Les Enfants D'Edouard. Par Casimir Delavigne (1793-1843) Tragédie En 3 Actes Et En Vers TABLE DES MATIERES DEDICACE ACTE I SCENE I ACTE I SCENE II ACTE I SCENE III ACTE I SCENE IV ACTE I SCENE V ACTE I SCENE VI ACTE I SCENE VII ACTE I SCENE VIII ACTE I SCENE IX ACTE I SCENE X ACTE II SCENE I ACTE II SCENE II ACTE II SCENE III ACTE II SCENE IV ACTE II SCENE V ACTE II SCENE VI ACTE II SCENE VII ACTE II SCENE VIII ACTE II SCENE IX ACTE II SCENE X ACTE II SCENE XI ACTE III SCENE I ACTE III SCENE II ACTE III SCENE III ACTE III SCENE IV ACTE III SCENE V ACTE III SCENE VI ACTE III SCENE VII ACTE III SCENE VIII ACTE III SCENE IX ACTE III SCENE X ACTE III SCENE XI ACTE III SCENE XII ACTE III SCENE XIII ACTE III SCENE XIV ACTE III SCENE XV DEDICACE A mon ami Paul Delaroche Ma tragédie des enfants d'Edouard. Casimir Delavigne. ACTE I SCENE I Un salon chez la reine Elisabeth. D'un côté, la reine occupée à broder; de l'autre, quelques métiers de tapisserie abandonnés par ses femmes, qui entourent le jeune duc d'York. Elisabeth, Le Duc D'York, Luci, Emma, Fanny. Elisabeth, au duc d'York, sans lever les yeux. Regarderai-je? Le Duc D'York, dont on achève la toilette. Oh! Non. Elisabeth. Enfant! Le Duc D'York. Non, pas encor. (à Luci.) Bonne mère, attendez. Donne le collier d'or. Luci. Plus tard. Le Duc D'York, courant vers une table. Tiens! Je le prends. Luci. Reine, veuillez, de grâce, Forcer le duc d'York à demeurer en place. Il est comme un oiseau. Le Duc D'York. Qu'au piége on aurait pris: Je ne fais pas un bond sans qu'on pousse des cris. Allons, vieille Luci, viens, cours! Luci, à la reine. Il me désole. Le Duc D'York, courant autour de la table. Rattrape en chancelant ton oiseau qui s'envole. Luci. Essayer un habit pour le couronnement, (s'élançant pour le saisir.) C'est grave... on vous tient! Le Duc D'York, s'échappant. bon! ... Elisabeth. Très-grave assurément. Luci. Lord Glocester, votre oncle, aujourd'hui vient vous prendre Pour recevoir le roi. Elisabeth. Vous le ferez attendre: (le regardant de ce côté.) Richard, je vais gronder. Cher trésor, qu'il est bien! Luci, au duc d'York. Votre frère est un ange, et vous ne valez rien. Le Duc D'York. Voyez-vous l'hypocrite! Il est roi d'Angleterre, Et je ne le suis pas; voilà tout le mystère. Luci. Dans le pays de Galle, où chacun l'admirait, Le jour de son départ il a fait un beau trait. Le Duc D'York, se rapprochant Lequel? Luci. On nous l'écrit. Le Duc D'York. Lequel? Je veux l'apprendre: L'éloge d'Edouard, j'aime tant à l'entendre! Luci, le saisissant. On vous tient, déserteur! Le Duc D'York. C'est une trahison; Mais je me vengerai. Elisabeth. Demande-lui raison. (à Luci.) Abuser de l'amour qu'il montre pour son frère, Ah! Fi! C'est mal. Luci. Amour que je ne comprends guère; Ils sont si différents! L'un gai, bouillant, fougueux; L'autre, grave et sensible. Elisabeth. Aimables tous les deux. Le Duc D'York, à Luci. Si tu pouvais finir! Pour cette jarretière Faut-il donc à genoux rester une heure entière? Luci. Encor faut-il le temps. Je suis vieille, et mes doigts N'ont plus l'agilité qu'ils avaient autrefois, Mon cher petit Richard. Le Duc D'York. Petit! Quelle injustice! On est jusqu'à vingt ans petit pour sa nourrice. Luci. Un moment, et j'achève. Le Duc D'York, avec impatience. Est-ce fait? Luci. Liberté! Beau captif. Le Duc D'York, se plaçant devant la reine. Regardez. Elisabeth. Charmant, en vérité! Emma. On n'est pas plus joli. Elisabeth. Venez, vous qu'on adore, Qu'on vous baise cent fois, et puis cent fois encore! Le Duc D'York. Sous l'appareil du sacre et l'auguste bandeau, Luci, crois-tu toujours qu'Edouard soit plus beau? Elisabeth. Vous charmerez tous deux ce peuple qui vous aime. (à Luci.) Levez vos grands yeux noirs! C'est son père lui-même. Luci, appuyée sur le dos du fauteuil de la reine. Il a de son regard. Elisabeth. Mais beaucoup; mais, Luci, C'est sa vivante image: il souriait ainsi; Cette grâce, il l'avait, quand sa main souveraine Releva lady Gray pour en faire une reine. Le Duc D'York. Lady Gray, c'était vous. Elisabeth. Qui, pauvre et sans appui, Redemandais mes biens en pleurant devant lui. Dieu! Comme je tremblais! Luci se le rappelle. (à Luci.) Il fut bien généreux; mais moi, j'étais bien belle; N'est-ce pas? Le Duc D'York. Je le crois; belle comme à présent. Elisabeth, qui l'embrasse. Je vous punis, flatteur! Luci. Sans doute; en le baisant. Voilà vos châtiments: caresses sur caresses; Et votre fils aîné n'a rien de vos tendresses. Le Duc D'York, à la reine. Je lui rendrai sa part en l'embrassant pour vous. Elisabeth. Savez-vous qu'à Radnor il souffrait loin de nous? Luci. Quoi! Toujours? Elisabeth. Pauvre fleur, le chagrin l'a fanée. Que de pleurs nous coûta cette triste journée, Où le noble Edouard de ses bras défaillants, De ses yeux affaiblis vous cherchait, mes enfants, Rapprochait, unissait vos deux têtes charmantes Sous les derniers baisers de ses lèvres mourantes! Aimez-vous! A-t-il dit, et, regardant les cieux, Pour ne plus les rouvrir, il a fermé les yeux. Le Duc D'York, d'une voix altérée. Un beau soir, à Windsor, nous irons, ô ma mère, Lui demandant tous trois la santé de mon frère, Déposer sur le marbre, où souvent nous pleurons, Deux couronnes de fleurs que nous enlacerons; Et puis vous lui direz: à ton désir fidèles, Tes fils jusqu'au tombeau seront unis comme elles. Le voulez-vous? Elisabeth, essuyant les yeux du duc d'York. Demain. Le Duc D'York. Dès qu'il nous reverra, Au bonheur, à la vie Edouard renaîtra. De lui donner des soins qu'on me laisse le maître. Mon remède est si bon! Elisabeth. Pourrait-on le connaître? Luci. C'est le jeu. Le Duc D'York. Trouve mieux pour guérir ses douleurs. Elisabeth, à part. Comme, chez les enfants, le rire est près des pleurs! Le Duc D'York. Lord Rivers avec lui reviendra-t-il à Londre? Elisabeth. Sans doute. Luci. Noble coeur, et dont je puis répondre! Parent loyal et sûr; ami vrai, celui-là, Votre oncle maternel. Elisabeth. Qu'entendez-vous par là? Luci. Rien: je dis seulement que c'est leur second père, Et qu'ils n'en ont pas d'autre. Le Duc D'York. Il est parfois sévère; Mon oncle Glocester est bien plus indulgent, Et je l'aime bien moins. Elisabeth. Parlez mieux du régent. Quoi qu'en dise Luci, dont le discours me blesse, Vous pouvez, chers enfants, compter sur sa tendresse. Il a de votre père et le zèle et les soins; Il lui ressemble en tout. Le Duc D'York. Pas de figure, au moins. Elisabeth. Richard, vous me fâchez. Le Duc D'York. Eh bien! Je me ravise, Et dirai, si l'on veut que sa taille est bien prise. Elisabeth. Quand vous aurez son âge, ayez sa dignité; Vous serez bien, milord. Le Duc D'York. Oui, très-bien d'un côté; (montrant son épaule) Mais de l'autre! Elisabeth, sévèrement. Richard! Luci. Que milady pardonne. Elisabeth, au duc d'York. C'est un méchant esprit que celui qu'on vous donne. Vous m'entendez, Luci! Luci. Mais, madame... Elisabeth. En effet, Le régent est coupable; et de quoi? Qu'a-t-il fait? Depuis qu'à sa tutelle on remit leur enfance, A-t-il un seul instant trompé ma confiance? Luci. Non, jusqu'à présent; mais... Elisabeth. Mais il vous est suspect. C'est fâcheux; cependant il a droit au respect, Au vôtre, au sien surtout. (au duc d'York.) les vertus, le courage, Valent mieux que la grâce et qu'un joli visage. Il est mal et très-mal de prendre un ton moqueur! Je ne vous aime plus: vous avez mauvais coeur. Luci. Le voilà tout confus. Le Duc D'York. Pardon! Elisabeth. Je suis trop bonne. Luci. Paix! Quelqu'un vient: c'est lui. Elisabeth. Le régent? Le Duc D'York. En personne. (imitant la démarche de son oncle.) Le reconnaissez-vous? Elisabeth, au duc d'York. je vois qu'il faut sévir. (bas à Luci.) Vous m'y forcez: c'est bien. Il l'imite à ravir. Fanny. Sortirons-nous? Elisabeth. Pourquoi? Reprenez votre ouvrage. ACTE I SCENE II Les précédents, Glocester. (les femmes de la reine vont s'asseoir près des métiers à tapisserie. Le duc d'York est devant Luci qui dévide un écheveau de soie sur ses bras.) Elisabeth, à Glocester. Vous avez de mon fils reçu quelque message, Milord, il vous écrit? Pour moi, j'en fais l'aveu, Ainsi que lord Rivers, il me néglige un peu: Me laisser deux longs jours sans lettres, sans nouvelles, C'est comprendre bien mal mes craintes maternelles. Glocester. Oui, voilà les enfants: pour nous ils ne font rien, Et les ingrats sont sûrs qu'on les recevra bien. Le Duc D'York, d'un air boudeur, à Luci, Qui lui fait signe de se taire. Les ingrats! Elisabeth, à Glocester. Votre grâce en dit plus que moi-même. Eh! N'est-ce pas pour eux, pour eux seuls qu'on les aime? Pauvre ange! Qu'il m'oublie et qu'il ne souffre pas, Il n'aura point de tort. Glocester. Il vient, et sur ses pas, Semant tous les chemins de fleurs, de verts feuillages, Nos anglais, m'écrit-on, l'environnent d'hommages. C'est porté dans leurs bras qu'il arrive aujourd'hui; Sa marche est un triomphe, et jamais, avant lui, Le noble sang d'York, jamais la rose blanche, N'ont ému tant de coeurs d'une joie aussi franche. Elisabeth. Vous m'enchantez, milord. Glocester. Moi, son humble sujet, Heureux de ces transports dont je chéris l'objet, J'arrive, et des douleurs je trouve ici l'image: Tant d'attraits sont voilés des ombres du veuvage. Que ce front, pour un jour, affranchi de son deuil, Rayonne, heureuse mère, et d'ivresse et d'orgueil. Elisabeth. Hélas! Ne dois-je rien à qui m'a couronnée? Je suis heureuse mère et femme infortunée; Et cet autre Edouard qui va m'être rendu Rappelle à mes regrets celui que j'ai perdu. Le Duc D'York, à la plus jeune femme de la reine qui joue Avec lui. Tu m'oses défier: eh bien! Voilà mon gage! (il l'embrasse.) Rends-le moi si tu veux. Luci, le suivant. Milord, soyez donc sage! Ces fils de soie et d'or vont tomber de vos bras: Bien: les voilà mêlés. Le Duc D'York. Tu les démêleras... Luci, lui montrant l'écheveau qu'elle a ramassé. Des noeuds? Le Duc D'York. En les coupant. Glocester, à la reine en souriant. C'est un autre Alexandre. Elisabeth. Quand on ne le voit pas, on est sûr de l'entendre. Glocester, au duc d'York. À la bonne heure au moins, beau neveu! Les rubis, L'or et les diamants brillent sur vos habits. Le Duc D'York. Je vous fais grâce encor du grand manteau d'hermine: Au sacre je l'aurai. Glocester. C'est vrai: plus j'examine, Et plus je reconnais le vêtement pompeux Qui doit à Westminster parer mes chers neveux. Le Duc D'York. Est-ce demain? Glocester. Bientôt. Le Duc D'York. Non, fixez la journée: Bientôt, c'est quand on veut, c'est un mois, une année. Glocester. Un siècle. Le Duc D'York. En attendant, milord, on peut mourir. Elisabeth, vivement. Le ciel nous en préserve! Glocester, au duc d'York. Attendre, c'est souffrir, N'est-ce pas? Le Duc D'York. Eh bien, quand? Glocester. De ses voeux l'enfant presse Ce temps, dont l'âge mûr accuse la vitesse. Le Duc D'York. Enfin, quand donc? Glocester. Bientôt. Elisabeth. Milord, asseyons-nous. Le Duc D'York. Ma mère à son travail, et moi sur vos genoux. Elisabeth. Vous abusez, Richard! Glocester, au duc d'York qui veut descendre. Restez! Le Duc D'York. Oh! Non, j'abuse. Elisabeth. Ne faites pas le fier: on vous souffre. Glocester, à la reine. Il m'amuse. Elisabeth, à Glocester. Le roi vous marque-t-il l'heure de son retour? Glocester. Mais nous devons ce soir l'embrasser à la tour. Le Duc D'York. À la tour! Et pourquoi? Glocester. Je m'en vais vous le dire: Si mon neveu lisait tout ce qu'il devrait lire, Instruit d'un vieil usage, il saurait que toujours Les rois avant leur sacre y passent quelques jours. Le Duc D'York. Mais c'est une prison. Glocester. Qui n'attriste personne, Quand on en doit sortir pour ceindre une couronne. Le Duc D'York. Mon frère, en la quittant, va donc gouverner? Glocester. Non. Elisabeth. Tant qu'on n'est pas majeur, on n'est roi que de nom. Le Duc D'York. J'en voudrais le pouvoir, si j'en avais le titre. Glocester. À treize ans, de l'état milord serait l'arbitre? Le Duc D'York. Oui, milord. Glocester. Des enfants qui courent sur le port, Nous ferions pour la guerre une armée à milord. Le Duc D'York. Il n'en est pas besoin: milord pourrait, j'espère, Compter sur les soldats commandés par son père. Glocester. Ils sont vieux pour milord. Le Duc D'York. Milord se ferait vieux. Glocester. Et comment, s'il vous plaît? Le Duc D'York. En combattant comme eux. Glocester. Voilà des sentiments dignes d'un diadème! Le Duc D'York. Mais celui qui le tient le défendra lui-même. Luci, à part. Bien dit! Elisabeth. Et de son front qui voudrait l'enlever? Lord Glocester est là pour le lui conserver. Glocester. Que vous me jugez bien! Au péril de ma vie, Vous le prouver, ma soeur, est un sort que j'envie. Le Duc D'York. Votre beau cheval blanc, que souvent j'admirai, Vous me l'avez promis; donnez: je vous croirai. Elisabeth. Vous demandez toujours. Glocester, au duc d'York, Il est à votre grâce; Mais saurez-vous au moins le conduire à ma place? Le Duc D'York. Tout jeune que je suis, mieux qu'un autre à vingt ans. Glocester. Mauvaise herbe est précoce et croît avant le temps: Le proverbe dit vrai. Le Duc D'York. Voilà pourquoi, je gage, À quelqu'un que je sais l'esprit vint avant l'âge. Elisabeth, à Glocester. Parlons du roi, milord. Glocester, au duc d'York. A qui donc? Le Duc D'York. A quelqu'un. Glocester. Mais enfin? ... Elisabeth. Certain duc va se rendre importun; Et je le renverrai. Glocester. Non pas: laissez-le dire; Sa malice m'enchante et me fait beaucoup rire. Elisabeth. Vous le rendez, milord, trop libre en le gâtant. (bas.) Il est un peu malin; mais il vous aime tant! Glocester. Et moi donc! ... cher enfant: il faut que je l'embrasse. Si jamais celui-là ment à sa noble race! ... Elisabeth. Et son frère! Glocester. Son frère est aussi mon espoir. Qu'ils prospèrent tous deux, et que je puisse voir Ces rejetons chéris d'une tige si belle, Ces deux roses d'York fleurir sous ma tutelle! Elisabeth. Eh bien! Protégez-les; qu'ils vous soient toujours chers, Eux, comme tous les miens: la main de lord Rivers Sur le lit d'Edouard serra deux fois la vôtre; En veillant sur mes fils, aimez-vous l'un et l'autre! (ici on entend quelque rumeur sous les fenêtres.) Un crieur public, en dehors. " jugement et condamnation de lord Hastings, pair " du royaume, atteint et convaincu du crime de haute " trahison. " Le Duc D'York. Hastings! ... grâce, mon oncle! Elisabeth. Il aimait cet enfant. Glocester. Le lâche avait trahi celle qui le défend. Forcé de le punir, j'eus peine à m'y résoudre; Mais je vous aimais trop, milady, pour l'absoudre. Le Crieur Public. " arrestation de lord Rivers, conduit de " Northampton à la forteresse de Pomfret, par " ordre du duc de Glocester, régent du royaume. " Elisabeth. Qu'entends-je? Le Duc D'York. Lord Rivers! Glocester, en riant. Oh! Lui, c'est différent. Elisabeth. Qu'a-t-il fait? Glocester, de même. Rien. Elisabeth. Encore? ... Glocester. Il est votre parent; Voilà son crime. Elisabeth. Eh quoi! Vous faisait-il ombrage? Glocester. À moi? Lui? ... sans témoins, j'en dirai davantage. En l'embrassant bientôt vous me remercierez; Il le fera lui-même. Le Duc D'York. Ah! Vous nous rassurez. Elisabeth. (à son fils.) (à ses femmes.) Va jouer. Laissez-nous. Le Duc D'York, à Glocester. Tenez votre promesse, Et vous rirez de moi si je manque d'adresse. Glocester. Le petit écuyer pourra tomber de haut. Le Duc D'York. Petit! Et vous aussi, vous raillez ce défaut! Allez, d'autres que moi pécheraient par la taille, Si l'on mesurait l'homme au cheval de bataille. Glocester. Vraiment! Le Duc D'York. Adieu, bel oncle! Glocester. à revoir, bon neveu! (à part.) Quand ils ont tant d'esprit, les enfants vivent peu. ACTE I SCENE III Elisabeth, Glocester. Elisabeth. Parlez: de lord Rivers avez-vous à vous plaindre? De quoi l'accuse-t-on? Pour lui que dois-je Craindre? Glocester. Mais rien, croyez-moi donc. (se penchant sur le métier de la reine.) Quel travail délicat! Cet ouvrage de femme est d'un goût, d'un éclat! ... Elisabeth. Il est vrai, je suis femme, et comprends vos paroles: Je dois me renfermer dans ces travaux frivoles. Glocester. Vous ai-je dit cela? Elisabeth. Je me le dis pour vous. Mon dieu! De ses secrets que l'état soit jaloux; J'y consens: gardez-les, restez-en seul le maître; Je les ai trop connus pour vouloir les connaître. Mais je suis soeur, milord: je suis mère, et je crains. Est-ce un tort? Que l'excuse en soit dans mes chagrins: Le malheur rend timide; à force de souffrance, J'ai contre l'avenir perdu toute assurance. Quittez ce ton léger que dément votre coeur, Milord, et parlez-moi comme un frère à sa soeur. Glocester. Eh bien! à votre gré gouvernez votre esclave, Et parlons gravement de ce qui n'est pas grave: Lord Rivers arrêté! Quel forfait est le sien? Que lui reproche-t-on? Rien, absolument rien. Mais à notre Edouard plus je le crois utile, Moins je vois ses dangers avec un oeil tranquille. Elisabeth. Quels dangers? Glocester. Vous savez que vos augustes noeuds Ont, dans ses intérêts, dans son orgueil haineux, Ulcéré jusqu'au coeur cette vieille noblesse, Que rien ne satisfait et qui d'un rien se blesse. Quand on vit vos parents des emplois revêtus, On chercha leurs aïeux, je comptais leurs vertus; Rivers, qu'avaient poussé mes amis et les vôtres, Vint sur les bancs des pairs s'asseoir parmi nous autres, Dont les noms se perdaient dans la nuit du passé; Le mot de parvenu fut alors prononcé: Mot banal, et des cours injure favorite Lorsqu'auprès des grands noms s'élève un grand mérite. Sa fortune croissant avec ses ennemis, L'héritier du royaume à ses soins fut remis. On murmura plus haut; mais on craignit les armes Que vous teniez du roi subjugué par vos charmes. Elisabeth. Milord! ... Glocester. Qui n'eût fléchi sous un tel ascendant? J'y cède comme lui, reine, en vous regardant. Mais enfin ce dépit, que retenait la crainte, Depuis votre veuvage éclate sans contrainte. " votre frère, dit-on, maître du jeune roi, " C'est ce parti haineux qui parle, et non pas moi, " gouverne son esprit ainsi que sa personne, " et mettrait volontiers les mains sur sa couronne. " Elisabeth. Qui? Lui, mon noble frère! ... Glocester. Eh! Non, mille fois non! Ce sont vos deux enfants qu'on poursuit sous son nom; On voulait, prévenant le sacre qui s'apprête, Pour aller jusqu'au roi, faire tomber sa tête. Elisabeth. Mais c'est affreux! Milord. Glocester. Sans doute, c'est affreux; Et de tous ces complots l'artisan ténébreux, Quel est-il? Lord Hastings. Elisabeth. J'en frémis: à l'entendre, Il avait pour mes fils un dévouement si tendre! À qui donc se fier? Glocester. A moi, qui l'ai puni. Gardez-vous cependant de croire tout fini; Leur parti n'est pas mort avec ce chef habile. Il fallait à Rivers assurer un asile; Il fallait plus encor, que le bruit des verrous Par un acte apparent satisfît leur courroux. Voilà le double but où je voulais atteindre, Et le complot détruit, tout calmé, pourquoi feindre? Rendant pleine justice à Rivers méconnu, Je l'embrasse, et lui dis: soyez le bienvenu. De tout ce que j'ai fait tel est l'aveu sincère: Eh bien! Ai-je à ma soeur répondu comme un frère? Elisabeth. Sous cet amas d'horreurs mon coeur reste abattu; Peut-on se faire un jeu de noircir la vertu! Glocester. Et que diriez-vous donc si, dans leur folle haine, Ils osaient insulter jusqu'à leur souveraine? Elisabeth. Moi? Glocester. Vous: de votre hymen la légitimité Par de sourdes rumeurs est un point contesté; Et, comme leur fureur ne peut être assouvie Qu'en frappant mes neveux dans leurs droits ou leur vie, Ils vont plus loin. Elisabeth. Comment? Glocester. Et cette indignité Réussit en raison de son absurdité! Plus une calomnie est difficile à croire, Plus pour la retenir les sots ont de mémoire. Elisabeth. De grâce, expliquez-vous. Glocester. Je comprends ces discours Quand une Jeanne Shore est du mépris des cours Retombée à sa place, et meurt en criminelle, Dans la fange, où déjà son nom traîne avant elle; Fussent-ils, ses enfants, issus du sang des rois, Le dernier des anglais peut contester leurs droits. Ils étaient nés flétris, ces fruits de l'adultère; Mais vos fils! ... Elisabeth. Ose-t-on déshonorer leur mère? Répondez-moi, milord: l'ose-t-on? Glocester. Bruits menteurs, Dont je voudrais connaître et punir les auteurs. Elisabeth. On l'ose! Glocester. Ah! Milady, que du faîte où nous sommes Le spectacle qu'on a vous dégoûte des hommes! Elisabeth. Mon frère, moi, mes fils, tout frapper à la fois! Je reste de surprise immobile et sans voix. Glocester. Enfin dans leur démence ils vont jusqu'à prétendre Que, d'un remords secret ne pouvant se défendre, Tout entière à vos fils, vous les aimez assez Pour vous sacrifier à leurs jours menacés, Et... puis-je d'un tel bruit me rendre l'interprète! Signer l'aveu public des erreurs qu'on vous prête... Elisabeth. Le signer! Glocester. Par tendresse: en préférant pour eux Une vie assurée à des droits dangereux. Elisabeth. Le signer! Qu'à ce point la terreur m'avilisse! Que de mon lâche coeur cette main soit complice! Pour flétrir mes enfants, pour les déshériter, Pour abdiquer ces droits qu'on leur vient disputer; Droits augustes, milord, certains, incontestables, Et dont j'écraserai tous ces bruits misérables! Le signer! Je suis faible, et cependant j'irais, Reine et mère à la fois, dans mes yeux, sur mes traits, Portant le démenti d'une telle infamie, Aborder le front haut cette ligue ennemie. J'irais, je traînerais mes deux fils sur mes pas; Je prendrais d'Edouard l'héritier dans mes bras: Oui, j'en aurais la force, et courant leur répondre, Au peuple rassemblé dans les places de Londre, Je dirais, je crierais... que sais-je? Ah! Si les mots Me manquent, au besoin, mes regards, mes sanglots Répandront au dehors ma douleur maternelle; Si ma voix me trahit, mes pleurs crieront pour elle: " peuple, sauve ton roi, c'est Edouard, c'est lui, " Edouard orphelin qui te demande appui; " abandonné de tous, c'est en toi qu'il espère: " adopte mes enfants qu'on prive de leur père. " Mes enfants! Mes enfants! ... ah! Qu'ils viennent, vos lords; Qu'ils m'insultent en face; ils me verront alors, Entre mes deux enfants, faire tête à l'outrage. La lionne qu'on blesse aurait moins de courage, Moins de fureur que moi, si jamais je défends Les jours, les droits sacrés, l'honneur de mes enfants. Glocester. Vertu, que c'est bien là ton sublime langage! Mais croyez qu'avant tout, si la lutte s'engage, J'irai leur faire affront de leurs propres noirceurs, Reine, et vous m'oubliez parmi vos défenseurs. Elisabeth. Vous, jamais! Après Dieu, soyez ma providence. De vos soins pour Rivers j'admire la prudence; Je vous en remercie. Ah! Qu'un plus noble effort (à William qui rentre.) Couronnant vos projets... que nous veut-on? ACTE I SCENE IV Elisabeth, Glocester, William. William. Milord, Le duc de Buckingham est porteur d'un message; Peut-il voir votre grâce? Glocester. Encor! Quel esclavage! (faisant un pas pour sortir.) Pardon, je vais l'entendre. Elisabeth, s'arrêtant. ici, milord, ici. (à William qui sort.) (à Glocester.) Qu'il vienne. Excusez-moi de vous quitter ainsi: Impuissante à cacher la douleur qui m'oppresse, J'ai besoin d'y céder pour m'en rendre maîtresse. Calme devant mon fils, qui doit tout ignorer, Je voudrais, s'il se peut, l'embrasser sans pleurer. Je vous attends, milord. ACTE I SCENE V Glocester, la regardant sortir. sous le deuil que de charmes! J'aime une reine en deuil: mon dieu, les belles larmes! Qu'elles jaillissaient bien d'un coeur au désespoir! On les ferait couler seulement pour les voir. ACTE I SCENE VI Glocester, Buckingham. Buckingham. Salut au protecteur! Glocester. C'est donc fait? Buckingham. Et mon zèle N'a pas permis qu'un autre apportât la nouvelle. Au palais, d'où je viens, je n'ai pas attendu: Vous étiez chez la reine, et je m'y suis rendu. Glocester. Gloire à toi, Buckingham! Tu me combles de joie; Cousin, pour réussir, il suffit qu'on t'emploie. On t'a bien accueilli? Buckingham. Mieux que je ne pensais. Tout ce qui n'est pas nous me dégoûte à l'excès. Mon horreur pour le peuple est chose assez notoire, Et vous voyez d'ici mon illustre auditoire: Le lord-maire d'abord, enflé d'un tel orgueil Qu'à peine s'il tenait dans son large fauteuil; Des graves aldermans la majesté robuste, Et ce que la cité contient de plus auguste En figure de banque, avec leur front plissé, Où l'on voit que la veille un total a passé; Leur bouche, où vient errer, dans sa béatitude, Ce sourire engageant dont ils ont l'habitude. Aussi, j'ai laissé là l'urbanité des cours. Une odeur de comptoir parfumait mon discours. Le sentiment banal qui boursouflait mes phrases Jetait ces braves gens dans de telles extases, Qu'en douleur de boutique on n'a jamais vu mieux Que les gros pleurs bourgeois qui tombaient de leurs yeux. Enfin je me suis fait plus marchand, plus vulgaire Que tous les aldermans, la cité, le lord-maire, Et j'ai tant descendu dans le cours des débats, Qu'il fallait bien, milord, nous rencontrer en bas; Tout le monde était peuple. Ils ont signé ce titre Qui vous rend de l'état le souverain arbitre; Vous êtes protecteur du royaume et du roi. Ils ont crié pour vous; ils ont crié pour moi; Je ne sais plus pour qui leur poitrine s'exerce; Mais je suis confondu des poumons du commerce. Glocester. Ce pas peut mener loin. Buckingham. De ce que j'entrepris Le comté d'Hereford devait être le prix. Milord s'en souvient-il? Glocester. D'accord: si ma puissance Est quelque jour égale à ma reconnaissance, Je ferai plus pour toi. Que dit-on de Rivers? Buckingham. Cet acte est le sujet de mille bruits divers: Mais vous ne craignez pas du moins qu'on le délivre. Glocester, lui montrant l'appartement de la reine. Sois prudent. Cette nuit il a cessé de vivre? Buckingham. Ainsi le commandaient vos ordres absolus. Glocester. Dors en paix, bon Rivers; nous ne t'en voulons plus: N'est-ce pas, Buckingham? Buckingham. Pour lui j'étais sans haine. Gentillâtre adoré sur son petit domaine, Que ne se livrait-il au bonheur campagnard D'essouffler ses limiers, de traquer un renard, De trancher du seigneur dans sa fauconnerie, Sans faire avec son nom tache sur la pairie? Je respecte sa soeur; elle est mère du roi, Et ce titre toujours sera sacré pour moi; Mais ces Gray, ces Rivers, son éternel cortége De parents, de cousins, petits-cousins... que sais-je? Je ne suis pas forcé d'honorer tout cela; La cour est une auberge où passent ces gens-là: Fussent-ils de l'hermine affublés au passage, Ils viennent, on s'en moque; ils partent, bon voyage! L'infortune d'Hastings doit seule m'affliger; C'était, quoi qu'il eût fait, du sang à ménager, Du sang comme le nôtre. Glocester. Il avait des scrupules Dont sa fin guérira quelques esprits crédules. Le jour où, quand je marche, on me laisse en chemin, Ce jour pour mon ami n'a pas de lendemain. Quant à l'autre, en tout temps il fut mon adversaire; L'ordre de l'arrêter devenant nécessaire, Je l'ai rendu public, on l'a crié partout: Le peuple doit savoir, cousin, que j'ose tout. Mais sa mort, cachons-la; lady Gray, que j'emmène, Ferait en l'apprenant de la vertu romaine, Voudrait garder ses fils, et, pour répondre d'eux, Il est bon qu'à la tour je les tienne tous deux. Alors... Buckingham. Que ferez-vous? Glocester. Ami, l'homme propose... Tu sais le vieil adage? Buckingham. Enfin? Glocester. Et Dieu dispose. Mais dans ce long discours, où tu t'es surpassé, Du bruit qui se répand tu n'as donc rien glissé? Buckingham. Quel bruit? Glocester. Sur les enfants, sur leurs droits, leur naissance. Buckingham. À quoi bon démentir un bruit sans consistance? Glocester. On le répète au moins, puisqu'elle a tout appris. La reine? Glocester. Lady Gray; d'abord c'étaient des cris; Et puis, par un retour qui m'étonna moi-même, Ce fut, pour s'excuser, un embarras extrême, Oui, là, comme un remords, enfin je ne sais quoi De quelqu'un qui se trouble et n'est pas sûr de soi. De sa confusion n'abusez pas contre elle: La reine est des vertus le plus parfait modèle. Glocester. Je puis avoir mal vu; mais toi qui vois si bien, Tu crois que le conseil ne t'a déguisé rien? Buckingham. Ils portent, ces bourgeois, leur coeur sur leur visage. Glocester. Ils m'ont fait protecteur, s'ils voulaient davantage? ... Buckingham. Quoi donc? Glocester. M'avoir... Buckingham. Parlez. Glocester. Tu dois m'entendre. Buckingham. Non. Glocester. Toujours pour protecteur, mais sous un autre nom. Celui de roi? Glocester. Je crains qu'ils n'en aient la pensée. Buckingham. Ils ne l'ont pas. Glocester. Alors j'aurais la main forcée. Erreur! Glocester. Si le conseil abuse de ses droits, Que faire, Buckingham? Buckingham. Refuser. Glocester. Ah! Tu crois? Buckingham. Oui, refuser, milord. Glocester. Parle plus bas. Buckingham. De grâce! Quand vous accepteriez, comment vous faire place? Sur les fils d'Edouard un faux bruit débité Ne saurait prévaloir contre la vérité. Il faudra donc s'armer d'un bien triste courage, Et frapper des deux mains pour s'ouvrir un passage. J'accepte: ce seul mot renferme leur trépas; Et ce mot plein de sang, vous ne le direz pas. Glocester. Tu fus moins scrupuleux dans plus d'une entreprise. Buckingham. J'en conviens; que m'importe à moi qui les méprise, Si tous ces noms chétifs, si ces races d'un jour Qu'un rayon du pouvoir fait éclore à la cour, Rentrent dans le néant, quand le soleil se couche, Sous le bras qui les fauche ou le pied qui les touche. Se baisse qui voudra pour en prendre souci; Mais quant au sang royal, il n'en est pas ainsi: Ses droits sont les garants des droits de la noblesse; Les deux princes, c'est nous: qui les touche nous blesse. Le peuple, sans raison, deviendra leur soutien. Je sais que tout ceci ne le regarde en rien, Pour avoir un avis il n'est baron ni comte; Mais c'est un spectateur dont il faut tenir compte; Acteur, il est terrible; et que d'orgueils jaloux Irriteront sa rage en le lâchant sur vous! Il vous faudra braver, appuyé d'un vain titre, Et l'église et l'armée, et le casque et la mitre; Et pour vous harceler sans être jamais las, On peut s'en rapporter à l'esprit des prélats. Vos plus proches cousins, si vous n'y prenez garde, Pourront à l'échafaud vous servir d'avant-garde: Quand les glaives bénits sont sortis du fourreau, De droit, tous les vaincus reviennent au bourreau. Etouffez les conseils du démon qui vous pousse; Édouard sera faible; eh bien! Roi sans secousse, Prenez-lui son pouvoir et laissez-lui ses jours. En régnant sous son nom, vous régnerez toujours. Mais le trône tient mal et tremble par la base, Quand il y faut monter sur deux corps qu'on écrase: Le pied vous manquerait; ces degrés palpitants, Pour qu'on n'y glisse pas, saigneront trop longtemps. Glocester. La morale, cousin, n'est guère à ton usage; Mais je dois convenir que ton conseil est sage. Je t'en sais bien bon gré. Buckingham. Je pourrai donc, milord, Prendre possession du comté d'Hereford? Glocester. L'heure avance, je crois? Buckingham. Mais... Glocester. Le devoir m'appelle; Je vais chercher la reine et son fils avec elle. Buckingham. Mais vous m'avez promis? ... Glocester. Ah! C'est m'importuner: Je ne suis pas, mon cher, en humeur de donner. Tout en réfléchissant sur ta rare sagesse, Je prétends réfléchir aussi sur ma promesse. ACTE I SCENE VII Buckingham. " le jour où, quand je marche, on me laisse en chemin, " ce jour pour mon ami n'a pas de lendemain. " Il l'a dit. Me punir d'avoir été sincère? Jamais! Moi, son parent! ... Clarence était son frère. Il me tuera. Pourquoi? S'il est fort, je le suis. Dans le parti du roi sait-on ce que je puis? Courons à sa rencontre... un éclat! C'est ma perte; C'est avec le régent me mettre en guerre ouverte; Et les coups que je porte, il faut les lui cacher: Car un bon repentir pourrait nous rapprocher. Sans m'engager trop loin, avertissons la reine; Mais il est avec elle! ... écrivons... lettre vaine! Elle viendra trop tard. Mais s'il les tient tous deux, Ils tombent l'un sur l'autre et je tombe après eux... Dieu! Sauvez d'Edouard la race encore vivante! Oui, Dieu: quand nos cheveux se dressent d'épouvante, Ce mot nous vient toujours. ô bonheur! Il m'entend: Le Duc D'York! ACTE I SCENE VIII Buckingham, Le Duc D'York. Buckingham, au duc d'York, qui traverse la Scène. Milord! ... Le Duc D'York. Je n'ai pas un instant. Buckingham. De grâce! écoutez-moi. Le Duc D'York. La reine me demande; Et vous ne voulez pas, cher cousin, qu'elle attende. Buckingham. Prince, deux mots! Le Duc D'York. Pas un. Buckingham. Vous n'irez pas. Le Duc D'York. J'y cours. Buckingham, se jetant au devant de lui. Arrêtez! Le Duc D'York. Avec moi vous qui jouez toujours, Qu'avez-vous donc? Buckingham. Silence, au nom de votre vie! Le Duc D'York. Vous riez. Buckingham. Par le ciel! Je n'en ai pas envie. Le Duc D'York. Moi, j'ai ri, j'ai chanté, j'ai sauté tout le jour: Il arrive, Edouard; l'embrasser à la tour, Quel plaisir! Buckingham. Gardez-vous d'y suivre votre mère! Le Duc D'York. Je n'irais pas, milord, au devant de mon frère! Buckingham. Non. Le Duc D'York. Je veux dans ses bras m'élancer le premier. Buckingham. C'est vous perdre. Le Duc D'York. Comment? Buckingham. Il faut vous défier... Le Duc D'York. De qui? Buckingham, à part. Que dire? Le Duc D'York. Eh bien? Buckingham. Je voudrais voir la reine. Le Duc D'York. Venez donc. Buckingham. Sans témoin. Le Duc D'York. Vous aurez quelque peine: Le régent est près d'elle. Buckingham. Il le faut. Le Duc D'York. Mais on part. Buckingham. Si je ne la vois pas, il meurt, votre Edouard. Le Duc D'York. Édouard! Buckingham. Pensez-y. Le Duc D'York. Mon frère! Buckingham. Le temps presse. Le Duc D'York. J'y rêve. Buckingham. Si du roi le sort vous intéresse, N'allez pas à la tour. Le Duc D'York. Non: je vous le promets. Buckingham. C'est sûr? Le Duc D'York. Quand j'ai dit non, je ne cède jamais. Buckingham. Foi d'anglais? Le Duc D'York. Foi de prince! Buckingham. On vient. Le Duc D'York. Laissez-moi faire. Buckingham. Mais comment aux regards pourrai-je me soustraire? Le Duc D'York. Suivez-moi vite. Buckingham. Où donc? Le Duc D'York, soulevant une portière qui Fait face à l'appartement de la reine. Ici, milord, ici: Hier, en m'y cachant, j'ai fait peur à Luci. Buckingham. Cher enfant, soyez ferme. Le Duc D'York. A peine je respire; Mais je pense à mon frère, et son danger m'inspire. (il revient rapidement sur le devant de la Scène, et reste dans l'attitude de la Réflexion.) ACTE I SCENE IX Le Duc D'York, Elisabeth, Glocester. Glocester, à un officier qui sort. Je vous suis au conseil. Elisabeth, montrant le duc d'York. Le front dans ses deux mains, Il semble méditer sur le sort des humains. On le cherche; il est là, rêveur et solitaire. Richard? ... Le Duc D'York, avec gravité. je réfléchis. Elisabeth. Vraiment? Glocester. Pauvre Angleterre! Pour elle un tel travail sera sans résultat: On a troublé sa grâce. Elisabeth. Allons, homme d'état, D'un rendez-vous qu'on prend pensez qu'on est esclave; Au lieu de réfléchir sur quelque rien... Le Duc D'York. Très-grave; Sur cette question que je roule à part moi: Est-il jamais permis de manquer à sa foi? Elisabeth. Est-ce une question? Suivez-nous, tête folle. Glocester. L'honneur fait un devoir de tenir sa parole: J'ai la vôtre; partons. Le Duc D'York. Mais j'ai la vôtre aussi; Vous la tiendrez, milord; ou bien je reste ici. Glocester. Comment? Le Duc D'York. Sur mon coursier je veux traverser Londre; Vous niez mon adresse, et je vais vous confondre. Est-il en bas? Glocester. Plus tard vous aurez ce bonheur. Le Duc D'York. De vos bontés trop tôt peut-on se faire honneur? Glocester. Demain. Le Duc D'York. Dès à présent. Ce soir, je vous l'atteste. Le Duc D'York. S'il arrive, je pars; s'il ne vient pas, je reste. Elisabeth. Il s'assied! ... allons donc! Je vous le dis tout bas: Mais je rougis pour vous; mais vous n'y pensez pas; Vous viendrez, Richard. Le Duc D'York. Non. Glocester. Résister à sa mère, Ah! Mon neveu, c'est mal. Le Duc D'York. La vôtre vous est chère, Et je la vis deux fois vous quitter en pleurant: C'était donc bien plus mal; car vous êtes plus grand. Elisabeth, d'une voix altérée. Vous m'affligez, mon fils. Le Duc D'York, avec émotion en se levant. Moi? Elisabeth. Beaucoup, je vous jure; Mais beaucoup. Le Duc D'York, s'élançant vers elle. Ah! Ma mère! Elisabeth, à Glocester. Il vient, j'en étais sûre. Le Duc D'York, avec résolution. Non! Glocester, impatienté. par force à la tour il le faut emmener. Le Duc D'York. Par force! Osez-le donc: qui voudra m'y traîner? Qui donnera cet ordre? Est-ce vous ou la reine? Moi, frère et fils de roi, commandez qu'on m'y traîne. Glocester, qui s'avance vers lui. Apprenez qu'à votre âge on ne fait pas la loi; Je vais vous le prouver. Le Duc D'York. Porter la main sur moi! (tirant à demi son poignard.) Prenez garde, milord! Elisabeth. Ah! C'est impardonnable! Votre oncle! ... où vous cacher après un trait semblable? Évitez les regards; n'allez pas avec nous; Restez; nous recevrons votre frère sans vous. Et je veux à la tour l'embrasser la première, Et vous n'y viendrez pas de la journée entière, Ni demain, ni plus tard, ni pendant tout un mois: J'en prends l'engagement. Vous verrez cette fois Si l'on tient avec vous sa parole royale. (à Glocester.) Partons, milord. Glocester. Non pas: quel éclat! Quel scandale! Il sent trop son erreur pour y persévérer. Au reste, j'ai moi-même un tort à réparer. Je me rends à la tour où le conseil m'appelle; Toutefois, ce présent qui fait notre querelle, Je vais vous l'envoyer, oui, j'y cours de ce pas; Mais, j'en suis sûr, milord, vous ne l'attendrez pas. Elisabeth. De cette fantaisie à la fin je me lasse; J'entends, je veux qu'il reste. Glocester. Ah! J'ai le droit de grâce, J'en userai pour lui; laissez-moi pardonner: Sans ce droit-là, ma soeur, qui voudrait gouverner? (à Richard qui se détourne sans répondre.) Nous quittons-nous amis? (bas à la reine en souriant.) Il est bien volontaire; Mais cet excès vaut mieux que le défaut contraire. Vous me l'amènerez. Elisabeth. Je sens que j'aurai tort. Glocester. Bientôt? Elisabeth. Vous le voulez. Glocester, lui baisant la main. A revoir donc! Le Duc D'York, qui le suit des yeux. Il sort. ACTE I SCENE X Elisabeth, Le Duc D'York, Buckingham. Elisabeth, au duc d'York. N'êtes-vous pas honteux... Le Duc D'York, après s'être assuré que Glocester est parti. victoire! Il se retire. Le champ d'honneur me reste. Elisabeth. Etes-vous en délire? Le Duc D'York, s'élançant dans ses bras. Victoire! ... embrassez-moi: votre Edouard vivra. Elisabeth. Menaçait-on ses jours? Le Duc D'York, courant chercher Buckingham. Milord vous l'apprendra. Accourez, cher cousin. Ai-je du caractère? Répondez. Buckingham. Noble enfant! Elisabeth. Quel est donc ce mystère? Le duc de Buckingham! Le Duc D'York. Qui vient vous découvrir Qu'à la tour... il l'a dit, mon frère allait périr... Nous périssions tous deux; mais comment, je l'ignore. Et moi... pauvre Edouard! ... m'en voulez-vous encore? ... Pardon! ... pour le sauver, je n'avais qu'un moyen: Il vit... mais je me trouble et ne vous apprends rien: Parlez, parlez, milord! Elisabeth. De grâce! Car je tremble. Buckingham. Si vos fils à la tour passent une heure ensemble, Ils sont perdus! Elisabeth. Pourquoi? Buckingham. Ne m'interrogez pas: Fuyez. Elisabeth. Moi! Buckingham. Loin d'ici précipitez vos pas, Vous et le duc d'York. Elisabeth. Chez moi que peut-il craindre? Buckingham. À le livrer vous-même on pourrait vous contraindre. Elisabeth. À le livrer, milord? Qui le viendra chercher? Lui! Mon fils! De mes bras qui pourra l'arracher? Qui donc? Mais, par pitié, qui donc? Buckingham. La force ouverte, Les complots, un parti qui conspire leur perte. Elisabeth. Glocester le connaît, ce parti dangereux; Ce qu'il fit pour Rivers, il le fera pour eux. Buckingham. Pour Rivers! Elisabeth. Ah! Milord, vous pâlissez! Buckingham. Non, reine; Non..., ou plutôt je cède au zèle qui m'entraîne: Je pâlis, mais pour vous; je pâlis du danger, Que le régent... Elisabeth. Eh bien! Il va les protéger. Le Duc D'York. Ma mère, il vous trahit. Elisabeth. Lui? Buckingham, vivement. Ce doute l'offense: Croyez qu'il s'armera pour prendre leur défense; Il le doit. Elisabeth. Le veut-il? Buckingham. Reine... c'est son devoir. Mais fuyez, hâtez-vous, et je cours le revoir. Gagnez de Westminster l'asile inviolable: Jamais aucun parti, dans sa haine implacable, Jamais, dans son orgueil, aucun pouvoir humain Jusqu'au fond de ses murs n'osa porter la main. Elisabeth. Ils sont accoutumés à voir couler mes larmes: (au duc d'York.) Loin de mon noble époux qu'avaient trahi ses armes, Ton frère, à la lueur de leurs pâles flambeaux, Poussa ses premiers cris au milieu des tombeaux. Que les mânes des rois, témoins de sa naissance, Après l'avoir sauvé, recueillent ton enfance! Courons: pour te frapper sur mon sein maternel, On n'insultera pas nos prêtres, l'éternel, Les ombres des héros que pleure l'Angleterre, La majesté des cieux et celle de la terre. Viens... (se retournant tout à coup vers Buckingham, Et fondant en larmes.) mais mon Edouard, je l'abandonne, lui! Qui le protégera? Buckingham. Comptez sur mon appui. Que tout reste secret; gardez qu'une imprudence N'informe Glocester de cette confidence. Si contre vos enfants il n'a rien médité (et de son dévouement vous seule avez douté), En courant vous chercher, je reviens vous l'apprendre; Mais s'il vous a trahi, reine, il faut nous défendre, Unir nos partisans, et de sa trahison, Les armes à la main, lui demander raison. Le Duc D'York. Appelez-moi, milord; faut-il marcher? Je l'ose: Mon sang pour Edouard, et Dieu pour notre cause! Elisabeth. Toi combattre! Qui? Toi, que dans mes bras je tiens! Si jeune, toi, mourir! Non, viens; cher enfant, viens... (elle fait un pas pour sortir, s'arrête, et S'adressant à Buckingham avec désespoir.) Plaignez-moi: j'ai deux fils, deux fils que j'idolâtre; Je suis mère pour l'un et pour l'autre marâtre. Je sauve et livre un d'eux; ils ont les mêmes droits. Rester! Partir! Le puis-je? Et comment faire un choix? (s'élançant vers Richard, qu'elle entoure de Ses bras.) Ah! Que dis-je? Il est là: je le vois; il l'emporte. Je vous réponds de lui; s'il meurt, je serai morte. Pour le fouler aux pieds, ils marcheront sur moi; Mais le roi! Devant Dieu, répondez-vous du roi? Buckingham. Sur l'honneur. Elisabeth. Devant Dieu! Buckingham. Je le jure à sa mère. Elisabeth. Vous défendrez mon fils! Le Duc D'York, se jetant au cou de Buckingham. Vous me rendrez mon frère. ACTE II SCENE I Une salle de la tour. Sur le devant, une table couverte de papiers; deux portes latérales, une porte au fond; une fenêtre qui donne sur la place. Glocester, (le coude appuyé sur la table.) Quoi! De nos courtisans je fais ce que je veux; Nos vieux lords, dont l'intrigue a blanchi les cheveux, Nos légistes profonds, à mon gré je les joue, Et c'est contre un enfant que ma prudence échoue! Ils sont à Westminster! ... mon pouvoir souverain S'arrête intimidé devant ce mur d'airain. Ont-ils par Buckingham pris de moi quelque ombrage? Le traître! ... cependant il raisonnait en sage: Pourvu qu'il reste enfant, ce roi faible et borné, Je suis plus roi que lui, sans l'avoir détrôné. Je lirai dans son coeur s'il doit mourir ou vivre; Mais, réduit à frapper, d'un seul je me délivre; Ils sont deux, et, lui mort, vive Richard! ... lequel? (se levant.) Je suis Richard aussi. Sans respect pour l'autel, Courons chercher ma proie au fond du sanctuaire; Osons l'en arracher! Dieu me laissera faire. (retombant assis.) Mais ses prêtres! ... cédons à la nécessité: Flattons en l'implorant leur sainte humilité. Pour monter jusqu'au faîte il faut savoir descendre, Et mendier bien bas ce qu'on n'ose pas prendre. (il se lève de nouveau.) Quant à vous, Buckingham, mon bon, mon noble ami, Vous avez reculé! C'est trahir à demi. Vous êtes grand railleur, milord; mais je parie Que vous ne rirez pas de ma plaisanterie. (appelant. A un officier de la tour.) Quelqu'un. Ce prisonnier délivré par mes soins, (l'officier sort.) Qu'il vienne. Sur son bras puis-je compter au moins? Je l'espère, et malheur au scrupuleux complice, Qui me donne un conseil quand je veux un service! C'est sa faute, après tout. Plus infirme d'esprit, Plus bourgeois par le coeur que les sots dont il rit, À frapper terre à terre aisément on l'amène; Mais il en reste là: pauvre nature humaine! Pas un homme complet, pas un seul! ... c'est pitié: En vertu comme en vice ils font tout à moitié. (voyant entrer Tyrrel.) Jugeons de celui-ci. ACTE II SCENE II Glocester, Tyrrel, un officier de la tour. Glocester (examinant Tyrrel, qui reste au fond.) Son ancienne opulence A laissé sur son front un reste d'insolence, Un air de cour... bon signe! On sera son appui, S'il est à la hauteur du mal qu'on dit de lui. (il s'assied.) (A Tyrrel, à l'officier.) Approchez. Laissez-nous. ACTE II SCENE III Glocester, Tyrrel. Glocester. C'est Tyrrel qu'on vous nomme? Tyrrel. James Tyrrel, milord. Glocester. Vous êtes gentilhomme? Tyrrel. D'assez bonne maison; c'est là mon beau côté: Car des biens paternels mon nom seul m'est resté. Glocester. Vous avez dévoré plus d'un riche héritage? Tyrrel. Quatre. Glocester. Vous en auriez dissipé davantage. Tyrrel. Je le présume aussi; mais, pour m'en assurer, Je n'ai plus par malheur de parents à pleurer. Glocester. Vous auriez mis, dit-on, seigneur de haut lignage, Pour cent livres sterling tous vos aïeux en gage. Tyrrel. C'est une calomnie, et milord le sent bien; Vu que sur des aïeux un juif ne prête rien. Glocester. Voilà votre raison. Tyrrel. Elle est bonne. Glocester. Vous êtes Décrié pour vos moeurs, écrasé sous vos dettes, Sans principes, sans frein... Tyrrel. Ajoutez sans crédit, Et, cela fait, milord, vous n'aurez pas tout dit. Glocester. Joueur! Tyrrel. Qui ne l'est pas! Glocester. Joueur déraisonnable! Tyrrel. Si j'avais ma raison, je serais plus coupable. Glocester. Le vin, en vous l'ôtant, vous rendit querelleur... Tyrrel. Il eut donc tous les torts; je n'eus que du malheur. Glocester. Furieux. Tyrrel. C'est sa faute. Glocester. Et meurtrier par suite. Tyrrel, froidement. C'est pourtant là, milord, que mène l'inconduite. Glocester. A Tyburn. Tyrrel. Où j'attends qu'un bond précipité Me lance dans l'espace et dans l'éternité. Glocester. Le terme du voyage est fort triste. Tyrrel. Sans doute; Mais je me suis du moins amusé sur la route. Glocester. Je vois que les cachots ne vous ont point changé. Tyrrel. Tant que je n'aurai rien, je serai corrigé. Glocester. Mais si l'on vous pardonne? Tyrrel. On perdra sa clémence. Glocester. Et si l'on vous rend tout, Tyrrel? Tyrrel. Je recommence. À l'âge respectable où je suis parvenu, Hors la vertu, milord, rien ne m'est inconnu. Mais à mourir demain je me soumets d'avance, S'il faut pour me sauver faire sa connaissance. Moi, comme un apostat, renier mes beaux jours! Jamais. Grands airs, grand train, duels, folles amours, J'avais tous les défauts qu'un gentilhomme affiche, Et des amis! ... jugez: je fus quatre fois riche. Nous étions beaux à voir autour d'un bol en feu, Buvant sa flamme, en proie aux bourrasques du jeu, Quand il faisait rouler sous nos mains forcenées Le flux et le reflux des piles de guinées. Quelles nuits! Beau joueur, et plus heureux amant, J'eus un fils, bien à moi: je ne sais pas comment; Mais je l'idolâtrais. Il était adorable, Lorsqu'au milieu des dés, qui parcouraient la table, Il trépignait sur l'or par ses pieds dispersé; Je le prêchais d'exemple; il m'aurait surpassé, Et déjà son enfance, en malices féconde, Promettait le démon le plus charmant du monde... Ce n'est qu'un ange, hélas! Dieu me l'a retiré. Je l'ai pleuré, ce fils; ah! Je l'ai bien pleuré. J'étais mort à la joie, et j'ai voulu renaître; Jetant trésors, contrats, regrets, par la fenêtre, J'y jetai ma raison: il fallait oublier. Du désordre opulent qui m'était familier, Je descendis plus bas; je bus jusqu'à la lie, De la taverne enfin la grossière folie, Et d'excès en excès je tombai, je roulai Jusqu'au fond de l'abîme, où, de plaisirs brûlé, Mais trop pauvre d'argent pour mourir dans l'ivresse, En m'éveillant à jeun, je connus ma détresse. Vous parlez de Tyburn; me voilà: je suis prêt. N'ayant plus un schelling, je n'ai pas un regret. Que le néant, le ciel, ou l'enfer me réclame, Mon corps est arrivé: bon voyage à mon âme! Glocester. Convenez-en, Tyrrel, vous seriez homme encor, À la vendre au démon, s'il vous offrait de l'or. Tyrrel. Je ne marchande pas, quelque prix qu'il y mette; Mais il l'aura pour rien, je doute qu'il l'achète. Glocester. Et s'il fait le marché? Tyrrel. C'est une dupe. Glocester. Eh bien! Veux-tu la vendre? Tyrrel. A qui? Glocester. Je l'achète. Tyrrel. Combien? Glocester. Je te rends tout. Tyrrel. Voyons! Glocester. D'abord ton innocence. Après? Glocester. Ta liberté. Tyrrel. C'est mieux. Glocester. Ton opulence. Tyrrel, vivement. C'est assez. Glocester. Pour Tyrrel; mais stipulons pour moi. Tyrrel. Que vous faut-il, milord? Glocester. Un plein pouvoir sur toi. Tyrrel. Vous l'aurez. Glocester. Aujourd'hui? Tyrrel. Sur l'heure. Glocester. Au premier signe. Comprends-moi. Tyrrel. J'ai des yeux. Glocester. Frappe qui je désigne. Tyrrel. Mon bras n'est que trop sûr. Glocester. Sans consulter le rang. Tyrrel. Hors le prix convenu, tout m'est indifférent. Glocester. Mon ami, si je veux. Tyrrel. Et le mien, s'il vous gêne. Glocester. À l'oeuvre! Tyrrel. Commandez, milord, je suis en veine. Glocester. Du comte d'Hereford délivre-moi ce soir. Tyrrel. Je ne le connais pas. Glocester. Bientôt tu vas le voir. Tyrrel. Où l'attendre? Glocester. A Whit-Hall. Tyrrel. Il est mort s'il y passe. Glocester. Je l'y ferai passer. Tyrrel. Bien. Glocester. Un point m'embarrasse. Tyrrel. Lequel? Glocester. Peut-on encor te connaître à la cour? Tyrrel. J'y parus à vingt ans et n'y restai qu'un jour. Glocester. Pourquoi? Tyrrel. Je m'ennuyai, milord, de l'étiquette. Glocester. Que sir James Tyrrel aujourd'hui s'y soumette. Tyrrel, avec importance. Il le fera pour vous. Glocester. C'est bien: levez les yeux. Sur votre front hautain portez tous vos aïeux. Allons, mon gentilhomme, une superbe audace! Un train de roi! Cet air qui dit: faites-moi place! Des vices de bon goût! De splendides repas! Vos salons, dès demain, ne désempliront pas; Et nul n'ira chercher, s'il s'amuse à vos fêtes, Qui vous étiez, sir Jame, en voyant qui vous êtes. Tout vous convient-il? Tyrrel. Tout. Glocester. C'est donc fait. Tyrrel. Je conclus. Glocester. Moi, je paie; à présent tu ne t'appartiens plus. Tyrrel. Jamais on n'eut sur moi de droit si légitime: Vous m'avez acheté plus que je ne m'estime. Glocester. On vient; sors. (Tyrrel s'éloigne.) par saint George! On ne l'a pas flatté: Il me réconcilie avec l'humanité. ACTE II SCENE IV Glocester, Buckingham. Glocester, à Buckingham, qui entre. De grâce, arrivez donc, cousin; on vous désire. Buckingham. Très-noble protecteur, souffrez que je respire. Je voulais des premiers saluer à la tour Le roi, qu'auprès de vous je croyais de retour; Mais je suis peu surpris qu'il traverse avec peine L'océan plébéien dont chaque rue est pleine. (allant à la fenêtre qu'il ouvre.) Avant de m'accuser, milord, regardez-les: Quelle foule! On s'écrase; et de Douvres à Calais La mer, par un gros temps, a plus de courtoisie Que ce peuple agité jusqu'à la frénésie. Il ne veut que son roi; froissé dans ses ébats, Meurtri de ses transports, je me disais tout bas Qu'on serait mal venu par force ou par adresse À lui ravir l'objet d'une si folle ivresse. Quand je vous parle ainsi je ne suis pas suspect: Ils ont, parbleu! Pour moi montré peu de respect; Et mon cheval pourtant est de plus noble race Que ce troupeau d'anglais entassé sur la place. Glocester. Parlait-on de la reine? Buckingham. Avec un dévouement! ... Glocester. Elle est à Westminster. Buckingham. Elle! Glocester. Et son fils. Buckingham. Vraiment? Glocester. C'est très-vrai. Buckingham. Dans quel but? Glocester. Si tu peux le comprendre, Tu me feras plaisir, cousin, de me l'apprendre. Buckingham. Peut-être un mot de vous a causé son effroi. Glocester. Oui, j'aurai trop parlé: tout le mal vient de moi. Il m'a fallu souvent descendre à l'imposture; Mais j'y suis maladroit: c'est contre ma nature. Buckingham. Quelle faute! Glocester. J'ai peine à me la pardonner. J'aurais dû par toi seul me laisser deviner; J'étais sûr de ta foi. Buckingham. Certes! Glocester, en souriant. La reine est belle; Et je vous crois, cher duc, assez bien avec elle. Buckingham. Moi! ... sa grave beauté serait fort de mon goût; Ma gaîté, par malheur, ne lui va pas du tout. Glocester. J'avais compté sur vous pour certaine entreprise! ... Buckingham. Contre l'autel, milord! Qui s'y heurte, s'y brise. Je vous l'ai toujours dit, respectez le saint lieu: La haine tient longtemps dans les hommes de Dieu. Orgueil épiscopal, rancune monastique, Remuer tout cela n'est jamais politique. Glocester. Ta raison, Buckingham, quelquefois me confond. Buckingham, en riant. Pas plus que moi, milord. Glocester. Ton esprit est profond. Buckingham. Les fous sont étonnants dans leurs moments lucides. De tous mes intérêts il faut que tu décides. Buckingham, à part. Me revient-il? Glocester, avec bonhomie. Pourtant tes conseils m'ont déplu, Mon pauvre Buckingham; oui, je t'en ai voulu. J'en conviens: j'étais fou, j'avais une pensée, Une pensée horrible, et je l'ai repoussée: Elle m'aurait perdu; l'abîme était voisin, J'y tombais. Buckingham. Je le crois. Glocester. Embrasse-moi, cousin: Tu m'as sauvé... Buckingham. Milord! Glocester. D'une chute certaine. Buckingham, à part. Me suis-je trop pressé de parler à la reine? Glocester. J'avais vu le lord-maire, il voulait tout oser. Tu passeras chez lui. Buckingham. Qui, moi? Glocester. Pour refuser. Buckingham. Quoi! Positivement? Glocester. Même avec cet air digne, Ce dédain vertueux de l'honneur qui s'indigne. Buckingham. Je ne remettrai pas l'ambassade à demain. Glocester, à part. Non; mais l'ambassadeur peut rester en chemin. (on entend au dehors les cris de vive le roi! Vive Edouard! ) Quels cris! Buckingham. Le roi s'approche. Glocester. Exploitons sa faiblesse: Gouvernons, à nous deux, sa précoce vieillesse. Le flatteur qui nous perd est mieux venu souvent Que l'ami qui nous sauve en nous désapprouvant; Mais, détrompé plus tard, c'est à l'ami qu'on pense, Et tu sauras bientôt comment je récompense. Ta main? Oublions tout. Buckingham. Et de grand coeur, milord. Glocester. Cousin, c'est entre nous à la vie, à la mort. Buckingham, à part. J'en crois son intérêt qui dicte sa conduite. Glocester, à part. Qu'il répare sa faute et qu'il la paie ensuite. (à Buckingham.) Viens au-devant du roi; courons. Mais le voici. ACTE II SCENE V Glocester, Buckingham, Edouard, le cardinal Bourchier, l'archevêque d'York, la cour. Glocester, à Edouard. Ah! Pardon! Moi, milord, vous recevoir ici! C'est au seuil de la tour, c'est aux portes de Londre Que parmi vos sujets je devais me confondre, Et, le front découvert, vous offrir à genoux Les voeux du plus zélé, du plus humble de tous. Edouard, le relevant. Mon oncle, dans mes bras! ... que leur foule attendrie Doit mêler de regrets à son idolâtrie! Ah! Ce n'est pas à moi de connaître l'orgueil: Je n'ai rien fait pour eux. Digne objet de leur deuil, Que mon père au tombeau soit fier de son ouvrage, C'est lui qui m'a laissé leurs coeurs en héritage. Mais un autre oncle encor devait m'ouvrir ses bras. Glocester. Lord Rivers! Edouard. Je le cherche, et je ne le vois pas. Depuis que par vos soins tant d'éclat m'environne, Qu'une garde d'honneur entoure ma personne, Sans m'en donner avis, il a quitté la cour, Et près de vous, dit-on, m'a devancé d'un jour. Glocester. J'ai moi-même à la reine expliqué son absence. Edouard. Ma mère! ... ah! Pardonnez à mon impatience; Et Richard! Où sont-ils? Glocester. Que mon noble neveu D'un tort dont je gémis reçoive ici l'aveu: Un parti s'agitait; j'en informe la reine; Elle en prend quelque ombrage, et je la quitte à peine Qu'aux murs de l'abbaye elle va s'enfermer. C'est ma faute: pour vous trop prompt à m'alarmer, Je n'ai pas ménagé sa terreur maternelle, Et je suis, par tendresse, aussi coupable qu'elle. Excusez-nous tous deux. Edouard. Ah! Courons la chercher. Glocester. C'est donner de l'éclat à ce qu'il faut cacher. De votre main royale un avis doit suffire. Un mot qui la rassure, un seul! Edouard, courant s'asseoir près de la table. Je vais l'écrire. Glocester, s'approchant des prélats. Mes vénérables lords, à vos soins j'ai recours: Appuyez cet écrit de vos pieux discours; L'éloquence du coeur coule de votre bouche. Je me joindrais à vous; mais, sur ce qui vous touche, Dût mon respect profond paraître timoré, Le seuil de Westminster pour mes pas est sacré. Edouard. Ah! Bonjour, Buckingham! Buckingham. La santé de sa grâce A souffert du voyage? Edouard, qui se remet à écrire. un peu. Buckingham. Ce bruit vous lasse; Mais cet excellent peuple est toujours furieux, Et tuerait ses amis pour les accueillir mieux. Edouard. Je l'aime: ses transports passent mon espérance Et j'en parle à la reine avec reconnaissance. Glocester, remerciant les évêques. En toute occasion disposez du pouvoir; (à Tyrrel qui entre et s'incline devant lui.) Je le mets à vos pieds. Enchanté de vous voir, Bon sir Jame. Édouard, à Glocester. Voici la lettre pour ma mère. Glocester, après l'avoir prise. Permettez que j'honore un dévouement sincère, Celui dont Buckingham a fait preuve pour vous. Le comté d'Hereford lui fut promis par nous; Confirmez-en le don: cette faveur légère, S'il la tient de vos mains, lui deviendra plus chère. Edouard. Vous me rendez heureux. C'était me réserver Le plaisir le plus doux qu'un roi puisse éprouver. Buckingham, à Edouard. (serrant la main de Glocester.) Votre grâce me comble. Ah! Milord! ... Glocester, à Buckingham. Je suis juste. (remettant la lettre aux évêques.) En vous voyant chargés de ce message auguste, Quel doute peut encor retenir notre soeur? Promettez, accordez, satisfaites son coeur: Je vous laisse de tout les suprêmes arbitres. (à Buckingham.) Ah! Cher duc! Ou cher comte, on se perd dans vos titres, De vous joindre aux prélats n'êtes-vous point jaloux? Buckingham. Je m'en ferais honneur. Glocester. La reine croit en vous. Parlez-lui; dissipez sa crainte imaginaire. Buckingham. J'y cours. Glocester. Veuillez après passer chez le lord-maire, (en échangeant un regard avec Tyrrel.) Je le crois à With-Hall. Buckingham. Il m'y verra, milord. Glocester, en jetant un coup d'oeil à Tyrrel. Succès et bon retour au comte d'Hereford! (Buckingham sort avec les évêques, Tyrrel les Suit, la cour se retire.) ACTE II SCENE VI Édouard, Glocester. Glocester, à part, en revenant sur le devant De la scène: Sera-t-il, cet enfant, mon esclave ou mon maître? Pour le laisser régner, c'est ce qu'il faut connaître. (il s'appuie sur le fauteuil d'Edouard.) Des hommages de cour milord est délivré; J'ai pris sur moi ce soin. Edouard. Et je vous en sais gré: De ces émotions l'ivresse est accablante; J'ai peine à soulever ma paupière brûlante; Ma force est épuisée. Glocester. Hélas! Que de dégoûts Attachés à ce rang qui fait tant de jaloux! Beau neveu, je vous plains. Edouard. Un regard de ma mère Emportera bientôt ma douleur passagère. Parlez-moi de Richard: m'a-t-il bien regretté? Du voyageur, milord, s'est-il inquiété? Glocester. Mais... Edouard. Oui, j'en crois mon coeur, le sien, sa douce image Dont les traits m'ont souri pendant tout le voyage. Il s'occupait de moi, qui, palpitant d'espoir, Le cherchais, l'appelais, croyais déjà le voir Se jeter à mon cou, dans sa joie enfantine, Les bras unis aux miens, pleurer sur ma poitrine, Qui l'entendais, milord, comme s'il était là, Me dire en sanglotant: Edouard, te voilà! Glocester. Je veux l'entretenir, cette amitié si sainte: Je prendrai du pouvoir les travaux, la contrainte. Pour moi, tous ses chagrins; pour vous, la liberté, L'amour, les jeux d'un frère et leur folle gaîté! Edouard. Son enjouement naïf au plaisir vous invite; Il rit de si bon coeur que bientôt on l'imite. Glocester. Heureux auprès de lui, vous n'aurez qu'à choisir Entre les passe-temps qui charment son loisir. Edouard. Je les verrai peut-être avec un oeil d'envie; Mais d'autres soins, milord, doivent remplir ma vie. Glocester. Et quels soins? Edouard. Je suis roi. Glocester. Mon dieu, vous le serez; Mais ne vous troublez point d'ennuis prématurés. N'accablez point vos jours d'un poids qu'on vous allége; Vous n'aurez que trop tôt ce triste privilége. Edouard. Dussé-je avant le temps rejoindre mes aïeux, Lord Rivers me l'a dit, il faut voir par mes yeux. Si mon père abusé, si ce roi qu'on révère N'eût pas fermé les siens dans un jour de colère, Clarence, qu'il aimait et qu'il a tant pleuré! ... Glocester. Clarence! Edouard. Dans la tour n'aurait pas expiré. Glocester, à part. Il a trop de mémoire. Edouard. Ah! Quelle différence! Où j'arrive avec joie, il vint sans espérance. C'est ici, dans ces murs... leur aspect m'a fait mal: Ils ont vu si souvent couler le sang royal! Glocester. Mais l'arrêt cette fois punissait un coupable. Edouard. L'arrêt qui tue un frère est toujours révocable. Glocester, à part. Me soupçonnerait-il? Edouard. Un frère! ... ah! Ce doux nom Sur les lèvres des rois fait venir le pardon; Édouard l'accorda. Glocester. Trop tard. Edouard. Non; mais un crime Jusque sous son pardon vint frapper la victime. Glocester. Chassez de votre esprit ce triste souvenir. Edouard. Ah! Quand je le voudrais, pourrais-je l'en bannir? J'entends sortir du coeur de mon malheureux père Ce cri: " mon frère est mort! J'ai fait mourir mon frère! " Je jouais, j'étais là, riant sur ses genoux, Quand d'horreur, à ce cri, vous avez pâli tous. Puis avec des sanglots il reprit à voix basse: " eh quoi! Pas un de vous n'a demandé sa grâce! " qui l'a fait? Qui de vous, à mes pieds se jetant, " m'a rappelé ces jours où nous nous aimions tant, " nos durs travaux, ces nuits où, brisés par la guerre, " dans le même manteau nous couchions sur la terre, " où, l'écartant de lui pour en couvrir son roi, " sous la froide rosée il tremblait près de moi? " et je l'ai condamné sans qu'une bouche amie " s'ouvrît pour me crier: il vous sauva la vie! " pauvre infortuné frère! ... ah! Que jamais ton sang " ne retombe sur lui! Dit-il en m'embrassant, " sur mes fils! ... " et sa voix s'éteignit dans les larmes. Mais la bonté du ciel a trompé ses alarmes: Aimés, bénis de tous, ses deux fils sont heureux; Il peut dormir en paix, car vous veillez sur eux. Glocester. (à part.) (à Edouard.) Je respire. écartez ces images funèbres. Edouard. Oui, quand j'aurai puni. Glocester. Qui donc? Edouard. Dans les ténèbres L'assassin de Clarence en vain croit se cacher. Glocester. Eh! Que prétendez-vous? Edouard. Mon bras l'ira chercher. Glocester. Craignez, en l'essayant, d'éveiller bien des haines. Edouard. La justice des rois n'a point ces craintes vaines. Glocester. Un enfant fera-t-il, à son avénement, Ce qu'Edouard lui-même évita prudemment? Edouard, se levant. Le jour où, jeune encore, on revêt la puissance, On grandit sous son poids; pour secouer l'enfance, Sur les degrés du trône il suffit d'un instant, Et l'enfant couronné devient homme en montant. Je suis plein d'avenir: Dieu dans ce corps débile Avec un coeur de feu mit une âme virile. Vous serez fier de moi, j'en ai le ferme espoir; Mais punir l'assassin est mon premier devoir. Je vous le jure ici par les pleurs de mon père, Plus il sera puissant, plus je serai sévère. Rien ne peut, moi régnant, le soustraire au trépas; Rien, je le jure encor. Glocester, à part. Tu ne régneras pas. Édouard, qui est retombé sur son fauteuil. Mais vous avez raison; ce souvenir me tue. Je cède à la fatigue, et ma tête abattue, Malgré moi, je le sens, retombe sur ma main. Glocester, avec intérêt. Qu'avais-je dit? Edouard. Croyez que plus tard, que demain, Quand le sommeil... une heure! Oh! Seulement une heure! Glocester. Pour goûter ce repos, venez. Edouard. Non; je demeure. La reine maintenant ne peut tarder, je crois; Je l'attends. Oh! Parlez: j'écoute... je vous vois... Mais comme dans un rêve... et cependant je veille. Richard! ... toujours joyeux... ô mon frère! ... Glocester. Il sommeille. ACTE II SCENE VII Glocester, Edouard, endormi. Glocester. C'est lui! C'est cet enfant qui parle de punir, Quand ce moment, peut-être, est tout son avenir! ... Non: sans cette autre vie attachée à la sienne, Je ne puis rien. Édouard, rêvant. Richard! Glocester. Il l'appelle: ah! Qu'il vienne; Qu'il dorme à ses côtés, et je suis Richard trois; Je suis roi d'Angleterre en étouffant deux rois. Nos lords, nos fiers prélats, pâlissant d'épouvante, Voudront, le crime fait, baiser ma main sanglante, Et, si je leur partage un lambeau du pouvoir, Pour ne rien refuser, n'oseront rien savoir. (marchant avec agitation.) Qu'il vienne! Et s'il dit: non... Mot fatal! C'est la guerre: Drapeau contre drapeau, nous jouerons l'Angleterre. (il s'élance à la fenêtre et se penche en Dehors.) À qui la chance alors? ... mais qu'entends-je? Aucun bruit! Mon oeil au pied des murs plonge en vain dans la nuit. Quelle angoisse! Attendons. (il revient sur le devant de la scène, et Regarde Edouard.) La frêle créature! Belle pourtant, bien belle... ô marâtre nature! En comblant tous les miens, tu fis de leur beauté Un sarcasme vivant pour ma difformité. Eh bien! Marâtre, eh bien! J'ai détruit ton ouvrage: Demande-les aux vers qui rongent leur visage; La mort, la pâle mort décomposa ces traits Où d'un oeil complaisant jadis tu t'admirais. Qui doit survivre à tous? Moi, l'oeuvre de ta haine, Moi, modèle achevé de la laideur humaine; Encor deux fronts charmants à couvrir d'un linceul, Et tu ne pourras plus t'admirer qu'en moi seul. (prêtant l'oreille, Il court de nouveau à la fenêtre.) Écoutons: ce sont eux! Cette rumeur lointaine, Ce concours, ces flambeaux, tout le dit: c'est la reine. C'est elle: je la vois. Qu'ils marchent lentement! D'où vient qu'elle s'arrête? Est-ce un pressentiment? Non, non: elle reçoit les suppliques d'usage. Encore une! Et toujours! Faites-lui donc passage. Avec mes yeux vers moi je voudrais l'attirer. Ah! L'excellente mère! Elle vient les livrer. Elle avance, elle approche à ma voix qui l'appelle; La voilà sur le pont! ... son fils n'est pas près d'elle! (avec fureur.) Elle vient sans son fils! Tu mentais, tu mentais! Faux espoir, sois maudit; et vous, que je sentais Vous dresser pour le meurtre en frissonnant de joie, À bas! Ongles du tigre: on m'a ravi ma proie. Le Duc D'York, en dehors. Edouard! Glocester. Est-ce un rêve? Le Duc D'York, de même. Edouard! Glocester. Je l'entends. Il la devançait donc? Voilà de ces instants Où l'émotion tue, où la joie assassine. (riant malgré lui.) Folle, tu me trahis; rentre dans ma poitrine: Rentre, obéis, meurs là! Je règne: ils sont à moi. ACTE II SCENE VIII Glocester, Edouard, Le Duc D'York. Le Duc D'York. (s'élançant vers le roi.) Mon frère! Où le trouver? ... mon Edouard! Édouard, en l'embrassant. C'est toi, Toi, Richard! Le Duc D'York. Le premier. Vois, je suis hors d'haleine; J'ai couru! ... pour m'atteindre on eût perdu sa peine: (à Glocester.) Je venais t'embrasser. Mon oncle, c'est bien lui; C'est lui; je le revois. De retour aujourd'hui, Tu ne t'en iras plus? Non, jamais? Edouard. Je l'espère. Richard, lui tendant les bras. Jamais. Ah! Que je t'aime! Encor, encor! Edouard. Mon frère! (ils s'embrassent de nouveau.) ACTE II SCENE IX Glocester, Edouard, Le Duc D'York, Elisabeth, le cardinal Bourchier, l'archevêque d'York, la cour, puis Tyrrel. Glocester, (à la reine en lui montrant les princes.) Regardez, milady: quels transports que les leurs! Ce spectacle touchant m'attendrit jusqu'aux pleurs. Edouard. Ma mère, enfin, c'est vous! Elisabeth. Oui, mon fils, oui, ta mère; Celle qui te chérit, dont la douleur amère De son pauvre exilé rêvait, parlait toujours, Qui souffrait de tes maux, qui consumait ses jours À trembler pour les tiens, à pleurer, à se plaindre, Qui pleure, mais de joie, et n'a plus rien à craindre. Le Duc D'York. C'est votre favori. Elisabeth, souriant. jaloux! Le Duc D'York. Non, pas jaloux, Bien heureux! Elisabeth. Ah! Tenez, tenez; partagez-vous Tous ces gages d'amour passant de l'un à l'autre, Mes transports, mon bonheur qui s'accroît par le vôtre. Je veux de mes baisers vous couvrir à la fois. (à Glocester.) Tenez! ... pardon, milord; il fut absent deux mois. Glocester. On vous pardonne tout, hors la crainte insensée Qui de fuir votre fils vous donna la pensée. Elisabeth, à Edouard. Te fuir! ... quoi! Je l'ai fait. Ah! J'en ai bien souffert. Aussi, quand Buckingham à nos yeux s'est offert, Quand j'ai lu cette lettre et si bonne et si tendre... Edouard. Ma lettre? Elisabeth. Elle est charmante... alors, sans rien entendre, Je voulais devancer nos pontifes sacrés. Que leur zèle pieux les a bien inspirés! (à Glocester.) Que de remercîments je vous dois à vous-même, (aux seigneurs de la cour.) À vous, milords, au peuple! Edouard, comme il t'aime! Tous bénissaient ton nom; leur supplique à la main, Tous de leurs voeux pour toi m'assiégeaient en chemin. (montrant les placets qu'un des lords a placés Sur la table.) Vois ce que je t'apporte. Glocester. Encor du bien à faire, Du mal à réparer! Edouard. Voyons! Le Duc D'York. C'est mon affaire. Elisabeth. C'est celle du régent. Glocester. Richard a plein pouvoir. Le Duc D'York. Bon! Le trésor public y passera ce soir. Glocester. Faites beaucoup d'heureux, pourtant pas d'imprudences. Le Duc D'York, distribuant les pétitions. Pour vous, milord; pour vous, et pour leurs éminences! Tout ce qui reste à moi! Elisabeth, à Edouard. Mes ennuis, mon chagrin, Les as-tu partagés? Le Duc D'York, à Glocester. Ah! Mon oncle, un marin, Pauvre, manquant de tout... Glocester. J'accorde cent guinées. Le Duc D'York. Deux cents. Glocester. Mais prenez garde! Le Duc D'York. Oh! Je les ai données: Il s'appelle Edouard. Glocester. C'est un titre pour moi. Le Duc D'York. Vous m'approuvez aussi, vous, monseigneur et roi? Edouard. De grand coeur, milord duc. Elisabeth, à Edouard, qui lui baise les mains. Mais laissez: qu'on vous voie; Que de vous regarder on ait au moins la joie. Cher enfant, sur ce front que je trouve embelli, De la santé pourtant les couleurs ont pâli. Edouard. Ce n'est rien. Glocester. De ses traits la grâce est plus touchante. Elisabeth. Trop pour sa mère. Le Duc D'York, se levant, un papier à la main. ô ciel! Elisabeth. D'où vient votre épouvante? Le Duc D'York. Au milieu des placets dans vos mains déposés, Cet écrit... Edouard. Comme il tremble! Le Duc D'York. Ah! Ma mère, lisez. Glocester. Donnez, donnez-le moi, cet écrit si terrible. Le Duc D'York. (à Glocester, à la reine.) Non, vous ne l'aurez pas. Lisez. Elisabeth, après avoir parcouru le papier. Est-il possible? Rivers! ... Édouard, à la reine. Vous frémissez! Elisabeth, à Glocester. Rivers! Quel est son sort? Glocester. Reine, je vous l'ai dit. Elisabeth. Il est mort! Il est mort! Edouard. Lui! Grand dieu! Elisabeth. Cette nuit. Glocester. Mensonge invraisemblable! De cet acte inhumain qui donc serait coupable? Elisabeth. Vous me le demandez? Glocester. Sans doute. Elisabeth. C'est celui Qui ne veut pas, milord, me laisser un appui. Hastings qu'il a frappé, Rivers qu'il assassine, N'ont point lassé son bras, armé pour ma ruine: Un noble ami, comme eux, s'est déclaré pour nous; J'apprends que, par miracle échappant à ses coups, Cet ami, Buckingham... Glocester. Eh bien? Elisabeth. D'un nouveau crime Faillit, en me quittant, devenir la victime. Edouard. Quel est son assassin? Glocester. Quel est-il? Répondez: Encore un coup, son nom? Elisabeth. Vous me le demandez! Glocester. Je ne demande plus ce que je dois prescrire. Parlez, je le veux. Elisabeth. C'est... je n'ose pas le dire: Non, je ne l'ose pas. Glocester. Qui vous retient? Pourquoi Ne pas couronner l'oeuvre en disant que c'est moi? J'aurai sacrifié Rivers à ma vengeance, Moi, dont il tient son rang, son titre, sa puissance; Rivers, qui, sans penser qu'on l'immole en chemin, Arrive, et dans ses bras va me presser demain. Plus coupable, j'ai pris Buckingham pour victime, Moi qui l'admis quinze ans dans mon commerce intime; Moi, qui, ce soir encor, par mon coeur entraîné, Ici, dans le lieu même où je suis soupçonné, À sa grâce, à vous tous, l'offrais comme un modèle, Et par les mains du roi récompensais son zèle. De qui vient cet écrit où je suis désigné? Elisabeth. Ah! D'un ami sans doute. Glocester, se couvrant. Il n'est donc pas signé! Mensonge et trahison! Le régent du royaume, Bravé, calomnié, n'est-il plus qu'un fantôme? Qu'une ombre? Mon pouvoir, immense, illimité, Pour borne cependant n'a que ma volonté. Elisabeth, avec terreur. Il est trop vrai. Glocester, promenant ses regards sur l'assemblée. Celui qui, dans le fond de l'âme, Tiendrait pour vérité cette imposture infâme, Sentirait mon courroux l'écraser de son poids, Si des yeux seulement il me disait: j'y crois. Elisabeth, à part. Ils se taisent. Glocester. Veut-on ramener la noblesse Aux jours où, de l'état souveraine maîtresse, Une femme régnait, qui nous opprimait tous, Qui semait à plaisir la discorde entre nous, Et faisant condamner le frère par le frère, Sur Clarence... Elisabeth, indignée. Ah! Milord! Édouard, s'élançant vers Glocester. Vous insultez ma mère! Glocester. La veuve de lord Gray ne nous gouverne pas. Édouard, à Glocester. La veuve d'Edouard! La reine! Chapeau bas, (joignant le geste à la parole.) Chapeau bas devant elle! Elisabeth. Ah! Qu'as-tu fait? Le Duc D'York. Courage! Bien, mon frère, c'est bien! Elisabeth. (au roi, à Glocester.) Edouard! ... à son âge, (revenant au roi.) On s'emporte aisément. ô mon fils, contiens-toi. (à Glocester.) Pardon! J'ai tous les torts: dans un moment d'effroi... Une mère... ah! Pardon! Glocester. Voilà comme on me traite; Et l'on vient s'excuser lorsque l'insulte est faite. Jugez de l'avenir qui s'annonce pour vous: On prétend gouverner le fils comme l'époux. Si je n'ai pu dompter ma trop juste colère, De mon royal neveu la leçon fut sévère, Et vous apprend, milords, que, muets sous l'affront, Vous devez le subir sans relever le front. Je saurai toutefois combattre une influence Qui peut des nobles pairs alarmer la prudence; Je le veux, et la tour est l'asile assuré Où nous veillerons tous sur un dépôt sacré. Elisabeth. Nous séparez-vous? Glocester. Non: vous le verrez sans cesse; Et, par raison, j'espère, autant que par tendresse, Vous lui répéterez que je tiens d'Edouard Un pouvoir dont son rang l'affranchira plus tard; Mais qu'aujourd'hui le roi, soumis à ma puissance, Si je lui dois respect, me doit obéissance. Edouard. Je suis loin d'attenter à ces droits souverains Que mon père en mourant déposa dans vos mains; Mais respectez sa veuve à l'égard de lui-même, Ou je n'attendrai pas, portant son diadème, Que son ombre me dise une seconde fois: Mon fils, venger sa mère est le plus saint des droits. Sortons: de ces débats prolonger le scandale, C'est abaisser par trop la majesté royale. Venez, reine. Glocester, (aux seigneurs de la cour.) Milords, je ne vous retiens pas. (à Edouard, en prenant un flambeau.) Votre premier sujet va précéder vos pas. Edouard. Épargnez-vous ce soin. Glocester, marchant devant lui. Un tel devoir m'honore. Le Duc D'York, à Edouard. Tu viens d'agir en roi: je t'aime plus encore. Elisabeth, arrêtant Glocester. Ah! Par pitié, mon frère, un mot! Glocester, donnant le flambeau à Tyrrel. Remplacez-nous, Gouverneur de la tour. (toute la cour s'éloigne.) ACTE II SCENE X Glocester, Elisabeth. Glocester. Parlez, que voulez-vous? J'écoute, milady. Elisabeth. Sans colère? Glocester. J'écoute. Elisabeth. Sur ce qui m'alarmait je n'ai plus aucun doute, Aucun, soyez-en sûr. Glocester. Doutez, ne doutez point, Que m'importe? Elisabeth. Avant peu si Rivers vous rejoint, Comme vous l'affirmez... Glocester. La reine, en sa présence, Voudra bien par bonté croire à mon innocence. Confiance admirable! Elisabeth. Ah! J'y crois maintenant; Je connais mon erreur: j'y crois. Glocester. En frissonnant. Elisabeth. Lui, condamné par vous! Il ne pouvait pas l'être; L'effroi me rendait folle; il respire. Glocester. Peut-être. Elisabeth. Aux jours de Buckingham on n'a pas attenté! Glocester. Pourquoi pas? Elisabeth. J'étais folle, oui, folle, en vérité. Me voilà de sang-froid; voyez, je suis tranquille. Mes enfants, grâce à vous, ont la tour pour asile. Glocester. Je leur veux tant de mal! Elisabeth. Ils seraient bien ingrats, S'ils pouvaient le penser. Glocester. Pas du tout. Elisabeth. Dans vos bras, Sous vos yeux, il n'est rien que pour eux je redoute... Pourtant dans cet écrit... Glocester. Encor... Elisabeth. C'est qu'on ajoute... Pardon! Glocester. Quoi? Elisabeth. Qu'à la tour... mais c'est faux; je le sais. Glocester. Achevez: qu'à la tour? ... Elisabeth. Leurs jours sont menacés. Mais je ne le crois pas; non, je vous le proteste. Glocester. Pourquoi donc, milady? C'est vrai comme le reste. Elisabeth. D'un soupçon outrageant, pardon! Cent fois pardon! Ah! Je vous le demande avec tout l'abandon, L'amour, le désespoir d'une mère éperdue: Que leur vie en danger soit par vous défendue. Glocester, avec douceur. Calmez-vous donc; quel bras peut les atteindre ici? Elisabeth. Ô mon dieu! De Rivers vous me parliez ainsi. Glocester, en souriant. Sans doute. Elisabeth. C'est ainsi que je vous vis sourire. Glocester. Eh bien? Elisabeth, avec explosion. Rivers est mort! Glocester. Vous osez le redire? Elisabeth. Oui, contre l'évidence en vain je me défends: Oui, mort; et vous voulez tuer mes deux enfants! Glocester. Moi! Elisabeth. Vous, leur protecteur, leur père! ... c'est horrible! Et c'est vrai, cependant, c'est vrai, mais impossible, Vous ne le pourrez pas: je serai là, debout, Sur le seuil de leur porte, à leur chevet, partout, Et le jour, et la nuit, sans sommeil, sans relâche, L'oeil ouvert, la main prête à repousser un lâche, Un monstre... Glocester. Milady! Elisabeth, qui le regarde en face. Je n'ai pas peur de vous. Buckingham vit; il s'arme, il soulève pour nous Ses partisans, les miens, le peuple, Londre entière; Il viendra, nous viendrons, lui, tous, moi la première, Les sauver, vous punir. Glocester. Mère imprudente, assez! Savez-vous qui je suis et qui vous menacez? Elisabeth. Je ne menace pas, j'implore, je conjure, Par mes pleurs, par leur sang, au nom de la nature, Au nom de leur danger... il m'inspire; écoutez: Vous le disiez tantôt, leurs droits sont contestés. Pourquoi donc les tuer, ces deux tendres victimes? S'ils sont de mes amours les fruits illégitimes, Leurs droits n'existent plus; ils vivent; vous Régnez. Glocester. Qu'entends-je! Elisabeth. C'est en vain que vous vous indignez. Crime ou non, j'y consens: leurs droits, je vous les donne; En les déshéritant ma honte vous couronne. S'il faut, pour le sauver, que le fils d'Edouard Soit... ah! L'horrible mot! Un bâtard, un bâtard! Eh bien! Il le sera: je signe tout. Glocester. Vous, reine! Vous me feriez penser qu'on a dit vrai. Elisabeth. La haine Le croira, le dira; que m'importe? Ils vivront. Pour prix du déshonneur imprimé sur mon front, Pour prix du crime enfin dont je me rends coupable, Car c'en est un, milord, affreux, abominable, Rendez, rendez-les-moi, ces enfants adorés! Rendez-moi mes deux fils! Ah! Vous me les rendrez. Pitié! C'est à genoux, mains jointes que leur mère, Vous demande pitié... Glocester. C'en est trop. Elisabeth. Ah! Mon frère! Mon roi! Glocester. De vos affronts ce titre est le plus grand. M'immoler vos deux fils en les déshonorant! Elisabeth, s'attachant à ses vêtements. Pitié! Glocester, qui la repousse. Pour m'épargner l'horreur de vous entendre, Je sors. ACTE II SCENE XI Elisabeth, se relevant. C'est donc à toi, mon Dieu, de me les rendre! Cherche-leur des vengeurs; tu leur en trouveras. Où courir! ... je l'ignore: où tu me conduiras. Mais le soin de leurs jours dans ces murs te regarde: Que ton oeil soit sur eux; que ton bras me les garde; Tu m'en réponds, grand Dieu! Moi, prête à tout braver, Je veux bien mourir, moi; mais je veux les sauver. **************STOPED THERE********** ACTE III SCENE I Une chambre à la tour; une fenêtre dont les rideaux sont fermés; une porte latérale, et une autre dans le fond, au-dessus de laquelle est une ouverture garnie de barreaux; un lit où couchent les deux princes. Edouard, assis sur le lit: Le Duc D'York, sur un siége, près de lui, tenant un livre. Le Duc D'York. De m'écouter, milord, vous me ferez la grâce, Ou je ne lirai plus. Edouard. La lecture me lasse. Le Duc D'York. Voyez sur ce fond d'or la Madeleine en pleurs; (tournant la page.) Du dragon de saint George admirez les couleurs. Edouard. Je l'ai tant vu, Richard! Le Duc D'York. Eh bien, mon cher malade Veut-il que je lui chante une vieille ballade? Edouard. Non. Le Duc D'York. Irai-je danser pour l'égayer un peu? Edouard. Reste. Le Duc D'York. Veut-il jouer? Edouard. Je n'ai pas coeur au jeu. Le Duc D'York, se levant. Je me dépite enfin. Edouard. Tu me laisses? Le Duc D'York. Que faire? On vous propose tout, rien ne peut vous distraire. Edouard. C'est que je souffre. Le Duc D'York, revenant. Ami, conte-moi tes tourments. Aussi, pourquoi nourrir ces noirs pressentiments? Quand, sans bruit, ce matin j'ai quitté notre couche, Tu dormais, des sanglots s'échappaient de ta bouche. Edouard. Verrai-je donc toujours ces roses de Windsor? Le Duc D'York. Un rêve t'agitait; il te poursuit encor; Dis-le-moi. Edouard. Tu rirais. Le Duc D'York. Pourquoi? S'il est terrible, Je promets d'avoir peur; parle. Edouard. C'est impossible; Il était si confus, si vague! Le Duc D'York. Je le veux. Edouard. Pour le couronnement on nous cherchait tous deux. Je t'ai dit: " viens, Richard, ma mère nous appelle." Et, te prenant la main, je voulais fuir près d'elle Un tigre dont les yeux semblaient nous menacer. Mes pieds marchaient, couraient sans pouvoir avancer, Et toujours, mais en vain. Le Duc D'York. Oh! C'est vrai: dans un rêve On s'élance, on veut fuir; on ne peut pas. Achève. Edouard. Tout à coup, à Windsor je me crus transporté. Le feuillage tremblait par les vents agité, Leur souffle tiède et lourd annonçait un orage Pour deux pâles boutons, qui, presque du même âge, Sur un même rameau confondant leur parfum, L'un à l'autre enlacés, semblaient n'en former qu'un. Unis comme eux, Richard, nous admirions leurs charmes. En voyant l'eau du ciel qui les couvrait de larmes, Je les pris en pitié sans deviner pourquoi, Et tu me dis alors: " mon frère, un d'eux, c'est toi: L'autre, c'est moi. " soudain le fer brille. ô prodige! Le sang par jets vermeils s'échappe de leur tige. Comme si c'était moi qui le perdais, ce sang, Mon coeur vint à faillir; ma main en se baissant, Pour chercher dans la nuit leurs feuilles dispersées, Toucha de deux enfants les dépouilles glacées. Puis je ne sentis plus; mais j'entendis des voix Qui disaient: portez-les au tombeau de nos rois. Le Duc D'York. J'en suis encore ému... cette fois je me fâche; C'est ta faute, Edouard: tu sembles prendre à tâche D'offrir à ton esprit mille objets attristants; Et puis tu dis après: je souffre... il est bien temps! Au lieu de te livrer à la mélancolie, Lève-toi, viens, courons, faisons quelque folie. Aussi gai qu'un beau jour, j'étends à mon réveil, Comme les papillons, mes ailes au soleil, Et me voilà parti, sautant, volant... Edouard. L'espace, Il te manque, Richard. Le Duc D'York. D'accord, mais je m'en passe, Ou, pour donner le change à ma captivité, Je maudis mon cher oncle en toute liberté. Suis mon exemple; allons! La colère soulage. Edouard. Devais-je m'emporter jusqu'à lui faire outrage? On le calomniait, il s'en est indigné; À souffrir cet affront qui se fût résigné? Quand un roi sent ses torts, il faut qu'il les répare. Le Duc D'York. Ne t'en avise pas, ou, je te le déclare, Je te fuis. Edouard, en souriant. Si tu peux. Le Duc D'York. Alors j'ai donc raison, Puisque tu reconnais qu'il nous tient en prison. Edouard. Lui? Le Duc D'York. Depuis trois grands jours. Edouard. Non, ta haine exagère. Le Duc D'York. Si nous n'étions captifs, nous aurions vu ma mère. Edouard. C'est trop vrai. Le Duc D'York. De la tour le nouveau gouverneur... Edouard. Sir Tyrrel? Le Duc D'York. J'en conviens, c'est un homme d'honneur, Qui, se prenant pour moi d'une folle tendresse, Se plaît à me conter les tours de sa jeunesse. Eh bien! Tout bon qu'il est, au fond c'est un geôlier. Edouard. Je te trouve avec lui beaucoup trop familier. Le Duc D'York. Sois digne; tu le dois. Mais moi, je le ménage; J'ai découvert son faible, et j'en prends avantage. S'il nous vient du dehors quelques jeux ou des fruits, Quelque livre attachant qui trompe nos ennuis, C'est lui qui le veut bien. Edouard. Il fait plus: il nous laisse Sur le balcon voisin sortir quand le jour baisse. Le Duc D'York. Là, je rêve à mon tour, mais plus gaiement que toi: Je fends l'azur du ciel qui s'ouvre devant moi; Libre, je rends visite à la terre, aux étoiles; Sur la Tamise en feu je suis ces blanches voiles, Ces barques dont la lune enflamme les sillons, Et je me laisse à bord glisser dans ses rayons. Edouard. Que ne pouvais-je hier voler avec la brise Vers cette femme en deuil sur une pierre assise! C'était ma mère. Le Duc D'York. Hélas! Edouard. Je la vis le premier. Le Duc D'York. Non, c'est moi. Edouard. C'est bien moi. Je n'osais pas crier; Les bras tendus, l'oeil fixe et l'oreille attentive, J'écoutais les sanglots de cette ombre plaintive. Que de fois dans les airs mon mouchoir a flotté! Le Duc D'York. Quel bonheur quand le sien vers nous s'est agité! Mais tous nos signes vains et nos baisers sans nombre Se sont perdus bientôt dans les vents et dans l'ombre. Edouard. Nous ne la verrons plus. Le Duc D'York. Conserve donc l'espoir. Nous la verrons, te dis-je, aujourd'hui, dès ce soir. Ami, c'est sans raison qu'aux terreurs tu te livres. Chut! J'entends sir Tyrrel. ACTE III SCENE II Édouard, Le Duc D'York, Tyrrel. Tyrrel. Milords, voici des livres. (il les dépose sur la table.) L'archevêque d'York, en vous les adressant, Vous offre ses respects. Edouard. Je suis reconnaissant. Le Duc D'York. Bon archevêque! Il pense à nos longues soirées; Aussi les deux captifs baisent ses mains sacrées. Tyrrel. Vous captifs! Edouard. Je le crois. Tyrrel. Peut-être pour un jour Un vieil usage encor vous confine à la tour; Triste noviciat d'une grandeur prochaine: De l'ennui l'étiquette est cousine germaine. Mais vous croire captifs! Le Duc D'York. De notre liberté Sir Tyrrel à vingt ans se fût-il contenté? Tyrrel. Moi, qui n'ai pas, milords, votre aimable innocence, En fait de liberté j'aime un peu la licence; Mais j'ai tort: ainsi donc ne me consultez pas. Le Duc D'York. Moins on goûte ce bien, et plus il a d'appas. Celui qui me rendrait ma liberté ravie Serait récompensé par delà son envie. Tyrrel. Le régent ne veut pas prolonger vos regrets; Et du couronnement il presse les apprêts. Edouard. C'est sûr? Tyrrel. Vous ne pouvez manquer à cette fête. Le Duc D'York. Ni vous non plus, sir Jame, et je vous tiendrai tête: Nous porterons tous deux sa royale santé. Tyrrel. Tant que milord voudra. Le Duc D'York. Quelle docilité! Et, comme on vous connaît certaine fantaisie, On vous fera raison avec du malvoisie. Tyrrel. C'est un ancien ami fêté dans mes beaux jours; Il m'a trahi, l'ingrat; mais je l'aime toujours. Edouard. Comment? Tyrrel. Je ris, milord. Le Duc D'York, en montrant Tyrrel. Oh! J'en sais sur son compte; Bien qu'il m'en cache encor plus qu'il ne m'en raconte. Tyrrel. (à Richard.) (à part, avec attendrissement.) C'est vrai. Comme il ressemble à mon pauvre Tomi! Je crois le voir. Edouard. Sir Jame, êtes-vous notre ami? Tyrrel. N'en doutez point. Edouard. D'un fils accueillez la demande. Le Duc D'York (prenant la main de Tyrrel et le caressant.) Il m'aime tant! Pour moi sa complaisance est grande, Il ferait tout pour moi, n'est-ce pas? Edouard, lui prenant la main de l'autre côté. Voulez-vous Que ma mère à la tour passe une heure avec nous? Tyrrel, embarrassé. Jusqu'ici sans obstacle elle fût parvenue, Si... Le Duc D'York. Pourquoi nous tromper? Je sais qu'elle est venue. Tyrrel. Vous, milord! Le Duc D'York. C'est mon coeur qui me le révéla: Ses battements tantôt m'ont dit qu'elle était là. Edouard, à Tyrrel. Promettez! Tyrrel. Je ne puis. Le Duc D'York (montrant à Tyrrel la main pleine de guinées.) Eh bien, j'en cours la chance: Toutes ces pièces d'or contre un mot d'espérance! Promettez, si je gagne. Tyrrel. Ah! Milord! ... ****************STOPED THERE***************** Le Duc D'York. Pair ou non? Edouard. Richard! Le Duc D'York. Allons! Tyrrel. Tyrrel, enchanté. Charmant petit démon! Pair. Le Duc D'York. (avec tristesse.) Comptons. J'ai perdu. Tyrrel. Sa douleur me fait peine. (ramassant les guinées qui sont sur la table.) C'est mon bien, je le prends... mais vous verrez la reine, Vous la verrez. Edouard. Vraiment? Tyrrel. Oui, j'en donne ma foi. Le Duc D'York, l'embrassant. Je t'ai dupé, Tyrrel; je gagne plus que toi. Tyrrel. (à part, haut.) Son baiser m'a fait mal. La soirée est si belle! Sur le balcon, milords, sa fraîcheur vous appelle: Voulez-vous en jouir? Le Duc D'York. De grand coeur. Édouard, à Tyrrel, qui est allé ouvrir la porte. A revoir! (revenant.) Sir Jame est trop loyal pour tromper notre espoir! Tyrrel. Milord, comptez sur moi. Le Duc D'York. J'y compte et je te quitte. (revenant.) D'une dette d'honneur dans le jour on s'acquitte. Tyrrel. À qui le dites-vous! Le Duc D'York. Adieu! (il sort en sautant.) ACTE III SCENE III Tyrrel, seul. l'aimable enfant! Sans regretter son or, il s'en va triomphant. (après une pause.) Il sera beau joueur... même beauté! Même âge! J'ai cru sentir encor passer sur mon visage Ces lèvres qui jadis... non, froides pour jamais! Plus jamais de baisers des lèvres que j'aimais! Mortes, mortes! ... pourquoi cette retraite austère? Le sacre dans deux jours va les rendre à leur mère; Qu'ils l'embrassent plus tôt, le mal n'est pas si grand. La reine est là, chez moi, priant tout bas, pleurant, Toujours là, comme un marbre, immobile à sa place. Nous autres vieux pécheurs, dont le coeur est de glace Contre des pleurs de femme, un enfant nous émeut: Ce petit vaurien-là fait de moi ce qu'il veut. Ah! C'est qu'il lui ressemble! ... on s'approche; silence! La lueur des flambeaux m'annonce sa présence: C'est le régent. Sans doute il vient leur déclarer Qu'on a fixé le jour qui doit les délivrer. ACTE III SCENE IV Glocester, Tyrrel. (un officier de la tour, qui précède le régent, pose un flambeau sur la table et se retire.) Glocester. Où sont-ils? Tyrrel, montrant la porte latérale. Là, milord. Glocester. Va fermer cette porte. Tyrrel. Si c'est la liberté que votre grâce apporte, Je vais les appeler. Glocester. N'as-tu pas entendu? (à Tyrrel, qui revient après avoir obéi.) Buckingham vit, Tyrrel. Tyrrel. Il s'est bien défendu. Glocester. Tu l'as mal attaqué. Tyrrel. J'affirme le contraire; Mais après tout, milord, coup nul: c'est à refaire. Glocester. J'attendais mieux de toi. Tyrrel. Si le temps m'eût permis De prendre pour seconds deux de mes bons amis... Glocester. Qui se nomment? Tyrrel. Dighton et Forrest; je vous jure Qu'en dépit du hasard la partie était sûre. Glocester. Jusqu'à moi ces noms-là ne sont point parvenus. Tyrrel. Leur grand défaut pourtant n'est pas d'être inconnus. Glocester. Ces gens sont sous ta main? Tyrrel. Et dès lors sous la vôtre. Glocester. Ils pourront avant peu me servir l'un et l'autre. Tyrrel. Parlez, ils frapperont. Glocester. Toi présent. Tyrrel. Me voici. Glocester. Sous mes yeux. Tyrrel. Quand, milord? Glocester. Ce soir. Tyrrel. Où donc? Glocester, indiquant le lit du doigt. Ici. Tyrrel, avec horreur. Quoi le régent voudrait... Glocester. C'est le roi d'Angleterre, Qui te parle et qui veut. Tyrrel. Le roi! Glocester. Pourquoi le taire? Nos prélats et nos lords m'ont proclamé. Tyrrel. Vous! Glocester. Moi. Tyrrel. Mais le peuple... Glocester. Le peuple a dit: vive le roi! Que voulais-tu qu'il dît? ... qu'importe la personne? Vive le roi, pour lui c'est vive la couronne. Le sacre dès demain la mettra sur mon front. Buckingham et les siens contre moi s'armeront; Ils veulent m'arracher mes captifs par la force, Et, pour jeter au peuple une trompeuse amorce, Répandent qu'Edouard m'apparaîtra demain, Libre dans Westminster et le sceptre à la main. Comme il suffit, Tyrrel, d'un roi dans un royaume, Je veux, s'il m'apparaît, qu'il ne soit qu'un fantôme. Tyrrel. Ah! Celui-là, milord, troublera mon sommeil. Si vous les aviez vus, hier, à leur réveil, Les yeux encor fermés, le plus jeune des frères Tenant encore entre eux ce livre de prières! Leurs bras nus se cherchaient l'un vers l'autre étendus; Sur ce lit leurs cheveux retombaient confondus; Leurs bouches qui s'ouvraient, comme pour se sourire, Semblaient avoir en songe un mot tendre à se dire. Si vous les aviez vus, vous-même, épouvanté Devant tant d'abandon, de grâce et de beauté, Vous auriez dit, milord: il faut trop de courage Pour détruire du ciel le plus charmant ouvrage! Glocester. Pourtant tu m'appartiens. Tyrrel. Oui, je me suis donné; Oui, vendu pour de l'or, vendu comme un damné, Je l'ai reçu, cet or, et, s'il fallait le rendre, Il est déjà trop loin pour savoir où le prendre. Désignez donc un homme et son sang vous est dû, Un homme, et j'obéis, car je me suis vendu; Mais deux enfants si beaux, deux faibles créatures, M'appelant, murmurant mon nom dans leurs tortures, Les étouffer! Glocester. (le contenant.) Tyrrel! Tyrrel. Pourquoi? Sous les verrous Qu'ils vivent pour moi seul, et qu'ils soient morts pour tous. Mort comme eux, je veux bien garder leur sépulture; Je m'y plonge; ou plutôt qu'Edouard sous la bure, Par les ciseaux d'un moine à l'autel couronné, Ait pour royaume un cloître où je l'aurai traîné: Je l'y traîne, et le laisse au fond de sa retraite; Car je suis, j'en conviens, mauvais anachorète. Mais l'autre, je l'emmène en France, à l'étranger, Loin, si loin, que sa vie est pour vous sans danger; Je lui donne les moeurs, les goûts que j'ai moi-même, Mes vices, s'il le faut... que voulez-vous? Je l'aime. J'aime en lui le seul bien qui m'ait coûté des pleurs: Mon Tomi, mon trésor de joie et de douleurs, L'astre qui rayonnait sur mes nuits enivrantes, L'enfant qui m'a baisé de ses lèvres mourantes. Traitez-moi de rêveur, de fou, si vous voulez; Mais quand je vois ses yeux, ses longs cheveux bouclés, Je me sens tressaillir jusqu'au fond des entrailles; Lorsque leurs cris aigus frapperaient ces murailles, C'est de mon fils, milord, que j'entendrais les cris: Je ne peux pas pour vous assassiner mon fils. Glocester. (à part, à Tyrrel.) Je l'avais dit, pas un! Allons, calme ta tête. À ton projet, Tyrrel, il se peut qu'on s'arrête: C'est accorder leur vie avec ma sûreté. Nous y réfléchirons; mais reprends ta gaîté. Quelques joyeux amis, que le plaisir amène, Viennent fêter ici ma royauté prochaine. Tyrrel. Cette nuit? Glocester. A demain les travaux importants! Pour cette nuit encor revenons à vingt ans; Sois l'homme d'autrefois. Je veux que cette orgie Surpasse en beau désordre, en brûlante énergie, En joie, en mets exquis, comme en vins généreux, Tous tes vieux souvenirs retrempés dans ses feux. Tyrrel. Non, milord. Glocester. Refuser, qui? Toi! C'est impossible. Pourquoi? Tyrrel. Non, par pitié; mon ivresse est terrible. Glocester. Aussi je compte bien que sir Jame aujourd'hui Saura devant son roi rester maître de lui. Craint-il de n'avoir pas une tête assez forte Pour calculer les points que le dé nous apporte? Tyrrel, vivement. On jouera? Glocester. Des trésors: tes yeux vont s'enflammer, Lorsque sur le tapis tu verras s'abîmer, S'engloutir en un coup plus d'or, plus de richesse, Que n'en ont dévoré vingt nuits de ta jeunesse. Tyrrel, à part. Oh! Le démon me tente. Glocester. Oui, trésor sur trésor, Risqués par nous, perdus, gagnés, perdus encor, Tandis que dans sa course un bol intarissable, Dont les flots à plein bord circulent sur la table, Dont la vapeur s'exhale en parfumant les airs, Aux reflets des enjeux vient mêler ses éclairs. Ils sont aux mains: l'or brille et le punch étincelle; Veux-tu laisser languir la veine qui t'appelle? Veux-tu laisser mourir ta fortune en espoir? Le veux-tu? ... libre à toi! Tyrrel. J'irai. Glocester, avec indifférence. Si le devoir, Le scrupule est plus fort... Tyrrel. J'irai. Glocester, de même. Suis ton envie. Tyrrel. Je ne puis reculer sans mentir à ma vie. Glocester. Sans te perdre d'honneur. Tyrrel. Longs jours à Richard trois, Et bonheur à Tyrrel! Edouard, en dehors. sir James! Tyrrel. C'est sa voix; C'est Edouard. Glocester, froidement. Eh bien! Qu'as-tu donc? Tyrrel. Rien. Glocester. Qu'il vienne. (à part, tandis que Tyrrel va ouvrir la porte.) Quand j'achète ton bras, c'est pour qu'il m'appartienne, Pitoyable rêveur! ACTE III SCENE V Glocester, Tyrrel, Edouard. Edouard, à Tyrrel. entendez-vous ces cris? À ces joyeux transports nous sommes-nous mépris? Annoncent-ils le jour de notre délivrance? ... (apercevant Glocester.) Ah! Milord, confirmez cette douce espérance: Venez-vous nous chercher? Glocester, qui fait un pas pour se retirer. Pas encor. Edouard. Vous sortez? Glocester. Réclamés par l'état, mes instants sont comptés; Je les dois au travail. Edouard. Est-ce pour hâter l'heure Où nous devons quitter cette triste demeure? Que j'en serais touché! Glocester. D'ailleurs je dois penser Que ma vue importune ici pourrait lasser. Edouard. Ah! Vous me jugez mal, et j'ai l'âme assez haute Pour savoir, au besoin, reconnaître une faute. Je n'ai pu maîtriser mon premier mouvement; Mais je le crois injuste, et mon coeur le dément. Séparons-nous tous deux sans haine et sans colère. (avec tendresse.) un fils trouve toujours grâce devant son père: Pardonnez-moi, milord. Glocester. Ah! Croyez... Edouard. Votre main! (en souriant, après l'avoir baisée.) Quand le sacre? Glocester, le baisant sur le front. Le roi sera sacré demain. (à Tyrrel.) Nous t'attendons. ACTE III SCENE VI Edouard, Tyrrel. Edouard. Demain! Comprenez-vous ma joie? Demain! Tyrrel, à part. Quoi qu'il arrive, il faut qu'il la revoie. (à Edouard.) Appelez votre frère. Edouard. Eh pourquoi? Tyrrel. J'ai promis: Je tiendrai mon serment. Edouard. Je n'ai que des amis, Que du bonheur ce soir. Tyrrel. Elle est chez moi... Edouard. La reine? Tyrrel. Cachée à tous les yeux; je cours et je l'amène. Edouard, appelant son frère. Richard! ... pour mieux jouir de son étonnement, Ne disons rien d'abord. ACTE III SCENE VII Édouard, Le Duc D'York. Le Duc D'York. Je cherchais vainement: Sur la pierre déserte elle n'est pas venue. Edouard. C'est triste. Le Duc D'York. Sans effort je l'aurais reconnue; L'astre que j'admirais jette un éclat si pur, Si vif, qu'en la voyant j'aurais pu, j'en suis sûr, Distinguer aujourd'hui ses pleurs ou son sourire... Edouard. Tu crois? Le Duc D'York. Que dans ses yeux les miens auraient pu lire. Edouard. Tu vas la voir bien mieux. Le Duc D'York. Ici? Edouard. Dans un moment; Et c'est demain le jour de mon couronnement. Le régent me l'a dit. Le Duc D'York. Salut, roi d'Angleterre! À milord protecteur nous ferons bonne guerre. Edouard. Plus de vengeance, ami! Soyons tout à l'espoir. Le Duc D'York. La liberté demain! Edouard. Et ma mère ce soir! Le Duc D'York. Ma mère entre nous deux! Edouard, quelle ivresse! La voici! ... ACTE III SCENE VIII Édouard, Le Duc D'York, Elisabeth, Tyrrel. Tyrrel. Milady m'en a fait la promesse? Elisabeth. Dès que vous paraîtrez, je sortirai d'ici. Tyrrel, à part. Ils sont tous trois heureux, tâchons de l'être aussi. ACTE III SCENE IX Édouard, Le Duc D'York, Elisabeth. (la reine tombe sur un siége, et se met à fondre en larmes sans parler.) Le Duc D'York, à son frère. Elle pleure, Edouard. Edouard. Sa douleur me déchire. Le Duc D'York. Ma mère, à vos enfants n'avez-vous rien à dire? Elisabeth. Malheureuse! Edouard. Ah! Parlez. Le Duc D'York. L'un d'eux n'est-il pas roi? Elisabeth, lui mettant la main sur la bouche. Ce titre, c'est la mort: tais-toi! Richard, tais-toi! Edouard. Qu'entends-je? Le Duc D'York. L'Angleterre a-t-elle un nouveau maître? Elisabeth. Qu'on proclame aujourd'hui, qu'on vient de reconnaître; (à Edouard.) Et c'est sous le bandeau pour ton front préparé Qu'à la face du ciel il doit être sacré. Edouard. Quel est-il donc? Elisabeth. Celui qu'à son heure suprême Votre père choisit comme un autre lui-même, Qu'il pressa dans ses bras, qu'il entoura des miens, En disant: Glocester, que mes fils soient les tiens! Edouard. Glocester! Le Duc D'York. Lui, régner! Edouard. Et du fond de sa tombe Édouard ne peut rien pour sa race qui tombe; Rien pour ses deux enfants! Le Duc D'York. N'avons-nous plus d'amis? Elisabeth. Parlons bas; un espoir nous est encor permis. (avec un peu d'égarement.) L'archevêque d'York... ce protecteur nous reste; Mais que peut un vieillard qui pour vos droits proteste? Il est vrai qu'à sa voix nos pontifes divins... Sans doute ils l'oseront... mais leurs projets sont vains, Si Buckingham... mais lui... quel chaos dans ma tête! Pour chercher ma pensée, il faut que je m'arrête. Le Duc D'York, après une pause. Achevez. Elisabeth. Je disais... quoi? ... qu'ai-je dit, Richard? (vivement.) Qu'ils forceront la tour. Le Duc D'York. Vous l'espérez? Elisabeth. Trop tard; Me comprends-tu? Trop tard. Attendre, encore attendre! Tout un jour, chez Tyrrel, languir sans rien apprendre! Vous-mêmes, n'avez-vous aucun avis secret? Edouard. Aucun. Elisabeth. Que font-ils donc? Quoi, rien! Pas un billet! Visitez avec soin tout ce qu'on vous adresse. Grand Dieu! Si jusqu'à vous, par force ou par adresse, Au moment où je parle, ils s'ouvraient des chemins; Si... que dis-je? à toute heure, à chaque instant, ses mains, Ses deux mains pour frapper sur vous peuvent s'étendre! (les saisissant avec transport dans ses bras.) Écoutez! Le Duc D'York. Qu'avez-vous? Elisabeth. Hélas! J'ai cru l'entendre; J'ai cru vous embrasser pour la dernière fois; Et j'en bénissais Dieu: nous serions morts tous trois. Edouard. Non pas vous! Elisabeth. Il faudra que je vous abandonne; Mon devoir m'y contraint. Votre danger m'ordonne De revoir vos amis, d'attendrir, de pousser, D'enflammer ces coeurs froids que la peur vient glacer. Oui, je le dois. D'ailleurs, pour peu que je balance, Tyrrel aura recours même à la violence. Et que deviendrez-vous si j'ose l'irriter? (prenant le duc d'York à part.) Richard, que je te parle avant de te quitter! (à voix basse.) Tu ne veux pas, mon fils, que ton frère périsse; Dis-lui donc, toi qu'il aime, oh! Dis-lui qu'il fléchisse... Le Duc D'York. Quoi! Devant Glocester? Édouard, qui a prêté l'oreille. Moi, fléchir! Moi, céder! Elisabeth. Mais, malheureux enfant, s'il veut te poignarder, Il le peut. Edouard. Je l'attends. Le Duc D'York. Qu'il ose l'entreprendre: J'ai du coeur, de la force, et j'irai te défendre, Te couvrir de mon corps... Edouard. Richard! Le Duc D'York. Mourir pour toi. Elisabeth. Mais vous mourrez tous deux! Le Duc D'York. Eh bien! Tous deux. Elisabeth, avec désespoir en tombant assise. Et moi? (les deux princes s'élancent vers elle, Edouard à ses genoux, et Richard sur son sein.) Moi, je resterai donc seule dans la nature, Ignorant jusqu'au lieu de votre sépulture; Sans que même à voix basse on ose le nommer; Sans avoir, après vous, rien que je puisse aimer; Non, rien; pas un tombeau, pas une froide pierre, Où portant, chaque soir, mon deuil et ma prière, Fidèle au rendez-vous, je dise: les voilà! Quand Dieu voudra de moi, je les rejoindrai là. Edouard. Mourir et vous quitter! ... hélas! J'aimais la vie. Avec quel dévouement je vous aurais servie! Sans rougir, dans l'exil, j'aurais de mes sueurs Gagné pour vous nourrir un pain mouillé de pleurs; Mais fléchir Glocester par une ignominie, Faire avec lui marché des droits que je renie, Devenir son sujet, et le plus vil de tous, (en se relevant.) Veuve et mère de rois, me le conseillez-vous? Elisabeth. Jamais le sang d'York n'a pu demander grâce! Restez, nobles enfants, dignes de votre race; Gardez cette vertu que je dois admirer; (en entendant la porte s'ouvrir.) Je pleure et j'en suis fière! ... on vient nous séparer; C'est Tyrrel! ACTE III SCENE X Édouard, Le Duc D'York, Elisabeth, Tyrrel. (il sort d'une orgie; le désordre se laisse apercevoir sur ses traits et dans sa démarche; mais il sait se contraindre et conserver de la dignité.) Tyrrel, à part en entrant. Envers moi ta rigueur est étrange, Sort maudit! Sur quelqu'un il faut que je me venge. Reine, vous ne pouvez demeurer plus longtemps; Retirez-vous. Elisabeth. Sitôt. Edouard. Encor quelques instants! Tyrrel, de même. Pas un. Elisabeth. Quel changement! Ce langage m'étonne. (le montrant aux princes avec terreur.) Ses traits sont égarés! Ses yeux... ah! Je frissonne. Tyrrel. Vous restez devant moi muette de stupeur; Qu'avez-vous? Elisabeth. Vos regards... Tyrrel. Eh bien? Elisabeth. Ils me font peur. Tyrrel. Pour qui? Elisabeth. Pour eux, Tyrrel. Sans doute c'est faiblesse; Mais pensez au trésor qu'en partant je vous laisse. Tyrrel, s'animant par degrés. Quoi! Me soupçonnez-vous de quelque trahison? Elisabeth. Vous! Tyrrel. Pour veiller sur eux j'ai toute ma raison... Elisabeth. Ne vous offensez pas. Tyrrel. Tout mon sang-froid, j'espère. Le Duc D'York, bas à la reine. Parlez-lui de son fils. Elisabeth. Tyrrel, vous êtes père... Tyrrel. Pourquoi renouveler ce souvenir affreux? Je n'en ai plus de fils, et vous en avez deux. Elisabeth. (les poussant dans les bras de Tyrrel.) Que j'aime, que j'adore... et que je vous confie. Tyrrel. À moi! ... cette terreur, rien ne la justifie. J'ai reçu votre foi, vous devez la tenir; Mais, s'il faut vous contraindre à vous en souvenir, Qu'un autre à vos enfants prête son assistance; (avec violence.) Pour moi, j'en fais serment... Elisabeth, effrayée. Je pars sans résistance. Tyrrel. N'hésitez plus. Elisabeth. J'ignore où je dois les revoir: Laissez-moi les bénir; c'est mon dernier devoir. (étendant la main sur la tête de ses fils, qui Sont tombés à genoux devant elle.) Les voilà prosternés sous mes mains, sous mes larmes! Ils peuvent devant toi paraître sans alarmes, Dieu; quel mal ont-ils fait? Ils iront, si tu veux, Ces deux êtres si purs, si bons, si malheureux, Du respect filial ces deux parfaits modèles, Réunir dans ton sein leurs âmes fraternelles; Mais, pour qu'on les chérît, toi qui les a formés, Ne me les ôte pas, ces anges bien-aimés. (jetant un regard sur Tyrrel.) Qu'un ami généreux protége leur enfance, Qu'ils restent sur la terre; et que je les devance, Quand ils prendront leur vol vers l'asile de paix, Où la mère et le fils ne se quittent jamais. (en les embrassant.) Adieu! Edouard. C'en est donc fait! Elisabeth. (bas à Edouard.) Veille bien sur ton frère, (bas au duc d'York, à Tyrrel.) Veille sur Edouard! Ah! Redevenez père, Tyrrel! Tyrrel. Assez, assez. Elisabeth, à ses enfants. Je vous laisse avec Dieu. (serrant son fils aîné dans ses bras.) Edouard! ... Le Duc D'York. Et moi donc! Tyrrel. Triste spectacle! Elisabeth, (après les avoir embrassés tous deux À plusieurs reprises.) Adieu! *************STOPED THERE***** ACTE III SCENE XI Édouard, Le Duc D'York, Tyrrel. Édouard, (tombant sur le lit.) Peut-être pour toujours. Tyrrel, (à Edouard, tandis que Richard, comme frappé D'une idée, s'approche de la table où sont les livres.) Milord, la nuit s'avance; Demandez au sommeil l'oubli de la souffrance. À votre âge il vient vite, et vous le combattez; Par des nuits sans repos vos maux sont irrités. Edouard. Je succombe, il est vrai, sous leur poids qui m'accable; Mais ils viennent du coeur. Tyrrel. Je me croirais coupable, Si je ne vous forçais à suivre mon conseil. Edouard. Que j'aurai de plaisir à revoir le soleil! Le Duc D'York, (qui, en levant le fermoir D'une bible, en a fait tomber une lettre, et Met le pied dessus.) Grand dieu! Tyrrel, se tournant vers lui. Vous m'entendez; il est trop tard pour lire, Prince. Le Duc D'York, (le livre à la main.) quel ton sévère! On regarde, on admire, On ne lit pas, Tyrrel. Tyrrel. J'y veillerai de près; Car le régent le veut, et j'en ai l'ordre exprès. Edouard. Devez-vous à la tour entretenir la reine? Tyrrel, à Edouard. Je le crois. Edouard. Son amour unit dans cette chaîne Nos cheveux et les siens. Le Duc D'York, à part. Pourquoi le retenir? Edouard. Portez-lui de ses fils ce tendre souvenir. Tyrrel. Je le promets. Edouard, s'apercevant des signes que lui fait Son frère, à Tyrrel. Allez. Tyrrel, à part. C'est un supplice horrible! Le Duc D'York. Bonsoir, Tyrrel! Tyrrel, à Richard. Milord, n'ouvrez pas cette bible, Ou les livres par moi vous seront refusés; Je reviendrai bientôt voir si vous reposez. ACTE III SCENE XII Le Duc D'York, Edouard. Le Duc D'York. Une lettre! Une lettre! Edouard. ô bonheur! Le Duc D'York. Viens l'entendre. Edouard. De qui? Le Duc D'York, regardant la signature. De Buckingham. Edouard. Que peut-il nous apprendre? Le Duc D'York. Tu vas le savoir. Edouard. Lis. Le Duc D'York. " chers princes, " vous avez encore dans votre ville de Londres des " coeurs dévoués à votre cause: l'archevêque " d'York, qui doit vous faire passer ce billet, " quelques anciens serviteurs de votre père, et moi, " le plus zélé de tous. Le peuple est pour vous; " j'ai des intelligences à la tour, et j'espère " vous délivrer à force ouverte. Ne quittez point " vos vêtements, pour être toujours prêts au " premier signal. Profitez de l'avis que je vais " vous donner; car de votre fidélité à le suivre " dépendent peut-être votre vie et le succès de " l'entreprise: au moment... " Edouard. On vient. (Richard cache la lettre dans son sein.) ACTE III SCENE XIII Le Duc D'York, Edouard, Tyrrel. Tyrrel, à part. Si je les vois, (aux princes.) Je ne pourrai jamais. Quoi! Debout? ... cette fois Je me lasse, milords. Edouard. Que voulez-vous donc faire? Tyrrel. User d'une rigueur qui devient nécessaire. Edouard. Laissez-nous ce flambeau. Tyrrel. Non. Edouard. Un seul moment! Tyrrel. Non: Qu'en avez-vous besoin pour dormir? Le Duc D'York, (passant ses bras autour du cou de Tyrrel.) Ah! Sois bon, Pense que c'est Tomy qui t'implore. Tyrrel, près de s'attendrir. Il m'en coûte; Mais... Édouard, impatienté. Tyrrel, je le veux... Tyrrel. Vous le voulez! Edouard. Sans doute. Tyrrel. Le régent donne seul des ordres absolus. (emportant la lumière.) Je ne fus que trop faible, et je ne le suis plus. Le Duc D'York. Méchant! Tyrrel, à part. Sa volonté m'a rendu mon audace. Le Duc D'York. Ne me demande pas qu'au réveil je t'embrasse. Tyrrel. Au réveil! ... ah! Sortons. Dormez, milords, dormez. ACTE III SCENE XIV Édouard, Le Duc D'York, dans les ténèbres. Edouard. Coeur sans pitié! Par lui nous n'étions pas aimés. Le Duc D'York. Je le déteste aussi. Edouard. D'une joie imprévue Passer au désespoir! Le Duc D'York. Billet cruel! Ma vue S'y reporte dans l'ombre, et l'interroge en vain. Edouard. Quoi! Tenir son salut, le sentir dans sa main... Le Duc D'York. Et mourir! Edouard. Et penser qu'elle viendra peut-être, En murmurant deux noms, s'asseoir sous la fenêtre! Ils n'y répondront plus, ceux qui les ont portés; Ils ne la verront plus, même aux pâles clartés De l'astre qui ce soir... Le Duc D'York. Attends! Le ciel m'inspire: J'y songe! ... (il court vers une des croisées, en tirant les Rideaux qui laissent tout à coup pénétrer les Rayons de la lune dans l'appartement.) Edouard. Que fais-tu? Le Duc D'York. Dieu, si je pouvais lire! Edouard. Eh bien? Le Duc D'York. Tout est confus. Edouard. Donne, donne. Le Duc D'York. Un instant! Edouard, prenant la lettre. Mais je le pourrai, moi; je le désire tant! Richard, écoute: " dépendent peut-être et votre vie et le succès de " l'entreprise. Le Duc D'York. Après? Edouard. " au moment de l'attaque, montrez-vous aux fenêtres " de la tour; tendez les bras vers le peuple pour " exciter son enthousiasme... Le Duc D'York. Bien! Edouard. " et pour qu'on n'ose rien tenter contre vous sous " ses yeux pendant la lutte qui doit s'engager... Le Duc D'York. Mais le jour? Mais l'heure? Edouard. Laisse-moi donc finir. " nos mesures sont prises pour demain ou pour le " jour suivant; c'est encore incertain. Au reste, " la veille, dans la soirée, vous entendrez sous " vos fenêtres le vieil air national des anglais, " qui sera le signal de votre délivrance prochaine. " espérez, chers princes, et Dieu sauve le roi! " Buckingham. " Le Duc D'York, se jetant dans les bras d'Edouard. Dieu ne veut pas qu'il meure: Il te protégera. Edouard. Le signal convenu, Qu'il tarde! Le Duc D'York. Jusqu'à nous aucun bruit n'est venu. Edouard. Hélas, non! L'entreprise est peut-être ajournée. Le Duc D'York, gaiement. À la tour, s'il le faut, encore une journée! Nous la supporterons. Mais, plus calme à présent, Goûte enfin les douceurs d'un sommeil bienfaisant. Edouard. (après s'être étendu sur le lit.) J'en ai besoin. Et toi? Le Duc D'York. Tu veux donc que je vienne? Edouard. Si je ne sens ta main reposer dans la mienne, Je craindrai pour ta vie. Le Duc D'York. En vain j'attends. Édouard, qui s'assoupit. Eh bien? Le Duc D'York. C'est retardé d'un jour; non, rien... je n'entends rien; Mais, quand je devrais prendre une peine inutile, (s'approchant du lit.) Veillons jusqu'au matin. Me voici: sois tranquille. Point de réponse! Il a tant souffert aujourd'hui! Doucement, doucement plaçons-nous près de lui; Un baiser sur son front, mais sans qu'il se réveille. Dors: je suis sûr de moi; je prêterai l'oreille; J'aurai les yeux ouverts... réunis tous les trois, Chaque jour nouveaux jeux! Nous n'aurons que le choix, (on aperçoit la lueur d'une torche à travers L'ouverture grillée de la porte du fond.) Windsor nous reverra courant sur sa prairie: Ma première caresse à toi, mère chérie! (dans ce moment l'air du god save the king! Se fait entendre sous la fenêtre.) Le Duc D'York, qui s'est élancé de sa place Pour écouter, revient en criant avec un Transport de joie. C'est le signal, mon frère, et nous sommes sauvés! Sauvés, mon Edouard! Edouard, se levant. Ah! Ma mère! (la porte s'ouvre tout à coup pendant qu'ils se Tiennent embrassés.) ACTE III SCENE XV Edouard, Le Duc D'York, Glocester, Tyrrel, Dighton, Forrest. Glocester, malgré les gestes suppliants de Tyrrel, faisant signe à Dighton et à Forrest. Achevez. (les deux assassins courent vers les enfants, qui Se renversent sur le lit en poussant un cri horrible.) Source: http://www.poesies.net