Visions Gaspésiennes. Par Blanche Lamontagne. (1889-1958) TABLE DES MATIERES. Préface. Dédicace. Souhaits. La Gaspésie. Le Saint-Laurent. Chez Nous. La Vieille Maison. Salut petits gas... Berceuse Rustique. Dans La Plaine. La Jeune Tricoteuse. Renouveaux. La Fileuse. Les Bohémiens. La Chanson Des Epis. Poésie. Les Vieilles. Aux Oiseaux. Les Trois Fées. L’Art. Rêves De Noël. Cachez Vos Nids. Les Rides. Certitude. L’Etoile. La Campagnarde. Retour A La Maison. Villanelle. Ma Soeur. Fleurs De Bruyère. Puisque Tu M’Aimes. Les Pins. La Paix Des Champs. Le Bon Vieux Temps. Le Plus Beau Chant. Le Soir. Le Ruisseau. Paysage. Printemps. Glanures. Les Pissenlits. Préface. Le lecteur va, dans un instant, lire les vers de Mademoiselle Blanche Lamontagne: à quoi bon lui vanter la poésie chantante des Visions gaspésiennes? Il aimera mieux en découvrir lui-même le charme exquis, l’aimable simplicité, et la sincère émotion. D’autre part, pourquoi ferais-je remarquer d’abord que la coupe des vers n’est pas toujours irréprochable, et que la forme est parfois lâchée? Le lecteur, devant cette oeuvre de début, trouvera plutôt merveilleux qu’elle soit le plus généralement exempte de gaucherie, et admirera que, dans sa naïve inexpérience, la jeune poétesse ait eu tant de choses délicates à dire, et les ait dites si agréablement, sans tarabiscotage de sentiment et sans banalité d’expression. Mais il convient de noter ici que ceci, lecteur, est un livre de bonne foi. Appliqué à un recueil de vers, ce vieux mot n’est plus banal; il en paraît tout rajeuni. Mlle Lamontagne aime ce qu’elle chante: elle chante ce qu’elle croit. Sans doute, un poète, au moment qu’il écrit, est toujours plus ou moins sincère; mais l’enthousiasme, où le hausse pour un instant une inspiration passagère, ne laisse pas souvent d’être quelque peu factice. Le poète vraiment sincère est celui dont la vie est vouée, tout entière et pour toujours, à quelque beau rêve, et qui laisse simplement chanter son âme harmonieuse et claire. Or, ce qui caractérise surtout le talent poétique de Mlle Lamontagne, c’est cette émouvante sincérité, qui fait paraître un coeur jeune et ardemment épris. La muse de Mlle Lamontagne est avant tout canadienne; que dis- je? elle est gaspésienne! Elle se plaît uniquement à dire les choses de chez nous: et, parmi les choses de chez nous, elle préfère les petites choses de chez elle. Cela est presque nouveau, dans notre littérature. Nos poètes, à qui l’on a reproché de n’avoir fait vibrer que deux cordes de la lyre, la religieuse et la patriotique, ont bien célébré la grande patrie; ils n’ont pas su voir toutes les beautés de la petite patrie. Ils ont chanté les blés; se sont-ils penchés vers le brin d’herbe? Quelques-uns, sans doute, ont aimé la vie des champs; dans l’intime et paisible poésie qui s’en exhale, ils ont trouvé leurs meilleures inspirations. Mais un souffle plus large les appelait bientôt à des vols plus hardis. Ce qui caractérise encore l’auteur des Visions gasipésiennes, c’est donc qu’elle n’est et ne veut être qu’une poétesse paysanne; c’est qu’elle ne chante et ne veut chanter que les gens et les choses de chez elle. Par là, l’oeuvre de Mlle Lamontagne est personnelle. Par la forme, elle ne l’est peut-être pas assez. La poétesse gaspésienne n’a pas encore conquis toute sa liberté. Des rythmes entendus chantent à ses oreilles et elle en adopte volontiers les dessins. Cela peut priver le lecteur, ici et là, du plaisir de la surprise; cela n’enlève rien au charme intime de cette poésie sincère. Adjutor Rivard. Dédicace. À toutes mes soeurs canadiennes, Les grands coeurs et les fins cheveux, Aux femmes de chez nous, je veux Offrir ces humbles cantilènes. Avec le parfum de nos plaines, Qu’elles portent mes tendres voeux: À toutes mes soeurs canadiennes, Les grands coeurs et les fins cheveux! Aux jeunes mères, les gardiennes De nos foyers religieux, Aux vieilles qui ferment les yeux, Aux filles, épouses prochaines: À toutes mes soeurs canadiennes, Les grands coeurs et les fins cheveux! Souhaits. «Ô Canada, mon pays, mes amours!» Pour te chanter, ô toi, mon pays, je voudrais Que ma voix fût semblable aux brises musiciennes Qui font vibrer tes champs, tes monts et tes forêts... Sois béni, Canada, par tes luttes anciennes, Par tes sillons, remplis du sang de nos aïeux. Et par la majesté des croyances chrétiennes. Sois tenace, vaillant, fécond et merveilleux, Fier des lourdes moissons des plaines recouvertes, Et plein de la bonté qui rend les coeurs joyeux! Sois béni par l’éclat de tes fleurs entrouvertes, Par tes gerbes de blé, par tes chansons du soir. Et par la saine odeur de tes collines vertes! Sois béni, Canada, par le noble savoir; Par toutes les beautés, par toutes les lumières; Sois béni par l’amour, par la foi, par l’espoir, Par la force des champs et la paix des chaumières! La Gaspésie. N’as-tu pas vu la Gaspésie, Où sauvage et doux est le vent, Où le chêne pousse souvent Parmi les fleurs de la prairie: N’as-tu pas vu la Gaspésie? N’as-tu pas vu la Gaspésie, Ses forêts vierges et ses monts, Ses mariniers, ses goémons, Et sa claire mélancolie: N’as-tu pas vu la Gaspésie? N’as-tu pas vu la Gaspésie, Où le passé de nos aïeux, Et leurs récits mystérieux Charment la jeunesse jolie: N’as-tu pas vu la Gaspésie? N’as-tu pas vu la Gaspésie, Où les ancêtres - des marins! - Reviennent, par les soirs sereins, Chanter leur douce mélodie: N’as-tu pas vu la Gaspésie? N’as-tu pas vu la Gaspésie, Son large golfe et son «rocher», Où le soleil vient se coucher, Chaque soir, dans une féerie: N’as-tu pas vu la Gaspésie? N’as-tu pas vu la Gaspésie, Son roc immuable et changeant, Sa grève d’or, son flot d’argent, Et leur sublime frénésie: N’as-tu pas vu la Gaspésie? N’as-tu pas vu la Gaspésie, Terre de la virilité. De la fantastique beauté, Et de la rude poésie: N’as-tu pas vu la Gaspésie? N’as-tu pas vu la Gaspésie, Où, jadis, le noble Cartier Déploya l’étendard altier De la vieille France chérie: N’as-tu pas vu la Gaspésie? N’as-tu pas vu la Gaspésie, Notre Bretagne, où «l’adieu-va!» Résonne aussi quand l’homme va Sombrer dans la vague en furie: N’as-tu pas tu la Gaspésie? Le Saint-Laurent. Dans quelque douce solitude Son flot ne t’a-t-il point bercé? N’as-tu pas fui la multitude Auprès de son flux oppressé? N’as-tu jamais, au bord des grèves, Où les vieux soleils vont dormir, Senti les amours et les rêves Que, dans notre âme, il fait gémir? Ah! si, d’un espoir qui soulève Tu n’as pas connu le frisson, Les gais matins, quand il se lève, Viens donc entendre sa chanson! Viens voir comment sa lèvre blême À nos genoux sait murmurer; Viens! Tu sauras qu’il faut qu’on l’aime Même quand il nous fait pleurer! Femmes qui, par ses flots infâmes, Avez tant de fois sangloté, Pardonnez-lui vos pleurs, ô femmes, À cause de sa majesté!... Si, quelque fois, des têtes chères Trouvent dans son onde un tombeau, Que vos plaintes soient des prières: Il est cruel mais il est beau!... Quand, le coeur rempli de détresses, Vous pleurez vos enfants joyeux, Ô mères, songez aux caresses Qu’il dépose dans leurs cheveux! Songez que d’un divin sourire Il a recouvert leur trépas, Et que, peut-être, il sait leur dire Des mots que vous ne saviez pas!... Chez Nous. Humblement dédiée à M. Achille Millien, poète du terroir nivernais. Ici c’est le berceau, là c’est la cheminée, Et le visage cher auprès qui nous sourit; C’est la chaise d’aïeul - hélas! abandonnée! - C’est le livre et la lampe et le feu qui nourrit. C’est une porte lourde, un perron dans la mousse, Un toit, où sont des nids et des branchages roux: Ô frère, souviens-toi comme l’enfance est douce Chez nous! Armons notre village, aimons notre chaumière, Le vieux puits qui gazouille au tournant du chemin; Le jardin, le fournil, l’enclos plein de lumière. Où nous avons dansé des rondes par la main... Plus tard, quand notre coeur s’ouvre aux saintes chimères, Quand il est temps d’aimer et de croire à genoux; Laissons grandir nos fils à côté de nos mères, Chez nous! Et quand les fleurs des blés s’ouvriront dans la plaine, Quand nos deux bras meurtris seront las de semer; Quand l’heure nous dira: «Ton existence est pleine: Cesse de tant souffrir, cesse de tant aimer!» Frère, quand il faudra que notre tige tombe Parmi tous les épis moissonnés avant nous, Nous nous endormirons en paix, dans notre tombe, Chez nous! La Vieille Maison. Ô ma vieille maison, ô ma maison bénie, Laisse-moi donc chanter ta muraille jaunie, Ton parc, où les anciens sont tant venus s’asseoir, Tes grands arbres tordus qui frissonnent le soir. Ta fontaine cachée au milieu des avoines, Et dont le bord abreuve encore des pivoines. Ô ma vieille maison, où ma mère grandit, Ah! laisse-moi chanter ton toit qui s’enlaidit! Les bardeaux que tu perds, et que le vent emporte. Les oeufs de papillons qui pendent à ta porte. Ton perron qui remue à chaque pas qu’on fait, Ta fournaise de brique où l’aïeul se chauffait, La senteur de moisi qui reste dans tes salles, Tes volets refermés, tes lits, tes vitres sales, Tes coffres de noyer, ta huche de sapin, Ta grande armoire rouge, où l’on mettait le pain, Ta clôture de pieux, que la mousse rend noire. Et ta cave, qui n’a plus rien à faire boire!... Ô ma vieille maison, je veux, je veux chanter Les rêves d’avenir que tu dûs abriter, Les couples, que tu vis sourire à ta fenêtre; Les baisers, qu’en tes coins, la tendresse fit naître; Les mots pourtant compris et jamais prononcés; Les doigts qui se cherchaient et qui se sont pressés; Les regards innocents, la touchante promesse Faite, les yeux baissés, au retour de la messe; Les secrets enfermés dans tes lambris obscurs, Les souvenirs d’amour qui dorment sur tes murs! Lorsque je sentirai qu’il est temps de me taire, Et quand j’aurai fini de contempler la terre; Quand le calme des soirs et l’éclat des moissons, Ne me donneront plus de suaves frissons; Quand mes yeux refermés ne pourront plus connaître Les couchers de soleil qui teignent ma fenêtre; Quand je n’entendrai plus descendre les troupeaux, Le soir, du long des champs et du long des coteaux; Quand je ne verrai plus, ô matin, tes lumières Dorer les blés naissants et le front des fermières; Quand le printemps naîtra, jeune comme autrefois. Et que je n’aurai plus mes amours et ma voix; Quand, de nouveau, la sève aura saisi les choses. Et que je resterai froide parmi les roses; Afin que, bien que mort, mon coeur puisse frémir, Dans la vieille maison qu’on me laisse dormir! Salut petits gas... Salut, petits gas de campagne, Chers petits hommes de chez nous! La paix du ciel vous accompagne, Nous vous regardons à genoux... Chers petits hommes de chez nous, Vos grands yeux bleus sont pleins de flamme. Nous vous regardons à genoux, Vous avez tout l’azur dans l’âme! Vos grands yeux bleus sont pleins de flamme, Vos cheveux bruns sont ondulés Vous avez tout l’azur dans l’âme, Par vous les vieux sont consolés. Vos cheveux bruns sont ondulés, Vous nous parlez comme l’on chante; Par vous les vieux sont consolés, Votre courage nous enchante. Vous nous parlez comme l’on chante. Vos mains amassent les épis. Votre courage nous enchante, Vous êtes l’amour du pays! Vos mains amassent les épis, Vos petits pieds foulent la plaine. Vous êtes l’amour du pays, Vous êtes la race prochaine! Vos petits pieds foulent la plaine, Au soleil d’or vous brunissez. Vous êtes la race prochaine: Pour l’avenir vous grandissez! Au soleil d’or vous brunissez. Vos beaux gilets sont faits d’indienne. Pour l’avenir vous grandissez: Gardez notre foi canadienne! Vos beaux gilets sont faits d’indienne, Votre oeil a des reflets charmants. Gardez notre foi canadienne, Aimez vos clochers et vos champs! Votre oeil a des reflets charmants, La lumière est votre compagne. Aimez vos clochers et vos champs! Salut, petits gas de campagne! Berceuse Rustique. Les bois ne chantent plus, la lumière décline; L’air qui vient de la plaine est un air étouffant. Là-bas, les laboureurs descendent la colline: Sur le coeur de ta mère endors-toi, mon enfant! D’une grande douceur le vent du soir inonde Les forêts, les vallons, les coteaux parfumés; Qu’un rêve merveilleux berce ta tête blonde Dans l’odeur des épis que nos bras ont semés!... Vois nos claires moissons, vois nos gerbes en flamme Briller d’un feu nouveau sous les soleils couchants. Laisse l’air de chez nous pénétrer dans ton âme Car je veux que mon fils soit un homme des champs! Endors-toi, mon enfant. Au loin la vieille terre Chante pour appeler l’effort des jeunes mains. Tes jours continueront la tâche héréditaire Et ta faulx jettera le blé par nos chemins!... Dors mon bel ange blond, ô ma joie éternelle, La nuit t’apportera des rêves bien aimés. Les bois ne chantent plus; referme ta prunelle Dans l’odeur des épis que nos bras ont semés! Dans La Plaine. Dans la plaine, où le ciel a versé sa lumière, Où, sous un doigt secret, tout semble remuer, Pendant que vos beaux yeux ont leur gaieté première, Enfants, allez jouer! Dans la plaine, où le lys tend sa corolle blanche Au papillon câlin qu’on y voit palpiter; Comme le vent sacré qui joue avec la branche, Vierges, allez chanter! Dans la plaine, où le foin borde les sentiers roses. Où Dieu, dans son amour, mit tout pour nous charmer: Parmi les liserons, les trèfles et les roses, Amants, allez aimer! Dans la plaine, où l’été refait sa vieille mousse, Où tous les feux anciens semblent se raviver; Le coeur plein des rayons de la jeunesse douce, Vieillards, allez rêver! La Jeune Tricoteuse. Les lourds parfums des champs s’abattaient, adoucis. Les laboureurs laissaient la côte raboteuse, Quand j’aperçus, au loin, par un soir indécis, La jeune tricoteuse! De longs cheveux dorés, frisés abondamment, Encadraient sans façon sa tempe vigoureuse. Ah! qu’elle avait alors un visage charmant La jeune tricoteuse! Je voyais le fuseau danser entre ses doigts Et le rire animer sa lèvre duveteuse... Je voudrais, dans mes vers, la rechanter cent fois La jeune tricoteuse! Sans doute elle faisait quelque nouveau gilet Pour l’aïeule tremblante, aimable et souffreteuse Qui, bien tard dans la nuit redit son chapelet, La jeune tricoteuse! Et son front était plein de grâce et de douceur Car son âme n’était ni vile ni menteuse. Oh! comme il m’aurait plu de l’appeler ma soeur La jeune tricoteuse! D’avoir pu l’admirer merci vingt fois, mon Dieu! C’est un rayon baignant mon âme vaniteuse. J’emporte son image en ma mémoire. Adieu La jeune tricoteuse! Renouveaux. Salut, ô renouveaux enchanteurs qui mettez Sur les coteaux déserts des rayons veloutés; Qui faites relever la tête aux herbes folles, Sur le bord des marais, près des blanches corolles; Qui ramenez aux champs les oiseaux du bon Dieu; Les fleurs, les papillons et les mouches à feu; Qui faites pousser dru le foin dans la prairie. Et naître en même temps le beau mois de Marie; Ô vous qui préparez le sol pour la semence. Sur la verte colline et dans la plaine immense Salut ô renouveaux! C’est par vous que nos gas Ont plus d’éclairs aux yeux et plus de force aux bras; Que nos fillettes ont plus de jeunesse en elles, Comme vieilles et vieux de plus claires prunelles; Que, meilleur et rêvant aux pures amitiés, On fuit les grands chemins pour les petits sentiers; Que l’amour éternel chante à l’homme un poème, Que, sous le ciel d’azur, fidèlement l’on s’aime; Et que, soudain, nos coeurs sont chauds comme des nids: Renouveaux printaniers, soyez, soyez bénis! La Fileuse. Quand j’étais jeune fiancée J’ai filé mon beau voile blanc, Ma collerette nuancée, Et mon grand châle au frêle gland. Alors mon bras était agile Car j’avais le coeur plein d’amour; De ma quenouillette fragile J’avais bien vite fait le tour!... Ensuite, quand je devins mère, Je filai des langes d’enfants, Des bonnets à boucle éphémère, Des mantelets ébouriffants; Je filai surtout des suaires, Pour recouvrir les bien-aimés Dont la mort ferme les paupières Et qui s’en vont, inanimés!... Maintenant je suis laide et vieille, Ma main tremble sur le rouet. La mort est là qui guette et veille Auprès de mon sombre chevet. Ma tâche est faite sur la terre, Sans regret je me vois pâlir Et file, pauvre solitaire. Le drap qui doit m’ensevelir!... Les Bohémiens. Ils viennent d’entrer au village, Et se sont campés dans un champ. Ils ont très vulgaire étalage Mais n’ont pas visage méchant. C’est très drôle de voir la vie Qu’ils font: manger, danser, fumer, N’avoir pas de haine et d’envie, Et sans se connaître s’aimer. Quand les ténèbres sont venues Ils font un feu de bois dormants, Et les fillettes ingénues Y causent avec leurs amants. Les femmes n’ont pas de toilette, Toutes le même accoutrement: Un petit châle en flanellette, Sur l’épaule, négligemment... Plusieurs d’entre elles sont jolies, Avec dans les yeux des éclairs, Le sourire aux mélancolies, La bouche large, et les cils clairs. Ils prennent peu de nourriture. Et dorment sous le firmament. Ils ont l’amour de l’aventure, Du hasard et du mouvement. Quand on les voit on dit: «Chimère De courir ainsi le chemin!...» Mais la pensée est moins amère Sans le souci du lendemain... C’est peut-être très beau de vivre En ce continuel départ, Et, n’ayant nul rêve à poursuivre. De ne s’attacher nulle part! La Chanson Des Epis. Homme des champs, mon frère, écoute dans la plaine, Écoute la chanson suave des épis. Voix sublime et sans fin dont la campagne est pleine. Quand tous les bruits humains, le soir, sont assoupis, Quand la tige s’endort au fond de la ravine Et que les gais oiseaux au bois se sont tapis, Écoute cette voix, c’est une voix divine, La voix des épis d’or qui parlent d’avenir. Et qui versent le ciel à flots sur la colline... Écoute, quand la nuit commence à rembrunir Les ombres des forêts, où les troupeaux vont boire, Écoute les épis chanter pour te bénir!... Ils disent que tu dois aimer, prier et croire, Lutter contre le vice et contre le malheur Comme l’épi des champs lutte dans l’ombre noire. Que tu dois te grandir par la sainte douleur, Laisser ton coeur ouvert aux pitiés fraternelles. Et mourir sans orgueil, comme une simple fleur. Pour devenir l’épi des moissons éternelles! Poésie. Toi qui reviens, chaque matin, Errer au fond de la ravine Pour entendre, dans le lointain. Les échos de la voix divine; Toi qui, de beaux vers altéré. Guette le mot qui rassasie, Si tu n’as pas encor pleuré, Ne cherche pas la poésie! Qu’importe que ton oeil charmé Se pose en riant sur la vie; Que ton coeur aimant soit aimé, Que ta belle âme soit ravie! Pour éclairer un sombre jour, Et pour bien chanter l’espérance, Ce n’est pas assez de l’amour, Il te faut de plus la souffrance! Si tu ne fus pas, en chemin, Blessé d’une peine infinie. N’espère rien du lendemain: Tu n’as pas encor le génie... De la souveraine clarté Ton âme ignorera les charmes Tant que tu n’auras pas goûté La douceur amère des larmes! Les Vieilles. À ma mère. Les belles femmes sont les vieilles, Dont l’âme a noblement aimé, Et dont l’amour s’est consumé Dans la sainte angoisse des veilles. Leur regard, hanté de merveilles. D’un feu divin s’est allumé; Les belles femmes sont les vieilles. Dont l’âme a noblement aimé... Leurs lèvres ne sont plus vermeilles. Mais, dans leur coeur tout parfumé. Dure un trésor ensoleillé Comme un jardin, mis en corbeilles: Les belles femmes sont les vieilles! Aux Oiseaux. Sur nos toits encor froids et dans nos arbres nus, En bande, ce matin, vous êtes revenus Oiseaux! Ah! combien votre chanson nous est douce! Oui, bâtissez vos nids bien chauds dans cette mousse Pour mettre les petits qui doivent vous venir, Pour vous aimer, joyeux, sans peur de l’avenir! Car, pour durer, l’amour a besoin du silence... Il faut que, loin des yeux, votre nid se balance, À l’ombre des sapins et des grands marronniers, Dans toutes les splendeurs des matins printaniers! C’est pour vous que Dieu mit tant de douceurs aux branches, C’est pour mieux abriter vos frêles têtes blanches Qu’il dit aux arbres verts: «Penchez-vous en berceaux, Soyez des bras de mère!» Oui c’est pour vous, oiseaux! Nous vous aimerons tant, vivez dans nos charmilles, Égayez nos buissons, radieuses familles; Vous, que les jours nouveaux suffisent à charmer. Montrez-nous, montrez-nous comment il faut aimer?... Auprès de ce qui part soyez ce qui demeure. Soyez ce qui sourit auprès de ce qui pleure, Et, sur nos ans flétris, sur nos ans soucieux Mettez avec vos chants, un clair reflet des cieux! Les Trois Fées. (Légende gaspésienne) Tous les matins, dans le village, On les voyait passer courant, Cheveux au dos, regard volage. Bouche au sourire délirant. Posant leurs pieds dans la fougère. Où le flot chantait, caressant: À la rivière, la rivière, Elles allaient dansant, dansant. Elles étaient trois, toutes belles. Trois soeurs au visage de feux. Couvertes des mêmes dentelles; Ayant même éclair dans les yeux. À leur passage en la bruyère Le lys se penchait languissant: À la rivière, la rivière. Elles allaient dansant, dansant. Elles baignaient leurs jambes nues Dans l’herbe folle du chemin, Prenaient des poses ingénues, Se tenant toujours par la main. Les oiseaux gris de la clairière Venaient pour écouter leur chant: À la rivière, la rivière, Elles allaient dansant, dansant. Hélas! un matin, jeunes folles, Voulant mirer leur front si beau. Au milieu des blanches corolles Trouvèrent leur calme tombeau. Dans les cerisiers et le lierre, Où le flot pleure doucement, À la rivière, la rivière, Elles sont là dormant, dormant.. L’Art. Voici partir l’été, déjà, ma chère soeur; L’ombre froide s’étend sur les collines vertes Et les vallons. Goûtons la dernière douceur Des plaines, que le givre a déjà recouvertes. Venez! Allons-nous en cueillir dans les sentiers Les derniers liserons et les dernières roses... Courons après le jour! Il faut que vous mettiez Sur ces feuillages bruns vos illusions roses!... Les couples sont passés derrière les buissons Qu’on voit là-bas; ils ont cueilli les marguerites; Nous, qui sommes des soeurs, par derrière eux, passons, Nous volerons au bois ses tiges favorites. La fleur qui grandit seule, à l’ombre des forêts, Est la plus belle fleur car elle est la plus vierge. Venez! Nous la prendrons sur le bord des marais Et nous mettrons avec la fougère et l’asperge. Voyez-vous les rosiers se courber par moment, Et les coquelicots saigner de leur blessure? De toutes ces beautés qui meurent doucement Nous ferons un bouquet d’éclatante verdure. Et vous, qui savez l’art charmant et surhumain De peindre des amours sur une bagatelle, L’emporterez, afin que votre fine main Fasse avec ce qui meurt une chose immortelle! Rêves De Noël. Voici Noël: Je rêve à l’humble maisonnette Des simples et des inconnus; Je rêve un bon gros feu de cèdre et d’épinette Pour chauffer les pieds qui sont nus. Je rêve que les bons, dont la vie est amère, Ce soir ne sont pas oubliés, Et que les petiots sans famille et sans mère Ont des joujoux dans leurs souliers. Je rêve que les morts: nos chers vieux et nos vieilles, Viennent comme en un rendez-vous. Les hommes vigoureux et les femmes vermeilles, Pour manger le pain avec nous. Je rêve qu’aux détours sinistres de la route On ne voit plus personne errer; Je rêve qu’il n’est plus de grande âme en déroute, Ni de beaux yeux faits pour pleurer. Je rêve pour les fils de la noble souffrance La promesse des jours plus beaux; Je rêve plus d’amour, surtout plus d’espérance, Et moins d’oubli sur les tombeaux!... Je rêve un avenir radieux et prospère Pour mon pays et pour ses lois; Je rêve un Canada qui garde et qui vénère Ses doux cantiques d’autrefois! Cachez Vos Nids. Petits oiseaux qui chantez dans la plaine, Sur les galets, les maisons, les fenils, Et dont la voix de tendresses est pleine. Cachez vos nids! Soyez prudents. Songez que les tempêtes Portent la mort dans les champs dégarnis; L’ombre des bois abrite mieux vos tètes: Cachez vos nids! Peut-être, un jour, oiseaux, des mains cruelles Viendront s’abattre à vos foyers bénis; Vous sentirez des frissons sous vos ailes: Cachez vos nids! Et vous aussi, jeunes couples sans tache. Dont l’âme a soif de bonheurs infinis; Pour que la paix, à votre amour s’attache Cachez vos nids! Les Rides. À mon père. Les rides ce sont des sourires, Des sourires éternisés, Qui valent mieux que les baisers Et sont plus nobles que les rires. Pourquoi faut-il que tu soupires Après tes printemps épuisés? Les rides ce sont des sourires, Des sourires éternisés! Pour consoler les longs martyres De nos coeurs lentement brisés. Dieu veut que les chers fronts usés Soient décorés comme des lyres: Les rides ce sont des sourires! Certitude. Dans quelque sombre jour, si ton coeur a douté Des divins sentiments qui parfument la terre. Des mots d’honneur, d’amour, de paix et de beauté; Si ton esprit, perdu dans un problème austère, À travers l’idéal ne voit plus son chemin, Et croit que le réel domine le mystère; Si, niant la bonté de l’Être surhumain, Tu soutiens que, nourri de leurre et de chimère, L’homme n’est qu’un jouet au gré du lendemain; Si tu perds confiance en l’amour de ta mère, Et ne vas plus hélas! sur son sein qui défend. Comme aux jours d’autrefois, bercer ta peine amère; Si tu ne fis jamais ce rêve triomphant D’avoir, comme tendresse et soutien de ta vie, Le regard d’une femme et la voix d’un enfant; Si tu marches sans but, sans haine et sans envie, Et si, n’aimant plus rien de ce que nous aimons, Tu ris des chers espoirs dont notre âme est ravie: Viens voir le clair soleil se lever sur les monts! L’Etoile. C’est le silence, c’est le soir; On a fermé porte et fenêtre. Là-haut, dans le firmament noir, Une étoile vient de paraître. Regardant bien haut devant lui, Appuyé sur une épinette. Dès que l’étoile pâle a lui Un savant a mis sa lunette. - «Quelle est donc sa grosseur, dit-il, «À quel tropique appartient-elle? «Doit-elle son éclat subtil «À quelque force accidentelle? «J’ai beau regarder avec soin «Dans les cieux et dans ma mémoire, «Je ne vois rien. Elle est si loin, «Et cette nuit froide est si noire! - Mais près de lui, dans les sillons Fumants et sentant bon la terre, Avec les derniers papillons Passe un jeune homme solitaire. Il revient des champs et sourit. Songeant à la moisson prospère. L’étoile pâle l’attendrit. Il dit en voyant sa lumière: - «La belle étoile du bon Dieu! «Si paisible en la nuit profonde... «D’un regard si clair et si bleu: «C’est comme les yeux de ma blonde! - La Campagnarde. La porte est entr’ouverte. Au fond de la maison On peut voir un bon feu qui flambe en la cuisine. Une croix de bois franc paraît à la cloison. Un catéchisme ancien sur l’armoire avoisine. Debout, la campagnarde au visage animé, Mise candidement: grosse jupe et mantille, Surveille avec adresse un bouilli parfumé: Si j’étais toi, garçon, j’aimerais cette fille! Au temps des fenaisons on peut la voir aussi. Dès le jour, ramassant les épis et les herbes. Joyeuse, sans regret, sans peur et sans souci, Élevant de ses mains les triomphales gerbes. Tout le long des coteaux, tout le long des penchants Son bras n’est jamais las de porter la faucille. Et le fond de ses yeux est clair comme nos champs: Si j’étais toi, garçon, j’aimerais cette fille! Le dimanche au matin, très pieuse, croisant Les mains sur son missel, belle de modestie, À l’heure où l’homme dort son sommeil bienfaisant, Vers la petite église elle est déjà partie. Et là, passant le vieux rosaire entre ses doigts. Même priant tout haut de sa bouche gentille, Elle a l’air virginal des saintes d’autrefois: Si j’étais toi, garçon, j’aimerais cette fille! Retour A La Maison. Ah! qu’heureux est celui qui revoit sa maison, Et qu’un être adoré, devant la porte, accueille; Qui retrouve sa joie, éparse en chaque feuille Des arbres, où paraît la jeune floraison; Ah! qu’heureux est celui qui revoit sa maison! Ah! qu’heureux est celui qui revoit sa maison, Après un long voyage ou quelque lourde absence, Et qui, tout près d’entrer, entend, dans le silence. Une adorable voix qui prononce son nom; Ah! qu’heureux est celui qui revoit sa maison! Ah! qu’heureux est celui qui revoit sa maison, Lorsqu’aux feux du soleil sa vitre est allumée, Et que l’on voit monter sa petite fumée, Par dessus la ramure étrange du buisson; Ah! qu’heureux est celui qui revoit sa maison! Ah! qu’heureux est celui qui revoit sa maison, La chaise auprès de l’âtre et l’âtre plein de flamme, Le rêve au vol léger qui chante au fond de l’âme, Et l’amour d’autrefois si naïf et si bon. Ah! qu’heureux est celui qui revoit sa maison! Villanelle. Reviens, ô toi que je chéris, Écoute la voix qui t’appelle: Reviens, les lilas sont fleuris. Les vieux bourgeons sont reverdis, L’herbe est plus légère et plus belle: Reviens, ô toi que je chéris. Toutes les choses du pays Prennent une beauté nouvelle Reviens, les lilas sont fleuris. Bientôt la tige des épis Naîtra dans la plaine immortelle: Reviens, ô toi que je chéris. Les oiselets cherchent leurs nids Et l’amoureux cherche sa belle: Reviens, les lilas sont fleuris. Pour que me soient doux et jolis Les chants de la jeune hirondelle, Reviens, ô toi que je chéris. Reviens, les lilas sont fleuris! Ma Soeur. Amante du silence et des choses rustiques, Et belle des trésors infinis de son coeur, Elle a le pur regard des Madones antiques, Ma soeur! Le soir, à son fuseau, tout comme notre mère, Elle poursuit très tard son cher et dur labeur; Et pour se délasser elle nous lit Homère, Ma soeur! Elle nous apprenait à dire nos prières, Et, près du vieux berceau, chantant, à la noirceur. Souvent elle a veillé le sommeil de nos frères. Ma soeur! Et, depuis que du mal des vers je suis saisie, Depuis que j’ai souffert de ce rythme berceur. Par elle j’ai compris la pure poésie, Ma soeur! Lorsque je serai vieille et que je serai lasse Du fardeau de la vie et du poids du malheur, Je veux la voir encor, me parlant à voix basse. Ma soeur! Et quand je m’en irai vers la vie éternelle, Le jour où je pourrai te contempler, Seigneur, Ah! fais qu’elle soit là pour clore ma prunelle. Ma soeur! Fleurs De Bruyère. Au fond des bosquets parfumés Des senteurs de la feuille, Vivent des bouquets innommés, Que nulle main n’effeuille. Tous différents et tous pareils, Sans éclat et sans forme, Ils ont pris, loin des clairs soleils, Une teinte uniforme. Restés tout petits, se cachant Sous la branche sévère, Ils ne sont pas aulnier du champ Et ni même fougère. Leur vie est faite d’abandon, De nuit et de mystère, Et, le soir, ils jettent, dit-on, Une âcre odeur de terre. Pourtant ces bouquets ont pour nous Une grâce suprême; Nous leur trouvons un parfum doux Et notre coeur les aime... Car ces feuillages et ces fleurs, Nés du sein de la plaine. Expriment en simples couleurs La terre canadienne. Lecteur, que ces vers que j’écris Te soient charmants de même; Qu’ils aient la saveur du pays Et que ton coeur les aime... Sans apprêts et sans vanité, - Vrais bouquets de bruyère - Ils cachent sous leur âpreté Une âme tendre et fière! Puisque Tu M’Aimes. «Voyez-vous, sur la colline, cette maisonnette blanche?» A. Gérin-Lajoie: Jean Rivard. Quand Jean Rivard mena, pour la première fois, Au canton de Bristol, sa femme, sa Louise, Seul avec elle, au bord de sa terre et des bois, Il lui dit, le coeur lourd et le front dans la brise: - «Femme, voici les lieux que nous habiterons. «Voici les coteaux neufs et la neuve campagne; «Voici le sol abrupt que nous labourerons, «Et voici la forêt, notre unique compagne. «Les arbres sont épais; tous les chemins sont noirs. «La nature se dresse, autour de nous, hagarde «Comme un monstre surpris, et, dans la paix des soirs, «Il semble que l’espace étonné nous regarde... «Ici la terre dort de l’antique sommeil. «Et ne tressaille point des récoltes futures. «Ce n’est pas cet été que le lierre vermeil, «Femme, pourra grimper le long de nos clôtures! «Comme il faudra peiner pour que notre jardin «Ressemble, chaque automne, au jardin de ton père! «Et comme il te viendra, parfois, un lourd dédain «D’être si loin, si loin de votre champ prospère I «Ah! tu ne verras pas naître en cet horizon «Tes rêves d’autrefois, et souvent, les ours mêmes «Viendront rôder autour de notre humble maison... - «Qu’importe! dit Louise à Jean puisque tu m’aimes!...» Les Pins. Dans la verte forêt comme la nuit est sombre! On croirait qu’il y passe, en foule, des lutins, Qui, sous les grands rameaux, parlent tout bas / dans l’ombre... Plus hauts que tous les bois rapprochés et lointains, Les pins sont là, groupés comme une vieille garde. Immobiles, rêvant aux splendeurs des matins. Leurs troncs forts et tendus dans cette nuit hagarde Ont tant de hardiesse et de sérénité Qu’on dirait que la terre immense les regarde... Et, quand le vent du Nord, furieux et tourmenté. Des monts et des forêts viendra courber les faîtes. Les pins resteront droits avec tranquillité! Oh! comme nous aurions de grandeur sur nos têtes, Si, mieux que les bouleaux et mieux que les sapins, Nous demeurions, malgré la rage des tempêtes. Sous le vent des douleurs, raides comme les pins! La Paix Des Champs. As-tu parfois pleuré, fatigué de la ville. De ses rires confus, de ses bruits, de ses chants? As-tu senti le poids de la foule servile? Viens goûter la paix des champs! Si ton âme a cherché la noble solitude. Si tu trouves parfois les hommes trop méchants, Loin des troubles du monde et de sa servitude, Viens goûter la paix des champs! Si ton esprit, touché d’une flamme divine, Veut secouer le joug de nos tristes penchants, Viens écouter la voix de Dieu dans la ravine: Viens goûter la paix des champs! Si ton coeur a saigné des peines de la vie Et sent monter en lui des souvenirs troublants. Pour oublier les maux de la route suivie: Viens goûter la paix des champs! Le Bon Vieux Temps. Assis tous deux, près de la cheminée, Les beaux vieillards aux gestes tremblotants, Disaient, tout bas, la face illuminée: «Ah! le bon vieux temps! - «Quand j’étais jeune et que j’étais très belle J’avais dans l’oeil des charmes éclatants; Tu fleurissais ma tempe d’immortelle: Ah! le bon vieux temps! - «Dès le matin, aux premières fleurettes, Quand les bluets décoraient les étangs. Je te faisais place dans nos charrettes: Ah! le bon vieux temps! - «À la veillée, au seuil de nos chaumières, Sous les accords des merles du printemps, Nous apprenions les danses des fermières: Ah! le bon vieux temps! - «Et quand venait la saison des semences Je te suivais dans les houx palpitants; Ta douce voix me chantait des romances: Ah! le bon vieux temps! - «Et bien souvent - Ah! je me le rappelle! - À la brunante, en simples pénitents, Nous dirigions nos pas vers la chapelle: Ah! le bon vieux temps! - «Un beau matin, l’âme toute ravie, Le front paré des fleurs de nos vingt ans, Nous devenions épousés pour la vie: Ah! le bon vieux temps! Tous deux sont morts. Dans une paix touchante, Dormez, vieillards, reposez-vous longtemps, Sans vous douter que j’envie et je chante Votre bon vieux temps! Le Plus Beau Chant. Quand la campagne se réveille, Lente et joyeuse, le matin; Quand toute l’ombre de la veille S’enfuit vers l’horizon lointain; Ou bien le soir, quand la prairie Exhale le bon foin séchant, À travers la route fleurie Tout ici-bas n’est plus que chant! Oui, tout est chant dans la nature. Ô Dieu, vous faîtes tout chanter! Dans quelque coin qu’on s’aventure Le coeur est forcé d’écouter. Chants des forêts, chants de la plaine, Chants d’un bonheur qui s’est levé, Toute notre existence est pleine D’un chant toujours inachevé! Le Dieu bon, qui créa le monde. Près des sanglots mit les chansons. Et, dans ma souffrance profonde, Une musique aux mille sons... Mais le plus beau chant dont émane Le refrain le plus triomphant, Il me vient de toi, paysanne, Lorsque tu berces ton enfant! Le Soir. Les bruits sont apaisés, la rose lourde et pleine Penche au bord des buissons comme un frêle encensoir; Toute la paix du ciel se répand sur la plaine, C’est le soir! La moissonneuse avec sa faucille est passée, L’homme auprès de sa femme est revenu s’asseoir; Une immense douceur pénètre la pensée. C’est le soir! Chaque tige des champs jette vers nous sa flamme, La force sort des bois comme un jus du pressoir; Sens-tu quelle bonté pleut soudain dans notre âme? C’est le soir! Le vent, sur les coteaux, chante un hymne suprême Au soleil, qui se couche en forme d’ostensoir: Avec un coeur divin, ô bien-aimé, je t’aime, C’est le soir! Le Ruisseau. Connais-tu le ruisseau qui descend la colline, Là-bas, et qui se perd ensuite dans les champs, Le ruisseau merveilleux qui chante et qui s’incline Sous la mousse des prés et la fleur des penchants? Dans l’aulnier de ses bords souvent les moissonneuses Vont s’asseoir, pour parler de quelque jouvenceau. Et le passant bénit ces jeunes ricaneuses: Connais-tu le ruisseau? Les amoureux y vont, le soir, couples par couples, À l’heure où les chemins sont dans un demi-jour, Et l’on peut voir passer, au loin, leurs formes souples. Comme un troupeau léger que gouverne l’amour... Ils vont sur le vieux pont d’épinette bien mûre. Où le silence épand son mystère profond; Et nul n’entend les mots que la nuit leur murmure. Les amoureux y vont. Si tu veux, nous irons, nous aussi, quand la brune Achève de descendre au fond des cieux lointains, Nous irons voir danser, sur la montagne brune. Les dernières lueurs des derniers feux éteints. Puisque ton âme ardente à mon âme ressemble, Et puisqu’il est écrit que nous nous aimerons, Vers le petit ruisseau, quelque beau soir, ensemble, Si tu veux, nous irons... Paysage. Le jour s’enfuit. Tout est silence. Dans ses grands bras le vent balance Les lourds et mobiles épis. Le glaneur a quitté la plaine. D’odeurs de foin la route est pleine; Tous les échos sont assoupis. Derrière la côte lointaine, La lune se montre incertaine, Entre les arbres effilés; Et, sous les bois pleins de mystère, Dans la savane solitaire, Les amoureux s’en sont allés... L’aïeule tremblante et chenue Sent une chaleur inconnue Descendre du ciel triomphant; Tandis qu’au seuil de la chaumière, Avec sa chanson coutumière, La mère berce son enfant... Printemps. Les champs sont reverdis, les bourgeons vont éclore, Les beaux liserons bleus vont se rouvrir encore, Le long des fiers coteaux, sur le bord des étangs. Et tout va refleurir car voici le printemps! Tout nous dit d’espérer, de chanter et de croire. Le matin n’est plus froid et la nuit n’est plus noire. L’oiseau refait son nid, l’onde reprend sa voix; L’étoile des amours se lève au fond des bois! Ô vous qui n’avez pas de joie ou d’espérance. Et dont le coeur jaloux fermente la souffrance, Comme un vase rempli d’un funeste parfum. Vous dont les rêves chers se brisent, un à un, Emportés dans le gouffre infini des années. Avec tout le carmin de vos roses fanées, Vous qui redemandez la paix et la beauté Venez! Le ciel vous rend ce qui vous fut ôté! Aux bois pleins de murmure, aux champs pleins de lumière, Au soleil qui rougit le toit de la chaumière, Au vent, au clair ruisseau qui borde les chemins, Dieu confie en secret le bonheur des humains... Pour tous il est du beau quelque part sur la terre, Il est du ciel au fond d’un bosquet solitaire, Dans le creux d’un ravin, sur la fleur des pommiers. Il est du ciel partout, pourvu que vous aimiez!... Aimez! C’est le printemps, c’est la joie infinie! Les vallons sont hantés d’un sublime génie Qui, sur les arbres verts, jette la majesté. Et, près de la grandeur met la simplicité!..... L’oiseau chante, le papillon ouvre ses ailes, La luciole danse avec les demoiselles, Et, guettant le soleil à l’ombre des buissons. Les grenouilles des prés entonnent leurs chansons! Glanures. À Mme Alexandra B. Houde. Septembre! On a fauché les tiges déjà mûres. Les tiges qui mettaient du jour dans le buisson; Et voici que les champs s’emplissent de murmures, Car le temps est venu de rentrer la moisson... Des orges et des blés quand la charrette est pleine, Le moissonneur dit: «Marche!» et les chevaux / s’en vont Porter tout ce parfum et cet or de la plaine, Dans l’antique fenil et le grenier profond. Et puis les garçonnets, les mères et les filles Vont glaner les épis qu’on n’a pas ramassés. Disant: «Ne laissons rien derrière les faucilles; Nos bêtes n’en auront peut-être pas assez!» En songeant qu’il faudra refermer sa fenêtre Aux rudes mois d’hiver qui souffleront demain, Ils cueillent ces trésors que le bon Dieu fit naître. Et ne laissent rien perdre aux traces du chemin. Moi, glaneuse d’un champ où l’idéal m’attire, Je ramasse avec soin, sous vos pas, tous les jours, Vos regards, vos chansons, vos mots, votre sourire, Pour les mettre au grenier secret de mes amours.. Et quand, de votre bras si bon qui me protège. Le temps, qui brise tout, sera le noir vainqueur, Moi je ne craindrai pas les frimas ni la neige Car j’aurai tout rentré vos étés dans mon coeur! Les Pissenlits. Quand la terre est bien chaude, et lorsque l’herbe pousse, On voit, sur nos coteaux, parmi les trèfles verts. Les pissenlits sortir leur tête dans la mousse... Après un peu de pluie ils sont vite entr’ouverts, Et, les pétales blonds formant leur chevelure, Semblent friser si dru qu’ils frisent de travers... Et le gai laboureur, de vive et forte allure, Et la femme qui va, fredonnant sa chanson. Sous leurs pas lourds les broient hélas! dans la verdure! Nulle main ne les cueille aux détours du buisson; Des bouquets journaliers leur couleur est bannie, Et chaque faulx qui vient les prend dans sa moisson, Ô mes petites fleurs, comme on vous calomnie, Vous qui, n’ayant reçu ni parfum ni beauté, Semez de taches d’or la plaine rajeunie! Oui, le ciel mit partout quelque sublimité! Et moi je vois en vous, ô mes fleurs singulières, Un calice infini, plein de virginité, Où nage la fraîcheur des aubes printanières! Source: http://www.poesies.net