Les amours élégies en trois livres par le chevalier A. de Bertin LIVRE 1 ELEGIE 1 p3 Je chantais les combats : étranger au parnasse, peut-être ma jeunesse excusait mon audace. Sur deux lignes rangés, mes vers présomptueux déployaient, en deux temps, six pieds majestueux. De ces vers nombreux et sublimes l' amour se riant à l' écart, sur mon papier mit la main au hasard, retrancha quelques pieds, brouilla toutes les rimes : p4 de ce désordre heureux naquit un nouvel art. " renonce, me dit-il, aux pénibles ouvrages ; " cadence des mètres plus courts. " jeune imprudent, fuis pour toujours " cet Hélicon si fertile en orages. " enfonce-toi sous ces ombrages ; " prends ce luth paresseux, et chante les amours. " comment voulez-vous que je chante des plaisirs ou des maux que je ne connais pas ? p5 Pour sujet de mes vers, nulle beauté touchante, nulle vierge à mes voeux n' offre encor ses appas. Je me plaignais : soudain, d' une main assurée, l' amour sur son genou courbe son arc vainqueur, choisit dans son carquois une flèche dorée, l' ajuste, et, me perçant de sa pointe acérée, " tu peux chanter, dit-il ; l' ouvrage est dans ton coeur. " je cède, enfant terrible, à votre ordre suprême. Hélas ! D' un feu brûlant je me sens consumer. Mais de rigueurs n' allez point vous armer. Faites que dès ce soir on m' aime ; ou, si c' est trop, du moins que l' on se laisse aimer. LIVRE 1 ELEGIE 2 p6 C' en est fait, et mon âme émue ne peut plus oublier ses traits victorieux. Dieux ! Quel objet ! Non, jamais sous les cieux rien de si doux ne s' offrit à ma vue. Dans ce jardin si renommé, où l' amour vers le soir tient sa cour immortelle, de cent jeunes beautés elle était la plus belle ; elle effaçait l' éclat du couchant enflammé. Un peuple adorateur, que ce spectacle appelle, s' ouvrait à son approche interdit et charmé. Elle marchait, traînant tous les coeurs après elle, et laissait sur ses pas l' air au loin embaumé. Je voulus l' aborder. ô funeste présage ! p7 Ma voix, mon coeur, mes yeux, parurent se troubler ; la rougeur, malgré moi, colora mon visage ; je sentis fuir mon âme, et mes genoux trembler. Cependant, entraîné dans la lice éclatante où toutes nos beautés, conduites par l' amour, de parure et d' attraits disputent tour-à-tour, mes regards dévoraient et sa taille élégante, et de son cou poli la blancheur ravissante, et, sous la gaze transparente, d' un sein voluptueux la forme et le contour. Au murmure flatteur de sa robe ondoyante, je tressaillais ; et l' aile des zéphyrs, en soulevant l' écharpe à son côté flottante, au milieu des parfums m' apportait les désirs. Que dis-je ? L' amour, l' amour même... quel enfant ! Oui, j' ai cru le voir, se mêlant dans la foule, à la faveur du soir, m' exciter, me pousser par un pouvoir suprême, remplir mon coeur ému d' un séduisant espoir, secouer son flambeau sur la nymphe qu' il aime, et sous l' ombrage épais, dans un désordre extrême, à mes côtés enfin la forcer de s' asseoir. ô plaisir ! ô transports ! ô moment plein de charmes ! Quel feu tendre animait ses yeux ! p8 Déjà d' un coeur timide, étonné de ses feux, son silence expliquait les naïves alarmes ; mais bientôt un soupir me les raconta mieux, et je sentis mes doigts humectés de ses larmes. Quel son de voix alors, touchant, délicieux, sortit de ses lèvres de rose ! Et quels discours ! Zéphyre en retint quelque chose, et le porta soudain à l' oreille des dieux. Depuis ce temps je brûle : aucun pavot n' apaise les douleurs d' un poison lent à me dévorer. La nuit, sur le duvet, je me sens déchirer ; le plus léger tapis m' importune et me pèse, et mes yeux sont, hélas ! Toujours prêts à pleurer. LIVRE 1 ELEGIE 3 p9 à Eucharis. Deux fois, j' ai pressé votre sein, et vous m' avez, deux fois, repoussé sans colère. Vous avez rougi du larcin : ne fait-on que rougir, lorsqu' il a pu déplaire ? Ah ! C' est assez : oui, je lis dans vos yeux, et ma victoire et votre trouble extrême. Mortel, à vos genoux, je suis égal aux dieux. Vous m' aimez, je le vois, autant que je vous aime ; mais de vos bras laissez-moi m' arracher : il n' est pas temps de combler mon ivresse. Unis trop tôt, nos coeurs, ô ma belle maîtresse, de leurs liens encor pourraient se détacher. Faites que mon amour dure autant que ma vie. Laissez-moi par des soins acheter vos faveurs ; n' écoutez ni soupirs, ni prières, ni pleurs ; combattez ma plus chère envie ; à mon désespoir même opposez des rigueurs. Les longs hivers font les printemps durables ; p11 les noirs frimas épurent les beaux jours ; et l' amant, asservi sous vos lois adorables, doit espérer long-temps pour vous aimer toujours. LIVRE 1 ELEGIE 4 Elle est à moi ! Divinités du Pinde, de vos lauriers ceignez mon front vainqueur. Elle est à moi ! Que les maîtres de l' Inde portent envie au maître de son coeur. Sous ses rideaux j' ai surpris mon amante. Quel fut mon trouble et mon ravissement ! Elle dormait ; et sa tête charmante sur ses deux mains reposait mollement. Pendant l' été, vous savez trop comment des feux d' amour le feu des nuits s' augmente. Pour reposer on cherche alors le frais ; la pudeur même, aux mouvemens discrets, p12 entre deux draps s' agite, se tourmente, et de leur voile affranchit ses attraits. Sans le savoir, ainsi ma jeune amie s' exposait nue aux yeux de son amant ; et moi, saisi d' un doux frémissement, p13 dans cet état la trouvant endormie, (je l' avouerai) j' oubliai mon serment. Oh ! Qui pourrait, dans ces instans d' ivresse, se refuser un si léger larcin ? Quel coeur glacé peut revoir sa maîtresse, ou la quitter, sans baiser son beau sein ? Non ! Je n' ai point ce courage barbare ; l' amant aimé doit donner des plaisirs ; l' enfer attend ce possesseur avare, toujours brûlé d' inutiles désirs. Puisse souvent la beauté que j' adore, nue à mes yeux imprudemment s' offrir ! Je veux encor de baisers la couvrir, quand je devrais la réveiller encore. Dieux ! Quel réveil ! Mon coeur bat d' y songer. Son oeil troublé n' avait rien de farouche ; elle semblait quelquefois s' affliger, et le reproche expirait sur sa bouche. p14 Déjà l' amour est prêt à nous unir : j' essaie encor de me détacher d' elle ; de ses deux bras je me sens retenir : on crie, on pleure, on me nomme infidèle. à ce seul mot, il fallut revenir. " ah ! Qu' as-tu fait, lui dis-je alors, mon âme ? " je meurs d' amour : cruelle, qu' as-tu fait ? " de tes beaux yeux, de ces yeux pleins de flamme, " voilà pourtant l' inévitable effet. " pourquoi poser ta tête languissante " contre ce coeur ému de tes accens ? " pourquoi cent fois, de ta main caressante, " au doux plaisir solliciter mes sens ? " un seul baiser-quand ta bouche vermeille " le poserait avec plus de douceur " que ne le donne et le frère à la soeur, p15 " et l' époux tendre à son fils qui sommeille- " un seul baiser de ta bouche vermeille " suffit hélas ! Pour troubler ma raison. " pourquoi mêler à son fatal poison " ce trait brûlant qui de mes sens dispose, " les fait renaître et mourir tour-à-tour ; " ce trait caché dans tes lèvres de rose, " et sur tes dents aiguisé par l' amour ? " oui, je succombe à ma langueur extrême ; " je suis contraint de hâter mon bonheur : " mais à tes pieds ton modeste vainqueur " veut t' obtenir aujourd' hui de toi-même. " viens, Eucharis ; au nom de tous nos dieux, " à ton amant livre-toi toute entière. " dans ton alcove un jour délicieux " répand sur nous et l' ombre et la lumière : " si tu rougis de céder la première, " dis... ne dis rien, et détourne les yeux. " p16 elle se tut : ô fortuné présage ! L' amour survint ; la pudeur s' envola. Elle se tut ; mais son regard parla. Du sentiment elle perdit l' usage ; ses yeux mourans s' attachèrent sur moi. " ah ! Me dit-elle, en couvrant son visage de ses deux mains, " Eucharis est à toi. " LIVRE 1 ELEGIE 5 p17 à Eucharis. Du nom qui pare mes écrits ne soyez donc plus alarmée. C' est vous que je nomme Eucharis, ô vous, des beautés de Paris la plus belle et la mieux aimée. Sous ce voile mystérieux cachons nos voluptés secrètes. Dérobons-nous à tous les yeux : vous me ferez trop d' envieux, si l' on sait jamais qui vous êtes. C' est vous que sous des noms divers mes premiers chants ont célébrée ; Eucharis dans mes derniers vers restera seule consacrée. Ah ! Puissent nos deux noms, tracés sur l' agate blanche et polie, par Vénus être un jour placés sous les ombrages d' Idalie, parmi les chiffres enlacés et de Tibulle et de Délie ! p18 Dans l' art de plaire et d' être heureux, ils nous ont servi de modèles : soyons encor plus amoureux, hélas ! Et surtout plus fidèles. LIVRE 1 ELEGIE 6 p19 Oui ! Que des dieux vengeurs l' implacable courroux sur l' infernal rocher d' un noeud d' airain t' enchaîne, ô toi qui, le premier, inventas les verroux, et fis crier les gonds sous des portes de chêne ! On enferme Eucharis ; un injuste pouvoir dérobe à mon amour sa beauté gémissante. Nuit et jour vainement je demande à la voir : lorsque j' entends ses pleurs, on dit qu' elle est absente. Vous pleurez, Eucharis ; vous attestez les dieux (car les dieux à l' amante ont permis ce parjure) : p20 vous pleurez, et peut-être un époux odieux joint l' injure au reproche, et l' outrage à l' injure. Eh ! Qui sait si l' ingrat, de son bras rigoureux saisissant la beauté dont je suis idolâtre, n' a pas d' un ongle impie arraché ses cheveux, ou meurtri son beau sein plus poli que l' albâtre ? Tombez, coupables murs ! Dieux immortels, tonnez ! Vengez-moi, vengez-vous de sa fureur extrême. Quiconque a pu frapper la maîtresse que j' aime, un jour, n' en doutez pas, à vos yeux étonnés, sur vos autels détruits vous détruira vous-même. ô ma chère Eucharis, ces dieux veillent sur nous : ta beauté sur la terre est leur plus digne ouvrage. Songe, songe du moins à tromper les jaloux : il faut oser. Vénus seconde le courage ; Vénus instruit l' amante, au milieu de la nuit, à descendre en secret de sa couche paisible ; p21 Vénus enseigne encor l' art de poser sans bruit sur des parquets mouvans un pied sûr et flexible. Te souvient-il d' un soir, où dans des flots de vin tu pris soin d' endormir ta vigilante escorte ? La déesse en sourit ; et son pouvoir divin entr' ouvrit tout à coup un battant de la porte, que ma juste colère injuriait en vain. Tu parus, Eucharis, le front couvert d' un voile, en long habit de lin, noué négligemment ; mais plus belle à mes yeux sous la modeste toile, que sous l' éclat trompeur du plus riche ornement. Eh ! Qui sous cet habit ne t' aurait méconnue ? Il semblait étranger à nos tristes climats. De mon bras amoureux tu marchais soutenue, et la terre fuyait sous tes pieds délicats. p22 ô toit rustique et pauvre, atelier solitaire, par les plus vils travaux long-temps deshonoré, à des travaux plus doux aujourd' hui consacré, tu couvris nos plaisirs des ombres du mystère ! Est-il d' horribles lieux pour le coeur d' un amant ? Un lit étroit et dur, théâtre de ma gloire, de ce temple nouveau formait l' ameublement : eh bien ! J' étais encor dans ton boudoir charmant, sous tes plafonds dorés et tes rideaux de moire. Un feu pâle et tremblant, mourant à nos côtés, par intervalle à peine éclaircissait les ombres. Eh ! Que m' importe à moi, si les nuits les plus sombres invitent tous mes sens aux molles voluptés ? Je craignais (tu le sais), ô ma belle maîtresse ! Que ce lit rigoureux ne blessât tes attraits : j' oubliais que l' amour, propice à ma tendresse, de ses heureuses mains l' aplatit tout exprès. Oh ! Combien, croyez-moi, sur ces lits favorables, l' amant ingénieux invente de combats ! Là naissent les fureurs, les plaintes, les débats, les doux enlacemens et les plaisirs durables. p23 Eucharis, par moi-même instruite à m' enflammer, pour la première fois semblait encor se rendre ; affectait des rigueurs pour mieux se faire aimer, et disait toujours non , sans vouloir se défendre. Le crépuscule seul interrompit nos jeux. Le marteau sur l' airain avait frappé trois heures, il fallut tristement regagner nos demeures. La foudre alors grondait sous un ciel orageux. Loin de moi ces amans que Jupiter arrête, et qui courbent leurs fronts sous ses coups redoublés ! D' un oeil audacieux défiant la tempête, je menais fièrement ma superbe conquête, et j' aurais bravé seul tous les dieux assemblés. J' avançais cependant sous cet immense ombrage, p24 qui couronne en jardins nos remparts orgueilleux ; la maison d' Eucharis frappa bientôt mes yeux. Cet aspect, je l' avoue, abattit mon courage : eh ! Qui peut se résoudre à ces derniers adieux ? Vingt fois je m' éloignai, saisi d' un trouble extrême, et vingt fois à ses pieds je revins malgré moi. Je lui disais sans cesse : " ô moitié de moi-même, " je veux mourir, avant de cesser d' être à toi ! " après mille baisers, la matineuse aurore nous surprit sous les murs de ce fatal séjour ; mes baisers sur le seuil la retenaient encore, et je ne la rendis qu' aux premiers feux du jour. LIVRE 1 ELEGIE 7 p25 à Eucharis. Ne crains pas qu' à mes côtés une autre affaisse ta couche, ni que ma coupable bouche caresse d' autres beautés. Tu me plais seule, ô mon âme. Oui ! J' en atteste les dieux, ce Paris si glorieux, après toi, n' a plus de femme qui puisse tenter ma flamme, et qui soit belle à mes yeux. La foule en tous lieux te presse, p26 et murmure autour de toi ; chacun brigue ta tendresse, et veut me ravir ta foi : plût au ciel que ma maîtresse ne parût belle qu' à moi ! Pour moi seul ta tresse blonde devrait parer ces trésors qu' elle embrasse de son onde. Déplais au reste du monde : je serai tranquille alors. Eh ! Que m' importe, ô ma vie ! Le vulgaire et ses discours ? Ai-je besoin qu' il m' envie des plaisirs déjà trop courts ? Que fait au bonheur suprême la gloire et son vain éclat ? Heureux l' amant délicat qui le savoure en lui-même ! Dans un désert avec toi p27 mes jours couleraient paisibles ; je dormirais sans effroi sur des rocs inaccessibles. Eucharis dans mes ennuis est le repos que j' implore ; Eucharis est mon aurore dans la sombre horreur des nuits ; même dans la solitude, où, libres d' inquiétude, entre l' amour et l' étude nous vivons seuls avec nous, occupés du soin si doux de nous aimer, de nous plaire, Eucharis sur mes genoux est pour moi toute la terre. LIVRE 1 ELEGIE 8 p28 Portrait d' Eucharis. Regardez Eucharis, vous qui craignez d' aimer, et vous voudrez mourir du feu qui me dévore. Vous dont le coeur éteint ne peut plus s' enflammer, regardez Eucharis : vous aimerez encore. Il faut brûler, quand de ses flots mouvans la plume ombrage en dais sa tête enorgueillie ; il faut brûler, quand l' haleine des vents disperse ses cheveux sur sa gorge embellie. Un air de négligence, un air de volupté, le sourire ingénu, la pudeur rougissante, les diamans, les fleurs, l' hermine éblouissante, et la pourpre et l' azur, tout sied à sa beauté. Que j' aime à la presser, quand sa taille légère p29 emprunte du sérail les magiques atours ; ou, qu' à mes sens ravis sa tunique étrangère d' un sein voluptueux dessine les contours ! L' amour même a poli sa main enchanteresse ; ses bras semblent formés pour enlacer les dieux. Soit qu' elle ferme ou qu' elle ouvre les yeux, il faut mourir de langueur ou d' ivresse. Il faut mourir, lorsqu' au milieu de nous, Eucharis, vers le soir, nouvelle Terpsichore, danse, ou, prenant sa harpe entre ses beaux genoux, mêle à ce doux concert sa voix plus douce encore, que de légèreté dans ses doigts délicats ! Tout l' instrument frémit sous ses deux mains errantes ; et le voile incertain des cordes transparentes, même en les dérobant, embellit ses appas. Tel brille un astre pur dans le mobile ombrage ; telle est Diane aux bains, ou telle on peint Cypris, dans Amathonte, à ses peuples chéris se laissant voir à travers un nuage. p30 ô vous, qui disputez le prix, le prix divin des talens et des charmes, je n' ai qu' à montrer Eucharis, vous rougirez, et vous rendrez les armes. On parle de Théone ; on vante tour à tour Euphrosyne et Zulmé, ces deux soeurs de l' amour, Aglaure, Issé, Corinne, et Glycère, et Julie, et mille autres beautés, ornemens de la cour : Eucharis est plus belle et cent fois plus jolie. Lorsqu' elle parut l' autre soir dans le temple de Melpomène, on lui battit des mains, on la prit pour la reine, et tout Paris charmé se leva pour la voir. L' aimer, lui plaire enfin, est mon unique envie ; à posséder son coeur je borne tous mes voeux : eh ! Qui voudrait donner un seul de ses cheveux pour tous les trésors de l' Asie ? LIVRE 1 ELEGIE 9 p31 L' absence. L' astre brillant des nuits a fini sa carrière. Je n' entends plus de chars ni de sourdes clameurs ; le calme règne au loin dans la nature entière ; tout dort ; le jaloux même a fermé sa paupière : et moi, je veille ; et moi, je verse encor des pleurs. Voici l' heure paisible où l' esclave fidèle au chevet d' Eucharis me guidait par la main ; voici l' heure où, trompant un époux inhumain, j' entrouvrais ses rideaux, et me glissais près d' elle. En y songeant encore, immobile et tremblant j' écoute : un rien accroît ma frayeur attentive ; et, pressant dans mes bras un oreiller brûlant, je crois encor presser mon amante craintive. p32 Fantômes amoureux, pourquoi me trompez-vous ? Eucharis est absente, Eucharis m' est ravie ; Eucharis, loin de moi, vers un ciel en courroux lève un front suppliant, et déteste la vie. On dit qu' en s' éloignant, ses yeux pleins de langueur redemandaient aux dieux l' objet de sa tendresse. Périsse le premier dont l' injuste rigueur a séparé l' amant de sa jeune maîtresse ! L' onde caresse en paix ses rivages chéris ; le lierre croît et meurt sur l' écorce du chêne ; l' ormeau ne quitte point la vigne qui l' enchaîne : pourquoi faut-il toujours qu' on m' enlève Eucharis ? Cher et cruel objet de plaisirs et d' alarmes, toi, qu' un père autrefois me défendit d' aimer, rappelle-toi combien tu m' as coûté de larmes ! Ah ! Garde-moi ton coeur ; conserve-moi ces charmes que l' amour pour moi seul se plaisait à former, et qu' un barbare, hélas ! Retient en sa puissance. L' art d' écrire est, dit-on, l' art de tromper l' absence. écris-moi : tu le peux à la faveur des nuits. p33 Peins-moi ton désespoir et tes mortels ennuis. Par le plus tendre amour que tes lignes tracées arrêtent mes regards, de tes pleurs effacées. Crains d' oublier, surtout, en pliant le feuillet, ce cercle ingénieux qu' inventa ma tendresse, ce cercle où mille fois ta bouche enchanteresse déposa des baisers, qu' avec bien plus d' adresse, tout entiers, loin de toi, la mienne recueillait. Un jour, peut-être, un jour, ô ma tant douce amie ! Quand la fidèle Oenone ouvrira tes volets, et qu' un songe amoureux, te présentant mes traits, fera couler l' espoir dans ton âme attendrie, j' entrerai tout d' un coup sans me faire annoncer ; je paraîtrai tomber du céleste empyrée. Du lit alors, pieds nus, légère à t' élancer, si, les cheveux épars, incertaine, égarée, tu cours, les bras tendus, à mon cou t' enlacer, mes vers du monde entier t' assurent les hommages ; Vénus aura perdu ses honneurs immortels ; et les amans en foule, embrassant tes autels, de lilas et de fleurs orneront tes images. LIVRE 1 ELEGIE 10 p34 à Eucharis. Il fut un temps où vos lettres fidèles adoucissaient mon exil amoureux : ce temps n' est plus. Un destin rigoureux, dix jours entiers, m' a déjà privé d' elles. épargnez-vous des détours superflus, pour abuser ma crédule tendresse. Je le vois trop : je n' ai plus de maîtresse ; vous m' oubliez, et vous ne m' aimez plus. Sans doute, hélas ! Un autre a su vous plaire. En m' arrachant l' objet de mes désirs, l' ingrat jouit de ma triste colère ; mon désespoir augmente ses plaisirs. ô bains de Spa, source impure et funeste, p35 puissent les vents et la flamme céleste vous engloutir sous vos marbres rompus ! Aux tendres coeurs vous causez trop d' alarmes. Que d' amours vrais et de pudiques charmes, dans leur saison, vos eaux ont corrompus ! Sans vous, hélas ! Ma colombe timide, mon Eucharis n' eût point trahi sa foi. Elle a touché votre rive perfide : ah ! C' en est fait ; elle n' est plus à moi. LIVRE 1 ELEGIE 11 p36 Ainsi, lorsque, plongé dans ma douleur mortelle, hier, en soupirant, j' appelais Eucharis, elle parut soudain : " la voici, me dit-elle, " qui cherche son amant dans les murs de Paris. " ô dieux ! Qu' à son aspect mon âme fut ravie ! Je courus me jeter dans ses bras amoureux ; j' y demeurai long-temps ; et, plein d' un trouble heureux, je la nommais mon tout, ma lumière, ma vie. Je ne me lassais point de contempler ses yeux. Les ombres cependant enveloppaient les cieux ; Eucharis, dans son char, me conduisit chez elle. ô char propice, et toi, réduit délicieux, p37 vous savez si son coeur alors paya mon zèle ! L' oeil humide de joie, et d' amour énivrés, tête à tête à la fin tous les deux nous soupâmes, je tenais ses genoux entre les miens serrés : ce doux rapprochement semblait unir nos âmes. Ciel ! Que le moment fuit ! Que les plaisirs sont courts ! Déjà la lune errante, aux deux tiers de son cours, sous des nuages noirs se perdait éclipsée : p38 l' airain sonnait minuit : il fallut nous quitter. Il fut un temps hélas ! Plus cher à ma pensée, où, fascinant les yeux d' une foule insensée, je pouvais jusqu' au jour impunément rester. Aujourd' hui tout s' oppose à mon doux stratagème ; un beau-père inquiet, prêt à rentrer soudain ; de mes nouveaux argus la vigilance extrême ; et ce portier rôdant de la cour au jardin. Mais qui peut arrêter l' impétueuse ivresse d' un coeur brûlant d' amour et que le plaisir presse ? Trop certain des périls contre moi rassemblés, je balançais encore ; et mes regards troublés attendaient mon arrêt des yeux de mon amante. Trois fois, d' un long baiser sillonnant ses appas, je m' éloignai ; trois fois, je revins sur mes pas. Enfin, les yeux remplis d' une fureur charmante, la divine Eucharis, un mouchoir à la main, dans l' alcôve, en riant, me poursuit et m' arrête, et du bandeau nocturne environnant ma tête : " le sort en est jeté, me dit-elle, et demain " nous verrons quels détours Vénus, que je réclame, " saura nous inspirer pour sortir d' embarras. p39 " aujourd' hui, cher amant, je te tiens dans mes bras ; " je n' examine rien, je suis toute à ma flamme. " je brave et mes tyrans et leur affreux pouvoir ; " j' ai trop long-temps langui dans mon lit solitaire. " le ciel, après trois mois, me permet de te voir ; " que l' on découvre, ou non, ce fortuné mystère, " tu resteras. " ô dieux, que j' aimais son courroux ! Elle vole à la porte, et ferme les verroux, à me déshabiller m' enhardit la première, laisse tomber sa jupe et souffle la lumière. Cependant le vieillard arrive à petit bruit. De ma visite étrange aussitôt on l' instruit ; il monte suffoqué de colère et de rage. à ce moment fatal, rappelant mon courage, j' invoquai tous les dieux en pareil cas surpris. Il vient, il heurte, il frappe, il appelle Eucharis. Eucharis dans mes bras feignait d' être endormie, et n' osait respirer, et ne répondait rien : pour moi, je l' avouerai, je goûtais quelque bien à sentir battre ainsi le coeur de mon amie. Sans doute le barbare, à ma perte obstiné, feignant de prendre alors le parti le plus sage, n' en défendit que mieux l' escalier détourné, et crut plus sûrement me saisir au passage. Il se trompait ; l' amour veillait sur mon destin. p40 Quand la belle Eucharis, un peu vers le matin, de l' excès des plaisirs eut lassé ma tendresse, je lui dis : " lève-toi, mon aimable maîtresse. " si l' on me voit sortir, ton malheur est certain. " lève-toi ; l' heure fuit, et le jour va renaître. " il faut tromper ton père et sauver ton amant. " l' ombre nous sert encor : profitons du moment ; " seconde mon audace " . Alors, tout doucement, de mes discrètes mains j' entr' ouvre la fenêtre. Deux draps encor brûlans de leur lit arrachés, doux voiles réservés à des jeux plus paisibles, l' un à l' autre liés par des noeuds invincibles, pendent le long du mur, au balcon attachés. Eucharis inquiète, en proie à ses alarmes, refusait à ce prix de se justifier, à ces liens douteux n' osait me confier, et, les cousant encor, les trempait de ses larmes. Enfin, le front couvert, un fer nu sous le bras, rassurant mille fois mon amante éperdue, je m' élance d' un saut, glisse le long des draps ; le pavé retentit, et je suis dans la rue. Amour, seul inventeur de ces heureux larcins, tu dérobas ma fuite aux voleurs assassins, aux passans indiscrets, à la garde sévère ! p42 Non, l' amant, quel qu' il soit, n' a rien à redouter ; nul mortel à ses jours n' oserait attenter : c' est un dieu, qu' à genoux le monde entier révère. LIVRE 1 ELEGIE 12 à Eucharis. Que peut demander aux dieux l' amant qui baise tes yeux, et qui t' a donné sa vie ? Il ne voit rien sous les cieux qu' il regrette où qu' il envie. Qu' un autre amasse en paix les épis jaunissans que la Beauce nourrit dans ses fertiles plaines ; qu' il range sous ses lois vingt troupeaux mugissans, que la pourpre de Tyr abreuve encor ses laines ; long-temps, avant l' aube du jour, p43 que l' avide marchand s' éveille, et quitte sans pitié le maternel séjour, amoureux des travaux qu' il détestait la veille ; qu' il brave et les sables brûlans, et les glaces hyperborées ; qu' il fatigue les mers, qu' il enchaîne les vents, pour boire le tokai dans des coupes dorées : j' aime mieux du soleil éviter les chaleurs sous l' humble coudrier soumis à ma puissance. Périssent les trésors, plutôt que mon absence, ô ma chère Eucharis, fasse couler tes pleurs ! Que me faut-il à moi ? Des routes incertaines sous un ombrage frais, de limpides fontaines, un gazon toujours vert, des parfums et des fleurs. p44 Oui, ma divine maîtresse, pourvu que sur mon coeur je presse tes appas, qu' importe que la gloire, accusant ma paresse, agite le laurier qui m' attend sur ses pas ? Loin du tumulte et des alarmes, je vivrais avec toi dans le fond des forêts. Ce bras n' a jusqu' ici manié que des armes ; mais disciple, avec toi, de la blonde Cérès, je ne rougirais pas de dételer moi-même des boeufs fumans sous l' aiguillon, de reprendre, le soir, un pénible sillon, et de suivre, à pas lents, le soc de Triptolème. Je ne rougirais pas, sous mes doigts écumans, p45 de presser avec toi le nectar des abeilles, d' écarter les voleurs et les oiseaux gourmands, ou de compter les fruits qui rompent tes corbeilles. Avec toi, d' un front plus riant j' accueillerais une aimable indigence, que si des dieux, sans toi, la barbare indulgence mettait à mes genoux l' Europe et l' orient. Que m' importe l' Euphrate et son luxe superbe ? Que m' importe Paris et son art dangereux, si, tous deux enfoncés dans l' épaisseur de l' herbe, ou dans ces blés flottans, dont l' or sur tes cheveux, ornement importun, vient se courber en gerbe, je te trouve plus belle, et moi plus amoureux ? Ah ! Loin des faux plaisirs dont la richesse abonde, crois-moi, l' amant heureux, qui seul au fond du bois te caresse au doux bruit et des vents et de l' onde, p46 est au-dessus des rois qui gouvernent le monde, est au-dessus des dieux qui gouvernent les rois. LIVRE 1 ELEGIE 13 p47 à Eucharis. Si les vents, la pluie et la foudre, la nuit, sous un ciel orageux, menacent de réduire en poudre nos toits ébranlés dans leurs jeux, tu te rapproches, tu me presses ; je sens tes membres agités : et, triste au sein des voluptés, " de nos innombrables caresses, " les dieux, dis-tu, sont irrités. " eh ! Qu' importe à ces dieux paisibles ; nourris d' encens sur leurs autels, l' amour de deux faibles mortels, qu' eux même ils ont créés sensibles ? Quel mal leur fait ce doux plaisir, chef-d' oeuvre heureux de leur puissance. Cet éclair de la jouissance p48 que l' on peut à peine saisir ? Les dieux ne sont point en colère. Va, cesse enfin de t' alarmer ; rejette une erreur populaire ; crois-moi, dans la saison de plaire le ciel ne défend point d' aimer. Aimons, ô ma belle maîtresse ; buvons nos vins délicieux ; et que dans cette double ivresse, la mort, au sein de la paresse, vienne demain fermer nos yeux. L' amour, par une pente aisée, la tête ceinte encor de fleurs, loin du triste séjour des pleurs te conduira dans l' élysée. Là, sous des berceaux toujours verts, au murmure de cent fontaines, on voit les ombres incertaines danser, former des pas divers ; et l' écho des roches lointaines p49 redit les plus aimables vers. C' est là que vont régner les belles qui n' ont point trahi leurs sermens ; c' est là qu' on place à côté d' elles le nombre élu des vrais amans. L' enfer est pour les infidèles et pour les coeurs indifférens. LIVRE 1 ELEGIE 14 p50 à un ami. Ah ! C' en est trop : crois-moi, l' affreuse envie se hâte en vain de nommer mon vainqueur. Le doux objet qui m' a repris son coeur me l' a rendu : c' est pour toute la vie. Je défierais et les rois et les dieux de m' enlever désormais sa tendresse ; l' éclat des rangs importune ses yeux ; l' olympe entier n' a rien qui l' intéresse ; mon Eucharis aux titres orgueilleux, préfère encor le nom de ma maîtresse. Elle aime mieux, quand la rigueur du froid, durant la nuit, attriste la nature, s' arranger même au bord d' un lit étroit, et partager mon humble couverture, que de régner sur cent peuples divers, ou d' étaler aux rives de la Seine plus de palais et de jardins ouverts, que n' en eut Rhode, et Corinthe, et Mycène. Son coeur enfin ne saurait me tromper. C' est pour moi seul qu' elle veut être belle ; p51 c' est toujours moi que l' on garde à souper. Mes fiers rivaux alors ont beau frapper, heurter, gémir, et la nommer cruelle ; on n' ouvre point : je suis seul avec elle, mourant d' amour, et d' orgueil enivré. ô mes amis, dans son temple sacré courons en foule adorer la déesse qui des amans me décerne le prix ! Oui, c' en est fait ; ma dernière vieillesse s' écoulera dans le sein d' Eucharis. Mon Eucharis est à moi dès l' aurore, elle est à moi lorsque le jour s' enfuit ; au crépuscule, et dans la vaste nuit, mon Eucharis est à moi seul encore. LIVRE 1 ELEGIE 15 p52 à Eucharis. Qui ? Moi ! J' ai pu d' un air farouche te repousser dans mon emportement ? J' ai pu meurtrir tes bras, noircir ton cou charmant, et blesser sans pitié les roses de ta bouche ? Punis ces dents qui font couler tes pleurs. Je m' offre, sans défense, à ta juste colère ; n' épargne pas mes yeux, imite mes fureurs. Je conduirai tes coups, si ta main délibère. Mais pourquoi donc ce rival odieux rôde-t-il sans cesse à ta porte ? Pourquoi ces billets qu' on t' apporte avec un soin mystérieux ? Que veut cette foule idolâtre de papillons dorés, d' insectes orgueilleux, p53 qui bourdonne à ta suite, et t' annonce en tous lieux ? Que fais-tu la dernière au sortir du théâtre ? Que fais-tu la première au temple de nos dieux ? Pardonne, ô ma jeune maîtresse : mon coeur s' inquiète aisément. Je l' avouerai : dans ma fougueuse ivresse je ne sais point aimer paisiblement. L' oiseau, qui dans ton sein repose mollement, et mord en se jouant ta langue enchanteresse, d' un enfant au berceau l' innocente caresse, p54 un baiser de ta soeur alarme ma tendresse, et désespère ton amant. Je suis jaloux de l' ouvrier habile qui de ton corps mesure les contours ; je suis jaloux de ce marbre immobile, qui tous les soirs te voit changer d' atours ; je suis jaloux de toute la nature ; et malheureux, jour et nuit tourmenté, je crois voir un rival caché dans ta ceinture, et sous le tissu fin qui voile ta beauté. Revenez, revenez, doux enfans de Cythère ; ramenez-nous la paix et les aimables jeux ; cachez à mes rivaux mon crime involontaire ; couvrez ces vils combats des ombres du mystère : Eucharis me sourit, ma grâce est dans ses yeux. LIVRE 1 ELEGIE 16 p55 Pourquoi reprocher à ma lyre de préluder toujours sur des tons amoureux ? Je ne saurais former dans mon faible délire de plus mâles accords, ni des chants plus heureux. Laissons, laissons d' un vol agile l' ambitieux vaisseau fendre les flots amers ; d' un timide aviron ma nacelle fragile doit raser humblement le rivage des mers. Dans nos jours trop féconds en discordes rebelles, qu' un autre en vers pompeux célèbre les combats ; qu' il chante les héros : moi je chante les belles, de plus tendres fureurs et de plus doux ébats. Enfant gâté de la paresse, p56 c' est assez que Vénus me couronne de fleurs ; c' est assez que l' amant me lise à sa maîtresse, qu' ils m' accordent ensemble un sourire ou des pleurs. Ah ! Si d' un tendre amour la fille un jour éprise me consulte en secret sur son trouble naissant, et, vingt fois en sursaut par sa mère surprise, dans son sein entr' ouvert me cache en rougissant, je ne veux point d' autre gloire. Chez nos neveux indulgens on chérira ma mémoire : Dieu fêté des jeunes gens, dans mes amours négligens ils trouveront leur histoire ; et si l' Europe aux immortels écrits ne mêle point mes chansons périssables, on daignera peut-être dans Paris me mettre au rang des poëtes aimables. LIVRE 2 ELEGIE 1 p57 Quand je perdais les plus beaux de mes jours si doucement aux pieds de ma maîtresse, j' imaginais dans ma crédule ivresse, qu' un tel bonheur devait durer toujours. " qu' importe, hélas ! Me disais-je à moi-même, " que le temps vole ? Il doit peu m' alarmer. " après mille ans peut-on cesser d' aimer " ce qu' une fois éperdument on aime ? " quand j' aurai vu, moins bouillant dans mes voeux, " s' évanouir les erreurs du bel âge, " et que mon front, dégarni de cheveux, " m' avertira qu' il est temps d' être sage, " rendu pour lors à mes premiers penchans, p58 " j' irai, j' irai, loin du monde volage, " de mes aïeux cultiver l' héritage, " tondre ma vigne, et labourer mes champs. " dans mon foyer ma compagne fidèle, " mon Eucharis, viendra donner des lois ; " le doux ramier reconnaîtra sa voix, " et mes agneaux bondiront autour d' elle. " elle saura, dans la saison nouvelle, " porter des fleurs au jeune dieu des bois : " elle saura, puissant fils de Sémèle, " t' offrir les dons du plus riche des mois, " et surcharger ta couronne immortelle " d' un raisin mûr qui rougira ses doigts. " mon Eucharis fermera ma paupière : p59 " oui ! Je mourrai dans ses embrassemens ; " et là, sans pompe, un jour la même pierre " sous des cyprès unira deux amans. " je le disais. Quelle erreur insensée, quel fol espoir enivrait ma pensée ! Les vents hélas ! En tourbillons fougueux sur l' océan ont emporté mes voeux. Mon Eucharis est trompeuse et parjure. Qu' ai-je donc fait ? Et quelle est son injure ? Ai-je un seul jour, négligeant ses attraits, à ses beaux yeux coûté de tristes larmes ? Ai-je, la nuit, dans des festins secrets, par mes clameurs ou mes chants indiscrets, en l' éveillant, excité ses alarmes ? Dans mon malheur si j' ai pu l' offenser, je cours m' offrir à sa main vengeresse : de tout mon sang je suis près d' effacer les pleurs jaloux qu' a versés sa tendresse. Mais tremble, ô toi qui ris de mon tourment ; tremble : l' amour t' en réserve un terrible. p60 Censeur malin, crains cet arc invincible, qui d' un seul coup frappe et venge un amant. Pour avoir ri des maux de la jeunesse, à ses chagrins pour avoir insulté, que d' imprudens j' ai vus, dans leur vieillesse, tendre leurs mains aux fers de la beauté, balbutier un aveu ridicule, se parfumer, parer leurs cheveux blancs, et, tout transis au pied d' un vestibule, de leur martyre amuser les passans ! Ah ! Si je puis, revoyant l' inhumaine, seule un instant du moins l' entretenir, à ses genoux si le sort me ramène, peut-être hélas ! Mes tourmens vont finir. Mon Eucharis connaîtra ma tendresse ; p61 elle craindra de me désespérer. Heureux l' amant, quitté de sa maîtresse, qui la rencontre, et qu' elle voit pleurer ! LIVRE 2 ELEGIE 2 p62 Je n' ai plus d' Eucharis ! Que m' importe la vie ? ô nuit, viens dans ton ombre ensevelir mes yeux. Je n' ai plus d' Eucharis ! Après sa perfidie, je ne veux plus revoir la lumière des cieux. Moi qui, près d' elle assis dans son char radieux, marchais environné de la publique envie ; moi qui, paisible roi, dans son âme asservie éclipsais l' univers et balançais les dieux, de sa haine aujourd' hui monument déplorable, dans la foule importune esclave confondu, triste, et mouillant de pleurs sa porte inexorable, p63 hélas ! J' exhale en vain ma plainte misérable, au milieu des frimas, sur la pierre étendu. Le voilà donc le prix de ma longue tendresse ! Qui croira désormais à ses attraits menteurs ? Après sept ans entiers de bonheur et d' ivresse, il faut me détacher de ses bras enchanteurs. Je vais donc maintenant, tel qu' un ramier sauvage, qui, sur le rocher nu, lamente ses ennuis, seul, dans un lit désert déplorant mon veuvage, mesurer tristement le cercle entier des nuits ! Du moins, l' amant trahi d' une beauté cruelle, qui, ne pouvant fléchir ses injustes mépris, se venge en l' imitant, forme une amour nouvelle, d' un regret moins amer voit ses beaux jours flétris : p65 mon sort à moi, mon sort, en perdant Eucharis, est de ne pouvoir plus aimer une autre qu' elle. Employez l' artifice, étalez mille atours : non, vous ne m' aurez point, orgueilleuses maîtresses ! Eucharis a reçu mes premières caresses ; Eucharis obtiendra mes dernières amours. LIVRE 2 ELEGIE 3 à Eucharis. Oui, tout Paris sait ta noirceur ; tout Paris sait ta perfidie. Va chercher maintenant, impie, quelque stupide adorateur pour exercer ta dure tyrannie ! Je romps mes fers ; ingrate, je t' oublie ; le désespoir t' arrache de mon coeur. Une autre au rang de ma maîtresse va monter, le front ceint d' un immortel feston ; une autre jouira du glorieux renom que t' avait promis ma tendresse. Pour elle, sur des tons divers montant ma voix, dans mon juste délire je veux des cordes de ma lyre tirer les plus aimables airs, et la célébrer dans des vers si doux, qu' après soixante hivers l' amant se plaise à les relire. p66 Pour tracer son portrait brillant, je suivrai, s' il le faut, ma douce fantaisie : l' aurore, au bord de l' orient, aura paru moins belle aux peuples de l' Asie. Tu pâliras, en le voyant, de fureur et de jalousie. Pardonne, pardonne, Eucharis ; n' en crois pas mes dédains ; n' en crois pas ma colère. Nulle autre n' entrera dans mon lit solitaire ; nulle autre ne vivra dans mes derniers écrits. Avant que ta beauté sorte de ma mémoire, on verra l' eau suspendre et rebrousser son cours ; le soleil oubliera de dispenser les jours, et le peuple français de voler à la gloire. Sois plus coupable encor, je t' aimerai toujours ; je t' aimerai : voilà ma destinée. Oui, malgré ton crime odieux, je ne saurais haïr tes yeux, ces yeux encor si chers à mon âme étonnée, p67 ces yeux, mes souverains, mes astres et mes dieux. Cent fois par eux (il m' en souvient, cruelle ! ) tu m' as juré de me garder ta foi, jusqu' au tombeau d' être toujours à moi, et de mourir amoureuse et fidèle. Tu voulais que ces yeux charmans, tout d' un coup détachés de leur double paupière, punissent ton erreur, si jamais la première on te voyait changer, et trahir tes sermens : et tu peux les lever encore vers ce ciel outragé qu' indignent tes rigueurs ! Et tu ne frémis pas d' armer ces dieux vengeurs que ton impunité trop long-temps déshonore ! Dis-moi : qui te forçait d' imiter la pâleur, et de meurtrir ton sein de tes ongles barbares ? Dis-moi : qui te forçait, dans ta feinte douleur, de répandre à regret quelques larmes avares ? Fiez-vous donc, tristes amans, aux soupirs, aux faveurs, aux transports de vos belles. Ah ! Croyez-moi : saisissez les instans qui vous sont accordés par elles : p69 il n' est point d' amours éternelles ; il n' est point de plaisirs constans. LIVRE 2 ELEGIE 4 à Eucharis. Que me sert aujourd' hui, dans des nuits plus heureuses, d' avoir su te former aux combats de Vénus ? Que me sert, en pressant tes lèvres amoureuses, de t' avoir révélé des secrets inconnus ? Je suis victime hélas ! De ma propre science : moi-même, à me trahir, j' instruisis ta beauté. Que je dois regretter ton aimable ignorance, ta craintive pudeur, et ta simplicité ! Quand ton coeur autrefois couronna ma tendresse, tes mains savaient à peine agiter des verroux : p70 je t' appris, le premier, par quelle heureuse adresse on peut, en les tournant, échapper aux jaloux ; je t' appris l' art, si cher à la jeune maîtresse, d' écarter de son lit un odieux époux ; malheureux ! En un mot, je t' appris comme on aime. Ton orgueil s' enrichit de mes rares secrets. Du suc brillant des fleurs j' embellis tes attraits, et remis dans tes mains le fard de Vénus même. Nulle amante bientôt ne sut mieux effacer le bleuâtre sillon, que sur un cou d' albâtre imprime de ses dents un amant idolâtre, et ces doux souvenirs qu' on se plaît à tracer. Quel prix de tant de soins a donc reçu ton maître ? Un autre impunément jouit de mes leçons. Le laboureur du moins recueille ses moissons, et goûte en paix les fruits que ses mains ont fait naître. Un autre, un autre... ô ciel ! Conçois-tu mes soupçons ? p71 Conçois-tu les fureurs de mon âme offensée ? Oui, je te vois, ingrate ; et ma triste pensée se figure déjà de combien de façons le barbare te tient, sans pudeur, embrassée. Peux-tu me préférer ce rival orgueilleux, vil suivant de Plutus que l' intérêt dévore, et dont l' instinct grossier préfère à tes beaux yeux ces trésors criminels qu' aux bornes de l' aurore a cachés vainement la prudence des dieux ? Oses-tu bien presser de tes mains caressantes ce coeur inexorable, aux travaux endurci, qui trois et quatre fois, sous un ciel obscurci, n' a pas craint d' affronter les deux mers frémissantes, et des chiens de Scylla les clameurs gémissantes, et ces gouffres profonds tournoyans sous ses pas ? Penses-tu qu' amoureux de son doux esclavage, désormais il renonce à quitter le rivage ? On dit que l' inhumain, méprisant tes appas, déjà prêt à partir sur la foi d' une étoile, p72 redemande des vents, fait déployer la voile, et de ton lit oiseux veut courir au trépas. Que je plains ta douleur ! Amante infortunée, combien tu pleureras ton fol égarement ! Malgré ton crime, hélas ! De plaisirs couronnée, puisses-tu ne jamais connaître le tourment d' aimer comme je t' aime, et d' être abandonnée ! LIVRE 2 ELEGIE 5 p73 Je vous revois, ombrage solitaire, lit de verdure impénétrable au jour, de mes plaisirs discret dépositaire, temple charmant où j' ai connu l' amour. ô souvenir trop cher à ma tendresse ! J' entends l' écho des rochers d' alentour redire encor le nom de ma maîtresse. Je vous revois, délicieux séjour. Mais ces momens de bonheur et d' ivresse, ces doux momens sont perdus sans retour. C' est là, c' est là qu' au printemps de ma vie, en la voyant je me sentis brûler d' un feu soudain : je ne pus lui parler ; et la lumière à mes yeux fut ravie. C' est là qu' un soir j' osai prendre sa main, et la baiser d' un air timide et sage ; c' est là qu' un soir j' osai bien davantage : rapidement je fis battre son sein, p74 et la rougeur colora son visage ; c' est là qu' un soir je la surpris au bain. Je vois plus loin la grotte fortunée, où dans mes bras soumise, abandonnée, les noeuds défaits et les cheveux épars, de son vainqueur évitant les regards, mon Eucharis, heureuse et confondue, pleura long-temps sa liberté perdue. Le lendemain, de ses doigts délicats elle pinçait les cordes de sa lyre, et, l' oeil en feu, dans son nouveau délire, elle chantait l' amour et ses combats. à ses genoux, j' accompagnais tout bas ces airs touchans que l' amour même inspire, que malgré soi l' on se plaît à redire l' instant d' après. Alors plus enflammé je m' écriais : " non ! Corine et Thémire, " Céphise, Aglaure, et la brune Zulmé, " qu' on vante tant, ne sont rien auprès d' elle ! " mon Eucharis est surtout plus fidèle : " je suis bien sûr d' être toujours aimé ! " la nuit survint : asile humble et champêtre, long corridor interdit aux jaloux, tu protégeas mes larcins les plus doux. Combien de fois j' entrai par la fenêtre p75 quand sa pudeur m' opposait des verroux ! Combien de fois dans l' enceinte profonde de ces ruisseaux en fuyant retenus, au jour baissant, je vis ces charmes nus en se plongeant embrassés de leur onde, et sur les flots quelque temps soutenus ! Je croyais voir ou Diane, ou Vénus, sortant des mers pour embellir le monde. Combien de fois, au sein même des eaux, qu' elle entr' ouvrait, me plongeant après elle, et la pressant sur un lit de roseaux, je découvris une source nouvelle de voluptés dans ces antres nouveaux ! ô voluptés ! Délices du bel âge, plaisirs, amours, qu' êtes-vous devenus ? Je crois errer sur des bords inconnus, et ne retrouve ici que votre image. Dans ce bois sombre, en cyprès transformé, je n' entends plus qu' un triste et long murmure ; ce vallon frais, par les monts renfermé, n' offre à mes yeux qu' une aride verdure ; l' oiseau se tait ; l' air est moins parfumé, et ce ruisseau roule une onde moins pure : tout est changé pour moi dans la nature ; tout m' y déplaît : je ne suis plus aimé. LIVRE 2 ELEGIE 6 p76 à un rival. Tu ris, dans ta barbare ivresse, des maux qu' endure mon amour : objet des caprices d' un jour, triomphe, insulte à ma détresse ; triomphe, crois-moi : le temps presse ; demain ta crédule tendresse gémira peut-être à son tour. Crois-tu déjà que l' infidèle pour toi parfume ses cheveux ? On sait quel jeune ambitieux est en secret préféré d' elle. Tu n' es plus rien : c' est à ses yeux que l' ingrate veut être belle. p77 Tu ne connais pas les dédains de cette amante impérieuse, et sa colère impétueuse, et ses caprices inhumains. La paille errante et passagère, qui dans l' air tourne en s' élevant, la laine éparse au gré du vent, la feuille du tremble mouvant est moins inconstante et légère : cent fois plus terrible en ses jeux que la cascade vagabonde, qui des Apennins orageux se précipite, écume, gronde, et roule dans les champs fangeux ; ou que la mer adriatique, quand des bords d' Europe et d' Afrique deux vents déchaînés dans les airs, jusque dans le sein de Venise, sur le dos de Neptune assise, font bouillonner les flots amers. LIVRE 2 ELEGIE 7 p78 à Eucharis. Qui t' aimera jamais comme je t' aime ? Dans tes yeux seuls qui mettra son bonheur ? Reviens, ô mon bien suprême ; entre mes bras abjure ton erreur ; reviens, crois-moi : mon visage n' est point si changé du temps. Vois sur mon front ces cheveux bruns flottans : de la vieillesse ont-ils senti l' outrage ? Ne rougis point de mon âge ; je compte à peine un lustre après vingt ans. Je suis cher à Vénus, cher au dieu de la Thrace ; au milieu des festins je bois le vin mousseux ; émule de Chapelle, et disciple d' Horace, parfois son luth, avec grâce, a retenti sous mes doigts paresseux. Qui sait mieux, à pas lents, dans une nuit obscure, chercher furtivement l' objet de ses désirs, p79 déposer des baisers sans le moindre murmure, et varier, suspendre, ou hâter les plaisirs ? Tu pleureras un jour ta rigueur imprudente ; de mon amour, trop tard, tu connaîtras le prix. Dès demain, dès ce soir, mon âme indépendante peut châtier tes superbes mépris. Déjà, déjà vingt beautés dans Paris m' offrent leur coeur, et briguent ma tendresse. J' en sais même une, ô ma belle maîtresse, qui se vante tout haut d' être mon Eucharis. Reviens, avant qu' une étrangère, près de moi, vers minuit, se glisse entre deux draps, et sur mon lit défait, en chemise légère, le lendemain matin repose dans mes bras. Oui, reviens : à ce prix, ma compagne adorable, ton ami se soumet à la plus dure loi ; et si jamais il ose devant toi p80 louer, regarder même un seul objet aimable, puissent, le jour entier, dans tes yeux menaçans ses yeux chercher en vain le pardon qu' il implore, et ta porte, insensible à ses cris gémissans, ne point s' ouvrir avant l' aurore ! Songes-y bien, la coupable beauté que nul amant n' a pu trouver constante, dans son automne expiant sa fierté, seule en un coin, plaintive et gémissante, à la lueur d' une lampe mourante, conduit l' aiguille, ou d' une main tremblante tourne un fuseau de ses pleurs humecté. En la voyant, la maligne jeunesse triomphe, et rit de sa douleur. L' amour, armé d' un fouet vengeur, de désirs impuissans tourmente sa vieillesse : elle implore Vénus ; mais la fière déesse détourne ses regards, et lui répond sans cesse, qu' elle a mérité son malheur. LIVRE 2 ELEGIE 8 p81 à m le comte de P. Tout s' anime dans la nature. Doux avril, tu descends des airs : Vénus détache sa ceinture ; les fleurs émaillent la verdure, et l' oiseau reprend ses concerts. Quittez le brouillard de la ville et ses embarras indiscrets ; paisible habitant du marais, courez, dans ce vallon fertile qu' ont embelli Flore et Cérès, de la campagne renaissante respirer les douces odeurs, p82 et sur l' épine blanchissante cueillir ses premières faveurs. Aux champs le printemps vous appelle : ah ! Profitez de ses beaux jours. Heureux favori des amours, c' est pour vous qu' il se renouvelle : pour moi la peine est éternelle, et l' hiver durera toujours. LIVRE 2 ELEGIE 9 p83 à m le chevalier de P. Je perds la moitié de moi-même, et tu me défends de pleurer ! Ami, qui pourrait endurer mon infortune et ma douleur extrême ? Un autre, ô ciel ! De plaisir éperdu, contre son coeur pressera l' infidèle ! Un autre dormira près d' elle, jusqu' au milieu du jour, à ma place étendu ! Et moi, pour prix de mes ardeurs sincères, p85 trahi, quitté dans l' âge des amours, hélas ! Je verrai pour toujours, comme des ombres mensongères, s' évanouir mes heures les plus chères, les plaisirs séduisans, les voluptés légères, sans verser des larmes amères, et sans tourner les yeux vers mes premiers beaux jours ! Non ; de ce courage suprême mon coeur est bien loin de s' armer. Quiconque, en perdant ce qu' il aime, peut se résoudre à vivre, est indigne d' aimer. Ne me reproche plus ma honteuse faiblesse : Tibulle a tant pleuré sa chère Nééra ! Nous savons tous par coeur ces vers pleins de mollesse, que loin de ses amours Pétrarque soupira. Toi-même enfin, quand ta belle maîtresse, celle que tu chéris cent fois plus que tes yeux, premier objet de ta vive tendresse, p86 t' exila sans pitié de son lit amoureux, souillé d' une indigne poussière, tremblant, égaré, furieux, de tes deux mains arrachant tes cheveux, je t' ai vu dans mes bras abhorrer la lumière, et te plaindre à la fois des mortels et des dieux. Eh ! Qui dans l' univers ignore tes alarmes ? Quel coeur à tes chagrins n' a point donné de larmes ? Du Pinde et de Paphos tous les antres émus ont retenti cent fois du nom d' éléonore : dans les vallons d' Hybla, sur le sommet d' Hémus, les rochers attendris le répètent encore. LIVRE 2 ELEGIE 10 p87 à Eucharis. Le ciel, hélas ! Veut venger mes injures ; le ciel punit ton infidélité : tu perds déjà ta fraîcheur, ta beauté, ton doux éclat, et ces cheveux parjures dont l' or superbe enivrait ta fierté. Combien de fois je t' avais prévenue : " mon Eucharis, fuis les jeunes amans ; " sois dans tes moeurs discrète, retenue ; " ne perds jamais ta pudeur ingénue, " et garde-toi d' oublier tes sermens ! " il est des dieux : si tu trahis ma flamme, " à leurs regards ne crois pas échapper ; " il est des dieux qu' on ne saurait tromper. p88 " tremble, Eucharis ! Ils lisent dans ton âme, " et puniront d' un éternel regret " le seul transport d' un désir indiscret. " je te l' ai dit ; et je me souviens même qu' en le disant, les yeux de pleurs noyés, je te serrais, dans mon désordre extrême, les deux genoux, et baisais tes deux pieds. Alors, alors tu jurais, ô ma vie ! Que nul amant ne tenterait ta foi ; et qu' à moi seul ta jeunesse asservie refuserait même le coeur d' un roi, quand son amour, aux deux bords de la Loire, de vingt châteaux doterait tes appas ; quand, te couvrant des rayons de sa gloire, du lit au trône il conduirait tes pas. Avec ces mots, dans la nuit la plus noire, ton art divin me ferait voir les cieux. p89 Bien plus : des pleurs, s' échappant de tes yeux, mouillaient ta joue et parcouraient tes charmes. Que je rougis de ma simplicité ! Oui, tu pleurais ; et moi, tout agité, contre moi-même en secret irrité, je m' en voulais de causer tes alarmes ; crédule, hélas ! Et j' essuyais tes larmes. C' en est donc fait : ta main brise nos fers. En me quittant tu ris encor, traîtresse ! Songe du moins aux maux que j' ai soufferts pour retenir ta volage tendresse. Tu le sais bien : ton esclave amoureux n' a redouté ni les vents, ni la pluie, ni le soleil, ni le froid rigoureux, ni les torrens roulant des rocs affreux, ni Jupiter sous un ciel en furie. Et qui, dis-moi, célébra ta beauté ? p90 Paris encore est plein de mon délire : sept ans entiers j' ai chanté sur ma lyre et ta constance et ma félicité. En te voyant, si la foule soupire, si tous les coeurs te décernent l' empire des déités, reines de l' univers, ingrate, hélas ! Tu le dois à mes vers. Oui, je voudrais dans la flamme rapide anéantir ces vers adulateurs ; oui, je voudrais que l' océan avide eût englouti mes écrits imposteurs. On connaîtra malgré moi l' infidèle : vainqueur du temps, son nom vivra toujours, on oubliera qu' elle a troublé mes jours, et les amans ne parleront que d' elle. LIVRE 2 ELEGIE 11 p91 Les voyages. à Messieurs De P. J' ai souvent essayé de noyer dans le vin ma peine et mes tristes alarmes : ô Bacchus ! Ton nectar divin s' aigrissait sur mon coeur, et se tournait en larmes. J' ai souvent essayé, dans la longueur des nuits, d' accorder sous mes doigts la lyre de Chapelle : les vers n' ont pu distraire mes ennuis, et malgré moi je chantais l' infidèle. Enfin (je l' avouerai) dans mes bras amoureux j' ai tenu quelquefois une autre enchanteresse ; p92 mais tout d' un coup, au fort de mon ivresse, quand je touchais au moment d' être heureux, le souvenir de ma maîtresse venait saisir mon coeur et glacer ma tendresse, et je sentais expirer tous mes feux. Que n' ai-je point tenté ? Dieux ! Qu' il est difficile d' abjurer promptement de si longues amours ! Tant que le même mur nous servira d' asile, tant que le même ciel éclairera nos jours, hélas ! Je le sens bien, je l' aimerai toujours. Si vous voulez que je l' oublie, ô mes amis, partons ; ôtez-moi de ses yeux ; pour de lointains climats abandonnons ces lieux ; courons interroger les champs de l' Italie, et lui redemander ses héros et ses dieux ; fuyons. Adieu, remparts, superbe promenade, dont les ormes touffus environnent Paris ; adieu, bronze adoré du plus grand des Henris ; adieu, louvre immortel, pompeuse colonnade ; adieu surtout, adieu, trop ingrate Eucharis ! Je le verrai ce beau ciel de Provence, ces vallons odorans tout peuplés d' orangers, où l' on dit qu' autrefois des poëtes bergers, p93 les premiers dans leurs vers marquèrent la cadence. Je verrai ce paisible port, et les antiques tours de la riche Marseilles. Nos vaisseaux sont-ils prêts ? Poussez-nous loin du bord. Compagnons, courbez-vous sur des rames pareilles ; fendez légèrement le dos des flots amers ; abandonnez la voile au souffle qui l' entraîne. Le zéphyr règne dans les airs ; et, mollement porté sur la mer de Tyrrhène, je découvre déjà la ville des Césars, Rome, en guerriers fameux autrefois si féconde, Rome, encore aujourd' hui l' empire des beaux-arts, l' oracle de vingt rois et le temple du monde. p94 Voilà donc les foyers des fils de Scipion, et des fiers descendans du demi-dieu du Tibre ! Voilà ce Capitole, et ce beau panthéon, où semble encore errer l' ombre d' un peuple libre ! Oh ! Qui me nommera tous ces marbres épars, et ces grands monumens dont mon âme est frappée ? Montons au vatican ; courons au champ-de-mars, au portique d' Auguste, à celui de Pompée. Sont-ce là les jardins où Catulle autrefois se promenait le soir à côté d' Hypsithille ? Citoyens (s' il en est que réveille ma voix), montrez-moi la maison d' Horace et de Virgile. Avec quel doux saisissement, ton livre en main, voluptueux Horace, je parcourrai ces bois et ce coteau charmant que ta muse a décrits dans des vers pleins de grâce, de ton goût délicat éternel monument ! p95 J' irai dans tes champs de Sabine, sous l' abri frais de ces longs peupliers qui couvrent encor la ruine de tes modestes bains, de tes humbles celliers ; j' irai chercher d' un oeil avide de leurs débris sacrés un reste enseveli, et, dans ce désert embelli par l' Anio grondant dans sa chute rapide, respirer la poussière humide p96 des cascades de Tivoli. Puissé-je hélas ! Au doux bruit de leur onde finir mes jours, ainsi que mes revers ! Ce petit coin de l' univers rit plus à mes regards que le reste du monde. L' olive, le citron, la noix chère à Palès, y rompent de leur poids les branches gémissantes ; et sur le mont voisin les grappes mûrissantes ne portent point envie aux raisins de Calès. Là, le printemps est long, et l' hiver sans froidure ; là, croissent des gazons d' éternelle verdure ; p97 là, peut-être, l' étude, et l' absence et le temps pourront bannir de ma mémoire un amour insensé qui ternit trop ma gloire, et dont le vain délire abrégea mes instans. LIVRE 2 ELEGIE 12 p98 Oui, c' en est fait : je demeure en ces lieux ; je borne ici ma course vagabonde. De ces longs pins le deuil religieux convient hélas ! à ma douleur profonde. Tranquille, au loin, je n' entends sous les cieux que le bruit sourd de l' océan qui gronde. Je puis donc seul verser enfin des pleurs, et dans les airs exhaler mon martyre ; si quelque nymphe, apprenant mes malheurs, aux rocs émus ne court point les redire. Je puis donc seul de lamentables cris lasser en paix ces vastes solitudes. D' où reprendrai-je, inhumaine Eucharis, p99 tes désirs vains, tes injustes mépris, et tes noirceurs et tes ingratitudes ? Ils sont passés ces jours délicieux, où, tout rempli de ma première ivresse, sans nul soupçon, sans reproche odieux, sûr d' être aimé de ma belle maîtresse, par mon bonheur je surpassais les dieux. Depuis long-temps sa fatale colère d' ennuis amers a trop su me nourrir. Je perds son coeur ; je cesse de lui plaire : de ma douleur je n' ai plus qu' à mourir. Oui, j' en mourrai : voilà mon espérance. Je vois déjà mon étoile pâlir ; lassé du jour, lassé de ma souffrance, dans le Cocyte, avec indifférence, comme un torrent, je cours m' ensevelir. Approchez-vous pour fermer ma paupière, approchez-vous, peuple cher à Vénus. Votre ami touche à son heure dernière : p100 bientôt, hélas ! Mysis ne sera plus. Oh ! Qui pourra me voir ainsi descendre dans le cercueil, à la fleur de mes jours ? Qui ne voudra toucher au moins la cendre du paresseux, qui chanta les amours ? Là, je le sais, nul orateur célèbre n' étalera d' éloquentes douleurs : mais sur ma tombe on sèmera des fleurs ; mais nul amant de la pompe funèbre ne reviendra sans répandre des pleurs. à la pitié, toi seule inaccessible, toi seule, ingrate et coupable beauté, contempleras d' un oeil sec et paisible la place encore où ce coeur trop sensible déplorera ton infidélité. ô mes amis, pour consoler mon ombre, transportez-moi sous les rians berceaux de feuillancour, dans ce bois frais et sombre entrecoupé de mobiles ruisseaux ; p101 dans ce Tibur solitaire et champêtre aux jeux, aux ris, aux plaisirs consacré ; dans ce vallon tant de fois célébré, où maintenant vous m' appelez peut-être. Là, mes amis, au pied d' un jeune hêtre, d' une onde pure en tout temps abreuvé, que mon tombeau soit sans pompe élevé ; et que vos mains y prennent soin d' écrire ces vers, qu' un jour, du haut du grand chemin, le voyageur qui monte à saint-Germain, tout en courant s' empressera de lire : " ci-gît, hélas ! Un amant trop épris " des doux attraits d' une beauté cruelle ; " tout son destin fut d' aimer Eucharis, " et de mourir abandonné par elle. " LIVRE 2 ELEGIE 13 p102 brisons cette lyre inutile : Eucharis n' entend plus mes airs. Quittons les bois de Lucrétile et l' empire du dieu des vers. Cherchez désormais qui vous chante, ô mère des tendres amours ! Je perds l' illusion touchante qui seule embellissait mes jours. Doux plaisirs, voluptés légères, et vous, maîtresses mensongères, je vous dis adieu pour toujours. Mon vaisseau, battu par l' orage, a fui sous les flots écumans. Par le péril rendu plus sage, j' abjure mes égaremens : je gagne le port à la nage, et sur le sable du rivage p105 je dépose mes vêtemens, pour instruire de mon naufrage le peuple insensé des amans. LIVRE 3 ELEGIE 1 à ma muse. Amour le veut, retournons à Cythère. Muse, renonce à tes sages loisirs. Ce dur enfant sur mon luth tributaire m' ordonne encor de vanter ses plaisirs. N' irritons pas son humeur volontaire ; obéissons, quels que soient ses projets. Ma muse, un jour, tranquille et solitaire, tu traiteras de plus nobles sujets ; tu chanteras nos forces renaissantes, d' un règne heureux monumens immortels, nos bords couverts d' enseignes menaçantes, sous nos vaisseaux les deux mers blanchissantes, et l' Amérique embrassant nos autels ; p106 tu nous peindras de son triple tonnerre Louis armé pour maintenir ses droits, donnant la paix au reste de la terre, humiliant la superbe Angleterre, et de son joug affranchissant vingt rois. Dis maintenant les faveurs des bergères, et les larcins des fortunés amans, leurs démêlés, leurs fureurs passagères, et leurs transports, et même leurs tourmens. Je reprendrai les molles élégies. Courez, mes vers, sur des pieds inégaux, et ramenez au milieu des orgies tous les amours en triomphe à Paphos. Applaudissez, ô nymphes du permesse ! Tressez des fleurs pour votre nourrisson. p107 Entourez-moi, tendre et belle jeunesse : je tiens pour vous école de sagesse ; écoutez bien ma dernière leçon. Heureux, cent fois heureux, l' objet aimable dont le doux nom couronnera mes vers ! Mes vers seront un monument durable de sa beauté qu' encensa l' univers. Thèbes n' est plus : tout ce vaste rivage n' est qu' un amas de tombeaux éclatans ; Sparte, Ilion, Babylone et Carthage ont disparu sous les efforts du temps ; le temps, un jour, détruira nos murailles, p108 et ces jardins par la Seine embellis ; le temps, un jour, aux plaines de Versailles, sous la charrue écrasera les lis. Ne craignez rien de sa rigueur extrême, ô charme heureux de mes derniers beaux jours ! Regardez-vous, et songez qui vous aime : du ciel le temps a chassé les dieux même ; ils sont tombés : mais vous vivrez toujours. LIVRE 3 ELEGIE 2 p109 à Catilie. Va, ne crains pas que je l' oublie, ce jour, ce fortuné moment, où, pleins d' amour et de folie, tous les deux, sans savoir comment, dans un rapide emportement, nous fîmes le tendre serment de nous aimer toute la vie. Tu n' avais pas encor seize ans ; les jeux seuls occupaient ta naïve ignorance ; tes plaisirs étaient purs, et tes goûts innocens ; l' oeil baissé, tu voyais avec indifférence s' arrondir de ton sein les trésors ravissans. De ces dons précieux je t' enseignai l' usage ; je sentis sous mes doigts le marbre s' animer ; la pudeur colora les lis de ton visage ; ton tendre coeur s' ouvrit au doux besoin d' aimer. p110 Te souvient-il de ces belles soirées, où dans le bois touffu nous respirions le frais ? Entre ta soeur et ta mère égarées, mes mains savaient toujours rencontrer tes attraits ; de mon bras gauche étendu par derrière, je te serrais mollement sur mon coeur ; à leurs côtés je baisais ta paupière, et ce péril augmentait mon bonheur. Enfin je l' ai cueilli ce prix de ma tendresse, que tes cris refusaient à mon juste désir ; tu sais avec combien d' adresse, malgré toi, par degrés, il fallut le saisir. Tu frémis de douleur, tu répandis des larmes ; mais un dieu qui survint dissipa tes alarmes, et le plaisir guérit l' ouvrage du plaisir. Prémices de l' amour, délicieuse ivresse, ah ! Que ne durez-vous toujours ! Plaisirs, dont l' enfance intéresse, ne fuyez pas si vite ; arrêtez : qui vous presse ? Votre aurore vaut seule un siècle de beaux jours. Eh ! Qui peut remplacer l' erreur enchanteresse où s' abandonne alors un amant éperdu ? p111 Le breuvage divin qu' a goûté sa maîtresse, le fruit que sa bouche a mordu, son baiser du matin, sa première caresse, l' attente d' un bonheur mille fois suspendu, et ce mot si touchant, ce seul mot, je vous aime, est peut-être aussi doux que la volupté même. ô ma divinité suprême, prolongeons, s' il se peut, des momens aussi courts. Laissons là la vieillesse et tous ses vains discours. Je foule aux pieds ces biens que le vulgaire envie ; dans tes bras amoureux j' achèverais ma vie loin du bruit des cités et du faste des cours. Transportez-moi sous le pôle du monde, dans ces déserts glacés, où, tout couvert de peaux, seul, errant tristement dans une nuit profonde, le lapon, emporté sur de légers traîneaux, promène incessamment sa hutte vagabonde ; transportez-moi sous l' ardent équateur, p113 dans les sables mouvans de l' inculte Libye : oui, j' aimerai toujours les yeux de Catilie ; oui, j' aimerai toujours son sourire enchanteur. LIVRE 3 ELEGIE 3 à la même. Songes-y bien, ma bergère : une heure après le lever de l' étoile de ta mère, dans ton réduit solitaire, ce soir j' irai te trouver. La nuit, de crêpes couverte, protègera nos plaisirs. Laisse ta porte entr' ouverte au tendre essaim des désirs. écarte de mon passage tout fer ou marbre inhumain ; et, d' un pied discret et sage interrogeant le chemin, si mon doux péril te touche, p114 fais qu' au signal de ma bouche je rencontre encor ta main pour me guider vers ta couche. Ciel ! Que ce temps si léger paraît long, quand on espère ! Le soleil sous l' hémisphère ne veut donc pas se plonger ? Accourez, humides heures qui présidez à la nuit : répandez sur nos demeures ce calme heureux qui vous suit. ô fleurs, pressez-vous d' éclore pour mes desseins les plus doux ; et toi, sommeil que j' implore, jusqu' au retour de l' aurore assoupis l' oeil des jaloux. LIVRE 3 ELEGIE 4 p115 La veillée. J' avais signalé ma tendresse ; l' amour applaudissait ; j' étais égal aux dieux. Accablé de langueurs, de fatigue et d' ivresse, entre les bras de ma maîtresse le doux sommeil avait fermé mes yeux. Elle, qui n' est plus écolière dans l' art qu' elle a, sous moi, naguère commencé, de sa bouche amoureuse entr' ouvrit ma paupière, et, d' un son de voix doux à l' oreille adressé, " tu dors, paresseux ! Me dit-elle. " regarde : il n' est pas encor jour. " tu dors, à l' heure la plus belle " que le cercle des nuits ramène pour l' amour ! " laissons, laissons la diligente aurore " s' arracher, sans pitié, du lit de son amant ; " jouissons, nous mortels ; profitons du moment : p117 " qui sait hélas ! Demain si nous serons encore ? " viens, je brûle ; écartons ces voiles indiscrets. " prends-moi ; contre ton sein que je meure enchaînée ! " recommençons nos jeux ; invoquons Dionée. " veillons. Tu dormiras après, " si tu veux, toute la journée. " LIVRE 3 ELEGIE 5 la moisson. Ma maîtresse retourne à sa maison des champs. Quel coeur barbare et dur peut rester à la ville ? Fuyons ; dérobons-nous à sa pompe servile, à ses frivolités, à ses discours méchans. Loin des remparts poudreux qu' arrose en vain la Seine, courons des fruits vermeils admirer les couleurs, et, sous le frais abri des forêts de Vincenne, du lion dévorant éviter les chaleurs. Viens, l' autel est paré ; viens, la victime est prête ; descends du haut des cieux, bienfaisante Cérès ; prends ta faucille en main, et couronne ta tête p118 de bluets et d' épis, trésors de tes guérets. ô mes lares, ce jour doit être un jour de fête ; des plus rians festons j' ornerai vos portraits. écartez loin de nous et la pluie et l' orage ; d' un jour tranquille et pur éclairez nos moissons. Voyez-vous ces vieillards, ces filles, ces garçons, tout un peuple courbé qui s' empresse à l' ouvrage, et détonne gaiement de rustiques chansons ? Ils vont de rang en rang : sous leur main diligente déjà ces longs tuyaux, d' énormes grains chargés, tombent sur les sillons, en faisceaux partagés. Le van chasse dans l' air une paille indigente ; la terre au loin gémit sous l' effort des batteurs. Vers le soir, au château la troupe cantonnée p119 se délasse en riant du poids de la journée, et le plaisir succède à ces soins enchanteurs. Amis, qu' attendez-vous ? Mêlons-nous à la danse de ces pâtres joyeux, folâtrant sous l' ormeau : le flageolet aigu marque assez la cadence ; conduisons tour-à-tour les belles du hameau. Qu' on tire cent flacons de la glace pilée ; versez-moi d' un vin frais qui ternit le cristal : je ne rougirai point, ce soir, dans la vallée de vous suivre en tremblant et d' un pas inégal : tout sied à ce beau jour. Buvons à Catilie ; buvons à Nivernais ; buvons à Maillebois. Et vous, soutien du trône, espoir de la patrie, mon protecteur, mon maître, auguste fils des rois, encouragez ma muse, et soutenez ma voix. Je chante les jardins, et le dieu des campagnes, pan, qui jadis enfla des roseaux sous ses doigts, p120 et, modulant des airs au penchant des montagnes, rassembla les mortels dispersés dans les bois. C' est lui qui, le premier, au gland tombé des chênes fit succéder l' olive et les dons des vergers. La feuille alors couvrit l' asile des bergers, et le sol altéré but les sources prochaines. Alors on maria la vigne au peuplier ; sous les pressoirs rougis des flots de vin coulèrent ; le taureau sous le joug apprit à se plier, et sur un double essieu les chars pesans roulèrent. Qui n' aimerait les champs ? Aux champs règne la paix ; on y trouve un ciel pur, des ombrages épais ; de moissons dans l' été, de fruits mûrs dans l' automne, de bouquets au printemps l' humble pré se couronne. p121 Les vrais plaisirs aux champs ont fixé leur séjour : on y craint plus les dieux ; on y fait mieux l' amour. L' amour même, entouré de coursiers indociles, de troupeaux mugissans, dans un bocage est né. De myrte et de jasmin son berceau fut orné. Le pressant dans leurs bras, les nymphes trop faciles n' osaient point corriger un enfant obstiné, qui déjà nuit et jour s' abreuvait de ses larmes. C' est là qu' en grandissant il essaya ses armes. Ses premiers traits, dit-on, se perdaient au hasard ; son arc et son carquois accablaient sa faiblesse. Ciel, qu' amour a depuis profité dans cet art ! Je l' ai bien éprouvé. Malheur à ceux qu' il blesse ! Malheur même aux amans qu' il daignerait flatter ! p122 C' est quand l' amour sourit qu' il est à redouter. N' importe ! Saisissons ses faveurs passagères ; hâtons-nous de jouir ; caressons nos bergères ; livrons-nous à leur foi, mais sans trop y compter. LIVRE 3 ELEGIE 6 p123 Les baisers. Dieux ! Que ta bouche est parfumée ! Donne-moi donc vite un baiser. Encore un, ô ma bien-aimée ! De quel feu dévorant je me sens embraser ! - prends ! Sois heureux : en voilà vingt, Bathyle ; en voilà trente ; en voilà cent en sus. Est-ce assez ? -non. -je t' en donne encor mille. Es-tu content ? -las ! Je brûle encor plus ! - et combien donc, ingrat, pour apaiser ta flamme te faut-il aujourd' hui de baisers amoureux ? Autant (répondis-je), ô mon âme ! Que septembre mûrit, sur les coteaux pierreux de Pomar ou d' Arbois de raisins savoureux ; autant qu' on voit d' épis jaunissans dans la plaine, ou de grains entassés dans le sable des mers ; autant qu' on voit briller dans une nuit sereine p125 d' étoiles, de soleils, et de mondes divers. Quand tu m' en donnerais dès la naissante aurore, quand tu m' en donnerais jusqu' au déclin du jour, plus altéré, le soir, le soir, mourant d' amour, je t' en demanderais encore. LIVRE 3 ELEGIE 7 à Catilie. Quand ton ami se désespère, ingrate, au lit oiseux qui peut te retenir ? Il est minuit : tout dort ; je n' entends plus ta mère ; tous les feux sont éteints : qu' attends-tu pour venir ? Sous tes doigts ma porte docile est prête à s' ouvrir mollement ; j' ai pris soin d' affranchir ce loquet difficile que ton amour déteste, et qui fait mon tourment. Est-ce ainsi qu' on tient sa promesse ? Est-ce ainsi qu' on abuse un malheureux amant ? Perfide ! Hélas ! En ce moment, tranquille au sein de la mollesse, tu dors peut-être impunément : p126 et moi, je veille ! Et moi, je sèche dans l' attente ! Inquiet, agité, consumé de désirs, je me roule aux deux bords de ma couche brûlante, et poursuis tristement l' image des plaisirs. Quelquefois ma tendresse active s' imagine te voir au milieu de la nuit, suspendant sur l' orteil une jambe craintive, tes deux mains en avant, chercher le mur qui fuit : j' écoute alors, j' écoute ; et, si le moindre bruit frappe mon oreille attentive, je crois sous tes pieds délicats p127 entendre à mon côté le parquet qui résonne. Soudain mon coeur palpite, et tout mon corps frissonne ; crédule, je m' élance, en étendant les bras ; je te cherche dans l' ombre, et te nomme tout bas. Vaines illusions ! Déjà la nuit s' avance, et l' astre du matin blanchit l' azur des cieux. C' en est fait : le jour croît ; je n' ai plus d' espérance ; les esclaves en foule ont inondé ces lieux. Et tu ne crains pas ma vengeance ? Que diras-tu pour ta défense demain, en t' offrant à mes yeux ? Est-ce ainsi (réponds-moi), beauté vaine et frivole, qu' on outrage l' amour, qu' on insulte à Cypris ? De ce temps hélas ! Qui s' envole, un jour tu connaîtras le prix. Lorsque le printemps passe, et qu' on n' est plus jolie, que de regrets cuisans, de repentirs amers ! Combien tu pleureras ton orgueil, ta folie ! p128 Que tu voudras, ô Catilie ! Racheter chèrement cette nuit que tu perds ! LIVRE 3 ELEGIE 8 p129 à la même. Me voici dans le froid séjour de l' artifice et de la haine, occupé de mon seul amour, et sur le papier, nuit et jour, tristement déposant ma peine. Depuis nos funestes adieux j' ai vu quarante jours éclore : combien s' écouleront encore avant qu' on te rende à mes yeux ! Tu me demandes, à toute heure, ce que fait ton fidèle amant ? p130 Tu le devines aisément. Il soupire, il gémit, il pleure, il te rappelle incessamment. Unique objet de mon hommage, de mon encens et de mes voeux, cent fois j' adore ton image, cent fois je baise tes cheveux ; et, dans ce palais fastueux, tandis que la foule importune fatigue l' aveugle fortune de mille cris ambitieux, moi, sans désir et sans envie, libre de soins, content des cieux, et presque étranger dans ces lieux, hélas ! Je ne demande aux dieux que d' être aimé de Catilie. Mais toi, comptes-tu les momens que je traîne dans les alarmes ? As-tu ressenti mes tourmens ? Et, loin de moi, tes yeux charmans ont-ils répandu quelques larmes ? L' air triste, et les regards baissés, vas-tu, rêveuse et solitaire, p131 sous ces tilleuls entrelacés, dont l' ombre invite au doux mystère, ou dans ce bois dépositaire de nos plaisirs trop tôt passés, loin d' une mère vigilante relire encore mes écrits, et sur la poussière inconstante tracer le nom que tu chéris ? Oh ! De mon pénible esclavage quand pourrai-je à la fin sortir ? Quand verrai-je le doux rivage où, dans la fleur du plus bel âge, j' ai reçu ton premier soupir ? Qu' il est cruel dans sa folie l' amant de faveurs enivré, qui, libre de passer sa vie aux pieds d' un objet adoré, trop épris de l' éclat frivole des biens, des honneurs et des rangs, court, sous des lambris transparens où resplendit l' or du Pactole, du vulgaire encenser l' idole et ramper à la cour des grands ! LIVRE 3 ELEGIE 9 p132 à l' amour. Si j' ai su quelquefois dans mes vers séducteurs instruire à tes larcins la timide ignorance ; si j' ai chanté la crainte et la douce espérance, tes combats, tes plaisirs, et tes soins enchanteurs ; si dans tes jours sacrés, aux autels de ta mère j' ai porté, jeune encor, mon encens et mes voeux, et couronné tes beaux cheveux de la guirlande qui t' est chère : amour, saisis ton arc, à tes pieds détendu ; descends du mont éryx ; abandonne Cythère ; viens, vole : je t' attends. Va dire à ma bergère que ce jour doit me rendre à son coeur éperdu. Tu pares même une infidèle aux yeux d' un amant irrité : amour, donne à ses traits une grâce nouvelle, à tous ses mouvemens un air de volupté ; de ton haleine pure, ou du vent de ton aile, p133 rafraîchis cet éclat dont brille sa beauté ; d' un regard languissant, d' un séduisant caprice, d' un refus enchanteur montre-lui le pouvoir ; dis ce qu' on peut donner, ce qu' il faut qu' on ravisse, ce que tu veux qu' on cache, ou qu' on laisse entrevoir. D' une aimable rougeur que son front s' embellisse, et que je croie encor surmonter son devoir. Vois-tu la vigne tortueuse embrasser les ormeaux et ramper autour d' eux ? Que plus tendre, ce soir, ou plus voluptueuse, Catilie, à l' instant qui nous joindra tous deux, m' enlace de ses bras, m' entoure de leurs noeuds, et que sa dent légère, en redoublant mes feux, imprime sur ma bouche une marque amoureuse. LIVRE 3 ELEGIE 10 p134 à Eucharis. Est-ce bien vous qui m' écrivez, vous qui seule avez fait ma peine, et dont mes tristes yeux, de larmes abreuvés, n' ont pu long-temps fléchir ni désarmer la haine ? Dieux ! Quels funestes souvenirs ces traits jadis si chers réveillent dans mon âme ! ô douce illusion de ma première flamme ! ô tendre emportement de mes premiers plaisirs ! Et quelle est donc votre espérance ? Vous semblez revenir à moi ; après quatre ans entiers d' erreurs et d' inconstance, vous qui m' avez trahi, vous réclamez ma foi : il n' est plus temps. Une autre a ma tendresse, et m' a fait oublier votre injuste rigueur. Aussi belle que vous, incapable d' adresse, son modeste maintien, ses yeux pleins de douceur, son coeur simple et naïf, sa docile jeunesse, p135 tout promet à mes feux un retour moins trompeur. C' en est fait, Eucharis : je ne peux plus vous suivre. L' amour ne renaît point ; il est mort entre nous. Mais le noeud qui nous reste est encore assez doux ; à l' amour qui n' est plus l' amitié doit survivre. L' amitié vous rendra toujours présente et chère à ma mémoire ; et, quand de ces instans si courts, remplis par mon bonheur, mais perdus pour ma gloire, la mort viendra trancher le cours ; quand mes plus chers amis environnant ma couche, pour me cacher leurs pleurs détourneront leurs yeux, et, retenant mon âme errante sur ma bouche, recevront mes derniers adieux : alors, peut-être, alors la tendre Catilie, en proie au plus cruel chagrin, ses longs cheveux épars, d' un froid mortel saisie, pour la dernière fois permettra, sans envie, que votre main tremblante, aidant sa faible main, soutienne sur son coeur ma tête appesantie. Mes yeux prêts à la perdre, hélas ! Et sans retour, chercheront pour la voir un reste de lumière ; p137 et sa main que j' aimais, au doux éclat du jour, sa main seule, Eucharis, fermera ma paupière. Vous fûtes ma première amour ; mais elle sera la dernière. LIVRE 3 ELEGIE 11 à m le vicomte de B-B. Tandis qu' au séjour du tonnerre dressant ton vol audacieux, loin des limites de la terre tu chantes la paix et la guerre, assis à la table des dieux ; moi, dans les bosquets d' Amathonte malgré moi ramené toujours hélas ! à célébrer ma honte je perds les plus beaux de mes jours. Souvent j' ai dit à ma maîtresse : " c' est trop languir dans la paresse ; " j' en rougis... tiens, séparons-nous ; " va-t' en. " soudain l' enchanteresse vient se placer sur mes genoux, p138 des deux mains à mon cou s' enlace, et me donne, en versant des pleurs, mille baisers pleins de douceurs, de ma constance déjà lasse trop sûrs, trop aimables vainqueurs je cède ; et, reprenant ma lyre, qu' elle court me chercher soudain, je chante son regard divin, son doux parler, son doux sourire, les jeux, les amours, et le vin. LIVRE 3 ELEGIE 12 p139 Sur le mariage de Catilie. ô jour affreux ! ô fatal hyménée ! Pleurez, Vénus ; pleurez, tendres amours ! Celle que j' aime, à l' autel entraînée, court en tremblant, victime couronnée, sous d' autres lois s' enchaîner pour toujours. C' en est donc fait, ma chère Catilie ? Quand j' ai ton coeur, un autre aura ta foi ! Ce nouveau noeud rompt le noeud qui nous lie. C' en est donc fait ? Et tu n' es plus à moi ? Pour ton ami désormais étrangère, tes yeux si doux de rigueur vont s' armer ; en te parlant, du nom de ma bergère je ne dois plus tendrement te nommer. Il faut cesser de te voir à toute heure, de te chercher, de te suivre en tous lieux ; et séparés par cent murs odieux, jamais hélas ! Dans la même demeure p140 le doux sommeil ne fermera nos yeux. Qu' est devenu ce temps, cet heureux âge où les mortels, n' ayant reçu des cieux qu' un champ fertile, un corps laborieux, des fruits, des fleurs, et des bois en partage, près d' une eau pure, exempts de tristes soins, à peu de frais contentaient leurs besoins ; et deux à deux, sous des toits de feuillage, goûtaient en paix de fortunés loisirs, pauvres d' argent et riches de plaisirs ? Dans ces beaux jours, hélas ! Dignes d' envie, ta voix d' un père eût fléchi les rigueurs ; amant comblé des plus douces faveurs, à tes genoux j' aurais passé ma vie, et la mort seule eût désuni nos coeurs. L' or aujourd' hui règne en dieu sur la terre ; il faut un char, de superbes atours ; l' or aux plaisirs a déclaré la guerre, et foule aux pieds les plus tendres amours ; l' or t' a livrée à l' objet de ta haine. D' un riche époux tu vas suivre les lois ; et moi, réduit, pour distraire ma peine, à la chanter d' une mourante voix, je traîne hélas ! Ma fortune incertaine aux champs de mars et dans la cour des rois. Oublions-nous quand le ciel nous sépare ! Le ciel lui-même a reçu tes sermens : p141 il punirait... pardonne, je m' égare. Non, non, crois-moi, le ciel n' est point barbare ; il permet tout aux malheureux amans. Il a voulu que l' amante éplorée, qu' un sort impie ou qu' une injuste loi force à donner sa main désespérée, et qu' à l' autel on traîne malgré soi, pût oublier impunément la foi que sa faiblesse ou sa crainte a jurée c' est moi, c' est moi qui d' un soin enchanteur, dès ton aurore ai su remplir ton âme ; je suis l' objet de ta première flamme, dans l' art d' aimer ton premier précepteur ; ton coeur sensible est mon heureux ouvrage : tu m' appartiens : c' est moi seul qu' on outrage, et ton époux est un usurpateur. Quoi ! Je verrai son insolente ivresse ! Quoi ! J' ornerai son triomphe odieux ! Ah ! S' il est vrai que ta vive tendresse me redemande aux pieds même des dieux ; si mon amour à ce point t' intéresse, s' il t' est plus cher que la clarté des cieux, ne souffre point, ô ma belle maîtresse, que devant moi le barbare te presse p142 contre son coeur, et t' embrasse à mes yeux ! Je me connais : à mes yeux s' il t' embrasse, s' il cueille un prix qui n' est dû qu' à ma foi, je me déclare ; entre sa bouche et toi j' étends la main, je préviens ma disgrâce, et je lui dis : " ces baisers sont à moi. " la nuit hélas ! De ses plaisirs coupables viendra trop tôt annoncer le moment : que les faveurs, les caresses aimables, le jour entier, soient du moins pour l' amant ! Regarde-moi : que ces yeux que j' adore sur moi fixés expriment tes douleurs ; en se baissant qu' ils me cherchent encore, et quelquefois se remplissent de pleurs. Si tu me joins au milieu de la danse, sois prompte alors à me serrer la main ; si tu me fuis, sans rompre la cadence, dis-moi tout bas : " nous nous verrons demain. " mais, ô douleur ! ô contrainte funeste ! Quand sous un dais de guirlandes paré, nouvelle épouse, au banquet préparé p143 tu marcheras d' un air triste et modeste, de tes côtés exilé sans pitié, je me croirai par ton coeur oublié. Pour consoler ma jalouse tendresse, donne à ton front un secret démenti ; et que mon pied, deux fois avec adresse, soit par ton pied doucement averti. Ah ! Près de toi, malgré la loi sévère, je me tiendrai du moins pour te servir : des plus doux vins je remplirai ton verre ; c' est un bonheur qu' on ne peut me ravir. Seul, après toi, que ton ami l' obtienne : dans ce cristal m' enivrant de plaisir, ma bouche avide aura soin de choisir les bords heureux qu' aura pressés la tienne. Infortuné ! Que sert de te dicter des soins hélas ! Tout à l' heure inutiles ? Avant minuit, il faudra nous quitter, et regagner nos demeures tranquilles ; avant minuit un odieux époux, au lit fatal entraînera tes charmes. Moi, jusqu' au seuil où veille un dieu jaloux, p144 je te suivrai les yeux baignés de larmes ; et j' entendrai, pour dernières alarmes, sur toi soudain se fermer les verrous. Alors, alors tu deviendras sa proie ; il ravira cent baisers amoureux. Que dis-je ? Hélas ! Dans ces momens affreux, des baisers seuls combleront-ils sa joie ? Combats du moins dans ce pressant danger ; pleure, gémis, et détourne la bouche : n' accorde rien ; fuis au bord de ta couche, et vends lui cher un bonheur mensonger. Ah ! Si le ciel, ce ciel qui m' abandonne entend mes voeux, il ne souffrira pas que l' inhumain, profanant tant d' appas, ait du plaisir... ou du moins qu' il t' en donne. Mais, quel que soit pour mon coeur éperdu l' indigne arrêt du destin qui m' opprime, songe demain à me nier ton crime, et soutiens-moi que je n' ai rien perdu. LIVRE 3 ELEGIE 13 p145 à Catilie. Dans la contrainte et les alarmes je vois s' envoler nos beaux jours : la douleur a flétri vos charmes, et mes yeux à verser des larmes semblent condamnés pour toujours. ô la plus belle des maîtresses, mon bonheur s' est évanoui : je perds vos touchantes caresses, hélas ! Et de ces biens, dont j' ai trop peu joui, il ne me reste que ma flamme, p146 vos lettres, mes regrets, mes désirs superflus, et la triste douceur de nourrir dans mon âme l' éternel souvenir d' un bonheur qui n' est plus. Tout brûle autour de moi, tout aime, tout s' enivre de voluptés ; deux à deux, vers le bien suprême je vois tous les coeurs emportés ; sans crainte à la ville, au village, on forme des liens charmans, et l' univers n' est qu' un bocage peuplé de fortunés amans. L' amour d' une douce folie prend soin de remplir leurs momens : nous seuls, ma chère Catilie, nous seuls éprouvons ses tourmens. Sans témoins une loi sévère me défend de vous approcher ; à l' oeil d' un époux ou d' un père toujours soigneux de me cacher, depuis une semaine entière, je n' ai pu seulement toucher la main et si douce et si chère, où, sans exciter leur colère, du mortel le moins téméraire p147 la bouche a droit de s' attacher. à table, aux jeux, on nous sépare ; nos argus veillent en tous lieux, et, recherchant d' un oeil avare les pleurs qui roulent dans vos yeux, ils se font un plaisir barbare de troubler jusqu' à nos adieux. Mais ne craignez point, ô mon âme, que leur inflexible rigueur éteigne ou lasse mon ardeur : mes chagrins même et leur fureur vous rendent plus chère à ma flamme. Ah ! Si, malgré leurs soins jaloux, mon coeur se fait entendre au vôtre, mon sort est encore assez doux. J' aime mieux souffrir avec vous, que d' être heureux avec une autre. LIVRE 3 ELEGIE 14 p148 à la même. Du fracas de la ville et des jeux du théâtre, lorsqu' aux champs tout mûrit, c' est assez t' occuper : aux voeux d' une foule idolâtre, ta corbeille à la main, il est temps d' échapper. Déjà, secouant sa crinière, le lion enflammé s' élance dans les cieux, et le soleil rapide au haut de sa carrière, nageant dans des flots de lumière, retourne à l' équateur d' un pas victorieux ; déjà le cou penché, sans force et sans courage, et le pasteur et les troupeaux des bois silencieux cherchent le doux ombrage, et le zéphyr plus rare, et la fraîcheur des eaux. p149 Viens, conduis sous mes toits rustiques ces demi-dieux enfans qui ne te quittent plus : je n' ai point à t' offrir de superbes portiques, ni de marbres vivans, ni ces lacs magnifiques qui creusent les jardins des nouveaux Lucullus. Mais, ô touchant objet de ma dernière flamme, (car nulle autre après toi ne charmera mes yeux) je te promets des jours aussi purs que ton âme, et des bois à midi sombres, délicieux ; je te promets, le soir, des grottes solitaires, un bain rafraîchissant dans des eaux salutaires, les fruits que tu chéris, un vin pur et vermeil, p150 des essaims bourdonnans dans le creux des vieux chênes, et le concert flatteur de vingt sources prochaines, dont le murmure invite aux douceurs du sommeil. Là, cachés prudemment dans mon enclos fertile, nous passerons en paix la saison des chaleurs ; là, mollement couchés sous un tremble mobile, j' ornerai tes cheveux de guirlandes de fleurs ; et de ce prix divin, dont ta bouche est avare, payant mes tendres soins, le cou penché sur moi, sans craindre désormais que la nuit nous sépare, tu chanteras sur ta guitare nos plaisirs, et les vers que j' aurai faits pour toi. LIVRE 3 ELEGIE 15 p151 La méridienne. à la même. Dieux ! Que l' air est calme et pesant ! Dieux ! Qu' il fait chaud ! Sur quels rivages, sous quels favorables ombrages veux-tu reposer à présent ? Le ciel se couvre de nuages ; Neptune agite son trident ; j' ai vu briller à l' occident l' éclair précurseur des orages. Viens (ce temps est fait pour l' amour), viens, ô ma tendre et douce amie, au fond de mon humble séjour, sur la natte fraîche et polie, du soir attendre le retour. Fermons sur nous, à double tour, p152 la porte du verrou munie, et qu' une épaisse jalousie nous dérobe aux clartés du jour. Eh quoi ! Ta pudeur alarmée m' oppose encore un vêtement ! As-tu peur, ô ma bien-aimée, d' être trop près de ton amant ? Lorsqu' il te presse, qu' il t' embrasse, peux-tu rougir de son bonheur ? ôte ce lin qui m' embarrasse, ou des deux mains, sûr de ma grâce, je le déchire avec fureur. De ton beau corps, que j' idolâtre, mes yeux parcourront tous les traits ; de tes trésors les plus secrets mes baisers rougiront l' albâtre. Couvre-toi de fleurs, si tu veux : que ce soit ta seule imposture. Laisse une fois à l' aventure flotter tes superbes cheveux ; p153 et de cette conque azurée, cuite dans sèvre, et décorée avec un soin industrieux, parmi cent parfums précieux tirons ce nard délicieux dont l' odeur seule fait qu' on aime, qui prête un charme à Vénus même, et l' annonce au banquet des dieux. LIVRE 3 ELEGIE 16 p154 Aux manes d' Eucharis. Depuis que tu n' es plus, depuis que je te pleure, le soleil a fini, recommencé son tour : je puis enfin vers ta demeure tourner mes tristes yeux lassés de voir le jour. ô toi, jadis l' objet du plus ardent amour, toi que j' aimais encor d' une amitié si tendre, Eucharis, si tu peux m' entendre des bords du fleuve affreux qu' on passe sans retour, reçois ces derniers vers que j' adresse à ta cendre. Lorsque, du sort, si jeune, éprouvant la rigueur, tu périssais hélas ! D' un mal lent et funeste, moi-même, tu le sais, consumé de langueur, je voyais de mes jours s' évanouir le reste. Tu mourus : à ce coup, j' en atteste les dieux, je demandai la mort ; j' étais prêt à te suivre ; à mes plus chers amis j' avais fait mes adieux. Catilie à l' instant vint s' offrir à mes yeux, me serra sur son coeur ; et je promis de vivre. Trop heureux sous sa douce loi, p155 elle-même aujourd' hui permet que je t' écrive : tout ce qui te connut te regrette avec moi, et cherche à consoler ton ombre fugitive. Déjà, les yeux mouillés de pleurs, et brisant son beau luth qui résonnait encore, le doux chantre d' éléonore sur tes restes chéris a répandu des fleurs ; il t' élève un tombeau : c' est assez pour ta gloire. Moi, plus timide, tout auprès je choisis un jeune cyprès, et là je grave notre histoire. à ce mot, Eucharis, ne va point t' alarmer. Loin de moi tous ces noms dont un amant accable l' objet qu' il cesse de charmer ! Le temps a dû me désarmer, et ton coeur n' est point si coupable. Pour un autre que moi s' il a pu s' enflammer, sans doute il était plus aimable : hélas ! Savait-il mieux aimer ? N' importe : dors en paix, ombre toujours chérie ; d' un reproche jaloux ne crains plus la rigueur : ma haine s' est évanouie. Tu fis, sept ans entiers, le bonheur de ma vie : c' est le seul souvenir qui reste dans mon coeur. LIVRE 3 ELEGIE 17 p156 La vendange. à Catilie. Quels cris dans les airs retentissent ! Quels chants sur ces coteaux d' un ciel ardent brûlés ! Déjà, le thyrse en main, s' unissent les Faunes aux Sylvains mêlés : les fougueux égipans bondissent, et sous leurs pas au loin gémissent la terre et les bois ébranlés. Le front chargé des fruits d' une heureuse vendange, la bouche teinte encor des raisins qu' il a bus, et penché sur son char, le dieu vainqueur du Gange du plus riche des mois nous verse les tributs. Je naquis dans ce mois : voici le jour que j' aime. Daigne encor l' embellir, doux objet de mes voeux ; de pampres et de fleurs viens orner mes cheveux ; de pampres et de fleurs je t' ornerai moi-même. Que l' acier brille dans tes mains, p157 qu' à ton bras pende une corbeille ; et, comme on voit la diligente abeille de leurs plus doux parfums dépouiller les jardins, en te jouant détache ces raisins. De sillons en sillons, cours, poursuis ton ouvrage ; anime d' un souris ces pasteurs empressés, qui, dans la vigne dispersés, à peine de leurs fronts surmontent son feuillage. On chante : dans l' osier tombent de toutes parts ces raisins abondans qu' un sombre azur colore, ceux dont l' émail pâlit, mais que le soleil dore ; et bientôt avec pompe étalés sur des chars, d' un peuple avide au loin ils frappent les regards, encor tout rayonnans des larmes de l' aurore. ô soins délicieux, ô fortunés travaux, dont les fatigues même enchantent la paresse ! Cependant du sein des hameaux il s' élève un long cri : la troupe, avec vitesse, de leurs derniers présens dégarnit les rameaux ; le vieillard en triomphe apporte sa richesse, tandis qu' un doux muscat retardant la jeunesse, pour un seul prix offert anime vingt rivaux. Succédez à ces soins, repas simple et rustique, repas cent fois plus doux que les festins des dieux. Sur l' herbe, assis en cercle, autour d' un vase antique, sur ce mets odorant qui parfume les cieux, chacun porte à la fois et la main et les yeux. p158 Le palais chatouillé, d' abord la soif s' allume ; soudain paraît un broc, qui, tout couvert d' écume, et rempli d' un vin doux dans la ferme apprêté, par les plus prompts buveurs est long-temps disputé. Il circule : avec lui circulent la gaîté, les bons mots et l' erreur, l' audace et la folie. Lucas cueille un baiser sur le sein d' égérie, qui toujours s' en offense et s' apaise toujours ; mais sa rougeur lui reste, et la rend plus jolie. Ce baiser, ces combats, ma chère Catilie, le tumulte, les ris, les folâtres discours d' un convive animé qui doucement s' oublie, tout protége, encourage, ou nous peint nos amours ; tout prête à mon bonheur un charme qui l' augmente. Heureux qui dans ce jour, conduisant son amante, le plaisir dans les yeux, de cercle en cercle errant, lui porte un doux tribut dans l' argile fumante, et d' un mets effleuré par sa lèvre charmante, savoure, avec lenteur, le baume restaurant ! Mais déjà l' ombre croît ; la feuille qui murmure annonce un vent plus frais, humide enfant du soir : réservant pour tes jeux la grappe la plus mûre, tout ton peuple à l' envi te demande au pressoir. Cède à ses cris joyeux et remplis son espoir ; rends un moment à la nature ces pieds si délicats que blesse leur chaussure ; monte. Tout est tranquille, et tout va s' émouvoir. p159 Le signal est donné : tous les yeux étincellent ; tous les pieds vont pressant ; tous les grains sont ouverts. De riches flots de pourpre au même instant ruissellent, et l' ambre le plus pur s' exhale dans les airs. Chantons, célébrons l' automne. Enfans, répétez mes vers. J' entends déjà dans la tonne le doux nectar qui bouillonne, et qui veut rompre ses fers. Enseveli sous le sable et réservé pour la table, ce vin doit porter un jour des bons mots à la jeunesse, des erreurs à la sagesse, des feux même à la vieillesse, et des désirs à l' amour. LIVRE 3 ELEGIE 18 p160 Le départ. à la même. Non, jamais peut-être à mes yeux tu n' avais paru si charmante ; jamais de ta grâce piquante mon coeur ne fut plus amoureux : et cependant, ô ma maîtresse, il faut m' exiler de tes bras ! Malgré l' excès de ma tendresse, et le pouvoir de tes appas, il faut quitter ce doux rivage, ce clair ruisseau, ce frais bocage, cent fois témoins de notre ardeur ; il faut laisser tout mon bonheur, et n' emporter que son image ! Sous de funestes étendards un devoir importun m' appelle : soldat poudreux, aux champs de mars p161 je cours, animé d' un beau zèle, dans l' art des Guesclins, des Bayards, et des Bourbons et des Césars, rejoindre et suivre mon modèle. Oui, dans huit jours, sous d' autres cieux, en proie aux tourmens de l' absence, triste et pensif, à tous les dieux je demanderai ta présence. Mais toi, de cent jeunes amans hélas ! à toute heure entourée, de voeux et d' encens enivrée, dis-moi : tiendras-tu tes sermens ? ô peine ! ô mortelles alarmes ! ô triste et rigoureuse loi ! Périssent la gloire et les armes, qui font toujours couler des larmes, et qui me séparent de toi ! LIVRE 3 ELEGIE 19 p162 Les jardins du petit trianon. J' ai vu ce désert enchanté dont le goût même a tracé la peinture ; j' ai vu ce jardin si vanté où l' art, en l' imitant, surpasse la nature. ô trianon, puissiez-vous des hivers ne ressentir jamais les glaces rigoureuses ! Aimable trianon, que de transports divers vous inspirez aux âmes amoureuses ! J' ai cru voir, en entrant sous vos ombrages verts, le séjour des ombres heureuses. Quel magique pouvoir de sites gracieux a décoré soudain ces fertiles campagnes, et, dans un cadre étroit, pour le plaisir des yeux, a creusé des vallons, élevé des montagnes, disparaissez, fabuleuses retraites p163 d' Alcinoüs et de Sémiramis, prodiges nés du cerveau des poëtes, et dans leurs vers menteurs jusques à nous transmis ! Disparaissez, monumens du génie, parcs, jardins immortels, que le nôtre a plantés. De vos dehors pompeux l' exacte symétrie étonne vainement mes regards attristés. J' aime bien mieux ce désordre bizarre, et la variété de ces riches tableaux que disperse l' anglais d' une main moins avare. Du haut du belvéder mon oeil au loin s' égare, et découvre les bois, la verdure et les flots. Là, parmi des rochers de structure inégale, que Neptune a produits d' un coup de son trident, un torrent écumeux tombe, et roule en grondant, et bientôt lac tranquille au pied des monts s' étale. Ce lac, ces monts sacrés, sont au dieu de Délos. p164 Voici le frais Hémus et le riant Ménale. De ce nouveau Tempé le tortueux dédale sert d' asile à l' enfant qui règne dans Paphos. ô vous, qui craignez son empire, fuyez, fuyez ; l' amour anime ces beaux lieux : dans ce vallon délicieux c' est lui qu' avec l' air on respire. De ces sentiers étroits la douce obscurité, ces trônes de gazon, cet antre solitaire, ces bosquets odorans qu' habite le mystère, tout parle de l' amour, tout peint la volupté. Sous des lilas, dont la tige penchée du midi même amortit les chaleurs, du haut des monts une source cachée tombe en cascade, et fuit parmi les fleurs. J' approche : quels objets ! L' herbe à demi couchée des débris d' un bouquet était encor jonchée ; et deux chiffres, plus loin sur le sable enlacés, par le souffle des vents n' étaient point effacés. p165 à cet aspect soudain, au murmure de l' onde, qui seul de ces déserts trouble la paix profonde, je me sentis tout d' un coup pénétré d' une douce mélancolie ; le souvenir de Catilie vint resserrer mon coeur de plaisirs enivré. Ah ! Que ne puis-je, ô ma jeune maîtresse, parcourir avec toi ce fortuné séjour, et dans ces bois touffus, au gré de ma tendresse, t' égarer doucement sur le soir d' un beau jour ! Dans les bois, dans les airs, sur le bord du rivage, les oiseaux, deux à deux, se baisent devant moi : seul ici, je languis dans un triste veuvage. Faut-il sans toi fouler cette mousse sauvage ? Dans ces détours secrets faut-il errer sans toi ? Vois ce ruisseau qui, dans sa pente mollement entraîné, murmure à petit bruit, se tait, murmure encor, se replie et serpente, va, revient, disparaît, plus loin brille et s' enfuit, et, se jouant dans la prairie p166 parmi le trèfle et les roseaux, sépare à chaque instant ces bouquets d' arbrisseaux qu' un pont officieux à chaque instant marie. Quel art a rassemblé tous ces hôtes divers, nourrissons transplantés des bouts de l' univers : la persicaire rembrunie en grappes suspendant ses fleurs ; le tulipier de Virginie, étalant dans les airs les plus riches couleurs ; le catappas de l' Inde, orgueilleux de son ombre ; l' érable précieux ; et le mélèse sombre, qui nourrit les tendres douleurs ? De cent buissons fleuris chaque route bordée conduit obliquement à des bosquets nouveaux. p167 L' écorce où pend la cire, et l' arbre de Judée, le cèdre même y croît au milieu des ormeaux ; le cytise fragile y boit une onde pure ; et le chêne étranger, sur des lits de verdure, ploie en dais arrondi ses flexibles rameaux. ô champs aimés de Flore ! ô douce promenade ! Que vous flattez mon coeur, mon esprit et mes yeux ! ô champs aimés de Flore, ô douce promenade, oui, vous êtes l' asile et l' ouvrage des dieux ; mais, à travers ces bois religieux, quelle élégante colonnade en marbre blanchissant s' élève dans les cieux ? C' est le temple d' amour ; c' est l' enceinte sacrée que réserve à son fils la reine de ces lieux. Deux saules chevelus en défendent l' entrée à tout mortel audacieux. De l' enfant sur l' autel respire la statue. C' est lui-même : on le voit, foulant un bouclier, et le casque d' Alcide et sa lance rompue, courber en arc poli sa noueuse massue, et d' un souris malin déjà nous défier. p168 à l' approche du sanctuaire, saisi d' un tremblement heureux, trois fois du marbre saint j' ai baisé la poussière, et fait fumer trois fois un encens précieux : puis, couronnant ses beaux cheveux d' un feston de myrte et de lierre, aux pieds du dieu charmant j' ai déposé mes voeux, et fait tout bas cette prière : " amour, amour, éternise mes feux, " conserve-moi le coeur de Catilie ; " fais qu' elle soit toujours belle à mes yeux, " et que je meure avant que je l' oublie ! " LIVRE 3 ELEGIE 20 p169 adieux à une terre qu' on était sur le point de vendre. L' aimable et doux printemps ouvre aujourd' hui les cieux. ô mes champs, avec vous je veux encor renaître ! Champs toujours plus aimés, jardins délicieux, vénérables ormeaux qu' ont plantés mes aïeux, pour la dernière fois recevez votre maître. Prodiguez-moi vos fruits, vos parfums et vos fleurs ; cachez-moi tout entier dans votre enceinte sombre. ô bois hospitaliers, mes rêveuses douleurs n' ont pas long-temps, hélas ! à jouir de votre ombre. Témoins de mes plaisirs dans des temps plus heureux, vous passerez bientôt en des mains étrangères. Beaux lieux, il faut vous perdre : un destin rigoureux me condamne à céder des retraites si chères. Que sert d' avoir vingt fois, dans mes travaux constans, le fer en main, conduit une vigne indocile, p170 retourné mes guérets, et d' un rameau fertile enrichi ces pommiers, la gloire du printemps ? Un autre, en se jouant, de leur branche pendante détachera ces fruits qu' attendaient mes paniers, de ces riches moissons remplira ses greniers, et rougira ses pieds d' une grappe abondante. Je ne vous verrai plus, ô rivages fleuris, source pure, antres frais, lieux pour moi pleins de charmes ; je ne vous verrai plus, mes pénates chéris, vous qui me consoliez du fracas de Paris, du service des cours, du tumulte des armes ! Oui, dès demain, peut-être avant la fin du jour, il le faudra quitter ce fortuné séjour, en retournant vers vous des yeux mouillés de larmes. D' un pied profane et dur un ingrat successeur foulera ces gazons, lits chers à ma tendresse ; et, mutilant l' écorce où croissait mon ardeur, effacera ces noms qu' un soir, ô ma maîtresse, les sens encor troublés de plaisir et d' ivresse, p171 tu m' aidas à graver de ta tremblante main. Qui sait même, qui sait si le fer inhumain, retentissant au loin dans la forêt profonde, n' abattra point ces pins, ces ormes vieillissans, ces chênes, dont nos pieds outragent les présens, immortels bienfaiteurs de l' enfance du monde ? Crédule, j' espérais sous leur abri sacré qu' un jour, las des erreurs dont je fus enivré, tout entier à l' objet dont mon âme est ravie, tranquille, à ses genoux j' achèverais ma vie, riche de ses attraits, fier de ses seuls regards, tantôt comblé des soins de sa main caressante, tantôt prêtant l' oreille à sa voix séduisante, et cultivant l' amour, la nature et les arts. La fortune a détruit ma plus chère espérance. à mes dieux protecteurs il me faut recourir : je n' ai plus, désormais étranger dans la France, de retraite où chanter ni d' asile où mourir. ô tristesse ! ô regrets ! ô jours de mon enfance ! Hélas ! Un sort plus doux m' était alors promis. Né dans ces beaux climats et sous les cieux amis p172 qu' au sein des mers de l' Inde embrase le tropique, élevé dans l' orgueil du luxe asiatique, la pourpre, le satin, ces cotons précieux que lave aux bords du Gange un peuple industrieux, cet émail si brillant que la Chine colore, ces tapis dont la Perse est plus jalouse encore, sous mes pieds étendus, insultés dans mes jeux, de leur richesse à peine avaient frappé mes yeux. Je croissais, jeune roi de ces rives fécondes : le roseau savoureux, fragile amant des ondes, le manguier parfumé, le dattier nourrissant, l' arbre heureux où mûrit le café rougissant, des cocotiers enfin la race antique et fière, montrant au-dessus d' eux sa tête tout entière, comme autant de sujets attentifs à mes goûts, me portaient à l' envi les tributs les plus doux. Pour moi d' épais troupeaux blanchissaient les campagnes ; mille chevreaux erraient suspendus aux montagnes ; et l' océan, au loin se perdant sous les cieux, semblait offrir encor, pour amuser mes yeux, p173 dans leur cours différent cent barques passagères qu' emportaient ou la rame ou les voiles légères. Que fallait-il de plus ? Dociles à ma voix, cent esclaves choisis entouraient ma jeunesse ; et mon père, éprouvé par trente ans de sagesse, au créole orgueilleux dictant de justes lois, chargé de maintenir l' autorité des rois, semblait dans ces beaux lieux égaler leur richesse. Tout s' est évanoui. Trésors, gloire, splendeur, tout a fui, tel qu' un songe à l' aspect de l' aurore, ou qu' un brouillard léger qui dans l' air s' évapore. à cet éclat d' un jour succède un long malheur. Mais les dieux attendris, pour charmer ma douleur, ont daigné me laisser le coeur de Catilie. Ah ! Je sens à ce nom qu' il existe un bonheur. Ce nom seul de ma peine adoucit la rigueur ; il répare mes maux, il m' attache à la vie : je suis aimé ; mon sort est trop digne d' envie, et la paix doit rentrer dans mon coeur éperdu. Cessez, tristes regrets ; cessez, plainte importune. Revivez, luth heureux trop long-temps suspendu. J' ai vu périr mes biens, mes honneurs, ma fortune ; mais son amour me reste, et je n' ai rien perdu. LIVRE 3 ELEGIE 21 p174 Mes pleurs ne coulaient plus ; mes yeux étaient enfin las d' en répandre : je n' ai fait que nommer les dieux, et soudain je les vis des cieux, sans cortége, à ma voix descendre. " c' est trop, ont-ils dit, l' éprouver. " eh ! Qui du sort injuste a plus senti l' outrage ? " empressons-nous de relever " ce roseau courbé par l' orage. " pour prix de ses tendres chansons, " rendons-lui ses grottes chéries, " son lac, ses riantes prairies, " ses bois, ses vignes, ses moissons. " ah ! Qu' il aime, qu' il aime encore, " puisque ce sentiment est l' âme de ses jours ; " et qu' il chante encor ses amours " aux lieux qui les virent éclore. " LIVRE 3 ELEGIE 22 p175 éloge de la campagne. à Catilie. Laissons, ô mon aimable amie, l' habitant des cités, en proie à ses désirs, s' agiter tristement et tourmenter sa vie, pour se faire à grands frais d' insipides plaisirs. Les champs du vrai bonheur sont le riant asile : l' oeil y voit sans regret naître et mourir le jour ; leur silence convient à la vertu tranquille, au noble esprit qui pense, et surtout à l' amour. Dis-moi, quand sous l' épais ombrage tous deux assis, mon bras autour de toi passé, nous entendons du ciel soudain fondre un nuage, et la pluie, à grand bruit, inonder le feuillage qui garantit ton front vainement menacé ; quand, sous un antre frais que tapisse le lierre, d' un soleil accablant évitant la chaleur, p176 faible, les yeux remplis d' une tendre langueur, sans vouloir sommeiller tu fermes ta paupière, et viens nonchalamment reposer sur mon coeur : conçois-tu des momens plus heureux pour ma flamme, et de plus douces voluptés ? Regretterons-nous, ô mon âme, le fracas, l' air impur et l' ennui des cités ? Soit qu' errant le matin dans ce verger fertile dont les arbres touffus embarrassent tes pas, j' élève sur ta tête une branche indocile, ou qu' en la ramenant, à tes doigts délicats j' offre, esclave attentif, un prix doux et facile ; soit que, le jour tombant, à nos travaux chéris la cornemuse nous rappelle ; que dispersant les grains que ta robe recèle, ta voix se fasse entendre aux oiseaux de Cypris, ou que sur l' herbe enfin, plus touchante et plus belle, rangeant autour de toi tes sujets favoris, un lait pur à grands flots entre tes doigts ruisselle. Heureux qui peut dormir à l' ombre des forêts, et sentir près de soi l' objet de sa tendresse ! Heureux qui, vers midi, par des détours secrets, peut sur le bord des eaux égarer sa maîtresse ! Si le ruisseau, roulant sur un lit de gravier, présente à son amour, au milieu du bocage, p177 un endroit où le frêne et le souple alizier se plaisent à mêler leur fraternel ombrage, quels voeux peut-il encor former ? Qu' il regarde : il est seul au monde ; tout l' invite à jouir, tout le presse d' aimer, le silence des bois, le murmure de l' onde, la fraîcheur des gazons qui couronnent ses bords ; et le seul rossignol, témoin de ses transports, par ses chants redoublés lui-même les seconde. ô dieux ! Ah ! Donnez-moi souvent un tel bonheur, et portez, j' y consens, des trésors à l' avare, à l' esclave des cours une longue faveur, aux coeurs ambitieux le sceptre ou la tiare ! Mais quels éclats joyeux ! Quel tumulte au hameau ! J' entends déjà crier le violon champêtre ; le vin coule ; on se mêle, on danse sous l' ormeau ; les travaux ont cessé ; tous les jeux vont renaître. Vois-tu, dans ces prés verts que la faux a tondus, en pyramides jaunissantes s' élever jusqu' aux cieux ces herbes odorantes, et ces foins au soleil par trois fois étendus ? Vois-tu, sous la richesse à leur zèle promise, p178 mes taureaux contens de plier, vers la grange apporter, d' une tête soumise, ces dons qu' un bras soigneux en faisceaux doit lier ? Tout le char disparaît sous la moisson traînante, et, suivant à pas lents des sentiers mal tracés, laisse, dans sa marche tremblante, de sa dépouille au loin les arbres hérissés. Viens, descendons dans la prairie : ces meulons orgueilleux sont dressés pour l' amour. L' ombre croît : hâtons-nous ; donnons à la folie, aux plaisirs innocens ce reste d' un beau jour. Qu' il est doux de gravir ces montagnes mobiles, de forcer dans nos jeux leurs flancs à s' écrouler, et vainqueurs, arrivés aux sommets difficiles, sur la verdure au loin de se laisser rouler ! Doux jeux, plaisirs touchans, délicieuse ivresse, et vous, grâces, amours, charme de l' univers, tandis qu' il en est temps, entourez-moi sans cesse ; embellissez mes jours, dictez mes derniers vers. La douce illusion ne sied qu' à la jeunesse ; et déjà l' austère sagesse vient tout bas m' avertir que j' ai vu trente hivers. LIVRE 3 ELEGIE 23 p179 C' est assez d' une faible lyre tirer de timides accords ; c' est assez du dieu qui m' inspire dans de frivoles jeux dissiper les trésors. Rentrez sous vos rians ombrages, doux enfans de la paix, voluptueux amours ; cachez-vous. La discorde a troublé nos rivages ; le soldat jusqu' aux cieux pousse des cris sauvages, et j' entends battre les tambours. Quel demi-dieu, chéri des filles de mémoire, p180 arraché tout sanglant aux assauts meurtriers, s' avance au bruit pompeux des instrumens guerriers ? C' est Achille ou d' Estaing, qui, courbé sous sa gloire, descend à pas tardifs de son char de victoire, et pare un jeune roi de ses doubles lauriers. Levons-nous, il est temps : qu' on apporte mes armes ; d' un large bouclier chargez mon faible bras. Oui, j' abjure, ô Vénus ! Tes honteuses alarmes ; amour, perfide amour, je renonce à tes charmes. C' en est fait : l' honneur parle, et je vole aux combats. Source: http://www.poesies.net