THEODORE DE BANVILLE OEUVRE POETIQUE COMPLETE LISTE DE RECEUILS Les Cariatides (1843) Les Stalactites (1846) Odelettes (1856) Odes funambulesques (1857) Le Sang de la coupe (1857) Améthystes (1863) Les Exilés (1867) Idylles prussiennes (1871) Trente-six ballades joyeuses (1873) Les Princesses (1874) Rondels (1875) Occidentales (1875) {Nouvelles odes funambulesques, 1869} Rimes dorées (1875) {Nouvelles odes funambulesques, 1869} Roses de Noël (1878) Nous tous (1884) Sonnailles et clochettes (1888) Dans la fournaise (1892) Les Cariatides (1843) Théodore de Banville AVANT-PROPOS p3 De tous les livres que j' ai écrits, celui-ci est le seul pour lequel je n' aie pas à demander l' indulgence, car j' ai eu le bonheur de l' achever de ma seizième à ma dix-huitième année, c' est-à-dire à cet âge divinement inconscient où nous subissons vraiment l' ivresse de la muse, et où le poète produit des odes comme le rosier des roses. Je crois le rendre aujourd' hui au public tel que je lui ai donné jadis. Cependant, j' ai corrigé des fautes trop évidentes, çà et là récrit une page mal venue, et même remplacé certaines pièces entièrement démodées par d' autres composées à la même époque, car dans mes vers de ce temps-là je n' avais qu' à prendre et à choisir. Mais je pense que dans la forme comme dans l' esprit, mon premier recueil n' a pas été altéré par ces indispensables corrections, car il ne dépendait pas de moi-même de détruire sa naïve bravoure et son invincible fleur de jeunesse. p4 Les strophes qui ouvrent ce volume avaient été écrites par moi sur l' exemplaire de la première édition des cariatides offert à ma mère bien-aimée. Je les imprime à présent pour donner un nouveau témoignage de respect et d' amour à sa chère mémoire. Théodore De Banville. Paris, 14 mars 1877. p-s. lors de la plus récente réimpression des cariatides, j' avais déjà écrit sur le titre ces mots imprudents : édition définitive. cependant, cette fois encore, j' ai trouvé dans mon premier livre beaucoup de fautes enfantines, et je les ai corrigées. Mais à présent, je crois bien que c' est fini, et que je n' y reviendrai plus. A MA MERE p5 Madame élisabeth Zélie De Banville ô ma mère, ce sont nos mères dont les sourires triomphants bercent nos premières chimères dans nos premiers berceaux d' enfants. Donc reçois, comme une promesse, ce livre où coulent de mes vers tous les espoirs de ma jeunesse, comme l' eau des lys entr' ouverts ! Reçois ce livre, qui peut-être sera muet pour l' avenir, mais où tu verras apparaître le vague et lointain souvenir p6 de mon enfance dépensée dans un rêve triste ou moqueur, fou, car il contient ma pensée, chaste, car il contient mon coeur. juillet 1842. LES CARIATIDES c' est un palais du dieu, tout rempli de sa gloire. Cariatides soeurs, des figures d' ivoire portent le monument qui monte à l' éther bleu, fier comme le témoin d' une immortelle histoire. Quoique l' archer soleil avec ses traits de feu morde leurs seins polis et vise à leurs prunelles, elles ne baissent pas les regards pour si peu. Même le lourd amas des pierres solennelles sous lesquelles Atlas plierait comme un roseau, ne courbera jamais leurs têtes fraternelles. Car elles savent bien que le mâle ciseau qui fouilla sur leurs fronts l' architrave et les frises n' en chassera jamais le zéphyre et l' oiseau. Hirondelles du ciel, sans peur d' être surprises vous pouvez faire un nid dans notre acanthe en fleur : vous n' y casserez pas votre aile, tièdes brises. p7 ô filles de Paros, le sage ciseleur qui sur ces médaillons a mis les traits d' Hélène fuit le guerrier sanglant et le lâche oiseleur. Bravez même l' orage avec son âpre haleine sans craindre le fardeau qui pèse à votre front, car vous ne portez pas l' injustice et la haine. Sous vos portiques fiers, dont jamais nul affront ne fera tressaillir les radieuses lignes, les héros et les dieux de l' amour passeront. Les voyez-vous, les uns avec des folles vignes dans les cheveux, ceux-là tenant contre leur sein la lyre qui s' accorde au chant des hommes-cygnes ? Voici l' aïeul Orphée, attirant un essaim d' abeilles, Lyaeus qui nous donna l' ivresse, éros le bienfaiteur et le pâle assassin. Et derrière Aphrodite, ange à la blonde tresse, voici les grands vaincus dont les coeurs sont brisés, tous les bannis dont l' âme est pleine de tendresse ; tous ceux qui sans repos se tordent embrasés par la cruelle soif de l' amante idéale, et qui s' en vont au ciel, meurtris par les baisers, depuis Phryné, pareille à l' aube orientale, depuis cette lionne en quête d' un chasseur qui but sa perle au fond de la coupe fatale, jusqu' à toi, Prométhée, auguste ravisseur ! Jusqu' à don Juan qui cherche un lys dans les tempêtes ! Jusqu' à toi, jusqu' à toi, grande Sappho, ma soeur ! p8 J' ai voulu, pour le jour des éternelles fêtes réparer, fils pieux de leur gloire jaloux, le myrte et les lauriers qui couronnent leurs têtes. J' ai lavé de mes mains leurs pieds poudreux. Et vous, plus belles que le choeur des jeunes atlantides, alors qu' ils vous verront d' un oeil terrible et doux, saluez ces martyrs, ô mes cariatides ! juillet 1842. DERNIERE ANGOISSE au moment de jeter dans le flot noir des villes ces choses de mon coeur, gracieuses ou viles, que boira le gouffre sans fond, ce gouffre aux mille voix où s' en vont toutes choses, et qui couvre d' oubli les tombes et les roses, je me sens un trouble profond. Dans ces rhythmes polis où mon destin m' attache je devrais servir mieux la muse au front sans tache ; au lieu de passer en riant, sur ces temples sculptés dont l' éclat tourbillonne je devrais faire luire un flambeau qui rayonne comme une étoile à l' orient ; rebâtir avec soin les histoires anciennes, à chaque monument redemander les siennes, dont le souvenir a péri ; chanter les dieux du nord dont la splendeur étonne, à côté de Vénus et du fils de Latone peindre la fée et la péri ; p9 ranimer toute chose avec une syllabe, l' ogive et ses vitraux de feu, le trèfle arabe, le cirque, l' église et la tour, le château fort tout plein de rumeurs inouïes, et le palais des rois, demeures éblouies dont chacune règne à son tour ; les murs tyrrhéniens aux majestés hautaines, les granits de Memphis et les marbres d' Athènes qu' un regard du soleil ambra, et des temps révolus éveillant le fantôme, faire briller auprès d' un temple polychrome le colisée et l' alhambra ! J' aurais dû ranimer ces effroyables guerres dont les peuples mourants s' épouvantaient naguères, meurtris sous un rude talon, dire Attila suivi de sa farouche horde, Charlemagne et César, et celui dont l' exorde fut le grand siège de Toulon ! Puis, après tous ces noms, sur la page choisie écrire d' autres noms d' art et de poésie, dont le bataillon espacé par des poëmes d' or, dont la splendeur enchaîne l' époque antérieure à l' époque prochaine, illumine tout le passé ! Dans ce grand panthéon, des dalles jusqu' aux cintres graver des noms sacrés de chanteurs et de peintres, d' artistes rêvés ardemment ; à chacun, soit qu' il cherche un poëme sous l' arbre, ou qu' il jette son coeur dans la note ou le marbre, faire une place au monument ! p10 Dire Moïse, Homère à la voix débordante qui contenait en lui Tasse, Virgile et Dante ; dire Gluck, penché vers l' éden, Mozart, Goethe, Byron, Phidias et Shakspere, Molière, devant qui toute louange expire, et Raphaël et Beethoven ! Montrer comment Rubens, Rembrandt et michel-Ange mélangeaient la couleur et pétrissaient la fange pour en faire un Jésus en croix ; et comment, quand mourait notre art paralytique, apparurent, guidés par l' instinct prophétique, le grand Ingres et Delacroix ! Comment la statuaire et la musique aux voiles transparents, ont porté nos coeurs jusqu' aux étoiles ; nommer David, sculptant ses dieux, Rossini, gaieté, joie, ivresse, amour, extase, et Meyerbeer, titan ravi sur un Caucase dans l' ouragan mélodieux ! Mais surtout dire à tous que tu grandis encore, ô notre chêne ancien que le vieux gui décore, arbre qui te déchevelais sur le front des aïeux et jusqu' à leur épaule, car Gautier et Balzac sont encore la Gaule de Villon et de Rabelais ! Montrer l' antiquité largement compensée, et comparant de loin ces oeuvres de pensée qu' un sublime destin lia, répéter après eux, dans leur langage énorme, ce que disent les vers de Marion Delorme aux chapitres de Lélia ! p11 Pas à pas dans son vers suivre chaque poëme, chaque création arrachée au ciel même, et surtout le vers de Musset, Fantasio divin, qui, soit qu' il se promène dans les rêves du ciel ou la souffrance humaine, devient un vers que chacun sait ! Enfin, pour un moment traînant mes muses blanches sur les hideux tréteaux et les sublimes planches, aller demander au public les noms de ceux qui font sa douleur ou son rire, puis, avant tous ces noms, sur le feuillet inscrire George, Dorval et Frédérick ! Ainsi, des temps passés relevant l' hyperbole, et, comme un pèlerin, apportant mon obole à tout ce qui luit fort et beau, j' aurais voulu bâtir sur l' arène mouvante un monument hardi pour la gloire vivante, pour la gloire ancienne un tombeau ! Hélas ! Ma folle muse est une enfant bohème qui se consolera d' avoir fait un poëme dont le dessin va de travers, pourvu qu' un beau collier pare sa gorge nue, et que, charmante et rose, une fille ingénue rie ou pleure en lisant ses vers. juillet 1842. LA VOIE LACTEE p12 à Victor Perrot déesse, dans les cieux éblouissants, la voie lactée est un chemin de triomphe et de joie, et ce flot de clarté qui dans le firmament jette parmi l' azur son blanc embrasement semble, dans sa splendeur en feu qui s' irradie, produit par un foyer unique d' incendie. Mais quand notre regard dans l' éther empli d' yeux monte vers l' océan céleste que les dieux font rouler des Gémeaux de flamme au Sagittaire, il y voit flamboyer des astres dont la terre admire en pâlissant la sereine splendeur, et dans le vaste flot sacré dont la candeur éclate et de la nuit blanchit les sombres voiles, il voit s' épanouir des millions d' étoiles. Telle est la poésie : à travers le lointain des âges, qui s' enfuit, comme au riant matin devant les flèches d' or à vaincre habituées s' enfuit le triste choeur frissonnant des nuées, elle nous apparaît d' abord confusément, lueur, flambeau, clarté, vaste éblouissement de porteurs de lauriers et de porteurs de lyre à l' homme encor sauvage enseignant leur délire ; p13 puis nous reconnaissons parmi des spectres vains les inventeurs sacrés, les beaux géants divins, pareils à des lions dont la fauve crinière embrase leurs fronts d' or que baise la lumière. ô Calliope ! Muse aux chastes bras de lys, avant tous, dans les jours lointains je vois ton fils Orphée, et je salue au riant crépuscule ce roi héros qui fut le compagnon d' Hercule. Je le vois sur l' Argo ; déjà courbant leurs fronts, Jason, Téphys, Idas de leurs gais avirons frappent les flots ; mais lui, tenant la lyre, il chante. Tous les monstres marins sur la mer qu' il enchante montent, heurtant leurs flancs vermeils et se pressant pour suivre le vaisseau rapide en bondissant ; et cherchant le héros avec un doux murmure, le vent caressant fait voler sa chevelure. Puis je le vois, plus tard, soumettant à sa voix l' âpre désert, vainqueur des antres et des bois ; car, ô déesse, alors sur les monts du Rhodope ou sur le sombre Hémus que la nue enveloppe, attirés par ses chants, pins, yeuses, cyprès, les arbres pour venir l' écouter de plus près déchiraient follement en leurs fureurs divines la terre qui tenait captives leurs racines ; et, sans songer à fuir leurs souffles arrogants restant pour l' écouter dans les noirs ouragans, la colombe des cieux laissait tomber sa plume sur le flot irrité du torrent blanc d' écume ; les aigles oubliaient de prendre leur essor ; la tigresse tournait une prunelle d' or vers ses regards voilés par ses longues paupières, et sa voix éveillait des âmes dans les pierres. Temps quatre fois heureux où des vers ont changé une arène infertile en éden ombragé ! " au haut de la colline, une plaine déserte p14 et sans ombre, étalait son tapis d' herbe verte. Sitôt que le poëte issu du sang des dieux y vint, et que la corde aux sons mélodieux résonna sous ses doigts, alors l' ombre prochaine accourut. Ni ton arbre, ô chaon ! Ni le chêne touffu ne manqua, ni le frêne meurtrier, ni l' érable qui saigne et le chaste laurier. Puis le tilleul ami, l' héliade pleureuse, les tendres noisetiers et la tremblante yeuse groupèrent leurs rameaux près du sapin sans noeuds et du hêtre, étonnés de trouver auprès d' eux le saule et le lotus amants des blondes rives ; puis le myrte léger, le buis aux teintes vives qui bravent tous les deux le souffle des hivers, et le figuier poreux qui s' orne de fruits verts, et le mûrier portant sa récolte sanglante, et le prix immortel d' une victoire lente, la palme. Vous aussi vous vîntes, enlaçant l' ormeau, lierre aux cent mains, la vigne en l' embrassant ! Et près de vous le pin, dont la tête se mêle aux blancheurs de la nue, arbre aimé de Cybèle depuis que son écorce emprisonna la chair du bel Attis, et prit l' enfant qui lui fut cher ; enfin, suivant aussi le charme qui le guide, le cyprès, des forêts mouvante pyramide, arbre aujourd' hui, jadis ami du dieu changeant dont la cithare est d' or et dont l' arc est d' argent. " et dès que sous ce dôme ombragé le poëte eut doré de ses chants la paisible retraite et que l' archet frémit, tout l' univers créé vint rafraîchir sa lèvre à ce torrent sacré ; le lion, dont les yeux lancent la mort, cet hôte de la caverne sombre et de la forêt haute, cessa pour un moment de répandre l' effroi ; le tigre dépouilla ses colères de roi, p15 et se laissa bercer dans un tendre vertige ; bien plus, en ce moment, ineffable prodige ! Les stériles rochers où l' oiseau fait son nid quittèrent la montagne et ses flancs de granit ; la brise tut ses chants, l' aigle quitta son aire, le ruisseau ralentit sa démarche légère, et dans l' arbre amoureux les dryades des bois turent leurs vagues chants pour la première fois. Dans cet enivrement, les muses aonides quittèrent sans regret les demeures splendides où l' écho retentit d' harmonieux accords, et le mont verdoyant où les lys de leur corps font comme une guirlande à la noire fontaine, où le Permesse tombe et meurt dans l' Hippocrène, où le sombre Olmius, avec un doux fracas, bleuit d' un long baiser leurs membres délicats ; et les dieux, sur l' Olympe où la jeune déesse leur verse à flots vermeils l' éternelle jeunesse avec les vins sanglants par l' amour embrasés, oublièrent enfin les immortels baisers. Chacun prêta l' oreille aux premiers chants du cygne : celui qui ralentit les nuages d' un signe, Mercure ailé, Junon si belle en son courroux, Lyaeus accoudé sur les grands lions roux, puis la blonde Aphrodite à la prunelle noire, Thétis, dont un rayon baise les pieds d' ivoire, Mars, Diane, Pallas aux yeux profonds et bleus, et Phébus rayonnant dans l' azur nébuleux. Sous ce profond regard de la voûte étoilée le poëte eût senti son âme consolée, s' il n' eût été choisi pour la grande douleur que les dieux immortels égalent à la leur, et s' il n' eût regretté ce type insaisissable comme une goutte d' eau dans un désert de sable, ce spectre qui de loin vous fait voir un sein nu p16 et fuit, vierge, un amant qui ne l' a pas connu. Oh ! Pour que dans mes vers ton doux nom resplendisse, victime aux pieds légers, réponds, jeune Eurydice ! Le ciel t' envoyait-il à notre humanité pour montrer qu' ici-bas l' éternelle beauté ne se révèle à nous que dans l' éclair d' un rêve ? Blonde et rieuse enfant, douce comme notre ève, n' étais-tu pas, avec ton front chaste et divin, l' image du bonheur que nous touchons en vain, qui nous apparaît tel que nos voeux le choisissent, et qui s' évanouit quand nos mains le saisissent ? Qu' avais-tu fait aux dieux ? à quoi pensait la mort, quand les bois gémissant la virent, sans remord sur ta lèvre surprise éteignant la parole, fermer ta bouche en fleur ainsi qu' une corolle ? Eurydice ! Pendant que de son pas léger elle fuyait les cris d' un insolent berger, courant éperdûment dans les vertes campagnes de la Thrace, avec les naïades ses compagnes, elle tomba, mordue au pied par un serpent. Déroulant ses anneaux et dans l' herbe rampant, le monstre au cou livide et qu' une bave arrose, furtif, avait rampé vers son talon de rose, et mis ses crocs affreux dans cette jeune chair. Les dryades, pleurant son front qui leur fut cher, crurent qu' en la perdant la terre était changée. On entendit gémir la cime du Pangée ; le dur géant Rhodope eut de longs désespoirs ; les sanglots éclataient parmi ses rochers noirs, et le ciel vit les pleurs de la froide Orithye. Pour Orphée, anxieux et l' âme anéantie, sur son front portant l' ombre ainsi qu' un noir vautour, de l' aube à la nuit noire il chantait son amour, pâle, effrayant, en proie au sinistre délire, et des cris douloureux s' échappaient de sa lyre. p17 Enfin, brûlant toujours de feux inapaisés, cherchant la vierge enfant ravie à ses baisers, il pénétra parmi les gorges du Ténare ; il entra dans le bois où la lumière avare se voile et meurt, où les vains spectres par milliers se pressent, comme font des oiseaux familiers qui vont rasant la terre et dont le vol hésite. Il apaisa le flot bouillonnant du Cocyte, et même il vit au fond de l' enfer souterrain les dieux de l' ombre assis sur leurs trônes d' airain. Il chantait, voix mêlée à la lyre divine ; les dieux voyaient l' amour vivant dans sa poitrine ; sans doute ils eurent peur qu' en leur morne tombeau l' archer désir lui-même avec son clair flambeau ne parût, et domptant le Styx aux vagues sombres, ne redonnât la vie au vain peuple des ombres. Muse ! Tu sais comment, subjugué par ses vers, Pluton qui règne, assis près des gouffres ouverts et des pics trop brûlés pour que l' herbe y verdisse, rendit au roi chanteur la tremblante Eurydice, et comment, ô douleur ! Vaincu par son amour Orphée, en arrivant presque aux portes du jour se retourna pour voir plus tôt la bien-aimée. Elle s' évanouit en légère fumée. La mort couvrait de nuit son visage riant, et, triste, elle appelait Orphée en s' enfuyant vers le gouffre béant et d' où sortaient des râles, tendant encor vers lui ses mains froides et pâles, et repassant déjà le fleuve au noir limon. Pendant sept mois entiers, sur les bords du Strymon, Orphée en pleurs, de tous évitant les approches, dans les antres glacés vécut parmi les roches. Parmi les durs frimas où fleurissent les lys de l' âpre neige, aux bords glacés du Tanaïs il erra, savourant le funeste délice p18 de sa douleur, toujours chantant son Eurydice. Les ménades hurlant dans leurs terribles jeux, l' aperçurent un jour du haut d' un mont neigeux. Les tigres à ses pieds se couchaient pleins d' ivresse, et les chênes, suivant sa voix enchanteresse, venaient vers le divin poëte en se mouvant. L' une d' elles, sauvage et les cheveux au vent, s' écria : le voilà, celui qui nous méprise ! Et les cris furieux se mêlaient dans la brise et le son de la flûte et le bruit des tambours épouvantaient la nue, et devant les dieux sourds, rouges, à coups de thyrse, à coups de branches d' arbre, lui jetant de la terre et des rochers de marbre, même pour l' en frapper, dans les sillons bourbeux arrachant follement les cornes des grands boeufs, comme un farouche essaim, les ménades hurlantes déchirèrent son corps avec leurs mains sanglantes, et leurs cris étouffaient ses plaintes et sa voix impuissante à charmer pour la première fois, car un dieu dans leurs coeurs avait mis cette fièvre, et l' âme du héros s' échappa de sa lèvre. " les oiseaux, les lions, les rochers et les bois te pleurèrent, Orphée ! Attirée à ta voix si souvent, la forêt laissa comme une veuve l' ornement de son front pour te pleurer ; le fleuve crût de ses pleurs ; voilant son sein de toutes parts avec son deuil, la nymphe eut les cheveux épars. Le corps gît en lambeaux ; et, prodige ! Quand l' ébre roule avec lui la tête et la lyre célèbre, la lyre cherche un son plaintif, qu' en expirant la voix plaintive mêle aux plaintes du torrent. " on dit qu' en ce moment, par un instinct de mère, Calliope sentit une douleur amère ; que sa voix tressaillit dans son essor vainqueur, et que son divin sang reflua vers son coeur. p19 Saluant du regard ses légères compagnes, elle vole dans l' air, plane sur les campagnes, et pâle, ses cheveux dénoués sur son flanc, touche enfin, mais trop tard, au rivage de sang. Elle ne pleura pas, la mère douloureuse ! Mais regarda longtemps le flot que le flot creuse, et laissant retomber ses voiles, montra nu le chef-d' oeuvre sacré de son corps inconnu. C' en est fait, ce beau corps a roulé sous la vague, le fleuve soulevé pousse un murmure vague, fait briller son oeil glauque, et, trois fois agité de caresser dans l' ombre une divinité, cherche dans son transport une force nouvelle pour meurtrir follement cette chair immortelle. Ivre, le vent gémit, et les arbres dans l' air font craquer sourdement leurs grands rameaux ; l' éclair enveloppe le ciel d' un sanglant crépuscule, et frissonnant, le jour s' épouvante et recule, et toute la nature, émue en ce moment, jette de sa poitrine un long gémissement. Les hommes, effrayés et baissant la paupière, brûlent un encens pur dans leurs temples de pierre, jusqu' à ce que le ciel, en essuyant ses pleurs, déroule avec Iris l' écharpe aux sept couleurs, et que l' onde calmée où ce rayon s' argente couvre son dos uni d' une moire changeante. Alors, le regard trouble et la bouche en sanglots, la muse reparaît sur l' écume des flots, non telle qu' autrefois Cypris, la vierge blonde, jaillit dans la clarté sur l' écume de l' onde, mais farouche, plaintive, et sur un sein de lys te serrant, douce Lyre, échappée à son fils ! Puis elle alla s' asseoir aux sables du rivage, les yeux illuminés d' une terreur sauvage, les cheveux dénoués et mêlés de roseaux, p20 et l' épaule bleuie à l' étreinte des eaux. Là, pleine d' amertume en son âme qui saigne, et regardant les fronts que la lumière baigne, elle chercha des yeux le mortel assez grand pour tenir la cithare où pleure un souffle errant. Mais nul n' osa prétendre à ce divin trophée de mort et d' harmonie. Ainsi mourut Orphée, la Lyre. Mais plus tard ce fut de son esprit errant dans les grands bois où l' herbe en fleur sourit, mais que le bûcheron frappe de sa cognée ; ce fut de son amour, de son âme indignée que naquirent tous ceux dont le chant vif et clair s' envole dans l' orage en feu comme l' éclair et plane comme un aigle au sein des cieux féeriques, les dompteurs, les charmeurs, les poëtes lyriques : Tyrtée, Alcée en pleurs dont les vers fulgurants ont jeté la terreur dans l' âme des tyrans, et dont la sombre haine invincible et crispée se retrouve, ô Chénier ! Sur ta tête coupée ; Pindare que d' en haut suivent les dieux épars, qui chante dans le bruit des coursiers et des chars et qui s' envole au but sacré tout d' une haleine ! Et toi, grande Sappho, reine de Mitylène ! Lionne que l' amour furieux enchaîna, près de la mer grondante, avec son érinna, elle enseignait le rhythme et ses délicatesses au troupeau triomphal des jeunes poëtesses, et glacée et brûlante, au bruit amer des flots elle mêlait des cris de rage et des sanglots. éros, qui nous atteins avec des flèches sûres, de quels feux tu brûlas et de quelles blessures son chaste sein meurtri par le baiser du vent ! Mais comme rien ne meurt de ce qui fut vivant, sa colère amoureuse et de souffrance avide, plus tard devait dicter sa plainte au fier Ovide p21 qui, choisissant l' amour, eut la meilleure part, et frémir dans les vers d' Horace et de Ronsard. Mille chanteurs ont dit chez nous, riants orphées, les chevaliers héros protégés par les fées ; Villon, ce bel enfant qui n' eut ni feu ni lieu, a chanté sa ballade en riant comme un dieu, et Marot, comme un faune escaladant la cime du mont sacré, baisa les lèvres de la rime ; l' harmonieux Ronsard fit vibrer sous ses doigts la glorieuse lyre où sommeillent des voix, et joyeux, anima de son archet d' ivoire un Tempé souriant près de la verte Loire. Pindare, son aïeul, lui dit les grands secrets, et les nymphes baisaient son front dans les forêts. Attirant sur ses pas, au milieu des déesses, un troupeau louangeur de rois et de princesses, il nous rendait Properce et Tibulle et ce doux Catulle, et ses chansons apprivoisaient des loups. Au tiède renouveau, sous la verdure tendre Cythérée amenait son enfant pour l' entendre. Comme un rouge soleil entouré d' astres d' or il régnait, et, charmeur d' âmes, volait encor le sonnet et la rime enflammée à Pétrarque ; et par lui, ravissant l' inexorable Parque, victorieuse, comme en un festin d' amour le vin de pourpre emplit un vase au pur contour, l' âme française entra dans les mètres d' Horace élégants et précis. Voilà comment la race d' Orphée, ainsi qu' un vol d' abeilles au doux miel, arriva jusqu' à nous des profondeurs du ciel. Mais bien avant que sur la terre émerveillée l' ode aux cris éclatants ne se fût réveillée, un homme colossal, une lyre à la main, se leva pour chanter un combat surhumain. Comment dire ton nom, ton nom, géant Homère ! p22 Qui dominas du front cette Grèce ta mère, et qui, roulant tout bas, spectre pâle et hagard, ta prunelle d' azur, sans flamme et sans regard, laissas couler un jour de ta main gigantesque toute l' antiquité, comme une grande fresque ! Où sont tes dieux ravis dans l' éblouissement et tes héros plus grands que tes grands dieux ? Comment donnerai-je à mon vers une assez forte haleine pour chanter les héros et le chanteur d' Hélène ? Qui t' instruisait, ô roi ? Quels secrets épiés t' apprirent ces mortels qui rampaient sous tes pieds ? Qui t' avait révélé, vieux mendiant des routes, le ciel éblouissant et ses splendides voûtes ? Qui t' a fait voir un jour, d' un oeil épouvanté, le maître dans sa gloire et dans sa majesté ? N' étais-tu pas le fils d' Apollon, dieu de Sminthe, qui dicte à ses enfants une suave plainte ? Ou, dieu toi-même, un jour, l' âme pleine de fiel, Jupiter t' avait-il précipité du ciel, et ne cachais-tu pas, dans ton idolâtrie, un souvenir lointain de ta vieille patrie ? Nul ne le sut. Tu vins, et d' un ton compassé, un pied sur l' avenir, l' autre sur le passé, tu chantas à grands flots ces créations pures, fleuve où s' abreuveront les cent races futures ! Tu marchais, échangeant, fier de ta pauvreté, quelque repas furtif pour l' immortalité, disant au peuple sourd à force d' insolence : nation, je te voue à la nuit du silence ! Pour l' immense avenir enflant ta large voix, mendiant, t' asseyant à la table des rois, et parmi les rayons, comme un essaim farouche les mots harmonieux murmuraient sur ta bouche. Dans les enchantements de tes superbes vers, tu mis les deux splendeurs qui charment l' univers, p23 la force et la beauté sereine, et pour éclore ton oeuvre s' éveilla dans une ardente aurore. Le mot fatal brilla, l' autel fut consacré, le monde de l' idée étincela créé. Pour la beauté d' abord tu nous donnas Hélène, forme terrible et pure en son manteau de laine, pour laquelle à jamais les hommes et les dieux se livrent sans relâche un combat odieux, et, comme sur un mont les roches ébranlées, s' écroulent à longs cris dans tes grandes mêlées ; Hélène, au sort fatal qu' elle fuyait en vain, que Vénus réservait pour un bonheur divin, et qui, dès que le blond Pâris ouvrit la bouche, pensa voir Lyaeus, le roi libre et farouche, le dieu charmant, riant, jeune, en qui s' est mêlé le sang de Jupiter au sang de Sémélé ! Hélène qui, riant sur sa couche fatale, tuait dans un baiser l' Asie orientale, et serrant sur son sein l' enfant aux blonds cheveux, étouffait un empire entre ses bras nerveux ! Prophétesse en courroux, triste et fière lionne, comment saluas-tu la mère d' Hermione, lorsque endormant Pâris sur le navire ailé, ses chants retentissaient dans le détroit d' Hellé ! Oh ! Quand tout l' avenir de carnage et de cendre passa comme un flambeau sur l' âme de Cassandre ; lorsqu' elle vit au loin, comme un jeune lion, Achille déchirer les princes d' Ilion, que, le regard fixé sur toutes ces détresses, elle arrachait son voile et ses cheveux en tresses, quel frisson dut la prendre au haut de cette tour qui devait sur son front s' écrouler à son tour, et d' où ses yeux ont vu, dans l' horrible mêlée de mille égorgements, la guerre échevelée ! Oui, ce furent bien là des combats palpitants p24 et tels qu' en avaient eu les dieux et les Titans, quand ces monstres hideux, fils de la terre énorme, pour élever au ciel leur phalange difforme, sur l' escalier fatal que leur main exhaussa posèrent pour degrés Pélion sur Ossa ! Quels combats et quels chocs ! Vénus et Diomède, Phoebus, Neptune, Ulysse et Minerve à son aide ; Hector guidé par Mars et par Bellone, Hector dont les chevaux ardents brisent des harnois d' or, et derrière eux l' Asie ardente à se répandre de l' Axius d' argent aux rives du Méandre ; Atride et les Ajax au carnage excités ; la Grèce impitoyable et toutes ses cités, depuis Cos, où les rocs semblent de noires tombes, jusqu' à Thisbé, séjour aimé par les colombes ! Oh ! Parle ! Redis-nous de combien de héros les dieux ivres d' horreur se firent les bourreaux ! Chante encore, apparais sous le deuil qui te navre, muse ! Excite nos pleurs, montre-nous le cadavre d' Hector, que tu suivis en tes longs désespoirs, balayant la poussière avec ses cheveux noirs ! Vierge, enfle tes clairons ; c' est là que tout commence, et rien n' eût rappelé cette iliade immense, si, las de cette mer où tout poëte but, le père des héros n' eût vers un autre but tourné sa poésie enivrante et pressée, et gardé quelque amour à sa soeur l' odyssée, rêverie à plis d' or, chant limpide et vainqueur, dont chaque note éveille un écho dans le coeur ! Oh ! Que de passions et de saintes idées y dorment gravement, hautes de cent coudées ! Que de drames en germe étalés sous les fleurs ! Avec quel charme on suit du sourire ou des pleurs ce héros qui, jouet du courroux de Neptune, portant de tous côtés son étrange fortune, p25 va parmi les flots verts, destructeur des cités, braver le dur cyclope et ses atrocités, suivre des yeux Pallas, guerrière vengeresse, dormir près de Circé la brune enchanteresse, et s' asseoir en haillons au grand festin des rois, ces fils de Jupiter, dont l' éclatante voix de leur noble origine était comme une preuve, et dont l' enfant lavait ses robes dans le fleuve ! Comme on prête l' oreille au chant simple et divin qui jaillit au repas d' une coupe de vin, et peint avec amour ces beautés extatiques rayonnant au sommet sur les ombres antiques, ou qui, nous démasquant les recoins de l' autel, fait éclater les dieux de leur rire immortel, devant le filet d' or à la maille serrée où Vulcain près de Mars enferme Cythérée ! Odyssée ! Iliade ! ô couple ardent et fort ! Vaste dualité, fille d' un même effort ! ô lyres à cent voix ! ô douces philomèles ! Coupes aux flancs sculptés ! Créations jumelles ! Quel homme eût jamais cru qu' un délire nouveau eût pu vous enfanter dans le même cerveau ? Pourtant, marchant pieds nus dans la ronce et les pierres, il tenait dans ses mains les géantes guerrières, et jusqu' au but sacré, sans redouter l' affront, il porta sans pâlir ces filles de son front. Mais quand ce créateur eut son oeuvre finie, cet inventeur des chants, ce héros, ce génie, consumé par les feux d' une céleste ardeur, s' affaissa sous le poids de sa propre grandeur, et, les regards fixés aux cieux, où sur leurs ailes ses vers avaient porté des déesses nouvelles, colosse, s' endormit au revers du chemin, fier, souriant encore, et tenant à la main sa lyre de héros, plus noble que l' épée p26 d' Achille. Ainsi mourut Homère, l' épopée. Mais, ô muse ! Il revit pour jamais comme un dieu, dans un temple idéal ouvert sur l' azur bleu : nous le voyons, géant environné de gloire, dans la lumière, assis sur un trône d' ivoire. Ses filles à ses pieds, d' un geste souverain, tiennent encor la rame et le glaive d' airain. Et là, Virgile avec sa longue chevelure, Lucrèce, à l' oeil épris de la grande nature, le conteur de la guerre effrayante, Lucain portant dans sa poitrine un coeur républicain, Dante, sombre et vêtu de sa robe écarlate, Tasse, Arioste enfant qui nous berce et nous flatte, Camoëns tout mouillé par les flots de la mer, Mitton qui se souvient du ciel et de l' enfer, ô muse ! Tous ces rois, tous ces conteurs épiques, nés pour chanter les chocs des glaives et des piques, tous ces grands inspirés qui, même privés d' yeux, plongent dans l' insondable éther, et voient les dieux et leurs palais qui dans la lumière se dorent, veillent, silencieux, près d' Homère et l' adorent ; car ils sont tous les fils de son glorieux sang. Ils sont même sortis de son robuste flanc, ceux-là qui, vendangeurs aux doigts tachés de lie, ont suivi Melpomène, ou la brune Thalie dont on craint le regard charmant et meurtrier : Eschyle au vaste front couvert du noir laurier, dont le Mède a connu la bravoure intrépide, Sophocle, et le charmeur des femmes, Euripide, et cet Aristophane irritable, au grand coeur, dont la colère chante avec les voix du choeur, Ménandre, Plaute esclave, et le sage Térence, le vieux Corneille, honneur éternel de la France, et Racine qui prend les âmes, et Regnard, et La Fontaine encor sans égal dans son art, p27 qui, dans son iliade ingénue et subtile, fait du renard Thersite et du lion Achille. Tous adorent Homère et vers lui sont venus par le hardi chemin qu' ont touché ses pieds nus. S' ils n' ont pas, comme lui, des cimes escarpées précipité le flot des larges épopées, c' est que l' homme enfermé dans les champs et les murs, toujours courbé vers l' or ou vers les épis mûrs, et n' ayant plus d' amour pour les collines veuves, se trouva trop petit pour boire à ces grands fleuves. Alors pour nous fixer au monde où nous passions, vint le drame vivant qui peint les passions, et sa riante soeur, la folle comédie, qui jette sur nos moeurs la satire hardie. Un masque sur le front, effroyable ou rieur, des chercheurs, attirés par l' homme intérieur, avec le dur scalpel vinrent déchirer l' âme et l' éclairer tremblante à leurs torches de flamme, soulevèrent du doigt l' enveloppe qui ment, surprirent le secret de chaque mouvement, et léguant devant tous leur étude profonde à la postérité, cette voix qui féconde, chantèrent au soleil, harmonieux Memnons. Mais par-dessus leurs voix et par-dessus leurs noms rayonnent sur la scène où leur souffle respire, le justicier Molière et le divin Shakspere ! Deux sages, deux voyants brûlés du même feu, et qui sur notre monde ont laissé pour adieu mille créations palpitantes d' extases, dont le sein est vêtu de rêves et de gazes, et qui, sur notre ennui, du haut de leur ciel pur, jettent de longs regards d' incendie et d' azur. Oh ! Le bon sens joyeux et brutal de Molière ! Ce dilemme subtil, acharné comme un lierre, cette franche tirade ou bien ces mots si courts, p28 étincelles d' esprit qui charmèrent les cours, oh ! Qui nous les rendra ? Quand donc, pleins de querelles, reverrons-nous gonfler ces charmants Sganarelles dont l' honneur outragé crève comme un ballon ? Quand roucoulerez-vous, ô reines de salon ! Ces madrigaux ouvrés et ces fadaises tendres qu' improvisaient pour vous de précieux Clitandres ? Quand donc les Vadius avec leurs Trissotins viendront-ils débiter leurs supplices latins aux tout petits pieds blancs de nos muses, dont mainte laisse derrière soi Bélise et Philaminte ! Hélas ! Chaque Henriette aujourd' hui sait le grec ! Et toi, qui regardais les bavards d' un oeil sec, Alceste soucieux, Céladon misanthrope, qui vers ton cher soleil, comme l' héliotrope, tournes tes yeux ardents, reviendras-tu des bois pour gourmander un peu notre monde aux abois ? Ces Jourdains lamés d' or et ces Josses orfèvres, comme ils nous manquent tous avec leur rire aux lèvres ! Comment nous laissent-ils, ces amis ? Et comment nous sommes-nous passés de ce troupeau charmant ? Oh ! Comme ils savent tous des façons bien apprises ! Comme ils mènent à bout leurs folles entreprises ! Comme tous ces maris, bouffons dont vous riez, sont bien aux yeux de tous triplement mariés ! Et comme ce marquis, bel ourdisseur de trames, qui leur vole à plaisir leurs filles et leurs femmes, est un charmant vaurien dont un regard séduit magiquement, la jeune Agnès dans son réduit ! Il s' appelle Damis, Horace ou bien Valère ; il est tendre et charmant jusque dans sa colère ; il est fait comme un dieu, rose comme un enfant, s' avance avec un air superbe et triomphant, et passe, d' une main la plus blanche du monde, son peigne dentelé dans sa perruque blonde. p29 Aussi les fleurs de cour, aux yeux extravagants, laissent-elles tomber leurs coeurs avec leurs gants devant ce dédaigneux, qui se baisse à grand' peine pour ramasser à terre une âme toute pleine ! Et c' est justice, au fait, car ses rubans sont lourds et parent follement son habit de velours ; ses canons précieux sont du plus grand volume, et son chapeau lissé disparaît sous la plume. De plus, il sait jeter son or à pleines mains, et d' un large mépris couvre tous les humains. Après tout, les Orgons et les pères Gérontes ont le tort d' être laids comme l' ogre des contes, de garder leurs écus comme des Harpagons, d' être vêtus de noir et de sortir des gonds, au lieu de chantonner ces paroles magiques dont rêvent les Agnès comme les Angéliques. Puis, comment laissent-ils auprès de leurs trésors, eux qui, Dieu sait pourquoi, sont si souvent dehors, ces soubrettes d' esprit aux gorges découvertes, dont la robe et la main à chacun sont ouvertes, et qui, tout en jouant aux vieux de si bons tours, veillent folâtrement sur le nid des amours ? Filles de bon conseil, retorses comme un juge, promptes à la réplique ainsi qu' au subterfuge, vous faites bien pendant à ces dignes Scapins dans leurs manteaux d' azur que Watteau nous a peints ! Heureusement votre âme est encore assez probe pour démasquer Tartuffe, un allongeur de robe, qui cache à tout propos son coeur licencieux sous le manteau divin de l' église et des cieux, et qui, tout en parlant de l' enfer lamentable, pousse pieusement Elmire sur la table ; Tartuffe, ce penseur aux lèvres de rubis que nous trouvons partout et sous tous les habits ; qui tâte des deux mains en profond philosophe, p30 le désir sous les mots, la chair avec l' étoffe, et dans ce monde étrange où le mal est tyran serait leur maître à tous, s' ils n' avaient pas don Juan ! C' est le roi, celui-là ! C' est le roi, faites place ! Regardez ! C' est don Juan qui porte un coeur de glace, qui, tenant dans sa main le magique rameau, corrompt la grande dame et l' enfant du hameau, raille, sans essuyer le sang après sa manche, son père en cheveux blancs, après Monsieur Dimanche, et qui, par les replis d' un labeur sombre et lent, jusqu' à l' hypocrisie a poussé le talent ! C' est don Juan qui, debout devant l' homme de pierre, a subi ses regards sans baisser la paupière, et qui tenait si bien sa coupe entre ses doigts que son coeur et sa main n' ont tremblé qu' une fois ! ô spectacle éternel ! ô fiction mouvante, qui par sa vérité nous glace d' épouvante ! Quand le divin Molière, une lampe à la main, éclaira devant tous les plis du coeur humain, les peuples, ignorant si le bouffon qu' on vante suscitait devant eux la sagesse vivante, applaudissaient déjà ses grotesques portraits, sur les passants du jour copiés traits pour traits. Car ils sont bien réels tous, avec leur folie ! Ces types surhumains costumés par Thalie ont une passion sous leur rire moqueur ; sous leurs habits de soie on sent frémir un coeur. S' ils incarnent l' amour, la fourbe ou l' avarice, ils sont hommes aussi, la terre est leur nourrice ! Leur langage profond, dont chacun a la clé, est un clavier superbe ; et rien n' eût égalé ce théâtre vivant qui frissonne et respire, si Dieu n' eût allumé l' autre flambeau : Shakspere ! Dans le monde réel plein d' ombre et de rayons, tout ce qui nous sourit, tout ce que nous voyons, p31 les cieux d' azur, les mers, ces immensités pleines, la fleur qui brode un point sur le manteau des plaines, les nénuphars penchés et les pâles roseaux qui disent leur chant sombre au murmure des eaux, le chêne gigantesque et l' humide oseraie qui trace sur le sol comme une longue raie, l' aigle énorme et l' oiseau qui chante à son réveil, tout revit et palpite aux baisers du soleil. C' est de lui qu' ici-bas toute splendeur émane ; c' est lui qui répandant la clarté diaphane, charme le tendre lys comme le jeune aiglon, en secouant au loin ses cheveux d' Apollon. De même, dans ce monde aux choses incertaines, où la voix du poëte est le bruit des fontaines, où les vers éblouis sont la brise et les fleurs, les rires des rayons, les diamants des pleurs, toute création à laquelle on aspire, tout rêve, toute chose, émanent de Shakspere. Shakspere, ce penseur ! Ombre ! Océan ! éclair ! Abîme comme Goethe ! âme comme Schiller ! Or pur dont la splendeur s' éveille dans la flamme ! Oeil ouvert gravement sur la nature et l' âme ! Phare qui, pour guider les pâles matelots, rayonne dans la nuit sur des alpes de flots ! Mille autres avant lui, farouches statuaires, ont tourmenté l' argile au fond des sanctuaires sans avoir entendu le mot essentiel, et voulaient dans leurs mains prendre le feu du ciel ; mille autres ont chanté, mais devant le prestige de leur création, ils ont eu le vertige ; sur eux, comme une houle, a passé l' univers ; à peine si leurs noms surnagent sur leurs vers mais la grande pensée atteint avec son aile une aire énorme au haut d' une cime éternelle, d' où ses mille rayons au monde épouvanté p32 jettent l' intelligence et la fécondité. Le sang qui de son coeur s' écoule comme une onde, a jeté son reflet de pourpre sur le monde. Ainsi de ce sommet grandiose où nos yeux voient flamboyer son front à mi-chemin des cieux, Shakspere sur la terre a semé des poëtes, ceux-ci remplis d' amour, et ceux-là de tempêtes. Tout rêve, tout héros, vêtu de pourpre ou nu, dans sa vaste pensée est au fond contenu ; ainsi que Charlemagne il a tenu le globe, et pourrait emporter dans les plis de sa robe, avec leur pauvre lyre et leurs grands piédestaux, nos géants d' aujourd' hui drapés dans leurs manteaux. Et s' il faisait un jour comparaître à sa barre les courtisans musqués de sa muse barbare, comme de Henri Quatre au sombre Richard Trois, ses rois démasqueraient des fantômes de rois ! Eux seuls savent porter le sceptre et la couronne ; car il les portait bien, celui qui les leur donne, lui qui, les yeux remplis d' éclairs, et non content de fouler sous ses pas un royaume éclatant, s' élevait au-dessus de notre fange immonde, et dans un pays d' or se refaisait un monde ! Lui, créateur, à qui, sans craindre son effroi, Dieu lui-même avait dit : Macbeth, tu seras roi ! Oh ! Comme en se penchant sur cet univers sombre, où fourmillent ses fils et ses peuples sans nombre, l' oeil se baisse aussitôt et se ferme, ébloui d' avoir vu rayonner dans cet antre inouï tant d' âmes de héros et tant de coeurs de femme, déchirés et tordus par l' orage du drame ! Qui pourrait s' empêcher de craindre et de pâlir avec Cordélia, la fille du roi Lear, adorant, fille tendre, ainsi qu' une Antigone, son père en cheveux blancs, sans trône et sans couronne, p33 parfum des derniers jours, pauvre Cordélia, seul et dernier trésor du roi qui l' oublia ! Qui, répétant tout bas les chansons d' Ophélie, ne retrouve des pleurs pour sa douce folie ? Qui dans son coeur éteint n' entend sourdre un écho, et n' aime Juliette écoutant Roméo ? Comme ces deux enfants, ces deux âmes jumelles que le premier amour caresse de ses ailes, aspirent en un jour tout un bonheur divin, et meurent, enivrés de ce généreux vin ! Juliette n' a pas quatorze ans ; c' est une âme enfantine, où l' amour brûle comme une flamme ; elle vient au balcon mêler dans chaque bruit les soupirs de son rêve aux cent voix de la nuit, si belle qu' on croirait sur son front diaphane voir le vivant rayon de la nymphe Diane, et le coeur si naïf qu' en ce calice ouvert le zéphyr qui murmure au sein de l' arbre vert apporte des serments pleins d' une douce joie ! C' est lui ! C' est Roméo ! Sur son pourpoint de soie la nuit pâle et jalouse a répandu ses pleurs : il a sur son chemin écrasé mille fleurs, il a par des endroits hérissés, impossibles, franchi facilement des murs inaccessibles ; il lui faudra braver, pour sortir du palais, mille cris, les poignards de tous les Capulets ! Qu' importe à Roméo ? C' est pour voir Juliette ! Juliette sa soeur, pauvre amante inquiète qui dans cette heure douce où Phoebé resplendit, le rappelle cent fois et n' a jamais tout dit ; et qui, trop pauvre alors, pour pouvoir encor rendre son coeur à Roméo, l' aurait voulu reprendre ! Oh ! Lorsque tes cheveux aux magiques reflets inondent ton beau cou, fille des Capulets ! Quand on a vu pendant cette nuit enchantée p34 rayonner ton front blanc sous la lune argentée ! Et toi, qu' à ton destin le ciel abandonna, toi qui nous fait pleurer, belle Desdemona, toi qui ne croyais pas, pauvre ange aux blanches ailes, qu' on pût voir parmi nous des amours infidèles, Desdemona candide, ange qui va mourir, quand on a dans son coeur entendu ton soupir et ce que tu chantais en attendant le More : la pauvre âme qui pleure au pied du sycomore ! Quand on connaît vos soeurs, ces anges gracieux, évoqués une nuit de l' enfer ou des cieux, Miranda, Cléopâtre, Imogène, Ophélie, ces rêves éthérés que le même amour lie ! Quelle femme ici-bas ferait vibrer encor le coeur extasié par vos cithares d' or ? Mais ce qui le ravit dans une molle ivresse, c' est ce théâtre bleu fait pour notre paresse, d' où, comme le bon sens, la grave histoire a fui, et laisse le rêveur chanter son chant pour lui. On n' y mesure pas les poisons à la pinte ; sans quinquets enfumés, ni ciel de toile peinte, mille gens plus pimpants qu' un sonnet de Ronsard, en faisant des bons mots s' y croisent au hasard. Là, des ruisseaux d' argent, dans des pays quelconques, versent leurs diamants aux marbres de leurs conques, des arabesques d' or se brodent sur les cieux ; les arbres sont d' un vert qui ferait mal aux yeux ; tout est très surprenant sans causer de surprises, et dans tout ce soleil on est baigné de brises. Les héros vont partout sans y porter leurs pas, ne sont d' aucune époque et ne demeurent pas. Les bouffons sont hardis comme des philosophes ; les femmes ont au corps les plus riches étoffes, des robes de brocart, de saphirs et d' oiseaux, souples comme une vague ou comme les roseaux ; p35 des mantelets aurore ou bien couleur de lune jettent mille reflets sur leur épaule brune, avec mille bijoux, plumages et colliers. Parfois sous de riants habits de cavaliers, égrenant sur leurs pas de folles épigrammes, elles courent les champs, enamourent les femmes, ont un beau nom de page, et vont prendre le frais avec leurs diamants dans de petits coffrets. Des Céladons rimeurs, amants d' une égérie, en habit de satin font de la bergerie, sont en grand désespoir, et, couchés sur le dos, regardent le soleil en faisant des rondeaux. Mais la belle est un peu tigresse, et désappointe le concetti final, au moyen d' une pointe. Les amoureux, gens nés, prennent bien leurs revers, parlent en prose, à moins qu' ils ne disent des vers, et ne s' empressent pas vers leur épithalame, sachant qu' Hymenaeus, au dénoûment du drame viendra tout arranger avec ses vieux flambeaux. Mais, pour servir de fleurs ils ont des madrigaux et les fichent après un arbre, qui s' empresse de les faire tenir sans faute à leur adresse. Dans des chars blonds, formés d' une écorce de noix et de fils d' araignée en guise de harnois, on voit passer au loin de gracieuses fées qui chantent au soleil, bizarrement coiffées. Les Ariels ont tous deux sexes ; les lézards savent la pantomime et cultivent les arts. Des gens à tête d' âne arrivent, quoi qu' on die, devant des seigneurs grecs jouer leur tragédie, où l' homme avec un chien représente Phoebé dans les tristes amours de Pyrame et Thisbé. Leur tragédie est bête à soulever la bile : mais lion et Phoebé, tout semble tant habile, qu' on leur dit : bien lui, lune ! Et : bien rugi, lion ! p36 Le père Anchise arrive avec le galion pour reconnaître exprès à la fin, chose due, sa fille perdita, c' est-à-dire perdue. Au lieu d' avoir des noms anglais, turcs ou romains, tous ont des noms charmants pour courir les chemins : Mercutio, Célie, Orlando, Rosalinde, Paroles, Pandarus, Corin, Sylvio ! L' Inde où l' on passe un flot rose en jonque de bambous, tandis que recueillis, seuls comme des hibous, des hommes fort dévots font saigner leur échine ; l' Eldorado, Kiou-Siou, Kounashir, et la Chine qui sur sa porcelaine a des pays d' azur, n' ont rien de plus riant, de plus bleu, de plus pur que ce rêve, où parfois la rose fantaisie près du chêne saxon jette les fleurs d' Asie. C' est un monde limpide où dorment en riant les mystères du nord aux clartés d' orient, où près des flots d' argent brillent dans les prairies des plantes d' émeraude aux fleurs de pierreries, où des bouvreuils jaseurs, pour payer leur écot, vocalisent, perchés sur un coquelicot ! C' est comme notre amour qui parlerait, ou comme un chant qui redirait ce qui chante dans l' homme ; c' est comme un zéphyr calme, ou comme un sylphe ailé qui caresserait l' âme. Et rien n' eût égalé ce beau théâtre empli d' une âme singulière, si nous n' avions pas eu l' autre flambeau : Molière ! Car leur muse à tous deux était la même enfant, jetant au ridicule un regard triomphant, ayant la liberté d' une fille espagnole, un éclair dans les yeux comme dans la parole, pourtant fière et naïve, et trouvant quelquefois un mot mystérieux et voilé dans sa voix, comme en leur soleil d' or l' Armorique ou l' Irlande ont des brouillards pensifs couchés sur une lande. p37 Elle qui, le sein nu, par les coteaux voisins. Tordait sur ses cheveux la vigne et les raisins, à présent soucieuse au désert où nous sommes, car tout son avenir était dans ces deux hommes, gémissait de les voir, par un effort uni, s' user à découvrir le problème infini. Car la science offerte aux coeurs des foules vaines est comme le sang pur échappé de nos veines, et ceux qui sur la scène ont répandu la leur, en gardent pour toujours une étrange pâleur. Quand tous deux effaçaient, délaissant leur royaume, lui le rouge d' argan, lui le fard du fantôme, Dieu savait chaque jour par quel changement prompt une ride nouvelle illuminait leur front. Et la muse pleurait sur leur métamorphose, elle essuyait ses pleurs de sa basquine rose, et voulait soutenir avec sa faible main ces atlas accablés d' un univers humain. Puis enfin, las un jour de leur tâche première, grands astres consumés par leur propre lumière, ils moururent devant les peuples étonnés, debout comme il convient aux hommes couronnés ! Alors ce fut sur nous comme une nuit étrange, où nul rayon d' en haut ne dora notre fange, où rien ne traversa le murmure profond que soulève l' idée et que les choses font. Seulement, au lointain, sur les vertes collines, on entendait gémir dans les brises divines un mélange confus de sanglots et de voix. C' était le cri plaintif des muses d' autrefois, exhalé, frémissant d' une douleur amère, sur la lyre d' Orphée et la lyre d' Homère ! Et leur plus jeune soeur, cet ange des amours, qui des plus pâles nuits jadis faisait des jours, qui du poëte aux rois étendait son empire, p38 cette soeur de Molière, amante de Shakspere, racontait sa détresse au choeur aérien. Qui me consolera ? Disait-elle, mais rien ne répondait encore à ses paroles vaines. Son sang libre et jaloux gonflait partout ses veines, mais dans la nuit profonde où sommeillait la foi, nul flambeau ne disait à l' homme : lève-toi ! Et comme les débris de cette antique égypte, où, dans leur pyramide ou leur obscure crypte, dorment les Sésostris auprès des Néchaos, notre art, monte autrefois, redevenait chaos. Puis, après bien longtemps, lorsque sur des idées mortes en germe avant qu' on les eût fécondées, les sons, comme des flots qui tourmentent leurs quais, se furent bien longtemps dans l' ombre entre-choqués, le peuple vit soudain rayonner sur sa face un point resplendissant de lumière vivace. Et comme on demandait quel était ce flambeau qui jetait sur la nuit un prestige si beau, les plus sages ont vu que c' était l' auréole au front du jeune enfant marqué pour la parole, comme furent jadis les hommes de Sion, et venu pour grandir sa génération. Ce n' était qu' un enfant. L' airain aux feuillantines l' avait bercé jadis de ses voix argentines : dans un jardin antique ombragé comme un bois, la nature, qui parle avec ses mille voix, lui disait chaque jour le secret grandiose. Ivre de chants, de fleurs et de parfums de rose, il complétait son âme, oubliant, oublié, par un passé de gloire à l' avenir lié, méditant sans effort pour sa pensée agile Virgile par les champs et les champs par Virgile ; dans son coeur inspiré, mais grave et sérieux, cherchant déjà le sens des bruits mystérieux, p39 aux lauriers paternels, aux doux baisers de mère, comprenant les deux mots que lui disait Homère, la grandeur et l' amour, et de mille rayons enveloppant déjà tout ce que nous voyons. Dans son rêve, planant au loin sur les rivages, il aperçut, auprès des bacchantes sauvages, s' acharnant sur leur proie ainsi que des bourreaux, le fleuve ensanglanté par le chaste héros. Puis, y voyant gémir sur leur divin trophée les soeurs de l' harmonie et la mère d' Orphée, il regarda le monde, et, sachant dans son coeur les secrets oubliés du lyrisme vainqueur, s' écria, plein déjà du céleste délire : je serai l' harmonie et je serai la lyre ! Et, sans faiblir après sous ce sublime effort, il dit aux fronts courbés, se sentant assez fort pour ourdir à son tour quelque sublime trame : je serai l' épopée et je serai le drame ! Il se leva sur nous. Et l' homme triomphant tint si bien ce qu' au monde avait promis l' enfant, que le vieillard pensif dont la jeune Amérique se souviendra, lui dit d' une voix homérique : vous êtes l' avenir et je suis le passé ! Et que, dernier de tous, il a tout surpassé. Lui seul, faisant saillir dans tout problème sombre l' ombre par le rayon et le rayon par l' ombre, a fait briller à flots sur nos illusions l' immuable clarté faite de trois rayons, trinité solennelle à nos yeux apparue, triste aspect du foyer, du champ et de la rue. Le foyer ! Oasis aux souvenirs anciens, où dans la solitude on est tout pour les siens, sanctuaire où l' on sent comme il est bon de vivre la tête dans les mains et les yeux dans un livre ! Là tout est doux, charmant, simple et mystérieux : p40 c' est l' épouse qui suit votre rêve des yeux, ce sont les beaux enfants pleins d' avenir, aux lèvres rouges comme les fleurs des vases de vieux Sèvres ; et la vierge étonnée, en son coeur ingénu, de voir son front si pur, et si blanc son bras nu ; puis c' est un vieil ami qui cause de Tacite, qui lit à coeur ouvert dans Virgile qu' il cite, et dont les souvenirs, d' âge en âge espacés, vous reportent, jeune homme, à vos plaisirs passés. Foyer, doux manteau d' ombre ! ô naïve peinture flamande, que chacun refera ! La nature a-t-elle plus que toi d' harmonie et de chants ? Qui pourrait t' égaler, sinon l' air et les champs ? Car les champs sont aussi le grand poëme, et comme un livre écrit par Dieu pour l' extase de l' homme. C' est là que chaque lèvre, allant chercher son miel, boit, abeille, les fleurs, et, poëte, le ciel ! C' est là qu' un doux zéphyr fait frissonner la lyre, et que le mot s' écrit pour ceux qui savent lire ; ce sont des ruisseaux d' or, de larges horizons, des fruits divers donnés à toutes les saisons, des cascades, des fleurs, de grandes voûtes d' arbres, des cailloux anguleux plus brillants que des marbres, des oiseaux garrulants qui s' envolent troublés, de gais coquelicots qui dansent dans les blés, des lacs aux flots unis où, sans cesse jetée, la lumière dessine une moire argentée, des cieux pleins de blasons qui paradent au loin, et de vagues parfums qui s' exhalent du foin ! Et sur ce beau décor, un choeur immense, un monde : la verte demoiselle avec l' insecte immonde, le corbeau velouté, les boeufs aux larges reins, cherchant leurs Brascassats ou leurs Claudes Lorrains ! Chacun marche en sa voie. Au fond de la prairie la génisse au flanc roux court dans l' herbe fleurie, p41 les oiseaux attentifs portent au fond du nid la mousse dérobée aux angles du granit, l' insecte fait son trou, la verte demoiselle se mire dans le flot scintillant qui ruisselle, et dans une clarté l' épi s' ouvre au soleil. Chacun cherche son but dès la premier réveil : la fourmi son brin d' herbe, et l' homme sa charrue. Et comme aux champs, hélas ! Chaque homme dans la rue doit labourer l' argile, et dans un tourbillon remplir encor sa tâche et creuser son sillon, et, sans devancer l' heure où la moisson commence, disputer aux oiseaux du ciel, herbe ou semence, les grains qui deviendront épis. Tout penseur doit désigner le vrai but, et le montrant du doigt, protéger tour à tour les peuples qu' on enchaîne, et le bon roi, souvent insulté sous le chêne ! Cerveau lumineux, coeur où déborde l' amour, il doit, leur prodiguant sa pitié tour à tour, au milieu des abus toujours prêts à nous mordre, conserver et grandir la liberté par l' ordre, pour rajeunir sans cesse et pour purifier l' atmosphère du champ et celle du foyer. Triple aspect du foyer, du champ et de la rue, ô trilogie énorme avec le temps accrue, pour dégager de toi la tranquille clarté, il fallait un penseur qui, de tous écarté, reçût, seul entre tous, de la muse d' Homère la royauté, nectar qui fait la coupe amère ! Aussi la muse eut-elle un regard triomphant lorsque, sur le berceau divin de cet enfant, elle vit, consolée enfin de son désastre, la flamme de l' esprit s' allumer comme un astre ! Si bien que cet enfant, ce rêveur radieux, calme, indulgent et fort comme les demi-dieux, ce grand porte-lumière, élu dès sa naissance, p42 l' illumina plus tard de sa reconnaissance ; et sentant ce jour-là tous les peuples divers assez grands pour la voir avec leurs yeux ouverts, il la leur montra, belle, ingénue et sans voiles, ayant sur ses bras nus la blancheur des étoiles, et dans la coupe, où luit l' éclair d' un diamant, buvant le vin de pourpre avec son jeune amant ! Le beau printemps vermeil les salue et les fête, et comme un choeur sublime, autour de ce poëte en qui revit l' orgueil des temps évanouis, des poëtes nouveaux se pressent éblouis. Les voilà. Ce sont eux, les héros qui délivrent ! J' entends leurs cris d' amour et leurs voix qui m' enivrent, et, dans la route sûre où je suivrai leurs pas, je vois tous ces vainqueurs de l' ombre et du trépas. Byron n' est plus ; il dort dans la gloire suprême, fier, adoré, superbe, et la muse elle-même, de son âme brisée emportant le meilleur, baisa le pâle front de ce don Juan railleur. Lamartine aux beaux yeux, qui charme et qui soupire, près du lac frissonnant chante encor son Elvire ; les deux Deschamps, brisant la maille et les réseaux, s' élancent dans l' air libre ainsi que des oiseaux ; Sainte-Beuve revoit ses maux et nous les conte ; Vigny, doux et hautain, sous son manteau de comte garde pieusement notre orgueil indompté ; Musset, les yeux brûlants, pâle de volupté, sent dans son coeur brisé naître la poésie ; Barbier rugit ; Moreau célèbre sa Voulzie ; en Valmore Sappho s' éveille et chante encor ; Delphine, sa rivale, en ses longs cheveux d' or triomphe, poëtesse à la toison vermeille ; Laprade s' est penché sur Psyché qui sommeille ; Méry taille et sertit, merveilleux joaillier, les rubis indiens en un rouge collier ; p43 Brizeux nous a rendu les fiers accents du celte ; sous ses longs cheveux noirs, beau rhapsode au corps svelte, Gautier, pensif et doux, qui semble un jeune dieu, réfléchit l' univers dans sa prunelle en feu, et quand Heine, d' un vers joyeux et plein de haine, perce les serpents vils de la bêtise humaine, on croit voir sur la fange et dans l' impur vallon pleuvoir les flèches d' or de son père Apollon. Nos horizons lointains de clarté se revêtent, l' air vibre, et c' est ainsi que ces lyriques jettent aux quatre vents du ciel leurs chants nobles et purs ; et la muse les guide aux prodiges futurs, et mûrit lentement leur oeuvre qu' elle achève, sage, car elle sait ; jeune, car elle rêve ! Son jour se lève bleu. Sur ses bras assouplis flotte un voile pourpré. Les temps sont accomplis. ô déesse, âme, esprit, clarté, muse nouvelle, qui renais du passé plus farouche et plus belle, toi qui mènes aussi tes enfants par la main, charmeresse au grand coeur, montre-moi le chemin ! janvier 1842. LES BAISERS DE PIERRE à Armand Du Mesnil sois béni, mon très cher ! Ta gracieuse lettre m' a trouvé justement comme j' allais me mettre p44 au lit. Quand sur un vers on s' est presque endormi, c' est un charmant réveil qu' une lettre d' ami ; un carré de papier qui vient de tant de lieues, auprès du foyer rouge ou des collines bleues, vous dire les échos de la grande cité ! Oh ! Cher ! En te lisant, mon coeur tout excité s' élançait dans l' azur vers son Paris grisâtre. Le feu plein de rubis qui pétille dans l' âtre, la cigarette amie et le punch vigilant qui fait danser au mur un farfadet sanglant, notre bon far-niente avec nos causeries, nos divagations dans les routes fleuries, je voyais tout cela ! Près des riants Lignons j' égarais de nouveau tous nos chers compagnons qui remplissent de vin les verres de Venise, et ces pâles enfants que mon vers divinise et dont la lèvre, prompte à nous incendier, a pris sa folle pourpre aux fleurs du grenadier. Ce que j' aime de toi, c' est que la poésie qui coule sous ta plume et qui me rassasie, n' exclut aucunement ces détails parfumés qui reportent le coeur sur les objets aimés. Tu rêves donc toujours ! Et Victor ? Il travaille. Son destin est marqué, vois-tu. Vaille que vaille, il ira loin. Alfred aime toujours Jenny ? Hélas ! Si, pitoyable à son rêve infini, elle entr' ouvrait le ciel à cet enfant qui souffre, il nous rappellerait Décius et le gouffre. Il est triste pourtant, pour un beau chérubin, d' avoir vu tant de fois son ève dans le bain, de l' avoir aspirée à long regard de faune, sans pouvoir défleurir le bout de son gant jaune. Un jour qu' il ébauchait la Magdeleine en pleurs, Jenny parut soudain, comme un bouquet de fleurs : le tableau saint lui plut, à la fille profane ; p45 mais il était promis à quelque autre sultane, si bien que notre ami jeûna devant l' éden qu' il se serait ouvert au seul prix d' un amen. Une chose, à mon sens, qu' on doit trouver exquise, c' est ce que tu me dis, cette pauvre marquise toujours en pleurs, toujours fidèle à son tourment ! On dit Lutèce triste épouvantablement, et que dans cet ennui, dont s' augmente la dose, on adore pourtant Mademoiselle Doze. Un nouveau diable est-il entré dans le beffroi ? Dis-moi l' événement du jour, tandis que moi, pour te conter aussi quelque nouvelle histoire, je fouille vainement le fond de l' écritoire. Dois-je à ton préjudice, infortuné songeur ! Abuser des récits que pare un voyageur ? Cela m' ennuierait fort, et ce serait folie. Eussé-je parcouru l' Espagne ou l' Italie, rien ne t' empêcherait en me laissant moi, nain, de lire là-dessus Dumas, ou mieux, Janin. Et d' ailleurs, à Bourbon, aux pelouses d' Avermes, dont l' Allier, fleuve d' or, arrose les dieux Termes, à Souvigny, vieille urbs, où près des noirs piliers dorment sur leurs tombeaux d' antiques chevaliers, à Moulins, sous les vieux tilleuls du cours Bérulle, j' ai gardé la folie et l' amour qui me brûle. Je suis toujours le même et tel que tu m' as vu, de fantaisie étrange abondamment pourvu, joyeux, gai, chérissant la vie et son ivresse, mais plus jaloux toujours de ma blonde paresse. Je continue à croire ici que les héros trouveraient dans les champs, à l' ombre des sureaux, ce qu' ils cherchent au sein des batailles rangées. Quant aux paupières, moi, je les aime orangées. Pour dormir le matin, j' aime épais les rideaux, et préfère ardemment le Bourgogne au Bordeaux. p46 Puis, n' étant pas de ceux que l' amour scandalise, j' en parle volontiers chez une cidalise. Rousse comme à Cythère, et les yeux éclatants, sa taille a beaucoup plu quand elle avait vingt ans. Ainsi, je te l' ai dit, je suis toujours le même, toujours aussi français, toujours aussi bohême, toujours de bonne race enfin, dur comme un roc aux faiseurs, et moins fort que le bon Paul De Kock pour agencer tout seul le plan de quelque chose, du reste, chérissant l' écarlate et le rose. Ma muse, à moi, n' est pas une de ces beautés qui se drapent dans l' ombre avec leurs majestés comme avec un manteau romain. C' est une fille à l' allure hardie, au regard qui pétille ; charmeresse indolente, elle sait parfumer ses bras nus de verveine et de rose, et fumer la cigarette ; elle a des étreintes lascives, des chastetés d' enfant et des larmes furtives. Ne t' étonne donc pas que de l' ami Prosper elle ne t' ait pas fait un héros duc et pair. Si le supplice lent que son loisir te forge, l' ennui, te saisissait par trop fort à la gorge, car, par oubli sans doute, on n' a pas fait de loi contre les rimailleurs, eh bien ! Figure-toi que nous sommes encore à ces folles soirées, où nous buvions l' espoir dans les coupes dorées, où nos yeux pleins de rêve, autour du kirsch en feu, dans les flots de fumée avaient un pays bleu. On y raillait toujours quelqu' un ou quelque chose ; nous lisions, moi, des vers, parbleu ! Toi, de la prose ; le poëte pourtant, c' est bien toi. Le passé revient, je continue un récit commencé. Donc, Prosper apparaît. Seize ans, l' âge critique. Avec un père imbu de la sagesse antique, un père homme d' esprit, là, comme on n' en voit pas, p47 tout plein d' un vieux respect pour les quatre repas, mais qui, fort dénué du revenu des princes, trouvait bon de laisser son épouse aux provinces. Et puis une cousine au regard enragé qui sortait chez le père aux grands jours de congé, un démon de velours, une pensionnaire dont le vainqueur d' Elvire eût fait son ordinaire. Petits pieds andalous, braise rougeâtre aux yeux, corps de liane, bras d' ivoire, cheveux bleus. Tout cela s' appelait Judith. La vierge, en somme, eût fait par son sourire un empereur d' un homme. Prosper ne devint pas du tout empereur, mais il devint en revanche amoureux, ou jamais homme ne désira cette pourpre enchantée qui frémit sur la lèvre en fleur de Galatée. Il aimait à tel point, lui, qu' il en maigrissait. Comment la guérison arriva, Dieu le sait. Ce fut d' abord un soir, sous une allée ombreuse : Judith lui confia qu' elle était malheureuse, que sa petite amie aimait un monsieur brun, et qu' elle voudrait bien aimer aussi quelqu' un. Notez que ce jeune homme avait deux noirs complices de son naissant amour, oui, deux moustaches lisses comme une aile de cygne, et qu' il était rempli de politesse ; enfin un jeune homme accompli. Prosper lui répliqua : moi, je n' ai pas encore de moustaches ; mais, vois, ma lèvre se colore, et j' en aurai bientôt. Si tu veux me laisser t' aimer, sois ma chère âme, et je vais t' embrasser. Or, Judith objecta qu' elle avait eu la fièvre, que les baisers laissaient des traces sur la lèvre, et se mit en colère avec sa douce voix, si bien que son cousin l' embrassa quatre fois. Puis elle n' osa plus se fâcher, dans la crainte d' être embrassée encor. Voyez quelle contrainte ! p48 Les choses allaient donc au mieux. S' il n' eût fallu rentrer pour le souper, tu ne m' aurais pas lu davantage. Le coeur de Prosper se dilate, et la fillette semble une rose écarlate. Le pater Anchises, qui commence à souffrir d' une superbe faim, a crié d' accourir, et jure que le soir on attrape du rhume. Prosper prouve contra que l' exercice allume l' appétit, et qu' aux nerfs il est quelquefois bon. Le père, là-dessus, découpe le jambon. Que ton parfum est doux, ô suave caresse ! ô bonheur encor chaste et déjà plein d' ivresse ! Oh ! Ces regards tout pleins de billets doux, ces pieds qui se cherchent tout bas, vainement épiés ! Oh ! Comme cet amour, enfant né dans les flammes, est un bon statuaire et sait pétrir les âmes ! Oh ! Que tristes et longs passent les lendemains ! Comme on invente alors, pour se tenir les mains, quelque moyen nouveau que l' on ignorait ! Comme il veut dire à la fois, le nom dont on la nomme, étoile, perle, fleur, chanson, lumière ! Et puis tu sais, on va le soir regarder dans le puits la fleur qui de ses mains fragiles est tombée. Je crois qu' on la prendrait d' une seule enjambée ! Comme tout devient rose et doux ! Comme on est fier du vieux ruban flétri qu' elle portait hier ! ô démence ineffable et qui nous fait renaître ! On en serait heureux, si quelqu' un pouvait l' être. Pourquoi le coeur est-il si large et si profond, que nulle volupté n' en atteigne le fond ? Pourquoi, noyé des feux d' une humide prunelle, voulons-nous embrasser la menteuse éternelle, et d' où vient ce désir d' être déchiqueté entre les doigts crochus de la réalité ? Certes, Prosper avait une âme de poëte, p49 mais de riches désirs bouillonnaient dans sa tête, et ses sens lui disaient que ce n' est pas assez de la communion des regards embrassés. Souvent il s' en alla dans les bruyères sombres, la nuit, s' asseoir tout seul au milieu des décombres ; il s' en alla gravir le pied fangeux des monts, où les rocs dentelés semblent de noirs démons : la lune aux yeux d' argent frissonnait. La rosée pleurait de chastes pleurs sur sa bouche arrosée ; tout semblait un joyau doux et silencieux ; la terre d' émeraude et la turquoise aux cieux, et le frêle rameau tendant sa verte palme ; tout, excepté les sens de Prosper, était calme. Au fait, comment rester tant de jours sans se voir ? Vivre un jour sur huit jours, est-ce vivre ? Et le soir se quitter ! Et sentir sur une froide couche la solitude avec son baiser sur la bouche, courtisane de marbre, et qui vient vous saisir quand votre ami la chasse aux rires du plaisir ! Et ces rêves menteurs ! Et ces nuits d' insomnie, quand, près du temple où dort la chère Polymnie, on rôde, l' oeil fixé sur le vieux mur éteint qui des rayons du monde a préservé son teint ! Un grand homme inconnu, joueur de chez Procope, disait que le désir est un bon microscope : or, tant de fois Prosper vint explorer le mur, que pour cet examen un soir le trouva mûr. Il vit qu' au résumé la pente était fort douce, et les pierres d' en haut recouvertes de mousse. Il alla donc trouver Judith, et lui fit part de l' idée. On pouvait assiéger le rempart. L' enfant sourit tout bas, baissa sur les étoiles de ses pudiques yeux l' ébène de leurs voiles, et dit que là-dessus il fallait éclairer la sous-maîtresse, afin que l' on fît réparer p50 la muraille. Tu vois qu' ils étaient loin de compte. Prosper à ce mot-là devint rouge de honte. Puis vinrent les serments, les larmes, les combats. Elle écoutait si bien, et lui parlait si bas, qu' à peine si la brise avec ses ailes d' ange emporta quelques mots de ce céleste échange. -vous me faites mourir, monsieur ! -venez ici ! -non, je te hais ; va-t' en ! -vous croyez ? Grand merci ! -et mon honneur, monsieur ! Un mur ! La belle histoire ! -je t' aime ! -taisez-vous, démon ! -un bras d' ivoire ! -mais je n' y viendrai pas. -des yeux à s' y noyer ! -vous mentez, vous ! -je t' aime ! -oh ! Le beau plaidoyer ! Ici la brise encor passa mystérieuse, en courbant les rameaux du saule et de l' yeuse. -on peut, sans être vue, en un sombre peignoir... -on ne peut pas, monsieur ! -s' échapper du dortoir. -je ne t' écoute plus. -enfant ! -oh ! Dis, toi-même, non, tu ne voudrais pas me perdre ainsi ! -je t' aime. Ces pauvres amoureux n' ont pas d' autre raison ! Celle-là, par bonheur, est toujours de saison. Parlèrent-ils encor ? Je ne sais trop. La brise ne les entendit plus. Mais, sur la pierre grise, près du mur dont la mousse a rongé les granits, elle revint un soir baiser leurs fronts unis. Quelle joie, ô mon dieu ! Les heures solennelles, la nuit qu' ils éclairaient de leurs chaudes prunelles, le parfum des jasmins et des pâles rosiers, tout prenait à la fois leurs coeurs extasiés. La brise soupirait entre eux deux. Leurs paroles ne s' échangèrent plus, et puis leurs lèvres folles confirmèrent tout bas les clauses de l' hymen que la main de chacun jurait à l' autre main. Ce fut comme un éclair où flambent deux nuages, ineffable moment que les plus durs naufrages ne sauraient arracher du coeur ! Car, si profond p51 qu' il soit, et quelque fiel qu' il élabore au fond, quelque orage qu' un jour la passion y fasse, toujours ce feu céleste en dore la surface. Oh ! Comme ils oubliaient le monde, cet égout ! Et leurs plaisirs d' enfant, et leurs mères, et tout ! Comme au baptême saint des invisibles flammes ils brûlaient leurs passés et retrempaient leurs âmes ! Fut-ce un rare bonheur pour les sens enlacés ? Oui, mais les vrais moments d' extase était passés ; car les plus doux transports sont dans l' inquiétude dont les rêves s' en vont à la béatitude, quand le coeur comprimé doute, et sous le surcroît du doute, se replie et se réveille, et croit ! Mais quand l' illusion s' incarne tout entière, lorsque l' ange du rêve est devenu matière, on ne sait plus alors ce qu' on en pensera. C' est le provincial qui vient à l' opéra des clochers inconnus de sa verte campagne. Il vient comme on viendrait au pays de Cocagne, si bien que ni le chant, ni le public choisi, ni le vol fabuleux de Carlotta Grisi et les pâles Willis avec leurs maillots roses, ne semblent à ses yeux de merveilleuses choses. Il rêvait tout moins beau, mais quelque chose encor, et croyait au perron trouver des marches d' or. C' est ainsi que l' espoir s' entoure de mensonges, et que la passion est un pays de songes où l' on va comme un homme enivré d' alcool. Il semble qu' on va suivre un aigle dans son vol, qu' on est grand, que la joie et ses rudes atteintes en râles convulsifs tordront les chairs éteintes, qu' on se relèvera tout autre ; mais souvent on se retrouve après gros-jean comme devant. Aussi lorsque j' ai soif de rage et de caresse, en un mot, que je veux choisir une maîtresse p52 telle que le dieu grec les élève à son jeu, une femme de lit, je m' inquiète peu des petits pieds de reine et des yeux en amandes. Ce qu' il me faut, à moi, ce sont les chairs flamandes que dessinait Rubens de son hardi pinceau. Quant à ces dona sol aux tailles d' arbrisseau dont les cheveux pleureurs vont en rameaux de saules, c' est trop triste pour moi. Mais de larges épaules, des jambes d' amazone et des bras sans défaut, et des muscles de fer, voilà ce qu' il me faut ! Avec son torse fier, la vénus Callipyge, comme poëme épique, est un rare prodige. Des bandeaux moyen âge avec des yeux cernés font de sombres profils d' archanges consternés ; mais cette lèvre rouge et ce sein qui frissonne, le port majestueux que la stature donne, ces hanches aux plis durs, ces robustes appas, qui vous les donnera, si vous n' en avez pas ? Il faut avoir jauni dans un cachot bien sombre, où de pâles serpents se caressent dans l' ombre, pour bien savourer l' air et la beauté des cieux. On se blase sur tout : sur l' azur des beaux yeux, sur le scribe fécond, sur le pâté d' anguille, sur le chant que murmure une rieuse fille ; et toutes les beautés auxquelles nous croyons tombent au souffle impur des désillusions. Le grand héros nous semble un meurtrier. Le prince est pour nous un flâneur venu de sa province, le politique un sot raillé par le destin, la vierge une Isabelle agaçant Mezetin, l' astronome savant un fou dans les étoiles, ce divin coloriste un barbouilleur de toiles ; nos souvenirs aimés deviennent des fardeaux, et les pauvres honteux achètent des landaus. L' espérance se fait un chagrin près d' éclore, p53 l' amour un impudent marché ; le météore un lampion fumeux accroupi sur un if. Des seins fermes et lourds, au moins, c' est positif. Quoique Prosper n' eût pas dans cette nuit peut-être connu tout le bonheur qu' il rêvait sous le hêtre, lorsque le blond Phoebus parut à l' horizon, il partit, mais laissant son coeur à la maison, si bien que l' on trouva sa démarche légère. Puis il vécut ensuite au sein d' une atmosphère de bagues en cheveux, de petits billets doux, éden de souvenirs, de fleurs, de rendez-vous, qui put, malgré l' effort de la fortune humaine, comme dans la chanson, durer une semaine. Quoi, huit jours seulement ! C' est bien peu, diras-tu. être huit jours fidèle est presque une vertu : d' abord on a le temps d' écrire plusieurs stances quand on s' aime huit jours. Et puis les circonstances viennent souvent forcer à se quitter plus tôt qu' on ne veut. Le malheur est un grand paletot qu' endosse tour à tour chaque homme, et que sans honte Prosper doit endosser à cet endroit du conte. Ce conte, pour toi seul, ami, je l' ai rimé ; toutefois, s' il fallait qu' on le vît imprimé, sortant pour cette fois de la nuit protectrice, je m' agenouillerais aux pieds de ma lectrice, petits pieds que je vois, chaussés d' un clair velours, mollement endormis sur des coussins bien lourds ; charmante caution pour répondre du reste. Puis en levant les yeux, je verrais sans conteste un visage adorné d' un éclat non pareil, un front d' ivoire mat et des yeux de soleil ; puis un hardi corsage, et, sur un flanc qui ploie, des cheveux soyeux, pleins de délire et de joie, sombres comme le noir feuillage des forêts. Or, je crois que voici ce que je lui dirais : p54 ô ma dame d' amour ! Mon amante inconnue ! à qui la vérité parle ici toute nue, oh ! Si, réalisant tous mes rêves de fou, chère, vous me vouliez jeter vos bras au cou, à l' heure où l' ombre molle endort les tubéreuses, et me donner huit nuits de vos nuits amoureuses, (éros devine alors ce que je tenterais ! ) ma dame, sur l' honneur, je m' en contenterais. Enfin, comment cessa ce bonheur éphémère ? Cela vint de Prosper. Qui l' aurait cru ? Sa mère mourut tout justement à cette époque-là. Or, elle avait un frère aîné, qu' on rappela d' exil en mil huit cent quatorze. Un gentilhomme très entiché des fleurs de lys, et brave comme Bayard, au temps jadis fort bien vu de la cour. La digne soeur et lui se chérissaient, et pour se réunir encor dans la main où l' on tremble et ne pas se quitter, ils moururent ensemble de vieillesse. Prosper fut contraint de partir pour recueillir avec des sanglots de martyr l' héritage de l' oncle, un fort bel héritage qui n' aurait pas tenu de Penafiel au Tage. Ayant enfin rempli tous les devoirs que feu notre oncle, s' il fut riche, impose à son neveu, il s' entoura d' un crêpe, et prit la malle-poste, rêveur comme un lépreux de la cité d' Aoste. De plus, quand il revint, son père avait quitté notre monde frivole et plein d' iniquité. Que de morts à la fois ! C' est comme un mélodrame où les trépas fameux s' impriment à la rame, bel art au nom duquel D' Ennery mérita la croix ! Prosper pleura beaucoup, mais hérita. C' est un baume aux chagrins les plus cuisants. En somme il eût trouvé l' auteur de ses jours un brave homme, si ce pauvre vieillard à ses derniers moments, p55 quoiqu' il eût toujours eu les meilleurs sentiments, ne se fût laissé faire une bévue exquise. Je te le donne en cent ! Il fit... Judith marquise. Afin qu' elle eût un père avec un bel hôtel, un jour il la mena toute blanche à l' autel. Quant à son jeune époux, ce fut un diplomate haut, sec, raide, pompeux, monté dans sa cravate, droit comme un lys, couvert de croix, éblouissant, et portant de sinople au griffon d' or yssant du chef ; d' ailleurs sauvage, aimant la solitude, et voyageant toujours ; mais ayant l' habitude mauvaise de rentrer dans sa demeure à pas de loup, toutes les fois qu' on ne l' attendait pas. Pour les fleurs sans parfum, le satin et le cierge, oublia-t-elle donc ses doux serments de vierge ? Son coeur fut donc un gouffre où l' on pouvait plonger ses rêves, sans que rien ne dût y surnager ? Peut-être. Elle ne vit dans cet épithalame qu' un moyen tout trouvé de jouer à la dame. Elle eut de fins chevaux, des villas, des palais, du drap rouge fort cher sur des corps de valets, et fit merveille au bois avec ses équipages. On prétendit alors qu' elle eut même des pages. Aussi ne parlons pas de ces pensionnats où l' on a le secret de charmants incarnats pour se faire monter la pudeur au visage, lorsqu' un oeil indiscret vous fixe le corsage. Oh ! Si quelqu' un lisait sous vos regards baissés tous les impurs désirs dont vous vous enlacez, courtisanes d' esprit, filles dont le corps chaste est comme un champ de fleurs que l' ouragan dévaste ! Pâles virginités, vertus sans lendemain, laissant votre dépouille aux buissons du chemin ! écoute, le hasard, ou bien les dieux prospères m' ont fait vivre un instant dans un de ces repaires. p56 J' y cherchais un écho des chants du paradis. N' aurais-tu pas pensé comme je pensais, dis ? Eh bien, souvent, le soir, caché sous des charmilles, j' ai surpris le secret de quelques blondes filles, j' écoutais inquiet, presque comme un amant, et j' ai senti le rouge à ma face. Vraiment il se murmure là des discours dont l' exorde soulèverait le coeur aux danseuses de corde ! Puis, c' est là qu' on apprend le sourire qui mord et l' art si compliqué de mentir sans remord. Ne crois pas que Judith fût donc embarrassée pour dire à son cousin qu' on l' avait tant forcée qu' elle n' avait pas pu refuser cet oison. Prosper lui répliqua : vous avez bien raison, et ce n' est après tout qu' une affaire de forme, car un époux marquis reste, pourvu qu' il dorme, un meuble de salon à ne pas dédaigner. Mais un ancien amour permet d' égratigner le papier qu' a noirci, par un affreux mystère, Hymen, ce dieu qui porte un habit de notaire. Tu sais que tous les deux aimaient à discuter, car nous les avons vus autrefois affronter la nuit fraîche, sous une allée ombreuse et noire, à l' heure douce où Puck dans le ruisseau vient boire ; tu sais que, tous les deux, après ces beaux discours, nous les avons trouvés dans des spasmes bien courts au fond d' un vieux jardin, sur le banc, dont la mousse empruntait à Phoebé sa lueur pâle et douce. Après les pourparlers dont il s' agit ici, nous devons comme alors les retrouver aussi, non pas dans un jardin, nous sommes en décembre, mais au fond d' un boudoir rose et parfumé d' ambre, avec de gros coussins vêtus de velours verts, comme on aime à les voir dans le coeur des hivers ; boudoir fort isolé, n' ayant pour toute issue p57 qu' une fenêtre haute assise sur la rue. La nymphe du foyer devient rouge, le thé par Judith elle-même est bientôt apprêté, puis dans les flacons d' or le vin de Syracuse offre aux jeunes amants une charmante excuse de toutes les pudeurs qu' ils pourraient oublier. Oh ! Quel désir aigu les vint alors lier ! Qu' ils allaient bien mourir dans ces voluptés sombres que l' ange de la nuit caresse de ses ombres, et dont ils connaissaient l' extase jusqu' au fond ! Mais voilà le mari, diplomate profond, qui revient tout à coup, montrant sous sa paupière l' impassible regard du convié de pierre. Deux hommes sur les bras alors qu' on en veut un, certes, cela doit être un conflit importun, et l' on voudrait s' enfuir dans un autre hémisphère. Pas de cachette, hélas ! Que résoudre ? Que faire ? Encore, à l' ambigu-comique, ce serait facile, on trouverait un passage secret dans un mur féodal. Se tuer l' un ou l' autre sans pouvoir seulement dire de patenôtre, c' est un moyen fossile et maintenant honni ; d' ailleurs cela serait imité d' antony. Puis, Judith n' était pas de ces femmes novices qui prouvent leur amour avec des sacrifices, et qui donnent leur vie, en faisant peu de cas. Elle jeta la lampe avec un grand fracas, et se mit à rugir ce cri de rage folle que hurle avec horreur la femme qu' on viole. Aussitôt parut, fier comme un toréador, un suisse vert-lézard caparaçonné d' or, qui, jaloux de servir les vertus de madame, pour la première fois sut dégainer sa lame. Comme tous les chasseurs, ce fat malencontreux des pieds de sa maîtresse était fort amoureux ; p58 ce fut donc comme un tigre altéré de carnage qu' il arrêta Prosper, et, contre tout usage, le jeta sans façon par la fenêtre, avant de regarder au moins s' il faisait trop de vent. Madame, quand parut son noble misanthrope, eut tout juste le temps de tomber en syncope, comme une Sémélé devant son Jupiter. Le raide commandeur demanda de l' éther. L' événement courut le lendemain. La presse pour gloser sans mesure oublia sa paresse ; on en parla beaucoup dans les nobles faubourgs, et Judith fut malade au moins quinze grands jours. Descendons si tu veux dans la rue, où la neige étend sur le pavé son manteau de Norwège. Quand le pauvre Prosper s' éveilla pâle, sans un souvenir, et vit s' attrouper les passants, il se trouva meurtri sur des angles de glace, où nous le laisserons sans le bouger de place, tel est notre caprice, encor pour quelques vers. D' autant qu' on se fatigue à ces récits divers, et qu' il me faut quitter la mystique ceinture, car nous avons ce soir bal à la préfecture. Déjà le jacquemart, Quasimodo de plomb, vient de sonner dix coups avec beaucoup d' aplomb, l' ancien hôtel Saincy s' entr' ouvre et s' illumine tandis que des beautés à la superbe mine s' y rendent, en passant par le pompeux séjour né sous le consulat de Monsieur De Champflour. Faut-il continuer ? Je n' en ai guère envie. Le malheureux Prosper ! Comme, en pendant sa vie à des lèvres de femme, il s' était bien trompé ! Notre terre promise est un roc escarpé : il ne le savait pas ; mais avoir fait son rêve d' un poëme d' amour qu' une autre main achève, être sorti vivant de son passé caduc, p59 avoir fouillé son coeur pour en donner le suc, puis, amant d' une églé, se voir trahir par elle, c' est à se rendre ermite, ainsi que Sganarelle. Hérodiade, svelte en ses riches habits, portant sur un plat d' or constellé de rubis la tête de saint Jean-Baptiste qui ruisselle, nous résume très bien l' histoire universelle ; car le sage est toujours celui qui, la voyant sous les tissus vermeils et roses d' orient, admire ses yeux noirs et les fleurs de l' étoffe. Mais, par Bacchus ! Pourquoi faire le philosophe au bout d' un conte bleu qui nous intéressait ? Disons ce qu' il advint de Prosper. Qui le sait ? Comme un sombre plongeur qui se confie aux lames, il s' engouffra vivant dans une mer de femmes, festonna ses rideaux d' actrices et de rats, et devint très couru dans les deux opéras. Frêles roseaux fleuris sur les pierres gothiques, types germains coulés dans les moules celtiques, bacchantes de Toscane à la parole d' or, pensives Lélias qui cherchaient leur Trenmor, Elvires aux pieds fins, bijoux d' Andalousie, vierges à l' oeil fendu sous le surmé d' Asie, il sut tout effeuiller en critique de goût, et quand il n' eut plus rien à donner, il eut tout. Il eut, n' espère pas que je les enregistre, au théâtre-français l' amante d' un ministre, dont Paris en silence admirait la hauteur superbe. Aux environs, la femme d' un auteur dramatique, et Fanny, la fille aux lèvres rouges, dont la voix éveillait les morts, et, dans les bouges, éléonore, Esther, Léontine et Jenny. Si je te disais tout, quand aurais-je fini ? Ce serait trop. D' autant que, grâce à ces astuces, il trouva des vertus et des princesses russes, p60 qu' il serait dangereux de nommer pour raison d' époux, et dont je veux respecter le blason. D' ailleurs tout ce plaisir est rampant et livide ; avant de s' enivrer on voit la coupe vide, tandis que le vautour, le souvenir vainqueur, vous broie incessamment de ses griffes le coeur. Oh ! Quelle chose aimée alors semblerait douce ? Le zéphyr caressant, la lumière, la mousse, ou le givre odorant des amandiers fleuris ? Prosper le blond rêveur n' avait trouvé de prix à tous ces charmes nus de la jeune nature que lorsque à son amie ils servaient de parure. Tout est décoloré, discordant et fatal à présent, tout se tait. Le ruisseau de cristal murmurait sur ses pieds délicats. Le vieux saule penchait de verts rameaux jusqu' à sa blanche épaule. En voltigeant, la brise apportait dans sa voix la chanson du vieux pâtre et l' haleine des bois. Les fleurs ? ils en avaient effeuillé les corolles pour y lire tout bas mille promesses folles. ô souvenirs toujours adorés ! Le soleil ? Que de fois, éblouis de son éclat vermeil, étendus sur la mousse, abrités, seuls au monde, ils l' avaient vu mourir dans un baiser de l' onde ! Chaque pas, chaque souffle était un souvenir de ce bonheur enfui pour ne plus revenir : mais au fait, je m' arrête à faire de l' églogue, tandis que mon héros emplit son catalogue. Puis-je suivre ses pas jusqu' au pays latin et dire ce qu' il dut souffrir un beau matin pour demander du calme à la philosophie que démontre là-bas quelque brune Sophie ? Puis-je écrire les noms d' Annette et de Clara, cette autre Dolorès ? Rira bien qui rira le dernier. La débauche à la fin vous enlace p61 entre ses bras plus froids et plus durs que la glace, et don Juan court au gouffre entr' ouvert sous ses pas, à propos, connais-tu, qui ne la connaît pas ? (on la chante à présent jusque dans Pampelune,) cette moisson de lys, blanche comme la lune, qu' un païen surnomma Phoebé, pour sa pâleur ? Quelle nymphe ! Souvent, par goût pour la couleur locale, étincelait parmi sa chevelure, masse de diamants d' une farouche allure, un croissant tout en feu, par Janisset courbé. Prosper la posséda, cette épique Phoebé dont chaque nuit absorbe, au dire de la ville, dix hommes, vingt flacons pleins, et cinquante mille francs. Oui, tout cela tombe en poudre sous ses doigts comme un vieil oripeau décousu. Mais tu dois en avoir entendu souvent parler : c' est elle qui, je ne sais pourquoi, se mit dans la cervelle de tuer sans péril deux fats, et seulement pendant huit jours entiers prit chacun pour amant. Entre toutes, ce fut celle de ses maîtresses que Prosper préféra, peut-être pour les tresses de cheveux, qui gênaient sa marche, ou les contours de sa robe, sculptés par des ciseaux d' amours, peut-être pour ses yeux ou ses faunes vieux-Sèvres, peut-être pour ses chats, peut-être pour ses lèvres. Belle femme, elle était bonne fille. Il la prit noblement, sans façon. Puis, ils eurent l' esprit de se quitter sitôt que le miel de la coupe fut au bout, estimant tous les deux qu' une troupe de bohèmes en sait là-dessus plus qu' un roi. Mais s' ils se rencontraient devant le café Foy, ou bien s' ils étaient las de leurs plaisirs vulgaires, car les gens du commun ne les amusaient guères, s' ils désiraient un soir sortir de leur milieu, si Prosper, au sortir des tréteaux Richelieu, p62 voulait pour se guérir voir un vrai corps de reine, alors ils s' en allaient ensemble. L' Hippocrène est un mot à côté de cette femme-là : c' est un fait positif, qu' en ses jours de gala d' un triste portefaix elle eût fait un poëte, par son étreinte morne et ses poses de tête. La source court au fleuve, et la fange à l' égout. Tu dois le remarquer, l' esprit et le bon goût s' unissent d' ordinaire aux formes les plus pures. Phoebé le prouve bien. Ni l' or, ni les guipures ne cachent son beau cou, mais un camellia s' embaume à ses cheveux, et, comme Cinthia, cette calme romaine, hélas ! Trop tard venue, " sa plus belle parure étant de rester nue, deux robes seulement forment tous ses atours, l' une de moire blanche et l' autre de velours. " tout chez elle est parfait pour l' amour idolâtre. Pas de livres, d' albums, ni de sculpture en plâtre, mais une Danaë peinte par Titien, inestimable corps qu' elle a payé du sien, de bons divans de perse avec des cordelettes et de lourds oreillers, et, comme statuettes, deux seulement en marbre et semblant percer l' air : Carlotta la divine, et la rieuse Ellsler ; du vin dans des flacons, et près des pipes d' ambre les verres de Bohême. Au plancher de la chambre pas de riches tapis d' un goût luxuriant, mais une fraîche natte en paille d' Orient. C' est là que les pieds nus, dans l' ombre accoutumée, Prosper s' environnait d' une blanche fumée, et, les yeux de la reine épanouis sur lui, comme un autre Aenéas, racontait son ennui : -par Hercule ! Dit-il, depuis deux ans, ma chère, je me gorge d' amour, d' or et de bonne chère, et je trouve l' or vil, et les dégoûts bien prompts. p63 -si tu veux, dit Phoebé, nous nous enivrerons. -je me suis réveillé repu sur tant de couches, que ces femmes me sont insipides. Leurs bouches me sont froides ! Du vin ! Verse tout le flacon ! S' il me fallait encor passer par un balcon, peut-être que ces nuits me sembleraient plus drôles : mais tous ces bons époux savent si bien leurs rôles, que l' on entre aujourd' hui par la porte. Vraiment on a l' air d' un laquais, et non pas d' un amant. C' est, comme dit Pierrot, toujours la même gamme ! -si tu veux, dit Phoebé, nous dormirons. -ô femme ! Tu ne comprends donc pas que pour moi tout est mort, et qu' on est bien heureux, ma blanche ! Quand on dort. Vois-tu, Dieu m' avait fait pour une seule chose, pour un amour d' enfant, une pauvre fleur close, et mon souffle s' envole à la fleur que j' aimais. -cueille-la, dit Phoebé. -ne me parle jamais, femme, de cette enfant, car elle est morte. Approche ta joue. Oh ! Non, ta lèvre est trop froide. Une roche dans un gouffre, vraiment, c' est mon coeur, ô Phoebé. -mio, répondit-elle, il vous faut faire abbé. à ce mot-là, Prosper fit une cigarette. Car pareil au bon roi chiffonnant sa fleurette, il roulait un papel, dès qu' il ne trouvait rien à dire. Et dans le fait, c' est le suprême bien. Oh ! Si dans mon réduit j' avais la douce natte de Phoebé, ses bras blancs et sa lèvre écarlate, oui, cela, rien de plus, avec du tabac frais, c' est pour le jugement que je me lèverais. Les gens les plus heureux que notre terre porte sont le turc et sa pipe accroupis sur leur porte. Mais il faut être turc pour prendre ce parti. Après quelques instants, Prosper était parti pour suivre le torrent de ses bonnes fortunes. Les pommes de l' éden deviennent fort communes, p64 et tous les tours d' alcôve on les a si bien lus que c' est tout naturel ; je n' en parlerai plus. Il faut, pour terminer dans l' irrémédiable, qu' enfin Polichinelle aille aux griffes du diable, et qu' en baissant la toile on sente le roussi. J' ai promis à don Juan sa foudre. La voici : pour parler net, ce fut un être d' antithèse au corps pelotonné comme une chatte anglaise ; le visage suave et rose, mais les yeux cruels, et reflétant l' enfer plus que les cieux. Sa voix était limpide et pleine d' harmonie comme un frémissement des lyres d' Ionie ; ses cheveux étaient doux, ses doigts petits et longs, ses pieds se meurtrissaient aux tapis des salons ; ajoutez un corps mince, une allure mignonne et des ongles rosés, vous aurez la madone, pareille à ces beautés dont on baise la main respectueusement, au faubourg Saint-Germain. Son nez grec, ses sourcils arqués, ses dents d' opale, tout était jeune, sauf cette lèvre fatale qu' un sourire funèbre éclairait. En tous temps, même sous les rayons du soleil de printemps, elle était enterrée au sein d' une fourrure toute blanche, et semblait mourir. Une torture étrange se peignait dans son oeil interdit, et dans l' ombre elle avait ce triangle maudit que le doigt de Dieu trace au front des mauvais anges. était-elle arrachée à ces noires phalanges qui tombèrent un jour de la nue aux flancs d' or ? Peut-être. Je ne sais. Mais on disait encor avoir su vaguement des vieillards que leurs pères l' avaient vue autrefois en des âges prospères, alors qu' illuminée aux splendeurs de son nom, la noblesse dorait les prés de trianon. Alors que les iris et les belles climènes p65 jusques au madrigral se faisaient inhumaines, et plus tard, quand la fière et belle Talien marchait, tunique au vent, sans voile et sans lien. Au fait, nous avons lu bien souvent le vampire du grand poëte ; eh bien, cette femme était pire encore, étant vampire et femme. On ne pouvait relever un front pur des plis de son chevet. Or, Prosper y posa sa tête. Si l' histoire est fausse, je ne sais. Mais ce qui m' y fait croire, c' est qu' en touchant Alice, on sentait un frisson, que sa lèvre semblait froide comme un glaçon, et que, comme le tigre après un jour de jeûne, son regard aspirait ardemment le sang jeune. Oh ! Trois fois malheureux et perdu sans espoir l' homme de coeur qui prend une femme un beau soir, et, laissant de côté le reste, vit en elle seulement, abrité du monde sous son aile ! Cette madone-là savait bien son métier de panthère lascive, et d' un bel air altier buvant jusqu' à la fin le sang de sa victime, elle se délectait de ce carnage intime. Un jour pourtant, Prosper, qu' elle avait laissé seul, faute étrange ! Sortit vivant de son linceul. Tremblant, il vint s' asseoir auprès d' une fenêtre ouverte, dont l' air pur fit un instant renaître sa pensée, et bientôt, par la flamme ébloui, il recula de peur quand le rayon eut lui. Car il avait senti déjà que dans son âme tout était consumé sous cette impure flamme, que de son être ancien tout était déjà mort, tout, l' espoir et le doute, et même le remord. Alors il se rendit chez la Phoebé, l' ancienne maîtresse de trois rois couronnés, et la sienne, pour savoir si l' airain de ce corps indompté le ferait vivre encore à quelque volupté. p66 Belle conclusion et digne de l' exorde : sa lyre était aussi brisée à cette corde, si bien que la Phoebé dit, le bras étendu sur lui : poveretto, comme on me l' a rendu ! Là, d' un coup de sifflet, nous transportons la scène, en dépit d' Aristote, au pays d' outre-Seine. ô mon pays latin ! Vieux pays désolé d' où le siècle sans plume un jour s' est envolé, moi, le dernier de tous, je te reste, et je t' aime ! J' aime tes boulevards, verdoyant diadème, ton fleuve morne et sourd, et ses courants flanqués de vieux murs de granit où s' endorment les quais ; j' aime ta basilique en fleur, ta cathédrale, où sur les sombres tours, dans l' ombre sépulcrale, quand l' aile de la nuit nous fait un noir bandeau, nous voyons grimacer quelque Quasimodo. Avec ton panthéon, palais de gloires mortes, j' aime ton hôpital, la maison aux deux portes : l' une par où l' on vient, escorté de douleurs, jusqu' à ces lits souillés qu' on lave de ses pleurs, comme Jésus sa croix ; l' autre, dernier refuge où nous trouve la mort pour nous mener au juge. Et souvent je pensais, en rêvant dans ce lieu où se mêlent les voix des mourants et de Dieu, que pour ceux dont le coeur sort vierge de ses langes, notre calvaire touche aux demeures des anges. Assis sur une pierre, et le front dans les mains, je repassais en moi tous ces rêves humains, je cherchais à fixer de mon esprit superbe le problème infini de la chair et du verbe ; je voulais commenter l' impérissable loi, pauvre fou que j' étais ! Et disséquer la foi : connaître la liqueur en en brisant le vase ! Et la nuit m' eût trouvé dans cette même extase profonde, si des voix ne m' eussent réveillé. p67 Alors, comme un songeur toujours émerveillé qui d' ève aux doigts de lys retourne à Cidalise, et cherche le théâtre au sortir de l' église, je flânais lentement tout le long du chemin jusqu' à mon odéon, ce colosse romain, ce vaste amphithéâtre aux moulures massives, à l' air grave, où les voix sortent pleines et vives, où Shakspere et le grand Molière, ce martyr, semblent en nous voyant pousser un long soupir, temple où la Melpomène est vaste comme un monde, et jetait en un jour, vieille muse féconde ! à ce monstre affamé qu' on nomme le public, deux Talmas à la fois, Bocage et Frédérick ! Et, comme deux enfants qu' on flatte et qu' on câline, la muse les berçait sur sa large poitrine, et ne plia jamais, tant ses reins étaient forts ! Aux coups passionnés de leurs rudes efforts. Oui, malgré les regards de la foule béante, elle ne put faiblir, la robuste géante, que sous les lourds baisers des éléphants-harel. J' ai toujours, pour ma part, trouvé surnaturel de voir ces animaux jouer la tragédie. C' est là ma bête noire, et ma foi, quoi qu' on die, comme dit Trissotin, j' aime mieux Beauvallet. D' ailleurs, tout ce qui vient d' Afrique me déplaît, sauf ces brunes fellahs dont la mamelle antique est d' un bronze charnu qui perce une tunique. Aussi, quand par hasard ce souvenir me vint, je prenais mon chapeau quatorze fois sur vingt, et pour le Luxembourg dédaigneux et folâtre, mon jardin, je quittais l' odéon, mon théâtre. Dans tout ce qu' on me voit écrire en général, mais surtout dans les vers de ce conte moral, j' abuse sans pudeur du mot suave : j' aime. il faudrait l' éviter par quelque stratagème. p68 Cependant nous voilà dans l' éden azuré, mon âme, et c' est pour lui que j' en abuserai. Car lorsque j' eus quinze ans, que mes chimères lasses voulurent secouer la poussière des classes, rêveur et fou, j' appris chez lui mon cher métier. Je lui ferais sans peine un livre tout entier. J' aime son bassin vert aux cygnes blancs, ses marbres se détachant au loin sur le velours des arbres, ses coupes sur des bras d' amours, riche travail, où les géraniums de pourpre et de corail brillent dans le soleil comme des rois barbares, et ses parterres gais, où, parmi les fanfares d' un triomphe de fleurs plus charmant et plus beau que l' entrée à Paris de la reine Ysabeau, passe un zéphyr, léger comme un souffle de femme. ô vous que j' appelais mon âme, vous, madame, que je mêle toujours en mes songes flottants à tous mes souvenirs d' aurore et de printemps, vous le rappelez-vous, lorsque le soir flamboie, ce vieux jardin riant, plein d' ombre et plein de joie ? Ce fut là le berceau de nos jeunes amours. C' est là qu' au mois de mai vous alliez tous les jours, une fleur à la main, vous asseoir la première sur la terrasse, près du vieux balcon de pierre. Et lorsque j' arrivais aussi, par un hasard si bien prévu la veille, alors votre regard me querellait au loin d' une moue enfantine, moi, portant sur mon front des rougeurs d' églantine, je venais saluer votre mère, et souvent elle me retenait à ses côtés. Savant bachelier, délaissant les codes pour les odes, je pouvais au besoin causer parure ou modes, et, près d' un vieux parent arrivé du Congo, faire des calembours contre Victor Hugo. Mais si pour un instant nos mères enjôlées p69 me laissaient votre bras dans les longues allées, oh ! Comme tous les deux, en nous serrant la main, nous prenions du bonheur jusques au lendemain ! Hélas ! Où s' envola cette rapide ivresse ? Maintenant, chaque été, la brise vous caresse dans un vague séjour d' eaux quelconques, et moi je me suis fait mener, je ne sais trop pourquoi, au fond d' une province où des Nemrods sauvages dévorent, sans que rien puisse apaiser leurs rages, comme au temps où, quenouille en main, Berthe filait, des brochets monstrueux et des cochons de lait. Or, fussé-je au Moultan, ou bien chez les tungouses, au Kiatchta, pays des amantes jalouses, ou chez les beloutchis, ou chez les hottentots, vierges de toute presse et de tous paletots, mon coeur s' envolerait à ce riant ombrage où nous étions si fous. Pourquoi devient-on sage ! Vous savez comme l' herbe était verte ! Au bassin comme nous admirions en leur calme dessin les beaux petits amours aux gracieuses poses, et comme chaque brise était pleine de roses ! Oh ! Lorsque aux bords aimés l' ancre à la forte dent mordra, si je reviens entier, sans accident, du char jaune-serin des postillons hilares, c' est dans ce quartier-là que dormiront mes lares. Ce sera pour toujours alors, jusqu' au cercueil. Car, sinon la fortune assise sur le seuil, je trouverai du moins ma chère solitude, si douce pour l' amour, et douce pour l' étude. Loin du fracas bourgeois de leur nouveau Paris, je lirai près du feu mes poëtes chéris ; je tâcherai surtout, sans être aristocrate, de choisir mes amis comme faisait Socrate, écoutant auprès d' eux s' enfuir l' heure et, les soirs, allant rendre visite à mes monuments noirs. p70 J' entendrai sous le vent crier leurs girouettes, je verrai devant moi leurs longues silhouettes découper leur contour dans un ciel sombre et pur et jeter lentement leur ombre sur le mur. Près de ces grands hôtels au style large et vaste, palais cyclopéens que le temps seul dévaste, je trouverai toujours mon banc presque détruit où l' on écoute en paix l' haleine de la nuit. Là montent librement la pleine consonnance du bruit harmonieux que produit le silence et le parfum léger des folles nappes d' air. Puis, lorsque du sein glauque où le tenait la mer s' élance l' astre blond, et qu' aux jeunes nuées il met des corsets d' or comme aux prostituées, la cité des vieux noms s' embrase, et son réveil met dans les arbres noirs des éclats d' or vermeil. Seulement à son front plus d' un noble édifice a, comme un nid d' oiseaux que le lierre tapisse, une pauvre mansarde amante de rayons, qui s' ouvre de bonne heure à cent illusions. Là, quelque étudiant, sans crainte et sans envie, écoute frissonner le flot noir de la vie et jette l' avenir aux chances du destin. Pauvres petits palais de ce pays latin si dédaigneusement jeté sur une rive, quand on vous a quittés tout jeune, et qu' on arrive tout pâle à votre seuil, le coeur bat vite, allez ! Or, retrouvant par là tous ses jours envolés, notre héros tremblait comme un soir de décembre, car il tournait la clef de la petite chambre où s' étaient écoulés ses beaux jours. Si hardi qu' il fût, son front devint pâle, et, tout étourdi, il alla s' appuyer contre un mur. Sa mémoire pleurait en s' éveillant, et ses rêves de gloire venaient, spectres hagards, passer devant ses yeux. p71 Il les avait quittés si jeune ! Lui si vieux maintenant, pour jeter aux caprices d' une onde perfide, ses trésors, et demander au monde une place au festin du bonheur inconnu ! Tu sais, mon pauvre Armand, comme il est revenu. Bien des flots ont meurtri son front. Bien des tourmentes ont fait craquer son verre aux dents de ses amantes ; l' implacable vautour de la vie a rongé son coeur. Pourtant rien n' est absent, rien n' est changé dans la chambre : l' étoffe illustre des vieux âges, les meubles vermoulus et les vieilles images sont là : maître Wolframb, Hamlet dans son manteau noir, les amaryllis mourantes de Wateau, sur le bahut sculpté la grande Vénus grecque, et les in-folios dans la bibliothèque. Dire ce qu' éprouva notre Prosper auprès de tous ces chers bijoux d' enfant, je ne pourrais ; surtout lorsqu' il trouva, portant les folles traces des anciens jours vécus, ses vieilles paperasses. Car toute sa jeunesse au riant souvenir était dans ces feuillets épars, et revenir en arrière, c' est vivre une autre fois. La folle du logis s' éveillait, et sa blonde parole semblait douce à l' enfant comme un zéphyr de mai. Alors, comme autrefois le héros, enfermé près des vierges, frémit au son rauque des armes, Prosper, sorti plus grand d' un baptême de larmes, vers l' azur idéal retrouva son chemin. Le poëme qu' il fit, tu le liras demain. Tu verras si toujours intrépide, il s' honore d' enchanter l' air qui passe avec un mot sonore ; tu sauras si le gouffre où ce coeur est tombé profondément, au point d' émouvoir la Phoebé, a laissé surnager quelques flots d' ambroisie, car, en somme, il en faut pour toute poésie p72 comme pour tout amour. Quelquefois on écrit, c' est au mieux, que la forme a sauvé son esprit, et que, la rime aidant, la vénus Callipyge, a mis sa lèvre chaude à ce sang qui se fige. D' autres disent tout bas qu' à ses mille revers il ajoute celui de se tromper en vers, que, sentant son coeur vide et faux, il se décide à chercher lentement le plus noir suicide ; que lui qui fut épris du rose, il l' est du noir, et qu' en son invincible et profond désespoir, ô don Juan ! D' avoir mal continué ta liste, ce Pindare vaincu se fait vaudevilliste. mai 1841. AMOURS D'ELISE p73 poème i c' est là qu' elle priait. Là, sur ces blanches dalles où je foule à mes pieds des tombes féodales, vaguement enivré de la pompe des soirs, d' orgues, de chants divins, d' étoffes, d' encensoirs et de beaux corps de femme à genoux sur la pierre, je ne regardais qu' elle et sa blonde paupière, et lorsqu' elle partit, maîtresse de mon coeur, il me sembla d' abord que du milieu du choeur un ange de sculpture aux formes immortelles se levait, pâle et triste, en déployant ses ailes ! poème ii d' où vient-il, ce lointain frisson d' épithalame ? Quels cieux ont déroulé leurs nappes de saphir ? Quel espoir inconnu m' anime ? Quel zéphyr a jeté dans ma vie errante un nom de femme ? p74 Quel oiseau près de moi chante sa folle gamme ? Quel éblouissement s' enfuit, pour me ravir, comme le corail rose ou la perle d' Ophir que poursuit le plongeur bercé par une lame ? En vain de ma pensée effarouchant l' essor, je veux loin de vos yeux pleins d' étincelles d' or l' entraîner, sur vos pas la rêveuse s' envole, et, pour que mon tourment renaisse, ardent phénix, j' emporte dans mon coeur votre chère parole, comme un parfum subtil dans un vase d' onyx. poème iii oui, mon coeur et ma vie ! Et je sais bien, ô chère inassouvie, que ce n' est rien ! Ah ! Si j' étais la rose que le soir brun en souriant arrose d' un doux parfum ; si j' étais le bois sombre qui sur les champs jette au loin sa grande ombre et ses doux chants, ou l' onde triomphale d' où le soleil sur son beau char d' opale s' enfuit vermeil ; p75 si j' étais la pervenche ou les roseaux, ou le lac, ou la branche pleine d' oiseaux, ou l' étoile qui marche dans un ciel pur, ou le vieux pont d' une arche au profil dur ; si j' étais la voix pleine, la voix des cors, qui fait bondir la plaine à ses accords, ou la nymphe du saule au sein nerveux qui met sur son épaule ses longs cheveux ; à vous, ô charmeresse pleine d' attraits, élise, à vous, sans cesse je donnerais ma voix, ma fleur, mon ombre douce à chacun, mes chants, mes bruits sans nombre et mon parfum, et tout ce qui vous fête comme une soeur. Mais je suis un poëte plein de douceur, p76 qui ne sait que bruire à tous les bruits, faire vibrer sa lyre au vent des nuits, ou, quand le jour se lève tout azuré, s' envoler dans un rêve démesuré. Donc, je vous ai servie, heureux encor de vous donner ma vie, cette fleur d' or que tourmente et caresse dans un rayon la frivole déesse illusion ; mon esprit, qui s' enivre de vos clartés, et qui ne veut plus vivre quand vous partez ; et tout ce que je souffre si loin du jour, et mon âme, ce gouffre empli d' amour ! poème iv ô mon âme, ma voix pensive, ô mon trésor échevelé, mon myosotis de la rive, mon astre, mon rêve étoilé ! p77 Mon amour, ma blanche sirène, calice d' argent où je bois, ô ma jeune esclave, ô ma reine, mon poëme à la douce voix ! Pourquoi, mon bel ange sans aile, folle enfant qui me caressez, pourquoi donc êtes-vous si belle avec vos longs cheveux tressés ? Oh ! Quand dans nos lointaines courses, sous l' abri des feuillages verts nous allons cueillir près des sources des pâquerettes et des vers, pourquoi le ciel bleu sur nos têtes met-il son manteau de saphir, et pourquoi la campagne en fêtes rit-elle au souffle du zéphyr ? Pourquoi dans la petite chambre, lorsque tout bruit lointain se fond, l' air est-il comme imprégné d' ambre, l' eau pure, le divan profond ? Enfant, sais-tu quelle puissance nous enveloppe d' un regard, et quels mots, de leur ciel immense, nous disent la nature et l' art ? La nature nous dit : poëtes, à vous mes ruisseaux et mes prés, à vous mon ciel bleu sur vos têtes, à vous mes jardins diaprés ! p78 à vous mes suaves murmures et mes riches illusions, mes épis, mes vendanges mûres et mes couronnes de rayons ! L' art nous dit : à vous mes richesses, mes symboles, mes libertés, mes bijoux faits pour les duchesses, mes cratères aux flancs sculptés ! à vous mes étoffes de soie, à vous mon luxe armorial et ma lumière qui flamboie comme un palais impérial ! à vous mes splendides trophées, mes Ovides, mes Camoëns, mes Glucks, mes Mozarts, mes Orphées, mes Cimarosas, mes Rubens ! Eh bien ! Oui, l' art et la nature ont dit vrai tous les deux. à nous la source murmurante et pure qui me voit baiser tes genoux ! à nous les étoffes soyeuses, à nous tout l' azur du blason, à nous les coupes glorieuses où l' on sent mourir la raison ; à nous les horizons sans voiles, à nous l' éclat bruyant du jour, à nous les nuits pleines d' étoiles, à nous les nuits pleines d' amour ! p79 à nous le zéphyr dans la plaine, à nous la brise sur les monts et tout ce dont la vie est pleine. Et les cieux, puisque nous aimons ! poème v le zéphyr à la douce haleine entr' ouvre la rose des bois, et sur les monts et dans la plaine il féconde tout à la fois. Le lys et la rouge verveine s' échappent fleuris de ses doigts, tout s' enivre à sa coupe pleine et chacun tressaille à sa voix. Mais il est une frêle plante qui se retire et fuit, tremblante, le baiser qui va la meurtrir. Or, je sais des âmes plaintives qui sont comme les sensitives et que le bonheur fait mourir. poème vi tout vous adore, ô mon élise, et quand vous priez à l' église, votre figure idéalise jusqu' à la maison du bon Dieu. Votre corps charmant qui se ploie est comme un cantique de joie, et, frémissant d' amour, envoie son parfum de femme au saint lieu. p80 Votre missel a sur ses pages bien des gracieuses images, bien des ornements d' or, ouvrages d' un grand mosaïste inconnu ; et fier de vous faire une chaîne, votre chapelet noir qui traîne redit son madrigal d' ébène aux blancheurs de votre bras nu. Comme un troupeau leste et vorace, on voit s' élancer sur la trace de vos chevaux de noble race mille amants, le coeur aux abois ; derrière vous marche la foule, mugissante comme la houle, et dont le chuchotement roule à travers les détours du bois. Vous avez de tremblantes gazes, des diamants et des topazes à replonger dans leurs extases les Aladins expatriés, et des cercles de blonds Clitandres dont le coeur brûlant sous les cendres vous redit en fadaises tendres des souffrances dont vous riez. Vous avez de blondes servantes aux larges prunelles ardentes, aux chevelures débordantes pour essuyer vos blanches mains ; vous portez les bonheurs en gerbe, et sous votre talon superbe mille fleurs s' éveillent dans l' herbe afin d' embaumer vos chemins. p81 Moi, je suis un jeune poëte dont la rêverie inquiète n' a jamais connu d' autre fête que l' azur et le lys en fleur. Je n' ai pour trésor que ma plume et ce coeur broyé, qui s' allume, comme le fer rouge à l' enclume, sous le lourd marteau du malheur. Mon âme était comme cette onde pleine d' amertume, qui gronde en son délire, et dont la sonde n' a jamais pu trouver le fond ; comme ce flot qu' un sable aride absorbe de sa bouche avide, et qui cherche à combler le vide d' un abîme vaste et profond. Et pourtant vous, type suprême, vous m' avez dit tout haut : je t' aime vous m' avez couché morne et blême sur un beau lit de volupté ; vous avez rafraîchi ma lèvre, encor toute chaude de fièvre, dans le doux vin pour qui l' orfèvre poétise un cachot sculpté. Dans vos colères de tigresse, vous m' avez fait des nuits d' ivresse où le plaisir, sous la caresse, pleure le râle de la mort, où toute pudeur se profane, où l' ange le plus diaphane se fait bacchante et courtisane et grince des dents, et vous mord ! p82 Puis vous m' avez dit à l' oreille quelque étincelante merveille dont la mélancolie éveille les fibres de l' être endormi ; vous aviez la pudeur craintive de la mourante sensitive qui renferme son coeur, plaintive de n' être morte qu' à demi. Et le doute railleur m' assiège lorsque, pris dans un divin piège, mon cou plus pâle que la neige est par vos bras blancs enlacé. J' ai peur que le riant mensonge du lac d' azur où je me plonge ne soit l' illusion d' un songe qui tenaille mon front glacé. Or, dites-moi, rêve céleste, pour que votre belle âme reste en proie à mon amour funeste, les crimes que vous expiez ? Parlez-moi, pour que je devine de quel feu bout votre poitrine, et quelle colère divine vous met pantelante à mes pieds ? Avez-vous surpris chez les anges le secret des strophes étranges qu' ils murmurent, quand leurs phalanges s' envolent dans les airs subtils ? Au vatican, sur une toile, avez-vous dérobé l' étoile qu' une sainte paupière voile avec un réseau de longs cils ? p83 ô vous que la lumière adore, de quel astre et de quelle aurore venez-vous, radieuse encore ? Je ne sais ; en vain, ce trompeur, l' espoir, me caresse et me blâme ; je ne sais quel souffle en votre âme alluma cette mer de flamme, ô jeune déesse, et j' ai peur. poème vii le soleil souriait à la jeune nature, l' hiver avait séché ses pleurs, et la brise entr' ouvrait de son haleine pure l' humide corolle des fleurs. Le saule aux rameaux verts penchait sa rêverie sur les flots au reflet doré ; le ruisseau murmurant dans la verte prairie souriait au ciel azuré. Or, nous étions tous deux sous les tremblantes roses qu' épanouissait le printemps, si que sans y penser nos amours sont écloses, comme elles, presque en même temps. Le rossignol disait sa plainte enchanteresse, nous disions des serments jaloux ; et tout en nous était joie, extase, tendresse... hélas ! Vous le rappelez-vous ? p84 L' arbre pensif s' incline encor, l' insecte rôde, l' églantier semble rajeunir, le vent a son parfum, l' herbe son émeraude ; notre amour est un souvenir ! de mai à juillet 1839. PHYLLIS églogue Daphnis, Damète, Palemon Daphnis tandis que mollement étendu sous les chênes tu t' endors aux doux bruits des cascades prochaines, dis, as-tu vu s' enfuir ma rieuse Phyllis, souple comme le lierre et blanche comme un lys ? Damète je ne sais. Il se peut que sa tunique ouverte ait sous ses pas légers effleuré l' herbe verte, mais je ne l' ai pas vue, et je n' écoute pas le chant d' une bergère ou le bruit de ses pas. Daphnis quel rêve ambitieux te poursuit, ô Damète ! Et verse des poisons dans ton âme inquiète ? Pourquoi ne plus unir nos deux pipeaux, formés de sept roseaux divers sous la cire enfermés ? p85 Damète parce que l' aigle altier ne rase pas la terre, que dans le nectar seul un dieu se désaltère, et que, comme Phyllis et la nymphe des bois, je puis chanter les dieux sur la lyre à dix voix. Daphnis cet orgueil ne convient qu' aux poëtes des villes. Pan ne dédaigne pas les muses les plus viles, et, berger comme nous, aime de simples chants. Damète que m' importent les vers qu' il faut aux dieux des champs il en est de plus hauts dont la troupe choisie sur l' Olympe neigeux s' enivre d' ambroisie. Daphnis Pâris, l' enfant royal dont la voix décida entre les trois splendeurs au sommet de l' Ida, chantait près du troupeau qui lui donnait sa laine. Damète ambitieux déjà de la couche d' Hélène, et dans ses chastes nuits s' abîmant à songer, son coeur de roi battait sous l' habit du berger ! Quelle reine, ô Pâris ! Va devenir ta proie, et faire de nos champs une nouvelle Troie ? Damète quelle nymphe, aveuglée en son amour fatal, ouvrira sous tes pas son palais de cristal ? Daphnis j' ai du moins le secret de leur chant doux et tendre. p86 Damète va, rustique pasteur, tu ne peux me comprendre, écoute. Un jour, poussé par cette voix des dieux qui conduisit jadis nos héros glorieux, j' ai quitté nos troupeaux, nos prés, nos champs fertiles, pour ce souffle brûlant qui consume les villes. J' ai vu Rome aux sept monts, la ville des Césars, avec ses palais d' or, avec ses bruits de chars, ses temples, ses tombeaux, son fleuve, ses arènes, et ses reines d' amour plus belles que les reines ; et la grande cité d' esclaves et de rois avec ses chants divins a fécondé ma voix ! Daphnis malgré cette fierté dont ton âme est si vaine et le sang orgueilleux qui coule dans ta veine, j' ose te provoquer à la lutte des vers au bruit de ce torrent et sous ces arbres verts. Invoque, si tu veux, les neuf soeurs de permesse, consacre-leur tes chants et crois à leur promesse ; pour moi, j' appellerai la nymphe au bras nerveux, qui près du fleuve aimé tresse ses longs cheveux, la naïade qui dort dans son lit de porphyre, et celle qui palpite au baiser de Zéphyre ! Damète offres-tu quelque gage ou quelque riche don ? Daphnis cette coupe de hêtre où l' art d' Alcimédon sut courber sur les bords, par un savoir insigne, le lierre pâlissant et l' amoureuse vigne. Damète et moi, cette houlette où son art souverain autour des noeuds égaux a fait courir l' airain p87 Daphnis je vois venir ici Palaemon le vieux pâtre, que le dieu Pan lui-même et la nymphe folâtre instruisirent jadis à leur métier divin, Palaemon le bon juge et le sage devin. Damète viens. Décide entre nous. Il s' agit d' un prix digne des amours de Sicile et du dieu de la vigne. De tous ceux qu' a chéris l' harmonieux démon, tu restes le meilleur, ô sage Palaemon ! Palaemon tandis que mollement reposés sur cette herbe, le chêne étend sur nous son ombrage superbe, disputez les présents que vous vous destinez, car la muse se plaît à ces chants alternés. Vos dociles troupeaux, que le mien accompagne, déchirent au hasard, dans la verte campagne, les cytises fleuris et les saules amers ; un parfum de printemps enveloppe les airs ; pour écouter vos chants, les naïades craintives montrent leurs blonds cheveux sur le sable des rives, la nymphe écarte au loin les branches des ormeaux, et la jeune Dryade agite ses rameaux. Damète commençons par chanter les neuf soeurs dont la lyre assoupit l' Olmius dans un vague délire, et Vénus Astarté, mère de tout amour ! Daphnis Phoebus le dieu pasteur, Phoebus le dieu du jour par son regard doré m' inspire une hymne sainte, et je tresse pour lui la palme et l' hyacinthe. p88 Cypris, fille des flots, ton culte me lia à ta plus belle enfant, la jeune Délia, dont le palais splendide est fait d' or et de marbres. Daphnis j' ai souvent poursuivi, le soir, sous les grands arbres, Phyllis, rieuse enfant, Phyllis aux blonds cheveux, qui souriait à tous et riait de mes voeux. Damète Dieu qui peux du Pactole enrichir l' Hippocrène, donne-moi des trésors pour acheter ma reine ! Le jour à tes autels me verra le premier. Daphnis j' ai découvert au bois le nid d' un blanc ramier que je garde à Phyllis, dont les pieds sont des ailes et dont le sein est blanc comme les tourterelles ! Damète heureux qui, s' enivrant de nectar, peut sentir battre des seins aimés sous la pourpre de Tyr ! Daphnis heureux qui, rappelant le poëte champêtre, ne verse qu' un lait pur dans sa coupe de hêtre ! Damète quand je vis Délia pour la première fois, elle avait sur le Tibre un cortège de rois, on délaissait pour elle Aglaé De Phalère, et ses rameurs portaient la pourpre consulaire ! Daphnis quand j' aperçus Phyllis, elle cueillait ces fleurs que la nuit, en fuyant, arrose de ses pleurs ; c' était près du ruisseau, sous l' ombrage des saules. Ses cheveux déroulés inondaient ses épaules. p89 Damète écho suivait de loin les lyres à dix voix. Daphnis la brise et les oiseaux se parlaient dans les bois. Damète hélas ! Comment trouver le bonheur que j' espère ? J' ai vendu l' héritage et le champ de mon père, j' ai possédé trois jours la jeune Délia, qui trois jours m' endormit près d' elle, et m' oublia. Daphnis Phyllis sera bientôt mon épouse chérie, reine dans ma chaumière, et nymphe en ma prairie, de son sourire d' or éclairant mon verger, et redira tout bas les chants de son berger. Damète et moi, je pense encore à l' esclave romaine qui m' a bercé trois jours dans sa couche inhumaine. Daphnis Phyllis se sent émue à mes tendres accords et des frissons divins enveloppent son corps. Damète mais Délia, qui montre un ciel dans ses prunelles, est comme les vénus aux blancheurs éternelles. Daphnis gazons touffus ! Ruisseaux murmurants ! Bois épais ! Il vivra doucement dans la tranquille paix, celui qui, loin du faste et des riches portiques, ne parle de bonheur qu' à ses dieux domestiques. p90 Damète heureux l' audacieux qui dans un songe vain, comme Ixion, caresse un fantôme divin ! Palaemon fermez l' arène, enfants. Sur l' azur de ses voiles jetant de chastes lys et des milliers d' étoiles, voici la douce nuit qui vient, et sans effort sous le baiser du soir la nature s' endort. La nature pâmée est plus jeune et plus belle que la vénus de marbre et la nymphe d' Apelle : à toi donc, ô Daphnis ! La victoire et le prix du combat que tous deux vous avez entrepris. Car si belle que soit une anadyomène sortie en marbre blanc des mains de Cléomène, mieux vaut la chaste enfant dont l' oeil sourit au jour, dont le sein est de chair, et palpite d' amour ! juillet 1842. SONGE D'HIVER poème i dans nos longs soirs d' hiver, où, chez le bon Armand, dans notre far-niente adorable et charmant on oubliait le monde aride, vous demandiez pourquoi sur mon front fatigué, au milieu des éclats du rire le plus gai grimaçait toujours une ride. p91 Et moi, j' étais plus triste encor lorsque, comme en un fleuve d' or, je remontais dans ma mémoire, et que d' un regard triomphant je revoyais mes jours d' enfant couler d' émeraude et de moire, puis engouffrer leurs tristes flots au fond d' une mer sombre et noire avec des bruits et des sanglots. Et je me rappelais cette époque oubliée où l' âme d' une femme, à mon âme liée, l' avait brisée avec si peu, et cette nuit d' angoisse, effarée et vivante, où sur ma couche, avec des sanglots d' épouvante, je pleurais en suppliant Dieu ! Oh ! Disais-je alors, quoi ! La bouche qui vous caresse et qui vous touche avec un délire inouï, la main frémissante qui presse les vôtres, les soupirs, l' ivresse, les yeux éteints qui disent oui, tout cela, ce n' est qu' un mensonge, ce n' est qu' un songe évanoui qui passe comme un autre songe ! Quoi ! Lorsque je mourrai dans un délire fou, peut-être qu' un autre homme embrassera son cou malgré ses refus hypocrites, et quand, se souvenant, mon âme gémira, dans un spasme semblable elle lui redira les choses qu' elle m' avait dites ! p92 Et sous cet ardent souvenir du temps qui ne peut revenir et dont un seul instant vous sèvre, je me débattais dans la nuit comme sous un spectre qu' on fuit dans les visions de la fièvre ; puis je m' endormis, terrassé, le sein nu, l' écume à la lèvre, les yeux brûlants, le front glacé. Quand je rouvris les yeux, ô visions étranges ! Je vis auprès de moi deux femmes ou deux anges avec de splendides habits, toutes les deux montrant des beautés plus qu' humaines et laissant ondoyer leurs tuniques romaines sur des cothurnes de rubis. L' une, aux cheveux roulés en onde, étalait haut sa tête blonde sur les lignes d' un cou nerveux ; ardente comme un vent d' orage, quand son front commandait l' hommage, sa lèvre commandait les voeux ; l' autre, plus blanche que l' opale, sous le manteau de ses cheveux voilait une beauté fatale. Et comme j' admirais en moi ces traits si beaux, comme dans leurs linceuls les marbres des tombeaux qu' on aime et devant qui l' on tremble, toutes deux, entr' ouvrant leurs lèvres à la fois, déployèrent dans l' ombre une splendide voix et tout bas me dirent ensemble : p93 quoi ! Parce qu' à ton premier jour un désenchantement d' amour a secoué sur toi son ombre, tu te laisses ensevelir dans cet ennui qui fait pâlir ton front sous une douleur sombre ! Viens avec moi, viens avec nous ! Nous avons des plaisirs sans nombre que nous mettrons à tes genoux ! -oh ! S' il en est ainsi, si vous m' aimez, leur dis-je, si vous pouvez encor pour moi faire un prodige, rappelez l' amour oublieux ! Mais voici que la femme à blonde chevelure m' entoura de ses bras, et, belle de luxure, mit ses yeux brûlants dans mes yeux. poème ii viens à moi, dit-elle, oh ! Viens sur mon aile, dans un pays d' or qu' un nectar arrose, où tout est fleur rose, joie, amour éclose, plaisir ou trésor ! Mes sujets par troupes dans le fond des coupes aspirent l' oubli ! Là jamais de nue, d' amour contenue, de foi méconnue ou de front pâli ! p94 Jamais dans la salle belle et colossale de lustres éteints, car dans nos demeures, tandis que tu pleures, les jours et les heures sont tout aux festins ! Une longue danse entoure en cadence l' éternel repas. La danseuse penche doucement sa hanche, et sa robe blanche s' ouvre à chaque pas ! Les foules ravies aux tables servies des plus riches mets, parmi la paresse où l' amour les presse, goûtent une ivresse qui ne meurt jamais ! Un harem frivole dont le chant s' envole jusqu' au ciel riant, pour sa grande orgie hurlante et rougie à la Géorgie et tout l' Orient ! Quitte, ô blond poëte, la couche défaite, p95 ce livre connu, et viens dans la plaine où sous ton haleine chaque Madeleine mettra son sein nu ! Oh ! Si l' espérance malgré ta souffrance te sourit encor, va ! Laisse pour elle ta folle querelle, et viens sur mon aile dans un pays d' or ! poème iii et je restais muet. Alors la femme pâle, avec un long sanglot douloureux comme un râle, frissonna tristement dans un horrible émoi, prit ma main dans la sienne et cria : c' est à moi ! poème iv oh ! Ne l' écoute pas, viens à moi, me dit-elle, pour t' emporter ce soir j' ai veillé bien des jours ; vois, mon coeur ne bat plus, ma joue en pleurs ruisselle, mes cheveux déroulés m' inondent ; je suis celle dont les bras s' ouvrent pour toujours ! Mon amour éternel est chaste, calme et tendre ; loin du monde aux longs bruits tristes comme un tocsin, dans mon beau lit de marbre, où tu pourras t' étendre, tu dormiras longtemps sans jamais rien entendre, la tête appuyée à mon sein. p96 De légères willis aux tuniques flottantes feront en se jouant notre lit tous les soirs ; malgré nos lourds rideaux sur nos chairs palpitantes, souvent nous sentirons s' envoler vers nos tentes un parfum lointain d' encensoirs. Nous entendrons, parmi nos plaisirs sans mélanges, des chants mystérieux et plus doux que le miel, si bien qu' on ne sait pas, tant ces voix sont étranges, si ce sont des voix d' homme ou bien des lyres d' anges, des chants de la terre ou du ciel. De même, quelquefois, au-dessus de nos têtes, nous entendrons aussi frémir des vents glacés, des zéphyrs ondoyants ou d' ardentes tempêtes portant des mots de haine ou des chansons de fêtes, et nous nous dirons, enlacés : qu' importent maintenant à notre âme cachée ces flots tumultueux qui changent si souvent ? Le bonheur, c' est la nuit, la feuille desséchée, la paresse aux pieds nus, nonchalamment couchée loin des bruits du monde vivant. Qu' importent maintenant, lorsque tout dégénère, ces hommes de là-bas à cent choses liés, qui, ravivant en eux la plaie originaire, pour atteindre dans l' ombre un but imaginaire heurtent leurs pas multipliés ? Les uns, jeunes enfants dont la cohorte arrive au banquet somptueux qui caresse leur faim, sous les lustres dorés et la lumière vive disent des choeurs joyeux, dont plus d' un gai convive ne pourra pas chanter la fin. p97 Les autres, gens élus que la foule environne, redisent un poëme adorable ou fatal, mais ces fous, qu' un matin la jeunesse couronne, tombent, ivres encor, du balcon de Vérone, sur le grabat d' un hôpital. Et puis c' est une vierge à la candeur étrange dont les nuits ont rêvé l' amour délicieux, mais dont le ciel avare a voulu faire un ange. Ce sont mille splendeurs éteintes dans la fange en rêvant la clarté des cieux ! Luths brisés, chants éteints, glaives qui se provoquent, tourbillons palpitants, inquiets, alarmés, choeurs aux voiles d' azur que les haines suffoquent ; ce sont des yeux, des voix, des mains qui s' entrechoquent, comme des bataillons armés ! Tandis que nous aurons une nuit éternelle que jusqu' au bout des temps rien ne pourra briser ! Oh ! Viens ! Mes bras sont nus, ma paupière étincelle, mon coeur s' ouvre à jamais, et pourtant je suis celle qui ne donne qu' un seul baiser ! poème v et cette femme pâle, et cette femme blonde, chacune autour de moi s' enroulant comme une onde, me redisaient : à qui ton amour hasardeux ? Mais une voix cria : vous mentez toutes deux ! p98 poème vi et près de moi je vis luire l' inimitable sourire d' une vierge au front charmant, qui portait, nymphe thébaine, une lyre au flanc d' ébène, et dont, je ne sais comment, le regard et la voix fière avaient un rayonnement de parfum et de lumière. Belle nymphe aux cheveux d' or ! Il vous faut, dit-elle, encor un convive à votre joie ! Mais vous ne m' attendiez pas, et je guiderai ses pas. Le seigneur permet qu' il voie le grand délire charnel, et son palais qui flamboie dans un mystère éternel ! poème vii et tout fut transformé, tout. De ma sombre alcôve le cadre s' agrandit dans une lueur fauve. Et ce fut un palais, vaste, immense, confus, une ample colonnade aux innombrables fûts. Dans ce monde peuplé d' un monde de sculptures grinçaient les oripeaux de mille architectures. p99 Sous de vastes forêts de gothiques piliers disparaissaient au loin d' étranges escaliers. C' étaient de lourds portails, des trèfles, des ogives, des rosaces sans fin peintes de couleurs vives, et, par endroits, jetés dans ce palais sans nom, des portiques païens, frères du parthénon. C' étaient des blocs géants, des degrés, des dentelles, des chimères ouvrant leurs gigantesques ailes, des anges, de vieux sphinx, des moines, des héros, et des dieux verts avec des têtes de taureaux, qui, rêvant en silence et baissant la paupière, chantaient confusément la symphonie en pierre. Et moi pendant ce temps je flottais, alité, entre la rêverie et la réalité. Et je voyais toujours. Au milieu de la salle, une table brillait, splendide et colossale. Chaque plat ciselé contenait un trésor détaillé par l' éclat de cent torchères d' or. Le festin fabuleux aux recherches attiques s' illuminait de neige et d' iris prismatiques, et, comme la lumière, un doux parfum éclos semblait briller de même et rayonner à flots. Chaque climat lointain, de l' Irlande à l' Asie, avait donné son luxe ou bien sa fantaisie : p100 qui ses surtouts d' argent, qui son oiseau vermeil, qui ses fruits veloutés au baiser du soleil. Et le nectar divin, mystérieux poëme, emplissait de ses feux les verres de Bohême. Aux uns le doux aï, roulant dans ses glaçons tout l' or de la lumière et ses vivants frissons. Aux autres, tourmenté comme dans une cuve, le breuvage divin que dore le Vésuve. Pour les flacons d' argent façonné, l' hypocras et les flots pleins d' éclairs de l' immortel Schiraz. Et je voyais s' emplir et se vider les coupes qu' ornaient des monstres d' or et des grâces en groupes. Mais ces trésors ardents, ces luxes enviés, tous n' étaient rien encore auprès des conviés. Car ils étaient plus grands à voir pour des yeux d' homme qu' un sénat solennel des empereurs de Rome, ou que les saints élus dont la phalange va jusqu' au zénith du ciel, en criant : Jéhova ! Autour de cette table où les splendeurs sans nombre n' avaient plus rien laissé pour la tristesse ou l' ombre, froids, divins, et leurs fronts couronnés de lotus, buvaient tous les don Juans et toutes les Vénus. p101 poème viii ô don Juans, bien longtemps, artistes de la vie, affamés d' idéal, vous aviez tous cherché l' amante au coeur divin, sans cesse poursuivie. Et toujours son front pur, dans la brume caché, s' était enfui devant l' éclair de vos prunelles, comme un rapide oiseau s' envole, effarouché. Reines montrant l' orgueil des pourpres éternelles, courtisanes de marbre aux regards embrasés, fillettes de seize ans riant sous les tonnelles, vous aviez tour à tour meurtri de vos baisers tout ce qui porte un nom de princesse ou de femme, sans que vos longs tourments en fussent apaisés. Bourreaux charmants et doux, héros d' un sombre drame, au-dessus de vos fronts des spectres convulsifs avaient gémi toujours comme le vent qui brame ; cependant, effleurant avec vos doigts pensifs les lys délicieux que le zéphyr adore, et serrant sans repos entre vos bras lascifs mille vierges enfants que la beauté décore et qui cachent l' extase en leurs seins palpitants, toujours vous aviez dit : ce n' est pas elle encore ! Et vous, pâles vénus ! Longtemps, oh ! Bien longtemps, même pour des mortels, sur vos lits de déesses vous aviez dénoué vos beaux cheveux flottants p102 et, comme un flot, versé leurs superbes ivresses, mais sans jamais, hélas ! Pouvoir trouver celui dont votre ardente soif implorait les caresses. Et toujours emportant votre sauvage ennui, ô victimes du dieu qui de nos maux se joue, à travers les chemins longtemps vous aviez fui, tremblantes sous le fouet horrible que secoue le vieux titan Désir, tyran de l' univers, et dont le vent cruel souffletait votre joue ! Mais, ô don Juans, et vous, blanches filles des mers, sous les feux merveilleux du lustre qui flamboie, après tant de travaux et de regrets amers, vous savouriez enfin le repos et la joie. poème ix à ce festin, plus froids que le flot du Cydnus, buvaient tous les don Juans et toutes les Vénus. D' abord tous les don Juans des pièces espagnoles ayant le fol orgueil de leurs amours frivoles. Et puis tous ces don Juans sans nulle profondeur qui tuaient pour la forme un petit commandeur. Puis, après ces bandits, le don Juan de Molière avec sa théorie atroce et singulière. Le don Juan de Mozart et celui de Byron, tous deux songeant encore à leur décaméron ; p103 et celui qui trouva chez notre Henri Blaze l' amour qui sauve après la volupté qui blase. Et ce don Juan, pareil au poëte persan, que Musset déguisa sous le surnom d' Hassan ; et, plus lourd qu' un archer du temps de Louis Onze, celui qui descendit d' un piédestal de bronze. à ce festin royal, couronnés de lotus, buvaient tous les don Juans et toutes les Vénus : la vénus Aphrodite ou l' Anadyomène, caressant les cheveux d' un triton qui la mène ; vénus Hélicopis au regard doux et prompt, vénus Basiléia, le diadème au front ; Cypris, vénus Praxis, et vénus Coliade, guerrière dont la danse est toute une iliade ; puis vénus Barbata, puis vénus Argynnis, qui tient dans une main les flèches de son fils ; vénus Victrix sans bras, Astarté, ce prodige, et vénus Mélanide, et vénus Callipyge ; et celles dont Paphos a connu les douceurs, et les vénus avec des carquois de chasseurs ; et vénus Pandémie et vénus de Cythère, courant d' un pas rapide et sans toucher la terre ; celle de Titien, allongeant sur son lit son corps d' ambre, et ses bras que le temps embellit ; p104 et celle dont Corrège, en sa grâce première, caressait les seins nus dans la chaude lumière. Là, plus blancs que les fronts neigeux de l' Imaüs, buvaient tous les don Juans et toutes les Vénus. La reine de ces jeux était la femme blonde qui d' abord près de moi parlait d' amour profonde. Et les gens de la fête, émus à son aspect, semblaient la regarder avec un grand respect. Par terre, dans un coin, dormait la femme pâle, avec une attitude insoucieuse et mâle. Dans ses longs doigts aussi dormait un chapelet, où l' ivoire à des grains d' ébène se mêlait. Pour servir au festin, de très belles servantes apportaient les plats d' or avec leurs mains savantes : c' était d' abord la soeur des grands astres, Phoebé, dont le regard d' argent sur la terre est tombé ; puis Hélène De Sparte, insaisissable proie de tes enfants, Hellas, combattant devant Troie ; et Rachel, et Judith la femme au bras nacré, ensanglantée encor de son crime sacré ; et celle d' Orient, la jeune Cléopâtre, dont la lèvre de flamme éblouissait le pâtre ; et la Rosalinda, qui chante sa chanson de rossignol sauvage, en habit de garçon ; p105 et toutes les beautés que les yeux de poëtes vêtirent de rayons pour les plus belles fêtes. Tous ces convives fous avaient la joie au coeur et chantaient. Or, voici ce qu' ils chantaient en choeur : poème x je bois à toi, jeune reine ! Endormeuse souveraine, oublieuse des soucis ! Car c' est pour bercer ma joie que ton caprice déploie les lits de pourpre et de soie, charmeresse aux noirs sourcils ! Ta folle toison hardie brille comme l' incendie hôtesse du flot amer, ta gorge aiguë étincelle dans un rayon qui ruisselle ; tu gardes sous ton aisselle tous les parfums de la mer. Ta chevelure est vivante. Elle frappe d' épouvante le lion et le vautour : sur ton beau ventre d' ivoire s' éparpille une ombre noire, et tu marches dans ta gloire, superbe comme une tour. p106 ô déesse protectrice ! Heureux, ô sage nourrice, l' athlète aux muscles ardents qui tout couvert de blessures, d' écume et de meurtrissures, appelle encor les morsures de ta lèvre et de tes dents ! Toi seule, ô bonne déesse, as l' incurable tristesse de l' étoile et de la fleur sous l' or touffu qui te baigne ; et ton désespoir m' enseigne sur ton flanc glacé qui saigne l' extase de la douleur. Honte au coeur timide ! Il trouve sous ta figure, la louve qu' il nomme réalité. Mais à celui qui t' adore ta main, où tout flot se dore, verse, ô fille de Pandore, un vin d' immortalité ! poème xi et parfois, regardant vers les enchanteresses, les don Juans se levaient, altérés de caresses. Ils allaient tour à tour baiser les seins neigeux de toutes les vénus, en leurs terribles jeux. Et lorsqu' ils avançaient encor, la femme blonde les serrait sur la chair de sa gorge profonde. p107 Mais eux, sans être émus par ces rudes efforts, ils retournaient s' asseoir plus graves et plus forts. Et je vis des enfants avec la face blême se glisser dans la salle et faire aussi de même. Or, quand la courtisane aux blonds cheveux ambrés les étreignait, vaincus, avec ses bras marbrés, ils tombaient ; aussitôt la dormeuse fatale s' éveillait pour les mordre avec ses dents d' opale. poème xii chose horrible ! Ils n' étaient d' abord que quelques-uns noyant leur âme vierge à ces âcres parfums ; mais bientôt une foule au festin monstrueux s' amassa follement, et je les vis tomber, privés de sentiment, comme un mur qui s' écroule. Ils allaient ! Déchirés par quelque étrange faim, sans entrevoir le but, sans regarder la fin, pris dans un noir vertige ; et chacun, l' oeil éteint et le front dans les cieux, tombait, en murmurant des mots harmonieux, lys inclinant sa tige. Et l' ivresse augmenta. Par degrés, éperdus tous chancelaient. à voir tous leurs corps étendus près du marbre des portes, on eût dit, aux glaçons, à la blancheur de lys de ces rêveurs couchés, une nécropolis pleine de choses mortes. p108 Alors, plus j' en voyais tomber autour de moi, hasard étrange ! Et plus dans un divin émoi je me sentais revivre. Enfin, glacé d' attente et chaud de leurs baisers, je sentis tressaillir mes membres embrasés et je voulus les suivre. Mais la vierge à la lyre eut un air abattu et me prit par la main en disant : connais-tu ces deux beautés de neige ? Moi je voulus partir et je répondis : non ! -l' une est la volupté, dit-elle, c' est son nom. -et l' autre ? Demandai-je. -cette fille si pâle, aux baisers si nerveux, qui se laisse oublier et dort dans ses cheveux ? C' est la mort qu' on la nomme. Et malgré ces deux noms effrayants, j' allai pour baiser aussi les seins des vénus, fou d' amour n' ayant plus rien d' un homme. Dès le premier baiser je ne sais quelle peur me vint, et je fléchis, livide de stupeur, comme en paralysie. à mon réveil, autour du lustre qui pâlit, ces visions fuyaient. Seule auprès de mon lit restait la poésie. C' est l' enfant à la lyre, aux célestes amours, que depuis j' ai suivie, et que je suis toujours dans son chemin aride. Voilà pourquoi, souvent sur mon front fatigué, on voit, dans les éclats du rire le plus gai, grimacer une ride. décembre 1842. CLYMENE p109 l' aurore enveloppait dans une clarté rose le vallon gracieux que le Pénée arrose, et les arbres touffus, et la brise et les flots se redisaient au loin d' harmonieux sanglots. Près du fleuve pleurait, parmi les hautes herbes, une nymphe étendue. à ses regards superbes, à ses bras vigoureux et vers le ciel ouverts, à ses grands cheveux blonds marbrés de reflets verts, on eût pu reconnaître une fille honorée de Doris aux beaux yeux et du sage Nérée. Ses cheveux dénoués se déroulaient épars, et ses pleurs sur son corps tombaient de toutes parts. ô trop bel Iolas ! Insensé, disait-elle, pourquoi dédaignes-tu l' amour d' une immortelle ? Guidé par ta fureur, sans écouter ma voix, tu vas, chasseur cruel, ensanglanter les bois. Enfant ! Je ne suis pas une blonde sirène dont les chants radieux pendant la nuit sereine égarent le pilote au milieu des roseaux. Hélas ! J' ai bien souvent, sur l' azur de ces eaux, avec mes jeunes soeurs, nymphes aux belles joues, folâtré près de toi dans l' onde où tu te joues, et pour ton fleuve bleu quitté nos océans ! Bien souvent, pour te voir, j' ai sur les monts géants porté le long carquois des jeunes chasseresses, et, livrant aux zéphyrs tous mes cheveux en tresses, comme font les enfants de l' antique Ilion, jeté sur mon épaule une peau de lion. p110 Bien souvent, nue, en choeur j' ai conduit sous ces arbres les nymphes du vallon aux poitrines de marbres ; mais sous les flots d' azur, aux grands bois, dans les champs, jamais tu n' es venu pour écouter mes chants. Et cependant, ainsi que les nymphes des plaines, j' avais pour toi des lys dans mes corbeilles pleines ; mais tu les refusais, et la seule Phyllis peut jeter devant toi ses chansons et ses lys. Quand je t' ai tout offert, tu gardais tout pour elle. Et pourtant de nous deux quelle était la plus belle ? Souvent dans nos palais j' ai vu le flot, moins prompt, frémir joyeusement de réfléchir mon front ; sur un sein éclatant mon cou veiné s' incline, un sang pur a pourpré ma lèvre coralline, le ciel rit dans mes yeux, et les divins amants autrefois m' appelaient Clymène aux pieds charmants. Ami ! Viens avec moi. Nos soeurs les néréides t' ouvriront sur mes pas leurs demeures splendides, et, près des cygnes purs, dans leurs ébats joyeux, nageront, se plaisant à réjouir tes yeux. Là, comme les grands dieux, dans nos chastes délires nous savons marier nos voix aux voix des lyres, ou verser le nectar dans les vases dorés ; et l' onde, en se jouant près de nos bras nacrés, songe encore aux blancheurs de l' anadyomène. Oh ! Désarme pour moi ta froideur inhumaine ; viens ! Si tu ne veux pas que sous ces arbrisseaux mes yeux voilés de pleurs se changent en ruisseaux ou que tordant mes bras divins, comme Aréthuse, je meure, en exhalant une plainte confuse. Mais, hélas ! L' écho seul répond à mes accords ; le soleil rougissant a desséché mon corps depuis que je t' attends de tes lointaines courses, et mes yeux étoilés pleurent comme deux sources. Ainsi Clymène, offerte au courroux de Vénus, p111 disait sa plainte amère ; et les soeurs de Cycnus pleuraient des larmes d' ambre, et les gouffres du fleuve pleuraient, et la fleur vierge, et la colombe veuve, et la jeune Dryade en tordant ses rameaux, pleuraient et gémissaient avec d' étranges mots. Et lorsque vint la nuit ramener sa grande ombre, où scintille Phoebé, soeur des astres sans nombre, au sein des flots troublés et grossis de ses pleurs, triste, elle disparut en arrachant des fleurs. juillet 1842. LA NUIT DE PRINTEMPS c' était la veille de mai, un soir souriant de fête, et tout semblait embaumé d' une tendresse parfaite. De son lit à baldaquin, le soleil sur son beau globe avait l' air d' un arlequin étalant sa garde-robe, p112 et sa soeur au front changeant, mademoiselle la lune avec ses grands yeux d' argent regardait la terre brune, et du ciel, où, comme un roi, chaque astre vit de ses rentes, contemplait avec effroi le lac aux eaux transparentes ; comme, avec son air trompeur, Colombine, qu' on attrape, à la fin du drame a peur de tomber dans une trappe. Tous les jeunes séraphins, à cheval sur mille nues, agaçaient de regards fins leurs comètes toutes nues. Sur son trône, le bon Dieu, devant qui le lys foisonne, comme un seigneur de haut lieu que sa grandeur emprisonne, à ces intrigues d' enfants n' ayant pas daigné descendre, les laissait, tout triomphants, le tromper comme un Cassandre. Or, en même temps qu' aux cieux, c' était comme un grand remue ménage délicieux sur la pauvre terre émue. p113 Des sylphes, des chérubins, s' occupaient de mille choses, et sous leurs fronts de bambins roulaient de gros yeux moroses. Quel embarras, disaient-ils dans leurs langages superbes ; à ces fleurs pas de pistils, pas de bleuets dans ces herbes ! Dans ce ciel pas de saphirs, pas de feuilles à ces arbres ! Où sont nos frères zéphyrs pour embaumer l' eau des marbres ? Hélas ! Comment ferons-nous ? Nous méritons qu' on nous tance ; le bon Dieu sur nos genoux va nous mettre en pénitence ! Car hier au bal dansant, où, sorti pour ses affaires, il mariait en passant deux soleils avec leurs sphères, nous avons de notre main promis sur le divin cierge son mois de mai pour demain à notre dame la vierge ! Hélas ! Jamais tout n' ira comme à la saison dernière, bien sûr on nous punira de l' école buissonnière. p114 Pour ce mai qu' on nous promet ils versent des pleurs de rage, et vite chacun se met à commencer son ouvrage. Penchés sur les arbrisseaux, les uns au milieu des prées, avec de petits pinceaux peignent les fleurs diaprées, et, de face ou de profil, après les branches ouvertes attachent avec un fil de petites feuilles vertes. Les autres au papillon mettent l' azur de ses ailes, qu' ils prennent sur un rayon peint des couleurs les plus belles. Des ariels dans les cieux, assis près de leurs amantes, agitent des miroirs bleus au-dessus des eaux dormantes. Sur la vague aux cheveux verts les ondins peignent la moire, et lui serinent des vers trouvés dans un vieux grimoire. Les sylphes blonds dans son vol arrêtent l' oiseau qui chante, et lui disent : rossignol, apprends ta chanson touchante ; p115 car il faut que pour demain on ait la chanson nouvelle. Puis le cahier d' une main, de l' autre ils lui tiennent l' aile. Et ceux-là, portant des fleurs et de jolis flacons d' ambre, s' en vont, doux ensorceleurs, voir mainte petite chambre, où mainte enfant, lys pâli, écoute, endormie et nue, fredonner un bengali dans son âme d' ingénue. Ils étendent en essaim mille roses sur sa lèvre, un peu de neige à son sein, dans son coeur un peu de fièvre. Aucun ne sera puni, la vierge sera contente ; car nous avons tout fourni, ce qui charme et ce qui tente ! Et sylphes, et chérubins, ce joli torrent sans digue, vont se délasser aux bains du bruit et de la fatigue. Dieu soit béni, disent-ils, nous avons fini la chose ! Aux fleurs voici les pistils, des parfums, du satin rose ; p116 au papillon bleu son vol, aux bois rajeunis leur ombre, son doux chant au rossignol caché dans la forêt sombre ! Voici leur saphir aux cieux dans la lumière fleurie, à l' herbe ses bleuets bleus, pour que la vierge sourie ! Mais ce n' est pas tout encor, car ils me disent : poëte ! Voilà mille rimes d' or, pour que tu sois de la fête. Prends-les, tu feras des chants que nous apprendrons aux roses, pour les dire lorsque aux champs elles s' éveillent mi-closes. Et certes mon rêve ailé eût fait une hymne bien belle si ce qu' ils m' ont révélé fût resté dans ma cervelle. Ils murmuraient, Dieu le sait, des rimes si bien éprises. Mais le zéphyr qui passait en passant me les a prises ! avril 1842. C. QUI MEURENT C. QUI COMBATTENT p117 poème i : la lyre morte ce que je veux rimer, c' est un conte en sixains. Surtout n' y cherchez pas la trace d' une intrigue. L' air est sans fioriture et le fond sans dessins. D' abord j' ai de tout temps exécré la fatigue, puis je n' ai jamais eu que des goûts forts succincts pour l' intérêt nerveux que le vulgaire brigue. La Chimère est debout : marche, Bellérophon ! Quel est donc mon sujet ? Je l' avais dans la tête. Ah ! Voici. Le héros, madame, est un poëte, c' est-à-dire ce monstre oublié par Buffon dans la liste des ours, dont on fait un bouffon pour égayer son hôte à la fin d' une fête. p118 C' était un pauvre hère. Il s' appelait Henri. Il n' était pas marquis, ni gendarme, ni comte. C' était un de ces nains au regard aguerri dont l' orgueil est coulé dans un moule de fonte, gueux de peu de valeur qui rimaillent sans honte, et que vous laissez là pour le chat favori. Et vous faites fort bien. Mais nous, c' est autre chose : une larme du coeur est pour nous un trésor. Notre âme en pleurs s' éveille au parfum d' une rose et tressaille au zéphyr où passe un chant de cor, sur l' oreiller de pierre où notre front se pose. Tout ce que nous touchons a des paillettes d' or. Excusez donc, par grâce, une douce manie. Je reprends mon langage. Au fait, il m' en coûtait. L' huissier a bien le droit d' écrire son protêt dans un hideux patois que l' univers renie : je puis jeter le masque, et mon héros était ce que nous appelons un homme de génie. Il vivait seul chez lui comme un vieux hobereau, n' ayant jamais voulu de femme pour maîtresse. Mais il avait sa muse et la folle paresse, et près de sa fenêtre un bouquet de sureau : pour employer son temps, il mettait son ivresse à noircir du papier devant un vieux bureau. Une telle existence est pour tous un mystère que je veux expliquer, et que je devrais taire. Quand on est ainsi fait, on vit bien autrement que ne vit le prochain sur cette pauvre terre : la douleur est pour l' âme un fécond aliment, et l' âme est un foyer qui s' endort rarement. p119 Le poëte est tordu comme était la sybille. Quand un livre sincère est jusqu' à moitié fait, on sent qu' on a besoin d' air et qu' on étouffait. On va se promener en courant par la ville, car l' inspiration, brisant le front débile, pour celui qui la porte a le poids d' un forfait. On sent que comme l' aigle on domine la foule, qu' on est le vrai lien de la terre et du ciel, qu' on retient seul du doigt la croyance qui croule et qu' on mourra pourtant comme les deux Abel, car on a comme eux deux un sang divin qui coule pour teindre le gibet et pour laver l' autel. Puis, on ne comprend pas qu' une hymne aussi parfaite ait mûri jusqu' au bout dans ce cadavre humain. On se demande alors qui vous a fait prophète et qui vous conduisait dans cet ardent chemin, vous, travailleur obscur, à qui les grands, du faîte, jetteraient une obole, en passant, dans la main ! Henri s' entortillait dans cette étrange trame, sur le bitume gris, près du diorama, lorsque vint à passer, dans sa gloire, une femme dont l' attrait merveilleux le prit et le charma, comme s' il eût pu voir Hélène De Pergame. Il regarda longtemps cette femme, et l' aima. Elle avait, cher lecteur, une fort belle gorge, un cachemire noir souple comme un collier, brodé d' argent et d' or dans un goût singulier, des doigts fins et longs, tels que l' amour grec en forge, et de plus le profil superbe et régulier comme l' avait jadis Mademoiselle George, p120 son front païen eût mis Corinthe en désarroi ; ses cheveux étaient longs " comme un manteau de roi " , son nez beaucoup plus pur qu' on ne se l' imagine ; ses pieds savaient conter toute son origine, enfin, cette autre Isis des bas-reliefs d' égine avait la lèvre rouge à donner de l' effroi. Je ne veux pas conter une bonne fortune. Ces histoires d' amour font un énorme bruit ; en somme cependant, quand on en connaît une, on peut savoir à quoi le reste se réduit. Je ne dirai donc pas comment la belle brune prit Henri pour amant un jour, non, une nuit. Henri vers le bonheur s' avança les mains pleines, il courut à l' amour comme au cirque un martyr. Venant comme quelqu' un qui ne doit pas partir, il y jeta d' un coup ses bonheurs et ses haines, comme aux marbres du bain les bacchantes romaines leurs essences d' émèse et leurs parfums de Tyr. Dans la vénus de chair qu' il avait asservie il trouva sa parure et son rhythme et sa vie, et s' en enveloppa comme d' un vêtement. Toute félicité nous est trop tôt ravie ! Il s' aperçut un soir, oh rien ! Tout bonnement que son rhythme et sa vie avait un autre amant. Comme il ne singeait pas l' Othello de banlieue, il ne tua personne. Hélas ! à pas comptés il sortit sans courroux, fit une bonne lieue, rentra, puis, allumant sa cigarette bleue, la maîtresse qu' on a sans infidélités, se dit, je sais encore ce qu' il dit : écoutez ! p121 Puisque la seule enfant qui pouvait sur la terre étreindre ma pensée et toutes ses splendeurs a refusé sa lèvre au fruit qui désaltère et comme un vieux haillon rejeté mes grandeurs, j' achèverai tout seul ma course solitaire, et nul ne connaîtra mes sourdes profondeurs. Passez autour de moi, femmes riches et belles ! Je pourrais d' un seul mot conserver ces appas qui jauniront demain sous vos blanches dentelles ; mais ce mot infini qui vous rend immortelles est mon secret à moi que je ne dirai pas, et la droite du temps effacera vos pas ! ô lutteurs gangrenés ! Mourantes populaces ! Je sais sous quel fardeau se courbent vos audaces, et ma parole d' or allégerait vos pas. Je pourrais ramener le bonheur sur vos places et sécher la sueur qui mouille vos repas ; mais ce mot qui guérit, je ne le dirai pas ! Je veux voir le vieux monde élaborer le crime sous le marteau pesant de la fatalité, seul, muet, dédaigneux de l' éternelle cime, avare de ma force et de ma liberté, ne me souciant plus que le vol de la rime emporte mes héros dans l' immortalité ! Mais comment achever le tableau que j' ébauche, et que se passa-t-il entre sa muse et lui ? C' est de la nuit profonde, où nul rayon n' a lui. Un serpent le rongeait sous la mamelle gauche. Ont-ils fait de l' amour ou bien de la débauche ? Je ne le savais pas, je le sais aujourd' hui. p122 Un jour la pâle mort vint frapper à sa porte ; il la fit rafraîchir, rajusta son bonnet, et la complimenta si bien, qu' il fit en sorte, avec son agrément, de finir un sonnet. Puis il offrit sa main pour lui servir d' escorte ; ce fut au mieux. Voilà tout ce qu' on en connaît. Or, ce pauvre Henri, dont la mémoire est vide, fut le dernier chanteur à qui l' Aganippide montrait sa chair de neige et sa fauve toison, et nous sommes restés pour fermer la maison. Aussi, quand vous raillez notre horde stupide, vous autres gens d' esprit, vous avez bien raison ! poème ii : la mort du poëte le poëte sentant son âme ouvrir ses ailes pour s' envoler enfin, s' enchantait de gravir les cimes éternelles et de n' avoir plus faim. Des souvenirs confus et des heures fanées où l' espoir avait lui, comme des compagnons de ses jeunes années se groupaient devant lui. Il revoyait le temps où, dans la fange immonde, il cherchait sur ses pas la gloire, cette fleur qu' il rêvait en ce monde, et qu' on n' y cueille pas ! p123 Et le moment fatal où tous ceux de la terre, de la plaine et des monts, avaient dit : tu n' es pas, ô rêveur solitaire, de ceux que nous aimons ! Parfois un souvenir des heures amoureuses illuminait ses traits, comme passent le soir des pourpres vaporeuses entre les noirs cyprès. Il retrouvait la chère et fugitive image, et de son oeil hagard il croyait l' entrevoir à travers le nuage qui voilait son regard. Oh ! Non, se disait-il, tu mens, pâle agonie ! Un fantôme trompeur me charmait ; la misère est là, tout me renie : la misère fait peur ! L' ingrat ne savait pas que, malgré son blasphème, son rêve s' achevait, et que la jeune fille était, vivant poëme, assise à son chevet. Sur le front du mourant elle posa sa tête, pour y dormir un peu avant que l' ange prit cette âme de poëte pour la mener à Dieu. Or, c' était une chose étrange et sérieuse que d' unir sans remord aux lèvres d' un mourant cette lèvre rieuse, cette vie à la mort ! p124 Je ne sais quel espoir passa sur ce délire dans l' ombre enseveli, mais voilà ce que dit l' âme à la douce lyre, au chaste front pâli : pourquoi douter ainsi de l' avenir immense et rester abattu ? Où l' homme voit finir son pouvoir, Dieu commence ; il nous aime, vois-tu ! Il conserve à ta vie ardemment dépensée le ciel de bien des jours, où s' épanouiront les fleurs de ta pensée fidèle à nos amours. -oh ! Dit-il, mots divins ! Amour et poésie ! Ineffable trésor ! Je vous ai savourés comme un flot d' ambroisie dans une coupe d' or ! Comme j' aimais alors les bois et les prairies, le ciel, tableau changeant, les oiseaux veloutés, les fleurs de pierreries, les rivières d' argent ! Mon rêve était partout. Je disais : je t' adore ! à l' aubépine en fleurs ; au feuillage : sens-moi tressaillir. à l' aurore humide : vois mes pleurs ! Je remplissais d' espoir mon âme fécondée et mes désirs sans frein, comme un sculpteur emplit avec sa large idée les marbres et l' airain : p125 j' aimais la liberté, cette déesse antique dont les flancs sont blessés, et qui chantait jadis un radieux cantique sur ses fils trépassés ; cette mère dont l' âme à tous nos voeux se mêle : qui, les deux bras ouverts, étreint les nations, et, comme une Cybèle, allaite l' univers ! Je saluais déjà l' aurore de la gloire. Mais, ô deuil ! ô terreur ! à présent une nuit silencieuse et noire m' enveloppe d' horreur. Car, lorsque brille au loin dans un horizon sombre un éclat vif et beau, tous ceux qui sur nos fronts ne règnent que par l' ombre éteignent le flambeau. Toute clarté leur jette, innocente ou hardie, un désespoir amer ; en effet, l' étincelle est tout un incendie, la source est une mer ! Aussi lorsqu' ils ont vu nos astres sur leur route avoir mille rayons, ils ont appesanti l' épais brouillard du doute sur ce que nous croyons. Lorsque nous leur disions nos chants, des chants sublimes qu' ils ne comprenaient pas, ils les examinaient, ces éplucheurs de rimes, avec leur froid compas ! p126 Lorsque nous demandions les vierges diaphanes dont le maître étoila notre ciel obscurci, de viles courtisanes répondaient : nous voilà ! Mais j' en ai trouvé deux plus froides que les autres dans leur satiété, deux, l' envie et la faim, les plus dignes apôtres de la société ! Si bien que j' ai creusé mon sillon dans ce monde égoïste et mauvais, lorsque l' autre patrie était seule féconde : mais celle-là, j' y vais ! -non, dit-elle, vivons, ô mon idolâtrie ! Seigneur, rends-lui sa foi. Ou si vraiment son âme irritée et meurtrie a déjà soif de toi, si tu veux délivrer cette blanche colombe, seigneur, si tu le veux ! Fais-moi mourir aussi. Pour linceul dans sa tombe il aura mes cheveux. Or, Dieu prêta l' oreille à ces voix de la terre. Des deux enfants liés il ne resta plus rien, qu' un tombeau solitaire et des chants oubliés. p127 poème iii : les deux frères patientez encor pour une autre folie. Les temps sont si mauvais, que pour son pauvre amant la muse n' a gardé que sa mélancolie. Donc naguères vivaient, sous l' azur d' Italie, deux frères de Toscane au langage charmant, qui n' avaient qu' eux au monde et s' aimaient saintement. Deux lutteurs aguerris, formidables athlètes jetés dans le champ clos de la société, deux nobles parias, en un mot deux poëtes, fouillant dans la nature avec avidité. Mêlant tout, leurs douleurs stériles et leurs fêtes, ils se cachaient ainsi, l' un sous l' autre abrité. Oui, frères en effet ! J' ai dit qu' ils étaient frères : je ne sais s' ils avaient sucé le même lait ou s' ils s' étaient pendus aux gorges de deux mères, mais ils craignaient de même et la honte et le laid. Tous deux comme un bonheur s' étaient pris au collet, pour s' être rencontrés le soir aux réverbères. Ils s' appelaient César et Sténio. Ce point éclairci, leurs passés faut-il que je les dise ? Le plus âgé des deux c' était César. La bise avait connu longtemps les trous de son pourpoint, comme la pauvreté son lit. De Cidalise, ayant aimé trop tôt, je pense, il n' en eut point. p128 Au fait, son existence avait été bizarre, car il était né bon dans un siècle de fer. Rêveur dépaysé dont la folle guitare câlinait le passant pour lui dire un vieil air, le monde l' accabla de sa rigueur avare, et le fit, de son ciel, rouler dans un enfer. Tout enfant, il aima sa mère, une danseuse de Parme, qui louait à tout prix son coton. Or, un jour, au sortir d' une nuit amoureuse avec un nelleri, seigneur d' assez haut ton, comme il trouvait l' enfant d' une mine joyeuse, elle le lui vendit pour cent ducats, dit-on. Ce seigneur l' aima fort trois jours. Mais sa maîtresse, femme blonde aux yeux noirs, qui le tenait en laisse, choya de préférence un horrible épagneul. Si bien qu' en un collège hostile à sa paresse, par un beau soir d' été, César se trouva seul comme un chevalier mort dans son rude linceul. Dans ces groupes d' enfants, compagnons de servage, qui l' entouraient, cherchant son âme dans ses yeux, César ne se dit rien, sinon que sous les cieux rien ne vaudrait pour lui sa liberté sauvage, sa course vagabonde aux sables du rivage et les enivrements de son coeur soucieux. Quoiqu' il fût ennemi de toute amitié fausse, un d' entre eux, fin matois qu' on nommait Annibal, par instants lui fit croire à ces rêves qu' exauce l' être à qui le soleil fait un manteau royal. Donc, voilà son ami qui le baisse et le hausse comme un polichinelle au bout d' un fil d' archal. p129 Plus tard il pend sa vie aux lèvres d' une femme vénitienne, horrible et charmant amalgame de feux voluptueux dans un coeur endormi ; et lorsque enfin Thisbé l' appelait : son Pyrame, il trouve un soir la belle ivre, et nue à demi, qui rêve son remords aux bras de son ami. C' est ainsi qu' il était, malheureux et tranquille, songeant aux vrais plaisirs si rares et si courts, le front pâli déjà par la débauche vile, et le coeur encor plein de ses jeunes amours, quand, près de la taverne où s' écoulaient ses jours, il vint à rencontrer Sténio par la ville. Papillon de la rose et frère de l' oiseau, c' était un doux jeune homme enivré d' ambroisie, amoureux du repos et de la fantaisie, laissant courir sa barque aux effluves de l' eau, et dans les bras nerveux de sa muse choisie couché nonchalamment, comme dans un berceau. La vaste poésie est faite avec deux choses : une âme, champ brûlé que fécondent les pleurs, puis une lyre d' or, écho de ces douleurs, dont la corde se plie à ses métamorphoses, et vibre sous la peine et sous les amours roses, comme sous le baiser du vent un arbre en fleurs. Oh ! Lorsqu' on prend un livre et que l' on daigne lire une riche pensée écrite en nobles vers, on ne sait pas combien la page et le revers ont pu coûter souvent de farouche délire et combien le gazon a de gouffres ouverts ! C' est César qui fut l' âme, et Sténio la lyre. p130 C' était un assemblage étrange, et que je veux vous peindre : l' un riant d' un sourire nerveux et sentant chaque jour le désespoir avide graver sur son front large une nouvelle ride, et l' autre, frais et rose avec de blonds cheveux, et foudroyant le mal de son doute candide, pareilles à deux fleurs au parfum pénétrant, ils avaient confondu leurs deux âmes jumelles, si bien que la souffrance avec de sombres ailes emportait le bonheur pour le faire plus grand, noyant sa douce voix dans les plaintes mortelles, " comme un flot de cristal dans un sombre torrent. " c' est ainsi que César dans ses longues veillées disait à Sténio ses désillusions, ses premiers jours de foi, diaprés de rayons, ses espoirs, et comment sans relâche éveillées, des haines, par la nuit et l' enfer conseillées, souillent de leur venin tout ce que nous croyons. Encore extasié de sa jeunesse franche, pleine d' enthousiasme et de rêves touchants, amoureuse des bois, de la nuit et des champs, et de l' oiseau craintif qui chante sur la branche, il lui parlait de l' homme, et disait ce qui tranche les fils de soie et d' or de l' amour et des chants. Il lui disait comment, après des nuits de joie où l' amour étoilé semble un firmament bleu, on s' éloigne à pas lents de la couche de soie, emportant dans son coeur la jalousie en feu, et comment à genoux, quand ce spectre flamboie, on frappe sa poitrine, en criant : ô mon dieu ! p131 Mais Sténio, pressant son âme parfumée et blanche jusqu' au fond comme une jeune fleur, enveloppait César de la foi de son coeur. Il disait, entouré d' une blanche fumée, et caressant toujours sa cigarette aimée : si c' est un rêve, ami, je veux rêver bonheur. Je veux croire à l' amour, à la nature, à l' ange, au doux baiser fidèle, au serrement de main, au rhythme harmonieux, au nectar sans mélange, aux amantes qui font la moitié du chemin, et penser jusqu' au bout que leur blonde phalange, en nous quittant le soir, espère un lendemain. Je croirai que le monde est une grande auberge où l' hospitalité sans défiance héberge comme le grand seigneur, le passant hasardeux, et leur prête son lit sans se soucier d' eux. César, calme et pensif, répondait : ô coeur vierge ! Et, la main dans la main, ils souriaient tous deux. Mais lorsqu' ils se quittaient, c' était comme une trêve où chacun dans son coeur changeant de souvenir, y sentait circuler une nouvelle sève et comme un feu divin la force revenir. Car ils rêvaient tous deux, sans s' avouer leur rêve, Sténio de douleur, et César d' avenir ! Et quand César voulait attendre sur sa route le coursier de Léonore et le saisir aux crins, il se disait en lui, comme l' homme qui doute : qui soustraira mon frère aux dangers que j' ai craints ? Je lui dois ma douleur, et je la lui dois toute, et j' en garde pour lui les splendides écrins. p132 Mais lorsque Sténio fut complet, que la gloire l' eut porté rayonnant à son temple d' ivoire, César pensa tout bas : ô mort que je rêvais ! Puisque j' ai pour toujours assuré sa mémoire et qu' il sait à présent tout ce que je savais, je n' ai plus rien à dire au monde et je m' en vais ! J' étais le piédestal de sa blanche statue : les peuples aujourd' hui la lèvent de leurs fronts. Puisque la seule foi que ma pensée ait eue marche dans son triomphe, à l' abri des affronts, je serai tombé seul sous le coup qui me tue, et le repos m' attend dans la tombe : mourons ! Oui, mourons aujourd' hui. Car si ma douleur cesse, je laisse l' agonie à celle que j' aimais. Au milieu des plaisirs, du bruit, de la paresse, des chants dont la splendeur ne s' éteindra jamais avec tes pleurs divins lui rediront sans cesse : regarde, ô lâche coeur, la tombe où tu le mets ! Par malheur, Sténio ne savait pas maudire. Il perdit, le poëte à la coupe de miel ! Ces vers mélodieux pleins de rage et de fiel. Je cherche en vain, dit-il, mon superbe délire, car moi, je n' étais rien que la voix d' une lyre, et mon âme vivante est remontée au ciel ! poème iv : une nuit blanche la ville, mer immense, avec ses bruits sans nombre, a sur les flots du jour replié ses flots d' ombre, p133 et la nuit secouant son front plein de parfums, inonde le ciel pur de ses longs cheveux bruns. Moi, pensif, accoudé sur la table, j' écoute cette haleine du soir que je recueille toute. Plus rien ! Ma lampe seule, en mon réduit obscur de son pâle reflet inondant le vieux mur, dit tout bas qu' au milieu du sommeil de la terre travaille une pensée étrange et solitaire. Et cependant en proie à mille visions, mon esprit hésitant s' emplit d' illusions, et mes doigts engourdis laissent tomber ma plume. C' est le sommeil qui vient. Non, mon regard s' allume, et, comme avec terreur, ma chair a frissonné. Quel est ce bruit lointain ? Ah ! L' horloge a sonné ! Et la page est encor vierge. Mon corps débile se débat sous le feu d' une fièvre stérile. J' attends en vain l' idée et l' inspiration. Comme tu me mentais, splendide vision qui venais me bercer d' une espérance vaine ! être impuissant ! N' avoir que du sang dans la veine ! Avoir voulu d' un mot définir l' univers, et ne pouvoir trouver l' arrangement d' un vers ! Me suis-je donc mépris ? Dans mon coeur qui ruisselle Dieu n' avait-il pas mis la sublime étincelle ? Oh ! Si, je me souviens. En mes désirs sans frein, enfant, j' ai vu de près les colosses d' airain ; je cherchais dans la forme ardemment fécondée le moule harmonieux de toute large idée ; j' allais aux géants grecs demander tour à tour quelle grâce polie ou quel rude contour fait vivre pour les yeux la synthèse éternelle. Esprit épouvanté, je me perdais en elle, tâchant de distinguer dans quels vastes accords se fondent les splendeurs des âmes et des corps, et méditant déjà comment notre génie p134 impose une enveloppe à la chose infinie. Hélas ! Amants d' un soir, en vain nous enlaçons la morne Galatée et ses divins glaçons. Pourquoi m' as-tu quitté, muse blanche ? ô ma lyre ! Quel ouragan t' a pris ton suave délire ? Quelle foudre a brisé votre prisme éclatant, ô mes illusions de jeunesse ? Pourtant j' aime encor les longs bruits, le ciel bleu, le vieil arbre, les lointains discordants, et ma strophe de marbre sait encor rajeunir la grande antiquité. ô muse que j' aimais, pourquoi m' as-tu quitté ? Pourquoi ne plus venir sur ma table connue avec tes bras nerveux t' accouder chaste et nue ? Jetons les yeux sur nous, vieillards anticipés, coeurs souillés au berceau, parleurs inoccupés ! Ce qui nous perdra tous, ce qui corrode l' âme, ce qui dans nos coeurs même éteint l' ardente flamme, c' est notre lâche orgueil, spectre qui devant nous illumine les fronts de la foule à genoux ; le poison qui décime en un jour nos phalanges, c' est ce désir de gloire et de vaines louanges qui fait bouillir le sang vers le coeur refoulé. Oh ! Nous avons l' orgueil superbement enflé, nous autres ! Travailleurs qui voulons le salaire avant l' oeuvre, et montrons une sainte colère pour saisir les lauriers avant la lutte ! Enfants qui, le cigare en main, nous rêvons triomphants, vierges encor du glaive et du champ de bataille ! Nains au front dédaigneux qui haussons notre taille sur les calculs étroits de notre ambition, qui, blasés sans avoir connu la passion, croyons sentir en nous cette verve stridente que l' enfer avait mis dans la plume du Dante, ou le doute fatal qui réveillait Byron, comme un cheval fouetté par le vent du clairon ! p135 Devant nous ont passé quelques sombres génies qui vous jetaient aux vents, farouches harmonies dont nous psalmodions une note au hasard ! Tout fiers d' avoir produit un pastiche bâtard, d' avoir éparpillé quelques syllabes fortes, fous, ivres, éperdus, nous assiégeons les portes des panthéons bâtis pour la postérité ! C' est un aveuglement risible en vérité ! Quand nous aurons longtemps sur les livres antiques interrogé le sens des choses prophétiques, lu sur les marbres saints d' égine et de Paros le sort des dieux, jouet mystérieux d' éros ; dans le livre du monde, à la page où nous sommes, quand nous épellerons le noir secret des hommes ; quand nous aurons usé sans relâche nos fronts sous l' étude, et non pas sous de justes affronts, ô lutteurs, nous pourrons de notre voix profonde dire au monde : c' est nous, et remuer le monde. Mais jusque-là, sans trêve, aux zoïles méchants voilant avec amour l' ébauche de nos chants, étreignons la nature, et mesurons sans crainte ce bas-relief géant dont nous prenons l' empreinte ! poème v : la vie et la mort j' ai vu ces songeurs, ces poëtes, ces frères de l' aigle irrité, tous montrant sur leurs nobles têtes le signe de la vérité. p136 Et près d' eux, comme deux statues qui naquirent d' un même effort, se tenaient, de blancheur vêtues, deux vierges, la vie et la mort. J' ai vu le mendiant Homère, le grand Eschyle au coeur sans fiel, chauve, et dans sa vieillesse amère insulté par le vent du ciel ; j' ai vu le lyrique Pindare, l' élève divin de Myrtis dont un roi prenait la cithare, comme le chevreau broute un lys ; j' ai vu mon père Aristophane blessé par des mots odieux, et devant le peuple profane défendant Eschyle et ses dieux ; j' ai vu buvant la sombre lie de ses calices triomphants, Sophocle, accusé de folie et maltraité par ses enfants ; j' ai vu portant l' affreux stigmate, Ovide fugitif, buvant le lait d' une jument sarmate au désert glacé par le vent ; j' ai vu Dante en exil, et Tasse abandonné par sa raison, collant sa face morne et lasse aux noirs barreaux de sa prison. p137 Pareil au lion qui soupire sous le vil fouet de ses gardiens, hélas ! J' ai vu le dieu Shakspere aux gages des comédiens ; j' ai vu Cervantes, pauvre esclave, au bagne exhalant ses sanglots, et Camoëns sanglant et hâve luttant dans l' écume des flots ; j' ai vu, tant le destin se joue en des caprices insensés, Corneille marchant dans la boue avec ses souliers rapiécés, et Racine, cet idolâtre, tombant les regards éblouis par le tonnerre de théâtre que lançaient les yeux de Louis, et Chénier, dont le trait rapide atteignait sa victime au flanc, versant sur l' échafaud stupide la belle pourpre de son sang. Brillant de la splendeur première, tous ces grands exilés des cieux, tous ces hommes porte-lumière avaient des astres dans leurs yeux. Lorsqu' elle frappait notre oreille avec le bruit du flot amer, leur voix immense était pareille à la tumultueuse mer, p138 et leur rire plein d' étincelles semblait lancer dans l' aquilon des flèches pareilles à celles de l' archer Phoebus Apollon. Pourtant sans foyer et sans joie, sous les cieux incléments et froids ils traînaient leur misère, proie de la foule, ou jouet des rois. Et dans ses colères, la vie, brisant ce qui leur était cher, d' une dent folle, inassouvie, mordait cruellement leur chair. Les mettant dans la troupe vile des mendiants que nous raillons, elle les poussait dans la ville affublés de sombres haillons ; sur eux acharnée en sa rage, et voulant les réduire enfin, elle leur prodiguait l' outrage, la pauvreté, l' exil, la faim, et les pourchassait, misérables qui n' espèrent plus de rachats, ayant tous leurs fronts vénérables souillés de ses impurs crachats ! Mais enfin la compagne sûre venait ; la radieuse mort lavait tendrement la blessure de leurs seins exempts de remord. p139 Ainsi que les mères farouches qui sont prodigues du baiser, elle les baisait sur leurs bouches doucement, pour les apaiser. Sous leurs pas, ainsi qu' une Omphale, elle étendait au grand soleil la rouge pourpre triomphale pour leur faire un tapis vermeil, et sur leurs fronts brillants de gloire devant le peuple meurtrier, avec ses belles mains d' ivoire elle attachait le noir laurier. poème vi : nostalgie oh ! Lorsque incessamment tant de caprices noirs s' impriment à la rame, et que notre Thalie accouche tous les soirs d' un nouveau mélodrame ; que les analyseurs sur leurs gros feuilletons jettent leur sel attique, et, tout en disséquant, chantent sur tous les tons les devoirs du critique ; que dans un bouge affreux des orateurs blafards dissertent sur les nègres, que l' actrice en haillons étale tous ses fards sur ses ossements maigres ; p140 qu' au bout d' un pont très lourd trois cents provinciaux tout altérés de lucre, discutent gravement en des termes si hauts sur l' avenir du sucre ; que de piètres Phoebus au regard indigo flattent leur muse vile, encensent D' Ennery, jugent Victor Hugo, et font du vaudeville ; lorsque de vieux rimeurs fatiguent l' aquilon de strophes chevillées, que sans nulle vergogne on expose au salon des femmes habillées ; que chez nos miss Lilas, entre deux verres d' eau, un grand renom se forge, que nos beautés du jour, reines par Cupido, n' ont pas même de gorge ; qu' entre des arbres peints, à ce vieil opéra dont on dit tant de choses, les fruits du cotonnier qu' un lord anglais paiera dansent en maillots roses ; que ne puis-je, ô Paris, vieille ville aux abois, te fuir d' un pas agile, et me mêler là-bas, sous l' ombrage des bois, aux bergers de Virgile ! Voir les chevreaux lascifs errer près d' un ravin ou parcourir la plaine, et, comme Mnasylus, rencontrer, pris de vin, le bon homme Silène ; p141 près des saules courbés poursuivre Amaryllis au jeune sein d' albâtre, voir les nymphes emplir leurs corbeilles de lys pour Alexis le pâtre ; dans les gazons fleuris, au murmure de l' eau, dépenser mes journées à dire quelques chants aux filles d' Apollo en strophes alternées ; pleurer Daphnis ravi par un cruel destin, et, fuyant nos martyres, mieux qu' Alphesiboeus en dansant au festin imiter les satyres ! février 1842. LA RENAISSANCE on a dit qu' une vierge à la parure d' or sur l' épaule des flots vint de Cypre à Cythère, et que ses pieds polis, en caressant la terre, à chacun de ses pas laissèrent un trésor. L' oiseau vermeil, qui chante en prenant son essor, emplit d' enchantements la forêt solitaire, et les ruisseaux glacés où l' on se désaltère, sentirent dans leurs flots plus de fraîcheur encor. p142 La fleur s' ouvrit plus pure aux baisers de la brise, et sous les myrtes verts, la vierge plus éprise releva dans ses bras son amant à genoux. De même quand plus tard, autre Anadyomène, la renaissance vint, et rayonna sur nous, toute chose fleurit au fond de l' âme humaine. juin 1842. TROIS FEMMES A LA TETE BLONDE trois femmes à la tête blonde pour une mission féconde ont rayonné sur notre monde : ève, la joie et la beauté ; Maria, la virginité ; Madeleine, la charité. Parfumés comme des calices, dans la clarté, leurs cheveux lisses versent d' éternelles délices. juin 1842. LA DEESSE quand les trois déités à la charmante voix aux pieds du blond Pâris mirent leur jalousie, Pallas dit à l' enfant : si ton coeur m' a choisie, je te réserverai de terribles exploits. p143 Junon leva la tête, et lui dit : sous tes lois je mettrai, si tu veux, les trônes de l' Asie, et tu dérouleras ta riche fantaisie sur les fronts inclinés des peuples et des rois. Mais celle devant qui pâlissent les étoiles inexorablement détacha ses longs voiles et montra les splendeurs sereines de son corps. Et toi lèvre éloquente, ô raison précieuse, ô beauté, vision faite de purs accords, tu le persuadas, grande silencieuse ! juin 1842. SACHONS ADORER ! sachons adorer ! Sachons lire ! La coupe, le sein et la lyre nous donnent le triple délire. Symbole dont le fier dessin fut jadis moulé sur le sein, la coupe inspire un grand dessein. La lyre, voix de l' Ionie, que le vulgaire admire et nie, contient la céleste harmonie. juin 1842. IDOLATRIE p144 mètre divin, mètre de bonne race, que nous rapporte un poëte nouveau, toi qui jadis combattais pour Horace, rhythme de Sappho ! Fais-moi fléchir la belle nymphe éprise que je désire avec un doux émoi, quoique son coeur pour Diane méprise et Vénus et moi ! Car chaque nuit, les grâces, troupe nue, viennent baiser, dans un céleste accord, son chaste sein, lorsque cette ingénue Lydia s' endort. Si folâtrant avec les chasseresses, elle s' ébat dans vos flots querelleurs, oh ! Faites-lui vos plus folles caresses, naïades en pleurs ! Inspire-moi, toi qui portes la lyre, toi dont le char devance l' aquilon, des chants que brûle un amoureux délire, Phoebus Apollon ! p145 Et toi, Cypris, veux-tu la prendre au piège ? Alors je t' offre avec un myrte vert des tourtereaux plus blancs que n' est la neige ou le lys ouvert ! juin 1842. MEME EN DEUIL même en deuil pour cent trahisons, à vos soleils nous embrasons nos coeurs meurtris, jeunes saisons ! ô premières roses trémières ! ô premières amours ! Premières aurores, aux riches lumières ! Malgré l' hiver et les autans, ressuscitent, vainqueurs du temps, vos étés aux cheveux flottants ! juin 1842. AMOUR ANGELIQUE l' ange aimé qu' ici-bas je révère et je prie est une enfant voilée avec ses longs cheveux, à qui le ciel, pour qu' elle nous sourie, a donné le regard de la vierge Marie. p146 âme que l' azur expatrie pour qu' elle recueille nos voeux, jeune âme limpide et fleurie comme les fleurs de la prairie aux calices roses ou bleus ! Comme l' autre éloa, c' est la soeur des archanges, qui pour nous faire vivre aux mystiques amours, a quitté les blondes phalanges et souille ses pieds blancs à parcourir nos fanges. Aussi nos ferveurs sont étranges : ce sont des rêves sans détours, ce sont des plaisirs sans mélanges, des extases et des échanges qui dureront plus que les jours ! C' est un chemin frayé plein d' une douce joie, un vase de parfums, une coupe de miel, un météore qui flamboie comme un beau chérubin dans sa robe de soie. Il ne craint pas que Dieu le voie : c' est un amour pur et sans fiel où toute notre âme se noie et dont l' aile ne se déploie que pour s' élancer vers le ciel ! juin 1842. LOYS p147 mon Loys, j' ai sous vos prunelles, oublié, dans mon coeur troublé, mon époux qui s' en est allé pour combattre les infidèles. Quand nous le croirons loin encor, il sera là, Dieu nous pardonne ! Mon beau page, quel bruit résonne ? Est-ce lui qui sonne du cor ? J' ai lu dans un ancien poëme qu' une autre Yolande autrefois près de son page Hector De Foix oublia son époux de même. Elle gardait comme un trésor ces extases que l' amour donne. - mon beau page, quel bruit résonne ? Cette Yolande était duchesse, mille vassaux étaient son bien, et son bel ami n' avait rien que ses cheveux blonds pour richesse. Pour cet enfant aux cheveux d' or la dame eût vendu sa couronne. - mon beau page, quel bruit résonne ? p148 Ces amants qu' un doux rêve assemble, ont souvent passé plus d' un jour à se dire des chants d' amour, ou bien à regarder ensemble les oiseaux prendre leur essor vers l' azur qui tremble et frissonne. - mon beau page, quel bruit résonne ? Ou bien ils passaient leurs journées à revoir d' auréoles ceints les bonnes vierges et les saints dans les bibles enluminées. L' amour dit son confiteor sans écouter l' heure qui sonne. - mon beau page, quel bruit résonne ? Comme leurs lèvres en délire un soir longuement s' assemblaient, en des baisers qui ressemblaient aux frémissements d' une lyre, on entendit au corridor les pas de l' époux en personne. - mon beau page, quel bruit résonne ? Sais-tu quel sort on nous destine ? Le malheureux page exilé, plein d' un regret inconsolé, alla mourir en Palestine. Toujours pleurant son cher Hector, la dame au couvent mourut nonne. - mon beau page, quel bruit résonne ? février 1841. BIEN SOUVENT JE REVOIS p149 bien souvent je revois sous mes paupières closes, la nuit, mon vieux Moulins bâti de briques roses, les cours tout embaumés par la fleur du tilleul, ce vieux pont de granit bâti par mon aïeul, nos fontaines, les champs, les bois, les chères tombes, le ciel de mon enfance où volent des colombes, les larges tapis d' herbe où l' on m' a promené tout petit, la maison riante où je suis né et les chemins touffus, creusés comme des gorges, qui mènent si gaiement vers ma belle Font-Georges, à qui mes souvenirs les plus doux sont liés. Et son sorbier, son haut salon de peupliers, sa source au flot si froid par la mousse embellie où je m' en allais boire avec ma soeur Zélie, je les revois ; je vois les bons vieux vignerons et les abeilles d' or qui volaient sur nos fronts, le verger plein d' oiseaux, de chansons, de murmures, les pêchers de la vigne avec leurs pêches mûres, et j' entends près de nous monter sur le coteau les joyeux aboiements de mon chien Calisto ! septembre 1841. LEÏLA p150 il semble qu' aux sultans Dieu même pour femmes donne ses houris. Mais, pour moi, la vierge qui m' aime, la vierge dont je suis épris, - les sultanes troublent le monde pour accomplir un de leurs voeux. - la vierge qui m' aime est plus blonde que les sables sous les flots bleus. Le duvet où leur front sommeille au poids de l' or s' amoncela. - rose, une rose est moins vermeille que la bouche de Leïla. Elles ont la ceinture étroite, les perles d' or et le turban. - sa taille flexible est plus droite que les cèdres du mont Liban ! Le hamac envolé se penche et les berce en son doux essor. - l' étoile au front des cieux est blanche, mais sa joue est plus blanche encor. Elles ont la fête nocturne aux lueurs des flambeaux tremblants. - ses bras comme des anses d' urne s' arrondissent polis et blancs. p151 Elles ont de beaux bains de marbre où sourit le ciel étoilé. - comme elle dormait sous un arbre, j' ai vu son beau sein dévoilé. Chaque esclave au tyran veut plaire comme chaque fleur au soleil. - elle n' a pas eu de colère quand j' ai troublé son cher sommeil, dans leurs palais d' or, prisons closes, leurs chants endorment leurs ennuis. - elle m' a dit tout bas des choses que je rêve tout haut les nuits ! Sa hautesse les a d' un signe. Il est le seul et le premier. - ses bras étaient comme la vigne qui s' enlace aux bras du palmier ! Quand un seul maître a cent maîtresses, un jour n' a pas de lendemain. - elle m' inondait de ses tresses pleines d' un parfum de jasmin ! Ce sont cent autels pour un prêtre, ou pour un seul char cent essieux. - nous avons cru voir apparaître la neuvième sphère des cieux ! Quelquefois les sultanes lèvent un coin de leur voile en passant. - nous avions l' extase que rêvent les élus du dieu tout-puissant ! p152 Mais ce crime est la perte sûre des amants, toujours épiés. - laissez-moi baiser sa chaussure et mettre mon front sous ses pieds ! février 1841. VENUS COUCHEE l' été brille ; Phoebus perce de mille traits, en haine de sa soeur, les vierges des forêts, et dans leurs flancs brûlés de flammes vengeresses il allume le sang des jeunes chasseresses. Dans les sillons rougis par les feux de l' été, entouré d' un essaim, le boeuf ensanglanté marche les pieds brûlants sous de folles morsures. Tout succombe : au lointain les nymphes sans ceintures avec leurs grands cheveux par le soleil flétris épongent leurs bras nus dans les fleuves taris, et, fuyant deux à deux le sable des rivages, vont cacher leurs ardeurs dans les antres sauvages. Dans le fond des forêts, sous un ciel morne et bleu, Vénus, les yeux mourants et les lèvres en feu, s' est couchée au milieu des grandes touffes d' herbe ainsi qu' une panthère indolente et superbe. Dénouant son cothurne et son manteau vermeil, elle laisse agacer par les traits du soleil p153 les beaux reins d' un enfant qui dort sur sa poitrine, et tandis que frémit sa lèvre purpurine, un ruisseau murmurant sur un lit de graviers, amoureux de Cypris, vient lui baiser les pieds. Sur son beau sein de neige éros maître du monde repose, et les anneaux de sa crinière blonde brillent, et cependant qu' un doux zéphyr ami caresse la guerrière et son fils endormi, près d' eux gisent parmi l' herbe verte et la menthe les traits souillés de sang et la torche fumante. février 1841. POURQUOI, COURTISANE, pourquoi, courtisane, vendre ton amour, la fleur diaphane, la fleur diaphane que fleurit le jour et que la main fane, la rose d' amour ? -pourquoi, blond poëte, ouvrir au passant ta douleur muette, ta douleur muette, lys éblouissant que la foule jette et brise en passant ? p154 -ton coeur qui se pâme brûle pour chacun : tu souilles la flamme ? -tu souilles la flamme ! Tout a son parfum : la caresse et l' âme, dans tout, dans chacun ! -mon hymne rapporte comme un souvenir la croyance morte. Comme un souvenir ; mais quand l' amour cesse, on vient l' allumer à ma folle ivresse. -oh va ! Nulle ivresse ne peut ranimer l' amour en détresse, ni le rallumer ! février 1841. LE STIGMATE p155 une nuit qu' il pleuvait, un poëte profane m' entraîna follement chez une courtisane aux épaules de lys, dont les jeunes rimeurs couronnaient à l' envi leur corbeille aux primeurs. Donc, je me promettais une femme superbe souriant au soleil comme les blés en herbe, avec mille désirs allumés dans ces yeux qui reflètent le ciel comme les bleuets bleus. Je rêvais une joue aux roses enflammées, desseins très à l' étroit dans des robes lamées, des mules de velours à des pieds plus polis que les marbres anciens par Dypoene amollis, dans une bouche folle aux perles inconnues la muse d' autrefois chantant des choses nues, des Boucher fleurissants épanouis au mur, et des vases chinois pleins de pays d' azur. Hélas ! Qui se connaît aux affaires humaines ? On se trompe aux Agnès tout comme aux Célimènes : toute prédiction est un rêve qui ment ! Ainsi jugez un peu de mon étonnement lorsque la Nérissa de la femme aux épaules vint, avec un air chaste et des cheveux en saules, annoncer nos deux noms, et que je vis enfin l' endroit mystérieux dont j' avais eu si faim. C' était un oratoire à peine éclairé, grave et mystique, rempli d' une fraîcheur suave, et l' oeil dans ce réduit calme et silencieux par la fenêtre ouverte apercevait les cieux. p156 Le mur était tendu de cette moire brune où vient aux pâles nuits jouer le clair de lune, et pour tout ornement on y voyait en l' air la melancholia du maître Albert Dürer, cet ange dont le front, sous ses cheveux en ondes, porte dans le regard tant de douleurs profondes. Sur un meuble gothique aux flancs noirs et sculptés parlant des voix du ciel et non des voluptés, souriait tristement une bible entr' ouverte sur une tranche d' or ouvrant sa robe verte. Pour la femme, elle était assise, en peignoir brun, sur un pauvre escabeau. Ses cheveux sans parfum retombaient en pleurant sur sa robe sévère. Son regard était pur comme une primevère humide de rosée. Un long chapelet gris roulait sinistrement dans ses doigts amaigris, et son front inspiré, dans une clarté sombre pâlissait tristement, plein de lumière et d' ombre ! Mais bientôt je vis luire, en m' approchant plus près, dans ce divin tableau, sombre comme un cyprès, dont mon premier regard n' avait fait qu' une ébauche, aux lèvres de l' enfant le doigt de la débauche, sur les feuillets du livre une tache de vin. Et je me dis alors dans mon coeur : c' est en vain que par les flots de miel on déguise l' absinthe, et l' orgie aux pieds nus par une chose sainte. Car Dieu, qui ne veut pas de tare à son trésor et qui pèse à la fois dans sa balance d' or le prince et la fourmi, le brin d' herbe et le trône, met la tache éternelle au front de Babylone ! février 1841. PROSOPOPEE D'UNE VENUS p157 hélas ! Devant le noir feuillage de cet arbre, j' ai le coeur tout glacé dans ma robe de marbre, et par mes yeux, troués d' ulcères inconnus, la pluie en gémissant pleure sur mes bras nus. Entre mes pieds, jadis plus blancs que des étoiles, Arachné lentement tisse de fines toiles, et tu n' es plus, Scyllis, pour que sous ton ciseau je me relève un jour souple comme un roseau ! En ce temps où la fleur se cache sous les herbes, nul ne sait le secret de nos formes superbes, nul ne sait revêtir quelque rêve éclatant de contours gracieux, et dans son coeur n' entend l' harmonie imposante et la sainte musique où chantent les accords de la beauté physique ! Hélas ! Qui me rendra ces jours pleins de clarté où l' on ne m' appelait que Vénus Astarté, où, seule, ma pensée habitait sous la pierre, mais où mon corps vivait dans la nature entière, où Glycère et Lydie, où Clymène et Phyllis portaient mes noms écrits sur leurs gorges de lys ; où, pour l' artiste élu qui pare et qui contemple, chaque âge avait un nom, chaque harmonie un temple ? Oh ! Trois et quatre fois malheur au siècle d' or où l' artiste éperdu foule aux pieds son trésor ! Car il ignore, hélas ! Par quel grave mystère je venais pour instruire et féconder la terre, p158 et pour épanouir dans mon type indompté le secret de l' extase et de la volupté ! Car à chaque morceau qui se brise et qui tombe de mon vieux piédestal, la divine colombe que depuis trois mille ans je retiens dans ma main fait un nouvel effort pour s' ouvrir un chemin ; et, délaissant un jour l' enveloppe brisée, nous nous envolerons vers la voûte irisée, emportant toutes deux loin de ce monde vain, la beauté dédaignée avec l' amour divin ! février 1841. L'AUREOLE c' était la fin d' un bal ; nous étions presque à l' heure où sous la volupté l' archet frissonne et pleure, où sous les gants flétris les doigts serrent les doigts, où les fleurs et les pas, les rayons et les voix et la gaze envolée en un tourbillon frêle jettent au coeur troublé leur parfum qui se mêle ; à l' heure où l' on croit voir en ces enivrements des maîtresses d' un jour caresser leurs amants, et les fresques sourire, et l' extase physique voler dans l' air, mêlée à des flots de musique ! Tantôt c' était la joie, et le quadrille ardent qui se mêle et s' effare et s' élance en grondant, qui tantôt rit et chante en strophes inégales, p159 puis s' arrête et bondit en éclats de cymbales, et penche sur les fronts plus d' un front endormi que des mots bégayés font rougir à demi ! Puis la valse emportant dans son rhythme, pensive comme un myosotis incliné sur la rive, une vierge aux yeux bleus, et dont l' accent vainqueur la met si près de nous qu' on sent battre son coeur, et que, dans cette fièvre ardente et souveraine, l' enfant, sans rien comprendre au charme qui l' entraîne, parmi le choeur immense, a l' air, en se penchant, d' un ange fasciné par le démon du chant ! Comme dans la clarté les femmes étaient belles ! Celles-ci laissant voir, sous leurs cheveux rebelles, des rayons éblouis qui baisaient leurs fronts blancs ; d' autres, les yeux voilés, comme des lys tremblants qui par un soir d' été pleurent sous la rafale, baissant leur cou soyeux veiné de tons d' opale ; toutes ivres d' amour, et pour l' oeil enchanté, surpassant l' hyperbole et l' idéalité ! Et je noyais mes yeux dans ces cheveux en tresses, et je jetais mon âme à ces enchanteresses si pâles qu' on eût dit ces essaims de Willis qui sortent en dansant des corolles de lys ! Mais tout changea bientôt et je n' en vis plus qu' une de même, quand Phoebé sur le char de la lune apparaît dans les cieux de saphir et d' azur, tout se voile et s' efface, et son front seul est pur. Celle que j' entrevis en oubliant les autres, madame, avait des yeux brillants comme les vôtres, des cheveux d' or, des mains qui n' avaient rien d' humain, et des pieds à tenir dans le creux de la main. Ajoutez un cou mat de cette blancheur rare qui fait paraître jaune un marbre de Carrare, et deux bras qui prouvaient, ineffable collier, que Lysippe à Samos ne fut qu' un écolier ! p160 Je cherchai donc en moi quelle rouerie exquise prendrait et séduirait cette blonde marquise plus rapide en sa course avec son front riant que n' était Lazzara, Camille D' Orient ! Mais quand je m' approchai, je vis sa tête ceinte d' un tel rayonnement de pudeur grave et sainte, il était si divin, le rhythme de ses pas, que, don Juan dérouté, je n' osai même pas comme le docteur Faust, en me penchant vers elle, lui dire à demi-voix : ma belle demoiselle ! février 1841. LES IMPRECATIONS D'UNE CARIATIDE puisse le dieu vivant dessécher la paupière à qui m' a mise là vivante sous la pierre, et, comme un enfant porte un manteau de velours, m' a forcée à porter ces édifices lourds, ces vieux murs en haillons, ces maisons condamnées, dont le gouffre est si plein de choses et d' années que je me sentirais moins de crispations à tenir sur mon dos les Tyrs et les Sions que laissa choir le monde aux deux bras atlastiques, p161 ou bien à soulever les vagues élastiques sommeillant à demi dans les noirs océans comme dans son désert le troupeau des géants ! Si bien que mieux vaudrait sous la blonde phalange tomber, comme Jacob dans sa lutte avec l' ange, ou soutenir du front avec les yeux ouverts Goethe, dont la pensée était un univers ! Oh ! Si le feu divin qui brûla les Sodomes, fait palpiter un jour ces pierres et ces dômes, ces clochetons à dents, ces larges escaliers que dans l' ombre une main gigantesque a liés, ces monolithes noirs qui n' ont fait qu' une rampe, ces monstres vomissants dont la cohorte rampe de la fondation jusqu' à l' entablement, ces granits attachés impérissablement ; si ce monde sur eux se déchire et s' écroule sous le souffle embrasé de ce simoun que roule sans pitié l' ouragan des révolutions sur les peuples trop pleins de leurs pollutions ; si, dégageant alors son bras et sa mamelle du vieux mur qui gémit et qui souffre comme elle, ma colère à son tour peut jeter sur leur dos une expiation et choisir les fardeaux, je mettrai ce jour-là sur l' épaule des hommes, au lieu des monuments, tombeaux sous qui nous sommes, au lieu des clochetons et des granits quittés, le poids intérieur de leurs iniquités ! février 1841. ERATO p162 nature, où sont tes dieux ? ô prophétique aïeule, ô chair mystérieuse où tout est contenu, qui pendant si longtemps as vécu de toi seule et qui sembles mourir, parle, qu' est devenu cet âge de vertu que chaque jour efface, où le sourire humain rayonnait sur ta face ? Où s' est enfui le choeur de tes olympiens ? ô nature à présent désespérée et vide, jadis l' affreux désert des éthiopiens sous le midi sauvage ou sous la nuit livide fut moins appesanti, moins formidable, et moins fait pour ce désespoir qui n' a pas de témoins, que tu ne m' apparais à présent tout entière, depuis que tu n' as plus ce choeur mélodieux de tes fils immortels, orgueil de la matière. Aïeule au flanc meurtri, nature, où sont tes dieux ? Jadis, avant, hélas ! Que l' ignorance impie t' eût dédaigneusement sous ses pieds accroupie, nature, comme nous tu vivais, tu vivais ! Avec leurs rocs géants, leurs granits et leurs marbres, les monts furent alors les immenses chevets où tu dormais la nuit dans ta ceinture d' arbres. Les constellations étaient des yeux vivants, ne haleine passait dans le souffle des vents ; leur aile frissonnante aux sauvages allures qui brise dans les bois les grands feuillages roux, en pliant les rameaux courbait des chevelures, p163 et dans la mer, ces flots palpitants de courroux ainsi que des lions, qui sous l' ardente lame bondissent dans l' azur, étaient des seins de femme. Mais que dis-je, ô dieux forts, dieux éclatants, dieux beaux, triomphateurs ornés de dépouilles sanglantes, porteurs d' arcs, de tridents, de thyrses, de flambeaux, de lyres, de tambours, d' armes étincelantes, voyageurs accourus du ciel et de l' enfer, qui parmi les buissons de Sicile et de Corse avec vos cheveux blonds toujours vierges du fer parliez dans le nuage et viviez dans l' écorce, dieux exterminateurs des serpents et des loups, non, vous n' êtes pas morts ! En vain l' homme jaloux dit que l' érèbe a clos vos radieuses bouches : moi qui vous aime encor, je sais que votre voix est vivante, et vos fronts célestes, je les vois ! Je vois l' ardent Bacchus, Diane aux yeux farouches, Vénus, et toi surtout dont le nom triomphant écrasera toujours leur espoir chimérique, ô muse ! Qui naguère et tout petit enfant m' as choisi pour les vers et pour le chant lyrique ! Nourrice de guerriers, louangeuse érato ! Déjà le blanc cheval aux yeux pleins d' étincelles, impatient du libre azur, ouvre ses ailes et de ses pieds légers bondit sur le coteau. Saisis sa chevelure, et dans l' herbe fleurie que le coursier t' emporte au gré de sa furie ! Puis quand tu reviendras, muse, nous chanterons. Va voir les durs combats, les grands chocs, les mêlées, des crinières de pourpre au vent échevelées, des blessures brisant les bras, trouant les fronts, et, comme un vin joyeux sort des vendanges mûres, le rouge flot du sang coulant sur les armures, et l' épée autour d' elle agitant ses éclairs, et les soldats avec une âme vengeresse p164 bondissant, emportés par le chef aux yeux clairs. Va, mais que ni les rois, ni le peuple, ô déesse, ne puissent te convaincre et changer ton dessein, car seule gouvernant les chants où tu les nommes, plus forte que la vie et le destin des hommes, l' immuable justice habite dans ton sein. Puis tu délaceras ta cuirasse guerrière. Alors, bravant l' orage effroyable et ses jeux, marche, tes noirs cheveux au vent, dans la clairière, va dans les antres sourds, gravis les rocs neigeux, près des gouffres ouverts et sur les pics sublimes qui fument au soleil, de glace hérissés, respire, et plonge-toi dans les fleuves glacés. Muse, il est bon pour toi de vivre sur les cimes, de sentir sur ton sein la caresse des airs, de franchir l' âpre horreur des torrents sans rivages, et, quand les vents affreux pleurent dans les déserts, de livrer ta poitrine à leurs bouches sauvages. Le flot aigu, le mont qu' endort l' éternité, la forêt qui grandit selon les saintes règles vers l' azur, et la neige et les chemins des aigles conviennent, ô déesse, à ta virginité. Car rien ne doit ternir ta pureté première et souiller par un long baiser matériel ta belle chair, pétrie avec de la lumière. Ton véritable amant, chaste fille du ciel, est celui qui, malgré ta voix qui le rassure et ton regard penché sur lui, n' oserait pas d' une lèvre timide effleurer ta chaussure et baiser seulement la trace de tes pas. Oui, c' est moi qui te sers et c' est moi qui t' adore. Viens ! Ceux qu' on a crus morts, nous les retrouverons ! Les guerriers, les archers, les rois, les forgerons, les reines de l' azur aux fronts baignés d' aurore ! Viens, nous retrouverons le fils des rois Titans p165 assis, la foudre en main, dans les cieux éclatants ; celle qui de son front jaillit, déesse armée, comme jaillit l' éclair de la nue enflammée, et celui qui se plaît aux combats, dans les cris d' horreur, et portant l' arc avec sa fierté mâle cette amante des bois, la chasseresse pâle qui court dans les sentiers par la neige fleuris et montre ses bras nus tachés du sang des lices ; celui qui dans les noirs marais vils et rampants exterminant les noeuds d' hydres et de serpents, de ses traits lourds d' airain les tue avec délices, puis, celui qui régit les déesses des flots ; celui-là qu' on déchire en ses douleurs divines, qui meurt pour nous et, pour apaiser nos sanglots, Dieu fort, renaît vivant et chaud dans nos poitrines celle qui, s' élançant quand l' âpre hiver s' enfuit, ressuscite du noir enfer et de la nuit, et celle-là surtout, vierge délicieuse, qui fait grandir, aimer, naître, sourdre, germer, fleurir tout ce qui vit, et vient tout embaumer et fait frémir d' amour les chênes et l' yeuse, et fait partout courir le grand souffle indompté de l' ardente caresse et de la volupté. Près de nous brilleront le sceptre que décore une fleur, le trident et, plus terrible encor, la ceinture qui tient les désirs en éveil ; l' épée au dur tranchant, belle et de sang vermeille, dont la lame d' airain pour la forme est pareille à la feuille de sauge, et qui luit au soleil ; l' arc, le thyrse léger, la torche qui flamboie ; et la grande nature avec ses milliers d' yeux nous verra, stupéfaite en sa tranquille joie, voyageurs éblouis, lui ramener ses dieux ! février 1841. A VENUS DE MILO p166 ô Vénus De Milo, guerrière au flanc nerveux, dont le front irrité sous vos divins cheveux songe, et dont une flamme embrase la paupière, calme éblouissement, grand poëme de pierre, débordement de vie avec art compensé, vous qui depuis mille ans avez toujours pensé, j' adore votre bouche où le courroux flamboie et vos seins frémissants d' une tranquille joie. Et vous savez si bien ces amours éperdus que si vous retrouviez un jour vos bras perdus et qu' à vos pieds tombât votre blanche tunique, nos froideurs pâmeraient dans un combat unique, et vous m' étaleriez votre ventre indompté, pour y dormir un soir comme un amant sculpté ! 1er mars 1842. A VICTOR HUGO 1842 sur ton front brun comme la nuit, maître, aucun fil d' argent ne luit, et nul décembre sacrilège, ne met sa neige. Pourtant, dans ton labeur sacré, tu te vois déjà vénéré, ô génie immense et tranquille, comme un Eschyle. p167 à ta lèvre où passe un rayon de la charmante illusion, la gloire, innocente comme elle, tend sa mamelle. Tu braves l' oubli meurtrier, car l' ombre noire du laurier, que rien ne ternit et n' efface, est sur ta face. Près de toi, sous un clair manteau veille la chanteuse érato, qui tourmente la sainte lyre de son délire ; vers Oreste, son louveteau, fuyant sous le sombre couteau, la tragédie aux yeux de spectre conduit électre, et se mirant dans tes yeux clairs avec sa foudre et ses éclairs, la mystérieuse épopée tient son épée. Ces muses se penchent vers toi en te disant : tu seras roi, et leurs yeux baignent de lumière ta face altière. Cependant tu souris au jour ! Le souffle embrasé de l' amour caresse encor de sa brûlure ta chevelure ; p168 ta lèvre, faite pour oser, n' a pas épuisé le baiser délicieux de la jeunesse, cette faunesse, et ta joue heureuse, où nul pli n' a creusé de sillon pâli, peut encore à la Piéride s' offrir sans ride. Tel celui qu' on divinisa, Lyoeus, partait de Nysa, enfant encor, jeune et superbe, la joue imberbe, pour dompter l' Inde au ciel de feu, qui respire le lotus bleu et qui prend les poses subtiles de ses reptiles ; et qui près des flots radieux caresse et nourrit mille dieux, parmi ses fleurs où l' écarlate partout éclate ! Mais toi, maître aux voeux absolus, tu poursuis une amante plus charmante qu' elle, une martyre qui nous attire ; c' est la vierge à l' oeil irrité, l' inéluctable vérité qui montre sa blancheur d' étoile nue et sans voile. p169 Captive dans la tour d' airain, comme une perle en son écrin, mille eunuques hideux la gardent et la regardent. Pour aller jusqu' à sa prison qu' on voit au bout de l' horizon, il faut franchir des monts, des cimes et des abîmes ; roi, pour gravir jusqu' à son coeur, il faudra terrasser, vainqueur, des hydres, des géants colosses, de noirs molosses ; mais elle tend ses blanches mains vers toi, qui viens par ses chemins et dont l' armure d' or flamboie ivre de joie ; et toi, désir âpre et vivant, tu ne peux t' arrêter avant d' avoir sur sa lèvre farouche posé ta bouche ! janvier 1842. à ma mère Madame élisabeth Zélie De Banville mère, si peu qu' il soit, l' audacieux rêveur qui poursuit sa chimère, toute sa poésie, ô céleste faveur ! Appartient à sa mère. p170 L' artiste, le héros amoureux des dangers et des luttes fécondes, et ceux qui, se fiant aux navires légers, s' en vont chercher des mondes, l' apôtre qui parfois peut comme un séraphin épeler dans la nue, le savant qui dévoile Isis, et peut enfin l' entrevoir demi-nue, tous ces hommes sacrés, élus mystérieux que l' univers écoute, ont eu dans le passé d' héroïques aïeux qui leur tracent la route. Mais nous qui pour donner l' impérissable amour aux âmes étouffées, devons être ingénus comme à leur premier jour les antiques orphées, nous qui, sans nous lasser, dans nos coeurs même ouvrant comme une source vive, devons désaltérer le faible et l' ignorant pleins d' une foi naïve, nous qui devons garder sur nos fronts éclatants, comme de frais dictames, le sourire immortel et fleuri du printemps et la douceur des femmes, n' est-ce pas, n' est-ce pas, dis-le, toi qui me vois rire aux peines amères, que le souffle attendri qui passe dans nos voix est celui de nos mères ? p171 Petits, leurs mains calmaient nos plus vives douleurs, patientes et sûres : elles nous ont donné des mains comme les leurs pour toucher aux blessures. Notre mère enchantait notre calme sommeil, et comme elle, sans trêve, quand la foule s' endort dans un espoir vermeil, nous enchantons son rêve. Notre mère berçait d' un refrain triomphant notre âme alors si belle, et nous, c' est pour bercer l' homme toujours enfant que nous chantons comme elle. Tout poëte, ébloui par le but solennel pour lequel il conspire, est brûlé d' un amour céleste et maternel pour tout ce qui respire. Et ce martyr, qui porte une blessure au flanc et qui n' a pas de haines, doit cette extase immense à celle dont le sang ruisselle dans ses veines. ô toi dont les baisers, sublime et pur lien ! à défaut de génie m' ont donné le désir ineffable du bien, ma mère, sois bénie. Et, puisque celle enfin qui l' a reçu des cieux et qui n' est jamais lasse, sait encore se faire un joyau précieux d' un pauvre enfant sans grâce, p172 va, tu peux te parer de l' objet de tes soins au gré de ton envie, car ce peu que je vaux est bien à toi du moins, ô moitié de ma vie ! février 1842. CONSEIL eh bien ! Mêle ta vie à la verte forêt ! Escalade la roche aux nobles altitudes. Respire, et libre enfin des vieilles servitudes, fuis les regrets amers que ton coeur savourait. Dès l' heure éblouissante où le matin paraît, marche au hasard ; gravis les sentiers les plus rudes. Va devant toi, baisé par l' air des solitudes, comme une biche en pleurs qu' on effaroucherait. Cueille la fleur agreste au bord du précipice. Regarde l' antre affreux que le lierre tapisse et le vol des oiseaux dans les chênes touffus. Marche et prête l' oreille en tes sauvages courses ; car tout le bois frémit, plein de rhythmes confus, et la muse aux beaux yeux chante dans l' eau des sources. juillet 1842. LE PRESSOIR p173 à Auguste Vitu sans doute elles vivaient, ces grappes mutilées qu' une aveugle machine a sans pitié foulées ! Ne souffraient-elles pas lorsque le dur pressoir a déchiré leur chair du matin jusqu' au soir, et lorsque de leur sein, meurtri de flétrissures, leur pauvre âme a coulé par ces mille blessures ? Les ceps luxuriants et le raisin vermeil des coteaux, ces beaux fruits que baisait le soleil, sur le sol à présent gisent, cadavre infâme d' où se sont retirés le sourire et la flamme ! Sainte vigne, qu' importe ! à la clarté des cieux nous nous enivrerons de ton sang précieux ! Que le coeur du poëte et la grappe qu' on souille ne soient plus qu' une triste et honteuse dépouille, qu' importe, si pour tous, au bruit d' un chant divin, ruisselle éblouissant le flot sacré du vin ! mars 1842. A AUGUSTE SUPERSAC Auguste, mon très bon, qui toujours as fléchi pour les yeux en amande, sais-tu qu' hier matin j' ai beaucoup réfléchi et que je me demande pourquoi décidément ce monde où nous rions a tant de choses sombres, et pourquoi Dieu m' a mis que de faibles rayons dans un océan d' ombres ? p174 Pourquoi les champs, les prés, les montagnes, les cieux, les forêts, les prairies, ne sont pas tout soleil, comme ces vases bleus pleins de chinoiseries ? Pourquoi près de l' éloge, ô mon alter ego ! Rampe la diatribe, près du Musset charmant et du Victor Hugo le bourgeois et le scribe ? Pourquoi la belle femme incessamment voudra être le lot d' un pleutre, et pourquoi nous allons étonner Sumatra par nos chapeaux de feutre ? Pourquoi de la cithare et du haut brodequin le trépas se combine, et pourquoi c' est toujours ce vieux fat d' Arlequin dont s' éprend Colombine ? Pourquoi nous achetons avec un vrai transport tant de meubles rocaille, et pourquoi dans le lit, lorsque l' amour s' endort, la satiété bâille ? Pourquoi tout ce qui brille est, excepté l' argent, un bagage inutile ? Pourquoi rampe toujours au fond du lac changeant quelque hideux reptile ? Quand on aurait pu faire un monde jeune et beau plein de choses sans voiles, où tout serait zéphyr, où tout serait flambeau et pensives étoiles ! p175 Où sur des fleuves d' or et sur l' azur sans fin des eaux mélancoliques, on aurait à son gré l' épaule d' un dauphin pour voitures publiques ! Où, comme telle Agnès avec un seul jupon notre terre étant plate, on verrait d' ici luire au pays du Japon une fleur écarlate ! Comme on retrancherait le chemin du tombeau, ce chemin où nous sommes, et qu' en ce pays-là chacun serait très beau, les femmes et les hommes, l' enfant amour saurait à l' âme de chacun souffler ses folles gammes, et viendrait caresser d' un céleste parfum les hommes et les femmes. Au lieu de nos brigands dont le flâneur risqua de subir les principes, les routes n' auraient plus que des fleurs d' angsoka et de larges tulipes. On y verrait courir sous leurs diamants lourds, et pleines de folie, en souliers de satin, en robes de velours, Rosalinde et Célie. Nous serions leurs amants et leurs amphitryons, et pour nos équipages, nous autres Orlandos, nous les habillerions en casaques de pages. p176 Alors elles iraient, en pourpoint mi-parti, chercher des coupes pleines de ce nectar divin, le lacryma-christi, qui coulerait aux plaines. Et comme elles seraient notre ange, notre amour et notre page rose, elle nous serviraient de compagnons le jour, et la nuit d' autre chose. Ou bien elles auraient des arcs et des carquois en chasseurs d' alouettes, nous diraient des chansons, rouleraient de leurs doigts nos molles cigarettes, avec la soie et l' or feraient pour les amants de merveilleuses trames, déchireraient en bloc nos vers et nos romans et brûleraient nos drames. J' oubliais de te dire, à ce qu' il me paraît, une chose importante ! Comme ici-bas, chacun, où bon lui semblerait, pourrait planter sa tente, et libre d' être gueux et de tenir son rang sous la tiède atmosphère, sans écrire de prose et sans verser de sang y vivre à ne rien faire, tous les gens que la mort a mis sur les genoux et couverts de son aile pourraient se réveiller pour goûter avec nous cette vie éternelle. p177 Alors, observateurs, refaisant un travail d' époques espacées, nous pourrions ce jour-là choisir dans le sérail des nations passées ; faire avec Cléopâtre, ange, femme et bourreau, un gueuleton insigne, et, comme Léander, aller chercher Héro en nageant comme un cygne ; courtiser Messaline, infante aux sens troublés, très belle, quoi qu' on fasse, ou Camille, aux bras nus, qui courait sur les blés sans courber leur surface ; avoir ève, Judith, Phèdre, Hélène, Thisbé, Suzanne, ce prodige, Marion, cette fange où l' or pur est tombé, toi, Vénus Callipyge ! Il me semble que tout serait rare et profond dans cette fête énorme, et qu' on y trouverait son compte pour le fond autant que pour la forme. Pourquoi partout le mal vient-il donc à son tour ? Près du berceau la tombe, le bourbier près du flot de cristal, le vautour auprès de la colombe ? Pourquoi l' abîme creux sous le gazon des champs, dont nos âmes sont aises ? Pourquoi sous les beaux yeux et les limpides chants tant de choses mauvaises ? p178 C' est peut-être que Dieu, qui met le diamant dans une pierre close et le serpent sous l' herbe, a placé son aimant au fond de chaque chose. Et, comme en chaque rêve adorable ou fatal, en tout ce qui respire, c' est toujours sous le bien que se cache le mal, et le beau sous le pire ; où l' un trouve à plaisir des monstres effrayés et des replis sans nombre, l' autre voit des gazons et des chemins frayés, pleins d' harmonie et d' ombre. Ainsi, quand des méchants contre le feu vainqueur la colère s' édente, nous autres, nous savons au fond de notre coeur garder la lampe ardente. Qu' ils voient dans l' avenir et couvent dans leur sein le malheur et l' envie, le calcul soucieux de quelque noir dessein qui leur use la vie ! Mais nous, insoucieux du mal et du tombeau, tournons les yeux sans cesse vers ce que Dieu jeta de suave et de beau parmi notre paresse ! Les chansons des oiseaux chez nous expatriés, les transparentes gazes, les tulipes en or, les champs coloriés, les caprices des vases, p179 les lyres, les chansons, les horizons de feu, le zéphyr qui se pâme ! Pourquoi chercher ailleurs l' azur du pays bleu ? Nous l' avons dans notre âme. avril 1842. LES CAPRICES en dizains à la manière de Clément Marot poème i : congé çà, qu' on me laisse, amour, petit maraud. Va ! Donne-moi la paix ; je veux écrire, à la façon de mon aïeul Marot, qui dans son temps n' eut jamais de quoi frire, quelques dizains, car il est temps de rire. Donc, loin de moi le vulgaire odieux ! Et d' un vaillant effort, s' il plaît aux Dieux, j' en veux polir, dans mes rimes hardies, autant qu' Homère, esprit mélodieux, en son poëme a fait de rhapsodies. poème ii : le vallon dans ce vallon ne cherchez pas des fleurs, ou bien un vol d' insectes vers la nue ou le babil des oiseaux querelleurs. Non, frémissant d' une horreur inconnue p180 jusqu' en ses os, la terre est toute nue. Rien. C' est le deuil, le silence, la mort, et sur le sol, par un constant effort, les ouragans ont jeté leur ravage ; mais sous le vent avide qui le mord, ici grandit un lys pur et sauvage. poème iii : fête galante voilà Silvandre et Lycas et Myrtil, c' est aujourd' hui fête chez Cydalise. Enchantant l' air de son parfum subtil, au clair de lune où tout s' idéalise avec la rose Aminthe rivalise. Philis, églé, que suivent leurs amants, cherchent l' ombrage et les abris charmants ; dans le soleil qui s' irrite et qui joue, luttant d' orgueil avec les diamants, sur leur chemin le paon blanc fait la roue. poème iv : l' étang dans la clairière ouverte, un vent d' orage passait ; le tremble au doux feuillage blanc de sa morsure avait subi l' outrage ; dans le miroir sinistre de l' étang se reflétait une lueur de sang ; p181 le sombre ciel d' airain qui brûle et pèse couvrait de nuit le chêne et le mélèze ; l' embrasement et la pourpre des soirs parmi cette ombre allumaient leur fournaise, et j' entendis chanter les cygnes noirs. poème v : les bergers Amaryllis rit au pâtre Daphnis, tout en courant pour rassembler ses chèvres, voici le vieux Damon avec son fils, Néère ayant une pomme à ses lèvres, et l' air est plein de murmure et de fièvres. Le zéphyr passe, heureux d' éparpiller les noirs cheveux ; lasse de sommeiller, Phyllis accourt vers le chant qui l' attire et sous le hêtre on entend gazouiller, comme un oiseau, la flûte de Tityre. poème vi : Pierrot le bon Pierrot, que la foule contemple, ayant fini les noces d' Arlequin, suit en songeant le boulevard du temple. Une fillette au souple casaquin en vain l' agace avec son oeil coquin ; et cependant mystérieuse et lisse faisant de lui sa plus chère délice, la blanche lune aux cornes de taureau p182 jette un regard de son oeil en coulisse à son ami Jean Gaspard Deburau. poème vii : sérénade las ! Colombine a fermé le volet, et vainement le chasseur tend ses toiles, car la fillette au doux esprit follet, de ses rideaux laissant tomber les voiles, s' est dérobée, ainsi que les étoiles. Bien qu' elle cache à l' amant indigent son casaquin pareil au ciel changeant, c' est pour charmer cette beauté barbare que remuant comme du vif-argent, Arlequin chante et gratte sa guitare. poème viii : la comédie yeux noirs, yeux bleus, cheveux bruns, cheveux d' or, beaux chérubins joufflus comme des pommes, bouches de rose, amour, espoir, trésor, troupeau charmé, fillettes, petits hommes, anges et fleurs qu' en souriant tu nommes, orgueil humain justement ébloui, tous ces bandits à l' oeil épanoui, sur leurs fronts purs ayant l' aube éternelle, battent des mains au vieux drame inouï du commissaire et de polichinelle. p183 poème ix : bal masqué blancs, jaunes, bleus, roses, comme la foudre, les débardeurs, farouches escadrons de leurs cheveux faisant voler la poudre, passent, nombreux comme des moucherons, sous l' ouragan des cors et des clairons. L' affreux galop furieux se prolonge, d' un élan fou dans la clarté se plonge, choeur effréné qui jamais ne se rompt, et, dans un coin pensif, Gavarni songe que tout ce peuple est sorti de son front. poème x : parade la saltimbanque aux yeux pleins de douceur frappe et meurtrit les cymbales sonores. Son front, semé de taches de rousseur, est plus brûlé que les rivages mores t rouge encor du baiser des aurores. Charmante, elle a des bijoux de laiton ; pour égayer son maillot de coton, elle a brodé sur sa jupe une guivre ; ses cheveux, noirs comme le Phlégéton, sont enfermés dans un cercle de cuivre. p184 poème xi : enfin Malherbe vint... c' était l' orgie au Parnasse, la muse qui par raison se plaît à courir vers tout ce qui brille et tout ce qui l' amuse, éparpillait les rubis dans ses vers. Elle mettait son laurier de travers. Les bons rhythmeurs, pris d' une frénésie, comme des dieux gaspillaient l' ambroisie ; tant qu' à la fin, pour mettre le holà Malherbe vint, et que la poésie, en le voyant arriver, s' en alla. poème xii : Heine comme Phoebos, après l' avoir branché, Heine toujours portait la peau sanglante d' un Marsyas qu' il avait écorché. Pour un amant de la rime galante cette manière est un peu violente. ô noirs pavots ! Horrible floraison ! Mais le satyre à la comparaison ne peut gagner, s' il entreprend la lutte, et les porteurs de lyre ont eu raison en écorchant le vain joueur de flûte. p185 poème xiii : les parias oh ! Je voudrais sur leur front innocent baiser tous ceux qu' on raille et qu' on opprime ! Dieux ! Apporter le malheur en naissant ! Toi qui sais tout, mystérieuse rime, dis-moi pourquoi la tendresse est un crime. La terre noire à l' homme triste et vain prodigue tout, les blés d' or, le doux vin ; mais qu' elle fut une amère nourrice, l' inépuisable aïeule au flanc divin, pour l' âne triste et pour le doux Jocrisse ! poème xiv : trumeau dans un panneau de la chambre à coucher, je me rappelle encore une Diane au sein charmant, caprice de Boucher. Un flot d' amours chasseurs en caravane sourit aux lys de sa chair diaphane ; à son front pur étincelle un croissant, et, sur le bord d' un ruisseau caressant, on voit briller, nonchalamment jetée, sous un rayon de lune éblouissant, la cuisse blanche et de rose fouettée. p186 poème xv : les roses lorsque le ciel de saphir est en feu, lorsque l' été de son haleine touche la folle nymphe amoureuse, et par jeu met un charbon rougissant sur sa bouche ; quand sa chaleur dédaigneuse et farouche fait tressaillir le myrte et le cyprès, on sent brûler sous ses magiques traits des fronts blêmis et des lèvres décloses et le riant feuillage des forêts, et vous aussi, coeurs enflammés des roses ! poème xvi : Impéria aux longs baisers offrant sa joue imberbe, sous les lambris du palais Doria, un tout jeune homme en fleur, pâle et superbe, est aux genoux charmants d' Impéria, tenant ses mains qu' amour coloria. Dans les langueurs d' une molle paresse, il sait ravir la grande enchanteresse ; la profondeur vague de l' océan en sa prunelle où rit une caresse joue, orgueilleuse et folle, et c' est don Juan. p187 poème xvii : le lilas ô floraison divine du lilas, je te bénis, pour si peu que tu dures ! Nos pauvres coeurs de souffrir étaient las : enfin l' oubli guérit nos peines dures. Enivrez-nous, fleurs, horizons, verdures ! Le clair réveil du matin gracieux charme l' azur irradié des cieux ; mai fleurissant cache les blanches tombes, tout éclairé de feux délicieux, et l' air frémit, blanc des vols de colombes. poème xviii : Hamlet oh ! Tu pouvais porter la noble armure et, blond héros, faucher au grand soleil tes ennemis, comme une moisson mûre, et resplendir, aux dieux même pareil, dans la poussière et dans le sang vermeil. Et cependant, enfant sevré de gloire, tu sens courir dans la nuit dérisoire, sur ton front pâle, aussi blanc que du lait, ce vent qui fait voler ta plume noire et te caresse, Hamlet, ô jeune Hamlet ! p188 poème xix : la forêt enfuyons-nous, mes amis ! Se peut-il qu' à ces bourgeois le destin nous condamne ? Allons revoir, dans le rêve subtil où son amant se fait gratter le crâne, Titania baisant la tête d' âne. Partons, avec nos appâts d' oiseleurs ! Cherchons les doux sommeils ensorceleurs ; allons au bois riant où Puck s' attarde, voir Fleur Des Pois et sur son lit de fleurs Bottom, avec Monsieur Grain De Moutarde. poème xx : Chérubin ô Chérubin ! Jeunesse, extase, amour, toi qu' en jouant Rosine déshabille, tu t' éveillais et tu riais au jour, et tu suivais, bel ange aux airs de fille, affriolé par sa noire mantille, Fanchette ou bien Madame Figaro. Tu t' enivrais de l' odeur du sureau, puis tu posais ton front blanc sur les marbres, et tu venais comme un petit chevreau, mordre les fleurs et l' écorce des arbres ! p189 poème xxi : aveu tes folles dents sont cruelles, dit-on, mais je te crois mieux qu' un docteur en chaire. égorge-moi d' ailleurs, je suis mouton, je suis gibier ; chasseresse ou bouchère comme on voudra, ta guenille m' est chère. à manier les ciseaux, Dalila, tu fus experte, et le sang ruissela pour tes beaux yeux sous les murs de Pergame, je le sais bien ; mais quand tu n' es pas là, comme on s' ennuie, ô femme ! Femme ! Femme ! poème xxii : Palinodie oui, j' ai menti comme tous mes collègues ! Pour faire voir ma bravoure à crédit, je t' ai crié : va ! Fuis ! Tire tes grègues ! Je t' ai chassé, pauvre petit bandit : mais bah ! Mettons que je n' avais rien dit. Prends, si tu veux, la poudre d' escampette, lève le camp sans tambour ni trompette, je saurai bien te suivre, si tu fuis : car, en effet, comme dit le poëte, méchant amour, de ta suite, j' en suis ! p190 poème xxiii : le divan dans le boudoir où pareils à des strophes sont mariés les superbes accords des lourds tapis et des sombres étoffes, l' obscurité de ces profonds décors brille et s' allume au flamboiement des ors. Jeanne est couchée au milieu des fleurs rares ; et cependant que ses joyaux barbares dans cette nuit jettent des feux sanglants, sur les coussins ornés de fleurs bizarres un doux rayon fait briller ses pieds blancs. poème xxiv : sagesse sur ce divan couvert d' amples fourrures, comme un guerrier vainqueur des sarrasins je me repose, en fermant les serrures, puisque j' ai fait mes vingt-quatre dizains. Muse au beau front couronné de raisins, ô Thalia, narguons les élégies ! Oui, je veux fuir (ce sont là mes orgies) tous les bourgeois, pendant un jour entier ; j' allumerai des feux et des bougies, et je lirai les strophes de Gautier. juillet 1842. A MADAME CAROLINE ANGEBERT p191 chanter, mais dans le soir sonore et pour ses amis seulement, fuir le bruit qui nous déshonore et le vil applaudissement ; brûler, mais conserver sa flamme pour le seul but essentiel, être cette espérance, une âme qui chaque jour s' emplit de ciel ; avec une pensée insigne qui vous berce dans ses éclairs, vivre, blanche comme le cygne parmi les flots dorés et clairs ; ne rien chercher que la lumière, s' envoler toujours loin du mal sur les ailes de la prière, jusqu' au glorieux idéal ; sentir l' ode au grand vol qui passe en ouvrant ses ailes sans bruit, mais ne lui parler qu' à voix basse dans le silence et dans la nuit ; rappeler sa pensée errante dans les pourpres de l' horizon ; être cette fleur odorante qui se cache dans le gazon ; p192 telle est votre gloire secrète, esprit de flammes étoilé, dont l' inspiration discrète fait tressaillir un luth voilé ! Ah ! Que la grande poëtesse, devant les vastes flots déserts maudissant la bonne déesse, jette sa plainte dans les airs ! Que la douloureuse Valmore, en arrachant l' herbe et les fleurs, montre à l' insoucieuse aurore ses beaux yeux brûlés par les pleurs ! Mais celle qui pourrait comme elles suivre le grand aigle irrité, et qui domptant ses maux rebelles se résigne à l' obscurité, celle-là, guérie en ses veines, sent le calme victorieux triompher des angoisses vaines ; et ces êtres mystérieux dont l' invincible souffle enchante ce qui vit et ce qui fleurit, disent entre eux lorsqu' elle chante : écoutons-la, c' est un esprit. avril 1842. AUX AMIS DE PAUL p193 ô seigneur ! Que fais-tu des voix et des yeux d' ombre et des pleurs à genoux ! La nuit silencieuse avec son aile sombre a passé devant nous. Hier, nous étions tous réunis, jeunes hommes aux rêves palpitants, gais, faisant rayonner sur la route où nous sommes la foi de nos vingt ans ; sages bohémiens aux colères frivoles, aimant au jour le jour, et ne disant jamais que de bonnes paroles d' espérance ou d' amour. Et cependant, au lieu d' échanger sans mystère mille riants propos, nous avions tous le front incliné vers la terre dans un morne repos. C' est que la terre, hélas ! Cet asile et ce havre de plaines et de monts, venait, hier encor, d' engloutir un cadavre de ceux que nous aimons ; c' est qu' il faut ici-bas que l' heureuse promesse n' ait pas de lendemain, et qu' il dort maintenant, l' ami plein de jeunesse qui nous serrait la main ! p194 Il dort comme autrefois, mais c' est sous une pierre que fouleront nos pas, et la nuit l' enveloppe, et sa jeune paupière ne se rouvrira pas ! Et quand les fleurs de mai fleuriront sous la glace pour une autre saison, sur la terre foulée et sur la même place renaîtra le gazon. Alors tout sera dit. Parmi les rameaux d' arbre et les touffes de fleurs les regards du passant verront à peine un marbre taché de quelques pleurs. Alors, sans y penser davantage, la foule aux regards effrayés suivra docilement le ruisseau qui s' écoule dans les chemins frayés. Mais nous qui savons tous combien son cher sourire fut charmant et vainqueur, et qui dans son regard avons toujours vu luire un reflet de son coeur, soit que la joie à flots verse dans nos poitrines ses trésors épanchés, ou que l' ennui morose et les tristes ruines courbent nos fronts penchés, nous dirons à la mort : pourquoi donc sous ton aile as-tu mis le meilleur de ceux qui nous prenaient une part fraternelle de joie et de douleur ? p195 Paul qui sentait jadis de chauds baisers de flamme sur son front jeune et beau, n' a pour le caresser à présent, corps sans âme, que le ver du tombeau. Oh ! N' éprouve-t-il pas dans un terrible songe mille frissons nerveux, quand l' insecte, caché dans son orbite, ronge son crâne sans cheveux ! Et pensant à sa vie, à l' aurore si brève qui sur son front a lui, nous baisserons la tête, et comme dans un rêve nous pleurerons sur lui. Car il était de ceux pour qui la vie est douce et sur qui cette mer qu' un ouragan sur nous incessamment repousse, n' a rien laissé d' amer. Eh bien ! En regardant ceux qui vivent ou meurent, ces destins répartis, Dieu sait ceux qu' il faut plaindre, ou bien ceux qui demeurent ou ceux qui sont partis ! Car tandis qu' ici-bas des mains impérieuses bâillonnent tous nos chants, et qu' il nous faut lutter contre les voix rieuses et les hommes méchants ; quand nous cueillons la fleur ou l' amante profane avec un doux serment, et lorsque sur nos coeurs la fleur rose se fane et que la lèvre ment ; p196 quand versant les trésors dont notre âme est si pleine, dans le riant matin nous marchons, à travers une sinistre plaine, vers le but si lointain, lui que nous croyons voir, ô folle rêverie ! D' un oeil épouvanté, goûte suavement sans que rien le varie, le repos si vanté. Les bruits que font ici les hommes et les choses battus par leurs destins, ne parviennent là-bas qu' à travers mille roses, comme des chants lointains. Lui que nous croyons voir, ô folle rêverie ! Goûte suavement sans que rien le varie, le repos si vanté. Les bruits que font ici les hommes et les choses battus par leurs destins, ne parviennent là-bas qu' à travers mille roses, comme des chants lointains. Et l' âme délivrée, auguste soeur des vierges, être immatériel, vole, blanche, à travers les draps noirs et les cierges, vers les palais du ciel ! Car ils avaient raison, ces sages aux longs jeûnes qui sous un ciel de feu disaient : tout est néant, et ceux qui meurent jeunes sont les aimés de Dieu ! mai 1842. SIESTE la sombre forêt, où la roche est pleine d' éblouissements et qui tressaille à mon approche, murmure avec des bruits charmants. p197 Les fauvettes font leur prière ; la terre noire après ses deuils refleurit, et dans la clairière je vois passer les doux chevreuils. Voici la caverne des fées d' où fuyant vers le bleu des cieux, montent des chansons étouffées sous les rosiers délicieux. Je veux dormir là toute une heure et goûter un calme sommeil, bercé par le ruisseau qui pleure et caressé par l' air vermeil. Et tandis que dans ma pensée je verrai, ne songeant à rien, une riche étoffe tissée par quelque rêve aérien, peut-être que sous la ramure une blanche fée en plein jour viendra baiser ma chevelure et ma bouche folle d' amour. avril 1842. SOUS BOIS à travers le bois fauve et radieux, récitant des vers sans qu' on les en prie, vont, couverts de pourpre et d' orfèvrerie, les comédiens, rois et demi-dieux. p198 Hérode brandit son glaive odieux ; dans les oripeaux de la broderie, Cléopâtre brille en jupe fleurie comme resplendit un paon couvert d' yeux. Puis, tout flamboyants sous les chrysolithes, les bruns Adonis et les Hippolytes montrent leurs arcs d' or et leurs peaux de loups. Pierrot s' est chargé de la dame-jeanne. Puis après eux tous, d' un air triste et doux viennent en rêvant le poëte et l' âne. 26 janvier 1842. O JEUNE FLORENTINE ô jeune Florentine à la prunelle noire, beauté dont je voudrais éterniser la gloire, vous sur qui notre maître eût jeté plus de lys que devant Galatée ou sur Amaryllis, vous qui d' un blond sourire éclairez toutes choses et dont les pieds polis sont pleins de reflets roses, hier vous étiez belle, en quittant votre bain, à tenter les pinceaux du bel ange d' Urbin. ô colombe des soirs ! Moi qui vous trouve telle que j' ai souvent brûlé de vous rendre immortelle, si j' étais Raphaël ou Dante Alighieri je mettrais des clartés sur votre front chéri, et des enfants riants, fous de joie et d' ivresse, planeraient, éblouis, dans l' air qui vous caresse. Si Virgile, ô diva ! M' instruisait à ses jeux, mes chants vous guideraient vers l' Olympe neigeux p199 et l' on y pourrait voir sous les rayons de lune, près de la vénus blonde une autre vénus brune. Vous fouleriez ces monts que le ciel étoilé regarde, et sur le blanc tapis inviolé qui brille, vierge encor de toute flétrissure, les grâces baiseraient votre belle chaussure ! mai 1832. EN HABIT ZINZOLIN poème i : rondeau, à églé entre les plis de votre robe close on entrevoit le contour d' un sein rose, des bras hardis, un beau corps potelé, suave, et dans la neige modelé, mais dont, hélas ! Un avare dispose. Un vieux sceptique à la bile morose médit de vous et blasphème, et suppose qu' à la nature un peu d' art s' est mêlé entre les plis. p200 Moi, qu' éblouit votre fraîcheur éclose, je ne crois pas à la métamorphose. Non, tout est vrai ; mon coeur ensorcelé n' en doute pas, blanche et rieuse églé, quand mon regard, comme un oiseau, se pose entre les plis. poème ii : triolet, à Philis si j' étais le zéphyr ailé, j' irais mourir sur votre bouche. Ces voiles, j' en aurais la clé si j' étais le zéphyr ailé. Près des seins pour qui je brûlai je me glisserais dans la couche. Si j' étais le zéphyr ailé, j' irais mourir sur votre bouche. poème iii : rondeau à Ismène oui, pour le moins, laissez-moi, jeune Ismène, pleurer tout bas ; si jamais, inhumaine, j' osais vous peindre avec de vrais accents le feu caché qu' en mes veines je sens, vous gémiriez, cruelle, de ma peine. p201 Par ce récit, l' aventure est certaine, je changerais en amour votre haine, votre froideur en désirs bien pressants, oui, pour le moins. échevelée alors, ma blonde reine, vos bras de lys me feraient une chaîne, et les baisers des baisers renaissants m' enivreraient de leurs charmes puissants ; vous veilleriez avec moi la nuit pleine, oui, pour le moins. poème iv : triolet, à Amarante je mourrai de mon désespoir si vous n' y trouvez un remède. Exilé de votre boudoir, je mourrai de mon désespoir. Pour votre toilette du soir bien heureux celui qui vous aide ! Je mourrai de mon désespoir si vous n' y trouvez un remède. poème v : rondeau redoublé, à Sylvie je veux vous peindre, ô belle enchanteresse, dans un fauteuil ouvrant ses bras dorés, comme Diane, en jeune chasseresse, l' arc à la main et les cheveux poudrés. p202 Sur les rougeurs d' un ciel aux feux pourprés quelquefois passe un voile de tristesse, voilà pourquoi, lorsque vous sourirez, je veux vous peindre, ô belle enchanteresse ! Vous serez là, frivole et charmeresse, parmi les fleurs des jardins adorés où doucement le zéphyr vous caresse dans un fauteuil ouvrant ses bras dorés. Auprès de vous, madame, vous aurez le lévrier qui folâtre et se dresse, et le carquois plein de traits désoeuvrés, comme Diane en jeune chasseresse. Mais n' allez pas, fugitive déesse, chercher, pieds nus, par les bois et les prés un berger grec, et pâlir de tendresse, l' arc à la main et les cheveux poudrés. Heureusement le cadre d' or qui blesse vous retiendra dans ses bâtons carrés, et sauvera votre antique noblesse d' enlèvements trop inconsidérés. Je veux vous peindre. poème vi : madrigal, à Clymène quoi donc ! Vous voir et vous aimer est un crime à vos yeux, Clymène, et rien ne saurait désarmer cette rigueur plus qu' inhumaine ! p203 Puisque la mort de tout regret et de tout souci nous délivre, j' accepte de bon coeur l' arrêt qui m' ordonne de ne plus vivre. poème vii : rondeau redoublé, à Iris quand vous venez, ô jeune beauté blonde, par vos regards allumer tant de feux, on pense voir Cypris, fille de l' onde, épanouir et les ris et les jeux. Chacun, épris d' un désir langoureux, souffre une amour à nulle autre seconde, et lentement voit s' entr' ouvrir les cieux quand vous venez, ô jeune beauté blonde ! S' il ne faut pas que votre chant réponde un mot d' amour à nos chants amoureux, pourquoi, déesse à l' âme vagabonde, par vos regards allumer tant de feux ? Laissez au vent flotter ces doux cheveux et découvrez cette gorge si ronde, si jusqu' au bout il vous plaît qu' en ces lieux on pense voir Cypris, fille de l' onde. Car chacun boit à sa coupe féconde lorsqu' elle vient à l' Olympe neigeux sur les lits d' or que le plaisir inonde épanouir et les ris et les jeux. p204 Donc, allégez ma souffrance profonde. C' est trop subir un destin rigoureux ; craignez, Iris, que mon coeur ne se fonde à ces rayons qui partent de vos yeux quand vous venez ! poème viii : madrigal, à Glycère oui, vous m' offrez votre amitié, pour tous les maux que je vous conte, mais quoi ! C' est trop peu de moitié, Glycère, et je n' ai pas mon compte. Je soupire, et vous en retour vous me payez d' une chimère. Pourquoi si mal traiter l' amour ? Ah ! Vous êtes mauvaise mère ! juin 1842. A UNE MUSE FOLLE allons, insoucieuse, ô ma folle compagne, voici que l' hiver sombre attriste la campagne, rentrons fouler tous deux les splendides coussins ; c' est le moment de voir le feu briller dans l' âtre ; la bise vient ; j' ai peur de son baiser bleuâtre pour la peau blanche de tes seins. p205 Allons chercher tous deux la caresse frileuse. Notre lit est couvert d' une étoffe moelleuse ; enroule ma pensée à tes muscles nerveux ; ma chère âme ! Trésor de la race d' Hélène, verse autour de mon corps l' ambre de ton haleine et le manteau de tes cheveux. Que me fait cette glace aux brillantes arêtes, cette neige éternelle utile à maints poëtes et ce vieil ouragan au blasphème hagard ? Moi, j' aurai l' ouragan dans l' onde où tu te joues, la glace dans ton coeur, la neige sur tes joues, et l' arc-en-ciel dans ton regard. Il faudrait n' avoir pas de bonnes chambres closes, pour chercher en janvier des strophes et des roses. Les vers en ce temps-là sont de méchants fardeaux. Si nous ne trouvons plus les roses que tu sèmes, au lieu d' user nos voix à chanter des poëmes, nous en ferons sous les rideaux. Tandis que la Naïade interrompt son murmure et que ses tristes flots lui prêtent pour armure leurs glaçons transparents faits de cristal ouvré, échevelés tous deux sur la couche défaite, nous puiserons les vins, pleurs du soleil en fête, dans un grand cratère doré. à nous les arbres morts luttant avec la flamme les tapis variés qui réjouissent l' âme, et les divans, profonds à nous anéantir ! Nous nous préserverons de toute rude atteinte sous des voiles épais de pourpre trois fois teinte que signerait l' ancienne Tyr. p206 à nous les lambris d' or illuminant les salles, à nous les contes bleus des nuits orientales, caprices pailletés que l' on brode en fumant, et le loisir sans fin des molles cigarettes que le feu caressant pare de collerettes où brille un rouge diamant ! Ainsi pour de longs jours suspendus notre lyre ; aimons-nous ; oublions que nous avons su lire ! Que le vieux goût romain préside à nos repas ! Apprenons à nous deux comme il est bon de vivre, faisons nos plus doux chants et notre plus beau livre, le livre que l' on n' écrit pas. Tressaille mollement sous la main qui te flatte. Quand le tendre lilas, le vert et l' écarlate, l' azur délicieux, l' ivoire aux fiers dédains, le jaune fleur de soufre aimé de Véronèse et le rose du feu qui rougit la fournaise éclateront sur les jardins, nous irons découvrir aussi notre Amérique ! L' Eldorado rêvé, le pays chimérique où l' Ondine aux yeux bleus sort du lac en songeant, où pour Titania la perle noire abonde, où près d' Hérodiade avec la fée Habonde chasse Diane au front d' argent ! Mais pour l' heure qu' il est, sur nos vitres gothiques brillent des fleurs de givre et des lys fantastiques ; tu soupires des mots qui ne sont pas des chants, et tes beaux seins polis, plus blancs que deux étoiles, ont l' air, à la façon dont ils tordent leurs voiles, de vouloir s' en aller aux champs. p207 Donc, fais la révérence au lecteur qui savoure peut-être avec plaisir, mais non pas sans bravoure, tes délires de muse et mes rêves de fou, et, comme en te courbant dans un adieu suprême, jette-lui, si tu veux, pour ton meilleur poëme, tes bras de femme autour du cou ! janvier 1842. Source: http://www.poesies.net LES STALACTITES 1843-1846 A MON PÈRE M. Claude-Théodore de Banville Lieutenant de Vaisseau en retraite Chevalier de Saint-Louis et de la Légion d'honneur Je dois tout à l'affection sans bornes avec laquelle vous avez protégé, défendu, soutenu mon enfance, modelé et éclairé ma jeune âme; et si j'ai jamais souhaité quelques modestes succès, c'est pour pouvoir vous donner un témoignage de ma reconnaissance. Les Stalactites ont été conçues avec maturité, exécutées avec une certaine gravité de manière, et, par là, me semblent en quelque sorte dignes de vous être offertes. Agréez l'assurance de mon profond respect et de ma tendresse filiale. Théodore de Banville. Paris, le 25 février 1846. Préface Un immense appétit de bonheur et d'espérance est au fond des âmes. Reconquérir la joie perdue, remonter d'un pas intrépide l'escalier d'azur qui mène aux cieux, telle est l'aspiration incessante de l'homme moderne, qui ne se sent plus ni condamné ni esclave, et qui de jour en jour comprend davantage la nécessité de croire à sa propre vertu et à l'incommensurable amour de Dieu pour les créatures. Si donc l'auteur de ce livre a chanté encore une fois, sous les divins noms que la Grèce leur a trouvés, la Beauté, la Force et l'Amour, c'est qu'il appartient éternellement à la poésie lyrique de devancer comme une aurore la philosophie humaine. L'auteur espère que les lecteurs des Cariatides remarqueront avec plaisir dans Les Stalactites, non point un changement, mais une certaine modification de manière, qui, pour être légère, n'en est pas moins importante; les personnes dont l'esprit noblement curieux s'attache parfois aux lentes transformations et aux progrès d'un écrivain sauront sans doute gré à l'auteur des Cariatides d'avoir, dans son style primitivement taillé à angles trop droits et trop polis, apporté cette fois une certaine mollesse qui en adoucit la rude correction, une espèce d'étourderie qui tâche à faire oublier qu'un poëte, quelque poëte qu'il soit, contient toujours un pédant. En effet, il ne serait pas plus sensé d'exclure le demi-jour de la poésie, qu'il ne serait raisonnable de le souhaiter absent de la nature; et il est nécessaire, pour laisser certains objets poétiques dans le crépuscule qui les enveloppe et dans l'atmosphère qui les baigne, de recourir aux artifices de la négligence. C'est le métier qui enseigne à mépriser le métier; ce sont les règles de l'art qui apprennent à sortir des règles. C'est surtout quand il s'agit d'appliquer des vers à de la musique qu'on sent vivement cette bizarre et délicate nécessité, et surtout encore lorsqu'il faut exprimer en poésie un certain ordre de sensations et de sentiments qu'on pourrait appeler musicaux. Les quelques chansons et imitations de rondes populaires que contient ce volume seront, pour le lecteur, comme pour l'auteur lui-même, une préparation, un acheminement vers un nouveau livre qui aura pour titre: Chansons sur des airs connus. L'auteur profite de cette occasion pour remercier toutes les personnes qui lui ont adressé de nombreuses marques de sympathie et quelquefois même d'admiration, trop vives sans doute, mais aussi sincères qu'il l'est lui-même en les considérant comme exagérées. Paris, le 25 février 1846. Décor Dans les grottes sans fin brillent les Stalactites. Du cyprès gigantesque aux fleurs les plus petites, Un clair jardin s'accroche au rocher spongieux, Lys de glace, roseaux, lianes, clématites. 5 Des thyrses pâlissants, bouquets prestigieux, Naissent, et leur éclat mystique divinise Des villes de féerie au vol prodigieux. Voici les Alhambras où Grenade éternise Le trèfle pur; voici les palais aux plafonds 10 En feu, d'où pendent clairs les lustres de Venise. Transparents et pensifs, de grands sphinx, des griffons Projettent des regards longs et mélancoliques Sur des Dieux monstrueux aux costumes bouffons. Dans un tendre cristal aux reflets métalliques 15 S'élancent, dessinant le rhythme essentiel, Vos clochetons à jour, ô sveltes basiliques, Et sous l'arbre sanglant et providentiel De la croix, sont éclos, enamourés des mythes, Les vitraux où revit tout le peuple du ciel. 20 Stalactites tombant des voûtes, stalagmites Montant du sol, partout les orgueilleux glaçons Argentent de splendeurs l'horizon sans limites. Babels de diamants où courent des frissons, Colonnes à des Dieux inconnus dédiées, 25 Souterrains éblouis, miraculeux buissons, Tout frémit : cent lueurs baignent, irradiées, Les coupoles qui sont pareilles à des cieux. Pourtant c'est le destin, voûtes incendiées! Le voyageur, ravi dans ce lieu précieux 30 Et sachant qu'une Nymphe auguste est son hôtesse, Parfois sur vos trésors lève un oeil soucieux. Quel trouble appesanti sur leur délicatesse Pare de la langueur mourante du sommeil Ces merveilles du rêve, et d'où vient leur tristesse? 35 Hélas! l'ardent soleil de Dieu, le vrai soleil Ne les éclaire pas de son regard propice Et fait voler plus haut ses flèches d'or vermeil. Sous un mont que jamais le lierre ne tapisse, Vit cet enchantement qui tremble au son du cor, 40 Gardé par la caverne et par le précipice. Mais (chère nymphe, ô Muse inassouvie encor, Que devance le choeur ailé des Métaphores), Pour installer ce rare et flamboyant décor, Sous ces blancs chapiteaux et ces arceaux sonores 45 Où les métaux ont mis leur charme et leurs poisons, Il a fallu les pleurs des Soirs et des Aurores. Car, toi pour qui le roc orna ces floraisons De rose, de safran et d'azur constellées, Tu le sais, Poésie, ange de nos raisons, 50 Ces caprices divins sont des larmes gelées! Décembre 1846. Carmen Dicere carmen. Horace. Camille, en dénouant sur votre col de lait Vos cheveux radieux plus beaux que ceux d'Hélène, Égrenez tour à tour, ainsi qu'un chapelet, Ces guirlandes de fleurs sur ces tapis de laine. 5 Tandis que la bouilloire, éveillée à demi, Ronfle tout bas auprès du tison qui s'embrase, Et que le feu charmant, tout à l'heure endormi, Mélange l'améthyste avec la chrysoprase; Tandis qu'en murmurant, ces vins, célestes pleurs, 10 Tombent à flots pressés des cruches ruisselantes, Et que ces chandeliers, semblables à des fleurs, Mettent des rayons d'or dans les coupes sanglantes; Que les Dieux de vieux Saxe et les Nymphes d'airain Semblent, en inclinant leur tête qui se penche, 15 Parmi les plâtres grecs au visage serein, Se sourire de loin dans la lumière blanche; Les bras et les pieds nus, laissez votre beau corps Dont le peignoir trahit la courbe aérienne, Sur ce lit de damas étaler ses accords, 20 Ainsi qu'un dieu foulant la pourpre tyrienne. Que votre bouche en fleur se mette à l'unisson Du vin tiède et fumant, de la flamme azurée Et de l'eau qui s'épuise à chanter sa chanson, Et dites-nous des vers d'une voix mesurée. 25 Car il faut assouplir nos rhythmes étrangers Aux cothurnes étroits de la Grèce natale, Pour attacher aux pas de l'Ode aux pieds légers Le nombre harmonieux d'une lyre idéale. Il faut à l'hexamètre, ainsi qu'aux purs arceaux 30 Des églises du Nord et des palais arabes, Le calme, pour pouvoir dérouler les anneaux Saints et mystérieux de ses douze syllabes! Janvier 1844. Nous n'irons plus au bois, les lauriers sont coupés. Les Amours des bassins, les Naïades en groupe Voient reluire au soleil en cristaux découpés Les flots silencieux qui coulaient de leur coupe. 5 Les lauriers sont coupés, et le cerf aux abois Tressaille au son du cor; nous n'irons plus au bois, Où des enfants charmants riait la folle troupe Sous les regards des lys aux pleurs du ciel trempés, Voici l'herbe qu'on fauche et les lauriers qu'on coupe. 10 Nous n'irons plus au bois, les lauriers sont coupés. Novembre 1845. La Muse La muse est un oiseau, disait un maître ancien. Auguste Vacquerie. Près du ruisseau, sous la feuillée, Menons la Muse émerveillée Chanter avec le doux roseau, Puisque la Muse est un oiseau. 5 Puisque la Muse est un oiseau, Gardons que quelque damoiseau N'apprenne ses chansons nouvelles Pour aller les redire aux belles. Un méchant aux plus fortes ailes 10 Tend mille pièges infidèles. Gardons-la bien de son réseau, Puisque la Muse est un oiseau. Puisque la Muse est un oiseau, Empêchons qu'un fatal ciseau 15 Ne la poursuive et ne s'engage Dans les plumes de son corsage. Mère, veillez bien sur la cage Où la Muse rêve au bocage. Veillez en tournant le fuseau, 20 Puisque la Muse est un oiseau. Avril 1844. Oh! quand la Mort, que rien ne saurait apaiser, Nous prendra tous les deux dans un dernier baiser Et jettera sur nous le manteau de ses ailes, Puissions-nous reposer sous deux pierres jumelles! 5 Puissent les fleurs de rose aux parfums embaumés Sortir de nos deux corps qui se sont tant aimés, Et nos âmes fleurir ensemble, et sur nos tombes Se becqueter longtemps d'amoureuses colombes! Avril 1845. Chanson à boire Allons en vendanges, Les raisins sont bons! Chanson. De ce vieux vin que je révère Cherchez un flacon dans ce coin. Çà, qu'on le débouche avec soin, Et qu'on emplisse mon grand verre. 5 Chantons Io Paean! Le Léthé des soucis moroses Sous son beau cristal est enclos, Et dans son coeur je veux à flots Boire du soleil et des roses. 10 La treille a ployé tout le long des murs, Allez, vendangeurs, les raisins sont mûrs! Jusqu'en la moindre gouttelette, La fraîche haleine de ce vin Exhale un parfum plus divin 15 Qu'une touffe de violette, Chantons Io Paean! Et, dessus la lèvre endormie Des pâles et tristes songeurs, Met de plus ardentes rougeurs 20 Que n'en a le sein de ma mie. La treille a ployé tout le long des murs, Allez, vendangeurs, les raisins sont mûrs! A mes yeux, en nappes fleuries Dansantes sous le ciel en feu, 25 L'air se teint de rose et de bleu Comme au théâtre des féeries; Chantons Io Paean! Je vois un cortège fantasque, Suivi de cors et de hautbois, 30 Tourbillonner, et joindre aux voix La flûte et les tambours de basque! La treille a ployé tout le long des murs, Allez, vendangeurs, les raisins sont mûrs! C'est Galatée ou Vénus même 35 Qui, dans l'éclat du flot profond, Se joue et me sourit au fond De mon grand verre de Bohême. Chantons Io Paean! Cette autre Cypris, plus galante, 40 Naît du nectar si bien chanté, Et laisse voir sa nudité Sous une pourpre étincelante. La treille a ployé tout le long des murs, Allez, vendangeurs, les raisins sont mûrs! 45 Plus d'amante froide ou traîtresse, Plus de poëtes envieux! Dans ce grand verre de vin vieux Pleure une immortelle maîtresse, Chantons Io Paean! 50 Et, comme un ballet magnifique, Je vois, dans le flacon vermeil, Couleur de lune et de soleil, Des rhythmes danser en musique! La treille a ployé tout le long des murs, 55 Allez, vendangeurs, les raisins sont mûrs! Septembre 1844. Viens. Sur tes cheveux noirs jette un chapeau de paille. Avant l'heure du bruit, l'heure où chacun travaille, Allons voir le matin se lever sur les monts Et cueillir par les prés les fleurs que nous aimons. 5 Sur les bords de la source aux moires assouplies, Les nénufars dorés penchent des fleurs pâlies, Il reste dans les champs et dans les grands vergers Comme un écho lointain des chansons des bergers, Et, secouant pour nous leurs ailes odorantes, 10 Les brises du matin, comme des soeurs errantes, Jettent déjà vers toi, tandis que tu souris, L'odeur du pêcher rose et des pommiers fleuris. Avril 1845. La Chanson de ma Mie Or, voyez qui je suis, ma mie. Alfred de Musset. L'eau dans les grands lacs bleus Endormie, Est le miroir des cieux: Mais j'aime mieux les yeux 5 De ma mie. Pour que l'ombre parfois Nous sourie, Un oiseau chante au bois: Mais j'aime mieux la voix 10 De ma mie. La rosée à la fleur Défleurie Sait rendre sa couleur: Mais j'aime mieux un pleur 15 De ma mie. Le temps vient tout briser. On l'oublie: Moi, pour le mépriser, Je ne veux qu'un baiser 20 De ma mie. La rose sur le lin Meurt flétrie: J'aime mieux pour coussin Les lèvres et le sein 25 De ma mie. On change tour à tour De folie: Moi, jusqu'au dernier jour, Je m'en tiens à l'amour 30 De ma mie. Mars 1845. Les Tourterelles Et voy ces deux colombelles, Qui font naturellement, Doucement, L'amour du bec et des ailes. Ronsard. Cependant qu'étrangère à la nature en fête, Elle rêvait sans but sur sa couche défaite, Le soleil frissonnait sur l'or et les damas; Le doux air de l'été, qui chasse les frimas, 5 Chargé de la couleur et du parfum des roses, Entrait, et redonnait la vie à mille choses. Le vin était de pourpre, et les cristaux de feu. Alors, comme, en jouant, deux cygnes d'un lac bleu, Comme deux lys jumeaux que leur beauté protège, 10 D'un vol silencieux, deux colombes de neige Franchirent l'azur vaste et vinrent se poser Sur la fenêtre ouverte, et dans un long baiser Se becqueter sans fin en remuant les ailes. Or, la douce beauté, voyant ces tourterelles, 15 (Tandis que de la mousse et des feuillages verts S'exhalaient alentour mille parfums amers,) Laissait, l'âme enivrée à la brise fleurie, Dans le bleu de l'amour errer sa rêverie. Dis-moi, que faisais-tu loin d'elle, ô bel enfant! 20 Tandis que sur son col et sur son dos charmant Couraient à l'abandon ses tresses envolées, Que faisais-tu, perdu sous les longues saulées, Et que te disaient donc, ô timide rêveur! Les brises de l'été si pleines de saveur? Avril 1845. Ronde sentimentale Entrez dans la danse, Voyez comme on danse! Ronde. Sur les gazons verts, le soir nous dansons, Au clair de la lune, au bruit des chansons. Tout brûlant d'amour, le Ciel dit à l'Onde: Je ne puis descendre et baiser tes flots, 5 Ni dans tes beaux yeux, par le soir déclos, Voir se refléter ton âme profonde. Sur les gazons verts, le soir nous dansons, Au clair de la lune, au bruit des chansons. La Rose s'entr'ouvre et dit à l'Étoile: 10 Que n'ai-je, ô ma fleur! des ailes d'oiseau, Puisque la madone, avec son fuseau, File un blanc nuage, et t'en fait un voile! Sur les gazons verts, le soir nous dansons, Au clair de la lune, au bruit des chansons. 15 L'Étoile scintille et dit à la Rose: Je ne puis voler comme un papillon, Mais je puis, cher astre! au bout d'un rayon Boire tous tes pleurs, sans que l'on en cause. Sur les gazons verts, le soir nous dansons, 20 Au clair de la lune, au bruit des chansons. Frémissante encor, l'Onde sous la flamme Apaise ses flots et dit à l'Azur: Le meilleur de toi dans mon lit obscur Sommeille à demi sur mon sein qui pâme. 25 Sur les gazons verts, le soir nous dansons, Au clair de la lune, au bruit des chansons, Mars 1845. La Femme aux roses Divini opus Alcimedontis. Virgile. Nue, et ses beaux cheveux laissant en vagues blondes Courir à ses talons des nappes vagabondes, Elle dormait, sereine. Aux plis du matelas Un sommeil embaumé fermait ses grands yeux las, 5 Et ses bras vigoureux, pliés comme des ailes, Reposaient mollement sur des flots de dentelles. Or, la capricieuse avait, d'un doigt coquet, Sur elle et sur le lit parsemé son bouquet, Et, fond éblouissant pour ces splendeurs écloses! 10 Son corps souple et superbe était jonché de roses. Et ses lèvres de flamme, et les fleurs de son sein, Sur ces coteaux neigeux qu'elle montre à dessein, Semblaient, aux yeux séduits par de douces chimères, Les boutons rougissants de ces fleurs éphémères. Mars 1845. La Chanson du Vin Un soir l'âme du vin chantait dans les bouteilles. Charles Baudelaire. Parmi les gazons Tout en floraisons Dessous les treilles, J'écoute sans fin 5 La chanson du Vin Dans les bouteilles. L'Ode à l'Idéal Au fond du cristal Coule embaumée. 10 La strophe bruit, Et, limpide, suit Sa soeur charmée. Les nectars vermeils Chantent les soleils 15 De la jeunesse, Et tous les retours Qui font nos amours Pleins de tristesse; Et le dieu cornu, 20 Le beau guerrier nu, Dans les mêlées, Qui guide en rêvant Des femmes au vent Échevelées; 25 Le dieu des pressoirs Qui, sous les pins noirs Du mont Ménale, Fait, pendant la nuit, Courir à grand bruit 30 La bacchanale! Et le tambourin Des vierges sans frein Dans leurs querelles, Qui, loin des regards, 35 Dans les bois épars S'aiment entre elles; Et le choeur dansant Qui, rouge, et versant Dans son délire 40 Le sang et le vin, Brise le devin Avec sa lyre! Le Nectar nous dit: O vous qu'engourdit 45 La Poésie, Plus de vains sanglots! Buvez à mes flots La fantaisie. Ne réservez plus 50 Vos voeux superflus Et vos tendresses Pour les impudeurs Et pour les froideurs De vos maîtresses. 55 Nos claires prisons Montrent aux raisons Évanouies L'âme des couleurs, Du rhythme et des fleurs 60 Épanouies! Nos secrets plaisirs, Nés dans les loisirs, Ont à s'accroître, Pour les sens domptés 65 Plus de voluptés Que ceux du cloître. Mais fuis, jeune élu, Le bois chevelu, Le flot rapide 70 Et l'antre secret Où te rencontrait L'Aganippide! Le thyrse est levé. Dans le lieu trouvé 75 Pour les mystères, Hurlent de fureur Les vierges en choeur Et les panthères. Privé de tombeaux, 80 L'impie en lambeaux Meurt comme Orphée. Dans l'onde à la fois Sa lyre et sa voix Pleure étouffée, 85 Tandis qu'au lointain Bondit, le matin, Toute rougie, En vociférant Sur l'indifférent, 90 La sainte Orgie! Septembre 1844. A Charles Baudelaire A eux la faute, pourquoi tant d'orgueil? Stendhal. O poëte, il le faut, honorons la Matière; Mais ne l'honorons point d'une amitié grossière, Et gardons d'offenser, pour des plaisirs trop courts, L'Amour, qui se souvient, et se venge toujours. 5 Notre âme est trop souvent comme cette Bacchante Que, dans une attitude aimable et provocante, Le Satyre caresse et retient dans ses bras, Rouge de ses désirs et de son embarras, La tête renversée et les lèvres mi-closes, 10 Et que l'enfant Amour châtie avec des roses. Mars 1845. Chère, voici le mois de mai, Le mois du printemps parfumé Qui, sous les branches, Fait vibrer des sons inconnus, 5 Et couvre les seins demi-nus De robes blanches. Voici la saison des doux nids, Le temps où les cieux rajeunis Sont tout en flamme, 10 Où déjà, tout le long du jour, Le doux rossignol de l'amour Chante dans l'âme. Ah! de quels suaves rayons Se dorent nos illusions 15 Les plus chéries, Et combien de charmants espoirs Nous jettent dans l'ombre des soirs Leurs rêveries! Parmi nos rêves à tous deux, 20 Beaux projets souvent hasardeux Qui sont les mêmes, Songes pleins d'amour et de foi Que tu dois avoir comme moi, Puisque tu m'aimes; 25 Il en est un seul plus aimé. Tel meurt un zéphyr embaumé Sur votre bouche, Telle, par une ardente nuit, De quelque Séraphin, sans bruit, 30 L'aile vous touche. Camille, as-tu rêvé parfois Qu'à l'heure où s'éveillent les bois Et l'alouette, Où Roméo, vingt fois baisé, 35 Enjambe le balcon brisé De Juliette, Nous partons tous les deux, tout seuls? Hors Paris, dans les grands tilleuls Un rayon joue; 40 L'air sent les lilas et le thym, La fraîche brise du matin Baise ta joue. Après avoir passé tout près De vastes ombrages, plus frais 45 Qu'une glacière Et tout pleins de charmants abords, Nous allons nous asseoir aux bords De la rivière. L'eau frémit, le poisson changeant 50 Émaille la vague d'argent D'écailles blondes; Le saule, arbre des tristes voeux, Pleure, et baigne ses longs cheveux Parmi les ondes. 55 Tout est calme et silencieux. Étoiles que la terre aux cieux A dérobées, On voit briller d'un éclat pur Les corsages d'or et d'azur 60 Des scarabées. Nos yeux s'enivrent, assouplis, A voir l'eau dérouler les plis De sa ceinture. Je baise en pleurant tes genoux, 65 Et nous sommes seuls, rien que nous Et la nature! Tout alors, les flots enchanteurs, L'arbre ému, les oiseaux chanteurs Et les feuillées, 70 Et les voix aux accords touchants Que le silence dans les champs Tient éveillées, La brise aux parfums caressants, Les horizons éblouissants 75 De fantaisie, Les serments dans nos coeurs écrits, Tout en nous demande à grands cris La Poésie. Nous sommes heureux sans froideur. 80 Plus de bouderie ou d'humeur Triste ou chagrine; Tu poses d'un air triomphant Ta petite tête d'enfant Sur ma poitrine; 85 Tu m'écoutes, et je te lis, Quoique ta bouche aux coins pâlis S'ouvre et soupire, Quelques stances d'Alighieri, Ronsard, le poëte chéri, 90 Ou bien Shakspere. Mais je jette le livre ouvert, Tandis que ton regard se perd Parmi les mousses, Et je préfère, en vrai jaloux, 95 A nos poëtes les plus doux Tes lèvres douces! Tiens, voici qu'un couple charmant, Comme nous jeune et bien aimant, Vient et regarde. 100 Que de bonheur rien qu'à leurs pas! Ils passent et ne nous voient pas: Que Dieu les garde! Ce sont des frères, mon cher coeur, Que, comme nous, l'amour vainqueur 105 Fit l'un pour l'autre. Ah! qu'ils soient heureux à leur tour! Embrassons-nous pour leur amour Et pour le nôtre! Chère, quel ineffable émoi, 110 Sur ce rivage où près de moi Tu te recueilles, De mêler d'amoureux sanglots Aux douces plaintes que les flots Disent aux feuilles! 115 Dis, quel bonheur d'être enlacés Par des bras forts, jamais lassés! Avec quels charmes, Après tous nos mortels exils, Je savoure au bout de tes cils 120 De fraîches larmes! Avril 1844. Le Démêloir Quelle est celle-ci qui s'avance comme l'Aurore lorsqu'elle se lève, qui est belle comme la Lune et éclatante comme le Soleil, et qui est terrible comme une armée rangée en bataille? Cantique des cantiques. Je sais qu'elle est pareille aux Anges de lumière. Elle a des rayons d'astre éclos sous sa paupière, Et je vois aux candeurs de son pied calme et pur Qu'il a marché longtemps sur les tapis d'azur. 5 Sa bouche harmonieuse et de charme inondée Semble, à son doux parfum de roses de Judée, Avoir vidé la coupe aux noces de Cana, Et chanté dans les cieux le Salve Regina. Mais ces tempes de marbre et ce sourcil farouche, 10 La superbe fierté du front et de la bouche, Ces rougeurs, ce duvet pleins de défis mordants, L'insolente fraîcheur de ces tons discordants, Ces ongles lumineux et ces dents de tigresse A des instants furtifs trahissent la Déesse. 15 Quand, pareille aux Vénus que je chante en mes vers, Sous un grand démêloir d'écaille aux reflets verts Elle fait ruisseler, en sortant de l'alcôve, Cette ample chevelure à l'or sanglant et fauve, Quand ses mains de statue achèvent d'y verser 20 Le flot d'huile épandu, le soleil fait glisser Sur ces âpres trésors, qu'à loisir elle baigne, Un rayon rose au bout de chaque dent du peigne. Février 1844. A la Font-Georges Voici les lieux charmans où mon âme ravie Passoit à contempler Sylvie Ces tranquilles momens si doucement perdus. Boileau. O champs pleins de silence, Où mon heureuse enfance Avait des jours encor Tout filés d'or! 5 O ma vieille Font-Georges, Vers qui les rouges-gorges Et le doux rossignol Prenaient leur vol! Maison blanche où la vigne 10 Tordait en longue ligne Son feuillage qui boit Les pleurs du toit! O claire source froide, Qu'ombrageait, vieux et roide, 15 Un noyer vigoureux A moitié creux! Sources! fraîches fontaines! Qui, douces à mes peines, Frémissiez autrefois 20 Rien qu'à ma voix! Bassin où les laveuses Chantaient insoucieuses En battant sur leur banc Le linge blanc! 25 O sorbier centenaire, Dont trois coups de tonnerre Avaient laissé tout nu Le front chenu! Tonnelles et coudrettes, 30 Verdoyantes retraites De peupliers mouvants A tous les vents! O vignes purpurines, Dont, le long des collines, 35 Les ceps accumulés Ployaient gonflés; Où, l'automne venue, La Vendange mi-nue A l'entour du pressoir 40 Dansait le soir! O buissons d'églantines, Jetant dans les ravines, Comme un chêne le gland, Leur fruit sanglant! 45 Murmurante oseraie, Où le ramier s'effraie, Saule au feuillage bleu, Lointains en feu! Rameaux lourds de cerises! 50 Moissonneuses surprises A mi-jambe dans l'eau Du clair ruisseau! Antres, chemins, fontaines, Acres parfums et plaines, 55 Ombrages et rochers Souvent cherchés! Ruisseaux! forêts! silence! O mes amours d'enfance! Mon âme, sans témoins, 60 Vous aime moins Que ce jardin morose Sans verdure et sans rose Et ces sombres massifs D'antiques ifs, 65 Et ce chemin de sable, Où j'eus l'heur ineffable, Pour la première fois, D'ouïr sa voix! Où rêveuse, l'amie 70 Doucement obéie, S'appuyant à mon bras, Parlait tout bas, Pensive et recueillie, Et d'une fleur cueillie 75 Brisant le coeur discret D'un doigt distrait, A l'heure où les étoiles Frissonnant sous leurs voiles Brodent le ciel changeant 80 De fleurs d'argent. Octobre 1844. La Fontaine de Jouvence Magnus ab integro saeclorum nascitur ordo. Virgile. Il est une fontaine heureuse, dont l'eau tombe Dans un bassin plus blanc qu'une aile de colombe; Cette eau limpide, avec de clairs rayonnements, Sur les dauphins de marbre éclate en diamants. 5 Elle rend aux vieillards la jeunesse et la force. Mille jeunes Cypris, fières de leur beau torse, Sur l'azur de ses flots qui ne sont point amers Lèvent un pied plus blanc que la perle des mers. Celles qui n'aimaient plus les tourterelles blanches, 10 Et ne tressaillaient pas dans le mois des pervenches, Ceux que laissaient glacés la Lyre et le bon vin, Sortent joyeux et beaux de ce Léthé divin; Non beaux comme autrefois d'une beauté sévère, Mais semblables aux Dieux qui boivent à plein verre 15 Le feu que le Titan pour nous a dérobé, Et qui puisent le vin dans la coupe d'Hébé. La Naïde aux yeux bleus, qui pleure goutte à goutte, Noie au fond de leur coeur la tristesse et le doute, Et, tournant leur esprit vers les biens éternels, 20 Leur montre l'Idéal dans les plaisirs charnels. Voyez-les, souriants, fiers de leur belle taille, Dans ces riches habits de fête et de bataille Qui relèvent la mine, et qu'aux siècles anciens Peignaient avec amour les grands Vénitiens. 25 Les couples sont épars: de jeunes femmes rousses Dont les yeux rallumés sont pleins de clartés douces, Avec leurs amoureux assis sur le gazon Effeuillent les bouquets de leur jeune saison. L'une parle à mi-voix, et, comme en un méandre, 30 Erre par les sentiers de la carte du Tendre; Celle-là, fière enfin de vivre et de se voir, Tantôt joue, et ternit l'acier de son miroir. Tandis qu'à ses genoux son compagnon étale, Jeune et fort comme un dieu, la grâce orientale, 35 Une verse du vin dans le verre incrusté D'un jeune cavalier debout à son côté. Plus loin, deux rajeunis, sur la mousse des plaines, Mêlent dans un baiser les fleurs de leurs haleines; Et, seins nus, une vierge en fleur, sans embarras, 40 Tord ses cheveux luisants qui pleurent sur ses bras. Dans l'humide vapeur de sa métamorphose, Blanche encore à demi comme une jeune rose, Une autre naît au monde, et ses beaux yeux voilés Argentent l'eau d'azur de rayons étoilés. 45 Dans les vagues lointains l'une l'autre s'enchantent, Agitant leurs tambours dont les clochettes chantent, De galantes beautés, honneur de ces pourpris, Qui teignent l'air limpide à leur rose souris. Et tous ces nouveau-nés de qui l'âme ravie 50 Connaît le prix des biens qui font aimer la vie, Sans trouble et sans froideur cèdent à leurs désirs, Et vident lentement la coupe des plaisirs. O doux cygnes chanteurs, vous que la Poésie Retrempe incessamment dans son onde choisie, 55 Amis, soyons pareils à ces beaux jeunes gens: Créons autour de nous des cieux intelligents. Cherchons au fond du vin les sciences rebelles, Et l'amour idéal sur les lèvres des belles, Et dans leurs bras, qu'anime une calme fierté, 60 Rêvons la Jouissance et l'Immortalité. Mai 1844. Chanson d'amour Si je l'dis à l'alouette, L'alouette le dira. La violett' se double, double, La violett' se doublera. Ronde. Qui veut avant le point du jour, Vers le bien-aimé de mon âme, Parce que je languis d'amour, Porter le secret de ma flamme? 5 O mon coeur, à quel coeur discret Peux-tu te confier encore? Si l'alouette a mon secret, Elle ira le dire à l'Aurore. Le désir de son javelot 10 A percé mon coeur qui se brise. Si je dis mon secret au flot, Le flot l'ira dire à la brise. Un frisson glisse sur mon col, Et glace ma lèvre déclose. 15 Si je le dis au rossignol, Il ira le dire à la rose. Qui donc saura le supplier De finir mes peines mortelles? Si je le dis au blanc ramier, 20 Il l'ira dire aux tourterelles. Je me ploie ainsi qu'un roseau Et ma beauté penche flétrie. Si je le dis au bleu ruisseau, Il l'ira dire à la prairie. 25 Vous qui voyez mon désespoir, Flots, ailes, brises des montagnes! Si je le dis à mon miroir, Il l'ira dire à mes compagnes. Parce que je languis d'amour, 30 Vous qui voyez que je me pâme, Allez, allez de ce séjour Vers le bien-aimé de mon âme! Juillet 1844. Camille, quand la Nuit t'endort sous ses grands voiles; Quand un rêve céleste emplit tes yeux d'étoiles; Quand tes regards, lassés des fatigues du jour, Se reposent partout sur des routes fleuries 5 Dans le pays charmant des molles rêveries, Camille, que vois-tu dans tes songes d'amour? Nous vois-tu, revenant par les noires allées, Tous deux, donner des pleurs aux choses envolées Que l'oubli dédaigneux couvre de flots dormants, 10 Ou dans le vieux manoir, au fond des parcs superbes, Pousser de l'éperon parmi les hautes herbes Les pas précipités de nos chevaux fumants? Dans les moires de l'eau dont l'azur étincelle, Nous vois-tu laissant fuir une frêle nacelle 15 Sur le grand lac paisible et frémissant d'accords, Où devant les grands bois et les coteaux de vignes, Glisse amoureusement la blancheur des beaux cygnes, Aux accents mariés des harpes et des cors? Moi, je vois rayonner tes yeux dans la nuit sombre, 20 Et je songe à ce jour où je sentis dans l'ombre, Pour la première fois, de ton col renversé Tombant à larges flots avec leur splendeur fière, Tes cheveux d'or emplir mes deux mains de lumière, Et ta lèvre de feu baiser mon front glacé. Août 1844. Chanson de bateau Et vogue la nacelle Qui porte mes amours. Chanson. Le canal endort ses flots, Ses échos, Et le zéphyr nous verse Des parfums purs et doux. 5 Le flot nous berce, Endormons-nous! Les voix emplissent les airs De concerts, Et le vent les disperse 10 Avec nos baisers fous. Le flot nous berce, Endormons-nous! En vain ton époux caduc, Comte ou duc, 15 Se jette à la traverse De nos gais rendez-vous. Le flot nous berce, Endormons-nous! Ah! que les cieux étoilés 20 Soient voilés, Tandis que je renverse Ton front sur mes genoux! Le flot nous berce, Endormons-nous! 25 Qu'importe si, dans la nuit Qui s'enfuit, L'orage bouleverse Les éléments jaloux! Le flot nous berce, 30 Endormons-nous! Juillet 1844. Pour mademoiselle *** 22. Car la fille d'Hérodiade y étant entrée et ayant dansé devant le roi, elle lui plut tellement, et à ceux qui étaient à table avec lui, qu'il lui dit: Demandez-moi ce que vous voudrez, et je vous le donnerai. 23. Et il ajouta avec serment: Oui, je vous donnerai tout ce que vous me demanderez, quand ce serait la moitié de mon royaume. 24. Elle, étant sortie, dit à sa mère: Que demanderai-je? Sa mère lui répondit: La tête de Jean-Baptiste. Évangile selon saint Marc. Amours des bas-reliefs, ô Nymphes et Bacchantes, Qui, sur l'Ida nocturne, au bruit d'un tambourin, Les fronts échevelés en tresses provocantes, Dansiez en agitant vos crotales d'airain! 5 Vous, plus belles déjà que ces filles du Pinde, Bayadères d'ébène aux bras purs et nerveux, Qui bondissez sans bruit sur les tapis de l'Inde! Avec des sequins d'or passés dans vos cheveux! Elssler! Taglioni! Carlotta! soeurs divines 10 Aux corselets de guêpe, aux regards de houri, Qui fouliez, en quittant le gazon des collines, Le splendide outremer des ciels de Cicéri! O reines du ballet, toutes les trois si belles! Qu'un Homère ébloui fera nymphes un jour, 15 Ce n'est plus vous la Danse, allons, coupez vos ailes! Éteignez vos regards, ce n'est plus vous l'Amour! Février 1845. A une petite Chanteuse des rues Mon père est oiseau, Ma mère est oiselle, Je passe l'eau sans nacelle, Je passe l'eau sans bateau. Victor Hugo. Enfant au hasard vêtu, D'où viens-tu Avec ta chanson bizarre? D'où viennent à l'unisson 5 Ta chanson, Ta chanson et ta guitare? Tu livres au doigt vermeil Du soleil, Qui les dore et les caresse, 10 Tes longs cheveux emmêlés, Crespelés Comme ceux d'une Déesse. D'où vient ce front soucieux, Ces grands yeux, 15 Ces chairs dont la transparence Fait voir parmi les couleurs De cent fleurs Des tons dignes de Lawrence? Viens-tu du pays serein 20 Où le Rhin Baise les coteaux de vignes, Dont le feuillage mouvant Tremble au vent, Et serpente en longues lignes? 25 Viens-tu du pays riant D'Orient, De Sorrente aux blondes grèves, Ou de Venise au ciel bleu Tout en feu, 30 Ou du blond pays des rêves? Avec son hardi carmin, Quelle main A pourpré pour les féeries Tes lèvres, ces fruits brûlants, 35 Plus sanglants Que des grenades fleuries? Est-ce bien toi, cet enfant Triomphant, Dont le père, ouvrant son aile, 40 Au fond d'un nid de roseau Fut oiseau, Dont la mère fut oiselle? Belle fille aux cheveux d'or, Est-ce encor 45 Toi, qui, rieuse et fantasque, Faisais voltiger en l'air Un éclair Avec ton tambour de basque? Toi, la Bohême à l'oeil noir 50 Qui, le soir, D'une dorure fanée Serrais ton ample chignon, Et Mignon Est-elle ta soeur aînée? 55 Ou plutôt, courant au bois, Et sans voix Pour un brin d'herbe qui bouge, Interdite à chaque pas, N'es-tu pas 60 Le petit Chaperon-Rouge, Qui fit même des jaloux Chez les loups, Et qui, portant sa galette Chez la bonne mère grand, 65 En entrant Faisait choir la bobinette? Mais non, aux divins attraits De tes traits Et de ta voix, je devine 70 L'enfant comblé des faveurs Des rêveurs, La folâtre Colombine. Mais où sont tes beaux souliers, Tes colliers 75 Qui font rêver les fillettes? Où sont le bel or changeant Et l'argent De tes jupes à paillettes? Et le souple casaquin 80 D'Arlequin? Et Cassandre et sa fortune? Où Pierrot, l'homme subtil, Cache-t-il Sa face de clair de lune? Mars 1845. Idylle Et quum vidisti puero donata, dolebas. Virgile. [NÉÈRE, MYRRHA.] [Néère.] Le soir est tiède et pur, le vent pleure. O Myrrha, Notre jeune Iollas, qui souvent t'admira, Va venir près de nous, sous l'arbre qui soupire, Dénouer nos cheveux et caresser la lyre. [Myrrha.] 5 Néère, c'est pour toi qu'il éveille, en songeant, La douce lyre, auprès de ce ruisseau d'argent. Comme toi, dans mes yeux, ô Néère! que n'ai-je Ce trait qui brûle un coeur endormi sous la neige! [Néère.] Sa main silencieuse aime tes cheveux bruns, 10 D'où ses doigts pour longtemps s'en vont pleins de parfums. [Myrrha.] Les tiens, jouet charmant de la brise qui vole, Sont lisses et dorés comme un flot du Pactole. [Néère.] Tes pieds charment la lèvre, et montrent au hasard Leurs ongles transparents arrondis avec art. [Myrrha.] 15 Ta gorge est comme un marbre, et la lumière arrose Sur ses fermes contours deux frais boutons de rose. [Néère.] Que n'es-tu beau comme elle, ô bel enfant? Hélas! J'irais en suppliante adorer Iollas! [Myrrha.] Iollas! pour un jour sois semblable à Néère, 20 Et je n'aurai pour toi nulle froideur amère. [Néère.] La bouche des Zéphyrs aux souffles embaumés S'enivre en s'égarant sous tes bras parfumés. [Myrrha.] Quelle autre ivresse attend les deux lèvres choisies Qui, goûtant de ton cou les blanches ambroisies 25 Et buvant à longs traits les flammes que j'y sens, Y feront circuler des frissons rougissants! [Néère.] Vois comme l'onde est calme, et comme la Naïade, Dont la molle fraîcheur invite et persuade, Semble tourner vers nous l'azur de ses yeux bleus. [Myrrha.] 30 Dans ses bras palpitants descendons toutes deux. Confions notre tête à son bruit qui fascine, Et notre épaule blonde à sa douce poitrine. [Néère.] Goûtons auparavant ce doux vin. Pour nos jeux La grappe y mit la force et l'emplit de ses feux. [Myrrha.] 35 Oui, mais la coupe d'or est froide à qui la touche. Quel or vaut, ô ma soeur, les roses de ta bouche! [Néère.] Tenons-nous par la main. Ah! ce flot est glacé! Entoure bien mon cou de ton bras enlacé. [Myrrha.] Comme l'eau, soeur du ciel, qui flottait indécise, 40 Me presse avec amour! Je suis toute surprise. [Néère.] Chacune bien serrée avec deux bras tremblants, O Myrrha! nous voguons comme deux cygnes blancs, Et sur nos fronts jumeaux aux poses familières Se mêlent toutes deux nos guirlandes de lierres. [Myrrha.] 45 Le flot rasséréné, qui court sans se lasser, M'enivre, et je ne sais, me sentant caresser Voluptueusement dans cette paix profonde, Si c'est ta chair polie, ou le zéphyr, ou l'onde! [Néère.] Iollas va venir de ses doigts enjoués 50 Tresser en folâtrant nos cheveux dénoués. Mai 1843. Toute cette nuit nous avons Relu le vieil ami Shakspere Aux beaux endroits que nous savons, Et voici que la nuit expire. 5 Nous avons longtemps veillé, mais Nous lisions le poëte unique, Et la sombre nuit n'eut jamais Plus d'étoiles à sa tunique. Phoebé, qu'en riant nous troublons, 10 Va s'enfuir, et le jour va naître, Et ma voisine aux cheveux blonds Viendra se mettre à sa fenêtre. Ah! lorsque vous allez venir, Ma voisine, en jupe de toile, 15 Nous ne suivrons du souvenir Aucun beau vers, aucune étoile. Vous apparaîtrez comme un lys, Avec votre guimpe croisée, Au milieu des volubilis 20 Qui couronnent votre croisée; Et nous, nous analyserons, Sans redouter qu'elle nous mente, Sous son rideau de liserons Votre tête simple et charmante. Avril 1843. L'arbre de Judée Mais ne serait-ce pas plutôt un jeune rameau du délicieux arbuste consacré à l'Amour, lorsque, consumé par Siva dans un accès de colère, il vint à renaître mille fois plus charmant encore, grâce à la céleste ambroisie dont l'arrosèrent les dieux? Calidasa. Lorsque Mai rougissant rassérène les coeurs Et que sourit à tous la terre fécondée, Quand sur les verts gazons Chloris mène des choeurs, Il fleurit dans le parc un arbre de Judée. 5 C'est un arbre tout rose, et sans feuilles d'abord, Un tout harmonieux que rien autre n'égale. Ses longs rameaux, groupés dans un parfait accord, Ont l'air de supporter des roses du Bengale. Quand la feuille leur met son beau satin ouvert, 10 Ils sont plus doux encore au regards de l'artiste; La pourpre s'adoucit près du feuillage vert, Et la tendre émeraude encadre l'améthyste. Puisque c'est à présent que mon arbre fleurit, Je veux, couché sur l'herbe, oubliant toutes choses, 15 Dans ses vivants écrins égarer mon esprit, Et pendant un moment faire des songes roses. Voyez comme l'azur est calme et reposé, Comme on se sent heureux sans en savoir les causes, Comme l'herbe frémit sur le sol arrosé, 20 Comme le ciel couchant est riche en fleurs écloses! Sous ces bosquets charmants, épanouis pour eux, Pleins d'ombrages secrets et de faibles murmures, Voyez ces beaux enfants, ces couples amoureux Qui vont en écartant les épaisses ramures. 25 C'est toi, belle Rosine! Hélas! le vert rideau Nous dérobe tes pieds, les plus charmants du monde. C'est toi, folle Rosette avec ton Orlando! Pauvre morte amoureuse, est-ce toi, Rosemonde? Quel est ce bruit de cor qui passe dans les bois? 30 C'est la chasse qui vient: salut, blanches marquises! Mettez les coeurs en flamme et le cerf aux abois, Vos paniers de satin ont des façons exquises. Près de ce rocher blanc taillé comme un autel, Ainsi qu'un lévrier l'eau folâtre et se dresse. 35 Pardieu! c'est la marquise, avec son air cruel, Qui se baigne là-bas en nymphe chasseresse. Il manque un Actéon, ce sera le mari: Il a tout ce qu'il faut, et pourrait en revendre. Abbé! votre musique est un charivari! 40 Vous soupirez, Églé! Que vous a fait Silvandre? C'est ainsi que je rêve aux temps des Pompadours. Et lorsqu'un bruit aigu, conne un cri de cigale, Fait envoler le rêve, il me reste toujours Mon arbre de Judée aux roses du Bengale. Mai 1844. Élégie Gallus et Hesperiis, et Gallus notus Eoïs Et sua cum Gallo nota Lycoris erit. Ovide. Tombez dans mon coeur, souvenirs confus, Du haut des branches touffues! Oh! parlez-moi d'elle, antres et rochers, Retraites à tous cachées! 5 Parlez, parlez d'elle, ô sentiers fleuris! Bois, ruisseaux, vertes prairies! O charmes amers! dans ce frais décor Elle m'apparaît encore. C'est elle, ô mon coeur! sur ces gazons verts, 10 Au milieu des primevères! Je vois s'envoler ses fins cheveux d'or Au zéphyr qui les adore, Et notre amandier couvre son beau cou Des blanches fleurs qu'il secoue! 15 Sur mon bras frémit son bras ingénu, Et frissonne sa main nue. Le feuillage est noir, le ciel étoilé, Viens, suivons la noire allée! La belle-de-nuit s'ouvre toute en feu, 20 La voûte du ciel est bleue. Écoutez, ma mie, au coin du vieux mur, Le rossignol qui murmure. Chante ta chanson, ô doux rossignol! Ta chanson qui nous console, 25 Et que pour toi seul, à côté du lys, La rose ouvre son calice! Des yeux tant aimés tombe un divin pleur Sur ma tempe qu'il effleure. O larme d'amour, trésor sans pareil! 30 Dites-moi si je sommeille? Qui t'envoie, hélas! charmant souvenir, Briser mon coeur qui soupire? Hélas! je suis seul dans ces bois épars Où résonnaient les guitares. 35 Une illusion, songe évanoui, Charmait mon âme éblouie. Je fatigue seul le flot de cristal, L'herbe où la fleur d'or s'étale, L'antre et la fontaine où croît le glaïeul, 40 Et ma voix fatigue seule La forêt tremblante et l'azur du lac De ma plainte élégiaque! Août 1844. La Symphonie de la Neige Chaque année, au printemps, elles reviennent chargées de neige; Dans la cour de la salle qu'embellissent les fleurs du Haïtang, elles rivalisent de blancheur avec la lune; Douze jalousies ornées de perles les enveloppent en se relevant; Un couple d'hirondelles blanches vole en haut et en bas. Les deux jeunes filles lettrées, roman chinois. I La neige qui s'amasse et tombe dans la neige, Du ciel, à gros flocons, sur la terre descend, Et, comme pour les pas d'un triomphal cortège, Son glorieux tapis rayonne éblouissant. 5 D'autres regretteront, devant cette richesse, Les pourpris que l'Aurore arrose de ses pleurs, Le gazon aplani pour des pieds de duchesse, Et le rose printemps des oiseaux et des fleurs; Et de ne plus revoir, au soleil d'or qui baise 10 Les grands coquelicots, orgueil mouvant des blés, Les gammes de Rubens et de Paul Véronèse Tourbillonner en choeur devant leurs yeux troublés. Mais moi, j'aime à songer devant cette harmonie, Et toutes les blancheurs des rêves anciens 15 Mettent d'accord leurs voix pour une symphonie, Et leur rhythme plaintif me prend dans ses liens. II C'est dans le mol oubli d'un ciel douteux et pâle Qui donne à toute chose un prestige charmant, Et qui passe en douceur le duvet et l'opale, 20 Que le drame du jour s'agite vaguement. Leurs six ailes au vent, pareilles à des voiles, Les Anges sont épars dans les chemins du ciel; Les nuages rêveurs font la cour aux étoiles, Et tout l'éther frémit d'un amour sensuel. 25 Les lacs sont habités par la troupe des cygnes, Qui semblent frissonner sous nos soleils pâlis, Et l'ombre du feuillage a les marbres insignes Dont un grêle rayon baise les pieds polis. III Ces filles de la Grèce aux allures profanes 30 Écartent en riant les cheveux du bouleau; Et, cherchant le repos dans les flots diaphanes, L'escalier des palais plonge son pied dans l'eau. Sur la vague s'agite une légère écume, Comme celle où, parmi les dauphins entraînés, 35 Pleine, ainsi que les flots, de charme et d'amertume, Aphrodite jaillit des flots rassérénés. (Dans la conque de nacre, avec ses pieds timides, Vierge elle caressait les Grâces et les Jeux, Et les purs diamants et les perles humides 40 Ruisselaient de sa bouche et de ses blonds cheveux.) Voici les bois sacrés à la Mélancolie Où, mêlant à la brise un murmure confus, L'oranger, le laurier, le myrte d'Idalie Accueille mille oiseaux dans ses dômes touffus. 45 C'est là que le pommier fleurit, et que la rose, Fière de son bouton suave, encor tout blanc, Déjà pâmée, attend que l'Aurore l'arrose Et que l'enfant au dard la teigne de son sang. IV En cavalcade, au long des terrasses de brique, 50 Des dames, dont Zéphyr baise le front mutin, Avec des cavaliers au sourire lubrique, Passent dans leurs habits d'hermine et de satin. Les pages, les muguets langoureux et bravaches, Et les belles de cour, aux cheveux crespelés, 55 Font briller dans la nuit, sous d'insolents panaches, Les fronts de leurs chevaux d'une flamme étoilés. La nappe encore vierge est mise pour l'orgie, Et les flacons d'argent brillent sur le dressoir, Tandis qu'à la fenêtre, avec sa main rougie, 60 Elvire désolée agite son mouchoir. Et dans l'ombre, un fuyard, qu'une autre ombre accompagne, Les cheveux hérissés par le vent qui les suit, Rejoint ses compagnons dans l'immense campagne, Au galop d'un coursier sombre comme la Nuit. V 65 Blanche, dans un massif, dort parmi les dentelles Dont le bouquet foisonne autour de ses beaux seins; Elle rêve, et son corps, semblable aux tourterelles, Creuse en nid embaumé le duvet des coussins. Auprès d'elle, à mi-voix, deux colombes mystiques, 70 Au milieu des ardeurs du tiède renouveau, Se murmurent, ainsi que des lyres antiques, Des vers d'Anacréon, d'Orphée et de Sappho. VI Ainsi la Rêverie en mon âme s'épanche, Et, le front caressé par ses folles fraîcheurs, 75 J'entends s'épanouir en moi (divine Blanche!) L'accord mélodieux de toutes les blancheurs. Mais ces pâles amours de fleurs et de sculptures, Dont je mène en chantant le choeur étiolé, Sont encore à mes yeux moins blanches et moins pures 80 Que votre âme sereine, ô Lys inviolé! Janvier 1844. Dans le vieux cimetière, où cette chaude pluie Sur l'aubépine en fleurs A versé, dans un flot que le soleil essuie, Des parfums et des pleurs; 5 Au coucher du soleil, dans le vieux cimetière Où, sur chaque tombeau, Des bouquets de rayons empourprent l'humble pierre, Entrons, il y fait beau! Le ciel, bariolé par la métamorphose 10 De son limpide azur, Borde joyeusement d'écume grise et rose Son grand lac d'un bleu pur. Puisqu'ils vivent encor dans ces riants calices De soleil amoureux, 15 Les morts qui sont couchés dans ce lieu de délices, Ils doivent être heureux! Leur âme nous parfume, et la grande Nature, Si pleine de raison, A fait avec leurs corps tombés en pourriture 20 Sa belle floraison. Oui, c'est d'eux que nous vient cette ombre douce et triste; Et ce sont eux encor Ces bouquets de corail, ces thyrses d'améthyste, Ces riches grappes d'or! 25 Ce sont eux ces rosiers aux mille roses blanches Et ces amaryllis, Et ce bleuet céleste et ces tendres pervenches, Et ce sont eux ces lys! De même la Nature, avec mélancolie, 30 Jusqu'au matin vermeil Laisse la vaine cendre en nous ensevelie Pourrir loin du soleil; Haine, douleur, néant de la gloire et du crime, Illusion d'un jour; 35 Et, baignant de rayons tout ce fumier sublime, Elle en fait de l'amour! Mai 1845. L'Étang Mâlo Quand le froid de la mort enveloppe cette argile souffrante, où va l'âme immortelle? Byron. Il est un triste lac à l'eau tranquille et noire Dont jamais le soleil ne vient broder la moire, Et dont tous les oiseaux évitent les abords. Un chêne vigoureux a grandi sur ses bords, 5 Et, courbé par le Temps jusqu'aux ondes, étale Sur la cime des flots sa masse horizontale. Son feuillage muet se tait malgré le vent; Le nymphaea, l'iris, le nénufar mouvant, Le bleu myosotis et la pervenche sombre 10 Penchent étiolés, ou meurent sous cette ombre. Ainsi, quand sur le coeur, dans sa jeune saison, Amour! tu fais tomber ta large frondaison Et tes rameaux géants dont le fardeau l'accable, Tout s'étiole et meurt sous ton ombre implacable. Août 1844. Sonnet sur une Dame blonde ... velut inter ignes Luna minores. Horace. Sur la colline, Quand la splendeur Du ciel en fleur Au soir décline, 5 L'air illumine Ce front rêveur D'une lueur Triste et divine. Dans un bleu ciel, 10 O Gabriel! Tel tu rayonnes; Telles encor Sont les madones Dans les fonds d'or. Août 1844. Le Triomphe de Bacchos à son retour des Indes ...sa face estoit comme d'un jeune enfant, pour enseignement que tous bons beuveurs jamais n'envieillissent, rouge comme un chérubin, sans aucun poil de barbe au menton: en teste portoit cornes aiguës: au-dessus d'icelles une belle couronne faite de pampres et de raisin, avec une mitre rouge cramoisine, et estoit chaussé de brodequins dorez. En sa compagnie n'estoit un seul homme, toute sa garde et toutes ses forces estoient des Bassarides, Evantes, Euhyades, Edonides, Trieterides, Ogygies, Mimalones, Ménades, Thyades et Bacchides, femmes forcenées, furieuses, enragées, ceintes de dragons et serpens vifs en lieu de ceintures: les cheveux voletans en l'air avecques fronteaux de vignes... Rabelais. Le chant de l'Orgie avec des cris au loin proclame Le beau Lysios, le Dieu vermeil comme une flamme, Qui, le thyrse en main, passe rêveur et triomphant, A demi couché sur le dos nu d'un éléphant. 5 Le tigre indien, le lynx, les panthères tachées, Suivent devant lui, par des guirlandes attachées, Les chèvres des monts, que, réjouis par de doux vins, Mènent en dansant les Satyres et les Sylvains. Après eux Silène, embrassant d'une lèvre avide 10 Le museau vermeil d'une grande urne déjà vide, Use sans pitié les flancs de son âne en retard, Trop lent à servir la valeur du divin vieillard. Sous leurs peaux de cerfs les Évantes et les Thyades, Le choeur furieux des Bacchides et les Ménades, 15 En arrondissant l'arc vigoureux de leurs beaux reins, Sautent aux accords des flûtes et des tambourins. La reine du choeur, déesse à la rouge paupière, Heurte, en agitant ses grands cheveux mêlés de lierre Sur ses seins meurtris par le vent de ces lieux déserts, 20 Ses crotales d'or dont le chant déchire les airs. En l'honneur du dieu retentissent les dithyrambes; Le choeur en démence entre-choque ses mille jambes, Et, quittant la terre avec le rhythme forcené, Comme un tourbillon vole sur un mode effréné. 25 Folle, ayant encor du vin sur le coin de sa lèvre, Seule, Aganappé, la belle Nymphe aux pieds de chèvre, Pâle de désir, et pleine de l'amour du Dieu, S'arrête, pensive, et tourne vers lui son oeil bleu. O Cypris! le choeur la renverse dans la poussière, 30 Son corps palpitant roule dans la fange grossière; Les vierges des bois marchent dans son sang et ses pleurs, Et foulent aux pieds son sein qui ressemble à des fleurs. Sa bouche frémit de désespoir et de tendresse; Fière d'expirer au milieu de sa double ivresse, 35 Dans son sang plus pur que le vin coulant sur l'autel Voici qu'elle meurt, les yeux sur le jeune immortel. Bacchos triomphant n'a pas vu, dans la sainte fièvre, Mourir à ses pieds la belle Nymphe aux pieds de chèvre, Ni couler son sang, ni le vin, qui s'échappe à flots 40 De l'urne d'airain, bouillonner avec des sanglots. Il rêve à Câma, l'Amour aux cinq flèches fleuries, Qui, lorsque soupire au milieu des roses prairies Le doux Vasanta, parmi les bosquets de santal, Envoie aux cinq sens les flèches du carquois fatal. 45 Il vous voit errer le long des bords sacrés du Gange, Et plonger dans l'or que roule son azur étrange Votre sein plus blanc que les neiges de l'Imaos, Vierges de Nysa, qui vous couronnez de lotos! Et, suivant le rit, brisant leurs mouvantes colonnes, 50 La mâle Bacchide et les hurlantes Mimalones Sautent avec rage autour du bois, et font encor Dans les airs lassés retentir les crotales d'or! Juin 1845. La dernière Pensée de Weber Je me promenais dans un jardin délicieux: sous l'épais gazon on voyait des violettes et des roses dont le doux parfum embaumait l'air. Un son doux et harmonieux se faisait entendre, et une tendre clarté éclairait le paysage. Les fleurs semblaient tressaillir de bonheur et exhaler de doux soupirs. Tout à coup, je crus m'apercevoir que j'étais moi- même le chant que j'entendais, et que je mourais. Hoffmann. Nuit d'étoiles, Sous tes voiles, Sous ta brise et tes parfums, Triste lyre 5 Qui soupire, Je rêve aux amours défunts. La sereine Mélancolie Vient éclore au fond de mon coeur, Et j'entends l'âme de ma mie 10 Tressaillir dans le bois rêveur. Nuit d'étoiles, Sous tes voiles, Sous ta brise et tes parfums, Triste lyre 15 Qui soupire, Je rêve aux amours défunts. Dans les ombres de la feuillée, Quand tout bas je soupire seul, Tu reviens, pauvre âme éveillée, 20 Toute blanche dans ton linceul. Nuit d'étoiles, Sous tes voiles, Sous ta brise et tes parfums, Triste lyre 25 Qui soupire, Je rêve aux amours défunts. Je revois à notre fontaine Tes regards bleus comme les cieux; Cette rose, c'est ton haleine, 30 Et ces étoiles sont tes yeux. Nuit d'étoiles, Sous tes voiles, Sous ta brise et tes parfums, Triste lyre 35 Qui soupire, Je rêve aux amours défunts. Juin 1845. L'Ame de la Lyre Fille des hommes, je suis une parcelle de l'esprit de Dieu. Cette Lyre est mon corps. George Sand. Quand le premier sculpteur eut achevé la Lyre Et caché dans son sein les chants harmonieux; Ouvrier sans défaut, lorsqu'il eut fait sourire Parmi ses ornements les figures des Dieux, 5 Et qu'il eut couronné l'instrument de martyre Avec le vert rameau d'un laurier radieux; L'indomptable Titan, à son désir fidèle, Qui, tout brûlant encor, vers la voûte éternelle Une seconde fois, tentait de s'envoler, 10 Fit, pareil au vautour qui devait l'immoler, Tomber sur le chef-d'oeuvre une blanche étincelle Du feu resplendissant qu'il venait de voler. C'est l'âme de la Lyre; à notre âme invisible Elle se plaint souvent loin du monde réel, 15 Souvent, dans une étreinte amoureuse et terrible, Vient la brûler aux feux de son oeil immortel; Et, captive à jamais dans le rhythme inflexible, Elle aspire sans cesse à remonter au ciel. Elle meurt du désir qui toujours la dévore 20 Dans la froide prison des mètres et des vers, Et tâche, l'oeil perdu parmi les cieux ouverts, D'entendre encor la voix de cet archet sonore Qui, si loin du désert où ses chants vont éclore, Mène dans l'infini le choeur de l'univers. Juin 1845. A mon Père O mon père, soldat obscur, âme angélique! Juste qui vois le mal d'un oeil mélancolique, Sois béni! je te dois ma haine et mon mépris Pour tous les vils trésors dont le monde est épris. 5 Oh! tandis que je vais fouillant l'ombre éternelle, Si la Muse une fois me touchait de son aile! Si ses mains avaient pris plaisir à marier Sur mon front orgueilleux la rose et le laurier Par lesquels le poëte est souvent plus qu'un homme, 10 Comme je tomberais à tes genoux! et comme Je ne serais jaloux de personne et de rien, Si tu disais: Mon fils, je suis content, c'est bien. Car ce coeur fier que rien de bas ne peut séduire, O père, est bien à toi, qui toujours as fait luire 15 Devant moi, comme un triple et merveilleux flambeau, L'ardeur du bien, l'espoir du vrai, l'amour du beau! Février 1846. A Olympio C'est peu qu'avec son lait une mère amazone M'ait fait sucer encor cet orgueil qui t'étonne. Racine. O poëte! courbé sur mon oeuvre lyrique, Ambitieux du ciel, Je veux savoir par moi la hauteur chimérique Où peut monter Babel. 5 Je ferai fourmiller dans mes architectures, Tenace en mon dessein, Le choeur éblouissant des mille créatures Qui vivent dans mon sein. Je veux voir de mes yeux l'Olympe dont la neige 10 Blanchit le front chenu, Et les Grâces que suit Éros, riant cortège, Folâtrer le sein nu! Comme dans les combats du superbe Encelade, Ardent comme un lion, 15 Si ce n'est point assez d'Ossa pour l'escalade, J'y mettrai Pélion. J'irai jusques au ciel, dans ses voûtes profondes, Lui voler pour mes vers Le rhythme qu'en dansant chantent en choeur les mondes 20 Qui forment l'univers. Je boirai le nectar de la force première, Et dans la main du dieu, Impassible titan, chercheur de la lumière, J'irai voler le feu. 25 Alors, vous que j'ai faits et d'une fange vile Et de ce qui m'est cher, Vous vivrez de ma vie, ô colosses d'argile, Et vous vous ferez chair! Vous vivrez, ô mes fils! et comme d'un jeune arbre 30 On secouerait les fleurs, Moi je ferai couler avec mon doigt de marbre Votre sang et vos pleurs. Comme une floraison par le printemps hâtée, Par l'effort de mon bras 35 Tu sortiras du bloc, ô jeune Galatée! Et tu me souriras! Moi-même dans tes yeux j'allumerai l'étoile D'or et de diamant, Et, père enorgueilli, je te tiendrai sans voile 40 Sous mes lèvres d'amant! Car je me sens élu pour ton amour étrange Qui me cherche et me fuit. J'ai le coeur de Jacob, et je puis avec l'Ange Lutter toute une nuit. 45 La Muse me sait fort, et m'est souvent prodigue De ses âpres baisers, Qui font que l'impuissant décroise de fatigue Ses bras martyrisés. Toi qu'elle aime, ô poëte, à qui la voix de l'Ode 50 En ton berceau parlait! Toi que, petit enfant, la fille d'Hésiode A nourri de son lait! Victorieux lutteur, qui tiens en main la palme, Qui, déjà radieux, 55 Le front ceint de laurier, trônes dans le bleu calme Pareil aux demi-dieux! Si je te parle ainsi de la Déesse, ô maître! C'est que dans ce moment, A la face du ciel, toi seul et moi peut-être 60 L'aimons sincèrement. Mai 1845. Sculpteur, cherche avec soin, en attendant l'extase, Un marbre sans défaut pour en faire un beau vase; Cherche longtemps sa forme et n'y retrace pas D'amours mystérieux ni de divins combats. 5 Pas d'Héraklès vainqueur du monstre de Némée, Ni de Cypris naissant sur la mer embaumée; Pas de Titans vaincus dans leurs rébellions, Ni de riant Bacchos attelant les lions Avec un frein tressé de pampres et de vignes; 10 Pas de Léda jouant dans la troupe des cygnes Sous l'ombre des lauriers en fleurs, ni d'Artémis Surprise au sein des eaux dans sa blancheur de lys. Qu'autour du vase pur, trop beau pour la Bacchante, La verveine mêlée à des feuilles d'acanthe 15 Fleurisse, et que plus bas des vierges lentement S'avancent deux à deux, d'un pas sûr et charmant, Les bras pendant le long de leurs tuniques droites Et les cheveux tressés sur leurs têtes étroites. Février 1846. Source: http://www.poesies.net ODELETTES 1846-1872 ... Ego Dis amicum Soeculo festas referente luces Reddidi carmen, docilis modorum Vatis Horati. Horace, Odes, livre iv. A Sainte-Beuve Cher Maître, Vous avez retrouvé la France des rimeurs d'odelettes, et c'est vous qui nous avez appris à lire dans Ronsard. Quand vous avez pratiqué votre critique, vous avez fondu les plus rares suavités du sentiment personnel dans une forme travaillée de main d'ouvrier, et qui touche d'un côté à Callimaque, de l'autre côté à Belleau. C'est à cause de cela que je vous dédie ces quelques pages. Votre oeuvre entière, n'est-ce pas l'odelette du dix-neuvième siècle? Volupté, ce roman de toutes les âmes, ce n'est au fond que l'odelette d'un coeur à trois coeurs. Les Consolations, cette Vie Nouvelle d'à présent, c'est l'odelette d'un seul Dante à vingt Virgiles plus ou moins authentiques. Port-Royal, c'est l'odelette d'un quasi- sceptique à une hérésie! Les Critiques et Portraits, les Portraits de femmes, les Causeries du lundi, c'est la série des odelettes du critique-poëte à cet ami Protée qui s'appelle le monde! Si l'on m'accusait pour avoir repris quelques mètres passés de mode, pour avoir tâché d'innover là où vous et vos pairs semblez avoir épuisé les audaces légitimes, ne trouverais-je pas en vous, cher maître, un défenseur naturel? Les Pensées de Joseph Delorme m'ont enseigné mes théories, les Notes et Sonnets qui sont à la suite des Pensées d'août m'ont donné le type de mes formules. Vous l'avez dit excellemment, soyons les derniers de notre ordre, les derniers des délicats. C'est justice que je vous rapporte ces grappes folles de ma vendange, à vous qui m'avez signalé Chanaan. Théodore de Banville. Avril 1856. PRÉFACE Le titre de ce petit volume n'a pas été choisi au hasard. Il représente plus nettement qu'aucun autre tout un ordre de composi- tions poétiques. L'Odelette, c'est une phrase d'ode-épître, une manière de propos familier relevé et discipliné par les cadences lyriques d'un rhythme précis et bref. C'est, si vous voulez, une goutte d'essence de rose scellée sous une étroite agate dans le chaton d'une bague, cadeau d'anniversaire, rappel quotidien d'une joie fugitive. C'est encore, si vous l'aimez mieux, un de ces thèmes de valse ou de mazurka favorite que le pianiste note en souvenir d'une affection ou d'un amour, et qu'il appelle du nom qui lui dicta cette sincère inspiration du moment. L'Odelette est née en Grèce, aux premiers temps, pendant les heures perdues de la Muse. Anacréon la dépêchait vers Bathylle sous l'aile de son pigeon messager. Elle a picoré, abeille mélodieuse, de Syracuse à Alexandrie, du verger de Moschos au jardin de Méléagre, et son aile a palpité sur la quenouille que Théocrite envoyait à Nicias. Horace n'offrait ni airain de Corinthe ni coupes d'or aux patriciens, ses patrons et ses hôtes, mais il leur dédiait des odelettes. Ainsi firent à leur tour, dans le cycle des croyants de l'Islam, tant de fumeurs de hachich, tant de buveurs d'opium, dont le Mètre solennisa les emportements et les extases. Lauréats de la foire d'Occadh ou courtisans des sultans de la Perse, exécutants de ghazels ou de pantoums, Hafiz ou Rabiah ben al- Kouden, Ferideddin Attar ou Chemidher-el-Islami, tous ces torrents de la poésie orientale ont disséminé dans le palais des souverains ou dans les harems des Fathmas et des Aïchas les limpides ruisseaux de l'Odelette. Ne sont-ce pas des odelettes encore que se renvoient de la tente à la tente, à travers les échos fraternels du désert, et les tolbas mélancoliques, et les chambis improvisateurs? Sur les bords de la Loire, vers ce château qui se souvient d'Agnès Sorel, dans ces salles où Henri de Guise, dans sa suprême nuit, et attendant les assassins, fredonnait aux pieds de sa maîtresse l'odelette que Desportes avait rimée à ses frais: Rosette, pour un peu d'absence, Abd-el-Kader, prisonnier, a récité plus d'une odelette aux Agnès Sorel d'aujourd'hui! Laissons l'hypothèse, l'histoire est assez longue. En France, Charles d'Orléans a préludé sur la lyre aux cordes d'argent. Au XVIe siècle, tous les virtuoses de la pléiade, Belleau, Baïf, Desportes, et Ronsard plus qu'eux tous, dépensèrent le meilleur de leur art à accomplir l'oeuvre légère. Plus tard, l'Odelette ne fut guère en faveur: elle ne s'accommodait pas plus à la gravité froide de Boileau qu'au sans-gêne incorrect de Voltaire. Serai-je assez heureux pour avoir ressaisi l'écho de quelques-unes de ces chansons dont chacune a eu sa minute d'harmonie et de gloire! Je ne l'espère pas. L'entreprise avait trop de difficultés. Une odelette ne dure pas plus longtemps que la roulade d'un rossignol, mais, pour le jeu de ces trilles et de ces arpèges vite envolés, il faudrait une voix d'un timbre toujours pur. Ce livre sera éclairé du moins auprès du public par le reflet des renommées fraternelles auxquelles je le consacre. Ainsi les chevaliers d'autrefois, à la veille de leurs lointains voyages, lâchaient à travers leurs parcs et leurs forêts quelque biche privée dont le collier portait le nom d'une dame enlacé avec le nom du suzerain. S'ils n'échappaient pas aux dangers de la route, la pieuse inscription leur survivait et attestait qu'ils avaient entretenu dans leur coeur ces deux grandes vertus de l'homme: la tendresse et le respect. Avril 1856. Verson ces roses en ce vin, En ce bon vin verson ces roses, Et boivon l'un et l'autre, afin Qu'au coeur nos tristesses encloses Prennent en boivant quelque fin. Ronsard, Odes, livre iv. Loisir Nous avons vu ce mois d'Avril Engourdi par un froid subtil: Le printemps était en péril. Enfin, tout se métamorphose! 5 Mai, comme un jeune sein, arrose De pourpre le bouton de rose. Le vieil Hiver est aux abois. Lauriers, c'est à vous que je bois: Si, nous irons encore au bois! 10 Les pommiers sont couverts de neige. Avec tout son riant cortège, Le nouveau soleil nous assiège. Enfants blonds comme les épis, Ébattez-vous, Amours, tapis 15 Sur mes divans et mes tapis! Voici les jours où tout me presse De chercher ta molle caresse, Poétique et sage Paresse! L'utile est enfin négligé. 20 Depuis ce beau temps enragé, Chacun prend un petit congé. Chacun, dans le mois de la sève, A son dur labeur donne trêve, Pour dorloter un peu son rêve. 25 L'homme grave songe aux houris: On le voit quêter les souris De mesdemoiselles Souris. On a du répit, même au bagne. Le feuilletoniste en campagne 30 Va revoir la Grèce ou l'Espagne. Ploutos dédaigne son trésor, Et, pour six semaines encor, Défend qu'on lui montre de l'or. Nous, par les mêmes théories, 35 Nous fuyons les imprimeries, Le mélodrame et les féeries. Le soir on ne boit plus de thé, Et notre journal endetté Entame les romans d'été. 40 Les théâtres n'ont plus de queues; Scapin court pendant quatre lieues Après les petites fleurs bleues. L'artiste, affolé de rayons, S'en va regarder les Troyons 45 Que le bon Dieu fait sans crayons. Rose sort à pied, sans berline, Sans fard, sans diamants. Céline Met sa robe de mousseline. Le savant au coeur plein de foi 50 Bouquine avec un tendre émoi Pour trouver un Estienne. Et moi, Cependant que les violettes Ouvrent leurs fraîches cassolettes, Je rimerai des Odelettes. Mai 1855. A Arsène Houssaye Grace aux Dalilas, Nos rimeurs sont las De gloire, Et, comme un hochet, 5 Ont jeté l'archet D'ivoire! Au rhythme ailé d'or Il fallait encor Un maître 10 Fou de volupté, Alors j'ai dompté Le Mètre! J'ai repris mon luth, Et, suivant le but 15 Féerique, Je m'en vais cherchant Le secret du chant Lyrique. Oeil épanoui, 20 Je peins ébloui Ou triste, Le ciel radieux, Et, mélodieux Artiste, 25 Près du fleuve grec Murmurant avec Les cygnes Fiers de leur candeur, Je dis la splendeur 30 Des lignes. Mon vin triomphant, Sais-tu quelle enfant Le verse? Viens, et tu verras, 35 Poëte, quel bras Me berce! O chasseur altier, Qui fuis le sentier Profane, 40 Songeur qu'autrefois Rencontrait au bois Diane! Comme toi, qui vins Si jeune aux divins 45 Rivages, Ami, j'ai toujours Voulu des amours Sauvages. Ah! quand Mai sourit 50 Aux prés où fleurit La menthe, Trouveurs de loisir, Sachons y choisir L'amante! 55 Nymphe au regard bleu, Si sa lèvre en feu Caresse Nos fronts sans témoins, Qu'elle soit au moins 60 Déesse! Toi, pâle et rêvant, Au bois que le vent Assiège, Tu suis à dessein 65 La guerrière au sein De neige! Moi, parmi nos jeux, Mon plus orageux Délire 70 Toujours s'en revient Vers celle qui tient La lyre! Sans doute elle a pris La foule en mépris, 75 Et porte Un peu trop souvent Sa crinière au vent. Qu'importe! J'aime sa pâleur, 80 Et sa bouche en fleur Est saine! Son sang et sa chair Les voilà, mon cher Arsène. 85 O sens embrasés! Maîtresse aux baisers Savante! Tendre et chère voix, Ici tu la vois 90 Vivante. Dos flexible et nu! Sourire ingénu Qui m'aime! L'or de ses cheveux 95 M'enivre, et je veux, De même, Dans mon sang qui bout Gardant jusqu'au bout Ma fièvre 100 Tout comme à présent, Mourir en baisant Sa lèvre! Mai 1855. A Sainte-Beuve A la porte d'un beau château Bâti pendant la Renaissance, Une dame au riche manteau, Les cheveux baignés d'une essence 5 Divine, rit au vert coteau. Elle a l'oeil superbe et moqueur; Ses sourcils noirs aux courbes jointes Enivrent comme une liqueur, Et des rayons baisent les pointes 10 Folâtres de sa bouche en coeur. Elle montre l'un de ses seins Nu. Plus souple qu'une liane, Cette Nymphe, heureuse aux larcins, A pris les armes de Diane 15 Qui lui servent pour ses desseins. Son arc est d'un bois lisse et dur, Et ses flèches bien aiguisées, Cachant leurs pointes d'acier pur Sous la dorure déguisées, 20 Sonnent dans le carquois d'azur. Quand sa tresse inonde son cou, (Bien que cette amante farouche Vous plante là pour un bijou,) Pour les morsures de sa bouche 25 On se résigne à mourir fou. Cette chasseresse d'Amours Dont il faut, même au prix d'un crime, Idolâtrer les fiers atours Et les belles mains, c'est la Rime, 30 Délice et tourment de nos jours. Quel bonheur, d'orner ses appas De joyaux! Au bois qu'avril dore, Quel bonheur de baiser ses pas! Quand on l'a connue, on l'adore 35 Pour jamais, et jusqu'au trépas. Oh! pour moi, rien n'éclipsera Sa lèvre indignée et rieuse! Sa voix seule me bercera Et mon sang tout entier sera 40 Bu par cette victorieuse. Car, s'il faut la fuir, quel tourment! Loin de son regard comme on jeûne! Ce que vaut ce clair diamant Tu le sais bien, toi qui, tout jeune, 45 As été son plus cher amant! Mai 1855. A Charles Asselineau Vainement tu lui fais affront, Votre brouille m'amuse, Car je reconnais sur ton front Le baiser de la Muse. 5 Tout est fini, si tu le veux; Mais que le vent les bouge, Vite on le voit sous tes cheveux, La place est encor rouge. Tu fuis le bois des lauriers verts 10 Et la troupe des cygnes, Et, pour mieux laisser l'art des vers A des chanteurs plus dignes, Tu ne t'égares plus jamais Sous la lune blafarde. 15 La modestie est bonne, mais Cette fois prends-y garde! Par ces scrupules obligeants, Trop souvent on condamne La fée amoureuse à des gens 20 Coiffés de têtes d'âne. Firdusi ne vit plus à Thus! Toutes les nuits un ange Vient baiser les fleurs de lotus Aux bords sacrés du Gange; 25 L'hyacinthe frissonne encor Dans les clairières lisses; Toujours, faisant du soleil d'or Les plus chères délices, La rose à sa douce senteur 30 Enivre Polymnie, Mais je connais plus d'un auteur Qui n'a pas de génie! Viens! ne laisse pas galamment Notre gentille escrime 35 Aux sots, privés également De raison et de rime. Au moins, reprends notre lien Pour une année entière! Et d'ailleurs, ami, tu peux bien 40 Chez le vieux Furetière Errer comme en un Sahara; Acheter et revendre Des bouquins; Érato saura Toujours où te reprendre! 45 Au mois où s'ouvrent les boutons, Tous ceux qui l'ont aimée Reviennent comme des moutons Sur sa trace charmée. Or, justement, pris à l'attrait 50 De mes rimes prolixes, J'entends errer dans la forêt Les elfes et les nixes; Et, dans le parc où nous songeons, La sève, dont la force 55 Croît, gonfle déjà les bourgeons Prêts à rompre l'écorce. Mai 1855. A Henry Murger Comme l'autre Ophélie, Dont la douce folie S'endort en murmurant Dans le torrent, 5 Pâle, déchevelée Et dans l'onde étoilée Éparpillant encor Ses tresses d'or, Et comme Juliette, 10 Qui craignait l'alouette Éveillée au matin Parmi le thym, Elle est morte aussi jeune Au bel âge où l'on jeûne, 15 Ta pensive Mimi Au front blêmi, Et, dans la matinée De la vingtième année, Elle a fermé ses yeux 20 Insoucieux. Parmi les pâles ombres Qui, joyeuses ou sombres, A l'entour de ton front Voltigeront, 25 Dis, il en est plus d'une Dont la tendre infortune Souvent nous consola: Mais celle-là, C'est notre bien-aimée! 30 Sa trace parfumée Reste encor dans les champs Avec nos chants! Lorsque, dans la nuit brune, Un frais rayon de lune 35 Argente les berceaux Et les ruisseaux, Ta naïve Giselle Effleure de son aile Des lys et des rosiers 40 Extasiés, Et, diaphane et blanche, Le soir vers nous se penche, En posant ses deux mains Sur les jasmins. 45 Sa plainte triste et pure Dans le ruisseau murmure, Et s'envole en rêvant Avec le vent. Que le printemps renaisse, 50 Ame de ta jeunesse, Elle tressaille aux sons De tes chansons, Et parfois se soulève, Pour les entendre en rêve 55 Dans la brise passer Et s'effacer. Rendors-toi, dors heureuse, Pauvre fille amoureuse: Notre amour te défend 60 Comme un enfant! Croise tes mains d'ivoire: Car, du moins, ta mémoire Qui sait nous attendrir, Ne peut mourir! 65 Que le zéphyr en fête Te berce! le poëte, Qui jadis te pleura, Se souviendra! Dans l'herbe toujours verte 70 Où, de roses couverte, Penche sous le tombeau Ton front si beau, La fleur de la prairie Brille, toujours fleurie, 75 Et peut se marier A son laurier! Mai 1855. A Edmond et Jules de Goncourt Comme sur un beau lac où le feuillage tremble, Deux cygnes dans l'azur au loin voguent ensemble; Comme deux fiers chevaux, buvant au flot des airs, Courent échevelés dans le feu des déserts; 5 Comme en un bas-relief plus blanc que les étoiles, S'avancent le front haut deux vierges aux longs voiles; Comme deux vers jumeaux volent d'un même essor, Attachés par la Rime avec des liens d'or; De même, avec amour, frères, vos deux pensées 10 Marchent d'un pas égal, l'une à l'autre enlacées. O poëtes heureux! comme dans votre esprit, Le même ardent rayon sur vos lèvres fleurit, Et, par un double effort, vos âmes fraternelles Vers le même Idéal ensemble ouvrent leurs ailes! Mai 1855. A Alphonse Karr Que de fois sous les tilleuls, Tous deux seuls Avec ma maîtresse blonde, Ton livre m'a fait songer, 5 Étranger A tout le reste du monde! Je m'alanguissais, à voir Son oeil noir, Et, me répétant: Je t'aime! 10 Sans songer au lendemain, Dans sa main Elle tenait le poëme. Oh! les charmants écoliers! Vous mêliez 15 Votre voix et votre haleine Et vos soupirs amoureux, Couple heureux, O Stéphen, ô Magdeleine! Tel, au mois couleur du jour 20 Où l'amour A la terre se marie, Au fond des vertes forêts Je pleurais Sur les genoux de Marie! 25 Telle Eunice emporte Hylas! Puis, hélas! Tout s'enfuit de la mémoire, L'oubli vient, puis le remord, Puis la mort, 30 C'est bien l'éternelle histoire. Il en est une autre aussi, Dieu merci! Douce à mon âme inquiète: Roméo tombe au printemps, 35 A vingt ans, Auprès de sa Juliette! Il sort par un beau matin Du festin, Plein de jeunesse et de sève, 40 Et meurt les yeux embrasés De baisers: Mais, celle-là, c'est le rêve! Mai 1855. A Zélie Ma soeur, ma soeur, n'est-il pas de défense Contre l'affront du temps? Qui les a pris, ces jours de notre enfance Où, les cheveux flottants, 5 Beaux, enviés par les mères jalouses, Couple au regard vermeil, Tu me suivais à travers les pelouses, Malgré le grand soleil? Te souvient-il de ce jardin sauvage 10 Tout au coeur de Moulins, Où nous courions, ignorant tout servage, Sous les arbres câlins? Il était triste et rempli de mystères. Jamais ses beaux fruits mûrs 15 N'étaient cueillis, et les pariétaires Envahissaient les murs. Sur leur sommet que la mousse inégale Peignait de ses couleurs, Montait superbe un rosier du Bengale 20 Écrasé sous les fleurs. Parfois, bercé dans un songe illusoire Dont s'enchantent mes yeux, Quand je revois au fond de ma mémoire Ce lieu mystérieux, 25 Mon souvenir, empli de ses murmures Et de ses floraisons, Y réunit les diverses parures De toutes les saisons, Et tout se mêle ainsi qu'une famille: 30 Les soucis et les lys, La vigne folle avec la grenadille; Près des volubilis Le glaïeul rose et ses feuilles en pointes; Partout le vert lézard 35 Venait courir sur les pierres disjointes; La liberté sans art Avait rendu leurs énergiques poses Aux vieux arbres fruitiers, Et sur le mur pendaient, blanches et roses, 40 Des touffes d'églantiers, Les nénufars, dans la mare déserte, Fleurissaient sur les eaux, Où se formait une enveloppe verte A l'abri des roseaux. 45 Dis, nous vois-tu dévastant les groseilles Et les grains du cassis? Autour de nous voltigeaient les abeilles, L'éclatante chrysis, Et mille oiseaux, en bandes familières, 50 Se penchaient tout le jour Pour boire, au bord des urnes que des lierres Tapissaient à l'entour. La solitude avait pris sa revanche. Dans ce recueillement 55 L'ortie, hélas! coudoyait la pervenche: C'était morne et charmant. Nous jouions là, gais pour une chimère, Courant, ou bien assis Dans le gazon. Parfois notre grand'mère, 60 La veuve aux chers soucis Qui fut si belle et qui mourut si jeune, Se montrait sur le seuil, Le front pâli comme par un long jeûne, Triste et douce, en grand deuil. Juin 1846. A Léon Gatayès Avec ses sanglots, l'instrument rebelle, Qui sent un pouvoir plus fort que le sien, Donne l'harmonie enivrante et belle Au musicien. 5 Le cheval meurtri, qui saigne et qui pleure, Cède au cavalier, rare parmi nous, Dont aucun effort ne peut avant l'heure Lasser les genoux. De même d'abord, le Rhythme farouche 10 Devant la Pensée écume d'horreur, Et, pour se soustraire au dieu qui le touche, Se cabre en fureur. Mais bientôt, léchant la main qui l'opprime, Il marche en cadence, et comme par jeu, 15 Son vainqueur lui met le mors de la Rime Dans sa bouche en feu. Tu le sais, ami, toi dont l'Art s'honore, Homme à la main souple, au jarret d'acier, Qui fais obéir la harpe sonore 20 Et l'ardent coursier; Lorsque aimé d'Isis aux triples ceintures, Un homme intrépide a baisé son sein, La création et les créatures Suivent son dessein. 25 Le Génie en feu donne à l'âme altière Le Commandement, ce charme vanté, Et l'Esprit captif dans l'âpre Matière Cède épouvanté. Mai 1855. A Méry Plus vite que les autans, Saqui, l'immortelle, au temps De sa royauté naissante, Tourbillonnait d'un pied sûr, 5 A mille pieds en l'air, sur Une corde frémissante. Et l'on craignait que d'un bond Parfois son vol vagabond Décrochât, par aventure, 10 Parmi les cieux étoilés, Les astres échevelés Fouettés par sa chevelure. En haut vers elle parfois, Comme de tremblantes voix, 15 Montaient les cris de la foule Qu'elle voyait du ciel clair Confuse comme une mer Où passe l'ardente houle. Et, soit qu'en faisant un pas 20 Elle regardât en bas Ou vers les célestes cimes, Aux cieux que cherchait son vol, Comme à ses pieds sur le sol, Elle voyait deux abîmes. 25 Dans les nuages vermeils, Au beau milieu des soleils Qu'elle touchait de la tête Et parmi l'éther bravé, Elle songeait au pavé. 30 Tel est le sort du poète. Il trône dans la vapeur. Beau métier, s'il n'avait peur De tomber sur quelque dalle Parmi les badauds sereins, 35 Et de s'y casser les reins Comme le fils de Dédale. Dans l'azur aérien Qui le sollicite, ou bien Sur la terre nue et froide 40 Qu'il aperçoit par lambeau, Il voit partout son tombeau Du haut de la corde roide, Et, sylphe au ventre changeant Couvert d'écailles d'argent, 45 Il se penche vers la place Du haut des cieux irisés, Pour envoyer des baisers A la vile populace. Mai 1855. A Gavarni La Beauté, fatal aimant, Est pareille au diamant Que la fange peut mouiller Sans le souiller. 5 Jusqu'au milieu du ruisseau, L'éclat pur de son berceau Garde un charme essentiel Qui vient du ciel. Ainsi, leurs cheveux au vent, 10 Vois ces folles qui souvent Bercent le premier venu Sur leur bras nu. Ces filles aux teints flétris, Qui dévisagent Paris 15 Avec leur regard moqueur, N'ont plus de coeur. Leur sein insensible et froid Que mord le corset étroit, N'a jamais pendant un jour 20 Tremblé d'amour. Idoles ivres d'encens, Dont rien n'éveille les sens, Elle n'ont jamais pleuré Ni soupiré. 25 Plus pâles que nos Ennuis, Ces spectres des folles nuits Ne mentent même pas bien, Et n'aiment rien. Rien! ni l'orgie et le bal 30 Qui se tord en carnaval Sous les clairons furieux, La flamme aux yeux, Ni le Vin, or ruisselant, Ame du raisin sanglant 35 Qui met ses riches manteaux Sur nos coteaux, Ni la colère du Jeu, Qui rend puissants comme un dieu Les combattants éblouis 40 De ses louis, Ni cette perle des mers Arrachée aux flots amers, Ni Golconde et son trésor, Ni même l'Or! 45 Car l'Or sur notre chemin, C'est l'Art sacré dont la main Embellit les horizons De nos prisons; C'est la sereine fierté, 50 C'est un jour de liberté Sous les ombrages fleuris Loin de Paris; C'est l'Amitié, douce voix, Qu'on peut encore une fois 55 Accueillir et mieux choyer A son foyer. Mais ce gouffre où tout se perd! Mais elles! L'or ne leur sert Qu'à se parer de chiffons 60 Pour des bouffons. Pourquoi donc les chantons-nous, Coeurs de l'Idéal jaloux, Qui toujours au ciel obscur Cherchons l'azur? 65 Sur leurs têtes sans douceur Pourquoi, poëte et penseur, Fais-tu jaillir un rayon De ton crayon? O philosophe subtil, 70 Dis-le-moi, que reste-t-il A leur front désenchanté? Quoi? la Beauté! La Beauté, miroir secret, Où l'amour divin paraît 75 Reflété comme en un ciel Matériel! Mai 1855. A Adolphe Gaïffe Jeune homme sans mélancolie, Blond comme un soleil d'Italie, Garde bien ta belle folie. C'est la sagesse! Aimer le vin, 5 La beauté, le printemps divin, Cela suffit. Le reste est vain. Souris, même au destin sévère! Et quand revient la primevère, Jettes-en les fleurs dans ton verre. 10 Au corps sous la tombe enfermé Que reste-t-il? D'avoir aimé Pendant deux ou trois mois de mai. Cherchez les effets et les causes, Nous disent les rêveurs moroses. 15 Des mots! des mots! cueillons les roses. Mai 1855. Il est dans l'île lointaine Où dort la péri, Sur le bord d'une fontaine, Un rosier fleuri 5 Qui s'orne toute l'année Des plus belles fleurs. Il est une coupe ornée De mille couleurs, Dont le sein de marbre voile 10 Les flots d'un doux vin. Il est une blanche étoile Au rayon divin, Qui verse de blanches larmes Au coeur des lys blancs. 15 Il est un seuil, plein de charmes Pour mes pas tremblants, Où je vais poser ma tête Pour me reposer. Il est un jardin en fête 20 Plus doux qu'un baiser, Qui le soir, au clair de lune, Tressaille embaumé, C'est ton front, ta tresse brune, Ta lèvre, ô Fatmé! Juin 1847. A Raoul Lebarbier Lorsque avec les sons Dont tu les complètes, Tu fais des chansons De mes odelettes, 5 Mille aspects divers De grâce physique Naissent dans mes vers Avec ta musique! A ta seule voix, 10 Tout en eux s'éveille Et vit à la fois. O rare merveille! A ma vigne en fleur, A ma moisson mûre, 15 Tu rends la couleur Avec le murmure! Au ciel rougissant De clartés sans voiles, La nuit en naissant 20 Frissonne d'étoiles, Et sous les berceaux Où sa voix touchante Ravit les ruisseaux, Le rossignol chante! 25 La biche qui court Parmi les charmilles S'arrête tout court, Et des jeunes filles Sous tes feux tremblants, 30 O lune incertaine, Lavent leurs pieds blancs Dans une fontaine. C'est sous le bouleau, Dont les feuilles sombres 35 Découpent dans l'eau De légères ombres, Et lorsqu'un éclair Montre leurs visages, On sent courir l'air 40 Dans ces paysages! Derniers enchanteurs Des âmes en fête, O divins chanteurs, Qui sur notre tête 45 Agitez encor D'une main hardie Les clochettes d'or De la mélodie! Dans l'azur secret, 50 Un sylphe voltige Sur votre forêt Où tout est prestige. Chaque art a le sien, Mais rien ne s'achève, 55 O musicien, Qu'avec votre rêve! Le monde amoureux De la Poésie Se sent plus heureux 60 Lorsqu'il s'extasie Aux accords si doux Nés de ce délire, Mais c'est toujours vous Qui tenez la lyre! Mai 1855. Aimons-nous et dormons Sans songer au reste du monde! Ni le flot de la mer, ni l'ouragan des monts, Tant que nous nous aimons 5 Ne courbera ta tête blonde, Car l'amour est plus fort Que les Dieux et la Mort! Le soleil s'éteindrait Pour laisser ta blancheur plus pure. 10 Le vent, qui jusqu'à terre incline la forêt, En passant n'oserait Jouer avec ta chevelure, Tant que tu cacheras Ta tête entre mes bras! 15 Et lorsque nos deux coeurs S'en iront aux sphères heureuses Où les célestes lys écloront sous nos pleurs, Alors, comme deux fleurs Joignons nos lèvres amoureuses, 20 Et tâchons d'épuiser La Mort dans un baiser! Janvier 1846. A Philoxène Boyer David, brûlé de pures flammes, Dans un chant aux notes divines, Pour faire soupirer deux âmes Croise des rimes féminines. 5 La Volupté ravie embrase Tout ce cantique des cantiques, Et jamais si suave extase Ne charma les odes antiques. On dirait deux blanches colombes 10 Que les feux de l'amour meurtrissent, Roucoulant au-dessus des tombes Au mois où les roses fleurissent. Si comme toi, quand tu te penches Sur sa féerie où tout respire, 15 J'avais entrevu sous les branches Le songe étoilé de Shakspere, Je voudrais écrire un poëme Dans ce rhythme des coeurs fidèles, Aussi doux que le mot: Je t'aime, 20 Et rempli de langueurs mortelles, Et, comme dans une peinture Où se lamente le génie, Toutes les voix de la nature Pleureraient dans ma symphonie. Juin 1856. A un riche Ma foi, vous avez bien raison, Vous pour qui tout est floraison Et violettes Parfumant les pieds de vos lys, 5 De ne pas célébrer Phyllis En odelettes. Vous qui pouvez chaque matin, Bercé par le flot de satin Qui vous arrose, 10 Voir dans l'or de votre salon Tomber les flèches d'Apollon, Parlez en prose! Mais pour nous qui, jusqu'à présent, Soupons sous la treille en causant 15 Avec la lune, (Et c'est notre meilleur repas!) Ami, ne nous enlevez pas Notre fortune. Dans les fleurs, près de frais bassins, 20 Nous nous couchons sur des coussins Très prosaïques, La pourpre au dos, vous le savez! Et dans des bains de stuc pavés De mosaïques. 25 Le col paré de nos présents, De belles filles de seize ans Nous versent même Avec le charme oriental, Le vin du Rhin dans ton cristal, 30 Sainte Bohême! O nuit d'étoiles sous les cieux! Jardins, nectar délicieux, Voûte sublime! Nous les possédons en effet, 35 Mais, hélas! ce beau monde est fait Avec la rime. Sans elle et ses prismes fleuris, Pour pouvoir chercher hors Paris L'eau murmurante 40 Qui court dans les gazons naissants, Il nous faudrait bien quatre cents Écus de rente! Ou, je frissonne d'y penser! Nous n'oserions pas nous passer 45 La fantaisie De perdre un quart d'heure aux genoux De Cidalise. Ah! laissez-nous La poésie! Mai 1855. Chant séculaire Notre Eldorado, Mes amis, enfin doit éclore: Malgré mon bandeau, Je vois une nouvelle aurore. 5 Aux cieux extasiés Tout est pourpre et rosiers: Voici l'heure, ô sainte colère! De chanter le chant séculaire: Les temps sont venus 10 Pour les Dieux inconnus! O sombres penseurs Forts et seuls comme les grands chênes, O vierges nos soeurs, Tendres lys brisés par des chaînes! 15 Laissez le saint amour Éclater au grand jour, Car Cypris, la pâle captive, A lavé son front dans l'eau vive: Les temps sont venus 20 Pour les Dieux inconnus! Tout ce qu'on pleura, Dévouement, liberté, génie, Tout refleurira Pour le règne de l'harmonie: 25 L'art sera dévoilé Comme un ciel étoilé, Et la Muse, pareille aux femmes, Chantera ses épithalames: Les temps sont venus 30 Pour les Dieux inconnus! Je vois les doux vers Rejaillir en strophes écloses, Et des arbres verts Un miel pur couler dans les roses. 35 Les Grâces vont pieds nus Sur les monts chevelus Et leur pas dans les fleurs naissantes Guide en choeur les vierges dansantes: Les temps sont venus 40 Pour les Dieux inconnus! L'Auguste Beauté A quitté les bois de Cythère; Son calme enchanté Resplendit sur toute la terre, 45 Et le mal abattu Sous ses pieds meurt vaincu. Nous tenons sans honte et sans fièvres L'Idéal vivant sous nos lèvres: Les temps sont venus 50 Pour les Dieux inconnus! Avril 1846. A Roger de Beauvoir Ce temps est si sévère Qu'on n'ose pas Remplir deux fois son verre Dans un repas, 5 Ni céder à l'ivresse De son désir, Ni chanter sa maîtresse Et le plaisir! On croit que, pour paraître 10 Rempli d'orgueil, Il est distingué d'être Toujours en deuil! Les topazes, la soie, La pourpre et tout, 15 Ne font pas une joie D'assez bon goût, Et les bourgeois que flatte Un speech verbeux, Ont peur de l'écarlate 20 Comme les boeufs! O pauvres gens sans flamme, Qui, par devoir, Mettent, même à leur âme, Un habit noir! 25 Qu'ils ne puissent plus boire Sans déroger, C'est bien fait pour leur gloire! Mais, cher Roger, Nous de qui le coeur aime 30 Un doux regard, Admirons ce carême Comme objet d'art, Et restons à notre aise Dans le soleil 35 Qu'a fait Paul Véronèse Aux Dieux pareil! Sa lèvre nous embrase! Que ces marchands Gardent pour eux l'emphase, 40 Et nous les chants! Tant que des gens moroses Le ciel épris Ne mettra pas aux roses Un habit gris, 45 Tant qu'au dôme où scintillent Les firmaments, Parmi les saphirs brillent Des diamants, Tant qu'au bois, où m'accueille 50 Un vert sentier, Naîtront le chèvrefeuille Et l'églantier, Tant que sous les dentelles Daignent encor 55 Nous sourire les belles Aux cheveux d'or, Tant que le vin de France Et les raisins Porteront l'espérance 60 A nos voisins, Gardons la jeune Grâce Pour échanson, Que jamais rien ne lasse Notre chanson! 65 Et vous que j'accompagne Jusqu'au mourir, Versez-nous le champagne! Laissons courir, Avec l'or et la lie 70 De sa liqueur, L'inconstante folie Dans notre coeur. Buvons ce flot suave Et sans rival, 75 Et nous prendrons l'air grave Au carnaval! Mai 1855. La Vendangeuse Toi dont les cheveux doux et longs Se déroulent en onde fière, Comme les flots de ta rivière, O belle fille de Châlons! 5 Penche ta tête parfumée, Que je puisse, ô ma bien-aimée! Voir baigné par ces cheveux blonds Ton riant profil de camée. O fille d'un climat divin! 10 Tu naquis plus blanche qu'un cygne Et ton grand-père dans sa vigne Mouilla ta lèvre avec du vin! Aussi, lorsque la primevère Triomphe du climat sévère, 15 Loin du monde vulgaire et vain, Vers les cieux tu lèves ton verre. Toute à l'instant qu'il faut saisir, Tu mords, et d'une ardeur pareille, Aux raisins gonflés de la treille 20 Comme à la grappe du plaisir! Et sur ta poitrine, où se noie Une lumière ivre de joie, Mûrissent les fruits du Désir Comme une vendange qui ploie. 25 En tes veines, de toutes parts, Bourguignonne aux tresses dorées, Le sang des Bacchantes sacrées Bouillonne dans ton sang épars, Et tu tiens tes idolâtries 30 De ces guerrières des féeries Qui conduisaient les léopards Avec des guirlandes fleuries! Il fut ton aïeul, cet amant De la chanson ivre et sauvage, 35 Menant sur son char de feuillage, Par l'Attique, un troupeau charmant! C'est pourquoi, danseuse étourdie, Tu fais d'une main si hardie Carillonner joyeusement 40 Les grelots de la Comédie! O vendangeuse! tu souris, Embrassons-nous jusqu'à l'ivresse! Buvons encore, ô ma maîtresse! Déroule tes cheveux chéris 45 Sur ces raisins! car, ô merveilles! Tes tresses blondes sont pareilles Au soleil qui les a mûris, Et ta bouche aux grappes vermeilles. Septembre 1853. A Théophile Gautier Quand sa chasse est finie, Le poëte oiseleur Manie L'outil du ciseleur. 5 Car il faut qu'il meurtrisse, Pour y graver son pur Caprice, Un métal au coeur dur. Pas de travail commode! 10 Tu prétends, comme moi, Que l'Ode Garde sa vieille loi, Et que, brillant et ferme, Le beau rhythme d'airain 15 Enferme L'idée au front serein. Car toi qui, fou d'extase, Mènes par les grands cieux Pégase, 20 Le cheval aux beaux yeux; Toi qui sur une grève Sais prendre en ton réseau Le Rêve, Comme un farouche oiseau; 25 Maître, qui nous enseignes L'amour du vert laurier, Tu daignes Être un bon ouvrier. Mai 1856. A Odette Odette, vos cheveux vermeils Ont le jaune éclat des soleils Parmi les moissons enchantées, Et caressent en nappes d'or 5 Vos tempes plus blanches encor Que des étoiles argentées. Quand l'aurore rose à demi Se joue et frissonne parmi Cette douce toison fatale, 10 De pâles et tristes lueurs Éclairent de reflets rêveurs Votre joue aux teintes d'opale. Sur votre jeune front penché L'étincelle d'un feu caché 15 Brille dans vos yeux clairs et sombres, Et comme de tendres pistils, Les bandeaux soyeux de vos cils Vous caressent de grandes ombres. Vos lèvres déjà tout en fleur 20 Ont l'harmonieuse pâleur De la sensitive froissée, Et ce lys que rien n'outragea, Votre front se courbe déjà Sous l'orage de la pensée. 25 Vos regards sont si languissants Qu'à votre petit coeur je sens Saigner de secrètes blessures, Et parfois dans vos yeux pensifs Je crois voir s'amasser, captifs, 30 Tous les pleurs des amours futures. Ah! que ces pleurs silencieux Ne coulent jamais de vos yeux! Et ne voyez jamais éclore, Autour de vos cheveux flottants, 25 De nos saisons que le printemps Et de notre jour que l'aurore! Que rien n'emplisse de sanglots Votre âme pareille à ces flots Où Dieu lui-même se reflète! 30 Parlez aux cieux, aux champs, aux bois, Avec votre plus douce voix, Soyez heureuse, chère Odette! Dites aux bosquets de rosiers: Je veux que vous me le disiez 35 Comment vos fleurs s'épanouissent, Et parmi de calmes amours Je veux que ma vie et mes jours Ainsi que vos roses fleurissent! A la source dont le flot clair 40 Boit le bleu transparent de l'air, Dites: Je veux, ô flots sans nombre, Que mes jours coulent, comme vous, Sur un chemin facile et doux, A l'abri d'un feuillage sombre! 45 Au bel Ange qui suit vos pas: Je veux que ma route ici-bas Ne soit qu'harmonie et sourires! Tel dans l'oasis du désert On entend parfois un concert 50 De voix humaines et de lyres. Tous écouteront votre voeu! Vous parliez encore au bon Dieu Hier dans les célestes féeries, Et vous devez encor savoir 55 En quels mots se parlent au soir Un ange et des roses fleuries. Juillet 1846. A Eugène Grangé La fille du gai Thespis Est tout endormie Et penche son front de lys Sur sa main blêmie. 5 Ses Bacchantes aux doux yeux Ne versent plus le vin vieux; Assez de pleurs! j'aime mieux L'amour de ma mie. On dit que nous triomphons! 10 O gaîté facile, Où sont tes joyeux bouffons Venus de Sicile? Les grands mots ont effrayé Ce peuple au manteau rayé 15 Dont Molière a défrayé La verve docile! Mais ta Muse lace encor A son pied d'albâtre Le léger brodequin d'or 20 Qui sied au théâtre. L'Amour est votre échanson, Il rit à votre moisson: Qu'il nous rende la chanson Rieuse et folâtre! 25 Que la Comédie au moins Ait son chant du cygne! Ah! sans prendre tant de soins Pour paraître digne, Son beau rire était si prompt! 30 Ami, sans lui faire affront, Rien ne sied mieux à son front Qu'un rameau de vigne. Mai 1855. A Jules de Prémaray Lecteur, prompt à nous consoler, Toi qui sais encore voler, Comme l'abeille, au miel attique, Ton enthousiaste rumeur 5 Encourage le doux rimeur, O voix émue et sympathique! O mon ami, c'est déjà vieux! Depuis dix ans, les envieux, Acharnés sur la même lime, 10 Ensanglantent leurs yeux ardents, Et viennent se briser les dents Contre l'acier pur de ma rime. O Poésie! ange fatal! Des fous marchent d'un pied brutal 15 A travers tes Édens splendides, Comme, aux approches de la nuit, Par les déserts de fleurs s'enfuit Le troupeau des buffles stupides. Mais croissez, pervenches et thym! 20 Comme ces lueurs du matin Qu'enveloppent en vain des voiles, O symboles de mes amours! C'est vous seuls qui vivrez toujours, Printemps, lauriers, chansons, étoiles! Mai 1855. Théophile Gautier I Théophile Gautier! poëte Au regard limpide et vermeil, Dont l'oeuvre fut un hymne en fête A la vie ivre de soleil! 5 A l'heure où la Mort en délire, Avec un regret insensé, Admire encor ton fier sourire Qu'elle éteint de son doigt glacé, Pardonne-moi, maître des charmes, 10 Dont l'esprit s'enfuit vers le ciel, Si tu vois mes yeux pleins de larmes Devant toi, songeur immortel. Pardonne-moi si je te pleure, Car, ô maître, c'est l'humble ami 15 Qui prie et sanglote à cette heure Auprès du lutteur endormi. Mais ma propre fierté s'irrite De s'attrister en ces douleurs, Et je sais qu'un tel deuil mérite 20 Bien autre chose que des pleurs! Car, ô pur génie, âme immense Qu'emplissait la sainte beauté, A cet instant pour toi commence Une double immortalité. 25 Et tandis que de ta poitrine, Déployant son aile de feu, Ce qui fut la flamme divine S'envole et retourne vers Dieu, Fier meurtrier de la nuit noire, 30 Vainqueur du silence étouffant, Ton génie entre dans la gloire, Libre, superbe et triomphant. Cependant que tes filles pleurent Et que tes fils sont pleins d'effroi, 35 Mornes comme ceux qui demeurent Après des hommes tels que toi; Cependant qu'en ce triste bagne Songent leurs vivants désespoirs, Et cependant que ta compagne 40 Pleure sous ses longs voiles noirs; Artiste, créateur sans tache, Sage et patient ouvrier, Souriante, la Muse attache Sur ton front le divin laurier. 45 Sereine et fixant sur ton livre Son regard clair comme un flambeau, A jamais elle te délivre De l'épouvante du tombeau. Et l'Envie aux dents de couleuvre 50 A beau se plaindre et crier: Non! Elle fait briller sur ton oeuvre Luxuriante, et sur ton nom, L'éclat lumineux et féerique, Le flamboiement mélodieux 55 Qui sied au poëte lyrique Dans son triomphe radieux; Et s'éveillant sous son doigt rose, Chanteur illustre et vénéré, Les clartés de l'apothéose 60 Ruissellent sur ton front sacré! II Déjà la France, à qui nous sommes, Douce mère frappée au flanc, Dans le troupeau de ses grands hommes Choisit ta place au premier rang; 65 Et, te célébrant dans ses veilles, Elle te bénit, fils pieux, D'avoir égalé les merveilles Qu'enfantèrent nos grands aïeux. O fils d'Orphée et de Pindare, 70 Instruit par eux dans l'art des vers, Qu'elle est belle, en ce siècle avare, Ton oeuvre aux cent aspects divers! Ta jeune maîtresse la Rime, Qui fait toujours ce que tu veux, 75 Te donne, prodigue sublime, Les diamants de ses cheveux; Elle t'offre ces pierreries Qui semblent transir et brûler, Et l'on voit leurs flammes fleuries 80 Dans ton poëme étinceler. Statuaire, que le vil piège De la chair appelait en vain, Tu sais du marbre au flanc de neige Faire jaillir un corps divin, 85 Et ravir à la nuit fatale Son frissonnement enchanté, Et le vêtir, forme idéale, D'une invincible chasteté. Et la Nature, ô coloriste! 90 Veut que tu prennes ses trésors: Diamant, rubis, améthyste, Et les bleus saphirs et les ors; Et, par ton génie animées, Tu fais, pour enchanter nos yeux, 95 Avec ces matières charmées Un mélange mystérieux! Russie, Égypte, Espagne, Grèce, Où les grands Dieux vivent encor, On voit, si tu veux qu'il paraisse, 100 Tout le prodigieux décor: Vertes forêts, plaines moroses, Mers d'azur aux charmants reflets, Pics géants de neige, ciels roses, Montagnes aux flancs violets; 105 Et les grandes architectures, Où tous les arts sont mariés, Développent leurs lignes pures Et leurs détails coloriés, Temple à la blanche colonnade, 110 Burg dont l'herbe envahit la cour, Cathédrale, palais de jade, Alhambra découpant le jour! En ce décor passent et vivent Des rois, des guerriers, des amants, 115 Les justes, et ceux que poursuivent Les ailes des noirs Châtiments; Toute la folle engeance humaine Dont le Destin fait son jouet, Tous les mortels tremblants que mène 120 Amour avec son cruel fouet; Et surtout, mille, mille femmes Jetant sur leurs mates pâleurs Des ors divins aux belles gammes Ou de vivants colliers de fleurs; 125 Vierges priant dans leurs alcôves, Et folles aux regards surpris, Dénouant leurs crinières fauves Sur les rouges damas fleuris; Les unes pleurant comme un cygne, 130 D'autres avec l'air irrité, Mais toutes laissant voir le signe De l'irrésistible Beauté. III La Beauté! c'est le seul poëme Que tu chantas sous le ciel bleu, 135 Grand porteur de lyre, et toi-même Tu fus sage et beau comme un dieu. Sans que rien jamais la courrouce, Un regard calme et contempteur Brillait dans ta prunelle douce; 140 On eût dit qu'un divin sculpteur, Dans son jardin planté de vignes, Épris du beau comme du bien, Avait pétri les nobles lignes De ton visage olympien. 145 Ta barbe légère et farouche Tombait, soyeuse, en s'effilant, Pour encadrer ta belle bouche Aussi rouge qu'un fruit sanglant, Et comme au Zeus de l'ode ancienne 150 Qui songe aux éternels devoirs, Ta chevelure ambroisienne Ruisselait en brillants flots noirs. Sur ton large visage austère Quelle douceur, mais quel mépris 155 Pour tous les hochets de la terre Auxquels on attache du prix! Rhéteurs aux démarches hautaines Bâtissant un néant profond, Et se penchant vers les fontaines 160 Pour remplir des urnes sans fond; Orateurs dévorés de fièvre, Dans le carrefour éhonté Baisant de leur ardente lèvre L'ignoble Popularité; 165 Amants de l'or, pourris de plaies, Monnoyant l'angoisse et les pleurs, Blêmes, et comptant des monnaies Dans la nuit, comme les voleurs; Ineptes don Juans de romance, 170 Sous ses haillons d'or, en plein jour, Adorant tous, en leur démence, Le spectre fardé de l'Amour; Maîtres des Odes éclatantes, Se résignant au rire amer 175 Pour des foules plus inconstantes Que le flot fuyant de la mer; O pasteur des rhythmes sans nombre, Comme tu regardais ces fous Acharnés à l'ombre d'une ombre, 180 Avec un air pensif et doux, Toi qui t'asseyais sous un arbre En plaignant le cerf aux abois! Toi, l'amant des Nymphes de marbre Et de la source dans les bois, 185 Qui donnais la richesse vile Et tout leur or matériel Pour une âpre strophe d'Eschyle, S'envolant terrible en plein ciel! Toi qui, dans ton coeur invincible, 190 N'eus pas d'autre rêve étoilé Que de lire la grande bible Et de voir dans le ciel fermé! Toi qui, dans ta candeur sincère, Souriais, ignorant du mal, 195 Et qui remplissais ton grand verre Avec le vin de l'Idéal! IV Reprends-les, ce divin sourire Et ce verre où ta lèvre but, Car voici l'heure de te dire, 200 Maître, non: Adieu, mais: Salut! Oui, sois le bienvenu, poëte, Parmi ceux que nomme les siens La Muse qui fut leur conquête; Car tu ne t'en vas pas, tu viens! 205 Fier de ton renom qui te vante, Tu viens vers la postérité, Ayant sur ta lèvre vivante L'inéluctable vérité, Et dans ta main mystérieuse 210 Apportant, vainqueur du tombeau, Toute une oeuvre victorieuse Où resplendit l'éclat du Beau! Au festin de la poésie, Où chacun, levant son bras nu, 215 Boit le nectar et l'ambroisie, O chanteur, sois le bienvenu! Toi qui, pareil à Véronèse, Parmi les satins et les fleurs, Fais resplendir en ta fournaise 220 Les femmes aux belles couleurs! Toi qui, dans un temps qui végète, Nous fais songer aux choeurs dansants Qui bondissaient sur le Taygète, Avec tes vers éblouissants! 225 Toi qui, savant aux hardiesses, Peux, comme Myron et Scyllis, Tailler l'image des Déesses Dans le marbre pareil au lys! Toi qui sus donner à la prose 230 Le prisme durable et charmant Que traverse un éclair de rose, Et le poli du diamant! Toi qui répands de ta main pleine Toute une riche floraison! 235 Dernier fils du chantre d'Hélène! Ame, sagesse, esprit, raison, Amant du beau, du vrai, du juste, Règne parmi les Dieux de l'art, Et viens prendre ta place auguste 240 Entre Rabelais et Ronsard! 23-24 octobre 1872. A Alfred Dehodencq Tenir la lumière asservie Lorsqu'elle voudrait s'envoler, Et voler A Dieu le secret de la vie; 5 Pour les mélanger sur des toiles Dérober même aux cieux vengeurs Leurs rougeurs Et le blanc frisson des étoiles; Comme on cueille une fleur éclose, 10 Ravir à l'Orient en feu Son air bleu Et son ciel flamboyant et rose; Pétrir de belles créatures, Et sur d'éblouissants amas 15 De damas Éparpiller des chevelures; Inonder de sang le Calvaire Ou jeter un éclat divin Sur le vin 20 Qu'un buveur a mis dans son verre; Se réjouir des pierreries, Et jeter le baiser vermeil Du soleil Jusque sur les rouges tueries; 25 Créer des êtres, et leur dire: Misérables, c'est votre tour! Que l'Amour De sa folle main vous déchire; Enfin pour ce monde risible 30 Forçant la couleur à chanter, L'enchanter Par une musique visible, Voilà vraiment ce que vous faites, Peintres! qui pour nous préparez 35 Et parez Sans repos d'éternelles fêtes! Ouvriers, inventeurs, génies! Par un miracle surhumain, Votre main 40 Réalise ces harmonies Où la couleur qui se déploie En accords de la nuit vainqueurs, Dans nos coeurs Fait jaillir des sources de joie. 45 Et nos fronts sont baignés d'aurore. Mais vous, par un retour fatal, L'Idéal Vous martyrise et vous dévore. Et vos enchantements sublimes, 50 Vous les payez de votre chair; Il est cher, Le feu qu'on vole sur les cimes! Si tu montas avec délice L'escalier bleu des paradis 55 Interdits, Un inexprimable supplice Te punit, ô rêveur étrange Qui sus donner l'illusion Du rayon 60 De lumière où s'envole un Ange; Et lorsque tout le ciel flamboie Dans ta prunelle ivre d'amour, Un vautour Vient manger ton coeur et ton foie. 24 novembre 1872. Les Muses au Tombeau Près de la pierre close Sous laquelle repose Théophile Gautier, (Non tout entier, 5 Car par son oeuvre altière Ce dompteur de matière Est comme auparavant Toujours vivant,) Regardant cette tombe 10 De leurs yeux de colombe, Les Muses vont pleurant Et soupirant. Toutes se plaignent: celle Dont l'oeil sombre étincelle 15 Et qui réveille encor Le clairon d'or, Celle que le délire Effréné de la Lyre Offre aux jeux arrogants 20 Des ouragans, Celle qui rend docile Un mètre de Sicile Et tire du roseau Des chants d'oiseau, 25 Celle qui, dans son rêve Farouche, porte un glaive Frissonnant sur son flanc Taché de sang, Et celle qui se joue 30 Et pour orner sa joue Prend aux coteaux voisins Les noirs raisins, Et la plus intrépide, La Nymphe au pied rapide, 35 Celle qui, sur les monts Où nous l'aimons, Par sa grâce savante, Fait voir, chanson vivante, Les rhythmes clairs dansants 40 Et bondissants. Oui, toutes se lamentent Et pieusement chantent Dans l'ombre où leur ami S'est endormi. 45 Car il n'en est pas une Qui n'ait eu la fortune D'obtenir à son tour Son fier amour; Pas une qu'en sa vie 50 Il n'ait prise et ravie Par un chant immortel Empli de ciel! Ses pas foulaient ta cime, Mont neigeux et sublime 55 Où nul Dieu sans effroi Ne passe; et toi, Fontaine violette, Il a vu, ce poëte, Errer dans tes ravins 60 Les choeurs divins! Et toi, monstre qui passes A travers les espaces, Usant ton sabot sur Les cieux d'azur, 65 Cheval aux ailes blanches Comme les avalanches, Tu prenais ton vol, l'oeil Ivre d'orgueil, Quand sa main blanche et nue 70 T'empoignait sous la nue, Ainsi que tu le veux, Par les cheveux! Mais, ô Déesses pures, Ornez vos chevelures 75 De couronnes de fleurs, Séchez vos pleurs! Car le divin poëte Que votre voix regrette Va sortir du tombeau 80 Joyeux et beau. Les Odes qu'il fit naître Lui redonneront l'être A leur tour, et feront Croître à son front 85 Victorieux de l'ombre, L'illustre laurier sombre Que rien ne peut faner Ni profaner. Toujours, parmi les hommes, 90 Sur la terre où nous sommes Il restera vivant, Maître savant De l'Ode cadencée, Et sa noble pensée 95 Que notre âge adora, Joyeuse, aura Pour voler sur les lèvres Que brûleront les fièvres De notre humanité 100 L'éternité! Jeudi, 7 novembre 1872. Source: http://www.poesies.net Odes funambulesques Théodore de Banville LA CORDE ROIDE p33 Du temps que j' en étais épris, les lauriers valaient bien leur prix. à coup sûr on n' est pas un rustre le jour où l' on voit imprimés les poëmes qu' on a rimés : heureux qui peut se dire illustre ! Moi-même un instant je le fus. J' ai comme un souvenir confus d' avoir embrassé la Chimère. J' ai mangé du sucre candi p34 dans les feuilletons du lundi : ma bouche en est encor amère. Quittons nos lyres, érato ! On n' entend plus que le râteau de la roulette et de la banque ; viens devant ce peuple qui bout jouer du violon debout sur l' échelle du saltimbanque ! Car, si jamais ses yeux vermeils ne sont las de voir les soleils sans baisser leurs fauves paupières, le poëte n' est pas toujours en train de réjouir les ours et de civiliser les pierres. En vain les accords de sa voix ont charmé les monstres ; parfois loin des flots sacrés il émigre, las, sinon guéri de prêcher p35 l' amour aux côtes du rocher et la douceur aux dents du tigre. Il se demande s' il n' est plus, sous les vieux arbres chevelus de cette France que nous sommes, de l' Océan au pont de Kehl, un déguisement sous lequel on puisse parler à des hommes ; et, voulant protester du moins devant les immortels témoins en faveur des dieux qu' on renie, quoique son âme soit ailleurs, il te prend tes masques railleurs et ton rire, ô sainte ironie ! Alors, sur son triste haillon il coud des morceaux de paillon, pour que dans ce siècle profane, fût-ce en manière de jouet, p36 on lui permette encor le fouet de son aïeul Aristophane. Et d' une lieue on l' aperçoit en souliers rouges ! Mais qu' il soit un héros sublime ou grotesque ; ô muse ! Qu' il chasse aux vautours, ou qu' il daigne faire des tours sur la corde funambulesque, tribun, prophète ou baladin, toujours fuyant avec dédain ces pavés que le passant foule, il marche sur les fiers sommets ou sur la corde ignoble, mais au-dessus des fronts de la foule. septembre 1856 : LA VILLE ENCHANTEE p37 il est de par le monde une cité bizarre, où Plutus en gants blancs, drapé dans son manteau, offre une cigarette à son ami Lazare, et l' emmène souper dans un parc de Wateau. Les centaures fougueux y portent des badines ; et les dragons, au lieu de garder leur trésor, s' en vont sur le minuit, avec des baladines, faire un maigre dîner dans une maison d' or. C' est là que parle et chante avec des voix si douces, un essaim de beautés plus nombreuses cent fois, en habit de satin, brunes, blondes et rousses, que le nombre infini des feuilles dans les bois ! p38 ô pourpres et blancheurs ! Neiges et rosiers ! L' une en découvrant son sein plus blanc que la Jung-Frau, cause avec Cyrano, qui revient de la lune, l' autre prend une glace avec Cagliostro. C' est le pays de fange et de nacre de perle ; un tréteau sur les fûts du cabaret prochain, spectacle où les décors sont peints par Diéterle, Cambon, Thierry, Séchan, Philastre et Despléchin ; un théâtre en plein vent, où, le long de la rue, passe, tantôt de face et tantôt de profil, un mimodrame avec des changements à vue, comme ceux de Gringoire et du céleste Will. Là, depuis Idalie, où Cypris court sur l' onde dans un brougham de nacre attelé d' un dauphin, vous voyez défiler tous les pays du monde avec un air connu, comme chez Séraphin. La belle au bois dormant, sur la moire fleurie de la molle ottomane où rêve le chat Murr, parmi l' air rose et bleu des feux de la féerie s' éveille après cent ans sous un baiser d' amour. p39 La chinoise rêveuse assise dans sa jonque, les yeux peints, et les bras ceints de perles d' Ophir, d' un ongle de rubis rose comme une conque agace sur son front un oiseau de saphir. Sous le ciel étoilé, trempant leurs pieds dans l' onde que parfument la brise et le gazon fleuri, et d' un bois de senteur couvrant leur gorge blonde, dansent à s' enivrer les bibiaderi. Là, belles des blancheurs de la pâle chlorose, et confiant au soir les rougeurs des aveux, les vierges de Lesbos vont sous le laurier-rose s' accroupir dans le sable et causer deux à deux. La reine Cléopâtre, en sa peine secrète, fière de la morsure attachée à son flanc, laisse tomber sa perle au fond du vin de Crète, et sa pourpre et sa lèvre ont des lueurs de sang. Voici les beaux palais où sont les hétaïres, sveltes lys de Corinthe et roses de Milet, qui, dans des bains de marbre, au chant divin des lyres, lavent leurs corps sans tache avec un flot de lait. p40 Au fond de ces séjours à pompe triomphale, où l' or met des rayons dans les yeux éblouis, Hercule enrubanné file aux genoux d' Omphale. Et Diogène dort sur le sein de Laïs. Salut, jardin antique, ô Tempé familière où le grand Arouet a chanté Pompadour, où passaient avant eux Louis et La Vallière, la lèvre humide encor de cent baisers d' amour ! C' est là que soupiraient aux pieds de la dryade, dans la nuit bleue, à l' heure où sonne l' angelus, et le jeune Lauzun, fier comme Alcibiade, et le vieux Richelieu, beau comme Antinoüs. Mais, ce qui me séduit, et ce qui me ramène dans la verdure, où j' aime à soupirer le soir, ce n' est pas seulement Phyllis et Dorimène, avec sa robe d' or que porte un page noir. C' est là que vit encore le peuple des statues sous ses palais taillés dans les mélèzes verts, et que le choeur charmant des nymphes demi-nues pleure et gémit avec la brise des hivers. p41 Les naïades sans yeux regardent les grands arbres pousser de longs rameaux qui blessent leurs beaux seins, et, sur ces seins meurtris croisant leurs bras de marbres, augmentent d' un ruisseau les larmes des bassins. Aujourd' hui les wagons, dans ces steppes fleuries devancent l' hirondelle en prenant leur essor, et coupent dans leur vol ces suaves prairies, sur un ruban de fer qui borde un chemin d' or. Ailleurs, c' est le palais d' Italie et de Grèce où règnent des bergers et des dieux demi-nus, pour lequel Titien a donné sa maîtresse, où Phidias a mis les siennes, ses Vénus ! Et maintenant, voici la coupole féerique où, près des flots d' argent, sous les lauriers en fleurs, le grand Orphée apporte à la Grèce lyrique la lyre que Sappho baignera dans les pleurs. ô ville où le flambeau de l' univers s' allume ! Aurore dont l' oeil bleu, rempli d' illusions, tourné vers l' orient, voit passer dans sa brume des foyers de splendeur étoilés de rayons ! p42 Ce théâtre en plein vent bâti dans les étoiles, où passent à la fois Cléopâtre et Lola, où défile en dansant, devant les mêmes toiles, un peuple chimérique en habit de gala ; ce pays de soleil, d' or et de terre glaise, cette étrange cité, c' est Athène ou Paris, Eldorado du monde, où la fashion anglaise importe deux fois l' an ses tweeds et ses paris. Pour moi, c' est dans un coin du salon d' Aspasie, sur l' album électrique où, parmi nos refrains, Phidias et Diaz ont mis leur fantaisie, que je rime cette ode en vers alexandrins. septembre 1845 : LA BELLE VERONIQUE p43 ce fut un beau souper, ruisselant de surprises. Les rôtis, cuits à point, n' arrivèrent pas froids ; par ce beau soir d' hiver, on avait des cerises et du johannisberg, ainsi que chez les rois. Tous ces amis joyeux, ivres, fiers de leurs vices, se renvoyaient les mots comme un clair tambourin ; les dames, cependant, suçaient des écrevisses et se lavaient les doigts avec le vin du Rhin. p44 Après avoir posé son verre encore humide, un tout jeune homme, épris de songes fabuleux, beau comme Antinoüs, mais quelque peu timide, suppliait dans un coin sa voisine aux yeux bleus. Ce fut un grand régal pour la troupe savante que cette bergerie, et les meilleurs plaisants se délectaient de voir un fou croire vivante Véronique aux yeux bleus, ce joujou de quinze ans. Mais l' heureux couple avait, parmi ce monde étrange, l' impassibilité des olympiens ; lui, savourant la démence et versant la louange, elle, avalant sa perle avec un noble ennui. L' ardente causerie agitait ses crécelles sur leurs têtes ; pourtant, quoi qu' il en pût coûter, ils avaient les regards si chargés d' étincelles que chacun à la fin se tut pour écouter. -" vraiment ? Jusqu' à mourir ! " s' écriait Véronique, en laissant flamboyer dans la lumière d' or ses dents couleur de perle et sa lèvre ironique ; " et si je vous disais : je veux le Kohinnor ? " p45 (elle jetait au vent sa tête fulgurante, pareille à la toison d' une angélique miss dont l' aile des steam-boats à la mer de Sorrente emporte avec fierté les cargaisons de lys ! ) -" chère âme, " répondit le rêveur sacrilège, " j' irais la nuit, tremblant d' horreur sous un manteau, blême et pieds-nus, voler ce talisman, dussé-je ensuite dans le coeur m' enfoncer un couteau. " cette fois, par exemple, on éclata. Le rire, sonore et convulsif, orageux et profond, joyeux jusqu' à l' extase et gai jusqu' au délire, comme un flot de cristal montait jusqu' au plafond. C' est un hôte ébloui, qui toujours nous invite. La fille d' ève eut seule un éclair de pitié ; elle baisa les yeux de l' enfant, et bien vite lui dit, en se penchant dans ses bras à moitié : -" ami, n' emporte plus ton coeur dans une orgie. Ne bois que du vin rouge, et surtout lis Balzac. Il fut supérieur en physiologie pour avoir bien connu le fond de notre sac. p46 Ici, comme partout, l' expérience est chère ; crois-moi, je ne vaux pas la bague de laiton si brillante jadis à mon doigt de vachère, dans le bon temps des gars qui m' appelaient Gothon ! " novembre 1858 : VARIATIONS LYRIQUES p47 le carnaval s' amuse ! Viens le chanter, ma muse, sur un rhythme gaillard du bon Ronsard ! Et d' abord, sur ta nuque, en dépit de l' eunuque, fais flotter tes cheveux libres de noeuds ! Chante ton dithyrambe en laissant voir ta jambe et ton sein arrosé d' un feu rosé. p48 Laisse même, ô déesse, avec ta blonde tresse, le maillot des Keller voler en l' air ! Puisque je congédie les vers de tragédie, laisse le décorum du blanc peplum, la tunique et les voiles semés d' un ciel d' étoiles, et les manteaux épars à saint-Ybars ! Que ses vierges plaintives, catholiques ou juives, tiennent des sanhédrins d' alexandrins ! Mais toi, sans autre insigne que la feuille de vigne et les souples accords de ton beau corps, p49 laisse ton sein de neige chanter tout le solfège de ses accords pourprés, mieux que Duprez ! Ou bien, mon adorée, prends la veste dorée et le soulier verni de Gavarni ! Mets ta ceinture, et plaque sur le velours d' un claque les rubans querelleurs jonchés de fleurs ! Fais, sur plus de richesses que n' en ont les duchesses, coller jusqu' au talon le pantalon ! Dans tes lèvres écloses mets les cris et les poses et les folles ardeurs des débardeurs ! p50 Puis, sans peur ni réserve, réchauffant de ta verve le mollet engourdi de Brididi, sur tes pas fiers et souples traînant cent mille couples, montre leur jusqu' où va la rédowa, et, dans le bal féerique, hurle un rhythme lyrique dont tu feras cadeau à Pilodo ! Tapez, pierrots et masques, sur vos tambours de basques ! Faites de vos grelots chanter les flots ! Formidables orgies, suivez sous les bougies les sax aux voix de fer jusqu' en enfer ! p51 Sous le gaz de Labeaume hurrah ! Suivez le heaume et la cuirasse d' or de Mogador ! Et madame panache, dont le front se harnache de douze ou quinze bouts de marabouts ! Au son de la musette suivez ange et frisette, et ce joli poupon, rose pompon ! Et Blanche aux belles formes, dont les cheveux énormes ont été peints, je crois, par Delacroix ! De même que la Loire se promène avec gloire dans son grand corridor d' argent et d' or, p52 sa chevelure rousse coule, orgueilleuse et douce ; elle épouvanterait une forêt. Chantez, musique et danse ! Que le doux vin de France tombe dans le cristal oriental ! Pas de pudeur bégueule ! Amis ! La France seule est l' aimable et divin pays du vin ! Laissons à l' Angleterre ses brouillards et sa bière ! Laissons-la dans le gin boire le spleen ! Que la pâle Ophélie, en sa mélancolie, cueille dans les roseaux les fleurs des eaux ! p53 Que, sensitive humaine, Desdémone promène sous le saule pleureur sa triste erreur ! Qu' Hamlet, terrible et sombre sous les plaintes de l' ombre, dise, accablé de maux : " des mots ! Des mots ! " mais nous, dans la patrie de la galanterie, gardons les folles moeurs des gais rimeurs ! Fronts couronnés de lierre, gardons l' or de Molière, sans prendre le billon de Crébillon ! C' est dans notre campagne que le pâle champagne sur les coteaux d' Aï mousse ébloui ! p54 C' est sur nos tapis d' herbe que le soleil superbe pourpre, frais et brûlants, nos vins sanglants ! C' est chez nous que l' on aime les verres de Bohême qu' emplit d' or et de feu le sang d' un dieu ! Donc, ô lèvres vermeilles, buvez à pleines treilles sur ces coteaux penchants pères des chants ! Poésie et musique, chantez l' amour physique et les coeurs embrasés par les baisers ! Chantons ces jeunes femmes dont le coeur et les âmes atirent vers Paris tous les esprits ! p55 Chantons leur air bravache et leur corset sans tache dont le souple basin moule un beau sein ; leur col qui se chiffonne sur leur robe de nonne, leurs doigts collés aux gants extravagants ; leur chapeau dont la grâce pour toujours embarrasse la ville et le faubourg de Pétersbourg ; leurs peignoirs de barège et leurs jupes de neige plus blanches que les lys d' Amarillys ; leurs épaules glacées, leurs bottines lacées et leurs jupons tremblants sur leurs bas blancs ! p56 Chantons leur courtoisie ! Car ni l' Andalousie, ni Venise, les yeux dans ses flots bleus, ni la belle Florence où, dans sa transparence, l' Arno prend les reflets de cent palais, ni l' odorante Asie, qui, dans sa fantaisie, tient d' un doigt effilé le narghilé, ni l' Allemagne blonde qui, sur le bord de l' onde, ceint des vignes du Rhin son front serein, n' ont dans leurs rêveries vu ces lèvres fleuries, ces croupes de coursier, ces bras d' acier, p57 ces dents de bête fauve, ces bras faits pour l' alcôve, ces grands ongles couleur de rose en fleur, et ces amours de race qu' Anacréon, Horace et Marot enchantés, eussent chantés ! janvier 1846 : PREMIER SOLEIL p58 Italie, Italie, ô terre où toutes choses frissonnent de soleil, hormis tes méchants vins ! Paradis où l' on trouve avec les lauriers-roses des sorbets à la neige et des ballets divins ! Terre où le doux langage est rempli de diphthongues ! Voici qu' on pense à toi, car voici venir mai, et nous ne verrons plus les redingotes longues où tout parfait dandy se tenait enfermé. Sourire du printemps, je t' offre en holocauste les manchons, les albums et le pesant castor. Hurrah ! Gais postillons, que les chaises de poste volent, en agitant une poussière d' or ! p59 Les lilas vont fleurir, et Ninon me querelle, et ce matin j' ai vu Mademoiselle Ozy près des panoramas déployer son ombrelle : c' est que le triste hiver est bien mort, songez-y ! Voici dans le gazon les corolles ouvertes, le parfum de la sève embaumera les soirs, et devant les cafés, des rangs de tables vertes ont par enchantement poussé sur les trottoirs. Adieu donc, nuits en flamme où le bal s' extasie ! Adieu concerts, scotishs, glaces à l' ananas, fleurissez maintenant, fleurs de la fantaisie, sur la toile imprimée et sur le jaconas ! Et vous, pour qui naîtra la saison des pervenches, rendez à ces zéphyrs que voilà revenus, les légers mantelets avec les robes blanches, et dans un mois d' ici vous sortirez bras nus ! Bientôt, sous les forêts qu' argentera la lune, s' envolera gaîment la nouvelle chanson ; nous y verrons courir la rousse avec la brune, et Musette et Nichette avec Mimi Pinson ! p60 Bientôt tu t' enfuiras, ange mélancolie, et dans le bas-meudon les bosquets seront verts. Débouchez de ce vin que j' aime à la folie, et donnez-moi Ronsard, je veux lire des vers. Par ces premiers beaux jours la campagne est en fête ainsi qu' une épousée, et Paris est charmant. Chantez, petits oiseaux du ciel, et toi, poëte, parle ! Nous t' écoutons avec ravissement. C' est le temps où l' on mène une jeune maîtresse cueillir la violette avec ses petits doigts, et toute créature a le coeur plein d' ivresse excepté les pervers et les marchands de bois ! avril 1854 : LA VOYAGEUSE p61 à Caroline Letessier : I au temps des pastels de Latour, quand l' enfant-dieu régnait au monde par la grâce de Pompadour, au temps des beautés sans seconde ; p62 au temps féerique où, sans mouchoir, sur les lys que Lancret dessine le collier de taffetas noir lutte avec la mouche assassine ; au temps où la nymphe du vin sourit sous la peau de panthère, au temps où Wateau le divin frète sa barque pour Cythère ; en ce temps fait pour les jupons, les plumes, les rubans, les ganses, les falbalas et les pompons ; en ce beau temps des élégances, enfant blanche comme le lait, beauté mignarde, fleur exquise, vous avez tout ce qu' il fallait pour être danseuse ou marquise. Ces bras purs et ce petit corps, noyés dans un frou-frou d' étoffes, eussent damné par leurs accords les abbés et les philosophes. p63 Vous eussiez aimé ces bichons noirs et feu, de race irlandaise, que l' on porte dans les manchons et que l' on peigne et que l' on baise. La neige au sein, le rose aux doigts, Boucher vous eût peinte en Diane montrant sa cuisse au fond du bois et pliant comme une liane, et Clodion eût fait de vous une provoquante faunesse laissant mûrir au soleil roux les fruits pourprés de sa jeunesse ! Car sur les lèvres vous avez la malicieuse ambroisie de tous ces paradis rêvés au siècle de la fantaisie, et, nonchalante Dalila, vous plaisez par la morbidesse d' une nymphe de ce temps-là, moitié nonne et moitié déesse. p64 Vos cheveux aux bandeaux ondés récitent de leur onde noire des madrigaux dévergondés à votre visage d' ivoire, et, ravis de ce front si beau, comme de vertes demoiselles, tous les enfants porte-flambeau vous suivent en battant des ailes. Tous ces petits culs-nus d' amours, groupés sur vos pas, Caroline, ont soin d' embellir vos atours et d' enfler votre crinoline ; et l' essaim des jeux et des ris, doux vol qui folâtre et se joue, niche sous la poudre de riz dans les roses de votre joue. Vos sourcils touffus, noirs, épais, ont des courbes délicieuses qui nous font songer à la paix sous les forêts silencieuses, p65 et les écharpes de vos cils semblent avoir volé leurs franges à la terre des alguazils, des manolas et des oranges. II au fait, vous avez donc été loin de nos boulevards moroses, pendant tout ce dernier été, sous les buissons de lauriers-roses ? Le fier soleil du Portugal vous tendait sa lèvre obstinée et faisait son meilleur régal avec votre peau satinée. Mais vous, tordant sur l' éventail vos petits doigts aux blancheurs mates, vous découpiez Scribe en détail pour les rois et les diplomates ; p66 et, digne d' un art sans rivaux, pour charmer les chancelleries, vous avez traduit Marivaux en mignonnes espiègleries. C' est au mieux ! L' astre des cieux clairs qui fait grandir le sycomore vous a donné de jolis airs de bohémienne et de more. Vous avez pris, toujours riant, dans cet éternel jeu de barres, la volupté de l' Orient et le goût des bijoux barbares, et vous rapportez à Paris, ville de toutes les décences, les molles grâces des houris ivres de parfums et d' essences. C' est bien encor ! Même à Turin menez Clairville, puisqu' on daigne nous demander un tambourin là-bas, chez le roi de Sardaigne. p67 Mais pourtant ne nous laissez pas nous consumer dans les attentes ! Arrêtez une fois vos pas chez nous, et plantez-y vos tentes. Tout franc, pourquoi mettre aux abois cet éden, où le lion dîne chaque jour de la biche au bois et soupe de la musardine ? Valets de coeur et de carreau et boyards aux fourrures d' ourses, loin de vous, sachez-le, Caro, tout s' ennuie, au bal comme aux courses. Vous nous disputez les rayons avec des haines enfantines, et jamais plus nous ne voyons que les talons de vos bottines. Songez-y ! Vous cherchez pourquoi ma muse, qui n' est pas méchante, m' ordonne de me tenir coi et ne veut plus que je vous chante ? p68 C' est que vos regards inhumains ont partout des intelligences, et tout le long des grands chemins vont arrêter les diligences. février 1858 : EVOHE, NEMESIS INTERIMAIRE p69 satire 1 ère, " éveil " : puisque la némésis, cette vieille portière, court en poste et regarde à travers la portière des arbres fabuleux faits comme ceux de Cham, laissons Chandernagor, Pékin, Bagdad ou Siam p70 posséder ses appas, vieux comme sainte Thècle, et désabonnons-nous le plus possible au siècle. ne pleure pas, public qui lis encor des vers. Je ne te dirai pas : les raisins sont trop verts ; et, quant à s' en passer, je sais ce qu' on y risque ; j' ai fait pour toi l' achat d' une jeune odalisque. Celle qui part était infirme à force d' ans : elle boitait ; la mienne a ses trente-deux dents, l' oeil vif, le jarret souple : elle est blanche, elle est nue, charmante, bonne fille, et de plus inconnue. Elle a le col de cygne et les trente beautés que la Grèce exigeait de ses divinités, et ce ne sont partout, sous sa robe qui pouffe, que cheveux d' or, que lys et que roses en touffe. La voilà présentée, et, mon bras sous le sien, p71 nous allons tous les deux, pareils au groupe ancien d' une jeune bacchante agaçant un satyre, du mieux que nous pourrons jouer à la satire. Nous savons, aussi bien que feu Barthélemy, sur la lyre à dix voix trouver l' ut et le mi. allons ! Parmi les chants, les cris et la tempête, ô ma folle, ô ma muse, embouche ta trompette qui fouette les carreaux comme un clairon de Sax ; sur ton front chevelu mets le casque d' Ajax, galope et fais claquer sur les peaux les plus chères ton fouet et son pommeau ciselé par Feuchères ! Lesbienne rêveuse, éprise de Phyllis, tu n' as pas, il est vrai, célébré S......, ni fait de Giraudeau ton souteneur en titre ; ni dans des vers gazés, qui font rougir un pitre, fait éclore, en prenant la flûte et le tambour, un édit paternel pour les filles d' amour ; ni, comme l' Amphion de ces pignons godiches, fait surgir à ta voix les colonnes-affiches. Mais enfin, c' est par toi qu' un jour le triolet ressuscita des morts et resta ce qu' il est, et pour mieux mettre à vif nos modernes linière, p72 devint une épigramme aiguisée en lanière ; on a su par toi seule, en ce Paris élu, ce que valent Néraut, Tassin et Gredelu ; sur ton rondeau tel barde, imprimé vif chez Claye, s' est vu traîner vivant comme sur une claie, et par toi ce bel âge apprit, en même temps, qu' un nouvel Archiloque est âgé de huit ans. Vois, le siècle est superbe et s' offre au satirique : géronte dans le sac attend les coups de trique, et sera trop heureux, muse aux regards sereins, si tu lui fais l' honneur de lui casser les reins. Regarde autour de toi ces mille nids d' insectes qui fourmillent en paix dans des fanges suspectes, et que tu vas fouler aux pieds de ton coursier ! Messaline, ta soeur, l' amante aux bras d' acier, de qui trois cents romains composaient l' ordinaire, ne serait aujourd' hui qu' une pensionnaire, et pourrait concourir pour le prix de vertu. Les nôtres ont un Claude imbécille et tortu, qui, toujours généreux au degré nécessaire, pour les faire oublier donne tant par ulcère. Quelle est la Cléopâtre à trois cents francs par mois, p73 dont l' Antoine en gants blancs, venu de l' Angoumois, n' ait pas tous les huit jours quelques perles à fondre ? Lorsque Antoine est mangé, Cléopâtre vers Londre vole comme un oiseau, sur l' aile du steamer, et, de Waterloo-Road affrontant la rumeur, puise à ces fonds secrets que, pour ses amourettes, la perfide Albion avance à nos lorettes. Demande au soleil d' or, qui mûrit les cotons, combien notre opéra, refuge de gothons, en dévore en un soir pour un ballet féerique, et demande à Sappho, la Lélia lyrique, dont la lèvre du vent rougit les froids appas, si, par quelque hasard, elle ne saurait pas quels timides aveux et quelles confidences, au mépris de l' archet enragé pour les danses, nos petites Laïs, dans les coins hasardeux, au bal Valentino chuchotent deux à deux ? Alcippe a le renom d' un homme littéraire. Il gagne peu d' argent. Est-il pauvre ? Au contraire. Sa femme, une poupée aux petits airs souffrants, en cailloux de princesse a deux cent mille francs, et, dès le grand matin, porte pour ses sorties p74 des bottines de soie en couleurs assorties à la robe du jour. Alcippe a deux landaus et de petits habits qui plissent sur le dos ; madame a son lundi ; c' est un groom en livrée qui porte à la revue, à bon droit enivrée, les tartines d' Alcippe, et ces époux profonds ont leur loge au gymnase et leur loge aux bouffons. Alcippe, homme de goût, poëte et dramatiste, est un original extrêmement artiste ; il croit sincèrement devoir à son travail les dollars que madame a trouvés en détail sous les petits coussins d' une amie un peu mûre, dont pour aucun de nous le boudoir ne se mure. Si pourtant le mari, que favorise un dieu, veut s' étonner, madame, en souriant un peu, répond qu' elle a gagné cet argent à la bourse. En peut-on à ce point méconnaître la source ! L' ange des actions, que chacun invoquait, manque à présent de tout, ainsi que bilboquet ; et la bourse où madame a gagné, c' est la nôtre : c' est la maigreur des uns qui fait un ventre à l' autre. Damon... mais à quoi bon fatiguer votre voix ! p75 Muse, n' essayons pas de peindre en une fois les immoralités de ce siècle bizarre. Nous en avons de reste au quartier saint-Lazare, pour remplir largement trois mille feuilletons. Tant de taureaux de Crète et de serpents pythons se dressent à l' envi dans ce grand marécage, que nous demanderons du temps pour mettre en cage ces monstres de féerie, et pour bien copier leurs langues de drap rouge et leurs yeux de papier. Voyez les auvergnats, les pairs, les gens de lettres, les tom-pouces âgés de quatre centimètres, le lézard-violon, le hanneton-verrier, le café de maïs, l' annonce Duveyrier, le journal vertueux, Aymé, dentiste équestre, et là-bas mirliton qui s' érige en orchestre ! Hilbey ! Carolina ! Toussenel ! Le guano ! Et mangin ! Et clairville ! Et maître chicoisneau ! Et la bourse ! Et Madrid ! Et l' odéon ! Et rolle ! Et le nez de guttière ! Et buloz ! Et l' école du bon-sens ! Et le bal des chiens ! Et le journal des chasseurs ! janin même, aidé de juvénal, y perdrait son latin. Voyez, mademoiselle, p76 ce qui vous reste à faire, et déployez du zèle. Quand, rouge de plaisir et les yeux étoilés, ton cheval et ton casque au vent échevelés, on te verra courir, ô muse jeune et folle ! Les critiques eux-même, et les plus vieux, et rolle, te suivront d' un regard lascif, ô mes amours ! Oubliant qu' ils sont vieux et le furent toujours ! novembre 1845 : satire 2 ème " les théâtres d' enfants " : bonsoir, chère évohé. Comment vous portez-vous ? Vous arrivez bien tard ! Comme vos yeux sont doux ce soir ! Deux lacs du ciel ! Et la robe est divine. Quel écrin ! Vous aimez Diaz, on le devine. Vos poignets amincis sortent comme des fleurs de cette mousseline aux replis querelleurs ; p77 ce col simple est charmant, ce chapeau de peluche blanche, ce tour de tête avec son humble ruche, vous donnent, ma déesse, un air tout virginal, et chez vous gavarni complète juvénal. Votre joue amoureuse a le duvet des pêches, et si jamais l' enfant éros manque de flèches, il vous demandera les cils de cet oeil noir. Quel dommage qu' il soit déjà samedi soir, et qu' il faille chanter, ô ma muse folâtre ! Car je vous aurais dit : " le feu brille dans l' âtre, la verte salamandre y sautille en rêvant ; laissons tomber la pluie et soupirer le vent, car les sophas sont doux loin des regards moroses, et nos verres de vin sont pleins de rayons roses. " mais karr seul peut flâner aux grèves d' étretat. Un dieu ne nous fit pas ces loisirs : notre état, c' est de fouetter au sang, comme croquemitaine, tous les petits vauriens, sans prendre de mitaine. Nous leur faisons bien peur ! Heureusement je vois que mon croquemitaine, avec sa grosse voix, avale à belles dents les bonbons aux pistaches, porte des bas à jour et n' a pas de moustaches. p78 La moustache irait mal avec sa douce peau. Mais nous perdons du temps ! Jetez là ce chapeau, la robe, les jupons ; tirez cette baleine, ce bas de cachemire avec sa blanche laine, et ces boucles d' oreille et ce petit collier, il faut, ma chère enfant, vous mettre en cavalier. Nous allons dans un lieu sauvage où, sur mon âme, l' on est fort exposée en costume de femme. Passez ce pantalon et ces bottines, qui viennent de chez Renard et de chez Sakoski ; cachez votre beau sein dans un gilet bien juste. Ce frac va déguiser tous les trésors du buste. Bien. Maintenant, prenez, comme les plus ardents, le twine sur le bras et le cigare aux dents ; faites mordre à propos par l' épingle inhumaine vos cheveux d' or. C' est tout. Venez, et dieu nous mène ! Le tartare des grecs, où le cruel typhon les cent gueules en feu paraît encor bouffon ; Tobolsk, la rue aux ours, qui plaît aux réalistes, l' enfer, où pleureront les matérialistes, la thrace aux vents glacés, le mont Hymalaïa, l' hôtel des haricots, Saint-Cloud, Batavia, p79 Mourzouk, où l' on rôtit l' homme comme une dinde, les mines de Norwège et les grands puits de l' Inde, asiles du serpent et du caméléon, l' Etna, Botany-Bay, l' Islande et l' odéon sont des endroits charmants et du pays du tendre, à côté de l' endroit où nous allons nous rendre. Nulle part, fût-ce même au fond de la cité, l' impudeur, la débauche et la lubricité, la luxure au front blanc creusé de cicatrices, et le libertinage avec ses mille vices, ne dansèrent en choeur ballets plus triomphants ! C' est ce que l' on appelle un théâtre d' enfants. figure-toi, lecteur, une boîte malsaine ; des lauriers de papier couronnent l' avant-scène, et vous voyez se tordre avec un air moqueur des camaïeus bleu-tendre à soulever le coeur. Quatre violons faux grincent avec la flûte, la clarinette beugle, et dans leur triste lutte, le cornet à piston survient tout essoufflé, comme un cheval boiteux pris dans un champ de blé, et qui, les yeux hagards, s' enfuit avec démence. Mais le rideau se lève et la pièce commence. p80 Des petits malheureux affublés d' oripeaux, infirmes, rabougris, et suant dans leurs peaux, récitent une prose à crier : " à la garde ! " et brament des couplets d' une voix nasillarde. Le scrofule a détruit les ailes de leur nez ; leur joue est molle, et tombe en plis désordonnés, les yeux tout chassieux prennent des tons d' absinthe, et l' épine dorsale a l' air d' un labyrinthe. Ils sautent au hasard comme de petits faons. Vous homme simple et bon, rien qu' à voir ces enfants estropiés sans doute et battus par leurs maîtres, vous les plaignez déjà, ces pauvres petits êtres ! Mais un monsieur bien mis, un abonné du lieu, qui hante la coulisse et fait le Richelieu, vous apprend que ces nains, dont la race fourmille, ont cinquante ans et sont des pères de famille. Ils grisonnent ; ils sont comme vous, chers lecteurs, gardes nationaux, poëtes, électeurs, et portent des faux cols ; c' est le vice précoce qui les a desséchés comme un pois dans sa cosse ; leur femme, déjà vieille, élève un rossignol, et l' un d' eux est orné de quelque ordre espagnol. p81 à ces mots, voyant clair dans ce honteux arcane, honnête citadin, vous prenez votre canne, et le sage parti, trois fois sage en effet, de fuir en maudissant le maire et le préfet, à moins que, comme nous, aimant l' allégorie, vous ne restiez pour voir la fantasmagorie. C' est un spectacle heureux et d' un effet hardi. Il ne vous montre pas la lune en plein midi, mais il donne le droit d' éteindre les chandelles. L' amour est libre alors, et vole à tire d' ailes, et l' on peut souhaiter un endroit écarté où de n' être pas chaise on ait la liberté. Serrez-vous contre moi, chère évohé, ma muse ! Voici l' heure où bientôt l' habit qui les abuse va devenir utile, abominablement. Trois fois heureux encor si ce déguisement, à dessein médité pour ce moment critique, peut éloigner de vous ce public électrique ! Donc, à ces cris que pousse en mourant la vertu, honteuse de mourir sans avoir combattu, au bruit de ces soupirs qu' un faible écho répète, sauvons-nous au hasard sans tambour ni trompette ! p82 Allons chez nous, ma mie, ô ma muse à l' oeil bleu ! Et, la main dans la main, lisons au coin du feu, cependant qu' au dehors le vent siffle et détone, les chants du crépuscule et les feuilles d' automne. car, tandis que là-bas, l' enfance, sous le fouet, à de honteux vieillards sert de honteux jouet, il est doux de revoir, dans les odes écloses, les beaux petits enfants sourire avec les roses, et la mère au beau front pour ce charmant essaim répandre sans compter les perles de son sein ; et d' écouter en soi chanter avec les heures l' harmonieux concert des voix intérieures ! décembre 1845 : satire 3 ème " l' opéra turc " : chère évohé, voici le carnaval qui vient, et l' on danse à la fin du mois, s' il m' en souvient. Je voulais vous montrer une chose divine, p83 un domino charmant que Gavarni dessine, une surprise, enfin ! Pourquoi venir le soir ? Nous n' avons même pas le temps de nous asseoir, quand j' aurais, pour rester sur ces divans sublimes, encore plus de raisons que vous n' avez de rimes ! Il faut partir. Prenez votre châle, évohé. Si je ne vous savais un coeur très-dévoué, et de l' esprit à flots, si vous étiez bégueule, je vous engagerais à rester toute seule ; car je crois qu' il s' agit d' aller encore un coup attaquer un défaut que vous avez beaucoup. Vous voyez trop souvent votre amie au king' s Charle et je vous vois rougir chaque fois que j' en parle ! Tortille tes cheveux avec des tresses d' or, ô ma muse, et volons sur l' aile d' un condor jusqu' au pays féerique où les blanches sultanes baignent leurs corps polis à l' ombre des platanes, et s' enivrent le coeur aux chansons du harem sous les rosiers de Perse et de Jérusalem, tandis qu' en souriant, les esclaves tartares arrachent des soupirs à l' âme des guitares. Il était à Stamboul un théâtre enchanteur, p84 dont le sultan lui-même était le directeur : la musique et ses voix, l' altière poésie, les danses de l' Espagne et de la molle Asie enchantaient, à souhait pour l' extase des sens, ce palais ébloui de feux resplendissants. Or, le sultan, naguère, en ses jours d' allégresse, avait dormi longtemps chez les filles de Grèce, et, versant des parfums sous le ciel embaumé, ainsi que Madeleine avait beaucoup aimé. Mais quand l' âge de glace eut fondu cette lave, il fut, à son hiver, l' esclave d' une esclave qui lui chantait le soir de doux airs espagnols, d' une voix douce à faire envie aux rossignols. Elle avait les langueurs des filles de la Gaule, soit qu' elle soupirât la romance du saule, ou quelque chant d' amour plaintif et singulier, sous l' habit provoquant d' un jeune cavalier. Mais sa pourpre, fatale aux amours des captives, buvait le sang vermeil des blanches et des juives, et ses regards emplis de force et de douceur, demandaient chaque mois la tête d' un danseur. Lorsque la favorite, avec ses airs de reine, p85 apparaissait, portant la couronne sereine dont les lys enflammés ruisselaient en marchant, tout le peuple ébloui du ballet et du chant tremblait devant son doigt noyé dans la dentelle. Un seul avait trouvé sa grâce devant elle, ardent comme un lion ou comme le simoun, un habile chanteur qu' on appelait Medjnoun. Or, ce jeune homme avait la perle des maîtresses, une blanche houri qui, par ses longues tresses, jetait aux quatre vents tous les parfums d' Ophir, paupière aux sourcils noirs, prunelles de saphir, gazelle pour la grâce indolente des poses, nourmahal, dont la lèvre enamourait les roses. Medjnoun se demandait quel ange au firmament avait fondu pour lui des coeurs de diamant, lorsque, par une nuit claire d' astres sans nombre, errant par les sentiers du jardin comme une ombre, près d' un kiosque doré, que les pâles jasmins et les lys aux yeux d' or entouraient de leurs mains, et sur lequel aussi dormaient dans la nuit brune les blancs rosiers baignés des blancs rayons de lune, par la fenêtre ouverte il entendit deux voix. p86 L' une disait (c' était la favorite) : " oh ! Vois, ma Nourmahal ! Jamais le coeur des jeunes hommes ne s' attendrit ; mais nous, ma chère âme, nous sommes douces ; nos longs cheveux sur nos seins endormis ont l' air en se mêlant de deux fleuves amis ; les rayons de la nuit argentent nos pensées, lorsque dans un hamac mollement balancées, entrelaçant nos bras, nous chantons deux à deux, ou que, nous confiant à des flots hasardeux, et laissant l' eau d' azur baiser nos gorges blondes, nous en dérobons l' or sous la moire des ondes. " la favorite alors, les yeux noyés de pleurs, voyait à chaque mot éclore mille fleurs sur le sein de l' enfant rougissante et sans voiles, et le regard perdu dans ses yeux pleins d' étoiles comme les océans du ciel oriental, était agenouillée aux pieds de Nourmahal, et Nourmahal honteuse, au bout de chaque phrase, ramenait sur son cou sa tunique de gaze. -" permettez, dit Medjnoun, entrant à la talma, " qu' ici je vous salue, et que j' emmène ma " maîtresse ; il se fait tard et notre chambre est prête. p87 Medjnoun fut le jour même admis à la retraite. ô frères de don Juan ! Dompteurs des flots amers, qui déchirez la perle au sein meurtri des mers, vous dont l' ardente lèvre eût bu jusqu' à la lie les mystères sacrés de gnide et d' idalie, avec vos doigts sanglants fouillez l' oeuvre de Dieu, et vous ne trouverez jamais, sous le ciel bleu, si chaste lèvre, encor pleine de fleurs mi-closes, dont la pâle amitié n' ait effeuillé les roses ! Toi qui, depuis longtemps avec ton pied vainqueur, as foulé pas à pas les replis de mon coeur, blonde évohé ! Tu sais si j' aime le théâtre. Polichinelle seul peut me rendre idolâtre, et, lorsque nous prenons des billets au bureau, c' est pour voir par hasard, giselle ou Deburau. Pour la grande musique, elle est notre ennemie : les lauriers sont coupés et j' aime mieux ma mie, avec la kradoudja, suffisent à nos voeux, et le moindre trio fait dresser nos cheveux. Eh bien ! Ma pauvre fille, il faut parler musique ! La basse foudroyante et le ténor phthisique nous font l' oeil en coulisse et demandent nos vers ; p88 duègne au nez de rubis, ingénue aux bras verts, ciel rouge, galonné de quinquets pour la frange, il faut décrire tout, jusqu' aux arbres orange. La clarinette aspire à des canards écrits, et le bugle naissant nous réclame à grands cris. Donc, samedi prochain, nous dirons à l' Europe comment tombe le cèdre au niveau de l' hysope, et comment, et par quels joueurs d' accordéon, l' opéra, devenu pareil à l' odéon, a vu, depuis trois ans, aux stalles dédaignées, s' empiler en monceau les toiles d' araignées ; et comment il a fait, pour trouver un ténor, des voyages plus longs que tous ceux d' Anténor. Après tous nos malheurs et ton frac mis en loques, tu dois haïr Thalie et toutes ses breloques ; mais si tu peux encor me suivre sans frémir, je te promets ce soir ce bijou de Kashmir qu' un faible vent d' été ride comme les vagues, et qui passe au travers des plus petites bagues. p89 satire 4 e " académie royale de musique " : ô parnasse lyrique ! Opéra ! Palais d' or ! Salut ! L' antique muse, en prenant son essor, fait traîner sur ton front ses robes sidérales, et défiler en choeur les danses sculpturales. Peinture ! Poésie ! Arts encor éblouis des rayons frissonnants du soleil de Louis ! Musique, voix divine et pour les cieux élue, ô groupe harmonieux, beaux-arts, je vous salue ! ô souvenirs ! C' est là le théâtre enchanté où Molière et Corneille et Mozart ont chanté. C' est là qu' en soupirant la mort a pris Alceste ; là, Psyché, toute en pleurs pour son amant céleste, a croisé ses beaux bras sur le rocher fatal ; là, naïade orgueilleuse aux palais de cristal, Versailles, reine encore, a chanté son églogue ; là, parmi les détours d' un charmant dialogue. p90 Angélique et Renaud, Cybèle avec Atys ont cueilli la pervenche et le myosotis, et la muse a suivi d' un long regard humide les amours d' Amadis et les amours d' Armide. Là, Gluck avec Quinault, Quinault avec Lulli ont chanté leurs beaux airs pour un siècle poli : là, Rossini, vainqueur des lyres constellées, fit tonner les clairons de ses grandes mêlées, et fit naître à sa voix ces immortels d' hier, ces vieux maîtres : Auber, Halévy, Meyerbeer. C' est là qu' Esméralda, la danseuse bohème, par la voix de Falcon nous a dit son poëme, et que chantait aussi le cygne abandonné dont le suprême chant ne nous fut pas donné. Ici Taglioni, la fille des sylphides, a fait trembler son aile au bord des eaux perfides, puis la danse fantasque auprès des mêmes flots a fait carillonner ses grappes de grelots. ô féerie et musique ! ô nappes embaumées qu' argentent les willis et les pâles almées ! ô temple ! Clair séjour de la danse et du luth ! Parnasse ! Palais d' or ! Grand opéra, salut ! p91 Le cocher s' est trompé. Nous sommes au gymnase. Un peuple de bourgeois, nez rouge et tête rase, étale des habits de Quimper-Corentin. Un notaire ventru saute comme un pantin, auprès d' un avoué chauve, une cataracte d' éloquence ; sa femme est verte et lit l' entr' acte. elle arbore de l' or et du strass à foison, et renifle, et sa gorge a l' air d' une maison. Auprès de ce sujet, dont la face verdoie, s' étalent des cous nus, pelés comme un cou d' oie plumée ; et, pêle-mêle, au long de tous ces bancs traînent toute l' hermine et tous les vieux turbans qui, du Rhin à l' Indus, aient vieilli sur la terre. J' apprends que l' un des cous est fille du notaire. ô ciel ! Voici, parmi ces gens à favoris, un vieux monsieur qui porte un habit de Paris. Il a l' air fort honnête et reste bouche close ; adressons-nous à lui pour savoir quelque chose. C' est une occasion qu' il est bon de saisir. p92 Moi. Monsieur, voudriez-vous me faire le plaisir de me dire quels sont ces cous d' oie et ces hommes jaunes, et dans quel lieu de la terre nous sommes ? Je me suis égaré, cette dame est ma soeur. Où suis-je ? Le Monsieur Qui A L' Air Honnête. à l' opéra. Moi. Vous êtes un farceur ! Le Notaire Ventru. Oui, biche, le rideau que tu vois représente le roi Louis Quatorze en seize cent soixante douze. Il portait, ainsi que l' histoire en fait foi, une perruque avec des rubans. Le grand roi, p93 entouré des seigneurs qui forment son cortège, donne à Lulli, devant sa cour, le privilège de l' opéra, qu' avait auparavant l' abbé Perrin. Un Des Cous. Papa, je crois que mon gant est tombé. Le Notaire Ventru. ça se nettoie avec de la gomme élastique. L' Avoué. Oui, madame, j' assigne, et voilà ma tactique. Un Avocat. On l' appelait au Mans maître Pichu minor et moi maître Pichu major. M Josse. Le koh-innor... Un Lampiste à Lunettes D' Or. Silence ! p94 Le Bâton Du Régisseur. pan ! Pan ! Pan ! L' Avoué. Je ne suis pas leur dupe ! Second cou. Maman, ce gros monsieur veut s' asseoir sur ma jupe. La Dame Verte. Pince-le. Le Notaire Ventru. Je ne sais où sera le nouvel opéra. C' est, dit-on, à l' ancien que Louvel... L' Orchestre. Tra, la, la, la, la ; ta, la, la, la, lère. Moi. Qu' est-ce que ce bruit-là, monsieur ? Qu' a donc la grosse caisse contre ces violons enrhumés du cerveau ? Et pourquoi préluder à l' opéra nouveau par j' ai du bon tabac ? p95 Le Monsieur Qui A L' Air Honnête. Monsieur, c' est l' ouverture de Guillaume Tell. Moi. Ah ! L' Avocat. Madame, la nature de la pomme de terre est d' aimer les vallons. Elle atteint dans le Puy la grosseur des melons. Premier Cou. Mon corset me fait mal. M Canaple Sur La Scène. " il chante et l' Helvétie pleure sa liberté ! " L' Avocat. Que la démocratie s' organise, on verra tous les partis haineux fondre leurs intérêts. p96 Choeur Général Sur La Scène. " célébrons les doux noeuds ! " Second Cou. Mon cothurne est cassé. M Don Juan Dans La Loge Infernale. Veux-tu nous aimer, Gothe ? Soupons-nous à l' anglais ? Mlle Gothe Sur La Scène. Non, c' est une gargote. Choeur Des Suisses Sur La Scène. " courons armer nos bras ! " Un Triangle égaré. ktsin ! Une Clarinette Retardataire. trum ! p97 Choeur De Femmes Sur La Scène. " toi que l' oiseau ne suivrait pas ! " L' Avoué. Monsieur, ma femme est un roseau pour la douceur. Un Violon Méchant. vzrumz ! Vzrumz ! M Arnous Sur Le Théâtre. hou ! Hou ! M Obin Sur Le Théâtre. tra, tra. Premier Cou. Titine, le monsieur met son pied le long de ma bottine. M Arnoux Sur Le Théâtre. la hou, la hou, la ha. M Obin Sur Le Théâtre. tra trou, trou tra, trou, trou ! p98 Le Notaire Ventru. Monsieur, que pensez-vous du genest de Rotrou ? Choeur Des Suisses Sur La Scène. " le glaive arme nos bras ! " L' Avoué. Mais ! La pièce est baroque ce n' est plus tout à fait dans les moeurs de l' époque. Elle aurait eu besoin d' un bon coup de ciseau. Le Notaire Ventru. Hum ! C' est selon. M Arnoux Sur Le Théâtre. hou ! Hou ! M Obin Sur Le Théâtre. tra ! Tra ! Choeur De Femmes Sur La Scène. " toi que l' oiseau... ! " Choeur De Femmes Sur La Scène. " toi qui n' es pas... " M Arnoux Sur Le Théâtre. hou ! Hou ! p99 M Obin Sur Le Théâtre. tra ! Tra ! La Dame Verte. J' ai chaud aux joues. Le Triangle égaré. ktsin ! La Clarinette Retardataire. trum ! Le Notaire Ventru. Bibiche, c' est le morceau que tu joues sur ton piano. Premier Cou. ça ! L' Avoué. J' ai dit à Ducluzeau ce que c' est que l' affaire. M Arnoux Sur Le Théâtre. hou ! Hou ! Choeur De Femmes Sur La Scène. " toi que l' oiseau ! ... " p100 ô ma blonde évohé, ma muse au chant de cygne, regarde ce qu' ils font de ce théâtre insigne. ô pudeur ! Autrefois, dans ces décors vivants où l' oeil voyait courir le souffle ailé des vents, l' eau coulait en ruisseaux dans les conques de marbre, et le doigt du zéphyr pliait les feuilles d' arbre. L' orchestre frémissant envoyait à la fois son harmonie à l' air comme une seule voix ; tout le corps de ballet marchait comme une armée : les déesses du chant, troupe jeune et charmée, belles comme Ophélie et comme Alaciel, avaient dans le gosier tous les oiseaux du ciel ; la danse laissait voir tous les trésors de Flore sous les plis des maillots, vermeils comme l' aurore ; c' était la vive Elssler, ce volcan adouci, Lucile et Carlotta, celle qui marche aussi avec ses pieds charmants, armés d' ailes hautaines, sur la cime des blés et l' azur des fontaines. p101 L' audace d' une femme, arrêtant ce concours, a remis une bande au bas des jupons courts et plongé les ténors au sein de la banlieue. Cruelle éris, déesse à chevelure bleue, déesse au dard sanglant, déesse au fouet vainqueur, change mon encre en fiel ; mets autour de mon coeur l' armure adamantine, et dans mon front évoque, mètre de clous armé, l' ïambe d' Archiloque ! L' ïambe est de saison, l' ïambe et sa fureur, pour peindre dignement ces spectacles d' horreur et les sombres détails de ce cloaque immense. Vous, mesdames, prenez vos flacons, je commence. Un fantôme d' Habneck, honteux de son déchet, agite tristement un fantôme d' archet ; l' harmonieux vieillard est quinteux et morose : il est devenu gai comme Louis Monrose. Ses violons fameux que l' on voyait, dit-on, pleins d' une ardeur si noble, obéir au bâton, l' archet morne à présent et la corde lâchée, semblent se conformer à sa mine fâchée ; et tout l' orchestre, avec ses cuivres en chaudrons, ainsi qu' un vieux banquier poursuivant les tendrons, p102 ou qu' un vers enjambant de césure en césure, lui-même se poursuit de mesure en mesure. La musique sauvage et le drôle de cor qui guide au premier mai la famille Bouthor ; chez notre Deburau, les trois vieillards épiques qui font grincer des airs pointus comme des piques ; le concert souterrain des aveugles ; enfin l' antique piano qui grogne à Séraphin et l' orchestre des chiens qu' on montre dans les foires, auprès de celui-là charment leurs auditoires. Mais si rempli qu' il soit de grincements de dents, quels que soient les canards qui barbotent dedans, si féroce qu' il semble à toute oreille tendre, il vaut mieux que le chant qu' il empêche d' entendre. Les choristes, rangés en affreux bataillons, marchent ad libitum en traînant des haillons ; les femmes, effrayant le dandy qu' elles visent, chantent faux des vers faux ; même, elles improvisent ! ô ruines ! Leurs dents croulent comme un vieux mur, et ces divinités, toutes d' un âge mûr, dont la plus séduisante est horriblement laide, font rêver par leurs os aux dagues de Tolède. p103 Leurs jupons évidés marchent à grands frous-frous, et leur visage bleu, percé de mille trous, s' étale avec orgueil comme une vieille cible. Les hommes sont plus laids encor, si c' est possible. Triste fin ! Si l' on songe, en voyant ces objets, que ce choeur endurci vaut les premiers sujets ! Plus de ténors ! Leur si demande un cataplasme, et l' ut, le fameux ut, tombe dans le marasme. En vain Pillet tremblant envoya ses zélés parcourir l' Italie avec leurs pieds ailés ; en vain ils ont fouillé Rome, ville papale, Naple, où sous l' oranger des femmes au front pâle donnent des rendez-vous aux jeunes cavaliers, et, courtisane avec des palais en colliers, Venise, où lord Byron, deux fois vainqueur des ondes, poussait son noir coursier le long des vagues blondes, et Florence, où l' Arno, parmi ses flots tremblants, mêle l' azur du ciel avec les marbres blancs ; jusqu' au golfe enchanteur qu' un paradis limite, l' ut ne veut plus lutter, le ténor est un mythe. Seul, ô Duprez ! Toujours plus grand, toujours vainqueur, toujours lançant au ciel ton chant qui sort du coeur, p104 fièrement appuyé sur ta large méthode qui reste, comme l' art, au-dessus de la mode, ô Duprez ! ô Robert ! Arnold ! éléazar ! En voyant les cailloux qu' on met devant ton char, et les rivaux honteux que la haine te donne lorsque ta voix sublime à la fin t' abandonne, toujours maître de toi, tu luttes en héros, toujours roi, toujours fort, tandis que tes bourreaux inventent vingt ténors devant qui l' on s' incline, et qui durent un an, comme la crinoline. Ah ! Du moins nous avons la danse, un art divin ! Et l' homme le plus fait pour être un écrivain, célébrât-il Louis et portât-il perruque, fût-il Caton, fût-il Boileau, fût-il eunuque, ne pourrait découvrir l' ombre d' un iota pour défendre à ses vers d' admirer Carlotta. Son corps souple et nerveux a de suaves lignes ; vive comme le vent, douce comme les cygnes, l' aile d' un jeune oiseau soutient ses pieds charmants, ses yeux ont des reflets comme des diamants, ses lèvres à l' éden auraient servi de portes ; le jardin de Ronsard, de Belleau, de Desportes, p105 devant Cypre et Chloris toujours extasiés, a, pour les embellir, donné tous ses rosiers. Elle va dans l' azur, laissant flotter ses voiles, conduire en souriant la danse des étoiles, poursuivre les oiseaux et prendre les rayons ; et, par les belles nuits, d' en bas nous la voyons, dans les plaines du ciel d' ombre diminuées, jouer entrelacée à ses soeurs les nuées, ouvrir son éventail et se mirer dans l' eau. Qu' auriez-vous pu trouver à redire, ô Boileau ? Une chose bien simple, hélas ! La jalousie nous cache tout ce luxe et cette poésie, de même qu' autrefois, par un crime impuni, les mêmes envieux cachaient Taglioni, cet autre ange charmant des cieux imaginaires. Sombre Junon ! Les dieux ont-ils donc des colères ? Aimez-vous les décors ? On n' en met nulle part. Les vieux servent toujours, percés de part en part, et, par la main du temps noircis comme des forges, ils pendent en lambeaux comme de vieilles gorges. Les arbres sont orange, et dans guillaume tell, la montagne est percée à jour comme un tunnel. p106 Le temple de Robert, ses colonnes en loques, s' agite aux quatre vents comme des pendeloques, et le couvent a l' air de s' être bien battu. Dans la muette enfin, mirabile dictu ! l' éruption se fait avec du papier rouge derrière lequel brille un lampion qui bouge. Le machiniste, un sage, ennemi des succès, imite à tour de bras le théâtre-français. Les travestissements, les changements à vue, les transformations sont comme une revue de la garde civique : on les manque toujours. Les français, l' odéon, sont les seules amours du machiniste en chef ; il a cette coutume d' étrangler les acteurs en tirant leur costume. Quelques-uns sont vivants ; s' ils en ont réchappé, c' est que le machiniste une fois s' est trompé, et rêvait d' abufar, qu' il voit chaque dimanche. C' est un homme d' esprit qui prendra sa revanche. Enfin on voit maigrir, comme corps de ballet, des marcheuses, des rats, peuple jeune et fort laid, qui n' ont jamais dansé qu' à la grande-chartreuse, et qui, réjouissant de leur maigreur affreuse p107 les lions estompés au cosmétique noir, prennent des rendez-vous pour le souper du soir. Nous qui ne sommes pas danseurs, prenons la fuite. Allons souper, aussi, mon coeur, mais tout de suite, et tâchons d' oublier en buvant de bons vins, cet hospice fameux, rival des quinze-vingts. décembre 1845 : satire 5 e " l' amour à Paris " : fille du grand Daumier ou du sublime Cham, toi qui portes du reps et du madapolam, ô muse de Paris ! Toi par qui l' on admire les peignoirs érudits qui naissent chez Palmyre, toi pour qui notre siècle inventa les corsets à la minute, amour du puff et du succès ! Toi qui chez la comtesse et chez la chambrière p108 colportes Marivaux retouché par Barrière, précieuse évohé ! Chante, après Gavarni, l' amour et la constance en brodequin verni. Dans ces pays lointains situés à dix lieues, où l' Oise dans la Seine épanche ses eaux bleues, parmi ces saharas récemment découverts, quand l' indigène ému voit passer dans nos vers ces mots déjà caducs : rat, grisette ou lorette, il se sent vivre, un charme impérieux l' arrête, et, l' oeil dans le ciel bleu, ce naturel naïf évacue un sonnet imité de Baïf. Il voit dans le verger qu' il eut en patrimoine tourbillonner en choeur les cauchemars d' Antoine ; le voilà frémissant et rouge comme un coq ; il rêve, il doute, il songe, et tout son Paul De Kock lui revient en mémoire, et, pendant trois semaines, fait partir à ses yeux des chandelles romaines et dans son coeur troublé met tout en désarroi, comme un feu d' artifice à la fête du roi. La grisette ! Il revoit la petite fenêtre. Les rayons souriants du jour qui vient de naître, à leur premier réveil, comme un cadre enchanteur, p109 dorent les liserons et les pois de senteur. Une tête charmante, un ange, une vignette de ce gai reposoir agace la lorgnette. En voyant de la rue un rire triomphant ouvrir des dents de perle, on dirait qu' un enfant ou quelque sylphe, épris de leurs touffes écloses, a fait choir, en jouant, du lait parmi les roses. Elle va se lacer en chantant sa chanson, lisette ou l' andalouse ou bien mimi pinson, puis tendre son bas blanc sur sa jambe plus blanche ; les plis du frais jupon vont embrasser sa hanche et cacher cent trésors, et du cachot de grès la naïade aux yeux bleus glissera sans regrets sur sa folle poitrine et sur son col, que baigne un doux or délivré des morsures du peigne. Ce poëme fini, dans un grossier réseau elle va becqueter son déjeuner d' oiseau, puis, son ouvrage en main, sur sa chaise de paille, la folle va laisser, tandis qu' elle travaille, l' aiguille aux dents d' acier mordre ses petits doigts ; et, comme un frais méandre égaré dans les bois, elle entrelacera, modeste poésie, p110 les fleurs de son caprice et de sa fantaisie. C' est ce que l' on appelle une brodeuse. Hélas ! Depuis qu' en retournant le sept de coeur ou l' as dans un estaminet, le premier journaliste contre les murs du beau dressa cette baliste, combien ces frais croquis, plus faux que des jetons, ont fait dans notre ciel errer de Phaétons ! La grisette, doux rêve ! Elle avait ses apôtres, Balzac et Gavarni mentaient comme les autres ; mais un jour, roqueplan, s' étant mis à l' affût, fit un mot de génie, et la lorette fut ! Hurrah ! Les Agla ! Les Ida, les charmantes, en avant ! Le champagne a baptisé les mantes ! Déchirons nos gants blancs au seuil de l' opéra ! Après, la maison-d' or ! Corinne chantera, et puis, nous ferons tous, comme c' est nécessaire, des mots qui paraîtront demain dans le corsaire ! des mots tout neufs, si bien arrachés au trépas qu' ils se rendent parfois, mais qu' ils ne meurent pas ! écoutez Célina, reine de la folie, qui chante : un général de l' armée d' Italie ! ah ! Bravo ! C' est épique, on ne peut le nier. p111 Quel aplomb ! Je l' avais entendu l' an dernier. Vive Aspasie ! Athène existe au sein des gaules ! Ah ! Nous avons vraiment les femmes les plus drôles de Paris ! Périclès vit chez nous en exil, et nous nous amusons beaucoup. Quelle heure est-il ? évohé ! Toi qui sais le fond de ces arcanes, depuis la maison-d' or jusqu' au bureau des cannes, toi qui portas naguère avec assez d' ardeur le claque enrubanné du fameux débardeur, apparais ! Montre-nous, ô femme sibylline, la pâle vérité nue et sans crinoline, et convaincs une fois les faiseurs de journaux de complicité vile avec les oudinots. Descends jusques au fond de ces hontes immenses qui sont le paradis des auteurs de romances, dis-nous tous les détours de ces gouffres amers, et si la perle en feu rayonne au fond des mers, et quels monstres, avec leurs cent gueules ouvertes, attendent le nageur tombé dans les eaux vertes. Mène-nous par la main au fond de ces tombeaux ! Montre ces jeunes corps si pâles et si beaux d' où la beauté s' enfuit sans y laisser de trace ! p112 Fais-nous voir la misère et l' impudeur sans grâce ! Parcours, en exhalant tes regrets superflus, ces beaux temples de l' âme où le dieu ne vit plus, sans craindre d' y salir ta cheville nacrée. Tu peux entrer partout, car la muse est sacrée. Mais du moins, évohé, si la jeune Laïs, avec ses cheveux d' or, blonds comme le maïs, n' enchaîne déjà plus son amant Diogène ; dans ces murs, d' où s' enfuit l' esprit avec la gêne, si leur Alcibiade et leur sage Phryné abandonnent déjà ce siècle nouveau-né, si dans notre Paris leur Athène est bien morte, dans les salons dorés où se tient à la porte la noble courtoisie, il est plus d' un grand nom qui dérobe la grâce et l' esprit de Ninon. Là, l' amour est un art comme la poésie : le caprice aux yeux verts, la rose fantaisie poussent la blanche nef que guident sur son lac Anacréon, Ovide et le divin Balzac, et mènent sur ces flots, célébrés par Horace, la volupté plus belle encore que la grâce ! ô doux mensonge ! Avec tes ongles déjà longs, p113 tâche d' égratigner la porte des salons, et peins-nous, s' il se peut, en paroles courtoises, les amours de duchesse et les amours bourgeoises ! Dis l' enfant chérubin tenant sur ses genoux sa marraine aujourd' hui moins sévère ; dis-nous la nouvelle Phryné, lascive et dédaigneuse, instruisant les d' espard après les maufrigneuse ; dis-nous les nobles seins que froissent les talons des superbes chasseurs choisis pour étalons ; et comment Mess..... encore extasiée, au matin rentre lasse et non rassasiée, pâle, essoufflée, en eau, suivant l' ombre du mur, tandis que son époux, orateur déjà mûr, dans son boudoir de pair désinfecté par l' ambre, interpelle un miroir en attendant la chambre ! Ah ! Posons nos deux mains sur notre coeur sanglant ! Ce n' est pas sans gémir qu' on cherche, en se troublant, quelle plaie ouvre encor, dans l' éternelle Troie l' implacable Vénus attachée à sa proie ! Quand il parle d' amour sans pleurer et crier, le plus heureux de nous, quel que soit le laurier ou le myrte charmant dont sa tête se ceigne, p114 sent grincer à son flanc la blessure qui saigne, et se plaindre et frémir avec un ris moqueur, l' ouragan du passé dans les flots de son coeur ! février 1846 : satire 6 e " une vieille lune " : Moi. Chère infidèle ! Eh bien, qu' êtes-vous devenue ? Depuis quinze grands jours vous n' êtes pas venue ! Chaque nuit, à l' abri du rideau de satin ma bougie en pleurant brûle jusqu' au matin ; p115 je m' endors sans tenir votre main adorée, et lorsque vient l' aurore en voiture dorée, je cherche vainement dans les plis des coussins les deux nids parfumés où s' endorment vos seins, comme de doux oiseaux sur le marbre des tombes. Qu' en faisiez-vous là-bas de ces blanches colombes ! Et tu ne m' aimes plus. évohé. Je vous aime toujours. Moi. Un corset un peu juste, une étroite chaussure ont-ils égratigné d' une rose blessure tes beaux pieds ou ton corps, ces parterres de lys ? Un drap trop dur, froissé par tes ongles polis, a-t-il enfin meurtri, dans ses neiges tramées, ces bijoux rougissants, pareils à des camées ? As-tu brisé ta lyre en chantant kradoudja ? ou bien, dans ces doux vers que l' on aimait déjà, ta soubrette Vénus a-t-elle d' aventure en te frisant le soir, plié ta chevelure ? As-tu perdu ta voix et ton gazouillement ? p116 évohé. Je suis harmonieuse et belle, ô mon amant ! Le drap tissu de neige et la chaussure noire n' a pas mordu mes pieds ni mes ongles d' ivoire ; ma soubrette Cypris, qui m' aime quand je veux, n' a pas coupé nos vers pour plier mes cheveux ; on admire toujours les cent perles féeriques et les purs diamants de mes écrins lyriques : les cupidons ailés me servent d' échansons, et ma lyre d' argent est pleine de chansons. Moi. Pourquoi donc as-tu fui la guerre, toi si brave ! On reprend abufar et lucrèce, on te brave ! Pends-toi, grillon ! lucrèce, enfin deux abufar ! et ce bache espagnol ivre de nénufar, Damon, ce grand auteur dont la muse civile enchanta si longtemps et Lecourt et Clairville, est photographié pour ses talents divers. Le Tarn au loin gémit et demande tes vers. évohé. N' as-tu donc point appris la fameuse nouvelle p117 que l' aveugle déesse, en enflant sa grande aile, emporte aux quatre coins de l' univers connu ? Moi. Non. évohé. Tremblez, terre et cieux ! Le maître est revenu. Némésis-Astronome assemble ses vieux braves, Barberousse s' abat au milieu des burgraves, Barthélemy rayonne, allumant son fanal, cloué, dernier pamphlet, à son dernier journal ! Sa muse a, réveillant la satire latine, comme un titan vaincu foudroyé Lamartine ; pareille aux grands parleurs d' Homère et de Hugo, des rocs du feuilleton, la dure virago sur ce cygne plus doux que les cygnes d' Athènes fait couler à grand bruit ces paroles hautaines : " rimeur, que viens-tu faire au milieu du forum ? Cet acte audacieux blesse le décorum. Reste avec tes pareils ! Les gens de ta séquelle ne sont bons qu' à rimer une ode, telle quelle ! Tu chantes l' avenir ! Le présent est meilleur. p118 Ce qui te convenait, ô divin rimailleur, c' était, ambitieux du laurier de Pindare, d' aller au mont Horeb pincer de la guitare pour ton roi légitime, ou plutôt d' arranger des vers de confiseur au fidèle-berger. mais ta loi sociale est une rocambole, et Fourier n' est qu' un âne à côté de Chambolle. Tombe ! Et le front meurtri par mon divin talon, souviens-toi désormais d' admirer Odilon. " ainsi par ses gros vers, Némésis-Astronome, du poëte sacré, déjà plus grand qu' un homme, a brisé fièrement les efforts superflus. Moi. Tiens ! Je n' en savais rien. évohé. Lamartine non plus. Bois, ô mon jeune amant ! Les larmes que je pleure, si Némésis renaît, il faut donc que je meure ? Moi. Ta lèvre a le parfum du rosier d' Orient où l' aurore a caché ses perles en riant ; p119 cette bouche folâtre est pleine de féeries, et, comme un voyageur dans des plaines fleuries, mon coeur s' est égaré parmi ses purs contours. évohé. Si je chantais encor, m' aimeriez-vous toujours ? Moi. Eh ! Que nous fait à nous Némésis-Astronome ? Nous, et Barthélemy que le siècle renomme, nous avons deux tréteaux dressés sous le ciel bleu, deux magasins d' esprit : le sien ressemble à feu le théâtre-français ; une loque de toile y représente Rome ou bien l' arc-de-l' étoile, au choix. Sur le devant, de lourds alexandrins, portant tout le harnois classique sur les reins, casaques abricot, casques de tragédie, déclament, et s' en vont quand on les congédie : ce genre sérieux n' a pas un grand succès ; on y bâille parfois, mais c' est l' esprit français ; cela craque partout, mais c' est la bonne école, et cela tient toujours avec un peu de colle. p120 Si quelque spectateur pourtant semble fâché, on lui répond : Voltaire ! Et le mot est lâché. Mais nous, nous travaillons pour un public folâtre. En haillons ! En plein vent ! Nous sommes le théâtre à quatre sous, un bouge. Aux regards des titis nous offrons éléphants, diables et ouistitis : dans notre drame bleu, la svelte colombine a cent mille oripeaux pour cacher sa débine. Ses paillettes d' argent et son vieux casaquin éblouissent encor ce filou d' arlequin ; on y mord, et parfois la gorge peu sévère sort de la robe, et luit sous les colliers de verre. Pour moi, sur ce théâtre où le bon goût n' est pas, paillasse enfariné, je m' escrime à grands pas ; et quand le vieux cassandre y passe à l' étourdie, au lieu de feindre un peu, comme la tragédie, de percer d' un poignard ce farouche barbon, je lui donne des coups de trique, pour de bon ! Sur cette heureuse scène, on voit le saut de carpe après le saut de sourd ; et Rose, sans écharpe, s' y montre à ce public trois fois intelligent, faisant la crapaudine au fond d' un plat d' argent. p121 La fée azur, tenant le diable par les cornes, y court dans son char d' or attelé de licornes ; l' ange y dévore en scène un cervelas ; des feux de bengale, des feux charmants, roses et bleus, embrasent de rayons cette aimable folie, et l' on y voit passer Rosalinde et Célie ! évohé. Eh bien ! Donc, à vos rangs, guignols et bilboquets ! Ouvrons la grande porte ! Allumons les quinquets ! Mets ton collier de strass, reine de Trébizonde ! Entrez, entrez, messieurs ! Entrez ! Suivez le monde ! Hurrah, la grosse caisse, en avant ! Patapoum ! Zizi, boumboum ! Zizi, boumboum ! Zizi, boumboum ! Venez voir colombine et le génie, ou l' hydre en mal d' enfant ! orgeat, de la bière, du cidre ! janvier 1846 : LES FOLIES NOUVELLES p122 préface : élite du monde élégant, qui fuis le boulevard de gand, ô troupe élue, pour nous suivre sur ce tréteau où plane l' esprit de Wateau, je te salue. Te voilà ! Nous pouvons encor te dévider tout le fil d' or de la bobine ! En un rêve matériel, nous te montrerons Ariel et colombine. p123 Dans notre parc aérien s' agite un monde qui n' a rien su de morose : bouffons que l' amour, pour son jeu, vêtit de satin rayé, feu, bleu-ciel et rose ! Notre poëme fanfaron, qui dans le pays d' Obéron toujours s' égare, n' est pas plus compliqué vraiment que ce que l' on songe en fumant un bon cigare. Tu jugeras notre savoir tout à l' heure, quand tu vas voir la pantomime. Je suis sûr que l' Eldorado où te conduira Durandeau sera sublime. p124 Car notre Thalie aux yeux verts, qui ne se donne pas des airs de pédagogue, a tout Golconde en ses écrins : seulement, cher public, je crains pour son prologue ! Oui ! Moi qui rêve sous les cieux, je fus sans doute audacieux en mon délire, d' oser dire à l' ami Pierrot : tu seras valet de Marot, porte ma lyre ! Mais quoi ! Je suis bien accoté. N' ai-je pas là, pour le côté métaphysique, Paul, français vraiment né malin ! Puis voici kelm, et trivelin fait la musique ! p125 Berthe, Lebreton, Mélina, avec Suzanne Senn, qui n' a rien de terrestre, dansent au fond de mon jardin parmi les fleurs, et Bernardin conduit l' orchestre ! écoute Louisa Melvil ! N' est-ce pas un ange en exil que l' on devine sous les plis du crêpe flottant, lorsqu' elle chante, et qu' on entend sa voix divine ? Ravit-elle pas, front vermeil, avec ses cheveux de soleil lissés en onde, le paysage triomphant, belle comme Diane enfant, et blanche ! Et blonde ! p126 Pour ces accords et pour ces voix, pour ces fillettes que tu vois, foule choisie, briller en leur verte saveur, daigne accueillir avec faveur ma poésie ! Car, sinon mes vers, peu vantés ! Du moins tous ces fronts inventés pour qu' avril naisse, comme en un miroir vif et clair, te feront entrevoir l' éclair de la jeunesse ! octobre 1854 : p127 la scène est au petit spectacle de mon ami Pierrot, le jour de l' ouverture. Le théâtre représente un décor : un jardin de Wateau, peint par Cambon. au lever du rideau, la scène est vide. On entend dans la coulisse le bruit d' un corps qui tombe par terre, puis des cris de détresse. Arrive un homme chiffonné, aveuglé, couvert de plâtre, avec un chapeau bossué : c' est le bourgeois. scène première : Un Bourgeois. Au meurtre ! épargnez un bourgeois ! voyant que personne ne le poursuit, il se rassure un peu, se tâte, examine ses vêtements d' un air piteux, et continue. j' ai donné contre un mur, et j' ai cassé le verre de ma montre ! Mon chapeau défoncé s' est tout aplati sur ma tête. C' en est fait, je suis mort, à coup sûr ! Non, je ne suis pas mort, mais je suis plein de plâtre. Où suis-je ? C' est l' enfer, ou bien c' est un théâtre ! Oui, voilà des décors. Que c' est vilain de près ! p128 Un ancien a raison de dire en mots exprès que, même à soixante ans, un homme n' est pas sage ! au public, confidentiellement. je crois sans plus d' affaire enfiler un passage, (je venais de dîner au prochain restaurant ; ) j' entre, je m' aplatis le nez contre un torrent ! Je crève une forêt, et ma jambe, qu' attrape un câble, s' engloutit dans le trou d' une trappe ! Mon père l' exprimait judicieusement : " quoiqu' on y voie, avec leur sourire charmant, des femmes, aux regards célestes, aux cous lisses, on ne se saurait trop méfier des coulisses : on peut trop aisément s' y faire estropier ! " apercevant la salle. mais je n' avais pas vu cela ! Sac à papier ! Le bel endroit ! Quelle est cette superbe salle ? Quel luxe ! Ma surprise est vraiment colossale ! Je ne reconnais rien du tout ; pourtant je sais qu' ici je ne suis pas au théâtre-français ! S' il passait dans ces lieux, où le hasard m' amène, en prud' homme. quelque acteur, un suppôt de l' art de Melpomène, p129 je saurais si ces murs, qui n' ont rien de mesquin, abritent le cothurne ou bien le brodequin ! Distinction utile, et même principale ! apercevant Pierrot, qui paraît au fond. justement, j' en vois un qui vient. Comme il est pâle ! On dirait un malade, avec son blanc sarrot ! scène ii : Le Bourgeois, Pierrot. Le Bourgeois, à Pierrot, qui s' est avancé, avec intérêt. monsieur est souffrant ? Pierrot exprime que non. non ! Tant mieux. Pierrot montre au bourgeois un écriteau avec ces mots : je suis Pierrot. Le Bourgeois, lisant l' écriteau. " je suis Pierrot ! " avec admiration. il est Pierrot ! Dieux c' est ici que Pierrot loge ! Il est Pierrot ! p130 à Pierrot. monsieur, cela fait votre éloge. monsieur, mime Pierrot, vous êtes trop bon, et vous êtes même joli, pour un birbe accablé de caducité. Vous dites que je suis joli pour un barbon, et que je suis trop bon ! Je ne suis pas trop bon, car votre accueil m' enchante, et, depuis ma naissance, je désirais l' honneur de votre connaissance ! Pierrot s' incline et exprime qu' il est flatté de ce compliment. et... vous ne parlez pas ? Pierrot fait signe que non. non ? Les gens bienséants parlent fort peu ! changeant la conversation. quelle est la muse de céans ? Pierrot exprime que c' est la folie. la folie ? Ah ! Vraiment ! Votre salle est divine ! Son aspect est gai comme un pinson ! Pierrot exprime qu' elle dépasse toutes les merveilles du monde, et que Louis Xiv lui-même, bien qu' il ressemblât au soleil, n' en avait pas de plus splendide. je devine. p131 Vous me dites que, même au temps du roi Louis, rien d' aussi magnifique, aux regards éblouis ne parut ! Pierrot exprime qu' il a fallu dépenser des capitaux considérables pour arriver à construire un pareil édifice. ah ! Fort bien ! Je vous entends. Nous sommes d' accord. Il a fallu donner de fortes sommes pour la faire, éventrer d' énormes galions, et mettre des ducats dessus des millions ! Pierrot exprime que c' est bien cela et que le bourgeois ne se trompe pas. quel genre voulez-vous jouer ? La tragédie ? C' est un genre français, excellent quoi qu' on die ! Pierrot fait la parodie d' un acteur tragique, puis il dit que, malgré toute sa sympathie pour la haute littérature, il ne croit pas devoir s' y consacrer. non ! Le drame ? Pierrot fait la parodie d' un acteur de drame. il se promène à grands pas. ô ciel, dit-il, où peut être ma fille ! à ce moment le bourgeois tire sa tabatière pour prendre une prise. Pierrot lui prend sa tabatière. Oh ! Dit-il, cette petite croix d' or ! Mais alors tu es ma fille ! Je suis ta mère ! C' est superbe, ajouta Pierrot, mais je ne veux pas de cela non plus, je préfère des comédies plus gaies. non plus ? ma foi non, dit Pierrot. ah ! Vous ne voulez pas p132 marcher toujours en deux, fendus comme un compas, et faire trembler tout, jusques à la Bastille, pour crier à la fin : " ciel ! Ma mère ! Ma fille ! " ma foi non, dit Pierrot. le vaudeville ? Pierrot en riant fait signe que non. non ! Vous avez trop d' esprit. à Pierrot, avec les ménagements qu' on emploie auprès d' une personne à qui l' on veut dire quelque chose de désagréable. cher Monsieur Pierrot, nul jamais ne vous comprit aussi bien que je fais, grâce au style, sublime et touchant à la fois, de votre pantomime. Mais, avec hésitation. quoiqu' elle me rende extrêmement content, ne pourrais-je causer avec quelque habitant de ce petit endroit cher à la fantaisie, en simple prose, ou même en simple poésie ? ah ! Dit Pierrot, c' est très-facile, j' ai votre affaire. Il va à une coulisse et semble appeler familièrement quelqu' un. Aussitôt paraît le lutin des folies-nouvelles, cheveux au vent, couleur d' or, regard et sourire extasiés, personnification de ce qu' ont de plus adorable le caprice et la fantaisie. p133 Le Bourgeois, apercevant le lutin. mais quel est cet éclair en habit de gala ? Comme je clorais bien avec ce démon-là le chapitre éternel de mes mélancolies ! scène iii : Le Bourgeois, Pierrot, Le Lutin. Le Lutin. Moi ? Je suis le lutin des nouvelles folies ! Chantons, rions, dansons, tâchons de vivre encor ! Voyez mes grands cheveux faits de lumière et d' or ! Et mes yeux ! Des tisons d' enfer ! Voyez mes lèvres où l' amour et la lyre ont mis toutes leurs fièvres ! Mes joyaux ! Mes habits où ruissellent des fleurs ! Pleurez-vous, cher monsieur ? Je viens sécher les pleurs ! écoutez mes chansons de danseuse bohème ! Et surtout, aimez-moi d' abord : je veux qu' on m' aime ! Laissez-moi folâtrer, bacchante, avec mes soeurs, et je vous verserai ce vin, cher aux penseurs saintement couronnés de raisins et de lierre, dont s' enivrait Lesage et que goûtait Molière ! p134 c' est une idée, dit Pierrot. Et il va chercher au fond du théâtre une table sur laquelle sont placés un broc et des verres. Le Bourgeois. Buvons-en ! Buvons-en beaucoup ! Le Lutin, élevant son verre plein de vin. à ta santé, ô bourgeois, cher public, d' un sourire enchanté ! Toi qui de me comprendre es encore seul digne ! Toi qui rêves, poëte, accoudé sous ma vigne ! Préfère mes rosiers à la blancheur des lys ! J' ai réjoui ton père et je berce ton fils ! Aime-moi chancelante, et pourtant sérieuse ! Je suis la farce antique, immortelle et joyeuse, et tous mes serviteurs furent tes échansons. Trinquons ! Au vin de France ! Le Bourgeois. Au franc rire ! Le Lutin. Aux chansons ! elle chante, en tendant son verre à Pierrot qui lui verse du vin. p135 chansons : i au fond du vin se cache une âme ! Pierrot, dans le cristal vermeil verse-moi la liqueur de flamme : c' est le printemps, c' est le soleil ! Elle enivre notre souffrance sur cette terre où nous passons ! Amis ! Vivent les vins de France et le délire des chansons ! Ii avec leur parure choisie, avec leurs beaux fronts empourprés, la musique et la poésie sortiront de ces flots sacrés. La joie et la blonde espérance les versent à leurs nourrissons ! Amis ! Vivent les vins de France et le délire des chansons ! p136 après le premier couplet, le bourgeois transporté a tendu son verre à Pierrot, mais celui-ci, trop occupé à écouter, a oublié d' y rien verser. Après le second couplet, le bourgeois tend encore son verre. Cette fois Pierrot le remplit de vin avec empressement ; mais, dans son enthousiasme, il le vide lui-même au grand désappointement du bourgeois. Le Bourgeois, au lutin. lutin, je vous adore ! à Pierrot. allons, je suis fou d' elle ! cherchant à rassembler ses souvenirs, au lutin. pourtant si ma mémoire est encore fidèle, vous n' aviez pas jadis cet habit provoquant ! Je vous voyais, c' était... non, je ne sais plus quand, dans de grands corridors, mais longs de plusieurs aunes ! Votre robe était verte, avec des rubans jaunes ! Et puis, vos matelas n' étaient pas bien cardés ! Le Lutin, souriant. ah ! Ma mère ! La salle ancienne ! Regardez. on voit entrer une grande femme, dont le costume de folie, vert et jaune, rappelle l' ancienne décoration des folies concertantes. p137 scène iv : Le Bourgeois, Pierrot, Le Lutin, L' Ancienne Salle. chanson : L' Ancienne Salle. I non, messieurs, sur ma parole, je n' étais pas belle, mais aussi comme j' étais folle ! Le jupon troussé, j' aimais le rire et la gaudriole ! Je chantais Sancho Pança ! Le Bourgeois. Oui, je me souviens de ça ! L' Ancienne Salle. Avec une gaîté rare alors je vous amusais, puis je grattais ma guitare et je disais... je disais... digue, digue, don. refrain dont l' acteur Kelm a le secret. p138 ii L' Ancienne Salle. J' avais encor la voix nette, les yeux d' étincelles pleins ; et je jetais ma cornette par-dessus tous les moulins, et jamais marionnette plus haut ne se trémoussa ! Le Bourgeois. Oui, je me souviens de ça ! L' Ancienne Salle. Avec une gaîté rare alors je vous amusais, puis je grattais ma guitare, et je disais... je disais : digue, digue, don. refrain de Kelm. Le Lutin, au bourgeois. eh bien, que dites-vous de sa voix ? Le Bourgeois. Fort touchante. p139 Pour moi, sac à papier ! J' aime ce qu' elle chante ! Oui, cette ancienne salle a vraiment l' air ouvert ! Mais, ma foi ! Son costume est trop jaune et trop vert ! avec galanterie au lutin. quoiqu' elle vaille moins que ce qu' elle dérobe, mon cher petit démon, j' aime mieux votre robe ! Le Lutin, montrant l' ancienne salle. eh ! Qu' importe ! Elle a su venir au bon moment ! Mais je parais, et d' elle il reste seulement, voyez ! Cet art bouffon qui fit sa jeune gloire ! sur le mot voyez, un changement de costume s' exécute à vue. Le personnage représentant l' ancienne salle des folies concertantes disparaît et laisse voir à sa place un comédien vêtu d' un splendide costume bouffon. Le Comédien Bouffon. Oui, c' est moi, me voilà ! Vous savez mon histoire. Je naquis près des dieux antiques, mes voisins, sur un lourd chariot couronné de raisins ! Puis, sur tous les tréteaux et sur toutes les planches j' ai fustigé le vent de mon rire aux dents blanches ! En lançant, comme dit Hamlet : " des mots, des mots ! " j' ai distrait quelquefois le passant de ses maux ! Polichinelle et clown, j' ai su, qu' on s' en souvienne, p140 joindre à l' humour anglais la verve italienne ! J' aurai fini ma tâche et rempli mon devoir, si vous voulez aussi vous égayer à voir, au bruit de la crécelle et du tambour de basque, frissonner ma crinière et grimacer mon masque ! Cherchez-vous la maison de Scapin ? C' est ici ! Et les enfants seront les bienvenus aussi ! ô gaîté ! Dans ce temple heureux où tu t' installes, nous avons peint des fleurs et rembourré des stalles ! au public, avec conviction. messieurs, sur ces dossiers vraiment miraculeux, vous pourrez à loisir rêver des pays bleus ! Ces frêles ornements, ces riches arabesques, où court la fantaisie en dessins pittoresques, trahissent le cachet de leur peintre, qu' en bon français il faut nommer... Le Bourgeois. Il faut nommer... Le Comédien Bouffon. Cambon ! Craignez-vous que jamais le bon goût ne rature ces chefs-d' oeuvre ? p141 Le Bourgeois. Parlons un peu littérature. Le Comédien Bouffon. Nos acteurs ? chacun des personnages qu' il nomme tour à tour entre en scène à mesure que son nom est prononcé ; puis tous finissent par former un tableau d' un aspect bouffon et poétique. ils mettront la critique aux abois. Quoiqu' ils soient si jolis, ils ne sont pas de bois ! Voyez ! C' est arlequin avec sa colombine, ce joli couple en qui le poëte combine l' âme avec le bonheur se cherchant tour à tour, et l' idéal avide, en quête de l' amour ! Voici léandre encor, voici polichinelle, un gaillard vicieux comme la tour de Nesle ! Et le plus grand de tous, calme comme un romain le plus spirituel, le plus vraiment humain, formidable, et toujours plus grand que sa fortune, mon cher ami pierrot, le cousin de la lune ! Isabelle ! Oiseau bleu qui chante en sa prison ! Et cassandre tremblant, sot comme la raison ! p142 Le Bourgeois. Et que racontent-ils ? Le Lutin. Une histoire profonde, toujours vieille et toujours jeune, comme le monde ! Colombine, cet ange au souple casaquin, a laissé ramasser son coeur par arlequin, un don juan de hasard, qui, gracieux et leste, fait chatoyer sur lui tout l' arc-en-ciel céleste ! Restez, dit la raison ; fuyez, leur dit l' amour ! Par les champs d' épis mûrs, baignés des feux du jour, par les noires forêts, par l' azur des grands fleuves, ils vont ! Mais soutenus dans toutes ces épreuves, le feuillage s' éclaire au bruit de leurs chansons ; un repas sort pour eux du milieu des buissons ; sur leurs pas, que dans l' air suivent des harmonies, des barques et des chars, poussés par les génies, leur offrent un abri sous des voiles flottants, et tout leur réussit, parce qu' ils ont vingt ans ! p143 chanson : i ce roman-là, c' est la vie ! Que, sous le manteau des bois, l' âme et la lèvre ravie vont épeler à la fois ! Dans leur humeur vagabonde, barbe grise et tête blonde le poursuivent tour à tour ! Il n' est qu' une histoire au monde, c' est l' histoire de l' amour. Ii beau pays de la féerie, que nul encor n' a trouvé, doux éden, terre fleurie, au moins nous t' avons rêvé ! ô mes soeurs, ô filles d' ève, lorsqu' en mai frémit la sève, quand le ciel sourit au jour, p144 pour nous il n' est qu' un beau rêve, c' est le rêve de l' amour ! Iii l' un sur sa lyre d' ivoire, sous les feux de l' Orient, dit en vers sacrés la gloire et son laurier verdoyant. Sous la pourpre ou la dentelle, l' autre chante, ô Praxitèle, ta déesse au fier contour : mais la chanson immortelle c' est la chanson de l' amour. Le Bourgeois. C' est parfait ! Le Comédien Bouffon. Cependant Cassandre avec léandre les poursuivent. Mais quoi ! Le beau-père et le gendre se déchirent la jambe à tous les traquenards ! Tantôt on les fusille ainsi que des renards : ils se battent entre eux. L' un crie : on m' assassine ! p145 Pour l' autre, le bon vin se change en médecine. Cent mille soufflets, l' un sur l' autre copiés, alternent sans relâche avec les coups de pieds. Veulent-ils lire ? On voit se hausser la chandelle, qui revient, si plus tard on n' a plus besoin d' elle. Et, tandis que Léandre a gâté son pourpoint, et que le vieux barbon, toujours plus mal en point, est rossé par le diable et par son domestique, les amoureux, ravis au pays fantastique, s' enivrent dans les bois des senteurs du printemps, et tout leur réussit, parce qu' ils ont vingt ans ! Le Lutin. Grâce à la fée, un jour, après tous ces longs jeûnes, les voilà mariés ! Ils sont beaux, ils sont jeunes ! Sous un soleil tournant qui brille à ciel ouvert, dans un palais orné de paillon rouge et vert, on les unit, et l' air, rempli d' apothéoses, se teint de fleur de soufre, et d' azur et de roses ! Le Comédien Bouffon. Pendant tout ce temps-là, doux, pensif et railleur, dérobant tout, mangeant et buvant du meilleur, p146 et ne s' intéressant à rien, comme les sages, Pierrot s' est promené parmi les paysages, sans même seulement vouloir tourner les yeux vers la fée au char d' or, qui s' enfuit dans les cieux ! Paresseux et gourmand, voilà dans quelle étoffe le gaillard est taillé ! Le Bourgeois. C' est un grand philosophe ! Et j' aime le roman que vous m' avez conté. Le Comédien Bouffon, au lutin. c' est le plus beau de tous, il n' est pas dégoûté ! au bourgeois, en lui montrant le groupe des danseuses. voulez-vous voir aussi nos nymphes bocagères et le choeur bondissant de nos danses légères ? Vous avouerez qu' auprès de vous Vestris marchait ! aux danseuses, avec l' intonation consacrée. que la fête commence ! aux musiciens de l' orchestre. hé ! Messieurs de l' archet ! Ce petit monde-là n' attend qu' une cadence ; p147 au bourgeois et au public. car pour vous réjouir tout cela chante et danse. Nous possédons au moins soixante-treize Ellsler. Le Bourgeois. Soixante-treize ! Le Comédien Bouffon. Au moins ! Vous les verrez en l' air. Le Bourgeois. Devant mes yeux charmés quand vont-elles s' ébattre ? Le Comédien Bouffon. Demain ! En attendant, en voici toujours quatre ! Le Bourgeois. Voyons. les danseuses exécutent un pas éblouissant de délire et de " réalisme. " Le Bourgeois, au comédien bouffon. sac à papier ! Je crois qu' une Péri, à vouloir devancer leurs ailes, eût péri ! C' est divin ! Fougue ardente et grâce printanière ! à Pierrot. mais que faisiez-vous donc à la saison dernière, mon ami ? Tâchiez-vous d' instruire en badinant ? p148 Pierrot exprime qu' il n' a jamais songé à cela. ce que nous faisions, dit-il, nous dansions. Le Bourgeois. J' en suis bien aise ! Eh bien, chantez donc, maintenant ! Le Comédien Bouffon. Demandez, faites-vous servir ! Musette ou lyre ! Romance tendre ou bien séguidille en délire ! La ballade allemande ou les airs espagnols, à votre choix ! montrant le lutin. voilà le nid des rossignols ! le bourgeois emprunte à son tour le langage de la mimique, et exprime que, comme toujours, il sera fort heureux de se contenter avec ce qu' on lui donnera. chanson : Le Lutin. C' est ici que l' on oublie la pâle mélancolie : nous nous appelons folie, c' est ici qu' on rit encor ! Accueillez nos babioles, laissez nos danses frivoles p149 éveiller les chansons folles avec leurs clochettes d' or ! Le Comédien Bouffon. Ah ! Souriez-nous ! Le cuivre n' empêchera pas de suivre notre chant de bonheur ivre ! Nos habits sont tout luisants ; suivant la façon commune, nos poëtes sans fortune, rêvent au clair de la lune, nos danseuses ont seize ans ! tous les personnages et funambules forment des groupes autour desquels court une danse ivre de joie. La farce est jouée. OCCIDENTALES p150 occidentale 1 ère " l' ombre d' éric " : si limayrac devenait fleur, il boirait les pleurs de l' aurore, et, penché sur le sein de flore, il renaîtrait à ce doux pleur. Son faux col serait sa corolle, et d' un lys aurait la couleur ; j' en ferais des bouquets à rolle, si limayrac devenait fleur. p151 Si limayrac devenait fleur, ducuing pourrait, à la chaumière, l' attacher à sa boutonnière et s' en faire une croix d' honneur. Sur les coteaux et dans les landes, enivré d' un rêve enchanteur, buloz en ferait des guirlandes, si limayrac devenait fleur. Si limayrac devenait fleur, j' en ornerais, près d' une haie, la houlette d' arsène houssaye : je l' arracherais sans douleur. à côté d' une cucurbite, je le cueillerais en l' honneur de l' éditeur Jules Labitte, si limayrac devenait fleur. Si limayrac devenait fleur, je le mettrais dedans un vase, et quelquefois avec extase je l' aplatirais sur mon coeur, p152 séduit par son pistil attique, peut-être un jeune parfumeur nous en ferait de l' huile antique, si limayrac devenait fleur. Hélas ! Limayrac n' est pas fleur et ne peut de parfums de menthe enivrer un corset d' amante ni l' habit noir d' un rédacteur. On ne peut faire de pommade avec son faux col séducteur : jetons au feu cette ballade, hélas ! Limayrac n' est pas fleur ! novembre 1845 : p153 occidentale 2 e " le mirecourt " : un jour Dumas passait : les divers gens de lettres devant son gousset plein s' inclinaient à deux mètres, en murmurant : " ils sont trop verts ! " un mirecourt soudain, fait comme un vilain masque, fendit la foule, prit son twine par la basque, et lui fit cette scie en vers : " Alexandre Dumas, compresse de la presse, emplâtre universel posé sur sa détresse, moxa qu' elle se met partout, écoute-moi, pacha de ces maquets sans nombre, ombre de Scudéry, qui de gigogne est l' ombre, tu n' es qu' un pitre et qu' un berthoud ! p154 " tu gâtes le papier de quatre lamartines. Comme un féval trop plein tu répands tes tartines sur Carpentras et Draguignan ; ta machine à vapeur fait marcher trois cents plumes et tu fais un gâchis en trente-deux volumes des mémoires de d' Artagnan. " mais ton jour vient. Il faut dans le siècle qui tombe, que le premier-Paris sous lui creuse ta tombe ! Dieu te garde un carcan de bois dans la démocratie, un journal de dentiste, dans les entre-filets du globe, et dans l' artiste, feuille qui paraît quelquefois ! " porcher te dira : zut ! Dans le format du times tes vieux ours écriront les noms de tes victimes ; tu les entendras te crier : mort et damnation ! Et te traiter de cancre, tous ces foetus caducs, ces vieux ours teints de l' encre qui n' est plus dans ton encrier ! p155 " ceci t' arrivera, yacoub, sans que chambolle, solar ni girardin te soldent une obole sur le dernier trimestre échu ; lors même que Dumas, ainsi qu' abdolonyme, vieux et plantant ses choux, prendrait le pseudonyme de falempin ou barbanchu ! " Dumas avait un jonc en bois de sycomore, et près de lui Gautier, qui sur la tête more fait cinq cent vingt pour son écot : docile au mirecourt, il lui laissa tout dire, pencha son front rêveur, puis avec un sourire fit : " as-tu déjeuné, Jacquot ? " octobre 1846 : p156 occidentale 3 e " v... le baigneur " : v... tout plein d' insolence se balance aussi ventru qu' un tonneau, au-dessus d' un bain de siège, ô barège, plein jusqu' au bord de ton eau ! Et le flot, comme une nonne qu' on chiffonne, sous le profil reflété de ce sultan ridicule se recule, se recule épouvanté. p157 Chaque fois que la courroie, qui se ploie, passe à fleur d' eau dans son vol, on voit de l' eau qui s' agite sortir vite son pied bot et son faux col. Reste ici caché, demeure ! Dans une heure, ô spectacle saugrenu ! Comme actéon le profane vit diane, tu verras v... tout nu ! On voit tout ce que calfate la cravate, et son regard libertin appelle comme remède à son aide Héloïse Florentin ! p158 Mais voyez le sybarite ! Il hésite à finir ses doux ébats ; toujours v... se balance en silence, et va murmurant tout bas : " ah ! Si j' étais en décembre à la chambre, j' étonnerais l' univers, et je pourrais de mon ombre faire nombre à côté de Monsieur Thiers ! " j' obtiendrais une recette grassouillette pour avoir bien ânonné, et la sinécure molle, qui console des rigueurs de l' abonné ! p159 " je pourrais sur mon pupitre faire, en pitre, le bruit traditionnel, et, commençant une autre ère, ne plus traire le constitutionnel ! " ainsi se parle en monarque et s' embarque dans un rêve délirant, cet ancien apothicaire, qui sut faire éclore le juif errant ! et cependant des coulisses ses complices vont tous prenant le chemin. Voici leur troupe frivole qui s' envole, cigare aux dents, stick en main ! p160 En passant chacun s' étonne et chantonne, et lui dit sur l' air du tra : " oh ! La vilaine chenille qui s' habille si tard un soir d' opéra ! " avril 1846 : p161 occidentale 4 e " la tristesse d' Oscar " : jadis le bel Oscar, ce rival de Lauzun, du temps que son habit vert pomme était dans un état difficile à décrire, et qu' enfin ses souliers, vainqueurs du pantalon, laissant à chaque pas des morceaux de talon, poussaient de grands éclats de rire ; du temps que son coachman, pâle comme un navet, se recourbait en plis tortueux, et n' avait plus de collet d' aucune sorte, aucun collet, pas même un collet né révoil, et que son vieux chapeau, tout dépourvu de poil, prenait des tons de colle-forte ; p162 ô misère ! Du temps que, tournant au lasting, son pantalon, pareil aux tableaux de drolling, avait ce vernis dont tu lustres le gilet fabuleux de fontbonne et son frac, le bel Oscar disait à Paulin Limayrac, publiciste âgé de deux lustres : " dieux ! Que ne suis-je assis dans le palais-bourbon ! Quand pourrai-je appeler Ledru-Rollin : mon bon ! Et dire en voyant Buloz : qu' est-ce ? Et puis n' entendre plus dans quelque affreux recoin ce monstre me crier : tu n' iras pas plus loin ! Quand je veux passer à la caisse. " ah ! Paulin, si j' avais de quoi payer le cens, je connaîtrais aussi ces billets de cinq cents qui sont les pommes de nos èves, j' aurais le rameau d' or qui dompte les tailleurs, et je verrais enfin des chemises ailleurs que parmi l' azur de mes rêves ! p163 " oui ! Je ferais remettre un verre à mon lorgnon ! Paulin, j' échangerais ma panne et mon guignon contre l' aisance fantastique du baron de Rothschild, et, gagnant à ce troc, je peignerais alors mes moustaches en croc et j' y mettrais du cosmétique ! " je dînerais chez Douix ! J' aurais des gants serins pour poser au balcon des théâtres forains, et, profitant de son extase, j' abreuverais de luxe et de verres de rhum une divinité, reine des délass-com, de Montmartre ou du petit-laze ! " ainsi parlait Oscar, l' âme et les sens aigris, du temps qu' il arborait ces vastes chapeaux gris empruntés à d' anciens fumistes, et que, plein d' amertume, il nettoyait ses gants avec ces procédés beaux, mais extravagants, qui sont la gloire des chimistes. p164 Il parlait, et ses yeux imitaient des poignards. Aujourd' hui, grâce aux voix de cinq cents montagnards, le voilà sorti de l' ornière et Bignan le célèbre en d' officiels chants ; c' est la rosette rouge et non la fleur des champs qui fleurit à sa boutonnière. Il rayonne, il est mis comme un notaire en deuil. Et cependant toujours parmi l' or de son oeil brille une perle lacrymale ; il erre, les regards cloués sur les frontons, triste comme un bonnet, ou comme des croûtons de pain, à l' école normale ! Quel rêve peut troubler ce moderne Samson, qui sur le nez des siens pose, comme l' ourson, des discours carrés par la base, qui porte ses atours sur lui, comme Bias, et qui, dans les divers patois charabias, éclipse charamaule et baze ? p165 Ah ! Quelque fiel toujours gâte notre hydromel ! Oui, quelque chose encore attriste ce Brummel qui, mettant chaque amour en cage, effaçait les exploits du chevalier d' éon ! Voilà ce qui l' agace : hier à l' odéon un voyou l' a pris pour bocage ! juin 1848 : p166 occidentale 5 e " le flan dans l' odéon " : avant que la brise adultère qui fait le charme des hivers, n' émaille de recueils de vers les parapets du quai Voltaire ; avant que Chaumier Siméon n' ait publié ses hexamètres, allez, allez, ô gendelettres, manger du flan dans l' odéon ! Des journaux qui mettent leur liste dans l' annuaire officiel, il n' en est pas qui sous le ciel soit plus mordoré que l' artiste. p167 messieurs Arthur, Jule et Léon en sont les rédacteurs champêtres... allez, allez, ô gendelettres, manger du flan dans l' odéon ! Il n' est pas de revue alpestre, pas de recueil ni de journal, soit chez Bertin ou Jubinal, où viennent, vers la saint-Sylvestre, plus de ces chevaliers d' éon moitié lorettes, moitié reîtres... allez, allez, ô gendelettres, manger du flan dans l' odéon ! Nulle part, dans le ciel sans brise, les jeunes gens au coeur de feu ne regardent d' un oeil plus bleu la lune changer de chemise. Ainsi la voyait Actéon faire la planche sous les hêtres... allez, allez, ô gendelettres, manger du flan dans l' odéon ! p168 De l' artiste la grande actrice fut Asphodèle Carabas, Carabas, qu' avec son cabas Buloz guignait pour rédactrice. Hélas ! Changeant caméléon, l' artiste lui tourne les guêtres... allez, allez, ô gendelettres, manger du flan dans l' odéon ! Un étranger vint à l' artiste, jeune, avec un air ahuri. était-ce un du charivari, du furet, du feuilletoniste ? était-il le Timoléon des saint-almes et des virmaîtres... ? Allez, allez, ô gendelettres, manger du flan dans l' odéon ! On ne savait. L' ange Asphodèle fit avec lui deux mille vers. Les vermots et les mantz divers derrière eux tenaient la chandelle. p169 Ils jouaient de l' accordéon pour mieux accompagner ces mètres... allez, allez, ô gendelettres, manger du flan dans l' odéon ! La lune était à la fin nue, et ses rayons, doux aux rimeurs, parmi le gaz des allumeurs découpaient en blanc sur la nue les chapiteaux du panthéon pareils à de grands baromètres... allez, allez, ô gendelettres, manger du flan dans l' odéon ! Mais contre Asphodèle rageuses, des bas-bleus, confits par gannal, dans le salon vert du journal dansaient des polkas orageuses. Les élèves de l' orphéon leur chantaient les boeufs aux fenêtres... allez, allez, ô gendelettres, manger du flan dans l' odéon ! p170 On voit dormir au nid la caille qu' un vautour fauve lorgne en bas : telle s' endormait Carabas. Le jeune homme au lorgnon d' écaille, c' était le doux Napoléon citrouillard, l' un de nos vieux maîtres... allez, allez, ô gendelettres, manger du flan dans l' odéon ! Voici bien une autre guitare ! Citrouillard, ce dandy sans foi, la fit un jour, de par le roi, rédactrice du tintamarre ! elle y traduit Anacréon en vers de quatre centimètres... allez, allez, ô gendelettres, manger du flan dans l' odéon ! septembre 1846 : p171 occidentale 6 e " l' odéon " : le mur lui-même semble enrhumé du cerveau. Bocage a passé là. L' odéon, noir caveau, dans ses vastes dodécaèdres voit verdoyer la mousse. Aux fentes des pignons pourrissent les lichens et les grands champignons bien plus robustes que des cèdres. Tout est désert. Mais non, suspendu, sans clocher, le grand nez de Lucas fend l' air comme un clocher. Trop passionné pour Racine, un pompier, dont le dos servait de point d' appui à ce nez immoral, sans doute comme lui dans le sol avait pris racine. p172 Ah ! Dit Mauzin touché de pareilles vertus, poëte, pour calmer ces affreux hiatus dont eût rougi même un cipaye, et pour te voir tordu par ce rire usité chez les hommes qu' afflige une gibbosité, dis, que veux-tu que je te paye ? Que faut-il pour te voir plus gai que Limayrac ? Veux-tu que je t' apporte une cruche de rack ? Dis, que te faut-il pour que rie ta prunelle d' azur, pareille à des saphirs, et pour voir tes cheveux s' envoler aux zéphyrs comme les crins de Vacquerie ! Qui pourrait dissiper ton noir abattement ? Te faut-il les gants bleus de monsieur nettement, ou ce chapeau qui vient de Tarbe, le chapeau d' Almanzor, cet homme si barbu, qu' un barbier peut à peine, à moins d' avoir trop bu, en quatre ans lui faire la barbe ! p173 Pour sourire veux-tu le casque du pompier, plus brillant qu' un bonbon plié dans son papier ou que l' argent d' une timbale ? Que veux-tu, rack, gants, feutre ou casque fait au tour ? - hélas ! Vieux, dit Lucas, dit l' homme au nez d' autour, il me faudrait une autre balle ! juin 1848 : p174 occidentale 7 e " bonjour, Monsieur Courbet ! " en octobre dernier j' errais dans la campagne. Jugez l' impression que je dus en avoir : telle qu' une négresse âgée avec son pagne, ce jour-là la nature était horrible à voir. Vainement fleurissaient le myrte et l' hyacinthe ; car au ciel, écrasant les astres rabougris, le profil de Grassot et le nez d' Hyacinthe se dessinaient partout dans les nuages gris. Des bâillements affreux défiguraient les antres, et les saules montraient, pareils à des tritons, tant de gibbosités, de goîtres et de ventres, que je les prenais tous pour d' anciens barytons. p175 Les fleurs de la prairie, espoir des herboristes ! - car ce siècle sans foi ne veut plus qu' acheter, - semblables aux tableaux des gens trop coloristes, arboraient des tons crus de pains à cacheter. Et, comme un paysage arrangé pour des kurdes, les ormes se montraient en bonnets d' hospodar : c' étaient dans les ruisseaux des murmures absurdes, et l' on eût dit les rocs esquissés par Nadar ! Moi, saisi de douleur, je m' écriai : " Cybèle ! Ouvrière qui fais la farine et le vin ! Toi que j' ai vue hier si puissante et si belle, qui t' a tordue ainsi, nourrice au flanc divin ? " et je disais : " ô nuit qui rafraîchis les ondes, aurores, clairs rayons, astres purs dont le cours vivifiait son coeur et ses lèvres fécondes, étoiles et soleils, venez à mon secours ! " p176 la déesse, entendant que je criais à l' aide, fut touchée, et voici comme elle me parla : " ami, si tu me vois à ce point triste et laide, c' est que Monsieur Courbet vient de passer par là ! " et le sombre feuillage évidé comme un cintre, les gazons, le rameau qu' un fruit pansu courbait, chantaient : " bonjour, Monsieur Courbet le maître peintre ! Monsieur Courbet, salut ! Bonjour, Monsieur Courbet ! " et les saules bossus, plus mornes et plus graves que feu les écrivains du journal de trévoux, chantaient en choeur avec des gestes de burgraves : " bonjour, Monsieur Courbet ! Comment vous portez-vous ? " une voix au lointain, de joie et d' orgueil pleine, faisait pleurer le cerf, ce paisible animal, et répondait, mêlée aux brises de la plaine : " merci ! Bien le bonjour, cela ne va pas mal. " p177 tournant de ce côté mes yeux, -en diligence, je vis à l' horizon ce groupe essentiel : Courbet qui remontait dans une diligence, et sa barbe pointue escaladant le ciel ! De mes odes plus tard ayant grossi les listes, et sur nos hélicons vivant en zingaro, j' ai composé ces vers, assez peu réalistes, pour un petit journal appelé figaro. c' est la feuille ingénue où Monsieur De Suttières, arborant sans vergogne un faux nez en corail, par son style auvergnat charme les culottières, et même porte ombrage à Ponson Du Terrail ! octobre 1855 : p178 occidentale 8 e " Nadar " : les soirs qu' au vaudeville, en ce moment sauvé, on donne une première représentation ; quand le gaz relevé couvre tout de lumière ; et, pour mieux éblouir de feux les vils troupeaux aux faces inconnues, quand, les littérateurs déposant leurs chapeaux, on voit leurs têtes nues ; chez tous ces rois à qui la notoriété enseigne ses allures, oh ! Quel spectacle étrange en sa variété offrent les chevelures ! p179 Les unes ont l' aspect de l' ébène ; voici les châtaines, les fauves, et les beaux fronts de neige, et l' on remarque aussi le bataillon des chauves. C' est le brun Lherminier, Sasonoff et Murger, et Lemer, doux lévite. Leurs cheveux peuvent dire en choeur avec Burger : " hurrah ! Les morts vont vite ! " Louis Boyer, qui prit plus d' une alaciel à plus d' un roi de garbe, dissimule son nez, organe essentiel, sous de grands flots de barbe. Son visage pourtant n' est pas seul envahi comme celui d' un serbe, et de goy, dont les mots ont un parfum d' aï, n' est pas non plus imberbe ! p180 Car le temps, qui sourit de se voir encensé par ceux dont il se joue, met, comme un lierre épars, ce feuillage insensé autour de notre joue ! Louis Lurine, habile à bien lancer les dards, en a les tempes bleues. Asselineau pourrait fournir des étendards aux pachas à trois queues. Méry, chêne au milieu d' arbustes rabougris, a vaincu les épreuves ; il est majestueux et fort sous son poil gris comme les dieux des fleuves. Dumas qui pourrait seul, Phébus éthiopien, chanter la sage Hélène, abrite des éclairs son crâne olympien sous des touffes de laine ; p181 Mirecourt dans son ombre, antre de noirs projets, tente de noyer Planche, et René Lordereau dans ses boucles de jais garde une mèche blanche. Villemessant, mêlé, comme les vieux railleurs, de faune et de satyre, se coiffe en brosse. Et puis j' en passe, et des meilleurs ! Mais qui pourrait tout dire ? Théo, roi de l' azur où la muse le suit, amant de la chimère, en secouant sa tête, à l' entour fait la nuit, comme un héros d' Homère, et Barrière qui va cherchant la vérité sans songer à sa gloire, montre pleins d' ouragans des yeux d' aigle irrité sous une forêt noire. p182 à côté d' eux on voit les blonds : c' est Dumas fils, dont l' ample toison frise, c' est Gaiffe, dont la joue est neige, ivoire et lys, et la lèvre cerise. C' est Castille aux anneaux crêpés ; ses yeux ont lui pour quelque étrange rêve, et son chef lumineux brille comme celui de notre grand' mère ève. Voillemot resplendit comme un jeune Apollon. Fabuleux météore, sa tête radieuse au milieu d' un salon fait l' effet d' une aurore. Banville montre un front qui n' a rien de commun. à tort il l' accompagne de trois crins hérissés avec fureur, comme un savetier de campagne. p183 Arsène Houssaye, à qui souvent, le coeur troublé, rêvent les jeunes filles, a des cheveux pareils à ceux des champs de blé tombant sous les faucilles. Ils sont d' or pâle ; ceux du poëte nouveau qui, dans des vers bizarres, a nommé le public : " bête à tête de veau, " sont jaunes, fins et rares. La Madelène est rose, et Marchal est vermeil d' une façon hardie, mais Nadar sur son front aux comètes pareil arbore l' incendie ! décembre 1856 : p184 occidentale 9 e " reprise de la dame " : mourir de la poitrine quand j' ai ces bras de lys, la lèvre purpurine, les cheveux de maïs et cette gorge rose, ah ! La vilaine chose ! Quel poëte morose est donc ce Dumas fils ! p185 Je fuis, pauvre colombe, le zéphyr accablant, je m' incline et je tombe comme un roseau tremblant, car, j' en ai fait le pacte, il faut qu' en femme exacte, au bout du cinquième acte j' expire en peignoir blanc ! Pourtant, j' aime une vie qu' un immortel trésor poétise, ravie, dans un si beau décor ; j' aime pour mes extases les feux des chrysoprases, les rubis, les topazes, les tas d' argent et d' or ! Paris est une ville où mille voyageurs cherchent au vaudeville de pudiques rougeurs, p186 où toute jeune fille aux façons de torpille peut avoir ce qui brille aux vitres des changeurs ! J' aime cette lumière qui, des lustres fleuris, tombe aux soirs de première sur ma poudre de riz, quand, aux loges de face, ma petite grimace, malgré leur pose, efface cerisette et souris. J' aime qu' en ma fournaise un lingot fonde entier, et que, pour me rendre aise, avec un luxe altier qui ne soit pas un mythe, franchissant la limite, p187 plus d' un caissier imite Grellet et Carpentier ! J' aime que le vieux comte soit réduit aux abois en refaisant le compte des perles que je bois, enfin, cela m' allèche de sentir ma calèche voler comme une flèche par les détours du bois ! J' aime que l' on me bouge un grand miroir princier, pour me poser ce rouge qui plaît à mon boursier, tandis que ma compagne, brune fille d' Espagne, sur l' orgue m' accompagne des chansons de Darcier ! Mais surtout, quand, dès l' aube, s' éloigne mon sous-chef p188 natif d' Arcis sur Aube, renvoyé d' un ton bref, dans ma main conquérante j' aime à tenir quarante nouveaux coupons de rente, et du papier Joseph ! janvier 1857 : p189 occidentale 10 e " marchands de crayons " : Rose pleurait : un bon jeune homme voulut la consoler un brin. - " ah ! De quelque nom qu' on vous nomme, dit-elle, vous allez voir comme j' ai raison d' avoir du chagrin ! " pour Meaux, ayant plié ma tente, en avril dernier je partis. J' allais hériter de ma tante, dont la dépouille aujourd' hui tente une foule de bons partis. p190 " mais ce n' est pas dans la province que resplendit mon firmament : c' est ici que loge mon prince, l' homme pour qui mon coeur se pince, mon Arthur, mon tout, mon amant ! " loin de lui mon âme est funèbre ; à sa voix qui me fait rêver j' étais docile comme un zèbre ! C' est un individu célèbre : où pourrai-je le retrouver ? " car en vain mon regard se dresse ! Comme Arthur ne m' a pas écrit, j' ignore en tout point son adresse. Comment donc faire avec adresse ce que mon désir me prescrit ? " ô tristesse ! Jusqu' à la lie je te savoure et je te bois. Sa rue, hélas ! Est démolie : je vois avec mélancolie que l' on y pose un mur de bois ! " p191 " -ne pleurez pas, mademoiselle, dit le bon jeune homme éperdu à Rose, en se penchant vers elle ; vous allez voir avec quel zèle nous chercherons l' Arthur perdu ! " puisqu' il s' agit d' un homme illustre, venez au bal de l' opéra. Vous le trouverez sous le lustre appuyé sur quelque balustre ! Pour l' entrée, on vous la paiera. " les voici tous deux à la fête, dans cet endroit, prestigieux depuis les tapis jusqu' au faîte, où la réunion est faite de ce que Paris a de mieux. Tout est couleur, lumière, flamme, et l' on s' étouffe à trépasser. Le bon jeune homme dit : -" madame, cherchez bien l' ami de votre âme parmi les gens qui vont passer ! p192 " a-t-il quelque prééminence sur l' élite de ces lions du report et de la finance, chez qui la moindre lieutenance vaut au moins quinze millions ? " voici le maître de Marseille, Lireux, Solar grave et pensif, Millaud, à qui Phébus conseille la bienfaisance, et qui s' éveille dans une maison d' or massif ! " puis voici la cohorte insigne des artistes, cerveaux en fleur ; Hamon, gracieux comme un cygne, Galimard qui cherche la ligne, Préault, qui trouve la couleur ! " puis Masson, fort de ses magies, et Couture, épris des hasards : tous deux à travers les orgies ont vu passer, de sang rougies, les ombres pâles des Césars. p193 " voici Millet, voici Christophe, et tous les fils de Phidias, et Chenavard, ce philosophe, aveuglé par un bout d' étoffe que chiffonne en causant Diaz. " voici des acteurs, Hyacinthe, Fréderick, Fechter ; admirons Grassot, qu' on abreuve d' absinthe, et Gueymard, qui dans cette enceinte assourdit la voix des clairons ! " puis voici les porteurs de lyre, les meilleurs Homères du jour, ceux que vers son calvaire attire encore le double martyre fait de poésie et d' amour ! " voici Musset, dieu de la ville, et Dupont maître de son pré, et Sainte-Beuve et Théophile, chanteur pour qui la muse file des jours tissus d' un fil pourpré. p194 " voici Bouilhet, que tu conseilles, naïade antique au front de lys, Philoxène, amant de merveilles, qui, tout enfant, vit les abeilles baiser les lèvres de Myrtis. " puis, dans ce torrent qui s' épanche, voici les frères De Goncourt ; Mirecourt acharné sur Planche, et Monselet à la main blanche vers qui la renommée accourt. " orgueil des nouvelles déesses, voici les trois frères Lévy, tous si ruisselants de richesses que les banquiers et les duchesses les accostent d' un air ravi. " connais-tu l' homme plein d' audace devant ces hardis triumvirs, qui les regarde face à face, et dont la jeune presse efface l' ancien blason des Elzévirs ? p195 " c' est un fils d' Apollon et d' ève, le typographe Malassis, que tout bas invoque sans trêve le poëte inédit qui rêve, triste, et sur une malle assis. " voici Vitu, chez qui s' allie à l' esprit, l' or d' un podesta ; Fauchery, venu d' Australie avec cette douce folie que de Bohême il emporta ; " puis Lherminier des Amériques ! Murger, aux pompons éclatants, vide tous ses écrins féeriques. Gozlan jure que les lyriques dureront au plus cinquante ans ! " ô soeur de l' aube orientale, regardez bien tous ces héros ! Car ils sont le luxe qu' étale notre immortelle capitale : après eux tout n' est que zéros. " p196 il dit. La malheureuse fille, ignorante de son destin et rapide comme une anguille, vers le flot confus qui fourmille leva ses deux pieds de satin. Sa vue à travers une houle plongea dans les rangs espacés des gens fameux ; puis dans la foule elle tomba, lys que l' on foule ! ... - ces timbaliers étaient passés. " -mais, hasarda tout bas son guide alors qu' elle reprit ses sens, quel peut donc être, enfant candide, l' homme célèbre, mais perfide, qui n' est pas parmi ces passants ? " il n' est pas peintre ? C' est étrange. Alors, quel succès est le sien ? Il n' est donc pas, non plus, mon ange, poëte, ou bien agent de change ? Ni boursier ? Ni musicien ? " p197 " -si, répondit-elle, il se pique d' être un merveilleux baryton, et, malgré son joli physique, il fait souvent de la musique avec son cornet à piston ! " son bonnet brille comme un phare sur son costume officiel, lorsque, aux éclats de sa fanfare, le moineau franc tremble et s' effare et s' enfuit vers l' azur du ciel ! " il aimait à faire tapage par les beaux jours pleins de rayons, assis en vêtement de page sur le sommet d' un équipage, derrière un marchand de crayons ! " que de fois j' ai voulu les suivre, mêlant mon coeur à l' instrument qui répand les notes de cuivre, comme la gargouille et la guivre se mêlent au noir monument ! p198 " car leurs coussins étaient deux trônes, quand mon Arthur sonnait du cor près de Mangin en galons jaunes, qui sent des plumets de deux aunes frissonner sur son casque d' or ! " janvier 1857 : p199 occidentale 11 e " nommons couture ! " : puisque, hormis Couture, les professeurs qui font de la peinture sont des farceurs ; puisque ce dogmatiste mystérieux reste le seul artiste bien sérieux ; p200 puisque seuls les gens pingres ont le dessein d' admirer encore Ingres et son dessin ; puisque tout ce qui cause dit que la croix fut offerte sans cause à Delacroix ; puisque toute la Souabe sait que Decamps n' a jamais vu d' arabe ni peint de camps ; puisque, même au bosphore, chacun saura que Fromentin ignore le Sahara ; p201 puisque, sous les étoiles, l' univers n' est pas encombré des toiles que fait Vernet ; puisque l' homme féroce nommé Troyon ne connaît ni la brosse ni le crayon ; puisque dans nul ouvrage Rosa Bonheur ne rend le labourage avec bonheur ; puisqu' on doit sans alarme croiser le fer contre tous ceux que charme Ary Scheffer ; p202 puisqu' en vain les osages, ont par lazzi loué les paysages de Palizzi ; puisque, sans argutie, on peut nier l' exacte minutie de Meissonier puisqu' à moins qu' on soit ivre de très-bon vin, on ne saurait pas vivre près d' un Bonvin ; puisque l' on ne réserve ni Daumier, ni l' étincelante verve de Gavarni ; p203 puisqu' il faut les astuces d' un Esclavon pour célébrer les russes d' Adolphe Yvon ; foin des gens qui travaillent pour nous berner ! Que tous les peintres aillent se promener ! Puisque seul il s' excepte avec grand sens, ah ! Que Couture accepte tout notre encens ! Que lui seul soit Apelle ! Que Camoëns ressuscité l' appelle aussi Rubens ! p204 Qu' il parle à ses apôtres ! En iroquois ! On ira dire aux autres de rester cois ! Pose ton manteau sombre sur ce qu' ils font ; couvre-les de ton ombre, oubli profond ! Et poursuis comme Oreste, fatalité, ce choeur dont rien ne reste, Couture ôté ! janvier 1857 : p205 occidentale 12 e " le critique en mal d' enfant " : ce critique célèbre est mort en mal d' enfant. Quel critique ! Il était fort comme un éléphant, vif et souple comme une anguille. S' il étirait un peu ses membres avec soin il enjambait la mer, et savait au besoin passer par le trou d' une aiguille. p206 Au spectacle c' était charmant. Comme il jasait ! l' article Fréderick, l' article Déjazet pour lui ne gardaient pas d' arcanes. Quant à ce qu' on appelle en ce temps-ci : " des mots ", il en laissait toujours au milieu des marmots sept ou huit au bureau des cannes. Il avait de l' esprit comme Jules Janin et comme Beaumarchais ; le sourcil léonin de ce Jupiter de la rampe faisait tout tressaillir, Achilles, arlequins et gilles ; devant lui ces porte-brodequins étaient comme le ver qui rampe. Ce n' était qu' or et pourpre à tous ses dévidoirs. Des myrtes qu' il avait cueillis dans les boudoirs on eût chargé vingt dromadaires, et certe, il s' en fallait peu qu' il ne mît à bas la presse, la patrie et même les débats par ses succès hebdomadaires. p207 On disait : " Prémaray, ce divin bijoutier, a pourtant le ciseau moins agile, et Gautier la touche moins fine et moins grasse ; Saint-Victor et Méry, coloristes vermeils, ne peignent pas si bien les cheveux des soleils : Janin lui-même a moins de grâce. " il n' était pas heureux pourtant. Devant son feu où parfois en silence il voyait d' un oeil bleu mourir en cendre un demi-stère, des spectres noirs, sortis du fond de l' encrier, le talonnaient. C' est bien le cas de s' écrier ici : " quel est donc ce mystère ? " ou bien il était triste en même temps que gai, mêlant de profundis avec ma mie, ô gué ! telle en ces paysages qu' orne une blanche fontaine aux paillettes d' argent, la lune astre des nuits, folâtre mais changeant, montre ensemble et cache une corne. p208 Tel vous pouvez le voir gravé par Henriquel ; et voici le fin mot : le malheur pour lequel, poussant des plaintes étouffées, il laissait tant languir son âme en désarroi, c' était de n' avoir pas d' enfants, comme ce roi qu' on voit dans les contes de fées. Parfois contemplant seul, le front chargé d' ennuis, les clous de diamants sur le plafond des nuits, il invoquait les muses, l' une ou l' autre, et leur disait : " érato, mon trésor ! Thalie ! ô Melpomène à la chaussure d' or ! " il disait à la lune : " ô lune ! " " ne m' inspirerez-vous aucun ouvrage ? Rien ? Quoi ! Pas même un nouveau système aérien ? Un livre sur l' architecture ? Un vaudeville, grand de toute ma hauteur ? Ne deviendrai-je point ce qu' on nomme un auteur dans les cabinets de lecture ? p209 " oui, la gloire est à moi, j' ai su m' en emparer, et, ne produisant rien, je puis me comparer aux filles qu' on marie honnêtes ; je reste magnifique autant que paresseux, oui, mais ne pouvoir être à mon tour un de ceux qui montrent les marionnettes ! " ni ce Lesage, hélas ! Ni cet abbé Prévost ! Ni ce vieux Poquelin sur qui rien ne prévaut ! Ni ce Ronsard, ni ce Malherbe ! Danser toujours, pareil à Madame Saqui ! Sachez-le donc, ô lune, ô muses, c' est ça qui me fait verdir comme de l' herbe ! " oh ! Que ne puis-je, enflant cette bouche, hardi, hurler ces drames noirs que signe Bouchardy, ou bien par un grand élan d' aile, faire enfin, n' étant plus un eunuque au sérail, des romans comme ceux de Ponson Du Terrail ou du ténébreux La Landelle ! " p210 il le faut, tôt ou tard un dénoûment a lieu. Or, la nymphe d' une eau thermale, ou quelque dieu mettant le nez à la fenêtre, voulut prendre en pitié l' illustre paria. Notre homme devint gros, et chacun s' écria : " quelque chose de fort va naître. " lui se tordait avec mille contorsions de gésine. ébloui par les proportions énormes de sa masse abrupte, le prenant pour un mont, Préault disait : " oh ! ça c' est Pélion, ou bien son camarade Ossa : allez-vous-en, que je le sculpte ! " et l' attente dura dix ans. Les médisants, comme un choeur de vieillards, répétèrent dix ans à la foule, en s' approchant d' elle : " tu prépares ton clair lorgnon, mais vainement. Va plutôt voir guignol que cet événement : le jeu n' en vaut pas la chandelle ! " p211 enfin, pour accoucher le moderne Pança, on prit tout bonnement une épingle : on pensa le vider comme un oeuf d' autruche. Il ne sortit pas même, ô rage ! Une souris de ce ventre dont l' orbe excita nos souris : le critique était en baudruche ! janvier 1857 : RONDEAUX p212 poème " rolle n' est plus vertueux " : que l' aurore ait à son corsage cent mille fleurs pour entourage et teigne de rose le ciel, Rolle dort comme un immortel, sans s' inquiéter davantage. Mais que, sur sa lointaine plage, l' odéon donne un grand ouvrage, Rolle s' y rend, plus solennel que l' aurore. p213 Ce facétieux personnage, dont, par un heureux assemblage, le patois traditionnel plaît au constitutionnel, aime mieux voir lever bocage que l' aurore. janvier 1846 : poème " Mademoiselle Page " : Page blanche, allons, étincèle ! Car, ce rondeau, je le cisèle pour la reine de la chanson, qui rit du céleste enfançon et doucement vous le musèle. p214 Zéphire l' évente avec zèle, et, pour ne pas vivre sans elle, titania donnerait son page. Le bataillon de la Moselle à sa démarche de gazelle eût tout entier payé rançon. Cette reine sans écusson, c' est Cypris, ou Mademoiselle Page. août 1858 : p215 poème " Arsène " : où sait-on mieux s' égarer deux, parmi les myrtes verts, qu' aux rives de la Seine ? Séduit un jour par l' enfant ennemi, Arsène, hélas ! Pour lui quitta la saine littérature, et l' art en a gémi. Trop attiré par les jeux de la scène, il soupira pour les yeux de Climène, comme un tircis en veste de Lami-Housset. Oh ! Que de fois, oeil morne et front blêmi, il cherche, auprès de la claire fontaine, sous quels buissons amour s' est endormi ! Houlette en main, souriante à demi, plus d' une encor fait voir au blond Arsène où c' est. juillet 1849 : p216 poème " Madame Keller " : quel air limpide et quel rayon de flamme a fait ce corps plus beau qu' une belle âme ! Plus patient que les doigts du sommeil, quel blond génie avec son doigt vermeil de cette neige a su faire une trame ? Ses dents pourraient couper comme une lame les dents du tigre et de l' hippopotame, et son col fier à des lys est pareil. Quel air ! Ovide seul, dans un épithalame, eût pu monter la timide réclame à la hauteur de ce corps de soleil ; Junon, Pallas, Vénus au bel orteil, même Betti, le cèdent à Madame Keller. janvier 1846 : p217 poème " adieu, paniers " : lyre d' argent, gagne-pain trop précaire, dont les chansons n' ont qu' un maigre salaire, je vous renie et je vous dis adieu. Mieux vaut cent fois jeter nos vers au feu et fuir bien loin ce métier de galère. En vain, ma lyre, à tous vous saviez plaire ; vous déplaisez à ce folliculaire de qui s' enflamme et gronde pour un jeu l' ire. Vous n' avez pas, hélas ! De caudataire. Vous n' enseignez au fond d' aucune chaire le japonais, le sanscrit et l' hébreu. Cédez, ma mie, à ce critique en feu dont les arrêts ne peuvent pas se faire lire. novembre 1845 : p218 poème " à Désirée Rondeau " : rondeau charmant, où ma rime dorée vient célébrer une femme adorée, dis ses attraits dont s' affole chacun, et ses cheveux pleins d' un si doux parfum, qu' eût enviés la Grèce au temps de Rhée. Dis les amours qui forment sa chambrée ; et dis surtout à notre muse ambrée que son éloge aurait mieux valu qu' un rondeau ! Dis qu' en son nid, si cher à Cythérée, notre misère est souvent préférée au sac d' écus d' un mondor importun, et que toujours, pour le poëte à jeun s' ouvrent les bras charmants de Désirée Rondeau. novembre 1845 : TRIOLETS p219 poème " mort de Shakespere " : Ducuing, cet ami de Ponsard, a bien dit son fait à Shakespere. Ils étaient, avec le soudard Ducuing, sept amis de Ponsard : ils ont pris Shakespere à l' écart, et sous leurs coups Shakespere expire. Ducuing, cet ami de Ponsard, a bien dit son fait à Shakespere. janvier 1844 : p220 poème " Néraut, Tassin et Grédelu " : Néraut, Tassin et Grédelu sont l' espoir de l' art dramatique. Roscius n' a jamais valu Néraut, Tassin et Grédelu. Grédelu serait mon élu pour jouer un roi fantastique. Néraut, Tassin et Grédelu sont l' espoir de l' art dramatique. décembre 1845 : poème " Néraut " : le grand mérite de Néraut lui vaut un renom légitime. La critique fait sonner haut le grand mérite de Néraut. p221 à Nérac, Néraut, en héraut, obtiendrait un succès d' estime. Le grand mérite de Néraut lui vaut un renom légitime. poème " Tassin " : le beau Tassin, en matassin, n' est pas de ceux dont on se fiche. On n' habille pas sans dessein le beau Tassin en matassin on eut pris pour un faon, Tassin quand il figurait dans la biche. le beau Tassin, en matassin, n' est pas de ceux dont on se fiche. poème " Mademoiselle Michonnet " : Mademoiselle Michonnet est une actrice folichonne. p222 Autrefois chacun bichonnait Mademoiselle Michonnet. Le public, qui la bouchonnait, dans ses dents aujourd' hui mâchonne. Mademoiselle Michonnet est une actrice folichonne. août 1845 : poème " académie royale de mus " : voulez-vous des jeux et des ris ? On en tient chez Monsieur Guillaume. Il fabrique rats et souris. Voulez-vous des jeux et des ris ? Il fournit le bal de Paris, le château-rouge et l' hippodrome. Voulez-vous des jeux et des ris ? On en tient chez Monsieur Guillaume. juillet 1846 : p223 poème " du temps que Pilou poursuivait vainement Abd-El-Kader " : Pilou veut prendre Abd-El-Kader : à ce plan le public adhère. Dans tout ce que l' Afrique a d' air, Pilou veut prendre Abd-El-Kader. Il voudrait le barricader, et que cet aigle manquât d' aire ! Pilou veut prendre Abd-El-Kader, à ce plan le public adhère. mai 1846 : poème " âge de M Paulin Limayrac " : le jeune Paulin Limayrac est âgé de huit ans à peine. Il est englouti dans son frac, le jeune Paulin Limayrac. p224 Il a beau boire de l' arack et prendre une mine hautaine, le jeune Paulin Limayrac est âgé de huit ans à peine. mai 1846 : poème " bilboquet " : cette malle doit être à nous, car c' est la malle de Voltaire. Mettons-la sans dessus dessous : cette malle doit être à nous ! Voltaire a légué ses bijoux à Lhomond, par-devant notaire. Cette malle doit être à nous, car c' est la malle de Voltaire. janvier 1859 : p225 poème " élève de Voltaire ! " : as-tu lu Voltaire ? Non pas ; jamais, jamais, pas même en rêve. Allons, dis si tu nous trompas : as-tu lu Voltaire ? Non pas. Il suffit : je vais de ce pas t' annoncer comme son élève ! As-tu lu Voltaire ? Non pas. Jamais, jamais, pas même en rêve. janvier 1859 : poème " Perrin Dandin " : la gaîté d' un turc en exil rit dans la prose de Suttières. Je sais qu' on lui trouve au Brésil la gaîté d' un turc en exil. p226 Que de papiers ! Que de sacs ! Il en a jusqu' aux jarretières ! La gaîté d' un turc en exil rit dans la prose de Suttières. janvier 1859 : poème " monsieur Homais " : non, Homais ne mourra jamais ! Il revient en croquemitaine. Ce faux Arouet, c' est Homais : non, Homais ne mourra jamais. Il prend peu de mitaines ; mais on dit qu' il a pour ami Taine. Non, Homais ne mourra jamais ! Il revient en croquemitaine. janvier 1859 : p227 poème " Monsieur Jaspin " : connaissez-vous Monsieur Jaspin de l' estaminet de l' Europe ? il a la barbe d' un rapin, connaissez-vous Monsieur Jaspin ? Chevelu comme un vieux sapin, il aime la brune et la chope. Connaissez-vous Monsieur Jaspin de l' estaminet de l' Europe ? il sait hurler avec les loups à l' estaminet de l' Europe. son esprit pique ainsi qu' un houx, il sait hurler avec les loups. L' ivoire en ses longs cheveux roux fait un labeur de Pénélope. Il sait hurler avec les loups à l' estaminet de l' Europe. décembre 1845 : p228 poème " le divan Le Peletier " : ce fameux divan est un van où l' on vanne l' esprit moderne. Plus absolutiste qu' Yvan, ce fameux divan est un van. Des farceurs venus du Morvan y terrassent l' hydre de Lerne. Ce fameux divan est un van où l' on vanne l' esprit moderne. Là, Guichardet, pareil aux dieux, montre son nez vermeil et digne. Ici d' affreux petits Mayeux, là, Guichardet, pareil aux dieux. Mürger prodigue aux curieux de l' esprit à cent sous la ligne. Là, Guichardet, pareil aux dieux, montre son nez vermeil et digne. p229 On voit le doux Asselineau près du farouche Baudelaire. Comme un moscovite en traîneau, on voit le doux Asselineau. Plus aigre qu' un jeune cerneau, l' autre est comme un Goethe en colère. On voit le doux Asselineau près du farouche Baudelaire. On y rencontre aussi Babou qui de ce lieu fait sa capoue. Avec sa plume pour bambou on y rencontre aussi Babou. à sa gauche, un topinambou trousse une ode topinamboue. On y rencontre aussi Babou qui de ce lieu fait sa capoue. Près de l' harmonieux Stadler flamboie encor La Madelène. p230 Emmanuel regarde en l' air, près de l' harmonieux Stadler. Voillemot voit dans un éclair passer la fantôme d' Hélène. Près de l' harmonieux Stadler flamboie encor La Madelène. Le divan près de l' opéra est un orchestre de voix fausses. On ne sait quel mage opéra le divan près de l' opéra. Ces immortels morts, on paiera pour contempler encor leurs fosses. Le divan près de l' opéra est un orchestre de voix fausses. septembre 1852 : A 1 AMI POUR PRIX TRAV. LITTER. p231 mon ami, n' allez pas surtout vous soucier de la lettre qu' on vous apporte ; ce n' est qu' une facture, et c' est un créancier qui vient de sonner à la porte. Parcourant sans repos, dernier des voyageurs, les hélicons et les permesses, pour payer mes wagons, j' ai dû chez les changeurs escompter l' or de vos promesses. Vérité sans envers, que l' on nierait en vain, car elle est des plus apparentes, l' artiste ne peut guère, avec son luth divin, réaliser assez de rentes. p232 Ainsi que la marmotte, il se sent mal au doigt à force de porter sa chaîne : toujours il a mangé le matin ce qu' il doit toucher la semaine prochaine. à moins qu' il soit chasseur de dots, et fait au tour, dieu sait quelle intrigue il étale pour ne pas déjeuner, plus souvent qu' à son tour, au restaurant de feu Tantale ! Moi qui n' ai pas les traits de Bacchus, je ne puis compter sur ma beauté physique. Je suis comme la nymphe auguste dans son puits : je n' ai que ma boîte à musique ! Ainsi, j' ai beau nommer l' amour " my dear child, " être un saint-George à nos escrimes, et faire encor pâlir le luxe de Rothschild par la richesse de mes rimes, p233 je ne saurais avec tous ces vers, que paiera Buloz, s' il survit aux bagarres, d' avance entretenir des filles d' opéra, ni même acheter des cigares. Oui, moi que l' univers prendrait pour un richard, tant je prodigue les tons roses, je suis, pour parler net, semblable à cabochard : je manque de diverses choses. Le cabaret prétend que crédit est noyé, et, si ce n' est chez les osages, je m' aperçois enfin que l' argent monnoyé s' applique à différents usages. Je sais bien que toujours les cygnes aux doux chants, près des lédas archiduchesses, ont fait de jolis mots sur les filles des champs et sur le mépris des richesses ; p234 Monsieur Scribe lui-même enseigne qu' un trésor cause mille angoisses amères ; mais je suis intrépide : envoyez-moi de l' or, je n' ai souci que des chimères ! mars 1856 : VILLANELLE DE BULOZ p235 j' ai perdu mon Limayrac : ce coup-là me bouleverse. Je veux me vêtir d' un sac. Il va mener, en cornac, la gazette du commerce. j' ai perdu mon Limayrac. Mon Limayrac sur Balzac savait seul pleuvoir à verse. Je veux me vêtir d' un sac. Pour ses bons d' almanach on tombait à la renverse. J' ai perdu mon Limayrac. p236 Sans son habile mic-mac Sainte-Beuve tergiverse. Je veux me vêtir d' un sac. Il a pris son havresac, et j' ai pris la fièvre tierce. J' ai perdu mon Limayrac. à fumer, sans nul tabac ! Depuis ce jour je m' exerce. Je veux me vêtir d' un sac. Pleurons, et vous de cognac mettez une pièce en perce ! J' ai perdu mon Limayrac, je veux me vêtir d' un sac ! octobre 1845 : ECRIT SUR 1 EXEMPLAIRE ODELETTES p237 quand j' ai fait ceci, moi que nul souci ne ronge, la fièvre de l' or nous tenait encor : j' y songe ! Pendant ces moments, comme les romans que fonde le joyeux About, elle avait pris tout le monde ! p238 Vous rappelez-vous les efforts jaloux, les brigues, les peurs, les succès ? Le combat eut ses Rodrigues ! Oh ! Qu' il fut ardent, hélas ! Moi pendant la lutte et son bruit d' enfer, j' essayais un air de flûte ! juin 1858 : VILLANELLE DES PAUVRES HOUSSEURS p239 un tout petit pamphlétaire voudrait se tenir debout sur le fauteuil de Voltaire. Je vois sous ce mousquetaire dont le manteau se découd, un tout petit pamphlétaire. Renvoyez au Finistère le grain frelaté qu' il moud sur le fauteuil de Voltaire. p240 Il sera le caudataire du fameux Taine, et, par goût, un tout petit pamphlétaire. Prud' homme universitaire, il a l' air d' un marabout sur le fauteuil de Voltaire. Tirez, tirez-le par terre, car il a... pleuré partout sur le fauteuil de Voltaire. Ah ! Le mauvais locataire ! Bah ! L' on raille et l' on absout un tout petit pamphlétaire. Bornons là ce commentaire ; mais il a manqué... de tout sur le fauteuil de Voltaire. p241 Le célèbre phalanstère nous a donné pour ragoût un tout petit pamphlétaire. Mons purgon, vite un clystère ! Le pauvre homme écume et bout sur le fauteuil de Voltaire. Qui veut, dans son monastère, jeter Pindare à l' égout ? Un tout petit pamphlétaire. De Ferney jusqu' à Cythère, on rit de voir jusqu' au bout un tout petit pamphlétaire sur le fauteuil de Voltaire. décembre 1858 : CHANSON SUR L'AIR DES LANDRIRY p242 voici l' automne revenu. Nos anges, sur un air connu, landrirette, arrivent toutes à Paris, landriry. Ces dames, au retour des champs, auront les yeux clairs et méchants landrirette, le sein rose et le teint fleuri, landriry. p243 Mais celles qui n' ont pas quitté la capitale pour l' été, landrirette, ont l' air bien triste et bien marri, landriry. Nos aspasie et nos sontag se promènent au ranelagh landrirette, tristes comme un bonnet de nuit, landriry. Elles ont vu fort tristement la clôture du parlement, landrirette, leurs roses tournent en soucis, landriry. Il est temps que plus d' un banquier quitte Le Havre ou Villequier, landrirette, car notre pactole est tari, landriry. p244 Frison, naïs et brancador ont engagé leurs colliers d' or, landrirette, et souris n' a plus de mari, landriry. Mais voici le temps des moineaux ; les vacances des tribunaux landrirette, vont ramener l' argent ici, landriry. Car déjà, sur le boulevard, on voit des habits de Stuttgard landrirette, et des vestes de Clamecy, landriry. Tout cela vient avec l' espoir d' aller à mabille, et de voir landrirette, page et Mademoiselle Ozy, landriry. p245 Le matin, avec bonne foi, ils tombent au café de foy, landrirette, pour lire le charivari, landriry. Puis ils s' en vont, à leur grand dam, acquérir sur la foi de Cham, landrirette, des jaquettes gris de souris, landriry. Un moulinois de mes cousins contemple tous les magasins, landrirette, avec un sourire ébahi, landriry. Et déjà, ce nouvel Hassan guigne un cachemire au persan, landrirette, c' est pour charmer quelque péri, landriry. p246 Il ira ce soir à Feydeau. Avant le lever du rideau, landrirette, il s' écriera : " c' est du Grétry, landriry ! " courage amours, souvent frôlés ! Demain les bijoux contrôlés landrirette, se placeront à juste prix, landriry. Bon appétit, jeunes beautés, qu' adorent les prêtres bottés landrirette, de cypris et de brididi, landriry. Vous allez guérir derechef par l' or et le papier joseph, landrirette, vos roses et vos lys flétris, landriry. p247 Si vous savez d' un air vainqueur mettre sur votre bouche en coeur landrirette, les jeux, les ris et les souris, landriry. Si vous savez, à chaque pas, murmurer : " je ne polke pas, landrirette, " vous allez gagner vos paris, landriry. Vous allez avoir des pompons, des fleurettes et des jupons landrirette, comme en portait la Dubarry, landriry. Vous aurez, comme en un sérail, plus de perles et de corail, landrirette, qu' un marchand de Pondichéry, landriry. p248 Plus d' étoiles en diamant qu' il ne s' en trouve au firmament landrirette, ou dans un roman de Méry, landriry. Et cet hiver à l' opéra, où quelque Amadis vous paiera, landrirette, vous poserez pour Gavarni, landriry. septembre 1846 : BALLADE CELEBRITES TEMPS JADIS p249 dites-moi sur quel Sinaï ou dans quelle manufacture est le critique Dufaï ? Où ? Sur quelle maculature Lalanne met-il sa rature ? Où sont les plâtres de Dantan, le globe et la caricature ? mais où sont les neiges d' antan ? Où Venet, par le sort trahi, a-t-il trouvé sa sépulture ? Mirecourt s' est-il fait spahi ? Mantz a-t-il une préfecture ? Où sont les habits sans couture, et Malitourne et Pelletan ? p250 Où sont Clesinger et Couture ? Où sont Rolle des dieux haï, Bataille, plus beau que nature, Cochinat, qui fut envahi tout vif, par la même teinture que jadis Toussaint-Louverture, et ce Rhéal qui mit Dante en français de maître d' écriture ? envoi : ami, quelle déconfiture ! Tout s' en va, marchands d' orviétan et marchands de littérature : mais où sont les neiges d' antan ? novembre 1856 : VIRELAI A MES EDITEURS p251 barbanchu nargue la rime ! Je défends que l' on m' imprime ! La gloire n' était que frime ; vainement pour elle on trime, car ce point est résolu. Il faut bien qu' on nous supprime : barbanchu nargue la rime ! Le cas enfin s' envenime. Le prosateur chevelu trop longtemps fut magnanime. Contre la lyre il s' anime, p252 et traite d' hurluberlu ou d' un terme synonyme quiconque ne l' a pas lu. Je défends que l' on m' imprime. Fou, tremble qu' on ne t' abîme ! Rimer, ce temps révolu, c' est courir vers un abîme, barbanchu nargue la rime ! Tu ne vaux plus un décime ! Car l' ennemi nous décime, sur nous pose un doigt velu, et, dans son chenil intime, rit en vrai patte-pelu de nous voir pris à sa glu. Malgré le monde unanime, tout prodige est superflu. Le vulgaire dissolu tient les mètres en estime : il y mord en vrai goulu ! Bah ! Pour mériter la prime, p253 tu lui diras : lanturlu ! Je défends que l' on m' imprime. Molière au hasard s' escrime, c' est un bouffon qui se grime ; Dante vieilli se périme, et Shakspere nous opprime ! Que leur art jadis ait plu, sur la récolte il a plu, et la foudre pour victime choisit leur toit vermoulu. C' était un régal minime que Juliette ou Monime ! Descends de ta double cime, et, sous quelque pseudonyme, fabrique une pantomime ; il le faut, il l' a fallu. Mais plus de retour sublime vers Corinthe ou vers Solyme ! Ciseleur, brise ta lime, barbanchu nargue la rime ! p254 Seul un réaliste exprime le beau rêche et mamelu : en douter serait un crime. Barbanchu nargue la rime ! Je défends que l' on m' imprime. novembre 1856 : BALLADE DES TRAVERS DE CE TEMPS p255 prudhomme, fier de montrer son bon goût, quand il écrit des lettres, les cachète d' un casque d' or ou flotte un marabout ; Camellia prend des airs de Nichette, et le docteur arbore une brochette. Dès l' an passé, Montjoye eut ce travers d' aller au bal en bottes à revers ; sur votre front Courbet met des verrues, nymphe aux yeux d' or, sirène aux cheveux verts ; voici le temps pour les coquecigrues. p256 Anges bouffis et vermeils, que partout l' humble passant peut appeler : " bichette, " dès que plutus dresse quelque ragoût, cent dalilas apportent leur fourchette. Amour les guide au bruit de sa pochette. Par le marteau forgé tout de travers, c' est un jupon d' acier qui sert d' envers aux fiers appas de ces femmes ventrues, et ce rempart terrasse les pervers : voici le temps pour les coquecigrues. On n' a plus d' or que pour Edmond About au moniteur ainsi que chez Hachette ; c' est pour lui seul que la marmite bout chez Désiré comme au café vachette ; c' est lui qu' on prise et c' est lui qu' on achète. Pourtant Venet écrit à l' univers ; Machin (du Tarn) dans des recueils divers offre au public des lignes incongrues, et Champfleury veut supprimer les vers : voici le temps pour les coquecigrues. p257 envoi : mon cher François, vers la Touraine et vers vos lys, mes chants volent aux bosquets verts. Je sais qu' ils ont des rimes un peu crues : c' est que depuis ces dix ou douze hivers, voici le temps pour les coquecigrues. juillet 1856 : MONSIEUR COQUARDEAU, CHANT ROYAL p258 roi des crétins, qu' avec terreur on nomme, grand Coquardeau, non, tu ne mourras pas. Lépidoptère en habit de prudhomme, ta majesté t' affranchit du trépas, car tu naquis aux premiers jours du monde, avant les cieux et les terres et l' onde. Quand le métal entrait en fusion, Titan, instruit par une vision que son travail durerait la semaine, fondit d' abord, et par provision, le front serein de la bêtise humaine. p259 On t' a connu dans Athène et dans Rome : plus tard Colomb t' a vu sous les pampas. Mais sur tes yeux de vautour économe se courbait l' arc d' un sourcil plein d' appas, et le sommet de ta tête profonde a resplendi sous la crinière blonde. Que Gavarni tourne en dérision tes six cheveux ! Avec décision le démêloir en toupet les ramène : un dieu scalpa, comme l' occasion, le front serein de la bêtise humaine. Tu te rêvais député de la Somme dans les discours que tu développas, et, beau parleur grâce à ton majordome, on te voit fier de tes quatre repas. Lorsqu' en s' ouvrant ta bouche rubiconde verse au hasard les trésors de Golconde, on cause bas, à ton exclusion, ou chacun rêve à son évasion. Tu n' as jamais connu ce phénomène : p260 mais l' ouvrier doubla l' illusion le front serein de la bêtise humaine. Comme Pâris, tu tiens toujours la pomme. Dans ton salon, meublé d' un fier lampas, on boit du lait et du sirop de gomme, et tu n' y peux, selon toi, faire un pas sans qu' à ta flamme une flamme réponde. Dans tes miroirs tu te vois en Joconde. Jamais pourtant, coeur plein d' effusion, tu n' oublias ta chère infusion pour les rigueurs d' Iris ou de Climène. L' espoir fleurit avec profusion le front serein de la bêtise humaine. à ton café, tu te dis brave comme un perceval, et toi-même écharpas le rude Arpin ; ta chiquenaude assomme. Lorsque tu vas, les jambes en compas, on croirait voir un héros de la fronde, ou quelque preux, vainqueur de Trébizonde. p261 Mais, évitant, avec précision l' éclat fatal d' une collision, tu vis dodu comme un chapon du Maine, pour sauver mieux de toute lésion le front serein de la bêtise humaine. envoi : prince des sots, un système qu' on fonde, à son aurore a soif de ta faconde. Toi, tu vivais dans la prévision et dans l' espoir de cette invasion : le réalisme est ton meilleur domaine, car il charma dès son éclosion le front serein de la bêtise humaine. novembre 1856 : MONSELET D'AUTOMNE, PANTOUM p262 l' automne est doux ; adieu, libraires ! L' oiseau chante dans le sillon. Monselet dit à ses confrères : " êtes-vous or pur ou billon ? " l' oiseau chante dans le sillon, le ciel dans les vapeurs s' allume. " êtes-vous or pur ou billon ? Répondez, soldats de la plume. " le ciel dans les vapeurs s' allume : ma mie, il faut aller au bois. " répondez, soldats de la plume, ne parlez pas tous à la fois. " p263 ma mie, il faut aller au bois, là-bas où la brise soupire. " ne parlez pas tous à la fois : lequel de vous est un Shakspere ? " là-bas où la brise soupire, il fait bon pour les coeurs souffrants : " lequel de vous est un Shakspere ? Lequel est Balzac ? Soyez francs. " il fait bon pour les coeurs souffrants : sur la mousse je veux qu' on m' aime. " lequel est Balzac ? Soyez francs. -Balzac ? Dit chacun, c' est moi-même. " sur la mousse je veux qu' on m' aime, de la seule étoile aperçu. -" Balzac ? Dit chacun, c' est moi-même. " Monselet rit comme un bossu. De la seule étoile aperçu, qu' un baiser de feu me dévore ! Monselet rit comme un bossu. Bon biographe, ris encore ! p264 Qu' un baiser de feu me dévore ! Hélas ! Le bonheur est si court ! Bon biographe, ris encore, on n' entendra plus Mirecourt. Hélas ! Le bonheur est si court ! ô désirs vains et téméraires ! On n' entendra plus Mirecourt, l' automne est doux : adieu, libraires ! septembre 1856 : REALISME p265 grâces, ô vous que suit des yeux dans la nuit brune le pâtre qui vous voit, par les rayons de lune, bondir sur le tapis folâtre des gazons, dans votre vêtement de toutes les saisons ! Et toi qui fais pâmer les fleurs quand tu respires, fleur de neige, ô Cypris ! Toi, mère des sourires, dont le costume entier, même après fructidor, se compose de lys avec des frisons d' or ! Et toi, rouge Phébus, dieu ! Lumière ! épouvante ! Toi que Délos révère et que Ténédos vante, toi qui, dans ta fureur, lances au loin des traits et qu' à présent on force à faire des portraits, partisan des linons et des minces barèges, p266 patron des fabricans d' ombrelles, qui protèges Chryse, et qui ceins de feux la divine Cilla, regardez ce que font ces imbéciles-là ! Regardez ces farceurs en costume sylvestre ! Ils agitent leurs bras comme des chefs d' orchestre ; il se sont tous grisés de bière chez Andler, et les voici qui vont graves, les yeux en l' air, rouges pourpre, dirait Mathieu, quant au visage, et curieux de voir un bout de paysage. Ils plantent en cerceaux des manches à balais, et se disent : " voilà des arbres, touchez-les ! " sur le bord d' un trottoir ils vident leur cuvette en s' écriant : " la mer ! Je vois une corvette ! " un singe passe au dos d' un petit savoyard, ils murmurent : " amis, saluons ce boyard ! " embusqués en troupeaux à l' angle de trois rues, sur les fronts des passants ils collent des verrues, puis, abordant leur homme avec un air poli : " monsieur, demandent-ils, ce nez est-il joli ? Vous aimez les nez grecs, c' est là ce qui vous trompe ! Oh ! Laissez-moi vous coudre à la place une trompe ! " celui-ci, rencontrant Marinette ou Marton, p267 lui met sur le visage un masque de carton ; celui-là vous arrête et vous souffle la panse, et répète : " le beau n' est pas ce que l' on pense ! " bientôt, grâce à leurs soins d' artistes, autour d' eux la foule a pris l' aspect d' un cauchemar hideux : ce ne sont qu' oriflans, caprilmuges, squelettes, stryges entrechoquant leurs gueules violettes, mandragores, dragons, origes, loups-garous, tarasques ; c' est alors que le plus fort d' eux tous, de la voix d' un mouton qu' on égorgerait, bêle : " par Ornans et le Doubs ! Que la nature est belle ! " extasiés alors des sourcils à l' orteil, effarés, éblouis, prenant pour le soleil la chandelle à deux sous que Margot leur allume, ils cherchent l' ébauchoir, les brosses ou la plume, et, comme bilboquet pour le maire de Meaux, au lieu d' êtres humains, ils font des animaux encore non classés par les naturalistes : excusez-les, seigneur, ce sont des réalistes ! Mais, puisqu' au lieu de lire un livre de crétin, j' aime à sentir au bois les muguets et le thym ; puisque la foi nouvelle a des argyraspides p268 qui heurtent leur fer-blanc ; puisque les moins stupides de ce temps sont encor les faiseurs de rébus, ô Cypris aux cheveux de flamme, et toi, Phébus ! Puisque je ne suis pas, moi charmé dans vos fêtes, de l' avis de Gozlan, sur ce que les poëtes durent un demi-siècle à peine ; puisque j' ai pour maîtres de bon sens Phyllis et Lalagé ; puisque j' aime bien mieux faire voler des bulles de savon, que d' écrire une oeuvre aux funambules, et puisque, même en grec, sans le père Brumoy, les grecs valaient monsieur chose, permettez-moi, au lieu de voir courir tous ces porteurs de chaînes, de me coucher pensif sous l' ombrage des chênes ! Permettez-moi d' y vivre inutile, étendu sur l' herbe, m' enivrant d' un frisson entendu, et d' admirer aussi la rose coccinelle, et d' aider seulement de ma voix fraternelle, cependant que rugit cette meute aux abois, le champignon sauvage à pousser dans les bois ! janvier 1857 : MEDITATION POETIQUE LITTERAIRE p269 on écrivait naguère, en ces temps romantiques où les chants de Ducis étaient des émétiques, où, sans pourpoint cinabre, on se voyait banni ; où prudhomme, ventru comme une calebasse, était jeté vivant dans une contre-basse pour avoir contesté les vers de hernani. on écrivait, tandis que maintenant on gèle. Où sont les Antony, les Ruy-Blas, les Angèle, et ces jours, morts hélas ! Où Frédérick, faisant revivre Aristophane, sous le mépris des sots et la robe d' un âne cachait tragaldabas ! p270 On écrivait, au sein de l' antique Bohème où le chat de Mimi brillait sur le poëme, où Schaunard éperdu, dédaignant tout poncif, si quelqu' un devant lui vantait sa pipe blonde, lui répondait : " j' en ai pour aller dans le monde une plus belle encore, " et devenait pensif. Aujourd' hui Weill possède un bouchon de carafe, Arsène a des maisons, Nadar est photographe, Véron maître-saigneur, Fournier construit des bricks de papier, et les mâte, Henri La Madelène a fait du carton-pâte : lequel vaut mieux, seigneur ? décembre 1856 : MA BIOGRAPHIE A HENRI D'IDEVILLE p271 le torrent que baise l' éclair sous les bois qui lui font des voiles, murmure, ivre d' un rhythme clair, et boit les lueurs des étoiles. Il roule en caressant son lit où se mirent les météores, et, plein de fraîcheur, il polit des cailloux sous ses flots sonores. p272 Tel, je polissais, cher Henri, des vers que vous aimez à lire, depuis le jour où m' a souri le choeur des joueuses de lyre. J' ai voulu des amours constants et, sans me ranger à la mode, j' ai chéri les cris éclatants et les belles fureurs de l' ode. Quand, tout jeune, j' allais rêvant avec ma libre et fière allure, ce fut le caprice du vent qui me peignait la chevelure. C' est au fond du détroit d' Hellé que j' ai voulu chercher mes rentes, et je n' ai jamais plus filé qu' un lys au bord des eaux courantes. p273 Mais parfois, lorsque, triomphant, j' enfourchai mes hardis pégases, tombaient de mes lèvres d' enfant les diamants et les topazes. J' ai touché les crins des soleils dans les infinis grandioses, et j' ai trouvé des mots vermeils qui peignent la couleur des roses ! Je vins, chanteur mélodieux, et j' ouvris ma lèvre enchantée, et sur les épaules des dieux j' ai remis la pourpre insultée. Un instant, le long du chemin où des fous m' en ont fait un crime, j' ai tenu bien haut dans ma main le glaive éclatant de la rime ! p274 Sans repos je me suis voué au destin d' embraser les âmes : peut-être ai-je encor secoué trop peu de rayons et de flammes. Qu' un plus grand fasse encore un pas, chercheur de la lumière blonde ! Ami, je ne suis même pas la plus belle fille du monde. juin 1858 : A AUGUSTINE BROHAN p275 Thalie, amante des grands coeurs, voix éloquente et vengeresse, j' ai bu les amères liqueurs : prends mes chansons, bonne déesse. Berce-les au bruit des grelots ! Muse au beau front, nymphe homérique, de ta lèvre coule à grands flots notre inspiration lyrique. Ton rire, comme un clair soleil, épanouit les gaîtés franches, pourpre vive, rosier vermeil, éblouissement de dents blanches ! p276 Que de fois, chancelant encor sous le mal dont je suis la proie, tes accents de cristal et d' or m' ont rendu la force et la joie ! Oh ! Que de fois j' ai mendié l' enthousiasme et l' ironie sur le théâtre incendié par les éclairs de ton génie ! C' est pourquoi, ne dédaigne pas le pur diamant de mes rimes, nymphe, dont j' ai baisé les pas sur la neige des grandes cimes. Car sur ton front céleste a lui l' ardent rayon qui me déchire, et nous nous aimons en celui qui nous a légué son martyre. p277 ô spectacle trois fois divin de voir une telle écolière tremper sa bouche dans le vin dont s' enivra le grand Molière ! Toi qui le charmes au tombeau, Thalie, Augustine, âme élue pour ce délire encor si beau, l' ode est ta soeur, et te salue. septembre 1858 : LA SAINTE BOHEME p278 par le chemin des vers luisants, de gais amis à l' âme fière passent aux bords de la rivière avec des filles de seize ans. Beaux de tournure et de visage, ils ravissent le paysage de leurs vêtements irisés comme de vertes demoiselles, et ce refrain, qui bat des ailes, se mêle au vol de leurs baisers : p279 avec nous l' on chante et l' on aime, nous sommes frères des oiseaux. Croissez, grands lys, chantez, ruisseaux, et vive la sainte bohème ! Fronts hâlés par l' été vermeil, salut bohèmes en délire ! Fils du ciseau, fils de la lyre, prunelles pleines de soleil ! L' aîné de notre race antique c' est toi, vagabond de l' Attique, fou qui vécus sans feu ni lieu, ivre de vin et de génie, le front tout barbouillé de lie et parfumé du sang d' un dieu ! Avec l' on chante et l' on aime, nous sommes frères des oiseaux. Croissez, grands lys, chantez, ruisseaux, et vive la sainte bohème ! p280 Pour orner les fouillis charmants de vos tresses aventureuses, dites, les pâles amoureuses, faut-il des lys de diamants ? Si nous manquons de pierreries pour parer de flammes fleuries ces flots couleur d' or et de miel, nous irons, voyageurs étranges, jusque sous les talons des anges décrocher les astres du ciel ! Avec nous l' on chante et l' on aime, nous sommes frères des oiseaux. Croissez, grands lys, chantez, ruisseaux, et vive la sainte bohème ! Buvons au problème inconnu et buvons à la beauté blonde, et, comme les jardins du monde, donnons tout au premier venu ! p281 Un jour nous verrons les esclaves sourire à leurs vieilles entraves, et, les bras enfin déliés, l' univers couronné de roses, dans la sérénité des choses boire aux dieux réconciliés ! Avec nous l' on chante et l' on aime, nous sommes frères des oiseaux. Croissez, grands lys, chantez, ruisseaux, et vive la sainte bohème ! Nous qui n' avons pas peur de dieu comme l' égoïste en démence, au-dessus de la ville immense regardons gaîment le ciel bleu ! Nous mourrons ! Mais, ô souveraine ! ô mère ! ô nature sereine ! Que glorifiaient tous nos sens, tu prendras nos cendres inertes p282 pour en faire des forêts vertes et des bouquets resplendissants ! Avec nous l' on chante et l' on aime, nous sommes frères des oiseaux. Croissez, grands lys, chantez ruisseaux, et vive la sainte bohème ! juin 1847 : BALLADE DE LA VRAIE SAGESSE p283 mon bon ami, poëte aux longs cheveux, joueur de flûte à l' humeur vagabonde, pour l' an qui vient je t' adresse mes voeux : enivre-toi, dans une paix profonde, du vin sanglant et de la beauté blonde. Comme à noël, pour faire réveillon près du foyer en flamme, où le grillon chante à mi-voix pour charmer ta paresse, toi, vieux gaulois et fils du bon Villon, vide ton verre et baise ta maîtresse. p284 Chante, rimeur, ta Jeanne et ses grands yeux et cette lèvre où le sourire abonde ; et que tes vers à nos derniers neveux, sous la toison dont l' or sacré l' inonde, la fassent voir plus belle que Joconde. Les amours nus, pressés en bataillon, ont des rosiers broyés le vermillon sur le beau sein de cette enchanteresse. Ivre déjà de voir son cotillon, vide ton verre et baise ta maîtresse. Une bacchante, aux bras fins et nerveux, sur les coteaux de la chaude Gironde, avec ses soeurs, dans l' ardeur de ses jeux, pressa les flancs de sa grappe féconde d' où ce vin clair a coulé comme une onde. Si le désir, aux yeux d' émerillon, t' enfonce au coeur son divin aiguillon, profites-en ; l' âme, disait la Grèce, a pour nous fuir l' aile d' un papillon : vide ton verre et baise ta maîtresse. p285 envoi : ma muse, ami, garde le pavillon. S' il est de pourpre, elle aime son haillon, et me répète à travers son ivresse, en secouant son léger carillon : vide ton verre et baise ta maîtresse. décembre 1856 : LE SAUT DU TREMPLIN p286 clown admirable, en vérité ! Je crois que la postérité, dont sans cesse l' horizon bouge, le reverra, sa plaie au flanc. Il était barbouillé de blanc, de jaune, de vert et de rouge. Même jusqu' à Madagascar son nom était parvenu, car c' était selon tous les principes qu' après les cercles de papier, sans jamais les estropier il traversait le rond des pipes. p287 Il s' élevait à des hauteurs telles, que les autres sauteurs se consumaient en luttes vaines. Ils le trouvaient décourageant, et murmuraient : " quel vif-argent ce démon a-t-il dans les veines ? " tout le peuple criait : " bravo ! " mais lui, par un effort nouveau, semblait roidir sa jambe nue, et, sans que l' on sût avec qui, cet émule de la saqui parlait bas en langue inconnue. C' était avec son cher tremplin. Il lui disait : " théâtre, plein d' inspiration fantastique, tremplin qui tressailles d' émoi quand je prends un élan, fais-moi bondir plus haut, planche élastique ! p288 " frêle machine aux reins puissants, fais-moi bondir, moi qui me sens plus agile que les panthères, si haut que je ne puisse voir avec leur cruel habit noir ces épiciers et ces notaires ! " par quelque prodige pompeux, fais-moi monter, si tu le peux, jusqu' à ces sommets où, sans règles, embrouillant les cheveux vermeils des planètes et des soleils, se croisent la foudre et les aigles. " plus haut encor, jusqu' au ciel pur ! Jusqu' à ce lapis dont l' azur couvre notre prison mouvante ! Jusqu' à ces rouges orients où marchent des dieux flamboyants, fous de colère et d' épouvante. p289 " plus loin ! Plus haut ! Je vois encor des boursiers à lunettes d' or, des critiques, des demoiselles et des réalistes en feu. Plus haut ! Plus loin ! De l' air ! Du bleu ! Des ailes ! Des ailes ! Des ailes ! " enfin, de son vil échafaud, le clown sauta si haut, si haut, qu' il creva le plafond de toiles au son du cor et du tambour, et, le coeur dévoré d' amour, alla rouler dans les étoiles. février 1857 : Source: http://www.poesies.net LE SANG DE LA COUPE 1846-1879 PRÉFACE Ce recueil n'a pas été, à l'origine, publié isolément; il a paru pour la première fois, faisant suite aux Cariatides, aux Stalactites et aux Odelettes, dans le volume intitulé: Poésies complètes de Théodore de Banville, 1841-1854. Poulet-Malassis et de Broise, éditeurs, Paris, 1857. Le succès de la Bibliothèque Charpentier avait mis à la mode ces réimpressions des oeuvres complètes d'un écrivain en un seul volume compact, et je dus, comme tout le monde, obéir à cette mode universellement adoptée. Mais la nécessité d'entasser et de faire tenir tant de poëmes en quatre cents pages força alors mes éditeurs à supprimer les préfaces, les épigraphes et les dates même des poëmes. C'est pourquoi je donne ici aujourd'hui pour la première fois les quelques explications qui devaient accompagner les ouvrages réunis sous ce titre: Le Sang de la Coupe. Comme on le verra par leurs dates scrupuleusement rétablies dans cette édition définitive, plusieurs d'entre eux appartiennent à la même époque de ma jeunesse que mon second recueil (Les Stalactites, Paris, Michel Lévy, 1846). Mais divisant dès lors en deux parts des oeuvres dont l'intention était très diverse, j'avais donné aux Stalactites les odes, tout ce qui était la pure effusion lyrique, tandis que je gardais surtout pour Le Sang de la Coupe les tentatives que j'avais faites pour trouver la chose tant cherchée, c'est-à-dire une forme moderne du poëme proprement dit. Le plus important de mes essais en ce genre fut la Malédiction de Cypris. En l'imaginant, je fus très préoccupé, comme je l'ai toujours été d'ailleurs, de la nécessité qui existe pour le poëte, comme pour l'homme, d'appartenir à la fois au présent, par le fait même de son existence; au passé, d'où vient directement sa vie morale, par la tradition et le souvenir; et à l'avenir, par ses aspirations et par ses intuitions. L'idée réaliste qui consiste à vouloir que les hommes et les oeuvres jaillissent spontanément et de rien, m'a toujours paru fausse à tous les points de vue; car nous portons en nous, que nous le voulions ou non, toute la destinée écoulée et toute la destinée future de la race à laquelle nous appartenons, et nous avons à la fois dans nos veines le sang de nos pères et le sang de nos fils. Or j'étais, dès mon entrée dans la vie, pénétré de cette vérité que les Hellènes sont nos véritables aïeux spirituels, et que nous avons hérité d'eux le culte de la beauté et de l'héroïsme. Si les savants mythographes modernes (entre autres Louis Ménard) l'ont prouvé scientifiquement, et nous ont démontré que notre religion de pardon et d'amour s'accorde avec les religions helléniques, autant qu'elle est hostile à l'idée judaïque d'un dieu implacable, l'instinct des Racine, des La Fontaine, de tous les grands poëtes du XVIIe siècle, leur avait fait deviner inconsciemment, mais très nettement, cette parenté spirituelle de la France, chevalier et poëte, avec le pays sacrè des Eschyle et des Pindare. Cette parenté existe, elle est l'âme même de notre poésie; aussi ai-je cru pouvoir introduire dans un poëme parisien Cypris, la force expansive de la vie et du renouvellement des êtres, sans cesser d'être très français et très moderne. Il m'a semblé qu'elle avait le droit d'intervenir pour reprocher à la terre des héros et des amants de mentir à sa gloire et à son génie. Si donc il y a quelque audace dans cette conception, c'est du moins une audace voulue et que je crois légitime. Obstinément attaché, pendant toute ma carrière d'ouvrier et d'artiste, à restituer les anciennes formes poétiques et à tenter d'en créer de nouvelles, (ce qui est tout un,) et très intimement persuadé que le théâtre ne trouvera chez nous sa forme définitive que lorsque nous aurons su, comme les anciens, associer le chant et l'ode au dialogue dramatique, j'avais souvent pensé qu'on devait pouvoir, dans le drame, obtenir de très grands effets au moyen de l'emploi de rhythmes qui seraient variés, reliés et enchainés selon la diversité des situations et des personnages, et j'avais, dès 1846, écrit Le Jugement de Pâris, pour donner un échantillon de cet art que j'entrevoyais. Peut-être y avait-il là une idée féconde. Une seule fois il m'a été permis de l'essayer au théâtre, (Odéon, 26 décembre 1852,) dans une comédie satirique, mêlée d'odes récitées, que j'avais écrite en collaboration avec Philoxène Boyer sous ce titre: Le Feuilleton d'Aristophane. Pour pousser plus loin ces essais, il aurait fallu avoir un théâtre à soi; j'ai dû me borner à indiquer une route, qu'un autre poëte trouvera; car dans le théâtre actuel, qui n'a que la parole et non le chant, l'homme est représenté dans sa vie terrestre et matérielle, mais non avec ses aspirations idéales et divines, sans lesquelles il ne serait pas l'homme. Lacune évidente, et dont le pressentiment inspirait déjà les stances du Cid et de Polyeucte, les choeurs d'Esther et d'Athalie, et les intermèdes chantés et dansés des comédies de Molière. Enfin, contrairement au système qui a prévalu après moi, j'avais employé aussi pour glorifier les anniversaires des génies, non la forme dramatique, en ce cas puérile et ayant le défaut de rapetisser et de tourner aux masques de carnaval les personnages surnaturels qu'elle met en scène, mais l'ode encore, dialoguée ou non, et j'avais eu le bonheur d'être encouragé dans ce genre de tentatives par des artistes illustres. C'est à la prière de Mademoiselle Rachel que fut composée pour un anniversaire de Corneille l'ode intitulée: La Muse héroïque, et le succès de la grande tragédienne montra bien en cette occasion comment la poésie pure serait comprise et accueillie par le public, si la Comédie osait se souvenir que, née déesse, elle a chanté avant de parler, et que les chardons et le houx ne sont pas du tout plus réels que les roses. Je vois bien que l'événement ne semble pas avoir donné raison aux aspirations de ma jeunesse, mais il faut toujours savoir à qui restera le dernier mot. Quand la postérité, rejetant le fatras des volumes inutiles, aura demandé à La Comédie Humaine le secret des agitations et du paroxysme de vie qui tourmentent une société torturée par la prochaine éclosion d'un idéal nouveau, c'est dans les poëmes de Théophile Gautier qu'elle trouvera l'orgueil de sa résignation superbe, comme elle trouvera dans Les Fleurs du Mal la quintessence de sa spiritualité raffinée et douloureuse. Et quand le Théâtre, noyé dans une mer de violence, de réalisme et de platitude, sentira par-dessus sa tête des flots et des flots encore, il étendra sa main vers le seul rameau qui pendra vers lui et qui sera la Poésie, et il se retiendra, pour ne pas mourir, à cette branche toujours verte. Théodore de Banville. Paris, mars 1874. L'Invincible Ris sous la griffe des vautours, Coeur meurtri, que leur bec entame! Vas-tu te plaindre d'une femme? Non! je veux boire à ses amours! 5 Je boirai le vin et la lie, O Furie aux cheveux flottants! Pour mieux pouvoir en même temps Trouver la haine et la folie. Dans mon verre entouré de fleurs 10 S'il tombe une larme brûlante, Rassurez ma main chancelante, Et faites-moi boire mes pleurs. Assez de plaintes sérieuses Quand le bourgogne a ruisselé, 15 Sang vermeil du raisin foulé Par des Bacchantes furieuses. Pour former la chaude liqueur, Elles n'ont pas, dans leurs victoires, Déchiré mieux les grappes noires 20 Qu'elle n'a déchiré mon coeur. Amis, vous qui buvez en foule Le poison de l'amour jaloux, Mon coeur se brise; enivrez-vous, Puisque la poésie en coule! 25 C'est dans ce calice profond Que l'infidèle aimait à boire: Puisque au fond reste sa mémoire, Noble vin, cache-m'en le fond! J'y jetterai les rêveries 30 Et l'amour que j'avais jadis, Comme autrefois ses mains de lys Y jetaient des roses fleuries! Et vous, mes yeux, que pour miroir Prenait cette ingrate maîtresse, 35 Extasiez-vous dans l'ivresse Pour lui cacher mon désespoir. Ces lèvres, qu'elle a tant baisées, Me trahiraient par leur pâleur; Je vais leur rendre leur couleur 40 Dans le sang des grappes brisées. Je noierai dans ce flot divin Le feu vivant qui me dévore. Mais non! Elle apparaît encore Sous les douces pourpres du vin! 45 Oui, voilà sa grâce inhumaine! Et cette coupe est une mer D'où naît, comme du flot amer, L'invincible Anadyomène. Novembre 1849. Malédiction de Cypris C'était le vendredi, jour de Cypris la blonde, Un soir de juin; bercés par les flots attendris, Les iris pâlissants croissaient au bord de l'onde; Et, dans le Luxembourg, ce paradis du monde, 5 Les marbres de l'Attique, amoureux de Paris, Voyaient l'air et les cieux et la terre fleuris. Leurs crinières au vent, sur les quais pacifiques Les régiments passaient, cuirasses et musiques; Et, dans le ciel en feu, doré comme un fruit mûr, 10 Au-dessus des palais ceints de casques d'azur, Des cavaliers, vêtus d'armures magnifiques, Sur leurs chevaux ailés volaient dans le bleu pur. Les filles de Coustou rêvaient parmi les roses; Les Satyres lascifs souriaient à l'entour; 15 Sur les thyrses neigeux des marronniers moroses Les oiseaux gazouillaient aux derniers feux du jour, Et leur chant semblait dire aux âmes longtemps closes De chanter dans les fleurs la chanson de l'amour. Mais soudain, au milieu du ciel plein d'allégresse, 20 Rapide, et tout brillant de la nacre des mers, Un char d'or, attelé de blancs oiseaux, caresse L'azur vaste, et rayonne, éblouissant les airs. Une femme, ou plutôt une jeune Déesse En descend, et son pied foule nos gazons verts. 25 C'est Cypris. L'or divin rit dans sa chevelure. Elle tient son grand arc; dans sa prunelle obscure S'ouvrent les profondeurs d'un ciel oriental; Sur son sein va fleurir le rosier idéal, Et sur son dos, au lieu de sa belle ceinture, 30 Brillent les traits aigus dans le carquois fatal. Dès que Cypris ouvrit sa bouche, urne choisie, Et de ses dents de lys fit briller la blancheur Sur sa lèvre divine où court la fantaisie, L'air, empli de parfums, de charme et de fraîcheur, 35 Se teignit à l'entour d'une rose lueur, Et la brise du soir s'imprégna d'ambroisie. Les étoiles d'argent, moins blanches que sa chair, Semaient de diamants sa chevelure rousse Et faisaient resplendir son sourcil calme et fier: 40 Les roses l'écoutaient, assises dans la mousse. Elle dit, d'une voix impérieuse et douce Comme celle des flots qui chantent dans la mer: Toi que j'aime au-dessus des Cyclades humides Et de Paphos riante où, sous mon pied nacré, 45 Naissent à chaque pas les boutons d'or splendides, L'églantine sanglante et le myrte sacré, O Paris, ciel d'amour, toi que j'ai préféré A mon écrin chéri de vertes Atlantides! O ville dont j'ai fait mon temple et mon autel! 50 J'ai voulu que vers moi, tandis que tu t'affames De leurs yeux étoilés, plus tendres que le ciel, Sur ma limpide mer que sillonnent des rames, Le parfum de l'amour idéal et charnel Montât incessamment des grands coeurs de tes femmes! 55 J'ai baigné dans ton air mon corps passionné; Et secouant sur toi, parmi les blonds zéphyres, Ma ceinture d'azur et d'or, je t'ai donné Pour t'enivrer du vin des pleurs et des sourires, Un harem éternel de cent mille hétaïres 60 Plus belles que Laïs, Aspasie et Phryné. Je t'ai donné Mailly, Gabrielle, Fontanges, Diane, à qui ma soeur prête son divin nom, Et Margot qui fut reine, et cette soeur des anges La Vallière aux yeux bleus, que pleura Maintenon, 65 Et Marion la folle, et la sage Ninon Qui s'enivra cent ans d'amour et de louanges; George, qui tout un soir a soudain rajeuni Un parterre de rois qu'on vit tressaillir d'aise; La reine Caroline et Pauline Borghèse, 70 Ces déesses qu'aimaient dans un siècle fini Les héros disparus, et la Celiani Que Prudhon fait sourire au soleil qui la baise. Je t'ai donné Saint-Ange habile à mes doux jeux, Blanche Colbert pareille à Niobé, Lignolle, 75 Ozy, les deux Arsène, et Doche ton idole, Letellier blonde et blanche aux cheveux radieux, Et cette Cléonice insoucieuse et folle Dont le châle est pareil à la pourpre des Dieux. Et pour cacher parmi les Nymphes familières 80 Les baisers, la défaite et les charmants refus, J'ai fait fleurir pour toi mille jardins confus Qu'Hésiode eût chantés, qu'a chéris Deshoulières, Cythères et Paphos pleins d'oeillets et de lierres, De rivières d'argent et d'ombrages touffus! 85 Montmorency, joyeux de ses cerises roses, Bagatelle, où rêvant sous un royal abri, La peinture d'amour comme un lys a fleuri, Enghien, dont le lac pur sourit aux cieux moroses, Maurecourt, Saint-Germain, Fraisfontaine, Fleury, 90 Grosbois, et Fontenay que fleurissent les roses! Enfin je t'ai donné, pour embellir ta cour Et pour rendre les coeurs dociles à mes fêtes, Tous ces voluptueux dont les âmes sont faites Pour réfléchir la grâce et le divin contour, 95 Les peintres, les sculpteurs, et surtout les poëtes, Célestes messagers amoureux de l'amour! Je t'ai donné Ronsard et le tendre Racine Qui savaient tous les deux la langue des amants, La Fontaine et Musset, deux lyriques charmants 100 Dont la Muse s'abreuve à la même colline; Coysevox et Coustou, dont le caprice incline Des marbres blancs et purs comme des diamants; Ingres, qui travailla pour les races futures, Prudhon qui m'a touchée avec sa noble main; 105 Pradier et Gavarni, qui rêvent en chemin Un paradis confus de belles créatures; Et le divin Balzac, cet homme surhumain Qui sait tous les secrets de mes triples ceintures! Et maintenant, orgueil de ces coteaux penchants, 110 O Thébaïde! ô ville interdite aux profanes! Paris! j'ai traversé les villes et les champs, Et je viens voir, du haut de ces monts où tu planes, Comment tu fais l'amour à ces belles sultanes, Dans ces jardins, parmi ces marbres et ces chants! 115 Car l'amour est cette onde où tout le corps se plonge Et dont la lèvre en feu baise en riant les bords; C'est ce vase d'eau pure et cette fraîche éponge Qui lave à ses baisers les souillures du corps; Et sans l'amour tout n'est que folie et mensonge, 120 Car tout est dans l'amour et rien n'est en dehors. C'est le seul vrai devoir et la seule science; Et les hardis plongeurs dont le regard profond Comme une vaste mer fouille la conscience, N'ont rien trouvé de plus en allant jusqu'au fond. 125 Heureux celui qui voit avec insouciance Les idoles sans yeux que les hommes lui font! Aux parfums des jasmins et de la tubéreuse, Dans les jardins aimés du soleil radieux, Il s'enivre à loisir d'accords mélodieux; 130 Nul souci ne s'attache à sa vieillesse heureuse, Et dans les bras charmants d'une vierge amoureuse Cet homme fortuné devient pareil aux Dieux. Mais celui dont les dents ont fui ma coupe amère Et qui n'a pas dormi sur un sein libre et fier, 135 Quand sur lui tomberont les neiges de l'hiver Celui-là pleurera sur sa vaine chimère, Et, comme les guerriers aux cuirasses de fer, Il maudira trois fois son aïeule et sa mère! En vain, son front couvert d'augustes cheveux blancs 140 Brillera, glorieux de savoir et d'années; Des fleuves couleront de ses yeux ruisselants Et feront deux ruisseaux de ses tempes fanées, Car le désir mordra ses lèvres décharnées Et séchera les os de ses genoux tremblants! 145 Enfin, lassé d'étreindre, en ses nuits énervantes, La science inféconde et la pâle amitié, Celui-là sentira son coeur crucifié, Et, brûlé de mes feux parmi ses épouvantes, Il traînera son front sous les pieds des servantes 150 Et baisera leur robe en leur criant: Pitié! Mais elles en courant s'enfuiront dans les saules, Et riront du vieillard au prochain cabaret Avec ce beau jeune homme aux puissantes épaules Qui, dans l'allée en fleur, sous l'ombrage secret, 155 Marche en blouse et pieds nus comme un enfant des Gaules, Et dont les noirs cheveux semblent une forêt. Ainsi parla Cypris. Oubliant leurs querelles, Les oiseaux se taisaient; dans les roses pourpris Les lys ouvraient plus grands leurs calices épris. 160 Mais elle, fendant l'air comme ses tourterelles, Elle vola, pliant ses bras comme des ailes, Au sommet du palais, et regarda Paris. C'était bien cette ville aux urnes débordées Qui donne à l'univers ses flammes et ses flots, 165 Et qui, belle comme Ève et Ninon de Lenclos, Élève sur le front des villes fécondées Sa lèvre que rougit le vin et les sanglots Et son front chevelu d'où tombent les idées. Sur les coteaux, avec des rires convulsifs, 170 Comme un beau corps la Ville immense se déroule. Elle tient à la main son large verre où coule Un vin plein de folie et de désirs lascifs, Et s'admire géante, et regarde la foule Avec ses yeux de gaz flamboyants et pensifs. 175 Ses grappes de maisons semblent, dans la nuit noire, Des troupeaux dispersés sur un grand territoire Que la Guerre a foulé de son pied souverain; Et, penchant leurs grands fronts sur le fleuve serein, Ainsi que des béliers se lèvent avec gloire 180 Ses mille monuments de granit et d'airain. Voici ses boulevards où Londres et l'Asie Viennent au même club chercher la fantaisie; Voici ses cabarets, ses tapis baignés d'or, Ses fiers salons, son bal qui passe au chant du cor, 185 Et son drame, où le peuple, empli de poésie, Ivre sous Frédérick haletant, crie: Encor! Voici ses régiments superbes et terribles, Ses clairons, ses tambours, ses jeunes officiers, Les hussards blancs et bleus, les sapeurs invincibles, 190 Les dragons revêtus d'indomptables aciers, Les grenadiers géants, les spahis, les lanciers, Et les carabiniers aux crinières horribles. O ville, enfin voici tes salles d'opéras Où l'or, les diamants et le satin ruissellent; 195 Là, chaque femme est reine, et les moindres excellent Par la neige du front et la blancheur des bras; Tels, dans un salon clair, sur les fonds de damas Les camellias blancs parmi l'or étincellent. Là sous le maillot rose ou l'habit travesti, 200 Fuoco, Cerrito, Carlotta nous enchantent; Dorus et Damoreau, ces harpes, se lamentent, Et, faisant flamboyer notre coeur amorti, Lui disent quels oiseaux et quelles flûtes chantent Dans l'âme de Mozart et de Donizetti. 205 Ville qu'un souffle émeut et qu'un zéphyr apaise! Amazone qui prends la guerre pour un jeu Et qui, penchée au bord du fleuve qui te baise, Chaque jour dans son onde émiettes quelque dieu! L'univers voit sans cesse, ainsi qu'une fournaise, 210 Ton crâne en fusion fumer sous le ciel bleu. Épris de tes soldats que la foudre enveloppe, Parmi leurs champs couverts de morts et de blessés, Les peuples sur tes pas accouraient empressés Et flattaient de la main ton cheval qui galope, 215 Lorsque tu conduisais par les villes d'Europe Tes héros de vingt ans aux longs cheveux tressés. Ainsi qu'un beau génie en un monde féerique, Tu brises d'un seul doigt les liens corporels Quand tu lances un jour, au bruit d'un chant lyrique, 220 Sur ces chemins, plus longs qu'un fleuve d'Amérique, Que sillonne d'azur le fer brillant des rails, Tes grands coursiers de flamme aux pieds surnaturels! Nourrice de lutteurs, ville douce et traîtresse, Tu portes sur ton front des lys de diamant 225 Et des lauriers rougis dans le combat fumant; Dénouant sur ton sein l'or de sa lourde tresse, La fière Poésie est toujours ta maîtresse Et l'Art baise ta lèvre ainsi qu'un jeune amant! Ton phare est un soleil, et tes jeunes Achilles 230 Ont réveillé le monde au bruit de leur tambour; Mais, ô Paris! cité ruisselante! séjour De la grâce amoureuse et des lèvres dociles, Toi, pour l'amour choisie entre toutes les villes, O ville de Cypris, qu'as-tu fait de l'Amour? 235 Telle du haut du ciel une aigle au bec vorace De mille oiseaux épars dans son vol suit la trace Et porte le carnage au milieu de leurs jeux; Telle, les yeux noyés dans les horizons bleus, L'héroïque Cypris d'un seul regard embrasse 240 Le fond de la cité ceinte de mille feux. Près du lit où la mort roidit la courtisane, Celle qui trafiqua de son sang et sa chair, Sa mère, ô honte! étale une douleur profane Pour exploiter encor ces lys en proie au ver, 245 Et vendre vingt louis la dernière cuiller Qui servit à l'enfant pour prendre sa tisane. Ici l'ambitieux, les deux pieds sur l'autel, Étend ses maigres bras pour étreindre la terre. Livide, comme Ajax il insulte le ciel, 250 Et, cachant dans son coeur sa fièvre solitaire, Il voit en souriant son épouse adultère, Et, le front dans ses mains, il rêve de Cromwell. Là, serrant les ducats entre leurs mains fatales, Gobseck et Gigonnet, au fond des tristes salles 255 Dont un vieux rideau vert éteint le jour changeant, Brossent avec la main leur habit indigent, Et dans l'ombre indécise allument les opales Aux rayons de leurs yeux couleur d'or et d'argent. La richesse, voilà la vraie amante blonde, 260 Disent-ils. Ses cheveux sont couleur du soleil, Sa bouche est de corail et non de chair immonde, Ses yeux sont de lapis, son sein d'argent vermeil, Et, lumineux trésor, de la nuque à l'orteil Tout son corps est sorti des mines de Golconde. 265 Nous pouvons avec l'or, nouveaux Pygmalions, Faire vivre le marbre au gré de nos caprices, Atteindre les vautours et dompter les lions, Et prendre les enfants au sein de leurs nourrices, Et les reines du monde et les impératrices 270 Déchausseraient le soir nos pieds, si nous voulions. Sur les monts chevelus où gravissent les chèvres, Près d'un adolescent beau comme Gabriel, La pâle prophétesse, en proie à mille fièvres, Jette son ode impie aux quatre vents du ciel, 275 Et, sorti de son coeur où déborde le fiel, Son iambe lui brûle et lui sèche les lèvres. La moderne Sappho, qu'agite un grand dessein, Trempe ses longs cheveux dans sa coupe d'absinthe. Cette soeur du Titan rêve un autre larcin, 280 Et, tressaillant trois fois comme une femme enceinte, Blasphème le plaisir et la volupté sainte Que l'orgueil parricide a tués dans son sein. Le poëte, ruffian de la Muse divine Qu'il adorait hier dans le temple idéal, 285 La prostitue au lit de quelque baladine; Et, portant au hasard son sarcasme banal, Chaud encor des baisers de cette Messaline, L'insulte pour deux sous au bas d'un grand journal. Que m'importent, dit-il, vos lèvres et vos couches, 290 O vierges de quinze ans, au sourire enchanté? La maîtresse qu'il faut à ma virilité C'est la déesse aux yeux caressants et farouches Qui me loue et me baise avec ses mille bouches, L'ange des carrefours, la Popularité! 295 C'est elle dont le souffle, ainsi qu'un phare allume Une lueur au front qu'enveloppait la brume, Elle qui, les deux bras tendus à l'univers, Arrête les passants pour leur chanter mes vers, Et qui saura pétrir avec l'airain qui fume 300 Mon buste couronné de lauriers toujours verts. En habit de gala, les courtisanes vaines Sur le front de l'Amour posent leurs pieds lassés. Plus pâles que la neige au sommet des Cévennes, Ces folles, dont le vent baise les seins glacés, 305 Pour réchauffer la pourpre éteinte dans leurs veines Boivent l'or et le sang des pâles insensés. Elles songent parfois, quand refleurit la mousse, Aux humides baisers de leurs jeunes amours, Aux blanches nuits de juin qu'abrégeaient cent discours, 310 Et même, quand la brise en feu souffle plus douce, A ces enfants qui, morts pour elles pleins de jours, Dorment dans une terre inculte où l'herbe pousse. Mais, ô mon coeur! pourquoi se souvenir des morts? Disent-elles. Mon sein gonfle d'orgueil la soie. 315 Le peigne aux mille dents tremble en baisant les ors De mes cheveux touffus dont le flot se déploie, Et la naïade en pleurs frémit toujours de joie En touchant au matin les blancheurs de mon corps. Mes amants, beaux toujours quoique l'Amour s'enfuie, 320 Ce sont tous ces joyaux que mon haleine essuie, Ces mille diamants en lys épanouis, Ces colliers de sequins, ces ducats, ces louis Si beaux qu'en les voyant on dirait une pluie De soleils amoureux de mes yeux éblouis. 325 Les jeunes hommes, fiers de voir blanchir leurs têtes, Sont enivrés d'orgueil, comme autrefois de vin. Amour, ce n'est plus toi, flambeau clair et divin, Qui baignes de tes feux les roses de leurs fêtes. Qu'importe, disent-ils, ce mot que les poëtes 330 Ont fait comme leurs vers harmonieux et vain? Non, le bonheur n'est point sur la couche enfantine De votre jeune épouse échevelée au vent, Qui, nouant de ses bras le beau collier mouvant, Vous enivre aux parfums de sa jeune poitrine, 335 Et songe dans son coeur aux amours du couvent En vous disant: Je t'aime! avec sa voix divine. Le bonheur, ce n'est pas d'errer sous les bosquets Où s'égarent, bras nus, ces filles triviales Dont les robes de soie et les hardis bouquets 340 Resplendissent les soirs sous les lustres des salles, Et passent des salons aux cabarets des halles, Et des bras des Césars dans les bras des laquais! C'est d'avoir sur le dos de la mer qu'elle scinde, Une flotte qui porte, avec ses galions, 345 L'ivoire de Java, les marbres blancs du Pinde, Les perles de Ceylan, grosses de millions, Le duvet de l'eider et les tissus de l'Inde, Les dépouilles des Dieux et celles des lions! Le bonheur, c'est d'aller pour la chose commune 350 Haranguer un sénat en mots impétueux, De dominer sans peur les cris tumultueux, Et de bien voir, si haut que monte sa fortune, Plissant à votre voix son front majestueux, Le ministre pâlir au pied de la tribune! 355 C'est de faire frémir sous le soleil des rois Ces plaques, ces cordons, ces écharpes à frange, Étoiles et colliers d'une splendeur étrange, Crachats de pierrerie éblouissants et froids, Ces riches arcs-en-ciel, ces rubans et ces croix 360 Couleur d'azur, de pourpre et de flamme et d'orange! Surtout, c'est de sentir vivre en bas une foule, Travailleurs dont le sang et dont la sueur coule, Artistes, artisans, chantres aux saints trépieds, Généraux sur Ajax et Marceau copiés, 365 Tout cela n'étant plus qu'une chose qu'on foule, Un piédestal immense où l'on pose ses pieds! Ainsi, les yeux hagards et l'écume à la bouche, Ils insultent l'Amour dans leurs coeurs pleins de fiel. Et les vierges, levant leurs yeux bleus vers le ciel, 370 Disent: Pourquoi livrer à quelque époux farouche Nos cheveux qu'en jouant l'aile d'un zéphyr touche Et nos lèvres en fleur, plus douces que le miel? O ville! nulle part dans tes architectures, Sous tes lambris dorés, dans les entassements 375 De tes toits monstrueux et de tes monuments, Nulle part tu ne vois, le coeur et les mains pures, S'unir dans des baisers et des embrassements Un couple jeune et fort aux belles chevelures. Seule, les yeux éteints, sous la vive clarté 380 Des flambeaux, des surtouts et des lustres sévères, Tandis que ses amants au regard enchanté Cachent sous mille fleurs des tristesses amères, La Débauche sourit et boit dans tous les verres, Et dit en grimaçant: Je suis la Volupté! 385 Et la cité superbe, insatiable, immonde, Aux balcons des palais, aux lucarnes des toits, Hommes, vieillards, enfants, vierges à tête blonde, Foulant aux pieds ses Dieux, ses lauriers et ses lois, Avec ses millions de bouches et de voix 390 Crie et chante son hymne au seul maître du monde! Voilà ce qu'entendit la Déesse au front d'or. Et fauve, sur son front et sa tête sacrée Sa chevelure épaisse, ondoyante et dorée, Tressaillit et laissa ruisseler son trésor. 395 Cypris trembla de rage, et frissonnante encor, Elle mit sur son arc une flèche acérée. Alors sur ses beaux seins par ses ongles meurtris Tombent à flots ses pleurs ainsi qu'une rivière; Ses voiles au hasard fouettent les vents surpris; 400 Parmi ses blanches dents que baise la lumière S'échappent furieux les sanglots et les cris; Le dédain fait pâlir sa bouche rose et fière. Ses yeux que le courroux et la honte embrasaient Et son corps rougissant présageaient cent désastres; 405 Ses pieds, où les oiseaux naguère se posaient, Du palais magnifique ébranlaient les pilastres, Et dans les noirs jardins du ciel, ses mains brisaient Sur leurs tiges d'azur les calices des astres. Ses cheveux flamboyaient d'or, de pourpre et de feu, 410 Et, dénoués, pareils aux panaches horribles Que hérisse l'effroi sur le casque d'un dieu, Ensanglantaient les airs, comètes invisibles. La Déesse, le dos frémissant dans l'air bleu, Exhala son courroux dans ces strophes terribles: 415 O ville qui meurtris mon coeur et vends ma chair! Si ma main sait verser le fiel plein d'amertume, Si mon regard flétrit, si mon venin consume, Si je naquis avec les filles de l'enfer Sous l'éclair effrayé, dans le sang et l'écume 420 Et du corps d'un grand dieu mutilé par le fer! Écroule-toi! Soyez maudites, ô murailles! Par le sein de la femme, où l'enfant allaité Boit l'oubli de la Mort dans un vivant Léthé! Meurs! Par ses flancs féconds vainqueurs des funérailles, 425 Par tout ce qui tressaille au fond de mes entrailles, Par mon corps palpitant sous les feux de l'été! Meurs! puisque tu t'endors ivre de la Matière, Sans songer seulement au courroux de Cypris, Ainsi qu'un animal couché sur sa litière, 430 Stupide, et l'oeil blessé par la blancheur des lys! Puisque tu fais horreur à la nature entière Et qu'il ne reste rien dans l'âme de tes fils! Puisque le canon seul résonne à tes oreilles! Puisque devant les fouets irrités et cinglants, 435 Plus stupide en effet à l'heure où tu t'éveilles Que les premiers humains qui ramassaient des glands, Tu ne sais accomplir de plus rares merveilles Que de pousser des cris sur des pavés sanglants! Puisque au pied des gibets où ta haine me cloue, 440 Ta prunelle hébétée, insensible aux couleurs Des astres et des cieux, de la mer et des fleurs, Adore la Fortune assise sur sa roue, Et que l'or et l'argent, deux espèces de boue, Sont devenus tes Dieux, comme ceux des voleurs! 445 Puisque, bravant les lois qu'ils ont instituées, Et flairant le sang jeune, ainsi que des vautours, Tes libertins, remplis de vices et de jours, S'en vont, âmes sans frein, du beau destituées, Près des enfants qu'au mal ils ont prostituées, 450 Souiller leurs cheveux blancs le long des carrefours! Puisque tu mets ta gloire à flétrir ce qui m'aime! Puisque, les oripeaux et l'argent excepté, Tout tombe autour de toi sous ton propre anathème, Et que, trop délicat pour un peuple dompté, 455 L'amour de l'élégance et de la volupté Est éteint dans le coeur des courtisanes même! Puisque ma voix en vain t'a voulu secourir! Puisque au lieu de me suivre en sa verte campagne, Ton peuple à ses côtés aime mieux voir pourrir 460 L'Avarice, démon hideux qui l'accompagne, Vil forçat de la chair, meurs cloué dans ton bagne! Meurs, infâme! ou plutôt c'est moi qui veux mourir! Je m'en irai bien loin des modernes Gomorrhes Rejoindre les grands Dieux dans la paix du trépas. 465 Libre et quittant ce corps divin qui sur ses pas Te laissait l'ambroisie, et que tu déshonores, Mon âme roulera dans les astres sonores Parmi les cieux vivants auxquels tu ne crois pas! J'irai, par l'immuable et consolant mystère, 470 Fondre mon être avec le tout essentiel! Un rocher sortira des flots où fut Cythère, Brûlé par un vent morne et pestilentiel, Et les biens qui par moi ruisselaient sur la terre S'envoleront avec mon souffle dans le ciel! 475 La foi, le dévouement, l'honneur et son délire, Tous ces fiers nourrissons bercés entre mes bras, La pitié, la vertu, l'héroïsme, le rire, Le regard de l'épée et le chant de la lyre Avec moi seront morts, mais tu triompheras! 480 Et, puisque c'est l'or seul que tu veux, tu l'auras! L'or vierge! l'or vainqueur! Au gré de ta folie, Tu l'auras! l'or demain, toujours, partout, encor! Les placers du Mexique et ceux de l'Australie Viendront gonfler ta bourse et grossir ton trésor, 485 Et l'or sera ton pain, ton nectar et ta lie! Bois donc, voilà de l'or! mange, voilà de l'or! Emplis ton coffre, et vends tout ce qui se monnoie! La tombe et le berceau, le palais et la tour! Trafique du soleil! du repos! de l'amour! 490 Déchire tout cadavre et flaire toute proie! Vends les baisers craintifs où j'avais mis la joie! Vends l'eau de la fontaine et la clarté du jour! Émiette les forêts, fais de l'or! Si ton globe Jusqu'au fond de ses os sent courir un frisson, 495 Comme un jeune idiot qui tremble dans sa robe, Que t'importe! Son coeur peut devenir glaçon; N'auras-tu pas ton or, cette sainte moisson Que tu ranges trop bien pour qu'on te la dérobe? Vends les bois où dormaient Viviane et Merlin! 500 L'aigle des monts n'est fait que pour ta gibecière, La neige vierge est là pour fournir ta glacière, Le torrent qui bondit sur le roc sibyllin Et vole, diamant, neige, écume et poussière, N'est plus bon qu'à fouetter l'aile de ton moulin! 505 Pour trouver les rubis en guirlandes pareilles A celles des raisins que la pluie a mouillés Et dont la grappe ardente est la gloire des treilles, Que les caveaux profonds soient avec soin fouillés! Fends le sépulcre et touche aux cadavres souillés 510 Pour prendre leurs anneaux et leurs pendants d'oreilles! N'épargne rien! demande à la création Le pain de ta fureur et de ta passion! Triomphe! empêche-la de rester la plus forte! Et si tu t'aperçois, pour ta punition, 515 Que sous tes pieds la terre agonisante est morte Et que même ton ciel est vide, que t'importe! Si ton peuple, parmi lequel tant de héros M'ont fait voir la beauté virile et sans mélange, Montre, effrayant le jour, des mufles de taureaux 520 Et des yeux d'éléphant, comme les Dieux du Gange; Si tes poëtes, las de fléchir des bourreaux, Traînent le laurier vert dans le vin et la fange; Si les marbres sacrés ravis au Parthénon Dans leur blancheur pareille à mon berceau d'écume, 525 Flétris par le marteau, blessés par le canon, Tombent à des marchands courbés sur une enclume, Dans une île barbare, au milieu de la brume, Que t'importe! éblouis! remplis tout de ton nom! Montre le dur métal dont tu fais des récoltes! 530 Mets-le sur tes frontons et sur tes archivoltes! Fais-en l'âme et le sang des machines de fer Qui par leurs dents de fonte et leur souffle d'enfer Dompteront la nature et vaincront ses révoltes, Et dont les noirs sanglots étoufferont l'éclair. 535 Par ces gueules de flamme à ta voix apparues, Tu régneras. Commande, elles domineront Le tonnerre et l'orage, acharnés sur ton front. Tu peux les laisser faire, et le long de tes rues Briser le même jour tes faux et tes charrues! 540 Elles laboureront! elles moissonneront! Ton heure vient; tu peux demain réduire en poudre La lyre et le ciseau; les coeurs martyrisés Ne te consolent plus; à quoi bon les absoudre? De quoi te serviraient les hymnes embrasés, 545 Paris? Qu'as-tu besoin de l'oubli des baisers, Puisque tu n'as plus peur du ciel et de la foudre! Mais quand le vaste Ennui, vieux comme l'univers, Étendra devant toi son grand désert de sable, Jaloux, mystérieux, muet, infranchissable, 550 Pelé, nu, sans un brin d'herbe ou de gazons verts, Regrettant l'harmonie et la douceur des vers, Tu te rappelleras ton crime haïssable. Triste comme un cheval déchiré par le mors, Et pressentant déjà tes propres funérailles, 555 Tu diras: Où sont-ils, ces hommes sans remords Dont la voix créatrice élevait des murailles? Sortie avec terreur du fond de tes entrailles, Une voix répondra: Les poëtes sont morts! Alors vers le néant courbant ton front servile 560 Sous les fiers souvenirs de tes bonheurs si courts, Tu te rappelleras ces temps où dans ta ville L'Amour, partout suivi de Grâces et d'Amours, Entraînait sur ses pas la belle fleur des cours, Et s'appelait Condé, Chevreuse et Longueville! 565 Tu te rappelleras ces ombrages, témoins Frais et délicieux des voluptés charmantes Où Lauzun et Biron adoraient leurs amantes; Et tu diras: Furie exempte de tous soins, Qui ne fuis même pas les ruines fumantes, 570 O désolation, tu me restes du moins! Énervantes langueurs de mes heures fiévreuses, Puisque rien désormais ne vous peut endormir, Pour noyer dans le flot des plaintes douloureuses L'anéantissement dont je me sens frémir, 575 Je puis pleurer, je puis souffrir, je puis gémir Et savourer du moins ces voluptés affreuses. Mais la voix répondra: Tes chênes chevelus Sous lesquels résonnaient ta prière et tes armes, Sont tombés; tout est mort, les temps sont révolus! 580 Le Désespoir aussi te refuse ses charmes. Tu ne souffriras plus! tu ne pleureras plus! Car tu n'as plus de sang et tu n'as plus de larmes. En fuyant vers l'azur à tes yeux interdit, Ainsi te parlera ta conscience intime. 585 Et maintenant, bouffon que l'Érèbe applaudit, Pitoyable assassin de l'aigle au vol sublime, Toi qui fais de l'Amour ta première victime, Monstre libidineux gorgé d'or, sois maudit! Ainsi parlait Cypris avec le vent qui brame, 590 Quand ses cheveux épars mordaient le ciel en feu. Elle hurlait, pareille au loup que l'ombre affame, Ses imprécations déchiraient l'éther bleu, Et toi, tu gémissais à ces cris de la femme, O Nature éternelle, ô corps sacré de Dieu! 595 Oui, tu tressaillis toute! Une vapeur de soufre Voltigea sur les murs déjetés et croulants. Comme s'agite en rêve un malade qui souffre, Les vieux arbres craquaient, de sueurs ruisselants. La rivière aux flots noirs s'agita dans son gouffre 600 Et voulut par ses cris répondre aux chiens hurlants. Mais la Déesse enfin prit son vol. Les morsures Du soleil dévoraient déjà le fier dessin Des constellations. Ses flèches d'or plus sûres Déchiquetaient les blancs nuages. L'assassin 605 Poussait son char sur eux, et rougissait le sein De l'Aurore vermeille au sang de leurs blessures. Mai 1847. Les Souffrances de l'Artiste Artiste foudroyé sans cesse, ô dompteur d'âmes, Sagittaire à l'arc d'or, captif mélodieux, Qui portes dans tes mains ton bagage de flammes Et tes soleils volés autour du front des Dieux! 5 Laisse toute espérance, éternelle victime, Et ne querelle plus ton désespoir amer, Puisque tu t'es chargé de remplir un abîme Où tu verses en vain toute l'eau de la mer! Va, tu peux y jeter les océans, poëte, 10 Sans étouffer ses cris et son rire moqueur. La curiosité de la foule inquiète, Voilà le nom du gouffre où tu vides ton coeur! Un mot domine seul ce murmure sauvage, Mais ce mot, c'est le clou d'or et de diamant 15 Et l'anneau qui te rive à ton dur esclavage, Ainsi que Prométhée à son rocher fumant. Ce mot terrible, c'est: Après? Toutes tes veilles, Donne-les, et plus fier qu'un archange impuni, Pose sur Pélion des Ossas de merveilles! 20 Fais l'impossible, et trouve un corps à l'infini! Gonfle de passion les figures d'argile! Crée, anime, bâtis! Jusque sous les cyprès Dont l'ombre endormira ta dépouille fragile, L'inexorable voix viendra crier: Après? 25 Tu peux, par ton regard effrayant les désastres, Dans l'espace que Dieu pour les siens fit exprès, Enchaîner comme lui des mondes et des astres: Après? dira le peuple insatiable, après? Tu peux faire fleurir tout le jardin des oeuvres, 30 Et, bravant leur air sombre et pestilentiel, Dessécher les marais où sifflent les couleuvres, Après? dira toujours le peuple.- Après? O ciel! Après? Mais j'ai vaincu la forme et la lumière! Mes yeux ont bu l'azur, et j'ai dans mon compas 35 Tenu la voûte immense! O foule coutumière, Après? après? dis-tu; ne te souviens-tu pas? Dans les noires forêts, sur les monts de la Thrace, Par les pleurs de ma lyre enchantant leur courroux, J'ai fait bondir d'amour et courir sur ma trace 40 Le tigre et la panthère et les grands lions roux. Et les gazons touffus étoilés de pervenches, Les feuillages pendants, les profondeurs des bois, Les antres, les rochers et les cascades blanches Au tomber de la nuit s'enivraient de ma voix! 45 O foule! j'ai bravé l'horreur des flots funèbres Sur la fragile barque, et, divin ouvrier, J'ai navigué vers l'ombre et les pâles ténèbres, En tenant dans mes mains un rameau de laurier! Dans les cercles de flamme où frémissent leurs ailes, 50 Les âmes gémissaient d'avoir perdu l'amour, Et, saisi de pitié pour leurs douleurs mortelles, J'ai pleuré de tristesse en remontant au jour! Peuple, j'ai combattu la guerrière à l'oeil louche, Et pour briser les dents de celle qui te mord, 55 Couvert de la toison d'une bête farouche, J'ai lutté sur le sable avec la froide Mort. Et lorsque enfin meurtrie, haletante et lassée, Elle a demandé grâce en secouant ses fers, J'ai repris dans ses bras la douce fiancée 60 Qu'elle emportait déjà vers la nuit des enfers. Pour rendre l'ennemie encor plus odieuse, C'est moi qui, de la lyre épandant les sanglots, Ai fait sortir charmante et blonde et radieuse, L'immortelle Beauté de l'écume des flots. 65 C'est moi qui, pour complaire à la terre charmée, Ai conquis tout un monde avec un fruit vermeil; Des femmes au sein nu composaient mon armée, Et j'ai porté la vigne au pays du soleil. O foule! né chétif dans le troupeau des hommes, 70 Pour brouter la verdure et ramasser des glands, Moi, qui ne vous semblais pas plus que nous ne sommes, J'ai détaché les Dieux de leurs gibets sanglants! Dans une eau de cristal j'ai lavé leurs blessures. Ils marchent maintenant libres sous le ciel bleu, 75 Portant la pourpre et l'or sur leurs belles chaussures, Et le front couronné par les rayons du feu! Tel le poëte parle au passant toujours ivre, Lorsque de son supplice on hâte les apprêts. Il lui dit: Vois ce sein ouvert qui t'a fait vivre! 80 Mais le passant lui crie encore: Après? Après! Écoute cependant, spectateur à l'oeil vide! Toi pour qui c'est trop peu, dans ton dédain jaloux, De toucher sur ses pieds et sur son flanc livide Le trou qu'a fait la lance et les traces des clous! 85 Lorsque le pélican ouvre sa chair vivante Pour nourrir ses petits, et qu'ils mordent son flanc, Avec une douceur dont l'homme s'épouvante Il regarde leurs becs tout rouges de son sang. Écoute! il tombe, heureux de voir tous ceux qu'il aime 90 Bien vivants par sa mort et bien rassasiés; Mais que penserait-il à cette heure suprême En fermant vers le ciel ses yeux extasiés; Quelle angoisse tordrait cette pure victime Si, lorsqu'elle agonise et qu'elle expire enfin, 95 Tout gonflés et repus de son coeur magnanime, Ses petits lui disaient: Nous avons encor faim! Février 1849. Louanges d'Aurélie Toi qui rêvas parmi les lys, Avec le sylphe et les willis Pour coryphées, Et la rosée en diamants, 5 Un théâtre pour les amants Et pour les fées! Je sais, poëte du roi Lear, Une femme qui fait pâlir Toutes les flammes 10 Dont ta noble main couronna Juliette et Desdémona, Ces blanches âmes! Elle avait au front moins de fleurs, Celle que, d'amour et de pleurs 15 Tout arrosée, La lune rêveuse, en songeant, Couronnait de rayons d'argent Et de rosée. Elle avait moins de doux regards, 20 Celle qui, les cheveux épars Sur son épaule, Blanche comme un camellia, A sa servante Émilia Chantait le Saule! 25 Il est moins agréable au ciel, Cet ange qu'un chant immortel Toujours caresse, Cet inestimable joyau Sur lequel pleure Olympio 30 Dans sa tristesse! Et toi, mon maître, ô fier Ronsard, Enthousiaste du doux art, Amant d'Hélène, Qui jadis nous émerveillais 35 Sur les roses et les oeillets De son haleine! Celle que je chante en ces vers T'eût donné, sous tes lauriers verts, Plus de délire 40 Qu'il n'en fallut pour mettre au jour Les cent filles de ton amour Et de ta lyre. Car cette maîtresse aux beaux yeux Dans un poëme harmonieux 45 N'est pas éclose, Ni dans ton marbre, ô Phidias, Ni dans les grands yeux de Diaz Ivres de rose! C'est une femme aux yeux plus doux, 50 Vivante et qui peut, comme nous, Dire: Je t'aime, Mais qui sur son front sidéral Porte le rhythme et l'idéal Comme un poëme. 55 Ce n'est pas un rêve charmant Qu'il faudra pleurer en fermant Quelque cher livre, Et cet ange aux ongles d'onyx, Plus beau que Laure et Béatrix, 60 On le sent vivre! On entend, parmi le satin, Battre son coeur sous son beau sein Dans sa poitrine, Les rossignols, pleins de doux chants, 65 Peuvent écouter dans les champs Sa voix divine, Et quand elle s'arrête au bois Pour écouter sourdre les voix De la nature, 70 A travers les arbres du parc, Les Naïades admirent l'arc De sa ceinture! Le soir, à cette heure de feu Où se pâme sous le ciel bleu 75 La tubéreuse, La Nuit humide de parfums Se mire dans ses grands yeux bruns, Tout amoureuse; Et les extases du soleil 80 Emplissent les airs d'or vermeil Et d'harmonies, Quand les beaux châles d'Orient Murmurent sur son cou riant Leurs symphonies! 85 Car c'est pour orner ses beaux reins Que le pays des Dieux sereins Aux mains fleuries Semble dans un tissu changeant Tramer avec l'or et l'argent 90 Les pierreries! O beau songe! sonnet vivant! Calice entr'ouvert que le vent Jamais ne fane! Sa main blanche comme le lait 95 Passe à travers le bracelet D'une sultane! Je vois sous les pâles duvets Ses veines couleur des bleuets Et des pervenches, 100 Ses ongles dignes de Scyllis, Ses bras aussi blancs que les lys, Ses mains plus blanches! Et mon âme pleine et sans fond, D'où parfois à mon oeil profond 105 Monte une larme, Partout attirée à la fois, Demeure tremblante et sans voix Sous tout ce charme! Tels nous sentons, irrésolus, 110 De vivants désirs, qui n'ont plus Rien de physique, Couler en nous comme des flots Avec le rhythme et les sanglots De la musique. Mai 1846. La Toison d'Or I Je vois au grand soleil tes cheveux insolents Rayonner et frémir, dignes d'un chant lyrique. Jaunes comme l'arc d'or de la nymphe homérique, Ils courent sur ton sein par de hardis élans. 5 Et l'ivoire qui mord leurs anneaux ruisselants, Avant de contenir cette extase féerique Arrêterait plutôt les fleuves d'Amérique Où la neige des monts pleure depuis mille ans. Pour caresser tes lys que la lumière adore, 10 Et tes blancheurs d'étoile et tes rougeurs d'aurore, Ils tombent sur tes reins en flots impétueux. Pareille aux plis épars de la poupre qui saigne, Pour venir embrasser ton corps voluptueux Leur onde se dérobe aux baisers de ton peigne. II Tel brille un vin de flamme à travers sa prison, Tels rayonnent, vainqueurs des nuages moroses, Dans les cieux empourprés à ces métamorphoses, Les jardins du soleil en pleine floraison; 5 Telle, cette ondoyante et soyeuse toison S'étale fièrement sur des bosquets de roses, Et, pour cacher l'Amour en leurs apothéoses, Les topazes et l'or y brillent à foison. S'il eût peint avant moi cette riche crinière, 10 Rubens, illuminant de clartés l'atmosphère, En eût fait à l'entour un splendide foyer, Comme jadis, afin d'éterniser ta gloire, Les sculpteurs de l'Attique eussent fait flamboyer L'or pur sur les blancheurs tranquilles de l'ivoire. III Déroule tes cheveux, divins comme ta voix! Leurs cheveux étaient blonds, quand les filles de l'Onde, Les Grâces sans ceinture et les Nymphes des bois Dansaient en s'embrassant dans la forêt profonde. 5 Mais ces bandeaux, pareils aux ornements des rois, Chaque jour à présent disparaissent du monde, Et sans doute, ô ma soeur, pour la dernière fois, J'ai sur ton front charmant baisé la beauté blonde. Lorsque Orphée, envieux de ce rare trésor, 10 Partit pour enlever l'antique toison d'or, Pour la chanter ensuite il emporta sa lyre. J'ai comme le héros accompli mon dessein, O Nymphe, et maintenant, vaincu par mon délire, Je célèbre cet or, parure de ton sein. IV Ainsi tu revivras telle que nous t'aimâmes Avec tes grands cheveux qui baisent ton orteil, Et les astres qui sont les demeures des âmes Diront ce diadème à leurs rayons pareil. 5 Pour te donner le nimbe ardent que tu réclames, J'ai volé dans l'azur les feux du ciel vermeil, Et, pour dorer ton front de lumière et de flammes, J'ai pris dans mes deux mains les couchers du soleil. Car, messager céleste aux yeux remplis d'étoiles, 10 Je n'ai pas fait fleurir mon rêve sur les toiles, Ni dans l'airain sacré, ni sur les marbres blancs. Mais, plus heureux, je tiens cette lyre de l'Ode Qui brave mille hivers, et cache dans ses flancs Le grand art de Sappho, d'Orphée et d'Hésiode. Octobre 1849. Amazone Nue Amazone aux reins forts, solide centauresse, Tu tiens par les cheveux, sans mors et sans lien, Ton cheval de Titan, monstre thessalien; Ta cuisse avec fureur le dompte et le caresse. 5 On voit voler au vent sa crinière et ta tresse. Le superbe coursier t'obéit comme un chien, Et rien n'arrêterait dans son calme païen Ton corps, bâti de rocs comme une forteresse. Franchissant d'un seul bond les antres effrayés, 10 Vous frappez du sabot, dans les bois non frayés, Les pâtres chevelus et les troupeaux qui bêlent. Toi, Nymphe, sans tunique, et ton cheval sans mors, Vos flancs restent collés et vos croupes se mêlent, Solide centauresse, amazone aux reins forts! Octobre 1847. La Thessalie A Auguste Préault O Thessalie, il est dans tes monts pittoresques De noirs vallons, jonchés de laves et de rocs, Que l'éclair et la foudre en ses terribles chocs A peints de pourpre et d'or, comme de grandes fresques. 5 Là, tordue et brisée en cent poses grotesques Et laissant la tempête éparpiller ses blocs, La Terre, que jamais ne déchirent les socs, Succomba sous l'effort des Titans gigantesques. Un granit, que jamais l'ouragan n'a ployé, 10 Étale seul ses flancs et son front foudroyé Et mesure les cieux de son oeil de colosse. O statuaire! ainsi l'artiste à l'oeil de feu, Les pieds sur le volcan et sur sa gueule atroce, D'un regard assuré plonge dans le ciel bleu. Octobre 1847. La Lyre Les Dieux, pour lui laisser le vin, buvaient du fiel. L'aigle à ses pieds veillait, ayant quitté son aire; Le lion devant lui se couchait, débonnaire, L'abeille était joyeuse et lui donnait son miel. 5 Il avait sur son front le signe essentiel, Et du rouge vêtu, comme un tortionnaire, Dans sa droite féroce il portait le tonnerre, Étant celui qui fait la clarté dans le ciel. Pourtant, sans être ému de sa terrible approche, 10 Moi, je chantais mon ode et j'emplissais la roche, La caverne et le bois de cris mélodieux. Enfin je m'avançai, pris du sacré délire, Vers celui qui soumet les tigres et les Dieux, Et je lui dis: Amour, obéis; j'ai la Lyre! Octobre 1847. Les Affres de l'Amour Parfois dans votre esprit, où cent rêves diffus Peuplent de visions la pensée alourdie, Comme dans la nuit noire un éclair d'incendie Vous voyez l'idéal à travers ses refus. 5 Comme une aurore en feu perce les bois touffus, Vous entendrez bientôt dans votre âme agrandie Sortir une superbe et pure mélodie De ce murmure vague et de ces bruits confus. Évadés frémissants du ciel qui nous réclame, 10 Ne nous étonnons pas de tout ce que notre âme A de tressaillements pour enfanter l'amour. Il est un arbre épars dont la fleur solitaire Met cent ans à fleurir et ne dure qu'un jour: Elle éclate en s'ouvrant comme un coup de tonnerre. Octobre 1847. La Nuit A cette heure où les coeurs, d'amour rassasiés, Flottent dans le sommeil comme de blanches voiles, Entends-tu sur les bords de ce lac plein d'étoiles Chanter les rossignols aux suaves gosiers? 5 Sans doute, soulevant les flots extasiés De tes cheveux touffus et de tes derniers voiles, Les coussins attiédis, les draps aux fines toiles Baisent ton sein, fleuri comme un bois de rosiers? Vois-tu, du fond de l'ombre où pleurent tes pensées, 10 Fuir les fantômes blancs des pâles délaissées, Moins pâles de la mort que de leur désespoir? Ou, peut-être, énervée, amoureuse et farouche, Pieds nus sur le tapis, tu cours à ton miroir Et des ruisseaux de pleurs coulent jusqu'à ta bouche. Octobre 1847. La Prophétie de Calchas Comme les Danaens assemblés devant Troie Buvaient à ses trésors de festin en festin, Et, les regards fixés sur cette riche proie, Vivaient joyeusement dans l'espoir du butin; 5 Tous les guerriers, couchés sur le sable par troupes, Tenaient de gais propos, ou puisant tour à tour Dans le large cratère et remplissant les coupes, Entonnaient en riant quelque chanson d'amour. Les uns, près de la mer pleine de doux murmures, 10 Livraient leurs yeux songeurs aux caresses des flots, Et d'autres, au soleil, fourbissaient les armures, Les casques sans panache et les lourds javelots. Bientôt, s'écriaient-ils, entends-nous, ville infâme! Tes héros tomberont sous le glaive mortel, 15 Et le rouge incendie, avec ses dents de flamme Mordra tes blanches tours qui montent jusqu'au ciel. Nous fondrons sur tes murs comme le vent d'orage, Enivrés au galop des coursiers triomphants, Et rien n'arrêtera notre jalouse rage, 20 Ni les femmes en pleurs, ni les jeunes enfants. La ville de Priam et toute la Phrygie Sera comme un palais ceint de rideaux vermeils, Où, pour nous éclairer comme une aube rougie, Les frontons enflammés serviront de soleils. 25 Nous tuerons tes grands boeufs pareils à des colosses, Et tes moutons de neige et tes boucs aux beaux fronts, Et nous laisserons prendre aux animaux féroces Le reste des festins que nous dédaignerons. Les riches vêtements aux laines mariées, 30 Où la main d'une femme habile à ces travaux A fait fleurir partout des couleurs variées, Nous les étalerons sous les pieds des chevaux. Ta pourpre couvrira l'airain de nos cuirasses, Et dans tes coupes d'or nous boirons tes doux vins. 35 Nos bouffons, prodiguant l'insulte et les menaces, Forceront à chanter les poëtes divins. Les filles de tes rois et tes jeunes prêtresses, Se courbant sous le fouet, comme les blancs taureaux, Les cheveux sur leurs cous échevelés en tresses, 40 Laveront nos bras nus teints du sang des héros. Ces vierges sans souillure, à tout amour rebelles, S'endormiront le soir dans nos bras, les seins nus; Les princes et les chefs garderont les plus belles, Et le reste sera pour les premiers venus. 45 Alors tu pleureras ton aveugle démence. Tes rochers et tes mers pousseront des sanglots; La Désolation, ainsi qu'une aile immense, Planera dans la nuit sur tes champs et tes flots. Tes rois, réfugiés dans les cavernes closes, 50 Aux sangliers affreux disputeront des glands, Et les fleuves d'azur, bordés de lauriers-roses, Rouleront tes débris avec leurs flots sanglants! Buvant à la fontaine et dormant sous les branches, Et réservés peut-être à de plus durs exils, 55 Tes chefs, dont l'or ceignait les chevelures blanches, Fuiront dans les forêts, couverts de haillons vils! Et si parfois encor se souvenant du trône Dans un pays lointain sans palais et sans lois, Pour obtenir de lui quelque chétive aumône, 60 Ils disent au passant: Jadis nous étions rois; Les enfants aux pieds nus, courant sur le passage De ces hommes pareils aux spectres des tombeaux, Leur jetteront alors de la boue au visage Et viendront déchirer leurs habits par lambeaux. 65 Tes Dieux même, parmi les champs que tu contemples, Pleureront, l'oeil perdu dans les grands horizons, Et nous fondrons l'argent des autels et des temples Pour orner, au retour, le seuil de nos maisons. Ainsi les Achéens aux flottantes crinières 70 Ayant des monstres d'or sur leurs larges écus, Exhalaient sans merci les injures dernières, Et, d'avance, insultaient aux larmes des vaincus. Mais cependant Calchas, qui lit dans les pensées, Leur rappelait ainsi, vieillard chargé d'hivers, 75 La vénération des Muses délaissées Et le respect des dieux, maîtres de l'univers: Achéens, disait-il, votre vengeance ailée Renverse d'un seul coup les bataillons épars, Et des Dieux, accourus dans la noire mêlée, 80 Combattent avec vous sur le devant des chars. Tels les bruyants troupeaux des jeunes centauresses Font bouillonner d'horreur les flots des lacs fumants, Vous traînez après vous les Fureurs vengeresses Et le cortège affreux des Épouvantements. 85 Tels, quand l'ardent soleil les couvre de brûlures, Courbés sur les prés verts, les faucheurs en haillons Avec l'airain poli tranchent leurs chevelures, Vos glaives éblouis fauchent les bataillons. Grâce à votre valeur dans les enfers vantée, 90 Ce sont partout des morts broyés par des essieux. La prunelle du jour contemple, épouvantée, Tout ce sang répandu qui hurle vers les cieux; Et de vos ennemis exterminant le reste, Nourrice de l'Hadès, effroi des nations, 95 Quand vous êtes passés, la Famine ou la Peste Vomit derrière vous des imprécations. Donc, engraissez les champs d'hécatombes humaines! Soyez comme les loups au milieu d'un bercail! Que le sang coule à flots dans les gorges des plaines, 100 Et que vos noirs chevaux en aient jusqu'au poitrail! Entrez dans Ilios au bruit de la tempête, Par une nuit d'orage où, pour guider vos rangs, Les rochers des grands monts rouleront sur sa tête, Et débordez sur elle avec les noirs torrents! 105 Qu'on croie entendre aux cieux les astres se dissoudre En écoutant monter vos clameurs dans les airs! Que vos cris furieux fassent taire la foudre, Et que votre incendie éteigne les éclairs! Sur ces riches palais, ces maisons et ces porches 110 Où plane un air brûlant et pestilentiel, Ainsi que des démons qui font voler des torches, Secouez dans vos mains les colères du ciel! Soyez comme les loups qui dévorent leur proie! Déchirez en hurlant ce peuple châtié! 115 Chargez de durs liens les princesses de Troie, Et faites des rois même un objet de pitié! Que rien d'humain ne reste au fond de vos entrailles, Pas même le respect des morts et des tombeaux! Que vos seins, réjouis par mille funérailles, 120 Soient comme un champ de mort où volent des corbeaux! Que les aigles, quittant leurs rochers et leurs aires, Volent sinistrement sur tous les alentours! Déchirez les enfants dans le ventre des mères, Et préparez leur chair aux petits des vautours! 125 Guerriers, faites mourir des héros sous les verges, En les injuriant par des noms abhorrés, Massacrez les vieillards et meurtrissez les vierges Sur les corps palpitants des pères massacrés! Pâles de leur dégoût, rouges de vos morsures 130 Qu'elles cherchent partout, sous l'éclair de vos yeux, Des lambeaux de haillons dévorés de souillures Pour cacher leurs corps, faits à l'image des Dieux! Et qu'enfin dans leurs flancs sentant l'horreur vivante, Des aïeules aussi pressent leurs pas tremblants, 135 Et de leur nudité promenant l'épouvante, Pour en voiler leurs seins prennent leurs cheveux blancs! Que dans les noirs bûchers pleins d'horribles murmures, Flamboyants échafauds qu'un dieu foudroie en vain, Les guerriers entassés brûlent dans leurs armures, 140 Ainsi que des parfums dans un vase divin! Que le vieillard, pareil au cadavre livide, S'enfuie avec délire, une blessure au flanc, Et, tendant ses deux mains, cherche sa maison vide Qui fuit devant ses yeux aveuglés par le sang! 145 Que tout, jusqu'au tumulte, avec le feu s'éteigne Dans la sombre fumée, aux aboiements des chiens, Et que le Simoïs, qui sanglote et qui saigne, Répète seul le nom de Troie et des Troïens! Que l'Asie, opulente et superbe naguère 150 Et dont chaque palais recélait un trésor, Soit un désert funeste, où vos coursiers de guerre, Paîtront parmi les champs avec des harnois d'or! Emplissez de néant ces plaines criminelles! Mais de meurtres couverts, guerriers victorieux, 155 Gardez le souvenir des choses éternelles, Dans vos combats humains n'égorgez pas les Dieux! Aux souffles des zéphyrs, que la sage Aphrodite Vénérable aux mortels, sentant ses pleurs taris, Puisse oublier l'effroi de la guerre maudite, 160 Et s'égarer pieds nus dans les chemins fleuris! Que le troupeau charmant des Nymphes et des Grâces, Qui cherche les flots purs et les abris secrets, Puisse encore, écartant des mains les feuilles basses, Mener des choeurs dansants à l'ombre des forêts! 165 Mais respectez surtout les Muses et les Lyres! Que les divines soeurs, vierges aux belles voix, Sur les monts chevelus puissent par leurs sourires Émouvoir en chantant les rochers et les bois! Quand les hommes, pareils aux animaux immondes, 170 Vivaient dans les forêts, c'est la Muse aux beaux yeux Qui peigna dans ses doigts leurs chevelures blondes Et leur dit d'élever leurs regards vers les cieux. Sans elle vous seriez comme des bêtes fauves, Vous enivrant de meurtre et sans plus de remords 175 Que la louve affamée et que les vautours chauves Qui guident leur femelle à l'odeur des corps morts. Tantôt avec ses soeurs, au soleil des campagnes, Mêlant la poésie avec les choeurs dansés, Elle passe, pieds nus, sur le haut des montagnes, 180 Enchantant l'horizon de ses pas cadencés. D'autres fois, le sein libre, elles tiennent la lyre Parmi les Immortels continuant leurs jeux, On entend résonner de leur hymne en délire Les radieux sommets de l'Olympe neigeux. 185 De vos guerres sans fin réparant les désastres, Elles peuvent, enflant les clairons à grand bruit, Élever vos exploits jusqu'au-dessus des astres, Ou les ensevelir dans l'éternelle nuit. Et, selon votre culte envers les chants lyriques, 190 Elles vous montreront à l'avenir lointain Comme des combattants de guerres héroïques, Ou comme des brigands affamés de butin. N'offensez pas l'Amour ailé, roi de la terre, Soit qu'il tienne la foudre ou qu'il tresse des fleurs; 195 Car il dompte les loups et la noire panthère, Et de leurs yeux pensifs il arrache des pleurs. Et souvent laissant là ses traits, au crépuscule, Pour braver les grands Dieux dont il a triomphé, Il entoure ses reins, comme le jeune Hercule, 200 De la peau d'un lion dans ses bras étouffé. Ah! ne dédaignez pas la céleste harmonie! Malheur à l'insensé qui déchire et qui mord Le renom de Cypris, mère de tout génie: Les Dieux lui garderont la folie et la mort! 205 Ainsi parlait Calchas, et les guerriers farouches Attachés à sa lèvre avec des liens d'or, Et tous les chefs laissaient échapper de leurs bouches Des acclamations pour le fils de Thestor. Les Ajax, le divin Achille à qui tout cède, 210 Les Atrides, Mégès accouru sur leurs pas, S'écriaient tous: Louange à celui qui possède La science de lire au delà du trépas! Mais seul, pendant ce temps, Diomède en silence, Caressant le désir du carnage odieux, 215 Baissait les yeux à terre, et regardait sa lance Que devait par deux fois rougir le sang des Dieux. Mai 1848. Artémis Partant pour la Chasse Artémis, ô Déesse au croissant argenté, Les Nymphes que ravit ton sourire enchanté, Livrent leurs fronts au vent querelleur, et, sans voiles, Accourent sur tes pas comme un troupeau d'étoiles. 5 Et déjà, frémissant autour de ces beaux corps, Dans les noires forêts, pleines du bruit des cors, Les molosses de Thrace, ivres de cent caresses, Lèchent en se pâmant les bras des chasseresses. O Déesse, tu pars! Tes grands cheveux dorés 10 Font resplendir de feux l'horreur des bois sacrés, Et pour chasser pieds nus parmi les herbes sèches, Voici l'enfant Éros qui t'apporte ses flèches. Tu pars, superbe et fière, en tête d'un essaim, Et, tout prêt à fleurir, le bouton de ton sein 15 Virginal, que ton sang ambroisien colore, Rougit comme une rose aux fraîcheurs de l'aurore. Octobre 1849. Tristesse au Jardin Un jour, elle passait dans le jardin en feu Baigné par les zéphyres, Et des bassins d'azur son petit soulier bleu Effleurait les porphyres. 5 Ses pieds polis, pareils dans le bas irisé A la neige qui tombe, Parmi le sable d'or avaient l'éclat rosé Des ailes de colombe. Elle glissait au bord de ces flots murmurants 10 Et baignés d'harmonie, Et portait la lumière en ses doigts transparents, Comme une Polymnie! Comme en un lac dormant qui roule des trésors Sous les rayons de lune, 15 Cent mille diamants s'allumaient dans les ors De sa prunelle brune. Qu'ils étaient beaux, les yeux de cette Alaciel Plus belle et plus complète, Ces yeux clairs et profonds où l'océan du ciel 20 Tout entier se reflète! On voyait vers leurs feux se courber les pistils Des fleurs respectueuses, Et cent reflets emplir les sourcils et les cils D'ombres voluptueuses. 25 Et, comme les beaux seins par le flot arrosés Des Naïades marines, Le soir te rougissait de tons clairs et rosés, Nacre de ses narines! Et, superbes d'orgueil, les blancheurs de ses dents, 30 Sous ses lèvres hautaines, Ruisselaient de clartés comme les lys ardents Penchés sur les fontaines! Ses lèvres, où luttaient l'amour et son ardeur, Et les folles paresses, S'entr'ouvraient aux rayons, tremblantes de pudeur, 35 Et pleines de caresses. Ces pourpres, ces fraîcheurs, ces feux éblouissants Confondaient leurs féeries, Comme luttent d'éclat les boutons rougissants 40 Et les roses fleuries. Et de sa bouche ardente et de sa lèvre en fleur Mordant les belles lignes, Folâtraient vaguement le duvet querelleur Et les ombres des signes. 45 Comme dans ces jardins où la Jérusalem De fleurs s'était parée, Le parfum de ses pas, mieux que tout un harem, Laissait l'âme enivrée. Comme un oiseau s'envole, et laisse au firmament 50 Un bruissement d'ailes, Sur ses pas murmurait un doux frémissement De linge et de dentelles. Et cherchant de son sein la neige et les brasiers Parmi la robe close, 55 On sentait vaguement refleurir leurs rosiers Sous le corsage rose! Et, sur son col de marbre et ses bras, assouplis Par toute cette joie, La brise et le soleil se disputaient les plis 60 De sa robe de soie! Mais, tandis que les bruits épars et les accords De l'univers physique, Sur ses pas, entraînés au rhythme de son corps, Se changeaient en musique, 65 Les ruisseaux et les fleurs, le bosquet souriant Et toute la Nature Trembla de jalousie et de honte en voyant Sa beauté calme et pure. Le chêne, et sous ses pieds les myosotis bleus, 70 Jouets du vent rebelle, Dirent en inclinant leurs fronts baignés de feux: Mourons, elle est trop belle! Mourons! dirent aussi dans leurs nids querelleurs Les colombes éprises, 75 Puisque ses petits pieds, sans offenser les fleurs, Volent comme des brises! Le saule dit: Mourez, feuilles des tristes voeux, Le long de mes épaules, Puisque le vent du soir aime mieux ses cheveux 80 Que les cheveux des saules! Fanez-vous, ô mes fleurs, dirent les fiers rosiers, Puisqu'en ses lèvres closes Sa bouche a des parfums dont sont extasiés Les calices des roses. 85 Tombez, dirent les lys, ô blanches fleurs des rois! Les pâles avalanches Ont des taches auprès de vos pétales droits, Mais ses dents sont plus blanches! Mourons, dirent tout bas les filles des sculpteurs 90 Sous les branches des arbres, Puisque sa chaste épaule et ses bras enchanteurs Sont plus blancs que nos marbres! Bois-moi, dit au soleil en ses palais charmants La tremblante rosée, 95 Puisqu'elle a de plus clairs et plus purs diamants La prunelle arrosée. Et, dans les clairs bassins, sous les grands peupliers, Les Naïades se dirent: Allons dans les palais de cristal oubliés 100 Où les Dieux se retirent! Et toi, mon bien-aimé, toi, soleil triomphant, Sèche ma vague blonde, Puisque sa joue en fleur et sa lèvre d'enfant Sont plus douces que l'onde. 105 Le lierre dit: Brisez mes rameaux sans retour, Dryades familières, Puisque sa main vaut mieux pour enchaîner l'amour Que les cent mains des lierres! Et toute la Nature, aux flancs d'herbe vêtus, 110 En qui tout est dictame, Dit: Je meurs en pleurant tous mes charmes vaincus Par une jeune femme! Mais elle répondit: Laisse mes pieds nacrés Courir sur ta pelouse, 115 Baise ta fille au front, Nature aux flancs sacrés, Et ne sois pas jalouse! Vous ne connaissez pas nos maux qui font mourir Et nos peines secrètes: Aimez-vous bien, soyez heureuses de fleurir, 120 O petites fleurettes! L'aurore aux doigts rosés reviendra tous les jours Baiser les vagues blondes, Et rien ne peut troubler les sereines amours Du soleil et des ondes! 125 Sous les grands cieux d'azur vous n'avez pas de toit, Vous n'avez pas de chaînes: Rien ne prive jamais la feuille qui la boit De la sève des chênes! Les Déesses de marbre au regard contempteur 130 Plein d'amours éternelles Chérissent à jamais l'harmonieux sculpteur Qui les a faites belles. Et vous, roses, et vous, reines des floraisons, Les rayons d'or allument 135 Et refleurissent mieux à toutes les saisons Vos baisers qui parfument. O fleur, quand ton amant t'a choisie un matin, Sans regrets tu l'accueilles Parmi l'air parfumé de lilas et de thym, 140 Dans un beau lit de feuilles. Sur ton coeur virginal, par l'amour embrasé, Aucun regret ne pèse, O ma soeur, et surtout jamais rien n'a baisé La lèvre qui te baise. 145 Jamais, ô fleur, pas même à l'heure du trépas, Tu n'es abandonnée! Tu meurs près d'un amant qui ne te laisse pas Lorsque tu t'es donnée. Il ne te laisse pas à ce plaisir amer 150 Des sanglots pleins de charmes, Seule, avec le regret, profond comme une mer, Des baisers et des larmes. Il ne te laisse pas au souvenir flétri Où notre lèvre avide 155 Se brûle, comme au bord d'un grand fleuve tari Dont le lit serait vide! Il ne te laisse pas sur une couche en feu, Soucieuse et lassée, Le front pâle, mourir sans avoir dit adieu 160 Et sans être embrassée! Juin 1846. La Colombe Blessée O colombe qui meurs dans le ciel azuré, Rouvre un instant les yeux, mourante aux blanches ailes! Le vautour qui te tue expire, déchiré Par des flèches mortelles. 5 Va, tu tombes vengée, ô victime, et ta soeur Peut voir, en traversant la forêt d'ombre pleine, L'oiseau tout sanglant pendre au carquois d'un chasseur Qui passe dans la plaine. Le jeune archer, folâtre et chantant des chansons, 10 Passe, sa proie au dos, par les herbes fleuries, Laissant déchiqueter par les dents des buissons Ces dépouilles meurtries. Octobre 1850. Le Palais de la Mode Il est un clair palais fait de cristal de roche, Dans un nid de rosiers, au bord d'un fleuve bleu. Les vases, les émaux, les verres de Lahoche Y brillent sous l'argent des chandeliers en feu. 5 Dans le nuage gris qui sort des cassolettes Folâtrent des oiseaux peints de mille couleurs, Et, veloutés et frais comme des violettes, Les divans parfumés se cachent dans les fleurs. Sur leurs pâles coussins plus doux qu'une caresse, 10 Repose un front couvert des ornements royaux. C'est le front triste et pur d'une jeune Déesse Qui sous ses petits pieds foule mille joyaux. Elle brise en jouant, comme un oiseau son aile, Tous les hochets d'hier, cent caprices dorés, 15 Et rêve, en chiffonnant la soie et la dentelle, Aux caprices nouveaux qui seront adorés. Cette reine sereine et folle, c'est la Mode. Cent filles de seize ans, nymphes aux fiers trésors, Le long de leurs genoux, pour éclairer mon ode, 20 De leurs cheveux épars laissent flotter les ors. Leurs ongles sont armés de l'aiguille féerique, Et dans la blonde en fleur cisèlent un bonnet, Comme Pétrarque, fils de la Grèce lyrique, Pour la chaude Italie ébauchait le sonnet. 25 Elle sort de leur main voluptueuse et douce, La pourpre qu'eût aimée un prince lydien, Et, nuage de feu, ce cachemire où Brousse Nous vend toutes les fleurs du soleil indien. Et lorsque de New-York, de Londres ou d'Asie, 30 Les reines des salons de tous les archipels Disent: Quel nouveau charme et quelle fantaisie Rajeunira demain nos attraits éternels? Mille petits Amours, cohorte aux ailes roses, Du palais radieux s'envolent tout joufflus, 35 Et, traversant le ciel rempli d'apothéoses, Portent à l'univers ces ordres absolus: Demain, vous porterez ces étoffes de guêpe, Satins d'or dont le rose illumine les bouts, Et ces chapeaux tout clairs, faits de brume ou de crêpe 40 Où flotte la nuée en fleur des marabouts! Avant que le raisin des Bacchantes mûrisse, Pour refléter les feux et les lys de l'été, Vous aurez ces bijoux en acier que Meurice Fit clairs comme les flots du doux Guadalété! 45 Vous aurez ces peignoirs plus pâles que le marbre, Ces bas tout découpés pour les yeux de l'Amour, Et ces mouchoirs chinois faits d'une écorce d'arbre, Et ces cols merveilleux bâtis de points à jour! Et, près de ces bouquets si frêles du barège 50 Dont la grâce a tordu les faciles volants, Voici les pompadours plus légers que la neige, Fonds roses, fonds lilas, fond céleste et fonds blancs! Voici les beaux jardins prédits par les sibylles, Feuillaisons d'émeraude et bleuets de saphir, 55 Les rubis, les bouquets de lys à fleurs mobiles Dont les gros diamants tressaillent au zéphyr. Enfin, pour resplendir à vos tables insignes, Nous avons les flambeaux gais comme des bijoux, Et le linge pareil à la toison des cygnes, 60 Et les Eldorados entassés en surtouts! Et le vermeil qui grimpe en mille architectures, Soleils d'orfèvrerie et fils d'argent tramés, Et tous ces paradis terrestres des sculptures Arrachés par Klagmann aux métaux enflammés. 65 Nous avons fait fleurir l'ivoire des ombrelles Et fixé parmi l'or les flammes de l'émail, Et, pour mieux vous distraire, apaisé les querelles De ces dragons chinois peints sur votre éventail. Nous avons déchiré la poitrine de l'Onde 70 Pour y chercher la perle agréable à vos yeux, Et, pour faire de vous les maîtresses du monde, La Mode a fait éclore un monde merveilleux. C'est pour qu'il brille mieux sur votre épaule pure, Le myrte du désir, adorable et fatal, 75 Qu'elle chiffonne encor la soie et la guipure Sur les coussins rosés du palais de cristal. Pourtant, souvenez-vous, jeunes charmeuses d'âmes, Que c'est le seul Amour dont le flambeau changeant, En jouant autour d'eux, remplit de vagues flammes 80 Le satin, le velours et la toile d'argent. Ah! si Paris est roi parmi toutes les villes, C'est que c'est le pays où l'Amour, d'un regard, A fait naître, au milieu de cent guerres civiles, Pour le chanter en vers son poëte Ronsard. 85 C'est que, lorsqu'on y sent passer comme une flèche, Au milieu d'un éclat de parure et de voix, Un essaim de péris au bord d'une calèche, Parmi les feuillaisons, dans un nuage, au bois, On peut dire à coup sûr, tout bas: Chacune d'elles, 90 En causant du dernier ballet ou des Bouffons, Songe à quelque amitié belle entre les plus belles, Et son coeur bat plus fort sous ces jolis chiffons. C'est que là, quand la Valse autour d'une muraille Fait bondir avec Strauss deux cents couples charmés, 95 Plus d'un regard sourit, plus d'une main tressaille Dans l'humide prison de ses gants parfumés. C'est que là, la Féerie amoureuse et le Rêve Vivent parmi le luxe et les fleurs d'une cour Et c'est là seulement que les filleules d'Ève 100 Ont lu jusqu'à la fin le roman de l'Amour. Janvier 1850. Homme, tu peux faucher, par un sombre désastre, Les arbres chevelus; tu fais obéir l'astre Et le flot; ta pensée orageuse dans l'air S'élance avec le vol furieux de l'éclair, 5 Et, nautonier, tu prends les cieux à l'abordage. Cependant, le plus clair de ton vaste héritage, Ce que tu sauveras de cent débris flottants, Le trésor qui te reste en somme, et que le Temps Ne dispersera pas avec sa rude haleine, 10 O vainqueur des soleils, c'est la gloire d'Hélène, Le divin Péléide en pleurs pour Briséis, Et le vieux sang qui fume au bord du Simoïs. Juin 1846. Vous en qui je salue une nouvelle aurore, Vous tous qui m'aimerez, Jeunes hommes des temps qui ne sont pas encore, O bataillons sacrés! 5 Et vous, poëtes, pleins comme moi de tendresse, Qui relirez mes vers Sur l'herbe, en regardant votre jeune maîtresse Et les feuillages verts! Vous les lirez, enfants à chevelure blonde, 10 Coeurs tout extasiés, Quand mon coeur dormira sous la terre féconde Au milieu des rosiers. Mais moi, vêtu de poupre, en d'éternelles fêtes Dont je prendrai ma part, 15 Je boirai le nectar au séjour des poëtes, A côté de Ronsard. Là, dans ces lieux où tout a des splendeurs divines, Ondes, lumière, accords, Nos yeux s'enivreront de formes féminines 20 Plus belles que des corps; Et tous les deux, parmi des spectacles féeriques Qui dureront toujours, Nous nous raconterons nos batailles lyriques Et nos belles amours. 25 Vous cependant, mes fils, nés pour la poésie Et l'ode aux flots vainqueurs, Vous puiserez la joie au fleuve d'ambroisie Qui coula de nos coeurs. Comme, aujourd'hui rêveur près de quelque fontaine 30 Je redemande en vain Le secret des amours de Marie et d'Hélène A mon maître divin, Vous redirez aussi les grâces d'Aurélie Aux oiseaux de Cypris, 35 Au rossignol des bois, à la rose pâlie, Au bleu myosotis! Vous demanderez tous à mes vers de vous dire Quelle fût la beauté Dont mes rimes en fleur adoraient le sourire 40 De rose et de clarté! Ils vous la montreront, ces vers dont s'émerveille La chanson des hautbois, Ruisselante de feux comme une aube vermeille, Rose et neige à la fois; 45 Et telle qu'à présent, jeune fille hautaine Au sein délicieux, Elle ravit d'amour l'azur de la fontaine Et l'escarboucle aux cieux. On dirait à la voir que, de sa main profonde, 50 Dieu, sur son trône assis, A pétri de nouveau, pour en refaire un monde, Une Ève aux noirs sourcils! Car elle est fière, et seule, Ange mystérieuse, Sourit et marche encor 55 Avec la majesté d'une victorieuse A la cuirasse d'or, Et, comme cette Muse à qui le temps pardonne Sans tache et sans affront, Elle pourrait aussi porter une couronne 60 D'étoiles à son front, A ce front souriant, poli comme l'ivoire Des lys inviolés, Que de leurs lourds anneaux encadrent avec gloire Ses bandeaux ondulés! 65 Un signe querelleur fôlatre sur sa joue Q'un clair duvet défend, Et sa bouche amoureuse, où la clarté se joue, Est d'un petit enfant. Sous l'ombre des sourcils et leur arcade noire, 70 Pareils à l'or du jour, Ses grands yeux tout vermeils s'ouvrent comme pour boire Des océans d'amour, Et la même lumière en frémissant arrose D'un ton timide et pur 75 Sur un front mat et clair les narines de rose Et les veines d'azur. Son col de marbre où luit votre blancheur insigne, O neiges de l'Ida, S'incline mollement, comme le divin cygne 80 Sur le sein de Léda. Cette tête ingénue et ce corps de Déesse, Ensemble harmonieux, Lui donnent l'éternelle et sereine jeunesse Des enfants et des Dieux. 85 Des grands camellias défiant les calices, Telles, orgueil d'Éros, Les femmes de Pradier sortent calmes et lisses Du marbre de Paros. Dans ces temps où les Dieux de l'Hellade vivante 90 Fleurissaient les chemins, L'orgueilleuse Cypris eût été sa servante Pour lui baiser les mains; Et triste, agenouillée en larmes parmi l'herbe, La Déesse, en songeant, 95 Elle-même eût noué sur sa jambe superbe Le cothurne d'argent! Ainsi vous la verrez dans les brûlants délires De vos coeurs embrasés, Et sachez que sa voix eut la douceur des lyres 100 Et des premiers baisers, Amants qui devez naître! et le doux nom de Laure, Dans les vers cent fois lus, Et l'Elvire aux beaux yeux que le génie adore Ne vous troubleront plus. 105 Et vous ferez chanter par quelque fier poëte, Mon fils et mon rival, Les femmes qui seront une image imparfaite De ce type idéal. Juin 1846. Le Triomphe du Génie Un grand aigle aux beaux yeux vole d'une aile pleine Vers le sommet du ciel, où sont les pieds de Dieu. Les timides chasseurs le guettent dans la plaine, Les doigts crispés sur l'arme, et prêts à faire feu. 5 Un astre éblouissant, plus haut que les orages, Brille parmi les cieux tout semés de soleils. On voit dans leur azur se liguer les nuages Pour cacher ses rayons, à l'oeil de Dieu pareils. Un rocher colossal, couronné par la brume, 10 Élève son front chauve au-dessus de la mer, Les vagues sur ses pieds usent leurs dents d'écume Et tâchent de le mordre avec leur flot amer. Un beau lys, tout rêveur auprès de l'onde bleue, Échange des sanglots avec les flots tremblants. 15 Les poissons du marais, battant l'eau de leur queue, Veulent jeter la vase à ses pétales blancs. Une vierge aux pieds nus, triomphante et superbe, Les cheveux dénoués, va dans les prés fleuris. Des pâtres en haillons la renversent dans l'herbe, 20 Et luttent avec elle en poussant de grands cris. Cependant quelque part, sur une haute cime, On entend une voix dire avec un grand bruit: Ne visez pas, chasseurs, cet aigle au vol sublime; Nuages, ôtez-vous de ce soleil qui luit! 25 Que tes vagues, ô mer, se calment sur la berge; Poissons, ne troublez plus les flots calmes et doux; Pâtres, ouvrez ces bras qui blessent une vierge! Cet aigle est dans les cieux à l'abri de vos coups; Il flamboiera toujours, ce soleil, oeil du monde; 30 Il brisera vos dents, ce rocher de la mer; Ce lys restera pur près des saphirs de l'onde; Vous ne lasserez pas cette vierge au coeur fier. O Génie! ô Génie! oeuvre de Dieu lui-même, Orgueil sacré de l'homme, espoir des coeurs voilés, 35 Ton éclat magnifique, éternel et suprême, Ne s'éteindra pas plus que les cieux étoilés! Juin 1847. Le Livre d'Heures de la Châtelaine Or la comtesse Yseult avait un livre d'Heures, Si beau que ses enfants en étaient orgueilleux, Et que la Reine même, en ses nobles demeures, N'avait rien de si riche et de si merveilleux. 5 Un feuillage d'argent couvrait de frêles branches Le dos clair du missel, et, sans plus d'ornements, Sur son velours, couleur des premières pervenches, On voyait resplendir un chiffre en diamants. Le vélin des feuillets, où des images pures 10 Se détachaient aussi par un art surhumain, Prêtait ses fonds de neige à des miniatures Toutes brillantes d'or, d'azur et de carmin. Ici veillait Marie, et sur la paille fraîche, Le bonhomme Joseph admirait en priant 15 Le Roi de l'univers couché dans une crèche, Adoré pauvre et nu par les rois d'Orient. Là, parmi les parfums qui ruisselaient en ondes, Magdeleine, ravie et pleine de ferveur, Dénouait ses cheveux, et de leurs nappes blondes 20 Elle essuyait les pieds de son divin Sauveur. Ailleurs, sous le berceau d'une treille fleurie, Où se mêlaient la vigne et le pampre vermeil, L'enfant Jésus, porté par la Vierge Marie, Souriait aux raisins inondés de soleil. 25 Puis, de tendres couleurs toutes enluminées, Parmi les fonds d'argent par le rose adoucis, Les légendes des saints dans les lettres ornées Déroulaient tout au long de merveilleux récits. Mais le peintre surtout, dans de riches losanges 30 Encadrés de rubis par son art précieux, Avait représenté les extases des Anges Transportés et ravis dans les sphères des cieux. Les uns, dans le lapis couvert de sombres voiles De leurs profonds regards teignant l'horizon bleu, 35 Conduisaient en rêvant des chariots d'étoiles Et des astres épars aux crinières de feu. Les autres, murmurant d'harmonieux distiques Nés de l'embrassement de deux rhythmes charmés, Tressaient les lys sans tache et les roses mystiques, 40 Pour ceindre de parfums leurs cheveux enflammés. Comme sur les étangs les vertes demoiselles, Ceux-là, rassérénant le splendide outremer, Faisaient parmi l'éther frissonner leurs six ailes Et baignaient de rayons les effluves de l'air. 45 Puis, d'autres s'enchantaient au délire des harpes. Au bord du firmament penchés sur leurs genoux, D'autres venaient tisser les suaves écharpes Qui sont l'arc d'alliance entre le ciel et nous. Et, parmi les lueurs les plus épanouies, 50 Humblement prosternés dans la pourpre des soirs, D'autres, baignés enfin de clartés éblouies, Jusqu'au Trône élevaient leurs fumants encensoirs. Or souvent, l'âme prise à toutes ces féeries, La belle Yseult suivait, les yeux remplis de pleurs, 55 Les tableaux plus vermeils que mille pierreries Et le ruissellement de leurs vives couleurs. Ensuite, regardant la fenêtre où le givre Fleurit ses tendres lys faits d'un pâle duvet, Debout et tout émue, elle fermait le livre, 60 Et pendant bien longtemps alors elle rêvait. Ses cheveux qu'un bandeau de saphirs illumine, S'échappant comme un fleuve en flots purs et dorés Sur son corsage rose orné de blanche hermine, Faisaient une auréole à ses yeux azurés. 65 Pensive, elle tenait toujours le livre d'Heures; Mais alors s'enfuyant sur des ailes de feu, Toute à ses visions, flammes intérieures, Son âme enamourée errait dans le ciel bleu. Alors il lui semblait, sur le pavé des salles 70 S'échappant des feuillets de son missel fermé, Voir fleurir en berceaux les roses idéales Peintes sur les blancheurs du vélin parfumé. Près des pâles bleuets, sur qui l'insecte rôde, Le muguet odorant croissait au pied des lys, 75 Et sous les gazons verts aux reflets d'émeraude Se mêlaient la pervenche et le myosotis. Penchés sur ses cheveux frissonnants comme un saule, Le vol des Chérubins et les Anges aussi Touchaient en se jouant son front et son épaule 80 De leur aile de neige, et lui parlaient ainsi: O belle et douce Yseult, toi dont la vie est sainte, Et, toute dévouée à des actes pieux, Comme un calme ruisseau, s'écoule dans l'enceinte De la maison bénie où dorment tes aïeux! 85 Va, cesse d'envier les sereines extases Et les félicités que nous goûtons sans fin Dans les cieux de saphir, d'opale et de topazes Où l'Archange sommeille aux bras du Séraphin. Car, aux yeux du Seigneur, tes yeux remplis d'étoiles, 90 Que sur le crucifix tu baisses en priant, Valent tous les soleils et les astres sans voiles Que nous guidons en choeur dans l'azur flamboyant. Tes lèvres sans souillure, et qu'une larme arrose Lorsqu'on t'implore au nom de son bien aimé Fils, 95 Valent mieux devant lui que la mystique rose Rougissante et fleurie entre les divins lys. Et l'encens de ton coeur, feu que Marie admire Comme son plus suave et son plus cher trésor, Monte aussi bien vers Dieu que l'encens ou la myrrhe 100 Qui fume à ses genoux dans nos encensoirs d'or! Août 1849. A la Font-Georges Font-georges, source pure! ô claires eaux! fontaine Que le zéphyr natal ravive à son haleine! Naïade familière, ô mes amours anciens! Quand pourrai-je, un moment, libre de tous liens, 5 Ainsi qu'à mes beaux jours de sereine ignorance, Jouir de ta fraîcheur et de ta transparence, De tout ce que j'aimais lorsque dans tes roseaux, Petit enfant, courbé sur l'azur de tes eaux Que l'ombre du noyer coupait d'or et de moire, 10 Mon père, soutenant mon front, me faisait boire, Et que la folle brise agitait les flots bleus Et faisait sur sa main voltiger mes cheveux! Août 1849. A Mesdemoiselles Aménaïde, Lyzie et Eugénie de Friberg O vous, mes jeunes soeurs que je ne connais pas! Sur l'éternel gazon que caressent vos pas Je vous vois passer souriantes. C'est en vain que Thétis, reine du gouffre amer, 5 Vous cache à mes regards, ô perles de la mer, Dans ses Antilles verdoyantes. Poëte extasié que ravissent leurs jeux, Ce n'est plus dans les bois du Parnasse neigeux Que mon coeur rêve les trois Grâces; 10 Ce n'est plus, Olmios, vers tes flots argentés Que j'égare mes yeux et mes vers enchantés, Dans le sable d'or où tu passes! C'est vers ce paradis désiré des marins, Où sous les bananiers et dans les tamarins, 15 Les sylphes de l'air font la sieste, Où cent îles en fleur, filles des Océans, Sous les magnolias lavent leurs pieds géants Dans une mer d'un bleu céleste. C'est parmi les saphirs où ces riants îlots 20 Sortent comme Cypris de l'écume des flots, Peuplés de soudaines féeries, Où, près de l'ananas et du pâle oranger, Le hamac, suspendu comme un oiseau léger, Berce les molles rêveries. 25 Je vous vois dans l'air pur de ces jardins si doux, Causant et souriant, tandis qu'une de vous, Ainsi qu'une amazone ailée, Devance les éclairs et s'avance en rêvant Sur un cheval fougueux, qui fustige le vent 30 De sa crinière échevelée. Je vous vois, et mes vers fendent le ciel brumeux. Puissent un jour me prendre et m'emporter comme eux Sur le dos de la vague blonde, Avec leurs mille pieds, pour mes désirs trop lents, 35 Ces navires de feu dont les baisers brûlants Laissent une ride sur l'onde! Juillet 1850. A la Forêt de Fontainebleau O forêt adorée encor, Fontainebleau! Dis-moi, le gardes-tu sur le tronc d'un bouleau, Ce nom que j'appelais mon espoir et mes forces, Et que j'avais gravé partout dans tes écorces? 5 Elle, enfant comme moi, nous allions, le matin, Respirer les odeurs de verdure et de thym, Et voir tes rochers gris s'éveiller dans la flamme. Puis, quand se reposait celle qui fut mon âme, Lorsque tes horizons brûlent, que, vers midi, 10 Le serpent taché d'or se relève engourdi, Je contemplais, effroi d'une âme sérieuse, Cette heure du soleil, blanche et mystérieuse! N'est-ce pas, n'est-ce pas que vous étiez vivant, Noir feuillage, immobile et triste sous le vent, 15 Comme une mer qu'un dieu rend docile à ses chaînes? Et vous, colosses fiers, arbres noueux, grands chênes, Rien n'agitait vos fronts, par le temps centuplés! Pourtant vos bras tordus et vos muscles gonflés, Ces poses de lutteurs affamés de carnage 20 Que vous conserviez, même à cette heure où tout nage Dans la vive lumière et l'atmosphère en feu, Laissaient voir qu'autrefois, sous ce ciel vaste et bleu, Vous aviez dû combattre, ô géants centenaires! Au milieu des Titans vaincus par les tonnerres. 25 Et vous, rochers sans fin, suspendus et croulants, Sur qui l'oiseau sautille, et qui, depuis mille ans, Gardez, sans être las, vos effroyables poses, La mousse et le lichen et les bruyères roses Ont beau vivre sur vous comme un jardin en fleur, 30 Ne devine-t-on pas dans quelle âpre douleur Un volcan souterrain, contre le jour qu'il brave, Jadis vous a vomis avec un flot de lave! Les sauvages buissons de mûres diaprés, Aux rayons du soleil montraient leurs fruits pourprés. 35 A peine si parfois, parmi les branches hautes, Un léger mouvement me révélait des hôtes; Et pourtant, si ma main, écartant leur fouillis, Eût fait entrer le jour dans ces vivants taillis, J'aurais vu s'y tapir dans les ombres fumeuses 40 L'épouvantable essaim des bêtes venimeuses! Or, je disais devant ce spectacle divin: Poëte, voile-toi pour le vulgaire vain! Qu'il ne puisse à ta Muse enlever sa ceinture, Et souris-leur, pareil à la grande Nature! 45 Sous ta sérénité cache aussi ton secret! Réponds, ai-je tenu ma parole, ô forêt? Et n'ai-je pas rendu mon âme et mon visage Silencieux et doux comme un beau paysage? Octobre 1854. Les Roses Vierges de dix-huit ans, dénouez vos ceintures! Versez, versez à flots vos larmes encor pures, Penchez votre coeur plein et votre front si beau, Dépouillez les rosiers pour orner un tombeau. 5 La plus belle de vous est maintenant une ombre. C'était pour ruisseler dans la demeure sombre Que ses doux cheveux d'or, pleins de zéphyrs tremblants, Etaient devenus longs à cacher ses pieds blancs. Quoi! c'était pour l'oubli, quoi! c'était pour la tombe 10 Qu'elle était fraîche et pure ainsi qu'une colombe! Et c'était pour dormir, comme nous la voyons, Qu'elle avait ses yeux noirs étoilés de rayons! Hélas! Dieu seul est grand, et connaît toutes choses. Jeunes filles, pleurez! vierges, cueillez les roses! 15 Chaste Lydie! enfant qui souriais si bien, Tu vis, mais dans le ciel, esprit aérien! Certes, nous le savions, ô tendre fleur fanée! Il nous fallait te perdre, et tu n'étais pas née Pour meurtrir comme nous la plante de tes pieds 20 Dans cet étroit cachot de crimes expiés. Dieu qui, pour te créer, Ange entre ses merveilles, A pétri des parfums et des blancheurs vermeilles, Ne pouvait pour longtemps, même dans ce beau corps, T'exiler des rayons, te bannir des accords! 25 Mais si tôt! mais si vite! Et pourquoi, chère morte, Nous a-t-il donc laissés t'aimer, puisqu'il t'emporte? O coupe de parfums, rose nouvelle, bois Nos larmes! Dépouillons les jardins et les bois! Jeunes filles, cueillez les roses avant l'heure; 30 Mêlons nos pleurs amers à la brise qui pleure. Votre Lydie est morte! elle est morte au printemps! Peut-être il lui restait encor beaucoup de temps Pour aller dans les champs, pleins de senteurs divines, Cueillir des liserons et d'humbles églantines, 35 Pour s'agiter aux vents comme un jeune roseau, Pour mêler quelque rêve à ses chansons d'oiseau, Et pour sourire aux cieux de rubis et d'opales. Morte! Pourtant la fièvre aux haleines fatales N'a pas mis le trésor de ses jeunes appas 40 Sur un lit de douleur. Tout l'aimait. Ce n'est pas Le fer, dernier espoir des espérances vaines, Qui fit couler à flots la pourpre de ses veines. Non, tout l'aimait. La vague aux regards onduleux Ne l'a pas entraînée au fond des gouffres bleus. 45 Rien n'a tranché le fil d'une aussi belle vie. Non. Seulement, un jour, cette sainte ravie Aima. Son âme avait, blanche comme sa main, Trop de fragilité pour un amour humain: Elle a fui vers les cieux ainsi qu'une nuée. 50 La flèche qui nous blesse, en jouant l'a tuée. Juin 1847. Le Vin de l'Amour Accablé de soif, l'Amour Se plaignait, pâle de rage, A tous les bois d'alentour. Alors il vit, sous l'ombrage, 5 Des enfants à l'oeil d'azur Lui présenter un lait pur Et les noirs raisins des treilles. Mais il leur dit: Laissez-moi, Vous qui jouez sans effroi, 10 Enfants aux lèvres vermeilles! Petits enfants ingénus Qui folâtrez demi-nus, Ne touchez pas à mes armes. Le lait pur et le doux vin 15 Pour moi ruissellent en vain: Je bois du sang et des larmes. Juin 1847. La Muse Héroïque Ode récitée à la comédie française par Mademoiselle Rachel le 6 janvier 1854 [La Muse.] Peuple, écoute la voix de la Muse héroïque. Pensive et recueillie et tout émue encor, Je viens chanter Corneille, et sur son front stoïque Étendre cette main qui tient des sceptres d'or. 5 Car son esprit vivant dans ma veine circule, Et de l'éternité montrant déjà le sceau, Le jour où je naquis Déesse, comme Hercule J'étouffai les serpents autour de mon berceau. De sa tête vouée aux sublimes délires, 10 Calme, je m'élançai telle que tu me vois, Et déjà, pour dompter les clairons et les lyres, Portant les ouragans épiques dans ma voix. O Français, devant vous, sur ce même théâtre Où les penseurs, à qui j'enseigne ma fierté, 15 Chantent en vers divins leur poëme, idolâtre De l'honneur, du devoir et de la liberté; Sur cette même scène où, tendre et familière, Et me tendant ses mains en m'appelant sa soeur, La grande Comédie, amante de Molière, 20 A démasqué le vice et fait voir sa noirceur; Sur ce champ de bataille où notre voix profonde, Ressuscitant les morts dans la nuit du tombeau, Évoque, pour servir d'enseignement au monde, L'Histoire secouant son glaive et son flambeau; 25 Dans ce souverain temple ouvert à la pensée, Nos devanciers cherchaient encor leur talisman, Et, dans leur fiction froidement insensée, Égaraient au hasard des héros de roman. Jeux bouffons sans gaieté, drames sans épouvante, 30 Leur fantaisie en vain s'agitait: pas un cri Sorti d'une poitrine émue et bien vivante! Et celle qui nous jette un sourire attendri, La Vérité, vers qui notre désir s'élance, Levant ses yeux d'azur vers le ciel étoilé, 35 Honteuse, et s'accusant de garder le silence, Sanglotait tristement sur son miroir voilé. Enfin je suis venue, apportant la lumière. Un soir... ô grande voix du peuple! ô souvenir Toujours éblouissant de ma grandeur première, 40 Que se rappelleront les peuples à venir! Regardez, c'est l'Espagne amoureuse! Quelle âme A tant de passion oppose la vertu? Toi qui mets tes deux mains sur ton sein plein de flamme Pour garder avant tout l'honneur, qui donc es-tu? 45 Quel heureux charme a pris cette salle étonnée! D'où venez-vous, effroi, pitié, vous, tendres pleurs, Émotion? Le Cid a paru, je suis née! Le ciel s'ouvre, battez des mains, jetez des fleurs! Au gré de mon poëte, espagnole et romaine, 50 J'éveille les guerriers de leur sommeil jaloux. Je m'appelle Camille, Émilie et Chimène: Famille de héros, nous voici, levez-vous! Rodrigue, ta maison veut un fils digne d'elle! Ton coeur saigne; qu'importe, ô soldat sans effroi? 55 Qu'il saigne, et sers d'un coeur également fidèle Ton père et ton pays, ta maîtresse et ton roi! Toi, Rome te regarde, immole-lui ta race! Va combattre ton frère! et toi, vieil empereur, Efface pour jamais la victoire d'Horace, 60 Aux pieds de la clémence immole ta fureur! Toi, Polyeucte, viens, nouveau-né du baptême! Ne songe en t'inclinant, humble, dans le saint lieu, Qu'à prendre ta patrie avec tout ce qui t'aime, Pour faire un holocauste à mettre aux pieds de Dieu! 65 Et, plus nous avancions vers les horizons vastes, Austères, et toujours pour le bien travaillant, Chacun, en écoutant nos voix enthousiastes, Se sentait devenir meilleur et plus vaillant. Oui, telle fut notre oeuvre, ô mon père, ô Corneille! 70 Et maintenant, où sont les pâles envieux? Qu'importent aujourd'hui les douleurs de la veille, Et ceux qui te mordaient, lion devenu vieux? Qu'importe si jadis, lorsque l'âge sinistre Jetait sur toi son ombre et te glaçait enfin, 75 Toi dont César-Auguste aurait fait un ministre, Tu t'écriais un jour: L'auteur du Cid a faim! Les siècles t'ont vengé, Titan rival d'Eschyle, Et, lorsqu'ils nommeront tous les victorieux, Se rappelleront moins la crinière d'Achille 80 Que tes souliers de pauvre et leurs trous glorieux. Et moi, pieusement, d'une main ferme et juste, En disant à nos fils: Comme lui vous vaincrez, J'ai caché tes haillons sous une pourpre auguste, Et couvert tes cheveux de ces rameaux sacrés! La Gloire de Molière Ode récitée au Théâtre de l'Odéon le 15 janvier 1851 [La Poésie. Mme Roger-Solié.] [La Comédie. Mlle Sarah Félix.] [Le Drame. Mme Marie Laurent.] [Alceste. M. Bouchet.] I [Un rideau devant lequel sont groupées les trois Muses] [de la Poésie, de la Comédie et du Drame.] [La Poésie] Peuple, je suis la Poésie. Ma lyre, en horreur aux méchants, Vibre, et ma sainte frénésie Laisse, comme un flot d'ambroisie, 5 Déborder la source des chants. En ce jour où naquit Molière, Je viens, au doux son de mes vers, Sur sa tête aux Dieux familière, Au lieu de roses et de lierre, 10 Poser ces lauriers toujours verts. Car, depuis le siècle d'Astrée, Nul parmi ces audacieux Que je redoute et que je crée, N'a mieux su la langue sacrée 15 Empruntée au rhythme des cieux. Et moi qui descends d'une cime Et qui naquis sur un autel, Ame du mètre et de la rime, Je veux voir sur son front sublime 20 Briller le feuillage immortel. Et sous mes pieds, soeur du poëte, Foulant les trésors, dédaignés Pour une plus noble conquête, J'entrelacerai sur sa tête 25 Ces rameaux, de soleil baignés. [La Comédie] Peuple, je suis la Comédie, La Muse au sourire effronté, Que fuit la sottise, assourdie Aux carillons de ma gaieté. 30 Je suis la fille prophétique Qu'un vendangeur, sous le ciel bleu, Promenait jadis par l'Attique, Ivre, et taché du sang d'un dieu! Et, comme un roi foule en sa gloire 35 Un pavé d'or et de lapis, Je posais nus mes pieds d'ivoire Sur le chariot de Thespis! Cruelle, avec Aristophane, Contre le vulgaire odieux, 40 J'ai dans mes vers que rien ne fane Raillé les contempteurs des Dieux. Le doux Ménandre fut mon hôte, Et mon babillage malin A consolé le rêveur Plaute 45 A la meule de son moulin. C'est à moi de chanter Molière! Moi, la Muse aux graves leçons, Qu'il a trouvée aventurière, Errante à travers les buissons! 50 Oh! par les bourgs et les villages, Prodigues, rieurs, affamés, Dans tous ces fiers vagabondages Combien nous nous sommes aimés! Et lorsque mon tambour de basque 55 Chantait de ses clochettes d'or, Quel monde charmant et fantasque Nous suivait, qu'on admire encor! Fous à l'habit rayé de rose, Pierrots, Jodelets et Scapins, 60 Gérontes à face morose, Pages, laquais et galopins; Clitandres à perruque blonde, Agaçant d'un sonnet fleuri Leur Angélique sans seconde, 65 A la barbe d'un vieux mari; Grandes soubrettes, belles filles Accortes sous leurs bavolets, Sganarelles et Mascarilles, Empereurs des fourbes valets! 70 Le fat ivre de sa duchesse, Le provincial de la cour, L'avare ivre de sa richesse, Et les enfants ivres d'amour! Femmes coquettes et savantes, 75 Sots médecins, pédants fripés, Couples épris, folles servantes, Tuteurs jaloux, maris trompés! Oh! combien dans nos jeux sévères, Avec les Amours échansons, 80 Nous avons puisé dans nos verres Le vin de France et les chansons! Je fus sa première maîtresse! Et si pour le peuple, enchanté Dans un souvenir d'allégresse, 85 Molière doit être chanté, C'est par moi, c'est par mon délire! Car, bohémienne du ciel, Molière me doit son sourire, Et ce sourire est immortel! [Le Drame] 90 Pour moi, peuple, je suis le Drame. C'est à moi, non pas à ma soeur, De louer le hardi penseur Qui fut aimant comme une femme. Les grands types qu'il nous fait voir 95 Vivants, dans ses portraits magiques, Sont terribles sans le savoir, Et plus sûrs de nous émouvoir Que tous les demi-dieux tragiques. Le vice, qu'il est parvenu 100 A nous faire voir si risible, Nous frappe d'un trouble inconnu; Tant le coeur humain mis à nu Devient un spectacle terrible. Coeur divin et supérieur 105 A toute haine vengeresse, Souvent son visage rieur N'est que le masque extérieur D'une inconsolable tristesse. S'il m'a fait sourire, en souffrant, 110 D'un amour qui, par ses alarmes, Est si ridicule et si grand, Arnolphe, aux pieds d'Agnès pleurant, Me contraint de verser des larmes. Quand l'Avare blessé grandit 115 Et s'en va battant les murailles, Méprisé d'un fils qu'il maudit, Harpagon me laisse interdit Et fait frissonner mes entrailles. Enfin, par un lâche avéré 120 Trompé sans pudeur ni scrupule, Quand je le vois désespéré, Georges Dandin déshonoré Ne me paraît plus ridicule. Tartuffe et don Juan, tortueux 125 Jusqu'à la basse apostasie, M'emplissent d'horreur tous les deux Avec le sourire hideux Du vice et de l'hypocrisie. Et quand je vois le grand moqueur, 130 Alceste à l'âme surhumaine, Dont un froid sourire est vainqueur, La colère me monte au coeur Contre la froide Célimène. Molière, privilégié, 135 Plaisante d'une âme attendrie, Et c'est au moins pour la moitié Que la terreur et la pitié Se mêlent à sa raillerie. C'est à moi, chantre des douleurs, 140 De m'agenouiller sur la pierre, Pour consacrer ces pâles fleurs Et ces lauriers baignés de pleurs Sur le front du divin Molière. [La Poésie] Oui, tous les arts humains, toutes les poésies 145 Qui savent nous charmer En mêlant la sagesse aux vives fantaisies, Le peuvent réclamer. Il sut épanouir les brillantes peintures, Filles d'un ciel serein, 150 Et couler d'un seul jet d'immortelles figures Dans un moule d'airain. Sous les grands plafonds d'or il nous montre les rages Des amours mensongers, Et nous fait voir après dans de frais paysages 155 L'idylle des bergers. Mes soeurs, puisqu'en son oeuvre où la pensée ondoie Comme les vastes flots, Renaissent tour à tour l'ivresse de la joie Et celle des sanglots, 160 Ne nous disputons pas sur le masque et la lyre, Et que toutes nos fleurs Parent son monument: il eut le don du rire Avec le don des pleurs! Mais, reines du théâtre, troupe familière, 165 Laissons parler celui En qui, fils adoré des veilles de Molière, Tout son génie a lui, Alceste, ce sauvage à la fois rude et tendre, Qui, les yeux éblouis 170 Des seules vérités, les a fait même entendre Au siècle de Louis! II [Un jardin. - Les comédiens, sous les costumes des] [personnages des comédies de Molière, sont groupés autour de] [son buste. Un comédien, représentant Alceste, s'avance et] [récite les strophes suivantes:] [Le Comédien] O Molière! homme simple et sublime génie, Qui fis l'honnêteté maîtresse de tes vers, Toi qui, sans les haïr en leur ignominie, 175 Châtias jusqu'au sang les sots et les pervers! Tant que tu combattis selon la destinée, La basse hypocrisie habile aux trahisons, Avec la calomnie à ta perte acharnée, Goutte à goutte sur toi distilla ses poisons. 180 Et lui-même, Louis, qui t'aima pour la France, Conquérant comme lui calme et victorieux, Autant que Scipion avait aimé Térence, Ne te protégea pas contre les envieux. C'est à peine s'il put, dans la funèbre enceinte, 185 Lorsque enfin le trépas glaça tes yeux pâlis, Obtenir par prière un peu de terre sainte Où tes restes mortels fussent ensevelis! Les mêmes ennemis qui te jetaient ces fanges Et qui te condamnaient sur un ton solennel, 190 T'accablent à l'envi d'honneurs et de louanges A présent que tu dors du sommeil éternel. Car à moins que Molière une autre fois renaisse, Armé du fier regard qui les a tant troublés, Ils ne redoutent plus que nul les reconnaisse 195 Sous les habits d'emprunt dont ils sont affublés. Mais comme on voit soudain frissonner d'épouvante Les monstres de la nuit sous l'éclair d'un flambeau, S'ils voyaient devant eux ta figure vivante Paraître en soulevant la pierre du tombeau, 200 Combien de ces menteurs montrent pour ta mémoire Une admiration de luxe et d'apparat, Qui taxeraient tes vers d'impiété notoire Et t'iraient dénoncer au prochain magistrat! Car ils existent tous, ces corrupteurs serviles, 205 Que tu marquais au front sous leur masque impudent, Prévoyant que le vice est, dans nos grandes villes, La lime où la génie use sa forte dent! L'hypocrite a toujours le rubis sur la lèvre Et sait cacher l'horreur de ses profonds desseins; 210 Avec ses lingots d'or, Josse est toujours orfèvre, Et nos grands médecins sont toujours... médecins. En morale, en science, hélas! ce qui nous mène, Depuis Marphurius ne change pas encor. Le coeur vous en dit-il d'épouser Dorimène? 215 C'est toujours comme au temps du bonhomme Alcantor. Geronimo dira, fidèle à sa doctrine: Mariez-vous ou non, tous les deux sont aisés. Mais Alcidas reprend, en cambrant sa poitrine: Je vous tue à l'instant si vous ne l'épousez. 220 Pour ces grimauds par qui ta verve fut émue, L'habit seul a changé de leur esprit banal: Mon Oronte au sonnet pleure dans la Revue, Et Monsieur Trissotin flirte au bas d'un journal. Thomas Diafoirus fait de l'anatomie 225 Dans de mauvais romans qu'il nous faut avaler; Le docteur Sganarelle entre à l'Académie, Quant à Monsieur Tartuffe..., il n'en faut point parler! Ton don Juan raille encor, après Monsieur Dimanche, Son vieux père qui parle, un pied dans le cercueil; 230 Mais il porte un poignet retroussé sur la manche, Le stick dans la main gauche et le lorgnon dans l'oeil. Si Scapin fait toujours ses fredaines antiques, En ce temps sérieux il sait qu'il les paiera, Joueur de trois pour cent sur les bruits politiques, 235 Et protecteur des arts le soir à l'Opéra. Enfin le vieux Paris cache toujours cet antre Où le pâle Harpagon achète à réméré. Le père à ce comptoir est souillé dès qu'il entre, Et le fils qu'il maudit en sort déshonoré. 240 Non, non, rien n'a changé! c'est toujours le grand nombre Pour atteindre aux sacs d'or foulant aux pieds l'amour, La timide vertu cachée au fond de l'ombre Et le vice insolent qui s'étale au grand jour! Dorimène, Angélique, ô belles créatures, 245 Démons à l'âme froide, à l'oeil suave et doux, Combien ont de grands coeurs étouffé vos ceintures, Que d'hommes tomberont les yeux levés vers vous! Sortilège et folie, ô bizarre amalgame! Coeurs sans cesse tournés vers le fruit défendu! 250 Combien se sont fiés à l'honneur d'une femme Et se sont réveillés sur leur bonheur perdu! O problème où se perd la raison révoltée! Chaos abominable en ces riches accords! Quand il crut vous donner une âme, Prométhée 255 Anima seulement le marbre de vos corps! Mais, que dis-je! pardonne, ô poëte, ô Molière! Philinte et Léonor, épris du vrai bonheur, Henriette, Éliante, Elmire noble et fière, Gardent comme un rempart la décence et l'honneur. 260 Ariste est de tout point le vrai sage; Clitandre, Coeur sans détour, épris d'un honnête entretien, Reste sincère et franc sans cesser d'être tendre, Et sans forfanterie, il est homme de bien. Chrysale, défendant sa guenille si chère, 265 Trouve la vérité dans ses naïfs accents: En Dorine et Toinette, humbles docteurs sans chaire, Veille ton redoutable et sublime bon sens. O grand esprit qu'il faut remercier sans cesse! Toi qui portais ton oeuvre avec des bras d'Atlas, 270 Toi-même en la voyant tu fus pris de tristesse, Un pleur mouilla tes yeux, tu murmuras: Hélas! Et pour nous détourner des images fatales, Tu créas ces fronts purs et ces types charmants, Fantômes adorés, figures idéales 275 Qui nous font croire encore aux nobles sentiments! Oui, tous les verts lauriers et toutes les couronnes, O Molière, sont dus à ton grand souvenir, Et tes vers inspirés des leçons que tu donnes Enchanteront encor les siècles à venir. 280 De ce ciel poétique où resplendit ta gloire, Vois, d'un oeil indulgent, épris de ta raison, Se réunir ici pour fêter ta mémoire Les derniers serviteurs venus dans la maison! [Couronnement du buste. Apothéose.] La Muse des vingt ans Prologue écrit pour la première représentation de « Sappho » Drame de Philoxène Boyer. [La Fantaisie] Mesdames et Messieurs, pardonnez-moi si j'ose, Pauvre Muse troublée, affronter vos regards; Je suis la Fantaisie aux doigts couleur de rose, La Muse des vingt ans, chercheuse de hasards. 5 Je tremble devant vous, ô foule! hôtes illustres, O lèvres de penseurs, ô corsages fleuris! Moi qui vois resplendir sous l'éclat de ces lustres Toutes les majestés dont rayonne Paris; Tout ce qui brille encor dans la moderne Athènes, 10 Toutes les mains de lys et tous les bras charmants, Les grands fronts éblouis et les beautés hautaines Dont les yeux font pâlir l'éclair des diamants. Je tremble, moi qui sais dans un jardin féerique, Mêlant aux doux ruisseaux la chanson de mes vers, 15 Tresser en souriant la guirlande lyrique Et danser au soleil parmi les gazons verts. Je sais épanouir les odes amoureuses, Charmant avec mes soeurs les bois extasiés, Et j'accorde ma voix, sous les forêts ombreuses, 20 Avec les rossignols cachés dans les rosiers. Mais je tremble d'oser sur la scène divine Où le maître Racine a fait parler les Dieux, Vous montrer après lui cette double colline Que Phoebos emplissait de chants mélodieux. 25 J'ai voulu, pauvre enfant, en mes jeunes délires, Vous faire voir, parmi des rayons irisés, La sereine Lesbos où dans la voix des lyres Se confondait le bruit des chants et des baisers. Mais je tremble à présent, moi compagne du pâtre, 30 En voyant mon idylle et mon rêve enchanteur Fouler d'un pied craintif ces planches du théâtre Que peut seul animer le génie, et j'ai peur. Ah! soyez-moi cléments, rois élus de ces fêtes, Qui souriez déjà rien qu'en me regardant, 35 O fronts que le laurier couronne, ô vous, poëtes Qui marchez d'un pied sûr dans le buisson ardent. Et vous, reines du monde, ô femmes adorées, Déesses de Paris, ô fiertés et douceurs, Beaux yeux, boucles de jais, chevelures dorées, 40 Accueillez-moi, je tremble, ô mes divines soeurs! Rien qu'en posant au bord des fontaines limpides, O soeurs de Galatée, ô soeurs d'Amaryllis, Vos pieds, vos petits pieds sur les rochers arides, Vous y faites fleurir des roses et des lys. 45 O vous, troupe charmante avec amour chantée, Si vous voulez, orgueil de mes vers ciselés, L'outremer brillera sur ma toile enchantée Et ma pauvre Lesbos vivra, si vous voulez. Si vous voulez, mes soeurs, votre fière jeunesse 50 Fera vivre un moment dans un rêve fleuri Ma jeunesse impuissante, et j'aurai trop d'ivresse Si vous avez pleuré, si vous avez souri! Odéon, 12 novembre 1850. La Charité Ode écrite pour une représentation donnée au bénéfice des pauvres [La Comédienne.] O coeurs toujours ouverts, dont la pitié si tendre Va chercher le malheur pour mieux s'en souvenir, Écoutez-moi: c'est lui que vous allez entendre, Je suis la voix de ceux qui veulent vous bénir. 5 Eux à qui le Seigneur donna pour seules armes L'humble foi du croyant qui le prie à genoux, Pour vous remercier ils n'avaient que leurs larmes; Ils m'ont dit en pleurant: Vous parlerez pour nous. Aussi je viens vous dire au nom des pauvres mères 10 Dont le calme sourire, aujourd'hui triomphant, Hier dissimulait des angoisses amères: Merci, car c'est à vous que je dois mon enfant! Je viens vous dire au nom de toutes les familles Pour lesquelles demain, grâce à vous, sera beau: 15 Merci pour les enfants et pour les jeunes filles, Merci pour les vieillards courbés vers le tombeau! Je viens vous dire au nom de celui qui déploie Au-dessus de nos fronts le ciel immense et bleu: En plaisirs, en bonheur, en délires de joie 20 On vous rendra cet or que vous prêtez à Dieu! Car le pauvre, c'est lui. Sublime poésie Que lui-même enseigna pour guide à la vertu! Celui qui donne au pauvre un pain, le rassasie, Celui qui donne au pauvre un manteau, l'a vêtu! 25 Mais ce pauvre, la chair de sa chair, et qu'il aime Avant tous, l'indigent que le Christ appela A s'asseoir dans le ciel à côté de lui-même, N'aura besoin de rien tant que vous êtes là! C'est l'hiver. Tout gémit dans la pauvre demeure. 30 Auprès de son vieux chien qu'il vient de rudoyer, Le père tout pensif se tait, et d'heure en heure Le pain manque à la huche et le bois au foyer! Les petits, secouant leur chevelure blonde, Disent: Qui soutiendra nos pas, faibles roseaux, 35 Si vous nous oubliez, mon Dieu, maître du monde Qui donnez leur pâture aux petits des oiseaux? La mère, elle, tressaille en faisant la toilette De sa fille, et jetant, de larmes arrosé, Un oeil de désespoir sur l'enfant qu'elle allaite, 40 Le berce avec terreur sur son sein épuisé. Mais vous venez, ainsi qu'une aurore vermeille, Des rayons de vos yeux dorer ces pauvres murs, Et, comme un serviteur qui vide sa corbeille, Vous faites de vos mains tomber les épis mûrs! 45 Consolant tout ce monde avec mélancolie, Vous leur dites avec un sourire divin: Celui qui songe à tous jamais ne vous oublie; Mangez, voici du pain; buvez, voici du vin. Et tous ces malheureux, retrouvant l'espérance 50 Rien qu'à vous voir ainsi, pensent avec raison Que, venus de là-haut pour calmer leur souffrance, Des Anges de lumière entrent dans leur maison! Car, lorsque pour six mois a fui la saison douce Où le contentement tombe du ciel vermeil, 55 On dit: Que reste-t-il à ceux que tout repousse Et qui n'ont plus pour eux l'air pur et le soleil? A ceux-là qui le soir souffrent un long martyre En voyant s'allumer les vitres des palais? Au marin dont la mer a brisé le navire? 60 Au pêcheur dont la vague a troué les filets? On dit: Que reste-t-il à toutes les victimes Qui, malgré cet espoir résigné du chrétien, Sous leurs pieds frémissants ne voient que des abîmes, Enfin, que reste-t-il à ceux qui n'ont plus rien? 65 O bons coeurs, il leur reste encore un héritage Dont aucun d'eux ne peut être déshérité, Et qu'ils possèdent tous entier et sans partage, Ce trésor infini, c'est votre Charité! C'est elle, Ange penché partout où crie un gouffre, 70 Amour inépuisable entre tous les amours, Qui de sa lèvre en fleur baise tout ce qui souffre: Elle est le bien du pauvre, et ce soir et toujours! Et maintenant, amis, vous que nous implorâmes! (Quel que soit devant vous mon invincible émoi, 75 Je ne tremblerai pas, car je parle à vos âmes,) Pour les pauvres encor merci, merci pour moi! L'humble artiste après eux bénit votre indulgence, Car vous avez voulu qu'en ses nobles chemins Votre or sanctifié, qui cherchait l'indigence, 80 Pour arriver au but ait passé par ses mains! Décembre 1853. A Henri Heine O poëte! à présent que dans ta chère France, L'Amante au froid baiser t'a pris à la souffrance, Et que sur ton front pâle, encore endolori, Le calme harmonieux du trépas a fleuri; 5 A présent que tu fuis vers l'astre où la musique Pure t'enivrera du rhythme hyperphysique, Tu soulèves la pierre inerte du tombeau, Et, redevenu jeune, enthousiaste et beau, Loin de ce monde empli d'épouvantes frivoles, 10 Libre de tous liens, mon frère, tu t'envoles Aux rayons dont fourmille et frémit l'éther bleu, Le visage riant comme celui d'un dieu! Vêtu du lin sans tache et de la pourpre insigne, Couronné, rayonnant, tu joins la voix du cygne 15 Au concert que faisaient dans le désert des cieux Les sphères gravitant sur leurs légers essieux; Glorieux, tu redis les chants qui sur la terre N'ont fléchi que le tigre et la noire panthère, Et tu vois accourir vers toi, ravis d'amour, 20 Les constellations et les lys. A l'entour, Sous le voile meurtri d'une Aurore qui saigne, La lumière en pleurant dans ton ode se baigne; Dans les jardins de feu, les roses de mille ans Pour la boire ont ouvert des calices brûlants; 25 La vigne et les raisins de l'immortelle joie, Rougissants de désirs sous la treille qui ploie, Laissent pendre leurs fruits gonflés sur les chemins, Et toi, vers les rameaux tendant tes belles mains Heureuses de cueillir les célestes vendanges, 30 Tu montes dans l'azur en chantant des louanges! Février 1856. La Centième de Notre-Dame de Paris Ode récitée au théatre des nations par Madame Marie Laurent le 13 octobre 1879 O peuple frissonant, ému comme une femme! Heureux de savourer la douleur et l'effroi, Tu vins cent fois de suite applaudir notre drame Où l'âme de Hugo pleure et gémit sur toi. 5 Esméralda, si belle en sa parure folle Que les anges des cieux la regardent marcher, Domptant les noirs truands par sa douce parole Et dévorant des yeux Phoebus, le bel archer; Esméralda, rayon, chant, vision, chimère! 10 Jeune fille sur qui la lumière tombait, Et qu'un bourreau vient prendre aux baisers de sa mère Pour l'unir, éperdue, avec l'affreux gibet; Le prêtre méditant son infâme caresse, Et le pauvre Jehan brisé comme un fruit mûr; 15 Quasimodo tout plein de rage et de tendresse, Masse difforme, ayant en elle de l'azur; Et les cloches d'airain chantant dans les tourelles, Pleurant, hurlant, tonnant, gémissant dans les tours D'où s'enfuit à l'aurore un vol de tourterelles, 20 Et disant tes ardeurs, tes labeurs, tes amours; Tu ne te lassais pas de ce drame qui t'aime, Et qui semble un miroir magique où tu te vois, O peuple! car Hugo le songeur, c'est toi-même, Et ton espoir immense a passé dans sa voix. 25 C'est lui qui te console et c'est lui qui t'enseigne: Sans le courber le temps a blanchi ses cheveux. Peuple! on n'a jamais pu te blesser sans qu'il saigne, Et quand ton pain devient amer, il dit: J'en veux! Lui le chanteur divin, béni par les érables 30 Et les chênes touffus dans la noire forêt, Il dit: Laissez venir à moi les misérables! Et son front calme et doux comme un lys apparaît. Il vient coller sa lèvre à toute âme tuée; Il vient, plein de pitié, de ferveur et d'émoi, 35 Relever le laquais et la prostituée, Et dire au mendiant: Mon frère, embrasse-moi. O Job mourant! sa bouche a baisé ton ulcère, Et cependant un jour, parmi les deuils amers, L'exil noir l'emporta dans son horrible serre 40 Et le laissa, pensif, au bord des sombres mers. Il méditait, privé de la douce patrie; Et, lui que cette France a connu triomphant, Il ne pouvait plus même, en son idolâtrie, S'agenouiller dans l'herbe où dormait son enfant! 45 Près de lui cependant, invisible et farouche, Némésis au courroux redoutable et serein, Épouvantant les flots du souffle de sa bouche, Crispait ses doigts sanglants sur la lyre d'airain. Mais le jour où la Guerre entoura nos murailles, 50 Où le vaillant Paris, agonisant enfin, Succombait, et sentit le vide en ses entrailles, Il revint, il voulut comme nous avoir faim! Quand sur nous le Carnage enfla son aile noire, Quand Paris désolé, grand comme un Ilion, 55 Proie auguste, servit de pâture à l'Histoire, On revit parmi nous sa face de lion. Et puis enfin l'aurore éclata sur nos cimes! Le rêve affreux s'enfuit, par le vent emporté, Et frémissants encor, de nouveau nous revîmes 60 Fleurir la poésie avec la liberté. Et ce fut une joie immense, un pur délire, Et sur la scène, hier morne et déserte, hélas! Reparurent divins, avec leur chant de lyre, Hernani, Marion Delorme, et toi, Ruy Blas! 65 Et nous-mêmes, dont l'âme à la Muse se livre, Apportant nos efforts, nos coeurs, nos humbles voix, Nous avons évoqué le drame et le grand livre Que tu viens d'applaudir pour la centième fois! O peuple! que la foi, la vertu, la bravoure 70 Charment, quand ton Orphée avec ses rimes d'or Te prodigue l'ivresse adorable, savoure Cette ambroisie, et toi, poëte, chante encor! Homère d'un héros divin, plus grand qu'Achille, Sous le tragique azur empli d'astres et d'yeux 75 Chante! et console encor ton Prométhée, Eschyle, Sur le rocher sanglant où l'insultent les Dieux! Parle! grand exilé que la souffrance attire Et qui ne consens pas à la Fatalité, Vaincu prodigieux sacré par le martyre, 80 Génie entré vivant dans l'immortalité! Le Jugement de Pâris I [Les Noces de Pélée.] [Le Choeur] Soeurs du dieu de Claros, chantez en choeur. Les Dieux Pleins de joie ont quitté l'Ouranos radieux Pour les grands monts de Thessalie. Tressez vos chants divins, soeurs du dieu de Claros! 5 Le Nysien joyeux avec le chaste Éros, La joie avec l'amour s'allie. [Éris] Des sommets que baigne le jour Délaissant la splendeur austère, L'Olympe descend sur la terre; 10 Astrée heureuse est de retour. Moi seule, sans que nul me voie, J'écoute leurs longs cris de joie, Et de rage mon front flamboie Comme les leurs brillent d'amour. 15 O mon âme, foyer de haine! Entr'ouvre-toi sans clameur vaine, Et contre les coeurs purs déchaîne Quelque insatiable vautour! [Le Choeur] Tous sont venus unis pour une même fête, 20 Depuis Hèra d'Argos, qui règne sur le faîte, Jusqu'à la blanche Dioné. Pallas contre la pourpre échange la cuirasse, Et l'invincible Arès, le dur guerrier de Thrace, Adoucit son front sillonné. 25 C'est qu'embrassant l'épouse à sa couche appelée, Vaincu par le Désir, l'indomptable Pélée, Le petit-fils du dieu des airs Voit triompher Cypris de son dédain farouche, Et dormira ce soir dans une même couche 30 Avec Thétis aux cheveux verts. [Pélée, élevant sa coupe.] Je bois, sous l'ardente prunelle De Zeus, porte-sceptre, aux enfants D'Ouranos, rois et triomphants, A toute la troupe immortelle! [Zeus] 35 Recevez mes suprêmes dons. A toi, prince des Myrmidons, Les combats que nous décidons; A toi, Thétis, la mer rebelle, Les abîmes du flot béant, 40 Le pouvoir de mettre au néant Les colères du flot géant... [Éris, jetant la pomme d'or.] Et cette pomme à la plus belle! [Les Déesses, à Zeus.] C'est à moi, c'est à moi d'avoir le fruit doré. Sur ma tempe d'ivoire et mon bras adoré 45 La lumière rit et se joue. L'or serre avec amour mes cheveux bien plantés, Et la pourpre divine aux plis ensanglantés N'a jamais fait pâlir ma joue. L'archer Éros lui-même loue 50 Mes cheveux touffus qu'il dénoue, Mon teint harmonieux doucement coloré Et mes pieds blancs qui sur le sable Font une empreinte insaisissable. C'est à moi, c'est à moi d'avoir le fruit doré. [Cypris.] 55 Dans la nuit où le sang d'Ouranos abhorré Souilla l'Océan vaste, Où Thétis dans ses bras, qu'en naissant j'honorai, Me porta jeune et chaste, Vers Cypre aux bords charmants, que baignent de grands flots 60 J'abordai solitaire, Et tu vis sous mes pas le doux printemps éclos Quand je touchai la terre. Tu vis dans ces beaux lieux, d'où l'épouvante fuit Sans que tu t'en irrites, 65 Paraître le riant Éros, fils de la Nuit, Et les blanches Charites. Et tu me dis: Leurs fronts sont semblables au tien, Ne t'éloigne pas d'elles. Sois Déesse! et reçois pour guide et pour soutien 70 Ces trois divins modèles. La forme est ton empire, et tu conserveras La ligne humble et féconde, Et tu tordras sans cesse, en élevant les bras, Tes cheveux sur le monde! [Pallas.] 75 O mon père, Cypris est née au sein de l'onde Vierge de pas humains, Mais moi, je m'élançai de ta tête profonde, Un glaive dans les mains, Et je t'aidai pendant la guerre difficile 80 Contre les durs géants, A les précipiter sous les monts de Sicile Pleins de gouffres béants. Seule, parmi mes soeurs de la guerre alarmées, Tu sais ce que je vaux, 85 Et comme je contiens les phalanges armées Et le frein des chevaux. Quand le combat frémit, tu sais si je balance, Ou si dans les sillons, Les pieds sur les mourants, je verse avec ma lance 90 Le sang des bataillons. Tu sais si, chérissant ma science rigide Et ma virginité, Je les préserve encor de mon horrible égide Ainsi que ma beauté! [Hèra.] 95 De nous tous les grands Dieux, toi le plus redouté Sur les célestes cimes, Toi qui, sûr de la force et de l'impunité, Accumules les crimes, Kroniôn! oses-tu, sans donner leur essor 100 Aux suprêmes injures, Hésiter à présent, et retourner encor Le fer dans mes blessures? Moi, reine des humains, moi du maître des Dieux Et la soeur et l'épouse, 105 Je subis des mépris qui font horreur aux cieux: Mais, ô fureur jalouse! Peut-être qu'à la fin mon coeur qui saigne, hélas! Et ma rage obsédée Trouveront le moyen de réduire Pallas 110 Comme Philomédée, Celle qui le défend, et celle qui l'aida Dans ses amours indignes, Et qui mit dans sa voix, pour égarer Léda, Le divin chant des cygnes! [Zeus.] 115 Au sommet de l'Ida, sous de pauvres habits, Le fils d'un roi puissant fait paître ses brebis, Et couché parmi l'herbe épaisse, au pied d'un hêtre, Il enfle ses pipeaux ainsi qu'un dieu champêtre. Là tantôt du regard il compte ses taureaux, 120 Ou, soucieux, rêvant la gloire des héros, Il écoute gémir les eaux du fleuve Anaure Dont les flots argentés rendent un bruit sonore. Il gravit les sommets dès que le jour a lui. Hermès, fils de Maïa, tu vas voler vers lui, 125 Rapide, et franchissant les cieux à tire-d'ailes, Et tu lui rediras ces paroles fidèles: Pasteur aimé de Pan, ô Pâris, fils de roi! Laisse là tes brebis et calme ton effroi. De l'Olympe neigeux trois Déesses sublimes 130 Ont pour ton jugement quitté les hautes cimes. Pèse en tes mains les flots de leurs cheveux tremblants; Regarde leurs bras; vois quels pieds sont les plus blancs, Et quel sein virginal montre, par sa courbure, Sous le riche péplos la forme la plus pure. 135 Compare la blancheur des dents et la façon Dont les sourcils égaux, plantés à l'unisson, S'arrondissent en arc, puis offre à la plus belle Ce fruit d'or, qu'elle estime un prix bien doux pour elle. [Le Choeur.] Comme le lait divin de la Mère immortelle 140 Sur l'univers entier tombe de sa mamelle Et va tout féconder au loin. Ainsi le roi des Dieux sur nous avec largesse Répand dans ses discours sa féconde sagesse Que nous recueillons avec soin. 145 La querelle à présent reste entre les trois reines. Hèra montre aux amours des splendeurs souveraines, Pallas, belle comme les soirs, A des regards d'azur dont nul coeur ne se sauve, Et Cypris, secouant sa chevelure fauve, 150 Met des éclairs dans ses yeux noirs. [Éris.] Ainsi que les magiciennes Composent d'amères liqueurs En poussant des clameurs obscènes, Ainsi j'ai des poisons vainqueurs. 155 C'est toujours le vieux sang rebelle Qui gonfle ma rude mamelle, Plein de ma haine, ardent comme elle. Ah! je brave les Dieux moqueurs Quand je vois, malgré leurs outrages, 160 S'amasser de jalouses rages, Et quand j'ai longtemps dans les coeurs Épanché mon coeur plein d'orages! [Le Choeur.] Tressez vos chants divins, soeurs du dieu de Claros! Le Nysien joyeux avec le chaste Éros, 165 La joie avec l'amour s'allie. Thétis aux cheveux verts est épouse, et les Dieux Ont quitté sans regrets l'Ouranos radieux Pour les grands monts de Thessalie! II [Les trois Déesses, précédées par Hermès, traversent les airs] [dans des chars rayonnants.] [Le Choeur, sur la terre.] Quelle clarté nouvelle illumine les cieux 170 Fulgurants, et nous force à baisser la paupière? Des feux épanouis éblouissent nos yeux. Le roi Zeus est-il las de nos temples de pierre, Et fait-il pour ses fils un temple de soleil? Les grands Dieux ont-ils vu briller à leur réveil 175 Un astre né d'hier qui veut trouver sa route, D'un vol si furieux qu'il épouvantera Les vieux flambeaux épars dans l'éternelle voûte? Est-ce un sanglant prodige? ou la belle Hèra A-t-elle fait encore, en secouant ses voiles, 180 D'une goutte de lait un choeur dansant d'étoiles? [Hermès.] Déesses! pressez vos coursiers! Il ne faut pas que vous laissiez La Nuit arriver la première. Laissez fuir vos chars de lumière! 185 Si le plaisir a peu d'instants, Les heures comptent les tristesses. Pressez voz coursiers, ô Déesses! Les Heures ont courbé le Temps. Laissez fuir vos chars éclatants! [Choeur des Hommes.] 190 Ce feu ne meurtrira que la terre où nous sommes! Quels que soient ces éclairs dont s'embrase le ciel, Nous serons la victime offerte sur l'autel. L'aube d'un jour fatal s'allume pour les hommes, Car rien ne peut troubler l'Olympe radieux, 195 Et nous portons la joie et la haine des Dieux. La race d'Ouranos frappe la race humaine. Ainsi les cieux, par qui nous sommes éblouis, Scintillèrent, vêtus de rayons inouïs, Le matin de ce jour où le fils de Clymène, 200 Au milieu des clameurs de la terre en sanglots, Funeste et foudroyé, s'abîma dans les flots. [Hèra.] Aglaïa, Thalie, Euphrosyne, Vous qui savez donner le regard qui fascine, S'il est vrai, sur l'Olympe aux ombrages dormants, 205 Qu'un jour je vous conçus dans des baisers charmants, Plus rapides cent fois que la flèche des Thraces Qui vole avec des sifflements, Et que le vautour fauve et les corbeaux voraces, Venez, et volez sur mes traces! [Choeur des Femmes.] 210 Jadis, comme aujourd'hui, les cieux que nous voyons Scintillèrent, brillants de pourpre et de rayons, Et montrèrent aux yeux des splendeurs inconnues. Les hommes étonnés se demandaient entre eux Si la foudre aux cent voix se forgeait dans les nues, 215 Ou si, défaits après des combats désastreux, D'autres Titans mouraient dans les flammes célestes. Ce fut le jour, ô jour à jamais abhorré! Où succombant, hélas! à des conseils funestes, La mère de Bacchos, sur son lit vénéré 220 Duquel, avant le jour, on avait vu descendre Un dieu tout rayonnant, tomba réduite en cendre. [Pallas.] Volez, ô mes coursiers sans frein, Habitués au bruit des boucliers d'airain, Vous qui, lorsque la Guerre éblouissait confuse, 225 Écrasiez sous vos pieds les artisans de ruse! Brillez comme autrefois, armes que je suspends A mon égide, et toi, Méduse, Pour me faire plus belle emplis d'éclairs rampants Tes cheveux qui sont des serpents! [Le Choeur.] 230 Phoebos a-t-il encore à quelque téméraire Confié pour un jour son char d'or et d'onyx? A-t-il promis d'avance et juré par le Styx? D'autre Nymphes en pleurs par un chant funéraire Vont-elles consoler une autre ombre, et va-t-on 235 Voir tomber dans les flots un nouveau Phaëton? Pour une autre rivale aimante et préférée, La déesse d'Argos, comme pour Sémélé, A-t-elle empli de haine une feinte dorée; Et le roi Zeus, du haut de son nuage ailé, 240 Vient-il chercher encore, épouvantant nos âmes, Une amante aux beaux yeux qui mourra dans les flammes? [Hermès.] Déesses, pressez vos coursiers! Plus vite que nos blancs ramiers Et que notre rose courrière, 245 Laissez fuir vos chars de lumière! Tandis qu'en vos coeurs palpitants La colère met ses ivresses, Pressez vos coursiers, ô Déesses! Avec l'Euros et les autans 250 Laissez fuir vos chars éclatants! [Choeur des Femmes.] Quand Sémélé portait Bacchos dans ses entrailles, Furieuse, et rêvant de promptes représailles, Hèra sentit la rage emplir son coeur jaloux. Sur son lit solitaire elle versa des larmes, 255 Et par ces mots amers exhala son courroux: Quoi! ce n'est point assez d'avoir vu tous mes charmes Haïs et dédaignés pour des baisers mortels! Non contente à la fin d'outrager mes autels, Et d'attirer à soi, lorsque la nuit scintille, 260 L'amour de Zeus qui fuit loin de mes bras tremblants, Ma rivale en reçoit un gage dans ses flancs! Mais, ô Kronos, Titan rusé, je suis ta fille! Elle dit. Aussitôt elle ride son front Comme s'il eût des ans subi le rude affront. 265 De rares cheveux gris elle ombrage sa tempe, Et fuit vers Sémélé dans un nuage d'or. Sérieuse, courbée, et portant une lampe, Parlant à mots comptés d'une voix ferme encor, Elle avait tout l'aspect de la sage nourrice 270 Béroë, qui porta Sémélé dans ses bras. Hélas! dit-elle, enfant, redoute un artifice. Bientôt, le coeur gonflé de pleurs, tu gémiras, Car souvent un mortel, le mensonge à la bouche, Est monté comme dieu sur une chaste couche. 275 Si l'amant de tes nuits est le Dieu des humains, Qu'il vienne à toi, brillant des clartés qu'il étale Aux genoux dédaigneux de Hèra ta rivale, Ceint d'éclairs et terrible, avec la foudre aux mains. Ce discours éveilla l'orgueil de la Thébaine. 280 En flattant de la main ses longs cheveux d'ébène, Le roi Zeus se lia par un fatal serment. Et quand, rouge d'éclairs, il vint, céleste amant, Dans son triomphe heureux que l'univers acclame, La mortelle, livrée à ses destins écrits, 285 Sentit son fol espoir expirer dans la flamme Et sa vie à l'Orcos fuir avec de grands cris. [Cypris.] Au-dessus des mers et des syrtes, De Cypre bien aimée, où fleurissent les myrtes, Venez, fendez la nue et l'air étincelant, 290 Colombelles de neige au plumage tremblant! Et vous aussi, venez, mes fils aux blondes ailes, Que le coeur cherche en se troublant! Pour le berger qui vaut tous les amants rebelles Rendez-moi belle entre les belles! [Choeur des Hommes.] 295 Phaëton, outragé par le dédain moqueur D'Épaphos, et blessé par lui dans son cher coeur, Alla, par les conseils de Clymène sa mère, Jusques aux palais d'or de Phoebos-Apollon. Le dieu lui confia, malgré sa crainte amère, 300 Son char et ses chevaux au souffle d'aquilon. Et, dès qu'à l'Orient s'enfuirent les étoiles, Que dans les vastes cieux, de sa beauté surpris, L'Aurore, rougissant de paraître sans voiles, Montra son front semblable à des rosiers fleuris, 305 Le mortel, ignorant où l'entraînaient ses fraudes, Lança le char divin constellé d'émeraudes. Bientôt, habitués à de plus fortes mains, Les chevaux du Soleil s'écartent de la route. Phaëton, étranger aux célestes chemins, 310 Tressaille, et de terreur son âme s'emplit toute. Il voit les monts s'ouvrir, les fleuves se sécher, Les forêts devenir un immense bûcher, Et comme des flambeaux se consumer les astres. Alors la Terre énorme, en proie à ces désastres, 315 Supplia Zeus vengeur dans les cieux étoilés, Déplorable, et montrant sa tête flamboyante, Son vaste sein tari, ses grands cheveux brûlés, Et ses os de rochers fondus en lave ardente. Zeus irrité lança du haut du ciel vermeil 320 Sa foudre sur le char enflammé du Soleil. Laissant derrière lui des sillons de lumière, Phaëton s'abîma dans le vaste Éridan. Telle du vaste azur tombe au fleuve Océan Une étoile, ravie à sa splendeur première. 325 Sur un lit de roseaux le cadavre meurtri Fut lavé par les mains des tristes Hélïades Avec les eaux du ciel et les pleurs des Hyades. Phoebos en fut ému; de leur front tout flétri Des rameaux verdoyants jaillirent avec force 330 Et leur sein virginal s'environna d'écorce. [Hermès.] Déesses, pressez vos coursiers! Comme la flamme des trépieds Que le vent torde leur crinière! Laissez fuir vos chars de lumière! 335 Qu'ils soient comme les feux ardents, Frères des foudres vengeresses! Pressez vos coursiers, ô Déesses; Comme la flamme aux mille dents Laissez fuir vos chars éclatants! [Le Choeur.] 340 D'une goutte de lait un choeur dansant d'étoiles Est-il sorti superbe et la couronne au front, Comme lorsque Hèra, secouant ses grands voiles, Argenta ce chemin que tous les Dieux suivront, Et fit, en épanchant ses mamelles sacrées, 345 Des mers de diamant dans les mers azurées? On dirait que les Dieux, retirés dans leurs camps, Se sont fait un rempart avec mille volcans. Pourtant sur leurs autels ceints de fleurs et de lierre, Le sang versé ruisselle avec des vers pieux. 350 Quelle clarté nouvelle illumine les cieux Fulgurants, et nous force à baisser la paupière? III [Les Nymphes et les Naïades du fleuve entourent Pâris] [endormi sur le mont Ida.] [Choeur des Nymphes et des Naïades.] Sommeille, ô bel enfant, et que le dieu voilé Égare tes yeux bleus dans un rêve étoilé! Vêtu d'un sombre azur, comme le ciel nocturne, 355 Qu'il verse autour de toi les trésors de son urne, Et te fasse entrevoir sur ces coteaux penchants L'Olympe, débordé de lumière et de chants. Sommeille! pour sourire à ta beauté fatale, J'ai quitté les fraîcheurs de mon onde natale, 360 Et renoncé, tandis que le jour brille encor, A tresser mes cheveux pareils au sable d'or. Car la Nymphe du fleuve et des grottes profondes T'aime avant les grands bois et la fraîcheur des ondes. Lorsque ta mère Hécube, avec un doux espoir, 365 Te portait dans son sein, un songe lui fit voir Un flambeau sortir d'elle et mettre en feu l'Asie. Et, sitôt que du jour tu goûtas l'ambroisie, Tu fus dans ces grands bois, par tes frères jaloux, Exposé sans défense aux morsures des loups. 370 Mais moi, dans ma pitié, sur des tapis de mousse J'ai recueilli d'abord ton enfance humble et douce; Et, tu le sais, berger, plus tard, quand tu revins, Heureuse, et frappant l'herbe avec mes pieds divins, J'ai, la robe flottante et le front ceint de lierre, 375 Conduit sous ces grands bois ma danse régulière. Puisque je veille ainsi, comme sur des trésors, Sur ta calme beauté, dors, ô bel enfant! dors. Que le vague Morphée en songe t'émerveille! Mais sa paupière s'ouvre, ô mes soeurs, il s'éveille: 380 Comme au sortir d'un rêve, il pâlit, et ses yeux, Levés languissamment vers l'abîme des cieux, Semblent y contempler des formes inconnues. Quels chars éblouissants sortent du sein des nues? Quelles divinités quittent le ciel serein? 385 C'est la sage Hèra, Pallas au coeur d'airain, Dont le lourd bouclier brille parmi les ombres, Et Cypris aux yeux noirs, amante des nuits sombres. [Pâris.] Mes soeurs, vous qui dansez au fond des bois épais, Ou qui cherchez dans l'ombre une amoureuse paix, 390 Cependant que les flots, que votre voix étonne, Disent aux durs rochers leur ennui monotone, Fuyez au bois! fuyez sous les ruisseaux d'argent! Moi, sur le bord du fleuve, en berger diligent, J'assemble les troupeaux de brebis et de chèvres, 395 Charmés par les doux chants qui coulent de vos lèvres, Parmi l'herbe des prés où je les ai conduits, Car les Dieux n'aiment pas que nos regards, séduits Par les rayons brûlants dont leur couronne est ceinte, Affrontent leurs regards et leur majesté sainte! [Hermès.] 400 Pasteur aimé de Pan, ô Pâris, fils de roi! Laisse là tes brebis et calme ton effroi. De l'Olympe neigeux trois déesses sublimes Ont pour ton jugement quitté les hautes cimes. Pèse en tes mains les flots de leurs cheveux tremblants; 405 Regarde leurs bras; vois quels pieds sont les plus blancs, Et quel sein virginal montre, par sa courbure, Sous le riche péplos la forme la plus pure. Compare la blancheur des dents et la façon Dont les sourcils égaux, plantés à l'unisson, 410 S'arrondissent en arc, puis offre à la plus belle Ce fruit d'or, qu'elle estime un prix bien doux pour elle. [Hèra.] Fils de Priam, approche et viens à mon côté. Si tu m'offres le prix qu'on garde à la beauté, Avec tous les trésors dont l'homme s'extasie, 415 Je puis mettre à tes pieds les trônes de l'Asie. Règne. Après les grands Dieux on adore les rois, Car, affranchis comme eux de la pudeur des lois, Ils savent le secret des plus humbles retraites, Et trouvent pour leurs voeux toutes leurs amours prêtes. 420 La pourpre, sur leurs corps divins et sur leurs fronts, Cache aux regards de tous le sang et les affronts, Et leur désir ailé, sans limite et sans règle, S'en va droit à son but, comme le vol de l'aigle! [Pallas.] Fou qui, pouvant prétendre à de riches butins, 425 S'endormirait stupide au milieu des festins! Mais moi, loin de t'offrir la pourpre, à tort vantée, Qu'un ennemi mourant n'a pas ensanglantée, Vain effroi du vulgaire et des jeunes taureaux, Je te rendrai l'égal des plus vaillants héros. 430 Dans les champs de bataille, horreur des pâles veuves, Où le sang débordé teint de rouge les fleuves, Sur les fronts les plus hauts j'alourdirai ton bras, J'endurcirai ton coeur, et tu t'enivreras Des clairons pleins de cris, des poudreuses mêlées 435 Et du tressaillement des foules écroulées! [Cypris.] Tombez, voiles jaloux! Vois les trésors épars Dont j'ose sans rougir enivrer tes regards. Admire mes cheveux d'or pur, mon corps d'ivoire, Où, parmi les blancheurs, tressaille une ombre noire. 440 Qu'ai-je à faire du sceptre et des lourds boucliers? Ces charmes tant chéris, si souvent suppliés, Sont des boucliers sûrs et de paisibles armes. En échange du prix qui cause tant d'alarmes, La fille que Léda conçut près des flots bleus, 445 Dans les embrassements du beau cygne onduleux, Livrera sans colère à ton amour fidèle Son corps charmant, semblable au mien. [Pâris laisse tomber la pomme aux pieds de Cypris.] [Pâris.] A la plus belle! [Cypris.] Déesses au coeur fier, habiles au mépris, Voyez quelles beautés ont mérité le prix! 450 C'est toi qui sur l'Olympe, en ses cavernes basses, Hèra! dans des baisers charmants conçus les Grâces, Et qui les enfantas dans de grandes douleurs. Le sang pur de ta veine a coulé dans les leurs, Tu leur ouvres tes bras, et tu verses sur elles 455 L'intarissable flot des bontés maternelles. Tu les as fait monter au Parnasse divin, Près des Muses leurs soeurs, et pourtant, c'est en vain Que, sur le roc sonore où les guide Euphrosyne, Tu leur as demandé le regard qui fascine. 460 Et toi, qui des combats affrontes les hasards, A quoi donc t'ont servi tes coursiers et tes dards? Ton front, que l'homme craint plus qu'il ne le révère, N'a pas été lavé par des baisers de mère; C'est par une blessure où brilla le sang clair 465 Que tu jaillis du front de Zeus, comme un éclair, Et jamais un amant, à l'aurore naissante, N'a tordu tes cheveux dans sa main frémissante. Il faut que ton orgueil descende à l'avouer: Les hommes en retour dédaignent de louer 470 Celles qui, leur prenant le casque et la cuirassse, Préparent des festins pour le corbeau vorace. Mais celle qui chérit mes mystères vantés, Je lui donne le sens des sages voluptés. Elle boit à ma coupe, et, sur toute la terre, 475 Apprend comme aux bosquets de Cypre et de Cythère, Où j'emplis de soupirs les ombrages discrets, Tout ce que ma ceinture enferme de secrets! Et maintenant venez, mes fils aux blondes ailes, Et vous dont le plumage est blanc, mes colombelles: 480 Fuyons les cris de rage et les espoirs déçus! Fendez le sein des airs, et volez au-dessus Des bois profonds, des mers, des rochers et des syrtes Vers Cypre bien aimée, où fleurissent les myrtes! [Pallas.] O durs affronts, tombés dans des coeurs immortels! 485 Qui désormais voudra, sur nos tristes autels, Pour attirer à soi des regards plus propices, Faire couler à flots le sang des sacrifices? Hèra! viens! pour guérir notre coeur ulcéré, Dépouillons la splendeur de notre front sacré. 490 Cherchons l'ombre et le bruit, les promptes funérailles, Les champs tièdes encor de récentes batailles, Où, privés pour jamais du calme des tombeaux, Les héros mutilés râlent, où les corbeaux, Sombres comme l'Érèbe ou comme nos pensées, 495 Planent sinistrement en légions pressées! [Les Déesses, précédées par Hermès, s'envolent sur leurs chars.] [Le Choeur.] C'est moi, fils de Priam, qui parmi ces grands bois Ai doucement, aux sons cadencés de ma voix, Guidé tes premiers pas sur l'herbe, et quand naguères Tu parus dans les jeux, né pour les grandes guerres, 500 Tu vainquis même Hector, qui de tous tes rivaux Était le plus habile à dompter les chevaux. Maintenant, pour juger les Déesses en larmes Choisi par le roi Zeus, ô berger, tu les charmes! Tel fut ce bel enfant que je ne verrai plus, 505 Ganymède, enlevé sur ces monts chevelus, Ou tel dans Naxos vint, sur la mouvante lame, Lysios florissant, au visage de femme. [Pâris.] O mon Hélène! Hélène, orgueil charmant des cieux, Est semblable à Cypris! O flots silencieux! 510 O mers! O bois profonds! leurs cheveux clairs et sombres Sont, comme vous, baignés de lumières et d'ombres. O nuit voilée, en pleurs pour Phoebos qui s'enfuit! Torrents échevelés qui roulez dans la nuit! O neiges des hauteurs! Temples au front d'ivoire! 515 Tels brillent leurs pieds blancs et leur prunelle noire. Nymphes qui sur moi seul attachez vos regards, Oh! qui m'emportera vers Hélène! Quels chars? Quelles mers? Quels zéphyrs, amants des cieux d'étoiles? Quels rapides vaisseaux, ailés de blanches voiles? [Le Choeur.] 520 Que les arbres noueux, épargnés par les ans Tombent sous la cognée et les marteaux pesants! Qu'avec des bruits pareils à la voix des tonnerres, Roulent déracinés les chênes centenaires! Que la Dryade en pleurs torde ses bras tremblants 525 Et saigne autour de toi la sève de ses flancs! Quand le flot frémira sous tes légers navires, Moi-même, abandonnant mes cheveux aux zéphyres, Je viendrai de ta route écarter les dangers Et pousser de mes mains tes navires légers. 530 Thétis pour me sourire apaisera ses ondes, Et rira de me voir sous ses grottes profondes. En quittant le rivage aimé des matelots Où régna Dardanos, où, roulant ses grands flots, L'Ismare dans la mer jette une onde affligée, 535 Gagne la mer de Thrace, où le cap de Pangée A l'ombre des palmiers montre, couvert de lys, Le mausolée où dort l'amoureuse Phyllis; Autour de son tombeau, tu reverras l'enceinte Où, fatiguant les airs d'une inutile plainte, 540 Elle appela neuf fois son jeune époux absent. Sous les arbres en fleur, son spectre pâlissant Le cherche encor parfois au milieu des arènes Et revient l'appeler pendant les nuits sereines. Tu verras l'Achaïe et ses riches cités, 545 Mycènes la superbe et Phthie aux champs vantés Que la limpide mer baigne comme une amante. Dès qu'à tes yeux fuiront les prés de l'Érymanthe, Sparte t'apparaîtra, Sparte où tendent tes voeux, Où les vierges, mes soeurs, dénouant leurs cheveux, 550 Aux bords de l'Eurotas cueillent le laurier-rose. C'est là qu'abandonnée à des chagrins sans cause, Hélène, les cheveux épars sur son sein nu, Attend sans le savoir son amant inconnu, Et, dans ses longues nuits aux souffrances sans trêves, 555 Étreint de ses deux bras les fantômes des rêves. Avril 1846. Les Voyageurs Couvertes de haillons, deux vierges magnifiques, A la démarche svelte, au regard ingénu, Vont par les carrefours et les places publiques, Les cheveux dénoués et le sein demi-nu. 5 Toutes les deux font voir à la foule profonde Le fier sourire fait pour les éternités. La prunelle céleste et la crinière blonde Et le port qui convient à des divinités. Près d'elles, et parfois leur prêtant son épaule, 10 Les nommant tour à tour l'une et l'autre: ma soeur, Passe, le front plus pur que les neiges du pôle, Un grave adolescent en habit de chasseur. Il les console ainsi: Courage, ô mes compagnes! Bientôt dans les parfums nos pieds seront lavés. 15 Après tant de forêts, de champs et de campagnes, Voici Paris sans doute, et nous sommes sauvés. Ils s'arrêtent d'abord au festin plein de flammes Où l'or, que rend vivant l'esprit des ciseleurs, Reflète follement, pour enchanter nos âmes, 20 Le sang des noirs raisins et les lèvres des fleurs. Là, la coupe est en feu sous les tresses fleuries, Tout s'étale à souhait pour ravir les amants: Le vin du Rhin y lutte avec les pierreries, Et la blancheur du lys avec les diamants. 25 Les voyageurs divins sous la splendide voûte S'avancent d'un air doux et cependant hautain En faisant voir leurs pieds tout meurtris de la route, Et disent: Donnez-nous une place au festin. Puis ils vont au théâtre, au cher pays du rêve, 30 Où de deux bras de lys pour une heure enlacé, Le sublime histrion, appuyé sur son glaive, S'écrie: O Juliette! avec un ton glacé. Ils lui disent: Oh! viens, toi qui connais les charmes De la Douleur, pareille à l'orage des flots, 35 Que nous te racontions la cause de nos larmes, Et pourquoi notre coeur est gonflé de sanglots! Puis ils vont au dernier sanctuaire, où l'artiste, Pareil à la Pythie interrogeant l'autel, Se demande quelle est la tête noble et triste 40 Qui mérite le marbre et le bronze immortel. Et tous les trois, calmés alors, parce qu'ils lisent Sur les socles épars des noms mélodieux, Parlent au statuaire indécis et lui disent: Reconnais trois enfants sortis du sang des Dieux! 45 Mais tous ceux qu'ils avaient implorés leur répondent: Enfants, évitez-moi des efforts superflus. Nos villes cette année en orphelins abondent, Redites-moi vos noms, car je ne les sais plus. Déjà, pour assouvir leur appétit vorace, 50 On posait devant eux le vin et le doux miel, Mais dès qu'ils ont montré les signes de leur race En ajoutant ces mots: Nous arrivons du ciel, Nous sommes la Beauté, l'Amour, la Poésie, On s'écrie aussitôt: Portez ailleurs vos pas. 55 Enfants déguenillés, ô buveurs d'ambroisie, Passez votre chemin, je ne vous connais pas! Février 1856. Fille de la clarté, Muse aux regards vermeils, Ouvre les yeux. Que font dans l'éther les soleils? Ils gravitent. Que fait l'Océan vaste? Il broie Les navires de l'homme en rugissant de joie. 5 Et le tonnerre? Il gronde. Et l'aigle immense? Il fond Sur la brebis, du haut du ciel clair et profond, Et l'emporte à son aire. Et le lion? Il plante Ses fortes dents parmi la chair vive et sanglante. Et le doux rossignol? Blessé cruellement 10 Par sa fleur, il la chante avec ravissement Et retourne au buisson d'épines. Et la rose, Que fait-elle du flot d'ambroisie? Elle arrose La terre de parfums et les grands coeurs d'amour. Et le penseur? Il vient à la clarté du jour 15 Pour secouer devant la foule intimidée Ton glaive de lumière, inexorable Idée! Et le poëte auguste? Il tourne son flambeau Vers la Beauté, sa foi, qu'on a mise au tombeau, Et se penchant sur elle avec mélancolie, 20 Il relève en pleurant cette image avilie. Et l'impuissant, ô Muse? Il vit, fier de railler Et de mentir. C'est bien, Muse, allons travailler. Février 1856. Source: http://www.poesies.net AMÉTHYSTES TABLE DES MATIÈRES Page de titre et Dédicace: A Marie AMÉTHYSTES 1860-1861 On sait que le prince des poëtes décréta la suppression de l'hiatus et l'entrelacement régulier des rimes masculines et féminines; mais, par malheur, on a été plus royaliste que le roi en se privant de certains rhythmes exquis, ou composés seulement de rimes d'un seul sexe, ou offrant des rencontres de rimes diverses du même sexe. Notice sur Ronsard. AMÉTHYSTES Nouvelles Odelettes Amoureuses composées sur des rhythmes de Ronsard A Marie Les Baisers Plus de fois, dans tes bras charmants Captif, j'ai béni mes prisons, Que le ciel n'a de diamants; Et pour tes noires trahisons 5 J'ai versé plus de pleurs amers Que n'en tient le gouffre des mers. Mes chants ailés, je te les dois! Plus haineuse que les bourreaux, Mon coeur a saigné sous tes doigts; 10 Mais que de fois, comme un héros Qui vient de voler son trésor, J'ai dormi sur tes cheveux d'or! Tu m'as versé le vin du ciel! Et mes maux seront pardonnés 15 A ton désoeuvrement cruel, Si les baisers que m'a donnés Ta lèvre pareille à des fleurs Sont aussi nombreux que mes pleurs. Nice, février 1861. Caprice Quand je baise, pâle de fièvre, Ta lèvre où court une chanson, Tu détournes les yeux, ta lèvre Reste froide comme un glaçon, 5 Et, me repoussant de tes bras, Tu dis que je ne t'aime pas. Mais si je dis: Ce long martyre M'a brisé, je romps mon lien! Tu réponds avec un sourire: 10 Viens à mes pieds! tu le sais bien, Ma chère âme, que c'est ton sort De m'adorer jusqu'à la mort. Février 1861. Inviolata Avec ces traits harmonieux, pareils A ceux des Nymphes pures, Et ce teint rose et ces anneaux vermeils Entre les chevelures, 5 Avec les noirs sourcils et les grands cils Dont l'ombre solennelle Se joue, orgueil de tes regards subtils, Sur ta vague prunelle, Ta beauté, lys exalté, vêtement 10 Joyeux, que rien n'offense, Garde, malgré l'épanouissement, Comme un duvet d'enfance. Telle Artémis éveille les chasseurs Dans la forêt sonore 15 Et parmi nous tu n'as pas d'autres soeurs Que la neige et l'aurore. Pareille aux Dieux, dont le généreux flanc, Qu'un parfum rassasie, Sentait courir sous la chair, non du sang, 20 Mais un flot d'ambroisie, On voit frémir un rayon embaumé Sur ton sein d'héroïne, Et l'on sent bien que ton corps est formé D'une essence divine. 25 Comme Cypris, qui porte un ciel d'amour Dans son âme étoilée, Et qui, malgré ses délires d'un jour, Demeure inviolée, Cruelle et rose et répandant l'effroi, 30 Femme au front de Déesse, Tu sais que rien ne peut faner en toi L'immortelle jeunesse. Tu vois nos maux d'un oeil indifférent, Car tes attraits insignes 35 Sont invaincus plus que l'eau du torrent Et la plume des cygnes; Et tant d'amours, hélas! faits pour flétrir Leur fraîcheur matinale, O mon trésor, n'ont pas pu défleurir 40 Ta grâce virginale. Février 1861. En silence Oui, lève encor ton sourcil noir! Oui, puisque tu le veux, j'oublie Ce vin amer du désespoir, Ce vin noir dont j'ai bu la lie, 5 Et tranquillement je m'enivre Du bonheur de te sentir vivre. Mon coeur brûlé d'un long souci, Tu le veux, s'emplira de joie. Laisse-moi me coucher ainsi 10 A côté du coussin de soie A fleurs d'or, où ton pied se pose Fier, avec ce talon de rose! Laisse-moi regarder longtemps En silence, comme un avare, 15 Tes grands cheveux, d'or éclatants, Ta prunelle, ce joyau rare Qu'une frange noire protège, Et ton sein! et ton sein de neige! Février 1861. Nuit d'étoiles La nuit jette sur la dune Ses diamants comme un roi. Elle est blanche comme toi, Sous les doux rayons de lune. 5 Tes yeux, ô magicienne, Confondent leur ciel obscur Avec l'implacable azur De la mer Tyrrhénienne. Mille fleurs s'épanouissent 10 Près de son riant bassin, De même que sur ton sein De folles roses fleurissent. Elle sait, la Nuit sacrée, Mère des enchantements, 15 De quels épouvantements J'ai l'âme encor déchirée. O saphir! azur sans voiles! O calme délicieux! La mer est comme les cieux 20 Resplendissante d'étoiles. Mais de ta bouche fleurie, Pour calmer ce mal cuisant Tu me baises en disant Que ma blessure est guérie. Février 1861. Le Rossignol Vois, sur les violettes Brillent, perles des soirs, De fraîches gouttelettes! Entends dans les bois noirs, 5 Frémissants de son vol, Chanter le rossignol. Reste ainsi, demi-nue, A la fenêtre; viens, Mon amante ingénue; 10 Dis si tu te souviens Des mots que tu m'as dits, Naguère, au paradis! La lune est radieuse; La mer aux vastes flots, 15 La mer mélodieuse Pousse de longs sanglots De désir et d'effroi, Comme moi! comme moi! Mais non, tais-toi, j'admire, 20 A tes genoux assis, Ta lèvre qui soupire, Tes yeux aux noirs sourcils! C'était hier! je veux Dénouer tes cheveux. 25 O toison! ô parure Que je caresse encor! Non, tu n'es pas parjure, Ma belle aux cheveux d'or, Mon ange retrouvé! 30 J'étais fou. J'ai rêvé. Juin 1860. Reste belle Que ton feu me dévore! Plaisir ou bien effroi, Tout me ravit; j'adore Tout ce qui vient de toi, 5 Et la joie ou les larmes, Tout a les mêmes charmes. Ta voix qui se courrouce, Quand j'en étais sevré, Pourtant semble plus douce 10 A mon coeur enivré Que les chansons lointaines Qui tombent des fontaines. Garde ta barbarie, Tes méchants désaveux; 15 Tu ne peux, ma chérie, Empêcher tes cheveux, Où le soleil se mire, De vouloir me sourire! Tes pensives prunelles 20 Ont emprunté des cieux Leurs splendeurs éternelles; Ton front délicieux Prend en vain l'air morose, Ta bouche est toujours rose. 25 Malgré tes forfaitures, Les roses de l'été Ornent de lueurs pures Ta sereine beauté A ta haine rebelle. 30 Il suffit, reste belle! Non, ta grâce de femme, Rien ne peut la ternir; Elle est un sûr dictame, Et tu vins pour tenir 35 La quenouille d'Omphale Dans ta main triomphale. Février 1861. Printemps d'Avril Ma mie, à son toit fidèle, La frétillante hirondelle Revient du lointain exil. Déjà le long des rivages 5 S'égaie un sylphe subtil, Qui baise les fleurs sauvages: Voici le printemps d'Avril! C'est le moment où les fées, De volubilis coiffées, 10 Viennent, au matin changeant, Sur le bord vert des fontaines, Où court le flot diligent, Charmer les biches hautaines De leurs baguettes d'argent. 15 Elles dansent à l'aurore Sur l'herbe, où les suit encore Un troupeau de nains velus. Ne va pas, enfant sereine, Au fond des bois chevelus; 20 Elles te prendraient pour reine, Et je ne te verrais plus! Avril 1860. Tisbe En cet habit d'étoffe ancienne, Tu sembles, au siècle des cours, Une noble Vénitienne. Cette dentelle aux mille jours 5 Est un nid fait pour les Amours: Watteau, de la grâce idolâtre, T'eût peinte en tes riches atours Avec ce manteau de théâtre. C'est vers vous, les enchanteresses, 10 Que l'oiseau bleu tourne son vol! A présent déroule ces tresses, Jette ces perles sur ton col; Donne ta voix de rossignol A Tisbe, l'ange aux mains fiévreuses, 15 Car c'est elle avec do¤a Sol, Qui sont toujours nos amoureuses. Février 1861. Le Charme de la voix Quand s'élancent leurs strophes d'or, Il faut aux Odes qu'on admire, Pour leur faire prendre l'essor, Les instruments et leur délire. 5 Mais toi, mais toi, tu peux les lire! Car la Muse t'aime, et tu vois Qu'elle n'a plus besoin de lyre Avec les chansons de ta voix. Ta grave, ta charmante voix, 10 Pure comme un cristal féerique, Est parfois si douce! et parfois Brûlante comme un vent d'Afrique. Telle, à son rhythme symétrique Prêtant les colères des Dieux, 15 Sappho, la déesse lyrique, Parlait aux flots mélodieux. Février 1861. Vers sapphiques Ma foi, mon espoir, mes chants fiers et doux, Je t'ai tout donné, jusqu'à mon courroux. Ce n'est pas assez, dit ton coeur jaloux. Il a bien raison! 5 Il me faut bénir ta blonde toison, Tes beaux yeux armés pour la trahison, Et ton sein de neige, et le noir poison Qu'a versé ta main! Je les bénirai! cher ange inhumain, 10 Fleurisse ta bouche au riant carmin! Et toi, si ton pied le trouve en chemin, Foule aux pieds mon coeur. Oui, sers de complice au passant moqueur, Et du noir oubli rhapsode vainqueur, 15 Mes vers frémissants chanteront en choeur Ton nom adoré. Jusqu'aux astres clairs je l'emporterai, Et mon luth, peut-être un jour admiré, Fera que l'éclat de ton front doré 20 Demeure immortel. Puisse-t-il, flambeau de mon cher autel, Éblouir de feu les divins sommets, Et sur les piliers de saphir du ciel Briller à jamais. Février 1861. Apothéose C'est bien fait, ô ma soeur, Et je succombe, Mais avec la douceur D'une colombe. 5 En noyant ma raison Dans mon extase, J'ai béni le poison Et le beau vase. Même, j'ai traversé 10 Sans épouvante L'heure où tu m'as versé L'horreur vivante. J'ai bu le flot profond Avec délice; 15 L'ivresse était au fond Du noir calice. Je te donne à présent, (Car je t'adore!) Le laurier verdissant 20 Qui me décore. Arraché par mes vers A l'onde noire, Mes chants à l'univers Diront ta gloire. 25 Près du ciel azuré Qui nous menace, Joyeux, je t'assoierai Sur le Parnasse. Là, recueillant le fruit 30 De mon délire, Ta voix sera le bruit Que fait ma lyre; Et tu joueras, enfant Né de Thalie, 35 Dans le flot triomphant De Castalie. Dans les bois écartés, Ces lèvres roses Jetteront des clartés 40 D'apothéoses; Mon sang versé par jeu, Sainte blessure! Sera la pourpre en feu De ta chaussure; 45 Et, comme en ce dessein Je t'ai choisie, Tu laveras ton sein Dans l'ambroisie. Mais, couronnant ton front 50 Pur de souillure, Des rayons d'or seront Ta chevelure; Et tes yeux, où sourit Ma douleur morte, 55 Reflèteront l'esprit Qui me transporte. O ma divinité Victorieuse, Pendant l'éternité 60 Mystérieuse, Tes yeux, insoucieux De nos désastres, Seront comme des cieux Éclatants d'astres. Février 1861. Source: http://www.poesies.net Les exilés Théodore de Banville PREFACE p3 Ce livre est celui peut-être où j' ai pu mettre le plus de moi-même et de mon âme, et s' il devait rester un livre de moi, je voudrais que ce fût celui-ci ; mais je ne me permets pas de telles ambitions, car nous aurons vécu dans un temps qui s' est médiocrement soucié de l' invincible puissance du rhythme, et dans lequel ceux qui ont eu la noble passion de vouloir enfermer leurs idées dans une forme parfaite et précise ont été des exilés. Les exilés ! Quel sujet de poëmes, si j' avais eu plus de force ! En prononçant ces deux mots d' une tristesse sans bornes, il semble qu' on entende gémir le grand cri de désolation de l' humanité à travers les âges et son sanglot infini que jamais rien n' apaise. Ceux-ci, chassés par la jalouse colère des rois ou par la haine des républiques, ceux-là, victimes de la tyrannie des dieux nouveaux, ils écoutent pleurer effroyablement la mer sonore, ou dans le morne (...) d' un sombre azur ils regardent briller des étoiles inconnues. p4 Ovide boit le lait des juments sous la tente de cuir de Sarmate, et sur son pâle visage doré par le soleil de Florence, Dante reçoit la pluie noire du vieux Paris. Ceux-là sont-ils les vrais exilés et les plus misérables ? Non, car un jour vient qu' on n' attendait pas, qu' on n' osait pas espérer, où la patrie fermée se rouvre, où les oppresseurs ont été balayés par le souffle furieux de l' histoire, et l' absent retrouve sa maison encore vivante et rallume son foyer éteint. Mais ceux pour qui j' ai toujours versé des larmes qui brûlent mes yeux, ce sont les êtres dont l' exil n' aura ni fin ni terme. Est-ce ceux qui sont exilés dans la pauvreté, dans le vice, dans l' absence, dans la douleur, ceux que la mort a séparés des êtres qui leur sont chers ? Non, car ceux-là aussi peuvent être plaints et consolés par des êtres pareils à eux, et l' abîme où ils se lamentent peut être comblé par le repentir et par le désir effréné du ciel. Ceux pour qui nulle espérance n' existe ici-bas, ce sont les passants épris du beau et du juste, qui au milieu d' hommes gouvernés par les vils appétits se sentent brûlés par la flamme divine, et où qu' ils soient, sont loin de leur patrie, adorateurs des dieux morts, champions obstinés des causes vaincues, chercheurs de paradis qu' ont dévorés la ronce et les cailloux, et sur le seuil desquels s' est même éteinte comme inutile l' épée flamboyante p5 de l' archange. Ceux-là parfois rencontrent leurs frères si rares, comme eux exilés, et échangeant avec eux un signe de main et un triste sourire, ils plaignent la pierre même, qui, transportée loin de son soleil, pâlit et s' en va en poussière, et le grand lion mordu par le froid qui, dans la cage où l' homme l' a fait prisonnier, étire ses membres souverains, bâille avec dédain en montrant sa langue rose, et parfois regarde avec étonnement, captif comme lui, l' aigle qui fixait les astres sans baisser les yeux, et qui dans la nuée en feu, déchirée par l' ouragan, suivait d' une aile jamais lassée le vol vertigineux de la foudre. T. B. mardi, 24 novembre 1874. DEDICACE p6 à ma chère femme Marie élisabeth De Banville ce livre de foi et d' espérance est dédié L'EXIL DES DIEUX p7 c' est dans un bois sinistre et formidable, au nord de la Gaule. Roidis par un suprême effort, les chênes monstrueux supportent avec rage les grands nuages noirs d' où va tomber l' orage ; le matin frissonnant s' éveille, et la clarté de l' aube mord déjà le ciel ensanglanté. Tout est lugubre et pâle, et les feuilles froissées gémissent, et, géants que de tristes pensées tourmentent, les rochers jusqu' à l' horizon noir se lèvent, méditant dans leur long désespoir ; et, blanche dans le jour douteux et dans la brume, la cascade sanglote en sa prison d' écume. Léchant les verts sapins avec un rire amer, la mer aux vastes flots baigne leurs pieds, la mer douloureuse, où, groupés de distance en distance, accourent les vaisseaux de l' empereur Constance. Tout à coup, ô terreur ! ô deuil ! Au bord des eaux la terre s' épouvante, et jusque dans ses os tremble, et sur sa poitrine âpre, d' effroi saisie, se répand un parfum céleste d' ambroisie. Un grand souffle éperdu murmure dans les airs ; une lueur vermeille au fond de ces déserts grandit, mystérieuse et sainte avant-courrière, p8 ô vastes cieux ! Et là, marchant dans la clairière, luttant de clarté sombre avec le jour douteux, meurtris, blessés, mourants, sublimes, ce sont eux, eux, les grands exilés, les dieux. ô misérables ! Les chênes accablés par l' âge, et les érables les plaignent. Les voici. Voici Zeus, Apollon, Aphrodite, marchant pieds nus (et son talon a la blancheur d' un astre et l' éclat d' une rose ! ) Athènè, dont jadis, dans l' éther grandiose, le clair regard, luttant de douceur et de feu, était l' intensité sereine du ciel bleu. Hèrè, Dionysos, Hèphaistos triste et grave et tous les autres dieux foulant la terre esclave s' avancent. Tous ces rois marchent, marchent sans bruit. Ils marchent vers l' exil, vers l' oubli, vers la nuit, résignés, effrayants, plus pâles que des marbres, parfois heurtant leurs fronts dans les branches des arbres, et, tandis qu' ils s' en vont, troupeau silencieux, la fatigue d' errer sans repos sous les cieux arrache des sanglots à leurs bouches divines, et des soupirs affreux sortent de leurs poitrines. Car, depuis qu' en riant les empereurs, jaloux de leur gloire, les ont chassés comme des loups, et que leurs palais d' or sont brisés sur les cimes de l' Olympe à jamais désert, les dieux sublimes errent, ayant connu les pleurs, soumis enfin à la vieillesse horrible, aux douleurs, à la faim, aux innombrables maux que tous les hommes craignent, et leurs pieds, déchirés par les épines, saignent. Zeus, à présent vieillard, a froid, et sur ses flancs serre un haillon de pourpre, et ses cheveux sont blancs. Sa barbe est blanche : au fond du lointain qui s' allume ses épouses en deuil le suivent dans la brume. Hèrè, Lèto, Mètis, Eurynomè, Thémis sont là, blanches d' effroi, pâles comme des lys, p9 et pleurent. Sur leurs fronts mouillés par la rosée l' aigle vole au hasard de son aile brisée. Et celui qui tua la serpente Pytho, le brillant Lycien, cache sous son manteau son arc d' argent, rompu. Triste en sa frénésie, le beau Dionysos pleure la molle Asie ; et ce hardi troupeau, les femmes au sein nu qui le suivaient naguère au pays inconnu, folles, aspirant l' air avec ses doux aromes, ne sont plus à présent que spectres et fantômes. Hermès, qui n' ouvre plus ses ailes, en chemin songe, et le rameau d' or s' est flétri dans sa main. Athènè, l' invisible Arès, mangent les mûres de la haie, et n' ont plus que des lambeaux d' armures ; Dèmèter, pâle encor de tous les maux soufferts, tient sa fille livide, arrachée aux enfers, et la blonde Arthémis, terrible, échevelée, bondit encor, fixant sa prunelle étoilée sur la nuit redoutable et morne des forêts, cherchant des ennemis à percer de ses traits, et sur sa jambe flotte et vole avec délire sa tunique d' azur que l' ouragan déchire. Cependant, les regards baissés vers le sol noir, les muses lentement chantent le désespoir de l' exil, dont leur père a dû subir l' outrage, et leur hymne farouche éclate avec l' orage. Toute l' horreur des cieux perdus est dans leur voix ; les arbres, les rochers, les profondeurs des bois, les antres noirs ouverts sous la rude broussaille s' émeuvent, et la mer, la mer aussi tressaille, la mer tumultueuse, et sur son flot grondant, vieux, tenant un morceau brisé de son trident, Poséidon apparaît, s' élevant sur la cime des ondes. Près de lui, fugitifs dans l' abîme, Pontos, Céto, Nèreus, Phorcys, Thétis, couverts p10 d' écume, gémissant au milieu des flots verts, sur les pointes des rocs heurtent leurs fronts livides en signe de détresse, et les océanides, frappant leur sein de neige et pleurant les tourments des grands dieux, vers le ciel tordent leurs bras charmants. Leur douleur, en un chant d' une fierté sauvage, s' exhale avec des cris de haine, et du rivage écoutant cette plainte affreuse, à leurs sanglots Aphroditè répond, fille auguste des flots ! ô douleur ! Son beau corps fait d' une neige pure rougit, et sous le vent jaloux subit l' injure de l' orage ; son sein aigu, déjà meurtri par leur souffle glacé, frissonne à ce grand cri. Le visage divin et fier de Cythérée, dont rien ne peut flétrir la majesté sacrée, a toujours sa splendeur d' astre et de fruit vermeil ; mais, dénoués, épars, ses cheveux de soleil tombent sur son épaule, et leur masse profonde comme un fleuve d' or en fusion l' inonde. Leur vivante lumière embrase la forêt. Mêlés et tourmentés par la bise, on dirait que leur flot pleure, et quand la reine auguste penche son front, dans ce bel or brille une tresse blanche. Les larmes de Cypris ont brûlé ses longs cils. Frémissante, elle aussi déplore les exils des grands dieux, et, tandis que les océanides gémissent dans la mer stérile aux flots rapides, elle parle en ces mots, et son rire moqueur, tout plein du désespoir qui gonfle son grand coeur, dans l' ombre où le matin lutte avec les ténèbres donne un accent de haine à ses plaintes funèbres : " ô nos victimes ! Rois monstrueux, dieux titans que nous avons chassés vers les gouffres du temps fils aînés du Chaos aux chevelures d' astres, dont le souffle et les yeux contenaient les désastres p11 des ouragans ! Japet ! Hypérion, l' aîné de nos aïeux ! ô toi, ma mère Dioné ! Et toi qui t' élanças, brillant, vers tes victoires, du sein de l' érèbe, où dormaient tes ailes noires, toi le premier, le plus ancien des dieux, Amour ! Voyez, l' homme nous chasse et nous hait à son tour, votre sang reparaît sur nos mains meurtrières, et nous errons, vaincus, parmi les fondrières. Eh bien ! Oui, nous fuyons ! Nos regards, ciel changeant, ne reflèteront plus les longs fleuves d' argent. Elle-même, la vie amoureuse et bénie nous pousse hors du sein de l' être, et nous renie. Homme, vil meurtrier des dieux, es-tu content ? Les bois profonds, les monts et le ciel éclatant sont vides, et les flots sont vides : c' est ton règne ! Cherche qui te console et cherche qui te plaigne ! Les sources des vallons boisés n' ont plus de voix, l' antre n' a plus de voix, les arbres dans les bois n' ont plus de voix, ni l' onde où tu buvais, poëte ! Et la mer est muette, et la terre est muette, et rien ne te connaît dans le grand désert bleu des cieux, et le soleil de feu n' est plus un dieu ! Il ne te voit plus. Rien de ce qui vit, frissonne, respire ou resplendit, ne te connaît. Personne à présent, vagabond, ne sait d' où tu venais et ne peut dire : c' est l' homme. Je le connais. La nature n' est plus qu' un grand spectre farouche son coeur brisé n' a plus de battements. Sa bouche est clouée, et les yeux des astres sont crevés. Tu ne finiras pas les chants inachevés, et tes fils, ignorant l' adorable martyre, demanderont bientôt ce que tu nommais lyre ! Oh ! Lorsque tu chantais et que tu combattais, nous venions te parler à mi-voix ! Tu sentais près de ta joue, avec nos suaves murmures, p12 délicieusement le vent des chevelures divines. Maintenant, savoure ton ennui. Te voilà nu sous l' oeil effrayant de celui qui voit tant de milliers de mondes et d' étoiles naître, vivre et mourir dans l' infini sans voiles, et devant qui les grains de poudre sont pareils à ces gouttes de nuit que tu nommes soleils. Tout est dit. Ne va plus boire la poésie dans l' eau vive ! Les dieux enivrés d' ambroisie s' en vont et meurent, mais tu vas agoniser. Ce doux enivrement des êtres, ce baiser des choses, qui toujours voltigeait sur tes lèvres, ce grand courant de joie et d' amour, tu t' en sèvres ! Ils ne fleuriront plus tes pensers, enchantés par l' éblouissement des blanches nudités. Donc subis la laideur et la douleur. Expie. Nous, cependant, chassés par ta fureur impie, nous fuyons, nous tombons dans l' abîme béant, et nous sommes la proie horrible du néant. Hellas, adieu ! Forêts, vallons, monts grandioses, rocs de marbre, ruisseaux d' eau vive, lauriers-roses ! Mais, homme, quand la nuit reprend nos cheveux d' or et nos fronts lumineux, tu sentiras encor nos soupirs s' envoler vers ta demeure vide, et sur tes mains couler nos pleurs, ô parricide ! " c' est ainsi que parla dans son divin courroux la grande Aphroditè. Sur les feuillages roux, tout sanglant et vainqueur de l' ombre qui recule, le jour dans un sinistre et sombre crépuscule s' était levé. Baissant leurs regards éblouis, les grands dieux en pleurs dans la brume évanouis, formes sous le soleil de feu diminuées, s' effaçaient tristement dans les vagues nuées où leurs fronts désolés apparaissaient encor. Aphroditè, la reine adorable au front d' or, p13 avec son sein de rose et ses blancheurs d' étoile sembla s' évanouir comme eux sous le long voile de la brume indécise, en laissant dans ces lieux qu' avaient illuminés de leurs feux radieux son sein de lys sans tache et sa toison hardie, un reflet pâlissant de neige et d' incendie. août 1865. LES LOUPS partout la neige. Au bout du sinistre chemin que troublait seul le bruit de ce pas surhumain, c' était un bois sauvage éclairé par la lune. Pas une seule place où la terre fût brune, et, pareil à ce voile effrayant qui descend aux pieds des morts, le blanc linceul éblouissant faisait tomber ses plis sur les chênes énormes, et le vent furieux, engouffré dans les ormes, entre-choquait avec un rire convulsif leurs rameaux. L' exilé farouche, au front pensif, entra dans la forêt que l' âpre bise assiége ; son camail écarlate incendiait la neige d' un long reflet sanglant, rose, aux lueurs d' éclair, comme si, revenu des cieux et de l' enfer, ce voyageur, portant l' infini dans son âme, au lieu d' ombre traînait à ses pieds une flamme. De ce côté des bois, les chasseurs vont s' asseoir dans un grand carrefour où, du matin au soir, chantent pendant l' été de sonores fontaines. Un sentier surplombé par des roches hautaines y conduit. L' exilé soucieux le suivit p14 jusqu' à cette clairière, et voici ce qu' il vit : un fier cheval de race à la noble encolure, dans son sang répandu souillant sa chevelure, expirait, dévoré tout vivant par des loups. Ses meurtriers parmi la ronce et les cailloux le traînaient. Il n' était déjà plus que morsures. Ses entrailles à flots sortaient de ses blessures et ses pieds éperdus trébuchaient dans la mort. En vain, de temps en temps, par un horrible effort, il secouait par terre un peu des bêtes fauves ; d' autres monstres, sortis des antres, leurs alcôves, se ruaient sur son cou, s' attachaient à ses flancs, dans sa chair déchirée enfonçaient leurs crocs blancs et se mêlaient à lui dans d' effroyables poses, et tout son corps teignait de sang leurs gueules roses. Enfin, morne, donnant sa vie à ses bourreaux, il tomba, les genoux ployés, comme un héros qui défie, à l' instant suprême où tout s' efface, les spectres de la mort, et les voit face à face. Sa prunelle effarée et vague interrogea la nuit ; puis le coursier vaincu, sentant déjà que dans ses doux regards entrait l' infini sombre et qu' il roulait au fond dans les gouffres de l' ombre, se leva sur ses pieds avant de s' endormir pour toujours, et frappant la terre, et, pour gémir, dans sa voix qui n' est plus trouvant un cri suprême, sublime, épouvantant l' agonie elle-même et perçant une fois encor son voile obscur, leva vers les grands cieux et roula dans l' azur ses yeux, d' où s' enfuyait lentement l' espérance, et Dante s' écria, l' âme en pleurs : ô Florence ! novembre 1862. LE SANGLIER p15 c' était auprès d' un lac sinistre, à l' eau dormante, enfermé dans un pli du grand mont érymanthe, et l' antre paraissait gémir, et, tout béant, s' ouvrait, comme une gueule affreuse du néant. Des vapeurs en sortaient, ainsi que d' un Averne. Immobile, et penché pour voir dans la caverne, Hercule regarda le sanglier hideux. Les loups fuyaient de peur quand il s' approchait d' eux, tant le monstre effaré, s' il grognait dans sa joie, semblait effrayant, même à des bêtes de proie. Il vivait là, pensif. Lorsque venait la nuit, terrible, emplissant l' air d' épouvante et de bruit et cassant les lauriers au pied des monts sublimes, il allait dans le bois déchirer ses victimes ; puis il rentrait dans l' antre, auprès des flots dormants couché sur la chair morte et sur les ossements, il mangeait, la narine ouverte et dilatée, et s' étendait parmi la boue ensanglantée. Noir, sa tanière au front obscur lui ressemblait. Les ténèbres et lui se parlaient. Il semblait, enfoui dans l' horreur de cette prison sombre, qu' il mangeait de la nuit et qu' il mâchait de l' ombre. Hercule, que sa vue importune lassait, se dit : " je vais serrer son cou dans un lacet ; ma main étouffera ses grognements obscènes, et je l' amènerai tout vivant dans Mycènes. " et le héros disait aussi : " qui sait pourtant, s' il voyait dans les cieux le soleil éclatant, ce que redeviendrait cet animal farouche ? Peut-être que les dents cruelles de sa bouche baiseraient l' herbe verte et frémiraient d' amour, p16 s' il regardait l' azur éblouissant du jour ! " alors, entrant ses doigts d' acier parmi les soies du sanglier courbé sur des restes de proies, il le traîna tout près du lac dormant. En vain, blessé par le soleil qui dorait le ravin, le monstre déchirait le roc de ses défenses. Il fuyait. Souriant de ces faibles offenses, Hercule, soulevant ses flancs hideux et lourds, le ramenait au jour lumineux. Mais toujours, attiré dans sa nuit par un amour étrange, le sanglier têtu retournait vers la fange, et toujours, l' effrayant d' un sourire vermeil, le héros le traînait de force au grand soleil. décembre 1862. HESIODE quand la terre encor jeune était à son aurore, par-delà ces amas de siècles que dévore dans l' espace infini le temps, ce noir vautour, à l' époque où j' étais rapsode en Grèce, un jour je quittais, plein de joie, un bourg de Thessalie. Là, jeune homme frivole en proie à ma folie, ayant cherché l' abri verdoyant d' un laurier, j' avais célébré Cypre et l' amour meurtrier que Zeus devant son trône un jour vit apparaître triomphant. Mais au lieu de montrer que ce maître des hommes exista dès le commencement, après le noir chaos, le tartare fumant et la terre profonde à la large poitrine, même avant l' éther vaste et la vague marine, p17 j' avais feint, pour mieux plaire aux laboureurs grossiers, que, doux enfant, exempt d' appétits carnassiers, ignoré d' échidna sanglante et des Furies, il fût né de Cypris en des îles fleuries. Les vierges, les vieillards devant leur porte assis étaient vite accourus en foule à mes récits, et le pain et le vin ne m' avaient pas fait faute. Or je partais chargé des présents de mon hôte, et sous les oliviers, parmi les chemins verts, j' allais d' un pas rapide, orgueilleux de mes vers. Comme j' étais entré dans la forêt qui grimpe mystérieusement au pied du mont Olympe, je vis auprès de moi, debout sur un talus, un homme fier, pareil aux géants chevelus que la terre enfanta dans sa force première. Son visage était pâle et baigné de lumière. Il touchait de la tête aux chênes murmurants ; à l' entour, dans les rocs penchés sur les torrents, les noirs rameaux touffus, en écoutant son ode, frissonnaient, et c' était le chanteur Hésiode. Les âges à venir, pour nos regards voilés, pensifs, se reflétaient dans ses yeux étoilés ; les tigres lui léchaient les pieds dans leur délire, et les aigles volaient près de sa grande lyre. Le devin se dressa dans les feuillages roux. Il abaissa vers moi ses yeux pleins de courroux où la nuit formidable avec l' aube naissante se mêlait, et cria d' une voix menaçante qui remplissait les bois devenus radieux : " ne fais pas un jouet de l' histoire des dieux ! " je m' inclinai, tremblant et pâle de mon crime. Il ajouta : " vois-tu la nature sublime tressaillir ? La forêt fume comme un encens. Les immortels sont là sur les monts blanchissants. Tais-toi. Laisse l' azur célébrer leur louange, p18 passant, que ces vainqueurs ont pétri dans la fange, et qui, faible et tremblant, sans te souvenir d' eux, vas devant toi, soumis à des besoins hideux, sorti de la douleur, né pour les funérailles, et tout chargé du poids affreux de tes entrailles. " janvier 1863. L'ANTRE au milieu d' un monceau de roches accroupies sur le chemin qui va de Leuctres à Thespies, un antre affreux s' ouvrait, sinistre, horrible à voir. Des buissons monstrueux tombaient de son flanc noir hérissés et touffus comme une chevelure, et dans la pierre en feu, qu' une rouge brûlure dévore, étaient gravés sur son front ruiné ces mots : " ici gémit l' éternel condamné. " rien n' obstruait le seuil de la sombre caverne. Hercule entra. Dans l' ombre, auprès d' une citerne dont le flot n' a jamais regardé le ciel bleu, sur des ossements d' homme était assis un Dieu. Or il avait vécu plus d' ans que la mémoire n' en rêve ; son vieux crâne était comme l' ivoire ; lui-même d' une flèche il déchirait son flanc ; à force de pleurer ses yeux n' étaient que sang, il semblait un oiseau farouche, pris au piége, et le vent frissonnait dans sa barbe de neige. Près de lui, devant lui, partout, des ossements blanchissaient sur le sol ténébreux. Par moments, un grand fleuve de pleurs débordait son oeil terne, et le beau vieillard-dieu pleurait dans la citerne. p19 Le fils d' Amphitryon fut saisi de pitié. " oh ! Dit-il, sombre aïeul durement châtié, que fais-tu loin du ciel dont notre oeil est avide ? Qui te retient ainsi dans ce cachot livide ? Ton désespoir est-il si vaste et si profond que tes larmes aient pu remplir ce puits sans fond ? Viens dans la plaine, où sont les ruisseaux et les chênes ! Sur tes bras affaiblis je ne vois pas de chaînes. D' ailleurs, je suis celui qui les brise ; je puis, si tu le veux, jeter ce rocher dans ce puits ; quelque dieu qu' ait maudit ta bouche révoltée, je te délivrerai, fusses-tu Prométhée ! " le vieillard exhalait des sanglots étouffants. Hercule dit : " suis-moi, laisse aux petits enfants cette lâche terreur et cette angoisse folle. Il n' est pas de douleur qu' un ami ne console ; viens avec moi, remonte à la clarté du jour ! -non, répondit le grand vaincu, je suis l' amour. " janvier 1863. LA ROSE égaré sur l' Othrys après un jour de jeûne, le plus ancien des dieux, l' éternellement jeune amour, le dur chasseur que l' épouvante suit, né de l' oeuf redoutable enfanté par la nuit aux noires ailes, vit la grande Cythérée dormant dans son chemin, sur la mousse altérée par le matin brûlant, et, pâle d' un tel jeu, contempla son visage et ses lèvres de feu. La déesse, couchée entre des rocs de marbre, p20 reposait, les cheveux épars, au pied d' un arbre dont l' abri préservait son front de la chaleur. Ses beaux yeux étaient clos, mais sur sa joue en fleur, dont leur voile exaltait l' impérieuse gloire, des franges de longs cils montraient leur splendeur noire. Comme un prince jaloux qui marque son trésor, le soleil éperdu lançait des flèches d' or sur son sein éclatant d' une candeur insigne, et sa poitrine était de neige comme un cygne, et pareille aux brebis errantes d' un troupeau. Sur sa crinière fauve et sur sa blanche peau de tremblantes lueurs couraient, surnaturelles. Entre ses pieds ouverts dormaient deux tourterelles. Le radieux sourire en pleurs du jour naissant folâtrait sur son corps de vierge éblouissant, et la nuit du feuillage et l' ombre des érables y caressaient, depuis les masses adorables de la blonde toison jusqu' aux divins orteils, les touffes d' or, les lys vivants, les feux vermeils. éros la vit. Il vit ces bras que tout adore, et ces rougeurs de braise et ces clartés d' aurore ; il contempla Cypris endormie, à loisir. Alors de son désir, faite de son désir, toute pareille à son désir, naquit dans l' herbe une fleur tendre, émue, ineffable, superbe, rougissante, splendide, et sous son fier dessin flamboyante, et gardant la fraîcheur d' un beau sein. Et c' est la rose ! C' est la fleur tendre et farouche qui présente à Cypris l' image de sa bouche, et semble avoir un sang de pourpre sous sa chair. Fleur-femme, elle contient tout ce qui nous est cher, jour, triomphe, caresse, embrassement, sourire : voir la rose, c' est comme écouter une lyre ! Notre regard ému suit le frémissement de son délicieux épanouissement ; p21 sa chevelure verte avec orgueil la couvre. Quand nous la respirons, elle est pâmée, et s' ouvre : son parfum d' ambroisie est un souffle. On dirait que, par je ne sais quel ravissement secret, elle prend en pitié notre amour et nos fièvres, et son calice ouvert nous baise avec des lèvres. mars 1863. NEMEE dans la vallée où passe une haleine embaumée, Hercule combattait le lion de Némée. Rampant, agile et nu, parmi les gazons ras, parfois il étreignait le monstre dans ses bras, puis le fuyait ; et, plein de fureur et de joie, par un bond effrayant revenait sur sa proie. Au loin sur les coteaux et dans les bois dormants on entendit leurs cris et leurs rugissements ; ils étaient à la fois deux héros et deux bêtes mêlant leurs durs cheveux, entre-choquant leurs têtes, hurlant vers la clarté des cieux qui nous sont chers, avec la griffe et l' ongle ensanglantant leurs chairs ; haletants, ils ouvraient leurs deux bouches pensives, montrant dans la clarté leurs dents et leurs gencives ; puis, vautrés l' un sur l' autre, ils tombaient en roulant sur les pentes en fleur, dans le sable sanglant. Enfin, d' un cri sauvage effrayant les ravines, Hercule prit le monstre entre ses mains divines ; alors il lui serra si durement le cou, que le lion sentit la mort dans son oeil fou et vit passer sur lui le flot noir de l' Averne. Le héros le traîna jusque dans sa caverne ; p22 sombre et morne, elle avait une entrée au levant, et l' autre au couchant sombre, où s' engouffrait le vent. Hercule, contenant d' une main rude et forte le lion qui voulait bondir vers cette porte, prit un quartier de roche avec son autre main, et la boucha ; puis, d' un long effort surhumain, qui fit craquer les os de l' horrible mâchoire et jaillir un sang rouge entre ses dents d' ivoire, il étouffa le monstre, et, penché vers les cieux, il écouta monter dans l' air silencieux son long râle et sa plainte amère aux vents jetée, si triste que la terre en fut épouvantée. Puis le héros ouvrit ses bras ; poussant un cri suprême, le lion mourant tomba meurtri, et, se heurtant au mur de la caverne close, il expira, laissant traîner sa langue rose. lundi 6 juillet 1874. TUEUR DE MONSTRES le beau monstre, à demi couché dans l' ombre noire, laissait voir seulement sa poitrine d' ivoire et son riant visage et ses cheveux ardents, et Thésée, admirant la blancheur de ses dents, regardait ses bras luire avec de molles poses, et de ses seins aigus fleurir les boutons de roses. Au loin ils entendaient les aboiements des chiens, et la charmante voix du monstre disait : " viens, car cet antre nous offre une retraite sûre. Ami, je dénouerai moi-même ta chaussure, j' étendrai ton manteau sur l' herbe, si tu veux, p23 et tu t' endormiras, le front dans mes cheveux, sans craindre la clarté d' une étoile importune. " mais, comme elle parlait, un doux rayon de lune parut, et le héros, dans le soir triste et pur, vit resplendir avec ses écailles d' azur le corps mystérieux du monstre, dont la queue de dragon vil, pareille à la mer verte et bleue, déroulait ses anneaux, et de blancs ossements brillèrent à ses pieds, sous les clairs diamants de la lune. Alors, sourd à la voix charmeresse du monstre, et saisissant fortement une tresse de la crinière d' or qui tombait sur ses yeux, il tira son épée avec un cri joyeux, et deux fois en frappa le monstre à la poitrine. Et, hurlant comme un loup dans la forêt divine, crispant ses bras, tordant sa queue, horrible à voir, l' Hydre au visage humain tomba dans son sang noir tandis que le héros sous l' ombrage superbe, essuyant son épée humide aux touffes d' herbe, s' en allait, calme ; et, sans que ce cri l' eût troublé, il regardait blanchir le grand ciel étoilé. 16 novembre 1873. LA MORT DE L'AMOUR Une nuit, j' ai rêvé que l' amour était mort. Au penchant de l' Oeta, que l' âpre bise mord, les vierges dont le vent meurtrit de ses caresses les seins nus et les pieds de lys, les chasseresses que la lune voit fuir dans l' antre souterrain, l' avaient toutes percé de leurs flèches d' airain. p24 Le jeune dieu tomba, meurtri de cent blessures, et le sang jaillissait sur ses belles chaussures. Il expira. Parmi les bois qu' ils parcouraient les loups criaient de peur. Les grands lions pleuraient. La terre frissonnait et se sentait perdue. Folle, expirante aussi, la nature éperdue de voir le divin sang couler en flot vermeil, enveloppa de nuit et d' ombre le soleil, comme pour étouffer sous l' horreur de ces voiles l' épouvantable cri qui tombait des étoiles. Laissant pendre sa main qui dompte le vautour, il gisait, l' adorable archer, l' enfant amour, comme un pin abattu vivant par la cognée. Alors Psyché vint, blanche et de ses pleurs baignée : elle s' agenouilla près du bel enfant-dieu, et sans repos baisa ses blessures en feu, béantes, comme elle eût baisé de belles bouches, puis se roula dans l' herbe, et dit : " ô dieux farouches ! C' est votre oeuvre, de vous je n' attendais pas moins. Je connais là vos coups. Mais vous êtes témoins, tous, que je donne ici mon souffle à ce cadavre, pour qu' éros, délivré de la mort qui le navre, renaisse, et dans le vol des astres, d' un pied sûr remonte en bondissant les escaliers d' azur ! " puis, comprimant son coeur que brûlaient mille fièvres dans un baiser immense elle colla ses lèvres sur la lèvre glacée, hélas ! De son époux, et, tandis que la voix gémissante des loups montait vers le ciel noir sans lumière et sans flamme, elle baisa le mort, et lui souffla son âme. Tout à coup le soleil reparut, et le dieu se releva, charmé, vivant, riant. L' air bleu baisait ses cheveux d' or, d' où le zéphyr emporte l' extase des parfums, et Psyché tomba morte. éros emplit le bois de chansons, fier, divin, p25 superbe, et d' une haleine aspirant, comme un vin doux et délicieux, la vie universelle, mais sans s' inquiéter un seul moment de celle qui gisait à ses pieds sur le coteau penchant, et dont le front traînait dans la fange. Et, touchant les flèches dont Zeus même adore la brûlure, il marchait dans son sang et dans sa chevelure. décembre 1862. ROLAND Roncevaux ! Roncevaux ! Que te faut-il encor ? Il s' est éteint l' appel désespéré du cor. Hauts sont les puys et longs et ténébreux, mais Charles, frémissant dans sa chair, entend que tu lui parles, et, couchés à jamais pour l' éternel repos, les païens gisent morts par milliers, par troupeaux, sur le sable, à côté des français intrépides. Ah ! Les vaux sont profonds, et les gaves rapides, et la rafale fait tournoyer sur les monts ces âmes de corbeaux qu' emportent les démons. Tandis que l' empereur à la barbe fleurie accourt, hélas ! Trop tard vers l' affreuse tuerie, ô douleur ! Dans le fond des défilés étroits, au pied des rocs de marbre, ils ne sont plus que trois : l' archevêque Turpin, qui, la mort sur la joue, navre encor les païens, qu' on l' en blâme ou l' en loue, et le brave Gautier De Luz, et puis Roland. Olivier est tombé, qui, déjà chancelant, et l' oeil au paradis qui devant lui flamboie, Hauteclaire à la main, criait encor : Montjoie ! Il dort, le fier marquis, auprès de Veillantif. p26 Cependant, à venger notre France attentif, sous son armure d' or, pâle, souillé de fange, Roland, sanglant, blessé, poudreux, fier comme un ange, combat en vaillant preux qui sait bien son métier. Turpin de son épieu fait merveille ; Gautier est plus rouge partout qu' une grenade mûre ; le sang de tous côtés tombe de son armure, et Roland frappe, ayant une blessure au flanc. Durandal avait tant travaillé que le sang ruisselait sur sa lame, et l' enveloppait toute d' un humide fourreau vermeil, et goutte à goutte pleuvait en même temps de tous les points du fer. On eût dit que Roland, revenu de l' enfer, tînt un glaive de feu levé sur les infâmes, d' où sa main secouait de la braise et des flammes. Tout ce sang tombait dru sur lui, sur son coursier, débordant, émoussait le tranchant de l' acier, et, lorsque le héros s' élançait comme en rêve, bouillonnait en flot clair à la pointe du glaive. Son odeur enivrante attirait les vautours. " ah ! S' écriait le bon Roland frappant toujours devant lui, si, ma main étant moins occupée, je pouvais seulement essuyer mon épée ! " il dit, et sur le front du sarrasin maudit frappe ; alors monseigneur saint Michel descendit du ciel, et vers Roland, occupé de combattre, accourut, enjambant dans l' éther quatre à quatre les clairs escaliers bleus du paradis. Il vint au comte qui luttait, souriant, contre vingt mécréants, et son fer n' était qu' une souillure. Mais l' archange éclatant, dont l' ample chevelure de rayons d' or frissonne autour de son front pur, essuya Durandal à sa robe d' azur. Ensuite il regagna les cieux. Dans la mêlée Roland continuait sa course échevelée. p27 Comme le bûcheron s' abat sur la forêt, sa grande épée, heureuse et rajeunie, ouvrait les fronts casqués ; à chaque estocade nouvelle, on en voyait jaillir le sang et la cervelle ; et les noirs bataillons qu' il touchait en marchant disparaissaient, ainsi que les épis d' un champ se renversent, courbés sous le vent qui les bouge. Une minute après, Durandal était rouge. février 1863. PENTHESILEE quand son âme se fut tristement exhalée par la blessure ouverte, et quand Penthésilée, une dernière fois se tournant vers les cieux, eut fermé pour jamais ses yeux audacieux, des guerriers, soutenant son front pâle et tranquille, l' apportèrent alors sous les tentes d' Achille. On détacha son casque au panache mouvant qui tout à l' heure encor frissonnait sous le vent, et puis on dénoua la cuirasse et l' armure ; et, comme on voit le coeur d' une grenade mûre, la blessure apparut, dans la blanche pâleur de son sein délicat et fier comme une fleur. La haine et la fureur crispaient encor sa bouche, et sur ses bras hardis, comme un fleuve farouche se précipite avec d' indomptables élans, tombaient ses noirs cheveux, hérissés et sanglants. Le divin meurtrier regarda sa victime. Et, tout à coup sentant dans son coeur magnanime une douleur amère, il admira longtemps p28 Cette guerrière morte aux beaux cheveux flottants dont nul époux n' avait mérité les caresses, et sa beauté pareille à celle des déesses. Puis il pleura. Longtemps, au bruit de ses sanglots, ses larmes de ses yeux brûlants en larges flots ruisselèrent, et, comme un lys pur qui frissonne, il baignait de ses pleurs le front de l' amazone. Tous ceux qui sur leurs nefs, jeunes et pleins de jours, pour abattre Ilios environné de tours l' avaient accompagné, fendant la mer stérile, frémissaient dans leurs coeurs, à voir pleurer Achille. Mais seul Thersite, louche boiteux et tortu et chauve, et n' ayant plus sur son crâne pointu que des cheveux épars comme des herbes folles, outragea le héros par ces dures paroles : " cette femme a tué les meilleurs de nos chefs, dit-il, puis les ayant chassés jusqu' à leurs nefs, envoya chez Aidès, les perçant de ses flèches, des achéens nombreux comme des feuilles sèches que le vent enveloppe en son tourbillon fou ; toi cependant, chacun le voit, coeur lâche et mou, qui te plains et gémis comme le cerf qui brame, tu pleures cette femme avec des pleurs de femme ! " à ces mots, regardant le railleur insensé, Achille s' éveilla, comme un lion blessé sur le sable sanglant qu' un vent brûlant balaie, dont un insecte affreux vient tourmenter la plaie, et, voyant près de lui ce bouffon sans vertu, il le frappa du poing sur son crâne pointu. Tersite expira. Car le poing fermé d' Achille avait fait cent morceaux de son crâne débile, de même que l' argile informe cuite au four est fracassée avec un grand bruit à l' entour, alors que le potier, justement pris de rage et fâché d' avoir mal réussi son ouvrage, p29 en se ruant dessus brise un vase tout neuf. Il tomba lourdement, assommé comme un boeuf, et, regardant encor la guerrière sans armes, Achille aux pieds légers versait toujours des larmes. 12 octobre 1872. LA REINE OMPHALE la reine Omphale était assise, comme un dieu, sur un trône ; ses lourds cheveux d' or et de feu étincelaient ; Hermès, pareil au crépuscule, posant sa forte main sur l' épaule d' Hercule, se tourna vers la reine avec un air subtil, et lui dit : " le marché des dieux te convient-il ? -messager, répondit alors d' une voix grave la lydienne, pars, laisse-moi pour esclave ce tueur de lions, de sa forêt venu, et je l' achèterai pour le prix convenu. " Hermès, gardant toujours sa pose triomphale, reçut les trois talents que lui donnait Omphale, et, montrant le héros aux muscles de titan, " cet homme, lui dit-il, t' appartient pour un an. " parlant ainsi, le dieu souriant de Cyllène, comme un aigle qui va partir, prit son haleine et bondit ; il vola de son pied diligent plus haut que l' éther vaste et les astres d' argent ; puis au ciel, qu' une pourpre éblouissante arrose, s' enfuit dans la vapeur en feu du couchant rose. La lydienne au front orné de cheveux roux abaissa sur Hercule un oeil plein de courroux, et lui cria, superbe et de rage enflammée, p30 en touchant la dépouille auguste de Némée : " esclave, donne-moi cette peau de lion. " Hercule, sans colère et sans rébellion, obéit. La princesse arrangea comme un casque, sur sa tête aux cheveux brillants, l' horrible masque du lion, puis mêla, plus irritée encor, la crinière farouche avec ses cheveux d' or, et, levant par orgueil sa tête étincelante, se fit de la dépouille une robe sanglante. " esclave, que le sort a courbé sous ma loi, reprit-elle en mordant sa lèvre, donne-moi tes flèches, ton épée et ton arc, et déchire ce carquois. " le héros obéit. Un sourire ineffable éclairait, comme un rayon vermeil, son front pensif, hâlé par le fauve soleil. Pourquoi vas-tu, couvert de meurtres et de crimes, par les chemins, sous l' oeil jaloux des dieux sublimes ? Dit Omphale. Tu fuis dans l' univers sacré, toujours ivre de sang et de sang altéré ; tu fais des orphelins désolés et des veuves dont le sanglot amer se mêle au bruit des fleuves ; ton pied impétueux ne marche qu' en heurtant des cadavres ; l' horreur te cherche, et l' on entend crier derrière toi les bouches des blessures. Comme un chien dont les dents sont rouges de morsures, et qui, repu déjà, pour se désaltérer cherche encore un lambeau de chair à déchirer, tu peuples d' ossements la terre et les rivages, et tu n' épargnes même, en tes meurtres sauvages, ni les rois au front ceint de laurier, ni les dieux ; mais s' ils ont fui devant ce carnage odieux, comme rougir la terre est ton unique joie, tu cherches les serpents et les bêtes de proie. C' est par de tels exploits que tu te signalas ; mais la terre en est lasse et le ciel en est las ; p31 les fleuves rugissants, dans leurs grottes profondes, ne veulent plus rouler du sang avec leurs ondes ; tes pas lourds font horreur aux grands bois chevelus, et, lasse de te voir, la terre ne veut plus cacher au fond du lac pâle ou de la caverne ta moisson de corps morts promis au sombre Averne. Et c' est pourquoi les dieux, qui seront tes bourreaux, m' ont fait des bras d' athlète et le coeur d' un héros pour vaincre l' oiseleur affreux du lac Stymphale, car ils réserveront à la gloire d' Omphale de dompter un brigand, pourvoyeur des tombeaux ouverts, dût-elle avoir comme toi des lambeaux de chair après ses dents et du sang à la bouche, et déchirer le coeur d' un assassin farouche. " " -ô reine, répondit Hercule doucement, amazone invincible au coeur de diamant ! Quand tu parais, on croit voir, à ta noble taille, un jeune dieu cruel armé pour la bataille. Ton regard, que la Grèce a tant de fois vanté, s' embrase comme un astre au ciel épouvanté, et sur ton sein aigu, que la blancheur décore, tes cheveux rougissants ont des éclats d' aurore. Encor tout jeune enfant par le jour ébloui, j' eus pour maître Eumolpos, et je puis, comme lui, célébrer la fierté charmante et le sourire d' une déesse blonde, ayant tenu la lyre. Mais lorsque je parus sous le regard serein des cieux, portant cet arc et ce glaive d' airain, la terre gémissait, nourrice des colosses, sous la dent des brigands et des bêtes féroces. Des bandits, embusqués près de chaque buisson, arrêtaient le passant pour en tirer rançon ; dans leur démence avide, ils bravaient les tonnerres de Zeus ; tout leur cédait, et les plus sanguinaires, ayant jeté l' effroi dans les murs belliqueux p32 des villes, emmenaient les vierges avec eux. Les dieux même oubliaient la justice. La peste soufflait sinistrement son haleine funeste dans les marais par l' eau dormante empoisonnés ; mordant les arbres noirs déjà déracinés, des monstres surgissaient, hideux, couverts d' écailles renaissant du sang vil versé dans leurs batailles. De lourds dragons ailés se traînaient sur les eaux dans leur bave, jetant le feu par leurs naseaux, et flétrissaient les fleurs de leurs souffles infâmes. ô guerrière fidèle, est-ce toi qui me blâmes ? Quand j' avais nettoyé les sourds marais dormants en détournant le cours d' un fleuve aux diamants glacés ; quand les dragons, le long des feuilles sèches, se traînaient sur le sol, déchirés par mes flèches, j' allais porter secours à des vierges, tes soeurs ; je tuais les brigands furtifs, les ravisseurs, et, près des lacs noyés dans les vapeurs confuses, j' écrasais de mes mains les artisans de ruses, afin de ne plus voir leurs vols insidieux, et sans m' inquiéter s' ils étaient rois ni dieux ! Reine, tu te trompais, tout ce qui souffre m' aime. Ah ! Si j' ai quelquefois combattu pour moi-même et pour sacrifier à mon orgueil, du moins ce fut contre les dieux indolents, qui, témoins de mes travaux, craignaient la terre rajeunie, et mettaient pour une heure obstacle à mon génie. Oui, parfois, las d' errer seul dans leurs durs exils, je les ai défiés ; mais comment pouvaient-ils, sans craindre avec raison que tout s' anéantisse, entraver le héros qui s' appelle Justice ? Et ne savaient-ils pas que, sur cet astre noir, si tout les nomme loi, je me nomme devoir ? Quand, cherchant, pour ma tâche incessamment subie, les boeufs de Géryon, j' entrai dans la Libye, p33 le dieu Soleil lança sur moi ses traits de feu, et moi, de même aussi, je lançai sur le dieu mes flèches, et je vis vaciller à la voûte céleste sa lumière, et je repris ma route sur l' orageuse mer, dans une barque d' or. Quand donc ai-je offensé la vertu, mon trésor ! J' ai combattu la mort qui voulait prendre Alceste ; j' ai violé la nuit de l' Hadès, où l' inceste gémit, et j' ai marché dans le nid du vautour, mais pour rendre Thésée à la clarté du jour ! La femme, dont le front abrite un saint mystère, est la divinité visible de la terre. Elle est comme un parfum dans de riches coffrets ; ses cheveux embaumés ressemblent aux forêts ; son corps harmonieux a la blancheur insigne de la neige des monts et de l' aile du cygne ; habile comme nous à dompter les chevaux, elle affronte la guerre auguste, les travaux du glaive, et comme nous, depuis qu' elle respire, sait éveiller les chants qui dorment dans la lyre. C' est pour elle, qui prend notre âme sur le seuil de la vie, et pour voir ses yeux briller d' orgueil, que j' allais écrasant les hydres dans la plaine, sachant, esprit mêlé d' azur, qu' elle est sa haine contre l' impureté des animaux rampants. Partout, guidant ses pas sur le front des serpents, et cherchant sans repos la clarté poursuivie, j' ai détesté le meurtre et protégé la vie ; et, calme, usant mes mains à déchirer des fers, quand je ne trouvais plus, entrant dans les déserts les bandits à détruire et leurs embûches viles, j' y tuais des lions et j' y laissais des villes ! Et si, toujours le bras armé, toujours vainqueur, j' ai répandu le sang humain, c' est que mon coeur est rempli de courroux contre les impostures, p34 et que je ne puis voir souffrir les créatures. " la grande Omphale avait les yeux baignés de pleurs. Palpitante, le front tout blêmi des pâleurs de l' amour, comme un ciel balayé par l' orage s' éclaire, elle sentait les dédains et la rage loin de son coeur blessé déjà prendre leur vol vers le mystérieux enfer, et sur le sol tout brûlé des ardeurs de l' âpre canicule, elle s' agenouilla, baisant les pieds d' Hercule. Elle courbait son front orgueilleux et vaincu, et ses lourds cheveux roux couvraient son sein aigu. " digne race des dieux ! Vengeur, ô fils d' Alcmène, dit-elle, j' ai rêvé. Qui donc parlait de haine ? Je t' ai volé cet arc pris sur le Pélion, tes flèches, cette peau sanglante de lion, et ce glaive toujours fumant, tes nobles armes. Vois, je lave à présent tes pieds avec mes larmes. Ces joyaux, dont les feux embrasent mes habits, cette ceinture d' or brillant, où les rubis se heurtent quand je marche avec un bruit sonore, sont mes armes aussi, que l' univers adore et qu' a su conquérir la valeur de mon bras ; tu peux me les ôter, ami, quand tu voudras. Mais, afin que je sois à jamais célébrée par les chanteurs épars sous la voûte azurée, et que cette quenouille, où seule j' ai filé la blanche laine en mon asile inviolé, à jamais parmi les mortels surpasse en gloire le foudre ailé du roi Zeus et la lance noire d' Athènè, qui frémit sur son bras inhumain, daigne, oh ! Daigne toucher avec ta noble main cette quenouille, chaude encor de mon haleine, où je filais d' un doigt pensif la blanche laine, et songe que ma mère a tenu ce morceau d' ivoire, en m' endormant dans mon petit berceau ! " p35 Hercule souriait, penché ; la chevelure d' Omphale frissonnait près de sa gorge pure. La lydienne, avec la douceur des bourreaux, languissante, et levant vers les yeux du héros ses yeux de violette où flotte une ombre noire, lui posa dans les mains sa quenouille d' ivoire. juin 1861. L'ILE c' est un riant éden, un splendide Avalon, que le grand nord féerique a voilé dans sa brume, et les chênes géants, l' ombre du frais vallon, y montrent pour ceinture une frange d' écume. Les fiers camellias, les aloès pensifs, fleurissent en plein sol dans l' île fortunée que la rose parfume, et contre ses récifs l' inconsolable mer se débat enchaînée. La mer, écoutez-la rugir ! La vaste mer dresse, en pleurant, ses monts aux farouches descentes et soupire, et ses flots échevelés dans l' air hurlent comme un troupeau de femmes gémissantes. Elle pense, elle songe, et quelque souvenir l' agite. Avec ses cris, avec sa voix sauvage elle annonce quelqu' un de grand qui va venir. Il vient ; regardez-le passer sur le rivage. Regardez-le passer, grave, au bord de la mer, c' est un sage, c' est un superbe esprit tranquille, hôte de l' ouragan sombre et du flot amer, divin comme Hésiode, auguste comme Eschyle. p36 Il marche, hôte rêveur, lisant dans le ciel bleu. Son corps robuste est comme un chêne et son front penche, son habit est grossier, son regard est d' un dieu, son oeil profond contient un ciel, sa barbe est blanche. Les ans, l' âpre douleur, ont neigé sur son front ; il n' a plus rien des biens que la jeunesse emporte ; il a subi l' erreur, l' injustice, l' affront, la haine ; sa patrie est loin, sa fille est morte. Tant de maux, tant de soins, tant de soucis jaloux ont-ils rendu son âme inquiète ou méchante ? Petits oiseaux des bois, il est doux comme vous. Comment s' est-il vengé des envieux ? Il chante. Jadis il a connu le prestige imposant, les applaudissements qu' on est joyeux d' entendre, les honneurs, le tumulte ; il se dit à présent : " qu' était cette fumée, et qu' était cette cendre ? " contre le mal, pareil aux flèches d' or du jour, indigné comme il fut dans la bouche d' Alcée, et d' autres fois divin, fait d' azur, plein d' amour, le vers éblouissant jaillit dans sa pensée. à son côté, pareille aux beaux espoirs déçus, la muse charité, grâce fière et touchante, au front brillant encor du baiser de Jésus, visible pour lui seul, porte une lyre. Il chante. Et son ode, si douce au fond des bosquets verts qu' elle enchante le lys et ravit la mésange, résonne formidable au bout de l' univers comme un clairon mordu par la bouche d' un ange. p37 Alors, au haut des cieux plus riants et plus chauds, l' avenir, pénétré, soulève enfin tes voiles, ô rêve ! Et le plafond ténébreux des cachots, déchiré tout à coup, laisse voir des étoiles. L' esclave humilié, le pauvre, le maudit, sont relevés tandis qu' il accomplit sa tâche, et ce rouge assassin de l' ombre, ce bandit, l' échafaud, démasqué, frissonne comme un lâche. Esprit caché là-bas dans la brume du nord, il répand sa clarté sur nous, tant que nous sommes. Qui donc l' a fait si pur ? C' est le courroux du sort. Et qui l' a fait si grand ? C' est l' injure des hommes. Le sage errant n' a plus ici-bas de prison. Le délaissé qui n' a plus rien n' a plus de chaînes. Sa demeure infinie a pour mur l' horizon ; il parle avec la source et vit avec les chênes ! Si cette flamme d' astre éclate dans ses yeux, si ce vent inconnu fouette sa chevelure, c' est parce qu' il entend le mot mystérieux que depuis cinq mille ans bégayait la nature ! ô mère ! Dont l' azur est le manteau serein, donne tous tes trésors, nature, sainte fée, à ce passant connu de l' aigle souverain qui connaît ton langage et tes noms, comme Orphée. Et toi qui l' accueillis, sol libre et verdoyant, qui prodigues les fleurs sur tes coteaux fertiles et qui sembles sourire à l' océan bruyant, sois bénie, île verte, entre toutes les îles. p38 Oui, sois bénie. Il a marché dans ton sillon, comme passaient ailleurs, laissant leur trace ardente et traînant l' un sa pourpre, et l' autre son haillon, le voyageur Homère et le voyageur Dante. février 1864. DIONE abattu par la roche énorme que sans aide, seul, avait soulevée en ses mains Diomède, énée était tombé sous le char de l' ardent fils de Tydée, ainsi qu' un chêne, et cependant que sa mère Aphrodite, au vent échevelée, l' emportait mourant loin de la noire mêlée, Diomède, sachant qu' elle est faible, et non pas intrépide à guider les hommes sur ses pas vers le carnage, comme ényo destructrice des citadelles, dont la mort suit le caprice, poursuivit Aphrodite en son hardi chemin ; et de sa lance aiguë il lui perça la main, d' où le sang précieux jaillit fluide et rose, délicieux à voir comme une fleur éclose, riant comme la pourpre en son éclat vermeil, et tout éblouissant des perles du soleil. Car, pareils dans leur gloire à la blancheur du cygne, les dieux ne boivent pas le vin noir de la vigne. Ces rois, petris d' azur, ne mangent pas de blé, et c' est pourquoi leur sang, qui n' est jamais troublé, court dans leurs veines, beau de sa splendeur première, comme un flot ruisselant d' éther et de lumière. Aphrodite poussait des cris, comme un aiglon p39 furieux, cependant que Phoebos-Apollon cachait énée au sein d' un nuage de flamme, de peur qu' un Danaen ne lui vînt ravir l' âme en frappant de l' airain ce faiseur de travaux. Mais dans le char brillant d' Arès, dont les chevaux s' envolèrent au gré de sa fureur amère, Aphrodite s' enfuit vers Dioné, sa mère ; Iris menait le char rapide, et secouait les rênes, et tantôt frappait à coups de fouet les deux chevaux, tantôt pour presser leur allure leur parlait, caressant leur douce chevelure, employant tour à tour la colère et les jeux. Ils arrivent enfin à l' Olympe neigeux, et dans le palais d' ombre où sur son trône songe Dioné, dans la nue où sa tête se plonge. Or, lorsque sans pâlir de l' amère douleur, calme, et comme une rose ouvrant sa bouche en fleur, Aphrodite eut montré sa blanche main d' ivoire déchirée et meurtrie et qui devenait noire, la Titane au grand coeur si souvent ulcéré, planant sinistrement d' un front démesuré sur les cieux dont au loin la profondeur s' azure, tressaillit dans ses flancs et lava la blessure. Et, rappelant ainsi des crimes odieux, elle nommait tout bas les meurtriers des dieux : Hercule, nourrisson de la guerre et, comme elle, ivre d' horreur, blessant Hèra sous la mamelle ; Ephialte, en dépit du destin souverain, mettant Arès lié dans un cachot d' airain, et l' emprisonnant, seul avec la nuit maudite. Puis, prenant en ses bras la céleste Aphrodite, sans peine elle étendit ses membres assoupis sur des toisons sans tache et de moelleux tapis, car déjà le sommeil, né de l' ombre éternelle, roulait un sable fin dans sa noire prunelle ; p40 et comme Dioné, redoutable aux méchants, se souvenait encor des invincibles chants avec lesquels, avant de subir leurs désastres, les titans conduisaient le blanc troupeau des astres soucieuse de voir la déesse frémir, elle disait ces chants sacrés pour l' endormir, douce et baissant la voix bien plus qu' à l' ordinaire, et les mortels croyaient que c' était le tonnerre. jeudi 20 août 1874. LA CITHARE déesse, dis comment ce fut le roi, ton fils, guerrier pareil aux dieux, qui façonna jadis la cithare, pieux vainqueur du fleuve sombre, puis inventa les chants soumis aux lois du nombre, envolés et captifs et gardant leur trésor comme un voile fermé par une agrafe d' or ! Le soir baignait de feux les cimes du Rhodope. Ces grands monts désolés que la nue enveloppe s' enfuyaient dans la nuit comme de noirs géants. Joyeux et regardé par les antres béants, Orphée, au vent affreux livrant sa chevelure, ivre d' amour, épris de toute la nature, chantait, et, s' envolant comme l' oiseau des airs, son ode avait donné la vie aux noirs déserts, car les arbres lointains, entraînés par la force des vers, orme touffu, chêne à la rude écorce, étaient venus, cédant au charme de la voix ; et voici qu' à présent le feuillage d' un bois mélodieux, immense et rempli de murmures, sur le front du chanteur étendait ses ramures ; p41 les rocs avaient fendu la terre en un moment : ils s' étaient approchés mystérieusement, et le torrent glacé, qui pleure en son délire, étouffait le sanglot qui toujours le déchire. Du fond de l' éther vaste et des cieux inconnus les oiseaux, déployant leur vol, étaient venus ; puis, gravissant les monts neigeux, mornes colosses, les animaux tremblants et les bêtes féroces et les lions étaient venus. Dans le ravin, ils écoutaient, léchant les pieds du roi divin, ou pensifs, accroupis dans une vague extase. Comme un aigle emportant le rayon qui l' embrase, l' hymne sainte, agitant ses flammes autour d' eux, mettait de la clarté sur leurs mufles hideux ; attendris, ils versaient des larmes fraternelles, et la douceur des cieux entrait dans leurs prunelles. Mais le héros chantait, frémissant de pitié. Son front, par des rougeurs de flamme incendié, était comme les cieux qu' embrasent des aurores. Mêlant ses vers au bruit dont les cordes sonores emplissaient le désert par leur voix adouci, le pieux inventeur des chants parlait ainsi : " ô dieux, s' écriait-il, écoutez la cithare ! Dieux du neigeux Olympe et du sombre Tartare qui portez dans vos mains le sceptre impérieux ! Et vous aussi, titans, aïeux de nos aïeux ! Kronos ! Embrassant tout dans ton vol circulaire ! Et toi, bienheureux ! Zeus brûlant ! Roi tutélaire, indomptable, sacré, terrible, flamboyant ! ô Zeus étincelant, tonnant et foudroyant ! épouse du roi Zeus, Hèra ! Qui seule animes tout, sur les pics de neige et sur les vertes cimes, quand se glissent au sein de l' éther nébuleux ta forme aérienne et tes vêtements bleus ! Rhéa ! Qui sur ton char vénérable es traînée p42 par des taureaux, déesse, ô vierge forcenée qui t' enivres du bruit des cymbales d' airain ! Hypérion ! Strident, tourbillonnant, serein, titan resplendissant d' or, qui, dans ta colère, parais, oeil de justice, avec ta face claire ! ô Sélènè fleurie aux cornes de taureau ! ô toi, robuste Pan, qui sous le vert sureau passes, chasseur subtil, avec tes pieds de chèvre ! Cypris nocturne, ayant des roses sur ta lèvre ! écoutez-moi, vous tous, dieux de gloire éblouis, roi Ploutôn ! Poséidôn roi ! Qui te réjouis des flots ! Puissant érôs ! Et toi, Titanienne, vierge, archer au grand coeur, reine Dictynienne, qui bondis, et te plais, dénouant tes liens sur la montagne verte, aux aboiements des chiens ! Hèphaistos, ouvrier industrieux, qui hantes les villes ! Bel Hermès ! Arès aux mains sanglantes ! Perséphonè ! Lètô ! Reines aux bras charmants ! Toi qui reçus la foudre en tes embrassements, Sémélè ! Toi, puissant Bacchos aux yeux affables ceint de feuillages, né sur des lits ineffables ! Guerrier au front mitré, dieu rugissant et doux, ô toi qui meurs pour nous et qui renais en nous ! Vous, Charites aux noms illustres, florissantes dont le fauve soleil dore d' éblouissantes parures de rayons les cheveux dénoués ! Euménides ! Qui sur vos beaux fronts secouez des serpents agitant sinistrement leurs queues, et qui regardez l' eau du Styx ! Déesses bleues, écoutez la cithare ! ô démons redoutés ! Esprits des bois et des fontaines, écoutez la cithare ! écoutez le cri de sa victoire ! Viens, écoute-la, nuit sainte à la splendeur noire ! écoute-la, splendide Eôs, qui sur les lys mets ta rose lumière ! écoute-la, Thémis. p43 écoutez-la, vous tous, dieux ! Et vous, muses chastes ! Et vous, Nymphes qui dans les solitudes vastes éparpillez dans l' air votre chant innocent, courant obliquement et vous réjouissant des antres ! Qui prenez vos caprices pour guides, et, rieuses, marchez par des chemins liquides ! ô vierges qu' on admire en vos jeux querelleurs et dont les jeunes fronts sont couronnés de fleurs ! Vous tous, guerriers, démons bienfaisants, rois fidèles ! Vous dont chaque pensée errante en vos prunelles contient l' éternité sereine d' une loi, écoutez la cithare, où gronde avec effroi l' orage des sanglots humains, et d' où ruisselle comme un fleuve éperdu la vie universelle ! ô dieux, pendant les nuits sereines, anxieux, j' ai longtemps écouté le bruit qui vient des cieux, d' où sans cesse le chant des étoiles s' élance si doux, que nous prenons ses voix pour le silence ! Dieux comme vous, mais faits de flamme et de clarté, les grands astres épars dans la limpidité de l' azur, triomphants d' orgueil et de bravoure, vivent dans la splendeur blanche qui les entoure. Héros, nymphes, guerriers, chasseurs, parmi les flots de clairs rayons, les uns de leurs blancs javelots percent, victorieux, des monstres de lumière ; penchés sur des chevaux à l' ardente crinière, coursiers de neige ailés au vol terrible et sûr, d' autres livrent bataille à des hydres d' azur. Des vierges parmi les lueurs orientales volent, de leurs cheveux secouant des opales, et le ciel, traversé d' un éclair vif et prompt, s' enflamme au diamant qui tressaille à leur front. Celles-là dans la mer de feu blanche et sonore puisent des flots ravis, puis renversent l' amphore au flanc lourd traversé par un reflet changeant p44 d' où la lumière tombe en poussière d' argent ; d' autres, aux seins de lys et de neiges fleuries, dansent dans les brûlants jardins de pierreries, et des astres pasteurs, près des fleuves de blancs diamants, dont les flots sont des rayons tremblants, conduisent leur troupeau d' étoiles qui flamboie, et tous chantent, joyeux d' être lumière et joie ! C' est leur chant écouté dans la tremblante nuit par l' arbre muet, par le fleuve qui s' enfuit, par la mer furieuse et dont les flots sauvages déborderaient bientôt leurs arides rivages, qui fait que l' univers par le nombre enchaîné obéit et demeure à la règle obstiné ; que l' arbre, noir captif, boit aux sources divines sans tenter d' arracher de terre ses racines ; que le fleuve sommeille, oubliant ses douleurs, et que l' ombre au vol noir, laissant couler ses pleurs et son sang, d' où les fleurs du matin vont éclore, sans révolte et sans cris s' enfuit devant l' aurore ! Ce chant nous dit : " mortels et dieux, pour ressaisir la joie, élevez-vous par le puissant désir vers le ciel chaste où l' ombre affreuse est inconnue ! Car, si vous le voulez, à votre épaule nue des ailes s' ouvriront, et, dévorés d' amour, vous monterez enfin vers la lumière. Un jour, la mort, la nuit, cessant de sembler éternelles, fuiront devant le feu sacré de vos prunelles, et vos lèvres, buveurs d' ambroisie et de miel, boiront la clarté même et la splendeur du ciel ! " hélas ! Telles vers nous leurs prières s' envolent ; mais souvent, en leur clair triomphe, ils se désolent parce que, dans la nuit courant vers le trépas, les hommes et les dieux ne les entendent pas ! " c' est ainsi que chanta le vénérable Orphée, et des antres obscurs une plainte étouffée p45 monta comme un soupir dans le désert profond ; et les arbres aux durs rameaux venus du fond de la Piérie, en fendant la terre noire, pour ombrager le front du roi brillant de gloire, les hêtres, les tilleuls et le chêne mouvant murmuraient comme si dans l' haleine du vent leur feuillage eût voulu jeter sa vague plainte. La gazelle timide, oubliant toute crainte, rêvait dans son extase auprès des ours affreux ; les tigres, qui semblaient se consulter entre eux, échangeaient, frissonnants, des sanglots et des râles ; les lions agitaient leurs chevelures pâles ; debout sur les rochers qui suivaient les détours du fleuve plein d' un bruit sinistre, les vautours et les aigles, ouvrant leurs ardentes prunelles, se tournaient vers Orphée, ivres, battant des ailes, palpitants sous le souffle immense de l' esprit, et regardaient ses yeux pleins d' astres. Il reprit : " ô dieux ! Les animaux que notre orgueil dédaigne et dont le flanc blessé comme le nôtre saigne, ces lions dont la faim répugne aux lâchetés, les chevaux bondissants, les tigres tachetés, ces aigles dont le vol est comme un jet de flammes, ces colombes du ciel, ont comme nous des âmes. Le farouche animal, par nous humilié, si nous y consentions, serait notre allié. Il nous parle et sans cesse il nous offre à voix haute d' entrer dans nos maisons sans haine, comme un hôte ; mais c' est en vain que les gazelles dans les bois et les oiseaux de l' air avec leurs douces voix veulent émouvoir l' homme altéré de carnage, car il a refusé d' apprendre leur langage. Haïs par nous, leurs yeux où l' espoir vit encor se tournent vaguement vers les demeures d' or où leur intelligence aimante vous devine ; p46 avides comme nous de la clarté divine, ils vous cherchent sans doute, humbles et résignés, mais vainement ! Pas plus que nous, vous ne daignez pardonner à la brute en vos haines funestes, et vous détournez d' elle, ô dieux, vos fronts célestes ! J' ai vu cela ! J' ai vu que dans le firmament comme ici-bas, souffrant du même isolement et séparés toujours par d' invincibles voiles, l' homme et les animaux, les dieux et les étoiles vivaient en exil dans l' univers infini, faute d' avoir trouvé le langage béni qui peut associer ensemble tous les êtres, les dieux-titans avec les satyres champêtres et la brute avec l' homme et les astres vainqueurs, celui qui domptera par sa force les coeurs de tous ceux dont le jour fait ouvrir les paupières, et qu' entendront aussi les ruisseaux et les pierres ! Car les rocs chevelus à la terre enchaînés, les fleuves par le cours des astres entraînés, les arbres frissonnants sous leurs écorces rudes, les torrents dans la morne horreur des solitudes voudraient aussi vous voir et pouvoir vous parler, puisqu' en prêtant l' oreille on entend s' exhaler parmi leur masse inerte et dans leurs chevelures des essais de sanglots, des restes de murmures ; et ces vaincus, ô dieux, que les noirs ouragans tourmentent dans la nuit de leurs fouets arrogants et que mord la tempête aux haleines de soufre, voudraient vous dire aussi que la nature souffre, vainement attentifs au seul bruit de vos pas : aveugles et muets, ils ne le peuvent pas. Et tel est le martyre ineffable des choses ! Vous n' entendez jamais crier le sang des roses et nous demeurons sourds aux plaintes des soleils. J' ai vu que tous ces durs exils étaient pareils p47 et que tout gémissait de cette loi barbare, alors j' ai de mes mains façonné la cithare ! Et dans ses flancs polis au gracieux contour le chant s' est éveillé, terrible et tour à tour caressant, qui bondit en son vol avec rage et gronde, sillonné de feux, comme l' orage, et jusqu' aux cieux meurtris ouvre son large essor et prend les coeurs domptés en ses doux liens d' or. Il s' est éveillé dans les flancs de la cithare et s' est enfui ; puis, comme un oiseau qui s' effare, après avoir erré dans son vol éperdu jusqu' aux astres d' argent, il est redescendu vers moi, souffle en délire, et s' est posé, farouche, avec l' essaim des mots sonores, sur ma bouche. Muses, que l' Olmios charme par son fracas et dont on voit les pieds légers et délicats bondir autour de la fontaine violette où toujours votre danse agile se reflète ! Vos chants ambroisiens, vierges aux belles voix, illustrent par des choeurs les triomphes des rois, et votre hymne, éclatant comme un cri de victoire, vole et fait retentir au loin la terre noire. Déesses, dont les pieds mystérieux et prompts glissent, et dont la nuit baise les chastes fronts ! Vous dites le grand Zeus déchaînant sur la plèbe des titans monstrueux les dieux nés de l' érèbe, puis enfermant au fond d' un cachot souterrain Briarée au grand coeur dans un enclos d' airain ; et vous dites l' archer Apollon à l' épée d' or, plantant ses lauriers sur la roche escarpée que leur feuillage obscur couvre d' un noir manteau, et foudroyant d' un trait la serpente Pytho, monstre énorme, sanglant, dont la force sacrée d' Hypérion pourrit la dépouille exécrée. Vous dites Lysios, nourrisson triomphant p48 des nymphes, enlevé sous les traits d' un enfant près de la mer, faisant par un prodige insigne sur le mât des voleurs croître et grimper la vigne, et, sur la nef rapide où coulait un vin doux, devenant un lion rugissant de courroux ; vous dites, bondissant en vos danses hardies, Aphroditè d' or aux paupières arrondies qui par le doux désir prit les olympiens et les hommes et les oiseaux aériens, et qui, vivante fleur que sa beauté parfume, apparut sur la mer dans la sanglante écume ! Et les heures alors, filles du roi des cieux, parèrent sa poitrine et son cou gracieux de colliers brillants dont la splendeur environne sa chair de neige, puis ornant d' une couronne son front ambroisien, s' empressèrent encor pour attacher à ses oreilles des fleurs d' or ! ô muses ! Bondissant près des eaux ténébreuses, vous célébrez ainsi les victoires heureuses et Cypris rayonnant sur les flots onduleux et Bacchos couronné de ses beaux cheveux bleus ! Mais moi, je chante l' homme et sa dure misère et les maux qui toujours le tiennent dans leur serre, pauvre artisan boiteux, qui sous l' ombre, d' un mur travaille et forge, ayant l' appétit de l' azur ! Victime qui, de gloire et de fange mêlée, ne possède ici-bas qu' une flamme volée et voit mourir les lys entre ses doigts flétris ! être affamé d' amour, qui dans ses bras meurtris ne peut tenir pendant une heure son amante sans qu' un génie affreux venu dans la tourmente la lui prenne sitôt que cette heure s' enfuit et, blanche, la remporte aux gouffres de la nuit ! Je dis le chant plaintif des âmes prisonnières et des monstres fuyant le jour en leurs tanières : p49 ce chant est deuil, espoir, mystère, amour, effroi ; il naît de ma poitrine et s' exhale de moi, et, lorsque vient le soir dans la plaine glacée, il porte jusqu' à vous la profonde pensée des tigres, des lions songeurs au large flanc condamnés comme nous à répandre le sang, et des chevaux ardents que la forêt protége, et des chiens affamés dans les déserts de neige, et des oiseaux de flamme au plumage vermeil, et des aigles qui, pour s' approcher du soleil, volent dans la lumière au-dessus de nos tombes, et des biches en pleurs et des blanches colombes ! Surtout je suis la voix, prompte à vous célébrer, de tout ce qui n' a pas de larmes à pleurer. Le rocher vous regarde. Hélas ! Pendant qu' il songe, il sent la goutte d' eau sinistre qui le ronge. Le flot tumultueux déchiré de tourments voudrait mêler des mots à ses gémissements, et son hurlement sourd expire dans l' écume. L' arbre en vain tord ses bras désolés dans la brume : la terre le retient ; son feuillage mouvant n' a qu' un vague soupir déchiré par le vent. Tous ces êtres que tient la morne somnolence sont pour l' éternité murés dans le silence. C' est pourquoi la cithare inconsolée, ô dieux, pleure et gémit pour eux en cris mélodieux, et c' est pourquoi, sentant dans mon coeur les morsures cruelles et le feu cuisant de leurs blessures, je vous adjure encor pour que votre pitié tombe parfois sur l' être obscur et châtié, et délivre surtout de leurs douleurs secrètes l' immobile captif et les choses muettes ! " ayant ainsi chanté pour tous, le roi divin se tut ; mais emplissant les gorges du ravin, un reste de sa plainte émue errait encore p50 douloureusement sur la cithare sonore. La nuit tombait ; alors, dans le grand désert nu, comme si le neigeux Olympe fût venu vers l' inventeur des chants, et, pour trouver sa trace, eût traversé le golfe où dort la mer de Thrace, et, portant sur sa tête un ciel de diamants, franchi les sables d' or et les grands lacs dormants, un mont parut, sauvage, ébloui, grandiose et noyé de lumière, où dans la clarté rose les immortels vêtus de pourpre étaient debout. Secourables, semblant avoir pitié de tout, leurs regards enchantaient par leurs clartés ailées la forêt sombre et les étoiles désolées ; et le divin Orphée, interrogeant leurs yeux, sentit grandir en lui l' homme victorieux et bénit l' art des chants en son coeur plein de joie ; car sur le front des cieux où leur blancheur flamboie les astres, dont la voix perçait l' éther jaloux, resplendissaient de feux plus riants et plus doux ; et, consolés dans leur mystérieux martyre, les monstres effrayants voyaient les dieux sourire. Déesse, vers l' oubli, chargés de nos remords, les longs siècles s' en vont ; beaucoup de dieux sont morts depuis la nuit où l' Hèbre en son eau révoltée roulait avec horreur la tête ensanglantée du poëte, jouet adorable des flots. Toujours depuis ce temps des milliers de sanglots humains, jusqu' au seuil d' or des célestes demeures, inexorablement suivent le vol des heures ; l' homme désespéré ne voit devant ses yeux qu' un voile noir cloué sur la porte des cieux, et, muré tout vivant dans la nuit ténébreuse, ne sait plus rien, sinon que sa douleur affreuse doit à jamais rester muette, et qu' il est seul. Mais moi, baisant les pas sacrés du grand aïeul, p51 j' entends, j' entends encor l' âme de la cithare exhaler ses premiers cris vers le ciel avare que sa voix frémissante essayait d' apaiser, et soupirer avec la douceur d' un baiser ! novembre 1869 : UNE FEMME DE RUBENS nymphe blanche et robuste, dont les bras et le buste défieraient les titans et les autans ; délice de la lyre, qui dus naître et sourire, colosse harmonieux, au temps des dieux, ne crains plus, forme altière, de mourir tout entière, puisque tu m' enivras. Non, tu vivras ! Tu vivras par ces rimes, comme la neige aux cimes où volent des milans dure mille ans. Oh ! Reste ainsi ! Déploie les trésors de ta joie pour guérir mon souci. Oh ! Reste ainsi ! p52 Dans le calme athlétique de ta pose héroïque marche pour m' enchanter : je veux chanter. ô folâtre Céphise, que le dieu de Venise eût livrée au courroux du soleil roux ; fille aux yeux pleins d' étoiles, qui naquis pour les toiles de l' enchanteur d' Anvers, ou pour mes vers, ta tête de faunesse est folle de jeunesse et de rires ardents aux blanches dents. Un sang pur et farouche, enfant, donne à ta bouche cet éclat de la chair qui m' est si cher, et comme un coquillage le rose cartilage de ton nez retroussé est nuancé. Ton folâtre visage, gai comme un bon présage, fait songer à des fleurs par ses couleurs ; p53 et ta petite oreille, qui n' a pas sa pareille, semble un joyau fini par Cellini. Tes yeux, tes yeux étranges recèlent sous les franges soyeuses de tes cils des feux subtils. Dans tes vagues prunelles courent des étincelles d' or fauve, comme au fond d' un ciel profond ; et tes cheveux, où l' ombre court transparente et sombre, s' embellissent encor de reflets d' or. Ils couvrent ta poitrine et ta gorge ivoirine d' un large flot mouvant ; et, bien souvent, tant s' épaissit, profonde, leur masse, qui s' inonde de suaves parfums, on les voit bruns. Pourtant des flammes vives s' égarent fugitives, dans leurs anneaux épars de toutes parts, p54 et quand tu la dénoues, ruisselant sur tes joues et baignant dans ses jeux ton sein neigeux, cette ample chevelure, qui te sert de parure, illumine ton flanc d' or et de sang. Tes blanches mains royales, aux lignes idéales, jettent comme un éclair de rose clair, et les bras et le torse, éblouissants de force, ont tout l' emportement de l' art flamand. Ton cou, blanc comme un cygne, montre une douce ligne d' un suave dessin ; et ton beau sein, ton sein lourd, où se pose un divin rayon rose, est fait d' un marbre dur veiné d' azur. ô jeune chasseresse dont la folle paresse doit tressaillir encor au bruit du cor, p55 toi que la nuit dévore, et que baisait l' aurore au temps où tu courais dans les forêts, laisse que je contemple cet adorable temple que le cruel amour veut pour séjour ; oh ! Laisse que j' admire ces haleines de myrrhe, ces ivoires, ces ors, tous ces trésors ! J' aime tes jambes fières, ton dos où des lumières baignent les arcs sereins de tes beaux reins ; et ce pied de Diane agile et diaphane dont les doigts écartés ont des clartés ; et ces ongles solides, polis et translucides, brillants sur les orteils de tons vermeils ! ô Néréide ! ô muse digne de Syracuse ! Quand j' écoute ta voix, quand je te vois p56 courir, lascive et rose, dans le bois grandiose où si vite a bondi ton pied hardi ; ou, quand sous les ombrages, paresseuse, tu nages, sans déranger les flots, près des îlots, mon rêve idéalise ta fraîche mignardise en cent déguisements toujours charmants ! La nature discrète et merveilleuse prête à mes illusions ses visions. Les bocages des rives où des ailes furtives voltigent par milliers, les peupliers et la noire broussaille, tout s' anime et tressaille d' un invincible émoi ; et devant moi un essaim d' amazones aux brillantes couronnes passent dans le gazon en floraison. p57 C' est Diane ingénue livrant sa gorge nue aux caresses des airs, dans les déserts ; c' est la grave Cybèle, comme un troupeau qui bêle, conduisant sans courroux ses lions roux ; c' est l' ange Cythérée dans la mer azurée appuyant ses pieds fins sur les dauphins ; c' est Ariane heureuse dans sa coupe amoureuse tordant, par un beau soir, le raisin noir ; c' est l' arrogante Omphale, en robe triomphale, énervant un héros sur ses carreaux ; c' est Léda qui s' indigne sous le baiser du cygne et le cherche à son tour folle d' amour ; c' est Hélène, embrasée de désirs, que Thésée emporte dans ses mains par les chemins ; p58 c' est la jeune Amphitrite et sa cour favorite guidant aux flots ouverts les coursiers verts ; c' est la brune Antiope dont le cheval galope au bruit des javelots et des sanglots. Les voilà, ce sont elles ! Ce sont les immortelles qui vivront à jamais sur les sommets ! Non, ces grandes guerrières qui vont dans les clairières en me glaçant d' effroi, c' est toujours toi. C' est en toi que je trouve leurs blanches dents de louve, leurs crinières que fuit la sombre nuit, leurs muscles, où respire avec tout son empire l' immortelle vigueur qui vient du coeur ; et cet éclat de l' ange, qu' un glorieux mélange de neige et de carmin rend surhumain ! p59 Mais, ô sage Aphrodite, qu' une race maudite et vouée au trépas ne connaît pas ! à ces superbes formes il faut les plis énormes des manteaux éperdus au vent tordus ; il leur faut l' écarlate qui les baise et les flatte, le voile aérien du Tyrien, la pourpre qui s' envole au zéphire frivole et qui semble frémir ou s' endormir, et ces étoffes rares, aux ornements barbares, que parent les métaux orientaux. Mais non, la pourpre même nuit dans un tel poëme en mêlant ses ardeurs à tes splendeurs ; ô nymphe de la Thrace ! Il faut que l' oeil embrasse avec sérénité leur nudité p60 arrachée au plus rare filon du blanc Carrare par un nouveau Scyllis, père des lys, ta puissante nature se trouve à la torture dans les noirs casaquins aux plis mesquins, et, faite pour Corinthe, elle est lourde et contrainte sous le flot des pompons et des jupons. Car, pour une déesse tordant sa longue tresse, nous voulons des habits faits de rubis. En vain Gavarni l' aide, Vénus Victrix est laide avec le falbala de Paméla, et, pour orner sa gloire, choisit la perle noire arrachée à la mer du gouffre amer. Donc, rayonne et sois belle, mystérieux modèle, mais pour l' oeil contempteur du grand sculpteur. p61 Sois belle, ô nymphe blonde, sans que jamais le monde, ce vain historien, en sache rien ! Mais dans mon ode pleine de chansons, comme Hélène tu te réveilleras ; tu brilleras pour la race future, en ta haute stature, sous le baiser riant de l' Orient ; comme une fleur d' Asie, épandant l' ambroisie d' un buisson de rosiers extasiés ; magnifique, vêtue, ainsi qu' une statue, de la seule fraîcheur de ta blancheur, et montrant emmêlée, au vent échevelée, ta sauvage toison riche à foison. Alors, quand nos idoles mourantes et frivoles, aux yeux irrésolus, ne seront plus p62 que des chimères vaines, toi, le sang de tes veines montera vif, et prompt, jusqu' à ton front. On verra luire encore ton sein qui se décore de ses lys éclatants ; et dans ce temps où ceux dont l' âme fière tient la vile matière en souverain mépris seront épris de tes formes parfaites, on verra les poëtes, tourmentés par le mal de l' idéal, attester par leurs larmes le pouvoir de tes charmes et l' immortalité de ta beauté. juin 1859 : L'EDUCATION DE L'AMOUR quand le premier des dieux, amour, pendant mille ans eut tenu sous son joug les cieux étincelants, la terre immense et tous les êtres qui respirent, p63 las de souffrir par lui, les immortels se dirent : " ah ! Qu' un autre vainqueur, formidable et serein, paraisse, armé de l' arc et des flèches d' airain ; qu' il porte dans un flot de flamme et de fumée sa torche au Phlégéthon furieux allumée ; qu' il étende sur tous l' inflexible niveau, et nous respirerons sous ce maître nouveau. Car comment sa colère, où grondera l' orage, pourrait-elle égaler jamais l' aveugle rage du dieu titan, du roi funeste qui n' eut pas de mère, et qui sema la terreur sur ses pas quand frémissaient encor du mot qui les sépare le noir chaos, la terre énorme et le tartare ! " tels les Olympiens se plaignaient dans l' éther. Bientôt d' une déesse à l' oeil limpide et fier un autre éros naquit, charmant, sa lèvre pure tout en fleur, agitant de l' or pour chevelure et portant haut son front de neige, où resplendit l' éclat sacré du jour. Mais quand Zeus entendit ses premiers bégaiements, plus doux qu' un chant de lyre, quand il vit ses regards de femme et son sourire où la caresse, les aveux, les doux refus erraient, il devina dans l' avenir confus tant de colère, tant de larmes, tant de crimes hâtant leurs pieds sanglants sur le bord des abîmes, tant de douleurs penchant le front, tant de remords hurlant de longs sanglots à l' oreille des morts ; il vit si clairement la trahison vivante, qu' il sentit dans son coeur s' amasser l' épouvante, et fronça par trois fois son sourcil triomphant. Alors il ordonna que le petit enfant, nu, froid, maudit, victime au noir Hadès offerte, fût porté dans le fond d' une forêt déserte de l' Inde, dans un lieu du jour même exécré, où jamais l' homme ni les dieux n' ont pénétré, p64 et dont les sourds abris et les rochers colosses n' ont pour hôtes vivants que des bêtes féroces. C' était un bois funèbre et pourtant merveilleux ; splendide et noir, baignant ses pieds dans les flots bleus d' un golfe de saphir. Debout près de cette onde, il la voyait depuis les premiers jours du monde réfléchir son front noir. Tel son abri géant était sorti de l' ombre et du chaos béant, tel il avait grandi, sans que nulle aventure entamât une fois sa frondaison obscure, et sans que la bataille humaine aux durs éclairs tourmentât follement ses lacs profonds et clairs. Les aloès, les grands tulipiers aux fleurs jaunes vivaient sans avoir vu les nymphes et les faunes qui brisent des rameaux pour en orner leur front. Les énormes jasmins fleurissaient sans affront ; d' autres arbres mêlaient, comme un riche cortége, des corolles de sang à des feuilles de neige. Au fond d' un antre noir d' érables entouré, tout à coup surgissait un fleuve enamouré, mystérieux, baisant ses rives délicates et, par endroits, bordé de lotus écarlates. Puis des rocs ; puis des monts neigeux, où les torrents charriaient des rubis ; dans les lointains mourants, on ne sait quel flot bleu passe, et traverse encore l' insondable océan de verdure sonore. Là, la création gigantesque apparaît toute nue. Un figuier plus grand qu' une forêt enfonce avec fierté, grand aïeul solitaire, trois cents troncs effrayants dans le coeur de la terre pour y prendre le suc de ses fruits au doux miel, et par mille rameaux boit la clarté du ciel. Puis une fleur qui, même auprès du figuier, semble prodigieuse, au fond d' un calice qui tremble garde assez d' eau de pluie, alors que la forêt p65 brûle, pour faire boire un titan qui viendrait. Ses boutons, sur lesquels un épervier se pose, qui paraissent des blocs polis de marbre rose, et que ne peut ouvrir le soleil étouffant, ont déjà la grosseur d' une tête d' enfant. La vigne monstrueuse étreint les arbres comme un lutteur, puis en troncs pareils à des corps d' homme retombe, puis remonte et va bondir plus loin. La végétation en démence n' a soin que de cacher le ciel avec ses créatures. Le feuillage se dresse en mille architectures, forme une colonnade aux corridors profonds, sur les pics effarés pose de noirs plafonds, tapisse l' antre, grimpe aux montagnes, s' élance dans l' air bleu, tout à coup éclate en fers de lance, puis, noire frondaison que l' oeil en vain poursuit, devient un néant fait de verdure et de nuit, là ruisselle de pourpre et d' argent, partout maître du sol, dans la liane en courant s' enchevêtre ; et des gémissements, des hurlements, des cris retentissent. Au bas des lourds buissons fleuris, des prunelles de flamme, ainsi que des phalènes, s' allument, et l' on sent se croiser des haleines. Aux racines traînant leurs cheveux, sont mêlés des reptiles ; dans les rameaux échevelés volent de grands oiseaux peints d' azur et de soufre ; des yeux rouges parmi l' obscurité du gouffre luisent, et les petits des louves dans leurs jeux se détachent tout noirs sur un plateau neigeux où brillent sur le blanc tapis jonché de branches des flaques de sang rose et des carcasses blanches. Donc le petit enfant éros fut apporté dans cette forêt, où, de spectres escorté, le meurtre au front joyeux par les espaces vides court, teignant dans le sang mille gueules avides, p66 où la nature vierge, ivre de son pouvoir, sachant bien que les dieux ne peuvent pas la voir, heurte ses ouragans, ses ondes, ses tonnerres, brise les rocs, meurtrit les arbres centenaires, déchaîne, groupe fou vers le mal entraîné, ses forces qu' elle emporte en un vol effréné et que jamais les lois célestes ne modèrent. Quand il fut là, les grands lions le regardèrent. Puis vinrent les boeufs blancs bossus, les loups aux dents d' ivoire, le chacal, le tigre aux yeux ardents, les léopards, les lynx, les onces, les panthères, les sangliers, les doux éléphants solitaires, l' hyène ; puis, sortis des arbres à leur tour, les oiseaux, l' aigle altier, le milan, le vautour cachant dans un lambeau souillé son bec infâme, les condors dont le vol est comme un jet de flamme, les rapides faucons, l' épervier qui sait voir l' infini, le corbeau capuchonné de noir dont l' aile suit d' en haut les guerres infertiles, et les paons somptueux qui mangent des reptiles ; puis les serpents aux plis hideux ; et tous, formant un cercle, regardaient le pauvre être charmant sans défense, et déjà savouraient avec joie la douceur de meurtrir cette facile proie. Mais tout à coup, lancé d' en haut par l' arc vermeil d' Apollon, un trait d' or, un rayon de soleil enflamma les cheveux d' éros, sa lèvre rose, son front pur, sa narine où le désir repose, et, miracle ! Sur son doux visage, le dieu, le meurtrier parut, et, sur sa bouche au feu céleste et dans ses yeux brûlants qui nous attirent, ce que Zeus avait vu, ces animaux le virent. Ils se dirent alors dans leur langage obscur : " pourquoi tuer ce prince, échappé de l' azur ? Regardez sa prunelle aventureuse, où nage p67 dans la poussière d' or l' appétit du carnage, et ce sourire fait de miel et de poison, où déjà les baisers menteurs, la trahison, le meurtre, le courroux, les embûches, la ruse naissent, et cet attrait de l' enfance confuse dont sa mère a paré l' éternel ennemi ! Qui mieux que cet enfant né dans les cieux, parmi les éblouissements formidables des astres, sèmera sur ses pas la haine et les désastres, accablera de maux sans fin l' homme odieux et saura nous venger de la race des dieux ? Puisqu' il doit, ce fléau de la faiblesse humaine, prospérer pour le crime et grandir pour la haine, ne le déchirons pas ! Qu' il vive parmi nous dans la grande forêt des vautours et des loups, où nul abri ne peut servir au daim timide, où, sous le verdoyant gazon toujours humide, la terre boit toujours du sang frais, où la mort, toujours prête et jamais lassée, égorge et mord et dévore la vie, et comme elle fourmille. élevons-le plutôt ; nous serons sa famille. " sous l' ombrage, écartant les rameaux querelleurs, ils lui firent un lit de feuilles et de fleurs, et sous ses boucles d' or, doucement protégées, ils mirent des toisons de bêtes égorgées. Les louves, s' avançant vers lui d' un pas hautain léchaient pour le polir son visage enfantin ; les lionnes voyant qu' il était fier comme elles, sur sa bouche de rose abaissaient leurs mamelles ; les gueules aux crocs blancs, ces fournaises de feu, baisaient le petit roi frissonnant du ciel bleu. Des serpents, s' enroulant sur sa gorge ivoirine, s' étalaient en colliers vermeils sur sa poitrine ; d' autres, tordant leurs noeuds en soyeux annelets, à ses jolis bras nus faisaient des bracelets, p68 et, comme un pharaon d' égypte, en son repaire il avait pour bandeau royal une vipère. Tout ce qui sait combattre et détruire et briser l' enveloppait ainsi d' un immense baiser. Le dieu, passant de l' une à l' autre en ses caprices, buvait avidement le lait de ses nourrices, tout joyeux d' assouvir ses rudes appétits de héros, ne laissait plus rien pour leurs petits, et, chaque soir, gorgé de vie et de caresses, il s' endormait repu sur le flanc des tigresses. Au réveil, tous ces durs artisans de trépas étayaient de leurs corps puissants les premiers pas de l' exilé divin, né pour la grande lutte, l' aidant, le consolant d' une légère chute, et lui donnant aussi pour supporter le mal la résignation morne de l' animal. Il grandit, il devint fauve comme ses hôtes, marchant, courant déjà parmi les herbes hautes, nu, superbe, et portant, sauvage enfantelet, sur son épaule en fleur, que le soleil hâlait et dévorait jusqu' à l' heure du crépuscule, la peau d' un lionceau, comme un petit hercule. Lui-même, de sa main mignonne, avait cueilli la massue ; alors ceux qui l' avaient recueilli connurent qu' ils pouvaient, sans tarder davantage, donner au jeune roi des leçons de carnage. Son heure était venue, et, déjà belliqueux, il s' en alla dès lors à la chasse avec eux. Comme Ariane dans Naxos, l' île enchantée, étendu sur un tigre à la peau tachetée, il les suivait, mêlant sa voix aux hurlements ; joyeux, montrant devant les torrents écumants l' impassibilité magnifique des bêtes, il s' en allait pensif en guerre, en chasse, aux fêtes, au meurtre, et quand passaient, avec des bonds soudains, p69 la gazelle aux yeux bleus, l' antilope, les daims, les chèvres, les troupeaux de cerfs, les boeufs difformes, son tigre le posait sous les feuilles énormes, dans une solitude où rien ne le gardait, et là, les yeux tout grands ouverts, il regardait. Il voyait le combat sinistre, la vaillance, la victoire, comment le fier lion s' élance sur sa victime avec de grands bonds souverains, la terrasse d' un coup de griffe sur les reins, puis la déchire ; et quand ce beau guerrier qui tue marchait, crinière au vent, sur sa proie abattue, quand le cerf éventré sur la terre appelait sa compagne en versant des larmes, et râlait, quand tout n' était que deuil, massacres, funérailles, quand le sol tout humide était jonché d' entrailles, quand tout autour du bois l' épouvante criait, le petit éros blond et charmant souriait. Plus tard même il entra nu parmi ces mêlées. Ses tresses d' or au vent orageux déroulées, et sur les monts toujours le premier aux assauts il aidait à leurs jeux les petits lionceaux, se jetant sur sa proie, étouffant dans ses courses d' humbles victimes ; puis se lavant dans les sources, et n' ayant rien qui hors le combat lui fût cher ; dépeçant, enfonçant ses ongles dans la chair, dans les cris des mourants cherchant des harmonies et tout le long du jour enivré d' agonies, de râles, de sanglots et de cris triomphants, excitant les lions contre les éléphants, tuant et se gorgeant de meurtre avec délices, poussant d' un pied haineux la panthère et les lices, donnant la chasse même aux monstres inconnus, pour les atteindre mieux montant des chevaux nus, orgueilleux de pouvoir, en ses fières allures, mordre, briser des dents, tordre des chevelures, p70 et s' éveillant aussi quand le tigre avait faim. C' est ainsi que l' enfant jouait, et lorsqu' enfin las de voir sur les monts tout souillés de sa gloire de larges ruisseaux noirs baigner ses pieds d' ivoire, il posait sa massue inerte sur son flanc, ses mains et ses bras nus étaient rouges de sang. Pour rendre devant lui toute feinte inutile, il pouvait au besoin ramper comme un reptile ; il savait, se voilant d' un sourire amical, des cruautés de loup, des ruses de chacal, attendait l' ennemi dans l' ombre, et, taciturne, avait des yeux de feu comme un hibou nocturne. Comme le bouc lascif il grimpait sur les rocs, et, sans être effrayé de leurs terribles chocs, en poussant dans le flot sonore un bloc de marbre s' élançait, comme un singe, aux minces branches d' arbre. Puis, trouvant qu' il était le plus doux des fardeaux, les aigles, les condors l' emportaient sur leur dos, et, calme, il traversait l' éther comme une plume. Souvent une cascade affreuse au front d' écume sans arrêter leur vol tombait sur leur chemin. Le dieu, pâle et riant, essuyait de sa main le vaste flot poudreux qui lui fouettait la face et dans l' air ébloui continuait sa chasse, fondant comme un milan sur quelque oiseau ravi, et tout aise et criant quand l' aigle inassouvi, ayant vu sur la terre une proie assez belle, descendait de l' azur et s' élançait sur elle, et, pour mieux divertir l' enfant malicieux, l' emportait pantelante au plus profond des cieux. Souvent encor, parmi les riants groupes d' îles éros voguait, porté par de bruns crocodiles, apprenant d' eux comment dans les ruisseaux taris, cachés par les joncs verts, ils imitent les cris d' un nouveau-né qui pleure ; il suivait les batailles p71 des poissons monstrueux aux luisantes écailles ; hôte guerrier du fleuve, il nageait sur ses bords près des chevaux marins et des alligators, ou parfois, se cachant dans une île écartée, penchait ses yeux ravis sur l' onde ensanglantée. Enfin il se lassa de ces monstres soumis. Ayant pensé qu' ailleurs de puissants ennemis pourraient occuper mieux sa bravoure et ses charmes, il voulut se munir de véritables armes pour secouer l' ennui d' un repos importun, et, quoiqu' il n' eût jamais vu d' arc, il en fit un. Il cueillit une branche avec soin, lisse, droite, plus dure que l' airain, et de sa main adroite la courba ; puis tressa des fibres, dont il fit une corde, et, mettant le désert à profit, sans souci de meurtrir la dépouille superbe de ses compagnons morts, pour avoir une gerbe de traits, il ajusta sur des bouts de roseau une griffe de tigre et des plumes d' oiseau. Alors, sans un adieu jeté vers les clairières, fier d' avoir assorti ces flèches meurtrières, il prit sa course à l' heure où le ciel se dorait, et, le coeur tout joyeux, sortit de la forêt. Il arriva d' abord près d' un lac dont l' eau pure réfléchissait le ciel dans la haute verdure, et dont le flot qu' un souffle émeut, rideau changeant, s' effaçait à demi sous les lotus d' argent, ces lys chastes, ces lys faits en forme de rose ! Là, mêlant leurs beaux corps polis que l' onde arrose, des nymphes s' y baignaient, fuyant l' âpre chaleur, couronnant leurs cheveux de la divine fleur, rieuses, folâtrant, voguant sur les eaux calmes, et parfois sur leurs fronts cueillant de vertes palmes pour leurs jeux, ou tressant des colliers odorants, ou, parmi la fraîcheur des doux flots murmurants, p72 soeurs dociles, fendant l' écume en longues lignes, si belles qu' on eût dit une troupe de cygnes dans l' azur ! Mais voici que le cruel amour, ayant tendu son arc les frappa tour à tour de ses flèches de feu. Les nymphes éperdues, quittant le lac, au loin sur les roches ardues couraient, folles, sentant brûler leurs seins meurtris, arrachant leurs cheveux touffus, poussant des cris, ne sachant plus où fuir l' épouvantable outrage, et se roulaient dans l' herbe avec des pleurs de rage. L' enfant éros, content de ce premier exploit, regarda les grands cieux qu' il menaça du doigt, et, sans vouloir entendre une plainte importune, entra dans l' univers pour y chercher fortune. ô muse, c' est ainsi que le dessein prudent du roi Zeus fut trompé ; c' est ainsi que, pendant son enfance, l' amour apprit des tigres même la cruauté, la ruse et la fureur suprême, s' endormit près des grands lions dans les bois sourds, et fut le compagnon de guerre des vautours. C' est ainsi que ce fils éclatant d' une mère adorable épuisa la jouissance amère de voir pleurer, de voir souffrir, de voir mourir et de causer des maux que rien ne peut guérir. Et c' est pourquoi tu fais notre dure misère, c' est pourquoi tu meurtris nos âmes dans ta serre, amour des sens, ô jeune éros, toi que le roi amour, le grand Titan, regarde avec effroi, et qui suças la haine impie et ses délices avec le lait cruel de tes noires nourrices ! novembre 1864 : ERINNA p73 à mon cher Philoxène Boyer qui a ressuscité la grande figure de Sappho dans un poëme impérissable : près du flot glorieux qui baise Mitylène, marchent, vierges en fleur, de jeunes poétesses qui du soir azuré boivent la fraîche haleine et passent dans la nuit comme un vol de déesses. Elles vont, emportant la brise dans leurs voiles, vers le parfum sauvage et les profonds murmures. Les lumières d' argent qui tombent des étoiles sur leurs dos gracieux mordent leurs chevelures. Celle qui les conduit vers la plage marine, c' est érinna, l' orgueil des roses éphémères, l' amante en qui revit dans sa blanche poitrine le grand coeur de Sappho, pâture des chimères. Elle leur parle ainsi, grave, tenant la lyre, le regard ébloui de clartés radieuses, et mêlant tendrement la voix de son délire aux plaintes sans repos des eaux mélodieuses : " vierges, dit-elle, enfants baignés de tresses blondes, vous dont la lèvre encor n' est pas désaltérée, le rhythme est tout ; c' est lui qui soulève les mondes et les porte en chantant dans la plaine éthérée. p74 Poétesses, qu' il soit pour vous comme l' écorce étroitement unie au tronc même de l' arbre, ou comme la ceinture éprise de sa force qui dans son mince anneau tient notre flanc de marbre ! Qu' il soit aussi pour vous la coupe souveraine où, pour garder l' esprit vivant de l' ancien rite, le vin, libre pourtant, prend la forme sereine moulée aux siècles d' or sur le sein d' Aphrodite ! Le cercle où, par les lois saintes de la musique, les constellations demeurent suspendues, n' affaiblit pas l' essor de leur vol magnifique et dans l' immensité les caresse éperdues. Tel est le rhythme. Enfants, suivez son culte aride. Livrez-lui le génie en esclaves fidèles, car il n' offense pas l' auguste Piéride, en entravant ses pieds il l' enveloppe d' ailes ! Mais surtout, mais surtout que vos âmes soient blanches comme la neige où rien d' humain n' a mis sa trace ! Blanches comme l' horreur pâle des avalanches qui roule au flanc des monts irrités de la Thrace ! Ah ! S' il est vrai qu' il faut à la fureur lyrique des victimes dont l' âpre amour ait fait sa proie et que l' ardente soif d' un bonheur tyrannique torture encor par la douleur et par la joie, ah ! Du moins, jeunes soeurs, que la pensée altière affranchisse vos sens de toutes les souillures ! Ivres de volupté pourtant, que la matière ne vous offense pas de ses laideurs impures ! p75 Car celle qui, pour fuir le fardeau de la vie, impose à son extase une forme sensible, et veut boire, au festin où son dieu la convie, le vin matériel dans la coupe visible, ne connaîtra jamais l' implacable démence qui met dans nos regards la clarté des aurores et qui fait résonner comme un sanglot immense l' hymne de nos douleurs sur des cordes sonores ! Celle qui n' ose pas mépriser la nature et qui, par les désirs terrestres endormie dans l' engourdissement où vit la créature, ne sait pas, en tenant la main de son amie, chaste et vierge, oublier les liens qui l' étreignent, et sentir qu' à ses pieds se déchire un abîme et que son pouls s' arrête et que ses yeux s' éteignent et que la mort tressaille en son coeur magnanime ; si, meurtrie et glacée, au monde évanouie, le sein brûlé des feux de ses pleurs solitaires, elle n' adore pas la douleur inouïe dont les ravissements courent dans ses artères, eh bien, que celle-là, promise à l' hyménée, reste dans la maison où son devoir l' attache, et, souriante, près d' un jeune époux menée, file pensivement une laine sans tache ! Elle n' entendra pas les plaintes de la lyre, et son pied, plus vermeil que la rose naissante, n' abordera jamais sur un léger navire la Cythère adorable et toujours gémissante p76 mais vous, de vos grands coeurs, du vol de vos pensées, vous dont les doigts charmants ne filent pas de laine, suivez jusqu' à l' éther les ailes élancées, ô vierges sans souillure, orgueil de Mitylène ! Et dites au ruisseau dont la voix se lamente que rien n' est plus martyre après la poésie, et qu' il n' est pas de flot pour rafraîchir l' amante dont la bouche brûlante a goûté l' ambroisie ! " telle érinna, livrée à ses mâles tristesses, sur le rivage ému que le laurier décore enseignait le troupeau rêveur des poétesses, et l' écho de son cri jaloux me trouble encore ! Et j' ai rimé cette ode en rimes féminines pour que l' impression en restât plus poignante, et, par le souvenir des chastes héroïnes, laissât dans plus d' un coeur sa blessure saignante. ô rhythme, tu sais tout ! Sur tes ailes de neige sans cesse nous allons vers des routes nouvelles, et, quel que soit le doute affreux qui nous assiége, il n' est pas de secret que tu ne nous révèles ! Tu heurtes les soleils comme un oiseau farouche. Ce n' est pour toi qu' un jeu d' escalader les cimes, et, lorsqu' un temps railleur n' a plus rien qui te touche, tu rêves dans la nuit, penché sur les abîmes ! Septembre 1861 : LA SOURCE p77 à Ingres : jeune, oh ! Si jeune avec sa blancheur enfantine, debout contre le roc, la naïade argentine rit. Elle est nue. Encore au bleu matin des jours, la céleste ignorance éclaire les contours de son corps où circule un sang fait d' ambroisie. Svelte et suave, tel près d' un fleuve d' Asie naît un lys ; le désert voit tout ce corps lacté, sans tache et déjà fier de sa virginité, car sur le sein de neige à peine éclos se pose le reflet indécis de l' églantine rose. ô corps de vierge enfant ! Temple idéal, dont rien ne trouble en ses accords le rhythme aérien ! L' atmosphère s' éclaire autour du jeune torse de la naïade, et, comme un dieu sous une écorce, tandis que sa poitrine et son ventre poli reflètent un rayon par la vie embelli, une âme se trahit sous cette chair divine. La prunelle, où l' abîme étoilé se devine, prend des lueurs de ciel et de myosotis ; ses cheveux vaporeux que baisera Thétis étonnent le zéphyr ailé par leur finesse ; elle est rêve, candeur, innocence, jeunesse ; sa bouche, fleur encor, laisse voir en s' ouvrant des perles ; son oreille a l' éclat transparent et les tendres couleurs des coquilles marines, et la lumière teint de rose ses narines. La nature s' éprend de ce matin vermeil de la vie, aux clartés d' aurore. Le soleil p78 du printemps, qui de loin dans sa grotte l' admire, met un éclair de nacre en son vague sourire. La vierge, la naïade argentine est debout contre le roc ; pensive, amoureuse de tout, et son bras droit soulève au-dessus de sa tête l' urne d' argile, chère au luth d' or du poëte, qui dans ses vers, où gronde un bruit mélodieux, décrit fidèlement les attributs des dieux. Son corps éthéréen se déroule avec grâce courbé sur une hanche, et brille dans l' espace, léger comme un oiseau qui va prendre son vol. Seul, un de ses pieds blancs pose en plein sur le sol. Le vase dont ses doigts ont dû pétrir l' ébauche s' appuie à son épaule, ô charme ! Et sa main gauche supporte le goulot, d' où tombe un flot d' argent. Les perles en fusée et le cristal changeant ruissellent, et déjà leur écume s' efface dans l' ombre du bassin luisant, dont la surface répète dans son clair miroir de flots tremblants les jambes de l' enfant naïve et ses pieds blancs. Oh ! Parmi les lotos ouverts et les narcisses, où vont tes pieds glacés, source aux fraîches délices ? Où tes flots, à présent dans la mousse tapis, baigneront-ils au loin des champs mouvants d' épis ? Où verras-tu frémir aussi dans tes opales le pin, et l' olivier que tordent les rafales ? T' enfuis-tu dans la nuit vers le vallon désert, vers le sentier rougeâtre où croit l' euphorbe vert, où l' on voit se flétrir sous les pieds des bacchantes la violette aux yeux mourants et les acanthes ? Où vas-tu, bleue et froide en tes sombres chemins, clarté ? Chercheras-tu les buissons de jasmins ou la cité bruyante et pleine d' allégresse que parent les héros issus d' une déesse, les tueurs de lions, qui sur leur large flanc p79 tourmentent de la main des glaives teints de sang ? ô source, dans les champs de la fertile épire, l' Achéron se courrouce et l' Aréthon soupire ; le Pénée, aux baisers des nymphes échappé, court, ivre de désir, vers la molle Tempé ; l' étolie a des bois odorants où circule l' Achéloos meurtri par le divin Hercule ; près du doux Ilissos qui reflète le ciel, sur les coteaux penchants l' abeille fait son miel, et le Strymon, qui pousse une plainte étouffée, roule avec des sanglots un dernier chant d' Orphée. Tous ces fleuves sont beaux, et dans leur libre essor apportent à la mer des ruisseaux brodés d' or : un choeur dansant bondit sur les bords du Céphise ; l' harmonieux Pénée a vu Daphné surprise se changer en laurier verdoyant sur ses bords ; le Sperchios entend mourir le bruit des cors ; le long de l' Axios passent des hécatombes ; la douce Thyamis a des vols de colombes qui vont en secouant leurs ailes vers les cieux. Tous ces fleuves d' azur au cours délicieux ont de leurs noms vivants charmé la grande lyre, ô source enfant, mais nul d' entre eux n' a ton sourire ! Oh ! Je te reconnais, source enfant, tu seras le limpide Eurotas, où, levant leurs beaux bras, les guerrières de Sparte aux âmes ingénues dans la nappe d' argent se baignent toutes nues ; l' Eurotas, tout glacé de suaves pâleurs, où croît le laurier-rose au front chargé de fleurs ! C' est dans ton flot riant, à l' ombre de la vigne, que Léda frémira sous le baiser du cygne, pâle d' horreur, serrant les ailes de l' oiseau sur sa poitrine folle où l' ombre d' un roseau se joue, et sur le lit de fleurs que l' onde arrose mordant un col de neige avec sa lèvre rose ! p80 Le fleuve ému la berce en un riant bassin, et des soupirs brûlants s' échappent de son sein mollement caressé par les eaux fugitives. Ah ! Toujours l' Eurotas gardera sur ses rives, que les enchantements choisissent pour séjour, l' écho tumultueux de ses grands cris d' amour, ô source ! Et c' est aussi près de ton onde claire qu' Hélène aux cheveux d' or, tremblante de colère, passera, saluant d' un rire méprisant le palais délaissé de Tyndare, et baisant de sa lèvre enfantine encore inapaisée les noirs cheveux touffus de son amant Thésée. La petite naïade est pensive. Elle rit. Devant ses pieds d' ivoire un narcisse fleurit. Oiseaux, ne chantez pas ; taisez-vous, brises folles, car elle est votre joie, ailes, brises, corolles, verdures ! Le désert, épris de ses yeux bleus, écoute murmurer dans le roc sourcilleux son flot que frange à peine une légère écume. L' aigle laisse tomber à ses pieds une plume en ouvrant dans l' éther son vol démesuré ; l' alouette vient boire au bassin azuré dont son aile timide agite la surface. Quand la pourpre céleste à l' horizon s' efface, les étoiles des nuits silencieusement admirent dans le ciel son visage charmant qui rêve, et la montagne auguste est son aïeule. Oh ! Ne la troublez pas ! La solitude seule et le silence ami par son souffle adouci ont le droit de savoir pourquoi sourit ainsi blanche, oh ! Si blanche, avec ses rougeurs d' églantine, debout contre le roc, la naïade argentine ! avril 1861 : LES TORTS DU CYGNE p81 comme le cygne allait nageant sur le lac au miroir d' argent, plein de fraîcheur et de silence, les corbeaux noirs, d' un ton guerrier, se mirent à l' injurier en volant avec turbulence. " va te cacher, vilain oiseau ! " s' écriaient-ils. " ce damoiseau est vêtu de lys et d' ivoire ! Il a de la neige à son flanc ! Il se montre couvert de blanc comme un paillasse de la foire ! Il va sur les eaux de saphir, laid comme une perle d' Ophir, blanc comme le marbre des tombes et comme l' aubépine en fleur ! Le fat arbore la couleur des boulangers et des colombes ! Pour briller sur ce promenoir, que n' a-t-il adopté le noir ! Un fait des plus élémentaires, c' est que le noir est distingué. C' est propre, c' est joli, c' est gai ; c' est l' uniforme des notaires. Cuisinier, garde ton couteau pour ce Gille, cher à Wateau ! Accours ! Et moi-même que n' ai-je p82 le bec aigu comme un ciseau, pour percer le vilain oiseau barbouillé de lys et de neige ! " tel fut leur langage. à son tour dans les cieux parut un vautour qui s' en vint déchirer le cygne ivre de joie et de soleil ; et sur l' onde son sang vermeil coula comme une pourpre insigne. Alors, plus brillant que l' Oeta ceint de neige, l' oiseau chanta, l' oiseau que sa blancheur décore ; il chanta la splendeur du jour, et tous les antres d' alentour s' emplirent de sa voix sonore. Et l' alouette dans son vol, et la rose et le rossignol pleuraient le cygne. Mais les ânes s' écrièrent avec lenteur : " que nous veut ce mauvais chanteur ? Nous savons des airs bien plus crânes. " il chantait toujours. Et les bois frissonnants écoutaient la voix pleine d' hymnes et de louanges. Alors, d' autres êtres ailés traversèrent les cieux voilés d' azur. Ceux-là, c' étaient des anges. Ces beaux voyageurs, sans pleurer, regardaient le cygne expirer p83 parmi sa pourpre funéraire, et, vers l' oiseau du flot obscur tournant leur prunelle d' azur, ils lui disaient : " bonsoir, mon frère. " décembre 1861 : LE PANTIN DE LA PETITE JEANNE à présent, le pantin est accroché devant votre table. Il est là, bien tranquille, et souvent il sourit. On l' a fait avec une poupée habillée en Pierrot. Sa taille est bien drapée ; puis il est gracieux comme le jour qui naît. Il songe, avec des yeux bleu sombre. Si ce n' est que les rubans, les noeuds d' amour et les bouffettes de son habit sont bleus, et ses deux lèvres faites en vermillon, il est tout blanc, comme l' hiver. à son petit chapeau tient un anneau de fer pour qu' on puisse le pendre avec un fil. Sa face est d' un rose charmant que jamais rien n' efface, et l' habit est de neige et les agréments bleus. Il garde la douceur des êtres fabuleux : il est sérieux, mais avec un air de fête. Il est blanc. Ses cheveux, qui volent sur sa tête, sont blancs aussi, naïve innocence des jeux ! Il sont en ouate ; ils font comme un ciel nuageux sous le chapeau pointu qui lui couvre le crâne, et c' était le joujou de la petite Jeanne. Oh ! Je vous tresse, fleurs pâles du souvenir ! Elle n' aurait pas eu la force de tenir ce jouet de fillette avec sa main trop tendre ; mais on avait trouvé cela, de le suspendre p84 avec un léger fil au-dessus du berceau. La douce enfant, tremblant de froid comme un oiseau, en voyant la poupée essayait de sourire. Ses deux mains y touchaient alors, chère martyre ! D' un geste maladif, vaguement enfantin, et l' on voyait trembler à peine le pantin. C' est qu' elle était si faible, elle était si petite ! Pensive, elle ployait sous l' atteinte maudite d' un mal mystérieux, privée encor de tout, ne pouvant ni marcher ni se tenir debout. Pendant ce temps qu' elle a vécu, toute une année ! Elle a souffert toujours, pauvre rose fanée, qui frissonnait, brisée et blanche, au moindre vent. Dans ses profonds yeux bruns brillait un feu mouvant et la douleur brûlait sa prunelle ingénue. Mais, après, elle était vite redevenue charmante. Reposée après ce long effort, elle semblait dormir tranquillement. La mort bienfaisante, effaçant la tristesse et le hâle, avait rendu la grâce au doux visage pâle, et sur le petit front par le calme enchanté comme un lys immobile avait mis la beauté. Elle était belle ; mais qu' elle est plus belle encore aux cieux ! Elle est la vie en fleur qui vient d' éclore. Maintenant, maintenant, mère, je vous le dis, elle est là-haut, avec les saints du paradis. Elle est forte, elle peut marcher ; ses pieds sont lestes et s' envolent, guidés par les harpes célestes. Son front est plus riant qu' une perle d' Ophir. Elle a de beaux pantins d' opale et de saphir, et triomphante, et rose, et libre de ses langes, elle joue en chantant sur les genoux des anges. 18-19 avril 1863 : A MA MERE p85 ô ma mère et ma nourrice ! Toi dont l' âme protectrice me fit des jours composés avec un bonheur si rare, et qui ne me fus avare ni de lait ni de baisers ! Je t' adore, sois bénie. Tu berças dans l' harmonie mon esprit aventureux, et loin du railleur frivole mon ode aux astres s' envole : sois fière, je suis heureux. J' ai vaincu l' ombre et le doute. Qu' importe si l' on écoute avec dédain trop souvent ma voix par les pleurs voilée. Quand sur ma lyre étoilée tu te penches en rêvant ! Va, je verrai sans envie que le destin de ma vie n' ait pas pu se marier aux fortunes éclatantes, pourvu que tu te contentes d' un petit brin de laurier. 16 février 1858 : AU LAURIER DE LA TURBIE p86 toi qui jusques au ciel montes, colosse droit, et qui poses tes pieds dans le roc dur et froid, ô symbole ! Géant ! Bel arbre aux feuilles lisses ! Laurier, ma lâche envie et mes saintes délices ! Fantôme que Pindare ému reconnaîtrait ! Compagnon de la lyre idéale ! Portrait de tout ce que j' adore et de tout ce qui m' aime ! Arbre mélodieux, grand comme Phoebos même ! Sombre feuillage. Hélas ! Mon immortel affront ! Jamais ton noir rameau ne couvrira mon front ; ami, c' est comme un vain passant que tu m' accueilles ; à peine si dans l' ombre une seule des feuilles que l' âpre vent du soir t' arrache avec effroi, brille, chimère folle, et glisse autour de moi. Et pourtant, laurier vert, gloire de la campagne, je n' ai souhaité, moi, ni la douce compagne dont les regards nous font un ciel dans la maison, ni les petits enfants à la blonde toison, ni la richesse aux doigts parfumés d' ambroisie, et tout ce dont l' esprit jaloux se rassasie, ni le repos, si cher à des bohémiens ; et ces enchantements sans nombre, et tous ces biens que notre solitude avidement réclame, arbre mouvant ! Laurier ! Tu le sais, moi dont l' âme bondissait jusqu' aux cieux d' un vol démesuré, je n' en ai rien connu, je n' ai rien désiré ! J' ai vécu seul, penché sur le monde physique, toujours étudiant le grand art, la musique, dans le cri de la pourpre et dans le chant des fleurs où dort la symphonie immense des couleurs, dans les flots que la mer jette de ses amphores, p87 dans le balancement des étoiles sonores, dans l' orgue des grands bois éperdus sous le vent ! J' ai mis tout mon orgueil à devenir savant, pâle et muet, j' entends le murmure des roses : et de tous les trésors et de toutes les choses qui plantent dans nos coeurs un regret meurtrier, tu le sais bien, je n' ai voulu que toi, laurier ! CHIO Chio, l' île joyeuse, est pleine de sanglots. Au fond d' une demeure où l' on entend les flots, la jeune fille morte, ô père misérable ! Dans ses longs cheveux blonds dort sur un lit d' érable. Ses yeux de violette, hélas ! Quand le jour luit, contiennent à présent la formidable nuit. ô dieux ! C' est le moment où fleurit la pervenche ! Le père, avec horreur tordant sa barbe blanche, s' en est allé gémir sur le bord de la mer. Dans l' abîme grondant il verse un fleuve amer, et marche, déchiré par sa douleur sans bornes. La jeune fille dort. Trois divinités mornes, leurs beaux voiles épars et leurs cheveux flottants, sont là debout, tressant les roses du printemps près de la morte en fleur qu' elles avaient vu naître et se plaignent. Soudain, un disciple du maître s' avance et, les voyant, leur dit : " que faites-vous auprès du lit où s' est penché ce front si doux, ô déesses, (car tout en vous fait qu' on devine l' immortelle splendeur d' une race divine,) p88 puisque les dieux, exempts du mal et du remords, ne sauraient sans souillure être en face des morts, qui n' ont plus que la nuit sous leurs paupières lasses ? " il dit. Mais Aglaïa, la plus jeune des grâces, se tourna vers ses soeurs pâles, et faisant voir au disciple ébloui dans la pourpre du soir leurs visages mouillés d' une rosée amère, murmura : " nous pleurons sur la fille d' Homère. " février 1864 : A GEORGES ROCHEGROSSE enfant dont la lèvre rit et, gracieuse, fleurit comme une corolle éclose, et qui sur ta joue en fleurs portes encor les couleurs du soleil et de la rose ! Pendant ces jours filés d' or où tu ressembles encor à toutes les choses belles, le vieux poëte bénit ton enfance, et le doux nid où ton âme ouvre ses ailes. Hélas ! Bientôt, petit roi, tu seras grand ! Souviens-toi de notre splendeur première. Dis tout haut les divins noms : souviens-toi que nous venons du ciel et de la lumière. p89 Je te souhaite, non pas de tout fouler sous tes pas avec un orgueil barbare, non pas d' être un de ces fous qui sur l' or ou les gros sous fondent leur richesse avare, mais de regarder les cieux ! Qu' au livre silencieux ta prunelle sache lire, et que, docile aux chansons, ton oreille s' ouvre aux sons mystérieux de la lyre ! Enfant bercé dans les bras de ta mère, tu sauras qu' ici-bas il faut qu' on vive sur une terre d' exil où je ne sais quel plomb vil retient notre âme captive. Sous cet horizon troublé, ah ! Malheur à l' exilé dont la mémoire flétrie ne peut plus se rappeler, et qui n' y sait plus parler la langue de la patrie ! Mais le ciel, dans notre ennui, n' est pas perdu pour celui qui le veut et le devine, et qui, malgré tous nos maux, balbutie encor les mots dont l' origine est divine. p90 Emplis ton esprit d' azur ! Garde-le sévère et pur, et que ton coeur, toujours digne de n' être pas reproché, ne soit jamais plus taché que le plumage d' un cygne ! Souviens-toi du paradis, cher coeur ! Et je te le dis au moment où nulle fange terrestre ne te corrompt, pendant que ton petit front est encor celui d' un ange. septembre 1865 : LE BERGER tandis qu' autour de nous la nature se dore ivre de fleurs, d' amour et de clartés d' aurore, et que tout s' embellit de rayons souriants, les chercheurs, les penseurs, les esprits, les voyants, les sages, dont la main croit à ce qu' elle touche, tiennent dans leur compas l' immensité farouche, et disent : " ce berger, que vous appelez dieu, n' existe pas. Là-haut, dans les plaines de feu, les blancs troupeaux, suivant la trace coutumière, sans nul guide, au hasard, marchent dans la lumière et, sans que jamais rien ne gêne leur essor, rentrent, quand ils sont las, dans leurs cavernes d' or. " puis dans leur noir réduit, plein d' ombre et de fumée, les orgueilleux savants, dont l' oreille est fermée, p91 murmurent, en montrant d' en-bas les vastes cieux : " là tout est vide, car tout est silencieux. " cependant, pour bercer l' infini qui respire, le doux berger pensif touche sa grande lyre ; il conduit par ses chants tous les monstres vermeils, les constellations, les hydres, les soleils, et, sans souci du vil chasseur qui tend des toiles, fait marcher devant lui ses grands troupeaux d' étoiles. mars 1864 : LA FLEUR DE SANG enfant encore, à l' âge où sur nos fronts éclate la beauté radieuse, un jour dans la forêt je vis un dieu vêtu d' une robe écarlate. Secouant ses cheveux que le soleil dorait, il me cria : " veux-tu m' adorer, vil esclave ? " et je sentis déjà que mon coeur l' adorait. Ses flèches, que tourmente une main forte et brave, s' agitaient sous ses doigts ; le lourd carquois d' airain tremblait de son courroux et rendait un son grave. Implacable, attachant sur moi son oeil serein, il me cria : " veux-tu baiser, de cette bouche tout en fleur, ma chaussure et mon pied souverain ? Je suis le dieu sanglant, je suis le dieu farouche, l' âpre ennemi, le fier chasseur ailé, vainqueur des monstres, le cruel archer que rien ne touche ; p92 je suis l' amour ; veux-tu me servir, faible coeur ? Je te ferai sentir la griffe des chimères et je te verserai ma funeste liqueur. Je prendrai les meilleurs des instants éphémères que doit durer ici ton corps matériel, et tu fuiras en vain les angoisses amères. J' éteindrai tes beaux yeux qui reflètent le ciel, je flétrirai ta joue, et dans mes noirs calices tu trouveras un vin plus amer que du fiel. Savoure sans repos mes atroces délices ! Car tu n' espères pas, tant que durent tes jours, épuiser ma colère, et lasser mes supplices. Mes serpents font leurs noeuds dans l' abîme où tu cours, et pour manger ton foie au pied d' un roc infâme, ne vois-tu pas venir des milliers de vautours ? Quand la lâcheté vile aura souillé ton âme, ton martyre hideux ne sera pas fini ; tu te consumeras sans éclair et sans flamme. Toi que j' aurai cent fois quitté, cent fois banni, mordu par l' aiguillon de ta vieille habitude, tu me suivras encor, par ma froideur puni ! Tu vivras dans la haine et dans l' inquiétude jusqu' au jour où, brisé, tu connaîtras l' horreur de la vieillesse affreuse et de la solitude. " ainsi le jeune dieu parlait, et sa fureur était comme les flots amers qu' un gouffre emporte, et moi je pâlissais de rage et de terreur. p93 Je tressaillais, sentant mon âme à demi morte, comme sous le couteau du boucher la brebis, quand le chasseur amour me parla de la sorte. Et pourtant j' admirais sa beauté, ses habits de pourpre, que le vent harmonieux soulève, et surtout, ô mon coeur, ses lèvres de rubis, larges roses de feu, comme on en voit en rêve, et dont le fier carmin, d' un sourire enchanté, ressemble à du sang frais sur le tranchant d' un glaive. J' égarais mes regards sur son col indompté, neige pure, et tandis qu' il m' insultait encore, fou de honte, éperdu sous l' âcre volupté, j' ai crié : " dieu farouche et sanglant, je t' adore. " mars 1857 : HERMAPHRODITE dans les chemins foulés par la chasse maudite, un doux gazon fleuri caresse Hermaphrodite. Tandis que, ralliant les meutes de la voix, Artémis court auprès de ses guerrières, vois, le bel être est assis auprès d' une fontaine. Il tressaille à demi dans sa pose incertaine, en écoutant au loin mourir le son du cor d' ivoire. Quand le bruit cesse, il écoute encor. Il songe tristement aux nymphes et soupire, p94 et, retenant un cri qui sur sa lèvre expire, se penche vers la source où dans un clair bassin son torse de jeune homme héroïque, et son sein de vierge pâlissante au flot pur se reflète, et des pleurs font briller ses yeux de violette. mars 1858 : LE CHER FANTOME ô larmes de mon coeur, lorsque la bien-aimée fut morte, et que sa tombe, hélas ! Fut refermée, quand tout fut bien fini, quand je demeurai seul, ayant vu cette enfant cousue en son linceul, oh ! Je ne pleurai pas son âme, non, sans doute ! Car tout me disait bien que l' âme prend sa route vers les déserts du ciel éthéré ; qu' étant dieu, elle s' élancera vers les astres de feu comme un puissant oiseau, pour se plonger, ravie, dans les ruissellements de joie et dans la vie. Mais je pleurais sa forme adorable, son corps où la grâce divine avait mis ses accords, et dans son effrayante et chaste et fière allure cet or en fusion qui fut sa chevelure ! Quoi ! Disais-je, cet or, ces roses, ces blancheurs, cette chair, où couraient les plus douces fraîcheurs, ces noirs sourcils, les cils que la brise querelle, sa prunelle où la flamme était surnaturelle, son bras pur, ces lueurs fauves qui m' enivraient, ces pourpres, ces rougeurs, ces lèvres qui s' ouvraient voluptueusement ainsi que des corolles, tout cela n' est plus rien désormais ; ses paroles p95 ne dérouleront plus des notes de cristal ! ô douleurs, ô ruine, ô délire fatal ! Quoi ! Ce chef-d' oeuvre entier de formes et de lignes, son jeune sein, plus blanc que la plume des cygnes, et ce vague frisson de rose d' Orient où la lumière passe et joue en souriant, ces dents où la caresse aimante se mutine, cet ensemble de grâce et de force enfantine, ce beau type idéal sur la terre jeté dans sa perfection et son étrangeté, va s' endormir sous l' herbe et, dépouille flétrie, cet objet merveilleux de mon idolâtrie dans la nuit du tombeau, dans l' immuable hiver, lambeau meurtri, pâture effroyable du ver, sentira donc sur lui ces bouches assassines dans la terre gluante où passent des racines ! Puis sa chair, ses os même en cendre s' en iront ; l' arbre insensible et dur poussera dans son front, et les buissons, les fleurs, l' herbe du cimetière, nourris d' elle à jamais, la boiront tout entière ! Elle fera grandir les rameaux chevelus, et de tant de trésors il ne restera plus que le lys meurtrier et la rose sanglante ! C' est ainsi qu' en ma tête en feu, de pleurs brûlante, je roulais ma misère et mon affreux souci. Moi, le fougueux athlète à la lutte endurci, je sentais mon courage, archer vainqueur de l' ombre, fuir étonné devant l' horreur de la nuit sombre, comme aussi ma vertu, ce cavalier géant, frissonner sur le gouffre immense du néant. Pâle, éperdu, pensif, pris dans un noir délire, je n' osais même plus toucher la grande lyre. Pendant plus de trois ans privé de ma raison, et revoyant toujours le verre de poison dans sa petite main tremblante, avec délice p96 je pleurai cette enfant qui fut mon Eurydice, et, comme un naufragé qui sous le gouffre vert évanoui, rigide et par les eaux couvert, ne sentant même plus le froid qui le dévore ni le ruissellement glacé, gémit encore parmi l' obscurité murmurante des flots, même dans mon sommeil je poussais des sanglots. Mais une nuit, au sein des sinistres féeries, tandis que je dormais sous le fouet des furies, et que dans le cruel silence mes tourments s' exhalaient par des pleurs et des gémissements, je la revis, c' était bien elle ! Dans un rêve. Oh ! Si belle toujours ! Sa chevelure d' ève, comme une vapeur d' or, voltigeait à l' entour de son front ; son visage étincelait d' amour, et mes regards, fermés pour les choses profanes, voyaient le sang courir dans ses bras diaphanes ! Lumineuse, traînant un long vêtement bleu, contre la cheminée où brûlait un grand feu elle appuya sa main d' opale radieuse, et toute son allure était mélodieuse ! L' ardent rayonnement que projette l' esprit la faisait resplendir tout entière ; elle ouvrit sa bouche dont la ligne eût ravi Praxitèle et parla : " cher, ô cher exilé, disait-elle en laissant résonner le cristal de sa voix, ne pleure plus ! Je vis telle que tu me vois, fraîche comme le lys et la rose trémière. Mes cheveux fulgurants, effluves de lumière, vivent ; et ces couleurs, ces formes, ces contours que tu nommais jadis mon corps, vivent toujours, mais beaux, mais rajeunis par une apothéose, et ma lèvre d' enfant sourit, sanglante et rose ! L' âme silencieuse et le corps sont tous deux immortels sans retour, et ce serpent hideux p97 qui mord, en se tordant, le talon de ses maîtres, la mort, ne détruit pas la figure des êtres. Ce qui meurt ici-bas naît dans l' infini bleu. écoute bien ceci : quand le pouce de Dieu s' est imprimé, rêveur, sur une face humaine, l' empreinte vit, malgré la mort, malgré la haine, malgré la sombre nuit d' où l' esclave aux beaux yeux une seconde fois s' élance radieux. Oui, sans doute, la mort, l' être affreux que tu nommes la mort, mange et détruit l' enveloppe des hommes ; elle plante sa dent cruelle dans nos chairs, et, pour le désespoir de ceux qui nous sont chers, avec les ossements d' où veut sortir un ange elle fait de la cendre inerte et de la fange ; mais, quand son noir travail est fini, quand sa main a pendant bien des jours torturé l' être humain, lorsqu' elle a transformé ce chef-d' oeuvre en poussière, alors, du limon vil, de la cendre grossière, où tout s' arrêterait pour le stoïcien, renaît un corps nouveau, tout pareil à l' ancien, effrayant comme lui pour la mort altérée, mais fait d' une substance encor plus éthérée. Dans ses veines, après le formidable exil de la terre, circule un sang vif et subtil ; sa lèvre, qu' un rayon touche, se rassasie d' air immatériel saturé d' ambroisie ; son esprit est lumière, et ses sens plus parfaits pénètrent d' un seul coup la cause et les effets. Mais ce qui fut d' abord sa beauté sur la terre survit dans son aspect divin que rien n' altère, et, lorsqu' il est permis à l' homme sans remords de les voir dans un rêve, il reconnaît les morts. Oui, regarde-moi bien, je vis, blanche, enflammée, pure, mais telle enfin que tu m' as tant aimée, superbe comme Hélène à la clarté du jour. p98 Et quand, né de la fange et de l' ombre, à ton tour tu te verras surgir éperdu vers l' aurore, n' emportant d' ici-bas que ta lyre sonore, nos chers liens d' amour ne seront pas brisés, et tu retrouveras mon front sous tes baisers. Seulement, désormais, les ombres sépulcrales ont fui mes yeux emplis de lueurs sidérales ; mon pied, qui de l' espace ouvert n' est plus banni, bondit d' un vol charmant dans le libre infini ; mes sens plus compliqués et qui percent les voiles perçoivent dans l' éther le parfum des étoiles et voient distinctement les formes de l' azur. La musique des cieux, le chant jadis obscur des sphères, dans son rhythme arrive à mon oreille ; les constellations de la voûte vermeille pendent à ma portée, et je touche à leurs noeuds épars, et dénouant mes cheveux lumineux au vent du ciel baigné dans le concert des astres, je l' écoute, appuyée au pied des bleus pilastres, tandis que tout un choeur au vol démesuré accourt au flamboiement de mon vol azuré. Vois-les, ces cheveux d' or où le rayon se pose, ce front, ces bras de neige et ce talon de rose, et cette bouche folle heureuse de fleurir, ne pleure plus jamais ce qui ne peut mourir, et que ta voix parmi les hommes se déploie dans un immense chant lyrique, ivre de joie. " vision, vision ! Toujours tu brilleras devant ma face, avec la neige de ses bras et je suivrai toujours dans une ombre sacrée sa chevelure d' or par des flammes dorée. C' est pourquoi je serai joyeux, comme un sculpteur dont l' âme virginale et dont l' oeil contempteur ne veut pas une tache à la blancheur des marbres ; près de la source froide, ange, et sous les grands arbres, p99 dans un chant triomphal qui se rit du tombeau, je redirai la gloire immortelle du beau. Tout brûlant du baiser céleste d' Eurydice, je chanterai l' amour, la clarté, la justice, et les hommes pensifs s' éblouiront de voir mes regards de héros, fixés sur le devoir, mépriser tous les vils intérêts de la terre, cependant que mon ode ouvre, fleur solitaire, son calice de pourpre ardente épanoui, et que je sentirai, dans un rêve inouï, cet ange glorieux, vainqueur des épouvantes, secouer sur mon front des étoiles vivantes. juin 1860 : L'AME DE CELIO ce calme Célio, ce fils de la chimère qui passa comme un rêve, et qu' on pleure aujourd' hui, ce jeune homme pensif, beau comme un dieu d' Homère, je l' ai connu ; je veux parler encor de lui. Mais parmi nous, d' ailleurs, son image est vivante ! Terrible, et secouant dans l' air un feu subtil, sa lourde chevelure inspirait l' épouvante, Et sa bouche, ô douceur ! charmait le mois d' avril. Poëte, comme il fut adoré dès ce monde ! Oh ! Que de fois, songeant à nous, il déroula du bout de ses doigts fins l' or d' une tresse blonde, sans savoir qu' à ses pieds une femme était là ! p100 Adoré ! Tout l' aimait dans sa grâce première. Pourtant l' âme féroce et lâche de Don Juan n' habita point ce corps pétri dans la lumière que berçaient les sanglots du sauvage océan ! Non, pour voir jusqu' à lui de pâles favorites lever l' oeil extatique et voilé du martyr, il n' avait pas versé de larmes hypocrites, et jamais Célio n' eut besoin de mentir. Car la séduction émanait de son être, comme du diamant le rayon étoilé. Il n' avait qu' à venir pour dominer en maître ; sa voix persuadait avant d' avoir parlé. Oh ! Savez-vous combien de femmes que dévore même à présent son nom, traînant de longs ennuis, le murmuraient aux soirs, et criaient à l' aurore : je l' aime ! Et se plaignaient aux haleines des nuits ! Et les vierges en fleur, troupe folle et timide, honteuses de sentir frissonner leurs bras nus, le suivaient dans le bal d' un long regard humide, et, blanches, étouffaient leurs soupirs ingénus. Mais ce ne fut pas lui, cet amant des orages, qui put se réjouir à voir couler des pleurs, ou qui suivit la gloire et ses fuyants mirages. Avenir, avenir, son âme était ailleurs ! Que disait-il aux bois, quand, sous leur sombre voûte, il écoutait, caché dans le feuillage noir, l' eau céleste filtrer et pleurer goutte à goutte, délicieusement, comme son désespoir ? p101 Car il fut un vrai fils des antiques orphées, et la création l' accueillait en ami dans la clairière obscure et près des sources fées où brille le serpent, sur le sable endormi. Que disait-il, penché sur le flot des fontaines, aux fleurettes de l' herbe, aux nids dans les roseaux, quand d' une voix si tendre il leur contait ses peines, lui qui savait aussi la langue des oiseaux ? Ou bien, avec l' aurore il fuyait dans la brume, farouche et, comme l' ange horrible du trépas, monté sur un cheval effaré, blanc d' écume, qu' il faisait obéir en lui parlant tout bas. Mais il aima surtout cette consolatrice, la nuit, la grande nuit qui, dans ses cheveux bruns, de nos seins déchirés baise la cicatrice, et berce nos tourments au milieu des parfums ; la nuit et ses lueurs de diamant, froissées par l' aube, dont l' opale éclate au front du ciel, et le frissonnement des étoiles glacées qui guérit les transports de nos coeurs pleins de fiel. Il contemplait, de l' ombre où nos larmes tarissent, dans le jardin de joie à nos pas défendu, ces guirlandes, ces lys de clarté qui fleurissent, et leur parlait alors, de douleur éperdu ! Il leur disait, noyé dans les horreurs du gouffre que l' insondable azur suspend sur notre effroi : " ô constellations, vous voyez que je souffre, flambeaux de l' éther vaste, ayez pitié de moi ! " p102 et les hommes, voyant ce beau porteur de lyre n' avoir pour seuls amis que les astres des cieux, dans lesquels ses regards pénétrants savaient lire, voulaient prendre en pitié son coeur silencieux. " oh ! Disaient-ils, songeur caressé par les flammes, la beauté resplendit sur ton visage altier baigné par des flots d' or, enchantement des âmes, et ta lèvre est pareille aux fleurs de l' églantier. Quand tu lèves tes yeux à la clarté fidèles, dans tes prunelles d' or l' éclair semble jaillir ; les vierges de seize ans, quand tu passes près d' elles, sentent leur voix s' éteindre et leur sang tressaillir. La vertu dédaigneuse et la pudeur farouche se changent pour toi seul en désirs embrasés ; tu charmes l' innocence elle-même, et ta bouche est comme un seuil divin meurtri par les baisers. Comme un dieu triomphant tu parus dans la vie, dont ta pensée agile a déjà fait le tour ; mais qui pourrait remplir ton âme inassouvie, sinon le flot immense et clair d' un seul amour ? Ah ! Sans doute, bel ange effrayé de ton rêve, tu chercheras bientôt la fraîcheur du matin, et tu te guériras des voluptés sans trêve près d' une blonde épouse au regard enfantin. Ainsi qu' un matelot fatigué des tourmentes, et las de voir toujours le gouffre tournoyer, tu renaîtras alors, et loin de tes amantes tu connaîtras enfin la douceur du foyer. " p103 tels ils parlaient ; mais lui, bercé par la musique suave qu' il écoute au fond du ciel obscur, répondait lentement de sa voix héroïque, dont la sérénité fait songer à l' azur : " oui, le calme plairait à ma fierté jalouse, et j' aspire en silence à l' oubli des combats. Oui, mon coeur tout sanglant appelle son épouse ; mais que me parlez-vous de bonheur ici-bas ? Croyez-vous que je puisse en des routes fleuries oublier les déserts d' épouvante peuplés, quand mes frères tremblants, sous le fouet des furies, baissent avec horreur des fronts échevelés ? Ah ! Donnez-leur aussi l' épouse blonde et fière qui tend sa lèvre en fleur plus douce que le vin, et le vieux lit de chêne, et la pure lumière du rajeunissement, sans lequel tout est vain ! Mais s' ils doivent, sans cesse abreuvés d' amertume, leur bâton dans la main poursuivre l' horizon, sans voir pendant les mois de frimas et de brume une lampe fidèle éclairer leur maison ; s' il faut que chaque jour avive leur blessure, et qu' à peine échangeant quelque parole entre eux, toujours ces voyageurs gardent sur leur chaussure la trace des cailloux et des chemins poudreux ; tant qu' il ne viendra pas une heure de délices pour guérir tous les maux dont leur coeur est navré, je refuse ma lèvre aux suprêmes calices du bonheur ; et comme eux jusque-là je vivrai p104 avec l' âpre douceur de l' oiseau solitaire qui fuit d' un vol affreux les arbres et les nids, et qui plane toujours, altéré de mystère, ou sur la foule en pleurs ou dans les cieux bénis ! Car, puisque nous parlons dans ce temps misérable où les exilés seuls ont encor soif du beau, et, dans leur piété pour la muse adorable, gardent le lys sans tache et le sacré flambeau, non, je ne saurais pas chanter aux pieds d' une ange et voir à mes côtés dormir de beaux enfants, tandis que je les vois qui marchent dans la fange, tristes, désespérés, maudits, mais triomphants. Comme à présent la pourpre est une chose vile que les passants haineux peuvent injurier, je montrerai la mienne à ce troupeau servile : je veux ma part de honte et ma part de laurier. Ma place est près de ceux qui sur leur sein d' ivoire étalent, sans souci du railleur odieux, ce lambeau d' écarlate auguste et dérisoire qui désigne ici-bas les bouffons et les dieux. Pour si peu qu' il leur reste un éclair de génie dont les buveurs de flamme un jour s' enivreront, je veux, je veux ma part de leur ignominie ; je veux porter comme eux de la boue à mon front. Je ne suis pas celui qui peut goûter la gloire loin des miens, et me plaire aux loisirs du vainqueur, lorsque derrière moi, dans l' ombre épaisse et noire, on foulerait aux pieds ces morceaux de mon coeur. p105 Ainsi, ne tentez pas mes heures de délire, foyer, chaste bonheur qu' envierait ma raison ! Je mêle mes fureurs aux sanglots de la lyre ; je n' ai pas de famille et n' ai pas de maison. Ma maison, c' est le roc aimé des tourterelles, la grotte dont le lierre a tapissé le mur, c' est le palais empli de joie et de querelles dont le dôme est bâti de feuillage et d' azur. C' est l' abri sourcilleux que la nature enchaîne à la bouche des flots tordus par les autans ; c' est la nuit du ravin ; c' est le tronc noir du chêne meurtri par le tonnerre et creusé par le temps. C' est l' antre d' où l' on voit courir les blanches voiles dans les flocons d' écume et sur le gouffre amer ; c' est la caverne au front baisé par les étoiles, d' où l' on entend gronder et sangloter la mer ! Ma famille, ce sont tous ces pâles convives qui, n' ayant pas eu faim du terrestre repas, tremblent comme des lys au bord des sources vives, et qui ne filent pas et ne travaillent pas ! C' est vous, poëtes forts que les épines blessent, vous qui sur tous les maux tenez vos fronts penchés, et dont les mains, toujours vierges et blanches, laissent une odeur d' ambroisie à ce que vous touchez ! C' est vous chez qui la grâce a conservé son culte, statuaires, démons obstinés et chercheurs, fiers de vivre éperdus pour un art qu' on insulte, dans l' éblouissement lumineux des blancheurs ! p106 C' est vous tous dont le pied bondit sur les rivages, et qui dans les buissons où rit une clarté, cueillez en même temps que les mûres sauvages ce fruit des grands chemins qu' on nomme liberté. C' est le vieux mendiant farouche, qui s' enivre de la sierra vermeille et du ciel espagnol ; c' est toi dont le parfum m' encourageait à vivre, rose de la montagne, et c' est toi, rossignol ! C' est vous, derniers amants de la lyre assassine, pauvres comédiens, qui le long du coteau emportez au soleil Marivaux et Racine, sous le manteau riant que vous donna Wateau ! Idoles aux beaux yeux, c' est vous ! Dont le poëte consolera pendant toute l' éternité la beauté sculpturale et grandiose, faite pour l' infamie, ou bien pour la divinité. Vous roulez au ruisseau, race éclatante et rose ! Dans les jours de cet âge aveugle et sans essor, qui ne se hausse pas jusqu' à l' apothéose de vos fronts de lumière et de vos tresses d' or ! Il vous jette à l' enfer plein d' ombres sépulcrales, parce qu' il ne saurait, dans son dédain jaloux, allumer sur vos fronts les clartés sidérales ! Venez, je vous le dis, ma famille c' est vous. Victime aux longs cheveux, muse, beauté, génie ! Grande vierge promise au supplice immortel, c' est toi que chaque jour, comme une Iphigénie, le couteau du grand prêtre égorge sur l' autel ! p107 Ah ! Peut-être qu' enfin, race pleine de joie ! Quand les vautours de l' air acharnés sur ton flanc seront las de te mordre et de manger ton foie, et d' agrandir ta plaie et de boire ton sang, nourrice de héros, sainte aristocratie, tu régneras avec ton regard azuré sur ce monde qui rêve à peine et balbutie, et certes, ce jour-là, je me reposerai ! " c' est ainsi que parlait aux passants de la terre le divin Célio, que regrettent les fleurs. Il est mort sans avoir à son lit solitaire une timide épouse échevelée en pleurs. Mais sur l' âpre montagne où parmi l' herbe haute frémit le bouton d' or, par la brise plié, la forêt, dont il fut le compagnon et l' hôte, depuis qu' il est parti, ne l' a pas oublié ! Et les trembles d' argent, les chênes, les érables, et la grotte où frissonne un luth éolien, et l' eau vive, si douce au coeur des misérables, et les grands sapins noirs se le rappellent bien ! Et la mer, et la mer plaintive, son amante, et l' océan houleux brisé par les récifs, murmurent sans repos son nom dans la tourmente et l' apprennent encore aux matelots pensifs. Et quand viennent les jours d' été, blancs et féeriques, les sculpteurs amoureux des symboles anciens, les peintres éblouis, les poëtes lyriques, les chanteurs vagabonds et les musiciens p108 songent sans désespoir au marbre funéraire de ce martyr d' amour beau comme Alaciel, et disent : " parfumez l' âme de notre frère ! Aimez-le, fleurissez pour lui, roses du ciel ! " et ce troupeau toujours blessé, les amoureuses, qui se donnent en rêve à cet homme indompté et relisent ses vers dans leurs heures fiévreuses avec les longs frissons de l' âcre volupté, et le mendiant, fils de gueux, qui s' extasie de voir briller l' aurore en son riche appareil, et qui sur ses haillons, comme un prince d' Asie, porte joyeusement un habit de soleil, et ces divinités mornes sous leur dentelle dont les attraits, au lieu de durer deux mille ans, s' effaceront demain faute d' un Praxitèle, et qui n' ont plus d' abri dans les temples croulants. Et les petits oiseaux donneurs de sérénades avec le barde ailé des cieux, le rossignol, et les filles d' amour qui vont par les bourgades jouer en corset d' or Chimène et dona sol ; et tous ceux qui mourront pour l' amante de pierre, tous les pauvres, tous les rêveurs, tous les maudits répètent chaque soir, en faisant leur prière : " accueillez-le, seigneur, dans votre paradis ! " Nice, janvier 1860 : LA BELLE AUDE p109 en arrivant dans sa ville aux cent tours, Charles s' écrie : " ah ! Coeurs pleins d' artifice ! Ah ! Mécréants ! Pourvoyeurs de vautours ! Il faut enfin qu' on vous anéantisse. Que tous les pairs de ma cour de justice viennent, dit-il, me trouver sans délais : je veux qu' on parte et qu' on les avertisse. " mais en passant le seuil de son palais, sous un habit d' argent où l' émeraude jette ses feux près du rubis sanglant, il voit venir près de lui la belle Aude aux fins cheveux d' or pâle et ruisselant. " sire, dit-elle au roi pâle et tremblant que le désir de la vengeance affame, où donc est-il votre neveu Roland, qui m' a juré de me prendre pour femme ? " à ce discours le puissant empereur, le vieux lion couronné, le grand chêne, baisse la tête et frémit de terreur. De larges pleurs brûlants, des pleurs de haine, tombent à flots dans sa barbe hautaine : " hélas ! Dit-il, ce faiseur de travaux, cet artisan d' exploits, mon capitaine, le bon Roland, est mort à Roncevaux. Mais, ô ma soeur ! Amie au col du cygne, je te promets un époux, fils d' aïeux fiers de lignage et de valeur insigne p110 pour te servir à la face des cieux. Il séchera les larmes de tes yeux qui pleureraient toujours de chers fantômes. C' est mon Louis, je ne puis dire mieux : il est mon fils, il aura mes royaumes. " Aude sourit. Vite, un rayon charmant fleurit sa lèvre austère que l' on vante : " je le vois bien, dit-elle doucement à l' empereur tout glacé d' épouvante, vous vouliez donc railler votre servante ! Vous m' avez dit ces choses-là par jeu ! Que, Roland mort, Aude reste vivante ! Cela ne plaise à notre seigneur Dieu ! " elle pâlit. Comme dans la campagne se brise un lys, la jeune fille ainsi se laisse choir aux pieds de Charlemagne, le coeur brisé par un si grand souci. Sa lèvre est blême et son coeur est transi, la voilà morte et froide et son front penche morte à toujours ! Dieu lui fasse merci et dans les cieux prenne son âme blanche ! L' empereur tremble et tressaille ; d' abord il ne la croit que pâmée ; il la frôle ; il la soulève en tremblant, lui si fort ! La tête, hélas ! Retombe sur l' épaule. Va, c' en est fait, ô perle de la Gaule ! Ses longs cheveux, tandis qu' elle s' endort, tombent pareils à des branches de saule : c' est bien le doigt farouche de la mort. Charles, pensif, navré dans ses tristesses, ayant connu cette vaillante amour, p111 au même instant mande quatre comtesses qu' il fit venir en grand deuil à sa cour pour veiller Aude aux bras blancs nuit et jour. Et puis elle eut sa place aux pieds des anges, dans un moutier de nonnains, doux séjour où de Marie on chante les louanges. Sa blanche tombe est sous un noir buisson où l' aubépine étend ses longues branches. Le rossignol en suave chanson y vient la nuit jeter ses notes franches ; la violette et les sombres pervenches semblent gémir sur un trépas si beau, et l' on verra des roses toutes blanches pendant mille ans fleurir sur son tombeau. Car elle est morte, aimable entre les vierges ! Et Ganelon attend son jugement, vil, enchaîné, meurtri, fouetté de verges. Mais Aude morte égale son amant. Dans le sépulcre elle dort fièrement, et Charles pleure encor cette pucelle qui fut sans tache ainsi qu' un diamant, et brave coeur et gente demoiselle. Nice, janvier 1860 : ROUVIERE Rouvière ! Il fut de ceux que l' art prend pour victimes il fut de ceux qu' on voit se plonger dans la nuit où le poëte parle avec des mots sublimes mêlant aux ouragans leurs sanglots et leur bruit. p112 Ces artistes, ces rois, ces lutteurs qui, sans règles, s' offrant à la tempête et cherchant ses baisers, gravissaient la montagne où fuit le vol des aigles, en reviennent un jour pâles, muets, brisés. Ils reviennent muets d' épouvante, et la foule, indifférente, hélas ! Qui ne devine rien, en voyant la sueur qui sur leurs tempes coule, murmure : " qu' a-t-il donc, notre comédien ? Qu' a-t-il donc ? Souffre-t-il de ces chimères vaines ? " ô bon public, parfois tendre et parfois moqueur ! Il a qu' il sent le froid aigu mordre ses veines, parce qu' il t' a donné tout le sang de son coeur. Oui, c' est étrange. Il est des acteurs qui succombent, jouet de leur amour et de leur passion, et que le drame étreint dans sa serre, et qui tombent flagellés par le vent de l' inspiration nous en avons connu : Dorval échevelée et Frédérick versant les larmes de Ruy Blas, Malibran qui tenait sa lyre désolée, Rachel mourante et blanche, et lui, Rouvière, hélas ! Et lui, car il n' est pas d' audaces impunies ! Lui qui subit l' horreur de son destin fatal, parce qu' il s' enivrait au festin des génies de ce vin enflammé qu' on nomme l' idéal. Shakspere l' emportait dans la forêt hantée que son puissant esprit peuple d' illusions, et l' artiste, vaincu par ce grand Prométhée, revenait devant nous en proie aux visions. p113 Hamlet, ô jeune Hamlet, sombre amant d' Ophélie ! Pauvre coeur éperdu, que cette morte en fleur emporte dans la nuit de sa douce folie, non, ce n' est pas en vain qu' on touche à ta douleur. Tu prononces des mots trop divins pour nos lèvres ! On a le front pensif et le regard flétri dès que l' on a connu tes douloureuses fièvres, et pour toute la vie on en reste meurtri. Oh ! Que Rouvière aima ce tragique poëme dont on meurt, et combien c' était un noble jeu, quand le peuple naïf, qui l' admire et qui l' aime, le voyait se débattre, effaré, sous le dieu ! Il l' aimait aussi, lui, ce peuple dont la bouche hait les vins frelatés que nous lui mélangeons, et, traînant devant lui le chef-d' oeuvre farouche, il lui disait : " voilà Shakspere. Partageons. " ô fiers combats où l' homme est vaincu par le rêve ! ô lutte formidable avec le grand aïeul, où l' artiste, à la fin, las d' un effort sans trêve, succombe ! Il est malade, il est pauvre, il est seul. Seul ! Non. Lorsque Rouvière en cette angoisse amère tombait, sa soeur aux traits désolés et flétris le consolait avec la douceur d' une mère, en attachant sur lui ses yeux, déjà taris ! La pauvre créature essayait de sourire, oh ! Quand je la revois ainsi, mon coeur se fend ! Et plus que lui malade, et plus que lui martyre, l' endormait dans ses bras comme un petit enfant. p114 Ah ! Du moins, que mon ode (ô siècle misérable ! ) les bénisse tous deux, le lutteur abattu, l' artiste magnanime et sa soeur adorable, et garde une louange à leur mâle vertu ! Bénis soient-ils ! Bénis soient ceux que sacrifie l' imbécile faveur du vulgaire odieux, et qui pensent, et dont la bouche glorifie les poëtes sacrés et la race des dieux. Car, s' ils n' ont pas suivi la trace coutumière, si les chemins battus ont ignoré leurs pas, ils laissent après eux des traces de lumière, et leur nom est de ceux qui ne périssent pas. Bénissons-les surtout d' être exilés au monde, bénissons-les d' avoir vécu pauvres et nus, austères, enfermés dans une foi profonde, pleins d' amour pour le temps qui les a méconnus. Car, dans l' éternité qui leur garde ses fêtes, la pauvreté, les pleurs, l' injustice, l' affront, la haine, sont les purs rayons dont seront faites les vivantes clartés qu' ils auront sur le front ! mars 1866 : L'AVEUGLE un cavalier disait à Milton : " je vous plains ! Car vos yeux, de colère et d' espérance pleins, qui déchiraient la voûte où le soleil gravite, s' égarent, fous d' horreur, dans la nuit sans limite. p115 Comme un aigle banni du mont aérien dans un sombre cachot, vous ne voyez plus rien sur cette terre aux feux du ciel irradiée ; ni le couchant avec sa pourpre incendiée, ni le terrible azur et la blancheur des lys ! -il est vrai, dit Milton, que mes regards, jadis plus éclatants que ceux des poëtes célèbres, succombent maintenant sous d' épaisses ténèbres : mais c' est parce que Dieu, voyant mes ennemis jaloux de cette paix profonde où je frémis seulement d' allégresse en chantant ses louanges, a pour me soutenir envoyé ses grands anges. Calmes, armés du glaive et répandant l' effroi, invisibles pour tous, ils volent devant moi épouvantant ma face et cachant mes prunelles, et cette nuit farouche est l' ombre de leurs ailes. " Nice, mai 1860 : L'ATTRAIT DU GOUFFRE oh ! Que me voulez-vous, lueurs vertigineuses ? Divin silence, attrait du néant, laisse-moi ! Ainsi la mer, songeant par les nuits lumineuses, me faisait tressaillir de tendresse et d' effroi. Ces yeux où les chansons des sirènes soupirent, océans éperdus, gouffres inapaisés, bleus firmaments où rien ne doit vivre, m' inspirent la haine de la joie et l' oubli des baisers. Les yeux pensifs, les yeux de cette charmeresse sont faits d' un pur aimant dont le pouvoir fatal communique une chaste et merveilleuse ivresse et ce mal effréné, la soif de l' idéal. p116 Ils ne s' abritent pas, solitudes sans voiles, sous des cils baignés d' or et sous de fiers sourcils ; ondes où vont mourir les flèches des étoiles, rien ne cache au regard leur mirage indécis. Ce sont les lacs sans borne où s' égare mon âme ; leur azur éthéré, vaste et silencieux, saphir terrible et doux, sans lumière et sans flamme, vole sa transparence à d' ineffables cieux. Je sais que ce désert plein de mélancolie engloutit mon courage en vain ressuscité, et que je ne peux pas, sans trouver la folie, chercher ta perle, amour ! Dans cette immensité. L' éblouissement clair de ces froides prunelles où le féroce ennui voudrait à son loisir savourer le poison des langueurs éternelles m' enchante et me ravit dans un vague désir. Il n' est plus temps de fuir, laisse toute espérance ! Ils m' ont appris, ces flots aux cruelles pâleurs, les voluptés du calme et de l' indifférence, et l' extase a tari la source de mes pleurs. L' abîme où, sans retour, mon rêve s' embarrasse, semble immobile ; mais je le sens tournoyer. Comme une lèvre humide, il m' attire et m' embrasse, et ma lâche raison frémit de s' y noyer. Eh bien, je poursuivrai mon destin misérable : par-delà le fini, par-delà le réel, je veux boire à longs traits cette angoisse adorable et souffrir les ennuis de ce bonheur mortel. Bellevue, avril 1858 : LES FORGERONS p117 rhythmé par le marteau sonore, le chant joyeux des forgerons s' envole à grand bruit vers l' aurore, plus fier que la voix des clairons. Jean et Jacques. La forge mugissante allume nos fronts par la bise mordus, et son reflet parmi la brume chasse les corbeaux éperdus. De la noël au jour de pâques, nuit et jour, c' est comme un enfer. Jacques. Mon frère Jean, Jean. Mon frère Jacques, Jacques. Soufflons le feu ! Jean. Battons le fer ! Jacques. Fer grossier que la cheminée couvre ici de son noir manteau, jusqu' à la fin de la journée tremble et gémis sous le marteau. p118 Jean. Pour subir ta métamorphose, tu vas sortir, obscur encor, de la fournaise ardente et rose, au milieu d' une gerbe d' or ! Jacques. Puis tu seras l' âpre charrue ! Tu répandras sur les sillons la moisson blonde, que salue le choeur ailé des papillons. Jean. Tu seras le coursier de flamme, le coursier terrible et sans peur qui dans ses flancs emporte une âme de charbon rouge et de vapeur. Jacques. Tu seras la faux qui moissonne, tu courberas le seigle mûr, cette mer vivante où frissonne l' écarlate et la fleur d' azur. Jean. Lumière, d' ombre enveloppée, tu renaîtras au grand soleil ; tu seras le fer de l' épée qui se rougit de sang vermeil. p119 Jacques. Ton destin vil enfin s' élève ! Tu vas surgir dans la clarté, pour te mêler, charrue ou glaive, à la mouvante humanité ! Jean. Tu frémiras pour la justice ! Jacques. Tu serviras à déchirer le sein de la terre nourrice. Jean. Tu vas combattre Jacques. Et labourer ! octobre 1859 : A AUGUSTE BRIZEUX poëte, il est fini l' âpre temps des épreuves. Quitte nos solitudes veuves, et dors, libre et pensif, bercé par tes grands fleuves ! Au milieu des brumes d' Arvor repose ! Ta chanson va retentir encor sur la lande où sont les fleurs d' or. p120 Heureux qui resta pur en ces âges profanes ! Longtemps les jeunes paysannes répéteront tes vers, de Tréguier jusqu' à Vannes ! Ton poëme, génie ailé, volera sur le Scorf et sur le doux Ellé, aux voix de leurs brises mêlé. Oui, le repos est bon à l' homme qui travaille ! Calme au sortir de la bataille, dors, celte aux cheveux blonds, honneur de la Cornouaille. Je n' étais qu' un enfant joyeux lorsque tu vins, armé de l' arc mystérieux : alors je te suivis des yeux. Et, tel que les héros à la belle chaussure, toi, tu lançais d' une main sûre les traits dont l' univers adore la blessure. Savant artiste, comme moi tu chéris l' harmonie et son étroite loi : elle eut les trésors de ta foi. ô prodige inouï ! Magnifique mystère ! Malgré ses liens, l' ode austère s' envole, et ses pieds blancs ne touchent pas la terre. Qu' un esprit saturé de fiel boive à sa coupe, où brille un vin substantiel, elle l' emporte au fond du ciel. En vain ses préjugés aiguillonnaient ses haines. C' en est fait, il n' a plus de chaînes : tu le sais, fils béni de la mer et des chênes ! p121 ô Brizeux, nous pouvons mourir seuls, avant d' avoir vu les roses refleurir ! Mourons sans pousser un soupir. Amoureux du vrai bien, notre lyre sonore saluait le feu qui colore au lointain rougissant la merveilleuse aurore. Nous avons frappé le vautour qui se gorgeait de sang dans les coeurs pleins d' amour ; nous avons crié : " c' est le jour ! " eh bien, que le vulgaire en ses funèbres fêtes accoure aux grandeurs qu' il a faites ! Le bruit et la louange aiment les faux prophètes. Nous, contents d' avoir mérité qu' elle n' ait pas pour nous un regard irrité, suivons la sainte vérité ! Quand se déchirera sur le temple d' ivoire la nuée orageuse et noire, elle se chargera d' éclairer notre gloire ; et, beaux de la haine du mal, elle nous donnera son reflet triomphal sur le seuil du ciel idéal ! Mais, hélas ! Tant d' amis perdus à la même heure ! Permets une fois que je pleure, muse ! Car le silence envahit ta demeure. Ce prince parmi tes amants, le grand Heine périt au milieu des tourments, les mains pleines de diamants. p122 ô déesse ! Il tomba sous le laurier insigne. Puis l' ange implacable désigne Musset pâle et sanglant, qui s' éteint comme un cygne. ô cher et sage paresseux ! Et tous deux pleins de jours ! Et voici qu' après eux la tourmente emporte Brizeux ! Laisse-moi, laisse-moi le pleurer ! La nature allait bien à cette âme pure qui rêve maintenant sous une dalle obscure ! Gémissez, fleuves qu' il chanta, terre dont la mamelle auguste l' allaita, Izol, et toi riant Létâ ! Oiseaux, feuillages, mer à la voix de tonnerre, qui jettes un cri funéraire, enchantez son sommeil : il était votre frère ! Près de vous, au jour redouté, il se réveillera pour l' immortalité, brillant d' orgueil et de beauté. Bellevue, juin 1858 : CELLE QUI CHANTAIT voix solitaire, ô délaissée ! Victime tant de fois blessée, chère morte dont l' âme eut faim et soif d' azur, ô Marceline, dors-tu, sous la froide colline ? As-tu trouvé le calme, enfin ? p123 Quand, parmi la lente agonie, la douleur, qui fut ton génie, t' arrachait de tremblants aveux, le souffle du maître farouche en passant déliait ta bouche, et frissonnait dans tes cheveux. Pâle, vouée à ta chimère, tes dents mordaient la cendre amère ; t' en souvient-il, t' en souvient-il, à présent que tes yeux sans voiles s' emplissent de flamme et d' étoiles ? Tu n' acceptais pas ton exil ! Tu t' écriais, inassouvie : " amour ! Je veux, dès cette vie, ton délire immatériel et tes voluptés immortelles : puisque l' âme a gardé ses ailes, il faut bien qu' on lui rende un ciel ! " non ! Tout désir qui nous déchire n' est qu' un avant-goût du martyre ! Non, l' univers déshérité, où toute vertu saigne et pleure, ne peut pas nous donner une heure, fût-ce au prix de l' éternité. Qu' importe ! Marchons vers le rêve. L' ange a beau secouer son glaive sur le seuil que cherchent nos pas, rôdons aux portes entr' ouvertes ! Cherchons sur les cimes désertes la rose qui n' y fleurit pas ! p124 Allons-nous-en vers le mirage ! écoutons à travers l' orage la voix qui nous a désignés pour la félicité sereine, et que l' ombre à la fin nous prenne, vaincus, mais non pas résignés. Vous le savez, brises fécondes, torrents qui roulez dans vos ondes une poussière d' astres clairs, cascades qui volez en poudre, sapins noirs brisés par la foudre, rochers mordus par les éclairs ! Vous le savez ; et toi, nuit noire, tu le vois, ce n' est pas la gloire que suit le poëte aux beaux yeux. Ce n' est pas pour elle, ô nature ! Qu' il verse à la race future un flot de chant mélodieux. Ce n' est pas lui qu' on rassasie avec cette vaine ambroisie ; et dédaigneux du laurier vert, au milieu de la multitude il garde la morne attitude d' un sphinx regardant le désert. Mais quand ses odes ingénues sur le front immense des nues devancent l' aigle et le vautour, c' est qu' il dit à l' antre sonore la brûlure qui le dévore, seulement altéré d' amour ! octobre 1859 : AMEDINE LUTHER p125 à Madame Anna Luther : adieu, bras de neige, adieu, front de rose ! Adieu, lèvre hier déclose ! Amédine, hélas ! Notre cher trésor ! Blanche, douce, enfant encor ! Elle était rieuse, elle était vermeille, plus légère que l' abeille ! Ses cheveux tombaient en flots triomphants, blonds comme ceux des enfants, et resplendissaient, fiers de leur finesse, sur ce front pur de déesse. Ils prenaient dans l' ombre, et comme par jeu, des ruissellements de feu, et l' air se jouait parmi la dorure de cette noble parure. ô pâle ornement d' un front sidéral, vapeur d' un or idéal ! Nulle n' aura plus, nulle enfant au monde, l' or sacré, la toison blonde qu' on voyait frémir autour de ton front ! Jamais ils ne renaîtront p126 ces rayons riants qui dans les ravines jetaient des lueurs divines, lorsque tu courais, avec tes seize ans ! ô mort farouche ! ô présents qu' ici-bas l' exil ne garde qu' une heure ! Muse, gémis ! Lyre, pleure ! N' est-ce pas hier qu' en sa voix passait la tendresse de Musset, et qu' elle parut, foulant le théâtre de son petit pied folâtre, si jeune, oh ! Si jeune, espoirs adorés ! Avec ses cheveux dorés et sa voix naïve, et son front qui penche ! Sa petite robe blanche, hélas ! Je la vois encor. Nous disions : " l' ange des illusions, c' est elle ! Jamais lèvre plus choisie ne versa la poésie. Celle-ci n' est pas jeune pour un jour ! Mais éclatante d' amour, pour jamais la grâce en fleur la décore comme le lys et l' aurore ! " et déjà, déjà, pauvre ange mortel, tu fuis dans l' horreur du ciel, dans l' immensité bleue aux sombres voiles où frissonnent les étoiles ! p127 Le lys est brisé. C' est fini. Plus rien qu' un fantôme aérien dont les cheveux blonds aux mourantes flammes caressent encor nos âmes. Mais, va, jeune grâce aux yeux si touchants ! Tu renaîtras dans les chants des rimeurs plaintifs qui savent encore éveiller le luth sonore. Ils diront comment tu fus notre soeur par l' enfantine douceur, et comment ta voix eut l' attrait magique d' une suave musique. Amédine ! Aux champs tout la saluait, l' églantine et le bleuet ! Oh ! Rien qu' en disant ce nom d' Amédine, je la revois enfantine et riante ; l' air baisait son bras nu ; son petit coeur ingénu dans la forêt verte, où rit la pervenche, soulevait sa robe blanche. Elle était la joie, elle était l' orgueil de sa mère, que le deuil entoure à présent de crêpes funèbres ! Ah ! Coulez dans les ténèbres, pleurs désespérés, pleurs silencieux ! Quand les étoiles aux cieux p128 scintilleront, moi j' évoquerai celle dont le front pâle étincelle. Elle reviendra, mais, comme jadis, jeune enfant pareille au lys, libre en sa Bretagne, errante et sans chaînes, attentive aux bruits des chênes ; ou, comédienne aux riches habits, sous les éclairs des rubis et des robes d' or, semant sa parole pensive, ingénue et folle, et d' un pas léger grimpant le coteau du vieux parc cher à Wateau ! Et plus tard, tous ceux dont la muse est reine, à l' heure où la nuit sereine sur le front des fleurs met ses diamants, les rêveurs et les amants, écoutant avec le souffle des brises pleurer mes strophes éprises, reverront son pur visage, arrosé, neige en fleur, d' un feu rosé. Et toi, lueur vive, aux reflets d' opale, ô toison, flamme idéale qui baignais de feu son col et ses bras, à jamais tu brilleras, clair rayonnement, chevelure d' ève, par mes vers ; car en mon rêve p129 Amédine vit, ange au front doré ! Oh ! Que de fois je croirai, cherchant ses regards qui versaient les charmes, les voir à travers mes larmes ! Bordeaux, 15 août 1861 : L'ENAMOUREE ils se disent, ma colombe, que tu rêves, morte encore, sous la pierre d' une tombe : mais pour l' âme qui t' adore, tu t' éveilles ranimée, ô pensive bien-aimée ! Par les blanches nuits d' étoiles, dans la brise qui murmure, je caresse tes longs voiles, ta mouvante chevelure, et tes ailes demi-closes qui voltigent sur les roses ! ô délices ! Je respire tes divines tresses blondes ! Ta voix pure, cette lyre, suit la vague sur les ondes, et, suave, les effleure, comme un cygne qui se pleure ! octobre 1859 : LES JARDINS p130 parfois, lorsque mon âme échappe aux soins jaloux, je revois dans un songe épouvantable et doux, plein d' ombre et de silence et d' épaisses ramées, les jardins où jadis passaient mes bien-aimées. Mais voici qu' à présent les rosiers chevelus sont devenus broussaille et ne fleurissent plus ; le temps a fracassé le marbre blanc des urnes ; le rossignol a fui les chênes taciturnes ; les nymphes de Coustou, les sylvains et les pans s' affaissent éperdus sous les lierres rampants ; la flouve, le vulpin, les herbes désolées ont envahi partout le sable des allées ; les larges tapis d' herbe aux haleines de thym, où la lune éclairait les habits de satin et les pierres de flamme aux robes assorties, foisonnent maintenant de ronces et d' orties ; dans les bassins, les flots aux sourires blafards sont cachés par la mousse et par les nénufars ; l' étang, où tout un monde effroyable pullule, ne voit plus sur ses joncs frémir de libellule ; le chaume est tout couvert d' iris ; les églantiers pendent, et de leurs bras couvrent des murs entiers ; l' ombre triste, le houx luisant, les eaux dormantes ont pris les oasis où riaient mes amantes ; la noire frondaison me dérobe les cieux qu' elles aimaient, et dans ces lieux délicieux, naguère tout remplis d' enchantements par elles, meurt le gémissement affreux des tourterelles. Nice, mai 1860 : A THEOPHILE GAUTIER p131 ô toi, Gautier ! Sage parmi les sages aux regards éblouis, toi, dont l' esprit vécut dans tous les âges et dans tous les pays, tu fus surtout un grec, et tu contemples de tes yeux immortels les purs profils harmonieux des temples dans les bleus archipels. Tu les aimas, les doux porteurs de glaive, plus forts que la douleur, et dans le rêve où bouillonnait la sève de ta pensée en fleur, tu fus rhapsode, et pour charmer les heures chez les rois étrangers, tu leur chantas dans les hautes demeures Achille aux pieds légers. Tu modelas auprès de Polyclète, car tu n' ignorais rien, et tu sculptais des figures d' athlète avec ce dorien. Sur les gazons où rit la marguerite, des dieux même enviés, ta claire enfance apprit de Théocrite les chansons des bouviers. p132 Avec Pindare aimant la sainte règle, aux oiseleurs pareil, tu fis monter les odes au vol d' aigle vers le rouge soleil, et tu raillas avec Aristophane, par des mots odieux, le philosophe indocile et profane, vil contempteur des dieux. Et maintenant qu' avec des pleurs moroses, tristes, nous nous plaignons, tu reconnais sous les grands lauriers-roses tes anciens compagnons. Pour que ta lèvre enfin se rassasie, dans le festin charmant, au milieu d' eux, tu goûtes l' ambroisie en causant longuement. Auprès de toi le riant paysage est fait comme tu veux, et tu souris à côté de la sage Hélène aux beaux cheveux, qui déchaîna l' effroyable désastre des guerriers et des rois, et sa beauté resplendissante d' astre, à présent tu la vois ! novembre 1872 : BAUDELAIRE p133 toujours un pur rayon mystérieux éclaire en ses replis obscurs l' oeuvre de Baudelaire, et le surnaturel, en ses rêves jeté, y mêle son extase et son étrangeté. L' homme moderne, usant sa bravoure stérile en d' absurdes combats, plus durs que ceux d' Achille, et, fort de sa misère et de son désespoir, héros pensif, caché dans son mince habit noir, s' abreuvant à longs traits de la douleur choisie, savourant lentement cette amère ambroisie, et gardant en son coeur, lutteur déshérité, le culte et le regret poignant de la beauté ; la femme abandonnée à son ivresse folle se parant de saphirs comme une vaine idole, et tous les deux fuyant l' épouvante du jour, poursuivis par le fouet horrible de l' amour ; la pauvreté, l' erreur, la passion, le vice, l' ennui silencieux, acharnant leur sévice sur ce couple privé du guide essentiel, et cependant mordu par l' appétit du ciel, et se ressouvenant, en sa splendeur première, d' avoir été pétri de fange et de lumière ; l' être vil ne pouvant cesser d' être divin ; le malheureux noyant ses soucis dans le vin, mais sentant tout à coup que l' ivresse fatale ouvre dans sa cervelle une porte idéale, et, dévoilant l' azur pour ses sens engourdis, lui donne le frisson des vagues paradis ; le libertin voyant, en son amer délire, que l' ongle furieux d' un ange le déchire, p134 et le force, avivant cette blessure en feu, à traîner sa laideur sous l' oeil même de Dieu ; la matière, céleste encor même en sa chute, impuissante à créer l' oubli d' une minute, pâture du désir, jouet du noir remord, et souffrant sans répit jusqu' à ce que la mort, apparaissant, la baise au front et la délivre ; ô mon âme, voilà ce qu' on voit dans ce livre où le calme songeur qui vécut et souffrit adore la vertu subtile de l' esprit ; voilà ce que l' on voit dans ces vivantes rimes où Baudelaire, épris de l' horreur des abîmes et fuyant vers l' azur du gouffre meurtrier, dédaigne de descendre au terrestre laurier ; dans cette oeuvre d' amour, d' ironie et de fièvre, où le poëte au coeur meurtri penche sa lèvre que les mots odieux ne souillèrent jamais, vers la foi pâlissante, ange des purs sommets, et, triste comme Hamlet au tombeau d' Ophélie, pleure sur notre joie et sur notre folie. lundi 7 septembre 1874 : LA BONNE LORRAINE livrée aux léopards anglais par Ysabeau, notre France allait être un cadavre au tombeau. Elle n' avait plus rien de sa fierté divine, et Suffolk et Talbot lui broyaient la poitrine ; plus de vaillance, plus d' espoir, c' était la fin. Affolés par la peur affreuse et par la faim, les paysans quittaient par troupes leurs villages. p135 Ils s' enfuyaient et, las de subir les pillages, ils allaient vivre au fond des bois avec les loups. Le roi de Bourges, coeur inquiet et jaloux, sans toucher son épée où s' amassait la rouille, docile, abandonnait sa vie à la Trémouille ; Orléans semblait pris déjà plus qu' à moitié, lorsque Dieu vit la France et la prit en pitié. C' est alors qu' il choisit, pour sauver cette reine, un champion, qui fut la robuste Lorraine, la Lorraine où jamais le travail ni les ans n' abattent la vertu mâle des paysans. Dieu, nous plaignant, voulut qu' elle prît la figure d' une vierge donnant au ciel son âme pure, comme une hostie offerte à Jésus triomphant et qu' elle tînt la hache avec un bras d' enfant, forte de son amour et de son ignorance, pour chasser l' étranger qui dévorait la France comme un troupeau de boeufs mange l' herbe d' un parc, et la Lorraine alors se nomma Jeanne D' Arc ! ô toi, pays de Loire, où le fleuve étincelle, tu la vis accourir, cette rude pucelle qui, portant sa bannière avec le lys dessus, combattait dans la plaine au nom du roi Jésus ! Faucheuse, elle venait faucher la moisson mûre, et le joyeux soleil dorait sa blanche armure. Elle pleurait d' offrir des festins aux vautours, et montait la première aux échelles des tours. Partout sûre en son coeur de vaincre, Orléans, Troyes, malgré le bourguignon vorace, étaient ses proies. Lorsqu' elle pénétrait dans ces séjours de rois, on entendait sonner dans le vent les beffrois avec de grands cris d' or pleins d' une joie étrange, et le peuple ravi la suivait comme un ange. Puis elle retournait, héros insoucieux, à la bataille, et saint Michel, au haut des cieux p136 flamboyants, secouait devant elle son glaive. Le roi Charles conduit par elle comme en rêve, et sacré sous l' azur dans l' église de Reims ; tant de succès hardis, tant d' exploits souverains, tant de force, Dunois, Xaintrailles et Lahire suivant, joyeux, ce chef de guerre au doux sourire ; le grand pays qui met des lys dans son blason ressuscité des morts malgré la trahison, tout cela, tant l' histoire est un muet terrible ! Devait finir un jour à ce bûcher horrible où la pucelle meurt dans un rouge brasier ; et le songeur ne sait s' il doit s' extasier davantage devant l' adorable martyre, ou devant la guerrière enfant qu' un peuple admire, le rendant à l' honneur après ses lâchetés, et dont le sang d' agneau nous a tous rachetés ! ô sainte, ô Jeanne D' Arc, toi la bonne lorraine, tu ne fus pas pour nous avare de ta peine. Devant notre pays aveugle et châtié, pastoure, tu frémis d' une grande pitié. Sans regret tu pendis au clou ta cotte rouge, et toi qui frissonnais pour une herbe qui bouge, tu mis sur tes cheveux le dur bonnet de fer. Pour déloger Bedford envoyé par l' enfer, tu partis à la voix de sainte Catherine ! Et porter un habit d' acier sur ta poitrine, et t' offrir, brebis sainte, au couteau du boucher, et chevaucher pendant les longs jours, et coucher sur le sol nu pendant l' hiver, comme un gendarme ; tu faisais tout cela sans verser une larme, jusqu' à ce que ta France eût vengé son affront, et, comme un lion fier, secoué sur son front sa chevelure, et par tes soins, bonne pastoure, eût retrouvé son los antique et sa bravoure ! Mais, oh ! Pourquoi dans tous les temps blessée au flanc p137 laisse-t-elle aux buissons des taches de son sang ? Jeanne, à présent c' est toi, c' est la Lorraine même que tient dans ses deux poings l' étranger qui blasphème, et qui brave ta haine aux farouches éclairs. C' est lui, le dur teuton d' Allemagne aux yeux clairs, qui fauche tes épis rangés en longue ligne dans la plaine, et c' est lui qui vendange ta vigne. Tes fleuves désormais ont des noms étrangers, un bracelet hideux pèse à tes pieds légers, ô guerrière intrépide et que la gloire allaite ! Une chaîne de fer serre ton bras d' athlète, et la morne douleur est au pays lorrain. Mais laisse venir Dieu, le juge souverain que servit ton génie, et qui voit ta souffrance. Ne désespère pas, regarde vers la France ! Tu rallumas ses yeux éteints, comme un flambeau ; c' est toi qui la repris toute froide au tombeau et qui lui redonnas ton souffle ; elle te nomme depuis ces jours anciens libératrice, et comme alors tu te donnas pour elle sans faillir, elle n' entendra pas non plus sans tressaillir jusqu' en sa moelle, et sans que la pitié la prenne, le long sanglot qui vient des marches de Lorraine ! 30 mai 1872 : LA CHIMERE monstre inspiration, dédaigneuse chimère, je te tiens ! Folle ! En vain, tordant ta lèvre amère, et demi-souriante et pleine de courroux, tu déchires ma main dans tes beaux cheveux roux. Non, tu ne fuiras pas. Tu peux battre des ailes ; p138 tout ivre que je suis du feu de tes prunelles et du rose divin de ta chair, je te tiens, et mes yeux de faucon sont cloués sur les tiens ! C' est l' or de mes sourcils que leur azur reflète. Lionne, je te dompte avec un bras d' athlète ; oiseau, je t' ai surpris dans ton vol effaré, je t' arrache à l' éther ! Femme, je te dirai des mots voluptueux et sonores, et même, sans plus m' inquiéter du seul ange qui m' aime, je saurai, pour ravir avec de longs effrois tes limpides regards céruléens, plus froids que le fer de la dague et de la pertuisane, te mordre en te baisant, comme une courtisane. Que pleures-tu ? Le ciel immense, ton pays ? Tes étoiles ? Mais non, je t' adore, obéis. Vite, allons, couche-toi, sauvage, plus de guerres. Reste là ! Tu vois bien que je ne tremble guères de laisser ma raison dans le réseau vermeil de tes tresses en feu de flamme et de soleil, et que ma fière main sur ta croupe se plante, et que je n' ai pas peur de ta griffe sanglante ! Bellevue, 19 décembre 1857 : A ELISABETH hélas ! Qu' il fut long, mon amie, t' en souvient-il ? Ce temps de douleur endormie, ce noir exil pendant lequel, tâchant de naître à notre amour, nous nous aimions sans nous connaître ! Oh ! Ce long jour, p139 cette nuit où nos voix se turent, cieux azurés qui voyez notre âme, oh ! Qu' ils furent démesurés ! J' avais besoin de toi pour vivre ; je te voulais. Fou, je m' en allais pour te suivre, je t' appelais et je te disais à toute heure dans mon effroi : " c' est moi qui te cherche et qui pleure. Viens. Réponds-moi. " hélas ! Dans ma longue démence, dans mon tourment, j' avais tant souffert de l' immense isolement, et de cacher mon mal insigne, émerveillé de gémir tout seul, comme un cygne dépareillé ; j' étais si triste de sourire aux vains hochets dont s' était bercé mon délire ; et je marchais, si las d' être seul sous la nue, triste ou riant, que je ne t' ai plus reconnue en te voyant. p140 Et je t' ai blessée et meurtrie, et je n' ai pas, au seuil de la chère patrie, baisé les pas de l' ange qui dans la souffrance a combattu, et qui me rendait l' espérance et la vertu ! ô toi dont sans cesse mes lèvres disent le nom, pardonne-moi tes longues fièvres, tes pleurs ! Mais non, j' en cacherai la cicatrice sous un baiser si long et si profond qu' il puisse te l' effacer. Je veux que l' avenir te voie, le front vainqueur, serrée et tremblante de joie près de mon coeur ; écoutant mon ode pensive qui te sourit, et me donnant la flamme vive de ton esprit ! Car à la fin je t' ai trouvée, force et douceur, telle que je t' avais rêvée, épouse et soeur p141 qui toujours, aimante et ravie, me guériras, et qui traverseras la vie entre mes bras. Plus d' exil ! Vois le jour paraître à l' orient : nous ne sommes plus qu' un seul être fort et riant, dont le chant ailé se déploie vers le ciel bleu gardant, comme une sainte joie, l' espoir en Dieu, poursuivant, sans qu' on l' avertisse, l' humble lueur qu' on nomme ici-bas la justice et le bonheur, n' ayant plus ni regrets ni haine dans ce désert, et se ressouvenant à peine qu' il a souffert. Oui, je t' ai retrouvée, et telle que je t' aimais, toi qui, comme un miroir fidèle, vis désormais ma vie, et je t' aime, je t' aime, je t' aime ! Et pour l' éternité, je suis toi-même, ô cher amour ! 9 novembre 1866 : A LA MUSE p142 je n' ai pas renié la lyre. Je puis boire encor dans la fontaine à la profondeur noire, où le rhythme soupire avec les flots divins. ô déesse, j' étais un enfant quand tu vins pour la première fois baiser ma chevelure. J' étais comme un avril en fleur. Nulle souillure ne tachait la fierté de mon coeur ingénu. Plus de vingt ans se sont passés : mon front est nu. Nous nous en souvenons ! En ce temps-là, déesse, vingt autres comme moi, beaux, forts de leur jeunesse, musiciens aux fronts pensifs, que décoraient aussi de longs cheveux d' or éclatant, juraient de t' adorer, jaloux, jusqu' à leur dernière heure, et de rester toujours dans la haute demeure que tes yeux azurés emplissent de clarté. Les autres sont partis, muse. Je suis resté. 10 septembre 1865 : LE FESTIN DES DIEUX j' eus cette vision. Les siècles sans repos avaient passé dans l' ombre, ainsi que des troupeaux que le berger pensif ramène à leurs étables à l' heure où, pour calmer nos maux inévitables, descend sur nous l' obscur silence de la nuit. Dans le brillant palais du roi Zeus, reconstruit au sommet d' un Olympe idéal et céleste, p143 je vis les dieux. Vainqueurs de cet exil funeste que leur avait jadis imposé le destin, ils étaient réunis dans l' immortel festin visible seulement pour le regard des sages, et l' orgueil du triomphe était sur leurs visages. Tout ouvert sur le vaste azur mystérieux et laissant voir au loin les mondes et les cieux, le palais reconstruit dans sa forme première, était fait de splendeur intense et de lumière. Innombrables, penchant sur lui leurs fronts charmants, fixant sur lui d' en haut leurs yeux de diamants, les constellations, les étoiles-déesses, les astres-dieux, laissant voler leurs blondes tresses de flamme dans l' éther qui n' était plus désert, unissaient leurs voix d' or en un tendre concert, et, dansant et jouant dans les ondes sonores, couraient d' un pas agile en portant des amphores. Dans le calme océan aérien, vibrant comme une lyre dont le doux rapsode errant éveille sous ses doigts les cordes amoureuses, se baignaient en riant les âmes bienheureuses. Sur la table des dieux que paraient leurs couleurs, brillait une forêt rouge de grandes fleurs ouvrant avec orgueil pour les apothéoses leurs calices d' amour, écarlates et roses. Sur les plats de rubis et d' or éblouissants, de beaux fruits merveilleux, sanglants et rougissants, où rayonnait la pourpre avec sa frénésie, montraient leur duvet clair et leur chair d' ambroisie. Le vin dormait, vermeil, dans les amphores d' or, d' où, par milliers, courant en leur agile essor, des nymphes aux beaux bras, formant de riants groupes, avec des cris charmants le versaient dans les coupes. Et les heures au haut du ciel oriental, tressant diligemment leurs notes de cristal, p144 montaient et descendaient la gamme ardente encore de l' escalier sonore où s' éveille l' aurore. Rattachant à la chaîne auguste chaque anneau vivant du souvenir, Théa, Mousa, Hymno chantaient. Elles disaient les généalogies des dieux, les saintes lois domptant les énergies premières, et comment Typhôeus tout en feu fut vaincu par le roi rayonnant du ciel bleu qui le précipita dans le large Tartare. Elles disaient comment du noir chaos barbare put naître l' harmonie éternelle, et comment au firmament les clairs astres de diamant, entraînés par la joie amoureuse et physique du nombre, sont la lyre immense et la musique sans fin ! Les immortels les écoutaient, ravis, en savourant le vin vermeil, et je les vis ! Je vis Zeus que le mal en sa haine déteste, Zeus ayant sur le front la lumière céleste ! Je vis les rois-soleils, les gloires de l' azur : Héraklès radieux, vainqueur du monstre impur, le beau Dionysos, dont le regard essuie les cieux et fait tomber la bienfaisante pluie qui s' élance, flot d' or, dans les pores ouverts de notre terre, et fait gonfler les bourgeons verts ; Hypérion, qui fait planer sur nos désastres le mouvement toujours mélodieux des astres, et celui que Dèlos révère, Apollon-roi, le clair témoin, l' archer qui lance au loin l' effroi, et qui donne à la terre, où son regard flamboie, les chansons et l' orgueil des blés d' or et la joie. Puis je vis Hermès, qui, sur le mont déjà noir, vole avec art les gais troupeaux roses du soir ; puis Hèphaistos, qui sait, ingénieux artiste, sertir la chrysolithe en flamme et l' améthyste ; puis Arès effrayant, pour la justice armé, p145 qui sans repos s' élance au combat enflammé, Arès au coeur d' airain qui combat pour la règle, et dont le casque noir a les ailes d' un aigle. Eux et mille autres dieux armés, beaux, rayonnants, fils des titans, guerriers au haut des cieux tonnants, je les vis, et près d' eux, sereines dans leurs belles demeures, je vis les déesses immortelles ! Je vis Hèrè ; je vis portant sur son manteau les plaines, Dèmèter ; puis Korè, puis Lèto, puis Athènè dont l' oeil bleu, brillant de courage, ressemble à la clarté du ciel après l' orage ; la belle Dioné, Thétis, puis Artémis, la reine au fuseau d' or, plus blanche que les lys et que l' Oeta couvert de neige et que les cygnes, qui parcourt sur son char Claros féconde en vignes et la fertile Imbros ; puis encor des milliers d' autres déesses, qui sur les bleus escaliers triomphaient. Leurs beaux fronts parfois touchaient aux frises du grand palais d' azur, et je les vis, assises dans leur gloire sur leurs trônes d' or, ou debout, reines de clarté, dans la clarté. Mais surtout je la vis, celle dont la mer avec ses îles riantes réfléchit les doux regards mobiles, celle dont la prunelle est noire, et dont le corps harmonieux, rhythmé comme les purs accords des sphères, de clartés tremblantes s' illumine, l' auguste Aphroditè, reine de Salamine ! Grande et svelte, et naïve en son charme enfantin, et portant sur son front la splendeur du matin, ses lourds cheveux riants, dont la nuit s' épouvante, étaient comme la mer de feux éblouissante. Son corps, nu, vigoureux, comme un grand lys éclos, s' élançait adorable et poli sous les flots de cette toison folle, et, triomphant sans vaines entraves, ses beaux seins aigus montraient leurs veines p146 d' un pâle azur et leurs boutons de rose ardents. Ses cils courbés faisaient une ombre d' or. Ses dents ressemblaient à la neige où le soleil se pose, et ses lèvres de rose étaient comme une rose. Ces lèvres, je les vis tout à coup s' entr' ouvrir comme une fleur au coeur brûlant qui va fleurir ; penchant son cou rosé, la reine de Cythère délicieusement regarda vers la terre. Ses yeux humides, noirs, mystérieux, où luit notre désir, étaient plus profonds que la nuit, et, secouant ses lourds cheveux épars aux fines lueurs d' or, elle dit ces paroles divines : " homme ! Ce n' était pas assez d' être pareils à toi ! Nous les grands dieux qui tenons les soleils dans nos mains, et, rois faits de lumière et de flamme, d' avoir tes yeux, ton front, ton visage et ton âme ! Ce n' était pas assez d' être pareils à toi par le rhythme ailé, par le chant qui t' a fait roi, par l' orgueil de la pourpre en feu, par le délire du glaive, par la joie immense de la lyre, par les fureurs d' éros, jaloux de nos autels, qui triompha d' unir à des hommes mortels les déesses des cieux à leur sang infidèles, et de même d' unir à des femmes mortelles les dieux, de qui naissaient alors, jouet du sort, des enfants beaux et fiers, mais sujets à la mort. Non ! Tu voulus aussi nous voir mourir nous-mêmes ! Car tu gémis sur tes destins, et tu blasphèmes amèrement tes dieux, s' ils n' ont suivi tes pas dans la nuit, et subi comme toi le trépas. Donc, chassés par ta haine, et pour que tu nous pleures dans ton coeur, nous avons fui nos belles demeures pour l' exil ; nous avons, loin de nos clairs palais, subi l' affreuse mort, puisque tu le voulais ! Et, nous ta vertu, nous ton délice et ta gloire, p147 emportés loin des cieux jaloux par l' aile noire de l' orage, fuyant dans la brume des soirs, fantômes éperdus qu' en leurs longs désespoirs suivaient sinistrement l' insulte et les huées, nous flottions, errants, dans le frisson des nuées et des fleuves, dans les forêts et sur les monts sourcilleux ; les méchants nous appelaient démons, et, frappés comme nous de ta haine si lourde, le ciel était aveugle et la terre était sourde. Mais, sois béni ! Voici qu' en des âges plus doux les poëtes nouveaux ont eu pitié de nous ! Tout est ressuscité dans l' aurore vermeille, et la sainte louange avec nous se réveille. Vois, le ciel est vivant, les astres sont vivants ; une ode ivre de joie éclate aux quatre vents. Partout, dans le flot clair et sur l' âpre colline, brille, nue en sa fleur, la beauté féminine ; les fleuves, tout emplis de rires ingénus, se soulèvent, charmés, sous les jeunes seins nus qu' on voit fuir et glisser vers les grottes obscures ; chevelures d' azur et vertes chevelures, les ondes, les rameaux frémissent de plaisir. Tu ris à l' univers que tu vas ressaisir ! Oui, c' est pour toi que les étoiles resplendissent ; devant tes yeux charmés des choeurs dansants bondissent ; tu revois dans l' eau vive et dans l' air agité mille reflets divers de ta divinité, et tu n' es plus seul ! Dans nos palais grandioses l' échelle des héros et des apothéoses qui joint la terre au ciel pour tes yeux éclairci, se relève, sublime escalier d' or. Ainsi les dieux et l' homme et la nature au flanc sonore sont comme une famille immense qui s' adore ; et dans ce grand festin de la terre et des cieux tandis que nous buvons le vin délicieux p148 et la force de vie intense qu' il recèle a la félicité de l' âme universelle, enivrés comme toi de sons et de rayons dans l' immuable azur, homme, nous te voyons, revêtu de nouveau de ta force première, puissant génie ailé, monter vers la lumière ! " c' est ainsi que parla vers l' avenir naissant la grande Aphroditè, caressante et laissant courir sur son dos sa chevelure embaumée, et les sphères, suivant leur route accoutumée, regardaient ses yeux noirs, carquois inépuisés, avec des tremblements et des bruits de baisers. Goûtant les mets divins après de si longs jeûnes, les grands dieux se penchaient vers moi, bienveillants, jeunes régénérés, heureux d' avoir, grâce à l' effort des poëtes, vaincu les horreurs de la mort, et le joyeux titan amour, levant sa coupe que rougit le nectar, vers les charités, groupe adorable, naguère encor du ciel banni, disait : " que l' homme soit béni ! Que l' infini peuplé d' astres-amants pour lui n' ait plus de voiles ! " et j' entendis le chant merveilleux des étoiles. septembre 1866 : Source: http://www.poesies.net IDYLLES PRUSSIENNES A Ildefonse Rousset Le Cavalier La Marseillaise La Besace Les Allemands Les deux Soleils Les Villes Saintes Bonne Fille La Populace Les Femmes violées La Soirée La bonne Nourrice Un Prussien mort Cauchemar Le Héros La Lune Le Charmeur La République Châteaudun Le Turco Réplique L'Histoire Le Rêve Le Jour des Morts Les Fontaines Le Moîneau A la Patrie Le Bavarois Rouge et Bleu Le Cuisinier Attila Orléans Le Mourant L'Ane Chien perdu La Contagion Les Rats Versailles Aux Compagnies de guerre du 18e bataillon Scapin tout seul A Meaux, en Brie Espérance Monstre vert Les Chefs Sabbat La Flèche La Résistance, statue de Falguière Les Pères La fausse Dépêche Travail stérile Les Enfants morts Alsace L'Empereur Marguerite Schneider Les Larmes Un vieux Monarque Le fourrier Graf Celle qui reste Paris Le Docteur La Fillette Henri Regnault Vingt-neuf Janvier L'Épée Le Lion Épilogue IDYLLES PRUSSIENNES Octobre 1870 Février 1871 A ILDEFONSE ROUSSET Directeur du « National » Le grand Goethe, conseillant Eckermann, l'engageait à se confier, comme poëte lyrique, à l'inspiration des faits eux-mêmes. Si le poëte, disait-il, porte chaque jour sa pensée sur le présent, s'il traite immédiatement et quand l'impression est toute fraîche le sujet qui est venu s'offrir à lui, alors ce qu'il fera sera toujours bon (1)... Et plus loin, dans la même conversation, il ajoute: Le monde est si grand et si riche, la vie si variée, que jamais les sujets pour des poésies ne manqueront. Mais toutes les poésies doivent être des poésies de circonstance, c'est-à-dire que c'est la réalité qui doit en avoir donné l'occasion et fourni le motif. Un sujet particulier prend un caractère général et poétique, précisément parce qu'il est traité par un poëte. Toutes mes poésies sont des poésies de circonstance; c'est la vie réelle qui les a fait naître, c'est en elle qu'elles trouvent leur fond et leur appui. Pour les poésies en l'air, je n'en fais aucun cas. Si Goethe pensait ainsi que, même en temps ordinaire, écrire sous la dictée de la vie réelle est encore le meilleur moyen de trouver des motifs originaux et émouvants, combien cette doctrine doit s'appliquer plus justement encore à la terrible période que nous avions déjà traversée avant les jours où se déploya le drapeau rouge, et pendant laquelle nous avons vu distinctement agir et se déployer l'Histoire, comme on voit à l'oeil nu marcher les aiguilles d'une horloge sur un cadran gigantesque! Grâce à vous, mon ami, au milieu des angoisses et des horreurs de la guerre, j'ai pu faire ce qui eût été alors le rêve de tout poète: c'est-à-dire écrire et composer sous la pression même des événements, dans un journal, et avec le public pour collaborateur, pour inspirateur et pour écho, ces petits poëmes toujours sincères! Pour pouvoir mener à bout une entreprise si intéressante pour l'artiste qui s'y dévoue, il fallait avoir le bonheur que j'ai eu, et rencontrer un directeur de journal comme vous lettré, passionné pour le beau, aimant la poésie en écrivain et en dilettante. En vous dédiant cette oeuvre, je ne fais que vous rendre ce qui vous est dû; car c'est grâce à vous seulement que j'ai pu monter sur mon théâtre comique, réciter à la grande foule ma parabase tour à tour ironique, irritée et enthousiaste, et lancer à leur but mes flèches aiguës et sifflantes. Maintenant,permettez moi d'adresser ici un remercîment aux deux personnes qui, après vous, m'ont aidé gracieusement et avec une générosité sans bornes. Un comédien plein d'imagination et d'esprit, qui, rimeur lui-même, connaît à fond les ressources et les difficultés sans nombre de notre art, Saint-Germain du Vaudeville, a, sans se lasser, récité et interprété sur les théâtres plusieurs de mes Idylles, dont il a fait de remarquables créations. Il leur a donné l'intensité, le relief de la vie; il a inventé des Bismarck et des de Molkte d'une ressemblance féroce, à la fois idéale et implacable; et le bruyant succès qui a accueilli ces satires en action s'adressait tout entier à l'ingénieux artiste qui a entrelacé, sur la trame que je lui avais donnée, les broderies et les arabesques de la plus savante fantaisie. En plein siège, pendant que les obus prussiens éventraient çà et là nos maisons, Armand Silvestre, le poëte exquis des Rimes neuves et vieilles et des Renaissances, a consacré à mes strophes, qui paraissaient alors dans Le National, une étude dans laquelle il me louait avec une fraternelle sympathie dont je serai éternellement fier (2). Aujourd'hui Alphonse Lemerre recueille en un volume les Idylles Prussiennes, et nous les réimprimons sans y rien corriger, quels qu'aient pu être les illusions et les chimériques espoirs que j'ai, à certains moments, partagés avec toute la France! L'éditeur des poëtes a pensé qu'il fallait rendre mes vers au public tels qu'ils se sont échappés de mes lèvres, tels qu'il les a pour la première fois entendus et souvent applaudis; et ce n'est que justice. N'avais-je pas le devoir de donner cette preuve d'humilité à ceux qui m'ont lu fidèlement chaque lundi, en des moments si troublés et si tragiques? Avant tout, mon ami, c'est à vous que je dois d'avoir été ainsi écouté, encouragé et compris; aussi ai-je tenu à vous dire sur la première page de ce livre que je suis avec la plus cordiale affection Votre dévoué Théodore de Banville. 20 juin 1871 (1) « Conversations de Goethe pendant les dernières années de sa vie (1822-1832) », recueillies par Eckermann, traduites par Émile Délerot. (2) « Chronique littéraire: L'Esprit français pendant le siège. A Théodore de Banville et Daumier. » Armand Silvestre, dans le journal « Le Soir » du jeudi 12 janvier 1871. C'est toujours le même peuple de pantins pédants; c'est toujours le même angle droit à chaque mouvement, et sur le visage la même suffisance glacée et stéréotypée. Ils se promènent, toujours aussi roides, aussi guindés, aussi étriqués qu'autrefois, et droits comme un I; on dirait qu'ils ont avalé le bâton de caporal dont on les rossait jadis. Oui, l'instrument de la schlague n'est pas entièrement disparu chez les Prussiens; ils le portent maintenant à l'intérieur. Henri Heine, Germania. Le Cavalier Le roi hésite, mais il faudra bien que le vieux cheval marche encore! Paroles de M. de Bismarck. Il est bien las, le vieux cheval! Après les fêtes sans pareilles De son féroce carnaval, Il a du sang jusqu'aux oreilles. 5 A présent que ses durs sabots Ont piétiné dans la tuerie Et qu'il s'est soûlé de tombeaux, Il lui faudrait son écurie. Il regarde les vastes cieux, 10 Extasié comme un bon moine, Et lourd, immobile, anxieux, Il soupire après son avoine. Il rêve au gazon vert du parc Où le flot argenté ruisselle; 15 Mais son vieux cavalier Bismarck Sur son dos se remet en selle. Pâle, dans le flanc du coursier Que serrent ses genoux, il entre Son cruel éperon d'acier; 20 Il lui laboure son vieux ventre. L'écuyer, roide et sans défaut, Qui dans les entrailles lui plante Ce fer, dit: Crève s'il le faut, Mais poursuivons l'oeuvre sanglante. 25 Pour que nos vieux coeurs allemands Se repaissent de funérailles, Viens fouler sous tes pieds fumants Des cervelles et des entrailles. Écume et déchire ton mors! 30 Mais toujours, comme nous le sommes, Soyons des faiseurs de corps morts: Crève, mais foule aux pieds des hommes! Octobre 1870. La Marseillaise Les Prussiens, pour s'approprier notre hymne national, ont fait composer des vers allemands qu'ils chantent sur l'air de La Marseillaise. Les Journaux. Joyeux, parmi les râlements Dont l'horreur vous enivre d'aise, Vous plaquez des vers allemands Sur l'air de notre Marseillaise! 5 Et, fanfarons sous vos plumets, Léchant votre lèvre gourmande, Vous vous écriez: Désormais Cette chanson est allemande! Et Bismarck vous dit: Je le crois, 10 Comme il fallait que je le crusse, J'en jure par toutes mes croix, Voilà bien l'hymne de la Prusse. Allons donc! l'Hymne au vol de feu, L'hymne de gloire et de souffrance 15 Volant sur nous dans le ciel bleu N'a pas un cri qui ne soit: France! L'oeil enflammé, le fer en main, La généreuse, l'immortelle Dit encor: France! au genre humain 20 En vous aveuglant de son aile! Cri de la grande nation Et guerrière au chant symbolique, Elle est la Révolution, Elle est la sainte République; 25 Ame, elle emporte sur ses pas Hoche et Marceau comme Gavroche: Teutons, on ne démarque pas Cela, comme un mouchoir de poche. Elle vous mènera jusqu'où 30 Grince la défaite au front hâve! Ah! vous pouvez lui mettre au cou Votre ignoble collier d'esclave; Celle qui fait peur aux volcans Aura bien vite mis en poudre 35 Votre livrée et vos carcans Parmi les éclats de sa foudre. Allemagne qui remuais, Elle est le Verbe, elle est l'Idée, Et vous resterez tous muets 40 Rien que pour l'avoir regardée! Octobre 1870. La Besace L'air est lourd et le soleil fauve. Dis, que veux-tu, bon Allemand, Pauvre vieillard au crâne chauve, Pour t'en aller tranquillement? 5 Que faut-il mettre en ta besace? Ames secourables, merci. Mettez-y, s'il vous plaît, l'Alsace; Mettez-y la Lorraine aussi. Sur votre bonté souveraine 10 Pour l'amour de Dieu j'ai compté: Dans mon sac avec la Lorraine Mettez-moi la Franche-Comté! Messieurs, à Dieu je recommande Votre vendange et vos moissons! 15 Ma besace a la bouche grande, Mettez-y, s'il vous plaît, Soissons. Je vous bénis, que Dieu m'entende! Et je ne réclame plus rien (Ma besace a la bouche grande) 20 Sinon le mont Valérien! Bon vieillard au crâne d'ivoire, Dont les jours heureux sont passés, Reste ici jusqu'à la nuit noire: Tu ne demandes pas assez! 25 Pour apaiser ta faim qui raille, Vieillard chauve, nous te donnons Les éclats de notre mitraille Et les boulets de nos canons, Et le sang que ton coeur préfère, 30 Vieillard, et nous allons t'offrir Les prodiges que peuvent faire Tous ceux qui veulent bien mourir. Nous t'offrons un festin sur l'herbe, Où devant toi dans le ravin 35 Le sang généreux et superbe Ruissellera comme du vin, Où la Mort, ta fidèle amante, Blanche sous le casque allemand, Peut remplir sa coupe fumante 40 Et se soûler hideusement. Oui, vous pourrez manger et boire Et laver vous bras rafraîchis, Toi, vieillard au crâne d'ivoire Et ton amante aux os blanchis! 45 Devant les paroles railleuses, Paris est lent à s'étonner: Écoute un peu nos mitrailleuses, Ce sont elles qui vont tonner. Donc, mange à ta faim! Continue. 50 Les noirs corbeaux au bec durci Qui volent en haut dans la nue Prétendent qu'ils ont faim aussi! Octobre 1870. Les Allemandes Dans leurs villes belles et grandes Où glissent leurs foules accrues, Les jeunes femmes allemandes Vont lugubrement par les rues. 5 Toutes en noir, sous leurs longs voiles, Murmurant le nom du ministre Et plus blanches que les étoiles, Elles marchent d'un air sinistre. Rebuvant leurs larmes aigries, 10 De la guerre vivants emblèmes, De leurs longues mains amaigries Elles traînent des enfants blêmes. Hélas! murmure une d'entre elles Avec une voix de fantôme, 15 La Victoire a pris sous ses ailes Notre héros, le roi Guillaume; Monsieur de Bismarck nous informe Qu'il va tailler une Allemagne Plus magnifique et plus énorme 20 Que celle du roi Charlemagne; Il leur faudra mille ans pour boire Les éloges qu'ils thésaurisent, Et leur Fritz, écrasé de gloire, Se porte bien, à ce qu'ils disent. 25 Mais nos Fritz à nous, ô martyre! Les pères de ces petits êtres Dont la main tremblante nous tire, Où sont-ils? Qu'en ont fait leurs maîtres? Loin de nous, qui devons nous taire, 30 L'oeil morne et la poitrine ouverte, A peine recouverts de terre, Ils sommeillent sous l'herbe verte. Leur front de neige se soulève Pendant les nuits éblouissantes, 35 Et quoique morts, parfois en rêve Ils voient leurs femmes gémissantes. Ils dorment là-bas dans les havres Où jamais notre vois n'arrive, Et sur tous leurs pauvres cadavres 40 On a jeté de la chaux vive. Octobre 1870. Les deux Soleils Comme deux rois amis, on voyait deux soleils Venir au-devant l'un de l'autre. Victor Hugo, Le Feu du Ciel. Celui qu'une noire tribu De sauterelles accompagne, Le vaillant roi Guillaume a bu Quelques bouteilles de champagne. 5 Il rit. Pas de rébellion Dans sa toute-puissante armée, Et dans sa tête de lion Monte la joyeuse fumée. Héros que l'Épouvante suit, 10 Rêvant carnage et funérailles, Il erre tout seul dans la nuit A travers le parc de Versailles. Et fier comme un dieu sur son char, Il se voit, lui, faiseur de cendre, 15 Avec le laurier de César Et la crinière d'Alexandre. Il erre, exprimant sous le ciel Sa joie aux astres exhalée En des mots plus doux que le miel; 20 Mais voici qu'au bout d'une allée De charmille, vert corridor, Il voit, doré jusqu'à la nuque, Un fantôme ruisselant d'or Coiffé d'un spectre de perruque. 25 C'est Louis Quatorze. Le Roi Soleil, qui n'est plus qu'un fantôme, Dit sans colère et sans effroi Ces paroles au roi Guillaume: Salut, mon frère. J'ai connu 30 L'orgueil de semer les désastres; J'étais comme un Apollon nu, J'étais Soleil parmi les astres. Je lançais, entouré de feu, Sur les peuples, foules serviles, 35 Mes flèches d'or, ainsi qu'un dieu; J'étais le grand preneur de villes. J'allais traitant les potentats Comme l'arbre aux minces ramilles, Taillant à mon gré les États 40 Et la figure des charmilles. Je buvais le vin de l'amour Sur les lèvres de La Vallière, Et c'est moi qui faisais le jour, Et j'avais pour valet Molière! 45 Infirme et vieux, sous mon talon Je foulais encore les cimes Avec le masque d'Apollon, Et mes flatteurs aux voix sublimes M'appelaient encore Soleil 50 En leurs phrases que le temps rogne, Quand, déjà fétide et vermeil, Je n'étais plus qu'une charogne. Octobre 1870. Les Villes Saintes Certes il luira sur nos fronts, Ce grand jour de nos destinées Où nous vous ressusciterons, Saintes villes assassinées! 5 Toul! nous te verrons resplendir Au pied de tes montagnes vertes; Et toi qui sus encor grandir Sur tes places de sang couvertes, Strasbourg! après tant de douleurs, 10 Tes remparts dont la voix s'est tue Seront jonchés des mêmes fleurs Que ton héroïque statue; Et nous y verrons c'est demain! Sous tes guirlandes et tes voiles, 15 Uhrich élevant dans sa main Son bâton bleu semé d'étoiles. Octobre 1870. Bonne Fille Prussiens, vous disiez naguère: Nous pouvons faire des paris! A la guerre comme à la guerre, Nous allons bien rire à Paris. 5 Paris, où tout flamboie et brille, A toujours son rire divin: C'est une Ville bonne fille, Elle nous versera du vin! L'aimable et folle courtisane 10 Bercera notre état-major, Et lui donnera pour tisane Le champagne au flot couleur d'or. Et le Teuton aux mains de pâtre, Amant de la nymphe Paris, 15 Séduira cette Cléopâtre Dans un flot de poudre de riz! Vous aviez compté sans votre hôte, Le paradis est un enfer. Vous trouvez, coeur haut, tête haute, 20 La Guerrière au glaive de fer. Son étreinte est dure et farouche. Elle vous déchire et vous mord, Et voici que sur vous sa bouche Crache la mitraille et la mort. 25 Croyez-moi, reprenez haleine; Car ici vous entendrez, non Les refrains de La Belle Hélène, Mais le tonnerre du canon; La Ville est irritée et forte, 30 Et si vous l'approchez jamais, C'est qu'alors elle sera morte; Et vous la caresserez, mais Prenez garde que la Martyre, Levant son bras ensanglanté, 35 Pour vous égorger ne retire Le couteau dans son sein planté. Octobre 1870. La Populace Qui t'aidera, prince ou bandit, Qui veux te mettre à notre place? Monsieur de Bismarck nous l'a dit: Il compte sur La Populace! 5 Sur ce qui se vautre à genoux, Sur ce qu'on pille et qu'on assomme. Nous n'avons pas cela chez nous; Vous pouvez repasser, brave homme. Ici, nous sommes Peuple, et non 10 Populace (erreur n'est pas compte!) Le doux mot: France est notre nom; Enfin chez nous, monsieur le comte, L'enfant même, aux hommes pareil, Porte en lui les biens qu'il adore: 15 L'Amour, clair rayon du soleil, Et la Liberté, cette aurore! Octobre 1870. Les Femmes violées Les atrocités des Prussiens continuent à Versailles. De nombreuses femmes et jeunes filles ont été violées, non seulement par les soldats, mais aussi par les officiers. Plusieurs sont devenues folles à la suite de ces violences, d'autres sont mortes. Les Journaux. Ces mortes que la brise effleure De leurs chevelures voilées, Ces mortes blanches, tout à l'heure C'étaient des femmes violées. 5 Sur leur front triste et sur leur face, Le vent caressant qui se joue, De son aile tremblante efface Vos baisers de sang et de boue. O Prussiens, ô capitaines! 10 Tout à l'heure ces femmes pâles Suppliaient vos lèvres hautaines Avec des sanglots et des râles; Et vous, les mains de sang tachées, Gais, meurtrissant chaque victime, 15 Devant leurs mères attachées, Vous avez froidement... O crime! A l'heure où vos fils à l'oeil sombre Pleureront aux lueurs des lampes, Où la Mort posera dans l'ombre 20 Son doigt de marbre sur vos tempes, Vous les reverrez, ces martyres Qui, la prunelle encor vivante, Sous vos caresses de satyres Se débattaient dans l'épouvante! 25 Oui, ces cadavres et ces folles, Tendant leurs longues mains d'ivoire, Contre vous alors, sans paroles Témoigneront dans la nuit noire. Et Dieu, dans la voûte étoilée, 30 Ne verra votre âme anxieuse Qu'à travers l'horrible mêlée De leur troupe silencieuse. Montrant au ciel qui les regarde Leurs ventres souillés, vos amantes, 35 Foule hâve, morne, hagarde, Tordront leurs lèvres écumantes. Plus blanches qu'une aile de cygne, Elles vous montreront, vous dis-je, D'un doigt vengeur qui vous désigne; 40 Et vous, par un affreux prodige, Au fond de leurs foules obscures, Dans les ombres visionnaires Vous apercevrez les figures De vos filles et de vos mères! Octobre 1870. La Soirée Lorsqu'en revenant du rempart Où, plein d'une foi chaleureuse, Il a bien veillé pour sa part, Le père quitte sa vareuse, 5 En voilà jusqu'au lendemain! Il t'oublie, aigre vent qui souffles Sur les talus, et, d'une main Réjouie, il met ses pantoufles. Après avoir dîné sans bruit, 10 Il regardera quelque estampe Ou bien lira jusqu'à minuit Aux douces clartés de la lampe, Avec sa femme et ses enfants, Amusant l'un d'eux sur sa jambe 15 Et voyant leurs fronts triomphants Luire aux clartés du feu qui flambe. Il caresse complaisamment Cette jeune et chère couvée Et suit avec un oeil d'amant 20 Sa compagne enfin retrouvée, Qui, charmante en sa floraison, Sous le clair regard qui l'admire Se promène dans la maison Qu'elle éclaire de son sourire. 25 Alors le père tout heureux Ne regrette ni les théâtres, Où des cailloux aventureux Ornaient de fausses Cléopâtres, Ni les cafés, plus laids encor, 30 Où des Phrynés aux blancheurs mates Flamboyaient sous leurs cheveux d'or, Comme des bêtes écarlates. Plus de cercles, où par monceau L'or tombait, et ruisselait comme 35 L'eau méprisable du ruisseau! La femme a retrouvé son homme, Et chacun reste avec les siens, Riant à l'enfant qui babille, Grâce à messieurs les Prussiens, 40 Qui nous ont rendu la famille! Octobre 1870. La bonne Nourrice Portant, selon le rit ancien, Un manteau de pourpre, et coiffée Du sombre casque prussien, La Mort, épouvantable fée, 5 Son échine ployée en arc Et docile au moindre caprice, Câline son enfant Bismarck, Ainsi qu'une bonne nourrice. Et doucement, avec amour, 10 Elle berce le rude athlète Entre ses os lisses, à jour Sur sa poitrine de squelette. Arrangeant le front du héros Sur un oreiller de dentelle 15 Disposée en riants carreaux: O pauvre bien-aimé, dit-elle, Il est fatigué du gala Qu'il a fait avec ses ilotes. Il revient de la fête; il a 20 Du sang jusqu'au haut de ses bottes; Pour me préparer mon butin Qu'une pourpre vivante arrose, Il a veillé jusqu'au matin: Il est bien temps qu'il se repose! 25 Ainsi parle à mi-voix, sans bruit, Avec sa bouche sans gencive Dont les dents brillent dans la nuit, La bonne nourrice attentive. Cependant le chef des uhlans, 30 Rêvant du carnage écarlate, Voit encor les blessés hurlants, Et sa prunelle se dilate. Enfin calme, heureux, sans remord, Il ferme sa paupière sombre. 35 Il sommeille déjà; la Mort, Se penchant vers le faiseur d'ombre Qui de tout temps la festoya, Le caresse à chaque minute, Et, jouant sur un tibia, 40 L'endort avec un air de flûte. Octobre 1870. Un Prussien mort Couché par terre dans la plaine Sous une aigre bise du nord Qui le fouettait de son haleine, Nous vîmes un Prussien mort. 5 C'était un bel enfant imberbe, N'ayant pas dix-huit ans encor. Une chevelure superbe Le parait de ses anneaux d'or, Et sur son cou, séchée et mate, 10 Faisant ressortir sa pâleur, La large blessure écarlate S'ouvrait comme une rouge fleur. Il montrait son regard sans flamme, Étendant ses bras onduleux, 15 Et l'on eût dit que sa jeune âme Errait encor dans ses yeux bleus. Il dormait, le jeune barbare, Avec un doux regard ami; Un volume grec de Pindare 20 Sortait de sa poche à demi. C'était un poëte peut-être, Divin Orphée, un de tes fils, Qui pour un caprice du maître Est mort là, brisé comme un lys. 25 Ah! sans doute, au bord de la Sprée, Une belle enfant de seize ans A la chevelure dorée En versera des pleurs cuisants, Et toujours parcourant la route 30 Qu'il suivait en venant les soirs, Une mère de plus sans doute Portera de longs voiles noirs. Il est parti bien avant l'heure, Jeune et pur, sans avoir pleuré. 35 Pour quel crime faut-il qu'il meure, Cet enfant à l'oeil inspiré? Peut-être que sa mort est juste, Et ne sera qu'un accident S'il se peut que son maître auguste 40 Devienne empereur d'Occident, Et qu'en sa tragique folie, Monsieur le chancelier Bismarck Prenne d'une main l'Italie Et de l'autre le Danemark! 45 Ah! Bismarck, si tu continues, De ces beaux enfants chevelus Aux douces lèvres ingénues Bientôt il n'en restera plus! Octobre 1870. Cauchemar Oui, venez tous! Goths et Vandales Graissés de suif, sortez encor De vos tanières féodales, Avec vos casques tachés d'or! 5 Attilas de la parodie, Ravageurs blonds, meute aux abois, Qui n'avez pas l'âme hardie Et qui vous cachez dans les bois! Soldats que le vieillard gourmande, 10 Immobile, et sur son coursier Rêvant son Europe allemande, Traînez vos lourds canons d'acier! Ainsi que des sauvages ivres, Brûlez le passé radieux 15 Et les monuments et les livres! Brisez les images des Dieux! O superbes marionnettes Au courroux froid et compassé, Au fond, convenez-en, vous n'êtes 20 Que les fantômes du passé! Et vous pouvez sur votre housse Copier en riches lampas L'ancien blason de Barberousse: Mais enfin, vous n'existez pas. 25 Trombe que l'ouragan soulève, Vous êtes, ô peuple géant, Un rêve effrayant, mais un rêve, Qui s'enfuira dans le néant. Quand la France, enfin délivrée 30 De cet horrible cauchemar, Cherchera la foule enivrée Des Vandales, et leur César, Demandant à la plaine verte, Au mont, pleins d'abris murmurants, 35 A l'ombre de la nuit déserte: Où sont donc ces spectres errants? Qu'est devenu leur troupeau blême? Alors le mont aérien, Les plaines et l'ombre elle-même 40 Diront: Nous n'en savons plus rien! Octobre 1870. Le Héros Nous avons à faire pénétrer dans l'esprit de nos officiers et de nos soldats cette grande pensée dont n'ont pas voulu les monarchies et que la République doit consacrer: Que l'opinion seule peut récompenser digne- ment le sacrifice de la vie. Lettre du général Trochu au général Tamisier. Ils le disaient, ces grands Hellènes Qui, morts, dans leurs apothéoses Respiraient encor les haleines Des myrtes et des lauriers-roses: 5 Heureux qui, jeune, à son aurore, Embrassant la Mort détestée, Tombe dans le combat sonore Pour sa patrie ensanglantée! Celui-là, fauché par les glaives, 10 Est orné d'un éclat magique Et dans les ombres de nos rêves Apparaît, superbe et tragique. Son nom ailé, dont s'émerveille Le pêcheur courbé sur ses rames, 15 Voltigera, comme une abeille, Sur les lèvres des jeunes femmes, Et le noir laurier de la guerre Ombrage sa tête sereine. Il n'est plus un passant vulgaire 20 Caché dans la mêlée humaine, Car ce soldat au coeur stoïque Reste l'orgueil de sa chaumière; Pour jamais sa fin héroïque A mis son front dans la lumière! 25 Il meurt, ayant conquis sa proie! Et lorsque dans la plaine verte, Frémissant d'une sainte joie, Il tombe, la poitrine ouverte, La Gloire, souriante et pure, 30 Admirant sa fière jeunesse, Vient baiser la rouge blessure Avec ses lèvres de Déesse. Octobre 1870. La Lune Cependant, dans l'expansion de sa joie la Lune remplissait toute la chambre comme une atmosphère phosphorique... Charles Baudelaire, Poëmes en prose. Comme les soeurs aux fronts étroits Hurlant leurs chansons meurtrières, Qu'on voit dans Macbeth, ils sont trois Dans une chambre de Ferrières. 5 Plus ridé que la vaste mer, De Moltke a le visage glabre Et plisse en un rictus amer Sa bouche ouverte en coup de sabre. Il ne dit rien, mais son compas, 10 Qu'il rétrécit ou qu'il écarte, Prend des villes, et pas à pas Refait l'univers, sur la carte. Les deux autres causent; Bismarck Parle avec un geste d'athlète, 15 Et le paysage du parc Dans son crâne blanc se reflète. Guillaume écoute, sabre au flanc, Pliant d'une main fantaisiste Sa moustache de tigre blanc, 20 Qui se hérisse et lui résiste. Sire, dit Bismarck, je conquiers, Après la France, l'Angleterre; Puis après, je vous en requiers, Songeons au reste de la terre! 25 L'Espagne, l'Italie en deuil Et la Turquie effarouchée Et la Russie ivre d'orgueil, Nous n'en ferons qu'une bouchée. Nous les aurons, foi de Bismarck! 30 Et quant à vos brumes, Hollande, Suède, Norwège et Danemark, Je m'en fais une houppelande. Grèce, Afrique, Hongrie encor, Nous empochons tout; quant aux Indes 35 Fleurissantes sous leur ciel d'or, Nous en ferons nos Rosalindes. Et parlons net, je ne crois pas Former des espoirs chimériques Si je compte réduire au pas 40 L'Asie et les deux Amériques. L'univers ainsi dévasté, Sur son cheval d'apothéose Que fera Votre Majesté? Je crois bon qu'Elle se repose. 45 Oui, nous rentrerons, Vous et moi. Faire un Prussien de chaque homme Vivant, cela suffit, ô Roi! Quelles que puissent être, en somme, Et notre soif et notre faim, 50 Tout boire et manger guérit l'une Ainsi que l'autre; puis enfin On ne peut pas prendre la lune. Quiconque s'en serait chargé Risquerait fort à l'entreprendre. 55 Si, dit alors de Moltke, j'ai Fait mes calculs: on peut la prendre! Octobre 1870. Le Charmeur Tandis que les jeunes Bretons Sous l'éclair du soleil oblique Passaient, et que leurs pelotons Criaient: Vive la République! 5 On m'a montré, parmi leurs flots, Dans les brumes orientales, Un sous-lieutenant de moblots Dont le regard charme les balles. Sa moustache est comme un fil d'or; 10 C'est un enfant à la main blanche, Et le ciel se reflète encor Dans sa prunelle de pervenche. Il fait beau voir ces yeux ardents Et ce jeune corps svelte et grêle. 15 Il va seul, une fleur aux dents, Où le plomb siffle comme grêle, Et les balles, dont les réseaux S'entre-croisent dans la tourmente, Voltigent, comme des oiseaux, 20 Autour de sa tête charmante Et le semblent caresser, mais Sans songer à lui faire injure Et sans même offenser jamais Les boucles de sa chevelure. 25 Les femmes l'admirent aussi; Mais bien loin d'être leur esclave, Il n'a d'elles aucun souci. Car sachez que ce jeune brave A fait un pacte avec la Mort, 30 Et cette noire enchanteresse, Dont la dent cruelle nous mord, Doit être sa seule maîtresse. Il marche au feu comme il lui plaît, Grâce à la Déesse impassible 35 Qui toujours le protège. Elle est Sa Dame, et le rend invincible. Elle aura cet amant si cher, Mais quand nos ennemis superbes, Navrés et meurtris dans leur chair, 40 Dormiront couchés sous les herbes. Car le héros, qu'avec amour Elle suit de ses yeux d'ivoire, Ne doit l'épouser que le jour De notre suprême victoire! Octobre 1870. La République La République est jeune et fière Et ne punit que les bourreaux; Elle marche dans la lumière. La République est un héros 5 Dont le monde entier verra luire Le front magnifique et vermeil. Les monstres qu'elle veut détruire A la clarté du grand soleil, C'est d'abord toi, pâle Misère, 10 Qui mets ta main sur notre flanc, Comme un aigle sa rude serre, Et qui bois notre meilleur sang! Et c'est toi, fantôme aux bras rouges, Que la pensée a su flétrir 15 Et qui déjà croules et bouges, Vieil Échafaud, qui vas mourir! La République magnanime Qui, pour sauver de leur enfer Les peuples mourants qu'on opprime, 20 Trouve des canons et du fer, Accueille les mères bénies, Et, baissant ses yeux triomphants, A des tendresses infinies Pour les femmes et les enfants. 25 La République fraternelle, Qui veut accomplir son mandat, Pour garder la Ville éternelle Se fait terrassier et soldat; Sous la bombe et les incendies 30 Elle est au poste du danger; Et quand de ses villes hardies Elle aura chassé l'étranger, Levant vers le ciel diaphane Un clairon dans sa forte main, 35 Elle sonnera la diane Pour éveiller le genre humain! Octobre 1870. Châteaudun Châteaudun! qui vois des bourreaux Où furent des coeurs de lion, Tu nous parais, nid de héros, Plus sublime qu'un Ilion. 5 Comme on fauche des épis mûrs, Les boulets rougis et fumants Ont dans les débris de tes murs Dispersé tes abris charmants; Mais tes fils, les chasseurs de loups, 10 Sont tombés purs et sans remords. Ils étaient mille, et sous leurs coups Dix-huit cents Prussiens sont morts. Illustre cité (les Romains Te nommaient ainsi) pour tes fils 15 Tu renâitras! par tes chemins On entendra, comme jadis, Dans tes arbres en floraison L'alouette éveiller l'écho. La devise de ton blason 20 Dit: Extincta revivisco! Mais, froid cadavre au pied des tours Parmi les décombres mouvants Fouillé par le bec des vautours, Et cendre abandonnée aux vents, 25 Tu resplendis! patrie en deuil, Qui, devant le destin moqueur Moins obstiné que ton orgueil, Portas la France dans ton coeur! Car tes défenseurs belliqueux, 30 Frémissant d'indignation, Laissaient à de plus lâches qu'eux L'ignoble résignation; Voulant tous, d'un esprit têtu, Que ton beau renom pût fleurir, 35 Ils eurent la mâle vertu De tuer avant de mourir, Et rien ne vaut le fier sommeil De ces soldats couchés en rang Sur la terre nue, au soleil, 40 Qui dorment, couchés dans leur sang. Octobre 1870. Le Turco Quant au lieutenant de turcos, Il a la prunelle électrique. Ses principes sont radicaux; Il est tout noir, venant d'Afrique. 5 La dame son nom triomphant Est bien connu dans tout Mayence A de longs cheveux blonds d'enfant Avec de grands yeux bleu-faïence. L'une avait un bon cuisinier, 10 L'autre sa verve fanfaronne, Si bien qu'enfin le prisonnier Finit par plaire à la baronne. Mais elle eut le coeur bien marri Quand le mal fut fait. Ciel, dit-elle, 15 Tromper, hélas! un tel mari! J'en sens une peine mortelle! Un baron à seize quartiers, Dont le burg, bravant les huées, Pour ceinture a des bois entiers, 20 Et dort le front dans les nuées! Un seigneur au coeur ingénu, Qui parmi ses aïeux insignes Compte Sigefroi le Cornu, Et qui nourrit cinquante cygnes! 25 Un si digne maître! un baron Aux doux cheveux de miel, qui brave Les hivers, et chasse au héron Dans ses forêts, comme un landgrave! A ces mots, plus navrée encor, 30 Dans la chambre même où l'on dîne, La pauvre baronne au front d'or Fondait en pleurs, comme une ondine. Morne, elle répétait toujours: Trahir une telle noblesse! 35 Mais, fort expert en fait d'amours, Voyant bien où le bât la blesse, Le turco, tant de fois vainqueur, Trouva l'argument sans réplique, Et, l'embrassant d'un vaillant coeur, 40 Cria: Vive la République! Octobre 1870. Réplique Les Prussiens disent souvent: Chez nous comme dans la Thuringe, Il n'est pas un homme vivant Qui ne soit plus adroit qu'un singe! 5 Nous savons rester à genoux Plus immobiles que le marbre, Et c'est un jeu d'enfant pour nous De nous déguiser en tronc d'arbre. Que le ciel soit bleu de saphir 10 Ou bien caché dans ses fourrures, Nous passons, comme le zéphyr, A travers les trous des serrures. Gens érudits, nous copions Molière, et c'est par là que brille 15 Un système nos espions Sont imités de Mascarille. Ève même aux divins appas, Qu'embellit encor la céruse, Ne nous en remontrerait pas: 20 Nous triompherions de sa ruse! Les Prussiens, comme il leur plaît, Célèbrent ainsi leur programme. Puis ils disent aussi: Quelle est La créature au nom de femme 25 Qui nous ferait mettre à genoux? Quelle est donc la dame assez fine Qui peut venir à bout de nous? Moi! répond d'en haut Joséphine. Et dans l'azur criant son nom, 30 Tumultueuse et débonnaire, La bonne pièce de canon Fait taire la voix du tonnerre. Octobre 1870. L'Histoire Bismarck en soldat qu'on redoute Parle, et, sans le contrarier, L'austère Déesse l'écoute, Pensive sous son vert laurier. 5 Oui, dit le chancelier, en somme, Berger ou comte palatin, Monarque ou mendiant, tout homme Est l'artisan de son destin. Qu'il porte la pourpre ou la bure, 10 Pauvre ou détenteur d'un trésor, Qu'il soit né dans la foule obscure Ou sur le trône aux franges d'or, Ses oeuvres, dont il est le maître Et dont il n'a pas hérité, 15 Décideront ce qu'il doit être, Même pour la postérité! Cet assassin à tête blonde Qui prend la lyre d'Arion, Néron, quoique maître du monde, 20 N'est qu'un insipide histrion. Alexandre suit sa chimère Comme un soldat sans feu ni lieu, Et cependant l'aveugle Homère De mendiant devient un dieu. 25 On ne saurait tromper la gloire Devant l'avenir indigné. Que devient un titre illusoire Si nous ne l'avons pas gagné? Murat, qui, d'un geste bravache 30 Voulant fendre en deux les cieux clairs, Va, faisant siffler sa cravache Parmi la foudre et les éclairs, Qu'est-il pour la France hautaine, Pour cette guerrière aux yeux bleus? 35 Un roi? non; mais un capitaine, Un vague Roland fabuleux, Un courtisan de l'aventure. Et Marceau, tenant dans sa main Son épée invincible et pure, 40 Est plus grand qu'un César romain! C'est pourquoi, Déesse, si j'ose Agir comme un roi, je suis roi, Créant ma propre apothéose! Bismarck, par ces mots qui font loi, 45 D'une manière péremptoire Achève sa péroraison. Brigadier, lui répond l'Histoire, Brigadier, vous avez raison! Octobre 1870. Le Rêve La Reine, dans sa chambre vide, S'éveille éperdue et lassée, Et sur son visage livide Ruisselle une sueur glacée. 5 Eh quoi! Votre Majesté pleure! Quel est, dit la dame suivante, Le rêve affreux dont à cette heure Votre Majesté s'épouvante? Mais la Reine, comme en furie, 10 Garde son angoisse terrible. En vain sa suivante la prie: Non, dit-elle, c'est trop horrible! Toute à la douleur qui l'accable, Elle passe une heure mortelle, 15 Puis la vision implacable Revient se poser devant elle! Alors cette mère affolée, Comme une lionne en son antre Tragiquement échevelée, 20 Pose ses deux mains sur son ventre. Octobre 1870. Le Jour des Morts Je prends ces fleurs, dont les corolles Ont encor des souffles vivants, Et sur l'aile des brises folles Je les disperse aux quatre vents. 5 Dans l'ombre où, tombés avec joie, Vous frissonnez pâles et nus, C'est à vous que je les envoie, O soldats! ô morts inconnus! 0 soldats morts pour la patrie! 10 Qui, déjà glacés et mourants, L'avez acclamée et chérie, O mes frères! ô mes parents! O ma généreuse famille! O parure de nos malheurs! 15 Ces fleurs dont la corolle brille, Je vous les offre avec mes pleurs. O mobiles, gais et superbes, Si voisins de l'enfance encor, Avec vos visages imberbes 20 Et vos cheveux aux reflets d'or! Cavaliers, soldats de la ligne, Turcos, par le soleil brûlés, Vétérans au courage insigne, Chasseurs d'Afrique aux fronts hâlés! 25 Où dormez-vous? Pour vous sourire, Où peut-on se mettre à genoux, Héros qui voliez au martyre Et qui l'avez souffert pour nous? Nous l'ignorons. C'est là peut-être. 30 Qui peut le dire? Et c'est pourquoi, Lorsque enfin nous allons renaître, Pleins de bravoure et pleins de foi, Après ces longs jours de souffrance, De haine et de meurtre exécré, 35 Le sol tout entier de la France Nous sera désormais sacré. Foule par la guerre immolée, Nous adorerons en tout temps Cette terre partout mêlée 40 A votre cendre, ô combattants! Et quand la Paix aux mains fleuries Aura, nourrice des chansons, Ravivé l'herbe des prairies Et les fleurettes des buissons, 45 Vos soeurs, vos mères, vos amantes Viendront dans les champs embaumés, Parmi les campagnes charmantes, Chercher la place où vous dormez, Pâles d'une espérance folle, 50 Et, rêveuses, suivant des yeux Le ruisseau pourpré qui s'envole Avec un bruit mystérieux, La colline où frémit le tremble, Le nid d'où l'oiseau s'envola 55 Et la place où le rosier tremble, Se diront: C'est peut-être là! Novembre 1870. Les Fontaines Lorsque la Ville était heureuse, Les fontaines, depuis l'aurore, Disaient d'une voix amoureuse Leur chanson tremblante et sonore. 5 Leurs gais jets d'eau, sous la feuillée S'envolant en gerbes fleuries, Dans la lumière ensoleillée Éparpillaient des pierreries, Et, baignés d'une clarté blonde, 10 Leurs bassins, riant sous les grilles, Reflétaient dans leur eau profonde Les visages des belles filles. Même la nuit, quand sous la brume Paris, toujours prêt aux extases, 15 Mettait à son front qui s'allume Une parure de topazes, Leur murmure disait encore D'une voix amie et touchante: Noble Ville que l'Art décore, 20 Vis et travaille en paix: je chante! Et j'aimais jusqu'à leur silence! Mais à présent, dans les ténèbres Chacun de leurs jets d'eau s'élance En jetant des plaintes funèbres. 25 Ainsi que des démons fantasques Menant des danses illusoires, Je vois tristement dans leurs vasques Passer de vagues formes noires. De mystérieuses Chimères 30 S'y viennent ébaucher en foule, Et moi, plein de larmes amères, Je songe à tout le sang qui coule, Versé, versé comme un flot sombre Par nos batailles incertaines, 35 Quand j'entends s'exhaler dans l'ombre Le gémissement des fontaines. Novembre 1870. Le Moineau Rien n'est plus utile, rien n'est meilleur que d'avoir des ailes. Aristophane, Les Oiseaux. Nous traversions une prairie Dont le gazon à ciel ouvert Brillait d'un éclat de féerie; Et sur son riant tapis vert, 5 D'où s'enfuit la blanche colombe Emportant son léger fardeau, Nous vîmes un éclat de bombe Que la pluie avait rempli d'eau. Tirailleur précédant sa troupe, 10 Un oiselet, un moineau-franc Buvait à cette large coupe, Dont le dehors, taché de sang, Était enfoncé dans la boue. Sans songer à rien de fatal, 15 L'oiseau folâtre, qui se joue, Y buvait le flot de cristal. Dans la prairie, où se lamente Le zéphyr aux parfums errants, Je vis cette chose charmante, 20 Et je m'écriai: Je comprends! Je comprends enfin. O prairie, Sous ton beau ciel aérien Ceux qui font la rouge tuerie Ne l'auront pas faite pour rien! 25 Je disais parfois, je l'avoue, Pensant à ce qui nous est cher: A quoi sert le canon qui troue Toutes ces murailles de chair? A quoi bon tant de meurtrissures? 30 Et, sous la mitraille de feu, Toutes ces lèvres des blessures Que l'on entend crier vers Dieu? Guerre! il faut que tu me révèles Pourquoi tes coursiers, en chemin, 35 Foulent des débris de cervelles Où vivait le génie humain! Oui, je parlais ainsi, poëte Ayant en souverain mépris La bataille, sinistre fête. 40 Mais, à présent, j'ai tout compris! Non, ce hideux massacre, où l'homme Égorge l'homme sans remords, N'était pas inutile, en somme, Puisque les amas de corps morts, 45 Tant de dépouilles méprisées, Ces pâles cadavres cloués A terre, ces têtes brisées, Tous ces affreux ventres troués Aboutissent à quelque chose. 50 Car s'éveillant, ô mes amis, Sous le regard de l'aube rose, Ce champ plein de morts endormis, Ce charnier de deuil et de gloire Au souffle pestilentiel, 55 A la fin sert à faire boire Un tout petit oiseau du ciel! Novembre 1870. A la Patrie Oui, je t'aimais, ô ma Patrie! Quand, maîtresse des territoires, Tu menais de ta main chérie Le choeur éclatant des Victoires; 5 Lorsque, souriante et robuste Et pareille aux Anges eux-mêmes, Tu mêlais sur ta tête auguste Les lauriers et les diadèmes! Vivant passé, que rien n'efface! 10 Les peuples, ô grande ouvrière, N'osaient te regarder en face Dans ta cuirasse de guerrière; Et toi, retrouvant dans ton rêve L'âme de Pindare et d'Eschyle, 15 Tu portais, sans laisser ton glaive, La lyre des Dieux, comme Achille! Calme sous l'azur de tes voiles, Et multipliant les prodiges, Tu pouvais semer des étoiles 20 Sur les rênes de tes quadriges; On louait ta blancheur de cygne Et ton ciel, dont la transparence Charme tes forêts et ta vigne; On disait: Voyez! c'est la France! 25 Oui, je t'aimais alors, ô Reine, Menant dans tes champs magnifiques Brillants d'une clarté sereine Tous les triomphes pacifiques; Mais à présent, humiliée, 30 Sainte buveuse d'ambroisie, Farouche, acculée, oubliée, Je t'adore! Avec frénésie Je baise tes mains valeureuses, A présent que l'éponge amère 35 Brûle tes lèvres douloureuses Et que ton flanc saigne, ma mère! Novembre 1870. Le Bavarois Et ce que les Sarrazins et barbares iadis appeloyent proesses, maintenant nous appelons briguanderies et meschancetez... Rabelais. Comme le faisait autrefois Cet héritier de Charlemagne Dont l'ombre épouvantait les rois, Le futur César d'Allemagne, 5 Le vieux roi Guillaume, rêvant Globe d'or et pourpre enflammée, Se promène à pas lents, devant Le front immense d'une armée. Joyeux, il flatte son coursier. 10 Puis il dit: C'est bien. Plus d'entraves. Les canons de bronze et d'acier Et les Saxons ont été braves. Soldats! Je suis content de vous! Nous prendrons Londres comme Vienne, 15 Et si l'un de vous est jaloux De parler à son roi, qu'il vienne! A ces mots du doyen des rois, Pâle et plus jaune que la cire, Un jeune soldat bavarois 20 Quitte les rangs, et lui dit: Sire! Les Bavarois ne sont pas gais. Paris est gardé comme l'arche, Et nous sommes tous fatigués Depuis six grands mois que je marche. 25 De plus, une si grande faim Nous déchire, sombre femelle, Que je me résoudrais enfin A manger du cuir de semelle! On ne nous nourrit que de vent, 30 C'est là ce dont nos coeurs s'émeuvent, Et l'on nous met toujours devant A l'endroit où les balles pleuvent. Les jeunes comme les anciens D'entre nous jonchent la clairière. 35 O mon roi! quant aux Prussiens De Prusse, ils sont toujours derrière. Puis le froid vient nous épier Et nous tient sous sa dent mortelle Avec nos souliers de papier 40 Et nos capotes de dentelle! Ainsi le soldat qui pâlit Défile son triste rosaire. Le Roi lui dit: Pauvre petit! J'aurai pitié de ta misère. 45 Tu souffrais quand je triomphais! Mais quoi! je ne suis pas un Russe. Allons, console-toi, je fais Notre Fritz maréchal de Prusse! Novembre 1870. Rouge et Bleu O République! dans leur antre Il fut des traitants rabougris Qui faisaient un dieu de leur ventre Et que le Vice avait pourris. 5 Ceux-là, pour qui les heures douces Avaient des plaisirs de haut goût, Les acheteurs de filles rousses Et les marchands de rien du tout, C'étaient les faiseurs de pastiches, 10 Si jolis, si tristement laids, Et les gentilshommes postiches: Ils sont partis! bénissons-les, Ces petits-crevés sans haleine, Sans âme et sans barbe au menton, 15 Qui riaient d'Orphée et d'Hélène Avec des Phrynés de carton! Ce qui reste dans tes murailles Où l'on ne connaît pas l'effroi, Par le sang et par les entrailles, 20 O Paris! est digne de toi. Ceux qui demeurent, sur la lèvre Ont la bataille sans merci; Et, fils de Mercier ou de Febvre Ou bien fils de Montmorency, 25 Ils ont des coeurs que rien ne glace, Et combattre est leur seul besoin. Tes fils, ô grande Populace, Et les marquis venus de loin Ont les désirs qui sont les nôtres; 30 Et Paris, qui veut tout souffrir, Voit que, les uns comme les autres, Ils savent marcher comme mourir. Le peuple, fait d'âmes stoïques, Ayant brisé son vieux lien, 35 S'envole aux trépas héroïques, Et les marquis meurent, très-bien. Ils vont où le plomb tue ou blesse, Les uns font bien, les autres mieux; Et tous, populace et noblesse, 40 Ils sont dignes de leurs aïeux! Restés sans peur et sans reproche, Jacques Bonhomme avec Roland, Amadis de Gaule et Gavroche Vont ensemble au combat hurlant, 45 Et, conquérant d'égales tombes Devant la batterie en feu, Mêlent, sous les éclats des bombes, Le sang rouge avec le sang bleu! Novembre 1870. Le Cuisinier Bismarck a dit: Pour les réduire, Tous ces Parisiens que j'eus En haine, il faut les laisser cuire Jusqu'au bon moment, dans leur jus. 5 En attendant qu'il nous perfore, Notre ennemi pille Varin, Joue, emprunte sa métaphore A l'art de Brillat-Savarin, Se fait blanc comme une avalanche, 10 Et même, d'un air ingénu, Décore de la toque blanche Son crâne, ce blanc rocher nu. Donc il se fait, d'un coeur tranquille, Cuisinier. Oui. Pas de mot vain. 15 Il est cuisinier, comme Achille! Et, comme ce boucher divin, S'il le peut, guerrier magnanime, Jetant loin de lui son manteau, Dans la gorge de la victime 20 Il enfoncera le couteau. Il veut, ce nouveau Péliade Choisi pour forger les destins, Que les chants de son Iliade Soient coupés de larges festins! 25 Lorsque sera venu le terme Déjà fixé, la hache au flanc, Il portera d'une main ferme Le vase où doit tomber le sang. Il veut, comme on faisait en Grèce, 30 Brûlant sous le ciel radieux Les entrailles avec la graisse, En offrir la fumée aux Dieux; Il veut, lui soldat qu'on redoute, Cuirassier, général en chef, 35 Savoir quel goût, quand on les goûte, Ont les vrais Parisiens; bref, Il veut c'est le désir en somme Dont il fut toujours démangé Dire un jour de nous, le pauvre homme: 40 Ils étaient bons, j'en ai mangé! Novembre 1870. Attila Lorsque sur le monde un barbare Passe sanglant et triomphant, Et que dans son orgueil bizarre Il se complaît comme un enfant; 5 Quand devant lui ses hordes viles En hurlant ont rasé les tours Et brûlé les maisons des villes Et mis la nappe des vautours; Lorsque ces soldats en démence 10 Ont détruit les blés et le miel, Et même jeté la semence Au caprice des vents du ciel; Quand le ravageur fraternise Avec la peste et l'Aquilon; 15 Lorsqu'il dit: Ce peuple agonise Et je le tiens sous mon talon! Les vieillards et les jeunes femmes Mourront, et les enfants aussi, Pris dans mes filets et mes trames, 20 Parce que je le veux ainsi; Alors, au milieu du dédale Des embûches et des trépas, Apparaît devant le Vandale Un être qu'il n'attendait pas! 25 Cet inconnu dans les fumées Se dresse, et d'un souffle géant Disperse les noires armées Dans les abîmes du néant! Quel est ce passant? On l'ignore, 30 Et les peuples voient seulement Qu'il porte sur son front l'aurore Et dans ses yeux le firmament. C'est un David à tête blonde, Ayant l'enfantine rougeur 35 D'une vierge, et qui de sa fronde Va lancer le caillou vengeur! C'est Jeanne, la bonne Lorraine! C'est quelqu'un dont l'éclair en feu Respecte la tête sereine, 40 Et qui vient de la part de Dieu. Mais, dis-tu, le cri des oracles Depuis plus de mille ans s'est tu Et c'en est fini des miracles! O chasseur d'hommes, qu'en sais-tu? 45 Ce Dieu des combats que tu vantes, Parfois, indigné dans l'azur, Pour outil de ses épouvantes Suscite quelque pâtre obscur. Il vient conduit par une étoile 50 Et vêtu de grossiers habits, Couvert d'un bleu sayon de toile Ou d'une toison de brebis; Et pour ce héros solitaire, Lorsque le moment est venu, 55 Attila n'est qu'un ver de terre Qu'il écrase de son pied nu! Novembre 1870. Orléans Blessé, mourant, traînant son aile, Un pauvre pigeon gris et blanc, Apportant la bonne nouvelle, Est arrivé, taché de sang. 5 Donc, ô Victoire, tu te lasses De suivre machinalement, En rampant dans les routes basses, Le porte-cuirasse allemand! Tu ne veux plus, sous nos huées, 10 Car, même en tombant, nous raillons, Ainsi que les prostituées Marcher vers les gros bataillons. Tu reviens! sois la bienvenue! Dans les rangs d'où l'on t'exila 15 Tu ne pouvais être inconnue, Puisque tes amants étaient là! Ce vin d'espérance et de fièvre, Ce noble, ce généreux vin Dans lequel tu trompes ta lèvre 20 En nous offrant son flot divin, Oui, c'est chez nous qu'on le savoure! Nos fils, dont rien ne peut briser La stoïque et mâle bravoure, Connaissent ton rouge baiser. 25 Dans leurs maisons, au vent flottantes, Ils savent te garder pour eux, Et, lorsque tu quittes leurs tentes, C'est une brouille d'amoureux. Mais te voilà! C'était un rêve. 30 Regarde-nous de tes yeux clairs, Chère infidèle, dont le glaive Met sur nos têtes des éclairs! Et brisons leurs fourches caudines! Là-bas, son épée à la main, 35 C'est Aurelles de Paladines Qui t'emportait dans son chemin, Et, recommençant notre histoire Dans un long combat de géants, Hurrah! nos soldats de la Loire 40 Ont, en deux jours, pris Orléans! Orléans! c'est là que la France Trouve son plus cher souvenir; C'est de là que la délivrance Vers nous encor devait venir. 45 Là, ce flot d'azur qui s'allume Au soleil, ces bois et le val Qui la vit passer dans la brume, Flattant de la main son cheval, Tout nous parle de la guerrière! 50 O Prussien, qui t'aveuglais, Orléans est la ville fière D'où Jeanne a chassé les Anglais. Ah! sans doute, forte et sereine, Dans la rue, en armure d'or, 55 Avec nous la bonne Lorraine Combattait cette fois encor! Elle veille sur la chaumière! Et nos ennemis, en fuyant, Durent entrevoir la lumière 60 De son doux sourire effrayant! Oui! sans cesse, ô fatal présage! Le troupeau mené par Bismarck Rencontrera sur son passage La figure de Jeanne d'Arc! 65 Et si son nom vient sur ma bouche Au jour éclatant du réveil, Lorsque enfin notre honneur farouche Prend sa revanche au grand soleil, C'est parce que jadis, haïe 70 Des traîtres qui sèment l'effroi, Elle ne tomba que trahie Par la lâcheté de son roi. Et ce qui de tout temps vers elle Ramène mon esprit charmé, 75 C'est que pour nous cette pucelle Reste la foi du peuple armé, Et que sa vertu d'héroïne Brûle toujours, malgré les ans, Flamme inextinguible et divine 80 Dans l'âme de nos paysans! Novembre 1870. Le Mourant [Le Soldat.] Dans la fumée affreuse et noire, Ayant du sang jusqu'aux genoux, Il nous faut suivre la Victoire Sans regarder derrière nous! 5 O mon vaillant frère, pardonne! Moi, je me sens désespérer, Car tu meurs, et je t'abandonne. Ah! du moins, laisse-moi pleurer. [Le Mobile.] Non! car je meurs ivre de joie! 10 Va, suis là-bas nos tirailleurs Que le canon blesse et foudroie; Je n'ai pas besoin de tes pleurs. Mon sang inonde les clairières; Mais, ô jour longtemps souhaité! 15 J'en vois naître ces deux guerrières, La Vengeance et la Liberté! [Le Soldat.] Mais tu t'en vas, si jeune encore! [Le Mobile.] Frère, ce qui remplit mes yeux Ce n'est pas la nuit, c'est l'aurore. 20 Va combattre. Je suis joyeux. [Le Soldat.] Une douce lèvre fleurie Sans doute eût béni ton retour! [Le Mobile.] Ma fiancée est la Patrie! Qu'elle ait mon dernier cri d'amour! [Le Soldat.] 25 Et plus tard, dans ta maison close, Des enfants, beaux comme des lys, T'auraient tendu leur bouche rose. [Le Mobile.] Ceux-là qui vaincront sont mes fils! Que l'azur sur leurs têtes brille! 30 Ils vont me suivre et me venger. On n'a ni maison ni famille Sous le talon de l'étranger. [Le Soldat.] Et ta mère, au front angélique! [Le Mobile.] Orpheline par mon trépas, 35 Je la lègue à la République. Va donc, et ne me pleure pas. [Le Soldat.] Je ne pleure plus, je t'envie! Exhale en paix d'un coeur fervent Le dernier souffle de ta vie! [Le Mobile.] 40 Le clairon t'appelle. En avant! Novembre 1870. L'Ane L'Ane, aimé de Titania, N'a qu'un seul défaut, tout physique: C'est que de tout temps il nia Les délices de la musique. 5 Il mange les chardons qu'il voit, O la précieuse nature! Méprise la boue, et ne boit Que dans une eau splendide et pure. Douce monture de Jésus, 10 Il est tout joyeux le dimanche. Ses chants sont un peu décousus, Mais il porte au dos la croix blanche. Il aime ce qui nous est cher, Et ne commet point de rapines; 15 Cependant nous trouons sa chair Avec les durs bâtons d'épines. Et quand il est mort, tous les jours Pour nos concerts et pour nos luttes, On fait de sa peau des tambours, 20 Et de ses tibias des flûtes. Il nous croit bons, rêveur charmant! Nous flatte de sa longue queue, Et nous regarde tendrement De sa vague prunelle bleue. 25 Tant de haine et tant de fureur N'ont pas troublé sa douceur d'ange, Et le laissaient dans son erreur: A présent voici qu'on le mange! C'est que Bismarck et les destins 30 Sont d'une humeur capricieuse! Et le pauvre être à nos festins Offre une chair délicieuse. Elle a conservé le parfum Du pré fleurissant qui verdoie, 35 Et, malgré son léger ton brun, Sa graisse vaut la graisse d'oie. Comme lorsqu'on prend des galons On n'en saurait jamais trop prendre, Nous, ingrats, nous nous régalons 40 De ce manger bizarre et tendre. Ane, qui te protégera? Car, je le dis, quoiqu'il m'en coûte, A l'avenir on mangera Toujours des ânes, sans nul doute! 45 Pourtant rassurez-vous, pédants, Barnums, cuistres, faiseurs de banques, Spadassins, arracheurs de dents, Pitres, charlatans, saltimbanques! Rassurez-vous, faux avocats 50 Instruits au seul talent de braire, Et toi, rimeur, qui provoquas Au suicide ton libraire! Vous qu'on vit, troupeau révolté, Prendre pour des accords de lyre 55 Des chants de Jocrisse exalté, Rassurez-vous, cols en délire! Oui, rassurez-vous, manitous! Fabricants de vieux vers classiques, Rassurez-vous! Rassurez-vous, 60 Paillasses, Pierrots et Caciques! Et toi, vendeur d'orviétan Qui séduis la rouge et la noire! Rassure-toi, beau capitan Que l'on admirait à la foire, 65 Et tâchez de faire tenir Vos anciens plumets sur vos crânes; Jamais nous ne pourrons venir A bout de manger tous les ânes! Novembre 1870. Chien perdu Quand, s'étant coiffé de son heaume, Il partit pour venir ici, Bismarck suivit le roi Guillaume; De Moltke le suivit aussi. 5 Les princes aussi les suivirent; Puis après, généralement, La Prusse, puis tous ceux qui virent Lever le soleil allemand. Ils vinrent, ceux de la Bavière 10 Et même les Wurtembergeois, Et le sang, comme une rivière, Lava les pieds de ces bourgeois. Rassasiés de funérailles, Ils croyaient entrer à Paris; 15 Mais, foudroyés par nos murailles, Ils durent s'arrêter, surpris. Et, savourant, parmi ces drames, Tout l'ennui qu'on peut éprouver, Ils écrivirent à leurs femmes 20 Qu'elles vinssent les retrouver. Alors vers leurs lèvres gourmandes, Pour mettre un terme à leurs tourments, Vinrent les femmes allemandes Avec les petits Allemands. 25 Puis, lorsqu'en vain ils essuyèrent Les écuelles d'un air câlin, Les chiens prussiens s'ennuyèrent; Ils vinrent aussi de Berlin, Espoirs des futurs holocaustes! 30 Moi-même j'en vis quelques uns Flâner jusqu'à nos avant-postes; Des noirs, des jaunes et des bruns. Un surtout, oh! si triste! Seule, Sa queue était gaie. Il tenait 35 Une sébile dans sa gueule, Pour apitoyer Dumanet. Et même, d'une façon nette, Je compris qu'il eût au besoin Joué des airs de clarinette, 40 Et pris le roi Zeus à témoin. Cet animal était habile! Par un geste vraiment trouvé, Bien vite il posa sa sébile Tout près de moi, sur un pavé. 45 Pauvre chien vagabond, lui dis-je, Que veux-tu? Dis, que te faut-il? Mais soudain, - ô rare prodige Permis par quelque dieu subtile, J'entendis parler ce caniche! 50 Et comme je tirais deux liards Pour le renvoyer à sa niche, Il répondit: Cinq milliards! Novembre 1870. La Contagion La Contagion, dans ce temps Épouvantable des histoires, Sur nos ennemis hésitants Éparpille ses flèches noires. 5 Ils meurent en leurs lits fiévreux, Tandis que dans leur âme crie, Au milieu de songes affreux, La figure de la Patrie. D'un oeil morne et vivant encor, 10 Ils voient, loin des salles moroses, Leurs femmes aux longs cheveux d'or Et leurs enfants aux bouches roses. Et brûlants, le sein haletant, Ils cherchent, dans leur longue épreuve, 15 Le gai village, reflétant Ses maisons blanches dans le fleuve! Ils meurent, soldats, cavaliers, Jeunes gens gais comme l'aurore, Par centaines et par milliers, 20 Et la chaux vive les dévore. Parfois, sentant comme un remord A voir cette masse vivante S'écrouler ainsi dans la mort, Leur chef se trouble et s'épouvante. 25 Fléau, dit-il d'un coeur transi, Que veut ta rage envenimée? Pourquoi viens-tu me prendre ainsi Tout le meilleur de mon armée? Pourquoi viens-tu nous immoler? 30 Mais la Contagion impure Devient visible et fait voler Les serpents de sa chevelure, Et parle ainsi: Quand les clairons, Déchaînés sur les territoires, 35 Font frissonner les ailerons Noirs et sinistres des Victoires; Quand montent les arcs triomphaux; Quand les Batailles aux longs râles Vont tranchant de leur large faux 40 Des moissons de cadavres pâles; Quand vous avez dit: Tue ou meurs! Quand de la terre qui poudroie Montent d'effroyables clameurs; Quand la Guerre tonne et foudroie 45 Au milieu des champs douloureux, Cette meurtrière à l'oeil sombre M'apporte dans le vol affreux De ses ailes. Je suis son Ombre. Novembre 1870. Les Rats Dans un coin retiré du parc, Les Rats, assis sur leurs derrières, Regardent monsieur de Bismarck Sous les ombrages de Ferrières. 5 Les yeux enflammés de courroux, Et lui tirant leurs langues roses, Les petits Rats blancs, noirs et roux, Lui murmurent en choeur ces choses: Cuirassier blanc, qui te poussait 10 A vouloir cette guerre étrange? Ah! meurtrisseur de peuples, c'est A cause de toi qu'on nous mange! Mais ce crime, tu le paieras. Et, puisque c'est toi qui nous tues, 15 Nous irons, nous les petits Rats, En Prusse, de nos dents pointues Manger les charpentes des tours Et les portes des citadelles, Plus affamés que les vautours 20 Qui font dans l'air un grand bruit d'ailes! Tu nous entendras dans le mur De ton grenier, où l'ombre est noire, Tout l'hiver manger ton blé mûr, Avant de grignoter l'armoire! 25 Puis nous rongerons l'écriteau Qui sacre un nouveau Charlemagne, Et même le rouge manteau De ton empereur d'Allemagne, Toujours, toujours, à petit bruit, 30 D'une dent aiguë et folâtre Mâchant et mordant, jour et nuit, Ces accessoires de théâtre; Puis, sous les yeux de tes valets, Nous couperons, ô philanthrope! 35 Les mailles des hideux filets Où tu veux enfermer l'Europe! Novembre 1870. Versailles Versailles regarde la route, Muet et se sentant frémir, Et son peuple de marbre écoute La voix des fontaines gémir. 5 Maître des palais et des bouges, Le roi Guillaume sort, coiffé D'une casquette à galons rouges. Il est simple, ayant triomphé. A travers la campagne verte, 10 Il passe d'un air indulgent Dans sa calèche découverte, Entre deux cuirassiers d'argent. Puis il rentre. O gaietés champêtres! Pendant qu'il dîne, on fait un peu 15 De musique sous ses fenêtres. C'est bien modeste pour un dieu! Haïssant la lâcheté vile Et mal instruits aux trahisons, Tous les habitants de la ville 20 Sont enfermés dans leurs maisons. Mais sous leurs cheveux en broussailles Le visage de blanc couvert, De fausses dames de Versailles Agrémentent le tapis vert. 25 Ce sont les rousses fiancées De tout le monde, au coeur bavard, Que, par décence, on a chassées De nos cafés du boulevard. Les officiers, par politesse 30 Pour des Phrynés que nous cotons, Disent: Madame la comtesse, Au nez rose de ces Gothons, Et s'inclinent jusqu'à leur ventre. Le soir vient. Lise et Turlupin, 35 Tout ce beau monde en carton rentre Dans quelque boîte de sapin, Et sur toi, dans les maisons closes, Sans lumière dans leur mur blanc, France des épis et des roses, 40 On verse des larmes de sang! Cependant les officiers glabres, Avec un cynisme innocent, Font traîner lourdement leurs sabres Sur le pavé retentissant, 45 Et l'on entend sous les murailles Qui déjà tressaillent d'espoir, Cet absurde bruit de ferrailles Déchirer le silence noir. Novembre 1870. Aux Compagnies de guerre du dix-huitieme bataillon Pour notre pays, que dévore Un envahisseur exécré, Frères, vous allez, à l'aurore, Combattre le combat sacré! 5 O forgerons de notre histoire! Vous partez, libres et joyeux, Et déjà l'ardente Victoire Semble étinceler dans vos yeux. Vous courez à la délivrance, 10 Coeurs fiers que rien ne peut briser, Emportant le nom de la France A vos lèvres, comme un baiser; Et vous mêlez l'Hymne française, Toute pleine de vos amours, 15 L'incorruptible Marseillaise Au long roulement des tambours! Allez dans la plaine meurtrie Vaincre ces maudits. Il le faut. Ici l'adorable Patrie 20 Vous encourage, et Dieu là-haut! Sur le Vandale, sur ce rustre Allez venger le vieil affront; Allez vers la bataille illustre, Et tous iront, tous vous suivront; 25 Pour briser l'exécrable piège, Tous vous suivront au grand soleil: Les vieillards aux cheveux de neige Et les enfants au front vermeil. Et nous chasserons le barbare 30 Ivre de haine et de trépas, Jusque vers son pays avare Dont le sol ne le nourrit pas! Frères! sous le canon qui tonne Entendez frémir nos bourreaux. 35 Il dit, l'ennemi qui s'étonne: Quel est ce peuple de héros! Trahi, vaincu, dans les fumées Il ressuscite, vigilant; Il se relève, et les armées 40 Jaillissent de son coeur sanglant! Oui, c'est l'heure des grands spectacles! Compagnons, vous triompherez. S'il faut d'impossibles miracles De bravoure, vous les ferez. 45 Et déjà de son auréole Ennoblissant jusqu'aux haillons, Voici que la Victoire vole Sur le front de nos bataillons. Allez donc! Nous saurons vous suivre 50 Et marcher dans votre chemin: La voix des fanfares de cuivre Retentit, Frères, à demain! Décembre 1870. Scapin tout seul Or un nouvel acteur bouffon Vient, jouant le tortionnaire, Prendre son haleine au typhon Et ses hurlements au tonnerre. 5 Sans tache, comme un aubépin, Il porte, dans sa gloire insigne, L'habit blanc qui sied à Scapin, Couleur de la neige et du cygne. Mais il perce l'azur du ciel 10 Avec sa moustache effroyable Qui n'a rien d'artificiel, Et, sacrant toujours comme un diable, Il fait rage avec son manteau, Comme pour éteindre Gomorrhe, 15 Car il fait les don Spavento, Les Fracasse et les Matamore. Ah! tête! Ah! ventre! Ah! Belphégor! Dit-il, qui faut-il que je perce Tout d'abord, ou le grand mogor 20 Ou bien le grand sophi de Perse? Donnons. Ferme. Poussons. Tenez. Ah! morbleu! si je m'évertue!... Soutenez, marauds, soutenez. Ah! coquins! Ah! canaille! Tue! 25 Il reprend: J'ai mis aujourd'hui Mars et Jupiter dans les bagnes. Ah! veillaques! je suis celui Dont le fer tranche les montagnes! Surtout, s'il a peur de l'éclair, 30 Que nul, quelle que soit sa taille, N'aille, ni dans l'eau ni dans l'air, Franchir mes lignes de bataille! Fût-ce un pigeon qui suit le vent, Je ne m'en inquiète guère; 35 Le pigeon passera devant Les juges du conseil de guerre. Pour les dépêches, qu'en ballon La brise emporte par surprise, Elles me trahissent, et l'on 40 Jugera, s'il le faut, la brise. Et si, tremblantes à demi, Les étoiles, ouvrant leurs voiles, Renseignent sur moi l'ennemi, Je fusillerai les étoiles! 45 Parlant ainsi, lorsqu'il s'émeut, De massacres et de désastres, Matamore fait ce qu'il peut Pour ferrailler contre les astres. Et lorsque, non sans un soupir, 50 Planté devant un mur d'auberge, Il a tailladé le zéphyr, Il essuie encor sa flamberge. C'est ainsi que, cherchant le trait, Par ces époques insalubres, 55 Monsieur de Bismarck se distrait En jouant les Scapins lugubres. Décembre 1870. A Meaux, en Brie Avec ses cohortes guerrières Ayant traversé les hameaux, Après avoir quitté Ferrières, Le bon roi Guillaume est à Meaux. 5 Comme il chemine vers les banques, Dans le but de les prendre en flanc, Sur la place, des saltimbanques Regardent le monarque blanc. Ces gais comédiens en fête, 10 Ces Rachels et ces Frédéricks De rencontre, dont la tempête A léché les pâles carricks, C'est Atala, c'est Zéphirine, Fleur que Sosthènes invoquait, 15 Et Gringalet, que tout chagrine, Et leur maître à tous, Bilboquet. Or, dans la ville de province Toute noire de Bavarois, Ils se dévisagent, le prince 20 Des bouffons et le roi des rois. Tous deux sont grands et font campagne. Si Guillaume, le pourfendeur, A la fureur de Charlemagne, Bilboquet en a la splendeur. 25 Car sur son dos le carrick flotte; Et, flamboyant devant ses pas, Comme il s'en fit une culotte, La pourpre ne l'étonne pas. Le grand saltimbanque fantasque 30 Voit l'aigle de cuivre écrasé Sur le cuir miroitant du casque Dont se coiffe le roi rusé; Alors, ôtant son feutre glabre, Que chaque ouragan bossuait, 35 Et qui fut fait à coups de sabre, Il dit ces mots: O Bossuet! Chacun à sa manière dîne. Qu'un aiglon soit un bon régal Étant mis à la crapaudine, 40 Je le veux bien. Mais c'est égal, J'admire, en riant comme un faune En ce monde rempli de maux, Qu'un tel oiseau de cuivre jaune Soit aujourd'hui... l'aigle de Meaux! Décembre 1870. Espérance Cher être pour qui nuit et jour Frémit notre âme révoltée, Patrie, ô notre seul amour, O ma patrie ensanglantée! 5 O toi, pour qui sur les sommets S'envole à Dieu notre prière, On te croyait morte à jamais: Non, tu te relèves, guerrière! Tes bras affaiblis et mourants 10 Se sont roidis, tout noirs de poudre; L'éclair de tes yeux fulgurants Lutte avec l'éclair de la foudre, Et tu viens, avec tes canons, Dans la grande plaine enflammée, 15 Criant à l'ennemi tes noms, O République! France armée! Tu marches par les champs fumants, Au cri de tes musiques fières, Ici fauchant les régiments, 20 Et là franchissant les rivières! Et tes généraux, qui vers toi Tournent leur front docile et tendre, Levant leur glaive sans effroi, Disent à la mort: Viens nous prendre! 25 Et tout change enfin, et je vois, Aux pâles hordes échappées, Les Victoires, comme autrefois, Suivre le vent de leurs épées; Et le ciel lui-même a souri 30 Dans la nue, et je vois, ô France! Flotter devant ton front chéri Le voile bleu de l'Espérance! Décembre 1870. Monstre vert Doucement... ce n'était qu'un rêve... O lâche conscience, comme tu me tourmentes! Shakspere, Richard III. De Moltke est assis. Triste, il bout Dans ses colères anxieuses. Près de lui se tiennent debout Deux guerrières silencieuses. 5 L'une est plus pâle que la Mort. Sa main en fuseau se termine, Et, les dents longues, elle mord Le vide. On la nomme Famine. L'autre est terrible à voir. Rampants, 10 Sifflants, tordant leur annelure Sur son front, un tas de serpents Hideux lui sert de chevelure. Son visage effroyable est vert; Et flamboyant sur ses dents plates, 15 Dans sa bouche, rictus ouvert, Volent trois langues écarlates. Une Gorgone sur le sein, Chimère qui semble vivante, Elle a dans ses mains le tocsin 20 Funèbre: on la nomme Épouvante. Le général, dont les douceurs Sont au-dessus de tout éloge, Lève ses yeux vers les deux soeurs, Et tour à tour les interroge. 25 Famine, dit-il, apprends-moi Si les Parisiens se rangent. Non, répond la Stryge. O mon roi, Je n'ai pas de bonheur. Ils mangent! Problème profond comme un puits! 30 Ils mangent! C'est de la féerie, S'écrie alors de Moltke. Puis Interpellant l'autre Furie, As-tu su les pousser à bout, Guerrière, de serpents couverte? 35 Demande-t-il. Moi? pas du tout, Lui répond la figure verte. Seigneur, le but n'est pas atteint! Ils ont vu (cela m'ensorcelle) Que j'étais faite en papier peint, 40 Et que vous teniez ma ficelle! Décembre 1870. Les Chefs L'heure formidable où nous sommes Ne veut pas que nos généraux Ne soient que des conducteurs d'hommes. Ils sont soldats, ils sont héros, 5 Et comme ceux qui, d'habitude, Faisaient flamboyer leur cimier Où le choc était le plus rude, Et, Roland ou François Premier, Mettaient la main à la besogne, 10 Ils osent, s'en souciant peu, Combattre sans nulle vergogne Et montrer leur poitrine au feu. Il ne faut pas qu'on les en raille! La folle bravoure leur sied. 15 Quand leurs chevaux sous la mitraille Tombent, ils vont encore à pied; Ils vont vers la Mort, cette louve, La nuit, lui barrant le chemin, Et la rouge aurore les trouve 20 Un tronçon de sabre à la main! Puis, ignorant l'orgueil servile, Noirs de poudre, sanglants, blessés, Ces vainqueurs rentrent dans la ville, Triomphants, et les yeux baissés. 25 Leurs âmes n'étant point esclaves, Chacun d'eux pour la tombe est prêt. S'ils pouvaient, ces braves des braves, Envier quelqu'un, ce serait Celui qui succombe en silence, 30 Beau de sa mâle austérité, Veillé sur son lit d'ambulance Par une soeur de charité, Et qui, pâle, étend sa main blanche, Voulant conjurer nos malheurs, 35 Tandis que vers son front se penche Un vieux soldat qui fond en pleurs. Décembre 1870. Sabbat Ah! au milieu du chant, une souris rouge lui a jailli de la bouche. Goethe, Faust. C'est le sabbat. Des femmes nues Aux ailes de chauve-souris Volent prestement dans les nues, Au-dessus des toits de Paris. 5 Germania mène la danse, Plus folle qu'un cheval sans mors Ou qu'une urne qui n'a plus d'anse, Sur la colline où sont les morts. Cette Gretchen dorée et blanche, 10 Dans ses prunelles de saphir Montre des reflets de pervenche. Elle frémit pour un zéphyr Ou pour un brin d'herbe qui bouge, Comme une Agnès au temps jadis; 15 Mais parfois une souris rouge Sort de sa bouche aux dents de lys! En face d'elle se trémousse Un cuirassier, brillant Myrtil, Qui fait merveille sur la mousse. 20 Oh! le beau sabbat! lui dit-il; Sous ce brillant habit de reître, Sans plume de coq ni manteau, Qui diable pourrait reconnaître Le vieux compère Méphisto? 25 D'où je viens avec mon amante, On ne s'en doutera jamais, Et je veux, ô ma Bradamante, Vous faire impératrice! Mais, Comme il la berce d'un tel conte, 30 Embéguiné dans ses amours, De Moltke dit: Pardon, cher comte! On vous reconnaîtra toujours, Tant votre valeur a de lustre, Fussiez-vous même à Fernambouc; 35 Et là, dans votre botte illustre On voit très-bien le pied de bouc! Décembre 1870. La Flêche Germains! venus de vos royaumes Avec un détestable espoir, Voyez-vous ce choeur de fantômes Qui semblent sortir du ciel noir? 5 Blêmes sur les vagues ténèbres, Ils souffrent d'horribles tourments En voyant vos exploits funèbres, Et ce sont les grands Allemands! C'est Herder et c'est Kant, génies 10 Parmi le peuple des esprits; C'est Lessing, dont vos gémonies Excitent le noble mépris; C'est Goethe, dont le front splendide Sur vous comme un astre avait lui, 15 Qui de son regard de Kronide Vous foudroie, et c'est, après lui, Ce roi d'une foule éternelle, Ce pur, ce glorieux Schiller Baissant jusqu'à vous sa prunelle 20 D'où jaillit un farouche éclair. O Germains! que vos rois se louent De recoudre leurs vieux États: Ces divins spectres désavouent Leurs lauriers et leurs attentats! 25 Et lui, ce poëte lyrique Dont la Muse avait déchiré Toute leur pourpre chimérique; Lui, le Prussien libéré, Heine, le fils d'Aristophane, 30 Sous le succès empoisonneur Voit, comme une fleur qui se fane, Se sécher votre antique honneur! Et, comme vos hommes de proie Vantent leur triomphe, si laid! 35 En son inextinguible joie Il en rit, comme un dieu qu'il est! Puis le front tourné vers la horde Que mènent monsieur de Bismarck Et son vieux maître, il tend la corde 40 Effrayante de son grand arc, Et, visant à leurs coeurs de glace, Vengeur dédaigneux et serein, De sa main charmante il y place Une flèche, lourde d'airain. 45 Ou si ce n'est lui, c'est son ombre Qui fait cet exploit d'Apollon. Archer vainqueur, sur le tas sombre, Plus rapide qu'un aquilon, Il lance la Rime avec joie, 50 En secouant ses cheveux roux, Et dans l'air s'envole et flamboie Le messager de son courroux. Ah! vos maîtres à l'âme sèche! Ils emporteront dans leur chair 55 Le dard aigu de cette flèche Jusqu'au pays qui leur est cher! Les conquérants, bouchers en fête, Se plaisent au charnier sanglant, Mais le justicier, le poëte 60 Leur décoche le trait sifflant, Et c'est pour toujours qu'il les blesse! La morsure du fer vermeil S'empare d'eux et ne leur laisse Jamais ni repos ni sommeil. 65 Éternel outil de martyre, Même dans le songe enflammé, La cruelle flèche du Rire Accroît leur mal envenimé, Et la puissante main d'Hercule 70 Ne leur ôterait pas du flanc Le dard terrible et ridicule Qu'ils teignent toujours de leur sang. Décembre 1870. La Résistance Statue de Falguière La force immatérielle vaincra la force brutale et, comme l'ange de Raphaël, mettra le pied sur la croupe monstrueuse de la bête. Théophile Gautier, Musée de Neige. O Paris! un sculpteur qui pense A ton grand coeur que rien ne tue, A figuré ta Résistance Dans une héroïque statue. 5 Frêle et vaillante, âme gauloise Dans son amour puisant sa force, D'un geste superbe, elle croise Ses bras frémissants sur son torse; Son pied nu, qui sur une pierre 10 Se crispe avec idolâtrie, Semble s'agrafer à la terre Adorable de la Patrie; Comme pour dégager sa joue A l'harmonieuse courbure, 15 Fiévreusement elle secoue En arrière sa chevelure, Et montre à l'adversaire horrible Qui médite encor quelque ruse, Sa tête, pour lui plus terrible 20 A voir que celle de Méduse. Telle en sa blancheur est éclose Cette belliqueuse Charite, Que, dans sa merveilleuse prose, Gautier, notre maître, a décrite. 25 Vivante dans la phrase ailée, C'est là que la race future Pour laquelle il l'a ciselée La trouvera, splendide et pure. Car plus fragile que le givre, 30 Cette Ode à nos jeunes armées Était destinée à ne vivre Que dans nos mémoires charmées. En effet dans sa foi profonde Pour une majesté si rare, 35 L'artiste qui la mit au monde Avait dédaigné le Carrare; Même, pour une telle image, Le Paros, dont la Terre est vaine Parce que tout lui rend hommage, 40 N'eût pas eu d'assez blanche veine. A cette tragique déesse, Svelte et forte comme un jeune arbre, Muse! il fallait une caresse Plus pure que celle du marbre! 45 Et c'est pourquoi, tel qu'un poëte Méditant sa divine stance, Quand Falguière eut mis dans sa tête De figurer la Résistance, Il choisit la neige, subtile, 50 Candide, étincelante, franche; La chaste neige en fleur, qu'Eschyle Nomme la neige à l'aile blanche; La neige, près de qui l'écume De la mer qui vogue indécise, 55 Et le lys sont gris, et la plume Du cygne éclatant, paraît grise. Il se souvint, l'âme éblouie, Que rien, pas même un lys céleste, N'égale en splendeur inouïe 60 L'ardente vertu qui nous reste; Et prenant la neige lactée Pour la pétrir sous la rafale, O Résistance, il t'a sculptée Dans cette matière idéale. Décembre 1870. Les Pères Riant à la dent qui le mord, Plein d'une joie ardente et sûre, Un jeune franc-tireur est mort, Ces jours derniers, de sa blessure. 5 Nulle terreur sur son chevet Ne secoua l'ombre morose De son aile noire. Il avait Seize ans, et sa joue était rose. Seize ans! doux âge filé d'or! 10 Éclat de l'aurore première Où sur nos fronts on voit encor Flotter des cheveux de lumière! Quand la Mort, hélas! triomphant, Eut rendu jaunes comme un cierge 15 Le front mâle de cet enfant Et ses lèvres de jeune vierge, Le père, d'abord interdit Par l'épouvantable souffrance, Lorsqu'il s'en réveilla, ne dit 20 Que ces mots: Dieu garde la France! Décembre 1870. La fausse Dépêche Sachant qu'il nous reste du pain... Et des confitures de pêche, Le Prussien, passé Scapin, Nous bâcle une fausse dépêche; 5 Puis on nous l'envoie on se sent Ravi de ces ruses de guerre Par un pigeon bien innocent Qu'il nous a pris sur le Daguerre, Et la signe: Lavertujon! 10 Mais Paris s'en frotte la panse: En vérité, le plus pigeon Des trois n'est pas celui qu'on pense. La farce dont on crut subtil De charger la pauvre colombe, 15 Était cousue avec un fil Blanc comme la neige qui tombe. Ah! ce conte du pigeonneau D'une franche gaîté ruisselle! Attila devient Calino! 20 Cyrus pille Cadet-Rousselle! Donc, aigle prussien, après Avoir volé, farouche et sombre, Sur tant de morts, que les cyprès Ne couvriront pas de leur ombre; 25 Après avoir, cruel et sec, Ouvert tant de blessures noires, Et si longtemps rougi ton bec Dans le charnier de tes victoires; Las enfin d'avoir triomphé, 30 Devant l'Europe spectatrice Tu reviens te montrer, coiffé De la perruque de Jocrisse! Décembre 1870. Travail stérile [Le Poëte.] O vous qui fûtes les amants De toutes les vertus naguères, Que faites-vous, bons Allemands, Dans ces épouvantables guerres? 5 Jadis on voyait parmi vous Des Achilles et des Pindares: Que fais-tu, peuple brave et doux, Au milieu des soldats barbares? [Les Allemands.] Ah! nous pensions, en vérité, 10 Fils de la patrie allemande, Combattre pour sa liberté! Mais un cuirassier nous commande. Nous sommes blessés, nous saignons, La liberté mourante expire, 15 Et dans notre sang nous teignons La pourpre d'un nouvel empire! [Le Poëte.] Vous, braves bourgeois de Leipsick, Où vous mènent ces chefs serviles? [Les Bourgeois.] Pour plaire au moderne Alaric, 20 Bourgeois, nous détruisons les villes. [Le Poëte.] Et vous commerçants de Hambourg? [Les Commerçants.] C'est avec la Mort, qui nous berce, Qu'à présent, au bruit du tambour Nous continuons le commerce. [Le Poëte.] 25 Et vous, ô banquiers de Francfort? [Les Banquiers.] Notre échéance est toute prête: Chaque jour, de plus en plus fort, Le Carnage sur nous fait traite. [Le Poète.] Et vous, tisserands de Stuttgard? [Les Tisserands.] 30 Sombres ouvriers en démence, La main roidie et l'oeil hagard, Nous tissons un linceul immense. [Le Poète.] Et vous, écoliers de Munich Et gais écoliers de Tubingue? [Les Écoliers.] 35 Nous étudions, en public, L'art où le bourreau se distingue. [Le Poète.] Et vous, brasseurs de Nuremberg? [Les Brasseurs.] Nous brassons un triste breuvage, Froid comme la neige au Spitzberg, 40 Et sinistre, et d'un goût sauvage. [Le Poète.] Et vous, hommes des temps anciens, Quel est le labeur dérisoire Qui vous mêle à ces Prussiens, Bûcherons de la Forêt-Noire? [Les Bûcherons.] 45 Exilés sur le grand chemin, Dans l'horreur qui nous environne, Nous frappons, la cognée en main, Pour l'éternelle Bûcheronne. [Le Poète.] O bons Allemands qui, les nuits, 50 Roulez vos angoisses profondes, Songez-vous aux navrants ennuis De vos femmes aux tresses blondes? [Les Allemands.] Nous, les fils du pays du Rhin, Où naît la grappe savoureuse, 55 Nous marchons sous le joug d'airain, Pour accomplir une oeuvre affreuse, Pâles, maudits, courbant nos fronts, Menés comme l'esclave russe; Et c'est ainsi que nous aurons 60 Travaillé pour le roi de Prusse! Décembre 1870. Les Enfants morts Faute d'un lait qui les nourrisse, Les tout petits enfants, que mord Une flamme exterminatrice, Défaillent, glacés par la mort. 5 Les petits enfants meurent, meurent, O pauvres anges familiers! Il en est bien peu qui demeurent: On les emporte par milliers. Avec des fureurs imbéciles, 10 Nous restons là devant nos seuils, A regarder en longues files Passer les tout petits cercueils. O chers petits! leur oeil se vide Et s'enfonce dans un brouillard; 15 En deux jours, leur front qui se ride Ressemble à celui d'un vieillard. Puis, hélas! charmants petits cygnes, Orgueil fleuri de la cité, Ils meurent avec tous les signes 20 Affreux de la caducité. Roi Guillaume! à l'heure inconnue Où notre âme, dans l'azur bleu, Frissonne épouvantée et nue Devant la colère de Dieu; 25 A l'heure où, sans que nulle excuse Apaise ses yeux fulgurants, La victime sanglante accuse Les meurtriers et les tyrans; A l'heure où les soldats, que paie 30 Ton empire aux fureurs voué, Te montreront ouvrant sa plaie Leur flanc hideusement troué; A l'heure où les mères fatales Tordant leurs minces doigts de lys, 35 L'horreur sur leurs têtes spectrales, Viennent hurler: Rends-nous nos fils! Tu sauras bien que leur répondre! Tu leur diras: Au champ lointain, Le rang que le boulet effondre 40 Est la pâture du Destin. Ils étaient tous ce que nous sommes, Des voyageurs nés pour souffrir; C'étaient des soldats et des hommes, Partant destinés à mourir! 45 Tu diras ainsi, roi Guillaume, Pour tromper le maître attentif, Mais quand le tout petit fantôme S'approchera de toi, pensif; Lorsque, sans peur de ton épée, 50 Les tout petits, avec leurs doigts Grands comme des doigts de poupée, Débiles, sans regard, sans voix, Te désigneront à Dieu même Que rien ne saurait abuser, 55 Et lorsqu'ils tendront, flasque et blême, Leur petit bras pour t'accuser; Quand paraîtront, ô roi qui navres Le désespoir et la vertu, Ces anges devenus cadavres, 60 Dis-moi, que leur répondras-tu? Janvier 1871. Alsace Toute désolée et meurtrie, Notre Alsace, en proie aux horreurs, Dans son sein de mère patrie Nous trouve encor des francs-tireurs. 5 Où se forment-ils? On l'ignore. Calmes et le fusil aux doigts, On les voit paraître à l'aurore, Devant quelque bouquet de bois D'où leur troupe au combat s'élance, 10 Ou bien émerger d'un rideau D'arbres noirs, ou bien en silence Suivre quelque petit cours d'eau. Leur flot se masse ou s'éparpille; Harcelant, pillant les convois, 15 Ils fusillent, on les fusille; Ils vont, par les temps les plus froids, Affrontant la neige brûlante Et le plomb qui siffle à l'entour, Embrasser une Mort sanglante 20 Avec de grands transports d'amour. Mais en vain le plomb les dévore: Exterminés, ils sont vivants; On les entend crier encore Le nom de France aux quatre vents; 25 Et l'Alsace française admire, Sur son vieux sol bouleversé, Ces enfants au hardi sourire Qui renaissent du sang versé! Janvier 1871. L'Empereur L'empire est fait. Le roi, que flatte L'Europe, attentive à son jeu, Marche dans la pourpre écarlate Et tient en main le globe bleu. 5 Tandis que les rois, dans leur force, Ne sont que Victor ou que Jean, Superbe, il peut couvrir son torse De la cuirasse de Trajan. Il est le divin porte-glaive; 10 Et les Allemnads indécis N'osent plus affronter qu'en rêve Le froncement de ses sourcils. Cachant son regard insondable, Ainsi qu'une idole d'airain, 15 Il pose sa main formidable Sur l'épaule du dieu du Rhin. L'univers avec lui respire! Mais tout à coup, est-ce un hasard? Vibre un énorme éclat de rire, 20 Qui raille le nouveau César. Qui donc? lui! comme un roi vulgaire, On le raille! O deuil! ô courroux! Assemblez les conseils de guerre, Et graissez à neuf les verrous! 25 Cherchez une tombe bien noire Qui cache au monde extérieur Cet insulteur de votre gloire, Cet être effronté, ce rieur! Non, non, ne dérangez personne, 30 Geôliers de l'empire naissant; Car ce rire effrayant qui tonne, Ce grand rire retentissant, Ce rire surhumain qui roule De la terre jusqu'au ciel bleu, 35 Fort comme celui d'une foule Et clair comme celui d'un dieu, Et qui fait trembler l'Allemagne, Sort, beau de joie et de fureur, De la tombe de Charlemagne: 40 C'est Lui qui rit, Lui, l'Empereur! Janvier 1871. Marguerite Schneider Qu'elles sont toujours romantiques, Ces Gretchens aux chastes profils, Ayant à leurs yeux angéliques Des fils de la vierge pour cils! 5 Quels tendres lys! et comme il prouve Des coeurs faits idéalement, Ce paquet de lettres qu'on trouve Sur tout fusilier allemand! Marguerite Schneider, fleur rose 10 Ayant en son coeur un aspic, Écrit en cette aimable prose A son amant Jean Diétrich: Bien-aimé, si chez l'hérétique Où tes deux mains vont grappiller, 15 Tu passes par quelque boutique Où les soldats pourront piller, Au milieu des tas de merveilles, Ne manque pas de me choisir, S'il te plaît, des boucles d'oreilles; 20 Elles me feront grand plaisir. Ah! flamboyante d'étincelles, Cette lettre au ton résigné Passe de bien loin toutes celles De Madame de Sévigné! 25 On y savoure, avant la noce Que précéderont les cadeaux, Un joli goût d'amour féroce Qui vous laisse un froid dans le dos. C'est pourquoi, fleur plus délicate 30 Que le blanc duvet de l'eider, O vierge que la brise flatte, Jeune Marguerite Schneider, Je veux à la race future Te montrer, fille au divin nom, 35 Riante sous ta chevelure Et portant aux oreilles, non De tremblants joyaux dont l'or bouge, Mais cet ornement tout romain, Deux gouttelettes de sang rouge; 40 Oui, deux gouttes de sang humain, Ne tombant pas, mais toutes prêtes A tomber sur tes blancs habits; Et te faisant, riches fleurettes, Des pendeloques de rubis. 45 Et tu seras toujours en fête Devant l'universel public! Ainsi, chère enfant, le poète, Plus heureux que Jean Diétrich, Grâce au miracle de la lyre 50 T'aura pu fournir, tout entier, Le présent que ton coeur désire, Sans piller aucun bijoutier; Et toujours, sous les fleurs vermeilles De ton visage rose et blanc, 55 On pourra voir à tes oreilles Pendre les deux gouttes de sang! Janvier 1871. Les Larmes Dans l'air, où son drapeau qui bouge Flotte au-dessus des chapiteaux, Visant d'abord à la croix rouge Qui protège les hôpitaux, 5 Et jonchant les nefs des églises De tristes cadavres meurtris Qui tombent sur les dalles grises, Les obus pleuvent sur Paris. Et tout là-bas, dans les fumées, 10 Les Allemands à l'oeil flottant Disent: Notre Dieu des armées Dans les cieux doit être content. Il se réjouit, d'ordinaire, Lorsqu'au lieu de balbutier, 15 Nous faisons sortir un tonnerre Du flanc de nos monstres d'acier. Parmi ces orages de fonte, La gaieté dilate son flanc Lorsque vers sa narine monte 20 Une épaisse vapeur de sang. Son calme regard qu'il promène Sur la campagne hier en fleur, Aime ces tas de chair humaine Broyés, sans forme ni couleur, 25 Qu'a terrassés notre bravoure Pour le triomphe de César; Et ce spectacle, il le savoure Comme un délicieux nectar. Car il est le Vengeur sinistre, 30 Coupant l'univers par moitié; La Guerre est son fauve ministre. Il ne connaît pas la pitié. Il ne permet qu'aux siens de vivre, Et, sous des éclairs fulgurants, 35 Mieux que d'un cantique, il s'enivre Du râle sombre des mourants. Spectateur charmé par nos drames, Il plaît à ce maître jaloux De voir les enfants et les femmes 40 Exterminés comme des loups; Et dans les villes, ces auberges Où tombent nos obus hideux, Il aime à voir les corps des vierges Brutalement coupés en deux. 45 Ainsi de vos lèvres pâmées Louant, ô rêveurs Allemands, Le farouche Dieu des armées Que proclament vos hurlements, Vous vous enorgueillissez même, 50 Lorsque souffle et mugit l'autan, D'avoir mis ce cuirassier blême Sur un vieux trône de Titan; Et vous trouvez encor des charmes A l'assourdir de vos hurrahs. 55 Mais cependant, les yeux en larmes, Jésus emporte dans ses bras, Jusqu'aux cieux où montaient leurs râles Mêlés à vos cris forcenés, Les pauvres petits enfants pâles 60 Que vous avez assassinés. Janvier 1871. Un vieux Monarque Un monarque aux favoris blancs, Turbulent, ivrogne et féroce, Affronte les passants tremblants Et gonfle sa poitrine en bosse. 5 Il est rouge comme du vin. Par Bacchus! dit-il, on me brave! Moi le héros, l'homme divin! Moi le vainqueur! moi, le burgrave! Moi le vieux qui, depuis longtemps, 10 Ai conquis, montrant ma semelle, L'Europe et tous ses habitants, Et les enfants à la mamelle! Moi qui puis à mon gré vêtir Le bleu riant que chacun flatte, 15 Ou la vieille pourpre de Tyr, L'azur céleste ou l'écarlate! Voyez, j'ouvre mon calepin Enjolivé d'or et de nacre; Qui veut perdre le goût du pain? 20 Qui faudra-t-il que je massacre? Qui donc m'a causé cet ennui? Son destin irrémédiable Est de périr dès aujourd'hui, Je le tuerai, fût-ce le diable! 25 Or savez-vous qui parle ainsi D'une voix rauque et solennelle Qui monte parfois jusqu'au si? C'est le seigneur Polichinelle. S'il a pris cet air espagnol 30 De fou décrochant une étoile, C'est qu'il regrette son Guignol, Son palais, sa maison de toile, Dont un large obus éperdu A massacré la vieille gloire, 35 L'autre jour, au beau milieu du Carrefour de l'Observatoire. Janvier 1871. Le fourrier Graf Le fourrier Graf, ce Scipion Semant partout sa gloire éparse, N'était au fond qu'un espion! C'est le triomphe de la farce. 5 Pourtant, quels exploits que les siens! A la course et même à la nage, Il décousait les Prussiens; Il en faisait un grand carnage. Dans le baraquement assis, 10 Ce brave, entre deux pirouettes, Les enfilait, dans ses récits, Comme un chapelet d'alouettes. Toujours le Prussien, guéri De la vie en une seconde, 15 Était mort sans pousser un cri; C'était une mine féconde. Graf ne voulait rien d'exigu; Il vengeait, pieuse démence! Un père, comme à l'Ambigu; 20 C'était un guerrier de romance. Chaque jour, ayant dépêché Douze Prussiens, le treizième Était par-dessus le marché. D'ailleurs il opérait lui-même. 25 Il les envoyait galamment Au pays des apothéoses. Pourtant un jour, Dieu sait comment! On découvrit le pot aux roses. S'il s'était fort évertué 30 A tramer des récits féeriques, Graf, en somme, n'avait tué Que des Prussiens chimériques. Car son bagage tout entier Était fait de ruse et d'astuce; 35 Bref, il exerçait le métier Que l'on trouve honorable en Prusse. Le fait est prouvé, sans effort; Mais (on comprend que c'est dans l'ordre) Le merveilleux nous plaît si fort 40 Que nous n'en voulons pas démordre. Comme un conte des temps anciens, La légende aimable et futile De Graf tueur de Prussiens S'étend comme une tache d'huile; 45 Et revenant à ses amours Avec des voluptés fantasques, Monsieur Prudhomme dit toujours: Mais, puisqu'il rapportait les casques! Janvier 1871. Celle qui reste Allons! applaudissez leurs drames. Ici près, comme un noir tonnerre, Un obus a frappé deux femmes, Une jeune fille et sa mère. 5 Voyez, la jeune fille est morte. Et la foule, mal résignée, L'admire, gracieuse et forte Et dans son sang toute baignée. Elle ressemble aux fleurs vermeilles. 10 Pour élever cette enfant blonde, La mère avait subi les veilles Et l'enfer glacé, dès ce monde. Pas de bois, peu de nourriture. Mais elle était comme en délire 15 Quand l'enfant gracieuse et pure La caressait dans un sourire! Elle se disait: Dans nos bouges On a tout souffert: l'esclavage, La faim, le froid; mes yeux sont rouges; 20 Mais j'ai gardé ma fille sage! Elle est simple, docile et juste, Elle ne sera pas légère, Quelque bon ouvrier robuste La prendra pour sa ménagère: 25 Et l'ayant nourrie et baisée Comme une mère valeureuse, Ce jour-là, je mourrai brisée Et bien lasse, mais bien heureuse. Illusions! songe qui navre! 30 L'obus est tombé là: qu'importe! La jeune fille est un cadavre: Elle ouvre son grand oeil de morte Où nul rayon ne se reflète; Et la voilà bien trépassée 35 Avec sa lèvre violette... Mais la mère n'est que blessée. Janvier 1871. Paris Ainsi, les nuits dans les tranchées, L'arme au pied, le froid et la faim, Les dures souffrances cachées D'une attente morne et sans fin; 5 Les batailles, les escarmouches, Le sang qui coule sur vos pas, Et les fusillades farouches D'un ennemi qu'on ne voit pas; L'ami qui tombe, l'ombre noire 10 Où le hasard seul est vainqueur; La retraite après la victoire, Avec le désespoir au coeur; Les Parisiens gais et pâles, Devenus soldats en un jour, 15 Ont subi ces angoisses mâles Avec une extase d'amour. Enfants d'une mère meurtrie Qu'ils adorent tous à genoux, Les yeux tournés vers la Patrie, 20 Ils ont dit à la Mort: Prends-nous! Les blessés, fiers de leur martyre, Sans baisser leurs regards voilés, Ont vu même avec un sourire Tomber leurs membres mutilés. 25 Dans la forteresse où nous sommes, Nous avons, sans reprocher rien, Rapporté morts des jeunes hommes, Et leurs mères ont dit: C'est bien. Paris aux mille renommées 30 A levé son front de géant; Il a fait sortir des armées De la misère et du néant. Graveur sur l'or et l'améthyste, Tenant son délicat burin, 35 Il a su, de sa main d'artiste, Fondre les lourds canons d'airain. Partout, du faubourg Saint-Antoine A l'ancien boulevard de Gand, Il a mangé son pain d'avoine 40 Avec un dandysme élégant; Et lorsque l'orage des bombes A formidablement tonné Sur nos palais et sur nos tombes, Ses femmes n'ont pas frissonné. 45 Tel fut Paris en ses désastres. Tel ce héros, dont le front bout, Tint son coeur plus haut que les astres, Saignant et lassé, mais debout! Janvier 1871. Le Docteur Sous les vieilles solives noires Où, racontant leur fabliau, Leurs légendes et leurs histoires, Bruissent les in-folio, 5 En pleine vie imaginaire, A côté de son chat câlin, Le docteur septuagénaire Aglaüs Evig, à Berlin, Parle à ses tisons de la sorte, 10 En tourmentant ses favoris D'une blancheur livide et morte: Lorsque nous aurons pris Paris, Dit-il, c'est nous, dont l'esprit veille En dépit des pharisiens, 15 Nous, les Prussiens, ô merveille! Qui serons les Parisiens. Nous pourrons dans nos coupes vertes Boire sentimentalement Le vin de Champagne, qui, certes, 20 Sera du Champagne allemand. Nous écrirons pour les théâtres Des pamphlets gais et querelleurs; Nous serons légers et folâtres Comme l'abeille sur les fleurs. 25 A tout propos, nous saurons dire, D'un ton malicieux et fin, Des contes à mourir de rire; Nous aurons le mot de la fin. Nous fumerons des cigarettes 30 Et, mettant le beau monde à sac, Nous aurons tous des amourettes A la manière de Fronsac! Ainsi fleurira le poëme Depuis longtemps par nous rêvé; 35 Et moi-même, Aglaüs, moi-même J'aurai l'air d'un petit crevé! A ces mots, s'étirant pour cause, Et d'un air de puissant mépris Bâillant, tirant sa langue rose, 40 Le chat dit: Paris n'est pas pris, Docteur, je ne sais s'il doit l'être: Mais à jamais, fatalement, C'est notre destin, mon cher maître, De ne miauler qu'en allemand. Janvier 1871. La Fillette Dimanche dernier, presque à l'heure Où déjà va tomber le soir Sur le grand Paris qu'il effleure, Bruyant, et sur le pavé noir 5 Faisant une joyeuse tache Avec son cortège ambulant, Devant la pointe de Sainte-Eustache Se tenait un marché volant. Une laitue, aujourd'hui chose 10 Fort rare et bonne pour les fous, Grosse comme un bouton de rose, Se vendait de six à huit sous. Bref, comme partout, les légumes Étaient hors de prix. Mais la chair, 15 Quand on la revoit dans ces brumes! Le lapin était cher, fort cher. Avec des fiertés non pareilles, Victime que la gloire émeut, Il semblait dire à ses oreilles: 20 Rothschild peut me manger, s'il veut. Puis, comme au pays de Silvandre, Une Églé, dans ces lieux forains Avait apporté, pour la vendre, Une cage avec des serins. 25 Car, dans ce Paris qui se montre Héroïquement endurci, Comme alouettes de rencontre On mange les serins aussi. Plus loin, d'une voix monotone, 30 Une vieille, aux regards peu francs, Chantonnait: C'est pour rien; je donne Ma poule pour trente-six francs! Et la fuyant d'un air morose Pour jusqu'au jugement dernier, 35 Je vis une fillette rose Debout auprès d'un grand panier. Belle comme un ange en visite, Avec de grands yeux résolus, Elle était petite, petite; 40 Elle avait six ans tout au plus. Je regardais, comme une étoile, Ce pauvre être charmant, vêtu D'une affreuse loque de toile. Et toi, lui dis-je, que vends-tu? 45 Et l'enfant, les pieds dans la boue Près du bureau des omnibus, Me dit vite, en enflant sa joue: Moi, je vends des éclats d'obus! Janvier 1871. Henri Regnault Henri Regnault! La Muse pleure Avec un long regard ami Ce jeune homme illustre, avant l'heure Dans la sombre gloire endormi. 5 O Mort, de forfaits coutumière! Charmant de sa jeunesse en fleur, Il se jouait dans la lumière, Créant la vie et la couleur. Prenant à l'art ses énergies, 10 Ses voluptés et ses tourments, Il s'enivrait de ses magies Et de ses éblouissements. A travers les étoffes rares, Il voyait, d'un oeil enchanté, 15 Sous l'or et les joyaux barbares Vivre l'immortelle Beauté. Déjà même, ivresse infinie! Il sentait, rêveur ébloui, L'aile de son naissant génie 20 Palpiter au dedans de lui. Oh! qui consolera le père, En son tourment sinistre et noir Tombé du faîte où l'on espère Dans le gouffre du désespoir? 25 Qui? le sacrifice lui-même De cet enfant insoucieux, Qui pour notre rachat suprême A donné son sang précieux. Sa mémoire vaillante et pure 30 A vaincu l'oubli meurtrier; A jamais dans sa chevelure Verdira le divin laurier, Et l'Envie aux dents de couleuvre, Qui respecte notre sommeil, 35 Ne mutilera pas son oeuvre Où se joue un rayon vermeil. Hélas! la danseuse lassée Qu'il peignit folle et sans remords, C'est la Destinée insensée, 40 Assise parmi des trésors, Qui, paresseuse et l'oeil candide, Sans rien vouloir ni rien sentir, Joue avec le couteau splendide Qui doit immoler un martyr! Janvier 1871. Vingt-neuf Janvier Tristes d'une douleur austère, Nos combattants, mornes, surpris Et leurs fronts baissés vers la terre, Viennent de rentrer dans Paris. 5 Plus de bataille! Plus de fête! C'en est fini pour de longs jours, Et l'on n'entend plus à leur tête Ni les clairons ni les tambours! Voici les hommes intrépides 10 Des bataillons mobilisés, Ces braves, du péril avides, Par le hâle déjà bronzés. Leurs fusils qui déchiraient l'ombre Avec un flamboyant éclair, 15 Sont entourés d'un crêpe sombre. Ils les portent, la crosse en l'air. Sans que rien désormais les touche, Ils s'en vont comme des troupeaux; Un crêpe aussi, noir et farouche, 20 Entoure les plis des drapeaux. Puis, ce sont des soldats sans armes, Spectacle amer et douloureux Fait pour nous arracher des larmes! Qui parlent à voix basse entre eux. 25 Leurs officiers, comme aux parades Impassibles, marchent au pas; Et, pensant à leurs camarades Qui trouvèrent de beaux trépas, Songent que la part la meilleure 30 Fut celle de ces combattants. J'en vois un, déjà vieux, qui pleure, C'est un Africain du bon temps, Athlétique et de haute taille, L'homme de bronze du devoir. 35 Une large balafre entaille Son dur visage, presque noir. Officiers ou soldats, qu'importe! En leur coeur dédaigneux et fier, Tous ont une espérance morte 40 Dont ils portent le deuil amer. Nos marins surtout, dont l'orage Connaît si bien les fronts hâlés, Pâles d'une muette rage, Sont frémissants et désolés. 45 Ils promènent leurs regards vagues Au loin, mornes, presque honteux, Comme si le gouffre et ses vagues Venaient de surgir devant eux. A leur aspect, le coeur se brise. 50 Car il semble, à les voir ainsi, Que de loin l'Océan leur dise: Eh! quoi, matelots, vous aussi! Et qu'en leur foule résignée, Où s'amasse un âpre tourment, 55 La voix de la mer indignée Se plaigne douloureusement! Février 1871. L'Épée Épée aux éclairs furieux, Qui, vaillante et de sang trempée, Dans la main des victorieux Semblais vivre et combattre; Épée 5 Qui brillais aux mains de Roland, Toi dont toute chair lâche et vile Craignait le choc étincelant, Arme de Kléber et d'Achille! Ton rôle est désormais fini. 10 Ton noble fer, que rien n'imite, N'est plus, en ce brouillamini, Qu'un objet symbolique, un mythe. Il dut, ainsi que tu le vois, Céder à l'obus en délire, 15 Comme le piano de bois A remplacé l'antique lyre. Jadis, mieux valait, dans le choc Des batailles âpres et dures, Asséner de bons coups d'estoc 20 Que de dessiner des épures; Nous avons changé tout cela. Désormais la sûre victoire Est à celui qui se céla Dans un trou, sous la terre noire. 25 Arès, ménager de ses pas, (Certes, bien fol est qui s'y fie,) Tourmente avec un grand compas Des cartes de géographie; Et ce qui vous brise les dents, 30 C'est un large pavé de fonte Avec du pétrole dedans: La méthode est facile et prompte. Épée à qui, si grands jadis, Nous dûmes tout ce que nous sommes, 35 Guerrière plus pure qu'un lys, O mâle compagne des hommes! Un bon arithméticien, Dédaigneux des récifs épiques, A vaincu ton orgueil ancien 40 Par des calculs mathématiques. Et cependant, sous les cieux clairs Où tu promenais l'épouvante, Épée aux furieux éclairs, Oh! que tu fus belle et vivante, 45 Avant qu'en un pays dompté Par sa patiente industrie, Ce voyageur n'eût apporté Sa boîte de géométrie! Février 1871. Le Lion Il fait nuit noire au fond de l'antre, Où nul rayon ne vient fleurir, Et c'est là, couché sur son ventre, Que le grand Lion va mourir. 5 Sa longue chevelure pâle S'affaisse sur son corps tremblant, Et voici déjà que le râle Sort de sa poitrine, en sifflant. Or le Renard, plein de génie, 10 Vient, ainsi qu'un lâche irrité, Insulter à cette agonie Avec un cynisme effronté. Il dit au Lion: Pauvre Sire! La vie heureuse et libre fuit 15 Ton front plus blême que la cire, Et tu vas rouler dans la nuit! Dans ta prunelle douloureuse Que jadis caressait l'air pur, Tu n'auras plus que l'ombre affreuse, 20 Sans astre, ni plafond d'azur. Tu subiras l'éternel jeûne Et les noirs épouvantements; Et moi je vivrai, je suis jeune! Je courrai dans les bois charmants, 25 Rapide, en mon ardeur furtive Plongeant mes yeux dans l'horizon, Et buvant aux ruisseaux d'eau vive Qui murmurent dans le gazon! A moi l'inexprimable joie, 30 Quand j'aurai, grâce à mes talents, Guetté, surpris ma faible proie, D'en faire des lambeaux sanglants! Tel, en ce discours plein de haine, Le Renard, épiant ses traits 35 Affaiblis dans l'ombre incertaine, Triomphe du roi des forêts. Mais lui, levant son oeil où brille Un rayon presque évanoui, En écoutant ce Mascarille, 40 Il bâille avec un sombre ennui, Et fier à son heure dernière Comme un prince dans Ilion, Il dit, secouant sa crinière: Je meurs, mais je suis le Lion! Février 1871. Épilogue Rime, avant cet âge fatal, Voilà bien longtemps, quand la France Dans une coupe de cristal Buvait le vin de l'espérance, 5 Sous mon front venant te poser, Lors de ces époques heureuses Tu chantais comme le baiser Qui joint deux bouches amoureuses. Quand la Patrie eut à son flanc 10 Reçu la blessure exécrable, Lorsqu'il fallut donner son sang Pour cette martyre adorable, Tu résonnas comme un clairon Qui raille le danger vulgaire, 15 Et ta voix, mieux que l'éperon, Fit bondir les coursiers de guerre! Pleine de confiance encor, Tu te jetais dans la mêlée, Fière, sous ta cuirasse d'or, 20 Ainsi qu'une Penthésilée; Et plus d'une fois le Vainqueur, Atteint jusque dans son génie, Tressaillait sous l'accent moqueur De ton implacable ironie! 25 Maintenant, tout à mon souci, Je t'entends, parmi les ténèbres, Sonner sans trêve et sans merci, Comme un glas aux notes funèbres, Ou tu gémis, comme les flots 30 De la mer qui songe et qui veille. O Rime, exhale tes sanglots Tout bas, tout bas, à mon oreille. Et moi, j'étoufferai sans bruit Le cri qui de mon coeur s'élance, 35 Car étant plongés dans la nuit, Il nous faut garder le silence. Mais que, rendue à notre amour, La divine, la bien-aimée Sourie à la clarté du jour, 40 Sa plaie horrible étant fermée; Elle entendra ton chant joyeux, Qui la caresse et qui la venge, Monter éclatant dans les cieux Et pareil à la voix d'un Ange! Février 1871. Source: http://www.poesies.net TRENTE-SIX BALLADES JOYEUSES Avant-propos Dizain au lecteur I. Ballade de ses regrets pour l'an mil huit cent trente II. Ballade des belles Châlonnaises III. Ballade de la bonne Doctrine IV. Ballade en l'honneur de sa Mie V. Ballade pour une amoureuse VI. Ballade de sa fidélité à la poésie VII. Ballade à la gloire du Lys VIII. Ballade sur la gentille façon de Rose IX. Ballade pour sa commère X. Ballade pour célébrer les pucelles XI. Ballade en faveur de la Poésie dédaignée XII. Ballade de Banville aux Enfants perdus XIII. Ballade pour la servante du cabaret XIV. Ballade pour une aux cheveus dorés XV. Ballade pour trois sþurs qui sont ses amies XVI. Ballade sur les hôtes mystérieux de la Forêt XVII. Ballade pour annoncer le Printemps XVIII. Ballade en quittant le Hâvre-de-Grâce XIX. Ballade pour une Guerrière de marbre XX. Double Ballade pour les bonnes Gens XXI. Ballade pour les Parisiens XXII. Double Ballade des sottises de Paris XXIII. Ballade à Georges Rochegrosse XXIV. Ballade à sa femme, Lorraine XXV. Ballade de la belle Viroise XXVI. Ballade sur lui-même XXVII. Ballade de l'Amour bon ouvrier XXVIII. Ballade du Rossignol XXIX. Ballade de Victor Hugo, père de tous les rimeurs XXX. Ballade de la sainte Buverie XXXI. Ballade à sa Mère, Madame Élisabeth-Zélie de Banville XXXII. Ballade à la louange des Roses XXXIII. Ballade pour les chanteurs XXXIV. Ballade de la joyeuse chanson du cor XXXV. Ballade à la Sainte Vierge XXXVI. Ballade au lecteur, pour finir Dizain à villon TRENTE-SIX BALLADES JOYEUSES 1861-1873 TRENTE-SIX BALLADES JOYEUSES pour passer le temps composées à la manière de FRANÇOIS VILLON excellent poëte Qui a vécu sous le règne du roi Louis le onzième par Théodore de Banville A la mémoire du poëte Albert Glatigny ce livre est dédié Avant-propos J'essaie aujourd'hui de rendre à la France une des formes de poëme les plus essentiellement françaises qui aient existé, cette Ballade de François Villon que Marot garda avec un soin jaloux et que La Fontaine tâchait de ranimer, ne pouvait se décider à laisser mourir, dans un temps où, malgré la réunion des plus grands poëtes, s'était perdu le sentiment du Rhythme lyrique. La Ballade a pour elle la clarté, la joie, l'harmonie chantante et rapide, et elle unit ces deux qualités maîtresses d'être facile à lire et difficile à faire; car, bien qu'elle pose les problèmes les plus ardus de la versification, contenus tous dans l'obligation d'écrire quatre couplets sur des rimes pareilles, que fournit à grand' peine la langue française, elle a ce mérite infini qu'une Ballade bien faite (de Villon) semble au lecteur n'avoir coûté aucun effort et avoir jailli comme une fleur. Il n'est pas besoin de dire que la langue du XVe siècle et celle d'aujourd'hui sont absolument différentes entre elles; or quiconque transporte des formes de poëme d'un idiome dans un autre, doit, comme Horace le fit pour les Grecs, accepter de ses devanciers toutes leurs traditions, même dans le choix des sujets. Ainsi ai-je dû agir, et cependant mon effort fût demeuré stérile si je n'eusse été de mon temps dans le cadre archaïque, et si dans la strophe aimée de Charles d'Orléans et de Villon je n'eusse fait entrer le Paris de Gavarni et de Balzac, et l'âme moderne! En un mot, j'ai voulu non évoquer la Ballade ancienne, mais la faire renaître dans une fille vivante qui lui ressemble, et créer la Ballade nouvelle. Si j'ai réussi dans mon entreprise, et plaise à Dieu qu'il en soit ainsi! j'y aurai bien peu de mérite, venant après les grands lyriques de ce siècle, qui, façonnant les esprits comme les rhythmes, nous ont à l'avance taillé et aplani le peu de besogne qu'ils nous ont laissée à achever. Pourtant, je sens en moi une sorte de petit orgueil d'ouvrier, en venant restituer un genre de poëme sur lequel Victor Hugo n'a pas mis sa main souveraine: car, en fait de forme à renouveler, il nous a laissé si peu de chose à tenter après lui! Pour l'intelligence même des poëmes qui suivront, il était indispensable de donner au lecteur une Histoire de la Ballade; mais ceci est une oeuvre d'érudit et de savant. Avec une compétence que personne ne mettra en doute, mon excellent ami Charles Asselineau a bien voulu entreprendre ce travail si intéressant, et il me semble qu'il a définitivement élucidé et épuisé la question, dans les pages qu'on va lire. Théodore de Banville. Juin 1873. Dizain au lecteur Ami lecteur, donne-moi l'accolade, Car j'ai pour toi besogné, Dieu merci. Comme Villon qui polit sa Ballade Au temps jadis, pour charmer ton souci 5 J'ai façonné la mienne, la voici. Je ne dis pas que les deux font la paire, Et contenter tout son monde son père Est malaisé, chacun garde son rang! Mais voire! avec ces rimes, je l'espère, 10 Tu peux aussi te faire du bon sang. Juin 1873. I Ballade de ses regrets pour l'an mil huit cent trente Je veux chanter ma ballade à mon tour! O Poésie, ô ma mère mourante, Comme tes fils t'aimaient d'un grand amour Dans ce Paris, en l'an mil huit cent trente! 5 Pour eux les docks, l'autrichien, la rente, Les mots de bourse étaient du pur hébreu; Enfant divin, plus beau que Richelieu, Musset chantait, Hugo tenait la lyre, Jeune, superbe, écouté comme un dieu. 10 Mais à présent, c'est bien fini de rire. C'est chez Nodier que se tenait la cour. Les deux Deschamps à la voix enivrante Et de Vigny charmaient ce clair séjour. Dorval en pleurs, tragique et déchirante, 5 Galvanisait la foule indifférente. Les diamants foisonnaient au ciel bleu! Passât la Gloire avec son char de feu, On y courait comme un juste au martyre, Dût-on se voir écrasé sous l'essieu. 10 Mais à présent, c'est bien fini de rire. Des joailliers connus dans Visapour Et des seigneurs arrivés de Tarente Pour Cidalise ou pour la Pompadour Se provoquaient de façon conquérante, 5 La brise en fleur nous venait de Sorrente! A ce jourd'hui les rimeurs, ventrebleu! Savent le prix d'un lys et d'un cheveu; Ils comptent bien; plus de sacré délire! Tout est conquis par des fesse-Mathieu: 10 Mais à présent, c'est bien fini de rire. Envoi. En ce temps-là, moi-même, pour un peu, Féru d'amour pour celle dont l'aveu Fait ici-bas les Dante et les Shakspere, J'aurais baisé son brodequin par jeu! 15 Mais à présent, c'est bien fini de rire. Janvier 1862. II Ballade des belles Châlonnaises Pour boire, j'aime un compagnon, J'aime une franche gaillardise, J'aime un broc de vin bourguignon, J'aime de l'or dans ma valise, 5 J'aime un verre fait à Venise, J'aime parfois les violons; Et surtout, pour faire à ma guise, J'aime les filles de Châlons. Ce n'est pas au bord du Lignon 10 Qu'elles vont laver leur chemise. Elles ont un épais chignon Que tour à tour frise et défrise L'aile du vent et de la brise: De la nuque jusqu'aux talons, 15 Tout le reste est neige et cerise, J'aime les filles de Châlons. Même en revenant d'Avignon On admire leur vaillantise. Le sein riche et le pied mignon, 20 L'oeil allumé de convoitise, C'est dans le vin qu'on les baptise. Vivent les cheveux drus et longs! Pour avoir bonne marchandise, J'aime les filles de Châlons! Envoi. 25 Prince, un chevreau court au cytise! Matin et soir, dans vos salons Vous raillez ma fainéantise: J'aime les filles de Châlons! Janvier 1862. III Ballade de la bonne Doctrine La gloriole est une viande creuse. Rire à des yeux emplis de diamants, Baiser le front d'une vierge amoureuse, Être ébloui par les bleus firmaments, 5 Fuir la douleur entre des bras charmants, Boire un vin vieux bien vierge de teinture, Aimer une humble et forte créature, Dormir son saoul sur un bon matelas, Sur les murs nus clouer de la peinture, 10 C'est le moyen d'avoir joie et soulas. Pleurer d'amour dans la nuit ténébreuse, Voir un beau sein tout chargé d'ornements, Cueillir la rose avec la tubéreuse, Causer de rien, comme font les amants, 15 Tailler la pourpre en nobles vêtements, Être ravi par l'humaine structure, Sucer le lait de la mère Nature, Quand l'or s'en va ne pas crier: Hélas! Prendre en tout temps Rabelais pour lecture, 20 C'est le moyen d'avoir joie et soulas. Mordre en vainqueur la pomme savoureuse, Ouïr au loin le son des instruments, Rêver aux jours où rayonnait Chevreuse, Errer superbe au pays des romans, 25 Chérir le calme et ses enchantements, Louer la grâce à la riche ceinture, Tenir son coeur tout prêt à l'aventure, Au mois d'avril fumer près des lilas, Polir des vers pour la race future, 30 C'est le moyen d'avoir joie et soulas. Envoi. Prince, je fuis le monde et sa torture. Je resterai (Dieu veille à ma pâture!) Épris des vers, des lys, des falbalas, Tranchons le mot, de la littérature; 35 C'est le moyen d'avoir joie et soulas. Janvier 1862. IV Ballade en l'honneur de sa Mie Je ne vois que marionnettes Comme celles de Fagotin. L'un est amoureux des planètes, Cet autre court dès le matin 5 Pour un bracelet florentin Ou pour un livre d'alchimie. Moi qui me fie à mon destin, Je ne veux du tout que ma mie. On peut s'aller pendre aux sonnettes 10 Pour obtenir un picotin; On peut débiter des sornettes Avec l'aplomb d'un libertin; On peut s'enivrer au festin; On arrive à l'Académie 15 Avec un livre clandestin; Je ne veux du tout que ma mie. Ils se pâment pour des nonnettes Qui font leur babil enfantin A la façon des serinettes. 20 Pourvu qu'elles aient l'air mutin, Des hommes de Romorantin Couvrent la plus sèche momie De diamants et de satins: Je ne veux du tout que ma mie. Envoi. 25 Que Rothschild garde son butin, Leverrier son astronomie, Et monsieur Nisard son latin, Je ne veux du tout que ma mie. Janvier 1862. V Ballade pour une amoureuse Muse au beau front, muse sereine, Plus de satire, j'y consens. N'offensons pas avec ma haine Le calme éther d'où tu descends. 5 Je chante en ces vers caressants Une lèvre de pourpre, éclose Sous l'éclair des cieux rougissants, Ici tout est couleur de rose. Ma guerrière a le front d'Hélène. 10 Son long regard aux feux puissants Resplendit comme une phalène. Tout est digne de mes accents: Là, sur ces contours frémissants Où le rayon charmé se pose, 15 La neige et les lys fleurissants; Ici tout est couleur de rose. Quelle tendre voix de sirène, Au soir, aux astres pâlissants Dira la blancheur de ma reine? 20 Éteignez-vous, cieux languissants! O chères délices! je sens Se poser sur mon front morose Les longs baisers rafraîchissants! Ici tout est couleur de rose. Envoi. 25 Que de trésors éblouissants Et dignes d'une apothéose! Fleurs splendides, boutons naissants, Ici tout est couleur de rose. Juin 1862. VI Ballade de sa fidélité à la Poésie Chacun s'écrie avec un air de gloire: A moi le sac, à moi le million! Je veux jouir, je veux manger et boire. Donnez-moi vite, et sans rébellion, 5 Ma part d'argent; on me nomme Lion. Les Dieux sont morts, et morte l'allégresse, L'art défleurit, la muse en sa détresse Fuit, les seins nus, sous un vent meurtrier, Et cependant tu demandes, maîtresse, 10 Pourquoi je vis? Pour l'amour du laurier. O Piéride, ô fille de Mémoire, Trouvons des vers dignes de Pollion! Non, mon ami, vends ta prose à la foire. Il s'agit bien de chanter Ilion! 15 Cours de ce pas chez le tabellion. Les coteaux verts n'ont plus d'enchanteresse; On ne va plus suivre la Chasseresse Sur l'herbe fraîche où court son lévrier. Si, nous irons, ô Lyre vengeresse. 20 Pourquoi je vis? Pour l'amour du laurier. Et Galatée à la gorge d'ivoire Chaque matin dit à Pygmalion: Oui, j'aimerai ta barbe rude et noire, Mais que je morde à même un galion! 25 Il est venu, l'âge du talion: As-tu de l'or? voilà de la tendresse, Et tout se vend, la divine caresse Et la vertu; rien ne sert de prier; Le lait qu'on suce est un lait de tigresse. 30 Pourquoi je vis? Pour l'amour du laurier. Envoi. Siècle de fer, crève de sécheresse; Frappe et meurtris l'Ange à la blonde tresse. Moi, je me sens le coeur d'un ouvrier Pareil à ceux qui florissaient en Grèce. 35 Pourquoi je vis? Pour l'amour du laurier. Juillet 1861. VII Ballade à la gloire du Lys Muse au front d'or, farouche Aganippide, Je chanterai le Lys, aux Dieux pareil, Le Lys charmant, le Lys au coeur splendide. Dès qu'il fleurit, la Nature en éveil, 5 Comme à son roi, lui demande conseil. Couche de nacre où s'éveille l'Aurore, Noble palais que bat la mer sonore, Blanc coudrier qui sait plaire à Phyllis, Pommier en fleur qui de rayons se dore, 10 Rien n'est pareil à la gloire d'un Lys. La nuit, au bord de la source limpide, Le Lys s'endort d'un superbe sommeil, Près du flot bleu qui doucement se ride. Tel, en songeant, dort sous un dais vermeil 15 Un roi d'Asie sous son riche appareil. Neige étendue aux rives du Bosphore, Clair vêtement qu'un sein aigu colore, Temple de Tyr ou d'Héliopolis, Lotus divin dont le flot se décore, 20 Rien n'est pareil à la gloire d'un Lys. Tel, ô guerrière, ô blanche Tyndaride, Le sable est fier de baiser ton orteil, Le Lys joyeux, riant, de pleurs humide, Se dresse, orgueil du monde, à son réveil, 25 Et resplendit dans l'éclair du soleil. Perle gisant dans l'or du sable more, Urne que tient la svelte choéphore, Marbre vivant ciselé par Scyllis, Nymphe au beau sein compagne du centaure, 30 Rien n'est pareil à la gloire d'un Lys. Envoi. Lys exalté, grande fleur, je t'adore. Cygne rêvant, contour pur de l'amphore, Nuit d'argent, voile éthéré des willis, Col de Vénus, pieds nus de Terpsichore, 35 Rien n'est pareil à la gloire d'un Lys. Juin 1861. VIII Ballade sr la gentille façon de Rose Rose est toute caprice, et moi J'adore son oeil qui pétille, Et je sens des bonheurs de roi Rien qu'à lui baiser la cheville. 5 Elle s'habille, elle babille, M'appelle avec son regard bleu, Et puis s'enfuit comme une anguille: Jamais ne vîtes si beau jeu. Je marche, comme à Fontenoy, 10 Contre la folle qui frétille, Et la voici presque en émoi. Puis elle s'envole et grappille Une praline à la vanille: On dirait que je parle hébreu! 15 La bonne heure qu'elle gaspille! Jamais ne vîtes si beau jeu. Je veux la quereller, ma foi! Mais sa colère est si gentille! Allons, c'est moi qui fais la loi, 20 Je la caresse et je la pille. Mais elle remet sa mantille, M'effleure de sa lèvre en feu, Et pleure pour ma peccadille: Jamais ne vîtes si beau jeu. Envoi. 25 Je baise une larme qui brille, Un bout de dentelle, un cheveu; Elle rit, la méchante fille! Jamais ne vîtes si beau jeu. Février 1861. IX Ballade pour sa commère Le beau baptême et la belle commère! Quels jolis yeux! disaient les assistants. On rôtissait les boeufs entiers d'Homère Et l'on ouvrait la porte à deux battants. 5 Bonne Alizon! même après tant de temps, Quand je la vois, mon âme en est tout aise. Elle a des yeux d'enfer, couleur de braise, Et le sein rose et des lys à foison; Elle est savante avec ses airs de niaise. 10 Le bon dieu gard' ma commère Alizon! En ce temps-là, mordant l'écorce amère, Dans mon pays de forêts et d'étangs, J'étais encore un coureur de chimère. Elle, on eût dit un matin de printemps! 15 Mais, à la fin, voici qu'elle a trente ans. Ses grands cheveux sont blonds, ne vous déplaise! Et longs et fins, et lourds, par parenthèse, A n'y pas croire. O la riche toison! A la tenir on sait ce qu'elle pèse. 20 Le bon dieu gard' ma commère Alizon! Oh! comme fuit cette enfance éphémère! Mon Alizon, dont les cheveux flottants Étaient si fous, regarde, en bonne mère, Ses petits gars, forts comme des titans, 25 Courir pieds nus dans les prés éclatants. Elle travaille, assise sur sa chaise. Ne croyez pas surtout qu'elle se taise Plus qu'un oiseau dans la belle saison, Et sa chanson n'est pas la plus mauvaise. 30 Le bon dieu gard' ma commère Alizon! Envoi. Avec un rien, on la fâche, on l'apaise. Les belles dents à croquer une fraise! J'en étais fou pendant la fenaison. Elle est mignonne et rit quand on la baise, 35 Le bon dieu gard' ma commère Alizon! Juin 1861. X Ballade pour célébrer les pucelles Puisque Paris, fou de poudre de riz, Veut qu'on se plâtre en manière de cygne, Et qu'il a fait ses plaisirs favoris De ces gotons qui se peignent un signe, 5 Je tourne bride et change ma consigne. Loue avec nous, Amour, méchant garçon, La gerbe d'or qui sera ta moisson; Viens, lorsqu'on suit les saintes jouvencelles Qui vont tressant leurs voix à l'unisson, 10 Il sied de boire en l'honneur des pucelles. Le parfumeur vend les Jeux et les Ris Et sous les yeux on se trace une ligne. On badigeonne un front comme un lambris; C'est trop de luxe et je m'en sens indigne. 15 Qu'on me ramène à la feuille de vigne! Oh! quelle gloire, ignorer sa leçon! Balbutier l'immortelle chanson! Rien n'est cruel et divin comme celles Que fait rougir un timide frisson: 20 Il sied de boire en l'honneur des pucelles. Les vierges sont des coeurs et des esprits, Et la candeur sereine les désigne. Leurs francs appas sont comme un gai pourpris Jonché de rose et de blancheur insigne; 25 Le lys les nomme et la neige les signe. Leurs bras polis sont froids comme un glaçon Et le Désir niche dans le buisson De leurs cheveux, où brillent des parcelles D'or, ouvragé d'une riche façon. 30 Il sied de boire en l'honneur des pucelles. Envoi. Il faut se rendre et leur payer rançon, Lorsque Vénus, guidant son enfançon, Dans leurs yeux noirs jette des étincelles. Le vin bouillonne; allons, verse, échanson, 35 Il sied de boire en l'honneur des pucelles. Avril 1861. XI Ballade en faveur de la Poésie dédaignée Toi qui tins la lyre et le glaive, Et qui marchais, rouge d'éclairs, Dans l'action et dans le rêve, O rude forgeron des vers 5 Qui faisaient tressaillir les mers, Ame de héros courroucée Qui t'exhalais en hymnes fiers, Où dors-tu, grande ombre d'Alcée? Viens parmi nous! combats sans trêve. 10 Il en faut de ces cris amers Que tu répandais sur la grève. La Muse, ivre des maux soufferts, S'en va cacher dans les déserts Sa lyre pour jamais blessée. 15 Toi que ravirent ses concerts, Où dors-tu, grande ombre d'Alcée? Ton laurier perd sa mâle sève, O maître, par ses flancs ouverts. Reviens, comme un dieu qui se lève 20 Pour guérir ceux qui te sont chers, Abriter sous tes rameaux verts Le martyre de la Pensée Que déchirent ces noirs hivers. Où dors-tu, grande ombre d'Alcée? Envoi. 25 Que ton courroux brûle mes chairs! Donne-moi ta haine amassée Sur la terre et dans les enfers. Où dors-tu, grande ombre d'Alcée? Décembre 1861. XII Ballade de Banville aux Enfants perdus Je le sais bien que Cythère est en deuil! Que son jardin, souffleté par l'orage, O mes amis, n'est plus qu'un sombre écueil Agonisant sous le soleil sauvage. 5 La solitude habite son rivage. Qu'importe! allons vers les pays fictifs! Cherchons la plage où nos désirs oisifs S'abreuveront dans le sacré mystère Fait pour un choeur d'esprits contemplatifs: 10 Embarquons-nous pour la belle Cythère. La grande mer sera notre cercueil; Nous servirons de proie au noir naufrage, Le feu du ciel punira notre orgueil Et l'aquilon nous garde son outrage. 15 Qu'importe! allons vers le clair paysage! Malgré la mer jalouse et les récifs, Venez, partons comme des fugitifs, Loin de ce monde au souffle délétère. Nous dont les coeurs sont des ramiers plaintifs, 20 Embarquons-nous pour la belle Cythère. Des serpents gris se traînent sur le seuil Où souriait Cypris, la chère image Aux tresses d'or, la vierge aux doux accueil! Mais les amours sur le plus haut cordage 25 Nous chantent l'hymne adoré du voyage. Héros cachés dans ces corps maladifs, Fuyons, partons sur nos légers esquifs, Vers le divin bocage où la panthère Pleure d'amour sous les rosiers lascifs: 30 Embarquons-nous pour la belle Cythère. Envoi. Rassasions d'azur nos yeux pensifs! Oiseaux chanteurs, dans la brise expansifs, Ne souillons pas nos ailes sur la terre. Volons, charmés, vers les Dieux primitifs! 35 Embarquons-nous vers la belle Cythère. Mai 1861. XIII Ballade pour la servante du cabaret Ami, partez sans émoi; l'Amour vous suit Pour faire fête à votre belle hôtesse. Vous dites donc qu'on aura cette nuit Souper au vin du Rhin, grande liesse 5 Et cotillon chez une poëtesse. Que j'aime mieux dans les quartiers lointains, Au grand soleil ouvert tous les matins, Ce cabaret flamboyant de Montrouge Où la servante a des yeux libertins! 10 Vive Margot avec sa jupe rouge! On peut trouver là-bas, si l'on séduit Quelque farouche et svelte enchanteresse, Un doux baiser pris et donné sans bruit, Même, au besoin, un soupçon de caresse; 15 Mais, voyez-vous, Margot est ma déesse. J'ai tant chéri ses regards enfantins, Et les boutons de rose si mutins Qu'on voit fleurir dans son corset qui bouge! Sa lèvre est folle et ses cheveux châtains: 20 Vive Margot avec sa jupe rouge! J'ai quelquefois grimpé dans son réduit Où le vieux mur a vu mainte prouesse. Elle est si rose et si fraîche au déduit, Quand rien ne gêne en leur rude allégresse 25 Son noble sang et sa verte jeunesse! Le lys tremblant, la neige et les satins Ne brillent pas plus que les blancs tétins Et que les bras de cette belle gouge. Pour égayer l'ivresse et les festins, 30 Vive Margot avec sa jupe rouge! Envoi. Prince, chacun nous suivons nos destins. Restez ce soir dans les salons hautains De Cidalise, et je retourne au bouge, Aux gobelets, aux rires argentins. 35 Vive Margot avec sa jupe rouge! Février 1861. XIV Ballade pour une aux cheveux dorés Cypris comme toi, fleur d'amour, Eut cet adorable enjouement, Cette lèvre dont le contour M'attire comme un doux aimant, 5 Et tout ce resplendissement D'un incomparable trésor, Prunelles de clair diamant, Sourcils d'ébène et frisons d'or. Tes cheveux, en chaque détour, 10 Ont comme le bruissement Du flot bleu qui baigne la tour. En toi, pour des regards d'amant Tout est le miracle charmant Que ton âme embellit encor, 15 Roses, neiges, enchantement, Sourcils d'ébène et frisons d'or. Et tout nous ravit tour à tour, Roses faites d'embrasement, Cheveux plus vermeils que le jour, 20 Sein plus blanc que le pur froment, Yeux profonds, qu'emplit fièrement De lumière, un profond décor D'étoiles et de firmament, Sourcils d'ébène et frisons d'or. Envoi. 25 O chère joie! ô cher tourment! Ma strophe au gracieux essor Mêle, en son éblouissement, Sourcils d'ébène et frisons d'or! Février 1861. XV Ballade pour trois soeurs qui sont ses amies Ce sont trois soeurs, trois blondes, mais Lucy Est un peu fauve, et Lise est un peu rousse. Jeanne au beau front par le doute obscurci Est la plus fière, et Lucy la plus douce. 5 Dans le jardin, sur un tapis de mousse, Nous devisons comme des écoliers; Ce sont parfois des contes par milliers, Puis je sertis de folles rimes, voire Des madrigaux pour leurs petits souliers, 10 Et Marinette est là qui verse à boire. Lucy me fait songer et Jeanne aussi; Et qu'un rayon de lumière éclabousse Le front vermeil de Lise, me voici Charmé: l'Amour, ayant vidé sa trousse, 15 Trouve à souhait des traits que rien n'émousse Dans ses grands yeux pensifs et singuliers. Lucy soupire et me dit: Vous parliez, Parlez encor; trouvez-nous quelque histoire. Le soleil rit sur les blancs escaliers, 20 Et Marinette est là qui verse à boire. Lise est ma joie et mon plus cher souci, Lucy m'attire et Jeanne me repousse, Mais je l'adore, et j'ai le coeur transi Dès qu'elle pleure et qu'elle se courrouce 25 Pour un baiser sur l'ongle de son pouce. Puis, en jouant avec ses lourds colliers, Je dis à Lise: Enfant, si vous vouliez! Elle répond: Ami, songe à la gloire. Lucy me cueille un fruit des espaliers, 30 Et Marinette est là qui verse à boire. Envoi. Prince, une fois il faut que vous alliez Dans ce jardin pour voir humiliés L'or, le saphir, les diamants, l'ivoire, Tous les rubis de vos fins joailliers, 35 Et Marinette est là qui verse à boire. Avril 1861. XVI Ballade sur les hôtes mystérieux de la Forêt Il chante encor, l'essaim railleur des fées, Bien protégé par l'épine et le houx Que le zéphyr caresse par bouffées. Diane aussi, l'épouvante des loups, 5 Au fond des bois cache son coeur jaloux. Son culte vit dans plus d'une chaumière. Quand les taillis sont baignés de lumière, A l'heure calme où la lune paraît, Échevelée à travers la clairière, 10 Diane court dans la noire forêt. De nénufars et de feuilles coiffées, La froide nixe et l'ondine aux yeux doux Mènent le bal, follement attifées, Et près du nain, dont les cheveux sont roux, 15 Les sylphes verts dansent et font les fous. On voit passer une figure altière, Et l'on entend au bord de la rivière Un long sanglot, un soupir de regret Et des pas sourds qui déchirent du lierre: 20 Diane court dans la noire forêt. Diane, au bois récoltant ses trophées, Entend le cerf gémissant fuir ses coups Et se pleurer en plaintes étouffées. Un vent de glace a rougi ses genoux; 25 Ses lévriers, ivres de son courroux, Sont accourus à sa voix familière. La grande Nymphe à la fauve paupière Sur son arc d'or assujettit le trait; Puis, secouant sa mouvante crinière, 30 Diane court dans la noire forêt. Envoi. Prince, il est temps, fuyons cette poussière Du carrefour, et la forêt de pierre. Sous le feuillage et sous l'antre secret, Nous trouverons la ville hospitalière; 35 Diane court dans la noire forêt. Novembre 1861. XVII Ballade pour annoncer le Printemps Elle frémit, la brise pure, Dans ce beau jardin de féerie Où le ruisseau jaseur murmure. Le printemps affolé varie 5 Sa merveilleuse broderie, L'eau chante sous les passerelles; Tout tressaille dans la prairie A la façon des tourterelles. Les arbres dans l'allée obscure 10 Où babille la causerie Laissent leur jeune chevelure Flotter avec coquetterie. C'est le temps où le ciel vous crie D'oublier chagrins et querelles, 15 Et de vivre en galanterie A la façon des tourterelles. L'insecte court dans la verdure. Le bois est plein de rêverie; La nymphe a quitté sa ceinture, 20 Le sylphe avec idolâtrie Baise la pelouse fleurie, Les fleurs ont ouvert leurs ombrelles; Enfants, il faut qu'on se marie A la façon des tourterelles. Envoi. 25 La colombe murmure et prie Et chuchote sur les tourelles: Mariez-vous, belle Marie, A la façon des tourterelles. Avril 1861. XVIII Ballade en quittant le Havre-de-Grâce Enfin je pars et voici le navire. Adieu, Paris joyeux! adieu, tombeau! Vis sans savoir que Misère soupire, Maigre, et saignant sur son vieil escabeau, 5 Et ses seins nus mal couverts d'un lambeau. Vis dans ta haine et dans ton avarice; Moi, je m'envole au gré de mon caprice. La voile s'enfle, éprise de l'éther, Et, délivré, j'invoque ma nourrice, 10 La mer aux flots tumultueux, la mer! Adieu, prison où pleura mon martyre! Adieu, Gobsecks à l'âme de corbeau! La vague est là qui me berce et m'attire; L'archer divin, jeune, féroce et beau, 15 A sur la mer secoué son flambeau. Dans sa splendeur, comme une impératrice, Elle sourit, la grande séductrice; Et je respire, ivre du gouffre amer, Pour que son souffle odorant me guérisse, 20 La mer aux flots tumultueux, la mer! J'entends passer comme un accord de lyre. O lovelace en habit bleu barbeau, Féru d'amour pour une tirelire, Paris, adieu! garde tes Mirabeau, 25 Et Ferraris et Juliette Beau! Amuse-toi; que ton été fleurisse. J'ai sous mes pieds la sainte inspiratrice Dont l'âpre haleine a pénétré ma chair, La grande mer, la mer consolatrice, 30 La mer aux flots tumultueux, la mer! Envoi. Toi, coeur blessé, ferme ta cicatrice. L'algue éplorée aux verts cheveux lambrisse Le roc; je vois briller au soleil clair La verte plaine où le flot se hérisse, 35 La mer aux flots tumultueux, la mer! Mai 1861. XIX Ballade pour une Guerrière de marbre Toi qu'au beau temps appelé Renaissance Un statuaire, habile ciseleur, En ce château fit par réminiscence Des anciens Grecs, vierge à la lèvre en fleur, 5 Vois le soleil qui baise ta pâleur. Puisque son oeil amoureux te festoie, Que devant lui ta chevelure ondoie! Montre ton corps superbe au fier dessin, Et, sous le vent caressant qui tournoie, 10 Souris, Guerrière, et fais voir ton beau sein. Ah! la splendeur de ton adolescence Et ton regard terrible et cajoleur Éveilleront par leur seule puissance Le geai folâtre et le merle siffleur 15 Et tout le gai renouveau querelleur. Car, pour revivre, il suffit qu'on te voie! Dans le feuillage adouci qui verdoie Et de qui l'ombre emplit le clair bassin, Que ta blancheur sous les rayons chatoie! 20 Souris, Guerrière, et fais voir ton beau sein. Fais resplendir en leur magnificence, Pour cet Avril ruisselant de chaleur, Tes charmes nus, dont la sainte innocence Fait oublier le crime et la douleur. 25 Malgré le doux printemps ensorceleur, Notre âge affreux sous la tristesse ploie; Cette Euménide a fait de lui sa proie, Il est malade, il veut un médecin. Ah! pour guérir le mal qui le foudroie, 30 Souris, Guerrière, et fais voir ton beau sein. Envoi. Reine, prodigue à l'astre qui flamboie Ce sein aigu qui brilla devant Troie! Quoi qu'en ait dit notre siècle malsain, Rien ici-bas n'est divin, que la joie: 35 Souris, Guerrière, et fais voir ton beau sein. A la Villa, avril 1869. XX Double Ballade pour les bonnes Gens Le temps où j'accorde ces rimes Est meilleur pour le financier Que pour les vertus magnanimes. Je regarde négocier 5 Au milieu d'un luxe princier Tous les gens de sac et de corde, Le traitant, le juif et l'huissier: Dieu fasse aux bons miséricorde! Muse, quittons les blanches cimes 10 Où nous osions balbutier. Parlons crédit, report et primes! Le sort ne se veut soucier Que du changeur et du boursier; Partout la haine et la discorde; 15 Les coeurs sont de neige et d'acier, Dieu fasse aux bons miséricorde! C'en est fait des strophes sublimes! Le réalisme et l'art grossier Sont venus pour punir nos crimes. 20 Le fils d'Homère est besacier. Le biographe carnassier N'a pas de répit qu'il ne morde; Tartuffe veut officier: Dieu fasse aux bons miséricorde! 25 Basile a quatre pseudonymes. Je vois Judas paperassier Vendre son Dieu pour des centimes. O doux Orphée, un épicier Dont la police a le dossier 30 Parle morale avec sa horde Et vient pour te supplicier. Dieu fasse aux bons miséricorde! Mais quoi! tant que tu nous animes, Génie, ô maître, ô justicier, 35 Reprenons les savantes limes! Puisque notre cher devancier Nous verse le suc nourricier, Que l'enthousiasme déborde! Reviens, Amour, divin sorcier! 40 Dieu fasse aux bons miséricorde! Art, Pensée, ô blanches victimes, Cygnes qu'on veut asphyxier, Ne tombez pas vers les abîmes! Pégase ailé, brillant coursier, 45 Viens! Que pour nous initier Cypris renaisse, et qu'elle torde Ses cheveux d'or sur le glacier! Dieu fasse aux bons miséricorde! Mai 1869. XXI Ballade pour les Parisiennes On voit partout, chez les Teutons Et chez le Mormon polygame, Des Iris et des Jeannetons Fort dignes de l'épithalame; 5 Et Vienne a, tout comme Bergame, Des anges dont on est épris; Quant à ce qu'on nomme: la femme, C'est un article de Paris. Elle est bouchère, et nous, moutons. 10 C'est le plus divin amalgame De lys, de roses, de festons. Il ne faut pas qu'on la diffame! Elle ment comme un vrai programme; Pour sa folle dent de souris, 15 Malheur à tout ce qu'elle entame: C'est un article de Paris. Avec ses appétits gloutons Et sous son linge à fine trame, Elle avale des feuilletons 20 Et se délecte au mélodrame. Celle pour qui tomba Pergame Changeait moins souvent de maris Qu'elle, soit dit sans épigramme! C'est un article de Paris. Envoi. 25 Je ne saurais changer de gamme: La femme est un joyau de prix Qui vaut son pesant d'or; mais, dame! C'est un article de Paris. Mai 1869. XXII Double Ballade des sottises de Paris C'est un étrange bacchanal Dans ce Paris vraiment baroque Où règne le petit journal, Et qu'une drôlesse provoque 5 En lui laissant voir sous sa toque Des cheveux d'un cuivre vermeil Comme le bon or qu'elle croque. Moi, j'en ris, les jours de soleil. Être probe est original 10 Dans cette Babel équivoque Où, malgré le Code pénal, Chacun suit les moeurs de l'époque; Où Scapin remplace Archiloque, Mais où Pindare, aux Dieux pareil, 15 Souperait d'un oeuf à la coque. Moi, j'en ris, les jours de soleil. Dans ce pêle-mêle vénal, Qu'est-ce que l'honneur? Une loque Pour amuser le tribunal, 20 Qu'agite, pendant son colloque, L'avocat, soufflant comme un phoque. Le pauvre juge, en son sommeil, Entend ces cris de ventriloque. Moi, j'en ris, les jours de soleil. 25 La Bête au regard virginal Que tout millionnaire invoque, Prodigue son amour banal Et chacun s'en emberlucoque. C'est pour elle qu'on se disloque, 30 Et tous les coeurs sont en éveil Dès que frémit sa pendeloque. Moi, j'en ris, les jours de soleil. Au sein d'un tumulte infernal Ce sont partout glaives qu'on choque, 35 Torches qui servent de fanal, Mépris solide et réciproque, Mensonges que la Haine évoque, Idiots dont on prend conseil, Maîtres qu'on flatte et qu'on révoque: 40 Moi, j'en ris, les jours de soleil. Comme une image d'Épinal, Flamboie en sa riche défroque Devant le café Cardinal Ce cruel Paris, qui se moque 45 Des sauvages de l'Orénoque, Et dont le superbe appareil Indignait Thomas Vireloque: Moi, j'en ris, les jours de soleil. Juin 1869. XXIII Ballade à Georges Rochegrosse La sottise partout fait rage. Bienheureux qui s'est abstenu D'ouïr maint et maint personnage Dont l'esprit a pour revenu 5 Le banal et le convenu: Que le Diable serre leurs gorges! Puisque te voilà prévenu, Souviens-toi bien de cela, Georges. Si tu veux vivre en homme sage, 10 Lorsque l'âge sera venu, Fuis l'oisif et son bavardage, Le rêveur au cerveau cornu Et l'imbécile parvenu; Car tous ces gens-là font leurs orges 15 En pillant l'artiste ingénu. Souviens-toi bien de cela, Georges. Pour les filles au coeur volage Qui s'en vont, le sein demi-nu, Avec une fleur au corsage, 20 Fuis cette gent trotte-menu, Car Amour, forgeron connu, Pour leurs yeux martèle en ses forges Plus d'un trait subtil et ténu. Souviens-toi bien de cela, Georges. Envoi. 25 Il faut les fuir au bois chenu Des merles et des rouges-gorges, Ou dans le travail continu: Souviens-toi bien de cela, Georges. Juillet 1869. XXIV Ballade à sa femme, Lorraine Mon cher amour, c'est presque à Domremi Que te berça la plaine bocagère, D'où ton courage et ton coeur affermi; Car tu naquis, ô bonne ménagère, 5 Dans le pays de la grande Bergère. Comme au travail jamais tu ne pleuras Ta peine rude et ne désespéras, Dans la maison, régente et souveraine, Tu fais tout luire, et toujours tu seras 10 D'un vaillant coeur, ô ma bonne Lorraine. Quand nos Iris au teint pauvre et blêmi, Pour garder mieux leur beauté d'étagère, Traînent leurs pas d'un bel air endormi, Toi, tu fais tout, lingère et boulangère, 15 D'une main forte à la fois et légère. Tu sais aussi confire les cédrats Et rendre nets les planchers et les draps Comme faisaient ta mère et ta marraine; Mais je te vois bâiller aux opéras 20 D'un vaillant coeur, ô ma bonne Lorraine. Pour la douleur dont j'ai souvent gémi, Elle s'enfuit, vision mensongère! Grâce à toi seule et sous ton souffle ami, Elle s'en va d'une aile passagère, 25 Et je l'oublie ainsi qu'une étrangère. Vrai médecin, ignorant le fatras, (Car tu guéris mon mal, sans embarras, En le domptant par ta vigueur sereine,) Pour le charmer, tu me prends dans tes bras 30 D'un vaillant coeur, ô ma bonne Lorraine. Envoi. Chère âme en feu, qui me transfiguras, Que le bonheur, sans nous trouver ingrats, Devant nos pas comme un collier s'égrène. Je t'aimerai, comme tu m'aimeras, 35 D'un vaillant coeur, ô ma bonne Lorraine. Juillet 1869. XXV Ballade de la belle Viroise Regardez-la, cette fille de Vire Bonne à porter les sacs de son moulin! Elle ravit avec son large rire Tout le pays d'Olivier Basselin; 5 Elle a l'air brave et le geste malin Et la noblesse au front, bien que vilaine, Et le sein droit, sans corset de baleine. Elle babille ainsi qu'un moineau franc; Le vent la baise et boit sa fraîche haleine, 10 O lèvre rouge, ô belle fleur de sang! Cette beauté qui jamais ne soupire Court par les champs comme un jeune poulain Et chante et mange, et folâtre et respire. Même elle vide avec Pierre et Colin 15 Son pot de cidre écumeux et tout plein. Dans le manoir dont elle est châtelaine Onc ne vit-on ruolz ni porcelaine; Mais ses dents sont de neige, et bien en rang Comme s'en vont les agneaux dans la plaine. 20 O lèvre rouge, ô belle fleur de sang! L'ennui, ce mal affreux qui nous déchire, N'est pas connu de son coeur masculin. Notre Viroise au ruisseau qui l'admire Lave ses pieds dans le flot cristallin; 25 Puis, sous l'ardent soleil à son déclin, Par le sentier fleuri de marjolaine, Laissant flotter son cotillon de laine Sur la rondeur de son robuste flanc, Elle s'en va, chantant de sa voix pleine. 30 O lèvre rouge, ô belle fleur de sang! Envoi. Prince, la bouche en fleur de Madeleine Pâlit d'amour parfois, jamais de haine. Le magister, assis sur un vieux banc, En la voyant dit: C'est la grecque Hélène. 35 O lèvre rouge, ô belle fleur de sang! Juillet 1869. XXVI Ballade sur lui-même Assembleur de rimes, Banville, C'est bien que les chardonnerets Chantent dans les bois de Chaville; Mais veux-tu chez les Turcarets 5 Emplir ton coffre et tes coffrets? Plante là ton rêve féerique! C'est bien dit, mais je ne saurais, Je suis un poëte lyrique. Je puis encor charmer la ville 10 Avec la flûte de Segrais; Mais exercer un art servile, Comment l'oserions-nous, pauvrets! Si je le pouvais, j'aimerais La toile-cuir et l'Amérique, 15 Mais de quoi servent les regrets? Je suis un poëte lyrique. Mon allure est trop peu civile. Toujours (autrement je mourrais,) Fuyant toute besogne vile, 20 Je retourne aux divins retraits, Comme, fuyant l'impur marais, A travers la nue électrique L'oiselet retourne aux forêts; Je suis un poëte lyrique. Envoi. 25 Prince, voilà tous mes secrets, Je ne m'entends qu'à la métrique: Fils du dieu qui lance des traits, Je suis un poëte lyrique. Juillet 1869. XXVII Ballade de l'Amour bon ouvrier Le monde est plein de compagnons habiles, De ciseleurs, de rudes artisans Forgeant le fer ou les métaux fragiles, Faiseurs d'outils et de joyaux plaisants, 5 Tenant la lime ou les marteaux pesants. D'autres, chanteurs, histrions, folle race, Ayant des tours nombreux en leur besace, Vont mariant la flûte et le tambour; Mais entre tous, quelque ouvrage qu'il fasse, 10 Le plus subtil ouvrier, c'est Amour. Il fait errer les zéphyrs indociles Dans les cheveux des filles de seize ans, Il enrubanne Églé dans les idylles, Fauche la gerbe avec les paysans 15 Ou fait piaffer les chevaux alezans, Baisse les yeux ou danse la cordace. Il fait des ducs avec la populace Et des bergers avec des gens de cour; Glaçant la flamme, il échauffe la glace: 20 Le plus subtil ouvrier, c'est Amour. Nous le voyons avec ses doigts agiles Cousant l'habit vermeil des courtisans Ou, fier sculpteur, pétrissant les argiles; Gueux qui mendie ou donneur de présents, 25 Sinistre, ou gai comme des vers luisants. Pêcheur, il prend tout poisson dans sa nasse; Archer folâtre, il atteint dans sa chasse Buse et colombe, alouette et vautour. Joueur de luth, on le fête au Parnasse: 30 Le plus subtil ouvrier, c'est Amour. Envoi. Prince, Amour vaut Tartuffe et Lovelace. Comédien et roi de la grimace, Soldat, mercier, diplomate et pastour, Il est tout; nul métier ne l'embarrasse. 35 Le plus subtil ouvrier, c'est Amour. Juillet 1869. XXVIII Ballade du Rossignol Sous les berceaux touffus, près de la rive, Deux amoureux, couple jeune et charmant, Passent. Il est heureux, elle est pensive. La bien-aimée a souri tendrement, 5 Dans ses yeux noirs brille un noir diamant. C'est l'heure émue, ardente, électrisée! Pour sa compagne auprès de lui posée, Au vaste azur qu'a mesuré son vol, Lançant, joyeux, sa voix divinisée, 10 Au fond des bois chante le rossignol. La bien-aimée, âme fière et captive, Laisse tomber ses bras languissamment. Elle frémit comme une sensitive. Devant ses yeux tout n'est qu'enchantement. 15 La blanche lune éclaire à ce moment Sa main d'enfant, par les lys jalousée. Dans les rameaux, sur la rive opposée, Semblant alors égrener sur le sol Sa strophe d'or de mille feux croisée, 20 Au fond des bois chante le rossignol. Ils parlent bas, et la brise furtive Touche leurs fronts délicieusement. Pâle de joie et cependant craintive, La bien-aimée, au bord du flot dormant, 25 Vient, et se penche au bras de son amant. L'aile du feu des astres arrosée, Et frémissante et par le vent baisée, Fier, célébrant son triomphe, le col Dans la lumière et baigné de rosée, 30 Au fond des bois chante le rossignol. Envoi. Le chant éclate en brillante fusée, Et, s'enivrant de lumière irisée, L'oiseau dérobe aux cieux, par un doux vol, Les traits divins de son hymne embrasée. 35 Au fond des bois chante le rossignol. Juillet 1869. XXIX Ballade de Victor Hugo père de tous les rimeurs En ce temps dédaigneux, la Rime A force amants et chevaliers. Ces chanteurs, pour qu'on les imprime, Accourent chez nos hôteliers 5 De Voyron, pays des toiliers, D'Auch, de Nuits, de Gap ou de Lille, Et nous en avons par milliers, Mais le père est là-bas, dans l'île. Les uns devant le mont sublime 10 Bâtissent de grands escaliers Qui vont jusqu'à la double cime; Ceux-là, comme des oiseliers, Prennent des rhythmes singuliers, Ou rejoignent l'abbé Delille 15 Par le chemin des écoliers; Mais le père est là-bas, dans l'île. D'autres encor tiennent la lime; D'autres, s'adossant aux piliers, Heurtent la sottise unanime 20 De leurs fronts, comme des béliers; D'autres, effrayant les geôliers Du grand cri de Rouget de l'Isle, Brisent nos fers et nos colliers; Mais le père est là-bas, dans l'île. Envoi. 25 Gautier parmi ces joailliers Est prince, et Leconte de Lisle Forge l'or dans ses ateliers; Mais le père est là-bas, dans l'île. Août 1869. XXX Ballade de la sainte Buverie Hume le piot sans trêve, biberon. Le Tourangeau, le poëte au grand coeur, Maître François, le sage vigneron Qui parmi nous fut comme un dieu vainqueur, 5 Maître François, riant, joyeux, moqueur, Comme un Bacchus debout sur son pressoir, Écrase encor le raisin du terroir Et du sang rose emplit son broc divin. As-tu soif? bois la vie et bois l'espoir, 10 C'est Rabelais qui nous verse du vin. Nous boirons tous, l'ouvrier, le patron Et l'usurier de nos sous escroqueur, Et le soldat qu'emporte le clairon! Donc, fais en paix ton commerce, troqueur, 15 Et toi, noircis tes feuilles, chroniqueur. Fume l'andouille et garnis le saloir, Bon paysan courbé sous le devoir, Ou travailleur des bois, rude sylvain Toujours cognant sous le feuillage noir: 20 C'est Rabelais qui nous verse du vin. Qui que tu sois, artisan, bûcheron, Humble mercier fait pour chanter le choeur Sur le théâtre où déclame Néron, Même valet d'écurie ou piqueur, 25 Tu goûteras à la rouge liqueur. Quand tu serais, en ton pauvre manoir, Plus altéré que ne l'est vers le soir D'un jour de juin, le sable d'un ravin, Nargue la soif, car tu n'as qu'à vouloir, 30 C'est Rabelais qui nous verse du vin. Envoi. Prince, la France enivrée a pu voir Le flot sacré dans son verre pleuvoir. Buvons encor! nous n'aurons pas en vain Soif de gaieté, d'amour et de savoir, 35 C'est Rabelais qui nous verse du vin. Septembre 1869. XXXI Ballade, à sa Mère, Madame Élisabeth Zélie de Banville Toujours charmé par la douceur des vers, Ne pense pas que je m'en rassasie. Même à cette heure, en dépit des hivers, J'ai sur la lèvre un parfum d'ambroisie. 5 Né pour le rhythme et pour la poésie, Dans nos pays, où, tenant son fuseau, Le long des prés où chante un gai ruisseau Va la bergère au gré de son caprice, Je surprenais les soupirs du roseau, 10 Tu le sais, toi, ma mère et ma nourrice. Tout a son prix; mais hors les lauriers verts, Je puis encor tout voir sans jalousie, Car chanter juste en des mètres divers Serait ma loi, si je l'avais choisie. 15 Quand m'emporta la sainte frénésie, Parfois, montant Pégase au fier naseau, J'ai de ma chair laissé quelque morceau Parmi les rocs; plus d'une cicatrice Marquait alors mon front de jouvenceau, 20 Tu le sais, toi, ma mère et ma nourrice. Et je me crois maître de l'univers! Car pour orner ma riche fantaisie, J'ai des rubis en mes coffres ouverts, Tels qu'un avare ou qu'un sultan d'Asie. 25 Foin de l'orgueil et de l'hypocrisie! Comme un orfèvre, avec le dur ciseau Dont mainte lime affûte le biseau, Je dompte l'or sous ma main créatrice, Car une fée enchanta mon berceau, 30 Tu le sais, toi, ma mère et ma nourrice. Envoi. Ma mère, ainsi j'aurai fui tout réseau, N'étant valet, seigneur ni damoiseau. (Que de ce mal jamais je ne guérisse!) J'aurai vécu libre comme un oiseau, 35 Tu le sais, toi, ma mère et ma nourrice. 19 Novembre 1869. XXXII Ballade à la louange des Roses Je veux encor d'un vers audacieux Louer la fleur adorable et sanglante Qui dit: Amour! sous l'oeil charmé des cieux; La fleur qui semble une lèvre vivante 5 Et qui nous baise, et dont la couleur chante Dans ses rougeurs un bel hymne idéal. Par ce matin vermeil de Floréal, Je veux chanter le calice où repose L'enivrement du parfum nuptial. 10 Sur toutes fleurs je veux louer la Rose. La Rose ouvrait son coeur délicieux. Dans les sentiers où verdissait l'acanthe Tu la rougis de ton sang précieux, Reine de Cypre, ô Cypris triomphante! 15 La violette est sa pâle servante. Le chaste lys près du flot de cristal Reste épris d'elle, et n'est que le vassal De sa splendeur suave et grandiose, Et l'astre seul croit qu'il est son égal. 20 Sur toutes fleurs je veux louer la Rose. Sans dérider le Roi silencieux, Vivant rubis, une Rose galante Égaye, au sein du palais soucieux, Les cheveux blonds de la petite Infante. 25 Et cependant, sans voir son épouvante, Pareil lui-même au sombre Escurial, Son père au front livide et glacial Se tient auprès d'une fenêtre close, Pâle à jamais de son ennui royal. 30 Sur toutes fleurs je veux louer la Rose. Envoi. Prince, un divin poëte oriental Chanta jadis pour son pays natal Ma fleur de pourpre et son apothéose. Tel, après lui, dans un chant triomphal, 35 Sur toutes fleurs je veux louer la Rose. Mai 1869. XXXIII Ballade pour les chanteurs Soyons sérieux ou bouffons, Mais chantons! Luth ou flageolet, C'est par là que nous triomphons, Prenant les âmes au filet. 5 Lion fauve, doux agnelet Et rochers à qui maintes fois Orphée en leur langue parlait, Tout cède au charme de la voix. Jeannettes que nous attifons, 10 Lindors triés sur le volet, Banquier maniant ses chiffons, Soudard tenant son pistolet, Moine disant son chapelet, Amour qui de ses petits doigts 15 Sans façon nous prend au collet, Tout cède au charme de la voix. Chantons sous les ardents plafonds Où l'or pompeux met son reflet, Ou dans les bocages profonds 20 Comme fait le rossignolet, Mais chantons! Duc ou Jodelet, Orgueil indomptable des rois Et fillette à l'esprit follet, Tout cède au charme de la voix. Envoi. 25 Prince, je suis votre valet! Vous aimez Lyse, je le vois; Eh bien, chantez! car, s'il vous plaît, Tout cède au charme de la voix. Juillet 1869. XXXIV Ballade de la joyeuse chanson du cor Ainsi qu'un orage tonnant A la voix des magiciens, Le cor éveille, en résonnant Sur les coteaux aériens, 5 Le choeur des vents musiciens. Sonnez, piqueurs galonnés d'or! Parmi les aboiements des chiens Qu'il est joyeux le son du cor! Dans le clair matin rayonnant, 10 Plus d'ennuis et plus de liens Au bois sauvage et frissonnant Qui n'a que des loups pour gardiens! Éclatez, cris olympiens, Encor! Encor! Encor! Encor! 15 O chasseurs, francs bohémiens, Qu'il est joyeux le chant du cor! Le soleil embrase, en tournant, Les gorges de ces monts anciens, Et l'on croit y voir maintenant 20 Briller cent rubis indiens. O sanglier géant, tu viens Tomber dans ce riche décor: Hurrah! bons chiens patriciens! Qu'il est joyeux le chant du cor! Envoi. 25 Prince, les beaux tragédiens Que ces chiens au rapide essor, Et dans les vents éoliens Qu'il est joyeux le chant du cor! Octobre 1869. XXXV Ballade à la Sainte Vierge Vierge Marie! après ce bon rimeur François Villon, qui sut prier et croire, Et qui jadis, malgré sa folle humeur, Fit sa ballade immortelle à ta gloire, 5 Je chanterai ton règne et ta victoire. Ton diadème éclate avec fierté Et sur ton front il rayonne, enchanté. Mille astres d'or frissonnent sur tes voiles. Tu resplendis, ô Lys de pureté, 10 Dame des Cieux, dans l'azur plein d'étoiles. Mère sans tache, entends notre clameur Et sauve-nous du mirage illusoire! Vierge, à travers le monde et sa rumeur Guide nos pas tremblants dans la nuit noire. 15 Luis, Porte d'Or! Apparais, Tour d'Ivoire! Toujours le Mal, avec peine évité, Poursuit notre ombre, et dans l'obscurité Pour nous meurtrir ce chasseur tend ses toiles. Aide-nous, toi dont le Fils a lutté, 20 Dame des Cieux, dans l'azur plein d'étoiles! Conduis le faible! Éveille le dormeur! Parfois le sombre Océan sans mémoire Rit à nos yeux troublés, comme un charmeur, Et montre un flot calme et rayé de moire 25 Comme une source où la biche vient boire; Puis il devient un gouffre épouvanté! Quand le marin sent l'orage irrité Briser ses mâts et déchirer ses voiles, Tu fais pour lui briller une clarté, 30 Dame des Cieux, dans l'azur plein d'étoiles! Envoi. Reine de Grace, et Reine de Bonté, Aide et soutiens notre fragilité. Fuyant l'abîme affreux que tu nous voiles, Fais que notre âme arrive en liberté, 35 Dame des Cieux, dans l'azur plein d'étoiles! Mai 1869. XXXVI Ballade au lecteur, pour finir Gentil lecteur, vide ton verre un peu Et lis encor cette dernière page. J'ai vu briller le front vermeil du Dieu Aux flèches d'or, que nul en vain n'outrage; 5 Fou de splendeur, j'ai suivi ce mirage, Et c'est pourquoi je te donne ceci. Vois, ce n'est pas le fait d'un coeur transi, Car en ce temps de fous et de malades, Grâce à la Muse, et je lui dis merci, 10 J'ai composé mes trente-six ballades. D'autres chanteurs, épris du même jeu, Vers l'âpre cime où s'éveille l'orage Ont comme moi, sous les éclairs de feu, Cherché longtemps avec un grand courage 15 Ces diamants inconnus à notre âge. Clément Marot, puis La Fontaine aussi, Après Villon, s'en mêlèrent ainsi; Mais plus heureux que ces fiers Encelades Ou qu'un mineur qui trouve le Sancy, 20 J'ai composé mes trente-six ballades. Folâtrement, comme j'en ai fait voeu, Pour ton plaisir j'ai fini cet ouvrage. Avec ta mie errant sous le ciel bleu, Emporte-le dans la forêt sauvage 25 Où l'herbe pousse, et lisez sous l'ombrage. Au fond du bois par le soir obscurci, Le rossignol tremblant donne le si De Tamberlick dans toutes ses roulades; Mais, tu l'entends, moi je leur donne aussi, 30 J'ai composé mes trente-six ballades. Envoi. Ami lecteur, qui seul fais mon souci, Ne va point dire: Il n'a pas réussi Même à gravir par maintes escalades Le double mont; je te répondrais: Si, 35 J'ai composé mes trente-six ballades. Octobre 1869. Dizain à villon Sage Villon, dont la mémoire fut Navrée, hélas! comme une Iphigénie, Tant de menteurs s'étant mis à l'affût, Dans ta légende absurde, moi je nie 5 Tout, grand aïeul, hors ton libre génie. O vagabond dormant sous le ciel bleu, Qui vins un jour nous apporter le feu Dans ta prunelle encore épouvantée, Ce vol hardi, tu ne l'as fait qu'à Dieu: 10 Tu fus larron, mais comme Prométhée. 31 juin 1873. Source: http://www.poesies.net LES PRINCESSES TABLE DES MATIERES Au Lecteur Les Princesses I. Sémiramis II. Pasiphaé III. Omphale IV. Ariane V. Médée VI. Thalestris VII. Antiope VIII. Andromède IX. Hélène X. La Reine de Saba XI. Cléopâtre XII. Hérodiade XIII. Messaline XIV. Marguerite d'Écosse XV. Marie Stuart XVI. Marguerite de Navarre XVII. Lucrèce Borgia XVIII. La Princesse de Lamballe XIX. Madame Tallien XX. La Princesse Borghèse LES PRINCESSES Juillet 1874 AU LECTEUR Ainsi j'ai tenté la folle entreprise d'évoquer en vingt Sonnets les images de ces grandes Princesses aux lèvres de pourpre et aux prunelles mystérieuses, qui ont été à travers les âges le désir et les délices de tout le genre humain, ayant gardé ce privilége d'être adorées comme Déesses et aimées d'amour, alors que les siècles ont dispersé les derniers restes de la poussière qui fut celle de leurs corps superbes. Les peindre? La Peinture, l'art des Raphaël, des Rubens et des Véronèse, dont ces figures idéales furent les éternelles inspiratrices et l'aliment inépuisable, ne l'a jamais pu elle-même; et je m'estime assez bon artiste si j'ai pu faire songer à elles et faire apparaître dans l'esprit de ceux qui me lisent leurs fantômes qui éveillent toutes les idées de triomphe, d'orgueil, d'amour, de joie, de puissance, de sang versé, et de robes d'or éclaboussées de pierreries. Sans le souvenir de ces femmes toujours entrevues dans la splendeur de l'écarlate et sous les feux des escarboucles, le songeur que ravissent les fêtes de la couleur ne se trouverait-il pas un peu trop dépaysé dans une époque où ni les révolutions, ni le tumulte effréné des guerres civiles, ni les progrès industriels et scientifiques, ni la force même des choses n'ont pu venir à bout de dompter et de détruire ce monstre plus menaçant que la serpente Pytho: la jeune fille des vaudevilles de M. Scribe, qui avec un sourire de romance court après les papillons, en robe de mousseline agrémentée de l'invincible tablier de soie à bretelles roses? T. B. Paris, le 14 juillet 1874. Les Princesses Je laisse à Gavarni, poëte des chloroses, Son troupeau gazouillant de beautés d'hôpital, Car je ne puis trouver parmi ces pâles roses Une fleur qui ressemble à mon rouge idéal. Charles Baudelaire, L'Idéal. Les Princesses, miroir des cieux riants, trésor Des âges, sont pour nous au monde revenues; Et quand l'Artiste en pleurs, qui les a seul connues, Leur ordonne de naître et de revivre encor, 5 On revoit dans un riche et fabuleux décor Des meurtres, des amours, des lèvres ingénues, Des vêtements ouverts montrant des jambes nues, Du sang et de la pourpre et des agrafes d'or. Et les Princesses, dont les siècles sont avares, 10 Triomphent de nouveau sous des étoffes rares: On voit les clairs rubis sur leurs bras s'allumer, Les chevelures sur leurs fronts étincelantes Resplendir, et leurs seins de neige s'animer, Et leurs lèvres s'ouvrir comme des fleurs sanglantes. I Sémiramis Elle ne voulut jamais se marier légitimement, afin de ne pas être privée de la souveraineté; mais elle choisis- sait les plus beaux hommes de son armée, et, après leur avoir accordé ses faveurs, elle les faisait disparaître. Diodore de Sicile, Livre II. Trad. Ferdinand Hoefer. Sémiramis, qui règne et dont la gloire éclate, Mène après elle, ainsi que le ferait un Dieu, Les rois vaincus; on voit dans une mer de feu Les astres resplendir sur sa robe écarlate. 5 Attentive à la voix du fleuve qui la flatte, Elle écoute gémir et chanter le flot bleu, En traversant le pont triomphal que par jeu Sa main dominatrice a jeté sur l'Euphrate. Or, tandis qu'elle passe, humiliant le jour, 10 Un soldat bactrien murmure, fou d'amour: « Je voudrais la tenir entre mes bras, dussé-je, Après, être mangé tout vivant par des chiens! » Alors Sémiramis, la colombe de neige, Tourne vers lui son front céleste et lui dit: « Viens! » II Pasiphaé Hic crudelis amor tauri, suppostaque furto Pasiphaë... Virgile, Enéide, liv. VI. Ainsi Pasiphaé, la fille du Soleil, Cachant dans sa poitrine une fureur secrète, Poursuivait à grands cris parmi les monts de Crète Un taureau monstrueux au poil roux et vermeil, 5 Puis, sur un roc géant au Caucase pareil, Lasse de le chercher de retraite en retraite, Le trouvait endormi sur quelque noire crête, Et, les seins palpitants, contemplait son sommeil; Ainsi notre âme en feu, qui sous le désir saigne, 10 Dans son vol haletant de vertige, dédaigne Les abris verdoyants, les fleuves de cristal, Et, fuyant du vrai beau la source savoureuse, Poursuit dans les déserts du sauvage Idéal Quelque monstre effrayant dont elle est amoureuse. III Omphale Vingt monstres tout sanglants, qu'on ne voit qu'à demi, Errent en foule autour du rouet endormi: Le lion néméen, l'hydre affreuse de Lerne, Cacus, le noir brigand de la noire caverne... Victor Hugo, Le Rouet d'Omphale. Calme et foulant son lit d'ivoire, dont le seuil Orné d'or sous les plis de la pourpre étincelle, La Lydienne rit de sa bouche infidèle Aux princes de l'Asie, et leur fait bon accueil. 5 Une massue, espoir des Cyclades en deuil, Sur un tapis splendide est posée auprès d'elle. L'idole radieuse, et fière d'être belle, De ses doigts enfantins y touche avec orgueil. Sur son épaule blonde, amoureuse, embaumée, 10 Flotte la grande peau du lion de Némée, Dont l'ongle impérieux lui tombe entre les seins. Son coeur bat de plaisir sous l'horrible dépouille Humide et noire encor du sang des assassins: Hercule est à ses pieds et file une quenouille. IV Ariane Et Dionysos aux cheveux d'or épousa la blonde Ariadnè, fille de Minos, et il l'épousa dans la fleur de la jeunesse, et le Kroniôn la mit à l'abri de la vieillesse et la fit Immortelle. Hesiode, Théogonie. Trad. Leconte de Lisle. Dans Naxos, où les fleurs ouvrent leurs grands calices Et que la douce mer baise avec des sanglots, Dans l'île fortunée, enchantement des flots, Le divin Iacchos apporte ses délices. 5 Entouré des lions, des panthères, des lices, Le Dieu songe, les yeux voilés et demi-clos; Les Thyades au loin charment les verts îlots Et de ses raisins noirs ornent leurs cheveux lisses. Assise sur un tigre amené d'Orient, 10 Ariane triomphe, indolente, et riant Aux lieux même où pleura son amour méprisée. Elle va, nue et folle et les cheveux épars, Et, songeant comme en rêve à son vainqueur Thésée, Admire la douceur des fauves léopards. V Médée Tandis qu'elle coupait cette racine, la terre mugit et trembla sous ses pas; Prométhée lui-même res-sentit une vive douleur au fond de ses entrailles, et remplit l'air de ses gémissements. Apollonios, L'Expédition des Argonautes, chant III. Trad. J.-J.-A. Caussin. Médée au grand coeur plein d'un amour indompté Chante avec l'onde obscure, et le fleuve en délire Où ses longs regards voient les étoiles sourire Reflète vaguement sa blanche nudité. 5 Pâle et charmante, près du Phase épouvanté Elle chante, et la brise errante qu'elle attire, S'unissant à ses vers avec un bruit de lyre, Emporte ses cheveux comme un flot de clarté. Ses yeux brûlants fixés sur le ciel sombre, où flambe 10 Une lueur sanglante, elle chante. Sa jambe A des éclairs de neige à travers les gazons. Elle cueille à l'entour sur la montagne brune Les plantes dont les sucs formeront des poisons, Et son jeune sein luit sous les rayons de lune. VI Thalestris Il en resta néanmoins dans la Cappadoce une espèce de rejeton qui conserva les moeurs et les sentiments des premières. L'Abbé Guyon, Histoire des Amazones. Les Amazones sur leurs casques aux clous d'or Ont une hydre de fer ouvrant sa gueule atroce, Ou quelque mufle noir de tigre ou de molosse, Ou parfois un vautour au fulgurant essor. 5 Mais serrant son bel arc géant, comme un trésor, Sur son sein de guerrière indocile et féroce, La grande Thalestris, qui règne en Cappadoce, Pour les combats sacrés se pare mieux encor. Épars et dénoués sur sa riche cuirasse, 10 Ses cheveux, que le vent furieux embarrasse, Débordent au hasard de leur flot souverain Son cou, fort et superbe entre ceux qu'on renomme, Et son casque hideux, sur l'invincible airain, Pour exciter l'horreur porte un visage d'homme. VII Antiope Hélas! sur tous ces corps à la teinte nacrée La Mort a déjà mis sa pâleur azurée, Ils n'ont de rose que le sang. Leurs bras abandonnés trempent, les mains ouvertes, Dans la vase du fleuve, entre des algues vertes Où l'eau les soulève en passant. Théophile Gautier, Le Thermodon. Près du clair Ilissos au rivage fleuri L'indomptable Thésée a vaincu les guerrières. Mourantes, leurs chevaux les traînent dans les pierres: Pas un de ces beaux corps qui ne râle meurtri. 5 Le silence est affreux, et parfois un grand cri L'interrompt. Sous l'effort des lances meurtrières, On voit des yeux, éteints déjà, sous les paupières S'entr'ouvrir. Tout ce peuple adorable a péri. Antiope blessée, haletante, épuisée, 10 Combat encor. Le sang, ainsi qu'une rosée, Coule de ses cheveux et tombe sur son flanc. Sa poitrine superbe et fière en est trempée, Et sa main, teinte aussi dans la pourpre du sang, Agite le tronçon farouche d'une épée. VIII Andromède Gentibus innumeris circumque infraque relictis, Aethiopum populos, Cepheia conspicit arva. Illic immeritam maternae pendere linguae Andromeden poenas immitis jusserat Ammon. Ovide, Métamorphoses, liv. IV. Andromède gémit dans le désert sans voile, Nue et pâle, tordant ses bras sur le rocher. Rien sur le sable ardent que la mer vient lécher, Rien! pas même un chasseur dans un abri de toile. Rien sur le sable, et sur la mer pas une voile! Le soleil la déchire, impitoyable archer, Et le monstre bondit comme pour s'approcher De la vierge qui meurt, plus blanche qu'une étoile. Ame enfantine et douce, elle agonise, hélas! Mais Persée aux beaux yeux, le meurtrier d'Atlas, Vient et fend l'air, monté sur le divin Pégase. Il vient, échevelé, tenant son glaive d'or, Et la jeune princesse, immobile d'extase, Suit des yeux dans l'azur son formidable essor. IX Hélène Mais ce qui est plus vray semblable en ce cas, et qui est tesmoigné par plus d'auteurs, se fit en ceste sorte: Theseus et Pirithous s'en allerent ensemble en la ville de Lacedemone, là où ils rauirent Hélène estant encore fort ieune, ainsi comme elle dansoit au temple de Diane, surnommée Orthia: et s'en fuyrent à tout. Plutarque, Theseus. Trad. Jacques Amyot. Hélène a dix ans; l'or de sa tête embrasée Baigne son col terrible et fier comme une tour. Grande ombre, dans la nuit elle rugit d'amour, Près d'elle un dur chasseur marche dans la rosée. 5 Elle ouvre au clair de lune, ainsi qu'une épousée, La pourpre où de son sein brille le blanc contour, Et les tigres font voir aux petits du vautour La fille de Tyndare éprise de Thésée. Mais près de l'Eurotas aux flots mélodieux 10 Ils passent, chevelus et forts comme des Dieux. « O tueur de lions, dit la princesse blonde, Guerrier toujours couvert de sang, tu dormiras Sur mon sein; porte-moi dans la forêt profonde. » Et le jeune héros l'emporte dans ses bras. X La Reine de Saba Sa robe en brocart d'or, divisée régulièrement par des falbalas de perles, de jais et de saphirs, lui serre la taille dans un corsage étroit, rehaussé d'applications de couleur, qui représentent les douze signes du Zodiaque. Elle a des patins très-hauts, dont l'un est noir et semé d'étoiles d'argent, avec un croissant de lune, - et l'autre, qui est blanc, est couvert de gouttelettes d'or avec un soleil au milieu. Gustave Flaubert, La Tentation de saint Antoine. La Reine Nicosis, portant des pierreries, A pour parure un calme et merveilleux concert D'étoffes, où l'éclair d'un flot d'astres se perd Dans les lacs de lumière et les flammes fleuries. 5 Son vêtement tremblant chargé d'orfévreries Est fait d'un tissu rare et sur la pourpre ouvert, Où l'or éblouissant, tour à tour rouge et vert, Sert de fond méprisable aux riches broderies. Elle a de lourds pendants d'oreilles, copiés 10 Sur les feux des soleils du ciel, et sur ses pieds Mille escarboucles font pâlir le jour livide. Et, fière sous l'éclat vermeil de ses habits, Sur les genoux du roi Salomon elle vide Un vase de saphir d'où tombent des rubis. XI Cléopâtre Cléopâtre embaumait l'Egypte; toute nue, Elle brûlait les yeux, ainsi que le soleil; Les roses enviaient l'ongle de son orteil... Victor Hugo, Zim-Zizimi. Dans la nuit brûlante où la plainte continue Du fleuve pleure, avec son grand peuple éternel De Dieux, le palais, rêve effroyable et réel, Se dresse, et les sphinx noirs songent dans l'avenue. 5 La blanche lune, au haut de son vol parvenue, Baignant les escaliers élancés en plein ciel, Baise un lit rose où, dans l'éclat surnaturel De sa divinité, dort Cléopâtre nue. Et tandis qu'elle dort, délices et bourreau 10 Du monde, un dieu de jaspe à tête de taureau Se penche, et voit son sein où la clarté se pose. Sur ce sein, tous les feux dans son sang recélés Etincellent, montrant leur braise ardente et rose, Et l'idole de jaspe en a les yeux brûlés. XII Hérodiade Car elle était vraiment princesse: c'était la reine de Judée, la femme d'Hérode, celle qui a demandé la tête de Jean-Baptiste. Henri Heine, Atta Troll. Ses yeux sont transparents comme l'eau du Jourdain. Elle a de lourds colliers et des pendants d'oreilles; Elle est plus douce à voir que le raisin des treilles, Et la rose des bois a peur de son dédain. 5 Elle rit et folâtre avec un air badin, Laissant de sa jeunesse éclater les merveilles. Sa lèvre est écarlate, et ses dents sont pareilles Pour la blancheur aux lys orgueilleux du jardin. Voyez-la, voyez-la venir, la jeune reine! 10 Un petit page noir tient sa robe qui traîne En flots voluptueux le long du corridor. Sur ses doigts le rubis, le saphir, l'améthyste Font resplendir leurs feux charmants: dans un plat d'or Elle porte le chef sanglant de Jean-Baptiste. XIII Messaline At Messalina, non alias solutior luxu, adulto auctumno simulacrum vindemiae per domum celebrabat. Urgeri prela, fluere lacus; et feminae pellibus accinctae assultabant ut sacrificantes vel insanientes Bacchae; ipsa crine fluxo thyrsum quatiens, juxtaque Silius hedera vinctus, gerere cothurnos, jacere caput, strepente circum procaci choro. Tacite, Annales, liv. XI. Furieuse, et toujours en proie à son tourment, Messaline, que nul festin ne désaltère, Ayant sur son épaule une peau de panthère, Célèbre la vendange avec son jeune amant. 5 Elle serre en ses bras de neige éperdument Silius, et lui dit: « Je voudrais sans mystère Me coucher à tes pieds devant toute la terre! » Et le vin coule à flots dans le pressoir fumant. Puis, tandis que le choeur danse au bruit de la lyre, 10 La Bacchante déchire et brise en son délire De noirs raisins pourprés, et laissant à dessein Leur sang vermeil couler sur ses belles chaussures, Elle baise le cou du jeune homme et son sein, Et sa bouche affamée y laisse des morsures. XIV Marguerite d'Écosse Marguerite, fille du Roy d'Escosse et femme du Daulphin, passant quelquefois par dedans une salle où estoit endormi sur un banc Alain Charretier secrétaire du Roy Charles, homme docte, Poëte et Orateur élégant en la langue françoise, l'alla baiser en la bouche en présence de sa compaignie. Gilles Corrozet, Recueil de divers propos des nobles et illustres hommes de la chrétienté. Marguerite d'Ecosse, aux yeux pleins de lumière, A de douces lueurs sur son visage altier; Bien souvent on la voit tendre vers l'argentier Sa blanche main, de tous les bienfaits coutumière. 5 Avec toute la cour et marchant la première, La Dauphine, qui sait l'honneur du gai métier, Passe par une salle où dort Alain Chartier Comme un bon paysan ferait dans sa chaumière. Alors d'une charmante et gracieuse humeur, 10 Voilà qu'elle se penche et baise le rhythmeur, Encor qu'il soit d'un air fantastique et bizarre Et quelque peu tortu comme les vieux lauriers, Car il messiérait fort de se montrer avare Pour payer l'art subtil de tels bons ouvriers. XV Marie Stuart On y menait Marie, pour la récompenser et la distraire, à l'heure où les chiens rentraient et se précipitaient par les portes, par les fenêtres basses, vers leurs loges. J.-M. Dargaud, Histoire de Marie Stuart. A Saint-Germain, devant le fier château, Marie Stuart, le front orné de perles et d'or fin, Arrive de la chasse avec le roi dauphin, Car elle aima toujours la noble vénerie. 5 Toute la cour l'entoure avec idolâtrie, Oubliant pour ses yeux la fatigue et la faim, Et François pâlissant, dans un songe sans fin, Admire sa blancheur et sa bouche fleurie. Ronsard dit: « C'est le lys divin, que nul affront 10 Ne peut ternir! » Le roi Henri la baise au front. Cependant, elle rit tout bas avec madame De Valentinois, blonde aux cheveux ruisselants, Et ces folles beautés, que le carnage affame, Regardent au chenil rentrer les chiens sanglants. XVI Marguerite de Navarre Ainsy disoit ce Poulonnois de la beauté admirable de ceste Princesse. Et certes, si des Poulonnois ont esté ravis de telle admiration, il y en a eu bien d'autres. Brantôme, Vies des Dames illustres. Marguerite paraît, plus belle que l'espoir Du ciel, dans son habit de clinquant et de rose, Et l'un des Polonais dit: « Comme je suppose, Onc n'admira Vénus tels yeux dans son miroir! 5 Je ferais volontiers, sortant de ce manoir, Comme ces Turcs ravis qui, sans regret morose, Ayant vu la mosquée où Mahomet repose, Se font brûler les yeux, ne voulant plus rien voir. » Brantôme, bon plaisant malgré son air farouche, 10 Dit à Ronsard tout bas: « O la charmante bouche! Quel dieu ne choisirait pour son meilleur festin Cette double cerise, adorable et vermeille! » Mais la Reine l'entend faire ainsi le mutin, Et lui dit: « Vous aimez les fruits, monsieur Bourdeille? » XVII Lucrèce Borgia Il y a au musée d'Anvers un tableau vénitien qui symbolise admirablement, à l'insu du peintre, cette papauté excentrique. On y voit Alexandre VI présen- tant à saint Pierre l'évêque in partibus de Paphos, qu'il vient de nommer général de ses galères. Paul de Saint-Victor, Hommes et Dieux. Lucrèce Borgia se marie; il est juste Que tous les cardinaux brillent à ce gala, Ceux du moins épargnés par la cantarella, Ce poison plus cruel que tous ceux de Locuste. 5 Près d'eux trône César, jeune, féroce, auguste. L'évêque de Paphos, vêtu de pourpre, est là; Et le pape, à côté de Giulia Bella, Montre, comme un vieux dieu, sa poitrine robuste. Les parfums de la chair et des cheveux flottants 10 S'éparpillent dans l'air brûlant, et comme au temps De Caprée, où Tibère épouvantait les nues, Entrelaçant leurs corps impudiques et beaux, Sur les rouges tapis cinquante femmes nues Dansent effrontément, aux clartés des flambeaux. XVIII La Princesse de Lamballe Pendant la vogue des traîneaux, la Reine en reçut un bleu et or, attelé de chevaux blancs aux harnais de velours bleu; elle le partageait souvent avec la princesse de Lamballe... James de Chambrier, Marie-Antoinette, Reine de France. Sur la neige, dans un traîneau dont une rêne Est d'or et dont l'autre est d'argent, montrant son clair Sourire, et le satin duveté de sa chair, Passe Lamballe, assise à côté de la Reine. 5 On dirait que le vent furieux les entraîne. En fourreaux de velours épais garnis de vair, Elles volent, dans la blancheur de l'âpre hiver, Au galop des petits chevaux noirs de l'Ukraine. Tout est orgueil, amour, fête, éblouissement 10 Dans ce groupe de soeurs glorieux et charmant, Et les beaux grenadiers du régiment de Flandre Admirent cet éclair de jeunesse et de lys, Et ces regards d'enfant et cet accord si tendre. « O têtes folles! » dit madame de Genlis. XIX Madame Tallien ... la Dona Theresia, que Bordeaux a vue passer, dans la stupeur, debout sur un char, le bonnet rouge sur la tête, une pique à la main, un bras sur l'épaule du maître, la Tallien se montre un soir, la gorge enserrée dans une rivière de diamants... Edmond et Jules de Goncourt, Histoire de la Société française pendant le Directoire. Cette Theresia, que le rustre et la gouge Ont jadis adorée, une pique à la main Et triomphant avec son proconsul romain Sur un char, les cheveux couverts du bonnet rouge, 5 Dédaignant à présent les caresses du bouge, Laisse voir ses pieds nus aux ongles de carmin; Sa robe, qui frémit sur son corps surhumain, Est comme un tissu d'air tramé, que le vent bouge. Ses beaux seins, comme avec des éblouissements 10 D'astres, sont pris dans un collier de diamants Qui les brûle d'un clair scintillement d'étoiles; Et victorieux, fiers de leurs boutons vermeils Ils luttent de blancheur avec ces légers voiles, Et de splendeur avec ce carcan de soleils. XX La Princesse Borghèse Canova avait fait en 1811 une admirable statue, modelée sur la princesse Borghèse, qui fut envoyée à Turin au prince Borghèse, lequel la tint longtemps placée dans son cabinet, et l'envoya plus tard à Rome, où elle se trouve encore. M-d j. Biographie universelle. Le précieux joyau de la famille corse, La princesse Borghèse est nue, et le sculpteur Voit jaillir devant lui, comme un lys enchanteur, Ce jeune corps, brillant de jeunesse et de force. 5 Les seins en fleur, les plans harmonieux du torse Le ravissent, et la lumière avec lenteur Vient baigner d'un rayon subtil et créateur Les pieds charmants, posés sur un tapis d'écorce. Et la nymphe que fait renaître Canova, 10 C'est Pauline, effaçant l'idéal qu'il rêva, Mais c'est aussi Vénus, la grande enchanteresse. Car l'Artiste enivré d'accords mélodieux, S'il lui plaît, anoblit le sang d'une princesse Et la mêle vivante à la race des Dieux. Juillet 1874. Source: http://www.poesies.net RONDELS A Armand Silvestre I. Le Jour II. La Nuit III. Le Printemps IV. L'Été V. L'Automne VI. L'Hiver VII. L'Eau VIII. Le Feu IX. La Terre X. L'Air XI. Le Matin XII. Le Midi XIII. Le Soir XIV. La Pêche XV. La Chasse XVI. Le Thé XVII. Le Café XVIII. Le Vin XIX. Les Étoiles XX. La Lune XXI. La Paix XXII. La Guerre XXIII. Les Métaux XXIV. Les Pierreries RONDELS Juillet 1875 RONDELS composés à la manière de Charles d'Orléans poète et prince français père de Louis XII, oncle de François Ier Rivière, fontaine et ruisseau Portent en livrée jolie, Goultes d'argent d'orfaverie, Chascun s'abille de nouveau, Le Temps a laissié son manteau. Charles d'Orléans, Rondel. A ARMAND SILVESTRE Acceptez, mon cher ami, la dédicace de ces Rondels, et puissent- ils vous rendre un peu du plaisir que m'ont donné vos poëmes, si brillants de la glorieuse extase de l'amour. J'essaie encore une fois de ressusciter, après le Triolet et la Ballade, un de nos vieux rhythmes français, dont l'harmonie et dont la symé-trie sont charmantes. Des rhythmes, n'en invente pas qui veut; mais c'est quelque chose peut-être que de tirer de l'oubli quelques-uns de ceux que nos aïeux nous ont laissés en bloc, comme un tas de pierreries enfermées dans un coffre, que le féroce XVIIe siècle a failli jeter à l'eau avec tout ce qui était dedans, sans autre forme de procès. Le gracieux poëme que voici a le mérite encore d'éveiller l'image d'un rimeur qui, quoique prince par-dessus le marché, fut malheureux comme tous ses confrères, et dont le cri mélanco-lique: Je suis cellui au cueur vestu de noir, doit retentir dans votre âme. Il a, mon ami, de quoi nous faire songer, vous et moi, car, tandis qu'il évoquera en vous le souvenir de Beaulté morte en droicte fleur de jeunesse, il m'engagera à me souvenir, comme c'est à présent mon devoir, de Ung vieil homme, lequel Aage s'appelle. Théodore de Banville. Paris, le samedi 10 juillet 1875. I Le Jour Tout est ravi quand vient le Jour Dans les cieux flamboyants d'aurore. Sur la terre en fleur qu'il décore La joie immense est de retour. 5 Les feuillages au pur contour Ont un bruissement sonore; Tout est ravi quand vient le Jour Dans les cieux flamboyants d'aurore. La chaumière comme la tour 10 Dans la lumière se colore, L'eau murmure, la fleur adore, Les oiseaux chantent, fous d'amour. Tout est ravi quand vient le Jour. II La Nuit Nous bénissons la douce Nuit, Dont le frais baiser nous délivre. Sous ses voiles on se sent vivre Sans inquiétude et sans bruit. 5 Le souci dévorant s'enfuit, Le parfum de l'air nous enivre; Nous bénissons la douce Nuit, Dont le frais baiser nous délivre. Pâle songeur qu'un Dieu poursuit, 10 Repose-toi, ferme ton livre. Dans les cieux blancs comme du givre Un flot d'astres frissonne et luit, Nous bénissons la douce Nuit. III Le Printemps Te voilà, rire du Printemps! Les thyrses des lilas fleurissent. Les amantes qui te chérissent Délivrent leurs cheveux flottants. 5 Sous les rayons d'or éclatants Les anciens lierres se flétrissent. Te voilà, rire du Printemps! Les thyrses de lilas fleurissent. Couchons-nous au bord des étangs, 10 Que nos maux amers se guérissent! Mille espoirs fabuleux nourrissent Nos coeurs gonflés et palpitants. Te voilà, rire du Printemps! IV L'été Il brille, le sauvage Été, La poitrine pleine de roses. Il brûle tout, hommes et choses, Dans sa placide cruauté. 5 Il met le désir effronté Sur les jeunes lèvres décloses; Il brille, le sauvage Été, La poitrine pleine de roses. Roi superbe, il plane irrité 10 Dans des splendeurs d'apothéoses Sur les horizons grandioses; Fauve dans la blanche clarté, Il brille, le sauvage Été. V L'Automne Sois le bienvenu, rouge Automne, Accours dans ton riche appareil, Embrase le coteau vermeil Que la vigne pare et festonne. 5 Père, tu rempliras la tonne Qui nous verse le doux sommeil; Sois le bienvenu, rouge Automne, Accours dans ton riche appareil. Déjà la Nymphe qui s'étonne, 10 Blanche de la nuque à l'orteil, Rit aux chants ivres de soleil Que le gai vendangeur entonne. Sois le bienvenu, rouge Automne. VI L'Hiver Au bois de Boulogne, l'Hiver, La terre a son manteau de neige. Mille Iris, qui tendent leur piège, Y passent comme un vif éclair. 5 Toutes, sous le ciel gris et clair, Nous chantent le même solfège; Au bois de Boulogne, l'Hiver, La terre a son manteau de neige. Toutes les blancheurs de la chair 10 Y passent, radieux cortège; Les Antiopes de Corrège S'habillent de martre et de vair Au bois de Boulogne, l'Hiver. VII L'Eau Jeanne en riant marchait dans l'Eau, Baignant au flot sa jambe nue. Sur cette blancheur inconnue Frissonnait l'ombre d'un bouleau. 5 L'alouette par un solo Vint célébrer sa bienvenue; Jeanne en riant marchait dans l'Eau, Baignant au flot sa jambe nue. Lorsque sur le front d'Apollo 10 Se déchirait soudain la nue, Elle folâtrait, l'ingénue, O gracieux et clair tableau! Jeanne en riant marchait dans l'Eau. VIII Le Feu J'ai fait allumer un grand Feu, Tout est clos, fenêtre et volets. Je veux lire; viens, Rabelais; Ce temps-ci m'intéresse peu. 5 La flamme de rose et de bleu Teint ma chambre, comme un palais; J'ai fait allumer un grand Feu, Tout est clos, fenêtre et volets. Foin des gens qui parlent hébreu, 10 Foin des songeurs tristes et laids! O géant qui les immolais, Causons, parle-moi, demi-dieu. J'ai fait allumer un grand Feu. IX La Terre Soumets la Terre, Les fleurs, les bois, Lyre! à ta voix, A ton mystère. 5 Que rien n'altère Les saintes lois; Soumets la Terre, Les fleurs, les bois. Dompte Cythère! 10 Charme à la fois Le lys des rois Et la panthère, Soumets la Terre! X L'Air Dans l'Air s'en vont les ailes, Par le vent caressées; Mes errantes pensées S'envolent avec elles. 5 Aux cieux pleins d'étincelles, Vers la nue élancées, Dans l'Air s'en vont les ailes Par le vent caressées. Vers des terres nouvelles, 10 Sur les rayons bercées, Vous fuyez, dispersées, O blanches colombelles; Dans l'Air s'en vont les ailes! XI Le Matin Lorsque s'éveille le Matin Au Luxembourg encor désert, En chantant dans le gazon vert Les oiselets font leur festin. 5 Les feuilles sont comme un satin Des larmes de la nuit couvert, Lorsque s'éveille le Matin Au Luxembourg encor désert. Le moineau du quartier Latin, 10 Pour qui se donne le concert, A des miettes pour son dessert, Et folâtre comme un lutin Lorsque s'éveille le Matin. XII Le Midi Je vais voir, quand il est Midi, Les estampes du quai Voltaire, Fragonard qui ne peut se taire, Et Boucher toujours étourdi. 5 Debucourt est fort applaudi, Boilly plaît au célibataire; Je vais voir, quand il est Midi, Les estampes du quai Voltaire. Mais Wateau, nautonier hardi, 10 C'est toi surtout, coeur solitaire, C'est toi qu'en la triste Cythère Où ton soleil a resplendi, Je vais voir, quand il est Midi. XIII Le Soir On cause, chez Victor Hugo, Sans redouter nul pianiste. Tout flûtiste ou violoniste Est reçu là comme Iago. 5 Vînt-il de Siam ou du Congo, Pas d'accueil pour le symphoniste; On cause, chez Victor Hugo, Sans redouter nul pianiste. A d'autres La Reine Indigo, 10 Ce chef-d'oeuvre d'un harmoniste, Même Le Petit Ébéniste, Vous aussi Donna del Lago: On cause, chez Victor Hugo. XIV La Pêche Le pêcheur, vidant ses filets, Voit les poissons d'or de la Loire Glacés d'argent sur leur nageoire Et mieux vêtus que des varlets. 5 Teints encor des ardents reflets Du soleil et du flot de moire, Le pêcheur, vidant ses filets, Voit les poissons d'or de la Loire. Les beaux captifs, admirez-les! 10 Ils brillent sur la terre noire, Glorifiant de sa victoire, Jaunes, pourprés et violets, Le pêcheur vidant ses filets. XV La Chasse Les cris des chiens, les voix du cor Sonnent dans les bois de Ferrières; L'écho de ces rumeurs guerrières Épouvante le frais décor. 5 Les habits d'écarlate et d'or Resplendissent dans les clairières; Les cris des chiens, les voix du cor Sonnent dans les bois de Ferrières. Les meutes ont pris leur essor, 10 Et le cerf dans les fondrières Fuit, sentant leurs dents meurtrières; Mais partout il retrouve encor Les cris des chiens, les voix du cor. XVI Le Thé Miss Ellen, versez-moi le Thé Dans la belle tasse chinoise, Où des poissons d'or cherchent noise Au monstre rose épouvanté. 5 J'aime la folle cruauté Des chimères qu'on apprivoise: Miss Ellen, versez-moi le Thé Dans la belle tasse chinoise. Là sous un ciel rouge irrité, 10 Une dame fière et sournoise Montre en ses longs yeux de turquoise L'extase et la naïveté: Miss Ellen, versez-moi le Thé. XVII Le Café Ce bon élixir, le Café Met dans nos coeurs sa flamme noire; Grâce à lui, fier de sa victoire, L'esprit subtil a triomphé. 5 Faux Lignon que chantait d'Urfé, Tu ne nous en fait plus accroire; Ce bon élixir, le Café Met dans nos coeurs sa flamme noire. Ne faisons qu'un autodafé 10 Des vieux mensonges de l'Histoire; Et mêlons, sans peur du grimoire, A notre vieux sang réchauffé, Ce bon élixir, le Café. XVIII Le Vin Dans la pourpre de ce vieux Vin Une étincelle d'or éclate; Un rayon de flamme écarlate Brûle en son flot sombre et divin. 5 Comme dans l'oeil d'un vieux Sylvain Qu'une Nymphe caresse et flatte, Dans la pourpre de ce vieux Vin Une étincelle d'or éclate. Il ne coulera pas en vain! 10 A le voir mon coeur se dilate. Il n'est pas de ceux qu'on frelate Et je lirai comme un devin Dans la pourpre de ce vieux Vin. XIX Les Étoiles Les cieux resplendissants d'Étoiles Aux radieux frissonnements, Ressemblent à des flots dormants Que sillonnent de blanches voiles. 5 Quand l'azur déchire ses voiles, Nous voyons les bleus firmaments, Les cieux resplendissants d'Étoiles Aux radieux frissonnements. Quel peintre mettra sur ses toiles, 10 O Dieu! ces clairs fourmillements, Ces fournaises de diamants Qu'à mes yeux ravis tu dévoiles, Les cieux resplendissants d'Étoiles? XX La Lune Avec ses caprices, la Lune Est comme une frivole amante; Elle sourit et se lamente, Et vous fuit et vous importune. 5 La nuit, suivez-la sur la dune, Elle vous raille et vous tourmente; Avec ses caprices, la Lune Est comme une frivole amante. Et souvent elle se met une 10 Nuée en manière de mante; Elle est absurde, elle est charmante; Il faut adorer sans rancune, Avec ses caprices, la Lune. XXI La Paix La Paix, au milieu des moissons, Allaite de beaux enfants nus. A l'entour, des choeurs ingénus Dansent au doux bruit des chansons. 5 Le soleil luit dans les buissons, Et sous les vieux arbres chenus La Paix, au milieu des moissons, Allaite de beaux enfants nus. Les fleurs ont de charmants frissons. 10 Les travailleurs aux bras charnus, Hier soldats, sont revenus, Et tranquilles, nous bénissons La Paix, au milieu des moissons. XXII La Guerre La Guerre, ivre de sa colère, Embouche ses clairons sonores; Terre, déjà tu te colores De ce sang fumant qu'elle flaire. 5 L'incendie effrayant l'éclaire, Comme de rouges météores; La Guerre, ivre de sa colère, Embouche ses clairons sonores. Et pour réclamer leur salaire, 10 O Dieu! dans les cieux que tu dores, Les vautours, sous l'oeil des aurores, Suivent de leur vol circulaire La Guerre, ivre de sa colère! XXIII Les Métaux Les Métaux, les divins Métaux Que toujours l'homme voit en rêve, Ornent la couronne ou le glaive De tous les Péchés capitaux. 5 L'Orgueil jette sur ses manteaux Pour cette vie, ô Dieu! si brève, Les Métaux, les divins Métaux Que toujours l'homme voit en rêve. L'or gémit sous les vils râteaux 10 Que toujours le banquier soulève, Et pour parer les filles d'Eve Nous tourmentons de nos marteaux Les Métaux, les divins Métaux. XXIV Les Pierreries Les flamboyantes Pierreries Qui parent les glaives des rois Et les mors de leurs palefrois, Brillent dans les rouges tueries. 5 La foule, amante des féeries, Admire, en ses humbles effrois, Les flamboyantes Pierreries Qui parent les glaives des rois. Et, dans les louanges nourries, 10 Les Princesses aux regards froids Sèment sur leurs corsages droits Et sur leurs jupes d'or fleuries Les flamboyantes Pierreries. Juillet 1875. Source: http://www.poesies.net OCCIDENTALES {Nouvelles odes funambulesques, 1869} A Pierre Véron La Satyresse, Frontispice, A Léopold Flameng La Pauvreté de Rothschild Courbet, seconde manière Molière chez Sardou Ballade du premier jour de l'an, pour les étrennes de tout le monde Soyons carrés A la Biche empaillée qui figurait à la Porte-Saint-Martin dans « La Biche au Bois » A vol d'oiseau Le Thiers-Parti Pièces féeries Chez Monseigneur Inventaire Le Siècle à aiguille Tristesse de Darimon L'Oeil crevé Démolitions La Criminelle Masques et Dominos Le Petit-Crevé Le Lion amoureux Satan en colère Pénélope et Phryné, à Charles Marchal Leroy s'amuse Et Tartuffe? La Balle explosible Embellissements Le Budget Triolets. La Lanterne Triolets. Marbre rose Triolets. Monsieur Lecoq Triolets. Le Vélocipède Triolets. Autres Chassepots Triolets. Les Grandes Dames Triolets. Paris gratté Triolets. Épilogue La Mitrailleuse Périphrases Trop de cigarettes Chez Guignol Un Chant National, s'il vous plaît Madame Polichinelle Delirium tremens Donec gratus Ancien Pierrot Chez Bignon, églogue OCCIDENTALES 1855-1874 Écoute: quand d'Allah la puissance féconde Jadis pour ses enfants a fait deux parts du monde, Aux Arabes qu'il aime il dit en souriant: Vous êtes mes aînés, et voici l'Orient: Cette terre est à vous de Tanger à Golconde, Et vous l'appellerez le paradis du monde. Puis, d'un oeil de courroux ensuite regardant Vos pères, il leur dit: Vous aurez l'Occident. Alexandre Dumas, Charles VII. A PIERRE VERON Vous le savez, mon cher ami, j'avais composé tout jeune encore, pour quelques poëtes et pour moi, les premières esquisses, plus tard augmentées, dont le caprice d'un ami, d'un éditeur artiste, Poulet-Malassis, a fait les Odes funambulesques. Mais, le livre une fois publié, j'avais bien résolu d'en rester là. Content d'avoir fait pressentir le parti immense que la langue française pourrait tirer de l'élément bouffon uni à l'élément lyrique, je voulais me borner à l'avoir indiqué, laissant à un héritier d'Aristophane et du grand Heine (s'il en doit venir) la gloire de réaliser ce que j'avais seulement osé entrevoir. Mais qui de nous fait jamais ce qu'il s'est proposé de faire? Une première fois, j'ai manqué à la parole que je m'étais donnée, en écrivant, à la prière de mon cher ami Gustave Bourdin, pour Le Figaro hebdomadaire, quelquesunes des odes qui composent ce volume, et je me disais à part moi: Je ne ferai pas un pas de plus! Cependant vous m'avez demandé, et je n'oublierai jamais avec quelle grâce, d'écrire pour vous des Occidentales, à un âge, hélas! où l'on a désappris le sourire. Vous me disiez avec raison que nos orateurs et nos gommeux de 1867, habillés à l'anglaise et coiffés en coup de vent, ne le cèdent en rien, comme comique, à leurs aînés de 1849: et moi, comment aurais-je refusé de donner à mes croquis la consécration de ce Charivari étincelant de verve satirique et bouffonne, qui est leur patrie naturelle? S'il m'était permis de reprendre pour un jour le luth écarlate sur lequel fredonna si follement en rimes d'or ma première jeunesse, n'était-ce pas dans ce journal, où vous faites chaque jour et sans compter, vous et vos collaborateurs, une si prodigieuse dépense d'esprit, menant à bout, comme en vous jouant, une tâche effroyable, et où les Daumier, les Gavarni, les Grandville, les Cham, les Henri Monnier ont écrit page par page un commentaire indestructible de la Comédie politique et de la Comédie humaine? Du moins j'aurais dû laisser dans le journal ces feuillets écrits à la hâte, et ne pas leur imposer la redoutable épreuve du livre. Mais voici maintenant mon cher éditeur Alphonse Lemerre qui en décide autrement, et qui dit avec raison que je lui appartiens. Forcé de laisser réimprimer nos Odes, je ne vois qu'un moyen d'obtenir pour elles l'indulgence du public: c'est, mon cher ami, de vous les dédier, chose si juste d'ailleurs, puisqu'elles ont été écrites pour vous et qu'elles sont à vous. Les lecteurs ont si accoutumé d'associer à votre nom l'idée de succès que mon livre profitera peut-être ainsi de leur habitude prise: c'est du moins l'espoir dont se berce assez étourdiment votre collaborateur et ami dévoué. Théodore de Banville. Paris, le 10 avril 1869. La Satyresse Frontispice, a Léopold Flameng Ce n'est pas dans une maison Qu'elle endort tes joyeuses fièvres, Printemps charmeur, quand tu nous sèvres Du lait amer de la Raison; 5 Mais par les prés en floraison Elle a sa double flûte aux lèvres! Indocile comme les chèvres, Elle s'assied dans le gazon, Et jeune, folâtre, ingénue, 10 Offrant sa belle gorge nue Au zéphyr de ces lieux déserts, La Satyresse aux yeux fantasques Fait danser, en jouant des airs, Une troupe de petits masques. Mars 1869. La Pauvreté de Rothschild L'autre jour, attendant vainement de l'argent Qui me vient du Hanovre, Je pleurais de pitié dans la rue, en songeant Combien Rothschild est pauvre. 5 J'étais sans sou ni maille, appuyé contre un fût, Ainsi que Bélisaire; Mais ce que je plaignis amèrement, ce fut Rothschild et sa misère. Oh! disais-je, le temps c'est de l'argent. Eh bien! 10 Sans que l'heure me presse, Je puis chanter selon le mode lesbien, Ne pas lire La Presse, Me tenir au soleil chaud comme un oeuf couvé, Et, bayant aux corneilles, 15 Me dire que Laya, Ponsard et Legouvé Ne sont pas des Corneilles; Je puis voir en troupeaux, menant dès le matin Les Amours à leurs trousses, Des drôlesses de lys, de pourpre et de satin, 20 Brunes, blondes et rousses; Je puis faire des vers pour nos derniers neveux, Et, sans qu'il y paraisse, Baiser pendant trois jours de suite, si je veux, Le front de la Paresse! 25 Et Paris est à moi, Paris entier, depuis Le café que tient Riche Jusqu'au théâtre où sont Alphonsine et Dupuis: C'est pourquoi je suis riche! Mais lui, Rothschild, hélas! n'entendant aucun son, 30 Ne faisant pas de cendre, Il travaille toujours et ne voit rien que son Bureau de palissandre. Lorsque par les chevaux de flamme à l'Orient Cent portes sont ouvertes, 35 Et que, plein de chansons, je m'éveille en riant, Il met ses manches vertes. Tandis que pour chanter les Chloris je choisis Ma cithare ou mon fifre, Lui, forçat du travail, privé de tous lazzis, 40 Il met chiffre sur chiffre. Il fait le compte, ô ciel! de ses deux milliards, Cette somme en démence, Et, si le malheureux s'est trompé de deux liards, Il faut qu'il recommence! 45 O Monselet! tandis que, bravant l'Achéron, Chez Bignon tu t'empiffres, Le caissier de Rothschild dit: Monsieur le baron! Il faut faire des chiffres. Oh! que Rothschild est pauvre? Il n'a pas vu Lagny; 50 Il n'a jamais de joie. Le riche est ce poëte appelé Glatigny, Le riche c'est Montjoye. O Muse! que Rothschild est pauvre! Aux bois, l'été, Jamais le soleil jaune 55 Ne l'a vu. C'est pourquoi je suis souvent tenté De lui faire l'aumône. Juillet 1863. Courbet, seconde manière Réalisme, oripeau démodé, vieille enseigne, Tu n'as plus ce héros qui te rafistolait. Il faut te dire adieu, quoique mon coeur en saigne: Courbet ne tire plus de coups de pistolet. 5 Il est sage à présent: c'en est fait des caprices Étranges et bouffons que ce réaliste eut. Succès! il était temps enfin que tu le prisses, Et je vois devant lui se dresser l'Institut. C'en est fait des lutteurs dont la chair était bleue, 10 Des nez extravagants, des yeux à demi ronds! Courbet transfiguré ne coupe plus la queue De ses chiens. Il n'est plus qu'admirable. Admirons. Ses tableaux, attaqués avec un zèle habile, Qu'on ne voyait jadis que dans Ornans, ornant 15 Les salons bourgeois, ont enfin usé la bile Des vingt critiques d'art, qui vont le flagornant! Au temple de la Gloire il vient, un dieu le porte. Gautier devant ses pas s'incline, et Pelloquet Rayonnant et pensif lui dit: Voici la porte! 20 Et Saint-Victor s'apprête à tourner le loquet. C'est justice, et Courbet s'en va dans la verdure, Ivre de l'air salubre et du chant des bouvreuils. Il a violemment épousé la Nature Au fond d'un bois, dans la remise des chevreuils. 25 Printemps luxurieux dont Avril fait la couche, O printemps verdoyant, c'est toi qui les ombras, Les rochers où dormait cette Reine farouche: Courbet sans dire un mot l'empoigna dans ses bras. C'est en vain qu'éveillée en sursaut, cette Nymphe 30 Cacha de ses deux mains son corps puissant et doux Où le sang est bien plus abondant que la lymphe, Et lui cria: Monsieur, pour qui me prenez-vous? Car le maître d'Ornans l'emporta dans son aire, Et, fougueux, lui ferma la bouche ardente avec 35 Un baiser appuyé comme un coup de tonnerre, En lui disant tout bas: Va te plaindre à l'art grec! Voilà comment les gens qui ne sont pas timides Savent mener à bien leurs affaires de coeur. Or, la Nymphe, en rouvrant ses yeux d'amour humides, 40 Dit au paysagiste heureux: O mon vainqueur! O mon roi! tu m'as fait une cour un peu vive, Mais j'aime la franchise, et je ne t'en veux plus! Prends mes ruisseaux dormants sous la grotte pensive, Prends tout! prends mes rochers et mes bois chevelus! 45 C'est ainsi que le maître a fait ce paysage Où, sous la frondaison murmurante des bois Dont la masse frémit dans l'air comme un visage, Frissonne ce ruisseau, si vivant que j'y bois! Et puisque sa peinture est vraiment si bien mise 50 Dans ce chef-d'oeuvre clair, ouvré comme un bijou, Ma foi! pardonnons-lui sa femme sans chemise, Dont les cheveux sont faits de copeaux d'acajou! Car ce puissant génie ailé qui se déploie En liberté, parfois a ses licences, mais 55 Se trompe encore avec une robuste joie, Et ceux qui ne font rien ne se trompent jamais! Mai 1866. Molière chez Sardou L'autre matin, Sardou, si fort pour assortir Le faux au véritable, Convoqua les esprits frappeurs, et fit sortir Molière d'une table. 5 Oh! lui dit-il, esprit qui fuyais le roman! Tes prunelles hardies Voient Paris, tel qu'il a grandi: compose-m'en De bonnes comédies. Regarde. L'Institut, qui s'est toujours montré 10 Si bon fonctionnaire, Se repose, et Littré, qu'il ne croit pas lettré, Fait son dictionnaire. Sur Dieu même, un trouveur d'amusettes, Renan, Ose épancher sa bile, 15 Et parmi les diseurs de rien, certes, je n'en Sais pas de plus habile. About refait Balzac, audace à la Danton Que la critique appuie, Mais Balzac tout meurtri dit: J'étouffe dans ton 20 Fourreau de parapluie! Crockett mord des lions et leur mange les dents: Mais, pour charmer la ville Aux dépens de Crockett, Hermann prend un ours dans Les cartons de Clairville. 25 Melpomène, laissant au classique lambin Ses tremblantes Électres, A donné désormais sa pratique à Robin, Qui la fournit de spectres. Les hommes, ces menteurs, sont redevenus francs, 30 Et, sans nul stratagème, Disent à leur idole: O pièce de cinq francs, C'est toi seule que j'aime! S'ils veulent que Cypris leur ouvre son verger, Les gandins à barbiches 35 Achètent des cailloux comme en a Duverger, Et les offrent aux biches. Et l'Amour chante en vain ses plus vifs allegros S'il ne met pour agrafe Aux robes de sa belle un diamant plus gros 40 Qu'un bouchon de carafe. Le Soleil, dieu jadis, est devenu goujat; Il vend, il sophistique. Chez Disdéri, chez Franck, chez Petit, chez Carjat Il s'est fait domestique. 45 Il peint le sous-préfet, le sultan, l'hospodar, Les nègres, les Valaques! Même il cire au besoin les bottes de Nadar Et lui lèche ses plaques. Vois à quel siècle étrange, adorable et malin, 50 About et moi, nous plûmes! Admire ces passants, mon ami Poquelin, Et prête-moi tes plumes! Ainsi parla Sardou. Molière interpellé Dit d'un ton lamentable: 55 Si c'est pour voir cela que tu m'as appelé, J'étais mieux dans la table. J'ai mis dans mes tableaux tout ce qui vit de pain, Éliante modeste, L'Avare et le Jaloux et Tartuffe et Scapin 60 Et le sublime Alceste; Et même Célimène aux dangereux appas Et le Roi notre sire, Mais Fagotin m'assomme, et je ne montre pas Les figures de cire! Juillet 1863. Ballade du premier jour de l'an pour les étrennes de tout le monde Je souhaite bon jour, bon an A monsieur Chose, à Mistenflûte, Au tambour qui fait: Rataplan! Au rimeur que rien ne rebute, 5 A l'Auteur meurtri de sa chute, A ceux dont l'ours a réussi, A ces clowns qui font la culbute, Bref, à tous les autres aussi. A ce très malheureux Titan 10 Qu'un vautour obstiné charcute, A Veuillot, à monsieur Renan Qui tourne sa phrase en volute, A Hugo qui persiste et lutte, A monsieur Loyau de Lacy 15 Qui dans un âge mûr débute, Bref, à tous les autres aussi. Au Russe, au Valaque, au Persan, Au Lapon courbé dans sa hutte, Aux gens d'Alep et d'Ispahan, 20 Au Chinois que Pékin députe, Au Tova peint en gomme-gutte, Au Montmartrois, de froid transi, Qui demeure sur une butte, Bref, à tous les autres aussi. Envoi 25 J'adjure Dieu, dont l'oeil nous scrute, D'accorder pardon et merci Aux joueurs de luth et de flûte, Bref, à tous les autres aussi. 1er janvier 1874. Soyons carrés Rien ne change ici-bas. O mon coeur, c'est la règle! Guignol est à Lyon, Non ailleurs; le hibou ne peut devenir aigle, Ni le renard, lion. 5 Ne cherchons pas au bal Mabille Terpsichore Ni Phébus au Congo! Que celui qui faisait le mal le fasse encore! Dit un vers de Hugo: Il a raison. Toujours le vice indélébile 10 S'attache à notre flanc, Toujours le bilieux souffrira de la bile, Et le sanguin, du sang. Toujours Polichinelle arbore sur sa trogne La pourpre, comme un dieu, 15 Et le cygne est toujours blanc, et toujours l'ivrogne Retourne à son vin bleu, Sans que, sous le soleil qui fait grandir la vigne, Rien l'en puisse empêcher, Et toujours on verra le pêcheur à la ligne 20 A la ligne pêcher. Donc, puisque notre siècle, ayant peur qu'il s'aigrisse, Mélange avec le sel Attique le bon sens farouche de Jocrisse Et de Cadet Roussel, 25 Puisqu'il a pris chez lui la folie en sevrage, (Si j'en crois L'Union,) Que ce siècle fantasque ait au moins le courage De son opinion! O Vésuve, toujours tu grondes et tu fumes, 30 Comme un feu de Barnett! Ainsi que toi, soyons toujours ce que nous fûmes, Au moins ce sera net! Que le Parisien, docile comme un nègre Que le dur colon bat, 35 Quand Thérésa lui semble une médecine aigre, Avale Colombat! Que Sarcey, si distrait! prenne madame Doche Pour la Comtesse Dash, Et qu'il écrive, ainsi que le ferait Clodoche, 40 Gauthier, avec un H! Que Dumas, dédaignant de rendre la parole Aux héros qu'il a peints, Se penche avec amour sur une casserole Et saute des lapins! 45 Que l'actrice en renom, qui sur sa gorge plaque Cent mille diamants, Méprise les bravos sincères de la claque, Les bouquets, les amants, Et, se couvrant d'un sac, trouve le palissandre 50 Comme l'acajou vain, Quand son succès d'hier s'est vu réduit en cendre Par le cruel Jouvin! Qu'à la Bourse le miel suave de l'Hymette Soit au plus bas coté, 55 Et que le mois prochain, monsieur de Rothschild mette De l'argent de côté! Que l'essor du progrès plaise à monsieur Prudhomme! Tandis qu'Alphonse Karr Déteste Paris, plus que ne détestait Rome 60 L'héritier d'Amilcar! Que, savant à conter les malheurs de l'Autriche, Le journal de Vitu Savoure le succès nouveau qui le fait riche, Et qu'il a si vite eu! 65 Que Durantin, cruel pour les muses éprises De leur laurier si vil, Fasse avec un faux nez de bonnes pièces, prises Dans le Code civil! Que Ponson du Terrail sous la muraille raille, 70 Et que, dans son sérail, L'amante braille avec un grand bruit de ferraille, Par chaque soupirail! Que Legouvé, sublime et fier, lime sa rime! Que sans nul intérim 75 Le bon Petit Journal, toujours minime, imprime Quelque frime de Trimm! Qu'un célèbre docteur, nommé souvent: mon ange! Vive entouré d'acteurs Et d'actrices aussi! Que Villemessant change 80 Parfois de rédacteurs! Qu'au bal, Fille-de-l'Air, en plus d'une rencontre, Sans immoralité, Élève jusqu'aux cieux toute sa jambe, et montre Sa grande agilité! 85 Que dans son vieux logis, qu'un soir nous effondrâmes Avec Tragaldabas, Marc Fournier mette un peu de ballets dans les drames Pour remplacer Ruy Blas! La Féerie a vaincu, pas d'argent, pas de suisses; 90 Et ce plaisir des Dieux, Si fort prisé, consiste à voir quatre cents cuisses. C'est absurde. Tant mieux. C'est bien. Ne troublons pas l'escadron des Chimères, Quoi que vous en disiez. 95 Soyons calmes. Laissons les enfants à leurs mères, Les roses aux rosiers, Et ne dérangeons rien, ni Paris qui s'admire, Ni Fanfan Benoiton, Ni les négociants qui font du cachemire 100 En bourre de coton; Ni, dans la majesté de leur gloire apparente, Ces Lilliputiens Aux poses de Titans, qu'on nomme les Quarante Académiciens; 105 Ni les vieux feuilletons poussifs, ni l'art infirme, Ni l'amour triste et laid: Car, ainsi que monsieur de Voltaire l'affirme, Tout est bien comme il est! Août 1866. A la Biche empaillée qui figurait à la Porte-Saint-Martin dans La Biche au Bois Depuis que, renonçant à vivre, La Féerie est sans picotin, Et que l'on a, comme un sot livre, Fermé la Porte-Saint-Martin, 5 On plaignit, lorsque vous partîtes, Biches et divertissement, Les choses grandes et petites Qu'abrita ce vieux monument, Les beaux trucs, les portions nues 10 De mademoiselle Delval, Frédérick marchant dans les nues Et le souvenir de Dorval, O théâtre que je harangue! Et les auteurs, que tu n'avais 15 Invités qu'à tirer la langue Devant les danses de navets! Si la franchise me décore, Puis-je, sans faire four, nier Qu'à Paris on plaignit encore 20 La défaite de Marc Fournier? On dit, et partout vous le lûtes: Celui que la détresse prit Si vite, après vingt ans de luttes, Fut toujours un homme d'esprit. 25 Peut-être qu'il perdit la tête Au son de la flûte et des cors; Mais quoi! C'est la muse qu'il tète. Il valait mieux que ses décors. Il ignorait ce fait immonde 30 Qu'ici-bas cinq et cinq font dix. Et c'est ainsi que tout le monde Eut sa part au De profundis. Toi seule, qui, toujours raillée, Figurais dans La Biche au Bois, 35 Pauvre Biche, seule empaillée Parmi tout ce monde aux abois! Tu pars sans qu'un mot te console, Biche, qui sans doute à présent Figures sur une console 40 Dans le Marais, triste présent Offert par le tremblant concierge De ce théâtre où tu perchas, A quelque antique et douce vierge Immobile entre ses deux chats! 45 Nul ne t'a célébrée, ô Biche, Qui, pendant deux mille soirs, fis Beaucoup plus d'argent que Labiche! Biche insensible à nos défis! Biche marchant sur des basanes! 50 Qui, pour t'exempter de tout soin, Comme beaucoup de courtisanes, Au lieu de coeur avais du foin! Biche! en tes yeux d'Iphigénie, Tes auteurs, qu'un succès absout, 55 Mettaient l'éclair de leur génie: En d'autres termes, rien du tout. Autour de toi, vingt-huit danseuses, Passant et sautant deux à deux, Agitaient leurs jambes osseuses 60 Ou faisaient voir des monts hideux, Et, triste gloire de ces bouges, Des bocaux montraient, sans haillon, Au lieu de poissons, des dos rouges Parmi quelque flots de paillon! 65 Tout cela pour te faire fête, Pour justifier ton emploi, Biche! et maintenant, pauvre bête, Il n'est plus question de toi. Eh bien, non! si ce temps bégueule 70 T'oublie, il ne sera pas dit Qu'ainsi tu disparaîtras seule Dans le bruit qui nous assourdit! C'est pourquoi je t'offre cette ode, O Biche de La Biche au Bois 75 Qu'un flot de poussière corrode. Je t'ai versé le nectar. Bois! Exempte de remords et d'ire, Biche que nul ne doit plus voir, Moisis en paix! car tu peux dire: 80 J'ai fait du mal sans le savoir, Et l'on m'empêchait d'être immonde, Hélas! rien qu'en m'époussetant. Combien de biches dans le monde Ne pourraient pas en dire autant! Juin 1868. A vol d'oiseau La Landelle et Nadar sont partis en ballon Par la température Qu'il fait, et cependant, sans eux ici-bas l'on Pond sa littérature. 5 Oh! de l'azur, où mille astres exorbitants Te servent de chandelle, Comment vois-tu ce globe écrasé d'habitants? Dis-le, bon La Landelle. La Landelle répond: L'aigle fier et moi, nous 10 Avons changé de rôle. Vu de si haut, car j'ai des soleils aux genoux! Dieu! que Paris est drôle! Je le croyais peuplé de méchants, de railleurs Et de sots que vont traire 15 Les biches; à présent qu'un dieu me tire ailleurs, J'y vois tout le contraire. Sardou, qui veut grandir en un calme repos, Envoie, à la barrière Des Ternes, un sonnet aimable, avec deux pots 20 De lauriers, chez Barrière. Monsieur de Pontmartin, dont jusqu'ici le cas Fait pourtant qu'on l'évite, Passe pour la douceur Hippolyte Lucas, Cet innocent lévite. 25 Monselet, je ne sais pourquoi l'on en jasait! Boit de l'eau pure, et jeûne. Tiens, Paul de Kock enfant joue avec Déjazet. Laferrière est bien jeune! Villemessant s'amende, il dit à Guillemot: 30 Sachez que je vous garde Trente ans, et quand je dis trente ans, c'est au bas mot; Le reste vous regarde. Samson est décoré. Dès que l'aurore naît, D'une voix familière 35 Il chante: Je m'étais trompé d'abord; ce n'est Pas moi qui suis Molière. Campanule ou muguet, la simple fleur des champs Pare mademoiselle Duverger, et Schneider met, abandons touchants! 40 Des bas de filoselle. Le nouveau nom de Mars est Albine de l'Est; Déjà Fargueil l'imite. Veuillot pardonne! et dans un bois, monsieur Ernest Renan s'est fait ermite. 45 Dieux! Meyerbeer-Pompée et Rossini-César Ont jeté leurs défroques De haines, et se sont légué tous leurs biens par Testaments réciproques! Voilà qui va des mieux. Riez, faites les fous! 50 Paris n'est plus fournaise, Guerre et tumulte. Amis, je suis content de vous Et Nadar est bien aise. Si c'est ce que tu vois du haut de ton ballon, Encore un élan d'aile! 55 Monte encore plus haut! donne un coup de talon! Monte, bon La Landelle! Si tu redescendais au pays où Dormeuil Et Cogniard ont leurs toiles, Tu dirais: Je me suis fourré le doigt dans l'oeil. 60 Reste dans les étoiles! Décembre 1864. Le Thiers-Parti Muse, enflons notre voix pour un chant relatif Aux cités. Suis la verte Seine Et gravis l'escalier du Corps Législatif, Où nous transportons notre scène. 5 Comme notre oeil, après le soleil d'un beau jour, Admire encore un clair de lune, L'autre mois, fier et pâle avec son nez d'autour, J'ai revu Thiers à la tribune. Oh! même en ce temps-ci, qu'il me semble étonnant! 10 Comme il était superbe et comme Il avait des façons de Zeus, le Roi-Tonnant, Et de Monnier et de Prudhomme! Sa lèvre, dont l'accent est resté ferme et sûr, Découpait, en faveur du pape, 15 Des variations, comme l'on en fait sur Les fameux pianos de Pape. Il disait: Réclamons ce qui nous est dû chez Nos voisins, envoyons la note! Lacérons l'Italie en un tas de duchés; 20 A quoi bon garder cette botte? Chacun des ducs prendra son lopin, comme il sied Afin qu'ils gardent leur prestige; Celui-ci le talon, d'autres le cou-de-pied Et les plus grands auront la tige! 25 Or, comme Thiers parlait ainsi, faisant des parts De la proie ample et colossale, Un grand fantôme triste aux beaux cheveux épars Entra tout à coup dans la salle. C'était la Liberté. La déesse aux yeux clairs 30 Et profonds comme l'eau d'un golfe, Marcha sur l'orateur environné d'éclairs, Et dit ces mots: Eh bien, Adolphe? Alors, visiblement offensé, monsieur Thiers Répondit à cette déesse: 35 Ne me compromets pas ainsi devant des tiers! Tu fus, il est vrai, ma maîtresse; Mais ces jours ne sont plus. Quand je t'ai fait présent De mon amitié, j'étais jeune; J'avais bon appétit alors, mais à présent 40 Je fais comme Veuillot: je jeûne! Nos délires étaient un imbécile abus, Mais rien n'est irrémédiable. Épouse, il en est temps, le nommé Syllabus, On prétend que c'est un bon diable! 45 La déesse sortit, dédaigneuse et levant Noblement sa tête sacrée, Tandis que Thiers, farouche et souffletant le vent, Buvait son verre d'eau sucrée. Et moi qui l'ai pu voir chassant d'un coeur gelé 50 Sa vieille maîtresse incommode, Bon collectionneur de papillons, je l'ai Cloué tout vivant dans cette ode, Afin de l'y montrer, posant pour ses amis, Plus sec que les sables d'Olonne, 55 Dans la pose héroïque où le sculpteur a mis Napoléon sur la colonne. Janvier 1868. Pièces féeries Molière, j'ai voulu savoir ce que devient Ton beau rire folâtre, Et, pour avoir raison du doute qui me tient, J'entre dans un théâtre. 5 Un aquarium. Bon. Je vois les dos connus De cinquante ingénues. Que de bras nus! que de seins nus! que de cous nus! Oh! que de choses nues! Sur quels objets hideux, maigres, flasques et lourds, 10 Lumière, tu te joues! Que de croupes, offrant aux regards des contours Horribles! que de joues! Wateau, qu'en dites-vous? Qu'en dites-vous, Boucher? Bien que leur bouche rie, 15 On pense voir ces chairs mortes que le boucher Vend à la boucherie. Spectacles écoeurants! Tristes panoramas! Vous fuyez, Muses blanches, Vers l'invincible azur, en voyant ces amas 20 De poitrines, d'éclanches, Et ces ventres hideux, ballonnés par les ans, Qu'on a, masse vermeille, Ficelés avec soin dans des maillots luisants, Teints en couleur groseille. 25 Une Javotte, nue et longue comme un ver, Traîne, être chimérique, Un vieux manteau de cour, baigné par un éclair De lumière électrique, Et glapit. Oui, ce tas de cuisses, de chignons, 30 Si bien fait pour se taire, Hurle, miaule et roucoule avec des airs mignons, Et chansonne... Voltaire! O cotonnier! pour qui rugirent en effet Tant de combats épiques, 35 Arbuste précieux, toi que le soleil fait Grandir sous les tropiques; Et vous, Hostein! et vous, Marc Fournier, qui du doigt Chassez les belles proses! Régnez, soyez heureux, c'est à vous que l'on doit 40 Ces grosses dames roses! Naguère on avait dit aux marchands de succès: Pour nous ôter La Biche, Dites, que voulez-vous, ô directeurs français? La gaieté de Labiche? 45 La voici. Voulez-vous, pour vous réfugier Dans la pensée altière, La verve de Sardou, l'esprit vivant d'Augier, La fureur de Barrière, Ou ces drames poignants dans lesquels Dumas fils, 50 De sa main ferme et sûre, Montre, ouverte et saignant sous une chair de lys, Quelque affreuse blessure? Mais nos bons directeurs, vieux troupeau coutumier De cette réprimande, 55 Ont répondu, pareils à l'enfant de Daumier: J'aime mieux de la viande! Janvier 1868. Chez Monseigneur I Un berger vaut mieux qu'un loup; C'est pourquoi, viens-t'en, mon Ode, Chez monseigneur Dupanloup, Qui, désormais, fait la mode. 5 Dès l'antichambre, on entend Comme une catilinaire Gronder, tumulte éclatant; C'est sa voix, ou le tonnerre. Que chantent ces durs clairons 10 Aux sinistres embouchures? Qu'importe, ma Muse, entrons. Dieu puissant! que de brochures! Vois Monseigneur. Il écrit, Il parle, il prie, il menace, 15 Il pleure, il mande, il proscrit; Comme il met tout dans sa nasse! Lettres pour mille journaux, Foudres contre les sectaires, Il dicte, en ses arsenaux, 20 A quatorze secrétaires, Et, digne d'être Romain, Il corrige, ô façons neuves! Le genre humain d'une main, Et de l'autre ses épreuves. 25 Mais voici qu'avec des cris, Près de sa table que bordent Ces vastes amas d'écrits, Trente messagers l'abordent. II Monseigneur! Qu'est-ce? Un journal, 30 Sans doute pris de folie, Redit son thème banal Et veut garder l'Italie. Bien. Vite, écrivez. Je veux Lui verser de tels flots d'encre 35 Que ni lui, ni ses neveux Ne sachent où jeter l'ancre! Monseigneur! Qu'est-ce? Au prochain Scrutin de l'Académie, On veut soutenir Machin. 40 C'est bien. Sus à l'ennemie! Écrivez jusqu'à la mort! Vite, des kilos de prose! Porter Machin, c'est trop fort, Quand je prétends nommer Chose! 45 Monseigneur, monsieur Duruy A forcé toutes nos grilles, Et, plus subversif qu'un Ruy Blas, veut instruire les filles! Feu, tous! Rangeons sous nos lois 50 Cet amant d'une chimère, Qui veut mener à la fois Tant de filles chez le maire! Oui, c'est à nous d'abriter La jeune fille indécise. 55 On sait qu'elle doit rester Sur les genoux de l'Église! Monseigneur! Eh! qu'est-ce encor? Le diocèse... A nos filles! Ai-je le loisir, butor, 60 De songer à des vétilles? Écrasons le suborneur, Vite, qu'on se mette à l'oeuvre! Lors, de nouveau Monseigneur Commande aux siens la manoeuvre, 65 Et, promptes à copier Et versant leurs amertumes, On entend sur le papier Grincer les quatorze plumes. III Il fut un temps, loin de nous! 70 Où la crosse était houlette, Où le pasteur, calme et doux Sous sa pourpre violette, Avait pour unique soin (Il n'allait pas en carosse!) 75 De garder son troupeau, loin Des loups à la dent féroce. Il l'abritait, soucieux, Contre l'orage qui passe Devant la splendeur des cieux; 80 Quand la brebis était lasse, Il la prenait, soin charmant! Parmi l'herbe, ou sous le saule, Puis alors, tout doucement La posait sur son épaule. 85 Pour gravir les durs sommets, Il portait son ouaille en frère: Oui, sur ses épaules! Mais A présent, c'est le contraire. Janvier 1868. Inventaire Je vis, noyé dans l'ombre noire, Un spectre, déjà fort ancien, Qui montrait son crâne d'ivoire, Comme un académicien. 5 Il semblait un roi de Pergame, Et ses sourcils vertigineux, Longs comme des cheveux de femme, En s'emmêlant faisaient des noeuds. Entre ses doigts, blanche et fatale, 10 Et plus fragile qu'un roseau, Une mourante aux bras d'opale Se débattait comme un oiseau. Comme il l'entraînait vers l'abîme, Mon regard curieux et net 15 Sur le front de cette victime Lut: Mil huit cent soixante-sept. L'instant d'après elle était morte, Et le vieillard aérien Me dit: Je suis le Temps. J'emporte 20 Ce qui ne vous sert plus à rien. Oh! s'il en est ainsi, (lui dis-je Sans quitter l'ombre où je songeais,) Père, complète le prodige: Emporte encor d'autres objets! 25 Emporte décidément, comme Bagage désormais vieillot, La vertu de monsieur Prudhomme Et l'humilité de Veuillot! Emporte aux astres en démence 30 L'ode épique de Belmontet, Qui naguère, d'une aile immense, Aussi haut que Babel montait! Emporte la noire faconde, Amendements et mandements, 35 Qui chaque matin nous inonde, Si prodigue en débordements! Prends les refrains de Francis Tourte! Même avec eux, puissant démon, Emporte la culotte courte 40 Du silencieux Darimon. Et, si tant est que tu le puisses, Sur l'ouragan, ton noir cheval, Emporte le maillot à cuisses De mademoiselle Delval! 45 Emporte, noir tas de couleuvres Qui te couvriront le poitrail, Rocambole, et toutes les oeuvres De monsieur Ponson du Terrail, Sombre amas, pile gigantesque, 50 Plus haute que l'Himalaya, Et joins-y tout le choeur grotesque Des pièces que lima Laya! Puis, emporte, avec ses paroles Où grince l'hiatus cuisant, 55 Le hideux bruit de casseroles Qui se dit musique à présent! Emporte avec idolâtrie Le grand serpent de mer privé, Les articles de La Patrie, 60 Les Suzannes de Legouvé! Délires, bêtises, huées, Lâches attaques des jaloux, Emporte tout dans les nuées! Mais, ô bon vieillard, laisse-nous 65 L'ardeur du vrai, l'amour du juste, Ce lys qui sans tache fleurit, La grande poésie auguste, Les belles fêtes de l'esprit! Laisse-nous la sainte ironie, 70 La patience, la fierté, Le culte obstiné du génie, L'amour de l'âpre Liberté, Et le dédain de la souffrance Qui tient nos regards éblouis, 75 Et tout ce que nous nommions France En des âges évanouis, Lorsque la lèvre de l'Aurore Baisait nos cheveux soulevés, Et que nous n'étions pas encore 80 La France des petits crevés! Janvier 1868. Le Siècle à Aiguille I Donc, le progrès futur à mes yeux se dévoile, Plus rien que des soldats. O bonheur inconnu! Je vois le charcutier et le marchand de toile Couper leur marchandise avec un sabre nu! 5 Tous militaires. Quelle noce! Même Polichinelle. Oui, je le vois d'ici Troupier, avec sa double bosse. On prend le cul-de-jatte aussi. La France tout d'abord se transforme en caserne, 10 Puis l'Europe. O destin miraculeux et doux! Tout citoyen va naître avec une giberne, Et le vaste univers est peuplé de Bridoux! Beau spectacle pour l'incrédule! La plaine murmurante, où ce n'étaient qu'épis 15 Et bluets, maintenant ondule, Vivante moisson de képis. En avant! Portons arme! Allons, soyons suaves, Troubadours! emboîtons le pas, et de l'entrain! Allons, hussards, lanciers, carabiniers, zouaves, 20 Grenadiers, artilleurs, chasseurs, soldats du train! Un sabre attaché sur la jambe, En marche! Croisons...ette, et soyons triomphants, Éteignons le foyer qui flambe; Plus de familles, plus d'enfants! 25 Quand Chassepot, donnant le dernier coup de lime, Eut créé ce fusil qui de tous est le roi, Il lui cria, joyeux, avec un air sublime: L'avenir, l'avenir, l'avenir est à toi! C'est juste. Adorons sans grimace 30 Ses chefs-d'oeuvre, malgré Dreyse et Bonnin choisis, Mes frères, et partons en chasse, Puisque nous avons des fusils! Oui, nous serons chasseurs, mais pour les Filandières, Et non pas comme Blaze ou Bénédict Révoil: 35 Nous aurons des petits avec les vivandières, Et nous les bercerons dans des bonnets à poil! II Gloire, Liberté sainte, ô déesses jumelles, D'un vol égal, jadis, vous ouvriez vos ailes! Par le même chemin, 40 Les vieilles nations, de leur joug harassées, Ensemble vous voyaient apparaître embrassées Et vous tenant la main. Vous leur portiez la foi, l'espérance, l'idée, Et, dans ce grand réveil, leur âme, fécondée 45 Par l'affranchissement, Échappant, comme en rêve, au passé misérable, S'émerveillait de voir votre accord adorable, Fraternel et charmant! Et, cheveux dénoués, chantant La Marseillaise, 50 On vous voyait gravir, d'un pied frissonant d'aise, Les plus âpres sommets, Et l'éclatante Aurore était votre courrière! A présent votre pacte est rompu. La guerrière Va seule, désormais. 55 Aussi lorsqu'elle vient vers quelque peuple austère, Le glaive en main, faisant résonner sur la terre Son pied envahisseur, Qu'on entend ses clairons mugir sur chaque roche, Et qu'elle dit: Prends-moi, je suis à toi! Gavroche 60 Lui demande: Et ta soeur? Janvier 1868. Tristesse de Darimon Il va venir, le bal prochain des Tuileries. Bientôt, sous les éclairs des torchères fleuries, Sous les lustres charmants, Vont resplendir, riant au rayon qui les flatte, 5 Les ors, les fins tissus de rose et d'écarlate Et les clairs diamants! Oui, la fête est déjà préparée, et le sage Darimon, ce mortel par qui le bavardage Fut toujours évité, 10 Darimon, qui devint fameux, sans violence, Par sa culotte courte et son hardi silence, N'y fut pas invité. Il doute encor. Longtemps il cherche, il interroge. Rien toujours. Alors il dépêche vers la loge, 15 Où cogne, loin du ciel, Un savetier, sa bonne, une tremblante vierge. En vain. Tu n'étais pas venu chez le concierge, Carton officiel! Et, comme il se disait, à part lui, tout morose: 20 L'espoir que je gardais était bien peu de chose, Puisque ma bonne y ment, Son regard tomba sur la célèbre culotte. Alors, tirant les mots de son coeur qui sanglote, Il fit ce boniment: 25 O culotte! lambeau de ma joie envolée! Toi qui naguère, ici montagne, ailleurs vallon, Ainsi qu'un gant docile à ma jambe collée, Moulas avec orgueil des formes d'Apollon! Pour une fois du moins, reste à ce clou. Demeure 30 Parmi le vétiver, le camphre et le fenouil. N'existons-nous donc plus? Avons-nous eu notre heure? A quoi va nous servir notre épée en verrouil? D'autres vont maintenant valser où nous valsâmes. Et tes soeurs, mariant leurs sévères contours 35 A ceux des fracs brillants de rubans et de flammes, Te voleront ta gloire, ô mes chères amours! Oui, d'autres à leur tour viendront, couples sans tache, Faire voir au Paris jeune, heureux, enchanté, Ce que l'art du tailleur au torse qui se cache 40 Ajoute d'élégance et de solennité! Oh! dites-moi, clairons des Strauss, flûtes si pures, Violons, tour à tour fougueux et délicats, Est-ce que vous ferez pour d'autres vos murmures? Est-ce que vous jouerez pour d'autres vos polkas? 45 Dieux! Elle et moi, parmi tant de robes à queues, Nous défilions si bien au bruit de tes accords, Orchestre qui lançais au fond des voûtes bleues Les soupirs du hautbois et la plainte des cors! Répondez, ô buffets dressés en mille places! 50 Est-ce que vous aurez, amis ingrats et sourds, Le courage d'offrir à d'autres gens vos glaces Et vos verres de punch avec vos petits fours? Eh bien, oubliez-nous, salons, flûte sylvestre! Va, musique! buffet, sers ton friand repas! 55 Luis, girandole! punch, ruisselle! joue, orchestre! Ceux que vous oubliez ne vous oublieront pas. Ou plutôt, cher témoin de ma défaite insigne, Qui rêves près de moi, triste comme un linceul, Tandis que je profère une plainte de cygne, 60 Viens, culotte! je veux te mettre pour moi seul! Et tu vas voir comment je suis, quand je me lance! Mais nul chroniqueur, par la ville ou dans les cours, Ne saura qu'aujourd'hui j'ai rompu le silence... Et les journaux du soir n'auront pas mon discours! Janvier 1868. L'Oeil crevé Fronts échevelés dans la brise, O fantômes des cieux mouvants, Qui flottez dans l'ombre indécise Entre les morts et les vivants! 5 Vous dont l'aile semble si lasse, Parlez, spectres mystérieux. Dites-moi vos noms à voix basse. Oh! ne détournez pas les yeux! Vous d'abord, ô couple martyre 10 Qui gémissez en mots plus doux Que la caresse d'une lyre, Ici-bas, dites, qu'étiez-vous? Bon passant, nous étions les Drames Sur lesquels se lamente, hélas! 15 La muse, que nous adorâmes: Marion Delorme et Ruy Blas! Toi, qu'es-tu, Victoire ou Génie, Guerrière au casque dénoué, Qui portes dans ta main bénie 20 Un drapeau, de balles troué? Dis! Je suis la Chanson épique Dont le souffle sur l'escadron Fait au loin frissonner la pique Et mugir le sombre clairon! 25 Je suis l'Ode aux voix enflammées Qui sur l'Europe, en un seul jour, Faisait bondir quatorze armées Ivres d'espérance et d'amour! Et toi, qu'es-tu, dis? Je suis Celle 30 Que l'on nomme à présent tout bas; Celle dont l'oeil fauve étincelle Dans la paix et dans les combats; Celle qui, dans les jours prospères Où s'alluma le grand flambeau, 35 Était l'amante de vos pères, Lorsque le géant Mirabeau Terrassait, en pleine assemblée, Une antique rébellion, Et secouait dans la mêlée 40 Sa chevelure de lion! O figures habituées A ce vertigineux essor, Envolez-vous dans les nuées! Ce n'est pas votre jour encor. 45 Vous voulez parler à des hommes Faits de devoir et de pitié, Et nous, spectres divins, nous sommes Presque aveugles, sourds à moitié. Nous sommes, fronts coiffés en touffe, 50 Cols serrés dans un court feston, Les gens de la musique bouffe, Des cocottes et du veston. Le mot d'Hervé, c'est notre histoire! Car, s'il faut que nos passions 55 Se rallument dans l'ombre noire Et que nous vous reconnaissions, Vous qui fûtes notre délire, Notre trésor et notre orgueil, Attendez que l'on nous retire 60 La flèche qui nous sort de l'oeil! Janvier 1868. Démolitions Tandis que dans les cieux le couchant s'allumait, Un Ange dans le vent qui brame Emporta le baron Haussmann sur le sommet D'une des tours de Notre-Dame. 5 Puis il lui dit: Je suis l'âme de ce Paris Qui bruit, foule auguste et vile, Sous nos pieds, et qui fut la cité des esprits. Baron, qu'as-tu fait de ma ville? Moi? dit monsieur Haussmann, je n'ai jamais molli. 10 Les Memphis et les Antioches Sont loin; quant à Paris, je vous l'ai démoli, Tant que j'ai pu trouver des pioches! J'ai si bien, proscrivant en bloc, nouveau Sylla, Percé les maisons d'outre en outre 15 Avec le fer, que tous, depuis ce moment-là, Nous avons dans l'oeil une poutre! Le clair soleil emplit de rayons mon tracé, Et je planterai des érables Dans les quartiers jadis obscurs, d'où j'ai chassé 20 Les hiboux et les misérables! Car, où l'on entendait la Faim blême aboyer, La brise maintenant soupire; Et désormais, pourvu qu'on mette à son loyer Trente mille francs, on respire! 25 J'ai fait des boulevards si longs, qu'avec amour L'ouragan furieux y beugle, Et si bien ruisselants de lumière et de jour Que chacun y devient aveugle! Donc, je crois que tout marche et que j'ai, sans pâlir, 30 Abattu sous mon pied sonore Tous les bouges infects qu'il fallait démolir. Baron, dit l'Ange, pas encore. Regarde ces salons où le délire éclôt, Éveillant les sombres huées, 35 Et d'où résonne au loin, triste comme un sanglot, Le rire des prostituées! Vois les palais où ces marchands d'argent et d'or, Ayant fait du pauvre leur proie, De leurs becs pointus, aigle et vautour et condor, 40 Lui mangent son coeur et son foie! Vois, menaçant l'Amour de leur dernière dent, Les antiques académies Où la perruque verte orne de son chiendent Ces petits crânes de momies! 45 Vois ces tréteaux pleins du miaulement des chats, D'où la Musique, douce fée, S'envole en pleurs, tandis qu'on lance des crachats Sur la blanche robe d'Orphée! Enfin, vois l'officine ouverte aux noirs ennuis, 50 Où ce pamphlétaire en nourrice Entame comme il peut Voltaire et dit: Je suis Juvénal et non pas Jocrisse! Et, parlant ainsi, l'Ange à la terrible voix Désignait la Babel immense. 55 Alors monsieur Haussmann dit: A ce que je vois, Il faudra que je recommence. Non pas, répondit l'Ange, âme du grand Paris. Reste en paix, baron; parfois j'aime Ton zèle; mais, vois-tu, ces vieux trous de souris, 60 Je veux les démolir moi-même! Janvier 1868. La Criminelle I Et je vis un sombre cachot, Où, parmi les noires tentures, Grinçait dans l'air humide et chaud Tout un appareil de tortures. 5 Là, plus vermeils que des rosiers Au mois de juin, le long des porches Frémissent de sanglants brasiers, Qui font pâlir le feu des torches. J'entends des bruits mystérieux 10 Gémir, pareils au cri des goules Dans la nuit, et je vois des yeux Briller par les trous des cagoules. Quel criminel, géant ou nain, Va venir? Mon coeur, tu frissonnes! 15 Est-ce le boucher Avinain, Ou Dumolard, tueur de bonnes? Certes, quelque rustre endurci, Faisant horreur à la lumière, Et lâche, et hideux. Non, voici 20 L'accusée. Elle est belle et fière. Elle fait la nique aux valets; C'est une commère gauloise, Et le rire de Rabelais Éclaire sa lèvre narquoise. 25 C'est la Presse. Avec loyauté, Elle brave, sous l'oeil du sbire, Les ténèbres, étant clarté, Et la grimace, étant sourire! Elle accueille, sans nul tourment, 30 L'âpre ferraille qui la froisse Et le lourd Avertissement Fameux comme poire d'angoisse; Elle voit, sans effroi marqué, Les crocs, les brodequins, les pinces, 35 Et le glaive Communiqué, Très célèbre dans les provinces, Admirant avec sérieux Qu'on ait pu sauver du naufrage, Et garder, pour les curieux, 40 Tous ces bibelots d'un autre âge! II Mais, feuilletant son agenda, Grattant son large nez en truffe, Apparaît un Torquemada, Moitié Satan, moitié Tartuffe. 45 O toi, malheur de mes neveux! Qui fais (même sur la Vulgate!) Plus de clarté que je n'en veux! Démon rusé! Bête écarlate! (Dit-il,) esprit de l'Imprévu, 50 Qu'il faudrait traîner sur des claies, Puisque, sans toi, l'on n'aurait vu Ni les reptiles, ni les plaies! Toi qui, jusque chez les Lapons, Causes, faisant le mauvais pire, 55 O magicienne, réponds: Qu'as-tu fait du premier Empire? Hélas! dit la Presse, en rêvant Devant la bizarre figure, On ne m'écoute pas souvent! 60 Ce n'est pas moi, je vous le jure, Qui l'envoyai, vers les déserts Où brille la glace épaissie, Succomber sous les noirs hivers, Dans les neiges de la Russie! 65 Parlons du royaume des Lys, (Fit le juge, non sans adresse.) Dis, qu'as-tu fait de Charles Dix? Hélas! brave homme, dit la Presse, Ce pauvre vieillard, qui fut roi, 70 Enterra de tristes semences: Mais, crois-le bien, ce n'est pas moi Qui lui dictai ses Ordonnances! III Or, dans le cachot plein de nuit, Comme cet interrogatoire 75 Continuait, toujours conduit Par le Tartuffe en robe noire, On entendait, comme en enfer, Dans un coin de la sombre usine, Un bruit de marteau sur le fer, 80 Venu de la chambre voisine; Et l'on pouvait voir, inondant Une torche qui semblait morte, Les reflets d'un brasier ardent Rougir les fentes de la porte. 85 Alors moi, saisi de stupeur Devant cette flamme irisée, Je m'avançai. N'as-tu pas peur? Dis-je tout bas à l'accusée. La Gauloise leva son front 90 Plus droit que celui des grands chênes. J'entends bien que, pour mon affront, On forge de nouvelles chaînes; Peut-être on invente ce jeu Pour me faire mourir, dit-elle; 95 Mais un point me rassure un peu... C'est que je me sais immortelle! Février 1868. Masques et Dominos Ohé! voici les masques! Fiévreux, coiffés de casques, Costumés en titis, En ouistitis, 5 Sans mesure et sans règles, Ils poussent des cris d'aigles, De chenapans, de paons Et d'aegipans! Le Délire s'exalte 10 Et, le long de l'asphalte, Fait ondoyer ces chars De balochards! Hurlez dans les ténèbres! Mais, ô têtes célèbres, 15 Est-ce vous que je vois? J'entends des voix Qui me sont familières! Ours blancs sans muselières, Chicards, turcs, albanais, 20 Je vous connais! Car cette fois, sans lustre, Tout le Paris illustre A pied comme à cheval Fait carnaval! 25 Voici la Femme à barbe Qui but de la rhubarbe; Et c'est d'où vint sa peur Près du sapeur. Sous tes regards, Europe, 30 La Sappho de la chope, Oeil triste et front pâli, Sort de l'oubli Et reprend sa marotte. (On sait quelle carotte 35 Cette Ange de l'aplomb Eut dans le plomb!) Voici l'Homme au trombone! S'il a près de la bonne Cet air aguerri, c'est 40 Qu'il guérissait; Car, pour rendre aux gens chauves Des cheveux noirs ou fauves, Ce zouave Jacob Vaut monsieur Lob! 45 Voici le ferme athlète Qu'une lionne allaite Et qui cache son nez Aux gens bien nés; Certes il est bel homme; 50 Pourtant Gavroche nomme Ce fier lutteur masqué: Communiqué! Ah! te voilà, mon brave! Qu'il est triste, le grave 55 Constitutionnel, Et solennel! Ombre de Boniface, Quoi que ta bonne y fasse, Il s'en va, Limayrac! 60 Dieux! que son frac Est orné! Que de plaques! Il en a de valaques! Sur son coeur et son flanc Que de fer-blanc! 65 Voici, dans sa culotte, Qui colle, et pourtant flotte, L'orateur contenu, Qui va, front nu. Pallas, tenant sa lance, 70 Lui dit: Ton beau silence N'a jamais tari, mon Cher Darimon! Près de Camors, qui montre Son âme de rencontre, 75 Madame de Chalis Montre ses lys; Et même, en cette foule, Qui va comme une houle, Joyeux, je contemplai 80 Monsieur Leplay, Qu'on a pu voir, en somme, Réclamant les sous, comme Naguère Paul Niquet, Au tourniquet! 85 Voici Veuillot. Il livre Sa bataille. Il s'enivre Des odeurs de Paris. Que de paris Pour savoir si Domange 90 Est celui qu'il nomme: Ange! Ou s'il veut le tricher Avec Richer! Je vois, suivant sa piste, Un bon feuilletonniste 95 Qui le lundi venait: Monsieur Venet! Il est dur, mais bien jeune! C'est d'Augier qu'il déjeune, Et ce dragon dînait 100 De Gondinet! 105 Puis voici les cocottes Faisant coller leurs cottes De satin sur des monts Chers aux démons! Oh! la charmante pose! 110 La chevelure rose Vraiment sied encore à Cette Cora; Fille-de-l'Air, qui lève Sa jambe, comme un glaive 115 Brillant, nous montre son Blanc caleçon; Sans sourciller, pour elles L'Amour coupe ses ailes Et dit: Je me plais où 120 Je vois Zouzou! Voici... Mais, ô ma lyre, On ne peut pas tout dire. J'en passe et des meilleurs; C'est comme ailleurs! 125 O boulevards fantasques! Près de nous, que de masques, Tartuffes et Scapins Et galopins, Et marchandes de pommes 130 Et Pierrots! mais des hommes Parmi tous ces Gil Blas? Cherchez, hélas! Car il en est encore Que tourmente et dévore 135 L'amour de ta clarté, O vérité; Seulement je suppose Qu'ils ont la bouche close. Ils n'en pensent pas moins; 140 Mais ces témoins, Pour qui l'éclat sans feinte De ta nudité sainte Aurait seul des appas, Ne veulent pas, 145 Contre tous les usages, Parler à des visages Ambigus, terminés Par des faux nez! Février 1868. Le Petit-Crevé Lyre, pinçant ta belle corde, Je chanterai, car c'est mon plan, Le Petit-Crevé, dont j'accorde La découverte à Roqueplan. 5 De la Tamise jusqu'à l'Èbre, On voit bâiller son pâle Ennui: Comme crevé, l'Oeil que célèbre Hervé n'est rien auprès de lui. Plus endormi qu'une citerne, 10 Il végète. Faux col géant. Favoris courts. Veston. L'oeil terne. Signes particuliers: Néant! Néant dans son regard qui boite, Néant dans son gilet nouveau, 15 Et Néant dans la mince boîte Où devrait être son cerveau! Nommez à ce petit, qui crève Avec un gant rouge à sa main, Les grands espoirs qui sont le rêve 20 Et l'âme du génie humain; L'Art, cette auguste idolâtrie Pour notre paradis natal, L'Honneur, la Vertu, la Patrie, La Beauté, ce lys idéal; 25 Et, parmi ces choses divines, La Liberté, dont tous les pas Font tomber de vieilles ruines, Il vous répondra: Connais pas! Mais que Rosaura qui s'arrose, 30 Chaque matin, comme un rosier, Passe, en cheveux couleur de rose, Dans une brouette d'osier, Croyant à ce qu'elle dérobe, Vite il court s'incliner devant 35 Cette sorcière, dont la robe N'est, hélas! pleine que de vent. La grande cocotte funeste Le fait longtemps poser debout Au soleil. Puis après, le reste 40 Du temps, que fait-il? Rien du tout. De sa fumée errante et bleue S'entourant pour faire florès, Il voyage dans la banlieue, Empaqueté comme un londrès. 45 On le voit dans cinq ou six gares Par semaine, sous l'oeil des cieux Fumant en guise de cigares Des troncs d'arbre prétentieux. Aux Bouffes, (c'est là qu'il s'abonne,) 50 Il porte un stick céleste; mais Il marivaude avec sa bonne Et savoure cet affreux mets! Et le soir, spectateur godiche, Ce gandin, qu'on joue aux Menus- 55 Plaisirs, s'en va voir dans La Biche De grands morceaux de femmes nus. Ou bien tu cours où l'on ricane, Divin Petit-Crevé, car ton Bonheur est de montrer ta canne 60 Dans les théâtres de carton! Mais que dis-je! carton toi-même. Plus fuyant qu'un ciel de Corot, Tu passes, chimérique et blême, Comme Antinoüs ou Pierrot! 65 Être effacé, doux comme un ange Et banal entre les fumeurs, Tu vis, et rien en toi ne change, O Petit-Crevé, quand tu meurs! Avril 1868. Le Lion amoureux Dans l'enceinte où Joseph Prudhomme Triomphe, entouré d'amis siens, Où dorment leur éternel somme Les doux académiciens, 5 Où, pour nos suprêmes délices, Faisant de la prose et des vers, Ils protègent leurs crânes lisses Par de vastes abat-jour verts, On attendait, tout pâle encore 10 De sa longue rébellion, L'orateur au verbe sonore, L'homme à la face de lion. Près des fenêtres entr'ouvertes, On disait: Oh! lorsqu'en ces murs 15 Où pendent les perruques vertes De ces immortels déjà mûrs, Sa voix révolutionnaire, Pleine de courroux et de foi, Éclatera comme un tonnerre, 20 Certes ils vont mourir d'effroi; Et, comme si La Marseillaise, Ici tout à coup se levant, Pour évoquer l'âme française Embouchait son clairon vivant, 25 On va voir ces minces fantômes, Aux vieux monuments assortis, Rentrer dans les feuillets des tomes Dont ils sont indûment sortis! Ou, troupe de corps dénuée, 30 Ils vont, au sein des cieux déserts, Se dissiper dans la nuée, Se dissoudre parmi les airs; Et l'on verra, coups d'oeil féeriques! Aux pays par Hoffmann rêvés 35 Fuir les Villemains chimériques Avec les vagues Legouvés! C'est ainsi qu'un brillant cortège Plaignait, arrivé de Saint-Flour, Ces birbes, dont le front de neige 40 S'embellit d'un vert abat-jour, Quand il entra, lui, le grand maître Des mots magnifiques et clairs, Qui les réduit aux lois du mètre, Et dont les yeux sont pleins d'éclairs; 45 Lui, devant qui l'Intrigue tremble Avant même qu'il n'ait parlé, Et dont la grande voix ressemble A l'ouragan échevelé. O surprise rare et dernière! 50 Comme Sylvandre il avait mis Des fleurettes dans sa crinière, Pour plaire à ses nouveaux amis! Comme toujours, il parlait juste, Et même il chantait en bon fils 55 La Liberté, sa mère auguste, Mais sur la flûte de Tircis! Dieux! voir le titan de l'abîme Verser du cassis de Dijon! Voir passer le lion sublime 60 En habit gorge de pigeon! Si bien qu'à présent Jules Favre, Jouet d'ironiques destins, Est en tous lieux (ceci me navre) Célébré par les Philistins! 65 Lui, le prince de la parole, Voilà d'où viennent mes ennuis, Il est applaudi par Dréolle... Oh! cachez-moi, profondes nuits! Mai 1868. Satan en colère C'est perdre le bruit et le feu: Je le sais, moi qui fus un dieu! Victor Hugo, Le Danube en colère. Satan, criant miséricorde, Appela d'abord au secours En voyant s'augmenter la horde Qui, grâce à nous, chez lui déborde, 5 Si bien que ses grils sont trop courts! Ensuite, il nous fit ce discours: Faut-il donc que je vous proscrive, Mortels que jadis j'attrapais! C'est effrayant ce qu'il m'arrive 10 De gens sur l'infernale rive, Tassés, pressés en rangs épais, Depuis que vous êtes en paix! Vous le savez, comme j'imite Les fables des temps primitifs, 15 Les damnés, on connaît ce mythe, Cuisent chez moi, dans la marmite Que j'ai prise dans les motifs Des vieux poëtes inventifs. Et, lorsque de rire je pouffe, 20 Malheur à qui touche à ce pot! Mais, voici le comique bouffe! Dans mon pot-au-feu l'on étouffe Depuis que votre chassepot A fait l'ancien fusil capot! 25 On n'y peut plus tenir à l'aise, Depuis que vos engins hideux, Fusils Bonnin et fusils Dreyse, Font rouler jusqu'à ma fournaise Un tas de passants hasardeux, 30 Qui tombent là, coupés en deux! Grâce enfin pour ma casserole! Chacun de vous est le Colomb D'une nouvelle arme à virole; Vous vous foudroyez au pétrole 35 Avec infiniment d'aplomb: C'est une débauche de plomb! Eh! quoi, Dumanets sans vergogne, Croyez-vous que nous ricanons, Quand là-haut votre clairon grogne, 40 En voyant la folle besogne Que me préparent vos canons, Dont je ne retiens pas les noms! On prétend que j'emmagasine Tout ce que détruira le fer! 45 Dis, si tu veux, que je lésine, Tas de fous! mais, dans ma cuisine Où flambe un feu joyeux et clair, Je n'ai plus de place en enfer! J'étais gai comme Diogène; 50 J'engraissais comme un alderman! Vais-je, pour qu'on me morigène, Exproprier ce qui me gêne, Comme votre baron Haussmann, Moi bon vivant et gentleman! 55 Ah! tu t'égorges, saltimbanque, Genre humain encore au maillot! Toujours des morts! La place manque; S'il en vient un, je vous le flanque (Fût-il juif, turc ou parpaillot) 60 Dans le paradis de Veuillot! Là, vêtu d'une simple écharpe, Jusqu'à l'éternité sans fin, Ainsi qu'au concert Contrescarpe, Il entendra des airs de harpe 65 Grattés par ce doux Séraphin, Et s'il s'amuse, il sera fin! Mais, pauvre ver, pour deux aurores, Vis tranquille sur ton mûrier! Pourquoi faut-il que tu t'abhorres, 70 Frêle insecte, et que tu dévores, En croyant mâcher du laurier, Tout le plomb que vend l'armurier! Mai 1868. Pénélope et Phryné A Charles Marchal D'autres peindront, sur les sommets, Cythérée ou bien sainte Thècle, Ou César victorieux; mais, En véritable enfant du siècle, 5 Pour nous charmer, le blond Marchal, Dont la couleur est fort congrue, Cette fois à son fil d'archal Suspend la Cocotte et la Grue. C'est-à-dire, ô gens de Passy, 10 Tout le bonheur que nous voulûmes; Toute l'âme de ce temps-ci Représentée en deux volumes. Pénélope aux chastes bandeaux, Qu'avec respect le démon tente, 15 Cache sa poitrine et son dos Sous sa belle robe montante, Et, sous ses lambris fleuronnés, Voile dans les plis d'une guimpe Deux monts sauvages, couronnés 20 De neiges, ainsi qu'un Olympe. Elle coud, d'un geste humble et doux, Avec des airs de soeur tourière; Total: quinze mille francs, tous Les six mois, chez la couturière. 25 Méprisant le Niagara Pour sa chute, elle est tourterelle Et pleure, et son mari sera Philémon, s'il n'est Sganarelle! Quant à Phryné, toute à l'Amour 30 Qu'elle tient captif en son antre, Elle a la taille courte, pour Donner plus d'importance au ventre. Elle s'orne d'un lourd chignon Que baisent des rayons frivoles; 35 Sur son front naïf et mignon Court un fouillis de mèches folles; Puis, sur son dos voluptueux, Mais net comme la bonne prose, Dégringolent de somptueux 40 Tire-bouchons couleur de rose, Et sa robe, pour des desseins Qu'on ne peut croire pacifiques, Montre à nu le dos et les seins Ainsi que les bras magnifiques. 45 Sa ceinture, qui nous promet Tout, a l'air, fière et sans vergogne, Du grand cordon que Wateau met Au tout petit duc de Bourgogne; Bref, adorable au premier chef! 50 Mais le malheur, c'est qu'elle mange De l'or et du papier joseph, Et qu'elle s'en nourrit, pauvre ange! Double régal pour Amadis Errant dans la campagne verte, 55 Pénélope a l'air d'un grand lys Et Phryné d'une rose ouverte. Chez nous, en pleine floraison, En jupe austère, en folle cotte, Nous avons, Marchal a raison, 60 La Grue et l'aimable Cocotte. Double trésor, double présent Que le poëte ne diffame Jamais! Seulement, à présent, Marchal, on demande... la Femme! 65 Quant à l'Homme... voeux superflus! Je crois qu'en ce Paris sans gêne, Toi-même, tu ne songes plus A le chercher, ô Diogène! Quoi? tu le cherches encor! Si 70 Tu m'en crois, il est, j'imagine, Bien loin, bien loin, bien loin d'ici, Oh! plus loin que l'île d'Égine! Dans quelque désert écarté, Au delà des routes communes, 75 Où sont la sainte Liberté, Les chefs-d'oeuvre... et les vieilles lunes! Mai 1868. Leroy s'amuse Le soleil continue à tout chauffer à blanc. Du fond de sa rouge fournaise Il nous vise, et chacun de nous emporte au flanc Une de ses flèches de braise. 5 Plus cruel que Néron et que Domitien, Pour griller ce que nous aimâmes, Ce bourreau sur son front d'académicien Met une perruque de flammes! Ah! pour le supporter, ce dur soleil roussi, 10 Qui, desséchant les jouvencelles, Nous met sa torche aux yeux, et qui nous fait aussi Manger des gerbes d'étincelles, Il faudrait être enfin plus doux que Babylas Et plus patient qu'Athanase, 15 Car il nous a, pendant ces jours derniers, hélas! Dévoré même le Gymnase! On y meurt tout de bon: la feuille de vigne y Semblerait trop chaude, ô mon Ode! Et tous les spectateurs de monsieur Montigny 20 Sont changés en boeuf à la mode. Voyant cela, l'auteur de Chemin retrouvé, Pâle et debout contre un pilastre De ce théâtre si rudement éprouvé, Fit ce petit discours à l'Astre: 25 O Phébus-Apollon! photographe changeant Qui vient laper l'eau dans les auges Et qui nous romps le crâne avec ton arc d'argent, Tu n'es qu'un franc-tireur des Vosges! Ah! montreur de seins nus qui fais le Richelieu! 30 Coiffeur qui poudres cette ville! Joueur de violon et de lyre! vieux dieu Bon pour Ménard et pour Banville! Comment! Régnier et moi, nous donnons, vieil archer, Tranchons le mot, un pur chef-d'oeuvre; 35 Et toi, rose et brûlant, tu viens nous le lécher Avec tes langues de couleuvre! Pour notre bonbonnière abandonnant les cieux, Parmi nos loges tu t'installes, Et tu viens cuire à point les crânes des messieurs 40 Qui se sont assis dans les stalles! Même jeu sur la scène. On voit que les pompiers, Incendiés par tes extases, Entrent en fusion et coulent à nos pieds: On pourrait en faire des vases! 45 Tu changes en charbons le riche lampas qu'a Drapé mon directeur artiste, Et, grâce à toi, le front de madame Pasca S'enflamme comme une améthyste! Tu grilles sans pitié Massin, dont la chanson 50 Vaut bien mieux que celle d'un merle, Et tu fonds lâchement Béatrice Pierson, Comme Cléopâtre sa perle! La pauvre Mélanie a des feux sur ses doigts: Berton s'efface dans la brume, 55 Villeray s'amincit comme un fil, et je vois A l'horizon Landrol qui fume! Soleil, moi, vieux lion blanchi sous le harnois, Crois-tu vraiment que je m'amuse De te voir envoyer du monde à Cressonnois? 60 Va-t'en! laisse en repos ma Muse, Ou, s'il fallait encor que ton bras assénât Des coups sur cette fiancée, Tremble, je te ferai flétrir en plein Sénat, Comme on a fait pour monsieur Sée! 65 C'est ainsi que Leroy, farouche, et par instants De son pied tourmentant la plinthe Du corridor, parlait au soleil du printemps Et l'assourdissait de sa plainte. Pourtant des spectateurs fort nombreux se montraient 70 Au contrôle, tous grillés comme Des biftecks. Ils entraient brûlés, mais ils entraient. Ils versaient une forte somme; Et notre auteur, avec des sourires charmants, Regardait parmi l'incendie 75 Ces tisons à demi consumés, et fumants, Qui venaient voir la comédie! Juin 1868. Et Tartuffe? Adam vante et chérit son paradis natal Où, joyeuse et libératrice, Dans les Édens baignés par des flots de cristal La vigne est sa mâle nourrice. 5 Et Tartuffe? Il nous dit, entre deux oremus, Que pour tout bon Français la patrie est à Rome, Et qu'ayant pour aïeux Romulus et Rémus, Nous téterons la louve à jamais. Le pauvre homme! Adam, qui veut chasser de son riant jardin 10 La Haine impure, ce reptile, Aime un langage clair, et garde son dédain Pour la polémique inutile. Et Tartuffe? Il écrit des pamphlets, des amas De brochures, des tas de discours. Il consomme 15 Deux fois plus de papier qu'Alexandre Dumas Et même que Ponson du Terrail. Le pauvre homme! Adam, toujours épris de l'antique Beauté, Pour se guérir de tant d'épreuves Demande, haletant, la force et la santé 20 Au flot mystérieux des fleuves. Et Tartuffe? Jamais il n'a que des refus Pour la pauvre naïade. Il craint l'eau froide, comme Le bienheureux saint Labre, et ses cheveux touffus Sont vierges des baisers du peigne. Le pauvre homme! 25 Adam veut que sa fille au front pur, son trésor, Sous le noir sanglot des huées Ne porte pas la pourpre et les étoffes d'or, Ces haillons des prostituées. Et Tartuffe? Blessé par des yeux vert-de-mer, 30 Avec une Ève en fleur il mordille la pomme, Et, tout en répétant: Craignez le fruit amer, Il vous le croque avec délices. Le pauvre homme! Adam, pour mettre un coq à la place d'un lys, Ne veut plus imiter Xaintrailles; 35 Il appelle à grands cris le jour où tous ses fils Ne seront plus chair à mitrailles. Et Tartuffe? Il prétend qu'on acquitte l'impôt Du sang. Et si quelqu'un dit: Tue! il crie: Assomme! Ses prédilections sont pour saint Chassepot, 40 Pour saint Bonnin et pour saint Dreyse. Le pauvre homme! Adam, victorieux du passé triste et vain, Regarde sans terreur les voiles De l'insondable azur, où le berger divin Mène ses grands troupeaux d'étoiles. 45 Et Tartuffe? Il nous dit: Les astres, les soleils, Les comètes, cela regarde l'astronome. Moi, ce que j'aperçois au fond des cieux vermeils, C'est un vengeur, un dieu féroce. Le pauvre homme! Raison! divinité sereine, qu'à genoux 50 Diderot proclama naguère, Parle! protège-nous! entends-nous! sauve-nous! Détruis la Bêtise et la Guerre! Sauve Marco, la stryge aux yeux froids et hautains; Sauve Shahabaam, sauve monsieur Prudhomme; 55 Sauve les idiots, sauve les philistins Et les envieux, et Tartuffe, le pauvre homme! Juin 1868. La Balle explosible Oui, je trouve cela plaisant! Guerre, déesse au coeur farouche, Qu'est-ce donc? On dit à présent Que tu fais la petite bouche! 5 Quoi! nymphe du canon rayé, Tu montres ces pudeurs risibles Et ce petit air effrayé Devant les balles explosibles; Et tu crains, le tour est poli, 10 Que ces engins trop délétères Ne soient pas d'un effet joli Dans le ventre des militaires. Toi qui pour l'horrible duel Embouchais ton clairon sonore 15 Avec tant de sang-froid cruel, Vraiment cette douceur t'honore. Désormais en petit manteau Il faudra t'habiller, Mégère, Comme une Aminte de Wateau. 20 Prends un gai chapeau de bergère, Et, laissant là tes mousquetons, Dans les prés que la Seine arrose, Fais paître les petits moutons En filant ta quenouille rose. 25 Car, Déesse aux yeux aveuglants, Tu veux bien que le canon broie Les bataillons noirs et sanglants: Cela, tu le veux avec joie; Tu veux bien, parmi les sanglots, 30 Qu'en tes champs pleins de funérailles Des corps troués on voie à flots Sortir du sang et des entrailles; Tu veux bien que sur les pavés On trouve, en tes routes nouvelles, 35 Des nez coupés, des yeux crevés, Des lambeaux épars de cervelles; Tu veux, sous le ciel indigo, Que ton noir cheval qu'on renomme Foule aux pieds, comme dit Hugo, 40 Et l'homme, et l'homme, et l'homme, et l'homme. Guerre, tu ne peux le nier, D'une plaine rose et fleurie Tu veux bien faire le charnier De ta hideuse boucherie; 45 Sur tous ces détails, en effet, Ton point de vue est homogène; Mais, en somme, on n'est pas parfait: La balle explosible te gêne. Va, laisse ton coeur endurci 50 Et relève ton front tragique! Prends la balle explosible aussi; Car pourquoi manquer de logique? Fais sauter les hommes en l'air, Et quitte une crainte imbécile: 55 Mâche la mitraille et l'éclair, O meurtrière! et sois tranquille, Au jour fixé, quelque géant, Un génie encore invisible Emportera dans le néant 60 Tes canons, ta balle explosible, Ton souffle de flammes, ton bruit, Ta démence effroyable et creuse, Et fera rentrer dans la nuit Ta fantasmagorie affreuse! Juin 1868. Embellissements Si vous le pouvez, d'un oeil sec Regardez cela. C'est la rue De la Paix. Dieux puissants! avec Quelle fureur le pic s'y rue! 5 Dégringolez, façades, coins! En avant la pelle et la pioche! O rue historique, rejoins Celles de Tyr et d'Antioche! Le spectacle est superbe, car 10 Des hordes, comme en rêve entrées Dans ces maisons, en sortent par Les trous des chambres éventrées; Tous ces palais sur leurs genoux Laissent ruisseler leurs entrailles; 15 On voit, comme des aigles fous, S'envoler des pans de murailles; Et les plâtras et les gravats, O dieu de notre préfecture, Couvrent la ville où tu gravas 20 Ton nom pour la race future. Blanc comme Avril en floraison, Le passant gémit, pleure et beugle. Désormais on a bien raison De dire que l'homme est aveugle; 25 Car, ainsi masqué jusqu'aux dents, Le Français, qui devient farouche, A du plâtre dans les yeux, dans Les narines et dans la bouche. O Parisien, ta cité 30 A présent n'a plus de rivales; Mais, selon ta capacité, Ce plâtre, il faut que tu l'avales! Et voici, dans tout ce mic-mac, Le plus clair de tes héritages: 35 Tu dois avoir dans l'estomac Quelques maisons à cinq étages! Hurrah! Le fauve Sahara Croît et grandit, où fut la rue De la Paix; bientôt l'on aura 40 Coupé cette immense verrue. Bon Paris, patiente encor: Bientôt, pourvu qu'on démolisse, Tu deviendras le sable d'or, Le désert parfaitement lisse, 45 O ville, et, prudents animaux, Au lieu même où tu te pavanes Les doux et patients chameaux Iront en longues caravanes! Paix divine! ce n'est plus qu'aux 50 Antipodes que l'on te souffre; L'Europe est ivre de shakos, De canons rayés et de soufre. Tu souris, efforts superflus! Ta détresse, hélas! s'est accrue. 55 Chez nous il ne te restait plus Rien, Déesse, qu'un nom de rue; On te le reprend! Il est sûr Qu'un édile sévère et tendre Ne peut pas laisser ton nom sur 60 Des démolitions à vendre! Ouvrière, qui n'as souci Que d'une oeuvre amoureuse et lente, Le préfet te chassa d'ici Comme une marchande ambulante; 65 Ce maître a brisé ton collier Et l'a jeté dans le cloaque, Et, pour te mieux humilier, T'a même retiré ta plaque! Juillet 1868. Le Budget Le nouveau Budget, sphinx au front jeune et charmant, Sourit avec des airs de prince; Ma foi! nous le pourrons nourrir facilement, Voyez comme il est svelte et mince! 5 Malgré ses ailes d'aigle et son corps de lion, Il n'a pas du tout l'air farouche, Et je pense qu'avec un petit million Nous pourrons lui fermer la bouche. Allons, j'ai faim, (dit-il de sa plus douce voix;) 10 Je veux grignoter quelque miette. Messieurs les députés viennent, et je les vois Remplir aussitôt son assiette. Sacs d'or, sacs de billon pesant, lourds sacs d'argent, S'empilent, et, comme une guivre, 15 Le sphinx avale tout, or au reflet changeant, Sacs d'argent et lourds sacs de cuivre. Encor, dit-il. Voici qu'on lui sert derechef Argent et cuivre et pièces jaunes; De l'argent et de l'or et du papier joseph 20 En paquets longs de plusieurs aunes. Il mange tout. Devant nos regards éblouis, Affamé comme un saltimbanque, Il engloutit les tas immenses de louis Et croque les billets de banque. 25 Encor, encor, encor, encor, encor! dit-il. Qu'on me serve dans cette enceinte. Puis il ajoute avec un sourire subtil: Tout cela n'était que l'absinthe! Mes amis, n'allez pas m'affamer pour deux liards, 30 Car je suis un mangeur modeste. Encor des millions, encor des milliards, Et des trilliards s'il en reste! Et toujours le Budget dévore. O ciel! jusqu'où Fourre-t-il cet or! Quelle autruche! 35 Il sue, on voit saillir les veines de son cou: Il enfle comme une baudruche! Seigneur, lui dit un sage, arrêtez-vous. Tremblez. Voilà votre abdomen qui ronfle; Bourré jusqu'à la gueule enfin, vous ressemblez 40 A ces ballons que Nadar gonfle! Écoutez, il est temps, la voix de la raison. J'ai vu votre ventre en spirale Gros comme un éléphant, gros comme une maison, Puis gros comme une cathédrale, 45 Le voici, maintenant que l'on se relaya Pour vous nourrir selon les règles, Pareil au plus géant des monts Himalaya, Qui domine le vol des aigles! Il faut se modérer, seigneur, c'est le devoir. 50 On vous a donné carte blanche, Mais tenez-vous-en là. Sinon, craignez de voir S'émietter comme une avalanche, Sauter comme une bombe ou crouler comme un pont Ce beau ventre qui vous décore! 55 Plus d'or, ou vous crevez. Et le Budget répond: Je crève, mais j'en veux encor! Juillet 1868. Triolets La Lanterne Que de lumière, que de feu, O Rochefort, dans ta Lanterne! Monsieur Pinard en devient bleu: Que de lumière, que de feu! 5 C'est le cas de dire, morbleu, Que tu n'as pas un talent terne! Que de lumière, que de feu, O Rochefort, dans ta Lanterne! Marbre rose Par ses lys, Blanche d'Antigny Du temps de Rubens est datée. Elle charme Bade et Lagny Par ses lys, Blanche d'Antigny. 5 Car, même au dîner de Magny, Pour ses Dieux il n'est pas d'athée. Par ses lys, Blanche d'Antigny Du temps de Rubens est datée. Monsieur Lecoq Naguère, on aimait Paul de Kock; On lut en d'autres temps L'Uscoque. Lorsqu'il paradait comme un coq, Naguère, on aimait Paul de Kock. 5 Puis, à présent, Monsieur Lecoq Passe comme un oeuf à la coque. Naguère, on aimait Paul de Kock; On lut en d'autres temps L'Uscoque. Le Vélocipède Moitié roue et moitié cerveau, Voici l'homme-vélocipède. Il va, plus docile qu'un veau, Moitié roue et moitié cerveau. 5 Il se rit, animal nouveau, De Buffon et de Lacépède! Moitié roue et moitié cerveau, Voici l'homme-vélocipède. Autres Chassepots Inventez, cinq ou six fois l'an, Des fusils: je vois tout en rose! Ne perdez pas ce fier élan. Inventez, cinq ou six fois l'an, 5 Des fusils! des fusils! il en Restera toujours quelque chose. Inventez, cinq ou six fois l'an, Des fusils: je vois tout en rose! Les Grandes Dames Ah! comme Arsène Houssaye a fait Ses Grandes Dames, l'homme habile! Comment les montrer, en effet? Ah! comme Arsène Houssaye a fait! 5 En son livre, tout est parfait; C'est Trianon... et c'est Mabille! Ah! comme Arsène Houssaye a fait Ses Grandes Dames, l'homme habile! Paris gratté Dans la plus belle des saisons, La propreté se manifeste. Oui, dans le temps des floraisons, Dans la plus belle des saisons. 5 On a nettoyé tes maisons, Ville de boue: à quand le reste! Dans la plus belle des saisons, La propreté se manifeste. Épilogue Pour bien faire le Triolet Il faut trop d'esprit. Je m'arrête. Je ne vois plus que Briollet Pour bien faire le Triolet. 5 Oh! mener ce cabriolet Sur le mont à la double crête!... Pour bien faire le Triolet Il faut trop d'esprit. Je m'arrête. Juillet 1868. La Mitrailleuse I La Mitrailleuse, un nom charmant! J'y veux songer. Elle est d'une bonne syntaxe; J'aime sa tabatière et son affût léger, Ses canons tournant sur un axe, 5 Jolis petits canons, étroitement unis, Sa batterie en féronnière Et son récipient à cartouches, munis Chacun d'un couvercle à charnière! La chose est dans sa boîte, et, pour charmer nos yeux, 10 Se manoeuvre, (on me le révèle,) O Barbarie, ainsi que ton orgue joyeux, En tournant une manivelle; Grâce à quoi dragons verts, cuirassiers, fusiliers, Déchus de leur beauté physique, 15 Tous, par douzaines, par centaines, par milliers Seront foudroyés en musique. Un enfant y suffit; alors, dans un éclair, Notre chair sous le plomb féroce Volera par lambeaux ensanglantés, sur l'air 20 Allez-vous-en, gens de la noce! II O mères! qui, riant au baiser de vos fils, Oubliez l'amère souffrance Et portez suspendus à votre sein de lys Ces beaux enfants, fleurs de la France; 25 Ne vous obstinez pas, ô mères que le jour Baigne de sa clarté subtile, A les nourrir ainsi du lait de votre amour; Cessez une lutte inutile. Tandis que votre lait abreuve un seul enfant, 30 La Mitrailleuse, mousquetade Énorme, a vite mis un millier triomphant D'hommes faits en capilotade. Vous ne résistez pas à la comparaison! Couseuses, rien ne peut absoudre 35 Le fil d'or de nos jours; vous n'aurez pas raison De cette machine à découdre! Le fossoyeur n'a plus à creuser de tombeaux. Les oiseaux noirs pendent en grappe Sur nous; voici venir la fête des corbeaux: 40 C'est pour eux que l'on met la nappe! III Car, ô Progrès, génie auguste et factieux! Songeur qui, déployant tes ailes, Sous les noirs Océans et dans l'horreur des Cieux Vas chercher des routes nouvelles! 45 Un ménechme hideux, ton singe et ton bouffon, Contemplant ton oeuvre hardie, Pour réjouir la Nuit et pour charmer Typhon En fait l'ignoble parodie; Et quand, victorieux des vieux spectres rampants, 50 Recréant la beauté première, Démon de la science et du jour, tu répands La poésie et la lumière; Quand tu pétris, cyclope, avec ton dur marteau, La machine, bête de somme 55 Qui traîne en se jouant le char et le bateau, Détruit l'espace, affranchit l'homme, La Machine, qui va pour nous recommencer Les Titans aux labeurs superbes, Qui sait creuser le noir sillon, ensemencer, 60 Faucher le blé, lier les gerbes; Alors le faux Progrès, ton singe, acclimaté Dans les batailles volcaniques, Pour nous hacher menu comme chair à pâté Forge des bourreaux mécaniques! Septembre 1868. Périphrases Toi qui, sur le frêle navire Où nous voguons, as mis du lest Dans la crainte qu'il ne chavire, Inspire-moi, sublime Ernest! 5 Tu communiques! Communique- Moi tes sentiments fanfarons. Un vocable te semble inique? Il suffit. Avec lui je romps! Dût le style en devenir terne, 10 J'écrirai sur un ton gaillard, Au lieu du mot qui rime en terne: Interrompu par le brouillard, Ou bien quelque autre synonyme. Je commence, dût à mes yeux 15 Expirer de chagrin la Rime, Car le plus tôt sera le mieux. Au boulevard, les candélabres, J'en saute, comme Eugène Paz! Portent au haut de leurs fûts glabres 20 Des Inexpressibles à gaz. Diogène, âme peu commune, S'il vient chercher son homme ici, A sa main ne tiendra plus qu'une Si j'ose m'exprimer ainsi. 25 Par cette chaleur accablante, Si Thérèse, dans son château, Nous offre une fête galante Empruntée au charmant Wateau, Les charmilles patriciennes 30 Empliront de flamme avec des Je ne sais quoi vénitiennes Leurs feuillages qui font un dais! Si quelqu'un, se mettant à l'aise, Veut conter, on prend ce qu'on a, 35 L'histoire du gars de Falaise Qu'on trouve dans tous les ana: Pour terminer, s'il veut qu'en somme Ernest ne le tourmente point, Il devra dire: Le pauvre homme 40 N'avait donc omis qu'un seul point, C'est d'allumer sa Trois-Étoiles. Ainsi, comme la mer à Brest, Gonflez-vous, doux et légers voiles, Pour plaire à la pudeur d'Ernest! 45 Oui, désormais, l'amant qui raille Dans le drame de Bouchardy, L'homme au manteau couleur muraille, Le Mélingue fier et hardi Aura (ce n'est point une bourde 50 Émise par quelque Gascon) Une Passez-moi le mot sourde, Pour escalader le balcon. Nous dirons, exempts d'arguties, Ou chacun s'en repentirait, 55 N'allez pas prendre les vessies Pour des... Points suspensifs, tiret! Et l'on va sous une funèbre Feuille de vigne, du moins tout Me le dit, cacher la célèbre 60 Comment dirai-je? de Saint-Cloud. Septembre 1868. Trop de Cigarettes Eh! oui, monsieur de Girardin, Elles ont raison, vos sorties! Si la France, riant jardin, Ne produit plus que des orties, 5 Si l'éclat de son fier soleil S'efface aujourd'hui sous la brume Qui voile cet astre vermeil, C'est parce que l'Empereur fume. Si notre siècle, Phaéton 10 Déchevelé, parfois s'égare Et suit une route en feston, Oui, c'est la faute du cigare. Pourtant, sans parti pris banal, Prenons en main notre lanterne, 15 Roi de La Liberté (journal), Et regardons Paris moderne. Je vois, dans cet âge irrité, Les penseurs, les ardents apôtres Du Droit et de la Vérité 20 S'armer les uns contre les autres, Et je vois deux frères, jaloux D'épouvanter les voûtes bleues, S'entre-manger, comme ces loups Dont il n'est resté que les queues. 25 J'entends monsieur de Champagny, Qui, posant sa main sur sa cuisse Comme on fait au bain Deligny, Défend que désormais on puisse Apprendre à lire à tout enfant 30 Qui, pendant sa jeunesse errante, N'aura pas, banquier triomphant, Gagné cent mille écus de rente! Un autre, agitant le tison De la Guerre absurde et stérile, 35 Au lieu de nous parler raison Embouche le clairon d'Achille. Sur nous tous levant un impôt Conseillé par notre délire, L'outil de monsieur Chassepot 40 Remplace la Plume et la Lyre; Et je vois, ô Dieux indulgents! Orphée, en ces instants risibles, Apprivoiser bêtes et gens A coups de balles explosibles. 45 Au théâtre, un fou furieux, Ayant toujours exécré celle Dont se réjouissaient les cieux, Dit: O Musique! à sa crécelle. J'entends, en leurs jeux triomphaux 50 Dont la folie est singulière, Les acteurs faire des vers faux Et vouloir souligner Molière. Or, voyant que l'on a tout fait Pour noircir la blancheur du cygne 55 Et que tout s'arrange en effet Pour qu'Alceste pleure et s'indigne, Je pense alors, sous mon tilleul Songeant à nos peines secrètes, Que l'Empereur n'est pas le seul 60 Qui fume trop de cigarettes! Septembre 1868. Chez Guignol [Personnages:] [Polichinelle.] [Le Commissaire.] [Le Chat, personnage muet.] [Polichinelle.] Près de la Seine ou près du Tibre Tous les esclavages sont laids! Cher Commissaire, suis-je libre? Réponds-moi franchement. [Le Commissaire.] Tu l'es. [Polichinelle.] 5 Plus d'abus! Je dois les proscrire. Pour éclairer quelque jour nos Chers concitoyens, puis-je écrire Ce que je veux dans les journaux? [Le Commissaire.] Oui, tu le peux, c'est ton affaire, 10 A Paris comme à Montbrison, En risquant seulement de faire Sept ou huit mille ans de prison. Polichinelle. Fort bien. Mais, de l'Art idolâtre, Puis-je, à cette heure où je déchois, 15 Représenter sur mon théâtre Les anciens drames de mon choix? Le Commissaire. Tu le peux, et que cette fête Enchante le ciel indigo. (Pourvu que le nom du poëte 20 Ne se termine pas en go.) Polichinelle. Pour leur confier, joie ou larmes, Tout ce qu'en moi le ciel a mis, Puis-je, en l'absence des gendarmes, Me réunir à mes amis? Le Commissaire. 25 Oui. Mais comme, ici-bas, l'on n'aime, En ce lieu de perdition, Aucun autre ami que soi-même, C'est à cette condition Qu'imitant Vénus dans sa conque, 30 Aux champs, à l'ombre d'un tilleul, Ou dans une chambre quelconque Tu te réuniras tout seul! Polichinelle. Bon. Puis-je, lorsque tu me livres Cet avenir doux et pompeux, 35 Avoir, pour colporter mes livres, Ton estampille? Le Commissaire. Tu le peux. Colporte-les jusqu'aux murs d'Arles! Et colporte-les encore à Rome, pourvu que tu n'y parles 40 Que de Nichette et de Cora! Polichinelle. A l'Oisiveté, qui diffère, Apportant un remède sain, Mon héritier peut-il se faire Agriculteur ou médecin? Le Commissaire. 45 Il le peut. Je détruis, j'efface Tout ce qui jadis le bridait, Mais à condition qu'il fasse L'exercice, comme Bridet! Polichinelle. Puis-je, allant faire une visite 50 A mon jeune ami Briollet, Quand l'ouragan fait qu'on hésite, Y courir en cabriolet? Le Commissaire. Oui, pourvu que dans les citernes Ton cabriolet n'aille pas, 55 S'il est nuit, mirer des lanternes! Polichinelle. Il suffit. Libre de mes pas, Je puis être loyal et brave. J'ai craint qu'on ne m'en empêchât, Mais point! Si quelqu'un est esclave, 60 Ce n'est pas moi. Le Commissaire. Non, c'est le chat. Septembre 1868. Un Chant National, s'il vous plaît C'est la Chanson, La Marseillaise, Ivre d'espérance et de jour, Qui s'élançait de la fournaise, Vierge, avec son grand cri d'amour! 5 C'est elle, âme de la Patrie, Qu'avec leurs grands coeurs ingénus Suivaient, en leur idolâtrie, Les jeunes soldats aux pieds nus! Jeune, dédaigneuse, immortelle, 10 Effrayant les astres jaloux, Elle vous touchait de son aile, Soleils épouvantés, et vous, Batailles aux profondeurs noires, Et tenait dans sa forte main 15 Le groupe effaré des Victoires, Qu'elle emportait dans son chemin! Elle marchait, lançant la foudre Sur les rois d'orgueil enivrés, Et de nos drapeaux, noirs de poudre, 20 Elle agitait les plis sacrés. La grande Chanson, qui s'élance Dans les airs pour vaincre et punir, A présent garde le silence, Les yeux fixés sur l'avenir. 25 Lorsqu'elle relève sa tête, On croit entendre, au fond des cieux Et dans l'horreur de la tempête, Mugir les clairons furieux, Et, sous les chênes centenaires, 30 Va grondant le bruit souverain Des lourds canons, et les tonnerres Que font les chariots d'airain. A ses pieds, docile et farouche Et caché dans l'ombre à demi, 35 Tressaille, ouvrant parfois la bouche, Son courroux, lion endormi, Et, tranquille, tenant son glaive Qui reflète un rayon de feu, Cette Pensée auguste rêve, 40 Calme et terrible comme un dieu. Alors, tandis que ses yeux lisent Au fond de l'azur infini, Des passants viennent et lui disent: Guerrière, ton règne est fini. 45 Oui, nous avons, c'est une affaire, Des rimes pauvres à placer. Tu n'es plus rien. Nous allons faire Une Ode pour te remplacer. La Déesse, dont la main joue 50 Avec le glaive aux reflets clairs, Lève ses beaux yeux et secoue Son front environné d'éclairs. Admirant leur pas qui trébuche, Elle voit le long peloton 55 Des musiciens en baudruche Et des poëtes en carton, Puis Jocrisse, embrassant la lyre D'un air tendre et virgilien, Et leur dit avec un sourire: 60 Faites la Chanson. Je veux bien. Octobre 1868. Madame Polichinelle [Gille.] Ta grandeur me remplit d'effroi, Polichinelle! Réponds-moi. Il paraît que tu bats ta femme. [Polichinelle.] Eh! oui, quelquefois je l'entame! 5 Oui, je la rosse, je la bats, Et même, on m'entend de là-bas, Quand, féroce comme un Cosaque, Je lui tombe sur la casaque Et de cent coups je lui fais don. [Gille.] 10 Mais, lui demandes-tu pardon? [Polichinelle.] Il serait beau que je le fisse! [Gille.] Alors, dis, par quel artifice Es-tu cependant adoré? [Polichinelle.] C'est que mon habit est doré. [Gille.] 15 Madame, dit-on, se révolte Parfois. [Polichinelle.] Eh! oui. Par l'archivolte De mon palais! tu dis fort bien. Parfois elle rompt son lien. [Gille.] Ces jours derniers, émancipée, 20 La dame s'était échappée Par un élan bien réussi! [Polichinelle.] Vrai Dieu! qu'elle était belle ainsi, Mon Espagnole, ma Chimène! Elle tranchait de l'inhumaine! 25 Elle portait d'un air mignon La rose rouge à son chignon, Et, fière, elle frémissait toute Dans l'air libre, ayant une goutte De sang de taureau dans le coeur! [Gille.] 30 Cependant, te voilà vainqueur. Parle-moi, beau chanteur de gammes: Quel charme en toi dompte les dames? Car ta bosse est pleine de vent Par derrière, aussi par devant; 35 Et, comme tu fus un ivrogne, On voit fleurir ta rouge trogne. Pour le reste, nous t'égalons! [Polichinelle.] C'est parce que j'ai des galons. [Gille.] Parlons franc. Tout le jour tu vides 40 Les pots, de tes lèvres avides; Et, trouvant que la soif te nuit, Tu les vides encor la nuit. Ta conduite est fort excentrique: Au retour, tu prends une trique 45 Et, délibérément, tu bats Le manteau, la robe et les bas De madame Polichinelle. Qui donc fait que la péronnelle Consent à ces jeux effrénés? [Polichinelle.] 50 La pourpre que j'ai sur mon nez! [Gille.] Bref, ayant mis à sec une outre, Tu vides l'autre, et passes outre; Tu nous montres, étant fort laid, Des cheveux plus blancs que du lait, 55 Et, de plus, tu deviens obèse. D'où vient que ta femme te baise Ainsi qu'un héros de roman? Apprends-moi donc quel talisman Fait qu'une dame si jolie 60 Supporte la triste folie De ton caractère immoral? [Polichinelle.] C'est mon chapeau de général! Octobre 1868. Delirium tremens On demande pourquoi tu ris? Je le sais, moi, si tu l'ignores, Pauvre Muse qui sur Paris Agites ces grelots sonores! 5 Ah! devant ce qu'on nous fait voir (L'esprit a sa délicatesse!) Il faut rire de désespoir Et chasser la noble Tristesse. Le temps est venu, c'en est fait, 10 Votre règne chez nous commence, Dieux que l'on adore en effet, O froid Délire, et toi, Démence! Dans cet âge, plus ambigu Que l'Ambigu de monsieur Faille, 15 Où le bon sens est exigu, Je crains désormais qu'il ne faille, En eussent-ils la crampe aux reins Et mille fourmis dans le torse, Mettre à tous nos contemporains 20 Une camisole de force. Car le sens du bien et du mal Disparaît, et, comme il s'efface, L'absurde est notre état normal: Pile est synonyme de: Face! 25 Que dit à présent le goût? Vae Victis! Et Plessy, comme Febvre, Montre un bijou, dont Legouvé Malheureusement fut l'orfèvre. Voici que, d'un air folichon 30 Clignant ses petits yeux de braise, L'antique Mère Godichon Veut évincer La Marseillaise; Une cocotte de gala, Dont les attraits déjà trépassent, 35 Dit en lorgnant: Ces femmes-là! A propos des dames qui passent; Macaire célèbre Sion Sur le sistre et sur la viole: Ailleurs, la Prostitution 40 Crie aux passants qu'on la viole! Bobèche, sur qui resplendit L'or des badauds qu'il a su traire, Prend Orphée à part et lui dit: Tu n'es pas assez littéraire! 45 Je vois, flambant comme un tison, L'article d'un fier patriote Ennemi de la trahison, Signé... Judas Iscariote! Polichinelle signe: Éros, 50 Et, comme fils de Carabosse, Donne au divin Antinoos Le conseil de rentrer sa bosse; Le voleur, tenant des tromblons, Dit au volé: Rends-moi ma somme! 55 Et le nègre a des cheveux blonds. J'en pleure et tout ceci m'assomme. Comme le blanc se prétend noir Et de nos pauvres yeux se joue, Vérité, brise ton miroir! 60 J'ai peur, quant à moi, je l'avoue, Qu'arrêtant le céleste essieu, Torquemada, monstre effroyable, Ne veuille damner le bon Dieu Et ne canonise le diable; 65 Que Rothschild ne meure de faim, Que le tigre ne fonde en larmes, Et que Lacenaire à la fin Ne fasse arrêter les gendarmes! Octobre 1868. Donec gratus... Et voilà comme de Banville On copie, en se flagellant, Le vers de campagne et de ville, Blanc, flamboyant et rutilant. Jules Janin, Journal des Débats. [Lui.] Quand tu m'aimais, quand nul Jouvin N'entourait de ses bras ton col souple et divin, Dame Critique, en ton commerce J'ai vécu radieux comme le shah de Perse. [Elle.] Du temps que pour moi tu sonnais La trompe, sans songer à faire des sonnets, Non, Diane de Maufrigneuse Ne fut pas plus que moi superbe et dédaigneuse. [Lui.] La nymphe qui pince du luth 10 A présent me subjugue et pour moi donne l'ut! C'est ma maîtresse, ma lionne: Qu'on ajoute mes jours aux siens, je les lui donne. [Elle.] J'en dis autant pour Saint-Victor! Il est pour moi Roland, Amadis, Galaor: Je voudrais, ce désir me presse! Donner ma part de jours au Wateau de La Presse. [Lui.] Mais quoi! puisque la foule a ri, Si je laissais enfin les vers à Soulary? Si je te refaisais des phrases 20 Où la topaze brille entre les chrysoprases? [Elle.] Ah! quoique Paul de Saint-Victor Soit brillant comme Gaiffe à la crinière d'or, Et toi plus léger que des bulles De savon, je vivrais, je mourrais pour toi, Jules! Mai 1855. Ancien Pierrot Hommes hideux, et vous dont Amour fait sa gloire, Femmes! je vous dirai ma déplorable histoire. J'étais Pierrot. Comment! Pierrot? Mais oui, Pierrot. J'étais Pierrot. Voler au rôtisseur son rôt, 5 Dérober des poissons aux dames de la Halle Tout en les fascinant d'un oeil tragique et pâle, Boire, manger, dormir, tels étaient mes destins, Et je goûtais l'ivresse énorme des festins! Plus blanc que l'avalanche et que l'aile des cygnes, 10 J'étais spirituel et je parlais par signes. Avec mon maître, vieux et sinistre coquin, Nous poursuivions dans les campagnes Arlequin Et sa délicieuse amante Colombine. Mais dès que je levais contre eux ma carabine, 15 Sur un fleuve brillant comme le diamant Ils s'enfuyaient dans des nefs d'or. C'était charmant. Nous nous rencontrions parfois. Moins doux qu'Arbate, J'assommais Arlequin avec sa propre batte. Colombine, fuyant la cage et le réseau, 20 M'effleurait, en son vol tremblant, comme un oiseau; Je prodiguais, parmi les cris et les tumultes, A Cassandre ébloui, des coups de pied occultes; Je riais, et la fée Azurine parfois, A l'heure où le soleil teint de pourpre les bois, 25 Faisait jaillir pour moi, parmi les fleurs écloses, Des pâtés de lapin dans les buissons de roses! Oh! la fée Azurine! Un jour, ô mon pinceau, Reste chaste! sur l'herbe, auprès d'un clair ruisseau, Je la surpris dormant, sa poitrine de neige 30 A découvert. J'étais Pierrot. Que vous dirai-je? Sur ces lys, un malheur est si vite arrivé! Je mis ma lèvre, hélas! Puis je récidivai, Trois fois. J'étais Pierrot. Mais la fée adorable S'éveilla toute rouge, et me dit: Misérable, 35 Deviens homme! Aussitôt, prodige horrible à voir! Je sentis sur mon dos pousser un habit noir. Comme si j'eusse été Français, Tartare ou Kurde, Il me vint des cheveux, cette parure absurde; Sur mon front je sentis passer le badigeon 40 Qui rougit l'écrevisse, et comme le pigeon Qui chante lorsqu'il frit dans une casserole, J'eus cette infirmité stupide, la parole. Oui, je parle à présent. Je fume des londrès. Tout comme Bossuet et comme Gil Pérès, 45 J'ai des transitions plus grosses que des câbles, Et je dis ma pensée au moyen des vocables. Tels s'enfuirent ma joie et mon bonheur perdu. Mais, dis-je à la cruelle Azurine, éperdu, Souffrirai-je longtemps cette angoisse mortelle? 50 Redeviendrai-je pas Pierrot? Si, me dit-elle. Je ne veux pas la mort du pécheur. Quand les vers Se vendront; quand, disant: Les raisins sont trop verts! Le baron de Rothschild, abandonnant le mythe De l'or, embrassera la carrière d'ermite; 55 Lorsque les fabuleux académiciens Ne mettront plus d'abat-jour verts; quand les anciens Romantiques, trouvant Hernani par trop raide, Pâmeront de bonheur sur les vers de Tancrède; Quand on ne verra plus, chez les Turcs, le vizir 60 Étrangler des sultans; quand, suivant sans plaisir Les nymphes aux cheveux maïs, faisant fi d'elles, Tous les maris seront à leurs femmes fidèles; Quand la flûte prendra la place des tambours; Lorsque enfin les bourgeois, ces habitants des bourgs 70 Qui, dans l'Espagne en feu comme dans le Hanovre, Furent extasiés par Le Convoi du Pauvre, Aimeront Delacroix et les ciels de Corot, Toi, tu redeviendras Pierrot. Grands dieux! Pierrot! Je serai de nouveau Pierrot, fée Azurine! 75 Criai-je; et cette fois, au lieu de sa poitrine Je baisai sa chaussure, et mis ma lèvre sur Le pan resplendissant de sa robe d'azur! A présent, me voilà rassuré. Plus de chutes. Les soldats voudront bien marcher au son des flûtes. 80 Pourquoi pas? Tout va bien. Je sens pâlir ma chair. Les vers, à ce qu'on dit, vont se vendre très cher Dans trois jours. Le baron de Rothschild, je l'accorde, N'a pas encore pris la bure et ceint la corde; Mais nous avons tous nos projets. Il a les siens. 85 Nos seigneurs, messieurs les académiciens, Pareils à de vieux Dieux dans leur caverne noire, Ornent encor d'abat-jour verts leurs fronts d'ivoire; Mais on doit en nommer de jeunes ce mois-ci. Les romantiques, peuple en sa faute endurci, 90 Jusqu'ici ne sont pas accourus à notre aide; Mais ils diront bientôt: La flamme est dans Tancrède, Et quant à Hernani, ce n'est qu'un feu grégeois. Delacroix et Corot prennent chez les bourgeois, Positivement. L'art dans leurs locaux motive 95 Les éclairs du Progrès, cette locomotive. Les cocottes, Souris, Chiffonnette et Laïs, Renoncent aux cheveux beurre frais et maïs; Depuis lors, moins friands de leurs épithalames, Beaucoup de maris sont fidèles à leurs femmes. 100 Donc, en dépit du mal que m'a fait l'archerot Amour, je vais bientôt redevenir Pierrot! O mes aïeux! ce noir habit va disparaître De mon dos frémissant; de nouveau je vais être Muet comme une carpe, et je ferai des sauts 105 De carpe également, pour étonner les sots. Oui, ta prédiction s'accomplit, Azurine! Mon teint moins agité prend des tons de farine; Je suis comme tous les ténors, je perds ma voix; Et je ris déjà comme un bossu, quand je vois 110 Pâlir mon nez, pareil à celui de la lune. Les femmes accourront. Qu'il est beau! dira l'une, Et j'aurai des effets de neige sur mon front. Et lorsque les petits enfants apercevront Mon visage embelli d'une blancheur suprême, 115 Ils diront: J'en veux. C'est de la tarte à la crème! Janvier 1857. Chez Bignon Églogue [Rose, Rosette, Palémon.] Prends ta flûte légère, ô muse de Sicile! On voyait là Finette, Héloïse, Lucile: Nous soupions au sortir du bal. Quelques gandins, Portant des favoris découpés en jardins, 5 Faisaient assaut d'esprit avec des femmes rousses. Deux dominos pourtant, dont les allures douces Nous ravirent, causaient poésie à l'écart; Et rien qu'en transcrivant, à sept heures et quart, Leurs propos familiers d'hétaïres en vogue, 10 Un poëte essaya cette ébauche d'églogue. [Rose.] Oui, tu dis bien, oui, Scholl est vraiment l'Amadis De la littérature aimable, mais, tandis Que, perdant sa chaleur aux soleils d'or volée, Ce Cliquot rafraîchit dans la glace pilée 15 Qu'à ses pieds le garçon naguère amoncelait, Rosette, mon cher coeur, parlons de Monselet. [Rosette.] Monselet est joli. Comme une vague aurore, Son visage est vermeil et de fleurs se décore. Je vois sa lèvre en feu dans le vin que je bois. 20 Quand il était petit, les roses dans le bois Cachaient, en le voyant, leur aiguillon farouche, Et les abeilles d'or voltigeaient sur sa bouche. [Rose.] Et quel esprit charmant! Comme il frappe d'estoc Et de taille! Et pour la gaieté, c'est Paul de Kock. [Rosette.] 25 Paul de Kock, en effet, mais avec plus de style. On entre à son caveau par un blanc péristyle. [Rose.] Wateau, peintre du beau, que son temps violait, Eût fait de lui sans doute un abbé violet Épris de Colombine, et dans la nuit avare 30 Éveillant doucement l'âme d'une guitare. [Rosette.] Les Grâces le font vivre et l'ont accrédité. Dans sa prose on les voit, cachant leur nudité Et leurs bras blancs pareils à des anses d'amphores, Sous des bouquets riants de fraîches métaphores! [Rose.] 35 Rire, charmer, pleurer parfois, c'est son destin. [Rosette.] Qu'il est ingénieux et fou dans un festin! [Rose.] Rosette, il faut le voir quand, faisant leur entrée, Les truffes ont couvert la volaille éventrée. [Rosette.] Et quand le Romanée a mis sur le mur blanc 40 Son reflet écarlate et sa lueur de sang! [Rose.] Il n'est pas de printemps, mon coeur, sans violette; Sans les clairs diamants, il n'est pas de toilette, Comme sans Monselet, chanteur aérien, Un dîner, même chaud, ne valut jamais rien. [Rosette.] 45 Il a fait des romans que s'arrachaient les dames, Et dont la verte allure enchanta les vidames! Alors la châtelaine, errante au fond du val, L'emportait sous son châle, ainsi que Paul Féval. [Rose.] Mais à présent il est cygne parmi les cygnes. [Rosette.] 50 A présent il sait faire un chef-d'oeuvre en cent lignes. [Rose.] Que j'en ai vu mourir, non pas mille, mais cent Mille, mais deux cent mille, avec Villemessant, De ces ténors! Mais, seul, Monselet a l'ut dièze. [Rosette.] Quand il écrit, l'Europe entière en est bien aise, 55 Et, comme s'ils tombaient de l'outre de Sancho, Les vins les plus pompeux coulent chez Dinochau. [Rose.] Parfois Le Figaro plane moins que Pindare Sur l'éther, mais on croit écouter la fanfare De l'alouette, unie au chant de do¤a Sol, 60 Les jours où Monselet s'y rencontre avec Scholl! [Rosette.] Figaro, trop souvent écrit pour les dentistes, Est charmant quand il a ces deux instrumentistes. [Rose.] Alors c'est un oiseau qui mêle sur son flanc L'émeraude et l'azur. [Rosette.] C'est le rose et le blanc 65 Unissant leurs splendeurs pour une apothéose. [Rose.] Scholl aime mieux le blanc. [Rosette.] Et Monselet le rose. [Rose.] Qui sait parler ses vers comme toi, Monselet? [Rosette.] Qui mieux que lui, ma soeur, chante un petit couplet? [Rose.] Jamais, lorsqu'il le dit, un mot léger n'offusque, 70 Et j'aime éperdument son Espion Étrusque. [Rosette.] Il le conte si bien qu'on voit le champion S'escrimer dans la nuit contre cet espion. [Rose.] J'aime son feuilleton. Comme il voit bien les pièces! [Rosette.] Les contes qu'il en fait enchantent mes deux nièces. [Rose.] 75 Ses caprices railleurs valent ceux de Goya. [Rosette.] Même Buloz un jour grâce à lui s'égaya! [Rose.] Monsieur de Cupidon, roué qui nous défie, C'était là de la bonne autobiographie; C'est l'auteur qui, jetant sa tunique de lin, 80 Exécute ce rôle en habit zinzolin! [Rosette.] Lorsque l'Amour, perçant les coeurs par ribambelles, Bat les forêts de Cypre et fait la chasse aux belles, C'est lui qui, sur son cor, vient sonner l'hallali. Si Gaiffe est toujours beau, Monselet est joli. [Rose.] 85 Monselet est joli, cela je te l'accorde. Comme un Américain voltigeant sur la corde Tout vêtu de soleil et d'écailles d'argent, Il jette à l'azur même un regard indulgent! [Rosette.] On peut aimer un pitre, un notaire, un Osage. 90 Tel s'éprend d'une femme au gracieux visage Rencontrée au Brésil ou dans Piccadilly: Avant tout, à mes yeux, Monselet est joli. [Palémon.] Enfants, vous parlez bien; mais qui pourrait tout dire? Laisse là ton crayon, toi, rimeur en délire; 95 Buvons, et ne perds pas tous ces instants si courts A sténographier mot à mot les discours De ces buveuses d'or à la fauve crinière. Elles causaient de chose et d'autre, à la manière Des bergers de Sicile essayant leurs pipeaux, 100 Et n'avaient pas tenu ces frivoles propos Littéraires, afin que tu les écrivisses. Mais voici le champagne avec les écrevisses! Mars 1862. Source: http://www.poesies.net RIMES DORÉES Nouvelles odes funambulesques, 1869 Au Lecteur L'Aube romantique, A Charles Asselineau La Lyre dans les Bois Une Fête chez Gautier Conseils à un Ecolier Pas de Feuilleton, A Ildefonse Rousset Au Pays Latin Marie Garcia Promenade galante, A Edmond Morin A Gérard Pioget A Albert Glatigny A Claudius Popelin A Alphonse Lemerre A Jules Claye A Gabriel Marc Le Musicien L'Echafaud La Blanchisseuse Le Pompier La Danseuse, A Henry Regnault A Charles Desfossez Le bon Critique A la Jeunesse Le Théâtre, A Jules Bonnassies A Eugène Delacroix L'Ame victorieuse du désir L'Apothéose de Ronsard, prince des poètes français RIMES DORÉES 1863-1890 AU LECTEUR Ces Rimes qui, pour la plupart, avaient brillé dans mon esprit avant celles des Occidentales, étaient comme dorées en effet par ces rayons de soleil couchant qui ont parfois la splendeur joyeuse d'une aurore. Au moment où je chantais ainsi, nous n'avions pas encore au flanc la blessure qui toujours s'irrite et saigne. Déjà enfuie loin de moi, la Jeunesse me laissait voir encore son lumineux sourire et le bout rose de la draperie qui traîne derrière elle; et si ma pensée était troublée obscurément par les affres de ce qui devait venir, je me rassurais, comme tous l'ont fait, en songeant à ce qu'il y a de vivace dans le miraculeux génie de la France. Parmi les feuillets épars de ce recueil, je relis, hélas! dans le poëme intitulé: La Lyre dans les Bois, une strophe où je parlais de la victoire avec un dédain qui aujourd'hui m'arrache des larmes. Nous étions bien heureux alors, ou bien dégoûtés, et le temps devait venir si vite où cette victoire, méprisée naguère, nous l'appellerions avec des cris désespérés! Mais, c'est la loi fatale et sans exception, l'avenir qui, lorsqu'il était éloigné encore, nous apparaissait visible dans la clarté, se voile et disparaît à nos yeux quand il s'approche et quand il va devenir le présent. En composant ces petits poëmes, embellis souvent par une allégresse triomphale, je ne me doutais plus que les jours accouraient où j'aurais l'épouvantable occasion d'écrire les Idylles Prussiennes. T. B. Paris, le 5 mai 1875. L'Aube romantique A Charles Asselineau Mil huit cent trente! Aurore Qui m'éblouis encore, Promesse du destin, Riant matin! 5 Aube où le soleil plonge! Quelquefois un beau songe Me rend l'éclat vermeil De ton réveil. Jetant ta pourpre rose 10 En notre ciel morose, Tu parais, et la nuit Soudain s'enfuit. La nymphe Poésie Aux cheveux d'ambroisie 15 Avec son art subtil Revient d'exil; L'Ode chante, le Drame Ourdit sa riche trame; L'harmonieux Sonnet 20 Déjà renaît. Ici rugit Shakspere, Là Pétrarque soupire; Horace bon garçon Dit sa chanson, 25 Et Ronsard son poëme, Et l'on retrouve même L'art farouche et naïf Du vieux Baïf. Tout joyeux, du Cocyte 30 Rabelais ressuscite, Pour donner au roman Un talisman, Et l'amoureuse fièvre Qui rougit notre lèvre 35 Défend même au journal D'être banal! La grande Architecture, Prière sainte et pure De l'art matériel, 40 Regarde au ciel; La Sculpture modèle Des saints au coeur fidèle Pareils aux lys vêtus De leurs vertus, 45 Et la Musique emporte Notre âme par la porte Des chants délicieux Au fond des cieux. O grand combat sublime 50 Du Luth et de la Rime! Renouveau triomphal De l'Idéal! Hugo, sombre, dédie Sa morne tragédie 55 Aux grands coeurs désolés, Aux exilés, A la souffrance, au rêve. Il embrasse, il relève Et Marion, hélas! 60 Et toi, Ruy Blas. Et déjà, comme exemple, David, qui le contemple, Met sur son front guerrier Le noir laurier. 65 George Sand en son âme Porte un éclair de flamme; Musset, beau cygne errant, Chante en pleurant; Balzac, superbe, mène 70 La Comédie Humaine Et nous fait voir à nu L'homme ingénu; Pour le luth Sainte-Beuve Trouve une corde neuve; 75 Barbier lance en grondant L'Iambe ardent; La plainte de Valmore Pleure et s'exhale encore En sanglots plus amers 80 Que ceux des mers, Et, sur un mont sauvage, L'Art jaloux donne au sage Théophile Gautier Le monde entier. 85 En ces beaux jours de jeûne, Karr a plus d'amour jeune Qu'un vieux Rothschild pensif N'a d'or massif; De sa voix attendrie 90 Gérard dit la féerie Et le songe riant De l'Orient; Les Deschamps, voix jumelles, Chantent: l'un a des ailes, 95 L'autre parle à l'écho De Roméo. Frédérick ploie et mène En tyran Melpomène, Et la grande Dorval 100 L'a pour rival; Berlioz, qui nous étonne, Avec l'orage tonne, Et parle dans l'éclair A Meyerbeer; 105 Préault, d'un doigt fantasque, Fait trembler sur un masque L'immortelle pâleur De la Douleur, Tandis qu'à chaque livre 110 Johannot, d'amour ivre, Prête un rêve nouveau De son cerveau. Pour Boulanger qui l'aime, Facile, et venant même 115 Baiser au front Nanteuil Dans son fauteuil, La Peinture en extase Donne la chrysoprase Et le rubis des rois 120 A Delacroix. Daumier trouve l'étrange Crayon de Michel-Ange, Noble vol impuni! Et Garvani 125 Court, sans qu'on le dépasse, Vers l'amoureuse Grâce Qu'à l'Esprit maria Devéria! Mais, hélas! où m'emporte 130 Le songe! Elle est bien morte L'époque où nous voyions Tant de rayons! Où sont-ils? les poëtes Qui nous faisaient des fêtes, 135 Ces vaillants, ces grands coeurs, Tous ces vainqueurs, Ces soldats, ces apôtres? Les uns sont morts. Les autres, Du repos envieux, 140 Sont déjà vieux. Leur histoire si grande N'est plus qu'une légende Qu'autour du foyer noir On dit le soir, 145 Et ce collier illustre, Qu'à présent touche un rustre, Sème ses grains épars De toutes parts. Hamlet qu'on abandonne 150 Est seul et sans couronne Même dans Elseneur: Adieu l'honneur De l'âge romantique; Mais de la chaîne antique 155 Garde-nous chaque anneau, Asselineau! Comme le vieil Homère Savamment énumère Les princes, les vassaux 160 Et leurs vaisseaux, Redis-nous cette guère! Les livres faits naguère Selon le rituel De Renduel, 165 Fais-les voir à la file! Jusqu'au Bibliophile Montrant page et bourrel, Jusqu'à Borel; Car tu sais leur histoire 170 Si bien que ta mémoire N'a pas même failli Pour Lassailly. Donc, toi que je compare Au Héraut, qui répare 175 Le beau renom des vers Par l'univers, Dis-nous Mil huit cent trente, Époque fulgurante, Ses luttes, ses ardeurs 180 Et les splendeurs De cette apocalypse, Que maintenant éclipse Le puissant coryza De Thérésa! 185 Car il est beau de dire A notre âge en délire Courbé sur des écus: Gloire aux vaincus. Envahi par le lierre, 190 Le château pierre à pierre Tombe et s'écroule; mais Rien n'a jamais Dompté le fanatisme Du bon vieux romantisme, 195 De ce Titan du Rhin Au coeur d'airain. 21 juillet 1866. La Lyre dans les Bois Petit Prologue pour une symphonie comique I Le musicien, fils des Dieux, Est maître absolu de notre âme, Et dans l'Infini radieux Il l'emporte en son vol de flamme. 5 Il est le maître, il est le roi, Sans fusils ni canons de cuivre, Sans batailles pâles d'effroi; Dès qu'il ordonne, il faut le suivre. Donc, il le veut, partons, fuyons, 10 Quittons pour ses apothéoses Cette fête où dans les rayons Resplendissent les lèvres roses; Cette fête aux aspects charmants Où parmi les flammes fleuries 15 Brillent les éblouissements Des femmes et des pierreries. Il va, le chanteur inspiré: Suivons-le d'un vol énergique Au loin, sous le ciel azuré, 20 Dans la grande forêt magique; Au bois, où se mêlent encor Sous les ombres silencieuses Le divin rire aux notes d'or Et les larmes délicieuses; 25 Où du sein des antres profonds Les oiseaux donnent la réplique A des virtuoses bouffons Jouant un air mélancolique. Là, comme un seigneur espagnol, 30 Tandis que Vénus étincelle, Le mélodieux rossignol Se plaint d'amour à la crécelle. Puis, dans un triste adagio, La trompette gémit et pleure 35 Sur notre époque d'agio Que jamais un rêve n'effleure! Caille, coucou, dans le verger Tout s'évertue et bat des ailes; Et celle qui d'un pied léger 40 Bondit sur les herbes nouvelles, La Danse, folle du tambour, Brisant le lien qui la sangle, Bondit, haletante d'amour, Et s'envole avec le triangle! II 45 Voix, parlez aux rameaux flottants; Musique, enchante la ravine! Tenez, mesdames, de tout temps Ce fut de même, j'imagine, Sur l'herbe et dans les noirs ravins 50 Et parmi la feuillée obscure, Un échange de chants divins Entre la Lyre et la Nature! Au temps où les bêtes pleuraient, Dans la sainte nature fée 55 Les lions soumis adoraient Un chanteur qu'on nommait Orphée, Car (dans mon rêve je le vois Éveillant les antres sonores) Il avait dans sa grande voix 60 L'éblouissement des aurores, La profondeur des cieux, le son Qui monte des sphères sacrées, L'horreur des bois et le frisson Des étoiles enamourées. 65 A l'Opéra l'on eût sifflé, Mais les panthères et la lice, N'ayant pas sur elles de clé, N'y cherchaient pas tant de malice, Et les tigres dans les déserts 70 Dédaignaient la façon banale De bâiller à tous les beaux airs, N'ayant pas de loge infernale. Dans l'ombre des rochers épars Ou groupés sous un noir mélèze, 75 Les onces et les léopards Tout bonnement se pâmaient d'aise; En ces temps naïfs, aucun d'eux N'avait peur de paraître bête, Et de leurs bons mufles hideux 80 Ils léchaient les pieds du poëte. III Oh! s'envoler comme Ariel! Quitter la terre avec délire, Prêter l'oreille aux voix du ciel Et ne pas dédaigner la Lyre! 85 Pauvres gens, qui nous enivrons D'entendre une horrible Victoire Mugir avec les noirs clairons, Ce serait notre seule gloire! Dans ce cas-là, si nous voulions, 90 Nous aurions peut-être, je pense, Autant d'esprit que les lions: Ce serait notre récompense. Rappelez-vous ce mot vanté De Shakspere, qui divinise 95 Le doux clair de lune enchanté C'est dans Le Marchand de Venise. Lorenzo, qui sur tous les tons Peignait son amour jeune et folle, Dit à sa maîtresse: Écoutons 100 La musique, ô sainte parole! Et voici que les deux amants Écoutent dans la nuit sans voiles Les purs concerts des instruments Se mêler au chant des étoiles. 105 Oh! puisque le musicien, Nous emportant dans l'harmonie, Nous prend, libres de tout lien, Sur les ailes de son génie; Puisque, nous enivrant d'accords, 110 Nous pouvons avec un sourire Entendre la harpe et les cors, Comme les amants de Shakspere, Faisons comme eux: envolons-nous Au delà du monde physique, 115 Et, comme dit en mots si doux Le maître, écoutons la musique! Mai 1867. Conseils à un Écolier Charles-Quint, dans un fier poëme, Louait comme excellent collier Les deux bras de celle qu'on aime; Il avait raison, Écolier. 5 Puisque Avril a chassé les neiges, Parlons d'amour, tandis qu'au bal Ce printemps mène ses cortèges, Car rien n'est plus original. Au Luxembourg, qu'ils réjouissent, 10 Les oiselets pour matelas Prennent les arbres qui fleurissent, Les marronniers et les lilas; Et nos âmes se sont ouvertes A l'heure où brillent, voyez-les, 15 Au beau milieu des feuilles vertes, Les jolis thyrses violets. Heureux celui qui, sans paresse, L'oeil clair et les cheveux flottants, Dit ces mots si doux: Ma maîtresse, 20 Avec des lèvres de vingt ans! Ces jours-ci, (je suis à cent lieues De prétendre qu'il fait trop chaud,) Comme un sein ferme aux veines bleues Sort galamment de son cachot! 25 Et, quoi que rabâche la Prose En sa juste sévérité, Ces lys blancs, ce bouton de rose Sont l'éternelle vérité. Écolier, si je te devine, 30 Si cet Avril rit dans ton sang, Admire une jambe divine Quand s'écarte le peignoir blanc; Dis lanlaire à l'Académie, Où sommeille un art ingénu; 35 Demeure aux genoux de ta mie, Et baise longtemps son pied nu. Bois aussi: le Vin est féerique! Ronsard, le grand aïeul divin, S'écriait d'un beau ton lyrique: 40 En ces roses versons ce vin. Quand le ciel, de façon narquoise, Pour échauffer l'homme transi, Brillait en habit de turquoise, Comme il a fait tous ces jours-ci, 45 Le rimeur, oubliant Pergame, Buvait le meilleur du cellier En rimant des vers pour sa dame: Il avait raison, Écolier. Avril 1864. Pas de Feuilleton A Ildefonse Rousset I Mon cher directeur, je modère Les élans de ma verve, et si Mon feuilleton hebdomadaire Fait relâche cette fois-ci; 5 Le cher caprice étant mon hôte, Si je me dorlote, en fumant, Les pieds sur mes chenets, la faute En est aux Dieux. Voici comment: Toujours les directeurs ordonnent 10 Poliment de me convier A toutes les fêtes qu'ils donnent: Mais du premier au neuf janvier, A Paris, ville des lumières Où Jocrisse lui-même est fin, 15 Nous avons vécu sans premières Représentations. Enfin, Moi qui griffonne avec bravoure Et qui n'ai jamais déserté, Voici qu'une fois je savoure 20 Les douceurs de la liberté. Je vis, je pense, je m'amuse, Rime d'or, avec ton fuseau; Je fais ce que je veux; ma Muse Peut ouvrir ses ailes d'oiseau, 25 Et je l'embrasse, et pour renaître Avec elle au sacré vallon, Je m'envole par la fenêtre Au charmant sabbat d'Apollon, Où le dieu fauve, qui viole 30 Tous les vieux préceptes connus, Joue en riant de la viole, Parmi les vierges aux bras nus! Et je ne vois plus de premières Représentations, avec 35 Les bouquets de roses trémières Qui montent sur le temple grec, Avec les acteurs dont le crime Est de mêler, pitres fervents, Des couplets dépourvus de rime 40 Et des accords de chiens savants! Je ne vois plus ces avant-scènes Qui ne s'obtiennent qu'à grands frais, Où s'étalent des femmes saines En petits cheveux beurre frais, 45 Maïs, jonquille, jaune soufre, Ou bien roses comme les soirs Du mois de juin. (Mon coeur en souffre, Qu'on me ramène aux cheveux noirs!) II Je ne vois plus les troupes chères 50 Des gandins aux gilets ouverts Ainsi que des portes cochères, Gens si pâles qu'ils en sont verts, Et qui, dans leurs cheveux, qu'admirent Les demoiselles sans soucis, 55 Avec art sur leur front se tirent Une raie entre les sourcils. Je ne vois plus, narguant la plèbe, Corselets ornés sur les flancs, Leurs habits noirs comme l'Érèbe, 60 Où fleurissent des lilas blancs! Ni cette loge où dans sa grâce Triomphe Blanche d'Antigny, Rose et lys vivant, et plus grasse Qu'un perdreau truffé par Magny! 65 Errant au gré de ma folie Au Pinde où toujours ruissela Notre amoureuse Castalie, Je ne vois rien de tout cela, Et sur la pelouse enchantée 70 Je vais dans le zéphyr ami, Aussi libre qu'un Prométhée Dont le vautour s'est endormi. A mes pieds que Phoebos délie, Cherchant mes fers, galérien 75 De la vendangeuse Thalie, O bonheur! je n'y sens plus rien. Car depuis huit jours les théâtres, Certes, jamais vous ne l'auriez Pu croire, ont des succès folâtres 80 En rabâchant sur leurs lauriers. Moi donc, oiseau du ciel antique, Pâle cygne du lac profond Couvert d'une peau de critique, Je puis ignorer ce qu'ils font. 85 J'ai le droit de voir tout en rose, O mes épithètes, dormez! Et sur mon magasin de prose J'écris: Les bureaux sont fermés. Que Macaire, orné d'un emplâtre, 90 Fasse traîner sur son talon La rouge pourpre, ô Cléopâtre! Dont il a fait un pantalon; Que Devéria, pour les merles Qui voudraient être ses amants, 95 Étale des mètres de perles Et des boisseaux de diamants; Qu'elle montre, svelte et farouche, Un mollet dont Paris est fou, Et que les perles de sa bouche 100 Nuisent à celles de son cou; Que, séduisant jusqu'aux Titanes, Après sa moustache Capoul Traîne encore plus de sultanes Qu'un pacha n'en garde à Stamboul; 105 Que ce monde-là vole ou rampe, Afin de ravir les humains, Devant les flammes de la rampe, Tant pis, je m'en lave les mains. Seigneur! je me soucie, en somme, 110 D'Hermione et de Camargo Ainsi qu'un poisson d'une pomme, (Comme l'a dit Victor Hugo.) III Car dans un décor où l'air joue Et que n'a pas brossé Cambon 115 Je me promène, je l'avoue. Certes, ma franchise a du bon, Mais j'en prévois les conséquences; Donc vous voulez, mon cher Rousset, 120 Savoir où je prends mes vacances? Eh bien! je vais vous dire où c'est. Dans les bois où glapit l'hyène, Je suis, libre de tout lien, La divine Thessalienne, La grande chasseresse, ou bien 125 Ariel me prend dans la nue Et permet que je me rende à L'île où sur son épaule nue Il vient caresser Miranda; Où, dans un jardin que dévaste 130 Le lierre avec sa frondaison, Je courtise, rival d'Éraste, Ascagne habillée en garçon; Ou bien, car, pour mon esprit, toutes Les chimères ont des appas, 135 Et je connais toutes les routes Des pays qui n'existent pas, Mes chagrins anciens faisant trêve, Joyeux, n'étant plus endetté, Aux côtés d'Hermia, je rêve 140 Le songe d'une nuit d'été; Ou, pendant de longues journées, J'entends Roland sonner du cor Dans les gorges des Pyrénées Que le sang baigne, ou bien encor, 145 Dans les Ardennes ou dans l'Inde, Caché par quelque vert rideau, Je fais des vers à Rosalinde Comme si j'étais Orlando, Et je la chéris, inhumaine, 150 En dépit du: Qu'en dira-t-on? Voilà pourquoi cette semaine Vous n'aurez pas de feuilleton. Pourtant, vous voudrez bien me rendre Toute ma chaîne au grand complet 155 Et je demande à la reprendre Samedi prochain, s'il vous plaît. Car un vieux journaliste, en somme, Ne sait pas dire: Ils sont trop verts! Et soit que, d'ailleurs, on le nomme 160 Romancier ou faiseur de vers, Ce qu'il aime, c'est la patrie, C'est le parfum, jamais banal, Qu'a notre encre d'imprimerie, Et l'atmosphère du journal. Le National. Lundi 10 janvier 1870. Au Pays Latin O terre aventureuse Où vit la fête heureuse Du beau rire argentin, Pays Latin! 5 Dans Paris qui se blase, Seul, pays de l'extase, Tu gardes ta saveur Pour le rêveur. Tu n'as pas, dans un antre, 10 Des boursiers au gros ventre Courtisant des Laïs Jaune maïs; Tu n'as pas, faisant halte Sur le bord de l'asphalte, 15 Des troupeaux de Phrynés Enfarinés; Tu n'as pas, comme Asnières, Des lions sans crinières, Buvant à ciel ouvert 20 Le poison vert; Mais tu vis, mais tu penses! Tu songes, tu dépenses Tes jours dans un charmant Enchantement! 25 Tu dis qu'en tes demeures Le jour n'a pas trop d'heures Pour la pensée et pour L'immense amour. Loin du gouffre vorace, 30 Tu chéris, comme Horace, La flamme du vin vieux Et des beaux yeux. Toutes les belles choses, Les poëmes, les roses 35 Charment ton peuple, épris Des grands esprits, Et jamais il ne cesse D'adorer la déesse Liberté, dont l'oeil fier 40 Lance un éclair. Aime, travaille, ô terre Jeune, fidèle, austère: L'avenir, ce témoin, N'est pas si loin! 45 Terre aux ardentes sèves, Tu feras de tes rêves, Pour les déshérités, Des vérités! Mais jusque-là conserve 50 Tes beaux espoirs, ta verve Et ta soif d'infini, O coin béni! Nul mieux que toi n'aspire Le radieux sourire 55 Et le regard vermeil Du grand soleil; Ton parc entouré d'ombre, C'est ce Luxembourg sombre, Plein d'oiseaux querelleurs 60 Et plein de fleurs; Tes poëtes, divine Race, qui te devine Et qui lit dans ton coeur Tendre et moqueur, 65 C'est Hugo solitaire, Dont la plainte fait taire Les sanglots arrogants Des ouragans; C'est Leconte de Lisle, 70 Qui se souvient de l'île Où fut nourri de miel Un roi du ciel; C'est Barbier, dont l'Iambe En l'air éclate et flambe; 75 C'est Musset isolé Et désolé; C'est Charles Baudelaire, Dédaigneux du salaire, Que le sombre Oiseleur 80 Prit en sa fleur, Mais dont enfin la Gloire, Ouvrant sa tombe noire, Après un long affront, Baise le front! 85 Tes femmes, douces fées De leurs cheveux coiffées, Sans joyaux ni satin, Pays Latin, Et riant, choeur folâtre, 90 Du troupeau qui se plâtre Et se met du blanc gras Pour des ingrats, Montrent, dans leur délire, Les blanches dents du rire 95 Et les lys éclatants De leurs vingt ans! Ris dans la triste ville, Cher et suprême asile Des fécondes leçons, 100 Nid de chansons! Toi seul, avril en fête, Héraut, lutteur, poëte, En ce temps envieux Tu n'es pas vieux! 105 En vain, des sots, qu'importe! Disent: La France est morte Pour le divin combat. Non, son coeur bat! Tandis que ces eunuques, 110 En leurs fureurs caduques, Voudraient murer le Beau Sous un tombeau, Garde tes saintes fièvres Au coeur, et sur tes lèvres 115 Ces mots: Justice, jour, Progrès, amour! Avril 1868. Maria Garcia Ses yeux charmants sont clos dans un calme sommeil. Naguère, hélas! riant au gai zéphyr, qui touche Une tresse et frémit sur le bord de la couche, Ses dents de lys avaient comme un reflet vermeil. 5 Lorsque le vers ailé, gracieux et pareil A quelque chant d'oiseau, murmurait sur sa bouche, Sa lèvre rougissait, délicate et farouche, Comme un beau fruit sanglant baisé par le soleil. Oh! son col héroïque à la ligne si pure! 10 Oh! comme ses sourcils fiers et sa chevelure Débordante allaient bien à sa chaude pâleur! Elle brillait ainsi, folle, timide, heureuse, Et dans ses yeux charmés par l'espérance en fleur, Comme en un lac dormant flottait l'ombre amoureuse. Août 1864. Promenade galante A Edmond Morin Dans le parc au noble dessin Où s'égarent les Cidalises Parmi les fontaines surprises Dans le marbre du clair bassin, 5 Iris, que suit un jeune essaim, Philis, Églé, nymphes éprises, Avec leurs plumes indécises, En manteau court, montrant leur sein, Lycaste, Myrtil et Sylvandre 10 Vont, parmi la verdure tendre, Vers les grands feuillages dormants. Ils errent dans le matin blême, Tous vêtus de satin, charmants Et tristes comme l'Amour même. Octobre 1868. A Gérard Piogey O Gérard, si mes vers sont dignes d'être lus Par la postérité curieuse et ravie, Ton nom resplendira parmi ceux qu'on envie, Toujours plus jeune après les âges révolus. 5 Grâce à toi seul, je vois les arbres chevelus Et les cieux, et les biens auxquels Dieu nous convie. Sais-tu combien de fois tu m'as rendu la vie? Moi, sans être oublieux, je ne m'en souviens plus. Mais elle te bénit, celle qui la première 10 A jeté dans mon âme une pure lumière Et qui fait un bonheur de mon adversité, Quand elle voit, charmant dans sa métamorphose Et par tes soins heureux, vivant, ressuscité, Notre Georges riant, et beau comme une rose! Lundi 22 mars 1875. A Albert Glatigny Pauvre Comédien, pourvu que tu le veuilles, Autour de Rosalinde errant avec douceur, Un peuple enchanté, loin du pâle régisseur, T'apparaît sous les verts abris où tu l'accueilles. 5 L'aube rose a pleuré sur les fleurs que tu cueilles. Fou de satin vêtu, Cidalise est ta soeur, Et, toujours sous la nue errant comme un chasseur, Tu portes sur ton front doré l'ombre des feuilles. Le ruisseau, qui te parle en un beau rhythme ancien, 10 Lorsque tu passes, dit: C'est un musicien! Et, comme au rossignol, t'adresse des murmures. Et, livrant au vent, près de la source où tu bois, Sa joue en fleur, que souille encor le sang des mûres, La nymphe Thalia te parle dans les bois. Mars 1869. A Claudius Popelin Oui, Claudius, parmi nos foules soucieuses, Ta Muse, autrefois chère à des âges meilleurs, Évoque doublement le souvenir des fleurs Qui chantent pour nos yeux, notes silencieuses. 5 Car elle sait emplir d'âmes délicieuses Les rhythmes caressants, divins comme nos pleurs, Et, dans le riche émail, donner à ses couleurs Le resplendissement des pierres précieuses. Je l'aime, cette Nymphe à la charmante voix 10 Qui sème l'écarlate et l'azur sous ses doigts; Et, puisque tu le veux, Ouvrier qu'elle adore, Sur son front, dont l'éclat royal sait marier Des lys de neige avec des flamboiements d'aurore, J'attacherai moi-même un rameau de laurier. Février 1869. A Alphonse Lemerre Il est bon d'honorer les poëtes, Lemerre, Car la Muse aux beaux yeux vers la clarté les suit, Tandis qu'oubliant l'heure et le temps qui s'enfuit, La folle Humanité caresse une Chimère. 5 Quand le muet Oubli nous tend sa coupe amère, Leur voix seule persiste et n'est pas un vain bruit; Achille ne serait qu'un spectre de la nuit S'il ne revivait pas dans la chanson d'Homère. Sage artiste, en dépit des frivoles rumeurs, 10 Tu veux fêter encor chez les derniers rimeurs Le don mystérieux des vers et la Métrique; Mais ton nom durera plus fort que le hasard, Car tu resteras cher à la Muse lyrique Pour avoir ravivé le laurier de Ronsard. Mercredi 31 mars 1875. A Jules Claye Artiste, votre nom de savant typographe Emplit tout l'univers de sa belle rumeur; Mais vous savez aussi, bon poëte et rimeur, Dompter le blanc cheval qui hennit et qui piaffe. 5 La Muse a devant vous détaché son agrafe. Les vers que vous signez: Jules Claye, Imprimeur, N'égalent pas le charme et la joyeuse humeur De ceux au bas desquels est mis votre paraphe. Pour honorer Phoebos, le céleste imposteur, 10 Vous unissez la plume avec le composteur, Et de toute façon nous aimons à vous lire. Maître, vous mariez ainsi, pour nous ravir, Le plomb victorieux à l'or pur de la Lyre Et le métier d'Horace au grand art d'Elzévir. Mars 1875. A Gabriel Marc La Rime est tout, mon cher cousin Gabriel Marc! Elle est l'oiseau qui passe et dont l'aile nous touche; Elle est la pourpre en fleur que Rose a sur sa bouche Quand le riant Wateau nous entraîne en son parc. 5 Quand l'étranger, Talbot ou Suffolk ou Bismarck Boit le vin de nos ceps et dans nos draps se couche, La Rime éclate alors, vengeresse et farouche Comme la claire épée au poing de Jeanne d'Arc. Aimons-la d'un coeur libre et d'un esprit agile! 10 Car la Rime est pour nous le code et l'évangile, Et le degré qui monte aux paradis du ciel. Mais la Lyre est malade en ce temps réaliste: C'est pourquoi soignons bien nos rimes, Gabriel Au fier nom d'ange, MARC au nom d'évangéliste! 14 mars 1875. Le Musicien C'était un grand vieillard à chevelure blanche. Il portait haut son front, neigeux comme les fleurs D'avril; et, plus profonds que ceux des oiseleurs, Ses yeux pensifs étaient du bleu de la pervenche. 5 Sur un violon jaune où sa tête se penche, Il improvisait, fier, défiant ses douleurs, Beau de l'émotion qui ruisselait en pleurs De son archet tremblant, comme l'eau d'une branche. Tel par ce rude hiver, pâle de froid, transi, 10 Sur la corde sonore où frémissait ainsi Tout ce qu'en gémissant notre espérance nomme, Disant les vains efforts, la soif du beau, l'amour, Et toute la bataille effroyable de l'homme, Il chantait. Le portier l'a chassé de la cour. Juin 1868. L'Échafaud Horreur! à l'heure même où, du poteau qui bouge Rajustant les étais avec un soin jaloux, Ces êtres, dans le bruit des marteaux et des clous, Dressent sinistrement cette machine rouge; 5 A l'heure où de Charonne et du Petit-Montrouge Viennent ces curieux, bohèmes et filous, Qui se repaissent, plus féroces que des loups, Du festin qu'a voulu l'insatiable gouge; A l'heure où, devançant le matin hasardeux, 10 Ils se sont réunis pour ce complot hideux, Des mères, sous les yeux de cette même aurore, Mettent dans cette vie, hélas! pleine de fiel, De beaux petits enfants sur lesquels brille encore La majesté de l'Ange et le reflet du ciel! Juin 1868. La Blanchisseuse Parmi des Nymphes, clair et souriant essaim, Près du bel Eurotas, où glisse quelque voile, Déesse, elle eût jadis régné, nue et sans voile, Laissant le vent mêler ses cheveux à dessein. 5 Robuste, elle a des bras d'amazone, et son sein Aigu, son jeune sein brillant comme une étoile, Dessine un point saillant sur la robe de toile Qui moule de son corps le ferme et pur dessin. Un vieillard libertin, que sa grâce émerveille, 10 Lui murmure des mots ignobles à l'oreille; Mais, sans avoir souci de ce piteux Lindor Qui la suit et la lorgne avec des airs de singe, Elle va d'un pas libre et sur ses tresses d'or Superbes elle porte un grand paquet de linge. Juin 1868. Le Pompier Un oeil crevé, le front déchiré par les flammes, Et n'ayant plus qu'un peu de vie en son oeil blanc, Ce pompier tout couvert de poussière et de sang Expirait dans la nuit et dans la boue infâmes. 5 O philanthrope ému, tandis que tu déclames, Une poutre embrasée avait troué son flanc. Pour la première fois ayant quitté son rang, Il s'en allait, tragique et seul, où vont les âmes. Au bord du lit de camp, dans le poste éveillé 10 Pour l'accueillir, son bras velu traînait, souillé Partout d'un sang épais et noir comme une lie. Je voyais près de moi pendre ce bras guerrier, Et j'y lus: Pour la vie amour a Rosalie, Inscrit en rose dans un rameau de laurier. Juillet 1868. La Danseuse A Henry Regnault Salomé, déjà près d'accomplir son dessein, Sous ses riches paillons et ses robes fleuries Songeait, l'oeil enchanté par les orfèvreries Du riant coutelas vermeil et du bassin. 5 Sa chevelure éparse et tombant sur son sein, La Danseuse au front brun, parmi ses rêveries, Regardait le soleil mettre des pierreries Dans les caprices d'or au fantasque dessin, Mêlant la chrysoprase et son fauve incendie 10 Au saphir, où le ciel azuré s'irradie, Et le sang des rubis aux pleurs du diamant, Comme c'est votre joie, ô fragiles poupées! Car vous avez toujours aimé naïvement Les joujoux flamboyants et les têtes coupées. Janvier 1870. A Charles Desfossez Puisqu'il faut songer au trépas Quand on a fini sa ballade, Docteur, ne me guérissez pas: Depuis trente ans, je suis malade! 5 J'ai le mal divin et mortel D'aimer toutes les belles choses, Et de frémir comme à l'autel Devant la majesté des roses. J'ai le mal de croire au ciel bleu 10 Où, quand ma raison perd ses voiles, Je vois distinctement un Dieu Mener les chariots d'étoiles. Dans mon délire je revois Ces longs fleuves bordés de vignes 15 Où les flots à la douce voix Charmaient les lauriers et les cygnes, Et je cherche l'horizon pur Où, dans leurs graves symétries, Blanchissaient, éclairant l'azur, 20 Les temples et les théories. Ne me guérissez pas, docteur, Pour qu'ensuite je me promène, Insoucieux et triste acteur, Au milieu de la farce humaine. 25 Si jamais, sous un vil manteau, Histrion des frivoles haines, Je me mêlais sur un tréteau Aux diseurs de paroles vaines, Si je devenais comme eux tous 30 Un bouffon que la Muse évite, Accourez alors, hâtez-vous, Cher docteur, guérissez-moi vite! Juin 1867. Le bon Critique Au-dessous d'Eisenach, dans la verte oasis Du château de Wartbourg, en l'an douze cent six, Le comte palatin Hermann, le fier landgrave De Thuringe et de Hesse, ayant fort bonne cave, 5 Réunit près de lui quatre beaux chevaliers Poëtes, honorant ses murs hospitaliers, Chanteurs de noble sang, qu'en tous lieux accompagne La louange, fameux dans les cours d'Allemagne; C'étaient Walther von der Vogelweide, Reinhart 10 De Zwetzen, dès l'enfance illustre dans son art, Wolfram d'Eschenbach, puis ce gentilhomme insigne Henri Schreiber, un aigle avec la voix d'un cygne. Ces bons seigneurs, sans nul souci malencontreux, S'accordaient à merveille et vivaient bien entre eux; 15 Ainsi que des oiseaux chanteurs se désaltèrent Dans le même ruisseau limpide, ils supportèrent, Sans se croire offensés par la comparaison, Qu'un jeune homme, officier obscur de la maison Du landgrave, nommé Bitterolf, osât même 20 S'essayer après eux dans maint et maint poëme; Mais alors que Henri d'Ofterdingen, bourgeois D'Eisenach, vint parmi tous ces cousins de rois Chanter aussi devant le comte Hermann, l'orage Éclata; leur colère alla jusqu'à la rage, 25 Et parfois leurs couteaux brillèrent dans le val. Or, n'ayant pu chasser ni tuer leur rival Qui brillait auprès d'eux comme une fleur dans l'herbe, Ils lui firent l'honneur de ce défi superbe: Luttons, lui dirent-ils, une fois tous les six; 30 Et qu'ensuite, pour prix, la duchesse offre un lys Au vainqueur; mais qu'aussi, tenant en main sa corde, Le bourreau soit présent, et sans miséricorde Qu'il pende, balancé dans l'azur enchanté, Celui qui devant tous n'aura pas bien chanté. 35 Henri d'Ofterdingen les avait laissés dire; Il accepta leur offre avec un beau sourire Et le combat eut lieu devant toute la cour. Les habiles rhythmeurs s'enflammaient; tour à tour Ils chantèrent l'orgueil de leurs princes, l'empire 40 De la Croix, Dieu clément pour tout ce qui respire, Les mystères cachés dans la Tour de Sion; Comment au Ciel, après la résurrection, Le corps pur et sans tache à l'Ame se marie, Les Anges, et surtout les gloires de Marie 45 Qui tient, victorieuse, entre ses doigts vermeils, Des lys dont la splendeur efface les soleils. L'air était plein de chants comme un ciel qui s'embrase; Les princesses, les ducs ravis, pâles d'extase, Souriaient, cependant que l'honnête bourreau 50 Écoutait, rassemblant ses muscles de taureau, Et d'un oeil exalté, comme un Grec des vieux âges, Approuvait les beaux mots et les fières images Et les coups d'aile en plein éther; mais quand le vol Du poëte, alangui, venait raser le sol 55 Avec lequel jamais un oiseau ne s'accorde, Ce critique ingénu, levant en l'air sa corde, Semblait dire: Je crois que voici le moment. Oh! souvent, coeur naïf, quand si violemment Nous meurtrissons le vers qui boite, et sans mesure 60 Quand nous violentons le mètre et la césure Comme un vent furieux tourmente l'eau d'un lac, Je pense à toi, brave homme, ô bourreau d'Eisenach! Juin 1875. A la Jeunesse Prologue pour « La Vie de Bohème » au Théâtre de l'Odéon Mesdames et messieurs, nous vous donnons La Vie De Bohème, une pièce où le rire et les pleurs Se mêlent, comme aux champs, où notre âme est ravie, Les larmes du matin brillent parmi les fleurs. 5 Pour dire ce refrain des amours éternelles, Deux amis, ô douleur! séparés aujourd'hui, Naguères unissaient leurs deux voix fraternelles: Puisque l'un d'eux s'est tû, ne parlons que de lui. Murger, esprit ailé, poëte ivre d'aurore, 10 Pour Muse eut cette soeur divine du Printemps, La Jeunesse, pour qui les roses vont éclore, Et pour devise il eut ces mots sacrés: Vingt ans! C'est pourquoi, tout heureux de se regarder vivre, Toujours les jeunes coeurs de vingt ans aimeront 15 Ces filles du matin qui passent dans son livre Et meurent sans avoir de rides sur leur front. Qui ne les adora, ces fleurs de son poëme? Qui de nous, qui de nous, ô rêveuse Mimi Enamourée encor sous le frisson suprême, 20 N'a dans un rêve ardent baisé ton front blêmi? Et toi, Musette, reine insoucieuse et folle, Qui n'a cherché tes yeux, qui n'a redit ton nom? Qui sur ta lèvre ouverte au vent, rose corolle, Ne retrouve à la fois Juliette et Manon? 25 Oui, tant qu'un vin pourpré frémira dans nos verres, Ces fillettes vivront, couple frais et vermeil. Pourquoi? c'est qu'elles ont l'âge des primevères Et l'actualité du rayon de soleil. Le livre un soir devint une pièce applaudie 30 Et même fit fureur autant qu'un opéra. Le miracle nouveau de cette comédie, Ce fut qu'en l'entendant l'on rit et l'on pleura. On s'étonnait surtout qu'en des scènes rapides L'esprit, versant la joie et l'éblouissement 35 Avec son carillon de notes d'or splendides, Pût laisser tant de place à l'attendrissement. Puis l'oeuvre, que le temps jaloux n'a pas meurtrie, De théâtre en théâtre a suivi son destin, Mais elle trouve enfin sa réelle patrie 40 En abordant ce soir au vieux Pays Latin! O vous en qui sourit l'avenir de la France! O jeunes gens, Murger calme, vaillant et doux, Nous versait en pleurant le vin de l'espérance: Où serait-il compris si ce n'est parmi vous? 45 Il fut des vôtres, car il eut le fier délire Du noble dévouement et des belles chansons, Et je devine bien que vous allez lui dire: Reste avec nous. C'est bien. Nous te reconnaissons. Il fut de votre race, ô nation choisie! 50 Il se donnait à vous qui, malgré les moqueurs, Ne déserterez pas la sainte Poésie, Et dont la soif de l'or n'a pas séché les coeurs! Comme sa comédie où, voilé de tristesse, Murmure sous les cieux le rire aérien, 55 Est à vous, bataillon sacré de la jeunesse, Nous vous la rapportons. Reprenez votre bien! Le poëte pensif qui vous donna La Vie De Bohème, adora dans ses rêves d'azur La gloire, cette amante ardemment poursuivie, 60 Et toujours se garda pour elle honnête et pur. Ses héros sont parfois mal avec la fortune: Vous les voyez soupant au milieu des hivers D'un sonnet romantique ou bien d'un clair de lune, Mais fidèles, mais vrais, mais indomptés, mais fiers! 65 Leurs châteaux éclatants, faits d'un rêve féerique, N'ont encore été vus par nul historien, Et sont bâtis dans une Espagne chimérique, Mais enferment l'honneur, sans lequel tout n'est rien. Vous recevrez chez vous ces hôtes en liesse, 70 Comme des voyageurs qui parlent d'un ami. Oui, vous applaudirez et l'esprit de la pièce Et votre doux Murger, à présent endormi! Et vos regrets amers pour ce jeune poëte Emporté loin de nous par un vent meurtrier 75 A sa lyre à présent détendue et muette Ne refuseront pas quelques brins de laurier! Car vous êtes de ceux dont la pitié profonde Garde les verts rameaux qui croissent sous le ciel Pour les penseurs trop vite exilés de ce monde 80 Et pour ce que les morts nous laissent d'immortels! 30 décembre 1865. Le Théâtre A Jules Bonnassies Lorsque j'entends ces mots magiques: Le Théâtre, Un univers diffus, charmant, plus varié Que la vie, effrayant, gracieux et folâtre, M'apparaît, aux splendeurs des rayons marié. 5 Ce sont les vendangeurs de la joyeuse Attique, Couronnés de feuillage, ivres des plus doux vins, Aux quatre vents du ciel jetant l'ode emphatique; C'est Eschyle au front nu, menant les choeurs divins; Ce sont les demi-dieux, les chanteurs, les génies 10 Livrant au destin sombre, avec leur plaie au flanc, Les Orestes plaintifs et les Iphigénies, Et les Oedipes fous aveuglés par le sang; C'est cet archer vainqueur de la foule profane, Sachant faire obéir la flûte de roseau 15 Et la lyre, les vers du sage Aristophane, Célébrant la fierté superbe de l'Oiseau. C'est le grand créateur mystérieux, Shakspere S'élançant comme un Dieu par son hardi chemin, Animant la forêt qui parle et qui respire, 20 Et de ses doigts rêveurs pétrissant l'être humain; C'est le Crime, l'Erreur, la Fureur, la Folie; C'est Lear, dont l'ouragan fait voler le manteau, C'est Hamlet se roulant sous les pieds d'Ophélie; Ce sont les Rois jaloux aiguisant leur couteau; 25 C'est, doux cygne éploré, la pâle Desdémone, C'est Imogène errant sous les chênes profonds, Et c'est Titania, pareille à l'anémone, Baisant le front de l'âne avec des cris bouffons; C'est Orlando semant les diamants de l'Inde 30 Et les perles d'Ophir en sa folle chanson, Et tressant des sonnets fleuris pour Rosalinde, Cette capricieuse, habillée en garçon. C'est tout le peuple étrange, à son rêve docile Et brillant des rubis célestes du matin, 35 Que Molière amena de la verte Sicile, Et que sa fantaisie a vêtu de satin! Étalant son manteau comme les paons leurs queues, Et versant la folie en sa coupe où je bois, C'est Scapin, blanc de neige, orné de quilles bleues, 40 Avec sa barbe folle et son poignard de bois; Isabelles, Agnès, ce sont les jeunes filles Dont Valère chérit les fronts délicieux; C'est Zerbinette; c'est le roi des Mascarilles Faisant tourbillonner sa pourpre vers les cieux; 45 Ce sont les Aegipans, les Nymphes, les Déesses, Les Turcs, les Espagnols, les Poitevins dansants Que le Songeur, suivi d'ombres enchanteresses, Évoque aux pieds du roi Louis, ivre d'encens; C'est Tartuffe, essayant les poisons qu'il mélange; 50 C'est don Juan que meurtrit le Désir, ce vautour, Et qui sur sa paupière et sur son front d'archange Laisse voir la brûlure affreuse de l'amour. C'est Regnard, plein d'ivresse, avec son Légataire, Et Lisette et Crispin, vêtu du noir manteau; 55 C'est Marivaux pensif, embarquant pour Cythère Dorante et Sylvia, costumés par Wateau; C'est Talma, dans Néron, gardant sa noble pose, Laissant rugir sa mère et, calme sous l'affront, Jouant avec un bout de son écharpe rose; 60 C'est Mars au beau sourire, avec sa rose au front; Puis c'est le Drame, avec son extase féerique, Ressuscité, rayant les cieux de son grand vol Et planant à la voix du Poëte lyrique; C'est Marion de Lorme, et Blanche et doña Sol; 65 C'est le vieux Job chargé d'attentats et de gloire; C'est Tisbe menaçant par la voix de Dorval; C'est Ruy Blas déchirant sa pourpre dérisoire, Et le vieux Frédérick, demeuré sans rival. Puis Esther murmurant ses plaintes sous le cèdre, 70 Jeanne d'Arc inspirée invoquant saint Michel, Pauline s'élançant vers Dieu, Camille, Phèdre, C'est l'éblouissement tragique, c'est Rachel! Elle est, courant, la haine au front, sur le rivage, Hermione, mêlant sa plainte au flot moqueur; 75 Elle est Chimène, ayant en sa fierté sauvage Une goutte de sang de taureau dans le coeur. C'est Musset, toujours beau de sa douleur insigne, Brodant de perles d'or quelque vieux fabliau, Par la voix des acteurs disant un chant de cygne, 80 Et versant sur nos mains les pleurs de Célio; C'est le sombre Antony poignardant son Adèle; C'est toi qui meurs si jeune et qui t'humilias, Amante, courtisane au front chaste et fidèle, Marguerite, portant les blancs camellias! 85 C'est Jocrisse, ingénu comme une fille, et rouge Comme un coquelicot dans les blés de Cérès, Et que, pour nous ravir, tant notre horizon bouge, Font si spirituel Arnal et Gil Pérès; C'est le grand Bilboquet dans son carrick noisette, 90 Ou montrant le pourpoint du farouche Espagnol, Et jouant de son nez comme d'une musette; C'est Prudhomme, rayant l'azur avec son col; Enfin c'est, tout souillé par les fanges nocturnes Et tournant dans ses doigts son lorgnon radieux, 95 Robert Macaire avec ses souliers à cothurnes Et son pantalon fait de la pourpre des Dieux! Et sur cette mêlée étrange et surhumaine, Près des astres d'argent montrant leurs pieds nacrés, Les soeurs aux belles voix, Thalie et Melpomène, 100 Planent dans la splendeur des vastes cieux sacrés, Celle-ci, furieuse et montant la Chimère, Et celle-là, Pégase au regard meurtrier; L'une jetant des fleurs sur les pieds nus d'Homère Et l'autre couronnant Rabelais du laurier! Décembre 1874. A Eugène Delacroix Strophes dites par Mounet-Sully Pour l'inauguration du monument élevé à Eugène Delacroix O Delacroix! songeur, poëte, âme, génie! Magicien vibrant d'orgueil et de courroux, Calme, fier, évoqué de la nuit infinie, Peintre de l'idéal, te voici devant nous! 5 Tes mains ont loin de toi rejeté le suaire, Et toi, le conquérant, jadis persécuté, Grâce à la piété du hardi statuaire, Te voici, tu renais pour l'immortalité. Terre et cieux, tu prends tout dans ton vaste domaine, 10 Et si la clarté brille en ton oeil enchanté, C'est que tu te donnas à la souffrance humaine. Le poëme divin, c'est toi qui l'as chanté. Massacres, guerre, amour, fragilité, démence, Tu peignis tout, le sang pourpré comme les fleurs, 15 Et l'enfer et l'azur, et dans ton oeuvre immense L'héroïque Pitié lave tout de ses pleurs! Ah! l'avenir, le grand avenir magnanime, Est pour celui qui porte une plaie à son flanc Et qui ne peut pas voir un condamné sublime 20 Sans laver ce martyr avec son propre sang. Il vivra, celui-là qui jette, comme Orphée, Une plainte que rien ne saurait apaiser, Et qui, domptant d'abord sa colère étouffée, Pose sur chaque plaie un fraternel baiser. 25 O peintre! la couleur sereine est une lyre; Elle dit le triomphe à l'aurore pareil, Et l'épopée au glaive ardent, et le délire Du beau qui resplendit comme un rouge soleil. O Delacroix! parmi les pages qu'illumine 30 Ton âme, il en est une où, furieux encor, Apollon, clair vainqueur de la nuit, extermine Les monstres des marais avec ses flèches d'or. Haine, ignorance, erreur, tous les bourreaux de l'âme, Les mensonges avec les trahisons rampants, 35 Le dieu tue et détruit, s'envolant dans la flamme, Tout ce tas de crapauds hideux et de serpents. Ce dieu, c'est toi, vivant dans la clarté première, Chassant l'obscurité détestable qui nuit, O toi qui t'enivras de la pure lumière 40 Et qui n'eus jamais d'autre ennemi que la nuit. Mais tu peignis aussi, pur en ses chastes lignes, Caressé par la brise et par le doux écho, Un jardin où parmi les lauriers et les cygnes Retentissent les vers d'Homère et de Sapho. 45 C'est là que, maintenant, rassasié de gloire, Tu contemples, superbe et d'un regard vainqueur, Les bosquets verdoyants et le temple d'ivoire A côté de Hugo, cet Eschyle au grand coeur. Le statuaire, en qui l'espérance tressaille, 50 A modelé pour nous ce beau front sérieux, Ta lèvre au pli songeur, tes cheveux en broussaille, Et sous tes fiers sourcils tes yeux mystérieux. Et nous te saluons d'une ardente louange, O toi qui fus émus, grand homme, et qui pleuras, 55 O traducteur du verbe égal à Michel-Ange, Qui pris le feu du ciel et qui t'en emparas! Maintenant que ton oeuvre austère et magnifique Brille dans la lumière et l'éblouissement, Et que, dans la verdure et l'ombre pacifique, 60 Un flot mélodieux baigne ton monument, Notre Apelle triomphe ainsi que notre Homère, Et, tressant pour ton front des lauriers toujours verts, Cette fille d'Hellas, ta nourrice et ta mère, La France avec orgueil te donne à l'univers. 5 octobre 1890. L'Ame victorieuse du Désir Le dieu Désir, l'archer sauvage Qui rit, sur un gouffre penché, A longtemps dans un dur servage Tenu la tremblante Psyché. 5 Bien longtemps il l'a torturée, Piquant son sein charmant et beau Avec une flèche acérée, Ou la brûlant de son flambeau. La traînant dans l'herbe fleurie, 10 Folle sous son bras souverain, Il l'a déchirée et meurtrie Avec de durs liens d'airain. Encor rouge de sa brûlure, O noirs crimes inexpiés, 15 En marchant sur sa chevelure, Il l'a longtemps foulée aux pieds, Et puis mourante, échevelée, Plus pâle que le nénuphar, Il l'a, dans sa rage, attelée 20 Comme une cavale, à son char; Et devant lui, de cette vierge Faisant sa proie et son jouet, Au bord du fleuve, sur la berge Il l'a chassée à coups de fouet. 25 Et vainement l'humble victime, Dans ses horribles désespoirs, Adjurait le grand mont sublime Et les bois frissonnants et noirs; La Nature, que rien ne touche, 30 Parmi les rochers arrogants La regardait passer, farouche, Dans les cris et les ouragans. Et le vent courait dans les chênes, Et l'imprécation des flots 35 Étouffait le bruit de ses chaînes Et la rumeur de ses sanglots. Mais, longtemps mordue et fouettée Par les souffles éoliens, Psyché s'est enfin révoltée, 40 Elle a brisé ses durs liens; Et trouvant une force étrange Pour l'arrêter et le saisir, Elle a renversé dans la fange Et terrassé le dieu Désir; 45 Tordant sa bouche purpurine, Elle a, d'un beau geste moqueur, Broyé du genou la poitrine De son implacable vainqueur; Et dans sa fureur vengeresse 50 Elle a, guerrière au doux oeil bleu, Fustigé de sa blonde tresse Le visage du jeune Dieu. Relevant son front misérable, Elle a, riant au ciel serein, 55 Brisé l'arc fait en bois d'érable, Et les flèches, lourdes d'airain. Puis, fière en sa métamorphose Qui semble un éblouissement, Elle a, sous son divin pied rose, 60 Éteint le noir flambeau fumant. Et maintenant le Dieu l'adore! Lui, le cruel Désir, touché Par la grâce qui la décore, Il suit la trace de Psyché. 65 Il lui dit: O ma jeune amante! O mon trésor! O mon seul bien! Parle-moi de ta voix charmante, Je t'obéirai comme un chien. Tes colères seront mes fêtes; 70 Laisse-moi te parer de fleurs. Ces blessures que je t'ai faites, Je les laverai de mes pleurs. Tu m'as dompté, vierge farouche, Comme je domptais les lions. 75 Ouvre les roses de ta bouche: Parle! où veux-tu que nous allions? Alors, oubliant ses désastres, Tournant ses yeux de diamant Vers l'azur ou brillent les astres, 80 Psyché lui dit: O mon amant! Puisque nos regards se dessillent, Traversons l'éther irrité; Allons jusqu'au séjour où brillent La Justice et la Vérité; 85 Où l'Être enfin se rassasie, Délivré des âpres douleurs, Où les Dieux goûtent l'ambroisie En contemplant de rouges fleurs, Et savent ce que l'âme ignore, 90 Et dans un ineffable jour Sans crépuscule et sans aurore, S'enivrent de l'immense amour! Elle dit, et le Dieu l'embrasse; Il la tient d'un bras ferme et sûr, 95 Et tous les deux, laissant leur trace Lumineuse au subtil azur, Cherchant, par delà les étoiles, Le clair Éden où, pour l'esprit Enfin délivré de ses voiles, 100 L'extase, ainsi qu'un lys, fleurit, Et le flot où l'Ame se noie Dans le bonheur essentiel, Ils s'envolent, pâles de joie, Jusqu'au fond des gouffres du ciel. 19 mai 1875. L'Apothéose de Ronsard Prince des Poëtes français A Prosper Blanchemain le pieux éditeur de Ronsard O mon Ronsard, ô maître Victorieux du mètre, O sublime échanson De la chanson! 5 Divin porteur de lyre, Que voulurent élire Pour goûter leurs douceurs Les chastes Soeurs! Toi qui, nouveau Pindare, 10 De l'art savant et rare De Phoebos Cynthien Faisant le tien, A l'ivresse physique De ta folle musique 15 Sagement as mêlé Le rhythme ailé! Père! que ma louange Te célèbre et te venge, Et, comme vers mon Roi, 20 Monte vers toi! Mais que dis-je? l'Envie Qui déchira ta vie Ne mord plus de bon coeur Ton pied vainqueur, 25 Et, nette de souillure, Ta belle gloire pure Va d'un nouvel essor Aux astres d'or. Ton nom deux fois illustre 30 A retrouvé son lustre, Comme il l'avait jadis Au temps des lys, Et toi, dans l'aube rose De ton apothéose 35 Tu marches, l'oeil en feu, Ainsi qu'un Dieu. Tenant ton luth d'ivoire, Près d'une douce Loire A la berceuse voix, 40 Je te revois Dans un jardin féerique, Où le troupeau lyrique Enchante de tes vers Les bosquets verts. 45 Là, Du Bellay t'honore, Et je retrouve encore Près de cette belle eau Remy Belleau Et Pontus et Jodelle 50 Et Dorat, ton fidèle, Et ce chanteur naïf, Le vieux Baïf. Avec eux, ces Déesses, Les hautaines Princesses 55 Du sang pur des Valois, Suivent tes lois Et servent ton Hélène A la suave haleine, De qui la lèvre leur 60 Semble une fleur, Et Cassandre, et Marie Qui, rêveuse, marie La rose dans sa main Au blanc jasmin. 65 Mais Vénus parmi l'herbe Est aussi là, superbe; Les fleurs, pour la parer, Laissent errer Leurs ombres sur sa joue; 70 Quelquefois elle joue Avec l'arc triomphant De son enfant. Et les saintes pucelles, Qui mêlent d'étincelles 75 Et de feux adorés Leurs crins dorés, Levant leurs bras d'albâtre, Vous suivent, choeur folâtre De votre voix épris, 80 Dans ces pourpris. Mais voici que tu chantes! Et tes strophes touchantes Déroulent leurs accords Divins; alors, 85 Ronsard, tout fait silence: La fleur qui se balance, Le ruisseau clair, l'oiseau Et le roseau; Le Fleuve à la voix rauque, 90 Montrant sa barbe glauque, Fait taire les sanglots De ses grands flots; Dans les cieux qui te fêtent Les étoiles s'arrêtent 95 Et suspendent les airs De leurs concerts; On n'entend que ton Ode, Qu'après toi, dans le mode Ancien, le choeur ravi 100 Chante à l'envi. Et chacun s'en récrée, Hélène, Cythérée, Déesses de la cour, Enfant Amour, 105 Muses aux belles bouches; Et les astres farouches Restent silencieux Au front des cieux. Avril 1868. Source: http://www.poesies.net ROSES DE NOEL AVANT-PROPOS & Dédicace Le Ruisseau Oubli Les Colombes Querelle Les Baisers Primeur Lys sans tache Fleurs d'hiver Douces Larmes Ta Voix Silence Ton Sourire Aurore Exil Les Oiseaux Feuilles mortes Toute mon âme Pour nous deux Ils nous voient Zélie enfant Leurs Lèvres Les Absents Comme un jour Vers le ciel Pourquoi seuls? Extase Les Jardins Nous voilà tous Nos proies A celle qui me voit ROSES DE NOEL 1843-1878 AVANT-PROPOS Les quelques poëmes qui suivent ne sont pas des oeuvres d'art. Ces pages intimes, tant que ma si faible santé et les agitations de ma vie me l'ont permis, je les écrivais régulièrement pour mon adorée mère, lorsque revenaient le 16 février, jour anniversaire de sa naissance, et le 19 novembre, jour de sa fête, sainte Elisabeth. Parmi ces vers, destinés à elle seule, j'avais choisi déjà quelques odes qui ont trouvé place dans mes recueils. Les autres ne me paraissaient pas devoir être publiés, et je sais bien ce qui leur manque. Presque jamais on ne se montre bon ouvrier, lorsqu'on écrit sous l'impression d'un sentiment vrai, au moment même où on l'éprouve. Mais, en les donnant aujourd'hui au public, j'obéis à la volonté formellement exprimée de Celle qui ne sera jamais absente de moi et dont les yeux me voient. D'ailleurs, en y réfléchissant, j'ai pensé qu'elle a raison, comme toujours; car le poëte qui veut souffrir, vivre avec la foule et partager avec elle les suprêmes espérances, n'a rien de caché pour elle, et doit toujours être prêt à montrer toute son âme. Theodore de Banville Paris, le 19 novembre 1878. ROSES DE NOEL A MA MERE MADAME CLAUDE-THEODORE DE BANVILLE Née Elisabeth-Zélie Huet Le Ruisseau Mère, tenant de toi l'orgueil essentiel, Ta fille, (tu l'aurais entre toutes choisie!) Belle enfant dont le coeur ingénu s'extasie, N'aime rien de vulgaire et d'artificiel. 5 Moi, je dédaignerai tout art matériel, Car de toi j'ai reçu l'ardente poésie De ton esprit subtil que le beau rassasie, Comme tu m'as donné tes yeux emplis de ciel. Et c'est toi que tu sens en moi lutter, poursuivre 10 Le but, toi dont la voix charmante qui m'enivre Murmurait comme un Ange auprès de mon berceau! Telle, aux humides prés, la Naïade ravie, Dont le sort incertain est celui du ruisseau, Rêveuse, en flots d'argent voit s'écouler sa vie. 16 février 1843. Oubli O ma mère, le vent chasse les feuilles rousses, Mais je te charmerai par des paroles douces! Voici de pauvres fleurs qui tremblaient sous les cieux: Toi, tu les trouveras charmantes entre toutes, 5 Et mes chants seront beaux, puisque tu les écoutes, Et ce jour terne et gris sera délicieux. Qui le sait mieux que toi? C'est ainsi depuis Eve. Notre mère toujours est folle de son rêve, Et s'amuse au babil des enfants querelleurs. 10 Tu n'as pas de soucis pourvu que tu nous voies, Car tu sais oublier pour les plus humbles joies Les ennuis de ta vie et les pires douleurs. 19 novembre 1843. Les Colombes Puisque jusqu'à la fin et même autour des tombes, La famille se serre et s'unit avec foi, Aimons-nous! Mes doux vers, ainsi que des colombes, Ouvrent leur aile blanche et s'envolent vers toi. 5 Prends ces oiseaux pareils à la neige candide, Et qui trouvent déjà l'oubli d'ombres voilé, Après avoir brillé dans un azur splendide Et plané dans les cieux de mon rêve étoilé. La Muse, enfant craintive, et que le monde lasse, 10 Vient dormir à tes pieds sur un méchant coussin. Ma mère, écoute-la te parler à voix basse Et cache en souriant sa tête dans ton sein. 19 novembre 1844. Querelle Lorsque ma soeur et moi, dans les forêts profondes, Nous avions déchiré nos pieds sur les cailloux, En nous baisant au front tu nous appelais fous, Après avoir maudit nous courses vagabondes. 5 Puis, comme un vent d'été, brisant les fraîches ondes, Mêle deux ruisseaux purs sur un lit calme et doux, Lorsque tu nous tenais tous deux sur tes genoux, Tu mêlais en riant nos chevelures blondes. Et pendant bien longtemps nous restions là blottis, 10 Heureux, et tu disais parfois: O chers petits! Un jour vous serez grands, et moi je serai vieille! Les jours se sont enfuis, d'un vol mystérieux, Mais toujours la jeunesse éclatante et vermeille Fleurit dans ton sourire et brille dans tes yeux. 16 février 1845. Les Baisers Ecartez mes cheveux comme vous le faisiez Lorsque ce front livide était plein de rosiers, Et que ma pâle joue était encore fleurie; Et venez y poser votre lèvre chérie. 5 Car bien qu'ils soient déjà flétris, nos cheveux d'or, Nos mères de leurs doigts les caressent encor, Et toujours les baisers célestes de leurs lèvres Savent guérir nos fronts brûlés par mille fièvres. 19 novembre 1845. Primeur Tandis que les voix du foyer Murmurent pour vous égayer Et que le feu brille dans l'âtre, Déjà, fugitif et discret, 5 Derrière la vitre apparaît Le rire du Printemps folâtre. Impatient, avec raison, De nous donner sa floraison, Voyez! on dirait qu'il s'ennuie 10 De ne pas prendre son essor, Et qu'il montre ses ailes d'or Encor frissonnantes de pluie. O douce mère! c'est pour toi Que cette Nature en émoi 15 Fait trêve à sa longue paresse, Et, complice de ton rimeur, Elle vient t'offrir la primeur De ce rayon qui nous caresse. 16 février 1846. Lys sans tache Oui, quoique les soupirs, les pleurs et les sanglots Vers tes yeux soient montés, amers comme des flots, Chère âme! ton amour céleste nous demeure, Toujours épanoui dans ton âme qui pleure. 5 Sous l'orage et le vent tel le Lys glorieux, Toujours ouvrant son pur calice vers les cieux, Garde encore, meurtri, sa beauté souveraine, Et rien ne fait de tache à sa blancheur sereine. Mardi 16 février 1847. Fleurs d'hiver Oui, quelques fleurs d'hiver, et c'est tout! Leurs corolles Ne s'ouvriront pas; mais leurs boutons ingénus Te ravissent, ma mère, et mieux que des paroles Evoquent les jardins que nous avons connus. 5 O notre cher Moulins! Devant nos yeux éclate Parmi nos souvenirs gracieux et pensifs Un éblouissement de rose et d'écarlate; Et les deux pièces d'eau, la verdure, les ifs, Nous voyons tout, les Dieux de pierre, la rocaille, 10 Et je te vois riante et les cheveux flottants, Avec ton léger voile et ton chapeau de paille, Et si belle au milieu d'un triomphal printemps! Vendredi 19 novembre 1847. Douces Larmes Si vous ne voyez pas le front de votre fils Accablé sous le poids de la science amère, Et si pour vous l'enfant que vous berciez jadis Reste un enfant pour vous, ma mère, 5 Laissez-moi m'enivrer de votre douce voix, Qui fut ma poésie et ma première fête, Et puis, m'agenouillant ici comme autrefois, Sur vos genoux poser ma tête! Je veux redevenir ignorant, je le veux! 10 Et revoir, oubliant mes plaintes étouffées, Ce temps où vous passiez dans mes petits cheveux Un peigne d'or, comme les fées! Votre main sur mes yeux alors me consolait! Je m'endormais, ravi par toutes vos caresses, 15 Faible, heureux, souriant, nourri de votre lait, De vos chants et de vos tendresses! Oui, je veux y penser encore, si je le puis Et rêver près de vous, comme j'avais coutume, Aux bonheurs envolés, car je n'ai bu depuis 20 Que le dégoût et l'amertume! Vous me disiez: Mon fils, un jour tu souffriras. Pour t'épargner un peu les maux que je redoute, Laisse-moi te cacher aux méchants dans mes bras! C'est que vous le saviez sans doute, 25 Les baisers que plus tard, hélas! je recevrais, Devaient toujours servir à cacher un mensonge; Ceux que vous me donniez étaient bien les seuls vrais; Oui les seuls; maintenant j'y songe! Mère! - Laissez-le-moi dire, ce mot charmant, 30 Et bien oublier tout, rien que pendant cette heure! Car, si je suis heureux encor pour un moment, C'est quand j'oublie et quand je pleure. 16 février 1854. Ta Voix J'aime ta voix, jamais je ne m'en rassasie. Ma mère, ton regard, plus doux que l'Orient Tout enfant, me faisait rêver la poésie, Et tu m'as entr'ouvert les cieux, en souriant! 5 Si la forêt m'accueille en ses gorges hautaines, Je te l'ai dû; c'est toi, mère, qui m'as appris A m'enivrer du chant rhythmique des fontaines, Songeur de la nature et des cimes épris! Je savais les doux mots que notre esprit savoure; 10 Mais pour charmer ce peuple attentif près de nous, C'est toi qui m'as donné ton âme et ta bravoure! Embrasse encor ton fils qui pleure à tes genoux. 19 novembre 1856. Silence Pour baiser la prairie et le ruisseau dormant Qui déroule ses moires, Un beau rayon frileux glisse furtivement Parmi les branches noires. 5 Les fleurs veulent fêter le jour qui nous est cher. Parmi les vertes mousses Leur corolle s'entr'ouvre au milieu de l'hiver Sous des haleines douces. Oh! que la terre en deuil retrouve son trésor! 10 Et tienne sa promesse, Puisque tes vieux enfants s'éblouissent encor De ta chère jeunesse! Tant que tu nous souris, ô regard adoré Où le nôtre se plonge, 15 Nous n'avons pas vécu, nous n'avons pas pleuré, Le reste n'est que songe. Tant que nous te pressons dans nos bras tour à tour, Notre âme au loin s'élance, Et nous oublions tout le reste, ivres d'amour, 20 De joie et de silence! 16 février 1857. Ton Sourire O mère, ton sourire enthousiaste et fier Brille de clairs rayons, comme un soleil d'hiver. En vain l'âge est venu; le temps qui nous assiège A touché ton front pur, et ne l'a pas blessé, 5 Mais triste de blanchir tes cheveux, a laissé Délicieusement fleurir leur douce neige! Oh! dis-moi, le sais-tu, pourquoi tes soixante ans Ont la grâce charmante et vive d'un printemps? Chaque heure sans repos nous pousse de son aile, 10 Chaque instant nous trahit; mais les nobles amours Sont pour notre visage un dictame, et toujours Y mettent doucement la jeunesse éternelle. La brise qui charma les fleurs, le seul zéphyr Froisse la blonde mer de flamme et de saphir 15 Dont le chant retentit près des belles Florides; Mère, tes yeux aussi réfléchissent l'azur, C'est pourquoi tu seras pareille à ce flot pur Qui reflète le ciel et qui n'a pas de rides! 19 novembre 1858. Aurore Jusqu'à toi, jusqu'à toi, mère, divinement Nos voeux s'envoleront dans un rêve charmant. Tu le sais, tes enfants silencieux t'adorent. Que les bois dépouillés, et les cieux qui se dorent, 5 Veillent sur ta demeure avec un soin jaloux! Que le soirs, que les jours et l'ombre te soient doux! Car tu fis ton bonheur de veiller sur nos âmes. Grâce à toi, depuis l'heure obscure où nous pensâmes, Notre matin riant, céleste et couronné 10 Brilla comme une aurore, et tu nous as donné L'amour du Beau, par qui tout s'éclaire et flamboie Et ta bonté fidèle, et ta force et ta joie. 19 novembre 1859. Exil En cette courte vie, hélas! où rien ne dure, Comme l'absence est triste et qu'elle semble dure! Chère âme, je ne puis, en baisant tes cheveux, Te donner mon amour, mes chants, mes pleurs, mes voeux, 5 Et t'offrir un bouquet de pâles violettes! Ah! du moins, le chanteur des fraîches odelettes, Que réchauffa ton souffle en son frêle berceau, Le courtisan du lys en fleur et du ruisseau T'enverra son baiser dans un vers où respire 10 Son amour, comme un souffle harmonieux de lyre, Et sa caresse tendre, et son âme et sa voix. Mais, ne me vois-tu pas? Si, mère, tu me vois! Quand la neige tombant sur le coteau qui penche; Avec ses doux flocons a fait la route blanche, 15 Regarde-moi, donnant la volée à des vers Frémissants, qui, malgré le souffle des hivers, Avec des cris joyeux s'enfuiront tout à l'heure Dans la blanche lumière et dans le vent qui pleure, Calme et pensif, auprès du clair foyer rêvant, 20 Et caressant toujours les strophes, mais souvent M'interrompant de suivre au hasard ma chimère, Pour me dire : Que fait là-bas ma douce mère? 19 novembre 1860. Les Oiseaux O mère, que toujours adore mon orgueil! Ma pensée en rêvant s'envole jusqu'au seuil De la maison riante où la nuit tu reposes. Là je te vois, devant le mur vêtu de roses, 5 Ou sous les arbres dont le feuillage mouvant Pleure, et dans le matin frissonnant et vivant Tu vas, animant tout de ta grâce infinie. Ma nourrice au beau front, mon âme, sois bénie! Ce n'est qu'un songe, hélas! Entre nous, ô tourment! 10 Sont les villes sans nombre et leur bourdonnement, Le temps, les nuits, les jours, le silence, l'espace, Les collines, les bois, les cieux, le vent qui passe. Mais les oiseaux légers, voyant que je suis loin De mon nid, les oiseaux rapides auront soin 15 De saluer, fuyant vers la lumière, celle Dont la vaillance dans mes yeux d'or étincelle. Ils diront: Comme nous, l'humble poëte obscur Est un esprit ailé qui s'en va dans l'azur. Prêtons à ce rimeur nos chansons fraternelles. 20 Pour l'an qui vient, il nous en fera de plus belles, Car les abeilles d'or voltigent sur son front Et sur sa bouche. Puis, mère, ils regarderont L'aurore qui se lève et le jour qui va naître, Et, joyeux, ils viendront voler sur ta fenêtre. 18 novembre 1862. Feuilles mortes Eh bien! si dans mes jours arides Tout fut mensonge et vanité, Je vois ton calme front sans rides Que pare la sérenité. 5 Mère toujours belle et chérie, Qui m'as donné l'espoir, la foi, L'amour, ma voix souvent flétrie Est jeune pour parler de toi! Parmi le tumulte des choses 10 Les jours peuvent fuir pas à pas En effeuillant nos pâles roses; Les ans ne te veillissent pas. Et laisse-moi que je t'admire! Sur ton visage qui sourit 15 D'un imperceptible sourire, Brille la flamme de l'esprit. O mère, par qui fut bercée Mon enfance, (le temps moqueur En passant l'a vite froissée,) 20 Mère adorable de mon coeur! Ton regard où le mien se noie, Après tant de jours égrenés, Reste encor la meilleure joie De ces yeux que tu m'as donnés. 25 Mère, le mot qui nous console De nos trésors anéantis, C'est toujours la même parole Qui nous endormait tout petits. Je m'enivrais, ô cher mensonge! 30 D'espoirs vainement caressés. Que me reste-t-il, quand j'y songe? Tu m'aimes! c'est bien. C'est assez. Je suivais l'ombre insaisissable; J'ai vécu, j'ai chanté mes vers, 35 J'ai fait des escaliers de sable Pour atteindre les rameaux verts! Mes il fallait des mains plus fortes, Et mon bras, vers le ciel tendu, N'a trouvé que des feuilles mortes 40 Au lieu du laurier attendu. Ici-bas, où rien ne s'achève, Où chaque espoir tombe et s'enfuit, Toutes le roses de mon rêve, S'effeuillent, au vent de la nuit; 45 Mais ce bien charmant et suprême, Ce talisman qui me défend, Ton amour est resté le même Pour moi, ton fils, non, ton enfant. 16 février 1863. Toute mon âme Depuis le jour où je suis né, Songeur que Dieu voulut élire Pour unir son chant obstiné A la mystérieuse Lyre, 5 Tu m'as aimé, tu m'as guéri, Tu m'as donné, dans tes alarmes, Avec ton lait qui m'a nourri, Tant de chers baisers, tant de larmes! Par toi j'ai pu vivre et penser, 10 Tu fus ma nourrice et mon Ange, Et moi, pour te récompenser, Qu'ai-je à te donner en échange? Pour toi, source de tout mon bien, Gardienne attentive et charmée, 15 Je n'ai rien, pas même ce rien Que l'on appelle renommée. Je n'ai rien, lorsque c'est mon tour! Je n'ai rien, coeur brûlé de flamme, Que ma tendresse et mon amour; 20 Je n'ai rien que toute mon âme. 17 février 1864. Pour nous deux Pour un jour seulement fait trêve à ton martyre! Sois comme je te vis, ô sourire et douceur, Lorsque ta chère voix qui me berce et m'attire Enchantait le réveil de ma petite soeur. 5 L'absence, la douleur, le mal ne sont qu'un rêve, Les coeurs n'ont pas aimé, n'ont pas souffert en vain: Oh! crois-le, Dieu nous rend tout ce qu'il nous enlève, Et c'est là son miracle éternel et divin! Celle qui nous charma comme une aube naissante, 10 Celle que tant de fois tu nommes à genoux, Et qui pour nos regards voilés semblait absente, Pendant que nous pleurions est ici près de nous! Je l'entends à cette heure aussi douce qu'amère, Où nos Anges pensifs nous voient occupés d'eux, 15 Me dire tout bas: Prends dans tes bras notre mère, Mon frère, et donne-lui des baisers pour nous deux. 16 février 1868. Ils nous voient Les cieux semblent déjà vivants et rajeunis. Je sens venir, du fond de l'ombre enchanteresse, Le souffle d'une brise amie et charmeresse, Dans le triste silence où nos coeurs sont unis. 5 Pareils à des oiseaux frissonnants dans leurs nids, En nous des souvenirs de joie et de tendresse Pleurent; le vent d'une aile errante nous caresse, Ma mère, et ce n'est pas moi seul qui te bénis! Car du séjour divin caché sous tant de voiles, 10 Sitôt que sur nos fronts s'allument les étoiles, Ceux qui sont dans les cieux nous regardent pleurer. Ils nous voient dans l'attente et dans la solitude, Et leurs lointaines voix tentent de murmurer, Comme pour mettre un terme à notre inquiétude. 16 février 1869. Zélie enfant Si j'étais le savant ouvrier dont la main Crée à nouveau notre âme et le sourire humain Sur sa toile vivante et de rayons fleurie, Je peindrais pour nous deux, o ma mère chérie, 5 Le portrait de ma soeur enfant, et j'y mettrais Sa grâce, et la beauté divine de ses traits, Si charmants et si purs qu'une clarté sur elle Flottait et dans ses jeux semblait surnaturelle. Car je la vois, si douce et le regard si prompt! 10 Elle avait la pensée écrite sur son front, Et tu disais: Voilà mon rêve et ma folie! C'est elle, mon enfant! ma petite Zélie! Butinant au hasard dans l'herbe et le thym, Elle était rayonnante à l'aube du matin; 15 Elle courait, dans l'herbe épaisse, vers les saules Du ruisseau, les cheveux flottants sur ses épaules, Grave, heureuse, portant des fleurs et les bras nus, Levant sans embarras ses grands yeux ingénus, Distraite, et cependant regardant quelque chose, 20 Et sa bouche avait l'air d'une petite rose. 18 novembre 1869. Leurs Lèvres Quand vient le jour pareil au jour De bonheur et d'orgueil en fête, Où ta mère pleurait d'amour En contemplant ta chère tête; 5 Quand renaît le jour où tu vins, Comme Dieu l'exige, ô mystère! De la clarté des cieux divins Aimer et pleurer sur la terre; Alors, pareil à l'exilé 10 Qui, lorsqu'il revoit sa patrie, Marche tranquille et consolé, Ce jour-là, mère, hélas! meurtrie, Je vois ma soeur au front charmant Et les deux yeux bleus de mon père, 15 Et ce n'est pas moi seulement Qui dis à ton oreille: Espère! Ah! de nos fronts endoloris Que les vaines craintes s'envolent! Tous ceux que nous avons chéris 20 A la même heure nous consolent. Pour nous rendre forts et joyeux, Leur coeur, leur esprit, leur bravoure Et leur souffle silencieux Vivent dans l'air qui nous entoure. 25 Dans le parfum léger des fleurs Une vague haleine soupire; C'est leur voix. A travers nos pleurs Glisse un rayon: c'est leur sourire, Et pour que leur calme baiser 30 Nous réchauffe à ses douces flammes, Je sens leurs lèvres se poser Délicatement sur nos âmes. 16 février 1870. Les Absents Mère, puisque le Temps, ce farouche oiseleur A dévasté les nids de notre joie en fleur, Et puisque nous gardons toujours dans nos mémoires Ce qui fut emporté par les Jours dérisoires, 5 Eh bien! songeons encore à nos bonheurs si courts! L'absente que nos yeux pensifs cherchent toujours, Et mon père endormi, tous ces dueils, la patrie Saignante encore et dont la voix sanglote et crie, Pleurant en nous, pareils à la plainte des mers, 10 Font que même nos jours de fête sont amers! Pourtant le gai Printemps aux lèvres corallines Vient, et pose déjà son pied sur les collines; Bientôt, demain, chassant la neige et le verglas, Il épanouira les grappes des lilas. 15 Une brise, déjà folle et pleine d'ivresse, Flotte; je ne sais quelle invisible caresse Nous effleure; voici que les airs attiédis Ont un souffle embaumé qui vient du paradis; Vois les cieux frissonnants, clairs, une joie immense 20 Charme l'azur, et tout nous parle de clémence. 16 février 1871. Comme un jour O mère, agenouillé sous tes chères prunelles, Je dis à Dieu: Seigneur des clartés éternelles, Puisqu'elle a tant pleuré, mon Dieu, bénissez-la! Puisque sa chère fille à vos pieds s'envola, 5 Pendant ce long tourment des heures douloureuses, Accordez-lui par moi des minutes heureuses! Ainsi je prie ayant, comme un bon ouvrier, Le désir de gagner quelque brin de laurier Pour parer de renom ta vieillesse adorée; 10 Je voudrais, conquérant l'immortelle durée, Que fleurissant toujours malgré les noirs hivers, Ta mémoire pût vivre à jamais dans mes vers. Et pour moi, qui te dus cette grâce de naître Poëte, quand ton souffle a pénétré mon être, 15 Alors que je te tiens serrée entre mes bras J'oublie en un moment la haine des ingrats, Les peines, les soucis de cette courte vie, Et la gloire d'un jour vainement poursuivie, Et je me trouve heureux, puisque je me souviens, 20 Qu'au milieu de tes maux désolés et des miens, Nous avons conservé dans notre vie obscure Notre affection vraie, indestructible et pure, Et que nous la gardons comme un clair diamant; Et que tu répandis infatigablement, 25 Ainsi que d'une coupe inépuisable et douce, Mère, sur mon coeur fier et que rien ne courrouce, Tes consolations, ton adorable amour, Et que ce demi-siècle a passé comme un jour! 19 novembre 1871. Vers le ciel Elevons nos regards vers le ciel adouci. Mère, c'est dans un jour, pareil à celui-ci Que ta mère, éperdue, en ses ferveurs étranges, Te voyait, en dormant, sourire pour les Anges! 5 Ah! par ces premiers jours de printemps clairs et doux, Le souffle de nos morts chéris est avec nous. Il caresse nos fronts et nous dit à l'oreille: Voici que tout renaît et que tout se réveille; Qu'après l'hiver jaloux qui dépouillait leur front 10 Les bois luxuriants bientôt reverdiront, Et que renouvelant sa riche broderie La terre au flanc vermeil sera toute fleurie! Mère, ils parlent ainsi, car ils suivent nos pas. Ils ne nous laissent pas, ils ne nous quittent pas, 15 Mais attentifs, voyant nos peines amassées, A suivre dans nos yeux l'ombre de nos pensées, Ils ne sont malheureux que de notre douleur, Puisqu'ils ont déjà pu sentir leur vie en fleur Naître et s'éveiller, comme un renouveau splendide. 20 La vérité n'est pas notre front qui se ride: C'est la bonté de Dieu, qui nous laisse entrevoir Au lointain la lueur sereine de l'espoir, Et qui nous versera le bonheur sans mesure Dans les cieux frémissants que sa prunelle azure. 25 Ils nous rendra mon père et sa grave douceur Et le rire ingénu de ma petite soeur; Car le Seigneur n'emplit d'ombre la forêt verte Et ne sème des fleurs sur la plaine déserte Et ne fait rayonner sur nous le soleil d'or 30 Que pour nous dire: Enfants, patientez encor; Vos ennuis sont amers et vos jours difficiles, Mais je vous vois, je songe à vous. Soyez tranquilles. 16 février 1872. Pourquoi seuls? Eh bien! mère, prenons les souvenirs si doux, Le temps où tes enfants jouaient sur tes genoux, Ta mère qui savait encor comme on espère, La grandeur, la bonté charmante de ton père, 5 Et le mien tout amour, comme je le revois, La Font-Georges vermeille où se mêlaient nos voix, Et ma petite soeur qui passait dans les herbes, Avec sa bouche rose et ses grands yeux superbes, Et ses cheveux si fins dans la brise envolés, 10 Ce triomphe éclatant des bleuets dans les blés, Et tes enfants jaseurs qui, lassés de leur course, Tous deux s'agenouillaient et buvaient à la source! O mère! plongeons-nous dans ce flot! Revoyons Les peupliers, les eaux tremblantes, les rayons, 15 Vos projets merveilleux, tout ce temps où la vie De pourpre et d'or, était comme une aube ravie Jetant ses feux rosés dans l'azur empli d'yeux; Prenons ces souvenirs, ce passé radieux, Qui devant nous comme un riant matin flamboie, 20 Et renouvelons-nous dans ce trésor de joie! Même quand le printemps neige sur les tilleuls Et resplendit, pourquoi nous sentirions-nous seuls, Puisque, gardant toujours aux nôtres nos tendresses, Nos baisers, notre amour, nos meilleures caresses, 25 Nous n'avons pas des coeurs lâches ni paresseux, Et puisque, pleins encor du cher esprit de ceux Qui revivent baignés par les clartés divines, Nous les sentons vivants encor dans nos poitrines? 19 novembre 1872. Extase Oui, dans un pareil jour, tu naissais! Du ciel bleu Une Ame libre, ouvrant ses ailes, ô mystère! Pour venir lutter, vivre et souffrir sur la terre Quitte l'azur céleste et les astres de feu. 5 C'est qu'ayant le bonheur immense, elle a trop peu; C'est qu'elle ne veut pas le goûter, solitaire, Et qu'une voix d'enfant qui ne pouvait se taire Déjà parle à cette Ame, heureuse aux pieds de Dieu! Tu naissais, et ta mère, et ton père en délire, 10 Penchés sur toi, pleuraient, essayaient de sourire, Et, moment ineffable et que rien ne corrompt! Tous les deux, pleins d'amour, d'orgueil et de folie, En leur naïve joie ils admiraient ton front, Et couvraient de baisers leur petite Zélie. 16 février 1873. Les Jardins Mère, qu'il soit béni, le grand jardin de fleurs Qui vit, petite enfant, ton sourire et tes pleurs! Là, ta mère aux beaux yeux, jeune et pleine de grâce Te chantait des chansons de nourrice à voix basse; 5 Ton père, sérieux, te prenait dans ses bras, Et t'écoutant, ravi, dès que tu murmuras, Disait: O frêle enfant! il faut veiller sur elle. Et c'était entre eux deux une folle querelle De lutter pour donner une joie à tes yeux, 10 Et de savoir lequel t'obéirait le mieux. O Dieu! le temps s'envole ainsi que des fumées, Emportant loin de nous les âmes bien aimées, Nos rêves, nos désirs, tout ce qui nous fut cher. Le froid du soir qui tombe entre dans notre chair, 15 Et cependant toujours les voix qui nous émurent Comme en un vague songe autour de nous murmurent; Elles ont la douceur sereine de l'espoir Et nous les entendons qui disent: Au revoir! Nos Anges, dans cette ombre où notre pas vacille 20 Nous regardent souffrir d'un oeil doux et tranquille Et tandis que leur vol mystérieux nous suit, Au-dessus de nos fronts envahis par la nuit Nous voyons l'avenir sortir d'un sombre voile Sous la nue, et grandir comme une blanche etoile. 25 Oh! sois heureuse! et quand frémit l'aile du soir, Songe aux chers coeurs avec le plus tranquille espoir, Car un pressentiment céleste nous enivre Dans cette solitude où nous les sentons vivre. 16 février 1874. Nous voilà tous Mère, nous voilà tous, moi ton fils, qui te fête, Et celle qui pour moi Dieu lui-même avait faite, Et l'enfant adoré qui porte dans ses yeux Un monde qui s'agite, encor mystérieux, 5 Et toi, tu nous bénis, o ma chère nourrice! O mère, que toujours l'espoir en toi fleurisse! Nous ne sommes pas seuls à baiser doucement Ta tête calme où luit comme un éclair charmant. Car lorsque dans le ciel grandit l'aube vermeille, 10 Le murmure étouffé de tout ce qui s'éveille Court sur les arbres nus et sur les claires eaux. L'air est plein du frisson des ailes des oiseaux Et des âmes des morts et du souffle des Anges; Celui vers qui toujours monte un flot de louanges 15 Et qui de nos douleurs a fait des voluptés, Nous dit alors tout bas: Voici l'heure. Ecoutez. Et plus faibles qu'un vol d'abeilles sur les mousses, Nous entendons les voix qui nous semblaient si douces Jadis; car rien ne meurt, la tombe n'a rien pris 20 De la clarté sereine et pure des esprits, Et Dieu, qui les créa dans leur splendeur première, N'a pas fait du néant avec de la lumière. 19 Novembre 1875. Nos proies O ma mère, emportant nos pleurs et nos dangers, Les ans s'en vont, pareils à des oiseaux légers, Et dans la nue en deuil que les soleils essuient, Nous voyons frissonner leurs ailes qui nous fuient. 5 Cependant rien n'est faux et rien n'est décevant: Tout ce qui nous fit vivre en nos coeurs est vivant, Et, malgré la tempête affreuse et les tourmentes, Le passé, tout rempli de visions charmantes, Comme un rêve indécis berce notre sommeil, 10 Et nous laisse dans l'âme un rayon de soleil. Ah! gardons bien, gardons comme de saintes proies Tout ce qui fut à nous, les douleurs et les joies, Les mots qui nous charmaient, les cris mélodieux, Les chagrins étouffants, les retours, les adieux, 15 Les gais soleils brillant dans la campagne verte, Le souvenir saignant comme une plaie ouverte, Et l'aile de la brise et le parfum des bois, Les chants, les pas, les jeux, les sourirs, les voix, Et quand l'ombre nous gagne, emplissons-nous d'aurore. 20 Mais Hier, c'est Demain riant qui veut éclore; Vois ta fille et ton fils à tes genoux, et vois Notre Georges qui t'offre avec ses petits doigts Ces fleurs, et parle-nous tendrement caressée Par ses grands yeux de flamme où brille la pensée! 16 février 1876. A celle qui me voit Tu le voulais, hélas! j'ai relu ces feuillets. Comme si tout à coup, tremblant, je m'éveillais, Tous nos chers souvenirs dont la douceur m'attire Ont ravivé ma foi triste, mon long martyre, 5 Et comme un combattant déchiré, mais vainqueur, J'apporte ces lambeaux tous saignants de mon coeur. Prions! comme entre nous il n'est pas de barrière, Nous sommes réunis déjà par la Prière Qui franchit mille cieux d'un vol aérien. 10 Le sang de Jésus coule et ne dédaigne rien! Oh! dis-le, que parmi les éthers emplis d'ailes C'est toi qui me prendras entre tes bras fidèles, Qu'alors nous sentirons tous nos maux s'apaiser, Qu'heureuse, tu mettras sur mon front ton baiser, 15 Et qu'enfin délivrés de toute angoisse amère, Nous vivrons, ô mon Ange, ô mon espoir, ma mère! 19 novembre 1878. Source: http://www.poesies.net NOUS TOUS AVANT-PROPOS I. Misère Il. Lili III. Le Prêtre IV. L'Épouse V. Le Petit VI. La Princesse VII. Monsieur Alexandre VIII. La Bouquetière IX. Le Vieux X. La Fille XI. Fillette XII. L'Odéon XIII. Les Jeunes XIV. Géométrie XV. Balzac XVI. A Sarcey XVII. Chez M. Caro XVIII. A l'Opéra XIX. Académie XX. Centième XXI. Ballard XXII. Transigeante XXIII. Philosophie XXIV. Escrime XXV. Rue de Sèze XXVI. A Zola XXVII. La Mode XXVIII. Petit Noël XXIX. Bibliographie XXX. Comédie Française XXXI. Darcier XXXII. Jour de l'An XXXIII. Pas de Neige XXXIV. ...On les honore XXXV. Politique XXXVI. Maurice Bouchor XXXVII. La Liseuse XXXVIII. Musique Française XXXIX. Édouard Manet XL. Clovis Hugues XLI. Pitié suprême XLII. Comédiens XLIII. Les Boîtes XLIV. Les Grimaces XLV. Juste Retour XLVI. Dans le Monde XLVII. Galatea XLVIII. Quel Daim XLIX. Trop de Temps L. Initiales LI. Bon Matin LII. Bal Masqué LIII. Un Jeune Homme LIV. La Dame LV. Oiseliers LVI. La Mercière LVII. Païva LVIII. Don Juan LIX. Turlututu LX. Garcia LXI. Le Cèdre LXII. Michelet LXIII. A l'Hiver LXIV. La Croupe LXV. Reine-Blanche LXVI. Le Mot LXVII. Cettivayo LXVIII. Les Cartes LXIX. Jeu LXX. Lex LXXI. Vivre LXXII. Le Lion LXXIII. Ave LXXIV. Phémie LXXV. Festin LXXVI. A Paul Arène LXXVII. Vieux Jeu LXXVIII. Grâce LXXIX. Anniversaire LXXX. Carême LXXXI. Cigarettes LXXXII. A Jeun LXXXIII. Prière LXXXIV. Femmes LXXXV. Figaro LXXXVI. Le Bassin LXXXVII. Le Veau LXXXVIII. La Fourmi et la Cigale LXXXIX. Les Robes XC. Le Boulevard XCI. Aveu XCII. Les Tristes XCIII. Adieu XCIV. L'Été de Paris XCV. Le Palais-Royal XCVI. Charivari þ POESIES NOUVELLES þ NOUS TOUS décembre 1883 - mars 1884 AVANT-PROPOS Tous les petits poëmes que contient ce volume ont été publiés sans interruption, l'un suivant l'autre, comme les perles d'un collier qu'on défile. Cette fois encore, dans une campagne très brève, (car il ne faut ni peser, ni insister,) j'ai tenté de réaliser mon vieux rêve, et de marier la Poésie avec le Journal. Mariage moins chimérique certainement que celui du Grand Turc et de la République de Venise, ainsi que le prouvent tous les jours plusieurs de mes jeunes confrères, pleins d'imagination et de verve. Et comment le Journal, qui doit nous donner la vie d'hier, encore saignante et palpitante, ne s'accommoderait-il pas de l'événement pris sur le vif, ou d'un croquis de moeurs rapidement saisi, et exprimé par cette Poésie de veine bien française, vive, ironique, précise, lyrique aussi, que nous a léguée, à travers une succession de génies, le grand aïeul Villon? Toute ma vie, à des intervalles irréguliers, j'ai essayé de contribuer à unir ces deux forces irrésistibles. En 1870, pendant le siège, hélas! j'écrivais au jour le jour les Idylles Prussiennes. La vertigineuse Histoire fournissait alors au rimeur un thème malheureusement trop riche. Réduit maintenant à peindre la vie de tous les jours dans sa réalité comique, a-t-il pu néanmoins réussir en confiant à la feuille éphémère l'odelette qui s'efforce d'être pensée dans une forme durable? Les lecteurs du journal m'ont encouragé à le croire; reste à savoir si leur bienveillante indulgence me suivra dans le livre, et s'ils éprouveront quelque plaisir en y retrouvant leur propre image, évoquée par l'ingénu et mystérieux artifice de la Rime? Paris, le 15 avril 1884. __________ I Misère Hommes, femmes, vieillards enfin, Tous ces vains chercheurs de problèmes Souffrent du froid et de la faim; Aussi les petits enfants blêmes. 5 Le désespoir vient les saisir; C'est lui tout seul qui les enseigne, Et toujours le cruel Désir Mord leur chair qui pleure et qui saigne. Ils vivent dans l'oubli hideux, 10 Sans que jamais rien y fleurisse. Mais qui donc aura pitié d'eux? Misère, la bonne nourrice. Cet Ange au gosier enroué, Réchauffant leur lèvre livide, 15 Met sur eux son châle troué Et leur tend sa mamelle vide. 1er décembre 1883. II Lili La pauvre petite Lili Cherche en vain les rêves magiques Envolés de son front pâli, Et lève au ciel ses bras tragiques. 5 Si le frisson du désespoir S'agite dans sa main crispée Et fait flamber son grand oeil noir, C'est qu'on a tué sa poupée. Oui, Petit Paul, un sacripant, 10 Hier a massacré Zéphyrine Dont la tête est brisée, et pend Horriblement sur sa poitrine. Elle est froide comme un glaçon; Et c'est vainement qu'on le rentre, 15 Toujours on voit sortir le son Par la blessure de son ventre. 1er décembre 1883. III Le Prêtre Le prêtre blême, dont les loups Ne voudraient pas pour nourriture, Est maigre comme un cent de clous, Et semble une caricature. 5 Donnant jusqu'à son dernier sou, Il n'est vêtu que d'une loque. On le prendrait pour un chien fou, Et sa soutane s'effiloque. Pourtant son front est plein de jour, 10 Et sur cet être misérable Voyez! le radieux amour A mis sa lumière adorable. Et, doux, il rit aux cieux bénis, Quand le soleil, au crépuscule, 15 Vient empourprer les poils jaunis De sa perruque ridicule. 1er décembre 1883. IV L'Épouse Par un soir de Juillet, au Bois, Sous la douce brise estivale, L'Épouse trompée, aux abois, A donc voulu voir sa rivale. 5 Oui, sa rivale heureuse. Enfin! La voilà donc, cette merveille. C'est elle, sur ce cheval fin Qui porte une rose à l'oreille. Eh quoi! c'est ce manche à balai, 10 Cette poupée aux boucles rousses, Qu'il emmenait à Viroflay Sur le velours des vertes mousses? Et ces hommes, qu'on voit errer Près de son cheval qui se cabre! 15 Ils ont vraiment l'air d'admirer Sa bouche ouverte en coup de sabre! 1er décembre 1883. V Le Petit Le tout petit faubourien Qu'on voit toujours dans la bagarre, Qui vit de l'air du temps, de rien, Et mâche des bouts de cigare; 5 Le petit, lorsque vient le soir Et qu'il pleut sur la feuille rousse, Flâne sur le boulevard noir, Et puis il tousse, tousse, tousse. Le bourgeron touche sa peau 10 A même, et l'ouragan le gifle; Et sans casquette ni chapeau, Il tousse, et sa poitrine siffle. Il écoute un air de Métra Que chante une fille soumise, 15 Et tousse, hélas! Il ne mettra Jamais sa première chemise. 1er décembre 1883. VI La Princesse La princesse en sa robe d'or, Belle et jeune comme les Anges, Prête l'oreille, et laisse encor Venir les diseurs de louanges. 5 Elle écoute d'un air distrait Les madrigaux de ces Narcisses; Mais, dans son âme, elle voudrait Passer à d'autres exercices. Et tout bas, triste en cette cour 10 Où l'on n'a pas le mot pour rire, Où le bon friturier Amour Ne trouverait pas de quoi frire, De ses lèvres où le baiser Jouerait si volontiers son rôle, 15 Elle murmure: Oh! m'amuser! Vivre une heure! Entendre un mot drôle! 1er décembre 1883. VII Monsieur Alexandre Se trouvant trop à court d'argent, Le joli monsieur Alexandre Fume son cigare, en songeant, Et du doigt fait tomber la cendre. 5 En rêve il revoit les louis Qui tombaient d'une main chérie Pour charmer ses yeux éblouis; Et, triste, il pense à Pulchérie. C'est une femme de rapport. 10 Sa dent brille et son oeil flamboie; Elle a le visage et le port, Et sait faire onduler la soie. Mais le maître a beau la fouailler! C'est à son gré qu'elle se mène; 15 La folle ne veut travailler Que deux ou trois fois par semaine. 1er décembre 1883. VIII La Bouquetière Elle pleure, et n'est pas au bout. Pendant la matinée entière, On n'a rien acheté du tout A la petite Bouquetière. 5 Elle est à jeun. Le sang pourpré A déserté sa lèvre, pâle Comme un linge blanc sur le pré, Et sa pauvre poitrine râle. Frêle victime du guignon, 10 Elle croise son châle, mince Comme une pelure d'oignon, Quand le froid trop aigu la pince. Mais c'est bien d'elle qu'il s'agit! Elle offre en vain sa violette; 15 Et toujours la bise rougit Ses tout petits doigts de squelette. 1er décembre 1883. IX Le Vieux Le vieil homme exempt de remords Que le Temps épargne, ô mystère! Est seul, tous ses enfants sont morts; Nul ne le connaît sur la terre. 5 Il est trop vieux pour travailler. Donc, après la vie âpre et dure, Il a, pour se ravitailler, Le pain ramassé dans l'ordure. Devant ses yeux humiliés 10 La foule heureuse passe et joue, Et par les trous de ses souliers Ses pieds nus traînent dans la boue. Cependant son coeur est sans fiel, Et, dans l'ombre où son vieux front penche, 15 La neige qui tombe du ciel S'engouffre dans sa barbe blanche. 1er décembre 1883. X La Fille En vain, balayant le trottoir De son ample robe de soie, Elle brille sous le ciel noir, Fille de douleur et de joie; 5 Nul ne jette un regard d'amant A la superbe aventurière; Elle s'en va pensivement. Comment payer la couturière? Elle s'en va, passe, revient, 10 Toujours gardant sa belle pose, Et dans sa main droite elle tient Le froid cadavre d'une rose. Sa traîne ondule en plis dorés Comme fait le remous des vagues, 15 Et tous les passants affairés Se reflètent dans ses yeux vagues. 1er décembre. XI Fillette Ce Paris, que Paméla Et Lise ont amusé, l'une Et l'autre, est baigné par la Lune. 5 Comme un monstre qui s'enfuit En traînant sa longue queue, Il s'étire dans la nuit Bleue. Sous l'azur, immense dais, 10 Passe, effroi des Vireloques, Une enfant pâle, sous des Loques. Dans le doux silence ami, Cette fillette ingénue 15 Erre, affamée et demi Nue. Parmi les rares passants, Avec des airs de caniche Elle erre, comme un chien sans 20 Niche. Et les Étoiles des cieux, Mystérieuses fleuristes, La contemplent de leurs yeux Tristes. 7 décembre 1883. XII L'Odéon Ils ont déjà rempli des sacs Et des caisses et des cassettes: Chez eux l'argent forme des lacs. L'Odéon palpe des recettes. 5 N'est-ce pas un casus belli Pour la défiante Allemagne? Avec Severo Torelli Ce théâtre fait charlemagne. C'est aux plus riches mines d'or 10 Que désormais on l'assimile. Plein jusque dans le corridor, Il touche cinq mille et six mille. Où sont les airs d'accordéon Plus vieillis que le roi de Garbe 15 Dont on insultait l'Odéon? Le caissier en rit dans sa barbe. La Rounat, qui s'est dévoilé, Signant avec la chance un pacte, Marche dans son rêve étoilé, 20 Comme Ruy Blas, au troisième acte. L'actif, le turbulent Porel, Tandis qu'en ce bonheur il entre, Sent un embonpoint corporel Qui veut amplifier son ventre. 25 Et Lui, Lui qui ne permet pas Que celui qui s'abonna parte, Il marche, pensif, à grands pas, Semblable au jeune Bonaparte. Ayant loué sur ses autels 30 Celle vers qui mon coeur se hausse, Il a maintenant des hôtels Et diverses fermes en Beauce. C'est un Nabuchodonosor, Et possédant ce dont nous rîmes, Désormais l'auteur du *Trésor* Est riche en trésors comme en rimes. O Crésus! il ferait beau voir Qu'à présent tu l'humiliasses! De son brillant paletot noir 40 Les banknotes tombent par liasses; Il fait ruisseler des louis Parmi la tremblante cohue Des Parisiens éblouis; Et lorsqu'il passe dans la rue, 45 Si quelque svelte Brunehild Ou quelque lascive Poppée Murmure: N'est-ce pas Rothschild? On lui répond: Non, c'est Coppée. 7 décembre 1883. XIII Les Jeunes Beaucoup de jeunes assassins Couvant le meurtre dans leurs seins, Charment de leur front taciturne Le ciel nocturne. 5 Ils se traînent le long d'un mur. La lune qui luit dans l'azur Argente, plus verte que l'herbe, Leur joue imberbe. Ici Polyte encore enfant, 10 A l'air candide et triomphant, Terrasse une vieille et la vole, Et puis s'envole. Plus loin, c'est le petit Loulou Déjà meurtrier et filou, 15 Qui, rose avec un oeil qui brille, Semble une fille. Chérubin triste au poil naissant, Il se jette sur un passant Dont l'habit cossu le renseigne, 20 Et vous le saigne. Et puis, dans un bouge rieur Du boulevard extérieur Il s'en va, pâle encor du drame, Trouver sa femme. 25 Joyeux, il la saisit aux flancs Avec ses doigts encor sanglants, Et baise sa joue éraillée Et maquillée. Et tous les deux, le front pesant, 30 Ils boivent, en s'entre-baisant, Une eau-de-vie épouvantable Qui les accable. Et Loulou murmure tout bas: Cache cet or dans ton vieux bas. 35 J'ai fait une bonne rencontre; Tiens, vois la montre! J'ai mes dix-sept ans révolus: Donc l'atelier, il n'en faut plus. Assez de travail et de jeûnes. 40 Quoi! place aux jeunes! 7 décembre 1883. XIV Géométrie Nous voyons triompher la ligne. Sort, que de crimes tu perpètres! Il est fini, le chant du cygne: La parole est aux géomètres. 5 Avec leurs airs patibulaires Et leurs tristes mines fatales, Force gens perpendiculaires Contemplent des horizontales. Rose à la bouche purpurine, 10 Montrant son petit museau, cèle A grand'peine que sa poitrine Est comme un triangle isocèle. Paméla que le zéphyr baise, Et qui pâlit comme un succube 15 Tout en devenant presque obèse, Offre le triste aspect d'un cube; Et cet homme à face pointue, Son Edgar, qui revient d'Ancône, L'oeil funeste et l'âme abattue, 20 A la tête en forme de cône. Amour! dieu des apothéoses Qui fends les cieux de ton vol d'aigle, Ton troupeau ressemble à ces choses Que font les compas et la règle. 25 Et les amoureux que tu cingles, Heureux de voir des différences Entre les femmes et les tringles, Admirent des circonférences. 7 décembre 1883. XV Balzac O toi dont l'oeuvre qu'on admire Est comme un lac Où notre humanité se mire, Divin Balzac! 5 Oui, nous dresserons ta statue, Roi des esprits, Auguste et de splendeur vêtue, Dans ton Paris. Alors, ô sculpteur de colosses 10 Jamais ployé, Contre qui tant de vils molosses Ont aboyé; Géant, chevelu comme un arbre Tendant ses bras, 15 Dans l'immortalité du marbre Tu revivras! Tu riras au ciel qui t'azure! Et de la main Tu désigneras la masure, 20 Le flot humain, Et mille femmes, et le lustre Des clairs palais, Et tout ce qui vit, fils illustre De Rabelais! 25 Et dans son sublime délire, A nous, lassés, Roi, ta bouche semblera dire: Hommes, passez. Passez, amours, colères, foule 30 Dont les sanglots Se lamentent comme la houle Parmi les flots! Mais dans le sacré sanctuaire Où l'esprit bout, 35 Moi l'Ouvrier, le Statuaire Toujours debout; O foules pâles et meurtries, Moi l'Inspiré Qui de mes mains vous ai pétries, 40 Je resterai. 7 décembre 1883. XVI A Sarcey Puissiez-vous, Bertrand et Raton, Rendre la caisse pléthorique! þ Peut-être s'amusera-t-on A voir cette pièce historique. 5 Il serait mal qu'on m'empêchât D'en savourer la moindre bribe. Mais quoi! j'appelle un chat: un chat, Et monsieur Scribe: monsieur Scribe. Vous avez beau frapper du pied, 10 Vraiment vous avez tort, Francisque. On dit bien: monsieur, comme il sied. Quoi qu'il en soit, j'en cours le risque. Tandis que l'avenir accourt, Vous voulez, candeur enfantine! 15 L'appeler par son nom, tout court, Ainsi que Goethe ou Lamartine. Mais non, enlevez, c'est pesé! Un chou n'est pas une pervenche. Par lui jadis martyrisé, 20 Le Vocable prend sa revanche; Et dussiez-vous ravir les tiers Par votre ardente diatribe, Ainsi qu'on disait: monsieur Thiers, On dira toujours: monsieur Scribe. 25 Mais pour tant de témérité, Si contre nous, frivole engeance, Bondit votre coeur irrité; Si vous aviez soif de vengeance Comme le désert Libyen, 30 Mon ami, par toute la ville, Je vous autorise très bien A dire: monsieur de Banville. 7 décembre 1883. XVII Chez M. Caro Le gai soleil, goutte à goutte, Ruisselle par un carreau Dans la chambre où l'on écoute Le cours de monsieur Caro. 5 Les coquettes anxieuses, Les femmes au coeur aimant Sont toutes délicieuses; Le professeur est charmant. Frêles mains souvent chantées, 10 Prunelles de fin velours Qui se baissent, enchantées, Sous de grands cils presque lourds; Merveilleuses chevelures Dont l'or à nos âmes nuit, 15 Ou bien dont les annelures Sont plus sombres que la nuit. Profils aristocratiques D'un grand style essentiel, Et petits nez socratiques 20 Évaporés vers le ciel; Chastes fronts d'apothéoses, Lèvres où le désir bout, Claires, sanglantes et roses Le froid soleil baise tout. 25 Le magicien qui berce, Exempt de sévérité, Ces curieuses, leur verse Le vin de la vérité. Il leur dit le grand problème 30 Et le mot du rêve obscur, Et l'avenir qui sort, blême Et tremblant, du sombre azur. Mais comme Eve est une chatte Plus vive qu'un feu follet, 35 Ainsi que dans une jatte Une chatte boit du lait, Cependant qu'avec largesse Il précipite son chant, Elles boivent la sagesse 40 Très vite, en se pourléchant. Et quand elles sont bien saoules Du vrai quintessencié, Ces vertigineuses foules, Ce peuple licencié, 45 Ces fidèles, que décore Un bel air de repentir, Ont l'air d'avoir soif encore; Cependant il faut partir. Lorsqu'après ces boustifailles, 50 Sous les gracieux habits Et les satins et les failles Il faut compter ses brebis, Fronts d'or, mines enfantines, Rougeurs des beaux petits doigts, 55 Lys purs, lignes serpentines, Tout, tout célèbre à la fois, Rayons, cassures d'étoffe Et chastes blancheurs de peau, Amour et le Philosophe 60 Bergers du même troupeau. 14 décembre 1883. XVIII A l'Opéra A l'Opéra, quand la Musique, Pour consoler tous nos exils, Jette en une extase physique Nos sens affinés et subtils; 5 Tandis que la magique phrase Veut nous emporter, effarés, Jusqu'au paradis de l'extase A travers les cieux déchirés; Folle, et toujours contrariante, 10 La Beauté, ce friand repas, Nous dit de sa bouche riante: Regardez-moi. N'écoutez pas. La Chair de lys murmure en prose Je suis le vin et l'échanson; 15 Et la Lèvre couleur de rose Dit: C'est moi qui suis la chanson. Amour, ce maraudeur équestre Envolé sur un cheval fou, Empêche d'entendre l'orchestre 20 Et montre les blancheurs d'un cou; Et ce Paris qui toujours cède, Tandis que chante Escalaïs, Admire tout ce que possède Agnès, et tout ce qu'a Laïs. 14 décembre 1883. XIX Académie Les premières où l'on a droit D'adorer en secret sa mie, Ne sont vraiment en nul endroit Plus belles qu'à l'Académie. 5 C'est là que les faiseurs de vers Et que les chercheurs de microbes Peuvent tourner leurs regards vers Un luxe éblouissant de robes. On y prononce des discours 10 Que demain Aix lira comme Arles, Et les meilleurs sont les moins courts; Mais au fond, Worth, c'est toi qui parles! Et tandis que le mot sonneur Chante et fleurit dans l'air, on flirte, 15 Et tu songes, ô moissonneur, A récolter bientôt le myrte. En ce temple, où l'on ne voit pas Athèna lever ses visières, Mazade a fait ses premiers pas: 20 Mézières tenait les lisières. Les Immortels sont là chez eux, Et pour ne pas choir, on y marche Lentement, comme sur des oeufs. Cette Académie est une arche. 25 Quand Pierre y dit vrai, Paul y ment. Cette fois les deux adversaires Se sont parlé très poliment, Avec les douceurs nécessaires. Mazade n'a pas lu Nana. 30 Son âme, de fiel dépourvue, Est profondément chaste. Il n'a Jamais aimé que la Revue Des Deux Mondes. Il trouve laids Tous les vains suiveurs de mantilles. 35 En somme, il donnerait tous les Rimeurs, pour un plat de lentilles. Mézières, qui nous a sonné La charge, est moins pur. J'en soupire. Il est vaguement soupçonné 40 De connivence avec Shakspere. Même son nom, c'est apparent, Nous révèle un peu ses fredaines, Et nous montre qu'il est parent Avec la forêt des Ardennes. 45 Il a connu le grand boucher Et, dans son contact énergique, N'ayant pas craint de le toucher, Il s'est taché du sang tragique. O deuil, ô souvenir amer, 50 O mystérieuse brûlure! Toute l'eau de la vaste mer Ne lavera pas la souillure! On sourit pourtant, voyez-vous? Parfois les belles indolentes 55 Gardent leurs regards les plus doux Pour les héros aux mains sanglantes. 14 décembre 1883. XX Centième On a soupé chez Formosa: La mode est à la poésie. On verra nourris d'ambroisie Les rimeurs qu'on martyrisa. 5 Quoi! les beaux vers qu'on méprisa, Maintenant on s'en rassasie! On a soupé chez Formosa: La mode est à la poésie. Ainsi nous pourrons, sans visa, 10 Admirer à la frénésie Hugo, dont l'esprit s'extasie, Et Shakspere et Kalidasa! On a soupé chez Formosa. 14 décembre 1883. XXI Ballard Il est mort. Destinée obscure. Pauvre Yorick! Pauvre Ballard! Jamais ce brave homme n'eut cure D'élever le niveau de l'art. 5 Ce vieil acteur du Vaudeville, Impassible à son humble rang, Fut jadis par toute la ville Aussi connu que le loup blanc. Éternel comme sainte Thècle, 10 Sans que jamais on l'augmentât, Pendant au moins trois quarts de siècle Il a très bien fait son état. Très bien. Correctement. Sans faute. Fechter n'était pas son rival. 15 Il n'eut pas l'ambition haute Qu'on le vît en Armand Duval. Non. Il jouait les domestiques, Goûtant, courbé sous l'humble loi, Mille voluptés fantastiques 20 A tenir ce modeste emploi; Et tout comme sur une bûche Que dévore le feu charmant, Sur ses deux jambes la peluche Fleurissait naturellement. 25 Comme Ruy Blas, âme livrée Aux coups du destin abusif, Lorsqu'il n'avait pas sa livrée Il était déguisé tout vif. Humble et fort peu payé, qu'importe! 30 Un manque de soin le navrait. On lui disait: Fermez la porte. Ouvrez la fenêtre. Il l'ouvrait. Il supporta la vie amère, Pur de toute défection, 35 Pour cette idéale chimère: L'amour de la perfection. Figure au devoir asservie Comme un esclave nubien, Il disait: Madame est servie. 40 Seulement, il le disait bien. Hélas! par nulle récompense Son sort ne fut édulcoré, Car ce comédien, je pense, Ne fut même pas décoré. 45 Et maintenant, comme on le narre, Ombre éprise encor de son art, Il sert là-bas, sur le Ténare, Arnal et madame Thénard. 14 décembre 1883. XXII Transigeante Les deux vicomtes à la fois Courtisaient Rose, fleur hautaine: En écoutant leurs douces voix Elle ne fut pas incertaine. 5 Trouvant le choix trop hasardeux Ou craignant ceux qu'on désespère, Elle les a pris tous les deux Et maintenant ils font la paire. C'est que, folâtre en son printemps, 10 Rose qui rit n'est pas de celles Qui peuvent demeurer longtemps L'âme par terre entre deux selles. 14 décembre 1883. XXIII Philosophie Tout là-bas, sur un boulevard Peuplé de spectacles risibles Qu'admire le passant bavard, On vous fait voir les Invisibles. 5 Eh quoi! dans une goutte d'eau, Tant de serpents et de molosses Hideux et traînant leur fardeau! Tant d'abominables colosses! Monstrueux, diffus, contournés, 10 Sombre et tragique phénomène, On pourrait croire qu'ils sont nés Dans le récit de Théramène. Car c'est en replis tortueux Que leur croupe aussi se recourbe. 15 Tout en eux est tumultueux: Ailes, écailles, regard fourbe. Et géants altérés de mort Avec leur gueule ruisselante, Tout cela se mange et se mord 20 Et s'éventre dans l'eau sanglante. De combien de ces gouttes d'eau Se compose une mer profonde Soulevant son épais rideau, Et que d'océans dans un monde! 25 Et qui se meut dans l'infini Sans cieux, sans limite et sans voiles? Un troupeau toujours rajeuni D'astres, un tourbillon d'étoiles. Des mondes, pour un seul témoin 30 Pressant leurs courses vagabondes. Plus loin? Des mondes. Et plus loin? Toujours, toujours, toujours des mondes. Tous ces univers radieux Vont dans l'éther clair et terrible 35 Menés par des troupeaux de Dieux Qu'à son tour mène un fouet horrible; Emportés dans l'éternité Qui ne peut être dépensée, Par le calme rhythme enchanté 40 Né dans l'immuable pensée; Effarés, dociles, ayant Pour but d'obéir à la Cause. Oh! dans cet ensemble effrayant Que Turlurette est peu de chose! 21 décembre 1883. XXIV Escrime Chez nous l'Éternel Féminin A pris un essor léonin. Les femmes les plus délicates Sont avocates. 5 D'autres, ayant le charme empreint Sur leur front, dont nous n'avions craint Que les oeillades assassines, Sont médecines. Celles-là, dont le vent mutin 10 A follement, dès le matin, Baisé les boucles et les tresses, Sont les peintresses. Celles-ci, coeurs inexpliqués, Mettent en rhythmes compliqués 15 Leurs mélodieuses tristesses De poétesses. D'autres par l'esprit le plus fin Nous ravissent. D'autres enfin, Et certes ce n'est pas un crime 20 Font de l'escrime. Elles en font même très bien. Carolus Duran ne sait rien Vraiment que désormais ignore Ninette ou Laure. 25 Ces tireurs, qu'Amour effleurait, Tiennent maintenant le fleuret, Enchaînant avec mille charmes Leurs phrases d'armes. Que n'as-tu pu voir, ô Balzac! 30 Leurs ripostes du tac au tac, Leur jeu correct et leur mimique Académique! Aussi bien que l'homme hideux, Elles savent faire: Une! Deux! 35 Quant à leurs attaques d'allonge, C'est comme un songe! Qu'elles mènent agilement Les changements d'engagement! Quand un homme est leur adversaire, 40 Mon coeur se serre. Car bien vite mécontenté, Il est toujours au fond tenté De tomber aux pieds de ce sexe Et, tout perplexe, 45 Il se sent devenir poltron A voir frémir sous le plastron, Comme une cruelle épigramme, Un sein de femme. 21 décembre 1883. XXV Rue de Sèze Dans les clairs salons de la rue De Sèze, vit l'âme française, Comme elle est jadis apparue Sous Louis Quinze et Louis Seize. 5 Dix-huitième siècle adorable, Oh! comme avec délicatesse Il sut avoir la mémorable Élégance de sa tristesse! O boîtes d'or, miniatures, 10 Déités vaguement surprises Parmi d'idéales natures; Nymphes des bois dans l'herbe assises; Satins, étoffes envolées, Éventails qui semblez suffire 15 A calmer les Grâces troublées, Par la caresse de Zéphire; Calmes et souriants visages Rhythmés, où pas un pli ne bouge Et qui, parmi les paysages, 20 Nous charmez, vivants sous le rouge; Extases de la bucolique, Frondaisons pleines de mystère; Églés que le mélancolique Watteau guidera vers Cythère, 25 Avec de longs pleurs taciturnes Je vous suis, et sous les portiques Je vous couler l'eau de vos urnes, O bleus paradis poétiques! Et je vois, dans un vague souffle 30 De voluptés et de délire, Pompadour ôtant sa pantoufle Et du Barry tenant la lyre. 21 décembre 1883. XXVI A Zola Pour savourer votre roman, Je néglige Saint-Arroman Et Fanfreluche, Car avec sa vaillante amour, 5 Votre Pauline est à son tour Ma coqueluche. Mais dans ce livre soucieux, Qui met des larmes dans mes yeux Et sur ma joue, 10 On rencontre, mon cher Zola, Un seul mot qui me désola. Oui, je l'avoue. Quand sous les rameaux du pommier Qui fut dépouillé le premier, 15 Blanche, elle rêve, (Peut-être du futur Abel,) Ce qui fait alors le plus bel Ornement d'Eve; Ce que Théophile Gautier 20 Chanta, savant dans son métier Jusqu'au sublime; Par un effroi nauséabond, Ce que le peintre pudibond A tort supprime; 25 Or ou sombre nuit dans les lys Qui font la beauté de Cypris Divine et tendre, Ce qui sied à leur floraison, Mon ami, vous avez raison 30 De le lui rendre. Mais vous, peintre aux accords savants, Associez les bruns vivants Avec l'ivoire! Car bien que la Galigaï 35 Aux jours de son règne haï Fût assez noire, O mon ami, c'est entendu, Même alors, et dans ce temps du Maréchal d'Ancre 40 Dont le sang nous éclaboussa, On n'a jamais appelé ça: La tache d'encre! 21 décembre 1883. XXVII La Mode Oh! les beautés au chaste front! Tout est bien, si tout est pour elles. Les robes, cette année, auront Des franges de fleurs naturelles. 5 Rien n'est plus fier que les satins; Mais on complétera le charme Et la gloire de leurs destins, Par des violettes de Parme. Puis on mêlera, pour changer 10 Des coutumes enfin usées, Les lilas aux fleurs d'oranger, Sur le voile des épousées. Une adroite et savante main Garnira les robes, de roses, 15 Et les corsages, de jasmin. C'en est fait des pierres moroses. Allez vous cacher, diamants, Saphirs, chrysoprases, topazes! Ce ne sont plus vos feux dormants 20 Qui nous jettent dans les extases. On verra des fleurs en collier Qui sur la chair viendront éclore, Et des touffes, sur le soulier. Flore sera la joaillière. 25 Des fleurs sur le front, sur les bras! Chaque femme sera fleurie. C'est ainsi que tu reviendras, Toute consolée et guérie, Du haut du ciel aérien, 30 Simplicité que nous lésâmes. Chez nous on ne verra plus rien D'artificiel, que les âmes! 21 décembre 1883. XXVIII Petit Noël Le petit à face minée, Dont l'oeil est comme un pâle ciel, S'approche de la cheminée, Tout tremblant, le soir de Noël. 5 Pourtant, la misère et la fièvre N'ont pas diminué l'air fin Et spirituel de sa lèvre. Il est très maigre, et bleu de faim. Depuis si longtemps qu'il l'a mise, 10 Traînent les lambeaux décousus De sa malheureuse chemise. Oh! dit-il, bon petit Jésus! Toi sur qui la lumière joue Et qui souris dans ton berceau! 15 Je marche pieds nus dans la boue Et dans la fange du ruisseau. O petit Jésus adorable, Que parent de riches colliers! Si tu veux m'être secourable, 20 Donne-moi d'abord des souliers. Des souliers trop neufs pour se taire, Des souliers qui fassent: Coin! coin! Et mènent tant de bruit par terre Qu'on m'entende venir de loin. 25 Puis, comme toi seul es le maître, Afin de m'aiguiser les dents, Bon Jésus, tu pourras peut-être Mettre un peu de bonbon dedans! 28 décembre 1883. XXIX Bibliographie Longeant les murs seigneuriaux Des hôtels dont Paris s'honore, Les lourds, les sombres chariots Défoncent le pavé sonore. 5 Ils encombrent la rue. Où fuir? O triste revers des ribotes! Voici leurs longs tuyaux de cuir Et leurs hommes à grandes bottes. Le vent glacé dans nos cheveux 10 Met des caresses dérisoires. On voit briller de rouges feux Parmi des tas de choses noires. Les chariots exorbitants, Sans attendre que Paris dorme, 15 Ainsi que des Léviathans L'offensent de leur masse énorme. Qu'emportent-ils? N'écrivons là Aucun mot que le goût rature. Tiens! c'est bien malin! c'est de la... 20 Non, c'est de la LITTÉRATURE! Oui, ce qui naguère engraissait La Terre où naîtra, de fleurs ivre, Le délicieux Avril, c'est Ce qu'on nomme à présent: UN LIVRE. 25 Les lourds chariots, pleins de bruit, Roulent, hideux, sous la rafale, Épouvantant l'ombre et la nuit, Et de leurs sombres flancs s'exhale... O corolles faisant le guet 30 Au bord du ruisseau qui murmure! Aubépine rose et muguet! Buissons verts où rougit la mûre! O pâquerettes du chemin, Où foisonnent des gouttelettes! 35 O lys, chèvrefeuille et jasmin! Ames des tendres violettes! C'est vainement que Sumatra Devant nos rimes s'extasie: Hélas! l'avenir nous mettra 40 Le nez dans notre poésie. Car tous braves comme Créquy Et vainqueurs du dégoût morose, Nous nommons bravement ce qui N'est pas la rose: pas la rose. 45 O déesse en qui tout est pur, Chaste Nature aux sacrés voiles, A la chevelure d'azur, Dont le front est criblé d'étoiles; Nous te regardons sous tes reins 50 Sans pudeur réactionnaire; Nous explorons les souterrains Aveugles du dictionnaire; Et par ces temps d'humidité Où le brouillard nous environne, 55 On raille ta timidité, Pâle euphémisme de Cambronne! 28 décembre 1883. XXX Comédie Française Pégase bondit sur les monts Et s'ébaudit à sa manière. Art, Comédie, ô fiers démons, Empoignez-le par la crinière. 5 Volez à l'immortalité! Le blanc cheval sans selle y mène. Il est grave, en réalité, De vouloir jouer Célimène. Car il n'est pas bénin, bénin, 10 Ce beau rôle, fiel et délice. Il contient tout l'art féminin Et tout le sac à la malice. Donc, mademoiselle Marsy L'a compris. C'est de bon augure. 15 En son temps, la grande Mars y Faisait, aussi, bonne figure. Où se sont enfuis vos printemps, O Mars, Anaïs et Monrose? Baste! il est bon d'avoir vingt ans 20 Et l'oeil vif et la bouche rose. 28 décembre 1883. XXXI Darcier Nymphe dont l'oeil ébloui Semble un diamant, La Chanson perd aujourd'hui Son dernier amant. 5 Elle ne verra jamais Un autre Darcier, Et ne sait plus désormais Que balbutier. Oh! Darcier! je le revois! 10 Le rhythme précis Se dessinait dans sa voix Aux sons adoucis. Pourtant courbé sous le dieu, Pâle, ivre de jour, Il était brûlé du feu D'un immense amour. Peuple, du peuple fourbu Dévorant les pleurs, On eût dit qu'il avait bu 20 Toutes ses douleurs, Et de sa lèvre, ô tourment Providentiel! Pressé douloureusement L'éponge de fiel. Dans ses chants éblouissants De haine et d'orgueil, On entendait les accents Des mères en deuil, Judas, hypocrite et roux, 30 Comptant ses écus, Et les sanglots de courroux De tous les vaincus. Tous ces martyres hurlants, Tous ces pleurs, l'affront D'Eve, dont les flancs sanglants Toujours saigneront; Il en voulait en effet Prendre la moitié, Car ce génie était fait 40 Surtout de pitié. On entendait dans sa voix Qu'en vain nous pleurons, Des Marseillaises, parfois Des bruits de clairons, Le cri de la Vérité Superbe et fatal Et le regret irrité Du sombre Idéal. Aussi parmi nous fut-il, 50 Et nul n'a dit: non, Un artiste fier, subtil, Digne de ce nom, Donnant, ce consolateur, Pour nous enchanter, Le spectacle d'un chanteur Qui savait chanter! 28 décembre 1883. XXXII Jour de l'an Fillette rose et fier bandit Et douces têtes blondes, Les petits enfants nous ont dit, Menant leurs folles rondes: 5 Nous voulons bien de beaux joujoux, Des Pierrots aux prunelles De turquoise, et des Chinois fous Et des Polichinelles; Et les bébés à l'air mutin 10 Qui disent deux paroles, Et la cuisine du festin Avec ses casseroles; Nous voulons bien les vrais fusils Qu'on charge avec des balles, 15 Et les Paillasses cramoisis Qui choquent leurs cymbales; Pour nous promener dans les bourgs Avec des escopettes, Nous voulons bien de vrais tambours 20 Et de grandes trompettes; Nous voulons l'arbre aérien, Dont jamais rien ne bouge La frisure, et nous voulons bien Le village tout rouge; 25 Nous voulons bien mettre d'aplomb Dans leurs poses classiques Les jolis régiments de plomb Que mènent des musiques; Nous voulons par des jeux nouveaux 30 Réjouir nos cervelles; Nous voulons bien les grands chevaux Avec leurs manivelles; Nous voulons des bonbons fondants, Et d'autres plus étranges 35 Avec de la crème dedans, Qui sont faits pour les Anges; Et les animaux de sapin, Le Coq à l'air bravache, La Chèvre et le petit Lapin 40 Et le Boeuf et la Vache; Nous voulons le Cerf et l'Élan, Et tout ce qui compose Nos étrennes du Jour de l'An, Où pour nous tout est rose; 45 Donnez-nous les plus beaux joujoux, Les jardins, les garennes: Mais, ô petits parents, c'est nous Qui sommes vos étrennes! 28 décembre 1883. XXXIII Pas de neige Paris, lorsque vient la froidure, Aime, pendant la saison dure, A s'orner de martre et de vair. Désireux d'embellir ses fêtes 5 Par toutes ces toisons de bêtes, Il a dit au bonhomme Hiver: O vieil Hiver, père des glaces! Qu'il neige sur mes larges places Et sous mes horizons étroits, 10 Comme là-bas, dans la Norvège, Pour que je voie un peu de neige En mil huit cent quatre-vingt-trois! Oh! que la neige, de son lustre, Blanchisse mon bitume illustre, 15 Pour que, poëte essentiel, Je compare, en mes épigrammes, La neige et les lys de mes femmes Avec les lys tombés du ciel! Tel, rêvant que sa face usée 20 Fût blanche comme une épousée, Paris, en son désir goulu, Demandait que la neige pure L'enveloppât de sa guipure. Le vieil Hiver n'a pas voulu. 25 Il a dit: O ville de Flore, Qui toujours vois tes lys éclore Et tes diamants refleurir; Ville folle, heureuse, adulée, Pour toi la neige immaculée? 30 Allons, tu t'en ferais mourir! Quoi! tes histrions et tes grues Sous leurs semelles incongrues Fouleraient la neige au flanc pur, La neige, divine pucelle, 35 Dont l'âpre candeur étincelle Sous les caresses de l'azur! Non. La neige avec orgueil touche Les champs nus où l'été farouche Faisait ruisseler des épis 40 Qui sont la joie et la richesse. Mais toi, courtisane et duchesse, Marche sur les riches tapis. La neige est faite pour les cimes Où nous, les Dieux, nous nous assîmes; 45 Pour les monts, où la Vérité N'entend pas de sourdes huées, Et voit déchirer les nuées Par le vol de l'aigle irrité. Toi, promène-toi dans la boue; 50 Et, plus tard, quand le soleil joue, Dans tes bois aux sentiers fleuris. Mais quant à la neige divine, Je la garde pour la ravine. Tu t'en ferais mourir, Paris. 55 Laisse au chamois la neige blanche. Mais toi, peureux de l'avalanche, Au son du luth et du hautbois Dont la molle chanson t'effleure, Foule, suivant le jour et l'heure, 60 Ta pourpre, ou ton pavé de bois! 4 janvier 1884. XXXIV ...On les honore Philis, quand le vôtre fleurit, Montrant sa blancheur, souffletée Par le zéphyr, subtil esprit, Dans la robe décolletée; 5 Colline que jouxte un ravin, Lorsqu'il apparaît dans le groupe Des lys purs, tel qu'un Grec divin L'eût pris pour moule de la Coupe; Quand, suavement exigu, 10 Trésor que la lumière arrose, Rougit sur son sommet aigu Un folâtre bouton de rose; Oh! combien, sans comparaison, Dans sa blonde neige endormie, 15 On le préfère avec raison A celui de l'Académie! 4 janvier 1884. XXXV Politique Oui, Misère est toujours Misère, Pâle, avec son rictus affreux. Ainsi que les grains d'un rosaire, Ses jours se ressemblent entre eux. 5 Oui, le pauvre est le pauvre. Jeune Ou vieux, malgré ses appétits, Après le dur travail, il jeûne Avec sa femme et ses petits. Pour lui le bonheur est un mythe. 10 Il est le vrai souverain; mais Quand verra-t-il dans sa marmite Un morceau de viande? Jamais. Et les petits, dont le ciel aime Les doux sourires familiers, 15 Noir et mystérieux problème! Vont en loques et sans souliers. Et, cependant, la forte-en-gueule Qui ne revient pas du Lignon, La Politique, peu bégueule, 20 Hurle et se crêpe le chignon. La mégère met sur ses hanches, Parterre aux maigres floraisons, Ses deux mains qui ne sont pas blanches; Et, faute de bonnes raisons, 25 Forte à la savate, inaugure, Pour tomber son godelureau, Le vif coup de pied de figure, Et le coup de front du taureau. Rires. Clameurs. Effroi. Tumulte. 30 On dirait qu'on fouette un marmot. A Chaillot! C'est nous qu'on insulte! Vous allez retirer le mot! Et le prix du combat sinistre Flotte, vaillamment disputé. 35 On s'explique. Va donc, ministre! Ohé! va donc, toi, député! La Politique, fière, en somme, De ne jamais amnistier, Bavarde et se trémousse comme 40 Un diable dans un bénitier. Elle unit, en ses turlutaines, L'éloquence de feu Dupin Avec celle de Démosthènes. C'est un beau spectacle. ET DU PAIN? 4 janvier 1884. XXXVI Maurice Bouchor J'ai lu de Maurice Bouchor Un livre intitulé: L'AURORE. Non, jamais sur la lyre d'or Un chant plus beau ne sut éclore. 5 Le poëte prend son essor, Caressant la corde sonore, Et sous ses doigts, comme un trésor, S'épanouit la métaphore. Sorti de l'étroit corridor 10 Où le doute amer nous dévore, Il marche, comme un jeune Hector. L'Orient enflammé se dore. Lui, naguère fier matador, Il s'éveille, il voit, il adore, 15 Toujours plus haut sur le Thabor, Plus près de la lumière encore! Et, dans le rougissant décor, La pourpre, que le ciel arbore, Éclate, comme un chant de cor, 20 Et la pâle Nuit s'évapore. 4 janvier 1884. XXXVII La Liseuse Dans la chambre est assise, Mollement indécise, Une dame aux yeux verts Qui lit des vers. 5 La clarté de la lampe Vient jouer sur sa tempe, Et fait briller ses yeux Mystérieux. A côté d'elle éclate 10 Une fleur écarlate, Dans un mince et changeant Vase d'argent. Le chat qu'elle protège, Aussi blanc que la neige, 15 Rêve sur des coussins Aux grands dessins. Sur les chenets de l'âtre Rit la flamme folâtre Et s'embrase le feu 20 Vermeil et bleu. Dans tout ce qui l'entoure La Liseuse savoure Les beaux luxes qui font L'oubli profond. 25 Elle boit la meilleure Tranquillité de l'heure, Ainsi que les gourmets Un doux vin. Mais Tout à coup, quelque chose 30 Touche sa bouche rose Et baise, en mille jeux, Son sein neigeux. Quel est l'esprit farouche Qui baise cette bouche 35 Et palpite, ingénu, Sur le sein nu? C'est la belle Strophe ivre Qui s'échappe du livre, En arrachant son flanc 40 Du feuillet blanc, Et s'évade frivole, Et vole, vole, vole, Murmurant à l'entour: Amour! Amour! 45 Sous la folle caresse Troublée en sa paresse, La songeuse qui lit Soudain pâlit; On voit, pleine d'extase, 50 Tressaillir dans le vase Même la fleur de sang; Et le chat blanc S'étire dans le vide, Ouvre sa bouche avide Et laisse voir les dents Qui sont dedans, Sentant, subtile bête! Qu'au-dessus de sa tête, Près de son fin museau 60 Passe un oiseau. 4 janvier 1884. XXXVIII Musique française Où vous en allez-vous encore? Vous ne vous reposez jamais, Pâles voyageurs que décore La blanche neige des sommets. 5 Franchissant les collines bleues Et les fleuves démesurés, Vous avez fait cent mille lieues Sous les vastes cieux azurés. Vous avez subi des épreuves, 10 Tourmentés comme les roseaux, Et parmi vos barbes de Fleuves S'envolent des petits oiseaux. Où vous en allez-vous encore? Dans vos yeux sont associés 15 L'éclat rougissant de l'aurore Et le froid reflet des glaciers. Nous fuyons, troupeau qui s'effare Sous le fouet des exils amers, Et dans la nuit cherchant un phare, 20 Nous traversons les grandes mers. Nous enjambons la triste lande. Nous avons dit: Allons-nous-en! Nous nous en allons vers l'Islande, Où l'on trouve peut-être Han. 25 Vers la Pologne, vers l'Afrique! Notre effréné caprice y va. Tout là-bas, vers l'Inde féerique Où règne le sanglant Siva! Enchanteurs du monde physique, 30 Nous sommes les marchands de sons, Les compositeurs de musique, Et nous nous évanouissons; Nous disparaissons dans la brume, Sur la Jung-Frau, sur les Balkans, 35 Et dans la Sicile où s'allume La gueule rouge des volcans; Nous nous en allons chez les Kurdes (Vaucorbeil, tu nous le paieras!) Et dans tous les pays absurdes, 40 Faire jouer nos opéras. 11 janvier 1884. XXXIX Édouard Manet Ce riant, ce blond Manet, De qui la grâce émanait, Gai, subtil, charmant en somme, Dans sa barbe d'Apollon, 5 Eut, de la nuque au talon, Un bel air de gentilhomme. Son mal fut celui des forts. Il voulait s'égarer hors De la route coutumière 10 Et vivre avec les esprits. Il eut le tort d'être épris Du jour et de la lumière. Belle Eve blonde à l'oeil noir, Il voulait te faire voir 15 Parmi l'air que tu respires, Et dégrafer ton collier Ailleurs que dans l'atelier. On a fait des crimes pires. On l'adore, on l'a banni. 20 Il n'avait mérité ni Cet excès d'honneur, ni cette Indignité. Le public A sa manie et son tic Et ne voit qu'une facette. 25 Que l'artiste, esclave et roi, Aime la Peinture, ou toi, Chaste Muse enchanteresse Dont le front m'éblouissait, Quand on part, l'important, c'est 30 D'avoir chéri sa maîtresse. 11 janvier 1884. XL Clovis Hugues Les députés ont de ces fugues!... Ils sont une meute aux abois. Donc, ils ont chassé Clovis Hugues, Comme un sanglier dans les bois. 5 Tels des vieux, tombés en enfance. En lui criant: Vade retro! Ils le chassent, avec défense De porter le nom de Pietro. La Chambre ingénue et profonde 10 Arrache de son sein Clovis, Pour assurer la paix du monde. Para bellum, si pacem vis. Enfants, mangez des prunes d'ente! Loin des vertigineux lambris 15 Clovis a dû fuir. Comme Dante, Il est exilé... dans Paris! Hier encore il était membre. Il ne l'est plus. Destins railleurs! Il n'entre jamais dans la Chambre, 20 Hélas! Ni moi non plus, d'ailleurs. Misérable porteur de lyre, Il n'entendra pas, longs ou courts, Ainsi que des chiens en délire Aboyer les vagues discours. 25 Oisif après ces catastrophes, Et portant le suprême affront, Il caresse les belles strophes Ayant des rimes sur le front. Passant inutile, poëte, 30 Échanson des généreux vins. Il entend frémir dans sa tête Les ailes des rhythmes divins; Il s'unit au peuple, à la foule, Plein de pitié, baigné de jour, 35 Bercé par cette grande houle D'où sort un long sanglot d'amour; Il mêle à sa voix forte et pure Les soupirs, les cris douloureux, L'hymne effaré de la nature 40 Et la plainte des malheureux; Ame que tout espoir enchante De sa tragique passion, Il s'extasie, il rêve, il chante... Il n'a plus de profession. 11 janvier 1884. XLI Pitié suprème Dans les journaux singuliers Qui lui sont particuliers, La Mode, à ce qu'il paraît, Dicte un arrêt. 5 Plus d'Invisibles! et plus D'épais voiles superflus. La reine du falbala Change cela. Les corsages, cet hiver, 10 Seront, pour ravir l'enfer Si vous le leur permettez, Décolletés. Près du tissu blanc, ou noir, Ou rose, ils laisseront voir 15 La blancheur et le dessin Charmant du sein. Les uns, spectacle inouï Fait pour Rubens ébloui, Montreront, dans le velours, 20 De beaux seins lourds. D'autres songent, érudits, Aux pommiers du paradis, Et c'est un joli sein rond Qu'ils montreront. 25 D'autres, baisés par le vent, Montreront ce que souvent Les Déesses n'ont point eu: Un sein pointu. Et dans un but assassin, 30 D'autres montreront un sein Délicieux et très pur, Quoique moins dur. D'autres, venant à leur tour, Montreront ce fruit d'amour: 35 Des seins fauves et dorés, Mais adorés. Et les yeux s'enivreront. D'autres, enfin, montreront (Oh! ma pitié les absout!) 40 Quoi? Rien du tout. 11 janvier 1884. XLII Comédiens Dans un chariot, sur la place Où Mangin vendait ses crayons, Casqué, poli comme une glace, Dans la gloire et dans les rayons; 5 Un autre guerrier, qui se hâte Sous la pluie et ses arrosoirs, Vend avec orgueil une pâte Pour faire couper les rasoirs. Et moustachu, nullement glabre, 10 Ingénieux à copier, Il découpe avec son grand sabre D'étranges portraits en papier. Mais tout est changé, hors le site! Mangin, le héros sans remords, 15 A vu le flot noir du Cocyte. Il est au rivage des morts. Car suffit-il d'avoir le casque Et le sabre, farouche engin, Pour s'écrier d'un ton fantasque: 20 Je suis Ajax! Je suis Mangin! Non, c'en est fait. Le cours des astres Emporte dans ses flots vermeils Les triomphes et les désastres Des Césars et des Rois-Soleils. 25 Mais l'Histoire en vain se dépite En embrouillant son écheveau, Et la foule se précipite Vers le comédien nouveau. Comédien? Eh oui, sans doute! 30 Malgré les anges gardiens Qui voudraient guider notre route, Nous sommes tous comédiens. Ayant la Mort pour spectatrice, Tous, frappés du même fléau, 35 Nous jouons Hamlet et Jocrisse; Quelques-uns font les Roméo. Tel, de qui la folie est douce, Met sur sa poitrine un paillon, Et parmi sa perruque rousse 40 Voltige un vague papillon. Telle, aux allures inhumaines, Pour laquelle nous ergotons, Joue en riant les Célimènes, Et telle autre fait les Gothons. 45 Tous, Frédéricks élémentaires, Hypothétiques Beauvallets, Font les Dieux, les rois, les notaires, Les bouffons, les Turcs, les valets. Tel fait le capitan farouche. 50 Moi-même, coiffé, sans humeur, Du noir béret de Scaramouche, Je joue un antique rimeur, Déja courbé par l'âge impie Et par son souffle meurtrier, 55 Qui tousse et fait de la copie En remâchant un vieux laurier. 11 janvier 1884. XLIII Les Boîtes Les Chiffonniers silencieux Sur la terre d'ombre inondée Allaient, en regardant les cieux, Comme des pâtres de Chaldée; 5 Et leur crochet aérien, Qui dans tous les tas savait mordre, Faisait quelque chose de rien Et de l'ordre avec du désordre. Toujours distribuant les sorts, 10 Ils séparaient, en flots contraires, Les squelettes de harengs saurs D'avec les essais littéraires. Ils ne mêlaient pas, sans retour, La rose où sont des gouttelettes 15 Et les chers souvenirs d'amour, Avec les os de côtelettes. Mais que la perte des vaincus Semble laide en principe, ou belle, Ces jours d'autrefois sont vécus. 20 Grâce à notre préfet Poubelle, Galons, casserole, pipeau, Vieux clous, pot au lait de Perrette, Lapins n'ayant plus que la peau, Tessons de verre et d'opérette; 25 Romans estampés sur le vif, Où des amantes névrosées Que ploie un râle convulsif, Ont semblé, dans la Nièvre, osées; Chapeaux défoncés par un choc, 30 Livres d'histoire élémentaires, On emportera tout, d'un bloc, Dans les boîtes réglementaires. 18 janvier 1884. XLIV Les Grimaces La Vérité de son puits Sort, et puis Dans leur splendeur ingénue Montrant son sein et son flanc 5 De lys blanc, Apparaît, superbe et nue. Mais aussitôt, les satins Des catins Se hérissent d'épouvante, 10 Et ce peuple en falbala Traite la Nymphe, comme une servante. Malgré sa noble fraîcheur, La blancheur 15 De ces poudrederizées Obscurcit les purs accords De son corps, Dont elles font des risées. Fi! disent-elles. Pour nous, 20 Fronts si doux, Quel deuil que ce jaune ivoire! Elle n'a donc ni pudeur Ni candeur! La vilaine, qu'elle est noire! 25 En sa toilette, aucun art! Pas de nard, Et le seul zéphyr la gante. Sa croupe même est en vrai! Sans délai 30 Chassez-moi cette arrogante. La Nymphe au regard divin Tâche en vain D'apaiser tout ce tumulte; Avec un grand cri moqueur, 35 Tout le choeur Des filles roses l'insulte. Ce qu'il vous faut encor, c'est Un corset, Disent-elles. Nous, vos dupes! 40 Nenni. Pour avoir du chic En public, Vous manquez par trop de jupes. Non, ce qui plaît et fleurit Pour l'esprit, 45 C'est la robe, quand on l'ouvre. Belle affaire, un sein vivant! On en vend Aux Grands Magasins du Louvre. Cachez-le, votre corps beau, 50 Ce corbeau Près de nos blancheurs de cygne! Impudente, détalez. Vite, allez Mettre une feuille de vigne! 18 janvier 1884. XLV Juste retour Rouges, roses, criant de joie, Vêtus de velours et de soie, Des petits garçons, choeur charmant D'espérances réalisées, 5 Courent dans les Champs-Élysées, Près de la vasque au flot dormant. On dirait des fils de princesse. Mais bien vite leur gaîté cesse Devant un spectacle imprévu. 10 Un groupe de petites filles Toutes pâles sous leurs guenilles, Hélas! voilà ce qu'ils ont vu. Le vent rougit leurs omoplates. On voit de leurs mornes savates 15 S'évader, comme un noir filou, Le pied nu de ces vagabondes, Et leurs cheveux, tignasses blondes, Sont peignés au moyen d'un clou. Les pauvres traîneuses de loques 20 Ont admiré les belles toques Et les blonds cheveux des garçons, Et contemplent, un peu jalouses, Le velours doré de leurs blouses, Où le zéphyr met des frissons. 25 Leurs prunelles s'emparadisent. Mais les beaux petits garçons disent, Courant, comme de jeunes daims Parmi le vert gazon des plaines: Comment laisse-t-on ces vilaines 30 S'égarer dans les beaux jardins? Or, s'attristant à leurs folies, La vieille marchande d'oublies Vient et leur parle. Elle a cent ans, Et dans le fond de ses yeux vagues 35 Errent, pressés comme des vagues, Les spectres des anciens printemps. Oh! dit-elle, chérubins roses, La sagesse aux clartés moroses Est ce dont je vous fais présent. 40 Ces fillettes aux dents pointues Seront, quelque jour, mieux vêtues Que vous ne l'êtes à présent. Tout arrive, en ce monde infirme. Un jour viendra, je vous l'affirme, 45 Où ces Gothons et ces Margots Vous siffleront comme des merles Et, pour rire, fondront vos perles Dans leur vin de Château-Margaux. Les diamants à leurs oreilles 50 Pendront, comme la grappe aux treilles. Alors le temps aura marché, Et c'est vous, ô jeunes microbes, Qui leur achèterez des robes Chez les Worths, plus cher qu'au marché! 18 janvier 1884. XLVI Dans le monde Amené, jeune et plein d'espoir, A la fête que donne Adèle, Luc, charmant dans son habit noir, Se demande ce qu'on a d'elle. 5 Ébloui comme l'étourneau, Il voit se presser sous les lustres En fleurs, venus de Murano, Un tas de bonshommes illustres. Les femmes aux fronts querelleurs 10 Ressembleraient aux jeunes mères D'un tas de Cupidons voleurs, Avec leurs croupes de Chimères. On s'amuse, ou l'on faitsemblant. Tout, dans cette fête, respire 15 Le mystère doux et troublant. On dirait que l'on y conspire. Oh! que d'invités! Quelques-uns Disent des paroles sans queue Ni tête. Des flots de parfums 20 Montent dans l'atmosphère bleue. Et partout, sous ce voile bleu Qui ravirait les coloristes, On voit des diamants de feu Et des seins nus et des yeux tristes. 25 Une femme au sourcil courbé Comme un arc, dont on s'émerveille, Appelle un ministre: Bébé, Et deux collégiens: Ma vieille. A tout ce poëme diffus 30 Voulant comprendre quelque chose, Luc s'adresse d'un air confus A sa belle voisine Rose, Qui met des coeurs dans ses prisons. Timide, il s'est penché vers elle 35 Au point d'effleurer ses frisons. Oh! lui dit-il, mademoiselle, Guidez mes esprits, éblouis Par votre chevelure blonde. Ici, je vois bien que je suis 40 Dans le monde. Mais dans quel monde? J'ai fait ce rêve étrange et doux: Conduire à travers la Bohème Un bel être pareil à vous. Est-ce ici le monde où l'on aime? 45 Sur ma lèvre, un vol de baisers Qui voudraient fuir vers votre joue, S'enivre de ses tons rosés. Est-ce ici le monde où l'on joue? Mais si vous le voulez, je veux 50 Trouver la tristesse meilleure. Je sens frissonner vos cheveux. Est-ce ici le monde où l'on pleure? Ou, si vous le voulez aussi, J'aime la joie et son délire. 55 Répondez, madame, est-ce ici Le monde où l'on se tord de rire? Rose écoute ces mots ardents Et regarde, presque touchée, Le jeune ingénu, dont ses dents 60 Feraient à peine une bouchée. Rose qui connaît tout, le suc Des poisons, le goût de la lie Et tout le reste, dit à Luc, En levant ses yeux d'Ophélie, 65 Ses pâles yeux diamantés Où frissonne un tragique rêve: Jeune homme, allez-vous-en. Partez. C'est ici le monde où l'on crève! 18 janvier 1884. XLVII Galatéa Pailleron, ce vrai sage, Est donc, selon l'ancien Usage, Académicien! 5 Son discours, où tout sonne Comme l'or, n'a lésé Personne: Prodige malaisé! Chez lui l'esprit abonde, 10 Et s'il ravit et prit Le monde Que charme encor l'esprit, C'est qu'avec sa folie Chantant sous le ciel bleu, 15 Thalie Est toujours dans son jeu; Et tendrement folâtre, A l'Institut comme au Théâtre, 20 La Nymphe au vert rameau, Légère sur les planches, Lui sourit avec ses Dents blanches, Et le mène au succès. 25 C'est bien, Académie, D'avoir en ton giron, Ma mie, Accueilli Pailleron; Mais plus d'un, à cette heure, 30 Pour vous brûle d'amour Et pleure. Madame, à qui le tour? Veuve souvent trompée, Ne poussez pas à bout 35 Coppée, Ni le subtil About. L'un célèbre (il est nôtre!) Marguerite au rouet, Mais l'autre 40 Est un fils d'Arouet. Sans qu'on vous morigène, Si le choix hasardeux Vous gêne, Prenez-les tous les deux. 45 Ah! cette Académie, Dans son rêve indolent Blêmie! Si l'homme est un volant, Elle tient la raquette! 50 Etre plus qu'il ne faut Coquette, Est son plus cher défaut. Tenez! voyez-la! comme Elle jette, en riant, 55 La pomme A qui va la priant! Puis, montrant ses épaules, Vite, elle s'enfuit vers Les saules, 60 Ses cheveux de travers. Pourtant elle a beau geindre! Si l'adroit amant sait L'atteindre, Sans demander qui c'est, 65 Et l'a prise et meurtrie, Quoiqu'elle entre en courroux Et crie: Pour qui me prenez-vous? Elle a beau se défendre 70 Et conter son roman Si tendre, Et s'écrier: Maman! Si l'amant, toujours ferme Et sachant tout oser, 75 Lui ferme La bouche d'un baiser; La jeteuse de pomme Dit, en ouvrant ses bras: Cher homme, 80 Fais ce que tu voudras! 25 janvier 1884. XLVIII Quel daim? Les dames, à ce qu'on assure, Par un revirement soudain, Porteront bientôt, pour chaussure, Des bottines en peau de daim. 5 Et bien que l'esprit s'accommode Mal de ce projet fabuleux, Ces mêmes reines de la mode Mettront à leurs mains des gants bleus. Telles on les verra, mutines, 10 S'égarer dans le clair jardin. Quoi! des gants bleus! Et des bottines En peau de daim! Mais de quel daim? O grand Bossuet qui t'envoles, Depuis toi, nous parlons bien mal. 15 Le daim, en nos langues frivoles, N'est pas toujours cet animal Doux et gracieux, qui s'effare Et boit dans la source au flot clair, Tandis que l'horrible fanfare 20 Jette un cri de cuivre dans l'air. Non. Le mot que sans doute ignore Chateaubriand, comme Baïf, Se transforme et désigne encore Le bon jeune homme au coeur naïf. 25 A qui les Eves éternelles, Avec un aplomb très hardi, Font voir, pour charmer ses prunelles, Des chandelles en plein midi. Belles dont les yeux en amande 30 S'éclairent d'un rayon soudain, En quel sens, je vous le demande, Prenons-nous ici le mot: Daim? Quoi! les princesses de nos fêtes, Que sans cesse adule Paris, 35 Auront-elles des bottes faites Avec la peau de leurs maris? Ou bien ces bottes, que décore Une boucle de diamants, Seront-elles faites encore 40 Avec la peau de leurs amants? Quant aux gants bleus, la femme forte Disant toujours: Fais ce que dois, Voudra sans doute, de la sorte, Avoir l'azur au bout des doigts. 45 Et lorsque déroulant sa gamme Aux genoux d'une Alaciel, L'amant dira: Je veux, madame, Le paradis, je veux le ciel; La magicienne enchantée 50 Près du Chérubin qui songeait, Dira, tendant sa main gantée: Prenez, monsieur, voici l'objet! 25 janvier 1884. XLIX Trop de temps Acteurs mélodieux Qu'un sage évite, De grâce, au nom des Dieux, Parlez plus vite. 5 Ah! soyez pétulants! Marchez, statues! Mais vous êtes plus lents Que des tortues. Lui qui voudrait fuir vers 10 Les cieux farouches, Le vers ailé, le vers Meurt sur vos bouches. Les drames sont troublés Entre vos griffes, 15 Et tous, vous ressemblez A des pontifes. Car, étant officiers D'académie, Tous vous officiez, 20 L'âme endormie. Vous bravez le courroux Du bleu Permesse, Et l'on croirait que vous Dites la messe. 25 Hâte-toi, damoiseau Trop bénévole! La Muse est un oiseau De feu, qui vole, Et fuit au ciel obscur, 30 Dans l'ombre immense Où le gouffre d'azur Est en démence. Elle brave les cris Et les huées, 35 Et lit les mots écrits Dans les nuées, Et du vague Inconnu Perce les voiles, Et plonge son front nu 40 Dans les étoiles. Suivant l'aigle aux yeux clairs Jusqu'à son aire, Elle atteint les éclairs Et le tonnerre. 45 Mais toi, bourreau têtu, Dont le pied marche Toujours, comme si tu Portais une arche; Tu vas embarrassé, 50 Traînant la guêtre, Comme un chien harassé Qui suit son maître Et peine, et sent encor Gonfler sa rate, 55 Et sur le sable d'or Traîne la patte! 25 janvier 1884. L Initiales Othello dit bien: C'est la cause. La cause, ô mon âme! Plus ça Change, plus c'est la même chose, Et vainement le temps passa. 5 X. fait les vers, toujours de même. Jamais dans les temps reculés, On n'a vu, comme en son poëme, Autant de tropes éculés. Si jamais il faisait des bottes, 10 Chacun s'écrierait: Ça, bottier! O Muse, en ses vers tu barbotes: Il rime comme un sabotier. Y., la très ancienne blonde, Qui pourtant n'a pas débridé, 15 Voudrait encor montrer au monde Les plis de son vieux coeur ridé. Racorni comme la corolle D'une rose après les festins, Z. traite toujours sa parole 20 Comme il fait des autres catins; Et baissant son regard oblique Empli de ténébreux desseins, Il voit cette fille publique Et lui crache entre les deux seins. 25 Ces malheureux, ivres de lie, Souffrent leurs supplices grossiers; Mais monsieur Grévy les oublie. Il ne les a pas graciés. 25 janvier 1884. LI Bon Matin Au matin, Elle entra chez Guy, Pâle, ayant pourtant l'air d'être aise, Belle, avec un air alangui, Dans sa robe couleur de fraise. 5 Dans la maison, qui se soumit, Elle entra comme une voisine, Et tout de suite, Elle se mit A fourrager dans la cuisine. O doux régal que parfois j'eus! 10 Avec de jolis airs tartuffes, Elle arrosa d'un très bon jus Des oeufs du jour, brouillés aux truffes, Et les servit. Guy déjeuna, Trouvant le destin peu sévère. 15 Ainsi qu'aux noces de Cana, Un vin rose empourprait son verre. Puis, tandis qu'il en savourait Jusqu'aux dernières gouttelettes Qu'un rayon de soleil dorait, 20 Elle servit les côtelettes. Ayant sur ce point triomphé Sans chiffonner sa collerette, Tandis que Guy prit son café En fumant une cigarette, 25 Pour achever l'enchantement, Elle prit un bel exemplaire Du livre, et lut très lentement Quelques strophes de Baudelaire. Puis elle joua du Wagner 30 Au piano, montrant le lobe D'une oreille rose, et dans l'air Volaient les parfums de sa robe. Elle s'agenouilla. Ses yeux Disaient toutes sortes de choses, 35 Et Guy, se roulant dans les cieux, Baisa longtemps ses lèvres roses. Et dans son bonheur affermi Comme un roi jeune et plein de gloire, Il égarait ses doigts parmi 40 La grande chevelure noire. Il planait, comme un Séraphin, Dans le ciel où tout est dictame; Puis il dit, s'éveillant enfin: Mais qui donc êtes-vous, madame? 45 Moi? dit-elle, s'il vous souvient De votre désir, je suis celle Que l'on attendait, et qui vient, Et dont l'oeil d'or sombre étincelle. En ceci, rien d'original. 50 Tout est simple, dans cette affaire. J'ai lu l'annonce du journal, Et je suis la bonne à tout faire! 1er février 1884. LII Bal masqué On peut voir des yeux de phosphore Briller au bal de l'Opéra. C'est bien moins loin que le Bosphore Et que le faubourg de Péra. 5 Tous les ennuis sont prosaïques, Et la vie est un promenoir. Pourquoi pas sous les mosaïques Se promener en habit noir? Plus d'allures dévergondées. 10 Sur le bel escalier géant Les gens échangent leurs idées: Rien du tout, contre le néant. L'âpre musique des Tziganes, Pensive comme le Destin, 15 Étonne et ravit les organes Agacés par son bruit lointain, Et jette, comme une caresse, Dans l'âme de nos Dalilas, Un vague désir de paresse, 20 Avec la chanson des guzlas. Quant au passé, qui sous les lustres Enchanta notre oeil ébloui Avec ses tordions illustres, Tout cela s'est évanoui. 25 Chicard danse dans les étoiles! Et son plumet tressaille encor Dans l'azur, et parmi les toiles De ce vertigineux décor. Pomaré, chaste en sa démence 30 Dont jamais nous ne nous lassions, Danse un cavalier seul immense Avec les constellations; Et raillant la lyre thébaine, Musard aux pâleurs de safran 35 Agite son bâton d'ébène Dans le farouche Aldébaran. Strauss, poursuivi par les huées Des astres au front curieux, Emporte au milieu des nuées 40 Le sombre galop furieux; Et Gavarni, qui rêve encore A leurs impudiques ardeurs, Voit se confondre avec l'aurore Les pourpres de ses débardeurs. 45 Masques, danseurs, satins, amantes, Bacchantes du long corridor, Mer, dont les vagues écumantes Se roulaient comme un serpent d'or; Avec ta face inanimée, 50 Tu nous apparais, Carnaval, Comme on revoit dans la fumée Le spectre d'un combat naval! 1er février 1884. LIII Un jeune homme Le Dernier Né de Monselet Pousse de grands éclats de rire. Ah! pour un vrai démon, ce l'est! On voit bien qu'il a de quoi frire. 5 Il n'a jamais avec Dante eu De relation bien intime, Mais il a trouvé chez Dentu L'honneur, et l'argent et l'estime. Le Dernier Né de Monselet 10 Est plein de joie et de caprices; Ce n'est pas pour boire du lait Qu'il cherche les seins des nourrices. Et cependant, ce tout petit A soif, comme l'Afrique noire, 15 Et doué d'un large appétit, Il boit, pour avoir soif de boire. Il sait par coeur son rituel Et comme le vin rouge opère; De plus, il est spirituel 20 Et très sage, comme son père. Il chante gaiement sa chanson Pour complaire au fils de Latone, Mais il dit à son échanson: Apportez la cruche et la tonne! 25 Il dit, plein d'un espoir divin: Diantre soit des fureurs d'Oreste! Je vais d'abord goûter ce vin: D'autres en boiront, s'il en reste. Frais et rose comme un glaïeul, 30 En sa naïveté première, Il saurait, comme son aïeul, Verser des torrents de lumière. S'il boit plus qu'il n'en peut porter, Ce bel enfant que rien n'entame, 35 En sera quitte pour monter Dessus les tours de Notre-Dame. 1er février 1884. LIV La Dame Tandis que l'actrice brisée, Parmi ses blancs camellias Pleurait son amour méprisée; O toi, Muse qui la plias 5 A ton mystérieux délire, Tremblante, comme tu la vois; Et tandis qu'un frisson de lyre Passait dans sa mourante voix, Tout frémissait comme une houle. 10 Ces douleurs, ces parfums, ces fleurs Enchantaient l'âme de la foule; Tous les yeux étaient pleins de pleurs. Comme Marguerite, en sa fièvre, Sentait son regret la brûler, 15 Et de sa pâlissante lèvre Son souffle prêt à s'exhaler, Ouvrant une aile colossale, Comme un hôte mystérieux L'Ouragan entra dans la salle, 20 Avec ses souffles furieux. Et comme la fille charmante, Victorieuse du remord, Semblait dire: Je suis l'Amante Et la douce Vie et la Mort; 25 Courbant et prenant pour jouet Les éclairs du lustre et les flammes, Comme un Mercure sous son fouet Courbe le vain troupeau des Ames, L'Ouragan dit: Voix assassine, 30 Je suis l'orage essentiel Et l'haleine qui déracine Les grands chênes, voisins du ciel. C'est moi qui tords l'arbuste frêle Parmi des éclats fulgurants, 35 Et qui dans la même horreur mêle Des noirs rochers et des torrents. Pâles humains, vos pleurs, vos vies, Votre obscur poëme rêvant, Vos amours, d'angoisses suivies, 40 Sont comme la poussière au vent. Votre pensive tragédie, Palpitant devant un rideau, Fait, dans la nature assourdie, Moins de bruit qu'une goutte d'eau. 45 Sa plainte, pour qu'on l'applaudisse, Avait séduit l'âme et les sens; Elle était comme une Eurydice Proférant de divins accents. Elle emplissait l'air et l'espace 50 De sa fière modernité; Mais elle se tait quand je passe, Moi, la voix de l'éternité. 1er février 1884. LV Oiseliers Ne sifflons rien. Qu'un damoiseau Siffle de sa bouche mi-close, Etre appelé d'un nom d'oiseau, C'est à quoi souvent il s'expose. 5 Prenez garde à votre chanson! On peut être, même en décembre, Appelé bouvreuil ou pinson. Car, dit-on, naguère, à la Chambre, Quelqu'un sifflant, comme le vent 10 Alors que la vague déferle Sur le blond rivage mouvant, Un Cicéron lui cria: Merle! 1er février 1884. LVI La Mercière D'où venez-vous? Du Lignon? Dis-je à la jeune mortelle. Non, je sors de chez Bignon, Monsieur, me répondit-elle. 5 Quel compère Guilleri Vous a si bien chiffonnée? Dis-je. C'est le Sillery, Dit cette désordonnée. Ses yeux riants, dans le soir 10 Faisaient l'effet d'un prodige, Tout embrasés d'un feu noir. Chère madame, lui dis-je, Que de Jeux et que de Ris Nichent sous votre dentelle! 15 Ces articles de Paris? Oui, je les tiens, me dit-elle, Pour que mon coeur, sans émoi, Du destin amer se rie, Et je m'en vais devant moi 20 Avec cette mercerie. 1er février 1884. LVII Païva Paris, qui dans tout pays va, S'en allait voyager, naguère, Chez madame de Païva. On y dînait, avant la guerre. 5 Pendant l'hiver triste et fatal, Rougissantes comme des braises, Là, dans les baquets de cristal S'entassaient des Alpes de fraises. Là se groupait le cercle entier 10 Des causeurs dont chacun essaie De copier l'esprit: Gautier, Saint-Victor, Girardin, Houssaye; D'autres encor: des paresseux, Des porteurs de plume et de lyre, 15 Des millionnaires, et ceux Qui savent parler et tout dire. Du vaste plafond de Baudry, Sur notre pauvre vie amère Et sur notre siècle amoindri 20 Planaient les Dieux géants d'Homère: Zeus dans un souffle d'aquilon, Cypris aux prunelles pensives, Arès et l'archer Apollon. Avant le festin, les convives, 25 Tous serrés dans leurs fracs étroits, Contemplaient ces mythologies Dans le salon où brûlaient trois Cent soixante-quinze bougies. Ils admiraient les luxes lourds 30 De ces emphatiques demeures, En marchant sur les tapis sourds. Puis enfin, quand sonnaient huit heures, Montrant, comme dans les romans, Sur son cou pareil aux ivoires, 35 Un lourd collier de diamants Jaune pâle, et de perles noires; Ayant dans ses yeux, encor pleins D'un entêtement énergique, Les vagues reflets sibyllins 40 D'on ne sait quel passé tragique; Avec ses mortelles pâleurs, Devant les damas, dont la trame Étincelait de rouges fleurs, Apparaissait la vieille dame. 6 février 1884. LVIII Don Juan Voilà don Juan de retour Et, sous les traits de Lassalle, Ce grand ouvrier d'amour Étonne et ravit la salle. 5 Esprit où rien n'est sans art, Pour ouvrir tous les calices, C'est la langue de Mozart Qu'il parle avec ses délices. Et la Femme, être qui sait 10 Tout ce qu'elle s'assimile, Dit tout bas: Quel vainqueur c'est! Il en a caressé mille! Mesdames, non, mille trois! Prises sur toutes les routes. 15 Certes, dans nos coeurs étroits Elle ne tiendraient pas toutes; Mais toi, don Juan, que tua Le blanc commandeur de marbre, Tu pouvais, Gargantua, 20 Manger tous les fruits d'un arbre Et ceux de tout un verger! Heureux de ces amalgames, Tu menais, comme un berger, Le pâle troupeau des femmes. 25 C'est l'infini que tu bois! Tu les trouvais toutes douces: Comme les feuilles d'un bois, Brunes, ou blondes, ou rousses. Rien ne te fut importun, 30 Ni la duchesse pensive, Ni la vachère au front brun Lavant ses pieds dans l'eau vive. Tu pouvais, monstre adoré, Déchirer ta folle trame; 35 Mais quand on a respiré La grisante odeur de femme Parmi des milliers d'amours Et des milliers d'amourettes, Cela vous cherche toujours: 40 C'est comme les cigarettes! 7 février 1884. LIX Turlututu Pointus comme un paratonnerre Qui tourmente, silencieux, L'aigle brun jusque dans son aire Et la nuée au fond des cieux; 5 Pointus comme des voix de filles, Comme le bec d'un passereau Et comme les blanches aiguilles De glace, sur quelque Jung-Frau; Comme une moustache d'Espagne, 10 Ou comme le chapeau pointu Qui, dans la chanson, accompagne Incidemment Turlututu; Pointu comme un glaive de bronze Dans la main d'Achille; pointus 15 Comme le nez de Louis Onze Raillant ses ennemis battus, Tels sont les souliers du vicomte. Dédaignant les autres vertus, C'est sur eux que pour plaire il compte. 20 Ils sont pointus, pointus, pointus. Le vicomte a de fières pointes! Et Rose, aux regards singuliers, En qui sont mille grâces jointes, L'aime, à cause des beaux souliers. 25 Oh! dit-elle, que je te cingle De baisers, pour ces souliers-là! Ils sont plus pointus qu'une épingle. Ainsi folâtre Dalila, Et de ses deux mains exiguës, 30 Cette amoureuse veut toucher Les souliers, aux pointes aiguës Comme la pointe d'un clocher. Mais, excessivement puriste, En ses désespoirs familiers 35 Le vicomte a le regard triste Et, contemplant ses beaux souliers, Ce rêveur, dont le mal empire, Les yeux sur ses pieds abattus, Les regarde encore, et soupire: 40 Ils ne sont pas assez pointus! 8 février 1884. LX Garcia Puisque son sort le gracia, Fraudant le Diable, qu'il attrape, Le fameux joueur Garcia Est allé se taire à la Trappe. 5 Calme, loin de toute Froufrou, Dans un petit quadrilatère Il creuse chaque jour un trou, Enlevant et bêchant la terre. Toujours traîné par son licou, 10 Jadis, étonnant saltimbanque, Il plongeait ses bras, jusqu'au cou, Dans l'or et les billets de banque. Il remplissait son sac ouvert Et sentait se sécher sa lèvre 15 Et, plus vert que le tapis vert, Il pontait, dévoré de fièvre. Quelquefois, tanné comme un cuir Et pliant comme un vieil érable, Il pleurait; il voulait s'enfuir 20 Et s'évader, le misérable, Et qui sait? revoir le ciel bleu! Mais alors, folle et méthodique, L'affreuse Démone du jeu Relevait sa robe impudique 25 Et disait: Si tu te souviens De notre bel épithalame, Ne fais pas le révolté. Viens, Maudit, viens embrasser ta femme! Il disait: Non! et furieux, 30 Ébauchant un vague sarcasme, Il voulait détourner ses yeux. Mais bientôt, saisi par le spasme Et redevenu l'humble amant, Il s'en retournait vers la gouge. 35 Il baisait son sein noir fumant, Sa chère lèvre de fer rouge, Et palpitant, fauve, perdu, Plus languissant qu'une anémone, Il allait tomber, éperdu, 40 Sur la bouche de la Démone. 9 février 1884. LXI Le Cèdre Que nous dit-on? Monsieur Perrin S'en irait de la Comédie! Et d'où vient ce bruit-là? Du Rhin, Ou du Gange, ou de la Médie? 5 La Comédie! ô cieux flottants, Vous le savez, monsieur Émile Perrin y sera dans cent ans Et, je l'espère aussi, dans mille. Comme la froide goutte d'eau, 10 Coulant toujours, perce la roche, Un temps, derrière le rideau, Vient et patiemment s'approche Où Victor Hugo sera vieux. Les gens de notre âge sinistre 15 Pourront braver les envieux. Coquelin sera mort, ministre. Mademoiselle Reichemberg, Se penchant vers l'ombre éternelle, Aura des blancheurs d'iceberg, 20 Ainsi que madame Pernelle. Le vieux comédien Truffier, Beau de sa gloire octogénaire, Ne sachant à qui se fier, Trouvera que tout dégénère. 25 Ce temps que la Messagère a Prédit, viendra; mais, quoi qu'on die, Monsieur Perrin dirigera Plus que jamais la Comédie. Plus tard, plus tard, encor plus tard, 30 L'homme futur, avec délice Quittant le canon, ce pétard, Reprendra l'arc géant d'Ulysse. Paris, détruit comme Senlis, Sera ce que sont à cette heure 35 Ecbatane et Persépolis. Alors, mes amis, l'âme en pleure! La Seine, où parfois nous plongeons Et dont notre ville s'honore, Sera la pâture des joncs 40 Murmurant dans le vent sonore. Un cèdre croîtra, souverain, Sur la place où l'on jouait Phèdre Mais monsieur Émile Perrin Dirigera toujours le cèdre! 10 février 1884. LXII Michelet Michelet, qui peignit la mer Et les tumultueuses moires Dont s'éblouit le flot amer, Nous revient, jeune, en ses Mémoires. 5 Oh! jadis, tordu par le vent De l'incantation magique, Plongé, palpitant et vivant, Dans l'Histoire au gouffre tragique, Il la vécut, il la souffrit, 10 Tout pâle de ce qu'il enseigne, Ayant dans son vaillant esprit Les douleurs du peuple qui saigne; Guerroyant avec Jeanne d'Arc Et faisant fuir l'Anglais superbe 15 Et, lorsque Louis dans son parc Triomphait, se nourrissant d'herbe. Avec ses mots heurtés, flottants, Éloquents en d'étranges suites, Je le vois, pâle et maigre, au temps 20 De ses leçons sur les Jésuites. Sa parole en flots lumineux Roulait, assujettie au nombre, Et ses beaux yeux vertigineux Avaient l'air de deux grands trous d'ombre. 25 Plus tard, revenu des enfers Que la sombre Histoire devine, Et des doux paradis offerts Par la nature âpre et divine; Ayant vu les charmants réseaux 30 Que la mer tremblante reflète Et les feuillages pleins d'oiseaux Et la montagne violette; Quand d'un pas cruel et pressé Vint derrière lui l'âge austère, 35 Indulgent, pensif, engraissé, Ne voulant pas encor se taire Ni cesser d'être un voyageur, Proie offerte à la vie ardente, Il eut alors un air songeur 40 De vieille femme, comme Dante. ll février 1884. LXIII A l'Hiver Hiver bizarre, hiver tiède, Par un vent chaud souffleté, Faux printemps de Samoyède, Es-tu l'hiver, ou l'été? 5 Voyons, faut-il qu'on s'habille De mousseline, ou de vair? Parle. Explique-toi. Babille. Je veux bien. Es-tu l'hiver? Bon. Alors, fournis la glace 10 Où, sous leurs riants satins, Les princesses que Worth lace Courront avec des patins! Apporte la blanche neige Où, sous le ciel éclairci, 15 Défilera le cortège Des dames, blanches aussi! Donne un sérieux indice. Te plaît-il d'être l'été? Que la Seine resplendisse 20 Comme le Guadalété! Dans les clairières ouvertes, Donne aux arbres les frissons Des tremblantes feuilles vertes, Et qu'ils soient pleins de chansons! 25 Apporte des tas de roses, Et que Lise au front charmant Dans les forêts grandioses Folâtre avec son amant! Déballe ta marchandise. 30 Mais jusqu'à présent, mon cher, Il faut que je te le dise, Tu n'es ni poisson, ni chair. J'ignore si Turlurette Doit prendre son éventail 35 Ou garder sa chaufferette. Un hiver épouvantail, Un hiver cruel, absurde, A la fois borgne et manchot, Un hiver chinois ou kurde, 40 Soufflant le froid et le chaud, Avec un vent qui nous fouette Ainsi que des Esclavons Ou comme une girouette, Voilà ce que nous avons! 12 février 1884. LXIV La Croupe Si les femmes, êtres vainqueurs, N'avaient rien de faux que leurs coeurs, Nous ririons; mais voyez ces groupes De fausse croupes! 5 Jadis elles n'ont fait qu'ombrer La jupe; on les voit encombrer Maintenant de leur masse accrue Toute la rue. Souvent ces fausses croupes m'ont 10 Troublé; la moindre a l'air d'un mont Et, lorsque nous marchons, elle entre Dans notre ventre. Les femmes, au bas de leur dos, Sans effort portent ces fardeaux, 15 Qui, s'élançant de leur échine, Vont jusqu'en Chine. Que recouvrent ces plis bouffants, Aussi gros que des éléphants? Rien, peut-être, à petite dose, 20 Ou peu de chose. Un Tiens, Ninettes et Lauras, Vaut bien mieux que deux Tu l'auras. Ce bloc ne disant rien qui vaille, L'esprit travaille. 25 Laissant derrière elle un sillon, Ainsi qu'un vol de papillon, Cette mouvante fausse croupe Semble une poupe. Quand je la vois, se soulevant 30 Avec orgueil, je crains souvent Qu'elle ne cache, feinte amère! Une chimère. Mais nous pouvons, rêveurs déçus, Poser quelques objets dessus, 35 Ainsi que sur une console. Cela console. Ah! parfois, en avons-nous ri! L'homme des classiques nourri, Quand cette croupe se recourbe, 40 Songe à la fourbe De ce monstre fait à plaisir Dans un récit, que le désir De ne jamais se taire amène Chez Théramène! 13 février 1884. LXV Reine-Blanche La Reine-Blanche est morte. Un vent de glace emporte Et disperse à l'entour Son vieil amour. 5 O paradis terrestre! Épouvantable orchestre Qui même effarouchas Les pauvres chats! Phrase cruelle et nette, 10 Que dit la clarinette, Ou que nous dépistons Dans les pistons! Saladiers sans emphase, Où l'on buvait l'extase 15 Avec le flot sacré Du vin sucré! Alphonses, divins mâles! Robes de femmes pâles Collant comme un linceul! 20 Cavalier seul! Sous le gaz noir qui flambe, Irma levant la jambe En l'air, et montrant son Nez polisson! 25 Femmes parfois gelées Qui dansiez, flagellées Par le fouet triste et fou D'un dieu voyou! Choeur plein de mille rages 30 Qui, parmi des orages Assez souvent décrits, Poussais des cris! Ton orgie indocile Étant sans domicile, Suis la brise et l'autan. Adieu, va-t'en. 35 Laisse ton pauvre vice Déjà hors de service Et pratique, si tu 40 Peux, la vertu! 14 février 1884. LXVI Le Mot Mer... Je m'arrête, ô flot amer! Il ne faut pas que l'on se targue D'allonger ton nom, vaste mer, Ainsi que l'a fait monsieur Margue. 5 Cette boutade, on la connaît. Hélas! plus d'un Français l'imite, Ignorant que quand la borne est Franchie, il n'est plus de limite. Les romanciers font des romans 10 Et les dramaturges, des drames Où, bien mieux que les nécromants, Ils lisent dans les coeurs des femmes. Sans cesse, (ou la Chronique ment,) Les députes en leur enceinte 15 Causent, et réciproquement S'abreuvent de fiel et d'absinthe. D'autres, ô ciel, pour allier Tout ce que ton lapis tolère, Confondent l'art du joaillier 20 Avec le style épistolaire. Tous ces buveurs de riquiqui, Afin d'agrémenter leurs proses, Abusent parfois du mot qui... Mais respirons l'odeur des roses! 25 Or tout à coup dans le tableau Apparaît, devant leur front sombre, Effrayant comme à Waterloo, Un soldat, un fantôme, une ombre. Les cheveux dans un coup de vent, 30 Le grand général de la garde Se plante, menaçant, devant Ses copistes, et les regarde; Et laissant des mots outrageants Tomber de sa bouche funèbre: 35 Çà, dit-il, tas d'honnêtes gens, Qu'on me rende le mot célèbre! Nos puristes, craignant le heurt, Avec des airs de bon apôtre Disent: Ah! oui, La garde meurt... 40 Non, leur répond Cambronne, L'AUTRE! 15 février 1884. LXVII Cettivayo Oh! ces rois d'ébène ou de cuivre! Parfois, leur histoire va si Vite, qu'on a peine à la suivre. Tu l'as dit, ô Gaston Vassy, 5 Délicieux autant qu'immonde, Cettivayo, roi des Zoulous, S'en est allé dans l'autre monde, Où les gens sont spectres ou loups. En ce temps où tout se détraque, 10 Où même Jules Verne ment, Il avait trouvé la matraque, Idéal de gouvernement. Comme Orphée à l'âme éblouie Eut sa lyre, qui vibre encor, 15 Feu Dupin, son noir parapluie, Agamemnon, son sceptre d'or; Cettivayo, prince électrique, Ne quittait pas ce bâton lourd, Cette matraque, ou simple trique, 20 Dont il s'escrimait comme un sourd. Quand ses femmes, bravant sa force, Voulaient obtenir un acquêt, Il ne songeait pas au divorce, Remède prêché par Naquet. 25 Briser leur boîte cérébrale, Et frapper, d'un bras courageux, Sur leur colonne vertébrale, Tels étaient ses tranquilles jeux. Si, voyant un vide sinistre, 30 On disait: Où donc est passé, Très puissant roi, votre ministre? Il répondait: Je l'ai cassé. Tel est Polichinelle en fête, Qui chez nous, don Juan déjà mûr, 35 Pour s'amuser, casse la tête De sa femme, contre le mur. Le Zoulou fut marionnette, Et notre biberon filou Qui mignotte la chopinette, 40 Était digne d'être Zoulou. Mais, avec son nez que décore Un rubis, fabuleux joyau, Polichinelle vit encore, Plus malin que Cettivayo! 16 février 1884. LXVIII Les Cartes Comme au temps de René Descartes, Deux siècles étant bien sonnés, On dit que les héros des cartes Sont violemment soupçonnés. 5 Ces gens-là n'étaient pas honnêtes: Il ne faut pas être comme eux. Figures des cartes, vous n'êtes Bonnes qu'à damner les gommeux. David, qui dansait devant l'arche, 10 Alexandre, dieu sur son char, Le grand Charles, toujours en marche, Le chauve conquérant César; Ces Rois des guerres insolentes, Effroi des peuples mutilés, 15 Ont gardé leurs âmes sanglantes Sous leurs pourpoints bariolés. Judith, qui ne fait pas largesse, A l'enfer dans ses yeux dormants Et paye en mines de singesse 20 Tous ses misérables amants. Il faut se défier d'Argine. Pallas réclame des sursis. Rachel met de la plombagine Pour ombrer ses pâles sourcils; 25 Et ces Reines dont l'oeil nous flatte, Amantes au coeur de bourreau, Tiennent une fleur écarlate, Comme une Hélène de Moreau. Hector semble guigner ta montre. 30 Lahire, Lancelot, Hogier Sont de ces filous qu'on rencontre Dans les pièces d'Émile Augier. Même on doit éviter les Piques. Le Trèfle, avec des airs moqueurs, 35 Nous offre ses festins épiques; Mais, surtout, redoutez les Coeurs! Brillant de ses pourpres grossières, Quand un jeu de cartes s'abat, Il en sort des voix de sorcières 40 Pour nous inviter au sabbat. Le Jeu nous met à bien des sauces. Parfois on y perd son manteau Et l'honneur, sans compter ses chausses. Il vaut mieux jouer au loto! 17 février 1884. LXIX Jeu Ils sont occupés à jouer, Tous bons compagnons, dans le bouge, En buvant jusqu'à s'enrouer, Pâles sous la chandelle rouge. 5 L'un d'eux, qui s'est évertué, Caresse une femme, qui rue. Ils ont de l'or, ayant tué Tout à l'heure un vieux dans la rue. Là sont Pirot, Cadet, Flanquin, 10 Mordeval, Blésimar, Polyte, Mélasse en chapeau d'Arlequin, Ceinturon, Fripouille, une élite! Et des femmes: Irma Bassin, Clarinette, qui vient du Havre, 15 Chiffonnette, qui n'a qu'un sein, Carillon, Morphine et Cadavre. Avalant des alcools verts, Elles sont parfois embrassées, Laissant leurs corsages ouverts 20 Et leurs sales jupes troussées. Chiffonnette dit à Flanquin: A la fin, laisse-moi; ça m'use! Irma soupire: Cré coquin! On joue, on se saoule, on s'amuse; 25 Et Carillon, qui rêve encor, Ainsi qu'une bête assouvie, Voit se mêler le ruisseau d'or Avec le ruisseau d'eau-de-vie. Un rayon, comme un farfadet, 30 Chatouille ces femmes frivoles. Mais tout à coup le grand Cadet Dit à Blésimar: Tu nous voles! Parbleu! tes cartes sont de poids. Ah! tu marches bien, petit homme: 35 Elles ont, dessous, de la poix. Ça n'est pas si cher que la gomme! Mais Blésimar, ce garnement, Dont la voix ainsi qu'une strophe Est douce, n'est aucunement 40 Dérouté par cette apostrophe; Et vite, enfonçant sur son front Sa casquette, ignoble couvercle, Il dit: Eh bien, quoi? Pas d'affront. Je vole; après? C'est comme au Cercle! 18 février 1884. LXX Lex Rosette avait un joli signe Dans un endroit qui n'est pas laid, Amusant sur le cou de cygne, Comme une mouche sur du lait. 5 Elle avait des bouffettes roses Sur ses gais souliers de satin, Qui vous disaient des tas de choses Dans un langage clandestin. Et parfois aussi, la folâtre, 10 Pardonnant aux lys d'être nus, Décolletée au coin de l'âtre, Laissait voir ses seins ingénus. Hier Gontran, lui rendant visite, Vit avec un tragique effroi 15 Qu'un long vêtement parasite Voilait tous ces jouets de roi. Gigantesque feuille de vigne, Une robe aux plis trop osés Cachait les bouffettes, le signe 20 Et les tendres boutons rosés. Alors, d'une âme humiliée, Il dit: O prodige nouveau! Voilà Rosette reliée Comme un volume in-octavo! 25 Chez vous, on était camarade Avec les roses et les lys. D'où nous vient cette mascarade? Thècle remplace Amaryllis! Mais Rosette à la pâleur d'ambre 30 Lui dit: Vous n'avez donc pas lu, Monsieur, les débats de la Chambre Et ce que l'on a résolu? J'embellissais les jours moroses Par des notes bizarres; mais 35 Le signe et les bouffettes roses, Nul ne les verra plus jamais. Si quelque regard les rencontre, Ce sera plus tard, dans les cieux: Car il ne faut plus que l'on montre 40 Des emblèmes séditieux! 19 février 1884. LXXI Vivre Répandant l'ironie à flots, Zola, dans son tragique livre, Nous émeut, avec des sanglots, Sur la joie affreuse de vivre. 5 Je ne suis pas de son avis. Non, la vie est robuste et saine: J'en atteste mes yeux, ravis D'avoir vu l'éternelle scène! Enfant, ignorant de l'affront 10 Et de la trompeuse chimère, Sentir se presser sur son front Les divins baisers de sa mère; Jeune homme, ébloui par le jour Et tout déchiré de blessures 15 Par les dents folles de l'Amour, Chérir ses cruelles morsures; Puis s'éveiller, penser, vouloir, Avoir des charbons sur la bouche Et quitter le doux nonchaloir 20 Pour quelque tâche âpre et farouche; Devenir plus fort et plus pur; Savourer la souffrance même Ouvrant pour nous un ciel obscur, Ainsi qu'un céleste poëme; 25 Aimer, sentir auprès de soi La compagne chaste et fidèle Qui chasse le troublant effroi; Voir son bon sourire, et près d'elle, Cependant que fouettant l'air bleu, 30 Au dehors la bise soupire, Dans un fauteuil, auprès du feu, Lire le bienveillant Shakspere; O bonheur! moment triomphant Qui lave toute ignominie! 35 Voir dans les yeux d'un cher enfant S'allumer l'éclair du génie; Etre un doux ouvrier soumis; Entrevoir Dieu dans la nature Et causer avec ses amis 40 De l'immortalité future; Du doute qui nous désola Faire l'espoir qui nous enivre, Oh! croyez-le, mon cher Zola, Cela vaut la peine de vivre! 20 février 1884. LXXII Le Lion Tandis que déjà voulant naître, Et tout bas me dictant des vers, Le bleu Printemps, qui nous pénètre, Gonfle ardemment les bourgeons verts; 5 A cette heure où tout le bocage Est en pleine rébellion, Je voyais marcher dans sa cage, De long en large, le Lion. Il allait, un rayon qui passe 10 Dans ses cheveux d'or ayant lui, Comme s'il avait eu l'espace Ouvert tout entier devant lui. Comme sur la plage marine Où les flots jettent leur concert, 15 Il ouvrait sa large narine Pour humer le vent du désert. On eût dit qu'il cherchait la vague Et le mugissement du flot, Et son long rugissement vague 20 Avait la douceur d'un sanglot. Il marchait d'un pas circulaire Et, près de toucher la cloison, Il se retournait, sans colère, Et repartait dans sa prison. 25 Raillant sa démarche rapide, Les spectateurs, en son essor, Trouvaient cet animal stupide, Avec sa chevelure d'or. Un bourgeois disait: Il me glace. 30 Oh! que ne puis-je lui parler! Que ne demeure-t-il en place, Puisqu'il ne peut pas s'en aller? Et de rire, dans l'auditoire. Un autre disait: Tu me plais, 35 Marche encor, monstre ambulatoire! Moi, comme je le contemplais, Dans la face de cet Achille Ignorant le cruel Paul Bert, Je crus voir briller l'oeil tranquille 40 Et le clair regard de Flaubert. 21 février 1884. LXXIII Ave Espoir des rêves flottants Dans l'hiver et le printemps, C'est en vain que tu diffères; Et rien qu'en disant un: Oui, 5 L'Académie aujourd'hui Fera deux bonnes affaires. Jamais le frisson des bois Emplis de chants et de voix, La terre de pleurs trempée 10 Et les beaux couchants ardents N'ont mieux rayonné que dans Les vers de François Coppée. Ce pâle enfant de Paris Dans les gais sentiers fleuris 15 De l'églogue et dans le drame, Avec l'esprit et l'humour, A gardé le chaste amour Et le respect de la femme. L'Académie a raison 20 En cueillant la floraison De son renom populaire, Et gagne à s'associer Ce poëte aux yeux d'acier Dont la prunelle est si claire. 25 Tout jeune à la Muse offert, Il a vécu, vu, souffert; Il caresse un chant magique Et sait, par des mots vainqueurs, Faire vibrer dans nos coeurs 30 L'épouvantement tragique. Pour Ferdinand de Lesseps, C'est la pourpre, et non le reps, Qu'il faut sous ses pas étendre. L'Orient au ciel de feu, 35 Jadis, en eût fait un dieu, Comme il a fait d'Alexandre. Car par les isthmes ouverts Il fait passer les flots verts; Et ce Titan philosophe, 40 Qui brave les cieux tonnants, Déchire les continents Comme on déchire une étoffe. Il fait des flots ses vassaux; Et pour le vol des vaisseaux 45 Délivrant la mer profonde, Sa grande Rébellion Met ses griffes de lion Sur la figure du monde. 22 février 1884. LXXIV Phémie Un personnage de La Vie De Bohème, l'avant-dernier! S'endort, suivant, âme ravie, Le premier souffle printanier. 5 Au matin, sans doute endormie En quelque rêve oriental, Sachez que la pauvre Phémie Est morte hier, à l'hôpital. Elle eut toujours l'âme ingénue 10 Et les regards dans l'air flottants; Je suis de ceux qui l'ont connue Dans l'ivresse de ses vingt ans. En sa jeunesse, elle était rousse; Et fauve alors comme un lion, 15 Ressemblait, avec sa frimousse, Aux Faunesses de Clodion. En ce temps-là, c'étaient ses fêtes, Marchant gaîment sur le carreau, Elle venait chez les poëtes 20 Et buvait un peu de leur eau. Bien plus tard, je l'ai retrouvée, Laissant le vent rougir ses mains, Et tout doucement arrivée Où conduisent tous les chemins. 25 Elle n'était plus teinturière, Pauvre jouet du destin fou, Et même, son ardeur guerrière S'était enfuie, on ne sait où. C'était une petite vieille, 30 A qui l'âge n'avait donné Qu'un peu de misère, et pareille A l'enfant toujours étonné. Ah! ces existences amères Et dont le seul matin fut doux, 35 S'envolent, comme des chimères, Dans le vague lointain; mais nous, Joueur des flûtes inégales, En nos rimes, nous caressons Les frêles âmes de cigales 40 Qui ne surent que des chansons. 23 février 1884. LXXV Festin en rimes kyrielles Joseph, qui fuit tout joug servile, Au soir marche et parcourt la ville Et va toujours, sans savoir où. Joseph mange son pain d'un sou. 5 Gaz, nuit, rumeurs, silence, foule, Ce panorama se déroule, Infini comme un rêve indou. Joseph mange son pain d'un sou. Chez le marchand de comestibles 10 Brillent des trésors descriptibles, Raisins, homards, vins de Corfou. Joseph mange son pain d'un sou. Près du cabaret à la mode Glissent, comme des strophes d'ode, 15 Trois femmes dont on serait fou. Joseph mange son pain d'un sou. D'autres sortent par ribambelles: Quelques-unes, blanches et belles, Une autre, laide comme un pou. 20 Joseph mange son pain d'un sou. Plus loin, dans la nuit pâle et brune Qu'argente un vague clair de lune, Sur les toits miaule un matou. Joseph mange son pain d'un sou. 25 Une fillette aux cheveux d'Eve Sur la pointe des pieds se lève Pour baiser son amant, filou. Joseph mange son pain d'un sou. Plus loin, sous les blancs rayons brille 30 Un jardin à travers sa grille, Aussi beau que le Paradou. Joseph mange son pain d'un sou. Un vieux chiffonnier plein de gloire Caresse une bouteille noire 35 Et, lentement, boit comme un trou. Joseph mange son pain d'un sou. Les étoiles, dans le silence, Brillent comme des fers de lance; L'ombre s'enfuit, comme un hibou. 40 Joseph mange son pain d'un sou. Un poëte aux élans sublimes Va, caresse et tresse des rimes, En hurlant comme un loup-garou. Joseph mange son pain d'un sou. 45 Joseph, libre et l'âme hautaine, Boit l'eau claire de la fontaine Et se peigne avec un vieux clou. Joseph mange son pain d'un sou. 24 février 1884. LXXVI A Paul Arène en rimes kyrielles Oui, j'ai d'une lèvre sereine Goûté votre doux miel, Arène, Tout embaumé de floraison. Vos abeilles ont bien raison. 5 Une délicieuse haleine, Un bon parfum de marjolaine Caresse toute la maison. Vos abeilles ont bien raison. Ah! ces filles de la lumière 10 Font la besogne coutumière Sans changer leur combinaison. Vos abeilles ont bien raison. Bien qu'elles fabriquent du sucre, Elles dédaignent un vain lucre 15 Lorsqu'elles en font livraison. Vos abeilles ont bien raison. Ivres de thym et de lavande, Elles ne veulent pas qu'on vende Leur miel aussi cher qu'un poison. 20 Vos abeilles ont bien raison. Si de la sainte friandise On veut faire une marchandise, On les voit fuir vers l'horizon. Vos abeilles ont bien raison. 25 Délaissant le mercier frivole, L'essaim tout aussitôt s'envole Au ciel doré comme un blason. Vos abeilles ont bien raison. O terre où nous nous reposâmes, 30 Vendre tes parfums et tes âmes, Quelle stupide trahison! Vos abeilles ont bien raison. Nous du moins, chercheurs de merveilles, Ainsi que les chastes abeilles 35 Restons purs dans notre prison! Vos abeilles ont bien raison. Qu'on se batte encor, par la ville, Pour madame de Longueville Ou madame de Montbazon! 40 Vos abeilles ont bien raison. Mais l'abominable commerce, Vendre, comme du vin en perce, Les rouges lèvres de Suzon! Vos abeilles ont bien raison. 45 Faisons des vers, et non des livres! Et de rosée et de fleurs ivres, Couchons-nous dans le vert gazon. Vos abeilles ont bien raison. 25 février 1884 LXXVII Vieux Jeu Vous dont brillait la gloire éparse, Nous délaissez-vous, comme ingrats, Apothicaires de la Farce? Voici venir le mardi-gras; 5 Cependant, sans doute on vous triche, Voyageurs d'Aix et de Cognac! Je n'ai pas vu que nulle affiche Annonçât encor Pourceaugnac. Ce jour-là, tout ruisselant d'aise, 10 Le bon bourgeois, c'était son dû, Voyait, en emportant sa chaise, Pourceaugnac s'enfuir, éperdu. Alors, oh! que d'apothicaires, Minces, grands, petits, bedonnés, 15 Avec des jambes en équerres Et de longs nez désordonnés! Et, par le Styx! que de seringues, Dont les porteurs affreux, galants, Graves comme des camerlingues, 20 Ou sauvages et turbulents; Troupes par des troupes rejointes, En leur effrayant magasin Braquaient les redoutables pointes Vers le fauteuil du Limosin! 25 Des filles aussi, grandes bringues, Jouaient, en habit travesti, D'étranges porteurs de seringues Suivant Pourceaugnac investi. Et des enfants, encor précaires. 30 Jouaient, ouvrant leurs yeux de jais, De tout petits apothicaires Braquant de tout petits objets. Mais quoi! la Farce est abolie Autant que l'Almanach Liégeois: 35 On ne veut plus de sa folie. Jeunes élèves et bourgeois, Soyez gais, mangez des meringues! Mais amusez-vous, gravement. Les matassins et les seringues 40 Ne sont plus dans le mouvement. 26 février 1884. LXXVIIl GRâCE! Taisez-vous, reines à l'oeil clair! C'est assez de propos en l'air Et d'épigrammes; Vous troublez notre bon repas. 5 O femmes, ne nous dites pas De mal des femmes! Vous traînez Eve dans le jour, Et vous nous dites que l'Amour A des calices 10 Où tout est fiel et trahison. Laissez-nous boire ce poison Avec délices! Dans votre discours, où tout nuit, La brune, pareille à la nuit, 15 Et sa soeur blonde Et la rousse au front décevant Sont fuyantes comme le vent Et comme l'onde. Avec votre babil d'oiseau, 20 Sans cesse vous nous dites, au Clair de la lune: Les femmes ne font rien de bien; Je sais qu'elles ne valent rien, Car j'en suis une! 25 C'est par elles que le coeur vit; Car tout en elles nous ravit, Lys, neige et rose, Et nous les servons à genoux. Il suffit que le rien pour nous 30 Soit quelque chose. Nous les mêlons à nos destins; Nous les aimons sous les satins Et sous les moires, Et notre raison les absout, 35 Et nous ne voulons pas du tout De vos Mémoires. Laissez là vos jeux biseautés. Respectez un peu des beautés Qui sont les vôtres, 40 Et surtout ne dégoûtez pas Les autres de ces fiers appas. C'est nous, les autres! 27 février 1884. LXXIX Anniversaire 26 février O mon Maître! un nouveau printemps, Avec ses souffles palpitants Baise ta chevelure, insigne Comme le cygne. 5 Tes deux enfants sont dans tes bras; Et tout ce que tu célébras Vient acclamer ta force élue Et te salue. Au loin, sous la rumeur du flot, 10 La mer te dit, dans un sanglot: J'ai moins de colère et de rages Que tes orages. Le bois touffu te dit: J'ai moins D'oiseaux, les cieux m'en sont témoins, 15 Que n'en accueille dans son ombre Ta strophe sombre. Le ciel, en son tragique effroi, Dit: Ton esprit est, comme moi, Plein de gouffres et de désastres, 20 Mais criblé d'astres. Le glaive, au chaste éclair d'acier, Te dit: Poëte et justicier, Je suis effrayant, moi le glaive, Moins que ton rêve. 25 Et la lyre, pleine de voix, Que seul tu touches et tu vois, Murmure: Je suis ta servante Et je m'en vante. Et les humbles et les petits, 30 Déchirés par leurs appétits, Les groupes cent fois adorables Des misérables; Les femmes, si souvent en pleurs, Que tout blesse, comme des fleurs; 35 Et les cohortes vagabondes, Les têtes blondes; Les enfants, dont tu sais les noms, Te disent: Maître, nous venons Louer la douceur infinie 40 De ton génie. O grand songeur plein de pitié, Par qui le crime est châtié, Terrasse la haine méchante: Vis! Aime! Chante! 45 Marche, auguste, dans ton chemin, Et contre tout glaive inhumain Lève ta main pensive et calme Qui tient la palme! 26 février 1884. LXXX Carême Le mardi-gras, ayant pu voir, Le long du boulevard, trois masques Et deux tout petits à l'oeil noir Agitant des tambours de Basques; 5 De plus, en habit vermillon Ayant vu trois joueurs de trompe Exécuter leur carillon, Comme on sonne, quand on se trompe; Mortifiant ses sens domptés, 10 Guy, dont les sentiments sont tendres, Pour expier ces voluptés A fait son mercredi des cendres. Sur une chaise en bois de teck, Il mangea des pommes de terre, 15 Mais qui n'étaient pas au beefteck, Dans une chambre solitaire. Puis il monta, le long du Bois, Un cheval, une ombre, une ellipse, Mince, effaré, pâle, aux abois, 20 Et sorti de l'Apocalypse. Puis, dans une exposition Très intéressante, où deux nègres Se promenaient sans passion, Il alla voir des dessins maigres. 25 Le soir, son esprit se peupla D'effrois; il alla dans le monde Et très longuement contempla Une dame extrêmement blonde. N'offrant nulle prise à l'enfer, 30 Elle était mince et transparente; On aurait dit un fil de fer Sans nulle saillie apparente. Rentré chez lui, Guy lut des vers Très sages, dont jadis nous rîmes, 35 Purs de tout ornement pervers Et même dénués de rimes. Tel, évitant même l'esprit, Que toujours Alphonse Karr aime, Guy, dont la douceur me surprit, 40 A bien commencé le carême. 29 février 1884. LXXXI Cigarettes Donc, la reine de Taïti, Si l'on n'a pas menti, Nous apporte, en sa chevelure, La fine dentelure 5 Et l'ombre et le parfum amer De l'orageuse mer. N'ayant plus du tout de royaume, Libre de ce fantôme, Elle vient admirer Paris, 10 Les houris, les souris, Tout ce que notre ville étale De grâce orientale Et tous ces lys purs et troublants Qu'on voit dans les bals blancs. 15 Sage pourtant comme une Hélène, En sa robe de laine, Et levant toujours vers les cieux Ses yeux insoucieux, On dit que la belle princesse 20 Fume, fume sans cesse, Regarde naître et voltiger Le nuage léger Et se laisse conter fleurettes Par mille cigarettes. 25 Humbles rimeurs, nous qui rêvons, Certes, nous l'approuvons Dans sa fumerie éternelle, Et nous faisons comme elle. Car bien clos, à l'abri des vents, 30 Songer sur les divans, Fut toujours une douce chose; Respirer une rose, Nous plaît; boire un généreux vin, C'est un régal divin; 35 Lire Henri Heine ou Shakspere, Cela vaut un empire; Tout va délicieusement Pour le coeur d'un amant, Quand un rayon de soleil dore 40 Les cheveux qu'il adore; On se plaît à ne rien prouver; Il est bon, pour trouver L'anéantissement physique, D'écouter la musique; 45 Mais alors que le jour s'enfuit, Dans le calme réduit Qu'un tapis effacé décore, Il est plus doux encore De fumer, et de voir le feu, 50 Dans un nuage bleu, Mettre de rouges collerettes Au cou des cigarettes. 1er mars 1884. LXXXII A jeun Tandis qu'avec ses éclairs bleus, Hier, au bal de l'Élysée, La féerie au vol fabuleux Était partout réalisée; 5 Tandis que des flots ralliés De Sémiramis et d'Omphales Montaient les vastes escaliers, Traînant leurs robes triomphales; Tandis que des habits divers 10 Se mêlaient, ainsi que les claques, A des uniformes, couverts De rubans moirés et de plaques; Je vis un jeune homme à l'oeil bleu, Triste, d'une pâleur extrême; 15 Et même, il semblait avoir peu Dîné, comme un simple bohème. Moi, saisi d'un trouble secret, Je le plaignais. Monsieur, lui dis-je, Vous faiblissez. On vous croirait 20 Terrassé par quelque prodige. Lui cependant, très abattu, Mais révolté, comme un esclave, Regardait un ange, vêtu De rose, oh! d'un rose suave! 25 Ayant faim sans doute à pleurer, Dans une fringale extatique, Il semblait vouloir dévorer Cette personne poétique. Monsieur, repris-je à mi-voix, si 30 Votre vigueur est presque morte, Un riche buffet, près d'ici, Offre tout ce qui réconforte. Certain vin, de Chypre venu, Vous y rendra l'âme éclaircie. 35 Souper? murmura l'inconnu, Ma foi! non, je vous remercie. Les buffets seraient superflus, Malgré leur luxe grandiose. J'ai faim, mais je n'y pense plus: 40 Je regarde la dame en rose! 2 mars 1884. LXXXIII Prière Ah! n'allons pas en longue queue, Humiliés, Chez ce traiteur de la banlieue Dont vous parliez! 5 Fêtons notre ami, sans nul doute, Quand sans ennuis Il a bien parcouru sa route. Certes, j'en suis. Avec le vin de la vendange, 10 Sachons encor Lui verser la saine louange, Comme un flot d'or, Et qu'alors le poëte en flamme Reste orateur; 15 Mais n'allons pas chez cet infâme Restaurateur! Effroi de la race latine, Crime formel, Sa soupe est de la gélatine 20 Au caramel. On entend parmi ses hors-d'oeuvre Un cri plaintif, Et j'aimerais mieux une pieuvre Que son rosbeef. 25 Sa volaille a l'aspect lubrique, Et ses homards Sont bons pour des nègres d'Afrique Aux nez camards. Même on le compare à Procuste 30 Dans les journaux. Il collabore avec Locuste Sur des fourneaux. Fuyons cet homme à l'esprit large, Mais au coeur vain; 35 Car c'est avec de la litharge Qu'il fait son vin. Craignons ses crèmes éhontées Et les dégâts Que feraient ses pièces montées 40 Et ses nougats. Fauchant les gens, comme des herbes, Au son des cors, Il prétend donner de superbes Repas de corps. 45 Au temps passé, nous y dînâmes En grand gala; Mais il ferait bientôt des âmes De ces corps-là. Évitons sa cuisine atroce; 50 Car, sans honneur, On périrait chez ce féroce Empoisonneur! 3 mars 1884. XXXIV Femmes On voit une Exposition, Dans le Palais de l'Industrie, Faite, sans opposition, Par la Grâce, de lys pétrie. 5 Oui, Velasquez et Murillos Déroulant de savantes gammes, Ce sont, en somme, des tableaux Peints uniquement par des femmes. O femmes, lumière et parfum! 10 Cette théorie est bien fausse De vous restreindre à connaître un Pourpoint d'avec un haut-de-chausse. Chastes abeilles de l'Hybla, Purs fronts d'or couronnés de lierre, 15 Rassurez-vous; sur ce point-là Je ne suis pas avec Molière. Que rien ne vous puisse être ôté, Soeurs d'Agnès et d'Iphigénie! Vous aviez à vous la beauté: 20 Mais prenez encor le génie. Rêvez sur les coteaux penchants Et parmi l'ombre des ravines; Ayez la couleur et les chants, Afin d'être toutes divines. 25 Ah! comme un gémissant écho, Que dans la plainte de Valmore Revive celle de Sappho! Pleurez sous le vert sycomore! Les fleurs humides sous le ciel, 30 Que peint Madeleine Lemaire, Avec leur fier éclat réel Nous charment plus que la chimère. Madame Estelle Bergerat, Cette très belle entre les belles, 35 Pour que l'Océan l'adorât, A su peindre les flots rebelles; Et je ne trouve point amer, Bien que ce soit une redite, Qu'elle s'empare de la mer, 40 Comme la déesse Aphrodite. 4 mars 1884. LXXXV Figaro Par un bon rapatriage, L'heureux Théâtre Français A repris Le Mariage De Figaro. Grand succès. 5 La caisse à présent se dore, Car de son génie épris, Toujours chez nous on adore Cet Espagnol de Paris. Ah! qu'il intrigue et qu'il serve, 10 Ce laquais à l'oeil brûlant, Dont la fabuleuse verve Est comme un flot turbulent! On dit que la comédie Où sa folle passion 15 Brille comme un incendie, Fit la révolution. Mais, bien plus! il a fait toutes Les révolutions. Tout S'écroula, palais et voûtes, 20 Et rien ne resta debout, Lorsque ses mots qui foisonnent Eurent éveillé l'écho De ces trompettes qui sonnent Tout autour de Jéricho. 25 Tu l'as dit, barbier frivole, O maître des échansons, Dont l'esprit ailé s'envole, Tout finit par des chansons. Ce que dit notre épigramme 30 Sur des rhythmes toujours prêts, C'est la romance à madame Et La Carmagnole, après. Thalie au front ceint de lierre, Qui chérira son bourreau, 35 Et le grand vers de Molière, Tu brises tout, Figaro! Et la phrase, méchant homme, Barbier, laquais et bandit, Tu la haches menu, comme 40 Chair à pâté! Tout est dit. Et quand tu chantes, par bribe, Des zon zon pour ta Suzon, Je vois déjà monsieur Scribe Qui se lève à l'horizon! 5 mars 1884. LXXXVI Le Bassin Au Luxembourg, que je dis Beau comme le paradis, On a torturé les lignes Et le fantasque dessin 5 D'un capricieux bassin, Pour les canards et les cygnes. Les bleus canards du Japon Semblent sortis d'un crépon, Et forment un long cortège 10 A l'entour des cygnes blancs, Dont les ailes et les flancs Sont pareils à de la neige. Tout au beau milieu des eaux, Une île offre à ces oiseaux 15 Le gazon vert. Leur royaume Est fort exigu. Mais on Leur a fait une maison Basse, avec un toit de chaume. En leurs infinis loisirs, 20 Ils savourent les plaisirs Que l'oisiveté ménage; Et philosophes par goût, Les uns ne font rien du tout, Pendant que le reste nage. 25 Mais dans l'île, sur le bord Que l'eau caressante mord Et parmi les folles branches, Parfois, d'un mouvement fou, Les cygnes lèvent leur cou 30 Puis ouvrent leurs ailes blanches. Les grands cygnes fabuleux Et les petits canards bleus Respirent dans la nature Et, leur sens étant profond, 35 Ces êtres ailés ne font Jamais de littérature. C'est la joie, argent comptant. Certes, je serais content Si de tels bonheurs insignes 40 M'étaient seulement promis, O vous, canards, mes amis, Et vous, mes confrères, cygnes! 6 mars 1884. LXXXVII Le Veau Si j'en crois Gustave Claudin, Et son livre assuré de plaire, Où par un flamboiement soudain, Le Paris d'autrefois s'éclaire; 5 A l'ancien Café de Paris, Où venaient, quittant leurs repaires, Des gens qui n'étaient pas maris, Gardes nationaux, ou pères; Roqueplan, cet esprit, Véron, 10 Cet homme à la panse étoffée, Plus voluptueux que Néron, Musset, beau comme un jeune Orphée; En cet endroit où s'échangeaient Les diamants de la parole, 15 Ces grands Parisiens mangeaient Du veau cuit à la casserole. Et même, ô problèmes subtils Qui tordent la raison humaine! Ce mets que chacun évite, ils 20 En mangeaient trois fois par semaine. En quoi donc était fait ce veau? Quelle prophétesse Cassandre, Quelle cuisinière au cerveau Puissant, le cuisait sur la cendre? 25 La casserole où se dorait Ce veau charmeur qui nous fait honte Et que le poëte adorait, Fut-elle de cuivre ou de fonte? De pareils veaux ne cuisent plus! 30 Ils sont entrés dans la nuit noire, Parmi les âges révolus Et catalogués par l'histoire. Comme les amours de Bulbul, Il est bien certain que ce mythe 35 Nous reporte à des temps où nul Ne prévoyait la dynamite. Mais c'est égal, veau décevant Qui vers des extases m'élèves, Je te reverrai bien souvent 40 Dans les chimères de mes rêves. 7 mars 1884. LXXXVIII La Fourmi et la cigale Laure, belle entre les grasses, Qui porte avec mille grâces Les diamants, Sans jamais en être vaine, 5 Trouve qu'elle a trop de peine Et trop d'amants. Elle dit: Je me fatigue De tout ce luxe prodigue, De tous ces ors. 10 Tout cela, c'est trop d'affaire, Et je ne sais plus que faire De mes trésors. Chacun a la fantaisie De goûter à l'ambroisie 15 De mes baisers. Ils arrivent des deux pôles, Et les lys de mes épaules En sont usés. Ils me disent trop de phrases. 20 D'ailleurs, j'ai trop de topazes Et de rubis. Faut-il donc les mettre en poudre, Ou, plus simplement, les coudre Sur mes habits? 25 Telle se désole, en prose, Laure, pareille à la rose Qui resplendit. Elle se moque d'un prince Et d'un banquier. Mais la mince 30 Irma lui dit: Je n'ai rien dans mon armoire, Car les satins et la moire Se vendent cher, Et si, l'hiver, je frissonne, 35 C'est que j'ai sur ma personne Trop peu de chair. Si les faiseurs de tapages Ont mis trop d'or sur les pages De ton roman, 40 Ne jette pas tout, ma belle, Dans les boîtes de Poubelle, Et donne-m'en! 8 mars 1884. LXXXIX Les Robes La pitié, dont vivent les drames, Je la trouve à la note B Qui fait suite à L'Ami des Femmes, Comme un joyau, du ciel tombé. 5 O triste envers d'un art folâtre! Je le demande avec Dumas: La Vertu peut-elle au Théâtre Dire tranquillement: Tu m'as? L'actrice que le succès porte, 10 Est-elle souvent ce que fut Mademoiselle Delaporte, Quand l'amour la guette à l'affût? Ah! la vertu n'a rien qui glace L'esprit au vol aérien; 15 Elle est partout bien à sa place, Et la neige ne tache rien. Même en sa vie impétueuse, L'actrice au mérite éprouvé Peut certes rester vertueuse. 20 Plus d'une femme l'a prouvé. Sagesse! tu ne lui dérobes Rien de son rêve créateur. Cependant, qui paiera les robes? Quoi! sera-ce le directeur? 25 Bon. Je le crois. Même sans preuves. Mais devant ce tragique effet, On verra tout à coup les fleuves Remonter leur cours stupéfait. Dérogeant aux anciennes règles 30 Et domestiqués loin du jour, On pourra voir les sombres aigles Picorer dans la basse-cour, Tandis qu'au-dessus de nos foules S'élançant en plein ciel vermeil, 35 Les humbles canards et les poules S'évaderont vers le soleil! Et sans écouter les murmures Du vent, symphoniste et bourreau, On cueillera des pêches mûres 40 Sur les cimes de la Jung-Frau! 9 mars 1884. XC Le Boulevard Sur le grand boulevard, Où passe et roule Tout un peuple bavard, Mouvante houle, 5 Comme il va, par troupeaux, Emplir les gares, Oh! qu'on voit de chapeaux Et de cigares! Obstinés et têtus, 10 Sans faire halte, Tous les souliers pointus Battent l'asphalte, Et pour nous inspirer Des épigrammes, 15 De même on voit errer Beaucoup de femmes. Flambants et rayonnants, Aux étalages Brillent de surprenants 20 Bariolages. Plus loin le regard, las De ces toilettes, Trouve les blancs lilas, Les violettes, 25 Et parmi d'autres fleurs, Les azalées, Que l'on admire, ailleurs, Dans les allées. Des hommes bruns, vantant 30 La Canebière, Boivent, en se hâtant, Des bocks de bière, Et la trombe de vent Qui court la ville 35 Tourbillonne devant Le Vaudeville. Le monde insoucieux Se désennuie; Mais tout a coup des cieux 40 Tombe la pluie. Chacun se hâte, et sous Le gaz, qui flambe, Des femmes à l'oeil doux Montrent leur jambe. 45 L'eau qui tombe d'en haut, Sempiternelle, Ruisselle comme il faut; Et ta prunelle, O pâle fils d'Adam, 50 Où que tu fuies, Ne voit qu'un océan De parapluies! 10 mars 1884. XCI Aveu On lui disait: Mademoiselle, Faites votre confession. Rire est joli; mais être oiselle N'est pas une profession. 5 On admire votre corsage Et ce bel oeil intelligent; Mais pour être tout à fait sage, Économisez de l'argent. Si votre beauté fulgurante 10 Éblouit toujours le miroir, Achetez des coupons de rente Et mettez-les dans un tiroir. Car un jour viendra, jour de jeûne, Où, le doux printemps ayant fui, 15 Vous serez jeune, mais moins jeune Que vous ne l'êtes aujourd'hui. Lors, pour braver les épigrammes Et garder les amants épris, Il faudra des cheveux pour dames; 20 Vous savez qu'ils sont hors de prix. On lui parlait ainsi. Mais elle Répondit, fugitif éclair: Merci, messieurs, pour votre zèle; J'ai la lèvre rouge et l'oeil clair. 25 Je m'amuse, et la vie est douce; Regardez ma petite main. Je roule et n'amasse pas mousse, Comme la pierre du chemin. Et je ris. Etre ou ne pas être 30 Gaie, est la seule question. Je ne prendrai personne en traître, Pas même le prix Montyon. J'erre, en emplissant ma corbeille Des lys où l'aube a mis ses pleurs, 35 Et j'aspire, comme l'abeille, Le suc des odorantes fleurs. Thésauriser m'est impossible. J'égrène ma folle chanson, Et puis, j'ai le tort invincible 40 D'être aimante comme chausson! ll mars 1884. XCII Les Tristes Elles passent insolemment Sur le dur tapis du bitume, Appelant du regard l'amant Qui pour un instant s'accoutume. 5 Comme hier et comme demain, D'un pas tantôt lent ou rapide Elles arpentent le chemin, Calmes comme un bétail stupide. Leurs corsages voluptueux 10 Provoquent des épithalames. Alors des mortels vertueux Passent, tenant au bras leurs femmes. Oh! disent-ils, voilà le ton Donné par nos littératures! 15 Tête et sang! comment laisse-t-on Sortir de telles créatures? Tels ces orateurs oublieux Se courroucent, et leur flot passe. Les Tristes les suivent des yeux 20 Et leur répondent à voix basse. Ayant pour unique témoin Le souvenir d'une heure tendre, Elles disent, parlant de loin, Comme s'ils pouvaient les entendre: 25 Oui, nous sommes joie et douleur! Mais n'ayez pas un air morose En voyant nos lèvres en fleur Aussi banales qu'une rose. Troupeau docile et châtié, 30 Nous marchons là, troublantes Eves; Mais ayez un peu de pitié Pour les fantômes de vos rêves. Rasant toujours à pas furtifs Les murs de pierres ou de briques, 35 Nous sommes des êtres fictifs Créés par vos désirs lubriques; Vos bras difformes et velus Sont ceux où nous nous reposâmes, Et nous ne sommes rien de plus 40 Que les figures de vos âmes. 12 mars 1884. XCIII Adieu Oui, j'aime, jusqu'en ses verrues, Mon cher Paris; De lui j'aime tout, places, rues, Jardins fleuris; 5 Et les quais où la Seine chante, Les jours, les soirs Et l'âpre misère touchante Des quartiers noirs; Et ses boulevards gais et vagues, 10 Ce long chemin Où ruisselle, en roulant ses vagues, Le flot humain. J'aime ses femmes, les duchesses Reines du goût, 15 Et celles-là qui pour richesse N'ont rien du tout. J'aime ses rousses et ses blondes, Ses clairs salons, Ses théâtres et tous les mondes 20 Où nous allons; La mendiante avec son triste Accordéon, Et la petite guitariste, Et l'Odéon. 25 A Paris, où nul ne s'ennuie, Rien n'est pareil; J'admire également sa pluie Et son soleil; Et jusqu'à son plus mauvais livre, 30 Qui me guérit Ou me caresse, et je m'enivre De son esprit; Et sans m'occuper de Wormspire Et de Gogo, 35 Je sais que près de moi respire Victor Hugo. Et cependant, ô ma pensée! Pour un moment Tu veux t'enfuir, chaste et blessée, 40 Au firmament; Plonger dans le gouffre du rêve Où tout est pur, Voir un Ange essuyer son glaive En plein azur; 45 Oublier la terre et ses bouges En tes réveils, Sentir de près battre les rouges Coeurs des soleils; Et fuyant la ville connue 50 Et son réseau, Te tremper dans l'eau de la nue, O fauve oiseau! 12 mars 1884. XCIV L'Été de paris Nous dont il a pris les âmes, Adorons encor, l'été, Paris plein d'ombre et de flammes, Jouvence et charmant Léthé! 5 Ah! dans cette heureuse ville, Quand les gêneurs sont partis Formant une longue file, On trouve de bons partis. Alors, dans les parcs superbes, 10 Un tas de fleurs ardemment Jaillissent parmi les herbes, Comme un éblouissement. C'est comme une immense orgie Où brillent sous le ciel pur 15 La pourpre de feu rougie, L'or, l'écarlate et l'azur; Et notre Éden est moins triste Que la grève d'Étretat, Car Paris est le fleuriste 20 Qui sait le mieux notre état. Avec ses beaux équipages Et ses reines, dont les cieux Admirent les fiers tapages, Le Bois est délicieux. 25 Zéphyr! c'est là que tu bouges, Et qu'en tes abris nouveaux On voit des rosettes rouges Aux oreilles des chevaux. Et le soir, quand se déploie 30 Le peuple doux et bavard Sous le gaz fou, quelle joie D'être sur le boulevard! Tandis que, sous des rubriques, Les absents mangent, par ton, 35 Des tourne-dos chimériques Et des truites de carton; Tandis qu'en la chaude steppe Ils s'égarent, sans appui, Dans quelque vulgaire Dieppe 40 Ou quelque sinistre Puy; Sans que jamais on nous triche, Avec un bon compagnon Nous dînons au café Riche, Ou bien à l'air, chez Bignon; 45 Puis, tandis que dans les gares Ils suivent un flot confus, Nous fumons de bons cigares Sous les grands arbres touffus. Tous ces gens qui sur l'asphalte 50 Passent, et dont l'oeil sourit, Ont le bonheur qui s'exalte Sous le souffle de l'esprit. Pratiques, exempts de poses, Ayant maint tour dans leur sac, 55 Ils savent le prix des choses Et la langue de Balzac. Sur ce bitume où vous n'êtes Plus, ô voyageurs marris, De belles dames honnêtes 60 Passent avec leurs maris; Et sous nos yeux bénévoles, Qui les suivent à loisir, D'autres aussi, plus frivoles, Que l'on voit avec plaisir. 65 Emma, dont la voix est douce Comme un soupir de hautbois, Avec sa cousine rousse Marche, un éventail aux doigts. Claire, que la haute gomme 70 Chante, suit son hospodar, En robe écarlate comme La vareuse de Nadar. Rosette, qui n'est pas sage, (On l'a célé vainement,) 75 Erre devant le passage Où loge L'Événement. Lucile, que chacun aime, Et qui boude à tort Tony, Prend avec lui tout de même 80 Des glaces chez Tortoni. Et Jeanne, qui hait la prose, Met, effet qui nous est cher! Sur sa chair couleur de rose Des roses couleur de chair. 85 Cependant, sur les falaises, Nos fuyards murmurent: Miss! A l'oreille des Anglaises Bien plus sveltes qu'Artémis, Et souffletés par les vagues, 90 Ils promènent leurs vestons Sur des Himalayas vagues. Ne les suivons pas. Restons! Car, amis, sur leurs grimaces Pour que vous vous réglassiez, 95 Il vous faudrait voir des masses De torrents et de glaciers, Et, moins gais que Cléopâtre Se livrant à ses aspics, Sous la conduite d'un pâtre 100 Escalader d'affreux pics! Ah! parmi les machinistes De l'avalanche et du vent, Que les excursionnistes Aillent toujours en avant! 105 Que l'oracle d'Épidaure, Transis, mouillés jusqu'aux os, Les mène au chaste Mont-Dore Boire de cruelles eaux! Qu'ils aillent aux bords farouches 110 Que mord l'Océan amer, Pour ressembler à des mouches Au bord de la vaste mer! Qu'ils s'égarent sous les brumes Et dans les sombres halliers, 115 En laissant toutes leurs plumes Aux griffes des hôteliers! Mais nous, âmes casanières, Restons, gagnons nos paris, Puisque nous trouvons Asnières 120 Encor trop loin de Paris! 12 août 1883. XCV Le Palais-Royal Strophes dites par mademoiselle Maria Legault le 14 septembre 1880 pour l'inauguration de la nouvelle salle Direction Briet et Delcroix. Toi que le caprice emporte, Public parisien, tu Ne t'es pas trompé de porte: Écoute mon impromptu. 5 Ce palais où tout flamboie, Riant comme un prairial Plein de lumière et de joie, C'est bien le Palais-Royal. Oui, viens chez toi, foule aimée! 10 Après les temps révolus, La vieille salle enfumée Est morte: n'en parlons plus. L'architecte Paul Sédille A paré de cent trésors 15 Ce gai boudoir où tout brille, Les lys, la pourpre et les ors. Notre plafond, comme un astre, Rit, par tes yeux savouré; Le savant peintre Lavastre 20 Broda son dôme ajouré, Et dans l'air, qui s'extasie, Lança, d'un vol indompté, Le Rire, la Fantaisie, La Chanson, la Volupté. 25 Partout des apothéoses, Des enfants ensorceleurs, Des feuillages et des roses, Des ruissellements de fleurs, Et, dans leurs jeux téméraires 30 Et leurs fiers ébats, Dalou A sculpté partout les frères De l'Amour, ce gai filou. O Comédie! ô Folie! Qui riez sur les néants, 35 Sa main, pour charmer Thalie, Modela vos fronts géants, Et, souffletant nos augures, Vers un avenir voilé Vous volez, saintes figures, 40 Dans l'idéal étoilé! Puis dans un cartel mystique S'inscrit, au front du palais, Le miraculeux distique Du grand aïeul Rabelais. 45 Car c'est lui que veulent suivre Nos auteurs, sans orgueil vain, Et c'est lui qui les enivre Avec son généreux vin. Nos pères, dans leur souffrance, 50 Buvaient ce vin écumeux Qui désaltéra la France, Et nous le boirons comme eux! C'est ici qu'en son délire, S'ouvrit aux grands histrions 55 La chère maison du Rire: Donc, ô mes amis! rions. Notre passé fut si riche! Et, sans nul doute, on connaît Nos maîtres: Sardou, Labiche, 60 Et Meilhac, et Gondinet; Halévy, plein de finesse; Siraudin et Delacour, Thiboust, sourire et jeunesse De la muse de l'amour! 65 Puis, sous la clarté des lustres, La comédie eut chez nous Ses bouffons les plus illustres: O souvenir triste et doux! Autrefois, jeune et frivole, 70 C'est ici que Déjazet Égrenait sa chanson folle, Et, comme un ruisseau, jasait. Achard, qui charma la ville, Tousez, qui n'était pas sot, 75 Leménil, le bon Sainville, Et Levassor, et Grassot; Gil Pérès, hélas! Thalie A chéri ces grands railleurs Pleins de verve et de folie; 80 Moi, j'en passe, et des meilleurs, Mais Émile Bayard groupe Sur un panneau triomphant Toute l'immortelle troupe Qui commence à Mars enfant, 85 Et qui posséda naguère Ces rois de notre métier Armés pour la grande guerre: Samson, Régnier et Potier! Puis, de cette époque sainte, 90 Ingénieux et malin, Reste le bon Hyacinthe Avec son nez aquilin; Et celui qui te déride, Le grand, le vrai sage, effroi 95 De la bêtise candide: L'inimitable Geoffroy; Geoffroy, qui jette et secoue Sur les types qu'il revêt Tant de lumière, et qui joue 100 Comme Molière écrivait! Et de tant de gloire éparse Demeure aussi Lhéritier, Qui des princes de la farce Est le fidèle héritier! 105 Puis, cher public qui m'accueilles, Après les glorieux noms Envolés comme des feuilles, Tremblants d'espoir, nous venons. Exempts de toute humeur noire, 110 Tu nous verras toujours gais, Très sûrs de notre mémoire, Contents, jamais fatigués. Nous mettrons dans nos programmes Tout, hors le genre ennuyeux. 115 C'est à toi seul que nos femmes Feront ici les doux yeux. Oui, nous ferons pour te plaire Un effort quotidien; Mais donne-nous pour salaire, 120 Ami, ce que tu sais bien, Et, par un doux bruit sonore Charmant notre essai loyal, Dis que nous sommes encore Ton bon vieux Palais-Royal! 8 septembre 1880. XCVI Charivari Strophes dites par mademoiselle Reichemberg le 3 mai 1883 A la fête donnée chez Pierre Véron pour le cinquantenaire du Journal. Parisiens! âme, sourire, Beauté pareille aux lys fleuri, Vous êtes tous, on peut le dire, Les amis du Charivari! 5 C'est un révolutionnaire, Dont nous allons, devoir bien doux, Célébrer le cinquantenaire. O ciel! mais alors, direz-vous, Il est vieux comme sainte Thècle, 10 Il a des ans subi l'affront! Oui, j'en conviens, un demi-siècle A passé vivant sur son front. Pourtant, sans peur et sans reproche, Fidèle au but essentiel, 15 Il est jeune comme Gavroche Et comme les moineaux du ciel. Marchant toujours où l'on avance, Où jamais l'espoir ne finit, Votre pensée est la Jouvence 20 Où sans cesse il se rajeunit. Toujours de ses prunelles claires Fixant les cieux d'où vient le jour, Il a vos espoirs, vos colères, Vos superbes élans d'amour. 25 Voyez sa chevelure blonde, Son regard de Suzanne au bain Et son allure vagabonde: Il a l'âge de Chérubin! Toujours haïssant le sévice 30 Des grands et des petits bourreaux, Contre la Sottise et le Vice Il s'escrime, comme un héros. Son sourire que rien ne fane Poursuit Turcaret dans son parc, 35 Et la flèche d'Aristophane S'envole en sifflant de son arc! Et les Judas, les vils Alphonses, Les filous dont l'oeil s'effarait, Tout ce qui rampe dans les ronces 40 Au bas de l'humaine forêt, Le délateur, le traître horrible Qui n'a pas connu la rougeur, Tremblent quand cet enfant terrible Leur apparaît, comme un vengeur! 45 Il est noble et, si l'on y fouille, Son passé fort bien réussi Vaut bien celui des La Trémouille Et des meilleurs Montmorency. Car toujours, pour calmer sa fièvre, 50 Cet ennemi des plats valets A trempé son ardente lèvre Dans le verre de Rabelais. Qu'il soit joyeux, nul ne le nie. C'est là sa gloire; mais parfois 55 Il eut avec lui le Génie, Ce grand Warwick faiseur de rois! Parisienne! blanche étoile Dont l'éclat n'est jamais terni, Ton charme divin se dévoile 60 Dans tout l'oeuvre de Gavarni. Ce symphoniste philosophe A su dérouler les accords De la mystérieuse étoffe Sur les lignes de ton beau corps, 65 Et mieux que tous, il a su comme L'émail de tes petites dents, Empressé de mordre la pomme, S'enfonce avec amour dedans! Daumier que la Satire mène, 70 Avec les Juvénals frayant, A peint la Comédie Humaine Ainsi qu'un Balzac effrayant; Et sous un pantalon précaire Ivre de dandysme et d'orgueil, 75 A montré son Robert Macaire Avec le bandeau noir sur l'oeil! Puis, raillant la sottise plate, Vint le gai, l'ingénieux Cham, Dont la plaisanterie éclate, 80 Folle comme un coup de tam-tam! Mais c'est fini des épopées. Des cocottes, pâles comme eux. Invitent à leurs priapées Un tas de funèbres gommeux. 85 Leur moisson qui n'était pas grasse, Toujours s'appauvrit; mais Grévin A su trouver la triste grâce De tout ce monde maigre et vain; Et nul n'a mieux peint les allures 90 Des insidieuses Laïs Éparpillant leurs chevelures Couleur de rose et de maïs. Ainsi sous leur crayon s'allume Tout un monde prodigieux. 95 Voilà qui va bien. Mais la plume? Elle a fait aussi de son mieux. En ses colères indignées, Charivari nargue le temps; Il a des verges à poignées, 100 Encor pour au moins cinquante ans. Puis il aura le vent en poupe Si votre amitié lui sourit, Car, comme Riquet à la Houppe, Vous savez donner de l'esprit! 105 Donc, vous tous, buveurs d'ambroisie Qui dédaignez le vin banal, Aimez-nous, ô foule choisie! Et, saluant votre journal, Pour fêter son cinquantenaire, 110 Qu'un applaudissement nourri Fasse, avec un bruit de tonnerre, Un immense charivari! 27 avril 1883. Source: http://www.poesies.net SONNAILLES ET CLOCHETTES Avant-Propos I. A Catulle Mendès II. Chic III. Toute la Lyre IV. Landrol V. Soleil VI. Exeat VII. Bastille VIII. Le Lys IX. La Pluie X. L'Immortelle XI. Désarmement XII. Le Piano XIII. Le Froid XIV. Repos XV. Margot XVI. Colloque XVII. Chasseurs XVIII. Réplique XIX. Rire XX. Lune XXI. L'Écho de Paris XXII. Peinture XXIII. Lapins XXIV. Birbe XXV. Variante XXVI. Tour Eiffel XXVII. Jocrisse XXVIII. Titania XXIX. Neige XXX. Mardi Gras XXXI. Névrose XXXII. Moderne XXXIII. Tristesse XXXIV. Visite XXXV. Exposante XXXVI. Mon Cheval XXXVII. Deux Tours XXXVIII. Les Fontaines XXXIX. Concurrence XL. Été XLI. Noce XLII. Pessimisme XLIII. Pégase XLIV. Scientifique XLV. Princesse XLVI. La Nuit XLVII. Thalie XLVIII. Turlurette XLIX. Cigare L. Bêtes LI. Lutte LII. Sursum! LIII. Les Femmes LIV. Chapeaux LV. Vendeur LVI. Carnaval LVII. Controverse LVIII. Avril LIX. A Auguste Vacquerie LX. La Charrette LXI. Villégiature LXII. Flirt SONNAILLES ET CLOCHETTES [mai 1888 - mai 1890] AVANT-PROPOS Ce ne sont ici que des caprices légers; mais j'ai écrit sans doute assez de longs poëmes pour qu'on me permette de me jouer en ces folles arabesques. Et puis, n'est-ce pas séduisant, de rimer au jour le jour pour les lecteurs du journal, c'est-à-dire: pour tout le monde? Le grand Goethe voulait que, si une bagatelle se présente bien, on ne la néglige pas sous prétexte de faire l'Iliade, que quelquefois on ne fait tout de même pas. Certes, il est beau de se contenter au besoin d'un seul lecteur, comme notre Montaigne, et d'ajouter avec lui, fièrement: Et même, j'ai assez de pas un! Mais c'est amusant aussi d'en avoir beaucoup et de tendre à la foule des cailloux d'Eldorado, pierreries et diamants, en lui disant avec gaieté: Ça ne coûte que deux sous! T.B. Paris, le 20 juin 1890. I A Catulle Mendès Très souvent, las des Philistins Et les yeux brouillés, cher Catulle, Par les cheveux de Philis teints, Je voudrais aller jusqu'à Tulle. 5 Car, ami Catulle Mendès, Peut-être qu'on est encore aise D'oublier notre noir Hadès, Bien loin d'ici, dans la Corrèze, Et de ne plus voir sur des seins 10 Blanchir des poudres de riz mates, Et de suivre en leurs fiers dessins, Tous les beaux vers que vous rimâtes. Si je fuyais nos singes laids, Et le macadam où va Lise, 15 Il est bien certain que je les Emporterais dans ma valise. Même je voudrais en crier, De vos chansons que l'écho cite, Quand penché sur mon encrier, 20 Je puise dans ce noir Cocyte. 19 mai 1888. II Chic O mon coeur, Paris têtu S'engouffre aux Montagnes Russes. Dis, que faudrait-il que tu Crusses? 5 Le divin Paris moqueur, Pour qui l'or chante et rougeoie, Y roule et s'en donne à coeur Joie. En ce peuple sans amour 10 Coloré de folles gammes, Oh! que de merveilles pour Dames! Les gracieux farfadets Qu'épargnent tous les désastres, 15 Sur leurs robes plaquent des Astres. Parmi ces insanités, Avec leurs frimousses douces, Brillent les divinités 20 Rousses. Toute Eve a l'air d'un soleil Qui brûle, et sur chaque jambe Un bas céleste et vermeil Flambe. 25 Les messieurs, pleins de respect, Semblent venus de l'Autriche. Leurs plastrons ont un aspect Riche. Tel scintille Aldébaran 30 Faisant tourner sa rondache, Ils posent tous pour Caran D'Ache. Que de luxe et de gala! Vois comme ils font bien la fête 35 Gravement, sans tourner la Tête. 26 mai 1888 III Toute la Lyre Un grand souffle court dans les bois Et sur les cimes éternelles; J'entends parler toutes les voix Et frissonner toutes les ailes. 5 Le Rhythme chante, inassouvi, Le brouillard déchire ses gazes, Et nous suivons d'un oeil ravi, Le vol effrayant des Pégases. Dans l'éther vaste et radieux, 10 Loin des cloaques et des fanges Éclatent le rire des Dieux Et le chant triomphal des Anges. Sombre et délicieux tourment, Orgueil, amour, espoir, délire, 15 Écoutez, c'est l'enchantement De la prodigieuse Lyre! A travers les cieux arrogants Elle chasse un troupeau d'Aurores Et les cheveux des Ouragans 20 Sont pris dans ses cordes sonores. L'Océan fait gronder ses flots Et là gémit et se démène Avec des cris et des sanglots, Et pleure la Misère humaine. 25 Qui vous agite sur nos fronts, Épopée où le sang ruisselle, Douce idylle, chant des clairons, O symphonie universelle, Et vous, colères de l'autan, 30 Caresses de l'aube vermeille, Et toi, Nuit! C'est le grand Titan, HUGO, qui parle et se réveille. 2 juin 1888. IV Landrol Landrol, ô deuil! terreur! extase! O Koning! Landrol est resté Quarante ans, et plus, au Gymnase. O noir destin! sort détesté! 5 A présent, son pauvre coeur tremble. Inquiet, prêt à se troubler, Ce martyr murmure: Il me semble Que je voudrais bien m'en aller. Mais Scribe, qu'un laurier décore, 10 Apparaît dans les airs flottants Et dit à Landrol: Reste encore. Landrol répond: Combien de temps? Mais, blêmi par de tristes rages, Scribe prend un air solennel. 15 Et l'on voit passer des orages Sur le front de ce colonel. Des Cunégondes et des Thècles Passent, mystérieux témoins, Dans ses yeux clairs. Trois mille siècles, 20 Dit-il. Ou quatre. Plus ou moins. Landrol dit: Mais quoi! la vallée Frissonnante de Josaphat Délivrera mon âme ailée. Mais feu Scribe lui répond: Fat! 25 Quand on résiste, je m'obstine, Et dans l'infini radieux Tu joueras Michel et Christine Après la mort de tous les Dieux! 9 juin 1888. V Soleil Lorsque Juin fait même sourire Le noir cachot, Je n'aime pas entendre dire Qu'il fait trop chaud. 5 Non. Pas assez chaud. Que notre âme Au jour vermeil Renaisse, prenne un bain de flamme Et de soleil! O Zéphyr, tandis que tu bouges 10 Dans le ciel bleu, Que toutes les lèvres soient rouges Comme du feu! Que hors du corsage, sans honte Les jeunes seins 15 Tressaillent, sans rendre nul compte De leurs desseins! Je veux dans les apothéoses Entendre, autour Du jardin, les bouches des roses 20 Crier d'amour! Oublions les matins livides, Flore aux abois, La malignité des avides Marchands de bois, 25 Et voulant que l'azur nous voie Contents, ayons Les prunelles pleines de joie Et de rayons! 16 juin 1888. VI Exeat Le vieil Hiver aux pieds lourds Est bien loin, s'il court toujours En portant sa chaufferette. Allez-vous-en, Turlurette. 5 Sans peur de son rire amer, Il fait bon près de la mer Fumer une cigarette. Allez-vous-en, Turlurette. Vous entendrez, ingénus 10 Les petits Désirs tout nus Baiser votre collerette. Allez-vous-en, Turlurette. Puis vous irez sous le flot, Qui chante avec un sanglot, 15 Mais qui sait conter fleurette. Allez-vous-en, Turlurette. Car le grand infini bleu Embrase du même feu La reine et la bergerette. 20 Allez-vous-en, Turlurette. Oui, peut-être, on le pressent, Une écume, vous pressant, Vous parlera d'amourette. Allez-vous-en, Turlurette. 25 Mais, pareille aux floraisons, Vous conterez vos raisons A cette vague indiscrète. Allez-vous-en, Turlurette. 23 juin 1888. VII Bastille Tandis que tu t'envoles Dans les cieux bénévoles Mieux que ta soeur Babel, O tour Eiffel, 5 La Bastille s'élève De nouveau, comme en rêve. C'est bien. Mettons dedans Les imprudents. Donnons-lui ces critiques 10 Aux vagues esthétiques, Faux comme des jetons. Amis, jetons Dans sa gueule vorace Les tribuns, dont la race 15 Ne vaut pas même un tiers De monsieur Thiers! Que bien vite elle avale Leur troupe sans rivale, Dont les moins longs discours 20 Ne sont pas courts! Qu'elle mange et dévore Le fabricant sonore Des poëmes qu'on sert Dans un concert! 25 Mettons-lui dans la gueule Non Margot toute seule, Mais tous les régiments De ses amants. Et l'étranger baroque 30 Débarqué, vers l'époque Où tombe le grésil, D'un faux Brésil, Et ces crétins sans nombre Dont les nez font une ombre 35 Épouvantable sur Le chaste azur! 30 juin 1888. VIII Le Lys Étouffons le chagrin cuisant Et les peines qui nous meurtrissent: Portons haut nos coeurs, à présent Que les orgueilleux lys fleurissent! 5 Coupe sereine, ô chaste lys Où le regard du soleil entre! Corps délicieux de Cypris! Blancheur superbe de son ventre! Le beau lys, pour son coup d'essai, 10 Efface le cygne et l'ivoire; Il est mieux vêtu que d'Orsay Et que Salomon dans sa gloire. Il règne, avec ses pistils d'or Dans sa magnifique structure: 15 Pourtant, il ne s'est pas encor Occupé d'une filature. Splendide en son riche attirail, Tu le sais, rayon qui le baises, Il n'exécute aucun travail, 20 Pas même celui des trapèzes. Noble épouvantail des méchants Dont l'âme est toujours mercantile, Le lys que ravissent les chants, Ignore la prose inutile. 25 Pareil au marbre que Scyllis Taillait d'un ciseau grandiose, Il se contente d'être lys Et ne sait pas faire autre chose. 7 juillet 1888. IX La Pluie Ce temps-là ne m'a pas déplu Et son rhythme obstiné me grise. Mais, chers amis, comme il a plu! Comme l'atmosphère était grise! 5 Lorsqu'elle tombe drue encor Et que le soleil la traverse, Alors la pluie est tout en or Et sa longue chanson me berce. Puis le rayon vermeil, avec 10 Fierté, s'enfuit comme une flèche. Selon le beau symbole grec, Danaé, c'est la Terre sèche. Sans qu'on lui reproche aucun tort, Meurtrie et toute malheureuse, 15 Elle se tourmente et se tord, Comme une personne amoureuse. Elle cherche en vain le repos, Car elle brûle. Mais la pluie D'or, vient caresser à propos 20 Cette princesse qui s'ennuie. Il fera bon pour l'Opéra, Puisqu'à mars juillet s'assimile; Dans les théâtres, on fera, Comme au coeur de l'hiver, six mille. 25 Dans le mystérieux éther Où sa fantaisie est diverse, Du grand ciel d'en haut, Jupiter A plu, j'ose le dire, à verse. Il est venu dans cet air bleu 30 Qu'il inonde, orage ou rosée, Et, tout de bon, la Terre en feu Peut dire qu'elle est arrosée. Qu'elle trouve une douce voix La pâle victime qu'on tente! 35 Mais par exemple, cette fois, Si Danaé n'est pas contente!... 14 juillet 1888. X L'Immortelle Muse, Daudet n'a pas raison; Sa justice n'est qu'apparente, Car ta divine floraison Vit très bien avec les Quarante. 5 L'Académie est un phénix Riant comme Cypris dans l'île; Et certes elle a monsieur X, Mais elle a Leconte de Lisle. Elle reçoit dans un salon 10 Cette duchesse, l'Épopée. Tu dois aimer l'endroit où l'on Voit Sully Prudhomme et Coppée. Dans le vieux palais Mazarin Où ta chanson la divinise, 15 Minerve au lourd casque d'airain Avec toi joue et s'humanise. Il vaut mieux, et c'est plus décent, La voir là que dans une auberge, Et ton bel oeil incandescent 20 Fait rire à propos cette vierge. La palme verte a moins d'appas Et moins de splendeur qu'une rose, Mais cependant on n'en meurt pas. Va pour un peu d'apothéose! 25 Tes yeux sont pleins de diamants Et de sagesse et de folie, Et tous les travestissements Te rendent encor plus jolie. Les charmes sont divers, mais on 30 En voit chez toi le monopole, Et quand tu vas dans la maison Où l'on est sous une coupole, Chacun regarde tes cheveux Et songe et te voudrait pour sienne, 35 Et tu peux même, si tu veux, Te faire académicienne. 21 juillet 1888. XI Désarmement Désarmer? Oui, ce bruit-là court, Je sais qu'on a conté ce conte. Églé, qui doit l'arrêter court? Vous, dont il faut bien tenir compte. 5 On parle de désarmement! Sans nulles paroles railleuses, On rangerait, pour le moment, Les canons et les mitrailleuses. Ainsi, tout sera bien réglé 10 Pour tranquilliser les empires. C'est bon. Mais cependant, Églé, Que ferez-vous de vos sourires? Car, Déesse, vos fiers appas Et vos beautés et tous vos charmes, 15 Ainsi qu'on ne l'ignore pas, Sont les plus redoutables armes. Jeune guerrière aux sombres yeux, Que ferez-vous de l'arc farouche De vos sourcils mystérieux 20 Et des braises de votre bouche? O vous dont on craint l'oeil subtil Et qui triomphez dans les villes, Dites-le-nous, en sera-t-il De vous comme des vaudevilles, 25 Et verra-t-on les fiers accords Que la grâce des attitudes Fait saillir sur votre beau corps, Remplacés par des platitudes? Celle qui vit à ses genoux 30 Le jeune Adonis comme Anchise, Avait bien moins d'armes que vous; Et, je le dis avec franchise, Charmeresse, Eve ou Dalila, Dût l'Europe en être alarmée, 35 Tant que vous aurez ces yeux-là, Je ne vous vois pas désarmée. 28 juillet 1888. XII Le Piano Tant pis, j'aime le piano! Mon maître, au fond de la Scythie Fort connu, comme à Landerneau, Aimait l'araignée et l'ortie. 5 Et pourquoi? Parce qu'on les hait. Pour moi, j'aime, épris de chimères, Le piano, parce qu'il est Plus haï que les belles-mères. Un rayon sur mon front a lui, 10 Lorsque l'heure du thé ramène Ce monstre, affreux comme celui Du long récit de Théramène. Devant les dames à turban, A ses voeux j'aime à condescendre, 15 Quand sa croupe se recourbe en Replis de bois de palissandre. N'ayant pas tremblé pour si peu, Je supporte ses airs farouches Et même, le terrible jeu 20 De ses dents, qu'on nomme: des touches. Eh! oui, le piano, Meyer Beer admettait cet ustensile, Et c'est pourquoi Ernest Reyer Me semble un peu trop difficile. 25 Implorant les cieux parfois sourds Où passent des guerriers équestres, J'en conviens, je n'ai pas toujours Sous ma main de puissants orchestres. Or, pour oublier les méchants 30 Si, pâle et l'oeil de pleurs humide, J'ai besoin d'entendre les chants Célestes d'Orphée ou d'Armide, O Vérité, sors de ton puits! Lorsque ce désir fou m'étrangle, 35 Dis-nous cependant si je puis Me les jouer sur le triangle! 4 août 1888. XIII Le Froid Dans le ciel noir, plein d'échancrures, Il volait tristement, vêtu D'un gros paletot de fourrures, Et je lui dis: Qui donc es-tu? 5 Affublé d'un passe-montagne, On ne lui voyait que les yeux. Oh! que le bonheur t'accompagne, Lui dis-je, oiseau mystérieux! Volant toujours à perdre haleine 10 Dans les cieux tarabiscotés, Il avait de gros gants de laine Avec de gros doigts tricotés. Je dis: Toi que l'ouragan fête, Voyageur pâle, exempt d'humour, 15 Comment te nomme-t-on? Poëte, Dit-il, moi, le féroce Amour, Qui connais bien toutes les banques, Je me fais voir, ô sort fatal! Laid comme, dans Les Saltimbanques, 20 On voit le nommé Ducantal. Je suis Amour, dieu de Cythère, Du moins, je l'ai toujours été. Mais, rimeur, on ne peut se taire, Nous avons un bizarre été. 25 Je sais que je devrais, en somme, Possédant la blancheur du lys, Me montrer strictement nu, comme La main de Rose ou de Philis. Mon front n'a subi nulle tonte, 30 Et je ne me sens pas plus vieux Que naguères, dans Amathonte; Mais le temps est trop pluvieux. Je ris, je pleure, je sanglote; Ce qui ravit les coeurs, je l'ai; 35 Mais pour le moment, je grelotte Et j'ai le bout du nez gelé. 11 août 1888. XIV Repos Je disais, en pressant le pas: Que font ces Amours sans vergogne? En somme, il ne me semble pas Qu'ils accomplissent leur besogne. 5 Ils méritent des mauvais points. Hypnotisés par sa caresse, Dorment-ils, en fermant leurs poings, Sur le doux sein de la Paresse? Certes, je les vois compromis; 10 Leur activité se repose. Depuis deux jours, ils n'ont pas mis De flammes dans les yeux de Rose. Luce, dont les jeunes attraits Étaient cause de tant de fièvres, 15 Depuis deux jours n'a plus de traits Meurtriers aux coins de ses lèvres. On danse en vain sous les mûriers: C'est fini du rire et des charmes. A quoi servent ces armuriers, 20 Puisqu'ils ne fabriquent plus d'armes? Tel, sévère pour le bandit, Je blâmais les Amours frivoles. Mais il sont venus et m'ont dit: Prenez des airs plus bénévoles. 25 Il est vrai que, depuis un temps, Sagement nous nous reposâmes. Comme nous faisions au printemps, Nous ne tourmentons plus les âmes. Toutefois, nous reconnaissons 30 Que vous êtes bon guitariste, Habile à gratter des chansons. Mais enfin, il serait fort triste, Monsieur, que vous altérassiez La vérité, dans quelque rêve. 35 De même que les terrassiers, Nous, Amours, nous sommes en grève. 18 août 1888. XV Margot Grosse Margot, blanche nourrice, Qu'adorait, en son fier caprice, Le bon rimeur Villon, Sur toi, sa conquête et sa proie 5 Et le navire de sa joie, Flotte son pavillon! En son âme dévotieuse, Il t'estimait plus précieuse Que de l'or en lingot 10 Et, mieux qu'une chair de princesse, Il aimait et choyait sans cesse Ton sein, grosse Margot! Si bien qu'en ta jupe de laine, Immortelle comme une Hélène, 15 Ravis, nous te voyons Avec ta glorieuse allure, Et que ta lourde chevelure Est pleine de rayons. Lui, le génie, et toi, la gouge, 20 Vous buviez à flots du vin rouge, Plein de rubis ardents, Fleurant comme des violettes, Et la pourpre des gouttelettes Ruisselait sur tes dents. 25 Maintenant, ô perle des filles, Tu resplendis encor, tu brilles, Comme de l'or moulu, Lorsque sur du cuivre on l'applique, Par cette raison sans réplique: 30 Ton François l'a voulu. Oui, ce grand Villon t'a choisie, Comme un dieu de la poésie, Recueillant son butin, Choisit la fille de Tyndare; 35 Car il chantait comme Pindare, A Paris, près Pantin! 25 août 1888. XVI Colloque En passant auprès du bassin Où le flot s'enfle comme un sein, L'oiseau neigeux m'ayant fait signe, J'approchai bien vite, et sur lui 5 Comme un rayon d'or avait lui, Je dis à ce beau Cygne: Cygne! Buvant le ciel aérien, Blanc voyageur, tu ne fais rien. C'est vainement que l'on t'épie. 10 Etre de neige, comme un lys, Te suffit, ô Cygne, tandis Que nous faisons de la copie. Va chercher une entrave ailleurs! Imite les bons travailleurs: 15 Le Boeuf superbe qui laboure, Ou l'Ane, heureux d'avoir marché, Qui, sur son dos, porte au marché, Des légumes, et que l'on bourre. Et nous-mêmes, sans nous vanter, 20 Vois, nous ne savons qu'inventer Pour montrer notre humeur folâtre. Romantiques impénitents, Nous écrivons, de temps en temps, Quelque farce, pour le théâtre. 25 Que diable! escrime-toi, voyons, Autrement que dans les rayons! Tel, mû par le désir insigne Et rempli d'opportunité D'entrer dans la modernité, 30 Je gourmandais le nommé Cygne; Mais l'oiseau de neige et de lys, Plus blanc que le sein de Laïs, L'oiseau divin qui, sur la ville Regarde l'astre à son déclin, 35 Me dit: Ne fais pas le malin Et soigne tes rimes, Banville. 1er septembre 1888. XVII Chasseurs Amour connaît toujours cet art Qui fit ruisseler tant de larmes. Cependant, il est en retard, Du moins sous le rapport des armes. 5 En de nombreux départements Voici que la chasse est ouverte, Et livre à leurs déportements Les chasseurs, dans la forêt verte. Adonis jamais amoindris, 10 Brûlés des plus ardentes fièvres, Ils vont massacrer les perdrix Et mettre à mort beaucoup de lièvres. Jolis des premiers aux derniers, Ils ont, en leurs façons coquettes, 15 De très agréables carniers Et de gracieuses casquettes. Les ruisseaux, comme des miroirs, Orgueilleusement les reflètent, Et leurs chiens, blancs, jaunes et noirs 20 Leur vont très bien et les complètent. Leurs solides et clairs fusils Où le confort anglais respire, Ont été dans Londres choisis: Cela fait plaisir à Shakspere. 25 Ils marchent, d'un air élégant. Leurs guêtres, qu'on achète rue De Richelieu, vont comme un gant, Et charment la foule accourue. Tous équipés au goût du jour, 30 Ils sont venus dans leurs calèches, Excepté le chasseur Amour, Qui n'a que son arc et ses flèches. 8 septembre 1888. XVIII Réplique Le perdreau, sur son plat d'argent, Bien enveloppé dans sa barde, Avait un bel air engageant. Il eût même inspiré le barde. 5 En le voyant, Rose et Ninon, Ces tendresses que l'on achète Et qui ne disent jamais: Non, Tourmentaient déjà leur fourchette. Rose, qui plaît à don Pedro, 10 Grand d'Espagne aux sourcils d'ébène, Dit alors au perdreau: Perdreau, Vois! pour toi quelle heureuse aubaine D'être enfin savouré, mon cher, Par de si belles demoiselles, 15 Qui vont se nourrir de ta chair Et se régaler de tes ailes! Telle Rose, par un circuit, S'égarait en discours frivoles. Mais le perdreau, bien qu'il fût cuit, 20 Prononça de sages paroles. Etre mangé n'est pas un mal, Dit-il, et c'est la fin morose De n'importe quel animal. Sache-le pourtant, jeune Rose, 25 Fille plus folle que la mer Fertile en farces incongrues, A nous, perdreaux, il semble amer D'être dévoré par des grues! 15 septembre 1888. XIX Rire Rions sur la terre en délire Où la lumière aime et fleurit, Puisque le clair, le divin Rire Nous appartient, comme l'Esprit. 5 Rions sous la clarté qui tombe Parmi les rameaux chevelus; Car, amis, la blanche colombe Ne rit pas, le tigre non plus. Oui, rions sous les flammes vives, 10 Puisque c'est notre beau destin D'être les glorieux convives Assis à l'immortel festin; Puisque la Vie âpre et sévère Aura son éclatant réveil; 15 Puisque brillent dans notre verre Les rouges vins, pleins de soleil; Puisque l'Homme, cueillant des roses, Peut dire au divin Rabelais: Tu sais toutes sortes de choses 20 Amusantes, conte-moi-les! Puisque le sommelier Prodige Est notre docile échanson; Puisque c'est, lorsque je l'exige, Hugo qui chante une chanson, 25 Et puisque, auprès du bleu pilastre, Le diamant aux cieux cloué N'est certes pas un plus bel astre Que la prunelle de Chloé. 22 septembre 1888. XX Lune Comme aux Cieux elle étincela, Je la contemplai d'un oeil mâle, Et la Lune me fit de la Peine, tant je la voyais pâle. 5 Elle souffrait, j'en étais sûr, Et sa face, comme assoupie, Ressemblait à ce papier sur Lequel on fait de la copie. Au haut des célestes pourpris, 10 Avec ses pâleurs d'avalanche Et de houppe à poudre de riz, Elle était très blanche, oh! si blanche! J'en sentais un trouble à mon flanc. Voyant cela, je lui dis: Lune, 15 Quel est ce visage si blanc? Car enfin, de deux choses l'une, Ou tu défailles ou tu meurs, L'âme épuisée et comme antique, Ou bien c'est, pour plaire aux rimeurs, 20 Un déguisement romantique. En tout cas, astre, hélas! transi Devant le nuage qui bouge, Par décence, au lieu d'être ainsi, Tu devrais mettre un peu de rouge! 25 Mais la Lune aux lèvres d'argent Me dit, sans être intimidée, Avec un sourire engageant: Du rouge! Eh! oui, c'est une idée, Et l'on en met à Singapour. 30 Moi j'aime peu qu'on me diffame, Et je me ferais passer pour Etre aussi folle qu'une femme! 29 septembre 1888. XXI L'Écho de Paris Au son de l'or pur, au son Clair du fer, Le divin Paris fait son Bruit d'enfer. 5 Chez lui, tout le bien fleurit, Tout le mal Souffre; il modèle et pétrit L'idéal. Dans ce Paris, dans ce lieu 10 Radieux Fait pour ravir le ciel bleu Et les Dieux, Les femmes, aux blanches dents, Au talon 15 Rose, semblent des lys dans Le vallon; Le poëte dans le vent Meurtrier Jette sa plainte en rêvant 20 Au laurier, Et l'ardent musicien, Plein d'effroi, Est comme l'Orphée ancien Qui fut roi. 25 Par le peintre et le sculpteur, Ce géant Le génie est le dompteur Du néant; L'esprit s'élance en un vol 30 Svelte et fort, Plus hardi que Rivarol Et Chamfort; Le bon ouvrier, charmant Tout Ophir, 35 Associe au diamant Le saphir, Et pour orner les palais, Nos marteaux Sans trêve meurtrissent les 40 Durs métaux. Mon Paris, ivre d'amour Et de bruit, Ne s'arrête ni le jour Ni la nuit; 45 C'est pourquoi ce grand charmeur Du réel Lance une immense rumeur Jusqu'au ciel. Trompettes de Jéricho, 50 Chants et cris, Luths et flûtes, c'est l'écho De Paris! 31 octobre 1888. XXII Peinture Elle était blanche comme un cygne Et parfaitement nue, et puis Sans aucune feuille de vigne, Car elle sortait de son puits. 5 Moi, je pris le blanc et le rouge Et sur son visage et son flanc, Sans souci du zéphyr qui bouge, Fier, je mis du rouge et du blanc. Avec ces couleurs de théâtre, 10 Que sans remords nous étalons, Je maquillai son corps folâtre De la nuque jusqu'aux talons. Et je disais: Le Beau respire Chez l'auteur suave et mesquin; 15 Aussi doit-on, fuyant Shakspere, Aimer éperdûment Berquin! Épris de la gloire et du lucre, Il serait bon qu'on les briguât Avec une Revue en sucre 20 Et des romanciers en nougat! Pas de choses éblouissantes! Foin de la Rose au coeur vermeil! Surtout craignez les indécentes Éclaboussures de soleil! 25 On peut célébrer le Hanôvre, Ou Londres, avec Tom et Bob; Mais que la rime soit très pauvre! Oh! beaucoup plus pauvre que Job! Certes, le vrai morceau de prince 30 Qu'il faut louanger en un lai, C'est une demoiselle, mince Comme un svelte manche à balai. Le style très sobre, sans honte Avec la vertu correspond: 35 Ce sont les vrais lions de fonte Qui rugissent au bout du pont! Ainsi je parlais, magnanime, Tâchant, dans ma péroraison, D'agenouiller la nymphe Rime 40 Sous le dur fouet de la Raison. Et toujours, avec politesse, Éteignant la pourpre du sang, Parmi les lys de la déesse Je mettais du rouge et du blanc. 45 Et comme, en cette ardente fièvre, Sur le rouge, sans l'effacer, Je passais la patte de lièvre, Un critique vint à passer. Alors, tout à coup faisant halte, 50 Oubliant sa rédaction, Il admira, droit sur l'asphalte, Mes discours et mon action. Que vois-je? Quel est ce prodige? Dit-il avec sévérité. 55 Que faites-vous là? Moi? lui dis-je; Mais je farde la Vérité! 13 novembre 1888. XXIII Lapins Les petits Lapins, dans le bois, Folâtrent sur l'herbe arrosée Et, comme nous le vin d'Arbois, Ils boivent la douce rosée. 5 Gris foncé, gris clair, soupe au lait, Ces vagabonds, dont se dégage Comme une odeur de serpolet, Tiennent à peu près ce langage: Nous sommes les petits Lapins, 10 Gens étrangers à l'écriture Et chaussés des seuls escarpins Que nous a donnés la Nature. Près du chêne pyramidal Nous menons les épithalames, 15 Et nous ne suivons pas Stendhal Sur le terrain des vieilles dames. N'ayant pas lu Dostoïewski, Nous conservons des airs peu rogues Et certes, ce n'est pas nous qui 20 Nous piquons d'être psychologues. Exempts de fiel, mais non d'humour Et fuyant les ennuis moroses, Tout le temps nous faisons l'amour, Comme un rosier fleurit ses roses. 25 Nous sommes les petits Lapins, C'est le poil qui forme nos bottes, Et, n'ayant pas de calepins, Nous ne prenons jamais de notes. Nous ne cultivons guère Kant; 30 Son idéale turlutaine Rarement nous attire. Quant Au fabuliste La Fontaine, Il faut qu'on l'adore à genoux; Mais nous préférons qu'on se taise, 35 Lorsque méchamment on veut nous Raconter une pièce à thèse. Étant des guerriers du vieux jeu, Prêts à combattre pour Hélène, Chez nous on fredonne assez peu 40 Les airs venus de Mitylène. Préférant les simples chansons Qui ravissent les violettes, Sans plus d'affaire, nous laissons Les raffinements aux belettes. 45 Ce ne sont pas les gazons verts Ni les fleurs, dont jamais nous rîmes Et, qui pis est, au bout des vers Nous ne dédaignons pas les rimes. En dépit de Schopenhauer, 50 Ce cruel malade qui tousse, Vivre et savourer le doux air Nous semble une chose fort douce, Et dans la bonne odeur des pins Qu'on voit ombrageant ces clairières, 55 Nous sommes les tendres Lapins Assis sur leurs petits derrières. 27 novembre 1888. XXIV Birbe En mon printems, à l'âge en fête Où l'on fuit gaîment tout salon, J'avais sur mon front de poëte Une tignasse d'Absalon. 5 Fort riche, ayant de l'or en barre, Embrassant la Rime à tout coup, On m'eût pris pour un chef barbare Ou pour une tête de loup. A présent c'est fini de rire, 10 Et si j'ai fait un peu de bruit, Si je trouve aussi de quoi frire, Me voilà pelé, comme un fruit. Heureux au gré de mon envie, Moi qui semblais un damoiseau, 15 Je fus, par les soins de la Vie, Plumé, comme on plume un oiseau. Moi qui savais chanter Achille Passant dans un éclair soudain, Me voilà chauve comme Eschyle 20 Et comme le fut Siraudin. Et ma tête, objet illusoire, Se faisant voir à découvert, Est comme ces billes d'ivoire Qu'on fait rouler sur un drap vert. 25 Sa boîte, à présent nette et lisse, Est comme une perle d'Ophir, Et peut s'offrir avec délice A la caresse du zéphyr. Ou, s'il fait trop froid, si la bise 30 Court par les chemins où je vais Et m'écorche, comme Cambyse Écorchait les juges mauvais, Alors, tout noir, comme une mouche, Me parant et me régalant, 35 Un gai béret de Scaramouche Me coiffe de son pli galant. Il me capitonne, il me sauve, Il déroute le vent amer, Et si je l'ôte, je suis chauve 40 Comme une roche dans la mer. Oui, moi que sait bercer la vague Et qui lui parle quand je veux, Je n'ai qu'une parenté vague Avec Hélène aux beaux cheveux. 45 Je n'ai pas épuisé ma veine Et je reste droit comme un pin, Mais je laisse enfin cette vaine Luxuriance à Richepin. Toujours le poëte, dont l'âme 50 Est un gouffre plein de ciel bleu, Se souvient d'avoir bu la flamme Et baisé le charbon de feu. Réchauffe-moi, sainte brûlure! Amis, tout est bien comme il est, 55 Car avec ou sans chevelure, Un bon chanteur n'est jamais laid. Et celle qui donne la manne Avec son baiser meurtrier, La Muse a voulu sur mon crâne 60 Faire la place du Laurier! 11 décembre 1888. XXV Variante Lila, personne orientale, Qu'on n'égale qu'aux Dieux et qu'aux Rois, dit: Je suis l'Horizontale Dont on parle dans les Échos. 5 Je suis la plus belle Tendresse Que dans la forêt suive un daim, Et le Lys ébloui se dresse, Quand je passe dans le jardin. Étrangère à toutes les Prusses, 10 Je suis la favorite des Russes et des Montagnes Russes Et, la nuit, je dors sous un dais. Cantinière de l'ambroisie, Aussi blonde que le maïs, 15 Voyez, je suis comme Aspasie Et comme Thaïs et Laïs. Je suis, avec mon front de lune, Comme Rhodope au rire frais, Que l'Égypte vit bâtir une 20 Grande pyramide, à ses frais. Je visite Amour dans sa forge, Comme Phryné, dont l'avocat Fit voir la radieuse gorge, Seule excuse qu'il invoquât! 25 Dédaignant toute mousseline, Je suis, dans ce siècle vénal, Comme la grande Messaline, Mal comprise par Juvénal. Je suis comme ces tentatrices 30 Et comme Ninon de Lenclos, Dont on adorait les caprices, Innombrables comme les flots. Célèbre jusques dans l'Autriche, Je suis comme Sophie Arnould 35 Qui, par l'esprit, fut aussi riche Que les Rothschild et que les Fould. C'est de moi que naît le délire Et je suis, comme je le dois, A moi seule toute la Lyre 40 Qu'Amour fait vibrer sous ses doigts. C'est ainsi que Lila, savante A donner de bonnes raisons, Fait son propre éloge, et se vante Par un choix de comparaisons. 45 Mais en regardant sa frimousse, Voyant comme elle a le nez fait, Un jeune homme à la voix très douce L'interpelle et dit: En effet, Madame, c'est vous le cytise 50 Que broute le chevreau lascif; Courtisane, tout vous courtise; Vous rendez l'univers pensif. Vous entraînez la vieille Europe Dans votre vertige effréné; 55 Oui, vous êtes comme Rhodope Et comme Laïs et Phryné. Mais, ô nymphe, qui dans les fêtes Passez comme une flèche, au son Des brillants orchestres, vous êtes 60 Également comme Chausson! 25 décembre 1888. XXVI Tour Eiffel Tour Eiffel, grandis, monte encore Dans la lumière et dans l'aurore, Dans les éthers silencieux. Née entre les pieds noirs d'Hécate, 5 Monte, grande fleur délicate, Mets ton front dans les sombres cieux. Car un génie au coeur de flamme Fouille la terre jusqu'à l'âme Et jusqu'aux portes de l'enfer, 10 Et pour préparer à la France Le nid joyeux de l'espérance, Le tresse avec des brins de fer. Oui, sois de plus en plus géante, Et devant la foule béante 15 Que charmeront tes fils vermeils, Apparais, de clarté baignée, Comme une toile d'araignée Où vont se prendre les soleils. Pendant les prochaines semailles, 20 Luis, resplendis avec tes mailles, Brille, joyau prestigieux Et séduis l'oeil par ta caresse, Filigrane ajouré, que tresse Un orfèvre prodigieux. 25 On verra, dans leurs vols énormes, Accourir vers tes plates-formes Le hardi faucon, le gerfaut, Les vautours, les aigles voraces; Mais en contemplant ces terrasses, 30 Ils trouveront que c'est trop haut. Monte encor, Tour démesurée! Le dieu de la mer azurée Et de l'ouragan libyen, Dit à l'équipe ralliée 35 De Babel réconciliée: Venez, à présent. Je veux bien. La Tour grandit et, sur son faîte, Invincible, dressant la tête, L'Homme ouvrant tout grands ses yeux clairs, 40 Pourra, dans ses jeux ordinaires, Prendre dans ses mains les tonnerres Et jouer avec les éclairs. Car, autrefois chaste et jalouse, Maintenant, la Science épouse 45 L'Homme et, regardant l'Orient, Pour lui déchire tous les voiles Qui lui dérobaient les étoiles, Et baise sa bouche, en riant. Sans craindre que rien la meurtrisse, 50 La Science libératrice, Dans sa main tenant une faux Que l'on ne voyait pas naguère, Moissonnera les deuils, la guerre, Les canons et les échafauds. 55 Tour, grand lys fleuri dans l'espace, Colosse de force et de grâce! Épouvantant le doute amer, Les certitudes et l'extase Reviendront caresser ta base, 60 Comme les vagues d'une mer. Et, malgré le vent, qui s'effare, Ton veilleur, auprès de son phare, A l'heure divine où le bruit S'éteint dans la nature fée, 65 Entendra la Lyre d'Orphée Guider les astres, dans la nuit. 8 janvier 1889. XXVII Jocrisse Ce siècle, beau, mais décadent, -Comme l'ont prédit les augures, Voit au fond du rouge occident S'effacer les grandes figures. 5 Mangin ne vend plus de crayons, Avec son bagout dur et leste. Peut-être qu'il vend des rayons, Dans une calèche céleste. Robert Macaire n'est plus roi 10 Au bagne affreux ni dans le bouge, Et ne fait pas naître l'effroi, N'ayant plus son pantalon rouge; Et triste, faisant son paquet, Emportant sa malle et sa harpe, 15 Le prodigieux Bilboquet Renonce à marchander la carpe. Prudhomme, exempt de tous mollets, Sur son front dévasté ramène Des crins, plus étirés que les 20 Vers du récit de Théramène. Polichinelle est aboli. Dans la neige d'une avalanche Se dissipe son nez pâli, Aussi blanc qu'une truffe blanche. 25 Pierrot, morne et l'air abattu, Se promenant à Pampelune, Dit: O Lune, me connais-tu? Pas du tout, dit la blanche Lune. Oui, tous ces héros glorieux, 30 Que les cieux de flamme éblouissent, Dans les lointains mystérieux S'effacent et s'évanouissent. Seul, ô Jocrisse, aimable enfant, Dont l'oeil doux charmait ta nourrice, 35 Toi que l'Illusion défend, Chaste, ingénu, divin Jocrisse, Etre initial et sans prix, O toi que la brise courtise, Au milieu de nous tu fleuris, 40 Éternel comme la Bêtise. Dans tes petits yeux radieux La Certitude heureuse éclate. Naïf, tu vas, comme les Dieux, Vêtu de la pourpre écarlate. 45 Plus allègre que Jupillon, Pareil à la fleur sur sa tige, Un symbolique papillon Près de tes cheveux roux voltige. Et ce messager du ciel pur, 50 Léger comme ta petite âme, Jette un éclair d'or et d'azur Dans ta chevelure de flamme. Toi, sur qui la Fée, en rêvant, Pose encor sa main protectrice, 55 Ami du soleil et du vent, Incommensurable Jocrisse, Ignorant ce que les passants Peuvent abriter sous leurs crânes, Tu montres autant de bon sens 60 Et de sagesse que les Anes! 22 janvier 1889. XXVIII Titania Bottom, être baigné d'azur, Baisé dans les apothéoses, Toujours la Reine mettra sur Tes longues oreilles, des roses. 5 Au bal, où maint gardénia Chantait son amoureuse gamme, Je vis hier Titania. Elle était déguisée en dame. Car Worth, qui peinait et rêvait 10 Comme un forgeron dans sa forge, Dans une robe d'or avait Mis en captivité sa gorge. Dans ses cheveux doux et charmants, Tout pareils à ces bestioles, 15 Cent mille et mille diamants Brillaient comme des lucioles. Elle avait je ne sais quel feu D'espoir, de fureur et de joie Dans les clartés de son oeil bleu, 20 Comme un loup qui cherche sa proie. Et moi, qui ne songeais à rien, Je contemplais, en bon lyrique Épris du ciel aérien, La Reine du pays féerique. 25 Elle et moi, quand j'étais bandit, Bien souvent ensemble nous rîmes. Elle m'aperçut et me dit: Cher Banville, marchand de rimes, Aujourd'hui le temps est fait pour 30 Me donner des rêves d'amante. Je ne sais quel frisson d'amour Court sur mes lys, et les tourmente. Je voudrais qu'en chants inégaux Un beau mortel, suivant mon ombre, 35 Me récitât des madrigaux Dans quelque boudoir un peu sombre. Ah! lui dis-je, comment serait L'être qui, bouffon ridicule, Pour vous ne recommencerait 40 Les exploits effrayants d'Hercule? Ne saurez-vous pas tout ravir, Étant la fille de Shakspere? Demandez, faites-vous servir. Tout Paris est là, qui soupire. 45 Voici des seigneurs qu'il faut voir! Ils n'ont pas traîné dans les bouges. Au contraire, ils semblent avoir Été cuits dans leurs habits rouges. Voici des financiers d'enfer, 50 Ludovic, Edgar, Anatole, Qui dans leurs grands coffres de fer Ont su détourner le Pactole. Puis, voici de subtils esprits Dont le groupe heureux se dessine. 55 Ils sont malins, ayant appris Le coeur des femmes dans Racine. Tel je montrais le Tout-Paris Brillant comme une chrysolithe. Mais la Fée aux rires fleuris 60 Me dit, en voyant cette élite: Oui, pour une tête à l'envers, Tu fais à souhait ton Plutarque; Tous ces Parisiens divers Me semblent d'une bonne marque. 65 Tous répondent à mon désir; Il n'en est pas que je condamne. Mais je ne sais lequel choisir... Car ils ont tous la tête d'âne! 5 février 1889. XXIX Neige La neige tombe en flocons Sur les toits, sur les balcons. C'est à se croire en Norvège. Les gazons gèlent, tapis 5 Sous un merveilleux tapis. Car il neige, il neige, il neige. Pour combiner, en ses jeux, Un effet de blanc neigeux, Le ciel a jeté ses perles. 10 Mais ces parures de cour Sont un mince régal, pour Les moineaux et pour les merles. Par ce temps, ils n'errent pas. Mais enfin, pour quel repas 15 Cette nappe est-elle mise? La Terre, montrant son flanc, Est dans un vêtement blanc, Comme une dame en chemise. Or, mesdames, le rimeur 20 Se livre à sa belle humeur, Et sur les routes divines Aux harmonieux dessins, Voit les blancheurs de vos seins Et celles de vos poitrines. 25 Sous la neige ensevelis, Mais levant leurs fronts pâlis Que le vent ne peut abattre, Les arbres un peu tremblants, Ont tous des panaches blancs, 30 Comme le roi Henri Quatre. Les petits dos féminins Sont comme des Apennins; Et Flavie, Emma, Nadège, Pour qui j'enfle mes pipeaux, 35 Sur leurs élégants chapeaux Emportent des fleurs de neige. Des loups, terreur des marmots, Pénètrent dans les hameaux, Plus sérieux que des mages, 40 Et si j'en crois le journal, On en voit dans Épinal, Où se vendent les images. Ces loups, fuyant nos paris, Ne viennent pas à Paris. 45 Mais dans ce Paris, qui m'aime Et qui, malgré les méchants, Écoute parfois nos chants, Nous en avons tout de même. Ces chasseurs qui passent dans 50 La ville, ont du sang aux dents. O Balzac! c'est toi qui trouves Ces meurtriers, ces filous; Nous avons beaucoup de loups, Et même aussi, quelques louves. 55 Sveltes comme des fuseaux, Elles tendent leurs museaux De bêtes aventurières, Et plus d'un sage barbon Estime qu'il serait bon 60 D'exterminer ces guerrières. Mais le prudent louvetier Veut bien les amnistier, Si leur candeur les protège; Et ne soyez pas surpris 65 Que ces louves de Paris Aient la blancheur de la neige! 19 février 1889. XXX Mardi gras Aussi fou qu'un essaim de guêpes, Car il ne faut pas qu'on s'y trompe, Mardi-gras, qui mange des crêpes, Est venu, sonnant de la trompe. 5 Donc, mon ami Paul, et toi, Lise, Amusez-vous. Ce qu'on achève Et qu'à propos on réalise, N'est plus dans le pays du rêve. Mais n'allez pas au bal. C'est triste. 10 C'en est fini du Veau qui tette, Et lointain comme un guitariste, Chicard n'est plus qu'une épithète. Donc, Lise, dont le fier corsage Cache mal un sein couleur d'ambre, 15 Et toi, Paul, croyez un vieux sage: Faites le bal dans votre chambre. Amants fiers de porter des chaînes, Dansez un pas naturaliste! Voyagez aux rives prochaines, 20 Comme le veut mon fabuliste. Je le sais bien, moi que la Muse A dressé pour son dithyrambe, En nul endroit on ne s'amuse Mieux que devant un feu qui flambe. 25 Pour le carnaval, trop précaire, Il faut pourtant qu'on se déguise; Si l'on veut, en Robert Macaire, Et s'il le faut, en duc de Guise. Toi, Paul, mets ta chemise russe, 30 Et toi, Lise aux charmantes poses, Déguise-toi, pleine d'astuce, En femme qui met des bas roses. Et soupez! Lise, fleur humaine, Si l'on peut t'adorer comme ange, 35 Pour imiter le fils d'Alcmène Il est essentiel qu'on mange. Si tu veux que Paul sur tes lèvres Se livre aux plus tendres sévices, Sur une assiette de vieux Sèvres 40 Épluche-lui des écrevisses. Et pour mêler toutes les joies, Commande, ô guerrière jalouse, La fine terrine de foies Gras, chez Tivollier de Toulouse. 45 L'Éden, il faudrait que tu l'eusses, O femme du ciel émanée! Pour cela, bois du Lur Saluces Après un peu de Romanée. O Paul, sois prévoyant! Profite 50 Du temps où tu n'es pas obèse, Et tandis que Lise t'invite, Baise sa bouche, et la rebaise. Car ce bonheur, que tu répètes, Vaut bien les douleurs éternelles 55 D'entendre hurler des trompettes Et de voir des polichinelles! 5 mars 1889. XXXI Névrose Névrose tortille des fleurs, Comme une étonnante fleuriste. Avec ses prunelles en pleurs, Névrose est une dame triste. 5 Ses fureurs de Phèdre aux abois Sont dans les crimes impliquées; Elle songe aux fraîcheurs des bois Avec des amours compliquées. Ayant le Crime pour vizir, 10 Misanthrope comme un Alceste, Elle traîne son long désir De l'ode sapphique à l'inceste. En son long peignoir entr'ouvert Aussi pâle qu'une orpheline, 15 Dans un verre de cristal vert Elle boit l'absinthe opaline. Sur les horreurs de son destin, Elle gémit comme l'hyène, Et dans les plats de son festin 20 Met du picrate et du cayenne. Livrée à ses vagues tourments, Le seul plaisir qui l'éperonne, C'est de feuilleter des romans Où fleurit le mot de Cambronne. 25 Comme elle dédaigne Amadis Et tout Chérubin qui respire L'air fortifiant! Mais tandis Qu'elle soupire et qu'elle expire, Bien mieux informé que Dangeau, 30 Avec son regard qui fascine Apparaît le grand Tourangeau, Le bon docteur en médecine. Il lui dit, sachant l'aguerrir: Névrose gracieuse et fine, 35 Dédaigne, si tu veux guérir, L'antipyrine et la morphine. Voltige comme un papillon, Car c'est le remède efficace, Des vers endiablés de Villon 40 Aux contes joyeux de Boccace. Laisse ton cou libre dans l'air! Ote ce boa de vigogne Et, prompte comme un vif éclair, Vide un grand verre de Bourgogne. 45 Sur la colline et le ravin Ouvre ce peignoir que tu fripes. Tout en savourant le bon vin, Mange des boudins et des tripes. Et sagement, diligemment, 50 Pour voir ta douleur apaisée Donne aux lèvres de ton amant Ta bouche mille fois baisée. 19 mars 1889. XXXII Moderne Le Saint dit à son compagnon: Vil animal souillé de crotte, Puisque tu prends cet air grognon, Va te cacher là, dans la grotte. 5 Laisse-moi dans l'air nébuleux Regarder l'Ange qui s'élance Pour franchir les escaliers bleus, Et d'abord, garde le silence. Mais le rôdeur aux flancs épais 10 Dit: Je suis fatigué du mythe. En somme, accorde-moi la paix! Ne m'agace pas, bon ermite. C'est bon. Laisse tes vieux cheveux Se coller sur ta face blême, 15 Et je parlerai, si je veux. Garde le silence, toi-même. Les instants envolés sont courts. Bonhomme, il ne faudrait pas m'être Désagréable en tes discours, 20 Et maintenant, c'est moi le maître. Tu nasilles, comme au lutrin. Mais sache-le, vieux botaniste, C'est moi seul qui suis dans le train. Je suis le Cochon moderniste. 25 Je suis comme un roi d'Orient. Le soleil me baise et me dore, Et tout le monde, en me voyant, Me dit: Cochon, viens qu'on t'adore! Dût cette existence m'user, 30 Parmi des femmes idolâtres Désormais je veux m'amuser Dans les endroits les plus folâtres. Hôte d'éblouissants palais, Je fréquenterai les Folies- 35 Bergère, pour courtiser les Demoiselles aux moeurs polies. Je couronnerai mes destins. Puisqu'ici-bas tout n'est que rêve, J'organiserai des festins 40 Si plantureux que l'on en crève. Je veux des menus abondants Que nul ascète ne rature. Et puisque enfin je règne dans La meilleure littérature, 45 J'irai, sans demander jusqu'où. Tandis que siffleront les merles, On attachera sur mon cou Des fleurs et des colliers de perles, Ermite, dans les cieux divins 50 Tu peux regarder fuir les Anges. Moi je me soûlerai de vins, De belles chairs et de louanges. Après avoir bien déliré Dans une éternelle glissade, 55 Avec délices je lirai Mon ravissant marquis de Sade. Je mènerai des choeurs dansants, Et, tout le temps que le jour dure, Caressé, fier, ivre d'encens, 60 J'irai me vautrer dans l'ordure. 2 avril 1889. XXXIII Tristesse Au temps où vont naître les roses, Puisqu'il est des heures moroses Même pour les fils d'Apollon, Pleure, pleure, mon violon. 5 Jadis, turbulent comme un faune, Je regardais le soleil jaune Avec des yeux de jeune aiglon. Pleure, pleure, mon violon. A présent, très ancien poëte, 10 Je n'ai plus du tout sur la tête Ma chevelure d'Absalon. Pleure, pleure, mon violon. Écartant la verte liane, Je ne poursuis plus Viviane 15 Dans les bocages d'Avalon. Pleure, pleure, mon violon. Dans le vaste azur, que de voiles! Et comme c'est haut, les étoiles! On n'y peut monter en ballon. 20 Pleure, pleure, mon violon. On fabrique, en cet âge insigne, Du vin sans le fruit de la vigne, Et la rose est pour le frelon. Pleure, pleure, mon violon. 25 La Muse, pauvresse éternelle, Marche nue, et Polichinelle A sur le dos trop de galon. Pleure, pleure, mon violon. Délaissant Pierrot, Colombine 30 S'en va dévider sa bobine Avec le seigneur Pantalon. Pleure, pleure, mon violon. Quant à des figures de femmes Peintes en de cruelles gammes, 35 Nous pourrons en voir au Salon. Pleure, pleure, mon violon. Faut-il que la jeune Eurydice, Pareille au lys blanc, resplendisse? Le serpent lui mord le talon. 40 Pleure, pleure, mon violon. Le Maître, en vain, par sa tendresse Dompte la fureur vengeresse De la mer et de l'aquilon. Pleure, pleure, mon violon. 45 Tandis que parle sa voix douce, Un Judas à la barbe rousse Lui donne son baiser félon. Pleure, pleure, mon violon. Tel qui cherchait dans la mêlée 50 Roland, crinière échevelée, S'arrête, en voyant Ganelon. Pleure, pleure, mon violon. Mais qu'importe! une échelle grimpe Jusqu'au mystérieux Olympe: 55 J'en vois le premier échelon. Pleure, pleure, mon violon. Et je veux encor, sous la nue A qui j'offre ma tête nue, Errer dans le sacré vallon. 60 Pleure, pleure, mon violon. 16 avril 1889. XXXIV Visite Ah! pour nos prunelles ouvertes, Le divin spectacle vermeil, Ce triomphe de feuilles vertes Éclaboussé par le soleil! 5 On voit sur les folles verdures Les diamants que la pluie a. Nous oublions nos peines dures: Tout ressuscite. Alleluia. Dans les palais et dans les bouges, 10 Les lèvres pleines de frissons Disent: Voyez, nous sommes rouges! Et les seins blancs: Nous fleurissons! En chaque toilette qui passe Faisant voler un gai jupon, 15 Se mire, traversant l'espace, Le paradis clair du Japon. Un seigneur qui jamais n'hésite, Plein de folie et l'oeil riant, Vient ici nous rendre visite, 20 Vêtu comme un roi d'Orient. Le poëme effréné qu'il chante Ne fut nullement expurgé; Sa bouche de rose est méchante. En un mot, c'est un insurgé. 25 Parfumé comme un flot d'essence, Il n'a pas le moindre souci De ce qu'on nomme: la décence, Et fièrement il dit ceci: Paris! les portes étant closes, 30 Un capricieux démon t'a Montré Gilles marchand de roses Et vers toi le parfum monta. Moi, je suis le marchand de joie! En vain l'âpre hiver m'isola; 35 Il me plaît qu'ici tout rougeoie, Comme un chapitre de Zola. Je m'ébats dans la clarté rousse, Caparaçonné de pompons, Et devant moi la brise trousse, 40 Les demoiselles sur les ponts. Toujours nous nous servirons d'elles Pour admirer l'azur des cieux. Puisque voici les hirondelles, Poussons des cris séditieux. 45 Je vole partout, sans paresse. La Chimère qui griffe aurait L'heur de me plaire, et je caresse Titania dans la forêt. Dans la lumière pénétrante 50 Je vide mes brillants écrins. De même qu'en mil huit cent trente Les romantiques à tous crins, Ayant sur mon front une raie, Je porte des cheveux flottants 55 Comme ceux de Lapommeraye. Car je suis le nommé Printems! 30 avril 1889. XXXV Exposante Le jour où, dans l'ambition D'orner la ville déjà verte, A Paris, l'Exposition Universelle s'est ouverte, 5 Cependant que l'on voyait sur Notre ciel qui n'est plus morose Briller les coupoles d'azur, Un humoriste dit à Rose: Toi, dont on adore à genoux 10 Les cils et la paupière blonde, Vois, nous centralisons chez nous Toutes les merveilles du monde. Nous avons les pays charmants, Toutes les Indes et les Chines, 15 Les vertigineux diamants, Les peintures et les machines. Pour oublier les maux subis, Nous avons des fêtes hautaines; La chrysoprase et les rubis 20 Coulent dans le flot des fontaines. Soeur de la sage Dalila, Sur nos glorieux territoires Chacun apporte ce qu'il a, Des ors, des argents, des ivoires. 25 Eiffel (on ne saurait nier Qu'il gagnera de fortes sommes) Expose une tour, et Garnier Les habitations des hommes. Qui donc sous les feuillages verts 30 Expose dans l'air qui frissonne? Tous les mortels de l'univers. Et qui donc est absent? Personne. Mais toi, Rose, dont les desseins Ont un appétit grandiose; 35 Toi qui sur les bouts de tes seins Laisses voir des boutons de rose; Toi qui, ne craignant aucun choc, Sembles superbement taillée A coups de ciseaux dans le roc, 40 Et pourtant, si bien détaillée; Toi, délice et régal du jour, Dont la robe, sans que tu puisses L'en empêcher, avec amour Dessine ton ventre et tes cuisses; 45 Femme dont les cheveux épars Sur ton épaule et sur tes hanches Roulent à flots de toutes parts, Comme de noires avalanches; Triomphe adorable et vermeil, 50 Etre à la blancheur liliale, Dont la lèvre brille au soleil Comme une pourpre impériale; Toi, Rose, ange, femme et bandit, Charmeresse aux regards de flamme, 55 Qu'exposeras-tu donc? Moi? dit Rose, j'exposerai mon âme! 14 mai 1889. XXXVI Mon Cheval Je hélais un cocher de fiacre Moi, paria, Mais lui, sans nul vain simulacre, M'injuria. 5 Pâle, évoquant la catastrophe Et les tourments, Il écumait comme une strophe Des Châtiments. Il criait: Tonnerre et massacre! 10 Zut! Holà là! Monsieur veut monter dans mon fiacre! Est-il Zola? Est-il Rothschild? Est-il en nacre? Oh! ces rimeurs! 15 Il prétend monter dans mon fiacre, Tenez, j'en meurs. Tel, ce cocher plein de chimères, En son émoi, Épanchait en notes amères 20 Sa bile. Et moi, Las, rêvant d'être solitaire Sur un divan, Prêt à m'enfoncer dans la terre Comme don Juan, 25 J'admirais dans les rayons fauves Les vains rébus Que mimaient les conducteurs chauves Des omnibus. Mais dans la foule sacrilège 30 Passait par là Un cheval blanc comme la neige, Qui me parla. Et c'était le divin Pégase, Agile et sûr. 35 Il ouvrait ses ailes de gaze Jusqu'à l'azur. Oh! dit-il, toi qui tiens Golconde En tes écrins, Dédaigne leur vaine faconde. 40 Saisis mes crins! Viens, monte! et sous le bénévole Ciel estival, Je leur montrerai comme on vole, Moi, ton cheval. 45 Je suis fidèle comme Thècle En mes amours. Tu peux me prendre à l'heure, au siècle, Même, à toujours. Nous pourrons errer, groupe blême 50 Aux yeux ardents, Tout autour de la Tour, et même Grimper dedans. Et de là, par des élans brusques Et factieux, 55 Bondir effroyablement jusques Au fond des cieux. Et tirer, au fond des sublimes Gouffres vermeils, Un feu d'artifice de rimes 60 Pour les soleils! 28 mai 1889. XXXVII Deux tours Emma dit au jeune étranger: La tour Eiffel? C'est inutile. Car à quoi bon te déranger Dans une intention futile? 5 Tu pourras la voir à son tour Sous le rayon d'or qui s'y vautre. Mais je suis moi-même une tour, Et je vaux parfaitement l'autre. Je suis svelte et superbe aussi. 10 Tu me vois jaillir vers la nue, Et la foule m'admire ici Mieux que cette grande ingénue. Comme elle, j'attache en effet Ma parure avec des agrafes 15 Et, modèle insolent, j'ai fait La fortune des photographes. Je plais, même au chat de Salis; Nul rimeur ne m'a ravalée. Je suis droite comme ces lys 20 Qu'on voit dans la douce vallée. J'en conviens, l'autre a des appas Que suit une ardente séquelle; Mais, jeune homme, je ne suis pas Moins solide et moins dure qu'elle. 25 Rigide comme le Devoir, Je surgis! Reste dans la ville. Tu n'as pas besoin, pour me voir, Du chemin de fer Decauville. Planant dans les cieux, le vautour 30 Ne fait aucune différence Entre elle et moi. Donc, tour pour tour, Accorde-moi la préférence. Telle, avec un peu de rougeur, Emma, non sans littérature 35 S'expliquait, et le voyageur Admirait sa belle structure. Il pensa: Quo non ascendam? Ayant avalé quelques verres D'un bon genièvre d'Amsterdam, 40 Qui rend les âmes peu sévères. Et dardant son oeil de gerfaut, Il cria comme une fanfare: Vous êtes la tour qu'il me faut, Et je m'éclaire à votre phare. 45 Pur comme Diaz de Bivar, Je suis né sous un grand ciel rose, Dans le département du Var Qu'un furieux soleil arrose. J'arrive, en effet, de Fréjus. 50 Près de vous mon désir énorme Naît, palpite, et veut grimper jus- Qu'à la seconde plate-forme. 11 juin 1889. XXXVIII Les Fontaines Les fontaines, les fontaines S'élancent en gerbes hautaines Et, lumineuses, jaillissent Et de leurs feux s'enorgueillissent. 5 Leur triomphe se décore De ton fluide éclat d'aurore, Embrasement qui nous berces, Et montre des couleurs diverses. Comme en des apothéoses 10 Elles montent, vertes et roses, Ou bien refont leurs toilettes Jaunes, lilas et violettes. Avec leurs beautés récentes, Les fontaines phosphorescentes, 15 Dont le doux éclat flamboie, Emplissent nos yeux de leur joie. Leurs adorables féeries, S'éblouissant de pierreries, Mêlent, pour charmer l'artiste, 20 Le rubis avec l'améthyste. Que votre eau superbe et claire Se précipite en sa colère, Et croisez vos incertaines Lueurs, ô fontaines, fontaines! 25 Les fontaines en délire, Ainsi qu'une orageuse lyre Dont la corde se courrouce, Chantent dans la nuit pâle et douce. Dans votre gloire ingénue, 30 Vous montez vers la blanche nue Par des élans grandioses, Fontaines qui roulez des roses! Splendeurs que l'ombre importune, En vos jets baisés par la lune, 35 Dont les blancs luisants ruissellent, Mille diamants étincellent. Divinement somptueuses, Vous brillez, eaux voluptueuses, Comme l'acier clair d'un glaive, 40 Et vous êtes des fleurs de rêve. Car vos grands et purs calices Ont plus de suaves délices, Plus de tendresse et de flammes Que les chers désirs de nos âmes. 45 O flots jaillissants, lumières, Caresses de roses trémières, Votre beau vol énergique Est fait pour la forêt magique, Et l'amazone Hippolyte 50 Blonde comme une chrysolithe, Écouterait, près d'Athènes, Les mélodieuses fontaines. 25 juin 1889. XXXIX Concurrence Là-haut gronde un orage. Le soleil plein de rage Semble s'extasier Dans un brasier. 5 Le turbulent tonnerre Célèbre un centenaire Au milieu des éclairs Ardents et clairs. A quelle oeuvre inconnue 10 Travaillent dans la nue Les Chérubins riants Des Orients? Ces faiseurs de poëmes Ouvrent, comme nous-mêmes, 15 Une Exposition Dans leur Sion. On y vient du nocturne Sirius, de Saturne, De Vénus tout en feu 20 Dans l'azur bleu, Et de l'ombre où fulgure, Détachant sa figure Dans l'éther de safran, Aldébaran. 25 Le Berger des étoiles A dans ses larges toiles Emprisonné divers Grands univers. Là, tendant leurs échines, 30 D'invincibles machines Font mouvoir les vermeils Coeurs des Soleils. Puis, des fontaines vives Dans leurs eaux convulsives 35 Roulent des firmaments De diamants. La chevelure d'Eve Et sa bouche de rêve Les ont teintes de leurs 40 Tendres couleurs, Et des jardins étranges Fleurissent, dont les Anges Ailés et triomphants Sont les Alphands. 45 Là naissent, blancs et lisses, Ouvrant leurs purs calices Près des amaryllis, D'immenses lys, Et des roses farouches, 50 Pareilles à des bouches Que tout baise à l'entour, Disent: Amour! Parmi l'or des fournaises Dansent des Javanaises 55 Venant d'une Java Où nul ne va. Mille milliers de rimes S'éparpillent, sublimes, En un glorieux chant; 60 Et se penchant Vers les grands téléphones, Hurlent des Tisiphones Et parlent en mots fins Les Séraphins. 65 Dans la nue électrique, Dieu, puissamment lyrique, Lutte avec Edison A sa façon; Et de ses mains profondes, 70 L'ingénieur des mondes Construit dans le plein ciel Sa Tour Eiffel! 9 juillet 1889. XL Été On dit à ce cruel Été, Qui tanne la peau des gorilles: Tu nous endors, comme un Léthé; Puis tu nous cuis et tu nous grilles. 5 Nous vivons, grâce à ton aplomb Comme la colombe et les ânes, Sous une calotte de plomb Qui fond les cerveaux dans les crânes. Été cruel, chacun se tut 10 Devant ton affreux monopole; Car on sent, comme à l'Institut, L'étouffement d'une coupole. Pourquoi remplir nos vastes cieux De ton caprice et de tes rages? 15 Quel appareil prétentieux De fournaise et de faux orages! Ces orages, que tu prends soin De balayer avec ta robe, Filent, et puis s'en vont très loin, 20 Comme un caissier qui se dérobe. Effarouchant les astres bleus Effarés dans leur vol magique, On ne sait jamais si tu pleus Ou non. Rouge Été, sois logique. 25 Écoute-nous, dans tes donjons! Nous voulons, moyennant des sommes, Savoir si c'est nous qui mangeons Les biftecks, ou si nous les sommes. Or, le féroce Été répond: 30 Homme, instruit jadis par la Muse, La foire n'est pas sur le pont. Je suis un roi. Le roi s'amuse. Avant de manger les cerneaux, Comme il est bon que l'homme souffre, 35 J'ai repris dans mes arsenaux L'ouragan, la pluie et le soufre. J'étale ainsi mon gai savoir Et je sais égayer ma rate; Et je ris, lorsque après avoir 40 Balancé, mon dénoûment rate. Comme en un désert libyen, J'ai tari les mourantes sources. Mais que voulez-vous? il faut bien Que l'on connaisse mes ressources. 45 Mon sourcil, quand je le fronçais, A fait gémir la terre noire. Comme Claretie aux Français, Je reprends mon vieux répertoire. Accrochant l'éther sur mes pas, 50 Je ne tonne pas, et je tonne. Puis je pleus, et je ne pleus pas. Voilà donc ce qui vous étonne? Je fleuris la rose et le lys. Je sais charmer autant que nuire; 55 Je fais un Alger de Senlis Et, j'en conviens, j'aime à vous cuire. Cependant on doit m'héberger! Tout cela n'est pas une pose. Je le fais pour monsieur Berger 60 Et pour monsieur Alphand. J'expose! 23 juillet 1889. XLI Noce La nuit meurt. C'est bientôt l'heure Frissonnante du matin, Où dans les bois le vent pleure, Doux et parfumé de thym. 5 Des soupeurs, faisant la guerre A leur vieil ennui bavard, S'ébattent dans un vulgaire Cabaret du boulevard. Et ces pâles noctambules 10 Montrent des visages blancs Comme ceux des funambules Avec leurs toupets tremblants. Ils traitent des cocodettes Pour qui ces plaisirs sont nuls, 15 Et qui songent à leurs dettes Avec de profonds calculs. Elles font de tristes moues Sous de riantes couleurs, Car les pastels de leurs joues 20 Sont comme un bouquet de fleurs. C'est la fête qu'elles donnent A leurs amants éblouis, Et tout bas elles fredonnent L'hypothèse des louis. 25 Leur fard éclatant rougeoie, Et cependant, les soupeurs, Sans désir comme sans joie, Plus graves que des sapeurs, Dans le bleu salon morose 30 Où leur ennui se tient coi, Boivent du champagne rose, En baisant n'importe quoi. Des écrevisses farouches Forment le fond du repas. 35 Elles emportent les bouches Et ne les rapportent pas. Et l'on mange aussi des pickles D'un prodigieux élan, Où l'on peut voir, sans besicles, 40 Tous les monstres de Ceylan. Sous le gaz jaune qui flambe, Grande comme une Pallas, Emma laisse voir sa jambe Que l'on a tant vue, hélas! 45 Séraphine devient tendre; Et Lise, dans un dessein Qu'il est aisé de comprendre, Montre les lys d'un beau sein. Telle Cypris dans sa conque. 50 Puis, comme il faut accoucher D'un vieux dénoûment quelconque, Tous vont aller se coucher. Non sans un peu d'amertume, Chacun ayant fait ses frais, 55 Ils sortent sur le bitume, Caressés par le vent frais. Avec les vains simulacres De s'être bien amusés, Les voilà prenant des fiacres 60 Vieux et jusqu'à l'âme usés. Redoutant le dieu féroce Que désigne un arc vermeil, Ils s'en vont, gens de la noce, A l'heure où vient le Soleil. 65 Ils vont dormir, sous les toiles, Un sommeil essentiel, Car les dernières étoiles Pâlissent au fond du ciel. 6 août 1889. XLII Pessimisme Psychologues à l'oeil subtil, Analystes et pessimistes, Afin d'en extraire un plomb vil, Tourmentez l'or, ô bons chimistes! 5 Pour moi, je ne pratiquerai Jamais votre culte barbare. Au contraire, j'invoquerai Les Grâces, comme a fait Pindare. Et séduisant par mon brio 10 Les cieux rouges et pleins de roses, J'interrogerai le trio De ces déesses grandioses. Vous êtes vraiment dégoûtés! Je ne sais dans quelle Sorbonne, 15 Tristes songeurs, vous écoutez Une leçon qui n'est pas bonne. Ah! dans les rayons triomphants, Petites âmes vagabondes, Regardez jouer les enfants 20 Avec leurs chevelures blondes. Sur cette terre, où vous errez Comme dans une vile auberge, Regardez, lorsque vous pleurez, Le pur sourire d'une vierge! 25 Prêts à bondir sur le tremplin Où vous pousse votre folie, Affirmant que le vin est plein De lie et de mélancolie, Vous dites: N'en buvons jamais! 30 Je hasarde cette hypothèse: Le vin est délicieux, mais Vous avez la bouche mauvaise. Ne dévisagez pas les cieux Avec des prunelles hautaines. 35 C'est toujours la Muse aux beaux yeux Qui nous parle dans les fontaines. Les femmes, prétend votre humour, Ensanglantent leurs bras de nacre, En aidant le féroce Amour 40 A vulgariser le massacre. Vous affirmez que ce boucher Leur doit ses plus belles recettes. On peut cependant les toucher Autrement qu'avec des pincettes. 45 Parmi les fleurs que nous pillons, Dans le bois hanté par les faunes, De jolis vols de papillons Font palpiter leurs ailes jaunes. Non, monsieur, l'homme ne me plaît 50 Pas du tout, l'homme ni la femme, Disait jadis le prince Hamlet, Qui chantait fort bien cette gamme. Le zéphyr turbulent dans l'air Frissonne et se tourne en volute. 55 Laisse-moi, bon Schopenhauer, Te régaler d'un air de flûte. Par ce beau soir plein de fraîcheurs, Sur le feuillage et dans les nues Partout se glissent des blancheurs 60 Et de chastes figures nues. Blanc cheval sans bride et sans mors, Porte-moi vers les belles fêtes, Car les Dieux ne seront pas morts Tant qu'il restera des poëtes. 20 août 1889. XLIII Pégase Le poëte qui dans l'extase, O Muse, fait ce que tu veux, Est monté sur le blanc Pégase, En l'empoignant par les cheveux. 5 Au-dessus d'eux le ciel flamboie, Et le cheval fier et subtil Dit au poëte plein de joie: Où dois-je aller? Que te faut-il? Veux-tu le trône au dais de moire 10 Que l'homme regarde en rêvant, Ou ce vain murmure, la gloire, Qui s'éparpille dans le vent? Veux-tu suivre en ses nobles crimes La Guerre au souffle meurtrier, 15 Ou sur ton beau front plein de rimes Avoir l'ombre du noir laurier? Traversant la mer inféconde, Plus rapide que le zéphyr, Tu pourras dépouiller Golconde 20 Et cueillir les perles d'Ophir! Je puis te donner une Omphale Aux cheveux baisés par le jour, Et la richesse triomphale, Et ce que l'on appelle: Amour! 25 Et tu n'as qu'à parler, poëte, Pour vêtir de riches habits, Si tu veux boire un vin de fête Dans une coupe de rubis. En ta colère impétueuse, 30 Tu verras tomber sur ton flanc Une pourpre voluptueuse, Ayant le rouge éclat du sang. Tu peux tenir ma chevelure Qui frissonne en tes blanches mains. 35 Rien ne ralentit mon allure Et je connais tous les chemins. J'arrive, d'une aile guerrière, Jusqu'aux Dieux, sur le pavé d'or. Tout me cède, et nulle barrière 40 Ne peut arrêter mon essor. Je sais voler comme les aigles Et bondir comme les lions, Sans briser le rhythme et ses règles. Où te plaît-il que nous allions? 45 Ainsi parle, voix ingénue, Pégase, le hardi cheval Qui dans l'orage et dans la nue Devance l'éclair, son rival. Déchirant l'azur et le soufre, 50 Il dit encor, dans la rumeur Des astres, et dans l'or du gouffre: Où vais-je te mener, rimeur? Et le poëte, en ses prunelles Ayant le ciel oriental 55 Brillant de clartés éternelles, Dit: Tu sais bien. A l'hôpital! 3 septembre 1889. XLIV Scientifique Lentement, vers la fin du jour, Une voix murmurait dans l'ombre: Amour! Amour! Amour! Amour! Au milieu de la forêt sombre. 5 Quelqu'un disait: L'essentiel N'est pas la gloire et sa fumée. Non, le vrai, c'est de voir le ciel Dans les yeux de la bien-aimée. Une bouche peut s'embraser 10 Lorsqu'une autre bouche s'y pose. On voit dans le divin baiser L'éblouissement d'une rose. La haie en fleur, l'étang dormant Ont le souffle qui vous enivre. 15 Pour être heureux tout bêtement, Il suffit de se laisser vivre. Écoute l'yeuse et le pin! Bon laboureur, chéris ta femme Et baise-la comme du pain, 20 Tandis que le bon air t'affame. Quant aux hors-d'oeuvre superflus, Ami, bien fol est qui s'y fie. Et l'on ne trouve rien de plus Dans toute la philosophie. 25 Ainsi parlait, génie, esprit, Je ne sais qui, dans l'ombre noire, Au bois où l'églantier fleurit Près de l'étang glacé de moire. J'écoutais, regardant les cieux 30 Où s'allume la chrysoprase, Et je marchais, silencieux, D'un pas léger, sur l'herbe rase. Je trouvais les instants bien courts, Dans la grande forêt magique, 35 Et je dis: Quel est ce discours Si raisonnable et si logique? Et tandis que tombait la nuit, Écartant le houx et la ronce, Je marchais sans faire de bruit, 40 Car j'attendais une réponse. Les oiseaux, chers petits bandits, Mettaient les branches au pillage. Bientôt, près de moi, j'entendis Un froissement dans le feuillage. 45 Pâle dans le fluide azur, Ame que le bruit importune, Avec son blanc visage pur Apparaissait la douce lune; Et, choeurs envolés, se nouant 50 Parmi les zéphyrs qui soupirent, Je vis des Nymphes se jouant, Blanches figures, qui me dirent: Oui, tu peux t'instruire, en effet, Au bruit de la brise et des ailes. 55 Quel est ce discours tout à fait Sage? continuèrent-elles, En jetant leurs cheveux flottants Sur leurs tuniques sans agrafes: C'est la chère voix du Printemps 60 Qui parle dans nos phonographes! 17 septembre 1889. XLV Princesse Les blonds Amours, chez vous tapis, Jeanne, sifflent comme des merles, Et vous marchez sur les tapis Avec des pantoufles de perles. 5 Aussi riche qu'Ali-Baba, Vous cachez vos roses fleuries, Comme la reine de Saba, Sous des robes de pierreries. Endormeuse comme un Léthé, 10 Vous grignotez, en vos auberges, Des ortolans pendant l'été Et, quand vient l'hiver, des asperges. Et froide comme un iceberg, Vous demandez un peu d'extase 15 A quelque grand johannisberg De chrysoprase et de topaze. Mais, ô déesse, dont les pas Auraient fleuri toute Cythère, Vous le savez, on ne vit pas 20 Seulement de pain, sur la terre. Princesse aux désirs indomptés Que nul obstacle ne rature, Vous savourez les voluptés De la saine littérature. 25 Des poëtes, sachant ravir, Tressent, en leurs beaux soliloques, Des rimes d'or, pour vous servir De colliers et de pendeloques. Et des romanciers, nécromants 30 Dévoués à l'heur de vous plaire, Fabriquent pour vous des romans. On en tire un seul exemplaire. Ainsi, vous ne pleurez jamais. A vous servir tout met du zèle; 35 Un zéphyr vous caresse. Mais Avouez-le, mademoiselle, Ces bonheurs vous semblent hideux Auprès des maux que vous souffrîtes, Du temps où vous mangiez pour deux 40 Sous de pommes de terre frites. Car alors, ignorant le bain, Vous aviez, fillette aux yeux pâles, Treize ans, l'âge de Chérubin, La bouche rose et les mains sales. 45 C'était en de charmants accords Et dans la radieuse ivresse Qu'on admirait sur votre corps Vos petits haillons de pauvresse, Vous aviez la saveur d'un fruit, 50 Et sur les places reculées Des amants tressaillaient, au bruit De vos savates éculées. 1er octobre 1889. XLVI La Nuit Ne parle pas, trop parler nuit: Bon passant, prends garde à ta montre. Comme elle est superbe, la Nuit Qui se dérobe et qui se montre! 5 Quand cette reine aux doigts fleuris Vient pour charmer les demoiselles, Oh! sur le fabuleux Paris Comme elle étend de grandes ailes! Vite, elle a fermé son rideau 10 Pour cacher la clarté vermeille, Et chante: Dodo, l'enfant do A l'homme éreinté qui sommeille. Et l'immense ville apparaît Avec ses effrayants colosses, 15 Pareille à la noire forêt Que peuplent les bêtes féroces, La verte Seine, dont le flot Brille comme une pertuisane, Dans son lit, avec un sanglot 20 S'étire, et fait la courtisane. Et le grand Paris, traversé Tout entier par ses chansons vagues, Se réjouit d'être bercé Dans le murmure de ses vagues. 25 Les amants dont le coup d'essai De nul chef-d'oeuvre ne diffère, S'embrassent, et comme Sarcey L'ordonne, font la scène à faire. Le rimeur, en son rêve bleu 30 Que nul ukase ne supprime, Baise l'ardent charbon de feu Sur les deux lèvres de la Rime. Ouvrant, avec un geste sec, Leurs grands coffres-forts à fonds doubles, 35 Comme Gigonnet et Gobseck Les éditeurs comptent des roubles. En prononçant de vagues mots, Des filles, seules ou par groupes Vont et, comme les animaux, 40 Font saillir de lascives croupes. Les souteneurs et les filous Tentent de rafler des sacoches, Et rôdant, pareils à des loups, Touchent leurs couteaux dans leurs poches. 45 Ce sont eux, les marchands d'amour. Avec sa prunelle hagarde, Au coin du sombre carrefour La blanche Lune les regarde. Pâle, des nappes de l'azur 50 A sa lumière habituées, Elle jette ses rayons sur Les petites prostituées. Effroyablement, par milliers, Volent dans le gouffre des nues 55 Des Pégases, des cavaliers, Des monstres et des femmes nues. Et dans l'immensité des cieux On voit au-dessus de nos fanges, Comme un long choeur silencieux 60 Errer les figures des Anges. 15 octobre 1889. XLVII Thalie O muse Comédie, Souffre un peu que ma main Hardie S'égare en ton chemin! 5 Tel, rouge et faisant halte, Devant cette primeur S'exalte Un apprenti rimeur. Et bien vite il ajoute: 10 Pour guérir mes tourments Écoute- Moi, nymphe aux yeux charmants. Vendangeuse Thalie, Viens, prends en pitié ma 15 Folie, Toi que Bacchus aima! Déesse au cou de cygne Que n'atteint nul affront, La vigne 20 Se tord sur ton beau front. Oh! ne sois pas farouche! Mes yeux s'égarent dans Ta bouche Et sur tes blanches dents. 25 L'air ému tourbillonne Et mon sang courroucé Bouillonne Pour ton nez retroussé. Je veux te plaire, ô Muse! 30 Et sachant comment on S'amuse, Te prendre le menton. Oyant ces mots, Thalie Au visage taché 35 De lie, N'a pas l'air trop fâché, Et répond, déjà tendre: Tu pourras, sous les draps, Me prendre 40 Tout ce que tu voudras. Combattant ma paresse, Pour tes secrets desseins Caresse La neige de mes seins, 45 Leur neige grandiose, Où de vivants boutons De rose Charment les feuilletons. Je le veux bien, apaise 50 Mon dédain querelleur Et baise Ma rouge lèvre en fleur. J'y consens, dans tes rages, Flétris par les derniers 55 Outrages Mes trésors printaniers. Sois heureux, comme en songe. Fais tout ce que tu veux, Et plonge 60 Ta main dans mes cheveux. Sois méchant pour moi seule, Puisque je ne suis pas Bégueule, Bouscule mes appas. 65 Mais, ô marchand de rimes, Qu'au ciel aérien Tes crimes N'aient pas crié pour rien! Si tu n'es pas infirme, 70 Sous les astres sereins Affirme La vigueur de tes reins. Avec joie et bravoure Ma lèvre belle à voir 75 Savoure Le sang du raisin noir. Je dédaigne un coeur lâche. Sois rude et triomphant, Mais tâche 80 De me faire un enfant! 29 octobre 1889. XLVIII Turlurette Il s'en va, le fol Amour. Nous entendons le tambour Qui pour vous bat la retraite. Eh! allez donc, Turlurette! 5 Sous les rouges cieux pourprés, Vous n'irez plus dans les prés Effeuiller la pâquerette. Eh! allez donc, Turlurette! Du poëte au savetier, 10 Vous charmiez tout le quartier Notre-Dame-de-Lorette. Eh! allez donc, Turlurette! Hélas! au lieu d'ortolans, A vos appétits galants 15 On offre une vinaigrette. Eh! allez donc, Turlurette! Déjà, lors de vos treize ans, Vous aviez les yeux luisants, Car vous étiez guillerette. 20 Eh! allez donc, Turlurette! Vous faisiez peu de façons, Et d'aimables polissons Baisaient votre collerette. Eh! allez donc, Turlurette! 25 Belle aux sens extasiés, A coup sûr vous ne lisiez Ni Beuve, ni Philarète. Eh! allez donc, Turlurette! Plus tard, quand toute une cour 30 Vous adorait, tour à tour Vous fûtes dame et soubrette. Eh! allez donc, Turlurette! On admirait votre peau. Sur votre insolent chapeau 35 Brillait une folle aigrette. Eh! allez donc, Turlurette! A vos genoux, très soumis, Se traînaient des gens bien mis, Ayant des croix en barrette. 40 Eh! allez donc, Turlurette! Ou bien, d'un pas vif et prompt, Vous portiez sur votre front Le pot au lait de Perrette. Eh! allez donc, Turlurette! 45 Où sont hélas! tous les ors Et tous les riants trésors Cachés sous la gorgerette? Eh! allez donc, Turlurette! Et vos seins blancs, où jadis 50 Parmi les glorieux lys Rougissait une fleurette? Eh! allez donc, Turlurette! Et le gai visage en fleur Où le Temps écornifleur 55 Plante sa griffe indiscrète? Eh! allez donc, Turlurette! On voit maigrir votre flanc Et déjà, dans votre sang Frémit une peur secrète. 60 Eh! allez donc, Turlurette! Bientôt, regrets superflus! Vous ne voyagerez plus Au pays de l'amourette. Eh! allez donc, Turlurette! 65 Car, à bouche que veux-tu, Vous aurez de la vertu Comme un pâle anachorète. Eh! allez donc, Turlurette! Et tenant votre cabas, 70 Vous tricoterez des bas, Mince comme une levrette. Eh! allez donc, Turlurette! Alors, grillant vos mollets, Vous songerez, triste, les 75 Pieds sur votre chaufferette. Eh! allez donc, Turlurette! 12 novembre 1889. XLIX Cigare Dans l'or et la pourpre du soir, Après une lointaine course, Paresseusement vint s'asseoir Le beau Serge auprès d'une source. 5 N'étant nullement du vieux jeu, Comme un homme qui se respecte, Il intimidait le ciel bleu Par son élégance correcte. Ses yeux, comme avivés de khol, 10 Indiquaient une turlutaine Assez tranquille, et son faux-col Se reflétait dans la fontaine. Et dans sa bouche où les baisers Volant toujours sans crier gare 15 Sont comme des oiseaux posés, Brûlait un farouche cigare. Mais dardant, ainsi qu'un vautour, Son oeil fauve, à côté de Serge, Vint s'asseoir dans l'herbe, à son tour, 20 Un Etre beau comme une vierge. Oh! dit-il, devant ces roseaux, Tu rêves là, comme en un gîte, En écoutant des chants d'oiseaux. Mais, bel enfant, pense à Brigitte. 25 Elle a treize ans, comme jadis La Juliette de Shakspere. Elle ressemble au chaste lys Fleur qui s'éveille et qui respire. Voyant sa lèvre, en paradant 30 La Rose brode sur ce thème; Serge, elle t'aime et cependant, Elle ne sait pas qu'elle t'aime. Goûte l'ineffable saveur De sa douce prunelle en flamme, 35 Et sache, glorieux buveur, T'enivrer de sa petite âme. Sois fidèle! pour apaiser Ta soif de la joie inconnue, Quel nectar vaudrait le baiser 40 De cette fillette ingénue? Et moi, qu'à ce moment tu vois, Aussi blond que l'orange mûre, Et qui te parle, et dont la voix Se mêle au ruisseau qui murmure, 45 Je suis l'Amour, que nul ne fuit, Qui mène les troupes d'oiselles Vers les nids tièdes, et la nuit, Je m'endors sous mes grandes ailes. Ainsi parlait, près des échos, 50 Au fumeur, gracieux éphèbe, Le Roi divin, né du Chaos Dans le silencieux Érèbe. Mais ayant pris un air grognon, Avec un geste qui rature, 55 Serge dit à son compagnon: Ne fais pas de littérature. Tes fils, dans la brise flottants, Sont presque aussi gros que des câbles. Chante, puisque c'est le printemps, 60 Mais n'abuse pas des vocables. Est-ce que tu me prendrais pour Un Daphnis, antique baderne? Tu dis cela, comment? L'Amour? Pas fin de siècle. Pas moderne. 26 novembre 1889 L Bêtes Hier, comme il est essentiel De fuir les foules turbulentes, Pour contempler un peu de ciel Je flânais au Jardin des Plantes. 5 J'oubliais tout, les biens, les maux, La science trop incertaine, Et je vis tous les animaux Qu'a chantés le bon La Fontaine. Comme le Soleil en courroux 10 Qui s'endort sur les marécages, Le Tigre et le grand Lion roux Semblaient s'ennuyer dans leurs cages. Ce temps est dur pour les Lions, Disait le grand porte-crinière; 15 Il ne faut pas que nous voulions Éviter l'injure dernière. On ne sait plus ce que valait Ma colère et ma vaste joie, Et maintenant c'est un valet 20 Qui m'apporte un semblant de proie. Tandis qu'un éclair triomphant S'allumait dans les yeux de l'Aigle, Ce héros, l'antique Éléphant Mangeait un petit pain de seigle. 25 Et se dandinant avec pompe, Ce dieu solidement bâti Égalait par sa belle trompe Ganéça, fils de Parvati. Le Singe à des hommes divers, 30 Pour accomplir son ambassade, Enseignait des gestes pervers, De la part du marquis de Sade. Léchant sa femelle ardemment, Rhythmique, avec des yeux folâtres 35 Et des gentillesses d'amant, L'Ours noir grognait: Oh! les théâtres! Le Perroquet taché de feu, Sans peur ouvrant son bec solide, Criait: Député jaune et bleu, 40 Je ne veux pas qu'on m'invalide! Il disait, le divin Chameau, Dont les jambes valent des ailes: Fi du joueur de chalumeau Qui me compare aux demoiselles! 45 Le Rossignol dans son verger, Parlait du ténor qui l'obsède, Et la Gazelle au pas léger Se plaignait du vélocipède. Avec son air paisible et fou 50 Je vis l'innocente Girafe Qui fait sa belle, et dont le cou A l'élégance d'un paraphe. Cette bête, qui dans la nuit Va d'un pas naïf, qu'elle scande, 55 Me dit: la Tour Eiffel me nuit; C'est une Girafe plus grande. Aspirant les senteurs de pin Que la noire forêt compose, L'ingénu, le tendre Lapin 60 Disait, furtif: C'est moi qu'on pose. Car, et je n'y vois aucun mal, Poser un lapin signifie: Je vous paierai, foi d'animal! Monsieur, bien fol est qui s'y fie. 65 Je vis sur les eaux, restant coi, L'oiseau que sa blancheur désigne. Et courroucé, je dis: Pourquoi Donc es-tu Cygne? On n'est pas Cygne. Quelle chimère! On est Canard. 70 En des coins-coins analytiques On s'envole, car c'est un art, Dans les grands journaux politiques. Ou bien l'on est Oie, et ce nom Fait qu'on trouve une gloire insigne, 75 Comme la déesse Junon. Hélas! me répondit le Cygne, L'Oie est un digne objet d'amour, Elle s'envole comme un Ange. Rien n'égale une basse-cour 80 Où l'on barbote dans la fange. Là, comme aux noces de Cana, On s'enivre de mille joies. Bonheur idéal! Mais on n'a Pas voulu de moi chez les Oies! 10 décembre 1889. LI Lutte La Muse est divine, et sans cesse Charme le jour. Elle restera ma déesse Et mon amour. 5 Jamais celle que j'ai suivie Ne m'a lésé. Mais, certes, lutter pour la vie Est malaisé. Ah! sous le rouge crépuscule 10 Du ciel en feu, Le meilleur lutteur fut Hercule, Esclave et dieu. Car agile en ses peccadilles Comme les faons, 15 Il faisait à cinquante filles Cinquante enfants. Prolixité digne d'envie! Puissant gala, De pouvoir prodiguer la vie 20 A ce point-là! Mais songer à soi-même, vivre, Est déjà fort, Si bien que parfois on est ivre De cet effort. 25 Au Paris de la rive gauche, Sur les coteaux Persiste encore la débauche Des Flicoteaux. Plus d'un jeune mélancolique, 30 Ivre de grec, Y meurtrit sa dent famélique Sur un bifteck. Mais, ô lutte sourde et hagarde! Fuyant repas! 35 Le bifteck, pareil à la garde, Ne se rend pas. Tel esquisse, en mots d'une lieue, Des Ménélas Héros d'une histoire sans queue 40 Ni tête, hélas! Le clown, dans une triste fête Content de peu, Orne d'un toupet bleu sa tête. Oh! pourquoi bleu? 45 Près des vieux aux lourdes paupières, Tristes et soûls, Vois, les pierreuses, dans les pierres, Vont, pour deux sous. Et c'est la même coqueluche 50 Dans le ruisseau Que sur les coussins de peluche Couleur ponceau. Torgnole, fuyant comme un lièvre Et lasse enfin, 55 Vend le froid baiser de la fièvre Et de la faim. Et de même, Anna que mignote Son vieux lion, Avec ses quenottes grignote 60 Un million. Pour toute l'humanité blême Oh! que rêver? C'est toujours l'unique problème: Ne pas crever. 65 L'Homme obéit, l'Or est le maître De ce valet, Et c'est bien l'Etre ou ne pas être Du prince Hamlet. Et toi qui n'as pas de colère, 70 O doux rimeur, Puisque tu n'obtiens pour salaire Qu'une rumeur; Puisque la salle où se goberge Trimalcion, 75 Te dédaigne, comme l'auberge, Trime, alcyon! 24 décembre 1889. LII Sursum! Dans ce Paris, cul-de-sac Inventé par feu Balzac, Le plus humble mammifère Nous parle d'Influenza. 5 Une chanson de Rosa Ferait bien mieux notre affaire. Sur notre front, clair et beau, Toujours brilla le flambeau Qui dissipe les ténèbres. 10 Le savetier Gavarni Fit notre soulier verni. Donc, ne soyons pas funèbres! Pour amuser nos destins Nous avons les doux satins, 15 L'or tramé, la pourpre insigne. C'est chez nous qu'Eve aux beaux yeux S'en délecte et sait le mieux Porter ces feuilles de vigne. O toi, dont le petit nez 20 A des reflets satinés Sous le zéphyr qui le fripe Et qui baise tes appas, Femme, ne te laisse pas Étonner par une grippe! 25 L'homme, qui s'est nommé roi, Garde le pouvoir; mais toi, Sa dédaigneuse compagne, Qui toujours le mets dedans, Rafraîchis tes blanches dents 30 Sur la mousse du champagne. Les théâtres, je les plains, Ne sont pas tout à fait pleins. A la meilleure des villes Nous permettrons ce défaut; 35 Et nous saurons, s'il le faut, Nous passer de vaudevilles. Tentons-le, c'est un essai. Et tout en plaignant Sarcey, Dont le cher coeur en soupire, 40 Devant les rubis du feu, Près d'une amante à l'oeil bleu, On pourra lire Shakspere. Le meilleur régal qu'on sert N'est pas au café-concert. 45 Ce sont les douces diphthongues Et les mots imitatifs Que les amoureux furtifs Disent sur les chaises longues. Que Gluck et Cimarosa 50 Fassent taire Influenza! Car c'est une douce chose De chanter Amaryllis, Tant que sur un sein de lys Fleurit un bouton de rose. 55 Nous cherchions le trésor; mais Nous savons tout, désormais. La Science, triste sphinge, En son babil indiscret Nous a dit le grand secret: 60 Nous descendons tous du Singe. Nos aïeux, contents de peu, Avaient le bout du nez bleu. Mais la meilleure sagesse Que l'on doive éterniser, 65 Croyez-le, c'est de baiser La bouche de la Singesse. 7 janvier 1890. LIII Les Femmes Au lieu de nous mettre à genoux, Prenons des airs quelque peu rogues Et montrons du savoir; car nous Sommes devenus psychologues. 5 Nous savons, pour l'avoir appris, Combien un coeur pèse de grammes, Et de l'exactitude épris, Nous connaissons très bien les femmes. Charmeresses dont les baudets 10 Adorent la grâce éternelle, Pour les ravir, elles ont des Bosses, comme Polichinelle. Deux bosses, d'où vient leur pouvoir! Mais par une saine doctrine, 15 Elles préfèrent les avoir Toutes les deux, sur la poitrine. Elles ont un oeil décevant, Les reines comme les ânières, Et peuvent secouer au vent, 20 Comme les lions, des crinières. Elles ont de très jolis nez Impertinents, gais ou farouches, Beaucoup de lys d'azur veinés, Et des roses, qui sont leurs bouches. 25 Leur fine oreille, en beaux accords, Charme par la grâce des lobes Et sans nul effort, sur leur corps On voit pousser de belles robes. Pour que le gai printemps du ciel 30 Sur leur doux visage fleurisse, Elles sont exemptes de fiel Et fidèles à leur caprice. Puis, ces reines au flanc divin, Que de loin adore le pâtre, 35 Jettent des perles dans le vin, Ainsi que leur soeur Cléopâtre. Elles ont aussi beaucoup d'or Sur leur dos svelte de cétoine Et, tout comme elle, vont encor 40 Au Théâtre-Libre d'Antoine. Au moral, quand s'enfuit le jour, Las de rayonner sur nos vices, Elles aiment d'un chaste amour Le champagne et les écrevisses. 45 Nous craignons leurs courroux mignons, Comme les vagues furieuses, Et leurs voluptueux chignons Sont des forêts mystérieuses. Derrière elles, des sacripants 50 Marchent en bande familière, Brillants et pareils à des paons Échappés de quelque volière, Ce sont les amants, damoiseaux Corrects; mais dans leurs friperies 55 Ils n'ont pas, comme ces oiseaux, Une traîne de pierreries. Non, ces amoureux sans festons, Qui fredonnent leurs pauvres gammes, A leurs incohérents vestons 60 N'ont pas de saphirs; mais les femmes Les complètent facilement, Sirènes aux prunelles bleues, Et par un ensorcellement, C'est elles qui leur font des queues. 21 janvier 1890. LIV Chapeaux Oh! sur le divin boulevard, Qui de l'univers est la moelle Et qu'aime le Journal bavard Que de chapeaux tuyau de poêle! 5 Devant le soleil, ce doreur, Sombres comme des Érinnyes, Ils resplendissent pleins d'horreur, Ainsi que des bottes vernies. Fourmillement de noirs tuyaux! 10 Ils s'en vont jusqu'en Amérique, On dirait les affreux boyaux De quelque bête chimérique. Bien que pour se faire admirer Ils n'aient aucune fanfreluche, 15 Un blanc rayon vient se mirer Dans leurs cylindres en peluche. En leur pêle-mêle confus, Ces indécentes colonnades Par leurs abominables fûts 20 Déshonorent nos promenades. Mais quoi! séjour essentiel, Où sont venus même les Kurdes, Paris est charmant comme un ciel, En dépit des chapeaux absurdes. 25 Là, produit qui n'est pas trop cher Quand on connaît le prix des choses, Les amantes ont une chair Liliale, et des bouches roses. Que de neige en fleur! que de lys! 30 Et quant aux spectacles féeriques, Ils sont confiés, chez Salis, A de bons poëtes lyriques. Marteler, ciseler, forger Dans une braise qui s'allume, 35 Ne jamais se décourager, Torturer le fer sur l'enclume; Et dans les clairs métaux sertir Le diamant et l'améthyste, Voilà dans la moderne Tyr, 40 Le sort glorieux de l'artiste. Puis, comme Ruy Blas, pour garder En sa mémoire des richesses, Il se délecte à regarder Entrer et sortir les duchesses. 45 Tel est son droit et son devoir! Et leurs grâces, d'où naît la joie, Le consolent très bien d'avoir Contemplé des chapeaux de soie. Enfin, un jour, vient le printemps, 50 Paris qui s'attife et respire, Est plein d'esprits dans l'air flottants, Comme la forêt de Shakspere. Les vents mystérieux et doux Ont éparpillé leurs crinières, 55 Et nous mettons des chapeaux mous, Pour aller découvrir Asnières. Courir comme la nymphe Io Nous réjouit. Le flot se moire. Chapeau luisant, chapeau tuyau, 60 Nous te reléguons dans l'armoire. Et dans nos arbres pleins de fleurs, Sous le soleil et les averses, Les oiseaux chanteurs et siffleurs Murmurent des choses diverses. 4 février 1890. LV Vendeur Dans les immenses magasins, Le commis à voix suborneuse Envié par tous ses voisins, Charme une dame promeneuse. 5 Madame, arrêtez-vous un peu! Cieux étoilés, flammes fleuries, Nous avons tout le nouveau jeu Flamboyant dans nos galeries. Parcourez nos rayons de blanc. 10 Ne fuyez pas! Voyez nos toiles. Jamais une Eve sur son flanc N'eut de telles blancheurs d'étoiles. Quant à nos concurrents songeurs, Ils n'ont pas des toiles de Frise 15 Comme en trouvent nos voyageurs. C'est bien là ce qui les défrise. Pour les mystérieux combats, Où parfois la victoire est vague, Nous avons des paires de bas 20 Qu'on fait passer dans une bague. Grâce à la douceur de nos gants, Une héroïne, sans paresse, Peut souffleter les ouragans. Ils penseront qu'on les caresse. 25 Ah! madame, il n'est pas besoin De vous faire des plaidoiries Qui nous entraîneraient trop loin. Voyez, s'il vous plaît, nos soieries. En ses vertigineux essors, 30 La Renommée emporte et chante Nos clairs surahs et nos tussors Dont le brillant tissu l'enchante. Certes, nos satins merveilleux Savent avec beaucoup de gloire 35 Abriter les rocs sourcilleux Que parent des blancheurs d'ivoire, Et le conducteur du troupeau Sourit, l'âme pleine de joie, S'il voit une vivante peau 40 Tressaillir sous nos peaux de soie. La beauté par nous resplendit, Car sous quelle défroque a-t-elle, Franchement, un air plus bandit Qu'en portant notre brocatelle? 45 Ainsi le bon mercier parla D'une voix aux flûtes pareille. Mais à tous ces beaux discours, la Dame faisait la sourde oreille. Madame, enfin que voulez-vous? 50 Dit le commis, chantant sa gamme Et cherchant les mots les plus doux. Ce que je veux? répond la dame. Ah! lorsque le jour est venu, Le vrai bonheur, c'est d'être aimée 55 Par un noble coeur ingénu. Tout le reste n'est que fumée. Comme à l'auberge des Adrets, On nous vole. Robert Macaire Poursuit les femmes. Je voudrais 60 Trouver un amour non précaire, Et surtout que, jamais atteint Par le sort dont souffrit Hélène, Ce fidèle amour fût bon teint, Sans nulle éraflure, et tout laine. 65 Je vous comprends, dit le commis Et, les yeux pleins de vagues flammes, Il ajouta, d'un ton soumis: Voyez par là. Rayon des âmes! 18 février 1890. LVI Carnaval L'autre nuit, dans la clarté blonde, Je vis au bal de l'Opéra Un jeune homme du meilleur monde. Son oeil terne m'exaspéra. 5 Son habit, qu'en vain je m'excite A glorifier sans remords, Était noir comme le Cocyte Qui roule son flot chez les morts. Il obéissait à la règle 10 Et son prodigieux faux-col Semblait vers les cieux, comme un aigle Démesuré, prendre son vol. Il était correct et puriste, Uni comme le fond d'un val. 15 Cependant je lui dis: Quel triste Costume, pour le carnaval! Le bonheur est avec les masques Et les Arlequins onduleux Venus des pays bergamasques. 20 Ils sont jaunes, rouges et bleus. Il est bon de montrer son râble Comme troubadour abricot, Et c'est un plaisir adorable D'être un Pierrot de calicot. 25 C'est une chose excitatrice De prendre un veston vermillon Pour se travestir en Jocrisse Agrémenté d'un papillon. Comme aux époques disparues, 30 Pour stupéfier les badauds, Il est bon d'être un Turc des rues Avec un soleil dans le dos. Dans son allégresse éternelle Que, soûlé par des vins troublants, 35 Quelque divin Polichinelle Déshonore ses cheveux blancs! En de fabuleux amalgames, Brûlés d'impudiques ardeurs, On aime à voir, hommes et femmes, 40 Tourbillonner les débardeurs, Et la fantaisie est complice Pour qu'une Javotte aux seins lourds De ses robustes flancs emplisse Une culotte de velours. 45 Venu des lointaines bourgades Comme un printemps en floraison, Amour emporte ces brigades. Brigadier, vous avez raison! A bas la sagesse vieillotte. 50 Puisque heureusement la chair est Faible, quand le bal papillote Comme une affiche de Chéret! Tel, raisonnable guitariste Savant comme un procès-verbal, 55 Je parlais au jeune homme triste Qui se promenait dans le bal. Et je lui disais: Mince comme Un caillou par l'onde aiguisé, Réponds-moi, tranquille jeune homme. 60 Pourquoi n'es-tu pas déguisé? Et lui, rajustant son monocle, Me dit: Poëte qui me suis, Je suis droit comme sur un socle. Mais pour déguisé, je le suis. 65 En quoi? demande à Cidalise Que charme ce jeu puéril: En jeune homme qui s'analyse, Et se regarde le nombril. 4 mars 1890. LVII Controverse Ayant du loisir, et comptant M'amuser, je dis au vieux Diable: Enfin tu dois être content; La chose est irrémédiable. 5 Nargue le ciel aérien! Tu triomphes; l'heure est sonnée Où la Femme ne vaut plus rien, Grâce à toi, qui l'as façonnée. Il se mêle un subtil poison 10 Au vin doré qu'elle nous verse. Blanche sous la folle toison, Elle est horriblement perverse. Femelle avec ou sans petits, Que mènent des instincts atroces, 15 Elle a les hideux appétits De toutes les bêtes féroces. Elle est panthère aux yeux ardents, Elle est lionne en son repaire, Elle est tigresse aux fortes dents; 20 Elle est aussi chatte et vipère. Elle obéit à son destin, L'expérience nous l'enseigne, Lorsque pour son joyeux festin Elle dévore un coeur qui saigne. 25 Elle apprête ses trahisons Avec une rare sagesse, Et gratte ses démangeaisons, Par atavisme, étant singesse. Toi qui l'adoptas dès hier 30 Et qui l'avais prise en sevrage, Bon Diable, tu dois être fier Et satisfait de ton ouvrage. Telle ma colère parlait. Mais le Diable, que rien n'entame, 35 Dit: Je suis, comme un autre Hamlet, Assez mécontent de la Femme. Contre elle acharné vainement, Je n'ai fait que de la bouillie Pour les chats, et l'événement 40 Trompe encor ma ruse vieillie. Faute d'avoir assez bien lu Ce qui concerne cette amante, Vieux logicien, j'ai voulu En faire un monstre: elle est charmante! 45 Son visage a l'éclat du jour Par qui tout se métamorphose, Et le souffle pur de l'Amour Vient fleurir ses lèvres de rose. Par leurs mystérieux accords 50 De fruit vermeil où l'on va mordre, Les chairs saines de son beau corps Nous affirment le rhythme et l'ordre. Lorsque je veux l'exciter par La saveur des piments étranges, 55 Son âme se révolte, car Elle est fière comme les Anges. Même, son regard enchanté Ravit les astres et les sphères, Car elle est bonne; et sa bonté 60 Ne fait plus du tout mes affaires Elle est chaste encor, dans l'émoi Où l'a jetée un mot trop leste, Et conserve, en dépit de moi, Une ingénuité céleste. 18 mars 1890. LVIII Avril Oh! sois le bien venu, Printemps, Ami joyeux qui nous accueilles! Fais voler tes cheveux flottants Sous ton riant chapeau de feuilles. 5 Voici le doux mois, cet Avril Qui sur l'asphalte, en son extase, Fait briller le chrysobéryl Et flamber la jaune topaze. Mille rameaux pleins de bourgeons 10 Préparent leur folle parure, C'est pourquoi, mes amis, songeons A dépouiller notre fourrure. Serrés par de légers vestons Et de clair soleil idolâtres, 15 Les hommes, comme des festons, Vont briller en taches folâtres. Les Halles offrent leurs primeurs. On peut admirer les asperges Grosses, pour charmer les rimeurs, 20 Comme des bras de jeunes vierges. Pareille aux flammes d'un brasier, Eve, la jeune fleur éclose, Sent, comme un bouton de rosier, S'épanouir sa gorge rose. 25 Plus grisante que les raisins, Elle va, par un art insigne, Dans les divers Grands Magasins Acheter sa feuille de vigne. Prête à payer d'un seul radis 30 Le philosophe ennuyeux, comme Autrefois, dans le paradis, Elle aspire à manger la pomme. O psychologue, esprit ouvert! Même, il faudrait que tu la visses 35 Grignoter, avant ce fruit vert, Un tas de rouges écrevisses. Pendant ces jours aventureux, Le Printemps, secouant ses ailes Sur tous les nids des amoureux, 40 Dit: En classe, mesdemoiselles! Cernay, c'est le pays charmant Où l'on dit à Rose: Qu'a-t-elle? Irisé, le blanc diamant Ruisselle de la cascatelle; 45 Et Corot, qui fut dans le vrai, Donne, en guirlandes ingénues, Aux coteaux de Ville-d'Avray Un choeur de Nymphes toutes nues. Un pays vraiment enjoué 50 Vit dans la maritime Asnières, Où l'on dit que parfois Chloé Subit les injures dernières. Là d'aventureux matelots, Prodigues du temps qui s'envole, 55 Emportent sur l'azur des flots Des personnes d'un goût frivole; Et, leurs beaux seins gonflés d'amour, Les vagues apaisent l'orchestre De leurs orageux sanglots, pour 60 Écouter les vers de Silvestre. Nous sommes las de réfléchir: Que notre âme enfin s'extasie! Doux Printemps, viens nous rafraîchir Avec ton souffle d'ambroisie. 65 Vous voilà mûrs pour le repos, Esprit banal qui nous écoeures, Vaudeville enflant tes pipeaux, Et vous aussi, thés de cinq heures. 1er avril 1890. LIX A Auguste Vacquerie Ami, voici que ton poëme, Comme un oiseau baigné de jour, Vole, éperdu, vers le ciel même, En poussant de grands cris d'amour. 5 Armé de ta vertu première, Tu réclames, pour les maudits, Leur part de pain et de lumière Et le soleil des paradis. Il est temps de chasser la haine! 10 Sur le monde ressuscité La fille de Faust et d'Hélène Jette son regard enchanté. Futura, dans son attitude, Victorieuse du tombeau, 15 C'est la vie et la certitude, C'est la sérénité du Beau. Caressé par cette faunesse, O poëte, je t'ai connu A l'âge heureux où la jeunesse 20 Nous prête son rire ingénu. Et, combattant déjà robuste, Pour le pauvre, à tort châtié, Tu sentais dans ton âme juste Une inconsolable pitié. 25 Tu disais: Le fou dérisoire Marche comme un aveugle errant Qui titube dans la nuit noire. Pourquoi punir cet ignorant? Verse-lui plutôt l'ambroisie. 30 Qu'il savoure, comme un doux vin, La lecture et la poésie, Ce breuvage vraiment divin. Tu voulais que le sort morose Lâchât sa proie, et maintenant, 35 Tu veux encor la même chose, En ton poëme rayonnant. Et dans ton rêve prophétique Tu montres, vainqueur à son tour, Le Titan de la guerre antique, 40 Délivré du hideux vautour. Futura, bonne et charitable Ne rompra, de ses belles mains, Le pain du festin, qu'à la table Où s'assoiront tous les humains. 45 Et dans une tranquille gloire Apaisant ses yeux radieux, Elle fera manger et boire Tous les maudits et tous les Dieux. Mais avant qu'elle se décide, 50 Vierge vengeresse, il lui faut Tuer le combat fratricide Et briser le vil échafaud. Un jour, un jour, espoir sublime! Le glaive de flamme tuera 55 L'aveugle colère et le crime; Et, pour adorer Futura, Sur la terre, où la moisson mûre S'offre à l'oiseau pour se poser, On n'entendra que le murmure 60 Ailé, d'un immense baiser. Ce sera la tranquille fête De l'avenir victorieux, Et tu la vois déjà, poëte, Avec tes yeux mystérieux. 15 avril 1890. LX La Charrette Montrant leur belle collerette Et leurs appas ensorceleurs, Sur une hideuse charrette Brillent les plus charmantes fleurs. 5 Oui, violettes, roses, jaunes, D'un jaune clair, délicieux, Elles sont comme un choeur de faunes Qui s'épanouit sous les cieux. Et la charrette fait merveille! 10 Mais celle qui la traîne, hélas! Est une abominable vieille, Courbant l'épaule, comme Atlas. Elle est couleur de pain d'épice, Cuite au grand air, et ses yeux bleus 15 Sont profonds comme un précipice Ouverts sous un ciel fabuleux. Elle marche, ivre de courage, Et ne se met pas en émoi Pour le soleil ou pour l'orage. 20 Elle est comme moi, comme moi! Elle a sa vertu pour cuirasse Et ne songe pas à s'enfuir. C'est l'eau du ciel qui la décrasse Et le vent qui tanne son cuir. 25 Elle fut belle et même sage. Mais plus tard, lorsque vint son tour, Elle a senti sur son visage La griffe atroce de l'Amour. Elle a quarante ans de services. 30 Jadis mignonne, elle a tété La mamelle de tous les Vices Et veut voir encor cet été. Cette femme parisienne Qui fut assise au grand festin, 35 Parcourt la ville qui fut sienne, Et sait tout, comme le Destin. Lorsque vient la fin du poëme, Il faut se faire une raison. Jadis elle était, elle-même, 40 Comme un printemps en floraison. Étrange comme la Joconde, Elle mangeait des ortolans, Et sur elle portait Golconde. Elle régnait par ses talents. 45 Supplice et délice des âmes, Sur son cou neigeux ruissela Un fleuve d'astres et de flammes. Le temps a changé tout cela. Celle qui fut la soeur d'Hélène 50 Se réchauffe sous un tricot, Met à ses pieds des bas de laine Et se nourrit d'un vil fricot. Et moi, rimeur à l'âme altière, A présent, mon sort est pareil 55 A celui de la bouquetière Qui vend des fleurs et du soleil. J'ai subi les fureurs, la haine, La gaîté des merles siffleurs Et d'autres ennuis. Mais je traîne 60 Aussi ma charrette de fleurs! 29 avril 1890. LXI Villégiature C'est le printemps, le printemps fou Qui s'étend sur la terre dure, Au milieu des airs flottants, où Frissonne et frémit la verdure. 5 J'allai hier dans le bois profond Où sur les noirs coteaux propices Les feuillages révoltés font Des gouffres et des précipices. Et, montrant son front d'or vermeil 10 Là, je vis la Nymphe ingénue Qui chauffait son ventre au soleil, Enamourée et toute nue. Printemps, ses regards adorés Charmaient au loin toutes les choses, 15 Tandis que ses beaux seins dorés Dressaient en l'air des pointes roses. Parfois quelque Faune insolent Venait la baiser sur la bouche. Elle, avec un geste indolent 20 Recevait le baiser farouche. Comme elle était de bonne humeur, (Elle et moi, bien souvent nous rîmes), Elle me dit: C'est toi, rimeur! Ce bois folâtre est plein de rimes. 25 Tu viens de Paris; qu'y fait-on? Réponds-moi sans détour, Banville. Mais, dis-je, le parfait bon ton Règne toujours dans cette ville. Ses femmes ont des airs divins 30 Et là, dans les hautes demeures, Pour économiser les vins, Nous prenons du thé, vers cinq heures. Parfois pleuvent des livres tels Qu'ils nous font l'effet d'une tuile! 35 On nous expose des pastels Et de nombreux tableaux à l'huile. Amour, embusqué dans le parc Monceau, rit, montrant ses gencives, Et sans pudeur tire de l'arc 40 Sur les dames inoffensives. Dans Paris, où l'on n'est qu'amant, Les rieurs, malgré leurs blasphèmes, Sont aimés plus que fréquemment. Quelques-uns le sont pour eux-mêmes. 45 D'autres font voir l'idéal sous Des espèces d'or plus solides, Et tels sont aimés pour deux sous Dans les fossés des Invalides. Bien, me dit la Nymphe, le roi 50 Amour et le meurtre sont frères. Mais, pour le moment, parle-moi Des événements littéraires. Car la paresse nous retient Dans ce bois où fleurit la menthe. 55 Dis-nous un peu ce que devient La politique? Elle est charmante, Répondis-je. Un calme zéphyr Soufflait sur l'eau folle et changeante, Ridant le ruisseau de saphir, 60 Qui parfois doucement s'argente. Et des rayons d'or inouïs, Ardents, brisant les saintes règles, Déchiraient les cieux, éblouis Par le vol effrayant des aigles. 13 mai 1890. LXII Flirt Paris, d'espérance allaité, En attendant les myrtes Et les rouges fleurs de l'été, Il est bon que tu flirtes! 5 Flirte en disant des mots confus Avec de molles poses, Sous tes arbres verts et touffus, Sous tes étoffes roses. Le Flirt vient pour nous embraser, 10 Quoi qu'il dise ou qu'il fasse. Annonçant le divin baiser, Il en est la préface. Feuille de vigne ou falbala, Tout habit le seconde. 15 Même, il est aussi vieux que la Création du monde. Vénus, avec un doux sanglot Jaillissant de la brume, Flirtait, joyeuse, avec le flot 20 Qui la baignait d'écume. Dans un tourbillon qui l'aida, Blonde en sa gloire insigne, On vit la tremblante Léda Flirter avec le cygne. 25 Médée et Jason à leur tour, Durs meurtriers d'Absyrte, Ont connu le chasseur Amour Dans le monde où l'on flirte, Et ce vainqueur, l'Hercule grec, 30 L'empoignant par ses ailes, Flirtait le même jour avec Cinquante demoiselles. Mais par la grâce atténué, Délaissant les cavernes, 35 Le Flirt n'a pas diminué Dans les âges modernes. Don Juan, qui n'est pas loin de nous, A travers les tourmentes Flirtait vaillamment aux genoux 40 De mille et trois amantes. Pensives, en léger manteau, Ne voulant pas se taire, Les pèlerines de Watteau Vont flirter à Cythère. 45 Et dans les chambres à coucher, Folle troupe ingénue, Les Cidalises de Boucher Flirtent, la cuisse nue. En cet accord si bien réglé, 50 Dans le pays du Tendre, On voit flirter avec Églé Myrtil, comme Silvandre; Et gardant le vieux rituel Dans un but analogue, 55 Flirte, comme eux, l'homme actuel, Douloureux psychologue. Comme en Afrique, dans la mer, Tremble et flotte une syrte, Il fait son Hamlet, triste, amer, 60 Et cependant, il flirte. Tous flirtent, jouant des pipeaux Dont ils ne sont pas chiches, Les princes, les marchands de peaux De lapins, les gens riches. 65 Prodigue de ses jeux courtois, Dans la nuit pleine d'ombres, La chatte flirte sur les toits Avec des matous sombres. Parfois, des gais basochiens 70 Les foules accourues Poursuivent de leurs cris des chiens Qui flirtent dans les rues, Et les cieux brillent, lumineux, Sous les transparents voiles 75 Où l'Infini vertigineux Flirte avec les Étoiles. 27 mai 1890. Source: http://www.poesies.net DANS LA FOURNAISE Titre L'Enfant Rue Lobineau Mourir, dormir Massacre Soleil couchant La Bête Objection Redites A Georges Rochegrosse Parisienne La Forêt Musique Salve! Sagesse Sous bois Semper adora Soeur Séraphine Turbulent Le Guitariste Le Printemps Populus Au laurier Nocturne Rue de l'Éperon Variations Consommation La Promenade Triomphe Bakkhos Les Demoiselles des chars Ballade de Banville à son maître Aimer Paris Lecture Églé Ballade pour mademoiselle Edmée Daudet Anna L'Année cruelle La Lune Les Belles Filles Les Saisons Au Pierrot de Willette A la chanson A Gil Blas La Coupe La Statue de Victor Hugo A Victor Hugo La Fille de Jaïre. Tableau d'Alfred Dehodencq Épitaphe d'Alfred Dehodencq Duel L'Aurore et Céphale La Comédie A mademoiselle Edmée Daudet Les Roses Ballade de Banville à son cher François Coppée A Catulle Mendès A madame Léon Daudet Déja vus Pèlerines Temps chauds Ciels brouillés Ténor Théophile Gautier La Pomme Psyché Retour Flânerie Les Grâces A Paul Legrand Vérité Jeune homme Fleur Cythère Bûche Saisons Jours gras Nuit Pluie DANS LA FOURNAISE Dernières Poésies 1887-1891 L'Enfant C'était au Luxembourg, par un matin brûlant De Juillet, où le clair soleil étincelant Versait partout les feux de ses apothéoses, Jetait des taches d'or parmi les lauriers-roses 5 Et baignant de rayons leurs coeurs incendiés, Embrasait, furieux, les fleurs des grenadiers. De beaux enfants jouaient, montrant leurs jambes nues, Gais, sérieux, ouvrant leurs bouches ingénues, Et la course faisait voler dans l'air vermeil 10 Leurs cheveux frémissants, blonds comme le soleil. Les beaux petits garçons et les petites filles Jouaient à la madame, à la toupie, aux billes. Ceux-ci, vite, emplissaient à la pelle des seaux De sable, ou bien faisaient voltiger les cerceaux, 15 Ou se disputaient, fous et prompts à la riposte. D'autres couraient ensemble et jouaient à la poste, Faisant voler au vent leur petit cotillon. L'un était le cheval, l'autre le postillon, Et leurs petits amis avaient grand'peine à suivre 20 Les claquements du fouet et les grelots de cuivre. Tous, douces fleurs, charmante aurore du présent, Allaient se bousculant, se battant, se baisant, Et leurs grands yeux emplis d'espoir et de chimères Faisaient s'épanouir les sourires des mères, 25 Et tout n'était que joie infinie à l'entour. Mais, ô rêve! ô sinistre enchantement du jour! Comme s'il eût caché d'invisibles désastres, Il sembla que l'azur, où sommeillent les astres, S'allumait, et dans l'air fluide et paresseux, 30 Les spectres de midi, plus effrayants que ceux De la nuit, au milieu des rayons apparurent, Foules qui lentement s'enflèrent et s'accrurent, Flottant dans la lumière et l'éblouissement; Et dans le lointain clair s'ébauchaient vaguement 35 Ces fantômes gardant leur sinistre posture, Teints des couleurs du prisme et de la pourriture. C'était le Meurtre ayant dans la main son couteau, Le Vol, cachant des sacs pleins d'or sous un manteau, L'Usure avec des mains faites comme des serres, 40 La Débauche riante au sein rongé d'ulcères, L'Avarice veillant auprès d'un coffre ouvert, L'Ivresse avec son verre empli du poison vert, La Colère acharnée à de hideux sévices, Et toute la cohorte innombrable des Vices 45 Et des vils Appétits repus et triomphants. Et tous, en regardant les beaux petits enfants, Disaient: Vous serez les acteurs des sombres drames, Les vivants. Vous serez des hommes et des femmes, Nés de la fange, par le désir entraînés, 50 Abjects, vains; c'est pourquoi vous nous appartenez. Ivres et furieux, vous chercherez vos joies Dans la chair pantelante, et vous êtes nos proies. Mais un frisson d'horreur dans leur foule courut Et tranquille, parmi les enfants apparut, 55 Avec une douceur amie et reposée, Pareil au chaste lys que baigne la rosée, Un enfant couronné d'épines, que ceignait Une blanche auréole, et dont le front saignait. Devant son clair regard, aussi doux que les baumes, 60 S'enfuirent, éperdus, les livides fantômes, Les Vices, les Fureurs, les sanglants Appétits, Et lui, le chaste Enfant, tandis que les petits Le regardaient sans peur de leurs yeux téméraires, Il leur disait: Jouez en paix, mes petits frères. Mercredi, 5 janvier 1887. Rue Lobineau Cela se traîne autour du marché Saint-Germain. Cet être fabuleux qui n'a plus rien d'humain, Grand corps en deux ployé, tas de choses flétries Comme les vieilles dans les antiques féeries, 5 Vêtu de vieux tricots, de haillons, de gilets, Spectre laissant pourrir sur de vagues mollets Ces vils jupons mordus par le ruisseau vorace, Où l'on ne voit plus rien que la boue et la crasse; Le nez et le menton pointus; la bouche, écrin 10 Vide; sur le front noir, ces deux mèches de crin; Ce fouillis de lambeaux affreux, de souquenilles; Ces pieds entortillés dans de sales guenilles; Oui, tout cela, divine Hélène au front d'argent Que la Lune, ta soeur, admirait en songeant! 15 Toi dont la jambe nue éblouissait le pâtre, Diane! toi Laïs! vous Phryné, Cléopâtre! Ève! toi dont les fleurs géantes et les cieux Et les fleuves, avec leur chant délicieux, Et les lions ravis disaient l'épithalame, 20 Cela, tout cet amas d'horreurs, c'est une femme? Mardi, 11 janvier 1887. Mourir, dormir Il boite affreusement, ce vieux cheval de fiacre. Ses yeux tout grands ouverts ont des blancheurs de nacre. Il voudrait se coucher, dormir; il ne peut pas. Sur le pavé glissant il bute à chaque pas. 5 Il ressemble à ces morts qu'on traîne sur des claies; Ses jambes et ses flancs sont tout couverts de plaies; Sa bouche molle et noire est gonflée en dedans. Tragique, il mord le vide avec ses longues dents, Tandis que le cocher l'injurie et le fouaille 10 Et chaque fois déchire une nouvelle entaille, Gros homme rouge, avec des gaîtés de noceur. En quelque horrible songe il voit l'équarrisseur; Alors, comme il trébuche, accablé par ce rêve, Bien vite, à coups de fouet son bourreau le relève. 15 Allons, hue! Eh! va donc, carcan! va donc, chahut! Eh! va donc, président! carcasse! Gamahut! Sur le cheval, en proie aux angoisses dernières, Le fouet, ivre et féroce, enlève des lanières. Ce pauvre être perclus, battu, martyrisé 20 Que tourmente un rayon du soleil irisé, Cet affamé qui n'a pas eu d'avoine, en somme N'est qu'une rosse. Il est malheureux comme un homme. Mercredi, 12 janvier 1887. Massacre Elle n'a pas treize ans; fillette à peine éclose, Sa bouche en fleur a l'air d'une petite rose. Avec un doux ruban d'azur autour du cou, Elle va devant elle et sans savoir jusqu'où. 5 Affamée elle mange et dévore des pommes Avec ses dents de nacre, et regarde les hommes D'un air effronté, mais cependant ingénu. Elle se réjouit de montrer son bras nu En lorgnant au bazar quelque bijou de cuivre. 10 Si parfois un passant fait mine de la suivre Et semble affriandé par ses minces appas, Vite elle fait la dame et ralentit son pas. On voit je ne sais quel mystérieux délire Et quel affolement dans son vague sourire; 15 Et pourtant, malgré son manège triomphant, Elle a bien l'ignorance auguste de l'enfant Dans ses yeux pleins de grâce et de mélancolie. Oh! quel deuil, la naïve innocence avilie! Chantonnant son refrain comme un oiseau bavard, 20 Elle va sans repos le long du boulevart, Traînant son corps fragile et son âme tuée, Pauvre petite, hélas! déjà prostituée. Mercredi, 12 janvier 1887. Soleil couchant Dans la rouge fournaise et les brasiers fleuris Le soleil couchant brûle au-dessus de Paris, Tandis qu'entre les murs étouffants de la ville, Une foule indolente, affairée et servile 5 De femmes étalant des ornements royaux Et d'hommes ficelés et coiffés de tuyaux Marche sur le bitume en file irrégulière, Et que grouille au hasard la noire fourmilière. Dans le ciel qui se fait un jeu d'associer 10 La douce rose avec des crudités d'acier; Dans le ciel éclatant de sang, d'or et de soufre Se tord de désespoir tout un peuple qui souffre; Ce sont les Dieux, les rois, les guerriers, les vainqueurs, Ceux qui donnent pour nous tout le sang de leurs coeurs. 15 Dans la flamme, pareille à des oranges mûres, Ce sont les Dieux, casqués, mitrés, couverts d'armures, Bourreaux du néant sombre et du marais hideux. On les voit désolés et tristes. Autour d'eux, Parmi les feux rougis, passent des chars qui roulent 20 Et des fleuves de feu dans la clarté s'écroulent. Des animaux, chevaux, grands lions, aigles roux, Brillent dans un éclair d'orage et de courroux; Et devant tous les rois apparaît, la première, Une figure blanche et faite de lumière, 25 Dont le visage clair et pénétré de jour Épand une clarté de douceur et d'amour. Et les Dieux dans le ciel brûlant qui s'irradie Se tordent, frémissants, mordus par l'incendie. Sentant s'ouvrir pour eux le gouffre incandescent, 30 Ils exhalent enfin leur plainte, et s'adressant A l'homme, qui n'a plus d'espoir ni de bravoure, Cependant que la flamme atroce les entoure Et dévore leurs fronts vermeils et leurs cheveux, Ils disent: Nous mourons parce que tu le veux! Jeudi, 27 janvier 1887. La Bête Paris, toujours expert dans l'art de louanger, A reçu je ne sais quel sublime étranger: Il n'importe, un grand-duc, un roi, quelque lord-maire, Un des triomphateurs heureux que la Chimère 5 Baise avec frénésie et qui sortent des rangs, Premiers rôles parmi les vagues figurants. Or le chef de l'Etat, pour fêter sa fortune, A voulu que ce soir l'Opéra donnât une Représentation superbe de gala, 10 Et tout fut pour le mieux, car on se régala Des chanteurs dont la voix est le moins enrouée. C'est fini, maintenant, et la farce est jouée, Et rois, danseuses, peuple en criant accouru, Tout est rentré dans l'ombre et tout a disparu 15 Et l'on a rangé, las de leurs ardentes luttes, Les violons pleurants, les tambours et les flûtes. La plainte des hautbois pensifs, le chant des cors Se sont tus, et l'on a retourné les décors Où l'on vit parader le ténor et l'étoile, 20 Et sur la scène obscure on a levé la toile. Maintenant le troupeau des invités descend L'escalier monstrueux, énorme, incandescent, Brillant comme le feu dans la rouge fournaise, Dont l'enchevêtrement eût charmé Véronèse. 25 Les balustres d'onyx élancés et rampants Se croisent là, pareils à des noeuds de serpents; Les feux des chandeliers frémissants et des lustres Se reflètent parmi les rougeurs des balustres; Les marches semblent fuir au loin vers les sommets 30 D'une étrange Babel qu'on ne verra jamais. Lumineux, au-dessus des foules prosaïques L'avant-foyer étend l'or de ses mosaïques. Le choeur des invités descend. Les diamants Sur tout ce monde heureux jettent leurs feux charmants. 35 Comme le printemps fou des campagnes fleuries, Les uniformes sont couverts de broderies, Et des balcons de bronze et des longs promenoirs S'écoule avec lenteur le flot des habits noirs, Qui défilent devant les marbres des pilastres, 40 Éclatants de rubans, tout éclaboussés d'astres; Et dans ce tourbillon, les rires ingénus, Les bras nus, les beaux cous de neige, les seins nus, Les regards de pervenche où sommeillent des âmes, Les épaules où les colliers jettent des flammes, 45 Les robes où frémit la dentelle d'argent Passent dans le triomphe et dans l'éclair changeant. L'oeil ébloui croit voir un cortège de reines Laissant sur l'escalier flotter leurs longues traînes, Et toutes ces beautés, délices de Paris, 50 Marchent tranquillement aux bras de leurs maris, Car ils ont fait des frais pour bien monter le drame, Et ce soir, chacun d'eux s'est paré de sa femme. D'autres Parisiens, plus libres sous le ciel, Et qui ne tiennent pas au monde officiel, 55 Respirant l'or fauve ou l'ébène de leurs tresses, Donnent plus simplement le bras à leurs maîtresses. Celles-là, dont les yeux captivent les esprits, S'appuyant sur des bras qui leur seront repris, Regardent cependant les dames sans rancune. 60 C'est ainsi que chacun marche avec sa chacune: Nul être en ce féerique et fabuleux séjour Qui ne soit accouplé sous le joug de l'amour. Cependant, fastueux jouet du sort inique, Rebut de tous parmi ces couples, Véronique 65 Va, dans sa robe rouge en forme de fourreau Seule comme un lépreux ou comme le bourreau. Elle est belle à tenter les démons. Sur sa lèvre De feu, la volupté féroce a mis sa fièvre, Et l'on peut voir tous les instincts, hormis les bons, 70 Dans ses sombres yeux, plus ardents que des charbons. Un reflet bleu fleurit sa chevelure noire; Sa bouche s'amollit en un sourire, et dans Cette pourpre entr'ouverte on voit ses blanches dents. Lascive et jeune, avec la fierté d'une aïeule, 75 Véronique va seule, oh! cruellement seule, Mais calme, et rien ne peut troubler ses yeux riants, Ni la placidité de ses traits effrayants. Véronique au grand coeur, c'est la bête écarlate Que la Perversité docile berce et flatte; 80 C'est le calice ouvert, la grande Fleur du mal, C'est la fureur et la grâce de l'animal; C'est elle que le diable envoie en ambassade; C'est Messaline et c'est la marquise de Sade, Avec sa lèvre offerte aux feux inapaisés 85 Comme le pied d'un dieu poli par les baisers. Pourtant, nul en passant ne regarde sa bouche Et n'a d'attention pour sa beauté farouche; Et le mépris de tous est jusques-là poussé, Qu'un spectateur naïf ou désintéressé, 90 En voyant tout ce monde à sa gloire insensible, Croirait qu'elle est absente ou qu'elle est invisible. Véronique, dont nul ne voudrait s'approcher, Est seule comme un lys éclos sur le rocher. Elle va, détestée et pour tous importune, 95 Et regarde le flot humain, comme un Neptune Dénombre le troupeau des vagues de la mer, Et parle en elle-même avec un rire amer. Oh! dit-elle, voilà tout l'illustre cortège, Les vieillards vénérés aux fronts couverts de neige, 100 Les ministres pensifs que l'on n'ose prier, L'artiste et le poëte épris du noir laurier, Les juges que la Loi vengeresse illumine Sous la sanglante pourpre et sous la blanche hermine, Les purs et dédaigneux soldats qui, sans remord, 105 Frappent, et vont s'offrir aux gueules de la mort, Les orateurs au geste ardent, au coeur de pierre, En qui parle et renaît l'âme de Robespierre; Voici tous les héros, tous les vainqueurs, tous les Meneurs d'hommes, fouaillant un peuple de valets, 110 Que cette foule emporte, ainsi qu'un flot d'orage. Or, entre eux tous, il n'en est pas un seul, ô rage! Qui, même d'un clin d'oeil ou d'un regard distrait, Me verrait sur sa route et me reconnaîtrait. Tous marcheraient sur moi, haïe et réprouvée, 115 Sans pitié, comme sur une chienne crevée. Et cependant, avec des airs insidieux, Il n'en est pas un seul, parmi ces demi-deux Dont le renom vermeil dans la gloire se dore, Qui ne m'ait dit: Mon cher Belzébuth, je t'adore! 120 Et je les ai tous vus qui, par terre accroupis, Se roulaient comme des bêtes, sur mes tapis. Il n'est pas un d'entre eux qui, retenant son souffle Et rugissant d'amour, n'ait baisé ma pantoufle Et qui, tordant ses yeux où meurt une lueur, 125 N'ait respiré mon âme atroce et ma sueur, Et pour me plaire, ayant à ses lèvres l'écume, N'ait pris des petits noms de bête et de légume! Lundi, 21 février 1887. Objection La rousse Pulchérie ayant quitté la ville, Errait folâtrement dans les bois de Chaville, Très pimpante, avec un de ses plus chers amants. Et tous deux ils marchaient près des ruisseaux dormants 5 Et foulant sous leurs pieds le brun velours des mousses, Causaient, car il faut bien dire les choses douces Que l'on sait, pour payer à l'amour son impôt. Mais voici qu'une bête effroyable, un crapaud Cheminait lentement vers le couple superbe. 10 Dans sa triste laideur il émergea de l'herbe Et s'avançant par sauts absurdes et par bonds, Il se trouva tout près de ces deux vagabonds. Eux cependant parlaient, et disaient les bêtises Que les Parisiens enseignent aux cytises, 15 Le Cantique du Lieu Commun, l'Intermezzo Ridicule, qui fait fuir le petit oiseau Et dont les bourgeois, plus entêtés que des mules, Dans les romans du jour apprennent les formules. Surtout l'amant vainqueur, en vrai jeune premier, 20 Trouvait du premier coup la perle en ce fumier, Et comme un coq, tout fier de sa riche peinture, Récitait les petits journaux à la nature. Car, ô don Juan! tu n'es souvent que le nommé Jocrisse, dans l'orgueil du satin parfumé, 25 Et c'est pour obtenir ce nom que tu postules. Donc le crapaud visqueux, mou, couvert de pustules, S'avançait comme un être ignoble et châtié. La dame, en le voyant, fut prise de pitié. Oh! dit-elle, vois donc l'étrangeté des choses! 30 Le Sort injuste a fait les serpents et les roses. Ce crapaud flasque semble ici-bas en exil; Ébauche informe, il est affreux, sinistre, vil; C'est en sautant, comme un baladin, qu'il chemine; Pour toute nourriture il mange la vermine; 35 On sent qu'il a commis je ne sais quels forfaits Dont il garde l'horreur dans ses yeux stupéfaits. Il est le monstre impie, à la grâce rebelle, Vois donc! et moi, mon cher trésor, je suis si belle! Et Pulchérie alors montrait ses cheveux roux 40 Que le fauve soleil baise, non sans courroux, Sa bouche en fleur, toujours convulsée et tordue Par quelque haine au fond de l'âme répandue, Son cou mordu par les baisers, ses yeux pervers Où roule un sable d'or frissonnant, ses yeux verts, 45 Son visage de Nymphe heureuse, où tous les vices Ont traîné leur caresse et laissé leurs sévices. Elle disait: Je suis si belle, cher amant! Elle parlait ainsi voluptueusement Et s'enivrait du son de sa voix imbécile, 50 Comme, dans la campagne, un pâtre de Sicile Se réjouit du miel suave de l'Hybla. Mais alors le crapaud mystérieux sembla Dire, en levant les yeux vers sa fine chaussure Et vers ses bas pourprés: Si belle! En es-tu sûre? Jeudi, 17 mars 1887. Redites Le bois sonore est plein de soleil et d'amants. La rosée a jeté partout ses diamants; L'herbe est comme un tapis riant; sous les ramures On entend des soupirs, des sanglots, des murmures, 5 Et dans ce grand délire, au monde essentiel, Flotte avec son azur l'immensité du ciel. Dans les ombres, que par endroits tachent des flammes, Ces couples vont, mêlant et confondant leurs âmes, Ivres tous, et chacune est reine pour son roi. 10 Ma chère vie, ô mon trésor, je t'aime. Et toi? Je t'aime. Tous les chants sont brodés sur ce thème Et sur les lèvres vole un seul refrain: Je t'aime! O les ravissements toujours inépuisés! O les pleurs! O la joie immense des baisers! 15 O spectacle divin, sous les flots qui s'apaisent Délicieusement, quand les bouches se baisent! Ils s'enivrent du jour, des heures, des instants. Ils vont ainsi, ravis et les coeurs palpitants, Secoués de frissons, déchirés de brûlures; 20 Le vent capricieux court dans leurs chevelures; Fronts ingénus, baignés de lumière et de jour, Ils invoquent le roi des tendresses, l'Amour, Et tandis que leurs yeux captifs s'emparadisent, Tous ils disent: Amour! Amour! et le redisent. 25 Et le bois, les ruisseaux jaseurs, les antres sourds Écoutent ces amants, et s'ils disent toujours La même chose que la colombe et la rose Et les nids, c'est que c'est toujours la même chose. Jeudi, 24 mars 1887. A Georges Rochegrosse Georges, dans le domaine où l'Esprit nous emporte Jusqu'aux cieux fulgurants dont il ouvre la porte, Songeur inassouvi, tu ne dédaignes rien. Dans ta pensée où roule un flot shaksperien, 5 La grande évocatrice au front d'airain, l'Histoire, Rend aux siècles finis la vie expiatoire. L'Égypte, l'Assyrie et l'Inde, l'Orient Tout entier, apparaît sous son grand ciel riant Et les chocs des guerriers, les batailles des races, 10 Le couvert mis partout pour les corbeaux voraces, Et les bouches de rose envoyant les héros Mourir, éblouis, sous les sabres des bourreaux; Tyr, Héliopolis, les villes inconnues, Les festins monstrueux, les ors, les femmes nues, 15 Les Déesses volant avec l'ardent Zéphyr Et regardant l'azur de leurs yeux de saphir; Dans le matin, brumeux comme une mousseline, Le portefaix de Rome accostant Messaline; Notre France expirant dans sa gloire, Azincourt; 20 Jeanne écoutant ses voix, Ange qui nous secourt; Les rois, tous ces Louis à l'âme versaillaise; La Révolution chantant sa Marseillaise Et, pareil à Roland qui meurt au fond du val, Napoléon poussant devant lui son cheval; 25 Puis la Douleur moderne avec sa platitude, L'épouvante, l'oubli des Dieux, l'inquiétude, Et la blessure d'où notre sang ruissela, Tu songes, tu revois, tu pétris tout cela, Et jetant sur tes yeux sa fantasmagorie, 30 Cette magicienne en deuil, l'Allégorie Qui fait vivre et frémir l'idée en ton cerveau, Invente chaque jour un spectacle nouveau. Avec leurs cavaliers épars, leurs cris sonores, Leurs bûchers embrasés flambant sous les aurores, 35 Les projets de tableaux que tu m'as racontés, Nombreux comme les flots que nul oeil n'a comptés, Lasseraient ton génie et ton âme intrépide, Quand même tu peindrais d'une main plus rapide Que l'éclair dans la nue ou le vol des milans. 40 Pour pouvoir y suffire il te faudrait mille ans, Car ton rêve effréné dessine sur des toiles Plus de sujets toujours divers que n'a d'étoiles La fourmillante et vaste immensité du ciel. L'un d'eux, t'en souviens-tu? fait voir, essentiel, 45 En sa brutalité, le mythe de la Vie, Et cette gueule qui, toujours inassouvie Mord l'Espérance avec son pâle nourrisson. Ce sujet effrayant, qui donne le frisson, Je le note en huit vers, tout pantelants de crime, 50 Et je le fixe avec le clou d'or de la Rime. Amour, le tourmenteur, le dieu cruel, au fond De sa caverne, où dort l'oubli noir et profond, Taciturne, enfermé dans ses ailes énormes, Sous la tragique horreur des basaltes difformes 55 Éclairant l'ombre vague avec ses yeux vainqueurs, Amour soucieux mange et dévore des coeurs, Et le sang et la chair de ce festin farouche Débordent en flots noirs sur les coins de sa bouche. Samedi, 2 avril 1887. Parisienne Irma qu'on voit partout, au Bois, au bal, aux Courses, Dans son coupé, les pieds sur des fourrures d'ourses, A tout coup réussit dans l'échange inégal Du sourire ingénu contre le madrigal. 5 Naïve, glorieuse, ironique, frivole, Son éventail est un papillon qui s'envole; Son chapeau merveilleux comme une aube apparaît. Pour elle c'est un fait constant qu'il ne serait Pas digne d'inspirer nos meilleurs vers, ni sage 10 De n'être pas splendide à chaque vernissage. Elle y brille, et l'on n'a pas vu de lampas tels A l'exposition flambante des pastels. Son caprice au ragoût des premières s'obstine, Fleur de l'Académie et de la guillotine, 15 Puisque monsieur Deibler et l'excellent Pingard Déplaceraient pour elle un député du Gard. Irma, la charmeresse indolente, la sphinge Qui croque la noisette avec son petit singe Et qui, le matin, fête en son vague salon 20 Un prince chevelu comme un jeune Absalon, Ce soir, dépenaillée, amusante et farouche, Sans façon laisse errer des gueules sur sa bouche, Et dans le monde ayant raflé quelques valeurs, S'esclaffe au cabaret, soûle, avec des voleurs. Mercredi, 6 avril 1887. La Forêt C'est la forêt sauvage où tout un monde grouille, Où l'obscurité sombre et vaste se verrouille Et fait dans la nuit noire une plus noire nuit; Où tout menace, où tout se hérisse, où tout nuit, 5 Où tandis que les yeux devinent des cavernes, On entend vaguement bouillonner les Avernes. Là, dans cette funèbre et vivante prison, Tout est colère, tout est piège et trahison; L'épouvante fait fuir les tremblantes gazelles. 10 Sur votre front glacé passent de grandes ailes Et vole, furieux, le souffle de la mort. La ronce vous déchire et la gueule vous mord, Le serpent sous vos pieds glisse au bord des abîmes, L'obscurité s'emplit de carnage et de crimes; 15 On marche dans la chair et dans les ossements, Et de longs hurlements et des rugissements, Épars dans l'ombre triste et sous les hideux voiles, Montent vers le ciel noir que percent des étoiles. Cette forêt bruyante, où gémissent les flots 20 Et les plaintes et les fureurs et les sanglots, C'est toi, Cité pleurant et râlant, c'est toi, Ville, Tout entière livrée à la matière vile Et d'où le chaste azur s'efface et disparaît. C'est toi, la fourmillante et sinistre forêt 25 Où, poursuivant leur proie avec des cris atroces, Les hommes pantelants sont les bêtes féroces! Samedi, 9 avril 1887. Musique Dans un coin de la ville ancienne disparue, Depuis douze ans bientôt passés, j'habite, rue De l'Éperon, au rez-de-chaussée, un très vieil Hôtel, hanté par les oiseaux et le soleil. 5 Du côté du jardin, les ailes familières Emplissent de frissons les feuillages des lierres; Mais, hélas! on entend, dès que revient le jour, De bien autres chanteurs du côté de la cour, Où force malheureux, affligés d'un catarrhe, 10 Miaulent avec rage en pinçant la guitare, Bande qui fait la joie et l'ornement des cours. Là sont des béquillards, des aveugles, des sourds. Blêmes comme Pierrot, verts comme des pistaches Des gens à chapeaux mous, des masques à moustaches 15 Chantent des airs, hélas! car tels sont leurs talents, Qu'ils ne sauront jamais, quand ils vivraient mille ans. Tel, pareil à ces morts échoués à la Morgue, Tourne la manivelle indécente de l'orgue Ou, triste comme un vieil acteur de l'Odéon, 20 Tourmente le soufflet du faible accordéon, Et tel, car c'est encore une façon plus nette, De sa bouche sans dents mord une clarinette. Celui-là fait pleurer l'âme du violon En jouant du Lecocq ou du Bach, c'est selon, 25 Et tous chantent! Déesse adorable, ô Musique! Ces types accomplis de la hideur physique Chantent d'un coeur tranquille. Oh! comme ils chantent faux Et de leurs pantalons soulignant les défauts Toutes les fanges, par les balais reculées, 30 Baisent avec amour leurs bottes éculées. Cependant, tels qu'ils sont, déguenillés, maudits, Je les aime, ces noirs mendiants, ces bandits Que l'âpre faim déchire et sur qui les cieux pleuvent, Parce que sous la nue ils chantent comme ils peuvent, 35 Oiseaux boiteux qu'en vain sollicite l'azur, Parce que je ne sais quel souvenir obscur De la Lyre frémit dans leur voix étouffée Et qu'ils sont, comme moi, de la race d'Orphée. Ces gueux, plus enroués qu'une meute aux abois, 40 Ressemblent à des loups qui pleurent dans les bois Et, parmi ces faiseurs de trilles et de gammes, Du matin jusqu'au soir grouillent des tas de femmes. Des fillettes à l'oeil déjà noyé d'amour Sur un rhythme dansant font sonner leur tambour, 45 Et des vieilles sans nombre aux allures fossiles Convulsent en chantant leurs faces imbéciles, Gémissent avec des sanglots et des hoquets Et portent leurs petits roulés en des paquets. C'est la procession de tous les monstres. L'une 50 Montre sur son visage une pâleur de lune Et, comme un lac, s'argente, et l'autre, au nez camard, A sur sa joue en feu des rougeurs de homard. Rien n'est plus effrayant à voir que les structures Et les corps abolis de ces caricatures; 55 Et pourtant, quand leurs voix font leur bruit énervant Comme les grincements de l'orage et du vent, Avec leurs fronts hideux que les bises meurtrissent, Dans leur misère ces chanteuses m'attendrissent Et sans être offensé de leurs chants criminels, 60 Je les contemple avec des regards fraternels. Une surtout, pareille à quelque étrange fée, Pâle, jaune, recuite et d'un mouchoir coiffée. Au fond de ses yeux bleus tout petits, dont le tour Est bistré, se lamente un long passé d'amour, 65 Et sur sa bouche en coup de sabre, le génie De la femme a gravé sa tranquille ironie. Sans nul doute elle fut, parmi l'or et les fleurs, Une Parisienne aux yeux ensorceleurs; Car le reflet des vieux souvenirs la décore 70 Et le songeur ému voit trembloter encore Le triomphe et l'orgueil en son regard terni. Je la nomme souvent: la vieille Gavarni, Car je crois la revoir parmi ces aquarelles Que le maître peuplait d'âmes surnaturelles, 75 Et sur le châle où court un frisson d'air subtil, Je vois distinctement les hachures dont il Avivait sa peinture avec de l'encre rouge. Et ce mince lambeau qui grelotte et qui bouge, Où parfois le soleil jette un fuyant éclair, 80 Étoffe tristement décolorée, a l'air Des drapeaux devenus haillons, que la Victoire Avait jadis enflés dans la bataille noire, Alors que les clairons sonnaient dans l'air fumant, Et que les vieux soldats gardent pieusement. Jeudi, 6 janvier 1887. Salve! Un chariot t'emporte, à l'heure où l'aube naît. Cochon vorace en qui l'homme se reconnaît, Cochon rose, à travers Paris qui vient d'éclore, Sous les premiers rayons frissonnants de l'aurore, 5 Splendide orfèvrerie où brille un cabochon, Pauvre être que baisait la lumière, Cochon, Tu vas, mal secouru par ton pauvre génie, Mourir sous le couteau comme une Iphigénie, Et quand tu tomberas sous le coup meurtrier, 10 On mettra sur ta tête affreuse un noir laurier. Hier pourtant, ignorant encor la peine dure, Tu te vautrais dans les délices de l'ordure, Heureux, sordide, en proie à tes vils appétits, Auprès de ta femelle et de tous ses petits. 15 O Cochon monstreux, goulu, pareil à l'homme, Tu semblais dans ta fange un empereur de Rome; Alors, taché de rose, éblouissant, vermeil, On eût dit que sous les caresses du soleil Tu marchais dans les ors fous des apothéoses, 20 Et qu'il pleuvait sur toi de la flamme et des roses. Samedi, 21 mai 1887. Sagesse Le sage est retiré dans sa petite ville Délivré des bavards et des sots, tourbe vile, Et s'est dit, en voyant le monde: Allons-nous-en! Comme il fut jadis bon soldat, bon artisan, 5 Et que ses actions furent une prière, Sans nulle défaillance il regarde en arrière, Et loin des appétits hagards et furieux, Il écoute venir l'instant mystérieux. Sitôt que l'aube rose est au ciel apparue, 10 Il fume à sa fenêtre ouverte sur la rue; Il voit passer d'abord les ânes des âniers, Puis les femmes portant des fruits dans leurs paniers. Puis, il va faire un tour bien loin, dans la campagne; Toujours la Solitude est sa chère compagne, 15 Et le guide, en rêvant sous les ombrages verts. En marchant, il récite à voix basse des vers, Puis il rentre, bercé par l'extase rhythmique, Et ses larges poumons emplis d'air balsamique. Parfois dans son oeil bleu passe un éclair soudain. 20 Au milieu des rosiers de son petit jardin, Il s'enivre du vent qui murmure et qui pleure: Il écoute là-bas Jacquemart sonner l'heure. Il se repose à l'ombre épaisse d'un tilleul, Et son livre à la main, pensif, car il est seul, 25 Il songe, il boit le vin farouche de l'Histoire. Il a vu le mensonge heureux, la fausse gloire, Et ne convoite rien de tous ces biens volés. Sa femme et ses enfants, chers spectres envolés, Seront toujours vivants en lui, mais il soupire. 30 Il lit Pindare, il lit Homère, il lit Shakspere. Le malheur chez lui trouve un assuré secours. Il sait que les désirs et les espoirs sont courts; Il vit tranquille, doux, très bon, l'âme hautaine, Et près de sa maison murmure une fontaine. Dimanche, 17 juillet 1887. Sous bois Un malheureux, il est vrai, bachelier ès lettres, Mais fort triste, nourri par les seuls hexamètres, Et dans le bois riant, au milieu des ronds d'ifs, Hanté par les supins et par les gérondifs, 5 Un loqueteux, marqué d'avance pour la tombe, Ayant son habit noir plus blanc qu'une colombe, Et tordu comme un cep de vigne, un avorton Mal venu, tourmentait du bout de son bâton Dans l'herbe drue et dans les fleurs, une charogne. 10 Ce lettré, mangé par la gale et par la rogne, Disait vain discours, moins murmuré que rêvé: Que diable peut-on faire avec un chien crevé? Et songeait combien peu, dans cette pourriture, Sourit le bifteck, cher à la littérature. 15 Et le Gueux, dont la peste aurait fait son époux, Avec son autre main, libre, grattait ses poux. A ce moment, parut la belle Cyprienne, Glorieuse, avec sa démarche aérienne, Qui, voyant le maudit, fit un geste d'horreur. 20 Mais il dit: En effet, madame, ce doreur, Le matin rougissant, vous baise et vous caresse; Vous êtes Joie, Orgueil, Beauté, Grâce, Paresse; Vos regards fulgurants, pareils à deux brasiers, Font palpiter d'amour les coeurs extasiés, 25 Et quand on voit les fleurs de vos lèvres éclore, On croit facilement que vous êtes l'Aurore. Votre chair est pareille à des fleurs de lotus. Cléopâtre, sous la figure de Vénus, C'est vous-même. C'est vous Hélène, aux jours de Troie. 30 Bienheureux le vainqueur dont vous êtes la proie! Sur votre sein charmant vous avez plus de lys Que n'en ont eus Phryné, Cléopâtre et Laïs; C'est pour vous que Louis, Roi-Soleil, eût pris Dôle, Et vous auriez été la femme de Candaule. 35 Vivre est délicieux, mais vous voir est plus doux. Pourtant, rayon, clarté, perle, souvenez-vous Que la rose est mortelle, et que tout se termine Par de la pourriture et par de la vermine. Vendredi, 15 juillet 1887. Semper adora O Maître de la Lyre, aïeul, race d'Homère! Hugo, quand tu vivais cette vie éphémère, Devant le vaste flot que seul tu remuais, Tes envieux restaient stupéfaits et muets. 5 Ils ne moissonnaient pas leur haine déjà mûre, Et pâles, dans leurs seins, étouffaient leur murmure. Maître, quand près de toi, dans un repas divin, Nous te parlions, mangeant ton pain, buvant ton vin, Quand nous goûtions, hélas! vieille troupe écolière, 10 Tes entretiens charmants de bonté familière, Dans notre souvenir devenus solennels; Quand tu nous regardais de tes yeux éternels, Te garder, c'est le rêve enivrant que nous fîmes! Eux pourtant, devant toi vaincus, domptés, infimes, 15 Pleins d'une rage sourde et remâchant leur fiel, Petits, ils t'admiraient comme un archer du ciel Lançant tes flèches d'or sur les marais immondes, Ou portant dans ta main, comme Dieu fait des mondes, L'idéal grandiose et la réalité, 20 Génie entré vivant dans l'immortalité. Mage qui dans les cieux mystérieux sus lire, Faisant parler, chanter, frémir toute la Lyre, Évoquant dans ta voix les crimes, les bourreaux, Les baisers, tout un peuple effrayant de héros, 25 Tu nous rendais, parmi nos pleurs et nos désastres, En un tas d'odes, plus nombreuses que les astres, Les Pindares et les Eschyles disparus, Et ne pouvant plus rien ici-bas, tu mourus. Les Zoïles bouffons, dont le front vil rougeoie, 30 En hurlèrent alors de colère et de joie; Ils crièrent, montrant leurs appétits flagrants: A présent qu'il n'est plus, nous pouvons être grands. Puisqu'il prenait nos parts d'orgueil et de lumière, Brillons! notre place est à présent la première. 35 Nous serions comme lui bientôt, si nous voulions. Frères, être un berger d'aigles et de lions, Un Hugo, ce n'est pas du tout la mer à boire: C'est un peu de génie avec un peu de gloire, Et le vent de l'exil parmi des cheveux blancs. 40 C'est ainsi que ces nains heureux, jadis tremblants, Exultaient. Ils disaient: Tout doit finir, en somme. Voici longtemps déjà qu'on admire cet homme. Assez. Ne suivez plus la trace de ses pas. Allons ailleurs. Pardon, messieurs, je n'en suis pas. 45 Maître, je suis un flot parmi les flots sans nombre; Mais, depuis le matin, j'ai marché dans ton ombre. J'ai parfois réfléchi ta lumière, et si peu Que je sois, j'ai pu voir en toi l'infini bleu. Tant que je vivrai sous les grands cieux qui se dorent, 50 O Père, je serai parmi ceux qui t'adorent, Fidèles, et s'il n'en reste qu'un, je serai Celui-là, plein d'amour et le coeur ulcéré! Mardi, 26 juillet 1887. Soeur Séraphine Dans ce vieux couvent plein de silence et d'espace Où le temps, comme un flot très pur, s'écoule et passe, Et doucement ruisselle entre des bords connus; Dans ce couvent, où les souvenirs ingénus 5 Se figent lentement, comme des stalactites, Soeur Séraphine fait la classe des petites. Or elle enseigne ces enfants si doucement, Une telle indulgence orne son front charmant, Que toutes avec joie écoutent sa parole, 10 Et sa bouche, entr'ouverte ainsi qu'une corolle, Ne montrant pas d'orgueil ni de sévérité, Comme un limpide flot répand la vérité. Elle est naïve, heureuse, innocente, ignorante; L'éclat du lys fleurit dans sa chair transparente, 15 Et comme elle est pareille aux anges, dans ses yeux Flotte avec sa lumière un ciel mystérieux. En sa blancheur, elle est une enfant elle-même. Humble et sage parmi les petites qu'elle aime Et qu'elle est tous les jours plus heureuse de voir, 20 Comme elle est toute grâce, elle a tout le savoir. Car celui qui l'inspire en son ombre éphémère Et fait de cette vierge une si douce mère, C'est l'Enfant souriant, sauveur du genre humain, Qui tient le globe bleu dans sa petite main. 25 Oui, bien souvent on cherche en vain soeur Séraphine Et son regard plein de bonté, sa lèvre fine, Où la foi met sa force amie et sa douceur. On ne la trouve pas, mais toujours quelque soeur Dit, tandis que partout vainement on l'appelle: 30 Bien sûr, ma soeur, elle est encor dans la chapelle, Agenouillée aux pieds de son petit Jésus. Oh! que sait-il, celui qui ne vous a pas eus Dans son âme, entr'ouvrant leurs célestes calices, Extase, espoir, ferveur, silencieux délices 35 Que fait épanouir le souffle essentiel, Tendres fleurs, qui serez visibles dans le ciel? Soeur Séraphine est en effet agenouillée, Humble, ployée en deux comme une herbe mouillée, Devant le glorieux, le roi, le triomphant. 40 C'est ainsi qu'elle l'aime, enfant, petit enfant; Elle le voit toujours enfant, ainsi qu'elle ose L'adorer. Tout petit, frêle comme une rose, Il est déjà bonté, clarté, lumière, espoir; Il ressemble au parfum qui s'exhale du soir. 45 Ce roi du ciel, orné des grâces adorables, Aime divinement les êtres misérables Et les console avec son regard plein d'azur. C'est ainsi que le voit l'humble fille au coeur pur. Elle demeure là pendant de longues heures, 50 L'oeil allumé par des clartés intérieures, Et dit, toute livrée à l'éblouissement: O mon Roi, ta parole est un vagissement; Ta douce chevelure est une vapeur blonde; Et cependant, c'est toi qui règnes sur le monde 55 Et tu souris, vainqueur, sous ta couronne d'or. Un souffle triomphal au fulgurant essor Passe et frémit, ô Roi, dans l'azur de tes voiles, Et tu poses tes pieds divins sur les étoiles. Ils sont tout pleins de toi, les vastes firmaments 60 Pavés d'astres de flamme et de blancs diamants; Et devant toi, courbés comme des moissons mûres, Les Anges revêtus d'invincibles armures, Où flottent les clartés des blêmes Orients, Agitent dans l'éther leurs glaives effrayants. 65 Cependant, ô Sauveur, tu veux bien nous sourire; Ton nom, que les soleils sont orgueilleux d'écrire Et qui fait resplendir les Tyrs et les Sions, O Jésus! tu veux bien que nous le prononcions, Et que nous puissions voir, quand son aile te touche, 70 Le rayon pur qui met sa clarté sur ta bouche. Ainsi soeur Séraphine, immobile et rêvant, Répand toute son âme aux pieds du Dieu vivant, Et la laisse courir vers lui, dans son extase, Comme un flot de parfum qui ruisselle d'un vase. 75 Toujours glorifiant, exempte de remord, Le doux Enfant, vainqueur du Mal et de la Mort, Elle prie, et ne peut sortir de la chapelle Où son petit Jésus très doucement l'appelle. Parfois les soeurs, voyant ses yeux vers lui tournés, 80 La grondent sans colère, et lui disent: Venez, Ma soeur, il faut songer à vos petites filles. Aimez l'Époux céleste à l'ombre de ces grilles; Mais quoi! ce bon Pasteur, dont la main nous défend, Jésus n'a pas toujours été petit enfant. 85 Ma soeur, pour adoucir notre destin sévère, Lui-même il a porté sa croix sur le Calvaire, Et le fer de la lance ouvrit son flanc saignant. Lui qui, plein de bonté, s'en allait, enseignant, Il a des vils crachats subi la tache noire. 90 Prince, il a revêtu la pourpre dérisoire; Il a mouillé sa lèvre à l'éponge de fiel, Tandis que gémissaient les beaux Anges du ciel. Il expira. Quand les nuages entendirent Son souffle s'exhaler, les rochers se fendirent. 95 Et maintenant, ma soeur, après deux fois mille ans, Tandis qu'on voit, ainsi qu'un grand vol de milans, Les Crimes sur nos fronts jeter leur ombre immonde, Jésus crucifié saigne encor sur le monde. Elles parlaient ainsi; mais l'innocente soeur 100 Séraphine jamais n'a compris la noirceur. Voir l'Enfant radieux est son unique fête, Et pâle d'épouvante et l'âme stupéfaite, Livide, elle murmure en des mots décousus: Non... Non... C'est trop horrible... Oh! mon petit Jésus! Mai 1887. Turbulent A José-Maria de Heredia O vous pour qui toujours le ciel s'irradia, Véronèse des mots flambants, Heredia, Vous que la Muse fête et suit d'un oeil affable, Je veux exprès pour vous inventer une fable. 5 Jadis au temps du Roi-Soleil, quand Sévigné Usurpait tout l'encens de l'Olympe indigné, Le dieu qui réveilla les plus secrètes fibres, La Fontaine eût conté cette histoire en vers libres, En ces vers dont le pas comme un oiseau marchait. 10 Mais nous avons perdu son rhythme et son archet, Et nous ferions, je pense, une triste figure En voulant de son vol imiter l'envergure. Donc, pour conter l'exploit d'un jeune malandrin, Je me contenterai du vers alexandrin. 15 Mais avec sa grandeur, sa flamme et son délire, Il suffit à la joie immense de la Lyre, Et mon maître, le roi du faste oriental, Qui dans l'ardent brasier forgea son dur métal, A prouvé qu'il sait être, avec son fier mélange, 20 Bon pour Benvenuto comme pour Michel-Ange. On en fait, si l'on veut, le glaive aux durs éclairs, Ou le joyau qui rit à l'azur des yeux clairs, Ou le paillon furtif du svelte funambule. Mais, poëte, j'arrête ici mon préambule. 25 Voici le fait. Ce dieu, souvent digne du fouet, L'enfant Éros avait disloqué son jouet Et son pantin funèbre et morne rendait l'âme. Ces deux êtres formaient un assemblage infâme, L'un pantelant, brisé, tordu, le corps en deux, 30 Et l'autre s'acharnant sur des débris hideux. Oh! le pantin! Ses bras éperdus et fantasques Se balançaient, épars, comme des choses flasques, Et la langue bleuie était horrible à voir. L'enfant tirait toujours le nez tragique et noir 35 Du misérable, et fou comme un loup dans son antre, Lui fourrait jusqu'au fond ses ongles dans le ventre. Sur le beau pavé d'or, à présent méprisés, Gisaient partout des traits cassés, des arcs brisés Et la chambre de jaspe avait l'air d'un vrai bouge. 40 Mais Aphrodite vint et se fâcha tout rouge. Oh! le vrai brise-fer et l'indocile enfant! Dit-elle. Donc tu fais tout ce qu'on te défend. C'est Massacre et Fureur que le grand ciel te nomme. A quoi sert-il d'avoir une mère économe? 45 Va, tes caprices, plus cruels que les autans, Nous auront ruinés avant qu'il soit longtemps Et nous mourrons de faim dans nos terres en friche. Pour le moment, il est certain que je suis riche. Mes domaines, trésors toujours inépuisés, 50 Sont tous ceux où frémit le doux vol des baisers. J'ai Naples, dont jamais le golfe n'est morose, Et j'ai Paris et j'ai Venise toute rose. Mais au train dont tu vas pour me désespérer, Je n'aurai bientôt plus que les yeux pour pleurer. 55 Par suite des excès farouches où tu tombes, Je n'aurai plus de quoi nourrir mes deux colombes. Dans ce pays qu'au ciel bleu nous assimilions, Que me restera-t-il? De vagues millions. Et réduite, pleurant mon antique richesse, 60 A marcher sur la pourpre ainsi qu'une duchesse, On me verra bientôt parer mes bras charmants Avec ces cailloux vils qu'on nomme diamants. C'est ainsi qu'Aphrodite, en sa douleur amère, Se plaignait. Mais Éros lui dit: Ma douce mère, 65 Ne gronde pas. Fluide et plus subtile encor, La flamme du soleil rit dans tes cheveux d'or. A l'avenir, je veux être sage comme une Image. On trouvera ma bonté peu commune. Jamais plus je n'aurai de cruel appétit Et tu voudras encore embrasser ton petit. 70 O Mère, il est bien vrai que d'une façon nette J'ai démantibulé notre marionnette, Mais parfois, ce n'est pas ma faute, mon sang bout. J'en ai fait un débris, des loques, rien du tout, Un haillon ridicule et triste. Mais, en somme, 75 Ce pantin ne valait pas cher. Ce n'est que l'Homme. Novembre 1887. Le Guitariste Pantoum A Georges Rochegrosse Joue encor, bon guitariste, Joue un fandango très fou. Oh! mon âme est triste, triste, Comme un oiseau dans un trou. 5 Joue un fandango très fou, Voltigeant comme une plume. Comme un oiseau dans un trou, Le souvenir me consume. Voltigeant comme une plume, 10 La Danse a les pieds légers. Le souvenir me consume, Je pleure en mes yeux rongés. La Danse a les pieds légers Et les jupes envolées. 15 Je pleure en mes yeux rongés Par trop de larmes salées. Et les jupes envolées, C'est le rouge éclair vainqueur! Par trop de larmes salées 20 J'ai senti noyer mon coeur. C'est le rouge éclair vainqueur, Gracia joue et s'élance. J'ai senti noyer mon coeur Dans la nuit et le silence. 25 Gracia joue et s'élance, Vois briller son front charmant. Dans la nuit et le silence Je soupire affreusement. Vois briller son front charmant 30 Dans l'or de sa chevelure. Je soupire affreusement. Oh! la cuisante brûlure! Dans l'or de sa chevelure Une fleur se fane un peu. 35 Oh! la cuisante brûlure! C'est dans ma poitrine en feu. Une fleur se fane un peu. Où donc gémit le fleuriste? C'est dans ma poitrine en feu. 40 Joue encor, bon guitariste. Le Printemps Sinistre Hiver avec tes farouches colères Pars, va-t'en loin de nous parmi tes ours polaires! Délivre-nous, vieillard, des fallacieux gants De peau de chien ouatés et des noirs ouragans, 5 Et dans le blanc pays des glaces éternelles Emmène les Pierrots et les Polichinelles. Oui, voici l'heure. Il naît, le glorieux Printemps. Il baise les cheveux dans la brise flottants Et déroule, en soufflant dessus, les feuilles vertes. 10 Oiseaux, qui nous charmez de vos ailes ouvertes, C'est un fait, il convient que vous l'ébruitiez: Il va neiger bientôt sur les arbres fruitiers. Nous les verrons, joyeux et quittant l'air morose, Tachés d'un blanc céleste et vaguement, de rose; 15 Un frisson va courir sur les ruisseaux d'argent, Doux comme le soupir d'une âme, et voltigeant Dans l'air tiède, où Zéphir épris chante sa gamme, Le Papillon va dire à la rose: Madame! Dans les calèches au vol fier qu'emporteront 20 De fins chevaux ayant des rubans sur le front, Nous pourrons admirer, sous les cieux tutélaires, Nos Dames de Paris dans leurs toilettes claires. Des amazones, groupe adorable et riant, Jetteront sur la foule un coup d'oeil, en fuyant, 25 A certains cavaliers d'autres feront des signes Et sur le flot du lac silencieux, les cygnes De neige, en regardant folâtrer leurs poneys, Folâtreront avec les canards japonais. Il se pourra qu'on jase à la façon des merles. 30 Et comme s'il pleuvait des rubis et des perles, On entendra partout des madrigaux fleuris. Guy, très correct, louera la duchesse à Paris, Tandis qu'aux champs, parlant d'une façon plus nette, Lucas, plein de malice, embrassera Toinette. 35 Et sur l'étang glacé parmi les joncs dormant Où la lune se mire et semble un diamant, A de vagues chansons les amoureuses fées Mêleront dans la nuit leurs plaintes étouffées. O parfums envolés partout dans l'air subtil! 40 Azur des cieux légers et clairs! Printemps d'Avril! Dans mon vieux Luxembourg, que j'adore et qui m'aime, Les bleus myosotis foisonneront, et même Sous l'Odéon, parmi tant de romans pervers Fleuriront follement les volumes de vers. Mardi, 2 avril 1889. Populus C'était dans une rue affreuse, dont les murs, Éventrés et pourris comme des fruits trop mûrs, Sont envahis par l'eau dormante qui les mine, Et s'affaissent, mangés de lèpre et de vermine. 5 Là, le soleil sinistre, épouvanté, hagard, Éclaire tristement de son vague regard Des pavés, des tessons et des écailles d'huîtres Et des torchons pendus aux fenêtres sans vitres. Là je vis, s'acharnant sur quelque vermisseau, 10 Dans la fange et la boue infecte du ruisseau, Une poule caduque, impotente et sans plumes, Sèche comme le fer qu'on bat sur les enclumes. De plus, un de ses yeux avait été crevé. Elle sautait à bonds tremblants sur le pavé, 15 Avec les gestes secs et fous des automates Et titubait, ayant la goutte à ses deux pattes. Près d'elle, en ce désastre effroyable et complet, Un homme de ses yeux tristes la contemplait. C'était un malheureux. C'était le pauvre diable, 20 Celui dont la misère est irrémédiable Et qui, la nuit, chemine avec les loups-garous. Son habit n'était rien que loques et que trous; Dans sa chemise ouverte on voyait ses mamelles, Et ses souliers percés n'avaient plus de semelles. 25 Il était aussi vieux que la poule, réduit A rien, maigre, pensif, ne faisant pas de bruit. Sur son front dénudé par tant de jours arides Se croisaient des réseaux de veines et de rides, Et fauve, décharné comme elle, horrible à voir, 30 Il regardait la poule en mangeant son pain noir. Or, je lui dis: Quelle est cette étrange merveille? Comment a pu survivre une poule si vieille? Vient-elle de Ninive ou de Jérusalem? Bon homme, ayant duré plus que Mathusalem, 35 Grise, poudrée encor des antiques poussières Et peut-être échappée au sabbat des sorcières, Pourquoi, fermant son oeil unique au jour vermeil, Ne s'endort-elle pas de l'éternel sommeil? Morne, si fatiguée enfin qu'elle en est ivre, 40 Quelle est cette fureur de durer et de vivre? Se traîne-t-elle donc vers le siècle futur? Mais le déguenillé qui mangeait son pain dur, L'homme dont un frisson glaçait chaque vertèbre, Le vieux qui regardait la volaille funèbre, 45 Et semblait la couver des yeux comme un festin, Me dit: Elle n'a pas accompli son destin. Car pour elle et pour moi, l'Histoire se déroule Inexorablement, et c'est la même poule Que le roi Henri Quatre, en levant son impôt, 50 M'avait jadis promis de mettre dans mon pot. Dimanche, 11 avril 1886. Au laurier Si j'étais vraiment le bon ouvrier Que du noir oubli sa volonté sauve, Ce que je voudrais, c'est toi, noir Laurier, Sur ma tête chauve. 5 Car feuillage sombre, effroi des méchants, Lorsque je te vois, mon âme savoure, Devant tes rameaux, la gloire des chants Et de la bravoure. Héros et rimeurs, sous les grands cieux clairs, 10 Nous sentons en nous le même délire Et la chaste Épée aux brillants éclairs Est soeur de la Lyre. Pour revivre un jour sur les blancs frontons, Quand le clairon d'or enfle son haleine, 15 C'est d'un coeur égal que nous combattons Pour la sage Hélène. Henri Quatre, ainsi que François Premier, Brûlé d'une ardeur jamais endormie, En quittant le casque au hardi cimier, 20 Célébrait sa mie. Et dans le passé farouche et saignant Quand mon souvenir enflammé recule, Je revois Linos, chanteur, enseignant Son élève Hercule. 25 Eschyle, superbe entre les grands coeurs, Pour qui les exploits sont des intermèdes, Avant de rhythmer l'ode pour ses choeurs, Combattait les Mèdes. Et le fauve Achille au casque mouvant, 30 Lorsque son armure était dégrafée, Charmait la cithare, et fut un savant Chanteur, comme Orphée. Nocturne Attiré par l'odeur affreuse du charnier, Parfois le dieu Désir s'habille en chiffonnier. Il n'a plus, beau chasseur bondissant d'un pied libre, Ce grand arc dont la corde avec nos âmes vibre, 5 Ni ces traits dont l'airain, comme un oiseau vainqueur, Épouvante la nue et nous blesse en plein coeur. Il est las d'avoir vu les Déesses sans voiles Et d'avoir caressé les blancheurs des Étoiles, Et d'avoir longtemps bu, près des Amaryllis, 10 Les larmes de la Nuit dans la coupe des lys, Et de s'être endormi, dans les apothéoses, Sur des lèvres en fleur pareilles à des roses. Désir, ce dieu superbe au fulgurant essor, Dont les ailes fuyaient dans la lumière d'or 15 Et devant qui Psyché balbutiait, ravie, Sur le comptoir de zinc a bu de l'eau-de-vie. Lui qui faisait pleurer de tendresse les loups, Il trébuche dans l'ombre avec des hoquets fous. Son pied, déjà tremblant, dans le ruisseau barbote; 20 Il est ivre; il a mis sur son dos une hotte, Et sous ses haillons vils, comme un vieux chargé d'ans, Il marche tout courbé, le brûle-gueule aux dents. En traîneur de savate, il va, sous le ciel terne, Tenant en main son noir crochet et sa lanterne. 25 Il a caché tout l'or de son front crespelé Sous la casquette molle, et comme un chien pelé Qui remâche des os et des carcasses dures, Il cherche son régal parmi les tas d'ordures. Jeudi, 9 octobre 1884. Rue de l'Éperon A H. Giacomelli Mon jardin est situé rue De l'Éperon. Il est joli Comme une oasis, apparue En rêve, ô Giacomelli! 5 Devant son ombre taciturne Où le soleil vient par éclairs, Les vieux arbres géants de Furne Dressent leurs beaux feuillages clairs. Joignant leurs branches familières, 10 Vivaces comme les abus, Sur la maison grimpent deux lierres Impérieux, aux troncs barbus. Parfois même ils font une ligne Droite, jusque chez le voisin, 15 Et près d'eux s'étale une vigne Qui ne produit pas de raisin. Elle s'offre au jour qui la fête Et rit avec frivolité, Car tout porte, chez le poëte, 20 Ce cachet d'inutilité. Mes rhododendrons s'aguerrissent, Et quant à mes sveltes lilas, D'abord, une année, ils fleurissent, Puis, l'autre année, ils sont trop las. 25 Pour mes roses ambroisiennes, Elles ont dans leur teint vermeil Des pâleurs de Parisiennes Trop oublieuses du sommeil. Puis, dédaignant les ritournelles, 30 Mille oiseaux, devant mon palais, Improvisent des villanelles, Des rondeaux et des triolets, Et fuyant les rimes d'Alzire, Ils en font un recueil entier 35 Que publiera, s'il le désire, Notre ami Georges Charpentier. L'oeil irisé comme une perle, Fin comme un pastel de Renoir, Sous les arbustes flâne un merle 40 Du meilleur monde, en habit noir. Austère et lisse, il doit écrire Dans quelque Journal des Débats, Où l'on trouve bien de quoi frire; Il est correct, il a des bas. 45 C'est un seigneur, du cant esclave! Mais l'oiselet musicien Dit: Évitons cet oiseau grave, C'est un académicien. Juillet 1879. Variations Il faisait un beau clair de lune dans les cieux, Et j'errais tristement, poursuivi par les yeux De la brillante lune à la face pâlie. Mais, voulant savourer jusqu'au bout la folie 5 Et l'ivresse du clair de lune, je montai Chez Raoul, dont les doigts sont pleins d'agilité Lorsque le violon chante près de sa joue, Et je lui dis: Fais-moi de la musique. Joue Des variations sur l'air: Au clair de la 10 Lune. Au bout d'un instant, le violon parla Mystérieusement, tandis que la caresse De la lune venait bercer notre paresse Et tressait le collier de nos rêves, selon Son caprice. Oh! disait la voix du violon, 15 Colombine, mon coeur, viens, au clair de la lune Qui brille dans l'azur céleste, comme l'une De tes soeurs! Viens errer tous deux, au clair de la Lune. Allons-nous-en, seuls et charmés, par delà Ces jardins frémissants où la lumière argente 20 L'étang poli, glacé d'une moire changeante. Allons-nous-en bien loin, mon amoureuse, au clair De la lune. L'éclair divin, le doux éclair De tes yeux d'or, qui fait ma joie et mon désastre, Brillera dans la nuit sereine, comme un astre, 25 Et je me pencherai pour baiser tes bras, au Clair de la lune! Ainsi qu'un flexible roseau, Quand les parfums du soir empliront ta narine, Ton corps svelte et charmant ploiera sur ma poitrine. Une haleine de rose est éparse dans l'air, 30 Et le délicieux rossignol chante, au clair De la lune. Ote un peu ton masque de théâtre; Sous les rayons pensifs de la lune folâtre Laisse-moi voir ton front de lys, que modela Pour moi le fol Amour, et viens, au clair de la 35 Lune. Allons vers Cythère ou bien vers Pampelune, A travers la forêt bleue, au clair de la lune! Février 1881. Consommation Quand Juin cruel nous brûle en ses autodafés, Paris boit devant les cafés. Lorsque le ciel, criblé de feux, mêle en ses voiles Les becs de gaz et les étoiles, 5 Tout le Paris charmant, amoureux, endetté, Sous les chaudes brises d'été, Devant les cafés d'or absorbe des breuvages Abominablement sauvages. Là vieillards, jeunes gens, filles sous leurs toisons, 10 Dégustent d'étranges poisons Que leur servent Léon, Anatole, Amédée, Et qui feraient peur à Médée. Ils goûtent ces boissons d'enfer, pleines de maux, Qu'on hume avec des chalumeaux, 15 Des bières qu'on brassa sans houblon et sans orge Et qui vous déchirent la gorge, De tristes eaux-de-vie et de mort, et des rhums Qui bravent tous les décorums, Et d'affreux curaçaos troublants, et des absinthes 20 Faites pour ravir des Esseintes. O frères, avec ces boissons qui vous ont nui, Vous buvez le féroce ennui, L'accablement stupide et le dégoût maussade, Les voluptés à la Sade. 25 Sous l'azur, sous le gouffre étoilé du ciel bleu Éclaboussé d'astres de feu, Quelque sombre liqueur, au noir Léthé pareille, Vous hypnotise, et votre oreille, Stupidement, ainsi qu'un refrain de pantoum, 30 Entend retentir l'affreux: Boum! Oh! nos pères buvaient, avec sa pourpre insigne, Le sang généreux de la vigne! Sages, ils remplissaient leurs verres de nos vins Rouges, réchauffants et divins, 35 Et caressaient, avec de gais épithalames Leurs bonnes commères de femmes. Le Plaisir et la Joie étaient leurs échansons; Ils chantaient de belles chansons; Ils ne connaissaient pas, ces gens qui savaient boire, 40 Les diables bleus ni l'humeur noire; Mais leurs fils malheureux s'intoxiquent, par ton, Devant des palais de carton. Là les Parisiens, dans le beau mois des roses, Boivent la haine et les névroses. 45 Et souvent, déguisée en garçon de café, Spectre galamment attifé, Arborant sur son blanc visage de squelette Des favoris en côtelette Et de blanc cravatée ainsi que pour un bal, 50 Avec la fierté d'Annibal Jetant son cri farouche à ceux qu'elle terrasse, La Mort dit: Boum! versez, terrasse! La Promenade Oui, nous dit le pâle Ramon, Dont la tristesse fut touchante, Même ici, je regrette mon Pays, où la lumière chante. 5 Chaque Parisienne, au Bois, Reluit comme une friandise Et nous met le coeur aux abois; Mais, permettez que je le dise, Rien n'est plus splendide et vermeil 10 Que l'Alameda de Grenade, A l'heure fauve où le soleil Teint de ses feux la promenade. Les myrtes et les blancs jasmins, Groupés en corbeilles hautaines, 15 Embaument tout l'air des chemins, Où se lamentent les fontaines. Le zéphyr frissonne, subtil, Dans le feuillage de chaque arbre, Et le beau fleuve, le Genil, 20 Arrive dans son lit de marbre. Il descend vers l'Alameda; Son flot, sur les monts grandioses, Vient de la sierra Nevada Dont les escarpements sont roses. 25 L'oeillet rouge sur le chignon, Le front riant sous leurs mantilles, Passent, d'un pas leste et mignon, Les dames et les jeunes filles. On voit briller leurs dents d'émail, 30 Et leur main folâtre, qui joue, Fait caresser par l'éventail Les pâles roses de leur joue. Que de fières beautés sont là! Gracia dont le front se dore, 35 Dolorès, Teresa, Gala, Martirio que tout adore; Carmen, dont le vent querelleur Baise en riant la blancheur mate. Et Juana dont la bouche en fleur 40 Est une grenade écarlate! Paris, décembre 1879. Triomphe A Georges Rochegrosse Cher Georges, vois, je tente un effort hasardeux, Et j'ai voulu tâcher de fixer pour nous deux, En des vers où frémit la Rime épouvantée, L'étrange vision que tu m'as racontée. 5 C'est la Débauche. C'est la grande Impure. Elle a Des épaules de neige, et cette Dalila Avec ses durs ciseaux tranche des chevelures. Sa bouche est une braise et fait d'âcres brûlures; Et vieillards, beaux enfants au sourire ingénu 10 Et jeunes hommes, tous adorent son sein nu. Tous chantent son orgueil et célèbrent sa gloire. Ils disent: Si ta coupe est la mort, j'y veux boire. Je veux manger ta chair, je veux mordre tes lys! Cléopâtre, Astarté, Phryné, Sémiramis, 15 Je t'adore! Je veux dans ta glauque prunelle Puiser incessamment la Démence éternelle. Et la Dominatrice étonne les cieux clairs De ses yeux glorieux, pleins d'astres et d'éclairs; Sa toison folle est comme un boisseau d'or qu'on pèse; 20 Le Désir la caresse et le Regard la baise. Les hommes sur ses pas, ainsi qu'un vil troupeau, Se pressent, alléchés par l'odeur de sa peau; Elle a, pour triompher dans les apothéoses, Sur son front la tiare et sur son flanc des roses. 25 Elle marche, riante, au bord des claires eaux; A l'entour de son front voltigent des oiseaux; Des chats voluptueux, des belettes lascives La suivent, lentement, en montrant leurs gencives. Sur son corsage aux fiers contours, les diamants 30 Fleurissent éblouis, en lys blancs et charmants; Derrière elle, avec un murmure qui la flatte, Courent les flots pompeux de sa jupe écarlate, Et tout en elle est joie, enchantement, parfum. Mais tout à coup le vent affolé soulève un 35 Coin de sa robe, et sur sa jambe noble et pure On peut voir une plaie affreuse qui suppure, Toujours humide, avec ses bords jaunes et verts Et son écorchement pâle où grouillent des vers. Lundi, 26 avril 1886. Bakkhos Prologue récité à l'Opéra par C. Coquelin dans la représentation consacrée a l'histoire du théatre le 27 janvier 1886 Hommes, je suis Bakkhos aux lèvres purpurines, Qui reçoit le soleil embrasé sur son flanc, Et qui meurt et renaît dans vos fortes poitrines, Et le sang généreux de la vigne est mon sang. 5 Je suis l'enchantement des soirs et des journées. Je suis le Vin, qui met dans vos coeurs un éclair, Et, prodige inouï, c'est de moi que sont nées La fière Tragédie et sa soeur à l'oeil clair, La Comédie, aimable et folle entre vos gloires, 10 Dont la sagesse humaine est le riant trésor, Et qui sur son beau front tresse des grappes noires Et frappe l'air du bruit de ses cymbales d'or. C'est le soir, dans un bourg glorieux de l'Attique, Où le soleil couchant s'empourpre de rougeurs 15 Et, poussant vers les cieux un grand cri frénétique, Sur leurs lourds chariots montent les vendangeurs. Et près d'eux, esquissant leurs danses orageuses, Pour répandre la joie en passant dans les bourgs, Les yeux rouges, le front taché, les vendangeuses 20 Avec des gestes fous tapent sur leurs tambours. Des porteurs de paniers marchent en longues lignes, Flamboyants et vermeils dans les roses du soir, Et tout fumant, le sang mystérieux des vignes Sur un long rhythme clair s'écoule du pressoir. 25 L'âne pensif et doux, tout orné de guirlandes, De la fête en délire est l'hôte essentiel; Ses oreilles sans fin se lèvent toutes grandes, Comme pour déchirer le voile bleu du ciel. Sur son dos ingénu ballotte une outre pleine, 30 A moins que ce ne soit, turbulent et divin, Le beau ventre gonflé de mon père Silène, Glorieux et ravi d'avoir bu trop de vin. D'un char à l'autre, on parle, on s'injurie, on joue. Holà! Doris, tu bois à flots inépuisés! 35 Hé! Céléno, qui t'a si bien rougi la joue? Sont-ce les noirs raisins, bacchante, ou les baisers? Puis, sur un autre char, selon l'antique mode, On chante ma louange, ou celle d'un héros, Ou quelque dieu célèbre, et la strophe de l'Ode 40 Voltige en palpitant sur les lourds tombereaux. Puis, comme dans la mer, dont les chevaux hennissent Quand la vague tressaille avec un bruit vainqueur, A la voix du chanteur les autres voix s'unissent, Pareilles aux rumeurs des flots, et c'est le Choeur! 45 Et c'est la Tragédie et c'est la Comédie, Avec les longs sanglots et les rires vengeurs, Qui ravissent les cieux de leur chanson hardie, Et qui naissent ainsi parmi les vendangeurs. O mes filles, gardez vos fronts tachés de lie, 50 Sous la pourpre héroïque et sous le péplos blanc! O Melpomène, et toi, vendangeuse Thalie, Buvez toujours le flot généreux de mon sang. O chanteuses, gardez toujours l'antique ivresse, Et n'oubliez jamais votre berceau natal. 55 Toi, la dominatrice, et toi, la charmeresse, Soûlez-vous de ce vin qu'on nomme l'Idéal! Et, vos fronts couronnés de fleurs que rien ne fane, Laissant la platitude au menteur exécré, Muse d'Eschyle, et toi, muse d'Aristophane, 60 Souvenez-vous de mordre à mon raisin sacré. Toi, redis-nous les Rois et leur destin funeste, La pâle Phèdre en proie à ses tristes aveux, Argos et le festin horrible de Thyeste Et les malheurs venus d'Hélène aux beaux cheveux. 65 Fais revivre pour nous la grande Histoire amère, Dis-nous Hector, pareil au fougueux aquilon, Oreste en pleurs, fuyant les Chiennes de sa mère, Et Cassandre criant: Apollon! Apollon! Et toi, ma préférée, ô folle Comédie, 70 Montre ton rire en fleur, pareil au lys éclos! Que ton regard s'allume, ainsi qu'un incendie: Fais tintinnabuler tes grappes de grelots! Que le doux vent d'été baise ta gorge nue! La lèvre humide encor du nectar que tu bois, 75 Montre l'Humanité, cette race ingénue, Pareille, en sa démence, aux animaux des bois! Montre ces insensés, et l'homme, et l'homme, et l'homme, Penché vers l'ombre, au lieu de regarder le jour, Que devant lui, pareils à des bêtes de somme, 80 Chasse, à grands coups de fouet, l'inévitable Amour! Ris avec Plaute, avec l'ingénieux Térence! Mais en donnant la vie à leurs acteurs bouffons, Enivre-toi déjà, Muse, de l'espérance Qui tombe jusqu'à toi du haut des cieux profonds. 85 Car pour mêler sa flamme avec la fange humaine, Pour livrer l'Imposteur à l'éternel tourment, Et montrer le roi Zeus rêvant aux pieds d'Alcmène, Un homme un jour viendra, qui sera ton amant. Oui, celui-là sur qui tout mon espoir se fonde, 90 C'est le penseur sublime et le grand ouvrier, C'est le Contemplateur à la tête féconde, Qui sera, comme un roi, couronné de laurier. Tu baiseras son front de ta bouche ravie, Et tu le serviras avec fidélité. 95 Mais lorsque ce génie aura quitté la vie Pour grandir, triomphant, dans l'immortalité, Reste après lui, pensive, auguste et familière, Et comme aux premiers jours de ton matin vermeil, O fille de Bakkhos, amante de Molière, 100 Nymphe, bois notre vin de pourpre et de soleil. Garde pieusement la joie et le délire Que ce poëte a mis dans ton oeil radieux, Et souviens-toi toujours, déesse, que le rire Est le plus beau présent qui nous vienne des Dieux! Mardi, 26 janvier 1886. Les Demoiselles des chars Paris qui vit et s'extasie, Toujours jeune au milieu du monde avarié, Pour la peinture et pour la poésie Quel thème est plus divin, plus beau, plus varié? 5 Oh! Paris! Paris en délire, Avec sa joie, avec son rire, Avec ses amoureux sanglots Et sa folle rumeur qui monte aux cieux féeriques, Pareille au tumulte des flots, 10 Chante dans l'ouragan de mes rimes lyriques. Comme le grand aïeul Pindare, Dont les vers s'envolaient, parmi la nue épars, Je veux unir le chant à la cithare Pour vous mieux célébrer, conductrices des chars. 15 C'est dans l'Hippodrome excentrique Baigné de lumière électrique Et sous les yeux du grand Paris, Amoureux, comme on sait, des Victoires ailées, Que l'orgueil de gagner le prix 20 Vous fait combattre, ainsi que des Penthésilées. Au bruit furieux des orchestres, L'effort gonfle vos bras instruits aux durs travaux. Tout vous enivre, en ces luttes équestres, Et votre voix farouche anime les chevaux. 25 Vous les excitez, ô guerrières, Par des cris et par des prières, Nous voyons frémir dans l'air bleu Leurs naseaux que le vent sèche de ses brûlures, Et le souffle effrayant d'un dieu 30 Tord, comme un ouragan sacré, leurs chevelures. Toutes les têtes resplendissent, Et les jeunes héros des cercles élégants De si bon coeur sur vos pas applaudissent Que ces galants sportsmen en font craquer leurs gants. 35 Je veux imiter leur délire Dans mes hymnes, rois de la lyre. Je saurai vous louer encor; Toi surtout, Claudia superbe, dont le torse Cambré sous les écailles d'or, 40 Nous apparaît, brillant de jeunesse et de force. Telle Athènè dans sa cuirasse Jaillit comme un éclair au haut du ciel serein, Lorsqu'Héphaïstos, père de notre race, Fendit le front de Zeus de sa hache d'airain. 45 L'or enflammait de sa caresse Le sein de la jeune déesse. Ainsi, buveuse de nectar, Ayant le fier courroux des combats dans ton âme, Tu passes, debout sur ton char, 50 Dans ce corset brillant comme une mer de flamme. Cependant, c'est à Batignolles Que tu naquis, fillette aux rires ingénus. Là, tout enfant, tu reçus des torgnoles Près du ruisseau de fange où tu marchais, pieds nus. 55 A présent des seigneurs moroses T'offrent toutes sortes de choses Et, t'adjurant d'un air vainqueur, Entassent devant toi pistoles sur pistoles. Mais, Parisienne au grand coeur, 60 Tu ne veux pas souiller tes lys dans leurs Pactoles. Avec tes instincts coloristes, Amante de la pourpre aux flamboyants orgueils, Tu périrais d'ennui chez ces gens tristes Serrés dans leur frac noir inventé pour les deuils. 65 Mais ton vrai compagnon, ton homme, Celui que tu sais aimer comme Leïla chérissait Mejnoun; Celui que ton regard caresse et que tu flattes, N'est pas un gommeux: c'est un clown 70 Au visage semé de taches écarlates. Oh! ne plus ramper sur la terre! Avoir l'ardeur, avoir la flamme, avoir l'amour! Se délivrer de la fange, ô mystère! Se baigner dans la rouge aurore et dans le jour! 75 Pareille aux lutteurs de Sicile, Toi, guidant leur fougue indocile, Comme en un tourbillon de feu Tu lances tes chevaux, selon l'antique règle; Et lui, ton clown au toupet bleu 80 Vole, et plane dans l'air effaré, comme un aigle. Vous fuyez! sur la terre noire Vos pieds impatients ne se posent jamais, Vos pieds hardis, et plus blancs que l'ivoire. Sans doute un jour, ayant l'appétit des sommets, 85 Couple d'amants, épris du faîte, Dans l'orage et dans la tempête Devançant le vol du milan, Bien plus loin que l'Islande et que le pays kurde, Par un prodigieux élan 90 Vous vous évaderez loin de ce monde absurde. Vous vous enfuirez, pleins de joie, Vers l'éther lumineux des pâles firmaments, Dont le tapis d'azur, qui se déploie, Ruisselle, éclaboussé par les blancs diamants. 95 Là, parmi les sombres mêlées Des comètes échevelées, De sa tête et de son genou Ton clown séditieux, déchirant tous les voiles, Bondira, comme un astre fou, 100 Et toi, tu mèneras des chariots d'étoiles. Ballade de Banville, à son maître Poëte farouche et divin De qui je fus l'humble Pylade, Viens goûter avec moi le vin Et les perdrix en rémolade. 5 On traîne la Muse malade Par son aile de papillon: Père de la sainte Ballade, Ressuscite, François Villon! Pour le rimeur et l'écrivain, 10 De sa bouche en estafilade, Ta Margot sourirait en vain Ainsi que Cypris en Hellade. Oh! ces marchands de marmelade! Cela manque de vermillon 15 Parmi cette triste peuplade. Ressuscite, François Villon! Ouvrons au clairet angevin Le corridor en enfilade, Chassons le rêveur triste et vain 20 Dans quelque lointaine Cyclade, Et mangeons chaude la grillade. Ornons d'astres et de paillon Nos pourpoints que le vent taillade. Ressuscite, François Villon! Envoi 25 Prince fier comme un Encelade, Nous marchons sous ton pavillon. Reviens nous donner l'accolade, Ressuscite, François Villon! Aimer Paris Artiste, désormais tu veux peindre la Vie Moderne, frémissante, avide, inassouvie, Belle de douleur calme et de sévérité; Car ton esprit sincère a soif de vérité. 5 Vois, comme une forêt d'arbres, la ville immense Murmure sous l'orage et le vent en démence; Ses entassements noirs de toits et de maisons Ont le charme effrayant des larges frondaisons. Aime ses bruits, ses voix, ses rires, son tumulte, 10 Ses monuments qu'en vain le Temps railleur insulte, Ses marchés, ses jardins; aime ses pauvres cieux Toujours mornes, d'un gris terne et délicieux. Surtout, n'imite pas Hamlet; sans épigramme Et d'un coeur chaleureux, aime l'Homme et la Femme. 15 La Femme surtout! Suis de l'oeil ces bataillons De gamines qui vont, blanches sous les haillons, Et qui, montrant leurs dents, croquent de jaunes pommes De terre frites, sous l'oeil allumé des hommes! Peins la svelte maigreur aux méplats séduisants 20 Et la gracilité des filles de seize ans; Va, ne dédaigne rien, ni la bourgeoise obèse Ni la duchesse au front d'or que le zéphyr baise, Ni la pierreuse, proie offerte au noir filou, Qui peigne ses cheveux lourds avec un vieux clou, 25 Ni la bonne admirant, parmi la transparence Des bassins, le reflet d'un pantalon garance, Ni la vieille qui, pour implorer un secours, Se coiffe d'un madras et chante dans les cours, Ni ces filles de joie aux tragiques allures 30 Offrant au vent furtif leurs roses chevelures, Et poursuivant, les soirs, leur patient calcul Devant les Nouveautés et le café Méhul, Catins dont les satins, sans jamais faire halte, Comme des serpents noirs se traînent sur l'asphalte! 35 Regarde l'Homme aussi! Peins tous les noirs troupeaux Des hommes, sénateurs on bien marchands de peaux De lapins; droit, bossu, formidable ou bancroche, Vois l'Homme, vois-le bien, de d'Arthez à Gavroche! L'homme actuel, sublime à la fois et mesquin, 40 Est vêtu d'un complet, comme un Américain; Mais tel qu'il est, ce pitre, épris de Navarette, Qui dans ses doigts pâlis roule une cigarette, Lit dans les astres noirs d'un oeil terrible et sûr, Voleur divin, saisit Isis en plein azur, 45 Pose un baiser brutal sur ses yeux pleins d'étoiles, D'un ongle furieux déchire tous ses voiles, Comme un fer rouge met la lèvre sur son col Et la contemple, et pâle encor de son viol, A ses pieds gémissant une plainte ingénue 50 Regarde la Nature échevelée et nue. Oui, l'Homme, vois-le bien, tire parti de tout! Il est beau, l'orateur farouche, qui debout, Du Progrès fugitif embrassant la chimère, Parle et courbe les fronts sous sa parole amère; 55 Mais le vieux chiffonnier, qui sous le ciel changeant Montre son crochet noir et sa barbe d'argent, Près de la verte Seine a des beautés de Fleuve. Et c'est un beau modèle, avec sa blouse neuve, Que l'Alphonse blêmi, fashionable et vainqueur, 60 Dont la cravate rose et les accroche-coeur Font fanatisme, et qui, doux jeune homme de joie, Tortille crânement sa casquette de soie. Oh! ne dédaigne rien dans ta ville! Chéris Les parcs éblouissants, ces jardins de Paris 65 Où pour nous réjouir, en leurs apothéoses Brillent les coeurs sanglants et fulgurants des roses; Mais, artiste, aime aussi les pauvres talus des Fortifications, où sous le triste dais Du ciel gris, l'herbe jaune et sèche qui se pèle 70 Semble un front dévoré par un érésipèle; Car c'est là que, toujours las de voir empirer Son destin, l'ouvrier captif vient respirer Et que la jeune fille heureuse, en mince robe, Laissant errer son clair sourire, où se dérobe 75 Quelque rêve secret de ménage et d'amour, Avec ses yeux brûlants vient boire un peu de jour! 10 avril 1879. Lecture Oh! quelle volupté! Lire! Entendre, oubliant nos maux, Tous les frissons de la Lyre Exprimés avec des mots! 5 Et regarder les estampes, Quand voltige et tremble un peu Sur la blancheur de nos tempes Le rose reflet du feu! Sans les toux préparatoires, 10 Le Livre, doux et charmant, Nous raconte des histoires, Mais silencieusement. Les caractères en foule S'en vont d'un pas leste et fin, 15 Et le conte se déroule Comme une étoffe sans fin. Nous voyons les belles phrases Construites selon nos voeux Nous montrer des chrysoprases 20 Dans les ors de leurs cheveux. Et menant la mascarade Sous les rubis indiens, Les mots qui font la parade Sont tous des comédiens. 25 L'un que la louange flatte, Apparaît tout radieux, Portant la pourpre écarlate; Il fait les Rois et les Dieux. Tel, qui parmi nous émigre, 30 Nous vient du pays latin, Et tel autre est, comme un tigre, Plus rayé que Mezzetin. Quelle joie! auprès de celle Dont le regard plein de jour 35 Même dans l'ombre étincelle, Lire des strophes d'amour! Mais lire est plus doux encore Lorsque le Temps envieux Avec sa neige décore 40 Notre front devenu vieux. Alors, penché sur son livre, Le vieillard, qu'on trouble en vain, Dit à l'Archer toujours ivre: Je ne bois plus de ton vin. 45 C'est fini des soins moroses! Je n'effeuille plus de lys Ni de rougissantes roses Pour Silvie ou pour Philis. Sans colère, il dit à maintes 50 Cruelles aux fronts pâlis: Églés et fières Amintes, Ne fredonnez pas. Je lis. Il dit: Chez moi je n'accueille Ni Lisettes ni Lizons. 55 Il n'est plus temps que je cueille Des violettes. Lisons. Mercredi, 25 novembre 1885. Églé Sous le lourd fleuve d'or qui va le caressant, Avec ses sombres yeux et sa bouche de rose, Le visage d'Églé, fait pour l'apothéose, Apparaît, comme au ciel un astre éblouissant. 5 Dans sa prunelle en feu rit le désir naissant, Et du col au talon qui sur le sol se pose, Sur le torse, où le lys a mis sa neige éclose, La ligne glorieuse et tranquille descend. Toute troublée encor par le songe nocturne, 10 Églé lève ses bras comme des anses d'urne, Et prend ses grands cheveux, mêlés par le sommeil. Un frissonnant rayon de lumière glisse entre Ses jeunes seins, baisant leur bout rose et vermeil, Et met dans la clarté la blancheur de son ventre. Villa de Banville, 29 octobre 1884 Ballade Pour Mademoiselle Edmée Daudet Dans vos yeux, sur la vie amère Brilleront les clairs diamants Qu'on voit dans ceux de votre mère. Entre mille éblouissements, 5 Au milieu des rêves charmants Dont se pare la Renommée, Vous naissez parmi les romans. Bonjour, mademoiselle Edmée. Bien mieux que la rose éphémère, 10 Vos lèvres, ces enchantements, Riront à la belle chimère. Vos prunelles aux feux dormants Ont de vagues rayonnements, Comme une lueur allumée 15 Aux mystérieux firmaments. Bonjour, mademoiselle Edmée. Comme, avec un dédain sommaire, Le poëte, en ces doux moments, Quittant la Muse et sa grammaire, 20 A vite oublié les tourments, L'orgueil, les applaudissements Et la gloire, cette fumée, Avec de longs ravissements! Bonjour, Mademoiselle Edmée. Envoi 25 Princesse, des regards aimants Fêtent votre chair parfumée Et vos tendres vagissements. 30 Bonjour, mademoiselle Edmée. Villa de Banville, mercredi 21 juillet 1886. Anna A Jacques Madeleine C'est ainsi que le Temps nous les métamorphose Et ce tas d'ombre fut une déesse rose; Dans la sombre améthyste on gravait ses profils, Et le Désir restait captif dans ses grands cils. 5 Oui, c'est Anna! Regarde, ô Jacques Madeleine, Ce monstre grelottant dans son haillon de laine. Les ennuis éternels grincent, inapaisés, Sur sa bouche entr'ouverte où nichaient les baisers. Cette vieille, qui fut jadis pleine de gloire, 10 Est terne et sans couleur, comme la terre noire; Ses cheveux sur son front meurtri par le remords Tombent sinistrement comme des serpents morts; Vain débris que par jeu la Misère effiloque, Son corps et ses habits ne sont plus qu'une loque. 15 Errant comme une chienne au fond de la Cité, Ce spectre de folie et de lubricité Tache encor la laideur du sombre paysage. On devine pourtant sur ce morne visage Où dorment les vieux lys dans l'ombre ensevelis, 20 On entrevoit parmi ses rides et ses plis Comme un vague reflet de la splendeur première Qui jadis le baignait d'une chère lumière Du temps que ses yeux bleus réfléchissaient le jour, Et l'ancien coup de griffe horrible de l'Amour. L'Année cruelle A Émile Bergerat Oui, j'aimerais mieux être, ô mon cher Bergerat, Chien dans la rue, ou bien dans une auberge rat, Ou mesurer du drap d'Elbeuf par centimètres, Que de faire ce dur métier d'homme de lettres! 5 Eh! quoi, toujours pâlir ainsi que Deburau, Et, les yeux sur le cuir violet d'un bureau, Sans avoir su quel crime ici-bas l'on expie, Entasser en monceau des feuillets de copie! Ah! je n'étais pas né pour ce fatal destin! 10 Au lieu de respirer au bois l'odeur du thym, Comme un noyé blême à qui nul ne tend la perche, Enfoncé dans sa nuit, l'homme de lettres cherche Les traits spirituels et la transition, Et ne peut même aller voir l'Exposition. 15 Car je n'irai pas! Corps en proie à la névrose, Pâture du journal, vil forçat de la prose, Je dois, par ce beau temps, me barricader au Logis, au lieu d'aller voir le Trocadéro! Ah! j'ai rêvé souvent en ce siècle fantoche 20 De me trouver un jour libre, ayant dans ma poche De l'argent pour pouvoir engager des paris, O poëte, et de faire... un voyage à Paris! Semblant venir de loin par un vain simulacre, Je monterais avec des colis dans un fiacre, 25 Et de mes Dieux jaloux abandonnant l'autel, Je me ferais alors conduire au Grand-Hôtel. J'ai fait ce rêve. Ainsi qu'un Triton dans ma conque, Je feignais d'arriver d'une gare quelconque, Je fumais un londrès, j'avais l'air d'être Anglais, 30 Serré dans un faux-col de marbre où j'étranglais, Et comme on voit le chêne environné de lierre, J'avais sur la poitrine un sac en bandoulière! Oui, dans ce songe heureux, mon esprit se complaît. Coiffé d'une casquette et vêtu d'un complet, 35 Je souris, je m'assieds dans la chambre où l'on dîne A côté d'une miss blanche comme l'Ondine, Et je cause à voix haute avec des Islandais Consultant, pour parler, Napoléon Landais. Avec ces étrangers que leur panache appelle 40 Je visite le Louvre et la Sainte-Chapelle, Puis le Bois et son lac, où vient le nénuphar. Je vois tout. Je me fais montrer Zulma Bouffar. Pareil au mont chenu que la tempête assiège, Un vieillard passe, ayant sur sa barbe de neige 45 L'âpre sérénité des glaciers blancs et clairs Que vient traverser l'or fulgurant des éclairs; Sa tempe, mille fois par la douleur broyée, Semble une roche dans l'ouragan foudroyée; Sa lèvre a la beauté sereine du Devoir; 50 Auprès de lui, dans l'ombre épaissie, on croit voir Un lion familier que sa lèvre gourmande; Il nous frôle en rêvant, et comme je demande: Quel est donc ce passant? Vient-il de Chicago? On me répond: Non, c'est monsieur Victor Hugo! 1878. Chansons sur des airs connus La Lune Air: Au clair de la lune Au clair de la lune Brillent follement Ta prunelle brune Et ton sein charmant. 5 Pâle Cidalise, Ton front sans rival Éclaire Venise Et son carnaval. Cachant sous ton masque 10 Un sourire amer, Tu t'en vas, fantasque, Sur la vaste mer. Et frottant son aile A ton casaquin, 15 Voilà Pulcinelle Avec Arlequin! Voilà Scaramouche Et don Spavento, Et Scapin farouche 20 Dans son vert manteau; Et, comme Tityre Près d'Amaryllis, Pierrot qui s'étire, Mince comme un lys. 25 Zerbin, dans sa fièvre, Après Mezzetin, Baise à pleine lèvre Tes bras de satin. Verse-leur l'ivresse! 30 O toi qui me plus, Folle charmeresse, Je ne t'aime plus. Je ris, ma guitare Chante un air moqueur; 35 Pourtant c'est bizarre, J'ai froid dans le coeur. Et je vois la lune, Dans l'ardente nuit, Frissonner, comme une 40 Clarté qui s'enfuit. Phoebé, la perverse, Peut-être à son tour S'alanguit et verse Des larmes d'amour. 45 Et son char l'emporte, Dans la nuit en feu, Désolée et morte Au fond du ciel bleu. Octobre 1876. Chansons sur des airs connus Les belles filles Air: Giroflé-Girofla Oh çà, les belles filles, Qu'on s'en vienne avec nous! Laissez là vos aiguilles, Le printemps est doux. 5 Avril chante et murmure; Nous irons dans les bois Mêler sous la ramure La danse et les voix! Narguant l'hiver morose, 10 Notre coeur chante aussi; Venez, lèvres de rose! Messieurs, grand merci! Comme ont fait nos aïeules, Sans souci des amants 15 Nous irons toutes seules Dans les bois charmants. Nous verrons la paresse Des étangs onduleux, Dont la brise caresse 20 Les riants flots bleus. Et le ciel s'y reflète! Nous allons, nous allons Cueillir la violette Dans les frais vallons. 25 Nous danserons des rondes, En livrant au soleil Nos chevelures blondes Faites d'or vermeil, Ayant l'oubli superbe 30 Dans nos coeurs ingénus, Et nous sentirons l'herbe Toucher nos pieds nus! Si l'Amour vous rencontre? Taisez-vous, taisez-vous! 35 Si ce chasseur nous montre Son regard jaloux, Nous lui dirons: Beau masque, Porte ailleurs les tourments Et le bonheur fantasque 40 De tes faux serments! Nous courons sous les chênes Librement, tout le jour, Sans ennuis et sans chaînes; Laisse-nous, Amour! 45 Après nos folles courses, Dans le creux de nos mains Nous buvons l'eau des sources Au bord des chemins. Et ce sont là nos fêtes, 50 Garde l'ombre et les pleurs! De poser sur nos têtes Des chapeaux de fleurs. L'heure est charmante et folle; Mille oiseaux des buissons 55 A la brise qui vole Jettent leurs chansons. Le bois fait sa toilette; Nous voilà, mais c'est pour Cueillir la violette; 60 Bon voyage, Amour! L'air joyeux nous invite, Plein de purs diamants, Envolons-nous bien vite Dans les bois charmants! Octobre 1876. Les Saisons Transformant les horizons Où les nuages s'amassent, D'un pas léger les Saisons Passent. 5 L'Hiver frileux et subtil, Parmi son pâle cortège, Est blanc comme un lys, quand il Neige. Le Printemps, dans les palais 10 Sous ses fleurs cache les marbres, Et pose des nids dans les Arbres. Sous les grands cieux triomphants, L'Été, plein d'apothéoses, 15 Dore les fronts des enfants Roses; Et le rouge Automne, cher Au vendangeur, nous enseigne Par son raisin dont la chair 20 Saigne. Villa de Banville, mardi 3 août 1886. Au Pierrot de Willette Cher Pierrot, qui d'un clin d'oeil Me montre tout ce qui m'aime, J'aime ta joie, et ton deuil Même! 5 Je t'aime, de froid transi Et terrassé par le jeûne, Et tremblant d'amour, et si Jeune! J'aime ton regard de feu, 10 Ta bravoure et ton coeur mâle, Bien que tu sembles un peu Pâle. Car sous le céleste dais Tu vas, bon pour toutes choses, 15 Ayant même pitié des Roses. Charmé par le falbala, Tu t'en vas, l'âme ravie, Toujours déchiré par la 20 Vie. Avec son rire moqueur Elle te berce et t'enseigne Les vérités et ton coeur Saigne. 25 Ah! comme il brille, éperdu, Le vin rose et peu sévère, Dans la transparence du Verre! Ah! que l'Amour, tu le sais, 30 Près des belles demoiselles, Nous caresse bien de ses Ailes! Silencieux marmouset, Les fillettes vagabondes, 35 Tu les aimes, brunes et Blondes. Et quand elles prennent soin De se montrer pour toi douces, Tu les aimes, au besoin, 40 Rousses. Parmi les cieux musicaux Fuyant parfois nos désastres, Fou, tu t'envoles jusqu'aux Astres. 45 Lorsque devant toi passa Le doux Zéphyr qui l'emporte, Quel Éden a fermé sa Porte? Va, tu peux le dire, aucun. 50 Par malheur, lorsqu'il s'achève, On le voit, ce n'était qu'un Rêve. Et beau festin de gala, Rire, clarté, fleur, étoile, 55 S'éteignent, quand tombe la Toile! 1884. A la chanson Ode dite par C. Coquelin dans la représentation donnée au bénéfice de Darcier Le jeudi 17 février 188l O toi, délire et fantaisie, Fille de la rime, Chanson Qui, du vin de la poésie, Es la bacchante et l'échanson! 5 Chanson, qui sur les fronts sévères Poses en riant ton orteil, Déesse, qui remplis nos verres De pourpre vive et de soleil; Tu sais bercer notre souffrance, 10 Le plaisir est ton nourrisson, Et la vraie âme de la France, Oh! parle encor, c'est toi, Chanson! Jadis, lorsque Jacques Bonhomme, Servant de cible et de jouet, 15 Ainsi qu'une bête de somme Tressaillait, sanglant, sous le fouet, Tu le vengeais par ton génie! Et les tyrans saignent encor Sous les flèches de l'ironie, 20 Qui s'envolaient de ton arc d'or! Cherchant déjà le grand problème, Villon, qui fut presque pendu, Montrait aux bourreaux son front blême Taché de ton vin répandu; 25 Et depuis lors, pas un poëte Aux calmes regards d'oiseleur Qui n'ait baisé ta lèvre en fête, Écarlate comme une fleur! Ces dévots de l'aube éternelle, 30 Tous ces songeurs, tous ces amants Se sont brûlés à ta prunelle Où brillent mille diamants; Et te mêlant à son délire, Parfois même, quand tu le veux, 35 Hugo, le titan de la Lyre, Passe la main dans tes cheveux. Béranger, dédaignant la mode, Du flonflon vulgaire évadé, Donne le grand frisson de l'Ode 40 A la musette de Vadé; Et par lui, fuyant le servage, Le refrain joyeux de Piron Bondit, comme un cheval sauvage Fouetté par le vent du clairon! 45 Enfin, pour les Margots sublimes Délaissant les pâles Églés, Pierre Dupont chante en ses rimes Les grands boeufs au joug accouplés, Et, dans sa simple et rude phrase, 50 Célèbre le matin vermeil Et la nature qui s'embrase Avec les couchers de soleil. Chanson, qui bondis sur Pégase, Le cheval sans mors et sans frein, 55 Combien de rimeurs en extase Se sont grisés de ton refrain! Mais, en ce temps, où la Musique A dénoué tes bras d'acier Avec son ivresse physique, 60 Ton plus cher amant fut Darcier! Comme dans les bois un satyre Prend une nymphe au cou nerveux En riant de son doux martyre, Et l'empoigne par les cheveux; 65 Comme il la tient d'une main ferme, En appuyant un dur genou Sur sa jambe nue, et lui ferme La bouche, avec un baiser fou; O déesse, toujours éprise 70 De la large coupe où tu bois, Chanson! c'est ainsi qu'il t'a prise Dans le doux silence des bois. Et depuis cette aube première, Affrontant les sots châtiés, 75 Ivres de joie et de lumière, Voix fraternelles, vous chantiez! Tu disais à ce bon rhapsode: Quittons le monde, viens-nous-en; Et, fuyant le joug incommode, 80 Darcier fut peuple et paysan! Car son chant d'amour et de joie, En quête d'un eldorado, Se penche vers quiconque ploie Sous un trop injuste fardeau; 85 Et parfois dans son ode étrange, Mais qui rêve à des cieux meilleurs, La douce Pitié, comme un ange, Laisse entrevoir ses yeux en pleurs. Combattant pour la cause juste, 90 Darcier chanta pendant trente ans, Ferme comme un chêne, et robuste, Et jeune comme le printemps. Mais enfin, avec sa brûlure, Vient l'âpre, le cruel Hiver! 95 Il neige sur la chevelure De ce gai chanteur à l'oeil clair. O Paris! sourire et poëme, Ville de l'éblouissement, Accorde, à cette heure suprême, 100 Un dernier applaudissement A l'humble rhapsode, à ce maître Qui te donna, jadis vainqueur, Toute la flamme de son être, Avec tout le sang de son coeur! A Gil Blas pour l'anniversaire de sa naissance Souris! parle! invente! joue! Donc, en dépit des: hélas! Ayant des fleurs sur ta joue, Tu grandis, petit Gil Blas! 5 Et te voilà, dans ce siècle De Judic et de Renan, Bien moins vieux que sainte Thècle, Mais, en somme, âge d'un an! Et ta chevelure pousse, 10 Proie offerte à Dalila. Un an, Gil Blas, et le pouce... Mais c'est un âge, cela! Ton sang de pourpre circule Dans tes membres souverains, 15 Et, comme un petit Hercule, Déjà tu cambres tes reins. Ainsi qu'un dieu te l'accorde, Tu tends, mime éblouissant, Ton bel arc, où sur la corde 20 S'ajuste un trait frémissant; Et déjà tes yeux dociles Au regard doux et moqueur Ont visé les imbéciles Pour les frapper en plein coeur! 25 Oh! parmi ces bons apôtres, Viens fondre comme un gerfaut! Sois mauvais comme les autres Et méchant quand il le faut! Va! fouaille mainte pécore! 30 Mais, clown aux grelots d'argent, Sache bien qu'il est encore Plus malin d'être indulgent! Car tout charme, vers ou prose, Lorsque la bonté fleurit 35 Sur une lèvre de rose, Dans les flammes de l'esprit. Oui, l'esprit, l'esprit sans digue, L'esprit et l'esprit encor: Jette-le, comme un prodigue 40 Disperse au vent son trésor! Que ton coeur exulte ou saigne, Crois que le bon rituel Est celui qui nous enseigne L'art d'être spirituel. 45 Et surtout garde la joie Comme un bien très précieux: Que toujours elle flamboie Dans ton rire et dans tes yeux! Tes jours n'ont rien de sévère; 50 Ils sont bons, savoure-les, Et remplis ton large verre A l'outre de Rabelais! Souviens-toi que La Fontaine, Admiré des cieux jaloux, 55 Ne prenait pas de mitaine Pour causer avec les loups; Que ton gai caprice vole Vers les divins enchanteurs, Et dans leur langue ivre et folle 60 Cause avec les vieux conteurs! Il est souvent efficace Pour un esprit tourmenté De relire dans Boccace Un conte bien pimenté; 65 Marguerite de Navarre, La chasseresse d'Amours, Ne se montre point avare De bons mots et de bons tours; Les Cent Nouvelles nouvelles 70 Égrènent leurs diamants, Et jettent dans les cervelles Un tas de rêves charmants; Et le bon seigneur Brantôme, Sans nulle sévérité, 75 Déshabille en plus d'un tome La déesse Vérité. Ces maîtres en l'art d'écrire, Gens d'honneur et de vertu, Sauront t'apprendre à bien rire: 80 Et pourquoi pleurerais-tu? Paris, que l'Amour gouverne, Par les louves allaité, Est une aimable caverne, Charmante, hiver comme été. 85 Et c'est là que se démène, Agile et faisant son train, Cette Comédie Humaine Dont le souffleur est Vautrin! Tout est gai, tout est comique, 90 Tout est matière à paris Dans la savante mimique De ce singulier Paris. Il trouve la mode! il l'outre! Il sait, pour donner le ton, 95 Vêtir de martre et de loutre Cidalise et Jeanneton. Et doucement, comme un pâtre, Il promène autour du lac Catinette et Cléopâtre, 100 Qui mettent les coeurs à sac! Vois cette bizarre ville Où maint grec fait sauter l'as D'une façon fort civile, Et ris bien, petit Gil Blas! 105 Là se mêle la gadoue Avec les perles d'Ophir Et les beaux cuirs de Cordoue; Et c'est le même zéphyr Qui caresse avec délices 110 Les ors, les tissus anciens, Effleure les crânes lisses Des académiciens, Et qui devinant, plein d'aise, Plus de trésors que n'en a 115 Rothschild, effarouche et baise Les épaules de Nana! Tandis que son oeil s'allume, Vois-tu le blême Lousteau Saisir en hurlant sa plume 120 Comme on saisit un couteau? Ève sur don Juan se greffe, Et sur son coeur, en chemin, Vois-tu madame Marneffe Meurtrir tout le genre humain? 125 Jocrisse, invoquant la fée Qui remplit d'un doux émoi Le luth, dit: Je suis Orphée! Jeannot dit: Balzac, c'est moi! O l'étrange mascarade! 130 Pompeux et superbe à voir, Bobèche fait sa parade Dans le monde, en habit noir! L'éclectique Messaline En courant son guilledou, 135 Chante sainte Mousseline Sur un thème de Sardou; Et plus loin le duc Alphonse, Ardent comme un léopard, Dans le bois sombre s'enfonce 140 Avec madame d'Espard. La Comédie éternelle S'agite comme il lui plaît. Là, voici Polichinelle Qui met la toque d'Hamlet; 145 Et voulant se faire mordre, Un nabab autrichien Décoré de plus d'un ordre, Flirte avec Zoé Chien-Chien. Oh! Gothon, vertu farouche! 150 Béatrix, l'injure au bec! Oh! le financier Cartouche! Le philanthrope Gobseck! Oh! Séraphita qui fume! Agnès disant: palsambleu! 155 Gavroche qui se parfume! Iris qui boit du vin bleu! Pierrot qui, l'âme accroupie, Prend des airs d'Agésilas! Quelle mine de copie! 160 Tu peux travailler, Gil Blas! Va! que ton art se déploie. Mais ce siècle agonisant A surtout besoin de joie: Avant tout, sois amusant! 165 Garde ta gentille escrime En dépit des envieux. Il est bon d'être sublime, Mais être amusant, c'est mieux. Sois très bon pour le génie. 170 Ne le traite pas, hélas! Ainsi qu'une Iphigénie. S'il paraît, mon cher Gil Blas, Montre de l'enthousiasme, Allume un brillant quinquet! 175 Notre art est dans le marasme, Disait jadis Bilboquet; Mais après tous nos désastres, Ne sois pas pharisien: S'il se lève enfin des astres 180 Dans le ciel parisien; Si dans notre azur funèbre Ils s'allument, tout vermeils, Dis-le bien vite, et célèbre Ce nouveau tas de Soleils. 185 C'est en vain que tu soupires! Ils ont droit à leurs Herschels. Sois juste pour nos Shaksperes Et galant pour nos Rachels. Admire les blanches gammes 190 De la neige dans un bain; Sois toujours aimé des femmes, Comme le fut Chérubin. Enfin, sur la politique, Où s'escrime plus d'un chef, 195 Dis ton mot: qu'il soit caustique Et malin, rapide et bref! Cours de surprise en surprise, Et va, fuyant tout réseau, Agile comme la brise 200 Et léger comme l'oiseau! Décembre 1880. La Coupe Le poëte en sa coupe, orgueil du ciseleur, S'enivre, et boit le vin amer de la douleur. Puis, après avoir bu le vin, il boit la lie Où dorment la tristesse et la mélancolie. 5 Et puis, après la lie encore, tout au fond, Dorment en un flot noir l'accablement profond Et l'inutile amour de l'Idéal qui lève Son front chaste, et l'horreur effrayante du rêve. Et comme, en regardant longtemps ce flot moqueur, 10 Le poëte qui sent se soulever son coeur, A dans ses sombres yeux l'égarement d'Oreste, La Muse lui dit: Mon bien-aimé, bois le reste! Paris, le dimanche 5 septembre 1886. La Statue de Victor Hugo HUGO, le maître de la Lyre Où chante un souffle aérien, Montre en son bienveillant sourire Qu'il n'est désabusé de rien. 5 Le Temps jaloux, qui nous asiège, L'a rendu plus fort et meilleur, Et sa douce barbe de neige A des blancheurs d'astre et de fleur. A présent, c'est la certitude 10 Qui baigne ses yeux de clarté, Et sa glorieuse attitude Est celle de la Vérité. Il sait. Il a vu les mêlées, Les deuils, les colères, les pleurs, 15 Les misères échevelées, Le groupe sombre des Douleurs. L'âpre Exil, qui livre avec joie L'homme au courroux des éléments, L'a promené, comme une proie, 20 Sous les tristes cieux incléments. Ayant encor dans son oreille La plainte des longs jours vécus Au bruit de la grêle pareille, Et les hurlements des vaincus. 25 Il a dormi sous la tourmente, Bercé par les amers sanglots De la vaste mer écumante Et par le tumulte des flots. Livide, il a vu sous l'orage, 30 Parmi les éclairs enflammés, Baver les monstres du naufrage, Ainsi que des chiens affamés. Il a vu la colline ardue Où gémissent les maux soufferts 35 Et sa Pensée est descendue A travers les pâles enfers. Puis sur les ailes de ses Rêves S'enfuyant d'un vol fier et sûr, Il a vu, brandissant leurs glaives, 40 Les Anges guerriers de l'azur; Là-haut ses prunelles savantes Ont vu les gouffres radieux, Les désastres, les épouvantes, Les antres flamboyants des Dieux, 45 La voûte de soleils trouée; Et la blanche neige fleurit Sa chevelure dénouée Par les quatre vents de l'esprit. Il sait tout. Il sait que la brume 50 De la Mort est faite de jour, Et que le Verbe se résume Tout entier dans le mot AMOUR! Trouvant la victoire morose, Il se plaît, lui le triomphant, 55 A voir fleurir comme une rose La bouche d'un petit enfant. Et lui, le combattant superbe Devant qui le monstre a frémi, Il s'inquiète du brin d'herbe 60 Qui peut sauver une fourmi. Alors que Paris pris au piège Goûtait l'ivresse du danger, Et parmi les horreurs du siège N'avait plus de pain à manger, 65 Il est revenu, fort, candide, Pareil au lion calme et doux, Et de notre souffrance avide, Voulant avoir faim avec nous. Les regards tournés vers l'aurore, 70 Il vit rayonnant, au milieu De cette ville qu'il adore; Et maintenant, il semble un dieu! Groupe souriant et prospère, Les petits-enfants demi-nus 75 Caressent le héros grand-père Avec des rires ingénus. Le peuple, comme un flot qui roule, Accourt dès que son front a lui, Et la grande voix de la foule 80 Murmure avec des pleurs: C'est lui! Et, terrifiant les Méduses, Derrière lui vient se ranger Le docile troupeau des Muses, Dont il est le divin berger. 85 S'il fait un signe, la Satire, Lorsque l'homme sert de jouet Aux artisans de son martyre, Agite son terrible fouet; Et l'Épopée au coeur farouche 90 Vient, avec l'éclair dans les yeux Dans la mêlée, à pleine bouche Mordre les clairons furieux. Sur le théâtre, Melpomène, Pour l'univers et la cité, 95 Émeut de la souffrance humaine Cet Eschyle ressuscité, Et s'il le veut, la Comédie Sourit au Drame son voisin, Et montre, danseuse étourdie, 100 Son front couronné de raisin! Descendant pour lui du Taygète Dans la vallée où sont les lys, L'Églogue les cueille, et les jette Sur les pieds blancs d'Amaryllis, 105 Dans le bois sombre, il est Orphée. Les loups par la nuit épiés, Retenant leur rage étouffée, Viennent se coucher à ses pieds. Et charmant le désert féerique, 110 Dans l'ouragan torrentiel, Son ardente strophe lyrique S'envole aux quatre vents du ciel. O grand aïeul! ô sage Homère, Toi que j'adore et que je vois! 115 O toi qui d'Hellas notre mère Es la sublime et sainte voix! O Dante! ô Pindare! ô Shakspere! Chanteurs couronnés de rayons En qui le ciel même respire, 120 Votre frère, nous le voyons. O groupe dont l'esprit nous venge! Votre frère vit parmi nous, Victorieux comme un archange. Oh! voyez-le, terrible et doux! 125 L'Avenir, qui déjà le fête, Nous dira sans doute, effaré: O contemporains du Poëte, Comment l'avez-vous célébré? Oh! que bien vite sa statue, 130 Sublime épanouissement, Se dresse, de blancheur vêtue, Sous le radieux firmament! Que ce penseur, figure altière, Devant les bons et les méchants Revive, dans une matière 135 Immortelle comme ses chants. Que la France, à qui sa grande âme Sut tendrement se marier, Avec des pleurs d'orgueil acclame 140 Son beau front, ceint du noir laurier. Debout sur la place publique Montrons-le, ce vainqueur du Mal, Sous un vêtement héroïque Taillé dans le marbre idéal; 145 Et comme une immense couleuvre Dont l'anneau jamais ne finit, Faites se dérouler son oeuvre Sur le piédestal de granit. Statuaire! que ta main taille 150 Le marbre pris au flanc des monts, Et sache lui donner la taille De Hugo, tel que nous l'aimons. Qu'il soit grand comme son poëme! Tourne ses yeux vers l'Orient; 155 Fais-le si pareil à lui-même, Qu'on reconnaisse en le voyant Le songeur doux et tutélaire, L'ennemi du noir talion, Et, pour figurer sa Colère, 160 Que près de lui dorme un lion. A Victor Hugo Strophes récitées par C. Coquelin A la matinée du Trocadéro Le 26 février 1881. Père, doux au malheur, au deuil, à la souffrance! A l'ombre du laurier dans la lutte conquis, Viens sentir sur tes mains le baiser de la France, Heureuse de fêter le jour où tu naquis! 5 Victor Hugo! la voix de la Lyre étouffée, Se réveilla par toi, plaignant les maux soufferts, Et tu connus, ainsi que ton aïeul Orphée, L'âpre exil, et ton chant ravit les noirs enfers. Mais tu vis à présent dans la sereine gloire, 10 Calme, heureux, contemplé par le ciel souriant, Ainsi qu'Homère assis sur un trône d'ivoire, Rayonnant et les yeux tournés vers l'Orient. Et tu vois à tes pieds la fille de Pindare, L'Ode qui vole et plane au fond des firmaments, 15 L'Épopée et l'éclair de son glaive barbare, Et la Satire, aux yeux pleins de fiers châtiments; Et le Drame, charmeur de la foule pensive, Qui du peuple agitant et contenant les flots, Sur tous les parias répand, comme une eau vive, 20 Sa plainte gémissante et ses amers sanglots. Mais, ô consolateur de tous les misérables! Tu détournes les yeux du crime châtié, Pour ne plus voir que l'Ange aux larmes adorables Qu'au ciel et sur la terre on nomme: la Pitié! 25 O Père! s'envolant sur le divin Pégase A travers l'infini sublime et radieux, Ce génie effrayant, ta Pensée en extase A tout vu, le passé, les mystères, les Dieux. Elle a vu le charnier funèbre de l'Histoire, 30 Les sages poursuivant le but essentiel, Et les démons forgeant dans leur caverne noire, Les brasiers de l'aurore et les saphirs du ciel; Elle a vu les combats, les horreurs, les désastres, Les exilés pleurant les paradis perdus, 35 Et les fouets acharnés sur le troupeau des astres; Et, lorsqu'elle revient des gouffres éperdus, Lorsque nous lui disons: Parle. Que faut-il faire? Enseigne-nous le vrai chemin. D'où vient le jour? Pour nous sauver, faut-il qu'on lutte ou qu'on diffère? 40 Elle répond: Le mot du problème est Amour! Aimez-vous! Ces deux mots qui changèrent le monde Et vainquirent le Mal et ses rébellions, Comme autrefois, redits avec ta voix profonde, Émeuvent les rochers et domptent les lions. 45 Oh! parle! Que ton chant merveilleux retentisse! Dis-nous en tes récits, pleins de charmants effrois, Comment quelque Roland armé pour la justice, Pour sauver un enfant égorge un tas de rois! O maître bien-aimé, qui sans cesse t'élèves, 50 La France acclame en toi le plus grand de ses fils; Elle bénit ton front plein d'espoir et de rêves, Et tes cheveux pareils à la neige des lys! Ton oeuvre, dont le Temps a soulevé les voiles, S'est déroulée ainsi que de riches colliers, 55 Comme après des milliers et des milliers d'étoiles, Des étoiles au ciel s'allument par milliers. Oh! parle! ravis-nous, poëte! chante encore, Effaçant nos malheurs, nos deuils, l'antique affront; Et donne-nous l'immense orgueil de voir éclore 60 Les chefs-d'oeuvre futurs qui germent sous ton front! 26 février 1881. La Fille de Jaïre Tableau d'Alfred Dehodencq Lorsque Jésus entra, la fille de Jaïre Ouvrait sa lèvre encor, ne sachant plus sourire; Son visage était pâle et ses yeux étaient clos, Et dehors éclataient des cris et des sanglots. 5 Se tournant vers le doux Jésus dont le front brille, Le père dit: Seigneur, c'est ma petite fille Dont la tête repose entre ses bruns cheveux; Regarde-la, tu peux me rendre si tu veux Sa rouge lèvre en fleur et ses yeux de gazelle. 10 Qu'est-ce que je ferais sur la terre sans elle? Rien qu'à la voir avec ses prunelles de feu Je triomphais, j'avais en moi tout le ciel bleu; Dans la nuit qui déjà me prend et me dévore, Ma petite Marie était comme une aurore 15 Qui répandait sur moi, père tremblant d'amour, Les rayons de la vie et les roses du jour. Or à présent je suis vaincu par l'ombre amère, Et lorsqu'ainsi j'entends les sanglots de sa mère Dont le sein est gonflé par des pleurs étouffants, 20 Je me trouble en mon coeur pour mes autres enfants. Hélas! tout mon espoir se déchire et succombe Car le vautour muet tient ma chère colombe; Mais si du petit lit tu daignes t'approcher, O toi qui fais jaillir l'eau vive du rocher 25 Et devant qui la mort s'enfuit humble et craintive, Tu n'a qu'à dire un mot pour que ma fille vive. Or, entendant toujours les femmes soupirer, Jésus leur dit: Pourquoi vous troubler et pleurer? Puis, ayant relevé sa chevelure rousse, 30 Le Maître, d'une voix mystérieuse et douce, Ajouta: Cette enfant n'est pas morte, elle dort. Comme lorsqu'au matin le jour s'éveille et sort De la nue, un rayon de lumière fleurie Parut, et se posa sur le lit de Marie. 35 Ainsi dans la clarté riante du soleil Qui la prit toute blanche en son réseau vermeil, Elle avait la douceur d'un ange qui médite. Alors Jésus lui prit la main et dit: Petite Fille, lève-toi. Comme un astre, tu le vis, 40 O Père, le regard de ses grands yeux ravis Se réveilla; pareil à l'oiseau qui se pose, Un sourire courut sur sa lèvre de rose; Ses bras et ses pieds nus étaient pâles encor Tandis que son beau front dans la lumière d'or 45 Frissonnait, comme un lys où la clarté se joue; Une aube rougissait, tremblante, sur sa joue; Et toi, qui n'avais pas gardé l'espoir en vain, Pâle, tu bénissais le voyageur divin, Celui dont la pitié pour ceux que nous aimâmes 50 Nous rend un jour leur voix, leurs yeux, leurs bras, leurs âmes, Et qui, voyant ta peine amère et ton tourment, T'avait dit: Ne crains rien, père, crois seulement! Paris, le lundi 15 mai 1876. Épitaphe d'Alfred Dehodencq Notre Alfred Dehodencq est là, sublime artiste. Créateur toujours jeune et prêt à l'action, Il peignit l'Orient de pourpre et d'améthyste, Les combats de l'Histoire et de la Passion. 5 Jusqu'au dernier moment gardant sa foi première, Il eut en lui le sens de l'humaine douleur, Et pour l'extasier dans la pure lumière Il sut faire pleurer et chanter la Couleur. Son fils Edmond, en qui revivait son génie, 10 A sculpté, plein d'amour, avec un doigt savant, Cette image où revit sa pensée infinie Et sa tête inspirée et son regard vivant. Tous deux voient à présent la vie où rien ne change. Ils se sont réveillés dans la clarté des cieux 15 Avec Emmanuel, Armand et ce doux ange La petite Marie aux yeux mystérieux. Ceux qui restent, le fils, la mère endolorie, Savent qu'ils sont vainqueurs de l'oubli meurtrier Et, fière de ces deux artistes, la Patrie 20 Leur tend, silencieuse, un rameau de laurier. Duel Laquelle des deux, ô mystère! Prendra pour amant le public? Théo le dispute à Judic En son appareil militaire. 5 Judic, s'adressant au parterre Dit: Je rayonne comme un pic; J'ai le regard du basilic Et la force de la panthère. Chère aux Amours, je suis comme eux 10 Et l'on peut voir chaque gommeux Emprisonné par mes yeux, comme Un criminel dans un préau. Mais l'autre, avec sa joue en pomme, Dit: Ego nominor Théo! L'Aurore et Céphale Il s'est enfui, le doux, le bienfaisant sommeil. C'est l'heure où la rosée en larmes s'évapore, Et, frémissants du jour qui ne naît pas encore, Hennissent au lointain les chevaux du Soleil. 5 La Déesse frissonne, à son brillant réveil. Comme une fleur de pourpre on voit sa lèvre éclore, Et Céphale, à genoux, s'enivre de l'Aurore Et de sa bouche en flamme et de son front vermeil. Lentement embrasés par leurs apothéoses, 10 Les cieux d'or sont jonchés d'opales et de roses, Et de sanglants rubis et de clairs diamants. Et l'Aurore superbe, heureuse, triomphale, Nue et rose parmi les éblouissements, Se regarde rougir dans les yeux de Céphale. La Comédie O nymphe Thalia, tu naissais! Frais et verts, Les clairs feuillages sous les rayons semblaient rire; Le mot joie en tes yeux divins pouvait se lire, Et sur son chariot Thespis chantait des vers! 5 On voyait dans son ode, au bord des flots divers Le faune poursuivant la faunesse en délire, Et Silène endormi, ronflant comme une lyre Sur son âne pensif qui marche de travers. Les rires d'or, avec des notes ingénues, 10 Éclataient dans les rangs des jeunes filles nues; Le vendangeur voyait briller les cieux profonds, Et les vers, troupe folle, ardente, ensoleillée, Voltigeaient, gais oiseaux rieurs aux cris bouffons, Sur sa lèvre, de jus de raisin barbouillée. A Mademoiselle Edmée Daudet pour sa fête Le 20 novembre 1887 Mademoiselle Edmée, oh! que le jour a lui Délicieusement, quand le ciel vous a faite! Et la maison s'emplit de joie, et le poëte Sentit comme un printemps qui s'éveillait en lui. 5 Mademoiselle, c'est votre fête aujourd'hui. Vous-même, doux trésor, vous êtes une fête; Votre mère sur vous s'incline, ô chère tête! L'instant s'envole et, comme un rêve, s'est enfui. Fleur, sur vous un rayon mystérieux se pose. 10 Vous riez, vous charmez, vous êtes une rose; Et quand le sommeil tient vos yeux appesantis, Dans l'apaisement bleu de l'ombre enchanteresse, Pendant que vous dormez, des Anges tout petits Chantent pour vous des airs doux comme une caresse. Les Roses Le Printemps rayonnant, qui fait rire le jour En montrant son beau front, vermeil comme l'aurore, Naît, tressaille, fleurit, chante, et dans l'air sonore Éveille les divins murmures de l'amour. 5 O Sylphes ingénus, vous voilà de retour! De mille joyaux d'or la forêt se décore, Et blanche, regardant les corolles éclore, Titania folâtre au milieu de sa cour, A travers l'éther pur dont elle fait sa proie, 10 Tandis que la lumière, éclatante de joie, Frissonne dans la bleue immensité des cieux. Beauté qui nous ravis avec tes molles poses, Dis, n'est-ce pas qu'il est doux et délicieux De plonger follement ta bouche dans les roses? Novembre 1888 Ballade de Banville à son cher François Coppée Oui, cher rimeur, faisons des vers pour rien, Pour le plaisir, comme jadis Caussade Tuait, suivant un bon historien. Vive Thalie et sa douce embrassade! 5 Chantons! contons comme Schéhérazade! Que nos oiseaux divins s'élancent vers L'azur céleste et charment l'univers! Drame, sonnet, farce, idylle, épopée, Tout nous sourit dans le bel art des vers, 10 Car tu dis bien, maître François Coppée. Poëme grec, chinois, assyrien, Tout nous est bon, si nulle palissade Ne vient heurter nos pas. Victorien A pris d'assaut avec une glissade 15 Le noir palais à la triste façade. Pour moi je suis contemplé de travers Par les vieillards ornés d'abat-jours verts; Mais je me ris de leur prosopopée, En m'amusant à des rhythmes divers, 20 Car tu dis bien, maître François Coppée. Chez notre idole être galérien Pour mon plaisir vaut mieux qu'une ambassade, Et tu chéris le luth aérien, Lorsqu'en ce temps réaliste et maussade 25 Cadet-Roussel tourne au marquis de Sade. Foin des romans compliqués et pervers! Le sûr moyen d'être mangé des vers Est ce qu'on trouve en leur pharmacopée. Sur l'idéal gardons les yeux ouverts, 30 Car tu dis bien, maître François Coppée. Envoi Aimons la Muse en dépit des revers Comme Rubens les déesses d'Anvers, Ou bien Néron sa maîtresse Poppée. Pour elle encor j'ai la tête à l'envers, 35 Car tu dis bien, maître François Coppée. A Catulle Mendès Au milieu du quartier Latin Quand j'écrivis Les Stalactites Dans un temps déjà fort lointain, Mes rentes étaient bien petites. 5 Je possédais peu de louis, Mais épris des jeux grandioses, Je vivais, les yeux éblouis, Dans le Luxembourg plein de roses. J'y marchais plein de visions 10 D'enthousiasme et de colère, Sous le soleil, et nous causions Avec le jeune Baudelaire. Nous chantions la rime, Arcades Ambo, de nos voix fanatiques, 15 Oh! mon cher Catulle Mendès, Et nous étions des romantiques. Ah! les jours avec leur affront! Où s'en vont le zéphyr et l'onde? Quand je pense que sur mon front 20 Volait ma chevelure blonde! A Madame Léon Daudet le jour de son mariage Madame, en vous voyant, vous et votre mari, Couple à qui nuls charmants espoirs ne sont rebelles Et qui semblez marcher sur un sentier fleuri, Comme on devine bien que vos mères sont belles! 5 Comme pour enchanter le ciel oriental, Vos songes sont venus par la porte d'ivoire. Sur vos fronts qu'a touchés le pur souffle idéal Brille un signe nouveau de génie et de gloire. Tenant sous vos regards le bonheur évident, 10 Vous voilà tous les deux riants, contents de vivre. Lui, fils d'un père illustre et jeune cependant, Pense et travaille, esprit que la Science enivre. Et, Madame, Victor Hugo, ce coeur si doux, Votre grand-père, maître immense des Orphées, 15 Célébra votre grâce, et pour parler de vous Tressa diligemment des rimes qui sont fées. On les sent frissonner sous les feuillages verts, Ces chants où la tendresse ardente s'extasie, Et votre chaste nom, caressé par ses vers, 20 En gardera toujours un parfum d'ambroisie. Madame, vous qu'adore, ainsi qu'un cher trésor, Ce vaillant devant qui l'avenir se déploie; Vous qu'on admire au loin parmi les rayons d'or, Sous un clair vêtement de lumière et de joie; 25 Soyez heureuse, enfant que le chanteur divin Appelait sa petite Jeanne! Que les Heures, Coulant comme le flot pur d'un généreux vin, Chantent comme une lyre en vos belles demeures! Vous qui semblez un lys à notre oeil ébloui, 30 O beauté, pourtant si naïve et si modeste, Vous triomphez encor par ce luxe inouï D'être bonne, et cela vaut mieux que tout le reste! Déja vus Céline, avec ses cheveux roux Dont la fauve splendeur nous flatte, Darde ses yeux pleins de courroux, Pareille à la bête écarlate. 5 Magnifique dans le printemps Comme une grande fleur qui bouge, Elle charme les airs flottants, En portant son ombrelle rouge. Albert, l'enragé promeneur, 10 Qui rappelle, en chantant sa gamme, Le prince Hamlet, dans Elseneur, La rencontre et lui dit: Madame, Il faut employer les moments Sans penser aux futurs désastres. 15 Voulez-vous de clairs diamants Pareils à des cassures d'astres? Entrons là, chez le joaillier; Je veux être certain qu'on m'aime. Acceptez un riche collier. 20 Céline répond: Tout de même. Oui, dit Albert, nous penserons A des rivières sans pareilles Et, pendant que nous y serons, Nous prendrons des pendants d'oreilles. 25 Mais on va parfois à Choisy! Êum;tes-vous de celles qu'allèche Un équipage bien choisi? Bon. Je vous offre une calèche. Je prétends vous la décocher, 30 Svelte et volant comme la foudre, Avec chevaux, groom et cocher Obèse, rouge sous la poudre. Voulez-vous, madame, un hôtel Tout en briques, dans l'avenue 35 De Villiers? Ce sera l'autel Où rira Vénus toute nue. Et ce n'est pas tout, les poneys! Il faut que le soleil arrose Chez vous, des tableaux japonais 40 Où flambe le ciel rouge et rose. Céline, qu'afflige une toux Sèche, répond: C'est une affaire. Cher monsieur, j'accepterai tous Les dons que vous voulez me faire. 45 Et vous ne perdrez pas au troc! Jeune homme, pâle comme Oreste, C'est bien. Je prendrai tout en bloc, Chevaux, diamants et le reste. Mais, avec les riches appas 50 Qui sont mon armure de guerre, Vous ne me reconnaissez pas? Vous m'avez vue enfant naguère. Vous me courtisiez déjà, car Jamais vous ne vous en privâtes, 55 Quand mes pieds nus s'évadaient, par Les trous béants de mes savates. J'avais l'air d'un jeune filou; Ma peau brune vous semblait douce. Je peignais avec un vieux clou 60 Ma folle chevelure rousse. Et vous, faisant tous les métiers Pour un gain souvent illusoire, Couchant sous les ponts, vous étiez Un petit voyou dérisoire. 10 juin 1890. Pèlerines Dans ces mois, où souffle un vent Énervant, Les dames, les ballerines Et les élèves de Got 5 Et Margot Arborent des pèlerines. Sveltes et roses, marchant Et cachant Les trésors de vos poitrines, 10 Où donc fuyez-vous ainsi? Loin d'ici, Pèlerines, pèlerines! Je reconnais ce charmant Vêtement 15 Que la mode immortalise, Long spencer ou court manteau, C'est Watteau Qui l'offrit à Cidalise. Rose ou noir, ou d'un malin 20 Zinzolin, Il cachait dans son mystère Vos malicieux desseins Et vos seins, Quand vous partiez pour Cythère. 25 Votre nef, au jour naissant, Caressant La vague respectueuse, Balançait, près des îlots, Sur les flots, 30 Sa coque voluptueuse. Charmes toujours enviés! Vous aviez Mille grâces à revendre. Vous promettiez vos faveurs 35 Aux rêveurs Tircis, Myrtil et Silvandre, Oh! partir! Suivre au lointain, Le matin, La douce brise marine! 40 Sur des appas délicats C'est le cas D'avoir une pèlerine. Elle ne s'ouvre jamais Certes, mais, 45 Jumelle comme une rime, On sent bien que sous les plis Assouplis Se dresse une double cime. Et ces monts vieux et nouveaux, 50 Qui sont vos Certificats de civisme, J'explique leurs bouts aigus, Exigus, Par les lois de l'atavisme. 55 C'est ainsi qu'aux paradis Interdits, En montrait notre mère Ève; Mais la blanche floraison En prison 60 Nous enchante comme un rêve. Car dans les draps, au léger Voltiger, Une cassure est complice, Pour tourmenter à loisir 65 Le désir, Et sous l'étoffe qui plisse, Le bon régal que d'oser Supposer Les lumières purpurines 70 Et les feux extasiés Des rosiers Cachés sous vos pèlerines! 24 juin 1890. Temps chauds Il faisait chaud. Le ciel vermeil Étalait sa pourpre et sa braise Sous les flammes du blanc soleil Qui regardait mûrir la fraise. 5 Parmi l'air infiniment bleu Où gaîment rougissait la pêche, Tout grillait, comme sur le feu. Mais la chambre était toute fraîche. Ils s'y reposaient tous les deux, 10 Rose et Pierre, en habits champêtres. Certes, rien n'était moins hideux Que le groupe de ces deux êtres. Ils étaient venus pas à pas! Et non loin d'eux sifflaient des merles. 15 Je pense que ce n'était pas Le moment d'enfiler des perles. Laissant poindre ses jeunes seins Que parfois soulevait un souffle, Rose flambait sur les coussins 20 Et jouait avec sa pantoufle. Folâtre, ses flancs palpitants, Cette fillette aventureuse Léchait ses lèvres par instants, Ainsi qu'une chatte amoureuse. 25 Et les yeux, ces volubilis, Des cheveux fins comme la cendre, Mille roses, les divins lys Demandaient à se laisser prendre. O jeune savant qui m'es cher, 30 Je le veux, je suis ta victime. Prends ma chevelure et ma chair, S'écriait-elle, en pantomime. Elle sentait déjà le goût Des baisers errer sur sa bouche. 35 Pierre, que prit-il? Rien du tout. C'était un raisonneur farouche. Dans son crétinisme divin Droit comme Vénus dans sa conque, Il murmura, comme un flot vain, 40 Les mots d'une prose quelconque. O céleste Rose, dit-il, S'il est vrai que nous nous aimâmes Par un accord chaste et subtil, Que se passe-t-il dans nos âmes? 45 Par quel doux et timide essor En notre paresse mentale S'envoleront les notes d'or Et la gamme sentimentale! O fille de rire et de pleurs, 50 Qui rappelez notre mère Ève Jouant dans la forêt de fleurs, Où vous porte l'aile du rêve? Oui, j'aimerais à le savoir, Et c'est là ce qui m'intrigue, ange. 55 Est-ce dans l'Afrique au front noir? Est-ce au bord du Tigre ou du Gange? Est-ce auprès de cet Eurotas Que le souvenir divinise? Ou dans le désert de Chactas? 60 Ou bien dans la triste Venise? Rose leva ses yeux ardents, Puis, avec l'air d'un jeune dogue, Folle, montra ses blanches dents Et dit: A Chaillot, psychologue! 8 juillet 1890. Ciels brouillés Campagne, où sur le cerisier Je mange à même des cerises, Chez toi je puis m'extasier! Mais le ciel t'en fait voir de grises. 5 C'est vrai, nous sommes en juillet Par ce temps-là, sang et tonnerre! Voici bien la rose et l'oeillet, O vieux siècle nonagénaire! Mais par un procédé nouveau, 10 Puisque, pour imiter décembre, Le vent pleure et geint comme un veau, J'allume un grand feu dans ma chambre. Pluie, orage, tonnerre, éclair, Et vous, noirs frimas que j'héberge, 15 Tant pis! j'allume un beau feu clair, Un feu de forge, un feu d'auberge. Privé de voir le doux ciel bleu, Je mets un terme aux dithyrambes Et, transi, j'allume ce feu, 20 Afin de me rôtir les jambes. Et l'autan noir peut aboyer. Pourtant, voyant la flamme éparse Rougir ma vitre et flamboyer, Les Lys disent: C'est une farce. 25 Lys pur au superbe appareil, Vous dont Hugo, dans sa fournaise, A dit: Le Lys à Dieu pareil, Vous en parlez bien à votre aise! Car pourquoi, par quelles raisons, 30 Renan l'ignore comme Taine, Mais on voit bien que les Saisons Courent toutes la prétentaine. Par un délire inattendu, (Qu'un bon coup de vin nous console!) 35 A coup sûr, elles ont perdu La tramontane et la boussole. Cachant sous leur sombre manteau Les déluges, les pleurs, les houles, Ces vagabondes s'en vont au 40 Hasard, comme des femmes soûles. A voir leur choeur aérien S'agiter dans le ciel qui bouge, On songe aux danseuses que rien Ne déconcerte, au Moulin-Rouge. 45 Elles vont, folles de terreur, Parmi les nuits hyperborées, A travers le vague et l'horreur Et les vertigineux Borées, Et découvrant leur mollet noir 50 A travers la nue impollue, Sur leurs jambes semblent avoir Des bas noirs, comme la Goulue. En se tordant comme des flots, Elles s'en vont avec des rages, 55 Des hurlements et des sanglots; Et les cherchant dans les orages, Parfois, combat mystérieux! Dans le désordre affreux d'un rêve, Le Soleil, astre furieux, 60 Les aveugle avec son vieux glaive. Sous l'éclair de son yatagan Elles s'en vont, dégingandées Et c'est le sauvage Ouragan Qui fouaille ces dévergondées. 22 juillet 1890. Ténor Le Roi triomphe dans sa cour. Soit qu'il fasse beau, soit qu'il pleuve, L'air caressant, avec amour Frémit dans sa barbe de fleuve. 5 Il est heureux, calme, riant, Baigné de clartés éternelles, Car l'Occident et l'Orient Sont captifs dans ses deux prunelles. Pour lui, seigneur et justicier, 10 Les Victoires sont peu bégueules. A ses pieds, les canons d'acier, Comme des chiens, ouvrent leurs gueules. Candides à jeter l'affront Sur la neige des avalanches, 15 Toujours voltigent sur son front Des éventails de plumes blanches. Près de sa robe d'apparat La pourpre est de la toile bise. Il se pourrait qu'il s'emparât 20 De l'Égypte, comme Cambyse. Tout à coup, d'un noir palefroi Descend, en sa gloire absolue, Un être sublime. Il dit: Roi, Moi, le Ténor, je te salue. 25 (C'est ton vainqueur, le dieu Ténor, O bon sens dompté qui t'immoles!) Suave, il semble tout en or, Parce qu'il a des bottes molles. Eh quoi! dit-il, chanter pour rien, 30 Comme égrène son air de flûte Le rossignol aérien! Je veux mille francs par minute. Mille francs! le siècle a marché, Dit le Roi, dont la bouche ordonne. 35 Enfin, c'est encor bon marché. Mon argentier, qu'on les lui donne. Le Ténor dit: Non asservi Aux abstinences des Tartuffes, Je veux un boeuf entier, servi 40 Sur un plat d'or, avec des truffes! Jamais l'emphase à la Brébeuf, Répond le Roi, ne m'incommode. Bouchers, qu'on égorge le boeuf Et qu'on l'accommode à la mode! 45 Le Ténor dit: Les firmaments Rayonnent dans les noirs désastres, Je veux aussi mes diamants, Brillants comme des grappes d'astres. Et le Roi dit: Il les lui faut, 50 Comme à l'insecte ses élytres. Choisissez-les bien sans défaut, Et qu'on en apporte deux litres. Si tu fais tout ce que je veux, Il faut que la Reine, ta femme, 55 Passe la main dans mes cheveux, Dit le Ténor. C'est mon programme. Grand tumulte dans les salons. Mais le Roi, qui ne bouge mie, Dit à sa belle Reine: Allons! 60 Vous l'entendez, ma bonne amie. Votre front vainement rougit, Car il ne faut pas que l'on biaise Imprudemment, lorsqu'il s'agit De nous assurer notre ut dièze. 65 La Reine tremble, en son effroi. Mais tranquille comme Baptiste, Le Ténor triste dit: O Roi, Comprends enfin mon coeur d'artiste. Mon métier commence à m'user, 70 Tant de labeur m'a fait morose. Maintenant, je veux m'amuser: Tu vas me chanter quelque chose! 5 août 1890. Théophile Gautier Pour entrer vainqueur dans la gloire, Le grand Théophile Gautier S'est levé de la tombe noire. Il revit pour nous tout entier. 5 Son oeuvre est une moisson mûre. Il paraît beau comme un lion Et comme, en sa pesante armure, Un héros du temps d'Ilion. Dans sa ville parisienne 10 Il renaît et peut marier Sa chevelure ambroisienne Au feuillage du noir laurier. Autour de ses lèvres sublimes S'élance, fuyant les réseaux, 15 L'essaim mystérieux des rimes Qui volent comme des oiseaux. Et l'Ode, qui le sut élire, Près de lui, pour charmer le jour, Fait résonner la grande Lyre 20 Et chante, avec des cris d'amour. Ici, pendant l'apprentissage Qu'il faisait, pour charmer les cieux, Le divin Gautier fut un sage, Indulgent et silencieux. 25 Paré pour l'éternelle fête Dont les astres sont les témoins, Cet exilé fut un Poëte. Oui, rien de plus et rien de moins. Rien de plus, ô Dieux! Comme Orphée, 30 Vivre avec les yeux pleins d'azur, Voir au loin, dans l'ombre étouffée, Passer la figure au front pur; Et la bouche pleine de cendre, Pâle de tous les maux soufferts, 35 Chercher sa proie, et la reprendre Aux Dieux effrayants des enfers; Dire les magiques paroles Pour être, en son espoir divin, Traqué par les Bacchantes folles 40 Que guide la fureur du vin; Toujours emporté dans le songe Qui berce un rêveur enchanté, Mépriser, comme un vil mensonge, Tout ce qui n'est pas la beauté; 45 Garder, comme en un sanctuaire, L'idéale forme du corps Et savoir, comme un statuaire, Immobiliser ses accords; Ainsi qu'un aigle, vers le faîte 50 Ouvrir son vol, toujours altier, Voilà ce que fait un Poëte Comme Théophile Gautier. Il ne fut rien de plus! Génie Ayant fièrement combattu, 55 Il subit sa lente agonie Sans perdre la mâle vertu. Et maintenant, sans qu'un barbare L'insulte avec des cris hagards, Écoutant s'exalter Pindare 60 Au bruit des chevaux et des chars, Éclatant de joie et de lustre, Il appartient, sous le ciel bleu, A la même lignée illustre Que Hugo, son maître et son dieu. 19 août 1890. La Pomme Confesseurs, juges sans appel, Obstinés chercheurs de problèmes, Vous tenez si bien le scalpel Que vous en devenez tout blêmes. 5 Ainsi, de tout votre pouvoir, De la houri jusqu'aux tziganes, Vous fouillez la Femme, pour voir Le jeu secret de ses organes. Ayant classifié l'amour 10 Et promenant votre lanterne, Vous voulez traîner au grand jour Le secret de l'Ève moderne. Cela, vous nous le promettez Avec une ardente mimique 15 Et, soigneusement, vous mettez Au net, sa formule chimique. A ces méthodes convertis, Vous défendez qu'elle ressente Rien, sans vous avoir avertis. 20 Qu'est-elle, cette Ève récente? Ah! que vous prenez de tourment! Cette Ève (chaque âge a la sienne) Qu'est-elle? Mais exactement La même en tout point que l'ancienne. 25 Car, bien qu'elle soit plus ou moins Dans tous les procès impliquée, Sur le rapport de cent témoins, La Femme n'est pas compliquée. Avec ses pieds fins et petits 30 Elle échappe vite au reproche. Ce que veulent ses appétits, C'est clair comme de l'eau de roche. En mil huit cent quatre-vingt-dix, Comme au temps des décors étrusques, 35 La Femme, éprise d'Amadis, Aime à porter de belles frusques. Elle mange assez volontiers Une friture à la campagne, Et boit, sans nuls dédains altiers, 40 Le vin rose ou le clair champagne. Toujours la même, je vous dis! Elle veut, sans billevesée, Êum;tre prise en des bras hardis Et sur sa bouche en fleur, baisée. 45 Si vous voulez en être sûr, (Ne craignez pas que ce plan rate) Plantez dans le pays d'Assur Un jardin baigné par l'Euphrate. Là, sous les cieux extasiés, 50 Que le regard enchanté voie D'immenses forêts de rosiers Et d'énormes lys, pleins de joie. Oubliant les rébellions Au milieu des chants et des ailes, 55 Que les tigres et les lions Baisent tendrement les gazelles. Dans ces paradis enchanteurs Mettez la Femme auprès de l'Homme Et les doux rossignols chanteurs 60 Et l'arbre céleste et la Pomme; Et, comme en tout pays, cela Suffit pour un épithalame, Croyez-le bien, ce n'est pas la Pomme qui mangera la Femme! 2 septembre 1890. Psyché Psyché, dont la grâce inouïe Charmait l'éther essentiel, Voltige, encor tout éblouie, Car elle vient du profond ciel. 5 Et pâle des apothéoses, Sa lèvre à l'orgueil indompté Boit dans le calice des roses Un élixir de volupté. Tantôt folâtre et sérieuse, 10 Avec l'oubli des jours défunts, Elle sourit, victorieuse, Dans la lumière et les parfums. Mais fier comme Hermès trismégiste, Par là, triste et la haine au flanc, 15 Passe un jeune entomologiste, Avec sa boîte de fer-blanc. Murmurant quelque diatribe, Il porte un filet, comme les Jeunes filles de monsieur Scribe, 20 Mais avec des gestes plus laids. Il voit Psyché pleine de joie Et son aile de vermillon Dans la lumière qui flamboie. Il dit: Ah! le beau papillon! 25 Ayant fini sa vie aptère, Il vole à présent vers les cieux. Il me faut ce lépidoptère Dont l'aspect est délicieux. Je crois que c'est une femelle. 30 Prenons-la. Pour la fatiguer, Je veux être léger comme elle. Je prétends la cataloguer. Moyennant une grande épingle, J'en serai quitte. C'est pour rien. 35 C'est cela qui perce et qui cingle Et fixe un être aérien. C'est ainsi que j'ai fait mon siège. Car je veux la clouer, par ton, Sur un joli morceau de liège 40 Étiqueté dans un carton. Oui, vous y passerez, ma mie, Avec un joli numéro Conforme à la taxonomie. Vous embellirez mon bureau. 45 A ces mots il se précipite, Et ce disciple de Homais, Atteignant l'Ame qui palpite, La prend avec ses gros doigts. Mais Devançant les troupes d'oiselles, 50 Psyché perd seulement un peu De la poussière de ses ailes Et s'évade vers le ciel bleu. Au milieu des Instituts calmes Déjà voyant son front lauré, 55 Cousant à son habit des palmes, Toujours s'écriant: Je l'aurai! Le savant que ce jeu suffoque, Court et reprend haleine, et court, Souffle et s'essouffle comme un phoque 60 Et finalement reste court; Et Psyché, fulgurante et leste, Avec des vols désordonnés, S'engouffre dans l'azur céleste, En lui faisant des pieds de nez! 16 septembre 1890. Retour Chasseurs, gent carnassière, Secouez la poussière De vos chapeaux flétris. Voici Paris! 5 Et vous, rois du beau monde, Qui, dans la clarté blonde, Traîniez par les chemins Vos parchemins, Rentrez, battant d'une aile, 10 Dans la ville éternelle Aux vastes horizons Pleins de maisons! Vous couvriez de malles Nos stations thermales. 15 Toutes ces villes d'eaux Ont si bon dos! On y flirte à son aise Dans l'or d'une fournaise Où les seuls gens marris 20 Sont les maris. Ah! lorsque juin farouche Pose sur notre bouche D'ardents charbons de feu Comme par jeu, 25 S'en aller, c'est un rêve! Errer sur quelque grève, C'est un luxe enchanté De volupté. On s'enivre à l'aurore 30 Du hurlement sonore Qui monte de la mer Au flot amer. Ou la forêt hagarde Longuement vous regarde 35 Avec ses profonds yeux Mystérieux. Sur les montagnes blanches Où sont les avalanches, La neige des sommets 40 Vous ravit. Mais Paris, qui chante et souffre, Est la mer et le gouffre Avec ses larges flots Pleins de sanglots. 45 La mégère hargneuse Près d'une Maufrigneuse, La fleur rose et l'égout, Paris a tout. Les toisons de ces femmes 50 Y déroulent des gammes, Et les coeurs des huissiers Sont des glaciers. A Paris, Cléopâtre Vit, et montrant l'albâtre 55 De son sein effréné, Revient Phryné. C'est la métempsycose! Et comme gaîment cause Cet effronté bavard, 60 Le boulevart! Il sied d'y faire halte. Oh! comme sur l'asphalte On y voit des palais Et des mollets! 65 Mais parlons des théâtres Sérieux et folâtres. Verrons-nous un Reszké? C'est bien risqué. Oui, dans notre caverne, 70 La Mode offre et gouverne Bien plus de Koh-innors Que de ténors. Des lèvres et des âmes Qu'en vain nous épuisâmes 75 Coule un flot d'infini Chez Tortoni. L'esprit joue et s'envole Comme un oiseau frivole Montant et descendant; 80 Et cependant, Comme, la trouvant belle, Un enfant saisit l'aile Peinte de vermillon D'un papillon, 85 Le flâneur, qui s'amuse Du babil de la muse, Prend et saisit au vol Un mot de Scholl! 30 septembre 1890. Flânerie Comme aux pays tunisiens, Le soleil flambe sur la ville. O mes amis, Parisiens, Vivez! Tout est calme et tranquille. 5 Nous voudrions qu'on s'entêtât Pour le bien. Le mieux est encore De travailler de son état, Comme Gavroche ou Stésichore. Pierreuse, enchante les voyous! 10 Écolier, fouaille la toupie! Cantonnier, casse des cailloux! Chroniqueur, fais de la copie! Bon rimeur, imite Gautier: Presse les rimes attardées. 15 Car si chacun fait son métier, Les vaches seront bien gardées. Le Devoir est très haut juché. Pourtant, chacun dans votre sphère, Après avoir longtemps bûché, 20 Si vous n'avez plus rien à faire, C'est bien. Allez vous promener, Sur tous les boulevarts, qu'importe! Sans savoir où peut vous mener Le flot d'hommes qui vous emporte. 25 Philosophe, ne songez pas Au progrès que l'intrigue arrête, Et lesté par un bon repas, Savourez votre cigarette, Et cependant, quoique doué 30 De la sagesse analytique, Chassez d'un beau geste enjoué Le vieux cauchemar politique. Bien que vous soyez fort constant Dans l'amour des romans en vogue, 35 Fils de Stendhal, pour un instant Oubliez d'être psychologue. Et n'écoutez pas les potins Ni les discours à perdre haleine Qui s'échangent tous les matins 40 Entre Cythère et Mitylène. Mais bien qu'ayant assez souvent Redouté qu'elles vous trompassent, Quand leur jupe frissonne au vent Regardez les femmes qui passent. 45 Et ne faites pas le têtu. Les célestes on les devine, Car il en est que la vertu Pare d'une grâce divine. Oui, maintenant, comme jadis! 50 Et bien souvent le diable endêve Quand il voit tant de chastes lys Et tant d'honnêtes filles d'Ève. Il est des minettes aussi, Et plus agiles que les fées, 55 Se glissent dans l'air adouci Les onduleuses dégrafées, Les couchants roses, dans leurs jeux, Sous les pourpres occidentales Baignent des plus splendides feux 60 L'horizon des horizontales, Mais parfois l'idéal azur Avec sa gloire et ses colères Vient se refléter dans l'oeil pur De quelques perpendiculaires. 14 octobre 1890. Les Grâces Quoi donc! est-ce bien les trois Grâces? Apprenez-moi si c'est bien elles, Dis-je, en voyant leurs âmes basses Errer dans leurs vagues prunelles. 5 Tandis que l'effroi me pénètre, Dans ce groupe triste et barbare J'ai de la peine à reconnaître Les Grâces, que chantait Pindare. Elles étaient dans nos demeures 10 La gaîté, le rire et la joie; Elles dansaient avec les Heures Dans la lumière qui flamboie. Leurs regards que la nuit courrouce Nous donnaient de célestes fièvres 15 Et la persuasion douce Coulait de leurs charmantes lèvres. Mais celles-ci! dans leurs voix rauques Passent des hurlements de cuivre, Et ce qu'on lit dans leurs yeux glauques 20 C'est l'horreur et l'ennui de vivre. Monsieur, répondit l'être agile Qui roulait vers moi ses yeux ternes Et qui me servait de Virgile, Ce sont les trois Grâces modernes. 25 On aime leurs ennuis moroses, Lorsqu'une fois l'on s'approprie Leur dédain de toutes les choses; Regardez-les mieux, je vous prie. Il dit et moi, pour lui complaire, 30 Bercé par de molles paresses Dans une langueur tutélaire, Je regardai mieux ces déesses. O terreur! elles étaient vertes. Et nonchalantes et câlines, 35 A travers leurs robes ouvertes Brillaient des clartés opalines. Elles se tournaient vers les mâles Avec des mines éplorées; Je contemplais des lueurs pâles 40 Sur leurs bouches décolorées. Cependant maigres et lascives, Ayant les Terreurs pour cortège, Et sur la chair de leurs gencives Laissant voir des blancheurs de neige, 45 Elles disaient, voix murmurantes, Au milieu des frissons rapides, L'ivresse de se voir mourantes Et la fierté d'être stupides. Quoi! dis-je, se peut-il, mon maître, 50 Que ces vains spectres de folie Et de tristesse, puissent être Euphrosyne, Aglaé, Thalie? Non, dit mon guide, alors étrange, Pas plus que Basilide ou Thècle, 55 Ce ne seront plus, car tout change, Les noms des Grâces fin de siècle. Mais avec leur esprit baroque Et leurs souplesses de panthère, Elles valent pour notre époque 60 Celles qu'on suivait dans Cythère. Chacune peut ravir un homme Rien qu'avec son allure fine, Et maintenant Paris les nomme Absinthe, Névrose et Morphine. 28 octobre 1890. A Paul Legrand Ami Paul, que j'ai vu souvent Baigné par les feux électriques D'un soleil flambant et mouvant, Je t'adjure en ces vers lyriques. 5 Il ne faut plus de longs discours Désormais, pour être sublime; Il n'en faut même pas de courts. La mode est à la pantomime. Ce genre qui déjà m'allait, 10 Encor plus profond que futile, Depuis Félicia Mallet Remplace le drame inutile. Je vois flotter un blanc sarrau Que surmonte un pâle visage, 15 Et le grand aïeul Deburau Apparaît dans le paysage. Plus svelte qu'un glorieux lys, D'un geste simple il te désigne, Toi qui, seul, comme lui jadis, 20 As droit à la blancheur du cygne. O mon cher Paul, ami Pierrot, Paul Legrand, qui sus toujours être Ce naïf et divin maraud, Viens et reprends ta place, maître. 25 Dans un rêve artificiel, Comme on caresse l'air de bulles De savon, pleines d'arc-en-ciel, Ressuscite les Funambules. Un vêtement blanc sur le flanc, 30 Où glisse la brise farouche, Étends une couche de blanc Sur ton nez, ta joue et ta bouche. Et follement, vers l'idéal Marche, guidé par ton génie, 35 Passant, dont le front lilial Abrite la sainte ironie. Sans que rien t'en puisse empêcher Viens, suis Urgèle et son cortège; O cygne, lys, fleur de pêcher; 40 Gracieux bonhomme de neige! Poursuis le riant Arlequin, Dont le délire fou combine Un tas de ruses de coquin Pour embobiner Colombine. 45 Plutôt, ne le poursuis pas! Feins De vouloir tout réduire en cendre Et d'imaginer des trucs fins Pour servir Léandre et Cassandre. Mais laisse les divins amants 50 Suivre la route coutumière Dans les bleus éblouissements De la joie et de la lumière. Paul, mon ami, pour inventer Cette délicieuse fête 55 Que le doux Gautier sut vanter, Il n'est pas besoin de poëte. Amour, bien assez inventif Pour y suffire, ne harnache Pas d'imparfaits du subjonctif, 60 Ni d'épithètes à panache. Même, avec ses yeux de saphir, Auprès de vous la Rime est une Esclave, et ne doit qu'obéir Quand on la fait taire. O fortune! 65 Afin de ne pas nous glacer Avec des mots que l'on rature, Amour est là, pour remplacer Toute vaine littérature. Se jouant ainsi qu'il le doit, 70 Il sait faire la scène à faire, Sans qu'on la désigne du doigt. La réussir est son affaire. D'ailleurs, fier comme d'Assoucy Et plus conquérant que Thésée, 75 N'ayant jamais pris nul souci De la critique (elle est aisée!), Il dédaigne l'abonnement Dont les frais onéreux nous pèsent, Et la scène est, tout bonnement: 80 Deux bouches en fleur qui se baisent. 11 novembre 1890. Vérité Quoi! vous êtes la Vérité! Dis-je à la déesse pensive Qui, sans nulle sévérité, Riait, laissant voir sa gencive. 5 Il se peut que ce soit un fait Et que votre grâce ingénue Porte ce nom, car, en effet, Je vous vois nue, ou presque nue. Comme au bout du compte, je puis 10 Croire à cette histoire un peu roide, Peut-être sortez-vous d'un puits, Caressée encor par l'eau froide. Car les collines de vos seins, Entièrement libres de voiles, 15 Manifestent leurs purs dessins Et brillent comme des étoiles. Vous avez, en sortant de l'eau, Deux bras de plus que n'en possède La grande Vénus de Milo, 20 Cette guerrière à qui tout cède. J'admire vos robustes flancs, Et moi, le mélodieux chantre Des lys, je célèbre les plans Harmonieux de votre ventre. 25 Oui, je n'ai, dit-elle, hérité D'aucune parure connue. Étant déesse et Vérité, Il convient que je reste nue. Je prends un plaisir infini 30 A perpétuer ma coutume Et je m'y tiens, Bianchini M'ayant dessiné ce costume. Oui, dis-je, sur ces purs sommets Oh! que de neige éparpillée, 35 Frissonnante déesse, mais Comme vous êtes maquillée! Comme les filles qui, la nuit, S'en vont flirter dans quelque bouge, Vous avez, et cela vous nuit, 40 Beaucoup trop de blanc et de rouge. Et sans compter les traits subtils Des crayons bleus qui font les veines, De faux sourcils et de faux cils Vous ornent de leurs grâces vaines. 45 Oui, dit la déesse, ma peau A besoin d'un soupçon de rose, Que je pose là, comme appeau. Et pourtant, c'est bien quelque chose, Quand il fait du soleil, je mets 50 En liberté ma toison blonde. Et je suis la Vérité, mais La Vérité, femme du monde. En un milieu select, et d'où L'Amour s'enfuit, tirant ses grègues, 55 Ainsi qu'en un gai paradou Je folâtre avec mes collègues. Feuilletant les divers Bottins, Qui de jour en jour s'exagèrent, Nous accueillons tous les potins 60 Que tant de noms épars suggèrent. Loin du sexe laid, à l'écart, Nous ourdissons de belles trames, Car à cinq heures, pour le quart, Nous prenons des thés entre femmes. 65 On a beau dire: O Jeux! O Ris! O Candeur! si je vous imite, C'est grâce à la poudre de riz. La poudre de riz est un mythe. C'est de vrai blanc, du blanc de zinc, 70 Pareil à celui des actrices, Que nous montrons aux thés de cinq Heures. O Nymphes protectrices! Nos appas du temps sont vainqueurs Et ne craignent aucune rouille, 75 Et comme on ne voit pas les coeurs, Ni vu, ni connu, je t'embrouille! 25 novembre 1890. Jeune homme Il se traînait, pâle et sans voix, Lui, jadis hardi comme un page. Quoi! dis-je, c'est toi que je vois, O vainqueur, dans cet équipage! 5 Peu soucieuse de l'affront, Sa blouse n'était pas coquette, Et sur la blancheur de son front Pendait une molle casquette. Fagoté comme un vil paquet, 10 Mal culotté lui-même et veule, Cet analyste se piquait De culotter son brûle-gueule. Puis il était soûl, lui divin, Mêlant dans sa bouche ravie 15 Les sinistres hoquets du vin Et les vapeurs de l'eau-de-vie. Quoi! dis-je, c'est toi, chaste fils De la guerrière aux yeux de flamme, Qui triomphais, et qui jadis 20 Ouvrais tes ailes, comme une âme! Oui, c'est bien moi, répondit-il, Que tu vois blême et taciturne. Désormais je trouve subtil De flâner sous l'azur nocturne. 25 On m'accueillait dans les salons Qu'une folle brise parfume, Bah! les boulevarts sont plus longs, Bien aérés, et l'on y fume. Le milieu sans doute prévaut; 30 J'en fis toujours ma coqueluche, Car je sais très bien ce que vaut Une femme dans la peluche. Doux et timide, enfant encor, Dans la turbulente Cythère 35 Je faisais traîner mon char d'or Par la tigresse et la panthère. J'aimai, sous leur petit manteau Que le zéphyr caresse et bouge, Les grandes femmes que Watteau 40 Dessine avec son crayon rouge, Puis, avec le soulier verni Et le sémillant bas de soie, Les charmeuses de Gavarni, Folles de tristesse et de joie. 45 Mais quoi! n'étant plus un rieur! Je suis les ombres clandestines Du boulevart extérieur, Où fourmillent tant de bottines. Car, poëte, il n'est pas besoin 50 D'un pardessus garni de martre Pour plaire, quand on n'est pas loin De la colline de Montmartre. A Paris, où l'on n'ose pas Me chicaner sur mon costume 55 Je me promène à petits pas Sur un long trottoir de bitume. Des femmes à l'esprit ouvert, Qui me prennent sans étiquette, Me caressent comme Vert-Vert, 60 Et moi, j'adore ma casquette. Sur ma chevelure de feu Tombe cet ornement futile Et je suis l'Amour, ancien dieu, Maintenant jeune homme inutile. 9 décembre 1890. Fleur Triste comme le prince Hamlet, Guy cria d'une façon nette: Je vois notre avenir en laid. Qu'elle est vieille, notre planète! 5 On y cherchera vainement Dans peu de temps la bête fauve, Et ce fatal événement Se produit: elle devient chauve. Pour plaire à nos petits-neveux, 10 Étant sans feuillage et sans marbres, Comme on se met de faux cheveux Elle se mettra de faux arbres. Depuis le roi du ciel, Indra, Tous les volcans, souffrant d'un asthme, 15 Toussent leurs poumons; il faudra Qu'on leur mette un grand cataplasme. Se glaçant, par un triste jeu, Des extrémités jusqu'au centre, La pauvre Terre, au lieu de feu 20 A de la neige dans le ventre. Et c'est là son moindre défaut. Depuis que le pic la farfouille Elle est vidée, ou peu s'en faut, On n'aura bientôt plus de houille. 25 Quant à l'homme, drôle de corps! Jusqu'à ce que la mort s'en suive Il doit écouter les accords Des Huguenots et de la Juive. Et tant de malheureux ont faim! 30 Le ciel est froid, la neige est dure, Par l'hiver qui n'a pas de fin. Oh! la bise dans la froidure! Engin cruel, affreux joyau Que la Démence voit en songe, 35 En abominable tuyau Le sombre acier de Krupp s'allonge. Et les belles Illusions, Engouffrant leurs comiques robes Dans le ciel plein de visions, 40 Laissent l'homme en proie aux microbes. On va sans espoir et sans but Dans cette ombre mal habitée. Il est temps qu'on mette au rebut La planète désorbitée. 45 Tel Guy, sans pitié, ni merci, Injuriait l'astre morose. Mais comme il s'écriait ainsi, Vint à passer la jeune Rose. Douce, autour d'elle ruisselait 50 Comme une lumière inconnue. Elle a seize ans tout juste, elle est Folâtre, naïve, ingénue. Pétrie avec un peu d'azur Ainsi qu'un Ange, elle est de celles 55 Dont on admire le front pur. Ses yeux d'or sont pleins d'étincelles. Pareille au gai matin vermeil, Elle est enfantine et superbe Et, sous un rayon de soleil, 60 Semble un grand lys, fleuri dans l'herbe. Regardant cette floraison, Je dis à Guy, l'âme ravie; Mon ami, vous avez raison, Elle est monotone, la vie. 65 Paris, que le songe berçait, Comme Ecbatane et comme Tarse, Rentre au néant tragique, et c'est Toujours la même vieille farce. Partout c'est on n'en sort jamais 70 L'orgie écoeurante ou le jeûne, Et la planète est vieille, mais Comme la jeune fille est jeune! 23 décembre 1890. Cythère Comme j'écoutais dans les flots Gémir une plainte lointaine, Avec de langoureux sanglots Qui s'éloignent, le capitaine 5 Me dit: Si tu veux évoquer Les vieilles âmes de la terre, Ami, nous allons débarquer Dans l'ancienne île de Cythère. Mais tu n'y verras pas Cypris, 10 La vierge guerrière et déesse, Marcher près des splendides lys Qui la frôlaient d'une caresse. Aphroditè, fermant ses yeux, Dort, aussi pâle que l'ivoire, 15 Et le voile mystérieux A couvert sa prunelle noire. Son fier palais, ses blanches tours Sont des ruines et des tombes, Et les aigles et les vautours 20 Ont déchiqueté ses colombes. Veuve de ses belles forêts, Avec ses eaux qui s'évaporent, Cythère est un impur marais Où des monstres s'entre-dévorent. 25 Et dans un horrible repos Où le vent orageux se joue, De longs serpents et des crapauds Y rampent, tout couverts de boue. Tandis qu'un bel azur serein 30 Se mirait dans l'eau convulsive, Tel s'attristait le vieux marin Quand nous atteignîmes la rive. Alors, silencieux, cachés, Dans le chemin que nous suivîmes, 35 Parmi les ombres des rochers, Voici les choses que nous vîmes. L'île n'était qu'un champ de fleurs Aux mille corolles écloses, Où s'harmonisaient les couleurs 40 Des violettes et des roses. Et Celle à qui plaisent nos voeux, La grande âme de la nature, Dont l'air baigne les doux cheveux, Cypris à la belle ceinture; 45 Cypris, vierge, ravie encor Dans sa divinité première, Qui porte une couronne d'or Brillant à son front de lumière, Parut. Ses yeux noirs pleins d'éclairs, 50 Pareils au brasier qui flamboie, Emplissaient follement les airs D'éblouissement et de joie. Et tandis que se reposaient, Oubliant leurs douces querelles, 55 Et tendrement s'entrebaisaient De glorieuses tourterelles, Des zéphyrs jaloux et tremblants, Errant parmi les feuilles basses, Venaient adorer ses pieds blancs. 60 Derrière elle marchaient les Grâces. Or le vieux matelot me dit, En prenant des mines confuses: Ah! poëte, enchanteur, bandit! C'est bon, je reconnais tes ruses. 65 Telle qu'une fleur de lotus Qu'a brisée un tranchant de glaive, Certes, je sais bien que Vénus Est dans la nuit et dans le rêve. Mais c'est toi, perfide enchanteur 70 Baisé par les rouges aurores, Musicien, rimeur, chanteur, Assembleur des verbes sonores; C'est toi, c'est ta vaillante amour, Toujours si fidèle et si forte, 75 Qui la ramène dans le jour Et qui l'empêche d'être morte! 6 janvier 1891. Bûche A quoi penses-tu, pauvre bûche? Dis-je à la bûche dans mon feu, Qu'un blanc vêtement de peluche Environnait, comme par jeu, 5 Pâlie et rouge tour à tour, Comme une fille en mal d'amour. La bûche répondit: Je pense, Avec un plaisir infernal, Que la plus douce récompense 10 Est mon habit de cardinal, Dont l'adorable vermillon Brille comme un rouge paillon. Le froid noir, c'est moi qui le brave, Car seule, en ce moment, j'ai chaud. 15 Et folle, ayant quitté la cave Du charbonnier, sombre cachot, Je me chauffe dans un brasier Aussi vermeil que le rosier. Chacun s'affuble de mitaines. 20 En proie à l'Hiver, ce bourreau, Blanches, les muettes fontaines, Oubliant de verser leur eau, Avec un faste oriental Ont de grands plumets de cristal. 25 Ne pouvant porter de voilettes, Les messieurs tristes, dont les nez Ressemblent à des violettes, Regrettent parfois d'être nés Ailleurs qu'au pays où Brazza 30 Dans l'air enflammé s'embrasa. Quant aux femmes, trésor des hommes, Ces languissantes Éloas Obtiennent, pour de fortes sommes, Des écharpes et des boas 35 Comme en a pu voir Paul de Kock, Faits avec des plumes de coq. Moi que, seule, contre la bise Défend le calorique sain, Je reste, pour qu'on me courtise, 40 Rose, comme le bout du sein Que, parmi des touffes de lys, Baisait le chasseur Adonis. Je règne sur mon lit de bronze, Princesse qu'il faut envier, 45 En mil huit cent quatre-vingt-onze Et dans cet horrible janvier, Car je sens dans ma braise en fleur Deux mille degrés de chaleur. Tout en admirant le prodige, 50 Après ce discours si complet, Voilà qui va des mieux, lui dis-je, Et ton éloquence me plaît. Ta douce fierté me surprit, Mais, bûche, as-tu beaucoup d'esprit? 55 C'est là que je flaire une embûche. Fût-ce un auteur du plus grand vol, Un homme qu'on appelle Bûche, Est rarement un Rivarol, Et sans doute il semblerait fort 60 De le confondre avec Chamfort. C'est bon, dit la bûche hautaine, Qui parlait selon son humeur, Comme parlent chez La Fontaine Les objets quelconques, rimeur 65 Glorieux du vin que tu bois, Je le sais bien, je suis en bois. Mais que de gens font des tirages De leurs portraits coloriés Et, pour se garer des orages, 70 Mettent des chapeaux de lauriers Sur leurs têtes pâles d'émoi, Qui sont aussi bûches que moi! 20 janvier 1891. Saisons En dépit des jours moroses Qu'on voudrait en vain nier, Mes amis, l'été dernier J'ai connu de belles roses. 5 J'écoutais des chants d'oiselles Et, tout le long des chemins, Fleurissaient de blancs jasmins Pour les jeunes demoiselles. Sous les ramures hautaines, 10 A l'ombre d'un noir buisson Murmurait une chanson Dans l'eau pure des fontaines. Aux jardins où l'air flamboie Dans un clair frisson vermeil, 15 Tout n'était qu'amour, soleil, Sourire, caresse et joie. Et la ville était charmante. Couronnés de leur vapeur, Des bateaux couraient sans peur 20 Sur la rivière écumante. Les plates-bandes fleuries Chantaient leur gai carillon, Piquant d'un beau vermillon Les joyeuses Tuileries. 25 Et leurs beaux yeux, sans colères S'emplissant d'ombre et d'azur, Les dames au profil pur Arboraient des robes claires. Bravant périls et traverses, 30 Tout le long du boulevart Paris frivole et bavard Causait de choses diverses. Tout à coup, l'âme transie, Tremblant et nu comme un ver, 35 L'Hiver parut, un Hiver De retraite de Russie. Il fallut rompre en visière Avec ce qui nous ravit, Et sur l'asphalte on ne vit 40 Que des chaussons de lisière. Dans sa calotte, minée Par des frimas, le ciel bleu Eut des fentes, et le feu Gela dans la cheminée. 45 D'une glace adamantine Le zéphyr se régala, Et ce fut un beau gala Dans le monde où l'on patine. Que tout se remette en place! 50 Et quoique ce soit moins sûr, Amis, glissons plutôt sur Le gazon que sur la glace! Oui, la froidure jalouse Montra pour nous trop d'amour: 55 Trouvez autre chose pour Mil huit cent quatre-vingt-douze! Dans ton habit de féerie Viens vite, clair et subtil, Génie enchanté d'Avril! 60 Baise la terre fleurie. Et sur toutes les Hélènes, O Printemps accoutumé, Répands, d'un souffle embaumé, Tes parfums et tes haleines! 3 février 1891. Jours gras Tu t'en es allé, Mardi-Gras! C'est toi-même, effroi des Cassandres, Qui vers le néant émigras, Avec le Mercredi des Cendres! 5 Ils sont partis, les Arlequins Dont le vieux carnaval s'honore. Où sont les cornets à bouquins Dont s'épouvantait l'air sonore? Où sont allés, tristes et las, 10 Nos Polichinelles des bouges, Et, sous la toile à matelas, Paillasse aux carreaux jadis rouges? Où, comme on se la rappelait, Cette laitière inspiratrice 15 Qui naguère, à défaut de lait, Nous montrait des seins de nourrice? Nous les avons revus encor Et même, en quittant nos rivages, Les hussards bleus, au bruit du cor 20 Ont fait endêver les sauvages. Mais je n'ai pas vu le Boeuf-Gras Et c'est vraiment ce qui me fâche. Sans doute nous trouvant ingrats, Cet animal a fait relâche. 25 Avec un bon air endormi, Ce monstre doux et pléthorique Se réfugie enfin parmi Les figures de rhétorique. Sous le ciel pavé de lapis 30 Le Boeuf-Gras menait son cortège, Plus digne que le boeuf Apis, Dans la froidure et dans la neige. C'était le meilleur des fardeaux, L'enfant Amour, poëme en prose, 35 Qu'il portait sur son large dos Et qui montrait sa bouche rose. L'Amour! il n'était pas venu Sur ce dos, par amour du lucre. Il était frisé, presque nu, 40 Si joli qu'il semblait en sucre. Devant le regard ébloui Par ses allures militaires, Il s'est de même évanoui, Le régiment des mousquetaires. 45 Ils ne boivent plus de cognac Dans la boutique familière, Mais en revanche, Pourceaugnac S'ébaudit encor chez Molière. Pressé par le vil argousin, 50 Courbé comme une parenthèse, Cet infortuné Limosin Contre son dos serre sa chaise. Voyant sur ses pas rassemblés Cent médecins et leurs mystères, 55 Il reflète en ses yeux troublés Un horizon plein de clystères. Ébouriffé, gonflé de vent, Trompé dans ses désirs précaires, Il fuit éperdûment devant 60 La course des apothicaires. Il s'enfuit, tourmenté, honni, Assiégé par de grandes bringues, Et l'on n'aura jamais fini De Pourceaugnac et des seringues. 17 février 1891. Nuit Roch, le bon noctambule, Amoureux comme feu Tibulle, Erre sous le ciel bleu. 5 Oubliant nos désastres, Il voit les diamants Des astres Pleins d'éblouissements. Ivre du pur silence 10 Où le rêve subtil S'élance, Oh! maintenant, dit-il, Je renais, je respire! Je me récite du 15 Shakspere! Ce n'est pas défendu. Oh! quelle joie immense! La nuit, ce temps béni Commence 20 Et le jour est fini. Ayant quitté leurs bagues, Par le sommeil touchés, Les vagues Figurants sont couchés. 25 Ronflant en folles gammes, Ces gens dorment avec Leurs femmes, A Paris comme au Pecq. Et les filles de joie, 30 Bataillon que la Faim Déploie, Se reposent enfin. D'une main rude et forte J'ai vu que l'on barrait 35 La porte Du fauve cabaret. Tout gorgés d'écrevisses, Les fêteurs ont quitté Leurs vices 40 Et leur iniquité. Je suis seul, ô mon rêve! Mon regard triste et pur S'élève Jusqu'au limpide azur. 45 Et d'anges ou d'oiselles Dans l'éther bleu, je vois Des ailes Et j'écoute des voix. Où sont les faux artistes 50 Et sur les boulevarts Les tristes Cortèges des bavards? Évanouis! La terre, Dans un délicieux 55 Mystère, Murmure avec les cieux. Certes, parfois la Vie Prépare d'affreux mets, Ravie 60 De nous les servir; mais Elle n'est plus mauvaise, Lorsque seul et sans bruit Me baise La caressante Nuit. 3 mars 1891. Pluie Quand les cieux taciturnes Sur nous vident leurs urnes Et dans ces durs assauts Pleuvent à seaux, 5 Les foules éblouies Portent des parapluies Montrant, en rang d'oignons, Leurs champignons. Le parapluie, ô rage! 10 Est mouillé par l'orage. Sous son modeste abri Fort assombri, L'employé, triste mâle, Se dirige, plus pâle 15 Que le grand Deburau, Vers son bureau. Gens aux moeurs policées, Dans les vastes lycées Entrent ces confesseurs, 20 Les professeurs. Vers les bibliothèques, Pour leurs études grecques Se hâtent les savants, Malgré les vents. 25 Tous ont des parapluies. Oui tous, et même, enfuies Au premier chant du coq, O Paul de Kock! De sveltes couturières, 30 Marchant, aventurières, Dans Paris obscurci, En ont aussi. Leurs jupes retroussées, Vainement courroucées 35 En de vaillants combats, Montrent les bas. Malgré toi, c'est l'absinthe! Les yeux courent, ô sainte Pudeur, qui t'immolais, 40 Sur leurs mollets. Parfois, ruse divine, Au-dessus on devine, Et ce n'est pas plus cher, Un peu de chair. 45 Assez! le Parapluie, Que le soleil essuie, En bravant le typhon Reste bouffon. Il est grave, il est digne. 50 Jamais, âme bénigne, Bouvard ni Pécuchet Ne le cachait. On l'emporte au Mont-Dore Et plus d'un vieux adore, 55 Comme sur un autel, Cet immortel. Par lui le sage évite L'omnibus qui court vite, Faisant aux gens bien nés 60 Des pieds de nez, Et l'incurable fiacre Qui fait le simulacre, Pour mieux vous effrayer, De relayer. 65 Pour vous, ô quelle joie! Sa coupole de soie Rend les noirs ouragans Moins arrogants, Et l'on est fier et libre, 70 Quand dans votre main vibre Son manche de roseau, Comme un oiseau! 12 mars 1891. Source: http://www.poesies.net