OCCIDENTALES {Nouvelles odes funambulesques, 1869} A Pierre Véron La Satyresse, Frontispice, A Léopold Flameng La Pauvreté de Rothschild Courbet, seconde manière Molière chez Sardou Ballade du premier jour de l'an, pour les étrennes de tout le monde Soyons carrés A la Biche empaillée qui figurait à la Porte-Saint-Martin dans « La Biche au Bois » A vol d'oiseau Le Thiers-Parti Pièces féeries Chez Monseigneur Inventaire Le Siècle à aiguille Tristesse de Darimon L'Oeil crevé Démolitions La Criminelle Masques et Dominos Le Petit-Crevé Le Lion amoureux Satan en colère Pénélope et Phryné, à Charles Marchal Leroy s'amuse Et Tartuffe? La Balle explosible Embellissements Le Budget Triolets. La Lanterne Triolets. Marbre rose Triolets. Monsieur Lecoq Triolets. Le Vélocipède Triolets. Autres Chassepots Triolets. Les Grandes Dames Triolets. Paris gratté Triolets. Épilogue La Mitrailleuse Périphrases Trop de cigarettes Chez Guignol Un Chant National, s'il vous plaît Madame Polichinelle Delirium tremens Donec gratus Ancien Pierrot Chez Bignon, églogue OCCIDENTALES 1855-1874 Écoute: quand d'Allah la puissance féconde Jadis pour ses enfants a fait deux parts du monde, Aux Arabes qu'il aime il dit en souriant: Vous êtes mes aînés, et voici l'Orient: Cette terre est à vous de Tanger à Golconde, Et vous l'appellerez le paradis du monde. Puis, d'un oeil de courroux ensuite regardant Vos pères, il leur dit: Vous aurez l'Occident. Alexandre Dumas, Charles VII. A PIERRE VERON Vous le savez, mon cher ami, j'avais composé tout jeune encore, pour quelques poëtes et pour moi, les premières esquisses, plus tard augmentées, dont le caprice d'un ami, d'un éditeur artiste, Poulet-Malassis, a fait les Odes funambulesques. Mais, le livre une fois publié, j'avais bien résolu d'en rester là. Content d'avoir fait pressentir le parti immense que la langue française pourrait tirer de l'élément bouffon uni à l'élément lyrique, je voulais me borner à l'avoir indiqué, laissant à un héritier d'Aristophane et du grand Heine (s'il en doit venir) la gloire de réaliser ce que j'avais seulement osé entrevoir. Mais qui de nous fait jamais ce qu'il s'est proposé de faire? Une première fois, j'ai manqué à la parole que je m'étais donnée, en écrivant, à la prière de mon cher ami Gustave Bourdin, pour Le Figaro hebdomadaire, quelquesunes des odes qui composent ce volume, et je me disais à part moi: Je ne ferai pas un pas de plus! Cependant vous m'avez demandé, et je n'oublierai jamais avec quelle grâce, d'écrire pour vous des Occidentales, à un âge, hélas! où l'on a désappris le sourire. Vous me disiez avec raison que nos orateurs et nos gommeux de 1867, habillés à l'anglaise et coiffés en coup de vent, ne le cèdent en rien, comme comique, à leurs aînés de 1849: et moi, comment aurais-je refusé de donner à mes croquis la consécration de ce Charivari étincelant de verve satirique et bouffonne, qui est leur patrie naturelle? S'il m'était permis de reprendre pour un jour le luth écarlate sur lequel fredonna si follement en rimes d'or ma première jeunesse, n'était-ce pas dans ce journal, où vous faites chaque jour et sans compter, vous et vos collaborateurs, une si prodigieuse dépense d'esprit, menant à bout, comme en vous jouant, une tâche effroyable, et où les Daumier, les Gavarni, les Grandville, les Cham, les Henri Monnier ont écrit page par page un commentaire indestructible de la Comédie politique et de la Comédie humaine? Du moins j'aurais dû laisser dans le journal ces feuillets écrits à la hâte, et ne pas leur imposer la redoutable épreuve du livre. Mais voici maintenant mon cher éditeur Alphonse Lemerre qui en décide autrement, et qui dit avec raison que je lui appartiens. Forcé de laisser réimprimer nos Odes, je ne vois qu'un moyen d'obtenir pour elles l'indulgence du public: c'est, mon cher ami, de vous les dédier, chose si juste d'ailleurs, puisqu'elles ont été écrites pour vous et qu'elles sont à vous. Les lecteurs ont si accoutumé d'associer à votre nom l'idée de succès que mon livre profitera peut-être ainsi de leur habitude prise: c'est du moins l'espoir dont se berce assez étourdiment votre collaborateur et ami dévoué. Théodore de Banville. Paris, le 10 avril 1869. La Satyresse Frontispice, a Léopold Flameng Ce n'est pas dans une maison Qu'elle endort tes joyeuses fièvres, Printemps charmeur, quand tu nous sèvres Du lait amer de la Raison; 5 Mais par les prés en floraison Elle a sa double flûte aux lèvres! Indocile comme les chèvres, Elle s'assied dans le gazon, Et jeune, folâtre, ingénue, 10 Offrant sa belle gorge nue Au zéphyr de ces lieux déserts, La Satyresse aux yeux fantasques Fait danser, en jouant des airs, Une troupe de petits masques. Mars 1869. La Pauvreté de Rothschild L'autre jour, attendant vainement de l'argent Qui me vient du Hanovre, Je pleurais de pitié dans la rue, en songeant Combien Rothschild est pauvre. 5 J'étais sans sou ni maille, appuyé contre un fût, Ainsi que Bélisaire; Mais ce que je plaignis amèrement, ce fut Rothschild et sa misère. Oh! disais-je, le temps c'est de l'argent. Eh bien! 10 Sans que l'heure me presse, Je puis chanter selon le mode lesbien, Ne pas lire La Presse, Me tenir au soleil chaud comme un oeuf couvé, Et, bayant aux corneilles, 15 Me dire que Laya, Ponsard et Legouvé Ne sont pas des Corneilles; Je puis voir en troupeaux, menant dès le matin Les Amours à leurs trousses, Des drôlesses de lys, de pourpre et de satin, 20 Brunes, blondes et rousses; Je puis faire des vers pour nos derniers neveux, Et, sans qu'il y paraisse, Baiser pendant trois jours de suite, si je veux, Le front de la Paresse! 25 Et Paris est à moi, Paris entier, depuis Le café que tient Riche Jusqu'au théâtre où sont Alphonsine et Dupuis: C'est pourquoi je suis riche! Mais lui, Rothschild, hélas! n'entendant aucun son, 30 Ne faisant pas de cendre, Il travaille toujours et ne voit rien que son Bureau de palissandre. Lorsque par les chevaux de flamme à l'Orient Cent portes sont ouvertes, 35 Et que, plein de chansons, je m'éveille en riant, Il met ses manches vertes. Tandis que pour chanter les Chloris je choisis Ma cithare ou mon fifre, Lui, forçat du travail, privé de tous lazzis, 40 Il met chiffre sur chiffre. Il fait le compte, ô ciel! de ses deux milliards, Cette somme en démence, Et, si le malheureux s'est trompé de deux liards, Il faut qu'il recommence! 45 O Monselet! tandis que, bravant l'Achéron, Chez Bignon tu t'empiffres, Le caissier de Rothschild dit: Monsieur le baron! Il faut faire des chiffres. Oh! que Rothschild est pauvre? Il n'a pas vu Lagny; 50 Il n'a jamais de joie. Le riche est ce poëte appelé Glatigny, Le riche c'est Montjoye. O Muse! que Rothschild est pauvre! Aux bois, l'été, Jamais le soleil jaune 55 Ne l'a vu. C'est pourquoi je suis souvent tenté De lui faire l'aumône. Juillet 1863. Courbet, seconde manière Réalisme, oripeau démodé, vieille enseigne, Tu n'as plus ce héros qui te rafistolait. Il faut te dire adieu, quoique mon coeur en saigne: Courbet ne tire plus de coups de pistolet. 5 Il est sage à présent: c'en est fait des caprices Étranges et bouffons que ce réaliste eut. Succès! il était temps enfin que tu le prisses, Et je vois devant lui se dresser l'Institut. C'en est fait des lutteurs dont la chair était bleue, 10 Des nez extravagants, des yeux à demi ronds! Courbet transfiguré ne coupe plus la queue De ses chiens. Il n'est plus qu'admirable. Admirons. Ses tableaux, attaqués avec un zèle habile, Qu'on ne voyait jadis que dans Ornans, ornant 15 Les salons bourgeois, ont enfin usé la bile Des vingt critiques d'art, qui vont le flagornant! Au temple de la Gloire il vient, un dieu le porte. Gautier devant ses pas s'incline, et Pelloquet Rayonnant et pensif lui dit: Voici la porte! 20 Et Saint-Victor s'apprête à tourner le loquet. C'est justice, et Courbet s'en va dans la verdure, Ivre de l'air salubre et du chant des bouvreuils. Il a violemment épousé la Nature Au fond d'un bois, dans la remise des chevreuils. 25 Printemps luxurieux dont Avril fait la couche, O printemps verdoyant, c'est toi qui les ombras, Les rochers où dormait cette Reine farouche: Courbet sans dire un mot l'empoigna dans ses bras. C'est en vain qu'éveillée en sursaut, cette Nymphe 30 Cacha de ses deux mains son corps puissant et doux Où le sang est bien plus abondant que la lymphe, Et lui cria: Monsieur, pour qui me prenez-vous? Car le maître d'Ornans l'emporta dans son aire, Et, fougueux, lui ferma la bouche ardente avec 35 Un baiser appuyé comme un coup de tonnerre, En lui disant tout bas: Va te plaindre à l'art grec! Voilà comment les gens qui ne sont pas timides Savent mener à bien leurs affaires de coeur. Or, la Nymphe, en rouvrant ses yeux d'amour humides, 40 Dit au paysagiste heureux: O mon vainqueur! O mon roi! tu m'as fait une cour un peu vive, Mais j'aime la franchise, et je ne t'en veux plus! Prends mes ruisseaux dormants sous la grotte pensive, Prends tout! prends mes rochers et mes bois chevelus! 45 C'est ainsi que le maître a fait ce paysage Où, sous la frondaison murmurante des bois Dont la masse frémit dans l'air comme un visage, Frissonne ce ruisseau, si vivant que j'y bois! Et puisque sa peinture est vraiment si bien mise 50 Dans ce chef-d'oeuvre clair, ouvré comme un bijou, Ma foi! pardonnons-lui sa femme sans chemise, Dont les cheveux sont faits de copeaux d'acajou! Car ce puissant génie ailé qui se déploie En liberté, parfois a ses licences, mais 55 Se trompe encore avec une robuste joie, Et ceux qui ne font rien ne se trompent jamais! Mai 1866. Molière chez Sardou L'autre matin, Sardou, si fort pour assortir Le faux au véritable, Convoqua les esprits frappeurs, et fit sortir Molière d'une table. 5 Oh! lui dit-il, esprit qui fuyais le roman! Tes prunelles hardies Voient Paris, tel qu'il a grandi: compose-m'en De bonnes comédies. Regarde. L'Institut, qui s'est toujours montré 10 Si bon fonctionnaire, Se repose, et Littré, qu'il ne croit pas lettré, Fait son dictionnaire. Sur Dieu même, un trouveur d'amusettes, Renan, Ose épancher sa bile, 15 Et parmi les diseurs de rien, certes, je n'en Sais pas de plus habile. About refait Balzac, audace à la Danton Que la critique appuie, Mais Balzac tout meurtri dit: J'étouffe dans ton 20 Fourreau de parapluie! Crockett mord des lions et leur mange les dents: Mais, pour charmer la ville Aux dépens de Crockett, Hermann prend un ours dans Les cartons de Clairville. 25 Melpomène, laissant au classique lambin Ses tremblantes Électres, A donné désormais sa pratique à Robin, Qui la fournit de spectres. Les hommes, ces menteurs, sont redevenus francs, 30 Et, sans nul stratagème, Disent à leur idole: O pièce de cinq francs, C'est toi seule que j'aime! S'ils veulent que Cypris leur ouvre son verger, Les gandins à barbiches 35 Achètent des cailloux comme en a Duverger, Et les offrent aux biches. Et l'Amour chante en vain ses plus vifs allegros S'il ne met pour agrafe Aux robes de sa belle un diamant plus gros 40 Qu'un bouchon de carafe. Le Soleil, dieu jadis, est devenu goujat; Il vend, il sophistique. Chez Disdéri, chez Franck, chez Petit, chez Carjat Il s'est fait domestique. 45 Il peint le sous-préfet, le sultan, l'hospodar, Les nègres, les Valaques! Même il cire au besoin les bottes de Nadar Et lui lèche ses plaques. Vois à quel siècle étrange, adorable et malin, 50 About et moi, nous plûmes! Admire ces passants, mon ami Poquelin, Et prête-moi tes plumes! Ainsi parla Sardou. Molière interpellé Dit d'un ton lamentable: 55 Si c'est pour voir cela que tu m'as appelé, J'étais mieux dans la table. J'ai mis dans mes tableaux tout ce qui vit de pain, Éliante modeste, L'Avare et le Jaloux et Tartuffe et Scapin 60 Et le sublime Alceste; Et même Célimène aux dangereux appas Et le Roi notre sire, Mais Fagotin m'assomme, et je ne montre pas Les figures de cire! Juillet 1863. Ballade du premier jour de l'an pour les étrennes de tout le monde Je souhaite bon jour, bon an A monsieur Chose, à Mistenflûte, Au tambour qui fait: Rataplan! Au rimeur que rien ne rebute, 5 A l'Auteur meurtri de sa chute, A ceux dont l'ours a réussi, A ces clowns qui font la culbute, Bref, à tous les autres aussi. A ce très malheureux Titan 10 Qu'un vautour obstiné charcute, A Veuillot, à monsieur Renan Qui tourne sa phrase en volute, A Hugo qui persiste et lutte, A monsieur Loyau de Lacy 15 Qui dans un âge mûr débute, Bref, à tous les autres aussi. Au Russe, au Valaque, au Persan, Au Lapon courbé dans sa hutte, Aux gens d'Alep et d'Ispahan, 20 Au Chinois que Pékin députe, Au Tova peint en gomme-gutte, Au Montmartrois, de froid transi, Qui demeure sur une butte, Bref, à tous les autres aussi. Envoi 25 J'adjure Dieu, dont l'oeil nous scrute, D'accorder pardon et merci Aux joueurs de luth et de flûte, Bref, à tous les autres aussi. 1er janvier 1874. Soyons carrés Rien ne change ici-bas. O mon coeur, c'est la règle! Guignol est à Lyon, Non ailleurs; le hibou ne peut devenir aigle, Ni le renard, lion. 5 Ne cherchons pas au bal Mabille Terpsichore Ni Phébus au Congo! Que celui qui faisait le mal le fasse encore! Dit un vers de Hugo: Il a raison. Toujours le vice indélébile 10 S'attache à notre flanc, Toujours le bilieux souffrira de la bile, Et le sanguin, du sang. Toujours Polichinelle arbore sur sa trogne La pourpre, comme un dieu, 15 Et le cygne est toujours blanc, et toujours l'ivrogne Retourne à son vin bleu, Sans que, sous le soleil qui fait grandir la vigne, Rien l'en puisse empêcher, Et toujours on verra le pêcheur à la ligne 20 A la ligne pêcher. Donc, puisque notre siècle, ayant peur qu'il s'aigrisse, Mélange avec le sel Attique le bon sens farouche de Jocrisse Et de Cadet Roussel, 25 Puisqu'il a pris chez lui la folie en sevrage, (Si j'en crois L'Union,) Que ce siècle fantasque ait au moins le courage De son opinion! O Vésuve, toujours tu grondes et tu fumes, 30 Comme un feu de Barnett! Ainsi que toi, soyons toujours ce que nous fûmes, Au moins ce sera net! Que le Parisien, docile comme un nègre Que le dur colon bat, 35 Quand Thérésa lui semble une médecine aigre, Avale Colombat! Que Sarcey, si distrait! prenne madame Doche Pour la Comtesse Dash, Et qu'il écrive, ainsi que le ferait Clodoche, 40 Gauthier, avec un H! Que Dumas, dédaignant de rendre la parole Aux héros qu'il a peints, Se penche avec amour sur une casserole Et saute des lapins! 45 Que l'actrice en renom, qui sur sa gorge plaque Cent mille diamants, Méprise les bravos sincères de la claque, Les bouquets, les amants, Et, se couvrant d'un sac, trouve le palissandre 50 Comme l'acajou vain, Quand son succès d'hier s'est vu réduit en cendre Par le cruel Jouvin! Qu'à la Bourse le miel suave de l'Hymette Soit au plus bas coté, 55 Et que le mois prochain, monsieur de Rothschild mette De l'argent de côté! Que l'essor du progrès plaise à monsieur Prudhomme! Tandis qu'Alphonse Karr Déteste Paris, plus que ne détestait Rome 60 L'héritier d'Amilcar! Que, savant à conter les malheurs de l'Autriche, Le journal de Vitu Savoure le succès nouveau qui le fait riche, Et qu'il a si vite eu! 65 Que Durantin, cruel pour les muses éprises De leur laurier si vil, Fasse avec un faux nez de bonnes pièces, prises Dans le Code civil! Que Ponson du Terrail sous la muraille raille, 70 Et que, dans son sérail, L'amante braille avec un grand bruit de ferraille, Par chaque soupirail! Que Legouvé, sublime et fier, lime sa rime! Que sans nul intérim 75 Le bon Petit Journal, toujours minime, imprime Quelque frime de Trimm! Qu'un célèbre docteur, nommé souvent: mon ange! Vive entouré d'acteurs Et d'actrices aussi! Que Villemessant change 80 Parfois de rédacteurs! Qu'au bal, Fille-de-l'Air, en plus d'une rencontre, Sans immoralité, Élève jusqu'aux cieux toute sa jambe, et montre Sa grande agilité! 85 Que dans son vieux logis, qu'un soir nous effondrâmes Avec Tragaldabas, Marc Fournier mette un peu de ballets dans les drames Pour remplacer Ruy Blas! La Féerie a vaincu, pas d'argent, pas de suisses; 90 Et ce plaisir des Dieux, Si fort prisé, consiste à voir quatre cents cuisses. C'est absurde. Tant mieux. C'est bien. Ne troublons pas l'escadron des Chimères, Quoi que vous en disiez. 95 Soyons calmes. Laissons les enfants à leurs mères, Les roses aux rosiers, Et ne dérangeons rien, ni Paris qui s'admire, Ni Fanfan Benoiton, Ni les négociants qui font du cachemire 100 En bourre de coton; Ni, dans la majesté de leur gloire apparente, Ces Lilliputiens Aux poses de Titans, qu'on nomme les Quarante Académiciens; 105 Ni les vieux feuilletons poussifs, ni l'art infirme, Ni l'amour triste et laid: Car, ainsi que monsieur de Voltaire l'affirme, Tout est bien comme il est! Août 1866. A la Biche empaillée qui figurait à la Porte-Saint-Martin dans La Biche au Bois Depuis que, renonçant à vivre, La Féerie est sans picotin, Et que l'on a, comme un sot livre, Fermé la Porte-Saint-Martin, 5 On plaignit, lorsque vous partîtes, Biches et divertissement, Les choses grandes et petites Qu'abrita ce vieux monument, Les beaux trucs, les portions nues 10 De mademoiselle Delval, Frédérick marchant dans les nues Et le souvenir de Dorval, O théâtre que je harangue! Et les auteurs, que tu n'avais 15 Invités qu'à tirer la langue Devant les danses de navets! Si la franchise me décore, Puis-je, sans faire four, nier Qu'à Paris on plaignit encore 20 La défaite de Marc Fournier? On dit, et partout vous le lûtes: Celui que la détresse prit Si vite, après vingt ans de luttes, Fut toujours un homme d'esprit. 25 Peut-être qu'il perdit la tête Au son de la flûte et des cors; Mais quoi! C'est la muse qu'il tète. Il valait mieux que ses décors. Il ignorait ce fait immonde 30 Qu'ici-bas cinq et cinq font dix. Et c'est ainsi que tout le monde Eut sa part au De profundis. Toi seule, qui, toujours raillée, Figurais dans La Biche au Bois, 35 Pauvre Biche, seule empaillée Parmi tout ce monde aux abois! Tu pars sans qu'un mot te console, Biche, qui sans doute à présent Figures sur une console 40 Dans le Marais, triste présent Offert par le tremblant concierge De ce théâtre où tu perchas, A quelque antique et douce vierge Immobile entre ses deux chats! 45 Nul ne t'a célébrée, ô Biche, Qui, pendant deux mille soirs, fis Beaucoup plus d'argent que Labiche! Biche insensible à nos défis! Biche marchant sur des basanes! 50 Qui, pour t'exempter de tout soin, Comme beaucoup de courtisanes, Au lieu de coeur avais du foin! Biche! en tes yeux d'Iphigénie, Tes auteurs, qu'un succès absout, 55 Mettaient l'éclair de leur génie: En d'autres termes, rien du tout. Autour de toi, vingt-huit danseuses, Passant et sautant deux à deux, Agitaient leurs jambes osseuses 60 Ou faisaient voir des monts hideux, Et, triste gloire de ces bouges, Des bocaux montraient, sans haillon, Au lieu de poissons, des dos rouges Parmi quelque flots de paillon! 65 Tout cela pour te faire fête, Pour justifier ton emploi, Biche! et maintenant, pauvre bête, Il n'est plus question de toi. Eh bien, non! si ce temps bégueule 70 T'oublie, il ne sera pas dit Qu'ainsi tu disparaîtras seule Dans le bruit qui nous assourdit! C'est pourquoi je t'offre cette ode, O Biche de La Biche au Bois 75 Qu'un flot de poussière corrode. Je t'ai versé le nectar. Bois! Exempte de remords et d'ire, Biche que nul ne doit plus voir, Moisis en paix! car tu peux dire: 80 J'ai fait du mal sans le savoir, Et l'on m'empêchait d'être immonde, Hélas! rien qu'en m'époussetant. Combien de biches dans le monde Ne pourraient pas en dire autant! Juin 1868. A vol d'oiseau La Landelle et Nadar sont partis en ballon Par la température Qu'il fait, et cependant, sans eux ici-bas l'on Pond sa littérature. 5 Oh! de l'azur, où mille astres exorbitants Te servent de chandelle, Comment vois-tu ce globe écrasé d'habitants? Dis-le, bon La Landelle. La Landelle répond: L'aigle fier et moi, nous 10 Avons changé de rôle. Vu de si haut, car j'ai des soleils aux genoux! Dieu! que Paris est drôle! Je le croyais peuplé de méchants, de railleurs Et de sots que vont traire 15 Les biches; à présent qu'un dieu me tire ailleurs, J'y vois tout le contraire. Sardou, qui veut grandir en un calme repos, Envoie, à la barrière Des Ternes, un sonnet aimable, avec deux pots 20 De lauriers, chez Barrière. Monsieur de Pontmartin, dont jusqu'ici le cas Fait pourtant qu'on l'évite, Passe pour la douceur Hippolyte Lucas, Cet innocent lévite. 25 Monselet, je ne sais pourquoi l'on en jasait! Boit de l'eau pure, et jeûne. Tiens, Paul de Kock enfant joue avec Déjazet. Laferrière est bien jeune! Villemessant s'amende, il dit à Guillemot: 30 Sachez que je vous garde Trente ans, et quand je dis trente ans, c'est au bas mot; Le reste vous regarde. Samson est décoré. Dès que l'aurore naît, D'une voix familière 35 Il chante: Je m'étais trompé d'abord; ce n'est Pas moi qui suis Molière. Campanule ou muguet, la simple fleur des champs Pare mademoiselle Duverger, et Schneider met, abandons touchants! 40 Des bas de filoselle. Le nouveau nom de Mars est Albine de l'Est; Déjà Fargueil l'imite. Veuillot pardonne! et dans un bois, monsieur Ernest Renan s'est fait ermite. 45 Dieux! Meyerbeer-Pompée et Rossini-César Ont jeté leurs défroques De haines, et se sont légué tous leurs biens par Testaments réciproques! Voilà qui va des mieux. Riez, faites les fous! 50 Paris n'est plus fournaise, Guerre et tumulte. Amis, je suis content de vous Et Nadar est bien aise. Si c'est ce que tu vois du haut de ton ballon, Encore un élan d'aile! 55 Monte encore plus haut! donne un coup de talon! Monte, bon La Landelle! Si tu redescendais au pays où Dormeuil Et Cogniard ont leurs toiles, Tu dirais: Je me suis fourré le doigt dans l'oeil. 60 Reste dans les étoiles! Décembre 1864. Le Thiers-Parti Muse, enflons notre voix pour un chant relatif Aux cités. Suis la verte Seine Et gravis l'escalier du Corps Législatif, Où nous transportons notre scène. 5 Comme notre oeil, après le soleil d'un beau jour, Admire encore un clair de lune, L'autre mois, fier et pâle avec son nez d'autour, J'ai revu Thiers à la tribune. Oh! même en ce temps-ci, qu'il me semble étonnant! 10 Comme il était superbe et comme Il avait des façons de Zeus, le Roi-Tonnant, Et de Monnier et de Prudhomme! Sa lèvre, dont l'accent est resté ferme et sûr, Découpait, en faveur du pape, 15 Des variations, comme l'on en fait sur Les fameux pianos de Pape. Il disait: Réclamons ce qui nous est dû chez Nos voisins, envoyons la note! Lacérons l'Italie en un tas de duchés; 20 A quoi bon garder cette botte? Chacun des ducs prendra son lopin, comme il sied Afin qu'ils gardent leur prestige; Celui-ci le talon, d'autres le cou-de-pied Et les plus grands auront la tige! 25 Or, comme Thiers parlait ainsi, faisant des parts De la proie ample et colossale, Un grand fantôme triste aux beaux cheveux épars Entra tout à coup dans la salle. C'était la Liberté. La déesse aux yeux clairs 30 Et profonds comme l'eau d'un golfe, Marcha sur l'orateur environné d'éclairs, Et dit ces mots: Eh bien, Adolphe? Alors, visiblement offensé, monsieur Thiers Répondit à cette déesse: 35 Ne me compromets pas ainsi devant des tiers! Tu fus, il est vrai, ma maîtresse; Mais ces jours ne sont plus. Quand je t'ai fait présent De mon amitié, j'étais jeune; J'avais bon appétit alors, mais à présent 40 Je fais comme Veuillot: je jeûne! Nos délires étaient un imbécile abus, Mais rien n'est irrémédiable. Épouse, il en est temps, le nommé Syllabus, On prétend que c'est un bon diable! 45 La déesse sortit, dédaigneuse et levant Noblement sa tête sacrée, Tandis que Thiers, farouche et souffletant le vent, Buvait son verre d'eau sucrée. Et moi qui l'ai pu voir chassant d'un coeur gelé 50 Sa vieille maîtresse incommode, Bon collectionneur de papillons, je l'ai Cloué tout vivant dans cette ode, Afin de l'y montrer, posant pour ses amis, Plus sec que les sables d'Olonne, 55 Dans la pose héroïque où le sculpteur a mis Napoléon sur la colonne. Janvier 1868. Pièces féeries Molière, j'ai voulu savoir ce que devient Ton beau rire folâtre, Et, pour avoir raison du doute qui me tient, J'entre dans un théâtre. 5 Un aquarium. Bon. Je vois les dos connus De cinquante ingénues. Que de bras nus! que de seins nus! que de cous nus! Oh! que de choses nues! Sur quels objets hideux, maigres, flasques et lourds, 10 Lumière, tu te joues! Que de croupes, offrant aux regards des contours Horribles! que de joues! Wateau, qu'en dites-vous? Qu'en dites-vous, Boucher? Bien que leur bouche rie, 15 On pense voir ces chairs mortes que le boucher Vend à la boucherie. Spectacles écoeurants! Tristes panoramas! Vous fuyez, Muses blanches, Vers l'invincible azur, en voyant ces amas 20 De poitrines, d'éclanches, Et ces ventres hideux, ballonnés par les ans, Qu'on a, masse vermeille, Ficelés avec soin dans des maillots luisants, Teints en couleur groseille. 25 Une Javotte, nue et longue comme un ver, Traîne, être chimérique, Un vieux manteau de cour, baigné par un éclair De lumière électrique, Et glapit. Oui, ce tas de cuisses, de chignons, 30 Si bien fait pour se taire, Hurle, miaule et roucoule avec des airs mignons, Et chansonne... Voltaire! O cotonnier! pour qui rugirent en effet Tant de combats épiques, 35 Arbuste précieux, toi que le soleil fait Grandir sous les tropiques; Et vous, Hostein! et vous, Marc Fournier, qui du doigt Chassez les belles proses! Régnez, soyez heureux, c'est à vous que l'on doit 40 Ces grosses dames roses! Naguère on avait dit aux marchands de succès: Pour nous ôter La Biche, Dites, que voulez-vous, ô directeurs français? La gaieté de Labiche? 45 La voici. Voulez-vous, pour vous réfugier Dans la pensée altière, La verve de Sardou, l'esprit vivant d'Augier, La fureur de Barrière, Ou ces drames poignants dans lesquels Dumas fils, 50 De sa main ferme et sûre, Montre, ouverte et saignant sous une chair de lys, Quelque affreuse blessure? Mais nos bons directeurs, vieux troupeau coutumier De cette réprimande, 55 Ont répondu, pareils à l'enfant de Daumier: J'aime mieux de la viande! Janvier 1868. Chez Monseigneur I Un berger vaut mieux qu'un loup; C'est pourquoi, viens-t'en, mon Ode, Chez monseigneur Dupanloup, Qui, désormais, fait la mode. 5 Dès l'antichambre, on entend Comme une catilinaire Gronder, tumulte éclatant; C'est sa voix, ou le tonnerre. Que chantent ces durs clairons 10 Aux sinistres embouchures? Qu'importe, ma Muse, entrons. Dieu puissant! que de brochures! Vois Monseigneur. Il écrit, Il parle, il prie, il menace, 15 Il pleure, il mande, il proscrit; Comme il met tout dans sa nasse! Lettres pour mille journaux, Foudres contre les sectaires, Il dicte, en ses arsenaux, 20 A quatorze secrétaires, Et, digne d'être Romain, Il corrige, ô façons neuves! Le genre humain d'une main, Et de l'autre ses épreuves. 25 Mais voici qu'avec des cris, Près de sa table que bordent Ces vastes amas d'écrits, Trente messagers l'abordent. II Monseigneur! Qu'est-ce? Un journal, 30 Sans doute pris de folie, Redit son thème banal Et veut garder l'Italie. Bien. Vite, écrivez. Je veux Lui verser de tels flots d'encre 35 Que ni lui, ni ses neveux Ne sachent où jeter l'ancre! Monseigneur! Qu'est-ce? Au prochain Scrutin de l'Académie, On veut soutenir Machin. 40 C'est bien. Sus à l'ennemie! Écrivez jusqu'à la mort! Vite, des kilos de prose! Porter Machin, c'est trop fort, Quand je prétends nommer Chose! 45 Monseigneur, monsieur Duruy A forcé toutes nos grilles, Et, plus subversif qu'un Ruy Blas, veut instruire les filles! Feu, tous! Rangeons sous nos lois 50 Cet amant d'une chimère, Qui veut mener à la fois Tant de filles chez le maire! Oui, c'est à nous d'abriter La jeune fille indécise. 55 On sait qu'elle doit rester Sur les genoux de l'Église! Monseigneur! Eh! qu'est-ce encor? Le diocèse... A nos filles! Ai-je le loisir, butor, 60 De songer à des vétilles? Écrasons le suborneur, Vite, qu'on se mette à l'oeuvre! Lors, de nouveau Monseigneur Commande aux siens la manoeuvre, 65 Et, promptes à copier Et versant leurs amertumes, On entend sur le papier Grincer les quatorze plumes. III Il fut un temps, loin de nous! 70 Où la crosse était houlette, Où le pasteur, calme et doux Sous sa pourpre violette, Avait pour unique soin (Il n'allait pas en carosse!) 75 De garder son troupeau, loin Des loups à la dent féroce. Il l'abritait, soucieux, Contre l'orage qui passe Devant la splendeur des cieux; 80 Quand la brebis était lasse, Il la prenait, soin charmant! Parmi l'herbe, ou sous le saule, Puis alors, tout doucement La posait sur son épaule. 85 Pour gravir les durs sommets, Il portait son ouaille en frère: Oui, sur ses épaules! Mais A présent, c'est le contraire. Janvier 1868. Inventaire Je vis, noyé dans l'ombre noire, Un spectre, déjà fort ancien, Qui montrait son crâne d'ivoire, Comme un académicien. 5 Il semblait un roi de Pergame, Et ses sourcils vertigineux, Longs comme des cheveux de femme, En s'emmêlant faisaient des noeuds. Entre ses doigts, blanche et fatale, 10 Et plus fragile qu'un roseau, Une mourante aux bras d'opale Se débattait comme un oiseau. Comme il l'entraînait vers l'abîme, Mon regard curieux et net 15 Sur le front de cette victime Lut: Mil huit cent soixante-sept. L'instant d'après elle était morte, Et le vieillard aérien Me dit: Je suis le Temps. J'emporte 20 Ce qui ne vous sert plus à rien. Oh! s'il en est ainsi, (lui dis-je Sans quitter l'ombre où je songeais,) Père, complète le prodige: Emporte encor d'autres objets! 25 Emporte décidément, comme Bagage désormais vieillot, La vertu de monsieur Prudhomme Et l'humilité de Veuillot! Emporte aux astres en démence 30 L'ode épique de Belmontet, Qui naguère, d'une aile immense, Aussi haut que Babel montait! Emporte la noire faconde, Amendements et mandements, 35 Qui chaque matin nous inonde, Si prodigue en débordements! Prends les refrains de Francis Tourte! Même avec eux, puissant démon, Emporte la culotte courte 40 Du silencieux Darimon. Et, si tant est que tu le puisses, Sur l'ouragan, ton noir cheval, Emporte le maillot à cuisses De mademoiselle Delval! 45 Emporte, noir tas de couleuvres Qui te couvriront le poitrail, Rocambole, et toutes les oeuvres De monsieur Ponson du Terrail, Sombre amas, pile gigantesque, 50 Plus haute que l'Himalaya, Et joins-y tout le choeur grotesque Des pièces que lima Laya! Puis, emporte, avec ses paroles Où grince l'hiatus cuisant, 55 Le hideux bruit de casseroles Qui se dit musique à présent! Emporte avec idolâtrie Le grand serpent de mer privé, Les articles de La Patrie, 60 Les Suzannes de Legouvé! Délires, bêtises, huées, Lâches attaques des jaloux, Emporte tout dans les nuées! Mais, ô bon vieillard, laisse-nous 65 L'ardeur du vrai, l'amour du juste, Ce lys qui sans tache fleurit, La grande poésie auguste, Les belles fêtes de l'esprit! Laisse-nous la sainte ironie, 70 La patience, la fierté, Le culte obstiné du génie, L'amour de l'âpre Liberté, Et le dédain de la souffrance Qui tient nos regards éblouis, 75 Et tout ce que nous nommions France En des âges évanouis, Lorsque la lèvre de l'Aurore Baisait nos cheveux soulevés, Et que nous n'étions pas encore 80 La France des petits crevés! Janvier 1868. Le Siècle à Aiguille I Donc, le progrès futur à mes yeux se dévoile, Plus rien que des soldats. O bonheur inconnu! Je vois le charcutier et le marchand de toile Couper leur marchandise avec un sabre nu! 5 Tous militaires. Quelle noce! Même Polichinelle. Oui, je le vois d'ici Troupier, avec sa double bosse. On prend le cul-de-jatte aussi. La France tout d'abord se transforme en caserne, 10 Puis l'Europe. O destin miraculeux et doux! Tout citoyen va naître avec une giberne, Et le vaste univers est peuplé de Bridoux! Beau spectacle pour l'incrédule! La plaine murmurante, où ce n'étaient qu'épis 15 Et bluets, maintenant ondule, Vivante moisson de képis. En avant! Portons arme! Allons, soyons suaves, Troubadours! emboîtons le pas, et de l'entrain! Allons, hussards, lanciers, carabiniers, zouaves, 20 Grenadiers, artilleurs, chasseurs, soldats du train! Un sabre attaché sur la jambe, En marche! Croisons...ette, et soyons triomphants, Éteignons le foyer qui flambe; Plus de familles, plus d'enfants! 25 Quand Chassepot, donnant le dernier coup de lime, Eut créé ce fusil qui de tous est le roi, Il lui cria, joyeux, avec un air sublime: L'avenir, l'avenir, l'avenir est à toi! C'est juste. Adorons sans grimace 30 Ses chefs-d'oeuvre, malgré Dreyse et Bonnin choisis, Mes frères, et partons en chasse, Puisque nous avons des fusils! Oui, nous serons chasseurs, mais pour les Filandières, Et non pas comme Blaze ou Bénédict Révoil: 35 Nous aurons des petits avec les vivandières, Et nous les bercerons dans des bonnets à poil! II Gloire, Liberté sainte, ô déesses jumelles, D'un vol égal, jadis, vous ouvriez vos ailes! Par le même chemin, 40 Les vieilles nations, de leur joug harassées, Ensemble vous voyaient apparaître embrassées Et vous tenant la main. Vous leur portiez la foi, l'espérance, l'idée, Et, dans ce grand réveil, leur âme, fécondée 45 Par l'affranchissement, Échappant, comme en rêve, au passé misérable, S'émerveillait de voir votre accord adorable, Fraternel et charmant! Et, cheveux dénoués, chantant La Marseillaise, 50 On vous voyait gravir, d'un pied frissonant d'aise, Les plus âpres sommets, Et l'éclatante Aurore était votre courrière! A présent votre pacte est rompu. La guerrière Va seule, désormais. 55 Aussi lorsqu'elle vient vers quelque peuple austère, Le glaive en main, faisant résonner sur la terre Son pied envahisseur, Qu'on entend ses clairons mugir sur chaque roche, Et qu'elle dit: Prends-moi, je suis à toi! Gavroche 60 Lui demande: Et ta soeur? Janvier 1868. Tristesse de Darimon Il va venir, le bal prochain des Tuileries. Bientôt, sous les éclairs des torchères fleuries, Sous les lustres charmants, Vont resplendir, riant au rayon qui les flatte, 5 Les ors, les fins tissus de rose et d'écarlate Et les clairs diamants! Oui, la fête est déjà préparée, et le sage Darimon, ce mortel par qui le bavardage Fut toujours évité, 10 Darimon, qui devint fameux, sans violence, Par sa culotte courte et son hardi silence, N'y fut pas invité. Il doute encor. Longtemps il cherche, il interroge. Rien toujours. Alors il dépêche vers la loge, 15 Où cogne, loin du ciel, Un savetier, sa bonne, une tremblante vierge. En vain. Tu n'étais pas venu chez le concierge, Carton officiel! Et, comme il se disait, à part lui, tout morose: 20 L'espoir que je gardais était bien peu de chose, Puisque ma bonne y ment, Son regard tomba sur la célèbre culotte. Alors, tirant les mots de son coeur qui sanglote, Il fit ce boniment: 25 O culotte! lambeau de ma joie envolée! Toi qui naguère, ici montagne, ailleurs vallon, Ainsi qu'un gant docile à ma jambe collée, Moulas avec orgueil des formes d'Apollon! Pour une fois du moins, reste à ce clou. Demeure 30 Parmi le vétiver, le camphre et le fenouil. N'existons-nous donc plus? Avons-nous eu notre heure? A quoi va nous servir notre épée en verrouil? D'autres vont maintenant valser où nous valsâmes. Et tes soeurs, mariant leurs sévères contours 35 A ceux des fracs brillants de rubans et de flammes, Te voleront ta gloire, ô mes chères amours! Oui, d'autres à leur tour viendront, couples sans tache, Faire voir au Paris jeune, heureux, enchanté, Ce que l'art du tailleur au torse qui se cache 40 Ajoute d'élégance et de solennité! Oh! dites-moi, clairons des Strauss, flûtes si pures, Violons, tour à tour fougueux et délicats, Est-ce que vous ferez pour d'autres vos murmures? Est-ce que vous jouerez pour d'autres vos polkas? 45 Dieux! Elle et moi, parmi tant de robes à queues, Nous défilions si bien au bruit de tes accords, Orchestre qui lançais au fond des voûtes bleues Les soupirs du hautbois et la plainte des cors! Répondez, ô buffets dressés en mille places! 50 Est-ce que vous aurez, amis ingrats et sourds, Le courage d'offrir à d'autres gens vos glaces Et vos verres de punch avec vos petits fours? Eh bien, oubliez-nous, salons, flûte sylvestre! Va, musique! buffet, sers ton friand repas! 55 Luis, girandole! punch, ruisselle! joue, orchestre! Ceux que vous oubliez ne vous oublieront pas. Ou plutôt, cher témoin de ma défaite insigne, Qui rêves près de moi, triste comme un linceul, Tandis que je profère une plainte de cygne, 60 Viens, culotte! je veux te mettre pour moi seul! Et tu vas voir comment je suis, quand je me lance! Mais nul chroniqueur, par la ville ou dans les cours, Ne saura qu'aujourd'hui j'ai rompu le silence... Et les journaux du soir n'auront pas mon discours! Janvier 1868. L'Oeil crevé Fronts échevelés dans la brise, O fantômes des cieux mouvants, Qui flottez dans l'ombre indécise Entre les morts et les vivants! 5 Vous dont l'aile semble si lasse, Parlez, spectres mystérieux. Dites-moi vos noms à voix basse. Oh! ne détournez pas les yeux! Vous d'abord, ô couple martyre 10 Qui gémissez en mots plus doux Que la caresse d'une lyre, Ici-bas, dites, qu'étiez-vous? Bon passant, nous étions les Drames Sur lesquels se lamente, hélas! 15 La muse, que nous adorâmes: Marion Delorme et Ruy Blas! Toi, qu'es-tu, Victoire ou Génie, Guerrière au casque dénoué, Qui portes dans ta main bénie 20 Un drapeau, de balles troué? Dis! Je suis la Chanson épique Dont le souffle sur l'escadron Fait au loin frissonner la pique Et mugir le sombre clairon! 25 Je suis l'Ode aux voix enflammées Qui sur l'Europe, en un seul jour, Faisait bondir quatorze armées Ivres d'espérance et d'amour! Et toi, qu'es-tu, dis? Je suis Celle 30 Que l'on nomme à présent tout bas; Celle dont l'oeil fauve étincelle Dans la paix et dans les combats; Celle qui, dans les jours prospères Où s'alluma le grand flambeau, 35 Était l'amante de vos pères, Lorsque le géant Mirabeau Terrassait, en pleine assemblée, Une antique rébellion, Et secouait dans la mêlée 40 Sa chevelure de lion! O figures habituées A ce vertigineux essor, Envolez-vous dans les nuées! Ce n'est pas votre jour encor. 45 Vous voulez parler à des hommes Faits de devoir et de pitié, Et nous, spectres divins, nous sommes Presque aveugles, sourds à moitié. Nous sommes, fronts coiffés en touffe, 50 Cols serrés dans un court feston, Les gens de la musique bouffe, Des cocottes et du veston. Le mot d'Hervé, c'est notre histoire! Car, s'il faut que nos passions 55 Se rallument dans l'ombre noire Et que nous vous reconnaissions, Vous qui fûtes notre délire, Notre trésor et notre orgueil, Attendez que l'on nous retire 60 La flèche qui nous sort de l'oeil! Janvier 1868. Démolitions Tandis que dans les cieux le couchant s'allumait, Un Ange dans le vent qui brame Emporta le baron Haussmann sur le sommet D'une des tours de Notre-Dame. 5 Puis il lui dit: Je suis l'âme de ce Paris Qui bruit, foule auguste et vile, Sous nos pieds, et qui fut la cité des esprits. Baron, qu'as-tu fait de ma ville? Moi? dit monsieur Haussmann, je n'ai jamais molli. 10 Les Memphis et les Antioches Sont loin; quant à Paris, je vous l'ai démoli, Tant que j'ai pu trouver des pioches! J'ai si bien, proscrivant en bloc, nouveau Sylla, Percé les maisons d'outre en outre 15 Avec le fer, que tous, depuis ce moment-là, Nous avons dans l'oeil une poutre! Le clair soleil emplit de rayons mon tracé, Et je planterai des érables Dans les quartiers jadis obscurs, d'où j'ai chassé 20 Les hiboux et les misérables! Car, où l'on entendait la Faim blême aboyer, La brise maintenant soupire; Et désormais, pourvu qu'on mette à son loyer Trente mille francs, on respire! 25 J'ai fait des boulevards si longs, qu'avec amour L'ouragan furieux y beugle, Et si bien ruisselants de lumière et de jour Que chacun y devient aveugle! Donc, je crois que tout marche et que j'ai, sans pâlir, 30 Abattu sous mon pied sonore Tous les bouges infects qu'il fallait démolir. Baron, dit l'Ange, pas encore. Regarde ces salons où le délire éclôt, Éveillant les sombres huées, 35 Et d'où résonne au loin, triste comme un sanglot, Le rire des prostituées! Vois les palais où ces marchands d'argent et d'or, Ayant fait du pauvre leur proie, De leurs becs pointus, aigle et vautour et condor, 40 Lui mangent son coeur et son foie! Vois, menaçant l'Amour de leur dernière dent, Les antiques académies Où la perruque verte orne de son chiendent Ces petits crânes de momies! 45 Vois ces tréteaux pleins du miaulement des chats, D'où la Musique, douce fée, S'envole en pleurs, tandis qu'on lance des crachats Sur la blanche robe d'Orphée! Enfin, vois l'officine ouverte aux noirs ennuis, 50 Où ce pamphlétaire en nourrice Entame comme il peut Voltaire et dit: Je suis Juvénal et non pas Jocrisse! Et, parlant ainsi, l'Ange à la terrible voix Désignait la Babel immense. 55 Alors monsieur Haussmann dit: A ce que je vois, Il faudra que je recommence. Non pas, répondit l'Ange, âme du grand Paris. Reste en paix, baron; parfois j'aime Ton zèle; mais, vois-tu, ces vieux trous de souris, 60 Je veux les démolir moi-même! Janvier 1868. La Criminelle I Et je vis un sombre cachot, Où, parmi les noires tentures, Grinçait dans l'air humide et chaud Tout un appareil de tortures. 5 Là, plus vermeils que des rosiers Au mois de juin, le long des porches Frémissent de sanglants brasiers, Qui font pâlir le feu des torches. J'entends des bruits mystérieux 10 Gémir, pareils au cri des goules Dans la nuit, et je vois des yeux Briller par les trous des cagoules. Quel criminel, géant ou nain, Va venir? Mon coeur, tu frissonnes! 15 Est-ce le boucher Avinain, Ou Dumolard, tueur de bonnes? Certes, quelque rustre endurci, Faisant horreur à la lumière, Et lâche, et hideux. Non, voici 20 L'accusée. Elle est belle et fière. Elle fait la nique aux valets; C'est une commère gauloise, Et le rire de Rabelais Éclaire sa lèvre narquoise. 25 C'est la Presse. Avec loyauté, Elle brave, sous l'oeil du sbire, Les ténèbres, étant clarté, Et la grimace, étant sourire! Elle accueille, sans nul tourment, 30 L'âpre ferraille qui la froisse Et le lourd Avertissement Fameux comme poire d'angoisse; Elle voit, sans effroi marqué, Les crocs, les brodequins, les pinces, 35 Et le glaive Communiqué, Très célèbre dans les provinces, Admirant avec sérieux Qu'on ait pu sauver du naufrage, Et garder, pour les curieux, 40 Tous ces bibelots d'un autre âge! II Mais, feuilletant son agenda, Grattant son large nez en truffe, Apparaît un Torquemada, Moitié Satan, moitié Tartuffe. 45 O toi, malheur de mes neveux! Qui fais (même sur la Vulgate!) Plus de clarté que je n'en veux! Démon rusé! Bête écarlate! (Dit-il,) esprit de l'Imprévu, 50 Qu'il faudrait traîner sur des claies, Puisque, sans toi, l'on n'aurait vu Ni les reptiles, ni les plaies! Toi qui, jusque chez les Lapons, Causes, faisant le mauvais pire, 55 O magicienne, réponds: Qu'as-tu fait du premier Empire? Hélas! dit la Presse, en rêvant Devant la bizarre figure, On ne m'écoute pas souvent! 60 Ce n'est pas moi, je vous le jure, Qui l'envoyai, vers les déserts Où brille la glace épaissie, Succomber sous les noirs hivers, Dans les neiges de la Russie! 65 Parlons du royaume des Lys, (Fit le juge, non sans adresse.) Dis, qu'as-tu fait de Charles Dix? Hélas! brave homme, dit la Presse, Ce pauvre vieillard, qui fut roi, 70 Enterra de tristes semences: Mais, crois-le bien, ce n'est pas moi Qui lui dictai ses Ordonnances! III Or, dans le cachot plein de nuit, Comme cet interrogatoire 75 Continuait, toujours conduit Par le Tartuffe en robe noire, On entendait, comme en enfer, Dans un coin de la sombre usine, Un bruit de marteau sur le fer, 80 Venu de la chambre voisine; Et l'on pouvait voir, inondant Une torche qui semblait morte, Les reflets d'un brasier ardent Rougir les fentes de la porte. 85 Alors moi, saisi de stupeur Devant cette flamme irisée, Je m'avançai. N'as-tu pas peur? Dis-je tout bas à l'accusée. La Gauloise leva son front 90 Plus droit que celui des grands chênes. J'entends bien que, pour mon affront, On forge de nouvelles chaînes; Peut-être on invente ce jeu Pour me faire mourir, dit-elle; 95 Mais un point me rassure un peu... C'est que je me sais immortelle! Février 1868. Masques et Dominos Ohé! voici les masques! Fiévreux, coiffés de casques, Costumés en titis, En ouistitis, 5 Sans mesure et sans règles, Ils poussent des cris d'aigles, De chenapans, de paons Et d'aegipans! Le Délire s'exalte 10 Et, le long de l'asphalte, Fait ondoyer ces chars De balochards! Hurlez dans les ténèbres! Mais, ô têtes célèbres, 15 Est-ce vous que je vois? J'entends des voix Qui me sont familières! Ours blancs sans muselières, Chicards, turcs, albanais, 20 Je vous connais! Car cette fois, sans lustre, Tout le Paris illustre A pied comme à cheval Fait carnaval! 25 Voici la Femme à barbe Qui but de la rhubarbe; Et c'est d'où vint sa peur Près du sapeur. Sous tes regards, Europe, 30 La Sappho de la chope, Oeil triste et front pâli, Sort de l'oubli Et reprend sa marotte. (On sait quelle carotte 35 Cette Ange de l'aplomb Eut dans le plomb!) Voici l'Homme au trombone! S'il a près de la bonne Cet air aguerri, c'est 40 Qu'il guérissait; Car, pour rendre aux gens chauves Des cheveux noirs ou fauves, Ce zouave Jacob Vaut monsieur Lob! 45 Voici le ferme athlète Qu'une lionne allaite Et qui cache son nez Aux gens bien nés; Certes il est bel homme; 50 Pourtant Gavroche nomme Ce fier lutteur masqué: Communiqué! Ah! te voilà, mon brave! Qu'il est triste, le grave 55 Constitutionnel, Et solennel! Ombre de Boniface, Quoi que ta bonne y fasse, Il s'en va, Limayrac! 60 Dieux! que son frac Est orné! Que de plaques! Il en a de valaques! Sur son coeur et son flanc Que de fer-blanc! 65 Voici, dans sa culotte, Qui colle, et pourtant flotte, L'orateur contenu, Qui va, front nu. Pallas, tenant sa lance, 70 Lui dit: Ton beau silence N'a jamais tari, mon Cher Darimon! Près de Camors, qui montre Son âme de rencontre, 75 Madame de Chalis Montre ses lys; Et même, en cette foule, Qui va comme une houle, Joyeux, je contemplai 80 Monsieur Leplay, Qu'on a pu voir, en somme, Réclamant les sous, comme Naguère Paul Niquet, Au tourniquet! 85 Voici Veuillot. Il livre Sa bataille. Il s'enivre Des odeurs de Paris. Que de paris Pour savoir si Domange 90 Est celui qu'il nomme: Ange! Ou s'il veut le tricher Avec Richer! Je vois, suivant sa piste, Un bon feuilletonniste 95 Qui le lundi venait: Monsieur Venet! Il est dur, mais bien jeune! C'est d'Augier qu'il déjeune, Et ce dragon dînait 100 De Gondinet! 105 Puis voici les cocottes Faisant coller leurs cottes De satin sur des monts Chers aux démons! Oh! la charmante pose! 110 La chevelure rose Vraiment sied encore à Cette Cora; Fille-de-l'Air, qui lève Sa jambe, comme un glaive 115 Brillant, nous montre son Blanc caleçon; Sans sourciller, pour elles L'Amour coupe ses ailes Et dit: Je me plais où 120 Je vois Zouzou! Voici... Mais, ô ma lyre, On ne peut pas tout dire. J'en passe et des meilleurs; C'est comme ailleurs! 125 O boulevards fantasques! Près de nous, que de masques, Tartuffes et Scapins Et galopins, Et marchandes de pommes 130 Et Pierrots! mais des hommes Parmi tous ces Gil Blas? Cherchez, hélas! Car il en est encore Que tourmente et dévore 135 L'amour de ta clarté, O vérité; Seulement je suppose Qu'ils ont la bouche close. Ils n'en pensent pas moins; 140 Mais ces témoins, Pour qui l'éclat sans feinte De ta nudité sainte Aurait seul des appas, Ne veulent pas, 145 Contre tous les usages, Parler à des visages Ambigus, terminés Par des faux nez! Février 1868. Le Petit-Crevé Lyre, pinçant ta belle corde, Je chanterai, car c'est mon plan, Le Petit-Crevé, dont j'accorde La découverte à Roqueplan. 5 De la Tamise jusqu'à l'Èbre, On voit bâiller son pâle Ennui: Comme crevé, l'Oeil que célèbre Hervé n'est rien auprès de lui. Plus endormi qu'une citerne, 10 Il végète. Faux col géant. Favoris courts. Veston. L'oeil terne. Signes particuliers: Néant! Néant dans son regard qui boite, Néant dans son gilet nouveau, 15 Et Néant dans la mince boîte Où devrait être son cerveau! Nommez à ce petit, qui crève Avec un gant rouge à sa main, Les grands espoirs qui sont le rêve 20 Et l'âme du génie humain; L'Art, cette auguste idolâtrie Pour notre paradis natal, L'Honneur, la Vertu, la Patrie, La Beauté, ce lys idéal; 25 Et, parmi ces choses divines, La Liberté, dont tous les pas Font tomber de vieilles ruines, Il vous répondra: Connais pas! Mais que Rosaura qui s'arrose, 30 Chaque matin, comme un rosier, Passe, en cheveux couleur de rose, Dans une brouette d'osier, Croyant à ce qu'elle dérobe, Vite il court s'incliner devant 35 Cette sorcière, dont la robe N'est, hélas! pleine que de vent. La grande cocotte funeste Le fait longtemps poser debout Au soleil. Puis après, le reste 40 Du temps, que fait-il? Rien du tout. De sa fumée errante et bleue S'entourant pour faire florès, Il voyage dans la banlieue, Empaqueté comme un londrès. 45 On le voit dans cinq ou six gares Par semaine, sous l'oeil des cieux Fumant en guise de cigares Des troncs d'arbre prétentieux. Aux Bouffes, (c'est là qu'il s'abonne,) 50 Il porte un stick céleste; mais Il marivaude avec sa bonne Et savoure cet affreux mets! Et le soir, spectateur godiche, Ce gandin, qu'on joue aux Menus- 55 Plaisirs, s'en va voir dans La Biche De grands morceaux de femmes nus. Ou bien tu cours où l'on ricane, Divin Petit-Crevé, car ton Bonheur est de montrer ta canne 60 Dans les théâtres de carton! Mais que dis-je! carton toi-même. Plus fuyant qu'un ciel de Corot, Tu passes, chimérique et blême, Comme Antinoüs ou Pierrot! 65 Être effacé, doux comme un ange Et banal entre les fumeurs, Tu vis, et rien en toi ne change, O Petit-Crevé, quand tu meurs! Avril 1868. Le Lion amoureux Dans l'enceinte où Joseph Prudhomme Triomphe, entouré d'amis siens, Où dorment leur éternel somme Les doux académiciens, 5 Où, pour nos suprêmes délices, Faisant de la prose et des vers, Ils protègent leurs crânes lisses Par de vastes abat-jour verts, On attendait, tout pâle encore 10 De sa longue rébellion, L'orateur au verbe sonore, L'homme à la face de lion. Près des fenêtres entr'ouvertes, On disait: Oh! lorsqu'en ces murs 15 Où pendent les perruques vertes De ces immortels déjà mûrs, Sa voix révolutionnaire, Pleine de courroux et de foi, Éclatera comme un tonnerre, 20 Certes ils vont mourir d'effroi; Et, comme si La Marseillaise, Ici tout à coup se levant, Pour évoquer l'âme française Embouchait son clairon vivant, 25 On va voir ces minces fantômes, Aux vieux monuments assortis, Rentrer dans les feuillets des tomes Dont ils sont indûment sortis! Ou, troupe de corps dénuée, 30 Ils vont, au sein des cieux déserts, Se dissiper dans la nuée, Se dissoudre parmi les airs; Et l'on verra, coups d'oeil féeriques! Aux pays par Hoffmann rêvés 35 Fuir les Villemains chimériques Avec les vagues Legouvés! C'est ainsi qu'un brillant cortège Plaignait, arrivé de Saint-Flour, Ces birbes, dont le front de neige 40 S'embellit d'un vert abat-jour, Quand il entra, lui, le grand maître Des mots magnifiques et clairs, Qui les réduit aux lois du mètre, Et dont les yeux sont pleins d'éclairs; 45 Lui, devant qui l'Intrigue tremble Avant même qu'il n'ait parlé, Et dont la grande voix ressemble A l'ouragan échevelé. O surprise rare et dernière! 50 Comme Sylvandre il avait mis Des fleurettes dans sa crinière, Pour plaire à ses nouveaux amis! Comme toujours, il parlait juste, Et même il chantait en bon fils 55 La Liberté, sa mère auguste, Mais sur la flûte de Tircis! Dieux! voir le titan de l'abîme Verser du cassis de Dijon! Voir passer le lion sublime 60 En habit gorge de pigeon! Si bien qu'à présent Jules Favre, Jouet d'ironiques destins, Est en tous lieux (ceci me navre) Célébré par les Philistins! 65 Lui, le prince de la parole, Voilà d'où viennent mes ennuis, Il est applaudi par Dréolle... Oh! cachez-moi, profondes nuits! Mai 1868. Satan en colère C'est perdre le bruit et le feu: Je le sais, moi qui fus un dieu! Victor Hugo, Le Danube en colère. Satan, criant miséricorde, Appela d'abord au secours En voyant s'augmenter la horde Qui, grâce à nous, chez lui déborde, 5 Si bien que ses grils sont trop courts! Ensuite, il nous fit ce discours: Faut-il donc que je vous proscrive, Mortels que jadis j'attrapais! C'est effrayant ce qu'il m'arrive 10 De gens sur l'infernale rive, Tassés, pressés en rangs épais, Depuis que vous êtes en paix! Vous le savez, comme j'imite Les fables des temps primitifs, 15 Les damnés, on connaît ce mythe, Cuisent chez moi, dans la marmite Que j'ai prise dans les motifs Des vieux poëtes inventifs. Et, lorsque de rire je pouffe, 20 Malheur à qui touche à ce pot! Mais, voici le comique bouffe! Dans mon pot-au-feu l'on étouffe Depuis que votre chassepot A fait l'ancien fusil capot! 25 On n'y peut plus tenir à l'aise, Depuis que vos engins hideux, Fusils Bonnin et fusils Dreyse, Font rouler jusqu'à ma fournaise Un tas de passants hasardeux, 30 Qui tombent là, coupés en deux! Grâce enfin pour ma casserole! Chacun de vous est le Colomb D'une nouvelle arme à virole; Vous vous foudroyez au pétrole 35 Avec infiniment d'aplomb: C'est une débauche de plomb! Eh! quoi, Dumanets sans vergogne, Croyez-vous que nous ricanons, Quand là-haut votre clairon grogne, 40 En voyant la folle besogne Que me préparent vos canons, Dont je ne retiens pas les noms! On prétend que j'emmagasine Tout ce que détruira le fer! 45 Dis, si tu veux, que je lésine, Tas de fous! mais, dans ma cuisine Où flambe un feu joyeux et clair, Je n'ai plus de place en enfer! J'étais gai comme Diogène; 50 J'engraissais comme un alderman! Vais-je, pour qu'on me morigène, Exproprier ce qui me gêne, Comme votre baron Haussmann, Moi bon vivant et gentleman! 55 Ah! tu t'égorges, saltimbanque, Genre humain encore au maillot! Toujours des morts! La place manque; S'il en vient un, je vous le flanque (Fût-il juif, turc ou parpaillot) 60 Dans le paradis de Veuillot! Là, vêtu d'une simple écharpe, Jusqu'à l'éternité sans fin, Ainsi qu'au concert Contrescarpe, Il entendra des airs de harpe 65 Grattés par ce doux Séraphin, Et s'il s'amuse, il sera fin! Mais, pauvre ver, pour deux aurores, Vis tranquille sur ton mûrier! Pourquoi faut-il que tu t'abhorres, 70 Frêle insecte, et que tu dévores, En croyant mâcher du laurier, Tout le plomb que vend l'armurier! Mai 1868. Pénélope et Phryné A Charles Marchal D'autres peindront, sur les sommets, Cythérée ou bien sainte Thècle, Ou César victorieux; mais, En véritable enfant du siècle, 5 Pour nous charmer, le blond Marchal, Dont la couleur est fort congrue, Cette fois à son fil d'archal Suspend la Cocotte et la Grue. C'est-à-dire, ô gens de Passy, 10 Tout le bonheur que nous voulûmes; Toute l'âme de ce temps-ci Représentée en deux volumes. Pénélope aux chastes bandeaux, Qu'avec respect le démon tente, 15 Cache sa poitrine et son dos Sous sa belle robe montante, Et, sous ses lambris fleuronnés, Voile dans les plis d'une guimpe Deux monts sauvages, couronnés 20 De neiges, ainsi qu'un Olympe. Elle coud, d'un geste humble et doux, Avec des airs de soeur tourière; Total: quinze mille francs, tous Les six mois, chez la couturière. 25 Méprisant le Niagara Pour sa chute, elle est tourterelle Et pleure, et son mari sera Philémon, s'il n'est Sganarelle! Quant à Phryné, toute à l'Amour 30 Qu'elle tient captif en son antre, Elle a la taille courte, pour Donner plus d'importance au ventre. Elle s'orne d'un lourd chignon Que baisent des rayons frivoles; 35 Sur son front naïf et mignon Court un fouillis de mèches folles; Puis, sur son dos voluptueux, Mais net comme la bonne prose, Dégringolent de somptueux 40 Tire-bouchons couleur de rose, Et sa robe, pour des desseins Qu'on ne peut croire pacifiques, Montre à nu le dos et les seins Ainsi que les bras magnifiques. 45 Sa ceinture, qui nous promet Tout, a l'air, fière et sans vergogne, Du grand cordon que Wateau met Au tout petit duc de Bourgogne; Bref, adorable au premier chef! 50 Mais le malheur, c'est qu'elle mange De l'or et du papier joseph, Et qu'elle s'en nourrit, pauvre ange! Double régal pour Amadis Errant dans la campagne verte, 55 Pénélope a l'air d'un grand lys Et Phryné d'une rose ouverte. Chez nous, en pleine floraison, En jupe austère, en folle cotte, Nous avons, Marchal a raison, 60 La Grue et l'aimable Cocotte. Double trésor, double présent Que le poëte ne diffame Jamais! Seulement, à présent, Marchal, on demande... la Femme! 65 Quant à l'Homme... voeux superflus! Je crois qu'en ce Paris sans gêne, Toi-même, tu ne songes plus A le chercher, ô Diogène! Quoi? tu le cherches encor! Si 70 Tu m'en crois, il est, j'imagine, Bien loin, bien loin, bien loin d'ici, Oh! plus loin que l'île d'Égine! Dans quelque désert écarté, Au delà des routes communes, 75 Où sont la sainte Liberté, Les chefs-d'oeuvre... et les vieilles lunes! Mai 1868. Leroy s'amuse Le soleil continue à tout chauffer à blanc. Du fond de sa rouge fournaise Il nous vise, et chacun de nous emporte au flanc Une de ses flèches de braise. 5 Plus cruel que Néron et que Domitien, Pour griller ce que nous aimâmes, Ce bourreau sur son front d'académicien Met une perruque de flammes! Ah! pour le supporter, ce dur soleil roussi, 10 Qui, desséchant les jouvencelles, Nous met sa torche aux yeux, et qui nous fait aussi Manger des gerbes d'étincelles, Il faudrait être enfin plus doux que Babylas Et plus patient qu'Athanase, 15 Car il nous a, pendant ces jours derniers, hélas! Dévoré même le Gymnase! On y meurt tout de bon: la feuille de vigne y Semblerait trop chaude, ô mon Ode! Et tous les spectateurs de monsieur Montigny 20 Sont changés en boeuf à la mode. Voyant cela, l'auteur de Chemin retrouvé, Pâle et debout contre un pilastre De ce théâtre si rudement éprouvé, Fit ce petit discours à l'Astre: 25 O Phébus-Apollon! photographe changeant Qui vient laper l'eau dans les auges Et qui nous romps le crâne avec ton arc d'argent, Tu n'es qu'un franc-tireur des Vosges! Ah! montreur de seins nus qui fais le Richelieu! 30 Coiffeur qui poudres cette ville! Joueur de violon et de lyre! vieux dieu Bon pour Ménard et pour Banville! Comment! Régnier et moi, nous donnons, vieil archer, Tranchons le mot, un pur chef-d'oeuvre; 35 Et toi, rose et brûlant, tu viens nous le lécher Avec tes langues de couleuvre! Pour notre bonbonnière abandonnant les cieux, Parmi nos loges tu t'installes, Et tu viens cuire à point les crânes des messieurs 40 Qui se sont assis dans les stalles! Même jeu sur la scène. On voit que les pompiers, Incendiés par tes extases, Entrent en fusion et coulent à nos pieds: On pourrait en faire des vases! 45 Tu changes en charbons le riche lampas qu'a Drapé mon directeur artiste, Et, grâce à toi, le front de madame Pasca S'enflamme comme une améthyste! Tu grilles sans pitié Massin, dont la chanson 50 Vaut bien mieux que celle d'un merle, Et tu fonds lâchement Béatrice Pierson, Comme Cléopâtre sa perle! La pauvre Mélanie a des feux sur ses doigts: Berton s'efface dans la brume, 55 Villeray s'amincit comme un fil, et je vois A l'horizon Landrol qui fume! Soleil, moi, vieux lion blanchi sous le harnois, Crois-tu vraiment que je m'amuse De te voir envoyer du monde à Cressonnois? 60 Va-t'en! laisse en repos ma Muse, Ou, s'il fallait encor que ton bras assénât Des coups sur cette fiancée, Tremble, je te ferai flétrir en plein Sénat, Comme on a fait pour monsieur Sée! 65 C'est ainsi que Leroy, farouche, et par instants De son pied tourmentant la plinthe Du corridor, parlait au soleil du printemps Et l'assourdissait de sa plainte. Pourtant des spectateurs fort nombreux se montraient 70 Au contrôle, tous grillés comme Des biftecks. Ils entraient brûlés, mais ils entraient. Ils versaient une forte somme; Et notre auteur, avec des sourires charmants, Regardait parmi l'incendie 75 Ces tisons à demi consumés, et fumants, Qui venaient voir la comédie! Juin 1868. Et Tartuffe? Adam vante et chérit son paradis natal Où, joyeuse et libératrice, Dans les Édens baignés par des flots de cristal La vigne est sa mâle nourrice. 5 Et Tartuffe? Il nous dit, entre deux oremus, Que pour tout bon Français la patrie est à Rome, Et qu'ayant pour aïeux Romulus et Rémus, Nous téterons la louve à jamais. Le pauvre homme! Adam, qui veut chasser de son riant jardin 10 La Haine impure, ce reptile, Aime un langage clair, et garde son dédain Pour la polémique inutile. Et Tartuffe? Il écrit des pamphlets, des amas De brochures, des tas de discours. Il consomme 15 Deux fois plus de papier qu'Alexandre Dumas Et même que Ponson du Terrail. Le pauvre homme! Adam, toujours épris de l'antique Beauté, Pour se guérir de tant d'épreuves Demande, haletant, la force et la santé 20 Au flot mystérieux des fleuves. Et Tartuffe? Jamais il n'a que des refus Pour la pauvre naïade. Il craint l'eau froide, comme Le bienheureux saint Labre, et ses cheveux touffus Sont vierges des baisers du peigne. Le pauvre homme! 25 Adam veut que sa fille au front pur, son trésor, Sous le noir sanglot des huées Ne porte pas la pourpre et les étoffes d'or, Ces haillons des prostituées. Et Tartuffe? Blessé par des yeux vert-de-mer, 30 Avec une Ève en fleur il mordille la pomme, Et, tout en répétant: Craignez le fruit amer, Il vous le croque avec délices. Le pauvre homme! Adam, pour mettre un coq à la place d'un lys, Ne veut plus imiter Xaintrailles; 35 Il appelle à grands cris le jour où tous ses fils Ne seront plus chair à mitrailles. Et Tartuffe? Il prétend qu'on acquitte l'impôt Du sang. Et si quelqu'un dit: Tue! il crie: Assomme! Ses prédilections sont pour saint Chassepot, 40 Pour saint Bonnin et pour saint Dreyse. Le pauvre homme! Adam, victorieux du passé triste et vain, Regarde sans terreur les voiles De l'insondable azur, où le berger divin Mène ses grands troupeaux d'étoiles. 45 Et Tartuffe? Il nous dit: Les astres, les soleils, Les comètes, cela regarde l'astronome. Moi, ce que j'aperçois au fond des cieux vermeils, C'est un vengeur, un dieu féroce. Le pauvre homme! Raison! divinité sereine, qu'à genoux 50 Diderot proclama naguère, Parle! protège-nous! entends-nous! sauve-nous! Détruis la Bêtise et la Guerre! Sauve Marco, la stryge aux yeux froids et hautains; Sauve Shahabaam, sauve monsieur Prudhomme; 55 Sauve les idiots, sauve les philistins Et les envieux, et Tartuffe, le pauvre homme! Juin 1868. La Balle explosible Oui, je trouve cela plaisant! Guerre, déesse au coeur farouche, Qu'est-ce donc? On dit à présent Que tu fais la petite bouche! 5 Quoi! nymphe du canon rayé, Tu montres ces pudeurs risibles Et ce petit air effrayé Devant les balles explosibles; Et tu crains, le tour est poli, 10 Que ces engins trop délétères Ne soient pas d'un effet joli Dans le ventre des militaires. Toi qui pour l'horrible duel Embouchais ton clairon sonore 15 Avec tant de sang-froid cruel, Vraiment cette douceur t'honore. Désormais en petit manteau Il faudra t'habiller, Mégère, Comme une Aminte de Wateau. 20 Prends un gai chapeau de bergère, Et, laissant là tes mousquetons, Dans les prés que la Seine arrose, Fais paître les petits moutons En filant ta quenouille rose. 25 Car, Déesse aux yeux aveuglants, Tu veux bien que le canon broie Les bataillons noirs et sanglants: Cela, tu le veux avec joie; Tu veux bien, parmi les sanglots, 30 Qu'en tes champs pleins de funérailles Des corps troués on voie à flots Sortir du sang et des entrailles; Tu veux bien que sur les pavés On trouve, en tes routes nouvelles, 35 Des nez coupés, des yeux crevés, Des lambeaux épars de cervelles; Tu veux, sous le ciel indigo, Que ton noir cheval qu'on renomme Foule aux pieds, comme dit Hugo, 40 Et l'homme, et l'homme, et l'homme, et l'homme. Guerre, tu ne peux le nier, D'une plaine rose et fleurie Tu veux bien faire le charnier De ta hideuse boucherie; 45 Sur tous ces détails, en effet, Ton point de vue est homogène; Mais, en somme, on n'est pas parfait: La balle explosible te gêne. Va, laisse ton coeur endurci 50 Et relève ton front tragique! Prends la balle explosible aussi; Car pourquoi manquer de logique? Fais sauter les hommes en l'air, Et quitte une crainte imbécile: 55 Mâche la mitraille et l'éclair, O meurtrière! et sois tranquille, Au jour fixé, quelque géant, Un génie encore invisible Emportera dans le néant 60 Tes canons, ta balle explosible, Ton souffle de flammes, ton bruit, Ta démence effroyable et creuse, Et fera rentrer dans la nuit Ta fantasmagorie affreuse! Juin 1868. Embellissements Si vous le pouvez, d'un oeil sec Regardez cela. C'est la rue De la Paix. Dieux puissants! avec Quelle fureur le pic s'y rue! 5 Dégringolez, façades, coins! En avant la pelle et la pioche! O rue historique, rejoins Celles de Tyr et d'Antioche! Le spectacle est superbe, car 10 Des hordes, comme en rêve entrées Dans ces maisons, en sortent par Les trous des chambres éventrées; Tous ces palais sur leurs genoux Laissent ruisseler leurs entrailles; 15 On voit, comme des aigles fous, S'envoler des pans de murailles; Et les plâtras et les gravats, O dieu de notre préfecture, Couvrent la ville où tu gravas 20 Ton nom pour la race future. Blanc comme Avril en floraison, Le passant gémit, pleure et beugle. Désormais on a bien raison De dire que l'homme est aveugle; 25 Car, ainsi masqué jusqu'aux dents, Le Français, qui devient farouche, A du plâtre dans les yeux, dans Les narines et dans la bouche. O Parisien, ta cité 30 A présent n'a plus de rivales; Mais, selon ta capacité, Ce plâtre, il faut que tu l'avales! Et voici, dans tout ce mic-mac, Le plus clair de tes héritages: 35 Tu dois avoir dans l'estomac Quelques maisons à cinq étages! Hurrah! Le fauve Sahara Croît et grandit, où fut la rue De la Paix; bientôt l'on aura 40 Coupé cette immense verrue. Bon Paris, patiente encor: Bientôt, pourvu qu'on démolisse, Tu deviendras le sable d'or, Le désert parfaitement lisse, 45 O ville, et, prudents animaux, Au lieu même où tu te pavanes Les doux et patients chameaux Iront en longues caravanes! Paix divine! ce n'est plus qu'aux 50 Antipodes que l'on te souffre; L'Europe est ivre de shakos, De canons rayés et de soufre. Tu souris, efforts superflus! Ta détresse, hélas! s'est accrue. 55 Chez nous il ne te restait plus Rien, Déesse, qu'un nom de rue; On te le reprend! Il est sûr Qu'un édile sévère et tendre Ne peut pas laisser ton nom sur 60 Des démolitions à vendre! Ouvrière, qui n'as souci Que d'une oeuvre amoureuse et lente, Le préfet te chassa d'ici Comme une marchande ambulante; 65 Ce maître a brisé ton collier Et l'a jeté dans le cloaque, Et, pour te mieux humilier, T'a même retiré ta plaque! Juillet 1868. Le Budget Le nouveau Budget, sphinx au front jeune et charmant, Sourit avec des airs de prince; Ma foi! nous le pourrons nourrir facilement, Voyez comme il est svelte et mince! 5 Malgré ses ailes d'aigle et son corps de lion, Il n'a pas du tout l'air farouche, Et je pense qu'avec un petit million Nous pourrons lui fermer la bouche. Allons, j'ai faim, (dit-il de sa plus douce voix;) 10 Je veux grignoter quelque miette. Messieurs les députés viennent, et je les vois Remplir aussitôt son assiette. Sacs d'or, sacs de billon pesant, lourds sacs d'argent, S'empilent, et, comme une guivre, 15 Le sphinx avale tout, or au reflet changeant, Sacs d'argent et lourds sacs de cuivre. Encor, dit-il. Voici qu'on lui sert derechef Argent et cuivre et pièces jaunes; De l'argent et de l'or et du papier joseph 20 En paquets longs de plusieurs aunes. Il mange tout. Devant nos regards éblouis, Affamé comme un saltimbanque, Il engloutit les tas immenses de louis Et croque les billets de banque. 25 Encor, encor, encor, encor, encor! dit-il. Qu'on me serve dans cette enceinte. Puis il ajoute avec un sourire subtil: Tout cela n'était que l'absinthe! Mes amis, n'allez pas m'affamer pour deux liards, 30 Car je suis un mangeur modeste. Encor des millions, encor des milliards, Et des trilliards s'il en reste! Et toujours le Budget dévore. O ciel! jusqu'où Fourre-t-il cet or! Quelle autruche! 35 Il sue, on voit saillir les veines de son cou: Il enfle comme une baudruche! Seigneur, lui dit un sage, arrêtez-vous. Tremblez. Voilà votre abdomen qui ronfle; Bourré jusqu'à la gueule enfin, vous ressemblez 40 A ces ballons que Nadar gonfle! Écoutez, il est temps, la voix de la raison. J'ai vu votre ventre en spirale Gros comme un éléphant, gros comme une maison, Puis gros comme une cathédrale, 45 Le voici, maintenant que l'on se relaya Pour vous nourrir selon les règles, Pareil au plus géant des monts Himalaya, Qui domine le vol des aigles! Il faut se modérer, seigneur, c'est le devoir. 50 On vous a donné carte blanche, Mais tenez-vous-en là. Sinon, craignez de voir S'émietter comme une avalanche, Sauter comme une bombe ou crouler comme un pont Ce beau ventre qui vous décore! 55 Plus d'or, ou vous crevez. Et le Budget répond: Je crève, mais j'en veux encor! Juillet 1868. Triolets La Lanterne Que de lumière, que de feu, O Rochefort, dans ta Lanterne! Monsieur Pinard en devient bleu: Que de lumière, que de feu! 5 C'est le cas de dire, morbleu, Que tu n'as pas un talent terne! Que de lumière, que de feu, O Rochefort, dans ta Lanterne! Marbre rose Par ses lys, Blanche d'Antigny Du temps de Rubens est datée. Elle charme Bade et Lagny Par ses lys, Blanche d'Antigny. 5 Car, même au dîner de Magny, Pour ses Dieux il n'est pas d'athée. Par ses lys, Blanche d'Antigny Du temps de Rubens est datée. Monsieur Lecoq Naguère, on aimait Paul de Kock; On lut en d'autres temps L'Uscoque. Lorsqu'il paradait comme un coq, Naguère, on aimait Paul de Kock. 5 Puis, à présent, Monsieur Lecoq Passe comme un oeuf à la coque. Naguère, on aimait Paul de Kock; On lut en d'autres temps L'Uscoque. Le Vélocipède Moitié roue et moitié cerveau, Voici l'homme-vélocipède. Il va, plus docile qu'un veau, Moitié roue et moitié cerveau. 5 Il se rit, animal nouveau, De Buffon et de Lacépède! Moitié roue et moitié cerveau, Voici l'homme-vélocipède. Autres Chassepots Inventez, cinq ou six fois l'an, Des fusils: je vois tout en rose! Ne perdez pas ce fier élan. Inventez, cinq ou six fois l'an, 5 Des fusils! des fusils! il en Restera toujours quelque chose. Inventez, cinq ou six fois l'an, Des fusils: je vois tout en rose! Les Grandes Dames Ah! comme Arsène Houssaye a fait Ses Grandes Dames, l'homme habile! Comment les montrer, en effet? Ah! comme Arsène Houssaye a fait! 5 En son livre, tout est parfait; C'est Trianon... et c'est Mabille! Ah! comme Arsène Houssaye a fait Ses Grandes Dames, l'homme habile! Paris gratté Dans la plus belle des saisons, La propreté se manifeste. Oui, dans le temps des floraisons, Dans la plus belle des saisons. 5 On a nettoyé tes maisons, Ville de boue: à quand le reste! Dans la plus belle des saisons, La propreté se manifeste. Épilogue Pour bien faire le Triolet Il faut trop d'esprit. Je m'arrête. Je ne vois plus que Briollet Pour bien faire le Triolet. 5 Oh! mener ce cabriolet Sur le mont à la double crête!... Pour bien faire le Triolet Il faut trop d'esprit. Je m'arrête. Juillet 1868. La Mitrailleuse I La Mitrailleuse, un nom charmant! J'y veux songer. Elle est d'une bonne syntaxe; J'aime sa tabatière et son affût léger, Ses canons tournant sur un axe, 5 Jolis petits canons, étroitement unis, Sa batterie en féronnière Et son récipient à cartouches, munis Chacun d'un couvercle à charnière! La chose est dans sa boîte, et, pour charmer nos yeux, 10 Se manoeuvre, (on me le révèle,) O Barbarie, ainsi que ton orgue joyeux, En tournant une manivelle; Grâce à quoi dragons verts, cuirassiers, fusiliers, Déchus de leur beauté physique, 15 Tous, par douzaines, par centaines, par milliers Seront foudroyés en musique. Un enfant y suffit; alors, dans un éclair, Notre chair sous le plomb féroce Volera par lambeaux ensanglantés, sur l'air 20 Allez-vous-en, gens de la noce! II O mères! qui, riant au baiser de vos fils, Oubliez l'amère souffrance Et portez suspendus à votre sein de lys Ces beaux enfants, fleurs de la France; 25 Ne vous obstinez pas, ô mères que le jour Baigne de sa clarté subtile, A les nourrir ainsi du lait de votre amour; Cessez une lutte inutile. Tandis que votre lait abreuve un seul enfant, 30 La Mitrailleuse, mousquetade Énorme, a vite mis un millier triomphant D'hommes faits en capilotade. Vous ne résistez pas à la comparaison! Couseuses, rien ne peut absoudre 35 Le fil d'or de nos jours; vous n'aurez pas raison De cette machine à découdre! Le fossoyeur n'a plus à creuser de tombeaux. Les oiseaux noirs pendent en grappe Sur nous; voici venir la fête des corbeaux: 40 C'est pour eux que l'on met la nappe! III Car, ô Progrès, génie auguste et factieux! Songeur qui, déployant tes ailes, Sous les noirs Océans et dans l'horreur des Cieux Vas chercher des routes nouvelles! 45 Un ménechme hideux, ton singe et ton bouffon, Contemplant ton oeuvre hardie, Pour réjouir la Nuit et pour charmer Typhon En fait l'ignoble parodie; Et quand, victorieux des vieux spectres rampants, 50 Recréant la beauté première, Démon de la science et du jour, tu répands La poésie et la lumière; Quand tu pétris, cyclope, avec ton dur marteau, La machine, bête de somme 55 Qui traîne en se jouant le char et le bateau, Détruit l'espace, affranchit l'homme, La Machine, qui va pour nous recommencer Les Titans aux labeurs superbes, Qui sait creuser le noir sillon, ensemencer, 60 Faucher le blé, lier les gerbes; Alors le faux Progrès, ton singe, acclimaté Dans les batailles volcaniques, Pour nous hacher menu comme chair à pâté Forge des bourreaux mécaniques! Septembre 1868. Périphrases Toi qui, sur le frêle navire Où nous voguons, as mis du lest Dans la crainte qu'il ne chavire, Inspire-moi, sublime Ernest! 5 Tu communiques! Communique- Moi tes sentiments fanfarons. Un vocable te semble inique? Il suffit. Avec lui je romps! Dût le style en devenir terne, 10 J'écrirai sur un ton gaillard, Au lieu du mot qui rime en terne: Interrompu par le brouillard, Ou bien quelque autre synonyme. Je commence, dût à mes yeux 15 Expirer de chagrin la Rime, Car le plus tôt sera le mieux. Au boulevard, les candélabres, J'en saute, comme Eugène Paz! Portent au haut de leurs fûts glabres 20 Des Inexpressibles à gaz. Diogène, âme peu commune, S'il vient chercher son homme ici, A sa main ne tiendra plus qu'une Si j'ose m'exprimer ainsi. 25 Par cette chaleur accablante, Si Thérèse, dans son château, Nous offre une fête galante Empruntée au charmant Wateau, Les charmilles patriciennes 30 Empliront de flamme avec des Je ne sais quoi vénitiennes Leurs feuillages qui font un dais! Si quelqu'un, se mettant à l'aise, Veut conter, on prend ce qu'on a, 35 L'histoire du gars de Falaise Qu'on trouve dans tous les ana: Pour terminer, s'il veut qu'en somme Ernest ne le tourmente point, Il devra dire: Le pauvre homme 40 N'avait donc omis qu'un seul point, C'est d'allumer sa Trois-Étoiles. Ainsi, comme la mer à Brest, Gonflez-vous, doux et légers voiles, Pour plaire à la pudeur d'Ernest! 45 Oui, désormais, l'amant qui raille Dans le drame de Bouchardy, L'homme au manteau couleur muraille, Le Mélingue fier et hardi Aura (ce n'est point une bourde 50 Émise par quelque Gascon) Une Passez-moi le mot sourde, Pour escalader le balcon. Nous dirons, exempts d'arguties, Ou chacun s'en repentirait, 55 N'allez pas prendre les vessies Pour des... Points suspensifs, tiret! Et l'on va sous une funèbre Feuille de vigne, du moins tout Me le dit, cacher la célèbre 60 Comment dirai-je? de Saint-Cloud. Septembre 1868. Trop de Cigarettes Eh! oui, monsieur de Girardin, Elles ont raison, vos sorties! Si la France, riant jardin, Ne produit plus que des orties, 5 Si l'éclat de son fier soleil S'efface aujourd'hui sous la brume Qui voile cet astre vermeil, C'est parce que l'Empereur fume. Si notre siècle, Phaéton 10 Déchevelé, parfois s'égare Et suit une route en feston, Oui, c'est la faute du cigare. Pourtant, sans parti pris banal, Prenons en main notre lanterne, 15 Roi de La Liberté (journal), Et regardons Paris moderne. Je vois, dans cet âge irrité, Les penseurs, les ardents apôtres Du Droit et de la Vérité 20 S'armer les uns contre les autres, Et je vois deux frères, jaloux D'épouvanter les voûtes bleues, S'entre-manger, comme ces loups Dont il n'est resté que les queues. 25 J'entends monsieur de Champagny, Qui, posant sa main sur sa cuisse Comme on fait au bain Deligny, Défend que désormais on puisse Apprendre à lire à tout enfant 30 Qui, pendant sa jeunesse errante, N'aura pas, banquier triomphant, Gagné cent mille écus de rente! Un autre, agitant le tison De la Guerre absurde et stérile, 35 Au lieu de nous parler raison Embouche le clairon d'Achille. Sur nous tous levant un impôt Conseillé par notre délire, L'outil de monsieur Chassepot 40 Remplace la Plume et la Lyre; Et je vois, ô Dieux indulgents! Orphée, en ces instants risibles, Apprivoiser bêtes et gens A coups de balles explosibles. 45 Au théâtre, un fou furieux, Ayant toujours exécré celle Dont se réjouissaient les cieux, Dit: O Musique! à sa crécelle. J'entends, en leurs jeux triomphaux 50 Dont la folie est singulière, Les acteurs faire des vers faux Et vouloir souligner Molière. Or, voyant que l'on a tout fait Pour noircir la blancheur du cygne 55 Et que tout s'arrange en effet Pour qu'Alceste pleure et s'indigne, Je pense alors, sous mon tilleul Songeant à nos peines secrètes, Que l'Empereur n'est pas le seul 60 Qui fume trop de cigarettes! Septembre 1868. Chez Guignol [Personnages:] [Polichinelle.] [Le Commissaire.] [Le Chat, personnage muet.] [Polichinelle.] Près de la Seine ou près du Tibre Tous les esclavages sont laids! Cher Commissaire, suis-je libre? Réponds-moi franchement. [Le Commissaire.] Tu l'es. [Polichinelle.] 5 Plus d'abus! Je dois les proscrire. Pour éclairer quelque jour nos Chers concitoyens, puis-je écrire Ce que je veux dans les journaux? [Le Commissaire.] Oui, tu le peux, c'est ton affaire, 10 A Paris comme à Montbrison, En risquant seulement de faire Sept ou huit mille ans de prison. Polichinelle. Fort bien. Mais, de l'Art idolâtre, Puis-je, à cette heure où je déchois, 15 Représenter sur mon théâtre Les anciens drames de mon choix? Le Commissaire. Tu le peux, et que cette fête Enchante le ciel indigo. (Pourvu que le nom du poëte 20 Ne se termine pas en go.) Polichinelle. Pour leur confier, joie ou larmes, Tout ce qu'en moi le ciel a mis, Puis-je, en l'absence des gendarmes, Me réunir à mes amis? Le Commissaire. 25 Oui. Mais comme, ici-bas, l'on n'aime, En ce lieu de perdition, Aucun autre ami que soi-même, C'est à cette condition Qu'imitant Vénus dans sa conque, 30 Aux champs, à l'ombre d'un tilleul, Ou dans une chambre quelconque Tu te réuniras tout seul! Polichinelle. Bon. Puis-je, lorsque tu me livres Cet avenir doux et pompeux, 35 Avoir, pour colporter mes livres, Ton estampille? Le Commissaire. Tu le peux. Colporte-les jusqu'aux murs d'Arles! Et colporte-les encore à Rome, pourvu que tu n'y parles 40 Que de Nichette et de Cora! Polichinelle. A l'Oisiveté, qui diffère, Apportant un remède sain, Mon héritier peut-il se faire Agriculteur ou médecin? Le Commissaire. 45 Il le peut. Je détruis, j'efface Tout ce qui jadis le bridait, Mais à condition qu'il fasse L'exercice, comme Bridet! Polichinelle. Puis-je, allant faire une visite 50 A mon jeune ami Briollet, Quand l'ouragan fait qu'on hésite, Y courir en cabriolet? Le Commissaire. Oui, pourvu que dans les citernes Ton cabriolet n'aille pas, 55 S'il est nuit, mirer des lanternes! Polichinelle. Il suffit. Libre de mes pas, Je puis être loyal et brave. J'ai craint qu'on ne m'en empêchât, Mais point! Si quelqu'un est esclave, 60 Ce n'est pas moi. Le Commissaire. Non, c'est le chat. Septembre 1868. Un Chant National, s'il vous plaît C'est la Chanson, La Marseillaise, Ivre d'espérance et de jour, Qui s'élançait de la fournaise, Vierge, avec son grand cri d'amour! 5 C'est elle, âme de la Patrie, Qu'avec leurs grands coeurs ingénus Suivaient, en leur idolâtrie, Les jeunes soldats aux pieds nus! Jeune, dédaigneuse, immortelle, 10 Effrayant les astres jaloux, Elle vous touchait de son aile, Soleils épouvantés, et vous, Batailles aux profondeurs noires, Et tenait dans sa forte main 15 Le groupe effaré des Victoires, Qu'elle emportait dans son chemin! Elle marchait, lançant la foudre Sur les rois d'orgueil enivrés, Et de nos drapeaux, noirs de poudre, 20 Elle agitait les plis sacrés. La grande Chanson, qui s'élance Dans les airs pour vaincre et punir, A présent garde le silence, Les yeux fixés sur l'avenir. 25 Lorsqu'elle relève sa tête, On croit entendre, au fond des cieux Et dans l'horreur de la tempête, Mugir les clairons furieux, Et, sous les chênes centenaires, 30 Va grondant le bruit souverain Des lourds canons, et les tonnerres Que font les chariots d'airain. A ses pieds, docile et farouche Et caché dans l'ombre à demi, 35 Tressaille, ouvrant parfois la bouche, Son courroux, lion endormi, Et, tranquille, tenant son glaive Qui reflète un rayon de feu, Cette Pensée auguste rêve, 40 Calme et terrible comme un dieu. Alors, tandis que ses yeux lisent Au fond de l'azur infini, Des passants viennent et lui disent: Guerrière, ton règne est fini. 45 Oui, nous avons, c'est une affaire, Des rimes pauvres à placer. Tu n'es plus rien. Nous allons faire Une Ode pour te remplacer. La Déesse, dont la main joue 50 Avec le glaive aux reflets clairs, Lève ses beaux yeux et secoue Son front environné d'éclairs. Admirant leur pas qui trébuche, Elle voit le long peloton 55 Des musiciens en baudruche Et des poëtes en carton, Puis Jocrisse, embrassant la lyre D'un air tendre et virgilien, Et leur dit avec un sourire: 60 Faites la Chanson. Je veux bien. Octobre 1868. Madame Polichinelle [Gille.] Ta grandeur me remplit d'effroi, Polichinelle! Réponds-moi. Il paraît que tu bats ta femme. [Polichinelle.] Eh! oui, quelquefois je l'entame! 5 Oui, je la rosse, je la bats, Et même, on m'entend de là-bas, Quand, féroce comme un Cosaque, Je lui tombe sur la casaque Et de cent coups je lui fais don. [Gille.] 10 Mais, lui demandes-tu pardon? [Polichinelle.] Il serait beau que je le fisse! [Gille.] Alors, dis, par quel artifice Es-tu cependant adoré? [Polichinelle.] C'est que mon habit est doré. [Gille.] 15 Madame, dit-on, se révolte Parfois. [Polichinelle.] Eh! oui. Par l'archivolte De mon palais! tu dis fort bien. Parfois elle rompt son lien. [Gille.] Ces jours derniers, émancipée, 20 La dame s'était échappée Par un élan bien réussi! [Polichinelle.] Vrai Dieu! qu'elle était belle ainsi, Mon Espagnole, ma Chimène! Elle tranchait de l'inhumaine! 25 Elle portait d'un air mignon La rose rouge à son chignon, Et, fière, elle frémissait toute Dans l'air libre, ayant une goutte De sang de taureau dans le coeur! [Gille.] 30 Cependant, te voilà vainqueur. Parle-moi, beau chanteur de gammes: Quel charme en toi dompte les dames? Car ta bosse est pleine de vent Par derrière, aussi par devant; 35 Et, comme tu fus un ivrogne, On voit fleurir ta rouge trogne. Pour le reste, nous t'égalons! [Polichinelle.] C'est parce que j'ai des galons. [Gille.] Parlons franc. Tout le jour tu vides 40 Les pots, de tes lèvres avides; Et, trouvant que la soif te nuit, Tu les vides encor la nuit. Ta conduite est fort excentrique: Au retour, tu prends une trique 45 Et, délibérément, tu bats Le manteau, la robe et les bas De madame Polichinelle. Qui donc fait que la péronnelle Consent à ces jeux effrénés? [Polichinelle.] 50 La pourpre que j'ai sur mon nez! [Gille.] Bref, ayant mis à sec une outre, Tu vides l'autre, et passes outre; Tu nous montres, étant fort laid, Des cheveux plus blancs que du lait, 55 Et, de plus, tu deviens obèse. D'où vient que ta femme te baise Ainsi qu'un héros de roman? Apprends-moi donc quel talisman Fait qu'une dame si jolie 60 Supporte la triste folie De ton caractère immoral? [Polichinelle.] C'est mon chapeau de général! Octobre 1868. Delirium tremens On demande pourquoi tu ris? Je le sais, moi, si tu l'ignores, Pauvre Muse qui sur Paris Agites ces grelots sonores! 5 Ah! devant ce qu'on nous fait voir (L'esprit a sa délicatesse!) Il faut rire de désespoir Et chasser la noble Tristesse. Le temps est venu, c'en est fait, 10 Votre règne chez nous commence, Dieux que l'on adore en effet, O froid Délire, et toi, Démence! Dans cet âge, plus ambigu Que l'Ambigu de monsieur Faille, 15 Où le bon sens est exigu, Je crains désormais qu'il ne faille, En eussent-ils la crampe aux reins Et mille fourmis dans le torse, Mettre à tous nos contemporains 20 Une camisole de force. Car le sens du bien et du mal Disparaît, et, comme il s'efface, L'absurde est notre état normal: Pile est synonyme de: Face! 25 Que dit à présent le goût? Vae Victis! Et Plessy, comme Febvre, Montre un bijou, dont Legouvé Malheureusement fut l'orfèvre. Voici que, d'un air folichon 30 Clignant ses petits yeux de braise, L'antique Mère Godichon Veut évincer La Marseillaise; Une cocotte de gala, Dont les attraits déjà trépassent, 35 Dit en lorgnant: Ces femmes-là! A propos des dames qui passent; Macaire célèbre Sion Sur le sistre et sur la viole: Ailleurs, la Prostitution 40 Crie aux passants qu'on la viole! Bobèche, sur qui resplendit L'or des badauds qu'il a su traire, Prend Orphée à part et lui dit: Tu n'es pas assez littéraire! 45 Je vois, flambant comme un tison, L'article d'un fier patriote Ennemi de la trahison, Signé... Judas Iscariote! Polichinelle signe: Éros, 50 Et, comme fils de Carabosse, Donne au divin Antinoos Le conseil de rentrer sa bosse; Le voleur, tenant des tromblons, Dit au volé: Rends-moi ma somme! 55 Et le nègre a des cheveux blonds. J'en pleure et tout ceci m'assomme. Comme le blanc se prétend noir Et de nos pauvres yeux se joue, Vérité, brise ton miroir! 60 J'ai peur, quant à moi, je l'avoue, Qu'arrêtant le céleste essieu, Torquemada, monstre effroyable, Ne veuille damner le bon Dieu Et ne canonise le diable; 65 Que Rothschild ne meure de faim, Que le tigre ne fonde en larmes, Et que Lacenaire à la fin Ne fasse arrêter les gendarmes! Octobre 1868. Donec gratus... Et voilà comme de Banville On copie, en se flagellant, Le vers de campagne et de ville, Blanc, flamboyant et rutilant. Jules Janin, Journal des Débats. [Lui.] Quand tu m'aimais, quand nul Jouvin N'entourait de ses bras ton col souple et divin, Dame Critique, en ton commerce J'ai vécu radieux comme le shah de Perse. [Elle.] Du temps que pour moi tu sonnais La trompe, sans songer à faire des sonnets, Non, Diane de Maufrigneuse Ne fut pas plus que moi superbe et dédaigneuse. [Lui.] La nymphe qui pince du luth 10 A présent me subjugue et pour moi donne l'ut! C'est ma maîtresse, ma lionne: Qu'on ajoute mes jours aux siens, je les lui donne. [Elle.] J'en dis autant pour Saint-Victor! Il est pour moi Roland, Amadis, Galaor: Je voudrais, ce désir me presse! Donner ma part de jours au Wateau de La Presse. [Lui.] Mais quoi! puisque la foule a ri, Si je laissais enfin les vers à Soulary? Si je te refaisais des phrases 20 Où la topaze brille entre les chrysoprases? [Elle.] Ah! quoique Paul de Saint-Victor Soit brillant comme Gaiffe à la crinière d'or, Et toi plus léger que des bulles De savon, je vivrais, je mourrais pour toi, Jules! Mai 1855. Ancien Pierrot Hommes hideux, et vous dont Amour fait sa gloire, Femmes! je vous dirai ma déplorable histoire. J'étais Pierrot. Comment! Pierrot? Mais oui, Pierrot. J'étais Pierrot. Voler au rôtisseur son rôt, 5 Dérober des poissons aux dames de la Halle Tout en les fascinant d'un oeil tragique et pâle, Boire, manger, dormir, tels étaient mes destins, Et je goûtais l'ivresse énorme des festins! Plus blanc que l'avalanche et que l'aile des cygnes, 10 J'étais spirituel et je parlais par signes. Avec mon maître, vieux et sinistre coquin, Nous poursuivions dans les campagnes Arlequin Et sa délicieuse amante Colombine. Mais dès que je levais contre eux ma carabine, 15 Sur un fleuve brillant comme le diamant Ils s'enfuyaient dans des nefs d'or. C'était charmant. Nous nous rencontrions parfois. Moins doux qu'Arbate, J'assommais Arlequin avec sa propre batte. Colombine, fuyant la cage et le réseau, 20 M'effleurait, en son vol tremblant, comme un oiseau; Je prodiguais, parmi les cris et les tumultes, A Cassandre ébloui, des coups de pied occultes; Je riais, et la fée Azurine parfois, A l'heure où le soleil teint de pourpre les bois, 25 Faisait jaillir pour moi, parmi les fleurs écloses, Des pâtés de lapin dans les buissons de roses! Oh! la fée Azurine! Un jour, ô mon pinceau, Reste chaste! sur l'herbe, auprès d'un clair ruisseau, Je la surpris dormant, sa poitrine de neige 30 A découvert. J'étais Pierrot. Que vous dirai-je? Sur ces lys, un malheur est si vite arrivé! Je mis ma lèvre, hélas! Puis je récidivai, Trois fois. J'étais Pierrot. Mais la fée adorable S'éveilla toute rouge, et me dit: Misérable, 35 Deviens homme! Aussitôt, prodige horrible à voir! Je sentis sur mon dos pousser un habit noir. Comme si j'eusse été Français, Tartare ou Kurde, Il me vint des cheveux, cette parure absurde; Sur mon front je sentis passer le badigeon 40 Qui rougit l'écrevisse, et comme le pigeon Qui chante lorsqu'il frit dans une casserole, J'eus cette infirmité stupide, la parole. Oui, je parle à présent. Je fume des londrès. Tout comme Bossuet et comme Gil Pérès, 45 J'ai des transitions plus grosses que des câbles, Et je dis ma pensée au moyen des vocables. Tels s'enfuirent ma joie et mon bonheur perdu. Mais, dis-je à la cruelle Azurine, éperdu, Souffrirai-je longtemps cette angoisse mortelle? 50 Redeviendrai-je pas Pierrot? Si, me dit-elle. Je ne veux pas la mort du pécheur. Quand les vers Se vendront; quand, disant: Les raisins sont trop verts! Le baron de Rothschild, abandonnant le mythe De l'or, embrassera la carrière d'ermite; 55 Lorsque les fabuleux académiciens Ne mettront plus d'abat-jour verts; quand les anciens Romantiques, trouvant Hernani par trop raide, Pâmeront de bonheur sur les vers de Tancrède; Quand on ne verra plus, chez les Turcs, le vizir 60 Étrangler des sultans; quand, suivant sans plaisir Les nymphes aux cheveux maïs, faisant fi d'elles, Tous les maris seront à leurs femmes fidèles; Quand la flûte prendra la place des tambours; Lorsque enfin les bourgeois, ces habitants des bourgs 70 Qui, dans l'Espagne en feu comme dans le Hanovre, Furent extasiés par Le Convoi du Pauvre, Aimeront Delacroix et les ciels de Corot, Toi, tu redeviendras Pierrot. Grands dieux! Pierrot! Je serai de nouveau Pierrot, fée Azurine! 75 Criai-je; et cette fois, au lieu de sa poitrine Je baisai sa chaussure, et mis ma lèvre sur Le pan resplendissant de sa robe d'azur! A présent, me voilà rassuré. Plus de chutes. Les soldats voudront bien marcher au son des flûtes. 80 Pourquoi pas? Tout va bien. Je sens pâlir ma chair. Les vers, à ce qu'on dit, vont se vendre très cher Dans trois jours. Le baron de Rothschild, je l'accorde, N'a pas encore pris la bure et ceint la corde; Mais nous avons tous nos projets. Il a les siens. 85 Nos seigneurs, messieurs les académiciens, Pareils à de vieux Dieux dans leur caverne noire, Ornent encor d'abat-jour verts leurs fronts d'ivoire; Mais on doit en nommer de jeunes ce mois-ci. Les romantiques, peuple en sa faute endurci, 90 Jusqu'ici ne sont pas accourus à notre aide; Mais ils diront bientôt: La flamme est dans Tancrède, Et quant à Hernani, ce n'est qu'un feu grégeois. Delacroix et Corot prennent chez les bourgeois, Positivement. L'art dans leurs locaux motive 95 Les éclairs du Progrès, cette locomotive. Les cocottes, Souris, Chiffonnette et Laïs, Renoncent aux cheveux beurre frais et maïs; Depuis lors, moins friands de leurs épithalames, Beaucoup de maris sont fidèles à leurs femmes. 100 Donc, en dépit du mal que m'a fait l'archerot Amour, je vais bientôt redevenir Pierrot! O mes aïeux! ce noir habit va disparaître De mon dos frémissant; de nouveau je vais être Muet comme une carpe, et je ferai des sauts 105 De carpe également, pour étonner les sots. Oui, ta prédiction s'accomplit, Azurine! Mon teint moins agité prend des tons de farine; Je suis comme tous les ténors, je perds ma voix; Et je ris déjà comme un bossu, quand je vois 110 Pâlir mon nez, pareil à celui de la lune. Les femmes accourront. Qu'il est beau! dira l'une, Et j'aurai des effets de neige sur mon front. Et lorsque les petits enfants apercevront Mon visage embelli d'une blancheur suprême, 115 Ils diront: J'en veux. C'est de la tarte à la crème! Janvier 1857. Chez Bignon Églogue [Rose, Rosette, Palémon.] Prends ta flûte légère, ô muse de Sicile! On voyait là Finette, Héloïse, Lucile: Nous soupions au sortir du bal. Quelques gandins, Portant des favoris découpés en jardins, 5 Faisaient assaut d'esprit avec des femmes rousses. Deux dominos pourtant, dont les allures douces Nous ravirent, causaient poésie à l'écart; Et rien qu'en transcrivant, à sept heures et quart, Leurs propos familiers d'hétaïres en vogue, 10 Un poëte essaya cette ébauche d'églogue. [Rose.] Oui, tu dis bien, oui, Scholl est vraiment l'Amadis De la littérature aimable, mais, tandis Que, perdant sa chaleur aux soleils d'or volée, Ce Cliquot rafraîchit dans la glace pilée 15 Qu'à ses pieds le garçon naguère amoncelait, Rosette, mon cher coeur, parlons de Monselet. [Rosette.] Monselet est joli. Comme une vague aurore, Son visage est vermeil et de fleurs se décore. Je vois sa lèvre en feu dans le vin que je bois. 20 Quand il était petit, les roses dans le bois Cachaient, en le voyant, leur aiguillon farouche, Et les abeilles d'or voltigeaient sur sa bouche. [Rose.] Et quel esprit charmant! Comme il frappe d'estoc Et de taille! Et pour la gaieté, c'est Paul de Kock. [Rosette.] 25 Paul de Kock, en effet, mais avec plus de style. On entre à son caveau par un blanc péristyle. [Rose.] Wateau, peintre du beau, que son temps violait, Eût fait de lui sans doute un abbé violet Épris de Colombine, et dans la nuit avare 30 Éveillant doucement l'âme d'une guitare. [Rosette.] Les Grâces le font vivre et l'ont accrédité. Dans sa prose on les voit, cachant leur nudité Et leurs bras blancs pareils à des anses d'amphores, Sous des bouquets riants de fraîches métaphores! [Rose.] 35 Rire, charmer, pleurer parfois, c'est son destin. [Rosette.] Qu'il est ingénieux et fou dans un festin! [Rose.] Rosette, il faut le voir quand, faisant leur entrée, Les truffes ont couvert la volaille éventrée. [Rosette.] Et quand le Romanée a mis sur le mur blanc 40 Son reflet écarlate et sa lueur de sang! [Rose.] Il n'est pas de printemps, mon coeur, sans violette; Sans les clairs diamants, il n'est pas de toilette, Comme sans Monselet, chanteur aérien, Un dîner, même chaud, ne valut jamais rien. [Rosette.] 45 Il a fait des romans que s'arrachaient les dames, Et dont la verte allure enchanta les vidames! Alors la châtelaine, errante au fond du val, L'emportait sous son châle, ainsi que Paul Féval. [Rose.] Mais à présent il est cygne parmi les cygnes. [Rosette.] 50 A présent il sait faire un chef-d'oeuvre en cent lignes. [Rose.] Que j'en ai vu mourir, non pas mille, mais cent Mille, mais deux cent mille, avec Villemessant, De ces ténors! Mais, seul, Monselet a l'ut dièze. [Rosette.] Quand il écrit, l'Europe entière en est bien aise, 55 Et, comme s'ils tombaient de l'outre de Sancho, Les vins les plus pompeux coulent chez Dinochau. [Rose.] Parfois Le Figaro plane moins que Pindare Sur l'éther, mais on croit écouter la fanfare De l'alouette, unie au chant de do¤a Sol, 60 Les jours où Monselet s'y rencontre avec Scholl! [Rosette.] Figaro, trop souvent écrit pour les dentistes, Est charmant quand il a ces deux instrumentistes. [Rose.] Alors c'est un oiseau qui mêle sur son flanc L'émeraude et l'azur. [Rosette.] C'est le rose et le blanc 65 Unissant leurs splendeurs pour une apothéose. [Rose.] Scholl aime mieux le blanc. [Rosette.] Et Monselet le rose. [Rose.] Qui sait parler ses vers comme toi, Monselet? [Rosette.] Qui mieux que lui, ma soeur, chante un petit couplet? [Rose.] Jamais, lorsqu'il le dit, un mot léger n'offusque, 70 Et j'aime éperdument son Espion Étrusque. [Rosette.] Il le conte si bien qu'on voit le champion S'escrimer dans la nuit contre cet espion. [Rose.] J'aime son feuilleton. Comme il voit bien les pièces! [Rosette.] Les contes qu'il en fait enchantent mes deux nièces. [Rose.] 75 Ses caprices railleurs valent ceux de Goya. [Rosette.] Même Buloz un jour grâce à lui s'égaya! [Rose.] Monsieur de Cupidon, roué qui nous défie, C'était là de la bonne autobiographie; C'est l'auteur qui, jetant sa tunique de lin, 80 Exécute ce rôle en habit zinzolin! [Rosette.] Lorsque l'Amour, perçant les coeurs par ribambelles, Bat les forêts de Cypre et fait la chasse aux belles, C'est lui qui, sur son cor, vient sonner l'hallali. Si Gaiffe est toujours beau, Monselet est joli. [Rose.] 85 Monselet est joli, cela je te l'accorde. Comme un Américain voltigeant sur la corde Tout vêtu de soleil et d'écailles d'argent, Il jette à l'azur même un regard indulgent! [Rosette.] On peut aimer un pitre, un notaire, un Osage. 90 Tel s'éprend d'une femme au gracieux visage Rencontrée au Brésil ou dans Piccadilly: Avant tout, à mes yeux, Monselet est joli. [Palémon.] Enfants, vous parlez bien; mais qui pourrait tout dire? Laisse là ton crayon, toi, rimeur en délire; 95 Buvons, et ne perds pas tous ces instants si courts A sténographier mot à mot les discours De ces buveuses d'or à la fauve crinière. Elles causaient de chose et d'autre, à la manière Des bergers de Sicile essayant leurs pipeaux, 100 Et n'avaient pas tenu ces frivoles propos Littéraires, afin que tu les écrivisses. Mais voici le champagne avec les écrevisses! Mars 1862. Source: http://www.poesies.net