. Tu ne me comprends pas. Tristan. Il faut donc... Louis. Tu souris; Adieu, compère, adieu; tu comprends. Tristan. J' ai compris. ACTE III SCENE I Une forêt: d' un côté la chapelle de Notre-dame-des-bois, dont le portail rustique S' avance, élevé de quelques degrés; de l' autre, Un banc au pied d' un arbre. Au lever du rideau, le tableau animé d' une fête De village: on danse en rond sur le devant de la Scène. Marcel, Richard, Didier, Marthe, paysans, Soldats, marchands, etc. Marcel, chantant. "quel plaisir! ... jusqu' à demain Sautons au bruit du tambourin; Pour étourdir le chagrin, Fillettes, Musettes, Répétez mon refrain! À la gaîté ce beau jour nous convie: L' esprit libre et le coeur content, Demandons tous bonheur et longue vie Pour le roi que nous aimons tant..." Marthe, (qui s'approche de Marcel.) Va-t-il mieux? Marcel. Je le crois; mais qui le sait? Personne. Marthe. Qu' un roi traîne long-temps, Marcel! Marcel. La place est bonne; On y tient tant qu' on peut. Richard. La santé vaut de l' or; Et la sienne, dit-on, coûte cher au trésor. Didier. Témoin les collecteurs dont nous sommes la proie. Marcel. Oui; des impôts sur tout, même sur notre joie! J' aime à me divertir; mais doit-on m' y forcer? Marthe. Quand on danse pour soi, c' est plaisir de danser: Mais pour autrui! Didier. Par ordre! Richard. Et quand la peur vous glace, La corvée est moins rude. Marcel. On peut venir: en place! "Quel plaisir! ... jusqu' à demain Sautons au bruit du tambourin; Pour étourdir le chagrin, Fillettes, Musettes, Répétez mon refrain! Lorsqu' à bien rire ici l' on nous invite, Que nos seigneurs sont indulgens! Chantons en choeur ce bon Tristan L' Ermite, Qui fait danser les pauvres gens." Didier, à Marcel. Voici des écossais! Un Marchand. Mon bon seigneur, de grace Payez. Marcel. Sur quelque objet un d' eux a fait main basse. Premier écossais, au marchand. Non, de par saint Dunstan! Le Marchand. Le quart! L' écossais. Pas un denier. Si je payais un juif, que dirait l' aumônier? Hors d' ici, mécréant! Deuxième écossais, à Marthe. un mot, la belle fille! Marcel. Mais, c' est ma femme! L' écossais. Eh bien! Je suis de la famille, Et je l' embrasserai. Marcel, ôtant son chapeau. c' est grand honneur pour moi. Deuxième écossais. Tu dois sur sa beauté la dîme aux gens du roi; Je la prends: dès demain nous te rendrons visite. (ils passent.) Marcel. Puissent-ils m' épargner leur présence maudite! Marthe, s' essuyant la joue. Rien n' est sacré pour eux. Didier. Ils nous font plus de mal Que le vent, que la grêle et le gibier royal. Richard. Travaillez donc! Rentrez vos récoltes nouvelles, Pour que, fondant sur vous de leurs nids d' hirondelles, Ils viennent, par volée, apporter la terreur, La honte et la disette où s' abat leur fureur. Marthe. Ils ont du pauvre Hubert séduit la fiancée. Richard. De mon unique enfant la vie est menacée. Didier. Quand les verrons-nous donc mourir jusqu' au dernier, Eux, et quelqu' un encor? Marcel. Chut! Messire Olivier! En place: le voici! "Quel plaisir! ... jusqu' à demain Sautons au bruit du tambourin; Pour étourdir le chagrin, Fillettes, Musettes, Répétez mon refrain!" ACTE III SCENE II Les précédens, Olivier. Olivier. Bien! Mes amis, courage! C' est signe de bonheur quand on chante au village. Marcel. Vous voyez, monseigneur, si nous sommes joyeux. Olivier. Je venais ici même en juger par mes yeux. J' aime le peuple, moi. Marcel. Grand merci! Olivier. Je l' estime. Marcel, bas à Marthe. Il en était. Marthe. Tais-toi. Olivier. Que la fête s' anime: Allons! Riez, dansez! Le roi le veut ainsi; Il fait de vos plaisirs son unique souci. Marthe. Au frais, sous la feuillée, on s' est mis en cadence; Nous n' avions garde au moins de manquer à la danse, Vu que le grand-prévôt nous a fait avertir D' avoir, midi sonnant, à nous bien divertir. Richard. Et sous peine sévère! Marcel. Il n' admet pas d' excuse, Le bon seigneur Tristan, quand il veut qu' on s' amuse. Aussi vous concevez qu' on est venu gaîment, Et nous nous amusons de premier mouvement. Olivier. C' est bien fait. Marthe. De tout coeur. Olivier. Je vous en félicite. Il se peut que le roi de ce beau jour profite. Didier. Le roi! Olivier. Qu' il vienne ici. Marcel. Parmi nous? Olivier. Oui, vraiment. Qu' as-tu donc? Marcel. C' est la joie et... le saisissement: Le roi! Olivier. Que direz-vous à cet excellent maître? Vous allez lui parler, mais sans le reconnaître. Marcel. Je ne l' ai jamais vu qu' à travers les barreaux, Un soir que nous dansions, là-bas sous les créneaux. Quand je dis: je l' ai vu, j' explique mal la chose: J' ai voulu regarder; mais un roi vous impose. Olivier. Avais-tu peur? Marcel. Moi, peur! Non; mais en y pensant, J' avais comme un respect qui me glaçait le sang. Richard, tu vas parler. Richard, à Didier. toi! Marthe. J' en fais mon affaire; Moi, si l' on veut. Olivier. Vous tous. Il faudra le distraire, Lui réjouir le coeur par quelque vieux refrain, Par quelque bon propos. Marcel. Il a donc du chagrin? Olivier. Non pas! Lui répéter qu' il se porte à merveille. Marthe. Il va donc mal? Olivier. Eh non! Lui conter à l' oreille Tout ce que vous pensez. Marcel. Comment, tout? Olivier. Pourquoi non? Marcel. Bien! Moi je me plaindrai des gens de sa maison. Marthe. Moi, de ses écossais. Didier. Moi, de la vénerie. Richard. Moi, de la taille. Un Paysan. Et moi... Olivier. Halte-là, je vous prie: D' où vous vient cette audace? Marcel. Excusez, monseigneur. Nous pensons... Olivier. Vous pensez qu' il fait votre bonheur. Marcel. C' est vrai. Olivier. Que vous l' aimez. Marcel. C' est juste. Olivier. Comme un père. Marcel. Sans doute. Olivier. Il m' est prouvé par cet aveu sincère Que vous pensez ainsi? Marcel. D' accord. Marthe. Pas autrement. Olivier. Eh bien! Dites-le donc, et parlez franchement. Marcel. Sans détour. Olivier. Le voilà qui sort de l' ermitage. Marcel. Ah! Ce vieillard si pâle! Olivier. Il a très bon visage. Marcel. Oui, monseigneur. Olivier. Chantez! "Marcel, d' une voix éteinte. Quel plaisir, jusqu' à demain... Sautons..." Olivier, avec colère. Ferme! Soutiens ta voix; De la gaîté, morbleu! ... chantez tous à la fois. Marcel Et Le Choeur. "Quel plaisir! Jusqu' à demain Sautons au bruit du tambourin! Pour étourdir le chagrin, Fillettes, Musettes, Répétez mon refrain!" ACTE III SCENE III Les précédens, Louis, quelques écossais qui Restent dans le fond. (pendant cette scène et les suivantes Tristan Paraît de temps à autre, comme pour veiller sur Le roi.) Louis, qui arrive à pas lents, et tombe épuisé Sur le banc. Le soleil m' éblouit, et sa chaleur m' oppresse: L' air était moins pesant, plus pur dans ma jeunesse; Les climats ont changé. Olivier, lui montrant les paysans. Mêlez-vous à leurs jeux: Vous êtes inconnu; parlez-leur. Louis. Tu le veux? Olivier, aux paysans. Ce seigneur de la cour a deux mots à vous dire; Venez. Louis, à Marthe. vous, la fermière. Marthe. à vos ordres, messire. Louis. Comment faites-vous donc pour vous porter si bien? Marthe. Comment? Louis. Dites-le moi. Marthe. Pour cela fait-on rien? On y perdrait son temps; aussi, mauvaise ou bonne, Nous prenons la santé comme Dieu nous la donne. C' est chose naturelle, et qui vient, que je crois, Ni plus ni moins que l' herbe et le gland dans les bois. Pour m' en troubler la tête ai-je un instant de reste? Que nenni! Le coq chante, et chacun, d' un pas leste, Court s' acquitter des soins qu' exige la saison: Le mari fait ses blés; la femme à la maison Gouverne de son mieux la grange et le ménage. L' appétit qui s' éveille et qu' on gagne à l' ouvrage Change en morceau de roi le mets le plus frugal. Jamais un lit n' est dur quand on fut matinal; Le somme commencé, jusqu' au jour on l' achève: Qui n' a pas fait de mal, n' a pas de mauvais rêve. Puis revient le dimanche, et pour se ranimer, On a par-ci par-là quelque saint à chômer. Travail, bon appétit, et bonne conscience, Sommeil à l' avenant, voilà notre science Pour avoir l' ame en paix et le corps en santé; L' année arrive au bout, et l' on s' est bien porté. Louis. Quoi! Jamais de chagrins? Marcel. Dame! La vie humaine N' a qu' un beau jour sur trois, c' est comme la semaine: La pluie et le beau temps, la peine et le plaisir; C' est à prendre ou laisser; on ne peut pas choisir. Louis. Pour vous est le plaisir, pour nous la peine. Marthe. A d' autres! Pensez à nos soucis, vous oublîrez les vôtres. Quand le pain se vend cher, vous vous en troublez peu; Tout en filant mon lin, j' y rêve au coin du feu. Pourtant je chante encor: bonne humeur vaut richesse, Et qui souffre gaîment a de moins la tristesse. Quel que soit notre lot, nous nous en plaignons tous; Mais le plus mécontent fait encor des jaloux. Il n' est pauvre ici-bas qu' un plus pauvre n' envie; Et quand j' ai par malheur des chagrins dans la vie, Le sort d' un moins heureux me console du mien: J' en vois qui sont si mal que je me trouve bien. Marcel. Maillard, notre cousin, doit un an sur sa ferme; Donc je bénis le ciel, moi qui ne dois qu' un terme. Louis, à Olivier. Ces misérables-là font du bonheur de tout! Olivier, au roi. Bonheur qui sent le peuple. Marthe. Il est de notre goût, Qui nous dit qu' un plus grand nous plaîrait davantage? Olivier, qui fait signe à Marthe. Mais chacun dans ce monde a ses maux en partage. Vous aussi. Louis. Répondez: n' avez-vous pas vos maux, Partant des médecins? Marcel. Oui dà! Pour nos troupeaux; Mais pour nous, que non pas! Louis. La raison? Marcel. Elle est claire: Ils prennent votre argent souvent sans vous rien faire. Leur bailler mes écus, pas si simple! Il vaut mieux Acheter au voisin un quartaut de vin vieux, Et pour m' administrer ce remède que j' aime, N' avoir de médecin que le chantre et moi-même. Vu qu' on paie à grands frais tous ces donneurs d' espoir, On croit en revenir, et puis crac! Un beau soir Plus personne! Louis. Je souffre. Marcel. Au jour de l' échéance Force est bien, malgré soi, d' acquitter sa créance. Quel homme avec la mort a gagné son procès? Louis, se levant. Tu ne la crains donc pas la mort? Marcel. Si j' y pensais, J' aurais peur comme un autre, encor plus, j' imagine; Mais pourquoi donc penser à ce qui vous chagrine? Pour peu que le curé nous en parle au sermon, Moi, je pense vignoble et je rêve moisson; Ou je me dis tout bas ceci qui me console: Notre petit Marcel est beau que j' en raffolle. Tous les ans il grandit: moi, mon temps; lui, le sien. Amassons pour qu' un jour il ne manque de rien: Que l' enfant nous regrette. Aussi bien, quoi qu' on fasse, Il faut que tôt ou tard votre fils vous remplace. Louis. Mais le plus tard possible. Marcel. Ah! C' est mieux. Olivier. Ignorant! Marcel. J' ai tort. Olivier. Des médecins le savoir est si grand! Marcel. Je parle du barbier de notre voisinage, Et l' on sait ce que c' est qu' un barbier de village. Louis, (qui frappe sur l' épaule d' Olivier en Riant.) Par dieu! Voici quelqu' un qui le sait mieux que toi, Tout ministre qu' il est. Olivier, à Marcel. pourquoi ris-tu? Marcel. Qui, moi? Ce seigneur dit un mot qui me semble agréable: J' en ris. Louis. Vous l' appelez maître Olivier-Le-Diable; Conviens-en. Marcel, vivement. Non. Louis. Si fait. Marthe, à Marcel. trop jaser nuit souvent: Bouche close! Louis. Entre amis! Marthe. Qu' on maudisse le vent, Quand il abat les fruits ou découvre la grange, L' orage, quand trop d' eau fait couler la vendange, L' orage ni le vent ne s' en fâcheront pas; Les grands c' est autre chose: on a beau parler bas, Tout ce qu' on dit sur eux leur revient à l' oreille; Et l' on pleure le jour d' avoir trop ri la veille. Olivier, à Marthe. Pourtant si quelqu' un d' eux disait du mal du roi, Vous le dénonceriez? Marcel. C' est bien chanceux... Louis. Pourquoi? Marcel. L' argent qu' on gagne ainsi vous porte préjudice. Olivier. Rêves-tu? Marcel. Vos moutons meurent par maléfice; Vos bleds sèchent sur pied. Tenez, l' autre matin, Le fermier du couvent dénonça son voisin; La grêle à ses vergers fit payer sa sottise, Tout périt, et pourtant c' était du bien d' église. Olivier. Maître fou! Marcel. Je l' ai vu: demandez à Richard. Richard. C' est sûr. Louis, sévèrement. Dieu l' a puni d' avoir parlé trop tard. Marcel. Je vous crois; après tout, Dieu veuille avoir son ame! Que vous sert votre argent si l' enfer vous réclame? Aussi mon coeur s' en va quand je vois sur le soir Le convoi d' un défunt, les cierges, le drap noir, Et l' office des morts avec les chants funèbres. Je me dis: les démons sont là, dans les ténèbres; Ils vont le prendre, et l' or, qu' il aimait à compter, Des griffes de Satan ne peut le racheter. Louis. Je me sens mal. Olivier, à Marcel. Poltron! Marcel. J' en conviens, je frissonne; Pourtant j' ai bon espoir: je n' ai tué personne. Louis, avec violence. Va-t-en! Marcel. Je l' ai fâché, mais si je sais comment... Olivier. Rustre! Louis, à lui-même. La mort, l' enfer, un éternel tourment! Notre-dame d' Embrun, soyez-moi secourable! (à Marcel, lui secouant le bras.) Va-t-en.... non, viens, réponds: qui t' a dit, misérable, De me parler ainsi? Marcel, tombant à genoux. Personne. Louis. On t' a payé; Qui l' a fait? Marcel. Si c' est vrai, que je sois foudroyé! Marthe. Allez, méchant propos chez lui n' est pas malice, C' est candeur. Marcel. C' est bêtise; elle me rend justice. Demandez-leur à tous, je suis connu. Louis. J' ai ri; Bien te prend d' être un sot. C' est donc là ton mari? Marthe. Brave homme au demeurant et que j' aime. Louis. Eh bien! Passe: Je lui pardonnerai; mais ne lui fais pas grace, Nomme tes amoureux. Marthe. Chez nous rien de pareil! Louis. Avec ces traits piquans, ces yeux, ce teint vermeil! Quoi! Pas un? Réfléchis, car cela le regarde. Marcel. Marthe, nomme-les tous; je n' y prendrai pas garde. Marthe, en souriant. Je n' en ai qu' un. Louis. Et c' est? Marthe. Vous. Louis, la prenant à bras-le-corps. Vraiment! Marthe. Finissez. Que crains-tu d' un vieillard? Marthe. Pas si vieux! Louis. Mais assez Pour se fier à lui. Marthe. Je ne m' y fîrais guère; Vous avez l' oeil vif. Olivier, bas à Marthe. bien! Marthe. L' air d' un joyeux compère. Louis. Oui-dà? Marthe. Fille avec vous pourrait courir gros jeu. Olivier, de même à Marthe. À merveille. Louis. Tu crois? Marthe. Et si je forme un voeu, C' est que vous ressemblant d' humeur et de visage, Le roi qui se fait vieux porte aussi bien son âge. Louis. D' où vient? Marthe. Nous et nos fils nous aurions du bon temps; Car vous êtes robuste, et vous vivrez cent ans. Louis. Cent ans! Tu l'aimes donc le roi? Marthe, (à qui Olivier glisse dans la main une Bourse qu' elle montre par derrière aux autres Paysans.) quelle demande! Ne l' aimons-nous pas tous? Les Paysans. Oui, tous. Marthe. La France est grande, Et chacun, comme nous, y bénit sa bonté. Louis, attendri. Tu l' entends? Olivier. Et par eux vous n' êtes pas flatté! Louis, à Marthe. Pâque-dieu! Mon enfant, c' est le roi qui t' embrasse! Marthe. Le roi! Les Paysans. Vive le roi! Marcel. Lui, son fils et sa race À toute éternité! Louis. Braves gens que voilà! Leurs voeux me vont au coeur. Olivier. C' est qu' ils partent de là. Louis. Pour la France et pour moi je vous en remercie. (à Marthe.) Ah! Je vivrai cent ans! Eh bien! Ta prophétie Te vaudra des joyaux: prends ceci, prends encor. (aux paysans.) Allez vous réjouir avec ces écus d' or; Buvez à mes cent ans. Marcel. Et plutôt dix fois qu' une. Je veux à tous venans montrer notre fortune, La compter devant eux. Marthe. Et je leur dirai, moi, Que j' ai reçu de plus deux gros baisers du roi. ACTE III SCENE IV Louis, Olivier. Louis, avec émotion. Il est doux d' être aimé! Olivier. C' est vrai. Louis. Je suis robuste. Olivier. Et ces femmes du peuple ont souvent prédit juste. Louis. Tu ris. Olivier. Non pas. Louis. Cent ans! M' en flatter; j' aurais tort! Pourtant mon astrologue avec elle est d' accord. Olivier. Se peut-il? Louis. Chose étrange! Olivier. Et pour moi décisive; De plus, c' est au moment où le saint homme arrive. Louis. Comme envoyé du ciel! Olivier. Sire, je la croirais. Louis. Oh! Non... mais c' est possible, à cinq ou six ans près; Et fussé-je un cadavre usé par la souffrance, Vivant, je voudrais voir ces tyrans de la France, Ces vassaux souverains, réduits à leurs fleurons De ducs sans apanage et d' impuissans barons, N' offrir de leur grandeur que le noble fantôme; Je voudrais voir leurs fiefs, démembrés du royaume, S' y joindre, et ne former sous une même loi Qu' un corps où tout fût peuple, oui, tout... excepté Moi. Olivier. Plût au ciel! Louis. Mon cousin m' a fait plus d' une injure; Qu' un bon cercueil de plomb m' en réponde, et je jure Que les ducs bourguignons, mes sujets bien-aimés, Seront dans son linceul pour jamais renfermés; Et qu' avec eux jamais mon royal héritage N' aura maille à partir pour la foi ni l' hommage. Mais il vit; parlons bas. Ce comte De Réthel, Cet homme incorruptible, ou qu' on a jugé tel, On l' entoure, on l' amuse, il n' a pas vu Marie. Olivier, (lui montrant la chapelle ouverte.) Elle est là. Louis. Je la vois. Olivier. C' est pour vous qu' elle prie. Louis. Avec cette ferveur et ce recueillement? Mon royaume, Olivier, que c' est pour un amant! Olivier. L' enjeu, si je le gagne, est difficile à prendre; Vos ennemis vaincus sont là pour me l' apprendre. Louis, (regardant toujours du côté de la chapelle.) Secret de jeune fille est parfois important; Je connaîtrai le sien; qu' elle vienne! Olivier, qui fait un pas pour sortir. A l' instant. Louis. Prends soin que rien ne manque à la cérémonie. Olivier. La cour au monastère est déjà réunie, Et doit se rendre ici quand votre majesté Devant l' homme de Dieu va jurer le traité. Louis. Je veux qu' il sache bien, pour prolonger ma vie, Que maintenir la paix est ma pieuse envie, Que je commande en maître à mes ressentimens. Olivier. Les reliques des saints recevront vos sermens? Louis, plus bas. Non, la châsse d' argent suffit sans les reliques. Olivier. J' y pensais. Louis. Ce scrupule, aisément tu l' expliques; Connaissant mon cousin, j' ai droit de soupçonner Qu' un faux serment de lui pourrait les profaner. (on entend retentir les cris de "vive le "dauphin!" ) Quel bruit! Olivier. Dans le hameau c' est le dauphin qui passe; Ce peuple qui vous aime... (les mêmes cris se répètent.) Louis. Encor! Ce bruit me lasse: Ils aiment tout le monde: à quoi bon ces transports? Le dauphin! Qu' on attende: il n' est pas roi. Va, sors, Il vient. (Olivier entre dans la chapelle.) ACTE III SCENE V Louis, le dauphin. Louis. Qu' avez-vous donc? Vous pleurez de tendresse. Le Dauphin. Pour la première fois je goûte cette ivresse: Qui n' en serait ému? Partout sur mon chemin, Partout les mêmes cris! Louis. Vous partirez demain. Le Dauphin. Sitôt! Louis. C' est un poison, prince, que la louange. Un jeune orgueil qu' on flatte aisément prend le change. On se croit quelque chose, on n' est rien. Le Dauphin. Je le sais. Louis. Beau sujet d' être heureux: des cris quand vous passez! Le peuple, en ramassant un écu qu' on lui jette, Fatigue de ses cris quiconque les achète. Jugez mieux de l' accueil qu' on vous a fait ici: J' ai parlé, j' ai payé pour qu' il en fût ainsi. Le Dauphin. Quoi! Sire, cette joie, elle était commandée? Louis. Par moi. Le Dauphin. Mon coeur se serre à cette triste idée. Louis. Que la leçon vous serve: afin d' en profiter, Sous les créneaux d' Amboise allez la méditer. Le Dauphin. Qu' ai-je donc fait? Louis. Vous? Rien; et qu' oseriez-vous faire? Que pouvez-vous? Le Dauphin. Hélas! Pas même vous complaire. C' est mon unique espoir; c' est mon voeu le plus doux; Mais... Louis. Parlez! Le Dauphin. Je ne puis. Louis. Pourquoi trembler? Le Dauphin. Moi? Louis. Vous. Le Dauphin. Du moins quand d' un vassal l' envoyé vous offense, Je ne tremble pas. Louis. Non; mais prendre ma défense, La prendre sans mon ordre est aussi m' offenser. Le Dauphin. Dieu! J' ai cru que vos bras s' ouvraient pour me presser, Que j' en allais sentir l' étreinte paternelle. Louis. Vision! Le Dauphin. Qu' à ce prix la mort m' eût semblé belle! Si vous m' aimiez... Louis. Ainsi je ne vous aime pas? Le Dauphin. Pardonnez! Louis. Je vous hais? ... les enfans sont ingrats. Je suis un homme dur? Le Dauphin. Sire! ... Louis. Presque barbare? Voilà comme on vous parle et comme on vous égare. Le Dauphin. Jamais. Louis. En s' y risquant on met sa vie au jeu; On l' ose cependant. Le Dauphin. Jamais. Louis. Qui donc? Beaujeu? Votre oncle D' Orléans? D' autres que je soupçonne? ... (avec bonhomie.) Charle, mon fils, sois franc: sans dénoncer personne, Nomme-les-moi tout bas; je ne veux pas punir, Je veux savoir. Le Dauphin. Mon oncle aime à m' entretenir. Louis. Il te dit? ... Le Dauphin. Que la France un jour m' aura pour maître; Que m' en faire chérir est mon devoir. Louis, à part. Le traître! (haut.) Et ne vous dit-il pas qu' affaibli par mes maux, Je dois, oui... qu' avant peu je... s' il le dit, c' est faux; Qu' enfin vous n' avez plus qu' à ceindre un diadême, Qui dans vos jeunes mains va tomber de soi-même? Le Dauphin. Dieu! Louis. C' est faux: mon fardeau me fait-il chanceler? Le poids d' un diadême est loin de m' accabler. Deux, trois autres encor, devenant ma conquête, Ne m' accableraient pas, et sur ma vieille tête Accumulés tous trois, lui seraient moins pesans Qu' une toque d' azur pour ce front de seize ans. Le Dauphin. Ah! Vivez; c' est mon voeu quand j' ouvre la paupière; En refermant les yeux, le soir, c' est ma prière. Quand je vois sur vos traits refleurir la santé, Tout bas je bénis Dieu de m' avoir écouté. Vivez: sous votre loi que la France prospère; Je le demande au ciel; qu' il m' exauce. Ah! Mon père, Pour ajouter aux jours qui vous sont réservés, S' il faut encor les miens, qu' il les prenne, et vivez! Louis, (en retirant sa main que le dauphin veut Baiser.) Non, non, je serais faible, et je ne veux pas l' être. Allez. (le dauphin, qui a fait un pas pour sortir, revient, Et baise la main du roi en la mouillant de pleurs.) Louis, ému. C' est un bon fils! ... qui me trompe peut-être. ACTE III SCENE VI Louis, sur le devant de la scène, le dauphin, Marie. Le Dauphin, (bas à Marie qui sort de la chapelle.) Adieu! Pensez à moi! Marie. Vous partez, monseigneur? Le Dauphin. Demain. (il lui baise la main.) vous voulez bien, vous! ACTE III SCENE VII Louis, Marie. Louis, (tandis que Marie fait un signe de pitié Au dauphin qui sort.) Il est plein d' honneur; Je l' étais, et pourtant... Marie. Pardon, sire! Louis, à part.. ah! C' est elle. (haut.) Approche, mon enfant; comme te voilà belle! Marie. Chacun vient en parure à la fête du lieu. Louis. C' est agir saintement que se parer pour Dieu. Marie. Je l' ai fait. Louis. Pour Dieu seul? Marie. Pour qui donc? Louis. Je l' ignore. À quelqu' un en secret tu voudrais plaire encore; Pourquoi pas? Marie. A vous, sire. Louis. A moi! Je t' en sais gré; Mais supposons qu' ici, par ta grace attiré, Quelqu' autre que ton roi... Marie. Comment? Louis. Je le suppose. Marie. Je ne vous comprends pas. Louis. Non? Parlons d' autre chose; J' ai tort de supposer. (il s' assied au pied de l' arbre.) Viens t' asseoir près de moi; Là, bien; ne rougis pas: ton malade avec toi, Pour oublier ses maux, sans te fâcher peut rire, Et tu sais qu' un vieillard a le droit de tout dire. Marie. Un monarque surtout. Louis. On me fait bien méchant. Je suis bon homme au fond; j' eus toujours du penchant À prendre le parti des filles de ton âge; Aussi plus d' un hymen fut mon royal ouvrage. Marie. Vous êtes un grand roi. Louis. Les jeunes mariés Quelquefois me l' ont dit: j' en conviens. Marie. Vous riez. Louis. Je songeais à t' offrir l' appui de la couronne; Nous aurions réussi, mais tu n' aimes personne. Marie. Moi, sire! Louis. Je le sais. Marie. Pourtant vous m' accusiez. Louis. Je me trompais. Marie. Enfin, ce que vous supposiez, Qu' est-ce donc? Louis. Sans détour faut-il que je te parle? Je pensais, faussement, qu' à la cour du duc Charle, Ton coeur... à dix-huit ans quoi de plus naturel! S' était laissé toucher aux voeux d' un damoisel, Brave, de haut lignage et d' antique noblesse. Oh! J' avais, mon enfant, bien placé ta tendresse! Marie, vivement. Poursuivez. Louis. Ce récit te semble intéressant. Marie. Comme un conte. Louis. En effet, c' en est un. Quoique absent, Ton chevalier de loin occupait ta pensée, Et lui, jaloux de voir sa belle fiancée, En ambassade... Marie, à part. ô ciel! Louis. Arrivé d' aujourd' hui, Il venait de mes soins me demander l' appui Pour conclure... Marie. Un traité? Louis. Non pas: un mariage. Marie. Et vous? ... Louis. J' y consentais; mais c' est faux; quel dommage! Marie. Quoi, sire, vous savez... Louis. Moi, rien! Grand dieu! Comment? Par qui donc? Louis. C' est un conte, et tu n' as point d' amant; Non: parlons d' autre chose. Marie. Excusez un mystère Que j' ai dû respecter. Louis. Ah! Tu n' es pas sincère, Tu te caches de moi: je m' en vengerai! Marie, effrayée. vous! Grace! Pitié pour lui! Je tombe à vos genoux! Qui l' a trahi? Louis, (qui lui prend les mains en riant, tandis Qu' elle est à ses pieds.) Le traître est ton père lui-même. Marie. Il vous a dit? ... Louis. Le nom du coupable qui t' aime. Marie. Il l' a nommé? Louis. Mais oui. Marie. Vous épargnez ses jours! Vous pardonnez... Louis. Sans doute. Marie, avec un transport de joie. A Nemours! Louis, à part, en se levant. C' est Nemours. Marie. Que mon père attendri vous jugeait bien d' avance, Lorsque d' un orphelin il protégea l' enfance! Louis. Bon Commine! En effet, c' est lui... Marie. Qui l' a sauvé. En exil par ses soins Nemours fut élevé. Louis. Excellent homme! Marie. Alors, je l' aimai comme un frère; D' un avenir plus doux je flattai sa misère. Louis. Et Commine, pour toi, fier d' un tel avenir, Au sang des armagnacs un jour voulait t' unir; C' était d' un tendre père. Marie. O moment plein de charmes! Je vais donc lui parler, le voir, tarir ses larmes, Partager son bonheur! Louis. Tu ne le verras pas. Marie. Pourquoi? Si le hasard portait ici ses pas... Louis. Le hasard? Marie. Eh bien! Non; je dois tout vous apprendre: Sur un mot de sa main j' ai promis de l' attendre. On soupçonne aisément quand on n' est pas heureux; Surpris de mon absence et trompé dans ses voeux, Que dira-t-il? Louis. J' y songe, et me fais conscience D' éveiller dans son coeur la moindre défiance. Pauvre Nemours! ... écoute: il se croit inconnu; De le désabuser l' instant n' est pas venu. Par d' importans motifs, qui nous font violence, Ton père, ainsi que moi, nous gardons le silence; En l' instruisant trop tôt, tu le perds pour jamais. Marie. Je me tairai. Louis. J' y compte, et tu me le promets Devant la vierge sainte, objet de tes hommages, Qui bénit sur l' autel les heureux mariages. Tu m' entends: ne va pas t' oublier un moment, Elle me le dirait. Marie. Non; j' en fais le serment. Louis. (à part.) C' est bien: Dieu l' a reçu. Nemours! ... pour qu' il expire, Un mot de moi suffit; un mot... dois-je le dire? J' y vais penser. Tristan! (à Marie.) je te laisse en ce lieu, (il la baise sur le front.) Mais la vierge t' écoute. Adieu, ma fille, adieu! ACTE III SCENE VIII Marie. Qu' il m' est doux ce baiser, gage de sa clémence! Mais, hélas! Cette joie inespérée, immense, Qui m' attendrit, m' oppresse et voudrait s' épancher, Elle inonde mon coeur, il faut la lui cacher. Je le dois: en parlant je deviens sacrilége. Sainte mère de Dieu, dont le nom me protége, Ô vous dans mes chagrins mon céleste recours, Dans ma joie aujourd' hui venez à mon secours; Rendez mes yeux muets et faites violence À l' aveu qui déjà sur mes lèvres s' élance. Prêt à s' en échapper qu' il meure avec ma voix. Je tremble, je souris et je pleure à la fois. Dieu! Que je suis heureuse! Il vient. ACTE III SCENE IX Marie, Nemours. Marie. Nemours! Nemours. Marie! Je vous retrouve enfin! Marie. Et dans votre patrie, Sous ce beau ciel de France! Nemours. Il m' a vu tant souffrir. Marie. Espérez! Nemours. Près de vous me verra-t-il mourir? Marie. Mourir! Ne craignez plus; je sais, j' ai l' assurance Que... non, je ne sais rien; cependant l' espérance, Comme un songe, à mes yeux sourit confusément, Et d' un bonheur prochain j' ai le pressentiment. Nemours. Tendre soeur, pour mes maux toujours compatissante, Mais plus belle! Marie. Est-il vrai? Nemours. Plus belle encore! Marie. Absente, Vous me regrettiez donc, mon noble chevalier? Car vous l' êtes toujours. Nemours. Qui? Moi, vous oublier! Le puis-je? Marie. Quand mes mains cueillaient dans la rosée L' offrande qu' à l' autel tantôt j' ai déposée, La fleur que feuille à feuille interrogeaient mes doigts M' a dit que vous m' aimiez, Nemours, et je la crois. Nemours. Ému par vos discours, je me comprends à peine: Ce sentiment profond suspend jusqu' à ma haine. Marie. Pourquoi haïr, Nemours? Il est si doux d' aimer! Nemours. Pourquoi, grand dieu! Marie. Celui que vous allez nommer Peut-être à la pitié n' est pas inaccessible, Demain, dès ce jour même... Nemours. Eh bien? Marie. Tout est possible; Heureuse, je crois tout. Je ne puis rien prévoir, Rien sentir, rien penser, sans m' enivrer d' espoir; Et soit que Dieu m' éclaire, ou que l' amour m' inspire, Je n' ai que du bonheur, Nemours, à vous prédire. Nemours. Hélas! Marie. Vous souvient-il, ami, de ce beau jour Où votre aveu m' apprit que vous m' aimiez d' amour? C' était le soir. Nemours. Au pied d' une croix solitaire. Marie. Mes yeux baissés comptaient les grains de mon rosaire, Et j' écoutais pourtant. Nemours. Sur le bord du chemin, Un vieillard qui pleurait vint nous tendre la main. Marie. Il reçut notre aumône, et sa voix attendrie Me dit que... je serais... Nemours. Ma compagne chérie, Ma femme. Marie. Il s' en souvient! Nemours. Ces biens que j' ai perdus, J' espérais que pour vous ils me seraient rendus. Je reviens; mais l' exil est toujours mon partage. Des biens, je n' en ai plus, et dans mon héritage, Sous le toit paternel, par la force envahis, Je suis un étranger comme dans mon pays. Marie. Votre exil peut finir. Nemours. En traversant la France, Je visitai ces murs, berceau de mon enfance; Morne et le coeur navré, j' entendis les roseaux Murmurer tristement au pied de leurs créneaux. Que de fois à ce bruit j' ai rêvé sous les hêtres, Dont l' antique avenue ombragea mes ancêtres! Le fer les a détruits ces témoins de mes jeux; Mon vieux manoir désert tombe et périt comme eux. L' herbe croît dans ses cours; les ronces et le lierre Ferment aux pèlerins sa porte hospitalière. Le portrait de mon père, arraché du lambris, Était là, dans un coin, gisant sur des débris. Pas un des serviteurs dont il reçut l' hommage, Et qui heurtent du pied sa vénérable image, N' a de l' ancien seigneur reconnu l' héritier, Hors le chien du logis, couché sous le foyer, Qui regardant son maître avec un air de fête, Pour me lécher les mains a relevé la tête. Marie. Pourtant, si ce vieillard, par nos dons assisté, Avait en nous parlant prédit la vérité; Si vous deviez un jour, dans votre ancien domaine, Voir vos nombreux vassaux bénir leur châtelaine, Baiser son voile blanc, se partager entre eux Le bouquet nuptial tombé de ses cheveux; Si tous deux à genoux, là, dans cette chapelle, Nous devions être unis par la vierge immortelle! Nemours. Ô mon unique amie, ô vous que je revois, Que peut-être j' entends pour la dernière fois, Nous unis! ... sous ces nefs puisse ma fiancée Ne pas suivre en pleurant ma dépouille glacée! Une voix, dont mon coeur reconnaît les accens, M' annonce mon destin: c' est la mort, je le sens. Oui, je mourrai: je dois reposer avant l' âge, Dans le funèbre enclos voisin de ce village. Marie. Que dites-vous? Nemours. Heureux, si debout sur le seuil, Un prêtre n' y vient pas arrêter mon cercueil, Et, comme à l' assassin banni de cette enceinte, Ne m' y refuse pas et la terre et l' eau sainte! Marie. À vous, Nemours, à vous! Jamais ce ciel natal, Jamais ce doux pays ne vous sera fatal. Apprenez que vos droits, vos biens... vierge divine, Pardonnez, je me tais. Moi causer sa ruine, Moi qui mourrais pour lui! Nemours. Marie, expliquez-vous; Parlez. Marie. Je ne le puis: non, non, séparons-nous. Par pitié pour vous-même, il faut que je vous quitte. Ami, laissez-moi fuir: le trouble qui m' agite Peut arracher un mot à ma bouche interdit; Espérez, espérez! .. on vient: (se retournant vers la chapelle.) je n' ai rien dit. ACTE III SCENE X Louis, Nemours, François De Paule, Olivier, Tristan, le cardinal D' Alby, Dammartin, Prêtres, chevaliers français et bourguignons. Nemours, (ur le devant de la scène.) Comme on croit aisément au bonheur qu' on désire; Mais que son coeur s' abuse! Louis, (qui tient à la main le papier que Nemours Lui a remis.) ici, la haine expire: Un roi devient clément, mon père, à vos genoux, Et sous la croix du Dieu qui s' immola pour nous. Quel pardon peut coûter après son sacrifice? Le comte De Réthel m' a demandé justice: Bien que de son message il se soit acquitté Moins en sujet soumis qu' en vassal révolté, Je préfère mon peuple au soin de ma vengeance. J' approuve, j' ai signé ce traité d' alliance, Et je vous le remets pour qu' il soit plus sacré Au sortir de vos mains où nous l' aurons juré. François De Paule, (sur les degrés de la Chapelle entre deux prêtres dont l' un tient une Châsse d' argent, l' autre une croix.) Ô mon fils, je suis simple et j' ai peu de lumières: Je vis loin des palais; mais souvent les chaumières M' apprennent par leur deuil que le plus beau succès Rapporte moins aux rois qu' il ne coûte aux sujets. Dieu l' inspire celui, qui, dépouillé de haine, Rapproche les enfans de la famille humaine, Ne veut voir qu' un lien dans son pouvoir sur eux, Et dans l' humanité qu' un peuple à rendre heureux. Rois, c' est votre devoir, et prêtres, nous le sommes Non pas pour diviser, mais pour unir les hommes. Par le double serment que mes mains vont bénir, De la bouche et du coeur venez donc vous unir; Des pactes d' ici-bas les arbitres suprêmes En trahissant leur foi se trahissent eux-mêmes, Et dans le livre ouvert au jour du jugement Ils liront leur parjure écrit sous leur serment. Nemours. Le ciel qui voit mon coeur comprendra mon langage: Je parle au nom d' un autre, et c' est lui qui s' engage, Se tient pour satisfait dans son honneur blessé, Et devant l' éternel jure oubli du passé. Louis. Le comte De Réthel pouvait sans se commettre Prononcer le serment qu' il se borne à transmettre; Je le reçois pourtant, et j' engage ma foi À Charles De Bourgogne, ici présent pour moi. C' est de lui que j' entends oublier toute injure, Et devant l' éternel c' est à lui que je jure... ACTE III SCENE XI Les précédens, le dauphin, Dunois, Torcy. Le Dauphin, s' élançant vers le roi. Mon père! Louis. Eh quoi! Sans ordre! Le Dauphin. Un message important... Pardonnez! Mais la joie... il arrive à l' instant: Charles, votre ennemi... Louis. Mon ennemi! Qu' entends-je? Qui, lui, mon allié, mon frère! Le Dauphin. Dieu vous venge: Il est vaincu. Louis. Comment? Le Dauphin. Vaincu devant Nancy. Nemours. Charle! Louis. En êtes-vous sûr? Le Dauphin. Les seigneurs De Torcy, De Dunois et De Lude en ont eu la nouvelle. Un de ses lieutenans a trahi sa querelle, Il a causé sa perte. Louis. Ah! Le lâche! Nemours. Faux bruit, Qu' un triomphe éclatant aura bientôt détruit! Le duc Charle... Le Dauphin. Il est mort. Louis. La preuve? Le Dauphin, lui remettant des dépêches. lisez, sire: La voici. Nemours. Vaincu, mort! Non: quoi qu' on puisse écrire, Moi, comte De Réthel, au péril de mes jours, Je maintiens que c' est faux! Louis. C' est vrai, duc De Nemours. Le Dauphin. Nemours! Nemours. Je suis connu. Louis. C' est aussi vrai, parjure, Qu' il l' est qu' envers ton Dieu coupable d' imposture, Coupable envers ton roi de haute trahison, Tu mentais à tous deux par ton titre et ton nom. Le ciel dans sa justice a trompé ton attente. Qu' on s' assure de lui. Nemours, tirant son épée. malheur à qui le tente! (aux chevaliers de sa suite.) Qu' on l' ose! à moi, Bourgogne! Louis. A moi, France! François De Paule, (saisissant la croix dans les Mains d' un prêtre et s' élançant entre les deux Partis.) arrêtez, Au nom du Dieu sauveur à qui vous insultez! Nemours, (baissant son épée comme les autres Chevaliers qui s' inclinent et restent immobiles.) Ma fureur m' égarait, et ces preux que j' expose, Vaincus sans me sauver, périraient pour ma cause. (à sa suite.) Arrière, chevaliers! Si Charle est triomphant, La terreur de son nom mieux que vous me défend; S' il n' est plus, mourant seul, je mourrai sans me plaindre. (en jetant son épée aux pieds du roi.) Pour venir jusqu' à toi, comme toi j' ai dû feindre; Je l' ai dû: je l' ai fait. Quel que fût mon dessein, J' en rendrai compte à Dieu qui l' a mis dans mon sein. Jette encore une proie aux bourreaux de mon père! Il te manque un plaisir: je n' ai ni fils, ni frère, Je n' ai pas un ami que tu puisses forcer À recevoir vivant mon sang qu' ils vont verser. Louis, (faisant signe à Tristan d' emmener Nemours). Aujourd' hui, grand prévôt, son procès, sa sentence; Demain le reste. (Nemours entouré de gardes sort avec Tristan; les Chevaliers bourguignons le suivent.) ACTE III SCENE XII Les précédens, excepté Nemours et Tristan. François De Paule. ô roi! J' implore ta clémence. Louis. À m' outrager ici que ne s' est-il borné! Je pardonnerais tout; mais moi, le fils aîné, Le soutien de l' église, absoudre un sacrilége Qui brave des autels le divin privilége, Qui sans respect pour vous... ah! Je vous vengerai, Ou le roi très chrétien n' aurait rien de sacré! François De Paule. Qu' au moins je le console! Louis, vivement. Oui, plus il est coupable, Et plus vous lui devez votre appui charitable; Oui, pour sauver son ame, allez, suivez ses pas. François De Paule. Et la vôtre, mon fils, n' y penserez-vous pas? ACTE III SCENE XIII Les précédens, excepté François De Paule. Louis; (il regarde sortir François De Paule, Puis avec un transport de joie, mais à voix basse:) Montjoie et Saint-Denis! Dunois, à nous les chances! Sur Péronne, au galop, cours avec six cents lances. En Bourgogne, Torcy! Que le pays d' Artois, Par ton fait, Baudricourt, soit France avant un mois. À cheval, Dammartin! Main basse sur la Flandre! Guerre au brave; un pont d' or à qui voudra se vendre. (au cardinal D' Alby.) dans la nuit, cardinal, deux messages d' état: Avec six mille écus, une lettre au légat; Une autre, avec vingt mille, au pontife en personne. (aux chevaliers.) Vous, prenez l' héritage avant qu' il me le donne: En consacrant mes droits, il fera son devoir; Mais prenons: ce qu' on tient, on est sûr de l' avoir. La dépouille à nous tous, chevaliers; en campagne! Et, par la pâque-dieu, des fiefs pour qui les gagne! (haut et se tournant vers l' assemblée.) En brave qu' il était, le noble duc est mort, Messieurs; ce fut hasard quand on nous vit d' accord. Il m' a voulu du mal, et m' a fait à Péronne Passer trois de ces nuits qu' avec peine on pardonne; Mais tout ressentiment s' éteint sur un cercueil: Il était mon cousin; la cour prendra le deuil. ACTE IV SCENE I La chambre à coucher du roi: deux portes Latérales; un prie-Dieu, et, au-dessus, une Croix suspendue contre la muraille. Une fenêtre Grillée; des rideaux à demi fermés qui cachent Un lit placé dans un enfoncement. Une cheminée Et du feu. Nemours, Coitier. Coitier. Entrez: j' avais besoin d' épancher ma tendresse; Qu' enfin sur sa poitrine un vieil ami vous presse! Nemours. Bon Coitier! Coitier. De trois fils lui seul est donc resté; Lui, l' enfant de mon coeur, qu' au berceau j' ai porté, Que mes bras ont reçu des flancs qui l' ont fait naître! Oui, voilà bien les traits, le regard de mon maître! Nemours. Je lui ressemble en tout; Coitier, j' aurai son sort. Coitier. Par le ciel tu vivras! ... excusez ce transport: D' un ancien serviteur, j' ai l' ame et le langage, Monseigneur. Nemours, (lui serrant la main.) digne ami! Coitier. Ne perdez pas courage. Nemours, (promenant ses regards autour de lui.) Des verroux, des barreaux, encore une prison! Coitier. C' est la chambre du roi. Nemours. Quoi! Ce triste donjon! Coitier. Voyez: un crucifix, un missel, des reliques, Qu' ont usés dans ses mains ses baisers frénétiques. (lui montrant un poignard.) Une arme qu' il veut voir et qu' il n' ose toucher; Des rideaux où la peur vient encor le chercher. Sous leurs plis redoublés en vain il se retire; Le remords l' y poursuit; un bras hideux les tire, S' applique sur son coeur, et ce lit douloureux, Nemours, est le vengeur de bien des malheureux. Il doit vous voir ici. Nemours. Qu' entends-je? Coitier. Avant une heure, Il nous y rejoindra. Nemours. Comment, seul? Coitier. Que je meure, S' il n' amène avec lui, pour veiller sur ses jours, La meute d' écossais qu' en laisse il tient toujours! Il pouvait cependant s' épargner les alarmes; Tristan n' était pas homme à vous laisser des armes. Comme il suivait de l' oeil vos moindres mouvemens, Quand ses doigts exercés touchaient vos vêtemens! Comme il lisait du roi l' ordre et la signature! Il est geôlier dans l' ame et bourreau par nature. Nemours. L' infâme! Coitier. Quel courroux dans son regard altier, Lorsqu' il vit avec moi sortir son prisonnier! Sa figure a pâli, par la rage altérée. On eût dit un limier, les yeux sur la curée, Quand un piqueur du roi, le coutelas en main, Vient ravir sous ses dents un lambeau du festin. Nemours. Me voir, moi, dans ce lieu! Coitier. C' est celui qu' il préfère Pour peu qu' un entretien exige du mystère. Votre prison d' ailleurs ne l' aurait pas tenté. Le frisson dévorant dont il est agité S' accommoderait mal de l' horreur qu' elle inspire Et des froides vapeurs qu' un malade y respire. Nemours. Que me veut-il? Coitier. Avant de vous le déclarer, C' est moi qu' il a choisi pour vous y préparer. Nemours. Mais qui m' a pu trahir? L' a-t-il dit? Coitier. Je l' ignore. Commine est innocent: sa disgrace l' honore. Le maître, à son retour, ne l' a pas ménagé; Vrai dieu, quelle fureur! Nemours, vivement. Sur lui s' est-il vengé? Coitier. En paroles; la paix sera facile à faire: On est bientôt absous quand on est nécessaire. Soyez-le donc. Nemours. Qui, moi! Coitier. Vous le rendrez clément: S' il condamne sans peine, il pardonne aisément. Nemours. Lui! Coitier. La douleur dit vrai: je dois donc le connaître. Peu d' hommes sont méchans pour le plaisir de l' être; Pas un, hormis Tristan; l' intérêt ici-bas, Et non l' instinct du mal, fait les grands scélérats. Instruit de votre sort, j' ai couru vous défendre. D' abord votre ennemi ne voulait pas m' entendre; Mais la douleur l' abat, et j' en ai profité, Car vous étiez perdu, s' il se fût bien porté. J' ai l' art d' apprivoiser son humeur irascible, Nemours; j' ai mis le doigt sur la fibre sensible: La Bourgogne est son rêve, il la veut en vieillard; Désir de moribond n' admet point de retard. J' ai dit que vous pouviez hâter cette conquête. Nemours. Vous, Coitier! Coitier. Médecin, je n' agis qu' à ma tête. Le peuple croit en vous; cher à ses magistrats, Vous avez leur estime et l' amour des soldats; Vos amis dans leurs mains tiennent les forteresses: Vous pouvez donc beaucoup par l' or ou les promesses, Soit pour gagner les coeurs aux états assemblés, Soit au pied d' un château pour en avoir les clés. Agissez; c' est un mal, j' y répugne moi-même; Mais l' extrême péril veut un remède extrême. Vous vivez, en un mot, si vous obéissez, Sinon, vous êtes mort; j' ai tout dit: choisissez. Nemours. Moi, de mon protecteur dépouiller l' héritière, Pour qui? Pour le bourreau de ma famille entière. Coitier. Nemours, mon noble maître, accepte par pitié! Si c' est un tort, eh bien! J' en prendrai la moitié, Comme autrefois ma part dans cette coupe amère Que je t' ai vu, mourant, refuser de ta mère. Ta bouche, après la mienne, osa s' en approcher; La vie était au fond et tu vins l' y chercher. Nemours, je te sauvai: que je te sauve encore! Ce sont tes droits, tes jours, ta grace que j' implore, Moi, ton vieux serviteur, moi, qui venais jadis Me pencher sur ta couche en te nommant mon fils! Oui, mon fils, oui, c' est moi qui demande ta grace, La mienne, et je l' attends à tes pieds que j' embrasse. Nemours. Jamais: plutôt mourir! Coitier. Tu le veux? Nemours. Je le doi. Coitier, (qui va ouvrir la porte de son Appartement.) Regarde: ce cachot, c' est mon asile à moi; Mais tout l' or que prodigue un tyran qui succombe M' eût-il à son cadavre attaché dans sa tombe? Non; si pour m' y résoudre il ne m' eût assuré Le droit qu' il avait seul d' en sortir à son gré. Mon malade céda; mes soins, c' était sa vie. Tiens, reçois-la de moi cette clé qu' on m' envie: Quand j' obtins ce trésor, il me sembla moins doux, C' était ma liberté; c' est la tienne. Nemours. Mais vous, Coitier, je vous expose. Coitier. Il souffre. Nemours. Sa colère... Coitier. Il souffre; ne crains rien. Que ce flambeau t' éclaire; Prends cette arme; descends: un passage voûté, Une porte, et le ciel, les champs, la liberté! La liberté, mon fils! Nemours, qui a saisi le poignard. oui, cette arme... j' espère... J' accepte. Coitier, (lui tendant les bras.) encor, Nemours, encor! ... ton digne père M' a donc laissé des pleurs! .. je crains le roi, va, fuis; Je cours en l' abordant l' arrêter, si je puis. ACTE IV SCENE II Nemours, qui revient sur le devant de la scène, Après avoir fermé la porte de l' appartement de Coitier. Non pas la liberté, Coitier, mais la vengeance! (élevant le poignard.) La voilà, je la tiens; il est en ma puissance. Aucun autre que toi ne m' a vu dans ce lieu; Tu m' en crois déjà loin; mais j' y reste avec Dieu, L' inexorable Dieu, qui veut que je demeure Pour qu' il tombe à mes pieds, qu' il s' y roule, qu' il meure. (faisant un pas vers le lit.) Là mon père: oui, c' est là! Mes deux frères et toi, Vous ouvrez ces rideaux pour les fermer sur moi; Faites qu' à ses regards votre vengeur échappe; Je serai patient, pourvu que je le frappe. Qu' il soit seul, et mon bras, là, dans son lit royal, Va consommer d' un coup ce meurtre filial. (il va écouter à la porte.) Aucun bruit! Mon coeur bat.... c' est une horrible joie Que celle d' un bourreau qui va saisir sa proie! Horrible! ... c' est la mienne: elle oppresse mon sein. Que de courage il faut pour être un assassin! (il tombe dans un fauteuil et se relevant tout à coup.) Mais ne le fut-il pas? Supplices pour supplices! De tes douleurs, mon père, il a fait ses délices; Ton sang, j' en suis couvert; il coule; c' est ton sang Qui tombe sur mon front et s' y glace en passant. Allons! Mourant qu' il est, il faut que je l' achève: Ce sommeil qui le fuit, il va l' avoir sans rêve, Sans terreur, sans remords; mais sous le coup mortel, Et pour ne s' éveiller que devant l' éternel. On vient. (il s' élance derrière les rideaux.) ACTE IV SCENE III Louis, Coitier, Commine, Marie, Tristan, Écossais, suite du roi. Coitier. Pourquoi rentrer, sire? Il fallait me croire: L' air vous eût soulagé. Louis. Triste nuit, qu' elle est noire! Qu' elle est froide! Je tremble. (bas à Coitier, en lui montrant sa chambre.) Il est là, ce Nemours? Coitier. Vous souffrez donc? Louis. Partout. Coitier. Depuis long-temps? Louis. Toujours. Je n' ai plus de repos; l' air me glace ou me pèse. Quelle angoisse! ... et toujours! Et rien, rien ne l' apaise! (bas.) Mais Nemours, qu' a-t-il dit? Coitier, (le conduisant vers la cheminée.) Tenez, ranimez-vous. Louis, avec joie. Du feu! Marie, qui le fait asseoir. Placez-vous là. Louis, se chauffant. Le soleil est moins doux. Ah! Le feu, c' est la vie! Marie. On doit au monastère Veiller, prier pour vous, et par un jeûne austère Obtenir que ce mal ne vous tourmente plus, Et que ce vent du nord tombe avant l' angélus. Louis, la regardant. Tu réjouis mes yeux: que cette fleur de l' âge, Que la jeunesse est belle! ... allons, souris. Commine, bas, à sa fille. Courage! Souris, ma fille! Marie, en pleurant. Hélas! Je le voudrais. Louis. Des pleurs! Tu m' attristes; va-t-en, ou calme tes douleurs; Je puis tout réparer. Marie. Se peut-il? Louis. Oui, ma fille, Si Nemours... Coitier, au roi. Regardez comme ce feu pétille! Louis. Jusqu' au fond de mes os je le sens pénétrer. Mes pauvres doigts roidis ont peine à l' endurer; Que je l' aime! Il me brûle, et pourtant je frissonne. Coitier. Suivez donc une fois les conseils qu' on vous donne: (s' avançant vers le lit.) Venez vous reposer. Louis. Non, Coitier, je veux voir Le saint qui doit ici m' entretenir ce soir; (à Tristan.) Nemours, surtout Nemours. Va le chercher, qu' il vienne. Tristan. Il n' est plus sous ma garde. Louis, à Coitier. Il était sous la tienne. Tristan. À mon grand désespoir: son arrêt prononcé, Je tenais à finir ce que j' ai commencé. Marie, à son père. Dieu! Commine, bas. Tais-toi! Louis, à Coitier. Dans ce lieu tu devais le conduire. Coitier. Et je ne l' ai pas fait, n' ayant pu le séduire. Louis. Je l' aurais pu, moi. Coitier. Non. Louis. Non? Coitier. Il vous eût bravé, Vous l' auriez mis à mort... Louis. Eh bien? Coitier. Je l' ai sauvé. Marie. Sauvé! Louis, à Coitier. Toi! Coitier. Le captif est hors de votre atteinte. Lorsque ses chevaliers ont quitté cette enceinte, Il était dans leurs rangs, et je l' ai vu passer Le pont que devant eux votre ordre a fait baisser. Louis. Misérable! Et tu peux affronter ma vengeance! (à Tristan.) Mais il a donc aussi trompé ta vigilance? Vous me trahissez tous. Quel chemin a-t-il pris? Où le chercher? Va, cours; je mets sa tête à prix; Cours, Tristan! Tristan. Dans la nuit, sans indices! Louis. Qu' importe? Il faut qu' on me l' amène ou qu' on me le rapporte. Marie. Non, par pitié pour moi qui livrai son secret, Pour moi qui l' ai perdu! Non: Dieu vous punirait. Pardon; Dieu vous entend: qu' à votre heure dernière Il accueille vos voeux comme vous ma prière; Pardon! ... Louis, à Commine. Emmenez-la. Commine, entraînant Marie. Viens, ma fille! Louis, en montrant Coitier. Pour lui, Ce traître, dès demain... Coitier. Frappez dès aujourd' hui; Mais de vos maux, après, cherchez qui vous délivre: Je ne vous donne pas une semaine à vivre. Louis. Eh bien! .... je mourrai donc; mais j' entends, mais je veux, (à sa suite.) je... sortez. (à Coitier.) reste ici. (il se jette sur un siége.) je suis bien malheureux! (tout le monde sort, excepté Coitier.) ACTE IV SCENE IV Louis, Coitier. Louis. Ne crois pas éviter le sort que tu mérites: Tu l' auras; mes tourmens, c' est toi qui les irrites. À braver ma fureur leur excès t' enhardit; Mais je t' écraserai. Coitier, froidement. Vous l' avez déjà dit, Sire, faites-le donc. Louis. Certes, je vais le faire. Ton faux savoir n' est bon qu' à tromper le vulgaire. Ton art! J' en ris; tes soins! Que me font-ils, tes soins? Rien. Je m' en passerai; je n' en vivrai pas moins. Je veux: ma volonté suffit pour que je vive; Je le sens, j' en suis sûr. Coitier. Alors, quoi qu' il arrive, Essayez-en. Louis. Oui, traître, oui, le saint que j' attends Peut réparer d' un mot les ravages du temps. Il va ressusciter cette force abattue; Son souffle emportera la douleur qui me tue. Coitier. Qu' il se hâte. Louis. Pour toi, privé de jour et d' air, Captif, le corps plié sous un réseau de fer, Tu verras, à travers les barreaux de ta cage, Ma jeunesse nouvelle insulter à ta rage. Coitier. D' accord. Louis. Tu le verras. Coitier. Sans doute. Louis, avec émotion. faux ami, M' as-tu trouvé pour toi généreux à demi? Va, tu n' es qu' un ingrat! Coitier. Ce fut pour ne pas l' être Que je sauvai Nemours. Louis. L' assassin de ton maître; Lui qui voulait ma perte! Coitier. En chevalier: son bras Combat, quand il se venge, et n' assassine pas. Je devais tout au père, et me tiendrais infâme, Si ses bienfaits passés ne vivaient dans mon ame. Louis. Mais les miens sont présens, et tu trahis les miens; Tu le trompes, ce roi qui t' a comblé de biens. De quel prix n' ai-je pas récompensé tes peines? De l' or, je t' en accable et tes mains en sont pleines. Je donne sans compter, comme un autre promet: Nemours, pour être aimé, fit-il plus? Coitier. Il m' aimait. Vous, quels sont-ils vos droits à ma reconnaissance? Dieu merci! Nous traitons de puissance à puissance; L' un pour l' autre une fois n' ayons point de secret: Vous donnez par terreur, je prends par intérêt. En consumant ma vie à prolonger la vôtre, J' en cède une moitié, pour mieux jouir de l' autre. Je vends et vous payez; ce n' est plus qu' un contrat: Où le coeur n' est pour rien, personne n' est ingrat. Les rois avec de l' or pensent que tout s' achète; Mais un don qu' on vous doit, un bienfait qu' on vous jette, Laissent votre ame à l' aise avec le bienfaiteur. On paie un courtisan, on paie un serviteur; Un ami, sire, on l' aime; et n' eût-il pour salaire Qu' un regard attendri quand il a pu vous plaire, Qu' un mot sorti du coeur quand il vous tend les bras, Il aime, il est à vous, mais il ne se vend pas. Comme on se donne à lui, sans partage il se donne, Et, parjure à l' honneur lorsqu' il vous abandonne, S' il vous regarde en face après avoir failli, On a droit de lui dire: ingrat, tu m' as trahi! Louis, (d' une voix caressante.) Eh bien! Mon bon Coitier, je t' aimerai, je t' aime. Coitier. Pour vous. Louis. Sans intérêt. Ma souffrance est extrême, J' en conviens; mais le saint peut me guérir demain. C' est donc par amitié que je te tends la main: De tels noeuds sont trop doux pour que rien les Détruise. ACTE IV SCENE V Les précédens, Olivier, puis François De Paule. Olivier. Sire, François De Paule attend qu' on l' introduise. Louis. (montrant Coitier.) Entrez. Voyez, mon père, il a bravé son roi, Et je lui pardonnais. Coitier, rentre chez toi. (en le conduisant jusqu' à son appartement.) Sur la foi d' un ami, dors d' un sommeil tranquille. (après avoir fermé la porte sur lui.) Ah! Traître, si jamais tu deviens inutile! ... (il fait signe à Olivier de sortir.) ACTE IV SCENE VI Louis, François De Paule. Louis. Nous voilà sans témoins. François De Paule. Que voulez-vous de moi? Louis, prosterné. Je tremble à vos genoux d' espérance et d' effroi. François De Paule. Relevez-vous, mon fils! Louis. J' y reste pour attendre La faveur qui sur moi de vos mains va descendre, Et veux, courbant mon front à la terre attaché, Baiser jusqu' à la place où vos pas ont touché. François De Paule. Devant sa créature, en me rendant hommage, Ne prosternez pas Dieu dans sa royale image; Prince, relevez-vous. Louis, debout. J' espère un bien si grand! Comment m' abaisser trop, saint homme, en l' implorant? François De Paule. Que puis-je? Louis. Tout, mon père; oui, tout vous est possible: Vous réchauffez d' un souffle une chair insensible. François De Paule. Moi! Louis. Vous dites aux morts: sortez de vos tombeaux! Ils en sortent. François De Paule. Qui, moi! Louis. Vous dites à nos maux: Guérissez! ... François De Paule. Moi, mon fils! Louis. Soudain nos maux guérissent. Que votre voix l' ordonne, et les cieux s' éclaircissent; Le vent gronde ou s' apaise à son commandement; La foudre qui tombait remonte au firmament. Ô vous, qui dans les airs retenez la rosée, Ou versez sa fraîcheur à la plante épuisée, Faites d' un corps vieilli reverdir la vigueur. Voyez, je suis mourant, ranimez ma langueur: Tendez vers moi les bras; touchez ces traits livides, Et vos mains, en passant, vont effacer mes rides. François De Paule. Que me demandez-vous, mon fils? Vous m' étonnez. Suis-je l' égal de Dieu? C' est vous qui m' apprenez Que je vais par le monde en rendant des oracles, Et qu' en ouvrant mes mains je sème les miracles. Louis. Au moins dix ans, mon père! Accordez-moi dix ans, Et je vous comblerai d' honneurs et de présens. Tenez, de tous les saints je porte ici les restes; Si j' obtiens ces... vingt ans par vos secours célestes, Rome, qui peut presser les rangs des bienheureux, Près d' eux vous placera, que dis-je? Au-dessus d' eux. Je veux sous votre nom fonder des basiliques, Je veux de jaspe et d' or surcharger vos reliques; Mais vingt ans, c' est trop peu pour tant d' or et d' encens. Non: un miracle entier! De mes jours renaissans Que la clarté sitôt ne me soit pas ravie; Un miracle! La vie! Ah! Prolongez ma vie! François De Paule. Dieu n' a pas mis son oeuvre au pouvoir d' un mortel. Vous seul, quand tout périt, vous seriez éternel! Roi, Dieu ne le veut pas. Sa faible créature Ne peut changer pour vous l' ordre de la nature. Ce qui grandit décroît, ce qui naît se détruit, L' homme avec son ouvrage, et l' arbre avec son fruit. Tout produit pour le temps: c' est la loi de ce monde, Et pour l' éternité la mort seule est féconde. Louis. Je me lasse à la fin: moine, fais ton devoir; Exerce en ma faveur ton merveilleux pouvoir, Ou j' aurai, s' il le faut, recours à la contrainte. Je suis roi: sur mon front j' ai reçu l' huile sainte... Ah! Pardon! Mais aux rois, mais aux fronts couronnés Ne devez-vous pas plus qu' à ces infortunés, Ces affligés obscurs, que, sans votre prière, Dieu n' eût pas de si haut cherchés dans leur poussière? François De Paule. Les rois et les sujets sont égaux devant lui: Comme à tous ses enfans il vous doit son appui; Mais ces secours divins que votre voix réclame, Plus juste envers vous-même, invoquez-les pour l' ame. Louis, vivement. Non, c' est trop à la fois: demandons pour le corps; L' ame, j' y songerai. François De Paule. Roi, ce sont vos remords, C' est cette plaie ardente et par le crime ouverte Qui traîne lentement votre corps à sa perte. Louis. Les prêtres m' ont absous. François De Paule. Vain espoir! Vous sentez Peser sur vos douleurs trente ans d' iniquités. Confessez votre honte, exposez vos blessures: Qu' un repentir sincère en lave les souillures. Louis. Je guérirai? François De Paule. Peut-être. Louis. Oui, vous le promettez: Je vais tout dire. François De Paule. A moi? Louis. Je le veux: écoutez. François De Paule, (qui s' assied, tandis que le Roi reste debout les mains jointes.) Pécheur, qui m' appelez à ce saint ministère, Parlez donc. Louis, (après avoir dit mentalement son confiteor.) je ne puis et je n' ose me taire. François De Paule. Qu' avez-vous fait? Louis. L'effroi qu' il conçut du dauphin Fit mourir le feu roi de langueur et de faim. François De Paule. Un fils a de son père abrégé la vieillesse! Louis. Le dauphin... c' était moi. François De Paule. Vous! Louis. Mais tant de faiblesse Perdait tout, livrait tout aux mains d' un favori: La France périssait, si le roi n' eût péri. Les intérêts d' état sont des raisons si hautes... François De Paule. Confessez, mauvais fils, n' excusez pas vos fautes! Louis. J' avais un frère. François De Paule. Eh bien? Louis. Qui fut... empoisonné. Le fut-il par votre ordre? Louis. Ils l' ont tous soupçonné. François De Paule. Dieu! Louis. Si ceux qui l' ont dit tombaient en ma puissance! ... Est-ce vrai? Louis. Du cercueil son spectre qui s' élance Peut seul m' en accuser avec impunité. François De Paule. C' est donc vrai? Louis. Mais le traître, il l' avait mérité. François De Paule, se levant. Et contre ses remords ton coeur cherche un refuge! Tremble! J' étais ton frère et je deviens ton juge. Écrasé sous ta faute au pied du tribunal, Baisse donc maintenant, courbe ton front royal. Rentre dans le néant, majesté périssable! Je ne vois plus le roi, j' écoute le coupable. Fratricide, à genoux! Louis, tombant à genoux. Je frémis! François De Paule. Repens-toi. Louis, (se traînant jusqu' à lui et s' attachant À ses habits.) C' est ma faute, ma faute, ayez pitié de moi! En frappant ma poitrine, à genoux je déplore, Sans y chercher d' excuse, un autre crime encore. François De Paule, qui retombe assis. Ce n' est pas tout? Louis. Nemours! ... il avait conspiré: Mais sa mort... son forfait du moins est avéré. Mais sous son échafaud ses enfans dont les larmes... Trois fois contre son maître il avait pris les armes. Sa vie, en s' échappant, a rejailli sur eux. (en se relevant.) C' était juste. François De Paule, le rejetant à genoux. Ah! Cruel! Louis. Juste, mais rigoureux; J' en conviens: j' ai puni... non, j' ai commis des crimes. Dans l' air le noeud fatal étouffa mes victimes; L' acier les déchira dans un puits meurtrier; L' onde fut mon bourreau, la terre mon geôlier: Des captifs que ces tours couvrent de leurs murailles Gémissent oubliés au fond de ses entrailles. François De Paule. Ah! Puisqu' il est des maux que tu peux réparer, Viens! Louis, debout. Où donc? François De Paule. Ces captifs, allons les délivrer. Louis. L' intérêt le défend. François De Paule, aux pieds du roi. La charité l' ordonne: Viens, viens sauver ton ame. Louis. En risquant ma couronne: Roi, je ne le peux pas. François De Paule. Mais tu le dois, chrétien. Louis. Je me suis repenti, c' est assez. François De Paule, se relevant. Ce n' est rien. Louis. N' ai-je pas de mes torts fait un aveu sincère? François De Paule. Ils ne s' effacent pas tant qu' on y persévère. L' église a des pardons qu' un roi peut acheter. François De Paule. Dieu ne vend pas les siens: il faut les mériter. Louis, avec désespoir. Ils me sont dévolus, et par droit de misère! Ah! Si dans mes tourmens vous descendiez, mon père, Je vous arracherais des larmes de pitié! Les angoisses du corps n' en sont qu' une moitié, Poignante, intolérable, et la moindre peut-être. Je ne me plais qu' aux lieux où je ne puis pas être. En vain je sors de moi: fils rebelle jadis, Je me vois dans mon père et me crains dans mon fils. Je n' ai pas un ami: je hais ou je méprise; L' effroi me tord le coeur sans jamais lâcher prise. Il n' est point de retraite où j' échappe aux remords; Je veux fuir les vivans, je suis avec les morts. Ce sont des jours affreux; j' ai des nuits plus terribles: L' ombre pour m' abuser prend des formes visibles; Le silence me parle, et mon sauveur me dit, Quand je viens le prier: que me veux-tu, maudit? Un démon, si je dors, s' assied sur ma poitrine. Je l' écarte; un fer nu s' y plonge et m' assassine. Je me lève éperdu; des flots de sang humain Viennent battre ma couche, elle y nage, et ma main, Que penche sur leur gouffre une main qui la glace, Sent des lambeaux hideux monter à leur surface... François De Paule. Malheureux, que dis-tu? Louis. Vous frémissez: eh bien! Mes veilles, les voilà! Ce sommeil, c' est le mien; C' est ma vie; et mourant, j' en ai soif, je veux vivre; Et ce calice amer, dont le poison m' enivre, De toutes mes douleurs cet horrible aliment, La peur de l' épuiser est mon plus grand tourment! François De Paule. Viens donc, en essayant du pardon des injures, Viens de ton agonie apaiser les tortures. Un acte de bonté te rendra le sommeil, Et quelques voix du moins béniront ton réveil. N' hésite pas. Louis. Plus tard! François De Paule. Dieu voudra-t-il attendre? Louis. Demain! François De Paule. Mais dès demain la mort peut te surprendre, Ce soir, dans un instant. Louis. Je suis bien enfermé, Bien défendu. François De Paule. L' est-on quand on n' est pas aimé? (en l' entraînant.) Ah! Viens. Louis, qui le repousse. Non, laissez-moi du temps pour m' y résoudre. François De Paule. Adieu donc, meurtrier, je ne saurais t' absoudre. Louis, avec terreur. Quoi! Me condamnez-vous? François De Paule. Dieu peut tout pardonner: Lorsqu' il hésite encor, dois-je te condamner? Mais profite, ô mon fils, du répit qu' il t' accorde: Pleure, conjure, obtiens de sa miséricorde Qu' enfin ton coeur brisé s' ouvre à ces malheureux. Pardonne, et que le jour recommence pour eux. Quand tu voulais fléchir la céleste vengeance, Du sein de leurs cachots, du fond de leur souffrance, À ta voix qu' ils couvraient leurs cris ont répondu; Fais-les taire, et de Dieu tu seras entendu. ACTE IV SCENE VII Louis, (pendant que François De Paule s' éloigne.) Mon père! ... il m' abandonne et se croit charitable. Cédons: non, c' est faiblesse. (François De Paule, qui s' est arrêté un moment, Sort à ces mots.) O doute insupportable! Qui me tendra la main dans l' abîme où je suis? Prions, puisqu' il le veut, et pleurons, si je puis. (il s' agenouille sur son prie-Dieu, place son Chapeau devant lui, et s' adressant à une des Vierges de plomb qui y sont attachées.) "notre-dame d' Embrun, tu sais, vierge adorable, Qu' à bonne intention je reste inexorable. À Dieu fais comprendre aujourd' hui Que, pour son plus grand avantage, Je dois conserver sans partage Un pouvoir qui me vient de lui. La justice des rois veut être satisfaite; Ils ont, en punissant, droit à votre merci: Que votre volonté soit faite, Dieu clément, et la mienne aussi!" ACTE IV SCENE VIII Louis, Nemours. Nemours, (qui a entr' ouvert les rideaux, et qui Reste immobile le poignard à la main.) Mon père, il vous laissa finir votre prière! (ici le hautbois fait entendre dans le lointain Quelques mesures de la ronde que les paysans ont Dansée.) Louis, (se levant, après avoir fait le signe de la Croix.) Qu' entends-je? (il s' approche de la fenêtre.) après la danse au fond de sa chaumière, Le plus pauvre d' entre eux va rentrer en chantant; Ah! L' heureux misérable! Un doux sommeil l' attend; Il va dormir, et moi... (le roi se retourne, et se trouve vis-à-vis de Nemours, qui s' élance sur lui.) que vois-je, ô ciel! Nemours. Silence! Louis. Je me tais. Nemours. Pas un cri! Louis. Non. Nemours. Par leur vigilance Es-tu bien défendu? Louis. Nemours, je t' appartiens. Nemours. Qui veut risquer ses jours est donc maître des tiens? Louis. Que veux-tu? Nemours. Te punir. Louis. Juge-moi sans colère. Je ne suis pas ton juge. Louis. Eh! Qui l' est donc? Nemours. Mon père. Louis. Toi. Nemours Mon père. Louis. Toi seul. Nemours. Mon père. Louis. Il me tuerait. Tu viens de te juger. Louis. N' accomplis pas l' arrêt; Sois clément. Nemours. Je suis juste. Louis. Ecoute ma prière. Nemours. Rappelle-toi la sienne et sa lettre dernière. Louis. Je n' en ai pas reçu. Nemours. Cet écrit déchirant Que tu lui renvoyas.... Louis. Moi, Nemours! Nemours. Qu' en mourant Il portait sur son coeur, c' est tout mon héritage; Le voilà: contre toi qu' il rende témoignage; Imposteur, le voilà: regarde, lis. Louis. Pitié! Nemours. Lis, lis sous ce poignard, si tu l' as oublié. Louis. Je ne puis. Nemours. Sous le glaive il pouvait bien écrire: Lis comme il écrivait. Louis. Non: je ne puis, j' expire. Ce poignard, que j' écarte et dont tu me poursuis, Il m' éblouit, m' aveugle; oh! Non, non, je ne puis. Nemours. Il faut l' entendre au moins. Louis. Miséricorde! Nemours. Ecoute: Tu répondras. (il lit.) "mon très redouté et souverain seigneur, tant et "si humblement que faire je peux, me recommande "à votre grace et miséricorde." eh bien? Louis. Je fus cruel sans doute; Mais je veux à ton père, à toi, Nemours, aux tiens Faire amende honorable en te rendant tes biens. Je veux tout expier; mets mon coeur à l' épreuve, Et de mon repentir mes dons seront la preuve. Nemours. Écoute: (il lit.) " je vous servirai si bien et si loyalement que vous " connaîtrez que je suis vrai repentant, et qu' à force " de bien faire je veux amender mes défauts. " eh bien? Louis. Mon fils! Il a besoin d' appui: Ah! Laisse-lui son père. Nemours. écoute: (il lit.) " faites-moi grace et à mes pauvres enfans! Ne " souffrez pas que pour mes péchés je meure à honte " et à confusion, et qu' ils vivent en déshonneur et à " quérir leur pain. Pour Dieu, sire, ayez pitié de " moi " et de mes pauvres enfans! " réponds-lui: Qu' as-tu fait pour ses fils? Louis. Sur l' honneur je m' engage À te livrer Tristan dont vos maux sont l' ouvrage. Nemours, lisant. " écrit en la cage de la bastille le dernier de " janvier. " Et lorsqu' il en sortit... Louis. Oh! Ne t' en souviens pas! Nemours. Le puis-je? Vois toi-même. Louis, égaré. Dù donc, Nemours? (Nemours, lui montrant la lettre avec la pointe du Poignard.) plus bas; Lis cette fois. Louis, lisant. " votre pauvre Jacques D' Armagnac. " Nemours. Le nom de ton ami d' enfance, Et là... son sang! Louis. Nemours, tu pleures. Nemours. Ma vengeance Te vendra cher ces pleurs. Louis. Grand dieu, c' en est donc fait? Nemours. Pour que le châtiment soit égal au forfait, Par quel supplice affreux peut-elle être assouvie? Louis, se traînant à ses pieds. Grace! Nemours. Il n' en est qu' un seul. Louis, qui se renverse frappé de terreur. c' est ma mort! Nemours, (après avoir levé le poignard qu' il jette Loin de lui.) C' est ta vie! Qui, moi, t' en délivrer! Je t' ai vu trop souffrir. Achève donc de vivre ou plutôt de mourir. Meurs encor: meurs long-temps, pour que tes artifices, Pour que tes cruautés t' amassent des supplices; Pour qu' à tes tristes jours chaque jour ajouté Soit un avant-coureur de ton éternité. Attends-la: que plus juste et plus impitoyable, Elle vienne, à pas lents, te saisir plus coupable. Dieu, je connais ses maux, j' ai reçu ses aveux; Pour me venger de lui, je m' unis à ses voeux: Satisfaites, mon Dieu, son effroyable envie; Un miracle! La vie! Ah! Prolongez sa vie! (il s' élance par la porte de l' appartement de Coitier.) ACTE IV SCENE IX Louis, puis Tristan, écossais, chevaliers, Suite du roi. Louis; (il pousse quelques sons inarticulés, et Revenant à lui.) À l' aide! ... à moi, Tristan! Au meurtre! ... du secours! Des flambeaux! Accourez... il en veut à mes jours; Il lève son poignard: de ses mains qu' on l' arrache! Lui, qu' on le tue! ... il fuit; mais c' est là qu' il se cache. (montrant l' appartement de Coitier où Tristan court avec des gardes.) Un assassin! Là, là! ... partout! J' en vois partout. (aux écossais.) Entourez-moi. Non, non: je vous crains, je crains tout. Au pied de cette croix quelle est l' ombre qui passe? Cherchez sous ces rideaux: on s' y parle à voix basse. Je vous dis qu' une voix a prononcé mon nom: Un d' eux s' est sous mon lit glissé par trahison. Quoi! Pour les découvrir votre recherche est vaine! Je les vois cependant; cette chambre en est pleine: Je ne puis, si j' y reste, échapper au trépas... Place! Faites-moi place, et ne me quittez pas. (il s' élance hors de la chambre, et tout le monde Se précipite en désordre après lui.) ACTE V SCENE I Une salle du château: trois portes au fond. Sur Un des côtés, un lit de repos près duquel est une Table. Au lever du rideau, les courtisans causent à voix Basse, comme dans l' attente d' un grand événement; Quelques-uns marchent; d' autres, assis ou debout, Forment des groupes; le plus nombreux entoure le Dauphin qui pleure. Le dauphin, le comte De Lude, Tristan, le duc De Craon, Crawford, courtisans. Le Comte De Lude, au duc De Craon. Complice, lui, Coitier! Le Duc De Craon. Lui-même. Le Comte De Lude. Est-il possible? Le Duc De Craon. C' est vrai. Le Comte De Lude, (à Tristan, qui se promène Avec Crawford.) seigneur Tristan! Tristan, en s' approchant. Comte! Le Comte De Lude. Quel crime horrible! Quoi, Nemours et Coitier? ... Tristan. Ils mourront aujourd' hui, Si le maître l' ordonne en revenant à lui: Tous deux sont dans les fers. Le Duc De Craon. Mais on dit qu' il expire Le roi? Tristan, (en se retournant pour rejoindre Crawford.) Je crois, monsieur, qu' on a tort de le dire. Le Duc De Craon. Il est bien insolent; le roi va mieux. Le Comte De Lude. Ici Les pairs sont convoqués, le parlement aussi; Tout cela sent la mort, et je vois en présence Le règne qui finit et celui qui commence. Un Officier De La Chambre. Sa majesté reçoit les derniers sacremens: Debout, messieurs! Le Dauphin, s' agenouillant. Mon père! ... encor quelques momens Et je l' aurai perdu! Un Courtisan, (de manière à être entendu du Dauphin.) L' excellent fils! (tout le monde est levé; silence de quelques Instans.) ACTE V SCENE II Les précédens, Commine. Commine, deux lettres à la main. Un page! (à un de ceux qui se présentent.) Pour le duc D' Orléans! Partez. (à un autre.) Que ce message Soit rendu dans le jour au comte De Beaujeu: Hâtez-vous! Le Comte De Lude, (au duc De Craon.) Deux courriers qui vont tout mettre en feu! Le Duc De Craon. La comtesse, je crois, va faire diligence. Le Comte De Lude. Pensez-vous que le duc lui cède la régence? Un Courtisan. Pour qui vous rangez-vous, messieurs, dans ce débat? Le Comte De Lude. Moi pour lui. Le Duc De Craon. Moi pour elle. Commine, qui réfléchit en les écoutant. Et qui donc pour l' état? Un Courtisan, (se détachant du groupe où se trouve Le dauphin.) Plus bas! De monseigneur respectez la tristesse. Crawford, (qui se promène avec Tristan.) Comme autour du dauphin toute la cour s'empresse! Le roi s'en va. Tristan. Que Dieu le tire de danger, Et je lui dirai tout. Le Comte De Lude, (qui s' est rapproché du Dauphin.) C'est trop vous affliger, Mon prince; un peuple entier vous parle par ma bouche. Commine. Du malheureux Nemours que le destin vous touche! Le Dauphin. Que puis-je? Commine. En votre nom laissez-moi dire un mot, Vous serez entendu. Le Dauphin. J' y consens. Commine, à Tristan. Grand-prévôt! Au sort des deux captifs monseigneur s' intéresse; Ne précipitez rien. Tristan, vivement. Les voeux de son altesse Sont des ordres pour moi. Le Duc De Craon. Voici le cardinal. ACTE V SCENE III Les précédens, le cardinal D' Alby, qui sort De la chambre du roi. Le Dauphin, (au cardinal.) Le roi, comment va-t-il? Parlez. Le Cardinal. Toujours bien mal, Toujours inanimé, sans voix, sans connaissance; Mais nos pieux pardons l' avaient absous d' avance. Ce qui doit consoler, prince, dans ce revers, C' est que par ses bienfaits les cieux lui sont ouverts; Il a beaucoup donné: quelle ame que la sienne! Souhaitons pour nous tous une fin si chrétienne. Le Dauphin. C' en est fait! Plus d' espoir! Le Comte De Lude. Il faut vous résigner Au chagrin de survivre. Le Cardinal. Au malheur de régner: Comptez sur notre appui. Le Dauphin. Dieu voudra-t-il qu' il meure Sans m' avoir embrassé même à sa dernière heure? Commine. Prince, que je vous plains! Le Comte De Lude. C' est de la cruauté: Mais il vous a toujours si durement traité. Le Dauphin. Non, non, quoi qu' il ait fait, messieurs, je le révère. Le Cardinal. C' est à nous qu' il convient de le trouver sévère; Il l' était. Commine. Au hasard de perdre mon crédit, Que de fois à lui-même en secret je l' ai dit! Le Dauphin. Commine, vos conseils me sont bien nécessaires. Le Cardinal, bas au duc De Craon. Le seigneur D' Argenton veut rester aux affaires. Le Duc De Craon. Il sait changer de maître. ACTE V SCENE IV Les précédens, Olivier. Olivier. Enfin, il est sauvé! Le roi respire. Le Dauphin. ô Dieu! Olivier. Nos soins l' ont conservé. Le Dauphin. Se peut-il? Le Comte De Lude. ô bonheur! Le Cardinal. Le ciel a vu nos larmes. Le Duc De Craon. Cher messire Olivier! Olivier. Oui, messieurs, plus d' alarmes: Il a repris ses sens; appuyé sur mon bras, Il vient de se lever, il a fait quelques pas: On espère beaucoup; mais l' ennui le tourmente. Il veut, pour essayer sa force qui s' augmente, Changer de lieu lui-même, et passer sans appui Sur ce lit que nos mains ont préparé pour lui. Prince, qu' on se retire; il l' exige, il l' ordonne: Hors Commine et Tristan, il ne verra personne. Le Dauphin. Quoi! Pas même son fils? Olivier. Par mes soins, monseigneur, De l' embrasser bientôt vous aurez le bonheur. Le Dauphin. Quels droits n' avez-vous pas à ma reconnaissance! Commine. À la mienne! Plusieurs Courtisans. A la nôtre! Le Cardinal. A celle de la France! Un Officier Du Château. Messieurs du parlement! Le Dauphin. Allons les recevoir. Le Cardinal, (qui suit le dauphin.) Des sacremens, mon prince, admirons le pouvoir. Le Dauphin. Jamais je n' éprouvai d' ivresse plus profonde. Le Comte De Lude, (qui sort avec le duc De Craon.) Un roi qui flotte ainsi compromet tout le monde. ACTE V SCENE V Commine, Olivier, Tristan. Olivier. Nous voilà seuls. Commine. Eh bien? Tristan. Il vivra? Olivier. Devant eux J' ai cru devoir le dire. Tristan. Est-ce faux? Olivier. C' est douteux. S' il retombe, il n' est plus: son existence éteinte Ne pourra supporter une seconde atteinte. Il demande Coitier. Tristan. Lorsque je l' arrêtai, L' ordre qu' il m' en donna fut trois fois répété. Commine. Que dit-il de Nemours? Olivier. Rien. Commine. Ah! Que la mort vienne Lui ravir le pouvoir avant qu' il s' en souvienne! Olivier. Mais il veut voir Coitier. Tristan. Qu' avez-vous répondu? Olivier. Pour sortir d' embarras je n' ai pas entendu. Sa pensée est changeante et sa tête affaiblie; Il parle et se dément; se souvient, puis oublie. Pour se prouver qu' il règne il veut tenir conseil; Il croit tromper la mort à force d' appareil: La couronne du sacre et le manteau d' hermine Chargent son front qui tremble et son corps qui s' incline. Pâle, l' oeil sans regard, et d' un pas inégal, Se traînant sous les plis de son linceul royal, Il prétend marcher seul; mais il l' essaie à peine, Qu' épuisé par l' effort, sans chaleur, sans haleine, Il succombe, et murmure en refermant les yeux: Jamais depuis vingt ans je ne me portai mieux. Tristan. Il faut penser à nous. Olivier. Faisons cause commune. Commine. Faites, messieurs; pour moi je plains votre infortune: La cour va vous juger avec sévérité. Olivier, à Tristan. Le seigneur D' Argenton vous dit la vérité. Tristan. Mais comme à vous, je crois. Olivier. Votre main fut trop prompte; De bien du sang versé vous allez rendre compte. Tristan. À cette oeuvre de sang d' autres ont travaillé. Olivier. Je n' exécutais rien. Tristan. Je n' ai rien conseillé. Olivier. Tous mes actes à moi me semblent légitimes. Tristan. Mais le sont-ils? Olivier. Du moins ce ne sont pas des crimes. Tristan. Des crimes! ... Commine. Eh! Messieurs! Tristan. Un complaisant! Commine. Plus bas! Olivier. Un bourreau! Commine. Par prudence, ajournez ces débats. Tristan. Au reste, c' est le roi qu' on doit charger du blâme. Le roi seul a tout fait. Commine. Tristan! Olivier. Je le proclame. Commine. Olivier! Tristan. Je serais bien fou de le cacher. Commine. Attendez qu' il soit mort pour le lui reprocher. Regardez, le voici. Tristan. Ce n' est plus qu' un fantôme. Olivier. Que le ciel nous le rende, et sauve le royaume! ACTE V SCENE VI Les précédens, Louis, appuyé sur plusieurs Domestiques. Louis, (il s' avance lentement et s' arrête tout à coup.) Ces hommes, qui sont-ils? Olivier, au roi. Votre Olivier. Louis. C' est toi, Mon fidèle! Olivier. Commine et Tristan. Louis. Je les voi, Je les reconnais bien; on dirait à l' entendre Que mes yeux affaiblis auraient pu s' y méprendre. Bonjour, messieurs. (il s' appuie sur le dos d' un fauteuil.) (aux serviteurs qui l' entourent.) Laissez: ne me soutenez pas. Laissez-moi donc; sans vous ne puis-je faire un pas? (il leur fait signe de sortir.) Olivier. Reposez-vous. Louis, (qui s' assied.) Pourquoi? Suis-je faible? Olivier. Au contraire. Louis. Ce que j' ai déjà fait, je puis encor le faire. Olivier. Et plus, si vous voulez. Louis. Je le crois. Commine. Cependant Abuser de sa force est toujours imprudent. Louis. Je n' en abuse pas. (jetant les yeux sur Tristan.) Immobile à sa place, D' où vient que d' un air sombre il me regarde en face? Me trouve-t-il changé? Vous l' a-t-il dit? Tristan. Qui, moi? Je vous trouve à merveille. Louis. Autrement, sur ma foi, Tu t' abuserais fort, mon vieux compère. Tristan. Oui, sire. Louis, (qui s' assoupit par degrés.) Je me sens bien ici; c' est plus vaste: on respire. Olivier, à voix basse. Il sommeille. Commine, de même. Tous trois, nous avons fait serment De l' avertir, messieurs, à son dernier moment. Tristan. L' avertir! à quoi bon? Commine. Sa volonté débile Peut encore exercer une influence utile. Olivier. Laisser à quelque ami des gages de bonté. Tristan. Je veux bien: disons-lui la triste vérité. Louis, (toujours assoupi.) Tristan, veille sur moi. Tristan. Sire, soyez tranquille. Qui la dira, messieurs? Tristan. Il faut un homme habile, Un homme qui lui plaise, et qui sache amortir Le coup que le malade en pourrait ressentir. (à Olivier.) Vous. Mon dieu! ... je suis prêt. Commine. Parlez-lui. Olivier. Mais je l' aime, Je l' aime tendrement; me trahissant moi-même, À tant d' émotion je commanderais mal, Et mon attachement lui deviendrait fatal. Il faut un homme ferme: aussi, plus j' examine, Plus je crois qu' un tel soin vous regarde, Commine. Commine. Volontiers... mais pourquoi prolonger son tourment? Mieux vaut aller au fait, même par dévoûment. Tristan, brusquez la chose. Olivier. Et que Dieu vous inspire. Tristan. Tenez, convenons-en, c' est difficile à dire. Louis. Pourquoi parlez-vous bas? Olivier. Nous causions entre nous De votre santé, sire. Louis. Oui, félicitez-vous. Coitier devrait ici partager votre joie. Que fait-il? Je l' attends. Il faut que je le voie. Allez le prévenir. Tristan. Mais vous savez... Louis. Je sais Qu' il tarde trop long-temps. Tristan. Mais, sire... Louis. Obéissez. (Tristan sort.) ACTE V SCENE VII Les précédens, hors Tristan. Louis, (qui marche appuyé sur Commine.) L' exercice aujourd' hui me sera salutaire; L' alesan que Richard m' envoya d' Angleterre, Je me sens ce matin de force à l' essayer. Cours l' annoncer sur l' heure à mon grand-écuyer. Olivier. Vous voulez... Louis. D' un chevreuil je veux suivre la trace. Dis bien haut que le roi va partir pour la chasse. Olivier. Il faudrait... Louis. Sors. Olivier. Avant de prendre ce parti Demander à Coitier... Louis. Vous n' êtes pas sorti! Olivier, à Commine. Sa volonté revient. ACTE V SCENE VIII Louis, Commine. Louis, (après avoir fait quelques pas, s' assied sur le lit et prend un papier sur la table.) Ils paraîtront vulgaires, Ces conseils que j' ajoute à mon rosier des guerres; Ils sont sages pourtant. Commine. Vous les avez écrits. Louis, lui passant le papier. Lisez. Commine. " quand les rois n' ont point égard à la loi, ils ôtent " au peuple ce qu' ils doivent lui laisser, et ne lui donnent " pas ce qu' il doit avoir. Ce faisant, ils rendent " leur peuple esclave, et perdent le nom de roi: car nul ne " doit être appelé roi, hors celui qui règne sur des " hommes libres... " Louis. Force à la loi! Si j' en ai fait mépris, C' est que pour renverser on ne peut rien par elle. La royauté sans moi fût restée en tutelle. La voilà grande dame, et la hache à la main; Bien osé qui voudra lui barrer le chemin! Son écueil à venir, c' est son pouvoir suprême: Tout pouvoir excessif meurt par son excès même. La loi, monsieur, la loi! Commine. Ce précepte important, Votre fils le suivra. Louis. Ne nous pressons pas tant: Qu' il le lise, et qu' un jour il soit sa politique. La mienne est de régner sans le mettre en pratique, Et tout seul, et long-temps. Commine. Une haute raison Peut remplacer la loi. Louis, (écartant le manteau dont il est couvert.) Cette pompe, à quoi bon? D' où vient que pour me nuire on a pris tant de peine? Qui les en a priés? Ma couronne me gêne. Posez-la près de moi, plus près, plus près encor! Sous mes yeux, sous ma main. Commine. Je crois qu' à ce trésor Nul n' oserait toucher. Louis, montrant la couronne. Non: mort à qui la touche! Ils le savent. ACTE V SCENE IX Les précédens, Coitier, Tristan. Coitier, (en entrant, à Tristan.) le roi l' apprendra de ma bouche; Je le lui dirai, moi. Louis. C' est Coitier; d' où viens-tu? Coitier. D' où je viens? Sur mon ame, il faut de la vertu Pour répondre avec calme à cette raillerie. D' où je viens! Louis. Parle donc. Coitier. Mais cette main meurtrie Par les durs traitemens qu' aujourd' hui j' ai soufferts, Cette main porte encor l' empreinte de mes fers: Elle parle pour moi. Louis. Je ne puis te comprendre. Coitier. D' où je viens? Du cachot. Louis. Toi! Coitier. Faut-il vous l' apprendre? Louis. Qui donna l' ordre? Coitier. Vous. Louis. J' affirme... Coitier. devant moi; C' est vous, vrai dieu! Vous-même. Louis. En quel lieu? Quand? Pourquoi? Coitier. Me croire de moitié dans un projet semblable! De cette trahison si j' eusse été capable, Qui me gênait? Quel bras se fût mis entre nous? Qui m' aurait empêché d' en finir avec vous? Je le pouvais sans arme et sans laisser d' indice. Mais moi, sous vos rideaux introduire un complice! ... Louis, en se levant. Attends! ... Coitier. Moi, l' y cacher! Louis. Attends! ... quel rêve affreux! La nuit, sous mes rideaux, un homme... Coitier. Un malheureux... Commine, (bas, au médecin.) Coitier! Coitier. Qui n' a commis que la moitié du crime; Qui, le poignard levé, fit grace à la victime. Louis. Un poignard, un poignard! Nemours, point de pitié! Nemours! Commine, à Coitier. qu' avez-vous fait? Il l' avait oublié. Coitier. Qu' entends-je? Louis. Ah! C' est agir en ami véritable Que de me rappeler le crime et le coupable. (à Tristan.) Est-il mort? Tristan. J' attendais... Louis. Quoi! Traître, il n' est pas mort! Tristan. Sire, c' est le dauphin qui, touché de son sort, M' a prié de suspendre... Louis. Un ordre qui me venge! Un ordre de son roi! ... votre excuse est étrange. Que s' est-il donc passé? L' ai-je bien entendu? Sous ma tombe à Cléry me croit-on descendu? Mon fils! ... pour son malheur faut-il que je le craigne? S' il a régné trop tôt, il est douteux qu' il règne. Coitier. Eh! Sire, laissez là le soin de vous venger. C' est à Dieu maintenant, à Dieu qu' il faut songer: Car votre heure est venue. Louis, retombant sur le lit. hein! Que dis-tu? Coitier. J' atteste Que ce jour où je parle est le seul qui vous reste: C' est le dernier pour vous. Louis. Et pour mon prisonnier, Quoi qu' il m' arrive à moi, c' est aussi le dernier. Mais tu n' as pas dit vrai. Coitier. Par ce ciel qui m' éclaire! J' ai dit vrai; pesez bien ce que vous devez faire: Vous allez en répondre. Louis. (au grand-prévôt.) Il n' importe! Va-t-en: Qu' il meure, ou tu mourras. Me comprends-tu? Commine, (s'approchant de Tristan et à voix basse.) Tristan! ... Tristan, à Commine. S' il y va de la vie! ... (il sort.) ACTE V SCENE X Les précédens, hors Tristan. Louis, à Coitier. oh! Non, c' est impossible: Tu voulais m' effrayer; l' instant, l' instant terrible, Il est loin, conviens-en. Coitier. J' ai dit la vérité. Louis. Je ne suis pas encore à toute extrémité. Dieu! Quel mal tu m' as fait! ... mon sang glacé s' arrête: Il laisse un vide affreux dans mon coeur, dans ma tête... Qu' on cherche le dauphin. Commine. J' y cours. Louis. Restez ici: Il me croirait perdu s' il me voyait ainsi. Je me sens défaillir sous un poids qui m' oppresse; Il m' étouffe: ô douleur! ... ce n' est qu' une faiblesse, Mais ce n' est pas la mort. Sauve-moi, bon Coitier! ... De l' air! Ah! Pour de l' air mon trésor tout entier! Prends, prends, mais sauve-moi. Le dauphin, qu' on l' appelle! Non, ce n' est pas la mort... ô Dieu! Mon dieu! ... (il se renverse sur le lit et tombe sans mouvement.) Coitier. C' est elle. Commine. Essayez, s' il se peut, de retarder sa fin, Je cours vers monseigneur. ACTE V SCENE XI Louis, Coitier. Coitier, (après l' avoir regardé un moment en silence.) Me voilà libre enfin! (il passe la main sur le visage du roi, et soulève les paupières.) Ses lèvres, son oeil terne où la vie est éteinte, De la destruction portent déjà l' empreinte! (prenant le bras qui retombe.) C' est du marbre; il n' est plus, et Nemours... le coeur bat. Il peut sortir vivant de ce nouveau combat; Oui, si je le ranime... et dans quelle espérance? En prolongeant ses jours d' une heure de souffrance, J' ajoute un crime horrible à ses crimes passés, Le meurtre de Nemours! Oh! Non, non, c' est assez. Nature, agis sans moi; mon art te l' abandonne: Ce roi par mon secours ne tuera plus personne. Tu peux, pour ce forfait, disputer un instant, Si tel est ton plaisir, sa dépouille au néant; Mais qu' à ta honte au moins ton oeuvre s' accomplisse: Je suis trop las de lui pour être ton complice. ACTE V SCENE XII Louis, le dauphin, Coitier, Commine, Olivier, Plusieurs courtisans. Le Dauphin. Lui! Mon père! Il m' appelle, il veut m' ouvrir ses bras! ... (à Coitier.) Dieu! Serait-il trop tard? ... vous ne répondez pas: Ce silence m' éclaire; il a cessé de vivre. Sortez, qu' à ma douleur sans témoins je me livre. Commine. Monseigneur... Le Dauphin. Laissez-moi, je vous l' ordonne à tous. ACTE V SCENE XIII Louis, le dauphin. Le Dauphin, (à genoux, auprès du lit.) Ô mon père, ô mon roi, me voici devant vous. Recueillez dans les cieux, d' où vous pouvez m' entendre, Les regrets de ce coeur qui pour vous fut si tendre. Respectant vos rigueurs, votre fils méconnu Jamais, pour les blâmer, ne s' en est souvenu; Loin, bien loin d' accuser votre sagesse auguste, Je me cherchais des torts pour vous trouver plus juste. Je n' ai pu vous fléchir, et cette froide main, Que je couvre de pleurs, que je réchauffe en vain, Hélas! C' est donc la mort et non votre tendresse Qui permet aujourd' hui que ma bouche la presse, Et pour que votre fils ne fût pas repoussé, Mon père, il a fallu que ce bras fût glacé! (se relevant.) Moi! Sur la royauté lever un oeil avide! Elle seule a flétri ce visage livide; Comme un présent fatal de vous je la reçois: (il prend la couronne.) Puissé-je la porter sans fléchir sous son poids! Que j' en sois digne un jour! ACTE V SCENE XIV Les précédens, Marie. Marie, (se jetant aux pieds du dauphin, et lui Présentant l' anneau qu' elle a reçu de lui.) Sire! Pitié, clémence! Tristan l' a condamné; révoquez sa sentence. Sire, vous pouvez tout: reconnaissez ce don; Ah! Qu' il soit pour Nemours un gage de pardon! Nemours! Il va périr, et sa vie est la mienne; Le dauphin a promis; que le roi s' en souvienne. Le Dauphin. Rassure-toi, Marie! Il s' en souvient, va, cours; (plaçant la couronne sur sa tête.) Le roi tient sa parole et pardonne à Nemours. (à la fin de la scène précédente et pendant Celle-ci, Louis, qui se ranime par degrés, fait Quelques mouvemens. Il alonge son bras pour Chercher la couronne; puis il se soulève et promène Ses regards autour de lui. Appuyé sur la table, Il se traîne jusqu' au dauphin et lui pose la main Sur l' épaule: celui-ci jette un cri et tombe à Genoux à côté de Marie.) Louis, au dauphin qui veut lui rendre la couronne. Gardez-la, gardez-la; mon heure est arrivée. J' accepte la douleur qui m' était réservée; Je l' offre à Dieu: mon père est vengé par mon fils! ACTE V SCENE XV Les précédens, François De Paule, Commine, Olivier, le cardinal D' Alby, le duc De Craon, Le comte De Lude, le clergé, la cour, le parlement. Louis. Approchez tous: à lui le royaume des lis! À moi celui du ciel; c' est le seul où j' aspire. (au dauphin.) Vous, écoutez ma voix au moment qu' elle expire. Faites ce que je dis et non ce que j' ai fait: J' ai voulu m' agrandir, je me suis satisfait. La France a payé cher cette gloire onéreuse: Vous la trouvez puissante, il faut la rendre heureuse. Ne séparez jamais votre intérêt du sien; (bas.) Honorez beaucoup Rome, et ne lui cédez rien. Si fort que vous soyez, si grand qu' on vous proclame, Aimez qui vous résiste et croyez qui vous blâme. Quand vous devez punir, laissez agir la loi, Quand on peut pardonner, faites parler le roi. Marie, avec désespoir. Qu' il parle pour Nemours! François De Paule. Sire, Dieu vous contemple: Donnez donc une fois le précepte et l' exemple. Le Dauphin. Laissez-vous attendrir. Louis, à François De Paule. Et si je suis clément, Ce Dieu m' en tiendra compte au jour du jugement? François De Paule. Mais vous lui répondrez de chaque instant qui passe. Louis. Je pardonne. Marie. C' est moi qui lui porte sa grace; Moi, moi, j' y cours... Tristan! ACTE V SCENE XVI Les précédens, Tristan. Tristan. L' ordre est exécuté. Marie, tombant sur un siège. Il est mort! Louis. Ce bourreau s' est toujours trop hâté. (montrant Olivier.) Qu' il en porte la peine, ainsi que cet infâme Dont les mauvais conseils empoisonnaient mon ame. À leur juge ici-bas je les livre tous deux, (joignant les mains.) Pour que le mien s' apaise et soit moins rigoureux. (à François De Paule en s' agenouillant.) Hâtez-vous de m' absoudre; il m' attend... il m' appelle. Priez pour le salut de mon ame immortelle. Sauvez-la de l' enfer! ... je me repens de tout; Humble de coeur, j' ai pris la puissance en dégoût. Voyez... je n' en veux plus. Qu' est-ce que la couronne? (en se relevant.) Fausse grandeur... néant! ... priez... je veux, j' ordonne... (il chancelle et tombe mort au pied du lit.) Coitier, (qui met un genou en terre et lui pose La main sur le coeur.) Commine, c' en est fait. Commine, (quittant le fauteuil où il donnait des Soins à sa fille, s' incline et dit au dauphin.) Sire, il n' est plus! Un Héraut, d' une voix solennelle. " le roi est mort, le roi est mort. " (Toute La Cour, en se précipitant vers le Dauphin.) " vive le roi! " François De Paule. Mon fils, Considérez sa fin, méditez ses avis; Et n' oubliez jamais sous votre diadême Qu' on est roi pour son peuple et non pas pour soi-même. Source: http://www.poesies.net