RIMES DORÉES Nouvelles odes funambulesques, 1869 Au Lecteur L'Aube romantique, A Charles Asselineau La Lyre dans les Bois Une Fête chez Gautier Conseils à un Ecolier Pas de Feuilleton, A Ildefonse Rousset Au Pays Latin Marie Garcia Promenade galante, A Edmond Morin A Gérard Pioget A Albert Glatigny A Claudius Popelin A Alphonse Lemerre A Jules Claye A Gabriel Marc Le Musicien L'Echafaud La Blanchisseuse Le Pompier La Danseuse, A Henry Regnault A Charles Desfossez Le bon Critique A la Jeunesse Le Théâtre, A Jules Bonnassies A Eugène Delacroix L'Ame victorieuse du désir L'Apothéose de Ronsard, prince des poètes français RIMES DORÉES 1863-1890 AU LECTEUR Ces Rimes qui, pour la plupart, avaient brillé dans mon esprit avant celles des Occidentales, étaient comme dorées en effet par ces rayons de soleil couchant qui ont parfois la splendeur joyeuse d'une aurore. Au moment où je chantais ainsi, nous n'avions pas encore au flanc la blessure qui toujours s'irrite et saigne. Déjà enfuie loin de moi, la Jeunesse me laissait voir encore son lumineux sourire et le bout rose de la draperie qui traîne derrière elle; et si ma pensée était troublée obscurément par les affres de ce qui devait venir, je me rassurais, comme tous l'ont fait, en songeant à ce qu'il y a de vivace dans le miraculeux génie de la France. Parmi les feuillets épars de ce recueil, je relis, hélas! dans le poëme intitulé: La Lyre dans les Bois, une strophe où je parlais de la victoire avec un dédain qui aujourd'hui m'arrache des larmes. Nous étions bien heureux alors, ou bien dégoûtés, et le temps devait venir si vite où cette victoire, méprisée naguère, nous l'appellerions avec des cris désespérés! Mais, c'est la loi fatale et sans exception, l'avenir qui, lorsqu'il était éloigné encore, nous apparaissait visible dans la clarté, se voile et disparaît à nos yeux quand il s'approche et quand il va devenir le présent. En composant ces petits poëmes, embellis souvent par une allégresse triomphale, je ne me doutais plus que les jours accouraient où j'aurais l'épouvantable occasion d'écrire les Idylles Prussiennes. T. B. Paris, le 5 mai 1875. L'Aube romantique A Charles Asselineau Mil huit cent trente! Aurore Qui m'éblouis encore, Promesse du destin, Riant matin! 5 Aube où le soleil plonge! Quelquefois un beau songe Me rend l'éclat vermeil De ton réveil. Jetant ta pourpre rose 10 En notre ciel morose, Tu parais, et la nuit Soudain s'enfuit. La nymphe Poésie Aux cheveux d'ambroisie 15 Avec son art subtil Revient d'exil; L'Ode chante, le Drame Ourdit sa riche trame; L'harmonieux Sonnet 20 Déjà renaît. Ici rugit Shakspere, Là Pétrarque soupire; Horace bon garçon Dit sa chanson, 25 Et Ronsard son poëme, Et l'on retrouve même L'art farouche et naïf Du vieux Baïf. Tout joyeux, du Cocyte 30 Rabelais ressuscite, Pour donner au roman Un talisman, Et l'amoureuse fièvre Qui rougit notre lèvre 35 Défend même au journal D'être banal! La grande Architecture, Prière sainte et pure De l'art matériel, 40 Regarde au ciel; La Sculpture modèle Des saints au coeur fidèle Pareils aux lys vêtus De leurs vertus, 45 Et la Musique emporte Notre âme par la porte Des chants délicieux Au fond des cieux. O grand combat sublime 50 Du Luth et de la Rime! Renouveau triomphal De l'Idéal! Hugo, sombre, dédie Sa morne tragédie 55 Aux grands coeurs désolés, Aux exilés, A la souffrance, au rêve. Il embrasse, il relève Et Marion, hélas! 60 Et toi, Ruy Blas. Et déjà, comme exemple, David, qui le contemple, Met sur son front guerrier Le noir laurier. 65 George Sand en son âme Porte un éclair de flamme; Musset, beau cygne errant, Chante en pleurant; Balzac, superbe, mène 70 La Comédie Humaine Et nous fait voir à nu L'homme ingénu; Pour le luth Sainte-Beuve Trouve une corde neuve; 75 Barbier lance en grondant L'Iambe ardent; La plainte de Valmore Pleure et s'exhale encore En sanglots plus amers 80 Que ceux des mers, Et, sur un mont sauvage, L'Art jaloux donne au sage Théophile Gautier Le monde entier. 85 En ces beaux jours de jeûne, Karr a plus d'amour jeune Qu'un vieux Rothschild pensif N'a d'or massif; De sa voix attendrie 90 Gérard dit la féerie Et le songe riant De l'Orient; Les Deschamps, voix jumelles, Chantent: l'un a des ailes, 95 L'autre parle à l'écho De Roméo. Frédérick ploie et mène En tyran Melpomène, Et la grande Dorval 100 L'a pour rival; Berlioz, qui nous étonne, Avec l'orage tonne, Et parle dans l'éclair A Meyerbeer; 105 Préault, d'un doigt fantasque, Fait trembler sur un masque L'immortelle pâleur De la Douleur, Tandis qu'à chaque livre 110 Johannot, d'amour ivre, Prête un rêve nouveau De son cerveau. Pour Boulanger qui l'aime, Facile, et venant même 115 Baiser au front Nanteuil Dans son fauteuil, La Peinture en extase Donne la chrysoprase Et le rubis des rois 120 A Delacroix. Daumier trouve l'étrange Crayon de Michel-Ange, Noble vol impuni! Et Garvani 125 Court, sans qu'on le dépasse, Vers l'amoureuse Grâce Qu'à l'Esprit maria Devéria! Mais, hélas! où m'emporte 130 Le songe! Elle est bien morte L'époque où nous voyions Tant de rayons! Où sont-ils? les poëtes Qui nous faisaient des fêtes, 135 Ces vaillants, ces grands coeurs, Tous ces vainqueurs, Ces soldats, ces apôtres? Les uns sont morts. Les autres, Du repos envieux, 140 Sont déjà vieux. Leur histoire si grande N'est plus qu'une légende Qu'autour du foyer noir On dit le soir, 145 Et ce collier illustre, Qu'à présent touche un rustre, Sème ses grains épars De toutes parts. Hamlet qu'on abandonne 150 Est seul et sans couronne Même dans Elseneur: Adieu l'honneur De l'âge romantique; Mais de la chaîne antique 155 Garde-nous chaque anneau, Asselineau! Comme le vieil Homère Savamment énumère Les princes, les vassaux 160 Et leurs vaisseaux, Redis-nous cette guère! Les livres faits naguère Selon le rituel De Renduel, 165 Fais-les voir à la file! Jusqu'au Bibliophile Montrant page et bourrel, Jusqu'à Borel; Car tu sais leur histoire 170 Si bien que ta mémoire N'a pas même failli Pour Lassailly. Donc, toi que je compare Au Héraut, qui répare 175 Le beau renom des vers Par l'univers, Dis-nous Mil huit cent trente, Époque fulgurante, Ses luttes, ses ardeurs 180 Et les splendeurs De cette apocalypse, Que maintenant éclipse Le puissant coryza De Thérésa! 185 Car il est beau de dire A notre âge en délire Courbé sur des écus: Gloire aux vaincus. Envahi par le lierre, 190 Le château pierre à pierre Tombe et s'écroule; mais Rien n'a jamais Dompté le fanatisme Du bon vieux romantisme, 195 De ce Titan du Rhin Au coeur d'airain. 21 juillet 1866. La Lyre dans les Bois Petit Prologue pour une symphonie comique I Le musicien, fils des Dieux, Est maître absolu de notre âme, Et dans l'Infini radieux Il l'emporte en son vol de flamme. 5 Il est le maître, il est le roi, Sans fusils ni canons de cuivre, Sans batailles pâles d'effroi; Dès qu'il ordonne, il faut le suivre. Donc, il le veut, partons, fuyons, 10 Quittons pour ses apothéoses Cette fête où dans les rayons Resplendissent les lèvres roses; Cette fête aux aspects charmants Où parmi les flammes fleuries 15 Brillent les éblouissements Des femmes et des pierreries. Il va, le chanteur inspiré: Suivons-le d'un vol énergique Au loin, sous le ciel azuré, 20 Dans la grande forêt magique; Au bois, où se mêlent encor Sous les ombres silencieuses Le divin rire aux notes d'or Et les larmes délicieuses; 25 Où du sein des antres profonds Les oiseaux donnent la réplique A des virtuoses bouffons Jouant un air mélancolique. Là, comme un seigneur espagnol, 30 Tandis que Vénus étincelle, Le mélodieux rossignol Se plaint d'amour à la crécelle. Puis, dans un triste adagio, La trompette gémit et pleure 35 Sur notre époque d'agio Que jamais un rêve n'effleure! Caille, coucou, dans le verger Tout s'évertue et bat des ailes; Et celle qui d'un pied léger 40 Bondit sur les herbes nouvelles, La Danse, folle du tambour, Brisant le lien qui la sangle, Bondit, haletante d'amour, Et s'envole avec le triangle! II 45 Voix, parlez aux rameaux flottants; Musique, enchante la ravine! Tenez, mesdames, de tout temps Ce fut de même, j'imagine, Sur l'herbe et dans les noirs ravins 50 Et parmi la feuillée obscure, Un échange de chants divins Entre la Lyre et la Nature! Au temps où les bêtes pleuraient, Dans la sainte nature fée 55 Les lions soumis adoraient Un chanteur qu'on nommait Orphée, Car (dans mon rêve je le vois Éveillant les antres sonores) Il avait dans sa grande voix 60 L'éblouissement des aurores, La profondeur des cieux, le son Qui monte des sphères sacrées, L'horreur des bois et le frisson Des étoiles enamourées. 65 A l'Opéra l'on eût sifflé, Mais les panthères et la lice, N'ayant pas sur elles de clé, N'y cherchaient pas tant de malice, Et les tigres dans les déserts 70 Dédaignaient la façon banale De bâiller à tous les beaux airs, N'ayant pas de loge infernale. Dans l'ombre des rochers épars Ou groupés sous un noir mélèze, 75 Les onces et les léopards Tout bonnement se pâmaient d'aise; En ces temps naïfs, aucun d'eux N'avait peur de paraître bête, Et de leurs bons mufles hideux 80 Ils léchaient les pieds du poëte. III Oh! s'envoler comme Ariel! Quitter la terre avec délire, Prêter l'oreille aux voix du ciel Et ne pas dédaigner la Lyre! 85 Pauvres gens, qui nous enivrons D'entendre une horrible Victoire Mugir avec les noirs clairons, Ce serait notre seule gloire! Dans ce cas-là, si nous voulions, 90 Nous aurions peut-être, je pense, Autant d'esprit que les lions: Ce serait notre récompense. Rappelez-vous ce mot vanté De Shakspere, qui divinise 95 Le doux clair de lune enchanté C'est dans Le Marchand de Venise. Lorenzo, qui sur tous les tons Peignait son amour jeune et folle, Dit à sa maîtresse: Écoutons 100 La musique, ô sainte parole! Et voici que les deux amants Écoutent dans la nuit sans voiles Les purs concerts des instruments Se mêler au chant des étoiles. 105 Oh! puisque le musicien, Nous emportant dans l'harmonie, Nous prend, libres de tout lien, Sur les ailes de son génie; Puisque, nous enivrant d'accords, 110 Nous pouvons avec un sourire Entendre la harpe et les cors, Comme les amants de Shakspere, Faisons comme eux: envolons-nous Au delà du monde physique, 115 Et, comme dit en mots si doux Le maître, écoutons la musique! Mai 1867. Conseils à un Écolier Charles-Quint, dans un fier poëme, Louait comme excellent collier Les deux bras de celle qu'on aime; Il avait raison, Écolier. 5 Puisque Avril a chassé les neiges, Parlons d'amour, tandis qu'au bal Ce printemps mène ses cortèges, Car rien n'est plus original. Au Luxembourg, qu'ils réjouissent, 10 Les oiselets pour matelas Prennent les arbres qui fleurissent, Les marronniers et les lilas; Et nos âmes se sont ouvertes A l'heure où brillent, voyez-les, 15 Au beau milieu des feuilles vertes, Les jolis thyrses violets. Heureux celui qui, sans paresse, L'oeil clair et les cheveux flottants, Dit ces mots si doux: Ma maîtresse, 20 Avec des lèvres de vingt ans! Ces jours-ci, (je suis à cent lieues De prétendre qu'il fait trop chaud,) Comme un sein ferme aux veines bleues Sort galamment de son cachot! 25 Et, quoi que rabâche la Prose En sa juste sévérité, Ces lys blancs, ce bouton de rose Sont l'éternelle vérité. Écolier, si je te devine, 30 Si cet Avril rit dans ton sang, Admire une jambe divine Quand s'écarte le peignoir blanc; Dis lanlaire à l'Académie, Où sommeille un art ingénu; 35 Demeure aux genoux de ta mie, Et baise longtemps son pied nu. Bois aussi: le Vin est féerique! Ronsard, le grand aïeul divin, S'écriait d'un beau ton lyrique: 40 En ces roses versons ce vin. Quand le ciel, de façon narquoise, Pour échauffer l'homme transi, Brillait en habit de turquoise, Comme il a fait tous ces jours-ci, 45 Le rimeur, oubliant Pergame, Buvait le meilleur du cellier En rimant des vers pour sa dame: Il avait raison, Écolier. Avril 1864. Pas de Feuilleton A Ildefonse Rousset I Mon cher directeur, je modère Les élans de ma verve, et si Mon feuilleton hebdomadaire Fait relâche cette fois-ci; 5 Le cher caprice étant mon hôte, Si je me dorlote, en fumant, Les pieds sur mes chenets, la faute En est aux Dieux. Voici comment: Toujours les directeurs ordonnent 10 Poliment de me convier A toutes les fêtes qu'ils donnent: Mais du premier au neuf janvier, A Paris, ville des lumières Où Jocrisse lui-même est fin, 15 Nous avons vécu sans premières Représentations. Enfin, Moi qui griffonne avec bravoure Et qui n'ai jamais déserté, Voici qu'une fois je savoure 20 Les douceurs de la liberté. Je vis, je pense, je m'amuse, Rime d'or, avec ton fuseau; Je fais ce que je veux; ma Muse Peut ouvrir ses ailes d'oiseau, 25 Et je l'embrasse, et pour renaître Avec elle au sacré vallon, Je m'envole par la fenêtre Au charmant sabbat d'Apollon, Où le dieu fauve, qui viole 30 Tous les vieux préceptes connus, Joue en riant de la viole, Parmi les vierges aux bras nus! Et je ne vois plus de premières Représentations, avec 35 Les bouquets de roses trémières Qui montent sur le temple grec, Avec les acteurs dont le crime Est de mêler, pitres fervents, Des couplets dépourvus de rime 40 Et des accords de chiens savants! Je ne vois plus ces avant-scènes Qui ne s'obtiennent qu'à grands frais, Où s'étalent des femmes saines En petits cheveux beurre frais, 45 Maïs, jonquille, jaune soufre, Ou bien roses comme les soirs Du mois de juin. (Mon coeur en souffre, Qu'on me ramène aux cheveux noirs!) II Je ne vois plus les troupes chères 50 Des gandins aux gilets ouverts Ainsi que des portes cochères, Gens si pâles qu'ils en sont verts, Et qui, dans leurs cheveux, qu'admirent Les demoiselles sans soucis, 55 Avec art sur leur front se tirent Une raie entre les sourcils. Je ne vois plus, narguant la plèbe, Corselets ornés sur les flancs, Leurs habits noirs comme l'Érèbe, 60 Où fleurissent des lilas blancs! Ni cette loge où dans sa grâce Triomphe Blanche d'Antigny, Rose et lys vivant, et plus grasse Qu'un perdreau truffé par Magny! 65 Errant au gré de ma folie Au Pinde où toujours ruissela Notre amoureuse Castalie, Je ne vois rien de tout cela, Et sur la pelouse enchantée 70 Je vais dans le zéphyr ami, Aussi libre qu'un Prométhée Dont le vautour s'est endormi. A mes pieds que Phoebos délie, Cherchant mes fers, galérien 75 De la vendangeuse Thalie, O bonheur! je n'y sens plus rien. Car depuis huit jours les théâtres, Certes, jamais vous ne l'auriez Pu croire, ont des succès folâtres 80 En rabâchant sur leurs lauriers. Moi donc, oiseau du ciel antique, Pâle cygne du lac profond Couvert d'une peau de critique, Je puis ignorer ce qu'ils font. 85 J'ai le droit de voir tout en rose, O mes épithètes, dormez! Et sur mon magasin de prose J'écris: Les bureaux sont fermés. Que Macaire, orné d'un emplâtre, 90 Fasse traîner sur son talon La rouge pourpre, ô Cléopâtre! Dont il a fait un pantalon; Que Devéria, pour les merles Qui voudraient être ses amants, 95 Étale des mètres de perles Et des boisseaux de diamants; Qu'elle montre, svelte et farouche, Un mollet dont Paris est fou, Et que les perles de sa bouche 100 Nuisent à celles de son cou; Que, séduisant jusqu'aux Titanes, Après sa moustache Capoul Traîne encore plus de sultanes Qu'un pacha n'en garde à Stamboul; 105 Que ce monde-là vole ou rampe, Afin de ravir les humains, Devant les flammes de la rampe, Tant pis, je m'en lave les mains. Seigneur! je me soucie, en somme, 110 D'Hermione et de Camargo Ainsi qu'un poisson d'une pomme, (Comme l'a dit Victor Hugo.) III Car dans un décor où l'air joue Et que n'a pas brossé Cambon 115 Je me promène, je l'avoue. Certes, ma franchise a du bon, Mais j'en prévois les conséquences; Donc vous voulez, mon cher Rousset, 120 Savoir où je prends mes vacances? Eh bien! je vais vous dire où c'est. Dans les bois où glapit l'hyène, Je suis, libre de tout lien, La divine Thessalienne, La grande chasseresse, ou bien 125 Ariel me prend dans la nue Et permet que je me rende à L'île où sur son épaule nue Il vient caresser Miranda; Où, dans un jardin que dévaste 130 Le lierre avec sa frondaison, Je courtise, rival d'Éraste, Ascagne habillée en garçon; Ou bien, car, pour mon esprit, toutes Les chimères ont des appas, 135 Et je connais toutes les routes Des pays qui n'existent pas, Mes chagrins anciens faisant trêve, Joyeux, n'étant plus endetté, Aux côtés d'Hermia, je rêve 140 Le songe d'une nuit d'été; Ou, pendant de longues journées, J'entends Roland sonner du cor Dans les gorges des Pyrénées Que le sang baigne, ou bien encor, 145 Dans les Ardennes ou dans l'Inde, Caché par quelque vert rideau, Je fais des vers à Rosalinde Comme si j'étais Orlando, Et je la chéris, inhumaine, 150 En dépit du: Qu'en dira-t-on? Voilà pourquoi cette semaine Vous n'aurez pas de feuilleton. Pourtant, vous voudrez bien me rendre Toute ma chaîne au grand complet 155 Et je demande à la reprendre Samedi prochain, s'il vous plaît. Car un vieux journaliste, en somme, Ne sait pas dire: Ils sont trop verts! Et soit que, d'ailleurs, on le nomme 160 Romancier ou faiseur de vers, Ce qu'il aime, c'est la patrie, C'est le parfum, jamais banal, Qu'a notre encre d'imprimerie, Et l'atmosphère du journal. Le National. Lundi 10 janvier 1870. Au Pays Latin O terre aventureuse Où vit la fête heureuse Du beau rire argentin, Pays Latin! 5 Dans Paris qui se blase, Seul, pays de l'extase, Tu gardes ta saveur Pour le rêveur. Tu n'as pas, dans un antre, 10 Des boursiers au gros ventre Courtisant des Laïs Jaune maïs; Tu n'as pas, faisant halte Sur le bord de l'asphalte, 15 Des troupeaux de Phrynés Enfarinés; Tu n'as pas, comme Asnières, Des lions sans crinières, Buvant à ciel ouvert 20 Le poison vert; Mais tu vis, mais tu penses! Tu songes, tu dépenses Tes jours dans un charmant Enchantement! 25 Tu dis qu'en tes demeures Le jour n'a pas trop d'heures Pour la pensée et pour L'immense amour. Loin du gouffre vorace, 30 Tu chéris, comme Horace, La flamme du vin vieux Et des beaux yeux. Toutes les belles choses, Les poëmes, les roses 35 Charment ton peuple, épris Des grands esprits, Et jamais il ne cesse D'adorer la déesse Liberté, dont l'oeil fier 40 Lance un éclair. Aime, travaille, ô terre Jeune, fidèle, austère: L'avenir, ce témoin, N'est pas si loin! 45 Terre aux ardentes sèves, Tu feras de tes rêves, Pour les déshérités, Des vérités! Mais jusque-là conserve 50 Tes beaux espoirs, ta verve Et ta soif d'infini, O coin béni! Nul mieux que toi n'aspire Le radieux sourire 55 Et le regard vermeil Du grand soleil; Ton parc entouré d'ombre, C'est ce Luxembourg sombre, Plein d'oiseaux querelleurs 60 Et plein de fleurs; Tes poëtes, divine Race, qui te devine Et qui lit dans ton coeur Tendre et moqueur, 65 C'est Hugo solitaire, Dont la plainte fait taire Les sanglots arrogants Des ouragans; C'est Leconte de Lisle, 70 Qui se souvient de l'île Où fut nourri de miel Un roi du ciel; C'est Barbier, dont l'Iambe En l'air éclate et flambe; 75 C'est Musset isolé Et désolé; C'est Charles Baudelaire, Dédaigneux du salaire, Que le sombre Oiseleur 80 Prit en sa fleur, Mais dont enfin la Gloire, Ouvrant sa tombe noire, Après un long affront, Baise le front! 85 Tes femmes, douces fées De leurs cheveux coiffées, Sans joyaux ni satin, Pays Latin, Et riant, choeur folâtre, 90 Du troupeau qui se plâtre Et se met du blanc gras Pour des ingrats, Montrent, dans leur délire, Les blanches dents du rire 95 Et les lys éclatants De leurs vingt ans! Ris dans la triste ville, Cher et suprême asile Des fécondes leçons, 100 Nid de chansons! Toi seul, avril en fête, Héraut, lutteur, poëte, En ce temps envieux Tu n'es pas vieux! 105 En vain, des sots, qu'importe! Disent: La France est morte Pour le divin combat. Non, son coeur bat! Tandis que ces eunuques, 110 En leurs fureurs caduques, Voudraient murer le Beau Sous un tombeau, Garde tes saintes fièvres Au coeur, et sur tes lèvres 115 Ces mots: Justice, jour, Progrès, amour! Avril 1868. Maria Garcia Ses yeux charmants sont clos dans un calme sommeil. Naguère, hélas! riant au gai zéphyr, qui touche Une tresse et frémit sur le bord de la couche, Ses dents de lys avaient comme un reflet vermeil. 5 Lorsque le vers ailé, gracieux et pareil A quelque chant d'oiseau, murmurait sur sa bouche, Sa lèvre rougissait, délicate et farouche, Comme un beau fruit sanglant baisé par le soleil. Oh! son col héroïque à la ligne si pure! 10 Oh! comme ses sourcils fiers et sa chevelure Débordante allaient bien à sa chaude pâleur! Elle brillait ainsi, folle, timide, heureuse, Et dans ses yeux charmés par l'espérance en fleur, Comme en un lac dormant flottait l'ombre amoureuse. Août 1864. Promenade galante A Edmond Morin Dans le parc au noble dessin Où s'égarent les Cidalises Parmi les fontaines surprises Dans le marbre du clair bassin, 5 Iris, que suit un jeune essaim, Philis, Églé, nymphes éprises, Avec leurs plumes indécises, En manteau court, montrant leur sein, Lycaste, Myrtil et Sylvandre 10 Vont, parmi la verdure tendre, Vers les grands feuillages dormants. Ils errent dans le matin blême, Tous vêtus de satin, charmants Et tristes comme l'Amour même. Octobre 1868. A Gérard Piogey O Gérard, si mes vers sont dignes d'être lus Par la postérité curieuse et ravie, Ton nom resplendira parmi ceux qu'on envie, Toujours plus jeune après les âges révolus. 5 Grâce à toi seul, je vois les arbres chevelus Et les cieux, et les biens auxquels Dieu nous convie. Sais-tu combien de fois tu m'as rendu la vie? Moi, sans être oublieux, je ne m'en souviens plus. Mais elle te bénit, celle qui la première 10 A jeté dans mon âme une pure lumière Et qui fait un bonheur de mon adversité, Quand elle voit, charmant dans sa métamorphose Et par tes soins heureux, vivant, ressuscité, Notre Georges riant, et beau comme une rose! Lundi 22 mars 1875. A Albert Glatigny Pauvre Comédien, pourvu que tu le veuilles, Autour de Rosalinde errant avec douceur, Un peuple enchanté, loin du pâle régisseur, T'apparaît sous les verts abris où tu l'accueilles. 5 L'aube rose a pleuré sur les fleurs que tu cueilles. Fou de satin vêtu, Cidalise est ta soeur, Et, toujours sous la nue errant comme un chasseur, Tu portes sur ton front doré l'ombre des feuilles. Le ruisseau, qui te parle en un beau rhythme ancien, 10 Lorsque tu passes, dit: C'est un musicien! Et, comme au rossignol, t'adresse des murmures. Et, livrant au vent, près de la source où tu bois, Sa joue en fleur, que souille encor le sang des mûres, La nymphe Thalia te parle dans les bois. Mars 1869. A Claudius Popelin Oui, Claudius, parmi nos foules soucieuses, Ta Muse, autrefois chère à des âges meilleurs, Évoque doublement le souvenir des fleurs Qui chantent pour nos yeux, notes silencieuses. 5 Car elle sait emplir d'âmes délicieuses Les rhythmes caressants, divins comme nos pleurs, Et, dans le riche émail, donner à ses couleurs Le resplendissement des pierres précieuses. Je l'aime, cette Nymphe à la charmante voix 10 Qui sème l'écarlate et l'azur sous ses doigts; Et, puisque tu le veux, Ouvrier qu'elle adore, Sur son front, dont l'éclat royal sait marier Des lys de neige avec des flamboiements d'aurore, J'attacherai moi-même un rameau de laurier. Février 1869. A Alphonse Lemerre Il est bon d'honorer les poëtes, Lemerre, Car la Muse aux beaux yeux vers la clarté les suit, Tandis qu'oubliant l'heure et le temps qui s'enfuit, La folle Humanité caresse une Chimère. 5 Quand le muet Oubli nous tend sa coupe amère, Leur voix seule persiste et n'est pas un vain bruit; Achille ne serait qu'un spectre de la nuit S'il ne revivait pas dans la chanson d'Homère. Sage artiste, en dépit des frivoles rumeurs, 10 Tu veux fêter encor chez les derniers rimeurs Le don mystérieux des vers et la Métrique; Mais ton nom durera plus fort que le hasard, Car tu resteras cher à la Muse lyrique Pour avoir ravivé le laurier de Ronsard. Mercredi 31 mars 1875. A Jules Claye Artiste, votre nom de savant typographe Emplit tout l'univers de sa belle rumeur; Mais vous savez aussi, bon poëte et rimeur, Dompter le blanc cheval qui hennit et qui piaffe. 5 La Muse a devant vous détaché son agrafe. Les vers que vous signez: Jules Claye, Imprimeur, N'égalent pas le charme et la joyeuse humeur De ceux au bas desquels est mis votre paraphe. Pour honorer Phoebos, le céleste imposteur, 10 Vous unissez la plume avec le composteur, Et de toute façon nous aimons à vous lire. Maître, vous mariez ainsi, pour nous ravir, Le plomb victorieux à l'or pur de la Lyre Et le métier d'Horace au grand art d'Elzévir. Mars 1875. A Gabriel Marc La Rime est tout, mon cher cousin Gabriel Marc! Elle est l'oiseau qui passe et dont l'aile nous touche; Elle est la pourpre en fleur que Rose a sur sa bouche Quand le riant Wateau nous entraîne en son parc. 5 Quand l'étranger, Talbot ou Suffolk ou Bismarck Boit le vin de nos ceps et dans nos draps se couche, La Rime éclate alors, vengeresse et farouche Comme la claire épée au poing de Jeanne d'Arc. Aimons-la d'un coeur libre et d'un esprit agile! 10 Car la Rime est pour nous le code et l'évangile, Et le degré qui monte aux paradis du ciel. Mais la Lyre est malade en ce temps réaliste: C'est pourquoi soignons bien nos rimes, Gabriel Au fier nom d'ange, MARC au nom d'évangéliste! 14 mars 1875. Le Musicien C'était un grand vieillard à chevelure blanche. Il portait haut son front, neigeux comme les fleurs D'avril; et, plus profonds que ceux des oiseleurs, Ses yeux pensifs étaient du bleu de la pervenche. 5 Sur un violon jaune où sa tête se penche, Il improvisait, fier, défiant ses douleurs, Beau de l'émotion qui ruisselait en pleurs De son archet tremblant, comme l'eau d'une branche. Tel par ce rude hiver, pâle de froid, transi, 10 Sur la corde sonore où frémissait ainsi Tout ce qu'en gémissant notre espérance nomme, Disant les vains efforts, la soif du beau, l'amour, Et toute la bataille effroyable de l'homme, Il chantait. Le portier l'a chassé de la cour. Juin 1868. L'Échafaud Horreur! à l'heure même où, du poteau qui bouge Rajustant les étais avec un soin jaloux, Ces êtres, dans le bruit des marteaux et des clous, Dressent sinistrement cette machine rouge; 5 A l'heure où de Charonne et du Petit-Montrouge Viennent ces curieux, bohèmes et filous, Qui se repaissent, plus féroces que des loups, Du festin qu'a voulu l'insatiable gouge; A l'heure où, devançant le matin hasardeux, 10 Ils se sont réunis pour ce complot hideux, Des mères, sous les yeux de cette même aurore, Mettent dans cette vie, hélas! pleine de fiel, De beaux petits enfants sur lesquels brille encore La majesté de l'Ange et le reflet du ciel! Juin 1868. La Blanchisseuse Parmi des Nymphes, clair et souriant essaim, Près du bel Eurotas, où glisse quelque voile, Déesse, elle eût jadis régné, nue et sans voile, Laissant le vent mêler ses cheveux à dessein. 5 Robuste, elle a des bras d'amazone, et son sein Aigu, son jeune sein brillant comme une étoile, Dessine un point saillant sur la robe de toile Qui moule de son corps le ferme et pur dessin. Un vieillard libertin, que sa grâce émerveille, 10 Lui murmure des mots ignobles à l'oreille; Mais, sans avoir souci de ce piteux Lindor Qui la suit et la lorgne avec des airs de singe, Elle va d'un pas libre et sur ses tresses d'or Superbes elle porte un grand paquet de linge. Juin 1868. Le Pompier Un oeil crevé, le front déchiré par les flammes, Et n'ayant plus qu'un peu de vie en son oeil blanc, Ce pompier tout couvert de poussière et de sang Expirait dans la nuit et dans la boue infâmes. 5 O philanthrope ému, tandis que tu déclames, Une poutre embrasée avait troué son flanc. Pour la première fois ayant quitté son rang, Il s'en allait, tragique et seul, où vont les âmes. Au bord du lit de camp, dans le poste éveillé 10 Pour l'accueillir, son bras velu traînait, souillé Partout d'un sang épais et noir comme une lie. Je voyais près de moi pendre ce bras guerrier, Et j'y lus: Pour la vie amour a Rosalie, Inscrit en rose dans un rameau de laurier. Juillet 1868. La Danseuse A Henry Regnault Salomé, déjà près d'accomplir son dessein, Sous ses riches paillons et ses robes fleuries Songeait, l'oeil enchanté par les orfèvreries Du riant coutelas vermeil et du bassin. 5 Sa chevelure éparse et tombant sur son sein, La Danseuse au front brun, parmi ses rêveries, Regardait le soleil mettre des pierreries Dans les caprices d'or au fantasque dessin, Mêlant la chrysoprase et son fauve incendie 10 Au saphir, où le ciel azuré s'irradie, Et le sang des rubis aux pleurs du diamant, Comme c'est votre joie, ô fragiles poupées! Car vous avez toujours aimé naïvement Les joujoux flamboyants et les têtes coupées. Janvier 1870. A Charles Desfossez Puisqu'il faut songer au trépas Quand on a fini sa ballade, Docteur, ne me guérissez pas: Depuis trente ans, je suis malade! 5 J'ai le mal divin et mortel D'aimer toutes les belles choses, Et de frémir comme à l'autel Devant la majesté des roses. J'ai le mal de croire au ciel bleu 10 Où, quand ma raison perd ses voiles, Je vois distinctement un Dieu Mener les chariots d'étoiles. Dans mon délire je revois Ces longs fleuves bordés de vignes 15 Où les flots à la douce voix Charmaient les lauriers et les cygnes, Et je cherche l'horizon pur Où, dans leurs graves symétries, Blanchissaient, éclairant l'azur, 20 Les temples et les théories. Ne me guérissez pas, docteur, Pour qu'ensuite je me promène, Insoucieux et triste acteur, Au milieu de la farce humaine. 25 Si jamais, sous un vil manteau, Histrion des frivoles haines, Je me mêlais sur un tréteau Aux diseurs de paroles vaines, Si je devenais comme eux tous 30 Un bouffon que la Muse évite, Accourez alors, hâtez-vous, Cher docteur, guérissez-moi vite! Juin 1867. Le bon Critique Au-dessous d'Eisenach, dans la verte oasis Du château de Wartbourg, en l'an douze cent six, Le comte palatin Hermann, le fier landgrave De Thuringe et de Hesse, ayant fort bonne cave, 5 Réunit près de lui quatre beaux chevaliers Poëtes, honorant ses murs hospitaliers, Chanteurs de noble sang, qu'en tous lieux accompagne La louange, fameux dans les cours d'Allemagne; C'étaient Walther von der Vogelweide, Reinhart 10 De Zwetzen, dès l'enfance illustre dans son art, Wolfram d'Eschenbach, puis ce gentilhomme insigne Henri Schreiber, un aigle avec la voix d'un cygne. Ces bons seigneurs, sans nul souci malencontreux, S'accordaient à merveille et vivaient bien entre eux; 15 Ainsi que des oiseaux chanteurs se désaltèrent Dans le même ruisseau limpide, ils supportèrent, Sans se croire offensés par la comparaison, Qu'un jeune homme, officier obscur de la maison Du landgrave, nommé Bitterolf, osât même 20 S'essayer après eux dans maint et maint poëme; Mais alors que Henri d'Ofterdingen, bourgeois D'Eisenach, vint parmi tous ces cousins de rois Chanter aussi devant le comte Hermann, l'orage Éclata; leur colère alla jusqu'à la rage, 25 Et parfois leurs couteaux brillèrent dans le val. Or, n'ayant pu chasser ni tuer leur rival Qui brillait auprès d'eux comme une fleur dans l'herbe, Ils lui firent l'honneur de ce défi superbe: Luttons, lui dirent-ils, une fois tous les six; 30 Et qu'ensuite, pour prix, la duchesse offre un lys Au vainqueur; mais qu'aussi, tenant en main sa corde, Le bourreau soit présent, et sans miséricorde Qu'il pende, balancé dans l'azur enchanté, Celui qui devant tous n'aura pas bien chanté. 35 Henri d'Ofterdingen les avait laissés dire; Il accepta leur offre avec un beau sourire Et le combat eut lieu devant toute la cour. Les habiles rhythmeurs s'enflammaient; tour à tour Ils chantèrent l'orgueil de leurs princes, l'empire 40 De la Croix, Dieu clément pour tout ce qui respire, Les mystères cachés dans la Tour de Sion; Comment au Ciel, après la résurrection, Le corps pur et sans tache à l'Ame se marie, Les Anges, et surtout les gloires de Marie 45 Qui tient, victorieuse, entre ses doigts vermeils, Des lys dont la splendeur efface les soleils. L'air était plein de chants comme un ciel qui s'embrase; Les princesses, les ducs ravis, pâles d'extase, Souriaient, cependant que l'honnête bourreau 50 Écoutait, rassemblant ses muscles de taureau, Et d'un oeil exalté, comme un Grec des vieux âges, Approuvait les beaux mots et les fières images Et les coups d'aile en plein éther; mais quand le vol Du poëte, alangui, venait raser le sol 55 Avec lequel jamais un oiseau ne s'accorde, Ce critique ingénu, levant en l'air sa corde, Semblait dire: Je crois que voici le moment. Oh! souvent, coeur naïf, quand si violemment Nous meurtrissons le vers qui boite, et sans mesure 60 Quand nous violentons le mètre et la césure Comme un vent furieux tourmente l'eau d'un lac, Je pense à toi, brave homme, ô bourreau d'Eisenach! Juin 1875. A la Jeunesse Prologue pour « La Vie de Bohème » au Théâtre de l'Odéon Mesdames et messieurs, nous vous donnons La Vie De Bohème, une pièce où le rire et les pleurs Se mêlent, comme aux champs, où notre âme est ravie, Les larmes du matin brillent parmi les fleurs. 5 Pour dire ce refrain des amours éternelles, Deux amis, ô douleur! séparés aujourd'hui, Naguères unissaient leurs deux voix fraternelles: Puisque l'un d'eux s'est tû, ne parlons que de lui. Murger, esprit ailé, poëte ivre d'aurore, 10 Pour Muse eut cette soeur divine du Printemps, La Jeunesse, pour qui les roses vont éclore, Et pour devise il eut ces mots sacrés: Vingt ans! C'est pourquoi, tout heureux de se regarder vivre, Toujours les jeunes coeurs de vingt ans aimeront 15 Ces filles du matin qui passent dans son livre Et meurent sans avoir de rides sur leur front. Qui ne les adora, ces fleurs de son poëme? Qui de nous, qui de nous, ô rêveuse Mimi Enamourée encor sous le frisson suprême, 20 N'a dans un rêve ardent baisé ton front blêmi? Et toi, Musette, reine insoucieuse et folle, Qui n'a cherché tes yeux, qui n'a redit ton nom? Qui sur ta lèvre ouverte au vent, rose corolle, Ne retrouve à la fois Juliette et Manon? 25 Oui, tant qu'un vin pourpré frémira dans nos verres, Ces fillettes vivront, couple frais et vermeil. Pourquoi? c'est qu'elles ont l'âge des primevères Et l'actualité du rayon de soleil. Le livre un soir devint une pièce applaudie 30 Et même fit fureur autant qu'un opéra. Le miracle nouveau de cette comédie, Ce fut qu'en l'entendant l'on rit et l'on pleura. On s'étonnait surtout qu'en des scènes rapides L'esprit, versant la joie et l'éblouissement 35 Avec son carillon de notes d'or splendides, Pût laisser tant de place à l'attendrissement. Puis l'oeuvre, que le temps jaloux n'a pas meurtrie, De théâtre en théâtre a suivi son destin, Mais elle trouve enfin sa réelle patrie 40 En abordant ce soir au vieux Pays Latin! O vous en qui sourit l'avenir de la France! O jeunes gens, Murger calme, vaillant et doux, Nous versait en pleurant le vin de l'espérance: Où serait-il compris si ce n'est parmi vous? 45 Il fut des vôtres, car il eut le fier délire Du noble dévouement et des belles chansons, Et je devine bien que vous allez lui dire: Reste avec nous. C'est bien. Nous te reconnaissons. Il fut de votre race, ô nation choisie! 50 Il se donnait à vous qui, malgré les moqueurs, Ne déserterez pas la sainte Poésie, Et dont la soif de l'or n'a pas séché les coeurs! Comme sa comédie où, voilé de tristesse, Murmure sous les cieux le rire aérien, 55 Est à vous, bataillon sacré de la jeunesse, Nous vous la rapportons. Reprenez votre bien! Le poëte pensif qui vous donna La Vie De Bohème, adora dans ses rêves d'azur La gloire, cette amante ardemment poursuivie, 60 Et toujours se garda pour elle honnête et pur. Ses héros sont parfois mal avec la fortune: Vous les voyez soupant au milieu des hivers D'un sonnet romantique ou bien d'un clair de lune, Mais fidèles, mais vrais, mais indomptés, mais fiers! 65 Leurs châteaux éclatants, faits d'un rêve féerique, N'ont encore été vus par nul historien, Et sont bâtis dans une Espagne chimérique, Mais enferment l'honneur, sans lequel tout n'est rien. Vous recevrez chez vous ces hôtes en liesse, 70 Comme des voyageurs qui parlent d'un ami. Oui, vous applaudirez et l'esprit de la pièce Et votre doux Murger, à présent endormi! Et vos regrets amers pour ce jeune poëte Emporté loin de nous par un vent meurtrier 75 A sa lyre à présent détendue et muette Ne refuseront pas quelques brins de laurier! Car vous êtes de ceux dont la pitié profonde Garde les verts rameaux qui croissent sous le ciel Pour les penseurs trop vite exilés de ce monde 80 Et pour ce que les morts nous laissent d'immortels! 30 décembre 1865. Le Théâtre A Jules Bonnassies Lorsque j'entends ces mots magiques: Le Théâtre, Un univers diffus, charmant, plus varié Que la vie, effrayant, gracieux et folâtre, M'apparaît, aux splendeurs des rayons marié. 5 Ce sont les vendangeurs de la joyeuse Attique, Couronnés de feuillage, ivres des plus doux vins, Aux quatre vents du ciel jetant l'ode emphatique; C'est Eschyle au front nu, menant les choeurs divins; Ce sont les demi-dieux, les chanteurs, les génies 10 Livrant au destin sombre, avec leur plaie au flanc, Les Orestes plaintifs et les Iphigénies, Et les Oedipes fous aveuglés par le sang; C'est cet archer vainqueur de la foule profane, Sachant faire obéir la flûte de roseau 15 Et la lyre, les vers du sage Aristophane, Célébrant la fierté superbe de l'Oiseau. C'est le grand créateur mystérieux, Shakspere S'élançant comme un Dieu par son hardi chemin, Animant la forêt qui parle et qui respire, 20 Et de ses doigts rêveurs pétrissant l'être humain; C'est le Crime, l'Erreur, la Fureur, la Folie; C'est Lear, dont l'ouragan fait voler le manteau, C'est Hamlet se roulant sous les pieds d'Ophélie; Ce sont les Rois jaloux aiguisant leur couteau; 25 C'est, doux cygne éploré, la pâle Desdémone, C'est Imogène errant sous les chênes profonds, Et c'est Titania, pareille à l'anémone, Baisant le front de l'âne avec des cris bouffons; C'est Orlando semant les diamants de l'Inde 30 Et les perles d'Ophir en sa folle chanson, Et tressant des sonnets fleuris pour Rosalinde, Cette capricieuse, habillée en garçon. C'est tout le peuple étrange, à son rêve docile Et brillant des rubis célestes du matin, 35 Que Molière amena de la verte Sicile, Et que sa fantaisie a vêtu de satin! Étalant son manteau comme les paons leurs queues, Et versant la folie en sa coupe où je bois, C'est Scapin, blanc de neige, orné de quilles bleues, 40 Avec sa barbe folle et son poignard de bois; Isabelles, Agnès, ce sont les jeunes filles Dont Valère chérit les fronts délicieux; C'est Zerbinette; c'est le roi des Mascarilles Faisant tourbillonner sa pourpre vers les cieux; 45 Ce sont les Aegipans, les Nymphes, les Déesses, Les Turcs, les Espagnols, les Poitevins dansants Que le Songeur, suivi d'ombres enchanteresses, Évoque aux pieds du roi Louis, ivre d'encens; C'est Tartuffe, essayant les poisons qu'il mélange; 50 C'est don Juan que meurtrit le Désir, ce vautour, Et qui sur sa paupière et sur son front d'archange Laisse voir la brûlure affreuse de l'amour. C'est Regnard, plein d'ivresse, avec son Légataire, Et Lisette et Crispin, vêtu du noir manteau; 55 C'est Marivaux pensif, embarquant pour Cythère Dorante et Sylvia, costumés par Wateau; C'est Talma, dans Néron, gardant sa noble pose, Laissant rugir sa mère et, calme sous l'affront, Jouant avec un bout de son écharpe rose; 60 C'est Mars au beau sourire, avec sa rose au front; Puis c'est le Drame, avec son extase féerique, Ressuscité, rayant les cieux de son grand vol Et planant à la voix du Poëte lyrique; C'est Marion de Lorme, et Blanche et doña Sol; 65 C'est le vieux Job chargé d'attentats et de gloire; C'est Tisbe menaçant par la voix de Dorval; C'est Ruy Blas déchirant sa pourpre dérisoire, Et le vieux Frédérick, demeuré sans rival. Puis Esther murmurant ses plaintes sous le cèdre, 70 Jeanne d'Arc inspirée invoquant saint Michel, Pauline s'élançant vers Dieu, Camille, Phèdre, C'est l'éblouissement tragique, c'est Rachel! Elle est, courant, la haine au front, sur le rivage, Hermione, mêlant sa plainte au flot moqueur; 75 Elle est Chimène, ayant en sa fierté sauvage Une goutte de sang de taureau dans le coeur. C'est Musset, toujours beau de sa douleur insigne, Brodant de perles d'or quelque vieux fabliau, Par la voix des acteurs disant un chant de cygne, 80 Et versant sur nos mains les pleurs de Célio; C'est le sombre Antony poignardant son Adèle; C'est toi qui meurs si jeune et qui t'humilias, Amante, courtisane au front chaste et fidèle, Marguerite, portant les blancs camellias! 85 C'est Jocrisse, ingénu comme une fille, et rouge Comme un coquelicot dans les blés de Cérès, Et que, pour nous ravir, tant notre horizon bouge, Font si spirituel Arnal et Gil Pérès; C'est le grand Bilboquet dans son carrick noisette, 90 Ou montrant le pourpoint du farouche Espagnol, Et jouant de son nez comme d'une musette; C'est Prudhomme, rayant l'azur avec son col; Enfin c'est, tout souillé par les fanges nocturnes Et tournant dans ses doigts son lorgnon radieux, 95 Robert Macaire avec ses souliers à cothurnes Et son pantalon fait de la pourpre des Dieux! Et sur cette mêlée étrange et surhumaine, Près des astres d'argent montrant leurs pieds nacrés, Les soeurs aux belles voix, Thalie et Melpomène, 100 Planent dans la splendeur des vastes cieux sacrés, Celle-ci, furieuse et montant la Chimère, Et celle-là, Pégase au regard meurtrier; L'une jetant des fleurs sur les pieds nus d'Homère Et l'autre couronnant Rabelais du laurier! Décembre 1874. A Eugène Delacroix Strophes dites par Mounet-Sully Pour l'inauguration du monument élevé à Eugène Delacroix O Delacroix! songeur, poëte, âme, génie! Magicien vibrant d'orgueil et de courroux, Calme, fier, évoqué de la nuit infinie, Peintre de l'idéal, te voici devant nous! 5 Tes mains ont loin de toi rejeté le suaire, Et toi, le conquérant, jadis persécuté, Grâce à la piété du hardi statuaire, Te voici, tu renais pour l'immortalité. Terre et cieux, tu prends tout dans ton vaste domaine, 10 Et si la clarté brille en ton oeil enchanté, C'est que tu te donnas à la souffrance humaine. Le poëme divin, c'est toi qui l'as chanté. Massacres, guerre, amour, fragilité, démence, Tu peignis tout, le sang pourpré comme les fleurs, 15 Et l'enfer et l'azur, et dans ton oeuvre immense L'héroïque Pitié lave tout de ses pleurs! Ah! l'avenir, le grand avenir magnanime, Est pour celui qui porte une plaie à son flanc Et qui ne peut pas voir un condamné sublime 20 Sans laver ce martyr avec son propre sang. Il vivra, celui-là qui jette, comme Orphée, Une plainte que rien ne saurait apaiser, Et qui, domptant d'abord sa colère étouffée, Pose sur chaque plaie un fraternel baiser. 25 O peintre! la couleur sereine est une lyre; Elle dit le triomphe à l'aurore pareil, Et l'épopée au glaive ardent, et le délire Du beau qui resplendit comme un rouge soleil. O Delacroix! parmi les pages qu'illumine 30 Ton âme, il en est une où, furieux encor, Apollon, clair vainqueur de la nuit, extermine Les monstres des marais avec ses flèches d'or. Haine, ignorance, erreur, tous les bourreaux de l'âme, Les mensonges avec les trahisons rampants, 35 Le dieu tue et détruit, s'envolant dans la flamme, Tout ce tas de crapauds hideux et de serpents. Ce dieu, c'est toi, vivant dans la clarté première, Chassant l'obscurité détestable qui nuit, O toi qui t'enivras de la pure lumière 40 Et qui n'eus jamais d'autre ennemi que la nuit. Mais tu peignis aussi, pur en ses chastes lignes, Caressé par la brise et par le doux écho, Un jardin où parmi les lauriers et les cygnes Retentissent les vers d'Homère et de Sapho. 45 C'est là que, maintenant, rassasié de gloire, Tu contemples, superbe et d'un regard vainqueur, Les bosquets verdoyants et le temple d'ivoire A côté de Hugo, cet Eschyle au grand coeur. Le statuaire, en qui l'espérance tressaille, 50 A modelé pour nous ce beau front sérieux, Ta lèvre au pli songeur, tes cheveux en broussaille, Et sous tes fiers sourcils tes yeux mystérieux. Et nous te saluons d'une ardente louange, O toi qui fus émus, grand homme, et qui pleuras, 55 O traducteur du verbe égal à Michel-Ange, Qui pris le feu du ciel et qui t'en emparas! Maintenant que ton oeuvre austère et magnifique Brille dans la lumière et l'éblouissement, Et que, dans la verdure et l'ombre pacifique, 60 Un flot mélodieux baigne ton monument, Notre Apelle triomphe ainsi que notre Homère, Et, tressant pour ton front des lauriers toujours verts, Cette fille d'Hellas, ta nourrice et ta mère, La France avec orgueil te donne à l'univers. 5 octobre 1890. L'Ame victorieuse du Désir Le dieu Désir, l'archer sauvage Qui rit, sur un gouffre penché, A longtemps dans un dur servage Tenu la tremblante Psyché. 5 Bien longtemps il l'a torturée, Piquant son sein charmant et beau Avec une flèche acérée, Ou la brûlant de son flambeau. La traînant dans l'herbe fleurie, 10 Folle sous son bras souverain, Il l'a déchirée et meurtrie Avec de durs liens d'airain. Encor rouge de sa brûlure, O noirs crimes inexpiés, 15 En marchant sur sa chevelure, Il l'a longtemps foulée aux pieds, Et puis mourante, échevelée, Plus pâle que le nénuphar, Il l'a, dans sa rage, attelée 20 Comme une cavale, à son char; Et devant lui, de cette vierge Faisant sa proie et son jouet, Au bord du fleuve, sur la berge Il l'a chassée à coups de fouet. 25 Et vainement l'humble victime, Dans ses horribles désespoirs, Adjurait le grand mont sublime Et les bois frissonnants et noirs; La Nature, que rien ne touche, 30 Parmi les rochers arrogants La regardait passer, farouche, Dans les cris et les ouragans. Et le vent courait dans les chênes, Et l'imprécation des flots 35 Étouffait le bruit de ses chaînes Et la rumeur de ses sanglots. Mais, longtemps mordue et fouettée Par les souffles éoliens, Psyché s'est enfin révoltée, 40 Elle a brisé ses durs liens; Et trouvant une force étrange Pour l'arrêter et le saisir, Elle a renversé dans la fange Et terrassé le dieu Désir; 45 Tordant sa bouche purpurine, Elle a, d'un beau geste moqueur, Broyé du genou la poitrine De son implacable vainqueur; Et dans sa fureur vengeresse 50 Elle a, guerrière au doux oeil bleu, Fustigé de sa blonde tresse Le visage du jeune Dieu. Relevant son front misérable, Elle a, riant au ciel serein, 55 Brisé l'arc fait en bois d'érable, Et les flèches, lourdes d'airain. Puis, fière en sa métamorphose Qui semble un éblouissement, Elle a, sous son divin pied rose, 60 Éteint le noir flambeau fumant. Et maintenant le Dieu l'adore! Lui, le cruel Désir, touché Par la grâce qui la décore, Il suit la trace de Psyché. 65 Il lui dit: O ma jeune amante! O mon trésor! O mon seul bien! Parle-moi de ta voix charmante, Je t'obéirai comme un chien. Tes colères seront mes fêtes; 70 Laisse-moi te parer de fleurs. Ces blessures que je t'ai faites, Je les laverai de mes pleurs. Tu m'as dompté, vierge farouche, Comme je domptais les lions. 75 Ouvre les roses de ta bouche: Parle! où veux-tu que nous allions? Alors, oubliant ses désastres, Tournant ses yeux de diamant Vers l'azur ou brillent les astres, 80 Psyché lui dit: O mon amant! Puisque nos regards se dessillent, Traversons l'éther irrité; Allons jusqu'au séjour où brillent La Justice et la Vérité; 85 Où l'Être enfin se rassasie, Délivré des âpres douleurs, Où les Dieux goûtent l'ambroisie En contemplant de rouges fleurs, Et savent ce que l'âme ignore, 90 Et dans un ineffable jour Sans crépuscule et sans aurore, S'enivrent de l'immense amour! Elle dit, et le Dieu l'embrasse; Il la tient d'un bras ferme et sûr, 95 Et tous les deux, laissant leur trace Lumineuse au subtil azur, Cherchant, par delà les étoiles, Le clair Éden où, pour l'esprit Enfin délivré de ses voiles, 100 L'extase, ainsi qu'un lys, fleurit, Et le flot où l'Ame se noie Dans le bonheur essentiel, Ils s'envolent, pâles de joie, Jusqu'au fond des gouffres du ciel. 19 mai 1875. L'Apothéose de Ronsard Prince des Poëtes français A Prosper Blanchemain le pieux éditeur de Ronsard O mon Ronsard, ô maître Victorieux du mètre, O sublime échanson De la chanson! 5 Divin porteur de lyre, Que voulurent élire Pour goûter leurs douceurs Les chastes Soeurs! Toi qui, nouveau Pindare, 10 De l'art savant et rare De Phoebos Cynthien Faisant le tien, A l'ivresse physique De ta folle musique 15 Sagement as mêlé Le rhythme ailé! Père! que ma louange Te célèbre et te venge, Et, comme vers mon Roi, 20 Monte vers toi! Mais que dis-je? l'Envie Qui déchira ta vie Ne mord plus de bon coeur Ton pied vainqueur, 25 Et, nette de souillure, Ta belle gloire pure Va d'un nouvel essor Aux astres d'or. Ton nom deux fois illustre 30 A retrouvé son lustre, Comme il l'avait jadis Au temps des lys, Et toi, dans l'aube rose De ton apothéose 35 Tu marches, l'oeil en feu, Ainsi qu'un Dieu. Tenant ton luth d'ivoire, Près d'une douce Loire A la berceuse voix, 40 Je te revois Dans un jardin féerique, Où le troupeau lyrique Enchante de tes vers Les bosquets verts. 45 Là, Du Bellay t'honore, Et je retrouve encore Près de cette belle eau Remy Belleau Et Pontus et Jodelle 50 Et Dorat, ton fidèle, Et ce chanteur naïf, Le vieux Baïf. Avec eux, ces Déesses, Les hautaines Princesses 55 Du sang pur des Valois, Suivent tes lois Et servent ton Hélène A la suave haleine, De qui la lèvre leur 60 Semble une fleur, Et Cassandre, et Marie Qui, rêveuse, marie La rose dans sa main Au blanc jasmin. 65 Mais Vénus parmi l'herbe Est aussi là, superbe; Les fleurs, pour la parer, Laissent errer Leurs ombres sur sa joue; 70 Quelquefois elle joue Avec l'arc triomphant De son enfant. Et les saintes pucelles, Qui mêlent d'étincelles 75 Et de feux adorés Leurs crins dorés, Levant leurs bras d'albâtre, Vous suivent, choeur folâtre De votre voix épris, 80 Dans ces pourpris. Mais voici que tu chantes! Et tes strophes touchantes Déroulent leurs accords Divins; alors, 85 Ronsard, tout fait silence: La fleur qui se balance, Le ruisseau clair, l'oiseau Et le roseau; Le Fleuve à la voix rauque, 90 Montrant sa barbe glauque, Fait taire les sanglots De ses grands flots; Dans les cieux qui te fêtent Les étoiles s'arrêtent 95 Et suspendent les airs De leurs concerts; On n'entend que ton Ode, Qu'après toi, dans le mode Ancien, le choeur ravi 100 Chante à l'envi. Et chacun s'en récrée, Hélène, Cythérée, Déesses de la cour, Enfant Amour, 105 Muses aux belles bouches; Et les astres farouches Restent silencieux Au front des cieux. Avril 1868. Source: http://www.poesies.net