La Vieille Maison. Par Blanche Lamontagne. (1889-1958) D'Après le manuscript publié à la bibliothèque de l’Action française, Montréal, 1920. Je dédie ce livre aux morts de ma race, en souvenir, en reconnaissance. B. L. TABLE DES MATIERES. Hymne A La Vieille Maison. LA PORTE. La Porte. Ouvre ta porte... Chanson Du Matin. Plainte D’Amour. Vagabond. Chanson Du Printemps. Un Rêve. Tristesse. LA FENÊTRE. La Fileuse A La Fenêtre. Le Réveil De L’Ancêtre. L’Homme Qui Mène Son Troupeau. L’Epouse. Petit Oiseau. DANS LA FENÊTRE. L’Horizon. Le Large. Ressemblance. Chanson De Mer. Le Capitaine. La Barque. Petite Voile Blanche. Il neige... LE POÊLE. La chanson du poêle. Il vente... Près Du Poêle. Novembre. Silence. LE BER. Le Ber. Autour Du Ber. Fleurs De Chair. Chants Du Vieux Ber. Reines Du Ber. Survivance. LA LAMPE. La Lampe S’Allume. Quand les lampes sont allumées... La nuit s’en vient... Près De Ma Lampe. L’Heure Des Lampes. Le Retour. LA CROIX DU MUR. A La Croix Du Mur. Réconfort. Dimanche D’Eté. Prière Aux Aïeux. Prière Pour La Vieille Maison. LES ABSENTS. Aux Absents. Les absents sont les plus vivants... Le Sourire. Écoutons les absents... QUANT LA MAISON ÉTAIT JEUNE. L’Heure Des Vaches. Le Fruitage. L’Heure Des Poules. Le Puits. Vision. DEUX OMBRES. Le Souvenir. L’Espérance. La Maison Divine. Espoir. Hymne A La Vieille Maison. I Avec son air rustique et bon, Portant sur ses épaules Les verts cheveux des saules, Rêve notre Vieille Maison... Mieux que le plus beau paysage, Mieux que les grèves et les monts, La demeure que nous aimons N’a jamais changé de visage... C’est ici que mes aïeux ont vécu, Qu’ils ont souffert, qu’ils ont aimé, que la jeunesse Dans sa coupe d’amour leur a versé l’ivresse, Et qu’ils sont morts, tombant comme tombe un vaincu... C’est cette porte matinale Qui, par un jour clair et joyeux, Reçut au foyer des aïeux L’épouse à l’âme virginale... C’est là que, la main dans la main, Simples dans le bonheur, calmes dans la souffrance, Ils ont, le coeur nourri de la même espérance, Parcouru le même chemin. Mais la mort guettait, d’un oeil sombre: Un jour, le foyer, resté seul, Les a vus, couverts d’un linceul, Prendre le noir chemin de l’ombre. Depuis que la tombe a repris Leur être, un étrange silence S’appesantit sur leur absence. Et nous ne savons plus le côté qu’ils ont pris... Ils vont... ils vont... Sur quelle route, Dans quel chemin ont-ils posé Leur désir épuisé, Et tendu leur rêve en déroute?... Ont-ils, dans la douceur De ces lieux, que la foi devine, Ont-ils trouvé, là-bas, sur la route divine. Une vieille maison qui ressemble à la leur?... Ont-ils, dans leur âme charnelle, Et leur attache à la maison. Ont-ils, au bout de l’horizon, Ont-ils trouvé, Seigneur, ta maison Éternelle?... II Ils se sont rassemblés, dans la maison céleste, Pour un éternel rendez-vous, Nos pères qui, du sol agreste, Ont remué les sillons roux; Les vaillants soldats de la terre, Dont le genou s’est déchiré Dans la lutte âpre et solitaire, Et dont le front fut un champ labouré... Et, pour toujours, le ciel leur garde La claire vision des blés, Qu’une aube incessante regarde. Où tous leurs rêves sont comblés. C’est là que leurs pâles prunelles, Que leurs pauvres yeux, éblouis. Ont vu, sur des mers éternelles, Rouler des montagnes d’épis. Et que, dans les rayons superbes D’un été qui dure toujours, Ils ont calmé leur soif de gerbes, Et guéri leur faim de labours!... III Ils avaient droit, Seigneur, d’entrer sous ta tutelle, Et de goûter la douceur de tes lois, Ils avaient droit à ta joie immortelle Ces hommes d’autrefois. Eux qui t’ont prié, les mains jointes. Qui sont demeurés vrais et forts, Eux dont la bouche était sans plaintes. Et dont l’âme était sans remords... Eux qui, finissant leur journée. Élevaient leurs bras lourds vers Toi, Eux qui t’offraient leur moisson, chaque année, Et, chaque jour, t’offraient leur foi!... Je crois, Seigneur, que tu les aimes Ces hommes si bons. Ces hommes si blêmes, Au visage en sillons... Parce qu’ils furent des apôtres Que tous, un jour, acclameront, Et qu’ils furent parfois, aussi, des saints -les nôtres - Et gagnèrent leur pain aux sueurs de leur front, Et qu’en leur attache profonde. Source d’un labeur si touchant, Ils n’ont pas voulu voir autre chose en ce monde Que leur maison et que leur champ!... IV Depuis qu’ils ont vécu dans ces lieux, qu’ils sont morts, Sous ce vieux toit, lourd de tristesse et d’âge, Depuis que l’ombre enveloppe leur corps Et leurs traits, dont je n’ai qu’une très pâle image, Leur maison n’a guère changé. Son regard est plus terne, et sa robe est plus noire. Mais, à l’intérieur, rien ne fut dérangé Des objets dont la vue enchante la mémoire. Les chambres ont gardé leurs meubles du passé, Les images de saints que les doigts pieux y mirent, Les miroirs suspendus au mur tout crevassé, Et les lits à pommeaux où les aïeux dormirent... Le rouet paresseux repose dans son coin Près de lui, trône la commode, Où l’épousée étendit avec soin Sa mante de velours, à la dernière mode... Le métier désuet Au grenier se renfrogne, Et songe, muet, Aux jours de blanche catalogue... Et ces objets, témoins du bonheur des anciens, Ont l’air d’attendre sans rien dire Le tiède toucher de leurs mains, Et la douceur de leur sourire... S’ils revenaient tous ces morts ténébreux, S’ils revenaient avec leur âme et leur pensée, Comme ils seraient émus, comme ils seraient heureux De trouver leur maison telle qu’ils l’ont laissée!... V Deux saules ont été plantés par eux, Auprès du seuil, deux saules d’Italie, Lourds de mélancolie, Mais fiers et vigoureux. Ils ont des airs de prière, Des airs de douceur et de paix; Ils ont des rameaux épais, Tendus comme des bras de mère... Par les automnes rembrunis, Par les orages, les tempêtes, Les saules, rapprochant leurs têtes, Sont unis... Le temps qui les enchaîne Pour l’avenir, Va les unir D’une amoureuse chaîne... Or, lorsque je les vois, enlacés dans les vents, Je songe à ta puissance invisible, ô ma race, Qui par un lien secret, mais profond et vivace, Unit l’âme des morts à l’âme des vivants!... VI Nos ancêtres étaient joyeux Et la maison leur était douce. Leurs jours coulaient, coulaient comme une eau sous la mousse... Qui nous rendra le rire des aïeux!... Tout s’éclairait de leur sourire, Tout rayonnait de leur gaieté. Dans un flot de simplicité, De leurs lèvres, comme un ruisseau, coulait le rire... Le soir, quand ils étaient assis, Ils oubliaient la trop rude journée, Et la maison était illuminée De leurs récits... Ils riaient comme chante un oiseau sur la branche, Comme le jour grandit, comme l’été renait. Dans la paix des beaux soirs leur chanson résonnait, Et leur rire était vrai, car leur âme était franche... Et depuis qu’ils s’en sont allés, Dans je ne sais quel chemin sombre, La vieille maison a de l’ombre Au fond de ses yeux éplorés. Dans son intuition, peut-être, Croyant qu’il est mort à jamais, La maison pleure désormais, Le rire joyeux de l’ancêtre!... VII L’indifférent Qui me surprend À rêver dans ces ruines, Dans ce jardin où les épines S’entrelacent aux vieux pommiers, Que les rossignols coutumiers Habitent... L’indifférent que les désirs agitent, Et dont le rêve ambitieux De vain mirage emplit les yeux, Dit à me voir enracinée À ce toit où ma mère est née: -«Quel est l’attrait mystérieux, Qui l’attache en ces lieux?»... Mais ceux-là dont la vie a marqué le visage De son rude et profond sillage, Ceux qui revoient, au fond tremblant d’un paysage, La maison douce avec son pignon gris penché, Et le linge éclatant, sur la corde perché, Ceux-là comprennent mon attache À la maison que l’âge entache; Ils savent, qu’évoquant des jours nombreux et forts, Dans les vieilles maisons monte la voix des morts!... VIII Ils me disent: «La mort, c’est vrai, nous a repris, Mais la douceur des jours enfuis Ne s’est pas effacée De notre pensée. Les couchants d’autrefois dorent notre horizon, Et notre souvenir flotte dans la maison. Notre âme, à l’heure accoutumée, Revient dans la maison que nous avons aimée... Au sein de ce foyer Que nous avons fait rayonner, Quand tu t’assieds à cette table antique. Où nous avons mangé le pain noir et rustique, Le pain qui chantait dans nos blés, Et qui donnait la joie à nos fils attablés; Lorsque, dans la chaise berçante, D’une pensée éblouissante, Ou bien d’un joyeux souvenir Tu sais t’éclairer l’avenir; Lorsque près du bon feu, tu rêves. Tandis que les flots noirs s’abattent sur les grèves; Dans la table qui chante et le pain qui nourrit. Dans le seuil qui gémit, la chaise qui sourit. Dans la lampe qui brille et le feu qui soupire. C’est notre âme que tu respires!...» IX À ceux qui, dans les grandes villes, Hélas! loin de notre horizon, Vivent sans oublier ces jours clairs et tranquilles Vécus dans la Vieille Maison. Les morts disent aussi: «Frère dont le visage Se brûle au souffle des cités, Mais dont l’esprit demeure hanté d’un paysage Fait de brunante et de clartés... Toi qui te rappelles encore Ton enfance, et qui te souviens Des vaches au poil roux, s’agitant dès Taurore, À la voix qui leur dit: «Viens t’en! Viens! Viens t’en! Viens!... Ô toi que, sous un joug austère, La ville maudite enrôla, Fils de chez nous, fils de la terre, Qu’un rude destin exila, Lorsque la côte, enfin gravie. Disparaîtra devant tes yeux, Ah! reviens achever ta vie Dans la maison de tes aïeux, Dans la Vieille Maison, sous les arbres blottie, Belle d’âge, et solide ainsi qu’un bâtiment. Qu’en leur rêve d’amour tes pères ont bâtie, Sur leur emplacement!... LA PORTE. La Porte. I Comment mes vers pourront-ils dire Ton charme, ta voix, ta chanson, Ô ma bonne porte, sourire De la maison? Voici que tout à coup j’évoque Les nobles couples canadiens, -Grands falbalas et longue froque - Franchissant les seuils anciens... Avec amour, avec mystère, Un soir, ils sont rentrés, sans bruit. Ils étaient des fils de la terre, Et la porte leur a souri... Gloire à toi, race vigoureuse! Oui, gloire à toi peuple si beau! Car, tous les ans, la porte heureuse Voyait un baptême nouveau... Plus riche, d’année en année, Elle avait un air plus hautain D’entendre ainsi la maisonnée Hausser son murmure enfantin... Lorsque les doux petits, le front lourd de sourire, Dans leur ber, reprenaient, la nuit, leurs rêves d’or, La porte, fière, semblait dire: «C’est moi qui garde ce trésor!... Mais les choses comme les êtres Subissent des maux inconnus: La porte a vu souffrir ses maîtres, Et les jours sombres sont venus... La demeure devint déserte Sous les épreuves, sous les deuils, Et la porte, hélas! s’est ouverte Pour laisser passer des cercueils!... II Ô ma vieille porte, je t’aime! Bonne gardienne de mon toit! Je t’aime d’un amour suprême, À cause du passé qui s’éternise en toi... Quand je te vois, les heures mortes Reviennent en blanches cohortes. Chantant la chanson du bonheur, Monter à l’assaut de mon coeur... Ma pensée est en joie, et ma lèvre est en flamme, Comme au temps où l’amour illuminait mon âme... Salut à toi, Gardienne de mon toit! L’ardent souvenir me transporte, Et mon coeur en est enflammé, Quand je te revois, vieille porte, Où paraissait mon bien-aimé!... III Quand les miens seront morts, et quand je serai morte, Ayant franchi le seuil de Votre Éternité, Seigneur, ayez pitié de notre pauvreté. Et daignez nous ouvrir pour toujours Votre porte. Appelez-nous à Vous! Écoutez retentir nos pas sur la colline; Appelez-nous avant que le jour ne décline, Et que l’ombre du soir ne retombe sur nous... Avant que la nuit solitaire Ne voile le divin vitrail, Faites rentrer dans le bercail, Le morne troupeau de la terre!... Nous avons bien assez erré Sur les sombres routes humaines... Nous aurons droit d’entrer dans Vos domaines, Si le bonheur est dû pour l’avoir désiré. Et si Vous avez vu nos brûlantes prunelles Vous chercher dans les cieux, Si Vous voyez au fond de nos coeurs soucieux Leur soif de beautés éternelles!... Laissez-nous, ô mon Dieu, Arrêter ici notre course. Laissez-nous boire à Votre source, Et dans Votre maison, nous reposer un peu!.. Parce que l’étranger, le passant à l’oeil sombre, Vers notre feu n’a pas tendu ses bras en vain, Seigneur, faites s’asseoir à Votre feu divin, Nos coeurs, ces vagabonds qui cheminent dans l’ombre! Ouvre ta porte... Ouvre ta porte... Le jour luit, le coq chante, et les vallons sont beaux. Et l’été, dans son char, avec orgueil transporte La Lumière aux vibrants et multiples flambeaux... Le miracle se renouvelle Dans le sein de la terre aux mystérieux plis; Vois grandir dans les champs, la richesse nouvelle Dont tes greniers seront remplis... Mais la fécondité que ton oeil fier contemple N’est pas le fruit de tes soins recherchés; Ce n’est pas toi qui fus l’ouvrier de ce temple, Car les vrais ouvriers dans la mort sont couchés... De la vieille moisson sort la moisson prochaine. Le printemps précède l’été. La tâche des anciens à ta tâche s’enchaîne, Et tu ne serais pas s’ils n’avaient pas été... Regarde leurs espoirs revivre Dans les gerbes que nous cueillons. Ce sont eux qui nous ont assuré de survivre Et leur vie est éparse en l’herbe des sillons.. Ouvre ta porte... Vois monter sous le ciel les épis orgueilleux. Que ta pensée ainsi se retrouve plus forte: Sache respirer l’âme auguste des aïeux!... Chanson Du Matin. I Les portes s’ouvrent, les coqs chantent. Le puits gémit Dans sa nuit, Et les vallons, réveillés à demi, Paraissent écouter des bruits qui les enchantent... L’aube rit sur le coteau clair, Et sur les rides des labours. L’oiseau fier Chante avec souplesse Dans les aulnes des alentours... -Ah! qui me rendra ma jeunesse Avec ses premières amours!... -Ah! qui me rendra ma jeunesse!... Les coteaux ornés De dentelle verte et de brume Parent le toit qui fume. La lumière nouvelle inonde les chemins. On dirait que les maux humains Sont noyés dans la clarté blonde, Et que tous les péchés du monde Ce matin, furent pardonnés... Que votre pas se presse Aux champs des alentours, Paysans! Et que l’allégresse Monte en vous du sein des labours! Car le Seigneur, dans sa largesse, Donne un jour de plus à vos jours. -Ah! qui me rendra ma jeunesse Avec ses premières amours!... II Je porte mon coeur ainsi qu’un trésor... Tel un encensoir rempli de fumée D’où monte un parfum de rose embaumée, Je porte mon coeur comme un grand lys d’or. Je serre mes bras contre ma poitrine Pour mieux contenir le poids de mon coeur, Et pour ne point voir fuir sa liqueur, Sa liqueur divine... Et sur les coteaux, les coteaux lointains, Où, comme un bûcher, mon passé flamboie, J’ai vu revenir mon ancienne joie. D’un regard en fête et d’un bras qui ploie Sous le clair fardeau des bonheurs éteints. Et, dans les sentiers où ma voix s’élève. Partout dans les champs, partout sar la grève, Où tremble le vent, où gémit le flot. Je n’ai rien compris qui monte plus haut Que mon cri joyeux et que mon sanglot, Ni rien vu de plus large que mon rêve!... Car mon coeur ainsi qu’un sanglant lys d’or Tendant son calice à l’aube ravie, Mon coeur, retrouvant l’ivresse ravie, À connu l’amour, a connu la vie. Mon coeur est un vase empli jusqu’au bord. Je porte mon coeur ainsi qu’un trésor!... Plainte D’Amour. La maison s’ouvrait, comme offerte À mes voeux: j ‘entrai, le coeur las. Mais la maison était déserte: Mon bien-aimé n’était plus là... Alors, à la porte ancienne, À la vieille porte j’ai dit: Toi qui regardes vers la plaine, Et sais quand le sol reverdit; Toi dont jamais l’oeil ne redoute Le mystère au loin enfermé, L’as-tu vu passer sur la route Mon bien-aimé, mon bien-aimé?.. Dis-moi quelle brise le pousse? Sur quel chemin? Et sous quel toit? Pour lui la vie est-elle douce? N’a-t-il pas peur, n’a-t-il pas froid?... A-t-il, pour calmer sa détresse, Une voix qui sait apaiser? A-t-il pour son coeur la tendresse, Et pour sa lèvre le baiser?... Est-il quelqu’un qui sait lui dire De ces mots calmes et chantants, Qui mettent au coeur le sourire. Et sur les lèvres, le printemps?... A-t-il, le soir, près de la lampe, À l’heure du rêve profond, Une main blanche sur sa tempe. Et de la douceur sur son front?... Toi qui fidèlement écoutes, La voix du soir accoutumé. L’as-tu vu passer sur la route. Mon bien-aimé, mon bien-aimé?... Vagabond. Toi qui t’en vas, cheminant sur la route, Vagabond, que chacun abandonne et redoute, Pauvre gueux des chemins, Sans hiers et sans lendemains, Toi qu’un âpre destin transporte Partout, et qui n’as pas de toit; Toi qui, toujours, vois chaque porte Se fermer devant toi... Toi que la faim tenaille, Qui couches sur la paille, Dans les fenils. Auprès des boeufs, Et qui prends les oeufs, Dans les nids; Vagabond de la route Que chacun redoute, Visage au regard effacé, Où l’amour n’a jamais laissé De trace, D’où vient donc le sourire imprégné sur ta face?... Vagabond, Sais-tu donc, Et dans ton coeur étrange, As-tu deviné, pauvre gueux, Qu’un jour tu verras des mains d’ange T’ouvrir la porte du bon Dieu?... Chanson Du Printemps. La porte est ouverte. Entends-tu Le turlututu Du rossignol aux notes franches? Entends-tu La chanson du printemps qui monte dans les branches? L’air embaumé Inonde les ravines, Ô bien-aimé! Le vent d’amour flotte sur les collines!... Écoute le turlututu Du rossignol aux notes franches, Entends-tu La chanson du printemps qui monte dans les branches?... Le sol endormi A frémi, Sous des ardeurs nouvelles; Et dans l’air on croit voir scintiller des javelles. Comme un essaim joyeux d’éblouissantes ailes... Voici l’heure d’amour. Voici que l’espérance Déborde au calice du jour... Sais-tu combien l’amour éclaire l’existence? Écoute le turlututu Du rossignol aux notes franches... Entends-tu La chanson du printemps qui monte dans les branches?... Dans des rêves craintifs pourquoi nous égarer? Rien n’est vrai que chanter, rien n’est vrai qu’espérer. Les anges radieux, aux ailes demi-closes, Font tomber sur le monde une averse de roses... Écoute le turlututu Du rossignol aux notes franches. Voici venir la joie aux yeux purs, aux mains blanches... Entends-tu La chanson du printemps qui monte dans les branches?... Un Rêve. J’ai fait un rêve. Au temps où ton amour a troublé ma raison, J’avais rêvé d’une blanche maison, Près de la grève... Nous y vivions tous deux. À l’heure où l’aurore flamboie, L’Amour aux mains de joie Nous avait conduits dans ces lieux. Sous les rochers à l’étrange structure Le flot grondeur s’engloutissait, Et notre âme s’agrandissait Dans la nature... Avec le goéland, domptant le vent du nord; Et l’oiseau rapide qui passe. Avec le flot sublime à l’inlassable effort, Nous voyions s’élargir et monter dans l’espace, Notre rêve plus grand, et notre amour plus fort... Comme un lierre enlaçant un saule Je te liais de mon amour. Ton regard me versait le jour. Et je penchais mon front sur ton épaule... Tu m’aimais. Pas à pas Tu me suivais, m’entourant de ta flamme. Nous écoutions monter le bonheur en notre âme, Et nous ne parlions pas... Nos jours coulaient, coulaient. Comme une onde sous un roseau... Ils s’envolaient, comme l’oiseau, Et nos heures d’amour comme un flot s’écoulaient... Et le fleuve écumait, superbe, à nos genoux. Et l’oiseau sous le ciel et l’air dans les voilures Chantaient. Mais ces voix n’étaient pas plus pures Que la voix qui chantait en nous!... Près de la grève, Dans un calme et frais horizon, S’élevait la blanche maison... Mais c’était un rêve. II Ce n’était qu’un rêve, et pourtant, Qui nous dit que ce n’est qu’un rêve? Qui nous dit qu’au delà du jour et de l’instant, Il n’est pas une rive où le rêve s’achève? En arrière des monts où le soleil a lui Les amours seront immortelles; Tous se reconnaîtront: elle dira: «C’est Lui!» Lui s’écriera: «C’est Elle!...» Il est un éternel séjour Où le Dieu tout-puissant convie Tous ceux qui crurent en l’amour, Tous ceux qui comprirent la vie... Lorsque le ciel, dans sa bonté, Nous donnera l’Éternité, Alors, mon bien-aimé, d’une main douce et forte, De la Blanche Maison, je t’ouvrirai la porte... Tristesse. Je me plaignais lorsque, le soir, Tu me quittais, enivrée et muette, Inquiète, Et le coeur pourtant plein d’espoir. Lorsque ta lèvre bien-aimée, Cessant de sourire, soudain, Disait tristement: «À demain, À demain donc, ma bien-aimée!» Je me plaignais quand les départs Sonnaient à l’horloge rigide; Mon front se creusait d’une ride, Et je pleurais dans tes cheveux épars. Je me plaignais quand ta prunelle, -Mon firmament - Se détournait subitement, Car je la voulais éternelle... Mais c’était le bonheur Ces craintes, ces alarmes, Et ces larmes; C’était l’ivresse au fond du coeur! Ces plaintes où le chant se noie, Ces sourires trempés de sel, C’était le ciel, C’était la joie!... Là-bas, Maintenant, tu chemines. Et moi je vais, chagrine. Ici-bas. Emportant avec moi mes tristesses secrètes, Comme un mendiant, tout transi, J’écoute, et, je regarde si De la table d’amour il tombera des miettes... Dans mon ombre nul jour ne luit. Toute heure m’est plus douloureuse, Et je pourrais me croire encore heureuse D’entendre au moins tes pas s’éloigner dans la nuit... Dans ce deuil que le temps m’apporte, Je croirais que le ciel a pitié de mon sort, S’il m’était donné d’écouter encor Le bruit que tu faisais en refermant la porte!... LA FENÊTRE. La Fileuse A La Fenêtre. I C’était là que, le front tout nimbé de lumière, Cependant que le lin séchait aux soliveaux, Elle filait, filait ses écheveaux. Mon aïeule, la belle et robuste fermière. C’était dans l’embrasure du châssis Qui donne sur la route attirante et lointaine. Bordée à l’infini de charmille hautaine, -Et dans la chaise où tant des miens se sont assis - Qu’elle filait. Au sein de la maison rustique Elle régnait. Son front s’auréolait de jour, Et son visage avait des rayons tout autour, Comme ces fronts de saints dans un vitrail antique... L’amour fait les fronts radieux. Plus blanche que la laine en sa pâleur dormante, Plus douce que le lin était son âme aimante, Et des flammes d’orgueil palpitaient dans ses yeux... Comme la femme dont nous parle l’Évangile, Elle semait du lin, élevait des brebis. Fauchait les épis mûrs, reprisait des habits, Et le rouet tournait sous sa main très agile... Et des enfants nombreux jouaient à ses côtés -Robustesse de fils, grâce blonde de fille - Elle était, jeune femme et mère de famille, Comme une vigne rose où croissent les Étés!... II Et la fileuse ancienne, -Rou, rou, filons la laine! - Disait à son rouet: «Voici le jour, n’es-tu pas prêt? -Rou, rou, rou, rou, filons la laine! - «Dans un grand chemin non battu, «Où l’hiver grondera peut-être, «Mon homme ira bûcher le hêtre: «Il faudra qu’il soit bien vêtu... «Déjà l’automne, à perdre haleine, «-Rou, rou, filons la laine! «Souffle sur le champ refroidi, «Et le vieux sol est engourdi: «-Rou, rou, rou, rou, filons la laine!... «Hélas! entends-tu par moments «Grincer les portes de l’étable, «Et le nordet si redoutable «Courir dans les ravalements?... «La neige couvrira la plaine, «-Rou, rou, filons la laine! «Bientôt nos toits deviendront blancs, «Et les troupeaux seront tremblants; «-Rou, rou, rou, rou, filons la laine!... «Déjà le ciel s’endeuille un peu. «Voici la saison des veillées, «Des écheveaux, des quenouillées, «Et des longs soirs auprès du feu... «Mais de bonheur, mon âme est pleine, «Rou, rou, filons la laine!... «Mon bien-aimé m’aime toujours, «Comme autrefois sont nos amours... «-Rou, rou, rou, rou, filons la laine -. «En ce moment, il est là-bas, «Aux champs où l’orge est entassée, «Mais vers moi s’en vient sa pensée, «Et son coeur me parle tout bas... «Et, pour me payer de ma peine, «-Rou, rou, filons la laine! - «Ce soir il mettra sur mon front, «Un baiser joyeux et profond... «-Rou, rou, rou, rou, filons la laine!.. III Mais un jour la mort apparut, Entr’ouvrant son aile glacée; La fileuse ancienne mourut, L’écheveau tomba de sa main lassée. Et le rouet abandonné, Depuis lors immobile. N’a plus tourné Sous la main habile. Car celle qui l’aimait, jadis, L’aïeule aux doigts tendres et lestes, S’en est allée au paradis Tourner les quenouilles célestes. Les saints anges -esprits subtils - Surent bientôt la reconnaître. -«Souvent, bien souvent, dirent-ils, «Nous l’avons vue à sa fenêtre. «Elle filait soir et matin... «Que son geste était doux et sa grâce posée «Que nous aimions, à l’heure où le soleil s’éteint, «Écouter la chanson de sa blonde fusée!... Et la Vierge dit à son tour: -«J’aime cette fileuse ancienne. «Je l’aimais pour l’amour «Dont sa vie était pleine... «Le bruit de ses fuseaux «Et de sa quenouillée «Montait comme des voix d’oiseaux, «Sous la feuillée... Et la Vierge dit doucement: -«Toi qui filas si tendrement «Des habits et des langes, «Viens filer éternellement «Pour habiller les anges!» Et maintenant assise en la clarté du ciel, Dans les rayonnements du matin éternel, Elle file le lin d’une divine toile, Sur un rouet que Dieu fit avec une étoile!.. Le Réveil De L’Ancêtre. Sous le sommet Du vieux toit, au grenier des mansardes, Sont des lits de bois noir, des tapis et des hardes: C’était là que l’aïeul, le vieux maître dormait. C’était là qu’il couchait dans le temps des semailles. Le lit étant plus dur, il se levait plus tôt, Donnait son coeur à Dieu, puis gagnait aussitôt Les champs où se livraient de fécondes batailles. Sur ces lits il aimait se reposer aussi Par les jours de moisson, où, de ses mains robustes, Il engerbait les richesses augustes, Dont le soir était ébloui... De la fenêtre que nul ombrage ne voile, Avant de retomber dans l’oubli jusqu’au jour. Il regardait, avec amour. Chaque gerbe, luisant comme une grande étoile... Et quand ses membres assoupis Se retrempaient, enfin, dans la douceur des trêves, L’ancêtre faisait de beaux rêves, Où, dans un champ d’azur, passaient des flots d’épis... Toute l’ambition féconde de la race Ressuscitait en lui quand le jour éclatait, Et quand la fenêtre mettait De l’aube sur sa face... Alors, il se levait. L’horloge au teint pâli, N’a pas fait retentir pour lui sa voix sonore. Car il reconnaissait la marche de l’aurore Au rayon de soleil qui tombait sur son lit... L’Homme Qui Mène Son Troupeau. Soir doux. Dans une odeur de moissons mûres, La maison dort, sans voix et sans murmures. Un merle chante aux abords du ruisseau. Je vois passer, vêtu d’étoffe brune, Disparaissant à demi dans la brune, L’homme qui mène son troupeau... Il a gagné la côte violette, Où son épaisse et sombre silhouette, -Dos large, longues jambes, grand chapeau - Grandit sur la montagne au morne dôme... Dans la brunante, il va, comme un fantôme, L’homme qui mène son troupeau... Sa maison rit sur la colline verte... Dès le matin sa porte est entr’ouverte, Et, de ses fils le jour dore la peau... En fredonnant une chanson qu’il aime, À chaque soir, il s’en revient de même L’homme qui mène son troupeau... À chaque soir, il s’en revient de même Vers la maison où vivent ceux qu’il aime. Son froc, au vent flotte, comme un drapeau.. Et j’aime à voir, dans l’ombre environnante, Oui, j’aime à voir passer, dans la brunante, L’homme qui mène son troupeau!... L’Epouse. À l’heure où toute ombre décline, Lorsque le jour brillait sur la colline, Et que la voix du coq montait à l’horizon, Sachant que Dieu bénit la tâche austère Du paysan amoureux de sa terre, Elle éveillait les gens de la maison. Rapidement elle dressait la table; Du lait, du lard, du pain brun délectable; L’homme et les fils mangeaient à satiété. Puis ils partaient. L’épouse, à la fenêtre. Les regardait doucement disparaître Dans le matin, plein de tranquillité... «Que Dieu bénisse leur journée Murmurait-elle; et fasse, cette année, Grandir le trèfle, et déborder le grain; Il ne faut pas que l’orge soit clairaude. Et ni l’avoine en longueur ou noiraude. Car mon pauvre homme aurait trop de chagrin!... Elle rangeait la salle, Lavait le linge, et la vaisselle sale. Mettait la soupe au feu, coulait le lait; Puis s’asseyant dans l’embrasure De la fenêtre, où tout s’azure. Elle filait, filait, filait... Pendant que la laine blanchâtre S’amoncelait, et que, dans l’âtre, La bûche chantait ses chansons. Entrevoyant la terre neuve. Où les épis se pressent comme un fleuve, Elle rêvait à l’or pur des moissons... Et, le soir, lorsque des vallées. Quand sous les voûtes étoilées Montait un chant plus doux. Dans la fenêtre ombreuse, L’épouse heureuse. Attendait l’époux!... Petit Oiseau. Petit oiseau, sur ma fenêtre, Tu reviens, depuis si longtemps, Me réjouir chaque printemps. Que j’apprends à te reconnaître. Aussi tôt que les peupliers Entr’ouvrent leurs touffes légères, Que les dentelles de fougères Se brodent au fond des halliers... Dès que la nue Se pare de douce clarté, Et que l’été Clame la moisson revenue, Tu parais! Ta joie en éveil Sème la jeunesse en ma chambre. Bien loin des frimas de Décembre, Tu te vautres dans le soleil... D’une mystérieuse chose Ton pauvre coeur est comme fou; Et sur notre vieux toit, ton cou Fait une petite ombre rose... Du ciel où mon oeil est rivé Tu reviens, ivre de lumière. Ah! dévoile-moi le mystère De ce ciel auquel j’ai rêvé!... Sois béni! Je t’acclame, Être fragile et beau! -Sait-on ce qu’un petit oiseau Peut mettre d’azur dans une âme?... DANS LA FENÊTRE. L’Horizon. Bénissons Dieu pour cet horizon qu’il nous donne, Pour la mer, large filet bleu, Où dans les vents la voile s’abandonne... Bénissons Dieu! Bénissons-Le pour cet espace immense Qu’il a fait naître devant nous; Pour les champs de la grève, où toujours la semence, Aux sillons blancs des flots mêle ses sillons roux.. Pour l’alouette aux pieds agiles; Pour la fraîcheur Des lointains calmes et des îles; Pour la blancheur De ces légères voiles, Qui, dans l’azur s’en vont, s’en vont, Et qu’on voudrait suivre jusqu’aux étoiles, Dans le bleu profond!... Pour la rive, où l’on voit s’abattre La gerbe inlassable des flots. Que le vent, l’éternel moissonneur, revient battre De ses invisibles fléaux... Bénissons Dieu pour ses couchers de flamme, Bénissons-Le pour ses matins de feu. Car l’horizon agrandit l’âme... Bénissons Dieu!... Le Large. I Dans la fenêtre on voit le large, Flottant dans la brume du soir, Le coucher rouge ainsi qu’un vin dans le pressoir, Et la rive où rêve la barge. Et l’île assise au sein des flots, Où le ciel est si pur qu’on le voudrait étreindre; Et les rocs où toujours la vague vient s’éteindre Avec la même plainte, et les mêmes sanglots. Qu’avez-vous fait, ô flots, de ces marins habiles, Mes aïeux qui chassaient l’outarde et le marsouin, Dont la barque filait, voiles hautes, au loin. Comme des ailes immobiles?... Vers quels rivages inconnus Les menez-vous par la douceur des nuits sereines? Quels chants leur avez-vous chantés, blondes sirènes, Pour qu’ils ne soient pas revenus?... Les verrons-nous, tranchant la brume, Dresser dans les soirs ténébreux, Leur navire mystérieux, Comme un cheval superbe, au poitrail blanc d’écume? II Quand ils rentraient des expéditions, La rame au dos, les bras chargés de voile, Le regard plein d’étoiles, Et la marche rythmée en ondulations, Bien grande était leur joie De revoir leur maison, de bercer leur enfant Sur leurs rudes genoux que, chaque jour, le vent Baignait d’écume qui poudroie. -«Tu grandis, petit, tu grandis! Disaient-ils tendrement, et toi ma chère femme, Par ma foi, tu deviens plus belle. Sur mon âme Je t’aime! Et toi, m’aimes-tu, dis? -» Ils découvraient alors une ivresse ignorée. Mais, d’instinct, leur oreille attentive écoutait La grande voix des flots qui, dans leur coeur montait Irrésistiblement, comme un flux de marée. Comme l’aigle aux sauvages cris, Le souvenir de leurs courses marines Dilatait leur prunelle, embrasait leurs narines... Le Large les avait repris... Ivres des senteurs de la grève. Ils s’asseyaient auprès du feu. Songeant toujours au grand ciel bleu. Et leurs beaux yeux se perdaient dans le rêve... Ressemblance. Que je te loue, ô mer charmante, Ciel remuant, horizon clair!... Dieu sait quel penser me tourmente Lorsque je regarde la mer. Dieu le sait. Chaque fois que l’onde Se gonfle, monte et redescend, Comme un coeur que l’amour inonde, Et qui s’éveille, frémissant, Chaque fois que la mer proclame, Dans sa robe de demi-jour, Sa ressemblance avec notre âme, -Abîme où gronde un flot d’amour Oui, chaque fois que, pâle et douce, Se ranimant comme un flambeau, -Tel un bel oeil qui se courrouce - La mer, insondable tombeau, Devient plus sombre et plus mouvante, Je me souviens -bonheur amer - De sa prunelle si vivante. De ses yeux gris comme la mer!... Chanson De Mer. Au large, une voile soudaine Vibre dans le jour printanier. -Largue les ris dans la misaine, Largue les ris dans le hunier!... Qui donc es-tu, beau capitaine? Qui donc es-tu beau nautonnier? -Largue les ris dans la misaine, Largue les ris dans le hunier! Est-ce ta voile qui ramène Mon rêve d’amour prisonnier?.. -Largue les ris dans la misaine Largue les ris dans le hunier!... N’est-ce pas toi, barque lointaine, Qui ramène mon bien-aimé?... -Largue les ris dans la misaine, Largue les ris dans le hunier!... Hélas! non. Vers l’aube sereine, S’en retourne le baleinier. - -Largue les ris dans la misaine, Largue les ris dans le hunier!... Le Capitaine. I Sous le poids de son deuil amer, La veuve regarde le large, Dans la fenêtre claire et large, Et, tristement, dit à la mer: -«Qu’as-tu fait de mon capitaine, Mon capitaine aux yeux d’azur, Au regard plus calme et plus pur Que l’aube sur l’île lointaine?... Mon bien-aimé qu’en as-tu fait? Qu’as-tu fait de sa voix si belle, Et de sa vivante prunelle Dont la chaleur me réchauffait?... Quand le grand vent soufflait dans la voilure, Sur son bateau, parfois il m’emmenait. Et son beau front se ranimait. Aux flammes de ma chevelure... Alors, il me disait: «Jamais, au fond des cieux, «Dans la nuit radieuse où le rêve me pousse, «Jamais je n’ai vu poindre une étoile plus douce «Que celle de tes yeux!... «Je t’aime -Ah! reste ainsi, cachée entre ces voiles! «Quand sur mon front je sens ton souffle voltiger, «Mon bateau vogue plus léger, «Et l’ombre se peuple d’étoiles!... «Pourquoi d’un regard anxieux, «Regarder la lointaine grève, «Et pourquoi chercher d’autre rêve? «N’ai-je pas l’or de tes cheveux, «N’ai-je pas l’astre de tes yeux?... «L’air est pur, la route est certaine, «Et le soir est lourd de douceur: «Ô femme, endors-toi sur mon coeur...» -Mer, mer, qu’as-tu fait de mon capitaine?... II Ton capitaine est endormi, Pauvre femme, en la mer profonde. Les ans qui passent sur le monde Entassent les ombres sur lui... Ton capitaine est endormi! La blanche voile qui louvoie. Dans la grande douceur du soir, Ne fait plus renaître la joie Dans son coeur, que l’effluve noie, Et ses yeux ne peuvent plus voir La blanche voile qui louvoie... Mais, femme, l’amour est plus fort Que la jeunesse et que la vie. L’amour est plus fort que la mort. Cette âme qui te fut ravie Est unie à ton âme encor, Et son sort se mêle à ton sort: L’amour est plus fort que la mort!... À l’heure où la brunante tombe Sur les profondeurs de la mer, S’éveillant de son rêve amer, Ton bien-aimé, sur qui retombe La nuit de tristesse et d’enfer, T’appelle du fond de sa tombe.. Il te retrouve en la douceur Et la tendresse de son âme, Toi, sa tendre épouse, sa soeur. Domptant la mort et la douleur. Et brûlé d’une sainte flamme, Comme aux jours passés, noble femme, Il te presse contre son coeur!... Oui, du fond de sa sombre couche. Où, pour toujours, il dormira, Ton bien-aimé s’éveillera Parfois, dans son ombre farouche, Car ni le temps qui passera. Ni le flot, rien n’effacera Ton dernier baiser sur sa bouche!... -L’amour est plus fort que la mort. La Barque. Près de l’île, Dans le soir d’or, Tranquille, La barque dort... La barque se repose, Des rudes courses d’autrefois. Ainsi qu’un oiseau blanc qui sur l’île se pose La vieille barque dort parfois... Immobile, près du rivage, Et l’air lassé, Elle est un grand oiseau sauvage, Blessé... Mais quand le vent, venu du large, Éveillera les flots ombreux Qui dorment dans leur lit profond, la barge Filera vers les lointains bleus!... Et par le soir calme et bruni, L’oiseau blessé, rouvrant son aile. Ivre d’une joie éternelle. S’envolera vers l’infini!... Ainsi, dans sa tristesse vague, Et sa meurtrissure du sort. Comme la barque sur la vague, Ainsi notre âme dort... - Mais un jour -tout exil s’achève - Lorsque la mort apparaîtra, Ouvrant les ailes de son rêve, Notre âme alors s’envolera... Oubliant sa langueur morose, Et doublant le cap à son tour, Notre âme ira vers l’Aube rose, Sur les lacs du divin Amour!... Petite Voile Blanche. Petite voile blanche qui t’en vas, là-bas, Aile pure et légère. Emporte-moi dans la lumière, Loin des ténèbres d’ici-bas!... Mon âme est lasse, Lasse de se meurtrir; Si je pouvais m’enfuir, Si je pouvais m’enfuir, avec toi, dans l’espace!... Autour des îles et des bancs, Où palpite le vol d’argent des alouettes, Vers ces lointaines silhouettes. Dressons notre misaine et pointons nos haubans!... Tout mon être se penche Vers la beauté: Emporte-moi dans la clarté. Petite voile blanche!... Que notre rêve prisonnier Vibre, enfin, dans un vol céleste; Le ciel est pur, la brise est leste; Larguons l’écoute et le hunier! Pour que ma faim s’apaise, et que ma soif s’étanche, Prends-moi dans ton vol capricieux, Filons vers les cieux, Petite voile blanche! Filons! Filons! Dans le firmament bleu. Déjà sourit le clair de lune... Levons notre misaine, et chargeons le mât d’hune; Viens! Nous jetterons l’ancre en la rade de Dieu!... Il neige... I Ô maison, rien ne te protège, Contre l’hiver! Dans le lointain L’horizon était gris. Il neige. Il neige depuis le matin. Les branches, sombres et vieillottes, Se recouvrent de blancs flocons. C’est comme si des papillotes Tombaient de la tête des monts... Tandis que, là-bas, la colline Se parait d’un gai coloris, La brise follette et câline, A soufflé sa poudre de riz... Chacun frissonne sous l’haleine Qu’exhale la froide saison. On ne voit plus rien dans la plaine: La vie est toute en la maison. Il neige... D’un doigt invisible, En dessins larges et précis, La neige emplit la vitre, et crible De rides le front des châssis. Et, sous ces coups rudes et traîtres. Marqué comme des parchemins, Le bon visage des fenêtres Ressemble aux visages humains... II De même, en une chute lente, Malgré mes regrets et mes voeux, -Blanche couronne étincelante. De même, il neige en tes cheveux. -Si nous pouvions, ceux que notre coeur aime Les arracher à tout mortel départ, Et les gardant de l’atteinte suprême, De nos bras leur faire un rempart!... Si nous pouvions, avec notre tendresse, Et par l’amour de nos coeurs enflammés, Si nous pouvions effacer la vieillesse Sur les visages bien-aimés!... III Mais ne voyons-nous pas les roses Reprendre leurs tons éclatants. Et renaître, fraîches et roses. Sous le grand souffle du printemps? Ne voyons-nous pas la javelle Revivre en ses ors assoupis. Et l’Été, vers l’aube nouvelle. Mener le troupeau des Épis? N’entendons-nous pas, à l’aurore, Ces chants, que l’on croyait éteints, Monter, monter, monter encore, Dans l’enivrement des matins? Dieu voulant qu’on les reconnaisse Dans leurs charmes accoutumés, Fera renaître la jeunesse Sur les visages bien-aimés! IV Croire au néant est un blasphème. Que fait aux âmes le départ? On se reconnaît quand on s’aime: Je te rejoindrai quelque part, Là-bas, un jour, l’heure venue. J’ignore en quel temps, en quel lieu, Dans une maison inconnue, Où brûle la lampe de Dieu... Qu’importe le vent dans les voiles, Q’importe le flot tourmenté. Qu’importe la nuit sans étoiles, N’avons-nous pas l’éternité?... Je sais que, t’épiant dans la sainte fenêtre, Je te verrai venir parmi tous les humains, Et qu’aussitôt mes yeux sachant te reconnaître, Vers tes mains se tendront mes mains... Je sais qu’à nos regards la Maison éternelle Apparaîtra, soudain, sur le coteau gravi, Et que Dieu nous rendra, de sa main paternelle, Le bonheur qui nous fut ravi. Je sais que tu viendras avec l’ancienne ivresse, Aimant du même amour, tremblant du même émoi, Avec tes yeux de joie et tes mains de tendresse, Je sais que tu viendras avec l’ancienne ivresse, Et jeune comme aux jours où tu venais vers moi!.. LE POÊLE. La chanson du poêle. Quand, dans les champs silencieux, On ne voit plus hommes ni bêtes, Et que les arbres, sous les cieux, Ont replié leurs belles têtes; Quand on sent, sur le chemin noir, Courir la rafale méchante, Comme on aime entendre, le soir, La chanson que le poêle chante!.. Voyez comme les Bois sont verts! Vous dont l’amour enchaîne l’âme, Tout le long des calmes hivers Aimez-vous auprès de la flamme... Sans plus songer au lendemain, Au lendemain qui désenchante, Écoutez, la main dans la main, La chanson que le poêle chante!... Ceux qui vécurent comme vous, Sous ce vieux toit qui vous abrite, Les couples anciens, les époux. Ont, dans la chaise favorite, Les doigts enlacés par l’amour, Le coeur content, l’âme riante. Ont compris, jadis, tour à tour, La chanson que le poêle chante!... Puis, quand ils furent des vieillards, -Pauvres feuilles que bat la brise! Quand ils eurent les yeux hagards. Le front penché, la tête grise. En attendant l’appel de Dieu, Auprès du feu qui nous enchante, Ils eurent, pour charmer l’adieu, La chanson que le poêle chante!... Et maintenant qu’ils sont couchés Au sein de l’herbe ténébreuse, -Comme des épis qu’a fauchés L’impitoyable moissonneuse - Quelquefois, pour calmer l’ennui, Qui, loin de leur maison, les hante, Ils viennent écouter, la nuit, La chanson que le poêle chante!... Célébrez la grâce des Bois, Couples que le rêve ensorcelle! L’esprit des amours d’autrefois Jaillit du sein de l’étincelle, Et l’orgueil des anciens étés Demeure en sa flamme touchante: Écoutez à deux, écoutez La chanson que le poêle chante!... Il vente... Il vente... Le fleuve est une plaine où vont des moutons blancs. Aux monts les arbres sont tremblants, Et le vol des oiseaux est chargé d’épouvante... Oh! qui dira les tristesses du vent! Il entre dans les bergeries, Fouille le foin des tasseries. Et, de son grand bras décevant, Rend les collines accablées, Et de son doigt lourd et méchant, Penche les tiges, sur le champ, Comme des ombres attablées... Le vieux chien nous regarde avec un grand oeil fou; La maison tressaille, bien lasse. Et l’on entend gémir dans l’ombre qui s’entasse, La brimbale du puits qui fait: hou! hou! hou! hou! Et je songe soudain, à ces femmes si fortes, Qui puisaient autrefois l’eau claire de ce puits. Et dont les yeux profonds se sont éteints depuis: Je songe à ces anciennes filles qui sont mortes... L’aulne gémit au bord des prés herbeux. Il passe un sanglot dans les saules; Le vieux Jean vient, portant du bois sur ses épaules; -«Il fait un vent, dit-il, pour écorner les boeufs!... «Et froid! La «créature» «Est peureuse du feu; Je gèle quasiment. «Bonsoir!» -Le vent reprend son lourd bourdonnement, Et la chaudière à lait danse sur la clôture... Près Du Poêle. Elle te charme, bon vieillard, La douce chaleur de ton poêle. Tu t’assieds auprès. Ton regard Brille alors ainsi qu’une étoile... Le poêle est ton meilleur ami, Ton ami joyeux et fidèle, Qui fait dans un frôlement d’aile, Vibrer le souvenir en ton coeur endormi... Tu revois, vivante chimère, Dans la brume des jours éteints Et la douceur des vieux matins, Le bon visage de ta mère. Tu revois l’amour qui charmait Ta jeunesse joyeuse et folle; L’enfant à la douce parole, La jeune fille au coeur pur qui t’aimait. Tu laisses l’extase profonde Charmer ton coeur qui vieillit sans retour... C’est qu’il n’est de vrai que l’amour, Pauvre vieillard, en ce monde!... Novembre. Novembre. Blanches hécatombes. La neige s’amasse, dehors, Et la triste chanson des tombes Monte du champ où sont les morts... Auprès du poêle où je rallume Hélas! un feu si tôt éteint, Malgré moi mon esprit s’embrume, Et le froid de la nuit m’étreint. Tu n’es plus là. Contre ma porte Le vent d’hiver s’acharne et mord. Est-ce que notre joie est morte? Est-ce que notre rêve est mort? Est-ce la fin de la journée Qui sonne au cadran de nos jours? Est-ce que l’âpre destinée Casse le fil de nos amours? Est-elle morte la caresse De tes chers yeux remplis d’émoi, Qui venaient, m’inondant d’ivresse, Se poser longuement sur moi?... Qu’importe! Les maux de la terre, L’épreuve, l’exil, le trépas, N’ôtent rien au coeur solitaire, Car le souvenir ne meurt pas!... Tandis que la plaine inquiète Tremble des menaces du vent, Et que la rude neige fouette Le bon visage de l’auvent, Le front penché sur ma poitrine, Où monte une douce rancoeur, Je songe à cette heure divine Où ton amour hantait mon coeur... Silence. L’ombre du soir descend en lentes avalanches Au front pâle de l’horizon. Un silence complet règne dans la maison. L’on n’entend plus ni chant, ni son, Seul, le bruit du vent dans les branches... Le flot noir vient de se calmer; Je l’entends mourir sur la grève. Mon âme éveille-toi, car ton heure se lève, L’heure des souvenirs où tu sais t’abîmer!... Salut à toi, solitude profonde! Sois béni, silence vainqueur! Vous tous qui repeuplez mon coeur, Et faites naître en mon esprit un monde! La vieille horloge sonne, un à un, douze coups, Et la nuit marche à pas lents sur la mousse. Je songe à ceux dont la voix était douce. Je songe à ceux dont les yeux étaient doux... À ceux qui, du fond des distances. Sortent vivants, comme autrefois, Fantômes adorés, venant chanter, parfois, Dans mes vers sombres et mes stances... Que ne puis-je assez te bénir. Heure du soir, heure du poêle tiède, Où l’âme, enfin libre, possède Le bonheur d’être seule avec son souvenir!... Rien ne bouge. De clartés blanches, La maison est pleine. Nul bruit Ne trouble la paix de la nuit; Seul, le bruit du vent dans les branches. LE BER. Le Ber. La nuit, Quand les portes sont closes, Et que les choses Dorment sans bruit, Lorsque l’enfant aux lèvres roses Dans son ber sourit, Et que la mère au front pâli, Repose Dans son lit; Quand, sur la colline, L’ombre s’étend, Que l’habitant Écoute content, La chanson que, sur la colline, Chante la semence divine; La nuit, Quand le vent fait parler les blés, Dans les champs comblés, Et que les boeufs, accablés. Dorment dans leur crèche. En rêvant d’herbe fraîche; La nuit, Si nos yeux pouvaient voir Dans le noir, On y verrait, grande aile blanche. Front qui se penche, Souffle pur, Comme des sentinelles Éternelles, Aux yeux d’azur, Dans les maisons que l’on croit seules, Et les foyers qu’on croit déserts, On y verrait l’âme de nos aïeules, Planant autour des bers!... Autour Du Ber. L’homme est au champ. C’est la semence. Il fait très doux, le temps est beau. La mère reprend sa romance Auprès du vieux ber: «Fais dodo!»... «Dors, mon enfant, ta tête lasse Est encor lourde de la nuit...» Il dort. La grande soeur bordasse. La soupe chante et le feu luit... Pendant que le père besogne Et mène aux champs ses grands taureaux, L’enfant dort dans la catalogne Et le couvrepied à carreaux... Alors, dans la paix de cette heure, Sans hardiesse et sans détour, Les êtres de l’humble demeure Redisent chacun leur amour: -«Moi, dit le poêle, je protège Son petit corps contre le froid. Quand vient l’hiver, et que la neige D’un blanc manteau couvre le toit, Ma douce et fidèle tendresse S’émeut, et le petit enfant S’endort sous la chaude caresse Que donne mon feu triomphant...» -«Et moi, dit la lampe, je veille Auprès de son ber, quand il dort. Lorsque dans la nuit, il s’éveille, J’étends sur lui mon voile d’or... Je mets un rempart de lumière En face de l’obscurité, Afin que, plus tard, sa paupière Soit amoureuse de beauté, Et que, par des heures sereines. Ayant vu mes feux incertains, Il aime la clarté des plaines Dans l’embrasement des matins!...» -«Bientôt, dit la table ancestrale, Bientôt cet enfant me devra L’odeur de la terre natale Que son âme respirera... La force, la vigueur anciennes. Et les courages éclatants Vont ressusciter dans ses veines, Par le bon pain des habitants... De fine grâce et d’endurance J’ornerai ses membres puissants, Et les vieux de la jeune France, Diront: «Voilà bien notre sang!...» -«Et moi, dit alors la fenêtre, À son oeil je découvrirai La route ouverte par l’ancêtre, Et le champ qu’il a labouré. À l’heure où l’ardente jeunesse Mettra devant lui l’inconnu, Moi je lui ferai voir l’ivresse Que cache le sol large et nu... Je veux que le sillon l’enfièvre, Que les épis victorieux Mettent des chansons sur sa lèvre, Et de la flamme dans ses yeux, Afin, qu’en leur ombre éternelle, Les fiers ancêtres, qui sont morts, Voient que leur race est toujours belle, Et que leurs fils sont toujours forts!...» Fleurs De Chair. Je veux vous chanter, peuple cher! Ô nos enfants! Ô fleurs de chair!... Comme les blés qu’un souffle chaud balance, Comme des lys sous un soleil levant, Dans le foyer, sanctuaire vivant, Les fleurs de chair s’ouvrent dans le silence... Et les époux murmurent, triomphants: «Aux oiselets, Dieu donne la pâture, «Il a souci de toute la nature, «Il prendra soin de nos petits enfants!... «Il fait mûrir les épis et les gerbes, «Sur les coteaux réjouis par l’été, «Et, dans un flot de grâce et de clarté, «Il fait grandir les récoltes superbes; «Il doublera nos moissons de jadis. «D’orge et de blé nos granges seront pleines, «Et du bon pain qui viendra de nos plaines, «Nous nourrirons nos filles et nos fils!... «Le ciel nous prête un courage indomptable, «Par le Seigneur nos travaux sont bénis, «Et nous rions de les voir réunis «Nos blonds enfants, autour de notre table...» Je veux vous chanter peuple cher, Ô nos enfants!... Ô fleurs de chair!...» Chants Du Vieux Ber. I Montez, montez, dans le ciel clair, Chants du pays, chants du vieux ber!... «C’est la poulette grise «Qu’a pondu dans la r’mise, «Elle a pondu un p’tit coco, «Pour bébé qui va fair’ dodo, Dodo! Dodo!... Voyez comme il est beau, voyez c’est le douzième, Clame la mère, et c’est étrange comme on l’aime!... Montez, montez, dans le ciel clair, Chants du pays, chants du vieux ber!... «C’est la poulette blanche «Qu’a pondu dans les branches, «Elle a pondu un p’tit coco «Pour bébé qui va fair’ dodo, «Dodo! Dodo!... -Nul ne dira que notre race est morte; Nous la créons plus vivante et plus forte!... Montez, montez, dans le ciel clair. Chants du pays, chants du vieux ber!... «C’est la poulette noire «Qu’a pondu dans l’armoire, «Elle a pondu un p’tit coco, «Pour bébé qui va fair’ dodo, «Dodo! Dodo!... -De blonds enfants notre maison est pleine, Et nos épis se pressent dans la plaine... Montez, montez, dans le ciel clair. Chants du pays, chants du vieux ber!... II Le coteau vert sombre dans la brunante, Et, sous le feu de sa lueur traînante, La grande soeur, Avec douceur, Berce le petit frère: «Ton père est en haut, «Qui fait ses sabots, «Ta mère est en bas, «Qui fait son bardas, «Dodo! Dodo!... «Ferme les yeux, mon petit frère, «Ferme les yeux, mon petit roi, «Je suis là pour veiller sur toi... Ainsi chante la voix légère. Et, quand la grande soeur, à son tour, sera mère. Avec les vieux airs de jadis, La grande soeur endormira ses fils... Ainsi chante la voix légère: «Ton père est en haut, «Qui fait ses sabots, «Ta mère est en bas «Qui fait son bardas!... III Écoutez-moi, si vous voulez m’en croire, Dit le vieux ber, écoutez mon histoire: J’étais, dans la solitude des bois, Un bel érable aux innombrables voix. Le front chargé de ces clartés d’aurore Dont je m’enivre encore. Lorsqu’un matin, l’ancêtre vint à moi En me disant avec émoi: J’attends un fils, dis, ne veux-tu pas être Le ber de ce doux petit être? Alors, Dieu m’est témoin, je répondis: «Je suis à toi. Mes rameaux reverdis «Se gonflent d’une ardeur nouvelle; Dieu qui veut que, chaque an, le bois se renouvelle Ancêtre, fit de nous vos grands frères muets... Arrache mes membres épais, Et fais-en des berceaux. Moi l’arbre de ta race, Emblème d’un passé que ton orgueil retrace, Je ferai de tes fils des hommes courageux, Et je leur soufflerai l’âme de tes aïeux!... -Je tendis mon front à la hache, Mon coeur se fend, mon tronc s’arrache. Et vli! vlan! vlan! Mille coups m’entrent dans le flanc. De la souffrance créatrice J’eus la divine cicatrice, Et vli! vlan! vlan! Tu peux venir, petit enfant!... Avec ardeur on me dépouille. On fait des pommeaux en quenouille. Et vli! vlan! vlan! Les éclats d’or s’en vont volant... On invente une architecture, On vrille des trous en droiture, Et vli! vlan! vlan! Tu peux venir, petit enfant!... On met les chevilles à serre Dans la charpente nécessaire, Et vli! vlan! vlan! Marche le ciseau vigilant... Le ber est fait. Sa tête est ronde, Ses fiers abouts sont en aronde, Et vli! vlan! vlan! Tu peux venir, petit enfant!... IV L’âme oppressée D’une sombre pensée, Vous doutez de notre avenir? À l’heure où le jour va finir, Quand vous passez près de la plaine Et de la maison canadienne. Pour chasser votre crainte lourde et votre ennui, Écoutez le vieux ber qui roule dans la nuit!... Montez, montez, dans le ciel clair. Chants du pays, chants du vieux ber!... Reines Du Ber. Quelque pâle et lointain portrait Nous conserve un peu votre image, Femmes, épouses d’un autre âge, Reines du ber et du rouet... Sur vos cheveux une câline Blanche et rustique s’étalait; Vous portiez un grand mantelet, Et, quelquefois, la crinoline. Des fleurs vivantes -fronts si chers - Ont germé nombreux à l’envie Par votre amour, et votre vie S’est consumée autour des bers... Votre front robuste et tenace Malgré les coups est resté fort. Vous n’eûtes pas peur de l’effort, Et vous avez créé la race... L’espoir en Dieu vous fit bénir Votre maternelle souffrance; Sur votre coeur, plein d’espérance Vous avez bercé l’avenir... Et vous avez formé les trames D’un siècle vigoureux et fier: Honneur à vous, reines du ber, Nobles femmes! Survivance. C’était l’heure du rêve calme du mystère. L’air était imprégné des parfums de la terre, Et le soir sentait bon. Au fond de la forêt La nuit silencieuse et vagabonde errait... La maison paysanne à la blanche fumée, Rêvait dans la paix parfumée. La porte était ouverte, et dans l’ombre endormi, À mes yeux le foyer paraissait à demi. Mais le malheur semblait peser sur toute chose. Le seuil était sans vie, et la fenêtre close Semblait un oeil éteint. J’écoutai: par moment, Les êtres du foyer se parlaient tristement... - La table murmurait: «J’étais jeune, naguère, Et joyeuse en tout temps. Mais cette horrible guerre Qui prit nos fils a ravagé nos jours Et la maison est triste pour toujours. Voici l’été venir; en vain je me fais belle. Et riche des présents que la saison nouvelle M’apporte sur ses bras radieux et puissants; J’ai toujours devant moi le vide des absents... Depuis qu’ils ont sombré dans le fracas des armes, Qu’ils sont morts dans l’affreux tumulte des combats. Et qu’ils se sont couchés dans les champs de là-bas, Mon pain a l’acre goût des larmes!... La vieille porte dit: «Qui me consolera De ces longs jours de deuil; hélas! qui me rendra Les joyeuses chansons lentement égrenées, Dans réveil des matins et la fin des journées?... La fenêtre, à son tour, dit: «Que sont devenus Les jours de gai soleil et les soirs ingénus, Où je voyais paraître, au sommet des collines, Leur figure joyeuse aux lèvres cristallines?... Ils ne reviendront plus, au sein des midis clairs. Le coeur rempli de joie et l’oeil rempli d’éclairs!... -Je ne les verrai plus, hélas! reprit la lampe. Près de moi, recevant ma chaleur sur leur tempe. - C’est fini. Nos espoirs d’avenir sont brisés: Ils ne goûteront plus mes tranquilles baisers...» Le ber, lui, se taisait, car que pourrait-on dire Quand on est le rayon et qu’on est le sourire? Quand on sent sa puissance intacte resplendir, Sa sève bouillonner et sa force grandir?... Le ber, lui, se taisait. N’était-il pas la vie? N’était-il pas la grande force, la survie. Le fier rempart d’amour où déjà se brisait L’effort des ouragans futurs?... Il se taisait. La fenêtre reprit: «Je vois un champ immense. Où le flot des moissons sans cesse recommence. Les matins sont brillants, et les épis sont beaux, Mais, là-bas, nos enfants dorment dans leurs tombeaux... Quels bras moissonneront les récoltes prochaines? Quels bûcherons viendront abattre les vieux chênes, Et faire reculer l’ombre des monts lointains? Avenir, inconnus, mystérieux destins. Que réservez-vous donc à cette jeune race Que la haine a brisée et que le deuil terrasse? Le peuple de Champlain et de Louis Hébert, Qui donc le sauvera? -«C’est moi!» dit le vieux ber. LA LAMPE. La Lampe S’Allume. I La vie ancienne est ranimée Dans le foyer silencieux. La maison a repris son sourire gracieux La lampe est allumée. Un demi silence s’étend Dans chaque lieu, sur chaque chose. La porte d’étable, mal close, Va, vient, sous la brise battant. Et l’ombre se fait plus épaisse. Le soir est devenu la nuit. Un voile de peur et d’ennui Sur le bois étrange s’abaisse. Je songe aux chasseurs indomptés, Aux bûcherons porteurs de haches, Qui ne reviendront plus par le chemin des vaches: Je songe à ceux qui se sont écartés, Et dont la voix, qui s’élance Comme un cri de bête aux abois, Troublant la profondeur des bois, Monte et s’éteint dans le silence!... Sous la lampe aux douces clartés, Je lis, et, dans l’azur, mon esprit vagabonde; Le ciel est noir, et la nuit est profonde: Je songe à ceux qui se sont écartés... II Seigneur, la vie est une plaine. Où, brûlé du désir d’un foyer inconnu, Le peuple des humains, comme un troupeau perdu, S’en va vers une aube lointaine... Jours terribles et tourmentés! Toujours avec nous, la sombre douleur galope; L’ombre nous envahit, la nuit nous enveloppe, Et nous nous sommes écartés! Seigneur, que le reflet de Ta Lampe illumine Notre marche à travers les ombres d’ici-bas, Afin que, las des vains et funestes combats, Nous voyions poindre, en haut de la sombre colline, Nous voyions poindre, un jour, Ta Demeure Divine! Quand les lampes sont allumées... Quand les lampes sont allumées, Que les fumées Montent dans le soir, On se sent l’âme heureuse Et pieuse, Le soir... Ceux qui s’aiment, s’aiment davantage. La grâce du visage Cher Devient plus grande encore, Et sur les fronts, on voit l’aurore, Ou l’éclair... Mais aussi les deuils se rallument, Et les cendres éteintes fument Au noir foyer du coeur. La lèvre encore inassouvie, Sent du calice de la vie, Monter l’âcre et vieille liqueur!... Et ceux pour qui la vie est lourde, Ceux hélas! dont la main est gourde, Et le pied saignant de ses pas. Seigneur, tous ceux dont l’âme pleure. Ceux-là rêvent à Ta demeure, Où la lampe ne s’éteint pas... Ceux dont les yeux sont pleins de larmes. Et le coeur lourd d’alarmes. Ceux-là rêvent aux jours puissants Où, sous la lampe lumineuse. Dans Ta Demeure Bienheureuse, Ils s’assoieront près des Absents!... Quand les lampes sont allumées, Que les fumées Montent dans le noir, Seigneur, mon âme douloureuse Rêve à Ta Maison Bienheureuse, Le soir!... La nuit s’en vient... La nuit s’en vient, le jour est clos. Un parfum monte des prairies, Et les moutons, portant du soleil sur leur dos, S’en vont, l’un après l’autre, vers les bergeries. Tout doucement, sans bruit, sans bruit, Comme un oeil fermé que l’amour éveille, La lampe allume dans la nuit Son feu qui veille... La lampe, soeur des gais moments, Soeur fidèle aux jours de détresse, Comme une main qui sait adoucir les tourments, Nous pose sur le front sa caresse... Le coeur brisé S’adoucit et se grise, Douce lampe, sous ton baiser. Sous ton baiser qui s’éternise!... Les rayons filtrent au dehors, Et leur fête éblouit le vieux saule et sa feuille. Est-ce le souvenir des morts? La maison, elle, se recueille... Tandis que le reflet doré Sur nos visages se promène, Le foyer demeure éploré. Ainsi qu’une pauvre âme humaine... Dans les soirs clairs et parfumés Qu’est-ce que la maison écoute? Est-ce le pas des Bien-Aimés Qui s’en vont sur la Grande Route? Près De Ma Lampe. Sous la lumière de ma lampe Tu venais t’asseoir, autrefois, Et nous tenions, entre nos doigts, Le livre où l’âme se retrempe. Mais souvent les feuillets jaunis Nous laissaient froids, car en nous-mêmes L’amour chantait d’autres poèmes Aux rythmes infinis... Tu me répétais de ces choses Qui mettent dans l’âme un printemps, Et dont on se souvient longtemps Aux jours de tristesses moroses... Parfois le vent se lamentait Au dehors, et même l’orage Sur notre vieux toit faisait rage. Mais dans nos coeurs l’espoir chantait. Et tu disais: «Comme il est doux, quand le jour rampe, Sous les feux que la bonne nuit vient rallumer. Oh! comme il est doux de s’aimer, Sous la lumière de ta lampe!» L’Heure Des Lampes. La nuit s’étend. Voici que les choses s’embrument. Et les maisons, une à une, s’allument D’un feu réjouissant. Heure des rayons sur les tempes, De paix au coeur, de gaieté dans l’esprit, Heure où l’espoir au fond de l’âme rit, Heure des lampes. Heure des fronts unis, Heure du livre, Du silence qui fait revivre, Du rassemblement dans les nids. La soupe cuit et le toit fume; La maison fidèle t’attend, Homme. Reprends, d’un coeur content, Reprends ton chemin de coutume! La main vaillante a rallumé La lampe à l’ardente caresse, Vois ce nuage de tendresse Qui monte du toit bien-aimé! Lampe que l’épouse rallume Sous le toit pieux et discret. Qui dira le charme que met Ta lueur, dans le soir qui fume? Mais hélas! il est des maisons Où la lampe n’attend personne, Où son clair rayon qui frissonne Est noir comme la nuit sur le mur des prisons. Il est des maisons où la lampe, La lampe au feu réjouissant, Ne voit pas paraître l’absent, Et ne luira plus sur sa tempe... Chers visages jamais revus!... Seigneur, ayez pitié de la femme qui pleure, Dans le deuil d’allumer, le soir, à la même heure, La lampe en la demeure Où le bien-aimé ne vient plus!... Le Retour. Quand l’aïeul revenait de ses courses marines, Laissant les grands flots bleus, Où son rêve suivait un vol capricieux, Où ses habits prenaient d’âcres odeurs salines, Quand il rentrait, le front vermeil, Rêveur ainsi qu’un héros solitaire. Compatissant, autoritaire, Et le teint brûlé de soleil; Quand il rentrait heureux, et la tête couverte D’un vieux chapeau lourd et terni, Marchant comme un homme ivre, et traînant avec lui Des débris d’algues vertes; Pour fêter son retour du rivage lointain, L’épouse qui menait tout avec prévoyance. Faisait dresser la table, et les plats de faïence Luisaient auprès des soupières d’étain... -«Allez chercher du vin, du plus ancien -pour boire, Disait-elle à la fille à gages, -et, de plus, Apportez un pain frais, un des plus résolus, Et le vaisseau de lait qui crème dans l’armoire»... Un parfum de cuisine inondait le logis. Et la table, la table honnête Prenait un joyeux air de fête Avec sa nappe du pays... Et, quand l’aïeul, fidèle aux coutumes chrétiennes, S’approchait en disant le Bénédicité, Un chaud rayon montait de cette antiquité. Et les cristaux brillaient sous les lampes anciennes!... LA CROIX DU MUR. A La Croix Du Mur. I Croix du mur, croix abandonnée, Près de toi je reviens. Inspire-moi la force des anciens, Et donne-moi la paix que tu leur as donnée... Tant que le regard égaré S’emplit de vain mirage, ô croix on te dédaigne, Mais on revient à toi quand le coeur saigne: On te voit bien quand les yeux ont pleuré!... L’heure sombre, croix, me ramène À tes pieds, car l’amour enfante la douleur. Le printemps rit en moi, mais je porte en mon coeur L’ennui qui couve au fond de toute joie humaine... Ma lèvre joyeuse est lourde de fiel, Mon âme pleine est vide, Et je traîne, caché sous ma loque splendide, Un nostalgique ennui du ciel!.. Bonne croix, sainte inspiratrice, Qui montras aux anciens, leur chemin. Et leur fis boire sans dédain L’amertume au fond du calice... Toi qui, sur leurs maux, fis fleurir La fleur de l’espoir qui délivre, Ô Toi qui les aidas à vivre. Et qui les aidas à mourir... Toi qui protégeas leur demeure; Toi vers qui leurs yeux obstinés Avec amour se sont tournés Lorsque sonna la dernière heure, Mon esprit orgueilleux T’implore, croix rustique: Donne-moi le courage antique, Donne-moi la foi des aïeux!... II Je t’aime croix, et te le dis; Je t’aime, croix de nos ancêtres! Règne sur nos coeurs, resplendis Sur nos fronts las de pauvres êtres! Bois rustique et noir qu’ont pressé Nos aïeux, le coeur lourd d’alarmes, Et sur lequel ils ont versé Les plus brûlantes de leurs larmes... Tu brilles d’un rayonnement Qui n’est pas né de cette terre; Tu montes jusqu’au firmament, Sur les ailes d’un doux mystère; Mais tu ne connais pas les voeux De la légère adolescence: Pour te voir il faut que les yeux Se soient lavés dans la souffrance... Mon coeur sait maintenant pourquoi On met la maison sous ta garde. Je comprends les élans vers toi, Et l’oeil en pleurs qui te regarde... Je comprends le cri du mourant Tournant vers toi son oeil livide, La pauvre mère t’implorant À côté de son berceau vide... Je sais pourquoi tu vis venir Vers toi les anciennes tristesses, Et tu verras dans l’avenir Nos misères et nos détresses; C’est que tu sais faire accepter L’épreuve que le temps nous forge. Toi seule, ô croix, peut arrêter Le sanglot qui monte à la gorge! Toi seule apaises la rancoeur, Les déchirements et les fièvres, Les révoltes au fond du coeur, Et le blasphème sur les lèvres!... Réconfort. La croix est là qui me regarde. Sous ce regard je sens mon front se relever. Comme un ange gardien la bonne croix me garde... Laissez-moi rêver! Aux rudes sentiers de la vie Mon coeur, hélas! s’est déchiré, Et mon âme est lasse et meurtrie; Laissez-moi pleurer!... Je viens à toi, croix de l’ancêtre; À tes pieds laisse-moi crier L’immense douleur de mon être! Laissez-moi prier!... Dimanche D’Eté. I Dimanche. Les portes ouvertes Laissent voir les collines vertes, Qui, dans la fraîcheur du matin, Rafraîchissent leur teint... Pour plaire à Dieu, le maître. Dans un charme nouveau le sol veut apparaître. Tout chante: le mont et le champ. La tige est fleur, la brise est chant. La nature, comme un grand coeur joyeux s’épanche; La nature, elle aussi, célèbre le dimanche... Aux calmes abords d’un ruisseau, Des canards gris pataugent dans un seau, Et dans l’herbe où l’onde se noie Surgit soudain le dos immaculé d’une oie... Les coqs chantent, perchés. Les habitants, endimanchés, Attendant les pieuses sonnailles, Jasent du temps et des semailles; Et moi, dans ma fenêtre ouverte sous les cieux, Par laquelle m’arrive un vent délicieux, Je regarde passer, belle en sa robe grise, La voisine, menant sa fillette à l’église... II Oui, conduis ton enfant au temple du Seigneur, Mère, afin que la foi grandisse dans son coeur; Afin que, la douceur de Dieu tombant sur elle, Sa tâche soit un jour noble et surnaturelle... Afin que son esprit, enclin là la beauté, Soit traversé, parfois, d’éclairs d’éternité!... Que l’innocence brille en son regard de vierge! Qu’elle reste naïve, et qu’elle allume un cierge Quand, soudain dans la nuit, le grand vent soufflera, Et quand, dans le lointain, la foudre grondera!... Que confiante, et d’une âme attendrie, Elle fasse des voeux à la Vierge Marie; Qu’en un coin de sa chambre elle dresse un autel, Embaumé d’espoir immortel, Couronné de simples louanges, Et de candides têtes d’anges, Où ses bras se tendront, dans un geste éperdu, Quand sur son front joyeux l’ombre aura descendu! III Car il nous faut savoir lever les yeux au Ciel, Et croire qu’il est Tout, qu’Il est l’Essentiel. Il faut qu’un jour divin s’ouvre au regard qui pleure. Il faut savoir chercher l’Éternelle Demeure; Il faut savoir plier humblement les genoux, Pour accepter les maux qui s’abattent sur nous, Pour être résignés, sans plainte et sans reproche. Quand le deuil, avec sa noire cohorte, approche! Mère, apprends à ta fille à prier! Apprends-lui Qu’une douce lumière au fond de l’ombre a lui... Apprends-lui que la vie est ailleurs. L’heure amère Pèsera sur ses jours. Quand, plus tard, jeune mère, Épouse d’un colon courageux et fervent, Défricheur d’un domaine inculte auparavant, Elle continuera la tâche des ancêtres. En élevant, nombreux, de nouveaux petits êtres, Qu’aux murs de sa maison, alors, on puisse voir Les verts rameaux bénits et la croix de bois noir!... Prière Aux Aïeux. I Levez-vous, nos aïeux, sortez de votre cendre! Comme vous semblez loin! Comme vous semblez loin! Parlez-nous, nous avons besoin de vous entendre! Levez-vous donc, ô morts! Montrez-nous le chemin! Un flot de sang a jeté sur la terre Le doute, le deuil et l’effroi... Vous dont l’oeil a sondé la gloire du mystère. Enseignez-nous la Foi!... Vous dont l’âme chrétienne A souri devant le malheur, Qui, d’une figure sereine, Avez accepté la douleur. Vous qui, du sein de vos souffrances. Que le fardeau fût lourd où que le ciel fût noir, Chantiez, le coeur rempli des mêmes espérances, Enseignez-nous l’Espoir! Enseignez-nous les dévouements sublimes, Armant le bras du faible comme un fort. Inspirez-nous l’élan qui monte sur les cimes. Et qui rayonne sur la mort... Vous qui savez la douceur des promesses. Et la beauté des serments sans retour. Enseignez-nous les fidèles tendresses. Enseignez-nous l’Amour!... II Nous implorons votre aide maternelle, Vous qui vivez dans la gloire éternelle, Loin de nos jours et de leurs noirs courroux, Nobles aïeux, orgueil de notre race, Vous qui voyez le Seigneur face à face: Priez pour nous! Soutenez-nous pendant les longues luttes, Dans les chemins, préservez-nous des chutes, Rendez nos coeurs orgueilleux et jaloux! Apprenez-nous à vaincre avec courage, Et, s’il le faut, à lutter avec rage; Priez pour nous! Vous qui, jadis, en une tâche ardue, Avez dardé le soc de la charrue Dans les forêts et dans les aulniers roux, Ouvrez notre âme à l’oeuvre salutaire, À vos enfants, faites aimer la terre: Priez pour nous! Dans notre ardeur que votre ardeur renaisse. Qu’une éternelle et vibrante jeunesse Arme nos bras et courbe nos genoux... Inspirez-nous vos espoirs et vos craintes; Nobles aïeux, ô nos saints et nos saintes, Priez pour nous! Prière Pour La Vieille Maison. I Seigneur, maître des champs à l’épaisse toison, Maître des monts, des prés et des collines saintes. Maître des firmaments aux secrètes enceintes. Veillez sur la Vieille Maison! Toujours elle fut bonne, Bonne à notre jeunesse, et bonne à nos amours Faites qu’elle connaisse encore de beaux jours. Et que jamais nul de ses fils ne l’abandonne! Faites que de tout mal ses murs soient triomphants, Et que son toit, où l’âge se révèle, Comme un vieux nid peuplé d’éclosion nouvelle Retentisse de voix d’enfants!... Qu’elle ne soit jamais la Maison condamnée, De laquelle chacun se détourne en tremblant, Et qui porte le poids d’un silence accablant; Mais que l’âme des siens lui demeure acharnée. Qu’ils aiment son séjour, Gardent, avec orgueil, la vaillance passée, Et donnent, fièrement, leur force et leur pensée À la tâche de chaque jour, Afin que les aïeux qui dorment dans leur tombe, Exilés de la terre et de sa floraison, Ne pouvant oublier leur rustique maison, Y reviennent, parfois, le soir, quand la nuit tombe!... II Bénissez, ô mon Dieu, notre vieille demeure À cause de la foi que gardèrent en Vous Nos aïeux, les anciens qui, courbés à genoux, Ont toujours attendu Votre jour et Votre heure. À votre loi, Seigneur, ils vécurent soumis. Jamais un mot amer n’a paru sur leur bouche, Et, tels des épis mûrs que le moissonneur couche, Dans les bras de la Mort ils se sont endormis... Si, parfois, dans la nuit, quelque grêle muette Venait anéantir leur seigle ou leur froment. Ils ne murmuraient point mais disaient doucement: «Le Seigneur l’a voulu; sa volonté soit faite!...» III Quand ils eurent bâti leur maison, De bouleau, de sapin, et d’érable. Avant d’y faire entrer le poêle vénérable, Qui devait allumer leur pipe à son tison; Avant de mettre chaque armoire En son coin, d’accrocher les corbeilles à pain. De placer le vieux banc, la huche de sapin, La boîte à bois et les tasses à boire; Avant d’installer le «baudet». Pour veiller, près du feu, quand la nuit est venteuse; Le lit des étrangers à la blanche «menteuse», Et la chaise berçante, où la fille brodait; Avant de fixer sur les poutres, Les fusils à cartouche et les fusils à plomb, De mettre le vieux ber et la table d’aplomb, Et de plier leur belle veste en peaux de loutres; Avant de clouer, sûrs et droits, Les accrochoirs, portant le froc et la mantille, Même avant de songer à souper en famille, Sur le mur de bois franc, ils ont placé la croix!... LES ABSENTS. Aux Absents. Je n’ai pas pu clore ce livre, Où mon coeur tout entier se livre En rythmes courts mais frémissants, Je n’ai pas pu clore ce livre Sans parler de vous, chers absents! Voyageurs des routes divines, Disparaissant aux célestes collines; Voyageurs des sentiers humains Que nous ramèneront les joyeux lendemains, Vous que la vie oppresse ou que la mort délivre, Vivants et morts, absents chéris et doux. Je n’ai pas pu clore ce livre Sans parler de vous... Car la maison de nos ancêtres, Où vous avez vécu, comme nous, pauvres êtres. Car la maison qui se souvient De ses enfants, et qu’un lien Mystérieux unit à ceux qu’elle aime, Elle qui s’émeut, et qui même A gardé votre souvenir. Pour égayer son avenir. Car la Vieille Maison, dans sa pieuse attente, Car la Vieille Maison en serait mécontente! Les absents sont les plus vivants... Les absents sont les plus vivants, Dans la demeure et dans notre âme. Chaque instant nouveau les acclame, Et nos coeurs leur restent fervents. Un mot, un rien nous les rappelle; Nous les aimons presque à genoux. Et leur souvenir vit en nous Comme une lampe de chapelle... On voudrait embrasser leurs pas, Dans les brumes et les poussières; Des choses nous deviennent chères Que, sans eux, nous n’aimerions pas... La chaise qu’ils ont préférée, La table qui les accueillait, Et, dans le livre au vieux feuillet, La page qu’ils ont déchirée... Mille objets nous sont précieux; Ils forment notre humble richesse. Nous les entourons de tendresse, Et de regards avaricieux. Le soir, à l’heure où le silence Vient envahir notre foyer, Nous sentons alors voltiger Près de nous, leur douce présence. À cette heure de tendre émoi, Si nous parlions à cette ombre chère, Si nous disions: Est-ce ton souffle, ta lumière Qui vient voltiger près de moi? Ô mon doux absent, est-ce toi? Alors une voix pure ainsi qu’une prière. Une voix calmée, une voix fière Nous dirait tendrement: «C’est moi!» Le Sourire. Lorsque la porte s’est fermée Sur les pas de l’absent chéri, Son sourire nous reste, et survit, Et notre âme en est embaumée... Mais les heures, les ans, les jours S’en vont... Et les visions chères Qui sont nos forces, nos lumières, Ne pourront dans nos coeurs se prolonger toujours. Comme la brume qui s’entasse Sur le front limpide du soir, Ainsi, sans retour, sans espoir. Le souvenir s’efface. Le temps, -lugubre moissonneur, Pénètre en notre âme inquiète, Et nous vole, miette par miette, Notre bonheur... Un jour, au fond de la pensée, En vain nous chercherons les traits chers et connus; Hélas! ils seront disparus, Et leur trace effacée!... L’holocauste est-il consommé Dans ce sacrifice suprême? Mon Dieu, l’oublierai-je de même Le sourire du bien-aimé? Épargnez-nous, Seigneur, ce trop rude martyre De ne plus rien garder de ceux que nous aimons! Laissez-nous la pensée où nous nous enfermons: Seigneur, épargnez-nous d’oublier leur sourire!.. Écoutons les absents... Écoutons les absents qui nous parlent... Ne nous oubliez pas! Nous sommes Ceux que le destin a touchés. Mais nous avons gardé le souvenir des hommes; Dans l’ombre, bien souvent, nous vous avons cherchés. L’absence qui déchire, et la mort qui délivre, Les grands mystères du trépas. N’empêchent pas un coeur de vivre: Ne nous oubliez pas!... N’oubliez pas les matins roses, Et les heures de doux printemps, Où nos doigts enlacés ont effeuillé des roses Que nos regards suivaient longtemps, longtemps... De votre fidèle prière, Au seuil divin, accompagnez nos pas, Regardez-nous monter vers la lumière... Ne nous oubliez pas!... Ne nous oubliez pas puisque Dieu, qui nous mène Suivant ses divines raisons, À mis dans l’âme humaine La soif d’aimer, et l’attache aux maisons. Souvenez-vous, car Dieu l’amour suprême Veut que les coeurs s’enchaînent, ici-bas, Et que l’amour survive à la mort même... Ne nous oubliez pas!... Puisque nous espérons en la vie éternelle, Où Dieu nous garde un clair foyer; Puisque l’immobile prunelle, Un jour devra se réveiller; Puisqu’au ciel, secouant nos visions charnelles, Et la poussière de nos pas, Nous recommencerons des amours éternelles: Ne nous oubliez pas!... Écoutons les absents qui nous parlent... QUANT LA MAISON ÉTAIT JEUNE. (Vieux Tableaux.) L’Heure Des Vaches. -«L’heure des vaches! Le jour baisse!» Disait l’aïeule aux engagés. Les uns, lourds, les autres, légers, Ils s’en allaient dans l’herbe épaisse, Là-bas, au bout du champ, Où remuaient, parmi les brousses, Les vaches rousses Que dorait le soleil couchant... Alors, les engagés criaient: -«Viens t’en viens! Viens t’en viens! Qué vach’ qué! Que vach’ qué!» Et d’un pas pesant et rythmé, Les bonnes vaches s’en venaient... Elles venaient, faisant sonner leurs sabots lourds, Dans une rayonnante marche, -Ainsi que du soleil éparpillé qui marche, - Et levant leurs yeux de velours... Voici la «Noire», la «Barrée», La «Rougette» à la douce peau, Et «Satin», reine du troupeau, Dont la croupe est ronde et dorée... -«Viens t’en viens! Viens t’en viens! Qué vach’ qué! Que vach’ qué!...» Et les vaches venaient, d’un pas lent et rythmé... Elles avaient, parfois, de grands airs triomphants... L’orgueil se levait-il sous leur tête vivace? Car elles ont leur part dans l’espoir de la race, Les vaches dont le lait a nourri nos enfants... Les bonnes vaches maternelles, Les bonnes vaches à l’oeil clair, Savent-elles que ceux dont le pays est fier, Nos filles et nos fils, seraient moins beaux sans elles? Dès que le tendre Avril montre sa frondaison. Savent-elles qu’on songe à les mettre en pacage, Près de la source blanche, où rit un vert bocage, Et qu’on parle souvent d’elles, dans la maison?... Savent-elles qu’on parle d’elles, qu’on les aime. Que, dans la plaine, où vont les moutons et les boeufs. On leur garde avec soin les coins les plus herbeux. Qui gonfleront leur pis d’un lait pesant de crème?... -«Viens t’en viens! Viens t’en viens! Qué vach’ qué! Qué vach’ qué!» Et les vaches venaient d’un pas lent et rythmé. Alors le troupeau s’isolait, Et, bonnement, se laissait traire. Tandis qu’au fond de la chaudière S’élevait la chanson du lait... Et mon aïeule, alors, rêvait aux laiteries, Où la crème et le beurre, à l’ombre sont placés. Où dans la grande armoire, aux panneaux lambrissés. Trône le lait au fond des terrines fleuries... -«Viens t’en viens! Viens t’en viens! Qué vach’ qué! Qué vach’ qué!» Les vaches s’en allaient, d’un pas lent et rythmé. Sur les champs assoupis, déjà tombait la brune. L’heure des vaches était passée. Une à une, Dans l’ombre, elles prenaient le sentier bien connu; Leur dos s’élargissait dans le soir ingénu, Et leurs cornes semblaient le char blanc de la lune... Alors, la nuit venait. Le toit, le bois, le pré, Tout se taisait soudain. Seul, d’un clos éloigné. Vibrait encor le chant sonore et cadencé: -«Viens t’en viens! Viens t’en viens! Qué vach’ qué! Qué vach’ qué!» Le Fruitage. I Maison te souviens-tu de ces heures joyeuses, Où quand la fraise était mûre dans le ravin, Sous la clarté des aubes radieuses, Quand la brise était chaude et forte comme un vin, Les filles s’en allaient au fruitage. En corsage d’indienne et jupon de coutil. Elles faisaient le tour du bois nommé portage, Et gagnaient la savane auprès de l’abatis. La chaudière où le fruit s’entasse, Dansait entre leurs doigts, Et le bruit des seaux et des tasses, Sonnait clair dans le fond des bois... Elles étaient rustiquement vêtues. Un grand chapeau trônait sur leurs cheveux châtains, Et leurs formes semblaient des formes de statues Vivantes dans l’éclat des firmaments lointains. Elles chantaient, riaient, parlaient, riaient encore, Et cela remuait les esprits des buissons. La nature écoutait, parmi l’écho sonore, Monter leurs rires frais et vibrer leurs chansons. Oh! qui dira comme elles étaient belles Ces femmes d’autrefois, Ces femmes sans rubans, ni satin, ni dentelles, Oh! qui dira comme elles étaient belles Quand elles s’en allaient au bois!... Lorsque la chaudière était pleine. Et que leur pied semblait un peu transi, Elles quittaient la savane et la plaine, Et revenaient par le chemin de raccourci. Elles redescendaient, joyeuses caravanes, Foulant, d’un pied léger, les herbes du gazon; Leurs mains laissaient tomber les parfums des savanes, Et l’odeur des fruits mûrs inondait la maison... II Mais en vain les tiges plus drues Offrent d’autres éclosions: Vous êtes disparues Antiques visions! Comme autrefois les fraises mûres Rougissent le bord des buissons, Les champs ont les mêmes murmures, Et les bois les mêmes frissons. Les chemins ont les mêmes roses, Les jours ont les mêmes parfums; Mais vous ne voyez pas ces choses, Puisque vous êtes des défunts... Par la mort vous fûtes atteintes; Vous sommeillez dans la nuit du trépas; Vos yeux se sont fermés, vos voix se sont éteintes, Et les sentiers n’ont plus la trace de vos pas. Chaque soir, les troupeaux descendent les ravines. Les couchants empourprés dorent les alentours: Nul oeil humain ne peut voir vos formes divines Se dessiner, au fond des prés aux verts contours... Le jour n’éclaire plus votre beauté rustique, La douceur de vos fronts, la grâce de vos corps; Nous ne vous verrons plus, paysannes antiques, Dans votre falbalas et votre justaucorps... Mais nous reconnaissons vos notes cristallines Et vos pas, dans les bruits que la nuit fait pleuvoir; Votre grâce demeure au versant des collines. Et vos charmes épars flottent dans l’air du soir... Et vous régnez aussi, belles et jeunes femmes, Dans la vieille demeure au tranquille horizon, Car l’âme du foyer rit encor de vos âmes. Et votre souvenir plane dans la maison!... L’Heure Des Poules. Ma grand’mère aimait les volailles; Elle en élevait, dans sa cour, Et leur faisait faire ripailles Avec mille grains d’alentour. Elle avait des canards sauvages, Dédaigneux d’être citadins, Et qui commettaient maints ravages Dans la salade des jardins. Mais c’était surtout à ses poules Qu’elle donnait le plus de soin. Elle en avait presque des foules, Et tant qu’elle ignorait combien. Des grises, des blanches, des noires; De tous les poids, pour tous les goûts. Cols argentés, robes de moires, Et têtes d’or aux toupets roux... Elle aimait surtout les couvées Des tout petits, qui vont sautant Après leurs mères retrouvées. Et dont le jaune est éclatant... Et ma grand’mère, les mains pleines, Pour calmer tous ces appétits. Disait, en leur jetant des graines: -«Petits! Petits! Petits! Petits!» Ils accouraient. La même chose Se répétait soir et matin. Le jour brillait sur leur pied rose, Et sur leurs plumes de satin. Je vois encore, en avalanche De fraîcheur et tissu léger, Les frissons de la coiffe blanche, Que le vent faisait voltiger... Toujours, avec le même geste, Et le même sourire doux. Cette femme à l’âme modeste. Petits poulets, venait vers vous; Et, pendant que sa collerette, Dans le vent défaisait ses plis, Grand’mère, de sa voix fluette, Disait: «Petits! Petits! Petits!»... Le Puits. Étrange puits aux gonds chantants Tu ressembles aux vieux costumes Qui semblent faits de brumes Et sont couleur du temps... Mais tu gardes encor de ces grâces charnelles Qui te donnaient un gai maintien... Tu conserves un charme ancien, Tel un aveugle aux brillantes prunelles. Que de secrets tu pourrais révéler Si le mot jaillissait de tes pierres encloses! On apprendrait de toi de délicieuses choses, Pauvre vieux puits, si tu pouvais parler! Tu nous dirais -nous contant mainte histoire - Te souvenant des gloires de ton eau, Que le jeune engagé, qui se croyait fort beau, S’y reluquait quand il y venait boire... Parlant des jours où l’été t’a souri. Tu nous dirais que dans ton clair mirage, En secret la fermière a contemplé l’image Des jeunes laboureurs au teint vif et fleuri... Ô puits, qu’un lent abandon va détruire, Témoin de tant de jours heureux qui ne sont plus, De tous ces fiers aïeux, maintenant disparus. Que n’as-tu conservé la grâce et le sourire!... Que ne fais-tu revivre, en robes d’organdi. Les filles qui cousaient leurs jupes en surjette. Les aïeules portant une coiffe à gorgettes. Et les mères sombrant dans leur garibaldi!... Vision. Un soir -c’était le jour des Morts - Il faisait déjà nuit. Le vent soufflait, dehors, Se ruant sur le toit comme sur une cible. Seule dans la maison, sous la nuit impassible, J’écoutais les échos qui montaient du passé, Regardant les portraits dans leur cadre effacé. Alors, je vis surgir, du fond de la nuit pâle, Marchant l’un après l’autre, mes aïeux. Un châle À longs glands, une coiffe enrubannée, et puis Un falbalas fait de profonds et larges plis, Voilà ce que portaient les vieilles. Et les hommes Avaient un grand habit fait d’étoffe qu’on nomme Étoffe du pays. Ils se sont approchés, Un à un; je vis qu’ils étaient endimanchés. Comment dire la joie éclairant leur visage? Comment dire l’émoi que leur aspect dégage? Calmes prunelles, larges et solides fronts, Où les rides, de l’âge ont marqué les affronts, Regards francs, nobles mains toutes rapetissées, Saintes mains, combattant des batailles passées... Ils s’arrêtaient devant chaque objet, tour à tour, Et je voyais briller dans leur regard l’amour... Alors, l’un d’eux, tournant vers moi sa tête blême, -Les morts savent connaître qui les aime - Me parla doucement: «La force en notre chair Renaît. Dieu nous permit de revoir les lieux chers Où nous avons connu les charmes de la vie, Où notre âme, autrefois jeune, ardente et ravie, A connu la tendresse, l’amour, a souffert. Voici la porte avec son lourd battant de fer. Qui dans le bois étend sans cesse son usure. Voici le poêle ancien, la table, et l’embrasure De la fenêtre où l’oeil confiant et chercheur Chaque soir épiait le retour du faucheur... Voici la table où se rompit le pain des noces. Où la récolte offrit ses richesses précoces. Voici, voici le ber, auguste et triomphant. Où, chaque année, apparaissait un autre enfant!... -Et les pleurs inondaient sa figure blêmie. Alors, je dis: «Je suis, ô grands morts, votre amie. Ah! dites-moi ce que vous regrettez le plus Dans la tombe où vos corps demeurent confondus... De quelle vision sont faites vos pensées, Et de quel souvenir vos âmes angoissées Ont-elles la secrète et forte obsession?... -Et le mort répondit, avec émotion: -«Nous aimions le labour qui creuse dans la plaine Les houles d’une mer immobile et sereine, Où flottent les épais cheveux d’or des épis, Soulevés par le grand vent de notre pays. Nous aimions le retour du printemps, les semences Qui donnent aux semeurs, soudain, des bras immenses Et les rendent pensifs comme des conquérants... Nous aimions le soleil et ses feux dévorants. L’été, charme des yeux, longue et brûlante fête Qui, comme un vin, parfois, nous fit perdre la tête. Les matins radieux brillant dans les sentiers, Les coteaux éblouis, les brousses, les aulniers. Les charges de foin mûr éblouissant la grange, La paille blonde qui sur la route s’effrange... Et les moissons! Oh! cette ivresse des moissons Qui nous a fait courir dans le sang des frissons!... Parfums, rayonnements, éclairs de la faucille S’élargissant jusqu’aux faîtes de l’horizon! Amas de grains mûris retombant à foison! Mer d’épis! Fleur d’or qui chante et qui scintille! Enivrement divin qui trouble la raison!... -Mais rien de tout cela ne valait, ô ma fille, Le bonheur de rentrer, le soir, à la maison!...» DEUX OMBRES. Le Souvenir. Deux ombres ont passé dans la maison, ce soir. L’une était toute en blanc, l’autre était toute en noir. Celle qui de longs voiles noirs était vêtue Ressemblait à quelque douloureuse statue. La douleur semblait croître à chacun de ses pas. Je l’écoutai: je vis qu’elle parlait tout bas. -«Oui, que fidèlement, disait-elle, je pleure Celui que la mort vint prendre en cette demeure! Sais-tu quel est mon nom?... je suis le Souvenir... Je n’ai pas de présent, je n’ai pas d’avenir. Moi je suis le passé jaloux et solitaire, Je suis le coeur humain qui s’attache à la terre. Je ne recherche pas les lointains horizons, Je suis l’ombre silencieuse des maisons. Mes pieds sont attachés au sol, et ma prunelle Fait jaillir de la mort une flamme éternelle. Je suis l’âme qui vit dans tout sombre séjour. Je suis la soeur ardente et douce de l’amour!... Je suis la jeune fille orgueilleuse et ravie Qui franchit en riant les marches de la vie, Mais dont le coeur n’est plus qu’un fardeau douloureux. Et dont les pleurs brûlants ont desséché les yeux!... Je suis l’orgueil éteint, la jeunesse passée, Le rêve anéanti. Je suis la fiancée, Je suis la jeune épouse au bras du jeune époux. Je suis les jours défunts, magnifiques et doux. Dont le reflet au bas du ciel vient de s’éteindre... Mais dans mes bras ardents je sais encore étreindre Tout le passé d’amour qui sommeille en ces lieux Sous le linceul épais et glacé des adieux!... C’est sous ce toit qu’un jour, aimante et jeune femme, Soleil de sa jeunesse, ivresse de son âme, À son bras je montai sur le seuil que voilà... -Qu’est-ce donc que la mort a fait de tout cela?... Où sont donc maintenant ses yeux et son sourire, Et sa voix qui vibrait comme vibre une lyre Sous le divin toucher d’un doigt providentiel?... Il m’aimait; je l’aimais comme l’oiseau le ciel, Comme la fleur le jour, comme un lys la lumière... Nous étions attachés comme l’arbre et le lierre... Le bonheur nous avait fait tomber à genoux; Il nous semblait que l’univers était à nous... Mais un jour -quel moment inoubliable et sombre! Hélas! nous avons vu soudain passer une ombre... Nous l’avons regardée: Ô Dieu! c’était la mort! Elle l’a touché, lui, le plus beau, le plus fort... En vain ma voix cria des plaintes surhumaines. C’est en vain que je pris ses mains entre les miennes, Que je cherchai la vie en ses grands yeux éteints, En vain que longuement, sur mon coeur je le tins, C’est en vain que, brisée, haletante de fièvre, J’appuyai sur son front la douceur de mes lèvres, Le réchauffai longtemps entre mes bras pressé; Rien ne l’a réveillé de son sommeil glacé!... Dansez, enfants, autour des prés et des charmilles! Rayonnez, ô moissons! Chantez, ô jeunes filles! Riez printemps! Brillez soleil! Coulez, ô flots! Vous n’apaiserez pas dans ma voix les sanglots... L’immense mer pourrait envahir ma pensée. Sans que ma vision ne se soit effacée... Non, ne dénouez pas le voile de mes yeux! Laissez mes pleurs couler, froids et silencieux... Laissez mon coeur saigner, laissez mes bras se tendre, Laissez-moi vainement l’espérer et l’attendre; Je veux vivre, tenant mon lugubre flambeau, Murée en ma douleur comme dans un tombeau!.. L’Espérance. À ce moment, la grande ombre blanche est venue. Son sourire brillait d’une grâce inconnue. Sa main était levée en un geste si beau, Qu’il semblait dominer la blancheur des tombeaux. Lève-toi donc ma soeur, ô ma soeur douloureuse, Dit-elle; reprenons la route bienheureuse Qui mène à la demeure blanche aux piliers blancs... Sur mes bras fraternels pose tes bras tremblants... Délivre enfin tes pas de l’humaine poussière, Car c’est sur les sommets que paraît la lumière... Pourquoi river tes yeux aux choses d’ici-bas? N’est-il donc pas un ciel qui s’entr’ouvre là-bas?... Quoi, tout espoir serait éteint avec la tombe, Et l’âme abdiquerait lorsque le corps succombe?... Ils seraient vains tous nos désirs, ils seraient vains Les grands élans d’amour et les efforts divins? Vaine serait l’extase pure de notre âme? Vaine notre tendresse, et vaine notre flamme?... Lève les yeux, regarde en haut le firmament... Cette vie, ô ma soeur, n’est qu’un commencement. Vois le jour qui renaît sans cesse et recommence, Embrassant l’univers dans son baiser immense; Le sol qui reverdit, chaque année, et les fleurs Retrouvant sous les feux de l’été leurs couleurs; Vois la mer, l’insondable, l’éternel abîme, Qui, dans un même cours, se reforme et s’anime... Vois l’été renaissant sans cesse sous nos pas... Seul, notre amour mourrait et ne renaîtrait pas?... Le ciel ne pourra pas, crois-tu, sécher nos larmes. Et calmer à jamais nos mortelles alarmes? Il n’apaisera pas nos désirs embrasés? Nos lèvres ne pourront plus renaître aux baisers?.. Lève les yeux, ma soeur, car cette vie est brève; C’est là-haut que l’amour se complète et s’achève. Le bien-aimé que la mort a pris dans tes bras T’appelle auprès de Dieu. Tu le reconnaîtras. Son coeur n’a pas changé, son sourire est le même. Il t’aime mieux, il t’aime d’un amour suprême. Tu verras, dans l’émoi des serments de jadis, Son âme, toute en feu, s’ouvrir comme un grand lys. Tu verras resplendir son front comme une aurore, Son esprit rayonner au jour qui vient d’éclore; Et tu verras ses bras, guéris du mal charnel, Se refermer sur toi, dans un geste éternel!... La Maison Divine. I Seigneur, je crois en ta Maison divine, Sise au fond de l’Éternité, Que ta Sainte Joie illumine. Maison de rêve et de beauté, Où les gueux des routes humaines, Pouvant se reposer, enfin, Trouveront sur tes tables pleines De quoi rassasier leur faim. Où les miséreux que nous sommes Se réchaufferont à ton feu, Où tu feras asseoir les hommes À ton clair foyer, ô mon Dieu! Je crois en ta Maison divine, Nid charmant et délicieux Que notre âme cherche et devine À travers les pleurs de nos yeux... Maison de paix, où ta lumière Se posera sur notre front, Où l’orphelin aura sa mère, Où ceux qui s’aimaient s’aimeront... II Ô vision! Ô sainte ivresse 1 Retrouver là les êtres chers Et sur leur visage de chair, Où pesait l’humaine détresse. Voir paraître enfin le bonheur! Sur leurs fronts déchirés et blêmes, Où pesaient les durs anathèmes Du noir chagrin empoisonneur, Voir monter l’aube qui flamboie! En rayons inaccoutumés, Sur leurs visages bien-aimés Voir briller l’ineffable joie!... Serons-nous à ce point heureux? Se peut-il que cela se fasse? Voir tomber l’ombre de leur face Et la souffrance de leurs yeux!... Les entendre encore nous dire Les mots caressants d’autrefois; Mais retrouver jeune leur voix, Et trouver joyeux leur sourire!... Sentir en leur coeur radieux Monter les clartés éternelles, Et voir, au fond de leurs prunelles, Le doux regard des Bienheureux! Ô bonheur, ô bonheur suprême! Ô rêve sublime, immortel!... Dans le clair silence du ciel Écouter vivre ceux qu’on aime!... Espoir. Pourrons-nous retrouver notre maison, demain? Cet espoir, ô mon Dieu, serait-il trop humain? Vous qui nous avez fait une âme héréditaire Que mille liens secrets rattachent à la terre, Une âme inassouvie et prompte à s’enflammer, Que rien ne peut guérir de son désir d’aimer, Souffrirez-Vous, Seigneur, que notre âme, éloignée Du séjour des humains soit quand même imprégnée Des parfums de la vie aux sinistres combats, Et se souvienne hélas! des choses d’ici-bas?... J’espère -par un chant d’espoir je clos ce livre - Que dans les lieux divins où nous devons revivre, Dans l’éveil infini, dans le rayonnement, Dans le jour qui naîtra pour nous au firmament. Je verrai poindre, au fond du ciel inaltérable. Une vieille maison, à la nôtre semblable. Pleine de paix, avec de grands arbres autour. Cachée en son jardin, loin des bruits d’alentour, Jalouse du passé qui s’éternise en elle. Protégée, ô mon Dieu, par ta grâce éternelle, Que nuls deuils ne pourront atteindre désormais. Où je retrouverai les êtres que j’aimais. Avec la douceur souveraine Empreinte en leur figure humaine!... Source: http://www.poesies.net