La Vie Dangereuse. (1938) Par Blaise Cendrars (Frédéric Louis Sauser.) (1887-1961) TABLE DES MATIERES Une Enfance Mouvementée. LE RAYON VERT. I II III IV V V Un matin. VI VII VIII Le Pot-Au-Noir. IX X XI XII J’AI SAIGNE. I SOEUR PHILOMÈNE. II La Mort Du Petit Berger. III Une Parole De Vie. Anecdotique. FÉBRONIO. (MAGIA SEXUALIS) I Le Prisonnier Aux Violettes. II Fébronio Indio Do Brazil. III Noel Ë A Bahia. «LA FEMME AIMÉE» I II III IV V VI Un Sujet D’Opéra. Premier Acte. Deuxième Acte. Troisième Acte. VII VIII IX X XI XII Notes. Une Enfance Mouvementée. De La Chaux-de-Fonds en Suisse, où il est né le 1er septembre 1887, le petit Frédéric Louis Sauser, Freddy pour les familiers, est trimballé, par un père inventeur malchanceux et une mère maladive, en Égypte, à Naples, à Bâle, puis il est expédié en Allemagne; pensionnaire fugueur, il est récupéré à Neuchâtel où on le contraint à suivre les cours de l’École de commerce auxquels il préfère les échappées en voilier sur le lac, les lectures interdites et la solitude. Il a seize ans et une nature sauvage en révolte. Il fuit sa famille, son pays. En compagnie d’un trafiquant nommé Rogovine, il traverse l’Allemagne industrielle, découvre Moscou et le sang des fusillades sur la neige, part sur le Transsibérien vendre de la pacotille européenne aux Asiatiques. Le voyage l’initie à la dureté, à la cruauté de la vie et l’éveille aux profondes questions qui tourmentent l’adolescent -sur lui-même, sur le sens de l’existence, sur le désespoir. La seule réponse serait-elle la poésie? À Saint-Pétersbourg, jusqu’en 1907, il travaille chez un joaillier suisse. Contrastes: d’une part, les gemmes, l’or, les aristocrates, de l’autre, les révolutionnaires, le «dimanche rouge» avec l’hécatombe du tir des gardes du tsar contre les manifestants, le maniement des bombes et la clandestinité. À la bibliothèque impériale dont il est un habitué, un vieux bibliothécaire, R. R., le remarque et l’encourage à écrire. Freddy commence alors sérieusement à noter ses lectures, ses pensées, dans des cahiers d’écolier, habitude qu’il gardera sa vie durant. De retour en Suisse, il est étudiant en médecine à Berne. Il attend de cette discipline les réponses à ses interrogations sur l’homme, son psychisme, son comportement. Déçu, il se tourne alors résolument vers les lettres et la musique. Il sait désormais que seule l’écriture sera à la fois son esclavage et sa liberté. Sous l’influence du Latin mystique de Remy de Gourmont, il écrit ses premiers poèmes: Séquences. Après un court séjour de misère à Paris, il retourne à Saint-Pétersbourg, écrit son premier «roman», Moganni Nameh, lit Schopenhauer, médite. Sa recherche s’éclaire soudain de l’intuition de la réalité: l’unité, seule source de toutes les manifestations de la création: «Le monde est ma représentation.» Il s’embarque pour New York. L’Amérique, la mécanisation, l’efficacité, l’inutilité, la vitesse lui révèlent le modernisme, le «bouleversement des voies anciennes»: sa poésie en portera la marque. Pauvre, affamé, acharné plus que jamais à trouver son style, son mode d’expression, dans une inspiration venue des profondeurs il trouve son nom -Blaise Cendrars, resurgi de ses cendres -et le langage, lyrisme réinventé, qui renouvellera la poésie française. Il écrit son premier grand poème, Pâques à New York. De retour à Paris, sûr de sa vocation, il fonde une revue, les Hommes nouveaux, rencontre Apollinaire qui reconnaît son exceptionnel talent. Cendrars se lie d’amitié avec les jeunes artistes dont il affirme le génie: Chagall, Léger, Survage, Csaky, Archipenko, Modigliani, Robert et Sonia Delaunay. Il écrit la Prose du Transsibérien et de la petite Jehanne de France. L’édition, illustrée des couleurs simultanées de Sonia Delaunay, un livre-objet de deux mètres, plié en accordéon dont les cent cinquante exemplaires atteignent la hauteur de la tour Eiffel, sera le sujet d’une vive polémique dans la presse et les cafés de Montparnasse, jusqu’à la veille de la guerre. Blaise Cendrars, personnage haut en couleur, est maintenant considéré comme le grand novateur, poète du monde moderne. La guerre éclate: il s’engage dans la Légion étrangère. En septembre 1915, en Champagne, un obus lui arrache la main droite, la main de l’écrivain. L’amputation le confirme dans sa destinée: il écrira de la main gauche. Son inspiration est comme magnifiée. Il publie la Guerre au Luxembourg, dérisoire jeu des enfants dans le jardin où il a coutume de promener sa souffrance; puis le troisième de ses poèmes homériques: le Panama ou l’aventure de mes sept oncles et Dix-neuf poèmes élastiques; la Fin du monde filmée par l’ange Notre-Dame et encore l’Eubage, prémonitoire expédition intersidérale, aux antipodes de l’unité; puis J’ai tué et Profond aujourd’hui, etc. Il dirige, avec Jean Cocteau, les Éditions de la Sirène. Ses publications, Villon, Poe, Nerval, Baudelaire, Lautréamont... sont autant de clés qui aident à comprendre l’homme et son oeuvre. Cependant, l’atmosphère de Paris, avec ses «écoles», ses cénacles, ses rivalités, ne convient pas à son besoin d’indépendance et d’authenticité. Il ne peut adhérer à aucune forme de systématisation -fût-ce celle de dada, lui qui a été dada avant la lettre, ou du surréalisme qui lui apparaît déjà dépassé. Il quitte la ville, se terre pour travailler dans de petits villages des environs ou encore à Nice, à Cannes, à Biarritz. Le cinéma, art nouveau, le fascine. Il collabore avec Abel Gance aux films J’accuse et la Roue. En 1920, il est réalisateur à Rome. À son retour, il écrit pour les Ballets suédois la Création du monde, musique de Darius Milhaud, décors et costumes de Fernand Léger, qui sera un succès au théâtre des Champs-Élysées. En 1924, invité par les «modernistas» de Sao Paulo, il part pour le Brésil: il trouve en Amérique du Sud les dimensions de la nature et du peuple qui nourrissent son imagination. Commence alors sa féconde période de romancier: l’Or, en 1925, est un succès mondial et bouleverse les principes du récit romanesque par son style rapide et cinématographique. Suit Moravagine immédiatement salué comme un événement capital, terrible aventure dans un univers angoissant en pleine désagrégation. Viendront ensuite le Plan de l’aiguille et les Confessions de Dan Yack, le premier livre dicté sur «rouleaux». Il écrit aussi trois volumes de nouvelles -genre qu’il admire pour son impérative concision -en s’inspirant de faits réels, inaugurant ainsi le «reportage littéraire», dans lequel il se lance avec le Panorama de la pègre, Rhum, l’Aventure de Jean Galmot et encore Hollywood, la Mecque du cinéma... 1939. Il est sur le point de partir pour un tour du monde en voilier trois-mâts. La guerre éclate. Il s’engage comme correspondant de guerre auprès de l’Armée britannique. La débâcle, l’invasion allemande sont une tragédie insoutenable. Il se retire à Aix-en-Provence et n’écrit pas pendant trois ans. Trois années de silence, de douleur, de retraite, de lecture, de méditation. Lorsqu’il reprend sa machine à écrire, il a cinquante-six ans. Un homme nouveau. Il entre au centre même de ce qu’il veut livrer: l’autoportrait total, extérieur et intérieur, projection de l’être humain au coeur du monde. L’Homme foudroyé, la Main coupée, Bourlinguer, le Lotissement du ciel. Sa vie entière déferle dans sa prose torrentielle, rythmée, musicale, où la poésie sous-jacente est comme le sang de l’oeuvre. Aventurier, grand bourlingueur, fou de liberté, cela est vrai, à la lettre. Mais Blaise Cendrars ne fera rien pour dévoiler à ses contemporains le sens caché de ses voyages, de son aventure, de sa liberté. Il meurt, bouche cousue, le 21 janvier 1961. Son oeuvre parlera pour lui. Et aujourd’hui, on découvre que l’écriture a été pour Blaise Cendrars une rigoureuse ascèse, la recherche constamment renouvelée de la forme qui puisse le mieux représenter le sens ultime de la vie, au-delà des apparences multiples, la vérité. Dans le Rayon vert, lors d’un voyage le long des côtes de l’Afrique, Cendrars fait la rencontre d’un homme dont il découvre, après plusieurs jours d’hostilité, qu’il fut un camarade de combat et que tous deux ont manqué de peu se connaître sur le front. J’ai saigné est une évocation cauchemardesque de la guerre, des hôpitaux, qu’illumine la présence d’une infirmière magnifique de dévouement, Mme Adrienne. Fébronio est pour Cendrars l’occasion d’une enquête sur un tueur fou du Brésil, qui se prétend poussé par Dieu à tatouer ses victimes après les avoir assassinées. Dans la Femme aimée, tout en élaborant un projet d’opéra, l’auteur retrace le drame d’une exploration en Antarctique. La Vie dangereuse (1938) épouse le rythme même de la vie d’aventurier de Cendrars. Éclatés, discontinus, ponctués par l’irruption de la TSF, par les déplacements incessants du romancier à travers le monde, ces récits illustrent magistralement le principe énoncé dans la Femme aimée: «Je suis partout chez moi.» Miriam Cendrars. LE RAYON VERT. à Marie Vermersch I Depuis vingt et un jours déjà que j’étais à bord de ce cargo qui bourlinguait au large des côtes d’Afrique avant de piquer vers l’Amérique du Sud, j’avais mes habitudes à bord, des habitudes de phoque. Tout le long du jour je m’ébattais dans la piscine, plongeant, replongeant, allant m’étendre sur une bâche pour fumer une cigarette; selon l’heure, les cheveux plaqués ou la tête enturbannée d’une serviette éponge; du matin au soir, le corps mordu par le soleil, le coin des lèvres, des yeux piquant de sel, allant dix, cent fois de suite me remettre à l’eau, ne pensant à rien, me laissant porter par une grosse chambre à air qui flottait à la surface de la piscine débordante dès que le navire mollement bercé par la longue houle de l’Atlantique s’inclinait, ou me laissant couler à fond pour remonter comme un cétacé, soufflant, m’ébrouant, heureux de vivre, m’ébahissant moi-même de ma simplicité et de la plénitude de ce bonheur animal dont je jouissais en toute innocence et que je ne demandais qu’à voir durer le plus longtemps possible. II Parti de Dunkerque à destination de Bahia Blanca, ce port argentin ultra-moderne établi dans l’ourlet des dunes qui masquent le front du plateau patagonien sur la mer, le cargo avait été dérouté en Méditerranée, non pour embarquer des passagers ou des émigrants, Dieu merci! mais des marchandises -quarante mille caisses de semis de pommes de terre à Port-Vendres, des tonneaux et des tonneaux de vin d’Algérie à Oran, quatre étalons arabes à Tanger -et, maintenant que l’on avait doublé le cap Spartel, c’est comme à regret qu’il descendait dans le sud, espérant être rappelé par Mogador pour faire au gré de ses armateurs encore une ou deux escales inédites à Casa ou aux Canaries et pour me confirmer la chance que j’avais eue d’embarquer à bord d’un vapeur, comme moi, paresseux, vagabond et flâneur. Je n’étais pas pressé d’arriver. Rien ne m’attendait en Amérique du Sud que des bons amis qui avaient eu envie de me voir et qui m’avaient payé le voyage. C’était pour la première fois que je quittais l’Europe depuis la guerre et si j’avais choisi ce vieux bateau, c’était justement pour pouvoir m’arrêter en route, sinon rester en panne à mi- chemin, tellement la vie me semblait belle à bord et que je trouvais bon de reprendre contact avec l’univers, l’océan, le ciel, la mousson, les poissons volants, la chaleur des tropiques, l’eau salée, les constellations de l’autre hémisphère, les pélicans et les goélands, la véritable nature des choses, et les matelots, qui sont les hommes les plus compréhensifs, mais aussi les plus secrets au monde. III L’Île-de-Ré ne payait pas de mine. C’était un rafiau négligemment tenu, qui faisait son petit bonhomme de chemin, filant ses huit noeuds, et les rares membres de l’équipage qui se montraient par hasard étaient comme leur bateau plutôt vieux, somnolents, débraillés, traînant la savate et peu causeurs. Quant à son commandant, M. Jean de la Mer (sic), qui durant cette traversée de soixante-neuf jours resta enfermé dans sa cabine, je ne l’ai aperçu que trois fois, à Dakar, à Rio, à Buénos-Ayres, et chaque fois quittant son bord. C’était un petit vieux, au dos rond, qui se glissait subrepticement à terre. Coiffé d’un chapeau melon, habillé de noir comme un veuf, un parapluie sous le bras, il se rendait «chez sa manucure» comme devait me l’expliquer à chacune de ces trois escales classiques, en clignant de l’oeil, Renard, le sans-filiste du bord, qui de temps à autre venait faire trempette avec moi et qui n’avait pas comme les autres un boeuf sur la langue. IV À cause des cancrelats, je passais également la nuit aux abords de la piscine, étendu sur le panneau, la tête sur un cordage, et ne descendais presque jamais dans ma cabine. Alors j’étais rejoint par le bosco et le charpentier qui avaient édifié pour moi et sur mes indications cette piscine sur la plage arrière, par le cuisinier, par le garçon, par le barman dont j’étais l’unique client, et je leur payais à boire, à tous les cinq, mais sans jamais arriver à leur faire desserrer les dents. Ces types avaient l’ivresse morose. Le barman roulait des cigarettes qu’il m’envoyait d’une chiquenaude. Le bosco suçait une longue pipe de porcelaine. Le coq croquait un cigare qu’il débitait en petites rondelles à l’aide d’un grand coutelas de cuisine qui fonctionnait d’un coup sec comme la guillotine. Le garçon et le charpentier chiquaient. Nuit après nuit, des étoiles familières disparaissaient. D’autres, des nouvelles, apparaissaient. Le ciel bougeait d’un cran. La Petite Ourse déclinait derrière nous pour autant que nous nous rapprochions de la Croix du Sud qui allait surgir d’un moment à l’autre entre deux ondulations. Mais notre nuit se passait à vider des bouteilles de bière sans souffler mot car, pas plus que moi de la guerre, ces navigateurs n’avaient envie de parler de leur vie, et personne de nous n’avait rien à dire. Mais nous étions bien. À l’aube, chacun d’eux s’en retournait à son boulot, pesamment, voire titubant, et, moi, je me replongeais allègrement dans ma piscine, où je nageais, seul, comme un phoque dans un zoo. V Un matin. -c’était au lendemain de l’escale à Dakar -pour me distraire, et non pas pour tuer le temps (il faisait si beau que le temps ne se faisait pas sentir), j’attrapais sous l’eau avec la bouche, avant qu’elle n’eût touché le fond, une vieille médaille de saint Benoît que je m’amusais à jeter en l’air avant que de plonger dans les cinq cents mètres cubes d’eau de mer que contenait ma piscine de toile à voile, où cette médaille tombait derrière moi, clignotant dans l’eau car elle était en argent; et je guettais son point de chute tapi sous l’eau, les yeux ouverts, prêt à foncer sur elle comme un squale pour la happer au passage, et il y avait déjà un bon moment que je me livrais à ce jeu plein de souplesse et de fougue, prenant plaisir à mes évolutions brusquées, en avant et en arrière, sur les côtés et sur le dos, ou à ma lente reptation sur la toile goudronnée du fond, quand, tout à coup, quelqu’un plongea et que je vis un corps blanc filer à mes côtés. Immédiatement je sortis de l’eau, indigné par cette irruption dans mon élément que je ressentais comme une violation de domicile, comme si cet étranger m’avait surpris dans l’intimité, ou, pis encore, comme si cet inconnu était venu se glisser dans mon lit, absolument révolté par son sans-gêne, tellement la solitude et le silence dont je bénéficiais depuis bientôt un mois m’avaient rendu sauvage et vergogneux pour ne pas dire farouche ou misanthrope. J’allai donc m’étendre sur le panneau, où je me couchai sur le dos, le visage recouvert d’une serviette comme pour me protéger les yeux de l’éclat insoutenable du soleil du Cancer et bien décidé à ne pas parler et à décourager l’intrus. Mais d’où, diable, pouvait sortir cet animal que j’entendais barboter dans la piscine, battre l’eau, et renifler, tousser, cracher comme un vieux morse enrhumé? J’étais furieux. Je me rendais compte que dorénavant il en était fini de mes ébats et de ma joie. En effet, au bout d’un petit quart d’heure, j’entendis l’ostrogoth sortir de l’eau, se secouer, s’approcher sur les planches branlantes du panneau, et une voix aimable me dire avec beaucoup de politesse: -Bonjour, Monsieur. Quelle belle matinée! Ce petit bain fait du bien, n’est-ce pas? Je lui répondis sans bouger: -Morning! L’homme reprit: -Vous permettez? Puis-je faire usage de vos allumettes? -Yes, dis-je encore sans me déranger. Je l’entendis frotter une allumette-tison, tirer sur sa bouffarde, et je le maudissais in petto, que déjà cet imbécile reprenait: -Merci, Monsieur. Mon briquet ne marche pas. Comme tous les briquets, d’ailleurs. Quand ce n’est pas la mèche, c’est la pierre. Ou alors ils manquent d’essence. Je voulais en acheter un électrique, de marque allemande, mais le bureau de tabac de Dakar est mal achalandé, on n’y trouve rien. Croyez-vous que je pourrai en trouver un à Pernambouc? Je me suis laissé dire qu’il y avait de belles boutiques et que je trouverai tout ce que je voudrai. Mais je me demande si c’est vrai? Connaissez-vous le Brésil, Monsieur? Je ne bronchai pas, pensant le faire taire; mais ce bavard continua comme un haut-parleur: -Vous avez eu là une fière idée, Monsieur. Le commandant Jean de la Mer m’a dit que c’était vous qui aviez fait installer cette piscine sur le pont... -Ah? -... me permettez-vous d’en profiter?... -Yes. -... et, bien entendu, de participer également aux frais? -No. -Permettez-moi de me présenter, Monsieur: le commandant Deloeil, Oscar Deloeil, inspecteur de la compagnie. Je suis en tournée d’inspection. Je viens de passer trois mois à Dakar pour réorganiser les services. Fichu pays. C’est pour la première fois que je passe en Amérique. Et vous, connaissez-vous le Nouveau Monde, monsieur... monsieur?... -Blaise Cendrars!... grognai-je en me retournant sur le ventre et en faisant le gros dos au soleil. Heureusement qu’à cet instant précis le gong retentit. -Alors, à tout à l’heure, à table, dit l’inspecteur. Enchanté d’avoir fait votre connaissance. -De m’me, répondis-je. Et ce monsieur s’éloigna. Mais, là, il se trompait, l’inspecteur, en croyant m’avoir à table ou à l’apéro. Jamais je ne descendais déjeuner. Comme un phoque son gardien, à l’heure des repas j’avais Quéféleau, le garçon, qui me montait un plateau ou Suarès, le cuisinier, qui m’apportait un plat fait spécialement pour moi, et, entre les repas, à n’importe quelle heure, Félix, le barman, venait me servir un whisky et de la glace. Il faisait trop bon sur le pont. Rien ne m’aurait fait descendre. Même pas une femme... ...Den Wein der Sonne schlürft das Meer am Abend... Elle est retrouvée. Quoi? L’éternité. C’est la mer allée Avec le soleil. VI Quatre, cinq, six jours passèrent. Je n’avais rien changé à mes habitudes, mais mon insouciance s’était évanouie à cause de cet homme qui était monté à bord à Dakar. Comme chien et chat il faut croire que phoque et morse ne font pas bon ménage ensemble et, sans autre raison que cette ridicule animosité, j’étais sur le qui-vive pour ne plus me laisser surprendre par l’intrus. Durant quatre, cinq, six jours, donc, chaque matin, vers dix heures, quand l’inspecteur venait se baigner, il me trouvait couché sur le panneau, une serviette sur les yeux ou le dos au soleil et faisant semblant de dormir. J’entendais le lourdaud tomber dans la piscine, patauger, sortir de l’eau, tousser, cracher, s’éclaircir la gorge, s’approcher de moi, se pencher, frotter un tison (dont j’avais exposé une grande boîte sous une pancarte au crayon bleu: «HELP YOUR SELF. THANK YOU!») allumer sa bouffarde, et je le devinais sur le point de m’adresser la parole quand je l’entendais s’éloigner en soupirant mais sans avoir eu le courage de reprendre cette conversation si opportunément interrompue le premier jour par le gong du déjeuner, et, chaque fois, je jubilais intérieurement de cette victoire, -et dès que ce monsieur m’avait tourné le dos, j’entr’ouvrais les paupières et je suivais des yeux un homme chauve, gros, enroulé dans un peignoir à ramages du goût le plus affreux, très blanc du crâne et des mollets, un pauvre homme qui s’éloignait en claudiquant légèrement de la jambe gauche. Alors, j’allumais une cigarette et dès que je le voyais disparaître par l’échelle je piquais une tête dans ma piscine. VII Naturellement, cette situation ne pouvait pas durer indéfiniment et il était fatal que le moment était proche où nous allions prendre langue; mais comment et à quel propos la chose allait se faire, je me le demandais avec curiosité, car depuis huit jours maintenant qu’il était à bord, l’intrus, lui aussi, avait ses habitudes et ses habitudes avaient le don de m’exaspérer. Comme un innocent ce gros homme tuait le temps en tirant à coups de carabine sur les albatros qui nous convoyaient sous le vent -et j’étais tout prêt à lui adresser la parole rien que pour faire cesser ce passe-temps qui porte la guigne; ou alors, comme tous ces idiots qui s’ennuient, que je déteste de rencontrer en voyage parce qu’ils sont encombrants et déplacent trop d’air, le commandant Oscar Deloeil faisait de la photographie et comme, pour lors, le cargo naviguait dans le pot-au-noir, l’homme au kodak ne chômait pas et l’on n’entendait que lui à bord, s’esclaffant, gueulant d’admiration devant un effet de lumière ou une architecture croulante des nuages, dont la formation et la coloration intense à contre-jour sont dans cette région de la planète aussi immatérielles et imprévisibles que dans la lunette d’un kaléidoscope les magies qui font le bonheur des prunelles enfantines, -mais les cris de triomphe, chaque fois qu’il avait tiré un cliché, de ce Tartarin de la prise de vues juché sur le pont des embarcations me tapaient sur les nerfs et j’aurais voulu voir tomber l’amateur à l’eau et ce gros terrien être englouti par le serpent de mer. VIII Le Pot-Au-Noir. Il est de tradition dans la marine de houspiller et de bourrer le crâne au néophyte qui pénètre pour la première fois dans cette zone de la mer océane et de le faire marcher à fond. Cela va du baptême de la ligne aux rigolades, aux blagues, aux frasques les plus impitoyables, à des mensonges énormes, à des coups montés qui font la joie des initiés, au plus mauvais des mauvais tours. Moi, qui ai passé trente-deux fois la ligne et qui, dès le début du siècle, exactement en 1901, à bord d’un hollandais, au débouché de la Mer Rouge, ai été baptisé Pingouin par Neptune et sa suite de drôles qui m’ont fait boire le coup dans un baquet pour m’affranchir, puis enduit de goudron pour me dessaler, j’aurais un volume d’anecdotes à écrire sur les scènes impayables, de haute liesse, d’ivresse, de délire, de frénésie, voire de folie collective -et qui souvent frisaient la panique -dont j’ai été témoin ou, mieux encore, auxquelles j’ai participé sans aucune retenue, mêlé à l’équipage des différents navires, liners, paquebots, long-courriers, tramps, cargos de toutes nationalités qui m’ont fait franchir la ligne et traverser le pot-au-noir; -la ligne que l’on annonce au néophyte être un brusque changement de niveau de l’océan, une fente qui sépare les deux hémisphères, une effrayante chute dans le vide, un niagara d’écume, de vent, de tourbillons et de tonnerres qui entraîne dans un abysse navires, baleines, cachalots, requins, pieuvres géantes et autres monstres marins pour les faire s’échouer, s’ils ratent leur saut, pêle-mêle et le ventre en l’air, dans un cimetière de l’autre côté du monde! -le pot-au-noir que l’on affirme être au néophyte un poteau noir planté par le vieux Jonas au beau milieu de l’océan, signal qui marque l’emplacement d’une boîte aux lettres desservie, à chaque lunaison nouvelle, c’est-à-dire par les plus fortes tempêtes, par un horrible anthropophage, habillé de la défroque d’un évêque et qui, chevauchant un requin-marteau, se moque du gros temps pour venir faire la levée du courrier des trépassés! Le nombre des passagers, appartenant à toutes classes, qui croient à ces balivernes et qui, terrorisés par ces sombres bobards, se livrent publiquement aux pires extravagances pour se prémunir contre les dangers qu’on leur dit courir dans ces parages imaginaires, m’est à chaque traversée non seulement un nouveau sujet de rire et une occasion de me faire une pinte de bon sang, mais aussi une cause d’étonnement car leur nombre grandit sans cesse et leur bêtise semble s’amplifier en raison même du progrès et de la fréquence des voyages outre-mer. Naturellement, les femmes ne sont pas les dernières à tomber dans le panneau et à se laisser aller à ce genre d’aventures désobligeantes et je connais plus d’une passagère de premières qui, perdant toute dignité ou oubliant toute pudeur, a subi les moqueries et les brimades pour ne pas dire les sévices cocasses et les outrages singuliers d’un équipage en veine de s’amuser. La plus folle de ces aventures est arrivée à la jeune femme d’un diplomate de la Société des Nations qui allait rejoindre son mari à Genève. Je me souviens qu’après le baptême de la ligne nous lui avions fait revêtir dix, douze chandails les uns par-dessus les autres, que nous lui avions fait enfiler des bottes de scaphandrier, que quelqu’un lui avait noué un suroît huilé sous le menton et qu’on l’avait saucissonnée dans les sangles d’au moins une demi-douzaine de ceintures et de gilets de sauvetage qui lui faisaient des bosses par devant et par derrière. C’est dans cet accoutrement que cette ahurie resta trois, quatre jours exposée au soleil du tropique sur le pont supérieur, où, munie d’une longue-vue, cette jeune personne faisait la risée du bord en s’entêtant à vouloir guetter la venue du fameux facteur du pot-au-noir pour ne pas le rater et lui jeter au passage une bouteille scellée contenant son testament et de déchirantes lettres d’adieu adressées à son mari que je ne sais plus quel farceur parmi nous s’était fait un malin plaisir de lui dicter. Comme, la nuit, cette folle refusait absolument de quitter son poste de guet, c’est le plus sérieusement du monde, qu’à chaque relève du quart, les hommes venaient lui apporter qui une nouvelle bouée, qui une nouvelle amarre, ou un flotteur, ou une rame, ou une voile de fortune pour mieux équiper encore l’espèce de radeau qu’ils lui avaient fabriqué avec des vieilles caisses et des tonneaux vides et sur lequel elle se tenait en permanence pour être parée en cas de naufrage; et comme la belle avait peur de rester seule, c’est bien volontiers qu’ils se relayaient auprès d’elle à tour de rôle, chacun lui racontant de nouvelles histoires à dormir debout, et faisant boire l’hystérique. Cette grosse plaisanterie aurait pu durer jusqu’à Cherbourg si, un matin, à l’aube, le bosco n’avait surpris la donzelle endormie dans les bras du mousse et ne l’avait fait asperger, et retourner sens dessus dessous et jeter le radeau par-dessus bord par la joyeuse corvée des matelots qui lavaient le pont. Alors, l’hypocrite se précipita, prit la dame par le bras, désigna à l’égarée le pic de Ténériffe, blanc de neige, que l’on apercevait très haut dans le ciel, entre deux sombres nuées, à bâbord, et lui dit: «Nous l’avons, madame, cette nuit échappé belle. Mais quel saut! Hein, qu’en dites-vous? Maintenant, vous pouvez rentrer chez vous. Il n’y a plus de danger. Tranquillisez- vous. Bientôt nous serons au port.» On s’imagine l’ébaudissement de l’équipage quand à l’arrivée à Cherbourg cette jeune sotte raconta sérieusement à son mari, qui était venu la chercher à bord, qu’elle avait eu une traversée épouvantable, mais que grâce à la vaillance des matelots et au dévouement du maître d’équipage elle avait échappé à un péril de mort, -et que le mari, ce distingué diplomate de la S.D.N., donna une bank-note de cinq livres sterling au bosco pour aller boire! Inutile de dire que l’on but jusqu’à non-soif, et à la santé des terriens! Cette histoire était arrivée à bord d’un steamer de la Royal-Mail, à l’occasion du passage de la ligne et du pot- au-noir; mais bien que nous fussions dans les mêmes parages rien ne se préparait à bord de L’Île-de-Ré et j’en étais désolé car j’aurais volontiers joué un bon tour à l’inspecteur de la Compagnie pour apprendre à l’intrus à se mieux tenir à bord. Mais il n’y avait rien à faire. J’en avais parlé à l’équipe des taciturnes qui venaient la nuit boire de la bière avec moi. Malheureusement, comme je l’ai déjà dit, ces cinq types avaient l’ivresse morose et n’avaient envie de rien. Et même pas de rigoler un brin. IX Sorti du pot-au-noir le vieux cargo progressait sans hâte dans une cuve d’indigo aux lentes ondulations et sous un dôme d’azur. Le ciel, la surface de l’océan miroitaient à l’infini et l’immensité, où le soleil faisait la roue, était éblouissante. Les objets n’avaient plus d’ombre. Tout ce qui, à l’échelle des yeux, avait forme, la rambarde, la dunette, la cheminée, le grand mât, avait l’air d’être en fusion et de trembler, de mollir, de se dissoudre dans la chaleur; seul l’espace qui s’éloignait du bord durcissait à mesure qu’il se rapprochait de la ligne de l’horizon, où il avait l’apparence et l’éclat d’une vitre frigide donnant sur l’au-delà. Jamais encore je n’avais été aussi heureux de ne rien faire. Et si j’étendais une jambe ou y posais la main, le pont me brûlait. Et quand je voyais passer, dans un halo de couleurs qui le faisait ressembler, tellement la lumière était crue, à un arc-en-ciel allant se décomposant, l’inspecteur qui se morfondait à bord et qui ne savait que faire de son fusil et de son kodak dans cette immensité qui lui semblait vide, et où il se sentait perdu, j’avais pitié de mon ennemi, mais néanmoins envie de l’interpeller pour me moquer du pauvre homme; et d’autant plus envie que depuis que nous naviguions entre deux miroirs et qu’il n’avait plus, ni oiseaux, ni nuages à tirer pour tuer le temps, l’intrus avait chaussé son nez d’épaisses lunettes noires. X -Monsieur Deloeil! lui criai-je, un soir, en grimpant l’échelle qui menait au pont des embarcations où le gros homme se tenait, effondré dans un fauteuil, suant, déboutonné. Monsieur Deloeil! Enlevez vos lunettes, prenez une photo, grouillez-vous, vous allez rater le rayon vert! C’était le crépuscule. La journée avait été épatante de lumière et de chaleur. Devant nous, le disque du soleil, énorme et congestionné, tournait maintenant rapidement de l’oeil. Derrière nous l’horizon se brouillait d’encre. Déjà la nuit montait de la mer, envahissant le ciel de l’est au zénith, lui passant une couche d’un bleu plus sombre, tirant sur le noir, mais restant transparent comme l’outremer. Du cuivre en fusion se répandait à la surface, se mêlait au violet tragique des eaux, dont les creux, les moires, les remous avaient l’éclat précieux du lapis- lazuli, mais dont la masse agitée était criblée, pétrie, compénétrée de reflets vieil or et vert-de-grisés. L’autre pan du ciel, du zénith à l’ouest, à l’extrême-ouest, rosissait, rougeoyait, devenait cramoisi, zinzolin, orangé, vert indien, jaune, et le soleil, dont une moitié flambait de l’autre côté du monde et dont ce qui restait du disque fondait à vue d’oeil dans la cuve d’indigo, lançait des mèches, des langues, des jets de feu, des fuseaux d’or, d’antimoine et d’argent, des braises, de la lave incandescente, des rayons en platine, un cône vert. -C’est admirable! s’écria le commandant Deloeil, qui, penché à côté de moi sur le bastingage n’avait rien perdu du spectacle, mais avait oublié de faire une photographie. C’est admirable,... c’est encore plus beau que dans Jules Verne! XI Ayant invoqué Jules Verne, cet homme avait touché en moi une fibre profonde et immédiatement je le trouvai moins ridicule. Mon antipathie ne tarda pas à faire place à une vive curiosité et avant l’escale de Pernambouc, où le commandant Deloeil devait nous quitter, l’intrus et moi étions devenus bons amis. C’est que durant les derniers jours de la traversée nous étions inséparables. Du matin au soir et du soir au matin nous nous racontions les livres de Jules Verne et, comme toujours quand on remue les souvenirs de lecture dus à cet auteur, des impressions d’enfance, des enthousiasmes se mêlaient à nos récits; et chacun évoquait pour l’autre, à son insu, le petit garçon qu’il avait été: lui, m’ouvrant toute grande la maison de son père, une propriété en Charente, où vivaient une douzaine de grandes personnes, des oncles, des tantes, son grand-père, sa bisaïeule, des domestiques, sa nounou, le cocher, et deux, trois douzaines d’enfants, ses frères, ses soeurs, des cousins, des petites cousines, les filles du jardinier du domaine; moi, le faisant pénétrer dans mon univers secret d’enfant expatrié, solitaire et nerveux; et nous étions intimes pour avoir communié, gamins, devant le même autel fait avec des piles et des piles de ces beaux livres de prix ou d’étrennes, aux tranches dorées, à la couverture rouge et or décorée d’emblèmes et de trophées - ancres, cordages, panoplies d’armes indigènes, caronades, navires, trois-mâts, locomotives américaines, ponts, tunnels, estacades, volcans des Andes, chevaux sauvages, icebergs, ours blancs, condors, singes, perroquets, feuillages, fleurs exotiques, sous-marin, ballon -autour du médaillon et de la signature de Jules Verne. Mais, chose extraordinaire, c’est le commandant, qui avait eu une enfance heureuse et pétulante au milieu des siens, qui, aujourd’hui, s’ennuyait dans la vie et moi, qui n’avais jamais été choyé par personne, j’aimais le monde entier, la vie... Quelques années plus tard, lors d’une deuxième rencontre fortuite, toujours à bord d’un cargo de la même compagnie, j’ai deviné que la vie de l’inspecteur Deloeil contenait une grosse peine d’amour. Ce bavard aimable est un déçu. XII Comme nous étions à peu près du même âge, en plus de notre communion en Jules Verne, nous avions encore une expérience commune, Deloeil et moi. Je veux parler de la guerre, qui nous avait marqués, tous les deux. J’ai déjà noté que la première fois que j’avais vu l’intrus plonger dans la piscine, puis se promener sur le pont, l’homme m’avait frappé par la blancheur rare de sa peau. Or, il se trouvait que le corps dodu, grassouillet de mon nouvel ami, à la blancheur laiteuse, féminine, était couturé de cicatrices, le commandant Deloeil ayant été blessé par une trentaine d’éclats d’obus, dont un lui avait fait le coup de Jarnac, en lui sectionnant le jarret gauche. -Où avez-vous perdu votre bras, Cendrars? me demanda-t-il un matin que nous nagions de conserve dans la piscine. -En Champagne, à la ferme Navarin, commandant. -En septembre 15? -Oui. -Dans quel régiment étiez-vous? -À la Légion. -À la Légion? Tiens, c’est curieux. J’ai eu affaire une nuit à des légionnaires qui étaient venus s’empêtrer dans mes batteries. Leur régiment s’était égaré dans le secteur et les officiers avaient embusqué sections et compagnies dans tous les petits bois et les sapinières où moi-même j’avais dissimulé mes batteries. Comme je devais exécuter des tirs de contre-batterie dans la journée, ce fut une jolie pagaïe avec ces lascars de la Légion qui se baladaient, qui se faufilaient, qui s’installaient partout, et jusque entre les roues et devant la bouche de mes canons, et qui, à chaque départ, chantaient, valsaient, comme à chaque arrivée d’un boche ils se précipitaient pour aller déterrer la fusée d’aluminium encore brûlante. Je me demande comment les avions allemands ne nous ont pas repérés, ce jour-là! Je ne décolérais pas. À chaque minute je m’attendais à être pilonné. Le colonel de la Légion... -Oh, mince alors! -Quoi? -Rien, mon commandant. Alors, c’est vous qui étiez dans les bois devant Souain, et c’est vous qui avez si magistralement engueulé notre colonel? -Le colonel... -Chut! Ne dites pas son nom. -Pourquoi? -Le pauvre homme s’était perdu et aujourd’hui il est général. -Bon. C’est donc moi qui l’ai réprimandé. J’avais pris position dans tous les taillis à l’est de la butte de Souain et mes 120-longs battaient le secteur de la ferme Navarin, du boyau de la Grande-Duchesse aux fortins étoilés du Kronprinz, en fouillant en profondeur tous les petits bois U V, U VI, U VII. L’arrivée des légionnaires... -Mais alors, commandant... -Quoi? -Oh, rien commandant. Mais, dites-moi, est-ce que votre P. C. n’était pas installé derrière le petit bois de la Brosse à Dents, dans une ravine? -Je vois que vous connaissez le secteur. -Dame! Mais alors, commandant... -Quoi donc? -Oh, rien. Mais, dites-moi, souvenez-vous, est-ce que ces légionnaires ne vous ont pas fauché un tonneau de pinard, une belle barrique de 250 litres au moins, installée à votre porte sur une rallonge camouflée avec des branches de sapin et devant laquelle un canonnier montait la garde? -Mais oui, c’est vrai. Je me souviens. Les légionnaires m’ont volé le vin de la popote des officiers. -Alors, commandant, je me présente: Matricule 1529, caporal à la Légion. C’est moi votre voleur. Mes hommes étaient tous saouls et c’est pourquoi ils ne tenaient pas en place entre les roues, sous la gueule de vos canons. Ah, elle est bien bonne! Et dire que je ne voulais pas vous adresser la parole quand vous êtes monté à bord, et que j’avais bu votre vin! Mais le pinard de la Brosse à Dents, il est resté légendaire dans mon escouade car ce vin était fameux, et nous l’avons bu à votre santé et à celle des artilleurs, commandant. Et voilà que nous nous rencontrons au milieu de l’Atlantique et que vous vous souvenez l’avoir entendu chanter, mon escouade! Dites, n’est-ce pas que c’étaient des hommes? -Ah, les bougres, ils m’en ont fait faire du mauvais sang, ce jour-là. -Eux, ils ne s’en faisaient pas, commandant. Ce jour-là, ils ont bien rigolé. Pensez donc, 250 litres pour 11 hommes! Mais le lendemain, qu’est-ce qu’ils ont pris! Nous nous sommes tous fait descendre dans les barbelés de la ferme Navarin car vos obus ne valaient rien, commandant. -Je sais. C’est atroce. Ô, les pauvres! On m’a raconté... -Ne les plaignez pas, commandant. Il en reste encore deux ou trois. La mauvaise graine a la vie dure. Témoin, moi. Allons boire l’apéro. Je suis votre homme. À vos ordres, commandant! J’AI SAIGNÉ. à la Mémoire de Mlle Y. Soubeiran, de Bovril, (Nouvelle-Zélande). I SOEUR PHILOMÈNE. Champagne 1915. C’était au lendemain de la grande offensive ratée. Quarante-huit heures après mon amputation, une nouvelle attaque se préparant dans le secteur, l’Intendance avait eu besoin de mon lit et de ma chemise de sang. Et c’est ainsi que je me trouvais tout nu sur un brancard dans la cour de la tréfilerie où mon opération avait été effectuée, attendant l’arrivée d’un convoi de Ford sanitaires qui devaient nous évacuer -des centaines d’autres blessés gémissaient dans tous les coins de cette immense cour d’usine encombrée de pièces de machines et de chaudières démontées -du poste chirurgical 55 vers l’arrière. Le ciel était noir. Il pleuvait sans discontinuer. Il pouvait être neuf, dix heures du soir. C’était le 1er ou le 2 octobre. Le pilonnage et la mousqueterie du front nous parvenaient tout proches et derrière moi, une pièce de 75 tirait à bout portant sur les avions ennemis dont les vrombissements qui rasaient les toits de l’usine faisaient encore plus peur que les lourdes explosions qui, à gauche et à droite, écrasaient ce qui restait debout des ruines de Somme-Py. On voyait des hommes tomber ou se coucher, bondir par terre. D’autres, enjambaient mon brancard en m’éclaboussant de boue. D’autres encore, se trottaient d’épouvante, couraient se carapater entre les monceaux de ferrailles qui s’éboulaient en les ensevelissant. Ce n’était partout que fuites, cris, hurlements, gémissements, plaintes, et mon bras coupé me faisait si mal que je me mordais la langue pour ne pas gueuler, et de temps en temps de longs frissons me secouaient car j’avais froid, sous la pluie, ainsi, tout nu, allongé sur mon étroit brancard, immobile, ankylosé, ne pouvant faire un mouvement gêné que j’étais, comme une accouchée par son nouveau-né, par l’énorme pansement, gros comme un poupon, qui se serrait contre mon flanc, cette chose étrangère que je ne pouvais déplacer sans remuer un univers de douleurs, ni prendre dans ma main valide sans voir ce gros tampon blanc s’imbiber de rouge, ressentir une brûlure atroce et me rendre compte que ma vie m’échappait, s’en allait, goutte à goutte, sans que je ne puisse rien pour la retenir car on ne peut arrêter son coeur, et mon coeur, qui battait régulièrement, à chaque coup envoyait une refoulée de sang que je sentais, comme si je l’avais vue, gicler par le bout de mon bras coupé, -et ces pulsations, moralement et physiquement insupportables, me permettaient de compter le temps qui seul dans la mêlée furieuse de cette nuit horrible, dont j’enregistrais tous les détails, s’écoulait inexorablement, ce qui est dans sa véritable nature de secondes, de fractions de seconde, d’éternité. Deux, trois heures passèrent. Entre deux raids d’avions, entre deux galopades, entre les séquences du 75 qui tirait à bouche que veux-tu, entre l’écroulement des bâtiments du voisinage, des brancardiers, des infirmiers, des vieux territoriaux s’affairaient autour des grands blessés qui devaient coûte que coûte être évacués, distribuaient, comme des portefaix un jour de presse dans une gare collent des étiquettes à des colis, les fiches d’évacuation, et c’est ainsi qu’un sergent affolé et grouillant de peur m’attacha à la cheville ma fiche d’amputé, sans un mot, sans un regard pour l’homme nu qui bleuissait de froid sous la pluie. Et le plus drôle, c’est que ce sergent ne s’était pas trompé de type et que c’était bien de ma fiche personnelle qu’il m’avait muni, ainsi que cela se trouva être par la suite. Les autos arrivèrent passé minuit. Elles entraient plein gaz dans la cour, on les chargeait à toute vitesse et elles démarraient en marche arrière, viraient sur deux roues devant le portail, se redressaient et fonçaient en quatrième dans la nuit pleine d’éclats d’obus, se faufilaient entre les maisons démolies pour aller chercher la route, la grande route défoncée qui menait vers l’arrière. Les ambulances entraient par deux, par trois, car le convoi avait été bombardé à l’aller et les conducteurs avaient hâte de repartir, craignant d’être pris dans un barrage au retour car, d’après leurs propos, ils tenaient à vider les lieux avant que n’arrivât à Somme-Py un convoi de munitions qu’ils avaient doublé sur la route, et ils ne voulaient pas être coincés, pris sous le feu que ce renfort de munitions allait sûrement déclencher sur le malheureux village. Tous leurs propos étaient alarmants et donnant un coup de main à l’équipe des brancardiers, les chauffeurs balançaient dans leurs bagnoles les opérés du poste 55, dont la plupart, en temps ordinaire, auraient été jugés intransportables. Enfin, une de ces petites Ford s’arrêta devant moi. On y chargea un pauvre type qui était à ma droite; puis un autre qui était un peu plus loin; un troisième qu’on alla chercher je ne sais où derrière moi, et puis, ce fut mon tour. Mais le chauffeur, c’était un grand barbu, s’écria: «Ah non, attendez! On aura tout vu! Je vais chercher une couverture...» Et le brave homme s’éloigna et revint avec une loque qu’il me jeta dessus, disant: «Là, mon vieux. Maintenant, foutons le camp. Elle est dégueulasse, mais t’auras chaud...» Et l’on m’embarqua, moi, quatrième dans la camionnette, en me faisant glisser la tête en avant comme dans la gueule d’un four, et l’on boucla la bâche sur moi. Et l’ambulance démarra dans un sursaut, ce qui fit hurler de douleur les quatre pauvres bougres saignants, bandagés et meurtris que nous étions. Je me souviens que c’est l’homme qui était étendu en bas, à côté de moi, à ma gauche, qui commença la musique... La Ford fonçait tant que ça pouvait rendre sur cette route encombrée et par endroit criblée de trous d’obus. La petite voiture qui nous emportait tanguait, faisait des embardées, dérapait sur les bas-côtés où elle jouait à saute-mouton avec les tas de cailloux, ou alors, elle cahotait, ricochait, carambolait d’un entonnoir dans l’autre et nous étions secoués comme dans le bilboquet du diable quand le moteur s’emballait. Comme une hystérique en crampe sur son matelas ou comme un mystique en transe dont l’esprit désorienté s’enfuit dans l’au-delà et dont la dépouille stigmatisée, abandonnée sur sa couche, s’arque et se met à graviter, je m’arc-boutais sur mon brancard pour arriver à faire planer mon corps dans tous ces cahots et ces secousses dont le moindre me précipitait dans un au-delà de souffrance vive qui n’avait plus rien d’humain et d’où je retombais, plongeant au fond de ma blessure comme dans un stupéfiant, l’esprit dans un abîme. -Oh!... Aïe!... gémissions-nous. Et parfois un cri, un long hurlement de douleur nous déchirait, et j’aurais été bien embarrassé de dire qui de nous quatre, et si ce n’était pas moi, avait poussé ce hurlement, ce cri qui tenait de la bête et qui me faisait honte, cependant que l’ambulance fonçait tant que ça pouvait... -Maman!... maman!... gueulait l’homme couché au-dessus de moi. Ô maman!... Et c’est alors que la musique commença dans cette infernale bagnole et jusqu’à l’arrêt de la voiture à Châlons-sur-Marne. -Maman, maman!... râlait le type du haut. Ô maman!... -Hall Schnurre, Sauhund!... l’injuriait mon voisin du bas, alors que son voisin du haut zézayait: -Ti peux pas te tai’e, hé? La madame ta maman y est pas si bête, y est pas allé veni’ pou’ toi voi’ ici. Ti y est pas ’aisonnable di tout, petit, pas pou’ un petit sou! Moi, le toubib y m’a avoi’ coupé les deux jambes et moi y a pas avoi’ gueulé pou’ ça! Ti peux pas la boucler, hé, dis donc, mosieû? Toi, y a beaucoup ballot... Mais comme le blessé d’en haut gémissait d’une voix de plus en plus aiguë, demandant sa maman sur un râle qui allait s’étirant, crescendo et descrescendo, et que l’Allemand, mon voisin, l’injuriait pour le faire taire, le négro, soudainement fou furieux, se mit à faire du boucan là-haut, frappant sur la bâche et beuglant: -Chauffeu’, chauffeu’! A’ête, a’ête! Y a qu’à descend’e, moi. Y a un sale Boche là-dedans! Vive la F’ance!... La fièvre montait et j’allais m’évanouir -d’horreur, de souffrance, de vertige, d’exténuation -quand tout à coup la voiture stoppa et qu’une douce voix de femme nous dit de l’extérieur: -Passez-moi vite vos fiches, mes enfants. Vous en avez de la veine. Il y a justement un beau train pour Biarritz. Allons, dépêchez-vous!... Nous étions dans un faubourg de Châlons. Et comme l’on débouclait la bâche et que des mains nous tripotaient, contrôlant nos fiches d’évacuation, les tamponnant, les visant, les enregistrant, je vis un bras qui me tendait une bouteille de cognac et j’entendis une autre voix de femme dire: -Tiens, bois, cela te fera du bien, petit!... Je m’emparai avidement de la bouteille. Mais déjà la voiture repartait. «Bon voyage! Bon voyage!» criaient des voix. Je vidai cette bouteille d’un seul trait et... je crois que je m’endormis. Lorsque je repris conscience mon brancard était déposé dans la cour d’une gare. Des lumières bleues se miraient dans les flaques d’eau et l’horloge marquait trois heures du matin. J’entendais une locomotive s’époumoner et un train interminable passer sur les rails. Je pensais qu’on n’allait pas tarder à venir me chercher. Couché au ras du pavé et presque sous le châssis de la voiture, j’étais à peu près à l’abri de la pluie et nullement inquiet de mon sort puisque le moteur qui tournait au ralenti et m’envoyait son haleine chaude dans la figure, m’entretenait de son cafouillage. Seul mon bras coupé me faisait mal. Le train qui roulait en gare s’éloigna. La pluie tombait toujours... Les chéneaux dégorgeaient. Le moteur se tut... et je fis un nouveau plongeon dans le sommeil ou l’inconscience, dont je fus tiré par une douleur fulgurante. C’était le chauffeur de l’ambulance qui, tout seul pour me réembarquer dans sa voiture, avait empoigné mon brancard comme il pouvait, c’est-à-dire en m’écrasant le bras, et me balançait sans ménagement à bord. L’homme était d’ailleurs furieux: -Oh, là, là! Les salauds, les feignants! Personne pour me donner un coup de main, ronchonnait-il. Ils ne pensent qu’à se la rouler au coin du feu, les vaches. Mais moi aussi je voudrais aller me pieuter... Tu ne t’imagines tout de même pas que c’est rigolo d’aller à cette heure-ci te balader en ville, ajouta-t-il voyant que j’avais ouvert les yeux. Et bien, mon pote, si tu crois que c’est drôle! Et puis, vous m’en avez fait une sacrée musique tout le long de la route! Ah non, j’en ai ma claque, tu sais. Elle n’est rien moche, leur putain de guerre. J’en ai marre, et je déserte si elle dure encore longtemps... Puis il se radoucit: -Je t’ai fait mal, hein, pauvre vieux? Il faut pas m’en vouloir, mais ces salauds de brancardiers, ils me font chier. On doit tout s’appuyer, nous autres. Ils n’en foutent pas une datte. J’ai déjà fait deux voyages cette nuit. Les Boches nous ont sonnés et de trimbaler des pauvres types comme vous, que veux-tu, moi, ça me rend fou, je peux pas m’y habituer. Moi, je suis mécano, j’étais pas dans la boucherie. Tu crois qu’il n’y a pas de quoi attraper la jaunisse de voir tous ces embusqués de la gare qui font des turlupettes auprès des Dames de France et de leur enflé de major! Et le galonnard, ah, parlons-en, mon colon! Pour faire du zèle, il en fait, le salopard. Je lui foutrais bien une baïonnette dans le ventre quand je l’entends dire que les amochés qu’on lui amène c’est des riens du tout. Ainsi pour toi, il n’a voulu qu’on t’embarque dans le train de Biarritz. Il a dit que tu faisais de la température et que tu étais saoul, et il t’a fait faire demi-tour! -Alors, où c’est-y que tu me mènes? demandais-je au chauffeur qui s’apprêtait à remettre son moteur en marche. -Ben, je vais te mener à Sainte-Croix, à l’évêché, c’est un bon hôpital. Et puis, c’est à deux pas de mon garage. Je suis vanné, tu comprends. Je connais quelqu’un qui va en écraser. -Et l’évêché, c’est loin? -T’en fais pas. Un petit quart d’heure. Et tu pourras toi aussi te pagnoter. C’est un bon hosto. C’est riche, Sainte- Croix, et il y a de la fesse. Quant à la becquetance, elle est fameuse. Ma parole, tu as eu de la chance de tomber sur moi et que je perche par là. C’est le bon coin que je te dis et tu peux me croire. Un autre t’aurait mené tout droit à l’hôpital militaire. Mais chez les curetons tu seras bien soigné. Ne t’en fais donc pas. T’es verni. -Et les autres? Ils ne viennent pas, les autres, je suis tout seul? -Mince alors, ce que tu es curieux, toi. Qu’est-ce qui te prend? Alors, il te faut tout savoir? Et qu’est-ce que tu faisais dans le civil, espèce de ballot, pour t’occuper des autres? Non, ce que tu es con, toi! Tu ne voudrais pas une cibiche, des fois?... Et m’allumant une cigarette qu’il me planta dans le bec, ce bavard, que le cafard travaillait et que la guerre avait rendu cynique, sinon cinglé, me déclara, en s’installant sur son siège et en se penchant sur moi: -Tiens, puisque tu veux tout savoir, tu seras servi. La grande gueule de Sénégalais et le tout-Fritz, ils sont dans le train, et ils se foutent pas mal de toi, tu peux me croire, à cette heure-ci qu’ils roulent vers Biarritz. Quant au petiot qui chialait et qui nous a assez emmerdé avec sa maman, pas vrai? eh bien, il a clamecé, na! T’as donc rien vu? Quand on a voulu le descendre à la gare, il a rendu tout son sang par la bouche. Bondieu, tu en es tout rouge. Tu ne l’avais pas remarqué? Et ma couverte, elle est fichue et je serai obligé d’en faucher une autre. Oh, là, là, quel métier, on n’a jamais fini!... Et le chauffeur me tourna le dos, fit grincer ses engrenages et fonça dans les rues tortueuses de Châlons, prenant les tournants au plus juste, ferraillant, zigzagant sur le maudit pavé en ronde bosse de la vieille cité. Je ne sais pas combien de temps mit cette satanée camionnette de la Croix-Rouge pour me mener à l’évêché et je ne puis dire quand, ni comment cette course cessa car durant le parcours j’ai dû mourir et ressusciter quelques douzaines de fois de suite. Mais quand je revins une dernière fois à la vie, j’eus la surprise de me trouver de nouveau tout nu sur mon brancard, sauf que mon brancard se trouvait être déposé au beau milieu d’un hall gigantesque, tout en boiseries ornementales. Un majestueux escalier de chêne, qui me donnait le vertige, montait, montait, quatre, cinq, six étages, du parquet luisant et bien astiqué où j’étais étendu à la renverse, jusqu’au toit, perdu, là-haut, dans le noir et dont je devinais les massives solives. Pas un bruit. Pas un craquement. J’étais impressionné. Le silence était absolu. Cette architecture pompeuse, cette grandeur, l’austérité, la noblesse, les proportions de l’ensemble, les dimensions de ce monumental escalier, les armoiries des panneaux, le calme, la paix, tout était d’un autre âge, d’un autre siècle, d’une autre époque, tout me semblait hostile, et comme rien ne bougeait, je me mis à avoir effroyablement peur, peur d’être oublié dans ce décor défunt et que s’éteigne l’unique ampoule allumée dans le magnifique lustre qui remplissait du haut en bas la sombre, l’immense cage de l’escalier. J’ai dû m’agiter sur mon brancard, gesticuler; gesticuler non seulement de ce bras gauche, dont je ne savais pas encore me servir, mais brandir aussi cette main droite, cette main que je venais de perdre, qu’on venait de me ravir en Champagne, que j’avais laissée derrière moi dans le charnier de Somme-Py et dont l’étonnante présence se révélait, se manifestait, se faisait sentir dans les douleurs exorbitantes qui poussaient de mon moignon, grandissaient, se ramifiaient, me tiraillaient en tous sens, me faisaient me tordre comme si j’avais été consumé dans un brasier intérieur, se généralisaient, mais restaient néanmoins très précises tout en se multipliant comme si l’on m’avait coupé, non pas un bras sur deux avec un bistouri, mais, avec une scie circulaire, comme à Bouddha, un éventail de bras sans cesse renaissants, sensation ahurissante qui me faisait sortir hors de moi, qui troublait mes réflexes les plus élémentaires, me désorientait, me déséquilibrait et me faisait perdre jusqu’à la notion exacte de ma dimension corporelle. La fièvre, l’épuisement, la bouteille de cognac que j’avais absorbée d’un seul trait, les cahots de la route, l’horreur, l’épouvante des transbordements, les relents ou les renvois du chloroforme ou de l’huile camphrée, la faim, la fatigue, la sensation de vertige et de tomber, les bombardements, les injures, les misères, la canonnade de l’attaque, les bombes, les explosions, les revenez-y de la bataille, le tir des mitrailleuses allemandes qui nous massacraient dans les barbelés, l’homme que j’avais cloué d’un coup de couteau, mon bras emporté, les cris des copains, cette envie de m’en tirer et de vivre, l’exaltation, les autres, les morts et les milliers, les milliers d’autres blessés, les chirurgiens au milieu desquels je m’étais débattu, le sang qui pissait, le froid qui me gagnait et la peur soudaine, la frousse intense de crever là, sur mon brancard, la trouille de m’endormir, de m’évanouir et de passer sans m’en apercevoir, la terreur d’être oublié, tout cela me donnait le délire, et j’ai dû hurler, appeler au secours, crier de toutes mes forces dans la riche et belle demeure ecclésiastique endormie, ou tout au moins je me l’imaginais. Mais, peut-être, quand je m’imaginais crier de toutes mes forces, je devais à peine respirer ou faiblement geindre ou gémir, pouvant à peine respirer, car, en réalité, j’étais à bout. Quoiqu’il en soit, j’ai le souvenir d’avoir livré une lutte farouche, longue et sournoise, mais aussi brutale que possible pour ne pas perdre entièrement conscience, pour ne pas me rendre, pour échapper au coma. Je me souviens encore qu’à un moment donné une cloche me bourdonnait dans les oreilles ou alors, je crus me souvenir qu’en s’en allant, avant de me chiper sa couverture, le chauffeur qui m’avait abandonné dans ce hall somptueux avait tiré sur une cloche ou m’avait parlé d’une cloche à tirer pour faire venir du monde; bref, je me souviens qu’à un moment donné une cloche ou la notion d’une cloche me troublait la cervelle et que je fis des efforts désespérés pour me lever et aller tirer sur la corde de cette cloche qui devait pendouiller quelque part dans un coin du hall désert, et que cette cloche, probablement fantomatique, je l’ai entendu, à plusieurs reprises, sonner à toute volée dans ma tête et, chaque fois, mon désespoir était infini de voir que cette cloche, qui me faisait mal, ne réveillait personne. J’étais donc là, guettant l’ange de la mort qui s’apprêtait à me fondre dessus pour me prendre dans ses ailes molles et chaudes, et m’asphyxier la tête sous son aisselle, et je devinais déjà sa présence transparaître dans le décor qui devenait flou quand je perçus, tout à coup, un frissoulis de robes, le tressaillement d’un chapelet et de menues médailles et, comme un grignotement de souris dans le silence, un pas furtif qui glissait dans l’escalier. Et mon attention fut attirée par une main qui s’était posée, là-haut, tout là-haut, sur la sombre rampe de l’escalier, et cette main blanche descendait lentement vers moi, du sixième au cinquième, du quatrième au troisième, du deuxième au premier étage en suivant la noble spirale de la rampe de l’escalier, et du premier palier je vis grandir au fur et à mesure qu’elle descendait les dernières marches, une femme habillée de noir et coiffée des ailes tremblotantes d’une cornette, soeur Philomène, dont le pas hésitait plus elle se rapprochait de moi, et qui se figea sur la pénultième marche, le temps de soupirer: «Ô, mon doux Jésus, un homme nu!», de porter ses mains au coeur et de tomber tout d’une pièce en travers de mon brancard. Pauvre soeur Philomène, si douce, si pertinente, si entêtée dans les prières qu’elle venait par la suite réciter chaque nuit dans ma chambre de grand blessé comme on prie pour exorciser, je crois qu’elle n’a jamais pu vaincre la frayeur que ma vue lui avait causée la nuit de mon arrivée à l’hôpital. Rétrospectivement, elle devait avoir honte de sa faiblesse. -Ce n’est pas le sang dont vous étiez enduit, de la tête aux pieds, qui m’a fait peur, mon pauvre petit, mais votre abandon. Je n’ai pas vu l’homme, mais le mortel... le pécheur mortel... -Vous avez raison, ma soeur, car j’ai tué. Aujourd’hui, nous sommes des millions d’hommes qui, les armes à la main... Mais soeur Philomène ne venait pas prier dans ma chambre pour discuter avec moi. Elle possédait sa vérité. Aussi, dès que j’ouvrais la bouche, elle se retirait à reculons m’enveloppant des signes de croix. II LA MORT DU PETIT BERGER. Si, la nuit, nous étions veillés par des soeurs, dans la journée c’étaient des infirmières patentées de l’Association des Femmes de France qui s’occupaient de nous. L’étage supérieur de l’évêché avait été aménagé en lazaret de sang pour recevoir 150 à 200 grands blessés, mais au lendemain de cette malheureuse offensive de Champagne nous y étions bien 500. L’infirmière-major, Mme Adrienne, qui avait la responsabilité de ces pitoyables victimes, fabriquées en série par les armes et la chirurgie de guerre automatiques, était une femme au grand coeur. Je suis resté près d’un mois à l’hôpital de Châlons-sur- Marne et j’ai eu le temps de constater que le dévouement de notre infirmière était incommensurable. Mme Adrienne P... s’adonnait à sa terrible et souvent si répugnante tâche médicale avec un tel élan, un tel tact et tant de délicatesse dans son doigté et de minutie dans les soins qu’elle nous prodiguait avec une insistance faite d’autorité et de douceur persuasives -sans parler des cadeaux, des friandises, des attentions gentilles dont elle comblait ses chers blessés et qui devaient très sérieusement vider sa bourse -que de prime abord chacun de nous, échappé à grande peine de la tuerie et tout boueux encore des tranchées, avait l’impression, puis était rapidement convaincu qu’il était le préféré de cette femme jalouse de ses petits, tellement chacun se sentait gâté, choyé, dorloté, aimé et moralement soutenu et réconforté par cette infirmière bénévole dont l’activité charitable, malgré ses autres devoirs, allait jusqu’à servir de secrétaire pour correspondre avec les familles -et Dieu sait si ces lettres de poilus foudroyés en pleine jeunesse étaient de rudes confessions, chargées d’accusations impitoyables et d’épouvantables imprécations à l’adresse des parents, des maîtres, de la patrie ou de la femme aimée, des regrets, des considérations sur la vie, des désespoirs, des désirs bouleversants, des aveux enfantins et troublants, ou des mensonges dus à l’orgueil que l’infirmière-major perçait à jour, ce qui n’était pas pour faciliter la correspondance de ce témoin volontaire, lucide, attentif et courageux, mais sensible et surmené, qui devait transmettre, hélas! souvent au lendemain des premières nouvelles d’une blessure grave, l’annonce d’une issue fatale et comme voeux de condoléance, les dernières volontés, c’est-à-dire neuf fois sur dix la malédiction d’un soldat qui avait été sacrifié, mais qui s’était défendu, à l’heure de sa mort véhémente, d’avoir voulu être un héros. À l’évêché, les blessés de l’étage avaient une telle dévotion pour leur infirmière que j’ai vu des trépanés sourire, des fous, des angoissés se calmer ou faire l’insouciant, des fiévreux se taire, des agités se dominer, des unijambistes courir trop tôt sur leurs béquilles pour faire plaisir à Mme Adrienne, et pour la récompenser, j’ai vu jusqu’à des moribonds se dresser sur leur séant, crâner, saluer, faire des grâces, affirmer que maintenant ils étaient hors d’affaire, et mourir avec aisance. Mais j’ai également vu Mme Adrienne P..., après sa journée d’épuisant labeur, passer des nuits blanches au chevet d’un de ces misérables amochés qu’on lui descendait tous les jours directement du front et dont on déposait la civière salie dans un petit réduit capitonné, parce que leur état était désespéré et parce que leurs hurlements égarés étaient plus ignobles que leurs chairs déchiquetées, j’ai vu notre infirmière implorer les chirurgiens de tenter l’impossible, lutter toute la nuit, la seringue à la main et dosant la morphine, pour soulager la douleur d’un martyr soldat et éclater en sanglots quand le coeur de l’homme flanchait et que cet inconnu, matriculé mais anonyme, passait de vie à trépas. Son don d’elle-même était entier, sans aucune restriction, sans arrière-pensée, absolu. Mme Adrienne P... assistait chacun de ses blessés dans la salle d’opération, elle refaisait personnellement et inlassablement les pansements les plus compliqués et les plus douloureux, de même qu’elle ne laissait à personne d’autre la corvée funèbre de faire la toilette d’un mort, qu’elle allait veiller le corps à la chapelle, qu’elle accompagnait la dépouille au cimetière, non plus en infirmière médaillée, mais, suprême hommage d’une femme, en grand deuil, et, chaque fois, elle revenait d’un enterrement, dolente, trébuchante, s’effondrant dans ses voiles, se laissant aller comme une mère qui vient de perdre son fils unique -et alors, si son service le lui permettait, elle venait se réfugier dans ma chambre et elle me parlait de son profond chagrin. Ces jours-là, et comme nous étions devenus très vite de bons, de très bons amis, cette vaillante, que tout l’hôpital admirait, m’avouait la lassitude mortelle, la neurasthénie, le dégoût qui la gagnaient secrètement et cette âme ardente n’avait pas honte de se trousser et de se faire en ma présence deux, trois piqûres de caféine pour se remonter, rester à la hauteur de la tâche qu’elle s’était imposée et ne pas sentir ses forces, ses nerfs la trahir. -Car, n’est-ce pas, je suis femme, fille, petite-fille, arrière-petite-fille d’officiers français, et je n’ai pas d’enfants, m’avait-elle dit un jour. Mon mari a le malheur de servir dans les bureaux de Paris. J’ai estimé que mon devoir était de venir sur la ligne de feu. Et que ne ferait-on pas pour sauver l’honneur et la France... n’est- ce pas, monsieur Cendrars? Si je ne méprise pas absolument les femmes c’est que j’ai connu celle-là et rencontré deux, trois autres infirmières du même cran durant la guerre, qui toutes ont su payer de leur personne. Comme un avare son trésor, Mme Adrienne P... veillait jalousement certains blessés dont elle ne laissait approcher personne et qu’elle disputait même à la surveillance par trop standardisée et par trop entreprenante des médecins et des chirurgiens militaires. Ces blessés sélectionnés étaient installés dans une suite de chambrettes de bonne, étroites comme des cellules, et c’est tout juste si Mme Adrienne ne tenait pas ses privilégiés sous clé. Je n’étais pas du nombre bien que Mme Adrienne me choyât d’une façon toute particulière, m’apportant, chaque matin, des cigarettes de luxe (des Muratti-Lauriston, à bouts dorés), à midi, quelques fleurs (qu’elle devait faire venir de Paris), dans la journée des livres (les oeuvres de Gringore, de Saint-Amant, de Scarron), venant me tenir compagnie dès qu’elle avait quelque loisir, bavardant avec moi, s’attardant, prenant plaisir à me faire raconter ma vie aventureuse en Chine ou en Amérique, oubliant sa lassitude, mais ne permettant à personne d’autre de défaire et de refaire mon pansement; mais qu’était ma simple, ma saine amputation comparée aux plaies multiples, aux fractures compliquées, aux trépanations inédites, aux affections insidieuses des voies respiratoires, à la cécité, aux troubles mentaux ou organiques des gazés, des gueules cassées, des traumatiques, des paralysés, des anxieux qu’à force de veilles, de constance, d’entêtement, d’audace, de génie inventif, de devination dans les petits soins de tous les instants, mais aussi de coeur, de prières, d’appels, de patience, d’amour, de tendresse, de protection maternelle cette femme arrachait petit à petit à la mort? Un jour, Mme Adrienne vint me trouver: -Je ne me suis pas trompée, Cendrars, en venant vous chercher? J’ai là un pauvre petit berger des Landes qui souffre le martyre. Je vais vous faire transporter dans sa chambre. Vous aurez vos livres et toutes vos autres habitudes, mais je compte absolument sur vous pour le distraire. Je sais que cela ne sera pas drôle pour vous car le pauvre petit, c’est un orphelin, il ne parle pas beaucoup, et vous devrez assister au moins une fois par jour à son pansement qui est une chose terrible, mais je ne connais personne d’autre pour lui remonter le moral. Entretenez-le, racontez-lui des histoires, cela lui fera du bien. Vous voulez bien? Vous m’excuserez, n’est-ce pas, Cendrars? Ce pauvre petit berger des Landes était un petit soldat de rien du tout, un bleuet de la classe 15 qu’un obus avait criblé d’éclats avant même qu’on lui eût désigné sa cagna, avant qu’il eût eu le temps de déposer son sac et de se retourner un peu pour voir ce que c’était que ces fameuses tranchées du front dont on parlait tant dans le pays. Très brun de cheveux et de sourcils, le front étroit, les yeux sombres, le teint mat, son visage était hâve et ses joues creuses. Couché la tête en bas, la figure de cet adolescent disparaissait presque en entier dans les oreillers. Ses traits étaient crispés par la souffrance et quand la douleur lui faisait pousser un hurlement je voyais ses lèvres se tendre, découvrir ses dents de jeune loup, une veine qui se gonflait à la racine du nez lui barrer le front, ses narines se pincer. Il fermait les yeux et une sueur d’angoisse lui mouillait le cou et les tempes. En effet, c’était un garçon taciturne et nos lits se touchaient presque dans l’étroite petite pièce, si je puis appeler lit l’encombrant bâti dans lequel il ne reposait pas, mais le malheureux était suspendu par des sangles, des cerceaux, des courroies et un système à crémaillère, tel un boeuf dans un travail, les fesses en l’air et depuis quarante-neuf jours déjà! Il avait reçu 72 éclats dans le bas des reins, ce qui lui faisait 72 plaies profondes, pénétrantes et de toutes dimensions, dont un gros trou rond qui le perçait latéralement de part en part et que les matières fécales infectaient. On lui avait retiré des fesses je ne sais combien de kilos de ferraille, des gros morceaux et des fines aiguilles, et aussi, chose extraordinaire, une pièce de cent sous (c’est elle qui lui avait fait ce gros trou rond qui s’infectait), pièce d’argent que le pauvre petit déclara n’avoir pas eu en poche quand il avait été touché, n’ayant jamais rêvé pouvoir disposer un jour d’une telle somme. Opéré une dizaine de fois déjà et ayant encore d’autres interventions chirurgicales en perspective à cause de cette infection qui avait tendance à se généraliser, et de nouveaux éclats qui voyageaient dans ses chairs labourées et qu’il fallait sans cesse extraire, c’était fou ce que ce petit soldat avait à supporter dans les vingt-quatre heures car, faisant de la température le soir et copieusement drogué, ses nuits se passaient dans l’agitation et le délire; mais le moment le plus atroce de la journée était pour lui l’heure du pansement qui pesait sur sa conscience et dont il avait la hantise -et quand cette heure approchait et que l’on entendait toubibs et infirmières s’avancer dans le couloir, il se mettait à crier, d’avance terrorisé par ce qui l’attendait. Je renonce à décrire cette séance à laquelle j’étais obligé d’assister chaque jour depuis que Mme Adrienne m’avait fait partager la chambre de torture de cet innocent supplicié, mais, rétrospectivement, j’en ai encore des frissons quand j’y pense. Qu’il me suffise de dire qu’il fallait extraire 72 mèches de ses 72 plaies pénétrantes, les cureter l’une après l’autre, laver le tout à l’eau de Javel et au sérum physiologique, débrider, fouiller, nettoyer, remettre les nouvelles mèches en place, puis s’attaquer au trou transversal fait par la pièce de cent sous, en sortir le drain, sonder, faire des injections, tailler, couper, pincer, crever, arracher, mettre à vif, verser de la teinture d’iode dans le trou, remettre le drain en place, panser cette pauvre chose geignante, la remuer, la secouer, la changer de position, la resangler, faire sa toilette, refaire le lit, et cela prenait trois heures d’horloge tous les après-midi tellement c’était compliqué. Le chirurgien s’en allait dès qu’il avait fait sa besogne avec ses lames et ses pinces, le médecin traitant avait hâte de disparaître dès qu’il avait fait ses injections ou ses piqûres, prescrit les stupéfiants ou les baumes, et c’est sur Madame P..., sur cette pauvre amie Adrienne comme sur un bourreau que retombait l’office d’aller sans trembler jusqu’au bout de ce cruel traitement. J’avoue qu’elle s’en tirait avec dextérité, quitte à faillir tourner de l’oeil quand c’était fini et que ce pansement, qui était un chef-d’oeuvre en son genre, était enfin terminé. -Vous comprenez maintenant, pourquoi je me dégoûte, Cendrars, me disait-elle en s’asseyant sur mon lit. Je n’en puis plus. Pourtant je suis très fière de ce petit! C’est moi qui l’ai installé là et qui ai obtenu ce traitement. On voulait le charcuter et moi, je veux le sauver. Je sais bien que c’est pénible et que ce sera encore long. Mais, mon bon ami, si vous saviez par où ce pauvre petit a déjà passé. Il était condamné. Dix, vingt fois, les médecins voulaient l’abandonner, disant qu’il n’y avait plus rien à faire, que l’infection gagnait. Mais j’ai tenu bon et, maintenant, je vous assure, il va déjà beaucoup, beaucoup mieux, et le chirurgien lui-même prétend que son cas n’est plus désespéré... Une odeur de pourriture, de camphre, de phénol, de baume du Pérou, d’excréments régnait dans la chambrette surchauffée. Le petit berger des Landes, pansé de frais, gisait comme un agneau râlant. Mme Adrienne P... appuyait sa tête sur mon épaule et je lui tapotai les mains de ma main valide. -Je vous admire et je vous plains, lui disais-je. Mais déjà Mme Adrienne se sauvait car d’autres blessés réclamaient ses soins. Mon bras coupé me faisait mal. -Sale guerre! disais-je à haute voix. Malgré les drames individuels qui se jouaient dans chaque lit de ce lazaret d’extrême-urgence, jeux de la vie et de la mort qui sont le traintrain habituel d’un hôpital, le temps passait relativement facile à l’évêché de Châlons- sur-Marne car l’homme s’accoutume à tout, et même, chose indigne à dire, même à ne pas avoir été respecté dans son intégrité physique. Cette pensée m’était abominable, et pour ne pas me sentir corporellement diminué par l’amputation de mon bras droit, après quelques jours d’hospitalisation et dès que j’avais pu me mettre sur mon séant, tous les matins, à l’aube, je boxais un petit quart d’heure dans mon oreiller. Mon bras saignait abondamment, mais je n’en tenais pas compte, surmontant la douleur pour porter des coups redoublés et de plus en plus vite avec mon moignon. Si le dix-neuvième jour le chirurgien attribua à cet exercice répété la cicatrisation-record de mon bras, cicatrisation qui le surprit au point qu’il recommanda par la suite à tous ses amputés de se livrer au même genre d’exercice, j’attribuais, moi, à la boxe d’autres vertus, et plus particulièrement celle, toute mentale, de me rendre la notion, sinon de mon intégralité, du moins de mon équilibre corporel. C’est ainsi qu’après la boxe, je me mis à jongler dans mon lit, avec des oranges, avec des menus objets, apprenant à me servir de ma main gauche, avec force, puis avec dextérité, mais me servant également de mon bras droit raccourci pour renvoyer une balle ou tenir un plat, des verres, un vase en équilibre. (Et c’est toujours pour la même raison, pour ne pas me sentir physiquement diminué, qu’une fois rendu à la vie civile, je me suis mis à pratiquer tous les sports violents et les jeux d’adresse, tels que le foot-ball, la natation, l’alpinisme, l’équitation, le tennis, le basket-ball ou le billard, les boules, le tir au pistolet, l’escrime, le croquet, les fléchettes; grâce à quoi, aujourd’hui, je pilote aussi bien mon automobile de course que j’écris à la machine ou sténographie de la main gauche, ce qui me vaut de la joie.) De la joie, je n’en demandais alors pas tant, dans mon lit d’hôpital, quand je me livrais à mes premiers exercices, me contentant tout simplement de prendre plaisir, un plaisir enfantin, à voir que je n’étais pas trop maladroit. D’ailleurs, le petit berger que Mme Adrienne m’avait confié pour le distraire, s’amusait beaucoup plus de mes exercices de jongleur et d’équilibriste et de mes tours d’adresse, que de mes histoires. Pauvre gosse! C’est ce petit berger des Landes qui m’a fait comprendre que si l’esprit humain a pu concevoir l’infini c’est que la douleur du corps humain est également infinie et que l’horreur elle-même est illimitée et sans fond. Pauvre gosse! Un après-midi, vers les quatre heures, on venait de terminer le pénible pansement du petit berger et mon voisin de lit reposait épuisé, abruti par une dose massive de pantonpon, et, moi, je lisais tranquillement, quand le bruit se répandit dans les chambres et les couloirs qu’un célèbre médecin, un des maîtres de l’Académie, directeur de je ne sais plus quel hôpital de Paris et qui, si mes souvenirs sont exacts, devait s’appeler quelque chose comme M. le professeur Dufossé ou Desfossés, bref, un grand manitou, qui avait le grade de général, allait venir passer la visite à l’évêché et, immédiatement, comme à la caserne, à l’annonce de cette inspection, Sainte-Croix fut sens dessus dessous. On n’entendait que des pas de courses dans les couloirs, des éclats de voix, des ordres, des bruits de chaises, de lits remués dans les pièces à côté. Des infirmières entraient, sortaient, changeaient la lingerie, apportaient des serviettes propres, des taies d’oreiller, tapotaient les draps, tiraient les couvertures, rangeaient les flacons et les plateaux, emportaient les seaux de toilette et tout ce qui traînait, pièces de vêtements, gâteries, travaux manuels, jeux de cartes, journaux, livres, fleurs fanées, vieilles boîtes à cigares, etc., et, sur leurs talons, entraient, sortaient les femmes de ménage auxiliaires qui venaient donner un coup de torchon, de plumeau, d’astiquage, aérer les chambres, refaire les plis des rideaux. Des convalescents se glissaient furtivement d’une chambre dans une alcôve, très excités par les nouvelles qu’ils colportaient, annonçant l’évacuation générale de l’hôpital, le déménagement dans les hôtels de la Côte d’Azur ou la mise en réforme immédiate de tous ces pauvres bougres, nouvelles sensationnelles que le grand toubib manitou allait nous confirmer séance tenante. Mais si certains de ces bavards se réjouissaient comme des enfants de leur prompte démobilisation et de leur prochain retour dans leurs foyers, auxquels ils croyaient de bonne foi, d’autres, plus astucieux ou plus méfiants, allaient se recoucher, absorbaient coup sur coup pinards, alcools, médicaments pour se donner la fièvre, se grattaient, prêts à envenimer plaies et blessures, non pas pour apitoyer qui que ce soit et ne pas quitter la bonne vie de l’hôpital, mais parce qu’ils savaient par expérience que la venue d’un grand chef ne présage jamais rien de bon pour un soldat, et ces malins se tenaient coi, prêts à faire croire qu’ils étaient à l’article de la mort et regrettant de ne pas être amputés des quatre membres. Au milieu de tout ce remue-ménage apparut Mme Adrienne qu’on était allé chercher à son domicile, en ville. -Je suis très ennuyée, Cendrars, me dit-elle en pénétrant dans la chambre et après avoir jeté un coup d’oeil anxieux sur le petit berger assoupi. Chut, il dort! Je viens d’apprendre que nous avons ordre de défaire tous les pansements. M. l’Inspecteur désire voir nos blessés un à un. C’est un général. Il va arriver d’un instant à l’autre. Et je ne puis tout de même pas infliger son supplice une deuxième fois dans la journée à ce pauvre petit! Il n’y résisterait pas. Que dois-je faire? -Mon Dieu, madame P..., éteignez la lumière et fermez notre chambre à clé. -C’est impossible. -Alors, faites commencer la visite par l’autre bout de l’hôpital et menez cet illustre professeur partout, à la cuisine, à la lingerie, à la cave. Faites-lui voir la pharmacie, l’autoclave, les cabinets, ne lui cachez rien, baladez-le dans tous les coins et les recoins, et peut-être que ce général aura envie de s’en aller et, s’il se fait tard, qu’il nous oubliera, nous deux. Il est déjà plus de quatre heures, il ne va pas coucher ici, non? Dans une heure ou deux il en aura assez. Faites traîner les choses. -Vous avez probablement raison. Mais vous ne connaissez pas les inspecteurs du service de santé. Ils vont fouiller partout, c’est entendu, mais c’est surtout pour nos petits blessés que je suis inquiète. Pourvu qu’il n’arrive pas malheur! Je ne suis pas tranquille. Imaginez-vous qu’il s’attarde auprès de celui-là et qu’il nous demande comment, pourquoi, et ceci, et cela, et qu’il veuille y porter la main... -Mais non, mais non, chère madame. Vous êtes nerveuse. Vous exagérez. Qu’est-ce que ce général peut faire à ce pauvre gamin? Dans l’état où il est il ne le regardera même pas. D’ailleurs, vous serez présente, et s’il veut le toucher, le chirurgien et vous, vous n’aurez qu’à lui dire que cela est impossible, qu’on ne peut pas lui faire deux pansements dans la même journée, que cela est trop épouvantable. Tenez, montrez-lui sa feuille de température, il a encore eu une fameuse poussée aujourd’hui. Ce général est tout de même un médecin, que diable, il comprendra. -Vous croyez? -Mais naturellement! Écoutez, vous allez défaire mon pansement pour lui montrer mon bras qui est guéri et, quand je l’entendrai venir, ce grand croque-mitaine de général, j’irai me poster sur le seuil de la porte pour l’empêcher d’entrer et lui dire combien j’ai été bien soigné chez vous. -Je vous défends absolument de vous lever, Cendrars! -Et pourquoi pas? Procurez-moi n’importe quelle défroque, puisque je suis arrivé tout nu et que je n’ai pas même d’uniforme, et vous allez voir! Vous savez bien que le chirurgien n’en revient pas que mon bras soit déjà cicatrisé. Il prétend que j’ai battu un record! Eh bien, aujourd’hui, je veux l’épater, et je tiendrai debout, je vous le jure, pour les recevoir, lui et son général, et le président de la République même, s’il vient!... Je n’avais pas voulu me vanter, mais j’avais trop présumé de mes forces. L’infirmière-major était à peine sortie, que voulant me lever seul j’allai m’étaler de tout mon long sur le parquet ciré, tombant de tout mon poids sur mon bras coupé, ce qui me fit plus mal que le jour où j’avais été blessé sur le champ de bataille par une balle de mitrailleuse. Néanmoins, quand Mme Adrienne revint quelques instants plus tard, avec une vaste robe de chambre qu’elle était allé quérir pour moi, elle me trouva debout, cramponné aux barreaux de mon lit, et, à cinq heures, j’avais fait quelques pas dans la chambre et Mme P..., sinon rassurée sur le sort de son petit berger, mais du moins contente de moi, put s’en aller à la rencontre du général dont une cloche venait d’annoncer l’arrivée. À six heures, je commençais à me sentir le pied ferme. À sept heures, j’étais à cheval sur une chaise, en proie à un léger mal de mer car tout commençait à osciller autour de moi. À huit heures, j’étais étendu sur mon lit, mais prêt à me lever à la première alerte quand on vint nous annoncer que le dîner allait être servi. Cela faisait déjà quatre heures d’horloge que la vie de la maison était suspendue à la visite de ce général dont l’inspection, qui n’en finissait pas, troublait l’ordonnance et la bonne marche des services de l’hôpital. Entre huit et neuf, le désordre était à son comble. La température n’avait pas encore été prise et les 500 blessés en traitement eurent un souper froid, servi à la hâte par les filles de cuisine. J’appris par ces servantes qu’à son arrivée, une séance orageuse avait eu lieu dans le bureau de l’intendant et que le général avait engueulé chirurgiens, médecins et infirmières. Tout le monde était sur les dents. À l’heure de la relève, les religieuses m’apprirent que le célèbre praticien de Paris était enfermé dans la salle d’opération et que depuis deux, trois heures il sciait bras et jambes pour faire la leçon à l’état-major médical de l’Évêché. Tout le monde était consterné et il paraît que dans toutes les chambres les blessés s’agitaient beaucoup et que d’une façon générale les températures montaient. Un peu plus tard, soeur Philomène, de guet au sommet de l’escalier, vint me dire «qu’ils» étaient tous en train de festoyer, le général, l’intendant, les médecins et les infirmières laïques, «qu’ils» n’avaient pas l’air de s’ennuyer car «on» parlait et riait fort dans la salle à manger du rez-de-chaussée, dont les portes étaient poussées contre. Et soeur Philomène paraissait indignée. Il pouvait être dix heures et demie, onze heures moins le quart quand mon camarade de chambrée, qui jusque-là était resté assoupi, ouvrit les yeux pour me demander: -...Dis donc, vieux, qu’est-ce qui se passe?... -Quoi? -On en fait du bruit!... -Mais non. -Mais si... -Je t’assure que non. Tu dérailles. -...Alors, pourquoi est-ce qu’on n’est pas venu prendre ma température, ce soir?... -Tu dormais. -Alors..., pourquoi est-ce qu’on ne m’a pas fait manger?... -Tu dormais. Je leur ai dit de ne pas te déranger pour une fois que tu roupillais peinard. -...Dis donc, vieux, j’ai fait un sale rêve... -Ah! -Oui... J’ai rêvé que, que... Dis donc, tu ne crois pas que je vais plus mal?... J’ai rêvé que j’allais crever, et maintenant je suis sûr que je ne m’en tirerai pas... -Tu dis des conneries. -Tu crois?... Alors, dis voir, pourquoi est-ce que Mme Adrienne n’est pas venue, ce soir, comme à l’habitude?... Je ne suis pas plus malade, hein?... -Mme Adrienne? Mais ne t’en fais donc pas, elle va venir. Tu vois, je l’attends. Je me suis habillé. On va lui faire une bonne blague. Tu vas rire. Mon voisin se retourna péniblement. Je m’étais mis debout dans ma vaste robe de chambre qui me drapait comme la statue de Balzac. Le petit me regarda. -...C’est drôle, ça, c’est drôle..., bégaya-t-il. Comme tu fais grand... Mais, dis-moi, qu’est-ce qui se passe?... -Quoi? -Je ne comprends pas... Pourquoi t’es-tu habillé?... Tu ne vas pas me quitter, hein?... Et au bout d’un long moment de silence, le pauvre supplicié me demanda, encore plus inquiet: -...Mais dis donc, quelle heure est-il?... Tu les entends?... On dirait qu’ils viennent!... En effet, on entendait un brouhaha dans le corridor. Aussitôt, le petit Landais se mit à hurler de terreur: -Ah!... Oh!... Non!... Je ne veux pas, je ne veux pas!... Madame Adrienne!... je vous en supplie..., ce n’est pas l’heure!... Ah!... Oh!... Il était complètement fou. -Qu’est-ce qui se passe, mais qu’est-ce qui se passe là- dedans? fit une grosse voix. Un groupe envahit la chambre. Onze heures venaient de sonner. -Alors, c’est toi qui crie comme ça? me dit un gros homme en blouse blanche, en me bousculant sur le pas de la porte. Mme Adrienne, notre chirurgien, nos médecins, nos infirmières, d’autres membres du personnel de jour et de nuit, dont des infirmiers militaires poussant le chariot à pansements, escortaient ce gros homme jovial, dont le képi galonné, planté de travers sur le crâne, découvrait le visage congestionné, le front cabossé, les tempes veineuses, la moustache d’amadou, les mauvaises dents et les petits yeux rieurs, mais aigus, du bleu le plus intense. -Mon général, lui dis-je, regardez, je suis guéri! Mon bras est cicatrisé. Je le bouge. Vous savez, je jongle et je boxe avec. Et il n’y a pas trois semaines que je suis là. J’ai été blessé le 29 septembre. C’est un record! Et je me mis à jongler avec trois balles de tennis que j’avais préparées. L’inspecteur éclata de rire: -Mais c’est très bien, mon petit, va te coucher. Mais cet autre-là, le pendu, qu’est- ce qu’il a? demanda-t-il à Mme Adrienne qui s’était précipitée pour protéger son petit martyr. L’infirmière-major se mit en devoir de fournir des explications circonstanciées sur la blessure, les plaies, l’extraction des nombreux éclats, l’histoire de la pièce de cent sous, donnant des détails sur le traitement suivi, les soins appropriés et délicats pour lutter avec l’infection, les souffrances endurées par le patient qui allait de mieux en mieux et que le chirurgien affirmait être maintenant tiré d’affaire. Le général l’écoutait avec beaucoup d’attention, cependant que le petit berger braillait comme un âne «Ah!... Oh!...», sans rien articuler d’autre. La chambre était pleine de monde. Je m’étais assis sur mon lit. -Passez-lui la feuille de température, chuchotai-je à soeur Philomène debout devant moi. -Défaites ses pansements, ordonna le professeur en consultant la feuille. Je veux le voir. -Non!... non!... hurlait le gosse. -Ne t’agite pas, disait Mme Adrienne au petit qui se débattait, cependant qu’elle défaisait diligemment les bandes. Ce ne sera rien. C’est pour ton bien, tu verras. -Dépêchez-vous! fit le général, cependant que lui et le chirurgien enfilaient leurs gants de caoutchouc, que l’on avançait le chariot à pansements, que l’on faisait fonctionner la crémaillère du lit pour présenter le blessé en bonne posture et que le cercle des curieux se resserrait pour ne rien perdre de ce qu’allait dire ou faire le grand, le fameux praticien de Paris. Mme Adrienne me jeta un regard désespéré. L’inspecteur-général s’était muni d’une pince et d’une lancette. Il arracha brutalement les mèches, les unes après les autres, se pencha sur les fesses trouées, les renifla de très près, sondant chaque plaie, puis, sans s’occuper des cris inhumains du petit paysan, il enleva le drain du gros trou latéral, l’affouilla, se redressa et dit, en faisant la grimace: -Je vous félicite, Madame, et j’admire votre courage. Mais cette méthode ne vous mènera à rien. C’est un travail de patience, un vrai puzzle, mais vous perdez votre temps. Tous ces nids d’abeille sont autant de foyers d’infection, d’où ces poussées de température et les sauts irréguliers de la courbe. Ce que vous croyez avoir gagné un jour est du terrain perdu dès le lendemain, car ce terrain est miné. De quoi s’agit-il? Nous sommes sur un champ de bataille. Le sol est miné. Nous ne pouvons donc pas attendre, rester à la merci de l’ennemi. Il nous faut lutter contre la montre, gagner l’ennemi de vitesse, il ne faut donc pas y aller par quatre chemins mais pratiquer une contre-sape pour obtenir un résultat brutalement et par surprise. Passez-moi mon bistouri. Na, merci. Je ne vais donc pas m’occuper des entonnoirs de surface, aussi profonds soient-ils. Le danger n’est pas là. Mais je dois détecter le principal foyer, le centre d’infection, le fourneau de mine qui peut nous exploser à la figure, nous jouer un mauvais tour d’un moment à l’autre. Je dis, donc, qu’il nous faut réunir tous ces entonnoirs, tracer un réseau de boyaux qui aboutissent tous à une tranchée principale, ce qui permettra par la suite une irrigation profonde et de débusquer l’ennemi partout où il se niche. Pas d’embouteillage, n’est-ce pas, dans un terrain aussi bouleversé, on s’y perdrait. Mais une large voie d’accès qui mène directement au foyer central. Attention, circulation à sens unique, avec une seule entrée, une seule sortie. Nous pratiquons une incision, une autre, encore une autre, bien profonde, et nous voici dans la sape comme dans un égout central, sous la place de l’Opéra. Toute la surface étant drainée, nous ne nous occuperons que du centre, qui, bien dégagé en profondeur reste à notre portée. Je pose une agrafe en haut, je la rabats, je... Ayant joint le geste à la parole, l’éminent professeur de la Faculté qui pérorait pour la galerie comme s’il était à son cours devant son public d’étudiants, taillait dans le vif, réunissait les 72 plaies, qu’il débridait, en une seule, large, profonde, et se fraya si bien son chemin qu’au bout d’une heure le soldat était mort. Mais cela faisait déjà un bon moment que le petit berger des Landes ne gueulait plus. III UNE PAROLE DE VIE. Sur la fin de mon séjour à l’hôpital de Châlons-sur-Marne j’eus l’occasion d’assister, dans une autre petite chambre des combles de l’évêché où Mme Adrienne m’avait encore une fois installé, toujours sous prétexte que j’avais un bon moral, à une véritable, à une authentique résurrection. Le blessé à qui je tenais cette fois-ci compagnie était un gigantesque maréchal des logis, si lourd, si grand et d’une telle taille qu’on avait dû, sinon renforcer, du moins ajouter une rallonge à son lit pour soutenir ses pieds qui dépassaient. Ce colosse avait été trépané une et deux fois, à la suite de quoi, la première fois, il était resté comme paralysé du côté droit et, la deuxième, il avait perdu l’usage de la parole. C’était un gros poupon docile, glouton et malhabile, qui répandait sa soupe sur les draps et qui se mettait dans des colères ridicules quand on voulait toucher à la grande capote d’artilleur déployée sur son lit, dans les plis de laquelle brillait une Légion d’honneur toute neuve, croix que ce bébé-adulte couvait des yeux et que ses doigts gourds caressaient sans discontinuer, et jusque dans son sommeil, comme un nourrisson son hochet. Et cela était assez pathétique de voir Mme Adrienne, qui venait plusieurs fois par jour s’asseoir à son chevet, rééduquer cet homme fait, musclé, fort et bien proportionné quoique trop grand, lui réapprendre l’usage de ses membres, lui mettre une boule de verre dans le creux de la main, en prononçant distinctement et avec insistance les mots: boule-rond-froid, guetter dans ses yeux intelligents si ces mots éveillaient quelque notion dans sa conscience ou, comme à un enfant, lui présenter un alphabet en couleurs et tâcher de lui faire lire, de lui faire dire avec elle, en suivant les lettres, les syllabes du doigt: B-A-BA = BABA. T-O-TO = TOTO. R-I-RI = RIRI, etc... -Avez-vous remarqué ses yeux, Cendrars, quand une étincelle s’y allume? me disait Mme Adrienne après chaque séance. Il fait de grands progrès depuis que vous êtes là, vous savez. Je suis sûre qu’il comprend maintenant tout ce qu’on lui dit. Bientôt, il parlera. Et l’infirmière sortait pleine de foi, vaquer à ses autres travaux, pour revenir deux, trois heures après faire encore risette à l’homme-poupon et recommencer à lui réapprendre tout par le commencement avec une merveilleuse, une angélique, une inépuisable, une radieuse patience. Ce canonnier était un fort bel homme avec des traits très réguliers, d’une grande distinction, auxquels le pansement qui couronnait sa tête, loin de les estomper ou de les assombrir, ajoutait je ne sais quel éclat, quelle noblesse. Rendu fragile par sa blessure il ressemblait à un prince byzantin enturbanné et même ses maladresses, qui tenaient plus de l’alanguissement que de la paralysie, ne lui ravissaient pas complètement son naturel, une certaine élégance innée qui me fait qualifier les manières hésitantes, les poses maladroites de cet homme couché -et les petites catastrophes qui en découlaient pour lui du fait de son cerveau défloré par un corps étranger et entamé par le scalpel -de gaucheries royales. Ses yeux étaient des plus vifs, des plus mobiles, des plus parlants et, en effet, ils exprimaient bien des choses. C’était extraordinaire et c’était pour moi un plaisir sans cesse renouvelé, et souvent une jouissance quand j’y réussissais, que de me pencher sur ses yeux expressifs, de les déchiffrer, de deviner, de comprendre dans un éclair ce que son regard voulait dire. Comment peut-on exprimer tant de choses par les yeux? J’entends non pas des choses morales ou abstraites, car mon interrogation n’allait pas si avant, mais les besoins obscurs des fonctions organiques et de la vie quasi- végétative qui normalement frisent à peine la conscience, sont refoulés ou indécents à dire et que l’oeil, le regard de ce trépané muet me faisait je ne sais comment comprendre quand il avait faim, soif ou qu’il avait envie de faire ses besoins. Mme Adrienne avait raison, il y avait un grand progrès car, depuis que je partageais sa chambre, ce blessé à moitié paralysé qui me suivait des yeux quand je bougeais autour de lui, jonglant, boxant, me livrant à toutes sortes d’exercices d’assouplissement et d’équilibre et lui adressant continuellement la parole pour attirer son attention, ne faisait plus sous lui, ne se souillait plus, sauf la nuit. Une nuit -c’était vers le petit jour -je me réveillai en sursaut. Mon voisin était assis sur son lit, capote, draps, couverture éventrés par terre. Je ne sais pas comment il s’y était pris, mais le paralysé s’était dressé sur son séant. Ses yeux ressemblaient à deux étoiles tellement ils étaient brillants et il faisait des efforts désespérés, la mâchoire contractée, pendante, la gorge agitée, la bouche grande ouverte pour arriver à dire quelque chose -une parole qu’il avait sur la langue, au bout des lèvres et qu’il n’arrivait pas à expulser. Immédiatement, je sonnai, j’appelai, je courus dans le couloir, j’alertai tout le monde et en un rien de temps soeur Philomène, d’autres soeurs, le brancardier et l’infirmier de nuit, le médecin de garde à la chirurgie entourèrent le lit du bel artilleur qui, de plus en plus tendu, les pectoraux, les muscles saillants, bandant de tout son être tellement sa volonté était grande, restait là, la bouche ouverte, le masque tragique, les yeux agrandis par l’envie, sans arriver à éructer. Deux, trois heures passèrent et tout le monde se demandait anxieusement ce qui allait arriver, quand vers les sept heures du matin accourut Mme Adrienne que quelqu’un était allé réveiller, et qu’en voyant son infirmière entrer dans la chambre, la voix triomphante, les yeux révulsés, transporté et s’évanouissant, notre bon géant enfantin roucoula: C-A-CA -CACA! avant de se relâcher. Et tandis que tout le monde s’affairait autour de lui, Mme P..., folle de joie, me sautait au cou: -C’est le plus beau jour de ma vie, Blaise! Il a parlé. Maintenant, il est sauvé. Merci, merci. Et, moi, j’étais très embarrassé, ne sachant que faire, non seulement parce que soeur Philomène nous regardait et parce que je savais ne pas mériter les compliments de cette maîtresse-femme à qui je devais les premières heures de quiétude et de joie depuis la guerre, mais parce que pour la première fois de ma vie je me trouvais étreindre une femme d’un seul bras... Alors, pour ne pas sentir cette gêne et à l’ébahissement de tous, je fis faire à l’infirmière-major trois, quatre tours de valse chaloupée, chantant: Je n’ai dansé qu’une fois avec elle... et lui disant à l’oreille: -Adrienne, merci, merci pour nous tous. On vous aime... tous! ANECDOTIQUE. à Consuelo. -Comment, vous ne connaissez pas Saint-Ex? Mais c’est un garçon que vous devriez connaître, Cendrars, il vous plairait beaucoup, c’est un homme!... -Mais qui est-ce, commandant? -C’est un paladin. -Un paladin, commandant? -Oh! entendez-moi bien, ce n’est pas un de ces paladins du ciel comme nous en avons connus durant la guerre, un Guynemer, par exemple, entrant de plain-pied dans la légende parce que leur nom figurait au communiqué et concentrait en quelque sorte sur eux tous les rayons de la gloire des armées et qui nous semblaient être, à nous autres, perdus dans le rang et voués à une obscure besogne d’héroïsme, des êtres irréels, appartenant à une élite transcendantale. Non, Saint-Ex est avant tout un être très simple, tout simplement un homme, comme vous et moi, Cendrars, parce qu’il appartient à une nouvelle génération d’aviateurs, attelée, comme nous alors au front, à une besogne immense, la création de l’Aéropostale. Et je vous assure que les pilotes de ligne font du bon boulot pour la France. Ainsi Saint-Ex est un costaud, un rude gaillard, mais c’est aussi un tendre; c’est un batailleur qui aime les coups durs, mais c’est aussi le type le plus consciencieux du poste Juby; c’est un as, un enthousiaste, mais c’est aussi l’homme le plus calme, le plus tranquille de la popote et, souvent, le plus taciturne de l’équipe; mais c’est aussi un enfant terrible, car c’est un boute-en-train qui aime rire et s’amuser, et se distraire; si c’est le pilote le plus casse-cou de la ligne, c’est aussi le camarade le plus dévoué, le copain le plus désintéressé qui se puisse imaginer car il adore payer de sa personne. Bref, c’est un poilu! Mais c’est tout de même un paladin parce que c’est un coureur d’aventures, un chevalier errant, un chevalier servant. C’est en ces propres termes que j’ai entendu parler pour la première fois d’Antoine de Saint-Exupéry. C’était en 1929, à bord du Noirmoutier, un cargo de la Compagnie des Armateurs Français Réunis. Je rentrais en France après un séjour au Brésil. En montant à bord, à l’escale de Pernambouc, j’avais eu la surprise et la joie de rencontrer parmi les rares passagers du vapeur le commandant Deloeil, vieil officier d’artillerie à qui j’avais eu affaire au front, mais sans le connaître, une nuit, en Champagne, comme il mettait en position ses batteries et camouflait ses pièces dans les sapinières du petit bois de la Brosse à Dents et qu’à la tête de mon escouade j’en avais profité pour voler aux artilleurs un tonneau de pinard; et voici que je rencontrais le commandant pour la deuxième fois en quelques années au milieu de l’Atlantique, et que nous bavardions comme des vieux amis au bar. Nous parlions aviation, de la conquête de l’air, de la transformation que les grandes lignes aériennes du XXe siècle apporteraient, non pas comme les voies ferrées du XIXe siècle à l’aspect extérieur du globe, mais à la connaissance intime qu’ont les hommes de la planète Terre qui leur sert d’habitacle. Après nous être rappelé des dates et avoir cité des noms - Blériot, Garros, Lindbergh -je venais de raconter au commandant la mort de Latham au Soudan, tué lors d’une partie de chasse, par un buffle qui l’avait chargé, quand le commandant Deloeil prononça l’éloge de Saint-Exupéry et se mit à me raconter des anecdotes. Des anecdotes sur Saint-Exupéry, le commandant en connaissait à foison. Depuis, beaucoup de gens m’en ont raconté d’autres: comment Saint-Exupéry se crut une nuit lépreux; comment Saint-Exupéry, luttant avec un vent debout, le fameux «pampero», qui soufflait à 100 mètres à la seconde, c’est-à-dire à 360 kilomètres à l’heure, ce qui était la vitesse de son avion, il se crut immobile dans un fauteuil suspendu entre ciel et terre et se mit à méditer sur la philosophie d’Aristote et de Platon; comment Saint- Exupéry, réceptionnant un hydravion à Saint-Raphaël, fit une exploration sous-marine dont il se montra enchanté, mais qui faillit lui coûter la vie. De toutes ces anecdotes, je ne veux en retenir qu’une, parce qu’elle montre le côté insouciant, c’est-à-dire l’aspect le plus pur d’un héros, -et les aventures réelles auxquelles s’expose quotidiennement un poète, pilote de ligne. C’était en décembre 1927, quelques mois avant la capture de Reine et de Serre par les Maures du Rio del Oro, me raconta le commandant Deloeil qui avait séjourné assez longtemps à Dakar et qui avait fréquenté tous les pilotes de l’Aéropostale. Le survol de la Mauritanie espagnole était jugé si dangereux que le courrier partait avec escorte. Un beau matin, donc, deux avions s’envolent de Saint- Louis-du-Sénégal. Dans l’un, Guillaumet et Saint-Exupéry avec le courrier; dans l’autre, Maurice Dumesnil, seul, faisant escorte. Avant Port-Étienne, le moteur du premier avion s’arrête, l’hélice se met en croix et l’appareil va se poser au sol en cahotant dans la brousse. Pendant une heure, Dumesnil tourne en cercle au-dessus de l’appareil en panne. Il voit ses camarades sauter de leur carlingue et se mettre à chercher dans la brousse épineuse un champ dégagé pour lui permettre d’atterrir à son tour, prendre le courrier et continuer. Enfin il les voit s’allonger par terre dans une bande de terrain à peu près libre d’obstacle et figurer la lettre T pour lui indiquer le lit du vent. Il se pose auprès d’eux, le plus près possible, sans casse et immédiatement, les trois aviateurs transbordent le courrier comme une chose sacrée. Mais comme l’avion de Dumesnil, un vieux Bréguet, est incapable de transporter les trois pilotes à la fois, ils décident que Guillaumet, qui est malade et miné par la fièvre, partira seul et qu’il enverra chercher ses camarades aussitôt le courrier délivré à Port-Étienne. Saint-Exupéry et Dumesnil mettent l’avion dans le vent et Guillaumet décolle. Les deux autres le suivent des yeux. Au bout d’un moment ils le voient brusquement piquer dans les dunes et disparaître dans un vallonnement. Pris d’angoisse et craignant le pire, Saint-Exupéry et Dumesnil se précipitent. Ils courent, ils marchent, ils n’en peuvent plus. L’un porte la boîte à pharmacie, l’autre la caisse de vivres. Ils marchent tout droit. Le soleil est de feu et ils crèvent de soif. Ils s’enfoncent dans le sable brûlant et ils pataugent dans des marigots dont l’eau fétide leur monte parfois jusqu’aux hanches. Ils sont seuls dans cette solitude. Ils tirent de temps en temps des coups de revolver pour annoncer à Guillaumet, qu’ils s’imaginent blessé, leur approche. Ils marchent pendant sept heures pour faire 10 kilomètres tellement le terrain est difficile. Saint-Exupéry, qui souffre d’une crise de rhumatisme, n’en peut plus et se demande comment il va faire pour continuer, quand soudainement, du haut d’une dune, ces deux vaillants aperçoivent l’avion de leur camarade. L’avion est posé normalement. L’espoir renaît. Saint-Exupéry et Dumesnil déchargent encore une fois leurs revolvers. Guillaumet ne leur répond pas. Alors l’angoisse les reprend. Leur bon copain a-t-il été pris par les Maures? A-t-il eu une syncope? Est-il blessé? Ils se remettent à courir. Quand ils arrivent à l’avion, que voient-ils? Guillaumet étendu sous les plans, à l’ombre, dormait paisiblement! Ils le secouent, le réveillent, fous de joie: -O. K.! dit-il. Panne de moteur par suite de la chaleur. Tout s’est bien passé. Les trois hommes s’installent et campent. Ils vidangent l’eau du radiateur, la filtrent. Enfin ils peuvent boire. Ils cassent la croûte. Et à la nuit tombante, sans se soucier du voisinage des Maures que cette flamme peut attirer, ils allument un feu. Les moustiques bourdonnants s’abattent sur eux. Que faire? Ils pensent qu’un avion de secours viendra à leur recherche. Certes, oui. Mais quand?... Alors, pour ne pas avoir à répondre à cette question angoissante, ni penser à leur triste sort, Saint-Exupéry leur dit qu’il se souvient avoir fourré un jeu d’échecs dans le coffre de l’avion et il leur propose de faire une partie. Ce fut une partie acharnée, car elle dura trois jours... trois jours, jusqu’à l’arrivée de l’avion de secours. Rentré à Paris, un libraire ami, spécialisé dans les ouvrages ayant trait à l’histoire de l’aviation et à qui je demandais des renseignements sur Saint-Exupéry, m’apprend que ce garçon, que je prenais pour un vaillant, mais un simple pilote de ligne, vient de publier son premier bouquin, un grand livre; et quand je lui demande s’il peut me faire faire la connaissance de ce nouveau confrère, mon libraire m’annonce que le jeune écrivain-lauréat est actuellement pilote de nuit sur la ligne de l’Amérique du Sud! Alors, c’était donc lui, Saint-Ex, que je voyais passer une fois par semaine dans le ciel de Rio-de-Janeiro, par n’importe quel temps et avec une régularité telle que, comme jadis les habitants de Koenigsberg au passage d’Emmanuel Kant se rendant à heure fixe à l’université tenir son cours de métaphysique, les deux millions d’habitants de Rio règlent leurs montres quand passe l’avion aux cocardes françaises. Ça, c’est de la poésie moderne, de la poésie en action, de la réalité et du rêve, une noble formule de vie, -et non seulement de la bonne propagande comme le jugent les officiels. Aussi, tout écrivain d’aujourd’hui peut être fier de lui et envier Saint-Ex qui a la chance de monter au ciel pour y faire tous les jours des prouesses de poète inspiré, mais qui en descend à l’heure, avec un livre dans la poche de sa combinaison d’aviateur. Nous devions tout de même finir par nous rencontrer, Saint-Exupéry et moi. D’abord, on me le désigna, dans une brasserie, chez Lipp, boulevard Saint-Germain. Assis à cheval sur une chaise, dans un cercle d’admirateurs qui écoutaient Léon-Paul Fargue raconter des histoires imaginaires après minuit, il écoutait comme les autres, mais il riait plus fort. Une autre fois, je le surpris en train de corriger les épreuves de son deuxième bouquin dans un café et je l’observai. Il faisait des gestes avec la main gauche, non pas comme s’il déclamait des vers, mais comme s’il avait à chasser l’ombre importune d’un avion qui se promenait comme une mouche sur ses pages. Enfin, un ami commun me présenta à Antoine de Saint- Exupéry et à sa femme, une charmante Sud-Américaine qui appelle son grand homme «Tonio». Ce jour-là je pus le voir sourire de près, comme on peut surprendre à l’écran, dans un gros plan, le sourire d’un héros auquel on s’est attaché -et ce sourire était infiniment doux et pathétique, comme toujours quand un homme d’action rêve. Rien que la terre! s’écrie Paul Morand, déçu. Mais je crois que le monde n’a jamais été aussi vaste, aussi incommensurable, aussi prodigieusement vivant, vrai, proche, familier, et plein d’attraits, de surprises, d’énigmes et d’anecdotes que depuis que l’on peut en faire le tour en quelques jours, voire en quelques heures d’avion, -et sans histoire. FÉBRONIO (MAGIA SEXUALIS) à la Mémoire du Conselheiro Antonio Prado. I LE PRISONNIER AUX VIOLETTES. Ce qui frappa le plus Albert Londres lorsque je le menai visiter le pénitencier de Rio-de-Janeiro ce fut l’atmosphère d’insouciance, de liberté, voire de complète indépendance qui régnait à l’intérieur de l’établissement. Déjà, lorsque descendu de voiture et pendant que je présentais à la porte de la prison mon laissez-passer et l’ordre de libre visite, le grand reporter manifestait sa surprise et son ébahissement en entendant les éclats d’un orphéon, les cris de joie d’une foule en délire, les coups sourds d’un ballon de foot-ball, le crincrin de mandolines et de violons nous parvenir de l’autre côté des hauts murs de l’enceinte. -Mais qu’est-ce qui se passe donc, ici, est-ce un bal? interrogeait Albert Londres intrigué. Où me menez-vous, Cendrars? Je croyais venir visiter un pénitencier silencieux. C’est la fête au quartier ou allez-vous me faire assister à une partie de sport? Ils n’ont pas l’air de s’en faire, là-dedans, ni de s’embêter. C’est donc ça votre prison modèle? Non, ce n’est pas possible. Je n’ai jamais vu ça. On n’en a pas idée!... Et quand, l’huis franchi, on nous ouvrit la dernière grille et que nous entrâmes dans une cour remplie de centaines et de centaines de prisonniers qui s’ébattaient en toute liberté, Albert Londres fut pris d’un rire inextinguible. -Avouez que ma situation est cocasse, me disait-il. J’ai fait le voyage de Rio pour venir chercher Dieudonné et vous m’aviez promis de me faire visiter la sombre cellule où les autorités fédérales ont jusqu’à ces jours derniers tenu enfermé ce célèbre bagnard de la bande à Bonnot, évadé de la Guyane, je pensais faire frémir les lecteurs du Petit Parisien en leur décrivant les horreurs de la maison des morts, et voilà que vous me faites voir une kermesse, un spectacle digne du fameux carnaval de Rio. Ah, le Brésil, quel pays!... En effet, la cour grouillait de monde et au milieu de cette foule dense, des nègres envoyaient d’énormes coups de pied à un ballon rond qui montait en ronflant au ciel, avant de retomber tourbillonnant et de rebondir sourdement sur le pavé, en même temps que les cuivres, la grosse caisse, la batterie, les fifres et les tambours d’une fanfare qui nous venait par-dessus les toits d’une deuxième cour, où les musiciens de la prison exécutaient tour à tour une «maxixe» endiablée ou un entraînant air patriotique. Les spectateurs acclamaient les virtuoses du ballon comme on entendait dans la cour à côté les mélomanes applaudir la musique ou chanter en choeur au refrain, tandis qu’à toutes les fenêtres sur cinq, six étages de façade, par deux, par trois, et les jambes ballant dans le vide, d’autres nègres jouaient de la guitare, de la «viola» ou de la flûte, chantaient, sifflaient, rigolaient, se trémoussaient, battaient la mesure. Le charivari était le même dans toutes les cours, où notre passage, loin de distraire ou d’interrompre, ne faisait que redoubler l’entrain des prisonniers. Et Albert Londres ne savait plus que penser de cette prison car les quelques vieux condamnés, les quelques solitaires, les quelques rares jeunes bricoleurs qui venaient nous faire escorte quand nous passions d’une cour à l’autre, bavardaient franchement, interpellaient gaiement leurs compagnons de captivité, nous offraient des petits ouvrages à vendre ou à échanger, -des sculptures faites au couteau, des ceintures pyrogravées, des poupées taillées en plein coeur d’acajou, de la vannerie, des instruments de musique en écaille, des danseuses, des femmes en raphia, -n’étaient nullement gênés d’être pris, répondaient très gentiment à toutes nos questions, pas effarouchés du tout par la présence de l’officiel qui nous accompagnait. -C’est que vous ne connaissez pas le Brésil, disais-je à Albert Londres, et que vous ignorez tout de ce peuple, surtout du petit peuple dont la bonté foncière, l’innocence et la mansuétude sont légendaires autant que son insouciance qui s’exprime dans ses chansons. C’est peut- être dû au climat et au mélange des sangs... Mais Albert Londres n’en revenait pas. Il constatait avec étonnement que tous ces hommes fumaient de gros cigares, que cette foule était très proprement habillée de toile blanche ou de gros bleus bien lavés, qu’aucun de ces condamnés ne portait la sinistre tenue du bagne, que beaucoup de prisonniers avaient l’air d’avoir des sous et que partout sous les arcades on jouait ouvertement aux cartes et à d’autres jeux d’adresse et d’argent; et, moi, je lui faisais remarquer qu’il n’y avait que des gens de couleur au pénitencier, des noirs, une variété de tous les types, allant du prognathe congolais au crâne en pain de sucre du métissé d’indien, et de toutes les teintes dégradantes, du cul de chaudron enflammé au jaune citron verdelet et pas mûr, au safran éteint, au bistre, à la cannelle violacée, à la peau en papier buvard et flétrie, au goudron brillant, à l’asphalte bleu. -Combien sont-ils? Deux mille? Trois mille? Eh bien, mon cher Albert Londres, ces gens sont tous des assassins. Mais Albert Londres n’était pas au bout de ses étonnements et sa stupeur fut poussée à son comble quand il apprit de ma bouche que la plupart de ces assassins, à moins de récidives graves ou de dérangement cérébral, avaient chacun son jour de permission en ville. -Que voulez-vous, mon cher? Vous voyez ce mélange de sang. Ajoutez-y le climat brûlant de Rio, la nature exubérante. Ils deviendraient tous fous s’ils n’allaient faire de temps à autre un petit tour en ville. Comme l’officiel qui nous accompagnait confirmait mes dires, Albert Londres demanda, malgré tout incrédule: -Et ils rentrent tous? -Ils rentrent toujours à l’heure et il n’y a jamais un manquant. -Ce n’est pas possible! s’exclama Albert Londres. Mais alors, puisqu’ils peuvent aller en ville, dites-moi pourquoi ils ne se sauvent pas? -Parce que ces nègres sont bons chrétiens, fis-je. Ils ont tué et ils paient. Mais s’ils ont tué, c’était toujours pour des questions d’honneur car il n’y a pas plus chatouilleux et jaloux que ces noirs qui ne pardonnent pas les injures. Ou alors, ils avaient à régler une vieille vendetta de famille et à exterminer les membres d’un clan rival. Ce ne sont pas des assassins crapuleux. Remarquez qu’il n’y a pas un blanc parmi eux. Le directeur de la prison avait recommandé au porte-clefs qui nous avait pris en charge de nous ouvrir toutes les portes, d’obtempérer à nos moindres désirs, de nous laisser fouiller partout, de ne rien nous cacher, ne désirant pas, avait-il dit, que le grand reporter français eut une impression de mystère ou de secret. Cela avait été une façon pour le colonel Alfonseca de prouver son libéralisme et de rendre hommage à la véracité d’Albert Londres, dont il avait lu toutes les enquêtes. Je me souviens qu’en traversant une chambre basse, dans un vieux bâtiment, seul vestige de l’ancien régime dans le pénitencier ultra- moderne de Rio-de-Janeiro, une chambre obscure, avec des espèces de commodes de bois accotées aux murs, drôles de meubles dans un pareil endroit et qu’Albert Londres prenait pour des caisses à lapins, je fis ouvrir ces commodes suspectes et que j’en vis sortir trois hommes nus, recroquevillés ou étendus dans ces caisses hermétiquement closes. Trois furieux. -Enfin! me dit Albert Londres. Enfin, nous y sommes. Et c’est tout de même le bagne! Et s’adressant au gardien, il lui demanda: -Pourquoi ces hommes sont-ils enfermés là-dedans, dites? Moi, qui devais servir d’interprète entre mon confrère et notre guide, j’avais honte car les trois hommes nus étaient des blancs, et Albert Londres ne semblait même pas s’en être aperçu, tout à sa joie mauvaise d’avoir pris l’administration en faute. -C’est pour les faire se tenir tranquille, répondit le gardien. -Mais pourquoi sont-ils tout nus? -Parce qu’ils déchirent leurs vêtements quand ils ont leur crise. -Leur crise de quoi? -De delirium tremens, ce sont des alcooliques. -Et ça les prend souvent? -Cela dépend. Une ou deux fois tous les trois mois. -Vous n’avez donc pas des camisoles de force que vous les fourriez dans des coffres de bois? -Nous les attendons. Nous en avons commandé aux États-Unis. -Et vous en tenez beaucoup des cocos de ce genre-là? -Non, que ces trois-là. Ce sont des étrangers que le climat de Rio et la promiscuité des nègres exaspèrent et démoralisent. C’étaient trois condamnés pour crime crapuleux. Et, en effet, ce furent les trois seuls hommes blancs que nous vîmes durant notre visite. Deux étaient anglais, des loques, le troisième, un matelot norvégien, une brute. Trois épaves. Je me souviens encore que, comme nous étions dans la cellule vide de Dieudonné, un petit bonhomme, desséché et ravagé autant que Moravagine (1), vint nous y rejoindre et qu’il interrompit les mensurations auxquelles Albert Londres était en train de se livrer pour lui offrir un bouquet de violettes. C’était le doyen du pénitencier, le «prisonnier aux violettes» dont j’avais beaucoup entendu parler. Condamné au maximum pour avoir dans un accès de jalousie non seulement harponné son rival, mais lui avoir arraché le coeur pour le dévorer à belles dents (2), depuis vingt-deux ans ce jaloux était privé de sortie et depuis vingt-deux ans ce frénétique cultivait -on devine avec quelle ombrageuse passion sous ce climat de feu! -des violettes dans le coin d’un préau écarté. C’était un pêcheur de la côte, un mulâtre, déserteur de la marine, originaire, je crois, de Jurujuba, ce hameau polynésien perdu au large de Rio, et qui me dit s’appeler Gabriel Pequeno. Il avait une ancre tatouée dans la paume de chaque main et les violettes qu’il offrait étaient à fleurs doubles, géantes. Néanmoins, après vingt-deux ans de relégation ce petit bout d’homme n’avait encore rien oublié et comme je lui parlais de son affreux forfait, je l’entendis me déclarer que si jamais il sortait il était prêt à recommencer. -Elle était donc si belle que ça, ta mulatinha? lui demandai-je. -Oh! Marie-des-Anges? C’était mon coeur, me répondit-il. -Et tu ne peux pas penser à autre chose? insistai-je. -Non, dit-il. Car l’on n’a qu’un coeur, un seul. Et ce damné s’éloigna, traînant la savate entre les cages de la prison. II FÉBRONIO INDIO DO BRAZIL. Chaque prison détient son monstre. À l’époque de notre visite le pénitencier de Rio-de-Janeiro tenait en cage (en attendant de l’expédier chez les fous, où ce pervers est enfermé depuis 1927) un monstre sadique dont les crimes et la folie vertigineuse avaient épouvanté les populations. Durant des mois et des mois les journaux avaient consacré des pages et des pages à Fébronio Indio do Brazil, «le Fils de la Lumière» comme ce nègre illuminé, qui arrachait les dents à ses victimes et qui les tatouait d’un signe cabalistique, s’était proclamé. Je demandai donc à aller voir Fébronio. Mais notre guide me fit beaucoup de difficultés, d’autant plus qu’Albert Londres, qui ignorait tout de cet assassin rituel et qui en mesurant la cellule vide de Dieudonné, qui n’était pas plus grande qu’une niche à chien, avait rempli l’objet de sa visite, donnait des signes d’impatience et avait tout à coup hâte de s’en aller prétextant que c’était l’heure du câble quotidien. Alors, ayant fait téléphoner au colonel Alfonseca pour me faire confirmer l’autorisation d’aller voir Fébronio et ayant pris rapidement congé de mon compatriote, qui sortit en compagnie de notre premier guide, escorté de deux gardes armés et d’un nouveau porte-clefs, j’entrai dans la section de sûreté, où les criminels les plus dangereux étaient au secret. Le confino ressemblait à une ménagerie déserte. Seul, dans la grande cage centrale, un nègre tout nu, de petite taille mais aux formes herculéennes, était assis par terre, devant un feu qu’il entretenait brin à brin avec la paille de sa litière et des pages de journaux qu’il tordait comme des torchons avant de les faire flamber. Il était plongé dans une profonde méditation et n’attacha pas la moindre attention à notre arrivée. -Fébronio! l’appelai-je en m’approchant de sa cage et en appuyant ma tête tout contre les barreaux pour mieux distinguer ses traits dans le clair-obscur. Fébronio, je viens... -Monsieur, prenez garde! Reculez! s’écrièrent les gardiens qui se tenaient à trois pas derrière moi et dont un avait la main sur son revolver. Faites attention! N’approchez pas! Ce diable pourrait vous étrangler. Il est terrible. Il a la force d’un singe. -Pensez-vous! fis-je à haute voix. Fébronio ne me fera pas de mal. Je le connais. J’ai lu son histoire dans les journaux. Il n’est pas le diable que vous croyez. C’est un homme qui obéit. Il dit qu’il a une mission. Je le crois bien volontiers... Et passant ma main entre les barreaux comme on fait pour amadouer un félin: -Fébronio! appelai-je encore. Fébronio, tu as entendu ce qu’ils ont dit, ceux-là? N’est-ce pas que tu n’es pas le diable?... Écoute, Fébronio, je viens de France, je voudrais te parler. Je ne suis pas de la police, moi. J’écris dans les journaux. Pas dans ceux d’ici, dans ceux de Paris... Tu connais Paris, Fébronio?... Tu en as entendu parler?... Eh bien, écoute Fébronio, ton histoire m’intéresse. Je ne te veux pas de mal. Je voudrais te parler, tout simplement... Durant un grand quart d’heure j’interpellai ainsi Fébronio sans que l’homme nu daignât autrement me remarquer qu’en pivotant sur ses fesses pour me tourner ostensiblement le dos. -Cela suffit, disaient les gardiens. Vous l’avez vu, ce sale nègre. Allons-nous-en, maintenant. Mais m’entêtant, je criai encore: -Tu ne veux pas me parler, Fébronio?... Eh bien écoute... Je ne veux pas t’ennuyer, je ne te demanderai qu’une seule chose... Tu as bien écrit un livre?... Les Révélations du Prince du Feu... C’est bien ça, pas?... Alors, dis-moi où je puis me le procurer? J’ai fait toutes les librairies de Rio, personne ne connaît ton livre... Alors, qu’est-ce que tu en penses, toi, tu me le donneras ton bouquin car je voudrais le lire? Moi aussi j’ai écrit un livre... Une minute s’écoula, lourde, angoissante. Et tout à coup Fébronio bondit et sauta sur les barreaux. -Les vaches! hurla-t-il. Ils m’ont battu, les macaques! Ils voulaient avoir mon livre, mais je n’ai rien dit. Aujourd’hui je sais par le juge d’instruction qu’ils l’ont tout de même trouvé et que la police l’a brûlé, mon livre. Ah, les vaches! les macaques!... Les gardes s’étaient reculés. Fébronio jurait. Je sentais son souffle fiévreux me parcourir le visage. Nos visages n’étaient séparés que par l’épaisseur de la grille. -Confrère, confrère..., murmurait le nègre haletant, cependant que sa main d’étrangleur serrait doucement la mienne. Je lui avais offert des cigarettes, mais Fébronio, m’avait-il dit, ne fumait, ni ne buvait. Son humeur s’était calmée. Je restai une heure avec lui et il fut d’une douceur charmante. Son élocution était abondante et facile, avec une propension à s’égarer dans les minuties, à revenir sur les détails et une certaine lenteur, voire une difficulté à passer d’un sujet à l’autre. Cet homme était manifestement un obsédé. Je ne savais de lui que ce que les journaux en avaient dit. À voir ses manières de chat, ses gestes souples, sa chevelure ondulante et non crêpelée, sa barbiche soyeuse, rare, son sourire, qui sur un mot illuminait naïvement sa face et venait éclairer ce que son oeil avait de trop triste, de trop profond, de trop noir, comment croire que j’étais en tête à tête avec un fou sanguinaire et comment l’interroger sans irriter ce forcené? Cette brute qui s’était accusée sans sourciller des crimes les moins avouables, cet esprit troublé qui s’était plaint d’avoir été battu et roué par le diable, par Satan en personne, cette âme en peine qui s’était dite avoir été contrainte d’agir, d’obéir à des visions foudroyantes et à des voix qui lui tombaient du ciel, cette bête féroce qui s’était vautrée dans des entrailles chaudes, aboyante et lapant le sang, ce tueur qui ne connaissait pas le nombre de ses victimes et n’avait pas conscience de l’énormité, ni de l’abomination de ses forfaits, ce sadique inhumain ne portait sur soi aucune marque extérieure de bestialité, ni aucun indice de tare, sinon, peut-être, le lobe de l’oreille gauche, qui était adhérent, et, peut-être encore, ses dents cariées, chose fort répugnante chez un nègre et qui rendait sa bouche, irrémédiablement flétrie, obscène. Il était bien proportionné, avec une belle musculature, très mâle. Sur son torse mamelu s’étalait le tatouage de l’initié: EU SO FILHO DA LUZ (Je suis le fils de la lumière) et sur les plis du ventre, les deux flancs et dans le dos, haute d’une palme et gravée à double trait en lettres capitales, l’inscription fatidique: D.C.V.X.V.I dont ce dentiste fou tatouait tous les innocents qui lui tombaient sous la main et qui, selon lui, est le symbole annonciateur de la religion nouvelle dont il se proclamait le premier prophète, celle du Dieu-Vivant, et nonobstant l’emploi de la violence! («Deus-Vivo, ainda que com o emprego da força!») La criminalité des gens de couleur, pour ne pas dire des primitifs qui sont en contact quotidien ou aux prises avec la civilisation moderne et qui ont plus ou moins, de gré ou de force, subi, adopté, imité, appris, singé, et souvent jusqu’à l’inhibition de leurs instincts et de leurs réflexes les plus naturels, la mentalité et les préjugés de leurs maîtres ou de leurs patrons blancs, m’a toujours très vivement intéressé car je la considère comme un court- circuit, un retour de flamme, un choc en retour. Au Brésil, par exemple, où le mélange des races est loin d’être parachevé; où, dans le passé, les pionniers portugais du XVIe siècle ont fait souche avec les négresses importées et les Indiennes, qu’ils violentaient; où leurs produits et leurs sous-produits se sont croisés entre eux en se multipliant patriarcalement jusqu’à la libération des esclaves, qui ne date que de 1887; et où, à ce métissage général, est venu se mêler, dans les temps modernes, une première vague de colons méditerranéens, puis une forte immigration nordique et, ces dernières années, un gros apport de jaunes, quoi d’étonnant si dans ce pays tropical les annales criminelles sont à nulles autres pareilles par la complexité, l’étrangeté, la mentalité inédite qu’elles révèlent: énigme de l’âme humaine qui déconcerte psychiatres et spécialistes. Peu de temps avant que n’éclatât à Rio l’affaire sensationnelle de Fébronio Indio do Brazil, le crime d’un Japonais, qui dans un accès de terreur -de terreur mystique ou de terreur ancestrale -exécuta toute sa famille, avait posé son énigme à São-Paulo. Je veux parler du massacre -ou de l’holocauste -de Pennapolis qui est resté indéchiffrable. Kadota, un pauvre colon japonais, comme il y en a des milliers dans le canton de Pennapolis, -municipe qui n’est qu’un immense verger de citronniers, d’orangers, de mandariniers, de cédrats, d’avocatiers et de manguiers, loti et miraculeusement bien entretenu par ces petits jardiniers japonais qui travaillent jour et nuit comme des fourmis, méticuleusement et avec un entêtement tel qu’il leur a permis de mettre en culture, à 10.000 kilomètres de leur patrie, quelques plantations de thé et quelques rizières, ce qui donne à ce coin de la grande banlieue pauliste, généralement si abandonnée d’aspect, le fini d’une estampe japonaise, d’un vallon classique, avec ses terrassements, ses petits lacs, ses petits canaux, ses petits, petits ponts en dos d’âne -Kadota, à force de travail, de persévérance, de privations et d’économies sordides, avait réussi à devenir le propriétaire du lopin qu’il exploitait. Même qu’il s’était acheté une petite Ford pour aller livrer en ville fruits et légumes et que, dans son idée, bientôt il pourrait se faire ouvrir un compte dans une banque de la capitale. Il est vrai qu’il avait mis dix-huit ans pour acquérir cette petite aisance; mais il avait tout lieu d’être orgueilleux car ne vivait-il pas entouré de sa femme Touki, qu’il avait fait venir du Japon avec son premier-né, et ses trois autres fils n’étaient-ils pas nés sur cette terre, dans cette petite fazenda d’Aqua Limpa qui, aujourd’hui, était son bien? Tous ses compatriotes admiraient la réussite de Kadota et tous ses voisins enviaient sa chance. Une nuit du mois de mai -on était à la saison des pluies et depuis le début de la pluie le nouveau propriétaire se tenait à la maison, inquiet, taciturne, tressautant à chaque rafale, broyant du noir, s’attendant à un malheur, s’imaginant qu’on allait l’assaillir pour le voler ou pour l’assassiner, à cause de cette petite Ford dont il était si fier, mais qui était aussi un signe extérieur de sa richesse -une nuit donc, que Kadota ne dormait pas, il fut pris d’une grande terreur. Il réveilla sa femme et ses quatre garçons, les fit s’étendre par terre, par rang de taille, sa femme à l’extrême droite, près de l’âtre, son dernier né à l’extrême gauche, près de la porte, et il les égorgea l’un après l’autre, en commençant par le quatrième, qui avait 9 ans, puis le troisième, qui avait 11 ans, puis le deuxième, qui avait 14 ans, enfin l’aîné, qui avait 17 ans, et il termina la série par la mère, la fidèle, la vaillante, l’obéissante Touki, qui avait 34 ans d’âge. Alors, il déterra son magot, essuya son couteau et Kadota se rendit dans sa petite Ford, dont il se montrait si vaniteux, à la police. Quand on demanda à ce maudit Japonais, qui jusqu’alors avait toujours été sérieux, un colon modèle et qui, aujourd’hui, était un homme arrivé, pourquoi, mais pourquoi il avait fait ça?... Kadota répondit qu’assis depuis des jours et des jours à la maison à cause de la pluie qui tombait et ne dormant pas à cause du vent qui faisait grand bruit dans les eucalyptus, et par crainte des assassins et des voleurs, il avait, cette nuit-là, soudainement pris peur, qu’une vision lui était apparue, un vieux, un terrible vieux en colère, qui lui avait ordonné de réveiller Touki et ses quatre fils, Taro, Jiro, Saburo, Shiro, de les faire s’étendre par terre et de les immoler. Plus tard, on put encore une fois le tirer du mutisme dans lequel il s’enfermait farouchement depuis que le Japonais s’était livré aux blancs, pour lui faire préciser, au sujet du vieux qui lui était apparu, que ce vieux n’habitait pas Pennapolis, que ce vieux était un vieux de chez lui, l’ancien du village dont il était originaire, le père de ses pères, l’Aïeul... Et ce fut tout. Et jamais plus Kadota ne parla de la vision qui lui avait ordonné d’agir. Mais de là à affirmer, comme l’a fait le rapport de police: «... que Kadota (47 ans) prétend avoir vu en rêve un masque grimaçant au plafond, un vieux Japonais qui lui aurait donné l’ordre de tuer toute sa famille, et que, par conséquent, pour commettre un crime aussi inexplicable, comme tous les riches Orientaux, le jardinier, qui avait de l’argent, devait être sous l’effet d’une drogue, opium, hachich ou autre stupéfiant...», il y a un monde; de même que le diagnostic du psychiatre qui a conclu à une crise de «folie précoce» croit constater sans erreur possible un état psychique déficient et bien déterminé, mais n’explique pas un état d’esprit. Quand j’allai voir Kadota à l’asile d’aliénés de Junquéry, le médecin traitant m’avertit que l’auteur de cette sanglante tragédie avait tout oublié et que l’insane se portait comme un charme. En effet, le Japonais était calme et avait bonne mine. Mais ce qui me sauta aux yeux c’est que son cabanon était recouvert de poissons de toutes tailles que le fou dessinait partout, par terre et sur les murs matelassés, avec un morceau de charbon... -Ce dessin est révélateur, dis-je en m’en allant à l’interne de service qui me raccompagnait. Tout le monde sait, qu’au Japon, le poisson est le symbole de la race. Il me semble, donc, que votre malade n’a rien oublié et, qu’au contraire, il est encore sous l’emprise et entend toujours la sentence du vieux, l’ordre de l’aïeul, du Grand Aïeul, de l’Ancêtre qui lui a fait commettre son crime. Je pense que se croyant riche, qu’ayant, en somme, atteint le but qu’il s’était fixé, comme ce général japonais qui s’ouvrit le ventre après avoir planté le drapeau de l’Empire du Soleil Levant sur la forteresse de Port-Arthur, Kadota a sacrifié sa famille au génie de la race. Pour moi, le forfait de ce petit colon exotique, mais embourgeoisé et vaniteux de sa Ford au point qu’il se rend avec elle à la police, est un défi à l’homme blanc. En saignant toute sa famille je suis sûr que Kadota pensait rendre un digne hommage à la vaillance de sa race comme le descendant d’un noble samouraï qui fait hara-kiri devant le portrait tutélaire de l’Empereur. La clef du crime de Kadota est dans le Poisson (qui est aussi le symbole du Sexe); -mais allez sonder l’orgueil d’un jaune, et fût-il le plus misérable des paysans! Le cas de Fébronio Indio do Brazil me paraît beaucoup plus difficile à élucider car ce sadique était un noir et un chrétien. Fébronio est un grand liseur de la Bible. Si donc, lui aussi, comme tous les gens de couleur, a reçu la parole du grand aïeul de l’atavisme, il n’a pu entendre parler, primo, que Dieu-le-Père, ce dieu jaloux qui tonne entre les pages de l’Ancien Testament et dont la voix retentit comme un roulement de tambour dans le désert. La voix de Dieu, qui se double pour ce noir d’un million d’échos trompeurs, se colore musicalement, l’entraîne, trouble ses sens, chatoye puisque Fébronio est né au Brésil, très loin à l’intérieur, à Diamantina, province de Minas Geraes, l’antique province des mines d’or, où tous les nègres qui viennent au monde sont musiciens et chanteurs, -la voix du Père, qui s’accompagne pour lui familièrement, et d’une façon toute spontanée, secundo, du gazouillis indéfinissable, mais éclatant de Dieu sait quelle souple et fallacieuse bête de la brousse brésilienne, une déité éblouissante et frémissante, nouée et entortillée, comme le serpent de Laocoon, au petit Jésus noir et à la blonde Sainte-Vierge Marie, dont on peut suivre le culte et voir la statue peinturlurée, mais habillée de plumes indiennes, car ce serpent fantasque qui enlace la Mère blonde («Nostra Senhora de cabellos louros») et l’Enfant noir incarnado (peint couleur chair), est un être huppé, diaphane, ocellé comme un oiseau, le contraire d’une lourde tarasque écailleuse, avec des aigrettes aériennes et des touffes de plumes de paradis vivantes, et qui se meuvent et tremblent dans la lumière des cierges comme si ce serpent ailé couvait avec amour, plutôt qu’il ne l’étreint le groupe divin et métissé, statue vermoulue d’âge, qui est l’objet d’une dévotion particulière dans une église catholique de Bahia, cette Rome superstitieuse des Noirs sud-américains. Enfin, pour compléter la trinité de la confusion, comme ses congénères passionnés que toute musique fait danser, délirer, et tomber en transe, Fébronio a encore dû entendre, tertio, une voix de tam-tam lui venir sans repos du fond des âges, égarée et déroutante comme celle d’un ventriloque anthropophage, la voix insatiable et insatisfaite d’un grand fétiche d’Afrique, zoomorphe et nécrophile, dire le maître-mot de passe: TABOU. Le tabou est le talisman du nagualisme, qui est la religion des songes et dont le baptême est le sang, le sang non pas épandu, mais le sang échangé, absorbé, intégré, réincorporé par l’initié qui arrive, grâce à cette communion de sang vivant, à s’identifier avec le grand tout. Cette incorporation est la clef de la magie des fétichistes noirs qui pratiquent les incisions, les brûlures, les squames cicatricielles, l’affûtage des dents, la déformation des lèvres ou la gibbosité des fesses, les mutilations du crâne ou du sexe, les tatouages les plus variés, non pas pour des raisons de vanité décorative, mais pour des fins de sorcellerie, mais pour s’identifier au Totem: la Bête tutélaire du clan. Quel était le clan de Fébronio et quelle était la bête protectrice avec qui ce nègre avait «fait frère» en échangeant son sang? De cela personne ne s’est soucié, ni juge d’instruction, ni psychiatre, pour résoudre l’énigme du monstre de Rio-de- Janeiro, premier exemple d’un sadique intégral apparu au Brésil, qualifié par l’un de «fou altruiste», par l’autre de «type classique de l’assassin à répétition». Mais ces deux étiquettes sont dérisoires et je crois que tant que la Loi ou la Science des Blancs ne tiendra pas compte ou n’étudiera pas cette basse-chiffrée que je note en contrepoint, -visions, rêves, voix, raisonnements et langage gratuits, images-force, actes symboliques dont l’histoire de Fébronio est pleine -on ne comprendra jamais rien à la psychogenèse, au mécanisme morbide, au comportement de la mentalité, ni rien aux refoulements, aux imaginations, au délire, à l’épuisement de l’âme des indigènes et des transplantés. Quand je lui fis visite dans sa prison je ne pouvais en une heure de temps aborder ces questions de totem et de tabou car je sais qu’un initié préférerait se faire couper la langue plutôt que de répondre d’impromptu à ces questions; mais à certains indices j’ai cru pouvoir deviner que Fébronio était du clan du Buffle, comme la plupart des medecinemen d’Afrique qui manient le fer et le feu et qu’un jeune administrateur de cercle, qui débute à la colonie, prend pour des forgerons, alors qu’il est de notoriété publique dans la tribu que les «forgerons» sont des empoisonneurs qui comptent les étincelles de vie et manient les éléments, et que leur hiérarchie se décompose en démiurges, devins, sorciers, hommes-léopards ou loups- garous, cadavres-ambulants, juges, guérisseurs, montreurs de larves, jeteurs de sort, dresseurs de poules, sacrificateurs, forgerons bi-métalliques (métaux solaires, métaux de la lune), porte-glaive, chirurgiens, bouchers. À mes yeux Fébronio est le lointain descendant d’un grand sorcier d’Afrique et, comme tous les noirs du Brésil qui ne peuvent plus s’abreuver aux sources vives de la mystique africaine et sont des enfants perdus, un métis malgré sa profonde coloration, c’est-à-dire un bâtard négro-chrétien dont l’intelligence et la spiritualité s’épuisent et sombrent aux antipodes de la tradition panthéistique et de la religion animiste de sa race. Le père de Fébronio était boucher. On sait de cet homme que dès leur plus tendre enfance il faisait participer ses fils à son métier de bourreau des bêtes, d’égorgeur -car on n’assomme pas au Brésil, le boucher saigne -et qu’il les initiait au maniement des différents coutelas; on sait encore de ce rustre qu’il était cruel et que pour un rien il était heureux de faire claquer le fouet en famille, qu’il adorait terroriser les siens. Ainsi que l’un de ses frères l’avait déjà fait avant lui, pour échapper à ces mauvais traitements Fébronio, se sauva à différentes reprises de la maison paternelle. Et un jour il disparut pour de bon, abandonnant dans un chemin creux la voiture de son père avec laquelle il allait faire ses tournées dans les hameaux et les plantations du voisinage, l’horrible petite voiture rouge des bouchers brésiliens de l’intérieur qui vous donne un haut-le-coeur quand elle passe à cause de son inscription en jaune sale de «Carne verde», qui signifie viande fraîche et non pas carne verte comme on pourrait le croire, mais qui est tout de même plus dégoûtante que la puanteur que cette sinistre carriole répand au soleil, que la nuée des grosses mouches charbonneuses qui l’escorte ou que les charognards, les immondes urubus qui la guettent de leur perchoir ou qui la survolent en plané, quand débouchant d’une mauvaise piste, elle s’arrête à l’entrée d’un village, fait de huttes de bambou ou de terre battue. On retrouve Fébronio à 14 ans, à Rio-de-Janeiro, où il est coffré par la police pour un menu vol. C’est un petit voyou qui a beaucoup vagabondé et jusque dans les défrichements, les peuplements les plus perdus de l’intérieur, de même qu’il a bourlingué déjà dans plus d’un port de la côte. On l’envoie en prison, puis dans une école de correction, puis dans une maison de discipline. On le relâche ou il se sauve. Il reprend sa vie de vagabondage et d’errance. Il vit de rapines. Il est arrêté pour un nouveau méfait. Il est une fois de plus hospitalisé parce que sans domicile. On le détient. Et dans toutes les institutions où il séjourne il donne l’exemple de l’insubordination et exerce un étrange pouvoir sur ses compagnons d’infortune. L’administration le classe parmi les fortes têtes. Tout le monde le craint. Geôliers et prisonniers sont convaincus que ce maudit gamin a le mauvais oeil. On chuchote même que le petit garnement jette des sorts et qu’il envoûte. C’est le type même de ce que, dans la banlieue nègre de Rio, le peuple superstitieux appelle un «fascinateur». On tremble, mais les gens lui obéissent, et même si ce diable n’est encore qu’un apprenti. Mais son prestige est immense auprès de ses camarades disciplinaires car s’il est le plus cruel, il est aussi le plus intelligent d’eux tous. Il s’improvise volontiers chirurgien, dentiste, guérisseur. Un jour, à l’infirmerie du dépôt, il s’empare d’un bistouri et opère d’autorité un malade en traitement pour un anthrax de la lèvre. Il a la manie de vouloir arracher les dents. Il soigne et il fait des blessures. C’est ainsi que l’on raconte, qu’une autre fois, dans un poste de police de Rio, où il avait été amené pour un larcin commis dans une boulangerie, il coupa le doigt d’un autre détenu pour boucher le trou qu’il avait fait d’un coup de poinçon dans le ventre d’un ivrogne endormi sur un bat-flanc. Fébronio affirme qu’il a guéri les deux blessés. À 17 ans, il est encore une fois repris, à la suite d’une escroquerie, et il est relégué à l’Île Grande. Et c’est là qu’il se met à lire la Bible. Fébronio se compare volontiers à Daniel qui, comme lui, était jeune, en exil et fourré dans le «trou». Et comme son prophète favori, il se met à vaticiner. Son temps fait, Fébronio disparaît et l’on perd sa trace; et ce n’est qu’après des années et des années, au moment de son arrestation définitive -Fébronio a alors 32 ans -que la police fédérale devait apprendre avec stupeur que durant tout ce temps-là le monstre n’avait pas cessé de circuler, de voyager à travers l’immense pays, qu’il avait ouvert, naturellement sans diplôme, un cabinet dentaire successivement à Bahia et à Récife, dans le nord, à Bello- Horizonte et à Barra-do-Pirahy, dans le centre, à Curitiba, à Porto Alegre et à Pelotas, dans le sud, qu’il avait même pratiqué la médecine, et il va sans dire toujours sans diplôme de la Faculté, à Santos et dans les deux capitales du Brésil, à Rio et à São-Paulo, commettant d’innombrables escroqueries, faisant des dupes et des victimes dans toutes ces villes, et que partout où il était passé, il avait laissé quelques cadavres derrière lui, des jeunes gens et des garçonnets portant tous les mêmes marques de stupre et de viol. Ce qu’il y a de plus extraordinaire dans cette histoire, c’est que son arrestation est due non pas aux exploits du vampire, mais, comme on va le voir, à la conduite extravagante du prophète illuminé (3) Fébronio était revenu à Rio, plus pauvre et plus sournois que jamais. Il était inquiet. Il ne savait pas pourquoi il était retourné dans la capitale, dans cette grande, riche et belle ville de Rio- de-Janeiro, où il n’avait jamais eu de chance. Depuis quelque temps déjà il entendait des voix et lui, qui avait toujours été instable, obéissait maintenant à des impulsions qu’il ne pouvait refréner. Il traînaillait, donc, sur l’Avenida, fréquentait les endroits publics, l’entrée des cinémas et le terminus des tramways, où tant d’escogriffes et de dandys de couleur stationnent à longueur de journée dans l’attente de Dieu sait quel heureux hasard, rencontre, surprise ou coup de veine, se mêlait à la foule des baigneurs Praia Flamengo, Praia Vermelha, de Copacabana ou de Ipanéma, cette série de plages de sable fin en demi-lune qui s’étirent jusqu’à la pointe des Harponneurs, puis de Leblon à la Gavéa, ne cherchant nullement à se dissimuler ou à se cacher comme si la police n’existait pas ou comme s’il n’avait jamais eu maille à partir avec elle, en proie à une hantise, à une volonté de puissance et de domination car il sentait que les temps étaient venus de se révéler. Quand il marchait dans les rues qui mènent toutes à la mer, quand il s’avançait dans les cris de joie des klaxons et le tintamarre des trams, quand couché sur une plage il entendait s’ébattre autour de lui et rire à gorge déployée les prestigieuses femmes blanches, les insouciantes mulâtresses cariocas, les ribambelles des heureux petits enfants, dont des cohortes de négrillons ressemblants à des angelots que leurs mères trempaient dans la vague et élevaient dans la lumière comme une offrande, Fébronio fermait les yeux, pris d’un vertige qui n’était pas seulement dû à son estomac creux, mais surtout à l’ivresse que le luxe de la capitale, le bruit des rues, les paroles des gens, le frissoulis des vagues, les hurlements des petits innocents qui jouaient, la voix prenante des femmes, le soleil qui lui tapait sur la tête, la chaleur qui le pénétrait, le sable brûlant qui l’engourdissait provoquaient, et comme si ce nègre halluciné avait eu alors tout l’océan à boire, il était projeté dans l’espace, où il se balançait longtemps, grisé par cet appel de vie qui l’emportait en l’air en le soutenant, comme si la rumeur de la grande ville eût été un hommage s’adressant, un encens montant à lui. Et quand il ouvrait les yeux, il avait la sensation de tomber de très haut, l’impression de revenir de loin. L’espace, l’immensité, la lumière palpitante, le ciel cru, la mer éblouissante de la baie du Guanabara ou les rouleaux de l’Atlantique lui tambourinaient longtemps les tempes. Enfin son regard se fixait sur le Pain de Sucre, ce cône de granit, qui des profondeurs de l’océan, d’un seul jet, jaillissait dans les profondeurs de l’azur, comme un rêve de pierre émergeant d’une frange d’écume et d’un ourlet de palmiers, comme un trône, une table de pierre, un autel de sacrifice, dressé face à la capitale du Brésil, comme un lieu désigné, délectable, préétabli. Alors, Fébronio s’en allait, tournait le dos à la baie incomparable, marchait, marchait dans les rues, se perdant en ville, s’égarant, mais ses pas le ramenaient toujours, et invinciblement, à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit, au bord de la mer d’où il pouvait admirer le pic qui l’attirait, le remplissait d’une crainte insigne comme un lieu prédestiné. La nuit, Fébronio ne dormait pas car il avait peur des rêves qui l’avaient visité. «Quand on est fort, on lutte avec le sommeil, s’était-il dit. On n’est pas la proie de l’ombre.» Et il avait fait un voeu, celui de ne jamais plus dormir. Et alors, la nuit, il ne se couchait pas, marchant, marchant dans les rues interminables, errant sur les grèves désertes, rôdant comme une âme en peine dans les suburbios de Rio qui s’étendent aux pieds, entre les mornes qui portent des villages interdits, et loin, loin derrière les montagnes envahies de petite ou de grande brousse, où toute une population flottante célèbre à date fixe, certains vendredis, des cérémonies mystérieuses, telles que la macumba ou le condomblé, échines sauvages qui cloisonnent en autant de quartiers excentriques et pénètrent au coeur, en la blessant, cette magnifique, mais énigmatique capitale moderne de plus de 2.000.000 d’habitants. Et quand le vagabond, l’affamé, le déséquilibré, qui passait comme une ombre dans les rues, sa silhouette glissant sur la façade des maisons blanchies par la lune, s’effaçant, rentrant dans le noir, poursuivi, chassé par l’aboi des chiens, ce maudit fourrait ses mains dans ses poches il y palpait avec amour son davier de dentiste, sa petite trousse de chirurgien dont il ne pouvait pas se séparer, un gros couteau à cran comme en ont tous les rôdeurs et les fines et longues aiguilles et le flacon d’encre indélébile qui formaient son attirail de tatoueur. «J’ai une mission. Je suis le Prince du Feu!» murmurait Fébronio. Et ce misérable se sentait devenir fou d’orgueil. Un matin, à l’aube, Fébronio se trouvait au sommet du Pain de Sucre. Parti de la petite plage discrète de l’Urca, il avait grimpé à travers les taillis, les débris rocheux, les raquettes des figuiers de Barbarie qui forment un bastion impraticable au pied du cône majestueux, et ayant attaqué le colosse par sa paroi qui fait face au large et qui est réputée être inaccessible, il s’était élevé, s’agrippant aux aspérités avec les ongles, risquant dix fois, cent fois de tomber à l’eau, jouant des pieds et des mains, et il avait mis la nuit entière pour atteindre le sommet du pic. Sur la terrasse en planches du belvédère il n’y avait à cette heure matinale personne. Le restaurant était fermé. Le premier funiculaire n’était pas encore arrivé. Fébronio inspecta les lieux, eut une vague envie de cambrioler le pavillon, mais fut pris par le panorama de la ville merveilleuse qui s’étendait à ses pieds. Comme Dieu il dominait «sa» capitale et il avait l’impression qu’il pourrait détruire la maîtresse-ville, la rédemptionner (sic) à volonté. Un coq chanta. Fébronio fut tiré de sa contemplation par un volet qui claqua contre la façade du restaurant et par la roue du téléférique qui, aussitôt après, s’était mise à tourner et à geindre. Il se jeta en arrière, franchit la balustrade, se laissa glisser dans les éboulis et parvint rapidement, cent mètres plus bas, sur le dôme en forme de dromadaire ou, mieux, de dos d’éléphant qui sert de contrefort et relie à la terre l’accore avancé, la masse polie de la pyramide du Pain de Sucre qui se dresse et tombe à pic à l’entrée du Guanabara, cette baie unique au monde. L’endroit était planté de vieille brousse et c’est le couteau à la main que Fébronio dut se frayer un chemin parmi les branchages, les lianes, les cactus. Enfin, il parvint à percer jusqu’à une espèce de petite clairière qui donnait comme une lucarne sur Rio. Dans cet asile haut perché, le silence, la solitude étaient aussi complets que si Fébronio avait été perdu à cent mille lieues à l’intérieur des terres de son immense patrie encore aux trois-quarts vierge. La matinée passa. Niché comme un vautour dans son aire, l’insane contemplait «sa» ville écrasée sous la chaleur, et parfois il clignait des yeux, et sa paupière se fermait sur sa proie. Cent millions de cigales jaspinaient au soleil avec stridence et l’énorme dôme que Fébronio chevauchait comme le roi-mage venu des Indes sur le dos d’un éléphant vibrait, comme en bas, là-bas, là-bas en bas, à l’usine électrique, la dynamo... et quand le wagonnet du téléférique passait à cent mètres en l’air Fébronio nouait deux brins d’herbe en croix, faisait l’anneau cabalistique avec le pouce et l’annulaire de la main gauche, l’index et le petit doigt en cornes, le médius replié à fond, et il crachait. «Que cette maudite ficelle casse et se dénoue! Mort, ô misère et ma mère!» récitait-il à haute voix. Et il se jetait sur le sol, se frappant la tête par terre, en formulant cette imprécation. À la longue, il resta étendu, d’abord sur le ventre, puis sur le dos pour ne pas perdre le câble du téléférique de vue. Il était dans un état inimaginable d’exaltation, les yeux grands ouverts, toutes les forces de sa volonté concentrées intérieurement pour voir se réaliser sa malédiction, se rompre ce maudit câble et tomber cette nacelle aérienne qui comme une sale mouche souillait le ciel et l’azur. Le sorcier nègre était frémissant d’attente. Et, tout à coup, il eut une vision. S’était-il endormi? Fébronio affirme que non. Pas cette fois-là, dit-il; et que ce n’est que plus tard, quand il revint encore plusieurs fois au même endroit et qu’il fut plusieurs fois en but aux maléfices du Diable, qu’il dormait. Même que Satan attendait qu’il fût endormi pour l’entreprendre et le rouer de coups. Mais il jure qu’il ne dormait jamais quand «la jeune Femme blonde» lui apparaissait et surtout pas quand «A Moça de cabellos louros» lui apparut pour la première fois. Il pouvait être midi. Fébronio était là, couché sur le dos, ne bougeant pas, retenant son souffle. Il dit que ses yeux l’avaient quitté pour aller ronger comme deux rats rouges échappés de l’enfer ce damné câble de l’ascenseur qui attachait comme un poids mort, la terre au ciel. Il dormait si peu qu’il se souvient très bien avoir senti un serpent venir ramper autour de lui et aller s’enrouler autour de sa tête. Et même que le froid du serpent le compénétrait, commençait à lui glacer les moelles, et qu’il se laissait faire horrifié, quand, tout à coup, l’espace se creva comme une vitre qui vole en éclats et qu’il lui apparut «une Dame» a-t-il écrit plus tard dans ce livre qui fut détruit par la police, «une Dame Blonde, aux longs cheveux d’or, qui me déclara que Dieu n’était pas mort et que j’avais pour mission de l’annoncer au monde entier. Que je devais dans ce but écrire un livre et marquer les jeunes gens élus des lettres D. C. V. X. V. I, tatouage qui est le symbole du Dieu-Vivant, et nonobstant l’emploi de la violence!...» Sans famille, sans domicile, sans mais, éreinté, las, fourbu par la vie qu’il menait à Rio depuis son retour dans la capitale, mourant de faim et de soif, plus abandonné et plus pauvre que Job, le cerveau détraqué par la vision qui venait de le foudroyer, ne sachant que faire, se demandant comment remplir cette mission dont il avait été chargé et qu’il avait acceptée d’enthousiasme, doutant de sa force et de ses facultés, tour à tour triste, sombre, illuminé, joyeux, délirant et jonglant avec son couteau, admirant son attirail de tatoueur, sa trousse, son vieux davier qu’il étalait devant lui dans l’herbe et qui brillaient au soleil, tombant en prières, en sortant pour se mettre à calculer ses chances, plus sournois et plus astucieux que jamais, méditatif, inquiet, triomphant, Fébronio resta quelques jours enfermé dans la vieille brousse des abords du Pain de Sucre. «Là, raconta-t-il au juge d’instruction qui voulait connaître l’emploi détaillé de son temps, là, «no matto dentro», dedans le bois, absolument désanimé après la visite de la Dame Blonde, et découragé de me savoir sans argent, sans demeure, sans famille après la révélation de ma destinée, il est tout naturel que j’aie éprouvé le besoin de pénétrer le plus avant possible dans le maquis où je me tenais caché pour me détendre et me reposer le corps. Comme un philosophe de l’antiquité je passai, donc, là, trois, quatre jours, loin du monde, perdu dans de hautes cogitations et jetant les bases de mon livre prophétique: Les Révélations du Prince du Feu, livre que j’ai porté à l’imprimeur et qui est paru en librairie moins de trois mois plus tard.» Cet évangile de Fébronio, je n’ai jamais pu me le procurer et malgré leur promesse de m’en faire tenir un exemplaire, je suis bien forcé de constater que depuis dix ans mes amis brésiliens -députés, médecins, avocats, journalistes, écrivains -n’ont pas été plus heureux que moi dans leurs recherches chez les libraires et chez les bouquinistes. On sait que la police fédérale a détruit ce livre jusqu’au dernier exemplaire et que, d’après les déclarations de son éditeur, c’était un petit volume de 67 pages, publié à Rio en 1925. Sur la première page figurait le verset suivant de Fébronio: Eis aqui, meu Santo Tabernaculo-Vivente hoje dedicado a vós os encantos que ligaste hontem a mim na Fortaleza do meu Fiel Diadema Excelso (4). La page 2 portait la dédicace à l’: «Altissimo Deus-Vivo» (Au Très-Haut Dieu-Vivant). On ignore comment Fébronio a pu se procurer l’argent nécessaire à l’impression de son petit livre car, naturellement, cette publication s’était faite à compte d’auteur. Interrogé par la police, son éditeur a raconté: «Un jour est entré dans ma boutique un nègre qui m’a apporté un manuscrit roulé dans une feuille de journal, illisible, écrit à l’encre et au crayon sur différents bouts de papier, dont beaucoup de formules télégraphiques des P.T.T. «Lui ayant fait observer que je ne pouvais accepter un manuscrit présenté dans un aussi mauvais état, ce nègre est revenu quelques jours plus tard et m’a donné un manuscrit dactylographié. L’impression de ses élucubrations a encore été retardée parce que ce nègre n’avait pas le sou. Il est donc revenu me voir à plusieurs reprises m’apportant chaque fois des acomptes, jusqu’à la concurrence de 800 milreis (2.000 frs environ), montant du prix de l’édition. Par la suite, ce nègre est souvent revenu dans ma boutique, à différentes époques, emportant des exemplaires de sa brochure, qu’il payait comptant et dont il prenait des petits paquets. «Un jour, j’ai dit à ce nègre que j’avais essayé de lire son livre, mais que je n’y avais rien compris; à quoi il m’a répondu textuellement: J’avoue que tout cela est bien embrouillé, mais vous le comprendrez mieux quand on verra apparaître, ici, dans cette capitale, et se promener tout nu sur l’Avenida le Dieu-Vivant. «Je reconnais aujourd’hui que ce nègre qui n’avait pas voulu signer d’un nom d’auteur, est bien le nègre que vous me présentez: le dénommé Fébronio.» Au juge qui lui demandait pourquoi sa brochure ne portait pas de nom d’auteur, le mage, indigné, répondit: «Je n’ai pas signé mon livre parce que le Fils de la Lumière n’a aucune ambition d’auteur et qu’il lui suffit de révéler au genre humain la mission du Prince du Feu.» Voici quelques rares extraits de cette brochure introuvable. J’ai découpé ces citations dans un journal local; elles ont toutes trait à la mission dont Fébronio se disait investi (5) . Page 10: «... et ceci fut un acte suprême de sa charité quand le Tabernacle-Vivant de l’Orient, choisit parmi les vivants, dans une île, l’enfant-vivant, l’héritier d’une trompette vivante qui annonçait au monde, en sonnant jour et nuit, l’existence de son compagnon éternel, venu du Soleil Levant...» Page 16: «... et ceci fut un acte loyal de son amour parfait quand le Saint Tabernacle-Vivant ordonna le couronnement du jeune garçon-vivant en Orient...» Page 28: «... et Il vint désigner parmi les hommes les plus malheureux, le jeune homme insignifiant, mais d’une si précieuse valeur, le fils-vivant des magies antiques, tel qu’Il entend l’incarner et le faire célébrer par toi dans son Église, vu qu’Il t’a enseigné comment prophétiser et annoncer la Vie par la voix de la Mort...» Le journaliste carioca à qui nous devons ces trois textes, qui sont les trois seuls fragments connus de l’évangile de Fébronio, les fait suivre d’un commentaire qui est un exemple typique de cette manière de voir juste et de dire faux, propre à un chroniqueur d’un petit journal local qui s’adresse à ses abonnés: «Les prophéties de Fébronio Indio do Brazil sont un document unique qui nous permet de suivre jusqu’au bout les chevauchées les plus risquées et les plus aventureuses de l’imagination déréglée de ce fou furieux; mais ce document est aussi un témoignage de l’ignorance et du manque de culture de ce noir. Tout au plus peut-on y relever une profonde influence de la Bible, dont Fébronio a toujours été un grand lecteur en prison et dont il se réclame quant à l’instar du prophète Daniel, auquel il aime se comparer, ce nègre en délire interprète ses songes, songes qui sont le mobile de sa criminelle activité.» De son délire, de ses rêves, de ses cauchemars, de ses songes Fébronio en a fait le récit circonstancié au psychiatre, chez qui il avait été envoyé en observation, avant de concentrer l’attention du jury sur son étrange personnalité lors de son procès par-devant la Cour d’assises et durant lequel le huis-clos fut plus d’une fois prononcé (6). Premier rêve: «La Dame Blonde n’avait pas plutôt disparu, raconta-t-il à son médecin, que je tombai dans un profond sommeil et que par l’intermédiaire d’un songe j’eus connaissance que ma mission n’était pas approuvée par tous les esprits et que plus particulièrement je me trouverais avoir à lutter avec l’opposition déchaînée par les démons...» Deuxième rêve: «En effet, à peine quelques jours plus tard -j’étais toujours caché dans le maquis du haut, entre le Pain de Sucre et la caserne des fusiliers-marins dont les sonneries de clairon montaient jusque dans ma solitude -je tombai une nouvelle fois dans un lourd sommeil et je vis en rêve un maître-oiseau, du genre dragon, qui me dit que le Prince des Ténèbres n’était pas content du tout de la mission dont la Dame Blonde m’avait chargé. Cet oiseau était une bête effrayante, avec un bec très long, une toute petite voix d’enfant, et des plumes vermeilles, couleur de feu. D’abord, cette bête essaya de me tenter, de me séduire. Elle me fit mille grâces, mille charmes et fit passer devant mes yeux beaucoup de mangeailles, beaucoup de victuailles. Puis, elle m’offrit beaucoup, beaucoup d’argent et me promit la gloire si je consentais à renoncer à cette mission que j’avais acceptée et si je n’écrivais pas mon livre. «Alors, devant mon refus solennel, le dragon se hérissa et il me fit des menaces épouvantables, me disant que déjà il avait tué le Christ et Jean-Baptiste et que je ne lui faisais pas peur. Et l’oiseau-génie s’éloigna, criant qu’il allait me tuer et me manger, et il se retourna pour m’étourdir d’un coup de bec, m’assommant, me rompant les os avec ses grandes ailes, me piétinant, me laissant tout meurtri et plein de sang, et j’avais si mal d’avoir été écrasé sous son ventre que je lui criai comme il s’envolait: -Si tu veux me tuer, tue-moi tout de suite et mange-moi! Et alors, je sortis des bois et errai longtemps en ville, courbatu, très las, rempli d’une grande tristesse qui ne me laissait ni penser, ni écrire et, sans savoir pourquoi, j’étais plein de doutes sur l’efficacité de ma mission et convaincu de ma faiblesse et de mon impuissance pour lutter avec le diable.» Deuxième apparition de la Femme Blonde: Huit ou quinze jours plus tard, étant retourné dans les bois, au même endroit, la même Femme Blonde lui apparut encore une fois. «Elle ne paraissait pas contente, avoua Fébronio. Et m’interpellant par mon nom: «Fébronio, dit-elle, pourquoi est-ce que tu n’écris pas et que tu ne fais rien?» Alors, elle m’ordonna d’aller acquérir une épée pour me battre avec le dragon qui me faisait une si grande peur. Mais avant, et afin d’être invincible dans ce combat singulier, je devais, me dit-elle, choisir dix jeunes gens, les tatouer et les marquer des lettres symboliques. «Avant de s’en aller et paraissant fort triste, ma Dame me dit encore: «Fébronio, si tu doutes de toi et ne crois pas en la vertu de ta mission, le dragon sortira vainqueur de ton duel avec lui et l’Oiseau continuera à dominer le monde, à assombrir la lumière du jour et à faire pleuvoir (7).» C’est entre la deuxième apparition de la Dame Blonde et le troisième rêve de Fébronio, qui provoqua l’arrestation du dément par un sergent de la police, que se situent la série des crimes rituels et la rédaction et la publication des Révélations du Prince du Feu. Fébronio s’était mis à aller chasser en ville. Il choisissait ses pitoyables victimes de préférence parmi les simples, parmi les pauvres, séduisant des jeunes colporteurs, des crieurs de journaux, des petits cireurs de chaussures ou ces gosses qui passent au blanc d’Espagne et décorent de rosaces et d’arabesques les pneumatiques des voitures de luxe et des taxis en stationnement, des commis, des garçons de courses sans emploi, un enfant de troupe, un mousse, une jeune recrue, des badauds, d’autres vagabonds. Il leur offrait des cadeaux, des belles paroles, du travail, des belles promesses et jusqu’à de l’argent, leur faisant croire qu’il était l’unique héritier d’une vieille tante immensément riche. Il leur faisait des phrases, leur prêchait sa religion nouvelle du Dieu-Vivant, leur récitait des bouts de son manuscrit et, plus tard, leur lisait des passages de son livre imprimé qu’il leur distribuait. Et les innocents, qui se croyaient élus, l’accompagnaient où il voulait et jusque dans son repaire du Pain de Sucre, où il les initiait en les tatouant, avant de les égorger ou de les éventrer. «J’étais leur maître à tous, déclara Fébronio avec orgueil. Mais aussitôt après un sacrifice, je tombais bien malgré moi dans un lourd sommeil et j’avais beau me défendre avec ma fidèle épée, je restais victime du Diable qui me rouait de coups et m’étranglait à moitié, et, au réveil, tout était à recommencer.» Troisième rêve de Fébronio: «Et un jour, ce même rêve accoutumé, qui s’était déjà si souvent répété depuis que je tatouais les jeunes gens pour les sauver et que je combattais avec le dragon sans arriver à le vaincre, revint encore une fois, sauf que l’oiseau fabuleux s’était transformé, cette fois-ci, en un boeuf sauvage qui, aussitôt qu’il me vit, fonça sur moi en criant d’une voix qui faisait trembler le ciel et la terre: «Je suis Satan, Satan en personne, et il y a assez longtemps que tu m’embêtes, Fébronio. Je vais t’encorner!...» Je dois vous dire, docteur, que les boeufs ça me connaît, et que ce gros caracul-là (8), pas plus que ceux que j’avais vu abattre chez mon père, ne m’intimidait; et il avait beau faire des manigances et gueuler d’une voix de stentor qu’il était Satan, Satan en personne, je n’avais pas peur, car, un boeuf, je sais où le toucher, et ses beuglements les plus terribles ne m’empêcheront pas de le saigner très proprement, comme je l’ai vu faire à mon père. Il y a une passe si simple qu’un enfant pourrait leur couper la carotide quand ces furieux foncent sur vous tête baissée, et même avec un peu de sang-froid, on peut les piquer entre les épaules ce qui les fait tomber à genoux et se vider par les naseaux. Je courus donc m’adosser à un tronc d’arbre et attendit le monstre de pied ferme. J’étais très calme et ce boeuf, qui voulait m’encorner, me faisait sourire. «J’étais tout nu, comme toujours depuis que je célébrais des sacrifices dans ma clairière et j’avais mon épée nue à la main. Il pouvait être midi. Le soleil tapait à pic sur le Pain de Sucre et un cercle de vautours volaient au- dessus, mais sans faire d’ombre, ce qui était d’un heureux présage. Cette fois je tenais le Diable! Mais il se passa un prodige. Chaque fois que le boeuf m’attaquait, l’arbre contre lequel j’étais adossé, l’arbre grandissait, m’enlevait en l’air, et chaque fois que le Maudit s’éloignait pour faire demi-tour, l’arbre rapetissait et me déposait sur le sol, si bien que mes grands coups d’épée et que ses plus furieux coups de cornes frappaient ensemble dans le vide. Et cela dura longtemps. Et le boeuf écumait de rage, et moi je criais de colère contre cette traîtrise, car je savais que je devais vaincre, et je faisais des moulinets avec mon épée pour me dégager de Dieu sait quelle toute puissante magie, quand je me sentis saisi par derrière, et qu’un sergent de la Force Publique me passa les menottes. «Mort et damnation! Cet idiot de sergent avait ramassé mon épée, et comme je lui criais de prendre garde, que le boeuf fonçait sur nous, cet imbécile s’est mis à rire et m’a frappé sur la tête. Alors, j’ai vu le boeuf sauter en l’air et s’envoler, obscurcissant le ciel, la baie, la mer, et un gros nuage mugissant fonça sur la grande ville que j’avais voulu rédemptionner (sic). Et il fit tout noir. Et quand je sortis de mon rêve, j’étais à la police, et l’on me tiraillait, et l’on me questionnait, me demandant, jour et nuit, sans répit: -Que faisais-tu dans les bois, sale nègre? -Pourquoi étais-tu tout nu? -Qu’est-ce que c’est que ce tatouage que tu as sur la poitrine, dis? -Et pourquoi cette épée? -Et qu’as-tu fait des petits, Fébronio, sale charognard? Vas-tu enfin parler? -Et pourquoi ci? et pourquoi ça? Et ils me battaient. Et moi je niais tout et me taisais car mon livre n’était pas écrit pour eux. Et, aujourd’hui, c’est moi qui vous demande, docteur, pourquoi, mais pourquoi ma Dame Blonde n’est pas revenue et pourquoi je ne l’ai pas revue une troisième fois? Je dis que vous êtes tous des suppôts du diable...» De l’avis des gardiens, j’avais eu la chance de tomber un bon jour. Il y avait déjà une heure que je conversais avec lui et jamais encore le monstre du pénitencier de Rio ne s’était montré si calme, n’avait témoigné tant de confiance à quelqu’un. Son feu s’était éteint. L’ombre envahissait la grande cage. Je vis Fébronio frissonner. Le remugle de la prison me serrait la gorge. Il était temps de m’en aller. D’ailleurs, à la longue, ce tête-à-tête avec ce noir me faisait mal car je ne pouvais rien pour lui. Mais avant de le quitter je demandai encore à Fébronio: -Et quand tu étais là-haut, tout seul à te promener dans la vieille brousse du Pain de Sucre, quelle était la plus belle heure de la journée? J’ai peine à croire que tu étais toujours tristinho, que tu avais toujours le cafard. Tu as bien connu la joie, non? -La plus belle heure? Ô collègue français, vous ne la connaissez pas? Mais voyons, l’émerveillement de Rio c’est le soir, quand la nuit tombe et que toutes les lumières de la capitale s’allument toutes à la fois, d’un seul coup. Les cent mille lampadaires de Rio! Vous n’avez pas ça, à Paris, hein?... Il faut savoir que si Paris est la Ville Lumière, deux capitales de l’hémisphère austral, et plus riches de lumières que Paris, se jalousent et luttent pour mériter ce titre et battre le record du luxe électrique. Je veux parler de Sydney en Australie, et de Rio-de- Janeiro, en Amérique du Sud. Dès que le Conseil municipal de Sydney vote un nouveau crédit pour intensifier encore l’éclairage déjà débordant de la reine des mers du sud, le préfet de Rio-de-Janeiro en dépense le double pour ajouter à la féerie nocturne qui pare sa ville couchée comme une mariée dans le plus grandiose paysage du monde, et des kilomètres et des kilomètres de nouvelles rampes, et des milliers et des milliers de nouveaux cordons électriques viennent s’ajouter au dessin de la baie de Guanabara, des plages, des îles, à toutes ces lignes scintillantes qui convergent et se nouent comme une torsade de perles lumineuses au cou d’une déité indienne, autour du sombre du majestueux piton du Pain de Sucre. Mais malgré ce spectacle de fête, malgré cette illumination féerique, malgré cette improvisation moderne sans cesse renouvelée, malgré les feux sans cesse renaissants des constellations tropicales, je ne puis doubler ce rocher, cingler au large, à bord d’un paquebot qui me ramène en France, sans frémir en évoquant les quarante ou les soixante squelettes que l’on a trouvés, non pas enfouis dans les oubliettes du château de Barbe Bleue, mais exposés en plein soleil, sous la garde des vautours, parmi les cactus, les palmiers, les mimosas, dans cette vieille brousse que hantait Fébronio, et dont beaucoup ne furent jamais identifiés. III NOËL À BAHIA. Rentrant en France, j’avais décidé de m’arrêter entre deux longs courriers à Bahia, sanctuaire cher au coeur de tous les nègres de l’Amérique du Sud, ville aux 367 églises que j’ai baptisée la Rome des Noirs. Je voulais m’arrêter une douzaine de jours dans la capitale du Nord pour me livrer aux premières investigations que je désirais faire pour connaître la vérité au sujet de Lampeão, autre bandit brésilien, mais populaire et romantique, parce qu’il défend, dit-on, la veuve et l’orphelin et ne s’attaque qu’aux riches et aux nouveaux riches, espèce de Cartouche exotique, célèbre dans tout le Brésil par ses exploits et ses fanfaronnades, indubitablement le roi de l’intérieur puisqu’il tient, comme dans son île un berger corse, depuis vingt-cinq ans le sertão de Bahia, ce désert aux oasis tropicales, un des sales coins et, à tous les points de vue, une des zones les plus stupéfiantes de la planète. Comme on était en plein été austral, je n’avais pas pensé que j’arriverais dans le port de Bahia tout juste pour la Noël, c’est-à-dire à l’époque la moins favorable de l’année pour me livrer à une enquête compliquée puisque la ville entière est alors en fête et que toute la population, oubliant les affaires sérieuses, s’abandonne, et jusqu’à bien après le jour de l’An, à la joie et aux réjouissances, préludes des prochaines folies du carnaval où Sa Majesté Mômô entraîne, aussi bien dans les villes que dans les villages les plus reculés de cet immense pays, noirs et blancs pêle-mêle dans la rue. Donc, quand je mis pied à terre, le bas-port était en liesse -cris, masques, musiques, cortèges, cuisine en plein vent, boutiques, chevaux de bois, éclats de rire, confettis, serpentins, lance-parfum -et dans la ville haute, dégringolant sur le petit peuple endimanché et faisant plus de tintamarre dans les airs que les trois cargos belges qui déchargeaient leur cargaison de plaques de tôle brutalement sur les quais, les cloches et les carillons s’égosillaient avec frénésie. Et je restai étourdi en sortant des docks, non pas d’un coup de soleil, comme il arrive sous les tropiques d’en attraper un dans la rue, mais parce que dans la rue où j’allais m’engager le soleil lui-même me semblait éclater comme un pétard, tellement cette rue qui montait était brutalement colorée, avec ses guirlandes électriques allumées en plein jour, ses festons, ses drapeaux, ses tapis aux fenêtres, ses façades contrastées, ses maisons peintes et son arc de triomphe barbare qui donnait sur le ciel cru, d’un bleu-perroquet insoutenable, et que de partout s’élevait, sur un air engageant de musique de danse, le beau cantique créole, au début si plein de foi: «Christ nasceu a Bahia!» (Le Christ est né à Bahia!) et dont les versets énumèrent comme preuves de la bénédiction de Dieu qui du fait de la naissance de l’Enfant-Vivant a rejailli sur la ville de sa prédilection, les bons plats de la cuisine d’Afrique dont les Noirs de Bahia se régalent encore aujourd’hui! À Bahia, Bahia de todos os Santos, la Baie de tous les Saints des anciens portulans, à Bahia, cette vieille capitainerie portugaise du XVIe siècle, qui est le premier établissement des Blancs au Brésil et que se disputèrent Portugais, Français, Espagnols et Hollandais, à Bahia, bourrée de couvents et de missions, mais qui fut durant près de trois siècles le plus grand marché d’esclaves sur les côtes du Nouveau Monde et une fois dans son histoire le siège de l’Inquisition en Amérique latine, à Bahia il y a autant d’églises que de jours dans l’année, -plus une, pour les années bissextiles, -et encore une, pour être bien sûr de ne pas s’être trompé dans ce décompte d’almanach et n’avoir oublié aucun saint du calendrier. Or, dans chacune de ces églises, le jour de la Nativité, on y célèbre la Messe du Coq, et la foule des fidèles qui se presse autour de la crèche, n’adore pas tant le Divin- Enfant, comme le font les trois rois Mages, que, touchée par la grâce de l’un d’eux, qui est Noir, elle jubile à l’idée que Gaspard et son grand éléphant venus de l’Orient, du royaume de Saba, ont su mériter le paradis et ouvrir largement les portes du ciel non seulement aux noirs Africains, mais aussi à leurs animaux, comme eux exilés de la mère-patrie, et, les yeux émerveillés, les nègres catholiques et bons chrétiens de Bahia suivent ce roi et cette monture symboliques qui sont entrés dans la Terre Promise. Et c’est ainsi que dans les crèches de Bahia le boeuf et l’âne sont souvent, l’âne, un dromadaire, et le boeuf, un boeuf zébu, et qu’un cortège d’animaux domestiques africains et indigènes les entourent, plus toutes les bêtes sauvages de la brousse de l’Ancien et du Nouveau Monde, plus les monstres mythologiques, les êtres légendaires, le poisson-grigri ou l’oiseau-totem, dont les statues archaïques, en compagnie de celles de saint Joseph et de sainte Marie (Papaloï et Mamaloï) qui ressemblent à des fétiches et portent traces de la plastique traditionnelle d’Afrique, se penchent tous et toutes sur l’Enfançon, et c’est souvent un négrillon, et plus souvent encore une petite moricaude, qui remue dans la paille au fond d’une église archibondée. On sait le rôle d’Esculape familier que joue prophétiquement le coq -son chant, son égorgement, les giclures de son sang -dans la sorcellerie nègre pour l’interprétation des songes, la devination de l’avenir, jeter des sorts et dans mille petites superstitions quotidiennes. Son sacrifice est d’un usage courant. J’ai vu dans une crèche de Bahia un coq vivant prendre la place de l’étoile de Bethléem. Dans une autre église un coq mort était fiché sur l’étoile par une longue flèche et dans une petite chapelle un coq noir était transpercé par une épée dorée, d’où jaillissaient, zigzaguant dans un ciel d’orage, trois éclairs, portant en lettres de goudron le nom d’Hérode. Mais, généralement, les crèches ne sont pas aussi lugubres et, à quelques exceptions près, la Messe du Coq n’est pas une tragédie. On y célèbre la joie de vivre, d’être au monde, et les animaux de la création, comme dans les fables d’Afrique y tiennent le premier rôle (9). Même qu’au milieu des prières et des psaumes, les assistants imitent le cri des bêtes, les uns barrissent, les autres mugissent, bêlent, beuglent, aboient, jappent, sifflent, roucoulent, poussent des cocoricos sonores qui fusent dans tous les coins, tandis que les mendiants chantent à la fin de la cérémonie: Somos pobres peregrinos, Que de longe, longe vêm, Caminhando sem descanso Até chegar onde stêm. Vivá, vivá, vivá, Vivá a alegria, Na casa de Vossa Senhoria. Nós seguimos uma estrella, Que no céo appareceu, Seu clarão nos levará Aonde Jesus nasceu. Vivá, vivá, vivá, Vivá a alegria, Na casa de Vossa Senhoria. Nós vimos o Deus-Menino Sobre umas palhas deitado, Em seu rosto se espalhava, O seu cabello dourado. Vivá, vivá, vivá, Vivá a alegria, Na casa de Vossa Senhoria. E p’ra terminar a festa, Em muita paz e harmonia, No tampo deste pandeiro Lançai qualquer quantia. Vivá, vivá, vivá, Vivá a alegria, Na casa de Vossa Senhoria. (10) Mais il faudrait être un Gérard de Nerval noir pour recueillir tous ces versets et noter ces cantilènes naïves d’adoration et d’heureuse simplicité. Dans d’autres églises, mais aussi dans les clubs, dans les loges (on sait le goût des noirs pour les associations secrètes et les emblèmes maçonniques) on monte à l’occasion des fêtes de la Noël, des petits drames, des féeries, des mystères qui n’ont plus rien de zoologique, mais sont cosmiques, car ce ne sont plus les animaux qui tiennent les premiers rôles autour de la Naissance de l’Enfant-Divin, mais l’Étoile, et le Ciel, et la Terre. En dehors des églises ces mystères se jouent dans des granges, au fond des banlieues lointaines, ou sur les places des vilayets à la ronde, ou encore dans une clairière abandonnée, dans un vallon écarté ou dans la solitude d’une sauvage calanque ou au bord de l’océan, sur une plage déserte, la nuit, surtout la nuit; et c’est pourquoi si les pièces que l’on donne dans la journée dans les «casinos» s’appellent des pastorales, celles que l’on improvise en plein air, la nuit, sont des «bals». J’ai assisté, une nuit, au Bal des Astres, célébré parmi les dunes, dans une palmeraie, à une vingtaine de kilomètres de Bahia, où je m’étais rendu incognito, en taxi, ordonnant au chauffeur de suivre d’autres taxis, chargés de couples costumés, que je voyais quitter la ville pour foncer dans la nuit chaude. Au ciel, un fin croissant lunaire soutenait avec peine l’éclat de la Croix du Sud et la campagne était merveilleusement silencieuse. Quand le teuf-teuf traversait une plantation le parfum frais des champs de cannes à sucre et des caféiers ou l’entêtante fragrance des manguiers en fleurs et des ananas mûrissants, alternativement, me ranimait ou m’accablait. J’étais également étrangement troublé par les piétons et les cavaliers que les phares de la petite Ford levaient sur les bas-côtés de la piste et qui, continuant à piétiner dans le nuage de poussière que ma voiture soulevait en les devançant, brandissaient des branchages sur mon passage, me lançaient des fruits et chantaient une mélopée dont je n’ai retenu que le premier couplet et le refrain plein d’allant: Hoje é noite de Natal, Ninguem se deita em colchão, Que nasceu o Deus Menino. Entre palhinhas no chão. Pastoras, pastores, Louvemos, contentes, A Jesus Menino, Salvador das gentes (11). Tous ces noirs qui se faisaient de plus en plus nombreux à mesure que j’approchais du lieu de la cérémonie et qui se rendaient tous au «bal» portaient des oripeaux et du clinquant à l’orientale. O Baile dos Astros, mystère cosmique, était un spectacle simple et enchanteur. L’action se passait entre six personnages allégoriques qui «ballant» dans ce décor naturel des dunes et en costumes barbares, mais de caractère approprié, malgré le ton déclamatoire et les propos naïfs de leurs improvisations, n’étaient pas dépourvus de véritable grandeur. Il est vrai que la musique spontanée qui accompagnait chaque récitatif et la présence d’un grand concours de peuple, qui participait à l’action en tenant le rôle du choeur antique et en chantant les rondes, créaient l’ambiance, inspiratrice de ce théâtre en plein air dont les tréteaux étaient les collines, les coulisses, l’horizon nocturne et le plafond machiné, les constellations qui se mouvaient dans la profondeur du ciel du tropique en répons et comme un leurre au ressac lointain de l’océan et à la brise qui passait dans les palmiers, criblés des lueurs versicolores de centaines et de centaines de petits lampions. Les six personnages allégoriques étaient la Terre, l’Étoile, la Lune, l’Aurore, le Soleil, les Fleurs, et c’est la Terre qui ouvrit le «bal»: A TERRA, CANTANDO. Quiz hoje Deus humanar-se, Baixando de Firmamento, Escolheu-me pr’a seu berço, Fez em mim seu nascimento. VOLTA. De Deus escolhido Fui para humanal-o: Devo ser lambem Primeiro em louval-o (12). Cette déclaration préliminaire contient toute la donnée de ce spectacle qui est une longue, âpre, spécieuse, violente, entêtée et chaleureuse discussion, en vérité une palabre entre les six protagonistes qui revendiquent chacun le rôle de premier plan qu’il a joué lors de la venue au monde de l’Enfant-Roi et où chaque personnage, s’avantageant tour à tour, fait appel au public pour témoigner de l’importance de la part qu’il a prise dans le grand mystère de l’humanisation de Dieu. C’est ainsi que l’Étoile et la Terre ne tardent pas à se chamailler: A ESTRELLA. Per ventura, terra insana Quererás luctar commigo? A TERRA. A terra tem com brazão Zombar de qualquer perigo (13). Mais quand la Lune se mêle de leur querelle, la Terre et l’Étoile, offusquées de cette intrusion, se retournent contre elle et chantent, unies le duettino: Do meu braço a força Tu conhecerás, Prostada a meus pés, Tu te humilháras (14). À quoi la Lune répond tendrement: A LUA. E’ hoje o dia ditoso Para o coração humano, Dia em que baixou á terra O Rei dos Céos, soberano (15). Ces chants dialogués continuent pour durer jusqu’à l’aube, coupés qu’ils sont de forfanteries, de vantardises, de drôleries, de coq-à-l’âne, de blagues, de bons mots, de proverbes, de dictons, de charades et de combles, véritables numéros d’extravagance, mais aussi de prophéties pour l’année, de prévisions sur le temps et les travaux des champs, d’allusions à des personnalités ou à des événements locaux que je ne comprenais pas et dont je ne saisissais pas la portée, ni le sel, mais qui faisaient mourir l’auditoire de rire. Enfin, le mystère s’achève, avec l’hymne au Soleil, sur la note austère et solennelle du début, et l’apothéose de ce «bal» est tout à fait grave, sérieuse, religieuse et d’intense jubilation spirituelle. O SOL. Sol divino, omnipotente, Deus de suprema bondade, Desde já em vós protesto Respeito, amor e amizade. APOTHEOSIA. O Sol, a Lua, a Estrella, a Terra, a Aurora e as Flôres, entoam em côro, sahindo: Baixando os Planetas Là dos Firmamento, A’ Terra se unem Com doce contento, Applaudem Jesus No seu nascimento (16). Il est, certes, facile d’établir l’origine de ces mystères du moyen âge, importés au Brésil par les moines et les pères Jésuites; mais ce qui me paraît beaucoup plus difficile à préciser, c’est de dire jusqu’à quel point tout ce qui dans la religion catholique, qu’il s’agisse de l’apparat et du formalisme du culte, de l’initiation du baptême ou de la transsubstantiation dans l’eucharistie, touche aux antiques symboles payens et aux énigmes de la mystique a été intimement saisi, compris, adopté, adapté par les nègres fétichistes, ces millions d’esclaves noirs transplantés de force d’Afrique au Nouveau Monde et traités là, tels que des bêtes de somme. Cette haute spiritualité, qui est la marque transcendante de l’âme nègre et qui est la source de la vitalité de la race africaine, paraît incroyable quand on songe au malheur, aux conditions inhumaines d’existence, à leur abandon sans espoir que ces misérables transplantés ont eu à supporter, sans parler des contraintes morales et des coups, durant leur long esclavage dans le temps et leur plus long exil sur terre, puisqu’il dure encore aujourd’hui. C’est qu’on oublie communément que dans les cargaisons de bêtes de somme et de main-d’oeuvre que les bateaux négriers déversaient sans répit sur les côtes d’Amérique figuraient non seulement des représentants de toutes les peuplades d’Afrique, dont chacune était plus ou moins cotée par les marchands pour ses qualités de résistance physique et selon son caractère social différemment apprécié, mais que dans ces troupeaux de noirs, dans cette masse anonyme figuraient également des individus fortement évolués, des «forgerons», des sorciers, des médecins, des tambourineurs, des féticheurs, des sculpteurs, des conteurs, des poètes, des vociférateurs, des conjurateurs, des prêtres et des guerriers, en un mot des «fils de roi», que l’on vendait pêle-mêle avec le restant du bétail humain. Et ce sont ces quelques individus perdus dans la foule des esclaves distribuée dans les plantations, ce sont ces parias, stigmatisés dans l’histoire sous le nom de nègres marrons -parce qu’ils ne se soumettaient pas, parce qu’ils s’enfuyaient, parce qu’ils se révoltaient, parce qu’ils fomentaient des mutineries parmi les leurs, parce qu’aux yeux des missionnaires chrétiens ils exerçaient un trop grand ascendant sur l’esprit de leurs frères, parce que ces chefs écoutés ne pliaient pas l’échine sous le fouet, supportaient sans sourciller les pires tortures et passaient aux yeux de leurs congénères pour des êtres miraculeux, parce que cette élite se vengeait, parce que certains commettaient, il est vrai, les pires forfaits sur les blancs et que d’autres prêchaient, se souvenaient, racontaient des histoires, initiaient, militaient secrètement, sévissaient, régnaient par la terreur et l’occultisme, -ce sont ces quelques individus isolés, forclos, bannis, traqués, hors-la-loi, persécutés, signalés, marqués au fer rouge, et dont les annales coloniales n’ont transmis le nom propre ou le sobriquet infâmant que de ceux exécutés, suppliciés en place publique et pour avoir été cloués au pilori, ce sont ces criminels qui ont sauvé leur peuple en exil en permettant par leur exemple et leur sacrifice à l’âme des noirs américains de ne pas dépérir malgré trois siècles d’oppression, de réduction, de misère physiologique, un régime de travaux forcés, la suspicion, la honte, le mépris, le ridicule, les moqueries, et malgré le baptême imposé de ne pas être entièrement coupée de la poésie et des religions d’Afrique. L’esprit souffle où il veut et n’est-ce pas le théoricien et le fondateur du racisme aryen, le comte de Gobineau, ce contempteur des races de couleur, qui sur la tête maudite du nègre pose la couronne de la Poésie? A barra de dia Jà vem clareando... Que bello Menino Na lapa chorando (17) !... «LA FEMME AIMÉE» à Miss Adèle Comandini. I J’ai le goût du risque. Je ne suis pas un homme de cabinet. Jamais je n’ai su résister à l’appel de l’inconnu. Écrire est la chose la plus contraire à mon tempérament et je souffre comme un damné de rester enfermé entre quatre murs et de noircir du papier quand, dehors, la vie grouille, que j’entends la trompe des autos sur la route, le sifflet des locomotives, la sirène des paquebots, le ronronnement des moteurs d’avion et que je pense à des villes exotiques pleines de boutiques épatantes, à des pays perdus que je ne connais pas encore, à toutes les femmes que je pourrais rencontrer et avec qui je perdrais volontiers mon temps, aux hommes qui m’attendent peut-être, prêts à m’expliquer leur activité et à me faire gagner des tas, des tas d’argent. Non, vraiment, écrire c’est peut-être abdiquer. Et c’est pourquoi si la vie que je mène paraît à mes amis (qui m’ont fait une légende!) une des plus désordonnées qui soient, elle obéit néanmoins à une ligne de conduite qui est justement cet entraînement contre lequel je ne me défends pas et que je ne me lasse pas de subir de la part de l’imprévu: visite, lettre, câble, coup de téléphone, rencontre, qui m’arrachent à mes écritures. Cette faculté de céder si facilement au moindre appel fait tout à la fois ma force et ma faiblesse, car si cela m’a valu de connaître la vie à fond, d’en jouir et de m’y adonner à coeur perdu, cette expérience même, qui fait la matière de mes livres, m’empêche le plus souvent de les écrire, soit que je n’en ai pas le loisir, soit que je trouve que ce que je vais raconter a par trop de retard sur ce que je viens de vivre (il y a un décalage que je chiffre par dix ans entre ce qui m’arrive et ce que je raconte), soit que le temps que je mets à faire un livre m’assomme et me sollicite de moins en moins à la longue. Et voilà pourquoi ma production est si irrégulière et mes livres, si différents les uns des autres d’inspiration et d’écriture, ce qui fait le désespoir de mon éditeur, qui ne sait jamais quand il peut compter sur moi, et des critiques, qui ne savent dans quelle catégorie d’écrivains me classer, cela pour mon plus grand dam, je l’avoue, mais qui me fait sourire quand je me rappelle cette notation de Baudelaire que j’ai fait mienne: «C’est par le loisir que j’ai, en partie, grandi -à mon grand détriment; car le loisir sans fortune, augmente les dettes, les avanies résultant des dettes; mais, à mon grand profit, relativement à la sensibilité, à la méditation et à la faculté du dandysme et du dilettantisme. Les autres hommes de lettres sont, pour la plupart, de vils piocheurs très ignorants (18).» Malgré ce mépris que je professe pour la chose écrite, il m’arrive d’être pris de soudains scrupules littéraires (mais le plus souvent c’est mon éditeur qui me talonne pour avoir un manuscrit annoncé depuis longtemps) et alors, je cours m’enfermer dans ma petite maison à la campagne, où je mets les bouchées doubles, travaillant jour et nuit, faisant aller ma plume ou tapant à tours de bras sur ma machine à écrire pour en finir au plus vite avec cette triste corvée d’écrire qui me pèse comme une condamnation. II C’est ainsi que je me trouvais l’hiver dernier dans mon petit village de l’Île-de-France, ma voiture à ma porte, prête à démarrer, mes valises à peine défaites, mais passant des nuits blanches entre ma cigarette, ma plume et la rame de papier que j’avais à noircir, résistant à tous les appels, ne répondant pas aux lettres, laissant les câbles qui m’arrivaient de l’Amérique du Sud s’amonceler petit à petit sur ma table, sans les ouvrir et sans la tentation de les déchiffrer. Je travaillais ferme et pour une fois, je tenais bon. Aussi, quand la mère Tissot, la bistrote du pays préposée à la cabine téléphonique du village, accourait, son fichu au vent, ses jupes ballonnant derrière elle, et m’expliquait, tout essoufflée d’avoir glissé et pataugé dans la neige et malade des longs télégrammes en portugais que le bureau des postes du chef-lieu du canton lui transmettait téléphoniquement pour moi, qu’elle ne comprenait pas et qui l’exaspéraient, que la ligne était brouillée par le mauvais temps, je lui disais: -Ne vous en faites donc pas, ma pauvre dame. Vous voyez, je ne les lis même pas, vos télégrammes. Je sais d’avance ce qu’ils contiennent. Il n’y a rien à faire. Tant pis pour mes amis. Je n’irai pas au Brésil cet hiver. Je dois travailler. D’ailleurs, votre cuisine est beaucoup trop bonne, chère Madame. Je reste... Et la mère Tissot s’en allait navrée en tant que préposée au téléphone, mais ravie en tant que bistrote, car je prenais pension chez elle, et elle me soignait! Or, un matin, de bonne heure, je vis la brave Mme Tissot accourir encore plus agitée que de coutume. Elle brandissait un télégramme ouvert qu’elle me fourra sous le nez. -Cette fois-ci vous devez le lire, monsieur Cendrars. Il m’a donné trop de mal. Je n’y ai rien compris. Les autres, je commençais à m’y habituer; mais, celui-là, c’est-y Dieu possible, il est encore dans un autre langage étranger! J’ai dû me le faire répéter cent fois, mot à mot, lettre par lettre. C’est de l’allemand? -Mais non, Madame, il vient de Londres, c’est de l’anglais. -Et vous comprenez ça? Quelle langue! Il n’y a que des «ïou-ïou». Qu’est-ce que l’on vous dit? -C’est un type qui me demande d’aller l’attendre aujourd’hui au Bourget. Il arrive en avion. Il me demande si j’ai un sujet d’opéra. -De l’opéra? -Mais oui, vous savez bien, un opéra, c’est une pièce de théâtre avec des chants et des grandes machines, et beaucoup, beaucoup de musique pour la T.S.F. Vous savez, quand vous branchez votre radio, le soir, et qu’il y a une si jolie voix de femme et des duos d’amour. -Et vous savez faire un opéra? -Et pourquoi pas? C’est sûrement moins difficile que de faire, comme vous, de la bonne cuisine. Tenez, prêtez-moi la main pour plier la couverture sur le capot. J’aurai peut-être du mal à partir. Apportez-moi de l’eau chaude. Mon moteur est gelé. Quel sale temps! -Comment, vous allez partir? -Mais oui, Madame, j’ai tout juste le temps d’arriver à l’heure. L’avion est à midi et je suis curieux de connaître ce phénomène d’Anglais qui a pensé à moi pour un opéra. -Et moi qui vous avais préparé un foie de canard aux raisins, monsieur Cendrars. -Nous le mangerons ce soir, ma bonne dame. Faites-le bien mijoter sur un feu doux, il n’en sera que meilleur; surtout si vous y ajoutez de temps en temps un bon verre de xérès. -Oui, je sais, vous êtes gourmand. Mais est-ce que vous serez rentré ce soir pour dîner? -Mais naturellement. Je serai rentré à 7 heures. Comme je ne le connais pas, ce type, ça ne sera pas long. À propos, madame Tissot, comment s’appelle-t-il? Vous m’avez signé d’un W? -Je vous demande pardon, monsieur Cendrars, mais je croyais que vous le connaissiez, ce monsieur. Je me suis fait répéter son nom au moins dix fois. Je recevais plein de crépitements dans les oreilles comme toujours quand il fait mauvais et qu’il y a grand vent. Je n’entendais que des W- O, des W-OU. Alors, j’ai mis un W, pensant bien que vous sauriez de qui il s’agit. Mais attendez, je crois que son nom se terminait par un Z. -Cela n’a aucune importance, Madame. Je saurai bien le trouver, car il n’y aura pas grand monde dans l’avion de Londres. Voyez ces bourrasques. Sur la Manche, cela doit souffler en tempête. D’ailleurs, il va encore neiger. Regardez le ciel. Il est bouché. Il est de plomb. On dirait qu’il va tomber. Et montant en voiture, mettant en marche, je criai: -À ce soir, madame Tissot! Arrosez bien le canard et ayez la gentillesse de venir de temps à autre surveiller mes feux. Il y a plein de belles bûches sous le hangar. III Je croyais être en avance, mais à cause de la gadouille dans laquelle je roulais à petite allure depuis le matin, j’arrivai au Bourget juste comme l’avion de Londres atterrissait dans un éclaboussement d’eau et de boue. Le terrain était détrempé. Comme du rebord d’un toit, des paquets de neige et des petits glaçons se détachaient des ailes incurvées du grand appareil trépidant, qui n’avait qu’un seul passager à bord. C’était un homme grand, jeune, élancé, d’une sobre élégance et avec des manières d’esthète. -Monsieur Cendrars, je suppose? me dit-il, en soulevant son chapeau melon. Je suis Boyd Neels Woolworth. -Oh! c’est vous! Comment allez-vous? Enchanté de faire votre connaissance, monsieur Woolworth. Votre tante m’a souvent parlé de vous. -La chère vieille dame! oui, je sais. Mais ce n’est pas de sa part que je vous ai télégraphié, c’est de la part de Béatrix... -De Béatrix? -Oui, de votre amie Béatrix, Béatrix Guerrero-Guerrera, la grande cantatrice portugaise, souligna, en rougissant jusqu’aux oreilles, mon élégant, mon correct Anglais, que je savais être, par sa tante, un jeune musicien de talent. Nous nous sommes fiancés à bord de l’Alcantara, à son retour du Brésil, et je lui avais promis de le faire, sinon, si Béatrix n’avait pas tant insisté, jamais je ne me serais permis d’agir aussi cavalièrement avec vous, Monsieur. Excusez-moi de vous avoir dérangé. -Alors, Béatrix va chanter à Londres? Elle m’en avait parlé. Je sais que c’était depuis longtemps son plus cher désir. -Non, elle s’est arrêtée à Lisbonne, où elle débute ce soir et où je serai pour l’applaudir, car je reprends l’avion à trois heures. Vous ne voudriez pas venir avec moi? Béatrix a tant insisté, je vous en prie... -Impossible, cher Monsieur, je dois travailler. -Oh! Béatrix sera déçue. Elle était sûre que vous viendriez et elle se faisait une telle joie de vous revoir. Vous savez, c’est elle qui a pensé à vous pour notre opéra. Elle m’a dit qu’on n’avait qu’à vous parler de n’importe quoi pour que vous trouviez immédiatement une idée originale. C’est exactement ce qu’il me faut. L’Opéra royal de Copenhague m’a commandé la musique d’un opéra et je voudrais leur donner une oeuvre moderne. Vous n’avez pas un beau sujet moderne, quelque chose de pas ordinaire, quelque chose de vécu, de vrai?... Béatrix m’a dit que je pouvais absolument compter sur vous. Alors, vous ne voulez pas? Béatrix sera désolée. Je... Vous... J’ai carte blanche, on pourrait faire un si beau spectacle! Vous savez, la direction ne regardera pas à la dépense. Ils ont envie de faire grand... -Non, je ne peux pas, je ne peux absolument pas partir maintenant. Mais ne restons pas là les pieds dans la boue. Le temps passe. J’ai ma voiture. Allons déjeuner. -C’est que je reprends l’avion de trois heures. -Justement. Je vous mène à deux pas d’ici. Chez Dagorno. J’y ai mes habitudes. On sera tranquille pour parler de votre opéra. IV Pendant que je le menais à fond de train chez Dagorno, mon jeune ami anglais me donnait des précisions sur son affaire d’opéra à Copenhague, me parlant de la forte somme que la direction était prête à dépenser pour une oeuvre moderne, de la date très rapprochée à laquelle les répétitions allaient déjà commencer, etc., et puis le compositeur se lança dans l’exposé de ses conceptions musicales. Mais je ne prêtais qu’une oreille distraite à ces détails et à ses théories. Tout en me faufilant entre les camions de la Villette, je pensais à Béatrix. J’évoquais le corps petit, lourd, trapu, de la cantatrice, ses jambes de colosse, ses bras d’hercule, sa nuque de lutteur, son jeu lent, sa curieuse tête masculine, sa grande bouche déchirée, et j’entendais sa voix puissante, passionnée, qui avait fait fureur au Brésil. Que d’aventures extravagantes n’avait-on pas prêtées à cette femme, à Rio et à São-Paulo, durant les cinq ou six ans qu’elle avait passés dans ce pays chaud, où j’avais eu la surprise de la rencontrer, un jour, très loin à l’intérieur, en partie de chasse au léopard, chez le colonel Limeiro, comme elle, un peu fol, son romantique amant, qui était en train d’hypothéquer la fazenda de sa famille pour suffire aux caprices de la chanteuse? Immédiatement, nous étions devenus de bons amis, car j’ai un faible pour les femmes de théâtre, qu’elles soient roublardes, jouisseuses, ivrognesses ou rieuses; et, le soir, réunis sur la véranda du colonel, Béatrix nous chantait de merveilleuses complaintes populaires ou nous improvisait des petits sketches mimés, où sa maîtresse voix, qui avait modulé tant de célèbres duos d’amour ou tendrement roucoulé à la scène ou à la ville, poussait d’une façon fort réaliste les cris des marchands des rues entendus dans son enfance de petite fille pauvre, vagabondant dans le bas-port de Lisbonne. Tirant sur ma cigarette et me balançant dans un hamac, je ne me lassais pas de l’écouter nous raconter, d’autres soirs, sa vie picaresque; et quand Béatrix faisait une pause, c’était soit pour se verser un grand verre de vieille chartreuse, soit pour allumer un cigare... -Il y a longtemps que vous connaissez Béatrix? demandai-je à Boyd Neels Woolworth, en m’arrêtant devant chez Dagorno. -Non, je ne la connaissais pas et ne l’avais jamais entendue. Je l’ai rencontrée il y a quinze jours seulement, à bord de l’Alcantara. -Alors, c’est le coup de foudre? fis-je en serrant mon frein. -Non, répondit le jeune musicien en descendant de voiture. Ce n’est pas le coup de foudre. Et, m’ayant rejoint sur le trottoir, il me prit par le bras pour entrer chez Dagorno et me dit, avant de pousser la porte: -C’est la femme aimée!... Depuis l’abdication d’Édouard VIII, rien ne saurait me surprendre d’un Anglais amoureux; d’ailleurs, Londres n’est-elle pas la seule ville au monde où j’aie jamais rencontré des poètes? J’entends des poètes comme ma concierge s’imagine qu’ils sont, c’est-à-dire des jeunes gens divinement bien habillés, avec des jabots, des manchettes, des dentelles, des bijoux, des boucles, tels qu’ils foisonnent et posent, bien qu’affublés à la moderne, à Londres, dans les bars, clubs et salons, à La Tour Eiffel, au Bee and Bee et chez lady Alice, la vieille tante très à la page de mon jeune Anglais. V J’ai un fameux coup de fourchette, mais cela ne m’a jamais empêché de me livrer au plaisir de la conversation à table, surtout si je suis en tête-à-tête avec un partenaire sachant apprécier la bonne chère et qui est sensible aux improvisations de la parole. C’était le cas de ce charmant garçon, aux gentilles petites manières, qui me faisait honneur chez Dagorno et qui m’écoutait en mangeant de bon appétit. Je lui voulais du bien d’être là, en face de moi, et je trouvais Boyd Neels Woolworth très, très sympathique, car son aveu si sincère d’aimer Béatrix m’avait touché et j’admirais cet homme de trente ans capable de naïveté et d’enthousiasme. -Voilà, j’ai le titre de votre opéra et c’est vous qui me l’avez trouvé, lui dis-je, comme, après une douzaine d’huîtres, nous entamions chacun un pied de porc à la Saint-Menehould. Nous étions au fond de la salle. Les autres convives ne nous dérangeaient pas. Dagorno activait discrètement le service, car je lui avais dit en arrivant que nous étions pressés, et de temps en temps il venait personnellement remplir nos verres en clignant son oeil malicieux et plus lumineux que le montrachet dont il nous régalait. -J’ai votre titre: La Femme aimée. C’est un bon titre. Vous désirez une histoire moderne, vécue, mais extraordinaire? J’en connais plusieurs, car tout devient facilement extraordinaire dans l’enchevêtrement de la vie moderne, mais je crois que j’en tiens une qui vous conviendra. Le sujet est bon, simple et pathétique. C’est d’ailleurs une histoire vraie, arrivée à l’un de vos compatriotes. En dehors d’un petit cercle de géographes, elle est peu connue, car elle se situe en 1914, et la déclaration de la guerre et les événements qui s’ensuivirent empêchèrent cette histoire d’avoir le retentissement universel qu’elle aurait eu en temps ordinaire. C’est aussi le premier drame par T.S.F. qui se soit produit et, puisque vous êtes musicien et désirez faire quelque chose de nouveau, vous avez là une belle matière sonore à explorer: les ondes, leur diffusion, leur progression dans l’espace, les zones d’intensité et de filtrage, les résonances harmoniques dont elles s’accompagnent, le tellurisme qui les trouble, leurs parasites. Tout cela est musicalement vierge, mais difficile à traiter, et peut-être serez-vous amené à employer, voire à inventer des instruments au timbre nouveau et qui n’ont encore jamais figuré dans un orchestre... On venait de nous apporter de la cuisine les entrecôtes qui ont fait la célébrité des restaurants de la Villette et que, chez Dagorno, l’on vous facture au poids. Un commis présentait la béarnaise. Le maître d’hôtel apportait une collection unique de moutardes, tandis que le sommelier débouchait une vénérable bouteille de chambertin, chambrée à point. Je continuai: -L’histoire de La Femme aimée se passe au Pôle Sud. Vous voyez le décor et l’ambiance. Une terre antarctique. Un bateau. L’hivernage. Une hutte. Les instruments scientifiques. L’horreur et la féerie de la longue nuit polaire avec ces phénomènes célestes, électriques et magnétiques, souvent stupéfiants et, plus souvent encore, qui déchaînent les éléments. Le vent. La mer en furie. Les icebergs à la dérive. Les tempêtes. Le blizzard. Tout cela crée l’atmosphère du drame. Participe au drame. Le provoque. C’est la lutte de l’homme avec la nature la plus hostile et dans la solitude la plus absolue. Vous saisissez?... -Mais mangez donc! dis-je à mon nouvel ami qui m’écoutait la fourchette en l’air. Cette viande est succulente, n’est- ce pas? Je vous recommande la moutarde à l’estragon. Mais que pensez-vous de ces pommes soufflées, une friandise de la maison? -Et maintenant voici le drame que je vous raconte grosso modo, mais dont vous pourrez lire les détails circonstanciés dans un livre, introuvable dans le commerce, mais que je vous enverrai demain matin (19). Écoutez. Je vais vous débiter cette histoire en trois actes. Notez-le. VI Un Sujet D’Opéra. En 1907, un certain M. du Faur, de la Société royale de géographie d’Australie, eut une idée étrange. Il pensa organiser vers la région antarctique, qui s’étend loin dans le sud de l’océan Indien, une croisière de plaisance. La Société de géographie et le Bureau de tourisme d’Australie distribuèrent même des prospectus intitulés: A Picnic excursion to the South Pole. On espérait recruter, au moment des vacances de Noël, qui tombe en plein été là- bas, une clientèle riche et nombreuse en faisant miroiter dans la publicité la féerie du jour perpétuel, du soleil de minuit, des aurores australes, l’intérêt de la chasse aux phoques et aux éléphants de mer, de la visite des colonies de pingouins et, qui sait, peut-être même la découverte de terres nouvelles! Ce projet fantaisiste n’eut évidemment pas de suite et quand, un peu plus tard, l’Australien Mawson organisa son expédition scientifique vers les terres australes, les événements tragiques qui accompagnèrent cette malheureuse expédition se chargèrent de démontrer à la Société de géographie quelle cruelle ironie c’était que de vouloir assimiler un voyage antarctique à une croisière de plaisance, à un pique-nique! Premier Acte. L’expédition de Mawson quitta Hobart-Town le 2 décembre 1911, à bord de l’Aurora, un ancien baleinier de six cents tonneaux, commandé par le capitaine Davis. À la fin du mois, l’Aurora relâcha à l’île Macquarie. Une quantité extraordinaire d’oiseaux, qui nichent dans les rochers de cette île perdue, accueillirent les navigateurs. Mawson évalue leur nombre à trente millions! Il y avait de nombreux phoques à fourrure. Des familles d’éléphants de mer se prélassaient sur le rivage. Mawson laissa quatre hommes dans l’île, chargés de faire des observations météorologiques et d’assurer le fonctionnement d’une station de télégraphie sans fil pour maintenir la liaison entre l’expédition partant dans l’extrême sud et le continent australien. C’était pour la première fois qu’un explorateur polaire essayait par ce moyen de n’être pas complètement coupé du reste du monde. L’Aurora rencontre les premières glaces par 64° Sud. Le pack devient impénétrable. On le contourne en faisant route à l’ouest. Le 6 janvier 1912, l’Aurora trouve une mer libre. Bientôt, on aperçoit un glacier formidable qui avance jusqu’à 60 milles au large de la terre Adélie qui l’alimente. La terre Adélie est bordée par un nombre considérable d’îles et d’îlots, où viennent nicher beaucoup d’oiseaux. Du bord, on aperçoit plusieurs rockeries de pingouins. L’Aurora peut mouiller devant la terre par 10 mètres de fond. Les tempêtes continuelles rendent le mouillage dangereux et le débarquement du matériel difficile. Mawson reste à terre avec dix-sept compagnons et s’installe sur un promontoire rocheux, auprès d’une baie, qui fut appelée la baie Commonwealth. Un poste de télégraphie sans fil est aussitôt dressé qui lui permettra de communiquer avec l’île Macquarie. Le capitaine Davis lève l’ancre le 19 janvier et l’Aurora disparaît rapidement dans un gros grain qui monte du sud. Mawson et ses compagnons menèrent à la terre Adélie une existence très dure. Ce fut le vent, beaucoup plus que le froid, qui rendit leur séjour intolérable. La terre Adélie s’est révélée être la région la plus venteuse du globe. La vitesse moyenne du vent fut de 80 kilomètres à l’heure; très fréquemment, le blizzard dépassa 200 kilomètres à l’heure, et des tempêtes, avec un vent de 120 kilomètres à l’heure duraient souvent des journées entières. Au milieu d’un tel déchaînement, impossible de se contenter des installations habituelles des expéditions polaires. Les maisons de bois doivent être complètement enfouies dans la neige, avec un tunnel comme voie d’accès. Les tentes non plus ne pourraient résister et il faut, dans les excursions, construire un igloo à l’étape, comme font les Esquimaux. Dès qu’on est dehors, le visage se recouvre, comme d’un masque, d’une épaisse couche de glace formée par la poussière de neige soulevée par le vent. Tous les hauts plateaux de la terre Adélie sont parcourus d’un bout de l’année à l’autre par des chasse-neige qui en modifient perpétuellement la configuration. L’air agité est chargé d’électricité au point qu’il n’est pas rare de voir des feux de Saint-Elme faire briller leur pâle lueur au bout des skis ou former comme une auréole étrange autour de la tête des explorateurs. Dans un climat aussi hostile et dans des conditions pareilles, tout raid était jugé d’avance comme particulièrement téméraire et, pour s’entraîner, les hommes rayonnèrent, l’été, tout autour de la station. Deuxième Acte. Après un premier hivernage, Mawson, accompagné du géologue suisse Mertz et du lieutenant anglais Ninnis, avec des traîneaux attelés de quarante-huit chiens groenlandais, quitta, le 15 novembre 1912, la station de la baie de Commonwealth pour explorer la terre vers le sud-est. Il n’était pas possible de pousser cette reconnaissance sur la glace de mer, continuellement disloquée par les tempêtes et rejetée vers le nord. Sur la terre, en plus du vent contre lequel il fallut lutter sans cesse, on ne pouvait avancer qu’en franchissant des montagnes à pic et des glaciers pleins de crevasses. Après un mois d’efforts surhumains, Mawson et ses deux compagnons avaient réussi à parcourir une terre désolée qu’ils appelèrent la terre George-V. Le 14 décembre, à 300 kilomètres de leur station de départ, ils devaient atteindre l’extrême pointe de leur raid en avant. Ce 14 décembre fut un jour néfaste. Le lieutenant Ninnis, qui conduisait le principal attelage de chiens, tomba avec son traîneau dans une crevasse sans fond. Mawson et Mertz, penchés sur le bord du gouffre, entendirent pendant quelques secondes les hurlements d’un chien blessé à mort. Puis plus rien. La tragédie n’avait pas duré une minute. Guide, bêtes et traîneau avaient été engloutis en un clin d’oeil. La chute de Ninnis a malheureusement fait disparaître les meilleurs chiens, presque tous les vivres et tous les vêtements de rechange. Il reste à Mawson et à Metz le petit traîneau, dix chiens éreintés et pour dix jours de vivres. Alors, ils reprennent tous les deux le chemin du retour, tâchent de doubler les étapes, tout en se rationnant le plus qu’ils peuvent. Mais la nature polaire s’acharne sur les malheureux explorateurs. La neige qui tombe avec persistance, le grand froid, le blizzard les obligent à ralentir la marche. Mertz, un athlète, un sportif, est le premier à s’affaiblir. Comment combattre cet épuisement avec les rations de famine auxquelles ils sont réduits? Déjà ils ont mangé les chiens l’un après l’autre. Le 7 janvier 1913, Mertz meurt d’épuisement. Mawson reste seul. Il n’a presque plus de vivres. Il n’en peut plus. Il lui faut pour se sauver franchir des glaciers épouvantables, escalader des crêtes vertigineuses que le chasse-neige aiguise à vif ou ébouriffe, et s’il pense à la fin atroce de ses chers camarades, il a envie de se coucher là, de ne plus avancer, d’attendre son tour. À bout de forces, déguenillé, mourant de faim, grelottant de froid, il se débat seul dans l’immensité du désert antarctique. Il marche. Attelé à son traîneau individuel, il ne sait plus comment il a pu passer les crevasses, se souvient de chutes où seuls les harnais le retenaient dans le vide. Il a une chance inespérée: il trouve un dépôt de vivres. Il s’y arrête un jour entier, reprend des forces, répare un crampon et peut, le 8 février, atteindre la maison de la baie de Commonwealth. Les quelques matelots qui se portèrent ce jour-là à sa rencontre ont raconté qu’ils eurent toutes les peines du monde à reconnaître leur chef dans cette ombre qui s’avançait en trébuchant et dont le corps ne formait plus qu’une plaie. Mais à Commonwealth il ne restait que six hommes. Comme il avait été convenu, Davis était revenu en janvier 1913 chercher les membres de l’expédition. Il avait attendu Mawson. Les jours passaient et Mawson ne revenait pas. Le 8 février, Davis estima qu’il ne pouvait attendre plus longtemps. Six volontaires s’étaient offerts pour rester... et l’Aurora avait levé l’ancre. La fatalité voulut que Mawson arrivât à Commonwealth quelques heures à peine après le départ du bateau. Immédiatement il fit signaler par télégraphie sans fil son retour à Davis et lui demanda de revenir. Mais dans l’Antarctique les coups de théâtre se multiplient: une tempête formidable se déchaîna et, malgré tous ses efforts, Davis ne réussit pas à se rapprocher de la terre. Après plusieurs jours de lutte, il dut se résoudre à laisser Mawson passer un deuxième hiver à la terre Adélie. Troisième Acte. Mawson passa à la terre Adélie un deuxième hivernage très triste. Il fut deux mois à se remettre de ses terribles fatigues. Un des matelots, déprimé par la vie de troglodyte que l’on menait l’hiver dans la maison enfouie de Commonwealth, devint à moitié fou. Tout le monde était découragé. Heureusement que le poste de télégraphie sans fil fonctionnait à peu près normalement quand le blizzard qui soufflait dehors ne démâtait pas l’antenne. Par ce moyen, et assez régulièrement, la fiancée de Mawson put envoyer des messages d’espoir, et cette pensée délicate, transmise par delà les mers et parlant au coeur de la nuit soutint l’infortuné explorateur polaire. C’est une note charmante sur la fin de cette expédition tragique, que cette voix de femme qui, de loin, essaye de consoler, d’atténuer les souffrances, d’animer la solitude et bavarde, en promettant, en annonçant des jours heureux. Après une morne et longue attente, Mawson vit la fumée, puis la mâture de l’Aurora qui venait les rapatrier, apparaître enfin à l’horizon et les sept hommes abandonnés, qui s’étaient souvent cru perdus, débarquèrent le 26 février 1914 en Australie. VII Nous en étions entre la poire et le fromage. Sur un guéridon poussé contre notre table, le café filtrait lentement et, selon la tradition, Dagorno nous apportait son bouteillon de bois, qu’il ne sert qu’aux amis et qui contient un armagnac 1891. Je demandai deux bons cigares. -Ce qu’il y a d’inouï, c’est que plusieurs membres de l’expédition Mawson eurent tout juste le temps de se reposer quelques mois chez eux avant d’aller se faire tuer en France, avec les Anzacs, durant la Grande Guerre, ajoutai-je, au bout d’un moment. Et, allumant mon cigare, je demandai à Boyd Neels Woolworth: -Que pensez-vous de mon histoire? Le sujet me paraît bon. Il y a deux, trois personnages et quelques sentiments, très simples, mais entiers. Vous ne croyez pas que l’on peut en tirer quelque chose? -Ce qui me gêne, me répondit mon partenaire, en remuant distraitement son café et en laissant tomber la cendre de son cigare sur le revers de son veston, ce qui me gêne, c’est votre division en trois temps. Cela est trop conventionnel. Un drame musical est un univers en soi. Votre histoire doit se dérouler comme les orages dont elle est grosse, en un seul temps: elle doit éclater! Je ne puis concevoir ces trois divisions statiques. Pourquoi trois actes? Pour émouvoir, un drame musical doit progresser jusqu’à la fin. Est-ce que l’on fait un entr’acte au milieu d’une symphonie? Je ne puis penser autrement. -Vous avez cent fois raison, m’écriai-je. Moi aussi, je crois à un opéra qui se déroulerait sans arrêt, sans interruption, sans pause, comme l’action toujours rebondissante d’un film, et dont la musique, et non pas de grossiers truquages de mise en scène ou de machinerie, conditionnerait la marche, le train, la cascade, les accidents, le pittoresque, le débit de l’action, comme font les gros plans et la démultiplication des petites scènes au cinéma, au point que l’on peut parler, aujourd’hui, du rythme à l’écran. Je me suis servi de cette division en trois actes pour m’aider à vous résumer la chose. C’est un artifice mnémotechnique. Sinon, j’étais noyé. Songez donc, le bouquin de Mawson est un gros in-8° de cinq cents pages! Et, de même, la fiancée de Mawson ne doit pas se faire entendre qu’à la fin du drame. L’intrigue est nouée dès le début. C’est peut-être pour conquérir cette jeune fille (dont je ne sais rien d’autre) que Mawson a entrepris sa terrible expédition et, peut-être, n’a-t-elle dit oui qu’après le départ de l’Aurora, et qu’ils ont échangé des promesses, qu’ils se sont fiancés par T.S.F.! Je crois, d’ailleurs, que le fait de ne faire chanter cette voix de femme que par T.S.F. est une situation pathétique, absolument nouvelle à la scène, et que tout le monde y sera sensible. -Vous croyez que Béatrix accepterait de ne pas paraître? -Telle que je la connais, j’en suis absolument sûr. Béatrix est beaucoup trop intelligente et par trop comédienne de nature pour ne pas comprendre immédiatement la portée scénique de cette innovation qui ne ferait reposer que sur sa seule voix le poids, le sens de cette tragédie. Je ne veux faire allusion ni aux sentiments du duc de Windsor et de la belle Wallis, ni au drame de conscience qui bouleversa des millions de foyers britanniques quand la T.S.F. lança à travers le monde la stupéfiante nouvelle de l’abdication du roi, il y a quinze jours. Mais, en lisant les télégrammes d’agence, j’ai fait une découverte, une découverte esthétique, une découverte susceptible de donner une tournure moderne -et combien! -à l’antique dramaturgie: c’est la portée tragique, et jusqu’alors insoupçonnée, de la T.S.F. Cela ne vous a pas frappé dans les journaux de l’époque? -Il y a quinze jours, j’étais en mer, avec Béatrix. Nous avons appris l’abdication de Sa Majesté par la radio du bord. Je n’ai pas eu les journaux. -Alors, vous aussi, comme des millions et des millions de vos compatriotes répartis sur toute la surface de la terre, vous avez subi un choc au coeur quand vous avez entendu la voix du roi sortir de l’appareil de la radio et parler de la femme aimée. C’est peut-être à ce moment-là ou à cause de ce petit choc que vous vous êtes fiancés, Béatrix et vous, non? Eh bien! moi, je m’étonne qu’une autre personne au monde, je parle de Mme Simpson, ne soit pas tombée foudroyée par la radio. Nous en avons encore tout juste le temps. Je vais vous lire une simple nouvelle d’agence que j’ai découpée dans un journal, information qui m’a fait comprendre le parti que l’on pourrait tirer de la T.S.F., au théâtre, et qui vous servira d’exemple. Cela ne sera pas long et, pendant ce temps-là, Dagorno nous fera l’addition. Quelle heure avez-vous? -2 h. 14. -C’est parfait. Vous ne raterez pas votre avion. Et, sortant mon portefeuille de ma poche: -Patron, l’addition, s.v.p.! criai-je. Nous sommes pressés! VIII -Voici deux coupures, dis-je au musicien qui m’écoutait très attentivement. La première est le message d’adieu qu’Édouard VIII, le 59e roi d’Angleterre, adressa à son peuple, l’autre vendredi. Je ne vous en lirai que quelques lignes puisque ce texte fameux, qui a mis soudainement fin à la pudeur britannique, a été enregistré sur un disque que l’on trouve dans le commerce. L’autre... -Non, vous avez ce disque? Vous savez qu’on ne peut pas se le procurer en Angleterre. -Les stations de T.S.F. américaines l’ont capté et ont directement enregistré ce message. C’est un disque «Polydor», intitulé: King’s Farewell-Speech. Si cela peut vous faire plaisir, je vous l’enverrai. -Oh! oui. Merci, merci beaucoup. -L’autre coupure concerne Mme Simpson. Écoutez d’abord le texte historique, qui est bel et bien contemporain, et non pas d’Hérodote: «Me voici après un long silence, capable de dire moi-même quelques mots. Je n’ai jamais rien désiré cacher... Tous, vous connaissez les raisons qui m’ont conduit à renoncer au trône. Mais je désire que vous compreniez qu’en prenant ma décision, je n’ai oublié ni le pays, ni l’Empire que, comme prince de Galles d’abord, puis comme roi, j’ai, pendant vingt-cinq ans, tâché de servir. Mais vous devez me croire lorsque je vous déclare que j’ai jugé impossible de continuer à assumer ma lourde responsabilité et d’accomplir comme je le voulais mes devoirs de roi sans l’aide et le soutien de la femme que j’aime...» -Maintenant, voici l’information d’ordre intime, mais probante comme formule d’esthétique moderne: «Cannes, 12 décembre 1936 (par téléphone de notre correspondant spécial -Paris-Soir). «Les habitants de la villa Lou Viei semblent nerveux ce matin. Dans toute la maison règne une sorte de désarroi qui s’explique sans doute par la dépression nerveuse, normale après une semaine d’extrême tension. L’audition du message de l’ex-roi porta d’ailleurs, hier soir, à son comble l’état d’extrême émotivité où se trouvaient déjà Mrs. Simpson et ses amis Roggers. «Tout de suite après dîner, ils s’étaient transportés dans le salon où M. Roggers, réglant lui-même les manettes de son appareil de T.S.F., avait obtenu une audition parfaitement nette du poste londonien. «À vingt-deux heures, le speaker avait annoncé: «S.A.R. le prince Édouard». Et soudain, la voix bien connue, la voix aimée, la voix amie avait été là, présente dans la pièce, prenante. «J’ai jugé impossible, disait-elle, de continuer à assumer ma lourde responsabilité et d’accomplir comme je le voulais mes devoirs de roi sans l’aide et le soutien de la femme que j’aime...» «On s’imagine facilement le bouleversement de celle pour qui l’ancien souverain parlait ainsi à la face de l’univers. «Quels sentiments l’agitèrent alors? «La jeune femme elle-même est-elle parvenue à analyser l’état psychologique infiniment complexe dans lequel elle se trouvait, sentiment de responsabilité écrasante, soulagement, orgueil d’avoir inspiré un amour capable d’un tel sacrifice, doute de l’avoir mérité, sait-elle elle-même ce qui l’emporte? «Mr. Roggers réglait la T.S.F. Mrs. Roggers était assise tout près de son invitée. Des regards s’échangeaient en silence. Mrs. Simpson passa toute la soirée dans un état d’extrême nervosité. Par instants elle pleurait. À d’autres, elle parlait avec volubilité, échafaudant des projets d’avenir. Enfin, elle regagna sa chambre, où elle s’enferma seule avec ses pensées. «Ce matin, la villa Lou Viei est gardée avec plus de soin que jamais. Le nombre des policiers est sensiblement plus grand que la veille. Lord Brownlow déclare aux journalistes qui assiègent la villa que Mrs. Simpson restera chez les Roggers au moins jusqu’à Noël...» -Cet exemple doit vous suffire, sauvons-nous! dis-je en bousculant Boyd Neels Woolworth et en prenant chaleureusement congé de Dagorno, inquiet de savoir si nous avions bien déjeuné. Dans la voiture qui roulait à plus de cent à l’heure nous n’échangeâmes pas un mot; mais, juste avant d’arriver au Bourget, Woolworth se pencha vers moi pour me demander: -Dites-moi, cher monsieur Cendrars, pourquoi est-ce que cette terre antarctique s’appelle la terre Adélie? -C’est Dumont d’Urville qui l’a découverte en 1840 et qui l’a baptisée ainsi, répondis-je. Probablement en souvenir de sa femme qui, elle aussi, devait être une femme aimée... Sur le terrain, l’avion de Lisbonne était déjà sur sa ligne de départ. Le vent était tombé. La biroute pendait dégonflée au bout de son mât. Mais le ciel était toujours menaçant et noir. Il allait encore neiger. -Quand pouvez-vous m’envoyer votre scénario? me demanda M. Woolworth, le pied sur l’échelle d’embarquement. C’est très urgent. -Montez, montez! lui criai-je dans le bruit des hélices. Et n’oubliez pas d’embrasser Béatrix de ma part... Le grand trimoteur s’envolait. IX Le soir, à sept heures sonnant comme je l’avais promis le matin, j’étais attablé dans la petite cuisine de la mère Tissot où, chaque fois que je pénètre, j’ai l’impression d’être à bord d’un yacht, tellement cette paysanne proprette tient sa cuisine en ordre, chaque chose à sa place, astiquée et minutieusement entretenue. Mon couvert était mis, et un délicieux parfum d’épices et de xérès brûlé, qui me faisait monter l’eau à la bouche, se répandit dans l’étroite petite pièce quand la bonne femme souleva le couvercle d’une marmite de terre pour me servir son fameux foie de canard aux raisins qu’elle avait toute la journée si jalousement surveillé. -Dame, je me suis fait du mauvais sang car je croyais que vous n’alliez pas venir. Vous ne pourrez croire combien ce foie est délicat à réussir et demande des petits soins. Le visage de Mme Tissot rayonnait. -J’ai bien failli vous faire attendre, Madame. Je n’y voyais pas à un mètre. Je dérapais dans chaque tournant. Il y a bien dix centimètres de neige sur les routes. -Vous finirez par vous tuer, vous roulez beaucoup trop vite, monsieur Cendrars. Vous n’êtes pas prudent. Tout le village a peur de vous quand vous passez. -Oui, je sais, je sais. Mais, que voulez-vous, madame Tissot, j’aime aller vite. Écoutez, aujourd’hui je suis content. Je paie le champagne. Allez me quérir une bouteille et apportez votre verre. Ce foie est exquis... Ah, ce raisin!... Et, trempant mon pain dans la sauce: -Toutes mes félicitations, Madame, m’exclamai-je, c’est trop bon! -Alors, vous êtes content, cela me fait bien plaisir, me disait quelques instants plus tard cette fine mouche de Mme Tissot, en buvant à petites gorgées le champagne qu’elle avait versé dans des flûtes. À votre bonne santé et à vos succès! Et cet opéra, vous le faites? -Mais oui, Madame, et il sera épatant! Imaginez-vous que cet Anglais était un garçon charmant et qu’il venait me voir de la part de sa bonne amie, que je connais bien et qui a la plus belle voix du monde. D’ailleurs, je connais aussi sa tante qui est une grande dame, un peu snob, mais bien gentille. -Alors, vous allez repartir bientôt? -Oui. Non... C’est-à-dire... Je ne sais pas encore... En tout cas pas tout de suite... Vous savez, je dois travailler, je dois terminer mon livre. Et j’en ai encore pour une bonne quinzaine. Mais dites-moi, madame Tissot, comment avez-vous deviné, qu’en effet, j’ai pensé à m’en aller au Portugal, mettons dans un mois, pas avant, ça je vous le jure, car j’ai encore beaucoup, beaucoup à faire, et un livre, c’est long, c’est difficile à terminer, et l’on n’en est jamais content? -Oh! vous savez, depuis le temps, je vous connais bien. Vous avez le diable au corps, vous ne pouvez tenir en place. Souvent, je me suis demandée si vous n’inventiez pas des prétextes pour avoir l’occasion d’aller dans les Amériques et ailleurs. Vous n’en avez pas encore assez de partir? Cela ne vous mènera à rien. On n’a pas besoin de cela dans votre métier. Vous ne pouvez pas tout aussi bien rester chez vous? -Vous avez peut-être raison, madame Tissot. Mais, ainsi pour cet opéra, il va être donné au théâtre de Copenhague et moi, je dois voir mes amis pour m’entendre avec eux; or, ils habitent Lisbonne. Un opéra aussi demande beaucoup, beaucoup de petits soins et mille fois par jour nous devrons nous mettre d’accord pour mettre tout cela au point: la musique, la mise en scène, les décors, sans parler du scénario et du livret que je dois faire, moi. -Vous n’êtes pas sérieux. Moi, je ne vois qu’une chose. C’est que vous n’avez pas terminé le livre que vous êtes venu finir chez nous et que déjà vous pensez à vous en aller! -Vous avez encore une fois raison, madame Tissot, mais je... -Vous voulez que je vous dise la vérité? Eh bien, vous en avez assez d’être chez nous, vous ne voulez pas passer l’hiver à la campagne, vous vous ennuyez tout seul. Combien de fois cela ne vous est-il pas arrivé déjà? Si je compte bien, depuis vingt ans que vous avez votre petite maison, vous n’y êtes jamais resté plus d’un mois. -Là, vous exagérez, madame Tissot. Je ne dis pas que vous ayez absolument tort. Il y a beaucoup de vérité dans ce que vous dites. Mais vous savez bien que j’aime le pays. Seulement, cette fois-ci, ce n’est pas le mauvais temps qui me chasse. Je vous dis que pour ne pas rater mon opéra, je dois voir tous les jours mon musicien et ma chanteuse. Surtout que nous voulons faire tous les trois quelque chose d’absolument nouveau. -Et où irez-vous? -Sur une belle plage que je connais, à Estoril. C’est à côté de Lisbonne. Tenez, la route de Rambouillet y mène tout droit. -Oh! vous, vous n’aimez que rouler sur les routes! Et Mme Tissot se leva brusquement de table, me tourna le dos et se mit à ranger sa vaisselle, tout en bougonnant. X J’étais rentré chez moi et je travaillais depuis un grand moment à mon livre quand, tout à coup, je posai la plume. Il pouvait être onze heures du soir. Dehors, il neigeait toujours à gros flocons. Ma chambre était bien quiète, éclairée à giorno et toute blanche. Très peu de meubles et pas un tableau aux murs. Sur une jardinière, ronde comme une pleine lune, des petits cactus mexicains, et, dans des pots de cristal, des oignons de jacinthe en fleur. Juliette, ma tortue de Madagascar, tournait dans la pièce, jusqu’à ce qu’elle eût trouvé sa place favorite, qui est entre mes deux pieds, sous la table. Un bon feu de bois brûlait dans la cheminée. Ma cigarette fumait. Le silence était absolu, car je n’ai pas d’horloge. Il est si rare d’être seul et d’être heureux. Tout en écrivant, un sentiment de plénitude m’avait envahi, comme une bouffée de chaleur au coeur et au cerveau, comme une poussée d’orgueil. C’est ça qui m’avait fait poser la plume. Ça, et aussi les événements de la journée qui m’avaient troublé profondément, je m’en rendais compte à cette heure, la rencontre avec Woolworth, le souvenir de Béatrix, cette absurde proposition de faire un opéra et le sujet que j’avais remué: La Femme Aimée. Sentant que je n’allais pas travailler de la nuit, je me mis à rêvasser... En somme, me disais-je, je puis aussi bien vivre à San Francisco ou à New York qu’au Tremblay-sur-Mauldre. J’aurai été un des premiers poètes du temps à vouloir mener ma vie sur un plan mondial. Mais quel ennui d’écrire! Ce qu’elle était drôle, la mère Tissot, quand elle m’a fait sa sortie. Elle n’avait pas tout à fait tort, mais elle ignore, la bonne femme, que je suis partout chez moi et que le monde moderne est mon climat d’écrivain. La vie d’aujourd’hui m’amuse, sauf le théâtre contemporain dont j’ai horreur, réservé qu’il est à un étroit public qui a le crâne bourré par des pions de lycée et de collège, et qui croit à de la grandeur tragique quand on lui sert des vieilleries gréco- romaines, sous prétexte que Mme Dreyfus et M. Dupont souffrent de refoulements! Et même quand un Giraudoux appelle Mme Dreyfus Électre et un Cocteau son Dupont le roi Arthur, ces auteurs si représentatifs de la comédie contemporaine, loin de les grandir n’ajoutent que de la platitude -ou de la boursouflure -à leurs personnages. Aussi, si j’ai un grand faible pour les comédiennes, je ne les fréquente qu’à la ville, où elles réussissent leurs plus belles scènes, et ne les admire que dans les coulisses, où elles se jouent la grande passion et se dévorent entre elles comme des hyènes et des chiennes malades de jalousie, mais ne vais jamais les applaudir au théâtre, car je les aime trop pour les entendre débiter leurs singeries pseudo-classiques. Et pensant à mon opéra de La Femme Aimée, j’imaginais la grande scène de l’Opéra Royal de Copenhague, écrasée et réduite, comme le ring de Madison-Garden, une nuit de championnat de boxe, par la lumière crue d’un million de projecteurs braqués perpendiculairement sur elle, et, tout autour, étagés dans la nuit antarctique, l’océan, les icebergs, les glaciers, le chasse-neige, le blizzard. Ainsi, mes personnages vivants, épisodiques, paraîtraient minuscules et véritablement à l’échelle, non seulement du drame cosmique qui se déchaîne autour d’eux et les retient prisonniers du pôle, mais de leur propre destinée. Et j’entendais la voix de Béatrix retentir. Et je voyais une immense antenne de T.S.F. s’allumer, se décharger, crépiter, et, à chaque parole, des éclairs de néon claquer, courir, zigzaguer de la rampe au cintre... C’est alors que je me demandai ce que Béatrix pouvait bien chanter, ce soir même, à Lisbonne, et, ayant consulté mon journal de radio, j’appris que le Grand Théâtre de Lisbonne donnait Fidelio, de Beethoven. Je me levai donc, pour brancher mon appareil et tourner les boutons. Mais il y avait des orages et de l’électricité dans l’air. Je recevais des cris hystériques de femmes assassinées dans la stratosphère, mais rien qui me vint de Lisbonne. Lisbonne était bouché. Et, tout à coup, à force de tourner les boutons dans tous les sens, une voix d’homme, nasillarde, prononça en portugais dans ma chambre, mais faible comme si elle m’était venue de l’autre côté du monde: «... Un avion commercial portugais, tri-moteur, s’est écrasé sur l’aérodrome de Parme, près de Biarritz, par suite d’une perte de vitesse. L’appareil a pris feu, équipage et passagers ont péri. L’accident s’est produit peu après 18 h. 30. On a relevé cinq cadavres méconnaissables et qu’on n’arrive pas à identifier...» Puis, je reçus encore deux décharges pétaradantes, et rien ne me vint plus de ce parleur inconnu. XI Je passai quelques journées atroces, attendant des nouvelles. Il me semblait qu’il y avait encore une chance. J’avais télégraphié à lady Alice, à Londres, et à Béatrix, au Grand Théâtre, à Lisbonne. Lady Alice me répondit de Biarritz pour me confirmer la mort de son neveu, «tué à la fleur de l’âge, dans un accident d’avion, en France». Le faire-part joint à la lettre annonçait que l’inhumation aurait lieu au château de Selkirk, comté d’Arisdane, Écosse. Mais, de Béatrix, rien. Alors, je n’insistai pas. Mais au bout de quinze jours -je m’étais remis à mon travail, et, pour tout oublier de cette histoire, je travaillais avec acharnement -je reçus de Lisbonne la lettre suivante sur papier à en-tête moyenâgeuse: AVIZ HÔTEL LISBONNE. Le 11 janvier 1937. Mon petit Cendrars! Souviens-toi! Tu m’as parlé un jour, à Rio, d’un couvent que tu connaissais près de Biarritz! Ce n’était pas le Carmel, mais tu disais qu’on y prononce le voeu du silence perpétuel et que les soeurs passaient leur temps à creuser leur tombe dans le sable! Ne connais-tu pas un prêtre qui voudrait m’y faire entrer? J’ai une belle dot, et mon coeur! Je ne veux plus chanter! Je t’en supplie, fais ça pour moi, c’est tout ce que tu peux encore faire pour moi en ce monde! Saudades! BÉATRIX. Le lendemain, je prenais l’avion de Biarritz pour aller négocier, avec un vieil abbé de ma connaissance, l’entrée de Guerrero-Guerrera, la célèbre chanteuse, à la Solitude d’Anglet. XII Pour moi, Biarritz est un monde. J’y ai mes grandes et mes petites habitudes. J’y ai aussi une meute de chiens, une deuxième voiture, une deuxième maison. Aussi, depuis un an, je ne suis pas encore retourné dans mon village, et quand je pense à ce manuscrit qui m’attend étalé sur ma table, dans la petite maison fermée de l’Île-de-France, je me demande quelle aventure m’arrivera le jour où je rentrerai chez moi, travailler? Notes. (1) Blaise Cendrars: Moravagine (roman), 1 vol. Grasset, 1926. (2) Voir un autre cas semblable dans: Éloge de la Vie Dangereuse (cf. Blaise Cendrars: Aujourd’hui, 1 vol. Grasset, 1931). (3) Je désirerais qu’on relise l’histoire de Fébronio comme on lit un palimpseste, c’est-à-dire en tâchant de rétablir, sous le texte volontairement sobre et succinct du récit que je viens de faire de ses aventures, tout ce qui dans la carrière orageuse de ce nègre monstrueux a quelque résonance ou est en correspondance avec ce que nous savons de la mentalité des primitifs et de la mythologie d’Afrique, tout ce qui transparaît et peut être interprété; et ce simple résumé prendra un singulier relief si on comprend que le père de Fébronio étant boucher, cela signifie qu’il était sorcier de descendance, actif ou passif, et si même à son insu; que saignant les bêtes, il commettait un acte rituel; que manier le fouet est un signe d’autorité, d’affranchissement ou de revendication pour un ancien esclave; etc... Pour l’étude de la symbolique des peuplades africaines on lira avec fruit les ouvrages de R. P. Trilles, le plus grand connaisseur de l’âme noire, et surtout son livre: Le Totémisme, éd. Anthropos, Munster, 1912, 1 vol. in-8°. Lire également mon Anthologie Nègre (1 vol. Éditions de la Sirène, Paris, 1919) qui est la meilleure illustration, parce que prise sur le vif, en Afrique, de la mythomanie des Noirs. B. C. (4) C’est ici, ô mon Saint Tabernacle-Vivant que je vous dédie aujourd’hui les incantations dont vous m’avez enchanté hier, dans ma prison ô Diadème Préexcellent de ma Foi! (5) Lire sur le cas de Fébronio l’étude du Dr Leonidio Ribeiro, privat-docent à l’Université de Rio, publiée dans les Archivos de Sociedade de Medicina Legal e Criminologia, vol. II, anno II, fasc. I, São-Paulo, 1927. (6) Le Code brésilien ignorant la peine de mort et le maximum des peines prévues étant de trente ans de prison cellulaire pour les homicides qualifiés. Fébronio a été interné au Manicomio Judiciario de Rio-de-Janeiro (1927), où ce nègre sadique est toujours enfermé (1937). (7) Voir dans mon Anthologie Nègre, chap. IV: Les Animaux- Guiunés, L’oiseau de la pluie, p. 39. B. C. (8) Caracul: race des boeufs indigènes. (9) J’ai entendu une vieille, vieille négresse raconter à des petits enfants qui faisaient cercle autour d’elle, la moralité suivante: «Quand Notre-Seigneur naquit, mes choux, le coq se mit à chanter dans la sierra: -Le Christ est né! Le Christ est né... né... né! -Et où ça? demanda le boeuf. -Mais à Bahi-i-a! répondit le coq en se dressant sur ses ergots. Mais un cabri qui folâtrait dans les herbettes se mit à gambader, à sauter et à bondir, puis il s’écria, en détalant soudainement: -Le coq ment! Le coq ment... ment! La Sainte Vierge, qui mignonnait l’Enfant, l’entendit et maudit la chèvre en pensée. Et c’est pourquoi la viande de bouc ne rassasie pas.» Ne dirait-on pas un fabliau d’Afrique, tel que j’en ai rapporté de nombreux exemples dans mon Anthologie Nègre? B. C. (10) Nous sommes de pauvres pèlerins Qui venons de loin, loin, loin Marchant sans nous arrêter en chemin Jusqu’à ce que nous arrivions là où nous sommes! (Refrain) Et vive, vive, vive Vive la joie Dans la maison de vos seigneuries! Nous avons suivi une étoile Qui est apparue dans les cieux Sa clarté nous a menés Là où Jésus est né! (Refrain). Nous avons vu le Dieu-Enfant Couché sur de la paille Sur son visage était répandue Sa belle tignasse d’or! (Refrain). Et pour terminer cette fête Dans la paix et l’harmonie Dans le fond de notre besace Lancez quatre sous! (Refrain). (11) Aujourd’hui c’est la nuit de Noël Personne ne se couche au lit Car le petit Jésus est né Par terre, entre des brins de paille! (Refrain) Debout, pasteurs et pastourelles! Louons, contents Ce petit Dieu Le Sauveur du Monde. (12) LA TERRE (chantant): Aujourd’hui, Dieu a voulu s’humaniser Il est descendu du firmament Et s’il m’a choisie pour le bercer C’est qu’il s’est incorporé en moi. LA RONDE (dansant): Choisie par Dieu Ce fut pour l’humaniser Tu dois être de même La première à le louer. (13) L’ÉTOILE: Est-ce que par hasard, Terre insane Tu voudrais te mesurer avec moi? LA TERRE: La Terre tient à honneur De se railler de tout danger. (14) Duettino: Tu connaîtras La force de mon bras Prostrée à mes pieds Tu t’humilieras. (15) LA LUNE: Aujourd’hui, c’est un jour faste Pour le coeur humain C’est le jour où le Roi des Cieux, le souverain Est descendu sur terre. (16) Le Soleil: Soleil tout puissant Dieu de suprême bonté À jamais je vous jure Respect, Amour, Amitié. Apothéose: Le Soleil, la Lune, l’Étoile, la Terre, l’Aurore et les Fleurs, entonnent en choeur, en s’en allant: Descendues du Firmament Là, les Planètes S’unissent à la Terre Avec un doux plaisir Et applaudissent Jésus À sa naissance. (17) Déjà la barre du jour Vient, éclairant... Quel beau Petit Pleure, par terre!... (18) Charles Baudelaire: Mon Coeur mis à Nu (Journaux intimes publiés par Blaise Cendrars), Éditions de la Sirène, Paris, 1919, p. 120. (19) Sir Douglas Mawson: The Home of the Blizzard. Hodden and Stroughton, London, 1930 (édition populaire, nombreuses et belles photographies). Source: http://www.poesies.net